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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41101 ***
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE
+
+
+TOME TROISIÈME
+
+
+
+
+739--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
+
+7, rue des Canettes, 7
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE
+
+
+PAR H. TAINE
+
+
+TOME TROISIÈME
+
+
+
+
+QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
+ 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
+ 1878
+
+ Tous droits réservés.
+
+
+
+
+HISTOIRE
+
+DE LA
+
+LITTÉRATURE ANGLAISE.
+
+
+
+
+LIVRE III.
+
+L'ÂGE CLASSIQUE.
+
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+La Restauration.
+
+
+§ 1. LES VIVEURS.
+
+ I. Les excès du puritanisme. -- Comment ils amènent les excès du
+ sensualisme.
+
+ II. Peinture de ces moeurs par un étranger. -- Les Mémoires de
+ Grammont. -- Différence de la débauche en France et en
+ Angleterre.
+
+ III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et
+ âpreté de sa rancune.
+
+ IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour. --
+ Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale.
+
+ V. Quelle est la philosophie qui convient à ces moeurs. --
+ Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et ses
+ découvertes. -- Sa méthode mathématique. -- En quoi il se
+ rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthétique, sa
+ politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. -- Esprit
+ et objet de sa philosophie.
+
+ VI. Le théâtre. -- Changement dans le goût et dans le public. --
+ L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire après la
+ Restauration.
+
+ VII. Dryden. Disparates de ses comédies. -- Maladresse de ses
+ indécences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de Molière.
+
+ VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractère. -- Sa tristesse,
+ son âpreté et son impudeur. -- _L'Amour au bois_, _l'Épouse
+ campagnarde_, _le Maître de danse_. -- Peintures licencieuses et
+ détails repoussants. -- Son énergie et son réalisme. -- Rôles
+ d'Olivia et de Manly dans son _Plain dealer_. -- Paroles de
+ Milton.
+
+
+§ 2. LES MONDAINS.
+
+ I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses conditions et
+ ses causes. -- Comment elle s'établit en Angleterre. -- Les
+ modes, les amusements, les conversations, les façons et les
+ talents de salon.
+
+ II. Avénement de l'esprit classique en Europe. -- Ses origines.
+ -- Ses caractères. -- Différence de la conversation sous
+ Élisabeth et sous Charles II.
+
+ III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractère, son esprit,
+ son style.
+
+ IV. Les écrivains à la mode. -- Leur langage correct, leurs
+ façons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset,
+ Edmund Waller. -- Ses sentiments et son style. -- En quoi il est
+ poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du style. --
+ Manque de poésie. -- Caractère de la poésie et du style
+ classiques et monarchiques.
+
+ V. Sir John Denham. -- Son poëme de _Cooper's Hill_. -- Ampleur
+ oratoire de ses vers. -- Gravité anglaise de ses préoccupations
+ morales. -- Comment les gens du monde et les écrivains se
+ modèlent alors sur la France.
+
+ VI. Les comiques. -- Comparaison de ce théâtre et de celui de
+ Molière. -- L'ordre des idées dans Molière. -- Les idées
+ générales dans Molière. -- Comment chez Molière l'odieux est
+ dissimulé, quoique la vérité soit peinte. -- Comment chez Molière
+ l'honnête homme reste homme du monde. -- Comment l'honnête homme
+ de Molière est un modèle français.
+
+ VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. -- Frivolité
+ des intentions. -- Âpreté des caractères. -- Grossièreté des
+ moeurs. -- En quoi consiste le talent de Wycherley, Congrève,
+ Vanbrugh et Farquhar. -- Quels personnages ils peuvent composer.
+
+ VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute, le
+ squire Sullen. -- Le père, sir Tunbelly. -- La jeune fille, miss
+ Hoyden. -- Le jeune garçon, le squire Humphry. -- Idée de la
+ nature d'après ce théâtre.
+
+ IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. -- Miss
+ Prue. Lady Wishfort. Lady Pliant. Mistress Millamant. -- Les
+ hommes du monde. Mirabell. -- Idée de la société d'après ce
+ théâtre. -- Pourquoi cette culture et cette littérature n'ont pas
+ produit d'oeuvres durables. -- En quoi elles sont opposées au
+ caractère anglais. -- Transformation du goût et des moeurs.
+
+ X. La prolongation de la comédie. -- Sheridan. -- Sa vie. -- Son
+ talent. -- _L'École de médisance._ -- Comment la comédie dégénère
+ et s'éteint. -- Causes de la décadence du théâtre en Europe et en
+ Angleterre.
+
+
+§ 1. LES VIVEURS.
+
+Lorsqu'on feuillette tour à tour l'oeuvre des peintres de la cour sous
+Charles Ier, puis sous Charles II, et qu'on quitte les nobles
+portraits de Van-Dyck pour les figures de Lely, la chute est subite et
+profonde: on sortait d'un palais, on tombe dans un mauvais lieu.
+
+Au lieu de ces seigneurs fiers et calmes qui restent cavaliers en
+devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui semblent
+à la fois princesses et jeunes filles, de ce monde généreux et
+héroïque, élégant et orné, où resplendit encore la flamme de la
+Renaissance, où reluit déjà la politesse de l'âge moderne, on
+rencontre des courtisanes dangereuses ou provocantes, à l'air ignoble
+ou dur, incapables de pudeur ou de pitié[1]. Leurs mains potelées,
+épanouies, ploient mignardement des doigts à fossettes; des torsades
+de cheveux lourds roulent sur leurs épaules charnues; les yeux noyés
+clignent voluptueusement, un fade sourire erre sur les lèvres
+sensuelles. L'une relève un flot de cheveux dénoués qui coule sur les
+rondeurs de sa chair rose; celle-ci, languissante, se laisse aller,
+ouvrant une manche dont la molle profondeur découvre toute la
+blancheur de son bras. Presque toutes sont en chemise; plusieurs
+semblent sortir du lit; le peignoir froissé colle sur la gorge, et
+semble défait par une nuit de débauche; la robe de dessous, toute
+chiffonnée, tombe sur les hanches; les pieds froissent la soie qui
+chatoie et luit. Toutes débraillées qu'elles sont, elles se parent
+insolemment l'un luxe de filles: ceintures de diamants, dentelles
+bouillonnantes, splendeur brutale des dorures, profusion d'étoffes
+brodées et bruissantes, coiffures énormes, dont les boucles et les
+torsades enroulées et débordantes provoquent le regard par
+l'échafaudage de leur magnificence effrontée. Des draperies tortillées
+tombent alentour en forme d'alcôve, et les yeux plongent par une
+échappée sur les allées d'un grand parc dont la solitude sera commode
+à leurs plaisirs.
+
+[Note 1: Voyez surtout les portraits de lady Mooreland, de lady
+Williams, de la comtesse d'Ossory, de la duchesse de Cleveland, de
+lady Price, etc.]
+
+
+I
+
+Tout cela était venu par contraste: le puritanisme avait amené
+l'orgie, et les fanatiques avaient décrié la vertu. Pendant de longues
+années, la sombre imagination anglaise, saisie de terreurs
+religieuses, avait désolé la vie humaine. La conscience, à l'idée de
+la mort et de l'obscure éternité, s'était troublée; des anxiétés
+sourdes y avaient pullulé en secret comme une végétation d'épines, et
+le coeur malade, tressaillant à chaque mouvement, avait fini par
+prendre en dégoût tous ses plaisirs et en horreur tous ses instincts.
+Ainsi empoisonné dans sa source, le divin sentiment de la justice
+s'était tourné en folie lugubre. L'homme, déclaré pervers et damné, se
+croyait enfermé dans un cachot de perdition et de vice où nul effort
+et nul hasard ne pouvaient faire entrer un rayon de lumière, à moins
+que la main d'en haut, par une faveur gratuite, ne vînt arracher la
+pierre scellée de ce tombeau. Il avait mené la vie d'un condamné,
+bourrelée et angoisseuse, opprimée par un désespoir morne, et hantée
+de spectres. Tel s'était cru souvent sur le point de mourir: tel
+autre, à l'idée d'une croix, était traversé d'hallucinations
+douloureuses[2]; ceux-ci sentaient le frôlement du malin esprit: tous
+passaient des nuits les yeux fixés sur les histoires sanglantes et
+les appels passionnés de l'Ancien Testament, écoutant les menaces et
+les tonnerres du Dieu terrible, jusqu'à renouveler en leur propre
+coeur la férocité des égorgeurs et l'exaltation des voyants. Sous cet
+effort, la raison peu à peu défaillait. À force de chercher le
+Seigneur, on trouvait le rêve. Après de longues heures de sécheresse,
+l'imagination faussée et surmenée travaillait. Des figures
+éblouissantes, des idées inconnues se levaient tout d'un coup dans le
+cerveau échauffé; l'homme était soulevé et traversé de mouvements
+extraordinaires. Ainsi transformé, il ne se reconnaissait plus
+lui-même; il ne s'attribuait pas ces inspirations véhémentes et
+soudaines qui s'imposaient à lui, qui l'entraînaient hors des chemins
+frayés, que rien ne liait entre elles, qui le secouaient et
+l'illuminaient sans qu'il pût les prévoir, les arrêter ou les régler:
+il y voyait l'action d'une puissance surhumaine, et s'y livrait avec
+l'enthousiasme du délire et la roideur de la foi.
+
+Pour comble, le fanatisme s'était changé en institution: le sectaire
+avait noté tous les degrés de la transfiguration intérieure, et réduit
+en théorie l'envahissement du rêve: il travaillait avec méthode à
+chasser la raison pour introniser l'extase. Fox en faisait l'histoire,
+Bunyan en donnait les règles, le Parlement en offrait l'exemple,
+toutes les chaires en exaltaient la pratique. Des ouvriers, des
+soldats, des femmes en discouraient, y pénétraient, s'animaient par
+les détails de leur expérience et la publicité de leur émotion. Une
+nouvelle vie s'était déployée, qui avait flétri et proscrit
+l'ancienne. Tous les goûts temporels étaient supprimés, toutes les
+joies sensuelles étaient interdites; l'homme spirituel restait seul
+debout sur les ruines du reste, et le coeur, exclu de toutes ses
+issues naturelles, ne pouvait plus regarder ni respirer que du côté de
+son funeste Dieu. Le puritain passait lentement dans les rues, les
+yeux au ciel, les traits tirés, jaune et hagard, les cheveux ras, vêtu
+de brun ou de noir, sans ornements, ne s'habillant que pour se
+couvrir. Si quelqu'un avait les joues pleines, il passait pour
+tiède[3]. Le corps entier, l'extérieur, jusqu'au ton de la voix, tout
+devait porter la marque de la pénitence et de la grâce. Le puritain
+discourait en paroles traînantes, d'un accent solennel, avec une sorte
+de nasillement, comme pour détruire la vivacité de la conversation et
+la mélodie de la voix naturelle. Ses entretiens remplis de citations
+bibliques, son style imité des prophètes, son nom et le nom de ses
+enfants, tirés de l'Écriture, témoignaient que sa pensée habitait le
+monde terrible des prophètes et des exterminateurs. Du dedans, la
+contagion avait gagné le dehors. Les alarmes de la conscience
+s'étaient changées en lois d'État. La rigidité personnelle était
+devenue une tyrannie publique. Le puritain avait proscrit le plaisir
+comme un ennemi, chez autrui aussi bien que chez lui-même. Le
+Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les théâtres, et
+fouetter les acteurs à la queue d'une charrette; les jurons étaient
+taxés; les arbres de mai étaient coupés; les ours, dont les combats
+amusaient le peuple, étaient tués; le plâtre des maçons puritains
+rendait décentes les nudités des statues; les belles fêtes poétiques
+étaient interdites. Des amendes et des punitions corporelles
+interdisaient même aux enfants «les jeux, les danses, les sonneries de
+cloches, les réjouissances, les régalades, les luttes, la chasse,»
+tous les exercices et tous les amusements qui pouvaient profaner le
+dimanche. Les ornements, les tableaux, les statues des églises étaient
+arrachés ou déchirés. Le seul plaisir qu'on gardât et qu'on souffrît
+était le nasillement des psaumes, l'édification des sermons prolongés,
+l'excitation des controverses haineuses, la joie âpre et sombre de la
+victoire remportée sur le démon et de la tyrannie exercée contre ses
+fauteurs. En Écosse, pays plus froid et plus dur, l'intolérance allait
+jusqu'aux derniers confins de la férocité et de la minutie, instituant
+une surveillance sur les pratiques privées et sur la dévotion
+intérieure de chaque membre de chaque famille, ôtant aux catholiques
+leurs enfants, imposant l'abjuration sous peine de prison perpétuelle
+ou de mort, amenant par troupeaux[4] les sorcières au bûcher[5]. Il
+semblait qu'un nuage noir se fût appesanti sur la vie humaine, noyant
+toute lumière, effaçant toute beauté, éteignant toute joie, traversé
+çà et là par des éclairs d'épée et par des lueurs de torches, sous
+lesquels on voyait vaciller des figures de despotes moroses, de
+sectaires malades, d'opprimés silencieux.
+
+[Note 2: Carlyle, _Cromwell's speeches and letters_, t. I, p. 48.]
+
+[Note 3: Le colonel Hutchinson fut un instant suspect parce qu'il
+portait les cheveux longs et qu'il s'habillait bien.]
+
+[Note 4: 1648, trente en un jour. Une d'elles avoua qu'elle avait été
+à une assemblée où étaient cinq cents sorcières.--_Pictorial history_,
+t. III, p. 489.]
+
+[Note 5: In 1652 the kirk-session of Glasgow «brot boyes and servants
+before them, for breaking the Sabbath and other faults. They had
+clandestine censors, and gave money to some for this end.» (Buckle,
+_History of Civilisation_, I, 346.)
+
+Even yearly in the 18th century the «most popular divines» in Scotland
+affirmed that Satan «frequently appears clothed in a corporeal
+substance.» (_Ibid._, 367.)
+
+«No husband shall kiss his wife, and no mother shall kiss her child on
+the Sabbath-day.» (_Ibid._, 385.)
+
+The quhilk day the Sessioune caused mak this act, that ther sould be
+no pypers at brydels, etc. (_Ibid._, 389.)
+
+1719. The presbytery of Edinburgh indignantly declares: «Yea, some
+have arrived at that height of impiety as not to be ashamed of washing
+in water and swimming in rivers upon the holy Sabbath.» (_Ibid._)
+
+«I think David had never so sweet a time as then, when he was pursued
+as a partridge by his son Absalom.» (Gray's _Great and Precious
+Promises_.)
+
+Voir tout le chapitre où Buckle a décrit, d'après les textes, l'état
+de l'Écosse au dix-septième siècle.]
+
+
+II
+
+Le roi rétabli, ce fut une délivrance. Comme un fleuve barré et
+engorgé, l'esprit public se précipita de tout son poids naturel et de
+toute sa masse acquise dans le lit qu'on lui avait fermé. L'élan
+emporta les digues. Le violent retour aux sens noya la morale. La
+vertu parut puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus
+dans un discrédit commun. Dans ce grand reflux, la dévotion, balayée
+avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux. Les parties
+supérieures de sa nature disparurent; il n'en resta que l'animal sans
+frein ni guide, lancé par ses convoitises à travers la justice et la
+pudeur.
+
+Quand on regarde ces moeurs à travers Hamilton et Saint-Évremond, on
+les tolère. C'est que leurs façons françaises font illusion. La
+débauche du Français n'est qu'à demi choquante; si l'animal en lui se
+déchaîne, c'est sans trop d'excès. Son fonds n'est pas, comme chez
+l'autre, rude et puissant. Vous pouvez casser la glace brillante qui
+le recouvre, sans rencontrer le torrent gonflé et bourbeux qui gronde
+sous son voisin[6]; le ruisseau qui en sortira n'aura que de petites
+échappées, rentrera de lui-même et vite dans son lit accoutumé. Le
+Français est doux, naturellement civilisé, peu enclin à la sensualité
+grande ou grossière, amateur de conversation sobre, aisément prémuni
+contre les moeurs crapuleuses par sa finesse et son bon goût. Le
+chevalier de Grammont a trop d'esprit pour aimer l'orgie. C'est qu'en
+somme l'orgie n'est pas agréable: casser des verres, brailler, dire
+des ordures, s'emplir jusqu'à la nausée, il n'y a là rien de bien
+tentant pour des sens un peu délicats; il est né épicurien, et non
+glouton ou ivrogne. Ce qu'il cherche, c'est l'amusement, non la joie
+déboutonnée ou le plaisir bestial. Je sais bien qu'il n'est pas sans
+reproche. Je ne lui confierais pas ma bourse, il oublie trop aisément
+la distinction du tien et du mien; surtout je ne lui confierais pas ma
+femme: il n'est pas net du côté de la délicatesse; ses escapades au
+jeu et auprès des dames sentent d'un peu bien près l'aigrefin et le
+suborneur. Mais j'ai tort d'employer ces grands mots à son endroit; il
+sont trop pesants, ils écrasent une aussi fine et aussi jolie
+créature. Ces lourds habits d'honneur ou de honte ne peuvent être
+portés que par des gens sérieux, et Grammont ne prend rien au sérieux,
+ni les autres, ni lui-même, ni le vice, ni la vertu. Passer le temps
+agréablement, voilà toute son affaire. «On ne s'ennuya plus dans
+l'armée, dit Hamilton, dès qu'il y fut.» C'est là sa gloire et son
+objet; il ne se pique ni ne se soucie d'autre chose. Son valet le
+vole: un autre eût fait pendre le coquin: mais le vol était joli, il
+garde son drôle. Il partait oubliant d'épouser sa fiancée, on le
+rattrape à Douvres; il revient, épouse; l'histoire était plaisante: il
+ne demande rien de mieux. Un jour, étant sans le sou, il détrousse au
+jeu le comte de Caméran. «Est-ce qu'après la figure qu'il a faite,
+Grammont peut plier bagage comme un croquant? Non pas, il a des
+sentiments, il soutiendra l'honneur de la France.» Le badinage couvre
+ici la tricherie; au fond, il n'a pas d'idées bien claires sur la
+propriété. Il régale Caméran avec l'argent de Caméran; Caméran eût-il
+mieux fait, ou autrement? Peu importe que son argent soit dans la
+poche de Grammont ou dans la sienne: le point important est gagné,
+puisqu'on s'est amusé à le prendre et qu'on s'amuse à le dépenser.
+L'odieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi entendue. S'il
+fait sa cour aux princes, soyez sûr que ce n'est point à genoux: une
+âme si vive ne s'affaisse point sous le respect; l'esprit le met de
+niveau avec les plus grands; sous prétexte d'amuser le roi, il lui dit
+des vérités vraies[7]. S'il tombe à Londres au milieu des scandales,
+il n'y enfonce point; il y glisse sur la pointe du pied, si lestement
+qu'il ne garde pas de boue. On n'aperçoit plus sous ses récits les
+angoisses et les brutalités que les événements recèlent; le conte file
+prestement, éveillant un sourire, puis un autre, puis encore un autre,
+si bien que l'esprit tout entier est emmené, d'un mouvement agile et
+facile, du côté de la belle humeur. À table, Grammont ne s'empiffrera
+pas; au jeu, il ne deviendra pas furieux; devant sa maîtresse, il ne
+lâchera pas de gros mots; dans les duels, il ne haïra pas son
+adversaire. L'esprit français est comme le vin français: il ne rend
+les gens ni brutaux, ni méchants, ni tristes. Telle est la source de
+cet agrément: les soupers ne détruisent ici ni la finesse, ni la
+bonté, ni le plaisir. Le libertin reste sociable, poli et prévenant;
+sa gaieté n'est complète que par la gaieté des autres[8]; il s'occupe
+d'eux aussi naturellement que de lui-même, et, par surcroît, il reste
+alerte et dispos d'intelligence; les saillies, les traits brillants,
+les mots heureux petillent sur ses lèvres: il pense à table et en
+compagnie, quelquefois mieux que seul ou à jeun. Vous voyez bien
+qu'ici le débauché n'opprime pas l'homme; Grammont dirait qu'il
+l'achève, et que l'esprit, le coeur, les sens ne trouvent leur
+perfection et leur joie que dans l'élégance et l'entrain d'un souper
+choisi.
+
+[Note 6: Voyez, dans Richardson, Swift et Fielding, mais surtout dans
+Hogarth, la peinture de cette débauche brutale. Encore récemment dans
+un _finish_ à Londres, les gentlemen s'amusaient à soûler de belles
+filles parées en robe de bal; puis quand elles tombaient inertes, à
+leur faire avaler du poivre, de la moutarde et du vinaigre. (Flora
+Tristan, 1840, _Promenades dans Londres_, chap. VIII.--Témoin
+oculaire.)]
+
+[Note 7: Le roi jouait au trictrac: arrive un coup douteux: «Ah! voici
+Grammont qui nous jugera; Grammont, venez nous juger.--Sire, vous avez
+perdu.--Comment! vous ne savez pas encore....--Eh! ne voyez-vous pas,
+sire, que si le coup eût été seulement douteux, ces messieurs
+n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause?»]
+
+[Note 8: «Il déterrait les malheureux pour les secourir.»]
+
+
+III
+
+Tout au rebours en Angleterre. Si on gratte la morale qui sert
+d'enveloppe, la brute apparaît dans sa violence et sa laideur. Un de
+leurs hommes d'État disait que chez nous la populace lâchée se
+laisserait conduire par les mots d'humanité et d'honneur, mais que
+chez eux, pour l'apaiser, il faudrait lui jeter de la viande crue.
+L'injure, le sang, l'orgie, voilà la pâture où se rua cette populace
+de nobles. Tout ce qui excuse un carnaval y manque, et d'abord
+l'esprit. Trois ans après le retour du roi, Butler publie son
+_Hudibras_: avec quels applaudissements! les contemporains seuls
+peuvent le dire, et le retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous.
+Si vous saviez comme l'esprit en est bas, avec quelle maladresse et
+dans quelles balourdises il délaye sa farce vindicative! Çà et là
+subsiste une image heureuse, débris de la poésie qui vient de périr;
+mais tout le tissu de l'oeuvre semble d'un Scarron, aussi ignoble que
+l'autre et plus méchant. Cela est imité, dit-on, de _Don Quichotte_;
+Hudibras est un chevalier puritain qui va, comme l'autre, redresser
+les torts et embourser des gourmades. Dites plutôt que cela ressemble
+à la misérable contrefaçon d'Avellaneda[9]. Le petit vers bouffon
+trotte indéfiniment de son pas boiteux, clapotant dans la boue qu'il
+affectionne, aussi sale et aussi plat que dans _l'Énéide travestie_.
+La peinture d'Hudibras et de son cheval dure un chant presque entier;
+quarante vers sont dépensés à décrire sa barbe, quarante autres à
+décrire ses culottes. D'interminables discussions scolastiques, des
+disputes aussi prolongées que celles des puritains, étendent leurs
+landes et leurs épines sur toute une moitié du poëme. Point d'action,
+point de naturel, partout des satires avortées, de grosses
+caricatures; ni art, ni mesure, ni goût; le style puritain est
+transformé en un baragouin absurde, et la rancune enfiellée, manquant
+son but par son excès même, défigure le portrait qu'elle veut tracer.
+Croiriez-vous qu'un tel écrivain fait le joli, qu'il veut nous
+égayer, qu'il prétend être agréable? La belle raillerie que ce trait
+sur la barbe d'Hudibras! «Ce météore chevelu dénonçait la chute des
+sceptres et des couronnes; par son symbole lugubre, il figurait le
+déclin des gouvernements, et sa bêche[10] hiéroglyphique disait que
+son tombeau et celui de l'État étaient creusés[11].» Il est si content
+de cette gaieté insipide, qu'il la prolonge pendant dix vers encore.
+La bêtise croît à mesure qu'on avance. Se peut-il qu'on ait trouvé
+plaisantes des gentillesses comme celles-ci? «Son épée avait pour page
+une dague, qui était un peu petite pour son âge, et en conséquence
+l'accompagnait en la façon dont les nains suivaient les chevaliers
+errants. C'était un poignard de service, bon pour la corvée et pour le
+combat; quand il avait crevé une poitrine ou une tête, il servait à
+nettoyer les souliers ou à planter des oignons[12].» Tout tourne au
+trivial; si quelque beauté se présente, le burlesque la salit. À voir
+ces longs détails de cuisine, ces plaisanteries rampantes et crues, on
+croit avoir affaire à un amuseur des halles; ainsi parlent les
+charlatans des ponts quand ils approprient leur imagination et leur
+langage aux habitudes des tavernes et des taudis. L'ordure s'y trouve;
+en effet, la canaille rit quand le bateleur fait allusion aux
+ignominies de la vie privée[13]. Voilà le grotesque dont les
+courtisans de la Restauration ont fait leurs délices; leur rancune et
+leur grossièreté se sont complues au spectacle de ces marionnettes
+criardes; d'ici à travers deux siècles, on entend le gros rire de cet
+auditoire de laquais.
+
+[Note 9:
+
+ For as Æneas bore his sire
+ Upon his shoulder through the fire,
+ Our knight did bear no less a pack
+ Of his own buttocks on his back.]
+
+[Note 10: Cette barbe était taillée en bêche.]
+
+[Note 11:
+
+ His tawny beard was th'equal grace
+ Both of his wisdom and his face;
+ In cut and dye so like a tile,
+ A sudden view it would beguile:
+ The upper part whereof was whey,
+ The nether orange, mix'd with grey.
+ The hairy meteor did denounce
+ The fall of sceptres and of crowns:
+ With grisly type did represent
+ Declining age of government,
+ And tell, with hieroglyphic spade,
+ Its own grave and the state's were made:
+ Like Samson's heart-breakers, it grew
+ In time to make a nation rue;
+ Thought it contributed its own fall,
+ To wait upon the public downfall....--
+ "Twas bound to suffer persecution,
+ And martyrdom, with resolution;
+ T'oppose itself against the hate
+ And vengeance of th'incensed state,
+ In whose defiance it was worn,
+ Still ready to be pull'd and torn,
+ With red-hot irons to be tortur'd,
+ Revild, and spit upon, and martyr'd.
+ Maugre all which, 'twas to stand fast,
+ As long as monarchy should last;
+ But when the state should hap to reel,
+ 'Twas to submit to fatal steel,
+ And fall, as it was consecrate,
+ A sacrifice to fall of state,
+ Whose thread of life the fatal sisters
+ Did twist together with his whiskers,
+ And twine so close, that Time should never,
+ In life or death, their fortunes sever:
+ But with his rusty sickle mow
+ Both down together at a blow.]
+
+[Note 12:
+
+ This sword a dagger had his page,
+ That was but little for his age,
+ And therefore waited on him so
+ As Dwarfs upon Knights errants do...
+ When it had stabb'd or broke a head,
+ It would scrape trenchers or chip bread.
+ ... 'T would make clean shoes, and in the earth
+ Set leeks and onions, and so forth.]
+
+[Note 13:
+
+ Quoth Hudibras, I smell a rat.
+ Ralpho, thou dost prevaricate.
+ For though the thesis which thou lay'st
+ Be true adamussim as thou say'st.
+ (For that Bear-baiting should appear
+ Jure divino lawfuller
+ Than Synods are, thou dost deny,
+ Totidem verbis, so do I,)
+ Yet there is a fallacy in this;
+ For, if by thy Homoesis,
+ Tussis pro crepitu, an art
+ Under a Cough to slur a Fart,
+ Thou wouldst sophistically imply,
+ Both are unlawful, I deny.]
+
+
+IV
+
+Charles II à table faisait orgueilleusement remarquer à Grammont que
+ses officiers le servaient à genoux. Ils faisaient bien, c'était là
+leur vraie posture. Le grand chancelier Clarendon, un des hommes les
+plus honorés et les plus honnêtes de la cour, apprend à l'improviste,
+en plein conseil, que sa fille Anne est grosse des oeuvres du duc
+d'York, et que ce duc, frère du roi, lui a promis mariage. Voici les
+paroles de ce tendre père; il a pris soin lui-même de nous les
+transmettre. «Le chancelier[14] s'emporta avec une excessive colère
+contre la perversité de sa fille et dit avec toute la véhémence
+imaginable qu'aussitôt qu'il serait chez lui, il la mettrait à la
+porte comme une prostituée, lui déclarant qu'elle eût à se pourvoir
+comme elle pourrait, et qu'il ne la reverrait jamais.» Remarquez que
+ce grand homme avait reçu la nouvelle chez le roi par surprise, et
+qu'il trouvait du premier coup ces accents généreux et paternels. «Il
+ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux que sa fille fût la catin du duc
+que de la voir sa femme.» N'est-ce pas héroïque? Mais laissons-le
+parler. Un coeur si noblement monarchique peut seul se surpasser
+lui-même. «Il était prêt à donner un avis positif, et il espérait que
+leurs seigneuries se joindraient à lui pour que le roi fît à l'instant
+envoyer _la femme_ à la Tour, où elle serait jetée dans un cachot,
+sous une garde si stricte que nulle personne vivante ne pût être
+admise auprès d'elle, qu'aussitôt après on présenterait un acte au
+Parlement pour lui faire couper la tête, que non-seulement il y
+donnerait son consentement, mais qu'il serait le premier à le
+proposer.» Quelle vertu romaine! Et de peur de n'être pas cru, il
+insiste: «Quiconque connaîtra le chancelier croira qu'il a dit cela de
+tout son coeur.» Il n'est pas encore content, il répète son avis, il
+s'adresse au roi avec toutes sortes de raisons concluantes pour
+obtenir qu'on tranche la tête à sa fille. «J'aimerais mieux me
+soumettre à son déshonneur et le supporter en toute humilité que le
+voir réparé par son mariage, pensée que j'exècre si fort que je serais
+bien plus content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due à
+sa présomption!» Voilà comment, en cas difficile, un homme garde ses
+traitements et sa simarre. Sir Charles Berkeley, capitaine des gardes
+du duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement «qu'il avait
+couché» avec la jeune fille, et se dit prêt à l'épouser «pour l'amour
+du duc, quoique sachant le commerce du duc avec elle.» Puis un peu
+après il avoua qu'il avait menti, mais en tout bien, tout honneur,
+afin de sauver la famille royale de cette mésalliance. Ce beau
+dévouement fut payé; il eut bientôt une pension sur la cassette et fut
+créé comte de Falmouth. Dès l'abord, la bassesse des corps publics
+avait égalé celle des particuliers. La Chambre des communes, tout à
+l'heure reine, encore pleine de presbytériens, de rebelles et de
+vainqueurs, vota «que ni elle ni le peuple d'Angleterre ne pouvaient
+être exempts du crime horrible de rébellion et de sa juste peine,
+s'ils ne s'appliquaient formellement la grâce et le pardon accordés
+par Sa Majesté dans la déclaration de Breda.» Puis tous ces héros
+allèrent en corps se jeter avec contrition aux pieds sacrés de leur
+monarque. Dans cet affaissement universel, il semblait que personne
+n'avait plus de coeur. Le roi se fait le mercenaire de Louis XIV, et
+vend son pays pour une pension de 200000 livres. Des ministres, des
+membres du Parlement, des ambassadeurs reçoivent l'argent de la
+France. La contagion gagna jusqu'aux patriotes, jusqu'aux plus purs,
+jusqu'aux martyrs. Lord Russell intrigua avec la cour de Versailles;
+Algernon Sidney accepta 500 guinées. Ils n'ont plus assez de goût pour
+garder un peu d'esprit, ils n'ont plus assez d'esprit pour garder un
+peu d'honneur[15].
+
+Si vous regardez l'homme ainsi découronné, vous y retrouverez d'abord
+les instincts sanguinaires de la brute primitive. Un membre de la
+Chambre des communes, sir John Coventry, avait laissé échapper une
+parole qu'on prit pour un blâme des galanteries royales. Le duc de
+Monmouth, son ami, le fit assaillir en trahison, sur l'ordre du roi,
+par d'honnêtes gens dévoués, qui lui fendirent le nez jusqu'à l'os. Un
+scélérat, Blood, avait tenté d'assassiner le duc d'Osmond et poignardé
+le gardien de la Tour pour voler les diamants de la couronne. Charles
+II, jugeant que cet homme était intéressant et distingué dans son
+genre, lui fit grâce, lui donna un domaine en Irlande, l'admit dans sa
+familiarité face à face avec le duc d'Osmond, si bien que Blood devint
+une sorte de héros et fut reçu dans le meilleur monde. Après de si
+beaux exemples, on pouvait tout oser. Le duc de Buckingham, amant de
+la comtesse de Shrewsbury, tue le comte en duel; la comtesse, déguisée
+en page, tenait le cheval de Buckingham, qu'elle embrassa tout
+sanglant; puis ce couple de meurtriers et d'adultères revint
+publiquement, et comme en triomphe, à la maison du mort. On ne
+s'étonne plus d'entendre le comte de Koenigsmark traiter «de
+peccadille» un assassinat qu'il avait commis avec guet-apens. Je
+traduis un duel d'après Pepys, pour faire comprendre ces moeurs de
+soudards et de coupe-jarrets. «Sir Henri Bellasses et Tom Porter, les
+deux plus grands amis du monde, parlaient ensemble, et sir Henri
+Bellasses parlait un peu plus haut que d'ordinaire, lui donnant
+quelque avis. Quelqu'un de la compagnie qui était là dit:--Comment!
+est-ce qu'ils se querellent qu'ils parlent si haut?--Sir Henri
+Bellasses, entendant cela, dit:--Non, et je veux que vous sachiez que
+je ne querelle jamais que je ne frappe. Prenez cela pour une de mes
+règles.--Comment, dit Tom Porter, frapper? Je voudrais bien voir
+l'homme d'Angleterre qui oserait me donner un coup.--Là-dessus sir
+Henri Bellasses lui donna un soufflet sur l'oreille, et ils allèrent
+pour se battre.... Tom Porter apprit que la voiture de sir Henri
+Bellasses arrivait; alors il sortit du café où il attendait les
+nouvelles, arrêta la voiture, et dit à sir Henri Bellasses de
+sortir.--Bien, dit sir Henri Bellasses, mais _vous ne m'attaquerez
+pas_ pendant que je descendrai, n'est-ce pas?--Non, dit Tom Porter. Il
+descendit, et tous deux dégainèrent. Ils furent blessés tous deux, et
+sir Henri Bellasses si fort, qu'il mourut dix jours après.» Ce
+n'étaient pas ces bouledogues qui pouvaient avoir pitié de leurs
+ennemis. La Restauration s'ouvrit par une boucherie. Les lords
+conduisirent le procès des républicains avec une impudence de cruauté
+et une franchise de rancune extraordinaires. Un shériff se colleta sur
+l'échafaud avec sir Henri Vane, fouillant dans ses poches, lui
+arrachant un papier qu'il essayait de lire. Pendant le procès du major
+général Harrison, le bourreau fut placé à côté de lui, en habit
+sinistre, une corde à la main; on voulait lui donner tout au long
+l'avant-goût de la mort. Il fut détaché vivant de la potence, éventré;
+il vit ses entrailles jetées dans le feu; puis il fut coupé en
+quartiers, et son coeur encore palpitant fut arraché et montré au
+peuple. Les cavaliers par plaisir venaient là. Tel renchérissait; le
+colonel Turner, voyant qu'on coupait en quartiers le légiste John
+Coke, dit aux gens du shériff d'amener plus près Hugh Peters, autre
+condamné; l'exécuteur approcha, et, frottant ses mains rouges, demanda
+au malheureux si la besogne était de son goût. Les corps pourris de
+Cromwell, d'Ireton, de Bradshaw furent déterrés le soir, et les têtes
+plantées sur des perches au haut de Westminster-Hall. Les dames
+allaient voir ces ignominies; le bon Evelyn y applaudissait; les
+courtisans en faisaient des chansons. Ils étaient tombés si bas,
+qu'ils n'avaient plus même le dégoût physique. Les yeux et l'odorat
+n'aidaient plus l'humanité de leurs répugnances; les sens étaient
+aussi amortis que le coeur.
+
+[Note 14: Mémoires de Clarendon, t. II, p. 65.]
+
+[Note 15: «Mr. Evelyn tells me of several of the menial servants of
+the Court lacking bread, that have not received a farthing wages since
+the king's coming in.» (1667. Pepys.)
+
+Mr. Povy says that to this day the king do follow the women as much as
+he ever did.--That the Duke of York hath come out of his wife's bed
+and gone to others laid in bed for him; that the family (of the duke)
+is in horrible debt, by spending above 60000 liv. per annum, when he
+hath not 40000 liv.
+
+It is certain that, as it now is, the seamen of England, in my
+conscience, would, if they could, go over and serve the King of France
+or Holland, rather than us. (24 juin 1667. _Ibid._)]
+
+
+V
+
+Au sortir de ce sang, ils couraient à la débauche. Il faut lire la vie
+du comte de Rochester[16], homme de cour et poëte, qui fut le héros du
+temps. Ce sont les moeurs d'un saltimbanque effréné et triste: hanter
+les tripots, suborner les femmes, écrire des chansons sales et des
+pamphlets orduriers, voilà ses plaisirs; des commérages parmi les
+filles d'honneur, des tracasseries avec les écrivains, des injures
+reçues, des coups de bâton donnés, voilà ses occupations. Pour faire
+le galant, avant d'épouser sa femme, il l'enlève. Pour étaler du
+scepticisme, il finit par refuser un duel et gagner le nom de lâche.
+Cinq ans durant, dit-on, il resta ivre. La fougue intérieure, manquant
+d'une issue noble, le roulait dans des aventures d'arlequin. Une fois,
+avec le duc de Buckingham, il loua sur la route de Newmarket une
+auberge, se fit aubergiste, régalant les maris et débauchant les
+femmes. Il s'introduit déguisé en vieille chez un bonhomme avare, lui
+prend sa femme, qu'il passe à Buckingham. Le mari se pend; ils
+trouvent l'affaire plaisante. Une autre fois il s'habille en porteur
+de chaise, puis en mendiant, et court les amourettes de la canaille.
+Il finit par se faire charlatan, astrologue, et vend dans les
+faubourgs des drogues pour faire avorter. C'est le dévergondage d'une
+imagination véhémente, qui se salit comme une autre se pare, qui se
+pousse en avant dans l'ordure et dans la folie comme une autre dans la
+raison et dans la beauté. Qu'est-ce que l'amour pouvait devenir dans
+des mains pareilles? On ne peut pas copier même les titres de ses
+poëmes: il n'a écrit que pour les mauvais lieux. Stendhal disait que
+l'amour ressemble à une branche sèche jetée au fond d'une mine; les
+cristaux la couvrent, se ramifient en dentelures, et finissent par
+transformer le bois vulgaire en une aigrette étincelante de diamants
+purs. Rochester commence par lui arracher toute sa parure; pour être
+plus sûr de le saisir, il le réduit à un bâton. Tous les fins
+sentiments, tous les rêves, cet enchantement, cette sereine et sublime
+lumière qui transfigure en un instant notre misérable monde, cette
+illusion qui, rassemblant toutes les forces de notre être, nous montre
+la perfection dans une créature bornée, et le bonheur éternel dans une
+émotion qui va finir, tout disparaît; il ne reste chez lui qu'un
+appétit rassasié et des sens éteints; le pis, c'est qu'il écrit sans
+verve et correctement; l'ardeur animale, la sensualité pittoresque lui
+manquent; on retrouve dans ses satires un élève de Boileau. Rien de
+plus choquant que l'obscénité froide. On supporte les priapées de
+Jules Romain et la volupté vénitienne, parce que le génie y relève
+l'instinct physique, et que, la beauté de ses draperies éclatantes,
+transforme l'orgie en une oeuvre d'art. On pardonne à Rabelais quand
+on a senti la séve profonde de joie et de jeunesse virile qui regorge
+dans ses ripailles: on en est quitte pour se boucher le nez, et l'on
+suit avec admiration, même avec sympathie, le torrent d'idées et de
+fantaisies qui roule à travers sa fange. Mais voir un homme qui tâche
+d'être élégant en restant sale, qui veut peindre en langage d'homme du
+monde des sentiments de crocheteur, qui s'applique à trouver pour
+chaque ordure une métaphore convenable, qui polissonne avec étude et
+de parti pris, qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni l'élan, ni
+la science, ni le génie, dégrade le bon style jusqu'à cet office,
+c'est voir un goujat qui s'occupe à tremper une parure dans un
+ruisseau. Après tout viennent le dégoût et la maladie. Tandis que la
+Fontaine reste jusqu'au dernier jour capable de tendresse et de
+bonheur, celui-ci à trente ans injurie la femme avec une âcreté
+lugubre. «Quand elle est jeune, elle se prostitue pour son plaisir;
+quand elle est vieille, elle prostitue les autres pour son entretien.
+Elle est un piége, une machine à meurtre, une machine à débauche.
+Ingrate, perfide, envieuse, son naturel est si extravagant, qu'il
+tourne à la haine ou à la bonté absurde. Si elle veut être grave, elle
+a l'air d'un démon; on dirait d'une écervelée ou d'une coureuse quand
+elle tâche d'être polie: disputeuse, perverse, indigne de confiance,
+et avide pour tout dépenser en luxure[17].» Quelle confession qu'un
+tel jugement, et quel abrégé de vie! On voit à la fin le viveur
+hébété, desséché comme un squelette, rongé d'ulcères. Parmi les
+refrains, les satires crues, les souvenirs de projets avortés et de
+jouissances salies qui s'entassent comme dans un égout dans sa tête
+lassée, la crainte de la damnation fermente; il meurt dévot à
+trente-trois ans.
+
+Tout en haut, le roi donne l'exemple. «Ce vieux bouc,» comme
+l'appellent les courtisans, se croit gai et élégant; quelle gaieté et
+quelle élégance! L'air français ne va pas aux gens d'outre-Manche.
+Catholiques, ils tombent dans la superstition étroite; épicuriens,
+dans la grosse débauche; courtisans, dans la servilité basse;
+sceptiques, dans l'athéisme débraillé. Cette cour ne sait imiter que
+nos ameublements et nos costumes. L'extérieur de régularité et de
+décence que le bon goût public maintient à Versailles est rejeté d'ici
+comme incommode. Charles et son frère, en robe d'apparat, se mettent à
+courir comme au carnaval. Le jour où la flotte hollandaise brûla les
+navires anglais dans la Tamise, il soupait chez la duchesse de
+Monmouth et s'amusa à poursuivre un phalène. Au conseil, pendant
+qu'on exposait les affaires, il jouait avec son chien. Rochester et
+Buckingham l'injuriaient de reparties insolentes ou d'épigrammes
+dévergondées, il s'emportait et les laissait faire. Il se prenait de
+gros mots avec sa maîtresse publiquement; elle l'appelait imbécile, et
+il l'appelait rosse. Il revenait de chez elle le matin, «si bien que
+les sentinelles elles-mêmes en parlaient[18].» Il se laissait tromper
+par elle aux yeux de tous; une fois elle prit deux acteurs, dont un
+saltimbanque. Au besoin, elle lui chantait pouille. «Le roi a déclaré
+qu'il n'était pas le père de l'enfant dont elle est grosse en ce
+moment; mais elle lui a dit: «Le diable m'emporte! vous le
+reconnaîtrez.» Là-dessus, il reconnaissait l'enfant, et prenait pour
+se consoler deux actrices. Quand arriva sa nouvelle épouse, Catherine
+de Bragance, il la séquestra, chassa ses domestiques, la brutalisa
+pour lui imposer la familiarité de sa drôlesse, et finit par la
+dégrader jusqu'à cette amitié. Le bon Pepys, en dépit de son coeur
+monarchique, finit par dire: «Ayant entendu le duc et le roi parler,
+et voyant et observant leurs façons de s'entretenir, Dieu me pardonne,
+quoique je les admire avec toute l'obéissance possible, pourtant plus
+on les considère et on les observe, moins on trouve de différence
+entre eux et les autres hommes, quoique, grâce en soit rendue à Dieu,
+ils soient tous les deux des princes d'une grande noblesse et d'un
+beau naturel!» Il avait vu, un jour de fête, Charles II conduire miss
+Stewart dans une embrasure de croisée[19], «et la dévorer de baisers
+une demi-heure durant, à la vue de tous.» Un autre jour, «le capitaine
+Ferrers lui dit qu'un mois auparavant dans un bal de la cour, une dame
+en dansant laissa tomber un enfant.» On l'emporta dans un mouchoir;
+«le roi l'eut dans son cabinet environ une semaine, et le disséqua,
+faisant à son endroit de grandes plaisanteries.» Ces gaietés de
+carabin par-dessus ces aventures de mauvais lieu donnent la nausée.
+Les courtisans suivaient l'élan. Miss Jennings, qui devint duchesse de
+Tyrconnel, se déguisa un jour en vendeuse d'oranges, et cria sa
+marchandise dans les rues. Pepys raconte des fêtes où les seigneurs et
+les dames se barbouillaient l'un à l'autre le visage avec de la
+graisse de chandelle et de la suie, «tellement que la plupart d'entre
+eux ressemblaient à des diables.» La mode était de jurer, de raconter
+des scandales, de s'enivrer, de déblatérer contre les prêtres et
+l'Écriture, de jouer. Lady Castlemaine en une nuit perdit 25000 livres
+sterling. Le duc de Saint-Albans, aveugle, à quatre-vingts ans, allait
+au tripot, avec un domestique à côté de lui qui lui nommait chaque
+carte. Sedley et Buckhurst se déshabillaient pour courir les rues
+après minuit. Un autre, en plein jour, se mettait nu à la fenêtre
+pour haranguer la multitude. Je laisse dans Grammont les accouchements
+des filles d'honneur et les goûts contre la nature: il faut les
+montrer ou les cacher, et je n'ai pas le courage de les insinuer
+joliment à sa manière. Je finis par un récit de Pepys qui donnera la
+mesure. «Harry Killigrew m'a fait comprendre ce que c'est que cette
+société dont on a tant parlé récemment, et qui est désignée sous le
+nom de _balleurs_ (_ballers_). Elle s'est formée de quelques jeunes
+fous, au nombre desquels il figurait, et de lady Bennett (comtesse
+d'Arlington), avec ses dames de compagnie et ses femmes. On s'y
+livrait à tous les débordements imaginables; on y dansait à l'état de
+pure nature.» L'inconcevable, c'est que cette kermesse n'est point
+gaie: ils sont misanthropes et deviennent moroses; ils citent le
+lugubre Hobbes et l'ont pour maître. En effet, c'est la philosophie de
+Hobbes qui va donner de ce monde le dernier mot et le dernier trait.
+
+[Note 16: Voir une _Étude_ détaillée sur Rochester, par M. Forgues.
+(_Revue des Deux-Mondes_, août et septembre 1857.)]
+
+[Note 17: When she is young, she whores herself for sport:
+
+ And when she's old, she bawds for her support....
+ She is a snare, a shamble, a stews.
+ Her meat and sawce she does for lechery chuse,
+ And does in laziness delight the more,
+ Because by that she is provoked to whore.
+ Ungrateful, treacherous, enviously enclined,
+ Wild beasts are tamed, floods easier far confined,
+ Than is her stubborn and rebellious mind....
+ Her temper so extravagant we find,
+ She hates or is impertinently kind.
+ Would she be grave, she then looks like a devil,
+ And like a fool or whore, when she be civil....
+ Contentious, wicked, and not fit to trust,
+ And covetous to spend it on her lust.]
+
+[Note 18: Pepys.]
+
+[Note 19: «Je ne sais où ce fou de Crofts avait pris que les
+Moscovites avaient tous de belles femmes, et que leurs femmes avaient
+toutes la jambe belle. Le roi soutint qu'il n'y en avait point de si
+belle que celle de Mlle Stewart. Elle, pour soutenir la gageure, se
+mit à la montrer jusqu'au-dessus du genou.» (Grammont.)]
+
+
+VI
+
+Celui-ci est un de ces esprits puissants et limités qu'on nomme
+positifs, si fréquents en Angleterre, de la famille de Swift et de
+Bentham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De là chez
+lui une méthode et un style d'une sécheresse et d'une vigueur
+extraordinaires, les plus capables de construire et de détruire; de là
+une philosophie qui, par l'audace de ses dogmes, a mis dans une
+lumière immortelle une des faces indestructibles de l'esprit humain.
+Dans chaque objet, dans chaque événement, il y a quelque fait primitif
+et constant qui en est comme le noyau solide, autour duquel viennent
+se grouper les riches développements qui l'achèvent. L'esprit positif
+s'abat du premier coup sur ce noyau, écrase l'éclatante végétation qui
+le recouvre, la disperse, l'anéantit, puis, concentrant sur lui tout
+l'effort de sa prise véhémente, le dégage, le soulève, le taille, et
+l'érige en un lieu visible d'où il brillera désormais à tous et pour
+toujours comme un cristal. Tous les ornements, toutes les émotions
+sont exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons et de
+faits serrés dans un petit espace, attachés entre eux par la déduction
+comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin ou
+recherché. Il ne prend que les plus familiers de l'usage commun et
+durable; depuis deux cents ans, il n'y en a pas douze chez lui qui
+aient vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, écarte
+l'écorce passagère et brillante, circonscrit la portion solide qui est
+la matière permanente de toute pensée et l'objet propre du sens
+commun. Partout, pour affermir, il retranche; il atteint la solidité
+par les suppressions. De tous les liens qui unissent les idées, il
+n'en garde qu'un, le plus stable; son style n'est qu'un raisonnement
+continu et de l'espèce la plus tenace, tout composé d'additions et de
+soustractions, réduit à la combinaison de quelques notions simples
+qui, s'ajoutant les unes aux autres ou se retranchant les unes des
+autres, forment sous des noms divers des totaux ou des différences
+dont on suit toujours la génération et dont on démêle toujours les
+éléments. Il a pratiqué d'avance la méthode de Condillac, remontant
+dès l'abord au fait primordial, tout palpable et sensible, pour suivre
+de degré en degré la filiation et le parentage des idées dont il est
+la souche, en sorte que le lecteur, conduit de chiffre en chiffre,
+peut à chaque moment justifier l'exactitude de son opération et
+vérifier la valeur de ses produits. Un pareil instrument logique
+fauche à travers les préjugés avec une roideur et une hardiesse
+d'automate. Hobbes déblaye la science des mots et des théories
+scolastiques. Il raille les quiddités, il écarte les espèces sensibles
+et intelligibles, il rejette l'autorité des citations[20]. Il tranche
+avec une main de chirurgien dans le coeur des croyances les plus
+vivantes. Il nie que les livres de Moïse, de Josué et des autres
+soient de leurs prétendus auteurs. Il déclare que nul raisonnement ne
+réussit à prouver la divinité de l'Écriture, et qu'il faut à chacun
+pour y croire une révélation surnaturelle et personnelle. Il renverse
+en six mots l'autorité de cette révélation et de toute autre: «Dire
+que Dieu a parlé en rêve à un homme, c'est dire simplement qu'il a
+rêvé que Dieu lui parlait. Dire qu'il a vu une vision ou entendu une
+voix, c'est dire qu'il a eu un rêve qui tenait du sommeil et de la
+veille. Dire qu'il parle par une inspiration surnaturelle, c'est dire
+qu'il trouve en lui-même un ardent désir de parler, ou quelque forte
+opinion pour laquelle il ne peut alléguer aucune raison naturelle et
+suffisante[21].» Il réduit l'homme à n'être qu'un corps, l'âme à
+n'être qu'une fonction, Dieu à n'être qu'une inconnue. Toutes ses
+phrases sont des équations ou des réductions mathématiques. En effet,
+c'est aux mathématiques qu'il emprunte son idée de la science[22].
+C'est d'après les mathématiques qu'il veut réformer les sciences
+morales. C'est le point de départ des mathématiques qu'il donne aux
+sciences morales, lorsqu'il pose que la sensation est un mouvement
+interne causé par un choc extérieur, le désir un mouvement interne,
+dirigé vers un corps extérieur, et lorsqu'il fabrique avec ces deux
+notions combinées tout le monde moral. C'est la méthode des
+mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il démêle comme
+les géomètres deux idées simples qu'il transforme par degrés en idées
+plus complexes, et qu'avec la sensation et le désir il compose les
+passions, les droits et les institutions humaines, comme les
+géomètres avec la ligne courbe et la ligne droite composent les
+polyèdres les plus compliqués. C'est l'aspect des mathématiques qu'il
+a donné aux sciences morales, lorsqu'il a dressé dans la vie humaine
+sa construction incomplète et rigide, semblable au réseau de figures
+idéales que les géomètres instituent au milieu des corps. Pour la
+première fois, on voyait chez lui comme chez Descartes, mais avec
+excès et en plus haut relief, la forme d'esprit qui fit par toute
+l'Europe l'âge classique: non pas l'indépendance de l'inspiration et
+du génie comme à la Renaissance; non pas la maturité des méthodes
+expérimentales et des conceptions d'ensemble comme dans l'âge présent;
+mais l'indépendance de la raison raisonnante, qui, écartant
+l'imagination, s'affranchissant de la tradition, pratiquant mal
+l'expérience, trouve dans la logique sa reine, dans les mathématiques
+son modèle, dans le discours son organe, dans la société polie son
+auditoire, dans les vérités moyennes son emploi, dans l'homme abstrait
+sa matière, dans l'idéologie sa formule, dans la révolution française
+sa gloire et sa condamnation, son triomphe et sa fin.
+
+Mais tandis que Descartes, au milieu d'une société et d'une religion
+épurées, ennoblies et apaisées, intronisait l'esprit et relevait
+l'homme, Hobbes, au milieu d'une société bouleversée et d'une religion
+en délire, dégradait l'homme et intronisait le corps. Par dégoût des
+puritains, les courtisans réduisaient la vie humaine à la volupté
+animale; par dégoût des puritains, Hobbes réduisait la nature humaine
+à la partie animale. Les courtisans étaient athées et brutaux en
+pratique: il était athée et brutal en spéculation. Ils avaient établi
+la mode de l'instinct et de l'égoïsme: il écrivait la philosophie de
+l'égoïsme et de l'instinct. Ils avaient effacé de leurs coeurs tous
+les sentiments fins et nobles: il effaçait du coeur tous les
+sentiments nobles et fins. Il érigeait leurs moeurs en théorie,
+donnait le manuel de leur conduite, et rédigeait d'avance les
+axiomes[23] qu'ils allaient traduire en actions. Selon lui comme selon
+eux, «le premier des biens est la conservation de la vie et des
+membres; le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment.»
+Les autres biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-là.
+Nul ne recherche ou souhaite que ce qui lui est agréable. «Nul ne
+donne qu'en vue d'un avantage personnel.»--Pourquoi les amitiés
+sont-elles des biens? «Parce qu'elles sont utiles, les amis servant à
+la défense et encore à d'autres choses.»--Pourquoi avons-nous pitié du
+malheur d'autrui? «Parce que nous considérons qu'un malheur semblable
+pourrait nous arriver.»--Pourquoi est-il beau de pardonner à qui
+demande pardon? «Parce que c'est là une preuve de confiance en
+soi-même.» Voilà le fond du coeur humain. Regardez maintenant ce
+qu'entre ces mains flétrissantes deviennent les plus précieuses
+fleurs. «La musique, la peinture, la poésie, sont agréables comme
+imitations qui rappellent le passé, parce que, si le passé à été bon,
+il est agréable en imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il
+est agréable en imitation comme passé.» C'est à ce grossier mécanisme
+qu'il réduit les beaux-arts; on s'en est aperçu quand il a voulu
+traduire l'_Iliade_. À ses yeux, la philosophie est du même ordre. «Si
+la sagesse est utile, c'est qu'elle est de quelque secours; si elle
+est désirable en soi, c'est qu'elle est agréable.» Ainsi nulle dignité
+dans la science: c'est un passe-temps ou une aide, bonne au même titre
+qu'un domestique ou un pantin. L'argent, étant plus utile, vaut mieux.
+C'est pourquoi «celui qui est sage n'est pas riche, comme disent les
+stoïciens, mais celui qui est riche est sage[24].» Pour la religion,
+elle n'est que la «crainte d'un pouvoir invisible feint par l'esprit
+ou imaginé d'après des récits publiquement autorisés[25].» En effet,
+cela est vrai pour l'âme d'un Rochester ou d'un Charles II; poltrons
+ou injurieux, crédules ou blasphémateurs, ils n'ont rien soupçonné au
+delà.--Nul droit naturel. «Avant que les hommes se fussent liés par
+des conventions, chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait
+contre qui il voulait.» Nulle amitié naturelle. «Les hommes ne
+s'associent que par intérêt ou vanité, c'est-à-dire par amour de soi,
+non par amour des autres. L'origine des grandes sociétés durables
+n'est pas la bienveillance mutuelle. Tous dans l'état de nature ont la
+volonté de nuire.... L'homme est un loup pour l'homme.... L'état de
+nature est la guerre, non pas simple, mais de tous contre tous, et par
+essence cette guerre est éternelle.[26]» Le déchaînement des sectes,
+le conflit des ambitions, la chute des gouvernements, le débordement
+des imaginations aigries et des passions malfaisantes avaient suggéré
+cette idée de la société et de l'homme. Ils aspiraient tous,
+philosophes et peuple, à la monarchie et au repos. Hobbes, en logicien
+inexorable, la veut absolue; la répression en sera plus forte et la
+paix plus stable. Que nul ne résiste au souverain. Quoi qu'il fasse
+contre un sujet, quel qu'en soit le prétexte, ce n'est point
+injustice. C'est lui qui doit décider des livres canoniques. Il est
+pape et plus que pape. Ses sujets, s'il l'ordonne, doivent renoncer
+au Christ, au moins de bouche; le pacte primitif lui a livré sans
+réserve l'entière possession de tous les actes extérieurs; au moins,
+de cette façon, les sectaires n'auront pas, pour troubler l'État, le
+prétexte de leur conscience. C'est dans ces extrémités que l'immense
+fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient précipité un esprit
+étroit et conséquent. Sur cette prison scellée où il enfermait et
+resserrait de tout son effort la méchante bête de proie, il appuyait
+comme un dernier bloc, pour éterniser la captivité humaine, la
+philosophie entière et toute la théorie, non-seulement de l'homme,
+mais du reste de l'univers. Il réduisait les jugements à «l'addition
+de deux noms,» les idées à des états du cerveau, les sensations à des
+mouvements corporels, les lois générales à de simples mots, toute
+substance au corps, toute science à la connaissance des corps
+sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement reçu ou
+rendu[27], en sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la nature
+que par la face méprisée, et rabattu dans sa conception de lui-même et
+du monde, pût ployer sous le faix de l'autorité nécessaire et subir
+enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit porter. Tel est en
+effet le désir que suggère ce spectacle de la restauration anglaise.
