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<html lang="fr"><head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
-<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de la Littérature Anglaise, Tome 3; Author: H. Taine.</title>
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+<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de la Littérature Anglaise, Tome 3; Author: H. Taine.</title>
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</head>
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-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise (Volume
-3 de 5), by Hippolyte Taine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)
-
-Author: Hippolyte Taine
-
-Release Date: October 18, 2012 [EBook #41101]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
-
-
-
-Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
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-
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-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41101 ***</div>
<h1>HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
- LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
+ LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
-<p class="p2 center">TOME TROISIÈME</p>
+<p class="p2 center">TOME TROISIÈME</p>
<p class="p4 center small">739&mdash;<span class="smcap">PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT</span><br>
7, rue des Canettes, 7</p>
<h1>HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
- LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
+ LITTÉRATURE ANGLAISE</h1>
<p class="p2 center">PAR H. TAINE</p>
-<p class="p4 center">TOME TROISIÈME</p>
+<p class="p4 center">TOME TROISIÈME</p>
-<p class="p4 center">QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE</p>
+<p class="p4 center">QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE</p>
<p class="p4 center">PARIS<br>
LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br>
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79<br>
1878<br>
- Tous droits réservés.</p>
+ Tous droits réservés.</p>
<h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE<br>
<span class="small">DE LA</span><br>
-LITTÉRATURE ANGLAISE.</h1>
+LITTÉRATURE ANGLAISE.</h1>
<h2>LIVRE III.<br>
-<span class="smaller">L'ÂGE CLASSIQUE.</span></h2>
+<span class="smaller">L'ÂGE CLASSIQUE.</span></h2>
<h3>CHAPITRE I.<br>
<span class="smaller">La Restauration.</span></h3>
-<h4>§ 1. LES VIVEURS.</h4>
+<h4>§ 1. LES VIVEURS.</h4>
<div class="toc">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Les excès du puritanisme. &mdash; Comment ils amènent les excès du
+<li class="min2em">I. Les excès du puritanisme. &mdash; Comment ils amènent les excès du
sensualisme.</li>
-<li class="min2em">II. Peinture de ces m&oelig;urs par un étranger. &mdash; Les Mémoires de
- Grammont. &mdash; Différence de la débauche en France et en Angleterre.</li>
+<li class="min2em">II. Peinture de ces m&oelig;urs par un étranger. &mdash; Les Mémoires de
+ Grammont. &mdash; Différence de la débauche en France et en Angleterre.</li>
-<li class="min2em">III. L'<i>Hudibras</i> de Butler. &mdash; Platitude de son comique et âpreté
+<li class="min2em">III. L'<i>Hudibras</i> de Butler. &mdash; Platitude de son comique et âpreté
de sa rancune.</li>
-<li class="min2em">IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la
- cour. &mdash; Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale.</li>
+<li class="min2em">IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la
+ cour. &mdash; Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale.</li>
-<li class="min2em">V. Quelle est la philosophie qui convient à ces
+<li class="min2em">V. Quelle est la philosophie qui convient à ces
m&oelig;urs. &mdash; Hobbes, son esprit et son style. &mdash; Ses retranchements
- et ses découvertes. &mdash; Sa méthode mathématique. &mdash; En quoi il se
- rapproche de Descartes. &mdash; Sa <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> morale, son esthétique, sa
- politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. &mdash; Esprit
+ et ses découvertes. &mdash; Sa méthode mathématique. &mdash; En quoi il se
+ rapproche de Descartes. &mdash; Sa <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> morale, son esthétique, sa
+ politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. &mdash; Esprit
et objet de sa philosophie.</li>
-<li class="min2em">VI. Le théâtre. &mdash; Changement dans le goût et dans le
- public. &mdash; L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire après
+<li class="min2em">VI. Le théâtre. &mdash; Changement dans le goût et dans le
+ public. &mdash; L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire après
la Restauration.</li>
-<li class="min2em">VII. Dryden. Disparates de ses comédies. &mdash; Maladresse de ses
- indécences. &mdash; Comment il traduit l'<i>Amphitryon</i> de Molière.</li>
+<li class="min2em">VII. Dryden. Disparates de ses comédies. &mdash; Maladresse de ses
+ indécences. &mdash; Comment il traduit l'<i>Amphitryon</i> de Molière.</li>
-<li class="min2em">VIII. Wycherley. &mdash; Sa vie. &mdash; Son caractère. &mdash; Sa tristesse, son
- âpreté et son impudeur. &mdash; <i>L'Amour au bois</i>, <i>l'Épouse
- campagnarde</i>, <i>le Maître de danse</i>. &mdash; Peintures licencieuses et
- détails repoussants. &mdash; Son énergie et son réalisme. &mdash; Rôles
+<li class="min2em">VIII. Wycherley. &mdash; Sa vie. &mdash; Son caractère. &mdash; Sa tristesse, son
+ âpreté et son impudeur. &mdash; <i>L'Amour au bois</i>, <i>l'Épouse
+ campagnarde</i>, <i>le Maître de danse</i>. &mdash; Peintures licencieuses et
+ détails repoussants. &mdash; Son énergie et son réalisme. &mdash; Rôles
d'Olivia et de Manly dans son <i>Plain dealer</i>. &mdash; Paroles de Milton.</li>
</ul>
-<h4>§ 2. LES MONDAINS.</h4>
+<h4>§ 2. LES MONDAINS.</h4>
<ul class="none">
<li class="min2em">I. Apparition de la vie mondaine en Europe. &mdash; Ses conditions et
- ses causes. &mdash; Comment elle s'établit en Angleterre. &mdash; Les modes,
- les amusements, les conversations, les façons et les talents de
+ ses causes. &mdash; Comment elle s'établit en Angleterre. &mdash; Les modes,
+ les amusements, les conversations, les façons et les talents de
salon.</li>
-<li class="min2em">II. Avénement de l'esprit classique en Europe. &mdash; Ses
- origines. &mdash; Ses caractères. &mdash; Différence de la conversation sous
- Élisabeth et sous Charles II.</li>
+<li class="min2em">II. Avénement de l'esprit classique en Europe. &mdash; Ses
+ origines. &mdash; Ses caractères. &mdash; Différence de la conversation sous
+ Élisabeth et sous Charles II.</li>
-<li class="min2em">III. Sir William Temple. &mdash; Sa vie, son caractère, son esprit, son
+<li class="min2em">III. Sir William Temple. &mdash; Sa vie, son caractère, son esprit, son
style.</li>
-<li class="min2em">IV. Les écrivains à la mode. &mdash; Leur langage correct, leurs façons
+<li class="min2em">IV. Les écrivains à la mode. &mdash; Leur langage correct, leurs façons
galantes. &mdash; Sir Charles Sedley, le comte de Dorset, Edmund
Waller. &mdash; Ses sentiments et son style. &mdash; En quoi il est poli. &mdash; En
quoi il n'est pas assez poli. &mdash; Culture du style. &mdash; Manque de
- poésie. &mdash; Caractère de la poésie et du style classiques et
+ poésie. &mdash; Caractère de la poésie et du style classiques et
monarchiques.</li>
-<li class="min2em">V. Sir John Denham. &mdash; Son poëme de <i>Cooper's Hill</i>. &mdash; Ampleur
- oratoire de ses vers. &mdash; Gravité anglaise de ses préoccupations
- morales. &mdash; Comment les gens du monde et les écrivains se modèlent
+<li class="min2em">V. Sir John Denham. &mdash; Son poëme de <i>Cooper's Hill</i>. &mdash; Ampleur
+ oratoire de ses vers. &mdash; Gravité anglaise de ses préoccupations
+ morales. &mdash; Comment les gens du monde et les écrivains se modèlent
alors sur la France.</li>
-<li class="min2em">VI. Les comiques. &mdash; Comparaison de ce théâtre et de celui de
- Molière. &mdash; L'ordre des idées dans Molière. &mdash; Les idées générales
- dans Molière. &mdash; Comment chez Molière l'odieux est dissimulé,
- quoique la vérité soit peinte. &mdash; Comment chez Molière l'honnête
- <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> homme reste homme du monde. &mdash; Comment l'honnête homme de
- Molière est un modèle français.</li>
+<li class="min2em">VI. Les comiques. &mdash; Comparaison de ce théâtre et de celui de
+ Molière. &mdash; L'ordre des idées dans Molière. &mdash; Les idées générales
+ dans Molière. &mdash; Comment chez Molière l'odieux est dissimulé,
+ quoique la vérité soit peinte. &mdash; Comment chez Molière l'honnête
+ <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> homme reste homme du monde. &mdash; Comment l'honnête homme de
+ Molière est un modèle français.</li>
-<li class="min2em">VII. L'action. &mdash; Entre-croisement des intrigues. &mdash; Frivolité des
- intentions. &mdash; Âpreté des caractères. &mdash; Grossièreté des
- m&oelig;urs. &mdash; En quoi consiste le talent de Wycherley, Congrève,
+<li class="min2em">VII. L'action. &mdash; Entre-croisement des intrigues. &mdash; Frivolité des
+ intentions. &mdash; Âpreté des caractères. &mdash; Grossièreté des
+ m&oelig;urs. &mdash; En quoi consiste le talent de Wycherley, Congrève,
Vanbrugh et Farquhar. &mdash; Quels personnages ils peuvent composer.</li>
<li class="min2em">VIII. Les personnages naturels. &mdash; Le mari, sir John Brute, le
- squire Sullen. &mdash; Le père, sir Tunbelly. &mdash; La jeune fille, miss
- Hoyden. &mdash; Le jeune garçon, le squire Humphry. &mdash; Idée de la nature
- d'après ce théâtre.</li>
+ squire Sullen. &mdash; Le père, sir Tunbelly. &mdash; La jeune fille, miss
+ Hoyden. &mdash; Le jeune garçon, le squire Humphry. &mdash; Idée de la nature
+ d'après ce théâtre.</li>
<li class="min2em">IX. Les personnages artificiels. &mdash; Les femmes du monde. &mdash; Miss
Prue. Lady Wishfort. Lady Pliant. Mistress Millamant. &mdash; Les hommes
- du monde. Mirabell. &mdash; Idée de la société d'après ce
- théâtre. &mdash; Pourquoi cette culture et cette littérature n'ont pas
- produit d'&oelig;uvres durables. &mdash; En quoi elles sont opposées au
- caractère anglais. &mdash; Transformation du goût et des m&oelig;urs.</li>
-
-<li class="min2em">X. La prolongation de la comédie. &mdash; Sheridan. &mdash; Sa vie. &mdash; Son
- talent. &mdash; <i>L'École de médisance.</i> &mdash; Comment la comédie dégénère et
- s'éteint. &mdash; Causes de la décadence du théâtre en Europe et en
+ du monde. Mirabell. &mdash; Idée de la société d'après ce
+ théâtre. &mdash; Pourquoi cette culture et cette littérature n'ont pas
+ produit d'&oelig;uvres durables. &mdash; En quoi elles sont opposées au
+ caractère anglais. &mdash; Transformation du goût et des m&oelig;urs.</li>
+
+<li class="min2em">X. La prolongation de la comédie. &mdash; Sheridan. &mdash; Sa vie. &mdash; Son
+ talent. &mdash; <i>L'École de médisance.</i> &mdash; Comment la comédie dégénère et
+ s'éteint. &mdash; Causes de la décadence du théâtre en Europe et en
Angleterre.</li>
</ul>
</div>
-<h4>§ 1. LES VIVEURS.</h4>
+<h4>§ 1. LES VIVEURS.</h4>
-<p>Lorsqu'on feuillette tour à tour l'&oelig;uvre des peintres de la cour sous
+<p>Lorsqu'on feuillette tour à tour l'&oelig;uvre des peintres de la cour sous
Charles I<sup>er</sup>, puis sous Charles II, et qu'on quitte les nobles
portraits de Van-Dyck pour les figures de Lely, la chute est subite et
profonde: on sortait d'un palais, on tombe dans un mauvais lieu.</p>
<p>Au lieu de ces seigneurs fiers et calmes qui restent cavaliers en
-devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui semblent à
-la fois princesses et jeunes filles, de ce monde généreux et héroïque,
-élégant et orné, où resplendit encore la flamme <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> de la
-Renaissance, où reluit déjà la politesse de l'âge moderne, on rencontre
-des courtisanes dangereuses ou provocantes, à l'air ignoble ou dur,
-incapables de pudeur ou de pitié<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Leurs mains potelées, épanouies,
-ploient mignardement des doigts à fossettes; des torsades de cheveux
-lourds roulent sur leurs épaules charnues; les yeux noyés clignent
-voluptueusement, un fade sourire erre sur les lèvres sensuelles. L'une
-relève un flot de cheveux dénoués qui coule sur les rondeurs de sa chair
+devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui semblent à
+la fois princesses et jeunes filles, de ce monde généreux et héroïque,
+élégant et orné, où resplendit encore la flamme <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> de la
+Renaissance, où reluit déjà la politesse de l'âge moderne, on rencontre
+des courtisanes dangereuses ou provocantes, à l'air ignoble ou dur,
+incapables de pudeur ou de pitié<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Leurs mains potelées, épanouies,
+ploient mignardement des doigts à fossettes; des torsades de cheveux
+lourds roulent sur leurs épaules charnues; les yeux noyés clignent
+voluptueusement, un fade sourire erre sur les lèvres sensuelles. L'une
+relève un flot de cheveux dénoués qui coule sur les rondeurs de sa chair
rose; celle-ci, languissante, se laisse aller, ouvrant une manche dont
-la molle profondeur découvre toute la blancheur de son bras. Presque
+la molle profondeur découvre toute la blancheur de son bras. Presque
toutes sont en chemise; plusieurs semblent sortir du lit; le peignoir
-froissé colle sur la gorge, et semble défait par une nuit de débauche;
-la robe de dessous, toute chiffonnée, tombe sur les hanches; les pieds
-froissent la soie qui chatoie et luit. Toutes débraillées qu'elles sont,
+froissé colle sur la gorge, et semble défait par une nuit de débauche;
+la robe de dessous, toute chiffonnée, tombe sur les hanches; les pieds
+froissent la soie qui chatoie et luit. Toutes débraillées qu'elles sont,
elles se parent insolemment l'un luxe de filles: ceintures de diamants,
dentelles bouillonnantes, splendeur brutale des dorures, profusion
-d'étoffes brodées et bruissantes, coiffures énormes, dont les boucles et
-les torsades enroulées et débordantes provoquent le regard par
-l'échafaudage de leur magnificence effrontée. Des draperies tortillées
-tombent alentour en forme d'alcôve, et les yeux plongent par une
-échappée sur les allées d'un grand parc dont la solitude sera commode à
+d'étoffes brodées et bruissantes, coiffures énormes, dont les boucles et
+les torsades enroulées et débordantes provoquent le regard par
+l'échafaudage de leur magnificence effrontée. Des draperies tortillées
+tombent alentour en forme d'alcôve, et les yeux plongent par une
+échappée sur les allées d'un grand parc dont la solitude sera commode à
leurs plaisirs.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> I</h5>
-<p>Tout cela était venu par contraste: le puritanisme avait amené l'orgie,
-et les fanatiques avaient décrié la vertu. Pendant de longues années, la
+<p>Tout cela était venu par contraste: le puritanisme avait amené l'orgie,
+et les fanatiques avaient décrié la vertu. Pendant de longues années, la
sombre imagination anglaise, saisie de terreurs religieuses, avait
-désolé la vie humaine. La conscience, à l'idée de la mort et de
-l'obscure éternité, s'était troublée; des anxiétés sourdes y avaient
-pullulé en secret comme une végétation d'épines, et le c&oelig;ur malade,
-tressaillant à chaque mouvement, avait fini par prendre en dégoût tous
-ses plaisirs et en horreur tous ses instincts. Ainsi empoisonné dans sa
-source, le divin sentiment de la justice s'était tourné en folie
-lugubre. L'homme, déclaré pervers et damné, se croyait enfermé dans un
-cachot de perdition et de vice où nul effort et nul hasard ne pouvaient
-faire entrer un rayon de lumière, à moins que la main d'en haut, par une
-faveur gratuite, ne vînt arracher la pierre scellée de ce tombeau. Il
-avait mené la vie d'un condamné, bourrelée et angoisseuse, opprimée par
-un désespoir morne, et hantée de spectres. Tel s'était cru souvent sur
-le point de mourir: tel autre, à l'idée d'une croix, était traversé
-d'hallucinations douloureuses<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>; ceux-ci sentaient le frôlement du
-malin esprit: tous passaient des nuits les yeux fixés sur les histoires
-sanglantes et <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> les appels passionnés de l'Ancien Testament,
-écoutant les menaces et les tonnerres du Dieu terrible, jusqu'à
-renouveler en leur propre c&oelig;ur la férocité des égorgeurs et
-l'exaltation des voyants. Sous cet effort, la raison peu à peu
-défaillait. À force de chercher le Seigneur, on trouvait le rêve. Après
-de longues heures de sécheresse, l'imagination faussée et surmenée
-travaillait. Des figures éblouissantes, des idées inconnues se levaient
-tout d'un coup dans le cerveau échauffé; l'homme était soulevé et
-traversé de mouvements extraordinaires. Ainsi transformé, il ne se
-reconnaissait plus lui-même; il ne s'attribuait pas ces inspirations
-véhémentes et soudaines qui s'imposaient à lui, qui l'entraînaient hors
-des chemins frayés, que rien ne liait entre elles, qui le secouaient et
-l'illuminaient sans qu'il pût les prévoir, les arrêter ou les régler: il
+désolé la vie humaine. La conscience, à l'idée de la mort et de
+l'obscure éternité, s'était troublée; des anxiétés sourdes y avaient
+pullulé en secret comme une végétation d'épines, et le c&oelig;ur malade,
+tressaillant à chaque mouvement, avait fini par prendre en dégoût tous
+ses plaisirs et en horreur tous ses instincts. Ainsi empoisonné dans sa
+source, le divin sentiment de la justice s'était tourné en folie
+lugubre. L'homme, déclaré pervers et damné, se croyait enfermé dans un
+cachot de perdition et de vice où nul effort et nul hasard ne pouvaient
+faire entrer un rayon de lumière, à moins que la main d'en haut, par une
+faveur gratuite, ne vînt arracher la pierre scellée de ce tombeau. Il
+avait mené la vie d'un condamné, bourrelée et angoisseuse, opprimée par
+un désespoir morne, et hantée de spectres. Tel s'était cru souvent sur
+le point de mourir: tel autre, à l'idée d'une croix, était traversé
+d'hallucinations douloureuses<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>; ceux-ci sentaient le frôlement du
+malin esprit: tous passaient des nuits les yeux fixés sur les histoires
+sanglantes et <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> les appels passionnés de l'Ancien Testament,
+écoutant les menaces et les tonnerres du Dieu terrible, jusqu'à
+renouveler en leur propre c&oelig;ur la férocité des égorgeurs et
+l'exaltation des voyants. Sous cet effort, la raison peu à peu
+défaillait. À force de chercher le Seigneur, on trouvait le rêve. Après
+de longues heures de sécheresse, l'imagination faussée et surmenée
+travaillait. Des figures éblouissantes, des idées inconnues se levaient
+tout d'un coup dans le cerveau échauffé; l'homme était soulevé et
+traversé de mouvements extraordinaires. Ainsi transformé, il ne se
+reconnaissait plus lui-même; il ne s'attribuait pas ces inspirations
+véhémentes et soudaines qui s'imposaient à lui, qui l'entraînaient hors
+des chemins frayés, que rien ne liait entre elles, qui le secouaient et
+l'illuminaient sans qu'il pût les prévoir, les arrêter ou les régler: il
y voyait l'action d'une puissance surhumaine, et s'y livrait avec
-l'enthousiasme du délire et la roideur de la foi.</p>
+l'enthousiasme du délire et la roideur de la foi.</p>
-<p>Pour comble, le fanatisme s'était changé en institution: le sectaire
-avait noté tous les degrés de la transfiguration intérieure, et réduit
-en théorie l'envahissement du rêve: il travaillait avec méthode à
+<p>Pour comble, le fanatisme s'était changé en institution: le sectaire
+avait noté tous les degrés de la transfiguration intérieure, et réduit
+en théorie l'envahissement du rêve: il travaillait avec méthode à
chasser la raison pour introniser l'extase. Fox en faisait l'histoire,
-Bunyan en donnait les règles, le Parlement en offrait l'exemple, toutes
+Bunyan en donnait les règles, le Parlement en offrait l'exemple, toutes
les chaires en exaltaient la pratique. Des ouvriers, des soldats, des
-femmes en discouraient, y pénétraient, s'animaient par les détails de
-leur expérience et la publicité de leur émotion. Une nouvelle vie
-s'était déployée, qui <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> avait flétri et proscrit l'ancienne. Tous
-les goûts temporels étaient supprimés, toutes les joies sensuelles
-étaient interdites; l'homme spirituel restait seul debout sur les ruines
+femmes en discouraient, y pénétraient, s'animaient par les détails de
+leur expérience et la publicité de leur émotion. Une nouvelle vie
+s'était déployée, qui <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> avait flétri et proscrit l'ancienne. Tous
+les goûts temporels étaient supprimés, toutes les joies sensuelles
+étaient interdites; l'homme spirituel restait seul debout sur les ruines
du reste, et le c&oelig;ur, exclu de toutes ses issues naturelles, ne
-pouvait plus regarder ni respirer que du côté de son funeste Dieu. Le
+pouvait plus regarder ni respirer que du côté de son funeste Dieu. Le
puritain passait lentement dans les rues, les yeux au ciel, les traits
-tirés, jaune et hagard, les cheveux ras, vêtu de brun ou de noir, sans
+tirés, jaune et hagard, les cheveux ras, vêtu de brun ou de noir, sans
ornements, ne s'habillant que pour se couvrir. Si quelqu'un avait les
-joues pleines, il passait pour tiède<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Le corps entier, l'extérieur,
-jusqu'au ton de la voix, tout devait porter la marque de la pénitence et
-de la grâce. Le puritain discourait en paroles traînantes, d'un accent
-solennel, avec une sorte de nasillement, comme pour détruire la vivacité
-de la conversation et la mélodie de la voix naturelle. Ses entretiens
-remplis de citations bibliques, son style imité des prophètes, son nom
-et le nom de ses enfants, tirés de l'Écriture, témoignaient que sa
-pensée habitait le monde terrible des prophètes et des exterminateurs.
-Du dedans, la contagion avait gagné le dehors. Les alarmes de la
-conscience s'étaient changées en lois d'État. La rigidité personnelle
-était devenue une tyrannie publique. Le puritain avait proscrit le
-plaisir comme un ennemi, chez autrui aussi bien que chez lui-même. Le
-Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les théâtres, et fouetter
-<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> les acteurs à la queue d'une charrette; les jurons étaient taxés;
-les arbres de mai étaient coupés; les ours, dont les combats amusaient
-le peuple, étaient tués; le plâtre des maçons puritains rendait décentes
-les nudités des statues; les belles fêtes poétiques étaient interdites.
-Des amendes et des punitions corporelles interdisaient même aux enfants
-«les jeux, les danses, les sonneries de cloches, les réjouissances, les
-régalades, les luttes, la chasse,» tous les exercices et tous les
+joues pleines, il passait pour tiède<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Le corps entier, l'extérieur,
+jusqu'au ton de la voix, tout devait porter la marque de la pénitence et
+de la grâce. Le puritain discourait en paroles traînantes, d'un accent
+solennel, avec une sorte de nasillement, comme pour détruire la vivacité
+de la conversation et la mélodie de la voix naturelle. Ses entretiens
+remplis de citations bibliques, son style imité des prophètes, son nom
+et le nom de ses enfants, tirés de l'Écriture, témoignaient que sa
+pensée habitait le monde terrible des prophètes et des exterminateurs.
+Du dedans, la contagion avait gagné le dehors. Les alarmes de la
+conscience s'étaient changées en lois d'État. La rigidité personnelle
+était devenue une tyrannie publique. Le puritain avait proscrit le
+plaisir comme un ennemi, chez autrui aussi bien que chez lui-même. Le
+Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les théâtres, et fouetter
+<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> les acteurs à la queue d'une charrette; les jurons étaient taxés;
+les arbres de mai étaient coupés; les ours, dont les combats amusaient
+le peuple, étaient tués; le plâtre des maçons puritains rendait décentes
+les nudités des statues; les belles fêtes poétiques étaient interdites.
+Des amendes et des punitions corporelles interdisaient même aux enfants
+«les jeux, les danses, les sonneries de cloches, les réjouissances, les
+régalades, les luttes, la chasse,» tous les exercices et tous les
amusements qui pouvaient profaner le dimanche. Les ornements, les
-tableaux, les statues des églises étaient arrachés ou déchirés. Le seul
-plaisir qu'on gardât et qu'on souffrît était le nasillement des psaumes,
-l'édification des sermons prolongés, l'excitation des controverses
-haineuses, la joie âpre et sombre de la victoire remportée sur le démon
-et de la tyrannie exercée contre ses fauteurs. En Écosse, pays plus
-froid et plus dur, l'intolérance allait jusqu'aux derniers confins de la
-férocité et de la minutie, instituant une surveillance sur les pratiques
-privées et sur la dévotion intérieure de chaque membre de chaque
-famille, ôtant aux catholiques leurs enfants, imposant l'abjuration sous
-peine de prison perpétuelle ou de mort, amenant par troupeaux<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a> les
-sorcières au bûcher<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Il semblait qu'un nuage noir se fût appesanti
-<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> sur la vie humaine, noyant toute lumière, effaçant toute beauté,
-éteignant toute joie, traversé çà et là par des éclairs d'épée et par
+tableaux, les statues des églises étaient arrachés ou déchirés. Le seul
+plaisir qu'on gardât et qu'on souffrît était le nasillement des psaumes,
+l'édification des sermons prolongés, l'excitation des controverses
+haineuses, la joie âpre et sombre de la victoire remportée sur le démon
+et de la tyrannie exercée contre ses fauteurs. En Écosse, pays plus
+froid et plus dur, l'intolérance allait jusqu'aux derniers confins de la
+férocité et de la minutie, instituant une surveillance sur les pratiques
+privées et sur la dévotion intérieure de chaque membre de chaque
+famille, ôtant aux catholiques leurs enfants, imposant l'abjuration sous
+peine de prison perpétuelle ou de mort, amenant par troupeaux<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a> les
+sorcières au bûcher<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Il semblait qu'un nuage noir se fût appesanti
+<span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> sur la vie humaine, noyant toute lumière, effaçant toute beauté,
+éteignant toute joie, traversé çà et là par des éclairs d'épée et par
des lueurs de torches, sous lesquels on voyait vaciller des figures de
-despotes moroses, de sectaires malades, d'opprimés silencieux.</p>
+despotes moroses, de sectaires malades, d'opprimés silencieux.</p>
<h5>II</h5>
-<p>Le roi rétabli, ce fut une délivrance. Comme un fleuve barré et engorgé,
-l'esprit public se précipita de tout son poids naturel et de toute sa
-masse acquise dans le lit qu'on lui avait fermé. L'élan emporta les
+<p>Le roi rétabli, ce fut une délivrance. Comme un fleuve barré et engorgé,
+l'esprit public se précipita de tout son poids naturel et de toute sa
+masse acquise dans le lit qu'on lui avait fermé. L'élan emporta les
digues. Le violent retour aux sens noya la morale. La vertu parut
-puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus dans un discrédit
-commun. Dans ce grand <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> reflux, la dévotion, balayée avec
-l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux. Les parties supérieures
+puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus dans un discrédit
+commun. Dans ce grand <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> reflux, la dévotion, balayée avec
+l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux. Les parties supérieures
de sa nature disparurent; il n'en resta que l'animal sans frein ni
-guide, lancé par ses convoitises à travers la justice et la pudeur.</p>
+guide, lancé par ses convoitises à travers la justice et la pudeur.</p>
-<p>Quand on regarde ces m&oelig;urs à travers Hamilton et Saint-Évremond, on
-les tolère. C'est que leurs façons françaises font illusion. La débauche
-du Français n'est qu'à demi choquante; si l'animal en lui se déchaîne,
-c'est sans trop d'excès. Son fonds n'est pas, comme chez l'autre, rude
+<p>Quand on regarde ces m&oelig;urs à travers Hamilton et Saint-Évremond, on
+les tolère. C'est que leurs façons françaises font illusion. La débauche
+du Français n'est qu'à demi choquante; si l'animal en lui se déchaîne,
+c'est sans trop d'excès. Son fonds n'est pas, comme chez l'autre, rude
et puissant. Vous pouvez casser la glace brillante qui le recouvre, sans
-rencontrer le torrent gonflé et bourbeux qui gronde sous son voisin<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>;
-le ruisseau qui en sortira n'aura que de petites échappées, rentrera de
-lui-même et vite dans son lit accoutumé. Le Français est doux,
-naturellement civilisé, peu enclin à la sensualité grande ou grossière,
-amateur de conversation sobre, aisément prémuni contre les m&oelig;urs
-crapuleuses par sa finesse et son bon goût. Le chevalier de Grammont a
+rencontrer le torrent gonflé et bourbeux qui gronde sous son voisin<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>;
+le ruisseau qui en sortira n'aura que de petites échappées, rentrera de
+lui-même et vite dans son lit accoutumé. Le Français est doux,
+naturellement civilisé, peu enclin à la sensualité grande ou grossière,
+amateur de conversation sobre, aisément prémuni contre les m&oelig;urs
+crapuleuses par sa finesse et son bon goût. Le chevalier de Grammont a
trop d'esprit pour aimer l'orgie. C'est qu'en somme l'orgie n'est pas
-agréable: casser des verres, brailler, dire des ordures, s'emplir
-jusqu'à la nausée, il n'y a là rien de bien tentant pour des sens un
-peu délicats; il <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> est né épicurien, et non glouton ou ivrogne. Ce
-qu'il cherche, c'est l'amusement, non la joie déboutonnée ou le plaisir
+agréable: casser des verres, brailler, dire des ordures, s'emplir
+jusqu'à la nausée, il n'y a là rien de bien tentant pour des sens un
+peu délicats; il <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> est né épicurien, et non glouton ou ivrogne. Ce
+qu'il cherche, c'est l'amusement, non la joie déboutonnée ou le plaisir
bestial. Je sais bien qu'il n'est pas sans reproche. Je ne lui
-confierais pas ma bourse, il oublie trop aisément la distinction du tien
+confierais pas ma bourse, il oublie trop aisément la distinction du tien
et du mien; surtout je ne lui confierais pas ma femme: il n'est pas net
-du côté de la délicatesse; ses escapades au jeu et auprès des dames
-sentent d'un peu bien près l'aigrefin et le suborneur. Mais j'ai tort
-d'employer ces grands mots à son endroit; il sont trop pesants, ils
-écrasent une aussi fine et aussi jolie créature. Ces lourds habits
-d'honneur ou de honte ne peuvent être portés que par des gens sérieux,
-et Grammont ne prend rien au sérieux, ni les autres, ni lui-même, ni le
-vice, ni la vertu. Passer le temps agréablement, voilà toute son
-affaire. «On ne s'ennuya plus dans l'armée, dit Hamilton, dès qu'il y
-fut.» C'est là sa gloire et son objet; il ne se pique ni ne se soucie
-d'autre chose. Son valet le vole: un autre eût fait pendre le coquin:
-mais le vol était joli, il garde son drôle. Il partait oubliant
-d'épouser sa fiancée, on le rattrape à Douvres; il revient, épouse;
-l'histoire était plaisante: il ne demande rien de mieux. Un jour, étant
-sans le sou, il détrousse au jeu le comte de Caméran. «Est-ce qu'après
+du côté de la délicatesse; ses escapades au jeu et auprès des dames
+sentent d'un peu bien près l'aigrefin et le suborneur. Mais j'ai tort
+d'employer ces grands mots à son endroit; il sont trop pesants, ils
+écrasent une aussi fine et aussi jolie créature. Ces lourds habits
+d'honneur ou de honte ne peuvent être portés que par des gens sérieux,
+et Grammont ne prend rien au sérieux, ni les autres, ni lui-même, ni le
+vice, ni la vertu. Passer le temps agréablement, voilà toute son
+affaire. «On ne s'ennuya plus dans l'armée, dit Hamilton, dès qu'il y
+fut.» C'est là sa gloire et son objet; il ne se pique ni ne se soucie
+d'autre chose. Son valet le vole: un autre eût fait pendre le coquin:
+mais le vol était joli, il garde son drôle. Il partait oubliant
+d'épouser sa fiancée, on le rattrape à Douvres; il revient, épouse;
+l'histoire était plaisante: il ne demande rien de mieux. Un jour, étant
+sans le sou, il détrousse au jeu le comte de Caméran. «Est-ce qu'après
la figure qu'il a faite, Grammont peut plier bagage comme un croquant?
-Non pas, il a des sentiments, il soutiendra l'honneur de la France.» Le
-badinage couvre ici la tricherie; au fond, il n'a pas d'idées bien
-claires sur la propriété. Il régale Caméran avec l'argent de Caméran;
-Caméran eût-il mieux fait, <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> ou autrement? Peu importe que son
+Non pas, il a des sentiments, il soutiendra l'honneur de la France.» Le
+badinage couvre ici la tricherie; au fond, il n'a pas d'idées bien
+claires sur la propriété. Il régale Caméran avec l'argent de Caméran;
+Caméran eût-il mieux fait, <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> ou autrement? Peu importe que son
argent soit dans la poche de Grammont ou dans la sienne: le point
-important est gagné, puisqu'on s'est amusé à le prendre et qu'on s'amuse
-à le dépenser. L'odieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi
-entendue. S'il fait sa cour aux princes, soyez sûr que ce n'est point à
-genoux: une âme si vive ne s'affaisse point sous le respect; l'esprit le
-met de niveau avec les plus grands; sous prétexte d'amuser le roi, il
-lui dit des vérités vraies<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. S'il tombe à Londres au milieu des
+important est gagné, puisqu'on s'est amusé à le prendre et qu'on s'amuse
+à le dépenser. L'odieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi
+entendue. S'il fait sa cour aux princes, soyez sûr que ce n'est point à
+genoux: une âme si vive ne s'affaisse point sous le respect; l'esprit le
+met de niveau avec les plus grands; sous prétexte d'amuser le roi, il
+lui dit des vérités vraies<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>. S'il tombe à Londres au milieu des
scandales, il n'y enfonce point; il y glisse sur la pointe du pied, si
-lestement qu'il ne garde pas de boue. On n'aperçoit plus sous ses récits
-les angoisses et les brutalités que les événements recèlent; le conte
-file prestement, éveillant un sourire, puis un autre, puis encore un
-autre, si bien que l'esprit tout entier est emmené, d'un mouvement agile
-et facile, du côté de la belle humeur. À table, Grammont ne s'empiffrera
-pas; au jeu, il ne deviendra pas furieux; devant sa maîtresse, il ne
-lâchera pas de gros mots; dans les duels, il ne haïra pas son
-adversaire. L'esprit français est comme le vin français: il ne rend les
-gens ni brutaux, ni méchants, ni tristes. Telle est la source de cet
-agrément: les soupers ne détruisent ici ni la finesse, ni la bonté, ni
-le plaisir. Le libertin reste <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> sociable, poli et prévenant; sa
-gaieté n'est complète que par la gaieté des autres<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>; il s'occupe d'eux
-aussi naturellement que de lui-même, et, par surcroît, il reste alerte
+lestement qu'il ne garde pas de boue. On n'aperçoit plus sous ses récits
+les angoisses et les brutalités que les événements recèlent; le conte
+file prestement, éveillant un sourire, puis un autre, puis encore un
+autre, si bien que l'esprit tout entier est emmené, d'un mouvement agile
+et facile, du côté de la belle humeur. À table, Grammont ne s'empiffrera
+pas; au jeu, il ne deviendra pas furieux; devant sa maîtresse, il ne
+lâchera pas de gros mots; dans les duels, il ne haïra pas son
+adversaire. L'esprit français est comme le vin français: il ne rend les
+gens ni brutaux, ni méchants, ni tristes. Telle est la source de cet
+agrément: les soupers ne détruisent ici ni la finesse, ni la bonté, ni
+le plaisir. Le libertin reste <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> sociable, poli et prévenant; sa
+gaieté n'est complète que par la gaieté des autres<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>; il s'occupe d'eux
+aussi naturellement que de lui-même, et, par surcroît, il reste alerte
et dispos d'intelligence; les saillies, les traits brillants, les mots
-heureux petillent sur ses lèvres: il pense à table et en compagnie,
-quelquefois mieux que seul ou à jeun. Vous voyez bien qu'ici le débauché
-n'opprime pas l'homme; Grammont dirait qu'il l'achève, et que l'esprit,
+heureux petillent sur ses lèvres: il pense à table et en compagnie,
+quelquefois mieux que seul ou à jeun. Vous voyez bien qu'ici le débauché
+n'opprime pas l'homme; Grammont dirait qu'il l'achève, et que l'esprit,
le c&oelig;ur, les sens ne trouvent leur perfection et leur joie que dans
-l'élégance et l'entrain d'un souper choisi.</p>
+l'élégance et l'entrain d'un souper choisi.</p>
<h5>III</h5>
<p>Tout au rebours en Angleterre. Si on gratte la morale qui sert
-d'enveloppe, la brute apparaît dans sa violence et sa laideur. Un de
-leurs hommes d'État disait que chez nous la populace lâchée se
-laisserait conduire par les mots d'humanité et d'honneur, mais que chez
+d'enveloppe, la brute apparaît dans sa violence et sa laideur. Un de
+leurs hommes d'État disait que chez nous la populace lâchée se
+laisserait conduire par les mots d'humanité et d'honneur, mais que chez
eux, pour l'apaiser, il faudrait lui jeter de la viande crue. L'injure,
-le sang, l'orgie, voilà la pâture où se rua cette populace de nobles.
+le sang, l'orgie, voilà la pâture où se rua cette populace de nobles.
Tout ce qui excuse un carnaval y manque, et d'abord l'esprit. Trois ans
-après le retour du roi, Butler publie son <i>Hudibras</i>: avec quels
+après le retour du roi, Butler publie son <i>Hudibras</i>: avec quels
applaudissements! les contemporains seuls peuvent le dire, et le
-retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous. Si vous saviez comme
+retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous. Si vous saviez comme
<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> l'esprit en est bas, avec quelle maladresse et dans quelles
-balourdises il délaye sa farce vindicative! Çà et là subsiste une image
-heureuse, débris de la poésie qui vient de périr; mais tout le tissu de
+balourdises il délaye sa farce vindicative! Çà et là subsiste une image
+heureuse, débris de la poésie qui vient de périr; mais tout le tissu de
l'&oelig;uvre semble d'un Scarron, aussi ignoble que l'autre et plus
-méchant. Cela est imité, dit-on, de <i>Don Quichotte</i>; Hudibras est un
+méchant. Cela est imité, dit-on, de <i>Don Quichotte</i>; Hudibras est un
chevalier puritain qui va, comme l'autre, redresser les torts et
-embourser des gourmades. Dites plutôt que cela ressemble à la misérable
-contrefaçon d'Avellaneda<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. Le petit vers bouffon trotte indéfiniment
+embourser des gourmades. Dites plutôt que cela ressemble à la misérable
+contrefaçon d'Avellaneda<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. Le petit vers bouffon trotte indéfiniment
de son pas boiteux, clapotant dans la boue qu'il affectionne, aussi sale
-et aussi plat que dans <i>l'Énéide travestie</i>. La peinture d'Hudibras et
-de son cheval dure un chant presque entier; quarante vers sont dépensés
-à décrire sa barbe, quarante autres à décrire ses culottes.
-D'interminables discussions scolastiques, des disputes aussi prolongées
-que celles des puritains, étendent leurs landes et leurs épines sur
-toute une moitié du poëme. Point d'action, point de naturel, partout des
-satires avortées, de grosses caricatures; ni art, ni mesure, ni goût; le
-style puritain est transformé en un baragouin absurde, et la rancune
-enfiellée, manquant son but par son excès même, défigure le portrait
-qu'elle veut tracer. Croiriez-vous qu'un tel écrivain fait le joli,
-qu'il veut nous égayer, qu'il prétend être agréable? La belle <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span>
-raillerie que ce trait sur la barbe d'Hudibras! «Ce météore chevelu
-dénonçait la chute des sceptres et des couronnes; par son symbole
-lugubre, il figurait le déclin des gouvernements, et sa bêche<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>
-hiéroglyphique disait que son tombeau et celui de l'État étaient
-creusés<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.» Il est si content de cette gaieté insipide, qu'il la
-prolonge pendant dix vers <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> encore. La bêtise croît à mesure qu'on
-avance. Se peut-il qu'on ait trouvé plaisantes des gentillesses comme
-celles-ci? «Son épée avait pour page une dague, qui était un peu petite
-pour son âge, et en conséquence l'accompagnait en la façon dont les
-nains suivaient les chevaliers errants. C'était un poignard de service,
-bon pour la corvée et pour le combat; quand il avait crevé une poitrine
-ou une tête, il servait à nettoyer les souliers ou à planter des
-oignons<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>.» Tout tourne au trivial; si quelque beauté se présente, le
-burlesque la salit. À voir ces longs détails de cuisine, ces
-plaisanteries rampantes et crues, on croit avoir affaire à un amuseur
+et aussi plat que dans <i>l'Énéide travestie</i>. La peinture d'Hudibras et
+de son cheval dure un chant presque entier; quarante vers sont dépensés
+à décrire sa barbe, quarante autres à décrire ses culottes.
+D'interminables discussions scolastiques, des disputes aussi prolongées
+que celles des puritains, étendent leurs landes et leurs épines sur
+toute une moitié du poëme. Point d'action, point de naturel, partout des
+satires avortées, de grosses caricatures; ni art, ni mesure, ni goût; le
+style puritain est transformé en un baragouin absurde, et la rancune
+enfiellée, manquant son but par son excès même, défigure le portrait
+qu'elle veut tracer. Croiriez-vous qu'un tel écrivain fait le joli,
+qu'il veut nous égayer, qu'il prétend être agréable? La belle <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span>
+raillerie que ce trait sur la barbe d'Hudibras! «Ce météore chevelu
+dénonçait la chute des sceptres et des couronnes; par son symbole
+lugubre, il figurait le déclin des gouvernements, et sa bêche<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>
+hiéroglyphique disait que son tombeau et celui de l'État étaient
+creusés<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.» Il est si content de cette gaieté insipide, qu'il la
+prolonge pendant dix vers <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> encore. La bêtise croît à mesure qu'on
+avance. Se peut-il qu'on ait trouvé plaisantes des gentillesses comme
+celles-ci? «Son épée avait pour page une dague, qui était un peu petite
+pour son âge, et en conséquence l'accompagnait en la façon dont les
+nains suivaient les chevaliers errants. C'était un poignard de service,
+bon pour la corvée et pour le combat; quand il avait crevé une poitrine
+ou une tête, il servait à nettoyer les souliers ou à planter des
+oignons<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>.» Tout tourne au trivial; si quelque beauté se présente, le
+burlesque la salit. À voir ces longs détails de cuisine, ces
+plaisanteries rampantes et crues, on croit avoir affaire à un amuseur
des halles; ainsi parlent les charlatans des ponts quand ils approprient
leur imagination et leur langage aux habitudes des tavernes et des
taudis. L'ordure s'y trouve; en effet, la canaille rit quand le bateleur
-fait allusion aux ignominies de la vie privée<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. Voilà le <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span>
-grotesque dont les courtisans de la Restauration ont fait leurs délices;
-leur rancune et leur grossièreté se sont complues au spectacle de ces
-marionnettes criardes; d'ici à travers deux siècles, on entend le gros
+fait allusion aux ignominies de la vie privée<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. Voilà le <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span>
+grotesque dont les courtisans de la Restauration ont fait leurs délices;
+leur rancune et leur grossièreté se sont complues au spectacle de ces
+marionnettes criardes; d'ici à travers deux siècles, on entend le gros
rire de cet auditoire de laquais.</p>
<h5>IV</h5>
-<p>Charles II à table faisait orgueilleusement remarquer à Grammont que ses
-officiers le servaient à genoux. Ils faisaient bien, c'était là leur
+<p>Charles II à table faisait orgueilleusement remarquer à Grammont que ses
+officiers le servaient à genoux. Ils faisaient bien, c'était là leur
vraie posture. Le grand chancelier Clarendon, un des hommes les plus
-honorés et les plus honnêtes de la cour, apprend à l'improviste, en
+honorés et les plus honnêtes de la cour, apprend à l'improviste, en
plein conseil, que sa fille Anne est grosse des &oelig;uvres du duc d'York,
-et que ce duc, frère du roi, lui a promis mariage. Voici les paroles de
-ce tendre père; il a pris soin lui-même de nous les transmettre. «Le
-chancelier<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a> s'emporta avec une excessive colère contre la perversité
-de sa fille et dit avec toute la véhémence imaginable qu'aussitôt qu'il
-serait chez lui, il la mettrait à la porte comme une prostituée, lui
-déclarant qu'elle eût à se pourvoir comme elle pourrait, et qu'il ne la
-reverrait jamais.» Remarquez que ce grand homme avait reçu la nouvelle
+et que ce duc, frère du roi, lui a promis mariage. Voici les paroles de
+ce tendre père; il a pris soin lui-même de nous les transmettre. «Le
+chancelier<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a> s'emporta avec une excessive colère contre la perversité
+de sa fille et dit avec toute la véhémence imaginable qu'aussitôt qu'il
+serait chez lui, il la mettrait à la porte comme une prostituée, lui
+déclarant qu'elle eût à se pourvoir comme elle pourrait, et qu'il ne la
+reverrait jamais.» Remarquez que ce grand homme avait reçu la nouvelle
<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> chez le roi par surprise, et qu'il trouvait du premier coup ces
-accents généreux et paternels. «Il ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux
-que sa fille fût la catin du duc que de la voir sa femme.» N'est-ce pas
-héroïque? Mais laissons-le parler. Un c&oelig;ur si noblement monarchique
-peut seul se surpasser lui-même. «Il était prêt à donner un avis
-positif, et il espérait que leurs seigneuries se joindraient à lui pour
-que le roi fît à l'instant envoyer <i>la femme</i> à la Tour, où elle serait
-jetée dans un cachot, sous une garde si stricte que nulle personne
-vivante ne pût être admise auprès d'elle, qu'aussitôt après on
-présenterait un acte au Parlement pour lui faire couper la tête, que
+accents généreux et paternels. «Il ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux
+que sa fille fût la catin du duc que de la voir sa femme.» N'est-ce pas
+héroïque? Mais laissons-le parler. Un c&oelig;ur si noblement monarchique
+peut seul se surpasser lui-même. «Il était prêt à donner un avis
+positif, et il espérait que leurs seigneuries se joindraient à lui pour
+que le roi fît à l'instant envoyer <i>la femme</i> à la Tour, où elle serait
+jetée dans un cachot, sous une garde si stricte que nulle personne
+vivante ne pût être admise auprès d'elle, qu'aussitôt après on
+présenterait un acte au Parlement pour lui faire couper la tête, que
non-seulement il y donnerait son consentement, mais qu'il serait le
-premier à le proposer.» Quelle vertu romaine! Et de peur de n'être pas
-cru, il insiste: «Quiconque connaîtra le chancelier croira qu'il a dit
-cela de tout son c&oelig;ur.» Il n'est pas encore content, il répète son
+premier à le proposer.» Quelle vertu romaine! Et de peur de n'être pas
+cru, il insiste: «Quiconque connaîtra le chancelier croira qu'il a dit
+cela de tout son c&oelig;ur.» Il n'est pas encore content, il répète son
avis, il s'adresse au roi avec toutes sortes de raisons concluantes pour
-obtenir qu'on tranche la tête à sa fille. «J'aimerais mieux me soumettre
-à son déshonneur et le supporter en toute humilité que le voir réparé
-par son mariage, pensée que j'exècre si fort que je serais bien plus
-content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due à sa
-présomption!» Voilà comment, en cas difficile, un homme garde ses
+obtenir qu'on tranche la tête à sa fille. «J'aimerais mieux me soumettre
+à son déshonneur et le supporter en toute humilité que le voir réparé
+par son mariage, pensée que j'exècre si fort que je serais bien plus
+content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due à sa
+présomption!» Voilà comment, en cas difficile, un homme garde ses
traitements et sa simarre. Sir Charles Berkeley, capitaine des gardes du
-duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement «qu'il avait
-couché» avec la jeune <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> fille, et se dit prêt à l'épouser «pour
-l'amour du duc, quoique sachant le commerce du duc avec elle.» Puis un
-peu après il avoua qu'il avait menti, mais en tout bien, tout honneur,
-afin de sauver la famille royale de cette mésalliance. Ce beau
-dévouement fut payé; il eut bientôt une pension sur la cassette et fut
-créé comte de Falmouth. Dès l'abord, la bassesse des corps publics avait
-égalé celle des particuliers. La Chambre des communes, tout à l'heure
-reine, encore pleine de presbytériens, de rebelles et de vainqueurs,
-vota «que ni elle ni le peuple d'Angleterre ne pouvaient être exempts du
-crime horrible de rébellion et de sa juste peine, s'ils ne
-s'appliquaient formellement la grâce et le pardon accordés par Sa
-Majesté dans la déclaration de Breda.» Puis tous ces héros allèrent en
-corps se jeter avec contrition aux pieds sacrés de leur monarque. Dans
+duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement «qu'il avait
+couché» avec la jeune <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> fille, et se dit prêt à l'épouser «pour
+l'amour du duc, quoique sachant le commerce du duc avec elle.» Puis un
+peu après il avoua qu'il avait menti, mais en tout bien, tout honneur,
+afin de sauver la famille royale de cette mésalliance. Ce beau
+dévouement fut payé; il eut bientôt une pension sur la cassette et fut
+créé comte de Falmouth. Dès l'abord, la bassesse des corps publics avait
+égalé celle des particuliers. La Chambre des communes, tout à l'heure
+reine, encore pleine de presbytériens, de rebelles et de vainqueurs,
+vota «que ni elle ni le peuple d'Angleterre ne pouvaient être exempts du
+crime horrible de rébellion et de sa juste peine, s'ils ne
+s'appliquaient formellement la grâce et le pardon accordés par Sa
+Majesté dans la déclaration de Breda.» Puis tous ces héros allèrent en
+corps se jeter avec contrition aux pieds sacrés de leur monarque. Dans
cet affaissement universel, il semblait que personne n'avait plus de
c&oelig;ur. Le roi se fait le mercenaire de Louis XIV, et vend son pays
pour une pension de 200000 livres. Des ministres, des membres du
-Parlement, des ambassadeurs reçoivent l'argent de la France. La
+Parlement, des ambassadeurs reçoivent l'argent de la France. La
contagion gagna jusqu'aux patriotes, jusqu'aux plus purs, jusqu'aux
martyrs. Lord Russell intrigua avec la cour de Versailles; Algernon
-Sidney accepta 500 guinées. Ils n'ont plus assez de goût pour garder un
+Sidney accepta 500 guinées. Ils n'ont plus assez de goût pour garder un
peu d'esprit, ils n'ont plus assez d'esprit pour garder un peu
d'honneur<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> Si vous regardez l'homme ainsi découronné, vous y retrouverez
+<p><span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> Si vous regardez l'homme ainsi découronné, vous y retrouverez
d'abord les instincts sanguinaires de la brute primitive. Un membre de
-la Chambre des communes, sir John Coventry, avait laissé échapper une
-parole qu'on prit pour un blâme des galanteries royales. Le duc de
+la Chambre des communes, sir John Coventry, avait laissé échapper une
+parole qu'on prit pour un blâme des galanteries royales. Le duc de
Monmouth, son ami, le fit assaillir en trahison, sur l'ordre du roi, par
-d'honnêtes gens dévoués, qui lui fendirent le nez jusqu'à l'os. Un
-scélérat, Blood, avait tenté d'assassiner le duc d'Osmond et poignardé
+d'honnêtes gens dévoués, qui lui fendirent le nez jusqu'à l'os. Un
+scélérat, Blood, avait tenté d'assassiner le duc d'Osmond et poignardé
le gardien de la Tour pour voler les diamants de la couronne. Charles
-II, jugeant que cet homme était intéressant et distingué dans son genre,
-lui fit grâce, lui donna un domaine en Irlande, l'admit dans sa
-familiarité face à face avec le duc d'Osmond, si bien que Blood devint
-une sorte de héros et fut reçu dans le meilleur monde. Après de si beaux
+II, jugeant que cet homme était intéressant et distingué dans son genre,
+lui fit grâce, lui donna un domaine en Irlande, l'admit dans sa
+familiarité face à face avec le duc d'Osmond, si bien que Blood devint
+une sorte de héros et fut reçu dans le meilleur monde. Après de si beaux
exemples, on pouvait tout oser. Le duc de Buckingham, amant de la
-comtesse de Shrewsbury, tue le comte en duel; la comtesse, déguisée en
+comtesse de Shrewsbury, tue le comte en duel; la comtesse, déguisée en
page, tenait le cheval de Buckingham, qu'elle embrassa tout sanglant;
-puis ce couple de meurtriers et d'adultères revint publiquement, et
-comme en triomphe, <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> à la maison du mort. On ne s'étonne plus
-d'entendre le comte de K&oelig;nigsmark traiter «de peccadille» un
+puis ce couple de meurtriers et d'adultères revint publiquement, et
+comme en triomphe, <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> à la maison du mort. On ne s'étonne plus
+d'entendre le comte de K&oelig;nigsmark traiter «de peccadille» un
assassinat qu'il avait commis avec guet-apens. Je traduis un duel
-d'après Pepys, pour faire comprendre ces m&oelig;urs de soudards et de
-coupe-jarrets. «Sir Henri Bellasses et Tom Porter, les deux plus grands
+d'après Pepys, pour faire comprendre ces m&oelig;urs de soudards et de
+coupe-jarrets. «Sir Henri Bellasses et Tom Porter, les deux plus grands
amis du monde, parlaient ensemble, et sir Henri Bellasses parlait un peu
plus haut que d'ordinaire, lui donnant quelque avis. Quelqu'un de la
-compagnie qui était là dit:&mdash;Comment! est-ce qu'ils se querellent qu'ils
+compagnie qui était là dit:&mdash;Comment! est-ce qu'ils se querellent qu'ils
parlent si haut?&mdash;Sir Henri Bellasses, entendant cela, dit:&mdash;Non, et je
veux que vous sachiez que je ne querelle jamais que je ne frappe. Prenez
-cela pour une de mes règles.&mdash;Comment, dit Tom Porter, frapper? Je
+cela pour une de mes règles.&mdash;Comment, dit Tom Porter, frapper? Je
voudrais bien voir l'homme d'Angleterre qui oserait me donner un
-coup.&mdash;Là-dessus sir Henri Bellasses lui donna un soufflet sur
-l'oreille, et ils allèrent pour se battre.... Tom Porter apprit que la
-voiture de sir Henri Bellasses arrivait; alors il sortit du café où il
-attendait les nouvelles, arrêta la voiture, et dit à sir Henri Bellasses
+coup.&mdash;Là-dessus sir Henri Bellasses lui donna un soufflet sur
+l'oreille, et ils allèrent pour se battre.... Tom Porter apprit que la
+voiture de sir Henri Bellasses arrivait; alors il sortit du café où il
+attendait les nouvelles, arrêta la voiture, et dit à sir Henri Bellasses
de sortir.&mdash;Bien, dit sir Henri Bellasses, mais <i>vous ne m'attaquerez
pas</i> pendant que je descendrai, n'est-ce pas?&mdash;Non, dit Tom Porter. Il
-descendit, et tous deux dégainèrent. Ils furent blessés tous deux, et
-sir Henri Bellasses si fort, qu'il mourut dix jours après.» Ce n'étaient
-pas ces bouledogues qui pouvaient avoir pitié de leurs ennemis. La
+descendit, et tous deux dégainèrent. Ils furent blessés tous deux, et
+sir Henri Bellasses si fort, qu'il mourut dix jours après.» Ce n'étaient
+pas ces bouledogues qui pouvaient avoir pitié de leurs ennemis. La
Restauration s'ouvrit par une boucherie. Les lords conduisirent le
-procès des républicains avec <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> une impudence de cruauté et une
-franchise de rancune extraordinaires. Un shériff se colleta sur
-l'échafaud avec sir Henri Vane, fouillant dans ses poches, lui arrachant
-un papier qu'il essayait de lire. Pendant le procès du major général
-Harrison, le bourreau fut placé à côté de lui, en habit sinistre, une
-corde à la main; on voulait lui donner tout au long l'avant-goût de la
-mort. Il fut détaché vivant de la potence, éventré; il vit ses
-entrailles jetées dans le feu; puis il fut coupé en quartiers, et son
-c&oelig;ur encore palpitant fut arraché et montré au peuple. Les cavaliers
-par plaisir venaient là. Tel renchérissait; le colonel Turner, voyant
-qu'on coupait en quartiers le légiste John Coke, dit aux gens du shériff
-d'amener plus près Hugh Peters, autre condamné; l'exécuteur approcha,
-et, frottant ses mains rouges, demanda au malheureux si la besogne était
-de son goût. Les corps pourris de Cromwell, d'Ireton, de Bradshaw furent
-déterrés le soir, et les têtes plantées sur des perches au haut de
+procès des républicains avec <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> une impudence de cruauté et une
+franchise de rancune extraordinaires. Un shériff se colleta sur
+l'échafaud avec sir Henri Vane, fouillant dans ses poches, lui arrachant
+un papier qu'il essayait de lire. Pendant le procès du major général
+Harrison, le bourreau fut placé à côté de lui, en habit sinistre, une
+corde à la main; on voulait lui donner tout au long l'avant-goût de la
+mort. Il fut détaché vivant de la potence, éventré; il vit ses
+entrailles jetées dans le feu; puis il fut coupé en quartiers, et son
+c&oelig;ur encore palpitant fut arraché et montré au peuple. Les cavaliers
+par plaisir venaient là. Tel renchérissait; le colonel Turner, voyant
+qu'on coupait en quartiers le légiste John Coke, dit aux gens du shériff
+d'amener plus près Hugh Peters, autre condamné; l'exécuteur approcha,
+et, frottant ses mains rouges, demanda au malheureux si la besogne était
+de son goût. Les corps pourris de Cromwell, d'Ireton, de Bradshaw furent
+déterrés le soir, et les têtes plantées sur des perches au haut de
Westminster-Hall. Les dames allaient voir ces ignominies; le bon Evelyn
-y applaudissait; les courtisans en faisaient des chansons. Ils étaient
-tombés si bas, qu'ils n'avaient plus même le dégoût physique. Les yeux
-et l'odorat n'aidaient plus l'humanité de leurs répugnances; les sens
-étaient aussi amortis que le c&oelig;ur.</p>
+y applaudissait; les courtisans en faisaient des chansons. Ils étaient
+tombés si bas, qu'ils n'avaient plus même le dégoût physique. Les yeux
+et l'odorat n'aidaient plus l'humanité de leurs répugnances; les sens
+étaient aussi amortis que le c&oelig;ur.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> V</h5>
-<p>Au sortir de ce sang, ils couraient à la débauche. Il faut lire la vie
-du comte de Rochester<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>, homme de cour et poëte, qui fut le héros du
-temps. Ce sont les m&oelig;urs d'un saltimbanque effréné et triste: hanter
-les tripots, suborner les femmes, écrire des chansons sales et des
-pamphlets orduriers, voilà ses plaisirs; des commérages parmi les filles
-d'honneur, des tracasseries avec les écrivains, des injures reçues, des
-coups de bâton donnés, voilà ses occupations. Pour faire le galant,
-avant d'épouser sa femme, il l'enlève. Pour étaler du scepticisme, il
-finit par refuser un duel et gagner le nom de lâche. Cinq ans durant,
-dit-on, il resta ivre. La fougue intérieure, manquant d'une issue noble,
+<p>Au sortir de ce sang, ils couraient à la débauche. Il faut lire la vie
+du comte de Rochester<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>, homme de cour et poëte, qui fut le héros du
+temps. Ce sont les m&oelig;urs d'un saltimbanque effréné et triste: hanter
+les tripots, suborner les femmes, écrire des chansons sales et des
+pamphlets orduriers, voilà ses plaisirs; des commérages parmi les filles
+d'honneur, des tracasseries avec les écrivains, des injures reçues, des
+coups de bâton donnés, voilà ses occupations. Pour faire le galant,
+avant d'épouser sa femme, il l'enlève. Pour étaler du scepticisme, il
+finit par refuser un duel et gagner le nom de lâche. Cinq ans durant,
+dit-on, il resta ivre. La fougue intérieure, manquant d'une issue noble,
le roulait dans des aventures d'arlequin. Une fois, avec le duc de
Buckingham, il loua sur la route de Newmarket une auberge, se fit
-aubergiste, régalant les maris et débauchant les femmes. Il s'introduit
-déguisé en vieille chez un bonhomme avare, lui prend sa femme, qu'il
-passe à Buckingham. Le mari se pend; ils trouvent l'affaire plaisante.
+aubergiste, régalant les maris et débauchant les femmes. Il s'introduit
+déguisé en vieille chez un bonhomme avare, lui prend sa femme, qu'il
+passe à Buckingham. Le mari se pend; ils trouvent l'affaire plaisante.
Une autre fois il s'habille en porteur de chaise, puis en mendiant, et
court les amourettes de la canaille. Il finit par se faire charlatan,
astrologue, et vend dans <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> les faubourgs des drogues pour faire
-avorter. C'est le dévergondage d'une imagination véhémente, qui se salit
+avorter. C'est le dévergondage d'une imagination véhémente, qui se salit
comme une autre se pare, qui se pousse en avant dans l'ordure et dans la
-folie comme une autre dans la raison et dans la beauté. Qu'est-ce que
+folie comme une autre dans la raison et dans la beauté. Qu'est-ce que
l'amour pouvait devenir dans des mains pareilles? On ne peut pas copier
-même les titres de ses poëmes: il n'a écrit que pour les mauvais lieux.
-Stendhal disait que l'amour ressemble à une branche sèche jetée au fond
+même les titres de ses poëmes: il n'a écrit que pour les mauvais lieux.
+Stendhal disait que l'amour ressemble à une branche sèche jetée au fond
d'une mine; les cristaux la couvrent, se ramifient en dentelures, et
-finissent par transformer le bois vulgaire en une aigrette étincelante
+finissent par transformer le bois vulgaire en une aigrette étincelante
de diamants purs. Rochester commence par lui arracher toute sa parure;
-pour être plus sûr de le saisir, il le réduit à un bâton. Tous les fins
-sentiments, tous les rêves, cet enchantement, cette sereine et sublime
-lumière qui transfigure en un instant notre misérable monde, cette
-illusion qui, rassemblant toutes les forces de notre être, nous montre
-la perfection dans une créature bornée, et le bonheur éternel dans une
-émotion qui va finir, tout disparaît; il ne reste chez lui qu'un appétit
-rassasié et des sens éteints; le pis, c'est qu'il écrit sans verve et
-correctement; l'ardeur animale, la sensualité pittoresque lui manquent;
-on retrouve dans ses satires un élève de Boileau. Rien de plus choquant
-que l'obscénité froide. On supporte les priapées de Jules Romain et la
-volupté vénitienne, parce que le génie y relève l'instinct physique, et
-que, la beauté de ses draperies éclatantes, transforme l'orgie en une
-&oelig;uvre d'art. On pardonne à Rabelais quand on a senti la séve
+pour être plus sûr de le saisir, il le réduit à un bâton. Tous les fins
+sentiments, tous les rêves, cet enchantement, cette sereine et sublime
+lumière qui transfigure en un instant notre misérable monde, cette
+illusion qui, rassemblant toutes les forces de notre être, nous montre
+la perfection dans une créature bornée, et le bonheur éternel dans une
+émotion qui va finir, tout disparaît; il ne reste chez lui qu'un appétit
+rassasié et des sens éteints; le pis, c'est qu'il écrit sans verve et
+correctement; l'ardeur animale, la sensualité pittoresque lui manquent;
+on retrouve dans ses satires un élève de Boileau. Rien de plus choquant
+que l'obscénité froide. On supporte les priapées de Jules Romain et la
+volupté vénitienne, parce que le génie y relève l'instinct physique, et
+que, la beauté de ses draperies éclatantes, transforme l'orgie en une
+&oelig;uvre d'art. On pardonne à Rabelais quand on a senti la séve
profonde <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> de joie et de jeunesse virile qui regorge dans ses
ripailles: on en est quitte pour se boucher le nez, et l'on suit avec
-admiration, même avec sympathie, le torrent d'idées et de fantaisies qui
-roule à travers sa fange. Mais voir un homme qui tâche d'être élégant en
+admiration, même avec sympathie, le torrent d'idées et de fantaisies qui
+roule à travers sa fange. Mais voir un homme qui tâche d'être élégant en
restant sale, qui veut peindre en langage d'homme du monde des
-sentiments de crocheteur, qui s'applique à trouver pour chaque ordure
-une métaphore convenable, qui polissonne avec étude et de parti pris,
-qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni l'élan, ni la science, ni le
-génie, dégrade le bon style jusqu'à cet office, c'est voir un goujat qui
-s'occupe à tremper une parure dans un ruisseau. Après tout viennent le
-dégoût et la maladie. Tandis que la Fontaine reste jusqu'au dernier jour
-capable de tendresse et de bonheur, celui-ci à trente ans injurie la
-femme avec une âcreté lugubre. «Quand elle est jeune, elle se prostitue
+sentiments de crocheteur, qui s'applique à trouver pour chaque ordure
+une métaphore convenable, qui polissonne avec étude et de parti pris,
+qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni l'élan, ni la science, ni le
+génie, dégrade le bon style jusqu'à cet office, c'est voir un goujat qui
+s'occupe à tremper une parure dans un ruisseau. Après tout viennent le
+dégoût et la maladie. Tandis que la Fontaine reste jusqu'au dernier jour
+capable de tendresse et de bonheur, celui-ci à trente ans injurie la
+femme avec une âcreté lugubre. «Quand elle est jeune, elle se prostitue
pour son plaisir; quand elle est vieille, elle prostitue les autres pour
-son entretien. Elle est un piége, une machine à meurtre, une machine à
-débauche. Ingrate, perfide, envieuse, son naturel est si extravagant,
-qu'il tourne à la haine ou à la bonté absurde. Si elle veut être grave,
-elle a l'air d'un démon; on dirait d'une écervelée ou d'une coureuse
-quand elle tâche d'être polie: disputeuse, perverse, indigne de
-confiance, et avide pour tout dépenser en luxure<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.» Quelle confession
-qu'un tel jugement, et quel abrégé de vie! On voit à la fin le <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span>
-viveur hébété, desséché comme un squelette, rongé d'ulcères. Parmi les
-refrains, les satires crues, les souvenirs de projets avortés et de
-jouissances salies qui s'entassent comme dans un égout dans sa tête
-lassée, la crainte de la damnation fermente; il meurt dévot à
+son entretien. Elle est un piége, une machine à meurtre, une machine à
+débauche. Ingrate, perfide, envieuse, son naturel est si extravagant,
+qu'il tourne à la haine ou à la bonté absurde. Si elle veut être grave,
+elle a l'air d'un démon; on dirait d'une écervelée ou d'une coureuse
+quand elle tâche d'être polie: disputeuse, perverse, indigne de
+confiance, et avide pour tout dépenser en luxure<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.» Quelle confession
+qu'un tel jugement, et quel abrégé de vie! On voit à la fin le <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span>
+viveur hébété, desséché comme un squelette, rongé d'ulcères. Parmi les
+refrains, les satires crues, les souvenirs de projets avortés et de
+jouissances salies qui s'entassent comme dans un égout dans sa tête
+lassée, la crainte de la damnation fermente; il meurt dévot à
trente-trois ans.</p>
-<p>Tout en haut, le roi donne l'exemple. «Ce vieux bouc,» comme l'appellent
-les courtisans, se croit gai et élégant; quelle gaieté et quelle
-élégance! L'air français ne va pas aux gens d'outre-Manche. Catholiques,
-ils tombent dans la superstition étroite; épicuriens, dans la grosse
-débauche; courtisans, dans la servilité basse; sceptiques, dans
-l'athéisme débraillé. Cette cour ne sait imiter que nos ameublements et
-nos costumes. L'extérieur de régularité et de décence que le bon goût
-public maintient à Versailles est rejeté d'ici comme incommode. Charles
-et son frère, en robe d'apparat, se mettent à courir comme au carnaval.
-Le jour où la flotte hollandaise brûla les navires anglais dans la
-Tamise, il soupait chez la duchesse de Monmouth et s'amusa à poursuivre
-un phalène. Au conseil, <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> pendant qu'on exposait les affaires, il
+<p>Tout en haut, le roi donne l'exemple. «Ce vieux bouc,» comme l'appellent
+les courtisans, se croit gai et élégant; quelle gaieté et quelle
+élégance! L'air français ne va pas aux gens d'outre-Manche. Catholiques,
+ils tombent dans la superstition étroite; épicuriens, dans la grosse
+débauche; courtisans, dans la servilité basse; sceptiques, dans
+l'athéisme débraillé. Cette cour ne sait imiter que nos ameublements et
+nos costumes. L'extérieur de régularité et de décence que le bon goût
+public maintient à Versailles est rejeté d'ici comme incommode. Charles
+et son frère, en robe d'apparat, se mettent à courir comme au carnaval.
+Le jour où la flotte hollandaise brûla les navires anglais dans la
+Tamise, il soupait chez la duchesse de Monmouth et s'amusa à poursuivre
+un phalène. Au conseil, <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> pendant qu'on exposait les affaires, il
jouait avec son chien. Rochester et Buckingham l'injuriaient de
-reparties insolentes ou d'épigrammes dévergondées, il s'emportait et les
-laissait faire. Il se prenait de gros mots avec sa maîtresse
-publiquement; elle l'appelait imbécile, et il l'appelait rosse. Il
-revenait de chez elle le matin, «si bien que les sentinelles elles-mêmes
-en parlaient<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.» Il se laissait tromper par elle aux yeux de tous; une
+reparties insolentes ou d'épigrammes dévergondées, il s'emportait et les
+laissait faire. Il se prenait de gros mots avec sa maîtresse
+publiquement; elle l'appelait imbécile, et il l'appelait rosse. Il
+revenait de chez elle le matin, «si bien que les sentinelles elles-mêmes
+en parlaient<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.» Il se laissait tromper par elle aux yeux de tous; une
fois elle prit deux acteurs, dont un saltimbanque. Au besoin, elle lui
-chantait pouille. «Le roi a déclaré qu'il n'était pas le père de
-l'enfant dont elle est grosse en ce moment; mais elle lui a dit: «Le
-diable m'emporte! vous le reconnaîtrez.» Là-dessus, il reconnaissait
+chantait pouille. «Le roi a déclaré qu'il n'était pas le père de
+l'enfant dont elle est grosse en ce moment; mais elle lui a dit: «Le
+diable m'emporte! vous le reconnaîtrez.» Là-dessus, il reconnaissait
l'enfant, et prenait pour se consoler deux actrices. Quand arriva sa
-nouvelle épouse, Catherine de Bragance, il la séquestra, chassa ses
-domestiques, la brutalisa pour lui imposer la familiarité de sa
-drôlesse, et finit par la dégrader jusqu'à cette amitié. Le bon Pepys,
-en dépit de son c&oelig;ur monarchique, finit par dire: «Ayant entendu le
-duc et le roi parler, et voyant et observant leurs façons de
+nouvelle épouse, Catherine de Bragance, il la séquestra, chassa ses
+domestiques, la brutalisa pour lui imposer la familiarité de sa
+drôlesse, et finit par la dégrader jusqu'à cette amitié. Le bon Pepys,
+en dépit de son c&oelig;ur monarchique, finit par dire: «Ayant entendu le
+duc et le roi parler, et voyant et observant leurs façons de
s'entretenir, Dieu me pardonne, quoique je les admire avec toute
-l'obéissance possible, pourtant plus on les considère et on les observe,
-moins on trouve de différence entre eux et les autres hommes, quoique,
-grâce en soit rendue à Dieu, ils soient tous les deux des princes d'une
-grande noblesse et d'un beau naturel!» Il avait vu, un jour de fête,
+l'obéissance possible, pourtant plus on les considère et on les observe,
+moins on trouve de différence entre eux et les autres hommes, quoique,
+grâce en soit rendue à Dieu, ils soient tous les deux des princes d'une
+grande noblesse et d'un beau naturel!» Il avait vu, un jour de fête,
<span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> Charles II conduire miss Stewart dans une embrasure de
-croisée<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, «et la dévorer de baisers une demi-heure durant, à la vue
-de tous.» Un autre jour, «le capitaine Ferrers lui dit qu'un mois
+croisée<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, «et la dévorer de baisers une demi-heure durant, à la vue
+de tous.» Un autre jour, «le capitaine Ferrers lui dit qu'un mois
auparavant dans un bal de la cour, une dame en dansant laissa tomber un
-enfant.» On l'emporta dans un mouchoir; «le roi l'eut dans son cabinet
-environ une semaine, et le disséqua, faisant à son endroit de grandes
-plaisanteries.» Ces gaietés de carabin par-dessus ces aventures de
-mauvais lieu donnent la nausée. Les courtisans suivaient l'élan. Miss
-Jennings, qui devint duchesse de Tyrconnel, se déguisa un jour en
+enfant.» On l'emporta dans un mouchoir; «le roi l'eut dans son cabinet
+environ une semaine, et le disséqua, faisant à son endroit de grandes
+plaisanteries.» Ces gaietés de carabin par-dessus ces aventures de
+mauvais lieu donnent la nausée. Les courtisans suivaient l'élan. Miss
+Jennings, qui devint duchesse de Tyrconnel, se déguisa un jour en
vendeuse d'oranges, et cria sa marchandise dans les rues. Pepys raconte
-des fêtes où les seigneurs et les dames se barbouillaient l'un à l'autre
-le visage avec de la graisse de chandelle et de la suie, «tellement que
-la plupart d'entre eux ressemblaient à des diables.» La mode était de
-jurer, de raconter des scandales, de s'enivrer, de déblatérer contre les
-prêtres et l'Écriture, de jouer. Lady Castlemaine en une nuit perdit
-25000 livres sterling. Le duc de Saint-Albans, aveugle, à quatre-vingts
-ans, allait au tripot, avec un domestique à côté de lui qui lui nommait
-chaque carte. Sedley et Buckhurst se déshabillaient pour courir les rues
-après minuit. Un autre, en plein jour, se mettait nu à la fenêtre pour
+des fêtes où les seigneurs et les dames se barbouillaient l'un à l'autre
+le visage avec de la graisse de chandelle et de la suie, «tellement que
+la plupart d'entre eux ressemblaient à des diables.» La mode était de
+jurer, de raconter des scandales, de s'enivrer, de déblatérer contre les
+prêtres et l'Écriture, de jouer. Lady Castlemaine en une nuit perdit
+25000 livres sterling. Le duc de Saint-Albans, aveugle, à quatre-vingts
+ans, allait au tripot, avec un domestique à côté de lui qui lui nommait
+chaque carte. Sedley et Buckhurst se déshabillaient pour courir les rues
+après minuit. Un autre, en plein jour, se mettait nu à la fenêtre pour
haranguer la multitude. Je laisse <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> dans Grammont les
-accouchements des filles d'honneur et les goûts contre la nature: il
+accouchements des filles d'honneur et les goûts contre la nature: il
faut les montrer ou les cacher, et je n'ai pas le courage de les
-insinuer joliment à sa manière. Je finis par un récit de Pepys qui
-donnera la mesure. «Harry Killigrew m'a fait comprendre ce que c'est que
-cette société dont on a tant parlé récemment, et qui est désignée sous
-le nom de <i>balleurs</i> (<i>ballers</i>). Elle s'est formée de quelques jeunes
+insinuer joliment à sa manière. Je finis par un récit de Pepys qui
+donnera la mesure. «Harry Killigrew m'a fait comprendre ce que c'est que
+cette société dont on a tant parlé récemment, et qui est désignée sous
+le nom de <i>balleurs</i> (<i>ballers</i>). Elle s'est formée de quelques jeunes
fous, au nombre desquels il figurait, et de lady Bennett (comtesse
d'Arlington), avec ses dames de compagnie et ses femmes. On s'y livrait
-à tous les débordements imaginables; on y dansait à l'état de pure
-nature.» L'inconcevable, c'est que cette kermesse n'est point gaie: ils
+à tous les débordements imaginables; on y dansait à l'état de pure
+nature.» L'inconcevable, c'est que cette kermesse n'est point gaie: ils
sont misanthropes et deviennent moroses; ils citent le lugubre Hobbes et
-l'ont pour maître. En effet, c'est la philosophie de Hobbes qui va
+l'ont pour maître. En effet, c'est la philosophie de Hobbes qui va
donner de ce monde le dernier mot et le dernier trait.</p>
<h5>VI</h5>
-<p>Celui-ci est un de ces esprits puissants et limités qu'on nomme
-positifs, si fréquents en Angleterre, de la famille de Swift et de
-Bentham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De là chez lui
-une méthode et un style d'une sécheresse et d'une vigueur
-extraordinaires, les plus capables de construire et de détruire; de là
-une philosophie qui, par l'audace de ses dogmes, a mis dans une lumière
+<p>Celui-ci est un de ces esprits puissants et limités qu'on nomme
+positifs, si fréquents en Angleterre, de la famille de Swift et de
+Bentham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De là chez lui
+une méthode et un style d'une sécheresse et d'une vigueur
+extraordinaires, les plus capables de construire et de détruire; de là
+une philosophie qui, par l'audace de ses dogmes, a mis dans une lumière
immortelle une des faces indestructibles de l'esprit humain. Dans
-<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> chaque objet, dans chaque événement, il y a quelque fait
+<span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> chaque objet, dans chaque événement, il y a quelque fait
primitif et constant qui en est comme le noyau solide, autour duquel
-viennent se grouper les riches développements qui l'achèvent. L'esprit
-positif s'abat du premier coup sur ce noyau, écrase l'éclatante
-végétation qui le recouvre, la disperse, l'anéantit, puis, concentrant
-sur lui tout l'effort de sa prise véhémente, le dégage, le soulève, le
-taille, et l'érige en un lieu visible d'où il brillera désormais à tous
+viennent se grouper les riches développements qui l'achèvent. L'esprit
+positif s'abat du premier coup sur ce noyau, écrase l'éclatante
+végétation qui le recouvre, la disperse, l'anéantit, puis, concentrant
+sur lui tout l'effort de sa prise véhémente, le dégage, le soulève, le
+taille, et l'érige en un lieu visible d'où il brillera désormais à tous
et pour toujours comme un cristal. Tous les ornements, toutes les
-émotions sont exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons
-et de faits serrés dans un petit espace, attachés entre eux par la
-déduction comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin
-ou recherché. Il ne prend que les plus familiers de l'usage commun et
+émotions sont exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons
+et de faits serrés dans un petit espace, attachés entre eux par la
+déduction comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin
+ou recherché. Il ne prend que les plus familiers de l'usage commun et
durable; depuis deux cents ans, il n'y en a pas douze chez lui qui aient
-vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, écarte l'écorce
-passagère et brillante, circonscrit la portion solide qui est la matière
-permanente de toute pensée et l'objet propre du sens commun. Partout,
-pour affermir, il retranche; il atteint la solidité par les
-suppressions. De tous les liens qui unissent les idées, il n'en garde
+vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, écarte l'écorce
+passagère et brillante, circonscrit la portion solide qui est la matière
+permanente de toute pensée et l'objet propre du sens commun. Partout,
+pour affermir, il retranche; il atteint la solidité par les
+suppressions. De tous les liens qui unissent les idées, il n'en garde
qu'un, le plus stable; son style n'est qu'un raisonnement continu et de
-l'espèce la plus tenace, tout composé d'additions et de soustractions,
-réduit à la combinaison de quelques notions simples qui, s'ajoutant les
+l'espèce la plus tenace, tout composé d'additions et de soustractions,
+réduit à la combinaison de quelques notions simples qui, s'ajoutant les
unes aux autres ou se retranchant les unes des autres, forment sous des
-noms divers des totaux ou des différences dont on suit toujours la
-génération et dont <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> on démêle toujours les éléments. Il a
-pratiqué d'avance la méthode de Condillac, remontant dès l'abord au fait
-primordial, tout palpable et sensible, pour suivre de degré en degré la
-filiation et le parentage des idées dont il est la souche, en sorte que
-le lecteur, conduit de chiffre en chiffre, peut à chaque moment
-justifier l'exactitude de son opération et vérifier la valeur de ses
-produits. Un pareil instrument logique fauche à travers les préjugés
-avec une roideur et une hardiesse d'automate. Hobbes déblaye la science
-des mots et des théories scolastiques. Il raille les quiddités, il
-écarte les espèces sensibles et intelligibles, il rejette l'autorité des
+noms divers des totaux ou des différences dont on suit toujours la
+génération et dont <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> on démêle toujours les éléments. Il a
+pratiqué d'avance la méthode de Condillac, remontant dès l'abord au fait
+primordial, tout palpable et sensible, pour suivre de degré en degré la
+filiation et le parentage des idées dont il est la souche, en sorte que
+le lecteur, conduit de chiffre en chiffre, peut à chaque moment
+justifier l'exactitude de son opération et vérifier la valeur de ses
+produits. Un pareil instrument logique fauche à travers les préjugés
+avec une roideur et une hardiesse d'automate. Hobbes déblaye la science
+des mots et des théories scolastiques. Il raille les quiddités, il
+écarte les espèces sensibles et intelligibles, il rejette l'autorité des
citations<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. Il tranche avec une main de chirurgien dans le c&oelig;ur
-des croyances les plus vivantes. Il nie que les livres de Moïse, de
-Josué et des autres soient de leurs prétendus auteurs. Il déclare que
-nul raisonnement ne réussit à prouver la divinité de l'Écriture, et
-qu'il faut à chacun pour y croire une révélation surnaturelle et
-personnelle. Il renverse en six mots l'autorité de cette révélation et
-de toute autre: «Dire que Dieu a parlé en rêve à un homme, c'est dire
-simplement qu'il a rêvé que Dieu lui parlait. Dire qu'il a vu une vision
-ou entendu une voix, c'est dire qu'il a eu un rêve qui tenait du sommeil
+des croyances les plus vivantes. Il nie que les livres de Moïse, de
+Josué et des autres soient de leurs prétendus auteurs. Il déclare que
+nul raisonnement ne réussit à prouver la divinité de l'Écriture, et
+qu'il faut à chacun pour y croire une révélation surnaturelle et
+personnelle. Il renverse en six mots l'autorité de cette révélation et
+de toute autre: «Dire que Dieu a parlé en rêve à un homme, c'est dire
+simplement qu'il a rêvé que Dieu lui parlait. Dire qu'il a vu une vision
+ou entendu une voix, c'est dire qu'il a eu un rêve qui tenait du sommeil
et de la veille. Dire qu'il parle par une inspiration surnaturelle,
-c'est dire qu'il trouve en lui-même un ardent désir de parler, ou
-quelque forte opinion pour laquelle <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> il ne peut alléguer aucune
-raison naturelle et suffisante<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.» Il réduit l'homme à n'être qu'un
-corps, l'âme à n'être qu'une fonction, Dieu à n'être qu'une inconnue.
-Toutes ses phrases sont des équations ou des réductions mathématiques.
-En effet, c'est aux mathématiques qu'il emprunte son idée de la
-science<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>. C'est d'après les mathématiques qu'il veut réformer les
-sciences morales. C'est le point de départ des mathématiques qu'il donne
+c'est dire qu'il trouve en lui-même un ardent désir de parler, ou
+quelque forte opinion pour laquelle <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> il ne peut alléguer aucune
+raison naturelle et suffisante<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>.» Il réduit l'homme à n'être qu'un
+corps, l'âme à n'être qu'une fonction, Dieu à n'être qu'une inconnue.
+Toutes ses phrases sont des équations ou des réductions mathématiques.
+En effet, c'est aux mathématiques qu'il emprunte son idée de la
+science<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>. C'est d'après les mathématiques qu'il veut réformer les
+sciences morales. C'est le point de départ des mathématiques qu'il donne
aux sciences morales, lorsqu'il pose que la sensation est un mouvement
-interne causé par un choc extérieur, le désir un mouvement interne,
-dirigé vers un corps extérieur, et lorsqu'il fabrique avec ces deux
-notions combinées tout le monde moral. C'est la méthode des
-mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il démêle comme
-les géomètres deux idées simples qu'il transforme par degrés en idées
-plus complexes, et qu'avec la sensation et le désir il compose les
-passions, les droits et les institutions humaines, comme les géomètres
-<span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> avec la ligne courbe et la ligne droite composent les polyèdres
-les plus compliqués. C'est l'aspect des mathématiques qu'il a donné aux
-sciences morales, lorsqu'il a dressé dans la vie humaine sa construction
-incomplète et rigide, semblable au réseau de figures idéales que les
-géomètres instituent au milieu des corps. Pour la première fois, on
-voyait chez lui comme chez Descartes, mais avec excès et en plus haut
-relief, la forme d'esprit qui fit par toute l'Europe l'âge classique:
-non pas l'indépendance de l'inspiration et du génie comme à la
-Renaissance; non pas la maturité des méthodes expérimentales et des
-conceptions d'ensemble comme dans l'âge présent; mais l'indépendance de
-la raison raisonnante, qui, écartant l'imagination, s'affranchissant de
-la tradition, pratiquant mal l'expérience, trouve dans la logique sa
-reine, dans les mathématiques son modèle, dans le discours son organe,
-dans la société polie son auditoire, dans les vérités moyennes son
-emploi, dans l'homme abstrait sa matière, dans l'idéologie sa formule,
-dans la révolution française sa gloire et sa condamnation, son triomphe
+interne causé par un choc extérieur, le désir un mouvement interne,
+dirigé vers un corps extérieur, et lorsqu'il fabrique avec ces deux
+notions combinées tout le monde moral. C'est la méthode des
+mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il démêle comme
+les géomètres deux idées simples qu'il transforme par degrés en idées
+plus complexes, et qu'avec la sensation et le désir il compose les
+passions, les droits et les institutions humaines, comme les géomètres
+<span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> avec la ligne courbe et la ligne droite composent les polyèdres
+les plus compliqués. C'est l'aspect des mathématiques qu'il a donné aux
+sciences morales, lorsqu'il a dressé dans la vie humaine sa construction
+incomplète et rigide, semblable au réseau de figures idéales que les
+géomètres instituent au milieu des corps. Pour la première fois, on
+voyait chez lui comme chez Descartes, mais avec excès et en plus haut
+relief, la forme d'esprit qui fit par toute l'Europe l'âge classique:
+non pas l'indépendance de l'inspiration et du génie comme à la
+Renaissance; non pas la maturité des méthodes expérimentales et des
+conceptions d'ensemble comme dans l'âge présent; mais l'indépendance de
+la raison raisonnante, qui, écartant l'imagination, s'affranchissant de
+la tradition, pratiquant mal l'expérience, trouve dans la logique sa
+reine, dans les mathématiques son modèle, dans le discours son organe,
+dans la société polie son auditoire, dans les vérités moyennes son
+emploi, dans l'homme abstrait sa matière, dans l'idéologie sa formule,
+dans la révolution française sa gloire et sa condamnation, son triomphe
et sa fin.</p>
-<p>Mais tandis que Descartes, au milieu d'une société et d'une religion
-épurées, ennoblies et apaisées, intronisait l'esprit et relevait
-l'homme, Hobbes, au milieu d'une société bouleversée et d'une religion
-en délire, dégradait l'homme et intronisait le corps. Par dégoût des
-puritains, les courtisans réduisaient la vie humaine à la volupté
-animale; par dégoût des puritains, Hobbes réduisait la nature humaine à
-la <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> partie animale. Les courtisans étaient athées et brutaux en
-pratique: il était athée et brutal en spéculation. Ils avaient établi la
-mode de l'instinct et de l'égoïsme: il écrivait la philosophie de
-l'égoïsme et de l'instinct. Ils avaient effacé de leurs c&oelig;urs tous
-les sentiments fins et nobles: il effaçait du c&oelig;ur tous les
-sentiments nobles et fins. Il érigeait leurs m&oelig;urs en théorie,
-donnait le manuel de leur conduite, et rédigeait d'avance les
+<p>Mais tandis que Descartes, au milieu d'une société et d'une religion
+épurées, ennoblies et apaisées, intronisait l'esprit et relevait
+l'homme, Hobbes, au milieu d'une société bouleversée et d'une religion
+en délire, dégradait l'homme et intronisait le corps. Par dégoût des
+puritains, les courtisans réduisaient la vie humaine à la volupté
+animale; par dégoût des puritains, Hobbes réduisait la nature humaine à
+la <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> partie animale. Les courtisans étaient athées et brutaux en
+pratique: il était athée et brutal en spéculation. Ils avaient établi la
+mode de l'instinct et de l'égoïsme: il écrivait la philosophie de
+l'égoïsme et de l'instinct. Ils avaient effacé de leurs c&oelig;urs tous
+les sentiments fins et nobles: il effaçait du c&oelig;ur tous les
+sentiments nobles et fins. Il érigeait leurs m&oelig;urs en théorie,
+donnait le manuel de leur conduite, et rédigeait d'avance les
axiomes<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a> qu'ils allaient traduire en actions. Selon lui comme selon
-eux, «le premier des biens est la conservation de la vie et des membres;
-le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment.» Les autres
-biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-là. Nul ne
-recherche ou souhaite que ce qui lui est agréable. «Nul ne donne qu'en
-vue d'un avantage personnel.»&mdash;Pourquoi les amitiés sont-elles des
-biens? «Parce qu'elles sont utiles, les amis servant à la défense et
-encore à d'autres choses.»&mdash;Pourquoi avons-nous pitié du malheur
-d'autrui? «Parce que nous considérons qu'un malheur semblable pourrait
-nous arriver.»&mdash;Pourquoi est-il beau de pardonner à qui demande pardon?
-«Parce que c'est là une preuve de confiance en soi-même.» Voilà le fond
+eux, «le premier des biens est la conservation de la vie et des membres;
+le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment.» Les autres
+biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-là. Nul ne
+recherche ou souhaite que ce qui lui est agréable. «Nul ne donne qu'en
+vue d'un avantage personnel.»&mdash;Pourquoi les amitiés sont-elles des
+biens? «Parce qu'elles sont utiles, les amis servant à la défense et
+encore à d'autres choses.»&mdash;Pourquoi avons-nous pitié du malheur
+d'autrui? «Parce que nous considérons qu'un malheur semblable pourrait
+nous arriver.»&mdash;Pourquoi est-il beau de pardonner à qui demande pardon?
+«Parce que c'est là une preuve de confiance en soi-même.» Voilà le fond
du c&oelig;ur humain. Regardez maintenant ce qu'entre ces mains
-flétrissantes deviennent les plus précieuses fleurs. «La musique, la
-peinture, la poésie, sont agréables comme imitations qui rappellent le
-passé, parce que, si le passé à <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> été bon, il est agréable en
-imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il est agréable en
-imitation comme passé.» C'est à ce grossier mécanisme qu'il réduit les
-beaux-arts; on s'en est aperçu quand il a voulu traduire l'<i>Iliade</i>. À
-ses yeux, la philosophie est du même ordre. «Si la sagesse est utile,
-c'est qu'elle est de quelque secours; si elle est désirable en soi,
-c'est qu'elle est agréable.» Ainsi nulle dignité dans la science: c'est
-un passe-temps ou une aide, bonne au même titre qu'un domestique ou un
-pantin. L'argent, étant plus utile, vaut mieux. C'est pourquoi «celui
-qui est sage n'est pas riche, comme disent les stoïciens, mais celui qui
-est riche est sage<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.» Pour la religion, elle n'est que la «crainte
-d'un pouvoir invisible feint par l'esprit ou imaginé d'après des récits
-publiquement autorisés<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.» En effet, cela est vrai pour l'âme d'un
-Rochester ou d'un Charles II; poltrons ou injurieux, crédules ou
-blasphémateurs, ils n'ont rien <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> soupçonné au delà.&mdash;Nul droit
-naturel. «Avant que les hommes se fussent liés par des conventions,
-chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait contre qui il voulait.»
-Nulle amitié naturelle. «Les hommes ne s'associent que par intérêt ou
-vanité, c'est-à-dire par amour de soi, non par amour des autres.
-L'origine des grandes sociétés durables n'est pas la bienveillance
-mutuelle. Tous dans l'état de nature ont la volonté de nuire.... L'homme
-est un loup pour l'homme.... L'état de nature est la guerre, non pas
+flétrissantes deviennent les plus précieuses fleurs. «La musique, la
+peinture, la poésie, sont agréables comme imitations qui rappellent le
+passé, parce que, si le passé à <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> été bon, il est agréable en
+imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il est agréable en
+imitation comme passé.» C'est à ce grossier mécanisme qu'il réduit les
+beaux-arts; on s'en est aperçu quand il a voulu traduire l'<i>Iliade</i>. À
+ses yeux, la philosophie est du même ordre. «Si la sagesse est utile,
+c'est qu'elle est de quelque secours; si elle est désirable en soi,
+c'est qu'elle est agréable.» Ainsi nulle dignité dans la science: c'est
+un passe-temps ou une aide, bonne au même titre qu'un domestique ou un
+pantin. L'argent, étant plus utile, vaut mieux. C'est pourquoi «celui
+qui est sage n'est pas riche, comme disent les stoïciens, mais celui qui
+est riche est sage<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.» Pour la religion, elle n'est que la «crainte
+d'un pouvoir invisible feint par l'esprit ou imaginé d'après des récits
+publiquement autorisés<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.» En effet, cela est vrai pour l'âme d'un
+Rochester ou d'un Charles II; poltrons ou injurieux, crédules ou
+blasphémateurs, ils n'ont rien <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> soupçonné au delà.&mdash;Nul droit
+naturel. «Avant que les hommes se fussent liés par des conventions,
+chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait contre qui il voulait.»
+Nulle amitié naturelle. «Les hommes ne s'associent que par intérêt ou
+vanité, c'est-à-dire par amour de soi, non par amour des autres.
+L'origine des grandes sociétés durables n'est pas la bienveillance
+mutuelle. Tous dans l'état de nature ont la volonté de nuire.... L'homme
+est un loup pour l'homme.... L'état de nature est la guerre, non pas
simple, mais de tous contre tous, et par essence cette guerre est
-éternelle.<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>» Le déchaînement des sectes, le conflit des ambitions, la
-chute des gouvernements, le débordement des imaginations aigries et des
-passions malfaisantes avaient suggéré cette idée de la société et de
-l'homme. Ils aspiraient tous, philosophes et peuple, à la monarchie et
-au repos. Hobbes, en logicien inexorable, la veut absolue; la répression
-en sera plus forte et la paix plus stable. Que nul ne résiste au
+éternelle.<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>» Le déchaînement des sectes, le conflit des ambitions, la
+chute des gouvernements, le débordement des imaginations aigries et des
+passions malfaisantes avaient suggéré cette idée de la société et de
+l'homme. Ils aspiraient tous, philosophes et peuple, à la monarchie et
+au repos. Hobbes, en logicien inexorable, la veut absolue; la répression
+en sera plus forte et la paix plus stable. Que nul ne résiste au
souverain. Quoi qu'il fasse contre un sujet, quel qu'en soit le
-prétexte, ce n'est point injustice. C'est lui qui doit décider des
+prétexte, ce n'est point injustice. C'est lui qui doit décider des
livres canoniques. Il est pape et plus que pape. Ses sujets, s'il
l'ordonne, doivent <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> renoncer au Christ, au moins de bouche; le
-pacte primitif lui a livré sans réserve l'entière possession de tous les
-actes extérieurs; au moins, de cette façon, les sectaires n'auront pas,
-pour troubler l'État, le prétexte de leur conscience. C'est dans ces
-extrémités que l'immense fatigue et l'horreur des guerres civiles
-avaient précipité un esprit étroit et conséquent. Sur cette prison
-scellée où il enfermait et resserrait de tout son effort la méchante
-bête de proie, il appuyait comme un dernier bloc, pour éterniser la
-captivité humaine, la philosophie entière et toute la théorie,
-non-seulement de l'homme, mais du reste de l'univers. Il réduisait les
-jugements à «l'addition de deux noms,» les idées à des états du cerveau,
-les sensations à des mouvements corporels, les lois générales à de
-simples mots, toute substance au corps, toute science à la connaissance
-des corps sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement
-reçu ou rendu<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, en sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la
-nature que par la face méprisée, et <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> rabattu dans sa conception
-de lui-même et du monde, pût ployer sous le faix de l'autorité
-nécessaire et subir enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit
-porter. Tel est en effet le désir que suggère ce spectacle de la
-restauration anglaise. L'homme méritait alors ce traitement, parce qu'il
-inspirait alors cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel
-qu'il s'est montré dans la théorie et dans les m&oelig;urs.</p>
+pacte primitif lui a livré sans réserve l'entière possession de tous les
+actes extérieurs; au moins, de cette façon, les sectaires n'auront pas,
+pour troubler l'État, le prétexte de leur conscience. C'est dans ces
+extrémités que l'immense fatigue et l'horreur des guerres civiles
+avaient précipité un esprit étroit et conséquent. Sur cette prison
+scellée où il enfermait et resserrait de tout son effort la méchante
+bête de proie, il appuyait comme un dernier bloc, pour éterniser la
+captivité humaine, la philosophie entière et toute la théorie,
+non-seulement de l'homme, mais du reste de l'univers. Il réduisait les
+jugements à «l'addition de deux noms,» les idées à des états du cerveau,
+les sensations à des mouvements corporels, les lois générales à de
+simples mots, toute substance au corps, toute science à la connaissance
+des corps sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement
+reçu ou rendu<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, en sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la
+nature que par la face méprisée, et <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> rabattu dans sa conception
+de lui-même et du monde, pût ployer sous le faix de l'autorité
+nécessaire et subir enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit
+porter. Tel est en effet le désir que suggère ce spectacle de la
+restauration anglaise. L'homme méritait alors ce traitement, parce qu'il
+inspirait alors cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel
+qu'il s'est montré dans la théorie et dans les m&oelig;urs.</p>
<h5>VII</h5>
-<p>Quand les théâtres, fermés par le parlement, rouvrirent, on s'aperçut
-bientôt que le goût avait changé. Shirley, le dernier de la grande
-école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligés
-de refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour les
-accommoder à la mode. Pepys, qui va voir <i>le Songe d'une nuit
-d'été</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>, déclare «qu'il n'y retournera plus jamais, car c'est la plus
-insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa vie.» La comédie se
-transforme; c'est que le public s'était transformé.</p>
-
-<p>Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles âmes
-jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte où il fallait brûler du
-genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée, devant ces
-décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> des hommes,
-l'illusion les prenait. Ils ne s'inquiétaient guère des vraisemblances;
-on pouvait les promener en un instant sur des forêts et des océans, d'un
-ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix batailles et tout le
-pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient point de toujours rire; la
-comédie, après un éclat de bouffonnerie, reprenait son air sérieux ou
-tendre. Ils venaient moins pour s'égayer que pour rêver. Il y avait dans
+<p>Quand les théâtres, fermés par le parlement, rouvrirent, on s'aperçut
+bientôt que le goût avait changé. Shirley, le dernier de la grande
+école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligés
+de refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour les
+accommoder à la mode. Pepys, qui va voir <i>le Songe d'une nuit
+d'été</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>, déclare «qu'il n'y retournera plus jamais, car c'est la plus
+insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa vie.» La comédie se
+transforme; c'est que le public s'était transformé.</p>
+
+<p>Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles âmes
+jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte où il fallait brûler du
+genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée, devant ces
+décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> des hommes,
+l'illusion les prenait. Ils ne s'inquiétaient guère des vraisemblances;
+on pouvait les promener en un instant sur des forêts et des océans, d'un
+ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix batailles et tout le
+pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient point de toujours rire; la
+comédie, après un éclat de bouffonnerie, reprenait son air sérieux ou
+tendre. Ils venaient moins pour s'égayer que pour rêver. Il y avait dans
ces c&oelig;urs tout neufs comme un amas de passions et de songes, passions
-sourdes, songes éclatants, dont l'essaim emprisonné bourdonnait
-obscurément, attendant que le poëte vînt lui ouvrir la nouveauté et la
-splendeur du ciel. Des paysages entrevus dans un éclair, la crinière
-grisonnante d'une longue vague qui surplombe, un coin de forêt humide où
-les biches lèvent leur tête inquiète, le sourire subit et la joue
-empourprée d'une jeune fille qui aime, le vol sublime et changeant de
-tous les sentiments délicats, par-dessus tout l'extase des passions
-romanesques, voilà les spectacles et les émotions qu'ils venaient
-chercher. Ils montaient d'eux-mêmes au plus haut du monde idéal; ils
-voulaient contempler les extrêmes générosités, l'amour absolu; ils ne
-s'étonnaient point des féeries, ils entraient sans effort dans la région
-que la poésie transfigure; leurs yeux avaient besoin de sa lumière. Ils
-comprenaient du premier coup ses excès et ses caprices; ils n'avaient
-pas besoin d'être préparés; ils suivaient ses écarts, ses bizarreries,
+sourdes, songes éclatants, dont l'essaim emprisonné bourdonnait
+obscurément, attendant que le poëte vînt lui ouvrir la nouveauté et la
+splendeur du ciel. Des paysages entrevus dans un éclair, la crinière
+grisonnante d'une longue vague qui surplombe, un coin de forêt humide où
+les biches lèvent leur tête inquiète, le sourire subit et la joue
+empourprée d'une jeune fille qui aime, le vol sublime et changeant de
+tous les sentiments délicats, par-dessus tout l'extase des passions
+romanesques, voilà les spectacles et les émotions qu'ils venaient
+chercher. Ils montaient d'eux-mêmes au plus haut du monde idéal; ils
+voulaient contempler les extrêmes générosités, l'amour absolu; ils ne
+s'étonnaient point des féeries, ils entraient sans effort dans la région
+que la poésie transfigure; leurs yeux avaient besoin de sa lumière. Ils
+comprenaient du premier coup ses excès et ses caprices; ils n'avaient
+pas besoin d'être préparés; ils suivaient ses écarts, ses bizarreries,
le fourmillement de ses inventions regorgeantes, les soudaines
-prodigalités de <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> ses couleurs surchargées, comme un musicien suit
-une symphonie. Ils étaient dans cet état passager et extrême où
-l'imagination adulte et vierge, encombrée de désirs, de curiosités et de
-forces, développe tout d'un coup l'homme, et dans l'homme ce qu'il y a
-de plus exalté et de plus exquis.</p>
-
-<p>Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de se
-polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles, de
-la musique, des lumières, de la vraisemblance, de la commodité, toute
-sorte d'agréments extérieurs; mais le c&oelig;ur leur manque.
-Représentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que
+prodigalités de <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> ses couleurs surchargées, comme un musicien suit
+une symphonie. Ils étaient dans cet état passager et extrême où
+l'imagination adulte et vierge, encombrée de désirs, de curiosités et de
+forces, développe tout d'un coup l'homme, et dans l'homme ce qu'il y a
+de plus exalté et de plus exquis.</p>
+
+<p>Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de se
+polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles, de
+la musique, des lumières, de la vraisemblance, de la commodité, toute
+sorte d'agréments extérieurs; mais le c&oelig;ur leur manque.
+Représentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que
le plaisir, et dans l'homme que les sens: un Rochester au lieu d'un
-Mercutio. Avec quelle partie de son âme pourrait-il comprendre la poésie
-et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée; il ne peut
-saisir que le monde réel, et dans ce monde l'enveloppe palpable et
-grossière. Donnez-lui une peinture exacte de la vie ordinaire, des
-événements plats et probables, l'imitation littérale de ce qu'il fait,
-et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans l'année courante;
+Mercutio. Avec quelle partie de son âme pourrait-il comprendre la poésie
+et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée; il ne peut
+saisir que le monde réel, et dans ce monde l'enveloppe palpable et
+grossière. Donnez-lui une peinture exacte de la vie ordinaire, des
+événements plats et probables, l'imitation littérale de ce qu'il fait,
+et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans l'année courante;
copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses entretiens avec les
marchandes d'oranges, ses rendez-vous au parc, ses essais de
-dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve les gens et
-les façons qu'il vient de quitter à sa taverne ou dans l'antichambre;
-que le théâtre et la rue soient de plain-pied. La comédie lui donnera
-les mêmes plaisirs que la vie; il s'y traînera également dans la
-vulgarité et dans l'ordure; il n'aura <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> besoin pour y assister ni
+dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve les gens et
+les façons qu'il vient de quitter à sa taverne ou dans l'antichambre;
+que le théâtre et la rue soient de plain-pied. La comédie lui donnera
+les mêmes plaisirs que la vie; il s'y traînera également dans la
+vulgarité et dans l'ordure; il n'aura <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> besoin pour y assister ni
d'imagination, ni d'esprit; il lui suffira d'avoir des yeux et des
-souvenirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement en même temps
+souvenirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement en même temps
que l'intelligence. Les vilaines paroles le feront rire par sympathie,
-les images effrontées le divertiront par réminiscence. L'auteur
-d'ailleurs prend soin de lui fournir une fable qui le réveille; il
-s'agit ordinairement d'un père ou d'un mari qu'on trompe. Les beaux
-gentilshommes prennent comme l'écrivain le parti du galant,
-s'intéressent à ses progrès, et se croient avec lui en bonne fortune.
-Joignez à cela des femmes qu'on débauche et qui veulent être débauchées.
-Ces provocations, ces façons de filles, le chassez-croisez des échanges
+les images effrontées le divertiront par réminiscence. L'auteur
+d'ailleurs prend soin de lui fournir une fable qui le réveille; il
+s'agit ordinairement d'un père ou d'un mari qu'on trompe. Les beaux
+gentilshommes prennent comme l'écrivain le parti du galant,
+s'intéressent à ses progrès, et se croient avec lui en bonne fortune.
+Joignez à cela des femmes qu'on débauche et qui veulent être débauchées.
+Ces provocations, ces façons de filles, le chassez-croisez des échanges
et des surprises, le carnaval des rendez-vous et des soupers,
-l'impudence des scènes aventurées jusqu'aux démonstrations physiques,
-les chansons risquées, les <i>gueulées</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a> lancées et renvoyées parmi des
-tableaux vivants, toute cette orgie représentée remue les coureurs
-d'intrigues par l'endroit sensible. Et par surcroît le théâtre consacre
-leurs m&oelig;urs. À force de ne représenter que des vices, il autorise
-leurs vices. Les écrivains posent en règle que toutes les femmes sont
-des drôlesses, et que tous les hommes sont des brutes. La débauche entre
+l'impudence des scènes aventurées jusqu'aux démonstrations physiques,
+les chansons risquées, les <i>gueulées</i><a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a> lancées et renvoyées parmi des
+tableaux vivants, toute cette orgie représentée remue les coureurs
+d'intrigues par l'endroit sensible. Et par surcroît le théâtre consacre
+leurs m&oelig;urs. À force de ne représenter que des vices, il autorise
+leurs vices. Les écrivains posent en règle que toutes les femmes sont
+des drôlesses, et que tous les hommes sont des brutes. La débauche entre
leurs mains devient une chose naturelle, bien plus, une chose de bon
-goût; ils la professent. Rochester et Charles II pouvaient sortir du
-théâtre édifiés sur eux-mêmes, convaincus comme ils l'étaient déjà que
+goût; ils la professent. Rochester et Charles II pouvaient sortir du
+théâtre édifiés sur eux-mêmes, convaincus comme ils l'étaient déjà que
<span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> la vertu n'est qu'une grimace, la grimace des coquins adroits
qui veulent se vendre cher.</p>
<h5>VIII</h5>
<p>Dryden, qui un des premiers<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a> entre dans cette voie, n'y entre pas
-résolument. Une sorte de fumée lumineuse, reste de l'âge précédent,
-plane encore sur son théâtre. Sa riche imagination le retient à demi
-dans la comédie romanesque. Un jour il arrange le <i>Paradis</i> de Milton,
-<i>la Tempête</i> et le <i>Troilus</i> de Shakspeare. Un autre jour, dans <i>l'Amour
-au Couvent</i>, dans <i>le Mariage à la mode</i>, dans <i>le Faux Astrologue</i>, il
-imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a tantôt des images
-éclatantes et des métaphores exaltées comme les vieux poëtes nationaux,
-tantôt des figures recherchées et de l'esprit pointillé comme Calderon
-et Lope. Il mêle le tragique et le plaisant, les renversements de trônes
-et les peintures de m&oelig;urs. Mais dans ce compromis maladroit l'âme
-poétique de l'ancienne comédie a disparu: il n'en reste que le vêtement
+résolument. Une sorte de fumée lumineuse, reste de l'âge précédent,
+plane encore sur son théâtre. Sa riche imagination le retient à demi
+dans la comédie romanesque. Un jour il arrange le <i>Paradis</i> de Milton,
+<i>la Tempête</i> et le <i>Troilus</i> de Shakspeare. Un autre jour, dans <i>l'Amour
+au Couvent</i>, dans <i>le Mariage à la mode</i>, dans <i>le Faux Astrologue</i>, il
+imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a tantôt des images
+éclatantes et des métaphores exaltées comme les vieux poëtes nationaux,
+tantôt des figures recherchées et de l'esprit pointillé comme Calderon
+et Lope. Il mêle le tragique et le plaisant, les renversements de trônes
+et les peintures de m&oelig;urs. Mais dans ce compromis maladroit l'âme
+poétique de l'ancienne comédie a disparu: il n'en reste que le vêtement
et la dorure. L'homme nouveau se montre grossier et immoral, avec ses
instincts de laquais sous ses habits de grand seigneur, d'autant plus
choquant que Dryden en cela contrarie son talent, qu'il est au fond
-sérieux et poëte, qu'il suit la mode et non sa pensée, qu'il fait le
-libertin par réflexion, et pour se mettre au goût du jour<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>. Il
+sérieux et poëte, qu'il suit la mode et non sa pensée, qu'il fait le
+libertin par réflexion, et pour se mettre au goût du jour<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>. Il
<span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> polissonne maladroitement et dogmatiquement; il est impie sans
-élan, en périodes développées. Un de ses galants s'écrie: «Est-ce que
-l'amour sans le prêtre et l'autel n'est pas l'amour? Le prêtre est là
-pour son salaire et ne s'inquiète pas des c&oelig;urs qu'il unit. L'amour
-seul fait le mariage<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.»&mdash;«Je voudrais, dit Hippolyte, qu'il y eût un
-bal en permanence dans notre cloître, et que la moitié des jolies nonnes
-y fût changée en hommes pour le service des autres<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>.» Nul ménagement,
-nul tact. Dans son <i>Moine espagnol</i>, la reine, assez honnête femme, dit
-à Torrismond qu'elle va faire tuer le vieux roi détrôné pour l'épouser,
-lui Torrismond, plus à son aise. Bientôt on leur annonce le meurtre:
-«Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse
-nuit, est à vous et à moi<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.» À côté de cette tragédie sensuelle,
-<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus
-lestes, étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la fin
-se trouve être sa s&oelig;ur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment rien qui
-froisse son c&oelig;ur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires répugnances de
-la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasardée, <i>Amphitryon</i>,
-par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte les adoucissements, il
-en alourdit le scandale. «Le roi et le prêtre, dit Jupiter, sont en
-quelque manière contraints par convenance d'être des hypocrites bien
-masqués<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>.» Là-dessus, le dieu étale crûment son despotisme. Au fond,
-ses sophismes et son impudence sont pour Dryden un moyen de décrier par
-contre-coup les théologiens et leur Dieu arbitraire. «Un pouvoir absolu,
-dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je n'en puis faire à moi-même,
-puisque c'est ma volonté que je fais, ni aux hommes, puisque tout ce
-qu'ils ont est à moi. Cette nuit je jouirai de la femme d'Amphitryon,
-car lorsque je la fis, je décrétai que mon bon plaisir serait de
-l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort à son mari, car je me suis
-réservé le droit de l'avoir tant qu'elle me plairait<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>.» Cette
-pédanterie ouverte se change <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> en luxure ouverte sitôt qu'il voit
-Alcmène. Nul détail n'est omis: Jupiter lui dit tout, et devant les
+élan, en périodes développées. Un de ses galants s'écrie: «Est-ce que
+l'amour sans le prêtre et l'autel n'est pas l'amour? Le prêtre est là
+pour son salaire et ne s'inquiète pas des c&oelig;urs qu'il unit. L'amour
+seul fait le mariage<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.»&mdash;«Je voudrais, dit Hippolyte, qu'il y eût un
+bal en permanence dans notre cloître, et que la moitié des jolies nonnes
+y fût changée en hommes pour le service des autres<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>.» Nul ménagement,
+nul tact. Dans son <i>Moine espagnol</i>, la reine, assez honnête femme, dit
+à Torrismond qu'elle va faire tuer le vieux roi détrôné pour l'épouser,
+lui Torrismond, plus à son aise. Bientôt on leur annonce le meurtre:
+«Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse
+nuit, est à vous et à moi<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.» À côté de cette tragédie sensuelle,
+<span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus
+lestes, étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la fin
+se trouve être sa s&oelig;ur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment rien qui
+froisse son c&oelig;ur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires répugnances de
+la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasardée, <i>Amphitryon</i>,
+par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte les adoucissements, il
+en alourdit le scandale. «Le roi et le prêtre, dit Jupiter, sont en
+quelque manière contraints par convenance d'être des hypocrites bien
+masqués<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>.» Là-dessus, le dieu étale crûment son despotisme. Au fond,
+ses sophismes et son impudence sont pour Dryden un moyen de décrier par
+contre-coup les théologiens et leur Dieu arbitraire. «Un pouvoir absolu,
+dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je n'en puis faire à moi-même,
+puisque c'est ma volonté que je fais, ni aux hommes, puisque tout ce
+qu'ils ont est à moi. Cette nuit je jouirai de la femme d'Amphitryon,
+car lorsque je la fis, je décrétai que mon bon plaisir serait de
+l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort à son mari, car je me suis
+réservé le droit de l'avoir tant qu'elle me plairait<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>.» Cette
+pédanterie ouverte se change <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> en luxure ouverte sitôt qu'il voit
+Alcmène. Nul détail n'est omis: Jupiter lui dit tout, et devant les
suivantes, et le lendemain, quand il sort, elle fait pis que lui, elle
-s'accroche à lui, elle entre dans des peintures intimes. Toutes les
-façons royales de la haute galanterie ont été arrachées comme un
-vêtement incommode; c'est le sans-gêne cynique au lieu de la décence
-aristocratique; la scène est écrite d'après Charles II et la
-Castlemaine<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a> au lieu d'être écrite d'après Louis XIV et Mme de
+s'accroche à lui, elle entre dans des peintures intimes. Toutes les
+façons royales de la haute galanterie ont été arrachées comme un
+vêtement incommode; c'est le sans-gêne cynique au lieu de la décence
+aristocratique; la scène est écrite d'après Charles II et la
+Castlemaine<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a> au lieu d'être écrite d'après Louis XIV et Mme de
Montespan.</p>
<h5>IX</h5>
<p>J'en passe plusieurs: Crowne, l'auteur de <i>Sir Courtly Nice</i>; Shadwell,
l'imitateur de Ben Jonson; mistress Afra Behn, qui se fit appeler
-Astrée, espion et courtisane, payée par le gouvernement et par le
-public. Etheredge est le premier qui, dans son <i>Homme <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> à la
-mode</i>, donne l'exemple de la comédie imitative et peigne uniquement les
+Astrée, espion et courtisane, payée par le gouvernement et par le
+public. Etheredge est le premier qui, dans son <i>Homme <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> à la
+mode</i>, donne l'exemple de la comédie imitative et peigne uniquement les
m&oelig;urs d'alentour; du reste franc viveur et contant librement ses
-habitudes. «Pourchasser les filles, hanter le théâtre, ne songer à rien
-toute la journée, et toute la nuit aussi, direz-vous:» c'étaient là ses
-occupations à Londres. Plus tard, à Ratisbonne, «il fait de graves
-révérences, converse avec les sots, écrit des lettres insipides<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>,» et
-se console mal avec les Allemandes. C'est avec ce sérieux qu'il prenait
-ses fonctions d'ambassadeur. Un jour, ayant trop dîné, il tomba du haut
-d'un escalier et se cassa le cou; la perte n'était pas grande. Mais le
-héros de ce monde fut William Wycherley, le plus brutal des écrivains
-qui aient sali le théâtre. Envoyé en France pendant la révolution, il
-s'y fit papiste, puis au retour abjura, puis à la fin, dit Pope, abjura
-encore. Privées du lest protestant, ces têtes vides allaient de dogme en
-dogme, de la superstition à l'incrédulité ou à l'indifférence, pour
+habitudes. «Pourchasser les filles, hanter le théâtre, ne songer à rien
+toute la journée, et toute la nuit aussi, direz-vous:» c'étaient là ses
+occupations à Londres. Plus tard, à Ratisbonne, «il fait de graves
+révérences, converse avec les sots, écrit des lettres insipides<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>,» et
+se console mal avec les Allemandes. C'est avec ce sérieux qu'il prenait
+ses fonctions d'ambassadeur. Un jour, ayant trop dîné, il tomba du haut
+d'un escalier et se cassa le cou; la perte n'était pas grande. Mais le
+héros de ce monde fut William Wycherley, le plus brutal des écrivains
+qui aient sali le théâtre. Envoyé en France pendant la révolution, il
+s'y fit papiste, puis au retour abjura, puis à la fin, dit Pope, abjura
+encore. Privées du lest protestant, ces têtes vides allaient de dogme en
+dogme, de la superstition à l'incrédulité ou à l'indifférence, pour
finir par la peur. Il avait appris chez M. de Montausier l'art de bien
porter des gants et une perruque; cela suffisait alors pour faire un
-<i>gentleman</i>. Ce mérite et le succès d'une pièce ignoble, <i>l'Amour au
-bois</i>, attirèrent sur lui les yeux de la duchesse de Cleveland,
-maîtresse du roi et de tout le monde. Cette femme, qui ramassait
+<i>gentleman</i>. Ce mérite et le succès d'une pièce ignoble, <i>l'Amour au
+bois</i>, attirèrent sur lui les yeux de la duchesse de Cleveland,
+maîtresse du roi et de tout le monde. Cette femme, qui ramassait
<span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> des danseurs de corde, le ramassa un jour au beau milieu du
-Ring. Elle mit la tête à la portière et lui cria publiquement:
-«Monsieur, vous êtes un maraud, un drôle, un fils de.....» Touché de ce
-compliment, il accepta ses bonnes grâces, et obtint par contre-coup
-celles du roi. Il les perdit, épousa une femme de mauvaises m&oelig;urs, se
+Ring. Elle mit la tête à la portière et lui cria publiquement:
+«Monsieur, vous êtes un maraud, un drôle, un fils de.....» Touché de ce
+compliment, il accepta ses bonnes grâces, et obtint par contre-coup
+celles du roi. Il les perdit, épousa une femme de mauvaises m&oelig;urs, se
ruina, resta sept ans en prison pour dettes, passa le reste de sa vie
-dans les embarras d'argent, regrettant sa jeunesse, perdant la mémoire,
-écrivaillant de mauvais vers qu'il faisait corriger par Pope avec toutes
-sortes de tiraillements d'amour-propre, rimant des obscénités plates,
-traînant son corps usé et son cerveau lassé à travers la misanthropie et
-le libertinage, jouant le misérable rôle de viveur édenté et de polisson
-en cheveux blancs. Onze jours avant sa mort, il avait épousé une jeune
-fille qui se trouva une coquine. Il finit comme il avait commencé, par
-la maladresse et l'inconduite, n'ayant réussi ni à être heureux ni à
-être honnête, n'ayant employé un esprit viril et un talent vrai que pour
+dans les embarras d'argent, regrettant sa jeunesse, perdant la mémoire,
+écrivaillant de mauvais vers qu'il faisait corriger par Pope avec toutes
+sortes de tiraillements d'amour-propre, rimant des obscénités plates,
+traînant son corps usé et son cerveau lassé à travers la misanthropie et
+le libertinage, jouant le misérable rôle de viveur édenté et de polisson
+en cheveux blancs. Onze jours avant sa mort, il avait épousé une jeune
+fille qui se trouva une coquine. Il finit comme il avait commencé, par
+la maladresse et l'inconduite, n'ayant réussi ni à être heureux ni à
+être honnête, n'ayant employé un esprit viril et un talent vrai que pour
son mal et le mal d'autrui.</p>
-<p>C'est qu'il n'était pas né épicurien. Son fonds, vraiment anglais,
-c'est-à-dire énergique et sombre, répugnait à l'insouciance aisée et
+<p>C'est qu'il n'était pas né épicurien. Son fonds, vraiment anglais,
+c'est-à-dire énergique et sombre, répugnait à l'insouciance aisée et
aimable qui permet de prendre la vie comme une partie de plaisir. Son
-style est travaillé et pénible. Son ton est virulent et acerbe. Il
-fausse souvent la comédie pour arriver à la satire haineuse. L'effort et
-l'animosité se marquent dans tout ce qu'il dit et fait dire. C'est un
-Hobbes, non pas méditatif et tranquille comme l'autre, mais <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span>
-actif et irrité, qui ne voit que du vice dans l'homme, et se sent homme
+style est travaillé et pénible. Son ton est virulent et acerbe. Il
+fausse souvent la comédie pour arriver à la satire haineuse. L'effort et
+l'animosité se marquent dans tout ce qu'il dit et fait dire. C'est un
+Hobbes, non pas méditatif et tranquille comme l'autre, mais <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span>
+actif et irrité, qui ne voit que du vice dans l'homme, et se sent homme
jusqu'au fond. Le seul travers qu'il repousse, c'est l'hypocrisie; le
seul devoir qu'il prescrive, c'est la franchise. Il veut que les autres
-avouent leur vice, et il commence par avouer le sien. «Quoique je ne
-sache pas mentir comme les poëtes, dit-il, je suis aussi vain qu'eux;»
-puis, parlant de sa reconnaissance: «Voilà, madame, la gratitude des
-poëtes, qui, en bon anglais, n'est qu'orgueil et ambition<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>.» Chez
-lui, nulle poésie d'expression, nulle conception d'idéal, nul
-établissement de morale qui puisse consoler, relever ou épurer les
-hommes. Il les parque dans leur perversité et dans leur ordure, et s'y
-installe avec eux. Il leur montre les vilenies du bas-fond où il les
+avouent leur vice, et il commence par avouer le sien. «Quoique je ne
+sache pas mentir comme les poëtes, dit-il, je suis aussi vain qu'eux;»
+puis, parlant de sa reconnaissance: «Voilà, madame, la gratitude des
+poëtes, qui, en bon anglais, n'est qu'orgueil et ambition<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>.» Chez
+lui, nulle poésie d'expression, nulle conception d'idéal, nul
+établissement de morale qui puisse consoler, relever ou épurer les
+hommes. Il les parque dans leur perversité et dans leur ordure, et s'y
+installe avec eux. Il leur montre les vilenies du bas-fond où il les
confine; il veut qu'ils respirent cette fange; il les y enfonce, non
-pour les en dégoûter comme d'une chute accidentelle, mais pour les y
-accoutumer comme à une assiette naturelle. Il arrache les compartiments
-et les ornements par lesquels ils essayent de couvrir leur état ou de
-régler leur désordre. Il s'amuse à les faire battre, il se complaît dans
-le tapage des instincts déchaînés; il aime les retours violents du
-pêle-mêle humain, l'embrouillement des méchancetés, la dureté des
-meurtrissures. Il déshabille les convoitises, il les fait agir tout au
+pour les en dégoûter comme d'une chute accidentelle, mais pour les y
+accoutumer comme à une assiette naturelle. Il arrache les compartiments
+et les ornements par lesquels ils essayent de couvrir leur état ou de
+régler leur désordre. Il s'amuse à les faire battre, il se complaît dans
+le tapage des instincts déchaînés; il aime les retours violents du
+pêle-mêle humain, l'embrouillement des méchancetés, la dureté des
+meurtrissures. Il déshabille les convoitises, il les fait agir tout au
long, il les ressent par contre-coup, et, tout en les jugeant
-nauséabondes, il les savoure. En fait de plaisir, on prend <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> ce
-qu'on trouve: les ivrognes de barrière, à qui l'on demande comment ils
-peuvent aimer leur vin bleu, répondent qu'il soûle tout de même et
-qu'ils n'ont que cela d'agrément.</p>
+nauséabondes, il les savoure. En fait de plaisir, on prend <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> ce
+qu'on trouve: les ivrognes de barrière, à qui l'on demande comment ils
+peuvent aimer leur vin bleu, répondent qu'il soûle tout de même et
+qu'ils n'ont que cela d'agrément.</p>
<p>Qu'on puisse oser beaucoup dans un roman, on le comprend. C'est une
&oelig;uvre de psychologie, voisine de la critique et de l'histoire, ayant
-des libertés presque égales, parce qu'elle contribue presque également à
-exposer l'anatomie du c&oelig;ur<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>. Il faut bien qu'on puisse représenter
-les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour compléter la
+des libertés presque égales, parce qu'elle contribue presque également à
+exposer l'anatomie du c&oelig;ur<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>. Il faut bien qu'on puisse représenter
+les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour compléter la
science, froidement, exactement, et en style de dissection. Un tel livre
de sa nature est abstrait: il se lit dans un cabinet, sous la lampe.
-Mais transportez-le sur le théâtre, empirez ces scènes d'alcôve,
-réchauffez-les par des scènes de mauvais lieux, donnez-leur un corps par
+Mais transportez-le sur le théâtre, empirez ces scènes d'alcôve,
+réchauffez-les par des scènes de mauvais lieux, donnez-leur un corps par
les gestes et les paroles vibrantes des actrices; que les yeux et tous
-les sens s'en remplissent, non pas les yeux d'un spectateur isolé, mais
-ceux de mille hommes et femmes confondus dans le parterre, irrités par
-l'intérêt de la fable, par la précision de l'imitation littérale, par le
-ruissellement des lumières, par le bruit des applaudissements, par la
+les sens s'en remplissent, non pas les yeux d'un spectateur isolé, mais
+ceux de mille hommes et femmes confondus dans le parterre, irrités par
+l'intérêt de la fable, par la précision de l'imitation littérale, par le
+ruissellement des lumières, par le bruit des applaudissements, par la
contagion des impressions qui courent comme un frisson dans tous les
-nerfs excités et tendus! Voilà le spectacle qu'a fourni Wycherley et
-qu'a goûté cette cour. Est-il possible qu'un public, et un public de
-choix, soit venu écouter de pareilles scènes? Dans <i>l'Amour au bois</i>, à
+nerfs excités et tendus! Voilà le spectacle qu'a fourni Wycherley et
+qu'a goûté cette cour. Est-il possible qu'un public, et un public de
+choix, soit venu écouter de pareilles scènes? Dans <i>l'Amour au bois</i>, à
travers les complications des rendez-vous <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> nocturnes et des viols
-acceptés ou commencés, on voit un bel esprit, Dapperwitt, qui veut
-vendre Lucy, sa maîtresse, à un beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la
-vante, avec quels détails! Il frappe à sa porte; l'acheteur cependant
-s'impatiente et le traite comme un nègre. La mère ouvre, veut vendre
-Lucy pour elle-même et à son profit, les injurie et les renvoie. On
-amène alors un vieil usurier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord
-ne veut pas financer. «Payez donc à dîner!» Il donne un <i>groat</i> pour un
-gâteau et de l'ale<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>. L'entremetteuse se récrie, il lâche une
-couronne. «Mais pour les rubans, les pendants d'oreille, les bas, les
-gants, la dentelle et tout ce qu'il faut à la pauvre petite?» Il se
-débat.&mdash;Allons! une demi-guinée.&mdash;«Une demi-guinée!» dit la
-vieille.&mdash;«Je t'en prie, va-t'en; prends l'autre guinée aussi, deux
-guinées, trois guinées, cinq; voilà, c'est tout ce que j'ai.&mdash;Il me faut
-aussi ce grand anneau à cachet, ou je ne bouge pas<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>!» Elle s'en va
-enfin, <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> ayant tout extorqué, et Lucy fait l'innocente, semble
-croire que Gripe est un maître à danser, et lui demande sa leçon. Ici
-quelles scènes et quelles équivoques! Enfin elle crie, la mère et des
-gens apostés enfoncent la porte; Gripe est pris au piége, on le menace
+acceptés ou commencés, on voit un bel esprit, Dapperwitt, qui veut
+vendre Lucy, sa maîtresse, à un beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la
+vante, avec quels détails! Il frappe à sa porte; l'acheteur cependant
+s'impatiente et le traite comme un nègre. La mère ouvre, veut vendre
+Lucy pour elle-même et à son profit, les injurie et les renvoie. On
+amène alors un vieil usurier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord
+ne veut pas financer. «Payez donc à dîner!» Il donne un <i>groat</i> pour un
+gâteau et de l'ale<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>. L'entremetteuse se récrie, il lâche une
+couronne. «Mais pour les rubans, les pendants d'oreille, les bas, les
+gants, la dentelle et tout ce qu'il faut à la pauvre petite?» Il se
+débat.&mdash;Allons! une demi-guinée.&mdash;«Une demi-guinée!» dit la
+vieille.&mdash;«Je t'en prie, va-t'en; prends l'autre guinée aussi, deux
+guinées, trois guinées, cinq; voilà, c'est tout ce que j'ai.&mdash;Il me faut
+aussi ce grand anneau à cachet, ou je ne bouge pas<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>!» Elle s'en va
+enfin, <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> ayant tout extorqué, et Lucy fait l'innocente, semble
+croire que Gripe est un maître à danser, et lui demande sa leçon. Ici
+quelles scènes et quelles équivoques! Enfin elle crie, la mère et des
+gens apostés enfoncent la porte; Gripe est pris au piége, on le menace
d'appeler le constable, on lui escroque cinq cents livres
-sterling.&mdash;Faut-il conter le sujet de <i>l'Épouse campagnarde</i>? On a beau
+sterling.&mdash;Faut-il conter le sujet de <i>l'Épouse campagnarde</i>? On a beau
glisser, on appuie trop. Horner, gentilhomme qui revient de France,
-répand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux maris. Vous devinez ce
-qu'entre les mains de Wycherley une pareille donnée peut fournir, et il
-en tire tout ce qu'elle contient. Les femmes causent de son état, et
-devant lui; elles se font détromper par lui, et s'en vantent. Il y en a
+répand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux maris. Vous devinez ce
+qu'entre les mains de Wycherley une pareille donnée peut fournir, et il
+en tire tout ce qu'elle contient. Les femmes causent de son état, et
+devant lui; elles se font détromper par lui, et s'en vantent. Il y en a
trois qui viennent chez lui, font ripaille, boivent, <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> chantent,
-et quelles chansons! C'est le débordement de l'orgie qui triomphe, se
-décerne elle-même la couronne et s'étale en maximes. «Notre vertu, dit
-l'une d'elles, est comme la conscience de l'homme d'État, la parole du
+et quelles chansons! C'est le débordement de l'orgie qui triomphe, se
+décerne elle-même la couronne et s'étale en maximes. «Notre vertu, dit
+l'une d'elles, est comme la conscience de l'homme d'État, la parole du
quaker, le serment du joueur, l'honneur du grand seigneur: rien qu'une
-grimace pour duper ceux qui se fient à nous.» À la dernière scène, les
-soupçons éveillés se calment sur une nouvelle déclaration de Horner.
+grimace pour duper ceux qui se fient à nous.» À la dernière scène, les
+soupçons éveillés se calment sur une nouvelle déclaration de Horner.
Tous les mariages sont salis, et ce carnaval finit par une danse des
-maris trompés. Pour comble, Horner propose au public son exemple, et
-l'actrice qui vient dire l'épilogue achève l'ignominie de la pièce en
-avertissant les faux galants qu'ils aient à se bien tenir, et que s'ils
-peuvent duper les hommes, «ce n'est pas aux femmes qu'on en peut donner
-à garder<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.»</p>
+maris trompés. Pour comble, Horner propose au public son exemple, et
+l'actrice qui vient dire l'épilogue achève l'ignominie de la pièce en
+avertissant les faux galants qu'ils aient à se bien tenir, et que s'ils
+peuvent duper les hommes, «ce n'est pas aux femmes qu'on en peut donner
+à garder<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.»</p>
-<p>Mais ce qui est véritablement unique, et le plus extraordinaire des
+<p>Mais ce qui est véritablement unique, et le plus extraordinaire des
signes de ce temps, c'est qu'au milieu de ces provocations nulle
circonstance repoussante n'est omise, et que le conteur semble tenir
-autant à nous dégoûter qu'à nous dépraver<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>. À chaque instant, les
-élégants, même les dames, mettent en tiers dans la conversation ce qui,
-depuis le seizième siècle, accompagne l'amour. Dapperwitt, en offrant
-Lucy, dit pour excuser les retards: «Laissez-lui le <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> temps de
+autant à nous dégoûter qu'à nous dépraver<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>. À chaque instant, les
+élégants, même les dames, mettent en tiers dans la conversation ce qui,
+depuis le seizième siècle, accompagne l'amour. Dapperwitt, en offrant
+Lucy, dit pour excuser les retards: «Laissez-lui le <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> temps de
mettre sa longue mouche sous l'&oelig;il gauche et de corriger son haleine
-avec un peu d'écorce de citron<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.» Lady Flippant, seule dans le parc,
-s'écrie: «Malheureuse femme que je suis! j'ai quitté le troupeau pour
-mettre les chiens à mes trousses, et pas un vagabond ivrogne qui vienne
-trébucher sur mon chemin! Les mendiantes en loques, les ramasseuses de
-cendres ont meilleure chance que moi.<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>» Ce sont là les morceaux les
-plus doux, jugez des autres! Il prend à tâche de révolter même les sens;
-l'odorat, les yeux, tout souffre devant ses pièces; il faut que ses
-auditeurs aient eu des nerfs de matelot. Et c'est de cet abîme que la
-littérature anglaise est remontée jusqu'à la sévérité morale, jusqu'à la
-décence excessive qu'elle s'impose aujourd'hui! Ce théâtre est comme une
-guerre déclarée à toute beauté, à toute délicatesse. Si Wycherley
-emprunte à quelque écrivain un personnage, c'est pour le violenter ou le
-dégrader jusqu'au niveau des siens. S'il imite l'Agnès de Molière<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>,
-il la marie afin de profaner le mariage, lui ôte l'honneur, <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span>
-bien plus la pudeur, bien plus encore la grâce, change sa tendresse
-naïve en instinct éhonté et en confessions scandaleuses<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. S'il prend
-la Viola de Shakspeare<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>, c'est pour la traîner dans des bassesses
-d'entremetteuse, parmi les brutalités et les coups de main. S'il traduit
-le rôle de Célimène, il efface d'un trait les façons de grande dame, les
-finesses de femme, le tact de maîtresse de maison, la politesse, le
-grand air, la supériorité d'esprit et de savoir-vivre, pour mettre à la
-place l'impudence et les escroqueries d'une courtisane «forte en
-gueule.» S'il invente une fille presque honnête, Hippolyta, il commence
+avec un peu d'écorce de citron<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.» Lady Flippant, seule dans le parc,
+s'écrie: «Malheureuse femme que je suis! j'ai quitté le troupeau pour
+mettre les chiens à mes trousses, et pas un vagabond ivrogne qui vienne
+trébucher sur mon chemin! Les mendiantes en loques, les ramasseuses de
+cendres ont meilleure chance que moi.<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>» Ce sont là les morceaux les
+plus doux, jugez des autres! Il prend à tâche de révolter même les sens;
+l'odorat, les yeux, tout souffre devant ses pièces; il faut que ses
+auditeurs aient eu des nerfs de matelot. Et c'est de cet abîme que la
+littérature anglaise est remontée jusqu'à la sévérité morale, jusqu'à la
+décence excessive qu'elle s'impose aujourd'hui! Ce théâtre est comme une
+guerre déclarée à toute beauté, à toute délicatesse. Si Wycherley
+emprunte à quelque écrivain un personnage, c'est pour le violenter ou le
+dégrader jusqu'au niveau des siens. S'il imite l'Agnès de Molière<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>,
+il la marie afin de profaner le mariage, lui ôte l'honneur, <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span>
+bien plus la pudeur, bien plus encore la grâce, change sa tendresse
+naïve en instinct éhonté et en confessions scandaleuses<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. S'il prend
+la Viola de Shakspeare<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>, c'est pour la traîner dans des bassesses
+d'entremetteuse, parmi les brutalités et les coups de main. S'il traduit
+le rôle de Célimène, il efface d'un trait les façons de grande dame, les
+finesses de femme, le tact de maîtresse de maison, la politesse, le
+grand air, la supériorité d'esprit et de savoir-vivre, pour mettre à la
+place l'impudence et les escroqueries d'une courtisane «forte en
+gueule.» S'il invente une fille presque honnête, Hippolyta, il commence
par lui mettre dans la bouche des paroles telles qu'on n'en peut rien
-transcrire. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il crée ou qu'il
-copie, qu'il blâme ou qu'il loue, son théâtre est une diffamation de
-l'homme, qui rebute en même temps qu'elle attire, et qui éc&oelig;ure quand
+transcrire. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il crée ou qu'il
+copie, qu'il blâme ou qu'il loue, son théâtre est une diffamation de
+l'homme, qui rebute en même temps qu'elle attire, et qui éc&oelig;ure quand
elle corrompt.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> Un don surnage pourtant, la force, qui ne manque jamais dans ce
pays, et y donne un tour propre aux vertus comme aux vices. Quand on a
-écarté les phrases d'auteur tout oratoires et pesamment composées
-d'après les Français, on aperçoit le vrai talent anglais, le sentiment
+écarté les phrases d'auteur tout oratoires et pesamment composées
+d'après les Français, on aperçoit le vrai talent anglais, le sentiment
poignant de la nature et de la vie. Wycherley a ce lucide et hardi
regard qui saisit dans une situation les gestes, l'expression physique,
-le détail sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudités et des
-bassesses, qui atteint, non pas l'homme en général et la passion telle
-qu'elle doit être, mais l'individu particulier et la passion telle
-qu'elle est. Il est réaliste, non pas de parti pris, comme nos modernes,
-mais par nature. Il plaque violemment son plâtre sur la figure
-grimaçante et bourgeonnée de ses drôles pour nous porter sous les yeux
-le masque implacable où s'est collée au passage l'empreinte vivante de
-leur laideur. Il charge ses pièces d'incidents, il multiplie l'action,
-il pousse la comédie jusqu'aux situations dramatiques; il bouscule ses
-personnages à travers les coups de main et les violences, il va jusqu'à
+le détail sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudités et des
+bassesses, qui atteint, non pas l'homme en général et la passion telle
+qu'elle doit être, mais l'individu particulier et la passion telle
+qu'elle est. Il est réaliste, non pas de parti pris, comme nos modernes,
+mais par nature. Il plaque violemment son plâtre sur la figure
+grimaçante et bourgeonnée de ses drôles pour nous porter sous les yeux
+le masque implacable où s'est collée au passage l'empreinte vivante de
+leur laideur. Il charge ses pièces d'incidents, il multiplie l'action,
+il pousse la comédie jusqu'aux situations dramatiques; il bouscule ses
+personnages à travers les coups de main et les violences, il va jusqu'à
les fausser pour outrer la satire. Voyez dans Olivia, qu'il copie
-d'après Célimène, la fougue des passions qu'il manie. Elle peint ses
-amis comme Célimène<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>, mais avec quels outrages! «Milady Automne?&mdash;Un
+d'après Célimène, la fougue des passions qu'il manie. Elle peint ses
+amis comme Célimène<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>, mais avec quels outrages! «Milady Automne?&mdash;Un
vieux carrosse repeint.&mdash;Sa fille?&mdash;Splendidement laide, une mauvaise
-croûte dans un cadre riche.&mdash;Et la dégoûtante vieille au haut bout de
-sa table....&mdash;Renouvelle <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> la coutume grecque de servir une tête
-de mort dans les banquets.» Nos nerfs modernes ne supporteraient pas le
+croûte dans un cadre riche.&mdash;Et la dégoûtante vieille au haut bout de
+sa table....&mdash;Renouvelle <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> la coutume grecque de servir une tête
+de mort dans les banquets.» Nos nerfs modernes ne supporteraient pas le
portrait qu'elle fait de Manly, son amant; celui-ci l'entend par
-surprise; à l'instant elle se redresse, le raille en face, se déclare
-mariée, lui dit qu'elle garde les diamants qu'elle a reçus de lui, et le
-brave. «Mais, lui dit-on, par quel attrait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui
-avait pu vous donner du goût pour lui?&mdash;Ce qui force tout le monde à
-flatter et à dissimuler, sa bourse; j'avais une vraie passion pour
-elle<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.» Son impudence est celle d'une courtisane déclarée. Amoureuse
-dès la première vue de Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle
-se pend à <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> son cou, «l'étouffe de baisers;» puis dans l'obscurité
-elle tâtonne pour le trouver en disant: «Où sont tes lèvres?» Il y a une
-sorte de «férocité» animale dans son amour. Elle renvoie son mari par
-une comédie improvisée; puis, avec un mouvement de danseuse: «Va-t'en,
+surprise; à l'instant elle se redresse, le raille en face, se déclare
+mariée, lui dit qu'elle garde les diamants qu'elle a reçus de lui, et le
+brave. «Mais, lui dit-on, par quel attrait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui
+avait pu vous donner du goût pour lui?&mdash;Ce qui force tout le monde à
+flatter et à dissimuler, sa bourse; j'avais une vraie passion pour
+elle<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>.» Son impudence est celle d'une courtisane déclarée. Amoureuse
+dès la première vue de Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle
+se pend à <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> son cou, «l'étouffe de baisers;» puis dans l'obscurité
+elle tâtonne pour le trouver en disant: «Où sont tes lèvres?» Il y a une
+sorte de «férocité» animale dans son amour. Elle renvoie son mari par
+une comédie improvisée; puis, avec un mouvement de danseuse: «Va-t'en,
mon mari, et viens, mon ami. Justement les seaux dans le puits: l'un
-descendant fait monter l'autre.» Elle éclate d'un rire mordant: «Pourvu
+descendant fait monter l'autre.» Elle éclate d'un rire mordant: «Pourvu
qu'ils n'aillent pas comme eux se heurter en route et se casser l'un
-l'autre<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>!» Surprise en flagrant délit et ayant tout avoué à sa
-cousine, dès qu'elle entrevoit une espérance de salut, elle revient sur
-son aveu avec une effronterie d'actrice: «Eh bien! cousine, lui dit
-l'autre, je le confesse, c'était là de l'hypocrisie raisonnable.&mdash;Quelle
-hypocrisie?&mdash;Je veux dire, ce conte que vous avez fait à votre mari; il
-était permis, puisque c'était pour votre défense.&mdash;Quel conte? Je vous
-prie de savoir que je n'ai jamais fait de conte à mon mari.&mdash;Vous ne me
-comprenez pas, bien sûr: je dis que c'était une bonne manière d'en
-sortir, et honnête, de faire passer votre galant pour une
+l'autre<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>!» Surprise en flagrant délit et ayant tout avoué à sa
+cousine, dès qu'elle entrevoit une espérance de salut, elle revient sur
+son aveu avec une effronterie d'actrice: «Eh bien! cousine, lui dit
+l'autre, je le confesse, c'était là de l'hypocrisie raisonnable.&mdash;Quelle
+hypocrisie?&mdash;Je veux dire, ce conte que vous avez fait à votre mari; il
+était permis, puisque c'était pour votre défense.&mdash;Quel conte? Je vous
+prie de savoir que je n'ai jamais fait de conte à mon mari.&mdash;Vous ne me
+comprenez pas, bien sûr: je dis que c'était une bonne manière d'en
+sortir, et honnête, de faire passer votre galant pour une
femme.&mdash;Qu'est-ce que vous voulez dire, encore une fois, avec mon
-galant, et qui est-ce qui a passé pour une femme?&mdash;Comment! vous voyez
+galant, et qui est-ce qui a passé pour une femme?&mdash;Comment! vous voyez
bien que votre mari l'a pris pour une femme!&mdash;Qui?&mdash;Mon Dieu! mais
-l'homme qu'il a trouvé avec vous!&mdash;Seigneur! vous êtes folle à coup
-sûr.&mdash;Oh! ce jeu-là est trop insipide, <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> Il en est blessant.&mdash;Et
+l'homme qu'il a trouvé avec vous!&mdash;Seigneur! vous êtes folle à coup
+sûr.&mdash;Oh! ce jeu-là est trop insipide, <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> Il en est blessant.&mdash;Et
se jouer de mon honneur est encore plus blessant.&mdash;Quelle impudence
-admirable!&mdash;De l'impudence, moi! à moi un tel langage! Oh bien! je ne
-reverrai plus votre visage. Lettice, où êtes-vous? Venez, laissons là
-cette méchante femme médisante.&mdash;Un mot d'abord, madame, je vous prie;
-pourriez-vous jurer que votre mari ne vous a pas trouvée avec...&mdash;Jurer!
-Oui, que quiconque est monté dans ma chambre, inconnu, dans l'obscurité,
+admirable!&mdash;De l'impudence, moi! à moi un tel langage! Oh bien! je ne
+reverrai plus votre visage. Lettice, où êtes-vous? Venez, laissons là
+cette méchante femme médisante.&mdash;Un mot d'abord, madame, je vous prie;
+pourriez-vous jurer que votre mari ne vous a pas trouvée avec...&mdash;Jurer!
+Oui, que quiconque est monté dans ma chambre, inconnu, dans l'obscurité,
homme ou femme, je ne le connais pas, et par le ciel, et par tout ce qui
-est bon; et si je meurs, puissé-je n'avoir jamais une seule joie dans ce
-monde ni dans l'autre! Oui, et je veux être éternellement...&mdash;Damnée! et
-vous l'êtes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer: autant jouer
-franc jeu.&mdash;Ô horrible! horrible avis! Sortons, ne l'entendons pas;
-viens, Lettice, elle nous corromprait<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>.» Voilà de la verve, et si
-j'osais conter les audaces et les vérifications de l'action nocturne, on
+est bon; et si je meurs, puissé-je n'avoir jamais une seule joie dans ce
+monde ni dans l'autre! Oui, et je veux être éternellement...&mdash;Damnée! et
+vous l'êtes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer: autant jouer
+franc jeu.&mdash;Ô horrible! horrible avis! Sortons, ne l'entendons pas;
+viens, Lettice, elle nous corromprait<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>.» Voilà de la verve, et si
+j'osais conter les audaces et les vérifications de l'action nocturne, on
verrait que Mme Marneffe a une s&oelig;ur et Balzac un devancier.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> Il est un personnage qui montre en abrégé son talent et sa
-morale, tout composé d'énergie et d'indélicatesse, Manly, le <i>plain
-dealer</i>, si visiblement son favori, que les contemporains ont donné à
-l'auteur en surnom le nom de son héros. Manly est peint d'après
-Alceste, et l'énormité des différences mesure la différence <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> des
+<p><span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> Il est un personnage qui montre en abrégé son talent et sa
+morale, tout composé d'énergie et d'indélicatesse, Manly, le <i>plain
+dealer</i>, si visiblement son favori, que les contemporains ont donné à
+l'auteur en surnom le nom de son héros. Manly est peint d'après
+Alceste, et l'énormité des différences mesure la différence <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> des
deux mondes et des deux pays<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Il n'est pas gentilhomme de cour, mais
capitaine de vaisseau, avec les allures des marins du temps, la casaque
-tachée de goudron et sentant l'eau-de-vie<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>, prompt aux voies de fait
+tachée de goudron et sentant l'eau-de-vie<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>, prompt aux voies de fait
et aux jurons sales, appelant les gens chiens et esclaves, et, quand ils
-lui déplaisent, les jetant à coups de pied dans l'escalier. «Mylord,
-dit-il à un seigneur avec un grondement de dogue, les gens de votre
-espèce sont comme les prostituées et les filous, dangereux seulement
-pour ceux que vous embrassez.» Puis, quand le pauvre homme essaye de lui
-parler à l'oreille: «Mylord, tout ce que vous m'avez appris en me
+lui déplaisent, les jetant à coups de pied dans l'escalier. «Mylord,
+dit-il à un seigneur avec un grondement de dogue, les gens de votre
+espèce sont comme les prostituées et les filous, dangereux seulement
+pour ceux que vous embrassez.» Puis, quand le pauvre homme essaye de lui
+parler à l'oreille: «Mylord, tout ce que vous m'avez appris en me
chuchotant ce que je savais d'avance, c'est que vous avez l'haleine
-puante; <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> voilà un secret pour votre secret<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>.» Quand il est
-dans le salon d'Olivia avec «ces perroquets bavards, ces singes, ces
-échos d'hommes,» il vocifère comme sur son gaillard d'arrière: «Silence,
-bouffons de foire!» et il les prend au collet. «Pas de caquetage,
-babouins! dehors tout de suite, ou bien<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>....» Et il les met à la
-porte. Voilà ses façons d'homme sincère.&mdash;Il a été ruiné par Olivia
-qu'il aime et qui le renvoie. La pauvre Fidelia, déguisée en homme et
+puante; <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> voilà un secret pour votre secret<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>.» Quand il est
+dans le salon d'Olivia avec «ces perroquets bavards, ces singes, ces
+échos d'hommes,» il vocifère comme sur son gaillard d'arrière: «Silence,
+bouffons de foire!» et il les prend au collet. «Pas de caquetage,
+babouins! dehors tout de suite, ou bien<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>....» Et il les met à la
+porte. Voilà ses façons d'homme sincère.&mdash;Il a été ruiné par Olivia
+qu'il aime et qui le renvoie. La pauvre Fidelia, déguisée en homme et
qu'il prend pour un adolescent timide, vient le trouver pendant qu'il
-ronge sa colère: «Je puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais mendier
+ronge sa colère: «Je puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais mendier
ou voler pour vous.&mdash;Bah! encore des vanteries.... Tu dis que tu irais
mendier pour moi?&mdash;De tout mon c&oelig;ur, monsieur.&mdash;Eh bien! tu iras
-faire l'entremetteur pour moi?&mdash;Comment, monsieur?&mdash;Oui, auprès
+faire l'entremetteur pour moi?&mdash;Comment, monsieur?&mdash;Oui, auprès
d'Olivia. Va, flatte, mens, agenouille-toi, promets n'importe quoi pour
-me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Et lorsque
-Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrassée, de force, avec un
-emportement d'amour: «Son amour!... l'amour d'une prostituée, d'une
-sorcière! Ah! ah! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien, monsieur? Bien
-sûr, je me figurais que ses lèvres.... Mais je ne dois plus me les
+me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Et lorsque
+Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrassée, de force, avec un
+emportement d'amour: «Son amour!... l'amour d'une prostituée, d'une
+sorcière! Ah! ah! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien, monsieur? Bien
+sûr, je me figurais que ses lèvres.... Mais je ne dois plus me les
figurer. Et pourtant elles sont si belles que je voudrais les baiser
-encore,&mdash;m'y coller,&mdash;puis les arracher avec mes dents, les mâcher en
-morceaux et les cracher à la face de son entreteneur<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>!...» Ces cris
+encore,&mdash;m'y coller,&mdash;puis les arracher avec mes dents, les mâcher en
+morceaux et les cracher à la face de son entreteneur<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>!...» Ces cris
de sauvage annoncent des actions de sauvage. Il va la nuit avec Fidelia
-pour entrer sous son nom chez Olivia, et Fidelia, par jalousie, résiste.
-Son sang s'émeut alors, un flot de fureur lui monte à la face, et il lui
-crie tout bas d'une voix sifflante: «Ah! tu es donc mon rival? Eh bien!
-alors tu vas rester ici et garder la porte à ma place, pendant que
-j'entre à ta place. Puis, quand je serai dedans, si tu oses bouger de
-cette planche ou <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> souffler un mot, je lui couperai la gorge, à
+pour entrer sous son nom chez Olivia, et Fidelia, par jalousie, résiste.
+Son sang s'émeut alors, un flot de fureur lui monte à la face, et il lui
+crie tout bas d'une voix sifflante: «Ah! tu es donc mon rival? Eh bien!
+alors tu vas rester ici et garder la porte à ma place, pendant que
+j'entre à ta place. Puis, quand je serai dedans, si tu oses bouger de
+cette planche ou <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> souffler un mot, je lui couperai la gorge, à
elle d'abord; et si tu l'aimes, tu ne risqueras pas sa vie. Et la tienne
-aussi, je sais que la tienne, au moins, tu l'aimes. Pas un mot, où je
-commence par toi<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>!» Il renverse le mari, autre traître, reprend à
-Olivia la cassette de bijoux qu'il lui avait donnée, lui en jette
-quelques-uns, disant «qu'il n'a jamais quitté une fille sans la
-payer<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>,» et donne cette même cassette à Fidelia, qu'il épouse. Toutes
+aussi, je sais que la tienne, au moins, tu l'aimes. Pas un mot, où je
+commence par toi<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>!» Il renverse le mari, autre traître, reprend à
+Olivia la cassette de bijoux qu'il lui avait donnée, lui en jette
+quelques-uns, disant «qu'il n'a jamais quitté une fille sans la
+payer<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>,» et donne cette même cassette à Fidelia, qu'il épouse. Toutes
ces actions paraissaient alors convenables. Wycherley prenait dans sa
-dédicace le titre de son héros, <i>Plain dealer</i>; il croyait avoir tracé
-le portrait d'un franc honnête homme, et s'applaudissait d'avoir donné
-un bon exemple au public; il n'avait donné que le modèle d'une brute
-déclarée et énergique. C'est là tout ce qui restait de l'homme dans ce
-triste monde. Wycherley lui ôtait son manteau mal ajusté de politesse
-française, et le montrait avec la charpente de ses muscles et
-l'impudence de sa nudité.</p>
-
-<p>À côté d'eux, un grand poëte aveugle et tombé, l'âme remplie des misères
-présentes, peignait ainsi le tumulte de l'orgie infernale: «Bélial vint
-le dernier, le plus impur des esprits tombés du ciel, le plus grossier
-dans l'amour du vice pour lui-même.... <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> Nul n'est plus souvent
-dans les temples et aux autels, quand le prêtre devient athée, comme les
-fils d'Éli qui remplirent de leurs débauches et de leurs violences la
-maison de Dieu. Il règne aussi dans les cours et dans les palais, dans
-les cités luxurieuses, où le bruit de l'orgie monte au-dessus des plus
+dédicace le titre de son héros, <i>Plain dealer</i>; il croyait avoir tracé
+le portrait d'un franc honnête homme, et s'applaudissait d'avoir donné
+un bon exemple au public; il n'avait donné que le modèle d'une brute
+déclarée et énergique. C'est là tout ce qui restait de l'homme dans ce
+triste monde. Wycherley lui ôtait son manteau mal ajusté de politesse
+française, et le montrait avec la charpente de ses muscles et
+l'impudence de sa nudité.</p>
+
+<p>À côté d'eux, un grand poëte aveugle et tombé, l'âme remplie des misères
+présentes, peignait ainsi le tumulte de l'orgie infernale: «Bélial vint
+le dernier, le plus impur des esprits tombés du ciel, le plus grossier
+dans l'amour du vice pour lui-même.... <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> Nul n'est plus souvent
+dans les temples et aux autels, quand le prêtre devient athée, comme les
+fils d'Éli qui remplirent de leurs débauches et de leurs violences la
+maison de Dieu. Il règne aussi dans les cours et dans les palais, dans
+les cités luxurieuses, où le bruit de l'orgie monte au-dessus des plus
hautes tours, avec l'injure et l'outrage, quand la nuit obscurcit les
-rues, et que ses fils se répandent au dehors, gorgés d'insolence et de
-vin<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.»</p>
+rues, et que ses fils se répandent au dehors, gorgés d'insolence et de
+vin<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.»</p>
-<h4><span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> § 2. LES MONDAINS.</h4>
+<h4><span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> § 2. LES MONDAINS.</h4>
<h5>I</h5>
-<p>Au dix-septième siècle s'ouvre en Europe un genre de vie nouveau, la vie
-mondaine, qui bientôt prime et façonne les autres. C'est en France
-surtout et en Angleterre qu'elle paraît et qu'elle règne, pour les mêmes
-causes et dans le même temps.</p>
-
-<p>Pour remplir les salons, il faut un certain état politique, et cet état,
-qui est la suprématie du roi jointe à la régularité de la police,
-s'établissait à la même époque des deux côtés du détroit. La police
-régulière met la paix entre les hommes, les tire de l'isolement et de
-l'indépendance féodale et campagnarde, multiplie et facilite les
-communications, la confiance, les réunions, les commodités et les
-plaisirs. La suprématie du roi institue une cour, centre des
-conversations, source des grâces, théâtre des jouissances et des
-splendeurs. Ainsi attirés l'un vers l'autre et vers le trône par la
-sécurité, la curiosité, l'amusement et l'intérêt, les grands seigneurs
-s'assemblent, et du même coup ils deviennent gens du monde et gens de
-cour. Ce ne sont plus les barons du siècle précédent, debout dans la
-haute salle, armés et sombres, occupés de l'idée qu'ils pourront bien au
-sortir du palais se tailler en pièces, et que, s'ils se frappent dans
-le palais, <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> le bourreau est là pour leur couper la main et
+<p>Au dix-septième siècle s'ouvre en Europe un genre de vie nouveau, la vie
+mondaine, qui bientôt prime et façonne les autres. C'est en France
+surtout et en Angleterre qu'elle paraît et qu'elle règne, pour les mêmes
+causes et dans le même temps.</p>
+
+<p>Pour remplir les salons, il faut un certain état politique, et cet état,
+qui est la suprématie du roi jointe à la régularité de la police,
+s'établissait à la même époque des deux côtés du détroit. La police
+régulière met la paix entre les hommes, les tire de l'isolement et de
+l'indépendance féodale et campagnarde, multiplie et facilite les
+communications, la confiance, les réunions, les commodités et les
+plaisirs. La suprématie du roi institue une cour, centre des
+conversations, source des grâces, théâtre des jouissances et des
+splendeurs. Ainsi attirés l'un vers l'autre et vers le trône par la
+sécurité, la curiosité, l'amusement et l'intérêt, les grands seigneurs
+s'assemblent, et du même coup ils deviennent gens du monde et gens de
+cour. Ce ne sont plus les barons du siècle précédent, debout dans la
+haute salle, armés et sombres, occupés de l'idée qu'ils pourront bien au
+sortir du palais se tailler en pièces, et que, s'ils se frappent dans
+le palais, <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> le bourreau est là pour leur couper la main et
boucher leurs veines avec un fer rouge; sachant de plus que le roi leur
-fera peut-être demain trancher la tête, partant prompts à s'agenouiller
-pour se répandre en protestations de fidélité soumise, mais comptant
-tout bas les épées qui prendront leur querelle et les hommes sûrs qui
-font sentinelle derrière le pont-levis de leur château<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>. Les droits,
-les pouvoirs, les contraintes et les attraits de la vie féodale ont
+fera peut-être demain trancher la tête, partant prompts à s'agenouiller
+pour se répandre en protestations de fidélité soumise, mais comptant
+tout bas les épées qui prendront leur querelle et les hommes sûrs qui
+font sentinelle derrière le pont-levis de leur château<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>. Les droits,
+les pouvoirs, les contraintes et les attraits de la vie féodale ont
disparu. Ils n'ont plus besoin que leur manoir soit une forteresse. Ils
-n'ont plus le plaisir d'y régner comme dans un État. Ils s'y ennuient,
-et ils en sortent. N'ayant plus rien à disputer au roi, ils vont chez
-lui. Sa cour est un salon, le plus agréable à voir et le plus utile à
-fréquenter. On y trouve des fêtes, des ameublements splendides, une
-compagnie parée et choisie, des nouvelles et des commérages: on y
+n'ont plus le plaisir d'y régner comme dans un État. Ils s'y ennuient,
+et ils en sortent. N'ayant plus rien à disputer au roi, ils vont chez
+lui. Sa cour est un salon, le plus agréable à voir et le plus utile à
+fréquenter. On y trouve des fêtes, des ameublements splendides, une
+compagnie parée et choisie, des nouvelles et des commérages: on y
rencontre des pensions, des titres, des places pour soi et pour les
siens; on s'y divertit et on y profite: c'est tout gain et tout plaisir.
-Les voilà donc qui vont au lever, assistent au dîner, reviennent pour le
-bal, s'assoient pour le jeu, sont là au coucher. Ils y font belle figure
-avec leurs habits demi-français, leurs perruques, leurs chapeaux chargés
-de plumes, leurs hauts-de-chausses en étages, leurs canons, et les
+Les voilà donc qui vont au lever, assistent au dîner, reviennent pour le
+bal, s'assoient pour le jeu, sont là au coucher. Ils y font belle figure
+avec leurs habits demi-français, leurs perruques, leurs chapeaux chargés
+de plumes, leurs hauts-de-chausses en étages, leurs canons, et les
larges rosettes de rubans qui couvrent leurs souliers. Les dames se
-fardent<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, se mettent des mouches<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, étalent des robes de satin et
-de velours magnifiques, toutes galonnées d'argent et traînantes,
-<span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> au-dessus desquelles paraît la blancheur de leur poitrine, dont
-l'éclatante nudité se continue sur toute l'épaule et jusqu'au bras. On
-les regarde, on salue et on approche. Le roi monte à cheval pour sa
-promenade à Hyde-Park; à ses côtés courent la reine, et avec elle les
-deux maîtresses, lady Castlemaine et mistress Stewart: «la reine<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a> en
-gilet blanc galonné, en jupon court cramoisi, et coiffée <i>à la
-négligence</i>; mistress Stewart avec son chapeau à cornes, sa plume rouge,
-ses yeux doux, son petit nez romain, sa taille parfaite.» On rentre à
-White-Hall, «les dames vont, viennent, causant, jouant avec leurs
-chapeaux et leurs plumes, les échangeant, chacune essayant tour à tour
-ceux des autres et riant.» En si belle compagnie la galanterie ne manque
-pas. «Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis garnis, les
-pâtes d'abricot, les essences, et autres menues denrées d'amour arrivent
-de Paris chaque semaine.» Londres fournit «des présents plus solides,
+fardent<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>, se mettent des mouches<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>, étalent des robes de satin et
+de velours magnifiques, toutes galonnées d'argent et traînantes,
+<span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> au-dessus desquelles paraît la blancheur de leur poitrine, dont
+l'éclatante nudité se continue sur toute l'épaule et jusqu'au bras. On
+les regarde, on salue et on approche. Le roi monte à cheval pour sa
+promenade à Hyde-Park; à ses côtés courent la reine, et avec elle les
+deux maîtresses, lady Castlemaine et mistress Stewart: «la reine<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a> en
+gilet blanc galonné, en jupon court cramoisi, et coiffée <i>à la
+négligence</i>; mistress Stewart avec son chapeau à cornes, sa plume rouge,
+ses yeux doux, son petit nez romain, sa taille parfaite.» On rentre à
+White-Hall, «les dames vont, viennent, causant, jouant avec leurs
+chapeaux et leurs plumes, les échangeant, chacune essayant tour à tour
+ceux des autres et riant.» En si belle compagnie la galanterie ne manque
+pas. «Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis garnis, les
+pâtes d'abricot, les essences, et autres menues denrées d'amour arrivent
+de Paris chaque semaine.» Londres fournit «des présents plus solides,
comme vous diriez boucles d'oreilles, diamants, brillants et belles
-guinées de Dieu; les belles s'en accommodaient, comme si cela fût venu
-de plus loin<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>.» Les intrigues trottent, Dieu sait combien et
+guinées de Dieu; les belles s'en accommodaient, comme si cela fût venu
+de plus loin<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>.» Les intrigues trottent, Dieu sait combien et
lesquelles. Naturellement aussi la conversation va son train. On
-développe tout haut les aventures de Mlle Warmestre la dédaigneuse,
-«qui, surprise apparemment pour avoir mal compté, prend la liberté
-d'accoucher au milieu de la cour.» On se répète tout bas les tentatives
-de Mlle Hobart, l'heureux <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> malheur de Mlle Churchill, qui, étant
+développe tout haut les aventures de Mlle Warmestre la dédaigneuse,
+«qui, surprise apparemment pour avoir mal compté, prend la liberté
+d'accoucher au milieu de la cour.» On se répète tout bas les tentatives
+de Mlle Hobart, l'heureux <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> malheur de Mlle Churchill, qui, étant
fort laide, mais ayant eu l'esprit de tomber de cheval, toucha les yeux
et le c&oelig;ur du duc d'York. Le chevalier de Grammont conte au roi
-l'histoire de Termes ou de l'aumônier Poussatin; tout le monde quitte le
-bal pour venir l'écouter, et, le conte fait, chacun rit à se tenir les
-côtes. Vous voyez que si ce monde n'est pas celui de Louis XIV, c'est
-néanmoins le monde, et que, s'il a plus d'écume, il va du même courant.
-Le grand objet y est aussi de s'amuser et de paraître. On veut être
-homme à la mode; un habit rend célèbre: Grammont est tout désolé quand
-la coquinerie de son valet l'oblige à porter deux fois le même. Tel
+l'histoire de Termes ou de l'aumônier Poussatin; tout le monde quitte le
+bal pour venir l'écouter, et, le conte fait, chacun rit à se tenir les
+côtes. Vous voyez que si ce monde n'est pas celui de Louis XIV, c'est
+néanmoins le monde, et que, s'il a plus d'écume, il va du même courant.
+Le grand objet y est aussi de s'amuser et de paraître. On veut être
+homme à la mode; un habit rend célèbre: Grammont est tout désolé quand
+la coquinerie de son valet l'oblige à porter deux fois le même. Tel
autre se pique de faire des chansons, de bien jouer de la guitare.
-«Russell avait un recueil de deux ou trois cents contredanses en
-tablature, qu'il dansait toutes à livre ouvert.» Jermyn est connu pour
-ses bonnes fortunes. «Un gentilhomme, dit Etheredge, doit s'habiller
+«Russell avait un recueil de deux ou trois cents contredanses en
+tablature, qu'il dansait toutes à livre ouvert.» Jermyn est connu pour
+ses bonnes fortunes. «Un gentilhomme, dit Etheredge, doit s'habiller
bien, danser bien, faire bien des armes, avoir du talent pour les
-lettres d'amour, une voix de chambre agréable, être très-amoureux, assez
-discret, mais point trop constant.» Voilà déjà l'air de cour tel qu'il
+lettres d'amour, une voix de chambre agréable, être très-amoureux, assez
+discret, mais point trop constant.» Voilà déjà l'air de cour tel qu'il
dura chez nous jusque sous Louis XVI. Avec de pareilles m&oelig;urs, la
parole remplace l'action. La vie se passe en visites, en entretiens.
L'art de causer devient le premier de tous; bien entendu, il s'agit de
-causer agréablement, pour employer une heure, sur vingt sujets en une
-heure, toujours en glissant, sans jamais enfoncer, de telle façon que la
+causer agréablement, pour employer une heure, sur vingt sujets en une
+heure, toujours en glissant, sans jamais enfoncer, de telle façon que la
conversation ne soit pas un travail, mais une promenade. Au retour,
-elle <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> continue par des lettres qu'on écrit le soir, par des
-madrigaux ou des épigrammes qu'on lira le matin, par des tragédies de
-salon ou des parodies de société. Ainsi naît une littérature nouvelle,
-&oelig;uvre et portrait du monde qu'elle a pour public et pour modèle, qui
+elle <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> continue par des lettres qu'on écrit le soir, par des
+madrigaux ou des épigrammes qu'on lira le matin, par des tragédies de
+salon ou des parodies de société. Ainsi naît une littérature nouvelle,
+&oelig;uvre et portrait du monde qu'elle a pour public et pour modèle, qui
en sort et y aboutit.</p>
<h5>II</h5>
-<p>Encore faut-il qu'ils sachent causer, et ils commencent à l'apprendre.
-Une révolution s'est faite dans l'esprit comme dans les m&oelig;urs. En
-même temps que les situations reçoivent un nouveau tour, la pensée prend
-une nouvelle forme. La Renaissance finit, l'âge classique s'ouvre, et
-l'artiste fait place à l'écrivain. L'homme revient de son premier voyage
-autour des choses; l'enthousiasme, le trouble de l'imagination soulevée,
-le fourmillement tumultueux des idées neuves, toutes les facultés
-qu'éveille une première découverte se sont contentées, puis affaissées.
-Leur aiguillon s'est émoussé parce que leur &oelig;uvre s'est faite. Les
-bizarreries, les profondes percées, l'originalité sans frein, les
-irruptions toutes-puissantes du génie lancé au centre de la vérité à
-travers les extrêmes folies, tous les traits de la grande invention ont
-disparu. L'imagination se tempère; l'esprit se discipline: il revient
-sur ses pas; il parcourt une seconde fois son domaine avec une curiosité
-calmée, avec une expérience acquise. Il se déjuge et se corrige. Il
-trouve une religion, un art, une philosophie à reformer ou à <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span>
-réformer. Il n'est plus propre à l'intuition inspirée, mais à la
-décomposition régulière. Il n'a plus le sentiment ou la vue de
+<p>Encore faut-il qu'ils sachent causer, et ils commencent à l'apprendre.
+Une révolution s'est faite dans l'esprit comme dans les m&oelig;urs. En
+même temps que les situations reçoivent un nouveau tour, la pensée prend
+une nouvelle forme. La Renaissance finit, l'âge classique s'ouvre, et
+l'artiste fait place à l'écrivain. L'homme revient de son premier voyage
+autour des choses; l'enthousiasme, le trouble de l'imagination soulevée,
+le fourmillement tumultueux des idées neuves, toutes les facultés
+qu'éveille une première découverte se sont contentées, puis affaissées.
+Leur aiguillon s'est émoussé parce que leur &oelig;uvre s'est faite. Les
+bizarreries, les profondes percées, l'originalité sans frein, les
+irruptions toutes-puissantes du génie lancé au centre de la vérité à
+travers les extrêmes folies, tous les traits de la grande invention ont
+disparu. L'imagination se tempère; l'esprit se discipline: il revient
+sur ses pas; il parcourt une seconde fois son domaine avec une curiosité
+calmée, avec une expérience acquise. Il se déjuge et se corrige. Il
+trouve une religion, un art, une philosophie à reformer ou à <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span>
+réformer. Il n'est plus propre à l'intuition inspirée, mais à la
+décomposition régulière. Il n'a plus le sentiment ou la vue de
l'ensemble; il a le tact et l'observation des parties. Il choisit et il
-classe; il épure et il ordonne. Il cesse d'être créateur, il devient
+classe; il épure et il ordonne. Il cesse d'être créateur, il devient
discoureur. Il sort de l'invention, il s'assoit dans la critique. Il
-entre dans cet amas magnifique et confus de dogmes et de formes où l'âge
-précédent a entassé pêle-mêle les rêveries et les découvertes; il en
-retire des idées qu'il adoucit et qu'il vérifie. Il les range en longues
-chaînes de raisonnements aisés qui descendent anneau par anneau jusqu'à
+entre dans cet amas magnifique et confus de dogmes et de formes où l'âge
+précédent a entassé pêle-mêle les rêveries et les découvertes; il en
+retire des idées qu'il adoucit et qu'il vérifie. Il les range en longues
+chaînes de raisonnements aisés qui descendent anneau par anneau jusqu'à
l'intelligence du public. Il les exprime en mots exacts, qui offrent
-leur série graduée, échelon par échelon, à la réflexion du public. Il
-institue dans tout le champ de la pensée une suite de compartiments et
-un réseau de routes qui, empêchant toute erreur et tout écart, mènent
-insensiblement tout esprit vers tout objet. Il atteint la clarté, la
-commodité, l'agrément. Et le monde l'y aide; les circonstances
-rencontrées achèvent la révolution naturelle; le goût change par sa
+leur série graduée, échelon par échelon, à la réflexion du public. Il
+institue dans tout le champ de la pensée une suite de compartiments et
+un réseau de routes qui, empêchant toute erreur et tout écart, mènent
+insensiblement tout esprit vers tout objet. Il atteint la clarté, la
+commodité, l'agrément. Et le monde l'y aide; les circonstances
+rencontrées achèvent la révolution naturelle; le goût change par sa
propre pente, mais aussi par l'ascendant de la cour. Quand la
-conversation devient la première affaire de la vie, elle façonne le
-style à son image et selon ses besoins. Elle en chasse les écarts, les
-images excessives, les cris passionnés, toutes les allures décousues et
-violentes. On ne peut pas crier, gesticuler, rêver tout haut dans un
+conversation devient la première affaire de la vie, elle façonne le
+style à son image et selon ses besoins. Elle en chasse les écarts, les
+images excessives, les cris passionnés, toutes les allures décousues et
+violentes. On ne peut pas crier, gesticuler, rêver tout haut dans un
salon: on s'y contient; les gens s'y critiquent et s'y observent; le
-temps s'y passe à conter et à discuter; il y faut des expressions
+temps s'y passe à conter et à discuter; il y faut des expressions
nettes, un langage exact, des raisonnements clairs et suivis; <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span>
sinon, on ne peut escarmoucher ni s'entendre. Le style correct, la bonne
-langue, le discours y naissent d'eux-mêmes, et ils s'y perfectionnent
-bien vite; car le raffinement est le but de la vie mondaine; on s'étudie
-à rendre toutes les choses plus jolies et plus commodes, les meubles
-comme les mots, les périodes comme les ajustements. L'art et l'artifice
+langue, le discours y naissent d'eux-mêmes, et ils s'y perfectionnent
+bien vite; car le raffinement est le but de la vie mondaine; on s'étudie
+à rendre toutes les choses plus jolies et plus commodes, les meubles
+comme les mots, les périodes comme les ajustements. L'art et l'artifice
y sont la grande marque. On se pique de savoir parfaitement sa langue,
-de ne jamais manquer au sens exact des termes, d'écarter les expressions
-roturières, d'aligner les antithèses, d'employer les développements, de
-pratiquer la rhétorique. Rien de plus fort que le contraste des
+de ne jamais manquer au sens exact des termes, d'écarter les expressions
+roturières, d'aligner les antithèses, d'employer les développements, de
+pratiquer la rhétorique. Rien de plus fort que le contraste des
conversations de Shakspeare et de Fletcher, mises en regard de celles de
-Wycherley et de Congreve. Chez Shakspeare, les entretiens ressemblent à
+Wycherley et de Congreve. Chez Shakspeare, les entretiens ressemblent à
des assauts; vous croiriez voir des artistes qui s'escriment de mots et
de gestes dans une salle d'armes. Ils bouffonnent, ils chantent, ils
-songent tout haut, ils éclatent en rires, en calembours, en paroles de
-poissardes et de poëtes, en bizarreries recherchées; ils ont le goût des
-choses saugrenues, éclatantes; tel danse en parlant; volontiers ils
+songent tout haut, ils éclatent en rires, en calembours, en paroles de
+poissardes et de poëtes, en bizarreries recherchées; ils ont le goût des
+choses saugrenues, éclatantes; tel danse en parlant; volontiers ils
marcheraient sur leurs mains; il n'y a pas un grain de calcul et il y a
-plus de trois grains de folie dans leurs têtes. Ici les gens sont posés;
+plus de trois grains de folie dans leurs têtes. Ici les gens sont posés;
ils dissertent ou disputent; le raisonnement est le fond de leur style;
-ils sont si bien écrivains qu'ils le sont trop, et qu'on voit à travers
-eux l'auteur occupé à combiner des phrases. Ils arrangent des portraits,
-ils redoublent les comparaisons ingénieuses, ils balancent les périodes
-symétriques. Tel <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> personnage débite une satire, tel autre compose
-un petit essai de morale. On tirerait des comédies du temps un volume de
-sentences; elles sont pleines de morceaux littéraires qui annoncent déjà
+ils sont si bien écrivains qu'ils le sont trop, et qu'on voit à travers
+eux l'auteur occupé à combiner des phrases. Ils arrangent des portraits,
+ils redoublent les comparaisons ingénieuses, ils balancent les périodes
+symétriques. Tel <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> personnage débite une satire, tel autre compose
+un petit essai de morale. On tirerait des comédies du temps un volume de
+sentences; elles sont pleines de morceaux littéraires qui annoncent déjà
le <i>Spectator</i><a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Ils recherchent l'expression adroite et heureuse,
-ils habillent les choses hasardées avec des mots convenables, ils
-glissent prestement sur la glace fragile des bienséances et la rayent
+ils habillent les choses hasardées avec des mots convenables, ils
+glissent prestement sur la glace fragile des bienséances et la rayent
sans la briser. Je vois des gentilshommes, assis sur des fauteuils
-dorés, fort calmes d'esprit, fort étudiés dans leurs paroles,
-observateurs froids, sceptiques diserts, experts en matière de façons,
-amateurs d'élégance, curieux du beau langage autant par vanité que par
-goût, et qui, occupés à discourir entre un compliment et une révérence,
+dorés, fort calmes d'esprit, fort étudiés dans leurs paroles,
+observateurs froids, sceptiques diserts, experts en matière de façons,
+amateurs d'élégance, curieux du beau langage autant par vanité que par
+goût, et qui, occupés à discourir entre un compliment et une révérence,
n'oublieront pas plus leur bon style que leurs gants fins ou leur
chapeau.</p>
<h5>III</h5>
-<p>Parmi les meilleurs et les plus agréables modèles de cette urbanité
-naissante, paraît sir William Temple, un diplomate et un homme de monde,
-avisé, prudent et poli, doué de tact dans la conversation et dans les
+<p>Parmi les meilleurs et les plus agréables modèles de cette urbanité
+naissante, paraît sir William Temple, un diplomate et un homme de monde,
+avisé, prudent et poli, doué de tact dans la conversation et dans les
affaires, expert dans la connaissance des temps et dans l'art de ne pas
-se compromettre, adroit à s'avancer et à s'écarter, qui sut attirer sur
-soi la faveur et les espérances de l'Angleterre, obtenir les <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span>
-éloges des lettrés, des savants, des politiques et du peuple, gagner une
-réputation européenne, obtenir toutes les couronnes réservées à la
-science, au patriotisme, à la vertu et au génie, sans avoir beaucoup de
-science, de patriotisme, de génie ou de vertu. Une pareille vie est le
-chef-d'&oelig;uvre d'un pareil monde; des dehors très-beaux et un fond
-moins beau: en voilà l'abrégé. Ses façons d'écrivain sont conformes à
+se compromettre, adroit à s'avancer et à s'écarter, qui sut attirer sur
+soi la faveur et les espérances de l'Angleterre, obtenir les <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span>
+éloges des lettrés, des savants, des politiques et du peuple, gagner une
+réputation européenne, obtenir toutes les couronnes réservées à la
+science, au patriotisme, à la vertu et au génie, sans avoir beaucoup de
+science, de patriotisme, de génie ou de vertu. Une pareille vie est le
+chef-d'&oelig;uvre d'un pareil monde; des dehors très-beaux et un fond
+moins beau: en voilà l'abrégé. Ses façons d'écrivain sont conformes à
ses maximes de politique. Principes et style, tout se tient en lui;
-c'est le véritable diplomate, tel qu'on le rencontre dans les salons,
-ayant sondé l'Europe et touché partout le fond des choses, revenu de
-tout, particulièrement de l'enthousiasme, admirable dans un fauteuil ou
-dans une réception, bon conteur, plaisant au besoin, mais avec
-discrétion, accompli dans l'art de représenter et de jouir. Celui-ci,
-dans sa retraite à Sheen, puis à Moor-Park, s'amuse à écrire; et il
-écrit comme parle un homme de son état, c'est-à-dire fort bien, avec
-dignité et avec aisance, surtout lorsqu'il parle des pays qu'il a
-visités, des événements qu'il a vus, des divertissements nobles qui
+c'est le véritable diplomate, tel qu'on le rencontre dans les salons,
+ayant sondé l'Europe et touché partout le fond des choses, revenu de
+tout, particulièrement de l'enthousiasme, admirable dans un fauteuil ou
+dans une réception, bon conteur, plaisant au besoin, mais avec
+discrétion, accompli dans l'art de représenter et de jouir. Celui-ci,
+dans sa retraite à Sheen, puis à Moor-Park, s'amuse à écrire; et il
+écrit comme parle un homme de son état, c'est-à-dire fort bien, avec
+dignité et avec aisance, surtout lorsqu'il parle des pays qu'il a
+visités, des événements qu'il a vus, des divertissements nobles qui
occupent ses heures<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>. Il a quinze cents livres sterling de rente, et
-une belle sinécure en Irlande. Il a quitté les affaires au moment des
-violents débats, sans vouloir s'engager pour le roi, ni contre le roi,
-décidé, comme il le dit lui-même, à ne «point se mettre en travers du
-courant,» quand le courant est irrésistible. Il vit pacifiquement
-<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> à la campagne avec sa femme, sa s&oelig;ur, son secrétaire, ses
-gens, recevant les visites des étrangers qui veulent voir le négociateur
+une belle sinécure en Irlande. Il a quitté les affaires au moment des
+violents débats, sans vouloir s'engager pour le roi, ni contre le roi,
+décidé, comme il le dit lui-même, à ne «point se mettre en travers du
+courant,» quand le courant est irrésistible. Il vit pacifiquement
+<span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> à la campagne avec sa femme, sa s&oelig;ur, son secrétaire, ses
+gens, recevant les visites des étrangers qui veulent voir le négociateur
de la Triple Alliance, et quelquefois celles du nouveau roi Guillaume,
qui, ne pouvant obtenir ses services, vient parfois rechercher ses
conseils. Il plante et jardine, sur un sol fertile, dans un pays dont
-l'air lui convient, parmi des plates-bandes régulières, au bord d'un
-canal bien droit et flanqué d'une terrasse bien correcte, et il se loue
-en bons termes, avec toute la discrétion convenable, du caractère qu'il
-possède et du parti qu'il a pris. «Je me suis souvent étonné, dit-il,
-qu'Épicure ait trouvé tant d'âpres et amers censeurs dans les âges qui
-l'ont suivi, lorsque la beauté de son esprit, l'excellence de son
-naturel, le bonheur de sa diction, l'agrément de son entretien, la
-tempérance de sa vie et la constance de sa mort l'ont fait tant aimer de
-ses amis, admirer de ses disciples et honorer par les Athéniens<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.» Il
-a raison de défendre Épicure, car il a suivi ses préceptes, évitant les
+l'air lui convient, parmi des plates-bandes régulières, au bord d'un
+canal bien droit et flanqué d'une terrasse bien correcte, et il se loue
+en bons termes, avec toute la discrétion convenable, du caractère qu'il
+possède et du parti qu'il a pris. «Je me suis souvent étonné, dit-il,
+qu'Épicure ait trouvé tant d'âpres et amers censeurs dans les âges qui
+l'ont suivi, lorsque la beauté de son esprit, l'excellence de son
+naturel, le bonheur de sa diction, l'agrément de son entretien, la
+tempérance de sa vie et la constance de sa mort l'ont fait tant aimer de
+ses amis, admirer de ses disciples et honorer par les Athéniens<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.» Il
+a raison de défendre Épicure, car il a suivi ses préceptes, évitant les
grands bouleversements d'esprit, et s'installant comme un des dieux de
-Lucrèce dans un des interstices des mondes. «Quand les philosophes ont
-vu les passions entrer et s'enraciner dans l'État, ils ont cru que
-c'était folie pour les <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> honnêtes gens que de se mêler des
+Lucrèce dans un des interstices des mondes. «Quand les philosophes ont
+vu les passions entrer et s'enraciner dans l'État, ils ont cru que
+c'était folie pour les <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> honnêtes gens que de se mêler des
affaires publiques<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>.... Le vrai service du public est une entreprise
d'un si grand labeur et d'un si grand souci, qu'un homme bon et sage,
-quoiqu'il puisse ne point la refuser s'il y est appelé par son prince ou
+quoiqu'il puisse ne point la refuser s'il y est appelé par son prince ou
par son pays, et s'il croit pouvoir y rendre des services plus
qu'ordinaires, doit pourtant ne la rechercher que rarement ou jamais, et
-la laisser le plus communément à ces hommes, qui, sous le couvert du
-bien public, poursuivent leurs propres visées de richesse, de pouvoir et
-d'honneurs illégitimes<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>.» Voilà de quel air il s'annonce. Sa personne
-ainsi présentée, il en vient à parler du jardinage qu'il pratique, et
-d'abord des six grands Épicuriens qui ont illustré la doctrine de leur
-maître, César, Atticus, Lucrèce, Horace, Mécène, Virgile; puis des
-diverses espèces de jardins qui ont un nom dans le monde, depuis le
-paradis terrestre et le jardin d'Alcinoüs jusqu'à ceux de Hollande et
-d'Italie, tout cela un peu longuement, en homme qui s'écoute et qu'on
-écoute, qui fait un peu amplement à ses hôtes les honneurs de sa maison
-<span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> et de son esprit, mais qui fait tout cela avec agrément et
-dignité, sans air doctoral, ni morgue, en tons variés, et en modulant
-comme il faut ses gestes et sa voix. Il conte qu'il a importé quatre
-espèces de raisins en Angleterre, il avoue qu'il a trop dépensé;
+la laisser le plus communément à ces hommes, qui, sous le couvert du
+bien public, poursuivent leurs propres visées de richesse, de pouvoir et
+d'honneurs illégitimes<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>.» Voilà de quel air il s'annonce. Sa personne
+ainsi présentée, il en vient à parler du jardinage qu'il pratique, et
+d'abord des six grands Épicuriens qui ont illustré la doctrine de leur
+maître, César, Atticus, Lucrèce, Horace, Mécène, Virgile; puis des
+diverses espèces de jardins qui ont un nom dans le monde, depuis le
+paradis terrestre et le jardin d'Alcinoüs jusqu'à ceux de Hollande et
+d'Italie, tout cela un peu longuement, en homme qui s'écoute et qu'on
+écoute, qui fait un peu amplement à ses hôtes les honneurs de sa maison
+<span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> et de son esprit, mais qui fait tout cela avec agrément et
+dignité, sans air doctoral, ni morgue, en tons variés, et en modulant
+comme il faut ses gestes et sa voix. Il conte qu'il a importé quatre
+espèces de raisins en Angleterre, il avoue qu'il a trop dépensé;
cependant il ne le regrette pas; depuis cinq ans il n'a pas eu envie une
-seule fois d'aller à Londres. Il mêle les anecdotes aux conseils
-techniques; il y en a une sur le roi Charles II, qui a loué le climat de
-l'Angleterre par-dessus tous les autres, disant que c'est celui où l'on
-peut rester en plein air sans malaise le plus de jours dans l'année; sur
-l'évêque de Munster, qui, ne pouvant avoir dans son verger que des
-cerises, en avait rassemblé toutes les espèces et si bien perfectionné
+seule fois d'aller à Londres. Il mêle les anecdotes aux conseils
+techniques; il y en a une sur le roi Charles II, qui a loué le climat de
+l'Angleterre par-dessus tous les autres, disant que c'est celui où l'on
+peut rester en plein air sans malaise le plus de jours dans l'année; sur
+l'évêque de Munster, qui, ne pouvant avoir dans son verger que des
+cerises, en avait rassemblé toutes les espèces et si bien perfectionné
les plants qu'il pouvait en manger depuis mai jusqu'en septembre. Le
-lecteur se réjouit intérieurement quand il entend un témoin oculaire
-conter des détails intimes sur de si grands personnages. Notre attention
-s'éveille à l'instant; nous nous croyons, par contre-coup, gens de cour,
-et nous sourions avec complaisance; peu importe que ces détails soient
+lecteur se réjouit intérieurement quand il entend un témoin oculaire
+conter des détails intimes sur de si grands personnages. Notre attention
+s'éveille à l'instant; nous nous croyons, par contre-coup, gens de cour,
+et nous sourions avec complaisance; peu importe que ces détails soient
minces; ils font bien, ils sont comme un geste aristocratique, comme une
-façon noble de prendre du tabac ou secouer la dentelle de sa manchette.
-Voilà l'intérêt de la belle conversation de cour; elle peut rouler sur
-des riens; l'excellence des façons donne à ces riens un charme unique;
-on écoute le son de la voix; on est amusé par des demi-sourires; on se
-laisse aller au courant facile; on oublie que ces idées sont ordinaires;
+façon noble de prendre du tabac ou secouer la dentelle de sa manchette.
+Voilà l'intérêt de la belle conversation de cour; elle peut rouler sur
+des riens; l'excellence des façons donne à ces riens un charme unique;
+on écoute le son de la voix; on est amusé par des demi-sourires; on se
+laisse aller au courant facile; on oublie que ces idées sont ordinaires;
on regarde le conteur, sa rhingrave, sa canne <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> dont il joue, ses
-souliers à rubans, sa démarche aisée sur le sable nivelé de ses allées,
-entre ses charmilles irréprochables; l'oreille, l'esprit lui-même sont
-flattés, séduits par la justesse de la diction, par l'abondance des
-périodes ornées, par la dignité et l'ampleur d'un style dont la
-régularité est devenue involontaire, et qui, artificiel d'abord comme le
+souliers à rubans, sa démarche aisée sur le sable nivelé de ses allées,
+entre ses charmilles irréprochables; l'oreille, l'esprit lui-même sont
+flattés, séduits par la justesse de la diction, par l'abondance des
+périodes ornées, par la dignité et l'ampleur d'un style dont la
+régularité est devenue involontaire, et qui, artificiel d'abord comme le
savoir-vivre, finit, comme le vrai savoir-vivre, par se changer en
-besoin sincère et en talent naturel.</p>
+besoin sincère et en talent naturel.</p>
<p>Par malheur, ce talent conduit parfois aux balourdises; quand on parle
-bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'érige en
-philosophe, en critique, même en érudit; et on l'est en effet, au moins
-pour les dames. On écrit, comme sir William, des <i>Essais sur le
-gouvernement</i>, sur la <i>Vertu héroïque</i><a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, sur la poésie, c'est-à-dire
-de petits traités sur la société, sur le beau, sur la philosophie de
+bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'érige en
+philosophe, en critique, même en érudit; et on l'est en effet, au moins
+pour les dames. On écrit, comme sir William, des <i>Essais sur le
+gouvernement</i>, sur la <i>Vertu héroïque</i><a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>, sur la poésie, c'est-à-dire
+de petits traités sur la société, sur le beau, sur la philosophie de
l'histoire. On est un Locke, un Herder, un Bentley de salon, rien autre
chose. Parfois, sans doute, l'esprit naturel rencontre de bons jugements
neufs: Temple, le premier, trouve un souffle pindarique dans le vieux
chant de Regnard Lodbrog, et met le <i>Don Quichotte</i> au premier rang
-parmi les grandes &oelig;uvres de l'invention moderne; de même encore
-lorsqu'il touche un sujet de sa compétence, par exemple les causes de la
-puissance et de la décadence des Turcs, il raisonne à merveille. Mais
-pour le reste il est écolier; même, chez lui, le pédant <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> perce,
-le pire des pédants, celui qui, ne sachant pas, veut paraître savoir,
-qui cite l'histoire de tous les pays, allègue Jupiter, Saturne, Osiris,
+parmi les grandes &oelig;uvres de l'invention moderne; de même encore
+lorsqu'il touche un sujet de sa compétence, par exemple les causes de la
+puissance et de la décadence des Turcs, il raisonne à merveille. Mais
+pour le reste il est écolier; même, chez lui, le pédant <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> perce,
+le pire des pédants, celui qui, ne sachant pas, veut paraître savoir,
+qui cite l'histoire de tous les pays, allègue Jupiter, Saturne, Osiris,
Fo-hi, Confucius, Manco-Capac, Mahomet, et disserte sur toutes ces
-civilisations si mal débrouillées, si inconnues, comme s'il les avait
-étudiées solidement, dans les sources, lui-même, et non pas sur des
-extraits de son secrétaire ou dans les livres de seconde main. Un jour
-l'entreprise tourna mal; ayant voulu prendre part à une querelle
-littéraire, et réclamer la supériorité pour les anciens contre les
-modernes, il se crut helléniste, antiquaire, raconta les voyages de
-Pythagore et l'éducation d'Orphée, fit remarquer que les anciens sages
-de la Grèce «étaient communément d'excellents poëtes et de grands
-médecins; si versés dans la philosophie naturelle, qu'ils prédisaient
-non-seulement les éclipses dans le ciel, mais les tremblements de terre
-et les tempêtes, les grandes sécheresses et les grandes pestes,
-l'abondance ou la rareté de telles sortes de fruits ou de grains<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>,»
-talents admirables et que nous ne possédons plus aujourd'hui. Outre cela
-il regretta la décadence de la musique «qui autrefois enchantait les
-hommes, les bêtes, les oiseaux, les serpents, au point que leur nature
-même en était <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> changée<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.» Il voulut énumérer les plus grands
-écrivains modernes et oublia dans son catalogue, «parmi les
-Italiens<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les
-Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau; parmi
+civilisations si mal débrouillées, si inconnues, comme s'il les avait
+étudiées solidement, dans les sources, lui-même, et non pas sur des
+extraits de son secrétaire ou dans les livres de seconde main. Un jour
+l'entreprise tourna mal; ayant voulu prendre part à une querelle
+littéraire, et réclamer la supériorité pour les anciens contre les
+modernes, il se crut helléniste, antiquaire, raconta les voyages de
+Pythagore et l'éducation d'Orphée, fit remarquer que les anciens sages
+de la Grèce «étaient communément d'excellents poëtes et de grands
+médecins; si versés dans la philosophie naturelle, qu'ils prédisaient
+non-seulement les éclipses dans le ciel, mais les tremblements de terre
+et les tempêtes, les grandes sécheresses et les grandes pestes,
+l'abondance ou la rareté de telles sortes de fruits ou de grains<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>,»
+talents admirables et que nous ne possédons plus aujourd'hui. Outre cela
+il regretta la décadence de la musique «qui autrefois enchantait les
+hommes, les bêtes, les oiseaux, les serpents, au point que leur nature
+même en était <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> changée<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.» Il voulut énumérer les plus grands
+écrivains modernes et oublia dans son catalogue, «parmi les
+Italiens<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les
+Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau; parmi
les Espagnols, Lope et Calderon; parmi les Anglais, Chaucer, Spencer,
-Shakspeare et Milton;» en revanche il y inséra Paolo Sarpi, Guevara, sir
-Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, «auteur des <i>Amours de
-Gaul</i>.» Pour tout combler, il déclara authentiques et admirables les
-fables d'Ésope, cette pesante rédaction byzantine, et les lettres de
-Phalaris, cette méchante fabrication sophistique; deux ouvrages, selon
-lui, «qui, étant les plus anciens dans leur genre, sont aussi les
-meilleurs dans leur genre.» Enfin, pour s'enferrer lui-même sans remède,
-il remarqua gravement que «sans doute quelques savants, du moins de ceux
-qui passent pour tels sous le nom de critiques, n'avaient point estimé
-ces lettres authentiques; mais qu'il fallait être un bien médiocre
-peintre pour ne point y reconnaître une peinture originale. Une telle
-diversité de passions dans une telle variété d'actions et de
-circonstances de la vie <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> et du gouvernement, une telle liberté de
-pensée, une telle hardiesse d'expression, une telle libéralité envers
-ses amis, un tel dédain de ses ennemis, une telle considération pour les
+Shakspeare et Milton;» en revanche il y inséra Paolo Sarpi, Guevara, sir
+Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, «auteur des <i>Amours de
+Gaul</i>.» Pour tout combler, il déclara authentiques et admirables les
+fables d'Ésope, cette pesante rédaction byzantine, et les lettres de
+Phalaris, cette méchante fabrication sophistique; deux ouvrages, selon
+lui, «qui, étant les plus anciens dans leur genre, sont aussi les
+meilleurs dans leur genre.» Enfin, pour s'enferrer lui-même sans remède,
+il remarqua gravement que «sans doute quelques savants, du moins de ceux
+qui passent pour tels sous le nom de critiques, n'avaient point estimé
+ces lettres authentiques; mais qu'il fallait être un bien médiocre
+peintre pour ne point y reconnaître une peinture originale. Une telle
+diversité de passions dans une telle variété d'actions et de
+circonstances de la vie <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> et du gouvernement, une telle liberté de
+pensée, une telle hardiesse d'expression, une telle libéralité envers
+ses amis, un tel dédain de ses ennemis, une telle considération pour les
hommes savants, une telle estime pour les gens de bien, une telle
-connaissance de la vie, un tel mépris de la mort, en même temps qu'une
-telle âpreté de naturel et une telle cruauté dans la vengeance, n'ont pu
-être jamais manifestés que par celui qui les a possédés; et j'estime
-Lucien auquel on les attribue aussi incapable de les écrire que de faire
-ce que Phalaris a osé<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>.» Très-belle rhétorique; il est fâcheux
+connaissance de la vie, un tel mépris de la mort, en même temps qu'une
+telle âpreté de naturel et une telle cruauté dans la vengeance, n'ont pu
+être jamais manifestés que par celui qui les a possédés; et j'estime
+Lucien auquel on les attribue aussi incapable de les écrire que de faire
+ce que Phalaris a osé<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>.» Très-belle rhétorique; il est fâcheux
qu'une <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> phrase si bien faite couvre de telles sottises. Telle que
-la voilà, elle parut triomphante, et l'applaudissement universel dont
-fut accueilli ce beau bavardage oratoire, montre les goûts et la
-culture, l'insuffisance et la politesse de ce monde élégant dont Temple
-était la merveille, et qui, comme Temple, n'aimait de la vérité que le
+la voilà, elle parut triomphante, et l'applaudissement universel dont
+fut accueilli ce beau bavardage oratoire, montre les goûts et la
+culture, l'insuffisance et la politesse de ce monde élégant dont Temple
+était la merveille, et qui, comme Temple, n'aimait de la vérité que le
vernis.</p>
<h5>IV</h5>
-<p>Ce sont là les m&oelig;urs oratoires et polies qui peu à peu, à travers
+<p>Ce sont là les m&oelig;urs oratoires et polies qui peu à peu, à travers
l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant se
-nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, entrant
-violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempête de
-bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrés
-vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du monde et parfois y
-réussissent. Wycherley écrit bien, très-clairement, sans la moindre
-trace d'euphuïsme, presque à la française. Son Dapperwitt dit de Lucy,
-en périodes balancées: «Elle est belle sans affectation, folâtre sans
-grossièreté, amoureuse sans impertinence.» Au besoin il est ingénieux,
-ses <i>gentlemen</i> échangent des comparaisons heureuses. «Les maîtresses,
+nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, entrant
+violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempête de
+bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrés
+vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du monde et parfois y
+réussissent. Wycherley écrit bien, très-clairement, sans la moindre
+trace d'euphuïsme, presque à la française. Son Dapperwitt dit de Lucy,
+en périodes balancées: «Elle est belle sans affectation, folâtre sans
+grossièreté, amoureuse sans impertinence.» Au besoin il est ingénieux,
+ses <i>gentlemen</i> échangent des comparaisons heureuses. «Les maîtresses,
dit l'un, sont comme les livres: si vous vous y appliquez trop, ils vous
alourdissent, et vous rendent impropre au monde; mais si vous en usez
-avec discrétion, vous n'en êtes que plus propre à la
-conversation.&mdash;Oui, dit un autre, une <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> maîtresse devrait être
-comme une petite retraite à la campagne, près de la ville, non pour y
+avec discrétion, vous n'en êtes que plus propre à la
+conversation.&mdash;Oui, dit un autre, une <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> maîtresse devrait être
+comme une petite retraite à la campagne, près de la ville, non pour y
demeurer constamment, mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et
-vite dehors, afin de mieux goûter la ville au retour<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>!» Ces gens font
-du style, même à contre-temps, et en dépit de la situation ou de la
-condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: «Il n'y a
+vite dehors, afin de mieux goûter la ville au retour<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>!» Ces gens font
+du style, même à contre-temps, et en dépit de la situation ou de la
+condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: «Il n'y a
personne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa
-femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe jamais
-des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous haïssons
-cordialement<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>.» L'art est parfait dans ce petit discours: tout y est,
-jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de sons; quel beau
-diseur que ce cordonnier satirique!&mdash;Après la satire, le madrigal. Tel
-personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine prose, décrit «de
-jolies lèvres boudeuses avec une petite moiteur qui s'y pose, pareilles
-à une rose de Provins fraîche sur la branche, avant que le soleil du
-matin en ait séché toute la rosée<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.» Ne voilà-t-il pas les
-gracieuses <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> galanteries de la cour? Rochester lui-même, parfois,
+femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe jamais
+des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous haïssons
+cordialement<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>.» L'art est parfait dans ce petit discours: tout y est,
+jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de sons; quel beau
+diseur que ce cordonnier satirique!&mdash;Après la satire, le madrigal. Tel
+personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine prose, décrit «de
+jolies lèvres boudeuses avec une petite moiteur qui s'y pose, pareilles
+à une rose de Provins fraîche sur la branche, avant que le soleil du
+matin en ait séché toute la rosée<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>.» Ne voilà-t-il pas les
+gracieuses <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> galanteries de la cour? Rochester lui-même, parfois,
en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont encore dans les
-recueils expurgés à l'usage des jeunes filles pudiques. Ils ont beau
-polissonner de fait; à chaque instant il faut qu'ils complimentent et
-saluent; devant les femmes qu'ils veulent séduire, ils sont bien obligés
+recueils expurgés à l'usage des jeunes filles pudiques. Ils ont beau
+polissonner de fait; à chaque instant il faut qu'ils complimentent et
+saluent; devant les femmes qu'ils veulent séduire, ils sont bien obligés
de roucouler des tendresses et des fadeurs; s'ils n'ont plus qu'un
-frein, l'obligation de paraître bien élevés, ce frein les retient
-encore. Rochester est correct même au milieu des immondices; il ne dit
+frein, l'obligation de paraître bien élevés, ce frein les retient
+encore. Rochester est correct même au milieu des immondices; il ne dit
d'ordures que dans le style habile et solide de Boileau. Tous ces
-viveurs veulent être gens d'esprit et du monde. Sir Charles Sedley se
-ruine et se salit, mais Charles II l'appelle «le vice-roi d'Apollon.»
-Buckingham exalte «la magie de son style.» Il est le plus charmant, le
-plus recherché des causeurs; il fait des mots, et aussi des vers,
-toujours agréables, quelquefois délicats; il manie avec dextérité le
-joli jargon mythologique; il insinue en légères chansons coulantes
-toutes ces douceurs un peu apprêtées qui sont comme les friandises des
-salons. «Ma passion, dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté; et
-l'Amour, pendant que sa mère vous favorisait, lançait à mon c&oelig;ur un
-nouveau dard de flamme.» Puis il ajoute en manière de chute: «Ils
+viveurs veulent être gens d'esprit et du monde. Sir Charles Sedley se
+ruine et se salit, mais Charles II l'appelle «le vice-roi d'Apollon.»
+Buckingham exalte «la magie de son style.» Il est le plus charmant, le
+plus recherché des causeurs; il fait des mots, et aussi des vers,
+toujours agréables, quelquefois délicats; il manie avec dextérité le
+joli jargon mythologique; il insinue en légères chansons coulantes
+toutes ces douceurs un peu apprêtées qui sont comme les friandises des
+salons. «Ma passion, dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté; et
+l'Amour, pendant que sa mère vous favorisait, lançait à mon c&oelig;ur un
+nouveau dard de flamme.» Puis il ajoute en manière de chute: «Ils
employaient tout leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour
-faire une beauté<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.»</p>
+faire une beauté<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Il n'y a point du tout d'amour dans ces gentillesses; on les
accepte comme on les offre, avec un sourire; elles font partie du
-langage obligé, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames:
-j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la boîte de
-cédrats confits. Roscommon compose une pièce sur un petit chien mort,
-sur le rhume d'une jeune fille; ce méchant rhume l'empêche de chanter:
-maudit hiver! Et là-dessus il prend l'hiver à partie, l'apostrophe
-longuement. Vous reconnaissez les amusements littéraires de la vie
-mondaine. On y prend tout légèrement, gaiement, l'amour d'abord, et
+langage obligé, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames:
+j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la boîte de
+cédrats confits. Roscommon compose une pièce sur un petit chien mort,
+sur le rhume d'une jeune fille; ce méchant rhume l'empêche de chanter:
+maudit hiver! Et là-dessus il prend l'hiver à partie, l'apostrophe
+longuement. Vous reconnaissez les amusements littéraires de la vie
+mondaine. On y prend tout légèrement, gaiement, l'amour d'abord, et
aussi le danger. La veille d'une bataille navale, Dorset, en mer, au
-roulis du vaisseau, adresse aux dames une chanson célèbre. Rien n'y est
-sérieux, ni le sentiment ni l'esprit; ce sont des couplets qu'on
-fredonne en passant; il en part un éclair de gaieté; un instant après,
-on n'y pense plus. «Surtout, leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous en
-avons assez ici en mer.» Et ailleurs: «Si les Hollandais savaient notre
-état, ils arriveraient bien vite, quelle résistance leur feraient des
-gens qui ont laissé leurs c&oelig;urs au logis?» Puis viennent des
-plaisanteries trop anglaises: «Ne nous croyez pas infidèles si nous ne
-vous écrivons point à chaque poste. Nos larmes prendront une voie
-<span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> plus courte; la marée vous les apportera deux fois par
-jour<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.» Voilà des larmes qui ne sont guère tristes; la dame les
+roulis du vaisseau, adresse aux dames une chanson célèbre. Rien n'y est
+sérieux, ni le sentiment ni l'esprit; ce sont des couplets qu'on
+fredonne en passant; il en part un éclair de gaieté; un instant après,
+on n'y pense plus. «Surtout, leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous en
+avons assez ici en mer.» Et ailleurs: «Si les Hollandais savaient notre
+état, ils arriveraient bien vite, quelle résistance leur feraient des
+gens qui ont laissé leurs c&oelig;urs au logis?» Puis viennent des
+plaisanteries trop anglaises: «Ne nous croyez pas infidèles si nous ne
+vous écrivons point à chaque poste. Nos larmes prendront une voie
+<span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> plus courte; la marée vous les apportera deux fois par
+jour<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.» Voilà des larmes qui ne sont guère tristes; la dame les
regarde comme l'amant les verse, de bonne humeur; elle est dans sa loge
-(il s'en doute et l'écrit), offrant sa main blanche à un autre qui la
-baise, et se donnant une contenance avec le frou-frou de son éventail.
-Dorset ne s'en afflige guère, continue à jouer avec la poésie, sans
-excès ni assiduité, au courant de la plume, écrivant aujourd'hui un
+(il s'en doute et l'écrit), offrant sa main blanche à un autre qui la
+baise, et se donnant une contenance avec le frou-frou de son éventail.
+Dorset ne s'en afflige guère, continue à jouer avec la poésie, sans
+excès ni assiduité, au courant de la plume, écrivant aujourd'hui un
couplet contre Dorinda, demain une satire contre M. Howard, <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span>
-toujours facilement et sans étude, en véritable gentilhomme. Il est
-comte, chambellan, riche; il pensionne et patronne les poëtes comme il
-ferait des coquettes, c'est-à-dire pour se divertir sans s'attacher. Le
-duc de Buckingham fait la même chose et le contraire, caresse l'un,
-parodie l'autre, est adulé, moqué, et finit par attraper son portrait,
-qui est un chef-d'&oelig;uvre, mais point flatté, de la main de Dryden. On
+toujours facilement et sans étude, en véritable gentilhomme. Il est
+comte, chambellan, riche; il pensionne et patronne les poëtes comme il
+ferait des coquettes, c'est-à-dire pour se divertir sans s'attacher. Le
+duc de Buckingham fait la même chose et le contraire, caresse l'un,
+parodie l'autre, est adulé, moqué, et finit par attraper son portrait,
+qui est un chef-d'&oelig;uvre, mais point flatté, de la main de Dryden. On
a vu en France ces passe-temps et ces tracasseries; on trouve ici les
-mêmes façons et la même littérature, parce qu'on y rencontre la même
-société et le même esprit.</p>
-
-<p>Entre ces poëtes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vécut et
-écrivit ainsi jusqu'à quatre-vingt-deux ans: homme d'esprit et à la
-mode, bien élevé, familier dès l'abord avec les grands, ayant du tact et
-de la prévoyance, prompt aux reparties, difficile à décontenancer, du
-reste personnel, de sensibilité médiocre, ayant changé plusieurs fois de
+mêmes façons et la même littérature, parce qu'on y rencontre la même
+société et le même esprit.</p>
+
+<p>Entre ces poëtes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vécut et
+écrivit ainsi jusqu'à quatre-vingt-deux ans: homme d'esprit et à la
+mode, bien élevé, familier dès l'abord avec les grands, ayant du tact et
+de la prévoyance, prompt aux reparties, difficile à décontenancer, du
+reste personnel, de sensibilité médiocre, ayant changé plusieurs fois de
parti, et portant fort bien le souvenir de ses volte-faces; bref, le
-véritable modèle du mondain et du courtisan. C'est lui qui, ayant loué
+véritable modèle du mondain et du courtisan. C'est lui qui, ayant loué
Cromwell, puis Charles II, mais celui-ci moins bien que l'autre,
-répondait pour s'excuser: «Les poëtes, sire, réussissent mieux dans la
-fiction que dans la vérité.» Dans cette sorte de vie, les trois quarts
+répondait pour s'excuser: «Les poëtes, sire, réussissent mieux dans la
+fiction que dans la vérité.» Dans cette sorte de vie, les trois quarts
des vers sont de circonstance: ils font la menue monnaie de la
-conversation ou de la flatterie; ils ressemblent aux petits événements
-et aux petits sentiments d'où ils sont nés. Telle pièce est sur le thé,
+conversation ou de la flatterie; ils ressemblent aux petits événements
+et aux petits sentiments d'où ils sont nés. Telle pièce est sur le thé,
telle autre sur un portrait de la reine: il faut <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> bien faire sa
-cour; d'ailleurs «Sa Majesté a commandé les vers.» Une dame lui fait
-cadeau d'une plume d'argent, vite un remercîment rimé; une autre peut
-dormir à volonté, vite un couplet enjoué; un faux bruit se répand
+cour; d'ailleurs «Sa Majesté a commandé les vers.» Une dame lui fait
+cadeau d'une plume d'argent, vite un remercîment rimé; une autre peut
+dormir à volonté, vite un couplet enjoué; un faux bruit se répand
qu'elle vient de se faire peindre, vite des stances sur cette grosse
-affaire. Un peu plus loin, il y aura des vers à la comtesse de Carlisle
-sur sa chambre, des condoléances à lord Northumberland sur la mort de sa
-femme, un joli mot sur une dame qui a été pressée dans la foule, une
-réponse, couplet pour couplet, à des vers de sir John Suckling. Il prend
-au vol les frivolités, les nouvelles, les bienséances, et sa poésie
-n'est qu'une conversation écrite, j'entends la conversation qu'on fait
+affaire. Un peu plus loin, il y aura des vers à la comtesse de Carlisle
+sur sa chambre, des condoléances à lord Northumberland sur la mort de sa
+femme, un joli mot sur une dame qui a été pressée dans la foule, une
+réponse, couplet pour couplet, à des vers de sir John Suckling. Il prend
+au vol les frivolités, les nouvelles, les bienséances, et sa poésie
+n'est qu'une conversation écrite, j'entends la conversation qu'on fait
au bal, quand on parle pour parler, en relevant une boucle de perruque
-ou en tortillant un gant glacé. La galanterie, comme il convient, en a
+ou en tortillant un gant glacé. La galanterie, comme il convient, en a
la plus grande part, et on se doute bien que l'amour n'y est pas trop
-sincère. Au fond, Waller soupire avec réflexion (Sacharissa avait une
-belle dot), à tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus visible
-dans ses poëmes tendres, c'est qu'il souhaite écrire coulamment et bien
-rimer. Il est affecté, il exagère, il fait de l'esprit, il est auteur.
-Il s'adresse à la suivante, «sa compagne de servage,» n'osant s'adresser
-à Sacharissa elle-même. «Ainsi, dans les nations qui adorent le soleil,
-un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis n'ose point élever ses
-regards éblouis au delà du nuage doré qui, sous la lumière du dieu
-triomphant, orne le ciel oriental, et, honoré de ses rayons, dépasse en
-splendeur tout <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> le reste<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>.» Bonne comparaison! Voilà une
-révérence bien faite: j'espère que Sacharissa répond par une révérence
-aussi correcte. Ses désespoirs sont du même goût; il perce de ses cris
-les allées de Penshurst, «raconte sa flamme aux hêtres,» et les hêtres
-bien appris «inclinent leurs têtes par compassion.» Il est probable que
-dans ces promenades douloureuses son plus grand soin était de ne pas
-mouiller ses souliers à talons. Ces transports d'amour amènent les
-machines classiques, Apollon, les Muses; Apollon est fâché qu'on
+sincère. Au fond, Waller soupire avec réflexion (Sacharissa avait une
+belle dot), à tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus visible
+dans ses poëmes tendres, c'est qu'il souhaite écrire coulamment et bien
+rimer. Il est affecté, il exagère, il fait de l'esprit, il est auteur.
+Il s'adresse à la suivante, «sa compagne de servage,» n'osant s'adresser
+à Sacharissa elle-même. «Ainsi, dans les nations qui adorent le soleil,
+un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis n'ose point élever ses
+regards éblouis au delà du nuage doré qui, sous la lumière du dieu
+triomphant, orne le ciel oriental, et, honoré de ses rayons, dépasse en
+splendeur tout <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> le reste<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>.» Bonne comparaison! Voilà une
+révérence bien faite: j'espère que Sacharissa répond par une révérence
+aussi correcte. Ses désespoirs sont du même goût; il perce de ses cris
+les allées de Penshurst, «raconte sa flamme aux hêtres,» et les hêtres
+bien appris «inclinent leurs têtes par compassion.» Il est probable que
+dans ces promenades douloureuses son plus grand soin était de ne pas
+mouiller ses souliers à talons. Ces transports d'amour amènent les
+machines classiques, Apollon, les Muses; Apollon est fâché qu'on
maltraite un de ses serviteurs, lui dit de s'en aller, et il s'en va en
-effet, disant à Sacharissa qu'elle est plus dure qu'un chêne, et que
-certainement elle est née d'un rocher<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de bien réel en tout cela, c'est la sensualité, non pas
-ardente, mais leste et gaie; il y a telle pièce <i>sur une chute</i> qu'un
-abbé de cour sous <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> Louis XV eût pu écrire: «Ne rougissez pas,
-belle, ne prenez pas l'air sévère; que pouvait faire l'amant, hélas!
-sinon fléchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique,
-s'il en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tôt<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>.» D'autres
-mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. «Amoret,
-s'écrie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus
-délicieux, qui, à peine goûté, verse dans le c&oelig;ur la vie et la
-joie<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.» Je ne serais pas satisfait, si j'étais femme, d'être comparée
-à un <i>beefsteak</i>, même appétissant; je n'aimerais pas davantage à me
-voir, comme Sacharissa, mise au niveau du bon vin qui porte à la
-tête<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>: c'est trop d'honneur pour le porto et pour la viande. Le fond
-anglais perçait ici et ailleurs; par exemple, la belle Sacharissa, qui
-n'était plus belle, ayant demandé à Waller s'il ferait encore des vers
-pour elle: «Oui, madame, répondit-il, quand vous serez aussi jeune et
-aussi belle qu'autrefois.» Voilà de quoi scandaliser un Français.
-Néanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> de lumière
+effet, disant à Sacharissa qu'elle est plus dure qu'un chêne, et que
+certainement elle est née d'un rocher<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de bien réel en tout cela, c'est la sensualité, non pas
+ardente, mais leste et gaie; il y a telle pièce <i>sur une chute</i> qu'un
+abbé de cour sous <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> Louis XV eût pu écrire: «Ne rougissez pas,
+belle, ne prenez pas l'air sévère; que pouvait faire l'amant, hélas!
+sinon fléchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique,
+s'il en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tôt<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>.» D'autres
+mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. «Amoret,
+s'écrie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus
+délicieux, qui, à peine goûté, verse dans le c&oelig;ur la vie et la
+joie<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>.» Je ne serais pas satisfait, si j'étais femme, d'être comparée
+à un <i>beefsteak</i>, même appétissant; je n'aimerais pas davantage à me
+voir, comme Sacharissa, mise au niveau du bon vin qui porte à la
+tête<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>: c'est trop d'honneur pour le porto et pour la viande. Le fond
+anglais perçait ici et ailleurs; par exemple, la belle Sacharissa, qui
+n'était plus belle, ayant demandé à Waller s'il ferait encore des vers
+pour elle: «Oui, madame, répondit-il, quand vous serez aussi jeune et
+aussi belle qu'autrefois.» Voilà de quoi scandaliser un Français.
+Néanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> de lumière
brillante flotte comme une gaze autour de ses vers; il est toujours
-élégant, souvent gracieux. Cette grâce est comme le parfum qui s'exhale
-du monde; les fraîches toilettes, les salons parés, l'abondance et la
-recherche de toutes les commodités délicates mettent dans l'âme une
-sorte de douceur qui se répand au dehors en complaisances et en
-sourires; Waller en a, et des plus caressants, à propos d'un bouton,
-d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets conviennent à sa main
-et à son art. Il y a une galanterie exquise dans ses stances à la petite
-lady Lucy Sidney sur son âge. Et quoi de plus attrayant pour un homme de
-salon, que ce frais bouton de jeunesse encore fermé, mais qui déjà
-rougit et va s'ouvrir? «Pourtant, charmante fleur, ne dédaignez pas cet
-âge que vous allez connaître si tôt; le matin rose laisse sa lumière se
-perdre dans l'éclat plus riche du midi<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>.» Tous ses vers coulent avec
-une harmonie, une limpidité, une aisance continues, sans que jamais sa
-voix s'élève, ou détonne, ou éclate, ou manque au juste accent, sinon
-par l'affectation mondaine qui altère uniformément tous les tons pour
-les assouplir. Sa poésie ressemble à une de ces jolies femmes maniérées,
-attifées, occupées à pencher la tête, à murmurer d'une voix flûtée des
-choses communes qu'elles ne pensent guère, agréables pourtant <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span>
-dans leur parure trop enrubannée, et qui plairaient tout à fait si elles
-ne songeaient pas à plaire toujours.</p>
+élégant, souvent gracieux. Cette grâce est comme le parfum qui s'exhale
+du monde; les fraîches toilettes, les salons parés, l'abondance et la
+recherche de toutes les commodités délicates mettent dans l'âme une
+sorte de douceur qui se répand au dehors en complaisances et en
+sourires; Waller en a, et des plus caressants, à propos d'un bouton,
+d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets conviennent à sa main
+et à son art. Il y a une galanterie exquise dans ses stances à la petite
+lady Lucy Sidney sur son âge. Et quoi de plus attrayant pour un homme de
+salon, que ce frais bouton de jeunesse encore fermé, mais qui déjà
+rougit et va s'ouvrir? «Pourtant, charmante fleur, ne dédaignez pas cet
+âge que vous allez connaître si tôt; le matin rose laisse sa lumière se
+perdre dans l'éclat plus riche du midi<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>.» Tous ses vers coulent avec
+une harmonie, une limpidité, une aisance continues, sans que jamais sa
+voix s'élève, ou détonne, ou éclate, ou manque au juste accent, sinon
+par l'affectation mondaine qui altère uniformément tous les tons pour
+les assouplir. Sa poésie ressemble à une de ces jolies femmes maniérées,
+attifées, occupées à pencher la tête, à murmurer d'une voix flûtée des
+choses communes qu'elles ne pensent guère, agréables pourtant <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span>
+dans leur parure trop enrubannée, et qui plairaient tout à fait si elles
+ne songeaient pas à plaire toujours.</p>
<p>Ce n'est pas qu'ils ne puissent toucher les sujets graves; mais ils les
-touchent à leur façon, sans sérieux ni profondeur. Ce qui manque le plus
-à l'homme de cour, c'est l'émotion vraie de l'idée inventée et
-personnelle. Ce qui intéresse le plus l'homme de cour, c'est la justesse
-de la décoration et la perfection de l'apparence extérieure. Ils
-s'attachent médiocrement au fond, et beaucoup à la forme. En effet,
+touchent à leur façon, sans sérieux ni profondeur. Ce qui manque le plus
+à l'homme de cour, c'est l'émotion vraie de l'idée inventée et
+personnelle. Ce qui intéresse le plus l'homme de cour, c'est la justesse
+de la décoration et la perfection de l'apparence extérieure. Ils
+s'attachent médiocrement au fond, et beaucoup à la forme. En effet,
c'est la forme qu'ils prennent pour sujet dans presque toutes leurs
-poésies sérieuses; ils sont critiques, ils posent des préceptes, ils
-font des <i>arts poétiques</i>. Denham, puis Roscommon, dans un poëme
+poésies sérieuses; ils sont critiques, ils posent des préceptes, ils
+font des <i>arts poétiques</i>. Denham, puis Roscommon, dans un poëme
complet, enseignent l'art de bien traduire les vers. Le duc de
-Buckingham versifie un <i>Essai sur la poésie</i> et un <i>Essai sur la
-satire</i>. Dryden est au premier rang parmi ces pédagogues. Comme Dryden
+Buckingham versifie un <i>Essai sur la poésie</i> et un <i>Essai sur la
+satire</i>. Dryden est au premier rang parmi ces pédagogues. Comme Dryden
encore, ils se font traducteurs, amplificateurs. Roscommon traduit
-l'<i>Art poétique</i> d'Horace, Waller le premier acte de <i>Pompée</i>, Denham
-des fragments d'Homère, de Virgile, un poëme italien sur <i>la justice et
-la tempérance</i>. Rochester compose un poëme sur <i>l'homme</i> dans le goût de
-Boileau, une épître sur <i>le rien</i>; Waller, l'amoureux, fabrique un poëme
+l'<i>Art poétique</i> d'Horace, Waller le premier acte de <i>Pompée</i>, Denham
+des fragments d'Homère, de Virgile, un poëme italien sur <i>la justice et
+la tempérance</i>. Rochester compose un poëme sur <i>l'homme</i> dans le goût de
+Boileau, une épître sur <i>le rien</i>; Waller, l'amoureux, fabrique un poëme
didactique sur <i>la crainte de Dieu</i>, un autre en six chants sur <i>l'amour
-divin</i>. Ce sont des exercices de style. Ces gens prennent une thèse de
-théologie, un lieu commun de philosophie, un précepte de poésie, et le
-développent en prose mesurée, munie de rimes; <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> ils n'inventent
-rien, ne sentent pas grand'chose, et ne s'occupent qu'à faire de bons
-raisonnements avec des métaphores classiques, en termes nobles, sur un
+divin</i>. Ce sont des exercices de style. Ces gens prennent une thèse de
+théologie, un lieu commun de philosophie, un précepte de poésie, et le
+développent en prose mesurée, munie de rimes; <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> ils n'inventent
+rien, ne sentent pas grand'chose, et ne s'occupent qu'à faire de bons
+raisonnements avec des métaphores classiques, en termes nobles, sur un
patron convenu. La plupart des vers consistent en deux substantifs munis
-de leurs épithètes et liés par un verbe, à la façon des vers latins de
-collége. L'épithète est bonne: il a fallu feuilleter le <i>Gradus</i> pour la
-trouver, ou, comme le veut Boileau, emporter le vers inachevé dans sa
-tête, et rêver une heure en plein champ, jusqu'à ce que, au coin d'un
-bois, on ait trouvé le mot qui avait fui.&mdash;Je bâille, mais j'applaudis.
-C'est à ce prix qu'une génération finit par former le style soutenu qui
-est nécessaire pour porter, publier et prouver les grandes choses. En
-attendant, avec leur diction ornée, officielle, et leur pensées
-d'emprunt, ils sont comme des chambellans brodés, compassés, qui
-assistent à un mariage royal ou à un baptême auguste, l'esprit vide,
-l'air grave, admirables de dignité et de manières, ayant la correction
-et les idées d'un mannequin.</p>
+de leurs épithètes et liés par un verbe, à la façon des vers latins de
+collége. L'épithète est bonne: il a fallu feuilleter le <i>Gradus</i> pour la
+trouver, ou, comme le veut Boileau, emporter le vers inachevé dans sa
+tête, et rêver une heure en plein champ, jusqu'à ce que, au coin d'un
+bois, on ait trouvé le mot qui avait fui.&mdash;Je bâille, mais j'applaudis.
+C'est à ce prix qu'une génération finit par former le style soutenu qui
+est nécessaire pour porter, publier et prouver les grandes choses. En
+attendant, avec leur diction ornée, officielle, et leur pensées
+d'emprunt, ils sont comme des chambellans brodés, compassés, qui
+assistent à un mariage royal ou à un baptême auguste, l'esprit vide,
+l'air grave, admirables de dignité et de manières, ayant la correction
+et les idées d'un mannequin.</p>
<h5>V</h5>
-<p>Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent, sir John
-Denham, secrétaire de Charles I<sup>er</sup>, employé aux affaires publiques,
-qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes graves et,
-laissant derrière lui des chansons satiriques et des polissonneries de
-parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> style oratoire.
-Son meilleur poëme, <i>Cooper's Hill</i>, est la description d'une colline et
+<p>Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent, sir John
+Denham, secrétaire de Charles I<sup>er</sup>, employé aux affaires publiques,
+qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes graves et,
+laissant derrière lui des chansons satiriques et des polissonneries de
+parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> style oratoire.
+Son meilleur poëme, <i>Cooper's Hill</i>, est la description d'une colline et
de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques que cette vue
-réveille et aux réflexions morales que cet aspect peut suggérer. Tous
-ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites de l'esprit
-classique, et déploient ses forces sans révéler ses faiblesses; le poëte
+réveille et aux réflexions morales que cet aspect peut suggérer. Tous
+ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites de l'esprit
+classique, et déploient ses forces sans révéler ses faiblesses; le poëte
peut montrer tout son talent, sans rien forcer dans son talent. Le beau
-langage rencontre alors toute sa beauté, parce qu'il est sincère. On a
-du plaisir à suivre le déroulement régulier de ces phrases abondantes,
-où les idées opposées ou redoublées atteignent pour la première fois
-leur assiette définitive et leur clarté complète, où la symétrie ne fait
-que préciser le raisonnement, où le développement ne fait qu'achever la
-pensée, où l'antithèse et la répétition n'apportent pas leurs badinages
-et leurs afféteries, où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à
-la plénitude du sens, conduit le cortége des idées, sans effort et sans
-désordre, sur un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur mouvement.
-L'agrément s'y joint à la solidité; l'auteur de <i>Cooper's Hill</i> sait
-plaire autant qu'imposer. Son poëme est comme un parc monarchique, digne
-et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir des yeux et rempli de
-points de vue choisis. Il nous promène en détours aisés à travers une
-multitude d'idées variées. Il rencontre ici une montagne, là-bas un
-souvenir des nymphes, souvenir classique qui ressemble à un portique de
-statues, plus loin le large cours d'un fleuve, et à côté les débris
-d'une abbaye: <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> chaque page du poëme est comme une allée distincte
-qui a sa perspective distincte. Un peu après, la pensée se reporte vers
-les superstitions du moyen âge ignorant et vers les excès de la
-révolution récente; puis vient l'idée d'une chasse royale; on voit le
-cerf inquiet arrêté au milieu du feuillage. «Il se rappelle sa force,
-puis sa vitesse; ses pieds ailés, puis sa tête armée, les uns pour fuir
-son destin, l'autre pour l'affronter<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>;» il fuit pourtant, et les
-chiens aboyants le pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la
-diversité étudiée des promenades aristocratiques. Chaque objet
-d'ailleurs reçoit ici, comme en une résidence royale, tout l'ornement
-qu'on peut lui donner; les épithètes d'embellissement viennent recouvrir
-les substantifs trop maigres: les décorations de l'art transforment la
-vulgarité de la nature: les vaisseaux sont des «tours flottantes;» la
-Tamise est la fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tête
-altière au sein des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte sur
+langage rencontre alors toute sa beauté, parce qu'il est sincère. On a
+du plaisir à suivre le déroulement régulier de ces phrases abondantes,
+où les idées opposées ou redoublées atteignent pour la première fois
+leur assiette définitive et leur clarté complète, où la symétrie ne fait
+que préciser le raisonnement, où le développement ne fait qu'achever la
+pensée, où l'antithèse et la répétition n'apportent pas leurs badinages
+et leurs afféteries, où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à
+la plénitude du sens, conduit le cortége des idées, sans effort et sans
+désordre, sur un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur mouvement.
+L'agrément s'y joint à la solidité; l'auteur de <i>Cooper's Hill</i> sait
+plaire autant qu'imposer. Son poëme est comme un parc monarchique, digne
+et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir des yeux et rempli de
+points de vue choisis. Il nous promène en détours aisés à travers une
+multitude d'idées variées. Il rencontre ici une montagne, là-bas un
+souvenir des nymphes, souvenir classique qui ressemble à un portique de
+statues, plus loin le large cours d'un fleuve, et à côté les débris
+d'une abbaye: <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> chaque page du poëme est comme une allée distincte
+qui a sa perspective distincte. Un peu après, la pensée se reporte vers
+les superstitions du moyen âge ignorant et vers les excès de la
+révolution récente; puis vient l'idée d'une chasse royale; on voit le
+cerf inquiet arrêté au milieu du feuillage. «Il se rappelle sa force,
+puis sa vitesse; ses pieds ailés, puis sa tête armée, les uns pour fuir
+son destin, l'autre pour l'affronter<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>;» il fuit pourtant, et les
+chiens aboyants le pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la
+diversité étudiée des promenades aristocratiques. Chaque objet
+d'ailleurs reçoit ici, comme en une résidence royale, tout l'ornement
+qu'on peut lui donner; les épithètes d'embellissement viennent recouvrir
+les substantifs trop maigres: les décorations de l'art transforment la
+vulgarité de la nature: les vaisseaux sont des «tours flottantes;» la
+Tamise est la fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tête
+altière au sein des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte sur
ses flancs. Entre les diverses sortes d'imaginations, il y en a une
-monarchique, toute pleine de cérémonies officielles et magnifiques, de
+monarchique, toute pleine de cérémonies officielles et magnifiques, de
gestes contenus et d'apparat, de figures correctes et commandantes,
uniforme et imposante comme l'ameublement d'un palais: c'est d'elle que
-les classiques et Denham tirent toutes <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> leurs couleurs poétiques;
-les objets, les événements prennent sa teinte, parce qu'ils sont
-contraints de la traverser. Ici les objets et les événements sont
+les classiques et Denham tirent toutes <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> leurs couleurs poétiques;
+les objets, les événements prennent sa teinte, parce qu'ils sont
+contraints de la traverser. Ici les objets et les événements sont
contraints de traverser encore autre chose. Denham n'est pas seulement
-courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire préoccupé d'émotions morales.
-Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque réflexion grave;
-la politique, la religion viennent déranger le plaisir de ses yeux; à
-propos d'une colline ou d'une forêt, il médite sur l'homme: le dehors le
-ramène au dedans, et l'impression des sens aux contemplations de l'âme.
+courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire préoccupé d'émotions morales.
+Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque réflexion grave;
+la politique, la religion viennent déranger le plaisir de ses yeux; à
+propos d'une colline ou d'une forêt, il médite sur l'homme: le dehors le
+ramène au dedans, et l'impression des sens aux contemplations de l'âme.
Les gens de cette race sont par nature et par habitude des hommes
-intérieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans la mer, il la compare
-«à la vie mortelle qui court à la rencontre de l'éternité.» Le front
-d'une montagne battue par les tempêtes lui rappelle «la commune destinée
-de tout ce qui est haut et grand.» Le cours du fleuve lui suggère des
-idées de réformation intérieure. «Ah! si ma vie pouvait couler comme ton
-onde, si je pouvais prendre ton cours pour modèle comme je l'ai pris
+intérieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans la mer, il la compare
+«à la vie mortelle qui court à la rencontre de l'éternité.» Le front
+d'une montagne battue par les tempêtes lui rappelle «la commune destinée
+de tout ce qui est haut et grand.» Le cours du fleuve lui suggère des
+idées de réformation intérieure. «Ah! si ma vie pouvait couler comme ton
+onde, si je pouvais prendre ton cours pour modèle comme je l'ai pris
pour sujet, limpide, quoique profond, doux et non endormi, puissant sans
-fureur, plein sans débordements<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>!» Il y a dans ces <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> âmes un
-fonds indestructible d'instincts moraux et de mélancolie grandiose, et
-c'en est la plus grande marque que de retrouver ce fonds à la cour de
+fureur, plein sans débordements<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>!» Il y a dans ces <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> âmes un
+fonds indestructible d'instincts moraux et de mélancolie grandiose, et
+c'en est la plus grande marque que de retrouver ce fonds à la cour de
Charles II.</p>
-<p>Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des affleurements
-de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une couche épaisse
+<p>Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des affleurements
+de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une couche épaisse
qui partout la recouvre ici. Les m&oelig;urs, la conversation, le style, le
-théâtre, le goût, tout est français ou tâche de l'être; ils nous imitent
+théâtre, le goût, tout est français ou tâche de l'être; ils nous imitent
comme ils peuvent et vont se former en France. Beaucoup de cavaliers y
-vinrent, chassés par Cromwell. Denham, Waller, Roscommon et Rochester y
-résidèrent; la duchesse de Newcastle, poëte du temps, se maria à Paris;
-le duc de Buckingham fit une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoyé
-en France par son père, qui voulait le dérober à la contagion des
+vinrent, chassés par Cromwell. Denham, Waller, Roscommon et Rochester y
+résidèrent; la duchesse de Newcastle, poëte du temps, se maria à Paris;
+le duc de Buckingham fit une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoyé
+en France par son père, qui voulait le dérober à la contagion des
opinions puritaines; Vanbrugh, un des meilleurs comiques, alla s'y
-polir. Les deux cours étaient alliées presque toujours de fait et
-toujours de c&oelig;ur, par la communauté d'intérêts et de principes
+polir. Les deux cours étaient alliées presque toujours de fait et
+toujours de c&oelig;ur, par la communauté d'intérêts et de principes
religieux et monarchiques. Charles II recevait de Louis XIV une
-pension, une maîtresse, des <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> conseils et des exemples; les
-seigneurs suivaient le prince, et la France était le modèle de la cour.
-Sa littérature et ses m&oelig;urs, les plus belles de l'âge classique,
-faisaient la mode. On voit dans les écrits anglais que les auteurs
-français sont leurs maîtres, et se trouvent entre les mains de tous les
-gens bien élevés. On consulte Bossuet, on traduit Corneille, on imite
-Molière, on respecte Boileau. Cela va si loin, que les plus galants
-tâchent d'être tout à fait Français, de mêler dans toutes leurs phrases
-des bribes de phrases françaises. «Parler en bon anglais, dit Wycherley,
-est maintenant une marque de mauvaise éducation, comme écrire en bon
-anglais, avoir le sens droit ou la main brave.» Ces fats francisés<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>
-sont des complimenteurs, toujours poudrés, parfumés, «éminents pour être
-bien gantés<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>.» Ils affectent la délicatesse, font les dégoûtés,
-trouvent les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'être
-évaporés, étourdis, rient, bavardent à tort et à travers, et mettent la
+pension, une maîtresse, des <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> conseils et des exemples; les
+seigneurs suivaient le prince, et la France était le modèle de la cour.
+Sa littérature et ses m&oelig;urs, les plus belles de l'âge classique,
+faisaient la mode. On voit dans les écrits anglais que les auteurs
+français sont leurs maîtres, et se trouvent entre les mains de tous les
+gens bien élevés. On consulte Bossuet, on traduit Corneille, on imite
+Molière, on respecte Boileau. Cela va si loin, que les plus galants
+tâchent d'être tout à fait Français, de mêler dans toutes leurs phrases
+des bribes de phrases françaises. «Parler en bon anglais, dit Wycherley,
+est maintenant une marque de mauvaise éducation, comme écrire en bon
+anglais, avoir le sens droit ou la main brave.» Ces fats francisés<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>
+sont des complimenteurs, toujours poudrés, parfumés, «éminents pour être
+bien gantés<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>.» Ils affectent la délicatesse, font les dégoûtés,
+trouvent les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'être
+évaporés, étourdis, rient, bavardent à tort et à travers, et mettent la
gloire de l'homme dans la perfection de la perruque et des saluts. Le
-théâtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur à leur manière. La
-comédie française devient un modèle comme la politesse française. On les
-copie l'une et l'autre en les altérant, sans les égaler; car la France
+théâtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur à leur manière. La
+comédie française devient un modèle comme la politesse française. On les
+copie l'une et l'autre en les altérant, sans les égaler; car la France
monarchique et classique se trouve entre toutes les nations la mieux
-disposée par ses instincts et sa <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> constitution pour les façons de
+disposée par ses instincts et sa <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> constitution pour les façons de
la vie mondaine et les &oelig;uvres de l'esprit oratoire. L'Angleterre la
-suit dans cette voie, emportée par le courant universel du siècle, mais
-à distance, et tirée de côté par ses inclinaisons nationales. C'est
-cette direction commune et cette déviation particulière que le monde et
-sa poésie ont annoncées, que le théâtre et ses personnages vont
+suit dans cette voie, emportée par le courant universel du siècle, mais
+à distance, et tirée de côté par ses inclinaisons nationales. C'est
+cette direction commune et cette déviation particulière que le monde et
+sa poésie ont annoncées, que le théâtre et ses personnages vont
manifester.</p>
<h5>VI</h5>
-<p>Quatre écrivains principaux établissent cette comédie; Wycherley,
-Congrève, Vanbrugh, Farquhar<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>, le premier grossier et dans la
-première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût de
-l'urbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et
-se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour ou dans les
-belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des gentilshommes.
-«Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je suis un
-<i>gentleman</i>.» En effet, dit Pope, «il vécut plus comme un homme de
-qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre pour ses bonnes
-fortunes, et passa ses dernières années dans la maison de la duchesse de
-Marlborough.» J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, était un des
-courtisans les plus à la mode. Il servit à l'armée quelque temps, comme
-aussi <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom «de
-capitaine» qu'ils prenaient, les récits militaires qu'ils rapportaient,
-et la plume qu'ils mettaient à leur chapeau. Ils écrivirent tous des
-comédies du même genre mondain et classique, composées d'actions
+<p>Quatre écrivains principaux établissent cette comédie; Wycherley,
+Congrève, Vanbrugh, Farquhar<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>, le premier grossier et dans la
+première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût de
+l'urbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et
+se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour ou dans les
+belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des gentilshommes.
+«Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je suis un
+<i>gentleman</i>.» En effet, dit Pope, «il vécut plus comme un homme de
+qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre pour ses bonnes
+fortunes, et passa ses dernières années dans la maison de la duchesse de
+Marlborough.» J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, était un des
+courtisans les plus à la mode. Il servit à l'armée quelque temps, comme
+aussi <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom «de
+capitaine» qu'ils prenaient, les récits militaires qu'ils rapportaient,
+et la plume qu'ils mettaient à leur chapeau. Ils écrivirent tous des
+comédies du même genre mondain et classique, composées d'actions
probables, telles que nous en voyons autour de nous et tous les jours,
-de personnages bien élevés, tels qu'on en rencontre ordinairement dans
-un salon, de conversations correctes ou élégantes, telles que les gens
-bien élevés peuvent en tenir. Ce théâtre, dépourvu de poésie, de
-fantaisie et d'aventures, imitatif et discoureur, se forme en même temps
-que celui de Molière, par les mêmes causes, et d'après lui, en sorte
-que, pour le comprendre, c'est à celui de Molière qu'il faut le
+de personnages bien élevés, tels qu'on en rencontre ordinairement dans
+un salon, de conversations correctes ou élégantes, telles que les gens
+bien élevés peuvent en tenir. Ce théâtre, dépourvu de poésie, de
+fantaisie et d'aventures, imitatif et discoureur, se forme en même temps
+que celui de Molière, par les mêmes causes, et d'après lui, en sorte
+que, pour le comprendre, c'est à celui de Molière qu'il faut le
comparer.</p>
-<p>«Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un jour
-le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par hasard
-tomba en France.» Je le veux bien; mais en devenant homme il se trouva
-du même coup homme du dix-septième siècle et Français, et c'est pour
-cela qu'il fut le dieu de la comédie. «Divertir les honnêtes gens,
-disait Molière, quelle entreprise étrange!» Il n'y a que l'art français
-du dix-septième siècle qui pouvait y réussir; car il consiste à conduire
-aux idées générales par un chemin agréable, et le goût de ces idées est,
-comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des honnêtes gens.
-Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la première venue de
-ses pièces à la première scène venue; au bout de trois réponses,
-<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde continue la
-première, la troisième achève la seconde, la quatrième complète le tout;
-un courant s'est formé qui nous porte, nous emporte et ne nous lâche
-plus. Nul arrêt, nul écart; point de hors-d'&oelig;uvre qui viennent nous
-distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit distrait, un
-personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse, viennent,
-couplet par couplet, doubler en style différent la réponse du principal
-personnage, et à force de symétrie et de contraste nous maintenir dans
-la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant nous prend et fait
-de même. Il est composé comme le premier et en vue du premier. Il le
+<p>«Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un jour
+le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par hasard
+tomba en France.» Je le veux bien; mais en devenant homme il se trouva
+du même coup homme du dix-septième siècle et Français, et c'est pour
+cela qu'il fut le dieu de la comédie. «Divertir les honnêtes gens,
+disait Molière, quelle entreprise étrange!» Il n'y a que l'art français
+du dix-septième siècle qui pouvait y réussir; car il consiste à conduire
+aux idées générales par un chemin agréable, et le goût de ces idées est,
+comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des honnêtes gens.
+Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la première venue de
+ses pièces à la première scène venue; au bout de trois réponses,
+<span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde continue la
+première, la troisième achève la seconde, la quatrième complète le tout;
+un courant s'est formé qui nous porte, nous emporte et ne nous lâche
+plus. Nul arrêt, nul écart; point de hors-d'&oelig;uvre qui viennent nous
+distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit distrait, un
+personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse, viennent,
+couplet par couplet, doubler en style différent la réponse du principal
+personnage, et à force de symétrie et de contraste nous maintenir dans
+la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant nous prend et fait
+de même. Il est composé comme le premier et en vue du premier. Il le
rend visible par son opposition ou le fortifie par sa ressemblance. Ici
-les valets répètent la dispute, puis la réconciliation des maîtres.
-Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant trois pages par la colère, est
-ramené du côté contraire et pendant trois pages par l'amour. Plus loin,
+les valets répètent la dispute, puis la réconciliation des maîtres.
+Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant trois pages par la colère, est
+ramené du côté contraire et pendant trois pages par l'amour. Plus loin,
les fournisseurs, les professeurs, les proches, les domestiques se
-relayent, scène sur scène, pour mieux mettre en lumière la prétention et
-la duperie de M. Jourdain. Chaque scène, chaque acte relève, termine ou
-prépare l'autre. Tout est lié et tout est simple; l'action marche et ne
-marche que pour porter l'idée; nulle complication, point d'incidents. Un
-événement comique suffit à la fable. Une douzaine de conversations
-composent <i>le Misanthrope</i>. La même situation cinq ou six fois
-renouvelée est toute <i>l'École des Femmes</i>. Ces pièces sont «faites avec
-rien.» Elles n'ont pas besoin d'événements, elles se trouvent au
-<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> large dans l'enceinte d'une chambre et d'une journée, sans
-coups de main, sans décoration, avec une tapisserie et quatre fauteuils.
-Ce peu de matière laisse l'idée percer plus nettement et plus vite; en
-effet, tout leur objet est de mettre cette idée en lumière: la
-simplicité du sujet, le progrès de l'action, la liaison des scènes, tout
-aboutit là. À chaque pas, la clarté croît, l'impression s'approfondit,
-le vice fait saillie; le ridicule s'amoncelle, jusqu'à ce que, sous ces
-sollicitations appropriées et combinées, le rire parte et fasse éclat.
-Et ce rire n'est pas une simple convulsion de gaieté physique; un
-jugement l'a provoqué. L'écrivain est un philosophe qui nous fait
-toucher dans un exemple particulier une vérité universelle. Nous
-comprenons par lui, comme par La Bruyère ou Nicole, la force de la
-prévention, l'entêtement du système, l'aveuglement de l'amour. Les
-couplets de son dialogue, comme les arguments de leurs traités, ne sont
+relayent, scène sur scène, pour mieux mettre en lumière la prétention et
+la duperie de M. Jourdain. Chaque scène, chaque acte relève, termine ou
+prépare l'autre. Tout est lié et tout est simple; l'action marche et ne
+marche que pour porter l'idée; nulle complication, point d'incidents. Un
+événement comique suffit à la fable. Une douzaine de conversations
+composent <i>le Misanthrope</i>. La même situation cinq ou six fois
+renouvelée est toute <i>l'École des Femmes</i>. Ces pièces sont «faites avec
+rien.» Elles n'ont pas besoin d'événements, elles se trouvent au
+<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> large dans l'enceinte d'une chambre et d'une journée, sans
+coups de main, sans décoration, avec une tapisserie et quatre fauteuils.
+Ce peu de matière laisse l'idée percer plus nettement et plus vite; en
+effet, tout leur objet est de mettre cette idée en lumière: la
+simplicité du sujet, le progrès de l'action, la liaison des scènes, tout
+aboutit là. À chaque pas, la clarté croît, l'impression s'approfondit,
+le vice fait saillie; le ridicule s'amoncelle, jusqu'à ce que, sous ces
+sollicitations appropriées et combinées, le rire parte et fasse éclat.
+Et ce rire n'est pas une simple convulsion de gaieté physique; un
+jugement l'a provoqué. L'écrivain est un philosophe qui nous fait
+toucher dans un exemple particulier une vérité universelle. Nous
+comprenons par lui, comme par La Bruyère ou Nicole, la force de la
+prévention, l'entêtement du système, l'aveuglement de l'amour. Les
+couplets de son dialogue, comme les arguments de leurs traités, ne sont
que les preuves suivies et la justification logique d'une conclusion
-préconçue. Nous philosophons avec lui sur la nature humaine, et nous
-pensons, parce qu'il a pensé. Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de
-Français, pour un auditoire de Français gens du monde. Nous goûtons chez
+préconçue. Nous philosophons avec lui sur la nature humaine, et nous
+pensons, parce qu'il a pensé. Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de
+Français, pour un auditoire de Français gens du monde. Nous goûtons chez
lui notre plaisir national. Notre esprit fin et ordonnateur, le plus
-exact à saisir la filiation des idées, le plus prompt à dégager les
-idées de leur matière, le plus curieux d'idées nettes et accessibles,
+exact à saisir la filiation des idées, le plus prompt à dégager les
+idées de leur matière, le plus curieux d'idées nettes et accessibles,
trouve ici son aliment avec son image. Aucun de ceux qui ont voulu nous
montrer l'homme ne nous a conduits par une voie plus droite et plus
-<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> commode vers un portrait mieux éclairé et plus parlant.</p>
+<span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> commode vers un portrait mieux éclairé et plus parlant.</p>
-<p>J'ajoute: vers un portrait plus agréable, et c'est là le grand talent
-comique; il consiste à effacer l'odieux, et remarquez que dans le monde
-l'odieux foisonne. Sitôt que vous voulez le peindre avec vérité, en
+<p>J'ajoute: vers un portrait plus agréable, et c'est là le grand talent
+comique; il consiste à effacer l'odieux, et remarquez que dans le monde
+l'odieux foisonne. Sitôt que vous voulez le peindre avec vérité, en
philosophe, vous rencontrez le vice, l'injustice et partout
-l'indignation; le divertissement périt sous la colère et la morale.
+l'indignation; le divertissement périt sous la colère et la morale.
Regardez au fond du <i>Tartufe</i>; un sale cuistre, un paillard rougeaud de
-sacristie qui, faufilé dans une honnête et délicate famille, veut
-chasser le fils, épouser la fille, suborner la femme, ruiner et
-emprisonner le père, y réussit presque, non par des ruses fines, mais
+sacristie qui, faufilé dans une honnête et délicate famille, veut
+chasser le fils, épouser la fille, suborner la femme, ruiner et
+emprisonner le père, y réussit presque, non par des ruses fines, mais
avec des momeries de carrefour et par l'audace brutale de son
-tempérament de cocher: quoi de plus repoussant? et comment tirer de
-l'amusement d'une telle matière, où Beaumarchais et La Bruyère<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a> vont
-échouer? Pareillement, dans <i>le Misanthrope</i>, le spectacle d'un honnête
-homme loyalement sincère, profondément amoureux, que sa vertu finit par
-combler de ridicules et chasser du monde, n'est-il pas triste à voir?
-Rousseau s'est irrité qu'on y ait ri, et si nous regardions la chose,
-non dans Molière, mais en elle-même, nous y trouverions de quoi révolter
-notre générosité native. Parcourez les autres sujets: c'est Georges
-Dandin qu'on mystifie, Géronte qu'on bat, Arnolphe qu'on dupe, Harpagon
-qu'on vole, Sganarelle qu'on marie, des filles qu'on séduit, <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>
+tempérament de cocher: quoi de plus repoussant? et comment tirer de
+l'amusement d'une telle matière, où Beaumarchais et La Bruyère<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a> vont
+échouer? Pareillement, dans <i>le Misanthrope</i>, le spectacle d'un honnête
+homme loyalement sincère, profondément amoureux, que sa vertu finit par
+combler de ridicules et chasser du monde, n'est-il pas triste à voir?
+Rousseau s'est irrité qu'on y ait ri, et si nous regardions la chose,
+non dans Molière, mais en elle-même, nous y trouverions de quoi révolter
+notre générosité native. Parcourez les autres sujets: c'est Georges
+Dandin qu'on mystifie, Géronte qu'on bat, Arnolphe qu'on dupe, Harpagon
+qu'on vole, Sganarelle qu'on marie, des filles qu'on séduit, <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span>
des maladroits qu'on rosse, des niais qu'on fait financer. Il y a des
-douleurs en tout cela, et de très-grandes; bien des gens ont plus
+douleurs en tout cela, et de très-grandes; bien des gens ont plus
d'envie d'en pleurer que d'en rire: Arnolphe, Dandin, Harpagon,
-approchent de bien près des personnages tragiques, et quand on les
-regarde dans le monde, non au théâtre, on n'est pas disposé au sarcasme,
-mais à la pitié. Faites-vous décrire les originaux d'après lesquels
-Molière compose ses médecins. Allez voir cet expérimentateur hasardeux
-qui, dans l'intérêt de la science, essaye une nouvelle scie ou inocule
-un virus; pensez aux longues nuits d'hôpital, au patient hâve qu'on
-porte sur un matelas vers la table d'opérations et qui étend la jambe,
-ou bien encore au grabat du paysan, dans la chaumière humide où suffoque
-la vieille mère hydropique<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, pendant que ses enfants comptent, en
-grommelant, les écus qu'elle a déjà coûtés. Vous en sortez le c&oelig;ur
-gros, tout gonflé par le sentiment de la misère humaine; vous découvrez
-que la vie, vue de près et face à face, est un amas de crudités
-triviales et de passions douloureuses; vous êtes tenté, si vous voulez
-la peindre, d'entrer dans la fange lugubre où bâtissent Balzac et
-Shakspeare; vous n'y voyez d'autre poésie que l'audacieuse logique qui,
-dans ce pêle-mêle, dégage les forces maîtresses, ou l'illumination du
-génie qui flamboie sur le fourmillement et sur les chutes de tant de
-malheureux salis et meurtris. Comme tout change aux mains de nos légers
-Français! <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> comme toute laideur s'efface! comme il est amusant le
-spectacle que Molière vient d'arranger pour nous! comme nous savons gré
-au grand artiste d'avoir si bien transformé les choses! Enfin nous avons
+approchent de bien près des personnages tragiques, et quand on les
+regarde dans le monde, non au théâtre, on n'est pas disposé au sarcasme,
+mais à la pitié. Faites-vous décrire les originaux d'après lesquels
+Molière compose ses médecins. Allez voir cet expérimentateur hasardeux
+qui, dans l'intérêt de la science, essaye une nouvelle scie ou inocule
+un virus; pensez aux longues nuits d'hôpital, au patient hâve qu'on
+porte sur un matelas vers la table d'opérations et qui étend la jambe,
+ou bien encore au grabat du paysan, dans la chaumière humide où suffoque
+la vieille mère hydropique<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, pendant que ses enfants comptent, en
+grommelant, les écus qu'elle a déjà coûtés. Vous en sortez le c&oelig;ur
+gros, tout gonflé par le sentiment de la misère humaine; vous découvrez
+que la vie, vue de près et face à face, est un amas de crudités
+triviales et de passions douloureuses; vous êtes tenté, si vous voulez
+la peindre, d'entrer dans la fange lugubre où bâtissent Balzac et
+Shakspeare; vous n'y voyez d'autre poésie que l'audacieuse logique qui,
+dans ce pêle-mêle, dégage les forces maîtresses, ou l'illumination du
+génie qui flamboie sur le fourmillement et sur les chutes de tant de
+malheureux salis et meurtris. Comme tout change aux mains de nos légers
+Français! <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> comme toute laideur s'efface! comme il est amusant le
+spectacle que Molière vient d'arranger pour nous! comme nous savons gré
+au grand artiste d'avoir si bien transformé les choses! Enfin nous avons
un monde riant, en peinture il est vrai; on ne peut l'avoir autrement,
-mais nous l'avons. Qu'il est doux d'oublier la vérité! quel art que
-celui qui nous dérobe à nous-mêmes! quelle perspective que celle qui
+mais nous l'avons. Qu'il est doux d'oublier la vérité! quel art que
+celui qui nous dérobe à nous-mêmes! quelle perspective que celle qui
transforme en grimaces comiques les contorsions de la souffrance! La
-gaieté est venue; c'est le plus clair de notre avoir à nous gens de
+gaieté est venue; c'est le plus clair de notre avoir à nous gens de
France: les soldats de Villars dansaient pour oublier qu'ils n'avaient
-plus de pain. De tous les avoirs, c'est aussi le meilleur. Ce don-là ne
-détruit pas la pensée, il la recouvre. Chez Molière, la vérité est au
-fond, mais elle est cachée; il a entendu les sanglots de la tragédie
-humaine, mais il aime mieux ne pas leur faire écho. C'est bien assez de
-sentir nos plaies; n'allons pas les revoir au théâtre. La philosophie,
-qui nous les montre, nous conseille de n'y pas trop penser. Égayons
+plus de pain. De tous les avoirs, c'est aussi le meilleur. Ce don-là ne
+détruit pas la pensée, il la recouvre. Chez Molière, la vérité est au
+fond, mais elle est cachée; il a entendu les sanglots de la tragédie
+humaine, mais il aime mieux ne pas leur faire écho. C'est bien assez de
+sentir nos plaies; n'allons pas les revoir au théâtre. La philosophie,
+qui nous les montre, nous conseille de n'y pas trop penser. Égayons
notre condition, comme une chambre de malade, de conversation libre et
-de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe, Harpagon, les médecins, de
+de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe, Harpagon, les médecins, de
gros ridicules; le ridicule fera oublier le vice: ils feront plaisir au
lieu de faire horreur. Qu'Alceste soit bourru et maladroit, cela est
vrai d'abord, car nos plus vaillantes vertus ne sont que les heurts d'un
-tempérament mal ajusté aux circonstances; mais par surcroît cela sera
-agréable. Ses mésaventures ne seront plus le martyre de la justice,
-mais les désagréments d'un caractère grognon. <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Quant aux
-mystifications des maris, des tuteurs et des pères, j'imagine que vous
-n'y voyez point d'attaques en règle contre la société ou la morale. Ce
+tempérament mal ajusté aux circonstances; mais par surcroît cela sera
+agréable. Ses mésaventures ne seront plus le martyre de la justice,
+mais les désagréments d'un caractère grognon. <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Quant aux
+mystifications des maris, des tuteurs et des pères, j'imagine que vous
+n'y voyez point d'attaques en règle contre la société ou la morale. Ce
soir, nous nous divertissons, rien de plus. Les lavements et les coups
-de bâtons, les mascarades et les ballets montrent qu'il s'agit de
-bouffonneries. Ne craignez pas de voir la philosophie périr sous les
-pantalonnades; elle subsiste même dans <i>le Mariage forcé</i>, même dans <i>le
-Malade imaginaire</i>. Le propre du Français et de l'homme du monde est
-d'envelopper tout, même le sérieux, sous le rire. Quand il pense, il ne
-veut pas en avoir l'air: il reste aux plus violents moments maître de
-maison, hôte aimable; il vous fait les honneurs de sa réflexion ou de sa
-souffrance. Mirabeau à l'agonie disait en souriant à un de ses amis:
-«Approchez donc, monsieur l'amateur des belles morts, vous verrez la
-mienne!» C'est dans ce style que nous causons quand nous nous montrons
-la vie; il n'y a pas d'autres nations où l'on sache philosopher
-lestement et mourir avec bon goût.</p>
-
-<p>C'est pour cela qu'il n'y en a pas d'autre où la comédie, en restant
-comique, offre une morale; Molière est le seul qui nous donne des
-modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans
-entrer dans la solennité. Ce modèle est «l'honnête homme,» comme on
-disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, Éraste<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>; il n'y en a point
-d'autre qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser. Son
-<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> esprit est un fonds de réflexion, mais cultivé par le monde.
-Son caractère est un fonds d'honnêteté, mais accommodé au monde. Vous
-pouvez l'imiter sans manquer à la raison ni au devoir; ce n'est ni un
-freluquet ni un viveur. Vous pouvez l'imiter sans négliger vos intérêts
+de bâtons, les mascarades et les ballets montrent qu'il s'agit de
+bouffonneries. Ne craignez pas de voir la philosophie périr sous les
+pantalonnades; elle subsiste même dans <i>le Mariage forcé</i>, même dans <i>le
+Malade imaginaire</i>. Le propre du Français et de l'homme du monde est
+d'envelopper tout, même le sérieux, sous le rire. Quand il pense, il ne
+veut pas en avoir l'air: il reste aux plus violents moments maître de
+maison, hôte aimable; il vous fait les honneurs de sa réflexion ou de sa
+souffrance. Mirabeau à l'agonie disait en souriant à un de ses amis:
+«Approchez donc, monsieur l'amateur des belles morts, vous verrez la
+mienne!» C'est dans ce style que nous causons quand nous nous montrons
+la vie; il n'y a pas d'autres nations où l'on sache philosopher
+lestement et mourir avec bon goût.</p>
+
+<p>C'est pour cela qu'il n'y en a pas d'autre où la comédie, en restant
+comique, offre une morale; Molière est le seul qui nous donne des
+modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans
+entrer dans la solennité. Ce modèle est «l'honnête homme,» comme on
+disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, Éraste<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>; il n'y en a point
+d'autre qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser. Son
+<span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> esprit est un fonds de réflexion, mais cultivé par le monde.
+Son caractère est un fonds d'honnêteté, mais accommodé au monde. Vous
+pouvez l'imiter sans manquer à la raison ni au devoir; ce n'est ni un
+freluquet ni un viveur. Vous pouvez l'imiter sans négliger vos intérêts
et sans encourir le ridicule; ce n'est ni un niais ni un malappris. Il a
lu, il comprend le jargon de Trissotin et de M. Lycidas, mais c'est pour
-les percer à jour, les battre avec leurs règles et égayer à leurs dépens
-toute la galerie. Il disserte même de morale, même de religion, mais en
+les percer à jour, les battre avec leurs règles et égayer à leurs dépens
+toute la galerie. Il disserte même de morale, même de religion, mais en
style si naturel, en preuves si claires, avec une chaleur si vraie,
-qu'il intéresse les femmes et que les plus mondains l'écoutent. Il
-connaît l'homme et il en raisonne, mais en sentences si courtes, en
+qu'il intéresse les femmes et que les plus mondains l'écoutent. Il
+connaît l'homme et il en raisonne, mais en sentences si courtes, en
portraits si vivants, en moqueries si piquantes, que sa philosophie est
-le meilleur des divertissements. Il est fidèle à sa maîtresse ruinée, à
-son ami calomnié, mais sans fracas, avec grâce. Toutes ses actions, même
-les belles, ont un tour aisé qui les orne; il ne fait rien sans
-agrément. Son grand talent est le savoir-vivre; ce n'est pas seulement
-dans les petites formalités de la vie courante qu'il le porte, c'est
+le meilleur des divertissements. Il est fidèle à sa maîtresse ruinée, à
+son ami calomnié, mais sans fracas, avec grâce. Toutes ses actions, même
+les belles, ont un tour aisé qui les orne; il ne fait rien sans
+agrément. Son grand talent est le savoir-vivre; ce n'est pas seulement
+dans les petites formalités de la vie courante qu'il le porte, c'est
dans les circonstances violentes, au fort des pires embarras. Un
-bretteur de qualité veut le prendre pour témoin de son duel; il
-réfléchit un instant, prononce vingt phrases qui le dégagent, et, «sans
-faire le capitan,» laisse les spectateurs persuadés qu'il n'est pas
-lâche. Armande l'injurie, puis se jette à sa tête; il essuie poliment
-l'orage, écarte l'offre avec la plus loyale franchise, et, sans essayer
-<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> un seul mensonge, laisse les spectateurs persuadés qu'il n'est
-pas grossier<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>. Quand il aime Éliante, qui préfère Alceste et
-qu'Alceste un jour peut épouser, il se propose avec une délicatesse et
-une dignité entières, sans s'abaisser, sans récriminer, sans faire tort
-à lui-même ou à son ami. Quand Oronte vient lui lire un sonnet, au lieu
+bretteur de qualité veut le prendre pour témoin de son duel; il
+réfléchit un instant, prononce vingt phrases qui le dégagent, et, «sans
+faire le capitan,» laisse les spectateurs persuadés qu'il n'est pas
+lâche. Armande l'injurie, puis se jette à sa tête; il essuie poliment
+l'orage, écarte l'offre avec la plus loyale franchise, et, sans essayer
+<span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> un seul mensonge, laisse les spectateurs persuadés qu'il n'est
+pas grossier<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>. Quand il aime Éliante, qui préfère Alceste et
+qu'Alceste un jour peut épouser, il se propose avec une délicatesse et
+une dignité entières, sans s'abaisser, sans récriminer, sans faire tort
+à lui-même ou à son ami. Quand Oronte vient lui lire un sonnet, au lieu
d'exiger d'un fat le naturel qu'il ne peut avoir, il le loue de ses vers
-convenus en phrases convenues, et n'a pas la maladresse d'étaler une
-poétique hors de propos. Il prend dès l'abord le ton des circonstances;
+convenus en phrases convenues, et n'a pas la maladresse d'étaler une
+poétique hors de propos. Il prend dès l'abord le ton des circonstances;
il sent du premier coup ce qu'il faut dire ou taire, dans quelle mesure
-et avec quelles nuances, quel biais précis accommodera la vérité et la
-mode, jusqu'où il faut transiger ou résister, quelle fine limite sépare
-les bienséances et la flatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette
-ligne étroite, il avance exempt d'embarras et de méprises, sans être
-jamais dérouté par les heurts ou les changements du contour, sans
-permettre au fin sourire de la politesse de quitter jamais ses lèvres,
+et avec quelles nuances, quel biais précis accommodera la vérité et la
+mode, jusqu'où il faut transiger ou résister, quelle fine limite sépare
+les bienséances et la flatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette
+ligne étroite, il avance exempt d'embarras et de méprises, sans être
+jamais dérouté par les heurts ou les changements du contour, sans
+permettre au fin sourire de la politesse de quitter jamais ses lèvres,
sans manquer une occasion d'accueillir par le rire de la belle humeur
-les balourdises de son voisin. C'est cette dextérité toute française qui
-concilie en lui l'honnêteté foncière et l'éducation mondaine; sans elle,
-il irait tout d'un côté ou tout de l'autre. C'est par elle qu'entre les
-roués et les prêcheurs la comédie trouve son héros.</p>
-
-<p>Un tel théâtre peint une race et un siècle. Ce mélange de solidité et
-d'élégance appartient au dix-septième <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> siècle et nous
-appartient. Le monde ne nous déprave point, il nous développe; ce
-n'étaient pas seulement les manières et l'intérieur qu'il polissait
-alors, mais encore les sentiments et les idées. La conversation
-provoquait la pensée; elle n'était pas un bavardage, mais un examen;
-avec l'échange des nouvelles, elle provoquait le commerce des
-réflexions. La théologie y entrait, et aussi la philosophie; la morale
+les balourdises de son voisin. C'est cette dextérité toute française qui
+concilie en lui l'honnêteté foncière et l'éducation mondaine; sans elle,
+il irait tout d'un côté ou tout de l'autre. C'est par elle qu'entre les
+roués et les prêcheurs la comédie trouve son héros.</p>
+
+<p>Un tel théâtre peint une race et un siècle. Ce mélange de solidité et
+d'élégance appartient au dix-septième <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> siècle et nous
+appartient. Le monde ne nous déprave point, il nous développe; ce
+n'étaient pas seulement les manières et l'intérieur qu'il polissait
+alors, mais encore les sentiments et les idées. La conversation
+provoquait la pensée; elle n'était pas un bavardage, mais un examen;
+avec l'échange des nouvelles, elle provoquait le commerce des
+réflexions. La théologie y entrait, et aussi la philosophie; la morale
et l'observation du c&oelig;ur en faisaient l'aliment quotidien. La science
-gardait sa séve et n'y perdait que ses épines. L'agrément recouvrait la
-raison sans l'étouffer. Nulle part nous ne pensons mieux qu'en société:
-le jeu des physionomies nous excite; nos idées si promptes naissent en
-éclairs au choc des idées d'autrui. L'allure inconstante des entretiens
-s'accommode de nos soubresauts; le fréquent changement de sujets
-renouvelle notre invention; la finesse des mots piquants réduit les
-vérités en monnaie menue et précieuse, appropriée à la légèreté de notre
-main. Et le c&oelig;ur ne s'y gâte pas plus que l'esprit. Le Français est
-de tempérament sobre, peu enclin aux brutalités d'ivrognes, à la
-jovialité violente, au tapage des soupers sales; il est doux d'ailleurs,
-prévenant, toujours disposé à faire plaisir; il a besoin, pour être à
-l'aise, de ce courant de bienveillance et d'élégance que le monde forme
-et nourrit. Et là-dessus il érige en maximes ses inclinations tempérées
-et aimables; il se fait un point d'honneur d'être serviable et délicat.
-Voilà l'honnête homme, &oelig;uvre de la société dans une race sociable.
-Il n'en était pas ainsi en Angleterre. Les <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> idées n'y naissent
-point dans l'élan de la causerie improvisée, mais dans la concentration
-des méditations solitaires; c'est pourquoi alors les idées manquaient.
-L'honnêteté n'y est pas le fruit des instincts sociables, mais le
-produit de la réflexion personnelle; c'est pourquoi alors l'honnêteté
-était absente. Le fonds brutal était resté, l'écorce seule était unie.
-Les façons étaient douces et les sentiments étaient durs; le langage
-était étudié, les idées étaient frivoles. La pensée et la délicatesse
-d'âme étaient rares, les talents et l'esprit disert étaient fréquents.
+gardait sa séve et n'y perdait que ses épines. L'agrément recouvrait la
+raison sans l'étouffer. Nulle part nous ne pensons mieux qu'en société:
+le jeu des physionomies nous excite; nos idées si promptes naissent en
+éclairs au choc des idées d'autrui. L'allure inconstante des entretiens
+s'accommode de nos soubresauts; le fréquent changement de sujets
+renouvelle notre invention; la finesse des mots piquants réduit les
+vérités en monnaie menue et précieuse, appropriée à la légèreté de notre
+main. Et le c&oelig;ur ne s'y gâte pas plus que l'esprit. Le Français est
+de tempérament sobre, peu enclin aux brutalités d'ivrognes, à la
+jovialité violente, au tapage des soupers sales; il est doux d'ailleurs,
+prévenant, toujours disposé à faire plaisir; il a besoin, pour être à
+l'aise, de ce courant de bienveillance et d'élégance que le monde forme
+et nourrit. Et là-dessus il érige en maximes ses inclinations tempérées
+et aimables; il se fait un point d'honneur d'être serviable et délicat.
+Voilà l'honnête homme, &oelig;uvre de la société dans une race sociable.
+Il n'en était pas ainsi en Angleterre. Les <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> idées n'y naissent
+point dans l'élan de la causerie improvisée, mais dans la concentration
+des méditations solitaires; c'est pourquoi alors les idées manquaient.
+L'honnêteté n'y est pas le fruit des instincts sociables, mais le
+produit de la réflexion personnelle; c'est pourquoi alors l'honnêteté
+était absente. Le fonds brutal était resté, l'écorce seule était unie.
+Les façons étaient douces et les sentiments étaient durs; le langage
+était étudié, les idées étaient frivoles. La pensée et la délicatesse
+d'âme étaient rares, les talents et l'esprit disert étaient fréquents.
On y rencontrait la politesse des formes, non celle du c&oelig;ur; ils
-n'avaient du monde que la convention et les convenances, l'étourderie et
-l'étourdissement.</p>
+n'avaient du monde que la convention et les convenances, l'étourderie et
+l'étourdissement.</p>
<h5>VII</h5>
<p>Les comiques anglais peignent ces vices et les ont. Quelque chose s'en
-répand sur leur talent et sur leur théâtre. L'art y manque, et la
-philosophie aussi. Les écrivains ne vont pas vers une idée générale, et
+répand sur leur talent et sur leur théâtre. L'art y manque, et la
+philosophie aussi. Les écrivains ne vont pas vers une idée générale, et
ils ne vont pas par le chemin le plus droit. Ils composent mal; et
-s'embarrassent de matériaux. Leurs pièces ont communément deux intrigues
-entre-croisées, visiblement distinctes<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, réunies pour amonceler les
-événements, et parce que le public a besoin d'un surcroît de
+s'embarrassent de matériaux. Leurs pièces ont communément deux intrigues
+entre-croisées, visiblement distinctes<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, réunies pour amonceler les
+événements, et parce que le public a besoin d'un surcroît de
personnages et de faits. Il faut un gros courant d'actions <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span>
-tumultueuses pour remuer leurs sens épais; ils font comme les Romains,
-qui fondaient en une seule plusieurs pièces attiques. Ils s'ennuient de
-la simplicité de l'action française, parce qu'ils n'ont pas la finesse
-du goût français. Leurs deux séries d'actions se confondent et se
-heurtent. On ne sait où l'on va; à chaque instant, on est détourné de
-son chemin. Les scènes sont mal liées; elles changent vingt fois de
-lieu. Quand l'une commence à se développer, un déluge d'incidents vient
-l'interrompre. Les conversations parasites traînent entre les
-événements. On dirait d'un livre où les notes sont pêle-mêle entrées
-dans le texte. Il n'y a pas de plan véritablement calculé et
-rigoureusement suivi; ils se sont donné un canevas, et en écrivent les
-scènes au fur et à mesure, à peu près comme elles leur viennent. La
-vraisemblance n'est pas bien gardée; il y a des déguisements mal
-arrangés, des folies mal simulées, des mariages de paravent, des
-attaques de brigands dignes de l'opéra-comique. C'est que pour atteindre
-l'enchaînement et la vraisemblance, il faut partir de quelque idée
-générale. Une conception de l'avarice, de l'hypocrisie, de l'éducation
+tumultueuses pour remuer leurs sens épais; ils font comme les Romains,
+qui fondaient en une seule plusieurs pièces attiques. Ils s'ennuient de
+la simplicité de l'action française, parce qu'ils n'ont pas la finesse
+du goût français. Leurs deux séries d'actions se confondent et se
+heurtent. On ne sait où l'on va; à chaque instant, on est détourné de
+son chemin. Les scènes sont mal liées; elles changent vingt fois de
+lieu. Quand l'une commence à se développer, un déluge d'incidents vient
+l'interrompre. Les conversations parasites traînent entre les
+événements. On dirait d'un livre où les notes sont pêle-mêle entrées
+dans le texte. Il n'y a pas de plan véritablement calculé et
+rigoureusement suivi; ils se sont donné un canevas, et en écrivent les
+scènes au fur et à mesure, à peu près comme elles leur viennent. La
+vraisemblance n'est pas bien gardée; il y a des déguisements mal
+arrangés, des folies mal simulées, des mariages de paravent, des
+attaques de brigands dignes de l'opéra-comique. C'est que pour atteindre
+l'enchaînement et la vraisemblance, il faut partir de quelque idée
+générale. Une conception de l'avarice, de l'hypocrisie, de l'éducation
des femmes, de la disproportion en fait de mariage, arrange et lie par
-sa vertu propre les événements qui peuvent la manifester. Ici cette
+sa vertu propre les événements qui peuvent la manifester. Ici cette
conception manque. Congreve, Farquhar, Vanbrugh ne sont que des gens
-d'esprit et non des penseurs. Ils glissent à la surface des choses, ils
-n'y pénètrent pas. Ils jouent avec les personnages. Ils visent au
-succès, à l'amusement. Ils esquissent des caricatures, ils filent
+d'esprit et non des penseurs. Ils glissent à la surface des choses, ils
+n'y pénètrent pas. Ils jouent avec les personnages. Ils visent au
+succès, à l'amusement. Ils esquissent des caricatures, ils filent
vivement la conversation <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> futile et frondeuse; ils heurtent les
-répliques, ils lancent les paradoxes; leurs doigts agiles manient et
-escamotent les événements en cent façons ingénieuses et imprévues. Ils
+répliques, ils lancent les paradoxes; leurs doigts agiles manient et
+escamotent les événements en cent façons ingénieuses et imprévues. Ils
ont de l'entrain, ils abondent en gestes, en ripostes; le va-et-vient du
-théâtre et la verve animale font autour d'eux comme un petillement.
-Néanmoins tout ce plaisir reste à fleur de peau; on n'a rien vu du fonds
-éternel et de la vraie nature de l'homme; on n'emporte aucune pensée; on
-a passé une heure, et voilà tout; le divertissement vous laisse vide, et
-n'est bon que pour occuper des soirées de coquettes et de fats.</p>
+théâtre et la verve animale font autour d'eux comme un petillement.
+Néanmoins tout ce plaisir reste à fleur de peau; on n'a rien vu du fonds
+éternel et de la vraie nature de l'homme; on n'emporte aucune pensée; on
+a passé une heure, et voilà tout; le divertissement vous laisse vide, et
+n'est bon que pour occuper des soirées de coquettes et de fats.</p>
<p>Ajoutez que ce plaisir n'est pas franc; il ne ressemble point au bon
-rire de Molière. Dans le comique anglais, il y a toujours un fonds
-d'âcreté. On l'a vu, et de reste, chez Wycherley; les autres, quoique
-moins cruels, raillent âprement. Leurs personnages, par plaisanterie,
-échangent des duretés; ils s'amusent à se blesser; un Français souffre
-d'entendre ce commerce de prétendues politesses; nous n'allons point par
-gaieté à des assauts de pugilat. Leur dialogue tourne naturellement à la
+rire de Molière. Dans le comique anglais, il y a toujours un fonds
+d'âcreté. On l'a vu, et de reste, chez Wycherley; les autres, quoique
+moins cruels, raillent âprement. Leurs personnages, par plaisanterie,
+échangent des duretés; ils s'amusent à se blesser; un Français souffre
+d'entendre ce commerce de prétendues politesses; nous n'allons point par
+gaieté à des assauts de pugilat. Leur dialogue tourne naturellement à la
satire haineuse; au lieu de couvrir le vice, il le met en saillie; au
-lieu de le rendre risible, il le rend odieux. «À quoi avez-vous passé la
-nuit? dit une dame à son amie.&mdash;À chercher tous les moyens de faire
-enrager mon mari.&mdash;Rien d'étonnant que vous paraissiez si fraîche ce
-matin après une nuit de rêveries si agréables<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>!» Ces <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> femmes
-sont vraiment méchantes et trop ouvertement. Partout ici le vice est
-cru, poussé à ses extrêmes, présenté avec ses accompagnements physiques.