+L'homme méritait alors ce traitement, parce qu'il inspirait alors
+cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel qu'il s'est
+montré dans la théorie et dans les moeurs.
+
+[Note 20: «Si l'on veut respecter l'antiquité, c'est l'âge présent qui
+est le plus vieux.»]
+
+[Note 21: To say he hath spoken to him in a dream is no more than to
+say he dreamed that God spoke to him. To say he hath seen a vision or
+heard a voice, is to say that he has dreamed between sleeping and
+waking. To say he speaks by supernatural inspiration, is to say he
+finds an ardent desire to speak or some strong opinion of himself for
+which he cannot alledge no natural and sufficient reason.]
+
+[Note 22: From the principal parts of nature, reason and passion, have
+proceeded two kinds of learning, mathematical and dogmatical. The
+former is free from controversy and dispute, because it consisteth in
+comparing figure and motion only, in which things truth and the
+interest of men oppose not each other. But in the other there is
+nothing undisputable, because it compares men and meddles with their
+right and profit.]
+
+[Note 23: Ses principaux ouvrages ont été écrits entre 1646 et 1655.]
+
+[Note 24: Nemo dat nisi respiciens ad bonum sibi.
+
+Amicitiæ bonæ, nempe utiles. Nam amicitiæ cùm ad multa alia, tum ad
+præsidium conferunt.
+
+Sapientia utile. Nam præsidium in se habet nonnullum. Appetibile est
+per se, id est jucundum. Item pulchrum, quia acquisitio difficilis.
+
+Non enim qui sapiens est, ut dixere stoici, dives est, sed contra qui
+dives est sapiens est dicendus.
+
+Ignoscere veniam petenti pulchrum. Nam indicium fiduciæ sui.
+
+Imitatio jucundum, revocat enim præterita. Præterita autem si bona
+fuerint, jucunda sunt repræsentata, quia bona. Si mala, quia
+præterita. Jucunda igitur musica, pictura, poesis.]
+
+[Note 25: Metus potentiarum invisibilium, sive fictæ illæ sint, sive
+ab historiis acceptæ sint publice, religio. Si publice acceptæ non
+sint, superstitio.]
+
+[Note 26: Omnis societas vel commodi causa vel gloriæ, hoc est, sui,
+non sociorum amore contrahitur.
+
+Statuendum originem magnarum et diuturnarum societatum non a mutua
+benevolentia, sed a mutuo metu exstitisse.
+
+Voluntas lædendi omnibus inest in statu naturæ.
+
+Status hominum naturalis antequam in societatem coiretur, bellum.
+Neque hoc simpliciter, sed bellum omnium in omnes.
+
+Bellum sua natura sempiternum.]
+
+[Note 27: Corpus et substantia idem significant, et proinde vox
+composita substantia incorporea est insignificans æque ac si quis
+diceret corpus incorporeum.
+
+Quidquid imaginamur finitum est. Nulla ergo est idea neque conceptus
+qui oriri potest a voce hac, infinitum.
+
+Recidit ratiocinatio omnis ad duas operationes animi, additionem et
+substractionem.
+
+Genus et universale nominum non rerum nomina sunt.
+
+Veritas in dicto non in re consistit.
+
+Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest præter motum
+partium aliquarum intus in sentiente existentium, quæ partes motæ
+organorum quibus sentimus partes sunt.]
+
+
+VII
+
+Quand les théâtres, fermés par le parlement, rouvrirent, on s'aperçut
+bientôt que le goût avait changé. Shirley, le dernier de la grande
+école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligés
+de refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour
+les accommoder à la mode. Pepys, qui va voir _le Songe d'une nuit
+d'été_[28], déclare «qu'il n'y retournera plus jamais, car c'est la
+plus insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa vie.» La comédie
+se transforme; c'est que le public s'était transformé.
+
+Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles âmes
+jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte où il fallait brûler du
+genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée, devant ces
+décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par des hommes,
+l'illusion les prenait. Ils ne s'inquiétaient guère des
+vraisemblances; on pouvait les promener en un instant sur des forêts
+et des océans, d'un ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix
+batailles et tout le pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient
+point de toujours rire; la comédie, après un éclat de bouffonnerie,
+reprenait son air sérieux ou tendre. Ils venaient moins pour s'égayer
+que pour rêver. Il y avait dans ces coeurs tout neufs comme un amas de
+passions et de songes, passions sourdes, songes éclatants, dont
+l'essaim emprisonné bourdonnait obscurément, attendant que le poëte
+vînt lui ouvrir la nouveauté et la splendeur du ciel. Des paysages
+entrevus dans un éclair, la crinière grisonnante d'une longue vague
+qui surplombe, un coin de forêt humide où les biches lèvent leur tête
+inquiète, le sourire subit et la joue empourprée d'une jeune fille qui
+aime, le vol sublime et changeant de tous les sentiments délicats,
+par-dessus tout l'extase des passions romanesques, voilà les
+spectacles et les émotions qu'ils venaient chercher. Ils montaient
+d'eux-mêmes au plus haut du monde idéal; ils voulaient contempler les
+extrêmes générosités, l'amour absolu; ils ne s'étonnaient point des
+féeries, ils entraient sans effort dans la région que la poésie
+transfigure; leurs yeux avaient besoin de sa lumière. Ils comprenaient
+du premier coup ses excès et ses caprices; ils n'avaient pas besoin
+d'être préparés; ils suivaient ses écarts, ses bizarreries, le
+fourmillement de ses inventions regorgeantes, les soudaines
+prodigalités de ses couleurs surchargées, comme un musicien suit une
+symphonie. Ils étaient dans cet état passager et extrême où
+l'imagination adulte et vierge, encombrée de désirs, de curiosités et
+de forces, développe tout d'un coup l'homme, et dans l'homme ce qu'il
+y a de plus exalté et de plus exquis.
+
+Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de se
+polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles, de
+la musique, des lumières, de la vraisemblance, de la commodité, toute
+sorte d'agréments extérieurs; mais le coeur leur manque.
+Représentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que
+le plaisir, et dans l'homme que les sens: un Rochester au lieu d'un
+Mercutio. Avec quelle partie de son âme pourrait-il comprendre la
+poésie et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée;
+il ne peut saisir que le monde réel, et dans ce monde l'enveloppe
+palpable et grossière. Donnez-lui une peinture exacte de la vie
+ordinaire, des événements plats et probables, l'imitation littérale de
+ce qu'il fait, et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans
+l'année courante; copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses
+entretiens avec les marchandes d'oranges, ses rendez-vous au parc, ses
+essais de dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve
+les gens et les façons qu'il vient de quitter à sa taverne ou dans
+l'antichambre; que le théâtre et la rue soient de plain-pied. La
+comédie lui donnera les mêmes plaisirs que la vie; il s'y traînera
+également dans la vulgarité et dans l'ordure; il n'aura besoin pour y
+assister ni d'imagination, ni d'esprit; il lui suffira d'avoir des
+yeux et des souvenirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement
+en même temps que l'intelligence. Les vilaines paroles le feront rire
+par sympathie, les images effrontées le divertiront par réminiscence.
+L'auteur d'ailleurs prend soin de lui fournir une fable qui le
+réveille; il s'agit ordinairement d'un père ou d'un mari qu'on trompe.
+Les beaux gentilshommes prennent comme l'écrivain le parti du galant,
+s'intéressent à ses progrès, et se croient avec lui en bonne fortune.
+Joignez à cela des femmes qu'on débauche et qui veulent être
+débauchées. Ces provocations, ces façons de filles, le chassez-croisez
+des échanges et des surprises, le carnaval des rendez-vous et des
+soupers, l'impudence des scènes aventurées jusqu'aux démonstrations
+physiques, les chansons risquées, les _gueulées_[29] lancées et
+renvoyées parmi des tableaux vivants, toute cette orgie représentée
+remue les coureurs d'intrigues par l'endroit sensible. Et par surcroît
+le théâtre consacre leurs moeurs. À force de ne représenter que des
+vices, il autorise leurs vices. Les écrivains posent en règle que
+toutes les femmes sont des drôlesses, et que tous les hommes sont des
+brutes. La débauche entre leurs mains devient une chose naturelle,
+bien plus, une chose de bon goût; ils la professent. Rochester et
+Charles II pouvaient sortir du théâtre édifiés sur eux-mêmes,
+convaincus comme ils l'étaient déjà que la vertu n'est qu'une grimace,
+la grimace des coquins adroits qui veulent se vendre cher.
+
+[Note 28: 1662.]
+
+[Note 29: Mot de Le Sage.]
+
+
+VIII
+
+Dryden, qui un des premiers[30] entre dans cette voie, n'y entre pas
+résolument. Une sorte de fumée lumineuse, reste de l'âge précédent,
+plane encore sur son théâtre. Sa riche imagination le retient à demi
+dans la comédie romanesque. Un jour il arrange le _Paradis_ de Milton,
+_la Tempête_ et le _Troilus_ de Shakspeare. Un autre jour, dans
+_l'Amour au Couvent_, dans _le Mariage à la mode_, dans _le Faux
+Astrologue_, il imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a
+tantôt des images éclatantes et des métaphores exaltées comme les
+vieux poëtes nationaux, tantôt des figures recherchées et de l'esprit
+pointillé comme Calderon et Lope. Il mêle le tragique et le plaisant,
+les renversements de trônes et les peintures de moeurs. Mais dans ce
+compromis maladroit l'âme poétique de l'ancienne comédie a disparu: il
+n'en reste que le vêtement et la dorure. L'homme nouveau se montre
+grossier et immoral, avec ses instincts de laquais sous ses habits de
+grand seigneur, d'autant plus choquant que Dryden en cela contrarie
+son talent, qu'il est au fond sérieux et poëte, qu'il suit la mode et
+non sa pensée, qu'il fait le libertin par réflexion, et pour se
+mettre au goût du jour[31]. Il polissonne maladroitement et
+dogmatiquement; il est impie sans élan, en périodes développées. Un de
+ses galants s'écrie: «Est-ce que l'amour sans le prêtre et l'autel
+n'est pas l'amour? Le prêtre est là pour son salaire et ne s'inquiète
+pas des coeurs qu'il unit. L'amour seul fait le mariage[32].»--«Je
+voudrais, dit Hippolyte, qu'il y eût un bal en permanence dans notre
+cloître, et que la moitié des jolies nonnes y fût changée en hommes
+pour le service des autres[33].» Nul ménagement, nul tact. Dans son
+_Moine espagnol_, la reine, assez honnête femme, dit à Torrismond
+qu'elle va faire tuer le vieux roi détrôné pour l'épouser, lui
+Torrismond, plus à son aise. Bientôt on leur annonce le meurtre:
+«Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse
+nuit, est à vous et à moi[34].» À côté de cette tragédie sensuelle,
+l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus lestes,
+étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la fin se
+trouve être sa soeur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment rien qui
+froisse son coeur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires répugnances de
+la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasardée,
+_Amphitryon_, par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte les
+adoucissements, il en alourdit le scandale. «Le roi et le prêtre, dit
+Jupiter, sont en quelque manière contraints par convenance d'être des
+hypocrites bien masqués[35].» Là-dessus, le dieu étale crûment son
+despotisme. Au fond, ses sophismes et son impudence sont pour Dryden
+un moyen de décrier par contre-coup les théologiens et leur Dieu
+arbitraire. «Un pouvoir absolu, dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je
+n'en puis faire à moi-même, puisque c'est ma volonté que je fais, ni
+aux hommes, puisque tout ce qu'ils ont est à moi. Cette nuit je
+jouirai de la femme d'Amphitryon, car lorsque je la fis, je décrétai
+que mon bon plaisir serait de l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort
+à son mari, car je me suis réservé le droit de l'avoir tant qu'elle
+me plairait[36].» Cette pédanterie ouverte se change en luxure
+ouverte sitôt qu'il voit Alcmène. Nul détail n'est omis: Jupiter lui
+dit tout, et devant les suivantes, et le lendemain, quand il sort,
+elle fait pis que lui, elle s'accroche à lui, elle entre dans des
+peintures intimes. Toutes les façons royales de la haute galanterie
+ont été arrachées comme un vêtement incommode; c'est le sans-gêne
+cynique au lieu de la décence aristocratique; la scène est écrite
+d'après Charles II et la Castlemaine[37] au lieu d'être écrite d'après
+Louis XIV et Mme de Montespan.
+
+[Note 30: Son _Wild Galant_ est de 1662.]
+
+[Note 31: «We love to get our mistresses, and purr over them, as cats
+do over mice, and then let them get a little way, and all the pleasure
+is to pat them back again.»
+
+Wildblood dit à sa maîtresse: «I am none of those unreasonable lovers
+that propose to themselves the loving to eternity. A month is commonly
+my stint.»--Et Jacintha répond: «Or would not a fortnight serve our
+turn?» (_Mock Astrologer._)
+
+Souvent, à la barbarie de ses plaisanteries, on dirait qu'il traduit
+Hobbes.]
+
+[Note 32:
+
+ Is not Love love without a Priest and Altars?
+ The temples are inanimate, and know not
+ What vows are made in them; the Priest stands ready
+ For his hire, and cares not what hearts he couples.
+ Love alone is marriage....]
+
+[Note 33: I wished the ball might be kept perpetually in our cloyster,
+and that half the handsome nuns in it might be turned to men, for the
+sake of the other.]
+
+[Note 34: This night, this happy night is yours and mine.
+
+Et tout à côté on rencontre des allusions politiques. Cela peint
+temps. Par exemple, Torrismond dit pour s'excuser d'épouser la reine:
+
+ Power which in one age is tyranny
+ Is ripen'd in the next to succession.
+ She's in possession.]
+
+[Note 35:
+
+ For Kings and Priest are in a manner bound
+ For reverence sake, to be close hypocrites.]
+
+[Note 36:
+
+ Fate is what I
+ By virtue of omnipotence have made it.
+ And Power omnipotent can do no wrong.
+ Not to myself, because I will it so;
+ Not yet to men, for what they are is mine.
+ This night I will enjoy Amphytrion's wife:
+ For when I made her, I decreed her such
+ As I shou'd please to love.]
+
+
+IX
+
+J'en passe plusieurs: Crowne, l'auteur de _Sir Courtly Nice_;
+Shadwell, l'imitateur de Ben Jonson; mistress Afra Behn, qui se fit
+appeler Astrée, espion et courtisane, payée par le gouvernement et par
+le public. Etheredge est le premier qui, dans son _Homme à la mode_,
+donne l'exemple de la comédie imitative et peigne uniquement les
+moeurs d'alentour; du reste franc viveur et contant librement ses
+habitudes. «Pourchasser les filles, hanter le théâtre, ne songer à
+rien toute la journée, et toute la nuit aussi, direz-vous:» c'étaient
+là ses occupations à Londres. Plus tard, à Ratisbonne, «il fait de
+graves révérences, converse avec les sots, écrit des lettres
+insipides[38],» et se console mal avec les Allemandes. C'est avec ce
+sérieux qu'il prenait ses fonctions d'ambassadeur. Un jour, ayant trop
+dîné, il tomba du haut d'un escalier et se cassa le cou; la perte
+n'était pas grande. Mais le héros de ce monde fut William Wycherley,
+le plus brutal des écrivains qui aient sali le théâtre. Envoyé en
+France pendant la révolution, il s'y fit papiste, puis au retour
+abjura, puis à la fin, dit Pope, abjura encore. Privées du lest
+protestant, ces têtes vides allaient de dogme en dogme, de la
+superstition à l'incrédulité ou à l'indifférence, pour finir par la
+peur. Il avait appris chez M. de Montausier l'art de bien porter des
+gants et une perruque; cela suffisait alors pour faire un _gentleman_.
+Ce mérite et le succès d'une pièce ignoble, _l'Amour au bois_,
+attirèrent sur lui les yeux de la duchesse de Cleveland, maîtresse du
+roi et de tout le monde. Cette femme, qui ramassait des danseurs de
+corde, le ramassa un jour au beau milieu du Ring. Elle mit la tête à
+la portière et lui cria publiquement: «Monsieur, vous êtes un maraud,
+un drôle, un fils de.....» Touché de ce compliment, il accepta ses
+bonnes grâces, et obtint par contre-coup celles du roi. Il les perdit,
+épousa une femme de mauvaises moeurs, se ruina, resta sept ans en
+prison pour dettes, passa le reste de sa vie dans les embarras
+d'argent, regrettant sa jeunesse, perdant la mémoire, écrivaillant de
+mauvais vers qu'il faisait corriger par Pope avec toutes sortes de
+tiraillements d'amour-propre, rimant des obscénités plates, traînant
+son corps usé et son cerveau lassé à travers la misanthropie et le
+libertinage, jouant le misérable rôle de viveur édenté et de polisson
+en cheveux blancs. Onze jours avant sa mort, il avait épousé une jeune
+fille qui se trouva une coquine. Il finit comme il avait commencé, par
+la maladresse et l'inconduite, n'ayant réussi ni à être heureux ni à
+être honnête, n'ayant employé un esprit viril et un talent vrai que
+pour son mal et le mal d'autrui.
+
+C'est qu'il n'était pas né épicurien. Son fonds, vraiment anglais,
+c'est-à-dire énergique et sombre, répugnait à l'insouciance aisée et
+aimable qui permet de prendre la vie comme une partie de plaisir. Son
+style est travaillé et pénible. Son ton est virulent et acerbe. Il
+fausse souvent la comédie pour arriver à la satire haineuse. L'effort
+et l'animosité se marquent dans tout ce qu'il dit et fait dire. C'est
+un Hobbes, non pas méditatif et tranquille comme l'autre, mais actif
+et irrité, qui ne voit que du vice dans l'homme, et se sent homme
+jusqu'au fond. Le seul travers qu'il repousse, c'est l'hypocrisie; le
+seul devoir qu'il prescrive, c'est la franchise. Il veut que les
+autres avouent leur vice, et il commence par avouer le sien. «Quoique
+je ne sache pas mentir comme les poëtes, dit-il, je suis aussi vain
+qu'eux;» puis, parlant de sa reconnaissance: «Voilà, madame, la
+gratitude des poëtes, qui, en bon anglais, n'est qu'orgueil et
+ambition[39].» Chez lui, nulle poésie d'expression, nulle conception
+d'idéal, nul établissement de morale qui puisse consoler, relever ou
+épurer les hommes. Il les parque dans leur perversité et dans leur
+ordure, et s'y installe avec eux. Il leur montre les vilenies du
+bas-fond où il les confine; il veut qu'ils respirent cette fange; il
+les y enfonce, non pour les en dégoûter comme d'une chute
+accidentelle, mais pour les y accoutumer comme à une assiette
+naturelle. Il arrache les compartiments et les ornements par lesquels
+ils essayent de couvrir leur état ou de régler leur désordre. Il
+s'amuse à les faire battre, il se complaît dans le tapage des
+instincts déchaînés; il aime les retours violents du pêle-mêle humain,
+l'embrouillement des méchancetés, la dureté des meurtrissures. Il
+déshabille les convoitises, il les fait agir tout au long, il les
+ressent par contre-coup, et, tout en les jugeant nauséabondes, il les
+savoure. En fait de plaisir, on prend ce qu'on trouve: les ivrognes de
+barrière, à qui l'on demande comment ils peuvent aimer leur vin bleu,
+répondent qu'il soûle tout de même et qu'ils n'ont que cela
+d'agrément.
+
+Qu'on puisse oser beaucoup dans un roman, on le comprend. C'est une
+oeuvre de psychologie, voisine de la critique et de l'histoire, ayant
+des libertés presque égales, parce qu'elle contribue presque également
+à exposer l'anatomie du coeur[40]. Il faut bien qu'on puisse
+représenter les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour
+compléter la science, froidement, exactement, et en style de
+dissection. Un tel livre de sa nature est abstrait: il se lit dans un
+cabinet, sous la lampe. Mais transportez-le sur le théâtre, empirez
+ces scènes d'alcôve, réchauffez-les par des scènes de mauvais lieux,
+donnez-leur un corps par les gestes et les paroles vibrantes des
+actrices; que les yeux et tous les sens s'en remplissent, non pas les
+yeux d'un spectateur isolé, mais ceux de mille hommes et femmes
+confondus dans le parterre, irrités par l'intérêt de la fable, par la
+précision de l'imitation littérale, par le ruissellement des lumières,
+par le bruit des applaudissements, par la contagion des impressions
+qui courent comme un frisson dans tous les nerfs excités et tendus!
+Voilà le spectacle qu'a fourni Wycherley et qu'a goûté cette cour.
+Est-il possible qu'un public, et un public de choix, soit venu écouter
+de pareilles scènes? Dans _l'Amour au bois_, à travers les
+complications des rendez-vous nocturnes et des viols acceptés ou
+commencés, on voit un bel esprit, Dapperwitt, qui veut vendre Lucy, sa
+maîtresse, à un beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la vante, avec
+quels détails! Il frappe à sa porte; l'acheteur cependant s'impatiente
+et le traite comme un nègre. La mère ouvre, veut vendre Lucy pour
+elle-même et à son profit, les injurie et les renvoie. On amène alors
+un vieil usurier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord ne veut pas
+financer. «Payez donc à dîner!» Il donne un _groat_ pour un gâteau et
+de l'ale[41]. L'entremetteuse se récrie, il lâche une couronne. «Mais
+pour les rubans, les pendants d'oreille, les bas, les gants, la
+dentelle et tout ce qu'il faut à la pauvre petite?» Il se
+débat.--Allons! une demi-guinée.--«Une demi-guinée!» dit la
+vieille.--«Je t'en prie, va-t'en; prends l'autre guinée aussi, deux
+guinées, trois guinées, cinq; voilà, c'est tout ce que j'ai.--Il me
+faut aussi ce grand anneau à cachet, ou je ne bouge pas[42]!» Elle
+s'en va enfin, ayant tout extorqué, et Lucy fait l'innocente, semble
+croire que Gripe est un maître à danser, et lui demande sa leçon. Ici
+quelles scènes et quelles équivoques! Enfin elle crie, la mère et des
+gens apostés enfoncent la porte; Gripe est pris au piége, on le menace
+d'appeler le constable, on lui escroque cinq cents livres
+sterling.--Faut-il conter le sujet de _l'Épouse campagnarde_? On a
+beau glisser, on appuie trop. Horner, gentilhomme qui revient de
+France, répand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux maris. Vous
+devinez ce qu'entre les mains de Wycherley une pareille donnée peut
+fournir, et il en tire tout ce qu'elle contient. Les femmes causent de
+son état, et devant lui; elles se font détromper par lui, et s'en
+vantent. Il y en a trois qui viennent chez lui, font ripaille,
+boivent, chantent, et quelles chansons! C'est le débordement de
+l'orgie qui triomphe, se décerne elle-même la couronne et s'étale en
+maximes. «Notre vertu, dit l'une d'elles, est comme la conscience de
+l'homme d'État, la parole du quaker, le serment du joueur, l'honneur
+du grand seigneur: rien qu'une grimace pour duper ceux qui se fient à
+nous.» À la dernière scène, les soupçons éveillés se calment sur une
+nouvelle déclaration de Horner. Tous les mariages sont salis, et ce
+carnaval finit par une danse des maris trompés. Pour comble, Horner
+propose au public son exemple, et l'actrice qui vient dire l'épilogue
+achève l'ignominie de la pièce en avertissant les faux galants qu'ils
+aient à se bien tenir, et que s'ils peuvent duper les hommes, «ce
+n'est pas aux femmes qu'on en peut donner à garder[43].»
+
+Mais ce qui est véritablement unique, et le plus extraordinaire des
+signes de ce temps, c'est qu'au milieu de ces provocations nulle
+circonstance repoussante n'est omise, et que le conteur semble tenir
+autant à nous dégoûter qu'à nous dépraver[44]. À chaque instant, les
+élégants, même les dames, mettent en tiers dans la conversation ce
+qui, depuis le seizième siècle, accompagne l'amour. Dapperwitt, en
+offrant Lucy, dit pour excuser les retards: «Laissez-lui le temps de
+mettre sa longue mouche sous l'oeil gauche et de corriger son haleine
+avec un peu d'écorce de citron[45].» Lady Flippant, seule dans le
+parc, s'écrie: «Malheureuse femme que je suis! j'ai quitté le troupeau
+pour mettre les chiens à mes trousses, et pas un vagabond ivrogne qui
+vienne trébucher sur mon chemin! Les mendiantes en loques, les
+ramasseuses de cendres ont meilleure chance que moi.[46]» Ce sont là
+les morceaux les plus doux, jugez des autres! Il prend à tâche de
+révolter même les sens; l'odorat, les yeux, tout souffre devant ses
+pièces; il faut que ses auditeurs aient eu des nerfs de matelot. Et
+c'est de cet abîme que la littérature anglaise est remontée jusqu'à la
+sévérité morale, jusqu'à la décence excessive qu'elle s'impose
+aujourd'hui! Ce théâtre est comme une guerre déclarée à toute beauté,
+à toute délicatesse. Si Wycherley emprunte à quelque écrivain un
+personnage, c'est pour le violenter ou le dégrader jusqu'au niveau des
+siens. S'il imite l'Agnès de Molière[47], il la marie afin de
+profaner le mariage, lui ôte l'honneur, bien plus la pudeur, bien plus
+encore la grâce, change sa tendresse naïve en instinct éhonté et en
+confessions scandaleuses[48]. S'il prend la Viola de Shakspeare[49],
+c'est pour la traîner dans des bassesses d'entremetteuse, parmi les
+brutalités et les coups de main. S'il traduit le rôle de Célimène, il
+efface d'un trait les façons de grande dame, les finesses de femme, le
+tact de maîtresse de maison, la politesse, le grand air, la
+supériorité d'esprit et de savoir-vivre, pour mettre à la place
+l'impudence et les escroqueries d'une courtisane «forte en gueule.»
+S'il invente une fille presque honnête, Hippolyta, il commence par lui
+mettre dans la bouche des paroles telles qu'on n'en peut rien
+transcrire. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il crée ou qu'il
+copie, qu'il blâme ou qu'il loue, son théâtre est une diffamation de
+l'homme, qui rebute en même temps qu'elle attire, et qui écoeure quand
+elle corrompt.
+
+Un don surnage pourtant, la force, qui ne manque jamais dans ce pays, et
+y donne un tour propre aux vertus comme aux vices. Quand on a écarté les
+phrases d'auteur tout oratoires et pesamment composées d'après les
+Français, on aperçoit le vrai talent anglais, le sentiment poignant de
+la nature et de la vie. Wycherley a ce lucide et hardi regard qui saisit
+dans une situation les gestes, l'expression physique, le détail
+sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudités et des bassesses, qui
+atteint, non pas l'homme en général et la passion telle qu'elle doit
+être, mais l'individu particulier et la passion telle qu'elle est. Il
+est réaliste, non pas de parti pris, comme nos modernes, mais par
+nature. Il plaque violemment son plâtre sur la figure grimaçante et
+bourgeonnée de ses drôles pour nous porter sous les yeux le masque
+implacable où s'est collée au passage l'empreinte vivante de leur
+laideur. Il charge ses pièces d'incidents, il multiplie l'action, il
+pousse la comédie jusqu'aux situations dramatiques; il bouscule ses
+personnages à travers les coups de main et les violences, il va jusqu'à
+les fausser pour outrer la satire. Voyez dans Olivia, qu'il copie
+d'après Célimène, la fougue des passions qu'il manie. Elle peint ses
+amis comme Célimène[50], mais avec quels outrages! «Milady Automne?--Un
+vieux carrosse repeint.--Sa fille?--Splendidement laide, une mauvaise
+croûte dans un cadre riche.--Et la dégoûtante vieille au haut bout de
+sa table....--Renouvelle la coutume grecque de servir une tête de mort
+dans les banquets.» Nos nerfs modernes ne supporteraient pas le portrait
+qu'elle fait de Manly, son amant; celui-ci l'entend par surprise; à
+l'instant elle se redresse, le raille en face, se déclare mariée, lui
+dit qu'elle garde les diamants qu'elle a reçus de lui, et le brave.
+«Mais, lui dit-on, par quel attrait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui avait
+pu vous donner du goût pour lui?--Ce qui force tout le monde à flatter
+et à dissimuler, sa bourse; j'avais une vraie passion pour elle[51].»
+Son impudence est celle d'une courtisane déclarée. Amoureuse dès la
+première vue de Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle se
+pend à son cou, «l'étouffe de baisers;» puis dans l'obscurité elle
+tâtonne pour le trouver en disant: «Où sont tes lèvres?» Il y a une
+sorte de «férocité» animale dans son amour. Elle renvoie son mari par
+une comédie improvisée; puis, avec un mouvement de danseuse: «Va-t'en,
+mon mari, et viens, mon ami. Justement les seaux dans le puits: l'un
+descendant fait monter l'autre.» Elle éclate d'un rire mordant: «Pourvu
+qu'ils n'aillent pas comme eux se heurter en route et se casser l'un
+l'autre[52]!» Surprise en flagrant délit et ayant tout avoué à sa
+cousine, dès qu'elle entrevoit une espérance de salut, elle revient sur
+son aveu avec une effronterie d'actrice: «Eh bien! cousine, lui dit
+l'autre, je le confesse, c'était là de l'hypocrisie raisonnable.--Quelle
+hypocrisie?--Je veux dire, ce conte que vous avez fait à votre mari; il
+était permis, puisque c'était pour votre défense.--Quel conte? Je vous
+prie de savoir que je n'ai jamais fait de conte à mon mari.--Vous ne me
+comprenez pas, bien sûr: je dis que c'était une bonne manière d'en
+sortir, et honnête, de faire passer votre galant pour une
+femme.--Qu'est-ce que vous voulez dire, encore une fois, avec mon
+galant, et qui est-ce qui a passé pour une femme?--Comment! vous voyez
+bien que votre mari l'a pris pour une femme!--Qui?--Mon Dieu! mais
+l'homme qu'il a trouvé avec vous!--Seigneur! vous êtes folle à coup
+sûr.--Oh! ce jeu-là est trop insipide, Il en est blessant.--Et se jouer
+de mon honneur est encore plus blessant.--Quelle impudence
+admirable!--De l'impudence, moi! à moi un tel langage! Oh bien! je ne
+reverrai plus votre visage. Lettice, où êtes-vous? Venez, laissons là
+cette méchante femme médisante.--Un mot d'abord, madame, je vous prie;
+pourriez-vous jurer que votre mari ne vous a pas trouvée avec...--Jurer!
+Oui, que quiconque est monté dans ma chambre, inconnu, dans l'obscurité,
+homme ou femme, je ne le connais pas, et par le ciel, et par tout ce qui
+est bon; et si je meurs, puissé-je n'avoir jamais une seule joie dans ce
+monde ni dans l'autre! Oui, et je veux être éternellement...--Damnée! et
+vous l'êtes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer: autant jouer
+franc jeu.--Ô horrible! horrible avis! Sortons, ne l'entendons pas;
+viens, Lettice, elle nous corromprait[53].» Voilà de la verve, et si
+j'osais conter les audaces et les vérifications de l'action nocturne, on
+verrait que Mme Marneffe a une soeur et Balzac un devancier.
+
+Il est un personnage qui montre en abrégé son talent et sa morale,
+tout composé d'énergie et d'indélicatesse, Manly, le _plain dealer_,
+si visiblement son favori, que les contemporains ont donné à l'auteur
+en surnom le nom de son héros. Manly est peint d'après Alceste, et
+l'énormité des différences mesure la différence des deux mondes et des
+deux pays[54]. Il n'est pas gentilhomme de cour, mais capitaine de
+vaisseau, avec les allures des marins du temps, la casaque tachée de
+goudron et sentant l'eau-de-vie[55], prompt aux voies de fait et aux
+jurons sales, appelant les gens chiens et esclaves, et, quand ils lui
+déplaisent, les jetant à coups de pied dans l'escalier. «Mylord,
+dit-il à un seigneur avec un grondement de dogue, les gens de votre
+espèce sont comme les prostituées et les filous, dangereux seulement
+pour ceux que vous embrassez.» Puis, quand le pauvre homme essaye de
+lui parler à l'oreille: «Mylord, tout ce que vous m'avez appris en me
+chuchotant ce que je savais d'avance, c'est que vous avez l'haleine
+puante; voilà un secret pour votre secret[56].» Quand il est dans le
+salon d'Olivia avec «ces perroquets bavards, ces singes, ces échos
+d'hommes,» il vocifère comme sur son gaillard d'arrière: «Silence,
+bouffons de foire!» et il les prend au collet. «Pas de caquetage,
+babouins! dehors tout de suite, ou bien[57]....» Et il les met à la
+porte. Voilà ses façons d'homme sincère.--Il a été ruiné par Olivia
+qu'il aime et qui le renvoie. La pauvre Fidelia, déguisée en homme et
+qu'il prend pour un adolescent timide, vient le trouver pendant qu'il
+ronge sa colère: «Je puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais
+mendier ou voler pour vous.--Bah! encore des vanteries.... Tu dis que
+tu irais mendier pour moi?--De tout mon coeur, monsieur.--Eh bien! tu
+iras faire l'entremetteur pour moi?--Comment, monsieur?--Oui, auprès
+d'Olivia. Va, flatte, mens, agenouille-toi, promets n'importe quoi
+pour me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir[58].» Et lorsque
+Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrassée, de force, avec un
+emportement d'amour: «Son amour!... l'amour d'une prostituée, d'une
+sorcière! Ah! ah! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien, monsieur? Bien
+sûr, je me figurais que ses lèvres.... Mais je ne dois plus me les
+figurer. Et pourtant elles sont si belles que je voudrais les baiser
+encore,--m'y coller,--puis les arracher avec mes dents, les mâcher en
+morceaux et les cracher à la face de son entreteneur[59]!...» Ces cris
+de sauvage annoncent des actions de sauvage. Il va la nuit avec
+Fidelia pour entrer sous son nom chez Olivia, et Fidelia, par
+jalousie, résiste. Son sang s'émeut alors, un flot de fureur lui monte
+à la face, et il lui crie tout bas d'une voix sifflante: «Ah! tu es
+donc mon rival? Eh bien! alors tu vas rester ici et garder la porte à
+ma place, pendant que j'entre à ta place. Puis, quand je serai
+dedans, si tu oses bouger de cette planche ou souffler un mot, je lui
+couperai la gorge, à elle d'abord; et si tu l'aimes, tu ne risqueras
+pas sa vie. Et la tienne aussi, je sais que la tienne, au moins, tu
+l'aimes. Pas un mot, où je commence par toi[60]!» Il renverse le mari,
+autre traître, reprend à Olivia la cassette de bijoux qu'il lui avait
+donnée, lui en jette quelques-uns, disant «qu'il n'a jamais quitté une
+fille sans la payer[61],» et donne cette même cassette à Fidelia,
+qu'il épouse. Toutes ces actions paraissaient alors convenables.
+Wycherley prenait dans sa dédicace le titre de son héros, _Plain
+dealer_; il croyait avoir tracé le portrait d'un franc honnête homme,
+et s'applaudissait d'avoir donné un bon exemple au public; il n'avait
+donné que le modèle d'une brute déclarée et énergique. C'est là tout
+ce qui restait de l'homme dans ce triste monde. Wycherley lui ôtait
+son manteau mal ajusté de politesse française, et le montrait avec la
+charpente de ses muscles et l'impudence de sa nudité.
+
+À côté d'eux, un grand poëte aveugle et tombé, l'âme remplie des
+misères présentes, peignait ainsi le tumulte de l'orgie infernale:
+«Bélial vint le dernier, le plus impur des esprits tombés du ciel, le
+plus grossier dans l'amour du vice pour lui-même.... Nul n'est plus
+souvent dans les temples et aux autels, quand le prêtre devient athée,
+comme les fils d'Éli qui remplirent de leurs débauches et de leurs
+violences la maison de Dieu. Il règne aussi dans les cours et dans les
+palais, dans les cités luxurieuses, où le bruit de l'orgie monte
+au-dessus des plus hautes tours, avec l'injure et l'outrage, quand la
+nuit obscurcit les rues, et que ses fils se répandent au dehors,
+gorgés d'insolence et de vin[62].»
+
+[Note 37: Lorsque Jupiter sort, alléguant qu'il est jour, Alcmène lui
+dit:
+
+ But you and I will draw our curtains close,
+ Extinguish day-light, and put out the sun.
+ Come back, my lord.
+ You have not yet laid long enough in bed
+ To warm your widowed side.
+
+Comparez la matrone romaine de Plaute et l'honnête dame française de
+Molière à cette personne expansive.]
+
+[Note 38:
+
+ From hunting whores and haunting play,
+ And minding nothing all the day,
+ And all the night too, you will say,...
+ To make grave legs in formal fetters,
+ Converse with fools and write dull letters....
+ (_Lettre à lord Middleton_)]
+
+[Note 39: Though I cannot lie like them, I am as vain as they; I
+cannot but publicly give your Grace my humble acknowledgments.... This
+is the poet's gratitude, which in plain english is only pride and
+ambition.]
+
+[Note 40: _Madame Bovary_, par G. Flaubert.]
+
+[Note 41:
+
+MISTRESS JOYNER.
+
+You must send for something to entertain her.... Upon my life! A
+groat! what will this purchase?
+
+GRIPE.
+
+Two black pots of ale and a cake, at the cellar. Come, the wine has
+arsenic in it.]
+
+[Note 42:
+
+MISTRESS JOYNER.
+
+A treat of a groat! I will not wag.
+
+GRIPE.
+
+Why don't you go? Here, take more money, and fetch what you will; take
+here, half-a-crown.
+
+MISTRESS JOYNER.
+
+What will half-a-crown do?
+
+GRIPE.
+
+Take a crown then, an angel, a piece. Begone.
+
+MISTRESS JOYNER.
+
+A treat only will not serve my turn. I must buy the poor wretch there
+some toys.
+
+GRIPE.
+
+What toys? What? Speak quickly.
+
+MISTRESS JOYNER.
+
+Pendants, necklaces, fans, ribbons, points, laces, stockings,
+gloves....
+
+GRIPE.
+
+But there, take half a piece for the other things.
+
+MISTRESS JOYNER.
+
+Half a piece!
+
+GRIPE.
+
+Prithee, begone; take t'other piece then--two pieces--three
+pieces--five--there; 'tis all I have.
+
+MISTRESS JOYNER.
+
+I must have the broad-seal ring, too, or I stir not.]
+
+[Note 43: Il faut lire cet épilogue, pour voir quelles paroles et
+quels détails on osait mettre dans la bouche d'une actrice.]
+
+[Note 44: «That spark who has his fruitless designs upon the bedridden
+widow down to the sucking heiress in her pissing clout.»
+
+Mistress Flippant: «Though I had married the fool, I thought to have
+reserved the witt, as well as other ladies.»
+
+Dapperwit: «I will contest with no rival; not with my old rival your
+coachman.»
+
+She has a complexion like an Holland cheese, and no more teeth left
+than such as give a haut goust to her breath.]
+
+[Note 45: Pish! give her but leave to put on.... the long patch under
+the left eye; awaken the roses on her cheeks with some Spanish wool,
+and warrant her breath with some lemon-peel.
+
+ (Acte III, scène III.)]
+
+[Note 46: Unfortunate lady that I am! I have left the herd on purpose
+to be chased. But the park affords not so much as a satyr for me; and
+no Burgundy man, or drunken scourer, will reel my way. The rag-women,
+and cinder-women, have better luck than I. (Acte IV.)]
+
+[Note 47: Dans _l'Épouse campagnarde_.]
+
+[Note 48: On connaît la lettre d'Agnès dans Molière: «Je veux vous
+écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des
+pensées que je désirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment
+faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles, etc.»
+Regardez la façon dont Wycherley la traduit: «Dear, sweet Mr Horner,
+my husband would have me send you a base, rude, unmannerly letter: but
+I won 't; and would have forbid you loving me, but I won 't; and would
+have me say to you, I hate you, poor Mr Horner, but I won 't tell a
+lie for him. For I'm sure if you and I were in the country at cards
+together, I could not help treading on your toe under the table, or
+rubbing knees with you, and staring in your face, till you saw me, and
+then looking down and blushing for an hour together, etc.»--«Why, he
+put the tip of his tongue between my lips.»]
+
+[Note 49: Dans le _Plain dealer_.]
+
+[Note 50:
+
+NOVEL.
+
+But, as I was saying, madam, I have been treated to-day with all the
+ceremony and kindness imaginable at my Lady Autumn's But the nauseous
+old woman at the upper hand of her table....
+
+OLIVIA.
+
+Revives the old Grecian custom of serving in a death's head with their
+banquets....
+
+I detest her hollow cherry cheeks, she looks like an old coach new
+painted.
+
+.... She is most splendidly, gallantly ugly, and looks like an ill
+piece of daubing in a rich frame. (Acte II, scène I.)
+
+La scène est empruntée au _Misanthrope_ et à la _Critique de l'École
+des Femmes_; jugez de la transformation.]
+
+[Note 51:
+
+FIDELIA.
+
+But, madam, what could make you dissemble love to him, when 'twas so
+hard a thing for you, and flatter his love to you?
+
+OLIVIA.
+
+That which makes all the world flatter and dissemble. 'Twas his money;
+I had a real passion for it.
+
+.... As soon as I had his money, I hastened his departure like a wife,
+who, when she has made the most of a dying husband's breath, pulls
+away his pillow. (Acte IV, scène I.)
+
+Cette dernière phrase est d'un satirique morose plutôt que d'un
+observateur exact.]
+
+[Note 52: Go, husband, and come up, friend; just the buckets in the
+well; the absence of one brings the other. But I hope, like them too,
+they will not meet in the way, jostle and clash together.]
+
+[Note 53:
+
+ELIZA.
+
+Well, cousin, this, I confess, was reasonable hypocrisy; you were the
+better for 't.
+
+OLIVIA.
+
+What hypocrisy?
+
+ELIZA.
+
+Why, this last deceit of your husband was lawful, since in your own
+defence.
+
+OLIVIA.
+
+What deceit? I'd have you to know I never deceived my husband.
+
+ELIZA.
+
+You do not understand me, sure. I say, this was an honest come-off and
+a good one. But it was a sign your gallant had enough of your
+conversation, since he could so dexterously cheat your husband in
+passing for a woman.
+
+OLIVIA.
+
+What d'ye mean, once more, with my gallant, and passing for a woman?
+
+ELIZA.
+
+What do you mean? You see your husband took him for a woman?
+
+OLIVIA.
+
+Whom?
+
+ELIZA.
+
+Heyday! Why, the man he found you with....
+
+OLIVIA.
+
+Lord, you rave, sure!
+
+ELIZA.
+
+Why, did not you tell me last night.... Fy, this fooling is so
+insipid, 'tis offensive.
+
+OLIVIA.
+
+And fooling with my honour will be more offensive....
+
+ELIZA.
+
+Ô admirable confidence!....
+
+OLIVIA.
+
+Confidence, to me! To me such language! Nay, then I'll never see your
+face again.... Lettice, where are you? Let us be gone from this
+censorious ill woman.
+
+ELIZA.
+
+One word first, pray, madam. Can you swear that whom your husband
+found you with....
+
+OLIVIA.
+
+Swear! Ay, that whosoever 'twas that stole up, unknown, into my room,
+when 'twas dark, I know not, whether man or woman, by heavens, by all
+that's good; or, may I never more have joys here, or the other world.
+Nay, may I eternally....
+
+ELIZA.
+
+Be damned.... So, so you are damned enough already by your oaths. Yet
+take this advice with you, in this plain-dealing age: to leave off
+forswearing yourself....
+
+OLIVIA.
+
+O hideous, hideous advice! Let us go out of the hearing of it. She
+will spoil us, Lettice. (Acte V, scène I.)]
+
+[Note 54: Comparez au rôle d'Alceste des tirades comme celle-ci:
+
+Such as you, like common whores and pickpockets, are only dangerous to
+those you embrace.
+
+Comparez au rôle de Philinte des tirades comme celle-ci:
+
+But, faith, could you think I was a friend to those I hugged, kissed,
+flattered, bowed to? When their backs were turned, did not I tell you
+they were rogues, villains, rascals, whom I despised and hated?]
+
+[Note 55: I shall not have again my alcove smell like a cabin, my
+chamber perfumed with his tarpaulin Brandenburgh, hear vollies of
+brandy sighs, enough to make a fog in one's room.]
+
+[Note 56: My lord, all that you have made me known by your whispering
+which I knew not before, is that you have a stinking breath. There is
+a secret for your heart.]
+
+[Note 57: Peace, you Bartholomew-fair buffoons!... Why, you impudent,
+effeminate wretches,... you are in all things so like women, that you
+may think it in me a kind of cowardice to beat you.
+
+Begone, I say.... No chattering, baboons, instantly begone, or....]
+
+[Note 58:
+
+FIDELIA.
+
+I warrant you, sir; for, at worst, I would beg or steal for you.
+
+MANLY.
+
+Nay, more bragging.... You said, you'd beg for me.
+
+FIDELIA.
+
+I did, sir.
+
+MANLY.
+
+Then, you shall beg for me.
+
+FIDELIA.
+
+With all my heart, sir.
+
+MANLY.
+
+That is, pimp for me.
+
+FIDELIA.
+
+How, sir?
+
+MANLY.
+
+D'ye start.... No more dissembling. Here, I say, you must go use your
+cunning for me to Olivia.... Go, flatter, lie, kneel, promise anything
+to get her for me. I cannot live unless I have her.]
+
+[Note 59: Her love--a whore's, a witch's love!--But what, did she not
+kiss well, sir? I'm sure, I thought her lips.... But I must not think
+of them more.... But yet they are such I could still kiss, grow
+so,--and then tear off with my teeth, grind them into mammocks, and
+spit them into her cuckold's face.]
+
+[Note 60: What, you are my rival, then! And therefore you shall stay
+and keep the door for me, whilst I go in for you; but when I'm gone,
+if you dare to stir off from this very board, or breath the least
+murmuring accent, I'll cut her throat first; and if you love her, you
+will not venture her life. Nay, then I'll cut your throat too, and I
+know you love your own life at least.... Not a word more, lest I begin
+my revenge on her by killing you.]
+
+[Note 61: Here, madam, I never left yet my wench unpaid.]
+
+[Note 62:
+
+ Belial came last, than whom a spirit more lewd
+ Fell not from heaven or more gross to love
+ Vice for itself.
+ Who more oft than he
+ In temples and at altars, when the priest
+ Turns atheist, as did Eli's sons who fill'd
+ With lust and violence the house of God:
+ In court and palaces he also reigns,
+ And in luxurious cities, when the noise
+ Of riot ascends above their loftiest towers,
+ And injury and outrage; and when night
+ Darkens the streets, then wander forth the sons
+ Of Belial, flown with insolence and wine.
+ (Milton, liv. I.)]
+
+
+§ 2. LES MONDAINS.
+
+
+I
+
+Au dix-septième siècle s'ouvre en Europe un genre de vie nouveau, la
+vie mondaine, qui bientôt prime et façonne les autres. C'est en France
+surtout et en Angleterre qu'elle paraît et qu'elle règne, pour les
+mêmes causes et dans le même temps.
+
+Pour remplir les salons, il faut un certain état politique, et cet
+état, qui est la suprématie du roi jointe à la régularité de la
+police, s'établissait à la même époque des deux côtés du détroit. La
+police régulière met la paix entre les hommes, les tire de l'isolement
+et de l'indépendance féodale et campagnarde, multiplie et facilite les
+communications, la confiance, les réunions, les commodités et les
+plaisirs. La suprématie du roi institue une cour, centre des
+conversations, source des grâces, théâtre des jouissances et des
+splendeurs. Ainsi attirés l'un vers l'autre et vers le trône par la
+sécurité, la curiosité, l'amusement et l'intérêt, les grands seigneurs
+s'assemblent, et du même coup ils deviennent gens du monde et gens de
+cour. Ce ne sont plus les barons du siècle précédent, debout dans la
+haute salle, armés et sombres, occupés de l'idée qu'ils pourront bien
+au sortir du palais se tailler en pièces, et que, s'ils se frappent
+dans le palais, le bourreau est là pour leur couper la main et boucher
+leurs veines avec un fer rouge; sachant de plus que le roi leur fera
+peut-être demain trancher la tête, partant prompts à s'agenouiller
+pour se répandre en protestations de fidélité soumise, mais comptant
+tout bas les épées qui prendront leur querelle et les hommes sûrs qui
+font sentinelle derrière le pont-levis de leur château[63]. Les
+droits, les pouvoirs, les contraintes et les attraits de la vie
+féodale ont disparu. Ils n'ont plus besoin que leur manoir soit une
+forteresse. Ils n'ont plus le plaisir d'y régner comme dans un État.
+Ils s'y ennuient, et ils en sortent. N'ayant plus rien à disputer au
+roi, ils vont chez lui. Sa cour est un salon, le plus agréable à voir
+et le plus utile à fréquenter. On y trouve des fêtes, des ameublements
+splendides, une compagnie parée et choisie, des nouvelles et des
+commérages: on y rencontre des pensions, des titres, des places pour
+soi et pour les siens; on s'y divertit et on y profite: c'est tout
+gain et tout plaisir. Les voilà donc qui vont au lever, assistent au
+dîner, reviennent pour le bal, s'assoient pour le jeu, sont là au
+coucher. Ils y font belle figure avec leurs habits demi-français,
+leurs perruques, leurs chapeaux chargés de plumes, leurs
+hauts-de-chausses en étages, leurs canons, et les larges rosettes de
+rubans qui couvrent leurs souliers. Les dames se fardent[64], se
+mettent des mouches[65], étalent des robes de satin et de velours
+magnifiques, toutes galonnées d'argent et traînantes, au-dessus
+desquelles paraît la blancheur de leur poitrine, dont l'éclatante
+nudité se continue sur toute l'épaule et jusqu'au bras. On les
+regarde, on salue et on approche. Le roi monte à cheval pour sa
+promenade à Hyde-Park; à ses côtés courent la reine, et avec elle les
+deux maîtresses, lady Castlemaine et mistress Stewart: «la reine[66]
+en gilet blanc galonné, en jupon court cramoisi, et coiffée _à la
+négligence_; mistress Stewart avec son chapeau à cornes, sa plume
+rouge, ses yeux doux, son petit nez romain, sa taille parfaite.» On
+rentre à White-Hall, «les dames vont, viennent, causant, jouant avec
+leurs chapeaux et leurs plumes, les échangeant, chacune essayant tour
+à tour ceux des autres et riant.» En si belle compagnie la galanterie
+ne manque pas. «Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis
+garnis, les pâtes d'abricot, les essences, et autres menues denrées
+d'amour arrivent de Paris chaque semaine.» Londres fournit «des
+présents plus solides, comme vous diriez boucles d'oreilles, diamants,
+brillants et belles guinées de Dieu; les belles s'en accommodaient,
+comme si cela fût venu de plus loin[67].» Les intrigues trottent, Dieu
+sait combien et lesquelles. Naturellement aussi la conversation va son
+train. On développe tout haut les aventures de Mlle Warmestre la
+dédaigneuse, «qui, surprise apparemment pour avoir mal compté, prend
+la liberté d'accoucher au milieu de la cour.» On se répète tout bas
+les tentatives de Mlle Hobart, l'heureux malheur de Mlle Churchill,
+qui, étant fort laide, mais ayant eu l'esprit de tomber de cheval,
+toucha les yeux et le coeur du duc d'York. Le chevalier de Grammont
+conte au roi l'histoire de Termes ou de l'aumônier Poussatin; tout le
+monde quitte le bal pour venir l'écouter, et, le conte fait, chacun
+rit à se tenir les côtes. Vous voyez que si ce monde n'est pas celui
+de Louis XIV, c'est néanmoins le monde, et que, s'il a plus d'écume,
+il va du même courant. Le grand objet y est aussi de s'amuser et de
+paraître. On veut être homme à la mode; un habit rend célèbre:
+Grammont est tout désolé quand la coquinerie de son valet l'oblige à
+porter deux fois le même. Tel autre se pique de faire des chansons, de
+bien jouer de la guitare. «Russell avait un recueil de deux ou trois
+cents contredanses en tablature, qu'il dansait toutes à livre ouvert.»
+Jermyn est connu pour ses bonnes fortunes. «Un gentilhomme, dit
+Etheredge, doit s'habiller bien, danser bien, faire bien des armes,
+avoir du talent pour les lettres d'amour, une voix de chambre
+agréable, être très-amoureux, assez discret, mais point trop
+constant.» Voilà déjà l'air de cour tel qu'il dura chez nous jusque
+sous Louis XVI. Avec de pareilles moeurs, la parole remplace l'action.
+La vie se passe en visites, en entretiens. L'art de causer devient le
+premier de tous; bien entendu, il s'agit de causer agréablement, pour
+employer une heure, sur vingt sujets en une heure, toujours en
+glissant, sans jamais enfoncer, de telle façon que la conversation ne
+soit pas un travail, mais une promenade. Au retour, elle continue par
+des lettres qu'on écrit le soir, par des madrigaux ou des épigrammes
+qu'on lira le matin, par des tragédies de salon ou des parodies de
+société. Ainsi naît une littérature nouvelle, oeuvre et portrait du
+monde qu'elle a pour public et pour modèle, qui en sort et y aboutit.
+
+[Note 63: Voir toutes les pièces historiques de Shakspeare.]
+
+[Note 64: 1654.]
+
+[Note 65: 1660.]
+
+[Note 66: Pepys, 1663.]
+
+[Note 67: Grammont.]
+
+
+II
+
+Encore faut-il qu'ils sachent causer, et ils commencent à l'apprendre.
+Une révolution s'est faite dans l'esprit comme dans les moeurs. En
+même temps que les situations reçoivent un nouveau tour, la pensée
+prend une nouvelle forme. La Renaissance finit, l'âge classique
+s'ouvre, et l'artiste fait place à l'écrivain. L'homme revient de son
+premier voyage autour des choses; l'enthousiasme, le trouble de
+l'imagination soulevée, le fourmillement tumultueux des idées neuves,
+toutes les facultés qu'éveille une première découverte se sont
+contentées, puis affaissées. Leur aiguillon s'est émoussé parce que
+leur oeuvre s'est faite. Les bizarreries, les profondes percées,
+l'originalité sans frein, les irruptions toutes-puissantes du génie
+lancé au centre de la vérité à travers les extrêmes folies, tous les
+traits de la grande invention ont disparu. L'imagination se tempère;
+l'esprit se discipline: il revient sur ses pas; il parcourt une
+seconde fois son domaine avec une curiosité calmée, avec une
+expérience acquise. Il se déjuge et se corrige. Il trouve une
+religion, un art, une philosophie à reformer ou à réformer. Il n'est
+plus propre à l'intuition inspirée, mais à la décomposition régulière.
+Il n'a plus le sentiment ou la vue de l'ensemble; il a le tact et
+l'observation des parties. Il choisit et il classe; il épure et il
+ordonne. Il cesse d'être créateur, il devient discoureur. Il sort de
+l'invention, il s'assoit dans la critique. Il entre dans cet amas
+magnifique et confus de dogmes et de formes où l'âge précédent a
+entassé pêle-mêle les rêveries et les découvertes; il en retire des
+idées qu'il adoucit et qu'il vérifie. Il les range en longues chaînes
+de raisonnements aisés qui descendent anneau par anneau jusqu'à
+l'intelligence du public. Il les exprime en mots exacts, qui offrent
+leur série graduée, échelon par échelon, à la réflexion du public. Il
+institue dans tout le champ de la pensée une suite de compartiments et
+un réseau de routes qui, empêchant toute erreur et tout écart, mènent
+insensiblement tout esprit vers tout objet. Il atteint la clarté, la
+commodité, l'agrément. Et le monde l'y aide; les circonstances
+rencontrées achèvent la révolution naturelle; le goût change par sa
+propre pente, mais aussi par l'ascendant de la cour. Quand la
+conversation devient la première affaire de la vie, elle façonne le
+style à son image et selon ses besoins. Elle en chasse les écarts, les
+images excessives, les cris passionnés, toutes les allures décousues
+et violentes. On ne peut pas crier, gesticuler, rêver tout haut dans
+un salon: on s'y contient; les gens s'y critiquent et s'y observent;
+le temps s'y passe à conter et à discuter; il y faut des expressions
+nettes, un langage exact, des raisonnements clairs et suivis; sinon,
+on ne peut escarmoucher ni s'entendre. Le style correct, la bonne
+langue, le discours y naissent d'eux-mêmes, et ils s'y perfectionnent
+bien vite; car le raffinement est le but de la vie mondaine; on
+s'étudie à rendre toutes les choses plus jolies et plus commodes, les
+meubles comme les mots, les périodes comme les ajustements. L'art et
+l'artifice y sont la grande marque. On se pique de savoir parfaitement
+sa langue, de ne jamais manquer au sens exact des termes, d'écarter
+les expressions roturières, d'aligner les antithèses, d'employer les
+développements, de pratiquer la rhétorique. Rien de plus fort que le
+contraste des conversations de Shakspeare et de Fletcher, mises en
+regard de celles de Wycherley et de Congreve. Chez Shakspeare, les
+entretiens ressemblent à des assauts; vous croiriez voir des artistes
+qui s'escriment de mots et de gestes dans une salle d'armes. Ils
+bouffonnent, ils chantent, ils songent tout haut, ils éclatent en
+rires, en calembours, en paroles de poissardes et de poëtes, en
+bizarreries recherchées; ils ont le goût des choses saugrenues,
+éclatantes; tel danse en parlant; volontiers ils marcheraient sur
+leurs mains; il n'y a pas un grain de calcul et il y a plus de trois
+grains de folie dans leurs têtes. Ici les gens sont posés; ils
+dissertent ou disputent; le raisonnement est le fond de leur style;
+ils sont si bien écrivains qu'ils le sont trop, et qu'on voit à
+travers eux l'auteur occupé à combiner des phrases. Ils arrangent des
+portraits, ils redoublent les comparaisons ingénieuses, ils balancent
+les périodes symétriques. Tel personnage débite une satire, tel autre
+compose un petit essai de morale. On tirerait des comédies du temps un
+volume de sentences; elles sont pleines de morceaux littéraires qui
+annoncent déjà le _Spectator_[68]. Ils recherchent l'expression
+adroite et heureuse, ils habillent les choses hasardées avec des mots
+convenables, ils glissent prestement sur la glace fragile des
+bienséances et la rayent sans la briser. Je vois des gentilshommes,
+assis sur des fauteuils dorés, fort calmes d'esprit, fort étudiés dans
+leurs paroles, observateurs froids, sceptiques diserts, experts en
+matière de façons, amateurs d'élégance, curieux du beau langage autant
+par vanité que par goût, et qui, occupés à discourir entre un
+compliment et une révérence, n'oublieront pas plus leur bon style que
+leurs gants fins ou leur chapeau.
+
+[Note 68: Voyez, par exemple, dans le _Beaux Stratagem_ (Farquhar),
+act. II, sc. II, le Beau à l'Église.]
+
+
+III
+
+Parmi les meilleurs et les plus agréables modèles de cette urbanité
+naissante, paraît sir William Temple, un diplomate et un homme de
+monde, avisé, prudent et poli, doué de tact dans la conversation et
+dans les affaires, expert dans la connaissance des temps et dans l'art
+de ne pas se compromettre, adroit à s'avancer et à s'écarter, qui sut
+attirer sur soi la faveur et les espérances de l'Angleterre, obtenir
+les éloges des lettrés, des savants, des politiques et du peuple,
+gagner une réputation européenne, obtenir toutes les couronnes
+réservées à la science, au patriotisme, à la vertu et au génie, sans
+avoir beaucoup de science, de patriotisme, de génie ou de vertu. Une
+pareille vie est le chef-d'oeuvre d'un pareil monde; des dehors
+très-beaux et un fond moins beau: en voilà l'abrégé. Ses façons
+d'écrivain sont conformes à ses maximes de politique. Principes et
+style, tout se tient en lui; c'est le véritable diplomate, tel qu'on
+le rencontre dans les salons, ayant sondé l'Europe et touché partout
+le fond des choses, revenu de tout, particulièrement de
+l'enthousiasme, admirable dans un fauteuil ou dans une réception, bon
+conteur, plaisant au besoin, mais avec discrétion, accompli dans l'art
+de représenter et de jouir. Celui-ci, dans sa retraite à Sheen, puis à
+Moor-Park, s'amuse à écrire; et il écrit comme parle un homme de son
+état, c'est-à-dire fort bien, avec dignité et avec aisance, surtout
+lorsqu'il parle des pays qu'il a visités, des événements qu'il a vus,
+des divertissements nobles qui occupent ses heures[69]. Il a quinze
+cents livres sterling de rente, et une belle sinécure en Irlande. Il a
+quitté les affaires au moment des violents débats, sans vouloir
+s'engager pour le roi, ni contre le roi, décidé, comme il le dit
+lui-même, à ne «point se mettre en travers du courant,» quand le
+courant est irrésistible. Il vit pacifiquement à la campagne avec sa
+femme, sa soeur, son secrétaire, ses gens, recevant les visites des
+étrangers qui veulent voir le négociateur de la Triple Alliance, et
+quelquefois celles du nouveau roi Guillaume, qui, ne pouvant obtenir
+ses services, vient parfois rechercher ses conseils. Il plante et
+jardine, sur un sol fertile, dans un pays dont l'air lui convient,
+parmi des plates-bandes régulières, au bord d'un canal bien droit et
+flanqué d'une terrasse bien correcte, et il se loue en bons termes,
+avec toute la discrétion convenable, du caractère qu'il possède et du
+parti qu'il a pris. «Je me suis souvent étonné, dit-il, qu'Épicure ait
+trouvé tant d'âpres et amers censeurs dans les âges qui l'ont suivi,
+lorsque la beauté de son esprit, l'excellence de son naturel, le
+bonheur de sa diction, l'agrément de son entretien, la tempérance de
+sa vie et la constance de sa mort l'ont fait tant aimer de ses amis,
+admirer de ses disciples et honorer par les Athéniens[70].» Il a
+raison de défendre Épicure, car il a suivi ses préceptes, évitant les
+grands bouleversements d'esprit, et s'installant comme un des dieux de
+Lucrèce dans un des interstices des mondes. «Quand les philosophes ont
+vu les passions entrer et s'enraciner dans l'État, ils ont cru que
+c'était folie pour les honnêtes gens que de se mêler des affaires
+publiques[71].... Le vrai service du public est une entreprise d'un si
+grand labeur et d'un si grand souci, qu'un homme bon et sage,
+quoiqu'il puisse ne point la refuser s'il y est appelé par son prince
+ou par son pays, et s'il croit pouvoir y rendre des services plus
+qu'ordinaires, doit pourtant ne la rechercher que rarement ou jamais,
+et la laisser le plus communément à ces hommes, qui, sous le couvert
+du bien public, poursuivent leurs propres visées de richesse, de
+pouvoir et d'honneurs illégitimes[72].» Voilà de quel air il
+s'annonce. Sa personne ainsi présentée, il en vient à parler du
+jardinage qu'il pratique, et d'abord des six grands Épicuriens qui ont
+illustré la doctrine de leur maître, César, Atticus, Lucrèce, Horace,
+Mécène, Virgile; puis des diverses espèces de jardins qui ont un nom
+dans le monde, depuis le paradis terrestre et le jardin d'Alcinoüs
+jusqu'à ceux de Hollande et d'Italie, tout cela un peu longuement, en
+homme qui s'écoute et qu'on écoute, qui fait un peu amplement à ses
+hôtes les honneurs de sa maison et de son esprit, mais qui fait tout
+cela avec agrément et dignité, sans air doctoral, ni morgue, en tons
+variés, et en modulant comme il faut ses gestes et sa voix. Il conte
+qu'il a importé quatre espèces de raisins en Angleterre, il avoue
+qu'il a trop dépensé; cependant il ne le regrette pas; depuis cinq ans
+il n'a pas eu envie une seule fois d'aller à Londres. Il mêle les
+anecdotes aux conseils techniques; il y en a une sur le roi Charles
+II, qui a loué le climat de l'Angleterre par-dessus tous les autres,
+disant que c'est celui où l'on peut rester en plein air sans malaise
+le plus de jours dans l'année; sur l'évêque de Munster, qui, ne
+pouvant avoir dans son verger que des cerises, en avait rassemblé
+toutes les espèces et si bien perfectionné les plants qu'il pouvait en
+manger depuis mai jusqu'en septembre. Le lecteur se réjouit
+intérieurement quand il entend un témoin oculaire conter des détails
+intimes sur de si grands personnages. Notre attention s'éveille à
+l'instant; nous nous croyons, par contre-coup, gens de cour, et nous
+sourions avec complaisance; peu importe que ces détails soient minces;
+ils font bien, ils sont comme un geste aristocratique, comme une façon
+noble de prendre du tabac ou secouer la dentelle de sa manchette.
+Voilà l'intérêt de la belle conversation de cour; elle peut rouler sur
+des riens; l'excellence des façons donne à ces riens un charme unique;
+on écoute le son de la voix; on est amusé par des demi-sourires; on se
+laisse aller au courant facile; on oublie que ces idées sont
+ordinaires; on regarde le conteur, sa rhingrave, sa canne dont il
+joue, ses souliers à rubans, sa démarche aisée sur le sable nivelé de
+ses allées, entre ses charmilles irréprochables; l'oreille, l'esprit
+lui-même sont flattés, séduits par la justesse de la diction, par
+l'abondance des périodes ornées, par la dignité et l'ampleur d'un
+style dont la régularité est devenue involontaire, et qui, artificiel
+d'abord comme le savoir-vivre, finit, comme le vrai savoir-vivre, par
+se changer en besoin sincère et en talent naturel.
+
+Par malheur, ce talent conduit parfois aux balourdises; quand on parle
+bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'érige en
+philosophe, en critique, même en érudit; et on l'est en effet, au
+moins pour les dames. On écrit, comme sir William, des _Essais sur le
+gouvernement_, sur la _Vertu héroïque_[73], sur la poésie,
+c'est-à-dire de petits traités sur la société, sur le beau, sur la
+philosophie de l'histoire. On est un Locke, un Herder, un Bentley de
+salon, rien autre chose. Parfois, sans doute, l'esprit naturel
+rencontre de bons jugements neufs: Temple, le premier, trouve un
+souffle pindarique dans le vieux chant de Regnard Lodbrog, et met le
+_Don Quichotte_ au premier rang parmi les grandes oeuvres de
+l'invention moderne; de même encore lorsqu'il touche un sujet de sa
+compétence, par exemple les causes de la puissance et de la décadence
+des Turcs, il raisonne à merveille. Mais pour le reste il est
+écolier; même, chez lui, le pédant perce, le pire des pédants, celui
+qui, ne sachant pas, veut paraître savoir, qui cite l'histoire de tous
+les pays, allègue Jupiter, Saturne, Osiris, Fo-hi, Confucius,
+Manco-Capac, Mahomet, et disserte sur toutes ces civilisations si mal
+débrouillées, si inconnues, comme s'il les avait étudiées solidement,
+dans les sources, lui-même, et non pas sur des extraits de son
+secrétaire ou dans les livres de seconde main. Un jour l'entreprise
+tourna mal; ayant voulu prendre part à une querelle littéraire, et
+réclamer la supériorité pour les anciens contre les modernes, il se
+crut helléniste, antiquaire, raconta les voyages de Pythagore et
+l'éducation d'Orphée, fit remarquer que les anciens sages de la Grèce
+«étaient communément d'excellents poëtes et de grands médecins; si
+versés dans la philosophie naturelle, qu'ils prédisaient non-seulement
+les éclipses dans le ciel, mais les tremblements de terre et les
+tempêtes, les grandes sécheresses et les grandes pestes, l'abondance
+ou la rareté de telles sortes de fruits ou de grains[74],» talents
+admirables et que nous ne possédons plus aujourd'hui. Outre cela il
+regretta la décadence de la musique «qui autrefois enchantait les
+hommes, les bêtes, les oiseaux, les serpents, au point que leur
+nature même en était changée[75].» Il voulut énumérer les plus grands
+écrivains modernes et oublia dans son catalogue, «parmi les
+Italiens[76], Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les
+Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau;
+parmi les Espagnols, Lope et Calderon; parmi les Anglais, Chaucer,
+Spencer, Shakspeare et Milton;» en revanche il y inséra Paolo Sarpi,
+Guevara, sir Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, «auteur
+des _Amours de Gaul_.» Pour tout combler, il déclara authentiques et
+admirables les fables d'Ésope, cette pesante rédaction byzantine, et
+les lettres de Phalaris, cette méchante fabrication sophistique; deux
+ouvrages, selon lui, «qui, étant les plus anciens dans leur genre,
+sont aussi les meilleurs dans leur genre.» Enfin, pour s'enferrer
+lui-même sans remède, il remarqua gravement que «sans doute quelques
+savants, du moins de ceux qui passent pour tels sous le nom de
+critiques, n'avaient point estimé ces lettres authentiques; mais qu'il
+fallait être un bien médiocre peintre pour ne point y reconnaître une
+peinture originale. Une telle diversité de passions dans une telle
+variété d'actions et de circonstances de la vie et du gouvernement,
+une telle liberté de pensée, une telle hardiesse d'expression, une
+telle libéralité envers ses amis, un tel dédain de ses ennemis, une
+telle considération pour les hommes savants, une telle estime pour les
+gens de bien, une telle connaissance de la vie, un tel mépris de la
+mort, en même temps qu'une telle âpreté de naturel et une telle
+cruauté dans la vengeance, n'ont pu être jamais manifestés que par
+celui qui les a possédés; et j'estime Lucien auquel on les attribue
+aussi incapable de les écrire que de faire ce que Phalaris a
+osé[77].» Très-belle rhétorique; il est fâcheux qu'une phrase si bien
+faite couvre de telles sottises. Telle que la voilà, elle parut
+triomphante, et l'applaudissement universel dont fut accueilli ce beau
+bavardage oratoire, montre les goûts et la culture, l'insuffisance et
+la politesse de ce monde élégant dont Temple était la merveille, et
+qui, comme Temple, n'aimait de la vérité que le vernis.
+
+[Note 69: Voir surtout _An Account of the United Provinces, Memoirs of
+Gardening_.]
+
+[Note 70: I have often wondered how such sharp and violent invectives
+came to be made so generally against Epicurus, by the ages that
+followed him, whose admirable wit, felicity of expression, excellence
+of nature, sweetness of conversation, temperance of life, and
+constancy of death, made him so beloved by his friends, admired by his
+scholars, and honoured by the Athenians.]
+
+[Note 71: But, where factions were once entered and rooted in a state,
+they thought it madness for good men to meddle with public affairs (P.
+203, 206, 191, t. III.)]
+
+[Note 72: But the true service of the public is a business of so much
+labour and so much care, that though a good and wise man may not
+refuse it, if he be called to it by his prince or his country, and
+thinks he can be of more than vulgar use, yet he will seldom or never
+seek it, but leaves it commonly to men who, under the disguise of
+public good, pursue their own designs of wealth, power, and such
+bastard honours as usually attend them, not that which is the true,
+and only true reward of virtue.]
+
+[Note 73: Comparez cet essai à l'ouvrage de Carlyle; c'est le même
+titre et le même sujet, et il est curieux d'y voir la différence des
+deux siècles.]
+
+[Note 74: They were commonly excellent poets, and great physicians:
+they were so learned in natural philosophy, that they foretold not
+only eclipses in the heavens, but earthquakes at land, and storms at
+sea, great droughts, and great plagues, much plenty or much scarcity
+of certain sorts of fruits or grain; not to mention the magical powers
+attributed to several of them, to allay storms, to raise gales, to
+appease commotions of people, to make plagues cease.]
+
+[Note 75: What are become of the charms of music, by which men and
+beasts, fishes, fowls and serpents, were so frequently enchanted, and
+their very natures changed; by which the passions of men were raised
+to the greatest height and violence, and then as suddenly appeased, so
+as they might be justly said to be turned into lions or lambs, into
+wolves or into harts, by the powers and charms of this admirable art?]
+
+[Note 76: Macaulay, _Essai sur William Temple_.]
+
+[Note 77: It may, perhaps, be further affirmed, in favour of the
+ancients, that the oldest books we have are still in their kind the
+best. The two most ancient that I know of in prose, among those we
+call profane authors, are still Esop's Fables and Phalaris's Epistles,
+both living near the same time, which was that of Cyrus and
+Pythagoras. As the first has been agreed by all ages since for the
+greatest master in his kind, and all others of that sort have been but
+imitations of his original, so I think the Epistles of Phalaris to
+have more race, more spirit, more force of wit and genius, than any
+others I have ever seen, either ancient or modern. I know several
+learned men (or that usually pass for such, under the name of critics)
+have not esteemed them genuine, and Politian, with some others, have
+attributed them to Lucian; but I think he must have little skill in
+painting, that cannot find out this to be an original; such diversity
+of passions, upon such variety of actions and passages of life and
+government, such freedom of thought, such boldness of expression, such
+bounty to his friends, such scorn of his enemies, such honour of
+learned men, such esteem of good, such knowledge of life, such
+contempt of death, with such fierceness of nature and cruelty of
+revenge, could never be represented but by him that possessed them;
+and I esteem Lucian to have been no more capable of writing than of
+acting what Phalaris did. In all one writ, you find the scholar or the
+sophist; and in all the other, the tyrant and the commander. (_Of
+ancient and modern learning_, 469.)]
+
+
+IV
+
+Ce sont là les moeurs oratoires et polies qui peu à peu, à travers
+l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant se
+nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, entrant
+violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempête de
+bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrés
+vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du monde et parfois y
+réussissent. Wycherley écrit bien, très-clairement, sans la moindre
+trace d'euphuïsme, presque à la française. Son Dapperwitt dit de Lucy,
+en périodes balancées: «Elle est belle sans affectation, folâtre sans
+grossièreté, amoureuse sans impertinence.» Au besoin il est ingénieux,
+ses _gentlemen_ échangent des comparaisons heureuses. «Les maîtresses,
+dit l'un, sont comme les livres: si vous vous y appliquez trop, ils
+vous alourdissent, et vous rendent impropre au monde; mais si vous en
+usez avec discrétion, vous n'en êtes que plus propre à la
+conversation.--Oui, dit un autre, une maîtresse devrait être comme une
+petite retraite à la campagne, près de la ville, non pour y demeurer
+constamment, mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et vite
+dehors, afin de mieux goûter la ville au retour[78]!» Ces gens font du
+style, même à contre-temps, et en dépit de la situation ou de la
+condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: «Il n'y a
+personne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa
+femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe
+jamais des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous haïssons
+cordialement[79].» L'art est parfait dans ce petit discours: tout y
+est, jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de sons; quel
+beau diseur que ce cordonnier satirique!--Après la satire, le
+madrigal. Tel personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine
+prose, décrit «de jolies lèvres boudeuses avec une petite moiteur qui
+s'y pose, pareilles à une rose de Provins fraîche sur la branche,
+avant que le soleil du matin en ait séché toute la rosée[80].» Ne
+voilà-t-il pas les gracieuses galanteries de la cour? Rochester
+lui-même, parfois, en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont
+encore dans les recueils expurgés à l'usage des jeunes filles
+pudiques. Ils ont beau polissonner de fait; à chaque instant il faut
+qu'ils complimentent et saluent; devant les femmes qu'ils veulent
+séduire, ils sont bien obligés de roucouler des tendresses et des
+fadeurs; s'ils n'ont plus qu'un frein, l'obligation de paraître bien
+élevés, ce frein les retient encore. Rochester est correct même au
+milieu des immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile et
+solide de Boileau. Tous ces viveurs veulent être gens d'esprit et du
+monde. Sir Charles Sedley se ruine et se salit, mais Charles II
+l'appelle «le vice-roi d'Apollon.» Buckingham exalte «la magie de son
+style.» Il est le plus charmant, le plus recherché des causeurs; il
+fait des mots, et aussi des vers, toujours agréables, quelquefois
+délicats; il manie avec dextérité le joli jargon mythologique; il
+insinue en légères chansons coulantes toutes ces douceurs un peu
+apprêtées qui sont comme les friandises des salons. «Ma passion,
+dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté; et l'Amour, pendant que
+sa mère vous favorisait, lançait à mon coeur un nouveau dard de
+flamme.» Puis il ajoute en manière de chute: «Ils employaient tout
+leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour faire une
+beauté[81].»
+
+Il n'y a point du tout d'amour dans ces gentillesses; on les accepte
+comme on les offre, avec un sourire; elles font partie du langage
+obligé, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames:
+j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la boîte de
+cédrats confits. Roscommon compose une pièce sur un petit chien mort,
+sur le rhume d'une jeune fille; ce méchant rhume l'empêche de chanter:
+maudit hiver! Et là-dessus il prend l'hiver à partie, l'apostrophe
+longuement. Vous reconnaissez les amusements littéraires de la vie
+mondaine. On y prend tout légèrement, gaiement, l'amour d'abord, et
+aussi le danger. La veille d'une bataille navale, Dorset, en mer, au
+roulis du vaisseau, adresse aux dames une chanson célèbre. Rien n'y
+est sérieux, ni le sentiment ni l'esprit; ce sont des couplets qu'on
+fredonne en passant; il en part un éclair de gaieté; un instant après,
+on n'y pense plus. «Surtout, leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous
+en avons assez ici en mer.» Et ailleurs: «Si les Hollandais savaient
+notre état, ils arriveraient bien vite, quelle résistance leur
+feraient des gens qui ont laissé leurs coeurs au logis?» Puis viennent
+des plaisanteries trop anglaises: «Ne nous croyez pas infidèles si
+nous ne vous écrivons point à chaque poste. Nos larmes prendront une
+voie plus courte; la marée vous les apportera deux fois par jour[82].»
+Voilà des larmes qui ne sont guère tristes; la dame les regarde comme
+l'amant les verse, de bonne humeur; elle est dans sa loge (il s'en
+doute et l'écrit), offrant sa main blanche à un autre qui la baise, et
+se donnant une contenance avec le frou-frou de son éventail. Dorset ne
+s'en afflige guère, continue à jouer avec la poésie, sans excès ni
+assiduité, au courant de la plume, écrivant aujourd'hui un couplet
+contre Dorinda, demain une satire contre M. Howard, toujours
+facilement et sans étude, en véritable gentilhomme. Il est comte,
+chambellan, riche; il pensionne et patronne les poëtes comme il ferait
+des coquettes, c'est-à-dire pour se divertir sans s'attacher. Le duc
+de Buckingham fait la même chose et le contraire, caresse l'un,
+parodie l'autre, est adulé, moqué, et finit par attraper son portrait,
+qui est un chef-d'oeuvre, mais point flatté, de la main de Dryden. On
+a vu en France ces passe-temps et ces tracasseries; on trouve ici les
+mêmes façons et la même littérature, parce qu'on y rencontre la même
+société et le même esprit.
+
+Entre ces poëtes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vécut et
+écrivit ainsi jusqu'à quatre-vingt-deux ans: homme d'esprit et à la
+mode, bien élevé, familier dès l'abord avec les grands, ayant du tact
+et de la prévoyance, prompt aux reparties, difficile à décontenancer,
+du reste personnel, de sensibilité médiocre, ayant changé plusieurs
+fois de parti, et portant fort bien le souvenir de ses volte-faces;
+bref, le véritable modèle du mondain et du courtisan. C'est lui qui,
+ayant loué Cromwell, puis Charles II, mais celui-ci moins bien que
+l'autre, répondait pour s'excuser: «Les poëtes, sire, réussissent
+mieux dans la fiction que dans la vérité.» Dans cette sorte de vie,
+les trois quarts des vers sont de circonstance: ils font la menue
+monnaie de la conversation ou de la flatterie; ils ressemblent aux
+petits événements et aux petits sentiments d'où ils sont nés. Telle
+pièce est sur le thé, telle autre sur un portrait de la reine: il
+faut bien faire sa cour; d'ailleurs «Sa Majesté a commandé les vers.»
+Une dame lui fait cadeau d'une plume d'argent, vite un remercîment
+rimé; une autre peut dormir à volonté, vite un couplet enjoué; un faux
+bruit se répand qu'elle vient de se faire peindre, vite des stances
+sur cette grosse affaire. Un peu plus loin, il y aura des vers à la
+comtesse de Carlisle sur sa chambre, des condoléances à lord
+Northumberland sur la mort de sa femme, un joli mot sur une dame qui a
+été pressée dans la foule, une réponse, couplet pour couplet, à des
+vers de sir John Suckling. Il prend au vol les frivolités, les
+nouvelles, les bienséances, et sa poésie n'est qu'une conversation
+écrite, j'entends la conversation qu'on fait au bal, quand on parle
+pour parler, en relevant une boucle de perruque ou en tortillant un
+gant glacé. La galanterie, comme il convient, en a la plus grande
+part, et on se doute bien que l'amour n'y est pas trop sincère. Au
+fond, Waller soupire avec réflexion (Sacharissa avait une belle dot),
+à tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus visible dans ses
+poëmes tendres, c'est qu'il souhaite écrire coulamment et bien rimer.
+Il est affecté, il exagère, il fait de l'esprit, il est auteur. Il
+s'adresse à la suivante, «sa compagne de servage,» n'osant s'adresser
+à Sacharissa elle-même. «Ainsi, dans les nations qui adorent le
+soleil, un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis n'ose point
+élever ses regards éblouis au delà du nuage doré qui, sous la lumière
+du dieu triomphant, orne le ciel oriental, et, honoré de ses rayons,
+dépasse en splendeur tout le reste[83].» Bonne comparaison! Voilà une
+révérence bien faite: j'espère que Sacharissa répond par une révérence
+aussi correcte. Ses désespoirs sont du même goût; il perce de ses cris
+les allées de Penshurst, «raconte sa flamme aux hêtres,» et les hêtres
+bien appris «inclinent leurs têtes par compassion.» Il est probable
+que dans ces promenades douloureuses son plus grand soin était de ne
+pas mouiller ses souliers à talons. Ces transports d'amour amènent les
+machines classiques, Apollon, les Muses; Apollon est fâché qu'on
+maltraite un de ses serviteurs, lui dit de s'en aller, et il s'en va
+en effet, disant à Sacharissa qu'elle est plus dure qu'un chêne, et
+que certainement elle est née d'un rocher[84].
+
+Ce qu'il y a de bien réel en tout cela, c'est la sensualité, non pas
+ardente, mais leste et gaie; il y a telle pièce _sur une chute_ qu'un
+abbé de cour sous Louis XV eût pu écrire: «Ne rougissez pas, belle, ne
+prenez pas l'air sévère; que pouvait faire l'amant, hélas! sinon
+fléchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique, s'il
+en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tôt[85].» D'autres
+mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. «Amoret,
+s'écrie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus
+délicieux, qui, à peine goûté, verse dans le coeur la vie et la
+joie[86].» Je ne serais pas satisfait, si j'étais femme, d'être
+comparée à un _beefsteak_, même appétissant; je n'aimerais pas
+davantage à me voir, comme Sacharissa, mise au niveau du bon vin qui
+porte à la tête[87]: c'est trop d'honneur pour le porto et pour la
+viande. Le fond anglais perçait ici et ailleurs; par exemple, la belle
+Sacharissa, qui n'était plus belle, ayant demandé à Waller s'il ferait
+encore des vers pour elle: «Oui, madame, répondit-il, quand vous serez
+aussi jeune et aussi belle qu'autrefois.» Voilà de quoi scandaliser un
+Français. Néanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte de
+lumière brillante flotte comme une gaze autour de ses vers; il est
+toujours élégant, souvent gracieux. Cette grâce est comme le parfum
+qui s'exhale du monde; les fraîches toilettes, les salons parés,
+l'abondance et la recherche de toutes les commodités délicates mettent
+dans l'âme une sorte de douceur qui se répand au dehors en
+complaisances et en sourires; Waller en a, et des plus caressants, à
+propos d'un bouton, d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets
+conviennent à sa main et à son art. Il y a une galanterie exquise dans
+ses stances à la petite lady Lucy Sidney sur son âge. Et quoi de plus
+attrayant pour un homme de salon, que ce frais bouton de jeunesse
+encore fermé, mais qui déjà rougit et va s'ouvrir? «Pourtant,
+charmante fleur, ne dédaignez pas cet âge que vous allez connaître si
+tôt; le matin rose laisse sa lumière se perdre dans l'éclat plus riche
+du midi[88].» Tous ses vers coulent avec une harmonie, une limpidité,
+une aisance continues, sans que jamais sa voix s'élève, ou détonne, ou
+éclate, ou manque au juste accent, sinon par l'affectation mondaine
+qui altère uniformément tous les tons pour les assouplir. Sa poésie
+ressemble à une de ces jolies femmes maniérées, attifées, occupées à
+pencher la tête, à murmurer d'une voix flûtée des choses communes
+qu'elles ne pensent guère, agréables pourtant dans leur parure trop
+enrubannée, et qui plairaient tout à fait si elles ne songeaient pas à
+plaire toujours.
+
+Ce n'est pas qu'ils ne puissent toucher les sujets graves; mais ils
+les touchent à leur façon, sans sérieux ni profondeur. Ce qui manque
+le plus à l'homme de cour, c'est l'émotion vraie de l'idée inventée et
+personnelle. Ce qui intéresse le plus l'homme de cour, c'est la
+justesse de la décoration et la perfection de l'apparence extérieure.
+Ils s'attachent médiocrement au fond, et beaucoup à la forme. En
+effet, c'est la forme qu'ils prennent pour sujet dans presque toutes
+leurs poésies sérieuses; ils sont critiques, ils posent des préceptes,
+ils font des _arts poétiques_. Denham, puis Roscommon, dans un poëme
+complet, enseignent l'art de bien traduire les vers. Le duc de
+Buckingham versifie un _Essai sur la poésie_ et un _Essai sur la
+satire_. Dryden est au premier rang parmi ces pédagogues. Comme Dryden
+encore, ils se font traducteurs, amplificateurs. Roscommon traduit
+l'_Art poétique_ d'Horace, Waller le premier acte de _Pompée_, Denham
+des fragments d'Homère, de Virgile, un poëme italien sur _la justice
+et la tempérance_. Rochester compose un poëme sur _l'homme_ dans le
+goût de Boileau, une épître sur _le rien_; Waller, l'amoureux,
+fabrique un poëme didactique sur _la crainte de Dieu_, un autre en six
+chants sur _l'amour divin_. Ce sont des exercices de style. Ces gens
+prennent une thèse de théologie, un lieu commun de philosophie, un
+précepte de poésie, et le développent en prose mesurée, munie de
+rimes; ils n'inventent rien, ne sentent pas grand'chose, et ne
+s'occupent qu'à faire de bons raisonnements avec des métaphores
+classiques, en termes nobles, sur un patron convenu. La plupart des
+vers consistent en deux substantifs munis de leurs épithètes et liés
+par un verbe, à la façon des vers latins de collége. L'épithète est
+bonne: il a fallu feuilleter le _Gradus_ pour la trouver, ou, comme le
+veut Boileau, emporter le vers inachevé dans sa tête, et rêver une
+heure en plein champ, jusqu'à ce que, au coin d'un bois, on ait trouvé
+le mot qui avait fui.--Je bâille, mais j'applaudis. C'est à ce prix
+qu'une génération finit par former le style soutenu qui est nécessaire
+pour porter, publier et prouver les grandes choses. En attendant, avec
+leur diction ornée, officielle, et leur pensées d'emprunt, ils sont
+comme des chambellans brodés, compassés, qui assistent à un mariage
+royal ou à un baptême auguste, l'esprit vide, l'air grave, admirables
+de dignité et de manières, ayant la correction et les idées d'un
+mannequin.
+
+[Note 78: Mistresses are like books; if you pore upon them too much,
+they doze you, and make you unfit for company; but if used discretly,
+you are the fitter for conversation by them.
+
+A mistress should be like a little country retreat near the town; not
+to dwell in constantly, but only so a night, and away, to taste the
+town the better when a man returns.]
+
+[Note 79: There is never a man in the town lives more like a gentleman
+with his wife than I do. I never mind her motions; she never enquires
+into mine. We speak to one another civilly, hate one another
+heartily.]
+
+[Note 80: Pretty pouting lips, with a little moisture hanging on them,
+that look like the Province rose fresh on the bush, ere the morning
+sun has quite drawn up the dew.]
+
+[Note 81:
+
+ My passion with your beauty grew,
+ While Cupid at my heart,
+ Still as his mother favour'd you,
+ Threw a new flaming dart.
+ Each gloried in their wanton part;
+ To make a lover, he
+ Employ'd the utmost of his art--
+ To make a beauty, she.]
+
+[Note 82:
+
+ Then, if we write not by each post,
+ Think not we are unkind;
+ Nor yet conclude our ships are lost
+ By Dutchmen or by wind:
+ Our tears we'll send a speedier way;
+ The tide shall bring them twice a-day.
+ With a fa, etc.
+
+ To pass our tedious hours away;
+ We throw a merry main;
+ Or else at serious ombre play;
+ But why should we in vain
+ Each other's ruin thus pursue?
+ We were undone when we left you.
+ With a fa, etc.
+
+ But now our fears tempestuous grow,
+ And cast our hopes away;
+ Whilst you, regardless of our wo,
+ Sit careless at a play:
+ Perhaps permit some happier man
+ To kiss your hand, or flirt your fan.
+ With a fa, etc.
+
+ And now we've told you all our loves,
+ And likewise all our fears,
+ In hopes this declaration moves
+ Some pity for our tears;
+ Let's hear of no inconstancy,
+ We have too much of that at sea.
+ With a fa la, la, la, la.]
+
+[Note 83:
+
+ So in those nations which the Sun adore
+ Some modest Persian or weak-eyed Moor
+ No higher dares advance his dazzled sight
+ Than to some gilded cloud, which near the light
+ Of their ascending God adorns the East,
+ And graced with his beam, outshines the rest.]
+
+[Note 84:
+
+ While in this park I sing, the list'ning deer
+ Attend my passion and forget to fear;
+ When to the beeches I report my flame,
+ They bow their heads, as if they felt the same.
+ To Gods appealing when I reach their bow'rs
+ With loud complaint, they answer me in show'rs.
+ To thee a wild and cruel soul is giv'n,
+ More deaf than trees and prouder than the heav'n.
+ The rock
+ .... That cloven rock produc'd thee.
+ This last complaint th'indulgent ears did pierce
+ Of just Apollo, president of verse,
+ Highly concerned that the Muse should bring
+ Damage to one whom he had taught to sing, etc.]
+
+[Note 85:
+
+ Then blush not, Fair! or on him frown:
+ How could the youth, alas! but bend
+ When his whole Heav'n upon him lean'd;
+ If ought by him amiss was done,
+ 'Twas to let you rise so soon.]
+
+[Note 86:
+
+ Amoret! as sweet and good
+ As the most delicious food,
+ Which but tasted does impart
+ Life and gladness to the heart.]
+
+[Note 87:
+
+ Sacharissa's beauty's wine,
+ Which to madness doth incline;
+ Such a liquor as no brain
+ That is mortal can sustain.]
+
+[Note 88:
+
+ Yet, fairest blossom, do not slight
+ The age which you may know so soon.
+ The rosy morn resigns her light
+ And milder glory to the noon.]
+
+
+V
+
+Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent, sir
+John Denham, secrétaire de Charles Ier, employé aux affaires
+publiques, qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes
+graves et, laissant derrière lui des chansons satiriques et des
+polissonneries de parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut style
+oratoire. Son meilleur poëme, _Cooper's Hill_, est la description
+d'une colline et de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques
+que cette vue réveille et aux réflexions morales que cet aspect peut
+suggérer. Tous ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites
+de l'esprit classique, et déploient ses forces sans révéler ses
+faiblesses; le poëte peut montrer tout son talent, sans rien forcer
+dans son talent. Le beau langage rencontre alors toute sa beauté,
+parce qu'il est sincère. On a du plaisir à suivre le déroulement
+régulier de ces phrases abondantes, où les idées opposées ou
+redoublées atteignent pour la première fois leur assiette définitive
+et leur clarté complète, où la symétrie ne fait que préciser le
+raisonnement, où le développement ne fait qu'achever la pensée, où
+l'antithèse et la répétition n'apportent pas leurs badinages et leurs
+afféteries, où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à la
+plénitude du sens, conduit le cortége des idées, sans effort et sans
+désordre, sur un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur
+mouvement. L'agrément s'y joint à la solidité; l'auteur de _Cooper's
+Hill_ sait plaire autant qu'imposer. Son poëme est comme un parc
+monarchique, digne et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir
+des yeux et rempli de points de vue choisis. Il nous promène en
+détours aisés à travers une multitude d'idées variées. Il rencontre
+ici une montagne, là-bas un souvenir des nymphes, souvenir classique
+qui ressemble à un portique de statues, plus loin le large cours d'un
+fleuve, et à côté les débris d'une abbaye: chaque page du poëme est
+comme une allée distincte qui a sa perspective distincte. Un peu
+après, la pensée se reporte vers les superstitions du moyen âge
+ignorant et vers les excès de la révolution récente; puis vient l'idée
+d'une chasse royale; on voit le cerf inquiet arrêté au milieu du
+feuillage. «Il se rappelle sa force, puis sa vitesse; ses pieds ailés,
+puis sa tête armée, les uns pour fuir son destin, l'autre pour
+l'affronter[89];» il fuit pourtant, et les chiens aboyants le
+pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la diversité étudiée des
+promenades aristocratiques. Chaque objet d'ailleurs reçoit ici, comme
+en une résidence royale, tout l'ornement qu'on peut lui donner; les
+épithètes d'embellissement viennent recouvrir les substantifs trop
+maigres: les décorations de l'art transforment la vulgarité de la
+nature: les vaisseaux sont des «tours flottantes;» la Tamise est la
+fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tête altière au sein
+des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte sur ses flancs.
+Entre les diverses sortes d'imaginations, il y en a une monarchique,
+toute pleine de cérémonies officielles et magnifiques, de gestes
+contenus et d'apparat, de figures correctes et commandantes, uniforme
+et imposante comme l'ameublement d'un palais: c'est d'elle que les
+classiques et Denham tirent toutes leurs couleurs poétiques; les
+objets, les événements prennent sa teinte, parce qu'ils sont
+contraints de la traverser. Ici les objets et les événements sont
+contraints de traverser encore autre chose. Denham n'est pas seulement
+courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire préoccupé d'émotions morales.
+Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque réflexion
+grave; la politique, la religion viennent déranger le plaisir de ses
+yeux; à propos d'une colline ou d'une forêt, il médite sur l'homme: le
+dehors le ramène au dedans, et l'impression des sens aux
+contemplations de l'âme. Les gens de cette race sont par nature et par
+habitude des hommes intérieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans
+la mer, il la compare «à la vie mortelle qui court à la rencontre de
+l'éternité.» Le front d'une montagne battue par les tempêtes lui
+rappelle «la commune destinée de tout ce qui est haut et grand.» Le
+cours du fleuve lui suggère des idées de réformation intérieure. «Ah!
+si ma vie pouvait couler comme ton onde, si je pouvais prendre ton
+cours pour modèle comme je l'ai pris pour sujet, limpide, quoique
+profond, doux et non endormi, puissant sans fureur, plein sans
+débordements[90]!» Il y a dans ces âmes un fonds indestructible
+d'instincts moraux et de mélancolie grandiose, et c'en est la plus
+grande marque que de retrouver ce fonds à la cour de Charles II.
+
+Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des
+affleurements de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une
+couche épaisse qui partout la recouvre ici. Les moeurs, la
+conversation, le style, le théâtre, le goût, tout est français ou
+tâche de l'être; ils nous imitent comme ils peuvent et vont se former
+en France. Beaucoup de cavaliers y vinrent, chassés par Cromwell.
+Denham, Waller, Roscommon et Rochester y résidèrent; la duchesse de
+Newcastle, poëte du temps, se maria à Paris; le duc de Buckingham fit
+une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoyé en France par son
+père, qui voulait le dérober à la contagion des opinions puritaines;
+Vanbrugh, un des meilleurs comiques, alla s'y polir. Les deux cours
+étaient alliées presque toujours de fait et toujours de coeur, par la
+communauté d'intérêts et de principes religieux et monarchiques.
+Charles II recevait de Louis XIV une pension, une maîtresse, des
+conseils et des exemples; les seigneurs suivaient le prince, et la
+France était le modèle de la cour. Sa littérature et ses moeurs, les
+plus belles de l'âge classique, faisaient la mode. On voit dans les
+écrits anglais que les auteurs français sont leurs maîtres, et se
+trouvent entre les mains de tous les gens bien élevés. On consulte
+Bossuet, on traduit Corneille, on imite Molière, on respecte Boileau.
+Cela va si loin, que les plus galants tâchent d'être tout à fait
+Français, de mêler dans toutes leurs phrases des bribes de phrases
+françaises. «Parler en bon anglais, dit Wycherley, est maintenant une
+marque de mauvaise éducation, comme écrire en bon anglais, avoir le
+sens droit ou la main brave.» Ces fats francisés[91] sont des
+complimenteurs, toujours poudrés, parfumés, «éminents pour être bien
+gantés[92].» Ils affectent la délicatesse, font les dégoûtés, trouvent
+les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'être évaporés,
+étourdis, rient, bavardent à tort et à travers, et mettent la gloire
+de l'homme dans la perfection de la perruque et des saluts. Le
+théâtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur à leur manière. La
+comédie française devient un modèle comme la politesse française. On
+les copie l'une et l'autre en les altérant, sans les égaler; car la
+France monarchique et classique se trouve entre toutes les nations la
+mieux disposée par ses instincts et sa constitution pour les façons de
+la vie mondaine et les oeuvres de l'esprit oratoire. L'Angleterre la
+suit dans cette voie, emportée par le courant universel du siècle,
+mais à distance, et tirée de côté par ses inclinaisons nationales.
+C'est cette direction commune et cette déviation particulière que le
+monde et sa poésie ont annoncées, que le théâtre et ses personnages
+vont manifester.
+
+[Note 89:
+
+ He calls to mind his strength, and then his speed,
+ His winged heels, and then his armed head:
+ With these t' avoid, with that his fate to meet:
+ But fear prevails and bids him trust his feet.
+ So fast he flies, that his reviewing eye
+ Has lost the chasers, and his ear the cry.]
+
+[Note 90:
+
+ My eye, descending from the hill, surveys
+ Where Thames among the wanton valleys strays:
+ Thames, the most lov'd of all the Ocean's sons
+ By his old sire, to his embraces runs;
+ Hasting to pay his tribute to the sea,
+ Like mortal life to meet eternity.
+ Nor with a sudden and impetuous wave,
+ Like profuse kings, resumes the wealth he gave.
+ No unexpected inundations spoil
+ The mower's hopes, or mock the ploughman's toil,
+ But godlike his unweary'd bounty flows;
+ First loves to do, then loves the good he does.
+ O, could I flow like thee, and make thy stream
+ My great example, as it is my theme!
+ Though deep, yet clear; though gentle, yet not dull:
+ Strong without rage, without o'erflowing full....
+ But his proud head the airy mountain hides
+ Among the clouds; his shoulders and his sides
+ A shady mantle clothes; his curled brows
+ Frown on the gentle stream, which calmly flows;
+ While winds and storms his lofty forehead beat,
+ The common fate of all that's high or great.]
+
+[Note 91: Etheredge dans _Sir Fopling Flutter_, Wycherley dans
+_Monsieur de Paris_.]
+
+[Note 92: «I was always eminent for being bien ganté.» (Etheredge,
+_Sir Fopling Flutter_.)]
+
+
+VI
+
+Quatre écrivains principaux établissent cette comédie; Wycherley,
+Congrève, Vanbrugh, Farquhar[93], le premier grossier et dans la
+première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût de
+l'urbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et
+se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour ou dans les
+belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des gentilshommes.
+«Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je suis un
+_gentleman_.» En effet, dit Pope, «il vécut plus comme un homme de
+qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre pour ses bonnes
+fortunes, et passa ses dernières années dans la maison de la duchesse
+de Marlborough.» J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, était un des
+courtisans les plus à la mode. Il servit à l'armée quelque temps,
+comme aussi Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom «de
+capitaine» qu'ils prenaient, les récits militaires qu'ils
+rapportaient, et la plume qu'ils mettaient à leur chapeau. Ils
+écrivirent tous des comédies du même genre mondain et classique,
+composées d'actions probables, telles que nous en voyons autour de
+nous et tous les jours, de personnages bien élevés, tels qu'on en
+rencontre ordinairement dans un salon, de conversations correctes ou
+élégantes, telles que les gens bien élevés peuvent en tenir. Ce
+théâtre, dépourvu de poésie, de fantaisie et d'aventures, imitatif et
+discoureur, se forme en même temps que celui de Molière, par les mêmes
+causes, et d'après lui, en sorte que, pour le comprendre, c'est à
+celui de Molière qu'il faut le comparer.
+
+«Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un
+jour le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par
+hasard tomba en France.» Je le veux bien; mais en devenant homme il se
+trouva du même coup homme du dix-septième siècle et Français, et c'est
+pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. «Divertir les honnêtes
+gens, disait Molière, quelle entreprise étrange!» Il n'y a que l'art
+français du dix-septième siècle qui pouvait y réussir; car il consiste
+à conduire aux idées générales par un chemin agréable, et le goût de
+ces idées est, comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des
+honnêtes gens. Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la
+première venue de ses pièces à la première scène venue; au bout de
+trois réponses, vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde
+continue la première, la troisième achève la seconde, la quatrième
+complète le tout; un courant s'est formé qui nous porte, nous emporte
+et ne nous lâche plus. Nul arrêt, nul écart; point de hors-d'oeuvre
+qui viennent nous distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit
+distrait, un personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse,
+viennent, couplet par couplet, doubler en style différent la réponse
+du principal personnage, et à force de symétrie et de contraste nous
+maintenir dans la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant
+nous prend et fait de même. Il est composé comme le premier et en vue
+du premier. Il le rend visible par son opposition ou le fortifie par
+sa ressemblance. Ici les valets répètent la dispute, puis la
+réconciliation des maîtres. Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant
+trois pages par la colère, est ramené du côté contraire et pendant
+trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs, les professeurs,
+les proches, les domestiques se relayent, scène sur scène, pour mieux
+mettre en lumière la prétention et la duperie de M. Jourdain. Chaque
+scène, chaque acte relève, termine ou prépare l'autre. Tout est lié et
+tout est simple; l'action marche et ne marche que pour porter l'idée;
+nulle complication, point d'incidents. Un événement comique suffit à
+la fable. Une douzaine de conversations composent _le Misanthrope_. La
+même situation cinq ou six fois renouvelée est toute _l'École des
+Femmes_. Ces pièces sont «faites avec rien.» Elles n'ont pas besoin
+d'événements, elles se trouvent au large dans l'enceinte d'une chambre
+et d'une journée, sans coups de main, sans décoration, avec une
+tapisserie et quatre fauteuils. Ce peu de matière laisse l'idée percer
+plus nettement et plus vite; en effet, tout leur objet est de mettre
+cette idée en lumière: la simplicité du sujet, le progrès de l'action,
+la liaison des scènes, tout aboutit là. À chaque pas, la clarté croît,
+l'impression s'approfondit, le vice fait saillie; le ridicule
+s'amoncelle, jusqu'à ce que, sous ces sollicitations appropriées et
+combinées, le rire parte et fasse éclat. Et ce rire n'est pas une
+simple convulsion de gaieté physique; un jugement l'a provoqué.
+L'écrivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un exemple
+particulier une vérité universelle. Nous comprenons par lui, comme par
+La Bruyère ou Nicole, la force de la prévention, l'entêtement du
+système, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de son dialogue, comme
+les arguments de leurs traités, ne sont que les preuves suivies et la
+justification logique d'une conclusion préconçue. Nous philosophons
+avec lui sur la nature humaine, et nous pensons, parce qu'il a pensé.
+Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un auditoire de
+Français gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national.
+Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir la filiation
+des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur matière, le plus
+curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son aliment avec son
+image. Aucun de ceux qui ont voulu nous montrer l'homme ne nous a
+conduits par une voie plus droite et plus commode vers un portrait
+mieux éclairé et plus parlant.
+
+J'ajoute: vers un portrait plus agréable, et c'est là le grand talent
+comique; il consiste à effacer l'odieux, et remarquez que dans le
+monde l'odieux foisonne. Sitôt que vous voulez le peindre avec vérité,
+en philosophe, vous rencontrez le vice, l'injustice et partout
+l'indignation; le divertissement périt sous la colère et la morale.
+Regardez au fond du _Tartufe_; un sale cuistre, un paillard rougeaud
+de sacristie qui, faufilé dans une honnête et délicate famille, veut
+chasser le fils, épouser la fille, suborner la femme, ruiner et
+emprisonner le père, y réussit presque, non par des ruses fines, mais
+avec des momeries de carrefour et par l'audace brutale de son
+tempérament de cocher: quoi de plus repoussant? et comment tirer de
+l'amusement d'une telle matière, où Beaumarchais et La Bruyère[94]
+vont échouer? Pareillement, dans _le Misanthrope_, le spectacle d'un
+honnête homme loyalement sincère, profondément amoureux, que sa vertu
+finit par combler de ridicules et chasser du monde, n'est-il pas
+triste à voir? Rousseau s'est irrité qu'on y ait ri, et si nous
+regardions la chose, non dans Molière, mais en elle-même, nous y
+trouverions de quoi révolter notre générosité native. Parcourez les
+autres sujets: c'est Georges Dandin qu'on mystifie, Géronte qu'on bat,
+Arnolphe qu'on dupe, Harpagon qu'on vole, Sganarelle qu'on marie, des
+filles qu'on séduit, des maladroits qu'on rosse, des niais qu'on fait
+financer. Il y a des douleurs en tout cela, et de très-grandes; bien
+des gens ont plus d'envie d'en pleurer que d'en rire: Arnolphe,
+Dandin, Harpagon, approchent de bien près des personnages tragiques,
+et quand on les regarde dans le monde, non au théâtre, on n'est pas
+disposé au sarcasme, mais à la pitié. Faites-vous décrire les
+originaux d'après lesquels Molière compose ses médecins. Allez voir
+cet expérimentateur hasardeux qui, dans l'intérêt de la science,
+essaye une nouvelle scie ou inocule un virus; pensez aux longues nuits
+d'hôpital, au patient hâve qu'on porte sur un matelas vers la table
+d'opérations et qui étend la jambe, ou bien encore au grabat du
+paysan, dans la chaumière humide où suffoque la vieille mère
+hydropique[95], pendant que ses enfants comptent, en grommelant, les
+écus qu'elle a déjà coûtés. Vous en sortez le coeur gros, tout gonflé
+par le sentiment de la misère humaine; vous découvrez que la vie, vue
+de près et face à face, est un amas de crudités triviales et de
+passions douloureuses; vous êtes tenté, si vous voulez la peindre,
+d'entrer dans la fange lugubre où bâtissent Balzac et Shakspeare; vous
+n'y voyez d'autre poésie que l'audacieuse logique qui, dans ce
+pêle-mêle, dégage les forces maîtresses, ou l'illumination du génie
+qui flamboie sur le fourmillement et sur les chutes de tant de
+malheureux salis et meurtris. Comme tout change aux mains de nos
+légers Français! comme toute laideur s'efface! comme il est amusant le
+spectacle que Molière vient d'arranger pour nous! comme nous savons
+gré au grand artiste d'avoir si bien transformé les choses! Enfin nous
+avons un monde riant, en peinture il est vrai; on ne peut l'avoir
+autrement, mais nous l'avons. Qu'il est doux d'oublier la vérité! quel
+art que celui qui nous dérobe à nous-mêmes! quelle perspective que
+celle qui transforme en grimaces comiques les contorsions de la
+souffrance! La gaieté est venue; c'est le plus clair de notre avoir à
+nous gens de France: les soldats de Villars dansaient pour oublier
+qu'ils n'avaient plus de pain. De tous les avoirs, c'est aussi le
+meilleur. Ce don-là ne détruit pas la pensée, il la recouvre. Chez
+Molière, la vérité est au fond, mais elle est cachée; il a entendu les
+sanglots de la tragédie humaine, mais il aime mieux ne pas leur faire
+écho. C'est bien assez de sentir nos plaies; n'allons pas les revoir
+au théâtre. La philosophie, qui nous les montre, nous conseille de n'y
+pas trop penser. Égayons notre condition, comme une chambre de malade,
+de conversation libre et de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe,
+Harpagon, les médecins, de gros ridicules; le ridicule fera oublier le
+vice: ils feront plaisir au lieu de faire horreur. Qu'Alceste soit
+bourru et maladroit, cela est vrai d'abord, car nos plus vaillantes
+vertus ne sont que les heurts d'un tempérament mal ajusté aux
+circonstances; mais par surcroît cela sera agréable. Ses mésaventures
+ne seront plus le martyre de la justice, mais les désagréments d'un
+caractère grognon. Quant aux mystifications des maris, des tuteurs et
+des pères, j'imagine que vous n'y voyez point d'attaques en règle
+contre la société ou la morale. Ce soir, nous nous divertissons, rien
+de plus. Les lavements et les coups de bâtons, les mascarades et les
+ballets montrent qu'il s'agit de bouffonneries. Ne craignez pas de
+voir la philosophie périr sous les pantalonnades; elle subsiste même
+dans _le Mariage forcé_, même dans _le Malade imaginaire_. Le propre
+du Français et de l'homme du monde est d'envelopper tout, même le
+sérieux, sous le rire. Quand il pense, il ne veut pas en avoir l'air:
+il reste aux plus violents moments maître de maison, hôte aimable; il
+vous fait les honneurs de sa réflexion ou de sa souffrance. Mirabeau à
+l'agonie disait en souriant à un de ses amis: «Approchez donc,
+monsieur l'amateur des belles morts, vous verrez la mienne!» C'est
+dans ce style que nous causons quand nous nous montrons la vie; il n'y
+a pas d'autres nations où l'on sache philosopher lestement et mourir
+avec bon goût.
+
+C'est pour cela qu'il n'y en a pas d'autre où la comédie, en restant
+comique, offre une morale; Molière est le seul qui nous donne des
+modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans
+entrer dans la solennité. Ce modèle est «l'honnête homme,» comme on
+disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, Éraste[96]; il n'y en a
+point d'autre qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser.
+Son esprit est un fonds de réflexion, mais cultivé par le monde. Son
+caractère est un fonds d'honnêteté, mais accommodé au monde. Vous
+pouvez l'imiter sans manquer à la raison ni au devoir; ce n'est ni un
+freluquet ni un viveur. Vous pouvez l'imiter sans négliger vos
+intérêts et sans encourir le ridicule; ce n'est ni un niais ni un
+malappris. Il a lu, il comprend le jargon de Trissotin et de M.
+Lycidas, mais c'est pour les percer à jour, les battre avec leurs
+règles et égayer à leurs dépens toute la galerie. Il disserte même de
+morale, même de religion, mais en style si naturel, en preuves si
+claires, avec une chaleur si vraie, qu'il intéresse les femmes et que
+les plus mondains l'écoutent. Il connaît l'homme et il en raisonne,
+mais en sentences si courtes, en portraits si vivants, en moqueries si
+piquantes, que sa philosophie est le meilleur des divertissements. Il
+est fidèle à sa maîtresse ruinée, à son ami calomnié, mais sans
+fracas, avec grâce. Toutes ses actions, même les belles, ont un tour
+aisé qui les orne; il ne fait rien sans agrément. Son grand talent est
+le savoir-vivre; ce n'est pas seulement dans les petites formalités de
+la vie courante qu'il le porte, c'est dans les circonstances
+violentes, au fort des pires embarras. Un bretteur de qualité veut le
+prendre pour témoin de son duel; il réfléchit un instant, prononce
+vingt phrases qui le dégagent, et, «sans faire le capitan,» laisse les
+spectateurs persuadés qu'il n'est pas lâche. Armande l'injurie, puis
+se jette à sa tête; il essuie poliment l'orage, écarte l'offre avec
+la plus loyale franchise, et, sans essayer un seul mensonge, laisse
+les spectateurs persuadés qu'il n'est pas grossier[97]. Quand il aime
+Éliante, qui préfère Alceste et qu'Alceste un jour peut épouser, il se
+propose avec une délicatesse et une dignité entières, sans s'abaisser,
+sans récriminer, sans faire tort à lui-même ou à son ami. Quand Oronte
+vient lui lire un sonnet, au lieu d'exiger d'un fat le naturel qu'il
+ne peut avoir, il le loue de ses vers convenus en phrases convenues,
+et n'a pas la maladresse d'étaler une poétique hors de propos. Il
+prend dès l'abord le ton des circonstances; il sent du premier coup ce
+qu'il faut dire ou taire, dans quelle mesure et avec quelles nuances,
+quel biais précis accommodera la vérité et la mode, jusqu'où il faut
+transiger ou résister, quelle fine limite sépare les bienséances et la
+flatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette ligne étroite, il
+avance exempt d'embarras et de méprises, sans être jamais dérouté par
+les heurts ou les changements du contour, sans permettre au fin
+sourire de la politesse de quitter jamais ses lèvres, sans manquer une
+occasion d'accueillir par le rire de la belle humeur les balourdises
+de son voisin. C'est cette dextérité toute française qui concilie en
+lui l'honnêteté foncière et l'éducation mondaine; sans elle, il irait
+tout d'un côté ou tout de l'autre. C'est par elle qu'entre les roués
+et les prêcheurs la comédie trouve son héros.
+
+Un tel théâtre peint une race et un siècle. Ce mélange de solidité et
+d'élégance appartient au dix-septième siècle et nous appartient. Le
+monde ne nous déprave point, il nous développe; ce n'étaient pas
+seulement les manières et l'intérieur qu'il polissait alors, mais
+encore les sentiments et les idées. La conversation provoquait la
+pensée; elle n'était pas un bavardage, mais un examen; avec l'échange
+des nouvelles, elle provoquait le commerce des réflexions. La
+théologie y entrait, et aussi la philosophie; la morale et
+l'observation du coeur en faisaient l'aliment quotidien. La science
+gardait sa séve et n'y perdait que ses épines. L'agrément recouvrait
+la raison sans l'étouffer. Nulle part nous ne pensons mieux qu'en
+société: le jeu des physionomies nous excite; nos idées si promptes
+naissent en éclairs au choc des idées d'autrui. L'allure inconstante
+des entretiens s'accommode de nos soubresauts; le fréquent changement
+de sujets renouvelle notre invention; la finesse des mots piquants
+réduit les vérités en monnaie menue et précieuse, appropriée à la
+légèreté de notre main. Et le coeur ne s'y gâte pas plus que l'esprit.
+Le Français est de tempérament sobre, peu enclin aux brutalités
+d'ivrognes, à la jovialité violente, au tapage des soupers sales; il
+est doux d'ailleurs, prévenant, toujours disposé à faire plaisir; il a
+besoin, pour être à l'aise, de ce courant de bienveillance et
+d'élégance que le monde forme et nourrit. Et là-dessus il érige en
+maximes ses inclinations tempérées et aimables; il se fait un point
+d'honneur d'être serviable et délicat. Voilà l'honnête homme, oeuvre
+de la société dans une race sociable. Il n'en était pas ainsi en
+Angleterre. Les idées n'y naissent point dans l'élan de la causerie
+improvisée, mais dans la concentration des méditations solitaires;
+c'est pourquoi alors les idées manquaient. L'honnêteté n'y est pas le
+fruit des instincts sociables, mais le produit de la réflexion
+personnelle; c'est pourquoi alors l'honnêteté était absente. Le fonds
+brutal était resté, l'écorce seule était unie. Les façons étaient
+douces et les sentiments étaient durs; le langage était étudié, les
+idées étaient frivoles. La pensée et la délicatesse d'âme étaient
+rares, les talents et l'esprit disert étaient fréquents. On y
+rencontrait la politesse des formes, non celle du coeur; ils n'avaient
+du monde que la convention et les convenances, l'étourderie et
+l'étourdissement.