-«Quand j'appris que mon père avait reçu une balle dans la tête, dit un
-héritier, mon c&oelig;ur fit une cabriole jusqu'à mon gosier.&mdash;Consultez
+lieu de le rendre risible, il le rend odieux. «À quoi avez-vous passé la
+nuit? dit une dame à son amie.&mdash;À chercher tous les moyens de faire
+enrager mon mari.&mdash;Rien d'étonnant que vous paraissiez si fraîche ce
+matin après une nuit de rêveries si agréables<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>!» Ces <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> femmes
+sont vraiment méchantes et trop ouvertement. Partout ici le vice est
+cru, poussé à ses extrêmes, présenté avec ses accompagnements physiques.
+«Quand j'appris que mon père avait reçu une balle dans la tête, dit un
+héritier, mon c&oelig;ur fit une cabriole jusqu'à mon gosier.&mdash;Consultez
les veuves de la ville, dit une jeune dame qui ne veut pas se remarier,
-elles vous diront qu'il ne faut pas prendre à bail fixe une maison qu'on
-peut louer pour trois mois<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>.» Les <i>gentlemen</i> se collettent sur la
-scène, brusquent les femmes aux yeux du public, achèvent l'adultère à
-deux pas, dans la coulisse. Les rôles ignobles ou féroces abondent. Il y
+elles vous diront qu'il ne faut pas prendre à bail fixe une maison qu'on
+peut louer pour trois mois<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>.» Les <i>gentlemen</i> se collettent sur la
+scène, brusquent les femmes aux yeux du public, achèvent l'adultère à
+deux pas, dans la coulisse. Les rôles ignobles ou féroces abondent. Il y
a des furies comme mistress Loveit et lady Touchwood. Il y a des
pourceaux comme le chapelain Bull et l'entremetteur Coupler. Lady
-Touchwood, sur la scène, veut poignarder son amant<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span>
-Coupler, sur la scène, a des gestes qui rappellent la cour de notre
-Henri III. Les scélérats comme Fainall et Maskwell restent entiers, sans
-que leur odieux soit dissimulé par le grotesque. Les femmes même
-honnêtes, comme Silvia et mistress Sullen, sont aventurées jusqu'aux
+Touchwood, sur la scène, veut poignarder son amant<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span>
+Coupler, sur la scène, a des gestes qui rappellent la cour de notre
+Henri III. Les scélérats comme Fainall et Maskwell restent entiers, sans
+que leur odieux soit dissimulé par le grotesque. Les femmes même
+honnêtes, comme Silvia et mistress Sullen, sont aventurées jusqu'aux
situations les plus choquantes. Rien ne choque ce public; il n'a de
-l'éducation que le vernis.</p>
+l'éducation que le vernis.</p>
-<p>Il y a une correspondance forcée entre l'esprit d'un écrivain, le monde
+<p>Il y a une correspondance forcée entre l'esprit d'un écrivain, le monde
qui l'entoure et les personnages qu'il produit; car c'est dans ce monde
-qu'il prend les matériaux dont il les fait. Les sentiments qu'il
-contemple en autrui et qu'il éprouve en lui-même s'organisent peu à peu
-en caractères; il ne peut inventer que d'après sa structure donnée et
-son expérience acquise, et ses personnages ne font que manifester ce
-qu'il est, ou abréger ce qu'il a vu. Deux traits dominent dans ce monde;
-ils dominent aussi dans ce théâtre. Tous les personnages réussis s'y
-ramènent à deux groupes: les êtres naturels d'un côté, les êtres
-artificiels de l'autre; les uns avec la grossièreté et l'impudeur des
-inclinations primitives, les autres avec la frivolité et les vices des
-habitudes mondaines; les uns incultes, sans que leur simplicité révèle
-autre chose que leur bassesse native; les autres cultivés, sans que leur
+qu'il prend les matériaux dont il les fait. Les sentiments qu'il
+contemple en autrui et qu'il éprouve en lui-même s'organisent peu à peu
+en caractères; il ne peut inventer que d'après sa structure donnée et
+son expérience acquise, et ses personnages ne font que manifester ce
+qu'il est, ou abréger ce qu'il a vu. Deux traits dominent dans ce monde;
+ils dominent aussi dans ce théâtre. Tous les personnages réussis s'y
+ramènent à deux groupes: les êtres naturels d'un côté, les êtres
+artificiels de l'autre; les uns avec la grossièreté et l'impudeur des
+inclinations primitives, les autres avec la frivolité et les vices des
+habitudes mondaines; les uns incultes, sans que leur simplicité révèle
+autre chose que leur bassesse native; les autres cultivés, sans que leur
raffinement leur imprime autre chose qu'une corruption nouvelle. Et le
-talent des écrivains <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> est propre à la peinture de ces deux
-groupes: ils ont la grande faculté anglaise, qui est la connaissance du
-détail précis et des sentiments réels; ils voient les gestes, les
+talent des écrivains <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> est propre à la peinture de ces deux
+groupes: ils ont la grande faculté anglaise, qui est la connaissance du
+détail précis et des sentiments réels; ils voient les gestes, les
alentours, les habits, ils entendent les sons de voix; ils osent les
-montrer; ils ont hérité bien peu, de bien loin, et malgré eux, mais
-enfin ils ont hérité de Shakspeare; ils manient franchement, et sans
+montrer; ils ont hérité bien peu, de bien loin, et malgré eux, mais
+enfin ils ont hérité de Shakspeare; ils manient franchement, et sans
l'adoucir, le gros rouge cru qui seul peut rendre la figure de leurs
brutes. D'autre part, ils ont la verve et le bon style; ils peuvent
-exprimer le caquetage étourdi, les affectations folâtres, l'intarissable
-et capricieuse abondance des fatuités de salon; ils ont autant d'entrain
-que les plus fous, et en même temps ils parlent aussi bien que les mieux
-appris; ils peuvent donner le modèle des conversations ingénieuses; ils
-ont la légèreté de touche, le brillant, et aussi la facilité, la
+exprimer le caquetage étourdi, les affectations folâtres, l'intarissable
+et capricieuse abondance des fatuités de salon; ils ont autant d'entrain
+que les plus fous, et en même temps ils parlent aussi bien que les mieux
+appris; ils peuvent donner le modèle des conversations ingénieuses; ils
+ont la légèreté de touche, le brillant, et aussi la facilité, la
correction, sans lesquelles on ne fait pas le portrait des gens du
monde. Ils trouvent naturellement sur leur palette les fortes couleurs
-qui conviennent à leurs barbares et les jolies enluminures qui
-conviennent à leurs élégants.</p>
+qui conviennent à leurs barbares et les jolies enluminures qui
+conviennent à leurs élégants.</p>
<h5>VIII</h5>
<p>Il y a d'abord le butor, le squire Sullen<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>, ou sir John Brute<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>,
-sorte d'ivrogne ignoble «qui, le soir, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> roule dans la chambre de
-sa femme en trébuchant comme un passager qui a le mal de mer, entre
+sorte d'ivrogne ignoble «qui, le soir, <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> roule dans la chambre de
+sa femme en trébuchant comme un passager qui a le mal de mer, entre
brutalement au lit, les pieds froids comme de la glace, l'haleine chaude
comme une fournaise, les mains et la face aussi grasses que son bonnet
de flanelle, renverse les matelas, retrousse le drap par-dessus ses
-épaules et ronfle<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>.»&mdash;On lui demande pourquoi il s'est marié?&mdash;«Je
-me suis marié parce que j'avais l'idée de coucher avec elle, et qu'elle
-ne voulait pas me laisser faire<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>.» Il fait de son salon une écurie,
-fume jusqu'à l'empester pour en chasser les femmes, leur jette sa pipe à
-la tête, boit, jure et sacre. Les gros mots, les malédictions coulent
-dans sa conversation comme les ordures dans un ruisseau. Il se soûle au
-cabaret et hurle: «Au diable la morale, au diable la garde! et que le
-constable soit marié!» Il crie qu'il est Anglais, homme libre; il veut
-sortir et tout casser<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>. «Laissez-moi donc tranquille avec ma femme
-et votre maîtresse, je les donne au <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> diable toutes les deux de
-tout mon c&oelig;ur, et toutes les jambes qui traînent une jupe, excepté
-quatre braves drôlesses, et Betty Sands en tête, qui se grisent avec
-lord Rake et moi cinq fois par semaine<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>.» Il sort de l'auberge avec
-des chenapans avinés, et court sus aux femmes à travers les rues. Il
-détrousse un tailleur qui portait une soutane, s'en habille, rosse la
-garde. On l'empoigne et on le mène au constable; il déblatère en chemin,
-et finit, au milieu de ses hoquets et de ses rabâchages d'ivrogne, par
-proposer au constable d'aller pêcher quelque part ensemble une bouteille
-et une fille. Il rentre enfin «couvert de sang et de boue,» grondant
-comme un dogue, les yeux gonflés, rouge, appelant sa nièce salope et sa
-femme menteuse. Il va à elle, l'embrasse de force, et comme elle se
-détourne: «Ah! ah! je vois que cela vous fait mal au c&oelig;ur. Eh bien!
-justement à cause de cela, embrassez-moi encore une fois.» Là-dessus il
-la chiffonne et la bouscule: «Bon; maintenant que vous voilà aussi sale
-et aussi torchonnée que moi, les deux <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> cochons font la
-paire<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>.» Il veut prendre la théière dans une armoire, enfonce la
-porte d'un coup de pied, et découvre le galant de sa femme avec celui de
-sa nièce. Il tempête, vocifère de sa langue pâteuse un radotage
-d'imbécile, puis tout d'un coup tombe endormi. Son valet arrive et
+épaules et ronfle<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>.»&mdash;On lui demande pourquoi il s'est marié?&mdash;«Je
+me suis marié parce que j'avais l'idée de coucher avec elle, et qu'elle
+ne voulait pas me laisser faire<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>.» Il fait de son salon une écurie,
+fume jusqu'à l'empester pour en chasser les femmes, leur jette sa pipe à
+la tête, boit, jure et sacre. Les gros mots, les malédictions coulent
+dans sa conversation comme les ordures dans un ruisseau. Il se soûle au
+cabaret et hurle: «Au diable la morale, au diable la garde! et que le
+constable soit marié!» Il crie qu'il est Anglais, homme libre; il veut
+sortir et tout casser<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>. «Laissez-moi donc tranquille avec ma femme
+et votre maîtresse, je les donne au <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> diable toutes les deux de
+tout mon c&oelig;ur, et toutes les jambes qui traînent une jupe, excepté
+quatre braves drôlesses, et Betty Sands en tête, qui se grisent avec
+lord Rake et moi cinq fois par semaine<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>.» Il sort de l'auberge avec
+des chenapans avinés, et court sus aux femmes à travers les rues. Il
+détrousse un tailleur qui portait une soutane, s'en habille, rosse la
+garde. On l'empoigne et on le mène au constable; il déblatère en chemin,
+et finit, au milieu de ses hoquets et de ses rabâchages d'ivrogne, par
+proposer au constable d'aller pêcher quelque part ensemble une bouteille
+et une fille. Il rentre enfin «couvert de sang et de boue,» grondant
+comme un dogue, les yeux gonflés, rouge, appelant sa nièce salope et sa
+femme menteuse. Il va à elle, l'embrasse de force, et comme elle se
+détourne: «Ah! ah! je vois que cela vous fait mal au c&oelig;ur. Eh bien!
+justement à cause de cela, embrassez-moi encore une fois.» Là-dessus il
+la chiffonne et la bouscule: «Bon; maintenant que vous voilà aussi sale
+et aussi torchonnée que moi, les deux <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> cochons font la
+paire<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>.» Il veut prendre la théière dans une armoire, enfonce la
+porte d'un coup de pied, et découvre le galant de sa femme avec celui de
+sa nièce. Il tempête, vocifère de sa langue pâteuse un radotage
+d'imbécile, puis tout d'un coup tombe endormi. Son valet arrive et
charge sur son dos cette carcasse inerte<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>. C'est le portrait du pur
animal, et je trouve qu'il n'est pas beau.</p>
-<p>Voilà le mari; voyons le père, sir Tunbelly, un gentilhomme campagnard,
-élégant s'il en fut. Tom Fashion frappe à la porte du château, qui à
-l'air d'un poulailler, et où on le reçoit comme dans une ville de
-guerre. Un domestique paraît à la fenêtre, l'arquebuse à la main; à
-grand'peine, à la fin, il se laisse persuader qu'il doit avertir son
-maître: «Vas-y, Ralph, mais écoute; appelle la nourrice pour qu'elle
-enferme miss Hoyden avant que la porte soit ouverte<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>.» Vous
-remarquez que dans cette maison on prend des précautions à l'endroit des
+<p>Voilà le mari; voyons le père, sir Tunbelly, un gentilhomme campagnard,
+élégant s'il en fut. Tom Fashion frappe à la porte du château, qui à
+l'air d'un poulailler, et où on le reçoit comme dans une ville de
+guerre. Un domestique paraît à la fenêtre, l'arquebuse à la main; à
+grand'peine, à la fin, il se laisse persuader qu'il doit avertir son
+maître: «Vas-y, Ralph, mais écoute; appelle la nourrice pour qu'elle
+enferme miss Hoyden avant que la porte soit ouverte<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>.» Vous
+remarquez que dans cette maison on prend des précautions à l'endroit des
filles.&mdash;Sir Tunbelly arrive avec ses gens munis de fourches, de faux
et de gourdins, d'un air peu aimable, et veut savoir <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> le nom du
-visiteur: «car tant que je ne saurai pas votre nom, je ne vous
+visiteur: «car tant que je ne saurai pas votre nom, je ne vous
demanderai pas d'entrer chez moi, et quand je saurai votre nom, il y a
-six à parier contre quatre que je ne vous le demanderai pas non
-plus<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.» Il a l'air d'un chien de garde qui gronde et regarde les
-mollets d'un intrus. Mais bientôt il apprend que cet intrus est son
-futur gendre: il s'exclame, il s'excuse, il crie à ses domestiques
+six à parier contre quatre que je ne vous le demanderai pas non
+plus<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.» Il a l'air d'un chien de garde qui gronde et regarde les
+mollets d'un intrus. Mais bientôt il apprend que cet intrus est son
+futur gendre: il s'exclame, il s'excuse, il crie à ses domestiques
d'aller mettre en place les chaises de tapisserie, de tirer de l'armoire
-les grands chandeliers de cuivre, de «lâcher» miss Hoyden, de lui faire
-passer une gorgerette propre, «si ce n'a pas été aujourd'hui le jour du
-changement de linge<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>.» Le faux gendre veut épouser Hoyden tout de
-suite: «Oh! non, sa robe de noces n'est pas encore arrivée.&mdash;Si, tout de
-suite, sans cérémonie, cela épargnera de l'argent.&mdash;De l'argent,
-épargner de l'argent, quand c'est la noce d'Hoyden! Vertudieu! je
-donnerai à ma donzelle un dîner de noces, quand je devrais aller brouter
-l'herbe à cause de cela comme le roi d'Assyrie, et un fameux dîner,
+les grands chandeliers de cuivre, de «lâcher» miss Hoyden, de lui faire
+passer une gorgerette propre, «si ce n'a pas été aujourd'hui le jour du
+changement de linge<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>.» Le faux gendre veut épouser Hoyden tout de
+suite: «Oh! non, sa robe de noces n'est pas encore arrivée.&mdash;Si, tout de
+suite, sans cérémonie, cela épargnera de l'argent.&mdash;De l'argent,
+épargner de l'argent, quand c'est la noce d'Hoyden! Vertudieu! je
+donnerai à ma donzelle un dîner de noces, quand je devrais aller brouter
+l'herbe à cause de cela comme le roi d'Assyrie, et un fameux dîner,
qu'on ne pourra pas cuire dans le temps de pocher un &oelig;uf. Ah! pauvre
-fille, comme <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> elle sera effarouchée la nuit des noces! car,
-révérence parler, elle ne reconnaîtrait pas un homme d'une femme, sauf
-par la barbe et les culottes<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>.» Il se frotte les mains, fait
-l'égrillard. Plus tard il se grise, il embrasse les dames, il chante, il
-essaye de danser. «Voilà ma fille; prenez, tâtez, je la garantis, elle
-pondra comme une lapine apprivoisée<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>.» Arrive Foppington, le vrai
+fille, comme <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> elle sera effarouchée la nuit des noces! car,
+révérence parler, elle ne reconnaîtrait pas un homme d'une femme, sauf
+par la barbe et les culottes<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>.» Il se frotte les mains, fait
+l'égrillard. Plus tard il se grise, il embrasse les dames, il chante, il
+essaye de danser. «Voilà ma fille; prenez, tâtez, je la garantis, elle
+pondra comme une lapine apprivoisée<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>.» Arrive Foppington, le vrai
gendre. Sir Tunbelly, le prenant pour un imposteur, l'appelle chien;
-Hoyden propose qu'on le traîne dans l'abreuvoir; on lui lie les pieds et
+Hoyden propose qu'on le traîne dans l'abreuvoir; on lui lie les pieds et
les mains, et on le fourre dans le chenil; sir Tunbelly lui met le poing
sous le nez, voudrait lui enfoncer les dents jusque dans le gosier. Plus
-tard, ayant reconnu l'imposteur: «Mylord, dit-il du premier coup, lui
-couperai-je la gorge, ou sera-ce vous<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>?» Il se démène, il veut
-tomber dessus à grands coups de poing. Tel est le gentilhomme de
-campagne, seigneur et fermier, boxeur et buveur, braillard et bête. Il
-sort de toutes ces scènes un fumet <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> de mangeaille, un bruit de
+tard, ayant reconnu l'imposteur: «Mylord, dit-il du premier coup, lui
+couperai-je la gorge, ou sera-ce vous<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>?» Il se démène, il veut
+tomber dessus à grands coups de poing. Tel est le gentilhomme de
+campagne, seigneur et fermier, boxeur et buveur, braillard et bête. Il
+sort de toutes ces scènes un fumet <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> de mangeaille, un bruit de
bousculades, une odeur de fumier.</p>
-<p>Tel père, telle fille. Quelle ingénue que miss Hoyden! Elle gronde toute
-seule «d'être enfermée comme la bière dans le cellier: Heureusement
-qu'il me vient un mari, ou, par ma foi! j'épouserais le boulanger, oui,
-je l'épouserais<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>!» Quand la nourrice annonce l'arrivée du futur,
-elle saute de joie, elle embrasse la vieille: «Ô bon Dieu! je vais
-mettre une chemise à dentelles, quand je devrais pour cela être fouettée
-jusqu'au sang<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>.» Tom vient lui-même et lui demande si elle veut être
-sa femme. «Monsieur, je ne désobéis jamais à mon père, excepté pour
-manger des groseilles vertes<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.&mdash;Mais votre père veut attendre une
-semaine?&mdash;Oh! une semaine! je serai une vieille femme après tant de
-temps que cela<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>!» Je ne puis pas traduire toutes ses réponses. Il y
-a un tempérament de chèvre sous ses phrases de servante. Elle épouse Tom
-en secret, à l'instant, et le chapelain leur souhaite beaucoup
-d'enfants<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>. «Par ma foi! dit-elle, de tout mon c&oelig;ur! plus il y
-en aura, plus <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> nous serons gais, je vous le promets, hé!
-nourrice<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>.» Mais le vrai futur se présente, et Tom se sauve. À
-l'instant son parti est pris, elle dit à la nourrice et au chapelain de
-tenir leurs langues: «J'épouserai celui-là aussi, voilà la fin de
-l'histoire<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>.» Elle s'en dégoûte pourtant, et assez vite; il n'est
-pas bien bâti, il ne lui donne guère d'argent de poche; elle hésite
-entre les deux, calcule: «Comment est-ce que je m'appellerais avec
+<p>Tel père, telle fille. Quelle ingénue que miss Hoyden! Elle gronde toute
+seule «d'être enfermée comme la bière dans le cellier: Heureusement
+qu'il me vient un mari, ou, par ma foi! j'épouserais le boulanger, oui,
+je l'épouserais<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>!» Quand la nourrice annonce l'arrivée du futur,
+elle saute de joie, elle embrasse la vieille: «Ô bon Dieu! je vais
+mettre une chemise à dentelles, quand je devrais pour cela être fouettée
+jusqu'au sang<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>.» Tom vient lui-même et lui demande si elle veut être
+sa femme. «Monsieur, je ne désobéis jamais à mon père, excepté pour
+manger des groseilles vertes<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.&mdash;Mais votre père veut attendre une
+semaine?&mdash;Oh! une semaine! je serai une vieille femme après tant de
+temps que cela<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>!» Je ne puis pas traduire toutes ses réponses. Il y
+a un tempérament de chèvre sous ses phrases de servante. Elle épouse Tom
+en secret, à l'instant, et le chapelain leur souhaite beaucoup
+d'enfants<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>. «Par ma foi! dit-elle, de tout mon c&oelig;ur! plus il y
+en aura, plus <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> nous serons gais, je vous le promets, hé!
+nourrice<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>.» Mais le vrai futur se présente, et Tom se sauve. À
+l'instant son parti est pris, elle dit à la nourrice et au chapelain de
+tenir leurs langues: «J'épouserai celui-là aussi, voilà la fin de
+l'histoire<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>.» Elle s'en dégoûte pourtant, et assez vite; il n'est
+pas bien bâti, il ne lui donne guère d'argent de poche; elle hésite
+entre les deux, calcule: «Comment est-ce que je m'appellerais avec
l'autre? mistress, mistress, mistress quoi? Comment appelle-t-on cet
-homme que j'ai épousé, nourrice?&mdash;<i>Squire</i> Fashion.&mdash;<i>Squire</i> Fashion!
+homme que j'ai épousé, nourrice?&mdash;<i>Squire</i> Fashion.&mdash;<i>Squire</i> Fashion!
Oh bien! squire, cela vaut mieux que rien<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>. Mais mylady, cela vaut
mieux encore. Est-ce que vous croyez que je l'aime, nourrice? Par ma
-foi! je ne me soucierai guère qu'il soit pendu quand je l'aurai épousé
-une bonne fois. Non, ce qui me <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> plaît, c'est de penser au fracas
-que je ferai une fois à Londres; car quand je serai les deux choses,
-épousée et dame, par ma foi! nourrice, je me pavanerai avec les
-meilleures d'entre elles toutes<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>.» Elle est prudente pourtant, elle
-sait que son père a «son fouet de chiens à la ceinture,» et «qu'il la
-secouera ferme.» Elle prend ses précautions en conséquence: «Dites donc,
-nourrice, faites attention de vous mettre entre moi et mon père, car
+foi! je ne me soucierai guère qu'il soit pendu quand je l'aurai épousé
+une bonne fois. Non, ce qui me <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> plaît, c'est de penser au fracas
+que je ferai une fois à Londres; car quand je serai les deux choses,
+épousée et dame, par ma foi! nourrice, je me pavanerai avec les
+meilleures d'entre elles toutes<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>.» Elle est prudente pourtant, elle
+sait que son père a «son fouet de chiens à la ceinture,» et «qu'il la
+secouera ferme.» Elle prend ses précautions en conséquence: «Dites donc,
+nourrice, faites attention de vous mettre entre moi et mon père, car
vous savez ses tours, il me jetterait par terre d'un coup de
-poing<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>.» Voilà la vraie sanction morale; pour un si beau naturel, il
-n'y en a pas d'autre, et sir Tunbelly fait bien de la tenir à l'attache,
-avec un régime suivi de coups de pied quotidiens<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.</p>
+poing<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>.» Voilà la vraie sanction morale; pour un si beau naturel, il
+n'y en a pas d'autre, et sir Tunbelly fait bien de la tenir à l'attache,
+avec un régime suivi de coups de pied quotidiens<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>.</p>
<h5><span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> IX</h5>
-<p>Conduisons à la ville cette personne modeste, mettons-la avec ses
-pareilles dans la société des beaux. Toutes ces ingénues y font
-merveille, d'actions et de maximes. <i>L'Épouse campagnarde</i> de Wycherley
-a donné le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve presque à demi
-honnête<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, elle a les façons et l'audace d'un hussard en robe. Les
-autres naissent avec des âmes de courtisanes et de procureuses. «Si
-j'épouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai titre, rang, préséance, le
-parc, l'antichambre, de la splendeur, un équipage, du bruit, des
-flambeaux.&mdash;Holà! ici les gens de milady Aimwell!&mdash;Des lumières, des
-lumières sur l'escalier!&mdash;Faites avancer le carrosse de milady
-Aimwell!&mdash;Ôtez-vous de là, faites place à Sa Seigneurie.&mdash;Est-ce que
-tout cela n'a pas son prix<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>?» Elle est franche, et les autres aussi,
-Corinna, miss Betty, Belinda par exemple. Belinda dit à sa tante, dont
-la vertu chancelle: «Plus tôt vous capitulerez, mieux cela vaudra.» Un
-peu plus tard, quand elle se décide à épouser Heartfree, pour sauver
+<p>Conduisons à la ville cette personne modeste, mettons-la avec ses
+pareilles dans la société des beaux. Toutes ces ingénues y font
+merveille, d'actions et de maximes. <i>L'Épouse campagnarde</i> de Wycherley
+a donné le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve presque à demi
+honnête<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, elle a les façons et l'audace d'un hussard en robe. Les
+autres naissent avec des âmes de courtisanes et de procureuses. «Si
+j'épouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai titre, rang, préséance, le
+parc, l'antichambre, de la splendeur, un équipage, du bruit, des
+flambeaux.&mdash;Holà! ici les gens de milady Aimwell!&mdash;Des lumières, des
+lumières sur l'escalier!&mdash;Faites avancer le carrosse de milady
+Aimwell!&mdash;Ôtez-vous de là, faites place à Sa Seigneurie.&mdash;Est-ce que
+tout cela n'a pas son prix<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>?» Elle est franche, et les autres aussi,
+Corinna, miss Betty, Belinda par exemple. Belinda dit à sa tante, dont
+la vertu chancelle: «Plus tôt vous capitulerez, mieux cela vaudra.» Un
+peu plus tard, quand elle se décide à épouser Heartfree, pour sauver
<span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> sa tante compromise, elle fait une profession de foi qui
-pronostique bien l'avenir du nouvel époux: «Si votre affaire n'était pas
-dans la balance, je songerais plutôt à pêcher quelque odieux mari, homme
-de qualité pourtant, et je prendrais le pauvre Heartfree seulement pour
-galant<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>.» Ces demoiselles sont savantes, et en tout cas
-très-disposées à suivre les bonnes leçons. Écoutons plutôt miss Prue:
-«Regardez cela, madame, regardez ce que M. Tattle m'a donné. Regardez,
-ma cousine, une tabatière! Et il y a du tabac dedans; tenez, en
+pronostique bien l'avenir du nouvel époux: «Si votre affaire n'était pas
+dans la balance, je songerais plutôt à pêcher quelque odieux mari, homme
+de qualité pourtant, et je prendrais le pauvre Heartfree seulement pour
+galant<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>.» Ces demoiselles sont savantes, et en tout cas
+très-disposées à suivre les bonnes leçons. Écoutons plutôt miss Prue:
+«Regardez cela, madame, regardez ce que M. Tattle m'a donné. Regardez,
+ma cousine, une tabatière! Et il y a du tabac dedans; tenez, en
voulez-vous? Oh! Dieu! que cela sent bon! M. Tattle sent bon partout, sa
perruque sent bon, et ses gants sentent bon, et son mouchoir sent bon,
-très-bon, meilleur que les roses. Sentez, maman, madame, veux-je dire.
-Il m'a donné cette bague pour un baiser. (À Tattle.) Je vous prie,
-prêtez-moi votre mouchoir. Sentez, cousine. Il dit qu'il me donnera
+très-bon, meilleur que les roses. Sentez, maman, madame, veux-je dire.
+Il m'a donné cette bague pour un baiser. (À Tattle.) Je vous prie,
+prêtez-moi votre mouchoir. Sentez, cousine. Il dit qu'il me donnera
quelque chose qui fera que mes chemises sentiront aussi bon; cela vaut
mieux que la lavande; je ne veux plus que nourrice mette de lavande dans
-mes chemises<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>.» C'est le caquetage étourdissant d'une <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>
-jeune pie qui pour la première fois prend sa volée. Tattle, resté seul
-avec elle, lui dit qu'il va lui faire l'amour. «Bien, et de quelle façon
+mes chemises<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>.» C'est le caquetage étourdissant d'une <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span>
+jeune pie qui pour la première fois prend sa volée. Tattle, resté seul
+avec elle, lui dit qu'il va lui faire l'amour. «Bien, et de quelle façon
me ferez-vous l'amour? Allez, je suis impatiente que vous commenciez.
Dois-je faire l'amour aussi? Il faut que vous me disiez comment.&mdash;Il
faut que vous me laissiez parler, miss, il ne faut pas que vous parliez
-la première; je vous ferai des questions, et vous me ferez les
-réponses.&mdash;Ah! c'est donc comme le catéchisme? Eh bien! allez,
+la première; je vous ferai des questions, et vous me ferez les
+réponses.&mdash;Ah! c'est donc comme le catéchisme? Eh bien! allez,
questionnez.&mdash;Pensez-vous que vous pourrez m'aimer?&mdash;Oui.&mdash;Oh! diable!
vous ne devez pas dire oui si vite, vous devez dire non, ou que vous ne
-savez pas, ou que vous ne sauriez répondre.&mdash;Comment! je dois donc
-mentir?&mdash;Oui, si vous voulez être bien élevée; toutes les personnes bien
-élevées mentent; d'ailleurs vous êtes femme, et vous ne devez jamais
+savez pas, ou que vous ne sauriez répondre.&mdash;Comment! je dois donc
+mentir?&mdash;Oui, si vous voulez être bien élevée; toutes les personnes bien
+élevées mentent; d'ailleurs vous êtes femme, et vous ne devez jamais
dire ce que vous pensez. Ainsi, quand je vous demande si vous pouvez
-m'aimer, vous devez répondre non et m'aimer tout de même. Si je vous
-demande de m'embrasser, vous devez être en colère, mais ne pas me
-refuser.&mdash;Ô bon Dieu! que ceci est gentil! j'aime bien mieux cela que
-notre vieille façon campagnarde de dire ce qu'on pense. Eh bien! vrai,
+m'aimer, vous devez répondre non et m'aimer tout de même. Si je vous
+demande de m'embrasser, vous devez être en colère, mais ne pas me
+refuser.&mdash;Ô bon Dieu! que ceci est gentil! j'aime bien mieux cela que
+notre vieille façon campagnarde de dire ce qu'on pense. Eh bien! vrai,
j'ai toujours eu grande envie de dire des mensonges, mais on me faisait
-peur et on me disait que c'est un péché.&mdash;Eh bien! ma jolie créature,
+peur et on me disait que c'est un péché.&mdash;Eh bien! ma jolie créature,
voulez-vous <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> me rendre heureux en me donnant un baiser?&mdash;Non
-certes, je suis en colère contre vous. (Elle court à lui et
-l'embrasse.)&mdash;Holà! holà! c'est assez bien, mais vous n'auriez pas dû me
-le donner, vous auriez dû me le laisser prendre.&mdash;Ah bien! nous
-recommencerons<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>.» Elle fait des progrès si prompts <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> qu'il
+certes, je suis en colère contre vous. (Elle court à lui et
+l'embrasse.)&mdash;Holà! holà! c'est assez bien, mais vous n'auriez pas dû me
+le donner, vous auriez dû me le laisser prendre.&mdash;Ah bien! nous
+recommencerons<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>.» Elle fait des progrès si prompts <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> qu'il
faut enrayer la citation tout de suite. Et remarquez que la caque sent
-toujours le hareng. Toutes ces charmantes personnes arrivent très-vite
+toujours le hareng. Toutes ces charmantes personnes arrivent très-vite
au langage des laveuses de vaisselle. Quand Ben, le marin balourd, veut
-lui faire la cour, elle le renvoie avec des injures, elle se démène,
-elle lâche une gargouillade de petits cris et de gros mots, elle
-l'appelle grand veau marin. «Veau marin! sale torchon que vous êtes! je
-ne suis pas assez veau pour lécher votre museau <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> peint, vous
-face de fromage<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>!» Excitée par ces aménités, elle s'emporte, elle
+lui faire la cour, elle le renvoie avec des injures, elle se démène,
+elle lâche une gargouillade de petits cris et de gros mots, elle
+l'appelle grand veau marin. «Veau marin! sale torchon que vous êtes! je
+ne suis pas assez veau pour lécher votre museau <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> peint, vous
+face de fromage<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>!» Excitée par ces aménités, elle s'emporte, elle
pleure, elle l'appelle <i>barrique de goudron puant</i>. On vient mettre le
-holà dans cette première entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle
-crie qu'elle veut épouser Tattle, ou, au défaut, Robin le sommelier. Son
-père la menace des verges: «Au diable les verges! je veux un homme,
-j'aurai un homme<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>!» Ce sont des cavales, jolies si vous voulez, et
-bondissantes; mais décidément, entre les mains de ces poëtes, l'homme
-naturel n'est plus qu'un échappé d'écurie ou de chenil.</p>
-
-<p>Serez-vous plus content de l'homme cultivé? La vie mondaine qu'ils
-peignent est un vrai carnaval, et les <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> têtes de leurs héroïnes
-sont des moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effréné.
+holà dans cette première entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle
+crie qu'elle veut épouser Tattle, ou, au défaut, Robin le sommelier. Son
+père la menace des verges: «Au diable les verges! je veux un homme,
+j'aurai un homme<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>!» Ce sont des cavales, jolies si vous voulez, et
+bondissantes; mais décidément, entre les mains de ces poëtes, l'homme
+naturel n'est plus qu'un échappé d'écurie ou de chenil.</p>
+
+<p>Serez-vous plus content de l'homme cultivé? La vie mondaine qu'ils
+peignent est un vrai carnaval, et les <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> têtes de leurs héroïnes
+sont des moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effréné.
Voyez dans Congreve comme elles caquettent, avec quel flux de paroles,
-d'affectations, de quelle voix flûtée et modulée, avec quels gestes,
-quels tortillements des bras, du cou, quels regards levés au ciel,
-quelles gentillesses et quelles singeries<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>! «Es-tu sûre que sir
+d'affectations, de quelle voix flûtée et modulée, avec quels gestes,
+quels tortillements des bras, du cou, quels regards levés au ciel,
+quelles gentillesses et quelles singeries<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>! «Es-tu sûre que sir
Rowland n'oubliera pas de venir, et qu'il ne mollira pas s'il vient?
-Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'était pas
+Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'était pas
importun!... Oh! je ne violerai jamais les convenances! je mourrai de
-confusion si je suis forcée de faire des avances? Oh! non, je ne pourrai
-jamais faire d'avances. Je m'évanouirai s'il s'attend à des avances.
-Non, j'espère que sir Rowland est trop bien élevé pour mettre une dame
-dans la nécessité de manquer aux formes. Je ne veux pas pourtant être
-trop retenue, je ne veux pas le mettre au désespoir; mais un peu de
-hauteur n'est pas déplacée, un peu de dédain attire.&mdash;Oui, un peu de
-dédain convient à madame.&mdash;Oui, mais la tendresse me convient mieux que
+confusion si je suis forcée de faire des avances? Oh! non, je ne pourrai
+jamais faire d'avances. Je m'évanouirai s'il s'attend à des avances.
+Non, j'espère que sir Rowland est trop bien élevé pour mettre une dame
+dans la nécessité de manquer aux formes. Je ne veux pas pourtant être
+trop retenue, je ne veux pas le mettre au désespoir; mais un peu de
+hauteur n'est pas déplacée, un peu de dédain attire.&mdash;Oui, un peu de
+dédain convient à madame.&mdash;Oui, mais la tendresse me convient mieux que
tout: une sorte d'air mourant. Tu vois ce portrait, n'est-ce pas,
-Foible? Tu vois qu'il a quelque chose de noyé dans le regard. Oui,
-j'aurai ce regard-là. Ma nièce veut l'avoir, mais elle n'a pas les
-traits qu'il faut. Sir Rowland est-il bien? Qu'on enlève ma toilette, je
+Foible? Tu vois qu'il a quelque chose de noyé dans le regard. Oui,
+j'aurai ce regard-là. Ma nièce veut l'avoir, mais elle n'a pas les
+traits qu'il faut. Sir Rowland est-il bien? Qu'on enlève ma toilette, je
m'habillerai en haut. Je veux recevoir sir Rowland ici. Est-il bien? Ne
-me réponds pas. Je ne veux pas le <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> savoir. Je veux être
+me réponds pas. Je ne veux pas le <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> savoir. Je veux être
surprise. Je veux qu'on me prenne par surprise. Et quel air ai-je,
-Foible?&mdash;Un air tout à fait vainqueur, madame.&mdash;Bien, mais, comment le
-recevrai-je? Dans quelle attitude ferai-je sur son c&oelig;ur la première
-impression? Serai-je assise? Non, je ne veux pas être assise. Je
+Foible?&mdash;Un air tout à fait vainqueur, madame.&mdash;Bien, mais, comment le
+recevrai-je? Dans quelle attitude ferai-je sur son c&oelig;ur la première
+impression? Serai-je assise? Non, je ne veux pas être assise. Je
marcherai. Oui, je marcherai quand il entrera, comme si je venais de la
porte, et puis je me retournerai en plein vers lui! Non, ce serait trop
-soudain. Je serai couchée; c'est cela, je serai couchée. Je le recevrai
-dans mon petit boudoir, il y a un sofa. Oui, je ferai la première
-impression sur un sofa. Je ne serai pas couchée pourtant, mais penchée
-et appuyée sur un coude, avec un pied un peu pendant, dépassant la robe
-et dandinant d'une façon pensive. Oui, et alors, aussitôt qu'il
-paraîtra, je sursauterai, et je serai surprise, et je me lèverai pour
-aller à sa rencontre dans le plus joli désordre<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>.» Ces agitations
-de coquette mûre deviennent encore plus <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> véhémentes au moment
-critique<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>. Lady Pliant, sorte de Belise anglaise, se croit aimée de
-Millefond, qui ne l'aime pas du tout et qui tâche en vain de la
-détromper: «Pour l'amour du ciel, madame!&mdash;Oh! ne nommez plus le ciel.
-Bon Dieu! comment pouvez-vous parler du ciel et avoir tant de perversité
-dans le c&oelig;ur? Mais peut-être ne pensez-vous pas que ce soit un péché.
+soudain. Je serai couchée; c'est cela, je serai couchée. Je le recevrai
+dans mon petit boudoir, il y a un sofa. Oui, je ferai la première
+impression sur un sofa. Je ne serai pas couchée pourtant, mais penchée
+et appuyée sur un coude, avec un pied un peu pendant, dépassant la robe
+et dandinant d'une façon pensive. Oui, et alors, aussitôt qu'il
+paraîtra, je sursauterai, et je serai surprise, et je me lèverai pour
+aller à sa rencontre dans le plus joli désordre<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>.» Ces agitations
+de coquette mûre deviennent encore plus <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> véhémentes au moment
+critique<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>. Lady Pliant, sorte de Belise anglaise, se croit aimée de
+Millefond, qui ne l'aime pas du tout et qui tâche en vain de la
+détromper: «Pour l'amour du ciel, madame!&mdash;Oh! ne nommez plus le ciel.
+Bon Dieu! comment pouvez-vous parler du ciel et avoir tant de perversité
+dans le c&oelig;ur? Mais peut-être ne pensez-vous pas que ce soit un péché.
On dit qu'il y a des <i>gentlemen</i> parmi vous qui ne pensent pas que ce
-soit un péché. Peut-être n'est-ce pas un péché pour ceux qui pensent que
-ce n'en est pas un. En vérité, si je pensais que ce n'est pas un
-péché.... Pourtant mon honneur.... Non, non, levez-vous, venez, vous
+soit un péché. Peut-être n'est-ce pas un péché pour ceux qui pensent que
+ce n'en est pas un. En vérité, si je pensais que ce n'est pas un
+péché.... Pourtant mon honneur.... Non, non, levez-vous, venez, vous
verrez combien je suis bonne. Je sais que l'amour est puissant, et
-<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> que personne ne peut s'empêcher d'être épris. Ce n'est pas
+<span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> que personne ne peut s'empêcher d'être épris. Ce n'est pas
votre faute.... Et vraiment je jure que ce n'est pas non plus la mienne.
-Comment pouvais-je m'empêcher d'avoir des charmes? Et comment
-pouviez-vous vous empêcher de devenir mon captif? Je jure que c'est une
-vraie pitié que ce soit une faute; mais mon honneur.... Oui, mais votre
-honneur aussi.... Et le péché! Oui, et la nécessité!... Ô Seigneur Dieu,
-voici quelqu'un qui vient. Je n'ose rester. Bien, vous devez réfléchir à
+Comment pouvais-je m'empêcher d'avoir des charmes? Et comment
+pouviez-vous vous empêcher de devenir mon captif? Je jure que c'est une
+vraie pitié que ce soit une faute; mais mon honneur.... Oui, mais votre
+honneur aussi.... Et le péché! Oui, et la nécessité!... Ô Seigneur Dieu,
+voici quelqu'un qui vient. Je n'ose rester. Bien, vous devez réfléchir à
votre crime, et lutter autant que vous pourrez contre lui,&mdash;lutter,
-certainement; mais ne soyez pas mélancolique, ne vous désespérez pas.
+certainement; mais ne soyez pas mélancolique, ne vous désespérez pas.
N'imaginez pas non plus que je vous accorderai jamais quoi que ce soit.
-Oh! non, non.... Mais faites état qu'il vous faut quitter toutes les
-idées de mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia que
+Oh! non, non.... Mais faites état qu'il vous faut quitter toutes les
+idées de mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia que
comme un paravent de votre passion pour moi, cela pourtant me rendrait
jalouse. Oh! bon Dieu, qu'est-ce que j'ai dit? Jalouse, non, non. Je ne
-peux pas être jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer. Aussi
-n'espérez pas; mais ne désespérez pas non plus. Oh! les voilà qui
-viennent, il faut que je me sauve<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.» Elle se sauve et nous ne la
+peux pas être jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer. Aussi
+n'espérez pas; mais ne désespérez pas non plus. Oh! les voilà qui
+viennent, il faut que je me sauve<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>.» Elle se sauve et nous ne la
suivons pas.</p>
-<p>Cette étourderie, cette volubilité, cette jolie corruption, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>
-ces façons évaporées et affectées se rassemblent en un portrait le plus
-brillant, le plus mondain de ce théâtre, celui de mistress Millamant,
-«une belle dame,» dit la liste des personnages<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>. Elle entre «toutes
-voiles dehors, l'éventail ouvert,» traînant l'équipage de ses falbalas
-et de ses rubans, fendant la presse des fats dorés, attifés, en
-perruques fines, qui papillonnent sur son passage, dédaigneuse et
-folâtre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries,
-pétulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action
+<p>Cette étourderie, cette volubilité, cette jolie corruption, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span>
+ces façons évaporées et affectées se rassemblent en un portrait le plus
+brillant, le plus mondain de ce théâtre, celui de mistress Millamant,
+«une belle dame,» dit la liste des personnages<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>. Elle entre «toutes
+voiles dehors, l'éventail ouvert,» traînant l'équipage de ses falbalas
+et de ses rubans, fendant la presse des fats dorés, attifés, en
+perruques fines, qui papillonnent sur son passage, dédaigneuse et
+folâtre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries,
+pétulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action
soutenue, ne s'accommodant que du <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> changement et du plaisir.
-Elle rit des sermons de Mirabell, son prétendant. «N'ayez donc pas cette
+Elle rit des sermons de Mirabell, son prétendant. «N'ayez donc pas cette
figure tragique, inflexiblement sage, comme Salomon dans une vieille
tapisserie, quand on va couper l'enfant.... Ha! ha! ha! pardonnez-moi,
il faut que je rie; ha! ha! ha! quoique je vous accorde que c'est un peu
-barbare<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.» Elle éclate, puis elle se met en colère, puis elle
-badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le décor change à
-chaque mouvement et à vue. C'est un vrai tourbillon; tout tourne dans sa
-cervelle comme dans une horloge dont on a cassé le grand ressort. Rien
-de plus joli que sa façon d'entrer en ménage. «Ah! je ne me marierai
-jamais que je ne sois sûre d'abord de faire ma volonté et mon plaisir.
-Écoutez bien, je ne veux pas qu'on me donne de petits noms après que je
-serai mariée; positivement, je ne veux pas de petits noms.&mdash;De petits
-noms?&mdash;Oui, comme ma femme, mon amie, ma chère, ma joie, mon bijou, mon
-amour, mon cher c&oelig;ur, et tout ce vilain jargon de familiarité
-nauséabonde entre mari et femme. Je ne supporterai jamais cela. Bon
+barbare<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.» Elle éclate, puis elle se met en colère, puis elle
+badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le décor change à
+chaque mouvement et à vue. C'est un vrai tourbillon; tout tourne dans sa
+cervelle comme dans une horloge dont on a cassé le grand ressort. Rien
+de plus joli que sa façon d'entrer en ménage. «Ah! je ne me marierai
+jamais que je ne sois sûre d'abord de faire ma volonté et mon plaisir.
+Écoutez bien, je ne veux pas qu'on me donne de petits noms après que je
+serai mariée; positivement, je ne veux pas de petits noms.&mdash;De petits
+noms?&mdash;Oui, comme ma femme, mon amie, ma chère, ma joie, mon bijou, mon
+amour, mon cher c&oelig;ur, et tout ce vilain jargon de familiarité
+nauséabonde entre mari et femme. Je ne supporterai jamais cela. Bon
Mirabell, ne soyons jamais familiers ou tendres. N'allons jamais en
-visite ensemble, ni au théâtre ensemble. Soyons étrangers l'un pour
-l'autre et bien élevés; soyons aussi étrangers <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> que si nous
-étions mariés depuis longtemps, et aussi bien élevés que si nous
-n'étions pas mariés du tout.... J'aurai la liberté de rendre des visites
-à qui je voudrai, et d'en recevoir de qui je voudrai, d'écrire et
+visite ensemble, ni au théâtre ensemble. Soyons étrangers l'un pour
+l'autre et bien élevés; soyons aussi étrangers <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> que si nous
+étions mariés depuis longtemps, et aussi bien élevés que si nous
+n'étions pas mariés du tout.... J'aurai la liberté de rendre des visites
+à qui je voudrai, et d'en recevoir de qui je voudrai, d'écrire et
recevoir des lettres, sans que vous m'interrogiez, sans que vous me
-fassiez la mine. Je viendrai dîner quand il me plaira; je dînerai dans
+fassiez la mine. Je viendrai dîner quand il me plaira; je dînerai dans
mon boudoir quand je serai de mauvaise humeur, et cela sans donner de
raison. Mon cabinet sera inviolable; je serai la seule reine de ma table
-à thé, vous n'en approcherez jamais sans demander permission d'abord, et
-enfin, partout où je serai, vous frapperez toujours à la porte avant
-d'entrer<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>.» Le <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> code est complet; j'y voudrais pourtant
-encore un article, la séparation de biens et de corps; ce serait le vrai
-mariage mondain, c'est-à-dire le divorce décent. Et je réponds que dans
-deux ans Mirabell et sa femme y viendront. Au reste tout ce théâtre y
-aboutit; car remarquez qu'en fait de femmes, d'épouses surtout, je n'en
-ai présenté que les aspects les plus doux. Il est sombre au fond, amer,
-et par-dessus tout pernicieux. Il présente le ménage comme une prison,
-le mariage comme une guerre, la femme comme une révoltée, l'adultère
-comme une issue, le désordre comme un droit, et l'extravagance comme un
+à thé, vous n'en approcherez jamais sans demander permission d'abord, et
+enfin, partout où je serai, vous frapperez toujours à la porte avant
+d'entrer<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>.» Le <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> code est complet; j'y voudrais pourtant
+encore un article, la séparation de biens et de corps; ce serait le vrai
+mariage mondain, c'est-à-dire le divorce décent. Et je réponds que dans
+deux ans Mirabell et sa femme y viendront. Au reste tout ce théâtre y
+aboutit; car remarquez qu'en fait de femmes, d'épouses surtout, je n'en
+ai présenté que les aspects les plus doux. Il est sombre au fond, amer,
+et par-dessus tout pernicieux. Il présente le ménage comme une prison,
+le mariage comme une guerre, la femme comme une révoltée, l'adultère
+comme une issue, le désordre comme un droit, et l'extravagance comme un
plaisir<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>. Une <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> femme comme il faut se couche au matin, se
-lève à midi, maudit son mari, écoute des gravelures, court les bals,
-hante les théâtres, déchire les réputations, met chez elle un tripot,
-emprunte de l'argent, agace les hommes, traîne et accroche son honneur
-et sa fortune à travers les dettes et les rendez-vous. «Nous sommes
+lève à midi, maudit son mari, écoute des gravelures, court les bals,
+hante les théâtres, déchire les réputations, met chez elle un tripot,
+emprunte de l'argent, agace les hommes, traîne et accroche son honneur
+et sa fortune à travers les dettes et les rendez-vous. «Nous sommes
aussi perverses que les hommes, dit lady Brute, mais nos vices prennent
-une autre pente. À cause de notre poltronnerie, nous nous contentons de
-mordre par derrière, de mentir, de tricher aux cartes, et autres choses
+une autre pente. À cause de notre poltronnerie, nous nous contentons de
+mordre par derrière, de mentir, de tricher aux cartes, et autres choses
pareilles; comme ils ont plus de courage que nous, ils commettent des
-péchés plus hardis et plus imprudents: ils se querellent, se battent,
-jurent, boivent, blasphèment, et le <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> reste<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.» Excellent
-résumé, où les <i>gentlemen</i> sont compris comme les autres! Le monde n'a
+péchés plus hardis et plus imprudents: ils se querellent, se battent,
+jurent, boivent, blasphèment, et le <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> reste<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>.» Excellent
+résumé, où les <i>gentlemen</i> sont compris comme les autres! Le monde n'a
fait que les munir de phrases correctes et de beaux habits. Ils ont ici,
-chez Congreve surtout, le style le plus élégant; ils savent surtout
+chez Congreve surtout, le style le plus élégant; ils savent surtout
donner la main aux dames, les entretenir de nouvelles; ils sont experts
-dans l'escrime des ripostes et des répliques; ils ne se décontenancent
-jamais, ils trouvent des tournures pour faire entendre les idées
+dans l'escrime des ripostes et des répliques; ils ne se décontenancent
+jamais, ils trouvent des tournures pour faire entendre les idées
scabreuses; ils discutent fort bien, ils parlent excellemment, ils
-saluent mieux encore; mais, en somme, ce sont des drôles. Ils sont
-épicuriens par système, séducteurs par profession. Ils mettent
-l'immoralité en maximes et raisonnent leur vice. «Donnez-moi, dit l'un
-d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens aiguisés et brillants comme son
-épée, qui les garde toujours dégainés dans l'ordre convenable, avec
-toute la portée possible, ayant sa raison comme général, pour les
-détacher tour à tour sur tout plaisir qui s'offre à propos, et pour
-ordonner la retraite à la moindre apparence de désavantage et de danger.
-J'aime une belle maison, mais pourvu qu'elle soit à un autre, et voilà
-justement comme j'aime une belle femme<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.» Tel séduit <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> de
+saluent mieux encore; mais, en somme, ce sont des drôles. Ils sont
+épicuriens par système, séducteurs par profession. Ils mettent
+l'immoralité en maximes et raisonnent leur vice. «Donnez-moi, dit l'un
+d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens aiguisés et brillants comme son
+épée, qui les garde toujours dégainés dans l'ordre convenable, avec
+toute la portée possible, ayant sa raison comme général, pour les
+détacher tour à tour sur tout plaisir qui s'offre à propos, et pour
+ordonner la retraite à la moindre apparence de désavantage et de danger.
+J'aime une belle maison, mais pourvu qu'elle soit à un autre, et voilà
+justement comme j'aime une belle femme<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.» Tel séduit <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> de
parti pris la femme de son ami; un autre, sous un faux nom, prend la
-fiancée de son frère. Tel suborne des témoins pour accrocher une dot. Je
-prie le lecteur d'aller lire lui-même les stratagèmes délicats de
+fiancée de son frère. Tel suborne des témoins pour accrocher une dot. Je
+prie le lecteur d'aller lire lui-même les stratagèmes délicats de
Worthy, de Mirabell et des autres. Ce sont des coquins froids qui
-manient le faux, l'adultère, l'escroquerie en experts. On les présente
-ici comme des gens de bel air; ce sont les <i>jeunes-premiers</i>, les héros,
-et comme tels ils obtiennent à la fin les héritières<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Il faut voir
-dans Mirabell, par exemple, ce mélange de corruption et d'élégance;
-mistress Fainall, son ancienne maîtresse, mariée par lui à un ami commun
-qui est un misérable, se plaint à lui de cet odieux mariage. Il
-l'apaise, il la conseille, il lui indique la mesure précise, le vrai
-biais qui doit accommoder les <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> choses: «Vous devez avoir du
-dégoût pour votre mari, mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir du
-goût pour votre amant<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.» Elle s'écrie avec désespoir: «Pourquoi
-m'avez-vous fait épouser cet homme?» Il sourit d'un air composé:
-«Pourquoi commettons-nous tous les jours des actions dangereuses et
-désagréables? Pour sauver cette idole, la réputation<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.» Comme ce
-raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme qu'on a jetée
-dans l'extrême malheur? Et comme l'insinuation qui suit est d'une
-logique touchante! «Si la familiarité de nos amours avait produit les
-conséquences que vous redoutiez, sur qui auriez-vous fait tomber le nom
-de père avec plus d'apparence que sur un mari<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>?» Il insiste en style
-excellent; écoutez ce dilemme d'un homme de c&oelig;ur: «Votre mari était
-juste ce qu'il nous fallait: ni trop vil, ni trop honnête. Un meilleur
-eût mérité de ne pas être <i>sacrifié</i> à cette occasion; un pire n'aurait
-pas répondu à notre idée. Quand vous serez lasse de lui, vous savez
-<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> le remède<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>.» C'est ainsi qu'on ménage les sentiments d'une
-femme, surtout d'une femme qu'on a aimée. Pour comble, ce délicat
-entretien a pour but de faire entrer la pauvre délaissée dans une
-intrigue basse qui procurera à Mirabell une jolie femme et une belle
+manient le faux, l'adultère, l'escroquerie en experts. On les présente
+ici comme des gens de bel air; ce sont les <i>jeunes-premiers</i>, les héros,
+et comme tels ils obtiennent à la fin les héritières<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Il faut voir
+dans Mirabell, par exemple, ce mélange de corruption et d'élégance;
+mistress Fainall, son ancienne maîtresse, mariée par lui à un ami commun
+qui est un misérable, se plaint à lui de cet odieux mariage. Il
+l'apaise, il la conseille, il lui indique la mesure précise, le vrai
+biais qui doit accommoder les <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> choses: «Vous devez avoir du
+dégoût pour votre mari, mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir du
+goût pour votre amant<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.» Elle s'écrie avec désespoir: «Pourquoi
+m'avez-vous fait épouser cet homme?» Il sourit d'un air composé:
+«Pourquoi commettons-nous tous les jours des actions dangereuses et
+désagréables? Pour sauver cette idole, la réputation<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.» Comme ce
+raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme qu'on a jetée
+dans l'extrême malheur? Et comme l'insinuation qui suit est d'une
+logique touchante! «Si la familiarité de nos amours avait produit les
+conséquences que vous redoutiez, sur qui auriez-vous fait tomber le nom
+de père avec plus d'apparence que sur un mari<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>?» Il insiste en style
+excellent; écoutez ce dilemme d'un homme de c&oelig;ur: «Votre mari était
+juste ce qu'il nous fallait: ni trop vil, ni trop honnête. Un meilleur
+eût mérité de ne pas être <i>sacrifié</i> à cette occasion; un pire n'aurait
+pas répondu à notre idée. Quand vous serez lasse de lui, vous savez
+<span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> le remède<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>.» C'est ainsi qu'on ménage les sentiments d'une
+femme, surtout d'une femme qu'on a aimée. Pour comble, ce délicat
+entretien a pour but de faire entrer la pauvre délaissée dans une
+intrigue basse qui procurera à Mirabell une jolie femme et une belle
dot. Certainement le <i>gentleman</i> sait son monde, on ne saurait mieux que
-lui employer une ancienne maîtresse. Voilà les personnages cultivés de
-ce théâtre, aussi malhonnêtes que les personnages incultes: ayant
-transformé les mauvais instincts en vices réfléchis, la concupiscence en
-débauche, la brutalité en cynisme, la perversité en dépravation,
-égoïstes de parti pris, sensuels avec calcul, immoraux de maximes,
-réduisant les sentiments à l'intérêt, l'honneur aux bienséances, et le
+lui employer une ancienne maîtresse. Voilà les personnages cultivés de
+ce théâtre, aussi malhonnêtes que les personnages incultes: ayant
+transformé les mauvais instincts en vices réfléchis, la concupiscence en
+débauche, la brutalité en cynisme, la perversité en dépravation,
+égoïstes de parti pris, sensuels avec calcul, immoraux de maximes,
+réduisant les sentiments à l'intérêt, l'honneur aux bienséances, et le
bonheur au plaisir.</p>
-<p>La restauration anglaise tout entière fut une de ces grandes crises qui,
-en faussant le développement d'une société et d'une littérature,
-manifestent l'esprit intérieur qu'elles altèrent et qui les contredit.
-Ni les forces n'ont manqué à cette société, ni le talent n'a manqué à
-cette littérature; les hommes du monde ont été polis, et les écrivains
-ont été inventifs. On eut une cour, des salons, une conversation, la vie
-mondaine, le goût des lettres, l'exemple de la France, la paix, le
-loisir, le voisinage des sciences, de la politique, de la théologie,
-bref toutes les circonstances heureuses qui peuvent élever l'esprit et
+<p>La restauration anglaise tout entière fut une de ces grandes crises qui,
+en faussant le développement d'une société et d'une littérature,
+manifestent l'esprit intérieur qu'elles altèrent et qui les contredit.
+Ni les forces n'ont manqué à cette société, ni le talent n'a manqué à
+cette littérature; les hommes du monde ont été polis, et les écrivains
+ont été inventifs. On eut une cour, des salons, une conversation, la vie
+mondaine, le goût des lettres, l'exemple de la France, la paix, le
+loisir, le voisinage des sciences, de la politique, de la théologie,
+bref toutes les circonstances heureuses qui peuvent élever l'esprit et
civiliser <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> les m&oelig;urs. On eut la vigueur satirique de
Wycherley, le brillant dialogue et la fine moquerie de Congreve, le
-franc naturel et l'entrain de Vanbrugh, les inventions multipliées de
+franc naturel et l'entrain de Vanbrugh, les inventions multipliées de
Farquhar, bref toutes les ressources qui peuvent nourrir l'esprit
-comique et ajouter un vrai théâtre aux meilleures constructions de
-l'esprit humain. Rien n'aboutit, et tout avorta. Ce monde n'a laissé
-qu'un souvenir de corruption: cette comédie est demeurée un répertoire
-de vices; cette société n'a eu qu'une élégance salie; cette littérature
-n'a atteint qu'un esprit refroidi. Les m&oelig;urs ont été grossières ou
-frivoles; les idées sont demeurées incomplètes ou futiles. Par dégoût et
-par contraste, une révolution se préparait dans les inclinations
-littéraires et dans les habitudes morales en même temps que dans les
-croyances générales et dans la constitution politique. L'homme changeait
-tout entier, et d'une seule volte-face. La même répugnance et la même
-expérience le détachaient de toutes les parties de son ancien état.
-L'Anglais découvrait qu'il n'est point monarchique, papiste, ni
-sceptique, mais libéral, protestant et croyant. Il comprenait qu'il
-n'est point viveur ni mondain, mais réfléchi et intérieur. Il y a en lui
+comique et ajouter un vrai théâtre aux meilleures constructions de
+l'esprit humain. Rien n'aboutit, et tout avorta. Ce monde n'a laissé
+qu'un souvenir de corruption: cette comédie est demeurée un répertoire
+de vices; cette société n'a eu qu'une élégance salie; cette littérature
+n'a atteint qu'un esprit refroidi. Les m&oelig;urs ont été grossières ou
+frivoles; les idées sont demeurées incomplètes ou futiles. Par dégoût et
+par contraste, une révolution se préparait dans les inclinations
+littéraires et dans les habitudes morales en même temps que dans les
+croyances générales et dans la constitution politique. L'homme changeait
+tout entier, et d'une seule volte-face. La même répugnance et la même
+expérience le détachaient de toutes les parties de son ancien état.
+L'Anglais découvrait qu'il n'est point monarchique, papiste, ni
+sceptique, mais libéral, protestant et croyant. Il comprenait qu'il
+n'est point viveur ni mondain, mais réfléchi et intérieur. Il y a en lui
un trop violent courant de vie animale pour qu'il puisse, sans danger,
-se lâcher du côté de la jouissance; il lui faut une barrière de
-raisonnements moraux qui réprime ses débordements. Il y a en lui un trop
-fort courant d'attention et de volonté pour qu'il puisse s'employer à
+se lâcher du côté de la jouissance; il lui faut une barrière de
+raisonnements moraux qui réprime ses débordements. Il y a en lui un trop
+fort courant d'attention et de volonté pour qu'il puisse s'employer à
porter des bagatelles; il lui faut quelque lourd travail utile qui
-dépense sa force. Il a besoin <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> d'une digue et d'un emploi. Il
-lui faut une constitution et une religion qui le refrènent par des
-devoirs à observer et qui l'occupent par des droits à défendre. Il n'est
-bien que dans la vie sérieuse et réglée; il y trouve le canal naturel et
-le débouché nécessaire de ses facultés et de ses passions. Dès à présent
-il y entre, et ce théâtre lui-même en porte la marque. Il se défait et
-se transforme. Collier l'a discrédité, Addison le blâme. Le sentiment
-national s'y réveille: les m&oelig;urs françaises y sont raillées: les
-prologues célèbrent les défaites de Louis XIV; on y présente sous un
-jour ridicule ou odieux la licence, l'élégance et la religion de sa
-cour<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>. L'immoralité, par degrés, y diminue, le mariage est plus
-respecté, les héroïnes ne vont plus qu'au bord de l'adultère<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>; les
-viveurs s'arrêtent au moment scabreux: tel à cet instant se dit purifié
+dépense sa force. Il a besoin <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> d'une digue et d'un emploi. Il
+lui faut une constitution et une religion qui le refrènent par des
+devoirs à observer et qui l'occupent par des droits à défendre. Il n'est
+bien que dans la vie sérieuse et réglée; il y trouve le canal naturel et
+le débouché nécessaire de ses facultés et de ses passions. Dès à présent
+il y entre, et ce théâtre lui-même en porte la marque. Il se défait et
+se transforme. Collier l'a discrédité, Addison le blâme. Le sentiment
+national s'y réveille: les m&oelig;urs françaises y sont raillées: les
+prologues célèbrent les défaites de Louis XIV; on y présente sous un
+jour ridicule ou odieux la licence, l'élégance et la religion de sa
+cour<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>. L'immoralité, par degrés, y diminue, le mariage est plus
+respecté, les héroïnes ne vont plus qu'au bord de l'adultère<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>; les
+viveurs s'arrêtent au moment scabreux: tel à cet instant se dit purifié
et parle en vers pour mieux marquer son enthousiasme; tel loue le
-mariage<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>; quelques-uns, au cinquième acte, aspirent à la vie rangée.
-On verra bientôt Steele écrire une pièce morale intitulée <i>le Héros
-chrétien</i>. Désormais la comédie décline, et le talent littéraire se
+mariage<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>; quelques-uns, au cinquième acte, aspirent à la vie rangée.
+On verra bientôt Steele écrire une pièce morale intitulée <i>le Héros
+chrétien</i>. Désormais la comédie décline, et le talent littéraire se
porte ailleurs. L'essai, le roman, le pamphlet, la <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> dissertation
remplacent le drame, et l'esprit anglais classique, abandonnant des
-genres qui répugnent à sa structure, commence les grandes &oelig;uvres qui
-vont l'éterniser et l'exprimer.</p>
+genres qui répugnent à sa structure, commence les grandes &oelig;uvres qui
+vont l'éterniser et l'exprimer.</p>
<h5>X</h5>
-<p>Cependant, dans ce déclin continu de l'invention théâtrale et dans ce
-vaste déplacement de la séve littéraire, quelques pousses percent encore
-de loin en loin du côté de la comédie: c'est que les hommes ont toujours
-envie de se divertir, et que le théâtre est toujours un lieu de
-divertissement. Une fois que l'arbre est planté, il subsiste, maigrement
-sans doute, avec de longs intervalles de sécheresse presque complète et
-d'avortements presque constants, destiné pourtant à des renouvellements
-imparfaits, à des demi-floraisons passagères, parfois à des productions
-inférieures qui bourgeonnent dans ses plus bas rameaux. Même lorsque les
-grands sujets sont épuisés, il y a place encore çà et là pour des
-inventions heureuses. Qu'un homme d'esprit, adroit, exercé, se
-rencontre, il saisira les grotesques au passage; il portera sur la scène
+<p>Cependant, dans ce déclin continu de l'invention théâtrale et dans ce
+vaste déplacement de la séve littéraire, quelques pousses percent encore
+de loin en loin du côté de la comédie: c'est que les hommes ont toujours
+envie de se divertir, et que le théâtre est toujours un lieu de
+divertissement. Une fois que l'arbre est planté, il subsiste, maigrement
+sans doute, avec de longs intervalles de sécheresse presque complète et
+d'avortements presque constants, destiné pourtant à des renouvellements
+imparfaits, à des demi-floraisons passagères, parfois à des productions
+inférieures qui bourgeonnent dans ses plus bas rameaux. Même lorsque les
+grands sujets sont épuisés, il y a place encore çà et là pour des
+inventions heureuses. Qu'un homme d'esprit, adroit, exercé, se
+rencontre, il saisira les grotesques au passage; il portera sur la scène
quelque vice ou quelque travers de son temps; le public accourra, et ne
-demandera pas mieux que de se reconnaître et de rire. Il y eut un de ces
-succès, lorsque Gay, dans son <i>Opéra du Gueux</i>, mit en scène la
+demandera pas mieux que de se reconnaître et de rire. Il y eut un de ces
+succès, lorsque Gay, dans son <i>Opéra du Gueux</i>, mit en scène la
coquinerie du grand monde, et vengea le public de Walpole et de la cour.
-Il y eut un de ces succès, lorsque Goldsmith, inventant une série de
-méprises, <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> conduisit son héros et son auditoire à travers cinq
-actes de quiproquos<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>. Après tout, si la vraie comédie ne peut vivre
-qu'en certains siècles, la comédie ordinaire peut vivre dans tous les
-siècles. Elle est trop voisine du pamphlet, du roman, de la satire, pour
+Il y eut un de ces succès, lorsque Goldsmith, inventant une série de
+méprises, <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> conduisit son héros et son auditoire à travers cinq
+actes de quiproquos<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>. Après tout, si la vraie comédie ne peut vivre
+qu'en certains siècles, la comédie ordinaire peut vivre dans tous les
+siècles. Elle est trop voisine du pamphlet, du roman, de la satire, pour
ne pas se relever de temps en temps par le voisinage du roman, de la
satire et du pamphlet. Si j'ai un ennemi, au lieu de l'attaquer dans une
brochure, je puis le transporter sur les planches. Si je suis capable de
-bien peindre un personnage dans un récit, je ne suis pas fort éloigné du
-talent qui rassemblera toute l'âme de ce personnage en quelques
-réponses. Si je sais railler joliment un vice dans une pièce de vers, je
-parviendrai sans trop d'efforts à faire parler ce vice par la bouche
-d'un acteur. Du moins, je serai tenté de l'entreprendre; je serai séduit
-par l'éclat extraordinaire que la rampe, la déclamation, la mise en
-scène donnent à une idée; j'essayerai de porter la mienne sous cette
-lumière intense; je m'y emploierai, quand même il s'agirait pour cela de
+bien peindre un personnage dans un récit, je ne suis pas fort éloigné du
+talent qui rassemblera toute l'âme de ce personnage en quelques
+réponses. Si je sais railler joliment un vice dans une pièce de vers, je
+parviendrai sans trop d'efforts à faire parler ce vice par la bouche
+d'un acteur. Du moins, je serai tenté de l'entreprendre; je serai séduit
+par l'éclat extraordinaire que la rampe, la déclamation, la mise en
+scène donnent à une idée; j'essayerai de porter la mienne sous cette
+lumière intense; je m'y emploierai, quand même il s'agirait pour cela de
forcer un peu ou beaucoup mon talent. Au besoin, je me ferai illusion;
-je remplacerai par des expédients l'originalité naïve et le vrai génie
-comique; si en quelques points on reste au-dessous des premiers maîtres,
+je remplacerai par des expédients l'originalité naïve et le vrai génie
+comique; si en quelques points on reste au-dessous des premiers maîtres,
en quelques points aussi on peut les surpasser; on peut travailler son
style, raffiner, trouver de plus jolis mots, des railleries plus
-frappantes, un échange plus vif de ripostes brillantes, des images plus
-neuves, des comparaisons <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> plus pittoresques; on peut prendre à
-l'un un caractère, à l'autre une situation, emprunter chez une nation
-voisine, dans un théâtre vieilli, aux bons romans, aux pamphlets
-mordants, aux satires limées, aux petits journaux, accumuler les effets,
-servir au public un ragoût plus concentré et plus appétissant; on peut
+frappantes, un échange plus vif de ripostes brillantes, des images plus
+neuves, des comparaisons <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> plus pittoresques; on peut prendre à
+l'un un caractère, à l'autre une situation, emprunter chez une nation
+voisine, dans un théâtre vieilli, aux bons romans, aux pamphlets
+mordants, aux satires limées, aux petits journaux, accumuler les effets,
+servir au public un ragoût plus concentré et plus appétissant; on peut
surtout perfectionner sa machine, huiler ses rouages, arranger les
-surprises, les coups de théâtre, le va-et-vient de l'intrigue en
-constructeur consommé. L'art de bâtir les pièces est capable de progrès
+surprises, les coups de théâtre, le va-et-vient de l'intrigue en
+constructeur consommé. L'art de bâtir les pièces est capable de progrès
comme l'art de faire des horloges. Un vaudevilliste, aujourd'hui, trouve
-ridicule la moitié des dénoûments de Molière; et, en effet, beaucoup de
-vaudevillistes font les dénoûments mieux que Molière; on parvient, à la
-longue, à ôter du théâtre toutes les maladresses et toutes les
+ridicule la moitié des dénoûments de Molière; et, en effet, beaucoup de
+vaudevillistes font les dénoûments mieux que Molière; on parvient, à la
+longue, à ôter du théâtre toutes les maladresses et toutes les
longueurs. Un style piquant et un agencement parfait; du sel dans toutes
-les paroles et du mouvement dans toutes les scènes; une surabondance
-d'esprit et des merveilles d'habileté; par-dessus tout cela, une vraie
+les paroles et du mouvement dans toutes les scènes; une surabondance
+d'esprit et des merveilles d'habileté; par-dessus tout cela, une vraie
verve animale et le secret plaisir de se peindre; de se justifier, de se
-glorifier publiquement soi-même: voilà les origines de <i>l'École de
-médisance</i>, et voilà les sources du talent et du succès de Sheridan.</p>
-
-<p>Il était contemporain de Beaumarchais, et par son talent comme par sa
-vie il lui ressemble. Les deux moments, les deux théâtres, les deux
-caractères se correspondent. Comme Beaumarchais, c'est un aventurier
-heureux, habile, aimable et généreux, qui arrive au succès par le
-scandale, qui tout d'un coup <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> petille, éblouit, monte d'un élan
-au plus haut de l'empyrée politique et littéraire, semble se fixer parmi
-les constellations, et, pareil à une fusée éclatante, aboutit vite à
-l'épuisement. Rien ne lui avait manqué; il avait tout atteint, de
-prime-saut, sans effort apparent, comme un prince qui n'a qu'à se
+glorifier publiquement soi-même: voilà les origines de <i>l'École de
+médisance</i>, et voilà les sources du talent et du succès de Sheridan.</p>
+
+<p>Il était contemporain de Beaumarchais, et par son talent comme par sa
+vie il lui ressemble. Les deux moments, les deux théâtres, les deux
+caractères se correspondent. Comme Beaumarchais, c'est un aventurier
+heureux, habile, aimable et généreux, qui arrive au succès par le
+scandale, qui tout d'un coup <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> petille, éblouit, monte d'un élan
+au plus haut de l'empyrée politique et littéraire, semble se fixer parmi
+les constellations, et, pareil à une fusée éclatante, aboutit vite à
+l'épuisement. Rien ne lui avait manqué; il avait tout atteint, de
+prime-saut, sans effort apparent, comme un prince qui n'a qu'à se
montrer pour trouver sa place. Tout ce qu'il y a de plus exquis dans le
-bonheur, de plus brillant dans l'art, de plus élevé dans le monde, il
+bonheur, de plus brillant dans l'art, de plus élevé dans le monde, il
l'avait pris et comme par droit de naissance. Le pauvre jeune homme
-inconnu, traducteur malheureux d'un sophiste grec illisible, et qui, à
-vingt ans, se promenait dans Bath avec un gilet rouge et un chapeau à
-cornes, sec d'espérances et toujours averti du vide de ses poches, avait
-gagné le c&oelig;ur de la beauté et de la musicienne la plus admirée de son
-temps, l'avait enlevée à dix adorateurs riches, élégants, titrés,
-s'était battu avec le plus mystifié des dix, l'avait battu, avait
-emporté d'assaut la curiosité et l'attention publiques. De là,
-s'attaquant à la gloire et à l'argent, il avait jeté coup sur coup à la
-scène les pièces les plus diverses et les plus applaudies, comédies,
-farce, opéra, vers sérieux; il avait acheté, exploité un grand théâtre
-sans avoir un sou, improvisé les succès et les bénéfices, et mené la vie
-élégante parmi les plaisirs les plus vifs de la société et de la
-famille, au milieu de l'admiration et de l'étonnement universels. De là,
-aspirant plus haut encore, il avait conquis la puissance, il était entré
-à la Chambre des communes, il s'y était montré l'égal des premiers
-orateurs, il avait combattu Pitt, accusé Warren <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> Hastings,
-appuyé Fox, raillé Burke, soutenu avec éclat, avec désintéressement et
-avec constance, le rôle le plus difficile et le plus libéral; il était
-devenu l'un des trois ou quatre hommes les plus remarqués de
-l'Angleterre, l'égal des plus grands seigneurs, l'ami du prince royal,
-même à la fin grand fonctionnaire, receveur général du duché de
-Cornwall, trésorier de la flotte. En toute carrière il prenait la tête.
-«Quelque chose que Sheridan ait faite ou voulu faire, dit lord Byron,
-cette chose-là a toujours été par excellence la meilleure de son espèce.
-Il a écrit la meilleure comédie, <i>l'École de médisance</i>; le meilleur
-opéra, <i>la Duègne</i> (bien supérieur, selon moi, à ce pamphlet populacier,
-<i>l'Opéra du Gueux</i>); la meilleure farce, <i>le Critique</i> (elle n'est que
-trop bonne pour servir de petite pièce); la meilleure épître, <i>le
-monologue sur Garrick</i>. Et, pour tout couronner, il a prononcé ce fameux
+inconnu, traducteur malheureux d'un sophiste grec illisible, et qui, à
+vingt ans, se promenait dans Bath avec un gilet rouge et un chapeau à
+cornes, sec d'espérances et toujours averti du vide de ses poches, avait
+gagné le c&oelig;ur de la beauté et de la musicienne la plus admirée de son
+temps, l'avait enlevée à dix adorateurs riches, élégants, titrés,
+s'était battu avec le plus mystifié des dix, l'avait battu, avait
+emporté d'assaut la curiosité et l'attention publiques. De là,
+s'attaquant à la gloire et à l'argent, il avait jeté coup sur coup à la
+scène les pièces les plus diverses et les plus applaudies, comédies,
+farce, opéra, vers sérieux; il avait acheté, exploité un grand théâtre
+sans avoir un sou, improvisé les succès et les bénéfices, et mené la vie
+élégante parmi les plaisirs les plus vifs de la société et de la
+famille, au milieu de l'admiration et de l'étonnement universels. De là,
+aspirant plus haut encore, il avait conquis la puissance, il était entré
+à la Chambre des communes, il s'y était montré l'égal des premiers
+orateurs, il avait combattu Pitt, accusé Warren <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> Hastings,
+appuyé Fox, raillé Burke, soutenu avec éclat, avec désintéressement et
+avec constance, le rôle le plus difficile et le plus libéral; il était
+devenu l'un des trois ou quatre hommes les plus remarqués de
+l'Angleterre, l'égal des plus grands seigneurs, l'ami du prince royal,
+même à la fin grand fonctionnaire, receveur général du duché de
+Cornwall, trésorier de la flotte. En toute carrière il prenait la tête.
+«Quelque chose que Sheridan ait faite ou voulu faire, dit lord Byron,
+cette chose-là a toujours été par excellence la meilleure de son espèce.
+Il a écrit la meilleure comédie, <i>l'École de médisance</i>; le meilleur
+opéra, <i>la Duègne</i> (bien supérieur, selon moi, à ce pamphlet populacier,
+<i>l'Opéra du Gueux</i>); la meilleure farce, <i>le Critique</i> (elle n'est que
+trop bonne pour servir de petite pièce); la meilleure épître, <i>le
+monologue sur Garrick</i>. Et, pour tout couronner, il a prononcé ce fameux
discours sur Warren Hastings, la meilleure harangue qu'on ait jamais
-composée ou entendue en ce pays.» Toutes les règles ordinaires se
+composée ou entendue en ce pays.» Toutes les règles ordinaires se
renversaient pour lui. Il avait quarante-quatre ans; les dettes
-commençaient à pleuvoir sur lui; il avait trop soupé et trop bu; ses
-joues étaient pourpres, son nez enflammé. Dans ce bel état il rencontre
-chez le duc de Devonshire une jeune fille charmante, dont il s'éprend.
-Au premier aspect, elle s'écrie: «Quelle horreur, un vrai monstre!» Il
+commençaient à pleuvoir sur lui; il avait trop soupé et trop bu; ses
+joues étaient pourpres, son nez enflammé. Dans ce bel état il rencontre
+chez le duc de Devonshire une jeune fille charmante, dont il s'éprend.
+Au premier aspect, elle s'écrie: «Quelle horreur, un vrai monstre!» Il
cause avec elle; elle avoue qu'il est fort laid, mais qu'il a beaucoup
-d'esprit. Il cause une seconde fois, une troisième fois, elle le trouve
-fort aimable. Il cause encore, elle l'aime, et veut à <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> toute
-force l'épouser. Le père, homme prudent, qui souhaite rompre l'affaire,
-déclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille
+d'esprit. Il cause une seconde fois, une troisième fois, elle le trouve
+fort aimable. Il cause encore, elle l'aime, et veut à <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> toute
+force l'épouser. Le père, homme prudent, qui souhaite rompre l'affaire,
+déclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille
livres sterling; les quinze mille livres sterling se trouvent comme par
-enchantement déposées entre les mains d'un banquier; le nouveau couple
-part pour la campagne, et le père, rencontrant son fils, un grand fils
-bien découplé, fort mal disposé en faveur de ce mariage, lui persuade
-que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu'un père puisse faire
-et l'événement le plus heureux dont un fils puisse se réjouir. Quel que
-fût l'homme et quelle que fût l'affaire, il persuadait; nul ne lui
-résistait, tout le monde tombait sous le charme. Quoi de plus difficile,
-étant laid, que de faire oublier à une jeune fille qu'on est laid?</p>
-
-<p>Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier à un
-créancier qu'on lui doit de l'argent. Il y a quelque chose de plus
-difficile encore, c'est de se faire prêter de l'argent par un créancier
-qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est arrêté pour
-dettes; Sheridan fait venir M. Henderson le fournisseur rébarbatif,
-l'amadoue, l'intéresse, l'attendrit, l'exalte, l'enveloppe de
-considérations générales et de haute éloquence, si bien que M. Henderson
-offre sa bourse, veut absolument prêter deux cents livres sterling,
-insiste, et, à la fin, à sa grande joie, obtient la permission de les
-prêter. Nul n'était plus aimable, plus prompt à gagner la confiance;
-rarement le naturel sympathique, affectueux et entraînant s'est déployé
-plus entier: il séduisait, <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> cela est à la lettre. Au matin, les
-créanciers et les visiteurs remplissaient toutes les chambres de son
-appartement; il arrivait souriant, d'un air aisé, avec tant d'ascendant
-et de grâce, que les gens oubliaient leurs besoins, leurs demandes, et
-semblaient n'être venus que pour le voir. Sa verve était irrésistible;
-point d'esprit plus éblouissant; il était inépuisable en bons mots, en
-inventions, en saillies, en idées neuves; lord Byron, qui était bon
-juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni imaginé de conversation plus
-extraordinaire. On passait la nuit à l'écouter; nul ne l'égalait dans un
-souper; même ivre, il gardait son esprit. Un jour il est ramassé par la
-garde, et on lui demande son nom; il répond gravement: «Wilberforce.»
-Avec les étrangers, avec les inférieurs, nulle morgue, nulle roideur; il
+enchantement déposées entre les mains d'un banquier; le nouveau couple
+part pour la campagne, et le père, rencontrant son fils, un grand fils
+bien découplé, fort mal disposé en faveur de ce mariage, lui persuade
+que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu'un père puisse faire
+et l'événement le plus heureux dont un fils puisse se réjouir. Quel que
+fût l'homme et quelle que fût l'affaire, il persuadait; nul ne lui
+résistait, tout le monde tombait sous le charme. Quoi de plus difficile,
+étant laid, que de faire oublier à une jeune fille qu'on est laid?</p>
+
+<p>Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier à un
+créancier qu'on lui doit de l'argent. Il y a quelque chose de plus
+difficile encore, c'est de se faire prêter de l'argent par un créancier
+qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est arrêté pour
+dettes; Sheridan fait venir M. Henderson le fournisseur rébarbatif,
+l'amadoue, l'intéresse, l'attendrit, l'exalte, l'enveloppe de
+considérations générales et de haute éloquence, si bien que M. Henderson
+offre sa bourse, veut absolument prêter deux cents livres sterling,
+insiste, et, à la fin, à sa grande joie, obtient la permission de les
+prêter. Nul n'était plus aimable, plus prompt à gagner la confiance;
+rarement le naturel sympathique, affectueux et entraînant s'est déployé
+plus entier: il séduisait, <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> cela est à la lettre. Au matin, les
+créanciers et les visiteurs remplissaient toutes les chambres de son
+appartement; il arrivait souriant, d'un air aisé, avec tant d'ascendant
+et de grâce, que les gens oubliaient leurs besoins, leurs demandes, et
+semblaient n'être venus que pour le voir. Sa verve était irrésistible;
+point d'esprit plus éblouissant; il était inépuisable en bons mots, en
+inventions, en saillies, en idées neuves; lord Byron, qui était bon
+juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni imaginé de conversation plus
+extraordinaire. On passait la nuit à l'écouter; nul ne l'égalait dans un
+souper; même ivre, il gardait son esprit. Un jour il est ramassé par la
+garde, et on lui demande son nom; il répond gravement: «Wilberforce.»
+Avec les étrangers, avec les inférieurs, nulle morgue, nulle roideur; il
avait par excellence ce naturel expansif qui se montre toujours tout
-entier, qui ne se réserve rien de lui-même, qui s'abandonne et se donne;
-il pleurait en recevant de lord Byron une louange sincère, ou en contant
-ses misères de plébéien parvenu. Rien de plus charmant que ces
+entier, qui ne se réserve rien de lui-même, qui s'abandonne et se donne;
+il pleurait en recevant de lord Byron une louange sincère, ou en contant
+ses misères de plébéien parvenu. Rien de plus charmant que ces
effusions; elles mettent d'abord les hommes sur un pied de paix,
-d'amitié; ils quittent tout de suite leur attitude défensive et
-précautionnée; ils voient qu'on se livre à eux, et, par contre-coup, ils
-se livrent; l'épanchement a provoqué l'épanchement. Un instant après, on
-voyait jaillir chez Sheridan la verve impétueuse et étincelante;
+d'amitié; ils quittent tout de suite leur attitude défensive et
+précautionnée; ils voient qu'on se livre à eux, et, par contre-coup, ils
+se livrent; l'épanchement a provoqué l'épanchement. Un instant après, on
+voyait jaillir chez Sheridan la verve impétueuse et étincelante;
l'esprit partait, petillait comme une fusillade; il parlait seul, avec
-un éclat soutenu, une variété, un élan inépuisables, jusqu'à cinq
+un éclat soutenu, une variété, un élan inépuisables, jusqu'à cinq
heures du matin. Contre un tel besoin d'improviser, <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> de jouir et
-de s'épancher, un homme est tenu de se mettre en garde; la vie ne se
-mène point comme une fête; elle est une lutte contre les autres et
-contre soi-même; il faut y considérer l'avenir, se défier,
-s'approvisionner; on n'y subsiste point sans des précautions de marchand
+de s'épancher, un homme est tenu de se mettre en garde; la vie ne se
+mène point comme une fête; elle est une lutte contre les autres et
+contre soi-même; il faut y considérer l'avenir, se défier,
+s'approvisionner; on n'y subsiste point sans des précautions de marchand
et des calculs de bourgeois. Quand on soupe trop souvent, on finit par
-ne plus pouvoir dîner; quand on a les poches percées, les écus
-s'écoulent; rien de plus plat que cette vérité, mais elle est vraie. Les
-dettes s'accumulaient, l'estomac ne digérait plus. Il avait perdu sa
-place au Parlement, son théâtre avait brûlé; les huissiers se
-succédaient, et les gens de loi avaient depuis longtemps pris possession
-de sa maison. À la fin, un recors arrêta le mourant dans son lit, voulut
-l'emmener dans ses couvertures, et ne lâcha prise que par crainte d'un
-procès: le médecin avait déclaré que le malade mourrait en route. Un
+ne plus pouvoir dîner; quand on a les poches percées, les écus
+s'écoulent; rien de plus plat que cette vérité, mais elle est vraie. Les
+dettes s'accumulaient, l'estomac ne digérait plus. Il avait perdu sa
+place au Parlement, son théâtre avait brûlé; les huissiers se
+succédaient, et les gens de loi avaient depuis longtemps pris possession
+de sa maison. À la fin, un recors arrêta le mourant dans son lit, voulut
+l'emmener dans ses couvertures, et ne lâcha prise que par crainte d'un
+procès: le médecin avait déclaré que le malade mourrait en route. Un
journal fit honte aux grands seigneurs qui laissaient finir si
-misérablement un pareil homme; ils accoururent et déposèrent leurs
-cartes à la porte. Au convoi, deux frères du roi, des ducs, des comtes,
-des évêques, les premiers personnages de l'Angleterre portèrent ou
-suivirent le corps. Singulier contraste, et qui montre en abrégé tout ce
-talent et toute cette vie: des lords à ses funérailles et des recors à
+misérablement un pareil homme; ils accoururent et déposèrent leurs
+cartes à la porte. Au convoi, deux frères du roi, des ducs, des comtes,
+des évêques, les premiers personnages de l'Angleterre portèrent ou
+suivirent le corps. Singulier contraste, et qui montre en abrégé tout ce
+talent et toute cette vie: des lords à ses funérailles et des recors à
son chevet.</p>
-<p>Son théâtre y est conforme: tout y brille, mais le métal n'est pas tout
-à lui, ni du meilleur aloi. Ce sont des comédies de société, les plus
-amusantes qu'on ait jamais faites, mais ce ne sont guère que des
-comédies de société. Imaginez les demi-<i>charges</i> qu'on improvise
-<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> vers onze heures du soir dans un salon où l'on est intime. Sa
-première pièce, <i>les Rivaux</i>, plus tard sa <i>Duègne</i> et son <i>Critique</i>,
-en regorgent et ne renferment guère que cela. Il y en a sur la voisine,
-mistress Malaprop, une sotte prétentieuse qui emploie les grands mots à
-tort et à travers, se sait bon gré de si bien placer les <i>épitaphes</i>
-devant les substantifs, et jure que sa nièce est aussi méchante qu'une
-<i>allégorie</i> sur les bords du Nil. Il y en a sur le voisin, M. Acres, un
-Fier-à-Bras improvisé, qui se laisse engager dans un duel, et, amené sur
-le terrain, pense à l'effet des balles, se représente le testament,
-l'enterrement, l'embaumement, et voudrait bien être au logis. Il y en a
-sur un domestique pataud et poltron, sur un père colérique et braillard,
+<p>Son théâtre y est conforme: tout y brille, mais le métal n'est pas tout
+à lui, ni du meilleur aloi. Ce sont des comédies de société, les plus
+amusantes qu'on ait jamais faites, mais ce ne sont guère que des
+comédies de société. Imaginez les demi-<i>charges</i> qu'on improvise
+<span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> vers onze heures du soir dans un salon où l'on est intime. Sa
+première pièce, <i>les Rivaux</i>, plus tard sa <i>Duègne</i> et son <i>Critique</i>,
+en regorgent et ne renferment guère que cela. Il y en a sur la voisine,
+mistress Malaprop, une sotte prétentieuse qui emploie les grands mots à
+tort et à travers, se sait bon gré de si bien placer les <i>épitaphes</i>
+devant les substantifs, et jure que sa nièce est aussi méchante qu'une
+<i>allégorie</i> sur les bords du Nil. Il y en a sur le voisin, M. Acres, un
+Fier-à-Bras improvisé, qui se laisse engager dans un duel, et, amené sur
+le terrain, pense à l'effet des balles, se représente le testament,
+l'enterrement, l'embaumement, et voudrait bien être au logis. Il y en a
+sur un domestique pataud et poltron, sur un père colérique et braillard,
sur une jeune fille sentimentale et romanesque, sur un Irlandais
-duelliste et chatouilleux. Tout cela défile et se heurte sans trop
-d'ordre à travers les surprises d'une intrigue double, à force
-d'expédients et de rencontres, sans le gouvernement ample et régulier
-d'une idée maîtresse. Mais on a beau sentir le placage, l'entrain
-emporte tout; on rit de bon c&oelig;ur; chaque scène détachée passe
-bouffonne et rapide; on oublie que le valet pataud a des répliques
-aussi ingénieuses que Sheridan lui-même<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, et que le <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>
-gentilhomme irascible parle aussi bien que le plus élégant des
-écrivains<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>. Aussi bien l'inventeur est un écrivain; si, par verve et
-par esprit de société, il a voulu divertir autrui et se divertir
-lui-même, il n'a pas oublié les intérêts de son talent et le soin de sa
-gloire. Il a du goût, il sent les finesses du style, le mérite d'une
-image nouvelle, d'une opposition frappante, d'une insinuation ingénieuse
-et calculée. Il a surtout de l'esprit, un prodigieux esprit de
-conversation, l'art de garder, de réveiller toujours l'attention, d'être
-mordant, divers, imprévu, de lancer la riposte, de mettre en relief la
+duelliste et chatouilleux. Tout cela défile et se heurte sans trop
+d'ordre à travers les surprises d'une intrigue double, à force
+d'expédients et de rencontres, sans le gouvernement ample et régulier
+d'une idée maîtresse. Mais on a beau sentir le placage, l'entrain
+emporte tout; on rit de bon c&oelig;ur; chaque scène détachée passe
+bouffonne et rapide; on oublie que le valet pataud a des répliques
+aussi ingénieuses que Sheridan lui-même<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, et que le <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span>
+gentilhomme irascible parle aussi bien que le plus élégant des
+écrivains<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>. Aussi bien l'inventeur est un écrivain; si, par verve et
+par esprit de société, il a voulu divertir autrui et se divertir
+lui-même, il n'a pas oublié les intérêts de son talent et le soin de sa
+gloire. Il a du goût, il sent les finesses du style, le mérite d'une
+image nouvelle, d'une opposition frappante, d'une insinuation ingénieuse
+et calculée. Il a surtout de l'esprit, un prodigieux esprit de
+conversation, l'art de garder, de réveiller toujours l'attention, d'être
+mordant, divers, imprévu, de lancer la riposte, de mettre en relief la
sottise, d'accumuler coup sur coup les saillies et les mots heureux.
-Enfin, il s'est formé depuis sa première pièce, il a acquis l'expérience
-du théâtre; il travaille et rature; il essaye ses diverses scènes, il
-les récrit, il les agence; il veut que rien ne suspende l'intérêt, que
-nulle invraisemblance ne choque le spectateur, que sa comédie roule avec
-la précision, la sûreté, l'unité d'une belle machine. Il compose de bons
+Enfin, il s'est formé depuis sa première pièce, il a acquis l'expérience
+du théâtre; il travaille et rature; il essaye ses diverses scènes, il
+les récrit, il les agence; il veut que rien ne suspende l'intérêt, que
+nulle invraisemblance ne choque le spectateur, que sa comédie roule avec
+la précision, la sûreté, l'unité d'une belle machine. Il compose de bons
mots, il les remplace par de meilleurs, il aiguise toutes ses
railleries, il les serre comme un faisceau de dards, et met de sa main
-au dernier feuillet: «Fini, grâce à Dieu.&mdash;Amen!»&mdash;Il a raison, car
-l'&oelig;uvre lui a coûté de la peine; il n'en fera <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> pas une
-seconde. Ces sortes d'écrits, artificiels et condensés comme les satires
-de La Bruyère, ressemblent à une fiole ciselée, où l'auteur a distillé,
-sans en réserver rien, toute sa réflexion, toutes ses lectures et tout
+au dernier feuillet: «Fini, grâce à Dieu.&mdash;Amen!»&mdash;Il a raison, car
+l'&oelig;uvre lui a coûté de la peine; il n'en fera <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> pas une
+seconde. Ces sortes d'écrits, artificiels et condensés comme les satires
+de La Bruyère, ressemblent à une fiole ciselée, où l'auteur a distillé,
+sans en réserver rien, toute sa réflexion, toutes ses lectures et tout
son esprit.</p>
-<p>Qu'y a-t-il dans cette célèbre <i>École de médisance</i>? Et comment a-t-il
-fait pour jeter sur cette comédie anglaise, qui allait s'éteignant
-chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succès? Il a pris
-deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pièces de
-Molière, <i>le Misanthrope</i> et <i>le Tartufe</i>; et de ces deux substances
-puissantes, condensées avec une dextérité admirable, il a fait un feu
-d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molière, il n'y a
-qu'une médisante, Célimène; les autres personnes ne sont là que pour lui
-fournir la réplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse; encore
+<p>Qu'y a-t-il dans cette célèbre <i>École de médisance</i>? Et comment a-t-il
+fait pour jeter sur cette comédie anglaise, qui allait s'éteignant
+chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succès? Il a pris
+deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pièces de
+Molière, <i>le Misanthrope</i> et <i>le Tartufe</i>; et de ces deux substances
+puissantes, condensées avec une dextérité admirable, il a fait un feu
+d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molière, il n'y a
+qu'une médisante, Célimène; les autres personnes ne sont là que pour lui
+fournir la réplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse; encore
raille-t-elle avec une sorte de mesure, sans se presser, en vraie reine
-de salon qui a le temps de causer, qui se sait écoutée, qui s'écoute;
+de salon qui a le temps de causer, qui se sait écoutée, qui s'écoute;
elle est femme du monde, elle garde le ton de la belle conversation;
-même pour effacer l'âcreté, voici venir au milieu des médisances la
-raison calme, le discours sensé de l'aimable Éliante. Molière met en
-scène les méchancetés du monde et ne les grossit pas; ici elles sont
-plutôt grossies que peintes: «Merci de ma vie! dit sir Peter, une
-réputation tuée à chaque parole!» En effet, ils sont féroces, et c'est
-une vraie curée; même ils se salissent pour mieux outrager. Mistress
-Candour dit que «lord Buffalo a découvert milady dans une maison de
-<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> renommée médiocre.» Elle ajoute qu'une veuve de «la rue voisine
-a guéri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes d'une façon
-tout à fait surprenante<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>.» L'acharnement est si fort qu'ils
-descendent au rôle de bouffons. La plus élégante personne du salon, lady
+même pour effacer l'âcreté, voici venir au milieu des médisances la
+raison calme, le discours sensé de l'aimable Éliante. Molière met en
+scène les méchancetés du monde et ne les grossit pas; ici elles sont
+plutôt grossies que peintes: «Merci de ma vie! dit sir Peter, une
+réputation tuée à chaque parole!» En effet, ils sont féroces, et c'est
+une vraie curée; même ils se salissent pour mieux outrager. Mistress
+Candour dit que «lord Buffalo a découvert milady dans une maison de
+<span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> renommée médiocre.» Elle ajoute qu'une veuve de «la rue voisine
+a guéri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes d'une façon
+tout à fait surprenante<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>.» L'acharnement est si fort qu'ils
+descendent au rôle de bouffons. La plus élégante personne du salon, lady
Teazle, montre ses dents pour singer une femme ridicule, tire sa bouche
-d'un côté, fait des grimaces. Nul arrêt, nul adoucissement; les
+d'un côté, fait des grimaces. Nul arrêt, nul adoucissement; les
sarcasmes partent en fusillade. L'auteur en a fait provision, il faut
bien qu'il les emploie. C'est lui qui parle par la bouche de chacun de
-ses personnages; il leur donne à tous le même esprit, je veux dire son
-esprit, son ironie, son âpreté, sa vigueur pittoresque; quels qu'ils
+ses personnages; il leur donne à tous le même esprit, je veux dire son
+esprit, son ironie, son âpreté, sa vigueur pittoresque; quels qu'ils
soient, badauds, fats, vieilles filles, il n'importe; il ne s'agit pour
-lui que d'éclater en une minute par vingt explosions. «Ne raillons pas:
-c'est ce que je répète constamment à ma cousine Ogle, et vous savez
-qu'elle se croit arbitre en fait de beauté.&mdash;Très-justement, car elle
-possède elle-même une collection de traits empruntés à toutes les
+lui que d'éclater en une minute par vingt explosions. «Ne raillons pas:
+c'est ce que je répète constamment à ma cousine Ogle, et vous savez
+qu'elle se croit arbitre en fait de beauté.&mdash;Très-justement, car elle
+possède elle-même une collection de traits empruntés à toutes les
nations du monde.&mdash;C'est vrai, elle a un front irlandais.&mdash;Des cheveux
-écossais.&mdash;Un nez hollandais.&mdash;Des lèvres autrichiennes.&mdash;Un teint
-d'Espagnole.&mdash;Et <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> des dents à la chinoise.&mdash;Bref, sa figure
-ressemble à une table d'hôte de Spa, où il n'y a pas deux convives de la
-même nation.&mdash;Ou bien à quelque congrès à la fin d'une guerre générale,
-dans lequel toutes les parties jusqu'à ses yeux semblent avoir des
-directions différentes, et où le nez et le menton semblent seuls
-disposés à se rencontrer<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>.&mdash;Monsieur Surface, vous avez de mauvaises
-nouvelles de votre frère; mais, pour moi, je ne l'ai jamais cru si
-déréglé qu'on le dit. Il a perdu tous ses amis, mais il <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> n'y a
-personne dont les juifs disent autant de bien.&mdash;Très-vrai, sur ma foi!
-Si la juiverie pouvait élire, je crois que Charles serait alderman;
-parole d'honneur, personne n'est plus populaire en cet endroit-là.
-J'apprends qu'il paye plus d'annuités que la tontine irlandaise, et que,
-toutes les fois qu'il est malade, ils font dire des prières pour sa
-guérison dans leurs synagogues.&mdash;Et personne qui vive avec plus de
-splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il invite ses amis, il se met à table
+écossais.&mdash;Un nez hollandais.&mdash;Des lèvres autrichiennes.&mdash;Un teint
+d'Espagnole.&mdash;Et <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> des dents à la chinoise.&mdash;Bref, sa figure
+ressemble à une table d'hôte de Spa, où il n'y a pas deux convives de la
+même nation.&mdash;Ou bien à quelque congrès à la fin d'une guerre générale,
+dans lequel toutes les parties jusqu'à ses yeux semblent avoir des
+directions différentes, et où le nez et le menton semblent seuls
+disposés à se rencontrer<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>.&mdash;Monsieur Surface, vous avez de mauvaises
+nouvelles de votre frère; mais, pour moi, je ne l'ai jamais cru si
+déréglé qu'on le dit. Il a perdu tous ses amis, mais il <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> n'y a
+personne dont les juifs disent autant de bien.&mdash;Très-vrai, sur ma foi!
+Si la juiverie pouvait élire, je crois que Charles serait alderman;
+parole d'honneur, personne n'est plus populaire en cet endroit-là.
+J'apprends qu'il paye plus d'annuités que la tontine irlandaise, et que,
+toutes les fois qu'il est malade, ils font dire des prières pour sa
+guérison dans leurs synagogues.&mdash;Et personne qui vive avec plus de
+splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il invite ses amis, il se met à table
avec une douzaine de ses cautions, qu'il a une vingtaine de marchands
-attendant dans son antichambre et un huissier derrière la chaise de
+attendant dans son antichambre et un huissier derrière la chaise de
chaque convive<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>.&mdash;Monsieur <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> Surface, je n'ai pas eu
-l'intention de vous blesser; mais comptez là-dessus, votre frère est
-tout à fait coulé bas.&mdash;Parole d'honneur, coulé aussi bas qu'un homme
-l'a jamais été; il ne trouverait pas une guinée à emprunter.&mdash;Tout est
-vendu dans son logis, tout ce qui était transportable.&mdash;J'ai vu
-quelqu'un qui a été chez lui. Rien de laissé, sauf quelques bouteilles
-vides oubliées, et les portraits de famille, qui, je crois, sont
-enchâssés dans les lambris.&mdash;Et j'ai eu aussi le chagrin d'entendre de
+l'intention de vous blesser; mais comptez là-dessus, votre frère est
+tout à fait coulé bas.&mdash;Parole d'honneur, coulé aussi bas qu'un homme
+l'a jamais été; il ne trouverait pas une guinée à emprunter.&mdash;Tout est
+vendu dans son logis, tout ce qui était transportable.&mdash;J'ai vu
+quelqu'un qui a été chez lui. Rien de laissé, sauf quelques bouteilles
+vides oubliées, et les portraits de famille, qui, je crois, sont
+enchâssés dans les lambris.&mdash;Et j'ai eu aussi le chagrin d'entendre de
mauvaises histoires contre lui.&mdash;Oh! il a fait beaucoup de vilaines
choses, cela est certain.&mdash;Mais pourtant, comme il est votre
-frère....&mdash;Nous vous dirons tout à une autre occasion<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.» Voilà
-comme il a acéré, multiplié, enfoncé jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> vif les
-épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de s'ennuyer devant
-une décharge si bien nourrie de méchancetés et de bons mots?</p>
+frère....&mdash;Nous vous dirons tout à une autre occasion<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.» Voilà
+comme il a acéré, multiplié, enfoncé jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> vif les
+épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de s'ennuyer devant
+une décharge si bien nourrie de méchancetés et de bons mots?</p>
<p>Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi l'hypocrite.
-Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu: Joseph Surface ne porte
-plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie; il n'a plus, comme son
-grand-père, un tempérament de cocher, une audace d'homme d'action, des
-façons de bedeau, une encolure de moine. Il est simplement égoïste et
-prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue, c'est un peu malgré lui;
-il n'y tient qu'à demi, en jeune homme correct, bien habillé,
-passablement renté, assez timide et méticuleux de son naturel, de façons
-discrètes, et dépourvu de passions violentes; tout est chez lui
-douceâtre et poli; il est de son temps; il ne fait pas étalage de
-religion, mais de morale; c'est un gentleman à sentences, à beaux
+Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu: Joseph Surface ne porte
+plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie; il n'a plus, comme son
+grand-père, un tempérament de cocher, une audace d'homme d'action, des
+façons de bedeau, une encolure de moine. Il est simplement égoïste et
+prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue, c'est un peu malgré lui;
+il n'y tient qu'à demi, en jeune homme correct, bien habillé,
+passablement renté, assez timide et méticuleux de son naturel, de façons
+discrètes, et dépourvu de passions violentes; tout est chez lui
+douceâtre et poli; il est de son temps; il ne fait pas étalage de
+religion, mais de morale; c'est un gentleman à sentences, à beaux
sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau, faiseur de phrases. Sur
-ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de quoi bâtir un drame; et les
-grandes situations que Sheridan prend à Molière perdent la moitié de
+ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de quoi bâtir un drame; et les
+grandes situations que Sheridan prend à Molière perdent la moitié de
leur force en s'appuyant sur un si mesquin support. Mais comme la
-rapidité, l'abondance, le naturel des événements couvrent cette
-insuffisance! comme l'adresse suffit à tout! comme elle semble capable
-de suppléer à tout, même au génie! comme le spectateur rit de voir
+rapidité, l'abondance, le naturel des événements couvrent cette
+insuffisance! comme l'adresse suffit à tout! comme elle semble capable
+de suppléer à tout, même au génie! comme le spectateur rit de voir
Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un renard dans son terrier;
-obligé de dissimuler la femme, puis de cacher le mari; forcé de courir
-de l'un à l'autre, occupé <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> à renfoncer l'une derrière son
-paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se jeter dans ses propres
-piéges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre, le mari aux yeux de la
-femme, le neveu aux yeux de l'oncle; à perdre la seule personne qu'il
-tienne à justifier, j'entends le précieux et immaculé Joseph Surface; à
-se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué, confondu, en dépit de ses
-habiletés et justement par ses habiletés, coup sur coup, sans trêve ni
-remède; à s'en aller, le pauvre renard, la queue basse, le pelage gâté,
-parmi les huées et les cris! Et comme en même temps, tout à côté, les
+obligé de dissimuler la femme, puis de cacher le mari; forcé de courir
+de l'un à l'autre, occupé <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> à renfoncer l'une derrière son
+paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se jeter dans ses propres
+piéges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre, le mari aux yeux de la
+femme, le neveu aux yeux de l'oncle; à perdre la seule personne qu'il
+tienne à justifier, j'entends le précieux et immaculé Joseph Surface; à
+se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué, confondu, en dépit de ses
+habiletés et justement par ses habiletés, coup sur coup, sans trêve ni
+remède; à s'en aller, le pauvre renard, la queue basse, le pelage gâté,
+parmi les huées et les cris! Et comme en même temps, tout à côté, les
prises de bec de sir Peter et de sa femme, le souper, les chansons, la
-vente des portraits chez le prodigue viennent mettre une comédie dans la
-comédie, et renouveler l'intérêt en renouvelant l'attention! On cesse de
-songer à l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à
-l'altération de la vérité; on se laisse emporter par la vivacité de
-l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du
-dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de la
-grande invention la verve et l'esprit sont les plus agréables dons du
-monde; on les savoure à leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur
-place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets
-substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils
+vente des portraits chez le prodigue viennent mettre une comédie dans la
+comédie, et renouveler l'intérêt en renouvelant l'attention! On cesse de
+songer à l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à
+l'altération de la vérité; on se laisse emporter par la vivacité de
+l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du
+dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de la
+grande invention la verve et l'esprit sont les plus agréables dons du
+monde; on les savoure à leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur
+place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets
+substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils
fournissent le dessert.</p>
-<p>Ce dessert achevé, il faut sortir le table. Après Sheridan, nous en
-sortons tout de suite. Dorénavant la comédie languit, s'éteint; il n'en
+<p>Ce dessert achevé, il faut sortir le table. Après Sheridan, nous en
+sortons tout de suite. Dorénavant la comédie languit, s'éteint; il n'en
reste plus que la <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> farce, <i>les Domestiques du grand ton</i>, de
-Townley, les grotesques de George Colman, un précepteur, une vieille
-fille, des paysans avec leur accent local; la caricature survit à la
-peinture, et le <i>Punch</i> fait rire encore lorsque l'âge des Reynolds et
-des Gainsborough est passé. Aujourd'hui, il n'y a pas en Europe de scène
+Townley, les grotesques de George Colman, un précepteur, une vieille
+fille, des paysans avec leur accent local; la caricature survit à la
+peinture, et le <i>Punch</i> fait rire encore lorsque l'âge des Reynolds et
+des Gainsborough est passé. Aujourd'hui, il n'y a pas en Europe de scène
plus vide, et la bonne compagnie l'abandonne au peuple. C'est que la
-forme de société et d'esprit qui l'avait suscitée a disparu. Ce qui
-avait dressé le théâtre anglais de la Renaissance, c'était la vivacité
-et la surabondance de la conception prime-sautière, qui, incapable de
-s'étaler en raisonnements alignés ou de se formuler par des idées
+forme de société et d'esprit qui l'avait suscitée a disparu. Ce qui
+avait dressé le théâtre anglais de la Renaissance, c'était la vivacité
+et la surabondance de la conception prime-sautière, qui, incapable de
+s'étaler en raisonnements alignés ou de se formuler par des idées
philosophiques, ne trouvait son expression naturelle qu'en des actions
-mimées et en des personnages parlants. Ce qui avait alimenté la comédie
-anglaise du dix-septième siècle, c'étaient les besoins de la société
-polie, qui, habituée aux représentations de la cour et aux parades du
-monde, allait chercher sur la scène la peinture de ses entretiens et de
-ses salons. Avec la chute de la cour et avec l'arrêt de l'invention
-mimique, le vrai drame et la vraie comédie disparaissent; ils passent de
-la scène dans les livres. C'est qu'aujourd'hui on ne vit plus en public
-à la façon des ducs brodés de Louis XIV et de Charles II, mais en
-famille ou devant une table de travail; le roman remplace le théâtre en
-même temps que la vie bourgeoise succède à la vie de cour.</p>
+mimées et en des personnages parlants. Ce qui avait alimenté la comédie
+anglaise du dix-septième siècle, c'étaient les besoins de la société
+polie, qui, habituée aux représentations de la cour et aux parades du
+monde, allait chercher sur la scène la peinture de ses entretiens et de
+ses salons. Avec la chute de la cour et avec l'arrêt de l'invention
+mimique, le vrai drame et la vraie comédie disparaissent; ils passent de
+la scène dans les livres. C'est qu'aujourd'hui on ne vit plus en public
+à la façon des ducs brodés de Louis XIV et de Charles II, mais en
+famille ou devant une table de travail; le roman remplace le théâtre en
+même temps que la vie bourgeoise succède à la vie de cour.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> CHAPITRE II<br>
<span class="smaller">Dryden.</span></h3>
<div class="toc">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Débuts de Dryden. &mdash; Fin de l'âge poétique. &mdash; Cause des
- décadences et des renaissances littéraires.</li>
-
-<li class="min2em">II. Sa famille. &mdash; Son éducation. &mdash; Ses études. &mdash; Ses lectures. &mdash; Ses
- habitudes. &mdash; Sa situation. &mdash; Son caractère. &mdash; Son public. &mdash; Ses
- amitiés. &mdash; Ses querelles. &mdash; Concordance de sa vie et de son talent.</li>
-
-<li class="min2em">III. Les théâtres rouverts et transformés. &mdash; Le nouveau public et
- le goût nouveau. &mdash; Théories dramatiques de Dryden. &mdash; Son jugement
- sur l'ancien théâtre anglais. &mdash; Son jugement sur le nouveau
- théâtre français. &mdash; Son &oelig;uvre composite. &mdash; Disparates de son
- théâtre. &mdash; <i>L'Amour tyrannique.</i> &mdash; Grossièretés de ses
- personnages. &mdash; <i>L'Empereur de l'Inde</i>, <i>Aurengzèbe</i>, <i>Almanzor</i>.</li>
-
-<li class="min2em">IV. Style de ce théâtre. &mdash; Le vers rimé. &mdash; La diction fleurie. &mdash; Les
- tirades pédantesques. &mdash; Désaccord du style classique et des
- événements romantiques. &mdash; Comment Dryden reprend et gâte les
+<li class="min2em">I. Débuts de Dryden. &mdash; Fin de l'âge poétique. &mdash; Cause des
+ décadences et des renaissances littéraires.</li>
+
+<li class="min2em">II. Sa famille. &mdash; Son éducation. &mdash; Ses études. &mdash; Ses lectures. &mdash; Ses
+ habitudes. &mdash; Sa situation. &mdash; Son caractère. &mdash; Son public. &mdash; Ses
+ amitiés. &mdash; Ses querelles. &mdash; Concordance de sa vie et de son talent.</li>
+
+<li class="min2em">III. Les théâtres rouverts et transformés. &mdash; Le nouveau public et
+ le goût nouveau. &mdash; Théories dramatiques de Dryden. &mdash; Son jugement
+ sur l'ancien théâtre anglais. &mdash; Son jugement sur le nouveau
+ théâtre français. &mdash; Son &oelig;uvre composite. &mdash; Disparates de son
+ théâtre. &mdash; <i>L'Amour tyrannique.</i> &mdash; Grossièretés de ses
+ personnages. &mdash; <i>L'Empereur de l'Inde</i>, <i>Aurengzèbe</i>, <i>Almanzor</i>.</li>
+
+<li class="min2em">IV. Style de ce théâtre. &mdash; Le vers rimé. &mdash; La diction fleurie. &mdash; Les
+ tirades pédantesques. &mdash; Désaccord du style classique et des
+ événements romantiques. &mdash; Comment Dryden reprend et gâte les
inventions de Shakspeare et de Milton. &mdash; Pourquoi ce drame n'a pas
abouti.</li>
-<li class="min2em">V. Mérites de ce drame. &mdash; Personnages d'Antoine et de don
- Sébastien. &mdash; Otway. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; <i>L'Orpheline, Venise
- sauvée.</i></li>
+<li class="min2em">V. Mérites de ce drame. &mdash; Personnages d'Antoine et de don
+ Sébastien. &mdash; Otway. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; <i>L'Orpheline, Venise
+ sauvée.</i></li>
-<li class="min2em">VI. Dryden écrivain. &mdash; Espèce, portée, limites de son esprit. &mdash; Sa
+<li class="min2em">VI. Dryden écrivain. &mdash; Espèce, portée, limites de son esprit. &mdash; Sa
maladresse dans la flatterie et les gravelures. &mdash; Sa pesanteur
dans la dissertation et la discussion. &mdash; Sa vigueur et son
- honnêteté foncière.</li>
+ honnêteté foncière.</li>
-<li class="min2em">VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans la
- politique et la religion. &mdash; Poëmes politiques de Dryden: <i>Absalon
- et Achitophel, la Médaille.</i> &mdash; Poëmes religieux de Dryden:
- <i>Religio Laici, la Biche et la Panthère.</i> &mdash; Âpreté et virulence de
- ces poëmes. &mdash; <i>Mac Flecnoe.</i></li>
+<li class="min2em">VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans la
+ politique et la religion. &mdash; Poëmes politiques de Dryden: <i>Absalon
+ et Achitophel, la Médaille.</i> &mdash; Poëmes religieux de Dryden:
+ <i>Religio Laici, la Biche et la Panthère.</i> &mdash; Âpreté et virulence de
+ ces poëmes. &mdash; <i>Mac Flecnoe.</i></li>
-<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> VIII. Apparition de l'art d'écrire. &mdash; Différence entre la
- forme d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de l'âge
- classique. &mdash; Procédés de Dryden. &mdash; La diction soutenue et oratoire.</li>
+<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> VIII. Apparition de l'art d'écrire. &mdash; Différence entre la
+ forme d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de l'âge
+ classique. &mdash; Procédés de Dryden. &mdash; La diction soutenue et oratoire.</li>
-<li class="min2em">IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. &mdash; Ses
+<li class="min2em">IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. &mdash; Ses
traductions. &mdash; Ses remaniements. &mdash; Ses imitations. &mdash; Ses contes et
- ses épîtres. &mdash; Ses défauts. &mdash; Ses mérites. &mdash; Sérieux de son
- caractère, élans de son inspiration, accès d'éloquence
- poétique. &mdash; <i>Ode pour la fête de sainte Cécile.</i></li>
+ ses épîtres. &mdash; Ses défauts. &mdash; Ses mérites. &mdash; Sérieux de son
+ caractère, élans de son inspiration, accès d'éloquence
+ poétique. &mdash; <i>Ode pour la fête de sainte Cécile.</i></li>
-<li class="min2em">X. Fin de Dryden. &mdash; Ses misères. &mdash; Sa pauvreté. &mdash; En quoi son
- &oelig;uvre est incomplète. &mdash; Sa mort.</li>
+<li class="min2em">X. Fin de Dryden. &mdash; Ses misères. &mdash; Sa pauvreté. &mdash; En quoi son
+ &oelig;uvre est incomplète. &mdash; Sa mort.</li>
</ul>
</div>
-<p>La comédie nous a emmenés bien loin; il faut revenir, considérer les
-autres genres. Au centre du grand courant se meut un esprit supérieur.
+<p>La comédie nous a emmenés bien loin; il faut revenir, considérer les
+autres genres. Au centre du grand courant se meut un esprit supérieur.
Dans l'histoire de ce talent, on verra l'histoire de l'esprit anglais
classique, sa structure, ses lacunes et ses puissances, sa formation et
-son développement.</p>
+son développement.</p>
<h4>I</h4>
-<p>Il s'agit d'un jeune homme, lord Hastings, mort à dix-neuf ans de la
-petite vérole.</p>
+<p>Il s'agit d'un jeune homme, lord Hastings, mort à dix-neuf ans de la
+petite vérole.</p>
-<p class="quote">Son corps était un orbe, et son âme sublime&mdash;se mouvait autour
- des pôles de la vertu et du savoir....&mdash;Viens, docte Ptolémée, et
- essaye&mdash;de mesurer la hauteur de ce héros....&mdash;Les pustules
- gonflées d'orgueil qui bourgeonnaient à travers sa chair,&mdash;comme
- des boutons de roses, s'enfonçaient dans sa peau de lis.&mdash;Chaque
+<p class="quote">Son corps était un orbe, et son âme sublime&mdash;se mouvait autour
+ des pôles de la vertu et du savoir....&mdash;Viens, docte Ptolémée, et
+ essaye&mdash;de mesurer la hauteur de ce héros....&mdash;Les pustules
+ gonflées d'orgueil qui bourgeonnaient à travers sa chair,&mdash;comme
+ des boutons de roses, s'enfonçaient dans sa peau de lis.&mdash;Chaque
petite rougeur avait une larme en elle&mdash;pour pleurer la faute que
- commettait sa naissance;&mdash;ou bien étaient-ce des diamants envoyés
- pour orner sa peau,&mdash;sa peau, le coffret d'une âme intérieure
- plus riche encore?&mdash;Il n'y eut pas besoin de comète pour prédire
+ commettait sa naissance;&mdash;ou bien étaient-ce des diamants envoyés
+ pour orner sa peau,&mdash;sa peau, le coffret d'une âme intérieure
+ plus riche encore?&mdash;Il n'y eut pas besoin de comète pour prédire
ce <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> changement,&mdash;puisque son cadavre pouvait passer pour
une constellation<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>!</p>
-<p>C'est par ces belles choses que débuta Dryden, le plus grand poëte de
-l'âge classique en Angleterre.</p>
-
-<p>De telles énormités indiquent la fin d'un âge littéraire. L'excès de la
-sottise en poésie, comme l'excès de l'injustice en politique, amène et
-prédit les révolutions. La Renaissance, effrénée et inventive, avait
-livré les esprits aux fougues et aux caprices de l'imagination, aux
-bizarreries, aux curiosités, aux dévergondages de la verve qui ne se
-soucie que de se satisfaire, qui éclate en singularités, qui a besoin de
-nouveautés, et qui aime l'audace et l'extravagance, comme la raison aime
-la justesse et la vérité. Le génie éteint, resta la folie; l'inspiration
-ôtée, on n'eut plus que l'absurdité. Jadis le désordre et l'élan
-intérieur produisaient et excusaient les <i>concetti</i> et les écarts;
-désormais on les fit à froid, par calcul et sans excuse. Ils exprimaient
-jadis l'état de l'esprit, désormais ils le démentirent. Ainsi
-s'accomplissent les révolutions littéraires. La forme, qui n'est plus
-inventée <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> ni spontanée, mais imitée et transmise, survit à
-l'esprit passé qui l'a faite, et contredit l'esprit présent qui la
-défait. Cette lutte préalable et cette transformation progressive
+<p>C'est par ces belles choses que débuta Dryden, le plus grand poëte de
+l'âge classique en Angleterre.</p>
+
+<p>De telles énormités indiquent la fin d'un âge littéraire. L'excès de la
+sottise en poésie, comme l'excès de l'injustice en politique, amène et
+prédit les révolutions. La Renaissance, effrénée et inventive, avait
+livré les esprits aux fougues et aux caprices de l'imagination, aux
+bizarreries, aux curiosités, aux dévergondages de la verve qui ne se
+soucie que de se satisfaire, qui éclate en singularités, qui a besoin de
+nouveautés, et qui aime l'audace et l'extravagance, comme la raison aime
+la justesse et la vérité. Le génie éteint, resta la folie; l'inspiration
+ôtée, on n'eut plus que l'absurdité. Jadis le désordre et l'élan
+intérieur produisaient et excusaient les <i>concetti</i> et les écarts;
+désormais on les fit à froid, par calcul et sans excuse. Ils exprimaient
+jadis l'état de l'esprit, désormais ils le démentirent. Ainsi
+s'accomplissent les révolutions littéraires. La forme, qui n'est plus
+inventée <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> ni spontanée, mais imitée et transmise, survit à
+l'esprit passé qui l'a faite, et contredit l'esprit présent qui la
+défait. Cette lutte préalable et cette transformation progressive
composent la vie de Dryden, et expliquent son impuissance et ses chutes,
-son talent et son succès.</p>
+son talent et son succès.</p>
<h4>II</h4>
-<p>Ses commencements font un contraste frappant avec ceux des poëtes de la
-Renaissance, acteurs, vagabonds, soldats, qui dès l'abord roulaient dans
-tous les contrastes et toutes les misères de la vie active. Il naquit
-vers 1631, d'une bonne famille: son grand-père et son oncle étaient
-barons; sir Gilbert Pickering, son parent, fut chevalier, député, membre
+<p>Ses commencements font un contraste frappant avec ceux des poëtes de la
+Renaissance, acteurs, vagabonds, soldats, qui dès l'abord roulaient dans
+tous les contrastes et toutes les misères de la vie active. Il naquit
+vers 1631, d'une bonne famille: son grand-père et son oncle étaient
+barons; sir Gilbert Pickering, son parent, fut chevalier, député, membre
sous Cromwell du conseil des vingt et un, l'un des grands officiers de
-la nouvelle cour. Dryden fut élevé dans une excellente école, chez le
-docteur Busby, alors célèbre; il passa ensuite quatre ans à Cambridge.
-Ayant hérité, par la mort de son père, d'un petit domaine, il n'usa de
-sa liberté et de sa fortune que pour persister dans sa vie studieuse, et
-s'enferma à l'université trois ans encore. Vous voyez ici les habitudes
-régulières d'une famille honorable et aisée, la discipline d'une
-éducation suivie et solide, le goût des études classiques et complètes.
-De telles circonstances annonçaient et préparaient non un artiste, mais
-un écrivain.</p>
-
-<p>Je trouve les mêmes inclinations et les mêmes signes <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> dans le
-reste de sa vie privée ou publique. Il passe régulièrement sa matinée à
-écrire ou à lire, puis dîne en famille. Ses lectures sont d'un homme
-instruit et d'un esprit critique, qui songe peu à se divertir où à
+la nouvelle cour. Dryden fut élevé dans une excellente école, chez le
+docteur Busby, alors célèbre; il passa ensuite quatre ans à Cambridge.
+Ayant hérité, par la mort de son père, d'un petit domaine, il n'usa de
+sa liberté et de sa fortune que pour persister dans sa vie studieuse, et
+s'enferma à l'université trois ans encore. Vous voyez ici les habitudes
+régulières d'une famille honorable et aisée, la discipline d'une
+éducation suivie et solide, le goût des études classiques et complètes.
+De telles circonstances annonçaient et préparaient non un artiste, mais
+un écrivain.</p>
+
+<p>Je trouve les mêmes inclinations et les mêmes signes <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> dans le
+reste de sa vie privée ou publique. Il passe régulièrement sa matinée à
+écrire ou à lire, puis dîne en famille. Ses lectures sont d'un homme
+instruit et d'un esprit critique, qui songe peu à se divertir où à
s'enflammer, mais qui apprend et qui juge: Virgile, Ovide, Horace,
-Juvénal, Perse, voilà ses auteurs favoris; il en traduit plusieurs, il a
+Juvénal, Perse, voilà ses auteurs favoris; il en traduit plusieurs, il a
leurs noms sans cesse sous la plume; il discute leurs opinions et leur
-mérite, il se nourrit de cette raison que les habitudes oratoires ont
-imprimée dans toutes les &oelig;uvres de l'esprit romain. Il est familier
-avec les nouvelles lettres françaises, héritières des latines, avec
+mérite, il se nourrit de cette raison que les habitudes oratoires ont
+imprimée dans toutes les &oelig;uvres de l'esprit romain. Il est familier
+avec les nouvelles lettres françaises, héritières des latines, avec
Corneille et Racine, avec Boileau, Rapin et Bossu; il raisonne avec eux,
-souvent d'après eux, écrit avec réflexion, et ne manque guère d'arranger
-quelque bonne théorie pour justifier chacune de ses nouvelles pièces.
-Sauf quelques inexactitudes, il connaît fort bien la littérature de sa
+souvent d'après eux, écrit avec réflexion, et ne manque guère d'arranger
+quelque bonne théorie pour justifier chacune de ses nouvelles pièces.
+Sauf quelques inexactitudes, il connaît fort bien la littérature de sa
nation, marque aux auteurs leur rang, classe les genres, remonte
jusqu'au vieux Chaucer, qu'il traduit et rajeunit. Ainsi muni, il va
-s'asseoir l'après-midi au café de Will, qui est le grand rendez-vous
-littéraire; les jeunes poëtes, les étudiants qui sortent de
-l'université, les amateurs de style se pressent autour de sa chaise, qui
-est soigneusement placée l'été près du balcon, l'hiver au coin de la
-cheminée, heureux d'un mot, d'une prise de tabac respectueusement puisée
-dans sa docte tabatière. C'est qu'en effet il est le roi du goût et
-l'arbitre des lettres; il juge les nouveautés, la dernière tragédie de
-Racine, une lourde épopée de Blackmore, les premières odes <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> de
-Swift, un peu vaniteux, louant ses propres écrits jusqu'à dire «qu'on
-n'a jamais composé et qu'on ne composera jamais une plus belle ode» que
-sa pièce sur <i>la fête d'Alexandre</i>, mais communicatif, aimant ce
-renouvellement d'idées que la discussion ne manque jamais de produire,
-capable de souffrir la contradiction et de donner raison à son
-adversaire. Ces m&oelig;urs montrent que la littérature est devenue une
-&oelig;uvre d'étude, non d'inspiration, un emploi du goût, non de
-l'enthousiasme, une source de distractions, non d'émotions.</p>
-
-<p>Son public, ses amitiés, ses actions, ses luttes aboutissent au même
-effet. Il vécut parmi les grands et les gens de cour, dans la société de
-m&oelig;urs artificielles et de langage calculé. Il avait épousé la fille
-de Thomas, comte de Berkshire; il fut historiographe, puis poëte
-lauréat. Il voyait fréquemment le roi et les princes. Il adressait
-chacune de ses &oelig;uvres à un seigneur dans une préface louangeuse
-écrite en style de domestique, et qui témoignait d'un commerce intime
-avec les grands. Il recevait une bourse d'or pour chaque dédicace,
-allait remercier, introduisait les uns sous des noms déguisés dans son
-<i>Essai sur le Drame</i>, écrivait des introductions pour les &oelig;uvres des
-autres, les appelait Mécène, Tibulle ou Pollion, discutait avec eux les
-&oelig;uvres et les opinions littéraires. L'établissement d'une cour avait
-amené la conversation, la vanité, l'obligation de paraître lettré et
-d'avoir bon goût, toutes les habitudes de salon qui sont les sources de
-la littérature classique, et qui enseignent aux <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> hommes l'art de
-bien parler<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>. D'autre part, les lettres, rapprochées du monde,
+s'asseoir l'après-midi au café de Will, qui est le grand rendez-vous
+littéraire; les jeunes poëtes, les étudiants qui sortent de
+l'université, les amateurs de style se pressent autour de sa chaise, qui
+est soigneusement placée l'été près du balcon, l'hiver au coin de la
+cheminée, heureux d'un mot, d'une prise de tabac respectueusement puisée
+dans sa docte tabatière. C'est qu'en effet il est le roi du goût et
+l'arbitre des lettres; il juge les nouveautés, la dernière tragédie de
+Racine, une lourde épopée de Blackmore, les premières odes <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> de
+Swift, un peu vaniteux, louant ses propres écrits jusqu'à dire «qu'on
+n'a jamais composé et qu'on ne composera jamais une plus belle ode» que
+sa pièce sur <i>la fête d'Alexandre</i>, mais communicatif, aimant ce
+renouvellement d'idées que la discussion ne manque jamais de produire,
+capable de souffrir la contradiction et de donner raison à son
+adversaire. Ces m&oelig;urs montrent que la littérature est devenue une
+&oelig;uvre d'étude, non d'inspiration, un emploi du goût, non de
+l'enthousiasme, une source de distractions, non d'émotions.</p>
+
+<p>Son public, ses amitiés, ses actions, ses luttes aboutissent au même
+effet. Il vécut parmi les grands et les gens de cour, dans la société de
+m&oelig;urs artificielles et de langage calculé. Il avait épousé la fille
+de Thomas, comte de Berkshire; il fut historiographe, puis poëte
+lauréat. Il voyait fréquemment le roi et les princes. Il adressait
+chacune de ses &oelig;uvres à un seigneur dans une préface louangeuse
+écrite en style de domestique, et qui témoignait d'un commerce intime
+avec les grands. Il recevait une bourse d'or pour chaque dédicace,
+allait remercier, introduisait les uns sous des noms déguisés dans son
+<i>Essai sur le Drame</i>, écrivait des introductions pour les &oelig;uvres des
+autres, les appelait Mécène, Tibulle ou Pollion, discutait avec eux les
+&oelig;uvres et les opinions littéraires. L'établissement d'une cour avait
+amené la conversation, la vanité, l'obligation de paraître lettré et
+d'avoir bon goût, toutes les habitudes de salon qui sont les sources de
+la littérature classique, et qui enseignent aux <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> hommes l'art de
+bien parler<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>. D'autre part, les lettres, rapprochées du monde,
entraient dans les affaires du monde, et d'abord dans les petites
-disputes privées. Pendant que les gens de lettres apprennent à saluer,
-les gens de cour apprennent à écrire. Bientôt ils se mêlent, et
-naturellement ils se battent. Le duc de Buckingham écrit une parodie de
+disputes privées. Pendant que les gens de lettres apprennent à saluer,
+les gens de cour apprennent à écrire. Bientôt ils se mêlent, et
+naturellement ils se battent. Le duc de Buckingham écrit une parodie de
Dryden, le <i>Rehearsal</i>, et prend une peine infinie pour faire attraper
au principal acteur le ton et les gestes de son ennemi. Plus tard
-Rochester entre en guerre avec le poëte, soutient Settle contre lui, et
-loue une bande de coquins pour lui donner des coups de bâton. Dryden
+Rochester entre en guerre avec le poëte, soutient Settle contre lui, et
+loue une bande de coquins pour lui donner des coups de bâton. Dryden
eut, outre cela, des querelles contre Shadwell et une foule d'autres,
-puis à la fin contre Blackmore et Jeremy Collier. Pour comble, il entra
+puis à la fin contre Blackmore et Jeremy Collier. Pour comble, il entra
dans le conflit des partis politiques et des sectes religieuses,
combattit pour les tories et les anglicans, puis pour les catholiques,
-écrivit <i>la Médaille, Absalon et Achitophel</i> contre les whigs, la
+écrivit <i>la Médaille, Absalon et Achitophel</i> contre les whigs, la
<i>Religio Laici</i> contre les dissidents et les papistes, puis <i>la Biche et
-la Panthère</i> pour le roi Jacques II, avec la logique d'un homme de
-controverse et l'âpreté d'un homme de parti. Il y a bien loin de cette
-vie militante et raisonneuse aux rêveries et au détachement d'un vrai
-poëte. De telles circonstances enseignent l'art d'écrire clairement et
-solidement, le discours méthodique et suivi, le style exact et fort, la
-plaisanterie et la réfutation, l'éloquence et la satire; car ces dons
-sont nécessaires <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> pour se faire écouter ou se faire croire, et
+la Panthère</i> pour le roi Jacques II, avec la logique d'un homme de
+controverse et l'âpreté d'un homme de parti. Il y a bien loin de cette
+vie militante et raisonneuse aux rêveries et au détachement d'un vrai
+poëte. De telles circonstances enseignent l'art d'écrire clairement et
+solidement, le discours méthodique et suivi, le style exact et fort, la
+plaisanterie et la réfutation, l'éloquence et la satire; car ces dons
+sont nécessaires <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> pour se faire écouter ou se faire croire, et
l'esprit entre de force dans une voie, quand cette voie est la seule qui
-le conduise à son but. Celui-ci y entrait de lui-même. Dès sa seconde
-pièce<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>, l'abondance des idées serrées, l'énergie et la liaison
-oratoire, la simplicité, le sérieux, le souffle héroïque et romain
-annoncent un génie classique, parent non de Shakspeare, mais de
+le conduise à son but. Celui-ci y entrait de lui-même. Dès sa seconde
+pièce<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>, l'abondance des idées serrées, l'énergie et la liaison
+oratoire, la simplicité, le sérieux, le souffle héroïque et romain
+annoncent un génie classique, parent non de Shakspeare, mais de
Corneille, capable non de drames, mais de discours.</p>
<h4>III</h4>
-<p>Et cependant dès l'abord, il se donna au drame; il en fit vingt-sept, et
-signa un traité avec les acteurs du Théâtre du Roi pour leur en fournir
-trois par an. Le théâtre, interdit sous la république, venait de se
-rouvrir avec une magnificence et un succès extraordinaires. Les
-décorations enrichies et devenues mobiles, les rôles de femmes joués non
-plus par de jeunes garçons, mais par des femmes, l'éclairage splendide
-et nouveau des bougies, les machines, la popularité récente des acteurs
-qui devenaient les héros de la mode, l'importance scandaleuse des
-actrices, qui devenaient les maîtresses des grands seigneurs et du roi,
+<p>Et cependant dès l'abord, il se donna au drame; il en fit vingt-sept, et
+signa un traité avec les acteurs du Théâtre du Roi pour leur en fournir
+trois par an. Le théâtre, interdit sous la république, venait de se
+rouvrir avec une magnificence et un succès extraordinaires. Les
+décorations enrichies et devenues mobiles, les rôles de femmes joués non
+plus par de jeunes garçons, mais par des femmes, l'éclairage splendide
+et nouveau des bougies, les machines, la popularité récente des acteurs
+qui devenaient les héros de la mode, l'importance scandaleuse des
+actrices, qui devenaient les maîtresses des grands seigneurs et du roi,
l'exemple de la cour et l'imitation de la France attiraient les
-spectateurs en foule. La soif du plaisir, longtemps comprimée,
-débordait. On se dédommageait de la longue abstinence imposée <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>
-par les puritains fanatiques; les yeux et les oreilles, dégoûtés des
-visages moroses, de la prononciation nasale, des éjaculations
-officielles sur le péché et la damnation, se rassasiaient de la douceur
-des chants, du chatoiement des étoffes, de la séduction des danses
-voluptueuses. On voulait jouir, et jouir d'une façon nouvelle; car un
-nouveau monde, celui des courtisans et des oisifs, s'était formé.
-L'abolition des tenures féodales, l'augmentation énorme du commerce et
-de la richesse, l'affluence des propriétaires, qui mettaient des
-fermiers à leur place et venaient à Londres pour goûter les plaisirs de
-la ville et chercher les faveurs du roi, avaient installé au sommet de
-la société, ici comme en France, la classe, l'autorité, les m&oelig;urs et
-les goûts des gens du monde, hommes de salons et de loisir, amateurs de
-plaisir, de conversation, d'esprit et de savoir-vivre, occupés de la
-pièce en vogue moins pour se divertir que pour la juger. Ainsi se bâtit
-le théâtre de Dryden; le poëte, avide de gloire et pressé d'argent, y
-trouvait l'argent avec la gloire, et innovait à demi, à grand renfort de
-théories et de préfaces, s'écartant de l'ancien drame anglais,
-s'approchant de la nouvelle tragédie française, essayant un compromis
-entre l'éloquence classique et la vérité romantique, s'accommodant tant
+spectateurs en foule. La soif du plaisir, longtemps comprimée,
+débordait. On se dédommageait de la longue abstinence imposée <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span>
+par les puritains fanatiques; les yeux et les oreilles, dégoûtés des
+visages moroses, de la prononciation nasale, des éjaculations
+officielles sur le péché et la damnation, se rassasiaient de la douceur
+des chants, du chatoiement des étoffes, de la séduction des danses
+voluptueuses. On voulait jouir, et jouir d'une façon nouvelle; car un
+nouveau monde, celui des courtisans et des oisifs, s'était formé.
+L'abolition des tenures féodales, l'augmentation énorme du commerce et
+de la richesse, l'affluence des propriétaires, qui mettaient des
+fermiers à leur place et venaient à Londres pour goûter les plaisirs de
+la ville et chercher les faveurs du roi, avaient installé au sommet de
+la société, ici comme en France, la classe, l'autorité, les m&oelig;urs et
+les goûts des gens du monde, hommes de salons et de loisir, amateurs de
+plaisir, de conversation, d'esprit et de savoir-vivre, occupés de la
+pièce en vogue moins pour se divertir que pour la juger. Ainsi se bâtit
+le théâtre de Dryden; le poëte, avide de gloire et pressé d'argent, y
+trouvait l'argent avec la gloire, et innovait à demi, à grand renfort de
+théories et de préfaces, s'écartant de l'ancien drame anglais,
+s'approchant de la nouvelle tragédie française, essayant un compromis
+entre l'éloquence classique et la vérité romantique, s'accommodant tant
bien que mal au nouveau public qui le payait et l'acclamait.</p>
-<p>«La langue, la conversation et l'esprit<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, dit-il, se <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> sont
-perfectionnés depuis le siècle dernier,» ce qui a fait découvrir dans
-les anciens poëtes beaucoup de fautes, et a introduit un genre de drame
-nouveau. «Qu'un homme sachant l'anglais lise attentivement les &oelig;uvres
-de Shakspeare et de Fletcher, j'ose affirmer qu'il trouvera à chaque
-page, soit quelque solécisme de langue, soit quelque manque de sens
-notable. La plupart de leurs fables sont composées avec une histoire
-ridicule et incohérente. Beaucoup de pièces de Shakspeare sont fondées
-sur des impossibilités, ou du moins si bassement écrites, que la partie
-comique n'excite point notre rire, ni la partie sérieuse notre intérêt.