+
+[Note 93: De 1672 à 1726.]
+
+[Note 94: Ornuphre, Begears.]
+
+[Note 95: Consultations de Sganarelle dans _le Médecin malgré lui_.]
+
+[Note 96: Parmi les femmes, Éliante, Henriette, Élise, Uranie,
+Elmire.]
+
+[Note 97: Voyez l'admirable tact et le sang-froid d'Éliante,
+d'Henriette et d'Elmire.]
+
+
+VII
+
+Les comiques anglais peignent ces vices et les ont. Quelque chose s'en
+répand sur leur talent et sur leur théâtre. L'art y manque, et la
+philosophie aussi. Les écrivains ne vont pas vers une idée générale,
+et ils ne vont pas par le chemin le plus droit. Ils composent mal; et
+s'embarrassent de matériaux. Leurs pièces ont communément deux
+intrigues entre-croisées, visiblement distinctes[98], réunies pour
+amonceler les événements, et parce que le public a besoin d'un
+surcroît de personnages et de faits. Il faut un gros courant
+d'actions tumultueuses pour remuer leurs sens épais; ils font comme
+les Romains, qui fondaient en une seule plusieurs pièces attiques. Ils
+s'ennuient de la simplicité de l'action française, parce qu'ils n'ont
+pas la finesse du goût français. Leurs deux séries d'actions se
+confondent et se heurtent. On ne sait où l'on va; à chaque instant, on
+est détourné de son chemin. Les scènes sont mal liées; elles changent
+vingt fois de lieu. Quand l'une commence à se développer, un déluge
+d'incidents vient l'interrompre. Les conversations parasites traînent
+entre les événements. On dirait d'un livre où les notes sont pêle-mêle
+entrées dans le texte. Il n'y a pas de plan véritablement calculé et
+rigoureusement suivi; ils se sont donné un canevas, et en écrivent les
+scènes au fur et à mesure, à peu près comme elles leur viennent. La
+vraisemblance n'est pas bien gardée; il y a des déguisements mal
+arrangés, des folies mal simulées, des mariages de paravent, des
+attaques de brigands dignes de l'opéra-comique. C'est que pour
+atteindre l'enchaînement et la vraisemblance, il faut partir de
+quelque idée générale. Une conception de l'avarice, de l'hypocrisie,
+de l'éducation des femmes, de la disproportion en fait de mariage,
+arrange et lie par sa vertu propre les événements qui peuvent la
+manifester. Ici cette conception manque. Congreve, Farquhar, Vanbrugh
+ne sont que des gens d'esprit et non des penseurs. Ils glissent à la
+surface des choses, ils n'y pénètrent pas. Ils jouent avec les
+personnages. Ils visent au succès, à l'amusement. Ils esquissent des
+caricatures, ils filent vivement la conversation futile et frondeuse;
+ils heurtent les répliques, ils lancent les paradoxes; leurs doigts
+agiles manient et escamotent les événements en cent façons ingénieuses
+et imprévues. Ils ont de l'entrain, ils abondent en gestes, en
+ripostes; le va-et-vient du théâtre et la verve animale font autour
+d'eux comme un petillement. Néanmoins tout ce plaisir reste à fleur de
+peau; on n'a rien vu du fonds éternel et de la vraie nature de
+l'homme; on n'emporte aucune pensée; on a passé une heure, et voilà
+tout; le divertissement vous laisse vide, et n'est bon que pour
+occuper des soirées de coquettes et de fats.
+
+Ajoutez que ce plaisir n'est pas franc; il ne ressemble point au bon
+rire de Molière. Dans le comique anglais, il y a toujours un fonds
+d'âcreté. On l'a vu, et de reste, chez Wycherley; les autres, quoique
+moins cruels, raillent âprement. Leurs personnages, par plaisanterie,
+échangent des duretés; ils s'amusent à se blesser; un Français souffre
+d'entendre ce commerce de prétendues politesses; nous n'allons point
+par gaieté à des assauts de pugilat. Leur dialogue tourne
+naturellement à la satire haineuse; au lieu de couvrir le vice, il le
+met en saillie; au lieu de le rendre risible, il le rend odieux. «À
+quoi avez-vous passé la nuit? dit une dame à son amie.--À chercher
+tous les moyens de faire enrager mon mari.--Rien d'étonnant que vous
+paraissiez si fraîche ce matin après une nuit de rêveries si
+agréables[99]!» Ces femmes sont vraiment méchantes et trop
+ouvertement. Partout ici le vice est cru, poussé à ses extrêmes,
+présenté avec ses accompagnements physiques. «Quand j'appris que mon
+père avait reçu une balle dans la tête, dit un héritier, mon coeur fit
+une cabriole jusqu'à mon gosier.--Consultez les veuves de la ville,
+dit une jeune dame qui ne veut pas se remarier, elles vous diront
+qu'il ne faut pas prendre à bail fixe une maison qu'on peut louer pour
+trois mois[100].» Les _gentlemen_ se collettent sur la scène,
+brusquent les femmes aux yeux du public, achèvent l'adultère à deux
+pas, dans la coulisse. Les rôles ignobles ou féroces abondent. Il y a
+des furies comme mistress Loveit et lady Touchwood. Il y a des
+pourceaux comme le chapelain Bull et l'entremetteur Coupler. Lady
+Touchwood, sur la scène, veut poignarder son amant[101]; Coupler, sur
+la scène, a des gestes qui rappellent la cour de notre Henri III. Les
+scélérats comme Fainall et Maskwell restent entiers, sans que leur
+odieux soit dissimulé par le grotesque. Les femmes même honnêtes,
+comme Silvia et mistress Sullen, sont aventurées jusqu'aux situations
+les plus choquantes. Rien ne choque ce public; il n'a de l'éducation
+que le vernis.
+
+Il y a une correspondance forcée entre l'esprit d'un écrivain, le
+monde qui l'entoure et les personnages qu'il produit; car c'est dans
+ce monde qu'il prend les matériaux dont il les fait. Les sentiments
+qu'il contemple en autrui et qu'il éprouve en lui-même s'organisent
+peu à peu en caractères; il ne peut inventer que d'après sa structure
+donnée et son expérience acquise, et ses personnages ne font que
+manifester ce qu'il est, ou abréger ce qu'il a vu. Deux traits
+dominent dans ce monde; ils dominent aussi dans ce théâtre. Tous les
+personnages réussis s'y ramènent à deux groupes: les êtres naturels
+d'un côté, les êtres artificiels de l'autre; les uns avec la
+grossièreté et l'impudeur des inclinations primitives, les autres avec
+la frivolité et les vices des habitudes mondaines; les uns incultes,
+sans que leur simplicité révèle autre chose que leur bassesse native;
+les autres cultivés, sans que leur raffinement leur imprime autre
+chose qu'une corruption nouvelle. Et le talent des écrivains est
+propre à la peinture de ces deux groupes: ils ont la grande faculté
+anglaise, qui est la connaissance du détail précis et des sentiments
+réels; ils voient les gestes, les alentours, les habits, ils entendent
+les sons de voix; ils osent les montrer; ils ont hérité bien peu, de
+bien loin, et malgré eux, mais enfin ils ont hérité de Shakspeare; ils
+manient franchement, et sans l'adoucir, le gros rouge cru qui seul
+peut rendre la figure de leurs brutes. D'autre part, ils ont la verve
+et le bon style; ils peuvent exprimer le caquetage étourdi, les
+affectations folâtres, l'intarissable et capricieuse abondance des
+fatuités de salon; ils ont autant d'entrain que les plus fous, et en
+même temps ils parlent aussi bien que les mieux appris; ils peuvent
+donner le modèle des conversations ingénieuses; ils ont la légèreté de
+touche, le brillant, et aussi la facilité, la correction, sans
+lesquelles on ne fait pas le portrait des gens du monde. Ils trouvent
+naturellement sur leur palette les fortes couleurs qui conviennent à
+leurs barbares et les jolies enluminures qui conviennent à leurs
+élégants.
+
+[Note 98: Dryden s'en vante. Il y a toujours chez lui une comédie
+complète amalgamée grossièrement avec une tragédie complète.]
+
+[Note 99:
+
+CLARISSA.
+
+Prithee, tell me how you have passed the night?
+
+ARAMINTA.
+
+Why, I have been studying all the ways my brain could produce to
+plague my husband.
+
+CLARISSA.
+
+No wonder, indeed, you look so fresh this morning, after the
+satisfaction of such pleasant ideas all night. (Vanbrugh,
+_Confederacy_, II, I.)]
+
+[Note 100: Lady Fidget dit:
+
+Our virtue is like the statesman's religion, the Quaker's word, the
+gamester's oath, and the great man's honour, but to cheat those that
+trust us. (Wycherley, _Love in a Wood_.)
+
+If you consult the widows of the town, they'll tell you, you should
+never take a lease of a house you can hire for a quarter's warning.
+(Vanbrugh, _Relapse_, acte II, fin.)
+
+My heart cut a caper up to my mouth when I heard my father was shot
+through the head. (_Ibid._)]
+
+[Note 101:
+
+LADY TOUCHWOOD (_à Maskwell_).
+
+You want but leisure to invent fresh falsehood, and sooth me to a
+fond belief of all your fictions. But I'll stab the lie that is
+forming in your heart, and save a sin, in pity of your soul.
+(Congreve, _Double Dealer_.)]
+
+
+VIII
+
+Il y a d'abord le butor, le squire Sullen[102], ou sir John
+Brute[103], sorte d'ivrogne ignoble «qui, le soir, roule dans la
+chambre de sa femme en trébuchant comme un passager qui a le mal de
+mer, entre brutalement au lit, les pieds froids comme de la glace,
+l'haleine chaude comme une fournaise, les mains et la face aussi
+grasses que son bonnet de flanelle, renverse les matelas, retrousse le
+drap par-dessus ses épaules et ronfle[104].»--On lui demande pourquoi
+il s'est marié?--«Je me suis marié parce que j'avais l'idée de coucher
+avec elle, et qu'elle ne voulait pas me laisser faire[105].» Il fait
+de son salon une écurie, fume jusqu'à l'empester pour en chasser les
+femmes, leur jette sa pipe à la tête, boit, jure et sacre. Les gros
+mots, les malédictions coulent dans sa conversation comme les ordures
+dans un ruisseau. Il se soûle au cabaret et hurle: «Au diable la
+morale, au diable la garde! et que le constable soit marié!» Il crie
+qu'il est Anglais, homme libre; il veut sortir et tout casser[106].
+«Laissez-moi donc tranquille avec ma femme et votre maîtresse, je les
+donne au diable toutes les deux de tout mon coeur, et toutes les
+jambes qui traînent une jupe, excepté quatre braves drôlesses, et
+Betty Sands en tête, qui se grisent avec lord Rake et moi cinq fois
+par semaine[107].» Il sort de l'auberge avec des chenapans avinés, et
+court sus aux femmes à travers les rues. Il détrousse un tailleur qui
+portait une soutane, s'en habille, rosse la garde. On l'empoigne et on
+le mène au constable; il déblatère en chemin, et finit, au milieu de
+ses hoquets et de ses rabâchages d'ivrogne, par proposer au constable
+d'aller pêcher quelque part ensemble une bouteille et une fille. Il
+rentre enfin «couvert de sang et de boue,» grondant comme un dogue,
+les yeux gonflés, rouge, appelant sa nièce salope et sa femme
+menteuse. Il va à elle, l'embrasse de force, et comme elle se
+détourne: «Ah! ah! je vois que cela vous fait mal au coeur. Eh bien!
+justement à cause de cela, embrassez-moi encore une fois.» Là-dessus
+il la chiffonne et la bouscule: «Bon; maintenant que vous voilà aussi
+sale et aussi torchonnée que moi, les deux cochons font la
+paire[108].» Il veut prendre la théière dans une armoire, enfonce la
+porte d'un coup de pied, et découvre le galant de sa femme avec celui
+de sa nièce. Il tempête, vocifère de sa langue pâteuse un radotage
+d'imbécile, puis tout d'un coup tombe endormi. Son valet arrive et
+charge sur son dos cette carcasse inerte[109]. C'est le portrait du
+pur animal, et je trouve qu'il n'est pas beau.
+
+Voilà le mari; voyons le père, sir Tunbelly, un gentilhomme
+campagnard, élégant s'il en fut. Tom Fashion frappe à la porte du
+château, qui à l'air d'un poulailler, et où on le reçoit comme dans
+une ville de guerre. Un domestique paraît à la fenêtre, l'arquebuse à
+la main; à grand'peine, à la fin, il se laisse persuader qu'il doit
+avertir son maître: «Vas-y, Ralph, mais écoute; appelle la nourrice
+pour qu'elle enferme miss Hoyden avant que la porte soit
+ouverte[110].» Vous remarquez que dans cette maison on prend des
+précautions à l'endroit des filles.--Sir Tunbelly arrive avec ses gens
+munis de fourches, de faux et de gourdins, d'un air peu aimable, et
+veut savoir le nom du visiteur: «car tant que je ne saurai pas votre
+nom, je ne vous demanderai pas d'entrer chez moi, et quand je saurai
+votre nom, il y a six à parier contre quatre que je ne vous le
+demanderai pas non plus[111].» Il a l'air d'un chien de garde qui
+gronde et regarde les mollets d'un intrus. Mais bientôt il apprend que
+cet intrus est son futur gendre: il s'exclame, il s'excuse, il crie à
+ses domestiques d'aller mettre en place les chaises de tapisserie, de
+tirer de l'armoire les grands chandeliers de cuivre, de «lâcher» miss
+Hoyden, de lui faire passer une gorgerette propre, «si ce n'a pas été
+aujourd'hui le jour du changement de linge[112].» Le faux gendre veut
+épouser Hoyden tout de suite: «Oh! non, sa robe de noces n'est pas
+encore arrivée.--Si, tout de suite, sans cérémonie, cela épargnera de
+l'argent.--De l'argent, épargner de l'argent, quand c'est la noce
+d'Hoyden! Vertudieu! je donnerai à ma donzelle un dîner de noces,
+quand je devrais aller brouter l'herbe à cause de cela comme le roi
+d'Assyrie, et un fameux dîner, qu'on ne pourra pas cuire dans le
+temps de pocher un oeuf. Ah! pauvre fille, comme elle sera effarouchée
+la nuit des noces! car, révérence parler, elle ne reconnaîtrait pas un
+homme d'une femme, sauf par la barbe et les culottes[113].» Il se
+frotte les mains, fait l'égrillard. Plus tard il se grise, il embrasse
+les dames, il chante, il essaye de danser. «Voilà ma fille; prenez,
+tâtez, je la garantis, elle pondra comme une lapine apprivoisée[114].»
+Arrive Foppington, le vrai gendre. Sir Tunbelly, le prenant pour un
+imposteur, l'appelle chien; Hoyden propose qu'on le traîne dans
+l'abreuvoir; on lui lie les pieds et les mains, et on le fourre dans
+le chenil; sir Tunbelly lui met le poing sous le nez, voudrait lui
+enfoncer les dents jusque dans le gosier. Plus tard, ayant reconnu
+l'imposteur: «Mylord, dit-il du premier coup, lui couperai-je la
+gorge, ou sera-ce vous[115]?» Il se démène, il veut tomber dessus à
+grands coups de poing. Tel est le gentilhomme de campagne, seigneur et
+fermier, boxeur et buveur, braillard et bête. Il sort de toutes ces
+scènes un fumet de mangeaille, un bruit de bousculades, une odeur de
+fumier.
+
+Tel père, telle fille. Quelle ingénue que miss Hoyden! Elle gronde
+toute seule «d'être enfermée comme la bière dans le cellier:
+Heureusement qu'il me vient un mari, ou, par ma foi! j'épouserais le
+boulanger, oui, je l'épouserais[116]!» Quand la nourrice annonce
+l'arrivée du futur, elle saute de joie, elle embrasse la vieille: «Ô
+bon Dieu! je vais mettre une chemise à dentelles, quand je devrais
+pour cela être fouettée jusqu'au sang[117].» Tom vient lui-même et lui
+demande si elle veut être sa femme. «Monsieur, je ne désobéis jamais à
+mon père, excepté pour manger des groseilles vertes[118].--Mais votre
+père veut attendre une semaine?--Oh! une semaine! je serai une vieille
+femme après tant de temps que cela[119]!» Je ne puis pas traduire
+toutes ses réponses. Il y a un tempérament de chèvre sous ses phrases
+de servante. Elle épouse Tom en secret, à l'instant, et le chapelain
+leur souhaite beaucoup d'enfants[120]. «Par ma foi! dit-elle, de tout
+mon coeur! plus il y en aura, plus nous serons gais, je vous le
+promets, hé! nourrice[121].» Mais le vrai futur se présente, et Tom se
+sauve. À l'instant son parti est pris, elle dit à la nourrice et au
+chapelain de tenir leurs langues: «J'épouserai celui-là aussi, voilà
+la fin de l'histoire[122].» Elle s'en dégoûte pourtant, et assez vite;
+il n'est pas bien bâti, il ne lui donne guère d'argent de poche; elle
+hésite entre les deux, calcule: «Comment est-ce que je m'appellerais
+avec l'autre? mistress, mistress, mistress quoi? Comment appelle-t-on
+cet homme que j'ai épousé, nourrice?--_Squire_ Fashion.--_Squire_
+Fashion! Oh bien! squire, cela vaut mieux que rien[123]. Mais mylady,
+cela vaut mieux encore. Est-ce que vous croyez que je l'aime,
+nourrice? Par ma foi! je ne me soucierai guère qu'il soit pendu quand
+je l'aurai épousé une bonne fois. Non, ce qui me plaît, c'est de
+penser au fracas que je ferai une fois à Londres; car quand je serai
+les deux choses, épousée et dame, par ma foi! nourrice, je me
+pavanerai avec les meilleures d'entre elles toutes[124].» Elle est
+prudente pourtant, elle sait que son père a «son fouet de chiens à la
+ceinture,» et «qu'il la secouera ferme.» Elle prend ses précautions en
+conséquence: «Dites donc, nourrice, faites attention de vous mettre
+entre moi et mon père, car vous savez ses tours, il me jetterait par
+terre d'un coup de poing[125].» Voilà la vraie sanction morale; pour
+un si beau naturel, il n'y en a pas d'autre, et sir Tunbelly fait bien
+de la tenir à l'attache, avec un régime suivi de coups de pied
+quotidiens[126].
+
+[Note 102: Farquhar, _The Beaux Stratagem_.]
+
+[Note 103: Vanbrugh, _Provoked Wife_.]
+
+[Note 104: After his man and he had rolled about the room, like sick
+passengers in a storm, he comes flounce in the bed, dead as a salmon
+into a fishmonger's basket; his feet cold as ice, his breath hot as a
+furnace, and his hands and his face as greasy as his flannel nightcap.
+O matrimony! He tosses up the clothes with a barbarous swing over his
+shoulders, disorders the whole economy of my bed, bares me half naked,
+and my whole night's comfort is the tunable serenade of that wakeful
+nightingale, his nose!]
+
+[Note 105: Why did I marry! I married because I had a mind to lie with
+her, and she would not let me....]
+
+[Note 106: Ay, damn morality!--and damn the watch! and let the
+constable be married!... Liberty and property, and Old England,
+huzza!...
+
+So, now, Mr. Constable, shall you and I go pick up a whore
+together?--No?--Then I'll go by myself, and you and your wife may be
+damned!...
+
+Whom do you call a drunken fellow, you slut you? I'm a man of quality;
+the king has made me a knight.... I'll devil you, you jade you! I'll
+demolish your ugly face!...
+
+I'll warrant you, it is some such squeamish minx as my wife, that is
+grown so dainty of late, that she finds fault even with a dirty
+shirt.]
+
+[Note 107: Let us hear no more of my wife nor your mistress. Damn them
+both with all my heart, and every thing else that dangles a petticoat,
+except four generous whores, with Betty Sands at the head of them, who
+are drunk with my Lord Rake and I ten times in a fortnight.]
+
+[Note 108: Come, kiss me, then.
+
+LADY BRUTE (_kissing him_).
+
+There; now go. (_Aside._) He stinks like poison.
+
+SIR JOHN.
+
+I see it goes damnably against your stomach, and therefore kiss me
+again. (_Kisses and tumbles her._)
+
+So now, you being as dirty and as nasty as myself, we may go pig
+together.]
+
+[Note 109: Come to your kennel, you cuckoldy drunken sot you.]
+
+[Note 110: Ralph, go thy ways, and ask Sir Tunbelly, if he pleases to
+be waited upon. And dost hear? Call to nurse that she may lock up Miss
+Hoyden before the gate's open.]
+
+[Note 111: Till I know your name, I shall not ask you to come into my
+house; and when I know your name, 'tis six to four I don't ask you
+neither.]
+
+[Note 112: Cod's my life! I ask your Lordship's pardon ten thousand
+times. (_To a servant._) Here, run in a-doors quickly. Get a
+Scotch-coal fire in the great parlour; set all the Turkey-work chairs
+in their places; get the great brass candlesticks out, and be sure
+stick the sockets full of laurel. Run! And do you hear; run away to
+nurse; bid her let Miss Hoyden loose again, and, if it is not shifting
+day, let her put on a clean tucker, quick!]
+
+[Note 113: Ah! poor girl, she will be scared out of her wits on her
+wedding night.
+
+Udswoon, I'll give my wench a wedding-dinner, though I go to grass
+with the King of Assyria for it.
+
+Not so soon. That is knocking my girl, before you bid her stand.
+Besides, my wench's wedding-gown is not come home yet.]
+
+[Note 114: Ha! there is my wench, I' faith. Touch and take, I'll
+warrant her; she'll breed like a tame rabbit.]
+
+[Note 115: My lord, will you cut his throat, or shall I?
+
+Here, give my dog-whip.
+
+Here, here, here, let me beat out his brains, and that will decide it.
+
+Ha! they bill like turtles. Udsookers, they set my old blood afire. I
+shall cuckold somebody before morning.]
+
+[Note 116: It's well I have a husband a-coming, or, ecod, I'd marry
+the baker; I would so. Nobody can knock at the gate, but presently I
+must be locked up; and here's the young grey-hound bitch can run loose
+about the house all the day long, she can. 'Tis very well.]
+
+[Note 117: O Lord, I'll go put on my laced smock, though I'm whipped
+till the blood run down my heels for it.]
+
+[Note 118: Sir, I never disobey my father in anything but eating of
+green gooseberries....]
+
+[Note 119: A week! Why, I shall be an old woman by that time!]
+
+[Note 120: Ecod, with all my heart! The more the merrier, I say; ha!
+nurse!]
+
+[Note 121: Le caractère de la nourrice est excellent. Fashion la
+remercie de l'éducation qu'elle a donnée à Hoyden:
+
+«Alas, all I can boast of is, I gave her pure good milk, and so your
+honour would have said, an you had seen how the poor thing sucked it!
+Eh! God's blessing on the sweet face on it, how it used to hang at
+this poor teat, and suck and squeeze, and kick, and sprawl it would,
+till the belly on't was so full, it would drop off like a leech!»
+
+Cela est vrai, même après la nourrice de Juliette dans Shakspeare.]
+
+[Note 122: Why, if you two you be sure to hold your tongues, and not
+say a word of what's past, I'll even marry this lord too.
+
+NURSE.
+
+What, two husbands, my dear?
+
+HOYDEN.
+
+Why, you had three, good nurse; you may hold your tongue...]
+
+[Note 123: But if I leave my lord, I must leave my lady too; and when
+I rattle about the streets in my coach, they'll only say: There goes
+Mistress--Mistress--Mistress what? What is this man's name have
+married, nurse?
+
+NURSE.
+
+'Squire Fashion.
+
+HOYDEN.
+
+'Squire Fashion is it? Well, 'squire, that's better than nothing.]
+
+[Note 124: Love him! Why, do you think I love him, nurse? Ecod, I
+would not care if he were hanged, so I were but once married to him.
+No; that which pleases me is to think what work I'll make when I get
+to London; for when I am a wife and a lady both, nurse, ecod, I'll
+flaunt it with the best of 'em.]
+
+[Note 125: But, d'ye hear? Pray, take care of one thing: when the
+business comes to break out, be sure you get between me and my father;
+for you know his tricks; he will knock me down.]
+
+[Note 126: Voir aussi le caractère du jeune garçon lourdaud et bête,
+squire Humphrey (_A Journey to London_, Vanbrugh). Il n'a qu'une idée,
+manger toujours.]
+
+
+IX
+
+Conduisons à la ville cette personne modeste, mettons-la avec ses
+pareilles dans la société des beaux. Toutes ces ingénues y font
+merveille, d'actions et de maximes. _L'Épouse campagnarde_ de
+Wycherley a donné le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve
+presque à demi honnête[127], elle a les façons et l'audace d'un
+hussard en robe. Les autres naissent avec des âmes de courtisanes et
+de procureuses. «Si j'épouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai
+titre, rang, préséance, le parc, l'antichambre, de la splendeur, un
+équipage, du bruit, des flambeaux.--Holà! ici les gens de milady
+Aimwell!--Des lumières, des lumières sur l'escalier!--Faites avancer
+le carrosse de milady Aimwell!--Ôtez-vous de là, faites place à Sa
+Seigneurie.--Est-ce que tout cela n'a pas son prix[128]?» Elle est
+franche, et les autres aussi, Corinna, miss Betty, Belinda par
+exemple. Belinda dit à sa tante, dont la vertu chancelle: «Plus tôt
+vous capitulerez, mieux cela vaudra.» Un peu plus tard, quand elle se
+décide à épouser Heartfree, pour sauver sa tante compromise, elle fait
+une profession de foi qui pronostique bien l'avenir du nouvel époux:
+«Si votre affaire n'était pas dans la balance, je songerais plutôt à
+pêcher quelque odieux mari, homme de qualité pourtant, et je prendrais
+le pauvre Heartfree seulement pour galant[129].» Ces demoiselles sont
+savantes, et en tout cas très-disposées à suivre les bonnes leçons.
+Écoutons plutôt miss Prue: «Regardez cela, madame, regardez ce que M.
+Tattle m'a donné. Regardez, ma cousine, une tabatière! Et il y a du
+tabac dedans; tenez, en voulez-vous? Oh! Dieu! que cela sent bon! M.
+Tattle sent bon partout, sa perruque sent bon, et ses gants sentent
+bon, et son mouchoir sent bon, très-bon, meilleur que les roses.
+Sentez, maman, madame, veux-je dire. Il m'a donné cette bague pour un
+baiser. (À Tattle.) Je vous prie, prêtez-moi votre mouchoir. Sentez,
+cousine. Il dit qu'il me donnera quelque chose qui fera que mes
+chemises sentiront aussi bon; cela vaut mieux que la lavande; je ne
+veux plus que nourrice mette de lavande dans mes chemises[130].»
+C'est le caquetage étourdissant d'une jeune pie qui pour la première
+fois prend sa volée. Tattle, resté seul avec elle, lui dit qu'il va
+lui faire l'amour. «Bien, et de quelle façon me ferez-vous l'amour?
+Allez, je suis impatiente que vous commenciez. Dois-je faire l'amour
+aussi? Il faut que vous me disiez comment.--Il faut que vous me
+laissiez parler, miss, il ne faut pas que vous parliez la première; je
+vous ferai des questions, et vous me ferez les réponses.--Ah! c'est
+donc comme le catéchisme? Eh bien! allez, questionnez.--Pensez-vous
+que vous pourrez m'aimer?--Oui.--Oh! diable! vous ne devez pas dire
+oui si vite, vous devez dire non, ou que vous ne savez pas, ou que
+vous ne sauriez répondre.--Comment! je dois donc mentir?--Oui, si vous
+voulez être bien élevée; toutes les personnes bien élevées mentent;
+d'ailleurs vous êtes femme, et vous ne devez jamais dire ce que vous
+pensez. Ainsi, quand je vous demande si vous pouvez m'aimer, vous
+devez répondre non et m'aimer tout de même. Si je vous demande de
+m'embrasser, vous devez être en colère, mais ne pas me refuser.--Ô bon
+Dieu! que ceci est gentil! j'aime bien mieux cela que notre vieille
+façon campagnarde de dire ce qu'on pense. Eh bien! vrai, j'ai toujours
+eu grande envie de dire des mensonges, mais on me faisait peur et on
+me disait que c'est un péché.--Eh bien! ma jolie créature,
+voulez-vous me rendre heureux en me donnant un baiser?--Non certes, je
+suis en colère contre vous. (Elle court à lui et l'embrasse.)--Holà!
+holà! c'est assez bien, mais vous n'auriez pas dû me le donner, vous
+auriez dû me le laisser prendre.--Ah bien! nous recommencerons[131].»
+Elle fait des progrès si prompts qu'il faut enrayer la citation tout
+de suite. Et remarquez que la caque sent toujours le hareng. Toutes
+ces charmantes personnes arrivent très-vite au langage des laveuses de
+vaisselle. Quand Ben, le marin balourd, veut lui faire la cour, elle
+le renvoie avec des injures, elle se démène, elle lâche une
+gargouillade de petits cris et de gros mots, elle l'appelle grand veau
+marin. «Veau marin! sale torchon que vous êtes! je ne suis pas assez
+veau pour lécher votre museau peint, vous face de fromage[132]!»
+Excitée par ces aménités, elle s'emporte, elle pleure, elle l'appelle
+_barrique de goudron puant_. On vient mettre le holà dans cette
+première entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle crie qu'elle
+veut épouser Tattle, ou, au défaut, Robin le sommelier. Son père la
+menace des verges: «Au diable les verges! je veux un homme, j'aurai un
+homme[133]!» Ce sont des cavales, jolies si vous voulez, et
+bondissantes; mais décidément, entre les mains de ces poëtes, l'homme
+naturel n'est plus qu'un échappé d'écurie ou de chenil.
+
+Serez-vous plus content de l'homme cultivé? La vie mondaine qu'ils
+peignent est un vrai carnaval, et les têtes de leurs héroïnes sont des
+moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effréné. Voyez
+dans Congreve comme elles caquettent, avec quel flux de paroles,
+d'affectations, de quelle voix flûtée et modulée, avec quels gestes,
+quels tortillements des bras, du cou, quels regards levés au ciel,
+quelles gentillesses et quelles singeries[134]! «Es-tu sûre que sir
+Rowland n'oubliera pas de venir, et qu'il ne mollira pas s'il vient?
+Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'était pas
+importun!... Oh! je ne violerai jamais les convenances! je mourrai de
+confusion si je suis forcée de faire des avances? Oh! non, je ne
+pourrai jamais faire d'avances. Je m'évanouirai s'il s'attend à des
+avances. Non, j'espère que sir Rowland est trop bien élevé pour mettre
+une dame dans la nécessité de manquer aux formes. Je ne veux pas
+pourtant être trop retenue, je ne veux pas le mettre au désespoir;
+mais un peu de hauteur n'est pas déplacée, un peu de dédain
+attire.--Oui, un peu de dédain convient à madame.--Oui, mais la
+tendresse me convient mieux que tout: une sorte d'air mourant. Tu vois
+ce portrait, n'est-ce pas, Foible? Tu vois qu'il a quelque chose de
+noyé dans le regard. Oui, j'aurai ce regard-là. Ma nièce veut l'avoir,
+mais elle n'a pas les traits qu'il faut. Sir Rowland est-il bien?
+Qu'on enlève ma toilette, je m'habillerai en haut. Je veux recevoir
+sir Rowland ici. Est-il bien? Ne me réponds pas. Je ne veux pas le
+savoir. Je veux être surprise. Je veux qu'on me prenne par surprise.
+Et quel air ai-je, Foible?--Un air tout à fait vainqueur,
+madame.--Bien, mais, comment le recevrai-je? Dans quelle attitude
+ferai-je sur son coeur la première impression? Serai-je assise? Non,
+je ne veux pas être assise. Je marcherai. Oui, je marcherai quand il
+entrera, comme si je venais de la porte, et puis je me retournerai en
+plein vers lui! Non, ce serait trop soudain. Je serai couchée; c'est
+cela, je serai couchée. Je le recevrai dans mon petit boudoir, il y a
+un sofa. Oui, je ferai la première impression sur un sofa. Je ne serai
+pas couchée pourtant, mais penchée et appuyée sur un coude, avec un
+pied un peu pendant, dépassant la robe et dandinant d'une façon
+pensive. Oui, et alors, aussitôt qu'il paraîtra, je sursauterai, et je
+serai surprise, et je me lèverai pour aller à sa rencontre dans le
+plus joli désordre[135].» Ces agitations de coquette mûre deviennent
+encore plus véhémentes au moment critique[136]. Lady Pliant, sorte de
+Belise anglaise, se croit aimée de Millefond, qui ne l'aime pas du
+tout et qui tâche en vain de la détromper: «Pour l'amour du ciel,
+madame!--Oh! ne nommez plus le ciel. Bon Dieu! comment pouvez-vous
+parler du ciel et avoir tant de perversité dans le coeur? Mais
+peut-être ne pensez-vous pas que ce soit un péché. On dit qu'il y a
+des _gentlemen_ parmi vous qui ne pensent pas que ce soit un péché.
+Peut-être n'est-ce pas un péché pour ceux qui pensent que ce n'en est
+pas un. En vérité, si je pensais que ce n'est pas un péché....
+Pourtant mon honneur.... Non, non, levez-vous, venez, vous verrez
+combien je suis bonne. Je sais que l'amour est puissant, et que
+personne ne peut s'empêcher d'être épris. Ce n'est pas votre faute....
+Et vraiment je jure que ce n'est pas non plus la mienne. Comment
+pouvais-je m'empêcher d'avoir des charmes? Et comment pouviez-vous
+vous empêcher de devenir mon captif? Je jure que c'est une vraie pitié
+que ce soit une faute; mais mon honneur.... Oui, mais votre honneur
+aussi.... Et le péché! Oui, et la nécessité!... Ô Seigneur Dieu, voici
+quelqu'un qui vient. Je n'ose rester. Bien, vous devez réfléchir à
+votre crime, et lutter autant que vous pourrez contre lui,--lutter,
+certainement; mais ne soyez pas mélancolique, ne vous désespérez pas.
+N'imaginez pas non plus que je vous accorderai jamais quoi que ce
+soit. Oh! non, non.... Mais faites état qu'il vous faut quitter toutes
+les idées de mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia
+que comme un paravent de votre passion pour moi, cela pourtant me
+rendrait jalouse. Oh! bon Dieu, qu'est-ce que j'ai dit? Jalouse, non,
+non. Je ne peux pas être jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer.
+Aussi n'espérez pas; mais ne désespérez pas non plus. Oh! les voilà
+qui viennent, il faut que je me sauve[137].» Elle se sauve et nous ne
+la suivons pas.
+
+Cette étourderie, cette volubilité, cette jolie corruption, ces
+façons évaporées et affectées se rassemblent en un portrait le plus
+brillant, le plus mondain de ce théâtre, celui de mistress Millamant,
+«une belle dame,» dit la liste des personnages[138]. Elle entre
+«toutes voiles dehors, l'éventail ouvert,» traînant l'équipage de ses
+falbalas et de ses rubans, fendant la presse des fats dorés, attifés,
+en perruques fines, qui papillonnent sur son passage, dédaigneuse et
+folâtre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries,
+pétulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action
+soutenue, ne s'accommodant que du changement et du plaisir. Elle rit
+des sermons de Mirabell, son prétendant. «N'ayez donc pas cette figure
+tragique, inflexiblement sage, comme Salomon dans une vieille
+tapisserie, quand on va couper l'enfant.... Ha! ha! ha! pardonnez-moi,
+il faut que je rie; ha! ha! ha! quoique je vous accorde que c'est un
+peu barbare[139].» Elle éclate, puis elle se met en colère, puis elle
+badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le décor change à
+chaque mouvement et à vue. C'est un vrai tourbillon; tout tourne dans
+sa cervelle comme dans une horloge dont on a cassé le grand ressort.
+Rien de plus joli que sa façon d'entrer en ménage. «Ah! je ne me
+marierai jamais que je ne sois sûre d'abord de faire ma volonté et mon
+plaisir. Écoutez bien, je ne veux pas qu'on me donne de petits noms
+après que je serai mariée; positivement, je ne veux pas de petits
+noms.--De petits noms?--Oui, comme ma femme, mon amie, ma chère, ma
+joie, mon bijou, mon amour, mon cher coeur, et tout ce vilain jargon
+de familiarité nauséabonde entre mari et femme. Je ne supporterai
+jamais cela. Bon Mirabell, ne soyons jamais familiers ou tendres.
+N'allons jamais en visite ensemble, ni au théâtre ensemble. Soyons
+étrangers l'un pour l'autre et bien élevés; soyons aussi étrangers
+que si nous étions mariés depuis longtemps, et aussi bien élevés que
+si nous n'étions pas mariés du tout.... J'aurai la liberté de rendre
+des visites à qui je voudrai, et d'en recevoir de qui je voudrai,
+d'écrire et recevoir des lettres, sans que vous m'interrogiez, sans
+que vous me fassiez la mine. Je viendrai dîner quand il me plaira; je
+dînerai dans mon boudoir quand je serai de mauvaise humeur, et cela
+sans donner de raison. Mon cabinet sera inviolable; je serai la seule
+reine de ma table à thé, vous n'en approcherez jamais sans demander
+permission d'abord, et enfin, partout où je serai, vous frapperez
+toujours à la porte avant d'entrer[140].» Le code est complet; j'y
+voudrais pourtant encore un article, la séparation de biens et de
+corps; ce serait le vrai mariage mondain, c'est-à-dire le divorce
+décent. Et je réponds que dans deux ans Mirabell et sa femme y
+viendront. Au reste tout ce théâtre y aboutit; car remarquez qu'en
+fait de femmes, d'épouses surtout, je n'en ai présenté que les aspects
+les plus doux. Il est sombre au fond, amer, et par-dessus tout
+pernicieux. Il présente le ménage comme une prison, le mariage comme
+une guerre, la femme comme une révoltée, l'adultère comme une issue,
+le désordre comme un droit, et l'extravagance comme un plaisir[141].
+Une femme comme il faut se couche au matin, se lève à midi, maudit son
+mari, écoute des gravelures, court les bals, hante les théâtres,
+déchire les réputations, met chez elle un tripot, emprunte de
+l'argent, agace les hommes, traîne et accroche son honneur et sa
+fortune à travers les dettes et les rendez-vous. «Nous sommes aussi
+perverses que les hommes, dit lady Brute, mais nos vices prennent une
+autre pente. À cause de notre poltronnerie, nous nous contentons de
+mordre par derrière, de mentir, de tricher aux cartes, et autres
+choses pareilles; comme ils ont plus de courage que nous, ils
+commettent des péchés plus hardis et plus imprudents: ils se
+querellent, se battent, jurent, boivent, blasphèment, et le
+reste[142].» Excellent résumé, où les _gentlemen_ sont compris comme
+les autres! Le monde n'a fait que les munir de phrases correctes et de
+beaux habits. Ils ont ici, chez Congreve surtout, le style le plus
+élégant; ils savent surtout donner la main aux dames, les entretenir
+de nouvelles; ils sont experts dans l'escrime des ripostes et des
+répliques; ils ne se décontenancent jamais, ils trouvent des tournures
+pour faire entendre les idées scabreuses; ils discutent fort bien, ils
+parlent excellemment, ils saluent mieux encore; mais, en somme, ce
+sont des drôles. Ils sont épicuriens par système, séducteurs par
+profession. Ils mettent l'immoralité en maximes et raisonnent leur
+vice. «Donnez-moi, dit l'un d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens
+aiguisés et brillants comme son épée, qui les garde toujours dégainés
+dans l'ordre convenable, avec toute la portée possible, ayant sa
+raison comme général, pour les détacher tour à tour sur tout plaisir
+qui s'offre à propos, et pour ordonner la retraite à la moindre
+apparence de désavantage et de danger. J'aime une belle maison, mais
+pourvu qu'elle soit à un autre, et voilà justement comme j'aime une
+belle femme[143].» Tel séduit de parti pris la femme de son ami; un
+autre, sous un faux nom, prend la fiancée de son frère. Tel suborne
+des témoins pour accrocher une dot. Je prie le lecteur d'aller lire
+lui-même les stratagèmes délicats de Worthy, de Mirabell et des
+autres. Ce sont des coquins froids qui manient le faux, l'adultère,
+l'escroquerie en experts. On les présente ici comme des gens de bel
+air; ce sont les _jeunes-premiers_, les héros, et comme tels ils
+obtiennent à la fin les héritières[144]. Il faut voir dans Mirabell,
+par exemple, ce mélange de corruption et d'élégance; mistress Fainall,
+son ancienne maîtresse, mariée par lui à un ami commun qui est un
+misérable, se plaint à lui de cet odieux mariage. Il l'apaise, il la
+conseille, il lui indique la mesure précise, le vrai biais qui doit
+accommoder les choses: «Vous devez avoir du dégoût pour votre mari,
+mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir du goût pour votre
+amant[145].» Elle s'écrie avec désespoir: «Pourquoi m'avez-vous fait
+épouser cet homme?» Il sourit d'un air composé: «Pourquoi
+commettons-nous tous les jours des actions dangereuses et
+désagréables? Pour sauver cette idole, la réputation[146].» Comme ce
+raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme qu'on a
+jetée dans l'extrême malheur? Et comme l'insinuation qui suit est
+d'une logique touchante! «Si la familiarité de nos amours avait
+produit les conséquences que vous redoutiez, sur qui auriez-vous fait
+tomber le nom de père avec plus d'apparence que sur un mari[147]?» Il
+insiste en style excellent; écoutez ce dilemme d'un homme de coeur:
+«Votre mari était juste ce qu'il nous fallait: ni trop vil, ni trop
+honnête. Un meilleur eût mérité de ne pas être _sacrifié_ à cette
+occasion; un pire n'aurait pas répondu à notre idée. Quand vous serez
+lasse de lui, vous savez le remède[148].» C'est ainsi qu'on ménage les
+sentiments d'une femme, surtout d'une femme qu'on a aimée. Pour
+comble, ce délicat entretien a pour but de faire entrer la pauvre
+délaissée dans une intrigue basse qui procurera à Mirabell une jolie
+femme et une belle dot. Certainement le _gentleman_ sait son monde, on
+ne saurait mieux que lui employer une ancienne maîtresse. Voilà les
+personnages cultivés de ce théâtre, aussi malhonnêtes que les
+personnages incultes: ayant transformé les mauvais instincts en vices
+réfléchis, la concupiscence en débauche, la brutalité en cynisme, la
+perversité en dépravation, égoïstes de parti pris, sensuels avec
+calcul, immoraux de maximes, réduisant les sentiments à l'intérêt,
+l'honneur aux bienséances, et le bonheur au plaisir.
+
+La restauration anglaise tout entière fut une de ces grandes crises
+qui, en faussant le développement d'une société et d'une littérature,
+manifestent l'esprit intérieur qu'elles altèrent et qui les contredit.
+Ni les forces n'ont manqué à cette société, ni le talent n'a manqué à
+cette littérature; les hommes du monde ont été polis, et les écrivains
+ont été inventifs. On eut une cour, des salons, une conversation, la
+vie mondaine, le goût des lettres, l'exemple de la France, la paix, le
+loisir, le voisinage des sciences, de la politique, de la théologie,
+bref toutes les circonstances heureuses qui peuvent élever l'esprit
+et civiliser les moeurs. On eut la vigueur satirique de Wycherley, le
+brillant dialogue et la fine moquerie de Congreve, le franc naturel et
+l'entrain de Vanbrugh, les inventions multipliées de Farquhar, bref
+toutes les ressources qui peuvent nourrir l'esprit comique et ajouter
+un vrai théâtre aux meilleures constructions de l'esprit humain. Rien
+n'aboutit, et tout avorta. Ce monde n'a laissé qu'un souvenir de
+corruption: cette comédie est demeurée un répertoire de vices; cette
+société n'a eu qu'une élégance salie; cette littérature n'a atteint
+qu'un esprit refroidi. Les moeurs ont été grossières ou frivoles; les
+idées sont demeurées incomplètes ou futiles. Par dégoût et par
+contraste, une révolution se préparait dans les inclinations
+littéraires et dans les habitudes morales en même temps que dans les
+croyances générales et dans la constitution politique. L'homme
+changeait tout entier, et d'une seule volte-face. La même répugnance
+et la même expérience le détachaient de toutes les parties de son
+ancien état. L'Anglais découvrait qu'il n'est point monarchique,
+papiste, ni sceptique, mais libéral, protestant et croyant. Il
+comprenait qu'il n'est point viveur ni mondain, mais réfléchi et
+intérieur. Il y a en lui un trop violent courant de vie animale pour
+qu'il puisse, sans danger, se lâcher du côté de la jouissance; il lui
+faut une barrière de raisonnements moraux qui réprime ses
+débordements. Il y a en lui un trop fort courant d'attention et de
+volonté pour qu'il puisse s'employer à porter des bagatelles; il lui
+faut quelque lourd travail utile qui dépense sa force. Il a besoin
+d'une digue et d'un emploi. Il lui faut une constitution et une
+religion qui le refrènent par des devoirs à observer et qui l'occupent
+par des droits à défendre. Il n'est bien que dans la vie sérieuse et
+réglée; il y trouve le canal naturel et le débouché nécessaire de ses
+facultés et de ses passions. Dès à présent il y entre, et ce théâtre
+lui-même en porte la marque. Il se défait et se transforme. Collier
+l'a discrédité, Addison le blâme. Le sentiment national s'y réveille:
+les moeurs françaises y sont raillées: les prologues célèbrent les
+défaites de Louis XIV; on y présente sous un jour ridicule ou odieux
+la licence, l'élégance et la religion de sa cour[149]. L'immoralité,
+par degrés, y diminue, le mariage est plus respecté, les héroïnes ne
+vont plus qu'au bord de l'adultère[150]; les viveurs s'arrêtent au
+moment scabreux: tel à cet instant se dit purifié et parle en vers
+pour mieux marquer son enthousiasme; tel loue le mariage[151];
+quelques-uns, au cinquième acte, aspirent à la vie rangée. On verra
+bientôt Steele écrire une pièce morale intitulée _le Héros chrétien_.
+Désormais la comédie décline, et le talent littéraire se porte
+ailleurs. L'essai, le roman, le pamphlet, la dissertation remplacent
+le drame, et l'esprit anglais classique, abandonnant des genres qui
+répugnent à sa structure, commence les grandes oeuvres qui vont
+l'éterniser et l'exprimer.
+
+[Note 127: L'Hippolyta de Wycherley, la Silvia de Farquhar.]
+
+[Note 128: If I marry my Lord Aimwell, there will be title, place, and
+precedence, the park, the play, and the drawing-room, splendour,
+equipage, noise, and flambeaux. «Hey, my Lady Aimwell's servants
+there!--Light, light to the stairs--my Lady Aimwell's coach put
+forward--stand by, make room for her ladyship.»--Are not those things
+moving?]
+
+[Note 129: Were it not for your affair in the balance, I should go
+near to pick up some odious man of quality yet, and only take poor
+Heartfree for a gallant.]
+
+[Note 130: Look you here, madam, then, what Mr. Tattle has given
+me.--Look you here, cousin; here's a snuff-box; nay, there's snuff in
+'t. Here, will you have any?--Oh God, how sweet it is! Mr. Tattle is
+all over sweet; his peruke is sweet, and his gloves are sweet, and his
+handkerchief is sweet, pure sweet, sweeter than roses.--Smell him,
+mother, madam, I mean.--He gave me this ring for a kiss.... Smell,
+cousin; he says he'll give me something that will make my smocks smell
+this way. Is not it pure? 'Tis better than lavender, nurse.--I'm
+resolved I won't let nurse put any more lavender among my smocks--ha,
+cousin?]
+
+[Note 131:
+
+MISS PRUE.
+
+Well, and how will you make love to me.--Come, I long to have you
+begin.--Must I make love too? You must tell me how.
+
+TATTLE.
+
+You must let me speak, miss; you must not speak first. I must ask you
+questions, and you must answer.
+
+MISS PRUE.
+
+What, is it like the catechism?--Come, then, ask me.
+
+TATTLE.
+
+D'ye think you can love me?
+
+MISS PRUE.
+
+Yes.
+
+TATTLE.
+
+Pooh, pox, you must not say yes already. I shan't care a farthing for
+you then in a twinkling.
+
+MISS PRUE.
+
+What must I say then?
+
+TATTLE.
+
+Why, you must say no, or you believe not, or you can't tell.
+
+MISS PRUE.
+
+Why, must I tell a lye then?
+
+TATTLE.
+
+Yes, if you'd be well bred. All well-bred persons lye.--Besides, you
+are a woman; you must never speak what you think. Your words must
+contradict your thoughts, but your actions may contradict your words.
+So when I ask you, if you can love me, you must say no; but you must
+love me too.--If I tell you you are handsome, you must deny it, and
+say I flatter you.--But you must think yourself more charming than I
+speak you, and like me, for the beauty which I say you have, as much
+as if I had it myself.--If I ask you to kiss me, you must be angry,
+but you must not refuse me....
+
+MISS PRUE.
+
+O Lord, I swear this is pure.--I like it better than our old-fashioned
+country way of speaking one's mind. And must not you lie too?
+
+TATTLE.
+
+Hum--yes.--But you must believe I speak truth....
+
+MISS PRUE.
+
+O Gemini! Well, I always had a great mind to tell lies. But they
+frightened me, and said it was a sin.
+
+TATTLE.
+
+Well, my pretty creature, will you make me happy by giving me a kiss?
+
+MISS PRUE.
+
+No, indeed; I am angry with you. (_Runs and kisses him._)
+
+TATTLE.
+
+Hold, hold, that's pretty well.--But you should not have given it me,
+but have suffered me to have taken it.
+
+MISS PRUE.
+
+Well, we'll do it again.
+
+TATTLE.
+
+With all my heart.--Now then, my little angel. (_Kisses her._)
+
+MISS PRUE.
+
+Pish.
+
+TATTLE.
+
+That is right. Again, my charmer. (_Kisses again._)
+
+MISS PRUE.
+
+O fye, nay, now I can't abide you!
+
+TATTLE.
+
+Admirable! That was as well as if you had been born and bred in Covent
+Garden.]
+
+[Note 132:
+
+MISS PRUE.
+
+Well, and there's a handsome gentleman, and a fine gentleman, and a
+sweet gentleman, that was here, that loves me, and I love him; and if
+he sees you speak to me any more, he'll thrash your jacket for you, he
+will; you great sea-calf.
+
+BEN.
+
+What! do you mean that fair-weather spark that was here just now? Will
+he thrash my jacket? Let'n, let'n, let'n--but an he comes near me,
+mayhap I may give him a salt-eel for's supper, for all that. What does
+father mean, to leave me alone, as soon as I come home, with such a
+dirty dowdy? Sea-calf! I an't calf enough to lick your chalked face,
+you cheese-curd you.]
+
+[Note 133: Now my mind is set upon a man; I will have a man some way
+or other. Oh! methinks I'm sick when I think of a man....
+
+FORESIGHT.
+
+Hussy, you shall have a rod.
+
+MISS PRUE.
+
+A fiddle of a rod! I'll have a husband. And if you won't get me one,
+I'll get one for myself. I'll marry our Robin the butler. He says he
+loves me, and he's a handsome man, and shall be my husband. I warrant
+he'll be my husband, and thank me too, for he told me so.]
+
+[Note 134: Congreve, _The Way of the World_.]
+
+[Note 135: But art thou sure Sir Rowland will not fail to come? Or
+will he not fail when he does come? Will he be importunate, Foible,
+and push? For if he should not be importunate--I shall never break
+decorum.--I shall die with confusion, if I am forced to advance.--Oh
+no, I can never advance. I shall swoon, if he should expect advances.
+No, I hope Sir Rowland is better bred than to put a lady to the
+necessity of breaking her forms. I won't be too coy neither--I won't
+give him despair.--But a little disdain is not amiss--a little scorn
+is alluring.
+
+FOIBLE.
+
+A little scorn becomes your Ladyship.
+
+LADY WISHFORT.
+
+Yes, but tenderness becomes me best--a sort of dyingness. You see that
+picture has a sort of a--ha, Foible?--a swimmingness in the
+eyes.--Yes, I'll look so.--My niece affects it. But she wants
+features.--Is Sir Rowland handsome? Let my toilet be removed.--I'll
+dress above. I'll receive Sir Rowland here.--Is he handsome? Don't
+answer me. I won't know. I'll be inspirated. I'll be taken by
+surprise....
+
+LADY WISHFORT.
+
+And how do I look, Foible?
+
+FOIBLE.
+
+Most killing well, madam.
+
+LADY WISHFORT.
+
+Well, and how shall I receive him? In what figure shall I give his
+heart the first impression?--Shall I sit?--No, I won't sit--I'll
+walk--ay, I'll walk from the door upon his entrance, and then turn
+full upon him.--No, that will be too sudden.--I'll lie--ay, I'll lie
+down.--I'll receive him in my little dressing-room; there is a
+couch.--Yes, yes, I'll give the first impression on a couch.--I won't
+lie neither, but loll and lean upon an elbow, with one foot a little
+dangling off, jogging in a thoughtful way.--Yes; and then as soon as
+he appears, start,--ay, start, and be surprised, and rise to meet him
+with most pretty disorder.]
+
+[Note 136: Congreve, _Double Dealer_.]
+
+[Note 137:
+
+MILLEFOND.
+
+For heaven's sake, madam.
+
+LADY PLIANT.
+
+O, name it no more!--Bless me, how can you talk of heaven! and have so
+much wickedness in your heart!--May be you don't think it a sin.--They
+say some of you gentlemen don't think it a sin.--May be it is no sin
+to them that don't think it so. Indeed, if I did not think it a
+sin.--But still my honour, if it were no sin.--But then to marry my
+daughter, for the conveniency of frequent opportunities.--I'll never
+consent to that. As sure as can be, I'll break the match.
+
+MILLEFOND.
+
+Death and amazement! Madam, upon my knees.
+
+LADY PLIANT.
+
+Nay, nay, rise up. Come, you shall see my good nature. I know Love is
+powerful, and nobody can help his passion. 'Tis not your fault; nor I
+swear it is not mine.--How can I help it, if I have charms? And how
+can you help it if you are made a captive? I swear it is pity it
+should be a fault.--But my honour!--Well, but your honour too.--But
+the sin!--Well, but the necessity.--O Lord, here is somebody coming. I
+dare not stay. Well, you must consider of your crime, and strive as
+much as can be against it.--Strive, be sure.--But don't be melancholy,
+don't despair.--But never think that I'll grant you anything. O Lord,
+no.--But be sure you lay aside all thoughts of the marriage; for
+though I know you don't love Cynthia, only as a blind for your passion
+for me, yet it will make me jealous.--O Lord, what did I say? Jealous!
+No, no; I can't be jealous, for I must not love you.--Therefore don't
+hope.--But don't despair neither.--O, they are coming, I must fly.]
+
+[Note 138: Congreve, _The Way of the World_.]
+
+[Note 139: Sententious Mirabell! Prithee, don't look with that violent
+and inflexible wise face, like Salomon on the dividing of the child in
+an old tapestry-hanging.... Ha, ha, ha, pardon me, dear creature, I
+must laugh, though I grant you 'tis a little barbarous, ha, ha, ha!]
+
+[Note 140: Ah! I'll never marry unless I am first made sure of my will
+and pleasure!... My dear liberty, shall I leave thee? My faithful
+solitude, my darling contemplation, must I bid you adieu? Ay, adieu;
+my morning thoughts, agreeable wakings, indolent slumbers, all ye
+douceurs, ye sommeils du matin, adieu.--I can't do it; 'tis more than
+impossible.--Positively, Mirabell, I'll lie a bed in a morning as long
+as I please.
+
+MIRABELL.
+
+Then I'll get up in a morning as early as I please.
+
+MILLAMANT.
+
+Ah! idle creature, get up when you will. And d'ye hear, I won't be
+called names after I'm married; positively, I won't be called names.
+
+MIRABELL.
+
+Names!
+
+MILLAMANT.
+
+Ay, as wife, spouse, my dear, joy, jewel, love, sweet heart, and the
+rest of that nauseous cant, in which men and their wives are so
+fulsomely familiar.--I shall never bear that.--Good Mirabell, don't
+let us be familiar or fond, nor kiss before folks, like my Lady Fadler
+and Sir Francis. Let us never visit together, nor go to a play
+together; but let us be very strange and well bred. Let us be as
+strange as if we had been married a great while, and as well bred as
+if we were not married at all.
+
+MIRABELL.
+
+Shall I kiss your hand upon the contract?
+
+MILLAMANT.
+
+Fainall, what shall I do? Shall I have him? I think I must have him.
+
+FAINALL.
+
+Ay, ay, take him, take him. What should you do?
+
+MILLAMANT.
+
+Well, then--I'll take my death I'm in a horrid fright.--Fainall, I shall
+never say it.--Well--I think--I'll endure you.
+
+FAINALL.
+
+Fy, fy, have him, have him, and tell him so in plain terms. For I am
+sure you have a mind to him.
+
+MILLAMANT.
+
+Are you? I think I have.--And the horrid man looks as if he thought so
+too.--Well, you ridiculous thing you, I'll have you.--I won't be
+kissed, nor I won't be thanked.--Here, kiss my hand though.--So hold
+your tongue now; don't say a word.]
+
+[Note 141:
+
+AMANDA.
+
+How did you live together?
+
+BERINTHIA.
+
+Like man and wife, asunder. He loved the country, and I the town; he
+hawks and hounds, I coaches and equipage; he eating and drinking, I
+carding and playing; he the sound of a horn, I the squeak of a fiddle.
+We were dull company at table; worse a-bed. Whenever we met, we gave
+one another the spleen; and never agreed but once, which was about
+lying alone. (Vanbrugh, _Relapse_, acte II, fin.)
+
+Voyez encore dans Vanbrugh, _A Journey to London_. Rarement la laideur
+et la corruption de la nature brutale ou mondaine ont été étalées plus
+à vif. La petite Betty et son frère sont à pendre.
+
+MISTRESS FORESIGHT.
+
+Do you think any woman honest?
+
+SCANDAL.
+
+Yes, several, very honest.--They'll cheat a little at cards,
+sometimes; but that is nothing.
+
+MISTRESS FORESIGHT.
+
+Pshaw! But virtuous, I mean.
+
+SCANDAL.
+
+Yes, faith. I believe some women are virtuous too. But 'tis as I
+believe--some men are valiant through fear.--For why should a man
+court danger, or a woman shun pleasure? (Congreve, _Love for Love_.)]
+
+[Note 142: We are as wicked as men, but our vices lie another way.
+They have more courage than we; so they commit more bold impudent
+sins. They quarrel, fight, swear, drink, blaspheme, and the like.
+Whereas we, being cowards, only backbite, tell lies, cheat cards, and
+so forth. (Vanbrugh, _Provoked Wife_.)
+
+Voyez aussi dans cette pièce le caractère de Mademoiselle, femme de
+chambre française. Ils représentent le vice français comme plus
+impudent encore que le vice anglais.]
+
+[Note 143: Give me a man that keeps his five senses keen and bright as
+his sword, that has them always drawn out in their just order and
+strength, with his reason as commander at the head of them, that
+detaches them by turns upon whatever party of pleasure agreeably
+offers, and commands them to retreat upon the least appearance of
+disadvantage or danger.
+
+I love a fine house, but let another keep it; and so just I love a
+fine woman. (Acte I, scene I.)
+
+Catéchisme de l'amour:
+
+What are the objects of that passion?
+
+Youth, beauty, and clean linen. (Farquhar, _The Beaux Stratagem_.)
+
+As I am a gentleman, a man of the town, one that wears good clothes,
+eats, drinks, and wenches sufficiently. (Dryden, _Mock Astrologer_.)]
+
+[Note 144: The first thing that I would do, should be to lie with her
+chambermaid, and hire three or four wenches of the neighbourhood to
+report that I have got them with child.
+
+I never quarrel with anything in my cups, but an oysterwench, or a
+cookmaid; and if they be not civil, I knock them down.]
+
+[Note 145: You should have just so much disgust for your husband as
+may be sufficient to make you relish your lover. (Congreve, _The Way
+of the World_, acte II, scene IV.)]
+
+[Note 146:
+
+MISTRESS FAINALL.
+
+Why did you make me marry this man?
+
+MIRABELL.
+
+Why do we daily commit disagreeable and dangerous actions? To save
+that idol reputation....]
+
+[Note 147: If the familiarity of our loves had produced that
+consequence of which you were apprehensive, where could you have fixed
+a father's name with credit, but on a husband?]
+
+[Note 148: A better man ought not to have been sacrificed to the
+occasion; a worse had not answered the purpose. When you are weary of
+him, you know your remedy.]
+
+[Note 149: Rôle du chapelain Foigard dans Farquhar (_Beaux
+Stratagem_), de Mademoiselle, et en général, de tous les Français.]
+
+[Note 150: Rôle d'Amanda dans _Relapse_ (Vanbrugh); rôle de mistress
+Sullen, conversion des deux viveurs, dans _The Beaux Stratagem_
+(Farquhar).]
+
+[Note 151: Though marriage be a lottery in which there are a wondrous
+many blanks, yet there is one inestimable lot, in which the only
+heaven upon earth is written.
+
+To be capable of loving one, doubtless, is better than to possess a
+thousand. (Vanbrugh.)]
+
+
+X
+
+Cependant, dans ce déclin continu de l'invention théâtrale et dans ce
+vaste déplacement de la séve littéraire, quelques pousses percent
+encore de loin en loin du côté de la comédie: c'est que les hommes ont
+toujours envie de se divertir, et que le théâtre est toujours un lieu
+de divertissement. Une fois que l'arbre est planté, il subsiste,
+maigrement sans doute, avec de longs intervalles de sécheresse presque
+complète et d'avortements presque constants, destiné pourtant à des
+renouvellements imparfaits, à des demi-floraisons passagères, parfois
+à des productions inférieures qui bourgeonnent dans ses plus bas
+rameaux. Même lorsque les grands sujets sont épuisés, il y a place
+encore çà et là pour des inventions heureuses. Qu'un homme d'esprit,
+adroit, exercé, se rencontre, il saisira les grotesques au passage; il
+portera sur la scène quelque vice ou quelque travers de son temps; le
+public accourra, et ne demandera pas mieux que de se reconnaître et de
+rire. Il y eut un de ces succès, lorsque Gay, dans son _Opéra du
+Gueux_, mit en scène la coquinerie du grand monde, et vengea le public
+de Walpole et de la cour. Il y eut un de ces succès, lorsque
+Goldsmith, inventant une série de méprises, conduisit son héros et
+son auditoire à travers cinq actes de quiproquos[152]. Après tout, si
+la vraie comédie ne peut vivre qu'en certains siècles, la comédie
+ordinaire peut vivre dans tous les siècles. Elle est trop voisine du
+pamphlet, du roman, de la satire, pour ne pas se relever de temps en
+temps par le voisinage du roman, de la satire et du pamphlet. Si j'ai
+un ennemi, au lieu de l'attaquer dans une brochure, je puis le
+transporter sur les planches. Si je suis capable de bien peindre un
+personnage dans un récit, je ne suis pas fort éloigné du talent qui
+rassemblera toute l'âme de ce personnage en quelques réponses. Si je
+sais railler joliment un vice dans une pièce de vers, je parviendrai
+sans trop d'efforts à faire parler ce vice par la bouche d'un acteur.
+Du moins, je serai tenté de l'entreprendre; je serai séduit par
+l'éclat extraordinaire que la rampe, la déclamation, la mise en scène
+donnent à une idée; j'essayerai de porter la mienne sous cette lumière
+intense; je m'y emploierai, quand même il s'agirait pour cela de
+forcer un peu ou beaucoup mon talent. Au besoin, je me ferai illusion;
+je remplacerai par des expédients l'originalité naïve et le vrai génie
+comique; si en quelques points on reste au-dessous des premiers
+maîtres, en quelques points aussi on peut les surpasser; on peut
+travailler son style, raffiner, trouver de plus jolis mots, des
+railleries plus frappantes, un échange plus vif de ripostes
+brillantes, des images plus neuves, des comparaisons plus
+pittoresques; on peut prendre à l'un un caractère, à l'autre une
+situation, emprunter chez une nation voisine, dans un théâtre vieilli,
+aux bons romans, aux pamphlets mordants, aux satires limées, aux
+petits journaux, accumuler les effets, servir au public un ragoût plus
+concentré et plus appétissant; on peut surtout perfectionner sa
+machine, huiler ses rouages, arranger les surprises, les coups de
+théâtre, le va-et-vient de l'intrigue en constructeur consommé. L'art
+de bâtir les pièces est capable de progrès comme l'art de faire des
+horloges. Un vaudevilliste, aujourd'hui, trouve ridicule la moitié des
+dénoûments de Molière; et, en effet, beaucoup de vaudevillistes font
+les dénoûments mieux que Molière; on parvient, à la longue, à ôter du
+théâtre toutes les maladresses et toutes les longueurs. Un style
+piquant et un agencement parfait; du sel dans toutes les paroles et du
+mouvement dans toutes les scènes; une surabondance d'esprit et des
+merveilles d'habileté; par-dessus tout cela, une vraie verve animale
+et le secret plaisir de se peindre; de se justifier, de se glorifier
+publiquement soi-même: voilà les origines de _l'École de médisance_,
+et voilà les sources du talent et du succès de Sheridan.
+
+Il était contemporain de Beaumarchais, et par son talent comme par sa
+vie il lui ressemble. Les deux moments, les deux théâtres, les deux
+caractères se correspondent. Comme Beaumarchais, c'est un aventurier
+heureux, habile, aimable et généreux, qui arrive au succès par le
+scandale, qui tout d'un coup petille, éblouit, monte d'un élan au plus
+haut de l'empyrée politique et littéraire, semble se fixer parmi les
+constellations, et, pareil à une fusée éclatante, aboutit vite à
+l'épuisement. Rien ne lui avait manqué; il avait tout atteint, de
+prime-saut, sans effort apparent, comme un prince qui n'a qu'à se
+montrer pour trouver sa place. Tout ce qu'il y a de plus exquis dans
+le bonheur, de plus brillant dans l'art, de plus élevé dans le monde,
+il l'avait pris et comme par droit de naissance. Le pauvre jeune homme
+inconnu, traducteur malheureux d'un sophiste grec illisible, et qui, à
+vingt ans, se promenait dans Bath avec un gilet rouge et un chapeau à
+cornes, sec d'espérances et toujours averti du vide de ses poches,
+avait gagné le coeur de la beauté et de la musicienne la plus admirée
+de son temps, l'avait enlevée à dix adorateurs riches, élégants,
+titrés, s'était battu avec le plus mystifié des dix, l'avait battu,
+avait emporté d'assaut la curiosité et l'attention publiques. De là,
+s'attaquant à la gloire et à l'argent, il avait jeté coup sur coup à
+la scène les pièces les plus diverses et les plus applaudies,
+comédies, farce, opéra, vers sérieux; il avait acheté, exploité un
+grand théâtre sans avoir un sou, improvisé les succès et les
+bénéfices, et mené la vie élégante parmi les plaisirs les plus vifs de
+la société et de la famille, au milieu de l'admiration et de
+l'étonnement universels. De là, aspirant plus haut encore, il avait
+conquis la puissance, il était entré à la Chambre des communes, il s'y
+était montré l'égal des premiers orateurs, il avait combattu Pitt,
+accusé Warren Hastings, appuyé Fox, raillé Burke, soutenu avec éclat,
+avec désintéressement et avec constance, le rôle le plus difficile et
+le plus libéral; il était devenu l'un des trois ou quatre hommes les
+plus remarqués de l'Angleterre, l'égal des plus grands seigneurs,
+l'ami du prince royal, même à la fin grand fonctionnaire, receveur
+général du duché de Cornwall, trésorier de la flotte. En toute
+carrière il prenait la tête. «Quelque chose que Sheridan ait faite ou
+voulu faire, dit lord Byron, cette chose-là a toujours été par
+excellence la meilleure de son espèce. Il a écrit la meilleure
+comédie, _l'École de médisance_; le meilleur opéra, _la Duègne_ (bien
+supérieur, selon moi, à ce pamphlet populacier, _l'Opéra du Gueux_);
+la meilleure farce, _le Critique_ (elle n'est que trop bonne pour
+servir de petite pièce); la meilleure épître, _le monologue sur
+Garrick_. Et, pour tout couronner, il a prononcé ce fameux discours
+sur Warren Hastings, la meilleure harangue qu'on ait jamais composée
+ou entendue en ce pays.» Toutes les règles ordinaires se renversaient
+pour lui. Il avait quarante-quatre ans; les dettes commençaient à
+pleuvoir sur lui; il avait trop soupé et trop bu; ses joues étaient
+pourpres, son nez enflammé. Dans ce bel état il rencontre chez le duc
+de Devonshire une jeune fille charmante, dont il s'éprend. Au premier
+aspect, elle s'écrie: «Quelle horreur, un vrai monstre!» Il cause avec
+elle; elle avoue qu'il est fort laid, mais qu'il a beaucoup d'esprit.
+Il cause une seconde fois, une troisième fois, elle le trouve fort
+aimable. Il cause encore, elle l'aime, et veut à toute force
+l'épouser. Le père, homme prudent, qui souhaite rompre l'affaire,
+déclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille
+livres sterling; les quinze mille livres sterling se trouvent comme
+par enchantement déposées entre les mains d'un banquier; le nouveau
+couple part pour la campagne, et le père, rencontrant son fils, un
+grand fils bien découplé, fort mal disposé en faveur de ce mariage,
+lui persuade que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu'un
+père puisse faire et l'événement le plus heureux dont un fils puisse
+se réjouir. Quel que fût l'homme et quelle que fût l'affaire, il
+persuadait; nul ne lui résistait, tout le monde tombait sous le
+charme. Quoi de plus difficile, étant laid, que de faire oublier à une
+jeune fille qu'on est laid?
+
+Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier à un
+créancier qu'on lui doit de l'argent. Il y a quelque chose de plus
+difficile encore, c'est de se faire prêter de l'argent par un
+créancier qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est
+arrêté pour dettes; Sheridan fait venir M. Henderson le fournisseur
+rébarbatif, l'amadoue, l'intéresse, l'attendrit, l'exalte, l'enveloppe
+de considérations générales et de haute éloquence, si bien que M.
+Henderson offre sa bourse, veut absolument prêter deux cents livres
+sterling, insiste, et, à la fin, à sa grande joie, obtient la
+permission de les prêter. Nul n'était plus aimable, plus prompt à
+gagner la confiance; rarement le naturel sympathique, affectueux et
+entraînant s'est déployé plus entier: il séduisait, cela est à la
+lettre. Au matin, les créanciers et les visiteurs remplissaient toutes
+les chambres de son appartement; il arrivait souriant, d'un air aisé,
+avec tant d'ascendant et de grâce, que les gens oubliaient leurs
+besoins, leurs demandes, et semblaient n'être venus que pour le voir.
+Sa verve était irrésistible; point d'esprit plus éblouissant; il était
+inépuisable en bons mots, en inventions, en saillies, en idées neuves;
+lord Byron, qui était bon juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni
+imaginé de conversation plus extraordinaire. On passait la nuit à
+l'écouter; nul ne l'égalait dans un souper; même ivre, il gardait son
+esprit. Un jour il est ramassé par la garde, et on lui demande son
+nom; il répond gravement: «Wilberforce.» Avec les étrangers, avec les
+inférieurs, nulle morgue, nulle roideur; il avait par excellence ce
+naturel expansif qui se montre toujours tout entier, qui ne se réserve
+rien de lui-même, qui s'abandonne et se donne; il pleurait en recevant
+de lord Byron une louange sincère, ou en contant ses misères de
+plébéien parvenu. Rien de plus charmant que ces effusions; elles
+mettent d'abord les hommes sur un pied de paix, d'amitié; ils quittent
+tout de suite leur attitude défensive et précautionnée; ils voient
+qu'on se livre à eux, et, par contre-coup, ils se livrent;
+l'épanchement a provoqué l'épanchement. Un instant après, on voyait
+jaillir chez Sheridan la verve impétueuse et étincelante; l'esprit
+partait, petillait comme une fusillade; il parlait seul, avec un éclat
+soutenu, une variété, un élan inépuisables, jusqu'à cinq heures du
+matin. Contre un tel besoin d'improviser, de jouir et de s'épancher,
+un homme est tenu de se mettre en garde; la vie ne se mène point comme
+une fête; elle est une lutte contre les autres et contre soi-même; il
+faut y considérer l'avenir, se défier, s'approvisionner; on n'y
+subsiste point sans des précautions de marchand et des calculs de
+bourgeois. Quand on soupe trop souvent, on finit par ne plus pouvoir
+dîner; quand on a les poches percées, les écus s'écoulent; rien de
+plus plat que cette vérité, mais elle est vraie. Les dettes
+s'accumulaient, l'estomac ne digérait plus. Il avait perdu sa place au
+Parlement, son théâtre avait brûlé; les huissiers se succédaient, et
+les gens de loi avaient depuis longtemps pris possession de sa maison.
+À la fin, un recors arrêta le mourant dans son lit, voulut l'emmener
+dans ses couvertures, et ne lâcha prise que par crainte d'un procès:
+le médecin avait déclaré que le malade mourrait en route. Un journal
+fit honte aux grands seigneurs qui laissaient finir si misérablement
+un pareil homme; ils accoururent et déposèrent leurs cartes à la
+porte. Au convoi, deux frères du roi, des ducs, des comtes, des
+évêques, les premiers personnages de l'Angleterre portèrent ou
+suivirent le corps. Singulier contraste, et qui montre en abrégé tout
+ce talent et toute cette vie: des lords à ses funérailles et des
+recors à son chevet.
+
+Son théâtre y est conforme: tout y brille, mais le métal n'est pas
+tout à lui, ni du meilleur aloi. Ce sont des comédies de société, les
+plus amusantes qu'on ait jamais faites, mais ce ne sont guère que des
+comédies de société. Imaginez les demi-_charges_ qu'on improvise vers
+onze heures du soir dans un salon où l'on est intime. Sa première
+pièce, _les Rivaux_, plus tard sa _Duègne_ et son _Critique_, en
+regorgent et ne renferment guère que cela. Il y en a sur la voisine,
+mistress Malaprop, une sotte prétentieuse qui emploie les grands mots
+à tort et à travers, se sait bon gré de si bien placer les _épitaphes_
+devant les substantifs, et jure que sa nièce est aussi méchante qu'une
+_allégorie_ sur les bords du Nil. Il y en a sur le voisin, M. Acres,
+un Fier-à-Bras improvisé, qui se laisse engager dans un duel, et,
+amené sur le terrain, pense à l'effet des balles, se représente le
+testament, l'enterrement, l'embaumement, et voudrait bien être au
+logis. Il y en a sur un domestique pataud et poltron, sur un père
+colérique et braillard, sur une jeune fille sentimentale et
+romanesque, sur un Irlandais duelliste et chatouilleux. Tout cela
+défile et se heurte sans trop d'ordre à travers les surprises d'une
+intrigue double, à force d'expédients et de rencontres, sans le
+gouvernement ample et régulier d'une idée maîtresse. Mais on a beau
+sentir le placage, l'entrain emporte tout; on rit de bon coeur; chaque
+scène détachée passe bouffonne et rapide; on oublie que le valet
+pataud a des répliques aussi ingénieuses que Sheridan lui-même[153],
+et que le gentilhomme irascible parle aussi bien que le plus élégant
+des écrivains[154]. Aussi bien l'inventeur est un écrivain; si, par
+verve et par esprit de société, il a voulu divertir autrui et se
+divertir lui-même, il n'a pas oublié les intérêts de son talent et le
+soin de sa gloire. Il a du goût, il sent les finesses du style, le
+mérite d'une image nouvelle, d'une opposition frappante, d'une
+insinuation ingénieuse et calculée. Il a surtout de l'esprit, un
+prodigieux esprit de conversation, l'art de garder, de réveiller
+toujours l'attention, d'être mordant, divers, imprévu, de lancer la
+riposte, de mettre en relief la sottise, d'accumuler coup sur coup les
+saillies et les mots heureux. Enfin, il s'est formé depuis sa première
+pièce, il a acquis l'expérience du théâtre; il travaille et rature; il
+essaye ses diverses scènes, il les récrit, il les agence; il veut que
+rien ne suspende l'intérêt, que nulle invraisemblance ne choque le
+spectateur, que sa comédie roule avec la précision, la sûreté, l'unité
+d'une belle machine. Il compose de bons mots, il les remplace par de
+meilleurs, il aiguise toutes ses railleries, il les serre comme un
+faisceau de dards, et met de sa main au dernier feuillet: «Fini, grâce
+à Dieu.--Amen!»--Il a raison, car l'oeuvre lui a coûté de la peine;
+il n'en fera pas une seconde. Ces sortes d'écrits, artificiels et
+condensés comme les satires de La Bruyère, ressemblent à une fiole
+ciselée, où l'auteur a distillé, sans en réserver rien, toute sa
+réflexion, toutes ses lectures et tout son esprit.
+
+Qu'y a-t-il dans cette célèbre _École de médisance_? Et comment a-t-il
+fait pour jeter sur cette comédie anglaise, qui allait s'éteignant
+chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succès? Il a pris
+deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pièces de
+Molière, _le Misanthrope_ et _le Tartufe_; et de ces deux substances
+puissantes, condensées avec une dextérité admirable, il a fait un feu
+d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molière, il n'y
+a qu'une médisante, Célimène; les autres personnes ne sont là que pour
+lui fournir la réplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse;
+encore raille-t-elle avec une sorte de mesure, sans se presser, en
+vraie reine de salon qui a le temps de causer, qui se sait écoutée,
+qui s'écoute; elle est femme du monde, elle garde le ton de la belle
+conversation; même pour effacer l'âcreté, voici venir au milieu des
+médisances la raison calme, le discours sensé de l'aimable Éliante.
+Molière met en scène les méchancetés du monde et ne les grossit pas;
+ici elles sont plutôt grossies que peintes: «Merci de ma vie! dit sir
+Peter, une réputation tuée à chaque parole!» En effet, ils sont
+féroces, et c'est une vraie curée; même ils se salissent pour mieux
+outrager. Mistress Candour dit que «lord Buffalo a découvert milady
+dans une maison de renommée médiocre.» Elle ajoute qu'une veuve de «la
+rue voisine a guéri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes
+d'une façon tout à fait surprenante[155].» L'acharnement est si fort
+qu'ils descendent au rôle de bouffons. La plus élégante personne du
+salon, lady Teazle, montre ses dents pour singer une femme ridicule,
+tire sa bouche d'un côté, fait des grimaces. Nul arrêt, nul
+adoucissement; les sarcasmes partent en fusillade. L'auteur en a fait
+provision, il faut bien qu'il les emploie. C'est lui qui parle par la
+bouche de chacun de ses personnages; il leur donne à tous le même
+esprit, je veux dire son esprit, son ironie, son âpreté, sa vigueur
+pittoresque; quels qu'ils soient, badauds, fats, vieilles filles, il
+n'importe; il ne s'agit pour lui que d'éclater en une minute par vingt
+explosions. «Ne raillons pas: c'est ce que je répète constamment à ma
+cousine Ogle, et vous savez qu'elle se croit arbitre en fait de
+beauté.--Très-justement, car elle possède elle-même une collection de
+traits empruntés à toutes les nations du monde.--C'est vrai, elle a un
+front irlandais.--Des cheveux écossais.--Un nez hollandais.--Des
+lèvres autrichiennes.--Un teint d'Espagnole.--Et des dents à la
+chinoise.--Bref, sa figure ressemble à une table d'hôte de Spa, où il
+n'y a pas deux convives de la même nation.--Ou bien à quelque congrès
+à la fin d'une guerre générale, dans lequel toutes les parties jusqu'à
+ses yeux semblent avoir des directions différentes, et où le nez et le
+menton semblent seuls disposés à se rencontrer[156].--Monsieur
+Surface, vous avez de mauvaises nouvelles de votre frère; mais, pour
+moi, je ne l'ai jamais cru si déréglé qu'on le dit. Il a perdu tous
+ses amis, mais il n'y a personne dont les juifs disent autant de
+bien.--Très-vrai, sur ma foi! Si la juiverie pouvait élire, je crois
+que Charles serait alderman; parole d'honneur, personne n'est plus
+populaire en cet endroit-là. J'apprends qu'il paye plus d'annuités que
+la tontine irlandaise, et que, toutes les fois qu'il est malade, ils
+font dire des prières pour sa guérison dans leurs synagogues.--Et
+personne qui vive avec plus de splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il
+invite ses amis, il se met à table avec une douzaine de ses cautions,
+qu'il a une vingtaine de marchands attendant dans son antichambre et
+un huissier derrière la chaise de chaque convive[157].--Monsieur
+Surface, je n'ai pas eu l'intention de vous blesser; mais comptez
+là-dessus, votre frère est tout à fait coulé bas.--Parole d'honneur,
+coulé aussi bas qu'un homme l'a jamais été; il ne trouverait pas une
+guinée à emprunter.--Tout est vendu dans son logis, tout ce qui était
+transportable.--J'ai vu quelqu'un qui a été chez lui. Rien de laissé,
+sauf quelques bouteilles vides oubliées, et les portraits de famille,
+qui, je crois, sont enchâssés dans les lambris.--Et j'ai eu aussi le
+chagrin d'entendre de mauvaises histoires contre lui.--Oh! il a fait
+beaucoup de vilaines choses, cela est certain.--Mais pourtant, comme
+il est votre frère....--Nous vous dirons tout à une autre
+occasion[158].» Voilà comme il a acéré, multiplié, enfoncé jusqu'au
+vif les épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de
+s'ennuyer devant une décharge si bien nourrie de méchancetés et de
+bons mots?
+
+Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi
+l'hypocrite. Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu: Joseph
+Surface ne porte plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie; il
+n'a plus, comme son grand-père, un tempérament de cocher, une audace
+d'homme d'action, des façons de bedeau, une encolure de moine. Il est
+simplement égoïste et prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue,
+c'est un peu malgré lui; il n'y tient qu'à demi, en jeune homme
+correct, bien habillé, passablement renté, assez timide et méticuleux
+de son naturel, de façons discrètes, et dépourvu de passions
+violentes; tout est chez lui douceâtre et poli; il est de son temps;
+il ne fait pas étalage de religion, mais de morale; c'est un gentleman
+à sentences, à beaux sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau,
+faiseur de phrases. Sur ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de
+quoi bâtir un drame; et les grandes situations que Sheridan prend à
+Molière perdent la moitié de leur force en s'appuyant sur un si
+mesquin support. Mais comme la rapidité, l'abondance, le naturel des
+événements couvrent cette insuffisance! comme l'adresse suffit à tout!
+comme elle semble capable de suppléer à tout, même au génie! comme le
+spectateur rit de voir Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un
+renard dans son terrier; obligé de dissimuler la femme, puis de
+cacher le mari; forcé de courir de l'un à l'autre, occupé à renfoncer
+l'une derrière son paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se
+jeter dans ses propres piéges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre,
+le mari aux yeux de la femme, le neveu aux yeux de l'oncle; à perdre
+la seule personne qu'il tienne à justifier, j'entends le précieux et
+immaculé Joseph Surface; à se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué,
+confondu, en dépit de ses habiletés et justement par ses habiletés,
+coup sur coup, sans trêve ni remède; à s'en aller, le pauvre renard,
+la queue basse, le pelage gâté, parmi les huées et les cris! Et comme
+en même temps, tout à côté, les prises de bec de sir Peter et de sa
+femme, le souper, les chansons, la vente des portraits chez le
+prodigue viennent mettre une comédie dans la comédie, et renouveler
+l'intérêt en renouvelant l'attention! On cesse de songer à
+l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à
+l'altération de la vérité; on se laisse emporter par la vivacité de
+l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du
+dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de
+la grande invention la verve et l'esprit sont les plus agréables dons
+du monde; on les savoure à leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur
+place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets
+substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils
+fournissent le dessert.
+
+Ce dessert achevé, il faut sortir le table. Après Sheridan, nous en
+sortons tout de suite. Dorénavant la comédie languit, s'éteint; il
+n'en reste plus que la farce, _les Domestiques du grand ton_, de
+Townley, les grotesques de George Colman, un précepteur, une vieille
+fille, des paysans avec leur accent local; la caricature survit à la
+peinture, et le _Punch_ fait rire encore lorsque l'âge des Reynolds et
+des Gainsborough est passé. Aujourd'hui, il n'y a pas en Europe de
+scène plus vide, et la bonne compagnie l'abandonne au peuple. C'est
+que la forme de société et d'esprit qui l'avait suscitée a disparu. Ce
+qui avait dressé le théâtre anglais de la Renaissance, c'était la
+vivacité et la surabondance de la conception prime-sautière, qui,
+incapable de s'étaler en raisonnements alignés ou de se formuler par
+des idées philosophiques, ne trouvait son expression naturelle qu'en
+des actions mimées et en des personnages parlants. Ce qui avait
+alimenté la comédie anglaise du dix-septième siècle, c'étaient les
+besoins de la société polie, qui, habituée aux représentations de la
+cour et aux parades du monde, allait chercher sur la scène la peinture
+de ses entretiens et de ses salons. Avec la chute de la cour et avec
+l'arrêt de l'invention mimique, le vrai drame et la vraie comédie
+disparaissent; ils passent de la scène dans les livres. C'est
+qu'aujourd'hui on ne vit plus en public à la façon des ducs brodés de
+Louis XIV et de Charles II, mais en famille ou devant une table de
+travail; le roman remplace le théâtre en même temps que la vie
+bourgeoise succède à la vie de cour.
+
+[Note 152: _She Stoops to Conquer._]
+
+[Note 153:
+
+ACRES.
+
+Odds blades! David, no gentleman will ever risk the loss of his
+honour.
+
+DAVID.
+
+I say then, it would be but civil in honour never to risk the loss of
+a gentleman. Look'ee, master, this honour seems to me a marvellously
+false friend, ay truly, a very courtier-like servant.]
+
+[Note 154:
+
+SIR ANTHONY.
+
+Nay, but Jack, such eyes! So innocently wild! So bashfully irresolute!
+not a glance but speaks and kindle some thought of love! Then, Jack!
+her cheeks! so deeply blushing at the insinuation of her tell-tale
+eyes! Then, Jack, her lips! O Jack, lips, smiling at their own
+discretion, and if not smiling, more sweetly pouting, more lovely in
+sullenness!]
+
+[Note 155:
+
+MRS. CANDOUR.
+
+To-day, Mrs. Clackitt assured me, Mr. and Mrs. Honeymoon were at last
+become man and wife, like the rest of their acquaintance. She likewise
+hinted that a certain widow, in the next street, had got rid of her
+dropsy and recovered her shape in a most surprising manner. And at the
+same time Miss Tattle, who was by, affirmed that Lord Buffalo had
+discovered his lady at a house of no extraordinary fame; and that Sir
+Harry Bouquet and Tom Saunter were to measure swords on a similar
+provocation.]
+
+[Note 156:
+
+MRS. CANDOUR.
+
+Well, I will never join in ridiculing a friend; and so I constantly
+tell my cousin Ogle, and you all know what pretensions she has to be
+critical on beauty.
+
+CRAB.
+
+Oh, to be sure! she has herself the oddest countenance that ever was
+seen; 'tis a collection of features from all the different countries
+of the globe.
+
+SIR BENJAMIN.
+
+So she has, indeed.... an Irish front....
+
+CRAB.
+
+Caledonian locks....
+
+SIR BENJAMIN.
+
+Dutch nose....
+
+CRAB.
+
+Austrian lips....
+
+SIR BENJAMIN.
+
+Complexion of a Spaniard....
+
+CRAB.
+
+And teeth _à la chinoise_....
+
+SIR BENJAMIN.
+
+In short, her face resembles a _table d'hôte_ at Spa, where no two
+guests are of a nation....
+
+CRAB.
+
+Or a congress at the close of a general war; wherein all the members,
+even to her eyes, appear to have a different interest, and her nose
+and chin are the only parties likely to join issue.]
+
+[Note 157:
+
+CRAB.
+
+Sad comfort, whenever he returns, to hear how your brother has gone
+on!
+
+JOSEPH SURFACE.
+
+Charles has been imprudent, sir, to be sure; but I hope no busy people
+have already prejudiced Sir Oliver against him. He may reform.
+
+SIR BENJAMIN.
+
+To be sure he may: for my part, I never believed him to be so utterly
+void of principle as people say; and, though he has lost all his
+friends, I am told nobody is better spoken of by the Jews.
+
+CRAB.
+
+That's true, egad, nephew. If the Old Jewry was a ward, I believe
+Charles would be an alderman: no man more popular there, fore Gad! I
+hear he pays as many annuities as the Irish tontine; and that,
+whenever he is sick, they have prayers for the recovery of his health
+in all the synagogues.
+
+SIR BENJAMIN.
+
+Yet no man lives in greater splendour. They tell me, when he
+entertains his friends, he will sit down to dinner with a dozen of his
+own securities; have a score of tradesmen waiting in the antechamber,
+and an officer behind every guest's chair.]
+
+[Note 158:
+
+SIR BENJAMIN.
+
+Mr. Surface, I do not mean to hurt you; but depend on 't, your brother
+is utterly undone.
+
+CRAB.
+
+O Lud, ay! undone as ever man was--can't raise a guinea.
+
+SIR BENJAMIN.
+
+And every thing sold, I'm told, that was movable.
+
+CRAB.
+
+I have seen one that was at his house. Not a thing left but some empty
+bottles that were overlooked, and the family pictures, which I believe
+were framed in the wainscots.
+
+SIR BENJAMIN.
+
+And I'm very sorry also to hear some bad stories against him.
+(_Going_).
+
+CRAB.
+
+Oh, he has done many mean things, that's certain.
+
+SIR BENJAMIN.
+
+But, however, as he's your brother.... (_Going._)
+
+CRAB.
+
+We'll tell you all another opportunity.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Dryden.
+
+ I. Débuts de Dryden. -- Fin de l'âge poétique. -- Cause des
+ décadences et des renaissances littéraires.
+
+ II. Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses lectures.
+ -- Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son caractère. -- Son
+ public. -- Ses amitiés. -- Ses querelles. -- Concordance de sa
+ vie et de son talent.
+
+ III. Les théâtres rouverts et transformés. -- Le nouveau public
+ et le goût nouveau. -- Théories dramatiques de Dryden. -- Son
+ jugement sur l'ancien théâtre anglais. -- Son jugement sur le
+ nouveau théâtre français. -- Son oeuvre composite. -- Disparates
+ de son théâtre. -- _L'Amour tyrannique._ -- Grossièretés de ses
+ personnages. -- _L'Empereur de l'Inde_, _Aurengzèbe_,
+ _Almanzor_.
+
+ IV. Style de ce théâtre. -- Le vers rimé. -- La diction fleurie.
+ -- Les tirades pédantesques. -- Désaccord du style classique et
+ des événements romantiques. -- Comment Dryden reprend et gâte les
+ inventions de Shakspeare et de Milton. -- Pourquoi ce drame n'a
+ pas abouti.
+
+ V. Mérites de ce drame. -- Personnages d'Antoine et de don
+ Sébastien. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _L'Orpheline,
+ Venise sauvée._
+
+ VI. Dryden écrivain. -- Espèce, portée, limites de son esprit. --
+ Sa maladresse dans la flatterie et les gravelures. -- Sa
+ pesanteur dans la dissertation et la discussion. -- Sa vigueur et
+ son honnêteté foncière.
+
+ VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans la
+ politique et la religion. -- Poëmes politiques de Dryden:
+ _Absalon et Achitophel, la Médaille._ -- Poëmes religieux de
+ Dryden: _Religio Laici, la Biche et la Panthère._ -- Âpreté et
+ virulence de ces poëmes. -- _Mac Flecnoe._
+
+ VIII. Apparition de l'art d'écrire. -- Différence entre la forme
+ d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de l'âge
+ classique. -- Procédés de Dryden. -- La diction soutenue et
+ oratoire.
+
+ IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. --
+ Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations. -- Ses
+ contes et ses épîtres. -- Ses défauts. -- Ses mérites. -- Sérieux
+ de son caractère, élans de son inspiration, accès d'éloquence
+ poétique. -- _Ode pour la fête de sainte Cécile._
+
+ X. Fin de Dryden. -- Ses misères. -- Sa pauvreté. -- En quoi son
+ oeuvre est incomplète. -- Sa mort.
+
+
+La comédie nous a emmenés bien loin; il faut revenir, considérer les
+autres genres. Au centre du grand courant se meut un esprit supérieur.
+Dans l'histoire de ce talent, on verra l'histoire de l'esprit anglais
+classique, sa structure, ses lacunes et ses puissances, sa formation
+et son développement.
+
+
+I
+
+Il s'agit d'un jeune homme, lord Hastings, mort à dix-neuf ans de la
+petite vérole.
+
+ Son corps était un orbe, et son âme sublime--se mouvait autour
+ des pôles de la vertu et du savoir....--Viens, docte Ptolémée, et
+ essaye--de mesurer la hauteur de ce héros....--Les pustules
+ gonflées d'orgueil qui bourgeonnaient à travers sa chair,--comme
+ des boutons de roses, s'enfonçaient dans sa peau de lis.--Chaque
+ petite rougeur avait une larme en elle--pour pleurer la faute que
+ commettait sa naissance;--ou bien étaient-ce des diamants envoyés
+ pour orner sa peau,--sa peau, le coffret d'une âme intérieure
+ plus riche encore?--Il n'y eut pas besoin de comète pour prédire
+ ce changement,--puisque son cadavre pouvait passer pour une
+ constellation[159]!
+
+C'est par ces belles choses que débuta Dryden, le plus grand poëte de
+l'âge classique en Angleterre.
+
+De telles énormités indiquent la fin d'un âge littéraire. L'excès de
+la sottise en poésie, comme l'excès de l'injustice en politique, amène
+et prédit les révolutions. La Renaissance, effrénée et inventive,
+avait livré les esprits aux fougues et aux caprices de l'imagination,
+aux bizarreries, aux curiosités, aux dévergondages de la verve qui ne
+se soucie que de se satisfaire, qui éclate en singularités, qui a
+besoin de nouveautés, et qui aime l'audace et l'extravagance, comme la
+raison aime la justesse et la vérité. Le génie éteint, resta la folie;
+l'inspiration ôtée, on n'eut plus que l'absurdité. Jadis le désordre
+et l'élan intérieur produisaient et excusaient les _concetti_ et les
+écarts; désormais on les fit à froid, par calcul et sans excuse. Ils
+exprimaient jadis l'état de l'esprit, désormais ils le démentirent.
+Ainsi s'accomplissent les révolutions littéraires. La forme, qui
+n'est plus inventée ni spontanée, mais imitée et transmise, survit à
+l'esprit passé qui l'a faite, et contredit l'esprit présent qui la
+défait. Cette lutte préalable et cette transformation progressive
+composent la vie de Dryden, et expliquent son impuissance et ses
+chutes, son talent et son succès.
+
+[Note 159:
+
+ His body was an orb, his sublime soul
+ Did move on Virtue's and on Learning's pole.
+ ....Come, learned Ptolemy, and trial make
+ If thou this hero's altitude canst take.
+
+ ....Blisters with pride swell'd, which through's flesh did sprout
+ Like rosebuds, stuck i' th' lilly skin about.
+ Each little pimple had a tear in it
+ To wail the fault its rising did commit.
+
+ Or were these gems sent to adorn his skin,
+ The cabinet of a richer soul within?
+ No cornet need foretell his change drew on
+ Whose corpse might seem a constellation.]
+
+
+II
+
+Ses commencements font un contraste frappant avec ceux des poëtes de
+la Renaissance, acteurs, vagabonds, soldats, qui dès l'abord roulaient
+dans tous les contrastes et toutes les misères de la vie active. Il
+naquit vers 1631, d'une bonne famille: son grand-père et son oncle
+étaient barons; sir Gilbert Pickering, son parent, fut chevalier,
+député, membre sous Cromwell du conseil des vingt et un, l'un des
+grands officiers de la nouvelle cour. Dryden fut élevé dans une
+excellente école, chez le docteur Busby, alors célèbre; il passa
+ensuite quatre ans à Cambridge. Ayant hérité, par la mort de son père,
+d'un petit domaine, il n'usa de sa liberté et de sa fortune que pour
+persister dans sa vie studieuse, et s'enferma à l'université trois ans
+encore. Vous voyez ici les habitudes régulières d'une famille
+honorable et aisée, la discipline d'une éducation suivie et solide, le
+goût des études classiques et complètes. De telles circonstances
+annonçaient et préparaient non un artiste, mais un écrivain.
+
+Je trouve les mêmes inclinations et les mêmes signes dans le reste de
+sa vie privée ou publique. Il passe régulièrement sa matinée à écrire
+ou à lire, puis dîne en famille. Ses lectures sont d'un homme instruit
+et d'un esprit critique, qui songe peu à se divertir où à s'enflammer,
+mais qui apprend et qui juge: Virgile, Ovide, Horace, Juvénal, Perse,
+voilà ses auteurs favoris; il en traduit plusieurs, il a leurs noms
+sans cesse sous la plume; il discute leurs opinions et leur mérite, il
+se nourrit de cette raison que les habitudes oratoires ont imprimée
+dans toutes les oeuvres de l'esprit romain. Il est familier avec les
+nouvelles lettres françaises, héritières des latines, avec Corneille
+et Racine, avec Boileau, Rapin et Bossu; il raisonne avec eux, souvent
+d'après eux, écrit avec réflexion, et ne manque guère d'arranger
+quelque bonne théorie pour justifier chacune de ses nouvelles pièces.
+Sauf quelques inexactitudes, il connaît fort bien la littérature de sa
+nation, marque aux auteurs leur rang, classe les genres, remonte
+jusqu'au vieux Chaucer, qu'il traduit et rajeunit. Ainsi muni, il va
+s'asseoir l'après-midi au café de Will, qui est le grand rendez-vous
+littéraire; les jeunes poëtes, les étudiants qui sortent de
+l'université, les amateurs de style se pressent autour de sa chaise,
+qui est soigneusement placée l'été près du balcon, l'hiver au coin de
+la cheminée, heureux d'un mot, d'une prise de tabac respectueusement
+puisée dans sa docte tabatière. C'est qu'en effet il est le roi du
+goût et l'arbitre des lettres; il juge les nouveautés, la dernière
+tragédie de Racine, une lourde épopée de Blackmore, les premières
+odes de Swift, un peu vaniteux, louant ses propres écrits jusqu'à dire
+«qu'on n'a jamais composé et qu'on ne composera jamais une plus belle
+ode» que sa pièce sur _la fête d'Alexandre_, mais communicatif, aimant
+ce renouvellement d'idées que la discussion ne manque jamais de
+produire, capable de souffrir la contradiction et de donner raison à
+son adversaire. Ces moeurs montrent que la littérature est devenue une
+oeuvre d'étude, non d'inspiration, un emploi du goût, non de
+l'enthousiasme, une source de distractions, non d'émotions.
+
+Son public, ses amitiés, ses actions, ses luttes aboutissent au même
+effet. Il vécut parmi les grands et les gens de cour, dans la société
+de moeurs artificielles et de langage calculé. Il avait épousé la
+fille de Thomas, comte de Berkshire; il fut historiographe, puis poëte
+lauréat. Il voyait fréquemment le roi et les princes. Il adressait
+chacune de ses oeuvres à un seigneur dans une préface louangeuse
+écrite en style de domestique, et qui témoignait d'un commerce intime
+avec les grands. Il recevait une bourse d'or pour chaque dédicace,
+allait remercier, introduisait les uns sous des noms déguisés dans son
+_Essai sur le Drame_, écrivait des introductions pour les oeuvres des
+autres, les appelait Mécène, Tibulle ou Pollion, discutait avec eux
+les oeuvres et les opinions littéraires. L'établissement d'une cour
+avait amené la conversation, la vanité, l'obligation de paraître
+lettré et d'avoir bon goût, toutes les habitudes de salon qui sont les
+sources de la littérature classique, et qui enseignent aux hommes
+l'art de bien parler[160]. D'autre part, les lettres, rapprochées du
+monde, entraient dans les affaires du monde, et d'abord dans les
+petites disputes privées. Pendant que les gens de lettres apprennent à
+saluer, les gens de cour apprennent à écrire. Bientôt ils se mêlent,
+et naturellement ils se battent. Le duc de Buckingham écrit une
+parodie de Dryden, le _Rehearsal_, et prend une peine infinie pour
+faire attraper au principal acteur le ton et les gestes de son ennemi.
+Plus tard Rochester entre en guerre avec le poëte, soutient Settle
+contre lui, et loue une bande de coquins pour lui donner des coups de
+bâton. Dryden eut, outre cela, des querelles contre Shadwell et une
+foule d'autres, puis à la fin contre Blackmore et Jeremy Collier. Pour
+comble, il entra dans le conflit des partis politiques et des sectes
+religieuses, combattit pour les tories et les anglicans, puis pour les
+catholiques, écrivit _la Médaille, Absalon et Achitophel_ contre les
+whigs, la _Religio Laici_ contre les dissidents et les papistes, puis
+_la Biche et la Panthère_ pour le roi Jacques II, avec la logique d'un
+homme de controverse et l'âpreté d'un homme de parti. Il y a bien loin
+de cette vie militante et raisonneuse aux rêveries et au détachement
+d'un vrai poëte. De telles circonstances enseignent l'art d'écrire
+clairement et solidement, le discours méthodique et suivi, le style
+exact et fort, la plaisanterie et la réfutation, l'éloquence et la
+satire; car ces dons sont nécessaires pour se faire écouter ou se
+faire croire, et l'esprit entre de force dans une voie, quand cette
+voie est la seule qui le conduise à son but. Celui-ci y entrait de
+lui-même. Dès sa seconde pièce[161], l'abondance des idées serrées,
+l'énergie et la liaison oratoire, la simplicité, le sérieux, le
+souffle héroïque et romain annoncent un génie classique, parent non de
+Shakspeare, mais de Corneille, capable non de drames, mais de
+discours.
+
+[Note 160: «Si quelqu'un me demande ce qui a si fort poli notre
+conversation, je répondrai que c'est la cour.»
+
+ Dryden, _Défense de l'Épilogue de la Conquête de Grenade_.]
+
+[Note 161: Stances sur la mort d'Olivier Cromwell.]
+
+
+III
+
+Et cependant dès l'abord, il se donna au drame; il en fit vingt-sept,
+et signa un traité avec les acteurs du Théâtre du Roi pour leur en
+fournir trois par an. Le théâtre, interdit sous la république, venait
+de se rouvrir avec une magnificence et un succès extraordinaires. Les
+décorations enrichies et devenues mobiles, les rôles de femmes joués
+non plus par de jeunes garçons, mais par des femmes, l'éclairage
+splendide et nouveau des bougies, les machines, la popularité récente
+des acteurs qui devenaient les héros de la mode, l'importance
+scandaleuse des actrices, qui devenaient les maîtresses des grands
+seigneurs et du roi, l'exemple de la cour et l'imitation de la France
+attiraient les spectateurs en foule. La soif du plaisir, longtemps
+comprimée, débordait. On se dédommageait de la longue abstinence
+imposée par les puritains fanatiques; les yeux et les oreilles,
+dégoûtés des visages moroses, de la prononciation nasale, des
+éjaculations officielles sur le péché et la damnation, se rassasiaient
+de la douceur des chants, du chatoiement des étoffes, de la séduction
+des danses voluptueuses. On voulait jouir, et jouir d'une façon
+nouvelle; car un nouveau monde, celui des courtisans et des oisifs,
+s'était formé. L'abolition des tenures féodales, l'augmentation énorme
+du commerce et de la richesse, l'affluence des propriétaires, qui
+mettaient des fermiers à leur place et venaient à Londres pour goûter
+les plaisirs de la ville et chercher les faveurs du roi, avaient
+installé au sommet de la société, ici comme en France, la classe,
+l'autorité, les moeurs et les goûts des gens du monde, hommes de
+salons et de loisir, amateurs de plaisir, de conversation, d'esprit et
+de savoir-vivre, occupés de la pièce en vogue moins pour se divertir
+que pour la juger. Ainsi se bâtit le théâtre de Dryden; le poëte,
+avide de gloire et pressé d'argent, y trouvait l'argent avec la
+gloire, et innovait à demi, à grand renfort de théories et de
+préfaces, s'écartant de l'ancien drame anglais, s'approchant de la
+nouvelle tragédie française, essayant un compromis entre l'éloquence
+classique et la vérité romantique, s'accommodant tant bien que mal au
+nouveau public qui le payait et l'acclamait.
+
+«La langue, la conversation et l'esprit[162], dit-il, se sont
+perfectionnés depuis le siècle dernier,» ce qui a fait découvrir dans
+les anciens poëtes beaucoup de fautes, et a introduit un genre de
+drame nouveau. «Qu'un homme sachant l'anglais lise attentivement les
+oeuvres de Shakspeare et de Fletcher, j'ose affirmer qu'il trouvera à
+chaque page, soit quelque solécisme de langue, soit quelque manque de
+sens notable. La plupart de leurs fables sont composées avec une
+histoire ridicule et incohérente. Beaucoup de pièces de Shakspeare
+sont fondées sur des impossibilités, ou du moins si bassement écrites,
+que la partie comique n'excite point notre rire, ni la partie sérieuse
+notre intérêt. Je montrerais aisément que notre Fletcher si admiré
+n'entendait ni l'art de bien nouer une intrigue, ni ce qu'on appelle
+les bienséances du théâtre. Par exemple, son Philaster blesse sa
+maîtresse sur le théâtre; son _Berger_ commet deux fois la même
+brutalité[163].» Nulle part il ne garde aux rois la dignité royale.
+D'ailleurs l'action est chez eux toute barbare. Ils mettent des
+batailles sur le théâtre: ils transportent en un instant la scène à
+vingt ans ou à cinq cents lieues de distance, et vingt fois de suite
+en un acte; ils entassent ensemble trois ou quatre actions
+différentes, surtout dans les drames historiques. Mais c'est par le
+style qu'ils pêchent le plus. «Dans Shakspeare, beaucoup de mots et
+encore plus de phrases sont à peine intelligibles, et de celles que
+nous entendons, quelques-unes sont contre la grammaire, d'autres
+grossières, et tout son style est tellement surchargé d'expressions
+figurées qu'il est aussi affecté qu'obscur[164].» Ben Jonson lui-même
+a souvent de mauvaises constructions, des redondances, des
+barbarismes. «L'art de bien placer les mots pour la douceur de la
+prononciation a été inconnu jusqu'au moment où M. Waller
+l'introduisit[165].» Enfin tous descendent jusqu'aux calembours, aux
+expressions populacières et basses. «C'est que, outre le manque de
+savoir et d'éducation, ils n'avaient pas le bonheur d'entendre la
+bonne conversation. Il y avait dans leur siècle moins de galanterie
+que dans le nôtre. Les gentilshommes aujourd'hui veulent qu'on les
+divertisse en leur montrant leurs propres ridicules. Ils veulent bien
+accorder que votre compère Jean et votre compère Jacques parlent selon
+leur état; mais ils ne s'amusent point de leurs pots à bière et de
+leurs guenilles[166].» C'est pour eux maintenant qu'on doit écrire, et
+surtout pour les plus instruits[167]; car ce n'est pas assez d'avoir
+de l'esprit ou d'aimer la tragédie pour être bon juge: il faut encore
+posséder une solide science et une haute raison, connaître Aristote,
+Horace, Longin, et prononcer d'après leurs règles. Ces règles, fondées
+sur l'observation et la logique, ordonnent qu'il n'y ait qu'une
+action, que cette action ait un commencement, un milieu et une fin,
+que ses parties dérivent naturellement l'une de l'autre, qu'elle
+excite la terreur et la pitié de manière à nous instruire et à nous
+améliorer, que les caractères soient distincts, suivis, conformes à
+la tradition ou au dessein du poëte[168].--Telle sera, dit Dryden, la
+nouvelle tragédie, fort voisine, ce semble, de la tragédie française,
+d'autant plus qu'il cite ici Bossu et Rapin comme s'il les prenait
+pour précepteurs.
+
+Elle en diffère néanmoins, et Dryden[169] énumère tout ce qu'un
+parterre anglais peut blâmer chez nous.--Les Français, dit-il, n'ont
+point de caractères vraiment comiques: à peine si Corneille en a mis
+un dans son _Menteur_; tous leurs personnages se ressemblent, ce sont
+des êtres effacés, sans originalité distinctive. _Le Menteur_, quoique
+bien traduit et bien joué, a paru plat aux Anglais et fort au-dessous
+des caractères de Fletcher et de Ben Jonson. Pareillement leurs
+intrigues sont trop maigres, trop réduites à une action unique et
+privées de l'accompagnement des petites actions secondaires.
+D'ailleurs ils parlent au lieu d'agir. «_Cinna_, _Pompée_ ne sont
+point des tragédies, mais de longs discours sur la raison d'État, et
+_Polyeucte_, en matière de religion, est aussi solennel qu'un long
+point d'orgue dans un motet. Quand le cardinal Richelieu réforma le
+théâtre français, on y introduisit ces harangues pour l'accommoder à
+la gravité d'un prélat.... Je ne nie pas que cela ne puisse convenir à
+l'humeur des Français; nous qui sommes plus moroses, nous venons au
+théâtre pour être divertis; eux qui sont d'un tempérament gai et léger
+y viennent pour se rendre plus sérieux[170].» Quant aux tumultes et
+aux combats, qu'en France on rejette derrière la scène, «il y a une
+sorte d'âpreté farouche dans le caractère de nos compatriotes qui les
+réclame et fait qu'ils ne peuvent s'en passer.» Aussi bien les
+Français, à force de s'embarrasser dans ces scrupules[171], et de se
+confiner dans leurs unités et dans leurs règles, ont ôté l'action de
+leur théâtre, et se sont réduits à une monotonie et à une sécheresse
+insupportables. Ils manquent d'invention, de naturel, de variété,
+d'abondance. «Ils se contentent d'être maigrement réguliers. Leur
+langue affaiblie s'est trop raffinée, et, comme l'or pur, elle plie à
+tous les chocs; notre vigoureux anglais n'obéit pas encore à l'art,
+mais il est plus propre aux pensées viriles, et son alliage l'a
+fortifié[172].» Qu'on raille tant qu'on voudra Fletcher et Shakspeare,
+«il y a dans leur style une imagination plus mâle et un plus grand
+souffle que dans aucun des Français[173].»
+
+Quoique excessive, cette critique est bonne, et c'est parce qu'elle
+est bonne que je me défie des oeuvres qu'elle va produire. Il est
+dangereux pour un artiste d'être excellent théoricien; l'esprit qui
+crée s'accommode mal avec l'esprit qui juge; celui qui, tranquillement
+assis sur le bord, disserte et compare, n'est guère capable de se
+lancer droit et audacieusement dans la mer orageuse de l'invention.
+Ajoutez que Dryden se tient trop dans le juste milieu des
+tempéraments; les artistes originaux aiment uniquement et injustement
+une certaine idée et un certain monde; le reste disparaît à leurs
+yeux; enfermés dans une portion de l'art, ils nient ou raillent
+l'autre; c'est parce qu'ils sont bornés qu'ils sont forts. On voit
+d'avance que Dryden, poussé d'un côté par son esprit anglais, sera
+tiré d'un autre par ses règles françaises, que tour à tour il osera et
+se contiendra à moitié, qu'en fait de mérite il atteindra la
+médiocrité, c'est-à-dire la platitude, qu'en matière de défauts il
+tombera dans les disparates, c'est-à-dire dans les absurdités. Tout
+art original est réglé par lui-même, et nul art original ne peut être
+réglé par un autre; il porte en lui-même son contre-poids et ne reçoit
+pas de contre-poids d'autrui; il forme un tout inviolable: c'est un
+être animé qui vit de son propre sang, et qui languit ou meurt, si on
+lui ôte une partie de son sang pour le remplacer par du sang étranger.
+L'imagination de Shakspeare ne peut être guidée par la raison de
+Racine, et la raison de Racine ne peut être exaltée par l'imagination
+de Shakspeare; chacune est bien en soi et exclut sa rivale: c'est
+faire un bâtard, un malade et un monstre, que de les mêler. Le
+désordre, l'action violente et brusque, les crudités, l'horreur, la
+profondeur, la vérité, l'imitation exacte du réel et l'élan effréné
+des passions folles, tous les traits de Shakspeare se conviennent.
+L'ordre, la mesure, l'éloquence, la finesse aristocratique, la
+politesse mondaine, la peinture exquise de la délicatesse et de la
+vertu, tous les traits de Racine se conviennent. C'est détruire l'un
+que de l'atténuer, c'est détruire l'autre que de l'enflammer. Tout
+leur être et toute leur beauté consistent dans l'accord de leurs
+parties: renverser cet accord, c'est abolir leur être et leur beauté.
+Pour produire, il faut inventer une conception personnelle et
+conséquente; il ne faut pas mêler deux conceptions étrangères et
+opposées: Dryden n'a pas fait ce qu'il fallait, et a fait ce qu'il ne
+fallait pas.
+
+Il avait d'ailleurs le pire des publics, débauché et frivole, dépourvu
+d'un goût personnel, égaré à travers les souvenirs confus de la
+littérature nationale et les imitations déformées des littératures
+étrangères ne demandant au théâtre que la volupté des sens ou
+l'amusement de la curiosité. Au fond, le drame, comme toute oeuvre
+d'art, ne fait que rendre sensible une idée profonde de l'homme et de
+la vie; il y a une philosophie cachée sous ses enroulements et sous
+ses violences, et le public doit être capable de la comprendre comme
+le poëte de la trouver. Il faut que l'auditeur ait réfléchi ou senti
+avec énergie ou délicatesse pour entendre des pensées énergiques ou
+délicates, et jamais _Hamlet_ ou _Iphigénie_ ne toucheront un viveur
+vulgaire ou un coureur d'argent. Le personnage qui pleure sur la
+scène ne fait que renouveler nos propres larmes; notre intérêt n'est
+que de la sympathie, et le drame est comme une conscience extérieure
+qui nous avertit de ce que nous sommes, de ce que nous aimons et de ce
+que nous avons senti. De quoi le drame aurait-il averti des joueurs
+comme Saint-Albans, des ivrognes comme Rochester, des prostituées
+comme lady Castlemaine, de vieux enfants comme Charles II? Quels
+spectateurs que des épicuriens grossiers incapables même de décence
+feinte, amateurs de volupté brutale, barbares dans leurs jeux,
+orduriers dans leurs paroles, dépourvus d'honneur, d'humanité, de
+politesse, et qui faisaient de la cour un mauvais lieu! Des
+décorations splendides, des changements à vue, le tapage des grands
+vers et des sentiments forcés, l'apparence de quelques règles
+apportées de Paris, voilà la pâture naturelle de leur vanité et de
+leur sottise, et voilà le théâtre de la Restauration anglaise.
+
+Je prends l'une de ces tragédies, fort célèbre alors, _l'Amour
+tyrannique ou la Royale Martyre_. Beau titre et propre à faire fracas.