-Je montrerais aisément que notre Fletcher si admiré n'entendait ni l'art
-de bien nouer une intrigue, ni ce qu'on appelle les bienséances du
-théâtre. Par exemple, son Philaster blesse sa maîtresse sur le théâtre;
-son <i>Berger</i> commet deux fois la même brutalité<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>.» Nulle part
-<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> il ne garde aux rois la dignité royale. D'ailleurs l'action est
-chez eux toute barbare. Ils mettent des batailles sur le théâtre: ils
-transportent en un instant la scène à vingt ans ou à cinq cents lieues
+<p>«La langue, la conversation et l'esprit<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, dit-il, se <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> sont
+perfectionnés depuis le siècle dernier,» ce qui a fait découvrir dans
+les anciens poëtes beaucoup de fautes, et a introduit un genre de drame
+nouveau. «Qu'un homme sachant l'anglais lise attentivement les &oelig;uvres
+de Shakspeare et de Fletcher, j'ose affirmer qu'il trouvera à chaque
+page, soit quelque solécisme de langue, soit quelque manque de sens
+notable. La plupart de leurs fables sont composées avec une histoire
+ridicule et incohérente. Beaucoup de pièces de Shakspeare sont fondées
+sur des impossibilités, ou du moins si bassement écrites, que la partie
+comique n'excite point notre rire, ni la partie sérieuse notre intérêt.
+Je montrerais aisément que notre Fletcher si admiré n'entendait ni l'art
+de bien nouer une intrigue, ni ce qu'on appelle les bienséances du
+théâtre. Par exemple, son Philaster blesse sa maîtresse sur le théâtre;
+son <i>Berger</i> commet deux fois la même brutalité<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>.» Nulle part
+<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> il ne garde aux rois la dignité royale. D'ailleurs l'action est
+chez eux toute barbare. Ils mettent des batailles sur le théâtre: ils
+transportent en un instant la scène à vingt ans ou à cinq cents lieues
de distance, et vingt fois de suite en un acte; ils entassent ensemble
-trois ou quatre actions différentes, surtout dans les drames
-historiques. Mais c'est par le style qu'ils pêchent le plus. «Dans
-Shakspeare, beaucoup de mots et encore plus de phrases sont à peine
+trois ou quatre actions différentes, surtout dans les drames
+historiques. Mais c'est par le style qu'ils pêchent le plus. «Dans
+Shakspeare, beaucoup de mots et encore plus de phrases sont à peine
intelligibles, et de celles que nous entendons, quelques-unes sont
-contre la grammaire, d'autres grossières, et tout son style est
-tellement surchargé d'expressions figurées qu'il est aussi affecté
-qu'obscur<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>.» Ben Jonson lui-même a souvent de mauvaises
-constructions, des redondances, des barbarismes. «L'art de bien placer
-les mots pour la douceur de la prononciation a été inconnu jusqu'au
-moment où M. Waller l'introduisit<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>.» Enfin tous descendent
-jusqu'aux calembours, aux expressions populacières <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> et basses.
-«C'est que, outre le manque de savoir et d'éducation, ils n'avaient pas
-le bonheur d'entendre la bonne conversation. Il y avait dans leur siècle
-moins de galanterie que dans le nôtre. Les gentilshommes aujourd'hui
+contre la grammaire, d'autres grossières, et tout son style est
+tellement surchargé d'expressions figurées qu'il est aussi affecté
+qu'obscur<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>.» Ben Jonson lui-même a souvent de mauvaises
+constructions, des redondances, des barbarismes. «L'art de bien placer
+les mots pour la douceur de la prononciation a été inconnu jusqu'au
+moment où M. Waller l'introduisit<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>.» Enfin tous descendent
+jusqu'aux calembours, aux expressions populacières <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> et basses.
+«C'est que, outre le manque de savoir et d'éducation, ils n'avaient pas
+le bonheur d'entendre la bonne conversation. Il y avait dans leur siècle
+moins de galanterie que dans le nôtre. Les gentilshommes aujourd'hui
veulent qu'on les divertisse en leur montrant leurs propres ridicules.
-Ils veulent bien accorder que votre compère Jean et votre compère
-Jacques parlent selon leur état; mais ils ne s'amusent point de leurs
-pots à bière et de leurs guenilles<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.» C'est pour eux maintenant
-qu'on doit écrire, et surtout pour les plus instruits<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>; car ce n'est
-pas assez d'avoir de l'esprit ou d'aimer la tragédie pour être bon juge:
-il faut encore posséder une solide science et une haute raison,
-connaître Aristote, Horace, Longin, et prononcer d'après leurs règles.
-Ces règles, fondées sur l'observation et la logique, ordonnent qu'il n'y
+Ils veulent bien accorder que votre compère Jean et votre compère
+Jacques parlent selon leur état; mais ils ne s'amusent point de leurs
+pots à bière et de leurs guenilles<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>.» C'est pour eux maintenant
+qu'on doit écrire, et surtout pour les plus instruits<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>; car ce n'est
+pas assez d'avoir de l'esprit ou d'aimer la tragédie pour être bon juge:
+il faut encore posséder une solide science et une haute raison,
+connaître Aristote, Horace, Longin, et prononcer d'après leurs règles.
+Ces règles, fondées sur l'observation et la logique, ordonnent qu'il n'y
ait qu'une action, que cette action ait un commencement, un milieu et
-une fin, que ses parties dérivent naturellement l'une de l'autre,
-qu'elle excite la terreur et la pitié de manière à nous instruire et à
-nous améliorer, que les caractères soient distincts, suivis, conformes
-à la tradition ou au dessein du <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> poëte<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>.&mdash;Telle sera, dit
-Dryden, la nouvelle tragédie, fort voisine, ce semble, de la tragédie
-française, d'autant plus qu'il cite ici Bossu et Rapin comme s'il les
-prenait pour précepteurs.</p>
-
-<p>Elle en diffère néanmoins, et Dryden<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a> énumère tout ce qu'un parterre
-anglais peut blâmer chez nous.&mdash;Les Français, dit-il, n'ont point de
-caractères vraiment comiques: à peine si Corneille en a mis un dans son
-<i>Menteur</i>; tous leurs personnages se ressemblent, ce sont des êtres
-effacés, sans originalité distinctive. <i>Le Menteur</i>, quoique bien
-traduit et bien joué, a paru plat aux Anglais et fort au-dessous des
-caractères de Fletcher et de Ben Jonson. Pareillement leurs intrigues
-sont trop maigres, trop réduites à une action unique et privées de
+une fin, que ses parties dérivent naturellement l'une de l'autre,
+qu'elle excite la terreur et la pitié de manière à nous instruire et à
+nous améliorer, que les caractères soient distincts, suivis, conformes
+à la tradition ou au dessein du <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> poëte<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>.&mdash;Telle sera, dit
+Dryden, la nouvelle tragédie, fort voisine, ce semble, de la tragédie
+française, d'autant plus qu'il cite ici Bossu et Rapin comme s'il les
+prenait pour précepteurs.</p>
+
+<p>Elle en diffère néanmoins, et Dryden<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a> énumère tout ce qu'un parterre
+anglais peut blâmer chez nous.&mdash;Les Français, dit-il, n'ont point de
+caractères vraiment comiques: à peine si Corneille en a mis un dans son
+<i>Menteur</i>; tous leurs personnages se ressemblent, ce sont des êtres
+effacés, sans originalité distinctive. <i>Le Menteur</i>, quoique bien
+traduit et bien joué, a paru plat aux Anglais et fort au-dessous des
+caractères de Fletcher et de Ben Jonson. Pareillement leurs intrigues
+sont trop maigres, trop réduites à une action unique et privées de
l'accompagnement des petites actions secondaires. D'ailleurs ils parlent
-au lieu d'agir. «<i>Cinna</i>, <i>Pompée</i> ne sont point des tragédies, mais de
-longs discours sur la raison d'État, et <i>Polyeucte</i>, en matière de
+au lieu d'agir. «<i>Cinna</i>, <i>Pompée</i> ne sont point des tragédies, mais de
+longs discours sur la raison d'État, et <i>Polyeucte</i>, en matière de
religion, est aussi solennel qu'un long point d'orgue dans un motet.
-Quand le cardinal Richelieu réforma le théâtre français, on y
-introduisit ces harangues pour l'accommoder à la gravité d'un prélat....
-Je ne nie pas que cela ne puisse convenir à l'humeur des Français; nous
-qui sommes plus moroses, nous venons au théâtre pour <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> être
-divertis; eux qui sont d'un tempérament gai et léger y viennent pour se
-rendre plus sérieux<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>.» Quant aux tumultes et aux combats, qu'en
-France on rejette derrière la scène, «il y a une sorte d'âpreté farouche
-dans le caractère de nos compatriotes qui les réclame et fait qu'ils ne
-peuvent s'en passer.» Aussi bien les Français, à force de s'embarrasser
-dans ces scrupules<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>, et de se confiner dans leurs unités et dans
-<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> leurs règles, ont ôté l'action de leur théâtre, et se sont
-réduits à une monotonie et à une sécheresse insupportables. Ils manquent
-d'invention, de naturel, de variété, d'abondance. «Ils se contentent
-d'être maigrement réguliers. Leur langue affaiblie s'est trop raffinée,
-et, comme l'or pur, elle plie à tous les chocs; notre vigoureux anglais
-n'obéit pas encore à l'art, mais il est plus propre aux pensées viriles,
-et son alliage l'a fortifié<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.» Qu'on raille tant qu'on voudra
-Fletcher et Shakspeare, «il y a dans leur style une imagination plus
-mâle et un plus grand souffle que dans aucun des Français<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.»</p>
+Quand le cardinal Richelieu réforma le théâtre français, on y
+introduisit ces harangues pour l'accommoder à la gravité d'un prélat....
+Je ne nie pas que cela ne puisse convenir à l'humeur des Français; nous
+qui sommes plus moroses, nous venons au théâtre pour <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> être
+divertis; eux qui sont d'un tempérament gai et léger y viennent pour se
+rendre plus sérieux<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>.» Quant aux tumultes et aux combats, qu'en
+France on rejette derrière la scène, «il y a une sorte d'âpreté farouche
+dans le caractère de nos compatriotes qui les réclame et fait qu'ils ne
+peuvent s'en passer.» Aussi bien les Français, à force de s'embarrasser
+dans ces scrupules<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>, et de se confiner dans leurs unités et dans
+<span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> leurs règles, ont ôté l'action de leur théâtre, et se sont
+réduits à une monotonie et à une sécheresse insupportables. Ils manquent
+d'invention, de naturel, de variété, d'abondance. «Ils se contentent
+d'être maigrement réguliers. Leur langue affaiblie s'est trop raffinée,
+et, comme l'or pur, elle plie à tous les chocs; notre vigoureux anglais
+n'obéit pas encore à l'art, mais il est plus propre aux pensées viriles,
+et son alliage l'a fortifié<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.» Qu'on raille tant qu'on voudra
+Fletcher et Shakspeare, «il y a dans leur style une imagination plus
+mâle et un plus grand souffle que dans aucun des Français<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.»</p>
<p>Quoique excessive, cette critique est bonne, et c'est parce qu'elle est
-bonne que je me défie des &oelig;uvres <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> qu'elle va produire. Il est
-dangereux pour un artiste d'être excellent théoricien; l'esprit qui crée
+bonne que je me défie des &oelig;uvres <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> qu'elle va produire. Il est
+dangereux pour un artiste d'être excellent théoricien; l'esprit qui crée
s'accommode mal avec l'esprit qui juge; celui qui, tranquillement assis
-sur le bord, disserte et compare, n'est guère capable de se lancer droit
+sur le bord, disserte et compare, n'est guère capable de se lancer droit
et audacieusement dans la mer orageuse de l'invention. Ajoutez que
-Dryden se tient trop dans le juste milieu des tempéraments; les artistes
-originaux aiment uniquement et injustement une certaine idée et un
-certain monde; le reste disparaît à leurs yeux; enfermés dans une
+Dryden se tient trop dans le juste milieu des tempéraments; les artistes
+originaux aiment uniquement et injustement une certaine idée et un
+certain monde; le reste disparaît à leurs yeux; enfermés dans une
portion de l'art, ils nient ou raillent l'autre; c'est parce qu'ils sont
-bornés qu'ils sont forts. On voit d'avance que Dryden, poussé d'un côté
-par son esprit anglais, sera tiré d'un autre par ses règles françaises,
-que tour à tour il osera et se contiendra à moitié, qu'en fait de mérite
-il atteindra la médiocrité, c'est-à-dire la platitude, qu'en matière de
-défauts il tombera dans les disparates, c'est-à-dire dans les
-absurdités. Tout art original est réglé par lui-même, et nul art
-original ne peut être réglé par un autre; il porte en lui-même son
-contre-poids et ne reçoit pas de contre-poids d'autrui; il forme un tout
-inviolable: c'est un être animé qui vit de son propre sang, et qui
-languit ou meurt, si on lui ôte une partie de son sang pour le remplacer
-par du sang étranger. L'imagination de Shakspeare ne peut être guidée
-par la raison de Racine, et la raison de Racine ne peut être exaltée par
+bornés qu'ils sont forts. On voit d'avance que Dryden, poussé d'un côté
+par son esprit anglais, sera tiré d'un autre par ses règles françaises,
+que tour à tour il osera et se contiendra à moitié, qu'en fait de mérite
+il atteindra la médiocrité, c'est-à-dire la platitude, qu'en matière de
+défauts il tombera dans les disparates, c'est-à-dire dans les
+absurdités. Tout art original est réglé par lui-même, et nul art
+original ne peut être réglé par un autre; il porte en lui-même son
+contre-poids et ne reçoit pas de contre-poids d'autrui; il forme un tout
+inviolable: c'est un être animé qui vit de son propre sang, et qui
+languit ou meurt, si on lui ôte une partie de son sang pour le remplacer
+par du sang étranger. L'imagination de Shakspeare ne peut être guidée
+par la raison de Racine, et la raison de Racine ne peut être exaltée par
l'imagination de Shakspeare; chacune est bien en soi et exclut sa
-rivale: c'est faire un bâtard, un malade et un monstre, que de les
-mêler. Le désordre, l'action <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> violente et brusque, les crudités,
-l'horreur, la profondeur, la vérité, l'imitation exacte du réel et
-l'élan effréné des passions folles, tous les traits de Shakspeare se
-conviennent. L'ordre, la mesure, l'éloquence, la finesse aristocratique,
-la politesse mondaine, la peinture exquise de la délicatesse et de la
-vertu, tous les traits de Racine se conviennent. C'est détruire l'un que
-de l'atténuer, c'est détruire l'autre que de l'enflammer. Tout leur être
-et toute leur beauté consistent dans l'accord de leurs parties:
-renverser cet accord, c'est abolir leur être et leur beauté. Pour
-produire, il faut inventer une conception personnelle et conséquente; il
-ne faut pas mêler deux conceptions étrangères et opposées: Dryden n'a
+rivale: c'est faire un bâtard, un malade et un monstre, que de les
+mêler. Le désordre, l'action <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> violente et brusque, les crudités,
+l'horreur, la profondeur, la vérité, l'imitation exacte du réel et
+l'élan effréné des passions folles, tous les traits de Shakspeare se
+conviennent. L'ordre, la mesure, l'éloquence, la finesse aristocratique,
+la politesse mondaine, la peinture exquise de la délicatesse et de la
+vertu, tous les traits de Racine se conviennent. C'est détruire l'un que
+de l'atténuer, c'est détruire l'autre que de l'enflammer. Tout leur être
+et toute leur beauté consistent dans l'accord de leurs parties:
+renverser cet accord, c'est abolir leur être et leur beauté. Pour
+produire, il faut inventer une conception personnelle et conséquente; il
+ne faut pas mêler deux conceptions étrangères et opposées: Dryden n'a
pas fait ce qu'il fallait, et a fait ce qu'il ne fallait pas.</p>
-<p>Il avait d'ailleurs le pire des publics, débauché et frivole, dépourvu
-d'un goût personnel, égaré à travers les souvenirs confus de la
-littérature nationale et les imitations déformées des littératures
-étrangères ne demandant au théâtre que la volupté des sens ou
-l'amusement de la curiosité. Au fond, le drame, comme toute &oelig;uvre
-d'art, ne fait que rendre sensible une idée profonde de l'homme et de la
-vie; il y a une philosophie cachée sous ses enroulements et sous ses
-violences, et le public doit être capable de la comprendre comme le
-poëte de la trouver. Il faut que l'auditeur ait réfléchi ou senti avec
-énergie ou délicatesse pour entendre des pensées énergiques ou
-délicates, et jamais <i>Hamlet</i> ou <i>Iphigénie</i> ne toucheront un viveur
+<p>Il avait d'ailleurs le pire des publics, débauché et frivole, dépourvu
+d'un goût personnel, égaré à travers les souvenirs confus de la
+littérature nationale et les imitations déformées des littératures
+étrangères ne demandant au théâtre que la volupté des sens ou
+l'amusement de la curiosité. Au fond, le drame, comme toute &oelig;uvre
+d'art, ne fait que rendre sensible une idée profonde de l'homme et de la
+vie; il y a une philosophie cachée sous ses enroulements et sous ses
+violences, et le public doit être capable de la comprendre comme le
+poëte de la trouver. Il faut que l'auditeur ait réfléchi ou senti avec
+énergie ou délicatesse pour entendre des pensées énergiques ou
+délicates, et jamais <i>Hamlet</i> ou <i>Iphigénie</i> ne toucheront un viveur
vulgaire ou un coureur d'argent. Le personnage qui pleure sur <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span>
-la scène ne fait que renouveler nos propres larmes; notre intérêt n'est
-que de la sympathie, et le drame est comme une conscience extérieure qui
+la scène ne fait que renouveler nos propres larmes; notre intérêt n'est
+que de la sympathie, et le drame est comme une conscience extérieure qui
nous avertit de ce que nous sommes, de ce que nous aimons et de ce que
nous avons senti. De quoi le drame aurait-il averti des joueurs comme
-Saint-Albans, des ivrognes comme Rochester, des prostituées comme lady
+Saint-Albans, des ivrognes comme Rochester, des prostituées comme lady
Castlemaine, de vieux enfants comme Charles II? Quels spectateurs que
-des épicuriens grossiers incapables même de décence feinte, amateurs de
-volupté brutale, barbares dans leurs jeux, orduriers dans leurs paroles,
-dépourvus d'honneur, d'humanité, de politesse, et qui faisaient de la
-cour un mauvais lieu! Des décorations splendides, des changements à vue,
-le tapage des grands vers et des sentiments forcés, l'apparence de
-quelques règles apportées de Paris, voilà la pâture naturelle de leur
-vanité et de leur sottise, et voilà le théâtre de la Restauration
+des épicuriens grossiers incapables même de décence feinte, amateurs de
+volupté brutale, barbares dans leurs jeux, orduriers dans leurs paroles,
+dépourvus d'honneur, d'humanité, de politesse, et qui faisaient de la
+cour un mauvais lieu! Des décorations splendides, des changements à vue,
+le tapage des grands vers et des sentiments forcés, l'apparence de
+quelques règles apportées de Paris, voilà la pâture naturelle de leur
+vanité et de leur sottise, et voilà le théâtre de la Restauration
anglaise.</p>
-<p>Je prends l'une de ces tragédies, fort célèbre alors, <i>l'Amour
-tyrannique ou la Royale Martyre</i>. Beau titre et propre à faire fracas.
-La royale martyre est sainte Catherine, princesse royale à ce qu'il
-paraît, amenée au tyran Maximin. Elle confesse sa foi, et on lui lâche
-un philosophe païen, Apollonius, pour la réfuter. «Prêtre, lui dit
+<p>Je prends l'une de ces tragédies, fort célèbre alors, <i>l'Amour
+tyrannique ou la Royale Martyre</i>. Beau titre et propre à faire fracas.
+La royale martyre est sainte Catherine, princesse royale à ce qu'il
+paraît, amenée au tyran Maximin. Elle confesse sa foi, et on lui lâche
+un philosophe païen, Apollonius, pour la réfuter. «Prêtre, lui dit
Maximin, pourquoi restes-tu muet? Tu vis du ciel, tu dois
-disputer<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.» Encouragé, <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> il dispute; mais sainte Catherine
-argumente vigoureusement: «La raison combat contre votre chère
-religion,&mdash;car plusieurs dieux feraient plusieurs infinis;&mdash;ceci était
-connu des premiers philosophes,&mdash;qui sous différents noms n'en adoraient
-qu'un seul,&mdash;quoique vos vains poëtes se soient ensuite trompés&mdash;en
-faisant un dieu de chaque attribut.» Apollonius se gratte un peu
-l'oreille, et finit par répondre qu'il y a de grandes vérités et de
-bonnes règles morales dans le paganisme. La pieuse logicienne lui répond
-aussitôt: «Alors que toute la dispute se réduise&mdash;à comparer ces règles
-et le christianisme!» Désarçonné, Apollonius se convertit à l'instant
-même, injurie le prince, qui, trouvant sainte Catherine fort belle, se
-sent amoureux tout d'un coup et fait des calembours: «Absent, je puis
+disputer<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.» Encouragé, <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> il dispute; mais sainte Catherine
+argumente vigoureusement: «La raison combat contre votre chère
+religion,&mdash;car plusieurs dieux feraient plusieurs infinis;&mdash;ceci était
+connu des premiers philosophes,&mdash;qui sous différents noms n'en adoraient
+qu'un seul,&mdash;quoique vos vains poëtes se soient ensuite trompés&mdash;en
+faisant un dieu de chaque attribut.» Apollonius se gratte un peu
+l'oreille, et finit par répondre qu'il y a de grandes vérités et de
+bonnes règles morales dans le paganisme. La pieuse logicienne lui répond
+aussitôt: «Alors que toute la dispute se réduise&mdash;à comparer ces règles
+et le christianisme!» Désarçonné, Apollonius se convertit à l'instant
+même, injurie le prince, qui, trouvant sainte Catherine fort belle, se
+sent amoureux tout d'un coup et fait des calembours: «Absent, je puis
ordonner son martyre;&mdash;mais un regard de plus, et le martyr sera
-moi<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.»</p>
-
-<p>Dans cet embarras, il envoie un grand officier pour déclarer son amour à
-sainte Catherine; le grand officier cite et loue les dieux d'Épicure: à
-l'instant, la sainte établit la doctrine des causes finales, qui
-<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> renverse celles des atomes. Maximin arrive lui-même et lui dit
-«que si elle continue à repousser sa flamme il la fera périr dans
-d'autres flammes<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>.» Là-dessus elle le tutoie, le brave, l'appelle
-esclave et s'en va. Touché de ces procédés, il veut l'épouser
-légitimement, et pour cela répudie sa femme. Cependant, afin de
-n'omettre aucun expédient, il emploie un magicien qui fait des
-conjurations (sur le théâtre), évoque les esprits infernaux, et amène
+moi<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.»</p>
+
+<p>Dans cet embarras, il envoie un grand officier pour déclarer son amour à
+sainte Catherine; le grand officier cite et loue les dieux d'Épicure: à
+l'instant, la sainte établit la doctrine des causes finales, qui
+<span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> renverse celles des atomes. Maximin arrive lui-même et lui dit
+«que si elle continue à repousser sa flamme il la fera périr dans
+d'autres flammes<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>.» Là-dessus elle le tutoie, le brave, l'appelle
+esclave et s'en va. Touché de ces procédés, il veut l'épouser
+légitimement, et pour cela répudie sa femme. Cependant, afin de
+n'omettre aucun expédient, il emploie un magicien qui fait des
+conjurations (sur le théâtre), évoque les esprits infernaux, et amène
une ronde de petits Amours: ceux-ci dansent et chantent des chansons
voluptueuses autour du lit de sainte Catherine. Son ange gardien
-survient et les chasse. Pour dernière ressource, Maximin fait mettre une
-roue sur le théâtre pour y exposer sainte Catherine et sa mère. Au
-moment où l'on déshabille la sainte, un ange pudique descend fort à
-propos et casse la roue; après quoi, on les emmène et on leur coupe le
-cou dans la coulisse. Joignez à ces belles inventions une double
-intrigue, l'amour de Valéria, fille de Maximin, pour Porphyrius, général
-des prétoriens, celui de Porphyrius pour Bérénice, femme de Maximin,
-puis une catastrophe subite, trois morts, et le règne des honnêtes gens
-qui s'épousent et se disent des politesses. Telle est cette tragédie,
-qui se dit française, et la plupart des autres sont semblables. Dans <i>la
-Reine Vierge</i>, dans <i>le Mariage à la mode</i>, dans <i>Aurengzèbe</i>, dans
-<i>l'Empereur de l'Inde</i>, et surtout dans <i>la Conquête de Grenade</i>, tout
-est extravagant. <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> On se taille en pièces, on prend des villes,
-on se poignarde, et on déclame de tout son gosier. Ces drames ont
-justement la vérité, et le naturel d'un <i>libretto</i> d'opéra. Les
-incantations y abondent; un esprit apparaît dans <i>Montezuma</i> et déclare
+survient et les chasse. Pour dernière ressource, Maximin fait mettre une
+roue sur le théâtre pour y exposer sainte Catherine et sa mère. Au
+moment où l'on déshabille la sainte, un ange pudique descend fort à
+propos et casse la roue; après quoi, on les emmène et on leur coupe le
+cou dans la coulisse. Joignez à ces belles inventions une double
+intrigue, l'amour de Valéria, fille de Maximin, pour Porphyrius, général
+des prétoriens, celui de Porphyrius pour Bérénice, femme de Maximin,
+puis une catastrophe subite, trois morts, et le règne des honnêtes gens
+qui s'épousent et se disent des politesses. Telle est cette tragédie,
+qui se dit française, et la plupart des autres sont semblables. Dans <i>la
+Reine Vierge</i>, dans <i>le Mariage à la mode</i>, dans <i>Aurengzèbe</i>, dans
+<i>l'Empereur de l'Inde</i>, et surtout dans <i>la Conquête de Grenade</i>, tout
+est extravagant. <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> On se taille en pièces, on prend des villes,
+on se poignarde, et on déclame de tout son gosier. Ces drames ont
+justement la vérité, et le naturel d'un <i>libretto</i> d'opéra. Les
+incantations y abondent; un esprit apparaît dans <i>Montezuma</i> et déclare
que les dieux indiens s'en vont. Les ballets s'y trouvent; Vasquez et
-Pizarre, assis dans une jolie grotte, regardent en conquérants les
-danses des Indiennes, qui folâtrent voluptueusement autour d'eux. Les
-scènes de Lulli n'y manquent pas: Alméria, comme Armide, arrive pour
+Pizarre, assis dans une jolie grotte, regardent en conquérants les
+danses des Indiennes, qui folâtrent voluptueusement autour d'eux. Les
+scènes de Lulli n'y manquent pas: Alméria, comme Armide, arrive pour
tuer Cortez endormi, et tout d'un coup se prend d'amour pour lui. Encore
-les <i>libretti</i> d'opéra n'ont-ils pas de disparates; ils évitent tout ce
+les <i>libretti</i> d'opéra n'ont-ils pas de disparates; ils évitent tout ce
qui pourrait choquer l'imagination ou les yeux; ils sont faits pour des
-gens de goût qui fuient toute laideur et toute lourdeur. Ici
-croiriez-vous bien qu'on donne la torture à Montézuma sur le théâtre, et
-que pour comble un prêtre pendant ce temps dispute avec lui<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>? Je
-reconnais <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> dans cette pédanterie atroce les beaux cavaliers du
+gens de goût qui fuient toute laideur et toute lourdeur. Ici
+croiriez-vous bien qu'on donne la torture à Montézuma sur le théâtre, et
+que pour comble un prêtre pendant ce temps dispute avec lui<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>? Je
+reconnais <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> dans cette pédanterie atroce les beaux cavaliers du
temps, logiciens et bourreaux, qui se nourrissaient de controverse, et
par plaisir allaient voir les supplices des puritains. Je reconnais
-derrière ces cascades d'invraisemblances et d'aventures les courtisans
-puérils et blasés qui, alourdis par le vin, ne sentaient plus les
+derrière ces cascades d'invraisemblances et d'aventures les courtisans
+puérils et blasés qui, alourdis par le vin, ne sentaient plus les
discordances, et dont les nerfs ne remuaient que par le choc des
-surprises et la barbarie des événements.</p>
+surprises et la barbarie des événements.</p>
-<p>Entrons plus avant. Dryden veut mettre dans son théâtre les beautés de
-la tragédie française, et d'abord la noblesse des sentiments; Est-ce
+<p>Entrons plus avant. Dryden veut mettre dans son théâtre les beautés de
+la tragédie française, et d'abord la noblesse des sentiments; Est-ce
assez de copier, comme il fait, des phrases chevaleresques? Il s'en faut
-de tout un monde, car il faut tout un monde pour former des âmes nobles.
-La vertu chez nos tragiques est fondée sur la raison, sur la religion,
-sur l'éducation, sur la philosophie. Leurs personnages ont cette
-justesse d'esprit, cette netteté de logique, cette élévation de jugement
-qui instituent dans l'homme des maximes arrêtées et l'empire de soi. On
-aperçoit dans leur voisinage les doctrines de Bossuet et de Descartes;
-la réflexion aide en eux la conscience; l'habitude du monde y joint le
+de tout un monde, car il faut tout un monde pour former des âmes nobles.
+La vertu chez nos tragiques est fondée sur la raison, sur la religion,
+sur l'éducation, sur la philosophie. Leurs personnages ont cette
+justesse d'esprit, cette netteté de logique, cette élévation de jugement
+qui instituent dans l'homme des maximes arrêtées et l'empire de soi. On
+aperçoit dans leur voisinage les doctrines de Bossuet et de Descartes;
+la réflexion aide en eux la conscience; l'habitude du monde y joint le
tact et la finesse. La fuite des actions violentes et des horreurs
-physiques, la proportion et l'ordre de la fable, l'art de déguiser ou
-d'éviter les êtres grossiers ou trop bas, la perfection continue du
-style le plus mesuré et le plus noble, tout contribue à porter la scène
-dans une région sublime, et nous croyons à des âmes plus hautes en les
+physiques, la proportion et l'ordre de la fable, l'art de déguiser ou
+d'éviter les êtres grossiers ou trop bas, la perfection continue du
+style le plus mesuré et le plus noble, tout contribue à porter la scène
+dans une région sublime, et nous croyons à des âmes plus hautes en les
voyant dans un air plus pur. Dans Dryden, <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> peut-on y croire? Les
-personnages atroces ou infâmes viennent à chaque instant par leurs
-crudités nous rabattre dans leur fange. Maximin, ayant poignardé
+personnages atroces ou infâmes viennent à chaque instant par leurs
+crudités nous rabattre dans leur fange. Maximin, ayant poignardé
Placidius, s'assied sur son corps, le poignarde deux fois encore, et dit
-aux gardes: «Amenez-moi l'impératrice et Porphyrius morts; je veux
-braver le ciel une tête dans chaque main<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.» Nourmahal, repoussée par
-le fils de son mari, insiste quatre fois avec l'indécente pédanterie que
-voici: «Pourquoi ces scrupules contre un plaisir où la nature rassemble
-toutes ses joies en une seule? La promiscuité dans l'amour est la loi
-générale. Quels qu'aient été les premiers amants, un frère et une
-s&oelig;ur furent le second couple<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>.» À l'instant l'illusion s'en va;
+aux gardes: «Amenez-moi l'impératrice et Porphyrius morts; je veux
+braver le ciel une tête dans chaque main<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.» Nourmahal, repoussée par
+le fils de son mari, insiste quatre fois avec l'indécente pédanterie que
+voici: «Pourquoi ces scrupules contre un plaisir où la nature rassemble
+toutes ses joies en une seule? La promiscuité dans l'amour est la loi
+générale. Quels qu'aient été les premiers amants, un frère et une
+s&oelig;ur furent le second couple<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>.» À l'instant l'illusion s'en va;
on se croyait dans un salon de nobles personnages, on y trouve une
-prostituée folle et un sauvage ivre. Levez les masques: les autres ne
-valent guère mieux. Alméria, à qui l'on offre une couronne, répond
-insolemment: «Je la prends non comme donnée par vous, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> mais
-comme due à mon mérite et à ma beauté<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>.» Indamora, à qui un vieux
-courtisan fait une déclaration d'amour, lui dit son fait avec une
-gloriole de parvenue et une grossièreté de servante: «Quand je ne serais
-pas reine, avez-vous pesé ma beauté, ma jeunesse qui est dans sa fleur,
-et votre vieillesse qui est dans sa décrépitude<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>?» Nulle d'entre ces
-héroïnes ne sait se conduire; elles prennent l'impertinence pour la
-dignité, la sensualité pour la tendresse; elles ont des abandons de
+prostituée folle et un sauvage ivre. Levez les masques: les autres ne
+valent guère mieux. Alméria, à qui l'on offre une couronne, répond
+insolemment: «Je la prends non comme donnée par vous, <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> mais
+comme due à mon mérite et à ma beauté<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>.» Indamora, à qui un vieux
+courtisan fait une déclaration d'amour, lui dit son fait avec une
+gloriole de parvenue et une grossièreté de servante: «Quand je ne serais
+pas reine, avez-vous pesé ma beauté, ma jeunesse qui est dans sa fleur,
+et votre vieillesse qui est dans sa décrépitude<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>?» Nulle d'entre ces
+héroïnes ne sait se conduire; elles prennent l'impertinence pour la
+dignité, la sensualité pour la tendresse; elles ont des abandons de
courtisane, des jalousies de grisette, des petitesses de bourgeoise et
-des injures de harengère. Quant aux héros, ce sont les plus déplaisants
-des Fier-à-Bras. Léonidas, d'abord reconnu pour prince héréditaire, puis
-tout d'un coup abandonné, se console par cette réflexion modeste: «Il
-est vrai, je suis seul; mais Dieu l'était aussi avant de faire le monde,
-et il était mieux servi par lui-même que par la nature<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>.»
+des injures de harengère. Quant aux héros, ce sont les plus déplaisants
+des Fier-à-Bras. Léonidas, d'abord reconnu pour prince héréditaire, puis
+tout d'un coup abandonné, se console par cette réflexion modeste: «Il
+est vrai, je suis seul; mais Dieu l'était aussi avant de faire le monde,
+et il était mieux servi par lui-même que par la nature<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>.»
Parlerai-je du plus grand sonneur de fanfares, Almanzor, peint, dit
-Dryden lui-même, d'après Artaban, redresseur de torts, pourfendeur de
+Dryden lui-même, d'après Artaban, redresseur de torts, pourfendeur de
bataillons, destructeur de monarchies<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>? <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> Ce ne sont que
-sentiments chargés, dévouements improvisés, générosités exagérées,
+sentiments chargés, dévouements improvisés, générosités exagérées,
emphase ronflante de chevalerie maladroite; au fond, les personnages
-sont des rustres et des barbares qui ont essayé de s'affubler de
-l'honneur français et de la politesse mondaine. Et telle est en effet
+sont des rustres et des barbares qui ont essayé de s'affubler de
+l'honneur français et de la politesse mondaine. Et telle est en effet
cette cour: elle imite celle de Louis XIV comme un faiseur d'enseignes
-copie un peintre. Elle n'a ni goût ni délicatesse, et s'en veut donner
-l'extérieur. Des entremetteurs et des dévergondées, des courtisans
-spadassins ou bourreaux qui vont voir éventrer Harrison ou qui mutilent
+copie un peintre. Elle n'a ni goût ni délicatesse, et s'en veut donner
+l'extérieur. Des entremetteurs et des dévergondées, des courtisans
+spadassins ou bourreaux qui vont voir éventrer Harrison ou qui mutilent
Coventry, des filles d'honneur qui accouchent au bal, ou vendent aux
-planteurs les condamnés qu'on leur livre, un palais plein de chiens qui
+planteurs les condamnés qu'on leur livre, un palais plein de chiens qui
aboient et de joueurs qui crient, un roi qui en public lutte de gros
-mots avec ses maîtresses en chemise<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>, voilà cet illustre monde; ils
-n'ont pris des façons françaises que le costume, et des sentiments
+mots avec ses maîtresses en chemise<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>, voilà cet illustre monde; ils
+n'ont pris des façons françaises que le costume, et des sentiments
nobles que les grands mots.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> IV</h4>
-<p>Le second point digne d'imitation dans la tragédie classique est le
-style. À la vérité Dryden épure et éclaircit le sien en introduisant le
-raisonnement serré et les mots exacts. Il y a chez lui des disputes
-oratoires comme dans Corneille, des répliques lancées coup sur coup,
-symétriques, et comme un duel d'arguments. Il y a des maximes
-vigoureusement ramassées dans l'enceinte d'un vers unique, des
-distinctions, des développements, et tout l'art des bonnes plaidoiries.
-Il y a d'heureuses antithèses, des épithètes d'ornement, de belles
-comparaisons travaillées, et tous les artifices de l'esprit littéraire.
+<p>Le second point digne d'imitation dans la tragédie classique est le
+style. À la vérité Dryden épure et éclaircit le sien en introduisant le
+raisonnement serré et les mots exacts. Il y a chez lui des disputes
+oratoires comme dans Corneille, des répliques lancées coup sur coup,
+symétriques, et comme un duel d'arguments. Il y a des maximes
+vigoureusement ramassées dans l'enceinte d'un vers unique, des
+distinctions, des développements, et tout l'art des bonnes plaidoiries.
+Il y a d'heureuses antithèses, des épithètes d'ornement, de belles
+comparaisons travaillées, et tous les artifices de l'esprit littéraire.
Et ce qu'il y a de plus frappant, c'est qu'il abandonne le vers
-dramatique et national, qui est sans rime, ainsi que le mélange de prose
-et de vers commun à tous les anciens poëtes, pour rimer toute sa
-tragédie à la française, croyant inventer ainsi un nouveau genre, qu'il
-nomme <i>heroic play</i>. Mais, dans cette transformation, le bon périt, le
-mauvais reste. Car remarquez que la rime est chose différente chez des
-races différentes. Pour un Anglais elle ressemble à un chant, et le
-transporte à l'instant dans un monde idéal ou féerique. Pour un
-Français, elle n'est qu'une convention ou une convenance, et le
-transporte à l'instant dans une antichambre ou un salon; pour lui, c'est
-un costume d'ornement et rien qu'un costume; s'il gêne la prose
+dramatique et national, qui est sans rime, ainsi que le mélange de prose
+et de vers commun à tous les anciens poëtes, pour rimer toute sa
+tragédie à la française, croyant inventer ainsi un nouveau genre, qu'il
+nomme <i>heroic play</i>. Mais, dans cette transformation, le bon périt, le
+mauvais reste. Car remarquez que la rime est chose différente chez des
+races différentes. Pour un Anglais elle ressemble à un chant, et le
+transporte à l'instant dans un monde idéal ou féerique. Pour un
+Français, elle n'est qu'une convention ou une convenance, et le
+transporte à l'instant dans une antichambre ou un salon; pour lui, c'est
+un costume d'ornement et rien qu'un costume; s'il gêne la prose
<span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> il l'anoblit; il impose le respect, non l'enthousiasme et
-change le style roturier en style titré. D'ailleurs, dans nos vers
-aristocratiques tout se tient. Toute pédanterie, tout appareil de
-logique en est exclu; rien de plus désagréable que la rouille
-scolastique à des gens bien élevés et délicats. Les images y sont rares,
-toujours soutenues; la poésie audacieuse, la vraie fantaisie, n'y ont
-point de place; ses éclats et ses écarts dérangeraient la politesse et
-le train régulier du monde. Les mots propres, le relief des expressions
-franches ne s'y trouvent pas; les termes généraux, toujours un peu
-effacés, conviennent bien mieux aux ménagements et aux finesses de la
-société choisie. Contre toutes ces règles, Dryden vient se heurter
-lourdement. Sa rime, pour les oreilles d'un Anglais, écarte à l'instant
-toute illusion théâtrale; on sent que les personnages qui parlent ainsi
-sont des mannequins sonores; il avoue lui-même que sa tragédie héroïque
-ne fait que mettre en scène des poëmes chevaleresques comme ceux de
+change le style roturier en style titré. D'ailleurs, dans nos vers
+aristocratiques tout se tient. Toute pédanterie, tout appareil de
+logique en est exclu; rien de plus désagréable que la rouille
+scolastique à des gens bien élevés et délicats. Les images y sont rares,
+toujours soutenues; la poésie audacieuse, la vraie fantaisie, n'y ont
+point de place; ses éclats et ses écarts dérangeraient la politesse et
+le train régulier du monde. Les mots propres, le relief des expressions
+franches ne s'y trouvent pas; les termes généraux, toujours un peu
+effacés, conviennent bien mieux aux ménagements et aux finesses de la
+société choisie. Contre toutes ces règles, Dryden vient se heurter
+lourdement. Sa rime, pour les oreilles d'un Anglais, écarte à l'instant
+toute illusion théâtrale; on sent que les personnages qui parlent ainsi
+sont des mannequins sonores; il avoue lui-même que sa tragédie héroïque
+ne fait que mettre en scène des poëmes chevaleresques comme ceux de
l'Arioste et de Spenser.</p>
-<p>Des élans poétiques achèvent de ruiner toute vraisemblance.
-Reconnaissez-vous l'accent du drame dans cette comparaison d'épopée?
-«Comme une belle tulipe opprimée par l'orage,&mdash;frissonnante, se ferme,
+<p>Des élans poétiques achèvent de ruiner toute vraisemblance.
+Reconnaissez-vous l'accent du drame dans cette comparaison d'épopée?
+«Comme une belle tulipe opprimée par l'orage,&mdash;frissonnante, se ferme,
et plie ses bras de soie pour s'endormir,&mdash;se courbe sous l'ouragan,
-toute pâle, et presque morte,&mdash;pendant que le vent sonore chante autour
-de sa tête courbée,&mdash;ainsi disparaît votre beauté voilée<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>.»&mdash;Quelle
-<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> singulière entrée que ces <i>concetti</i> de Cortez qui débarque!
-«Dans quel climat fortuné sommes-nous jetés,&mdash;si longtemps caché, si
-récemment connu,&mdash;comme si notre vieux monde s'était écarté par
-pudeur,&mdash;pour venir ici secrètement accoucher d'un nouvel univers<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>?»
+toute pâle, et presque morte,&mdash;pendant que le vent sonore chante autour
+de sa tête courbée,&mdash;ainsi disparaît votre beauté voilée<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>.»&mdash;Quelle
+<span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> singulière entrée que ces <i>concetti</i> de Cortez qui débarque!
+«Dans quel climat fortuné sommes-nous jetés,&mdash;si longtemps caché, si
+récemment connu,&mdash;comme si notre vieux monde s'était écarté par
+pudeur,&mdash;pour venir ici secrètement accoucher d'un nouvel univers<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>?»
Jugez combien ces plaques de couleur font contraste sur le sobre dessin
-de la dissertation française. Ici les amoureux font assaut de
-métaphores. Là, un amant, pour vanter les beautés de sa maîtresse, dit
-que «des c&oelig;urs sanglants gisent palpitants dans sa main<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>.» À
-chaque page, des mots crus ou bas viennent salir la régularité du style
-noble. La pesante logique s'étale carrément dans les discours des
-princesses: «Deux si, dit Lyndaxara, font à peine une
-possibilité<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>.» Dryden met son bonnet <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de gradué sur la tête
+de la dissertation française. Ici les amoureux font assaut de
+métaphores. Là, un amant, pour vanter les beautés de sa maîtresse, dit
+que «des c&oelig;urs sanglants gisent palpitants dans sa main<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>.» À
+chaque page, des mots crus ou bas viennent salir la régularité du style
+noble. La pesante logique s'étale carrément dans les discours des
+princesses: «Deux si, dit Lyndaxara, font à peine une
+possibilité<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>.» Dryden met son bonnet <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de gradué sur la tête
de ces pauvres femmes. Ni lui ni ses personnages ne sont des gens bien
-élevés, maîtres de leur style; ils n'ont pris aux Français que le gros
-appareil du barreau et de l'école: ils ont laissé là l'éloquence unie,
-la diction modérée, l'élégance et la finesse. Tout à l'heure la
-grossièreté licencieuse de la Restauration perçait à travers le masque
+élevés, maîtres de leur style; ils n'ont pris aux Français que le gros
+appareil du barreau et de l'école: ils ont laissé là l'éloquence unie,
+la diction modérée, l'élégance et la finesse. Tout à l'heure la
+grossièreté licencieuse de la Restauration perçait à travers le masque
des beaux sentiments dont elle se couvrait; maintenant la rude
-imagination anglaise a crevé le moule oratoire où elle tâchait de
+imagination anglaise a crevé le moule oratoire où elle tâchait de
s'enfermer.</p>
<p>Retournons le tableau. Dryden veut garder le fond du vieux drame
-anglais, et conserve l'abondance des événements, la variété des
-intrigues, l'imprévu des accidents et la représentation physique des
+anglais, et conserve l'abondance des événements, la variété des
+intrigues, l'imprévu des accidents et la représentation physique des
actions sanglantes ou violentes. Il tue autant que Shakspeare. Par
-malheur, tous les poëtes n'ont pas le droit de tuer. Quand on promène
+malheur, tous les poëtes n'ont pas le droit de tuer. Quand on promène
les spectateurs parmi les meurtres et les surprises, on a besoin de cent
-préparations secrètes. Supposez une sorte de verve et de folie
-romanesque, le style le plus osé, tout bizarre et poétique, des
-chansons, des peintures, des rêveries à haute voix, le franc dédain de
-toute vraisemblance, un mélange de tendresse, de philosophie et de
-moquerie, toutes les grâces fuyantes des sentiments nuancés, tous les
-caprices de la fantaisie bondissante: la vérité des événements ne vous
-importera guère. Personne, devant <i>Cymbeline</i> ou <i>As you like it</i>, n'est
-politique ou historien; on ne prend point au sérieux ces courses
-d'armées, ces avénements de princes; on assiste à une fantasmagorie. On
+préparations secrètes. Supposez une sorte de verve et de folie
+romanesque, le style le plus osé, tout bizarre et poétique, des
+chansons, des peintures, des rêveries à haute voix, le franc dédain de
+toute vraisemblance, un mélange de tendresse, de philosophie et de
+moquerie, toutes les grâces fuyantes des sentiments nuancés, tous les
+caprices de la fantaisie bondissante: la vérité des événements ne vous
+importera guère. Personne, devant <i>Cymbeline</i> ou <i>As you like it</i>, n'est
+politique ou historien; on ne prend point au sérieux ces courses
+d'armées, ces avénements de princes; on assiste à une fantasmagorie. On
n'exige pas que les <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> choses aillent selon les lois naturelles;
au contraire, on exige volontiers qu'elles aillent contre les lois
-naturelles. La déraison en fait le charme. Il faut que ce nouveau monde
-soit tout imaginaire; s'il ne l'était qu'à demi, personne n'y voudrait
+naturelles. La déraison en fait le charme. Il faut que ce nouveau monde
+soit tout imaginaire; s'il ne l'était qu'à demi, personne n'y voudrait
monter. C'est pourquoi nous ne montons point dans celui de Dryden. Une
-reine qu'on détrône, puis qu'on rétablit à l'improviste; un tyran qui
-retrouve son fils perdu, se trompe, adopte une jeune fille à sa place;
-un jeune prince qui, mené au supplice, arrache l'épée d'un garde et
-reprend sa couronne, voilà les romans qui composent sa <i>Reine vierge</i> et
-son <i>Mariage à la mode</i>. On devine quel air les dissertations classiques
-ont dans ce pêle-mêle; la solide raison rabat coup sur coup
-l'imagination sur le pavé. On ne sait s'il s'agit d'un portrait ou d'une
-arabesque; on reste suspendu entre la vérité et la fantaisie; on
+reine qu'on détrône, puis qu'on rétablit à l'improviste; un tyran qui
+retrouve son fils perdu, se trompe, adopte une jeune fille à sa place;
+un jeune prince qui, mené au supplice, arrache l'épée d'un garde et
+reprend sa couronne, voilà les romans qui composent sa <i>Reine vierge</i> et
+son <i>Mariage à la mode</i>. On devine quel air les dissertations classiques
+ont dans ce pêle-mêle; la solide raison rabat coup sur coup
+l'imagination sur le pavé. On ne sait s'il s'agit d'un portrait ou d'une
+arabesque; on reste suspendu entre la vérité et la fantaisie; on
voudrait monter au ciel ou descendre en terre, et l'on saute au plus
-vite hors de l'échafaudage maladroit où le poëte veut nous jucher.</p>
+vite hors de l'échafaudage maladroit où le poëte veut nous jucher.</p>
-<p>D'autre part, quand Shakspeare veut, non plus éveiller un songe, mais
+<p>D'autre part, quand Shakspeare veut, non plus éveiller un songe, mais
imprimer une croyance, il nous dispose encore et par avance, mais d'une
-autre façon. Naturellement nous doutons en face d'une action atroce;
-nous devinons que les fers rougis qui vont brûler les yeux du petit
-Arthur sont des bâtons peints, et que les six drôles qui font le siége
-de Rome sont des figurants loués à trente sous par nuit. Contre cette
-défiance, il faut employer le style le plus naturel, l'imitation
-circonstanciée et crue des m&oelig;urs de <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> corps de garde et de
-cabaret; je ne croirai à la sédition de Jack Cade qu'en entendant des
-paroles fangeuses de luxure bestiale et de stupidité populacière; il
+autre façon. Naturellement nous doutons en face d'une action atroce;
+nous devinons que les fers rougis qui vont brûler les yeux du petit
+Arthur sont des bâtons peints, et que les six drôles qui font le siége
+de Rome sont des figurants loués à trente sous par nuit. Contre cette
+défiance, il faut employer le style le plus naturel, l'imitation
+circonstanciée et crue des m&oelig;urs de <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> corps de garde et de
+cabaret; je ne croirai à la sédition de Jack Cade qu'en entendant des
+paroles fangeuses de luxure bestiale et de stupidité populacière; il
faut me montrer les quolibets, le gros rire, l'ivrognerie, les habitudes
de boucher et de corroyeur, pour que je me figure un attroupement et une
-élection. Pareillement, dans les meurtres, faites-moi sentir la flamme
-des passions grondantes, l'accumulation de désespoir ou de haine qui ont
-lancé la volonté et roidi la main; quand les paroles effrénées, les
-soubresauts du délire, les cris convulsifs du désir exaspéré, m'auront
-fait toucher tous les liens de la nécessité intérieure qui a ployé
-l'homme et conduit le crime, je ne songerai plus à regarder si le
-couteau saigne, parce que je sentirai en moi, toute frémissante, la
-passion qui l'a manié. Est-ce que j'ai besoin de vérifier si Cléopatre
-est morte? Le singulier rire dont elle éclate quand on apporte le panier
+élection. Pareillement, dans les meurtres, faites-moi sentir la flamme
+des passions grondantes, l'accumulation de désespoir ou de haine qui ont
+lancé la volonté et roidi la main; quand les paroles effrénées, les
+soubresauts du délire, les cris convulsifs du désir exaspéré, m'auront
+fait toucher tous les liens de la nécessité intérieure qui a ployé
+l'homme et conduit le crime, je ne songerai plus à regarder si le
+couteau saigne, parce que je sentirai en moi, toute frémissante, la
+passion qui l'a manié. Est-ce que j'ai besoin de vérifier si Cléopatre
+est morte? Le singulier rire dont elle éclate quand on apporte le panier
d'aspics, le brusque roidissement nerveux, le flux de paroles
-fiévreuses, la gaieté saccadée, les gros mots, le torrent d'idées dont
-elle déborde, m'ont déjà fait mesurer tout l'abîme du suicide<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>, et
-je l'ai prévu dès l'entrée. Cette furie d'imagination <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> allumée
+fiévreuses, la gaieté saccadée, les gros mots, le torrent d'idées dont
+elle déborde, m'ont déjà fait mesurer tout l'abîme du suicide<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>, et
+je l'ai prévu dès l'entrée. Cette furie d'imagination <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> allumée
par le climat et la toute-puissance, ces nerfs de femme, de reine et de
-courtisane, cet abandon extraordinaire de soi-même à toutes les fougues
-de l'invention et du désir, ces cris, ces larmes, cette écume aux
-lèvres, cette tempête d'injures, d'actions, d'émotions, cette
-promptitude au meurtre annonçaient de quel élan elle allait heurter le
+courtisane, cet abandon extraordinaire de soi-même à toutes les fougues
+de l'invention et du désir, ces cris, ces larmes, cette écume aux
+lèvres, cette tempête d'injures, d'actions, d'émotions, cette
+promptitude au meurtre annonçaient de quel élan elle allait heurter le
dernier obstacle et se briser. Qu'est-ce que Dryden vient faire ici avec
-ses phrases écrites? Qu'est-ce qu'une suivante qui parle avec des mots
-d'auteur, et qui dit à sa maîtresse demi-folle: «Appelez la raison à
-votre secours<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>?» Qu'est-ce qu'une Cléopatre comme la sienne, copiée
-d'après la Castlemaine<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>, habile aux manéges et <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> aux
+ses phrases écrites? Qu'est-ce qu'une suivante qui parle avec des mots
+d'auteur, et qui dit à sa maîtresse demi-folle: «Appelez la raison à
+votre secours<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>?» Qu'est-ce qu'une Cléopatre comme la sienne, copiée
+d'après la Castlemaine<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>, habile aux manéges et <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> aux
pleurnicheries, voluptueuse et coquette, n'ayant ni la noblesse de la
-vertu ni la grandeur du crime? «La nature m'avait faite pour être une
-bonne épouse, une pauvre innocente colombe domestique; tendre sans art,
-douce sans tromperie<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>.» Non, certes, ou du moins cette tourterelle
-n'eût point dompté ni gardé Antoine; une bohémienne seule le pouvait par
-la supériorité de l'audace et la flamme du génie. Je vois, dès le titre
-de la pièce, pourquoi Dryden a amolli Shakspeare; <i>Tout pour l'amour, ou
-le Monde bien perdu</i>. Quelle misère que de réduire de tels événements à
+vertu ni la grandeur du crime? «La nature m'avait faite pour être une
+bonne épouse, une pauvre innocente colombe domestique; tendre sans art,
+douce sans tromperie<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>.» Non, certes, ou du moins cette tourterelle
+n'eût point dompté ni gardé Antoine; une bohémienne seule le pouvait par
+la supériorité de l'audace et la flamme du génie. Je vois, dès le titre
+de la pièce, pourquoi Dryden a amolli Shakspeare; <i>Tout pour l'amour, ou
+le Monde bien perdu</i>. Quelle misère que de réduire de tels événements à
une pastorale, d'excuser Antoine, de louer par contre-coup Charles II,
-de roucouler comme dans une bergerie! Et tel était le goût des
-contemporains: quand Dryden écrivit d'après Shakspeare <i>la Tempête</i> et
-d'après Milton <i>l'État d'innocence</i>, il corrompit encore une fois les
-idées de ses maîtres; il changea Ève et Miranda en courtisanes<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>; il
-abolit partout, sous les convenances et les indécences, la franchise, la
-sévérité, la finesse et la grâce de l'invention originale. Autour
+de roucouler comme dans une bergerie! Et tel était le goût des
+contemporains: quand Dryden écrivit d'après Shakspeare <i>la Tempête</i> et
+d'après Milton <i>l'État d'innocence</i>, il corrompit encore une fois les
+idées de ses maîtres; il changea Ève et Miranda en courtisanes<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>; il
+abolit partout, sous les convenances et les indécences, la franchise, la
+sévérité, la finesse et la grâce de l'invention originale. Autour
<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> de lui, Settle, Shadwell, sir Robert Howard, faisaient pis.
-<i>L'Impératrice du Maroc</i>, par Settle, fut si admirée, que les
-gentilshommes et les dames de la cour l'apprirent pour la jouer à
-White-Hall, devant le roi. Et ce ne fut point là une mode passagère;
-quoique dégrossi, ce goût dura. En vain les poëtes rejetèrent une partie
-de l'alliage français dont ils avaient chargé leur métal natif; en vain
-ils revinrent aux vieux vers sans rime qu'avaient maniés Jonson et
-Shakspeare; en vain Dryden, dans les rôles d'Antoine, de Ventidius,
-d'Octavie, de don Sébastien et de Dorax, retrouva une portion du naturel
-et de l'énergie antiques: en vain Otway, qui avait un vrai talent
-dramatique, Lee et Southern atteignirent à des accents vrais ou
-touchants, en telle sorte qu'une fois, dans <i>Venise sauvée</i>, on crut que
-le drame allait renaître: le drame était mort, et la tragédie ne pouvait
-le remplacer; ou plutôt chacun d'eux mourait par l'autre, et leur union,
-qui les avait énervés sous Dryden, les énervait sous ses successeurs. Le
-style littéraire émoussait la vérité dramatique; la vérité dramatique
-gâtait le style littéraire; l'&oelig;uvre n'était ni assez vivante ni assez
-bien écrite; l'auteur n'était ni assez poëte ni assez orateur: il
+<i>L'Impératrice du Maroc</i>, par Settle, fut si admirée, que les
+gentilshommes et les dames de la cour l'apprirent pour la jouer à
+White-Hall, devant le roi. Et ce ne fut point là une mode passagère;
+quoique dégrossi, ce goût dura. En vain les poëtes rejetèrent une partie
+de l'alliage français dont ils avaient chargé leur métal natif; en vain
+ils revinrent aux vieux vers sans rime qu'avaient maniés Jonson et
+Shakspeare; en vain Dryden, dans les rôles d'Antoine, de Ventidius,
+d'Octavie, de don Sébastien et de Dorax, retrouva une portion du naturel
+et de l'énergie antiques: en vain Otway, qui avait un vrai talent
+dramatique, Lee et Southern atteignirent à des accents vrais ou
+touchants, en telle sorte qu'une fois, dans <i>Venise sauvée</i>, on crut que
+le drame allait renaître: le drame était mort, et la tragédie ne pouvait
+le remplacer; ou plutôt chacun d'eux mourait par l'autre, et leur union,
+qui les avait énervés sous Dryden, les énervait sous ses successeurs. Le
+style littéraire émoussait la vérité dramatique; la vérité dramatique
+gâtait le style littéraire; l'&oelig;uvre n'était ni assez vivante ni assez
+bien écrite; l'auteur n'était ni assez poëte ni assez orateur: il
n'avait ni la fougue et l'imagination de Shakspeare ni la politesse et
-l'art de Racine<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>. Il errait sur les confins des deux théâtres, et ne
-convenait ni à des artistes demi-barbares ni à des gens de cour finement
-polis. Tel est en effet le public qui l'écoute, incertain <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>
-entre deux formes de pensées, nourri de deux civilisations contraires.
+l'art de Racine<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>. Il errait sur les confins des deux théâtres, et ne
+convenait ni à des artistes demi-barbares ni à des gens de cour finement
+polis. Tel est en effet le public qui l'écoute, incertain <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>
+entre deux formes de pensées, nourri de deux civilisations contraires.
Ces hommes n'ont plus la jeunesse des sens, la profondeur des
-impressions, l'originalité audacieuse et la folie poétique des cavaliers
+impressions, l'originalité audacieuse et la folie poétique des cavaliers
et des aventuriers de la Renaissance; ils n'auront jamais les adresses
de langage, la douceur des m&oelig;urs, les habitudes de la cour et les
-finesses de sentiment ou de pensée qui ont orné la cour de Louis XIV.
-Ils quittent l'âge de l'imagination et de l'invention solitaire, qui
-convient à leur race, pour l'âge de la raison et de la conversation
-mondaine, qui ne convient pas à leur race; ils perdent leurs mérites
-propres et n'acquièrent pas les mérites de leurs voisins. Ce sont des
-poëtes étriqués et des courtisans mal élevés, ne sachant plus rêver et
-ne sachant pas encore vivre, tantôt plats ou brutaux, tantôt emphatiques
-ou roides. Pour qu'une belle poésie naisse, il faut qu'une race
-rencontre son siècle. Celle-ci, égarée hors du sien et entravée d'abord
-par l'imitation étrangère, ne forme que lentement sa littérature
-classique; elle ne l'atteindra qu'après avoir transformé son état
-religieux et politique: ce sera le règne de la raison anglaise. Dryden
-l'ouvre par ses autres &oelig;uvres, et les écrivains qui paraîtront sous
-la reine Anne lui donneront son achèvement, son autorité et son éclat.</p>
+finesses de sentiment ou de pensée qui ont orné la cour de Louis XIV.
+Ils quittent l'âge de l'imagination et de l'invention solitaire, qui
+convient à leur race, pour l'âge de la raison et de la conversation
+mondaine, qui ne convient pas à leur race; ils perdent leurs mérites
+propres et n'acquièrent pas les mérites de leurs voisins. Ce sont des
+poëtes étriqués et des courtisans mal élevés, ne sachant plus rêver et
+ne sachant pas encore vivre, tantôt plats ou brutaux, tantôt emphatiques
+ou roides. Pour qu'une belle poésie naisse, il faut qu'une race
+rencontre son siècle. Celle-ci, égarée hors du sien et entravée d'abord
+par l'imitation étrangère, ne forme que lentement sa littérature
+classique; elle ne l'atteindra qu'après avoir transformé son état
+religieux et politique: ce sera le règne de la raison anglaise. Dryden
+l'ouvre par ses autres &oelig;uvres, et les écrivains qui paraîtront sous
+la reine Anne lui donneront son achèvement, son autorité et son éclat.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> V</h4>
-<p>Arrêtons-nous pourtant un instant encore, et cherchons si, parmi tant de
-rameaux avortés et tordus, la vieille souche théâtrale, livrée par
-hasard à elle-même, ne produira pas sur un point quelque jet vivant et
-sain. Quand un homme comme Dryden, si bien doué, si bien instruit et si
-bien exercé, travaille de toute sa force, il y a des chances pour que
-parfois il réussisse, et une fois, en partie du moins, Dryden a réussi.
+<p>Arrêtons-nous pourtant un instant encore, et cherchons si, parmi tant de
+rameaux avortés et tordus, la vieille souche théâtrale, livrée par
+hasard à elle-même, ne produira pas sur un point quelque jet vivant et
+sain. Quand un homme comme Dryden, si bien doué, si bien instruit et si
+bien exercé, travaille de toute sa force, il y a des chances pour que
+parfois il réussisse, et une fois, en partie du moins, Dryden a réussi.
Ce serait le traiter trop rigoureusement que de le juger toujours en
-regard de Shakspeare; même à côté de Shakspeare, et avec la même
-matière, on peut faire une belle &oelig;uvre; seulement, le lecteur est
-tenu d'oublier pour un instant le grand inventeur, le créateur
-inépuisable d'âmes véhémentes et originales, de considérer l'imitateur
+regard de Shakspeare; même à côté de Shakspeare, et avec la même
+matière, on peut faire une belle &oelig;uvre; seulement, le lecteur est
+tenu d'oublier pour un instant le grand inventeur, le créateur
+inépuisable d'âmes véhémentes et originales, de considérer l'imitateur
tout seul et sans lui imposer une comparaison qui l'accablerait.</p>
-<p>Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragédie de Dryden, <i>Antoine
-et Cléopatre</i>. «Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai faites
-pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-même.» Et, en effet, il
-l'avait composée savamment d'après l'histoire et la logique. Ce qui est
-mieux encore, il l'avait écrite virilement. «La charpente de la pièce,
-disait-il dans sa préface, est suffisamment régulière, et les unités de
-temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le
-théâtre anglais ne le requiert. <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> Particulièrement, l'action est
-si bien une qu'elle est la seule de son espèce sans épisode ni intrigue
-subsidiaire, chaque scène conduisant à l'effet principal et chaque acte
-se terminant par un grand changement de situation.» Il a fait davantage;
-il a quitté l'attirail français, il est rentré dans la tradition
-nationale: «Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter le
-divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis débarrassé
-de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans
-cette pièce, et qu'entre autres je préfère la scène entre Antoine et
-Ventidius, au premier acte, à tout ce que j'ai écrit dans ce genre.» Il
-avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la
-conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique
-nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et
-détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout,
-et qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il
-sait <i>faire une scène</i>, montrer le duel intérieur par lequel deux
+<p>Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragédie de Dryden, <i>Antoine
+et Cléopatre</i>. «Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai faites
+pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-même.» Et, en effet, il
+l'avait composée savamment d'après l'histoire et la logique. Ce qui est
+mieux encore, il l'avait écrite virilement. «La charpente de la pièce,
+disait-il dans sa préface, est suffisamment régulière, et les unités de
+temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le
+théâtre anglais ne le requiert. <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> Particulièrement, l'action est
+si bien une qu'elle est la seule de son espèce sans épisode ni intrigue
+subsidiaire, chaque scène conduisant à l'effet principal et chaque acte
+se terminant par un grand changement de situation.» Il a fait davantage;
+il a quitté l'attirail français, il est rentré dans la tradition
+nationale: «Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter le
+divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis débarrassé
+de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans
+cette pièce, et qu'entre autres je préfère la scène entre Antoine et
+Ventidius, au premier acte, à tout ce que j'ai écrit dans ce genre.» Il
+avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la
+conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique
+nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et
+détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout,
+et qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il
+sait <i>faire une scène</i>, montrer le duel intérieur par lequel deux
passions se disputent le c&oelig;ur de l'homme. On sent chez lui les
-vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la
-défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère,
-jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite
-soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels: le poëte écrit et
+vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la
+défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère,
+jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite
+soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels: le poëte écrit et
pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. Il y
-a des caractères virils: lui-même est un homme, et, sous ses
-complaisances de courtisan, sous ses affectations <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> de poëte à la
-mode, il a gardé le naturel énergique et âpre. Sauf une scène d'injures,
+a des caractères virils: lui-même est un homme, et, sous ses
+complaisances de courtisan, sous ses affectations <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> de poëte à la
+mode, il a gardé le naturel énergique et âpre. Sauf une scène d'injures,
son Octavie est une matrone romaine, et quand, jusque dans Alexandrie,
-jusque chez Cléopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec
-une simplicité et une noblesse qu'on ne surpassera pas. «La s&oelig;ur de
-César!» lui dit Antoine en l'abordant.&mdash;«Ce mot-là est dur. Si je
-n'avais été que la s&oelig;ur de César,&mdash;je serais restée dans le camp de
-César.&mdash;Mais votre Octavie, votre femme tant maltraitée,&mdash;quoique bannie
-de votre lit et chassée de votre maison,&mdash;quoique s&oelig;ur de César, est
-encore à vous.&mdash;Il est vrai, j'ai une âme qui dédaigne votre
-froideur,&mdash;qui me pousse à ne point chercher ce que vous devriez
-offrir.&mdash;Mais la vertu d'une épouse surmonte cet orgueil.&mdash;Je viens pour
-vous réclamer comme mon bien, pour vous montrer&mdash;ma fidélité d'abord,
+jusque chez Cléopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec
+une simplicité et une noblesse qu'on ne surpassera pas. «La s&oelig;ur de
+César!» lui dit Antoine en l'abordant.&mdash;«Ce mot-là est dur. Si je
+n'avais été que la s&oelig;ur de César,&mdash;je serais restée dans le camp de
+César.&mdash;Mais votre Octavie, votre femme tant maltraitée,&mdash;quoique bannie
+de votre lit et chassée de votre maison,&mdash;quoique s&oelig;ur de César, est
+encore à vous.&mdash;Il est vrai, j'ai une âme qui dédaigne votre
+froideur,&mdash;qui me pousse à ne point chercher ce que vous devriez
+offrir.&mdash;Mais la vertu d'une épouse surmonte cet orgueil.&mdash;Je viens pour
+vous réclamer comme mon bien, pour vous montrer&mdash;ma fidélité d'abord,
pour demander, pour implorer votre tendresse.&mdash;Votre main, mon seigneur;
-elle est à moi, et je la demande.» Et quand Antoine, humilié, se révolte
-contre la grâce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a
-demandé pardon pour lui pauvrement et bassement: «Pauvrement et
-bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,&mdash;ni mon frère
-l'accorder....&mdash;Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours à vos
-désobligeantes méprises.&mdash;Mais les conditions que je vous apporte sont
-telles&mdash;que vous n'aurez pas à rougir de les accepter. J'aime votre
+elle est à moi, et je la demande.» Et quand Antoine, humilié, se révolte
+contre la grâce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a
+demandé pardon pour lui pauvrement et bassement: «Pauvrement et
+bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,&mdash;ni mon frère
+l'accorder....&mdash;Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours à vos
+désobligeantes méprises.&mdash;Mais les conditions que je vous apporte sont
+telles&mdash;que vous n'aurez pas à rougir de les accepter. J'aime votre
honneur&mdash;parce qu'il est le mien. On ne dira jamais&mdash;que le mari
-d'Octavie fut l'esclave <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> d'un autre homme.&mdash;Seigneur, vous êtes
-libre; libre même de l'épouse que vous avez en aversion.&mdash;Car, quoique
-mon frère veuille acheter pour moi votre tendresse,&mdash;et me fasse la
-condition et le ciment de votre paix,&mdash;j'ai une âme comme la vôtre: je
-ne puis recevoir&mdash;votre amour comme une aumône, ni implorer ce que je
-mérite.&mdash;Je dirai à mon frère que nous sommes réconciliés.&mdash;Il retirera
+d'Octavie fut l'esclave <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> d'un autre homme.&mdash;Seigneur, vous êtes
+libre; libre même de l'épouse que vous avez en aversion.&mdash;Car, quoique
+mon frère veuille acheter pour moi votre tendresse,&mdash;et me fasse la
+condition et le ciment de votre paix,&mdash;j'ai une âme comme la vôtre: je
+ne puis recevoir&mdash;votre amour comme une aumône, ni implorer ce que je
+mérite.&mdash;Je dirai à mon frère que nous sommes réconciliés.&mdash;Il retirera
ses troupes, et vous vous mettrez en marche&mdash;pour gouverner l'Orient.
-Vous me pourrez laisser à Athènes;&mdash;n'importe où; je ne me plaindrai
-jamais.&mdash;Je ne garderai que le stérile nom d'épouse&mdash;et vous serez
-quitte de tout autre ennui<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Cela est grand; cette femme a
-un c&oelig;ur fier, et aussi un c&oelig;ur d'épouse; elle sait donner et elle
+Vous me pourrez laisser à Athènes;&mdash;n'importe où; je ne me plaindrai
+jamais.&mdash;Je ne garderai que le stérile nom d'épouse&mdash;et vous serez
+quitte de tout autre ennui<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Cela est grand; cette femme a
+un c&oelig;ur fier, et aussi un c&oelig;ur d'épouse; elle sait donner et elle
sait souffrir; ce qui est mieux, elle sait se sacrifier sans emphase et
-d'un ton calme; ce n'est point une âme vulgaire qui a conçu une pareille
-âme. Et le vieux général Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient
+d'un ton calme; ce n'est point une âme vulgaire qui a conçu une pareille
+âme. Et le vieux général Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient
pour retirer Antoine de son illusion et de son esclavage, est digne de
-parler pour l'honneur, comme elle a parlé pour le devoir. Sans doute
-c'est un plébéien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les
-plaisanteries de son métier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de
-sérail pourra duper, «héros au crâne épais,» et qui, par simplicité
-d'âme, par grossièreté d'éducation, ramènera Antoine sans s'en douter
-dans le rets qui semblait brisé. En attendant, il triomphe avec un gros
-rire: «Voilà des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne
+parler pour l'honneur, comme elle a parlé pour le devoir. Sans doute
+c'est un plébéien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les
+plaisanteries de son métier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de
+sérail pourra duper, «héros au crâne épais,» et qui, par simplicité
+d'âme, par grossièreté d'éducation, ramènera Antoine sans s'en douter
+dans le rets qui semblait brisé. En attendant, il triomphe avec un gros
+rire: «Voilà des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne
manque pas d'arriver le premier; presse-toi. Vite, mon cher eunuque,
-vite. En avant, mon cher demi-homme.» Et, tombant dans un piége, il dit
-à Antoine qu'il a vu Cléopatre infidèle avec Dolabella:&mdash;«Ma
-Cléopatre?&mdash;Votre Cléopatre. La Cléopatre de Dolabella. La Cléopatre de
+vite. En avant, mon cher demi-homme.» Et, tombant dans un piége, il dit
+à Antoine qu'il a vu Cléopatre infidèle avec Dolabella:&mdash;«Ma
+Cléopatre?&mdash;Votre Cléopatre. La Cléopatre de Dolabella. La Cléopatre de
tout le monde.&mdash;Tu mens.&mdash;Je ne mens pas, mon seigneur. Cela est-il si
-étrange? Est-ce qu'une maîtresse <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> quittée ne se pourvoit pas?
-Vous savez bien qu'elle n'est pas accoutumée aux nuits solitaires<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>.»
-Voilà justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener
-furieux à Cléopatre. Mais quel brave c&oelig;ur, et comment on entend,
-lorsqu'il est seul avec Antoine, le mâle accent, la profonde voix qui a
-tonné dans les batailles! Il aime son général en bon et honnête dogue,
+étrange? Est-ce qu'une maîtresse <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> quittée ne se pourvoit pas?
+Vous savez bien qu'elle n'est pas accoutumée aux nuits solitaires<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>.»
+Voilà justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener
+furieux à Cléopatre. Mais quel brave c&oelig;ur, et comment on entend,
+lorsqu'il est seul avec Antoine, le mâle accent, la profonde voix qui a
+tonné dans les batailles! Il aime son général en bon et honnête dogue,
et ne demande pas mieux que de mourir, pourvu que ce soit aux pieds de
-son maître. Il gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de
-lui et d'un coup il pleure: «Regarde, empereur, voilà une rosée qui
-n'est pas ordinaire.&mdash;Je n'ai pas pleuré depuis quarante ans,&mdash;mais à
-présent la faiblesse de ma mère me revient aux yeux.»&mdash;«Par le ciel, dit
+son maître. Il gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de
+lui et d'un coup il pleure: «Regarde, empereur, voilà une rosée qui
+n'est pas ordinaire.&mdash;Je n'ai pas pleuré depuis quarante ans,&mdash;mais à
+présent la faiblesse de ma mère me revient aux yeux.»&mdash;«Par le ciel, dit
Antoine, il pleure le bon vieil homme, il pleure&mdash;et les grosses gouttes
-rondes courent les unes après les autres sur les sillons de ses
-joues<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>.» Et là-dessus Antoine, lui-même, pleure. <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> On pense,
-en écoutant ces sanglots terribles, aux vétérans de Tacite, qui, au
-sortir des marais de la Germanie, la poitrine cicatrisée, la tête
+rondes courent les unes après les autres sur les sillons de ses
+joues<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>.» Et là-dessus Antoine, lui-même, pleure. <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> On pense,
+en écoutant ces sanglots terribles, aux vétérans de Tacite, qui, au
+sortir des marais de la Germanie, la poitrine cicatrisée, la tête
blanchie, les membres roidis par le service, baisaient les mains de
Drusus, et lui mettaient les doigts dans leurs gencives, pour lui faire
-sentir leurs dents usées, tombées, incapables de mâcher le mauvais pain
-qu'on leur jetait. «Debout, debout,&mdash;vous usez vos heures
-endormies&mdash;dans une indolence désespérée que vous appelez faussement
-philosophie.&mdash;Douze légions vous attendent et ont hâte de vous nommer
-leur chef.&mdash;À force de pénibles marches, en dépit de la chaleur et de la
-faim,&mdash;je les ai conduites patientes&mdash;depuis la frontière des Parthes
-jusqu'au Nil.&mdash;Cela vous fera bien de voir leurs faces brûlées du
-soleil,&mdash;leurs joues cicatrisées, leurs mains entamées; il y a de la
+sentir leurs dents usées, tombées, incapables de mâcher le mauvais pain
+qu'on leur jetait. «Debout, debout,&mdash;vous usez vos heures
+endormies&mdash;dans une indolence désespérée que vous appelez faussement
+philosophie.&mdash;Douze légions vous attendent et ont hâte de vous nommer
+leur chef.&mdash;À force de pénibles marches, en dépit de la chaleur et de la
+faim,&mdash;je les ai conduites patientes&mdash;depuis la frontière des Parthes
+jusqu'au Nil.&mdash;Cela vous fera bien de voir leurs faces brûlées du
+soleil,&mdash;leurs joues cicatrisées, leurs mains entamées; il y a de la
vertu en eux.&mdash;Ils vendront ces membres plus cher&mdash;que ces jolis soldats
-pomponnés là-bas ne voudront les acheter<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>.»&mdash;Et <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> quand tout
-est perdu, quand les Égyptiens ont trahi, et qu'il ne s'agit plus que de
-bien finir: «Il reste encore&mdash;trois légions dans la ville. Le dernier
-assaut&mdash;a coupé le reste. Si votre dessein est de mourir,&mdash;et à présent
-je le souhaite,&mdash;en voilà assez,&mdash;pour faire autour de nous un tas
-d'ennemis morts,&mdash;un bûcher honorable pour nos funérailles.&mdash;Choisissez
+pomponnés là-bas ne voudront les acheter<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>.»&mdash;Et <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> quand tout
+est perdu, quand les Égyptiens ont trahi, et qu'il ne s'agit plus que de
+bien finir: «Il reste encore&mdash;trois légions dans la ville. Le dernier
+assaut&mdash;a coupé le reste. Si votre dessein est de mourir,&mdash;et à présent
+je le souhaite,&mdash;en voilà assez,&mdash;pour faire autour de nous un tas
+d'ennemis morts,&mdash;un bûcher honorable pour nos funérailles.&mdash;Choisissez
votre mort.&mdash;J'ai vu la mort sous tant de formes&mdash;que peu m'importe
-laquelle.&mdash;Ma vie à mon âge est un tel haillon, à peine si elle vaut
-qu'on la donne.&mdash;J'aurais souhaité pourtant que nous eussions jeté la
-nôtre de meilleure grâce,&mdash;comme deux lions pris aux rets, avançant la
-griffe et blessant les chasseurs.»&mdash;Antoine le supplie de partir, il
-refuse; Antoine veut mourir de sa main.&mdash;«Non, par le ciel, je ne le
-veux pas; et ce n'est pas pour vous survivre.»&mdash;«Tue-moi d'abord, tu
-mourras après; sers ton ami, avant toi-même.»&mdash;«Alors, donnez-moi la
-main. Nous nous retrouverons bientôt.» Il embrasse Antoine, tire l'épée,
-puis s'arrête: «Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle.
+laquelle.&mdash;Ma vie à mon âge est un tel haillon, à peine si elle vaut
+qu'on la donne.&mdash;J'aurais souhaité pourtant que nous eussions jeté la
+nôtre de meilleure grâce,&mdash;comme deux lions pris aux rets, avançant la
+griffe et blessant les chasseurs.»&mdash;Antoine le supplie de partir, il
+refuse; Antoine veut mourir de sa main.&mdash;«Non, par le ciel, je ne le
+veux pas; et ce n'est pas pour vous survivre.»&mdash;«Tue-moi d'abord, tu
+mourras après; sers ton ami, avant toi-même.»&mdash;«Alors, donnez-moi la
+main. Nous nous retrouverons bientôt.» Il embrasse Antoine, tire l'épée,
+puis s'arrête: «Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle.
Pourtant, je ne peux pas vous regarder et vous tuer; je vous prie,
-tournez votre face.&mdash;Soit, et frappe bien, à fond.&mdash;À fond, <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>
-aussi loin que mon épée entrera<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>.» Et du coup, lui-même il se
-tue.&mdash;Ce sont là les m&oelig;urs tragiques et stoïques de la monarchie
-militaire, les grandes prodigalités de meurtres et de sacrifices avec
-lesquelles les hommes de ce monde bouleversé et brisé tuaient et
+tournez votre face.&mdash;Soit, et frappe bien, à fond.&mdash;À fond, <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>
+aussi loin que mon épée entrera<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>.» Et du coup, lui-même il se
+tue.&mdash;Ce sont là les m&oelig;urs tragiques et stoïques de la monarchie
+militaire, les grandes prodigalités de meurtres et de sacrifices avec
+lesquelles les hommes de ce monde bouleversé et brisé tuaient et
finissaient.&mdash;Cet Antoine, pour qui on a tant fait, lui aussi, il a
-mérité qu'on l'aime; il a été l'un des vaillants sous César, le premier
-soldat d'avant-garde; <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> la bonté, la générosité palpitent en lui
+mérité qu'on l'aime; il a été l'un des vaillants sous César, le premier
+soldat d'avant-garde; <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> la bonté, la générosité palpitent en lui
jusqu'au bout; s'il est faible contre une femme, il est fort contre les
-hommes; il a les muscles, la poitrine, la colère et les bouillonnements
+hommes; il a les muscles, la poitrine, la colère et les bouillonnements
d'un combattant; c'est cette chaleur de sang, c'est ce sentiment trop
vif de l'honneur qui cause sa perte; il ne sait pas se pardonner sa
-faute; il n'a pas cette hauteur de génie qui, planant au-dessus des
-maximes ordinaires, affranchit l'homme des hésitations, des
-découragements et des remords; il n'est que soldat, il ne peut oublier
-qu'il a failli à la consigne: «Mon empereur!» lui dit Ventidius.&mdash;«Ton
-empereur! Non, c'est là un nom de victoire! Le soldat victorieux, rouge
-de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son général. Actium,
-Actium, oh!»&mdash;«Vous y pensez trop.»&mdash;«Ici, ici, le poids est ici, bloc
+faute; il n'a pas cette hauteur de génie qui, planant au-dessus des
+maximes ordinaires, affranchit l'homme des hésitations, des
+découragements et des remords; il n'est que soldat, il ne peut oublier
+qu'il a failli à la consigne: «Mon empereur!» lui dit Ventidius.&mdash;«Ton
+empereur! Non, c'est là un nom de victoire! Le soldat victorieux, rouge
+de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son général. Actium,
+Actium, oh!»&mdash;«Vous y pensez trop.»&mdash;«Ici, ici, le poids est ici, bloc
de plomb pendant le jour; et la nuit, pendant mes courts assoupissements
-fiévreux, c'est la sorcière qui chevauche mes rêves.»&mdash;Enfin, voici de
-nouveau des armes et des hommes, et une aurore d'espérance.
-«Combattrons-nous?» dit Ventidius.&mdash;«Je te le garantis, mon vieux brave.
-Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse, à la tête de ces vieilles
-troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant, suivez-moi<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>.» Il
-se croit à la bataille, et déjà sa fougue l'emporte. Ce n'est pas un tel
-homme qui gouvernera les hommes; on ne maîtrise <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> la fortune
-qu'après s'être maîtrisé soi-même; celui-ci n'est fait que pour se
-contredire et se détruire, et pour tourner tour à tour sous l'effort de
-toutes les passions. Sitôt qu'il croit Cléopatre fidèle, l'honneur, la
-réputation, l'empire, tout disparaît. «Qu'est-ce que cela, Ventidius?
-Voilà qui contre-pèse tout le reste.&mdash;Eh! nous avons fait plus que
-vaincre César, à présent.&mdash;Non-seulement ma reine est innocente, mais
-elle m'aime.&mdash;M'en aller, où? la quitter! quitter tout ce qu'il y a de
-parfait!&mdash;Donnez, grands Dieux! donnez à votre petit garçon, à votre
-César,&mdash;ce monde, un hochet pour jouer avec,&mdash;ce colifichet d'empire. Il
-est content à bon marché.&mdash;Moi, je ne veux pas moins que Cléopatre[NM]!»
-L'abattement viendra après l'excès; ces sortes d'âmes ne sont trempées
+fiévreux, c'est la sorcière qui chevauche mes rêves.»&mdash;Enfin, voici de
+nouveau des armes et des hommes, et une aurore d'espérance.
+«Combattrons-nous?» dit Ventidius.&mdash;«Je te le garantis, mon vieux brave.
+Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse, à la tête de ces vieilles
+troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant, suivez-moi<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>.» Il
+se croit à la bataille, et déjà sa fougue l'emporte. Ce n'est pas un tel
+homme qui gouvernera les hommes; on ne maîtrise <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> la fortune
+qu'après s'être maîtrisé soi-même; celui-ci n'est fait que pour se
+contredire et se détruire, et pour tourner tour à tour sous l'effort de
+toutes les passions. Sitôt qu'il croit Cléopatre fidèle, l'honneur, la
+réputation, l'empire, tout disparaît. «Qu'est-ce que cela, Ventidius?
+Voilà qui contre-pèse tout le reste.&mdash;Eh! nous avons fait plus que
+vaincre César, à présent.&mdash;Non-seulement ma reine est innocente, mais
+elle m'aime.&mdash;M'en aller, où? la quitter! quitter tout ce qu'il y a de
+parfait!&mdash;Donnez, grands Dieux! donnez à votre petit garçon, à votre
+César,&mdash;ce monde, un hochet pour jouer avec,&mdash;ce colifichet d'empire. Il
+est content à bon marché.&mdash;Moi, je ne veux pas moins que Cléopatre[NM]!»
+L'abattement viendra après l'excès; ces sortes d'âmes ne sont trempées
que contre la crainte; leur courage n'est que celui du <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> taureau
et du lion; il a besoin, pour demeurer entier, du mouvement corporel, du
-danger visible; c'est le tempérament qui les soutient; devant les
+danger visible; c'est le tempérament qui les soutient; devant les
grandes douleurs morales, ils s'affaissent. Lorsqu'il se croit trahi, il
-s'abandonne et ne sait plus que mourir. «Que César arpente seul ce
-monde; je suis las de mon rôle.&mdash;Ma torche est finie, et le monde est
-devant moi&mdash;comme un noir désert à l'approche de la nuit.&mdash;Je veux me
-coucher, ne pas vaguer davantage<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.» De pareils vers font penser aux
-lugubres rêves d'Othello, de Macbeth, d'Hamlet lui-même; par-dessus le
+s'abandonne et ne sait plus que mourir. «Que César arpente seul ce
+monde; je suis las de mon rôle.&mdash;Ma torche est finie, et le monde est
+devant moi&mdash;comme un noir désert à l'approche de la nuit.&mdash;Je veux me
+coucher, ne pas vaguer davantage<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>.» De pareils vers font penser aux
+lugubres rêves d'Othello, de Macbeth, d'Hamlet lui-même; par-dessus le
monceau des tirades ronflantes et des personnages en carton peint, il
-semble que le poëte soit allé toucher l'ancien drame, pour en rapporter
-le frémissement.</p>
-
-<p>À côté de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre
-aventurier, qui tour à tour étudiant, <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> acteur, officier,
-toujours désordonné et toujours pauvre, vécut follement et tristement
-dans les excès et la misère, à la façon des vieux tragiques, avec leur
-inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut à trente-quatre ans,
-selon les uns d'une fièvre causée par la fatigue, selon les autres d'un
-jeûne prolongé au bout duquel il avala trop vite un morceau de pain
-donné par charité. À travers l'enveloppe pompeuse de la rhétorique
-nouvelle, Thomas Otway a retrouvé parfois les passions de l'autre
-siècle. On sent que son temps lui nuit, qu'il émousse lui-même l'âpreté
-et la vérité de son émotion, que le mot propre et hardi ne lui arrive
+semble que le poëte soit allé toucher l'ancien drame, pour en rapporter
+le frémissement.</p>
+
+<p>À côté de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre
+aventurier, qui tour à tour étudiant, <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> acteur, officier,
+toujours désordonné et toujours pauvre, vécut follement et tristement
+dans les excès et la misère, à la façon des vieux tragiques, avec leur
+inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut à trente-quatre ans,
+selon les uns d'une fièvre causée par la fatigue, selon les autres d'un
+jeûne prolongé au bout duquel il avala trop vite un morceau de pain
+donné par charité. À travers l'enveloppe pompeuse de la rhétorique
+nouvelle, Thomas Otway a retrouvé parfois les passions de l'autre
+siècle. On sent que son temps lui nuit, qu'il émousse lui-même l'âpreté
+et la vérité de son émotion, que le mot propre et hardi ne lui arrive
plus, que tout autour de lui le style oratoire, les phrases d'auteur, la
-déclamation classique, les antithèses bien faites viennent bourdonner,
-étouffer son accent sous leur ronflement tendu et monotone. Il ne lui a
-manqué que de naître cent ans plus tôt. On retrouve dans son
-<i>Orpheline</i>, dans sa <i>Venise sauvée</i>, les noires imaginations de
+déclamation classique, les antithèses bien faites viennent bourdonner,
+étouffer son accent sous leur ronflement tendu et monotone. Il ne lui a
+manqué que de naître cent ans plus tôt. On retrouve dans son
+<i>Orpheline</i>, dans sa <i>Venise sauvée</i>, les noires imaginations de
Webster, de Ford et de Shakspeare, leur conception lugubre de la vie,
-leurs atrocités, leurs meurtres, leurs peintures des passions
-irrésistibles qui s'entre-choquent aveuglément comme un troupeau de
-bêtes sauvages, et bouleversent le champ de bataille de leurs hurlements
-et de leur tumulte, pour ne laisser après elles que des dévastations et
-des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il étale sur la scène ce sont
-les entraînements et les fureurs humaines, un frère qui viole la femme
-de son frère, un mari qui se parjure pour sa femme, Polydore, Chamont,
-Jaffier, des âmes violentes et faibles que <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> l'occasion
+leurs atrocités, leurs meurtres, leurs peintures des passions
+irrésistibles qui s'entre-choquent aveuglément comme un troupeau de
+bêtes sauvages, et bouleversent le champ de bataille de leurs hurlements
+et de leur tumulte, pour ne laisser après elles que des dévastations et
+des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il étale sur la scène ce sont
+les entraînements et les fureurs humaines, un frère qui viole la femme
+de son frère, un mari qui se parjure pour sa femme, Polydore, Chamont,
+Jaffier, des âmes violentes et faibles que <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> l'occasion
transporte, que la tentation renverse, chez qui le transport ou le
-crime, comme un venin versé dans une veine, monte par degrés, empoisonne
+crime, comme un venin versé dans une veine, monte par degrés, empoisonne
tout l'homme, gagne par contagion ceux qu'il touche, et les tord et les
-abat ensemble dans le délire des convulsions. Comme Shakspeare, il a
-trouvé de ces mots poignants, et vivants<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>, qui montrent le fond de
-l'homme, l'étrange craquement de la machine qui se démonte, le
-roidissement de la volonté qui se tend jusqu'à se briser<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>, la
-simplicité des vrais sacrifices, les humilités de la passion exaspérée
-et mendiante qui implore jusqu'au bout contre toute espérance sa pâture
-et son assouvissement<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>. Comme Shakspeare, il a conçu de vraies âmes
-féminines<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, une Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable à
-Imogène, s'est donnée tout <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> entière et perdue comme en un abîme
-dans l'adoration de celui qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obéir,
-pleurer, souffrir, et qui meurt comme une fleur séparée de sa tige,
-sitôt qu'on arrache ses bras du col autour duquel elle les avait noués.
-Comme Shakspeare enfin, il a retrouvé au moins une fois la grande
-bouffonnerie amère, le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a
-planté au milieu de sa tragédie la plus douloureuse, un grotesque
-immonde, un vieux sénateur qui se délasse de sa gravité officielle en
+abat ensemble dans le délire des convulsions. Comme Shakspeare, il a
+trouvé de ces mots poignants, et vivants<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>, qui montrent le fond de
+l'homme, l'étrange craquement de la machine qui se démonte, le
+roidissement de la volonté qui se tend jusqu'à se briser<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>, la
+simplicité des vrais sacrifices, les humilités de la passion exaspérée
+et mendiante qui implore jusqu'au bout contre toute espérance sa pâture
+et son assouvissement<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>. Comme Shakspeare, il a conçu de vraies âmes
+féminines<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>, une Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable à
+Imogène, s'est donnée tout <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> entière et perdue comme en un abîme
+dans l'adoration de celui qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obéir,
+pleurer, souffrir, et qui meurt comme une fleur séparée de sa tige,
+sitôt qu'on arrache ses bras du col autour duquel elle les avait noués.
+Comme Shakspeare enfin, il a retrouvé au moins une fois la grande
+bouffonnerie amère, le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a
+planté au milieu de sa tragédie la plus douloureuse, un grotesque
+immonde, un vieux sénateur qui se délasse de sa gravité officielle en
faisant le soir chez sa courtisane le farceur et le valet. Comme cela
-est amer! comme il a vu vrai en montrant l'homme empressé de quitter son
-costume et sa parade! comme l'homme est prompt à s'avilir quand, échappé
-à son rôle, il revient à lui-même! comme le singe et le chien
-reparaissent en lui<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>! Le sénateur Antonio arrive chez cette
+est amer! comme il a vu vrai en montrant l'homme empressé de quitter son
+costume et sa parade! comme l'homme est prompt à s'avilir quand, échappé
+à son rôle, il revient à lui-même! comme le singe et le chien
+reparaissent en lui<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>! Le sénateur Antonio arrive chez cette
Aquilina, qui l'insulte; cela l'amuse; les gros mots reposent, au sortir
des respects; il fait la petite voix, il manie son fausset, comme un
-pitre. «Nacki, Nacki, Nacki; je suis venu, petite Nacki; onze heures
-passées; une bonne heure; assez tard en conscience pour se mettre au
+pitre. «Nacki, Nacki, Nacki; je suis venu, petite Nacki; onze heures
+passées; une bonne heure; assez tard en conscience pour se mettre au
lit, Nacki. Nacki ai-je dit? Oui, Nacki, Aquilina, Lina, Quilina,
Aquilina, Naquilina, Acki, Nacki, Nacki, la reine Nacki, allons, viens
au lit, petite gueuse, petite guenon, petite chatte, proooo pritt.....
-Je suis sénateur!»&mdash;«Bouffon, vous voulez dire.»&mdash;«Possible, mon
-<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> cher c&oelig;ur; cela ne gâte pas le sénateur. Allons, Nacki,
-Nacki, il faut jouer au cheval fondu, Nacki.» Et il gamine; elle le
+Je suis sénateur!»&mdash;«Bouffon, vous voulez dire.»&mdash;«Possible, mon
+<span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> cher c&oelig;ur; cela ne gâte pas le sénateur. Allons, Nacki,
+Nacki, il faut jouer au cheval fondu, Nacki.» Et il gamine; elle le
chasse, elle l'appelle idiot, brute, elle lui dit qu'il n'y a rien de
-bon en lui que son argent; il en rit, il chante: «Ah, vous ne voulez pas
+bon en lui que son argent; il en rit, il chante: «Ah, vous ne voulez pas
vous asseoir? Eh bien, tenez, je suis un taureau, un taureau de Bazan,
le taureau des taureaux, tous les taureaux que vous voudrez. Je me
dresse comme ceci, je me penche le front comme ceci, je fais broum,
-broum, je fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas vous asseoir?» Et il
+broum, je fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas vous asseoir?» Et il
mugit comme un b&oelig;uf, il la poursuit dans la chambre. Enfin ils
-s'asseyent. «Maintenant me revoici sénateur, et ton amant; ma petite
-Nacki, Nacki. Ah, crapaud, crapaud, crapaud; crache à ma figure un peu,
-Nacki; crache à ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, un si petit
+s'asseyent. «Maintenant me revoici sénateur, et ton amant; ma petite
+Nacki, Nacki. Ah, crapaud, crapaud, crapaud; crache à ma figure un peu,
+Nacki; crache à ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, un si petit
peu que rien; crachez, crachez, crachez, crachez donc quand on vous
l'ordonne, je t'en prie, crache; tout de suite, tout de suite, crache;
pourquoi ne veux-tu pas cracher? Alors je serai un chien.&mdash;Un chien,
Monseigneur!&mdash;Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse pour
-me laisser être un chien, et me traiter comme un chien un petit
-instant.» Là-dessus il se met sous la table et aboie. «Ah, vous mordez,
-eh bien! vous aurez des coups de pied.»&mdash;«Va; de tout mon c&oelig;ur. Des
+me laisser être un chien, et me traiter comme un chien un petit
+instant.» Là-dessus il se met sous la table et aboie. «Ah, vous mordez,
+eh bien! vous aurez des coups de pied.»&mdash;«Va; de tout mon c&oelig;ur. Des
coups de pied, des coups de pied, maintenant que je suis sous la table.
Encore des coups de pied. Plus fort. Encore plus fort. Ouah, ouah, rro,
rro. Par Dieu, je vais happer tes mollets, oah, rro, rroo, wouaou.
-<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Diable! elle tape dur<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.»&mdash;En effet; et par-dessus le
-marché, elle prend un fouet, le sangle, et le met à la porte. Il
-reviendra, comptez-y; la soirée a été bonne pour lui; il se frotte
-l'échine, mais il s'est <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> amusé. En somme ce n'est qu'un arlequin
-dépaysé, auquel le hasard a jeté une simarre de soie brodée, et qui
-lâche à tant par heure des pantalonnades politiques. Il est mieux dans
-sa nature et plus à son aise quand il fait le polichinelle que quand il
-singe l'homme d'État.</p>
-
-<p>Ce ne sont là que des éclairs; pour le reste, Otway est de son temps,
-terne et de couleur forcée, enfoncé comme les autres dans la lourde
-atmosphère voilée et grisâtre, demi-française et demi-anglaise, où les
-lustres éclatants importés de France s'éteignaient offusqués par le
-brouillard insulaire. Il est de son temps; il écrit comme les autres des
-comédies fangeuses, <i>le Soldat de fortune</i>, <i>l'Athée</i>, <i>l'Amitié à la
+<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Diable! elle tape dur<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.»&mdash;En effet; et par-dessus le
+marché, elle prend un fouet, le sangle, et le met à la porte. Il
+reviendra, comptez-y; la soirée a été bonne pour lui; il se frotte
+l'échine, mais il s'est <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> amusé. En somme ce n'est qu'un arlequin
+dépaysé, auquel le hasard a jeté une simarre de soie brodée, et qui
+lâche à tant par heure des pantalonnades politiques. Il est mieux dans
+sa nature et plus à son aise quand il fait le polichinelle que quand il
+singe l'homme d'État.</p>
+
+<p>Ce ne sont là que des éclairs; pour le reste, Otway est de son temps,
+terne et de couleur forcée, enfoncé comme les autres dans la lourde
+atmosphère voilée et grisâtre, demi-française et demi-anglaise, où les
+lustres éclatants importés de France s'éteignaient offusqués par le
+brouillard insulaire. Il est de son temps; il écrit comme les autres des
+comédies fangeuses, <i>le Soldat de fortune</i>, <i>l'Athée</i>, <i>l'Amitié à la
mode</i>. Il peint des cavaliers brutalement vicieux, coquins par
principes, aussi durs et aussi corrompus que ceux de Wycherley: un
-Beaugard, qui étale et pratique les maximes de Hobbes; le père, vieux
-drôle pourri, qui fait sonner sa morale, et que son fils renvoie
-froidement au chenil avec un sac d'écus; un sir Jolly Jumble, espèce de
-Falstaff ignoble, entremetteur de profession, que les prostituées
-appellent «petit papa,» qui ne peut dîner à côté d'une femme sans «lui
-dire des ordures, et tracer avec son doigt des figures obscènes sur la
-table;» un sir Davy Dunce, animal, dégoûtant, «dont l'haleine est pire
-que de l'assa f&oelig;tida, qui déclare le linge propre malsain, mange
-continuellement de l'ail, et chique du tabac<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>;» un Polydore
-<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> qui, amoureux de la pupille de son père, tâche de la violer à
-la première scène, envie les brutes qui peuvent se satisfaire, puis s'en
-aller, et fait le propos de les imiter à l'occasion prochaine<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>. Il
-n'y a pas jusqu'à ses héroïnes qu'il ne salisse<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. Véritablement ce
-monde fait mal au c&oelig;ur. Ils croient couvrir toutes ces crudités sous
-de bonnes métaphores correctes, sous des périodes poétiques nettement
-terminées, sous un <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> appareil de phrases harmonieuses et
-d'expressions nobles. Ils s'imaginent égaler Racine parce qu'ils
+Beaugard, qui étale et pratique les maximes de Hobbes; le père, vieux
+drôle pourri, qui fait sonner sa morale, et que son fils renvoie
+froidement au chenil avec un sac d'écus; un sir Jolly Jumble, espèce de
+Falstaff ignoble, entremetteur de profession, que les prostituées
+appellent «petit papa,» qui ne peut dîner à côté d'une femme sans «lui
+dire des ordures, et tracer avec son doigt des figures obscènes sur la
+table;» un sir Davy Dunce, animal, dégoûtant, «dont l'haleine est pire
+que de l'assa f&oelig;tida, qui déclare le linge propre malsain, mange
+continuellement de l'ail, et chique du tabac<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>;» un Polydore
+<span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> qui, amoureux de la pupille de son père, tâche de la violer à
+la première scène, envie les brutes qui peuvent se satisfaire, puis s'en
+aller, et fait le propos de les imiter à l'occasion prochaine<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>. Il
+n'y a pas jusqu'à ses héroïnes qu'il ne salisse<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. Véritablement ce
+monde fait mal au c&oelig;ur. Ils croient couvrir toutes ces crudités sous
+de bonnes métaphores correctes, sous des périodes poétiques nettement
+terminées, sous un <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> appareil de phrases harmonieuses et
+d'expressions nobles. Ils s'imaginent égaler Racine parce qu'ils
contrefont le style de Racine. Ils ne savent pas que dans ce style
-l'élégance visible cache une justesse admirable, que s'il est un
+l'élégance visible cache une justesse admirable, que s'il est un
chef-d'&oelig;uvre d'art, il est aussi une peinture des m&oelig;urs, que les
-plus délicats et les plus accomplis entre les gens du monde ont pu seuls
+plus délicats et les plus accomplis entre les gens du monde ont pu seuls
le parler et l'entendre, qu'il peint une civilisation comme celui de
-Shakspeare, que chacun de ces vers, qui semblent compassés, a son
+Shakspeare, que chacun de ces vers, qui semblent compassés, a son
inflexion et sa finesse, que toutes les passions et toutes les nuances
-des passions s'y expriment, non pas à la vérité sauvages et entières
-comme dans Shakspeare, mais atténuées et affinées par la vie de cour,
-que c'est là un spectacle aussi unique que l'autre, que la nature
-parfaitement polie est aussi complexe et aussi difficile à comprendre
+des passions s'y expriment, non pas à la vérité sauvages et entières
+comme dans Shakspeare, mais atténuées et affinées par la vie de cour,
+que c'est là un spectacle aussi unique que l'autre, que la nature
+parfaitement polie est aussi complexe et aussi difficile à comprendre
que la nature parfaitement intacte, que, pour eux, ils restent autant
au-dessous de l'une qu'au-dessous de l'autre, et qu'en somme, leurs
-personnages ressemblent à ceux de Racine comme le suisse de M. de
-Beauvilliers, ou la cuisinière de Mme de Sévigné, ressemblent à Mme de
-Sévigné et à M. de Beauvilliers<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>.</p>
+personnages ressemblent à ceux de Racine comme le suisse de M. de
+Beauvilliers, ou la cuisinière de Mme de Sévigné, ressemblent à Mme de
+Sévigné et à M. de Beauvilliers<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> VI</h4>
-<p>Laissons donc ce théâtre dans l'oubli qu'il a mérité et cherchons
-ailleurs, dans les écrits de cabinet, un emploi plus heureux d'un talent
+<p>Laissons donc ce théâtre dans l'oubli qu'il a mérité et cherchons
+ailleurs, dans les écrits de cabinet, un emploi plus heureux d'un talent
plus complet.</p>
-<p>C'est ici le véritable domaine de Dryden et de la raison classique<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>:
-des pamphlets et des dissertations en vers, des épîtres, des satires,
-des traductions et des imitations, tel est le champ où les facultés
-logiques et l'art d'écrire trouvent leur meilleur emploi. Avant d'y
-descendre et d'y observer leur &oelig;uvre, il est à propos de regarder de
-plus près l'homme qui les y portait.</p>
-
-<p>C'est un esprit singulièrement solide et judicieux excellent
-argumentateur, habitué à digérer ses idées, tout nourri de bonnes
-preuves longuement méditées, ferme dans la discussion, posant des
-principes, établissant des divisions, apportant des autorités, tirant
-des conséquences, tellement que, si on lisait ses préfaces sans lire ses
-pièces, on le prendrait pour un des maîtres du drame. Il atteint
-naturellement la prose définitive; ses idées se déroulent avec ampleur
-et clarté; son style est de bon aloi, exact et simple, pur des
+<p>C'est ici le véritable domaine de Dryden et de la raison classique<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>:
+des pamphlets et des dissertations en vers, des épîtres, des satires,
+des traductions et des imitations, tel est le champ où les facultés
+logiques et l'art d'écrire trouvent leur meilleur emploi. Avant d'y
+descendre et d'y observer leur &oelig;uvre, il est à propos de regarder de
+plus près l'homme qui les y portait.</p>
+
+<p>C'est un esprit singulièrement solide et judicieux excellent
+argumentateur, habitué à digérer ses idées, tout nourri de bonnes
+preuves longuement méditées, ferme dans la discussion, posant des
+principes, établissant des divisions, apportant des autorités, tirant
+des conséquences, tellement que, si on lisait ses préfaces sans lire ses
+pièces, on le prendrait pour un des maîtres du drame. Il atteint
+naturellement la prose définitive; ses idées se déroulent avec ampleur
+et clarté; son style est de bon aloi, exact et simple, pur des
affectations et des ciselures dont Pope plus tard chargera le sien; sa
-phrase ressemble à celle de Corneille, périodique et large par la seule
-vertu du <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> raisonnement intérieur qui la déploie et la soutient.
-On voit qu'il pense, et par lui-même, qu'il lie ses pensées, qu'il les
-vérifie, que, par-dessus tout cela, naturellement il voit juste, et
-qu'avec la méthode il a le bon sens. Il a les goûts et les faiblesses
-qui conviennent à sa forme d'intelligence. Il élève au premier rang
-«l'admirable Boileau, dont les expressions sont nobles, le rhythme
-excellent, les pensées justes, le langage pur, dont la satire est
-perçante et dont les idées sont serrées, qui, lorsqu'il emprunte aux
+phrase ressemble à celle de Corneille, périodique et large par la seule
+vertu du <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> raisonnement intérieur qui la déploie et la soutient.
+On voit qu'il pense, et par lui-même, qu'il lie ses pensées, qu'il les
+vérifie, que, par-dessus tout cela, naturellement il voit juste, et
+qu'avec la méthode il a le bon sens. Il a les goûts et les faiblesses
+qui conviennent à sa forme d'intelligence. Il élève au premier rang
+«l'admirable Boileau, dont les expressions sont nobles, le rhythme
+excellent, les pensées justes, le langage pur, dont la satire est
+perçante et dont les idées sont serrées, qui, lorsqu'il emprunte aux
anciens, les paye avec usure de son propre fonds, en monnaie aussi bonne
-et de cours presque universel<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>.» Il a la roideur des poëtes
-logiciens, trop réguliers et raisonnables, blâmant l'Arioste, «qui n'a
-su ni faire un plan proportionné, ni garder quelque unité d'action, ou
-quelque limite de temps, ou quelque mesure dans son énorme fable, dont
-le style est exubérant, sans majesté ni décence, et dont les aventures
-sortent des bornes du naturel et du possible<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>.» Il ne comprend pas
+et de cours presque universel<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>.» Il a la roideur des poëtes
+logiciens, trop réguliers et raisonnables, blâmant l'Arioste, «qui n'a
+su ni faire un plan proportionné, ni garder quelque unité d'action, ou
+quelque limite de temps, ou quelque mesure dans son énorme fable, dont
+le style est exubérant, sans majesté ni décence, et dont les aventures
+sortent des bornes du naturel et du possible<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>.» Il ne comprend pas
mieux la finesse que <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> la fantaisie. Parlant d'Horace, il trouve
-que «son esprit est terne et son sel presque sans goût; celui de Juvénal
-est plus vigoureux et plus mâle, et me donne autant de plaisir que j'en
-puis porter<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>.» Par la même raison, il rabaisse les délicatesses du
-style français. «La langue française n'est pas munie de muscles comme
-notre anglaise; elle a l'agilité d'un lévrier, mais non la masse et le
-corps d'un dogue. Ils ont donné pour règle à leur style la pureté; la
-vigueur virile est celle du nôtre<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>.» Deux ou trois mots pareils
+que «son esprit est terne et son sel presque sans goût; celui de Juvénal
+est plus vigoureux et plus mâle, et me donne autant de plaisir que j'en
+puis porter<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>.» Par la même raison, il rabaisse les délicatesses du
+style français. «La langue française n'est pas munie de muscles comme
+notre anglaise; elle a l'agilité d'un lévrier, mais non la masse et le
+corps d'un dogue. Ils ont donné pour règle à leur style la pureté; la
+vigueur virile est celle du nôtre<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>.» Deux ou trois mots pareils
peignent un homme; Dryden vient de marquer sans le savoir la mesure et
-la qualité de son esprit.</p>
-
-<p>Cet esprit, on le devine, est lourd, et particulièrement dans la
-flatterie. L'art de flatter est le premier dans un âge monarchique.
-Dryden n'y est guère habile, non plus que ses contemporains. De l'autre
-côté du détroit, à la même époque, on loue autant, mais sans trop
-s'avilir, parce qu'on apprête la louange; tantôt on la déguise ou on la
-relève par la grâce du style; tantôt on a l'air de s'y conformer comme à
-une mode. Ainsi tempérée, les gens la digèrent. Ici, loin <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> de
-la fine cuisine aristocratique, elle pèse toute crue et massive sur
-l'estomac. J'ai conté comment le ministre Clarendon, apprenant que sa
-fille venait d'épouser en secret le duc d'York, suppliait le roi de la
-faire décapiter au plus vite; comment la chambre des communes, composée
-en majorité de presbytériens, se déclarait elle-même et le peuple
+la qualité de son esprit.</p>
+
+<p>Cet esprit, on le devine, est lourd, et particulièrement dans la
+flatterie. L'art de flatter est le premier dans un âge monarchique.
+Dryden n'y est guère habile, non plus que ses contemporains. De l'autre
+côté du détroit, à la même époque, on loue autant, mais sans trop
+s'avilir, parce qu'on apprête la louange; tantôt on la déguise ou on la
+relève par la grâce du style; tantôt on a l'air de s'y conformer comme à
+une mode. Ainsi tempérée, les gens la digèrent. Ici, loin <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> de
+la fine cuisine aristocratique, elle pèse toute crue et massive sur
+l'estomac. J'ai conté comment le ministre Clarendon, apprenant que sa
+fille venait d'épouser en secret le duc d'York, suppliait le roi de la
+faire décapiter au plus vite; comment la chambre des communes, composée
+en majorité de presbytériens, se déclarait elle-même et le peuple
anglais rebelles, dignes du dernier supplice, et allait encore se jeter
-aux pieds du roi, d'un air contrit, pour le supplier de pardonner à la
-chambre et à la nation. Dryden n'est pas plus délicat que les hommes
-d'État et les législateurs. Ordinairement ses dédicaces donnent la
-nausée. Il dit à la duchesse de Monmouth que «nulle partie de l'Europe
-ne peut offrir quelqu'un qui égale son noble époux pour la mâle beauté
-et l'excellence de l'extérieur.»&mdash;«Vous n'avez qu'à vous montrer tous
-deux ensemble pour recevoir les bénédictions et les prières de
-l'humanité. Nous sommes prêts à conclure que vous êtes un couple d'anges
-envoyés ici-bas pour rendre la vertu aimable ou pour offrir des modèles
-aux poëtes, quand ils voudront instruire et charmer leur siècle en
-peignant la bonté sous la forme la plus parfaite et la plus séduisante
-qui soit dans la nature<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>.» Ailleurs, se tournant vers Monmouth, il
-ajoutait: «Tous les hommes se <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> joindront à moi pour le tribut
-d'adoration dont je m'acquitte envers Votre Grâce<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>.» Sa Grâce ne
-sourcillait pas, ne bouchait pas sa narine, et Sa Grâce avait raison. Un
-autre écrivain, mistress Afra Behn, allumait sous le nez d'Éléonor Gwynn
-des lampions bien plus infects; les nerfs alors étaient robustes, l'on
-respirait agréablement là où d'autres suffoqueraient. Le comte de Dorset
-ayant écrit quelques petites chansons et satires, Dryden lui jure que
-dans son genre il égale Shakspeare et surpasse tous les anciens. Et ces
-panégyriques assenés en face durent imperturbablement pendant vingt
-pages, l'auteur passant tour à tour en revue les diverses vertus de son
-grand homme et trouvant toujours que la dernière est la plus belle,
-après quoi, en récompense, il recevait une bourse d'or. Notez qu'en cela
-Dryden n'était pas plus laquais qu'un autre. La corporation de Hall,
-haranguée un jour par le duc de Monmouth, lui fit cadeau de six
-<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> pièces d'or, que Monmouth donna à M. Marwel, député de Hall au
-Parlement. Les scrupules modernes n'étaient pas nés. Je crois que
-Dryden, avec tous ses prosternements, a plutôt manqué d'esprit que
+aux pieds du roi, d'un air contrit, pour le supplier de pardonner à la
+chambre et à la nation. Dryden n'est pas plus délicat que les hommes
+d'État et les législateurs. Ordinairement ses dédicaces donnent la
+nausée. Il dit à la duchesse de Monmouth que «nulle partie de l'Europe
+ne peut offrir quelqu'un qui égale son noble époux pour la mâle beauté
+et l'excellence de l'extérieur.»&mdash;«Vous n'avez qu'à vous montrer tous
+deux ensemble pour recevoir les bénédictions et les prières de
+l'humanité. Nous sommes prêts à conclure que vous êtes un couple d'anges
+envoyés ici-bas pour rendre la vertu aimable ou pour offrir des modèles
+aux poëtes, quand ils voudront instruire et charmer leur siècle en
+peignant la bonté sous la forme la plus parfaite et la plus séduisante
+qui soit dans la nature<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>.» Ailleurs, se tournant vers Monmouth, il
+ajoutait: «Tous les hommes se <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> joindront à moi pour le tribut
+d'adoration dont je m'acquitte envers Votre Grâce<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>.» Sa Grâce ne
+sourcillait pas, ne bouchait pas sa narine, et Sa Grâce avait raison. Un
+autre écrivain, mistress Afra Behn, allumait sous le nez d'Éléonor Gwynn
+des lampions bien plus infects; les nerfs alors étaient robustes, l'on
+respirait agréablement là où d'autres suffoqueraient. Le comte de Dorset
+ayant écrit quelques petites chansons et satires, Dryden lui jure que
+dans son genre il égale Shakspeare et surpasse tous les anciens. Et ces
+panégyriques assenés en face durent imperturbablement pendant vingt
+pages, l'auteur passant tour à tour en revue les diverses vertus de son
+grand homme et trouvant toujours que la dernière est la plus belle,
+après quoi, en récompense, il recevait une bourse d'or. Notez qu'en cela
+Dryden n'était pas plus laquais qu'un autre. La corporation de Hall,
+haranguée un jour par le duc de Monmouth, lui fit cadeau de six
+<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> pièces d'or, que Monmouth donna à M. Marwel, député de Hall au
+Parlement. Les scrupules modernes n'étaient pas nés. Je crois que
+Dryden, avec tous ses prosternements, a plutôt manqué d'esprit que
d'honneur.</p>
-<p>Un second talent, peut-être le premier en temps de carnaval, est l'art
-de dire des polissonneries, et la Restauration fut un carnaval à peu
-près aussi délicat qu'un bal de débardeurs. Il y a d'étranges chansons
-et des prologues plus que hasardés dans les pièces de Dryden. Son
-<i>Mariage à la mode</i> s'ouvre par ces vers que chante une dame mariée:
-«Pourquoi un sot v&oelig;u de mariage, fait il y a longtemps, nous
-lierait-il maintenant que notre passion est éteinte<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>?» Le lecteur
-lira lui-même le reste; on n'en peut rien citer. D'ailleurs Dryden y
-réussit mal: son fonds d'esprit est trop solide; son naturel est trop
-sérieux, même réservé, taciturne. «Son ton libre, dit très-bien Walter
-Scott, ressemble à l'impudence forcée d'un homme timide.» Il voulait
-avoir les belles façons d'un Sedley, d'un Rochester, se faisait pétulant
-par calcul, et s'asseyait carrément dans l'ordure où les autres ne
-faisaient que gambader. Rien de plus nauséabond qu'une gravelure
-étudiée, et Dryden <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> étudie tout, jusqu'à la plaisanterie et la
-politesse. Il écrit à Dennis, qui l'avait loué: «Les belles qualités que
-vous me prêtez ne sont pas plus à moi que la lumière de la lune ne peut
-être dite lui appartenir, puisqu'elle ne brille que par la clarté
-réfléchie de son frère<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.» Il écrit à sa cousine, en manière de
-narration divertissante, ces détails sur une grosse femme avec qui il a
-voyagé: «Son poids faisait que les chevaux cheminaient très-péniblement;
-mais, pour leur donner le temps de souffler, elle nous arrêtait souvent,
-et alléguait quelque nécessité de la nature, et nous disait que nous
-sommes tous chair et sang<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>.» Il paraît qu'alors ces jolies choses
-égayaient les dames. Ses lettres sont composées de grosses civilités
-officielles, de compliments vigoureusement équarris, de révérences
-mathématiques; son badinage est une dissertation; il étaye les
-bagatelles avec des périodes. Il dit au comte de Rochester, qui l'avait
-complimenté: «J'éprouve qu'il ne me sied pas de disputer en aucune chose
-contre Votre Seigneurie, qui écrit mieux sur le moindre des sujets que
-je ne le puis faire sur le meilleur.» Cette réplique paraissait vive.
-J'ai trouvé chez lui de beaux morceaux, je n'en ai jamais rencontré
-d'agréables; il ne sait pas même disserter avec goût. Les personnages
+<p>Un second talent, peut-être le premier en temps de carnaval, est l'art
+de dire des polissonneries, et la Restauration fut un carnaval à peu
+près aussi délicat qu'un bal de débardeurs. Il y a d'étranges chansons
+et des prologues plus que hasardés dans les pièces de Dryden. Son
+<i>Mariage à la mode</i> s'ouvre par ces vers que chante une dame mariée:
+«Pourquoi un sot v&oelig;u de mariage, fait il y a longtemps, nous
+lierait-il maintenant que notre passion est éteinte<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>?» Le lecteur
+lira lui-même le reste; on n'en peut rien citer. D'ailleurs Dryden y
+réussit mal: son fonds d'esprit est trop solide; son naturel est trop
+sérieux, même réservé, taciturne. «Son ton libre, dit très-bien Walter
+Scott, ressemble à l'impudence forcée d'un homme timide.» Il voulait
+avoir les belles façons d'un Sedley, d'un Rochester, se faisait pétulant
+par calcul, et s'asseyait carrément dans l'ordure où les autres ne
+faisaient que gambader. Rien de plus nauséabond qu'une gravelure
+étudiée, et Dryden <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> étudie tout, jusqu'à la plaisanterie et la
+politesse. Il écrit à Dennis, qui l'avait loué: «Les belles qualités que
+vous me prêtez ne sont pas plus à moi que la lumière de la lune ne peut
+être dite lui appartenir, puisqu'elle ne brille que par la clarté
+réfléchie de son frère<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.» Il écrit à sa cousine, en manière de
+narration divertissante, ces détails sur une grosse femme avec qui il a
+voyagé: «Son poids faisait que les chevaux cheminaient très-péniblement;
+mais, pour leur donner le temps de souffler, elle nous arrêtait souvent,
+et alléguait quelque nécessité de la nature, et nous disait que nous
+sommes tous chair et sang<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>.» Il paraît qu'alors ces jolies choses
+égayaient les dames. Ses lettres sont composées de grosses civilités
+officielles, de compliments vigoureusement équarris, de révérences
+mathématiques; son badinage est une dissertation; il étaye les
+bagatelles avec des périodes. Il dit au comte de Rochester, qui l'avait
+complimenté: «J'éprouve qu'il ne me sied pas de disputer en aucune chose
+contre Votre Seigneurie, qui écrit mieux sur le moindre des sujets que
+je ne le puis faire sur le meilleur.» Cette réplique paraissait vive.
+J'ai trouvé chez lui de beaux morceaux, je n'en ai jamais rencontré
+d'agréables; il ne sait pas même disserter avec goût. Les personnages
<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> de son <i>Essai sur le Drame</i> se croient encore sur les bancs de
-l'école, citent doctoralement Paterculus, et en latin encore, combattent
-la définition de l'adversaire et remarquent qu'elle est faite <i>a genere
-et fine</i>, au lieu d'être établie selon la bonne règle, d'après le genre
-et l'espèce<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>. «On m'accuse, dit-il doctoralement dans une préface,
-d'avoir choisi des personnes débauchées pour protagonistes ou
+l'école, citent doctoralement Paterculus, et en latin encore, combattent
+la définition de l'adversaire et remarquent qu'elle est faite <i>a genere
+et fine</i>, au lieu d'être établie selon la bonne règle, d'après le genre
+et l'espèce<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>. «On m'accuse, dit-il doctoralement dans une préface,
+d'avoir choisi des personnes débauchées pour protagonistes ou
personnages principaux de mon drame, et de les avoir rendues heureuses
-dans la conclusion de ma pièce, ce qui est contre la loi de la comédie,
-qui est de récompenser la vertu et de punir le vice<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>. Ailleurs il
-déclare qu'il ne veut pas abolir dans la passion l'emploi des
-métaphores, parce que Longin les juge nécessaires pour l'exciter<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>.»
-Son grand discours <i>sur l'origine et les progrès de la satire</i> fourmille
-d'inutilités, de longueurs, de recherches et de comparaisons de
-commentateur. Il ne sait pas effacer en lui l'érudit, le logicien, le
-rhétoricien, pour ne montrer que «l'honnête homme.»</p>
-
-<p>Mais l'homme de c&oelig;ur apparaît souvent; à travers plusieurs chutes et
-beaucoup de glissades, on découvre <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> un esprit qui se tient
-debout, plié plutôt par convenance que par nature, ayant de l'élan et du
-souffle, occupé de pensées graves, et livrant sa conduite à ses
-convictions. Il se convertit loyalement et après réflexion à la religion
-catholique, y persévéra après la chute de Jacques II, perdit sa place
-d'historiographe et de poëte lauréat, et, quoique pauvre, chargé de
-famille et infirme, refusa de dédier son <i>Virgile</i> au roi Guillaume. «La
-dissimulation, écrit-il à ses fils, quoique permise en quelques cas,
+dans la conclusion de ma pièce, ce qui est contre la loi de la comédie,
+qui est de récompenser la vertu et de punir le vice<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>. Ailleurs il
+déclare qu'il ne veut pas abolir dans la passion l'emploi des
+métaphores, parce que Longin les juge nécessaires pour l'exciter<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>.»
+Son grand discours <i>sur l'origine et les progrès de la satire</i> fourmille
+d'inutilités, de longueurs, de recherches et de comparaisons de
+commentateur. Il ne sait pas effacer en lui l'érudit, le logicien, le
+rhétoricien, pour ne montrer que «l'honnête homme.»</p>
+
+<p>Mais l'homme de c&oelig;ur apparaît souvent; à travers plusieurs chutes et
+beaucoup de glissades, on découvre <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> un esprit qui se tient
+debout, plié plutôt par convenance que par nature, ayant de l'élan et du
+souffle, occupé de pensées graves, et livrant sa conduite à ses
+convictions. Il se convertit loyalement et après réflexion à la religion
+catholique, y persévéra après la chute de Jacques II, perdit sa place
+d'historiographe et de poëte lauréat, et, quoique pauvre, chargé de
+famille et infirme, refusa de dédier son <i>Virgile</i> au roi Guillaume. «La
+dissimulation, écrit-il à ses fils, quoique permise en quelques cas,
n'est pas mon talent. Cependant, pour l'amour de vous, je lutterai
contre la franchise de ma nature. Au reste je ne me flatte d'aucune
-espérance, mais je fais mon devoir et je souffre pour l'amour de Dieu.
-Vous savez que les profits de mon livre auraient pu être plus grands,
+espérance, mais je fais mon devoir et je souffre pour l'amour de Dieu.
+Vous savez que les profits de mon livre auraient pu être plus grands,
mais ni ma conscience ni mon honneur ne me permettaient de les prendre.
-Je ne me repentirai jamais de ma constance, puisque je suis profondément
-persuadé de la justice de la cause pour laquelle je souffre<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>.» Un de
-ses fils ayant été renvoyé de l'école, il écrivit au directeur, M.
-Busby, son ancien maître, avec une gravité et une noblesse
-très-grandes, le priant sans s'humilier, le désapprouvant <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> sans
+Je ne me repentirai jamais de ma constance, puisque je suis profondément
+persuadé de la justice de la cause pour laquelle je souffre<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>.» Un de
+ses fils ayant été renvoyé de l'école, il écrivit au directeur, M.
+Busby, son ancien maître, avec une gravité et une noblesse
+très-grandes, le priant sans s'humilier, le désapprouvant <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> sans
l'offenser, d'un style contenu et fier qui fait plaisir, lui redemandant
-ses bonnes grâces, sinon comme une dette envers le père, du moins comme
-un don pour l'enfant, et ajoutant à la fin: «Je mérite pourtant quelque
-chose, ne serait-ce que pour avoir vaincu mon c&oelig;ur jusqu'à
-prier<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>.» On le trouve bon père avec ses enfants, libéral envers son
-fermier, généreux même. «On a écrit, dit-il, plus de libelles contre moi
+ses bonnes grâces, sinon comme une dette envers le père, du moins comme
+un don pour l'enfant, et ajoutant à la fin: «Je mérite pourtant quelque
+chose, ne serait-ce que pour avoir vaincu mon c&oelig;ur jusqu'à
+prier<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>.» On le trouve bon père avec ses enfants, libéral envers son
+fermier, généreux même. «On a écrit, dit-il, plus de libelles contre moi
que contre presque aucun homme vivant, et j'aurais eu le droit de
-défendre mon innocence. J'ai rarement répondu aux pamphlets
+défendre mon innocence. J'ai rarement répondu aux pamphlets
diffamatoires, ayant dans les mains les moyens de confondre mes ennemis,
et, quoique naturellement vindicatif, j'ai souffert en silence et
-maintenu mon âme dans la paix<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>.» Insulté par Collier comme
-corrupteur des m&oelig;urs, il souffrit cette réprimande brutale et
-confessa noblement les fautes de sa jeunesse: «M. Collier en beaucoup de
-points m'a blâmé justement: je ne cherche d'excuse pour aucune de mes
-pensées ou de mes expressions; quand on peut les taxer équitablement
-d'impiété, d'immoralité ou de licence, je les rétracte. S'il est mon
-ennemi, qu'il triomphe; s'il est mon ami (et je ne lui ai donné aucune
-occasion personnelle d'être autrement), <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> il sera content de mon
-repentir<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>.» Une telle pénitence relève; pour s'abaisser ainsi, il
-faut être grand. Il l'était par l'esprit comme par le c&oelig;ur, muni de
-raisonnements solides et de jugements personnels, élevé au-dessus des
-petits procédés de rhétorique et des arrangements de style, maître de
-son vers, serviteur de son idée, ayant cette abondance de pensées qui
-est la marque du vrai génie. «Elles arrivent sur moi si vite et si
-pressées que ma seule difficulté est de choisir ou de rejeter parmi
-elles<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>.» C'est avec ces forces qu'il entra dans sa seconde carrière;
-la constitution et le génie de l'Angleterre la lui ouvraient.</p>
+maintenu mon âme dans la paix<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>.» Insulté par Collier comme
+corrupteur des m&oelig;urs, il souffrit cette réprimande brutale et
+confessa noblement les fautes de sa jeunesse: «M. Collier en beaucoup de
+points m'a blâmé justement: je ne cherche d'excuse pour aucune de mes
+pensées ou de mes expressions; quand on peut les taxer équitablement
+d'impiété, d'immoralité ou de licence, je les rétracte. S'il est mon
+ennemi, qu'il triomphe; s'il est mon ami (et je ne lui ai donné aucune
+occasion personnelle d'être autrement), <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> il sera content de mon
+repentir<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>.» Une telle pénitence relève; pour s'abaisser ainsi, il
+faut être grand. Il l'était par l'esprit comme par le c&oelig;ur, muni de
+raisonnements solides et de jugements personnels, élevé au-dessus des
+petits procédés de rhétorique et des arrangements de style, maître de
+son vers, serviteur de son idée, ayant cette abondance de pensées qui
+est la marque du vrai génie. «Elles arrivent sur moi si vite et si
+pressées que ma seule difficulté est de choisir ou de rejeter parmi
+elles<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>.» C'est avec ces forces qu'il entra dans sa seconde carrière;
+la constitution et le génie de l'Angleterre la lui ouvraient.</p>
<h4>VII</h4>
-<p>«Un homme, dit La Bruyère, né Français et chrétien, se trouve contraint
-dans la satire; les grands sujets lui sont défendus; il les entame
-quelquefois <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il
-relève par la beauté de son génie et de son style.» Il n'en était point
-ainsi en Angleterre. Les grands sujets étaient livrés aux discussions
-violentes; la politique et la religion, comme deux arènes, appelaient à
-l'audace et à la bataille tous les talents et toutes les passions. Le
-roi, d'abord populaire, avait relevé l'opposition par ses vices et par
-ses fautes, et pliait sous le mécontentement du public comme sous
-l'intrigue des partis. On savait qu'il avait vendu les intérêts de
-l'Angleterre à la France; on croyait qu'il voulait livrer aux papistes
+<p>«Un homme, dit La Bruyère, né Français et chrétien, se trouve contraint
+dans la satire; les grands sujets lui sont défendus; il les entame
+quelquefois <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il
+relève par la beauté de son génie et de son style.» Il n'en était point
+ainsi en Angleterre. Les grands sujets étaient livrés aux discussions
+violentes; la politique et la religion, comme deux arènes, appelaient à
+l'audace et à la bataille tous les talents et toutes les passions. Le
+roi, d'abord populaire, avait relevé l'opposition par ses vices et par
+ses fautes, et pliait sous le mécontentement du public comme sous
+l'intrigue des partis. On savait qu'il avait vendu les intérêts de
+l'Angleterre à la France; on croyait qu'il voulait livrer aux papistes
les consciences des protestants. Les mensonges d'Oates, l'assassinat du
-magistrat Godfrey, son cadavre promené solennellement dans les rues de
-Londres, avaient enflammé l'imagination et les préjugés du peuple; les
-juges intimidés ou aveugles envoyaient à l'échafaud les catholiques
-innocents, et la foule accueillait par des insultes et des malédictions
-leurs protestations d'innocence. On avait exclu le frère du roi de ses
-emplois, on voulait l'exclure de ses droits au trône. Les chaires, les
-théâtres, la presse, les <i>hustings</i> retentissaient de discussions et
-d'injures. Les noms de whigs et de tories venaient de naître, et les
-plus hauts débats de philosophie politique s'agitaient, nourris par le
-sentiment d'intérêts présents et pratiques, aigris par la rancune de
-passions anciennes et blessées. Dryden s'y lança, et son poëme <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>
-d'<i>Absalon et Achitophel</i> fut un pamphlet. «Je manie mieux le style âpre
-que le style doux<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>,» disait-il dans sa préface; et en effet, dans
-une telle guerre il fallait des armes. C'est à peine si une allégorie
-biblique conforme au goût du temps dissimule les noms sans cacher les
-hommes. Il expose la tranquille vieillesse et le droit incontesté du roi
-David<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>, la grâce, l'humeur pliante, la popularité de son fils
-naturel Absalon<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>, le génie et la perfidie d'Achitophel<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>, qui
-soulève le fils contre le père, rassemble les ambitions froissées
-<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> et ranime les factions vaincues. D'esprit, il n'y en a guère
-ici: on n'a pas le loisir d'être spirituel en de pareilles batailles;
-songez à ce peuple soulevé qui écoute, à ces hommes emprisonnés, exilés,
-qui attendent: ce sont la fortune, la liberté, la vie ici qui sont en
+magistrat Godfrey, son cadavre promené solennellement dans les rues de
+Londres, avaient enflammé l'imagination et les préjugés du peuple; les
+juges intimidés ou aveugles envoyaient à l'échafaud les catholiques
+innocents, et la foule accueillait par des insultes et des malédictions
+leurs protestations d'innocence. On avait exclu le frère du roi de ses
+emplois, on voulait l'exclure de ses droits au trône. Les chaires, les
+théâtres, la presse, les <i>hustings</i> retentissaient de discussions et
+d'injures. Les noms de whigs et de tories venaient de naître, et les
+plus hauts débats de philosophie politique s'agitaient, nourris par le
+sentiment d'intérêts présents et pratiques, aigris par la rancune de
+passions anciennes et blessées. Dryden s'y lança, et son poëme <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>
+d'<i>Absalon et Achitophel</i> fut un pamphlet. «Je manie mieux le style âpre
+que le style doux<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>,» disait-il dans sa préface; et en effet, dans
+une telle guerre il fallait des armes. C'est à peine si une allégorie
+biblique conforme au goût du temps dissimule les noms sans cacher les
+hommes. Il expose la tranquille vieillesse et le droit incontesté du roi
+David<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a>, la grâce, l'humeur pliante, la popularité de son fils
+naturel Absalon<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>, le génie et la perfidie d'Achitophel<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>, qui
+soulève le fils contre le père, rassemble les ambitions froissées
+<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> et ranime les factions vaincues. D'esprit, il n'y en a guère
+ici: on n'a pas le loisir d'être spirituel en de pareilles batailles;
+songez à ce peuple soulevé qui écoute, à ces hommes emprisonnés, exilés,
+qui attendent: ce sont la fortune, la liberté, la vie ici qui sont en
jeu. Il s'agit de frapper juste et fort, il ne s'agit point de frapper
-avec grâce. Il faut que le public reconnaisse les personnages, qu'il
-crie leurs noms sous leurs portraits, qu'il applaudisse à l'insulte dont
-on les charge, qu'il les bafoue, qu'il les précipite du haut rang où ils
+avec grâce. Il faut que le public reconnaisse les personnages, qu'il
+crie leurs noms sous leurs portraits, qu'il applaudisse à l'insulte dont
+on les charge, qu'il les bafoue, qu'il les précipite du haut rang où ils
veulent monter. Dryden les passe tous en revue.</p>
<div class="quote">
<p>.... Zimri<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>,&mdash;homme si divers qu'il semblait ne point
- être&mdash;un seul homme, mais l'abrégé de tout le genre
+ être&mdash;un seul homme, mais l'abrégé de tout le genre
humain.&mdash;Roide dans ses opinions, et toujours du mauvais
- côté,&mdash;étant toute chose par écarts, et jamais rien
+ côté,&mdash;étant toute chose par écarts, et jamais rien
longtemps;&mdash;vous le trouviez, dans le cours d'une lune
- révolue,&mdash;chimiste, ménétrier, homme d'État et bouffon,&mdash;puis
- tout aux femmes, à la peinture, aux vers, à la bouteille,&mdash;outre
+ révolue,&mdash;chimiste, ménétrier, homme d'État et bouffon,&mdash;puis
+ tout aux femmes, à la peinture, aux vers, à la bouteille,&mdash;outre
dix mille boutades qui mouraient en lui en naissant.&mdash;Heureux
- fou, qui pouvait employer toutes ses heures&mdash;à désirer ou à
- goûter quelque chose de nouveau!&mdash;L'injure et l'enthousiasme
- étaient son style ordinaire;&mdash;l'un et l'autre (signe de bon
- jugement!) toujours dans l'excès,&mdash;si extrêmement violent ou si
- extrêmement poli,&mdash;que chaque homme pour lui était un dieu ou un
- diable.&mdash;Dissiper la richesse était son talent propre.&mdash;Nulle
- chose pour lui ne restait sans récompense, hors le mérite.&mdash;Pillé
- par des parasites qu'il démasquait toujours trop tard,&mdash;il avait
+ fou, qui pouvait employer toutes ses heures&mdash;à désirer ou à
+ goûter quelque chose de nouveau!&mdash;L'injure et l'enthousiasme
+ étaient son style ordinaire;&mdash;l'un et l'autre (signe de bon
+ jugement!) toujours dans l'excès,&mdash;si extrêmement violent ou si
+ extrêmement poli,&mdash;que chaque homme pour lui était un dieu ou un
+ diable.&mdash;Dissiper la richesse était son talent propre.&mdash;Nulle
+ chose pour lui ne restait sans récompense, hors le mérite.&mdash;Pillé
+ par des parasites qu'il démasquait toujours trop tard,&mdash;il avait
son bon mot, ils avaient son domaine.&mdash;Ses bouffonneries
- l'avaient chassé de la cour; il se consola&mdash;à former des partis
- sans pouvoir être chef.</p>
+ l'avaient chassé de la cour; il se consola&mdash;à former des partis
+ sans pouvoir être chef.</p>
- <p><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Ainsi, pervers de volonté, impuissant d'action,&mdash;il
+ <p><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> Ainsi, pervers de volonté, impuissant d'action,&mdash;il
suivait les factions, qui ne le suivaient pas<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>.</p>
- <p>Shimei<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>, de qui la jeunesse avait été fertile en promesses et
- de zèle pour son Dieu et de haine pour son roi,&mdash;qui sagement
- s'abstenait des péchés coûteux&mdash;et ne rompait jamais le sabbat,
- excepté pour un profit,&mdash;qu'on ne vit jamais lâcher une
- malédiction&mdash;ou un juron, si ce n'est contre le
+ <p>Shimei<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>, de qui la jeunesse avait été fertile en promesses et
+ de zèle pour son Dieu et de haine pour son roi,&mdash;qui sagement
+ s'abstenait des péchés coûteux&mdash;et ne rompait jamais le sabbat,
+ excepté pour un profit,&mdash;qu'on ne vit jamais lâcher une
+ malédiction&mdash;ou un juron, si ce n'est contre le
gouvernement<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>....</p>
</div>
-<p>Contre ces malédictions, leur chef, Shaftesbury, se roidissait; accusé
-de haute trahison, il était absous par le grand jury, malgré tous les
+<p>Contre ces malédictions, leur chef, Shaftesbury, se roidissait; accusé
+de haute trahison, il était absous par le grand jury, malgré tous les
efforts de la cour, <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> aux applaudissements d'une foule immense,
-et ses partisans faisaient frapper une médaille à son image, montrant
+et ses partisans faisaient frapper une médaille à son image, montrant
audacieusement sur le revers le soleil royal obscurci par un nuage.