+La royale martyre est sainte Catherine, princesse royale à ce qu'il
+paraît, amenée au tyran Maximin. Elle confesse sa foi, et on lui lâche
+un philosophe païen, Apollonius, pour la réfuter. «Prêtre, lui dit
+Maximin, pourquoi restes-tu muet? Tu vis du ciel, tu dois
+disputer[174].» Encouragé, il dispute; mais sainte Catherine argumente
+vigoureusement: «La raison combat contre votre chère religion,--car
+plusieurs dieux feraient plusieurs infinis;--ceci était connu des
+premiers philosophes,--qui sous différents noms n'en adoraient qu'un
+seul,--quoique vos vains poëtes se soient ensuite trompés--en faisant
+un dieu de chaque attribut.» Apollonius se gratte un peu l'oreille, et
+finit par répondre qu'il y a de grandes vérités et de bonnes règles
+morales dans le paganisme. La pieuse logicienne lui répond aussitôt:
+«Alors que toute la dispute se réduise--à comparer ces règles et le
+christianisme!» Désarçonné, Apollonius se convertit à l'instant même,
+injurie le prince, qui, trouvant sainte Catherine fort belle, se sent
+amoureux tout d'un coup et fait des calembours: «Absent, je puis
+ordonner son martyre;--mais un regard de plus, et le martyr sera
+moi[175].»
+
+Dans cet embarras, il envoie un grand officier pour déclarer son amour
+à sainte Catherine; le grand officier cite et loue les dieux
+d'Épicure: à l'instant, la sainte établit la doctrine des causes
+finales, qui renverse celles des atomes. Maximin arrive lui-même et
+lui dit «que si elle continue à repousser sa flamme il la fera périr
+dans d'autres flammes[176].» Là-dessus elle le tutoie, le brave,
+l'appelle esclave et s'en va. Touché de ces procédés, il veut
+l'épouser légitimement, et pour cela répudie sa femme. Cependant, afin
+de n'omettre aucun expédient, il emploie un magicien qui fait des
+conjurations (sur le théâtre), évoque les esprits infernaux, et amène
+une ronde de petits Amours: ceux-ci dansent et chantent des chansons
+voluptueuses autour du lit de sainte Catherine. Son ange gardien
+survient et les chasse. Pour dernière ressource, Maximin fait mettre
+une roue sur le théâtre pour y exposer sainte Catherine et sa mère. Au
+moment où l'on déshabille la sainte, un ange pudique descend fort à
+propos et casse la roue; après quoi, on les emmène et on leur coupe le
+cou dans la coulisse. Joignez à ces belles inventions une double
+intrigue, l'amour de Valéria, fille de Maximin, pour Porphyrius,
+général des prétoriens, celui de Porphyrius pour Bérénice, femme de
+Maximin, puis une catastrophe subite, trois morts, et le règne des
+honnêtes gens qui s'épousent et se disent des politesses. Telle est
+cette tragédie, qui se dit française, et la plupart des autres sont
+semblables. Dans _la Reine Vierge_, dans _le Mariage à la mode_, dans
+_Aurengzèbe_, dans _l'Empereur de l'Inde_, et surtout dans _la
+Conquête de Grenade_, tout est extravagant. On se taille en pièces, on
+prend des villes, on se poignarde, et on déclame de tout son gosier.
+Ces drames ont justement la vérité, et le naturel d'un _libretto_
+d'opéra. Les incantations y abondent; un esprit apparaît dans
+_Montezuma_ et déclare que les dieux indiens s'en vont. Les ballets
+s'y trouvent; Vasquez et Pizarre, assis dans une jolie grotte,
+regardent en conquérants les danses des Indiennes, qui folâtrent
+voluptueusement autour d'eux. Les scènes de Lulli n'y manquent pas:
+Alméria, comme Armide, arrive pour tuer Cortez endormi, et tout d'un
+coup se prend d'amour pour lui. Encore les _libretti_ d'opéra
+n'ont-ils pas de disparates; ils évitent tout ce qui pourrait choquer
+l'imagination ou les yeux; ils sont faits pour des gens de goût qui
+fuient toute laideur et toute lourdeur. Ici croiriez-vous bien qu'on
+donne la torture à Montézuma sur le théâtre, et que pour comble un
+prêtre pendant ce temps dispute avec lui[177]? Je reconnais dans cette
+pédanterie atroce les beaux cavaliers du temps, logiciens et
+bourreaux, qui se nourrissaient de controverse, et par plaisir
+allaient voir les supplices des puritains. Je reconnais derrière ces
+cascades d'invraisemblances et d'aventures les courtisans puérils et
+blasés qui, alourdis par le vin, ne sentaient plus les discordances,
+et dont les nerfs ne remuaient que par le choc des surprises et la
+barbarie des événements.
+
+Entrons plus avant. Dryden veut mettre dans son théâtre les beautés de
+la tragédie française, et d'abord la noblesse des sentiments; Est-ce
+assez de copier, comme il fait, des phrases chevaleresques? Il s'en
+faut de tout un monde, car il faut tout un monde pour former des âmes
+nobles. La vertu chez nos tragiques est fondée sur la raison, sur la
+religion, sur l'éducation, sur la philosophie. Leurs personnages ont
+cette justesse d'esprit, cette netteté de logique, cette élévation de
+jugement qui instituent dans l'homme des maximes arrêtées et l'empire
+de soi. On aperçoit dans leur voisinage les doctrines de Bossuet et de
+Descartes; la réflexion aide en eux la conscience; l'habitude du monde
+y joint le tact et la finesse. La fuite des actions violentes et des
+horreurs physiques, la proportion et l'ordre de la fable, l'art de
+déguiser ou d'éviter les êtres grossiers ou trop bas, la perfection
+continue du style le plus mesuré et le plus noble, tout contribue à
+porter la scène dans une région sublime, et nous croyons à des âmes
+plus hautes en les voyant dans un air plus pur. Dans Dryden, peut-on
+y croire? Les personnages atroces ou infâmes viennent à chaque instant
+par leurs crudités nous rabattre dans leur fange. Maximin, ayant
+poignardé Placidius, s'assied sur son corps, le poignarde deux fois
+encore, et dit aux gardes: «Amenez-moi l'impératrice et Porphyrius
+morts; je veux braver le ciel une tête dans chaque main[178].»
+Nourmahal, repoussée par le fils de son mari, insiste quatre fois avec
+l'indécente pédanterie que voici: «Pourquoi ces scrupules contre un
+plaisir où la nature rassemble toutes ses joies en une seule? La
+promiscuité dans l'amour est la loi générale. Quels qu'aient été les
+premiers amants, un frère et une soeur furent le second couple[179].»
+À l'instant l'illusion s'en va; on se croyait dans un salon de nobles
+personnages, on y trouve une prostituée folle et un sauvage ivre.
+Levez les masques: les autres ne valent guère mieux. Alméria, à qui
+l'on offre une couronne, répond insolemment: «Je la prends non comme
+donnée par vous, mais comme due à mon mérite et à ma beauté[180].»
+Indamora, à qui un vieux courtisan fait une déclaration d'amour, lui
+dit son fait avec une gloriole de parvenue et une grossièreté de
+servante: «Quand je ne serais pas reine, avez-vous pesé ma beauté, ma
+jeunesse qui est dans sa fleur, et votre vieillesse qui est dans sa
+décrépitude[181]?» Nulle d'entre ces héroïnes ne sait se conduire;
+elles prennent l'impertinence pour la dignité, la sensualité pour la
+tendresse; elles ont des abandons de courtisane, des jalousies de
+grisette, des petitesses de bourgeoise et des injures de harengère.
+Quant aux héros, ce sont les plus déplaisants des Fier-à-Bras.
+Léonidas, d'abord reconnu pour prince héréditaire, puis tout d'un coup
+abandonné, se console par cette réflexion modeste: «Il est vrai, je
+suis seul; mais Dieu l'était aussi avant de faire le monde, et il
+était mieux servi par lui-même que par la nature[182].» Parlerai-je du
+plus grand sonneur de fanfares, Almanzor, peint, dit Dryden lui-même,
+d'après Artaban, redresseur de torts, pourfendeur de bataillons,
+destructeur de monarchies[183]? Ce ne sont que sentiments chargés,
+dévouements improvisés, générosités exagérées, emphase ronflante de
+chevalerie maladroite; au fond, les personnages sont des rustres et
+des barbares qui ont essayé de s'affubler de l'honneur français et de
+la politesse mondaine. Et telle est en effet cette cour: elle imite
+celle de Louis XIV comme un faiseur d'enseignes copie un peintre. Elle
+n'a ni goût ni délicatesse, et s'en veut donner l'extérieur. Des
+entremetteurs et des dévergondées, des courtisans spadassins ou
+bourreaux qui vont voir éventrer Harrison ou qui mutilent Coventry,
+des filles d'honneur qui accouchent au bal, ou vendent aux planteurs
+les condamnés qu'on leur livre, un palais plein de chiens qui aboient
+et de joueurs qui crient, un roi qui en public lutte de gros mots avec
+ses maîtresses en chemise[184], voilà cet illustre monde; ils n'ont
+pris des façons françaises que le costume, et des sentiments nobles
+que les grands mots.
+
+[Note 162: _Defence of the Epilogue to the Conquest of
+Grenada.--Grounds of Criticism in tragedy._]
+
+[Note 163: The language, wit, and conversation of our age are improved
+and refined above the last....
+
+Let us consider in what the refinement of a language principally
+consists: That is either in rejecting such old words or phrases which
+are ill sounding or improper, or in admitting new, which are more
+proper, more sounding, and more significant....
+
+Let any man who understands English, read diligently the Works of
+Shakspeare and Fletcher, and I dare undertake that he will find, in
+every page, either some solecism of speech, or some notorious flaw in
+sense.... Many of their plots were made up of some ridiculous or
+incoherent story, which in one play many times took up the business of
+an age. I suppose I need not name _Pericles, Prince of Tyre_, nor the
+historical plays of Shakspeare; besides many of the rest, as the
+_Winter's Tale_, _Love's Labour Lost_, _Measure for Measure_, which
+were either grounded on impossibilities, or at least so meanly written
+that the comedy neither caused your mirth nor the serious part our
+concernment.
+
+.... I could easily demonstrate that our admired Fletcher neither
+understood correct plotting, nor what they call the decorum of the
+stage.... The reader will see _Philaster_ wounding his mistress, and
+afterwards his boy, to save himself.... His shepherd falls twice into
+the former indecency of wounding women. (_Defence of the Epilogue_,
+etc.)]
+
+[Note 164: Many of his words and more of his phrases are scarce
+intelligible; and of those which we understand, some are
+ungrammatical, others coarse; and his whole style is so pestered with
+figurative expressions, that it is affected as it is obscure.]
+
+[Note 165: Well-placing of words for the sweetness of pronunciation
+was not known till Mr. Waller introduced it.]
+
+[Note 166: In the age wherein those poets lived there was less of
+gallantry than in ours.... Besides the want of learning and education,
+they wanted the happiness of converse....
+
+If any ask me wherein it is that our conversation is so much refined,
+I must ascribe it to the Court.
+
+Gentlemen will now be entertained with the follies of each other, and
+though they allow Cob and Tib to speak properly, yet they are not much
+pleased with their tankard or with their rags.]
+
+[Note 167: Préface de _All for Love_.]
+
+[Note 168: They are likewise to be gathered from the several virtues,
+vices, or passions, and many other common-places which a poet must be
+supposed to have learned from natural philosophy, ethicks, and
+history: of all which whosoever is ignorant does not deserve the name
+of poet.]
+
+[Note 169: _Essay on Dramatic Poesy._]
+
+[Note 170: The beauties of the French poesy are the beauties of a
+statue, but not of a man, because not animated with the soul of poesy,
+which is imitation of humour and passions.... He who will look upon
+their plays which have been written 'till these last ten years or
+thereabouts, will find it an hard matter to pick out two or three
+passable humours amongst them. Corneille himself, their archpoet, what
+has he produced except the _liar_? And you know how it was cry'd up in
+France. But when it came upon the English stage, though well
+translated.... the most favourable to it would not put it in
+competition with many of Fletcher's or Ben Jonson's.... Their verses
+are to me the coldest I have ever read.... their speeches being so
+many declamations. When the French stage came to be reformed by
+cardinal Richelieu, those long harangues were introduced, to comply
+with the dignity of a churchman. Look upon the _Cinna_ and the
+_Pompey_. They are not so properly to be called plays as long
+discourses of reason of state; and _Polyeucte_, in matters of
+religion, is as solemn as the long stops upon our organs. Since that
+time it is grown into a custom, and their actors speak by the
+hour-glass, like our parsons.... I deny not this may suit well enough
+with the French; for as we, who are a more sullen people, come to be
+diverted at our plays; so they, who are of an aery and gay temper,
+come hither to make themselves more serious. (_Essay on Dramatic
+Poesy._)]
+
+[Note 171: In this nicety of manners does the excellency of French
+poetry consist. Their heroes are the most civil people breathing; but
+their good breeding seldom extends to a word of sense. All their wit
+is in their ceremony. They want the genius which animates our
+stage.... Thus their _Hippolytus_ is so scrupulous in point of decency
+that he will rather expose himself to death than accuse his
+step-mother to his father; and my criticks, I am sure, will commend
+him for it. But we of grosser apprehensions are apt to think that this
+excess of generosity is not practicable but with fools and madmen....
+Take Hippolytus out of his poetic fit, and I suppose he would think it
+a wiser part to set the saddle on the right horse, and chuse rather to
+live with the reputation of a plain-spoken honest man than to die with
+the infamy of an incestuous villain.... The poet has chosen to give
+him the turn of gallantry, sent him to travel from Athens to Paris,
+taught him to make love, and transformed the Hippolytus of Euripides
+into Monsieur Hippolyte. (Préface de _All for Love_.)
+
+Cette critique montre, en abrégé, tout le bon sens et toute la liberté
+d'esprit de Dryden, mais en même temps toute la grossièreté de son
+éducation et de son temps.]
+
+[Note 172:
+
+ .... Contented to be thinly regular.
+ Their tongue enfeebled is refin'd too much,
+ And, like pure gold, it bends to every touch.
+ Our sturdy Teuton yet will not obey,
+ More fit for manly thought, and strengthen'd with allay.
+
+ (Épître XII.)]
+
+[Note 173: A more masculine fancy and greater spirit in the writing
+than there is in any of the French.]
+
+[Note 174:
+
+ War is my province; Priest, why stand you mute?
+ You gain by Heav'n and therefore should dispute....
+
+ CATHERINE.
+
+ Then let the whole dispute concluded be
+ Betwixt these rules and christianity....
+ .... Reason with your fond religion fights,
+ For many Gods are many infinites;
+ This to the first philosophers was known.
+ Who under various names, ador'd but one.
+ (Act. II, sc. I.)]
+
+[Note 175:
+
+ Absent, I may her Martyrdom decree,
+ But one look more will make that martyr me....
+
+Ce Maximin a la spécialité des calembours: Porphyrius, à qui il offre
+sa fille en mariage, répond que la distance est trop grande. Maximin
+là-dessus répond:
+
+ Yet Heav'n and Earth which so remote appear,
+ Are by the air, which flows betwixt'em, near.]
+
+[Note 176:
+
+ Since you neglect to answer my desires,
+ Know, princess, you shall burn in other fires.
+ (Act. III, sc. I.)]
+
+[Note 177:
+
+ CHRISTIAN PRIEST.
+
+ But we by Martyrdom our faith aver.
+
+ MONTEZUMA.
+
+ You do no more than I for ours do now,
+ To prove religion true....
+ If either wit or suffering would suffice,
+ All faiths afford the constant and the wise,
+ And yet ev'n they, by education sway'd,
+ In Age defend what infancy obey'd.
+
+ CHRISTIAN PRIEST.
+
+ Since Age by erring childhood is misled
+ Refer yourself to our unerring head.
+
+ MONTEZUMA.
+
+ Man and not err! what reason can you give?
+
+ CHRISTIAN PRIEST.
+
+ Renounce that carnal reason and believe.
+
+ PIZARRO.
+
+ Increase their pains, the cords are yet too slack.
+ (Acte V, sc. I.)]
+
+[Note 178:
+
+ Bring me Porphyrius and my Empress dead,
+ I would brave Heav'n, in my each hand a head.
+
+Il dit en mourant:
+
+ And shoving back this earth on which I sit,
+ I'll mount, and scatter all the gods I hit.]
+
+[Note 179:
+
+ And why this niceness to that pleasure shown,
+ Where Nature sums up all her joys in one....
+ Promiscuous love is Nature's general law;
+ For whosoever the first lovers were,
+ Brother and sister made the second pair,
+ And doubled by their love their piety....
+ You must be mine that you may learn to live.
+
+Remarquez que cette furie, six vers plus loin, copie une réponse de
+Phèdre. Dryden a cru imiter Racine.
+
+ (_Aurengzebe_, acte IV, sc. I.)]
+
+[Note 180:
+
+ I take this garland not as given by you,
+ But as my merit and my beauty due.
+ (_The Indian Emperor._)]
+
+[Note 181:
+
+ Were I no queen, did you my beauty weigh,
+ My youth in bloom, your age in its decay.
+ (_Aurengzebe_, acte II, sc. I.)]
+
+[Note 182:
+
+ 'Tis true I am alone.
+ So was the Godhead ere he made the world,
+ And better serv'd himself than serv'd by Nature.
+ .... I have seen enough within
+ To exercise my virtue.
+ (_Mariage à la mode_, acte III, sc. II.)]
+
+[Note 183:
+
+ The Moors have heaven and me to assist them....
+ I'll whistle thy tame fortune after me....
+
+Il devient amoureux. Voici en quel style il parle de l'amour:
+
+ 'Tis he; I feel him now in every part,
+ Like a new Lord he vaunts about my heart,
+ Surveys in state each corner of my breast.
+ While poor fierce I that was, am dispossest.
+ (_Almanzor._)]
+
+[Note 184: Voir la chanson sur laquelle on danse _la Zambra_ dans
+_Almanzor_.]
+
+
+IV
+
+Le second point digne d'imitation dans la tragédie classique est le
+style. À la vérité Dryden épure et éclaircit le sien en introduisant
+le raisonnement serré et les mots exacts. Il y a chez lui des disputes
+oratoires comme dans Corneille, des répliques lancées coup sur coup,
+symétriques, et comme un duel d'arguments. Il y a des maximes
+vigoureusement ramassées dans l'enceinte d'un vers unique, des
+distinctions, des développements, et tout l'art des bonnes
+plaidoiries. Il y a d'heureuses antithèses, des épithètes d'ornement,
+de belles comparaisons travaillées, et tous les artifices de l'esprit
+littéraire. Et ce qu'il y a de plus frappant, c'est qu'il abandonne le
+vers dramatique et national, qui est sans rime, ainsi que le mélange
+de prose et de vers commun à tous les anciens poëtes, pour rimer toute
+sa tragédie à la française, croyant inventer ainsi un nouveau genre,
+qu'il nomme _heroic play_. Mais, dans cette transformation, le bon
+périt, le mauvais reste. Car remarquez que la rime est chose
+différente chez des races différentes. Pour un Anglais elle ressemble
+à un chant, et le transporte à l'instant dans un monde idéal ou
+féerique. Pour un Français, elle n'est qu'une convention ou une
+convenance, et le transporte à l'instant dans une antichambre ou un
+salon; pour lui, c'est un costume d'ornement et rien qu'un costume;
+s'il gêne la prose il l'anoblit; il impose le respect, non
+l'enthousiasme et change le style roturier en style titré. D'ailleurs,
+dans nos vers aristocratiques tout se tient. Toute pédanterie, tout
+appareil de logique en est exclu; rien de plus désagréable que la
+rouille scolastique à des gens bien élevés et délicats. Les images y
+sont rares, toujours soutenues; la poésie audacieuse, la vraie
+fantaisie, n'y ont point de place; ses éclats et ses écarts
+dérangeraient la politesse et le train régulier du monde. Les mots
+propres, le relief des expressions franches ne s'y trouvent pas; les
+termes généraux, toujours un peu effacés, conviennent bien mieux aux
+ménagements et aux finesses de la société choisie. Contre toutes ces
+règles, Dryden vient se heurter lourdement. Sa rime, pour les oreilles
+d'un Anglais, écarte à l'instant toute illusion théâtrale; on sent que
+les personnages qui parlent ainsi sont des mannequins sonores; il
+avoue lui-même que sa tragédie héroïque ne fait que mettre en scène
+des poëmes chevaleresques comme ceux de l'Arioste et de Spenser.
+
+Des élans poétiques achèvent de ruiner toute vraisemblance.
+Reconnaissez-vous l'accent du drame dans cette comparaison d'épopée?
+«Comme une belle tulipe opprimée par l'orage,--frissonnante, se ferme,
+et plie ses bras de soie pour s'endormir,--se courbe sous l'ouragan,
+toute pâle, et presque morte,--pendant que le vent sonore chante
+autour de sa tête courbée,--ainsi disparaît votre beauté
+voilée[185].»--Quelle singulière entrée que ces _concetti_ de Cortez
+qui débarque! «Dans quel climat fortuné sommes-nous jetés,--si
+longtemps caché, si récemment connu,--comme si notre vieux monde
+s'était écarté par pudeur,--pour venir ici secrètement accoucher d'un
+nouvel univers[186]?» Jugez combien ces plaques de couleur font
+contraste sur le sobre dessin de la dissertation française. Ici les
+amoureux font assaut de métaphores. Là, un amant, pour vanter les
+beautés de sa maîtresse, dit que «des coeurs sanglants gisent
+palpitants dans sa main[187].» À chaque page, des mots crus ou bas
+viennent salir la régularité du style noble. La pesante logique
+s'étale carrément dans les discours des princesses: «Deux si, dit
+Lyndaxara, font à peine une possibilité[188].» Dryden met son bonnet
+de gradué sur la tête de ces pauvres femmes. Ni lui ni ses personnages
+ne sont des gens bien élevés, maîtres de leur style; ils n'ont pris
+aux Français que le gros appareil du barreau et de l'école: ils ont
+laissé là l'éloquence unie, la diction modérée, l'élégance et la
+finesse. Tout à l'heure la grossièreté licencieuse de la Restauration
+perçait à travers le masque des beaux sentiments dont elle se
+couvrait; maintenant la rude imagination anglaise a crevé le moule
+oratoire où elle tâchait de s'enfermer.
+
+Retournons le tableau. Dryden veut garder le fond du vieux drame
+anglais, et conserve l'abondance des événements, la variété des
+intrigues, l'imprévu des accidents et la représentation physique des
+actions sanglantes ou violentes. Il tue autant que Shakspeare. Par
+malheur, tous les poëtes n'ont pas le droit de tuer. Quand on promène
+les spectateurs parmi les meurtres et les surprises, on a besoin de
+cent préparations secrètes. Supposez une sorte de verve et de folie
+romanesque, le style le plus osé, tout bizarre et poétique, des
+chansons, des peintures, des rêveries à haute voix, le franc dédain de
+toute vraisemblance, un mélange de tendresse, de philosophie et de
+moquerie, toutes les grâces fuyantes des sentiments nuancés, tous les
+caprices de la fantaisie bondissante: la vérité des événements ne vous
+importera guère. Personne, devant _Cymbeline_ ou _As you like it_,
+n'est politique ou historien; on ne prend point au sérieux ces courses
+d'armées, ces avénements de princes; on assiste à une fantasmagorie.
+On n'exige pas que les choses aillent selon les lois naturelles; au
+contraire, on exige volontiers qu'elles aillent contre les lois
+naturelles. La déraison en fait le charme. Il faut que ce nouveau
+monde soit tout imaginaire; s'il ne l'était qu'à demi, personne n'y
+voudrait monter. C'est pourquoi nous ne montons point dans celui de
+Dryden. Une reine qu'on détrône, puis qu'on rétablit à l'improviste;
+un tyran qui retrouve son fils perdu, se trompe, adopte une jeune
+fille à sa place; un jeune prince qui, mené au supplice, arrache
+l'épée d'un garde et reprend sa couronne, voilà les romans qui
+composent sa _Reine vierge_ et son _Mariage à la mode_. On devine quel
+air les dissertations classiques ont dans ce pêle-mêle; la solide
+raison rabat coup sur coup l'imagination sur le pavé. On ne sait s'il
+s'agit d'un portrait ou d'une arabesque; on reste suspendu entre la
+vérité et la fantaisie; on voudrait monter au ciel ou descendre en
+terre, et l'on saute au plus vite hors de l'échafaudage maladroit où
+le poëte veut nous jucher.
+
+D'autre part, quand Shakspeare veut, non plus éveiller un songe, mais
+imprimer une croyance, il nous dispose encore et par avance, mais
+d'une autre façon. Naturellement nous doutons en face d'une action
+atroce; nous devinons que les fers rougis qui vont brûler les yeux du
+petit Arthur sont des bâtons peints, et que les six drôles qui font le
+siége de Rome sont des figurants loués à trente sous par nuit. Contre
+cette défiance, il faut employer le style le plus naturel,
+l'imitation circonstanciée et crue des moeurs de corps de garde et de
+cabaret; je ne croirai à la sédition de Jack Cade qu'en entendant des
+paroles fangeuses de luxure bestiale et de stupidité populacière; il
+faut me montrer les quolibets, le gros rire, l'ivrognerie, les
+habitudes de boucher et de corroyeur, pour que je me figure un
+attroupement et une élection. Pareillement, dans les meurtres,
+faites-moi sentir la flamme des passions grondantes, l'accumulation de
+désespoir ou de haine qui ont lancé la volonté et roidi la main; quand
+les paroles effrénées, les soubresauts du délire, les cris convulsifs
+du désir exaspéré, m'auront fait toucher tous les liens de la
+nécessité intérieure qui a ployé l'homme et conduit le crime, je ne
+songerai plus à regarder si le couteau saigne, parce que je sentirai
+en moi, toute frémissante, la passion qui l'a manié. Est-ce que j'ai
+besoin de vérifier si Cléopatre est morte? Le singulier rire dont elle
+éclate quand on apporte le panier d'aspics, le brusque roidissement
+nerveux, le flux de paroles fiévreuses, la gaieté saccadée, les gros
+mots, le torrent d'idées dont elle déborde, m'ont déjà fait mesurer
+tout l'abîme du suicide[189], et je l'ai prévu dès l'entrée. Cette
+furie d'imagination allumée par le climat et la toute-puissance, ces
+nerfs de femme, de reine et de courtisane, cet abandon extraordinaire
+de soi-même à toutes les fougues de l'invention et du désir, ces cris,
+ces larmes, cette écume aux lèvres, cette tempête d'injures,
+d'actions, d'émotions, cette promptitude au meurtre annonçaient de
+quel élan elle allait heurter le dernier obstacle et se briser.
+Qu'est-ce que Dryden vient faire ici avec ses phrases écrites?
+Qu'est-ce qu'une suivante qui parle avec des mots d'auteur, et qui dit
+à sa maîtresse demi-folle: «Appelez la raison à votre secours[190]?»
+Qu'est-ce qu'une Cléopatre comme la sienne, copiée d'après la
+Castlemaine[191], habile aux manéges et aux pleurnicheries,
+voluptueuse et coquette, n'ayant ni la noblesse de la vertu ni la
+grandeur du crime? «La nature m'avait faite pour être une bonne
+épouse, une pauvre innocente colombe domestique; tendre sans art,
+douce sans tromperie[192].» Non, certes, ou du moins cette tourterelle
+n'eût point dompté ni gardé Antoine; une bohémienne seule le pouvait
+par la supériorité de l'audace et la flamme du génie. Je vois, dès le
+titre de la pièce, pourquoi Dryden a amolli Shakspeare; _Tout pour
+l'amour, ou le Monde bien perdu_. Quelle misère que de réduire de tels
+événements à une pastorale, d'excuser Antoine, de louer par
+contre-coup Charles II, de roucouler comme dans une bergerie! Et tel
+était le goût des contemporains: quand Dryden écrivit d'après
+Shakspeare _la Tempête_ et d'après Milton _l'État d'innocence_, il
+corrompit encore une fois les idées de ses maîtres; il changea Ève et
+Miranda en courtisanes[193]; il abolit partout, sous les convenances
+et les indécences, la franchise, la sévérité, la finesse et la grâce
+de l'invention originale. Autour de lui, Settle, Shadwell, sir Robert
+Howard, faisaient pis. _L'Impératrice du Maroc_, par Settle, fut si
+admirée, que les gentilshommes et les dames de la cour l'apprirent
+pour la jouer à White-Hall, devant le roi. Et ce ne fut point là une
+mode passagère; quoique dégrossi, ce goût dura. En vain les poëtes
+rejetèrent une partie de l'alliage français dont ils avaient chargé
+leur métal natif; en vain ils revinrent aux vieux vers sans rime
+qu'avaient maniés Jonson et Shakspeare; en vain Dryden, dans les rôles
+d'Antoine, de Ventidius, d'Octavie, de don Sébastien et de Dorax,
+retrouva une portion du naturel et de l'énergie antiques: en vain
+Otway, qui avait un vrai talent dramatique, Lee et Southern
+atteignirent à des accents vrais ou touchants, en telle sorte qu'une
+fois, dans _Venise sauvée_, on crut que le drame allait renaître: le
+drame était mort, et la tragédie ne pouvait le remplacer; ou plutôt
+chacun d'eux mourait par l'autre, et leur union, qui les avait énervés
+sous Dryden, les énervait sous ses successeurs. Le style littéraire
+émoussait la vérité dramatique; la vérité dramatique gâtait le style
+littéraire; l'oeuvre n'était ni assez vivante ni assez bien écrite;
+l'auteur n'était ni assez poëte ni assez orateur: il n'avait ni la
+fougue et l'imagination de Shakspeare ni la politesse et l'art de
+Racine[194]. Il errait sur les confins des deux théâtres, et ne
+convenait ni à des artistes demi-barbares ni à des gens de cour
+finement polis. Tel est en effet le public qui l'écoute, incertain
+entre deux formes de pensées, nourri de deux civilisations contraires.
+Ces hommes n'ont plus la jeunesse des sens, la profondeur des
+impressions, l'originalité audacieuse et la folie poétique des
+cavaliers et des aventuriers de la Renaissance; ils n'auront jamais
+les adresses de langage, la douceur des moeurs, les habitudes de la
+cour et les finesses de sentiment ou de pensée qui ont orné la cour de
+Louis XIV. Ils quittent l'âge de l'imagination et de l'invention
+solitaire, qui convient à leur race, pour l'âge de la raison et de la
+conversation mondaine, qui ne convient pas à leur race; ils perdent
+leurs mérites propres et n'acquièrent pas les mérites de leurs
+voisins. Ce sont des poëtes étriqués et des courtisans mal élevés, ne
+sachant plus rêver et ne sachant pas encore vivre, tantôt plats ou
+brutaux, tantôt emphatiques ou roides. Pour qu'une belle poésie
+naisse, il faut qu'une race rencontre son siècle. Celle-ci, égarée
+hors du sien et entravée d'abord par l'imitation étrangère, ne forme
+que lentement sa littérature classique; elle ne l'atteindra qu'après
+avoir transformé son état religieux et politique: ce sera le règne de
+la raison anglaise. Dryden l'ouvre par ses autres oeuvres, et les
+écrivains qui paraîtront sous la reine Anne lui donneront son
+achèvement, son autorité et son éclat.
+
+[Note 185:
+
+ As some fair tulip, by a storm oppress'd,
+ Shrinks up, and folds its silken arms to rest;
+ And bending to the blast, all pale and dead,
+ Hears from within the wind sing round its head:
+ So, shrouded up, your beauty disappears;
+ Unveil, my love, and lay aside your fears.
+ The storm that caus'd your fright is past and done.
+ (_Conquest of Granada_, part I.)]
+
+[Note 186:
+
+ On what new happy climate are we thrown,
+ So long kept secret and so lately known?
+ As if our old world modestly withdrew
+ And here in private had brought forth a new.
+ (_The Indian Emperor._)]
+
+[Note 187:
+
+ And bloody hearts lye panting in her hand.
+ (_Almanzor._)]
+
+[Note 188:
+
+ Two if's scarce make one possibility.
+ (_Almanzor._)
+ Poor women's thoughts are all extempore.
+
+Des dames si logiciennes ont des grossièretés étranges: Lyndaxara son
+amant qui la supplie de le rendre «heureux».
+
+ If I make you so, you shall pay my price.]
+
+[Note 189:
+
+ He words me, girls, he words me, that I should not
+ By noble to myself; but hark thee, Charmion....
+ Now, Iras, what think'st thou?
+ Thou, an Egyptian puppet, shalt be shown
+ In Rome, as well as I. Mechanic slaves,
+ With greasy aprons, rules and hammers, shall
+ Uplift us to the view....
+ Saucy lictors
+ Will catch at us like strumpets; and scald rhymers
+ Ballad us out o'tune; the quick comedians
+ Extemporally will stage us, and present
+ Our Alexandrian revels; Antony
+ Shall be brought drunken forth, and I shall see
+ Some squeaking Cleopatra boy my greatness
+ I' the posture of a whore....
+ Husband, I come;
+ Now to that name my courage prove my title!
+ I am fire and air; my other elements
+ I give to baser life.--So, you have done!
+ Come then, and take the last warmth of my lips.
+ Farewell, kind Charmion--Iras, long long farewell.
+ _Dost thou not see my baby at my breast,
+ That sucks the nurse asleep?_
+
+Cette gaminerie amère de courtisane et d'artiste est sublime.]
+
+[Note 190: _The World well lost_, acte II.
+
+ IRAS.
+
+ Call Reason to assist you.
+
+ CLEOPATRA.
+
+ I have none.
+ And none would have. My love's a noble madness,
+ Which shows the cause deserved it. Moderate sorrow
+ Fits vulgar love, and for a vulgar man.
+ But I have loved with such transcendant passion;
+ I soared at first quite out of Reason's view,
+ And now am lost above it.]
+
+[Note 191:
+
+ Come to me, come, my soldier, to my arms.
+ You have been too long away from my embraces.
+ But when I have you fast and all my own,
+ With broken murmurs and amorous sighs
+ I'll say you were unkind and punish you
+ And mark you red with many an eager kiss.]
+
+[Note 192:
+
+ Nature meant me
+ A wife, a silly harmless household dove,
+ Fond without art, and kind without deceit.
+ (_Ibid._)]
+
+[Note 193: Miranda dit: «And if I can but escape with life, I had
+rather lie in pain nine months, as my father threatened, than lose my
+longing.»--Dryden donne une soeur à Miranda; elles se querellent, et
+sont jalouses l'une de l'autre, etc.--Voyez aussi la description
+qu'Ève fait de son bonheur, et les idées que ses confidences suggèrent
+à Satan (acte III, sc. I).]
+
+[Note 194: Cette impuissance ressemble à celle de Casimir Delavigne.]
+
+
+V
+
+Arrêtons-nous pourtant un instant encore, et cherchons si, parmi tant
+de rameaux avortés et tordus, la vieille souche théâtrale, livrée par
+hasard à elle-même, ne produira pas sur un point quelque jet vivant et
+sain. Quand un homme comme Dryden, si bien doué, si bien instruit et
+si bien exercé, travaille de toute sa force, il y a des chances pour
+que parfois il réussisse, et une fois, en partie du moins, Dryden a
+réussi. Ce serait le traiter trop rigoureusement que de le juger
+toujours en regard de Shakspeare; même à côté de Shakspeare, et avec
+la même matière, on peut faire une belle oeuvre; seulement, le lecteur
+est tenu d'oublier pour un instant le grand inventeur, le créateur
+inépuisable d'âmes véhémentes et originales, de considérer l'imitateur
+tout seul et sans lui imposer une comparaison qui l'accablerait.
+
+Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragédie de Dryden, _Antoine
+et Cléopatre_. «Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai faites
+pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-même.» Et, en effet, il
+l'avait composée savamment d'après l'histoire et la logique. Ce qui est
+mieux encore, il l'avait écrite virilement. «La charpente de la pièce,
+disait-il dans sa préface, est suffisamment régulière, et les unités de
+temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le
+théâtre anglais ne le requiert. Particulièrement, l'action est si bien
+une qu'elle est la seule de son espèce sans épisode ni intrigue
+subsidiaire, chaque scène conduisant à l'effet principal et chaque acte
+se terminant par un grand changement de situation.» Il a fait davantage;
+il a quitté l'attirail français, il est rentré dans la tradition
+nationale: «Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter le
+divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis débarrassé
+de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans
+cette pièce, et qu'entre autres je préfère la scène entre Antoine et
+Ventidius, au premier acte, à tout ce que j'ai écrit dans ce genre.» Il
+avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la
+conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique
+nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et
+détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout,
+et qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il
+sait _faire une scène_, montrer le duel intérieur par lequel deux
+passions se disputent le coeur de l'homme. On sent chez lui les
+vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la
+défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère,
+jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite
+soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels: le poëte écrit et
+pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. Il y
+a des caractères virils: lui-même est un homme, et, sous ses
+complaisances de courtisan, sous ses affectations de poëte à la mode, il
+a gardé le naturel énergique et âpre. Sauf une scène d'injures, son
+Octavie est une matrone romaine, et quand, jusque dans Alexandrie,
+jusque chez Cléopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec
+une simplicité et une noblesse qu'on ne surpassera pas. «La soeur de
+César!» lui dit Antoine en l'abordant.--«Ce mot-là est dur. Si je
+n'avais été que la soeur de César,--je serais restée dans le camp de
+César.--Mais votre Octavie, votre femme tant maltraitée,--quoique bannie
+de votre lit et chassée de votre maison,--quoique soeur de César, est
+encore à vous.--Il est vrai, j'ai une âme qui dédaigne votre
+froideur,--qui me pousse à ne point chercher ce que vous devriez
+offrir.--Mais la vertu d'une épouse surmonte cet orgueil.--Je viens pour
+vous réclamer comme mon bien, pour vous montrer--ma fidélité d'abord,
+pour demander, pour implorer votre tendresse.--Votre main, mon seigneur;
+elle est à moi, et je la demande.» Et quand Antoine, humilié, se révolte
+contre la grâce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a
+demandé pardon pour lui pauvrement et bassement: «Pauvrement et
+bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,--ni mon frère
+l'accorder....--Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours à vos
+désobligeantes méprises.--Mais les conditions que je vous apporte sont
+telles--que vous n'aurez pas à rougir de les accepter. J'aime votre
+honneur--parce qu'il est le mien. On ne dira jamais--que le mari
+d'Octavie fut l'esclave d'un autre homme.--Seigneur, vous êtes libre;
+libre même de l'épouse que vous avez en aversion.--Car, quoique mon
+frère veuille acheter pour moi votre tendresse,--et me fasse la
+condition et le ciment de votre paix,--j'ai une âme comme la vôtre: je
+ne puis recevoir--votre amour comme une aumône, ni implorer ce que je
+mérite.--Je dirai à mon frère que nous sommes réconciliés.--Il retirera
+ses troupes, et vous vous mettrez en marche--pour gouverner l'Orient.
+Vous me pourrez laisser à Athènes;--n'importe où; je ne me plaindrai
+jamais.--Je ne garderai que le stérile nom d'épouse--et vous serez
+quitte de tout autre ennui[195].» Cela est grand; cette femme a un coeur
+fier, et aussi un coeur d'épouse; elle sait donner et elle sait
+souffrir; ce qui est mieux, elle sait se sacrifier sans emphase et d'un
+ton calme; ce n'est point une âme vulgaire qui a conçu une pareille âme.
+Et le vieux général Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient pour
+retirer Antoine de son illusion et de son esclavage, est digne de parler
+pour l'honneur, comme elle a parlé pour le devoir. Sans doute c'est un
+plébéien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les
+plaisanteries de son métier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de
+sérail pourra duper, «héros au crâne épais,» et qui, par simplicité
+d'âme, par grossièreté d'éducation, ramènera Antoine sans s'en douter
+dans le rets qui semblait brisé. En attendant, il triomphe avec un gros
+rire: «Voilà des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne
+manque pas d'arriver le premier; presse-toi. Vite, mon cher eunuque,
+vite. En avant, mon cher demi-homme.» Et, tombant dans un piége, il dit
+à Antoine qu'il a vu Cléopatre infidèle avec Dolabella:--«Ma
+Cléopatre?--Votre Cléopatre. La Cléopatre de Dolabella. La Cléopatre de
+tout le monde.--Tu mens.--Je ne mens pas, mon seigneur. Cela est-il si
+étrange? Est-ce qu'une maîtresse quittée ne se pourvoit pas? Vous savez
+bien qu'elle n'est pas accoutumée aux nuits solitaires[196].» Voilà
+justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener furieux à
+Cléopatre. Mais quel brave coeur, et comment on entend, lorsqu'il est
+seul avec Antoine, le mâle accent, la profonde voix qui a tonné dans les
+batailles! Il aime son général en bon et honnête dogue, et ne demande
+pas mieux que de mourir, pourvu que ce soit aux pieds de son maître. Il
+gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de lui et d'un
+coup il pleure: «Regarde, empereur, voilà une rosée qui n'est pas
+ordinaire.--Je n'ai pas pleuré depuis quarante ans,--mais à présent la
+faiblesse de ma mère me revient aux yeux.»--«Par le ciel, dit Antoine,
+il pleure le bon vieil homme, il pleure--et les grosses gouttes rondes
+courent les unes après les autres sur les sillons de ses joues[197].»
+Et là-dessus Antoine, lui-même, pleure. On pense, en écoutant ces
+sanglots terribles, aux vétérans de Tacite, qui, au sortir des marais de
+la Germanie, la poitrine cicatrisée, la tête blanchie, les membres
+roidis par le service, baisaient les mains de Drusus, et lui mettaient
+les doigts dans leurs gencives, pour lui faire sentir leurs dents usées,
+tombées, incapables de mâcher le mauvais pain qu'on leur jetait.
+«Debout, debout,--vous usez vos heures endormies--dans une indolence
+désespérée que vous appelez faussement philosophie.--Douze légions vous
+attendent et ont hâte de vous nommer leur chef.--À force de pénibles
+marches, en dépit de la chaleur et de la faim,--je les ai conduites
+patientes--depuis la frontière des Parthes jusqu'au Nil.--Cela vous fera
+bien de voir leurs faces brûlées du soleil,--leurs joues cicatrisées,
+leurs mains entamées; il y a de la vertu en eux.--Ils vendront ces
+membres plus cher--que ces jolis soldats pomponnés là-bas ne voudront
+les acheter[198].»--Et quand tout est perdu, quand les Égyptiens ont
+trahi, et qu'il ne s'agit plus que de bien finir: «Il reste
+encore--trois légions dans la ville. Le dernier assaut--a coupé le
+reste. Si votre dessein est de mourir,--et à présent je le souhaite,--en
+voilà assez,--pour faire autour de nous un tas d'ennemis morts,--un
+bûcher honorable pour nos funérailles.--Choisissez votre mort.--J'ai vu
+la mort sous tant de formes--que peu m'importe laquelle.--Ma vie à mon
+âge est un tel haillon, à peine si elle vaut qu'on la donne.--J'aurais
+souhaité pourtant que nous eussions jeté la nôtre de meilleure
+grâce,--comme deux lions pris aux rets, avançant la griffe et blessant
+les chasseurs.»--Antoine le supplie de partir, il refuse; Antoine veut
+mourir de sa main.--«Non, par le ciel, je ne le veux pas; et ce n'est
+pas pour vous survivre.»--«Tue-moi d'abord, tu mourras après; sers ton
+ami, avant toi-même.»--«Alors, donnez-moi la main. Nous nous
+retrouverons bientôt.» Il embrasse Antoine, tire l'épée, puis s'arrête:
+«Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle. Pourtant, je ne
+peux pas vous regarder et vous tuer; je vous prie, tournez votre
+face.--Soit, et frappe bien, à fond.--À fond, aussi loin que mon épée
+entrera[199].» Et du coup, lui-même il se tue.--Ce sont là les moeurs
+tragiques et stoïques de la monarchie militaire, les grandes
+prodigalités de meurtres et de sacrifices avec lesquelles les hommes de
+ce monde bouleversé et brisé tuaient et finissaient.--Cet Antoine, pour
+qui on a tant fait, lui aussi, il a mérité qu'on l'aime; il a été l'un
+des vaillants sous César, le premier soldat d'avant-garde; la bonté, la
+générosité palpitent en lui jusqu'au bout; s'il est faible contre une
+femme, il est fort contre les hommes; il a les muscles, la poitrine, la
+colère et les bouillonnements d'un combattant; c'est cette chaleur de
+sang, c'est ce sentiment trop vif de l'honneur qui cause sa perte; il ne
+sait pas se pardonner sa faute; il n'a pas cette hauteur de génie qui,
+planant au-dessus des maximes ordinaires, affranchit l'homme des
+hésitations, des découragements et des remords; il n'est que soldat, il
+ne peut oublier qu'il a failli à la consigne: «Mon empereur!» lui dit
+Ventidius.--«Ton empereur! Non, c'est là un nom de victoire! Le soldat
+victorieux, rouge de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son
+général. Actium, Actium, oh!»--«Vous y pensez trop.»--«Ici, ici, le
+poids est ici, bloc de plomb pendant le jour; et la nuit, pendant mes
+courts assoupissements fiévreux, c'est la sorcière qui chevauche mes
+rêves.»--Enfin, voici de nouveau des armes et des hommes, et une aurore
+d'espérance. «Combattrons-nous?» dit Ventidius.--«Je te le garantis, mon
+vieux brave. Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse, à la tête de
+ces vieilles troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant,
+suivez-moi[200].» Il se croit à la bataille, et déjà sa fougue
+l'emporte. Ce n'est pas un tel homme qui gouvernera les hommes; on ne
+maîtrise la fortune qu'après s'être maîtrisé soi-même; celui-ci n'est
+fait que pour se contredire et se détruire, et pour tourner tour à tour
+sous l'effort de toutes les passions. Sitôt qu'il croit Cléopatre
+fidèle, l'honneur, la réputation, l'empire, tout disparaît. «Qu'est-ce
+que cela, Ventidius? Voilà qui contre-pèse tout le reste.--Eh! nous
+avons fait plus que vaincre César, à présent.--Non-seulement ma reine
+est innocente, mais elle m'aime.--M'en aller, où? la quitter! quitter
+tout ce qu'il y a de parfait!--Donnez, grands Dieux! donnez à votre
+petit garçon, à votre César,--ce monde, un hochet pour jouer avec,--ce
+colifichet d'empire. Il est content à bon marché.--Moi, je ne veux pas
+moins que Cléopatre[NM]!» L'abattement viendra après l'excès; ces sortes
+d'âmes ne sont trempées que contre la crainte; leur courage n'est que
+celui du taureau et du lion; il a besoin, pour demeurer entier, du
+mouvement corporel, du danger visible; c'est le tempérament qui les
+soutient; devant les grandes douleurs morales, ils s'affaissent.
+Lorsqu'il se croit trahi, il s'abandonne et ne sait plus que mourir.
+«Que César arpente seul ce monde; je suis las de mon rôle.--Ma torche
+est finie, et le monde est devant moi--comme un noir désert à l'approche
+de la nuit.--Je veux me coucher, ne pas vaguer davantage[201].» De
+pareils vers font penser aux lugubres rêves d'Othello, de Macbeth,
+d'Hamlet lui-même; par-dessus le monceau des tirades ronflantes et des
+personnages en carton peint, il semble que le poëte soit allé toucher
+l'ancien drame, pour en rapporter le frémissement.
+
+À côté de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre
+aventurier, qui tour à tour étudiant, acteur, officier, toujours
+désordonné et toujours pauvre, vécut follement et tristement dans les
+excès et la misère, à la façon des vieux tragiques, avec leur
+inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut à trente-quatre ans,
+selon les uns d'une fièvre causée par la fatigue, selon les autres
+d'un jeûne prolongé au bout duquel il avala trop vite un morceau de
+pain donné par charité. À travers l'enveloppe pompeuse de la
+rhétorique nouvelle, Thomas Otway a retrouvé parfois les passions de
+l'autre siècle. On sent que son temps lui nuit, qu'il émousse lui-même
+l'âpreté et la vérité de son émotion, que le mot propre et hardi ne
+lui arrive plus, que tout autour de lui le style oratoire, les phrases
+d'auteur, la déclamation classique, les antithèses bien faites
+viennent bourdonner, étouffer son accent sous leur ronflement tendu et
+monotone. Il ne lui a manqué que de naître cent ans plus tôt. On
+retrouve dans son _Orpheline_, dans sa _Venise sauvée_, les noires
+imaginations de Webster, de Ford et de Shakspeare, leur conception
+lugubre de la vie, leurs atrocités, leurs meurtres, leurs peintures
+des passions irrésistibles qui s'entre-choquent aveuglément comme un
+troupeau de bêtes sauvages, et bouleversent le champ de bataille de
+leurs hurlements et de leur tumulte, pour ne laisser après elles que
+des dévastations et des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il étale
+sur la scène ce sont les entraînements et les fureurs humaines, un
+frère qui viole la femme de son frère, un mari qui se parjure pour sa
+femme, Polydore, Chamont, Jaffier, des âmes violentes et faibles que
+l'occasion transporte, que la tentation renverse, chez qui le
+transport ou le crime, comme un venin versé dans une veine, monte par
+degrés, empoisonne tout l'homme, gagne par contagion ceux qu'il
+touche, et les tord et les abat ensemble dans le délire des
+convulsions. Comme Shakspeare, il a trouvé de ces mots poignants, et
+vivants[202], qui montrent le fond de l'homme, l'étrange craquement de
+la machine qui se démonte, le roidissement de la volonté qui se tend
+jusqu'à se briser[203], la simplicité des vrais sacrifices, les
+humilités de la passion exaspérée et mendiante qui implore jusqu'au
+bout contre toute espérance sa pâture et son assouvissement[204].
+Comme Shakspeare, il a conçu de vraies âmes féminines[205], une
+Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable à Imogène, s'est donnée
+tout entière et perdue comme en un abîme dans l'adoration de celui
+qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obéir, pleurer, souffrir, et
+qui meurt comme une fleur séparée de sa tige, sitôt qu'on arrache ses
+bras du col autour duquel elle les avait noués. Comme Shakspeare
+enfin, il a retrouvé au moins une fois la grande bouffonnerie amère,
+le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a planté au milieu de
+sa tragédie la plus douloureuse, un grotesque immonde, un vieux
+sénateur qui se délasse de sa gravité officielle en faisant le soir
+chez sa courtisane le farceur et le valet. Comme cela est amer! comme
+il a vu vrai en montrant l'homme empressé de quitter son costume et sa
+parade! comme l'homme est prompt à s'avilir quand, échappé à son rôle,
+il revient à lui-même! comme le singe et le chien reparaissent en
+lui[206]! Le sénateur Antonio arrive chez cette Aquilina, qui
+l'insulte; cela l'amuse; les gros mots reposent, au sortir des
+respects; il fait la petite voix, il manie son fausset, comme un
+pitre. «Nacki, Nacki, Nacki; je suis venu, petite Nacki; onze heures
+passées; une bonne heure; assez tard en conscience pour se mettre au
+lit, Nacki. Nacki ai-je dit? Oui, Nacki, Aquilina, Lina, Quilina,
+Aquilina, Naquilina, Acki, Nacki, Nacki, la reine Nacki, allons, viens
+au lit, petite gueuse, petite guenon, petite chatte, proooo pritt.....
+Je suis sénateur!»--«Bouffon, vous voulez dire.»--«Possible, mon cher
+coeur; cela ne gâte pas le sénateur. Allons, Nacki, Nacki, il faut
+jouer au cheval fondu, Nacki.» Et il gamine; elle le chasse, elle
+l'appelle idiot, brute, elle lui dit qu'il n'y a rien de bon en lui
+que son argent; il en rit, il chante: «Ah, vous ne voulez pas vous
+asseoir? Eh bien, tenez, je suis un taureau, un taureau de Bazan, le
+taureau des taureaux, tous les taureaux que vous voudrez. Je me dresse
+comme ceci, je me penche le front comme ceci, je fais broum, broum, je
+fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas vous asseoir?» Et il mugit
+comme un boeuf, il la poursuit dans la chambre. Enfin ils s'asseyent.
+«Maintenant me revoici sénateur, et ton amant; ma petite Nacki, Nacki.
+Ah, crapaud, crapaud, crapaud; crache à ma figure un peu, Nacki;
+crache à ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, un si petit peu
+que rien; crachez, crachez, crachez, crachez donc quand on vous
+l'ordonne, je t'en prie, crache; tout de suite, tout de suite, crache;
+pourquoi ne veux-tu pas cracher? Alors je serai un chien.--Un chien,
+Monseigneur!--Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse pour
+me laisser être un chien, et me traiter comme un chien un petit
+instant.» Là-dessus il se met sous la table et aboie. «Ah, vous
+mordez, eh bien! vous aurez des coups de pied.»--«Va; de tout mon
+coeur. Des coups de pied, des coups de pied, maintenant que je suis
+sous la table. Encore des coups de pied. Plus fort. Encore plus fort.
+Ouah, ouah, rro, rro. Par Dieu, je vais happer tes mollets, oah, rro,
+rroo, wouaou. Diable! elle tape dur[207].»--En effet; et par-dessus le
+marché, elle prend un fouet, le sangle, et le met à la porte. Il
+reviendra, comptez-y; la soirée a été bonne pour lui; il se frotte
+l'échine, mais il s'est amusé. En somme ce n'est qu'un arlequin
+dépaysé, auquel le hasard a jeté une simarre de soie brodée, et qui
+lâche à tant par heure des pantalonnades politiques. Il est mieux dans
+sa nature et plus à son aise quand il fait le polichinelle que quand
+il singe l'homme d'État.
+
+Ce ne sont là que des éclairs; pour le reste, Otway est de son temps,
+terne et de couleur forcée, enfoncé comme les autres dans la lourde
+atmosphère voilée et grisâtre, demi-française et demi-anglaise, où les
+lustres éclatants importés de France s'éteignaient offusqués par le
+brouillard insulaire. Il est de son temps; il écrit comme les autres
+des comédies fangeuses, _le Soldat de fortune_, _l'Athée_, _l'Amitié à
+la mode_. Il peint des cavaliers brutalement vicieux, coquins par
+principes, aussi durs et aussi corrompus que ceux de Wycherley: un
+Beaugard, qui étale et pratique les maximes de Hobbes; le père, vieux
+drôle pourri, qui fait sonner sa morale, et que son fils renvoie
+froidement au chenil avec un sac d'écus; un sir Jolly Jumble, espèce
+de Falstaff ignoble, entremetteur de profession, que les prostituées
+appellent «petit papa,» qui ne peut dîner à côté d'une femme sans «lui
+dire des ordures, et tracer avec son doigt des figures obscènes sur la
+table;» un sir Davy Dunce, animal, dégoûtant, «dont l'haleine est pire
+que de l'assa foetida, qui déclare le linge propre malsain, mange
+continuellement de l'ail, et chique du tabac[208];» un Polydore qui,
+amoureux de la pupille de son père, tâche de la violer à la première
+scène, envie les brutes qui peuvent se satisfaire, puis s'en aller, et
+fait le propos de les imiter à l'occasion prochaine[209]. Il n'y a pas
+jusqu'à ses héroïnes qu'il ne salisse[210]. Véritablement ce monde
+fait mal au coeur. Ils croient couvrir toutes ces crudités sous de
+bonnes métaphores correctes, sous des périodes poétiques nettement
+terminées, sous un appareil de phrases harmonieuses et d'expressions
+nobles. Ils s'imaginent égaler Racine parce qu'ils contrefont le style
+de Racine. Ils ne savent pas que dans ce style l'élégance visible
+cache une justesse admirable, que s'il est un chef-d'oeuvre d'art, il
+est aussi une peinture des moeurs, que les plus délicats et les plus
+accomplis entre les gens du monde ont pu seuls le parler et
+l'entendre, qu'il peint une civilisation comme celui de Shakspeare,
+que chacun de ces vers, qui semblent compassés, a son inflexion et sa
+finesse, que toutes les passions et toutes les nuances des passions
+s'y expriment, non pas à la vérité sauvages et entières comme dans
+Shakspeare, mais atténuées et affinées par la vie de cour, que c'est
+là un spectacle aussi unique que l'autre, que la nature parfaitement
+polie est aussi complexe et aussi difficile à comprendre que la nature
+parfaitement intacte, que, pour eux, ils restent autant au-dessous de
+l'une qu'au-dessous de l'autre, et qu'en somme, leurs personnages
+ressemblent à ceux de Racine comme le suisse de M. de Beauvilliers, ou
+la cuisinière de Mme de Sévigné, ressemblent à Mme de Sévigné et à M.
+de Beauvilliers[211].
+
+[Note 195:
+
+ ANTONY.
+
+ Cæsar's sister.
+
+ OCTAVIA.
+
+ That's unkind.
+ Had I been nothing more than Cæsar's sister,
+ Know, I had still remain'd in Cæsar's camp.
+ But your Octavia, your much injured wife,
+ Though banish'd from your bed, driv'n from your house,
+ In spite of Cæsar's sister, still is yours.
+ 'Tis true, I have a heart disdains your coolness,
+ And prompts me not to seek what you should offer;
+ But a wife's virtue still surmounts that pride.
+ I come to claim you as my own; to show
+ My duty first, to ask, nay, to beg your kindness;
+ Your hand, my Lord; 'tis mine, and I will have it.
+
+ ANTONY.
+
+ I fear, Octavia, you have begg'd my life....
+ Poorly and basely begg'd it of your brother.
+
+ OCTAVIA.
+
+ Poorly and basely I could never beg,
+ Nor could my brother grant....
+ My hard fortune
+ Subjects me still to your unkind mistakes.
+ But the conditions I have brought are such,
+ You need not blush to take. I love your honour
+ Because 'tis mine. It never shall be said,
+ Octavia's husband was her brother's slave.
+ Sir, you are free; free e'en from her you loath;
+ For tho' my brother bargains for your love,
+ Makes me the price and cement of your peace,
+ I have a soul like yours; I cannot take
+ Your love as alms, nor beg what I deserve.
+ I'll tell my brother we are reconcil'd.
+ He shall draw back his troops, and you shall march
+ To rule the East. I may be dropt at Athens;
+ No matter where, I never will complain,
+ But only keep the barren name of wife,
+ And rid you of the trouble.]
+
+[Note 196:
+
+ There's news for you; run, my officious Eunuch.
+ Be sure to be the first. Haste forward,
+ Haste, my dear Eunuch, haste.
+ On, sweet Eunuch, my dear half-man, proceed....
+
+ ANTONY.
+
+ My Cleopatra?
+
+ VENTIDIUS.
+
+ Your Cleopatra.
+ Dolabella's Cleopatra.
+ Every man's Cleopatra.
+
+ ANTONY.
+
+ Thou ly'st.
+
+ VENTIDIUS.
+
+ I do not lye, my lord.
+ Is this so strange? Should mistresses be left,
+ And not provide against a time of change?
+ You know she's not much us'd to lonely nights.]
+
+[Note 197:
+
+ VENTIDIUS.
+
+ Look, emperor, this is no common dew;
+ I have not wept this forty years; but now
+ My mother comes afresh unto my eyes;
+ I cannot help her softness.
+
+ ANTONY.
+
+ By heav'n, he weeps! poor old man, he weeps!
+ The big round drops course one another down
+ The furrows of his cheeks. Stop 'em, Ventidius,
+ Or I shall blush to death; they set my shame,
+ That caus'd 'em, full before me.
+
+ VENTIDIUS.
+
+ I'll do my best.
+
+ ANTONY.
+
+ Sure there's contagion in the tears of friends;
+ See, I have caught it too. Believe me, 'tis not
+ For my own griefs, but thine.... Nay, father....]
+
+[Note 198:
+
+ No; 'tis you dream; you sleep away your hours
+ In desperate sloth, miscall'd philosophy.
+ Up, up, for honour's sake; twelve legions wait you,
+ And long to call you chief. By painful journeys
+ I led 'em patient both of heat and hunger,
+ Down from the Parthian marches to the Nile.
+ 'Twill do you good to see their sun-burnt faces,
+ Their scarr'd cheeks, and chopt hands; there's virtue in 'em:
+ They'll sell those mangled limbs at dearer rates
+ Than yon trim bands can buy.]
+
+[Note 199:
+
+ VENTIDIUS.
+
+ There yet remain
+ Three legions in the town. The last assault
+ Lopt off the rest. If death be your design,
+ As I must wish it now, these are sufficient
+ To make a heap about us of dead foes,
+ An honest pile for burial.
+ Chuse your death.
+ For I have seen him in such various shapes,
+ I care not which I take.
+ I'm only troubled.
+ The life I bear is worn to such a rag,
+ 'Tis scarce worth giving. I could wish indeed,
+ We threw it from us with a better grace,
+ That, like two lions taken in toils,
+ We might at least thrust out our paws, and wound
+ The hunters that inclose us....
+
+ ANTONY.
+
+ Do not deny me twice.
+
+ VENTIDIUS.
+
+ By heav'n, I will not.
+ Let it not be t' out-live you.
+
+ ANTONY.
+
+ Kill me first,
+ And then die thou. For 'tis but just thou serve
+ Thy friend before thyself.
+
+ VENTIDIUS.
+
+ Give me your hand.
+ We soon shall meet again. Now farewell, emperor.
+ .... I will not make a bus'ness of a trifle,
+ And yet I cannot look on you and kill you.
+ Pray, turn your face.
+
+ ANTONY.
+
+ I do. Strike home be sure.
+
+ VENTIDIUS.
+
+ Home, as my sword will reach.]
+
+[Note 200:
+
+ VENTIDIUS.
+
+ Emperor!
+
+ ANTONY.
+
+ Emperor! Why that's the style of victory.
+ The conqu'ring soldier, red with unfelt wounds,
+ Salutes his general so: but never more
+ Shall that sound reach my ears.
+
+ VENTIDIUS.
+
+ I warrant you.
+
+ ANTONY.
+
+ Actium, Actium! Oh....
+
+ VENTIDIUS.
+
+ It sits too near you.
+
+ ANTONY.
+
+ Here, here it lies; a lump of lead by day;
+ And in my short, distracted nightly slumbers,
+ The hag that rides my dreams....
+
+ VENTIDIUS.
+
+ That's my royal master.
+ And shall we fight?
+
+ ANTONY.
+
+ I warrant thee, old soldier;
+ Thou shalt behold me once again in iron,
+ And, at the head of our old troops, that beat
+ The Parthians, cry aloud, «Come, follow me.»
+
+ VENTIDIUS.
+
+ And what's this toy
+ In balance with your fortune, honour, fame?
+
+ ANTONY.
+
+ What is 't, Ventidius? It out-weighs 'em all.
+ Why, we have more than conquer'd Cæsar now.
+ My queen's not only innocent, but loves me....
+ Down on thy knees, blasphemer as thou art
+ And ask forgiveness of wrong'd Innocence!
+
+ VENTIDIUS.
+
+ I'll rather die than take it. Will you go?
+
+ ANTONY.
+
+ Go! Whither? Go from all that's excellent
+ Give, you gods,
+ Give to your boy, your Cæsar,
+ This rattle of a globe to play withal,
+ This gu-gau world; and put him cheaply off.
+ I'll not be pleas'd with less than Cleopatra.]
+
+[Note 201:
+
+ Let Cæsar walk
+ Alone upon it. I am weary of my part.
+ My torch is out, and the world stands before me
+ Like a black desert. At the approach of night
+ I'll lay me down and stray no farther on.]
+
+[Note 202:
+
+ How my head swims! 'Tis very dark. Good night.
+ (Mort de Monimia.)]
+
+[Note 203: Voir la mort de Pierre et de Jaffier. Pierre, une fois
+poignardé, éclate de rire.]
+
+[Note 204:
+
+ JAFFIER.
+
+ Oh, that my arms were riveted
+ Thus round thee ever! But my friends, my oath!
+ This, and as more.
+ (_Kisses her._)
+
+ BELVIDERA.
+
+ Another, sure another
+ For that poor little one, you've ta'en such care of;
+ I'll give it him truly.
+
+Il y a de la jalousie dans ce dernier mot.]
+
+[Note 205:
+
+ Oh, thou art tender all,
+ Gentle and kind, as sympathizing nature,
+ Dove-like, soft and kind....
+ I'll ever live your most obedient wife,
+ Nor ever any privilege pretend
+ Beyond your will.
+ _Orphan_, p. 69.]
+
+[Note 206: La petite Laclos disait à je ne sais plus quel duc en lui
+prenant son grand cordon: «Mets-toi à genoux là-dessus, vieille
+ducaille!» Et le duc se mettait à genoux.]
+
+[Note 207:
+
+ANTONIO.
+
+Nacky, Nacky, Nacky,--how dost do, Nacky? Hurry, durry. I am come,
+little Nacky. Past eleven o'clock, a late hour; time in all conscience
+to go to bed, Nacky.--Nacky did I say? Ay, Nacky, Aquilina, lina,
+lina, quilina; Aquilina, Naquilina, Acky, Nacky, queen Nacky.--Come,
+let's to bed.--You Fubbs, you Pugg you--You little puss.--Purree
+tuzzy--I am a Senator.
+
+AQUILINA.
+
+You are a fool, I am sure.
+
+ANTONIO.
+
+May be so too, sweet-heart. Never the worse Senator for all that.
+Come, Nacky, Nacky; let's have a game at romp, Nacky! ....You won't
+sit down? Then look you now; suppose me a bull, a Basan bull, the bull
+of bulls, or any bull. Thus up I get, and with my brows thus bent--I
+broo; I say I broo, I broo, I broo. You won't sit down, will you--I
+broo.... Now, I'll be a Senator again, and thy lover, little Nicky,
+Nacky. Ah, Toad, Toad, Toad, Toad, spit in my face a little, Nacky;
+spit in my face, pry'thee, spit in my face never so little; spit but a
+little bit,--spit, spit, spit, spit when you are bid, I say. Do
+pry'thee, spit.--Now, now spit. What, you won't spit, will you? Then
+I'll be a dog.
+
+AQUILINA.
+
+A dog, my lord!
+
+ANTONIO.
+
+Ay, a dog, and I'll give thee this t'other purse to let me be a
+dog--and use me like a dog a little. Hurry durry, I will--here 'tis.
+(_Gives the purse._)--Now bough waugh waugh, bough, waugh.
+
+AQUILINA.
+
+Hold, hold, sir. If curs bite, they must be kickt, sir. Do you see,
+kickt thus?
+
+ANTONIO.
+
+Ay, with all my heart. Do, kick, kick on, now I am under the table,
+kick again,--kick harder--harder yet--bough, waugh, waugh,
+bough.--Odd, I'll have a snap at thy shins.--Bough, waugh, waugh,
+waugh, bough--odd, she kicks bravely.]
+
+[Note 208: Out on him, beast; he's always talking filthy to a body. If
+he sits but at the table with one, he'll be making nasty figures in
+the napkins.
+
+He has such a breath, one kiss of him were enough to cure the fits of
+the mother; 'tis worse than assa foetida.--Clean linen, he says, is
+unwholesome; he is continually eating of garlic and chewing tobacco.]
+
+[Note 209:
+
+ Who'd be that sordid foolish thing call'd man,
+ To cringe thus, fawn, and flatter for a pleasure
+ Which beasts enjoy so very much above him?
+ The lusty bull ranges through all the field,
+ And from the herd singling his female out,
+ Enjoys her, and abandons her at will.
+ It shall be so, I'll yet possess my love,
+ Wait on, and watch her loose unguarded hours.
+ Then, when her roving thoughts have been abroad,
+ And brought in wanton wishes to her heart
+ I' th' very minute when her virtue nods,
+ I'll rush upon her in a storm of love,
+ Beat down her guard of honour all before me,
+ Surfeit on joys, till even desire grow sick;
+ Then by long absence liberty regain,
+ And quite forget the pleasure and the pain.
+ (_Orphan_, fin du Ier acte.)
+
+Impossible de voir ensemble plus de coquinerie morale et de correction
+littéraire.]
+
+[Note 210:
+
+ PAGE (_à Monimia_).
+
+ .... In the morning when you call me to you,
+ And by your bed I stand tell you stories,
+ I am asham'd to see your swelling breasts;
+ It makes me blush, they are so very white.
+
+ MONIMIA.
+
+ Oh men, for flattery and deceit renown'd!]
+
+[Note 211: Burns disait que dans son village il était arrivé, au moyen
+du raisonnement et des livres, à se figurer à peu près exactement tout
+ce qu'il avait vu plus tard dans les salons, tout, sauf une femme du
+grand monde.]
+
+
+VI
+
+Laissons donc ce théâtre dans l'oubli qu'il a mérité et cherchons
+ailleurs, dans les écrits de cabinet, un emploi plus heureux d'un
+talent plus complet.
+
+C'est ici le véritable domaine de Dryden et de la raison
+classique[212]: des pamphlets et des dissertations en vers, des
+épîtres, des satires, des traductions et des imitations, tel est le
+champ où les facultés logiques et l'art d'écrire trouvent leur
+meilleur emploi. Avant d'y descendre et d'y observer leur oeuvre, il
+est à propos de regarder de plus près l'homme qui les y portait.
+
+C'est un esprit singulièrement solide et judicieux excellent
+argumentateur, habitué à digérer ses idées, tout nourri de bonnes
+preuves longuement méditées, ferme dans la discussion, posant des
+principes, établissant des divisions, apportant des autorités, tirant
+des conséquences, tellement que, si on lisait ses préfaces sans lire
+ses pièces, on le prendrait pour un des maîtres du drame. Il atteint
+naturellement la prose définitive; ses idées se déroulent avec ampleur
+et clarté; son style est de bon aloi, exact et simple, pur des
+affectations et des ciselures dont Pope plus tard chargera le sien; sa
+phrase ressemble à celle de Corneille, périodique et large par la
+seule vertu du raisonnement intérieur qui la déploie et la soutient.
+On voit qu'il pense, et par lui-même, qu'il lie ses pensées, qu'il les
+vérifie, que, par-dessus tout cela, naturellement il voit juste, et
+qu'avec la méthode il a le bon sens. Il a les goûts et les faiblesses
+qui conviennent à sa forme d'intelligence. Il élève au premier rang
+«l'admirable Boileau, dont les expressions sont nobles, le rhythme
+excellent, les pensées justes, le langage pur, dont la satire est
+perçante et dont les idées sont serrées, qui, lorsqu'il emprunte aux
+anciens, les paye avec usure de son propre fonds, en monnaie aussi
+bonne et de cours presque universel[213].» Il a la roideur des poëtes
+logiciens, trop réguliers et raisonnables, blâmant l'Arioste, «qui n'a
+su ni faire un plan proportionné, ni garder quelque unité d'action, ou
+quelque limite de temps, ou quelque mesure dans son énorme fable, dont
+le style est exubérant, sans majesté ni décence, et dont les aventures
+sortent des bornes du naturel et du possible[214].» Il ne comprend
+pas mieux la finesse que la fantaisie. Parlant d'Horace, il trouve que
+«son esprit est terne et son sel presque sans goût; celui de Juvénal
+est plus vigoureux et plus mâle, et me donne autant de plaisir que
+j'en puis porter[215].» Par la même raison, il rabaisse les
+délicatesses du style français. «La langue française n'est pas munie
+de muscles comme notre anglaise; elle a l'agilité d'un lévrier, mais
+non la masse et le corps d'un dogue. Ils ont donné pour règle à leur
+style la pureté; la vigueur virile est celle du nôtre[216].» Deux ou
+trois mots pareils peignent un homme; Dryden vient de marquer sans le
+savoir la mesure et la qualité de son esprit.
+
+Cet esprit, on le devine, est lourd, et particulièrement dans la
+flatterie. L'art de flatter est le premier dans un âge monarchique.
+Dryden n'y est guère habile, non plus que ses contemporains. De
+l'autre côté du détroit, à la même époque, on loue autant, mais sans
+trop s'avilir, parce qu'on apprête la louange; tantôt on la déguise ou
+on la relève par la grâce du style; tantôt on a l'air de s'y conformer
+comme à une mode. Ainsi tempérée, les gens la digèrent. Ici, loin de
+la fine cuisine aristocratique, elle pèse toute crue et massive sur
+l'estomac. J'ai conté comment le ministre Clarendon, apprenant que sa
+fille venait d'épouser en secret le duc d'York, suppliait le roi de la
+faire décapiter au plus vite; comment la chambre des communes,
+composée en majorité de presbytériens, se déclarait elle-même et le
+peuple anglais rebelles, dignes du dernier supplice, et allait encore
+se jeter aux pieds du roi, d'un air contrit, pour le supplier de
+pardonner à la chambre et à la nation. Dryden n'est pas plus délicat
+que les hommes d'État et les législateurs. Ordinairement ses dédicaces
+donnent la nausée. Il dit à la duchesse de Monmouth que «nulle partie
+de l'Europe ne peut offrir quelqu'un qui égale son noble époux pour la
+mâle beauté et l'excellence de l'extérieur.»--«Vous n'avez qu'à vous
+montrer tous deux ensemble pour recevoir les bénédictions et les
+prières de l'humanité. Nous sommes prêts à conclure que vous êtes un
+couple d'anges envoyés ici-bas pour rendre la vertu aimable ou pour
+offrir des modèles aux poëtes, quand ils voudront instruire et charmer
+leur siècle en peignant la bonté sous la forme la plus parfaite et la
+plus séduisante qui soit dans la nature[217].» Ailleurs, se tournant
+vers Monmouth, il ajoutait: «Tous les hommes se joindront à moi pour
+le tribut d'adoration dont je m'acquitte envers Votre Grâce[218].» Sa
+Grâce ne sourcillait pas, ne bouchait pas sa narine, et Sa Grâce avait
+raison. Un autre écrivain, mistress Afra Behn, allumait sous le nez
+d'Éléonor Gwynn des lampions bien plus infects; les nerfs alors
+étaient robustes, l'on respirait agréablement là où d'autres
+suffoqueraient. Le comte de Dorset ayant écrit quelques petites
+chansons et satires, Dryden lui jure que dans son genre il égale
+Shakspeare et surpasse tous les anciens. Et ces panégyriques assenés
+en face durent imperturbablement pendant vingt pages, l'auteur passant
+tour à tour en revue les diverses vertus de son grand homme et
+trouvant toujours que la dernière est la plus belle, après quoi, en
+récompense, il recevait une bourse d'or. Notez qu'en cela Dryden
+n'était pas plus laquais qu'un autre. La corporation de Hall,
+haranguée un jour par le duc de Monmouth, lui fit cadeau de six
+pièces d'or, que Monmouth donna à M. Marwel, député de Hall au
+Parlement. Les scrupules modernes n'étaient pas nés. Je crois que
+Dryden, avec tous ses prosternements, a plutôt manqué d'esprit que
+d'honneur.
+
+Un second talent, peut-être le premier en temps de carnaval, est l'art
+de dire des polissonneries, et la Restauration fut un carnaval à peu
+près aussi délicat qu'un bal de débardeurs. Il y a d'étranges chansons
+et des prologues plus que hasardés dans les pièces de Dryden. Son
+_Mariage à la mode_ s'ouvre par ces vers que chante une dame mariée:
+«Pourquoi un sot voeu de mariage, fait il y a longtemps, nous
+lierait-il maintenant que notre passion est éteinte[219]?» Le lecteur
+lira lui-même le reste; on n'en peut rien citer. D'ailleurs Dryden y
+réussit mal: son fonds d'esprit est trop solide; son naturel est trop
+sérieux, même réservé, taciturne. «Son ton libre, dit très-bien Walter
+Scott, ressemble à l'impudence forcée d'un homme timide.» Il voulait
+avoir les belles façons d'un Sedley, d'un Rochester, se faisait
+pétulant par calcul, et s'asseyait carrément dans l'ordure où les
+autres ne faisaient que gambader. Rien de plus nauséabond qu'une
+gravelure étudiée, et Dryden étudie tout, jusqu'à la plaisanterie et
+la politesse. Il écrit à Dennis, qui l'avait loué: «Les belles
+qualités que vous me prêtez ne sont pas plus à moi que la lumière de
+la lune ne peut être dite lui appartenir, puisqu'elle ne brille que
+par la clarté réfléchie de son frère[220].» Il écrit à sa cousine, en
+manière de narration divertissante, ces détails sur une grosse femme
+avec qui il a voyagé: «Son poids faisait que les chevaux cheminaient
+très-péniblement; mais, pour leur donner le temps de souffler, elle
+nous arrêtait souvent, et alléguait quelque nécessité de la nature, et
+nous disait que nous sommes tous chair et sang[221].» Il paraît
+qu'alors ces jolies choses égayaient les dames. Ses lettres sont
+composées de grosses civilités officielles, de compliments
+vigoureusement équarris, de révérences mathématiques; son badinage est
+une dissertation; il étaye les bagatelles avec des périodes. Il dit au
+comte de Rochester, qui l'avait complimenté: «J'éprouve qu'il ne me
+sied pas de disputer en aucune chose contre Votre Seigneurie, qui
+écrit mieux sur le moindre des sujets que je ne le puis faire sur le
+meilleur.» Cette réplique paraissait vive. J'ai trouvé chez lui de
+beaux morceaux, je n'en ai jamais rencontré d'agréables; il ne sait
+pas même disserter avec goût. Les personnages de son _Essai sur le
+Drame_ se croient encore sur les bancs de l'école, citent
+doctoralement Paterculus, et en latin encore, combattent la définition
+de l'adversaire et remarquent qu'elle est faite _a genere et fine_, au
+lieu d'être établie selon la bonne règle, d'après le genre et
+l'espèce[222]. «On m'accuse, dit-il doctoralement dans une préface,
+d'avoir choisi des personnes débauchées pour protagonistes ou
+personnages principaux de mon drame, et de les avoir rendues heureuses
+dans la conclusion de ma pièce, ce qui est contre la loi de la
+comédie, qui est de récompenser la vertu et de punir le vice[223].
+Ailleurs il déclare qu'il ne veut pas abolir dans la passion l'emploi
+des métaphores, parce que Longin les juge nécessaires pour
+l'exciter[224].» Son grand discours _sur l'origine et les progrès de
+la satire_ fourmille d'inutilités, de longueurs, de recherches et de
+comparaisons de commentateur. Il ne sait pas effacer en lui l'érudit,
+le logicien, le rhétoricien, pour ne montrer que «l'honnête homme.»
+
+Mais l'homme de coeur apparaît souvent; à travers plusieurs chutes et
+beaucoup de glissades, on découvre un esprit qui se tient debout, plié
+plutôt par convenance que par nature, ayant de l'élan et du souffle,
+occupé de pensées graves, et livrant sa conduite à ses convictions. Il
+se convertit loyalement et après réflexion à la religion catholique, y
+persévéra après la chute de Jacques II, perdit sa place
+d'historiographe et de poëte lauréat, et, quoique pauvre, chargé de
+famille et infirme, refusa de dédier son _Virgile_ au roi Guillaume.
+«La dissimulation, écrit-il à ses fils, quoique permise en quelques
+cas, n'est pas mon talent. Cependant, pour l'amour de vous, je
+lutterai contre la franchise de ma nature. Au reste je ne me flatte
+d'aucune espérance, mais je fais mon devoir et je souffre pour l'amour
+de Dieu. Vous savez que les profits de mon livre auraient pu être plus
+grands, mais ni ma conscience ni mon honneur ne me permettaient de les
+prendre. Je ne me repentirai jamais de ma constance, puisque je suis
+profondément persuadé de la justice de la cause pour laquelle je
+souffre[225].» Un de ses fils ayant été renvoyé de l'école, il écrivit
+au directeur, M. Busby, son ancien maître, avec une gravité et une
+noblesse très-grandes, le priant sans s'humilier, le désapprouvant
+sans l'offenser, d'un style contenu et fier qui fait plaisir, lui
+redemandant ses bonnes grâces, sinon comme une dette envers le père,
+du moins comme un don pour l'enfant, et ajoutant à la fin: «Je mérite
+pourtant quelque chose, ne serait-ce que pour avoir vaincu mon coeur
+jusqu'à prier[226].» On le trouve bon père avec ses enfants, libéral
+envers son fermier, généreux même. «On a écrit, dit-il, plus de
+libelles contre moi que contre presque aucun homme vivant, et j'aurais
+eu le droit de défendre mon innocence. J'ai rarement répondu aux
+pamphlets diffamatoires, ayant dans les mains les moyens de confondre
+mes ennemis, et, quoique naturellement vindicatif, j'ai souffert en
+silence et maintenu mon âme dans la paix[227].» Insulté par Collier
+comme corrupteur des moeurs, il souffrit cette réprimande brutale et
+confessa noblement les fautes de sa jeunesse: «M. Collier en beaucoup
+de points m'a blâmé justement: je ne cherche d'excuse pour aucune de
+mes pensées ou de mes expressions; quand on peut les taxer
+équitablement d'impiété, d'immoralité ou de licence, je les rétracte.
+S'il est mon ennemi, qu'il triomphe; s'il est mon ami (et je ne lui ai
+donné aucune occasion personnelle d'être autrement), il sera content
+de mon repentir[228].» Une telle pénitence relève; pour s'abaisser
+ainsi, il faut être grand. Il l'était par l'esprit comme par le coeur,
+muni de raisonnements solides et de jugements personnels, élevé
+au-dessus des petits procédés de rhétorique et des arrangements de
+style, maître de son vers, serviteur de son idée, ayant cette
+abondance de pensées qui est la marque du vrai génie. «Elles arrivent
+sur moi si vite et si pressées que ma seule difficulté est de choisir
+ou de rejeter parmi elles[229].» C'est avec ces forces qu'il entra
+dans sa seconde carrière; la constitution et le génie de l'Angleterre
+la lui ouvraient.
+
+[Note 212: «The stage to which my genius never much inclined me.»]
+
+[Note 213: I might find in France a living Horace and a Juvenal in the
+person of the admirable Boileau, whose numbers are excellent, whose
+expressions are noble, whose thoughts are just, whose language is
+pure, whose satire is pointed, and whose sense is close. What he
+borrows from the ancient, he repays with usury of his own; in coin as
+good and almost as universally valuable. (_Dédicace au comte de
+Dorcet._)]
+
+[Note 214: «Spenser wanted only to have read the rules of Bossu.»
+Ailleurs il cite Longin, Boileau, Rapin: «The latter of whom is alone
+sufficient, were all other criticks lost, to teach anew the rules of
+writing.»
+
+Arioste neither designed justly, nor observed any unity of action or
+compass of time, or moderation in the vastness of his draught. His
+style is luxurious without majesty or decency, and his adventures
+without the compass of nature and possibility.]
+
+[Note 215: His wit is faint, and his salt almost insipid. Juvenal is
+of a more vigorous and masculine wit; he gives me as much pleasure as
+I can bear.]
+
+[Note 216: Their language is not strung with sinews like our English.
+It has the nimbleness of a grey-hound, but not the bulk and body of a
+mastiff. They have set up purity for the standard of their language,
+and a masculine vigour is that of ours.]
+
+[Note 217: To receive the blessings and prayers of mankind, you need
+only be seen together. We are ready to conclude that you are a pair of
+angels sent below to make virtue amiable in your persons, or to sit
+for poets when they would pleasantly instruct the age, by drawing
+goodness in the most perfect and alluring shape of nature.... No part
+of Europe can afford a parallel to your noble Lord in masculine beauty
+and in goodliness of shape. (Dédicace de _la Conquête de Mexico_.)
+
+You have all the advantages of mind and body, and an illustrious
+birth, conspiring to render you an extraordinary person. The
+_Achilles_ and the _Rinaldo_ are present in you, even above their
+originals; you only want a Homer or a Tasso to make you equal to them.
+Youth, beauty, and courage (all which you possess in the highest of
+their perfection) are the most desirable gifts of Heaven. (Dédicace de
+_la Royale Martyre_, au duc de Monmouth.)]
+
+[Note 218: «All men will join with me in the adoration which I pay
+you.»--Au comte de Rochester, il écrit: «I find it is not for me to
+contend any way with your Lordship, who can write better on the
+meanest subject, than I can on the best.... You are above any incense
+I give you.»--Dans la dédicace de ses fables, il compare le duc
+d'Osmond à Nestor, Joseph, Ulysse, Lucullus, etc.--Un autre jour, il
+compare la Castlemaine à Caton.]
+
+[Note 219:
+
+ Why should a foolish marriage vow,
+ Which long ago was made,
+ Oblige us to each other now,
+ When passion is decay'd?
+ We lov'd, and we lov'd as long we cou'd,
+ 'Till our love was lov'd out in us both.
+ But our marriage is dead when the pleasure is fled;
+ 'Twas pleasure first made it an oath.]
+
+[Note 220: They are no more mine when I receive them, than the light
+of the moon can be allowed to be her own, who shines but by the
+reflection of her brother. (1693. Lettre à Dennis.)]
+
+[Note 221: Her weight made the horses travel very heavily; but to give
+them a breathing time, she would often stop us, and plead some
+necessity of nature, and tell us we were all flesh and blood.]
+
+[Note 222: This définition, though critics raised a logical objection
+against it--that it was only _a genere et fine_, and so not altogether
+perfect, was yet well received by the rest.]
+
+[Note 223: It is charged upon me that I make debauched persons my
+protagonists, or the chief persons of the drama, and that I make them
+happy in the conclusion of my play; against the law of comedy which is
+to reward virtue and punish vice. (Préface du _Mock Astrologer_.)]
+
+[Note 224: It is not that I would explode the use of metaphors from
+passion, for Longinus thinks them necessary to raise it.]
+
+[Note 225: Dissembling, though lawful in some cases, is not my talent.
+Yet, for your sake, I will struggle with the plain openness of my
+nature. In the mean time, I flatter not myself with any manner of
+hopes; but do my duty and suffer for God's sake.--You know the profits
+(of Virgil) might have been more; but neither my conscience nor my
+honour would suffer me to take them. But I can never repent my
+constancy, since I am thoroughly persuaded of the justice of the cause
+for which I suffer.]
+
+[Note 226: I have done something, so far to conquer my own spirit as
+to ask it.]
+
+[Note 227: More libels have been written against me than almost any
+man now living. I have seldom answered any scurrilous lampoon, and,
+being naturally vindictive, have suffered in silence, and possessed my
+soul in quiet.]
+
+[Note 228: I shall say the less of Mr Collier, because in many things
+he has taxed me justly; and I have pleaded guilty to all thoughts or
+expressions of mine, which can be truly argued of obscenity,
+profaneness, or immorality; and retract them.--If he be my enemy, let
+him triumph. If he be my friend, and I have given him no personal
+occasion to be otherwise, he will be glad of my repentance.»--Il y a
+de l'esprit dans ce qui suit: «He is too much given to horseplay in
+his raillery, and comes to battle, like a Dictator from the plough; I
+will not say: the zeal of God's house has eaten him up; but I am sure
+it has devoured some part of his good manners and civility. (Préface
+des _Fables_.)]
+
+[Note 229: Thoughts, such as they are, come crowding in so fast upon
+me, that my only difficulty is to chuse or to reject; to run them into
+verses or to give them the other harmony of prose. I have so long
+studied and practised both, that they are grown into habit and become
+familiar to me.]
+
+
+VII
+
+«Un homme, dit La Bruyère, né Français et chrétien, se trouve
+contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus; il les
+entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il
+relève par la beauté de son génie et de son style.» Il n'en était
+point ainsi en Angleterre. Les grands sujets étaient livrés aux
+discussions violentes; la politique et la religion, comme deux arènes,
+appelaient à l'audace et à la bataille tous les talents et toutes les
+passions. Le roi, d'abord populaire, avait relevé l'opposition par ses
+vices et par ses fautes, et pliait sous le mécontentement du public
+comme sous l'intrigue des partis. On savait qu'il avait vendu les
+intérêts de l'Angleterre à la France; on croyait qu'il voulait livrer
+aux papistes les consciences des protestants. Les mensonges d'Oates,
+l'assassinat du magistrat Godfrey, son cadavre promené solennellement
+dans les rues de Londres, avaient enflammé l'imagination et les
+préjugés du peuple; les juges intimidés ou aveugles envoyaient à
+l'échafaud les catholiques innocents, et la foule accueillait par des
+insultes et des malédictions leurs protestations d'innocence. On avait
+exclu le frère du roi de ses emplois, on voulait l'exclure de ses
+droits au trône. Les chaires, les théâtres, la presse, les _hustings_
+retentissaient de discussions et d'injures. Les noms de whigs et de
+tories venaient de naître, et les plus hauts débats de philosophie
+politique s'agitaient, nourris par le sentiment d'intérêts présents et
+pratiques, aigris par la rancune de passions anciennes et blessées.
+Dryden s'y lança, et son poëme d'_Absalon et Achitophel_ fut un
+pamphlet. «Je manie mieux le style âpre que le style doux[230],»
+disait-il dans sa préface; et en effet, dans une telle guerre il
+fallait des armes. C'est à peine si une allégorie biblique conforme au
+goût du temps dissimule les noms sans cacher les hommes. Il expose la
+tranquille vieillesse et le droit incontesté du roi David[231], la
+grâce, l'humeur pliante, la popularité de son fils naturel
+Absalon[232], le génie et la perfidie d'Achitophel[233], qui soulève
+le fils contre le père, rassemble les ambitions froissées et ranime
+les factions vaincues. D'esprit, il n'y en a guère ici: on n'a pas le
+loisir d'être spirituel en de pareilles batailles; songez à ce peuple
+soulevé qui écoute, à ces hommes emprisonnés, exilés, qui attendent:
+ce sont la fortune, la liberté, la vie ici qui sont en jeu. Il s'agit
+de frapper juste et fort, il ne s'agit point de frapper avec grâce. Il
+faut que le public reconnaisse les personnages, qu'il crie leurs noms
+sous leurs portraits, qu'il applaudisse à l'insulte dont on les
+charge, qu'il les bafoue, qu'il les précipite du haut rang où ils
+veulent monter. Dryden les passe tous en revue.
+
+ .... Zimri[234],--homme si divers qu'il semblait ne point
+ être--un seul homme, mais l'abrégé de tout le genre
+ humain.--Roide dans ses opinions, et toujours du mauvais
+ côté,--étant toute chose par écarts, et jamais rien
+ longtemps;--vous le trouviez, dans le cours d'une lune
+ révolue,--chimiste, ménétrier, homme d'État et bouffon,--puis
+ tout aux femmes, à la peinture, aux vers, à la bouteille,--outre
+ dix mille boutades qui mouraient en lui en naissant.--Heureux
+ fou, qui pouvait employer toutes ses heures--à désirer ou à
+ goûter quelque chose de nouveau!--L'injure et l'enthousiasme
+ étaient son style ordinaire;--l'un et l'autre (signe de bon
+ jugement!) toujours dans l'excès,--si extrêmement violent ou si
+ extrêmement poli,--que chaque homme pour lui était un dieu ou un
+ diable.--Dissiper la richesse était son talent propre.--Nulle
+ chose pour lui ne restait sans récompense, hors le mérite.--Pillé
+ par des parasites qu'il démasquait toujours trop tard,--il avait
+ son bon mot, ils avaient son domaine.--Ses bouffonneries
+ l'avaient chassé de la cour; il se consola--à former des partis
+ sans pouvoir être chef.
+
+ Ainsi, pervers de volonté, impuissant d'action,--il suivait les
+ factions, qui ne le suivaient pas[235].
+
+ Shimei[236], de qui la jeunesse avait été fertile en promesses et
+ de zèle pour son Dieu et de haine pour son roi,--qui sagement
+ s'abstenait des péchés coûteux--et ne rompait jamais le sabbat,
+ excepté pour un profit,--qu'on ne vit jamais lâcher une
+ malédiction--ou un juron, si ce n'est contre le
+ gouvernement[237]....
+
+Contre ces malédictions, leur chef, Shaftesbury, se roidissait; accusé
+de haute trahison, il était absous par le grand jury, malgré tous les
+efforts de la cour, aux applaudissements d'une foule immense, et ses
+partisans faisaient frapper une médaille à son image, montrant
+audacieusement sur le revers le soleil royal obscurci par un nuage.
+Dryden répliqua par son poëme de _la Médaille_, et la diatribe
+effrénée rabattit la provocation ouverte:
+
+ Oh! si le poinçon qui a copié toutes ses grâces,--et labouré de
+ tels sillons pour cette face d'eunuque,--avait pu tracer sa
+ volonté toujours changeante!--Ce travail infini eût lassé l'art
+ du graveur:--beau héros de bataille d'abord, et, comme un pygmée
+ que le vent emporte,--lancé dans la guerre par une inquiétude
+ prématurée;--général sans barbe, rebelle avant d'être
+ homme,--tant sa haine contre son prince commença jeune!--Puis,
+ vermine frétillante dans l'oreille de l'usurpateur,--trafiquant
+ de son esprit vénal contre des tas d'or,--il se jeta dans le
+ moule des saints cafards,--gémit, soupira, pria, tant que la
+ cafardise fut un lucre,--la plus bruyante cornemuse du glapissant
+ cortége[238]!
+
+La même amertume envenimait la controverse religieuse. Les disputes de
+dogme, un instant rejetées dans l'ombre par les moeurs débauchées et
+sceptiques, avaient éclaté de nouveau, enflammées par le catholicisme
+bigot du prince et par les craintes justifiées de la nation. Le poëte,
+qui, dans la _Religion d'un laïque_, était encore anglican tiède et
+demi-douteur, entraîné peu à peu par ses inclinations absolutistes,
+s'était converti à la religion catholique, et, dans son poëme de _la
+Biche et la Panthère_, il combattit pour sa nouvelle foi. «La nation,
+dit-il en commençant, est dans une trop grande fermentation pour que
+je puisse attendre guerre loyale ou même simplement quartier des
+lecteurs du parti contraire[239].» Et là-dessus, empruntant les
+allégories du moyen âge, il représente toutes les sectes hérétiques
+comme des bêtes de proie acharnées contre une biche blanche, d'origine
+céleste; il n'épargne ni les comparaisons brutales, ni les sarcasmes
+grossiers, ni les injures ouvertes. La discussion est toute serrée et
+théologique. Ses auditeurs ne sont pas de beaux esprits occupés à voir
+comment on peut orner une matière sèche, théologiens par occasion et
+pour un moment, avec défiance et réserve, comme Boileau dans son
+_amour de Dieu_. Ce sont des opprimés, à peine soulagés depuis un
+instant d'une persécution séculaire, attachés à leur foi par leurs
+souffrances, respirant à demi parmi les menaces visibles et les haines
+grondantes de leurs ennemis contenus. Il faut que leur poëte soit
+dialecticien comme un docteur d'école; il a besoin de toute la rigueur
+de la logique; il s'y accroche en nouveau converti, tout imbu des
+preuves qui l'ont arraché à la foi nationale et qui le soutiennent
+contre la défaveur publique, fécond en distinctions, marquant du doigt
+le défaut des arguments, divisant les réponses, ramenant l'adversaire
+à la question, épineux et déplaisant pour un lecteur moderne, mais
+d'autant plus loué et aimé de son temps. Il y a dans tous ces esprits
+anglais un fonds de sérieux et de véhémence; la haine s'y soulève,
+toute tragique, avec un éclat sombre comme la houle d'une mer du Nord.
+Au milieu de ses combats publics, Dryden s'abattit sur un ennemi
+privé, Shadwell, et l'accabla d'un immortel mépris[240]. Le grand
+style épique et la rime solennelle vinrent assener le sarcasme, et le
+malheureux rimeur, par un triomphe dérisoire, fut traîné sur le char
+poétique où la Muse assied les héros et les dieux. Dryden peignit
+l'Irlandais Fleknoë, antique roi de la sottise, délibérant pour
+trouver un successeur digne de lui, et choisissant Shadwell, héritier
+de son bavardage, propagateur de la niaiserie, glorieux vainqueur du
+sens commun. De toutes parts, à travers les rues jonchées de
+paperasses, les nations s'assemblent pour contempler le jeune héros,
+debout auprès du trône paternel, le front ceint de brouillards mornes,
+laissant errer sur son visage le fade sourire de l'imbécillité
+contente[241]. Son père le bénit: «Règne, mon fils, depuis l'Irlande
+jusqu'aux Barbades lointaines[242]. Avance tous les jours plus loin
+dans la sottise et l'impudence; d'autres t'enseigneront le succès;
+apprends de moi le travail infécond, les accouchements avortés[243].
+Ta muse tragique fait sourire, ta muse comique fait dormir. De quelque
+fiel que tu charges ta plume, tes satires inoffensives ne peuvent
+jamais mordre. Quitte le théâtre, et choisis pour régner quelque
+paisible province dans le pays des acrostiches[244].» Ainsi se déploie
+l'insultante mascarade, non point étudiée et polie comme _le Lutrin_
+de Boileau, mais pompeuse et crue, poussée en avant par un souffle
+brutal et poétique, comme on voit un grand navire entrer dans les
+bourbes de la Tamise, toutes voiles ouvertes et froissant l'eau.
+
+[Note 230: They who can criticise so weakly as to imagine that I have
+done my worst may be convinced at their own cost, that I can write
+severely with more ease, than I can gently.]
+
+[Note 231: Charles Ier.]
+
+[Note 232: Le duc de Monmouth.]
+
+[Note 233: Le comte de Shaftesbury.
+
+ Of these false Achitophel was first;
+ A name to all succeeding ages curst:
+ For close designs and crooked counsels fit;
+ Sagacious, bold, and turbulent of wit;
+ Restless, unfix'd in principles and place;
+ In power unpleas'd, impatient of disgrace:
+ A fiery soul, which, working out its way,
+ Fretted the pigmy body to decay,
+ And o'er-inform'd the tenement of clay.
+ A daring pilot in extremity;
+ Pleas'd with the danger when the waves went high,
+ He sought the storms; but, for a calm unfit,
+ Would steer too nigh the sands to boast his wit.
+ Great wits are sure to madness near allied,
+ And thin partitions do their bounds divide;
+ Else why should he, with wealth and honour blest,
+ Refuse his age the needful hours of rest?
+ Punish a body which he could not please,
+ Bankrupt of life, yet prodigal of ease?
+ And all to leave what with his toil he won,
+ To that unfeather'd two-legg'd thing, a son;
+ Got, while his soul did huddled notions try,
+ And born a shapeless lump, like anarchy.
+ In friendship false, implacable in hate;
+ Resolv'd to ruin or to rule the state.]
+
+[Note 234: Le duc de Buckingham.]
+
+[Note 235:
+
+ In the first rank of these did Zimri stand;
+ A man so various that he seem'd to be
+ Not one, but all mankind's epitome:
+ Stiff in opinions, always in the wrong,
+ Was ev'ry thing by starts, and nothing long
+ But, in the course of one revolving moon,
+ Was chemist, fiddler, statesman, and buffoon;
+ Then all for women, painting, rhyming, drinking,
+ Besides ten thousand freaks that died in thinking.
+ Blest madman! who could ev'ry hour employ
+ With something new to wish, or to enjoy.
+ Railing and praising were his usual themes;
+ And both, to show his judgment, in extremes;
+ So over-violent, or over-civil,
+ That ev'ry man with him was God or devil.
+ In squandering wealth was his peculiar art;
+ Nothing went unrewarded but desert:
+ Beggar'd by fools, whom still he found too late,
+ He had his jest, and they had his estate;
+ He laugh'd himself from court, then sought relief
+ By forming parties, but could ne'er be chief;
+ For, spite of him, the weight of business fell
+ On Absalom and wise Achitophel:
+ Thus, wicked but in will, of means bereft,
+ He left not faction, but of that was left.]
+
+[Note 236: Slingsby Bethel.]
+
+[Note 237:
+
+ Shimei, whose youth did early promise bring
+ Of zeal to God and hatred to his king;
+ Did wisely from expensive sins refrain,
+ And never broke the Sabbath but for gain;
+ Nor was he ever known an oath to vent,
+ Or curse unless against the Government.]
+
+[Note 238:
+
+ Oh, could the stile that copy'd every grace,
+ And plough'd such furrows for an eunuch face,
+ Could it have form'd his ever-changing will,
+ The various piece had tir'd the graver's skill!
+ A martial hero first, with early care,
+ Blown, like a pigmy, by the winds to war.
+ A beardless chief, a rebel, e'er a man:
+ So young his hatred to his prince began.
+ Next this, how widely will ambition steer!
+ A vermin wriggling in the usurper's ear.
+ Bartering his venal wit for sums of gold,
+ He cast himself into the saint-like mould,
+ Groan'd, sigh'd, and pray'd, while godliness was gain,
+ The loudest bag-pipe of the squeaking train.
+ (_The Medal._)]
+
+[Note 239: The nation is in too high a ferment for me to expect either
+fair war, or even so much as fair quarter, from a reader of the
+opposite party.]
+
+[Note 240: _Mac-Fleknoë._]
+
+[Note 241:
+
+ The hoary prince in majesty appear'd,
+ High on a throne of his own labours rear'd.
+ At his right hand our young Ascanius sat,
+ Rome's other hope, and pillar of the state;
+ His brows thick fogs, instead of glories, grace,
+ And lambent dulness play'd around his face.
+ As Hannibal did to the altars come,
+ Sworn by his sire a mortal foe to Rome,
+ So Shadwell swore, nor should his vow be vain,
+ That he, till death, true dulness would maintain;
+ And, in his father's right, and realm's defence,
+ Ne'er to have peace with Wit, nor truce with sense.
+ The king himself the sacred unction made,
+ As king by office, and as priest by trade.
+ In his sinister hand, instead of ball,
+ He placed a mighty mug of potent ale.]
+
+[Note 242: Îles où l'on transportait les condamnés.]
+
+[Note 243:
+
+ «Heav'n bless my son, from Ireland let him reign,
+ To far Barbadoes on the western main;
+ Of his dominion may no end be known,
+ And greater than his father's be his throne;
+ Beyond Love's Kingdom let him stretch his pen!»
+ He paus'd; and all the people cried, Amen.
+ Then thus continued he: «My son, advance
+ Still in new impudence, new ignorance.
+ Success let others teach; learn thou, from me
+ Pangs without birth, and fruitless industry.
+ Let Virtuosos in five years be writ;
+ Yet not one thought accuse thy toil of wit.
+ Let 'em be all by thy own model made
+ Of dulness, and desire no foreign aid;
+ That they to future ages may be known,
+ Not copies drawn, but issue of thy own.
+ Nay, let thy men of wit, too, be the same,
+ All full of thee, and diff'ring but in name.»]
+
+[Note 244:
+
+ «Like mine, thy gentle numbers feebly creep;
+ Thy tragic muse gives smiles; thy comic, sleep.
+ With whate'er gall thou sett'st thyself to write,
+ Thy inoffensive satires never bite.
+ In thy felonious heart though venom lies,
+ It does but touch thy Irish pen, and dies.
+ Thy genius calls thee not to purchase fame
+ In keen Iambics, but mild Anagram.
+ Leave writing plays, and choose for thy command
+ Some peaceful province in Acrostic land.
+ There thou may'st wings display, and altars raise,
+ And torture one poor word ten thousand ways.
+ Or, if thou wouldst thy diff'rent talents suit,
+ Set thy own songs, and sing them to thy lute.»
+ He said: but his last words were scarcely heard,
+ For Bruce and Longvil had a trap prepared;
+ And down they sent the yet declaiming bard.
+ Sinking, he let his drugget robe behind,
+ Borne upwards by a subterranean wind.
+ The mantle fell to the young prophet's part
+ With double portion of his father's art.]
+
+
+VIII
+
+C'est dans ces trois poëmes que le grand art d'écrire, signe et source
+de la littérature classique, apparut pour la première fois. Un nouvel
+esprit naissait et renouvelait l'art avec le reste; désormais et pour
+un siècle, les idées s'engendrent et s'ordonnent par une loi
+différente de celle qui jusqu'alors les a formées. Sous Spencer et
+Shakspeare, les mots vivants comme des cris ou comme une musique
+faisaient voir l'inspiration intérieure qui les lançait. Une sorte de
+vision possédait l'artiste; les paysages et les événements se
+déroulaient dans son esprit comme dans la nature; il concentrait dans
+un éclair tous les détails et toutes les forces qui composent un être,
+et cette image agissait et se développait en lui comme l'objet hors de
+lui; il imitait ses personnages, il entendait leurs paroles; il
+trouvait plus aisé de les répéter toutes palpitantes que de raconter
+ou d'expliquer leurs sentiments; il ne jugeait pas, il voyait; il
+était involontairement acteur et mime; le drame était son oeuvre
+naturelle, parce que les personnages y parlent et que l'auteur n'y
+parle pas. Voici que cette conception complexe et imitative se
+décolore et se décompose; l'homme n'aperçoit plus les choses d'un jet,
+mais par détails; il tourne autour d'elles pas à pas, portant sa lampe
+tour à tour sur toutes leurs parties. La flamme qui d'une seule
+illumination les révélait s'est éteinte; il remarque des qualités, il
+note des points de vue, il classe des groupes d'actions, il juge et il
+raisonne. Les mots, tout à l'heure animés et comme gonflés de séve, se
+flétrissent et se sèchent; ils deviennent abstraits; ils cessent de
+susciter en lui des figures et des paysages; ils ne remuent que des
+restes de passions affaiblies; ils jettent à peine quelques lueurs
+défaillantes sur la toile uniforme de sa conception ternie; ils
+deviennent exacts, presque scientifiques, voisins des chiffres, et,
+comme les chiffres, ils se disposent en séries, alliés par leurs
+analogies, les premiers plus simples conduisant aux seconds plus
+composés, tous du même ordre, en telle sorte que l'esprit qui entre
+dans une voie la trouve unie et ne soit jamais contraint de la
+quitter. Dès lors une nouvelle carrière s'ouvre: l'homme a le monde
+entier à repenser; le changement de sa pensée a changé tous les points
+de vue, et tous les objets vont prendre une nouvelle forme dans son
+esprit transformé. Il s'agit d'expliquer et de prouver; c'est là tout
+le style classique, c'est tout le style de Dryden.
+
+Il développe, il précise, il conclut; il annonce sa pensée, puis la
+résume, pour que le lecteur la reçoive préparée, et, l'ayant reçue, la
+retienne. Il la fixe en termes exacts justifiés par le dictionnaire,
+en constructions simples justifiées par la grammaire, pour que le
+lecteur ait à chaque pas une méthode de vérification et une source de
+clarté. Il oppose les idées aux idées, et les phrases aux phrases,
+pour que le lecteur, guidé par le contraste, ne puisse dévier de la
+route tracée. Vous devinez quelle peut être la beauté dans une
+pareille oeuvre. Cette poésie n'est qu'une prose plus forte. Les idées
+plus serrées, les oppositions plus marquées, les images plus hardies,
+ne font qu'ajouter de l'autorité au raisonnement. La mesure et la rime
+transforment les jugements en sentences. L'esprit, tendu par le
+rhythme, s'étudie davantage, et arrive à la noblesse par la réflexion.
+Les jugements s'enchâssent en des images abréviatives ou en des lignes
+symétriques qui leur donnent la solidité et la popularité d'un dogme.
+Les vérités générales atteignent la forme définitive qui les transmet
+à l'avenir et les propage dans le genre humain. Tel est le mérite de
+ces poëmes: ils plaisent par leurs bonnes expressions[245]. Sur un
+tissu plein et solide se détachent des fils habilement noués ou
+éclatants. Ici Dryden a rassemblé en un vers un long raisonnement; là
+une métaphore heureuse a ouvert sous l'idée principale une perspective
+nouvelle[246]; plus loin deux mots semblables collés l'un contre
+l'autre ont frappé l'esprit d'une preuve imprévue et victorieuse;
+ailleurs une comparaison cachée a jeté une teinte de gloire ou de
+honte sur le personnage qui ne s'y attendait pas[247]. Ce sont toutes
+les adresses et les réussites du style calculé, qui rend l'esprit
+attentif et le laisse persuadé ou convaincu.
+
+[Note 245:
+
+ Strong were our sires, and as they fought they writ,
+ Conqu'ring with force of arms and dint of wit.
+ Theirs was the giant race, before the flood.
+ And thus, when Charles return'd, our empire stood.
+ Like James, he the stubborn soil manur'd,
+ With rules of husbandry the rankness cur'd,
+ Tam'd us to manners, when the stage was rude
+ And boisterous English wit with art indu'd....
+ But what we gain'd in skill we lost in strength,
+ Our builders were with want of genius curs'd,
+ The second temple was not like the first.]
+
+[Note 246:
+
+ Held up the buckler of the people's cause,
+ Against the crown and skulk'd against the laws....
+ Desire of power, on Earth a vicious weed
+ Yet sprung from high is of celestial seed!
+ (_Absalon et Achitophel._)]
+
+[Note 247:
+
+ Why then should I, encouraging the bad,
+ Turn rebel, and run popularly mad?]
+
+
+IX
+
+À la vérité, il n'y a guère ici d'autre mérite littéraire. Si Dryden
+est un politique expérimenté, un controversiste instruit, bien muni
+d'arguments, sachant tous les tournants de la discussion, versé dans
+l'histoire des hommes et des partis, cette habileté de pamphlétaire,
+toute pratique et anglaise, le retient dans la basse région des
+combats journaliers et personnels, bien loin de la haute philosophie
+et de la liberté spéculative, qui impriment au style classique des
+contemporains français la durée et la grandeur. Au fond, dans ce
+siècle en Angleterre, toutes les discussions restent étroites. Excepté
+le terrible Hobbes, ils manquent tous de la grande invention. Dryden,
+comme les autres, reste confiné dans des raisonnements et des insultes
+de secte et de faction. Les idées alors sont aussi petites que les
+haines sont fortes; nulle doctrine générale n'ouvre au-dessus du
+tumulte de la bataille des perspectives poétiques: des textes, des
+traditions, une triste escorte de raisonnements rigides, voilà les
+armes; les préjugés et les passions se valent dans les deux partis.
+C'est pourquoi la matière manque à l'art d'écrire. Dryden n'a point de
+philosophie personnelle qu'il puisse développer; il ne fait que
+versifier des thèmes qui lui sont donnés par autrui. Dans cette
+stérilité, l'art se réduit bientôt à revêtir des pensées étrangères,
+et l'écrivain se fait antiquaire ou traducteur. En effet, la plus
+grande partie des vers de Dryden sont des imitations, des remaniements
+ou des copies. Il a traduit Perse, Virgile, une partie d'Horace, de
+Théocrite, de Juvénal, de Lucrèce et d'Homère, et mis en anglais
+moderne plusieurs contes de Boccace et de Chaucer. Ces traductions
+alors semblaient d'aussi grandes oeuvres que des compositions
+originales. Quand il aborda l'_Énéide_, «la nation, dit Johnson, parut
+se croire intéressée d'honneur à l'issue.». Addison lui fournit les
+arguments de chaque livre et un essai sur _les Géorgiques_; d'autres
+lui donnèrent des éditions, des notes; des grands seigneurs
+rivalisèrent pour lui offrir l'hospitalité; les souscripteurs
+abondèrent. On disait que le Virgile anglais allait donner le Virgile
+latin à l'Angleterre. Longtemps ce travail fut considéré comme sa
+première gloire; de même à Rome, sous Cicéron, dans la disette
+originelle de la poésie nationale, les traducteurs des pièces grecques
+étaient aussi loués que les inventeurs.
+
+Cette stérilité d'invention altère le goût ou l'alourdit. Car le goût
+est un système instinctif, et nous mène par des maximes intérieures
+que nous ignorons; l'esprit, guidé par lui, sent des liaisons, fuit
+des dissonances, jouit ou souffre, choisit ou rejette, d'après des
+conceptions générales qui le maîtrisent et qu'il ne voit pas; elles
+ôtées, on voit disparaître le tact qu'elles produisent, et l'écrivain
+commet des maladresses, parce que la philosophie lui a manqué. Telle
+est l'imperfection des récits remaniés par Dryden d'après Chaucer ou
+Boccace. Dryden ne sent pas que des contés de fées ou de chevaliers ne
+conviennent qu'à une poésie enfantine, que des sujets naïfs demandent
+un style naïf, que les conversations de Renard et de Chanteclair, les
+aventures de Palémon et d'Arcite, les métamorphoses, les tournois, les
+apparitions, réclament la négligence étonnée et le gracieux babil du
+vieux Chaucer. Les vigoureuses périodes, les antithèses réfléchies
+oppriment ici ces aimables fantômes; les phrases classiques les
+accablent dans leurs plis trop serrés: on ne les voit plus; pour les
+retrouver, on se retourne vers leur premier père; on quitte la lumière
+trop crue d'un âge savant et viril; on ne les suit bien que dans leur
+premier style, dans l'aurore de la pensée crédule, sous la vapeur qui
+joue autour de leurs formes vagues, avec toutes les rougeurs et tous
+les sourires du matin. D'ailleurs, quand Dryden entre en scène, il
+écrase les délicatesses de son maître, insérant des tirades ou des
+raisonnements, effaçant les tendresses abandonnées et sincères. Quelle
+distance entre son récit de la mort d'Arcite et celui de Chaucer!
+Quelles misères que ses beaux mots d'auteur, sa galanterie, ses
+phrases symétriques, ses froids regrets, si on les compare aux cris
+douloureux, aux effusions vraies, à l'amour profond qui éclate chez
+l'autre! Mais, le pire défaut, c'est que, presque partout, il est
+copiste et conserve les fautes en traducteur littéral, les yeux collés
+sur son ouvrage, impuissant à l'embrasser pour le refondre, plus
+voisin du versificateur que du poëte. Quand La Fontaine a mis Ésope
+ou Boccace en vers, il leur a soufflé un nouvel esprit; il ne leur a
+pris qu'une matière; l'âme nouvelle, qui fait le prix de son oeuvre,
+est à lui, n'est qu'à lui, et cette âme convient à son oeuvre. Au lieu
+des périodes cicéroniennes de Boccace, on voit courir de petits vers
+lestes, finement moqueurs, de volupté friande, de naïveté feinte, qui
+goûtent le fruit défendu parce qu'il est fruit et parce qu'il est
+défendu. Le tragique s'en va, les souvenirs du moyen âge sont à mille
+lieues; il ne reste que la gaieté malicieuse, gauloise et bourgeoise,
+d'un frondeur et d'un gourmet. Ici les disparates abondent, et Dryden
+en est si peu choqué qu'il les importe ailleurs, dans ses poëmes
+théologiques, par exemple, représentant l'Église catholique par une
+biche et les hérésies par diverses bêtes, qui disputent entre elles
+aussi longuement et aussi savamment que des gradués d'Oxford[248]. Je
+ne l'aime pas davantage dans ses _épîtres_; ordinairement elles ne
+consistent qu'en flatteries, presque toujours crues, souvent
+mythologiques, parsemées de sentences un peu banales. «J'ai étudié
+Horace, dit-il[249], et je pense que le style de ses épîtres n'est pas
+mal imité ici[250].» N'en croyez rien. Les lettres d'Horace, quoique
+en vers, sont de vraies lettres, agiles, de mouvement inégal, toujours
+improvisées, naturelles. Rien de plus éloigné de Dryden que cet esprit
+original et mondain, philosophe et polisson[251], le plus délicat et
+le plus nerveux des épicuriens, parent (à dix-huit cents ans de
+distance) d'Alfred de Musset et de Voltaire. Il faut, comme Horace,
+être penseur et homme du monde pour écrire de la morale agréable, et
+Dryden, non plus que ses contemporains, n'est homme du monde ou
+penseur.