-Dryden répliqua par son poëme de <i>la Médaille</i>, et la diatribe effrénée
+Dryden répliqua par son poëme de <i>la Médaille</i>, et la diatribe effrénée
rabattit la provocation ouverte:</p>
-<p class="quote">Oh! si le poinçon qui a copié toutes ses grâces,&mdash;et labouré de
+<p class="quote">Oh! si le poinçon qui a copié toutes ses grâces,&mdash;et labouré de
tels sillons pour cette face d'eunuque,&mdash;avait pu tracer sa
- volonté toujours changeante!&mdash;Ce travail infini eût lassé l'art
- du graveur:&mdash;beau héros de bataille d'abord, et, comme un pygmée
- que le vent emporte,&mdash;lancé dans la guerre par une inquiétude
- prématurée;&mdash;général sans barbe, rebelle avant d'être
- homme,&mdash;tant sa haine contre son prince commença jeune!&mdash;Puis,
- vermine frétillante dans l'oreille de l'usurpateur,&mdash;trafiquant
- de son esprit vénal contre des tas d'or,&mdash;il se jeta dans le
- moule des saints cafards,&mdash;gémit, soupira, pria, tant que la
+ volonté toujours changeante!&mdash;Ce travail infini eût lassé l'art
+ du graveur:&mdash;beau héros de bataille d'abord, et, comme un pygmée
+ que le vent emporte,&mdash;lancé dans la guerre par une inquiétude
+ prématurée;&mdash;général sans barbe, rebelle avant d'être
+ homme,&mdash;tant sa haine contre son prince commença jeune!&mdash;Puis,
+ vermine frétillante dans l'oreille de l'usurpateur,&mdash;trafiquant
+ de son esprit vénal contre des tas d'or,&mdash;il se jeta dans le
+ moule des saints cafards,&mdash;gémit, soupira, pria, tant que la
cafardise fut un lucre,&mdash;la plus bruyante cornemuse du glapissant
- cortége<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>!</p>
-
-<p>La même amertume envenimait la controverse religieuse. Les disputes de
-dogme, un instant rejetées dans l'ombre par les m&oelig;urs débauchées et
-sceptiques, avaient éclaté de nouveau, enflammées par le catholicisme
-<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> bigot du prince et par les craintes justifiées de la nation. Le
-poëte, qui, dans la <i>Religion d'un laïque</i>, était encore anglican tiède
-et demi-douteur, entraîné peu à peu par ses inclinations absolutistes,
-s'était converti à la religion catholique, et, dans son poëme de <i>la
-Biche et la Panthère</i>, il combattit pour sa nouvelle foi. «La nation,
-dit-il en commençant, est dans une trop grande fermentation pour que je
-puisse attendre guerre loyale ou même simplement quartier des lecteurs
-du parti contraire<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>.» Et là-dessus, empruntant les allégories du
-moyen âge, il représente toutes les sectes hérétiques comme des bêtes de
-proie acharnées contre une biche blanche, d'origine céleste; il
-n'épargne ni les comparaisons brutales, ni les sarcasmes grossiers, ni
-les injures ouvertes. La discussion est toute serrée et théologique. Ses
-auditeurs ne sont pas de beaux esprits occupés à voir comment on peut
-orner une matière sèche, théologiens par occasion et pour un moment,
-avec défiance et réserve, comme Boileau dans son <i>amour de Dieu</i>. Ce
-sont des opprimés, à peine soulagés depuis un instant d'une persécution
-séculaire, attachés à leur foi par leurs souffrances, respirant à demi
+ cortége<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>!</p>
+
+<p>La même amertume envenimait la controverse religieuse. Les disputes de
+dogme, un instant rejetées dans l'ombre par les m&oelig;urs débauchées et
+sceptiques, avaient éclaté de nouveau, enflammées par le catholicisme
+<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> bigot du prince et par les craintes justifiées de la nation. Le
+poëte, qui, dans la <i>Religion d'un laïque</i>, était encore anglican tiède
+et demi-douteur, entraîné peu à peu par ses inclinations absolutistes,
+s'était converti à la religion catholique, et, dans son poëme de <i>la
+Biche et la Panthère</i>, il combattit pour sa nouvelle foi. «La nation,
+dit-il en commençant, est dans une trop grande fermentation pour que je
+puisse attendre guerre loyale ou même simplement quartier des lecteurs
+du parti contraire<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>.» Et là-dessus, empruntant les allégories du
+moyen âge, il représente toutes les sectes hérétiques comme des bêtes de
+proie acharnées contre une biche blanche, d'origine céleste; il
+n'épargne ni les comparaisons brutales, ni les sarcasmes grossiers, ni
+les injures ouvertes. La discussion est toute serrée et théologique. Ses
+auditeurs ne sont pas de beaux esprits occupés à voir comment on peut
+orner une matière sèche, théologiens par occasion et pour un moment,
+avec défiance et réserve, comme Boileau dans son <i>amour de Dieu</i>. Ce
+sont des opprimés, à peine soulagés depuis un instant d'une persécution
+séculaire, attachés à leur foi par leurs souffrances, respirant à demi
parmi les menaces visibles et les haines grondantes de leurs ennemis
-contenus. Il faut que leur poëte soit dialecticien comme un docteur
-d'école; il a besoin de toute la rigueur de la logique; il s'y accroche
-en nouveau converti, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> tout imbu des preuves qui l'ont arraché à
-la foi nationale et qui le soutiennent contre la défaveur publique,
-fécond en distinctions, marquant du doigt le défaut des arguments,
-divisant les réponses, ramenant l'adversaire à la question, épineux et
-déplaisant pour un lecteur moderne, mais d'autant plus loué et aimé de
-son temps. Il y a dans tous ces esprits anglais un fonds de sérieux et
-de véhémence; la haine s'y soulève, toute tragique, avec un éclat sombre
+contenus. Il faut que leur poëte soit dialecticien comme un docteur
+d'école; il a besoin de toute la rigueur de la logique; il s'y accroche
+en nouveau converti, <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> tout imbu des preuves qui l'ont arraché à
+la foi nationale et qui le soutiennent contre la défaveur publique,
+fécond en distinctions, marquant du doigt le défaut des arguments,
+divisant les réponses, ramenant l'adversaire à la question, épineux et
+déplaisant pour un lecteur moderne, mais d'autant plus loué et aimé de
+son temps. Il y a dans tous ces esprits anglais un fonds de sérieux et
+de véhémence; la haine s'y soulève, toute tragique, avec un éclat sombre
comme la houle d'une mer du Nord. Au milieu de ses combats publics,
-Dryden s'abattit sur un ennemi privé, Shadwell, et l'accabla d'un
-immortel mépris<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>. Le grand style épique et la rime solennelle
+Dryden s'abattit sur un ennemi privé, Shadwell, et l'accabla d'un
+immortel mépris<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>. Le grand style épique et la rime solennelle
vinrent assener le sarcasme, et le malheureux rimeur, par un triomphe
-dérisoire, fut traîné sur le char poétique où la Muse assied les héros
-et les dieux. Dryden peignit l'Irlandais Fleknoë, antique roi de la
-sottise, délibérant pour trouver un successeur digne de lui, et
-choisissant Shadwell, héritier de son bavardage, propagateur de la
-niaiserie, glorieux vainqueur du sens commun. De toutes parts, à travers
-les rues jonchées de paperasses, les nations s'assemblent pour
-contempler le jeune héros, debout auprès du trône paternel, le front
+dérisoire, fut traîné sur le char poétique où la Muse assied les héros
+et les dieux. Dryden peignit l'Irlandais Fleknoë, antique roi de la
+sottise, délibérant pour trouver un successeur digne de lui, et
+choisissant Shadwell, héritier de son bavardage, propagateur de la
+niaiserie, glorieux vainqueur du sens commun. De toutes parts, à travers
+les rues jonchées de paperasses, les nations s'assemblent pour
+contempler le jeune héros, debout auprès du trône paternel, le front
ceint de brouillards mornes, laissant errer sur son visage le fade
-sourire de l'imbécillité contente<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>. Son père le bénit: «Règne, mon
+sourire de l'imbécillité contente<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>. Son père le bénit: «Règne, mon
fils, depuis <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> l'Irlande jusqu'aux Barbades lointaines<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>.
Avance tous les jours plus loin dans la sottise et l'impudence; d'autres
-t'enseigneront le succès; apprends de moi le travail infécond, les
-accouchements avortés<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>. Ta muse tragique fait sourire, ta muse
+t'enseigneront le succès; apprends de moi le travail infécond, les
+accouchements avortés<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>. Ta muse tragique fait sourire, ta muse
comique fait dormir. De quelque fiel que tu charges ta plume, tes
-satires inoffensives ne peuvent jamais mordre. Quitte le théâtre, et
-choisis pour régner quelque paisible province dans le pays des
-acrostiches<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> Ainsi se déploie l'insultante mascarade, non
-point étudiée et polie comme <i>le Lutrin</i> de Boileau, mais pompeuse et
-crue, poussée en avant par un souffle brutal et poétique, comme on voit
+satires inoffensives ne peuvent jamais mordre. Quitte le théâtre, et
+choisis pour régner quelque paisible province dans le pays des
+acrostiches<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> Ainsi se déploie l'insultante mascarade, non
+point étudiée et polie comme <i>le Lutrin</i> de Boileau, mais pompeuse et
+crue, poussée en avant par un souffle brutal et poétique, comme on voit
un grand navire entrer dans les bourbes de la Tamise, toutes voiles
ouvertes et froissant l'eau.</p>
<h4>VIII</h4>
-<p>C'est dans ces trois poëmes que le grand art d'écrire, signe et source
-de la littérature classique, apparut pour la première fois. Un nouvel
-esprit naissait et renouvelait l'art avec le reste; désormais et pour un
-siècle, les idées s'engendrent et s'ordonnent par une loi différente de
-celle qui jusqu'alors les a formées. Sous Spencer et Shakspeare, les
+<p>C'est dans ces trois poëmes que le grand art d'écrire, signe et source
+de la littérature classique, apparut pour la première fois. Un nouvel
+esprit naissait et renouvelait l'art avec le reste; désormais et pour un
+siècle, les idées s'engendrent et s'ordonnent par une loi différente de
+celle qui jusqu'alors les a formées. Sous Spencer et Shakspeare, les
mots vivants <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> comme des cris ou comme une musique faisaient voir
-l'inspiration intérieure qui les lançait. Une sorte de vision possédait
-l'artiste; les paysages et les événements se déroulaient dans son esprit
-comme dans la nature; il concentrait dans un éclair tous les détails et
-toutes les forces qui composent un être, et cette image agissait et se
-développait en lui comme l'objet hors de lui; il imitait ses
-personnages, il entendait leurs paroles; il trouvait plus aisé de les
-répéter toutes palpitantes que de raconter ou d'expliquer leurs
-sentiments; il ne jugeait pas, il voyait; il était involontairement
-acteur et mime; le drame était son &oelig;uvre naturelle, parce que les
+l'inspiration intérieure qui les lançait. Une sorte de vision possédait
+l'artiste; les paysages et les événements se déroulaient dans son esprit
+comme dans la nature; il concentrait dans un éclair tous les détails et
+toutes les forces qui composent un être, et cette image agissait et se
+développait en lui comme l'objet hors de lui; il imitait ses
+personnages, il entendait leurs paroles; il trouvait plus aisé de les
+répéter toutes palpitantes que de raconter ou d'expliquer leurs
+sentiments; il ne jugeait pas, il voyait; il était involontairement
+acteur et mime; le drame était son &oelig;uvre naturelle, parce que les
personnages y parlent et que l'auteur n'y parle pas. Voici que cette
-conception complexe et imitative se décolore et se décompose; l'homme
-n'aperçoit plus les choses d'un jet, mais par détails; il tourne autour
-d'elles pas à pas, portant sa lampe tour à tour sur toutes leurs
-parties. La flamme qui d'une seule illumination les révélait s'est
-éteinte; il remarque des qualités, il note des points de vue, il classe
-des groupes d'actions, il juge et il raisonne. Les mots, tout à l'heure
-animés et comme gonflés de séve, se flétrissent et se sèchent; ils
+conception complexe et imitative se décolore et se décompose; l'homme
+n'aperçoit plus les choses d'un jet, mais par détails; il tourne autour
+d'elles pas à pas, portant sa lampe tour à tour sur toutes leurs
+parties. La flamme qui d'une seule illumination les révélait s'est
+éteinte; il remarque des qualités, il note des points de vue, il classe
+des groupes d'actions, il juge et il raisonne. Les mots, tout à l'heure
+animés et comme gonflés de séve, se flétrissent et se sèchent; ils
deviennent abstraits; ils cessent de susciter en lui des figures et des
paysages; ils ne remuent que des restes de passions affaiblies; ils
-jettent à peine quelques lueurs défaillantes sur la toile uniforme de sa
+jettent à peine quelques lueurs défaillantes sur la toile uniforme de sa
conception ternie; ils deviennent exacts, presque scientifiques, voisins
-des chiffres, et, comme les chiffres, ils se disposent en séries,
-alliés par leurs analogies, <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> les premiers plus simples
-conduisant aux seconds plus composés, tous du même ordre, en telle sorte
+des chiffres, et, comme les chiffres, ils se disposent en séries,
+alliés par leurs analogies, <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> les premiers plus simples
+conduisant aux seconds plus composés, tous du même ordre, en telle sorte
que l'esprit qui entre dans une voie la trouve unie et ne soit jamais
-contraint de la quitter. Dès lors une nouvelle carrière s'ouvre: l'homme
-a le monde entier à repenser; le changement de sa pensée a changé tous
+contraint de la quitter. Dès lors une nouvelle carrière s'ouvre: l'homme
+a le monde entier à repenser; le changement de sa pensée a changé tous
les points de vue, et tous les objets vont prendre une nouvelle forme
-dans son esprit transformé. Il s'agit d'expliquer et de prouver; c'est
-là tout le style classique, c'est tout le style de Dryden.</p>
-
-<p>Il développe, il précise, il conclut; il annonce sa pensée, puis la
-résume, pour que le lecteur la reçoive préparée, et, l'ayant reçue, la
-retienne. Il la fixe en termes exacts justifiés par le dictionnaire, en
-constructions simples justifiées par la grammaire, pour que le lecteur
-ait à chaque pas une méthode de vérification et une source de clarté. Il
-oppose les idées aux idées, et les phrases aux phrases, pour que le
-lecteur, guidé par le contraste, ne puisse dévier de la route tracée.
-Vous devinez quelle peut être la beauté dans une pareille &oelig;uvre.
-Cette poésie n'est qu'une prose plus forte. Les idées plus serrées, les
-oppositions plus marquées, les images plus hardies, ne font qu'ajouter
-de l'autorité au raisonnement. La mesure et la rime transforment les
-jugements en sentences. L'esprit, tendu par le rhythme, s'étudie
-davantage, et arrive à la noblesse par la réflexion. Les jugements
-s'enchâssent en des images abréviatives ou en des lignes symétriques qui
-leur donnent la solidité et la popularité d'un dogme. Les vérités
-générales atteignent <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> la forme définitive qui les transmet à
-l'avenir et les propage dans le genre humain. Tel est le mérite de ces
-poëmes: ils plaisent par leurs bonnes expressions<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>. Sur un tissu
-plein et solide se détachent des fils habilement noués ou éclatants. Ici
-Dryden a rassemblé en un vers un long raisonnement; là une métaphore
-heureuse a ouvert sous l'idée principale une perspective nouvelle<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>;
-plus loin deux mots semblables collés l'un contre l'autre ont frappé
-l'esprit d'une preuve imprévue et victorieuse; ailleurs une comparaison
-cachée a jeté une teinte de gloire ou de honte sur le personnage qui ne
-s'y attendait pas<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>. Ce sont toutes les adresses et les réussites du
-style calculé, qui rend l'esprit attentif et le laisse persuadé ou
+dans son esprit transformé. Il s'agit d'expliquer et de prouver; c'est
+là tout le style classique, c'est tout le style de Dryden.</p>
+
+<p>Il développe, il précise, il conclut; il annonce sa pensée, puis la
+résume, pour que le lecteur la reçoive préparée, et, l'ayant reçue, la
+retienne. Il la fixe en termes exacts justifiés par le dictionnaire, en
+constructions simples justifiées par la grammaire, pour que le lecteur
+ait à chaque pas une méthode de vérification et une source de clarté. Il
+oppose les idées aux idées, et les phrases aux phrases, pour que le
+lecteur, guidé par le contraste, ne puisse dévier de la route tracée.
+Vous devinez quelle peut être la beauté dans une pareille &oelig;uvre.
+Cette poésie n'est qu'une prose plus forte. Les idées plus serrées, les
+oppositions plus marquées, les images plus hardies, ne font qu'ajouter
+de l'autorité au raisonnement. La mesure et la rime transforment les
+jugements en sentences. L'esprit, tendu par le rhythme, s'étudie
+davantage, et arrive à la noblesse par la réflexion. Les jugements
+s'enchâssent en des images abréviatives ou en des lignes symétriques qui
+leur donnent la solidité et la popularité d'un dogme. Les vérités
+générales atteignent <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> la forme définitive qui les transmet à
+l'avenir et les propage dans le genre humain. Tel est le mérite de ces
+poëmes: ils plaisent par leurs bonnes expressions<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>. Sur un tissu
+plein et solide se détachent des fils habilement noués ou éclatants. Ici
+Dryden a rassemblé en un vers un long raisonnement; là une métaphore
+heureuse a ouvert sous l'idée principale une perspective nouvelle<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>;
+plus loin deux mots semblables collés l'un contre l'autre ont frappé
+l'esprit d'une preuve imprévue et victorieuse; ailleurs une comparaison
+cachée a jeté une teinte de gloire ou de honte sur le personnage qui ne
+s'y attendait pas<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>. Ce sont toutes les adresses et les réussites du
+style calculé, qui rend l'esprit attentif et le laisse persuadé ou
convaincu.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> IX</h4>
-<p>À la vérité, il n'y a guère ici d'autre mérite littéraire. Si Dryden est
-un politique expérimenté, un controversiste instruit, bien muni
-d'arguments, sachant tous les tournants de la discussion, versé dans
-l'histoire des hommes et des partis, cette habileté de pamphlétaire,
-toute pratique et anglaise, le retient dans la basse région des combats
+<p>À la vérité, il n'y a guère ici d'autre mérite littéraire. Si Dryden est
+un politique expérimenté, un controversiste instruit, bien muni
+d'arguments, sachant tous les tournants de la discussion, versé dans
+l'histoire des hommes et des partis, cette habileté de pamphlétaire,
+toute pratique et anglaise, le retient dans la basse région des combats
journaliers et personnels, bien loin de la haute philosophie et de la
-liberté spéculative, qui impriment au style classique des contemporains
-français la durée et la grandeur. Au fond, dans ce siècle en Angleterre,
-toutes les discussions restent étroites. Excepté le terrible Hobbes, ils
+liberté spéculative, qui impriment au style classique des contemporains
+français la durée et la grandeur. Au fond, dans ce siècle en Angleterre,
+toutes les discussions restent étroites. Excepté le terrible Hobbes, ils
manquent tous de la grande invention. Dryden, comme les autres, reste
-confiné dans des raisonnements et des insultes de secte et de faction.
-Les idées alors sont aussi petites que les haines sont fortes; nulle
-doctrine générale n'ouvre au-dessus du tumulte de la bataille des
-perspectives poétiques: des textes, des traditions, une triste escorte
-de raisonnements rigides, voilà les armes; les préjugés et les passions
-se valent dans les deux partis. C'est pourquoi la matière manque à l'art
-d'écrire. Dryden n'a point de philosophie personnelle qu'il puisse
-développer; il ne fait que versifier des thèmes qui lui sont donnés par
-autrui. Dans cette stérilité, l'art se réduit bientôt à revêtir des
-pensées étrangères, et l'écrivain se fait <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> antiquaire ou
+confiné dans des raisonnements et des insultes de secte et de faction.
+Les idées alors sont aussi petites que les haines sont fortes; nulle
+doctrine générale n'ouvre au-dessus du tumulte de la bataille des
+perspectives poétiques: des textes, des traditions, une triste escorte
+de raisonnements rigides, voilà les armes; les préjugés et les passions
+se valent dans les deux partis. C'est pourquoi la matière manque à l'art
+d'écrire. Dryden n'a point de philosophie personnelle qu'il puisse
+développer; il ne fait que versifier des thèmes qui lui sont donnés par
+autrui. Dans cette stérilité, l'art se réduit bientôt à revêtir des
+pensées étrangères, et l'écrivain se fait <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> antiquaire ou
traducteur. En effet, la plus grande partie des vers de Dryden sont des
imitations, des remaniements ou des copies. Il a traduit Perse, Virgile,
-une partie d'Horace, de Théocrite, de Juvénal, de Lucrèce et d'Homère,
+une partie d'Horace, de Théocrite, de Juvénal, de Lucrèce et d'Homère,
et mis en anglais moderne plusieurs contes de Boccace et de Chaucer. Ces
traductions alors semblaient d'aussi grandes &oelig;uvres que des
-compositions originales. Quand il aborda l'<i>Énéide</i>, «la nation, dit
-Johnson, parut se croire intéressée d'honneur à l'issue.». Addison lui
-fournit les arguments de chaque livre et un essai sur <i>les Géorgiques</i>;
-d'autres lui donnèrent des éditions, des notes; des grands seigneurs
-rivalisèrent pour lui offrir l'hospitalité; les souscripteurs
-abondèrent. On disait que le Virgile anglais allait donner le Virgile
-latin à l'Angleterre. Longtemps ce travail fut considéré comme sa
-première gloire; de même à Rome, sous Cicéron, dans la disette
-originelle de la poésie nationale, les traducteurs des pièces grecques
-étaient aussi loués que les inventeurs.</p>
-
-<p>Cette stérilité d'invention altère le goût ou l'alourdit. Car le goût
-est un système instinctif, et nous mène par des maximes intérieures que
-nous ignorons; l'esprit, guidé par lui, sent des liaisons, fuit des
-dissonances, jouit ou souffre, choisit ou rejette, d'après des
-conceptions générales qui le maîtrisent et qu'il ne voit pas; elles
-ôtées, on voit disparaître le tact qu'elles produisent, et l'écrivain
-commet des maladresses, parce que la philosophie lui a manqué. Telle
-est l'imperfection des récits remaniés par Dryden <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> d'après
-Chaucer ou Boccace. Dryden ne sent pas que des contés de fées ou de
-chevaliers ne conviennent qu'à une poésie enfantine, que des sujets
-naïfs demandent un style naïf, que les conversations de Renard et de
-Chanteclair, les aventures de Palémon et d'Arcite, les métamorphoses,
-les tournois, les apparitions, réclament la négligence étonnée et le
-gracieux babil du vieux Chaucer. Les vigoureuses périodes, les
-antithèses réfléchies oppriment ici ces aimables fantômes; les phrases
-classiques les accablent dans leurs plis trop serrés: on ne les voit
-plus; pour les retrouver, on se retourne vers leur premier père; on
-quitte la lumière trop crue d'un âge savant et viril; on ne les suit
-bien que dans leur premier style, dans l'aurore de la pensée crédule,
+compositions originales. Quand il aborda l'<i>Énéide</i>, «la nation, dit
+Johnson, parut se croire intéressée d'honneur à l'issue.». Addison lui
+fournit les arguments de chaque livre et un essai sur <i>les Géorgiques</i>;
+d'autres lui donnèrent des éditions, des notes; des grands seigneurs
+rivalisèrent pour lui offrir l'hospitalité; les souscripteurs
+abondèrent. On disait que le Virgile anglais allait donner le Virgile
+latin à l'Angleterre. Longtemps ce travail fut considéré comme sa
+première gloire; de même à Rome, sous Cicéron, dans la disette
+originelle de la poésie nationale, les traducteurs des pièces grecques
+étaient aussi loués que les inventeurs.</p>
+
+<p>Cette stérilité d'invention altère le goût ou l'alourdit. Car le goût
+est un système instinctif, et nous mène par des maximes intérieures que
+nous ignorons; l'esprit, guidé par lui, sent des liaisons, fuit des
+dissonances, jouit ou souffre, choisit ou rejette, d'après des
+conceptions générales qui le maîtrisent et qu'il ne voit pas; elles
+ôtées, on voit disparaître le tact qu'elles produisent, et l'écrivain
+commet des maladresses, parce que la philosophie lui a manqué. Telle
+est l'imperfection des récits remaniés par Dryden <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> d'après
+Chaucer ou Boccace. Dryden ne sent pas que des contés de fées ou de
+chevaliers ne conviennent qu'à une poésie enfantine, que des sujets
+naïfs demandent un style naïf, que les conversations de Renard et de
+Chanteclair, les aventures de Palémon et d'Arcite, les métamorphoses,
+les tournois, les apparitions, réclament la négligence étonnée et le
+gracieux babil du vieux Chaucer. Les vigoureuses périodes, les
+antithèses réfléchies oppriment ici ces aimables fantômes; les phrases
+classiques les accablent dans leurs plis trop serrés: on ne les voit
+plus; pour les retrouver, on se retourne vers leur premier père; on
+quitte la lumière trop crue d'un âge savant et viril; on ne les suit
+bien que dans leur premier style, dans l'aurore de la pensée crédule,
sous la vapeur qui joue autour de leurs formes vagues, avec toutes les
rougeurs et tous les sourires du matin. D'ailleurs, quand Dryden entre
-en scène, il écrase les délicatesses de son maître, insérant des tirades
-ou des raisonnements, effaçant les tendresses abandonnées et sincères.
-Quelle distance entre son récit de la mort d'Arcite et celui de Chaucer!
-Quelles misères que ses beaux mots d'auteur, sa galanterie, ses phrases
-symétriques, ses froids regrets, si on les compare aux cris douloureux,
-aux effusions vraies, à l'amour profond qui éclate chez l'autre! Mais,
-le pire défaut, c'est que, presque partout, il est copiste et conserve
-les fautes en traducteur littéral, les yeux collés sur son ouvrage,
-impuissant à l'embrasser pour le refondre, plus voisin du versificateur
-que du poëte. Quand La Fontaine a mis Ésope <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> ou Boccace en
-vers, il leur a soufflé un nouvel esprit; il ne leur a pris qu'une
-matière; l'âme nouvelle, qui fait le prix de son &oelig;uvre, est à lui,
-n'est qu'à lui, et cette âme convient à son &oelig;uvre. Au lieu des
-périodes cicéroniennes de Boccace, on voit courir de petits vers lestes,
-finement moqueurs, de volupté friande, de naïveté feinte, qui goûtent le
-fruit défendu parce qu'il est fruit et parce qu'il est défendu. Le
-tragique s'en va, les souvenirs du moyen âge sont à mille lieues; il ne
-reste que la gaieté malicieuse, gauloise et bourgeoise, d'un frondeur et
+en scène, il écrase les délicatesses de son maître, insérant des tirades
+ou des raisonnements, effaçant les tendresses abandonnées et sincères.
+Quelle distance entre son récit de la mort d'Arcite et celui de Chaucer!
+Quelles misères que ses beaux mots d'auteur, sa galanterie, ses phrases
+symétriques, ses froids regrets, si on les compare aux cris douloureux,
+aux effusions vraies, à l'amour profond qui éclate chez l'autre! Mais,
+le pire défaut, c'est que, presque partout, il est copiste et conserve
+les fautes en traducteur littéral, les yeux collés sur son ouvrage,
+impuissant à l'embrasser pour le refondre, plus voisin du versificateur
+que du poëte. Quand La Fontaine a mis Ésope <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> ou Boccace en
+vers, il leur a soufflé un nouvel esprit; il ne leur a pris qu'une
+matière; l'âme nouvelle, qui fait le prix de son &oelig;uvre, est à lui,
+n'est qu'à lui, et cette âme convient à son &oelig;uvre. Au lieu des
+périodes cicéroniennes de Boccace, on voit courir de petits vers lestes,
+finement moqueurs, de volupté friande, de naïveté feinte, qui goûtent le
+fruit défendu parce qu'il est fruit et parce qu'il est défendu. Le
+tragique s'en va, les souvenirs du moyen âge sont à mille lieues; il ne
+reste que la gaieté malicieuse, gauloise et bourgeoise, d'un frondeur et
d'un gourmet. Ici les disparates abondent, et Dryden en est si peu
-choqué qu'il les importe ailleurs, dans ses poëmes théologiques, par
-exemple, représentant l'Église catholique par une biche et les hérésies
-par diverses bêtes, qui disputent entre elles aussi longuement et aussi
-savamment que des gradués d'Oxford<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>. Je ne l'aime pas davantage dans
-ses <i>épîtres</i>; ordinairement elles ne consistent qu'en flatteries,
-presque toujours crues, souvent mythologiques, parsemées de sentences un
-peu banales. «J'ai étudié Horace, dit-il<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>, et je pense <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> que
-le style de ses épîtres n'est pas mal imité ici<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>.» N'en croyez rien.
+choqué qu'il les importe ailleurs, dans ses poëmes théologiques, par
+exemple, représentant l'Église catholique par une biche et les hérésies
+par diverses bêtes, qui disputent entre elles aussi longuement et aussi
+savamment que des gradués d'Oxford<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>. Je ne l'aime pas davantage dans
+ses <i>épîtres</i>; ordinairement elles ne consistent qu'en flatteries,
+presque toujours crues, souvent mythologiques, parsemées de sentences un
+peu banales. «J'ai étudié Horace, dit-il<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>, et je pense <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> que
+le style de ses épîtres n'est pas mal imité ici<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>.» N'en croyez rien.
Les lettres d'Horace, quoique en vers, sont de vraies lettres, agiles,
-de mouvement inégal, toujours improvisées, naturelles. Rien de plus
-éloigné de Dryden que cet esprit original et mondain, philosophe et
-polisson<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>, le plus délicat et le plus nerveux des épicuriens, parent
-(à dix-huit cents ans de distance) d'Alfred de Musset et de Voltaire. Il
-faut, comme Horace, être penseur et homme du monde pour écrire de la
-morale agréable, et Dryden, non plus que ses contemporains, n'est homme
+de mouvement inégal, toujours improvisées, naturelles. Rien de plus
+éloigné de Dryden que cet esprit original et mondain, philosophe et
+polisson<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>, le plus délicat et le plus nerveux des épicuriens, parent
+(à dix-huit cents ans de distance) d'Alfred de Musset et de Voltaire. Il
+faut, comme Horace, être penseur et homme du monde pour écrire de la
+morale agréable, et Dryden, non plus que ses contemporains, n'est homme
du monde ou penseur.</p>
<p>Mais d'autres traits non moins anglais le soutiennent. Tout d'un coup,
-au milieu des bâillements qu'excitaient ces épîtres, les yeux
-s'arrêtent. L'accent vrai, les idées neuves ont paru; Dryden, écrivant à
-son cousin, gentilhomme de campagne<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, a rencontré une matière
+au milieu des bâillements qu'excitaient ces épîtres, les yeux
+s'arrêtent. L'accent vrai, les idées neuves ont paru; Dryden, écrivant à
+son cousin, gentilhomme de campagne<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>, a rencontré une matière
anglaise et originale. Il peint la vie d'un <i>squire</i> rural qui est
-l'arbitre de ses voisins, qui évite les procès et les médecins de la
-ville, qui se maintient en santé par la chasse et l'exercice. Il cause
-avec lui des affaires publiques. Il montre le bon député «servant à la
-fois le roi et le peuple, conservant à l'un sa prérogative, à l'autre
-son privilége,» placé comme une digue entre les deux fleuves, cédant
+l'arbitre de ses voisins, qui évite les procès et les médecins de la
+ville, qui se maintient en santé par la chasse et l'exercice. Il cause
+avec lui des affaires publiques. Il montre le bon député «servant à la
+fois le roi et le peuple, conservant à l'un sa prérogative, à l'autre
+son privilége,» placé comme une digue entre les deux fleuves, cédant
davantage au <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> roi en temps de guerre et davantage au peuple en
-temps de paix, «empêchant l'un et l'autre de déborder et de tarir<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>.»
+temps de paix, «empêchant l'un et l'autre de déborder et de tarir<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>.»
Cette grave conversation indique un esprit politique nourri par le
-spectacle des affaires, ayant, en matière de débats publics et
-pratiques, la supériorité que les Français ont dans les dissertations
-spéculatives et les entretiens de société. Pareillement, au milieu des
-sécheresses de sa polémique éclatent des magnificences subites, un jet
-de poésie, une prière sortie du plus profond du c&oelig;ur; la source
-anglaise de passion concentrée s'est tout d'un coup rouverte avec
-<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> une largeur et un élan qu'on ne rencontre point ailleurs:</p>
+spectacle des affaires, ayant, en matière de débats publics et
+pratiques, la supériorité que les Français ont dans les dissertations
+spéculatives et les entretiens de société. Pareillement, au milieu des
+sécheresses de sa polémique éclatent des magnificences subites, un jet
+de poésie, une prière sortie du plus profond du c&oelig;ur; la source
+anglaise de passion concentrée s'est tout d'un coup rouverte avec
+<span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> une largeur et un élan qu'on ne rencontre point ailleurs:</p>
<div class="quote">
- <p>Comme les rayons empruntés de la lune et des étoiles&mdash;luisent
- vainement pour le voyageur seul, las et égaré,&mdash;ainsi la pâle
- raison luit vainement pour l'âme. Et comme là-haut,&mdash;ces feux
- roulants ne découvrent que la voûte céleste&mdash;sans nous éclairer
- ici-bas; tel le rayon vacillant de la raison&mdash;nous fut prêté, non
+ <p>Comme les rayons empruntés de la lune et des étoiles&mdash;luisent
+ vainement pour le voyageur seul, las et égaré,&mdash;ainsi la pâle
+ raison luit vainement pour l'âme. Et comme là-haut,&mdash;ces feux
+ roulants ne découvrent que la voûte céleste&mdash;sans nous éclairer
+ ici-bas; tel le rayon vacillant de la raison&mdash;nous fut prêté, non
pour assurer notre route incertaine,&mdash;mais pour nous guider
- là-haut vers un jour meilleur.&mdash;Et comme ces cierges de la nuit
- disparaissent&mdash;quand l'éclatant seigneur du jour gravit notre
- hémisphère,&mdash;ainsi pâlit la raison quand la religion se
- montre;&mdash;ainsi la raison meurt et s'évanouit dans la lumière
+ là-haut vers un jour meilleur.&mdash;Et comme ces cierges de la nuit
+ disparaissent&mdash;quand l'éclatant seigneur du jour gravit notre
+ hémisphère,&mdash;ainsi pâlit la raison quand la religion se
+ montre;&mdash;ainsi la raison meurt et s'évanouit dans la lumière
surnaturelle<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>.</p>
- <p>.... Ô Dieu miséricordieux, comme tu as bien préparé&mdash;pour nos
- jugements faillibles un guide infaillible!&mdash;Ton trône est une
- obscurité dans l'abîme de lumière,&mdash;un flamboiement de gloire qui
- interdit le regard.&mdash;Oh! enseigne-moi à croire en toi, tout caché
- que tu demeures,&mdash;à ne rien chercher au delà de ce que toi-même
- as révélé,&mdash;à prendre celle-là seule pour ma souveraine&mdash;que tu
- as promis de ne jamais abandonner!&mdash;Ma jeunesse imprudente a volé
- parmi les vains désirs;&mdash;mon âge viril, longtemps égaré par des
- feux vagabonds,&mdash;a suivi des lueurs fausses, et quand leur éclair
- a disparu,&mdash;mon orgueil a fait jaillir de lui-même d'aussi
- trompeuses étincelles.&mdash;Tel j'étais, tel par nature je suis
- encore.&mdash;À toi la gloire, à moi la honte.&mdash;Que toute <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> ma
- tâche maintenant soit de bien vivre! Mes doutes sont finis<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>.</p>
+ <p>.... Ô Dieu miséricordieux, comme tu as bien préparé&mdash;pour nos
+ jugements faillibles un guide infaillible!&mdash;Ton trône est une
+ obscurité dans l'abîme de lumière,&mdash;un flamboiement de gloire qui
+ interdit le regard.&mdash;Oh! enseigne-moi à croire en toi, tout caché
+ que tu demeures,&mdash;à ne rien chercher au delà de ce que toi-même
+ as révélé,&mdash;à prendre celle-là seule pour ma souveraine&mdash;que tu
+ as promis de ne jamais abandonner!&mdash;Ma jeunesse imprudente a volé
+ parmi les vains désirs;&mdash;mon âge viril, longtemps égaré par des
+ feux vagabonds,&mdash;a suivi des lueurs fausses, et quand leur éclair
+ a disparu,&mdash;mon orgueil a fait jaillir de lui-même d'aussi
+ trompeuses étincelles.&mdash;Tel j'étais, tel par nature je suis
+ encore.&mdash;À toi la gloire, à moi la honte.&mdash;Que toute <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> ma
+ tâche maintenant soit de bien vivre! Mes doutes sont finis<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>.</p>
</div>
-<p>Telle est la poésie de ces âmes sérieuses. Après avoir erré dans les
-débauches et les pompes de la Restauration, Dryden entrait dans les
-graves émotions de la vie intérieure; quoique catholique, il sentait en
-protestant les misères de l'homme et la présence de la grâce; il était
+<p>Telle est la poésie de ces âmes sérieuses. Après avoir erré dans les
+débauches et les pompes de la Restauration, Dryden entrait dans les
+graves émotions de la vie intérieure; quoique catholique, il sentait en
+protestant les misères de l'homme et la présence de la grâce; il était
capable d'enthousiasme. De temps en temps un vers virile et poignant
-décèle, au milieu de ses raisonnements, la puissance de la conception et
-le souffle du désir. Quand le tragique se rencontre, il s'y assoit comme
-dans son domaine; au besoin, il fouille dans l'horrible. Il a décrit la
-chasse infernale et le supplice de la jeune fille déchirée par les
-chiens avec la sauvage énergie de Milton<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>. Par contraste il a aimé
-la nature; ce goût a toujours duré en Angleterre; les sombres passions
-réfléchies se détendent dans la grande paix et l'harmonie des champs.
-<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> Au milieu de la dispute théologique se développent des
-paysages; il voit «de nouveaux bourgeons fleurir, de nouvelles fleurs se
-lever, comme si Dieu eût laissé en cet endroit les traces de ses pas et
-réformé l'année. Les collines pleines de soleil brillaient dans le
+décèle, au milieu de ses raisonnements, la puissance de la conception et
+le souffle du désir. Quand le tragique se rencontre, il s'y assoit comme
+dans son domaine; au besoin, il fouille dans l'horrible. Il a décrit la
+chasse infernale et le supplice de la jeune fille déchirée par les
+chiens avec la sauvage énergie de Milton<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>. Par contraste il a aimé
+la nature; ce goût a toujours duré en Angleterre; les sombres passions
+réfléchies se détendent dans la grande paix et l'harmonie des champs.
+<span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> Au milieu de la dispute théologique se développent des
+paysages; il voit «de nouveaux bourgeons fleurir, de nouvelles fleurs se
+lever, comme si Dieu eût laissé en cet endroit les traces de ses pas et
+réformé l'année. Les collines pleines de soleil brillaient dans le
lointain sous les rayons splendides, et, dans les prairies au-dessous
d'elles, les ruisseaux polis semblaient rouler de l'or liquide. Enfin
-ils entendirent chanter le coucou folâtre, dont la note proclamait la
-fête du printemps<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>.» On démêle sous ses vers réguliers une âme
-d'artiste<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>; quoique rétréci par les habitudes du raisonnement
-classique, quoique roidi par la controverse et la polémique, quoique
-impuissant à créer des âmes ou à peindre les sentiments naïfs et fins,
-il reste vraiment poëte; il est troublé, soulevé par les beaux sons et
-les belles formes; il écrit hardiment sous la pression d'idées
-véhémentes; il s'entoure volontiers d'images magnifiques; il s'émeut au
+ils entendirent chanter le coucou folâtre, dont la note proclamait la
+fête du printemps<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>.» On démêle sous ses vers réguliers une âme
+d'artiste<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>; quoique rétréci par les habitudes du raisonnement
+classique, quoique roidi par la controverse et la polémique, quoique
+impuissant à créer des âmes ou à peindre les sentiments naïfs et fins,
+il reste vraiment poëte; il est troublé, soulevé par les beaux sons et
+les belles formes; il écrit hardiment sous la pression d'idées
+véhémentes; il s'entoure volontiers d'images magnifiques; il s'émeut au
bruissement de leurs essaims, au chatoiement de leurs splendeurs; il
-est au besoin <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> musicien et peintre; il écrit des airs de
-bravoure qui ébranlent tous les sens, s'ils ne descendent pas jusqu'au
-c&oelig;ur. Telle est cette ode pour la fête de sainte Cécile, admirable
-fanfare où le mètre et le son impriment dans les nerfs les émotions de
-l'esprit, chef-d'&oelig;uvre d'entraînement et d'art que Victor Hugo seul a
-renouvelé<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>. Alexandre est sur son trône dans le palais de
-Persépolis; à côté de lui Thaïs florissante de beauté; devant lui, dans
-l'immense salle, tous ses glorieux capitaines. Et Timothée chante: il
-chante Bacchus, «Bacchus toujours beau, Bacchus toujours jeune; le
+est au besoin <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> musicien et peintre; il écrit des airs de
+bravoure qui ébranlent tous les sens, s'ils ne descendent pas jusqu'au
+c&oelig;ur. Telle est cette ode pour la fête de sainte Cécile, admirable
+fanfare où le mètre et le son impriment dans les nerfs les émotions de
+l'esprit, chef-d'&oelig;uvre d'entraînement et d'art que Victor Hugo seul a
+renouvelé<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>. Alexandre est sur son trône dans le palais de
+Persépolis; à côté de lui Thaïs florissante de beauté; devant lui, dans
+l'immense salle, tous ses glorieux capitaines. Et Timothée chante: il
+chante Bacchus, «Bacchus toujours beau, Bacchus toujours jeune; le
joyeux dieu vient en triomphe: sonnez les trompettes! battez les
-tambours! Il vient la face empourprée, les yeux riants; que les hautbois
-résonnent! Il vient, il vient, Bacchus toujours beau, toujours jeune;
-Bacchus a le premier établi les joies du vin; les dons de Bacchus sont
-un trésor; le vin est le plaisir du soldat; riche est le trésor, doux
-est le plaisir; doux est le plaisir après la peine<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>.»&mdash;Et sous les
+tambours! Il vient la face empourprée, les yeux riants; que les hautbois
+résonnent! Il vient, il vient, Bacchus toujours beau, toujours jeune;
+Bacchus a le premier établi les joies du vin; les dons de Bacchus sont
+un trésor; le vin est le plaisir du soldat; riche est le trésor, doux
+est le plaisir; doux est le plaisir après la peine<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>.»&mdash;Et sous les
sons vibrants, le roi se <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> trouble; ses joues s'enflamment, ses
-combats lui reviennent en mémoire; il défie les hommes et les dieux.
-Alors un chant triste l'apaise: Timothée pleure la mort de Darius trahi.
-Puis un chant tendre l'amollit: Timothée célèbre l'amour et la
-rayonnante beauté de Thaïs. Tout à coup les sons de la lyre s'enflent;
+combats lui reviennent en mémoire; il défie les hommes et les dieux.
+Alors un chant triste l'apaise: Timothée pleure la mort de Darius trahi.
+Puis un chant tendre l'amollit: Timothée célèbre l'amour et la
+rayonnante beauté de Thaïs. Tout à coup les sons de la lyre s'enflent;
ils s'enflent plus haut; ils grondent comme un tonnerre; le roi assoupi
-se redresse égaré, les yeux fixes. «Vengeance! vengeance! regarde les
-Furies qui se lèvent; regarde les serpents qu'elles brandissent, comme
-ils sifflent dans l'air! et ces étincelles qui jaillissent de leurs
-yeux! Vois cette bande de spectres, chacun une torche à la main: ce sont
-les spectres des Grecs immolés dans les batailles, laissés sur la plaine
-sans sépulture, sans honneur! Regarde comme ils secouent leurs torches,
-comme ils les lèvent, comme ils montrent les palais persans, les temples
-étincelants des dieux leurs ennemis<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>!»&mdash;Les princes applaudissent,
-ils saisissent <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> des flambeaux, ils courent, Thaïs la première,
-et la nouvelle Hélène brûle la nouvelle Troie! Ainsi jadis la musique
-attendrissait, exaltait, maîtrisait les hommes; les vers de Dryden
-retrouvent son pouvoir en le décrivant.</p>
+se redresse égaré, les yeux fixes. «Vengeance! vengeance! regarde les
+Furies qui se lèvent; regarde les serpents qu'elles brandissent, comme
+ils sifflent dans l'air! et ces étincelles qui jaillissent de leurs
+yeux! Vois cette bande de spectres, chacun une torche à la main: ce sont
+les spectres des Grecs immolés dans les batailles, laissés sur la plaine
+sans sépulture, sans honneur! Regarde comme ils secouent leurs torches,
+comme ils les lèvent, comme ils montrent les palais persans, les temples
+étincelants des dieux leurs ennemis<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>!»&mdash;Les princes applaudissent,
+ils saisissent <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> des flambeaux, ils courent, Thaïs la première,
+et la nouvelle Hélène brûle la nouvelle Troie! Ainsi jadis la musique
+attendrissait, exaltait, maîtrisait les hommes; les vers de Dryden
+retrouvent son pouvoir en le décrivant.</p>
<h4>X</h4>
-<p>Ce fut là une de ses dernières &oelig;uvres; toute brillante et poétique,
-elle était née parmi les pires tristesses. Le roi pour lequel il avait
-écrit était détrôné et chassé; la religion qu'il avait embrassée était
-méprisée et opprimée; catholique et royaliste, il était confiné dans un
-parti vaincu, que la nation considérait avec ressentiment et avec
-défiance comme l'adversaire naturel de la liberté et de la raison. Il
+<p>Ce fut là une de ses dernières &oelig;uvres; toute brillante et poétique,
+elle était née parmi les pires tristesses. Le roi pour lequel il avait
+écrit était détrôné et chassé; la religion qu'il avait embrassée était
+méprisée et opprimée; catholique et royaliste, il était confiné dans un
+parti vaincu, que la nation considérait avec ressentiment et avec
+défiance comme l'adversaire naturel de la liberté et de la raison. Il
avait perdu les deux places qui le faisaient vivre; il subsistait
-misérablement, chargé de famille, obligé de soutenir ses fils à
-l'étranger, traité en mercenaire par un libraire grossier, forcé de lui
+misérablement, chargé de famille, obligé de soutenir ses fils à
+l'étranger, traité en mercenaire par un libraire grossier, forcé de lui
demander de l'argent pour payer une montre qu'on ne voulait pas lui
-laisser à crédit, priant lord Bolingbroke de le protéger contre ses
-injures, vilipendé par son boutiquier quand <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> la page promise
-n'était pas pleine au jour dit. Ses ennemis le persécutaient de
-pamphlets; le puritain Collier flagellait brutalement ses comédies; on
-le damnait sans pitié et en conscience. Il était malade depuis
-longtemps, impotent, contraint de beaucoup écrire, réduit à exagérer la
+laisser à crédit, priant lord Bolingbroke de le protéger contre ses
+injures, vilipendé par son boutiquier quand <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> la page promise
+n'était pas pleine au jour dit. Ses ennemis le persécutaient de
+pamphlets; le puritain Collier flagellait brutalement ses comédies; on
+le damnait sans pitié et en conscience. Il était malade depuis
+longtemps, impotent, contraint de beaucoup écrire, réduit à exagérer la
flatterie pour obtenir des grands l'argent indispensable que les
-éditeurs ne lui donnaient pas<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>. «Ce que Virgile a composé<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>,
-disait-il, dans la vigueur de son âge, dans l'abondance et le loisir,
-j'ai entrepris de le traduire dans le déclin de mes années; luttant
-contre le besoin, opprimé par la maladie, contraint dans mon génie,
-exposé à voir mal interpréter tout ce que je dis, avec des juges qui, à
-moins d'être très-équitables, sont déjà indisposés contre moi par le
-portrait diffamatoire qu'on a fait de mon caractère.» Quoique bien
-disposé pour lui-même, il savait que sa conduite n'avait pas toujours
-été digne, et que tous ses écrits n'étaient pas durables. Né entre deux
-époques, il avait oscillé entre deux formes de vie et deux formes de
-pensée, n'ayant atteint la perfection ni de l'une ni de l'autre, ayant
-gardé des défauts de l'une et de l'autre, n'ayant point trouvé dans les
-m&oelig;urs environnantes un soutien digne de son caractère, ni dans les
-idées environnantes une matière digne de son talent. S'il avait institué
-la critique et le bon style, cette critique n'avait trouvé place qu'en
-des traités pédantesques ou des préfaces <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> décousues; ce bon
-style restait dépaysé dans des tragédies enflées, dispersé en des
-traductions multipliées, égaré en des pièces d'occasion, en des odes de
-commande, en des poëmes de parti, ne rencontrant que de loin en loin un
+éditeurs ne lui donnaient pas<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>. «Ce que Virgile a composé<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>,
+disait-il, dans la vigueur de son âge, dans l'abondance et le loisir,
+j'ai entrepris de le traduire dans le déclin de mes années; luttant
+contre le besoin, opprimé par la maladie, contraint dans mon génie,
+exposé à voir mal interpréter tout ce que je dis, avec des juges qui, à
+moins d'être très-équitables, sont déjà indisposés contre moi par le
+portrait diffamatoire qu'on a fait de mon caractère.» Quoique bien
+disposé pour lui-même, il savait que sa conduite n'avait pas toujours
+été digne, et que tous ses écrits n'étaient pas durables. Né entre deux
+époques, il avait oscillé entre deux formes de vie et deux formes de
+pensée, n'ayant atteint la perfection ni de l'une ni de l'autre, ayant
+gardé des défauts de l'une et de l'autre, n'ayant point trouvé dans les
+m&oelig;urs environnantes un soutien digne de son caractère, ni dans les
+idées environnantes une matière digne de son talent. S'il avait institué
+la critique et le bon style, cette critique n'avait trouvé place qu'en
+des traités pédantesques ou des préfaces <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> décousues; ce bon
+style restait dépaysé dans des tragédies enflées, dispersé en des
+traductions multipliées, égaré en des pièces d'occasion, en des odes de
+commande, en des poëmes de parti, ne rencontrant que de loin en loin un
souffle capable de l'employer et un sujet capable de le soutenir. Que
-d'efforts pour un effet médiocre! C'est la condition naturelle de
+d'efforts pour un effet médiocre! C'est la condition naturelle de
l'homme. Au bout de tout, voici venir la douleur et l'agonie. La
gravelle, la goutte, depuis longtemps, ne lui laissaient plus de
-relâche; un érésipèle couvrit sa jambe. Vers le mois d'avril 1700, il
-essaya de sortir; son pied foulé se gangrena; on voulut tenter
-l'opération, mais il jugea que ce qui lui restait de santé et de bonheur
-n'en valait pas la peine. Il mourut à soixante-neuf ans.</p>
+relâche; un érésipèle couvrit sa jambe. Vers le mois d'avril 1700, il
+essaya de sortir; son pied foulé se gangrena; on voulut tenter
+l'opération, mais il jugea que ce qui lui restait de santé et de bonheur
+n'en valait pas la peine. Il mourut à soixante-neuf ans.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> CHAPITRE III.<br>
-<span class="smaller">La Révolution.</span></h3>
+<span class="smaller">La Révolution.</span></h3>
<div class="toc">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. La révolution morale au dix-huitième siècle. &mdash; Elle accompagne
- la révolution politique.</li>
+<li class="min2em">I. La révolution morale au dix-huitième siècle. &mdash; Elle accompagne
+ la révolution politique.</li>
-<li class="min2em">II. Brutalité du peuple. &mdash; Le gin. &mdash; Les émeutes. &mdash; Corruption des
+<li class="min2em">II. Brutalité du peuple. &mdash; Le gin. &mdash; Les émeutes. &mdash; Corruption des
grands. &mdash; Les m&oelig;urs politiques. &mdash; Trahisons sous Guillaume et
- Anne. &mdash; Vénalité sous Walpole et Bute. &mdash; Les m&oelig;urs privées. &mdash; Les
- viveurs. &mdash; Les athées. &mdash; <i>Lettres de lord Chesterfield.</i> &mdash; Sa
- politesse et sa morale. &mdash; <i>L'Opéra du Gueux</i>, par Gay. &mdash; Ses
- élégances et sa satire.</li>
+ Anne. &mdash; Vénalité sous Walpole et Bute. &mdash; Les m&oelig;urs privées. &mdash; Les
+ viveurs. &mdash; Les athées. &mdash; <i>Lettres de lord Chesterfield.</i> &mdash; Sa
+ politesse et sa morale. &mdash; <i>L'Opéra du Gueux</i>, par Gay. &mdash; Ses
+ élégances et sa satire.</li>
<li class="min2em">III. Principes de la civilisation en France et en Angleterre. &mdash; La
- conversation en France. Comment elle aboutit à une
- révolution. &mdash; Le sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à
- une réforme.</li>
+ conversation en France. Comment elle aboutit à une
+ révolution. &mdash; Le sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à
+ une réforme.</li>
<li class="min2em">IV. La religion. &mdash; Les apparences visibles. &mdash; Le sentiment
profond. &mdash; Comment la religion est populaire. &mdash; Comment elle est
- vivante. &mdash; Les ariens. &mdash; Les méthodistes.</li>
+ vivante. &mdash; Les ariens. &mdash; Les méthodistes.</li>
-<li class="min2em">V. La chaire. &mdash; Médiocrité et efficacité de la
- prédication. &mdash; Tillotson. &mdash; Sa lourdeur et sa
- solidité. &mdash; Barrow. &mdash; Son abondance et sa minutie. &mdash; South. &mdash; Son
- acrete et son énergie. &mdash; Comparaison des prédicateurs en France et
+<li class="min2em">V. La chaire. &mdash; Médiocrité et efficacité de la
+ prédication. &mdash; Tillotson. &mdash; Sa lourdeur et sa
+ solidité. &mdash; Barrow. &mdash; Son abondance et sa minutie. &mdash; South. &mdash; Son
+ acrete et son énergie. &mdash; Comparaison des prédicateurs en France et
en Angleterre.</li>
-<li class="min2em">VI. La théologie. &mdash; Comparaison de l'apologétique en France et en
- Angleterre. &mdash; Sherlock, Stillingfleet, Clarke. &mdash; La théologie n'est
- pas spéculative, mais morale. &mdash; Les plus grands esprits se rangent
- du côté du christianisme. &mdash; Impuissance de la philosophie
- spéculative. &mdash; Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid. &mdash; Développement
+<li class="min2em">VI. La théologie. &mdash; Comparaison de l'apologétique en France et en
+ Angleterre. &mdash; Sherlock, Stillingfleet, Clarke. &mdash; La théologie n'est
+ pas spéculative, mais morale. &mdash; Les plus grands esprits se rangent
+ du côté du christianisme. &mdash; Impuissance de la philosophie
+ spéculative. &mdash; Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid. &mdash; Développement
de la philosophie morale. &mdash; Smith, Price, Hutcheson.</li>
-<li class="min2em">VII. La constitution. &mdash; Le sentiment du droit. &mdash; <i>Traité du
- gouvernement</i>, par Locke. &mdash; La théorie du droit personnel est
- acceptée. &mdash; Comment le tempérament, l'orgueil et l'intérêt la
- soutiennent. &mdash; La <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> théorie du droit personnel est
- appliquée. &mdash; Comment les élections, les journaux, les tribunaux la
+<li class="min2em">VII. La constitution. &mdash; Le sentiment du droit. &mdash; <i>Traité du
+ gouvernement</i>, par Locke. &mdash; La théorie du droit personnel est
+ acceptée. &mdash; Comment le tempérament, l'orgueil et l'intérêt la
+ soutiennent. &mdash; La <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> théorie du droit personnel est
+ appliquée. &mdash; Comment les élections, les journaux, les tribunaux la
mettent en pratique.</li>
-<li class="min2em">VIII. La tribune. &mdash; Énergie et rudesse de cette éloquence. &mdash; Lord
+<li class="min2em">VIII. La tribune. &mdash; Énergie et rudesse de cette éloquence. &mdash; Lord
Chatam. &mdash; Junius. &mdash; Fox. &mdash; Sheridan. &mdash; Pitt. &mdash; Burke.</li>
-<li class="min2em">IX. Issue du travail du siècle. &mdash; Transformation économique et
+<li class="min2em">IX. Issue du travail du siècle. &mdash; Transformation économique et
morale. &mdash; Comparaison des portraits de Reynold et de ceux de
Lely. &mdash; Doctrines et tendances contraires en France et en
- Angleterre. &mdash; Les révolutionnaires et les conservateurs. &mdash; Jugement
- de Burke et du peuple anglais sur la Révolution française.</li>
+ Angleterre. &mdash; Les révolutionnaires et les conservateurs. &mdash; Jugement
+ de Burke et du peuple anglais sur la Révolution française.</li>
</ul>
</div>
-<p>Avec l'établissement de 1688, un nouvel esprit apparaît en Angleterre.
-Lentement, par degrés, la révolution morale accompagne la révolution
-sociale: l'homme change en même temps que l'État, dans le même sens et
-par les mêmes causes; le caractère s'accommode à la situation, et l'on
-voit peu à peu dominer dans les m&oelig;urs et dans les lettres l'esprit
-sérieux, réfléchi, moral, capable de discipline et d'indépendance, qui
+<p>Avec l'établissement de 1688, un nouvel esprit apparaît en Angleterre.
+Lentement, par degrés, la révolution morale accompagne la révolution
+sociale: l'homme change en même temps que l'État, dans le même sens et
+par les mêmes causes; le caractère s'accommode à la situation, et l'on
+voit peu à peu dominer dans les m&oelig;urs et dans les lettres l'esprit
+sérieux, réfléchi, moral, capable de discipline et d'indépendance, qui
seul peut soutenir et achever une constitution.</p>
<h4>I</h4>
-<p>Ce ne fut pas sans peine, et au premier regard il semble qu'à cette
-révolution, dont elle est si fière, l'Angleterre n'ait rien gagné.
+<p>Ce ne fut pas sans peine, et au premier regard il semble qu'à cette
+révolution, dont elle est si fière, l'Angleterre n'ait rien gagné.
L'aspect des choses sous Guillaume, Anne et les deux premiers Georges,
-est repoussant; on est tenté de juger comme Swift: on se dit que s'il a
-peint le Yahou, c'est qu'il l'a vu; nu ou traîné en carrosse, le Yahou
-n'est pas plus beau. On ne voit que corruption en haut, et brutalités en
-bas; une troupe d'intrigants mène une populace de brutes. <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> La
-bête humaine, enflammée par les passions politiques, éclate en cris, en
-violences, brûle l'amiral Byng en effigie, exige sa mort, veut détruire
-sa maison et son parc, oscille tour à tour sous la main de chaque parti,
-et de son élan aveugle semble prête à démolir la société civile. Quand
-le docteur Sacheverell est mis en jugement, les garçons bouchers, les
-boueurs, les balayeurs de cheminée, les marchands de pommes, les filles
-de joie et toute la canaille, s'imaginant que l'Église est en danger,
-l'accompagnent avec des hurlements de colère et d'enthousiasme, et le
-soir se mettent à brûler et à piller les temples des dissidents. Quand
-lord Bute, en dépit de l'opinion populaire, est mis à la place de Pitt,
-il est assailli de pierres et obligé d'entourer sa voiture d'une forte
-garde de boxeurs. À chaque accident politique, on entend un grondement
-d'émeute, on voit des bousculades, des coups de poing, des têtes
-cassées. C'est pis lorsque l'intérêt personnel du peuple est en jeu. Le
-gin avait été inventé en 1684, et un demi-siècle après<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a> l'Angleterre
+est repoussant; on est tenté de juger comme Swift: on se dit que s'il a
+peint le Yahou, c'est qu'il l'a vu; nu ou traîné en carrosse, le Yahou
+n'est pas plus beau. On ne voit que corruption en haut, et brutalités en
+bas; une troupe d'intrigants mène une populace de brutes. <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> La
+bête humaine, enflammée par les passions politiques, éclate en cris, en
+violences, brûle l'amiral Byng en effigie, exige sa mort, veut détruire
+sa maison et son parc, oscille tour à tour sous la main de chaque parti,
+et de son élan aveugle semble prête à démolir la société civile. Quand
+le docteur Sacheverell est mis en jugement, les garçons bouchers, les
+boueurs, les balayeurs de cheminée, les marchands de pommes, les filles
+de joie et toute la canaille, s'imaginant que l'Église est en danger,
+l'accompagnent avec des hurlements de colère et d'enthousiasme, et le
+soir se mettent à brûler et à piller les temples des dissidents. Quand
+lord Bute, en dépit de l'opinion populaire, est mis à la place de Pitt,
+il est assailli de pierres et obligé d'entourer sa voiture d'une forte
+garde de boxeurs. À chaque accident politique, on entend un grondement
+d'émeute, on voit des bousculades, des coups de poing, des têtes
+cassées. C'est pis lorsque l'intérêt personnel du peuple est en jeu. Le
+gin avait été inventé en 1684, et un demi-siècle après<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a> l'Angleterre
en consommait sept millions de gallons. Les marchands, sur leurs
-enseignes, invitaient les gens à venir s'enivrer pour deux sous; pour
+enseignes, invitaient les gens à venir s'enivrer pour deux sous; pour
quatre sous, on avait de quoi tomber mort ivre; de plus, la paille
-gratis; le marchand traînait ceux qui tombaient dans un cellier où ils
+gratis; le marchand traînait ceux qui tombaient dans un cellier où ils
cuvaient leur eau-de-vie. On ne traversait pas les rues de Londres sans
-rencontrer des misérables inertes, insensibles, gisant sur le pavé,
-<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> et que la charité des passants pouvait seule empêcher d'être
-étouffés dans la boue ou écrasés par les voitures. On voulut par un
-impôt modérer cette fureur; ce fut en vain; les juges n'osaient
-condamner, les dénonciateurs étaient assassinés. La chambre plia, et
-Walpole, se sentant au bord d'une révolte, retira sa loi<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>. Tous ces
-légistes en perruque solennelle et en hermine, ces évêques en dentelles,
-ces lords brodés et dorés, ce beau gouvernement adroitement équilibré
-est porté sur le dos d'une brute énorme et redoutable qui d'ordinaire
+rencontrer des misérables inertes, insensibles, gisant sur le pavé,
+<span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> et que la charité des passants pouvait seule empêcher d'être
+étouffés dans la boue ou écrasés par les voitures. On voulut par un
+impôt modérer cette fureur; ce fut en vain; les juges n'osaient
+condamner, les dénonciateurs étaient assassinés. La chambre plia, et
+Walpole, se sentant au bord d'une révolte, retira sa loi<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>. Tous ces
+légistes en perruque solennelle et en hermine, ces évêques en dentelles,
+ces lords brodés et dorés, ce beau gouvernement adroitement équilibré
+est porté sur le dos d'une brute énorme et redoutable qui d'ordinaire
chemine docilement, quoique grondante, mais qui tout d'un coup, d'un
-caprice, peut le secouer et l'écraser. On le vit bien en 1780, pendant
-l'émeute de lord Gordon. Sans raison ni direction, au cri de <i>à bas les
-papistes!</i> la populace soulevée démolit les prisons, lâcha les
-criminels, maltraita les pairs, et fut trois jours maîtresse de la
-ville, brûlant, pillant et se gorgeant. Les tonneaux de gin défoncés
-faisaient des ruisseaux dans les rues. Enfants et femmes à genoux y
-buvaient jusqu'à mourir. Les uns devenaient furieux, les autres
+caprice, peut le secouer et l'écraser. On le vit bien en 1780, pendant
+l'émeute de lord Gordon. Sans raison ni direction, au cri de <i>à bas les
+papistes!</i> la populace soulevée démolit les prisons, lâcha les
+criminels, maltraita les pairs, et fut trois jours maîtresse de la
+ville, brûlant, pillant et se gorgeant. Les tonneaux de gin défoncés
+faisaient des ruisseaux dans les rues. Enfants et femmes à genoux y
+buvaient jusqu'à mourir. Les uns devenaient furieux, les autres
s'affaissaient stupides, et l'incendie des maisons croulantes finissait
-par les brûler ou les engloutir. Onze ans plus tard, à Birmingham, ils
-saccagèrent et détruisirent les maisons des libéraux et des dissidents,
+par les brûler ou les engloutir. Onze ans plus tard, à Birmingham, ils
+saccagèrent et détruisirent les maisons des libéraux et des dissidents,
et le lendemain on les trouva, par tas, ivres morts le long des chemins
-et dans les haies. L'instinct s'émeut dangereusement dans cette race
-<span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> trop forte et trop nourrie. Le taureau populaire se lançait
+et dans les haies. L'instinct s'émeut dangereusement dans cette race
+<span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> trop forte et trop nourrie. Le taureau populaire se lançait
comme une masse sur le premier chiffon rouge qu'il croyait voir.</p>
-<p>La haute société valait un peu moins que la basse. S'il n'y eut point de
-révolution plus bienfaisante que celle de 1688, il n'y en eut point qui
-fût lancée ou soutenue par de plus sales ressorts. La trahison est
+<p>La haute société valait un peu moins que la basse. S'il n'y eut point de
+révolution plus bienfaisante que celle de 1688, il n'y en eut point qui
+fût lancée ou soutenue par de plus sales ressorts. La trahison est
partout, non pas simple, mais double et triple. Sous Guillaume et sous
Anne, amiraux, ministres, gentilshommes du conseil, favoris de
l'antichambre, tous correspondent et conspirent avec les Stuarts qu'ils
-ont déjà vendus, sauf à les vendre encore, par une complication de
-marchés qui vont se détruisant l'un l'autre et par une complication de
-parjures qui vont se dépassant l'un l'autre jusqu'à ce que personne ne
-sache plus à qui il appartient ni qui il est. Le plus grand capitaine du
+ont déjà vendus, sauf à les vendre encore, par une complication de
+marchés qui vont se détruisant l'un l'autre et par une complication de
+parjures qui vont se dépassant l'un l'autre jusqu'à ce que personne ne
+sache plus à qui il appartient ni qui il est. Le plus grand capitaine du
temps, le duc de Marlborough, est un des plus bas coquins de l'histoire,
-entretenu par ses maîtresses, économe administrateur de la paye qu'il
-reçoit d'elles, occupé à voler ses soldats, trafiquant des secrets
-d'État, traître envers Jacques, envers Guillaume, envers l'Angleterre,
-capable de risquer sa vie pour épargner une paire de bottes mouillées,
-et de faire tomber dans une embuscade française une expédition de
-soldats anglais. Après lui vient Bolingbroke, sceptique et cynique, tour
-à tour ministre de la reine et du prétendant, aussi déloyal envers l'un
+entretenu par ses maîtresses, économe administrateur de la paye qu'il
+reçoit d'elles, occupé à voler ses soldats, trafiquant des secrets
+d'État, traître envers Jacques, envers Guillaume, envers l'Angleterre,
+capable de risquer sa vie pour épargner une paire de bottes mouillées,
+et de faire tomber dans une embuscade française une expédition de
+soldats anglais. Après lui vient Bolingbroke, sceptique et cynique, tour
+à tour ministre de la reine et du prétendant, aussi déloyal envers l'un
qu'envers l'autre, marchand de consciences, de mariages et de promesses,
-ayant gaspillé du génie dans les débauches et les tripotages pour
-arriver à la disgrâce, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> à l'impuissance et au mépris<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>. Vient
-enfin Walpole, chassé de la chambre comme concussionnaire, premier
+ayant gaspillé du génie dans les débauches et les tripotages pour
+arriver à la disgrâce, <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> à l'impuissance et au mépris<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>. Vient
+enfin Walpole, chassé de la chambre comme concussionnaire, premier
ministre pendant vingt ans, et qui se vantait de savoir le tarif de
-chaque conscience. «Il y a des membres écossais, disait Montesquieu en
-1729<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>, qui n'ont que 200 livres sterling, et se vendent à ce prix.
-Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté. Ils la vendent au roi,
-et si le roi la leur redonnait ils la lui vendraient encore.» Il faut
-voir dans le journal de Dodington, espèce de Figaro malhonnête, la façon
-ingénieuse et les jolies tournures de ce grand commerce. «Un jour de
+chaque conscience. «Il y a des membres écossais, disait Montesquieu en
+1729<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>, qui n'ont que 200 livres sterling, et se vendent à ce prix.
+Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté. Ils la vendent au roi,
+et si le roi la leur redonnait ils la lui vendraient encore.» Il faut
+voir dans le journal de Dodington, espèce de Figaro malhonnête, la façon
+ingénieuse et les jolies tournures de ce grand commerce. «Un jour de
vote difficile, dit le docteur King, Walpole, passant dans la cour des
-requêtes, aperçut un membre du parti contraire: il le tira à part et lui
-dit: «Donnez-moi votre voix, voici un billet de banque de deux mille
-livres sterling.» Le membre lui fit cette réponse: «Sir Robert, vous
-avez dernièrement rendu service à quelques-uns de mes amis intimes, et
-la dernière fois que ma femme est venue à la cour, le roi l'a reçue
-très-gracieusement, ce qui certainement est arrivé par votre influence.
-Je me considérerais donc comme très-ingrat (et il mit le billet de
+requêtes, aperçut un membre du parti contraire: il le tira à part et lui
+dit: «Donnez-moi votre voix, voici un billet de banque de deux mille
+livres sterling.» Le membre lui fit cette réponse: «Sir Robert, vous
+avez dernièrement rendu service à quelques-uns de mes amis intimes, et
+la dernière fois que ma femme est venue à la cour, le roi l'a reçue
+très-gracieusement, ce qui certainement est arrivé par votre influence.
+Je me considérerais donc comme très-ingrat (et il mit le billet de
banque dans sa poche) si je vous refusais la faveur que vous voulez bien
-me demander aujourd'hui.» Voilà de quel air un homme de goût faisait ses
-affaires. La corruption était si bien dans les m&oelig;urs publiques et
-dans l'état politique qu'après la <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> chute de Walpole, lord Bute,
-qui l'avait dénoncée, fut obligé de la pratiquer et de l'accroître. Son
-collègue Fox changea les bureaux du trésor (<i>pay-office</i>) en marché,
-débattit son prix avec des centaines de membres, déboursa en une matinée
+me demander aujourd'hui.» Voilà de quel air un homme de goût faisait ses
+affaires. La corruption était si bien dans les m&oelig;urs publiques et
+dans l'état politique qu'après la <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> chute de Walpole, lord Bute,
+qui l'avait dénoncée, fut obligé de la pratiquer et de l'accroître. Son
+collègue Fox changea les bureaux du trésor (<i>pay-office</i>) en marché,
+débattit son prix avec des centaines de membres, déboursa en une matinée
25000 livres sterling. On ne pouvait avoir des votes qu'argent comptant,
-et encore aux moments importants ces mercenaires menaçaient de passer à
-l'ennemi, se mettaient en grève, et demandaient davantage. Et croyez que
+et encore aux moments importants ces mercenaires menaçaient de passer à
+l'ennemi, se mettaient en grève, et demandaient davantage. Et croyez que
les chefs se faisaient leur part. Ils se vendent ou se payent en titres,
-en dignités, en sinécures; pour obtenir la vacance d'une place, on donne
-au titulaire une pension de deux, trois, cinq, et jusqu'à sept mille
-livres sterling. Pitt, le plus intègre de ces hommes politiques, le chef
+en dignités, en sinécures; pour obtenir la vacance d'une place, on donne
+au titulaire une pension de deux, trois, cinq, et jusqu'à sept mille
+livres sterling. Pitt, le plus intègre de ces hommes politiques, le chef
de ceux qui s'appelaient patriotes, donne et retire sa parole, attaque
-ou défend Walpole, propose la guerre ou la paix, le tout pour devenir ou
-rester ministre. Fox, son rival, est une sorte de pourri éhonté. Le duc
-de Newcastle, «dont le nom était perfidie,» espèce de caricature
-vivante, le plus maladroit, le plus ignorant, le plus moqué, le plus
-méprisé des nobles, reste ministre trente ans et dix ans premier
-ministre à cause de sa parenté, de sa fortune, des élections dont il
+ou défend Walpole, propose la guerre ou la paix, le tout pour devenir ou
+rester ministre. Fox, son rival, est une sorte de pourri éhonté. Le duc
+de Newcastle, «dont le nom était perfidie,» espèce de caricature
+vivante, le plus maladroit, le plus ignorant, le plus moqué, le plus
+méprisé des nobles, reste ministre trente ans et dix ans premier
+ministre à cause de sa parenté, de sa fortune, des élections dont il
dispose et des places qu'il peut donner. La chute des Stuarts a mis le
gouvernement aux mains de quelques grandes familles qui, au moyen de
-bourgs pourris, de députés achetés et de discours sonores, oppriment le
+bourgs pourris, de députés achetés et de discours sonores, oppriment le
roi, manient les passions populaires, intriguent, mentent, se
-chamaillent et tâchent de s'escroquer le pouvoir.</p>
+chamaillent et tâchent de s'escroquer le pouvoir.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Les m&oelig;urs privées sont aussi belles que les m&oelig;urs
-publiques. D'ordinaire le roi régnant déteste son fils; ce fils fait des
+<p><span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> Les m&oelig;urs privées sont aussi belles que les m&oelig;urs
+publiques. D'ordinaire le roi régnant déteste son fils; ce fils fait des
dettes, demande au parlement d'augmenter sa pension, et se ligue avec
-les ennemis de son père. George I<sup>er</sup> tient sa femme en prison pendant
+les ennemis de son père. George I<sup>er</sup> tient sa femme en prison pendant
trente-deux ans, et s'enivre le soir chez deux laiderons, ses
-maîtresses. George II, qui aime sa femme, prend des maîtresses pour
-avoir l'air galant, se réjouit de la mort de son fils, escroque le
-testament de son père. Son fils aîné<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a> triche aux cartes, et un jour,
-à Kensington, ayant emprunté 5000 livres sterling à Dodington, dit en le
-voyant sous la fenêtre: «Cet homme passe pour une des meilleures têtes
+maîtresses. George II, qui aime sa femme, prend des maîtresses pour
+avoir l'air galant, se réjouit de la mort de son fils, escroque le
+testament de son père. Son fils aîné<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a> triche aux cartes, et un jour,
+à Kensington, ayant emprunté 5000 livres sterling à Dodington, dit en le
+voyant sous la fenêtre: «Cet homme passe pour une des meilleures têtes
de l'Angleterre, et pourtant, avec tout son esprit, je viens de
-l'alléger de 5000 livres.» George IV est une espèce de cocher, joueur,
-viveur scandaleux, parieur sans probité, et que ses man&oelig;uvres
-manquèrent de faire exclure du Jockey-Club. Le seul honnête homme est
-George III, un pauvre lourdaud borné qui devint fou, et que sa mère
-avait tenu comme cloîtré pendant sa jeunesse. Elle donnait pour motif la
-corruption universelle des gens de qualité: «Les jeunes gens,
+l'alléger de 5000 livres.» George IV est une espèce de cocher, joueur,
+viveur scandaleux, parieur sans probité, et que ses man&oelig;uvres
+manquèrent de faire exclure du Jockey-Club. Le seul honnête homme est
+George III, un pauvre lourdaud borné qui devint fou, et que sa mère
+avait tenu comme cloîtré pendant sa jeunesse. Elle donnait pour motif la
+corruption universelle des gens de qualité: «Les jeunes gens,
disait-elle, sont tous des viveurs, et les jeunes femmes font la cour
-aux hommes au lieu d'attendre qu'on la leur fasse<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>.» En effet, le
-vice est à la mode, et non pas délicat comme en France. «L'argent,
-écrivait Montesquieu, est ici souverainement estimé, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> l'honneur
-et la vertu peu. Il faut à l'Anglais un bon dîner, une fille et de
-l'aisance. Comme il n'est pas répandu et qu'il est borné à cela, dès que
-sa fortune se délabre, et qu'il ne peut plus avoir cela, il se tue ou se
-fait voleur.» Il y a dans les jeunes gens une surabondance de séve
-grossière qui leur fait prendre les brutalités pour les plaisirs. Les
-plus célèbres s'appelaient Mohicans, et la nuit tyrannisaient Londres.
-Ils arrêtaient les gens, et les faisaient danser en leur piquant les
-jambes à coups d'épée; parfois ils mettaient une femme dans un tonneau
+aux hommes au lieu d'attendre qu'on la leur fasse<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>.» En effet, le
+vice est à la mode, et non pas délicat comme en France. «L'argent,
+écrivait Montesquieu, est ici souverainement estimé, <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> l'honneur
+et la vertu peu. Il faut à l'Anglais un bon dîner, une fille et de
+l'aisance. Comme il n'est pas répandu et qu'il est borné à cela, dès que
+sa fortune se délabre, et qu'il ne peut plus avoir cela, il se tue ou se
+fait voleur.» Il y a dans les jeunes gens une surabondance de séve
+grossière qui leur fait prendre les brutalités pour les plaisirs. Les
+plus célèbres s'appelaient Mohicans, et la nuit tyrannisaient Londres.
+Ils arrêtaient les gens, et les faisaient danser en leur piquant les
+jambes à coups d'épée; parfois ils mettaient une femme dans un tonneau
et la faisaient rouler ainsi du haut d'une pente; d'autres la posaient
-sur la tête les pieds en l'air; quelques-uns aplatissaient le nez du
+sur la tête les pieds en l'air; quelques-uns aplatissaient le nez du
malheureux qu'ils avaient saisi, et avec les doigts lui faisaient sortir
les yeux de l'orbite. Swift, les comiques et les romanciers ont peint la
-bassesse de cette grosse débauche, qui a besoin de tapage, qui vit
-d'ivrognerie, qui s'étale dans la crudité, qui aboutit à la cruauté, qui
-finit par l'irréligion et l'athéisme<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>. Ce tempérament batailleur et
-trop fort a besoin de s'employer orgueilleusement et audacieusement à la
+bassesse de cette grosse débauche, qui a besoin de tapage, qui vit
+d'ivrognerie, qui s'étale dans la crudité, qui aboutit à la cruauté, qui
+finit par l'irréligion et l'athéisme<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>. Ce tempérament batailleur et
+trop fort a besoin de s'employer orgueilleusement et audacieusement à la
destruction de ce que les hommes respectent et de ce que les
-institutions protégent. Ils attaquent les prêtres par le même instinct
+institutions protégent. Ils attaquent les prêtres par le même instinct
qu'ils rossent le guet. Collins, Tindal, Bolingbroke sont leurs
docteurs; la corruption des m&oelig;urs, l'habitude des trahisons, le choc
-des sectes, la liberté des discussions, le progrès des sciences et la
-fermentation des idées semblent <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> dissoudre le christianisme.
-«Point de religion, disait Montesquieu, en Angleterre. Quatre ou cinq de
-la chambre des communes vont à la messe ou au sermon de la chambre....
-Si quelqu'un parle de religion, tout le monde se met à rire. Un homme
+des sectes, la liberté des discussions, le progrès des sciences et la
+fermentation des idées semblent <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> dissoudre le christianisme.
+«Point de religion, disait Montesquieu, en Angleterre. Quatre ou cinq de
+la chambre des communes vont à la messe ou au sermon de la chambre....
+Si quelqu'un parle de religion, tout le monde se met à rire. Un homme
ayant dit de mon temps: Je crois cela comme article de foi, tout le
-monde se mit à rire.» En effet, la phrase était provinciale et sentait
-son vieux temps. L'important était d'avoir bon ton, et il est plaisant
+monde se mit à rire.» En effet, la phrase était provinciale et sentait
+son vieux temps. L'important était d'avoir bon ton, et il est plaisant
de voir dans lord Chesterfield en quoi ce bon ton consiste. De justice,
-d'honneur, il ne parle qu'en courant et pour la forme: «Avant tout,
-dit-il à son fils, ayez des manières.» Il y revient dans chaque lettre
+d'honneur, il ne parle qu'en courant et pour la forme: «Avant tout,
+dit-il à son fils, ayez des manières.» Il y revient dans chaque lettre
avec une insistance, une abondance, une force de preuves, qui font un
-contraste grotesque. «Mon cher ami, comment vont les manières, les
-agréments, les grâces, et tous ces petits riens si nécessaires pour
-rendre un homme aimable? Les prenez-vous? y faites-vous des progrès?...
-Polissez-vous, ne curez point vos ongles en société, ne mettez pas vos
-doigts dans votre nez, posez bien vos pieds.... Votre maître de danse
-est à présent le plus important de tous.... Surtout laissez de côté la
+contraste grotesque. «Mon cher ami, comment vont les manières, les
+agréments, les grâces, et tous ces petits riens si nécessaires pour
+rendre un homme aimable? Les prenez-vous? y faites-vous des progrès?...
+Polissez-vous, ne curez point vos ongles en société, ne mettez pas vos
+doigts dans votre nez, posez bien vos pieds.... Votre maître de danse
+est à présent le plus important de tous.... Surtout laissez de côté la
rouille de Cambridge.... On m'assure que Mme de.... est jolie comme un
-c&oelig;ur, et que, nonobstant cela, elle s'en est tenue scrupuleusement à
-son mari, quoiqu'il y ait déjà plus d'un an qu'elle est mariée. Elle n'y
-pense pas; il faut décrotter cette femme-là. Décrottez-vous donc tous
-les deux réciproquement.» Et un peu après: «Que vous dit Mme de...?
-Pour un attachement, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> je la préférerais à Mme...; mais pour une
-galanterie, je donnerais la préférence à la dernière. Tout cela peut
-s'arranger ensemble, et l'un n'empêche pas l'autre.» Soyez galant,
-adroit, délié; plaisez aux femmes; «ce sont les femmes qui mettent les
-hommes à la mode;» plaisez aux hommes; «une souplesse de courtisan
-décidera de votre fortune.» Et il lui cite en exemple Bolingbroke et
-Marlborough, les deux pires roués du siècle. Ainsi parle un homme grave,
-ancien ministre, arbitre de l'éducation et du goût<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>. Il veut
-déniaiser son fils, lui donner l'air français, ajouter aux solides
-connaissances diplomatiques et aux grandes visées d'ambition l'air
-engageant, sémillant et frivole. Ce vernis, qui à Paris est la couleur
-vraie, n'est ici qu'un placage choquant. Cette politesse transplantée
-est un mensonge, cette vivacité un manque de sens, et cette éducation
-mondaine ne semble propre qu'à faire des comédiens et des coquins.</p>
-
-<p>Ainsi jugea Gay dans son <i>Opéra du Gueux</i>, et la société <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> polie
-applaudit avec fureur au portrait qu'il traçait d'elle. Soixante-trois
-nuits de suite, la pièce fut jouée parmi un tonnerre de rires; les dames
-firent écrire les chansons sur leurs éventails, et l'actrice principale,
-dit-on, épousa un duc. Quelle satire! Les voleurs infestaient Londres,
-tellement qu'en 1728 la reine elle-même manqua d'être dévalisée; ils
-s'étaient formés en bandes, ayant des officiers, un trésor, un chef, et
-se multipliaient, quoique toutes les six semaines on les envoyât par
-«charretées» à la potence. Voilà la société que Gay mit en scène; à son
-avis, elle valait la grande; on avait peine à l'en distinguer: manières,
-esprit, conduite, morale, dans l'une et l'autre, tout est semblable. «En
-fait de vices à la mode, on ne peut dire si les gentilshommes du grand
-chemin imitent les gentilshommes à la mode, ou si les gentilshommes à la
-mode imitent les gentilshommes du grand chemin<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>.» En quoi, par
-exemple, Peachum diffère-t-il d'un grand ministre? Il est comme lui chef
+c&oelig;ur, et que, nonobstant cela, elle s'en est tenue scrupuleusement à
+son mari, quoiqu'il y ait déjà plus d'un an qu'elle est mariée. Elle n'y
+pense pas; il faut décrotter cette femme-là. Décrottez-vous donc tous
+les deux réciproquement.» Et un peu après: «Que vous dit Mme de...?
+Pour un attachement, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> je la préférerais à Mme...; mais pour une
+galanterie, je donnerais la préférence à la dernière. Tout cela peut
+s'arranger ensemble, et l'un n'empêche pas l'autre.» Soyez galant,
+adroit, délié; plaisez aux femmes; «ce sont les femmes qui mettent les
+hommes à la mode;» plaisez aux hommes; «une souplesse de courtisan
+décidera de votre fortune.» Et il lui cite en exemple Bolingbroke et
+Marlborough, les deux pires roués du siècle. Ainsi parle un homme grave,
+ancien ministre, arbitre de l'éducation et du goût<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>. Il veut
+déniaiser son fils, lui donner l'air français, ajouter aux solides
+connaissances diplomatiques et aux grandes visées d'ambition l'air
+engageant, sémillant et frivole. Ce vernis, qui à Paris est la couleur
+vraie, n'est ici qu'un placage choquant. Cette politesse transplantée
+est un mensonge, cette vivacité un manque de sens, et cette éducation
+mondaine ne semble propre qu'à faire des comédiens et des coquins.</p>
+
+<p>Ainsi jugea Gay dans son <i>Opéra du Gueux</i>, et la société <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> polie
+applaudit avec fureur au portrait qu'il traçait d'elle. Soixante-trois
+nuits de suite, la pièce fut jouée parmi un tonnerre de rires; les dames
+firent écrire les chansons sur leurs éventails, et l'actrice principale,
+dit-on, épousa un duc. Quelle satire! Les voleurs infestaient Londres,
+tellement qu'en 1728 la reine elle-même manqua d'être dévalisée; ils
+s'étaient formés en bandes, ayant des officiers, un trésor, un chef, et
+se multipliaient, quoique toutes les six semaines on les envoyât par
+«charretées» à la potence. Voilà la société que Gay mit en scène; à son
+avis, elle valait la grande; on avait peine à l'en distinguer: manières,
+esprit, conduite, morale, dans l'une et l'autre, tout est semblable. «En
+fait de vices à la mode, on ne peut dire si les gentilshommes du grand
+chemin imitent les gentilshommes à la mode, ou si les gentilshommes à la
+mode imitent les gentilshommes du grand chemin<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>.» En quoi, par
+exemple, Peachum diffère-t-il d'un grand ministre? Il est comme lui chef
d'une bande de voleurs, il a comme lui un registre pour inscrire les
-vols, il reçoit comme lui de l'argent des deux mains, il fait comme lui
-prendre et pendre ses amis quand ses amis lui sont à charge, il se sert
+vols, il reçoit comme lui de l'argent des deux mains, il fait comme lui
+prendre et pendre ses amis quand ses amis lui sont à charge, il se sert
comme lui du langage parlementaire et des comparaisons classiques, il a
-comme lui de la gravité, de la tenue, et s'indigne éloquemment quand on
-soupçonne <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> son honneur. Vous répondrez peut-être qu'il se
-dispute avec son associé au sujet des profits, et l'empoigne à la gorge?
-Mais dernièrement sir Robert Walpole et lord Townshend se sont colletés
-sur une question pareille. Écoutez les instructions que Peachum donne à
-sa fille; ne sont-ce pas les propres maximes du monde? «Ayez des amants,
-mademoiselle; une femme doit savoir être mercenaire, quand même elle ne
-serait jamais allée à la cour ni dans une assemblée.... Comment! vous
-épousez M. Macheath, et votre belle raison est que vous l'aimez?
-L'aimer! l'aimer! Je croyais que mademoiselle était trop bien élevée
-pour cela. Ma fille doit être pour moi ce qu'une dame de la cour est
-pour un ministre d'État, la clef de toute la bande<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>.» Quant à M.
+comme lui de la gravité, de la tenue, et s'indigne éloquemment quand on
+soupçonne <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> son honneur. Vous répondrez peut-être qu'il se
+dispute avec son associé au sujet des profits, et l'empoigne à la gorge?
+Mais dernièrement sir Robert Walpole et lord Townshend se sont colletés
+sur une question pareille. Écoutez les instructions que Peachum donne à
+sa fille; ne sont-ce pas les propres maximes du monde? «Ayez des amants,
+mademoiselle; une femme doit savoir être mercenaire, quand même elle ne
+serait jamais allée à la cour ni dans une assemblée.... Comment! vous
+épousez M. Macheath, et votre belle raison est que vous l'aimez?
+L'aimer! l'aimer! Je croyais que mademoiselle était trop bien élevée
+pour cela. Ma fille doit être pour moi ce qu'une dame de la cour est
+pour un ministre d'État, la clef de toute la bande<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>.» Quant à M.
Macheath, c'est le digne gendre d'un tel politique. S'il est moins
-brillant au conseil que dans l'action, cela convient à son âge.
+brillant au conseil que dans l'action, cela convient à son âge.
Trouvez-nous un jeune officier noble qui ait meilleure tournure ou fasse
-des actions plus belles. Il vole sur les grands chemins, voilà de la
-bravoure; il partage son butin avec ses amis, voilà de la générosité.
-«Vous voyez, messieurs, leur dit-il, je ne suis pas un simple ami de
+des actions plus belles. Il vole sur les grands chemins, voilà de la
+bravoure; il partage son butin avec ses amis, voilà de la générosité.
+«Vous voyez, messieurs, leur dit-il, je ne suis pas un simple ami de
cour qui promet tout et ne donne rien. Que <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> les courtisans se
-filoutent entre eux; nous du moins, messieurs, nous avons gardé assez
-d'honneur pour nous maintenir purs parmi les corruptions du monde<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>.»
+filoutent entre eux; nous du moins, messieurs, nous avons gardé assez
+d'honneur pour nous maintenir purs parmi les corruptions du monde<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>.»
Au reste, il est galant, il a une demi-douzaine de femmes, une douzaine
-d'enfants, il fréquente les mauvais lieux, il est aimable avec les
-beautés qu'il y rencontre, il a de l'aisance, il salue bien et à la
-ronde; il tourné à chacune son compliment: «Mademoiselle Slammekin,
-toujours votre abandon et cet air négligé du grand monde! Vous toutes,
-dames à la mode qui connaissez votre beauté, vous aimez le déshabillé.
+d'enfants, il fréquente les mauvais lieux, il est aimable avec les
+beautés qu'il y rencontre, il a de l'aisance, il salue bien et à la
+ronde; il tourné à chacune son compliment: «Mademoiselle Slammekin,
+toujours votre abandon et cet air négligé du grand monde! Vous toutes,
+dames à la mode qui connaissez votre beauté, vous aimez le déshabillé.
Mademoiselle Jenny, daignerez-vous accepter un petit verre?&mdash;Je ne bois
-jamais de liqueurs fortes, excepté quand j'ai la colique.&mdash;Justement
-l'excuse des dames à la mode: une personne de qualité a toujours la
-colique<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>.» N'est-ce pas le vrai ton de la bonne compagnie? Et
-douterez-vous encore que M. Macheath soit un homme de qualité quand vous
-apprendrez qu'il a mérité d'être pendu et qu'il ne l'est pas? À cette
-preuve tout doit céder. Si pourtant vous en voulez une autre, il
-ajoutera que «en matière de conscience et de morale moisie il n'est
-point du tout vulgaire; cette considération-là rogne aussi peu sur ses
+jamais de liqueurs fortes, excepté quand j'ai la colique.&mdash;Justement
+l'excuse des dames à la mode: une personne de qualité a toujours la
+colique<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>.» N'est-ce pas le vrai ton de la bonne compagnie? Et
+douterez-vous encore que M. Macheath soit un homme de qualité quand vous
+apprendrez qu'il a mérité d'être pendu et qu'il ne l'est pas? À cette
+preuve tout doit céder. Si pourtant vous en voulez une autre, il
+ajoutera que «en matière de conscience et de morale moisie il n'est
+point du tout vulgaire; cette considération-là rogne aussi peu sur ses
profits et sur ses plaisirs que sur ceux d'aucun gentilhomme
-d'Angleterre<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Après un tel mot, il faut bien se rendre.
-N'objectez pas la saleté de ces m&oelig;urs; vous voyez bien qu'elle n'a
-rien de rebutant, puisque la bonne compagnie s'en régale. Ces intérieurs
+d'Angleterre<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> Après un tel mot, il faut bien se rendre.
+N'objectez pas la saleté de ces m&oelig;urs; vous voyez bien qu'elle n'a
+rien de rebutant, puisque la bonne compagnie s'en régale. Ces intérieurs
de prison et de mauvais lieu, ces tripots, cette odeur de gin, ces
-marchandages d'entremetteuses et ces comptes de filous, rien ne dégoûte
+marchandages d'entremetteuses et ces comptes de filous, rien ne dégoûte
les dames, qui applaudissent dans leurs loges. Elles chantent les
-chansons de Polly; leurs nerfs n'ont peur d'aucun détail; elles ont déjà
-respiré ces senteurs de bouges dans les pastorales limées de l'aimable
-poëte<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. Elles rient de voir Lucy qui montre sa grossesse à Macheath,
-et qui verse à Polly de la mort aux rats. Elles sont familières avec
-toutes les gracieusetés <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> de la potence et toutes les
-gentillesses de la médecine. Mistress Trapes expose son métier devant
+chansons de Polly; leurs nerfs n'ont peur d'aucun détail; elles ont déjà
+respiré ces senteurs de bouges dans les pastorales limées de l'aimable
+poëte<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. Elles rient de voir Lucy qui montre sa grossesse à Macheath,
+et qui verse à Polly de la mort aux rats. Elles sont familières avec
+toutes les gracieusetés <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> de la potence et toutes les
+gentillesses de la médecine. Mistress Trapes expose son métier devant
elles, et se plaint d'avoir onze belles clientes entre les mains du
-chirurgien<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>. M. Filch, un pilier de prison, dit qu'ayant remplacé
-«le faiseur d'enfants, devenu invalide, il a amassé quelque argent à
+chirurgien<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>. M. Filch, un pilier de prison, dit qu'ayant remplacé
+«le faiseur d'enfants, devenu invalide, il a amassé quelque argent à
procurer aux dames de l'endroit des grossesses pour leur faire avoir un
-sursis<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.» Une verve atroce, aigrie d'ironie poignante, coule à
+sursis<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.» Une verve atroce, aigrie d'ironie poignante, coule à
travers l'&oelig;uvre comme un de ces ruisseaux de Londres dont Swift et
-Gay ont décrit les puanteurs corrosives; à cent ans de distance, elle
-déshonore encore le monde qui s'est éclaboussé et miré dans son
+Gay ont décrit les puanteurs corrosives; à cent ans de distance, elle
+déshonore encore le monde qui s'est éclaboussé et miré dans son
bourbier.</p>
<h4>II</h4>
-<p>Ce n'étaient là que des dehors, et les bons observateurs, Voltaire par
-exemple, ne s'y sont point trompés. <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Entre la vase du fond et
-l'écume de la surface roulait le grand fleuve national, qui, s'épurant
-par son mouvement propre, laissait déjà voir par intervalles sa couleur
-vraie, pour étaler bientôt la régularité puissante de sa course et la
-limpidité salubre de son eau. Il avançait dans son lit natal; chaque
-peuple a le sien et coule sur sa pente. C'est cette pente qui donne à
-chaque civilisation son degré et sa forme, et c'est elle qu'il faut
-tâcher de décrire et de mesurer.</p>
-
-<p>Pour cela, nous n'avons qu'à suivre les voyageurs des deux pays qui à ce
-moment franchissent la Manche. Jamais l'Angleterre n'a regardé et imité
+<p>Ce n'étaient là que des dehors, et les bons observateurs, Voltaire par
+exemple, ne s'y sont point trompés. <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> Entre la vase du fond et
+l'écume de la surface roulait le grand fleuve national, qui, s'épurant
+par son mouvement propre, laissait déjà voir par intervalles sa couleur
+vraie, pour étaler bientôt la régularité puissante de sa course et la
+limpidité salubre de son eau. Il avançait dans son lit natal; chaque
+peuple a le sien et coule sur sa pente. C'est cette pente qui donne à
+chaque civilisation son degré et sa forme, et c'est elle qu'il faut
+tâcher de décrire et de mesurer.</p>
+
+<p>Pour cela, nous n'avons qu'à suivre les voyageurs des deux pays qui à ce
+moment franchissent la Manche. Jamais l'Angleterre n'a regardé et imité
davantage la France, ni la France l'Angleterre. Pour voir les courants
-distincts où glissait chacune des deux nations, il n'y avait qu'à ouvrir
-les yeux. À Paris, disait lord Chesterfield à son fils, recherchez la
-conversation polie; «elle tourne sur quelque sujet de goût, quelques
-points d'histoire, de critique et même de philosophie, qui conviennent
-mieux à des êtres raisonnables que les dissertations anglaises sur le
-temps et sur le whist<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>.» En effet, nous nous sommes civilisés par la
-conversation; les Anglais, point. Sitôt que le Français sort du labeur
-machinal et de la grosse vie physique, même avant d'en être sorti, il
-cause; c'est là son achèvement et son plaisir<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> À peine
-a-t-il échappé aux guerres de religion et à l'isolement féodal, il fait
-la révérence et dit son mot. Avec l'hôtel de Rambouillet, les salons
-s'ouvrent; le bel entretien qui va durer deux siècles commence;
-Allemands, Anglais, toute l'Europe novice ou balourde l'écoute, bouche
-béante, et de temps en temps essaye maladroitement de l'imiter. Qu'ils
-sont aimables, nos causeurs! Quels ménagements! quel tact inné! Avec
-quelle grâce et quelle dextérité ils savent persuader, intéresser,
-amuser, caresser la vanité malade, retenir l'attention distraite,
-insinuer la vérité dangereuse, et voler toujours à cent pieds au-dessus
-de l'ennui où leurs rivaux barbotent de tout leur poids natif! Mais
-surtout comme ils se sont déliés vite! D'instinct et sans effort, ils
-ont rencontré le geste aisé, la parole facile, l'élégance soutenue, le
-trait piquant, la clarté parfaite. Leurs phrases, encore compassées sous
-Balzac, se dégagent, s'allégent, s'élancent, courent, et sous Voltaire
-ont pris des ailes. Vit-on jamais pareil désir et pareil art de plaire?
-Les sciences pédantes, l'économie politique, la théologie, les
-habitantes renfrognées de l'Académie et de la Sorbonne, ne parlent qu'en
-épigrammes. L'<i>Esprit des Lois</i> de Montesquieu est aussi «l'esprit sur
-les lois.» Les périodes de Rousseau, qui enfanteront une révolution,
-ont été, dix-huit heures durant, <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> tournées, polies, balancées
-dans sa tête. La philosophie de Voltaire petille en millions
-d'étincelles. Toute idée doit devenir un bon mot; on ne pense plus qu'en
-saillies; il faut que toute vérité, la plus épineuse ou la plus sainte,
-devienne un joli jouet de salon, lancé, puis relancé comme un volant
-doré par les mains mignonnes des dames, sans faire tache sur les sabots
-de dentelle d'où pendent languissamment leurs bras fluets, sur les
-guirlandes que déroulent dans les panneaux les Amours roses. Tout doit
-reluire, scintiller ou sourire. On atténue les passions, on affadit
-l'amour, on multiplie les bienséances, on outre le savoir-vivre. L'homme
-raffiné devient «sensible.» De sa douillette de taffetas, il tire
-incessamment le mouchoir brodé dont il essuiera le commencement d'une
+distincts où glissait chacune des deux nations, il n'y avait qu'à ouvrir
+les yeux. À Paris, disait lord Chesterfield à son fils, recherchez la
+conversation polie; «elle tourne sur quelque sujet de goût, quelques
+points d'histoire, de critique et même de philosophie, qui conviennent
+mieux à des êtres raisonnables que les dissertations anglaises sur le
+temps et sur le whist<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>.» En effet, nous nous sommes civilisés par la
+conversation; les Anglais, point. Sitôt que le Français sort du labeur
+machinal et de la grosse vie physique, même avant d'en être sorti, il
+cause; c'est là son achèvement et son plaisir<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> À peine
+a-t-il échappé aux guerres de religion et à l'isolement féodal, il fait
+la révérence et dit son mot. Avec l'hôtel de Rambouillet, les salons
+s'ouvrent; le bel entretien qui va durer deux siècles commence;
+Allemands, Anglais, toute l'Europe novice ou balourde l'écoute, bouche
+béante, et de temps en temps essaye maladroitement de l'imiter. Qu'ils
+sont aimables, nos causeurs! Quels ménagements! quel tact inné! Avec
+quelle grâce et quelle dextérité ils savent persuader, intéresser,
+amuser, caresser la vanité malade, retenir l'attention distraite,
+insinuer la vérité dangereuse, et voler toujours à cent pieds au-dessus
+de l'ennui où leurs rivaux barbotent de tout leur poids natif! Mais
+surtout comme ils se sont déliés vite! D'instinct et sans effort, ils
+ont rencontré le geste aisé, la parole facile, l'élégance soutenue, le
+trait piquant, la clarté parfaite. Leurs phrases, encore compassées sous
+Balzac, se dégagent, s'allégent, s'élancent, courent, et sous Voltaire
+ont pris des ailes. Vit-on jamais pareil désir et pareil art de plaire?
+Les sciences pédantes, l'économie politique, la théologie, les
+habitantes renfrognées de l'Académie et de la Sorbonne, ne parlent qu'en
+épigrammes. L'<i>Esprit des Lois</i> de Montesquieu est aussi «l'esprit sur
+les lois.» Les périodes de Rousseau, qui enfanteront une révolution,
+ont été, dix-huit heures durant, <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> tournées, polies, balancées
+dans sa tête. La philosophie de Voltaire petille en millions
+d'étincelles. Toute idée doit devenir un bon mot; on ne pense plus qu'en
+saillies; il faut que toute vérité, la plus épineuse ou la plus sainte,
+devienne un joli jouet de salon, lancé, puis relancé comme un volant
+doré par les mains mignonnes des dames, sans faire tache sur les sabots
+de dentelle d'où pendent languissamment leurs bras fluets, sur les
+guirlandes que déroulent dans les panneaux les Amours roses. Tout doit
+reluire, scintiller ou sourire. On atténue les passions, on affadit
+l'amour, on multiplie les bienséances, on outre le savoir-vivre. L'homme
+raffiné devient «sensible.» De sa douillette de taffetas, il tire
+incessamment le mouchoir brodé dont il essuiera le commencement d'une
larme; il pose la main sur son c&oelig;ur, il s'attendrit, il est devenu si
-délicat et si correct que les Anglais le prennent tour à tour pour une
-femmelette ou pour un maître de danse<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>. Regardez de plus près
-cependant ce freluquet enrubanné qui roucoule les chansons de Florian
-dans un habit vert tendre. L'esprit de société qui l'a conduit dans ces
+délicat et si correct que les Anglais le prennent tour à tour pour une
+femmelette ou pour un maître de danse<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>. Regardez de plus près
+cependant ce freluquet enrubanné qui roucoule les chansons de Florian
+dans un habit vert tendre. L'esprit de société qui l'a conduit dans ces
fadaises l'a aussi conduit ailleurs; <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> car la conversation, en
-France du moins, est une chasse aux idées. Encore aujourd'hui, dans la
-défiance et la tristesse des m&oelig;urs modernes, c'est à table, pendant
-le café, qu'apparaissent la haute politique et la philosophie première.
-Penser, surtout penser vite, est une fête. L'esprit y trouve une sorte
+France du moins, est une chasse aux idées. Encore aujourd'hui, dans la
+défiance et la tristesse des m&oelig;urs modernes, c'est à table, pendant
+le café, qu'apparaissent la haute politique et la philosophie première.
+Penser, surtout penser vite, est une fête. L'esprit y trouve une sorte
de bal; jugez de quel empressement il s'y porte! Toute notre culture
-vient de là. À l'aurore du siècle, les dames, entre deux révérences,
-développent des portraits étudiés et des dissertations subtiles; elles
-entendent Descartes, goûtent Nicole, approuvent Bossuet. Bientôt les
+vient de là. À l'aurore du siècle, les dames, entre deux révérences,
+développent des portraits étudiés et des dissertations subtiles; elles
+entendent Descartes, goûtent Nicole, approuvent Bossuet. Bientôt les
petits soupers commencent, et on y agite au dessert l'existence de Dieu.
-Est-ce que la théologie, la morale, mises en beau style ou en style
+Est-ce que la théologie, la morale, mises en beau style ou en style
piquant, ne sont pas des jouissances de salon et des parures de luxe? La
-verve s'y emploie, ondule et petille comme une flamme légère au-dessus
+verve s'y emploie, ondule et petille comme une flamme légère au-dessus
de tous les sujets dont elle se nourrit. Quel essor que celui du
-dix-huitième siècle! Jamais société fut-elle plus curieuse de hautes
-vérités, plus hardie à les chercher, plus prompte à les découvrir, plus
-ardente à les embrasser? Ces marquises musquées, ces fats en dentelles,
-tout ce joli monde paré, galant, frivole, court à la philosophie comme à
-l'Opéra; l'origine des êtres vivants et les anguilles de Needham, les
+dix-huitième siècle! Jamais société fut-elle plus curieuse de hautes
+vérités, plus hardie à les chercher, plus prompte à les découvrir, plus
+ardente à les embrasser? Ces marquises musquées, ces fats en dentelles,
+tout ce joli monde paré, galant, frivole, court à la philosophie comme à
+l'Opéra; l'origine des êtres vivants et les anguilles de Needham, les
aventures de Jacques le Fataliste et la question du libre arbitre, les
-principes de l'économie politique et les comptes de l'Homme aux quarante
-écus, tout est matière pour eux à paradoxes et à découvertes. Toutes les
-lourdes roches que les savants de métier taillaient et minaient
-<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> péniblement à l'écart, entraînées et polies dans le torrent
-public, roulent par myriades, entre-choquées avec un bruissement joyeux,
-précipitées par un élan toujours plus rapide. Nulle barrière, nul heurt;
+principes de l'économie politique et les comptes de l'Homme aux quarante
+écus, tout est matière pour eux à paradoxes et à découvertes. Toutes les
+lourdes roches que les savants de métier taillaient et minaient
+<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> péniblement à l'écart, entraînées et polies dans le torrent
+public, roulent par myriades, entre-choquées avec un bruissement joyeux,
+précipitées par un élan toujours plus rapide. Nulle barrière, nul heurt;
on n'est point retenu par la pratique; on pense pour penser; les
-théories peuvent se déployer à l'aise. En effet, c'est toujours ainsi
-qu'en France on a causé. On y joue avec les vérités générales; on en
-retire agilement quelqu'une du monceau des faits où elle gît cachée, et
-on la développe; on plane au-dessus de l'observation dans la raison et
-la rhétorique; on se trouve mal et terre à terre tant qu'on n'est pas
-dans la région des idées pures. Et le dix-huitième siècle à cet égard
-continue le dix-septième. On avait décrit le savoir-vivre, la flatterie,
-la misanthropie, l'avarice: on examine la liberté, la tyrannie, la
-religion; on avait étudié l'homme en soi, on étudie l'homme abstrait.
-Les écrivains religieux et monarchiques sont de la même famille que les
-écrivains impies et révolutionnaires; Boileau conduit à Rousseau, et
-Racine à Robespierre. La raison oratoire avait formé le théâtre régulier
-et la prédication classique; la raison oratoire produit la Déclaration
-des Droits et le <i>Contrat social</i>. On se fabrique une certaine idée de
-l'homme, de ses penchants, de ses facultés, de ses devoirs, idée
-mutilée, mais d'autant plus nette qu'elle est plus réduite.
-D'aristocratique elle devient populaire; au lieu d'être un amusement,
-elle est une foi; des mains délicates et sceptiques, elle passe aux
-mains enthousiastes et grossières. D'un lustre de salon ils font un
-flambeau <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> et une torche. Voilà le courant sur lequel a vogué
-l'esprit français pendant deux siècles, caressé par les raffinements
-d'une politesse exquise, amusé par un essaim d'idées brillantes,
-enchanté par les promesses des théories dorées, jusqu'au moment où,
+théories peuvent se déployer à l'aise. En effet, c'est toujours ainsi
+qu'en France on a causé. On y joue avec les vérités générales; on en
+retire agilement quelqu'une du monceau des faits où elle gît cachée, et
+on la développe; on plane au-dessus de l'observation dans la raison et
+la rhétorique; on se trouve mal et terre à terre tant qu'on n'est pas
+dans la région des idées pures. Et le dix-huitième siècle à cet égard
+continue le dix-septième. On avait décrit le savoir-vivre, la flatterie,
+la misanthropie, l'avarice: on examine la liberté, la tyrannie, la
+religion; on avait étudié l'homme en soi, on étudie l'homme abstrait.
+Les écrivains religieux et monarchiques sont de la même famille que les
+écrivains impies et révolutionnaires; Boileau conduit à Rousseau, et
+Racine à Robespierre. La raison oratoire avait formé le théâtre régulier
+et la prédication classique; la raison oratoire produit la Déclaration
+des Droits et le <i>Contrat social</i>. On se fabrique une certaine idée de
+l'homme, de ses penchants, de ses facultés, de ses devoirs, idée
+mutilée, mais d'autant plus nette qu'elle est plus réduite.
+D'aristocratique elle devient populaire; au lieu d'être un amusement,
+elle est une foi; des mains délicates et sceptiques, elle passe aux
+mains enthousiastes et grossières. D'un lustre de salon ils font un
+flambeau <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> et une torche. Voilà le courant sur lequel a vogué
+l'esprit français pendant deux siècles, caressé par les raffinements
+d'une politesse exquise, amusé par un essaim d'idées brillantes,
+enchanté par les promesses des théories dorées, jusqu'au moment où,
croyant toucher les palais de nuages qu'illuminait la distance, tout
-d'un coup il perdit terre et roula dans la tempête de la Révolution.</p>
-
-<p>Tout autre est la voie par laquelle a cheminé la civilisation anglaise.
-Ce n'est pas l'esprit de société qui l'a faite, c'est le sens moral, et
-la raison en est que l'homme là-bas est autre que chez nous. Nos
-Français qui en ce moment découvrent l'Angleterre en sont frappés. «En
-France, dit Montesquieu, je fais amitié avec tout le monde; en
-Angleterre, je n'en fais à personne. Il faut faire ici comme les
+d'un coup il perdit terre et roula dans la tempête de la Révolution.</p>
+
+<p>Tout autre est la voie par laquelle a cheminé la civilisation anglaise.
+Ce n'est pas l'esprit de société qui l'a faite, c'est le sens moral, et
+la raison en est que l'homme là-bas est autre que chez nous. Nos
+Français qui en ce moment découvrent l'Angleterre en sont frappés. «En
+France, dit Montesquieu, je fais amitié avec tout le monde; en
+Angleterre, je n'en fais à personne. Il faut faire ici comme les
Anglais, vivre pour soi, ne se soucier de personne, n'aimer personne et
-ne compter sur personne. Ce sont des génies singuliers, partant
-solitaires et tristes. Ils sont recueillis, vivent beaucoup en eux-mêmes
-et pensent tout seuls. La plupart, avec de l'esprit, sont tourmentés par
-leur esprit même. Dans le dédain ou le dégoût de toutes choses, ils sont
-malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas.» Et Voltaire, comme
-Montesquieu, revient incessamment sur l'énergie sombre de ce caractère.
-Il dit qu'à Londres il y a des journées de vent d'est où l'on se pend;
-il conte en frissonnant qu'une jeune fille s'est coupé la gorge, et que
-l'amant, sans rien dire, a racheté le couteau. Il est surpris de voir
-«tant <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> de Timons, de misanthropes atrabilaires.» De quel côté
+ne compter sur personne. Ce sont des génies singuliers, partant
+solitaires et tristes. Ils sont recueillis, vivent beaucoup en eux-mêmes
+et pensent tout seuls. La plupart, avec de l'esprit, sont tourmentés par
+leur esprit même. Dans le dédain ou le dégoût de toutes choses, ils sont
+malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas.» Et Voltaire, comme
+Montesquieu, revient incessamment sur l'énergie sombre de ce caractère.
+Il dit qu'à Londres il y a des journées de vent d'est où l'on se pend;
+il conte en frissonnant qu'une jeune fille s'est coupé la gorge, et que
+l'amant, sans rien dire, a racheté le couteau. Il est surpris de voir
+«tant <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> de Timons, de misanthropes atrabilaires.» De quel côté
trouveront-ils leur voie? Il y en a une qui s'ouvre tous les jours plus
-large. L'Anglais, naturellement sérieux, méditatif et triste, n'est
-point porté à regarder la vie comme un jeu ou comme un plaisir; il a les
-yeux habituellement tournés non vers le dehors et la nature riante, mais
-vers le dedans et vers les événements de l'âme; il s'examine lui-même,
-il descend incessamment dans son intérieur, il se confine dans le monde
-moral et finit par ne plus voir d'autre beauté que celle qui peut y
+large. L'Anglais, naturellement sérieux, méditatif et triste, n'est
+point porté à regarder la vie comme un jeu ou comme un plaisir; il a les
+yeux habituellement tournés non vers le dehors et la nature riante, mais
+vers le dedans et vers les événements de l'âme; il s'examine lui-même,
+il descend incessamment dans son intérieur, il se confine dans le monde
+moral et finit par ne plus voir d'autre beauté que celle qui peut y
luire; il pose la justice en reine unique et absolue de la vie humaine,
-et conçoit le projet d'ordonner toutes ses actions d'après un code
+et conçoit le projet d'ordonner toutes ses actions d'après un code
rigide. Et les forces ne lui manquent pas dans cette entreprise; car
l'orgueil en lui vient aider la conscience. Ayant choisi sa route
-lui-même et lui seul, il aurait honte de s'en écarter; il repousse les
+lui-même et lui seul, il aurait honte de s'en écarter; il repousse les
tentations comme des ennemis; il sent qu'il combat et triomphe<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>,
qu'il fait une &oelig;uvre difficile, qu'il est digne d'admiration, qu'il
-est un homme. D'autre part, il se délivre de l'ennui, son ennemi
-capital, et contente son besoin d'action; le devoir conçu donne un
-emploi aux facultés et un but à la vie, provoque les associations, les
-fondations, les prédications, et, rencontrant des âmes et des nerfs plus
+est un homme. D'autre part, il se délivre de l'ennui, son ennemi
+capital, et contente son besoin d'action; le devoir conçu donne un
+emploi aux facultés et un but à la vie, provoque les associations, les
+fondations, les prédications, et, rencontrant des âmes et des nerfs plus
endurcis, les lance, sans trop les faire souffrir, dans les longues
-luttes, à travers le ridicule et le danger. Le naturel <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>
-réfléchi a donné la règle morale, le naturel batailleur donne la force
-morale. L'intelligence ainsi dirigée est plus propre que toute autre à
-comprendre le devoir; la volonté ainsi armée est plus capable que toute
-autre d'exécuter le devoir. C'est là la faculté fondamentale qu'on
+luttes, à travers le ridicule et le danger. Le naturel <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>
+réfléchi a donné la règle morale, le naturel batailleur donne la force
+morale. L'intelligence ainsi dirigée est plus propre que toute autre à
+comprendre le devoir; la volonté ainsi armée est plus capable que toute
+autre d'exécuter le devoir. C'est là la faculté fondamentale qu'on
retrouve dans toutes les parties de la vie publique, enfouie, mais
-présente, comme une de ces roches primitives et profondes qui,
-prolongées au loin dans la campagne, donnent à tous les accidents du sol
+présente, comme une de ces roches primitives et profondes qui,
+prolongées au loin dans la campagne, donnent à tous les accidents du sol
leur assiette et leur soutien.</p>
<h4>III</h4>
<p>Au protestantisme d'abord, et c'est par cette structure d'esprit que
-l'Anglais est religieux. Traversez ici l'écorce rugueuse et déplaisante.
-Voltaire en rit, il s'amuse des criailleries des prédicants et du
-rigorisme des fidèles. «Point d'opéra, point de comédie, point de
-concert à Londres le dimanche; les cartes même y sont si expressément
-défendues, qu'il n'y a que les personnes de qualité et ce qu'on appelle
-les honnêtes gens qui jouent ce jour-là.» Il s'égaye aux dépens des
-Anglicans, «si attentifs à recevoir les dîmes,» des presbytériens, «qui
-ont l'air fâché et prêchent du nez,» des quakers, «qui vont dans leurs
-églises attendre l'inspiration de Dieu le chapeau sur la tête.» Mais n'y
-a-t-il rien à remarquer que ces dehors? Et croyez-vous connaître une
-religion, parce que vous connaissez des particularités de formulaire
+l'Anglais est religieux. Traversez ici l'écorce rugueuse et déplaisante.
+Voltaire en rit, il s'amuse des criailleries des prédicants et du
+rigorisme des fidèles. «Point d'opéra, point de comédie, point de
+concert à Londres le dimanche; les cartes même y sont si expressément
+défendues, qu'il n'y a que les personnes de qualité et ce qu'on appelle
+les honnêtes gens qui jouent ce jour-là.» Il s'égaye aux dépens des
+Anglicans, «si attentifs à recevoir les dîmes,» des presbytériens, «qui
+ont l'air fâché et prêchent du nez,» des quakers, «qui vont dans leurs
+églises attendre l'inspiration de Dieu le chapeau sur la tête.» Mais n'y
+a-t-il rien à remarquer que ces dehors? Et croyez-vous connaître une
+religion, parce que vous connaissez des particularités de formulaire
<span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> et de surplis? Il y a une foi commune sous toutes ces
-différences de sectes; quelle que soit la forme du protestantisme, son
-objet et son effet sont la culture du sens moral; c'est par là qu'il est
+différences de sectes; quelle que soit la forme du protestantisme, son
+objet et son effet sont la culture du sens moral; c'est par là qu'il est
ici populaire; principes et dogmes, tout l'approprie aux instincts de la
-nation. Le sentiment d'où tout part chez le réformé est l'inquiétude de
-la conscience; il se représente la justice parfaite, et sent que sa
-justice, telle quelle, ne subsistera point devant celle-là. Il pense au
-jugement final et se dit qu'il y sera condamné. Il se trouble et se
+nation. Le sentiment d'où tout part chez le réformé est l'inquiétude de
+la conscience; il se représente la justice parfaite, et sent que sa
+justice, telle quelle, ne subsistera point devant celle-là. Il pense au
+jugement final et se dit qu'il y sera condamné. Il se trouble et se
prosterne; il implore de Dieu le pardon de ses fautes et le
-renouvellement de son c&oelig;ur. Il voit que, ni par ses désirs, ni par
-ses actions, ni par aucune cérémonie, ni par aucune institution, ni par
-lui-même, ni par aucune créature, il ne peut ni mériter l'un ni obtenir
-l'autre. Il a recours au Christ, le médiateur unique; il le supplie, il
-le sent présent, il se trouve par sa grâce justifié, élu, guéri,
-transformé, prédestiné. Ainsi entendue, la religion est une révolution
-morale; ainsi simplifiée, la religion n'est qu'une révolution morale.
-Devant cette grande émotion, métaphysique et théologie, cérémonies et
+renouvellement de son c&oelig;ur. Il voit que, ni par ses désirs, ni par
+ses actions, ni par aucune cérémonie, ni par aucune institution, ni par
+lui-même, ni par aucune créature, il ne peut ni mériter l'un ni obtenir
+l'autre. Il a recours au Christ, le médiateur unique; il le supplie, il
+le sent présent, il se trouve par sa grâce justifié, élu, guéri,
+transformé, prédestiné. Ainsi entendue, la religion est une révolution
+morale; ainsi simplifiée, la religion n'est qu'une révolution morale.
+Devant cette grande émotion, métaphysique et théologie, cérémonies et
discipline, tout s'efface ou se subordonne, et le christianisme n'est
-plus que la purification du c&oelig;ur. Regardez maintenant ces gens vêtus
-de brun qui nasillent le dimanche autour d'une boîte de bois noir,
-pendant qu'un homme en rabat, «avec l'air d'un Caton,» marmotte un
-psaume. N'y a-t-il rien dans leur c&oelig;ur que des «billevesées»
-théologiques ou des phrases machinales? Il y a un grand sentiment,
-<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> la vénération. Ce temple nu des dissidents, cet office et cette
-église simple des anglicans, les laissent tout entiers à l'impression de
+plus que la purification du c&oelig;ur. Regardez maintenant ces gens vêtus
+de brun qui nasillent le dimanche autour d'une boîte de bois noir,
+pendant qu'un homme en rabat, «avec l'air d'un Caton,» marmotte un
+psaume. N'y a-t-il rien dans leur c&oelig;ur que des «billevesées»
+théologiques ou des phrases machinales? Il y a un grand sentiment,
+<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> la vénération. Ce temple nu des dissidents, cet office et cette
+église simple des anglicans, les laissent tout entiers à l'impression de
ce qu'ils lisent et de ce qu'ils entendent. Car ils entendent et ils
-lisent; la prière faite en langue vulgaire, les psaumes traduits en
-langue vulgaire, peuvent entrer à travers leurs sens jusqu'à leur âme.
-Ils y entrent, soyez-en sûr, et c'est pour cela qu'ils ont l'air si
-recueilli. Car la race est, par nature, capable d'émotions profondes,
-disposée, par la véhémence de son imagination, à comprendre le grandiose
-et le tragique, et cette Bible, qui est à leurs yeux la propre parole du
-Dieu éternel, leur en fournit. Je sais bien que pour Voltaire elle n'est
-qu'emphatique, décousue et ridicule; les sentiments dont elle est pleine
-sont hors de proportion avec les sentiments français. Ici, les auditeurs
-sont au niveau de son énergie et de sa rudesse. Les cris d'angoisse ou
-d'admiration de l'Hébreu solitaire, les transports, les éclats imprévus
+lisent; la prière faite en langue vulgaire, les psaumes traduits en
+langue vulgaire, peuvent entrer à travers leurs sens jusqu'à leur âme.
+Ils y entrent, soyez-en sûr, et c'est pour cela qu'ils ont l'air si
+recueilli. Car la race est, par nature, capable d'émotions profondes,
+disposée, par la véhémence de son imagination, à comprendre le grandiose
+et le tragique, et cette Bible, qui est à leurs yeux la propre parole du
+Dieu éternel, leur en fournit. Je sais bien que pour Voltaire elle n'est
+qu'emphatique, décousue et ridicule; les sentiments dont elle est pleine
+sont hors de proportion avec les sentiments français. Ici, les auditeurs
+sont au niveau de son énergie et de sa rudesse. Les cris d'angoisse ou
+d'admiration de l'Hébreu solitaire, les transports, les éclats imprévus
de passion sublime, la soif de la justice, le grondement des tonnerres
-et des justices de Dieu, viennent, à travers trente siècles, remuer ces
-âmes bibliques. Leurs autres livres y aident. Ce <i>Prayer book</i>, qui se
-transmet par héritage avec la vieille Bible de famille, fait entendre à
-tous, au plus lourd paysan, à l'ouvrier des mines, l'accent solennel de
-la prière vraie. La poésie naissante et la religion renaissante au
-seizième siècle y ont imprimé leur gravité magnifique, et l'on y sent
-palpiter, comme dans Milton lui-même, la double inspiration qui alors
-souleva l'homme hors de lui-même et le porta jusqu'au ciel. Les
-<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> genoux plient quand on l'écoute. Cette confession de foi, ces
-<i>collects</i> prononcés pendant la maladie, devant le lit des mourants, en
-cas de malheur public et de deuil privé, ces hautes sentences d'une
-éloquence passionnée et soutenue, emportent l'homme dans je ne sais quel
-monde inconnu et auguste. Que les beaux gentilshommes bâillent, se
-moquent, et réussissent à ne pas comprendre: je suis sûr que, parmi les
-autres, beaucoup sont troublés. L'idée de la mort obscure et de l'océan
-infini où va descendre la pauvre âme fragile, la pensée de cette justice
-invisible, partout présente, partout prévoyante, sur laquelle s'appuie
-l'apparence changeante des choses visibles, les illuminent d'éclairs
-inattendus. Le monde corporel et ses lois ne leur semblent qu'un fantôme
-et une figure; ils ne voient plus rien de réel que la justice, elle est
-le tout de l'homme comme de la nature. Voilà le sentiment profond qui,
-le dimanche, ferme les théâtres, interdit les plaisirs, remplit les
-églises; c'est lui qui perce la cuirasse de l'esprit positif et de la
-lourdeur corporelle. Ce marchand qui toute la semaine a compté des
-ballots ou aligné des chiffres, ce <i>squire</i> éleveur de bestiaux, qui ne
-sait que brailler, boire et sauter à cheval par-dessus des barrières,
+et des justices de Dieu, viennent, à travers trente siècles, remuer ces
+âmes bibliques. Leurs autres livres y aident. Ce <i>Prayer book</i>, qui se
+transmet par héritage avec la vieille Bible de famille, fait entendre à
+tous, au plus lourd paysan, à l'ouvrier des mines, l'accent solennel de
+la prière vraie. La poésie naissante et la religion renaissante au
+seizième siècle y ont imprimé leur gravité magnifique, et l'on y sent
+palpiter, comme dans Milton lui-même, la double inspiration qui alors
+souleva l'homme hors de lui-même et le porta jusqu'au ciel. Les
+<span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> genoux plient quand on l'écoute. Cette confession de foi, ces
+<i>collects</i> prononcés pendant la maladie, devant le lit des mourants, en
+cas de malheur public et de deuil privé, ces hautes sentences d'une
+éloquence passionnée et soutenue, emportent l'homme dans je ne sais quel
+monde inconnu et auguste. Que les beaux gentilshommes bâillent, se
+moquent, et réussissent à ne pas comprendre: je suis sûr que, parmi les
+autres, beaucoup sont troublés. L'idée de la mort obscure et de l'océan
+infini où va descendre la pauvre âme fragile, la pensée de cette justice
+invisible, partout présente, partout prévoyante, sur laquelle s'appuie
+l'apparence changeante des choses visibles, les illuminent d'éclairs
+inattendus. Le monde corporel et ses lois ne leur semblent qu'un fantôme
+et une figure; ils ne voient plus rien de réel que la justice, elle est
+le tout de l'homme comme de la nature. Voilà le sentiment profond qui,
+le dimanche, ferme les théâtres, interdit les plaisirs, remplit les
+églises; c'est lui qui perce la cuirasse de l'esprit positif et de la
+lourdeur corporelle. Ce marchand qui toute la semaine a compté des
+ballots ou aligné des chiffres, ce <i>squire</i> éleveur de bestiaux, qui ne
+sait que brailler, boire et sauter à cheval par-dessus des barrières,
ces <i>yeomen</i>, ces <i>cottagers</i>, qui, pour se divertir, s'ensanglantent de
-coups de poing ou passent la tête dans un collier de cheval afin de
-faire assaut de grimaces, toutes ces âmes incultes, plongées dans la vie
-physique, reçoivent ainsi de leur religion la vie morale. Ils l'aiment;
-on le voit aux clameurs d'émeute qui montent comme un <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> tonnerre
-sitôt qu'un imprudent touche ou semble toucher à l'église. On le voit à
-la vente des livres de piété protestants, le <i>Pilgrim's progress</i>, le
-<i>Whole duty of man</i>, seuls capables de se frayer leur voie jusqu'à
-l'appui de fenêtre du <i>yeoman</i> et du <i>squire</i>, où dorment, parmi les
-engins de pêche, quatre volumes, toute la bibliothèque. Vous ne remuerez
-les hommes de cette race que par des réflexions morales et des émotions
-religieuses. L'esprit puritain attiédi couve encore sous terre et se
-jette du seul côté où se rencontrent l'aliment, l'air, la flamme et
+coups de poing ou passent la tête dans un collier de cheval afin de
+faire assaut de grimaces, toutes ces âmes incultes, plongées dans la vie
+physique, reçoivent ainsi de leur religion la vie morale. Ils l'aiment;
+on le voit aux clameurs d'émeute qui montent comme un <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> tonnerre
+sitôt qu'un imprudent touche ou semble toucher à l'église. On le voit à
+la vente des livres de piété protestants, le <i>Pilgrim's progress</i>, le
+<i>Whole duty of man</i>, seuls capables de se frayer leur voie jusqu'à
+l'appui de fenêtre du <i>yeoman</i> et du <i>squire</i>, où dorment, parmi les
+engins de pêche, quatre volumes, toute la bibliothèque. Vous ne remuerez
+les hommes de cette race que par des réflexions morales et des émotions
+religieuses. L'esprit puritain attiédi couve encore sous terre et se
+jette du seul côté où se rencontrent l'aliment, l'air, la flamme et
l'action.</p>
-<p>On s'en aperçoit quand on regarde les sectes. En France, jansénistes et
-jésuites semblent des pantins de l'autre siècle occupés à se battre pour
-le divertissement de celui-ci. Ici les quakers, les indépendants, les
-baptistes, subsistent, sérieux, honorés, reconnus par l'État, illustrés
-par des écrivains habiles, par des savants profonds, par des hommes
-vertueux, par des fondateurs de nations<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>. Leur piété fait leurs
-disputes; c'est parce qu'ils veulent croire qu'ils diffèrent de
+<p>On s'en aperçoit quand on regarde les sectes. En France, jansénistes et
+jésuites semblent des pantins de l'autre siècle occupés à se battre pour
+le divertissement de celui-ci. Ici les quakers, les indépendants, les
+baptistes, subsistent, sérieux, honorés, reconnus par l'État, illustrés
+par des écrivains habiles, par des savants profonds, par des hommes
+vertueux, par des fondateurs de nations<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>. Leur piété fait leurs
+disputes; c'est parce qu'ils veulent croire qu'ils diffèrent de
croyance; les seuls hommes sans religion sont ceux qui ne s'occupent pas
-de religion. Une foi immobile est bientôt une foi morte, et quand un
+de religion. Une foi immobile est bientôt une foi morte, et quand un
homme devient sectaire, c'est qu'il est fervent. Ce christianisme vit,
-car il se développe; on voit la séve toujours coulante de l'examen et de
-la foi protestante rentrer dans de vieux dogmes, desséchés depuis quinze
+car il se développe; on voit la séve toujours coulante de l'examen et de
+la foi protestante rentrer dans de vieux dogmes, desséchés depuis quinze
cents ans. Voltaire, arrivant ici, est surpris de trouver des ariens,
<span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> et parmi eux les premiers penseurs de l'Angleterre, Clarke,
-Newton lui-même. Ce n'est pas seulement le dogme, c'est le sentiment qui
-se renouvelle; par delà les ariens spéculatifs perçaient les méthodistes
-pratiques, et derrière Newton et Clarke venaient Whitefield et Wesley.</p>
+Newton lui-même. Ce n'est pas seulement le dogme, c'est le sentiment qui
+se renouvelle; par delà les ariens spéculatifs perçaient les méthodistes
+pratiques, et derrière Newton et Clarke venaient Whitefield et Wesley.</p>
-<p>Nulle histoire n'éclaire plus à fond le caractère anglais. En face de
+<p>Nulle histoire n'éclaire plus à fond le caractère anglais. En face de
Hume, de Voltaire, ils fondent une secte monacale et convulsionnaire, et
-triomphent chez eux par le rigorisme et l'exagération qui les perdraient
-chez nous. Wesley est un lettré, un érudit d'Oxford, et il croit au
-diable; il lui attribue des maladies, des cauchemars, des tempêtes, des
+triomphent chez eux par le rigorisme et l'exagération qui les perdraient
+chez nous. Wesley est un lettré, un érudit d'Oxford, et il croit au
+diable; il lui attribue des maladies, des cauchemars, des tempêtes, des
tremblements de terre. Sa famille a entendu des bruits surnaturels; son
-père a été poussé trois fois par un revenant; lui-même voit la main de
-Dieu dans les plus vulgaires événements de la vie; un jour, à
-Birmingham, ayant été surpris par la grêle, il découvre qu'il reçoit cet
-avertissement parce qu'à table il n'a point exhorté les gens qui
-dînaient avec lui; quand il s'agit de prendre un parti, il tire au sort,
-pour se décider, parmi les textes de la Bible. À Oxford, il jeûne et se
-fatigue jusqu'à cracher le sang et manquer de mourir; sur le vaisseau,
-quand il part pour l'Amérique, il ne mange plus que du pain et dort par
-terre; il mène la vie d'un apôtre, donnant tout ce qu'il gagne,
-voyageant et prêchant toute l'année, et chaque année, jusqu'à
+père a été poussé trois fois par un revenant; lui-même voit la main de
+Dieu dans les plus vulgaires événements de la vie; un jour, à
+Birmingham, ayant été surpris par la grêle, il découvre qu'il reçoit cet
+avertissement parce qu'à table il n'a point exhorté les gens qui
+dînaient avec lui; quand il s'agit de prendre un parti, il tire au sort,
+pour se décider, parmi les textes de la Bible. À Oxford, il jeûne et se
+fatigue jusqu'à cracher le sang et manquer de mourir; sur le vaisseau,
+quand il part pour l'Amérique, il ne mange plus que du pain et dort par
+terre; il mène la vie d'un apôtre, donnant tout ce qu'il gagne,
+voyageant et prêchant toute l'année, et chaque année, jusqu'à
quatre-vingt-huit ans<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> on calcule qu'il donna 30000 livres
-sterling, qu'il fit cent mille lieues et qu'il prêcha quarante mille
-sermons. Qu'est-ce qu'un pareil homme eût fait dans notre dix-huitième
-siècle? Ici on l'écoute, on le suit; à sa mort, il avait
+sterling, qu'il fit cent mille lieues et qu'il prêcha quarante mille
+sermons. Qu'est-ce qu'un pareil homme eût fait dans notre dix-huitième
+siècle? Ici on l'écoute, on le suit; à sa mort, il avait
quatre-vingt-mille disciples; aujourd'hui il en a un million. Les
-inquiétudes de conscience qui l'ont jeté dans cette voie poussent les
+inquiétudes de conscience qui l'ont jeté dans cette voie poussent les
autres sur sa trace. Rien de plus frappant que les confessions de ses
-prédicateurs, la plupart gens du peuple et laïques: Georges Story a le
-<i>spleen</i>, rêve et réfléchit tristement, s'occupe à se dénigrer et à
-dénigrer les occupations humaines. Mark Bond se croit damné parce
-qu'étant petit garçon il a prononcé un blasphème; il lit et prie sans
-cesse et sans effet, et enfin, désespéré, s'enrôle avec l'espérance
-d'être tué. John Haime a des visions, hurle et croit sentir le diable.
-Un autre, boulanger, a des scrupules parce que son maître continue à
-cuire le dimanche, se dessèche d'inquiétude, et bientôt n'est plus qu'un
-squelette. Voilà les âmes timorées et passionnées qui fournissent
-matière à la religion et à l'enthousiasme. Elles sont nombreuses en ce
-pays, et c'est sur elles que la doctrine a prise. Wesley déclare «qu'un
-chapelet d'opinions numérotées n'est pas plus la foi chrétienne qu'un
-chapelet de grains enfilés n'est la sainteté chrétienne. La foi n'est
-point l'assentiment donné à une opinion, ni à un nombre quelconque
-d'opinions;» c'est la sensation de la <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> présence divine, c'est la
-communication de l'âme avec le monde invisible, c'est le renouvellement
-complet et imprévu du c&oelig;ur. «La foi justifiante comprend pour celui
-qui l'a, non-seulement la révélation personnelle et l'évidence du
+prédicateurs, la plupart gens du peuple et laïques: Georges Story a le
+<i>spleen</i>, rêve et réfléchit tristement, s'occupe à se dénigrer et à
+dénigrer les occupations humaines. Mark Bond se croit damné parce
+qu'étant petit garçon il a prononcé un blasphème; il lit et prie sans
+cesse et sans effet, et enfin, désespéré, s'enrôle avec l'espérance
+d'être tué. John Haime a des visions, hurle et croit sentir le diable.
+Un autre, boulanger, a des scrupules parce que son maître continue à
+cuire le dimanche, se dessèche d'inquiétude, et bientôt n'est plus qu'un
+squelette. Voilà les âmes timorées et passionnées qui fournissent
+matière à la religion et à l'enthousiasme. Elles sont nombreuses en ce
+pays, et c'est sur elles que la doctrine a prise. Wesley déclare «qu'un
+chapelet d'opinions numérotées n'est pas plus la foi chrétienne qu'un
+chapelet de grains enfilés n'est la sainteté chrétienne. La foi n'est
+point l'assentiment donné à une opinion, ni à un nombre quelconque
+d'opinions;» c'est la sensation de la <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> présence divine, c'est la
+communication de l'âme avec le monde invisible, c'est le renouvellement
+complet et imprévu du c&oelig;ur. «La foi justifiante comprend pour celui
+qui l'a, non-seulement la révélation personnelle et l'évidence du
christianisme, mais encore une ferme et solide assurance que le Christ
-est mort pour <i>son</i> péché, qu'il <i>l'a</i> aimé, qu'il a donné sa vie pour
-<i>lui</i><a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>.» Le fidèle sent en lui-même l'attouchement d'une main
-supérieure et la naissance d'un être inconnu. L'ancien homme a disparu,
-un homme nouveau a pris la place, pardonné, purifié, transfiguré,
-pénétré de joie et de confiance, incliné vers le bien avec autant de
-force qu'il était jadis entraîné vers le mal. Un miracle s'est fait, et
-à chaque instant, subitement, en toute circonstance, sans préparation,
-il peut se faire. Tout à l'heure peut-être, tel pécheur, le plus
-envieilli, le plus endurci, sans l'avoir voulu, sans y avoir songé, va
-tomber pleurant, le c&oelig;ur fondu par la grâce. Les sourdes pensées qui
-ont longuement fermenté dans ces imaginations mélancoliques éclatent
-tout d'un coup en orages, et le lourd tempérament <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> brutal est
-secoué par des accès nerveux qu'il n'a pas encore connus. Wesley,
-Whitefield et leurs prédicateurs allaient par toute l'Angleterre,
-prêchant aux pauvres, aux paysans, aux ouvriers, en plein air,
-quelquefois devant des congrégations de vingt mille personnes, et «le
-feu s'allumait dans tout le pays» sous leurs pas. Il y avait des
-sanglots, des cris. À Kingswood, Whitefield, ayant rassemblé les
-mineurs, race sauvage «et païenne, pire que les païens eux-mêmes, voyait
-les traînées blanches que les larmes faisaient en coulant sur leurs
-joues noires<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>.» D'autres tremblaient ou tombaient; d'autres avaient
-des transports de joie, des extases. «Après le sermon, dit Thomas
-Oliver, mon c&oelig;ur fut brisé, et je n'aurais pu exprimer le puissant
-désir que je sentais de la justice. Je sentais comme si j'aurais pu à la
-lettre m'envoler dans le ciel.» Le dieu et la bête que chacun de nous
-porte en soi étaient lâchés; la machine physique se bouleversait;
-l'émotion tournait à la folie, et la folie devenait contagieuse. À
-Everton, dit un témoin oculaire, «quelques-uns gémissaient, d'autres
-hurlaient tout haut. L'effet le plus général était une respiration
-bruyante comme celle de gens à demi étranglés et qui halètent pour avoir
-de l'air. Et en effet la plupart des cris étaient comme de créatures
-humaines qui meurent dans une angoisse amère. Beaucoup <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>
+est mort pour <i>son</i> péché, qu'il <i>l'a</i> aimé, qu'il a donné sa vie pour
+<i>lui</i><a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>.» Le fidèle sent en lui-même l'attouchement d'une main
+supérieure et la naissance d'un être inconnu. L'ancien homme a disparu,
+un homme nouveau a pris la place, pardonné, purifié, transfiguré,
+pénétré de joie et de confiance, incliné vers le bien avec autant de
+force qu'il était jadis entraîné vers le mal. Un miracle s'est fait, et
+à chaque instant, subitement, en toute circonstance, sans préparation,
+il peut se faire. Tout à l'heure peut-être, tel pécheur, le plus
+envieilli, le plus endurci, sans l'avoir voulu, sans y avoir songé, va
+tomber pleurant, le c&oelig;ur fondu par la grâce. Les sourdes pensées qui
+ont longuement fermenté dans ces imaginations mélancoliques éclatent
+tout d'un coup en orages, et le lourd tempérament <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> brutal est
+secoué par des accès nerveux qu'il n'a pas encore connus. Wesley,
+Whitefield et leurs prédicateurs allaient par toute l'Angleterre,
+prêchant aux pauvres, aux paysans, aux ouvriers, en plein air,
+quelquefois devant des congrégations de vingt mille personnes, et «le
+feu s'allumait dans tout le pays» sous leurs pas. Il y avait des
+sanglots, des cris. À Kingswood, Whitefield, ayant rassemblé les
+mineurs, race sauvage «et païenne, pire que les païens eux-mêmes, voyait
+les traînées blanches que les larmes faisaient en coulant sur leurs
+joues noires<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>.» D'autres tremblaient ou tombaient; d'autres avaient
+des transports de joie, des extases. «Après le sermon, dit Thomas
+Oliver, mon c&oelig;ur fut brisé, et je n'aurais pu exprimer le puissant
+désir que je sentais de la justice. Je sentais comme si j'aurais pu à la
+lettre m'envoler dans le ciel.» Le dieu et la bête que chacun de nous
+porte en soi étaient lâchés; la machine physique se bouleversait;
+l'émotion tournait à la folie, et la folie devenait contagieuse. À
+Everton, dit un témoin oculaire, «quelques-uns gémissaient, d'autres
+hurlaient tout haut. L'effet le plus général était une respiration
+bruyante comme celle de gens à demi étranglés et qui halètent pour avoir
+de l'air. Et en effet la plupart des cris étaient comme de créatures
+humaines qui meurent dans une angoisse amère. Beaucoup <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span>
pleuraient sans bruit, d'autres tombaient comme morts.... En face de
moi, il y avait un jeune homme, un paysan vigoureux, frais et bien
-portant; en un moment, quand il paraissait ne penser à rien, il
+portant; en un moment, quand il paraissait ne penser à rien, il
s'abattit avec une violence inconcevable. J'entendis le battement de ses
-pieds qui semblaient près de rompre les planches, tant les convulsions
-étaient fortes pendant qu'il gisait au fond du banc.... Je vis aussi un
-petit garçon bien bâti d'environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous
-ses camarades; sa face était rouge comme l'écarlate; presque tous ceux
-sur qui Dieu mettait sa main devenaient ou très-rouges, ou presque
-noirs<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>.» Ailleurs une femme, choquée de cette démence, voulut
-sortir. «Elle n'avait pas fait quatre pas qu'elle tomba par terre dans
-une agonie aussi violente que les autres.» Les conversions suivaient ces
+pieds qui semblaient près de rompre les planches, tant les convulsions
+étaient fortes pendant qu'il gisait au fond du banc.... Je vis aussi un
+petit garçon bien bâti d'environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous
+ses camarades; sa face était rouge comme l'écarlate; presque tous ceux
+sur qui Dieu mettait sa main devenaient ou très-rouges, ou presque
+noirs<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>.» Ailleurs une femme, choquée de cette démence, voulut
+sortir. «Elle n'avait pas fait quatre pas qu'elle tomba par terre dans
+une agonie aussi violente que les autres.» Les conversions suivaient ces
transports; les convertis payaient leurs dettes, quittaient
l'ivrognerie, lisaient la Bible, priaient et allaient exhorter les
-autres. Wesley les rassemblait en sociétés, instituait des réunions
-d'examen et d'édification <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> mutuelle, soumettait la vie
-spirituelle à une discipline méthodique, bâtissait des temples,
-choisissait des prédicateurs, fondait des écoles, organisait
-l'enthousiasme. Aujourd'hui encore ses disciples dépensent trois
+autres. Wesley les rassemblait en sociétés, instituait des réunions
+d'examen et d'édification <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> mutuelle, soumettait la vie
+spirituelle à une discipline méthodique, bâtissait des temples,
+choisissait des prédicateurs, fondait des écoles, organisait
+l'enthousiasme. Aujourd'hui encore ses disciples dépensent trois
millions par an en missions dans toutes les parties du monde, et, sur
-les bords du Mississippi et de l'Ohio, les <i>shoutings</i> répètent le
-délire et les conversions de l'inspiration primitive. Le même instinct
-se révèle encore par les mêmes signes; la doctrine de la grâce subsiste
-toujours vivante, et la race, comme au seizième siècle, met sa poésie
+les bords du Mississippi et de l'Ohio, les <i>shoutings</i> répètent le
+délire et les conversions de l'inspiration primitive. Le même instinct
+se révèle encore par les mêmes signes; la doctrine de la grâce subsiste
+toujours vivante, et la race, comme au seizième siècle, met sa poésie
dans l'exaltation du sens moral.</p>
<h4>IV</h4>
-<p>Une sorte de fumée théologique couvre et cache ce foyer ardent qui brûle
-en silence. Un étranger qui en ce moment visiterait le pays ne verrait
+<p>Une sorte de fumée théologique couvre et cache ce foyer ardent qui brûle
+en silence. Un étranger qui en ce moment visiterait le pays ne verrait
dans cette religion qu'une vapeur suffocante de raisonnements, de
-controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prédicateurs célèbres,
+controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prédicateurs célèbres,
Barrow, Tillotson, South, Stillingfleet, Sherlock, Burnet, Baxter,
-Barclay, prêchent, dit Addison, comme des automates, du même ton, sans
-remuer les bras. Pour un Français, pour Voltaire, qui les lit, car il
-lit tout, quelle étrange lecture! Voici d'abord Tillotson, le plus
-autorisé de tous, sorte de Père de l'Église, tellement admiré que Dryden
-déclare avoir appris de lui l'art de bien écrire, et que ses sermons,
-seule propriété qu'il laisse à sa veuve, sont achetés par un libraire
+Barclay, prêchent, dit Addison, comme des automates, du même ton, sans
+remuer les bras. Pour un Français, pour Voltaire, qui les lit, car il
+lit tout, quelle étrange lecture! Voici d'abord Tillotson, le plus
+autorisé de tous, sorte de Père de l'Église, tellement admiré que Dryden
+déclare avoir appris de lui l'art de bien écrire, et que ses sermons,
+seule propriété qu'il laisse à sa veuve, sont achetés par un libraire
deux mille cinq cents <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> livres sterling. En effet, l'ouvrage est
de poids; il y en a trois volumes in-folio, chacun de sept cents pages.
-Pour les ouvrir, il faut être critique de profession ou vouloir
+Pour les ouvrir, il faut être critique de profession ou vouloir
absolument faire son salut. Enfin nous les ouvrons. <i>Qu'il y a de la
-sagesse à être religieux</i><a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>: c'est là son premier sermon, fort
-célèbre de son temps et qui commença sa fortune. «Cette phrase, dit-il,
-comprend deux termes qui ne sont point différents de sens, tellement
-qu'ils ne diffèrent que comme la cause et l'effet, lesquels, par une
-métonymie employée par tous les genres d'auteurs, sont souvent mis l'un
-pour l'autre<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>.» Ce début inquiète; est-ce que par hasard ce grand
-écrivain serait un grammairien d'école? Poursuivons pourtant: «Ayant
-ainsi expliqué les mots, j'arrive maintenant à la proposition qu'ils
-forment, à savoir que la religion est le meilleur des savoirs et la
-meilleure des sagesses. Et je m'efforcerai d'établir cette vérité de
-trois façons: premièrement par une preuve directe; secondement en
-montrant par contraste la folie et l'ignorance de l'irréligion et du
-vice; troisièmement en défendant la religion contre les accusations
-ordinaires qui semblent la taxer d'ignorance ou de déraison. Je
-commence par la preuve directe<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>.» Là-dessus <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> il donne ses
-divisions. Quel démonstrateur solide! on est tenté de le lire du pouce
-et non des yeux.&mdash;<i>Quarante-deuxième sermon; contre la
-Médisance.</i>&mdash;«Premièrement, j'examinerai la nature de ce vice et ce en
-quoi il consiste; secondement, je considérerai jusqu'où s'étend la
-défense qui nous est faite de nous y livrer; troisièmement, je montrerai
+sagesse à être religieux</i><a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>: c'est là son premier sermon, fort
+célèbre de son temps et qui commença sa fortune. «Cette phrase, dit-il,
+comprend deux termes qui ne sont point différents de sens, tellement
+qu'ils ne diffèrent que comme la cause et l'effet, lesquels, par une
+métonymie employée par tous les genres d'auteurs, sont souvent mis l'un
+pour l'autre<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>.» Ce début inquiète; est-ce que par hasard ce grand
+écrivain serait un grammairien d'école? Poursuivons pourtant: «Ayant
+ainsi expliqué les mots, j'arrive maintenant à la proposition qu'ils
+forment, à savoir que la religion est le meilleur des savoirs et la
+meilleure des sagesses. Et je m'efforcerai d'établir cette vérité de
+trois façons: premièrement par une preuve directe; secondement en
+montrant par contraste la folie et l'ignorance de l'irréligion et du
+vice; troisièmement en défendant la religion contre les accusations
+ordinaires qui semblent la taxer d'ignorance ou de déraison. Je
+commence par la preuve directe<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>.» Là-dessus <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> il donne ses
+divisions. Quel démonstrateur solide! on est tenté de le lire du pouce
+et non des yeux.&mdash;<i>Quarante-deuxième sermon; contre la
+Médisance.</i>&mdash;«Premièrement, j'examinerai la nature de ce vice et ce en
+quoi il consiste; secondement, je considérerai jusqu'où s'étend la
+défense qui nous est faite de nous y livrer; troisièmement, je montrerai
le mal de cette habitude tant dans ses causes que dans ses effets;
-quatrièmement, j'ajouterai quelques considérations supplémentaires pour
-en détourner les hommes; cinquièmement, je donnerai quelques règles et
-directions qui serviront à l'éviter et à le guérir<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>.» Quel style!
+quatrièmement, j'ajouterai quelques considérations supplémentaires pour
+en détourner les hommes; cinquièmement, je donnerai quelques règles et
+directions qui serviront à l'éviter et à le guérir<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>.» Quel style!
Et il est partout pareil. <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> Rien de vivant; c'est un squelette
-avec toutes ses attaches grossièrement visibles. Toutes les idées sont
-étiquetées et numérotées. Les scolastiques n'étaient pas pires. Ni
-verve, ni véhémence, point d'esprit, point d'imagination, nulle idée
-originale et brillante, nulle philosophie, des citations d'érudit
-vulgaire, des énumérations de manuel. La lourde raison raisonnante
-arrive avec son casier de classifications sur une grande vérité de
-c&oelig;ur ou sur un mot passionné de la Bible, l'examine «positivement,
-puis négativement,» y démêle, «un enseignement, puis un encouragement,»
-met chaque morceau sous une étiquette, patiemment, infatigablement, si
+avec toutes ses attaches grossièrement visibles. Toutes les idées sont
+étiquetées et numérotées. Les scolastiques n'étaient pas pires. Ni
+verve, ni véhémence, point d'esprit, point d'imagination, nulle idée
+originale et brillante, nulle philosophie, des citations d'érudit
+vulgaire, des énumérations de manuel. La lourde raison raisonnante
+arrive avec son casier de classifications sur une grande vérité de
+c&oelig;ur ou sur un mot passionné de la Bible, l'examine «positivement,
+puis négativement,» y démêle, «un enseignement, puis un encouragement,»
+met chaque morceau sous une étiquette, patiemment, infatigablement, si
bien que parfois il faut trois sermons complets pour achever la division
-et la preuve, et que chacun d'eux, à l'exorde, contient le mémento
-méthodique de tous les points traités et de tous les arguments fournis.
-Les disputes de notre Sorbonne ne se faisaient pas autrement. À la cour
-de Louis XIV, on l'eût pris pour un échappé de séminaire; Voltaire
-l'appellerait curé de village. Il a tout ce qu'il faut pour choquer les
+et la preuve, et que chacun d'eux, à l'exorde, contient le mémento
+méthodique de tous les points traités et de tous les arguments fournis.
+Les disputes de notre Sorbonne ne se faisaient pas autrement. À la cour
+de Louis XIV, on l'eût pris pour un échappé de séminaire; Voltaire
+l'appellerait curé de village. Il a tout ce qu'il faut pour choquer les
gens du monde, et il n'a rien de ce qu'il faut pour les attirer. C'est
-qu'il ne s'adresse point à des gens du monde, mais à des chrétiens; ses
-auditeurs n'ont pas besoin ni envie d'être piqués ou amusés; ils ne
-demandent pas des raffinements d'analyse, des nouveautés en matière de
-sentiments. Ils viennent pour qu'on leur explique l'Écriture et qu'on
-<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> leur prouve la morale. La force de leur zèle ne se manifeste
-que par le sérieux de leur attention. Que d'autres fassent du texte un
-prétexte; pour eux, ils s'y attachent; c'est la parole même de Dieu, on
+qu'il ne s'adresse point à des gens du monde, mais à des chrétiens; ses
+auditeurs n'ont pas besoin ni envie d'être piqués ou amusés; ils ne
+demandent pas des raffinements d'analyse, des nouveautés en matière de
+sentiments. Ils viennent pour qu'on leur explique l'Écriture et qu'on
+<span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> leur prouve la morale. La force de leur zèle ne se manifeste
+que par le sérieux de leur attention. Que d'autres fassent du texte un
+prétexte; pour eux, ils s'y attachent; c'est la parole même de Dieu, on
ne peut trop s'y appesantir. Ils veulent qu'on cherche le sens de chaque
-mot, qu'on interprète le passage phrase à phrase, par lui-même, par ses
+mot, qu'on interprète le passage phrase à phrase, par lui-même, par ses
alentours, par les passages semblables, par l'ensemble de la doctrine.
-Ils consentent à ce qu'on cite les diverses leçons, les diverses
-traductions, les diverses interprétations; ils sont contents de voir
-l'orateur se faire grammairien, helléniste, scoliaste. Ils ne se
-rebutent pas de toute cette poussière d'érudition qui s'échappe des
-in-folio pour leur voler sur la figure. Et le précepte posé, ils exigent
-l'énumération de toutes les raisons qui l'appuient; ils veulent être
-convaincus, emporter dans leur tête une provision de bons motifs
-vérifiés pour toute la semaine. Ils sont venus là sérieusement, comme à
-leur comptoir ou à leur champ, pour s'ennuyer et abattre de la besogne,
-pour peiner et piocher consciencieusement dans la théologie et dans la
-logique, pour s'amender et s'améliorer. Ils seraient fâchés d'être
-éblouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s'accommodent bien mieux
-des discussions froides; ils demandent des enquêtes et des rapports
-méthodiques en matière de morale comme en matière de douane, et traitent
+Ils consentent à ce qu'on cite les diverses leçons, les diverses
+traductions, les diverses interprétations; ils sont contents de voir
+l'orateur se faire grammairien, helléniste, scoliaste. Ils ne se
+rebutent pas de toute cette poussière d'érudition qui s'échappe des
+in-folio pour leur voler sur la figure. Et le précepte posé, ils exigent
+l'énumération de toutes les raisons qui l'appuient; ils veulent être
+convaincus, emporter dans leur tête une provision de bons motifs
+vérifiés pour toute la semaine. Ils sont venus là sérieusement, comme à
+leur comptoir ou à leur champ, pour s'ennuyer et abattre de la besogne,
+pour peiner et piocher consciencieusement dans la théologie et dans la
+logique, pour s'amender et s'améliorer. Ils seraient fâchés d'être
+éblouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s'accommodent bien mieux
+des discussions froides; ils demandent des enquêtes et des rapports
+méthodiques en matière de morale comme en matière de douane, et traitent
de la conscience comme du porto ou des harengs.</p>
-<p>C'est en cela que Tillotson est admirable. Sans doute il est «pédant,»
-comme disait Voltaire; il a <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> toute la mauvaise grâce contractée
-à l'université:» il n'a point été «poli par le commerce des femmes,» il
-ne ressemble pas à ces prédicateurs français, académiciens, beaux
-diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien prêché, par les
-finesses d'un style épuré, gagnent le premier évêché vacant et la faveur
-de la bonne compagnie. Mais il écrit en parfait honnête homme, on voit
+<p>C'est en cela que Tillotson est admirable. Sans doute il est «pédant,»
+comme disait Voltaire; il a <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> toute la mauvaise grâce contractée
+à l'université:» il n'a point été «poli par le commerce des femmes,» il
+ne ressemble pas à ces prédicateurs français, académiciens, beaux
+diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien prêché, par les
+finesses d'un style épuré, gagnent le premier évêché vacant et la faveur
+de la bonne compagnie. Mais il écrit en parfait honnête homme, on voit
qu'il ne cherche point du tout la gloire d'orateur; il veut persuader
-solidement, rien de plus. On jouit de cette clarté, de ce naturel, de
-cette justesse, de cette loyauté entière. «La sincérité, dit-il quelque
+solidement, rien de plus. On jouit de cette clarté, de ce naturel, de
+cette justesse, de cette loyauté entière. «La sincérité, dit-il quelque
part, a tous les avantages de l'apparence et beaucoup d'autres encore.
-Si l'étalage d'une chose est bon en quelque façon, il est sûr que la
-sincérité est meilleure. En effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou
-semble-t-il être ce qu'il n'est pas, sinon parce qu'il est bon d'avoir
-la qualité qu'il veut prendre? Car contrefaire et dissimuler, c'est
-mettre sur soi l'apparence de quelque mérite. Or le meilleur moyen du
-monde pour un homme de paraître quelque chose, c'est d'être réellement
-ce qu'il veut paraître, outre que bien des fois il est aussi incommode
-de soutenir le semblant d'une bonne qualité que de l'avoir. Et si un
-homme ne l'a pas, il y a dix à parier contre un qu'on découvrira qu'il
-en est dépourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu'il a
-prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rôle et
-de faire le comédien longtemps, car lorsque la vérité n'est pas au
+Si l'étalage d'une chose est bon en quelque façon, il est sûr que la
+sincérité est meilleure. En effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou
+semble-t-il être ce qu'il n'est pas, sinon parce qu'il est bon d'avoir
+la qualité qu'il veut prendre? Car contrefaire et dissimuler, c'est
+mettre sur soi l'apparence de quelque mérite. Or le meilleur moyen du
+monde pour un homme de paraître quelque chose, c'est d'être réellement
+ce qu'il veut paraître, outre que bien des fois il est aussi incommode
+de soutenir le semblant d'une bonne qualité que de l'avoir. Et si un
+homme ne l'a pas, il y a dix à parier contre un qu'on découvrira qu'il
+en est dépourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu'il a
+prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rôle et
+de faire le comédien longtemps, car lorsque la vérité n'est pas au
fond, le naturel s'efforcera toujours de revenir, <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> percera et se
-trahira un jour ou l'autre. C'est pourquoi, si un homme juge à propos de
-sembler bon, qu'il le soit effectivement, et alors sa bonté apparaîtra
-de façon à ce que personne n'en doute, de sorte que, tout compte fait,
-la sincérité est la vraie sagesse<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>.» On est tenté de croire un homme
-qui parle ainsi; on se dit: «Cela est vrai, il a raison, il faut agir
-comme il le dit.» L'impression qu'on reçoit est morale, non littéraire;
+trahira un jour ou l'autre. C'est pourquoi, si un homme juge à propos de
+sembler bon, qu'il le soit effectivement, et alors sa bonté apparaîtra
+de façon à ce que personne n'en doute, de sorte que, tout compte fait,
+la sincérité est la vraie sagesse<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>.» On est tenté de croire un homme
+qui parle ainsi; on se dit: «Cela est vrai, il a raison, il faut agir
+comme il le dit.» L'impression qu'on reçoit est morale, non littéraire;
le discours est efficace, non oratoire; il ne donne point un plaisir, il
conduit vers une action.</p>
-<p>Dans cette grande manufacture de morale, où chaque métier tourne aussi
-régulièrement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue
-deux qui résonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span>
+<p>Dans cette grande manufacture de morale, où chaque métier tourne aussi
+régulièrement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue
+deux qui résonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span>
et South: non pas que la lourdeur leur manque; Barrow avait toute
-l'apparence d'un cuistre de collége, et s'habillait si mal qu'un jour,
-prêchant à Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il vit
-la congrégation presque entière quitter l'église à l'instant. Il
+l'apparence d'un cuistre de collége, et s'habillait si mal qu'un jour,
+prêchant à Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il vit
+la congrégation presque entière quitter l'église à l'instant. Il
expliquait le mot &#949;&#8016;&#967;&#945;&#961;&#953;&#963;&#964;&#949;&#8150;&#957; en chaire avec tous les
-agréments d'un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et
-subdivisant comme le plus hérissé des scoliastes<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>, ne se souciant
-pas plus du public que de lui-même, si bien qu'une fois ayant parlé
-trois heures et demie devant le lord-maire, il répondit à ceux qui lui
-demandaient s'il n'était pas fatigué: «Oui, en effet, je commençais à
-être las d'être debout si longtemps.» Mais le c&oelig;ur et l'esprit
-étaient si pleins et si riches que ses défauts se tournaient en
-puissance. Il eut une méthode et une clarté de géomètre<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>, une
-fécondité inépuisable, une impétuosité <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> et une ténacité de
-logique extraordinaires, écrivant le même sermon trois et quatre fois de
-suite, insatiable dans son besoin d'expliquer et de prouver, obstinément
-enfoncé dans sa pensée déjà regorgeante, avec une minutie de divisions,
+agréments d'un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et
+subdivisant comme le plus hérissé des scoliastes<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>, ne se souciant
+pas plus du public que de lui-même, si bien qu'une fois ayant parlé
+trois heures et demie devant le lord-maire, il répondit à ceux qui lui
+demandaient s'il n'était pas fatigué: «Oui, en effet, je commençais à
+être las d'être debout si longtemps.» Mais le c&oelig;ur et l'esprit
+étaient si pleins et si riches que ses défauts se tournaient en
+puissance. Il eut une méthode et une clarté de géomètre<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>, une
+fécondité inépuisable, une impétuosité <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> et une ténacité de
+logique extraordinaires, écrivant le même sermon trois et quatre fois de
+suite, insatiable dans son besoin d'expliquer et de prouver, obstinément
+enfoncé dans sa pensée déjà regorgeante, avec une minutie de divisions,
une exactitude de liaisons, une surabondance d'explications si
-étonnantes que l'attention de l'auditeur à la fin défaille, et que
-pourtant l'esprit tourne avec l'énorme machine, emporté et ployé comme
+étonnantes que l'attention de l'auditeur à la fin défaille, et que
+pourtant l'esprit tourne avec l'énorme machine, emporté et ployé comme
par le poids roulant d'un laminoir.</p>
-<p>Écoutez ses discours sur l'<i>amour de Dieu</i> et du <i>prochain</i>. On n'a
-jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus véhémente analyse,
-une si pénétrante et si infatigable décomposition d'une idée en toutes
+<p>Écoutez ses discours sur l'<i>amour de Dieu</i> et du <i>prochain</i>. On n'a
+jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus véhémente analyse,
+une si pénétrante et si infatigable décomposition d'une idée en toutes
ses parties, une logique plus puissante, qui enserre plus rigoureusement
-dans un réseau unique tous les fils d'un même sujet:</p>
+dans un réseau unique tous les fils d'un même sujet:</p>
-<p class="quote">Quoiqu'il ne puisse arriver à Dieu ni bien ni avantage qui
- augmente sa félicité naturelle et inaltérable, ni mal ou dommage
- qui la diminue (car il ne peut être réellement plus ou moins
- riche, ou glorieux, ou heureux qu'il ne l'est, et nos désirs ou
+<p class="quote">Quoiqu'il ne puisse arriver à Dieu ni bien ni avantage qui
+ augmente sa félicité naturelle et inaltérable, ni mal ou dommage
+ qui la diminue (car il ne peut être réellement plus ou moins
+ riche, ou glorieux, ou heureux qu'il ne l'est, et nos désirs ou
nos craintes, nos plaisirs ou nos peines, nos projets ou nos
efforts n'y peuvent rien et n'y contribuent en rien), cependant
- il a déclaré qu'il y a certains objets et intérêts que par pure
- bonté et condescendance il affectionne et poursuit comme les
+ il a déclaré qu'il y a certains objets et intérêts que par pure
+ bonté et condescendance il affectionne et poursuit comme les
siens propres, et comme si effectivement il recevait un avantage
- de leur bon succès ou souffrait un tort de leur mauvaise issue;
- qu'il désire sérieusement certaines choses et s'en réjouit
- grandement, qu'il désapprouve certaines autres choses et en est
- grièvement offensé, par exemple qu'il porte une affection
- paternelle à ses créatures et souhaite sérieusement leur
- bien-être, et se plaît à les voir jouir des biens qu'il <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span>
- leur a préparés; que pareillement il est fâché du contraire,
- qu'il a pitié de leur misère, qu'il s'en afflige, que par
- conséquent il est très-satisfait lorsque la piété, la paix,
+ de leur bon succès ou souffrait un tort de leur mauvaise issue;
+ qu'il désire sérieusement certaines choses et s'en réjouit
+ grandement, qu'il désapprouve certaines autres choses et en est
+ grièvement offensé, par exemple qu'il porte une affection
+ paternelle à ses créatures et souhaite sérieusement leur
+ bien-être, et se plaît à les voir jouir des biens qu'il <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span>
+ leur a préparés; que pareillement il est fâché du contraire,
+ qu'il a pitié de leur misère, qu'il s'en afflige, que par
+ conséquent il est très-satisfait lorsque la piété, la paix,
l'ordre, la justice, qui sont les principaux moyens de notre
- bien-être, sont florissants; qu'il est fâché lorsque l'impiété,
- l'injustice, la dissension, le désordre, qui sont pour nous des
- sources certaines de malheur, règnent et dominent; qu'il est
- content lorsque nous lui rendons l'obéissance, l'honneur et le
- respect qui lui sont dus; qu'il est hautement offensé lorsque
- notre conduite à son égard est injurieuse et irrévérencieuse par
- les péchés que nous commettons et par la violation que nous
+ bien-être, sont florissants; qu'il est fâché lorsque l'impiété,
+ l'injustice, la dissension, le désordre, qui sont pour nous des
+ sources certaines de malheur, règnent et dominent; qu'il est
+ content lorsque nous lui rendons l'obéissance, l'honneur et le
+ respect qui lui sont dus; qu'il est hautement offensé lorsque
+ notre conduite à son égard est injurieuse et irrévérencieuse par
+ les péchés que nous commettons et par la violation que nous
faisons de ses plus justes et plus saints commandements, de sorte
- que nous ne manquons point de matière suffisante pour témoigner à
+ que nous ne manquons point de matière suffisante pour témoigner à
la fois par nos sentiments et nos actions notre bon vouloir
envers lui, et nous nous trouvons capables non-seulement de lui
- souhaiter du bien, mais encore en quelque façon de lui en faire
- en concourant avec lui à l'accomplissement des choses qu'il
- approuve et dont il se réjouit<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>.</p>
-
-<p>Cet enchevêtrement vous lasse; mais quelle force et quel élan dans
-cette pensée si méditée et si complète! <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> La vérité ainsi appuyée
-sur toutes ses assises ne saurait plus être ébranlée. Et remarquez que
-la rhétorique est absente. Il n'y a point d'art ici; tout l'artifice de
-l'orateur consiste dans la volonté de bien expliquer et de bien prouver
-ce qu'il veut dire. Même il est négligé, naïf; et justement cette
-naïveté l'élève jusqu'au style antique. Vous trouveriez chez lui telle
-image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la simplicité et de
-la majesté latines. «Nous pouvons observer, dit-il, que c'est
-ordinairement dans le milieu des cités, aux endroits les mieux garantis,
+ souhaiter du bien, mais encore en quelque façon de lui en faire
+ en concourant avec lui à l'accomplissement des choses qu'il
+ approuve et dont il se réjouit<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>.</p>
+
+<p>Cet enchevêtrement vous lasse; mais quelle force et quel élan dans
+cette pensée si méditée et si complète! <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> La vérité ainsi appuyée
+sur toutes ses assises ne saurait plus être ébranlée. Et remarquez que
+la rhétorique est absente. Il n'y a point d'art ici; tout l'artifice de
+l'orateur consiste dans la volonté de bien expliquer et de bien prouver
+ce qu'il veut dire. Même il est négligé, naïf; et justement cette
+naïveté l'élève jusqu'au style antique. Vous trouveriez chez lui telle
+image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la simplicité et de
+la majesté latines. «Nous pouvons observer, dit-il, que c'est
+ordinairement dans le milieu des cités, aux endroits les mieux garantis,
les plus beaux et les plus marquants, qu'on choisit une place pour les
-statues et les monuments dédiés à la mémoire des hommes de bien qui ont
-noblement mérité de leur patrie; pareillement nous devrions dans le
-c&oelig;ur et le centre de notre âme, dans le meilleur et le plus riche de
-ses logis, dans les endroits les plus exposés à la vue ordinaire et les
-mieux défendus contre les invasions des pensées mondaines, élever des
-effigies vivantes et des commémorations <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> durables de la bonté de
-Dieu<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>.» Il y a ici comme une effusion de gratitude, et sur la fin du
-discours, quand on le croit épuisé, l'épanchement devient plus abondant
-par l'énumération des biens infinis, où nous nageons comme les poissons
-dans la mer, sans les apercevoir, parce que nous en sommes entourés et
-inondés. Pendant dix pages, l'idée déborde en une seule phrase continue
-du même tour, sans crainte de l'entassement et de la monotonie, en dépit
-de toutes les règles, tant le c&oelig;ur et l'imagination sont comblés et
+statues et les monuments dédiés à la mémoire des hommes de bien qui ont
+noblement mérité de leur patrie; pareillement nous devrions dans le
+c&oelig;ur et le centre de notre âme, dans le meilleur et le plus riche de
+ses logis, dans les endroits les plus exposés à la vue ordinaire et les
+mieux défendus contre les invasions des pensées mondaines, élever des
+effigies vivantes et des commémorations <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> durables de la bonté de
+Dieu<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>.» Il y a ici comme une effusion de gratitude, et sur la fin du
+discours, quand on le croit épuisé, l'épanchement devient plus abondant
+par l'énumération des biens infinis, où nous nageons comme les poissons
+dans la mer, sans les apercevoir, parce que nous en sommes entourés et
+inondés. Pendant dix pages, l'idée déborde en une seule phrase continue
+du même tour, sans crainte de l'entassement et de la monotonie, en dépit
+de toutes les règles, tant le c&oelig;ur et l'imagination sont comblés et
contents d'apporter et d'amasser toute la nature comme une seule
-offrande «devant celui qui, par ses nobles fins et sa façon obligeante
-de donner, surpasse ses dons eux-mêmes et les augmente de beaucoup; qui,
-sans être contraint par aucune nécessité, ni tenu par aucune loi ou par
-aucun contrat préalable, ni conduit par des raisons extérieures, ni
-engagé par nos mérites, ni fatigué par nos importunités, ni poussé par
-les passions importunes de la pitié, de la honte et de la crainte, comme
-nous avons coutume de l'être; ni flatté par des promesses de récompense,
-ni séduit par l'attente de quelque avantage qui pourrait lui revenir;
-mais étant maître <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> absolu de ses propres actions, seul
-législateur et conseiller de lui-même, se suffisant, et incapable de
+offrande «devant celui qui, par ses nobles fins et sa façon obligeante
+de donner, surpasse ses dons eux-mêmes et les augmente de beaucoup; qui,
+sans être contraint par aucune nécessité, ni tenu par aucune loi ou par
+aucun contrat préalable, ni conduit par des raisons extérieures, ni
+engagé par nos mérites, ni fatigué par nos importunités, ni poussé par
+les passions importunes de la pitié, de la honte et de la crainte, comme
+nous avons coutume de l'être; ni flatté par des promesses de récompense,
+ni séduit par l'attente de quelque avantage qui pourrait lui revenir;
+mais étant maître <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> absolu de ses propres actions, seul
+législateur et conseiller de lui-même, se suffisant, et incapable de
recevoir un accroissement quelconque de son parfait bonheur, tout
-volontairement et librement, par pure bonté et générosité, se fait notre
-ami et notre bienfaiteur; prévient non-seulement nos désirs, mais encore
-nos idées, surpasse non-seulement nos mérites, mais nos désirs et même
-nos imaginations, par un épanchement de bienfaits que nul prix ne peut
-égaler, que nulle reconnaissance ne peut payer; n'ayant d'autre objet en
-nous les conférant que notre bien effectif et notre félicité, notre
-profit et notre avantage, notre plaisir et notre contentement<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>.»</p>
-
-<p>La force du zèle et le manque de goût: tels sont les traits communs à
-toute cette éloquence. Quittons ce mathématicien, homme de cabinet,
+volontairement et librement, par pure bonté et générosité, se fait notre
+ami et notre bienfaiteur; prévient non-seulement nos désirs, mais encore
+nos idées, surpasse non-seulement nos mérites, mais nos désirs et même
+nos imaginations, par un épanchement de bienfaits que nul prix ne peut
+égaler, que nulle reconnaissance ne peut payer; n'ayant d'autre objet en
+nous les conférant que notre bien effectif et notre félicité, notre
+profit et notre avantage, notre plaisir et notre contentement<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>.»</p>
+
+<p>La force du zèle et le manque de goût: tels sont les traits communs à
+toute cette éloquence. Quittons ce mathématicien, homme de cabinet,
homme antique, <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> qui prouve trop et s'acharne, et voyons parmi
-les gens du monde celui qu'on appelait «le plus spirituel» des
-ecclésiastiques, Robert South, homme aussi différent de Barrow par son
-caractère et sa vie que par ses &oelig;uvres et son esprit; tout armé en
-guerre, royaliste passionné, partisan du droit divin et de l'obéissance
+les gens du monde celui qu'on appelait «le plus spirituel» des
+ecclésiastiques, Robert South, homme aussi différent de Barrow par son
+caractère et sa vie que par ses &oelig;uvres et son esprit; tout armé en
+guerre, royaliste passionné, partisan du droit divin et de l'obéissance
passive, controversiste acrimonieux, diffamateur des dissidents,
-adversaire de l'Acte de tolérance, et qui ne refusa jamais à ses
-inimitiés la licence d'une injure ou d'un mot cru. À côté de lui, le P.
-Bridaine, qui nous sembla si rude, était poli. Ses sermons ont l'air
+adversaire de l'Acte de tolérance, et qui ne refusa jamais à ses
+inimitiés la licence d'une injure ou d'un mot cru. À côté de lui, le P.
+Bridaine, qui nous sembla si rude, était poli. Ses sermons ont l'air
d'une conversation, d'une conversation du temps, et vous savez de quel
-style on causait à ce moment en Angleterre. Il n'y a point d'image
-populaire et passionnée dont il ait peur. Il expose les petits faits
-vulgaires avec leurs détails bas et frappants. Il ose toujours, il ne se
-gêne jamais; il est peuple. Il a le style de l'anecdote, saillant,
-brusque, avec les changements de ton, les gestes énergiques et bouffons,
-avec toutes les originalités, les violences et les témérités. Il ricane
-en chaire, il invective, il se fait mime et comédien. Il peint les gens
-comme s'il les avait sous les yeux. Le public les reconnaîtra dans la
-rue; il n'y a plus qu'à écrire des noms sous ses portraits. Lisez ce
-morceau sur les tartufes. «Supposez un homme infiniment ambitieux et
-également rancunier et malicieux, quelqu'un qui empoisonne les oreilles
-des grands par des chuchotements venimeux et s'élève par la chute de
+style on causait à ce moment en Angleterre. Il n'y a point d'image
+populaire et passionnée dont il ait peur. Il expose les petits faits
+vulgaires avec leurs détails bas et frappants. Il ose toujours, il ne se
+gêne jamais; il est peuple. Il a le style de l'anecdote, saillant,
+brusque, avec les changements de ton, les gestes énergiques et bouffons,
+avec toutes les originalités, les violences et les témérités. Il ricane
+en chaire, il invective, il se fait mime et comédien. Il peint les gens
+comme s'il les avait sous les yeux. Le public les reconnaîtra dans la
+rue; il n'y a plus qu'à écrire des noms sous ses portraits. Lisez ce
+morceau sur les tartufes. «Supposez un homme infiniment ambitieux et
+également rancunier et malicieux, quelqu'un qui empoisonne les oreilles
+des grands par des chuchotements venimeux et s'élève par la chute de
gens qui valent mieux que lui. Pourtant, s'il s'avance avec une mine de
-<span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> vendredi et une face de carême, avec un «doux Jésus!» et une
-complainte gémissante sur les vices du siècle, oh! alors, c'est un saint
+<span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> vendredi et une face de carême, avec un «doux Jésus!» et une
+complainte gémissante sur les vices du siècle, oh! alors, c'est un saint
sur la terre, un Ambroise, un Augustin, non pour la science des livres,
-qui est une chose toute terrestre, une drogue (car, hélas! ils sont
+qui est une chose toute terrestre, une drogue (car, hélas! ils sont
au-dessus d'elle, ou du moins elle est au-dessus d'eux), mais pour le
-zèle et les jeûnes, et les yeux dévotement levés au ciel, et la sainte
-rage contre les péchés d'autrui. Et heureuses ces personnes religieuses,
+zèle et les jeûnes, et les yeux dévotement levés au ciel, et la sainte
+rage contre les péchés d'autrui. Et heureuses ces personnes religieuses,
ces dames qui peuvent avoir pour confesseurs de tels hommes, si pleins
-d'abnégation, si prospères, si capables! Et trois fois heureuses les
-familles où ils daignent prendre leur collation du vendredi, pour
-prouver au monde quelle abstinence chrétienne, quelle vigueur antique,
-quel zèle pour les mortifications il y a dans l'abandon d'un dîner qui
-leur rend l'estomac plus dispos pour le souper<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>!» Un homme qui a ce
-franc parler devait <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> louer la franchise; il l'a louée avec
-l'ironie poignante, avec la brutalité d'un Wycherley. La chaire avait le
-sans-façon et la rudesse du théâtre, et, dans cette peinture des braves
-gens énergiques que le monde taxe de mauvais caractères, on retrouvait
-la familiarité âcre du <i>Plain-Dealer</i>. «Certainement il y a des gens qui
+d'abnégation, si prospères, si capables! Et trois fois heureuses les
+familles où ils daignent prendre leur collation du vendredi, pour
+prouver au monde quelle abstinence chrétienne, quelle vigueur antique,
+quel zèle pour les mortifications il y a dans l'abandon d'un dîner qui
+leur rend l'estomac plus dispos pour le souper<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>!» Un homme qui a ce
+franc parler devait <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> louer la franchise; il l'a louée avec
+l'ironie poignante, avec la brutalité d'un Wycherley. La chaire avait le
+sans-façon et la rudesse du théâtre, et, dans cette peinture des braves
+gens énergiques que le monde taxe de mauvais caractères, on retrouvait
+la familiarité âcre du <i>Plain-Dealer</i>. «Certainement il y a des gens qui
ont une mauvaise roideur naturelle de langue, en sorte qu'ils ne peuvent
-point se mettre au pas et applaudir ce vaniteux ou ce hâbleur qui fait
-la roue, se loue lui-même et conte d'insipides histoires à son propre
-éloge pendant trois ou quatre heures d'horloge, pendant qu'en même temps
+point se mettre au pas et applaudir ce vaniteux ou ce hâbleur qui fait
+la roue, se loue lui-même et conte d'insipides histoires à son propre
+éloge pendant trois ou quatre heures d'horloge, pendant qu'en même temps
il vilipende le reste du genre humain et lui jette de la boue.&mdash;Il y a
-aussi certains hommes singuliers et d'un mauvais caractère qu'on ne peut
-engager, par crainte ni espérance, par froncement de sourcils ni
-sourires, à se laisser mettre sur les bras quelque parente de rebut,
-quelque nièce délaissée, mendiante, d'un lord ou d'un grand spirituel ou
-temporel.&mdash;Enfin il y a des gens d'un si mauvais caractère, qu'ils
-jugent très-légitime et très-permis d'être sensibles quand on leur fait
-tort et qu'on les opprime, quand on diffame leur bonne renommée et quand
-on nuit à leurs justes intérêts, et qui par surcroît osent déclarer ce
-qu'ils pensent et sentent, et <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> ne sont point des bêtes de somme
-pour porter humblement ce qu'on leur jette sur le dos, ni des épagneuls
-pour lécher le pied qui les frappe et pour remercier le bon seigneur qui
-leur confère toutes ces faveurs d'arrière-train<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>.» Dans ce style
-saugrenu, tous les coups portent: on dirait un assaut de boxe où les
+aussi certains hommes singuliers et d'un mauvais caractère qu'on ne peut
+engager, par crainte ni espérance, par froncement de sourcils ni
+sourires, à se laisser mettre sur les bras quelque parente de rebut,
+quelque nièce délaissée, mendiante, d'un lord ou d'un grand spirituel ou
+temporel.&mdash;Enfin il y a des gens d'un si mauvais caractère, qu'ils
+jugent très-légitime et très-permis d'être sensibles quand on leur fait
+tort et qu'on les opprime, quand on diffame leur bonne renommée et quand
+on nuit à leurs justes intérêts, et qui par surcroît osent déclarer ce
+qu'ils pensent et sentent, et <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> ne sont point des bêtes de somme
+pour porter humblement ce qu'on leur jette sur le dos, ni des épagneuls
+pour lécher le pied qui les frappe et pour remercier le bon seigneur qui
+leur confère toutes ces faveurs d'arrière-train<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>.» Dans ce style
+saugrenu, tous les coups portent: on dirait un assaut de boxe où les
ricanements accueillent les meurtrissures. Mais regardez l'effet de ces
-trivialités de butors. On sort de là l'âme remplie de sentiments
-énergiques; on a vu les objets eux-mêmes, tels qu'ils sont, sans
-déguisement; on se trouve froissé, mais empoigné par une main
-vigoureuse. Cette chaire agit, et en effet, si on la compare à la
-chaire française, tel est son caractère. <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> Ces sermons n'ont
+trivialités de butors. On sort de là l'âme remplie de sentiments
+énergiques; on a vu les objets eux-mêmes, tels qu'ils sont, sans
+déguisement; on se trouve froissé, mais empoigné par une main
+vigoureuse. Cette chaire agit, et en effet, si on la compare à la
+chaire française, tel est son caractère. <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> Ces sermons n'ont
point l'art et l'artifice, la correction et la mesure des sermons
-français; ils ne sont pas comme eux des monuments de style, de
-composition, d'agrément, de science dissimulée, d'imagination tempérée,
-de logique déguisée, de goût continu, de proportion exquise, égaux aux
-harangues du <i>forum</i> romain ou de l'<i>agora</i> athénienne. Ils ne sont
+français; ils ne sont pas comme eux des monuments de style, de
+composition, d'agrément, de science dissimulée, d'imagination tempérée,
+de logique déguisée, de goût continu, de proportion exquise, égaux aux
+harangues du <i>forum</i> romain ou de l'<i>agora</i> athénienne. Ils ne sont
point classiques. C'est qu'ils sont pratiques. Il fallait cette grosse
-pioche de travail, rudement maniée et tout encrassée de rouille
-pédantesque, pour creuser dans cette civilisation grossière. L'élégant
-jardinage français n'y eût rien fait. Si Barrow est redondant, Tillotson
+pioche de travail, rudement maniée et tout encrassée de rouille
+pédantesque, pour creuser dans cette civilisation grossière. L'élégant
+jardinage français n'y eût rien fait. Si Barrow est redondant, Tillotson
pesant, South trivial, le reste illisible, ils sont tous convaincants;
-leurs discours ne sont point des modèles d'éloquence, mais des
-instruments d'édification. Leur gloire n'est point dans leurs livres,
-mais dans leurs &oelig;uvres. Ils ont fait des m&oelig;urs et non des écrits.</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout de former les m&oelig;urs, il faut défendre les
-croyances; avec le vice il faut combattre le doute, et la théologie
-accompagne le sermon. Elle pullule à ce moment en Angleterre. Anglicans,
-presbytériens, indépendants, quakers, baptistes, antitrinitariens, se
-réfutent «avec autant de cordialité qu'un janséniste damne un jésuite,»
-et ne se lassent pas de fabriquer des armes de combat. Qu'y a-t-il à
-prendre ou à garder dans tout cet arsenal? En France, du moins, la
-théologie est belle; les plus fines fleurs de l'esprit et du génie s'y
-sont épanouies sur les ronces de la scolastique; si le sujet rebute, la
-parure attire. Pascal et Bossuet, Fénelon et La Bruyère, Voltaire,
-<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Diderot et Montesquieu, amis et ennemis, tous y ont prodigué
-toutes leurs perles et tout leur or. Sur la trame usée des doctrines
-arides, le dix-septième siècle a brodé une majestueuse étole de pourpre
-et de soie, et le dix-huitième siècle qui la chiffonne et la déchire, la
+leurs discours ne sont point des modèles d'éloquence, mais des
+instruments d'édification. Leur gloire n'est point dans leurs livres,
+mais dans leurs &oelig;uvres. Ils ont fait des m&oelig;urs et non des écrits.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout de former les m&oelig;urs, il faut défendre les
+croyances; avec le vice il faut combattre le doute, et la théologie
+accompagne le sermon. Elle pullule à ce moment en Angleterre. Anglicans,
+presbytériens, indépendants, quakers, baptistes, antitrinitariens, se
+réfutent «avec autant de cordialité qu'un janséniste damne un jésuite,»
+et ne se lassent pas de fabriquer des armes de combat. Qu'y a-t-il à
+prendre ou à garder dans tout cet arsenal? En France, du moins, la
+théologie est belle; les plus fines fleurs de l'esprit et du génie s'y
+sont épanouies sur les ronces de la scolastique; si le sujet rebute, la
+parure attire. Pascal et Bossuet, Fénelon et La Bruyère, Voltaire,
+<span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> Diderot et Montesquieu, amis et ennemis, tous y ont prodigué
+toutes leurs perles et tout leur or. Sur la trame usée des doctrines
+arides, le dix-septième siècle a brodé une majestueuse étole de pourpre
+et de soie, et le dix-huitième siècle qui la chiffonne et la déchire, la
disperse en milliers de fils d'or qui chatoient comme une robe de bal.
-Ici tout est lourd, sec et triste; les grands hommes eux-mêmes, Addison
-et Locke, lorsqu'ils se mêlent de défendre le christianisme, deviennent
-plats et ennuyeux. Depuis Chillingworth jusqu'à Paley, les apologies,
-réfutations, expositions, discussions, pullulent et font bâiller; ils
-raisonnent bien, et c'est tout. Le théologien entre en campagne contre
-les papistes au dix-septième siècle, contre les déistes au
-dix-huitième<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>, en tacticien, selon les règles, prend position sur un
-principe, établit tout à l'entour une maçonnerie d'arguments, recouvre
+Ici tout est lourd, sec et triste; les grands hommes eux-mêmes, Addison
+et Locke, lorsqu'ils se mêlent de défendre le christianisme, deviennent
+plats et ennuyeux. Depuis Chillingworth jusqu'à Paley, les apologies,
+réfutations, expositions, discussions, pullulent et font bâiller; ils
+raisonnent bien, et c'est tout. Le théologien entre en campagne contre
+les papistes au dix-septième siècle, contre les déistes au
+dix-huitième<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>, en tacticien, selon les règles, prend position sur un
+principe, établit tout à l'entour une maçonnerie d'arguments, recouvre
le tout de textes, et chemine paisiblement sous terre dans les longs
-boyaux qu'il a creusés; on approche, et l'on voit sortir une sorte de
-pionnier pâle, le front contracté, les mains roidies, les habits sales;
-il se croit à l'abri de toute attaque; ses yeux fichés en terre n'ont
-pas vu à côté de son bastion le large chemin commode par lequel l'ennemi
-va le tourner et le surprendre. Une sorte de médiocrité incurable les
-retient la bêche à la main dans des tranchées où personne ne passera.
+boyaux qu'il a creusés; on approche, et l'on voit sortir une sorte de
+pionnier pâle, le front contracté, les mains roidies, les habits sales;
+il se croit à l'abri de toute attaque; ses yeux fichés en terre n'ont
+pas vu à côté de son bastion le large chemin commode par lequel l'ennemi
+va le tourner et le surprendre. Une sorte de médiocrité incurable les
+retient la bêche à la main dans des tranchées où personne ne passera.
Ils n'entendent ni leurs textes ni <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> leurs formules. Ils sont
impuissants dans la critique et la philosophie. Ils traitent les figures
-poétiques des Écritures, les audaces de style, les à-peu-près de
-l'improvisation, les émotions hébraïques et mystiques, les subtilités et
-les abstractions de la métaphysique alexandrine, avec une précision de
-juristes et de psychologues. Ils veulent absolument faire de l'Évangile
-un code exact de prescriptions et de définitions combinées par des
-législateurs en parlement. Ouvrez le premier venu, un des plus anciens,
-John Hales. Il commente un passage de saint Matthieu où il est question
-d'une chose défendue le jour du sabbat. Quelle était cette chose?
-«Était-ce d'aller dans le blé? ou d'en éplucher les épis? ou d'en
-manger?» Là-dessus les divisions et les argumentations pleuvent par
-myriades<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>. Prenez les plus célèbres. Sherlock, appliquant la
-psychologie nouvelle, invente une explication de la Trinité, et suppose
-trois âmes divines, chacune d'elles ayant conscience de ce qui se passe
-dans les deux autres. Stillingfleet réfute Locke, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> qui pensait
-que l'âme, à la résurrection, quoique ayant un corps, n'aura peut-être
-pas précisément le corps dans lequel elle aura vécu. Allez jusqu'au plus
-illustre, au savant Clarke, mathématicien, philosophe, érudit,
-théologien: il s'occupe à refaire l'arianisme. Le grand Newton lui-même
+poétiques des Écritures, les audaces de style, les à-peu-près de
+l'improvisation, les émotions hébraïques et mystiques, les subtilités et
+les abstractions de la métaphysique alexandrine, avec une précision de
+juristes et de psychologues. Ils veulent absolument faire de l'Évangile
+un code exact de prescriptions et de définitions combinées par des
+législateurs en parlement. Ouvrez le premier venu, un des plus anciens,
+John Hales. Il commente un passage de saint Matthieu où il est question
+d'une chose défendue le jour du sabbat. Quelle était cette chose?
+«Était-ce d'aller dans le blé? ou d'en éplucher les épis? ou d'en
+manger?» Là-dessus les divisions et les argumentations pleuvent par
+myriades<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>. Prenez les plus célèbres. Sherlock, appliquant la
+psychologie nouvelle, invente une explication de la Trinité, et suppose
+trois âmes divines, chacune d'elles ayant conscience de ce qui se passe
+dans les deux autres. Stillingfleet réfute Locke, <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> qui pensait
+que l'âme, à la résurrection, quoique ayant un corps, n'aura peut-être
+pas précisément le corps dans lequel elle aura vécu. Allez jusqu'au plus
+illustre, au savant Clarke, mathématicien, philosophe, érudit,
+théologien: il s'occupe à refaire l'arianisme. Le grand Newton lui-même
commente l'Apocalypse et prouve que le pape est l'Antechrist. Ils ont
-beau avoir du génie; dès qu'ils touchent à la religion, ils redeviennent
-surannés, bornés; ils n'avancent pas, ils sont aheurtés, et obstinément
-choquent leur tête à la même place. Génération après génération, ils
-viennent s'enterrer dans le trou héréditaire avec une patience et une
-conscience anglaises, pendant qu'une lieue plus loin l'ennemi défile:
-cependant on consulte dans le trou; on le fait carré, puis rond, on le
-revêt de pierres, puis de briques, et on s'étonne de voir que malgré
-tous ces expédients l'ennemi avance toujours. J'ai lu une foule de ces
-traités, et je n'en ai pas retiré une idée. On s'afflige de voir tant de
-travail perdu; on s'étonne que, pendant tant de générations, des hommes
-si vertueux, si zélés, si réfléchis, si loyaux, si bien munis de
-lectures, si bien exercés par la discussion, ne soient parvenus qu'à
-remplir des bas-fonds de bibliothèques. On rêve tristement à cette
-seconde scolastique, et l'on finit par découvrir que si elle s'est
-trouvée sans effet dans le royaume de la science, c'est qu'elle ne
-s'employait véritablement qu'à féconder le royaume de l'action.</p>
-
-<p>Tous ces spéculatifs ne sont tels qu'en apparence. Ce sont des
-apologistes et non pas des chercheurs. Ils <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> se préoccupent non
-de la vérité, mais de la morale<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>. Ils s'alarmeraient de traiter Dieu
-comme une hypothèse et la Bible comme un document. Ils verraient une
-disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du
-philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s'ils se lançaient
-sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte de
-péché dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute, chasse
-le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et accepte
-également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes, sitôt
-qu'elles sont prouvées. Ils écartent ces spéculations dissolvantes; ils
+beau avoir du génie; dès qu'ils touchent à la religion, ils redeviennent
+surannés, bornés; ils n'avancent pas, ils sont aheurtés, et obstinément
+choquent leur tête à la même place. Génération après génération, ils
+viennent s'enterrer dans le trou héréditaire avec une patience et une
+conscience anglaises, pendant qu'une lieue plus loin l'ennemi défile:
+cependant on consulte dans le trou; on le fait carré, puis rond, on le
+revêt de pierres, puis de briques, et on s'étonne de voir que malgré
+tous ces expédients l'ennemi avance toujours. J'ai lu une foule de ces
+traités, et je n'en ai pas retiré une idée. On s'afflige de voir tant de
+travail perdu; on s'étonne que, pendant tant de générations, des hommes
+si vertueux, si zélés, si réfléchis, si loyaux, si bien munis de
+lectures, si bien exercés par la discussion, ne soient parvenus qu'à
+remplir des bas-fonds de bibliothèques. On rêve tristement à cette
+seconde scolastique, et l'on finit par découvrir que si elle s'est
+trouvée sans effet dans le royaume de la science, c'est qu'elle ne
+s'employait véritablement qu'à féconder le royaume de l'action.</p>
+
+<p>Tous ces spéculatifs ne sont tels qu'en apparence. Ce sont des
+apologistes et non pas des chercheurs. Ils <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> se préoccupent non
+de la vérité, mais de la morale<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>. Ils s'alarmeraient de traiter Dieu
+comme une hypothèse et la Bible comme un document. Ils verraient une
+disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du
+philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s'ils se lançaient
+sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte de
+péché dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute, chasse
+le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et accepte
+également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes, sitôt
+qu'elles sont prouvées. Ils écartent ces spéculations dissolvantes; ils
les regardent comme des occupations d'oisifs; ils ne cherchent dans le
raisonnement que des motifs et des moyens de se bien conduire. Ils ne
-l'aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès qu'il veut être
-indépendant; ils exigent que la raison soit chrétienne et protestante,
-ils la démentiraient sous une autre forme; ils la réduisent à l'humble
-rôle de servante, et lui donnent pour souverain leur sens intime
-biblique et utilitaire. En vain, au commencement du siècle, les libres
-penseurs s'élèvent; quarante ans plus tard<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>, ils sont noyés dans
-l'oubli. <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> Le déisme et l'athéisme ne sont ici qu'une éruption
-passagère que le mauvais air du grand monde et le trop-plein des forces
-natives développent à la surface du corps social. Les professeurs
-d'irréligion, Toland, Tindal, Mandeville, Bolingbroke, rencontrent des
+l'aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès qu'il veut être
+indépendant; ils exigent que la raison soit chrétienne et protestante,
+ils la démentiraient sous une autre forme; ils la réduisent à l'humble
+rôle de servante, et lui donnent pour souverain leur sens intime
+biblique et utilitaire. En vain, au commencement du siècle, les libres
+penseurs s'élèvent; quarante ans plus tard<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>, ils sont noyés dans
+l'oubli. <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> Le déisme et l'athéisme ne sont ici qu'une éruption
+passagère que le mauvais air du grand monde et le trop-plein des forces
+natives développent à la surface du corps social. Les professeurs
+d'irréligion, Toland, Tindal, Mandeville, Bolingbroke, rencontrent des
adversaires plus forts qu'eux. Les chefs de la philosophie
-expérimentale<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>, les plus doctes et les plus accrédités entre les
-érudits du siècle<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>, les écrivains les plus spirituels, les plus
-aimés et les plus habiles<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, toute l'autorité de la science et du
-génie s'emploie à les abattre. Les réfutations surabondent. Chaque
-année, selon la fondation de Robert Boyle, des hommes célèbres par leur
-talent ou leur savoir viennent prêcher à Londres huit sermons «pour
-établir la religion chrétienne contre les athées, les théistes, les
-païens, les mahométans et les juifs.» Et ces apologies sont solides,
-capables de convaincre un esprit libéral, infaillibles pour convaincre
-un esprit moral. Les ecclésiastiques qui les écrivent, Clarke, Bentley,
+expérimentale<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>, les plus doctes et les plus accrédités entre les
+érudits du siècle<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>, les écrivains les plus spirituels, les plus
+aimés et les plus habiles<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, toute l'autorité de la science et du
+génie s'emploie à les abattre. Les réfutations surabondent. Chaque
+année, selon la fondation de Robert Boyle, des hommes célèbres par leur
+talent ou leur savoir viennent prêcher à Londres huit sermons «pour
+établir la religion chrétienne contre les athées, les théistes, les
+païens, les mahométans et les juifs.» Et ces apologies sont solides,
+capables de convaincre un esprit libéral, infaillibles pour convaincre
+un esprit moral. Les ecclésiastiques qui les écrivent, Clarke, Bentley,
Law, Watt, Warburton, Butler, sont au niveau de la science et de
-l'intelligence laïques. Par surcroît les laïques les aident. Addison
-compose la <i>Défense du Christianisme</i>, Locke la <i>Conformité du
-Christianisme et de la Raison</i>, Ray la <i>Sagesse de Dieu manifestée dans
-les &oelig;uvres de la création</i>. Par-dessus ce concert de voix graves
+l'intelligence laïques. Par surcroît les laïques les aident. Addison
+compose la <i>Défense du Christianisme</i>, Locke la <i>Conformité du
+Christianisme et de la Raison</i>, Ray la <i>Sagesse de Dieu manifestée dans
+les &oelig;uvres de la création</i>. Par-dessus ce concert de voix graves
perce une voix stridente: Swift, de sa terrible ironie, complimente les
-coquins élégants qui ont eu <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> la salutaire idée d'abolir le
+coquins élégants qui ont eu <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> la salutaire idée d'abolir le
christianisme. Quand ils seraient dix fois plus nombreux, ils n'en
-viendraient pas à bout; car ils n'ont pas de doctrine qu'ils puissent
-mettre à sa place. La haute spéculation, qui seule peut en tenir lieu,
-s'est montrée ou déclarée impuissante. De toutes parts les conceptions
+viendraient pas à bout; car ils n'ont pas de doctrine qu'ils puissent
+mettre à sa place. La haute spéculation, qui seule peut en tenir lieu,
+s'est montrée ou déclarée impuissante. De toutes parts les conceptions
philosophiques avortent ou languissent. Si Berkeley en rencontre une, la
-suppression de la matière, c'est isolément, sans portée publique, par un
-coup d'État théologique, en homme pieux qui veut ruiner par la base
-l'immoralité et le matérialisme. Newton atteint tout au plus une idée
-manquée de l'espace, il n'est que mathématicien. Locke, presque aussi
-pauvre<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>, tâtonne, hésite, n'a guère que des conjectures, des doutes,
-des commencements d'opinion que tour à tour il avance et retire, sans en
-voir les suites lointaines, et surtout sans rien pousser à bout. En
-somme, il s'interdit les hautes questions et se trouve fort porté à nous
-les interdire. Il a fait son livre pour savoir «quels objets sont à
-notre portée ou au-dessus de notre compréhension.» Ce sont nos limites
-qu'il cherche; il les rencontre vite et ne s'en afflige guère.
+suppression de la matière, c'est isolément, sans portée publique, par un
+coup d'État théologique, en homme pieux qui veut ruiner par la base
+l'immoralité et le matérialisme. Newton atteint tout au plus une idée
+manquée de l'espace, il n'est que mathématicien. Locke, presque aussi
+pauvre<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>, tâtonne, hésite, n'a guère que des conjectures, des doutes,
+des commencements d'opinion que tour à tour il avance et retire, sans en
+voir les suites lointaines, et surtout sans rien pousser à bout. En
+somme, il s'interdit les hautes questions et se trouve fort porté à nous
+les interdire. Il a fait son livre pour savoir «quels objets sont à
+notre portée ou au-dessus de notre compréhension.» Ce sont nos limites
+qu'il cherche; il les rencontre vite et ne s'en afflige guère.
Enfermons-nous dans notre petit domaine et travaillons-y diligemment.
-«Notre affaire en ce monde n'est pas de connaître toutes choses, mais
-celles qui regardent la conduite de notre vie.» Si Hume, plus hardi, va
-plus loin, c'est sur la même route; il ne conserve rien de la haute
-science; c'est la spéculation entière <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> qu'il abolit; à son avis,
+«Notre affaire en ce monde n'est pas de connaître toutes choses, mais
+celles qui regardent la conduite de notre vie.» Si Hume, plus hardi, va
+plus loin, c'est sur la même route; il ne conserve rien de la haute
+science; c'est la spéculation entière <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> qu'il abolit; à son avis,
nous ne connaissons ni substances, ni causes, ni lois; quand nous
-affirmons qu'un fait est attaché à un fait, c'est gratuitement, sans
-preuve valable, par la force de la coutume; «les événements semblent
-être par nature isolés et séparés<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>;» si nous leur attribuons un
+affirmons qu'un fait est attaché à un fait, c'est gratuitement, sans
+preuve valable, par la force de la coutume; «les événements semblent
+être par nature isolés et séparés<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>;» si nous leur attribuons un
lien, c'est notre imagination qui le fabrique; il n'y a de vrai que le
doute; encore faut-il en douter; la conclusion est que nous ferons bien
-de purger notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir.
-Examinons nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher
-avec nos jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n'est bon qu'à rejeter le
-public vers les croyances établies. En effet, l'honnête Reid s'alarme;
-il voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la
-famille qui s'évapore en hypothèses: il réclame en père de famille, en
+de purger notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir.
+Examinons nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher
+avec nos jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n'est bon qu'à rejeter le
+public vers les croyances établies. En effet, l'honnête Reid s'alarme;
+il voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la
+famille qui s'évapore en hypothèses: il réclame en père de famille, en
bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme
-souverain juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la
-spéculation est tombée plus bas. Reid n'entend même pas les systèmes
-qu'il discute; il lève les bras au ciel quand il essaye d'exposer
-Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un système,
+souverain juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la
+spéculation est tombée plus bas. Reid n'entend même pas les systèmes
+qu'il discute; il lève les bras au ciel quand il essaye d'exposer
+Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un système,
<span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> ce serait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les gens
-de ce pays ne se soucient pas de la métaphysique; pour les intéresser,
-il faut qu'elle se réduise à la psychologie. À ce titre, elle est une
+de ce pays ne se soucient pas de la métaphysique; pour les intéresser,
+il faut qu'elle se réduise à la psychologie. À ce titre, elle est une
science d'observation, positive et utile comme la botanique; encore les
-meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la théorie des sentiments
+meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la théorie des sentiments
moraux. C'est dans ce domaine que Shaftesbury, Hutcheson, Price, Smith,
-Ferguson et Hume lui-même travaillent de préférence; c'est là qu'ils ont
-trouvé leurs idées les plus originales et les plus durables. Sur ce
-point l'instinct public est si fort qu'il enrôle les plus indépendants à
-son service, et ne leur permet de découvertes que celles qui tournent à
-son profit. Sauf deux ou trois, littérateurs par excellence, et qui
-d'esprit sont français ou francisés, ils ne se préoccupent que de
-morale. C'est cette pensée qui rallie autour du christianisme toutes les
-forces que Voltaire tourne contre lui en France. Ils le défendent tous
-au même titre, comme lien de la société civile et comme appui de la
-vertu privée. Jadis l'instinct le soutenait; à présent l'opinion le
-consacre, et c'est la même force secrète qui, par un travail insensible,
-ajoute maintenant l'autorité de l'opinion à la pression de l'instinct.
-C'est le sens moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses
+Ferguson et Hume lui-même travaillent de préférence; c'est là qu'ils ont
+trouvé leurs idées les plus originales et les plus durables. Sur ce
+point l'instinct public est si fort qu'il enrôle les plus indépendants à
+son service, et ne leur permet de découvertes que celles qui tournent à
+son profit. Sauf deux ou trois, littérateurs par excellence, et qui
+d'esprit sont français ou francisés, ils ne se préoccupent que de
+morale. C'est cette pensée qui rallie autour du christianisme toutes les
+forces que Voltaire tourne contre lui en France. Ils le défendent tous
+au même titre, comme lien de la société civile et comme appui de la
+vertu privée. Jadis l'instinct le soutenait; à présent l'opinion le
+consacre, et c'est la même force secrète qui, par un travail insensible,
+ajoute maintenant l'autorité de l'opinion à la pression de l'instinct.
+C'est le sens moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses
classes, lui a conquis l'assentiment des hautes intelligences. C'est le
sens moral qui de la conscience publique le fait passer dans le monde
-littéraire, et de populaire le rend officiel.</p>
+littéraire, et de populaire le rend officiel.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> V</h4>
-<p>À regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait guère de
-cette inclination publique; à regarder de près la constitution, on
-l'aperçoit d'abord. Elle semble un amas de priviléges, c'est-à-dire
-d'injustices consacrées; la vérité est qu'elle est un corps de contrats,
-c'est-à-dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou grand, qu'il
-défend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit garanti par ma
-charte, quel qu'il soit, suranné, indirect, inutile, privé, public,
+<p>À regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait guère de
+cette inclination publique; à regarder de près la constitution, on
+l'aperçoit d'abord. Elle semble un amas de priviléges, c'est-à-dire
+d'injustices consacrées; la vérité est qu'elle est un corps de contrats,
+c'est-à-dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou grand, qu'il
+défend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit garanti par ma
+charte, quel qu'il soit, suranné, indirect, inutile, privé, public,
personne n'y touchera, ni roi, ni lords, ni communes; il s'agit d'un
-écu, je le défendrai comme un million: c'est ma personne qu'on entame.
+écu, je le défendrai comme un million: c'est ma personne qu'on entame.
Je quitterai mes affaires, je perdrai mon temps, je jetterai mon argent,
j'entreprendrai des ligues, je payerai des amendes, j'irai en prison, je
-mourrai à la peine: il n'importe; je n'aurai pas fait de lâcheté, je
-n'aurai pas plié sous l'injustice, je n'aurai pas cédé une seule
+mourrai à la peine: il n'importe; je n'aurai pas fait de lâcheté, je
+n'aurai pas plié sous l'injustice, je n'aurai pas cédé une seule
parcelle de mon droit.</p>
-<p>C'est par ce sentiment qu'on conquiert et qu'on garde la liberté
-politique. C'est ce sentiment qui, après avoir renversé Charles I<sup>er</sup>
-et Jacques II, se précise en principes dans la déclaration de 1688, et
-se développe chez Locke en démonstrations<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>. Au commencement
-<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> de toute société, dit-il, il faut poser l'indépendance de
-l'homme. Chacun a par nature et primitivement le droit d'acquérir, de
+<p>C'est par ce sentiment qu'on conquiert et qu'on garde la liberté
+politique. C'est ce sentiment qui, après avoir renversé Charles I<sup>er</sup>
+et Jacques II, se précise en principes dans la déclaration de 1688, et
+se développe chez Locke en démonstrations<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>. Au commencement
+<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> de toute société, dit-il, il faut poser l'indépendance de
+l'homme. Chacun a par nature et primitivement le droit d'acquérir, de
juger, de punir, de faire la guerre, de gouverner sa famille et ses
-gens. La société n'est qu'un contrat ultérieur entre de petits
-souverains préétablis, qui, ayant traité et transigé entre eux,
-«conviennent de former une communauté pour vivre avec sûreté, paix et
-bien-être les uns avec les autres, pour jouir avec sécurité de leurs
-biens, et pour être mieux protégés contre ceux qui ne sont pas de leur
+gens. La société n'est qu'un contrat ultérieur entre de petits
+souverains préétablis, qui, ayant traité et transigé entre eux,
+«conviennent de former une communauté pour vivre avec sûreté, paix et
+bien-être les uns avec les autres, pour jouir avec sécurité de leurs
+biens, et pour être mieux protégés contre ceux qui ne sont pas de leur
ligue. Ceux qui sont unis en un seul corps, qui ont une loi commune
-établie et une judicature à laquelle ils puissent en appeler, et en
-outre une autorité pour punir les délinquants, sont en société civile
-les uns avec les autres<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>.» Des <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> arbitres, des règles
-d'arbitrage, voilà tout ce que leur fédération peut leur imposer. Ce
-sont des hommes libres qui, ayant traité entre eux, sont encore libres.
-Leur société ne fonde pas leurs droits, elle les garantit. Et les actes
-officiels soutiennent ici la théorie abstraite. Quand le Parlement
-déclare le trône vacant, son premier argument est que le roi a violé «le
-contrat originel» par lequel il était roi. Quand les communes intentent
-un procès à Sacheverell, c'est pour soutenir publiquement<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a> que «la
-constitution d'Angleterre est fondée sur un contrat, et que les sujets
-de ce royaume ont, dans leurs diverses capacités publiques et privées,
-un titre aussi légal à la possession des droits qui leur sont reconnus
-par la loi que le prince à la possession de la couronne.» Quand lord
-Chatam défend l'élection de Wilkes, c'est en établissant que «les droits
-des moindres sujets comme ceux des plus grands reposent sur la même
-base, l'inviolabilité de la loi commune, et que, si le peuple perd ses
-droits, ceux de la pairie deviendront bientôt insignifiants<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>.» Ce
+établie et une judicature à laquelle ils puissent en appeler, et en
+outre une autorité pour punir les délinquants, sont en société civile
+les uns avec les autres<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>.» Des <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> arbitres, des règles
+d'arbitrage, voilà tout ce que leur fédération peut leur imposer. Ce
+sont des hommes libres qui, ayant traité entre eux, sont encore libres.
+Leur société ne fonde pas leurs droits, elle les garantit. Et les actes
+officiels soutiennent ici la théorie abstraite. Quand le Parlement
+déclare le trône vacant, son premier argument est que le roi a violé «le
+contrat originel» par lequel il était roi. Quand les communes intentent
+un procès à Sacheverell, c'est pour soutenir publiquement<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a> que «la
+constitution d'Angleterre est fondée sur un contrat, et que les sujets
+de ce royaume ont, dans leurs diverses capacités publiques et privées,
+un titre aussi légal à la possession des droits qui leur sont reconnus
+par la loi que le prince à la possession de la couronne.» Quand lord
+Chatam défend l'élection de Wilkes, c'est en établissant que «les droits
+des moindres sujets comme ceux des plus grands reposent sur la même
+base, l'inviolabilité de la loi commune, et que, si le peuple perd ses
+droits, ceux de la pairie deviendront bientôt insignifiants<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>.» Ce
n'est point une supposition, ni une <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> philosophie qui les fonde,
-c'est un acte et un fait, j'entends la grande Charte, la Pétition des
-droits, l'acte de l'<i>habeas corpus</i>, et tout le corps des lois votées en
-parlement. Ces droits sont là, inscrits sur des parchemins, consacrés
-dans des archives, signés, scellés, authentiques; celui du fermier et
-celui du prince sont couchés sur la même page, de la même encre, par le
-même scribe; tous deux traitent de pair sur ce vélin; la main gantée y
-touche la main calleuse. Ils ont beau être inégaux, ils ne le sont que
-par accord réciproque; le paysan est aussi maître dans sa chaumière,
+c'est un acte et un fait, j'entends la grande Charte, la Pétition des
+droits, l'acte de l'<i>habeas corpus</i>, et tout le corps des lois votées en
+parlement. Ces droits sont là, inscrits sur des parchemins, consacrés
+dans des archives, signés, scellés, authentiques; celui du fermier et
+celui du prince sont couchés sur la même page, de la même encre, par le
+même scribe; tous deux traitent de pair sur ce vélin; la main gantée y
+touche la main calleuse. Ils ont beau être inégaux, ils ne le sont que
+par accord réciproque; le paysan est aussi maître dans sa chaumière,
avec son pain de seigle et ses neuf shillings par semaine<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>, que le
duc de Marlborough dans son Blenheim-Castle, avec ses quatre-vingt-dix
mille livres sterling par an de places et de pensions.</p>
-<p>Voilà des hommes debout et prêts à se défendre. Suivez ce sentiment du
-droit dans le détail de la vie politique; la force du tempérament brutal
-et des passions concentrées ou sauvages vient lui fournir des armes. Si
-vous assistez à une élection, la première chose que vous aperceviez, ce
+<p>Voilà des hommes debout et prêts à se défendre. Suivez ce sentiment du
+droit dans le détail de la vie politique; la force du tempérament brutal
+et des passions concentrées ou sauvages vient lui fournir des armes. Si
+vous assistez à une élection, la première chose que vous aperceviez, ce
sont des tables pleines<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> On s'empiffre aux frais du
candidat; l'ale, le gin et l'eau-de-vie coulent en plein air; la
-mangeaille descend dans les ventres électoraux, les trognes deviennent
-rouges. Mais en même temps elles deviennent furieuses. «À chaque verre
-qu'ils entonnent, leur animosité croît. Maint honnête homme, qui
-auparavant était aussi inoffensif qu'un lapin apprivoisé, une fois
-rempli, devient aussi dangereux qu'une couleuvrine chargée.» Le débat
-devient une lutte, et l'instinct batailleur, une fois lâché, a besoin de
-coups. Les candidats s'enrouent l'un contre l'autre. On les promène en
-l'air sur des fauteuils, au grand péril de leur cou; la foule hue,
-applaudit et s'échauffe par le mouvement, la contradiction, le tapage;
-les grands mots patriotiques ronflent, la colère et la boisson enflent
+mangeaille descend dans les ventres électoraux, les trognes deviennent
+rouges. Mais en même temps elles deviennent furieuses. «À chaque verre
+qu'ils entonnent, leur animosité croît. Maint honnête homme, qui
+auparavant était aussi inoffensif qu'un lapin apprivoisé, une fois
+rempli, devient aussi dangereux qu'une couleuvrine chargée.» Le débat
+devient une lutte, et l'instinct batailleur, une fois lâché, a besoin de
+coups. Les candidats s'enrouent l'un contre l'autre. On les promène en
+l'air sur des fauteuils, au grand péril de leur cou; la foule hue,
+applaudit et s'échauffe par le mouvement, la contradiction, le tapage;
+les grands mots patriotiques ronflent, la colère et la boisson enflent
les veines, les poings se serrent, les gourdins travaillent, et des
-passions de bouledogues man&oelig;uvrent les grands intérêts du pays; qu'on
+passions de bouledogues man&oelig;uvrent les grands intérêts du pays; qu'on
prenne garde de les tourner contre soi: lords, communes ou roi, elles
-n'épargneront personne, et quand le gouvernement voudra opprimer un
-homme en dépit d'elles, elles contraindront le gouvernement à abroger sa
+n'épargneront personne, et quand le gouvernement voudra opprimer un
+homme en dépit d'elles, elles contraindront le gouvernement à abroger sa
loi.</p>
-<p>On ne les musellera pas, car elles s'enorgueillissent de ne pas être
-muselées. L'orgueil ici s'ajoute à l'instinct <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> pour défendre le
-droit. Chacun sent que «sa maison est son château,» et que la loi veille
-à sa porte. Chacun se dit qu'il est à l'abri de l'insolence privée, que
-l'arbitraire public n'arrivera pas jusqu'à lui, qu'il «a son corps,»
-qu'il peut répondre à des coups par des coups, à des blessures par des
-blessures, qu'il sera jugé par un jury indépendant et d'après une loi
-commune à tous. «Quand un homme en Angleterre, dit Montesquieu, aurait
-autant d'ennemis qu'il a de cheveux sur la tête, il ne lui en arriverait
-rien. Les lois n'y étant pas faites pour un particulier plutôt que pour
+<p>On ne les musellera pas, car elles s'enorgueillissent de ne pas être
+muselées. L'orgueil ici s'ajoute à l'instinct <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> pour défendre le
+droit. Chacun sent que «sa maison est son château,» et que la loi veille
+à sa porte. Chacun se dit qu'il est à l'abri de l'insolence privée, que
+l'arbitraire public n'arrivera pas jusqu'à lui, qu'il «a son corps,»
+qu'il peut répondre à des coups par des coups, à des blessures par des
+blessures, qu'il sera jugé par un jury indépendant et d'après une loi
+commune à tous. «Quand un homme en Angleterre, dit Montesquieu, aurait
+autant d'ennemis qu'il a de cheveux sur la tête, il ne lui en arriverait
+rien. Les lois n'y étant pas faites pour un particulier plutôt que pour
un autre, chacun se regarde comme monarque, et les hommes dans cette
-nation sont plutôt des confédérés que des concitoyens.» Cela va si loin,
-«qu'il n'y a guère de jour où quelqu'un ne perde le respect au roi
-d'Angleterre.... Dernièrement milady Bell Molineux, maîtresse fille,
-envoya arracher les arbres d'une petite pièce de terre que la reine
-avait achetée pour Kensington, et lui fit procès sans avoir jamais
-voulu, sous quelque prétexte, s'accommoder avec elle, et fit attendre le
-secrétaire de la reine trois heures....» Quand ils viennent en France,
-ils sont tout étonnés de voir le régime du bon plaisir, la Bastille, les
-lettres de cachet, un gentilhomme qui n'ose résider sur sa terre, à la
-campagne, par crainte de l'intendant; un écuyer de la maison du roi qui,
-pour une coupure de rasoir, tue impunément un pauvre barbier<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>. Chez
-eux, «aucun <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> citoyen ne craint aucun citoyen.» Causez avec le
-premier venu, vous verrez combien cette sécurité relève leurs c&oelig;urs
-et leurs courages. Tel matelot qui mène Voltaire en barque, et demain
-sera <i>pressé</i> pour la flotte, se préfère à lui et le regarde avec
-compassion en recevant son écu. L'énormité de l'orgueil éclate à chaque
-pas et à chaque page. Un Anglais, dit Chesterfield, se croit en état de
-battre trois Français. Ils diraient volontiers qu'ils sont, dans le
+nation sont plutôt des confédérés que des concitoyens.» Cela va si loin,
+«qu'il n'y a guère de jour où quelqu'un ne perde le respect au roi
+d'Angleterre.... Dernièrement milady Bell Molineux, maîtresse fille,
+envoya arracher les arbres d'une petite pièce de terre que la reine
+avait achetée pour Kensington, et lui fit procès sans avoir jamais
+voulu, sous quelque prétexte, s'accommoder avec elle, et fit attendre le
+secrétaire de la reine trois heures....» Quand ils viennent en France,
+ils sont tout étonnés de voir le régime du bon plaisir, la Bastille, les
+lettres de cachet, un gentilhomme qui n'ose résider sur sa terre, à la
+campagne, par crainte de l'intendant; un écuyer de la maison du roi qui,
+pour une coupure de rasoir, tue impunément un pauvre barbier<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>. Chez
+eux, «aucun <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> citoyen ne craint aucun citoyen.» Causez avec le
+premier venu, vous verrez combien cette sécurité relève leurs c&oelig;urs
+et leurs courages. Tel matelot qui mène Voltaire en barque, et demain
+sera <i>pressé</i> pour la flotte, se préfère à lui et le regarde avec
+compassion en recevant son écu. L'énormité de l'orgueil éclate à chaque
+pas et à chaque page. Un Anglais, dit Chesterfield, se croit en état de
+battre trois Français. Ils diraient volontiers qu'ils sont, dans le
troupeau des hommes, comme des taureaux dans un troupeau de b&oelig;ufs.
Vous les entendez s'enorgueillir de leurs coups de poing, de leur
viande, de leur ale, de tout ce qui peut entretenir la force et la
-fougue de la volonté virile. «Le <i>roastbeef</i> et la bière<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a> font des
-bras plus forts que l'eau claire et les grenouilles.» Aux yeux de la
-foule, leurs voisins sont des perruquiers affamés, papistes et serfs,
-sortes de créatures inférieures qui n'ont ni la propriété de leurs corps
+fougue de la volonté virile. «Le <i>roastbeef</i> et la bière<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a> font des
+bras plus forts que l'eau claire et les grenouilles.» Aux yeux de la
+foule, leurs voisins sont des perruquiers affamés, papistes et serfs,
+sortes de créatures inférieures qui n'ont ni la propriété de leurs corps
ni le gouvernement de leurs consciences, marionnettes et machines dans
-la main d'un maître et d'un prêtre. Pour eux, ils sont «les princes de
-l'espèce humaine.» «Je les vois passer, l'orgueil dans le maintien, le
-défi dans les yeux, tendus vers de hauts desseins, troupe sérieuse et
+la main d'un maître et d'un prêtre. Pour eux, ils sont «les princes de
+l'espèce humaine.» «Je les vois passer, l'orgueil dans le maintien, le
+défi dans les yeux, tendus vers de hauts desseins, troupe sérieuse et
pensive. Les formes ne les ont point polis; ils sortent intacts des
-mains de la nature, âpres dans leur hardiesse native de c&oelig;ur, fidèles
-à ce qu'ils croient le juste, supérieurs à la contrainte. Chez eux, le
-paysan lui-même se glorifie de surveiller <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> ses droits et apprend
-à vénérer son titre d'homme<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>.»</p>
+mains de la nature, âpres dans leur hardiesse native de c&oelig;ur, fidèles
+à ce qu'ils croient le juste, supérieurs à la contrainte. Chez eux, le
+paysan lui-même se glorifie de surveiller <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> ses droits et apprend
+à vénérer son titre d'homme<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>.»</p>
<p>Des hommes ainsi faits peuvent se passionner pour les affaires
publiques, car ce sont leurs affaires; en France, ce ne sont que les
affaires du roi et de Mme de Pompadour<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>. Ici, les partis sont
-ardents comme les sectes: gens de la haute et de la basse Église,
-capitalistes et propriétaires fonciers, noblesse de cour et châtelains
-rustiques, ils ont leurs dogmes, leurs théories, leurs m&oelig;urs et leurs
-haines, comme les presbytériens, les anglicans et les quakers. Le
-<i>squire</i> de campagne déblatère, après boire, contre la maison de
-Hanovre, et porte la santé du roi au delà de l'eau; le whig de la ville,
+ardents comme les sectes: gens de la haute et de la basse Église,
+capitalistes et propriétaires fonciers, noblesse de cour et châtelains
+rustiques, ils ont leurs dogmes, leurs théories, leurs m&oelig;urs et leurs
+haines, comme les presbytériens, les anglicans et les quakers. Le
+<i>squire</i> de campagne déblatère, après boire, contre la maison de
+Hanovre, et porte la santé du roi au delà de l'eau; le whig de la ville,
le 13 janvier, porte celle de l'homme au masque<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>, et ensuite de
-l'homme qui fera la même chose sans masque. Ils se sont emprisonnés,
-exilés, décapités tour à tour, et le Parlement retentit tous les jours
+l'homme qui fera la même chose sans masque. Ils se sont emprisonnés,
+exilés, décapités tour à tour, et le Parlement retentit tous les jours
de la fureur de leurs invectives. La vie politique, comme la vie
-religieuse, surabonde et déborde, et ses explosions ne font que marquer
+religieuse, surabonde et déborde, et ses explosions ne font que marquer
la <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> force de la flamme qui l'entretient. L'acharnement des
-partis dans l'État comme dans la foi est une preuve de zèle; la
-tranquillité constante n'est que l'indifférence générale, et s'ils se
-battent aux élections, c'est qu'ils prennent intérêt aux élections. Ici,
-«un couvreur se fait apporter sur les toits la gazette pour la lire.» Un
-étranger qui lirait les journaux «croirait le pays à la veille d'une
-révolution.» Quand le gouvernement fait une démarche, le public se sent
-engagé; c'est son honneur et c'est son bien dont le ministre dispose;
-que le ministre prenne garde à lui, s'il en dispose mal. Chez nous, M.
-de Conflans, qui par lâcheté a perdu sa flotte, en est quitte pour une
-épigramme; ici, l'amiral Byng, qui par prudence a évité de risquer la
-sienne, est fusillé. Chacun, dans sa condition et selon sa force, prend
-part aux affaires; la populace casse la tête des gens qui ne veulent pas
-boire à la santé de Sacheverell; les gentilshommes viennent en cavalcade
-à sa rencontre. Toujours quelque favori ou ennemi public provoque des
-démonstrations publiques. C'est Pitt, que le peuple acclame, et sur qui
-«les municipalités font pleuvoir «des boîtes d'or.» C'est Grenville, que
+partis dans l'État comme dans la foi est une preuve de zèle; la
+tranquillité constante n'est que l'indifférence générale, et s'ils se
+battent aux élections, c'est qu'ils prennent intérêt aux élections. Ici,
+«un couvreur se fait apporter sur les toits la gazette pour la lire.» Un
+étranger qui lirait les journaux «croirait le pays à la veille d'une
+révolution.» Quand le gouvernement fait une démarche, le public se sent
+engagé; c'est son honneur et c'est son bien dont le ministre dispose;
+que le ministre prenne garde à lui, s'il en dispose mal. Chez nous, M.
+de Conflans, qui par lâcheté a perdu sa flotte, en est quitte pour une
+épigramme; ici, l'amiral Byng, qui par prudence a évité de risquer la
+sienne, est fusillé. Chacun, dans sa condition et selon sa force, prend
+part aux affaires; la populace casse la tête des gens qui ne veulent pas
+boire à la santé de Sacheverell; les gentilshommes viennent en cavalcade
+à sa rencontre. Toujours quelque favori ou ennemi public provoque des
+démonstrations publiques. C'est Pitt, que le peuple acclame, et sur qui
+«les municipalités font pleuvoir «des boîtes d'or.» C'est Grenville, que
l'on va siffler au sortir de la chambre. C'est lord Bute, que la reine
-aime, qu'on hue, et dont on brûle les emblèmes, une botte et une jupe.
-C'est le duc de Bedford, dont le palais est attaqué par une émeute, et
-ne peut être défendu que par une garnison de fantassins et de cavaliers.
-C'est Wilkes, dont le gouvernement a saisi les papiers, et à qui le
-jury assigne sur le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> une indemnité de mille
+aime, qu'on hue, et dont on brûle les emblèmes, une botte et une jupe.
+C'est le duc de Bedford, dont le palais est attaqué par une émeute, et
+ne peut être défendu que par une garnison de fantassins et de cavaliers.
+C'est Wilkes, dont le gouvernement a saisi les papiers, et à qui le
+jury assigne sur le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> une indemnité de mille
<i>pounds</i>. Chaque matin, les journaux et les pamphlets viennent discuter
-les affaires, juger les caractères, invectiver par leur nom les lords,
-les orateurs, les ministres, le roi lui-même. Qui veut parler, parle.
-Dans ce tumulte d'écrits et de ligues, l'opinion grossit, s'enfle comme
+les affaires, juger les caractères, invectiver par leur nom les lords,
+les orateurs, les ministres, le roi lui-même. Qui veut parler, parle.
+Dans ce tumulte d'écrits et de ligues, l'opinion grossit, s'enfle comme
une vague, et, tombant sur le Parlement et la cour, noie les intrigues
-et entraîne les dissentiments. Au fond, en dépit des bourgs pourris,
-c'est elle qui gouverne. Le roi a beau être obstiné, les grands ont beau
-faire des ligues; sitôt qu'elle gronde, tout plie ou craque. Les deux
-Pitt ne montent si haut que parce qu'ils sont portés par elle, et
-l'indépendance de l'individu aboutit à la souveraineté de la nation.</p>
+et entraîne les dissentiments. Au fond, en dépit des bourgs pourris,
+c'est elle qui gouverne. Le roi a beau être obstiné, les grands ont beau
+faire des ligues; sitôt qu'elle gronde, tout plie ou craque. Les deux
+Pitt ne montent si haut que parce qu'ils sont portés par elle, et
+l'indépendance de l'individu aboutit à la souveraineté de la nation.</p>
-<p>Dans un pareil état, «toutes les passions étant libres<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>, la haine,
+<p>Dans un pareil état, «toutes les passions étant libres<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>, la haine,
l'envie, la jalousie, l'ardeur de s'enrichir et de se distinguer,
-paraissent dans toute leur étendue.» Jugez de la force, et de la séve
-avec lesquelles l'éloquence doit s'y implanter et végéter. Pour la
-première fois depuis la ruine de la tribune antique, elle a trouvé le
+paraissent dans toute leur étendue.» Jugez de la force, et de la séve
+avec lesquelles l'éloquence doit s'y implanter et végéter. Pour la
+première fois depuis la ruine de la tribune antique, elle a trouvé le
sol dans lequel elle peut s'enraciner et vivre, et une moisson
-d'orateurs se lève, égale, par la diversité des talents, par l'énergie
-des convictions et par la magnificence du style, à celle qui couvrit
+d'orateurs se lève, égale, par la diversité des talents, par l'énergie
+des convictions et par la magnificence du style, à celle qui couvrit
jadis l'<i>agora</i> grecque et le <i>forum</i> romain. Depuis longtemps, il
-semblait que la liberté de discussion, la pratique des affaires,
-l'importance des <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> intérêts engagés et la grandeur des
-récompenses offertes dussent provoquer sa croissance; mais elle
-avortait, encroûtée dans la pédanterie théologique, ou restreinte dans
-les préoccupations locales, et le secret des séances parlementaires lui
-ôtait la moitié de sa force en lui ôtant la plénitude du jour. Voici
-qu'enfin la lumière se fait; une publicité d'abord incomplète, puis
-entière, donne au Parlement la nation pour auditoire. Le discours
-s'élève et s'élargit en même temps que le public se dégrossit et se
-multiplie. L'art classique, devenu parfait, fournit la méthode et les
-développements. La culture moderne fait entrer dans le raisonnement
-technique la liberté des entretiens et l'ampleur des idées générales. Au
+semblait que la liberté de discussion, la pratique des affaires,
+l'importance des <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> intérêts engagés et la grandeur des
+récompenses offertes dussent provoquer sa croissance; mais elle
+avortait, encroûtée dans la pédanterie théologique, ou restreinte dans
+les préoccupations locales, et le secret des séances parlementaires lui
+ôtait la moitié de sa force en lui ôtant la plénitude du jour. Voici
+qu'enfin la lumière se fait; une publicité d'abord incomplète, puis
+entière, donne au Parlement la nation pour auditoire. Le discours
+s'élève et s'élargit en même temps que le public se dégrossit et se
+multiplie. L'art classique, devenu parfait, fournit la méthode et les
+développements. La culture moderne fait entrer dans le raisonnement
+technique la liberté des entretiens et l'ampleur des idées générales. Au
lieu d'argumenter, ils conversent; de procureurs ils deviennent
-orateurs. Avec Addison, avec Steele et Swift, le goût et le génie font
-irruption dans la polémique. Voltaire ne sait «si les harangues méditées
-qu'on prononçait autrefois dans Athènes et dans Rome l'emportent sur les
-discours non préparés du chevalier Windham, de lord Carteret» et de
-leurs rivaux. Enfin le discours achève de percer la sécheresse des
-questions spéciales et la froideur de l'action compassée<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a> qui l'ont
-comprimé si longtemps; il déploie audacieusement et irrégulièrement sa
-force et son luxe, et l'on voit paraître, en face des jolis abbés de
-salon qui arrangent en France des compliments d'académie, la mâle
-éloquence de Junius, de <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> lord Chatam, de Fox, de Pitt, de Burke
+orateurs. Avec Addison, avec Steele et Swift, le goût et le génie font
+irruption dans la polémique. Voltaire ne sait «si les harangues méditées
+qu'on prononçait autrefois dans Athènes et dans Rome l'emportent sur les
+discours non préparés du chevalier Windham, de lord Carteret» et de
+leurs rivaux. Enfin le discours achève de percer la sécheresse des
+questions spéciales et la froideur de l'action compassée<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a> qui l'ont
+comprimé si longtemps; il déploie audacieusement et irrégulièrement sa
+force et son luxe, et l'on voit paraître, en face des jolis abbés de
+salon qui arrangent en France des compliments d'académie, la mâle
+éloquence de Junius, de <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> lord Chatam, de Fox, de Pitt, de Burke
et de Sheridan.</p>
-<p>Je n'ai point à raconter leurs vies, ni à développer leurs caractères;
-il faudrait entrer dans le détail politique. Trois d'entre eux, lord
-Chatam, Fox et Pitt, ont été ministres<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>, et leur éloquence est une
-portion de leur pouvoir et de leur action. Elle appartient à ceux qui
+<p>Je n'ai point à raconter leurs vies, ni à développer leurs caractères;
+il faudrait entrer dans le détail politique. Trois d'entre eux, lord
+Chatam, Fox et Pitt, ont été ministres<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>, et leur éloquence est une
+portion de leur pouvoir et de leur action. Elle appartient à ceux qui
raconteront les affaires qu'ils ont conduites; je ne puis qu'en marquer
le ton et l'accent.</p>
-<p>Un souffle extraordinaire, une sorte de frémissement de volonté tendue,
-court à travers toutes ces harangues. Ce sont des hommes qui parlent, et
-ils parlent comme s'ils combattaient. Ni ménagements, ni politesse, ni
-retenue. Ils sont déchaînés, ils se livrent, ils se lancent, et s'ils se
+<p>Un souffle extraordinaire, une sorte de frémissement de volonté tendue,
+court à travers toutes ces harangues. Ce sont des hommes qui parlent, et
+ils parlent comme s'ils combattaient. Ni ménagements, ni politesse, ni
+retenue. Ils sont déchaînés, ils se livrent, ils se lancent, et s'ils se
contiennent, ce n'est que pour frapper plus impitoyablement et plus
-fort. Lorsque Pitt remplit pour la première fois la chambre des communes
-de sa voix vibrante, il avait déjà son indomptable audace. En vain
-Walpole essaya «de le museler,» puis de l'accabler; son sarcasme lui fut
-renvoyé avec une prodigalité d'outrages, et le tout-puissant ministre
-plia, souffleté sous la vérité de la poignante insulte que le jeune
-homme lui infligeait. Une hauteur d'orgueil qui ne fut surpassée que par
-celle de son fils, une arrogance qui réduisait ses collègues à l'état
-de subalternes, un patriotisme romain <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> qui réclamait pour
+fort. Lorsque Pitt remplit pour la première fois la chambre des communes
+de sa voix vibrante, il avait déjà son indomptable audace. En vain
+Walpole essaya «de le museler,» puis de l'accabler; son sarcasme lui fut
+renvoyé avec une prodigalité d'outrages, et le tout-puissant ministre
+plia, souffleté sous la vérité de la poignante insulte que le jeune
+homme lui infligeait. Une hauteur d'orgueil qui ne fut surpassée que par
+celle de son fils, une arrogance qui réduisait ses collègues à l'état
+de subalternes, un patriotisme romain <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> qui réclamait pour
l'Angleterre la tyrannie universelle, une ambition qui prodiguait
-l'argent et les hommes, communiquait à la nation sa rapacité et sa
+l'argent et les hommes, communiquait à la nation sa rapacité et sa
fougue, et n'apercevait de repos que dans les perspectives lointaines de
-la gloire éblouissante et de la puissance illimitée, une imagination qui
-transportait dans le Parlement la véhémence de la déclamation théâtrale,
-les éclats de l'inspiration saccadée, la témérité des images poétiques,
-voilà les sources de son éloquence:</p>
-
-<p class="quote">Hier encore l'Angleterre eût pu se tenir debout contre le monde;
- aujourd'hui, «personne si pauvre qui lui rende hommage!...»
- Milords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Nous serons
- forcés à la fin de nous rétracter; rétractons-nous pendant que
- nous le pouvons encore, avant que nous y soyons forcés. Je dis
- que nous devons nécessairement abroger ces violents actes
- oppressifs; ils doivent être rappelés, vous les rappellerez, je
+la gloire éblouissante et de la puissance illimitée, une imagination qui
+transportait dans le Parlement la véhémence de la déclamation théâtrale,
+les éclats de l'inspiration saccadée, la témérité des images poétiques,
+voilà les sources de son éloquence:</p>
+
+<p class="quote">Hier encore l'Angleterre eût pu se tenir debout contre le monde;
+ aujourd'hui, «personne si pauvre qui lui rende hommage!...»
+ Milords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Nous serons
+ forcés à la fin de nous rétracter; rétractons-nous pendant que
+ nous le pouvons encore, avant que nous y soyons forcés. Je dis
+ que nous devons nécessairement abroger ces violents actes
+ oppressifs; ils doivent être rappelés, vous les rappellerez, je
m'y engage d'honneur; vous finirez par les rappeler, j'y joue ma
- réputation; je consentirai à être pris pour un idiot, si à la fin
- ils ne sont pas rappelés!... Vous avez beau enfler toute dépense
+ réputation; je consentirai à être pris pour un idiot, si à la fin
+ ils ne sont pas rappelés!... Vous avez beau enfler toute dépense
et tout effort, accumuler et empiler tous les secours que vous
pourrez acheter ou emprunter, trafiquer ou brocanter avec chaque
- petit misérable prince allemand qui vend et expédie ses sujets
- aux boucheries des princes étrangers: vos efforts sont pour
+ petit misérable prince allemand qui vend et expédie ses sujets
+ aux boucheries des princes étrangers: vos efforts sont pour
toujours vains et impuissants, doublement impuissants par l'aide
- mercenaire qui vous sert d'appui, car elle irrite jusqu'à un
- ressentiment incurable l'âme de vos ennemis. Quoi! lancer sur eux
- les fils mercenaires de la rapine et du pillage! les dévouer, eux
- et leurs possessions, à la rapacité d'une cruauté soudoyée! Si
- j'étais Américain comme je suis Anglais, tant qu'un bataillon
- étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas mes
+ mercenaire qui vous sert d'appui, car elle irrite jusqu'à un
+ ressentiment incurable l'âme de vos ennemis. Quoi! lancer sur eux
+ les fils mercenaires de la rapine et du pillage! les dévouer, eux
+ et leurs possessions, à la rapacité d'une cruauté soudoyée! Si
+ j'étais Américain comme je suis Anglais, tant qu'un bataillon
+ étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas mes
armes! Jamais, jamais, jamais! Mais, milords, quel est l'homme
- qui, pour combler ces hontes et ces méfaits de notre <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>
- armée, a osé autoriser et associer à nos armes le tomahawk et le
- couteau à scalper du sauvage! Appeler dans une alliance civilisée
- le sauvage féroce et inhumain des forêts,&mdash;lancer contre nos
- établissements, parmi nos parentés, nos anciennes amitiés, le
+ qui, pour combler ces hontes et ces méfaits de notre <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span>
+ armée, a osé autoriser et associer à nos armes le tomahawk et le
+ couteau à scalper du sauvage! Appeler dans une alliance civilisée
+ le sauvage féroce et inhumain des forêts,&mdash;lancer contre nos
+ établissements, parmi nos parentés, nos anciennes amitiés, le
cannibale impitoyable qui a soif du sang des hommes, des femmes
- et des enfants,&mdash;désoler leur pays, vider leurs demeures,
+ et des enfants,&mdash;désoler leur pays, vider leurs demeures,
extirper leur race et leur nom par ces horribles chiens d'enfer
- de la guerre sauvage! milords, ces énormités crient et appellent
- tout haut réparation et punition! Si on ne les efface à fond et
- tout entières, il y aura une tache sur notre réputation
+ de la guerre sauvage! milords, ces énormités crient et appellent
+ tout haut réparation et punition! Si on ne les efface à fond et
+ tout entières, il y aura une tache sur notre réputation
nationale. C'est une violation de la constitution: je crois que
cela est contre la loi<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>.</p>
<p>Il y a quelque chose de Milton et de Shakspeare dans cette pompe
-tragique, dans cette solennité passionnée, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> dans l'éclat sombre
-et violent de ce style surchargé et trop fort. C'est de cette pourpre
+tragique, dans cette solennité passionnée, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> dans l'éclat sombre
+et violent de ce style surchargé et trop fort. C'est de cette pourpre
superbe et sanglante que se parent les passions anglaises; c'est sous
les plis de ce drapeau qu'elles se rangent en bataille, d'autant plus
puissantes qu'au milieu d'elles il y en a une toute sainte, le sentiment
du droit, qui les rallie, les emploie et les ennoblit.</p>
-<p class="quote">Je me réjouis que l'Amérique ait résisté; trois millions d'hommes
- assez morts à tous les sentiments de liberté pour souffrir
- volontairement qu'on les fasse esclaves auraient été des
+<p class="quote">Je me réjouis que l'Amérique ait résisté; trois millions d'hommes
+ assez morts à tous les sentiments de liberté pour souffrir
+ volontairement qu'on les fasse esclaves auraient été des
instruments convenables pour rendre le reste esclave aussi....
- L'esprit qui maintenant résiste à vos taxes en Amérique est le
- même qui autrefois s'est opposé en Angleterre aux dons gratuits,
- à la taxe des vaisseaux; c'est le même esprit qui a dressé
+ L'esprit qui maintenant résiste à vos taxes en Amérique est le
+ même qui autrefois s'est opposé en Angleterre aux dons gratuits,
+ à la taxe des vaisseaux; c'est le même esprit qui a dressé
l'Angleterre sur ses pieds, et par le bill des droits a
- revendiqué la constitution anglaise; c'est le même esprit qui a
- établi ce grand, ce fondamental et essentiel principe de vos
- libertés, que nul sujet de l'Angleterre ne peut être taxé que de
+ revendiqué la constitution anglaise; c'est le même esprit qui a
+ établi ce grand, ce fondamental et essentiel principe de vos
+ libertés, que nul sujet de l'Angleterre ne peut être taxé que de
son propre consentement. Ce glorieux esprit whig anime en
- Amérique trois millions d'hommes qui préfèrent la pauvreté avec
- la liberté à des chaînes dorées et à la richesse ignoble, et qui
- mourront pour la défense de leurs droits en hommes et en hommes
+ Amérique trois millions d'hommes qui préfèrent la pauvreté avec
+ la liberté à des chaînes dorées et à la richesse ignoble, et qui
+ mourront pour la défense de leurs droits en hommes et en hommes
libres.... Comme Anglais par naissance et par principes, je
- reconnais aux Américains un droit suprême et inaliénable sur leur
- propriété, un droit par lequel ils sont justifiés à la défendre
- jusqu'à la dernière extrémité<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>.</p>
+ reconnais aux Américains un droit suprême et inaliénable sur leur
+ propriété, un droit par lequel ils sont justifiés à la défendre
+ jusqu'à la dernière extrémité<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> Si Pitt sent son droit, il sent aussi celui des autres; c'est
-avec cette idée qu'il a remué et manié l'Angleterre. Il en appelait aux
-Anglais contre eux-mêmes; et, en dépit d'eux-mêmes, ils reconnaissaient
-leur plus cher instinct dans cette maxime, que chaque volonté humaine
-est inviolable dans sa province limitée et légale, et qu'elle doit se
-dresser tout entière contre la plus petite usurpation.</p>
-
-<p>Des passions effrénées et le plus viril sentiment du droit, voilà
-l'abrégé de toute cette éloquence. Au lieu d'un orateur, homme public,
-prenez un écrivain, simple particulier; voyez ces lettres de Junius<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>
-qui, au milieu de l'irritation et des inquiétudes nationales, tombèrent
-une à une comme des gouttes de feu sur les membres fiévreux du corps
+avec cette idée qu'il a remué et manié l'Angleterre. Il en appelait aux
+Anglais contre eux-mêmes; et, en dépit d'eux-mêmes, ils reconnaissaient
+leur plus cher instinct dans cette maxime, que chaque volonté humaine
+est inviolable dans sa province limitée et légale, et qu'elle doit se
+dresser tout entière contre la plus petite usurpation.</p>
+
+<p>Des passions effrénées et le plus viril sentiment du droit, voilà
+l'abrégé de toute cette éloquence. Au lieu d'un orateur, homme public,
+prenez un écrivain, simple particulier; voyez ces lettres de Junius<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>
+qui, au milieu de l'irritation et des inquiétudes nationales, tombèrent
+une à une comme des gouttes de feu sur les membres fiévreux du corps
politique. Si celui-ci serre <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> ses phrases et choisit ses
-épithètes, ce n'est point par amour du style, c'est pour mieux imprimer
+épithètes, ce n'est point par amour du style, c'est pour mieux imprimer
l'insulte. Les artifices oratoires deviennent entre ses mains des
-instruments de supplice, et lorsqu'il lime ses périodes c'est pour
-enfoncer plus avant et plus sûrement le couteau; avec quelle audace
-d'invective, avec quelle roideur d'animosité, avec quelle ironie
-corrosive et brûlante, appliquée sur les parties les plus secrètes de la
-vie privée, avec quelle insistance inexorable de persécution calculée et
-méditée, les textes seuls pourront le dire: «Milord, écrit-il au duc de
-Bedford, vous êtes si peu accoutumé à recevoir du public quelque marque
+instruments de supplice, et lorsqu'il lime ses périodes c'est pour
+enfoncer plus avant et plus sûrement le couteau; avec quelle audace
+d'invective, avec quelle roideur d'animosité, avec quelle ironie
+corrosive et brûlante, appliquée sur les parties les plus secrètes de la
+vie privée, avec quelle insistance inexorable de persécution calculée et
+méditée, les textes seuls pourront le dire: «Milord, écrit-il au duc de
+Bedford, vous êtes si peu accoutumé à recevoir du public quelque marque
de respect ou d'estime, que si dans les lignes qui suivent un compliment
-ou un terme d'approbation venait à m'échapper, vous le prendrez, je le
-crains, pour un sarcasme lancé contre votre réputation établie ou
-peut-être pour une insulte infligée à votre discernement<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>....» «Il y
-a quelque chose, écrit-il au duc de Grafton, dans votre caractère et
+ou un terme d'approbation venait à m'échapper, vous le prendrez, je le
+crains, pour un sarcasme lancé contre votre réputation établie ou
+peut-être pour une insulte infligée à votre discernement<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>....» «Il y
+a quelque chose, écrit-il au duc de Grafton, dans votre caractère et
dans votre conduite qui vous distingue non-seulement de tous les autres
ministres, mais encore de tous les autres hommes: ce n'est pas seulement
de faire le mal par dessein, mais encore de n'avoir jamais fait le bien
-par méprise; ce n'est pas seulement d'avoir employé avec un égal
-dommage votre indolence <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> et votre activité, c'est encore d'avoir
+par méprise; ce n'est pas seulement d'avoir employé avec un égal
+dommage votre indolence <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> et votre activité, c'est encore d'avoir
pris pour principe premier et uniforme, et, si je puis l'appeler ainsi,
-pour génie dominant de votre vie, le talent de traverser tous les
+pour génie dominant de votre vie, le talent de traverser tous les
changements et toutes les contradictions possibles de conduite, sans que
-jamais l'apparence ou l'imputation d'une vertu ait pu s'appliquer à
-votre personne, ni que jamais la versatilité la plus effrénée ait pu
-vous tromper et vous séduire jusqu'à vous engager dans une seule sage ou
-honorable action<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>.» Il continue et s'acharne; même lorsqu'il le voit
-tombé et déshonoré, il s'acharne encore. Il a beau avouer tout haut
-qu'en l'état où il est, son ennemi «désarmerait une rancune privée;» il
-redouble. «Pour ma part, je ne prétends point comprendre ces prudentes
-formes du décorum, ces douces règles de discrétion que certaines gens
+jamais l'apparence ou l'imputation d'une vertu ait pu s'appliquer à
+votre personne, ni que jamais la versatilité la plus effrénée ait pu
+vous tromper et vous séduire jusqu'à vous engager dans une seule sage ou
+honorable action<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>.» Il continue et s'acharne; même lorsqu'il le voit
+tombé et déshonoré, il s'acharne encore. Il a beau avouer tout haut
+qu'en l'état où il est, son ennemi «désarmerait une rancune privée;» il
+redouble. «Pour ma part, je ne prétends point comprendre ces prudentes
+formes du décorum, ces douces règles de discrétion que certaines gens
essayent de concilier avec la conduite des plus grandes et des plus
-hasardeuses affaires. Je dédaignerais de pourvoir mon avenir d'un asile
-ou de conserver des égards pour un homme qui ne garde point de
-ménagements avec la nation. Ni l'abjecte soumission avec laquelle il
-déserte son poste à l'heure du danger, <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> ni même l'inviolable
-bouclier de lâcheté dont il se couvre, ne le protégeraient. Je le
+hasardeuses affaires. Je dédaignerais de pourvoir mon avenir d'un asile
+ou de conserver des égards pour un homme qui ne garde point de
+ménagements avec la nation. Ni l'abjecte soumission avec laquelle il
+déserte son poste à l'heure du danger, <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> ni même l'inviolable
+bouclier de lâcheté dont il se couvre, ne le protégeraient. Je le
poursuivrais jusqu'au bout de ma vie et je tendrais le dernier effort de
-ma volonté pour sauver de l'oubli son opprobre éphémère et pour rendre
-immortelle l'infamie de son nom<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>.» Excepté Swift, y a-t-il une
-créature humaine qui ait plus volontairement concentré et aigri dans son
+ma volonté pour sauver de l'oubli son opprobre éphémère et pour rendre
+immortelle l'infamie de son nom<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>.» Excepté Swift, y a-t-il une
+créature humaine qui ait plus volontairement concentré et aigri dans son
c&oelig;ur le poison de la haine? Celle-ci n'est point vile cependant, car
-elle se croit au service du juste. Au milieu de leurs excès, c'est cette
-persuasion qui les relève; ils se déchirent, mais ils ne rampent pas;
+elle se croit au service du juste. Au milieu de leurs excès, c'est cette
+persuasion qui les relève; ils se déchirent, mais ils ne rampent pas;
quel que soit l'adversaire, ils se tiennent debout devant lui.</p>
-<p class="quote">Sire, écrit Junius au roi, c'est le malheur de votre vie et la
- cause originelle de tous les reproches et de toutes les calamités
- qui ont accompagné votre gouvernement, que vous n'avez jamais
- connu le langage de la vérité, tant que vous ne l'avez point
+<p class="quote">Sire, écrit Junius au roi, c'est le malheur de votre vie et la
+ cause originelle de tous les reproches et de toutes les calamités
+ qui ont accompagné votre gouvernement, que vous n'avez jamais
+ connu le langage de la vérité, tant que vous ne l'avez point
entendu dans les plaintes de votre peuple. Il n'est point trop
- tard cependant pour corriger l'erreur de votre éducation.
- <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Nous sommes encore disposés à tenir un compte indulgent
- des pernicieuses leçons que vous avez reçues dans votre jeunesse
- et à fonder les plus hautes espérances sur la bienveillance
+ tard cependant pour corriger l'erreur de votre éducation.
+ <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> Nous sommes encore disposés à tenir un compte indulgent
+ des pernicieuses leçons que vous avez reçues dans votre jeunesse
+ et à fonder les plus hautes espérances sur la bienveillance
naturelle de vos inclinations. Nous sommes loin de vous croire
- capable d'un dessein délibéré et d'un attentat direct contre les
- droits originels sur lesquels toutes les libertés civiles et
+ capable d'un dessein délibéré et d'un attentat direct contre les
+ droits originels sur lesquels toutes les libertés civiles et
politiques de vos sujets sont assises. Si nous avions pu nourrir
- un soupçon si déshonorant pour votre renommée, nous aurions
- depuis longtemps adopté un style de remontrances fort éloigné de
- l'humilité de la plainte. Le peuple d'Angleterre est fidèle à la
- maison de Hanovre, non parce qu'il préfère vainement une famille
- à une autre, mais parce qu'il est convaincu que l'établissement
- de cette famille était nécessaire au maintien de ses libertés
+ un soupçon si déshonorant pour votre renommée, nous aurions
+ depuis longtemps adopté un style de remontrances fort éloigné de
+ l'humilité de la plainte. Le peuple d'Angleterre est fidèle à la
+ maison de Hanovre, non parce qu'il préfère vainement une famille
+ à une autre, mais parce qu'il est convaincu que l'établissement
+ de cette famille était nécessaire au maintien de ses libertés
civiles et religieuses. Le prince qui imite la conduite des
- Stuarts doit être averti par leur exemple, et pendant qu'il se
- glorifie de la solidité de son titre, il fera bien de se souvenir
- que, si sa couronne a été acquise par une révolution, elle peut
- être perdue par une autre<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>.</p>
-
-<p>Cherchons des génies moins âpres, et tâchons de rencontrer un accent
-plus doux. Il y a un homme, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> Charles Fox, qui s'est trouvé
-heureux dès le berceau, qui a tout appris sans études, que son père a
-élevé dans la prodigalité et l'insouciance, que, dès vingt et un ans, la
-voix publique a désigné comme le prince de l'éloquence et le chef d'un
-grand parti, libéral, humain, sociable, fidèle aux généreuses
-espérances, à qui ses ennemis eux-mêmes pardonnaient ses fautes, que ses
-amis adoraient, que le travail n'avait point lassé, que les rivalités
-n'avaient point aigri, que le pouvoir n'avait point gâté, amateur de la
-conversation, des lettres, du plaisir, et qui a laissé l'empreinte de
-son riche génie dans l'abondance persuasive, dans le beau naturel, dans
-la clarté et la facilité continue de ses discours. Le voici qui prend la
-parole, pensez aux ménagements qu'il doit garder; c'est un homme d'État,
+ Stuarts doit être averti par leur exemple, et pendant qu'il se
+ glorifie de la solidité de son titre, il fera bien de se souvenir
+ que, si sa couronne a été acquise par une révolution, elle peut
+ être perdue par une autre<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>.</p>
+
+<p>Cherchons des génies moins âpres, et tâchons de rencontrer un accent
+plus doux. Il y a un homme, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> Charles Fox, qui s'est trouvé
+heureux dès le berceau, qui a tout appris sans études, que son père a
+élevé dans la prodigalité et l'insouciance, que, dès vingt et un ans, la
+voix publique a désigné comme le prince de l'éloquence et le chef d'un
+grand parti, libéral, humain, sociable, fidèle aux généreuses
+espérances, à qui ses ennemis eux-mêmes pardonnaient ses fautes, que ses
+amis adoraient, que le travail n'avait point lassé, que les rivalités
+n'avaient point aigri, que le pouvoir n'avait point gâté, amateur de la
+conversation, des lettres, du plaisir, et qui a laissé l'empreinte de
+son riche génie dans l'abondance persuasive, dans le beau naturel, dans
+la clarté et la facilité continue de ses discours. Le voici qui prend la
+parole, pensez aux ménagements qu'il doit garder; c'est un homme d'État,
un premier ministre, qui parle en plein Parlement, qui parle des amis du
-roi, des lords de la chambre à coucher, des plus illustres familles du
-royaume, qui a devant lui leurs alliés et leurs proches, qui sent que
-chacune de ses paroles s'enfoncera comme une flèche ardente dans le
-c&oelig;ur et dans l'honneur des cinq cents hommes assis pour l'écouter.
-Il n'importe, on l'a trahi; <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> il veut punir les traîtres, et
-voici à quel pilori il attache «les janissaires d'antichambre» qui, par
-ordre du prince, viennent de déserter au milieu du combat:</p>
+roi, des lords de la chambre à coucher, des plus illustres familles du
+royaume, qui a devant lui leurs alliés et leurs proches, qui sent que
+chacune de ses paroles s'enfoncera comme une flèche ardente dans le
+c&oelig;ur et dans l'honneur des cinq cents hommes assis pour l'écouter.
+Il n'importe, on l'a trahi; <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> il veut punir les traîtres, et
+voici à quel pilori il attache «les janissaires d'antichambre» qui, par
+ordre du prince, viennent de déserter au milieu du combat:</p>
<p class="quote">Le domaine entier du langage ne fournit pas de termes assez forts
- et assez poignants pour marquer le mépris que je ressens pour
- leur conduite. C'est un aveu effronté d'immoralité politique,
- comme si cette espèce de trahison était moindre qu'aucune autre.
- Ce n'est pas seulement une dégradation d'un rang qui ne devrait
- être occupé que par la loyauté la plus pure et la plus
- exemplaire; c'est un acte qui les fait déchoir de leurs droits à
- la renommée de gentilshommes, et les réduit au niveau des plus
- bas et des plus vils de leur espèce, qui insulte à la noble et
- ancienne indépendance caractéristique de la pairie anglaise, et
- qui est calculé pour déshonorer et avilir la législature anglaise
- aux yeux de toute l'Europe et devant la plus lointaine postérité.
+ et assez poignants pour marquer le mépris que je ressens pour
+ leur conduite. C'est un aveu effronté d'immoralité politique,
+ comme si cette espèce de trahison était moindre qu'aucune autre.
+ Ce n'est pas seulement une dégradation d'un rang qui ne devrait
+ être occupé que par la loyauté la plus pure et la plus
+ exemplaire; c'est un acte qui les fait déchoir de leurs droits à
+ la renommée de gentilshommes, et les réduit au niveau des plus
+ bas et des plus vils de leur espèce, qui insulte à la noble et
+ ancienne indépendance caractéristique de la pairie anglaise, et
+ qui est calculé pour déshonorer et avilir la législature anglaise
+ aux yeux de toute l'Europe et devant la plus lointaine postérité.
Par quelle magie la noblesse peut-elle ainsi changer le vice en
vertu, je ne le sais pas, et je ne souhaite pas le savoir; mais
en tout autre sujet que la politique, et parmi toutes autres
- personnes que des lords de la chambre à coucher, un tel exemple
- de la plus grossière perfidie serait flétri, comme il le mérite,
- par l'infamie et l'exécration<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>.</p>
+ personnes que des lords de la chambre à coucher, un tel exemple
+ de la plus grossière perfidie serait flétri, comme il le mérite,
+ par l'infamie et l'exécration<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Puis se retournant vers les communes:</p>
-<p class="quote">Un Parlement ainsi lié et contrôlé, sans c&oelig;ur et sans liberté,
- au lieu de limiter la prérogative de la couronne, l'étend,
- l'établit et la consolide au delà de tout précédent, de toute
+<p class="quote">Un Parlement ainsi lié et contrôlé, sans c&oelig;ur et sans liberté,
+ au lieu de limiter la prérogative de la couronne, l'étend,
+ l'établit et la consolide au delà de tout précédent, de toute
condition et de toute limite. Mais quand la chambre des communes
- anglaises serait si ignominieusement morte à la conscience du
+ anglaises serait si ignominieusement morte à la conscience du
poids dont elle doit peser dans la constitution, quand elle
- aurait si entièrement oublié ses anciennes luttes et ses anciens
- triomphes dans la grande cause de la liberté et de l'humanité,
- quand elle serait si indifférente à l'objet et à l'intérêt
+ aurait si entièrement oublié ses anciennes luttes et ses anciens
+ triomphes dans la grande cause de la liberté et de l'humanité,
+ quand elle serait si indifférente à l'objet et à l'intérêt
premier de son institution originelle, j'ai la confiance que le
- courage caractéristique de cette nation serait encore au niveau
- de cette épreuve; j'ai la confiance que le peuple anglais serait
- aussi jaloux des influences secrètes qu'il est supérieur aux
+ courage caractéristique de cette nation serait encore au niveau
+ de cette épreuve; j'ai la confiance que le peuple anglais serait
+ aussi jaloux des influences secrètes qu'il est supérieur aux
violences ouvertes; j'ai la confiance qu'il n'est pas plus
- disposé à défendre son intérêt contre la déprédation et l'insulte
- étrangère qu'à rencontrer face à face et jeter par terre cette
+ disposé à défendre son intérêt contre la déprédation et l'insulte
+ étrangère qu'à rencontrer face à face et jeter par terre cette
conspiration nocturne contre la constitution<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>.</p>
-<p>Voilà les explosions d'un naturel par excellence doux et aimable; jugez
-des autres. Une sorte d'exagération passionnée règne dans les débats
-que soulèvent <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> le procès de Warren Hastings et la Révolution
-française, dans la rhétorique acrimonieuse et dans la déclamation outrée
+<p>Voilà les explosions d'un naturel par excellence doux et aimable; jugez
+des autres. Une sorte d'exagération passionnée règne dans les débats
+que soulèvent <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> le procès de Warren Hastings et la Révolution
+française, dans la rhétorique acrimonieuse et dans la déclamation outrée
de Sheridan, dans le sarcasme impitoyable et dans la pompe sentencieuse
-du second Pitt. Ils aiment la vulgarité brutale des couleurs voyantes;
-ils recherchent les grands mots accumulés, les oppositions
-symétriquement prolongées, les périodes énormes et retentissantes. Ils
+du second Pitt. Ils aiment la vulgarité brutale des couleurs voyantes;
+ils recherchent les grands mots accumulés, les oppositions
+symétriquement prolongées, les périodes énormes et retentissantes. Ils
ne craignent point de rebuter, et ils ont besoin de faire effet. La
-force, c'est là leur trait, et celui du plus grand d'entre eux, le
-premier esprit de ce temps, Edmund Burke. «Prenez Burke à partie, disait
-Johnson, sur tel sujet qu'il vous plaira; il est toujours prêt à vous
-tenir tête.» Il n'était point entré au Parlement, comme Fox et les deux
-Pitt, dès l'aurore de la jeunesse, mais à trente-cinq ans, ayant eu le
-temps de s'instruire à fond de toutes choses, savant dans le droit,
-l'histoire, la philosophie, les lettres, maître d'une érudition si
-universelle qu'on l'a comparé à lord Bacon. Mais ce qui le distinguait
-entre tous les autres, c'était une large intelligence compréhensive qui,
-exercée par des études et des compositions philosophiques<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>,
-saisissait les ensembles, et, par delà les textes, les constitutions et
-les chiffres, apercevait la direction invisible des événements et
-l'esprit intime des choses, en couvrant de son dédain «ces prétendus
-hommes d'État, troupeau profane de man&oelig;uvres vulgaires, qui nient
-l'existence de tout ce qui n'est point grossier et matériel, <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span>
-et qui, bien loin d'être capables de diriger le grand mouvement d'un
-empire, ne sont pas dignes de tourner une roue dans la machine.»
-Par-dessus tant de dons, il avait une de ces imaginations fécondantes et
-précises qui croient que la connaissance achevée est une vue intérieure,
-qui ne quittent point un sujet sans l'avoir revêtu de ses couleurs et de
+force, c'est là leur trait, et celui du plus grand d'entre eux, le
+premier esprit de ce temps, Edmund Burke. «Prenez Burke à partie, disait
+Johnson, sur tel sujet qu'il vous plaira; il est toujours prêt à vous
+tenir tête.» Il n'était point entré au Parlement, comme Fox et les deux
+Pitt, dès l'aurore de la jeunesse, mais à trente-cinq ans, ayant eu le
+temps de s'instruire à fond de toutes choses, savant dans le droit,
+l'histoire, la philosophie, les lettres, maître d'une érudition si
+universelle qu'on l'a comparé à lord Bacon. Mais ce qui le distinguait
+entre tous les autres, c'était une large intelligence compréhensive qui,
+exercée par des études et des compositions philosophiques<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>,
+saisissait les ensembles, et, par delà les textes, les constitutions et
+les chiffres, apercevait la direction invisible des événements et
+l'esprit intime des choses, en couvrant de son dédain «ces prétendus
+hommes d'État, troupeau profane de man&oelig;uvres vulgaires, qui nient
+l'existence de tout ce qui n'est point grossier et matériel, <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span>
+et qui, bien loin d'être capables de diriger le grand mouvement d'un
+empire, ne sont pas dignes de tourner une roue dans la machine.»
+Par-dessus tant de dons, il avait une de ces imaginations fécondantes et
+précises qui croient que la connaissance achevée est une vue intérieure,
+qui ne quittent point un sujet sans l'avoir revêtu de ses couleurs et de
ses formes; et qui, traversant les statistiques et le fatras des
documents arides, recomposent et reconstruisent devant les yeux du
-lecteur un pays lointain et une nation étrangère avec ses monuments, ses
-costumes, ses paysages et tout le détail mouvant des physionomies et des
-m&oelig;urs. À toutes ces puissances d'esprit qui font le systématique, il
-ajoutait toutes les énergies du c&oelig;ur qui font l'enthousiaste. Pauvre,
-inconnu, ayant dépensé sa jeunesse à compiler pour les libraires, il
-était parvenu, à force de travail et de mérite, avec une réputation pure
-et une conscience intacte, sans que les épreuves de sa vie obscure ou
-les séductions de sa vie brillante eussent entamé son indépendance ou
-terni la fleur de sa loyauté. Il apportait dans la politique une horreur
-du crime, une vivacité et une sincérité de conscience, une humanité, une
-sensibilité, qui ne semblent convenir qu'à un jeune homme. Il appuyait
-la société humaine sur des maximes de morale, réclamait pour les
-sentiments nobles la conduite des affaires, et semblait avoir pris à
-tâche de relever et d'autoriser tout ce qu'il y a de généreux dans le
+lecteur un pays lointain et une nation étrangère avec ses monuments, ses
+costumes, ses paysages et tout le détail mouvant des physionomies et des
+m&oelig;urs. À toutes ces puissances d'esprit qui font le systématique, il
+ajoutait toutes les énergies du c&oelig;ur qui font l'enthousiaste. Pauvre,
+inconnu, ayant dépensé sa jeunesse à compiler pour les libraires, il
+était parvenu, à force de travail et de mérite, avec une réputation pure
+et une conscience intacte, sans que les épreuves de sa vie obscure ou
+les séductions de sa vie brillante eussent entamé son indépendance ou
+terni la fleur de sa loyauté. Il apportait dans la politique une horreur
+du crime, une vivacité et une sincérité de conscience, une humanité, une
+sensibilité, qui ne semblent convenir qu'à un jeune homme. Il appuyait
+la société humaine sur des maximes de morale, réclamait pour les
+sentiments nobles la conduite des affaires, et semblait avoir pris à
+tâche de relever et d'autoriser tout ce qu'il y a de généreux dans le
c&oelig;ur humain. Il avait noblement combattu pour de nobles causes:
contre les attentats du pouvoir en Angleterre, <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> contre les
attentats du peuple en France, contre les attentats des particuliers
-dans l'Inde. Il avait défendu, avec des recherches immenses et un
-désintéressement incontesté, les Hindous tyrannisés par l'avidité
-anglaise, et «ces derniers misérables cultivateurs qui survivaient
-attachés au sol, le dos écorché par le fermier, puis une seconde fois
-mis à vif par le cessionnaire, livrés à une succession de despotismes
-que leur brièveté rendait plus rapaces, et flagellés ainsi de verges en
-verges, tant qu'on leur trouvait une dernière goutte de sang pour leur
-extorquer un dernier grain de riz<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>.» Il s'était fait partout le
-champion d'un principe et le persécuteur d'un vice, et on le voyait
-lancer à l'attaque toutes les forces de son étonnant savoir, de sa haute
+dans l'Inde. Il avait défendu, avec des recherches immenses et un
+désintéressement incontesté, les Hindous tyrannisés par l'avidité
+anglaise, et «ces derniers misérables cultivateurs qui survivaient
+attachés au sol, le dos écorché par le fermier, puis une seconde fois
+mis à vif par le cessionnaire, livrés à une succession de despotismes
+que leur brièveté rendait plus rapaces, et flagellés ainsi de verges en
+verges, tant qu'on leur trouvait une dernière goutte de sang pour leur
+extorquer un dernier grain de riz<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>.» Il s'était fait partout le
+champion d'un principe et le persécuteur d'un vice, et on le voyait
+lancer à l'attaque toutes les forces de son étonnant savoir, de sa haute
raison, de son style splendide, avec l'ardeur infatigable et
-intempérante d'un moraliste et d'un chevalier.</p>
+intempérante d'un moraliste et d'un chevalier.</p>
<p>Ne le lisez que par grandes masses; ce n'est qu'ainsi qu'il est grand:
-autrement l'outré, le commun, le bizarre vous arrêteront et vous
-choqueront; mais si vous vous livrez à lui, vous serez emporté et
-entraîné. La masse énorme des documents roule impétueusement dans un
-courant d'éloquence. Quelquefois le discours parlé ou écrit n'a pas
-trop d'un volume pour <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> déployer le cortége de ses preuves
-multipliées et de ses courageuses colères. C'est l'exposé de toute une
-administration, c'est l'histoire entière de l'Inde anglaise, c'est la
-théorie complète des révolutions et de l'état politique qui arrive comme
-un vaste fleuve débordant pour choquer, de son effort incessant et de sa
-masse accumulée, quelque crime qu'on veut absoudre ou quelque injustice
-qu'on veut consacrer. Sans doute il y a de l'écume sur ses remous, il y
-a de la bourbe dans son lit; des milliers d'étranges créatures se jouent
-tempêtueusement à la surface; il ne choisit pas, il prodigue; il
-précipite par myriades ses imaginations pullulantes, emphase et
-crudités, déclamations et apostrophes, plaisanteries et exécrations,
-tout l'entassement grotesque ou horrible des régions reculées et des
-cités populeuses que sa science et sa fantaisie infatigables ont
-traversées. Il dira, en parlant de ces prêts usuraires à quarante-huit
-pour cent et à intérêts composés par lesquels les Anglais ont dévasté
-l'Inde, que «cette dette forme l'ignoble sanie putride dans laquelle
-s'est engendrée toute cette couvée rampante d'ascarides, avec les replis
-infinis insatiablement noués n&oelig;uds sur n&oelig;uds de ces ténias
-invincibles qui dévorent la nourriture et rongent les entrailles de
-l'Inde<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>.» Rien ne lui paraîtra excessif, <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> ni la description
-des supplices, ni l'atrocité des images, ni le cliquetis assourdissant
-des antithèses, ni la fanfare prolongée des malédictions, ni la
+autrement l'outré, le commun, le bizarre vous arrêteront et vous
+choqueront; mais si vous vous livrez à lui, vous serez emporté et
+entraîné. La masse énorme des documents roule impétueusement dans un
+courant d'éloquence. Quelquefois le discours parlé ou écrit n'a pas
+trop d'un volume pour <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> déployer le cortége de ses preuves
+multipliées et de ses courageuses colères. C'est l'exposé de toute une
+administration, c'est l'histoire entière de l'Inde anglaise, c'est la
+théorie complète des révolutions et de l'état politique qui arrive comme
+un vaste fleuve débordant pour choquer, de son effort incessant et de sa
+masse accumulée, quelque crime qu'on veut absoudre ou quelque injustice
+qu'on veut consacrer. Sans doute il y a de l'écume sur ses remous, il y
+a de la bourbe dans son lit; des milliers d'étranges créatures se jouent
+tempêtueusement à la surface; il ne choisit pas, il prodigue; il
+précipite par myriades ses imaginations pullulantes, emphase et
+crudités, déclamations et apostrophes, plaisanteries et exécrations,
+tout l'entassement grotesque ou horrible des régions reculées et des
+cités populeuses que sa science et sa fantaisie infatigables ont
+traversées. Il dira, en parlant de ces prêts usuraires à quarante-huit
+pour cent et à intérêts composés par lesquels les Anglais ont dévasté
+l'Inde, que «cette dette forme l'ignoble sanie putride dans laquelle
+s'est engendrée toute cette couvée rampante d'ascarides, avec les replis
+infinis insatiablement noués n&oelig;uds sur n&oelig;uds de ces ténias
+invincibles qui dévorent la nourriture et rongent les entrailles de
+l'Inde<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>.» Rien ne lui paraîtra excessif, <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> ni la description
+des supplices, ni l'atrocité des images, ni le cliquetis assourdissant
+des antithèses, ni la fanfare prolongée des malédictions, ni la
gigantesque bizarrerie des bouffonneries. Entre ses mains, le duc de
-Bedford, qui lui a reproché sa pension, deviendra, «parmi les créatures
-de la couronne, le léviathan qui, deci delà, roule sa masse colossale,
-joue et gambade dans l'océan des bontés royales, qui pourtant, tout
-énorme qu'il soit et quoique couvrant une lieue de son étendue, n'est
-après tout qu'une créature, puisque ses côtes, ses nageoires, ses
-fanons, son lard, ses ouïes elles-mêmes, par lesquelles il lance un jet
-d'eau contre son origine et éclabousse les autres d'écume, tout en lui
-et autour de lui vient du trône<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>.» Il n'a point de goût, ses pareils
-non plus. La fine déduction grecque ou française n'a jamais trouvé place
-chez les nations germaniques; tout y est gros ou mal dégrossi; il ne
-sert de rien à celui-ci d'étudier Cicéron et d'emprisonner son élan dans
-les digues régulières de la rhétorique latine. Il reste à demi barbare,
-empâté dans l'exagération et la violence; mais sa fougue est si
-soutenue, sa <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> conviction si forte, son émotion si chaleureuse et
-si surabondante, qu'on se laisse aller, qu'on oublie toute répugnance,
-qu'on ne voit plus dans ses irrégularités et ses débordements que les
+Bedford, qui lui a reproché sa pension, deviendra, «parmi les créatures
+de la couronne, le léviathan qui, deci delà, roule sa masse colossale,
+joue et gambade dans l'océan des bontés royales, qui pourtant, tout
+énorme qu'il soit et quoique couvrant une lieue de son étendue, n'est
+après tout qu'une créature, puisque ses côtes, ses nageoires, ses
+fanons, son lard, ses ouïes elles-mêmes, par lesquelles il lance un jet
+d'eau contre son origine et éclabousse les autres d'écume, tout en lui
+et autour de lui vient du trône<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>.» Il n'a point de goût, ses pareils
+non plus. La fine déduction grecque ou française n'a jamais trouvé place
+chez les nations germaniques; tout y est gros ou mal dégrossi; il ne
+sert de rien à celui-ci d'étudier Cicéron et d'emprisonner son élan dans
+les digues régulières de la rhétorique latine. Il reste à demi barbare,
+empâté dans l'exagération et la violence; mais sa fougue est si
+soutenue, sa <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> conviction si forte, son émotion si chaleureuse et
+si surabondante, qu'on se laisse aller, qu'on oublie toute répugnance,
+qu'on ne voit plus dans ses irrégularités et ses débordements que les
effusions d'un grand c&oelig;ur et d'un profond esprit trop ouverts et trop
-pleins, et qu'on admire avec une sorte de vénération inconnue cet
-épanchement extraordinaire, impétueux comme un torrent, large comme une
-mer, où ondoie l'inépuisable variété des couleurs et des formes sous le
-soleil d'une imagination magnifique qui communique à cette houle
+pleins, et qu'on admire avec une sorte de vénération inconnue cet
+épanchement extraordinaire, impétueux comme un torrent, large comme une
+mer, où ondoie l'inépuisable variété des couleurs et des formes sous le
+soleil d'une imagination magnifique qui communique à cette houle
limoneuse toute la splendeur de ses rayons.</p>
<h4>VI</h4>
<p>Ouvrez Reynolds pour revoir d'un coup d'&oelig;il toutes ces figures, et
-mettez en regard les fins portraits français de ce temps, ces ministres
-allègres, ces archevêques galants et gracieux, ce maréchal de Saxe qui,
-dans le monument de Strasbourg, descend vers son tombeau avec le goût et
+mettez en regard les fins portraits français de ce temps, ces ministres
+allègres, ces archevêques galants et gracieux, ce maréchal de Saxe qui,
+dans le monument de Strasbourg, descend vers son tombeau avec le goût et
l'aisance d'un courtisan sur l'escalier de Versailles. Ici<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>, sous
-des ciels noyés de brouillards pâles, parmi de molles ombres vaporeuses,
-apparaissent des têtes expressives ou réfléchies; la rude saillie du
-caractère n'a point fait peur à l'artiste; le bouffi brutal et bête,
-l'étrange oiseau de proie lugubre, le mufle grognon du mauvais dogue,
+des ciels noyés de brouillards pâles, parmi de molles ombres vaporeuses,
+apparaissent des têtes expressives ou réfléchies; la rude saillie du
+caractère n'a point fait peur à l'artiste; le bouffi brutal et bête,
+l'étrange oiseau de proie lugubre, le mufle grognon du mauvais dogue,
<span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> il a tout mis; chez lui, la politesse niveleuse n'a point
-effacé les aspérités de l'individu sous un agrément uniforme. La beauté
-s'y trouve, mais ailleurs, dans la froide décision du regard, dans le
-profond sérieux et dans la noblesse triste du visage pâle, dans la
-gravité consciencieuse et l'indomptable résolution du geste contenu. Au
-lieu des courtisanes de Lély, on voit à côté d'eux des dames honnêtes,
-parfois sévères et actives, de bonnes mères entourées de leurs petits
+effacé les aspérités de l'individu sous un agrément uniforme. La beauté
+s'y trouve, mais ailleurs, dans la froide décision du regard, dans le
+profond sérieux et dans la noblesse triste du visage pâle, dans la
+gravité consciencieuse et l'indomptable résolution du geste contenu. Au
+lieu des courtisanes de Lély, on voit à côté d'eux des dames honnêtes,
+parfois sévères et actives, de bonnes mères entourées de leurs petits
enfants qui les baisent et s'embrassent; la morale est venue, et avec
-elle le sentiment du <i>home</i> et de la famille, la décence du costume,
-l'air pensif, la tenue correcte des héroïnes de miss Burney. Ils ont
-réussi. Bakewell transforme et réforme leur bétail, Arthur Young, leur
+elle le sentiment du <i>home</i> et de la famille, la décence du costume,
+l'air pensif, la tenue correcte des héroïnes de miss Burney. Ils ont
+réussi. Bakewell transforme et réforme leur bétail, Arthur Young, leur
agriculture, Howard leurs prisons, Arkwright et Watt leur industrie,
-Adam Smith leur économie politique, Bentham leur droit pénal, Locke,
+Adam Smith leur économie politique, Bentham leur droit pénal, Locke,
Hutcheson, Ferguson, Joseph Butler, Reid, Stewart, Price leur
-psychologie et leur morale. Ils ont épuré leurs m&oelig;urs privées, ils
+psychologie et leur morale. Ils ont épuré leurs m&oelig;urs privées, ils
purifient leurs m&oelig;urs publiques. Ils ont assis leur gouvernement, ils
-se sont confirmés dans leur religion. Johnson peut dire avec vérité
-«qu'aucune nation dans le monde ne cultive mieux son sol et son esprit.»
-Il n'y en a pas de si riche, de si libre, de si bien nourrie, où les
-efforts publics et privés soient dirigés avec tant d'assiduité,
-d'énergie et d'habileté vers l'amélioration de la chose privée et
-publique. Un seul point leur manque, la haute spéculation; c'est
-justement ce point qui, dans le manque du reste, fait à ce moment la
+se sont confirmés dans leur religion. Johnson peut dire avec vérité
+«qu'aucune nation dans le monde ne cultive mieux son sol et son esprit.»
+Il n'y en a pas de si riche, de si libre, de si bien nourrie, où les
+efforts publics et privés soient dirigés avec tant d'assiduité,
+d'énergie et d'habileté vers l'amélioration de la chose privée et
+publique. Un seul point leur manque, la haute spéculation; c'est
+justement ce point qui, dans le manque du reste, fait à ce moment la
gloire <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> de la France, et leurs caricatures montrent avec un bon
-sens burlesque, face à face et dans une opposition étrange, d'un côté le
-Français dans une chaumière lézardée, grelottant, les dents longues,
-maigre, ayant pour tout repas des escargots et une poignée de racines,
-du reste enchanté de son sort, consolé par une cocarde républicaine et
+sens burlesque, face à face et dans une opposition étrange, d'un côté le
+Français dans une chaumière lézardée, grelottant, les dents longues,
+maigre, ayant pour tout repas des escargots et une poignée de racines,
+du reste enchanté de son sort, consolé par une cocarde républicaine et
des proclamations humanitaires; de l'autre l'Anglais rouge et bouffi de
-graisse, attablé dans une chambre confortable devant le plus succulent
-des <i>roastbeefs</i>, avec un pot de bière écumante, occupé à gronder contre
-la détresse publique et ces traîtres de ministres qui vont tout ruiner.</p>
-
-<p>Ils arrivent ainsi au seuil de la Révolution française, conservateurs et
-chrétiens, en face des Français libres penseurs et révolutionnaires.
-Sans le savoir, les deux peuples roulent depuis deux siècles vers ce
-choc terrible; sans le savoir, ils n'ont travaillé que pour l'aggraver.
-Tout leur effort, toutes leurs idées, tous leurs grands hommes ont
-accéléré l'élan qui les précipite vers ce conflit inévitable. Cent
-cinquante ans de politesse et d'idées générales ont persuadé aux
-Français d'avoir confiance en la bonté humaine et en la raison pure.
-Cent cinquante ans de réflexions morales et de luttes politiques ont
-rattaché l'Anglais à la religion positive et à la constitution établie.
+graisse, attablé dans une chambre confortable devant le plus succulent
+des <i>roastbeefs</i>, avec un pot de bière écumante, occupé à gronder contre
+la détresse publique et ces traîtres de ministres qui vont tout ruiner.</p>
+
+<p>Ils arrivent ainsi au seuil de la Révolution française, conservateurs et
+chrétiens, en face des Français libres penseurs et révolutionnaires.
+Sans le savoir, les deux peuples roulent depuis deux siècles vers ce
+choc terrible; sans le savoir, ils n'ont travaillé que pour l'aggraver.
+Tout leur effort, toutes leurs idées, tous leurs grands hommes ont
+accéléré l'élan qui les précipite vers ce conflit inévitable. Cent
+cinquante ans de politesse et d'idées générales ont persuadé aux
+Français d'avoir confiance en la bonté humaine et en la raison pure.
+Cent cinquante ans de réflexions morales et de luttes politiques ont
+rattaché l'Anglais à la religion positive et à la constitution établie.
Chacun a son dogme contraire et son enthousiasme contraire. Aucun des
-deux ne comprend l'autre, et chacun des deux déteste l'autre. Ce que
-l'un appelle rénovation, l'autre l'appelle destruction; ce <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> que
-l'un révère comme l'établissement du droit, l'autre le maudit comme le
-renversement de tous les droits. Ce qui semble à l'un l'anéantissement
-de la superstition paraît à l'autre l'abolition de la morale. Jamais le
-contraste des deux esprits et des deux civilisations ne s'est marqué en
-caractères plus visibles, et c'est encore Burke, qui, avec la
-supériorité d'un penseur et l'hostilité d'un Anglais, s'est chargé de
+deux ne comprend l'autre, et chacun des deux déteste l'autre. Ce que
+l'un appelle rénovation, l'autre l'appelle destruction; ce <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> que
+l'un révère comme l'établissement du droit, l'autre le maudit comme le
+renversement de tous les droits. Ce qui semble à l'un l'anéantissement
+de la superstition paraît à l'autre l'abolition de la morale. Jamais le
+contraste des deux esprits et des deux civilisations ne s'est marqué en
+caractères plus visibles, et c'est encore Burke, qui, avec la
+supériorité d'un penseur et l'hostilité d'un Anglais, s'est chargé de
nous les montrer.</p>
-<p>Il s'indigne à l'idée de cette «farce tragi-comique» qu'on appelle à
-Paris la régénération du genre humain. Il nie que la contagion d'une
+<p>Il s'indigne à l'idée de cette «farce tragi-comique» qu'on appelle à
+Paris la régénération du genre humain. Il nie que la contagion d'une
pareille folie puisse jamais empoisonner l'Angleterre. Il raille les
-badauds, qui, éveillés par les bourdonnements des sociétés
-démocratiques, se croient sur le bord d'une révolution. «Parce qu'une
-demi-douzaine de sauterelles sous une fougère font retentir la prairie
+badauds, qui, éveillés par les bourdonnements des sociétés
+démocratiques, se croient sur le bord d'une révolution. «Parce qu'une
+demi-douzaine de sauterelles sous une fougère font retentir la prairie
de leur importun bruissement, pendant que des milliers de grands
-troupeaux, reposant sous l'ombre des chênes britanniques, ruminent leur
-pâture et se tiennent silencieux, n'allez pas vous imaginer que ceux qui
+troupeaux, reposant sous l'ombre des chênes britanniques, ruminent leur
+pâture et se tiennent silencieux, n'allez pas vous imaginer que ceux qui
font du bruit soient les seuls habitants de la prairie, qu'ils doivent
-être en grand nombre, ou qu'après tout ils soient autre chose qu'une
-petite troupe maigre, desséchée, sautillante, quoique bruyante et
-incommode, d'insectes éphémères<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>.» La véritable Angleterre, «tous
-<span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> ceux<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a> qui ont sur leur tête un bon toit et sur leur dos un
-bon habit» n'a que de l'aversion et du dédain<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a> pour les maximes et
-les actes de la Révolution française. «La seule idée de fabriquer un
-nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dégoût et d'horreur.
-Nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce que nous
-possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>.» Nos titres ne
+être en grand nombre, ou qu'après tout ils soient autre chose qu'une
+petite troupe maigre, desséchée, sautillante, quoique bruyante et
+incommode, d'insectes éphémères<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>.» La véritable Angleterre, «tous
+<span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> ceux<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a> qui ont sur leur tête un bon toit et sur leur dos un
+bon habit» n'a que de l'aversion et du dédain<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a> pour les maximes et
+les actes de la Révolution française. «La seule idée de fabriquer un
+nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dégoût et d'horreur.
+Nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce que nous
+possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>.» Nos titres ne
flottent pas en l'air dans l'imagination des philosophes; ils sont
-consignés dans la Grande Charte. «Nous réclamons nos franchises, non
+consignés dans la Grande Charte. «Nous réclamons nos franchises, non
comme les droits des hommes, mais comme les droits des hommes de
-l'Angleterre.» Nous méprisons ce verbiage abstrait, qui vide l'homme de
-toute équité et de tout respect pour le gonfler de présomption et de
-théories. «Nous n'avons pas été préparés et troussés, comme des oiseaux
-empaillés dans un muséum, pour être remplis de loques, de paille et de
-misérables chiffons de papier sali à propos des droits de
-l'homme<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> Notre constitution n'est pas un contrat fictif
-de la fabrique de votre Rousseau, bon pour être violé tous les trois
-mois, mais un contrat réel par lequel roi, nobles, peuple, Église,
+l'Angleterre.» Nous méprisons ce verbiage abstrait, qui vide l'homme de
+toute équité et de tout respect pour le gonfler de présomption et de
+théories. «Nous n'avons pas été préparés et troussés, comme des oiseaux
+empaillés dans un muséum, pour être remplis de loques, de paille et de
+misérables chiffons de papier sali à propos des droits de
+l'homme<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> Notre constitution n'est pas un contrat fictif
+de la fabrique de votre Rousseau, bon pour être violé tous les trois
+mois, mais un contrat réel par lequel roi, nobles, peuple, Église,
chacun tient les autres et se sent tenu. La couronne du prince et le
-privilége du noble y sont aussi sacrés que la terre du paysan ou l'outil
-du man&oelig;uvre. Quelle que soit l'acquisition ou l'héritage, nous
-respectons chacun dans son acquisition ou dans son héritage, et notre
-loi n'a qu'un objet, qui est de conserver à chacun son bien et son
-droit. «Nous regardons les rois avec vénération, les parlements avec
-affection, les magistrats avec soumission, les prêtres avec respect, les
-nobles avec déférence<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. Nous sommes décidés à garder une Église
-établie, une monarchie établie, une aristocratie établie, une démocratie
-établie, chacune au degré où elle existe et non à un plus grand.» Nous
-révérons la propriété partout, celle des corporations comme celle des
-individus, celle de l'Église comme celle du laïque. Nous jugeons que ni
-un homme ni une assemblée d'hommes n'a le droit de dépouiller un homme
-ni une assemblée d'hommes de ce qui est son bien authentique et son
-héritage transmis. «Il n'y a pas un personnage public dans ce royaume
-qui ne réprouve la déshonnête, perfide et cruelle confiscation que
-<span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> votre assemblée nationale a été contrainte d'exercer sur votre
-Église<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>.» Nous ne souffrirons jamais que chez nous le domaine établi
-de la nôtre soit converti en une pension qui la mette dans la dépendance
-du trésor. Nous avons fait notre Église, comme notre roi et notre
-noblesse, indépendante; «nous voyons sans chagrin ni mauvaise humeur un
-archevêque précéder un duc, un évêque de Durham ou de Winchester
-posséder dix mille livres sterling de rente.» Nous répugnons à votre
-vol, d'abord parce qu'il est un attentat à la propriété, ensuite parce
+privilége du noble y sont aussi sacrés que la terre du paysan ou l'outil
+du man&oelig;uvre. Quelle que soit l'acquisition ou l'héritage, nous
+respectons chacun dans son acquisition ou dans son héritage, et notre
+loi n'a qu'un objet, qui est de conserver à chacun son bien et son
+droit. «Nous regardons les rois avec vénération, les parlements avec
+affection, les magistrats avec soumission, les prêtres avec respect, les
+nobles avec déférence<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. Nous sommes décidés à garder une Église
+établie, une monarchie établie, une aristocratie établie, une démocratie
+établie, chacune au degré où elle existe et non à un plus grand.» Nous
+révérons la propriété partout, celle des corporations comme celle des
+individus, celle de l'Église comme celle du laïque. Nous jugeons que ni
+un homme ni une assemblée d'hommes n'a le droit de dépouiller un homme
+ni une assemblée d'hommes de ce qui est son bien authentique et son
+héritage transmis. «Il n'y a pas un personnage public dans ce royaume
+qui ne réprouve la déshonnête, perfide et cruelle confiscation que
+<span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> votre assemblée nationale a été contrainte d'exercer sur votre
+Église<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>.» Nous ne souffrirons jamais que chez nous le domaine établi
+de la nôtre soit converti en une pension qui la mette dans la dépendance
+du trésor. Nous avons fait notre Église, comme notre roi et notre
+noblesse, indépendante; «nous voyons sans chagrin ni mauvaise humeur un
+archevêque précéder un duc, un évêque de Durham ou de Winchester
+posséder dix mille livres sterling de rente.» Nous répugnons à votre
+vol, d'abord parce qu'il est un attentat à la propriété, ensuite parce
qu'il est une tentative contre la religion. Nous estimons qu'il n'y a
-pas de société sans croyances; nous dérivons la justice de son origine
-sacrée, et nous sentons qu'en tarissant sa source on dessèche tout le
-ruisseau. Nous avons rejeté comme un venin l'infidélité qui a sali les
-commencements de notre siècle et du vôtre, et nous nous en sommes purgés
-pendant que vous vous en êtes imbus. «Aucun des hommes nés chez nous
+pas de société sans croyances; nous dérivons la justice de son origine
+sacrée, et nous sentons qu'en tarissant sa source on dessèche tout le
+ruisseau. Nous avons rejeté comme un venin l'infidélité qui a sali les
+commencements de notre siècle et du vôtre, et nous nous en sommes purgés
+pendant que vous vous en êtes imbus. «Aucun des hommes nés chez nous
depuis quarante ans n'a lu un mot de Collins, Toland, Tindal <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span>
-et de tout ce troupeau qui prenait le nom de libres penseurs. L'athéisme
+et de tout ce troupeau qui prenait le nom de libres penseurs. L'athéisme
n'est pas seulement contre notre raison, il est encore contre nos
-instincts. Nous sommes protestants, non par indifférence, mais par
-zèle<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>. L'Église et l'État sont dans nos esprits deux idées
-inséparables.» Nous asseyons notre établissement sur le sentiment du
+instincts. Nous sommes protestants, non par indifférence, mais par
+zèle<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>. L'Église et l'État sont dans nos esprits deux idées
+inséparables.» Nous asseyons notre établissement sur le sentiment du
droit, et le sentiment du droit sur le respect de Dieu.</p>
-<p>À la place du droit et de Dieu, qui reconnaissez-vous pour maître? Le
-peuple souverain, c'est-à-dire l'arbitraire changeant de la majorité
-comptée par têtes. Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de
-défaire une constitution. «La constitution d'un pays une fois établie
-par un contrat tacite ou exprimé, il n'y a pas de pouvoir existant qui
-puisse l'altérer sans violer le contrat, à moins que ce ne soit du
-consentement de toutes les parties<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>.» Nous nions que le plus grand
+<p>À la place du droit et de Dieu, qui reconnaissez-vous pour maître? Le
+peuple souverain, c'est-à-dire l'arbitraire changeant de la majorité
+comptée par têtes. Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de
+défaire une constitution. «La constitution d'un pays une fois établie
+par un contrat tacite ou exprimé, il n'y a pas de pouvoir existant qui
+puisse l'altérer sans violer le contrat, à moins que ce ne soit du
+consentement de toutes les parties<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>.» Nous nions que le plus grand
nombre ait le droit de faire une constitution; il faudrait que d'abord
-l'unanimité eût conféré ce droit au plus grand nombre. Nous nions que
-<span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> la force brutale soit l'autorité légitime, et que la populace
-soit la nation<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>. «Une véritable aristocratie naturelle n'est point
-dans l'État un intérêt séparé ni séparable. Quand de grandes multitudes
+l'unanimité eût conféré ce droit au plus grand nombre. Nous nions que
+<span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> la force brutale soit l'autorité légitime, et que la populace
+soit la nation<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>. «Une véritable aristocratie naturelle n'est point
+dans l'État un intérêt séparé ni séparable. Quand de grandes multitudes
agissent ensemble sous cette discipline de la nature, je reconnais le
-<i>peuple</i>; mais, si vous séparez l'espèce vulgaire des hommes de leurs
+<i>peuple</i>; mais, si vous séparez l'espèce vulgaire des hommes de leurs
chefs naturels pour les ranger en bataille contre leurs chefs naturels,
-je ne reconnais plus le corps vénérable que vous appelez le peuple dans
-ce troupeau débandé de déserteurs et de vagabonds<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>.» Nous détestons
+je ne reconnais plus le corps vénérable que vous appelez le peuple dans
+ce troupeau débandé de déserteurs et de vagabonds<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>.» Nous détestons
de toute notre haine le droit de tyrannie que vous leur donnez sur les
-autres, et nous détestons encore davantage le droit d'insurrection que
-vous leur livrez contre eux-mêmes. Nous croyons qu'une constitution est
-un dépôt transmis à la génération présente par les générations passées
-pour être remis aux générations futures, et que si une génération peut
+autres, et nous détestons encore davantage le droit d'insurrection que
+vous leur livrez contre eux-mêmes. Nous croyons qu'une constitution est
+un dépôt transmis à la génération présente par les générations passées
+pour être remis aux générations futures, et que si une génération peut
en disposer comme de son bien, elle doit aussi le respecter comme le
-bien d'autrui. Nous estimons que si un réformateur «porte la main sur
-<span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> les fautes de l'État, ce doit être comme sur les blessures d'un
-père, avec une vénération pieuse et une sollicitude tremblante.... Par
-votre facilité désordonnée à changer l'État aussi souvent, aussi
-profondément, en autant de manières qu'il y a de caprices et de modes
-flottantes, la continuité et la chaîne entière de la communauté seront
-rompues. Aucune génération ne sera plus rattachée aux autres. Les hommes
-vivront et mourront isolés comme les mouches d'un été<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>.» Nous
-répudions cette raison courte et grossière qui sépare l'homme de ses
-attaches et ne voit en lui que le présent, qui sépare l'homme de la
-société et ne le compte que pour une tête dans un troupeau. Nous
-méprisons «cette philosophie d'écoliers et cette arithmétique de
-douaniers<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>,» par laquelle vous découpez l'État et les droits d'après
-les lieues carrées et les unités numériques. Nous avons horreur de cette
-grossièreté cynique qui «arrachant rudement la décente draperie de la
-vie, réduit une reine à n'être qu'une femme et une femme à n'être qu'un
-animal<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>,» qui jette à bas l'esprit chevaleresque <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> et
+bien d'autrui. Nous estimons que si un réformateur «porte la main sur
+<span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> les fautes de l'État, ce doit être comme sur les blessures d'un
+père, avec une vénération pieuse et une sollicitude tremblante.... Par
+votre facilité désordonnée à changer l'État aussi souvent, aussi
+profondément, en autant de manières qu'il y a de caprices et de modes
+flottantes, la continuité et la chaîne entière de la communauté seront
+rompues. Aucune génération ne sera plus rattachée aux autres. Les hommes
+vivront et mourront isolés comme les mouches d'un été<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>.» Nous
+répudions cette raison courte et grossière qui sépare l'homme de ses
+attaches et ne voit en lui que le présent, qui sépare l'homme de la
+société et ne le compte que pour une tête dans un troupeau. Nous
+méprisons «cette philosophie d'écoliers et cette arithmétique de
+douaniers<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>,» par laquelle vous découpez l'État et les droits d'après
+les lieues carrées et les unités numériques. Nous avons horreur de cette
+grossièreté cynique qui «arrachant rudement la décente draperie de la
+vie, réduit une reine à n'être qu'une femme et une femme à n'être qu'un
+animal<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>,» qui jette à bas l'esprit chevaleresque <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> et
l'esprit religieux, les deux couronnes de la nature humaine, pour les
-plonger avec la science dans la bourbe populaire et les fouler «sous les
-sabots d'une multitude bestiale<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>.» Nous avons horreur de ce
-nivellement systématique qui, désorganisant la société civile, amène au
-gouvernement «des avocats chicaniers, des usuriers poussés par une
-tourbe de femmes éhontées, d'hôteliers, de clercs, de garçons de
-boutique, de perruquiers, de danseurs de théâtre<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>,» et qui finira,
-«si la monarchie reprend jamais l'ascendant en France, par livrer la
+plonger avec la science dans la bourbe populaire et les fouler «sous les
+sabots d'une multitude bestiale<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>.» Nous avons horreur de ce
+nivellement systématique qui, désorganisant la société civile, amène au
+gouvernement «des avocats chicaniers, des usuriers poussés par une
+tourbe de femmes éhontées, d'hôteliers, de clercs, de garçons de
+boutique, de perruquiers, de danseurs de théâtre<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>,» et qui finira,
+«si la monarchie reprend jamais l'ascendant en France, par livrer la
nation au pouvoir le plus arbitraire qui ait jamais paru sous le
-ciel<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> Voilà ce que Burke écrivait dès 1790 à l'aurore de la
-Révolution française<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>. L'année d'après, le peuple de Birmingham
-allait détruire les maisons des jacobins anglais, et les mineurs de
-Wednesbury sortaient en corps de leurs houillères pour venir aussi au
-secours «du roi et de l'Église». Croisade contre croisade; l'Angleterre
-effarouchée était aussi fanatique que la France enthousiaste. Pitt
-déclarait qu'on ne pouvait «traiter avec une nation d'athées<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>.»
-Burke disait que la guerre était non entre un peuple et un peuple, mais
-«entre la propriété et la force.» La fureur de <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> l'exécration, de
+ciel<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> Voilà ce que Burke écrivait dès 1790 à l'aurore de la
+Révolution française<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>. L'année d'après, le peuple de Birmingham
+allait détruire les maisons des jacobins anglais, et les mineurs de
+Wednesbury sortaient en corps de leurs houillères pour venir aussi au
+secours «du roi et de l'Église». Croisade contre croisade; l'Angleterre
+effarouchée était aussi fanatique que la France enthousiaste. Pitt
+déclarait qu'on ne pouvait «traiter avec une nation d'athées<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>.»
+Burke disait que la guerre était non entre un peuple et un peuple, mais
+«entre la propriété et la force.» La fureur de <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> l'exécration, de
l'invective et de la destruction montait des deux parts comme un
-incendie<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>. Ce n'était point le heurt de deux gouvernements, mais de
-deux civilisations et de deux doctrines. Les deux énormes machines,
-lancées de tout leur poids et de toute leur vitesse, s'étaient
-rencontrées face à face, non par hasard, mais par fatalité. Un âge
-entier de littérature et de philosophie avait amassé la houille qui
+incendie<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>. Ce n'était point le heurt de deux gouvernements, mais de
+deux civilisations et de deux doctrines. Les deux énormes machines,
+lancées de tout leur poids et de toute leur vitesse, s'étaient
+rencontrées face à face, non par hasard, mais par fatalité. Un âge
+entier de littérature et de philosophie avait amassé la houille qui
remplissait leurs flancs et construit la voie qui dirigeait leur course.
Dans ce tonnerre du choc, parmi ces bouillonnements de la vapeur
-ruisselante et brûlante, dans ces flammes rouges qui grincent autour des
+ruisselante et brûlante, dans ces flammes rouges qui grincent autour des
cuivres et tourbillonnent en grondant jusqu'au ciel, un spectateur
-attentif découvre encore l'espèce et l'accumulation de la force qui à
-fourni à un tel élan, disloqué de telles cuirasses et jonché le sol de
-pareils débris.</p>
+attentif découvre encore l'espèce et l'accumulation de la force qui à
+fourni à un tel élan, disloqué de telles cuirasses et jonché le sol de
+pareils débris.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> CHAPITRE IV.<br>
<span class="smaller">Addison.</span></h3>
<div class="toc">
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Addison et Swift dans leur siècle. &mdash; En quoi ils se ressemblent
- et en quoi ils diffèrent.</li>
+<li class="min2em">I. Addison et Swift dans leur siècle. &mdash; En quoi ils se ressemblent
+ et en quoi ils diffèrent.</li>
-<li class="min2em">II. L'homme. &mdash; Son éducation et sa culture. &mdash; Ses vers latins. &mdash; Son
- voyage en France et en Italie. &mdash; Son <i>Épître à lord Halifax</i>. &mdash; Ses
- <i>Remarques sur l'Italie</i>. &mdash; Son <i>Dialogue sur les médailles</i>. &mdash; Son
- poëme sur la <i>Campagne de Blenheim</i>. &mdash; Sa douceur et sa
- bonté. &mdash; Ses succès et son bonheur.</li>
+<li class="min2em">II. L'homme. &mdash; Son éducation et sa culture. &mdash; Ses vers latins. &mdash; Son
+ voyage en France et en Italie. &mdash; Son <i>Épître à lord Halifax</i>. &mdash; Ses
+ <i>Remarques sur l'Italie</i>. &mdash; Son <i>Dialogue sur les médailles</i>. &mdash; Son
+ poëme sur la <i>Campagne de Blenheim</i>. &mdash; Sa douceur et sa
+ bonté. &mdash; Ses succès et son bonheur.</li>
-<li class="min2em">III. Son sérieux et sa raison. &mdash; Ses études solides et son
+<li class="min2em">III. Son sérieux et sa raison. &mdash; Ses études solides et son
observation exacte. &mdash; Sa connaissance des hommes et sa pratique
- des affaires. &mdash; Noblesse de son caractère et de sa
- conduite. &mdash; Élévation de sa morale et de sa religion. &mdash; Comment sa
- vie et son caractère ont contribué à l'agrément et à l'utilité de
- ses écrits.</li>
+ des affaires. &mdash; Noblesse de son caractère et de sa
+ conduite. &mdash; Élévation de sa morale et de sa religion. &mdash; Comment sa
+ vie et son caractère ont contribué à l'agrément et à l'utilité de
+ ses écrits.</li>
<li class="min2em">IV. Le moraliste. &mdash; Ses essais sont tous moraux. &mdash; Contre la vie
- grossière, sensuelle ou mondaine. &mdash; Cette morale est pratique, et
- partant banale et décousue. &mdash; Comment elle s'appuie sur le
+ grossière, sensuelle ou mondaine. &mdash; Cette morale est pratique, et
+ partant banale et décousue. &mdash; Comment elle s'appuie sur le
raisonnement et le calcul. &mdash; Comment elle a pour but la
satisfaction en ce monde, et le bonheur dans
- l'autre. &mdash; Mesquinerie spéculative de sa conception
+ l'autre. &mdash; Mesquinerie spéculative de sa conception
religieuse. &mdash; Excellence pratique de sa conception religieuse.</li>
-<li class="min2em">V. L'écrivain. &mdash; Conciliation de la morale et de l'élégance. &mdash; Quel
- style convient aux gens du monde. &mdash; Mérites de ce
- style. &mdash; Inconvénients de ce style. &mdash; Addison critique. &mdash; Son
+<li class="min2em">V. L'écrivain. &mdash; Conciliation de la morale et de l'élégance. &mdash; Quel
+ style convient aux gens du monde. &mdash; Mérites de ce
+ style. &mdash; Inconvénients de ce style. &mdash; Addison critique. &mdash; Son
jugement sur <i>Le Paradis perdu</i>. &mdash; Accord de son art et de sa
critique. &mdash; Limites de la critique et de l'art classiques. &mdash; Ce qui
- manque à l'éloquence d'Addison, de l'Anglais et du moraliste.</li>
+ manque à l'éloquence d'Addison, de l'Anglais et du moraliste.</li>
-<li class="min2em">VI. La plaisanterie grave. &mdash; L'humour. &mdash; L'imagination sérieuse et
- <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> féconde. &mdash; <i>Sir Roger de Coverley.</i> &mdash; Le sentiment
- religieux et poétique. &mdash; <i>Vision de Mirza.</i> &mdash; Comment le fonds
+<li class="min2em">VI. La plaisanterie grave. &mdash; L'humour. &mdash; L'imagination sérieuse et
+ <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> féconde. &mdash; <i>Sir Roger de Coverley.</i> &mdash; Le sentiment
+ religieux et poétique. &mdash; <i>Vision de Mirza.</i> &mdash; Comment le fonds
germanique subsiste sous la culture latine.</li>
</ul>
</div>
<p>Dans cette vaste transformation des esprits qui occupe tout le
-dix-huitième siècle et donne à l'Angleterre son assiette politique et
-morale, deux hommes paraissent, supérieurs dans la politique et la
-morale, tous deux écrivains accomplis, les plus accomplis qu'on ait vus
-en Angleterre; tous deux organes accrédités d'un parti, maîtres dans
-l'art de persuader ou de convaincre; tous deux bornés dans la
-philosophie et dans l'art, incapables de considérer les sentiments d'une
-façon désintéressée, toujours appliqués à voir dans les choses des
-motifs d'approbation ou de blâme; du reste différents jusqu'au
-contraste, l'un heureux, bienveillant, aimé, l'autre haï, haineux et le
-plus infortuné des hommes; l'un partisan de la liberté et des plus
-nobles espérances de l'homme, l'autre avocat du parti rétrograde et
-détracteur acharné de la nature humaine; l'un mesuré, délicat, ayant
-fourni le modèle des plus solides qualités anglaises, perfectionnées par
-la culture continentale; l'autre effréné et terrible, ayant donné
-l'exemple des plus âpres instincts anglais, déployés sans limite ni
-règle, par tous les ravages et à travers tous les désespoirs. Pour
-pénétrer dans l'intérieur de cette civilisation et de ce peuple, il n'y
-a pas de meilleur moyen que de s'arrêter avec insistance sur Swift et
+dix-huitième siècle et donne à l'Angleterre son assiette politique et
+morale, deux hommes paraissent, supérieurs dans la politique et la
+morale, tous deux écrivains accomplis, les plus accomplis qu'on ait vus
+en Angleterre; tous deux organes accrédités d'un parti, maîtres dans
+l'art de persuader ou de convaincre; tous deux bornés dans la
+philosophie et dans l'art, incapables de considérer les sentiments d'une
+façon désintéressée, toujours appliqués à voir dans les choses des
+motifs d'approbation ou de blâme; du reste différents jusqu'au
+contraste, l'un heureux, bienveillant, aimé, l'autre haï, haineux et le
+plus infortuné des hommes; l'un partisan de la liberté et des plus
+nobles espérances de l'homme, l'autre avocat du parti rétrograde et
+détracteur acharné de la nature humaine; l'un mesuré, délicat, ayant
+fourni le modèle des plus solides qualités anglaises, perfectionnées par
+la culture continentale; l'autre effréné et terrible, ayant donné
+l'exemple des plus âpres instincts anglais, déployés sans limite ni
+règle, par tous les ravages et à travers tous les désespoirs. Pour
+pénétrer dans l'intérieur de cette civilisation et de ce peuple, il n'y
+a pas de meilleur moyen que de s'arrêter avec insistance sur Swift et
sur Addison.</p>
<h4><span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> I</h4>
-<p>«Après une soirée passée avec Addison, dit Steele, j'ai souvent réfléchi
-que j'avais eu le plaisir de causer avec un proche parent de Térence ou
+<p>«Après une soirée passée avec Addison, dit Steele, j'ai souvent réfléchi
+que j'avais eu le plaisir de causer avec un proche parent de Térence ou
de Catulle, qui avait tout leur esprit et tout leur naturel, et
-par-dessus eux une invention et un agrément<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a> plus exquis et plus
-délicieux qu'on ne vit jamais en personne.» Et Pope, rival d'Addison, et
-rival aigri, ajoutait: «Sa conversation a quelque chose de plus charmant
-que tout ce que j'ai jamais vu en aucun homme.» Ces mots expriment tout
-le talent d'Addison; ses écrits sont des causeries, chefs-d'&oelig;uvre de
-l'urbanité et de la raison anglaises; presque tous les détails de son
-caractère et de sa vie ont contribué à nourrir cette urbanité et cette
+par-dessus eux une invention et un agrément<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a> plus exquis et plus
+délicieux qu'on ne vit jamais en personne.» Et Pope, rival d'Addison, et
+rival aigri, ajoutait: «Sa conversation a quelque chose de plus charmant
+que tout ce que j'ai jamais vu en aucun homme.» Ces mots expriment tout
+le talent d'Addison; ses écrits sont des causeries, chefs-d'&oelig;uvre de
+l'urbanité et de la raison anglaises; presque tous les détails de son
+caractère et de sa vie ont contribué à nourrir cette urbanité et cette
raison.</p>
-<p>Dès dix-sept ans, on le rencontre à l'Université d'Oxford, studieux et
-calme, amateur de promenades solitaires sous les rangées d'ormes et
+<p>Dès dix-sept ans, on le rencontre à l'Université d'Oxford, studieux et
+calme, amateur de promenades solitaires sous les rangées d'ormes et
parmi les belles prairies qui bordent la rive de la Cherwell. Dans le
-fagot épineux de l'éducation scolaire, il choisit la seule fleur, bien
-fanée sans doute, la versification latine, mais qui, comparée à
-l'érudition, à la théologie, à la logique du temps, est encore une
-fleur. Il célèbre en strophes ou en hexamètres la paix de Ryswick ou le
-<span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> système du docteur Burnet; il compose de petits poëmes
-ingénieux sur les marionnettes, sur la guerre des pygmées et des grues;
-il apprend à louer et à badiner, en latin, il est vrai, mais avec tant
-de succès que ses vers le recommandent aux bienfaits des ministres et
-parviennent jusqu'à Boileau. En même temps il se pénètre des poëtes
-romains; il les sait par c&oelig;ur, même les plus affectés, même Claudien
-et Prudence; tout à l'heure en Italie les citations vont pleuvoir de sa
+fagot épineux de l'éducation scolaire, il choisit la seule fleur, bien
+fanée sans doute, la versification latine, mais qui, comparée à
+l'érudition, à la théologie, à la logique du temps, est encore une
+fleur. Il célèbre en strophes ou en hexamètres la paix de Ryswick ou le
+<span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> système du docteur Burnet; il compose de petits poëmes
+ingénieux sur les marionnettes, sur la guerre des pygmées et des grues;
+il apprend à louer et à badiner, en latin, il est vrai, mais avec tant
+de succès que ses vers le recommandent aux bienfaits des ministres et
+parviennent jusqu'à Boileau. En même temps il se pénètre des poëtes
+romains; il les sait par c&oelig;ur, même les plus affectés, même Claudien
+et Prudence; tout à l'heure en Italie les citations vont pleuvoir de sa
plume; de haut en bas, dans tous les coins et sur toutes les faces, sa
-mémoire est tapissée de vers latins. On sent qu'il en a l'amour, qu'il
-les scande avec volupté, qu'une belle césure le ravit, que toutes les
-délicatesses le touchent, que nulle nuance d'art ou d'émotion ne lui
-échappe, que son tact littéraire s'est raffiné et préparé pour goûter
-toutes les beautés de la pensée et des expressions. Ce penchant trop
-longtemps gardé est un signe de petit esprit, je l'avoue; on ne doit pas
-passer tant de temps à inventer des centons; Addison eût mieux fait
-d'élargir sa connaissance, d'étudier les prosateurs romains, les lettres
-grecques, l'antiquité chrétienne, l'Italie moderne, qu'il ne sait guère.
-Mais cette culture bornée, en le laissant moins fort, l'a rendu plus
-délicat. Il a formé son art en n'étudiant que les monuments de
-l'urbanité latine; il a pris le goût des élégances et de finesses, des
-réussites et des artifices de style; il est devenu attentif sur soi,
+mémoire est tapissée de vers latins. On sent qu'il en a l'amour, qu'il
+les scande avec volupté, qu'une belle césure le ravit, que toutes les
+délicatesses le touchent, que nulle nuance d'art ou d'émotion ne lui
+échappe, que son tact littéraire s'est raffiné et préparé pour goûter
+toutes les beautés de la pensée et des expressions. Ce penchant trop
+longtemps gardé est un signe de petit esprit, je l'avoue; on ne doit pas
+passer tant de temps à inventer des centons; Addison eût mieux fait
+d'élargir sa connaissance, d'étudier les prosateurs romains, les lettres
+grecques, l'antiquité chrétienne, l'Italie moderne, qu'il ne sait guère.
+Mais cette culture bornée, en le laissant moins fort, l'a rendu plus
+délicat. Il a formé son art en n'étudiant que les monuments de
+l'urbanité latine; il a pris le goût des élégances et de finesses, des
+réussites et des artifices de style; il est devenu attentif sur soi,
correct, capable de savoir et de perfectionner sa propre langue. Dans
-les réminiscences calculées, dans les allusions heureuses, <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span>
-dans l'esprit discret de ses petits poëmes, je trouve d'avance plusieurs
+les réminiscences calculées, dans les allusions heureuses, <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span>
+dans l'esprit discret de ses petits poëmes, je trouve d'avance plusieurs
traits du <i>Spectator</i>.</p>
-<p>Au sortir de l'Université, il voyagea longuement dans les deux pays les
-plus polis du monde, la France et l'Italie. Il vit à Paris, chez son
-ambassadeur, cette régulière et brillante société qui donna le ton à
-l'Europe; il visita Boileau, Malebranche, contempla avec une curiosité
-un peu malicieuse les révérences des dames fardées et maniérées de
-Versailles, la grâce et les civilités presque fades des gentilshommes
-beaux parleurs et beaux danseurs. Il s'égaya de nos façons
+<p>Au sortir de l'Université, il voyagea longuement dans les deux pays les
+plus polis du monde, la France et l'Italie. Il vit à Paris, chez son
+ambassadeur, cette régulière et brillante société qui donna le ton à
+l'Europe; il visita Boileau, Malebranche, contempla avec une curiosité
+un peu malicieuse les révérences des dames fardées et maniérées de
+Versailles, la grâce et les civilités presque fades des gentilshommes
+beaux parleurs et beaux danseurs. Il s'égaya de nos façons
complimenteuses, et remarqua que chez nous un tailleur et un cordonnier
-en s'abordant se félicitaient de l'honneur qu'ils avaient de se saluer.
+en s'abordant se félicitaient de l'honneur qu'ils avaient de se saluer.
En Italie, il admira les &oelig;uvres d'art et les loua dans une
-épitre<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>, dont l'enthousiasme est un peu froid, mais fort bien
-écrit<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>. Vous voyez qu'il eut la culture fine qu'on donne aujourd'hui
+épitre<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>, dont l'enthousiasme est un peu froid, mais fort bien
+écrit<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>. Vous voyez qu'il eut la culture fine qu'on donne aujourd'hui
aux jeunes gens du meilleur monde. Et ce ne furent point des amusements
-de badauds ou des tracasseries d'auberge qui l'occupèrent. Ses chers
-poëtes latins le suivaient partout; il les avait relus avant de partir;
-il récitait leurs vers dans les lieux dont ils font mention. «Je dois
-avouer, dit-il, qu'un des principaux agréments que j'ai rencontrés dans
-<span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> mon voyage a été d'examiner les diverses descriptions en
+de badauds ou des tracasseries d'auberge qui l'occupèrent. Ses chers
+poëtes latins le suivaient partout; il les avait relus avant de partir;
+il récitait leurs vers dans les lieux dont ils font mention. «Je dois
+avouer, dit-il, qu'un des principaux agréments que j'ai rencontrés dans
+<span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> mon voyage a été d'examiner les diverses descriptions en
quelque sorte sur les lieux, de comparer la figure naturelle de la
-contrée avec les paysages que les poëtes nous en ont tracés<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>.» Ce
-sont les plaisirs d'un gourmet en littérature; rien de plus littéraire
-et de moins pédant que le récit qu'il en écrivit au retour<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. Bientôt
-cette curiosité raffinée et délicate le conduisit aux médailles. «Il y a
-une parenté, dit-il, entre elles et la poésie,» car elles servent à
-commenter les anciens auteurs; telle effigie des Grâces rend visible un
-vers d'Horace. Et à ce sujet il écrivit un fort agréable dialogue,
-choisissant pour personnages des gens bien élevés, «versés dans les
-parties les plus polies du savoir, et qui avaient voyagé dans les
-contrées les plus civilisées de l'Europe.» Il mit la scène «sur les
-bords de la Tamise, parmi les fraîches brises qui s'élèvent de la
-rivière et l'aimable mélange d'ombrages et de sources dont tout le pays
-abonde<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>;» puis, avec une gaieté tempérée et douce, il s'y moqua des
-pédants, qui consument leur vie à disserter sur <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> la toge ou la
-chaussure romaine, mais indiqua en homme de goût et d'esprit les
-services que les médailles peuvent rendre à l'histoire et aux
-beaux-arts. Y eut-il jamais une meilleure éducation pour un lettré homme
-du monde? Depuis longtemps déjà il aboutissait à la poésie du monde, je
+contrée avec les paysages que les poëtes nous en ont tracés<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>.» Ce
+sont les plaisirs d'un gourmet en littérature; rien de plus littéraire
+et de moins pédant que le récit qu'il en écrivit au retour<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. Bientôt
+cette curiosité raffinée et délicate le conduisit aux médailles. «Il y a
+une parenté, dit-il, entre elles et la poésie,» car elles servent à
+commenter les anciens auteurs; telle effigie des Grâces rend visible un
+vers d'Horace. Et à ce sujet il écrivit un fort agréable dialogue,
+choisissant pour personnages des gens bien élevés, «versés dans les
+parties les plus polies du savoir, et qui avaient voyagé dans les
+contrées les plus civilisées de l'Europe.» Il mit la scène «sur les
+bords de la Tamise, parmi les fraîches brises qui s'élèvent de la
+rivière et l'aimable mélange d'ombrages et de sources dont tout le pays
+abonde<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>;» puis, avec une gaieté tempérée et douce, il s'y moqua des
+pédants, qui consument leur vie à disserter sur <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> la toge ou la
+chaussure romaine, mais indiqua en homme de goût et d'esprit les
+services que les médailles peuvent rendre à l'histoire et aux
+beaux-arts. Y eut-il jamais une meilleure éducation pour un lettré homme
+du monde? Depuis longtemps déjà il aboutissait à la poésie du monde, je
veux dire aux vers corrects de commande et de compliment. Dans toute
-société polie on recherche l'ornement de la pensée; on lui veut de beaux
-habits rares, brillants, qui la distinguent des pensées vulgaires, et
+société polie on recherche l'ornement de la pensée; on lui veut de beaux
+habits rares, brillants, qui la distinguent des pensées vulgaires, et
pour cela on lui impose la rime, la mesure, l'expression noble; on lui
-compose un magasin de termes choisis, de métaphores vérifiées, d'images
+compose un magasin de termes choisis, de métaphores vérifiées, d'images
convenues qui sont comme une garde-robe aristocratique dont elle doit
-s'empêtrer et se parer. Les gens d'esprit y sont tenus d'y faire des
-vers et dans un certain style, comme les autres y sont tenus d'y étaler
-des dentelles et sur certain patron. Addison revêtit ce costume et le
-porta avec correction et avec aisance, passant sans difficulté d'une
-habitude à une habitude semblable et des vers latins aux vers anglais.
-Son principal morceau, <i>la Campagne</i><a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>, est un excellent modèle de
-style convenable et classique. Chaque vers est plein, achevé en
-lui-même, muni d'une antithèse habile, ou d'une bonne épithète, ou d'une
-figure abréviative. Les pays y ont leur nom noble: l'Italie s'appelle
+s'empêtrer et se parer. Les gens d'esprit y sont tenus d'y faire des
+vers et dans un certain style, comme les autres y sont tenus d'y étaler
+des dentelles et sur certain patron. Addison revêtit ce costume et le
+porta avec correction et avec aisance, passant sans difficulté d'une
+habitude à une habitude semblable et des vers latins aux vers anglais.
+Son principal morceau, <i>la Campagne</i><a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>, est un excellent modèle de
+style convenable et classique. Chaque vers est plein, achevé en
+lui-même, muni d'une antithèse habile, ou d'une bonne épithète, ou d'une
+figure abréviative. Les pays y ont leur nom noble: l'Italie s'appelle
l'Ausonie, la mer Noire s'appelle la mer Scythique; il y a des montagnes
-de morts et un fracas d'éloquence autorisé par <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Lucien; il y a
-de jolis tours d'adresse oratoire imités d'Ovide; les canons sont
-désignés par des périphrases poétiques comme plus tard dans
-Delille<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>. Le poëme est une amplification officielle et décorative
-semblable à celle que Voltaire arrangea plus tard sur la victoire de
-Fontenoy. Addison fit mieux encore: il composa un opéra, une comédie,
-une tragédie fort admirée sur la mort de Caton. Ces exercices furent
-partout, au siècle dernier, un brevet d'entrée dans le beau style et
-dans le beau monde. Au sortir du collége, un jeune homme, du temps de
-Voltaire, devait faire sa tragédie, comme aujourd'hui il doit écrire un
-article d'économie politique; c'était la preuve alors qu'il pouvait
+de morts et un fracas d'éloquence autorisé par <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Lucien; il y a
+de jolis tours d'adresse oratoire imités d'Ovide; les canons sont
+désignés par des périphrases poétiques comme plus tard dans
+Delille<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>. Le poëme est une amplification officielle et décorative
+semblable à celle que Voltaire arrangea plus tard sur la victoire de
+Fontenoy. Addison fit mieux encore: il composa un opéra, une comédie,
+une tragédie fort admirée sur la mort de Caton. Ces exercices furent
+partout, au siècle dernier, un brevet d'entrée dans le beau style et
+dans le beau monde. Au sortir du collége, un jeune homme, du temps de
+Voltaire, devait faire sa tragédie, comme aujourd'hui il doit écrire un
+article d'économie politique; c'était la preuve alors qu'il pouvait
causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut
-raisonner avec les hommes. Il apprenait l'art d'égayer, de toucher, de
-parler d'amour; il sortait ainsi des études arides ou spéciales; il
-savait choisir parmi les événements et les sentiments ceux qui peuvent
-intéresser ou plaire; il était capable de tenir sa place dans la bonne
-compagnie, d'y être quelquefois agréable, de n'y être jamais choquant.
-Telle est la culture que ces ouvrages ont donnée à Addison; peu importe
-qu'ils soient médiocres. Il y a manié <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> les passions, le comique;
-il a trouvé dans son opéra quelques peintures vives et riantes, dans sa
-tragédie quelques accents nobles ou attendrissants; il est sorti du
+raisonner avec les hommes. Il apprenait l'art d'égayer, de toucher, de
+parler d'amour; il sortait ainsi des études arides ou spéciales; il
+savait choisir parmi les événements et les sentiments ceux qui peuvent
+intéresser ou plaire; il était capable de tenir sa place dans la bonne
+compagnie, d'y être quelquefois agréable, de n'y être jamais choquant.
+Telle est la culture que ces ouvrages ont donnée à Addison; peu importe
+qu'ils soient médiocres. Il y a manié <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> les passions, le comique;
+il a trouvé dans son opéra quelques peintures vives et riantes, dans sa
+tragédie quelques accents nobles ou attendrissants; il est sorti du
raisonnement et de la dissertation pure; il s'est acquis l'art de rendre
-la morale sensible et la vérité parlante; il a su donner une physionomie
-aux idées, et une physionomie attachante. Ainsi s'est formé l'écrivain
-achevé, au contact de l'urbanité antique et moderne, étrangère et
+la morale sensible et la vérité parlante; il a su donner une physionomie
+aux idées, et une physionomie attachante. Ainsi s'est formé l'écrivain
+achevé, au contact de l'urbanité antique et moderne, étrangère et
nationale, par le spectacle des beaux-arts, la pratique du monde et
-l'étude du style, par le choix continu et délicat de tout ce qu'il y a
-d'agréable dans les choses et dans les hommes, dans la vie et dans
+l'étude du style, par le choix continu et délicat de tout ce qu'il y a
+d'agréable dans les choses et dans les hommes, dans la vie et dans
l'art.</p>
-<p>Sa politesse a reçu de son caractère un tour et un charme singulier.
-Elle n'était pas extérieure, simplement voulue et officielle; elle
-venait du fond même. Il était doux et bon, d'une sensibilité fine,
-timide même jusqu'à rester muet et paraître lourd en nombreuse compagnie
-ou devant des étrangers, ne retrouvant sa verve que devant des amis
-intimes, et disant même qu'on ne peut bien causer, sinon à deux. Il ne
-pouvait souffrir la discussion âpre; quand l'adversaire était
+<p>Sa politesse a reçu de son caractère un tour et un charme singulier.
+Elle n'était pas extérieure, simplement voulue et officielle; elle
+venait du fond même. Il était doux et bon, d'une sensibilité fine,
+timide même jusqu'à rester muet et paraître lourd en nombreuse compagnie
+ou devant des étrangers, ne retrouvant sa verve que devant des amis
+intimes, et disant même qu'on ne peut bien causer, sinon à deux. Il ne
+pouvait souffrir la discussion âpre; quand l'adversaire était
intraitable, il faisait semblant de l'approuver, et, pour toute
-punition, l'enfonçait discrètement dans sa sottise. Il s'écartait
-volontiers des contestations politiques; invité à les aborder dans son
-<i>Spectator</i>, il s'enfermait dans les matières inoffensives et générales
-qui peuvent intéresser tout le monde sans choquer personne. Il eût
-souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig très-décidé et
-très-fidèle, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> il resta modéré dans la polémique, et dans un
-temps où les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner
-les vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que
-faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. À
+punition, l'enfonçait discrètement dans sa sottise. Il s'écartait
+volontiers des contestations politiques; invité à les aborder dans son
+<i>Spectator</i>, il s'enfermait dans les matières inoffensives et générales
+qui peuvent intéresser tout le monde sans choquer personne. Il eût
+souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig très-décidé et
+très-fidèle, <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> il resta modéré dans la polémique, et dans un
+temps où les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner
+les vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que
+faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. À
Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand adversaire
-tombé. Insulté aigrement par Dennis et par Pope, il refusa d'employer
-contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua Pope. Rien de
-plus touchant, quand on a lu sa vie, que son <i>Essai sur la bonté</i>; on
-voit que sans s'en douter il parle de lui-même. «Les plus grands
-esprits, dit-il, que j'ai rencontrés étaient des hommes éminents par
-leur humanité. Il n'y a point de société ni de conversation qui puisse
-subsister dans le monde sans bonté ou quelque autre chose qui en ait
-l'apparence et en tienne la place; pour cette raison, les hommes ont été
-forcés d'inventer une sorte de bienveillance qui est ce que nous
-désignons par le mot d'urbanité.» Il vient ici d'expliquer
-involontairement sa grâce et son succès. Quelques lignes plus loin il
-ajoute: «La bonté naît avec nous; mais la santé, la prospérité et les
-bons traitements que nous recevons du monde contribuent beaucoup à
-l'entretenir<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>.» C'est encore <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> lui-même qu'il dévoile ici: il
-fut très-heureux, et son bonheur se répandit tout autour de lui en
-sentiments affectueux, en ménagements soutenus, en gaieté sereine. Dès
-le collége il est célèbre; ses vers latins lui donnent une place de
-<i>fellow</i> à Oxford; il y passe dix ans parmi des amusements graves et des
-études qui lui plaisent. Dès vingt-deux ans, Dryden, le prince de la
-littérature, le loue magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres
-lui font une pension de trois cents guinées pour achever son éducation
-et le préparer au service du public. Au retour de ses voyages, son poëme
-sur Blenheim le place au premier rang des whigs. Il devient député,
-secrétaire en chef dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire
-d'État, ministre. Les haines des partis l'épargnent; dans la défaite
-universelle des whigs, il est réélu au Parlement; dans la guerre
+tombé. Insulté aigrement par Dennis et par Pope, il refusa d'employer
+contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua Pope. Rien de
+plus touchant, quand on a lu sa vie, que son <i>Essai sur la bonté</i>; on
+voit que sans s'en douter il parle de lui-même. «Les plus grands
+esprits, dit-il, que j'ai rencontrés étaient des hommes éminents par
+leur humanité. Il n'y a point de société ni de conversation qui puisse
+subsister dans le monde sans bonté ou quelque autre chose qui en ait
+l'apparence et en tienne la place; pour cette raison, les hommes ont été
+forcés d'inventer une sorte de bienveillance qui est ce que nous
+désignons par le mot d'urbanité.» Il vient ici d'expliquer
+involontairement sa grâce et son succès. Quelques lignes plus loin il
+ajoute: «La bonté naît avec nous; mais la santé, la prospérité et les
+bons traitements que nous recevons du monde contribuent beaucoup à
+l'entretenir<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>.» C'est encore <span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> lui-même qu'il dévoile ici: il
+fut très-heureux, et son bonheur se répandit tout autour de lui en
+sentiments affectueux, en ménagements soutenus, en gaieté sereine. Dès
+le collége il est célèbre; ses vers latins lui donnent une place de
+<i>fellow</i> à Oxford; il y passe dix ans parmi des amusements graves et des
+études qui lui plaisent. Dès vingt-deux ans, Dryden, le prince de la
+littérature, le loue magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres
+lui font une pension de trois cents guinées pour achever son éducation
+et le préparer au service du public. Au retour de ses voyages, son poëme
+sur Blenheim le place au premier rang des whigs. Il devient député,
+secrétaire en chef dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire
+d'État, ministre. Les haines des partis l'épargnent; dans la défaite
+universelle des whigs, il est réélu au Parlement; dans la guerre
furieuse des whigs et des tories, whigs et tories s'assemblent pour
-applaudir sa tragédie de <i>Caton</i>; les plus cruels pamphlétaires le
-respectent; son honnêteté, son talent, semblent élevés d'un commun
-accord au-dessus des contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité
+applaudir sa tragédie de <i>Caton</i>; les plus cruels pamphlétaires le
+respectent; son honnêteté, son talent, semblent élevés d'un commun
+accord au-dessus des contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité
et les honneurs, sagement et utilement, parmi les admirations assidues
-et les affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent
+et les affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent
se rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les
-hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si deux
+hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si deux
fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune, il se
-tient debout sans beaucoup d'effort, par réflexion et sang-froid,
-préparé aux événements, <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> acceptant la médiocrité, assis dans une
-tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes sans leur
-céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt de révolte
-secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources de son
+tient debout sans beaucoup d'effort, par réflexion et sang-froid,
+préparé aux événements, <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> acceptant la médiocrité, assis dans une
+tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes sans leur
+céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt de révolte
+secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources de son
talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il quelque
-chose de plus engageant que la politesse et l'élégance du monde, sans la
+chose de plus engageant que la politesse et l'élégance du monde, sans la
verve factice et les mensonges complimenteurs du monde? Et
chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme heureux
-et bon, dont le savoir, le goût, l'esprit ne s'emploient que pour vous
+et bon, dont le savoir, le goût, l'esprit ne s'emploient que pour vous
donner du plaisir?</p>
<h4>II</h4>
<p>Ce plaisir vous sera utile. Votre interlocuteur est aussi grave que
poli; il veut et peut vous instruire autant que vous amuser; son
-éducation a été aussi solide qu'élégante; il avoue même dans son
-<i>Spectator</i> qu'il aime mieux le ton sérieux que le ton plaisant. Il est
-naturellement réfléchi, silencieux, attentif. Il a étudié avec une
-conscience d'érudit et d'observateur les lettres, les hommes et les
-choses. Quand il a voyagé en Italie, ç'a été à la manière anglaise,
-notant les différences des m&oelig;urs, les particularités du sol, les bons
+éducation a été aussi solide qu'élégante; il avoue même dans son
+<i>Spectator</i> qu'il aime mieux le ton sérieux que le ton plaisant. Il est
+naturellement réfléchi, silencieux, attentif. Il a étudié avec une
+conscience d'érudit et d'observateur les lettres, les hommes et les
+choses. Quand il a voyagé en Italie, ç'a été à la manière anglaise,
+notant les différences des m&oelig;urs, les particularités du sol, les bons
et mauvais effets des divers gouvernements, s'approvisionnant de
-mémoires précis, de documents circonstanciés sur les impôts, les
-bâtiments, les minéraux, l'atmosphère, les ports, l'administration, et
+mémoires précis, de documents circonstanciés sur les impôts, les
+bâtiments, les minéraux, l'atmosphère, les ports, l'administration, et
je <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> ne sais combien d'autres sujets<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>. Un lord anglais qui
passe en Hollande entre fort bien dans une boutique de fromages pour
voir de ses yeux toutes les parties de la fabrication; il revient, comme
-Addison, muni de chiffres exacts, de notes complètes; ces amas de
-renseignements vérifiés sont le fondement du sens droit des Anglais.
-Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant été tour à tour ou à la
-fois journaliste, député, homme d'État, mêlé de c&oelig;ur et de main à
-tous les combats et à toutes les chances des partis. La simple éducation
-littéraire ne fait que de jolis causeurs, capables d'orner ou de publier
-des idées qu'ils n'ont pas et que les autres leur fournissent. Si les
-écrivains veulent inventer, il faut qu'ils regardent non les livres et
-les salons, mais les événements et les hommes; la conversation des gens
-spéciaux leur est plus utile que l'étude des périodes parfaites; ils ne
-penseront par eux-mêmes qu'autant qu'ils auront vécu ou agi. Addison sut
-agir et vivre. À lire ses rapports, ses lettres, ses discussions, on
-sent que la politique et le gouvernement lui ont donné la moitié de son
-esprit. Placer les gens, manier l'argent, interpréter la loi, démêler
-les motifs des hommes, prévoir les altérations de l'opinion publique,
-être forcé de juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intérêts
-présents et grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des
-adversaires, voilà les aliments qui <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> ont nourri sa raison et
+Addison, muni de chiffres exacts, de notes complètes; ces amas de
+renseignements vérifiés sont le fondement du sens droit des Anglais.
+Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant été tour à tour ou à la
+fois journaliste, député, homme d'État, mêlé de c&oelig;ur et de main à
+tous les combats et à toutes les chances des partis. La simple éducation
+littéraire ne fait que de jolis causeurs, capables d'orner ou de publier
+des idées qu'ils n'ont pas et que les autres leur fournissent. Si les
+écrivains veulent inventer, il faut qu'ils regardent non les livres et
+les salons, mais les événements et les hommes; la conversation des gens
+spéciaux leur est plus utile que l'étude des périodes parfaites; ils ne
+penseront par eux-mêmes qu'autant qu'ils auront vécu ou agi. Addison sut
+agir et vivre. À lire ses rapports, ses lettres, ses discussions, on
+sent que la politique et le gouvernement lui ont donné la moitié de son
+esprit. Placer les gens, manier l'argent, interpréter la loi, démêler
+les motifs des hommes, prévoir les altérations de l'opinion publique,
+être forcé de juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intérêts
+présents et grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des
+adversaires, voilà les aliments qui <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> ont nourri sa raison et
soutenu ses entretiens; un tel homme pouvait juger et conseiller
-l'homme; ses jugements n'étaient pas des amplifications arrangées par un
-effort de tête, mais des observations contrôlées par l'expérience; on
-pouvait l'écouter en des sujets moraux, comme on écoute un physicien en
-des matières de physique; on le sentait autorisé et on se sentait
+l'homme; ses jugements n'étaient pas des amplifications arrangées par un
+effort de tête, mais des observations contrôlées par l'expérience; on
+pouvait l'écouter en des sujets moraux, comme on écoute un physicien en
+des matières de physique; on le sentait autorisé et on se sentait
instruit.</p>
<p>Au bout d'un peu de temps on se sentait meilleur car on reconnaissait en
-lui dès l'abord une âme singulièrement élevée, très-pure, préoccupée de
-l'honnête jusqu'à en faire son souci constant et son plus cher plaisir.
-Il aimait naturellement les belles choses, la bonté et la justice, la
-science et la liberté. Dès sa première jeunesse, il s'était joint au
-parti libéral, et jusqu'au bout il y demeura, espérant bien de la raison
-et de la vertu humaines, marquant les misères où tombent les peuples qui
-avec leur indépendance abandonnent leur dignité<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>. Il suivait les
-hautes découvertes de la physique nouvelle pour rehausser encore
-<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> l'idée qu'il avait de l'&oelig;uvre divine. Il aimait les grandes
-et graves émotions qui nous révèlent la noblesse de notre nature et
-l'infirmité de notre condition. Il employait tout son talent et tous ses
-écrits à nous donner le sentiment de ce que nous valons et de ce que
-nous devons être. Des deux tragédies qu'il fit ou médita, l'une était
+lui dès l'abord une âme singulièrement élevée, très-pure, préoccupée de
+l'honnête jusqu'à en faire son souci constant et son plus cher plaisir.
+Il aimait naturellement les belles choses, la bonté et la justice, la
+science et la liberté. Dès sa première jeunesse, il s'était joint au
+parti libéral, et jusqu'au bout il y demeura, espérant bien de la raison
+et de la vertu humaines, marquant les misères où tombent les peuples qui
+avec leur indépendance abandonnent leur dignité<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>. Il suivait les
+hautes découvertes de la physique nouvelle pour rehausser encore
+<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> l'idée qu'il avait de l'&oelig;uvre divine. Il aimait les grandes
+et graves émotions qui nous révèlent la noblesse de notre nature et
+l'infirmité de notre condition. Il employait tout son talent et tous ses
+écrits à nous donner le sentiment de ce que nous valons et de ce que
+nous devons être. Des deux tragédies qu'il fit ou médita, l'une était
sur la mort de Caton, le plus vertueux des Romains; l'autre sur celle de
-Socrate, le plus vertueux des Grecs: encore, à la fin de la première, il
-eut un scrupule, et de peur d'excuser le suicide, il donna à Caton un
-remords. Son opéra de <i>Rosamonde</i> s'achève par le conseil de préférer
-l'amour honnête aux joies défendues; son <i>Spectator</i>, son <i>Tatler</i>, son
-<i>Guardian</i> sont les sermons d'un prédicateur laïque. Bien plus, il a
-pratiqué ses maximes. Lorsqu'il fut dans les emplois, son intégrité
-resta entière; il servit les gens, souvent sans les connaître, toujours
-gratuitement, refusant les présents même déguisés. Lorsqu'il fut hors
-des emplois, sa loyauté resta entière; il persévéra dans ses opinions et
-dans ses amitiés, sans aigreur ni bassesse, louant hardiment ses
-protecteurs tombés<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>, ne craignant pas de s'exposer par là à perdre
-les seules ressources qu'il eût encore. Il était noble par nature, et il
-l'était aussi par raison. Il jugeait qu'il y a du bon sens à être
-honnête. Son premier soin, comme il le dit, était de ranger ses passions
-«du côté de la vérité.» Il s'était fait intérieurement un portrait de
-la créature raisonnable, et y <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> conformait sa conduite autant par
-réflexion que par instinct. Il appuyait chaque vertu sur un ordre de
+Socrate, le plus vertueux des Grecs: encore, à la fin de la première, il
+eut un scrupule, et de peur d'excuser le suicide, il donna à Caton un
+remords. Son opéra de <i>Rosamonde</i> s'achève par le conseil de préférer
+l'amour honnête aux joies défendues; son <i>Spectator</i>, son <i>Tatler</i>, son
+<i>Guardian</i> sont les sermons d'un prédicateur laïque. Bien plus, il a
+pratiqué ses maximes. Lorsqu'il fut dans les emplois, son intégrité
+resta entière; il servit les gens, souvent sans les connaître, toujours
+gratuitement, refusant les présents même déguisés. Lorsqu'il fut hors
+des emplois, sa loyauté resta entière; il persévéra dans ses opinions et
+dans ses amitiés, sans aigreur ni bassesse, louant hardiment ses
+protecteurs tombés<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>, ne craignant pas de s'exposer par là à perdre
+les seules ressources qu'il eût encore. Il était noble par nature, et il
+l'était aussi par raison. Il jugeait qu'il y a du bon sens à être
+honnête. Son premier soin, comme il le dit, était de ranger ses passions
+«du côté de la vérité.» Il s'était fait intérieurement un portrait de
+la créature raisonnable, et y <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> conformait sa conduite autant par
+réflexion que par instinct. Il appuyait chaque vertu sur un ordre de
principes et de preuves. Sa logique nourrissait sa morale, et la
rectitude de son esprit achevait la droiture de son c&oelig;ur. Sa
-religion, tout anglaise, était pareille. Il appuyait sa foi sur une
-suite régulière de discussions historiques<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>; il établissait
-l'existence de Dieu par une suite régulière d'inductions morales; la
-démonstration minutieuse et solide était partout le guide et l'auteur de
-ses croyances et de ses émotions. Ainsi disposé, il aimait à concevoir
+religion, tout anglaise, était pareille. Il appuyait sa foi sur une
+suite régulière de discussions historiques<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>; il établissait
+l'existence de Dieu par une suite régulière d'inductions morales; la
+démonstration minutieuse et solide était partout le guide et l'auteur de
+ses croyances et de ses émotions. Ainsi disposé, il aimait à concevoir
Dieu comme le chef raisonnable du monde; il transformait les accidents
-et les nécessités en calculs et en directions; il voyait l'ordre et la
+et les nécessités en calculs et en directions; il voyait l'ordre et la
Providence dans le conflit des choses, et sentait autour de lui la
-sagesse qu'il tâchait de mettre en lui-même. Il se confiait en Dieu,
-comme un être bon et juste qui se sent aux mains d'un être juste et bon;
-il vivait volontiers dans sa pensée et en sa présence, et songeait à
+sagesse qu'il tâchait de mettre en lui-même. Il se confiait en Dieu,
+comme un être bon et juste qui se sent aux mains d'un être juste et bon;
+il vivait volontiers dans sa pensée et en sa présence, et songeait à
l'avenir inconnu qui doit achever la nature humaine et accomplir l'ordre
moral. Quand vint la fin, il repassa sa vie et se trouva on ne sait quel
-tort envers Gay; ce tort était bien léger sans doute, puisque Gay ne le
-soupçonnait pas. Addison le pria de venir auprès de son lit, et lui
-demanda pardon. Au moment de mourir, il voulut encore être utile, et fit
-approcher lord Warwick, son beau-fils, dont la légèreté l'avait inquiété
-plus d'une fois. Il était si faible que d'abord il <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> ne put
-parler. Le jeune, homme, après avoir attendu un instant, lui dit: «Cher
-Monsieur, vous m'avez fait demander; je crois, j'espère que vous avez
-quelques commandements à me donner; je les tiendrai pour sacrés.» Le
-mourant, avec un effort, lui serra la main et répondit doucement: «Voyez
-dans quelle paix un chrétien peut mourir.» Un instant après, il expira.</p>
+tort envers Gay; ce tort était bien léger sans doute, puisque Gay ne le
+soupçonnait pas. Addison le pria de venir auprès de son lit, et lui
+demanda pardon. Au moment de mourir, il voulut encore être utile, et fit
+approcher lord Warwick, son beau-fils, dont la légèreté l'avait inquiété
+plus d'une fois. Il était si faible que d'abord il <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> ne put
+parler. Le jeune, homme, après avoir attendu un instant, lui dit: «Cher
+Monsieur, vous m'avez fait demander; je crois, j'espère que vous avez
+quelques commandements à me donner; je les tiendrai pour sacrés.» Le
+mourant, avec un effort, lui serra la main et répondit doucement: «Voyez
+dans quelle paix un chrétien peut mourir.» Un instant après, il expira.</p>
<h4>III</h4>
-<p>«La grande et l'unique fin de ces considérations, dit Addison dans un
-numéro du <i>Spectator</i>, est de bannir le vice et l'ignorance du
-territoire de la Grande-Bretagne<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>.» Et il tient parole. Ses journaux
-sont tout moraux, conseils aux familles, réprimandes aux femmes légères,
-portrait de l'honnête homme, remèdes contre les passions, réflexions sur
-Dieu, la religion, la vie future. Je ne sais pas, ou plutôt je sais
-très-bien, quel succès aurait en France une gazette de sermons. En
-Angleterre, il fut extraordinaire, égal à celui des plus heureux
-romanciers modernes. Dans le désastre de toutes les Revues ruinées par
-l'impôt de la presse, le <i>Spectator</i> doubla son prix et resta debout.
+<p>«La grande et l'unique fin de ces considérations, dit Addison dans un
+numéro du <i>Spectator</i>, est de bannir le vice et l'ignorance du
+territoire de la Grande-Bretagne<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>.» Et il tient parole. Ses journaux
+sont tout moraux, conseils aux familles, réprimandes aux femmes légères,
+portrait de l'honnête homme, remèdes contre les passions, réflexions sur
+Dieu, la religion, la vie future. Je ne sais pas, ou plutôt je sais
+très-bien, quel succès aurait en France une gazette de sermons. En
+Angleterre, il fut extraordinaire, égal à celui des plus heureux
+romanciers modernes. Dans le désastre de toutes les Revues ruinées par
+l'impôt de la presse, le <i>Spectator</i> doubla son prix et resta debout.
C'est qu'il offrait aux Anglais la peinture de la raison anglaise; le
-talent et la doctrine se trouvaient conformes aux besoins du siècle et
+talent et la doctrine se trouvaient conformes aux besoins du siècle et
du pays.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> Essayons de décrire cette raison qui peu à peu s'est dégagée du
-puritanisme et de sa rigidité, de la Restauration et de son carnaval. En
-même temps que la religion et l'État, l'esprit atteint son équilibre. Il
-conçoit la règle et discipline sa conduite; il s'écarte de la vie
-excessive et s'établit dans la vie sensée; il fuit la vie corporelle et
-prescrit la vie morale. Addison rejette avec dédain la grosse joie
-physique, le plaisir brutal du bruit et du mouvement<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>. «Est-il
-possible,» dit-il en parlant des farces et des assauts de grimaces, «que
-la nature humaine se réjouisse de sa honte, prenne plaisir à voir sa
-propre figure tournée en ridicule et travestie en des formes qui
+<p><span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> Essayons de décrire cette raison qui peu à peu s'est dégagée du
+puritanisme et de sa rigidité, de la Restauration et de son carnaval. En
+même temps que la religion et l'État, l'esprit atteint son équilibre. Il
+conçoit la règle et discipline sa conduite; il s'écarte de la vie
+excessive et s'établit dans la vie sensée; il fuit la vie corporelle et
+prescrit la vie morale. Addison rejette avec dédain la grosse joie
+physique, le plaisir brutal du bruit et du mouvement<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>. «Est-il
+possible,» dit-il en parlant des farces et des assauts de grimaces, «que
+la nature humaine se réjouisse de sa honte, prenne plaisir à voir sa
+propre figure tournée en ridicule et travestie en des formes qui
excitent l'horreur et l'aversion? Il y a quelque chose de bas et
-d'immoral à pouvoir supporter une telle vue<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>.» À plus forte raison
-s'élève-t-il contre la licence sans naïveté et la débauche systématique
-qui fut le goût et l'opprobre de la Restauration. Il écrit des articles
-entiers contre les jeunes gens à la mode, «sorte de vermine» qui remplit
-Londres de ses bâtards; contre les séducteurs de profession, qui sont
-les «chevaliers errants» du vice. «Quand des gens de rang et
-d'importance emploient leur vie à ces pratiques et à ces <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span>
-poursuites criminelles, ils devraient considérer qu'il n'y a point
+d'immoral à pouvoir supporter une telle vue<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>.» À plus forte raison
+s'élève-t-il contre la licence sans naïveté et la débauche systématique
+qui fut le goût et l'opprobre de la Restauration. Il écrit des articles
+entiers contre les jeunes gens à la mode, «sorte de vermine» qui remplit
+Londres de ses bâtards; contre les séducteurs de profession, qui sont
+les «chevaliers errants» du vice. «Quand des gens de rang et
+d'importance emploient leur vie à ces pratiques et à ces <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span>
+poursuites criminelles, ils devraient considérer qu'il n'y a point
d'homme si bas par sa condition et sa naissance au-dessous duquel leur
-infamie ne les dégrade<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>.» Il raille sévèrement les femmes qui
-s'exposent aux tentations et qu'il appelle des salamandres: «Une
-salamandre est une sorte d'héroïne de chasteté qui marche sur le feu et
-vit au milieu des flammes sans être brûlée. Elle reçoit auprès de son
+infamie ne les dégrade<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>.» Il raille sévèrement les femmes qui
+s'exposent aux tentations et qu'il appelle des salamandres: «Une
+salamandre est une sorte d'héroïne de chasteté qui marche sur le feu et
+vit au milieu des flammes sans être brûlée. Elle reçoit auprès de son
lit un homme qui vient lui faire visite, joue avec lui toute une
-après-midi au piquet, se promène avec lui deux ou trois heures au clair
-de la lune, devient familière avec un étranger dès la première vue, et
-n'a pas l'étroitesse d'esprit de regarder si la personne à qui elle
-parle a des culottes ou des jupons<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>.» Il combat en prédicateur
-l'usage des robes décolletées, et redemande gravement la chemisette et
-la décence des anciens jours: «La modestie donne à la jeune fille une
-beauté plus grande que la fleur de la jeunesse, répand sur l'épouse la
-dignité d'une matrone, et rétablit la veuve dans sa <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span>
-virginité<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>.» Vous trouverez plus loin des semonces sur les
-mascarades qui finissent en rendez-vous; des préceptes sur le nombre de
+après-midi au piquet, se promène avec lui deux ou trois heures au clair
+de la lune, devient familière avec un étranger dès la première vue, et
+n'a pas l'étroitesse d'esprit de regarder si la personne à qui elle
+parle a des culottes ou des jupons<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>.» Il combat en prédicateur
+l'usage des robes décolletées, et redemande gravement la chemisette et
+la décence des anciens jours: «La modestie donne à la jeune fille une
+beauté plus grande que la fleur de la jeunesse, répand sur l'épouse la
+dignité d'une matrone, et rétablit la veuve dans sa <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span>
+virginité<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>.» Vous trouverez plus loin des semonces sur les
+mascarades qui finissent en rendez-vous; des préceptes sur le nombre de
verres qu'on peut boire et des plats qu'on peut manger; des
-condamnations contre les libertins professeurs d'irréligion et de
+condamnations contre les libertins professeurs d'irréligion et de
scandale; toutes maximes aujourd'hui un peu plates, mais nouvelles et
utiles, parce que Wycherley et Rochester avaient mis les maximes
-contraires en pratique et en crédit. La débauche passait pour française
-et de bel air; c'est pourquoi Addison proscrit par surcroît toutes les
-frivolités françaises. Il se moque des femmes qui reçoivent les
-visiteurs à leur toilette et parlent haut au théâtre. «Rien ne les
-expose à de plus grands dangers que cette gaieté et cette vivacité
-d'humeur. La conversation et les manières des Français travaillent à
-rendre le sexe plus frivole ou (comme il leur plaît de l'appeler) plus
-éveillé que ne le permettent la vertu et la discrétion. Au contraire, le
-souci de toute femme honnête et sage doit être d'empêcher que son
-enjouement ne dégénère en légèreté<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> Vous voyez déjà dans
-ces reproches le portrait de la ménagère sensée, de l'honnête épouse
-anglaise, sédentaire et grave, tout occupée de son mari et de ses
-enfants. Addison revient à vingt reprises contre les manéges, les jolies
-enfances affectées, la coquetterie, les futilités des dames. Il ne peut
-souffrir les habitudes évaporées ou oisives. Il abonde en épigrammes
-développées contre les galanteries, les toilettes exagérées, les visites
-vaines<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>. Il écrit le journal satirique de l'homme qui va au club,
-apprend les nouvelles, bâille, regarde le baromètre, et croit son temps
+contraires en pratique et en crédit. La débauche passait pour française
+et de bel air; c'est pourquoi Addison proscrit par surcroît toutes les
+frivolités françaises. Il se moque des femmes qui reçoivent les
+visiteurs à leur toilette et parlent haut au théâtre. «Rien ne les
+expose à de plus grands dangers que cette gaieté et cette vivacité
+d'humeur. La conversation et les manières des Français travaillent à
+rendre le sexe plus frivole ou (comme il leur plaît de l'appeler) plus
+éveillé que ne le permettent la vertu et la discrétion. Au contraire, le
+souci de toute femme honnête et sage doit être d'empêcher que son
+enjouement ne dégénère en légèreté<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>.» <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> Vous voyez déjà dans
+ces reproches le portrait de la ménagère sensée, de l'honnête épouse
+anglaise, sédentaire et grave, tout occupée de son mari et de ses
+enfants. Addison revient à vingt reprises contre les manéges, les jolies
+enfances affectées, la coquetterie, les futilités des dames. Il ne peut
+souffrir les habitudes évaporées ou oisives. Il abonde en épigrammes
+développées contre les galanteries, les toilettes exagérées, les visites
+vaines<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>. Il écrit le journal satirique de l'homme qui va au club,
+apprend les nouvelles, bâille, regarde le baromètre, et croit son temps
bien rempli. Il juge que notre temps est un capital, nos occupations des
devoirs et notre vie une affaire.</p>
<p>Rien qu'une affaire. S'il se tient au-dessus de la vie sensuelle, il
reste au-dessous de la vie philosophique. Sa morale, tout anglaise, se
-traîne toujours terre à terre, parmi les lieux communs, sans découvrir
-des principes, sans serrer des déductions. Les hautes et fines parties
+traîne toujours terre à terre, parmi les lieux communs, sans découvrir
+des principes, sans serrer des déductions. Les hautes et fines parties
de l'esprit lui manquent. Il donne aux gens des conseils applicables,
-quelque consigne bien claire, justifiée par les événements d'hier, utile
-pour la journée de demain. Il remarque que les pères ne doivent point
-être inflexibles et que souvent ils se repentent lorsqu'ils ont poussé
-leurs enfants au désespoir. Il découvre que les mauvais livres sont
-pernicieux, parce que leur durée porte leur venin jusqu'aux <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span>
-générations futures. Il console une femme qui a perdu son fiancé en lui
-représentant les infortunes de tant d'autres personnes qui souffrent en
+quelque consigne bien claire, justifiée par les événements d'hier, utile
+pour la journée de demain. Il remarque que les pères ne doivent point
+être inflexibles et que souvent ils se repentent lorsqu'ils ont poussé
+leurs enfants au désespoir. Il découvre que les mauvais livres sont
+pernicieux, parce que leur durée porte leur venin jusqu'aux <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span>
+générations futures. Il console une femme qui a perdu son fiancé en lui
+représentant les infortunes de tant d'autres personnes qui souffrent en
ce moment de plus grands maux. Son <i>Spectator</i> n'est qu'un manuel de
-l'honnête homme et ressemble souvent au <i>Parfait notaire</i>. C'est qu'il
-est tout pratique, occupé non à nous distraire, mais à nous corriger. Le
+l'honnête homme et ressemble souvent au <i>Parfait notaire</i>. C'est qu'il
+est tout pratique, occupé non à nous distraire, mais à nous corriger. Le
consciencieux protestant, nourri de dissertations et de morale, demande
-un moniteur effectif, un guide; il veut que sa lecture profite à sa
-conduite et que son journal lui suggère une résolution. À ce titre
-Addison prend des motifs partout. Il songe à la vie future, mais il
-n'oublie pas la vie présente; il appuie la vertu sur l'intérêt bien
-entendu. Il ne pousse à bout aucun principe; il les accepte tous, tels
-qu'on les trouve dans le domaine public, d'après leur bonté visible, ne
-tirant que leurs premières conséquences, évitant la puissante pression
-logique qui gâte tout, parce qu'elle exprime trop. Regardez-le établir
+un moniteur effectif, un guide; il veut que sa lecture profite à sa
+conduite et que son journal lui suggère une résolution. À ce titre
+Addison prend des motifs partout. Il songe à la vie future, mais il
+n'oublie pas la vie présente; il appuie la vertu sur l'intérêt bien
+entendu. Il ne pousse à bout aucun principe; il les accepte tous, tels
+qu'on les trouve dans le domaine public, d'après leur bonté visible, ne
+tirant que leurs premières conséquences, évitant la puissante pression
+logique qui gâte tout, parce qu'elle exprime trop. Regardez-le établir
une maxime, par exemple nous recommander la constance; ses motifs sont
-de toute sorte et pêle-mêle: d'abord l'inconstance nous expose aux
-mépris; ensuite elle nous met dans une inquiétude perpétuelle; en outre,
-elle nous empêche le plus souvent d'atteindre notre but; d'ailleurs elle
+de toute sorte et pêle-mêle: d'abord l'inconstance nous expose aux
+mépris; ensuite elle nous met dans une inquiétude perpétuelle; en outre,
+elle nous empêche le plus souvent d'atteindre notre but; d'ailleurs elle
est le grand trait de la condition humaine et mortelle: enfin elle est
-ce qu'il y a de plus contraire à la nature immuable de Dieu qui doit
-être notre modèle. Le tout est illustré à la fin par une citation de
-Dryden et des vers d'Horace. Ce mélange et ce décousu peignent bien
+ce qu'il y a de plus contraire à la nature immuable de Dieu qui doit
+être notre modèle. Le tout est illustré à la fin par une citation de
+Dryden et des vers d'Horace. Ce mélange et ce décousu peignent bien
l'esprit ordinaire qui reste <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> au niveau de son auditoire, et
-l'esprit pratique qui sait maîtriser son auditoire. Addison persuade le
+l'esprit pratique qui sait maîtriser son auditoire. Addison persuade le
public, parce qu'il puise aux sources publiques de croyance. Il est
-puissant parce qu'il est vulgaire, et utile parce qu'il est étroit.</p>
+puissant parce qu'il est vulgaire, et utile parce qu'il est étroit.</p>
-<p>Figurez-vous maintenant cet esprit moyen par excellence, tout occupé à
-découvrir de bons motifs d'action. Quel personnage réfléchi, toujours
-égal et digne! Comme il est muni de résolutions et de maximes! Tout ce
+<p>Figurez-vous maintenant cet esprit moyen par excellence, tout occupé à
+découvrir de bons motifs d'action. Quel personnage réfléchi, toujours
+égal et digne! Comme il est muni de résolutions et de maximes! Tout ce
qui est verve, instinct, inspiration, caprice, est en lui aboli ou
-discipliné. Il n'y a point de cas qui le surprenne ou l'emporte. Il est
-toujours préparé et à l'abri. Il l'est si bien qu'il semble un automate.
-Le raisonnement l'a figé et envahi. Voyez, par exemple, de quel style il
-nous met en garde contre l'hypocrisie involontaire, annonçant,
+discipliné. Il n'y a point de cas qui le surprenne ou l'emporte. Il est
+toujours préparé et à l'abri. Il l'est si bien qu'il semble un automate.
+Le raisonnement l'a figé et envahi. Voyez, par exemple, de quel style il
+nous met en garde contre l'hypocrisie involontaire, annonçant,
expliquant, distinguant les moyens en ordinaires et en extraordinaires,
-se traînant en exordes, en préparations, en exposés de méthodes, en
-commémorations de la sainte Écriture<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>. Après six lignes de cette
-morale, un Français irait prendre l'air dans la rue. Que ferait-il, bon
-Dieu! si pour l'exciter à la piété on l'avertissait<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a> que
-l'omniscience et l'omniprésence de Dieu nous fournissent trois sortes de
-motifs, et si on lui développait démonstrativement ces trois sortes, la
-première, la seconde et la troisième? Mettre partout le calcul, arriver
+se traînant en exordes, en préparations, en exposés de méthodes, en
+commémorations de la sainte Écriture<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>. Après six lignes de cette
+morale, un Français irait prendre l'air dans la rue. Que ferait-il, bon
+Dieu! si pour l'exciter à la piété on l'avertissait<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a> que
+l'omniscience et l'omniprésence de Dieu nous fournissent trois sortes de
+motifs, et si on lui développait démonstrativement ces trois sortes, la
+première, la seconde et la troisième? Mettre partout le calcul, arriver
avec des poids et des chiffres au milieu des passions vivantes, les
-étiqueter, les classer comme <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> des ballots, annoncer au public
+étiqueter, les classer comme <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> des ballots, annoncer au public
que l'inventaire est fait, le mener, comptes en main et par la seule
-vertu de la statistique, du côté de l'honneur et du devoir, voilà la
+vertu de la statistique, du côté de l'honneur et du devoir, voilà la
morale chez Addison et en Angleterre. C'est une sorte de bon sens
-commercial appliqué aux intérêts de l'âme; un prédicateur là-bas n'est
-qu'un économiste en rabat, qui traite de la conscience comme des
-farines, et réfute le vice comme les prohibitions.</p>
-
-<p>Rien de sublime ni de chimérique dans le but qu'il nous propose; tout y
-est pratique, c'est-à-dire bourgeois et sensé; il s'agit «d'être à
-l'aise ici-bas, et heureux plus tard<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>.» <i>To be easy</i>, mot
-intraduisible, tout anglais, qui signifie l'état confortable de l'âme,
-état moyen de satisfaction calme, d'action approuvée et de conscience
+commercial appliqué aux intérêts de l'âme; un prédicateur là-bas n'est
+qu'un économiste en rabat, qui traite de la conscience comme des
+farines, et réfute le vice comme les prohibitions.</p>
+
+<p>Rien de sublime ni de chimérique dans le but qu'il nous propose; tout y
+est pratique, c'est-à-dire bourgeois et sensé; il s'agit «d'être à
+l'aise ici-bas, et heureux plus tard<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>.» <i>To be easy</i>, mot
+intraduisible, tout anglais, qui signifie l'état confortable de l'âme,
+état moyen de satisfaction calme, d'action approuvée et de conscience
sereine. Addison le compose de travail et de fonctions viriles
-soigneusement et régulièrement accomplies. Il faut voir avec quelle
-complaisance il peint dans sir Roger et dans le Freeholder les sérieux
-contentements du citoyen et du propriétaire: «J'ai choisi ce titre de
+soigneusement et régulièrement accomplies. Il faut voir avec quelle
+complaisance il peint dans sir Roger et dans le Freeholder les sérieux
+contentements du citoyen et du propriétaire: «J'ai choisi ce titre de
franc-tenancier, dit-il, parce qu'il est celui dont je me glorifie le
plus, et qui rappelle le plus efficacement en mon esprit le bonheur du
gouvernement sous lequel je vis. Comme franc-tenancier anglais, je
-n'hésiterais pas à prendre le pas sur un marquis français, et quand je
-vois un de mes compatriotes s'amuser dans son petit jardin à choux, je
+n'hésiterais pas à prendre le pas sur un marquis français, et quand je
+vois un de mes compatriotes s'amuser dans son petit jardin à choux, je
le regarde instinctivement comme un plus grand personnage que le
-<span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> propriétaire du plus riche vignoble en Champagne.... Il y a un
-plaisir indicible à appeler une chose sa propriété. Une terre franche,
-quand elle ne se composerait que de neige et de glace, rend son maître
-heureux de sa possession et résolu pour sa défense.... Je me considère
-comme un de ceux qui donnent leur consentement à toutes les lois qui
-passent. Un franc-tenancier, par la vertu de l'élection, n'est éloigné
-que d'un degré du législateur, et par cette raison doit se lever pour la
-défense des lois qui sont jusqu'à un certain point son ouvrage<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>.» Ce
-sont là tous les sentiments anglais, composés de calcul et d'orgueil,
-énergiques et austères, et ce portrait s'achève par celui de l'homme
-marié: «Rien n'est plus agréable au c&oelig;ur de l'homme que le pouvoir ou
-la domination, et je me trouve largement partagé à cet égard, à titre de
-père de famille. Je suis perpétuellement occupé à donner des ordres, à
-prescrire des devoirs, à écouter des <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> parties, à administrer la
-justice, à distribuer des récompenses et des punitions. Bref, je regarde
-ma famille comme un État patriarcal où je suis, à la fois roi et
-prêtre.... Quand je vois mon petit peuple devant moi, je me réjouis
-d'avoir fourni des accroissements à mon espèce, à mon pays, à ma
-religion, en produisant un tel nombre de créatures raisonnables, de
-citoyens et de chrétiens. Je suis content de me voir ainsi perpétué; et
-comme il n'y a point de production comparable à celle d'une créature
-humaine, je suis plus fier d'avoir été l'occasion de dix productions
-aussi glorieuses, que si j'avais bâti à mes frais cent pyramides ou
-publié cent volumes du plus bel esprit et de la plus belle
-science<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>.» Si maintenant vous prenez l'homme hors de sa terre et de
-son ménage, seul à seul avec lui-même, dans les moments d'oisiveté ou de
-rêverie, vous le trouverez aussi positif. Il observe pour former sa
+<span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> propriétaire du plus riche vignoble en Champagne.... Il y a un
+plaisir indicible à appeler une chose sa propriété. Une terre franche,
+quand elle ne se composerait que de neige et de glace, rend son maître
+heureux de sa possession et résolu pour sa défense.... Je me considère
+comme un de ceux qui donnent leur consentement à toutes les lois qui
+passent. Un franc-tenancier, par la vertu de l'élection, n'est éloigné
+que d'un degré du législateur, et par cette raison doit se lever pour la
+défense des lois qui sont jusqu'à un certain point son ouvrage<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>.» Ce
+sont là tous les sentiments anglais, composés de calcul et d'orgueil,
+énergiques et austères, et ce portrait s'achève par celui de l'homme
+marié: «Rien n'est plus agréable au c&oelig;ur de l'homme que le pouvoir ou
+la domination, et je me trouve largement partagé à cet égard, à titre de
+père de famille. Je suis perpétuellement occupé à donner des ordres, à
+prescrire des devoirs, à écouter des <span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> parties, à administrer la
+justice, à distribuer des récompenses et des punitions. Bref, je regarde
+ma famille comme un État patriarcal où je suis, à la fois roi et
+prêtre.... Quand je vois mon petit peuple devant moi, je me réjouis
+d'avoir fourni des accroissements à mon espèce, à mon pays, à ma
+religion, en produisant un tel nombre de créatures raisonnables, de
+citoyens et de chrétiens. Je suis content de me voir ainsi perpétué; et
+comme il n'y a point de production comparable à celle d'une créature
+humaine, je suis plus fier d'avoir été l'occasion de dix productions
+aussi glorieuses, que si j'avais bâti à mes frais cent pyramides ou
+publié cent volumes du plus bel esprit et de la plus belle
+science<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>.» Si maintenant vous prenez l'homme hors de sa terre et de
+son ménage, seul à seul avec lui-même, dans les moments d'oisiveté ou de
+rêverie, vous le trouverez aussi positif. Il observe pour former sa
raison et celle <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> des autres; il s'approvisionne de morale; il
-veut tirer le meilleur parti de lui-même et de la vie. C'est pourquoi il
-songe à la mort. L'homme du Nord porte volontiers sa pensée vers la
+veut tirer le meilleur parti de lui-même et de la vie. C'est pourquoi il
+songe à la mort. L'homme du Nord porte volontiers sa pensée vers la
dissolution finale et l'obscur avenir. Addison choisit souvent pour lieu
-de promenade la sombre abbaye de Westminster, pleine de tombes. «Il se
-plaît à regarder les fosses qu'on creuse et les fragments d'os et de
-crânes que roule chaque pelletée de terre,» et considérant la multitude
-d'hommes de toute espèce qui maintenant confondus sous les pieds ne font
-plus qu'une poussière, il pense au grand jour où tous les mortels,
-contemporains, apparaîtront ensemble<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>» devant le juge, pour entrer
-dans l'éternité heureuse ou malheureuse qui les attend. Et tout de suite
-son émotion se transforme en méditations profitables. Au fond de sa
-morale est une balance qui pèse des quantités de bonheur. Il s'excite
-par des comparaisons mathématiques à préférer l'avenir au présent. Il
-essaye de se représenter, par des amas de chiffres, la disproportion de
-notre courte durée et de l'éternité infinie. Ainsi naît cette religion,
-&oelig;uvre du tempérament mélancolique et de la logique acquise, où
-l'homme, sorte de Hamlet calculateur, aspire à l'idéal en s'arrangeant
-une bonne <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> affaire et soutient ses sentiments de poëte par des
+de promenade la sombre abbaye de Westminster, pleine de tombes. «Il se
+plaît à regarder les fosses qu'on creuse et les fragments d'os et de
+crânes que roule chaque pelletée de terre,» et considérant la multitude
+d'hommes de toute espèce qui maintenant confondus sous les pieds ne font
+plus qu'une poussière, il pense au grand jour où tous les mortels,
+contemporains, apparaîtront ensemble<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>» devant le juge, pour entrer
+dans l'éternité heureuse ou malheureuse qui les attend. Et tout de suite
+son émotion se transforme en méditations profitables. Au fond de sa
+morale est une balance qui pèse des quantités de bonheur. Il s'excite
+par des comparaisons mathématiques à préférer l'avenir au présent. Il
+essaye de se représenter, par des amas de chiffres, la disproportion de
+notre courte durée et de l'éternité infinie. Ainsi naît cette religion,
+&oelig;uvre du tempérament mélancolique et de la logique acquise, où
+l'homme, sorte de Hamlet calculateur, aspire à l'idéal en s'arrangeant
+une bonne <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> affaire et soutient ses sentiments de poëte par des
additions de financier.</p>
<p>En pareil sujet, ces habitudes choquent. Il ne faut pas vouloir trop
-définir et prouver Dieu; la religion est plutôt une affaire de sentiment
-que de science; on la compromet quand on exige d'elle des démonstrations
-trop rigoureuses et des dogmes trop précis. C'est le c&oelig;ur qui voit le
+définir et prouver Dieu; la religion est plutôt une affaire de sentiment
+que de science; on la compromet quand on exige d'elle des démonstrations
+trop rigoureuses et des dogmes trop précis. C'est le c&oelig;ur qui voit le
ciel; si vous voulez m'y faire croire, comme vous me faites croire aux
-antipodes par des récits et des vraisemblances géographiques, j'y
-croirai mal ou je n'y croirai point. Addison n'a guère que des arguments
-de collége ou d'édification assez semblables à ceux de l'abbé Pluche,
+antipodes par des récits et des vraisemblances géographiques, j'y
+croirai mal ou je n'y croirai point. Addison n'a guère que des arguments
+de collége ou d'édification assez semblables à ceux de l'abbé Pluche,
qui laissent les objections entrer par toutes leurs fentes, et qu'il ne
faut prendre que comme des exercices de dialectique ou comme des sources
-d'émotion. Joignez-y des motifs d'intérêt et des calculs de prudence qui
-peuvent faire des recrues, mais non des convertis: voilà ses preuves. On
-trouve un fonds de grossièreté dans cette façon de traiter les choses
+d'émotion. Joignez-y des motifs d'intérêt et des calculs de prudence qui
+peuvent faire des recrues, mais non des convertis: voilà ses preuves. On
+trouve un fonds de grossièreté dans cette façon de traiter les choses
divines, et on aime encore moins l'exactitude avec laquelle il explique
-Dieu, le réduisant à n'être qu'un homme agrandi. Cette netteté et cette
-étroitesse vont jusqu'à décrire le ciel. «Il est un endroit où la
-Divinité se dévoile par une gloire supérieure et visible. C'est là que,
-selon l'Écriture, les hiérarchies célestes et les légions innombrables
-des anges entourent perpétuellement le trône de Dieu de leurs alleluias
-et de leurs hymnes de gloire.... Avec quel art doit être élevé le trône
-de Dieu! Combien grande doit être la majesté d'un lieu <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> où tout
-l'art de la création a été employé et que Dieu a choisi pour se
-manifester de la façon la plus magnifique! Quelle doit être cette
-architecture élevée par la puissance infinie, sous la direction de la
-sagesse infinie<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>!» De plus, l'endroit doit être très-grand, et on y
+Dieu, le réduisant à n'être qu'un homme agrandi. Cette netteté et cette
+étroitesse vont jusqu'à décrire le ciel. «Il est un endroit où la
+Divinité se dévoile par une gloire supérieure et visible. C'est là que,
+selon l'Écriture, les hiérarchies célestes et les légions innombrables
+des anges entourent perpétuellement le trône de Dieu de leurs alleluias
+et de leurs hymnes de gloire.... Avec quel art doit être élevé le trône
+de Dieu! Combien grande doit être la majesté d'un lieu <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> où tout
+l'art de la création a été employé et que Dieu a choisi pour se
+manifester de la façon la plus magnifique! Quelle doit être cette
+architecture élevée par la puissance infinie, sous la direction de la
+sagesse infinie<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>!» De plus, l'endroit doit être très-grand, et on y
fait de la musique; c'est un beau palais: probablement, n'est-ce pas, il
-y a des anti-chambres? C'en est assez, je n'y veux point aller.&mdash;La même
-précision littérale et lourde lui fait rechercher quelle espèce de
-bonheur auront les élus<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>. Ils seront admis dans les conseils de la
-Providence et comprendront toutes ses démarches «depuis le commencement
-jusqu'à la fin des temps.» De plus «il y a certainement dans les esprits
-une faculté par laquelle ils se perçoivent les uns les autres, comme nos
-sens font des objets matériels, et il n'est pas douteux que nos âmes,
-quand elles seront délivrées de leurs corps ou placées dans des corps
-glorieux, pourront par cette faculté, en quelque partie de l'espace
-qu'elles résident, apercevoir toujours la <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> présence
-divine<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>.» Vous répugnez à cette philosophie si basse. Un mot
-d'Addison va la justifier et vous la faire entendre: «L'affaire du genre
-humain dans cette vie, dit-il, est bien plutôt d'agir que de
-savoir<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>.» Or, une pareille philosophie est aussi utile dans l'action
-que plate dans la science. Toutes ses fautes en spéculation deviennent
-des mérites en pratique. Elle suit terre à terre la religion
-positive<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>: quel appui pour elle que l'autorité d'une tradition
-ancienne, d'une institution nationale, d'un clergé établi, de cérémonies
-visibles, d'habitudes journalières! Elle emploie pour arguments
-l'utilité publique, l'exemple des grands hommes, la grosse logique,
-l'interprétation littérale et les textes palpables; quel meilleur moyen
-de gouverner la foule que de rabaisser les preuves jusqu'à la vulgarité
+y a des anti-chambres? C'en est assez, je n'y veux point aller.&mdash;La même
+précision littérale et lourde lui fait rechercher quelle espèce de
+bonheur auront les élus<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>. Ils seront admis dans les conseils de la
+Providence et comprendront toutes ses démarches «depuis le commencement
+jusqu'à la fin des temps.» De plus «il y a certainement dans les esprits
+une faculté par laquelle ils se perçoivent les uns les autres, comme nos
+sens font des objets matériels, et il n'est pas douteux que nos âmes,
+quand elles seront délivrées de leurs corps ou placées dans des corps
+glorieux, pourront par cette faculté, en quelque partie de l'espace
+qu'elles résident, apercevoir toujours la <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> présence
+divine<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>.» Vous répugnez à cette philosophie si basse. Un mot
+d'Addison va la justifier et vous la faire entendre: «L'affaire du genre
+humain dans cette vie, dit-il, est bien plutôt d'agir que de
+savoir<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>.» Or, une pareille philosophie est aussi utile dans l'action
+que plate dans la science. Toutes ses fautes en spéculation deviennent
+des mérites en pratique. Elle suit terre à terre la religion
+positive<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>: quel appui pour elle que l'autorité d'une tradition
+ancienne, d'une institution nationale, d'un clergé établi, de cérémonies
+visibles, d'habitudes journalières! Elle emploie pour arguments
+l'utilité publique, l'exemple des grands hommes, la grosse logique,
+l'interprétation littérale et les textes palpables; quel meilleur moyen
+de gouverner la foule que de rabaisser les preuves jusqu'à la vulgarité
de son intelligence et de ses besoins! Elle humanise Dieu: n'est-ce pas
-la seule voie de le faire entendre? Elle définit presque sensiblement la
-vie future: n'est-ce pas la seule voie pour la faire désirer? La poésie
-des grandes inductions philosophiques est faible auprès de la persuasion
-intime enracinée par tant de descriptions positives et détaillées.
-Ainsi naît la piété active, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> et la religion ainsi faite double
+la seule voie de le faire entendre? Elle définit presque sensiblement la
+vie future: n'est-ce pas la seule voie pour la faire désirer? La poésie
+des grandes inductions philosophiques est faible auprès de la persuasion
+intime enracinée par tant de descriptions positives et détaillées.
+Ainsi naît la piété active, <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> et la religion ainsi faite double
la trempe du ressort moral. Celle d'Addison est belle, tant elle est
-forte. L'énergie du sentiment sauve les misères du dogme. Sous ses
-dissertations on sent qu'il est ému; les minuties, la pédanterie
-disparaissent. On ne voit plus en lui qu'une âme pénétrée jusqu'au fond
-d'adoration et de respect; ce n'est plus un prédicateur qui aligne les
-attributs de Dieu et fait son métier de bon logicien: c'est un homme qui
+forte. L'énergie du sentiment sauve les misères du dogme. Sous ses
+dissertations on sent qu'il est ému; les minuties, la pédanterie
+disparaissent. On ne voit plus en lui qu'une âme pénétrée jusqu'au fond
+d'adoration et de respect; ce n'est plus un prédicateur qui aligne les
+attributs de Dieu et fait son métier de bon logicien: c'est un homme qui
naturellement et par sa seule pente revient devant un spectacle auguste,
-en parcourt avec vénération tous les aspects, et ne le quitte que le
-c&oelig;ur renouvelé ou confondu. Il n'y a pas jusqu'à des prescriptions de
-catéchisme que la sincérité de ses émotions ne rende respectables. Il
-demande des jours fixes de dévotion et de méditation qui puissent
-régulièrement nous rappeler à la pensée de notre Créateur et de notre
-foi. Il insère des prières dans ses feuilletons. Il interdit les jurons
-en nous recommandant d'avoir perpétuellement présente l'idée du
-souverain Maître. «Cet hommage habituel bannirait d'entre nous l'impiété
-à la mode qui consiste à employer son nom dans les occasions les plus
+en parcourt avec vénération tous les aspects, et ne le quitte que le
+c&oelig;ur renouvelé ou confondu. Il n'y a pas jusqu'à des prescriptions de
+catéchisme que la sincérité de ses émotions ne rende respectables. Il
+demande des jours fixes de dévotion et de méditation qui puissent
+régulièrement nous rappeler à la pensée de notre Créateur et de notre
+foi. Il insère des prières dans ses feuilletons. Il interdit les jurons
+en nous recommandant d'avoir perpétuellement présente l'idée du
+souverain Maître. «Cet hommage habituel bannirait d'entre nous l'impiété
+à la mode qui consiste à employer son nom dans les occasions les plus
triviales.... Ce serait un affront pour la raison que de mettre en
-lumière l'horreur et le sacrilége d'une telle pratique<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>.» Un
-Français, au premier mot, <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> entendant qu'on lui défend de jurer,
-rirait peut-être: à ses yeux, c'est là une affaire de bon goût, non de
-morale. Mais s'il entendait Addison lui-même prononcer ce que je viens
+lumière l'horreur et le sacrilége d'une telle pratique<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>.» Un
+Français, au premier mot, <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> entendant qu'on lui défend de jurer,
+rirait peut-être: à ses yeux, c'est là une affaire de bon goût, non de
+morale. Mais s'il entendait Addison lui-même prononcer ce que je viens
de traduire, il ne rirait plus.</p>
<h4>IV</h4>
-<p>Ce n'est pas une petite affaire que de mettre la morale à la mode.
-Addison l'y mit, et elle y resta. Auparavant les gens honnêtes n'étaient
-point polis, et les gens polis n'étaient point honnêtes; la piété était
-fanatique et l'urbanité débauchée; dans les m&oelig;urs, comme dans les
+<p>Ce n'est pas une petite affaire que de mettre la morale à la mode.
+Addison l'y mit, et elle y resta. Auparavant les gens honnêtes n'étaient
+point polis, et les gens polis n'étaient point honnêtes; la piété était
+fanatique et l'urbanité débauchée; dans les m&oelig;urs, comme dans les
lettres, on ne rencontrait que des puritains ou des libertins. Pour la
-première fois, Addison réconcilia le vertu avec l'élégance, enseigna le
-devoir en style accompli, et mit l'agrément au service de la raison.</p>
+première fois, Addison réconcilia le vertu avec l'élégance, enseigna le
+devoir en style accompli, et mit l'agrément au service de la raison.</p>
-<p>«On rapporte de Socrate, dit-il, qu'il fit descendre la philosophie du
+<p>«On rapporte de Socrate, dit-il, qu'il fit descendre la philosophie du
ciel pour la loger parmi les hommes. Mon ambition sera qu'on dise de moi
-que j'ai fait sortir la philosophie des cabinets et des bibliothèques,
-des écoles et des colléges, pour l'installer dans les clubs et dans les
-assemblées, aux tables à thé et aux cafés. Ainsi je recommande fort
-particulièrement mes méditations à toutes les familles <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> bien
-réglées, qui chaque matin réservent une heure au déjeuner de thé, pain
-et beurre, les engageant, pour leur bien, à se faire servir
+que j'ai fait sortir la philosophie des cabinets et des bibliothèques,
+des écoles et des colléges, pour l'installer dans les clubs et dans les
+assemblées, aux tables à thé et aux cafés. Ainsi je recommande fort
+particulièrement mes méditations à toutes les familles <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> bien
+réglées, qui chaque matin réservent une heure au déjeuner de thé, pain
+et beurre, les engageant, pour leur bien, à se faire servir
ponctuellement cette feuille, comme un appendice des cuillers et du
-plateau<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>.» Vous voyez ici un demi-sourire; une petite ironie est
-venue tempérer l'idée sérieuse; c'est l'accent d'un homme poli qui au
-premier signe d'ennui tourne, s'égaye, même à ses dépens, finement, et
+plateau<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>.» Vous voyez ici un demi-sourire; une petite ironie est
+venue tempérer l'idée sérieuse; c'est l'accent d'un homme poli qui au
+premier signe d'ennui tourne, s'égaye, même à ses dépens, finement, et
veut plaire. C'est partout l'accent d'Addison.</p>
<p>Que d'art il faut pour plaire! D'abord l'art de se faire entendre, du
premier coup, toujours, jusqu'au fond, sans peine pour le lecteur, sans
-réflexion, sans attention! Figurez-vous des hommes du monde qui lisent
-une page entre deux bouchées de gâteau<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>, des dames qui interrompent
-une phrase pour demander l'heure du bal: trois mots spéciaux ou savants
+réflexion, sans attention! Figurez-vous des hommes du monde qui lisent
+une page entre deux bouchées de gâteau<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>, des dames qui interrompent
+une phrase pour demander l'heure du bal: trois mots spéciaux ou savants
leur feraient jeter le journal. Ils ne veulent que des termes clairs, de
-l'usage commun, où l'esprit entre de prime-saut comme dans les sentiers
+l'usage commun, où l'esprit entre de prime-saut comme dans les sentiers
de la causerie ordinaire; en effet, pour eux, la lecture n'est qu'une
causerie <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> et meilleure que l'autre. Car le monde choisi raffine
-le langage. Il ne souffre point les hasards ni les à-peu-près de
-l'improvisation et de l'inexpérience. Il exige la science du style comme
-la science des façons. Il veut des mots exacts qui expriment les fines
-nuances de la pensée, et des mots mesurés qui écartent les impressions
-choquantes ou extrêmes. Il souhaite des phrases développées qui, lui
-présentant la même idée sous plusieurs faces, l'impriment aisément dans
-son esprit distrait. Il demande des alliances de mots qui, présentant
-une idée connue sous une forme piquante, l'enfoncent vivement dans son
-imagination distraite. Addison lui donne tout ce qu'il désire; ses
-écrits sont la pure source du style classique; jamais en Angleterre on
-n'a parlé de meilleur ton. Les ornements y abondent, et jamais la
-rhétorique n'y a part. Partout de justes oppositions qui ne servent qu'à
-la clarté et ne sont point trop prolongées; d'heureuses expressions
-aisément trouvées qui donnent aux choses un tour ingénieux et nouveau;
-des périodes harmonieuses où les sons coulent les uns dans les autres
-avec la diversité et la douceur d'un ruisseau calme; une veine féconde
-d'inventions et d'images où luit la plus aimable ironie. Pardonnez au
+le langage. Il ne souffre point les hasards ni les à-peu-près de
+l'improvisation et de l'inexpérience. Il exige la science du style comme
+la science des façons. Il veut des mots exacts qui expriment les fines
+nuances de la pensée, et des mots mesurés qui écartent les impressions
+choquantes ou extrêmes. Il souhaite des phrases développées qui, lui
+présentant la même idée sous plusieurs faces, l'impriment aisément dans
+son esprit distrait. Il demande des alliances de mots qui, présentant
+une idée connue sous une forme piquante, l'enfoncent vivement dans son
+imagination distraite. Addison lui donne tout ce qu'il désire; ses
+écrits sont la pure source du style classique; jamais en Angleterre on
+n'a parlé de meilleur ton. Les ornements y abondent, et jamais la
+rhétorique n'y a part. Partout de justes oppositions qui ne servent qu'à
+la clarté et ne sont point trop prolongées; d'heureuses expressions
+aisément trouvées qui donnent aux choses un tour ingénieux et nouveau;
+des périodes harmonieuses où les sons coulent les uns dans les autres
+avec la diversité et la douceur d'un ruisseau calme; une veine féconde
+d'inventions et d'images où luit la plus aimable ironie. Pardonnez au
traducteur qui essaye d'en donner un exemple dans cette moqueuse
-peinture du poëte et de ses libertés: «Il n'est pas contraint
-d'accompagner la Nature dans la lente démarche qui la mène d'une saison
-à l'autre, ou de suivre sa conduite dans la production successive des
+peinture du poëte et de ses libertés: «Il n'est pas contraint
+d'accompagner la Nature dans la lente démarche qui la mène d'une saison
+à l'autre, ou de suivre sa conduite dans la production successive des
plantes et des fleurs. Il <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> peut accumuler dans sa description
-toutes les beautés du printemps et de l'automne, et, pour être plus
-agréable, mettre tous les mois à contribution. Ses rosiers, ses
-chèvrefeuilles, ses jasmins fleuriront ensemble, et ses plates-bandes se
-couvriront en même temps d'amarantes, de violettes et de lis. Chez lui
-le sol n'est point réduit à certaines sortes de plantes; il convient
-également au chêne et au myrte, et s'accommode de lui-même aux produits
-de tous les climats. Ses orangers peuvent y croître sauvages; il y aura
+toutes les beautés du printemps et de l'automne, et, pour être plus
+agréable, mettre tous les mois à contribution. Ses rosiers, ses
+chèvrefeuilles, ses jasmins fleuriront ensemble, et ses plates-bandes se
+couvriront en même temps d'amarantes, de violettes et de lis. Chez lui
+le sol n'est point réduit à certaines sortes de plantes; il convient
+également au chêne et au myrte, et s'accommode de lui-même aux produits
+de tous les climats. Ses orangers peuvent y croître sauvages; il y aura
des myrtes dans chaque haie; s'il trouve bon d'avoir un bosquet
d'aromates, il se procurera en un moment assez de soleil pour le voir
lever. Si tout cela n'est point assez pour lui arranger un paysage
-agréable, il peut faire des espèces de fleurs nouvelles, aux parfums
+agréable, il peut faire des espèces de fleurs nouvelles, aux parfums
plus riches, aux couleurs plus puissantes que toutes celles qui
croissent dans les jardins de la nature. Ses concerts d'oiseaux peuvent
-être aussi riches et aussi harmonieux, ses bois aussi épais et aussi
-sombres qu'il le désire. Une vaste perspective lui coûte aussi peu
-qu'une petite; il peut aussi aisément lancer ses cascades sur un
-précipice haut d'un demi-mille que sur un rocher de dix toises. Il a les
-vents à son choix, et peut conduire les cours sinueux de ses rivières
-par tous les détours variés qui charmeront le mieux l'imagination du
-lecteur<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>.» Je trouve <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> qu'Addison profite ici des droits
+être aussi riches et aussi harmonieux, ses bois aussi épais et aussi
+sombres qu'il le désire. Une vaste perspective lui coûte aussi peu
+qu'une petite; il peut aussi aisément lancer ses cascades sur un
+précipice haut d'un demi-mille que sur un rocher de dix toises. Il a les
+vents à son choix, et peut conduire les cours sinueux de ses rivières
+par tous les détours variés qui charmeront le mieux l'imagination du
+lecteur<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>.» Je trouve <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> qu'Addison profite ici des droits
qu'il accorde, et s'amuse, en nous expliquant comment on peut nous
amuser. Tel est le ton charmant du monde. En lisant ces essais, on
-l'imagine encore plus aimable qu'il n'est; nulle prétention; jamais
-d'efforts; des ménagements infinis qu'on emploie sans le vouloir et
-qu'on obtient sans les demander; le don d'être enjoué et agréable; un
-badinage fin, des railleries sans aigreur, une gaieté soutenue; l'art de
-prendre en toute chose la fleur la plus épanouie et la plus fraîche, et
+l'imagine encore plus aimable qu'il n'est; nulle prétention; jamais
+d'efforts; des ménagements infinis qu'on emploie sans le vouloir et
+qu'on obtient sans les demander; le don d'être enjoué et agréable; un
+badinage fin, des railleries sans aigreur, une gaieté soutenue; l'art de
+prendre en toute chose la fleur la plus épanouie et la plus fraîche, et
de la respirer sans la froisser ni la ternir; la science, la politique,
-l'expérience, la morale apportant leurs plus beaux fruits, les parant,
-les offrant au moment choisi, promptes à se retirer dès que la
-conversation les a goûtés et avant qu'elle ne s'en lasse; les dames
-placées au premier <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> rang<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>, arbitres des délicatesses,
-entourées d'hommages, achevant la politesse des hommes et l'éclat du
+l'expérience, la morale apportant leurs plus beaux fruits, les parant,
+les offrant au moment choisi, promptes à se retirer dès que la
+conversation les a goûtés et avant qu'elle ne s'en lasse; les dames
+placées au premier <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> rang<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>, arbitres des délicatesses,
+entourées d'hommages, achevant la politesse des hommes et l'éclat du
monde par l'attrait de leurs toilettes, la finesse de leur esprit et la
-grâce de leurs sourires: voilà le spectacle intérieur où l'écrivain
-s'est formé et s'est complu.</p>
+grâce de leurs sourires: voilà le spectacle intérieur où l'écrivain
+s'est formé et s'est complu.</p>
<h4>V</h4>
-<p>Tant d'avantages ne vont point sans inconvénients. Les bienséances du
-monde, qui atténuent les expressions, émoussent le style; à force de
-régler ce qui est primesautier et de tempérer ce qui est véhément, elles
-amènent le langage effacé et uniforme. Il ne faut point toujours vouloir
-plaire, surtout plaire à l'oreille. M. de Chateaubriand se glorifiait de
-n'avoir pas admis une seule élision dans le chant de Cymodocée; tant pis
-pour Cymodocée. Pareillement, les commentateurs qui notent dans Addison
-le balancement des périodes lui font tort<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>. Ils expliquent ainsi
-pourquoi il ennuie un peu. La rotondité des phrases est un misérable
-mérite et nuit aux autres. Calculer les longues et les brèves,
+<p>Tant d'avantages ne vont point sans inconvénients. Les bienséances du
+monde, qui atténuent les expressions, émoussent le style; à force de
+régler ce qui est primesautier et de tempérer ce qui est véhément, elles
+amènent le langage effacé et uniforme. Il ne faut point toujours vouloir
+plaire, surtout plaire à l'oreille. M. de Chateaubriand se glorifiait de
+n'avoir pas admis une seule élision dans le chant de Cymodocée; tant pis
+pour Cymodocée. Pareillement, les commentateurs qui notent dans Addison
+le balancement des périodes lui font tort<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>. Ils expliquent ainsi
+pourquoi il ennuie un peu. La rotondité des phrases est un misérable
+mérite et nuit aux autres. Calculer les longues et les brèves,
poursuivre partout l'euphonie, songer aux cadences finales, toutes ces
-recherches <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> classiques gâtent un écrivain. Chaque idée a son
-accent, et tout notre travail doit être de le rendre franc et simple sur
+recherches <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> classiques gâtent un écrivain. Chaque idée a son
+accent, et tout notre travail doit être de le rendre franc et simple sur
notre papier comme il l'est dans notre esprit. Nous devons copier et
-noter notre pensée avec le flot d'émotions et d'images qui la soulèvent,
-sans autre souci que celui de l'exactitude et de la clarté. Une phrase
-vraie vaut cent périodes nombreuses; l'une est un document qui fixe pour
+noter notre pensée avec le flot d'émotions et d'images qui la soulèvent,
+sans autre souci que celui de l'exactitude et de la clarté. Une phrase
+vraie vaut cent périodes nombreuses; l'une est un document qui fixe pour
toujours un mouvement du c&oelig;ur ou des sens; l'autre est un joujou bon
-pour amuser des têtes vides de versificateurs; je donnerais vingt pages
-de Fléchier pour trois lignes de Saint-Simon. Le rhythme régulier mutile
-l'élan de l'invention naturelle; les nuances de la vision intérieure
-disparaissent; nous ne voyons plus une âme qui pense ou sent, mais des
-doigts qui scandent: la période continue ressemble aux ciseaux de La
-Quintinie, qui tondent tous les arbres en boule, sous prétexte de les
+pour amuser des têtes vides de versificateurs; je donnerais vingt pages
+de Fléchier pour trois lignes de Saint-Simon. Le rhythme régulier mutile
+l'élan de l'invention naturelle; les nuances de la vision intérieure
+disparaissent; nous ne voyons plus une âme qui pense ou sent, mais des
+doigts qui scandent: la période continue ressemble aux ciseaux de La
+Quintinie, qui tondent tous les arbres en boule, sous prétexte de les
orner. C'est pourquoi il y a quelque froideur dans le style d'Addison,
-quelque monotonie. Il a l'air de s'écouter parler. Il est trop modéré,
+quelque monotonie. Il a l'air de s'écouter parler. Il est trop modéré,
trop correct. Ses histoires les plus touchantes, par exemple celle de
-Théodose et Constance, touchent médiocrement; qui aurait envie de
-pleurer en écoutant des périodes comme celle-ci? «Constance, sachant que
-la nouvelle de son mariage pouvait seule avoir poussé son amant à de
-telles extrémités, ne voulait pas recevoir de consolations; elle
-s'accusait elle-même à présent d'avoir si docilement prêté l'oreille à
-une proposition de mariage, et regardait son nouveau prétendant comme
-le meurtrier <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> de Théodose; bref, elle se résolut à souffrir les
-derniers effets de la colère de son père plutôt que de se soumettre à un
-mariage qui lui paraissait si plein de crime et d'horreur<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a>.» Est-ce
-ainsi qu'on peint l'horreur et le crime? Où sont les mouvements
-passionnés qu'Addison prétend peindre? Ceci est raconté, mais n'est
+Théodose et Constance, touchent médiocrement; qui aurait envie de
+pleurer en écoutant des périodes comme celle-ci? «Constance, sachant que
+la nouvelle de son mariage pouvait seule avoir poussé son amant à de
+telles extrémités, ne voulait pas recevoir de consolations; elle
+s'accusait elle-même à présent d'avoir si docilement prêté l'oreille à
+une proposition de mariage, et regardait son nouveau prétendant comme
+le meurtrier <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> de Théodose; bref, elle se résolut à souffrir les
+derniers effets de la colère de son père plutôt que de se soumettre à un
+mariage qui lui paraissait si plein de crime et d'horreur<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a>.» Est-ce
+ainsi qu'on peint l'horreur et le crime? Où sont les mouvements
+passionnés qu'Addison prétend peindre? Ceci est raconté, mais n'est
point <i>vu</i>.</p>
-<p>Au fond, le classique ne sait pas <i>voir</i>. Toujours mesuré et
+<p>Au fond, le classique ne sait pas <i>voir</i>. Toujours mesuré et
raisonnable, il s'occupe avant tout de proportionner et d'ordonner. Il a
-ses règles en poche et les tire à tout propos. Il ne remonte pas à la
+ses règles en poche et les tire à tout propos. Il ne remonte pas à la
source du beau du premier coup, comme les vrais artistes, par la
-violence et la lucidité de l'inspiration naturelle; il s'arrête dans les
-régions moyennes, parmi les préceptes, sous la conduite du goût et du
+violence et la lucidité de l'inspiration naturelle; il s'arrête dans les
+régions moyennes, parmi les préceptes, sous la conduite du goût et du
sens commun. C'est pour cela que la critique, chez Addison, est si
-solide et si médiocre. Ceux qui cherchent des idées feront bien de ne
-point lire son <i>Essai sur l'imagination</i>, si vanté, si bien écrit, mais
-d'une philosophie si écourtée, si ordinaire, toute rabaissée par
-l'intervention des causes finales. Son célèbre commentaire du <i>Paradis
-perdu</i> ne vaut guère mieux que les dissertations de Batteux et du P.
-Bossu. Il y a tel endroit où <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> il compare, presque sur la même
-ligne, Homère, Virgile et Ovide. C'est que le bel ajustement d'un poëme
-en est pour lui le premier mérite. Les purs classiques goûtent mieux
-l'arrangement et le bon ordre que la vérité naïve et la forte invention.
-Ils ont toujours en main leur manuel de poésie: si vous êtes conforme au
-patron établi, vous avez du génie; sinon, non. Addison, pour louer
-Milton, établit que, selon la règle du poëme épique, l'action du
-<i>Paradis</i> est une, complète et grande; que les caractères y sont variés
-et d'un intérêt universel, que les sentiments y sont naturels,
-appropriés et élevés; que le style y est clair, diversifié et sublime:
+solide et si médiocre. Ceux qui cherchent des idées feront bien de ne
+point lire son <i>Essai sur l'imagination</i>, si vanté, si bien écrit, mais
+d'une philosophie si écourtée, si ordinaire, toute rabaissée par
+l'intervention des causes finales. Son célèbre commentaire du <i>Paradis
+perdu</i> ne vaut guère mieux que les dissertations de Batteux et du P.
+Bossu. Il y a tel endroit où <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> il compare, presque sur la même
+ligne, Homère, Virgile et Ovide. C'est que le bel ajustement d'un poëme
+en est pour lui le premier mérite. Les purs classiques goûtent mieux
+l'arrangement et le bon ordre que la vérité naïve et la forte invention.
+Ils ont toujours en main leur manuel de poésie: si vous êtes conforme au
+patron établi, vous avez du génie; sinon, non. Addison, pour louer
+Milton, établit que, selon la règle du poëme épique, l'action du
+<i>Paradis</i> est une, complète et grande; que les caractères y sont variés
+et d'un intérêt universel, que les sentiments y sont naturels,
+appropriés et élevés; que le style y est clair, diversifié et sublime:
maintenant, vous pouvez admirer Milton; il a un certificat d'Aristote.
-Écoutez par exemple ces froides minuties de la dissertation classique:
-«Si j'avais suivi la méthode de M. Bossu dans mon premier article sur
-Milton, j'aurais daté l'action du <i>Paradis perdu</i> du discours de Raphaël
-au cinquième livre<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>.»&mdash;«Quoique l'allégorie du Péché et de la Mort
-puisse en quelque mesure être excusée par sa beauté, je ne saurais
-admettre que deux personnages d'une existence si chimérique soient les
-acteurs convenables d'un poëme épique.» Plus loin il définit les
-machines poétiques, les conditions de leur structure, l'utilité de leur
-emploi. Il me semble voir un menuisier qui vérifie la construction
+Écoutez par exemple ces froides minuties de la dissertation classique:
+«Si j'avais suivi la méthode de M. Bossu dans mon premier article sur
+Milton, j'aurais daté l'action du <i>Paradis perdu</i> du discours de Raphaël
+au cinquième livre<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>.»&mdash;«Quoique l'allégorie du Péché et de la Mort
+puisse en quelque mesure être excusée par sa beauté, je ne saurais
+admettre que deux personnages d'une existence si chimérique soient les
+acteurs convenables d'un poëme épique.» Plus loin il définit les
+machines poétiques, les conditions de leur structure, l'utilité de leur
+emploi. Il me semble voir un menuisier qui vérifie la construction
<span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> d'un escalier. Ne croyez pas que les choses artificielles le
choquent; au contraire, il les admire. Il trouve sublimes les tirades de
-Dieu le père et les politesses monarchiques dont se régalent les
-personnages de la Trinité. Les campements des anges, leurs habitudes de
-chapelle et de caserne, leurs disputes d'école, leur style de puritains
-aigres ou de royalistes dévots n'ont pour lui rien de faux ni de
-désagréable. La pédanterie d'Adam et ses prédications de ménage lui
-semblent convenir au pur état d'innocence. En effet, les classiques des
-deux derniers siècles n'ont jamais conçu l'esprit humain que comme
-cultivé. L'enfant, l'artiste, le barbare, l'inspiré leur échappent; à
-plus forte raison tous les personnages qui sont au delà de l'homme: leur
-monde se réduit à la terre, et la terre au cabinet d'étude et au salon;
+Dieu le père et les politesses monarchiques dont se régalent les
+personnages de la Trinité. Les campements des anges, leurs habitudes de
+chapelle et de caserne, leurs disputes d'école, leur style de puritains
+aigres ou de royalistes dévots n'ont pour lui rien de faux ni de
+désagréable. La pédanterie d'Adam et ses prédications de ménage lui
+semblent convenir au pur état d'innocence. En effet, les classiques des
+deux derniers siècles n'ont jamais conçu l'esprit humain que comme
+cultivé. L'enfant, l'artiste, le barbare, l'inspiré leur échappent; à
+plus forte raison tous les personnages qui sont au delà de l'homme: leur
+monde se réduit à la terre, et la terre au cabinet d'étude et au salon;
ils n'atteignent ni Dieu ni la nature, ou, s'ils y touchent, c'est pour
-transformer la nature en un jardin compassé et Dieu en un surveillant
-moral. Ils réduisent le génie à l'éloquence, la poésie au discours, le
-drame au dialogue. Ils mettent la beauté dans la raison, sorte de
-faculté moyenne, impropre à l'invention, puissante pour la règle, qui
-équilibre l'imagination comme la conduite, et qui institue le goût
-arbitre des lettres en même temps que la morale arbitre des actions. Ils
-écartent les jeux de mots, les grossièretés sensuelles, les écarts
-d'imagination, les invraisemblances, les atrocités et tout le mauvais
-bagage de Shakspeare<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>; mais ils ne le suivent <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> qu'à demi
-dans les profondes percées par lesquelles il entre au c&oelig;ur de l'homme
-pour y dévoiler l'animal et le Dieu. Ils veulent bien être touchés, mais
-non renversés; ils souffrent qu'on les frappe, mais ils exigent qu'on
-leur plaise. Plaire raisonnablement, voilà l'objet de leur littérature.
-Telle est la critique d'Addison, semblable à son art, née, comme son
-art, de l'urbanité classique, appropriée, comme son art, à la vie
-mondaine, ayant la même solidité et les mêmes limites parce qu'elle a
-les mêmes sources, qui sont la règle et l'agrément.</p>
+transformer la nature en un jardin compassé et Dieu en un surveillant
+moral. Ils réduisent le génie à l'éloquence, la poésie au discours, le
+drame au dialogue. Ils mettent la beauté dans la raison, sorte de
+faculté moyenne, impropre à l'invention, puissante pour la règle, qui
+équilibre l'imagination comme la conduite, et qui institue le goût
+arbitre des lettres en même temps que la morale arbitre des actions. Ils
+écartent les jeux de mots, les grossièretés sensuelles, les écarts
+d'imagination, les invraisemblances, les atrocités et tout le mauvais
+bagage de Shakspeare<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>; mais ils ne le suivent <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> qu'à demi
+dans les profondes percées par lesquelles il entre au c&oelig;ur de l'homme
+pour y dévoiler l'animal et le Dieu. Ils veulent bien être touchés, mais
+non renversés; ils souffrent qu'on les frappe, mais ils exigent qu'on
+leur plaise. Plaire raisonnablement, voilà l'objet de leur littérature.
+Telle est la critique d'Addison, semblable à son art, née, comme son
+art, de l'urbanité classique, appropriée, comme son art, à la vie
+mondaine, ayant la même solidité et les mêmes limites parce qu'elle a
+les mêmes sources, qui sont la règle et l'agrément.</p>
<h4>VI</h4>
<p>Encore faut-il songer que nous sommes ici en Angleterre, et que bien des
-choses n'y sont point agréables à un Français. C'est en France que l'âge
-classique a rencontré sa perfection; de sorte que, comparés à lui, ceux
-des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si élégant chez lui,
-ne l'est point tout à fait pour nous. Auprès de Tillotson, c'est le plus
-charmant homme du monde. Auprès de Montesquieu, il n'est qu'à demi poli.
+choses n'y sont point agréables à un Français. C'est en France que l'âge
+classique a rencontré sa perfection; de sorte que, comparés à lui, ceux
+des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si élégant chez lui,
+ne l'est point tout à fait pour nous. Auprès de Tillotson, c'est le plus
+charmant homme du monde. Auprès de Montesquieu, il n'est qu'à demi poli.
Sa conversation n'est pas assez vive; les promptes allures, les faciles
-changements de ton, le sourire aisé, vite effacé et vite repris, ne s'y
-rencontrent guère. Il se traîne en phrases longues et trop uniformes; sa
-période est trop carrée; on pourrait l'alléger de tout un bagage de mots
+changements de ton, le sourire aisé, vite effacé et vite repris, ne s'y
+rencontrent guère. Il se traîne en phrases longues et trop uniformes; sa
+période est trop carrée; on pourrait l'alléger de tout un bagage de mots
inutiles. Il annonce ce qu'il va dire, il marque les divisions et
-<span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> les subdivisions, il cite du latin, même du grec; il étale et
-allonge indéfiniment l'enduit utile et pâteux de sa morale. Il ne craint
-pas d'être ennuyeux. C'est que devant des Anglais cela n'est pas à
-craindre. Des gens qui aiment les sermons démonstratifs longs de trois
+<span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> les subdivisions, il cite du latin, même du grec; il étale et
+allonge indéfiniment l'enduit utile et pâteux de sa morale. Il ne craint
+pas d'être ennuyeux. C'est que devant des Anglais cela n'est pas à
+craindre. Des gens qui aiment les sermons démonstratifs longs de trois
heures ne sont point difficiles en fait d'amusement. Souvenez-vous que
-là-bas les femmes vont par plaisir aux <i>meetings</i> et se divertissent à
-écouter pendant une demi-journée des discours sur l'ivrognerie ou sur
-l'échelle mobile; ces patientes personnes n'exigent point que la
+là-bas les femmes vont par plaisir aux <i>meetings</i> et se divertissent à
+écouter pendant une demi-journée des discours sur l'ivrognerie ou sur
+l'échelle mobile; ces patientes personnes n'exigent point que la
conversation soit toujours alerte et piquante. Par suite, elles peuvent
-souffrir une politesse moins fine et des compliments moins déguisés.
+souffrir une politesse moins fine et des compliments moins déguisés.
Quand Addison les salue, ce qui lui arrive souvent, c'est d'un air
-grave, et sa révérence est toujours accompagnée d'un avertissement;
-voyez ce mot sur les toilettes trop éclatantes: «Je contemplai ce petit
-groupe bigarré avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je
-me demandai d'abord si ce n'était pas une ambassade de reines indiennes;
-mais, les ayant regardées de face, je me détrompai à l'instant et je vis
-tant de beauté dans chaque visage que je les reconnus pour anglais; nul
-autre pays n'eût pu produire de telles joues, de telles lèvres et de
-tels yeux<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>.» Dans cette raillerie discrète, tempérée par <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span>
-une admiration presque officielle, vous apercevez la manière anglaise de
-traiter les femmes; l'homme, vis-à-vis d'elles, est toujours un
-prédicateur laïque; elles sont pour lui des enfants charmants ou des
-ménagères utiles, jamais des reines de salon ou des égales comme chez
-nous. Quand Addison veut ramener les dames légitimistes au parti
-protestant, il les traite presque en petites filles à qui on promet, si
-elles veulent être sages, de leur rendre leur poupée ou leur
-gâteau<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. «Elles devraient réfléchir aux grandes souffrances et aux
-persécutions auxquelles elles <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> s'exposent par l'opiniâtreté de
-leur conduite. Elles ne sont plus élues dans les clubs quand on nomme
-les belles dont on boit la santé; elles sont obligées par leurs
-principes de se coller une mouche sur le côté du front où cela va le
-plus mal; elles se condamnent à perdre les toilettes du jour de
-naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait une armée et tant de
-jeunes gens porteurs de chapeaux à plumes; elles sont forcées de vivre à
-la campagne et de nourrir leurs poulets, juste dans le temps où elles
-auraient pu se montrer à la cour et étaler une robe de brocart, si elles
-voulaient se bien conduire.... Un homme est choqué de voir un beau sein
-soulevé par une rage politique qui est déplaisante même dans un sexe
-plus rude et plus âpre.... Et cependant nous avons souvent le chagrin de
-voir un corset près d'être rompu par l'effort d'une colère séditieuse,
-et d'entendre les passions les plus viriles exprimées par les plus
-douces voix....» Mais, heureusement, ce chagrin est rare; «là où
+grave, et sa révérence est toujours accompagnée d'un avertissement;
+voyez ce mot sur les toilettes trop éclatantes: «Je contemplai ce petit
+groupe bigarré avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je
+me demandai d'abord si ce n'était pas une ambassade de reines indiennes;
+mais, les ayant regardées de face, je me détrompai à l'instant et je vis
+tant de beauté dans chaque visage que je les reconnus pour anglais; nul
+autre pays n'eût pu produire de telles joues, de telles lèvres et de
+tels yeux<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>.» Dans cette raillerie discrète, tempérée par <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span>
+une admiration presque officielle, vous apercevez la manière anglaise de
+traiter les femmes; l'homme, vis-à-vis d'elles, est toujours un
+prédicateur laïque; elles sont pour lui des enfants charmants ou des
+ménagères utiles, jamais des reines de salon ou des égales comme chez
+nous. Quand Addison veut ramener les dames légitimistes au parti
+protestant, il les traite presque en petites filles à qui on promet, si
+elles veulent être sages, de leur rendre leur poupée ou leur
+gâteau<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. «Elles devraient réfléchir aux grandes souffrances et aux
+persécutions auxquelles elles <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> s'exposent par l'opiniâtreté de
+leur conduite. Elles ne sont plus élues dans les clubs quand on nomme
+les belles dont on boit la santé; elles sont obligées par leurs
+principes de se coller une mouche sur le côté du front où cela va le
+plus mal; elles se condamnent à perdre les toilettes du jour de
+naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait une armée et tant de
+jeunes gens porteurs de chapeaux à plumes; elles sont forcées de vivre à
+la campagne et de nourrir leurs poulets, juste dans le temps où elles
+auraient pu se montrer à la cour et étaler une robe de brocart, si elles
+voulaient se bien conduire.... Un homme est choqué de voir un beau sein
+soulevé par une rage politique qui est déplaisante même dans un sexe
+plus rude et plus âpre.... Et cependant nous avons souvent le chagrin de
+voir un corset près d'être rompu par l'effort d'une colère séditieuse,
+et d'entendre les passions les plus viriles exprimées par les plus
+douces voix....» Mais, heureusement, ce chagrin est rare; «là où
croissent un grand nombre de fleurs, la terre de loin en semble
-couverte; on est obligé d'avancer et d'entrer, avant de distinguer le
-petit nombre de mauvaises herbes qui ont poussé dans ce bel assemblage
-de couleurs.» Cette galanterie est trop posée; on est un peu choqué de
-voir une femme touchée de si près par des mains si réfléchies. C'est de
-l'urbanité de moraliste; il a beau être <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> bien élevé, il n'est
-point tout à fait aimable, et, si nous devons aller prendre de lui des
-leçons de pédagogie et de conduite, il pourra venir chercher près de
-nous des modèles de savoir-vivre et de conversation.</p>
+couverte; on est obligé d'avancer et d'entrer, avant de distinguer le
+petit nombre de mauvaises herbes qui ont poussé dans ce bel assemblage
+de couleurs.» Cette galanterie est trop posée; on est un peu choqué de
+voir une femme touchée de si près par des mains si réfléchies. C'est de
+l'urbanité de moraliste; il a beau être <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> bien élevé, il n'est
+point tout à fait aimable, et, si nous devons aller prendre de lui des
+leçons de pédagogie et de conduite, il pourra venir chercher près de
+nous des modèles de savoir-vivre et de conversation.</p>
<h4>VII</h4>
-<p>Si le premier soin du Français en société est d'être aimable, celui de
-l'Anglais est de rester digne; leur tempérament les porte à
-l'immobilité, comme le nôtre nous porte aux gestes; et leur plaisanterie
-est aussi grave que la nôtre est gaie. Le rire chez eux est tout en
-dedans; ils évitent de se livrer; ils s'amusent silencieusement.
-Consentez à comprendre ce genre d'esprit, il finira par vous plaire.
-Quand le flegme est joint à la douceur, comme dans Addison, il est aussi
-agréable que piquant. On est charmé de rencontrer un homme enjoué et
-pourtant maître de lui-même. On est tout étonné de voir ensemble deux
-qualités aussi contraires. Chacune d'elles rehausse et tempère l'autre.
-On n'est point rebuté par l'âcreté venimeuse, comme dans Swift, ou par
+<p>Si le premier soin du Français en société est d'être aimable, celui de
+l'Anglais est de rester digne; leur tempérament les porte à
+l'immobilité, comme le nôtre nous porte aux gestes; et leur plaisanterie
+est aussi grave que la nôtre est gaie. Le rire chez eux est tout en
+dedans; ils évitent de se livrer; ils s'amusent silencieusement.
+Consentez à comprendre ce genre d'esprit, il finira par vous plaire.
+Quand le flegme est joint à la douceur, comme dans Addison, il est aussi
+agréable que piquant. On est charmé de rencontrer un homme enjoué et
+pourtant maître de lui-même. On est tout étonné de voir ensemble deux
+qualités aussi contraires. Chacune d'elles rehausse et tempère l'autre.
+On n'est point rebuté par l'âcreté venimeuse, comme dans Swift, ou par
la bouffonnerie continue, comme dans Voltaire. On jouit avec une
-complaisance entière de la rare alliance qui assemble pour la première
-fois la tenue sérieuse et la bonne humeur. Lisez cette petite satire
-contre le mauvais goût du théâtre et du public<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> «Rien n'a
-plus amusé la ville, dans ces dernières années, que le combat du signor
-Nicolini contre un lion, à Haymarket, spectacle qui a été donné fort
-souvent, à la satisfaction générale de la noblesse haute et basse, dans
-le royaume de la Grande-Bretagne.... Le premier lion était un moucheur
-de chandelles, homme d'un naturel colérique et entêté qui outrepassait
-son rôle, et ne se laissait pas tuer aussi aisément qu'il l'aurait
-dû.... Le second lion était un tailleur par métier, appartenant au
-théâtre, et qui avait dans sa profession le renom d'homme doux et
-paisible. Si le premier était trop furieux, <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> celui-ci était trop
-mouton, tellement qu'après une courte et modeste promenade sur les
+complaisance entière de la rare alliance qui assemble pour la première
+fois la tenue sérieuse et la bonne humeur. Lisez cette petite satire
+contre le mauvais goût du théâtre et du public<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> «Rien n'a
+plus amusé la ville, dans ces dernières années, que le combat du signor
+Nicolini contre un lion, à Haymarket, spectacle qui a été donné fort
+souvent, à la satisfaction générale de la noblesse haute et basse, dans
+le royaume de la Grande-Bretagne.... Le premier lion était un moucheur
+de chandelles, homme d'un naturel colérique et entêté qui outrepassait
+son rôle, et ne se laissait pas tuer aussi aisément qu'il l'aurait
+dû.... Le second lion était un tailleur par métier, appartenant au
+théâtre, et qui avait dans sa profession le renom d'homme doux et
+paisible. Si le premier était trop furieux, <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> celui-ci était trop
+mouton, tellement qu'après une courte et modeste promenade sur les
planches, il se laissait tomber au premier attouchement d'Hydaspe, sans
-lutter avec lui ou lui donner l'occasion de déployer toute la variété de
-ses postures italiennes. On dit, à la vérité, qu'un jour il lui fit une
-déchirure dans son pourpoint couleur de chair, mais c'était seulement
-pour se procurer de l'ouvrage et en sa qualité particulière de
-tailleur.... Le lion qui joue à présent est, à ce que j'apprends, un
+lutter avec lui ou lui donner l'occasion de déployer toute la variété de
+ses postures italiennes. On dit, à la vérité, qu'un jour il lui fit une
+déchirure dans son pourpoint couleur de chair, mais c'était seulement
+pour se procurer de l'ouvrage et en sa qualité particulière de
+tailleur.... Le lion qui joue à présent est, à ce que j'apprends, un
gentleman de province qui fait cela pour son amusement, mais souhaite
-que son nom reste caché. Il allègue très-noblement comme excuse qu'il ne
-joue pas pour le gain; qu'il se livre à un plaisir innocent; qu'il vaut
-mieux passer sa soirée de cette façon qu'à jouer ou à boire.... Le
-caractère de ce gentleman est un si heureux mélange de douceur et de
-férocité qu'il surpasse ses deux prédécesseurs et attire de plus grandes
-foules de spectateurs qu'on n'en vit de mémoire d'homme.... J'ai raconté
-ce combat du lion pour montrer quels sont à présent les divertissements
-favoris des gens bien élevés de la Grande-Bretagne.»</p>
-
-<p>Il y a beaucoup d'originalité dans cette gaieté grave. En général, la
-singularité est dans le goût du pays; ils aiment à être frappés
-fortement par des contrastes. Notre littérature leur semble effacée; en
-revanche, nous les trouvons souvent peu délicats. Tel numéro du
-<i>Spectator</i> qui paraissait joli aux dames de Londres eût choqué à
-Paris. Par exemple, Addison raconte en <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> manière de rêve la
-dissection du cerveau d'un élégant<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>: «La glande pinéale, que
-plusieurs de nos philosophes modernes considèrent comme le siége de
-l'âme, exhalait une très-forte odeur de parfums et de fleur d'oranger.
-Elle était enfermée dans une sorte de substance cornée taillée en une
-infinité de petites facettes ou miroirs, lesquels étaient imperceptibles
-à l'&oelig;il nu; de telle sorte que l'âme, s'il y en avait une là, avait
-dû passer tout son temps à contempler ses propres beautés. Nous
-observâmes un large ventricule, ou cavité, dans le sinciput, lequel
-était rempli de rubans, de dentelles et de broderies. Nous ne trouvâmes
+que son nom reste caché. Il allègue très-noblement comme excuse qu'il ne
+joue pas pour le gain; qu'il se livre à un plaisir innocent; qu'il vaut
+mieux passer sa soirée de cette façon qu'à jouer ou à boire.... Le
+caractère de ce gentleman est un si heureux mélange de douceur et de
+férocité qu'il surpasse ses deux prédécesseurs et attire de plus grandes
+foules de spectateurs qu'on n'en vit de mémoire d'homme.... J'ai raconté
+ce combat du lion pour montrer quels sont à présent les divertissements
+favoris des gens bien élevés de la Grande-Bretagne.»</p>
+
+<p>Il y a beaucoup d'originalité dans cette gaieté grave. En général, la
+singularité est dans le goût du pays; ils aiment à être frappés
+fortement par des contrastes. Notre littérature leur semble effacée; en
+revanche, nous les trouvons souvent peu délicats. Tel numéro du
+<i>Spectator</i> qui paraissait joli aux dames de Londres eût choqué à
+Paris. Par exemple, Addison raconte en <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> manière de rêve la
+dissection du cerveau d'un élégant<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>: «La glande pinéale, que
+plusieurs de nos philosophes modernes considèrent comme le siége de
+l'âme, exhalait une très-forte odeur de parfums et de fleur d'oranger.
+Elle était enfermée dans une sorte de substance cornée taillée en une
+infinité de petites facettes ou miroirs, lesquels étaient imperceptibles
+à l'&oelig;il nu; de telle sorte que l'âme, s'il y en avait une là, avait
+dû passer tout son temps à contempler ses propres beautés. Nous
+observâmes un large ventricule, ou cavité, dans le sinciput, lequel
+était rempli de rubans, de dentelles et de broderies. Nous ne trouvâmes
rien de remarquable dans l'&oelig;il, sinon que les <i>musculi amatorii</i>, ou,
-comme on peut traduire, les muscles qui lorgnent, étaient fort diminués
-et altérés par l'usage, tandis que l'élévateur, c'est-à-dire le muscle
+comme on peut traduire, les muscles qui lorgnent, étaient fort diminués
+et altérés par l'usage, tandis que l'élévateur, c'est-à-dire le muscle
qui tourne l'&oelig;il vers le ciel, ne paraissait pas avoir du tout
-servi.» Ces détails anatomiques, qui nous dégoûteraient, amusent
-<span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> un esprit positif; la crudité n'est pour lui que de
-l'exactitude; habitué aux images précises, il ne trouve point de
-mauvaise odeur dans le style médical. Addison n'a pas nos répugnances.
-Pour railler un vice, il se fait mathématicien, économiste, pédant,
-apothicaire. Les termes spéciaux l'amusent. Il institue une cour pour
+servi.» Ces détails anatomiques, qui nous dégoûteraient, amusent
+<span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> un esprit positif; la crudité n'est pour lui que de
+l'exactitude; habitué aux images précises, il ne trouve point de
+mauvaise odeur dans le style médical. Addison n'a pas nos répugnances.
+Pour railler un vice, il se fait mathématicien, économiste, pédant,
+apothicaire. Les termes spéciaux l'amusent. Il institue une cour pour
juger les crinolines, et condamne les jupons avec des formules de
-procédure. Il enseigne le maniement de l'éventail comme une charge en
+procédure. Il enseigne le maniement de l'éventail comme une charge en
douze temps. Il dresse la liste des gens morts ou malades d'amour, et
-des causes ridicules qui les ont mis dans ce triste état. «William
-Simple, frappé à l'Opéra par un regard adressé à un autre.&mdash;Sir
-Christopher Crazy, baronnet, blessé par le frôlement d'un jupon de
-baleine.&mdash;M. Courtly présentant à Flavia son gant (qu'elle avait laissé
-tomber exprès), Flavia reçut le gant, et tua l'homme d'une
-révérence<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a>.» D'autres statistiques, avec récapitulations et tables
-de chiffres, racontent l'histoire du saut de Leucade. «Aridæus, beau
-jeune homme d'Épire, amoureux de Praxinoé, femme de Thespis, fut retiré
-sain et sauf, hormis deux dents cassées et le nez qui fut un peu
-<span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> aplati.&mdash;Hipparchus, passionnément épris de sa femme qui aimait
-Bathylle, sauta et mourut de sa chute; sur quoi la femme épousa son
-amant<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>.» Vous voyez cette étrange façon de peindre les sottises
+des causes ridicules qui les ont mis dans ce triste état. «William
+Simple, frappé à l'Opéra par un regard adressé à un autre.&mdash;Sir
+Christopher Crazy, baronnet, blessé par le frôlement d'un jupon de
+baleine.&mdash;M. Courtly présentant à Flavia son gant (qu'elle avait laissé
+tomber exprès), Flavia reçut le gant, et tua l'homme d'une
+révérence<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a>.» D'autres statistiques, avec récapitulations et tables
+de chiffres, racontent l'histoire du saut de Leucade. «Aridæus, beau
+jeune homme d'Épire, amoureux de Praxinoé, femme de Thespis, fut retiré
+sain et sauf, hormis deux dents cassées et le nez qui fut un peu
+<span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> aplati.&mdash;Hipparchus, passionnément épris de sa femme qui aimait
+Bathylle, sauta et mourut de sa chute; sur quoi la femme épousa son
+amant<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>.» Vous voyez cette étrange façon de peindre les sottises
humaines: on l'appelle <i>humour</i>. Elle renferme un bon sens incisif,
-l'habitude de se contenir, des façons d'homme d'affaires, mais
-par-dessus tout un fonds d'invention énergique. La race est moins fine,
-mais plus forte, et les agréments qui contentent son esprit et son goût
-ressemblent aux liqueurs qui conviennent à son palais et à son estomac.</p>
+l'habitude de se contenir, des façons d'homme d'affaires, mais
+par-dessus tout un fonds d'invention énergique. La race est moins fine,
+mais plus forte, et les agréments qui contentent son esprit et son goût
+ressemblent aux liqueurs qui conviennent à son palais et à son estomac.</p>
<h4>VIII</h4>
-<p>Cette puissante séve germanique crève, même chez Addison, son enveloppe
-classique et latine. Il a beau goûter l'art, il aime encore la nature.
-Son éducation, qui l'a encombré de préceptes, n'a point détruit en lui
-la virginité du sentiment vrai. Dans son voyage de France, il a préféré
-la sauvagerie de Fontainebleau à la correction de Versailles. Il
-s'affranchit des raffinements mondains pour louer la simplicité des
+<p>Cette puissante séve germanique crève, même chez Addison, son enveloppe
+classique et latine. Il a beau goûter l'art, il aime encore la nature.
+Son éducation, qui l'a encombré de préceptes, n'a point détruit en lui
+la virginité du sentiment vrai. Dans son voyage de France, il a préféré
+la sauvagerie de Fontainebleau à la correction de Versailles. Il
+s'affranchit des raffinements mondains pour louer la simplicité des
vieilles ballades nationales. Il fait comprendre au public les <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span>
images sublimes, les gigantesques passions, la profonde religion du
-<i>Paradis perdu</i>. Il est curieux de le voir, le compas à la main, bridé
-par Bossu, empêtré de raisonnements infinis et de phrases académiques,
-atteindre tout à coup, par la force de l'émotion naturelle, les hautes
-régions inexplorées où Milton est soulevé par l'inspiration de la foi et
-du génie. Ce n'est pas lui qui dira avec Voltaire que l'allégorie du
-Péché et de la Mort est bonne pour faire vomir les entrailles. Il y a en
+<i>Paradis perdu</i>. Il est curieux de le voir, le compas à la main, bridé
+par Bossu, empêtré de raisonnements infinis et de phrases académiques,
+atteindre tout à coup, par la force de l'émotion naturelle, les hautes
+régions inexplorées où Milton est soulevé par l'inspiration de la foi et
+du génie. Ce n'est pas lui qui dira avec Voltaire que l'allégorie du
+Péché et de la Mort est bonne pour faire vomir les entrailles. Il y a en
lui un fond d'imagination grandiose qui le rend insensible aux petites
-délicatesses de la civilisation mondaine. Il habite volontiers parmi les
-grandeurs et les étonnements de l'autre monde. Il est pénétré par la
-présence de l'invisible; il a besoin de dépasser les intérêts et les
-espérances de la vie mesquine où nous rampons<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>. Cette source de
-croyance jaillit en lui de tous côtés; en vain elle est enfermée dans le
-conduit régulier du dogme officiel; les textes, les arguments dont elle
-se couvre laissent voir sa véritable origine. Elle part de l'imagination
-sérieuse et féconde qui ne peut se contenter que par la vue de l'<i>au
-delà</i>.</p>
-
-<p>Une telle faculté occupe tout l'homme, et si l'on redescend dans
-l'examen des agréments littéraires, on l'aperçoit ici-bas comme en haut.
-Rien de plus varié, de plus riche, chez Addison, que les tours et la
-mise en scène. La plus sèche morale se transforme sous sa main en
-peintures et en récits. Ce sont des <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> lettres de toutes sortes de
-personnages, ecclésiastiques, gens du peuple, hommes du monde, qui
-chacun gardent leur style et déguisent le conseil sous l'apparence d'un
-petit roman. C'est un ambassadeur de Bantam qui raille, à la façon de
-Montesquieu, les mensonges de la politesse européenne. Ce sont des
+délicatesses de la civilisation mondaine. Il habite volontiers parmi les
+grandeurs et les étonnements de l'autre monde. Il est pénétré par la
+présence de l'invisible; il a besoin de dépasser les intérêts et les
+espérances de la vie mesquine où nous rampons<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>. Cette source de
+croyance jaillit en lui de tous côtés; en vain elle est enfermée dans le
+conduit régulier du dogme officiel; les textes, les arguments dont elle
+se couvre laissent voir sa véritable origine. Elle part de l'imagination
+sérieuse et féconde qui ne peut se contenter que par la vue de l'<i>au
+delà</i>.</p>
+
+<p>Une telle faculté occupe tout l'homme, et si l'on redescend dans
+l'examen des agréments littéraires, on l'aperçoit ici-bas comme en haut.
+Rien de plus varié, de plus riche, chez Addison, que les tours et la
+mise en scène. La plus sèche morale se transforme sous sa main en
+peintures et en récits. Ce sont des <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> lettres de toutes sortes de
+personnages, ecclésiastiques, gens du peuple, hommes du monde, qui
+chacun gardent leur style et déguisent le conseil sous l'apparence d'un
+petit roman. C'est un ambassadeur de Bantam qui raille, à la façon de
+Montesquieu, les mensonges de la politesse européenne. Ce sont des
contes grecs ou orientaux, des voyages imaginaires, la vision d'un
-voyant écossais, les Mémoires d'un rebelle, l'histoire des fourmis, les
-métamorphoses d'un singe, le journal d'un oisif, une promenade à
-Westminster, la généalogie de l'<i>humour</i>, les statuts des clubs
-ridicules; bref une abondance intarissable de fictions agréables ou
-solides. Les plus nombreuses sont des allégories. On sent qu'il se plaît
-dans ce monde magnifique et fantastique; c'est une sorte d'opéra qu'il
+voyant écossais, les Mémoires d'un rebelle, l'histoire des fourmis, les
+métamorphoses d'un singe, le journal d'un oisif, une promenade à
+Westminster, la généalogie de l'<i>humour</i>, les statuts des clubs
+ridicules; bref une abondance intarissable de fictions agréables ou
+solides. Les plus nombreuses sont des allégories. On sent qu'il se plaît
+dans ce monde magnifique et fantastique; c'est une sorte d'opéra qu'il
se donne; ses yeux ont besoin de contempler des couleurs. En voici une
-sur les religions, bien protestante, mais aussi éclatante qu'ingénieuse:
-l'agrément là-bas ne consiste point, comme chez nous, dans la vivacité
-et la variété des tons, mais dans la splendeur et la justesse de
-l'invention. «La figure du milieu, qui attira d'abord les yeux de tout
-le monde, et qui était beaucoup plus grande que les autres, était une
-matrone habillée comme une dame noble et âgée du temps de la reine
-Élisabeth. On remarquait surtout dans son habillement le chapeau avec
-une couronne en clocher<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Go to footnote 406"><span class="smaller">[406]</span></a>, l'écharpe plus <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> sombre que la
-martre, et le tablier de linon, plus blanc que l'hermine. Sa robe était
-du plus riche velours noir, et, juste à l'endroit du c&oelig;ur, garnie de
-larges diamants d'un prix inestimable disposés en forme de croix. Son
-maintien respirait la dignité et la sérénité riante, et, quoique avancée
-en âge, son visage montrait tant d'animation et de vivacité, qu'elle
-paraissait à la fois âgée et immortelle. À sa vue, je sentis mon c&oelig;ur
-touché de tant d'amour et de vénération, que les larmes coulèrent sur
+sur les religions, bien protestante, mais aussi éclatante qu'ingénieuse:
+l'agrément là-bas ne consiste point, comme chez nous, dans la vivacité
+et la variété des tons, mais dans la splendeur et la justesse de
+l'invention. «La figure du milieu, qui attira d'abord les yeux de tout
+le monde, et qui était beaucoup plus grande que les autres, était une
+matrone habillée comme une dame noble et âgée du temps de la reine
+Élisabeth. On remarquait surtout dans son habillement le chapeau avec
+une couronne en clocher<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Go to footnote 406"><span class="smaller">[406]</span></a>, l'écharpe plus <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> sombre que la
+martre, et le tablier de linon, plus blanc que l'hermine. Sa robe était
+du plus riche velours noir, et, juste à l'endroit du c&oelig;ur, garnie de
+larges diamants d'un prix inestimable disposés en forme de croix. Son
+maintien respirait la dignité et la sérénité riante, et, quoique avancée
+en âge, son visage montrait tant d'animation et de vivacité, qu'elle
+paraissait à la fois âgée et immortelle. À sa vue, je sentis mon c&oelig;ur
+touché de tant d'amour et de vénération, que les larmes coulèrent sur
mes joues, et plus je la regardais, plus mon c&oelig;ur se fondait en
-sentiments de tendresse et d'obéissance filiale.&mdash;À sa droite était
+sentiments de tendresse et d'obéissance filiale.&mdash;À sa droite était
assise une femme si couverte d'ornements que sa personne, son visage et
-ses mains en étaient presque entièrement cachés. Le peu qu'on pouvait
-voir de sa figure était fardé, et, ce qui me parut fort singulier, on y
-démêlait des sortes de rides artificielles.... Sa coiffure s'élevait
-fort haut par trois étages ou degrés distincts; ses vêtements étaient
-bigarrés de mille couleurs et brodés de croix en or, en argent, en soie.
-Elle n'avait rien sur elle, pas même un gant ou une pantoufle qui ne fût
-marqué de ce signe; bien plus, elle en paraissait si superstitieusement
-éprise, qu'elle était assise les jambes croisées.... Un peu plus loin
-était la figure d'un homme qui regardait avec des yeux pleins d'horreur
+ses mains en étaient presque entièrement cachés. Le peu qu'on pouvait
+voir de sa figure était fardé, et, ce qui me parut fort singulier, on y
+démêlait des sortes de rides artificielles.... Sa coiffure s'élevait
+fort haut par trois étages ou degrés distincts; ses vêtements étaient
+bigarrés de mille couleurs et brodés de croix en or, en argent, en soie.
+Elle n'avait rien sur elle, pas même un gant ou une pantoufle qui ne fût
+marqué de ce signe; bien plus, elle en paraissait si superstitieusement
+éprise, qu'elle était assise les jambes croisées.... Un peu plus loin
+était la figure d'un homme qui regardait avec des yeux pleins d'horreur
un bassin d'argent rempli d'eau. Comme j'observais dans son maintien
-quelque chose qui ressemblait à la folie, j'imaginai d'abord qu'il
-était là pour représenter cette sorte <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> de démence que les
-médecins appellent hydrophobie; mais m'étant rappelé le but du
-spectacle, je revins à moi à l'instant, et conclus que c'était
-l'Anabaptisme<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>.» C'est au lecteur de deviner ce <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> que
-représentaient ces deux premières figures. Elles plairont plus à un
-anglican qu'à un catholique; mais je crois qu'un catholique lui-même ne
-pourra s'empêcher de reconnaître l'abondance et la vivacité de la
+quelque chose qui ressemblait à la folie, j'imaginai d'abord qu'il
+était là pour représenter cette sorte <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> de démence que les
+médecins appellent hydrophobie; mais m'étant rappelé le but du
+spectacle, je revins à moi à l'instant, et conclus que c'était
+l'Anabaptisme<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>.» C'est au lecteur de deviner ce <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> que
+représentaient ces deux premières figures. Elles plairont plus à un
+anglican qu'à un catholique; mais je crois qu'un catholique lui-même ne
+pourra s'empêcher de reconnaître l'abondance et la vivacité de la
fiction.</p>
-<p>La véritable imagination aboutit naturellement à l'invention des
-caractères. Car si vous vous figurez vivement une situation ou une
-action, vous verrez du même élan tout le réseau de ses attaches; les
-passions et les facultés, tous les gestes et tous les sons de voix, tous
-les détails d'habillement, d'habitation, de société, qui en découlent,
-se lieront dans votre esprit, attireront leurs précédents et leurs
-suites; et cette multitude d'idées, organisée lentement, se concentrera
-à la fin en un sentiment unique d'où jaillira, comme d'une source
+<p>La véritable imagination aboutit naturellement à l'invention des
+caractères. Car si vous vous figurez vivement une situation ou une
+action, vous verrez du même élan tout le réseau de ses attaches; les
+passions et les facultés, tous les gestes et tous les sons de voix, tous
+les détails d'habillement, d'habitation, de société, qui en découlent,
+se lieront dans votre esprit, attireront leurs précédents et leurs
+suites; et cette multitude d'idées, organisée lentement, se concentrera
+à la fin en un sentiment unique d'où jaillira, comme d'une source
profonde, la peinture et l'histoire d'un personnage complet. Il y en a
plusieurs dans Addison: l'observateur taciturne, William Honeycomb, le
-campagnard tory, sir Roger de Coverley, qui ne sont pas des thèses
-satiriques, comme celles de La Bruyère, mais de véritables individus
-semblables et parfois égaux aux personnages des grands romans
-contemporains. En effet, sans s'en douter, il invente le roman en même
-temps et de la même façon que ses voisins les plus illustres. Ses
+campagnard tory, sir Roger de Coverley, qui ne sont pas des thèses
+satiriques, comme celles de La Bruyère, mais de véritables individus
+semblables et parfois égaux aux personnages des grands romans
+contemporains. En effet, sans s'en douter, il invente le roman en même
+temps et de la même façon que ses voisins les plus illustres. Ses
personnages sont pris sur le vif, dans les m&oelig;urs et les conditions du
-temps, longuement et minutieusement décrits dans toutes les parties de
-leur éducation et de leur entourage, avec la précision de l'observation
-positive, extraordinairement réels et anglais. Un chef-d'&oelig;uvre en
-même <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> temps qu'un document d'histoire est sir Roger de Coverley,
+temps, longuement et minutieusement décrits dans toutes les parties de
+leur éducation et de leur entourage, avec la précision de l'observation
+positive, extraordinairement réels et anglais. Un chef-d'&oelig;uvre en
+même <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> temps qu'un document d'histoire est sir Roger de Coverley,
le gentilhomme de campagne, loyal serviteur de la Constitution et de
-l'Église, <i>justice of the peace</i>, patron de l'ecclésiastique, et dont le
-domaine montre en abrégé la structure du pays anglais. Ce domaine est un
-petit État, paternellement gouverné, mais gouverné. Sir Roger gourmande
-ses tenanciers, les passe en revue à l'église, sait leurs affaires, leur
-donne des avis, des secours, des ordres; il est respecté, obéi, aimé,
-parce qu'il vit avec eux, parce que la simplicité de ses goûts et de son
-éducation le met presque à leur niveau, parce qu'à titre de magistrat,
-d'ancien propriétaire, d'homme riche, de bienfaiteur et de voisin, il
-exerce une autorité morale et légale, utile et consacrée. Addison en
-même temps montre en lui le solide et singulier caractère anglais, bâti
-de c&oelig;ur de chêne avec toutes les rugosités de l'écorce primitive, qui
-ne sait ni s'adoucir ni s'aplanir; un grand fond de bonté qui s'étend
-jusqu'aux bêtes, l'amour de la campagne et des occupations corporelles,
-le goût du commandement et de la discipline, le sentiment de la
+l'Église, <i>justice of the peace</i>, patron de l'ecclésiastique, et dont le
+domaine montre en abrégé la structure du pays anglais. Ce domaine est un
+petit État, paternellement gouverné, mais gouverné. Sir Roger gourmande
+ses tenanciers, les passe en revue à l'église, sait leurs affaires, leur
+donne des avis, des secours, des ordres; il est respecté, obéi, aimé,
+parce qu'il vit avec eux, parce que la simplicité de ses goûts et de son
+éducation le met presque à leur niveau, parce qu'à titre de magistrat,
+d'ancien propriétaire, d'homme riche, de bienfaiteur et de voisin, il
+exerce une autorité morale et légale, utile et consacrée. Addison en
+même temps montre en lui le solide et singulier caractère anglais, bâti
+de c&oelig;ur de chêne avec toutes les rugosités de l'écorce primitive, qui
+ne sait ni s'adoucir ni s'aplanir; un grand fond de bonté qui s'étend
+jusqu'aux bêtes, l'amour de la campagne et des occupations corporelles,
+le goût du commandement et de la discipline, le sentiment de la
subordination et du respect, beaucoup de bon sens et peu de finesse,
-l'habitude d'étaler et d'installer en public ses particularités et ses
-bizarreries, sans souci du ridicule, sans pensée de bravade, uniquement
-parce qu'on ne reconnaît d'arbitre sur soi que soi-même. Puis cent
+l'habitude d'étaler et d'installer en public ses particularités et ses
+bizarreries, sans souci du ridicule, sans pensée de bravade, uniquement
+parce qu'on ne reconnaît d'arbitre sur soi que soi-même. Puis cent
traits qui peignent le temps: le manque de lecture, un reste de croyance
-aux sorcières, des façons de paysan et de chasseur, des ignorances
-d'esprit naïf ou arriéré. Sir Roger donne aux enfants qui répondent
-<span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> bien au catéchisme une Bible pour eux et un quartier de lard
-pour leur mère. Quand un verset lui plaît, il le chante une demi-minute
-encore après que la congrégation l'a fini. Il tue huit cochons gras à
-Noël, et envoie du boudin avec un paquet de cartes à chaque famille
-pauvre de la paroisse. Quand il va au théâtre, il munit ses gens de
-gourdins pour se garder des bandits qui, à son avis, doivent infecter
-Londres. Addison revient vingt fois sur son vieux chevalier, découvrant
-toujours quelque nouvel aspect de son caractère, observateur
-désintéressé de la nature humaine, curieusement assidu et perspicace,
-véritablement créateur, n'ayant plus qu'un pas à faire pour se lancer,
+aux sorcières, des façons de paysan et de chasseur, des ignorances
+d'esprit naïf ou arriéré. Sir Roger donne aux enfants qui répondent
+<span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> bien au catéchisme une Bible pour eux et un quartier de lard
+pour leur mère. Quand un verset lui plaît, il le chante une demi-minute
+encore après que la congrégation l'a fini. Il tue huit cochons gras à
+Noël, et envoie du boudin avec un paquet de cartes à chaque famille
+pauvre de la paroisse. Quand il va au théâtre, il munit ses gens de
+gourdins pour se garder des bandits qui, à son avis, doivent infecter
+Londres. Addison revient vingt fois sur son vieux chevalier, découvrant
+toujours quelque nouvel aspect de son caractère, observateur
+désintéressé de la nature humaine, curieusement assidu et perspicace,
+véritablement créateur, n'ayant plus qu'un pas à faire pour se lancer,
comme Richardson et Fielding, dans la grande &oelig;uvre des lettres
modernes, qui est le roman de m&oelig;urs.</p>
<h4>IX</h4>
-<p>Au-dessus est la poésie. Elle a coulé, dans sa prose, mille fois plus
-sincère et plus belle que dans ses vers. De riches fantaisies orientales
-viennent s'y dérouler sans petillement d'étincelles comme dans Voltaire,
-mais sous une sereine et abondante lumière qui fait ondoyer les plis
-réguliers de leur pourpre et de leur or. La musique des larges phrases
-cadencées et tranquilles promène doucement l'esprit parmi les
+<p>Au-dessus est la poésie. Elle a coulé, dans sa prose, mille fois plus
+sincère et plus belle que dans ses vers. De riches fantaisies orientales
+viennent s'y dérouler sans petillement d'étincelles comme dans Voltaire,
+mais sous une sereine et abondante lumière qui fait ondoyer les plis
+réguliers de leur pourpre et de leur or. La musique des larges phrases
+cadencées et tranquilles promène doucement l'esprit parmi les
magnificences et les enchantements romanesques, et le profond sentiment
-de la nature toujours jeune <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> rappelle la quiétude fortunée de
-Spenser<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>. À travers les discrètes moqueries ou les intentions
-morales, on sent que son imagination est heureuse, qu'elle se plaît à
-contempler les balancements des forêts qui peuplent les montagnes,
-l'éternelle verdure des vallées que vivifient les sources fraîches, et
+de la nature toujours jeune <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> rappelle la quiétude fortunée de
+Spenser<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>. À travers les discrètes moqueries ou les intentions
+morales, on sent que son imagination est heureuse, qu'elle se plaît à
+contempler les balancements des forêts qui peuplent les montagnes,
+l'éternelle verdure des vallées que vivifient les sources fraîches, et
les larges horizons qui ondulent au bord du ciel lointain. Les
-sentiments grands et simples viennent d'eux-mêmes se lier à ces nobles
-images, et leur harmonie mesurée compose un spectacle unique, digne de
-ravir le c&oelig;ur d'un honnête homme par sa gravité et par sa douceur.
+sentiments grands et simples viennent d'eux-mêmes se lier à ces nobles
+images, et leur harmonie mesurée compose un spectacle unique, digne de
+ravir le c&oelig;ur d'un honnête homme par sa gravité et par sa douceur.
Telle est cette vision de Mirza qu'il faut traduire presque en
-entier<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>: «Le cinquième jour de la lune, <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> étant monté sur les
+entier<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>: «Le cinquième jour de la lune, <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> étant monté sur les
hautes collines de Bagdad, pour passer le reste du jour dans la
-méditation et dans la prière, je tombai en une profonde méditation sur
-la vanité de la vie humaine, et passant d'une pensée à l'autre:
-Sûrement, me dis-je, l'homme n'est qu'une ombre et la vie un
-songe.&mdash;Pendant que je rêvais ainsi, je jetai les yeux sur le sommet
-d'un roc qui n'était pas loin de moi, et j'y aperçus une figure en habit
-de berger, avec un instrument de musique à la main. Comme je le
-regardais, il porta l'instrument à ses lèvres et se mit à en jouer. Le
-son était infiniment doux et modulé en une variété de tons d'une
-mélodie inexprimable, tout à fait différente <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> de ce que j'avais
-jamais entendu. Ils me firent penser à ces airs célestes qui accueillent
-les âmes envolées des justes à leur entrée dans le paradis pour effacer
-le souvenir de leur récente agonie et les préparer aux plaisirs de ce
+méditation et dans la prière, je tombai en une profonde méditation sur
+la vanité de la vie humaine, et passant d'une pensée à l'autre:
+Sûrement, me dis-je, l'homme n'est qu'une ombre et la vie un
+songe.&mdash;Pendant que je rêvais ainsi, je jetai les yeux sur le sommet
+d'un roc qui n'était pas loin de moi, et j'y aperçus une figure en habit
+de berger, avec un instrument de musique à la main. Comme je le
+regardais, il porta l'instrument à ses lèvres et se mit à en jouer. Le
+son était infiniment doux et modulé en une variété de tons d'une
+mélodie inexprimable, tout à fait différente <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> de ce que j'avais
+jamais entendu. Ils me firent penser à ces airs célestes qui accueillent
+les âmes envolées des justes à leur entrée dans le paradis pour effacer
+le souvenir de leur récente agonie et les préparer aux plaisirs de ce
lieu bienheureux. Mon c&oelig;ur se fondait dans un secret ravissement....
-Le Génie me conduisit alors vers la plus haute cime du roc et me posa
-sur le faîte. Jette tes yeux vers l'orient, me dit-il; et raconte-moi ce
-que tu vois.&mdash;Je vois, répondis-je, une large vallée et un prodigieux
-<span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> courant de mer qui roule à travers elle.&mdash;Considère maintenant,
-me dit-il, cette mer, qui à ses deux extrémités est bornée par des
-ténèbres, et dis-moi ce que tu y découvres.&mdash;Je vois, repris-je, un pont
-qui s'élève au milieu du courant.&mdash;Le pont que tu vois, me dit-il, est
-la vie humaine: considère-le attentivement.&mdash;L'ayant regardé plus à
-loisir, je vis qu'il consistait en soixante-dix arches entières et en
+Le Génie me conduisit alors vers la plus haute cime du roc et me posa
+sur le faîte. Jette tes yeux vers l'orient, me dit-il; et raconte-moi ce
+que tu vois.&mdash;Je vois, répondis-je, une large vallée et un prodigieux
+<span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> courant de mer qui roule à travers elle.&mdash;Considère maintenant,
+me dit-il, cette mer, qui à ses deux extrémités est bornée par des
+ténèbres, et dis-moi ce que tu y découvres.&mdash;Je vois, repris-je, un pont
+qui s'élève au milieu du courant.&mdash;Le pont que tu vois, me dit-il, est
+la vie humaine: considère-le attentivement.&mdash;L'ayant regardé plus à
+loisir, je vis qu'il consistait en soixante-dix arches entières et en
plusieurs arches rompues qui, avec les autres, faisaient environ cent.
-Comme je <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> les comptais, le Génie me dit que ce pont était
-d'abord de mille arches, mais qu'une grande inondation avait balayé le
-reste, et l'avait laissé ruiné comme je le voyais maintenant.&mdash;Dis-moi
-encore, reprit-il, ce que tu y découvres.&mdash;Je vois, répondis-je, une
+Comme je <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> les comptais, le Génie me dit que ce pont était
+d'abord de mille arches, mais qu'une grande inondation avait balayé le
+reste, et l'avait laissé ruiné comme je le voyais maintenant.&mdash;Dis-moi
+encore, reprit-il, ce que tu y découvres.&mdash;Je vois, répondis-je, une
multitude de gens qui le traversent, et un nuage noir suspendu sur
chacune de ses deux issues.&mdash;Puis, regardant plus attentivement, je vis
-plusieurs des voyageurs tomber au travers dans la grande marée qui
-conduit au-dessous, et je découvris bientôt qu'il y avait dans ce pont
-d'innombrables trappes cachées, où l'on ne mettait le pied que pour
-s'enfoncer et disparaître à l'instant. Ces <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> piéges étaient
-très-serrés à l'entrée du pont, en sorte que des multitudes d'arrivants,
-à peine sortis du nuage, s'y engloutissaient dès l'abord. Ils devenaient
+plusieurs des voyageurs tomber au travers dans la grande marée qui
+conduit au-dessous, et je découvris bientôt qu'il y avait dans ce pont
+d'innombrables trappes cachées, où l'on ne mettait le pied que pour
+s'enfoncer et disparaître à l'instant. Ces <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> piéges étaient
+très-serrés à l'entrée du pont, en sorte que des multitudes d'arrivants,
+à peine sortis du nuage, s'y engloutissaient dès l'abord. Ils devenaient
moins nombreux vers le milieu, mais se multipliaient et se pressaient en
-approchant des dernières arches complètes. Quelques voyageurs, à la
-vérité, mais leur nombre était bien petit, avançaient en clopinant
-jusque sur les arches rompues, mais tombaient tour à tour, au travers,
-épuisés comme ils étaient et accablés d'une si longue marche.... Mon
+approchant des dernières arches complètes. Quelques voyageurs, à la
+vérité, mais leur nombre était bien petit, avançaient en clopinant
+jusque sur les arches rompues, mais tombaient tour à tour, au travers,
+épuisés comme ils étaient et accablés d'une si longue marche.... Mon
c&oelig;ur se remplit d'une profonde tristesse en voyant plusieurs des
-passants qui tombaient à l'improviste, au milieu de leur joie et de
-leurs éclats de rire, et s'accrochaient à tout ce qui était près d'eux
+passants qui tombaient à l'improviste, au milieu de leur joie et de
+leurs éclats de rire, et s'accrochaient à tout ce qui était près d'eux
pour se sauver. D'autres avaient les yeux vers le ciel, dans une
-attitude pensive, et au milieu de leur contemplation trébuchaient, et on
-ne les revoyait plus. Il y avait des multitudes affairées à la poursuite
+attitude pensive, et au milieu de leur contemplation trébuchaient, et on
+ne les revoyait plus. Il y avait des multitudes affairées à la poursuite
de babioles qui brillaient et dansaient devant leurs yeux; mais souvent,
-au moment où ils croyaient les saisir, le pied leur manquait, et ils
-étaient précipités.... Je poussai un profond soupir, et le Génie, touché
-de compassion, me dit de regarder vers cet épais brouillard dans lequel
-le courant portait les diverses générations de mortels engloutis. Je
-regardai, et mes yeux qu'il avait fortifiés virent que la vallée
-s'ouvrait à son extrémité et s'étendait en un océan immense où
-s'allongeait un roc énorme de diamant qui la divisait en deux parts.
-Les nuages reposaient encore sur une <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> des deux moitiés, en sorte
-que de ce côté je ne pus rien découvrir; mais l'autre était un vaste
-océan semé d'îles innombrables: ces îles étaient couvertes de fruits et
-de fleurs, et entrecoupées de mille petites mers brillantes qui
-serpentaient tout au travers. J'y pus distinguer des personnages revêtus
-d'habits glorieux avec des couronnes sur leurs têtes, les uns passant
-parmi les arbres, d'autres couchés au bord des fontaines, d'autres
+au moment où ils croyaient les saisir, le pied leur manquait, et ils
+étaient précipités.... Je poussai un profond soupir, et le Génie, touché
+de compassion, me dit de regarder vers cet épais brouillard dans lequel
+le courant portait les diverses générations de mortels engloutis. Je
+regardai, et mes yeux qu'il avait fortifiés virent que la vallée
+s'ouvrait à son extrémité et s'étendait en un océan immense où
+s'allongeait un roc énorme de diamant qui la divisait en deux parts.
+Les nuages reposaient encore sur une <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> des deux moitiés, en sorte
+que de ce côté je ne pus rien découvrir; mais l'autre était un vaste
+océan semé d'îles innombrables: ces îles étaient couvertes de fruits et
+de fleurs, et entrecoupées de mille petites mers brillantes qui
+serpentaient tout au travers. J'y pus distinguer des personnages revêtus
+d'habits glorieux avec des couronnes sur leurs têtes, les uns passant
+parmi les arbres, d'autres couchés au bord des fontaines, d'autres
reposant sur des lits de fleurs, et j'entendis une harmonie confuse de
chants d'oiseaux, d'eaux murmurantes, de voix humaines et d'instruments
-mélodieux.&mdash;La joie entra dans mon c&oelig;ur à la vue d'une apparition si
-délicieuse. Je souhaitai les ailes d'un aigle pour m'envoler jusqu'à ces
-demeures fortunées; mais le Génie me dit qu'on n'y pénétrait que par les
-portes de la mort que je voyais s'ouvrir à chaque instant sur le
-pont.&mdash;Ces îles, me dit-il, que tu vois si fraîches et si vertes et dont
-la face de l'Océan semble bigarrée aussi loin que tes regards portent,
+mélodieux.&mdash;La joie entra dans mon c&oelig;ur à la vue d'une apparition si
+délicieuse. Je souhaitai les ailes d'un aigle pour m'envoler jusqu'à ces
+demeures fortunées; mais le Génie me dit qu'on n'y pénétrait que par les
+portes de la mort que je voyais s'ouvrir à chaque instant sur le
+pont.&mdash;Ces îles, me dit-il, que tu vois si fraîches et si vertes et dont
+la face de l'Océan semble bigarrée aussi loin que tes regards portent,
sont plus nombreuses que les grains de sable sur le rivage de la mer; il
-y en a des myriades derrière celles que tu découvres, au delà de ce que
-ton &oelig;il, et même de ce que ton imagination peut atteindre. Elles sont
-les demeures des hommes de bien après leur mort.... Ne sont-ce point là,
-ô Mirza, des asiles dont la possession mérite des efforts? La vie
-semble-t-elle misérable, lorsqu'elle fournit l'occasion de gagner une
-telle récompense? Dois-tu craindre la mort qui te conduit vers une vie
-si heureuse? <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> Ne juge pas que l'homme ait été fait en vain,
-puisqu'une telle éternité lui a été réservée.&mdash;Je contemplai avec un
-plaisir inexprimable ces îles bienheureuses.&mdash;Maintenant, dis-je au
-Génie, montre-moi, je t'en supplie, les secrets cachés derrière ces
-noirs nuages qui couvrent l'Océan de l'autre côté du roc de
-diamant.&mdash;Comme le Génie ne me répondait pas, je me tournai pour lui
-faire une seconde fois ma demande, mais je trouvai qu'il m'avait quitté.
-Je voulus revoir alors la vision que j'avais si longtemps contemplée.
-Mais au lieu de la marée roulante, du pont avec ses arches, et des îles
-heureuses, je ne vis rien que la longue vallée creuse de Bagdad avec les
+y en a des myriades derrière celles que tu découvres, au delà de ce que
+ton &oelig;il, et même de ce que ton imagination peut atteindre. Elles sont
+les demeures des hommes de bien après leur mort.... Ne sont-ce point là,
+ô Mirza, des asiles dont la possession mérite des efforts? La vie
+semble-t-elle misérable, lorsqu'elle fournit l'occasion de gagner une
+telle récompense? Dois-tu craindre la mort qui te conduit vers une vie
+si heureuse? <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> Ne juge pas que l'homme ait été fait en vain,
+puisqu'une telle éternité lui a été réservée.&mdash;Je contemplai avec un
+plaisir inexprimable ces îles bienheureuses.&mdash;Maintenant, dis-je au
+Génie, montre-moi, je t'en supplie, les secrets cachés derrière ces
+noirs nuages qui couvrent l'Océan de l'autre côté du roc de
+diamant.&mdash;Comme le Génie ne me répondait pas, je me tournai pour lui
+faire une seconde fois ma demande, mais je trouvai qu'il m'avait quitté.
+Je voulus revoir alors la vision que j'avais si longtemps contemplée.
+Mais au lieu de la marée roulante, du pont avec ses arches, et des îles
+heureuses, je ne vis rien que la longue vallée creuse de Bagdad avec les
troupeaux de b&oelig;ufs, de brebis et de chameaux qui paissaient sur ses
-deux flancs.»</p>
+deux flancs.»</p>
-<p>Dans cette morale ornée, dans cette belle raison si correcte et si
-éloquente, dans cette imagination ingénieuse et noble, je trouve en
-abrégé tous les traits d'Addison. Ce sont les nuances anglaises qui
-distinguent leur âge classique du nôtre, une raison plus étroite et plus
-pratique, une urbanité plus poétique et moins éloquente, un fonds
-d'esprit plus inventif et plus riche, moins sociable et moins délicat.</p>
+<p>Dans cette morale ornée, dans cette belle raison si correcte et si
+éloquente, dans cette imagination ingénieuse et noble, je trouve en
+abrégé tous les traits d'Addison. Ce sont les nuances anglaises qui
+distinguent leur âge classique du nôtre, une raison plus étroite et plus
+pratique, une urbanité plus poétique et moins éloquente, un fonds
+d'esprit plus inventif et plus riche, moins sociable et moins délicat.</p>
-<p class="p2 center">FIN DU TROISIÈME VOLUME.</p>
+<p class="p2 center">FIN DU TROISIÈME VOLUME.</p>
-<h2><span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
-<span class="smaller">CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.</span></h2>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> TABLE DES MATIÈRES<br>
+<span class="smaller">CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.</span></h2>
<div class="toc">
<p class="center">LIVRE III.<br>
@@ -8045,110 +8005,110 @@ d'esprit plus inventif et plus riche, moins sociable et moins délicat.</p>
<p class="center">Chapitre I. &mdash; La Restauration.</p>
-<p class="center">§ 1. Les viveurs.</p>
+<p class="center">§ 1. Les viveurs.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Les excès du puritanisme. &mdash; Comment ils amènent les excès du
+<li class="min2em">I. Les excès du puritanisme. &mdash; Comment ils amènent les excès du
sensualisme.
<span class="ralign5"><a href="#page5">5</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Peinture de ces m&oelig;urs par un étranger. &mdash; Les Mémoires de
- Grammont. &mdash; Différence de la débauche en France et en Angleterre.
+<li class="min2em">II. Peinture de ces m&oelig;urs par un étranger. &mdash; Les Mémoires de
+ Grammont. &mdash; Différence de la débauche en France et en Angleterre.
<span class="ralign5"><a href="#page9">9</a></span></li>
-<li class="min2em">III. L'<i>Hudibras</i> de Butler. &mdash; Platitude de son comique et âpreté de
+<li class="min2em">III. L'<i>Hudibras</i> de Butler. &mdash; Platitude de son comique et âpreté de
sa rancune.
<span class="ralign5"><a href="#page13">13</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour. &mdash; Rochester,
- sa vie, ses poëmes, son style, sa morale.
+<li class="min2em">IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour. &mdash; Rochester,
+ sa vie, ses poëmes, son style, sa morale.
<span class="ralign5"><a href="#page17">17</a></span></li>
-<li class="min2em">V. Quelle est la philosophie qui convient à ces m&oelig;urs. &mdash; Hobbes,
- son esprit et son style. &mdash; Ses retranchements et ses découvertes. &mdash; Sa
- méthode mathématique. &mdash; En quoi il se rapproche de Descartes. &mdash; Sa
- morale, son esthétique, sa politique, sa logique, sa
- psychologie, sa métaphysique. &mdash; Esprit et objet de sa philosophie.
+<li class="min2em">V. Quelle est la philosophie qui convient à ces m&oelig;urs. &mdash; Hobbes,
+ son esprit et son style. &mdash; Ses retranchements et ses découvertes. &mdash; Sa
+ méthode mathématique. &mdash; En quoi il se rapproche de Descartes. &mdash; Sa
+ morale, son esthétique, sa politique, sa logique, sa
+ psychologie, sa métaphysique. &mdash; Esprit et objet de sa philosophie.
<span class="ralign5"><a href="#page29">29</a></span></li>
-<li class="min2em">VI. Le théâtre. &mdash; Changement dans le goût et dans le public. &mdash; L'auditoire
- <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> avant la Restauration, et l'auditoire après la Restauration.
+<li class="min2em">VI. Le théâtre. &mdash; Changement dans le goût et dans le public. &mdash; L'auditoire
+ <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> avant la Restauration, et l'auditoire après la Restauration.
<span class="ralign5"><a href="#page38">38</a></span></li>
-<li class="min2em">VII. Dryden. &mdash; Disparates de ses comédies. &mdash; Maladresse de ses indécences. &mdash; Comment
- il traduit l'<i>Amphitryon</i> de Molière.
+<li class="min2em">VII. Dryden. &mdash; Disparates de ses comédies. &mdash; Maladresse de ses indécences. &mdash; Comment
+ il traduit l'<i>Amphitryon</i> de Molière.
<span class="ralign5"><a href="#page42">42</a></span></li>
-<li class="min2em">VIII. Wycherley. &mdash; Sa vie. &mdash; Son caractère. &mdash; Sa tristesse, son
- âpreté et son impudeur. &mdash; <i>L'Amour au bois</i>, <i>l'Épouse campagnarde</i>,
- <i>le Maître de danse</i>. &mdash; Peintures licencieuses et détails
- repoussants. &mdash; Son énergie et son réalisme. &mdash; Rôles d'Olivia et
+<li class="min2em">VIII. Wycherley. &mdash; Sa vie. &mdash; Son caractère. &mdash; Sa tristesse, son
+ âpreté et son impudeur. &mdash; <i>L'Amour au bois</i>, <i>l'Épouse campagnarde</i>,
+ <i>le Maître de danse</i>. &mdash; Peintures licencieuses et détails
+ repoussants. &mdash; Son énergie et son réalisme. &mdash; Rôles d'Olivia et
de Manly dans son <i>Plain dealer</i>. &mdash; Paroles de Milton.
<span class="ralign5"><a href="#page45">45</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">§ 2. Les mondains.</p>
+<p class="center">§ 2. Les mondains.</p>
<ul class="none">
<li class="min2em">I. Apparition de la vie mondaine en Europe. &mdash; Ses conditions et
- ses causes. &mdash; Comment elle s'établit en Angleterre. &mdash; Les modes,
+ ses causes. &mdash; Comment elle s'établit en Angleterre. &mdash; Les modes,
les amusements, les conversations, les airs et les talents de
salon.
<span class="ralign5"><a href="#page65">65</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Avénement de l'esprit classique en Europe. &mdash; Ses origines. &mdash; Ses
- caractères. &mdash; Différence de la conversation sous Élisabeth et
+<li class="min2em">II. Avénement de l'esprit classique en Europe. &mdash; Ses origines. &mdash; Ses
+ caractères. &mdash; Différence de la conversation sous Élisabeth et
sous Charles II.
<span class="ralign5"><a href="#page69">69</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Sir William Temple. &mdash; Sa vie, son caractère, son esprit, son
+<li class="min2em">III. Sir William Temple. &mdash; Sa vie, son caractère, son esprit, son
style.
<span class="ralign5"><a href="#page72">72</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Les écrivains à la mode. &mdash; Leur langage correct, leurs façons
+<li class="min2em">IV. Les écrivains à la mode. &mdash; Leur langage correct, leurs façons
galantes. &mdash; Sir Charles Sedley, le comte de Dorset, Edmund Waller. &mdash; Ses
sentiments et son style. &mdash; En quoi il est poli. &mdash; En
quoi il n'est pas assez poli. &mdash; Culture du style. &mdash; Manque de
- poésie. &mdash; Caractère de la poésie et du style classiques et monarchiques.
+ poésie. &mdash; Caractère de la poésie et du style classiques et monarchiques.
<span class="ralign5"><a href="#page81">81</a></span></li>
-<li class="min2em">V. Sir John Denham. &mdash; Son poëme de <i>Cooper's Hill</i>. &mdash; Ampleur
- oratoire de ses vers. &mdash; Gravité anglaise de ses préoccupations
- morales. &mdash; Comment les gens du monde et les écrivains se modèlent
+<li class="min2em">V. Sir John Denham. &mdash; Son poëme de <i>Cooper's Hill</i>. &mdash; Ampleur
+ oratoire de ses vers. &mdash; Gravité anglaise de ses préoccupations
+ morales. &mdash; Comment les gens du monde et les écrivains se modèlent
alors sur la France.
<span class="ralign5"><a href="#page92">92</a></span></li>
-<li class="min2em">VI. Les comiques. &mdash; Comparaison de ce théâtre et de celui de Molière. &mdash; L'ordre
- des idées dans Molière. &mdash; Les idées générales
- dans Molière. &mdash; Comment chez Molière l'odieux est dissimulé,
- quoique la vérité soit peinte. &mdash; Comment chez Molière l'honnête
- homme reste homme du monde. &mdash; Comment l'honnête homme de
- Molière est un modèle français.
+<li class="min2em">VI. Les comiques. &mdash; Comparaison de ce théâtre et de celui de Molière. &mdash; L'ordre
+ des idées dans Molière. &mdash; Les idées générales
+ dans Molière. &mdash; Comment chez Molière l'odieux est dissimulé,
+ quoique la vérité soit peinte. &mdash; Comment chez Molière l'honnête
+ homme reste homme du monde. &mdash; Comment l'honnête homme de
+ Molière est un modèle français.
<span class="ralign5"><a href="#page98">98</a></span></li>
-<li class="min2em">VII. L'action. &mdash; Entre-croisement des intrigues. &mdash; Frivolité des
- intentions. &mdash; Apreté des caractères. &mdash; Grossièreté des m&oelig;urs &mdash; En
- <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> quoi consiste le talent de Wycherley, Congrève, Vanbrugh
+<li class="min2em">VII. L'action. &mdash; Entre-croisement des intrigues. &mdash; Frivolité des
+ intentions. &mdash; Apreté des caractères. &mdash; Grossièreté des m&oelig;urs &mdash; En
+ <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> quoi consiste le talent de Wycherley, Congrève, Vanbrugh
et Farquhar. &mdash; Quels personnages ils peuvent composer.
<span class="ralign5"><a href="#page109">109</a></span></li>
<li class="min2em">VIII. Les personnages naturels. &mdash; Le mari, sir John Brute, squire
- Sullen. &mdash; Le père, sir Tunbelly. &mdash; La jeune fille, miss Hoyden. &mdash; Le
- jeune garçon, squire Humphry. &mdash; Idée de la nature d'après
- ce théâtre.
+ Sullen. &mdash; Le père, sir Tunbelly. &mdash; La jeune fille, miss Hoyden. &mdash; Le
+ jeune garçon, squire Humphry. &mdash; Idée de la nature d'après
+ ce théâtre.
<span class="ralign5"><a href="#page114">114</a></span></li>
<li class="min2em">IX. Les personnages artificiels. &mdash; Les femmes du monde. &mdash; Miss
Prue.-Lady Wishfort. &mdash; Lady Pliant. &mdash; Mistress Millamant. &mdash; Les
- hommes du monde. Mirabell. &mdash; Idée de la société d'après
- ce théâtre. &mdash; Pourquoi cette culture et cette littérature n'ont pas
- produit d'&oelig;uvres durables. &mdash; En quoi elles sont opposées au caractère
- anglais. &mdash; Transformation du goût et des m&oelig;urs.
+ hommes du monde. Mirabell. &mdash; Idée de la société d'après
+ ce théâtre. &mdash; Pourquoi cette culture et cette littérature n'ont pas
+ produit d'&oelig;uvres durables. &mdash; En quoi elles sont opposées au caractère
+ anglais. &mdash; Transformation du goût et des m&oelig;urs.
<span class="ralign5"><a href="#page123">123</a></span></li>
-<li class="min2em">X. La prolongation de la comédie. &mdash; Sheridan. &mdash; Sa vie. &mdash; Son
- talent. &mdash; <i>L'École de médisance.</i> &mdash; Comment la comédie dégénère
- et s'éteint. &mdash; Cause de la décadence du théâtre en Europe
+<li class="min2em">X. La prolongation de la comédie. &mdash; Sheridan. &mdash; Sa vie. &mdash; Son
+ talent. &mdash; <i>L'École de médisance.</i> &mdash; Comment la comédie dégénère
+ et s'éteint. &mdash; Cause de la décadence du théâtre en Europe
et en Angleterre.
<span class="ralign5"><a href="#page144">144</a></span></li>
</ul>
@@ -8156,166 +8116,166 @@ d'esprit plus inventif et plus riche, moins sociable et moins délicat.</p>
<p class="center">Chapitre II. &mdash; Dryden.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Débuts de Dryden. &mdash; Fin de l'âge poétique. &mdash; Causes des décadences
- et des renaissances littéraires.
+<li class="min2em">I. Débuts de Dryden. &mdash; Fin de l'âge poétique. &mdash; Causes des décadences
+ et des renaissances littéraires.
<span class="ralign5"><a href="#page163">163</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Sa famille. &mdash; Son éducation. &mdash; Ses études. &mdash; Ses lectures. &mdash; Ses
- habitudes. &mdash; Sa situation. &mdash; Son caractère. &mdash; Son public. &mdash; Ses
- amitiés. &mdash; Ses querelles. &mdash; Concordance de sa vie et de
+<li class="min2em">II. Sa famille. &mdash; Son éducation. &mdash; Ses études. &mdash; Ses lectures. &mdash; Ses
+ habitudes. &mdash; Sa situation. &mdash; Son caractère. &mdash; Son public. &mdash; Ses
+ amitiés. &mdash; Ses querelles. &mdash; Concordance de sa vie et de
son talent.
<span class="ralign5"><a href="#page165">165</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Les théâtres rouverts et transformés. &mdash; Le nouveau public et le
- goût nouveau. &mdash; Théories dramatiques de Dryden. &mdash; Son jugement
- sur l'ancien théâtre anglais. &mdash; Son jugement sur le nouveau
- théâtre français. &mdash; Son &oelig;uvre composite. &mdash; Disparates de
- son théâtre. &mdash; <i>L'Amour tyrannique.</i> &mdash; Grossièretés de ses personnages. &mdash; <i>L'Empereur
- des Indes</i>, <i>Aurengzèbe</i>, <i>Almamzor</i>.
+<li class="min2em">III. Les théâtres rouverts et transformés. &mdash; Le nouveau public et le
+ goût nouveau. &mdash; Théories dramatiques de Dryden. &mdash; Son jugement
+ sur l'ancien théâtre anglais. &mdash; Son jugement sur le nouveau
+ théâtre français. &mdash; Son &oelig;uvre composite. &mdash; Disparates de
+ son théâtre. &mdash; <i>L'Amour tyrannique.</i> &mdash; Grossièretés de ses personnages. &mdash; <i>L'Empereur
+ des Indes</i>, <i>Aurengzèbe</i>, <i>Almamzor</i>.
<span class="ralign5"><a href="#page169">169</a></span></li>
-<li class="min2em">IV. Style de ce théâtre. &mdash; Le vers rimé. &mdash; La diction fleurie. &mdash; Les
- tirades pédantesques. &mdash; Désaccord du style classique et des événements
- romantiques. &mdash; Comment Dryden reprend et gâte les
+<li class="min2em">IV. Style de ce théâtre. &mdash; Le vers rimé. &mdash; La diction fleurie. &mdash; Les
+ tirades pédantesques. &mdash; Désaccord du style classique et des événements
+ romantiques. &mdash; Comment Dryden reprend et gâte les
inventions de Shakspeare et de Milton. &mdash; Pourquoi ce drame n'a
pas abouti.
<span class="ralign5"><a href="#page187">187</a></span></li>
-<li class="min2em">V. Mérites de ce drame. &mdash; Personnages d'Antoine, d'Octavie et de
+<li class="min2em">V. Mérites de ce drame. &mdash; Personnages d'Antoine, d'Octavie et de
Ventidius. &mdash; Otway. &mdash; Sa vie. &mdash; Ses &oelig;uvres. &mdash; <i>L'Orpheline</i>, <i>Venise
- sauvée</i>.
+ sauvée</i>.
<span class="ralign5"><a href="#page197">197</a></span></li>
-<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> VI. Dryden écrivain. &mdash; Espèce, portée, limites de son esprit. &mdash; Sa
+<li class="min2em"><span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> VI. Dryden écrivain. &mdash; Espèce, portée, limites de son esprit. &mdash; Sa
maladresse dans la flatterie et les gravelures. &mdash; Sa pesanteur dans
- la dissertation et la discussion. &mdash; Sa vigueur et son honnêteté
- foncière.
+ la dissertation et la discussion. &mdash; Sa vigueur et son honnêteté
+ foncière.
<span class="ralign5"><a href="#page217">217</a></span></li>
-<li class="min2em">VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans la politique
- et la religion. &mdash; Poëmes politiques de Dryden: <i>Absalon et
- Achitophel</i>, <i>la Médaille</i>. &mdash; Poëmes religieux de Dryden: <i>Religio
- Laici</i>, <i>la Biche et la Panthère</i>. &mdash; Apreté et virulence de ces
- poëmes. &mdash; <i>Mac Flecnoe.</i>
+<li class="min2em">VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans la politique
+ et la religion. &mdash; Poëmes politiques de Dryden: <i>Absalon et
+ Achitophel</i>, <i>la Médaille</i>. &mdash; Poëmes religieux de Dryden: <i>Religio
+ Laici</i>, <i>la Biche et la Panthère</i>. &mdash; Apreté et virulence de ces
+ poëmes. &mdash; <i>Mac Flecnoe.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page227">227</a></span></li>
-<li class="min2em">VIII. Apparition de l'art d'écrire. &mdash; Différence entre la forme
- d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de l'âge classique. &mdash; Procédés
+<li class="min2em">VIII. Apparition de l'art d'écrire. &mdash; Différence entre la forme
+ d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de l'âge classique. &mdash; Procédés
de Dryden. &mdash; La diction soutenue et oratoire.
<span class="ralign5"><a href="#page236">236</a></span></li>
-<li class="min2em">IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. &mdash; Ses
+<li class="min2em">IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. &mdash; Ses
traductions. &mdash; Ses remaniements. &mdash; Ses imitations. &mdash; Ses contes
- et ses épîtres. &mdash; Ses défauts. &mdash; Ses mérites. &mdash; Sérieux de son
- caractère, élans de son inspiration, accès d'éloquence poétique. &mdash; <i>Ode
- pour la fête de sainte Cécile.</i>
+ et ses épîtres. &mdash; Ses défauts. &mdash; Ses mérites. &mdash; Sérieux de son
+ caractère, élans de son inspiration, accès d'éloquence poétique. &mdash; <i>Ode
+ pour la fête de sainte Cécile.</i>
<span class="ralign5"><a href="#page240">240</a></span></li>
-<li class="min2em">X. Fin de Dryden. &mdash; Ses misères. &mdash; Sa pauvreté. &mdash; En quoi son
- &oelig;uvre est incomplète. &mdash; Sa mort.
+<li class="min2em">X. Fin de Dryden. &mdash; Ses misères. &mdash; Sa pauvreté. &mdash; En quoi son
+ &oelig;uvre est incomplète. &mdash; Sa mort.
<span class="ralign5"><a href="#page251">251</a></span></li>
</ul>
-<p class="center">Chapitre III. &mdash; La Révolution.</p>
+<p class="center">Chapitre III. &mdash; La Révolution.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. La révolution morale au dix-huitième siècle. &mdash; Elle accompagne
- la révolution politique.
+<li class="min2em">I. La révolution morale au dix-huitième siècle. &mdash; Elle accompagne
+ la révolution politique.
<span class="ralign5"><a href="#page254">254</a></span></li>
-<li class="min2em">II. Brutalité du peuple. &mdash; Le gin. &mdash; Les émeutes. &mdash; Corruption
+<li class="min2em">II. Brutalité du peuple. &mdash; Le gin. &mdash; Les émeutes. &mdash; Corruption
des grands. &mdash; Les m&oelig;urs politiques. &mdash; Trahisons sous Guillaume
- et Anne. &mdash; Vénalité sous Walpole et Bute. &mdash; Les m&oelig;urs privées. &mdash; Les
- viveurs. &mdash; Les athées. &mdash; <i>Lettres de lord Chesterfield.</i> &mdash; Sa
- politesse et sa morale. &mdash; <i>L'Opéra du Gueux</i>, par Gay. &mdash; Ses
- élégances et sa satire.
+ et Anne. &mdash; Vénalité sous Walpole et Bute. &mdash; Les m&oelig;urs privées. &mdash; Les
+ viveurs. &mdash; Les athées. &mdash; <i>Lettres de lord Chesterfield.</i> &mdash; Sa
+ politesse et sa morale. &mdash; <i>L'Opéra du Gueux</i>, par Gay. &mdash; Ses
+ élégances et sa satire.
<span class="ralign5"><a href="#page255">255</a></span></li>
<li class="min2em">III. Principes de la civilisation en France et en Angleterre. &mdash; La
- conversation en France. Comment elle aboutit à une révolution. &mdash; Le
- sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à une réforme.
+ conversation en France. Comment elle aboutit à une révolution. &mdash; Le
+ sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à une réforme.
<span class="ralign5"><a href="#page269">269</a></span></li>
<li class="min2em">IV. La religion. &mdash; Les apparences visibles. &mdash; Le sentiment profond. &mdash; Comment
la religion est populaire. &mdash; Comment elle est vivante. &mdash; Les
- ariens. &mdash; Les méthodistes.
+ ariens. &mdash; Les méthodistes.
<span class="ralign5"><a href="#page277">277</a></span></li>
-<li class="min2em">V. La chaire. &mdash; Médiocrité et efficacité de la prédication. &mdash; Tillotson. &mdash; Sa
- lourdeur et sa solidité. &mdash; Barrow. &mdash; Son abondance et
- <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> sa minutie. &mdash; South. &mdash; Son âcreté et son énergie. &mdash; Comparaison
- des prédicateurs en France et en Angleterre.
+<li class="min2em">V. La chaire. &mdash; Médiocrité et efficacité de la prédication. &mdash; Tillotson. &mdash; Sa
+ lourdeur et sa solidité. &mdash; Barrow. &mdash; Son abondance et
+ <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> sa minutie. &mdash; South. &mdash; Son âcreté et son énergie. &mdash; Comparaison
+ des prédicateurs en France et en Angleterre.
<span class="ralign5"><a href="#page287">287</a></span></li>
-<li class="min2em">VI. La théologie. &mdash; Comparaison de l'apologétique en France et en
- Angleterre. &mdash; Sherlock, Stillingfleet, Clarke. &mdash; La théologie n'est
- pas spéculative, mais morale. &mdash; Les plus grands esprits se
- rangent du côté du christianisme. &mdash; Impuissance de la philosophie
- spéculative. &mdash; Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid. &mdash; Développement
+<li class="min2em">VI. La théologie. &mdash; Comparaison de l'apologétique en France et en
+ Angleterre. &mdash; Sherlock, Stillingfleet, Clarke. &mdash; La théologie n'est
+ pas spéculative, mais morale. &mdash; Les plus grands esprits se
+ rangent du côté du christianisme. &mdash; Impuissance de la philosophie
+ spéculative. &mdash; Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid. &mdash; Développement
de la philosophie morale. &mdash; Smith, Butler, Price,
Hutcheson.
<span class="ralign5"><a href="#page304">304</a></span></li>
-<li class="min2em">VII. La constitution. &mdash; Le sentiment du droit. &mdash; <i>Traité du gouvernement</i>,
- par Locke. &mdash; La théorie du droit personnel est acceptée. &mdash; Comment
- le tempérament, l'orgueil et l'intérêt la soutiennent. &mdash; La
- théorie du droit personnel est appliquée. &mdash; Comment les
- élections, les journaux, les tribunaux la mettent en pratique.
+<li class="min2em">VII. La constitution. &mdash; Le sentiment du droit. &mdash; <i>Traité du gouvernement</i>,
+ par Locke. &mdash; La théorie du droit personnel est acceptée. &mdash; Comment
+ le tempérament, l'orgueil et l'intérêt la soutiennent. &mdash; La
+ théorie du droit personnel est appliquée. &mdash; Comment les
+ élections, les journaux, les tribunaux la mettent en pratique.
<span class="ralign5"><a href="#page313">313</a></span></li>
-<li class="min2em">VIII. La tribune. &mdash; Énergie et rudesse de cette éloquence. &mdash; Lord
+<li class="min2em">VIII. La tribune. &mdash; Énergie et rudesse de cette éloquence. &mdash; Lord
Chatam. &mdash; Junius. &mdash; Fox. &mdash; Sheridan. &mdash; Pitt. &mdash; Burke.
<span class="ralign5"><a href="#page322">322</a></span></li>
-<li class="min2em">IX. Issue du travail du siècle. &mdash; Transformation économique et
+<li class="min2em">IX. Issue du travail du siècle. &mdash; Transformation économique et
morale. &mdash; Comparaison des portraits de Reynolds et de ceux de
Lely. &mdash; Doctrines et tendances contraires en France et en Angleterre. &mdash; Les
- révolutionnaires et les conservateurs. &mdash; Jugement
- de Burke et du peuple anglais sur la Révolution française.
+ révolutionnaires et les conservateurs. &mdash; Jugement
+ de Burke et du peuple anglais sur la Révolution française.
<span class="ralign5"><a href="#page341">341</a></span></li>
</ul>
<p class="center">Chapitre IV. &mdash; Addison.</p>
<ul class="none">
-<li class="min2em">I. Addison et Swift dans leur siècle. &mdash; En quoi ils se ressemblent
- et en quoi ils diffèrent.
+<li class="min2em">I. Addison et Swift dans leur siècle. &mdash; En quoi ils se ressemblent
+ et en quoi ils diffèrent.
<span class="ralign5"><a href="#page355">355</a></span></li>
-<li class="min2em">II. L'homme. &mdash; Son éducation et sa culture. &mdash; Ses vers latins. &mdash; Son
- voyage en France et en Italie. &mdash; Son <i>Épître à lord Halifax</i>. &mdash; Ses
- <i>Remarques sur l'Italie</i>. &mdash; Son <i>Dialogue sur les médailles</i>. &mdash; Son
- poëme sur la <i>Campagne de Blenheim</i>. &mdash; Sa douceur et sa
- bonté. &mdash; Ses succès et son bonheur.
+<li class="min2em">II. L'homme. &mdash; Son éducation et sa culture. &mdash; Ses vers latins. &mdash; Son
+ voyage en France et en Italie. &mdash; Son <i>Épître à lord Halifax</i>. &mdash; Ses
+ <i>Remarques sur l'Italie</i>. &mdash; Son <i>Dialogue sur les médailles</i>. &mdash; Son
+ poëme sur la <i>Campagne de Blenheim</i>. &mdash; Sa douceur et sa
+ bonté. &mdash; Ses succès et son bonheur.
<span class="ralign5"><a href="#page356">356</a></span></li>
-<li class="min2em">III. Son sérieux et sa raison. &mdash; Ses études solides et son observation
+<li class="min2em">III. Son sérieux et sa raison. &mdash; Ses études solides et son observation
exacte. &mdash; Sa connaissance des hommes et sa pratique des affaires. &mdash; Noblesse
- de son caractère et de sa conduite. &mdash; Élévation de sa
- morale et de sa religion. &mdash; Comment sa vie et son caractère ont
- contribué à l'agrément et à l'utilité de ses écrits.
+ de son caractère et de sa conduite. &mdash; Élévation de sa
+ morale et de sa religion. &mdash; Comment sa vie et son caractère ont
+ contribué à l'agrément et à l'utilité de ses écrits.
<span class="ralign5"><a href="#page365">365</a></span></li>
<li class="min2em">IV. Le moraliste. &mdash; Ses essais sont tous moraux. &mdash; Contre la vie
- grossière, sensuelle ou mondaine. &mdash; Cette morale est pratique, et
- partant banale et décousue. &mdash; Comment elle s'appuie sur le raisonnement
+ grossière, sensuelle ou mondaine. &mdash; Cette morale est pratique, et
+ partant banale et décousue. &mdash; Comment elle s'appuie sur le raisonnement
<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> et le calcul. &mdash; Comment elle a pour but la satisfaction
- en ce monde, et le bonheur dans l'autre. &mdash; Mesquinerie spéculative
+ en ce monde, et le bonheur dans l'autre. &mdash; Mesquinerie spéculative
de sa conception religieuse. &mdash; Excellente pratique de sa conception
religieuse.
<span class="ralign5"><a href="#page370">370</a></span></li>
-<li class="min2em">V. L'écrivain. &mdash; Conciliation de la morale et de l'élégance. &mdash; Quel
- style convient aux gens du monde. &mdash; Mérites de ce style. &mdash; Inconvénients
+<li class="min2em">V. L'écrivain. &mdash; Conciliation de la morale et de l'élégance. &mdash; Quel
+ style convient aux gens du monde. &mdash; Mérites de ce style. &mdash; Inconvénients
de ce style. &mdash; Addison critique. &mdash; Son jugement sur
le <i>Paradis perdu</i>. &mdash; Accord de son art et de sa critique. &mdash; Limites
- de la critique et de l'art classiques. &mdash; Ce qui manque à l'éloquence
+ de la critique et de l'art classiques. &mdash; Ce qui manque à l'éloquence
d'Addison, de l'Anglais et du moraliste.
<span class="ralign5"><a href="#page385">385</a></span></li>
-<li class="min2em">VI. La plaisanterie grave. &mdash; L'humour. &mdash; L'imagination sérieuse et
- féconde. &mdash; <i>Sir Roger de Coverley.</i> &mdash; Le sentiment religieux et
- poétique. &mdash; <i>Vision de Mirza.</i> &mdash; Comment le fonds germanique
+<li class="min2em">VI. La plaisanterie grave. &mdash; L'humour. &mdash; L'imagination sérieuse et
+ féconde. &mdash; <i>Sir Roger de Coverley.</i> &mdash; Le sentiment religieux et
+ poétique. &mdash; <i>Vision de Mirza.</i> &mdash; Comment le fonds germanique
subsiste sous la culture latine.
<span class="ralign5"><a href="#page395">395</a></span></li>
</ul>
@@ -8340,63 +8300,63 @@ portait les cheveux longs et qu'il s'habillait bien.</p>
<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: 1648, trente en un jour. Une d'elles avoua qu'elle avait
-été à une assemblée où étaient cinq cents sorcières.&mdash;<i>Pictorial
+été à une assemblée où étaient cinq cents sorcières.&mdash;<i>Pictorial
history</i>, t. III, p. 489.</p>
<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
-<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: In 1652 the kirk-session of Glasgow «brot boyes and
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: In 1652 the kirk-session of Glasgow «brot boyes and
servants before them, for breaking the Sabbath and other faults. They
-had clandestine censors, and gave money to some for this end.» (Buckle,
+had clandestine censors, and gave money to some for this end.» (Buckle,
<i>History of Civilisation</i>, I, 346.)</p>
-<p>Even yearly in the 18th century the «most popular divines» in Scotland
-affirmed that Satan «frequently appears clothed in a corporeal
-substance.» (<i>Ibid.</i>, 367.)</p>
+<p>Even yearly in the 18th century the «most popular divines» in Scotland
+affirmed that Satan «frequently appears clothed in a corporeal
+substance.» (<i>Ibid.</i>, 367.)</p>
-<p>«No husband shall kiss his wife, and no mother shall kiss her child on
-the Sabbath-day.» (<i>Ibid.</i>, 385.)</p>
+<p>«No husband shall kiss his wife, and no mother shall kiss her child on
+the Sabbath-day.» (<i>Ibid.</i>, 385.)</p>
<p>The quhilk day the Sessioune caused mak this act, that ther sould be no
pypers at brydels, etc. (<i>Ibid.</i>, 389.)</p>
-<p>1719. The presbytery of Edinburgh indignantly declares: «Yea, some have
+<p>1719. The presbytery of Edinburgh indignantly declares: «Yea, some have
arrived at that height of impiety as not to be ashamed of washing in
-water and swimming in rivers upon the holy Sabbath.» (<i>Ibid.</i>)</p>
+water and swimming in rivers upon the holy Sabbath.» (<i>Ibid.</i>)</p>
-<p>«I think David had never so sweet a time as then, when he was pursued as
-a partridge by his son Absalom.» (Gray's <i>Great and Precious Promises</i>.)</p>
+<p>«I think David had never so sweet a time as then, when he was pursued as
+a partridge by his son Absalom.» (Gray's <i>Great and Precious Promises</i>.)</p>
-<p>Voir tout le chapitre où Buckle a décrit, d'après les textes, l'état de
-l'Écosse au dix-septième siècle.</p>
+<p>Voir tout le chapitre où Buckle a décrit, d'après les textes, l'état de
+l'Écosse au dix-septième siècle.</p>
<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Voyez, dans Richardson, Swift et Fielding, mais surtout
-dans Hogarth, la peinture de cette débauche brutale. Encore récemment
-dans un <i>finish</i> à Londres, les gentlemen s'amusaient à soûler de belles
-filles parées en robe de bal; puis quand elles tombaient inertes, à leur
+dans Hogarth, la peinture de cette débauche brutale. Encore récemment
+dans un <i>finish</i> à Londres, les gentlemen s'amusaient à soûler de belles
+filles parées en robe de bal; puis quand elles tombaient inertes, à leur
faire avaler du poivre, de la moutarde et du vinaigre. (Flora Tristan,
-1840, <i>Promenades dans Londres</i>, chap. <span class="smcap">VIII.</span>&mdash;Témoin oculaire.)</p>
+1840, <i>Promenades dans Londres</i>, chap. <span class="smcap">VIII.</span>&mdash;Témoin oculaire.)</p>
<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
-<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Le roi jouait au trictrac: arrive un coup douteux: «Ah!
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Le roi jouait au trictrac: arrive un coup douteux: «Ah!
voici Grammont qui nous jugera; Grammont, venez nous juger.&mdash;Sire, vous
avez perdu.&mdash;Comment! vous ne savez pas encore....&mdash;Eh! ne voyez-vous
-pas, sire, que si le coup eût été seulement douteux, ces messieurs
-n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause?»</p>
+pas, sire, que si le coup eût été seulement douteux, ces messieurs
+n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause?»</p>
<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
-<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: «Il déterrait les malheureux pour les secourir.»</p>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: «Il déterrait les malheureux pour les secourir.»</p>
<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>:</p>
-<p class="poem10">For as Æneas bore his sire<br>
+<p class="poem10">For as Æneas bore his sire<br>
Upon his shoulder through the fire,<br>
Our knight did bear no less a pack<br>
Of his own buttocks on his back.</p>
<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
-<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Cette barbe était taillée en bêche.</p>
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Cette barbe était taillée en bêche.</p>
<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>:</p>
@@ -8469,12 +8429,12 @@ n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause?»</p>
Both are unlawful, I deny.</p>
<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
-<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Mémoires de Clarendon, t. II, p. 65.</p>
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Mémoires de Clarendon, t. II, p. 65.</p>
<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
-<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: «Mr. Evelyn tells me of several of the menial servants of
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: «Mr. Evelyn tells me of several of the menial servants of
the Court lacking bread, that have not received a farthing wages since
-the king's coming in.» (1667. Pepys.)</p>
+the king's coming in.» (1667. Pepys.)</p>
<p>Mr. Povy says that to this day the king do follow the women as much as
he ever did.&mdash;That the Duke of York hath come out of his wife's bed and
@@ -8487,8 +8447,8 @@ conscience, would, if they could, go over and serve the King of France
or Holland, rather than us. (24 juin 1667. <i>Ibid.</i>)</p>
<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
-<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Voir une <i>Étude</i> détaillée sur Rochester, par M. Forgues.
-(<i>Revue des Deux-Mondes</i>, août et septembre 1857.)</p>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Voir une <i>Étude</i> détaillée sur Rochester, par M. Forgues.
+(<i>Revue des Deux-Mondes</i>, août et septembre 1857.)</p>
<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: When she is young, she whores herself for sport:</p>
@@ -8512,15 +8472,15 @@ or Holland, rather than us. (24 juin 1667. <i>Ibid.</i>)</p>
<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Pepys.</p>
<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
-<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: «Je ne sais où ce fou de Crofts avait pris que les
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: «Je ne sais où ce fou de Crofts avait pris que les
Moscovites avaient tous de belles femmes, et que leurs femmes avaient
toutes la jambe belle. Le roi soutint qu'il n'y en avait point de si
belle que celle de Mlle Stewart. Elle, pour soutenir la gageure, se mit
-à la montrer jusqu'au-dessus du genou.» (Grammont.)</p>
+à la montrer jusqu'au-dessus du genou.» (Grammont.)</p>
<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
-<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: «Si l'on veut respecter l'antiquité, c'est l'âge présent
-qui est le plus vieux.»</p>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: «Si l'on veut respecter l'antiquité, c'est l'âge présent
+qui est le plus vieux.»</p>
<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: To say he hath spoken to him in a dream is no more than to
@@ -8540,40 +8500,40 @@ undisputable, because it compares men and meddles with their right and
profit.</p>
<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
-<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Ses principaux ouvrages ont été écrits entre 1646 et
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Ses principaux ouvrages ont été écrits entre 1646 et
1655.</p>
<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Nemo dat nisi respiciens ad bonum sibi.</p>
-<p>Amicitiæ bonæ, nempe utiles. Nam amicitiæ cùm ad multa alia, tum ad
-præsidium conferunt.</p>
+<p>Amicitiæ bonæ, nempe utiles. Nam amicitiæ cùm ad multa alia, tum ad
+præsidium conferunt.</p>
-<p>Sapientia utile. Nam præsidium in se habet nonnullum. Appetibile est per
+<p>Sapientia utile. Nam præsidium in se habet nonnullum. Appetibile est per
se, id est jucundum. Item pulchrum, quia acquisitio difficilis.</p>
<p>Non enim qui sapiens est, ut dixere stoici, dives est, sed contra qui
dives est sapiens est dicendus.</p>
-<p>Ignoscere veniam petenti pulchrum. Nam indicium fiduciæ sui.</p>
+<p>Ignoscere veniam petenti pulchrum. Nam indicium fiduciæ sui.</p>
-<p>Imitatio jucundum, revocat enim præterita. Præterita autem si bona
-fuerint, jucunda sunt repræsentata, quia bona. Si mala, quia præterita.
+<p>Imitatio jucundum, revocat enim præterita. Præterita autem si bona
+fuerint, jucunda sunt repræsentata, quia bona. Si mala, quia præterita.
Jucunda igitur musica, pictura, poesis.</p>
<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
-<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Metus potentiarum invisibilium, sive fictæ illæ sint, sive
-ab historiis acceptæ sint publice, religio. Si publice acceptæ non sint,
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Metus potentiarum invisibilium, sive fictæ illæ sint, sive
+ab historiis acceptæ sint publice, religio. Si publice acceptæ non sint,
superstitio.</p>
<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
-<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Omnis societas vel commodi causa vel gloriæ, hoc est, sui,
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Omnis societas vel commodi causa vel gloriæ, hoc est, sui,
non sociorum amore contrahitur.</p>
<p>Statuendum originem magnarum et diuturnarum societatum non a mutua
benevolentia, sed a mutuo metu exstitisse.</p>
-<p>Voluntas lædendi omnibus inest in statu naturæ.</p>
+<p>Voluntas lædendi omnibus inest in statu naturæ.</p>
<p>Status hominum naturalis antequam in societatem coiretur, bellum. Neque
hoc simpliciter, sed bellum omnium in omnes.</p>
@@ -8582,7 +8542,7 @@ hoc simpliciter, sed bellum omnium in omnes.</p>
<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Corpus et substantia idem significant, et proinde vox
-composita substantia incorporea est insignificans æque ac si quis
+composita substantia incorporea est insignificans æque ac si quis
diceret corpus incorporeum.</p>
<p>Quidquid imaginamur finitum est. Nulla ergo est idea neque conceptus qui
@@ -8595,8 +8555,8 @@ substractionem.</p>
<p>Veritas in dicto non in re consistit.</p>
-<p>Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest præter motum partium
-aliquarum intus in sentiente existentium, quæ partes motæ organorum
+<p>Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest præter motum partium
+aliquarum intus in sentiente existentium, quæ partes motæ organorum
quibus sentimus partes sunt.</p>
<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
@@ -8609,16 +8569,16 @@ quibus sentimus partes sunt.</p>
<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Son <i>Wild Galant</i> est de 1662.</p>
<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
-<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: «We love to get our mistresses, and purr over them, as
+<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: «We love to get our mistresses, and purr over them, as
cats do over mice, and then let them get a little way, and all the
-pleasure is to pat them back again.»</p>
+pleasure is to pat them back again.»</p>
-<p>Wildblood dit à sa maîtresse: «I am none of those unreasonable lovers
+<p>Wildblood dit à sa maîtresse: «I am none of those unreasonable lovers
that propose to themselves the loving to eternity. A month is commonly
-my stint.»&mdash;Et Jacintha répond: «Or would not a fortnight serve our
-turn?» (<i>Mock Astrologer.</i>)</p>
+my stint.»&mdash;Et Jacintha répond: «Or would not a fortnight serve our
+turn?» (<i>Mock Astrologer.</i>)</p>
-<p>Souvent, à la barbarie de ses plaisanteries, on dirait qu'il traduit
+<p>Souvent, à la barbarie de ses plaisanteries, on dirait qu'il traduit
Hobbes.</p>
<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
@@ -8640,8 +8600,8 @@ for the sake of the other.</p>
<div class="poem10">
<p>This night, this happy night is yours and mine.</p>
-<p>Et tout à côté on rencontre des allusions politiques. Cela peint temps.
-Par exemple, Torrismond dit pour s'excuser d'épouser la reine:</p>
+<p>Et tout à côté on rencontre des allusions politiques. Cela peint temps.
+Par exemple, Torrismond dit pour s'excuser d'épouser la reine:</p>
<p><span class="add3em"> Power which in one age is tyranny</span><br>
Is ripen'd in the next to succession.<br>
@@ -8665,7 +8625,7 @@ Par exemple, Torrismond dit pour s'excuser d'épouser la reine:</p>
As I shou'd please to love.</p>
<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
-<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Lorsque Jupiter sort, alléguant qu'il est jour, Alcmène
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Lorsque Jupiter sort, alléguant qu'il est jour, Alcmène
lui dit:</p>
<p class="poem10">But you and I will draw our curtains close,<br>
@@ -8674,8 +8634,8 @@ lui dit:</p>
You have not yet laid long enough in bed<br>
To warm your widowed side.</p>
-<p>Comparez la matrone romaine de Plaute et l'honnête dame française de
-Molière à cette personne expansive.</p>
+<p>Comparez la matrone romaine de Plaute et l'honnête dame française de
+Molière à cette personne expansive.</p>
<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>:</p>
@@ -8687,7 +8647,7 @@ Molière à cette personne expansive.</p>
To make grave legs in formal fetters,<br>
Converse with fools and write dull letters....</p>
-<p class="auteur">(<i>Lettre à lord Middleton</i>)</p>
+<p class="auteur">(<i>Lettre à lord Middleton</i>)</p>
</div>
<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
@@ -8766,20 +8726,20 @@ pieces&mdash;five&mdash;there; 'tis all I have.</p>
</div>
<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
-<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Il faut lire cet épilogue, pour voir quelles paroles et
-quels détails on osait mettre dans la bouche d'une actrice.</p>
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Il faut lire cet épilogue, pour voir quelles paroles et
+quels détails on osait mettre dans la bouche d'une actrice.</p>
<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>:</p>
<div class="quote">
-<p>«That spark who has his fruitless designs upon the
-bedridden widow down to the sucking heiress in her pissing clout.»</p>
+<p>«That spark who has his fruitless designs upon the
+bedridden widow down to the sucking heiress in her pissing clout.»</p>
-<p>Mistress Flippant: «Though I had married the fool, I thought to have
-reserved the witt, as well as other ladies.»</p>
+<p>Mistress Flippant: «Though I had married the fool, I thought to have
+reserved the witt, as well as other ladies.»</p>
-<p>Dapperwit: «I will contest with no rival; not with my old rival your
-coachman.»</p>
+<p>Dapperwit: «I will contest with no rival; not with my old rival your
+coachman.»</p>
<p>She has a complexion like an Holland cheese, and no more teeth left than
such as give a haut goust to her breath.</p>
@@ -8792,7 +8752,7 @@ such as give a haut goust to her breath.</p>
under the left eye; awaken the roses on her cheeks with some Spanish
wool, and warrant her breath with some lemon-peel.</p>
-<p class="auteur">(Acte III, scène <span class="smcap">iii</span>.)</p>
+<p class="auteur">(Acte III, scène <span class="smcap">iii</span>.)</p>
</div>
<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
@@ -8802,22 +8762,22 @@ me; and no Burgundy man, or drunken scourer, will reel my way. The
rag-women, and cinder-women, have better luck than I. (Acte IV.)</p>
<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
-<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Dans <i>l'Épouse campagnarde</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Dans <i>l'Épouse campagnarde</i>.</p>
<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
-<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: On connaît la lettre d'Agnès dans Molière: «Je veux vous
-écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des
-pensées que je désirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment
-faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles, etc.» Regardez
-la façon dont Wycherley la traduit: «Dear, sweet M<sup>r</sup> Horner, my husband
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: On connaît la lettre d'Agnès dans Molière: «Je veux vous
+écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des
+pensées que je désirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment
+faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles, etc.» Regardez
+la façon dont Wycherley la traduit: «Dear, sweet M<sup>r</sup> Horner, my husband
would have me send you a base, rude, unmannerly letter: but I won 't;
and would have forbid you loving me, but I won 't; and would have me say
to you, I hate you, poor M<sup>r</sup> Horner, but I won 't tell a lie for him.
For I'm sure if you and I were in the country at cards together, I could
not help treading on your toe under the table, or rubbing knees with
you, and staring in your face, till you saw me, and then looking down
-and blushing for an hour together, etc.»&mdash;«Why, he put the tip of his
-tongue between my lips.»</p>
+and blushing for an hour together, etc.»&mdash;«Why, he put the tip of his
+tongue between my lips.»</p>
<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Dans le <i>Plain dealer</i>.</p>
@@ -8840,10 +8800,10 @@ banquets....</p>
painted.</p>
<p>.... She is most splendidly, gallantly ugly, and looks like an ill piece
-of daubing in a rich frame. (Acte II, scène <span class="smcap">i</span>.)</p>
+of daubing in a rich frame. (Acte II, scène <span class="smcap">i</span>.)</p>
</div>
-<p>La scène est empruntée au <i>Misanthrope</i> et à la <i>Critique de l'École des
+<p>La scène est empruntée au <i>Misanthrope</i> et à la <i>Critique de l'École des
Femmes</i>; jugez de la transformation.</p>
<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a>
@@ -8861,10 +8821,10 @@ had a real passion for it.</p>
<p>.... As soon as I had his money, I hastened his departure like a wife,
who, when she has made the most of a dying husband's breath, pulls away
-his pillow. (Acte IV, scène <span class="smcap">i</span>.)</p>
+his pillow. (Acte IV, scène <span class="smcap">i</span>.)</p>
</div>
-<p>Cette dernière phrase est d'un satirique morose plutôt que d'un
+<p>Cette dernière phrase est d'un satirique morose plutôt que d'un
observateur exact.</p>
<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a>
@@ -8931,7 +8891,7 @@ passing for a woman.</p>
<p class="acteur">ELIZA.</p>
-<p>Ô admirable confidence!....</p>
+<p>Ô admirable confidence!....</p>
<p class="acteur">OLIVIA.</p>
@@ -8960,16 +8920,16 @@ forswearing yourself....</p>
<p class="acteur">OLIVIA.</p>
<p>O hideous, hideous advice! Let us go out of the hearing of it. She will
-spoil us, Lettice. (Acte V, scène <span class="smcap">i</span>.)</p>
+spoil us, Lettice. (Acte V, scène <span class="smcap">i</span>.)</p>
</div>
<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
-<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Comparez au rôle d'Alceste des tirades comme celle-ci:</p>
+<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Comparez au rôle d'Alceste des tirades comme celle-ci:</p>
<p class="quote">Such as you, like common whores and pickpockets, are only dangerous to
those you embrace.</p>
-<p>Comparez au rôle de Philinte des tirades comme celle-ci:</p>
+<p>Comparez au rôle de Philinte des tirades comme celle-ci:</p>
<p class="quote">But, faith, could you think I was a friend to those I hugged, kissed,
flattered, bowed to? When their backs were turned, did not I tell you
@@ -9074,7 +9034,7 @@ on her by killing you.</p>
</div>
<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
-<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Voir toutes les pièces historiques de Shakspeare.</p>
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: Voir toutes les pièces historiques de Shakspeare.</p>
<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: 1654.</p>
@@ -9090,7 +9050,7 @@ on her by killing you.</p>
<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: Voyez, par exemple, dans le <i>Beaux Stratagem</i> (Farquhar),
-act. II, sc. <span class="smcap">ii</span>, le Beau à l'Église.</p>
+act. II, sc. <span class="smcap">ii</span>, le Beau à l'Église.</p>
<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Voir surtout <i>An Account of the United Provinces, Memoirs
@@ -9120,9 +9080,9 @@ honours as usually attend them, not that which is the true, and only
true reward of virtue.</p>
<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
-<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Comparez cet essai à l'ouvrage de Carlyle; c'est le même
-titre et le même sujet, et il est curieux d'y voir la différence des
-deux siècles.</p>
+<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Comparez cet essai à l'ouvrage de Carlyle; c'est le même
+titre et le même sujet, et il est curieux d'y voir la différence des
+deux siècles.</p>
<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: They were commonly excellent poets, and great physicians:
@@ -9340,29 +9300,29 @@ morning sun has quite drawn up the dew.</p>
<i>Monsieur de Paris</i>.</p>
<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
-<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: «I was always eminent for being bien ganté.» (Etheredge,
+<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: «I was always eminent for being bien ganté.» (Etheredge,
<i>Sir Fopling Flutter</i>.)</p>
<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
-<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: De 1672 à 1726.</p>
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: De 1672 à 1726.</p>
<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Ornuphre, Begears.</p>
<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
-<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Consultations de Sganarelle dans <i>le Médecin malgré lui</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: Consultations de Sganarelle dans <i>le Médecin malgré lui</i>.</p>
<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
-<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Parmi les femmes, Éliante, Henriette, Élise, Uranie,
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Parmi les femmes, Éliante, Henriette, Élise, Uranie,
Elmire.</p>
<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
-<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Voyez l'admirable tact et le sang-froid d'Éliante,
+<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Voyez l'admirable tact et le sang-froid d'Éliante,
d'Henriette et d'Elmire.</p>
<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
-<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Dryden s'en vante. Il y a toujours chez lui une comédie
-complète amalgamée grossièrement avec une tragédie complète.</p>
+<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Dryden s'en vante. Il y a toujours chez lui une comédie
+complète amalgamée grossièrement avec une tragédie complète.</p>
<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>:</p>
@@ -9401,7 +9361,7 @@ through the head. (<i>Ibid.</i>)</p>
<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a>
<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>:</p>
<div class="poem10">
-<p class="acteur">LADY TOUCHWOOD (<i>à Maskwell</i>).</p>
+<p class="acteur">LADY TOUCHWOOD (<i>à Maskwell</i>).</p>
<p>You want but leisure to invent fresh falsehood, and sooth me to a
fond belief of all your fictions. But I'll stab the lie that is forming
@@ -9546,16 +9506,16 @@ green gooseberries....</p>
nurse!</p>
<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a>
-<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Le caractère de la nourrice est excellent. Fashion la
-remercie de l'éducation qu'elle a donnée à Hoyden:</p>
+<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Le caractère de la nourrice est excellent. Fashion la
+remercie de l'éducation qu'elle a donnée à Hoyden:</p>
-<p class="quote">«Alas, all I can boast of is, I gave her pure good milk, and so your
+<p class="quote">«Alas, all I can boast of is, I gave her pure good milk, and so your
honour would have said, an you had seen how the poor thing sucked it!
Eh! God's blessing on the sweet face on it, how it used to hang at this
poor teat, and suck and squeeze, and kick, and sprawl it would, till the
-belly on't was so full, it would drop off like a leech!»</p>
+belly on't was so full, it would drop off like a leech!»</p>
-<p>Cela est vrai, même après la nourrice de Juliette dans Shakspeare.</p>
+<p>Cela est vrai, même après la nourrice de Juliette dans Shakspeare.</p>
<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a>
<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>:</p>
@@ -9602,8 +9562,8 @@ business comes to break out, be sure you get between me and my father;
for you know his tricks; he will knock me down.</p>
<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a>
-<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Voir aussi le caractère du jeune garçon lourdaud et bête,
-squire Humphrey (<i>A Journey to London</i>, Vanbrugh). Il n'a qu'une idée,
+<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Voir aussi le caractère du jeune garçon lourdaud et bête,
+squire Humphrey (<i>A Journey to London</i>, Vanbrugh). Il n'a qu'une idée,
manger toujours.</p>
<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a>
@@ -9612,9 +9572,9 @@ manger toujours.</p>
<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a>
<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: If I marry my Lord Aimwell, there will be title, place,
and precedence, the park, the play, and the drawing-room, splendour,
-equipage, noise, and flambeaux. «Hey, my Lady Aimwell's servants
+equipage, noise, and flambeaux. «Hey, my Lady Aimwell's servants
there!&mdash;Light, light to the stairs&mdash;my Lady Aimwell's coach put
-forward&mdash;stand by, make room for her ladyship.»&mdash;Are not those things
+forward&mdash;stand by, make room for her ladyship.»&mdash;Are not those things
moving?</p>
<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a>
@@ -9964,8 +9924,8 @@ alone. (Vanbrugh, <i>Relapse</i>, acte II, fin.)</p>
</div>
<p>Voyez encore dans Vanbrugh, <i>A Journey to London</i>. Rarement la laideur
-et la corruption de la nature brutale ou mondaine ont été étalées plus à
-vif. La petite Betty et son frère sont à pendre.</p>
+et la corruption de la nature brutale ou mondaine ont été étalées plus à
+vif. La petite Betty et son frère sont à pendre.</p>
<div class="poem10">
<p class="acteur">MISTRESS FORESIGHT.</p>
@@ -9996,8 +9956,8 @@ They quarrel, fight, swear, drink, blaspheme, and the like. Whereas we,
being cowards, only backbite, tell lies, cheat cards, and so forth.
(Vanbrugh, <i>Provoked Wife</i>.)</p>
-<p>Voyez aussi dans cette pièce le caractère de Mademoiselle, femme de
-chambre française. Ils représentent le vice français comme plus impudent
+<p>Voyez aussi dans cette pièce le caractère de Mademoiselle, femme de
+chambre française. Ils représentent le vice français comme plus impudent
encore que le vice anglais.</p>
<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a>
@@ -10014,7 +9974,7 @@ or danger.</p>
woman. (Acte I, scene <span class="smcap">i</span>.)</p>
</div>
-<p>Catéchisme de l'amour:</p>
+<p>Catéchisme de l'amour:</p>
<div class="quote">
<p>What are the objects of that passion?</p>
@@ -10065,11 +10025,11 @@ occasion; a worse had not answered the purpose. When you are weary of
him, you know your remedy.</p>
<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a>
-<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Rôle du chapelain Foigard dans Farquhar (<i>Beaux
-Stratagem</i>), de Mademoiselle, et en général, de tous les Français.</p>
+<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Rôle du chapelain Foigard dans Farquhar (<i>Beaux
+Stratagem</i>), de Mademoiselle, et en général, de tous les Français.</p>
<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a>
-<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Rôle d'Amanda dans <i>Relapse</i> (Vanbrugh); rôle de mistress
+<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Rôle d'Amanda dans <i>Relapse</i> (Vanbrugh); rôle de mistress
Sullen, conversion des deux viveurs, dans <i>The Beaux Stratagem</i>
(Farquhar).</p>
@@ -10162,11 +10122,11 @@ the globe.</p>
<p class="acteur">CRAB.</p>
-<p>And teeth <i>à la chinoise</i>....</p>
+<p>And teeth <i>à la chinoise</i>....</p>
<p class="acteur">SIR BENJAMIN.</p>
-<p>In short, her face resembles a <i>table d'hôte</i> at Spa, where no two
+<p>In short, her face resembles a <i>table d'hôte</i> at Spa, where no two
guests are of a nation....</p>
<p class="acteur">CRAB.</p>
@@ -10272,10 +10232,10 @@ were framed in the wainscots.</p>
<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a>
<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>:</p>
<div class="quote">
-<p>«Si quelqu'un me demande ce qui a si fort poli notre
-conversation, je répondrai que c'est la cour.»</p>
+<p>«Si quelqu'un me demande ce qui a si fort poli notre
+conversation, je répondrai que c'est la cour.»</p>
-<p class="auteur">Dryden, <i>Défense de l'Épilogue de la Conquête de Grenade</i>.</p>
+<p class="auteur">Dryden, <i>Défense de l'Épilogue de la Conquête de Grenade</i>.</p>
</div>
<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
@@ -10336,7 +10296,7 @@ though they allow Cob and Tib to speak properly, yet they are not much
pleased with their tankard or with their rags.</p>
<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a>
-<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Préface de <i>All for Love</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Préface de <i>All for Love</i>.</p>
<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a>
<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: They are likewise to be gathered from the several
@@ -10389,11 +10349,11 @@ of a plain-spoken honest man than to die with the infamy of an
incestuous villain.... The poet has chosen to give him the turn of
gallantry, sent him to travel from Athens to Paris, taught him to make
love, and transformed the Hippolytus of Euripides into Monsieur
-Hippolyte. (Préface de <i>All for Love</i>.)</p>
+Hippolyte. (Préface de <i>All for Love</i>.)</p>
-<p>Cette critique montre, en abrégé, tout le bon sens et toute la liberté
-d'esprit de Dryden, mais en même temps toute la grossièreté de son
-éducation et de son temps.</p>
+<p>Cette critique montre, en abrégé, tout le bon sens et toute la liberté
+d'esprit de Dryden, mais en même temps toute la grossièreté de son
+éducation et de son temps.</p>
<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a>
<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>:</p>
@@ -10405,7 +10365,7 @@ d'esprit de Dryden, mais en même temps toute la grossièreté de son
Our sturdy Teuton yet will not obey,<br>
More fit for manly thought, and strengthen'd with allay.</p>
-<p class="auteur">(Épître <span class="smcap">XII</span>.)</p>
+<p class="auteur">(Épître <span class="smcap">XII</span>.)</p>
</div>
<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a>
@@ -10437,9 +10397,9 @@ than there is in any of the French.</p>
<p class="poem10">Absent, I may her Martyrdom decree,<br>
But one look more will make that martyr me....</p>
-<p>Ce Maximin a la spécialité des calembours: Porphyrius, à qui il offre sa
-fille en mariage, répond que la distance est trop grande. Maximin
-là-dessus répond:</p>
+<p>Ce Maximin a la spécialité des calembours: Porphyrius, à qui il offre sa
+fille en mariage, répond que la distance est trop grande. Maximin
+là-dessus répond:</p>
<p class="poem10">Yet Heav'n and Earth which so remote appear,<br>
Are by the air, which flows betwixt'em, near.</p>
@@ -10513,8 +10473,8 @@ là-dessus répond:</p>
And doubled by their love their piety....<br>
You must be mine that you may learn to live.</p>
-<p>Remarquez que cette furie, six vers plus loin, copie une réponse de
-Phèdre. Dryden a cru imiter Racine.</p>
+<p>Remarquez que cette furie, six vers plus loin, copie une réponse de
+Phèdre. Dryden a cru imiter Racine.</p>
<p class="poem10 auteur">(<i>Aurengzebe</i>, acte IV, sc. <span class="smcap">i</span>.)</p>
@@ -10548,7 +10508,7 @@ And better serv'd himself than serv'd by Nature.<br>
.... I have seen enough within<br>
To exercise my virtue.</p>
-<p class="auteur">(<i>Mariage à la mode</i>, acte III, sc. <span class="smcap">ii</span>.)</p>
+<p class="auteur">(<i>Mariage à la mode</i>, acte III, sc. <span class="smcap">ii</span>.)</p>
</div>
<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a>
@@ -10619,8 +10579,8 @@ To exercise my virtue.</p>
<p>Poor women's thoughts are all extempore.</p>
</div>
-<p>Des dames si logiciennes ont des grossièretés étranges: Lyndaxara son
-amant qui la supplie de le rendre «heureux».</p>
+<p>Des dames si logiciennes ont des grossièretés étranges: Lyndaxara son
+amant qui la supplie de le rendre «heureux».</p>
<p class="poem10">If I make you so, you shall pay my price.</p>
@@ -10651,7 +10611,7 @@ amant qui la supplie de le rendre «heureux».</p>
<span class="add6em"> <i>Dost thou not see my baby at my breast,</i></span><br>
<i>That sucks the nurse asleep?</i></p>
-<p>Cette gaminerie amère de courtisane et d'artiste est sublime.</p>
+<p>Cette gaminerie amère de courtisane et d'artiste est sublime.</p>
<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a>
<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: <i>The World well lost</i>, acte II.</p>
@@ -10694,15 +10654,15 @@ amant qui la supplie de le rendre «heureux».</p>
</div>
<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a>
-<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: Miranda dit: «And if I can but escape with life, I had
+<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: Miranda dit: «And if I can but escape with life, I had
rather lie in pain nine months, as my father threatened, than lose my
-longing.»&mdash;Dryden donne une s&oelig;ur à Miranda; elles se querellent, et
-sont jalouses l'une de l'autre, etc.&mdash;Voyez aussi la description qu'Ève
-fait de son bonheur, et les idées que ses confidences suggèrent à Satan
+longing.»&mdash;Dryden donne une s&oelig;ur à Miranda; elles se querellent, et
+sont jalouses l'une de l'autre, etc.&mdash;Voyez aussi la description qu'Ève
+fait de son bonheur, et les idées que ses confidences suggèrent à Satan
(acte III, sc. <span class="smcap">i</span>).</p>
<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a>
-<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Cette impuissance ressemble à celle de Casimir
+<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Cette impuissance ressemble à celle de Casimir
Delavigne.</p>
<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a>
@@ -10711,16 +10671,16 @@ Delavigne.</p>
<div class="poem10">
<p class="acteur">ANTONY.</p>
- <p>Cæsar's sister.</p>
+ <p>Cæsar's sister.</p>
<p class="acteur">OCTAVIA.</p>
<p>That's unkind.
- Had I been nothing more than Cæsar's sister,<br>
- Know, I had still remain'd in Cæsar's camp.<br>
+ Had I been nothing more than Cæsar's sister,<br>
+ Know, I had still remain'd in Cæsar's camp.<br>
But your Octavia, your much injured wife,<br>
Though banish'd from your bed, driv'n from your house,<br>
- In spite of Cæsar's sister, still is yours.<br>
+ In spite of Cæsar's sister, still is yours.<br>
'Tis true, I have a heart disdains your coolness,<br>
And prompts me not to seek what you should offer;<br>
But a wife's virtue still surmounts that pride.<br>
@@ -10929,7 +10889,7 @@ Delavigne.</p>
<p>I warrant thee, old soldier;<br>
Thou shalt behold me once again in iron,<br>
And, at the head of our old troops, that beat<br>
- The Parthians, cry aloud, «Come, follow me.»</p>
+ The Parthians, cry aloud, «Come, follow me.»</p>
<p class="acteur">VENTIDIUS.</p>
@@ -10939,7 +10899,7 @@ Delavigne.</p>
<p class="acteur">ANTONY.</p>
<p>What is 't, Ventidius? It out-weighs 'em all.<br>
- Why, we have more than conquer'd Cæsar now.<br>
+ Why, we have more than conquer'd Cæsar now.<br>
My queen's not only innocent, but loves me....<br>
Down on thy knees, blasphemer as thou art<br>
And ask forgiveness of wrong'd Innocence!</p>
@@ -10952,7 +10912,7 @@ Delavigne.</p>
<p>Go! Whither? Go from all that's excellent<br>
<span class="add8em"> Give, you gods,</span><br>
- Give to your boy, your Cæsar,<br>
+ Give to your boy, your Cæsar,<br>
This rattle of a globe to play withal,<br>
This gu-gau world; and put him cheaply off.<br>
I'll not be pleas'd with less than Cleopatra.</p>
@@ -10961,7 +10921,7 @@ Delavigne.</p>
<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a>
<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>:</p>
-<p class="poem10"><span class="add6em"> Let Cæsar walk</span><br>
+<p class="poem10"><span class="add6em"> Let Cæsar walk</span><br>
Alone upon it. I am weary of my part.<br>
My torch is out, and the world stands before me<br>
Like a black desert. At the approach of night<br>
@@ -10978,7 +10938,7 @@ Delavigne.</p>
<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a>
<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: Voir la mort de Pierre et de Jaffier. Pierre, une fois
-poignardé, éclate de rire.</p>
+poignardé, éclate de rire.</p>
<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a>
<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>:</p>
@@ -11016,9 +10976,9 @@ poignardé, éclate de rire.</p>
</div>
<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a>
-<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: La petite Laclos disait à je ne sais plus quel duc en lui
-prenant son grand cordon: «Mets-toi à genoux là-dessus, vieille
-ducaille!» Et le duc se mettait à genoux.</p>
+<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: La petite Laclos disait à je ne sais plus quel duc en lui
+prenant son grand cordon: «Mets-toi à genoux là-dessus, vieille
+ducaille!» Et le duc se mettait à genoux.</p>
<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a>
<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>:</p>
@@ -11110,13 +11070,13 @@ unwholesome; he is continually eating of garlic and chewing tobacco.</p>
</div>
<p>Impossible de voir ensemble plus de coquinerie morale et de correction
-littéraire.</p>
+littéraire.</p>
<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a>
<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>:</p>
<div class="poem10">
- <p class="acteur">PAGE (<i>à Monimia</i>).</p>
+ <p class="acteur">PAGE (<i>à Monimia</i>).</p>
<p>.... In the morning when you call me to you,<br>
And by your bed I stand tell you stories,<br>
@@ -11129,13 +11089,13 @@ littéraire.</p>
</div>
<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a>
-<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Burns disait que dans son village il était arrivé, au
-moyen du raisonnement et des livres, à se figurer à peu près exactement
+<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Burns disait que dans son village il était arrivé, au
+moyen du raisonnement et des livres, à se figurer à peu près exactement
tout ce qu'il avait vu plus tard dans les salons, tout, sauf une femme
du grand monde.</p>
<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a>
-<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: «The stage to which my genius never much inclined me.»</p>
+<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: «The stage to which my genius never much inclined me.»</p>
<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a>
<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: I might find in France a living Horace and a Juvenal in
@@ -11143,13 +11103,13 @@ the person of the admirable Boileau, whose numbers are excellent, whose
expressions are noble, whose thoughts are just, whose language is pure,
whose satire is pointed, and whose sense is close. What he borrows from
the ancient, he repays with usury of his own; in coin as good and almost
-as universally valuable. (<i>Dédicace au comte de Dorcet.</i>)</p>
+as universally valuable. (<i>Dédicace au comte de Dorcet.</i>)</p>
<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a>
-<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: «Spenser wanted only to have read the rules of Bossu.»
-Ailleurs il cite Longin, Boileau, Rapin: «The latter of whom is alone
+<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: «Spenser wanted only to have read the rules of Bossu.»
+Ailleurs il cite Longin, Boileau, Rapin: «The latter of whom is alone
sufficient, were all other criticks lost, to teach anew the rules of
-writing.»</p>
+writing.»</p>
<p>Arioste neither designed justly, nor observed any unity of action or
compass of time, or moderation in the vastness of his draught. His style
@@ -11174,24 +11134,24 @@ angels sent below to make virtue amiable in your persons, or to sit for
poets when they would pleasantly instruct the age, by drawing goodness
in the most perfect and alluring shape of nature.... No part of Europe
can afford a parallel to your noble Lord in masculine beauty and in
-goodliness of shape. (Dédicace de <i>la Conquête de Mexico</i>.)</p>
+goodliness of shape. (Dédicace de <i>la Conquête de Mexico</i>.)</p>
<p>You have all the advantages of mind and body, and an illustrious birth,
conspiring to render you an extraordinary person. The <i>Achilles</i> and the
<i>Rinaldo</i> are present in you, even above their originals; you only want
a Homer or a Tasso to make you equal to them. Youth, beauty, and courage
(all which you possess in the highest of their perfection) are the most
-desirable gifts of Heaven. (Dédicace de <i>la Royale Martyre</i>, au duc de
+desirable gifts of Heaven. (Dédicace de <i>la Royale Martyre</i>, au duc de
Monmouth.)</p>
<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a>
-<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: «All men will join with me in the adoration which I pay
-you.»&mdash;Au comte de Rochester, il écrit: «I find it is not for me to
+<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: «All men will join with me in the adoration which I pay
+you.»&mdash;Au comte de Rochester, il écrit: «I find it is not for me to
contend any way with your Lordship, who can write better on the meanest
subject, than I can on the best.... You are above any incense I give
-you.»&mdash;Dans la dédicace de ses fables, il compare le duc d'Osmond à
+you.»&mdash;Dans la dédicace de ses fables, il compare le duc d'Osmond à
Nestor, Joseph, Ulysse, Lucullus, etc.&mdash;Un autre jour, il compare la
-Castlemaine à Caton.</p>
+Castlemaine à Caton.</p>
<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a>
<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>:</p>
@@ -11208,7 +11168,7 @@ Castlemaine à Caton.</p>
<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a>
<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: They are no more mine when I receive them, than the light
of the moon can be allowed to be her own, who shines but by the
-reflection of her brother. (1693. Lettre à Dennis.)</p>
+reflection of her brother. (1693. Lettre à Dennis.)</p>
<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a>
<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Her weight made the horses travel very heavily; but to
@@ -11216,7 +11176,7 @@ give them a breathing time, she would often stop us, and plead some
necessity of nature, and tell us we were all flesh and blood.</p>
<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a>
-<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: This définition, though critics raised a logical
+<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: This définition, though critics raised a logical
objection against it&mdash;that it was only <i>a genere et fine</i>, and so not
altogether perfect, was yet well received by the rest.</p>
@@ -11224,7 +11184,7 @@ altogether perfect, was yet well received by the rest.</p>
<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: It is charged upon me that I make debauched persons my
protagonists, or the chief persons of the drama, and that I make them
happy in the conclusion of my play; against the law of comedy which is
-to reward virtue and punish vice. (Préface du <i>Mock Astrologer</i>.)</p>
+to reward virtue and punish vice. (Préface du <i>Mock Astrologer</i>.)</p>
<p><a id="footnote224" name="footnote224"></a>
<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: It is not that I would explode the use of metaphors from
@@ -11256,11 +11216,11 @@ things he has taxed me justly; and I have pleaded guilty to all thoughts
or expressions of mine, which can be truly argued of obscenity,
profaneness, or immorality; and retract them.&mdash;If he be my enemy, let
him triumph. If he be my friend, and I have given him no personal
-occasion to be otherwise, he will be glad of my repentance.»&mdash;Il y a de
-l'esprit dans ce qui suit: «He is too much given to horseplay in his
+occasion to be otherwise, he will be glad of my repentance.»&mdash;Il y a de
+l'esprit dans ce qui suit: «He is too much given to horseplay in his
raillery, and comes to battle, like a Dictator from the plough; I will
not say: the zeal of God's house has eaten him up; but I am sure it has
-devoured some part of his good manners and civility. (Préface des
+devoured some part of his good manners and civility. (Préface des
<i>Fables</i>.)</p>
<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a>
@@ -11383,7 +11343,7 @@ either fair war, or even so much as fair quarter, from a reader of the
opposite party.</p>
<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a>
-<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: <i>Mac-Fleknoë.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: <i>Mac-Fleknoë.</i></p>
<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a>
<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>:</p>
@@ -11406,18 +11366,18 @@ opposite party.</p>
He placed a mighty mug of potent ale.</p>
<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a>
-<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: Îles où l'on transportait les condamnés.</p>
+<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: Îles où l'on transportait les condamnés.</p>
<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a>
<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>:</p>
-<p class="poem10">«Heav'n bless my son, from Ireland let him reign,<br>
+<p class="poem10">«Heav'n bless my son, from Ireland let him reign,<br>
To far Barbadoes on the western main;<br>
Of his dominion may no end be known,<br>
And greater than his father's be his throne;<br>
- Beyond Love's Kingdom let him stretch his pen!»<br>
+ Beyond Love's Kingdom let him stretch his pen!»<br>
He paus'd; and all the people cried, Amen.<br>
- Then thus continued he: «My son, advance<br>
+ Then thus continued he: «My son, advance<br>
Still in new impudence, new ignorance.<br>
Success let others teach; learn thou, from me<br>
Pangs without birth, and fruitless industry.<br>
@@ -11428,12 +11388,12 @@ opposite party.</p>
That they to future ages may be known,<br>
Not copies drawn, but issue of thy own.<br>
Nay, let thy men of wit, too, be the same,<br>
- All full of thee, and diff'ring but in name.»</p>
+ All full of thee, and diff'ring but in name.»</p>
<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a>
<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>:</p>
-<p class="poem10">«Like mine, thy gentle numbers feebly creep;<br>
+<p class="poem10">«Like mine, thy gentle numbers feebly creep;<br>
Thy tragic muse gives smiles; thy comic, sleep.<br>
With whate'er gall thou sett'st thyself to write,<br>
Thy inoffensive satires never bite.<br>
@@ -11446,7 +11406,7 @@ opposite party.</p>
There thou may'st wings display, and altars raise,<br>
And torture one poor word ten thousand ways.<br>
Or, if thou wouldst thy diff'rent talents suit,<br>
- Set thy own songs, and sing them to thy lute.»<br>
+ Set thy own songs, and sing them to thy lute.»<br>
<span class="add1em"> He said: but his last words were scarcely heard,</span><br>
For Bruce and Longvil had a trap prepared;<br>
And down they sent the yet declaiming bard.<br>
@@ -11494,17 +11454,17 @@ opposite party.</p>
<p class="poem10">Though Huguenots contemn our ordination<br>
Succession, ministerial vocation, etc.</p>
-<p>Voilà les cailloux théologiques sur lesquels on trébuche dix fois par
+<p>Voilà les cailloux théologiques sur lesquels on trébuche dix fois par
livre.</p>
<p class="poem10">But once possess'd of what with care you save,<br>
The wanton boys would piss upon your grave.</p>
-<p>Telles sont les grossièretés dans lesquelles la polémique s'engage vingt
+<p>Telles sont les grossièretés dans lesquelles la polémique s'engage vingt
fois par livre.</p>
<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a>
-<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Préface de la <i>Religio Laici</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Préface de la <i>Religio Laici</i>.</p>
<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a>
<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: I have studied him and hope the style of his Epistles is
@@ -11512,10 +11472,10 @@ not ill imitated here.</p>
<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a>
<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Le mot d'Auguste sur Horace est charmant, mais on ne peut
-citer, même en latin.</p>
+citer, même en latin.</p>
<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a>
-<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Treizième épître.</p>
+<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Treizième épître.</p>
<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a>
<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>:</p>
@@ -11659,13 +11619,13 @@ sur la princesse de Conti.</p>
And glitt'ring temples of their hostile gods!<br>
<span class="add3em">The princes applaud with a furious joy,</span><br>
And the King seiz'd a flambeau with a zeal to destroy.<br>
- <span class="add6em">Thaïs led the way,</span><br>
+ <span class="add6em">Thaïs led the way,</span><br>
<span class="add6em">To light him to his prey,</span><br>
And, like another Helen, fir'd another Troy.</p>
<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a>
<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: On lui payait dix mille vers deux cent cinquante
-guinées.</p>
+guinées.</p>
<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a>
<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: <i>Post-scriptum</i> de la traduction de Virgile.</p>
@@ -11685,7 +11645,7 @@ de Walpole.)</p>
<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: Notes sur son voyage en Angleterre.</p>
<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a>
-<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: Frédéric, mort en 1751. <i>Mémoires de Walpole</i>, t. I, p.
+<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: Frédéric, mort en 1751. <i>Mémoires de Walpole</i>, t. I, p.
76.</p>
<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a>
@@ -11696,20 +11656,20 @@ instead of waiting till it was made to them.</p>
<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: Personnage de Birton, dans le <i>Jenny</i> de Voltaire.</p>
<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a>
-<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: «Les Anglais ont ordinairement vingt ans avant d'avoir
-parlé à quelque personne au-dessus de leur maître d'école et de leurs
-compagnons de collége; s'il arrive qu'ils aient du savoir, tout se
+<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: «Les Anglais ont ordinairement vingt ans avant d'avoir
+parlé à quelque personne au-dessus de leur maître d'école et de leurs
+compagnons de collége; s'il arrive qu'ils aient du savoir, tout se
termine au grec et au latin, mais pas un seul mot de l'histoire ou des
-langues modernes. Ainsi préparés ils se mettent à voyager; mais comme
-ils manquent de dextérité, qu'ils sont extrêmement honteux et timides et
-qu'ils n'ont point l'usage des langues étrangères, ils vivent entre eux
-et mangent ensemble dans les auberges.» (<i>Lettres de lord
+langues modernes. Ainsi préparés ils se mettent à voyager; mais comme
+ils manquent de dextérité, qu'ils sont extrêmement honteux et timides et
+qu'ils n'ont point l'usage des langues étrangères, ils vivent entre eux
+et mangent ensemble dans les auberges.» (<i>Lettres de lord
Chesterfield.</i>)</p>
-<p>«Je souhaiterais que vous les priassiez de vous donner des lettres de
+<p>«Je souhaiterais que vous les priassiez de vous donner des lettres de
recommandation pour les jeunes gens du bel air et pour les coquettes sur
-le bon ton, afin que vous pussiez être dans l'honnête débauche de
-Munich.» (<i>Ibidem.</i>)</p>
+le bon ton, afin que vous pussiez être dans l'honnête débauche de
+Munich.» (<i>Ibidem.</i>)</p>
<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a>
<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Through the whole piece, you may observe such a
@@ -11777,13 +11737,13 @@ education, is no small addition to the pleasure of our fine gentlemen.</p>
</div>
<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a>
-<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Dans ces Églogues les dames expliquent en bon style que
+<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Dans ces Églogues les dames expliquent en bon style que
leurs amies ont pour amants des laquais:</p>
<p class="poem10">Her favours Sylvia shares amongst mankind;<br>
Such gen'rous Love could never be confin'd.</p>
-<p>Ailleurs la servante dit à la dame:</p>
+<p>Ailleurs la servante dit à la dame:</p>
<p class="poem10">Have you not fancy'd in his frequent kiss<br>
Th'ungrateful leavings of a filthy miss?</p>
@@ -11813,7 +11773,7 @@ closet, for her own private drinking.</p>
fac-simile de la conversation anglaise: <i>Essay on polite conversation.</i></p>
<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a>
-<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Encore en 1826, Sidney Smith arrivant à Calais écrit
+<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Encore en 1826, Sidney Smith arrivant à Calais écrit
(tome II, 274):</p>
<p>What pleases me is the taste and ingenuity displayed in the shops and
@@ -11824,34 +11784,34 @@ gentleman.</p>
<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a>
<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: <i>Evelina</i>, par miss Burney; voyez le personnage du pauvre
-et gentil Français, M. Dubois, qu'on fait tomber dans le ruisseau.&mdash;Ces
+et gentil Français, M. Dubois, qu'on fait tomber dans le ruisseau.&mdash;Ces
jeunes filles si correctes vont voir jouer <i>Love for Love</i> de Congreve;
les parents ne craignent pas de leur donner miss Prue en
spectacle.&mdash;Voyez aussi par contraste le personnage du capitaine
-anglais, si rustre; il est l'hôte de Mme Duval, et la jette deux fois
-dans la boue; il dit à sa fille: «Molly, je vous conseille, si vous
-faites quelque cas de mes bonnes grâces, de ne plus avoir un goût à
-vous, en ma présence.»&mdash;Le changement est surprenant, depuis soixante
+anglais, si rustre; il est l'hôte de Mme Duval, et la jette deux fois
+dans la boue; il dit à sa fille: «Molly, je vous conseille, si vous
+faites quelque cas de mes bonnes grâces, de ne plus avoir un goût à
+vous, en ma présence.»&mdash;Le changement est surprenant, depuis soixante
ans.</p>
<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a>
-<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: «The consciousness of silent endurance, so dear to every
-Englishman, of standing out against something and not giving in.» <i>Tom
+<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: «The consciousness of silent endurance, so dear to every
+Englishman, of standing out against something and not giving in.» <i>Tom
Brown's School-days.</i></p>
<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a>
<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Penn.</p>
<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a>
-<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Dans une tournée, il coucha trois semaines sur le
-plancher. Un jour, à trois heures du matin, il dit à Nelson, son
-compagnon: «Mon frère Nelson, ayons bon courage; j'ai encore un côté
-sain, car la peau n'est partie que d'un côté.»</p>
+<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Dans une tournée, il coucha trois semaines sur le
+plancher. Un jour, à trois heures du matin, il dit à Nelson, son
+compagnon: «Mon frère Nelson, ayons bon courage; j'ai encore un côté
+sain, car la peau n'est partie que d'un côté.»</p>
<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a>
-<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: «A string of opinions is no more Christian faith than a
+<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: «A string of opinions is no more Christian faith than a
string of beads is Christian holiness.... It is not assent to any
-opinion, or any number of opinions.»&mdash;«The justifying faith is not only
+opinion, or any number of opinions.»&mdash;«The justifying faith is not only
the personal revelation, the internal evidence, of christianity, but
likewise a sure and firm confidence, that Christ died for <i>his</i> sin,
loved <i>him</i>, and gave his life for <i>him</i>. (Life by Southey, tome I,
@@ -11860,9 +11820,9 @@ loved <i>him</i>, and gave his life for <i>him</i>. (Life by Southey, tome I,
<p>By a christian, I mean one who so believes in Christ, as that sin hath
no more dominion over him. (I, 151.)</p>
-<p>Law, l'auteur du célèbre livre <i>A Serious Call</i>, disait de même à
-Wesley: «Religion is the most plain simple thing in the world; It is
-only: we love him, because he first loved us.»</p>
+<p>Law, l'auteur du célèbre livre <i>A Serious Call</i>, disait de même à
+Wesley: «Religion is the most plain simple thing in the world; It is
+only: we love him, because he first loved us.»</p>
<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a>
<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: The fire is kindled in the country.... He saw the white
@@ -11976,8 +11936,8 @@ benefits or good things received, so, in its employment about them, it
imports, requires, or supposes these following particulars.</p>
<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a>
-<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: Il était mathématicien du premier ordre, et avait cédé sa
-chaire à Newton.</p>
+<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: Il était mathématicien du premier ordre, et avait cédé sa
+chaire à Newton.</p>
<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a>
<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: Although no such benefit or advantage can accrue to God,
@@ -12093,30 +12053,30 @@ pamphlets, which have swarmed so much among us within a few years.</p>
<p>(Stillingfleet, In vindication of the doctrine of Trinity. 1697.)</p>
<p><a id="footnote302" name="footnote302"></a>
-<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: Il examine entre autres «le péché contre le
-Saint-Esprit.» On aurait bien voulu savoir en quoi consistait ce péché
-dont parle l'Évangile. Mais rien de plus obscur; Calvin et les autres
-théologiens en donnaient chacun une définition différente. Après une
-dissertation minutieuse, John Hales conclut ainsi: «And though negative
+<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: Il examine entre autres «le péché contre le
+Saint-Esprit.» On aurait bien voulu savoir en quoi consistait ce péché
+dont parle l'Évangile. Mais rien de plus obscur; Calvin et les autres
+théologiens en donnaient chacun une définition différente. Après une
+dissertation minutieuse, John Hales conclut ainsi: «And though negative
proofs from scripture are not demonstrative, yet the general silence of
the apostles may at least help to infer a probability that the blasphemy
against the Holy Ghost is not committable by any Christian who lived not
-in the time of our Saviour (1636).»&mdash;Cela apprend à raisonner. De même,
-en Italie, les intrigues pour donner ou ôter des culottes aux capucins
-développaient l'habileté politique et diplomatique.</p>
+in the time of our Saviour (1636).»&mdash;Cela apprend à raisonner. De même,
+en Italie, les intrigues pour donner ou ôter des culottes aux capucins
+développaient l'habileté politique et diplomatique.</p>
<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a>
-<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: «The scripture is a book of morality and not of
+<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: «The scripture is a book of morality and not of
philosophy. Every thing there relates to practice.... It is evident from
a cursory view of the Old and New Testament that they are miscellaneous
books, some parts of which are history, others writ in a poetical style,
and others prophetical, but the design of them all is professedly to
-recommend the practice of true religion and virtue.»</p>
+recommend the practice of true religion and virtue.»</p>
<p class="auteur">(John Clarke, chapelain du roi, 1721.)</p>
<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a>
-<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: Burke, 133, <i>Réflexions sur la Révolution française</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: Burke, 133, <i>Réflexions sur la Révolution française</i>.</p>
<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a>
<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: Ray, Boyle, Barrow, Newton.</p>
@@ -12141,15 +12101,15 @@ separate; one event follows another; but we can never observe any tie
between them. They seem conjoined, but never connected.</p>
<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a>
-<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: Il faut lire dans sir Robert Filmer la théorie régnante,
+<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: Il faut lire dans sir Robert Filmer la théorie régnante,
pour voir de quel bourbier de sottises on sortait. Sir Robert Filmer
-disait qu'Adam avait reçu en naissant un pouvoir absolu et royal sur
-tout l'univers; que dans toute réunion d'hommes il y en avait un qui
-était roi légitime, comme plus proche héritier d'Adam. "Some say it was
+disait qu'Adam avait reçu en naissant un pouvoir absolu et royal sur
+tout l'univers; que dans toute réunion d'hommes il y en avait un qui
+était roi légitime, comme plus proche héritier d'Adam. "Some say it was
by lot, and others that Noah sailed round the Mediterranean in ten
years, and divided the world into Asia, Afric, and Europa, portions for
-his three sons."&mdash;Comparez Bossuet, <i>Politique fondée sur l'Écriture</i>.
-Les sciences morales se dégagent en ce moment de la théologie.</p>
+his three sons."&mdash;Comparez Bossuet, <i>Politique fondée sur l'Écriture</i>.
+Les sciences morales se dégagent en ce moment de la théologie.</p>
<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a>
<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: Those who are united in one body and have a common
@@ -12180,7 +12140,7 @@ themselves under government is the preservation of their property.
(Locke, <i>of Civil Government</i>.)</p>
<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a>
-<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: Discours du général Stanhope, un des <i>managers</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: Discours du général Stanhope, un des <i>managers</i>.</p>
<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a>
<b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: The rights of the greatest and of the meanest subjects
@@ -12190,7 +12150,7 @@ would soon become insignificant. (Discours de lord Chatam, affaire de
Wilkes.)</p>
<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a>
-<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: Évaluation de De Foe.</p>
+<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: Évaluation de De Foe.</p>
<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a>
<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: Their eating, indeed, amazes me; had I five hundred
@@ -12233,11 +12193,11 @@ aussi Hogarth.</p>
</div>
<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a>
-<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: Lord Chesterfield remarque qu'un Français d'alors
+<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: Lord Chesterfield remarque qu'un Français d'alors
n'entend point le mot de patrie; qu'il faut lui parler de son prince.</p>
<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a>
-<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: L'exécuteur de Charles I<sup>er</sup>.</p>
+<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: L'exécuteur de Charles I<sup>er</sup>.</p>
<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a>
<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: Montesquieu, liv. XIX, chap. <span class="smcap">XXVII</span>.</p>
@@ -12246,13 +12206,13 @@ n'entend point le mot de patrie; qu'il faut lui parler de son prince.</p>
<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: Jugement d'Addison.</p>
<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a>
-<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: Junius a écrit sous l'anonyme et les critiques n'ont pu
-encore démêler avec certitude son véritable nom.&mdash;Pour Sheridan, voyez
+<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: Junius a écrit sous l'anonyme et les critiques n'ont pu
+encore démêler avec certitude son véritable nom.&mdash;Pour Sheridan, voyez
tome II, p. 85, et tome III, p. 408.&mdash;Pour Burke, tome III, p. 88.</p>
<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a>
<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: But yesterday, and <i>England</i> might have stood against the
-world; now «none so poor to do her reverence.»</p>
+world; now «none so poor to do her reverence.»</p>
<p>We shall be forced ultimately to retract; let us retract while we can,
not when we must. I say we must necessarily undo these violent
@@ -12408,7 +12368,7 @@ this midnight conspiracy against the constitution. (Fox's speeches, t.
II, 262.)</p>
<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a>
-<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: <i>Recherches sur l'origine de nos idées du beau et du
+<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: <i>Recherches sur l'origine de nos idées du beau et du
sublime.</i></p>
<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a>
@@ -12581,18 +12541,18 @@ what they please.... We ought to see what it will please them to do,
before we risk congratulations which may be soon turned into
complaints.... Strange chaos of levity and ferocity, monstrous
tragi-comic scene.... After I have read the list of the persons and
-descriptions elected into the Tiers-État, nothing which they afterwards
+descriptions elected into the Tiers-État, nothing which they afterwards
did could appear astonishing. Of any practical experience in the state,
not one man was to be found. The best were only men of theory. The
majority was composed of practitioners in the law.... active
chicaners.... obscure provincial advocates, stewards of petty local
juridictions, country attornies, notaries, etc.</p>
-<p>Ce qui choque et inquiète Burke au plus haut degré, c'est qu'on n'y
-voyait pas de représentants du <i>natural landed interest</i>.</p>
+<p>Ce qui choque et inquiète Burke au plus haut degré, c'est qu'on n'y
+voyait pas de représentants du <i>natural landed interest</i>.</p>
-<p>Encore une phrase, car véritablement cette clairvoyance politique touche
-au génie.</p>
+<p>Encore une phrase, car véritablement cette clairvoyance politique touche
+au génie.</p>
<p>Men are qualified for civil liberty in exact proportion to their
disposition to put moral chains upon their own appetites.... Society
@@ -12616,7 +12576,7 @@ nation of atheists. (<i>Ibid.</i>)</p>
<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: <i>Humour.</i></p>
<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a>
-<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: À lord Halifax, 1701.</p>
+<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: À lord Halifax, 1701.</p>
<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a>
<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>:</p>
@@ -12673,11 +12633,11 @@ health, prosperity, and kind treatment from the world are great
cherishers of it, where they find it.</p>
<p><a id="footnote367" name="footnote367"></a>
-<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: Voir, par exemple, son chapitre sur la République de
+<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: Voir, par exemple, son chapitre sur la République de
Saint-Marin.</p>
<p><a id="footnote368" name="footnote368"></a>
-<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: <i>Épitre à Halifax.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: <i>Épitre à Halifax.</i></p>
<p class="poem10">O liberty, thou Goddess heavenly bright,<br>
Profuse of bliss, and pregnant with delight,<br>
@@ -12686,7 +12646,7 @@ Saint-Marin.</p>
'Tis liberty that crowns Britannia's isle,<br>
And makes her barren rocks and her bleak mountains smile.</p>
-<p>Sur la république de Saint-Marin:</p>
+<p>Sur la république de Saint-Marin:</p>
<p>Nothing can be a greater instance of the natural love that mankind has
for liberty and of their aversion to an arbitrary government, than such
@@ -12699,7 +12659,7 @@ lies in the same country, almost destitute of inhabitants.</p>
<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: Par exemple, Halifax.</p>
<p><a id="footnote370" name="footnote370"></a>
-<b><a href="#footnotetag370">370</a></b>: <i>Défense du christianisme.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag370">370</a></b>: <i>Défense du christianisme.</i></p>
<p><a id="footnote371" name="footnote371"></a>
<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: The great and only end of these speculations is to banish
@@ -12914,8 +12874,8 @@ imagination.</p>
<p><a id="footnote395" name="footnote395"></a>
<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: Voyez la jolie et minutieuse analyse de Hurd, la
-décomposition de la période, la proportion des longues et des brèves,
-l'étude des finales.&mdash;Un musicien ne ferait pas mieux.</p>
+décomposition de la période, la proportion des longues et des brèves,
+l'étude des finales.&mdash;Un musicien ne ferait pas mieux.</p>
<p class="auteur">(<i>Spectator</i>, n<sup>o</sup> 411.)</p>
@@ -13039,7 +12999,7 @@ as he was making his escape was dispatched by a smile.</p>
<p class="auteur">(<i>Spectator</i>, n<sup>o</sup> 377.)</p>
<p><a id="footnote404" name="footnote404"></a>
-<b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: Aridæus a beautiful youth of Epirus, in love with
+<b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: Aridæus a beautiful youth of Epirus, in love with
Praxinoe, the wife of Thespis, escaped without damage saving only that
two of his foreteeth were struck out, and his nose a little flatted.</p>
@@ -13050,11 +13010,11 @@ her gallant.</p>
<p class="auteur">(<i>Spectator</i>, n<sup>o</sup> 233.)</p>
<p><a id="footnote405" name="footnote405"></a>
-<b><a href="#footnotetag405">405</a></b>: Voy. les trente derniers numéros du <i>Spectator</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag405">405</a></b>: Voy. les trente derniers numéros du <i>Spectator</i>.</p>
<p><a id="footnote406" name="footnote406"></a>
-<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: Voir les coiffures sous Élisabeth pour comprendre ces
-termes spéciaux.</p>
+<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: Voir les coiffures sous Élisabeth pour comprendre ces
+termes spéciaux.</p>
<p><a id="footnote407" name="footnote407"></a>
<b><a href="#footnotetag407">407</a></b>: The middle figure which immediately attracted the eyes of
@@ -13217,396 +13177,18 @@ the happy islands, I saw nothing but the long hollow valley of Bagdad,
with oxen, sheep, and camels grazing upon the sides of it.</p>
<div class="p4 tn">
-<p>Notes au lecteur de ce fichier numérique:</p>
+<p>Notes au lecteur de ce fichier numérique:</p>
-<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.</p>
+<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.</p>
-<p>Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les
+<p>Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les
notes de fin de page sont manquantes.</p>
</div>
</div>
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
-(Volume 3 de 5), by Hippolyte Taine
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
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-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
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-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41101 ***</div>
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