+
+Mais d'autres traits non moins anglais le soutiennent. Tout d'un coup,
+au milieu des bâillements qu'excitaient ces épîtres, les yeux
+s'arrêtent. L'accent vrai, les idées neuves ont paru; Dryden, écrivant
+à son cousin, gentilhomme de campagne[252], a rencontré une matière
+anglaise et originale. Il peint la vie d'un _squire_ rural qui est
+l'arbitre de ses voisins, qui évite les procès et les médecins de la
+ville, qui se maintient en santé par la chasse et l'exercice. Il cause
+avec lui des affaires publiques. Il montre le bon député «servant à la
+fois le roi et le peuple, conservant à l'un sa prérogative, à l'autre
+son privilége,» placé comme une digue entre les deux fleuves, cédant
+davantage au roi en temps de guerre et davantage au peuple en temps de
+paix, «empêchant l'un et l'autre de déborder et de tarir[253].» Cette
+grave conversation indique un esprit politique nourri par le spectacle
+des affaires, ayant, en matière de débats publics et pratiques, la
+supériorité que les Français ont dans les dissertations spéculatives
+et les entretiens de société. Pareillement, au milieu des sécheresses
+de sa polémique éclatent des magnificences subites, un jet de poésie,
+une prière sortie du plus profond du coeur; la source anglaise de
+passion concentrée s'est tout d'un coup rouverte avec une largeur et
+un élan qu'on ne rencontre point ailleurs:
+
+ Comme les rayons empruntés de la lune et des étoiles--luisent
+ vainement pour le voyageur seul, las et égaré,--ainsi la pâle
+ raison luit vainement pour l'âme. Et comme là-haut,--ces feux
+ roulants ne découvrent que la voûte céleste--sans nous éclairer
+ ici-bas; tel le rayon vacillant de la raison--nous fut prêté, non
+ pour assurer notre route incertaine,--mais pour nous guider
+ là-haut vers un jour meilleur.--Et comme ces cierges de la nuit
+ disparaissent--quand l'éclatant seigneur du jour gravit notre
+ hémisphère,--ainsi pâlit la raison quand la religion se
+ montre;--ainsi la raison meurt et s'évanouit dans la lumière
+ surnaturelle[254].
+
+ .... Ô Dieu miséricordieux, comme tu as bien préparé--pour nos
+ jugements faillibles un guide infaillible!--Ton trône est une
+ obscurité dans l'abîme de lumière,--un flamboiement de gloire qui
+ interdit le regard.--Oh! enseigne-moi à croire en toi, tout caché
+ que tu demeures,--à ne rien chercher au delà de ce que toi-même
+ as révélé,--à prendre celle-là seule pour ma souveraine--que tu
+ as promis de ne jamais abandonner!--Ma jeunesse imprudente a volé
+ parmi les vains désirs;--mon âge viril, longtemps égaré par des
+ feux vagabonds,--a suivi des lueurs fausses, et quand leur éclair
+ a disparu,--mon orgueil a fait jaillir de lui-même d'aussi
+ trompeuses étincelles.--Tel j'étais, tel par nature je suis
+ encore.--À toi la gloire, à moi la honte.--Que toute ma tâche
+ maintenant soit de bien vivre! Mes doutes sont finis[255].
+
+Telle est la poésie de ces âmes sérieuses. Après avoir erré dans les
+débauches et les pompes de la Restauration, Dryden entrait dans les
+graves émotions de la vie intérieure; quoique catholique, il sentait
+en protestant les misères de l'homme et la présence de la grâce; il
+était capable d'enthousiasme. De temps en temps un vers virile et
+poignant décèle, au milieu de ses raisonnements, la puissance de la
+conception et le souffle du désir. Quand le tragique se rencontre, il
+s'y assoit comme dans son domaine; au besoin, il fouille dans
+l'horrible. Il a décrit la chasse infernale et le supplice de la jeune
+fille déchirée par les chiens avec la sauvage énergie de Milton[256].
+Par contraste il a aimé la nature; ce goût a toujours duré en
+Angleterre; les sombres passions réfléchies se détendent dans la
+grande paix et l'harmonie des champs. Au milieu de la dispute
+théologique se développent des paysages; il voit «de nouveaux
+bourgeons fleurir, de nouvelles fleurs se lever, comme si Dieu eût
+laissé en cet endroit les traces de ses pas et réformé l'année. Les
+collines pleines de soleil brillaient dans le lointain sous les rayons
+splendides, et, dans les prairies au-dessous d'elles, les ruisseaux
+polis semblaient rouler de l'or liquide. Enfin ils entendirent chanter
+le coucou folâtre, dont la note proclamait la fête du printemps[257].»
+On démêle sous ses vers réguliers une âme d'artiste[258]; quoique
+rétréci par les habitudes du raisonnement classique, quoique roidi par
+la controverse et la polémique, quoique impuissant à créer des âmes ou
+à peindre les sentiments naïfs et fins, il reste vraiment poëte; il
+est troublé, soulevé par les beaux sons et les belles formes; il écrit
+hardiment sous la pression d'idées véhémentes; il s'entoure volontiers
+d'images magnifiques; il s'émeut au bruissement de leurs essaims, au
+chatoiement de leurs splendeurs; il est au besoin musicien et peintre;
+il écrit des airs de bravoure qui ébranlent tous les sens, s'ils ne
+descendent pas jusqu'au coeur. Telle est cette ode pour la fête de
+sainte Cécile, admirable fanfare où le mètre et le son impriment dans
+les nerfs les émotions de l'esprit, chef-d'oeuvre d'entraînement et
+d'art que Victor Hugo seul a renouvelé[259]. Alexandre est sur son
+trône dans le palais de Persépolis; à côté de lui Thaïs florissante de
+beauté; devant lui, dans l'immense salle, tous ses glorieux
+capitaines. Et Timothée chante: il chante Bacchus, «Bacchus toujours
+beau, Bacchus toujours jeune; le joyeux dieu vient en triomphe: sonnez
+les trompettes! battez les tambours! Il vient la face empourprée, les
+yeux riants; que les hautbois résonnent! Il vient, il vient, Bacchus
+toujours beau, toujours jeune; Bacchus a le premier établi les joies
+du vin; les dons de Bacchus sont un trésor; le vin est le plaisir du
+soldat; riche est le trésor, doux est le plaisir; doux est le plaisir
+après la peine[260].»--Et sous les sons vibrants, le roi se trouble;
+ses joues s'enflamment, ses combats lui reviennent en mémoire; il
+défie les hommes et les dieux. Alors un chant triste l'apaise:
+Timothée pleure la mort de Darius trahi. Puis un chant tendre
+l'amollit: Timothée célèbre l'amour et la rayonnante beauté de Thaïs.
+Tout à coup les sons de la lyre s'enflent; ils s'enflent plus haut;
+ils grondent comme un tonnerre; le roi assoupi se redresse égaré, les
+yeux fixes. «Vengeance! vengeance! regarde les Furies qui se lèvent;
+regarde les serpents qu'elles brandissent, comme ils sifflent dans
+l'air! et ces étincelles qui jaillissent de leurs yeux! Vois cette
+bande de spectres, chacun une torche à la main: ce sont les spectres
+des Grecs immolés dans les batailles, laissés sur la plaine sans
+sépulture, sans honneur! Regarde comme ils secouent leurs torches,
+comme ils les lèvent, comme ils montrent les palais persans, les
+temples étincelants des dieux leurs ennemis[261]!»--Les princes
+applaudissent, ils saisissent des flambeaux, ils courent, Thaïs la
+première, et la nouvelle Hélène brûle la nouvelle Troie! Ainsi jadis
+la musique attendrissait, exaltait, maîtrisait les hommes; les vers de
+Dryden retrouvent son pouvoir en le décrivant.
+
+[Note 248:
+
+ Though Huguenots contemn our ordination
+ Succession, ministerial vocation, etc.
+
+Voilà les cailloux théologiques sur lesquels on trébuche dix fois par
+livre.
+
+ But once possess'd of what with care you save,
+ The wanton boys would piss upon your grave.
+
+Telles sont les grossièretés dans lesquelles la polémique s'engage
+vingt fois par livre.]
+
+[Note 249: Préface de la _Religio Laici_.]
+
+[Note 250: I have studied him and hope the style of his Epistles is
+not ill imitated here.]
+
+[Note 251: Le mot d'Auguste sur Horace est charmant, mais on ne peut
+citer, même en latin.]
+
+[Note 252: Treizième épître.]
+
+[Note 253:
+
+ How bless'd is he who leads a country life,
+ Unvex'd with anxious cares, and void of strife!
+ With crowds attended of your ancient race,
+ You seek the champaign sports or sylvan chase:
+ With well-breath'd beagles you surround the wood,
+ E'en then industrious of the common good;
+ And often have you brought the wily fox
+ To suffer for the firstlings of the flocks;
+ Chas'd e'en amid the folds, and made to bleed,
+ Like felons where they did the murderous deed.
+ This fiery game your active youth maintain'd,
+ Not yet by years extinguish'd, though restrain'd....
+ A patriot both the king and country serves,
+ Prerogative and privilege preserves;
+ Of each our laws the certain limit show;
+ One must not ebb, nor t'other overflow:
+ Betwixt the prince and parliament we stand,
+ The barriers of the state on either hand
+ May neither overflow, for then they drown the land.
+ When both are full they feed our bless'd abode,
+ Like those that water'd once the Paradise of God.
+ Some overpoise of sway, by turns, they share;
+ In peace the people; and the prince in war:
+ Consuls of moderate power in calms were made;
+ When the Gauls came, one sole Dictator sway'd.
+ Patriots in peace assert the people's right,
+ With noble stubbornness resisting might;
+ No lawless mandates from the court receive,
+ Nor lend by force, but in a body give.]
+
+[Note 254:
+
+ Dim as the borrow'd beams of moon and stars
+ To lonely, weary, wand'ring travellers,
+ Is reason to the soul: and as on high
+ Those rolling fires discover but the sky,
+ Nor light us here; so Reason's glimm'ring ray
+ Was lent, not to assure our doleful way,
+ But guide us upward to a better day.
+ And as those nightly tapers disappear
+ When day's bright lord ascends our hemisphere;
+ So pale grows Reason at Religion's sight,
+ So dies, and so dissolves in supernatural light.]
+
+[Note 255: _Religio Laici, Hind and Panther._
+
+ But, gracious God! how well dost thou provide
+ For erring judgments an unerring guide!
+ Thy throne is darkness in th' abyss of light,
+ A blaze of glory that forbids the sight.
+ O teach me to believe thee thus conceal'd,
+ And search no farther than thyself reveal'd;
+ But her alone for my director take,
+ Whom thou bast promised never to forsake!
+ My thoughtless youth was wing'd with vain desires,
+ My manhood, long misled by wandering fires,
+ Follow'd false lights, and when their glimpse was gone,
+ My pride struck out new sparkles of her own.
+ Such was I; such by nature still I am;
+ Be thine the glory, and be mine the shame!
+ Good life be now my task; my doubts are done.]
+
+[Note 256: _Theodore et Honoria._]
+
+[Note 257:
+
+ New blossoms flourish and new flowers arise,
+ As God had been abroad, and, walking there,
+ Had left his footsteps and reform'd the year.
+ The sunny hills from far were seen to glow
+ With glitt'ring beams, and in the meads below
+ The burnish'd brooks appear'd with gold to flow,
+ As last they heard the foolish cuckoo sing,
+ Whose note proclaim'd the holyday of spring.]
+
+[Note 258:
+
+ For her the weeping heaven become serene,
+ For her the ground is clad in cheerful green,
+ For her the nightingales are taught to sing,
+ And nature for her has delayed the spring.
+
+Ces vers charmants sur la duchesse d'York rappellent ceux de La
+Fontaine sur la princesse de Conti.]
+
+[Note 259: Par exemple dans son _Chant du Cirque_.]
+
+[Note 260:
+
+ The praise of Bacchus then the sweet musician sung,
+ Of Bacchus, ever fair and ever young.
+ The jolly god in triumph comes;
+ Sound the trumpets, beat the drums.
+ Flush'd with a purple grace,
+ He shows his honest face.
+ Now give the hautboys breath; he comes! he comes.
+ Bacchus! ever fair and young,
+ Drinking joys did first ordain;
+ Bacchus' blessings are a treasure,
+ Drinking is the soldiers's pleasure;
+ Rich the treasure,
+ Sweet the pleasure;
+ Sweet is pleasure after pain.]
+
+[Note 261:
+
+ Now strike the golden lyre again:
+ And louder yet, and yet a louder strain.
+ Break his bands of sleep asunder,
+ And rouse him, like a rattling peal of thunder.
+ Hark, hark, the horrid sound
+ Has rais'd up his head,
+ As awak'd from the dead,
+ And amaz'd, he stares around.
+ Revenge! revenge! Timotheus cries,
+ See the furies arise!
+ See the snakes that they bear,
+ How they hiss in the air!
+ And the sparkles that flash from their eyes!
+ Behold a ghastly band,
+ Each a torch in his hand!
+ These are Grecian ghosts, that in battle were slain,
+ And unbury'd remain
+ Inglorious on the plain:
+ Give the vengeance due
+ To the valiant crew:
+ Behold how they toss their torches on high,
+ How they point to the Persian abodes,
+ And glitt'ring temples of their hostile gods!
+ The princes applaud with a furious joy,
+ And the King seiz'd a flambeau with a zeal to destroy.
+ Thaïs led the way,
+ To light him to his prey,
+ And, like another Helen, fir'd another Troy.]
+
+
+X
+
+Ce fut là une de ses dernières oeuvres; toute brillante et poétique,
+elle était née parmi les pires tristesses. Le roi pour lequel il avait
+écrit était détrôné et chassé; la religion qu'il avait embrassée était
+méprisée et opprimée; catholique et royaliste, il était confiné dans
+un parti vaincu, que la nation considérait avec ressentiment et avec
+défiance comme l'adversaire naturel de la liberté et de la raison. Il
+avait perdu les deux places qui le faisaient vivre; il subsistait
+misérablement, chargé de famille, obligé de soutenir ses fils à
+l'étranger, traité en mercenaire par un libraire grossier, forcé de
+lui demander de l'argent pour payer une montre qu'on ne voulait pas
+lui laisser à crédit, priant lord Bolingbroke de le protéger contre
+ses injures, vilipendé par son boutiquier quand la page promise
+n'était pas pleine au jour dit. Ses ennemis le persécutaient de
+pamphlets; le puritain Collier flagellait brutalement ses comédies; on
+le damnait sans pitié et en conscience. Il était malade depuis
+longtemps, impotent, contraint de beaucoup écrire, réduit à exagérer
+la flatterie pour obtenir des grands l'argent indispensable que les
+éditeurs ne lui donnaient pas[262]. «Ce que Virgile a composé[263],
+disait-il, dans la vigueur de son âge, dans l'abondance et le loisir,
+j'ai entrepris de le traduire dans le déclin de mes années; luttant
+contre le besoin, opprimé par la maladie, contraint dans mon génie,
+exposé à voir mal interpréter tout ce que je dis, avec des juges qui,
+à moins d'être très-équitables, sont déjà indisposés contre moi par le
+portrait diffamatoire qu'on a fait de mon caractère.» Quoique bien
+disposé pour lui-même, il savait que sa conduite n'avait pas toujours
+été digne, et que tous ses écrits n'étaient pas durables. Né entre
+deux époques, il avait oscillé entre deux formes de vie et deux formes
+de pensée, n'ayant atteint la perfection ni de l'une ni de l'autre,
+ayant gardé des défauts de l'une et de l'autre, n'ayant point trouvé
+dans les moeurs environnantes un soutien digne de son caractère, ni
+dans les idées environnantes une matière digne de son talent. S'il
+avait institué la critique et le bon style, cette critique n'avait
+trouvé place qu'en des traités pédantesques ou des préfaces
+décousues; ce bon style restait dépaysé dans des tragédies enflées,
+dispersé en des traductions multipliées, égaré en des pièces
+d'occasion, en des odes de commande, en des poëmes de parti, ne
+rencontrant que de loin en loin un souffle capable de l'employer et un
+sujet capable de le soutenir. Que d'efforts pour un effet médiocre!
+C'est la condition naturelle de l'homme. Au bout de tout, voici venir
+la douleur et l'agonie. La gravelle, la goutte, depuis longtemps, ne
+lui laissaient plus de relâche; un érésipèle couvrit sa jambe. Vers le
+mois d'avril 1700, il essaya de sortir; son pied foulé se gangrena; on
+voulut tenter l'opération, mais il jugea que ce qui lui restait de
+santé et de bonheur n'en valait pas la peine. Il mourut à
+soixante-neuf ans.
+
+[Note 262: On lui payait dix mille vers deux cent cinquante guinées.]
+
+[Note 263: _Post-scriptum_ de la traduction de Virgile.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+La Révolution.
+
+ I. La révolution morale au dix-huitième siècle. -- Elle
+ accompagne la révolution politique.
+
+ II. Brutalité du peuple. -- Le gin. -- Les émeutes. -- Corruption
+ des grands. -- Les moeurs politiques. -- Trahisons sous Guillaume
+ et Anne. -- Vénalité sous Walpole et Bute. -- Les moeurs privées.
+ -- Les viveurs. -- Les athées. -- _Lettres de lord Chesterfield._
+ -- Sa politesse et sa morale. -- _L'Opéra du Gueux_, par Gay. --
+ Ses élégances et sa satire.
+
+ III. Principes de la civilisation en France et en Angleterre. --
+ La conversation en France. Comment elle aboutit à une révolution.
+ -- Le sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à une réforme.
+
+ IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment
+ profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment elle
+ est vivante. -- Les ariens. -- Les méthodistes.
+
+ V. La chaire. -- Médiocrité et efficacité de la prédication. --
+ Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidité. -- Barrow. -- Son
+ abondance et sa minutie. -- South. -- Son acrete et son énergie.
+ -- Comparaison des prédicateurs en France et en Angleterre.
+
+ VI. La théologie. -- Comparaison de l'apologétique en France et
+ en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La
+ théologie n'est pas spéculative, mais morale. -- Les plus grands
+ esprits se rangent du côté du christianisme. -- Impuissance de la
+ philosophie spéculative. -- Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid.
+ -- Développement de la philosophie morale. -- Smith, Price,
+ Hutcheson.
+
+ VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Traité du
+ gouvernement_, par Locke. -- La théorie du droit personnel est
+ acceptée. -- Comment le tempérament, l'orgueil et l'intérêt la
+ soutiennent. -- La théorie du droit personnel est appliquée. --
+ Comment les élections, les journaux, les tribunaux la mettent en
+ pratique.
+
+ VIII. La tribune. -- Énergie et rudesse de cette éloquence. --
+ Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. -- Burke.
+
+ IX. Issue du travail du siècle. -- Transformation économique et
+ morale. -- Comparaison des portraits de Reynold et de ceux de
+ Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France et en
+ Angleterre. -- Les révolutionnaires et les conservateurs. --
+ Jugement de Burke et du peuple anglais sur la Révolution
+ française.
+
+
+Avec l'établissement de 1688, un nouvel esprit apparaît en Angleterre.
+Lentement, par degrés, la révolution morale accompagne la révolution
+sociale: l'homme change en même temps que l'État, dans le même sens et
+par les mêmes causes; le caractère s'accommode à la situation, et l'on
+voit peu à peu dominer dans les moeurs et dans les lettres l'esprit
+sérieux, réfléchi, moral, capable de discipline et d'indépendance, qui
+seul peut soutenir et achever une constitution.
+
+
+I
+
+Ce ne fut pas sans peine, et au premier regard il semble qu'à cette
+révolution, dont elle est si fière, l'Angleterre n'ait rien gagné.
+L'aspect des choses sous Guillaume, Anne et les deux premiers Georges,
+est repoussant; on est tenté de juger comme Swift: on se dit que s'il
+a peint le Yahou, c'est qu'il l'a vu; nu ou traîné en carrosse, le
+Yahou n'est pas plus beau. On ne voit que corruption en haut, et
+brutalités en bas; une troupe d'intrigants mène une populace de
+brutes. La bête humaine, enflammée par les passions politiques, éclate
+en cris, en violences, brûle l'amiral Byng en effigie, exige sa mort,
+veut détruire sa maison et son parc, oscille tour à tour sous la main
+de chaque parti, et de son élan aveugle semble prête à démolir la
+société civile. Quand le docteur Sacheverell est mis en jugement, les
+garçons bouchers, les boueurs, les balayeurs de cheminée, les
+marchands de pommes, les filles de joie et toute la canaille,
+s'imaginant que l'Église est en danger, l'accompagnent avec des
+hurlements de colère et d'enthousiasme, et le soir se mettent à brûler
+et à piller les temples des dissidents. Quand lord Bute, en dépit de
+l'opinion populaire, est mis à la place de Pitt, il est assailli de
+pierres et obligé d'entourer sa voiture d'une forte garde de boxeurs.
+À chaque accident politique, on entend un grondement d'émeute, on voit
+des bousculades, des coups de poing, des têtes cassées. C'est pis
+lorsque l'intérêt personnel du peuple est en jeu. Le gin avait été
+inventé en 1684, et un demi-siècle après[264] l'Angleterre en
+consommait sept millions de gallons. Les marchands, sur leurs
+enseignes, invitaient les gens à venir s'enivrer pour deux sous; pour
+quatre sous, on avait de quoi tomber mort ivre; de plus, la paille
+gratis; le marchand traînait ceux qui tombaient dans un cellier où ils
+cuvaient leur eau-de-vie. On ne traversait pas les rues de Londres
+sans rencontrer des misérables inertes, insensibles, gisant sur le
+pavé, et que la charité des passants pouvait seule empêcher d'être
+étouffés dans la boue ou écrasés par les voitures. On voulut par un
+impôt modérer cette fureur; ce fut en vain; les juges n'osaient
+condamner, les dénonciateurs étaient assassinés. La chambre plia, et
+Walpole, se sentant au bord d'une révolte, retira sa loi[265]. Tous
+ces légistes en perruque solennelle et en hermine, ces évêques en
+dentelles, ces lords brodés et dorés, ce beau gouvernement adroitement
+équilibré est porté sur le dos d'une brute énorme et redoutable qui
+d'ordinaire chemine docilement, quoique grondante, mais qui tout d'un
+coup, d'un caprice, peut le secouer et l'écraser. On le vit bien en
+1780, pendant l'émeute de lord Gordon. Sans raison ni direction, au
+cri de _à bas les papistes!_ la populace soulevée démolit les prisons,
+lâcha les criminels, maltraita les pairs, et fut trois jours maîtresse
+de la ville, brûlant, pillant et se gorgeant. Les tonneaux de gin
+défoncés faisaient des ruisseaux dans les rues. Enfants et femmes à
+genoux y buvaient jusqu'à mourir. Les uns devenaient furieux, les
+autres s'affaissaient stupides, et l'incendie des maisons croulantes
+finissait par les brûler ou les engloutir. Onze ans plus tard, à
+Birmingham, ils saccagèrent et détruisirent les maisons des libéraux
+et des dissidents, et le lendemain on les trouva, par tas, ivres morts
+le long des chemins et dans les haies. L'instinct s'émeut
+dangereusement dans cette race trop forte et trop nourrie. Le taureau
+populaire se lançait comme une masse sur le premier chiffon rouge
+qu'il croyait voir.
+
+La haute société valait un peu moins que la basse. S'il n'y eut point
+de révolution plus bienfaisante que celle de 1688, il n'y en eut point
+qui fût lancée ou soutenue par de plus sales ressorts. La trahison est
+partout, non pas simple, mais double et triple. Sous Guillaume et sous
+Anne, amiraux, ministres, gentilshommes du conseil, favoris de
+l'antichambre, tous correspondent et conspirent avec les Stuarts
+qu'ils ont déjà vendus, sauf à les vendre encore, par une complication
+de marchés qui vont se détruisant l'un l'autre et par une complication
+de parjures qui vont se dépassant l'un l'autre jusqu'à ce que personne
+ne sache plus à qui il appartient ni qui il est. Le plus grand
+capitaine du temps, le duc de Marlborough, est un des plus bas coquins
+de l'histoire, entretenu par ses maîtresses, économe administrateur de
+la paye qu'il reçoit d'elles, occupé à voler ses soldats, trafiquant
+des secrets d'État, traître envers Jacques, envers Guillaume, envers
+l'Angleterre, capable de risquer sa vie pour épargner une paire de
+bottes mouillées, et de faire tomber dans une embuscade française une
+expédition de soldats anglais. Après lui vient Bolingbroke, sceptique
+et cynique, tour à tour ministre de la reine et du prétendant, aussi
+déloyal envers l'un qu'envers l'autre, marchand de consciences, de
+mariages et de promesses, ayant gaspillé du génie dans les débauches
+et les tripotages pour arriver à la disgrâce, à l'impuissance et au
+mépris[266]. Vient enfin Walpole, chassé de la chambre comme
+concussionnaire, premier ministre pendant vingt ans, et qui se vantait
+de savoir le tarif de chaque conscience. «Il y a des membres écossais,
+disait Montesquieu en 1729[267], qui n'ont que 200 livres sterling, et
+se vendent à ce prix. Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté.
+Ils la vendent au roi, et si le roi la leur redonnait ils la lui
+vendraient encore.» Il faut voir dans le journal de Dodington, espèce
+de Figaro malhonnête, la façon ingénieuse et les jolies tournures de
+ce grand commerce. «Un jour de vote difficile, dit le docteur King,
+Walpole, passant dans la cour des requêtes, aperçut un membre du parti
+contraire: il le tira à part et lui dit: «Donnez-moi votre voix, voici
+un billet de banque de deux mille livres sterling.» Le membre lui fit
+cette réponse: «Sir Robert, vous avez dernièrement rendu service à
+quelques-uns de mes amis intimes, et la dernière fois que ma femme est
+venue à la cour, le roi l'a reçue très-gracieusement, ce qui
+certainement est arrivé par votre influence. Je me considérerais donc
+comme très-ingrat (et il mit le billet de banque dans sa poche) si je
+vous refusais la faveur que vous voulez bien me demander aujourd'hui.»
+Voilà de quel air un homme de goût faisait ses affaires. La corruption
+était si bien dans les moeurs publiques et dans l'état politique
+qu'après la chute de Walpole, lord Bute, qui l'avait dénoncée, fut
+obligé de la pratiquer et de l'accroître. Son collègue Fox changea les
+bureaux du trésor (_pay-office_) en marché, débattit son prix avec des
+centaines de membres, déboursa en une matinée 25000 livres sterling.
+On ne pouvait avoir des votes qu'argent comptant, et encore aux
+moments importants ces mercenaires menaçaient de passer à l'ennemi, se
+mettaient en grève, et demandaient davantage. Et croyez que les chefs
+se faisaient leur part. Ils se vendent ou se payent en titres, en
+dignités, en sinécures; pour obtenir la vacance d'une place, on donne
+au titulaire une pension de deux, trois, cinq, et jusqu'à sept mille
+livres sterling. Pitt, le plus intègre de ces hommes politiques, le
+chef de ceux qui s'appelaient patriotes, donne et retire sa parole,
+attaque ou défend Walpole, propose la guerre ou la paix, le tout pour
+devenir ou rester ministre. Fox, son rival, est une sorte de pourri
+éhonté. Le duc de Newcastle, «dont le nom était perfidie,» espèce de
+caricature vivante, le plus maladroit, le plus ignorant, le plus
+moqué, le plus méprisé des nobles, reste ministre trente ans et dix
+ans premier ministre à cause de sa parenté, de sa fortune, des
+élections dont il dispose et des places qu'il peut donner. La chute
+des Stuarts a mis le gouvernement aux mains de quelques grandes
+familles qui, au moyen de bourgs pourris, de députés achetés et de
+discours sonores, oppriment le roi, manient les passions populaires,
+intriguent, mentent, se chamaillent et tâchent de s'escroquer le
+pouvoir.
+
+Les moeurs privées sont aussi belles que les moeurs publiques.
+D'ordinaire le roi régnant déteste son fils; ce fils fait des dettes,
+demande au parlement d'augmenter sa pension, et se ligue avec les
+ennemis de son père. George Ier tient sa femme en prison pendant
+trente-deux ans, et s'enivre le soir chez deux laiderons, ses
+maîtresses. George II, qui aime sa femme, prend des maîtresses pour
+avoir l'air galant, se réjouit de la mort de son fils, escroque le
+testament de son père. Son fils aîné[268] triche aux cartes, et un
+jour, à Kensington, ayant emprunté 5000 livres sterling à Dodington,
+dit en le voyant sous la fenêtre: «Cet homme passe pour une des
+meilleures têtes de l'Angleterre, et pourtant, avec tout son esprit,
+je viens de l'alléger de 5000 livres.» George IV est une espèce de
+cocher, joueur, viveur scandaleux, parieur sans probité, et que ses
+manoeuvres manquèrent de faire exclure du Jockey-Club. Le seul honnête
+homme est George III, un pauvre lourdaud borné qui devint fou, et que
+sa mère avait tenu comme cloîtré pendant sa jeunesse. Elle donnait
+pour motif la corruption universelle des gens de qualité: «Les jeunes
+gens, disait-elle, sont tous des viveurs, et les jeunes femmes font la
+cour aux hommes au lieu d'attendre qu'on la leur fasse[269].» En
+effet, le vice est à la mode, et non pas délicat comme en France.
+«L'argent, écrivait Montesquieu, est ici souverainement estimé,
+l'honneur et la vertu peu. Il faut à l'Anglais un bon dîner, une fille
+et de l'aisance. Comme il n'est pas répandu et qu'il est borné à cela,
+dès que sa fortune se délabre, et qu'il ne peut plus avoir cela, il se
+tue ou se fait voleur.» Il y a dans les jeunes gens une surabondance
+de séve grossière qui leur fait prendre les brutalités pour les
+plaisirs. Les plus célèbres s'appelaient Mohicans, et la nuit
+tyrannisaient Londres. Ils arrêtaient les gens, et les faisaient
+danser en leur piquant les jambes à coups d'épée; parfois ils
+mettaient une femme dans un tonneau et la faisaient rouler ainsi du
+haut d'une pente; d'autres la posaient sur la tête les pieds en l'air;
+quelques-uns aplatissaient le nez du malheureux qu'ils avaient saisi,
+et avec les doigts lui faisaient sortir les yeux de l'orbite. Swift,
+les comiques et les romanciers ont peint la bassesse de cette grosse
+débauche, qui a besoin de tapage, qui vit d'ivrognerie, qui s'étale
+dans la crudité, qui aboutit à la cruauté, qui finit par l'irréligion
+et l'athéisme[270]. Ce tempérament batailleur et trop fort a besoin de
+s'employer orgueilleusement et audacieusement à la destruction de ce
+que les hommes respectent et de ce que les institutions protégent. Ils
+attaquent les prêtres par le même instinct qu'ils rossent le guet.
+Collins, Tindal, Bolingbroke sont leurs docteurs; la corruption des
+moeurs, l'habitude des trahisons, le choc des sectes, la liberté des
+discussions, le progrès des sciences et la fermentation des idées
+semblent dissoudre le christianisme. «Point de religion, disait
+Montesquieu, en Angleterre. Quatre ou cinq de la chambre des communes
+vont à la messe ou au sermon de la chambre.... Si quelqu'un parle de
+religion, tout le monde se met à rire. Un homme ayant dit de mon
+temps: Je crois cela comme article de foi, tout le monde se mit à
+rire.» En effet, la phrase était provinciale et sentait son vieux
+temps. L'important était d'avoir bon ton, et il est plaisant de voir
+dans lord Chesterfield en quoi ce bon ton consiste. De justice,
+d'honneur, il ne parle qu'en courant et pour la forme: «Avant tout,
+dit-il à son fils, ayez des manières.» Il y revient dans chaque lettre
+avec une insistance, une abondance, une force de preuves, qui font un
+contraste grotesque. «Mon cher ami, comment vont les manières, les
+agréments, les grâces, et tous ces petits riens si nécessaires pour
+rendre un homme aimable? Les prenez-vous? y faites-vous des
+progrès?... Polissez-vous, ne curez point vos ongles en société, ne
+mettez pas vos doigts dans votre nez, posez bien vos pieds.... Votre
+maître de danse est à présent le plus important de tous.... Surtout
+laissez de côté la rouille de Cambridge.... On m'assure que Mme de....
+est jolie comme un coeur, et que, nonobstant cela, elle s'en est tenue
+scrupuleusement à son mari, quoiqu'il y ait déjà plus d'un an qu'elle
+est mariée. Elle n'y pense pas; il faut décrotter cette femme-là.
+Décrottez-vous donc tous les deux réciproquement.» Et un peu après:
+«Que vous dit Mme de...? Pour un attachement, je la préférerais à
+Mme...; mais pour une galanterie, je donnerais la préférence à la
+dernière. Tout cela peut s'arranger ensemble, et l'un n'empêche pas
+l'autre.» Soyez galant, adroit, délié; plaisez aux femmes; «ce sont
+les femmes qui mettent les hommes à la mode;» plaisez aux hommes; «une
+souplesse de courtisan décidera de votre fortune.» Et il lui cite en
+exemple Bolingbroke et Marlborough, les deux pires roués du siècle.
+Ainsi parle un homme grave, ancien ministre, arbitre de l'éducation et
+du goût[271]. Il veut déniaiser son fils, lui donner l'air français,
+ajouter aux solides connaissances diplomatiques et aux grandes visées
+d'ambition l'air engageant, sémillant et frivole. Ce vernis, qui à
+Paris est la couleur vraie, n'est ici qu'un placage choquant. Cette
+politesse transplantée est un mensonge, cette vivacité un manque de
+sens, et cette éducation mondaine ne semble propre qu'à faire des
+comédiens et des coquins.
+
+Ainsi jugea Gay dans son _Opéra du Gueux_, et la société polie
+applaudit avec fureur au portrait qu'il traçait d'elle. Soixante-trois
+nuits de suite, la pièce fut jouée parmi un tonnerre de rires; les
+dames firent écrire les chansons sur leurs éventails, et l'actrice
+principale, dit-on, épousa un duc. Quelle satire! Les voleurs
+infestaient Londres, tellement qu'en 1728 la reine elle-même manqua
+d'être dévalisée; ils s'étaient formés en bandes, ayant des officiers,
+un trésor, un chef, et se multipliaient, quoique toutes les six
+semaines on les envoyât par «charretées» à la potence. Voilà la
+société que Gay mit en scène; à son avis, elle valait la grande; on
+avait peine à l'en distinguer: manières, esprit, conduite, morale,
+dans l'une et l'autre, tout est semblable. «En fait de vices à la
+mode, on ne peut dire si les gentilshommes du grand chemin imitent les
+gentilshommes à la mode, ou si les gentilshommes à la mode imitent les
+gentilshommes du grand chemin[272].» En quoi, par exemple, Peachum
+diffère-t-il d'un grand ministre? Il est comme lui chef d'une bande de
+voleurs, il a comme lui un registre pour inscrire les vols, il reçoit
+comme lui de l'argent des deux mains, il fait comme lui prendre et
+pendre ses amis quand ses amis lui sont à charge, il se sert comme lui
+du langage parlementaire et des comparaisons classiques, il a comme
+lui de la gravité, de la tenue, et s'indigne éloquemment quand on
+soupçonne son honneur. Vous répondrez peut-être qu'il se dispute avec
+son associé au sujet des profits, et l'empoigne à la gorge? Mais
+dernièrement sir Robert Walpole et lord Townshend se sont colletés sur
+une question pareille. Écoutez les instructions que Peachum donne à sa
+fille; ne sont-ce pas les propres maximes du monde? «Ayez des amants,
+mademoiselle; une femme doit savoir être mercenaire, quand même elle
+ne serait jamais allée à la cour ni dans une assemblée.... Comment!
+vous épousez M. Macheath, et votre belle raison est que vous l'aimez?
+L'aimer! l'aimer! Je croyais que mademoiselle était trop bien élevée
+pour cela. Ma fille doit être pour moi ce qu'une dame de la cour est
+pour un ministre d'État, la clef de toute la bande[273].» Quant à M.
+Macheath, c'est le digne gendre d'un tel politique. S'il est moins
+brillant au conseil que dans l'action, cela convient à son âge.
+Trouvez-nous un jeune officier noble qui ait meilleure tournure ou
+fasse des actions plus belles. Il vole sur les grands chemins, voilà
+de la bravoure; il partage son butin avec ses amis, voilà de la
+générosité. «Vous voyez, messieurs, leur dit-il, je ne suis pas un
+simple ami de cour qui promet tout et ne donne rien. Que les
+courtisans se filoutent entre eux; nous du moins, messieurs, nous
+avons gardé assez d'honneur pour nous maintenir purs parmi les
+corruptions du monde[274].» Au reste, il est galant, il a une
+demi-douzaine de femmes, une douzaine d'enfants, il fréquente les
+mauvais lieux, il est aimable avec les beautés qu'il y rencontre, il a
+de l'aisance, il salue bien et à la ronde; il tourné à chacune son
+compliment: «Mademoiselle Slammekin, toujours votre abandon et cet air
+négligé du grand monde! Vous toutes, dames à la mode qui connaissez
+votre beauté, vous aimez le déshabillé. Mademoiselle Jenny,
+daignerez-vous accepter un petit verre?--Je ne bois jamais de liqueurs
+fortes, excepté quand j'ai la colique.--Justement l'excuse des dames à
+la mode: une personne de qualité a toujours la colique[275].» N'est-ce
+pas le vrai ton de la bonne compagnie? Et douterez-vous encore que M.
+Macheath soit un homme de qualité quand vous apprendrez qu'il a mérité
+d'être pendu et qu'il ne l'est pas? À cette preuve tout doit céder. Si
+pourtant vous en voulez une autre, il ajoutera que «en matière de
+conscience et de morale moisie il n'est point du tout vulgaire; cette
+considération-là rogne aussi peu sur ses profits et sur ses plaisirs
+que sur ceux d'aucun gentilhomme d'Angleterre[276].» Après un tel mot,
+il faut bien se rendre. N'objectez pas la saleté de ces moeurs; vous
+voyez bien qu'elle n'a rien de rebutant, puisque la bonne compagnie
+s'en régale. Ces intérieurs de prison et de mauvais lieu, ces tripots,
+cette odeur de gin, ces marchandages d'entremetteuses et ces comptes
+de filous, rien ne dégoûte les dames, qui applaudissent dans leurs
+loges. Elles chantent les chansons de Polly; leurs nerfs n'ont peur
+d'aucun détail; elles ont déjà respiré ces senteurs de bouges dans les
+pastorales limées de l'aimable poëte[277]. Elles rient de voir Lucy
+qui montre sa grossesse à Macheath, et qui verse à Polly de la mort
+aux rats. Elles sont familières avec toutes les gracieusetés de la
+potence et toutes les gentillesses de la médecine. Mistress Trapes
+expose son métier devant elles, et se plaint d'avoir onze belles
+clientes entre les mains du chirurgien[278]. M. Filch, un pilier de
+prison, dit qu'ayant remplacé «le faiseur d'enfants, devenu invalide,
+il a amassé quelque argent à procurer aux dames de l'endroit des
+grossesses pour leur faire avoir un sursis[279].» Une verve atroce,
+aigrie d'ironie poignante, coule à travers l'oeuvre comme un de ces
+ruisseaux de Londres dont Swift et Gay ont décrit les puanteurs
+corrosives; à cent ans de distance, elle déshonore encore le monde qui
+s'est éclaboussé et miré dans son bourbier.
+
+[Note 264: 1742. Rapport de lord Lonsdale.]
+
+[Note 265: "In the present inflamed temper of the people, the act
+could not be carried into execution without an armed force." (Discours
+de Walpole.)]
+
+[Note 266: Voyez le terrible discours de Walpole contre lui, 1734.]
+
+[Note 267: Notes sur son voyage en Angleterre.]
+
+[Note 268: Frédéric, mort en 1751. _Mémoires de Walpole_, t. I, p.
+76.]
+
+[Note 269: The young men were all rakes; the young women made love
+instead of waiting till it was made to them.]
+
+[Note 270: Personnage de Birton, dans le _Jenny_ de Voltaire.]
+
+[Note 271: «Les Anglais ont ordinairement vingt ans avant d'avoir
+parlé à quelque personne au-dessus de leur maître d'école et de leurs
+compagnons de collége; s'il arrive qu'ils aient du savoir, tout se
+termine au grec et au latin, mais pas un seul mot de l'histoire ou des
+langues modernes. Ainsi préparés ils se mettent à voyager; mais comme
+ils manquent de dextérité, qu'ils sont extrêmement honteux et timides
+et qu'ils n'ont point l'usage des langues étrangères, ils vivent entre
+eux et mangent ensemble dans les auberges.» (_Lettres de lord
+Chesterfield._)
+
+«Je souhaiterais que vous les priassiez de vous donner des lettres de
+recommandation pour les jeunes gens du bel air et pour les coquettes
+sur le bon ton, afin que vous pussiez être dans l'honnête débauche de
+Munich.» (_Ibidem._)]
+
+[Note 272: Through the whole piece, you may observe such a similitude
+of manners in high and low life, that it is difficult to determine
+whether, in the fashionable vices, the fine gentlemen imitate the
+gentlemen of the road, or the gentlemen of the road the fine
+gentlemen.]
+
+[Note 273: My daughter to me should be, like a court lady to a
+minister of state, a key to a whole gang.
+
+A woman knows how to be mercenary though she has never been in a court
+or at an assembly.
+
+Why, foolish jade, thou wilt be as ill-used and as much neglected as
+if thou hadst married a Lord!
+
+.... I did not marry him as 'tis the fashion coolly and deliberately
+for honour or money. But I love him.
+
+Love him, worse and worse! I thought the girl had been better bred.]
+
+[Note 274: You see, gentlemen, I am not a mere court friend, who
+professes every thing and will do nothing.... But we, gentlemen, have
+still honour enough to break through the corruptions of the world.]
+
+[Note 275: Mistress Slammekin! As careless and genteel as ever! all
+you fine ladies who know your own beauty, affect an undress.... If any
+of the ladies chose gin, I hope they will be so free to call for it.
+
+JENNY.
+
+Indeed, sir, I never drink strong-waters, but when I have the cholic.
+
+MACHEATH.
+
+Just the excuse of the fine ladies! why, a lady of quality is never
+without the cholic....
+
+MISTRESS SLAMMEKIN.
+
+I am sure at least three men of his hanging should be set down to my
+account.
+
+MISTRESS TRULL.
+
+Mistress Slammekin, that is not fair. For you know one of them was
+taken in bed with me.]
+
+[Note 276: As to conscience and musty morals, I have as few drawbacks
+upon my profits or pleasures, as any man of quality in England; in
+those I am not at least vulgar.... To ruin a girl of severe education,
+is no small addition to the pleasure of our fine gentlemen.
+
+Of all the animals of prey, man is the only sociable one.]
+
+[Note 277: Dans ces Églogues les dames expliquent en bon style que
+leurs amies ont pour amants des laquais:
+
+ Her favours Sylvia shares amongst mankind;
+ Such gen'rous Love could never be confin'd.
+
+Ailleurs la servante dit à la dame:
+
+ Have you not fancy'd in his frequent kiss
+ Th'ungrateful leavings of a filthy miss?]
+
+[Note 278: I have eleven fine customers now down, under the surgeon's
+hand....]
+
+[Note 279: Since the favourite child-getter was disabled by mishap, I
+have picked up a little money, by helping the ladies to a pregnancy
+against their being called down to sentence....
+
+LUCY.
+
+See how I am forced to bear about the load of infamy you have laid
+upon me...
+
+Not the greatest lady in the land could have better strong-waters in
+her closet, for her own private drinking.]
+
+
+II
+
+Ce n'étaient là que des dehors, et les bons observateurs, Voltaire
+par exemple, ne s'y sont point trompés. Entre la vase du fond et
+l'écume de la surface roulait le grand fleuve national, qui, s'épurant
+par son mouvement propre, laissait déjà voir par intervalles sa
+couleur vraie, pour étaler bientôt la régularité puissante de sa
+course et la limpidité salubre de son eau. Il avançait dans son lit
+natal; chaque peuple a le sien et coule sur sa pente. C'est cette
+pente qui donne à chaque civilisation son degré et sa forme, et c'est
+elle qu'il faut tâcher de décrire et de mesurer.
+
+Pour cela, nous n'avons qu'à suivre les voyageurs des deux pays qui à
+ce moment franchissent la Manche. Jamais l'Angleterre n'a regardé et
+imité davantage la France, ni la France l'Angleterre. Pour voir les
+courants distincts où glissait chacune des deux nations, il n'y avait
+qu'à ouvrir les yeux. À Paris, disait lord Chesterfield à son fils,
+recherchez la conversation polie; «elle tourne sur quelque sujet de
+goût, quelques points d'histoire, de critique et même de philosophie,
+qui conviennent mieux à des êtres raisonnables que les dissertations
+anglaises sur le temps et sur le whist[280].» En effet, nous nous
+sommes civilisés par la conversation; les Anglais, point. Sitôt que le
+Français sort du labeur machinal et de la grosse vie physique, même
+avant d'en être sorti, il cause; c'est là son achèvement et son
+plaisir[281]. À peine a-t-il échappé aux guerres de religion et à
+l'isolement féodal, il fait la révérence et dit son mot. Avec l'hôtel
+de Rambouillet, les salons s'ouvrent; le bel entretien qui va durer
+deux siècles commence; Allemands, Anglais, toute l'Europe novice ou
+balourde l'écoute, bouche béante, et de temps en temps essaye
+maladroitement de l'imiter. Qu'ils sont aimables, nos causeurs! Quels
+ménagements! quel tact inné! Avec quelle grâce et quelle dextérité ils
+savent persuader, intéresser, amuser, caresser la vanité malade,
+retenir l'attention distraite, insinuer la vérité dangereuse, et voler
+toujours à cent pieds au-dessus de l'ennui où leurs rivaux barbotent
+de tout leur poids natif! Mais surtout comme ils se sont déliés vite!
+D'instinct et sans effort, ils ont rencontré le geste aisé, la parole
+facile, l'élégance soutenue, le trait piquant, la clarté parfaite.
+Leurs phrases, encore compassées sous Balzac, se dégagent, s'allégent,
+s'élancent, courent, et sous Voltaire ont pris des ailes. Vit-on
+jamais pareil désir et pareil art de plaire? Les sciences pédantes,
+l'économie politique, la théologie, les habitantes renfrognées de
+l'Académie et de la Sorbonne, ne parlent qu'en épigrammes. L'_Esprit
+des Lois_ de Montesquieu est aussi «l'esprit sur les lois.» Les
+périodes de Rousseau, qui enfanteront une révolution, ont été,
+dix-huit heures durant, tournées, polies, balancées dans sa tête. La
+philosophie de Voltaire petille en millions d'étincelles. Toute idée
+doit devenir un bon mot; on ne pense plus qu'en saillies; il faut que
+toute vérité, la plus épineuse ou la plus sainte, devienne un joli
+jouet de salon, lancé, puis relancé comme un volant doré par les mains
+mignonnes des dames, sans faire tache sur les sabots de dentelle d'où
+pendent languissamment leurs bras fluets, sur les guirlandes que
+déroulent dans les panneaux les Amours roses. Tout doit reluire,
+scintiller ou sourire. On atténue les passions, on affadit l'amour, on
+multiplie les bienséances, on outre le savoir-vivre. L'homme raffiné
+devient «sensible.» De sa douillette de taffetas, il tire incessamment
+le mouchoir brodé dont il essuiera le commencement d'une larme; il
+pose la main sur son coeur, il s'attendrit, il est devenu si délicat
+et si correct que les Anglais le prennent tour à tour pour une
+femmelette ou pour un maître de danse[282]. Regardez de plus près
+cependant ce freluquet enrubanné qui roucoule les chansons de Florian
+dans un habit vert tendre. L'esprit de société qui l'a conduit dans
+ces fadaises l'a aussi conduit ailleurs; car la conversation, en
+France du moins, est une chasse aux idées. Encore aujourd'hui, dans la
+défiance et la tristesse des moeurs modernes, c'est à table, pendant
+le café, qu'apparaissent la haute politique et la philosophie
+première. Penser, surtout penser vite, est une fête. L'esprit y trouve
+une sorte de bal; jugez de quel empressement il s'y porte! Toute notre
+culture vient de là. À l'aurore du siècle, les dames, entre deux
+révérences, développent des portraits étudiés et des dissertations
+subtiles; elles entendent Descartes, goûtent Nicole, approuvent
+Bossuet. Bientôt les petits soupers commencent, et on y agite au
+dessert l'existence de Dieu. Est-ce que la théologie, la morale, mises
+en beau style ou en style piquant, ne sont pas des jouissances de
+salon et des parures de luxe? La verve s'y emploie, ondule et petille
+comme une flamme légère au-dessus de tous les sujets dont elle se
+nourrit. Quel essor que celui du dix-huitième siècle! Jamais société
+fut-elle plus curieuse de hautes vérités, plus hardie à les chercher,
+plus prompte à les découvrir, plus ardente à les embrasser? Ces
+marquises musquées, ces fats en dentelles, tout ce joli monde paré,
+galant, frivole, court à la philosophie comme à l'Opéra; l'origine des
+êtres vivants et les anguilles de Needham, les aventures de Jacques le
+Fataliste et la question du libre arbitre, les principes de l'économie
+politique et les comptes de l'Homme aux quarante écus, tout est
+matière pour eux à paradoxes et à découvertes. Toutes les lourdes
+roches que les savants de métier taillaient et minaient péniblement à
+l'écart, entraînées et polies dans le torrent public, roulent par
+myriades, entre-choquées avec un bruissement joyeux, précipitées par
+un élan toujours plus rapide. Nulle barrière, nul heurt; on n'est
+point retenu par la pratique; on pense pour penser; les théories
+peuvent se déployer à l'aise. En effet, c'est toujours ainsi qu'en
+France on a causé. On y joue avec les vérités générales; on en retire
+agilement quelqu'une du monceau des faits où elle gît cachée, et on la
+développe; on plane au-dessus de l'observation dans la raison et la
+rhétorique; on se trouve mal et terre à terre tant qu'on n'est pas
+dans la région des idées pures. Et le dix-huitième siècle à cet égard
+continue le dix-septième. On avait décrit le savoir-vivre, la
+flatterie, la misanthropie, l'avarice: on examine la liberté, la
+tyrannie, la religion; on avait étudié l'homme en soi, on étudie
+l'homme abstrait. Les écrivains religieux et monarchiques sont de la
+même famille que les écrivains impies et révolutionnaires; Boileau
+conduit à Rousseau, et Racine à Robespierre. La raison oratoire avait
+formé le théâtre régulier et la prédication classique; la raison
+oratoire produit la Déclaration des Droits et le _Contrat social_. On
+se fabrique une certaine idée de l'homme, de ses penchants, de ses
+facultés, de ses devoirs, idée mutilée, mais d'autant plus nette
+qu'elle est plus réduite. D'aristocratique elle devient populaire; au
+lieu d'être un amusement, elle est une foi; des mains délicates et
+sceptiques, elle passe aux mains enthousiastes et grossières. D'un
+lustre de salon ils font un flambeau et une torche. Voilà le courant
+sur lequel a vogué l'esprit français pendant deux siècles, caressé par
+les raffinements d'une politesse exquise, amusé par un essaim d'idées
+brillantes, enchanté par les promesses des théories dorées, jusqu'au
+moment où, croyant toucher les palais de nuages qu'illuminait la
+distance, tout d'un coup il perdit terre et roula dans la tempête de
+la Révolution.
+
+Tout autre est la voie par laquelle a cheminé la civilisation
+anglaise. Ce n'est pas l'esprit de société qui l'a faite, c'est le
+sens moral, et la raison en est que l'homme là-bas est autre que chez
+nous. Nos Français qui en ce moment découvrent l'Angleterre en sont
+frappés. «En France, dit Montesquieu, je fais amitié avec tout le
+monde; en Angleterre, je n'en fais à personne. Il faut faire ici comme
+les Anglais, vivre pour soi, ne se soucier de personne, n'aimer
+personne et ne compter sur personne. Ce sont des génies singuliers,
+partant solitaires et tristes. Ils sont recueillis, vivent beaucoup en
+eux-mêmes et pensent tout seuls. La plupart, avec de l'esprit, sont
+tourmentés par leur esprit même. Dans le dédain ou le dégoût de toutes
+choses, ils sont malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas.» Et
+Voltaire, comme Montesquieu, revient incessamment sur l'énergie sombre
+de ce caractère. Il dit qu'à Londres il y a des journées de vent d'est
+où l'on se pend; il conte en frissonnant qu'une jeune fille s'est
+coupé la gorge, et que l'amant, sans rien dire, a racheté le couteau.
+Il est surpris de voir «tant de Timons, de misanthropes atrabilaires.»
+De quel côté trouveront-ils leur voie? Il y en a une qui s'ouvre tous
+les jours plus large. L'Anglais, naturellement sérieux, méditatif et
+triste, n'est point porté à regarder la vie comme un jeu ou comme un
+plaisir; il a les yeux habituellement tournés non vers le dehors et la
+nature riante, mais vers le dedans et vers les événements de l'âme; il
+s'examine lui-même, il descend incessamment dans son intérieur, il se
+confine dans le monde moral et finit par ne plus voir d'autre beauté
+que celle qui peut y luire; il pose la justice en reine unique et
+absolue de la vie humaine, et conçoit le projet d'ordonner toutes ses
+actions d'après un code rigide. Et les forces ne lui manquent pas dans
+cette entreprise; car l'orgueil en lui vient aider la conscience.
+Ayant choisi sa route lui-même et lui seul, il aurait honte de s'en
+écarter; il repousse les tentations comme des ennemis; il sent qu'il
+combat et triomphe[283], qu'il fait une oeuvre difficile, qu'il est
+digne d'admiration, qu'il est un homme. D'autre part, il se délivre de
+l'ennui, son ennemi capital, et contente son besoin d'action; le
+devoir conçu donne un emploi aux facultés et un but à la vie, provoque
+les associations, les fondations, les prédications, et, rencontrant
+des âmes et des nerfs plus endurcis, les lance, sans trop les faire
+souffrir, dans les longues luttes, à travers le ridicule et le
+danger. Le naturel réfléchi a donné la règle morale, le naturel
+batailleur donne la force morale. L'intelligence ainsi dirigée est
+plus propre que toute autre à comprendre le devoir; la volonté ainsi
+armée est plus capable que toute autre d'exécuter le devoir. C'est là
+la faculté fondamentale qu'on retrouve dans toutes les parties de la
+vie publique, enfouie, mais présente, comme une de ces roches
+primitives et profondes qui, prolongées au loin dans la campagne,
+donnent à tous les accidents du sol leur assiette et leur soutien.
+
+[Note 280: Voyez par contraste dans les oeuvres de Swift un fac-simile
+de la conversation anglaise: _Essay on polite conversation._]
+
+[Note 281: Encore en 1826, Sidney Smith arrivant à Calais écrit (tome
+II, 274):
+
+What pleases me is the taste and ingenuity displayed in the shops and
+the good manners and politeness of the people. Such is the state of
+manners, that you appear almost to have quitted a land of
+barbarians.--I have not seen a cobbler who is not better bred than an
+English gentleman.]
+
+[Note 282: _Evelina_, par miss Burney; voyez le personnage du pauvre
+et gentil Français, M. Dubois, qu'on fait tomber dans le
+ruisseau.--Ces jeunes filles si correctes vont voir jouer _Love for
+Love_ de Congreve; les parents ne craignent pas de leur donner miss
+Prue en spectacle.--Voyez aussi par contraste le personnage du
+capitaine anglais, si rustre; il est l'hôte de Mme Duval, et la jette
+deux fois dans la boue; il dit à sa fille: «Molly, je vous conseille,
+si vous faites quelque cas de mes bonnes grâces, de ne plus avoir un
+goût à vous, en ma présence.»--Le changement est surprenant, depuis
+soixante ans.]
+
+[Note 283: «The consciousness of silent endurance, so dear to every
+Englishman, of standing out against something and not giving in.» _Tom
+Brown's School-days._]
+
+
+III
+
+Au protestantisme d'abord, et c'est par cette structure d'esprit que
+l'Anglais est religieux. Traversez ici l'écorce rugueuse et
+déplaisante. Voltaire en rit, il s'amuse des criailleries des
+prédicants et du rigorisme des fidèles. «Point d'opéra, point de
+comédie, point de concert à Londres le dimanche; les cartes même y
+sont si expressément défendues, qu'il n'y a que les personnes de
+qualité et ce qu'on appelle les honnêtes gens qui jouent ce jour-là.»
+Il s'égaye aux dépens des Anglicans, «si attentifs à recevoir les
+dîmes,» des presbytériens, «qui ont l'air fâché et prêchent du nez,»
+des quakers, «qui vont dans leurs églises attendre l'inspiration de
+Dieu le chapeau sur la tête.» Mais n'y a-t-il rien à remarquer que ces
+dehors? Et croyez-vous connaître une religion, parce que vous
+connaissez des particularités de formulaire et de surplis? Il y a une
+foi commune sous toutes ces différences de sectes; quelle que soit la
+forme du protestantisme, son objet et son effet sont la culture du
+sens moral; c'est par là qu'il est ici populaire; principes et dogmes,
+tout l'approprie aux instincts de la nation. Le sentiment d'où tout
+part chez le réformé est l'inquiétude de la conscience; il se
+représente la justice parfaite, et sent que sa justice, telle quelle,
+ne subsistera point devant celle-là. Il pense au jugement final et se
+dit qu'il y sera condamné. Il se trouble et se prosterne; il implore
+de Dieu le pardon de ses fautes et le renouvellement de son coeur. Il
+voit que, ni par ses désirs, ni par ses actions, ni par aucune
+cérémonie, ni par aucune institution, ni par lui-même, ni par aucune
+créature, il ne peut ni mériter l'un ni obtenir l'autre. Il a recours
+au Christ, le médiateur unique; il le supplie, il le sent présent, il
+se trouve par sa grâce justifié, élu, guéri, transformé, prédestiné.
+Ainsi entendue, la religion est une révolution morale; ainsi
+simplifiée, la religion n'est qu'une révolution morale. Devant cette
+grande émotion, métaphysique et théologie, cérémonies et discipline,
+tout s'efface ou se subordonne, et le christianisme n'est plus que la
+purification du coeur. Regardez maintenant ces gens vêtus de brun qui
+nasillent le dimanche autour d'une boîte de bois noir, pendant qu'un
+homme en rabat, «avec l'air d'un Caton,» marmotte un psaume. N'y
+a-t-il rien dans leur coeur que des «billevesées» théologiques ou des
+phrases machinales? Il y a un grand sentiment, la vénération. Ce
+temple nu des dissidents, cet office et cette église simple des
+anglicans, les laissent tout entiers à l'impression de ce qu'ils
+lisent et de ce qu'ils entendent. Car ils entendent et ils lisent; la
+prière faite en langue vulgaire, les psaumes traduits en langue
+vulgaire, peuvent entrer à travers leurs sens jusqu'à leur âme. Ils y
+entrent, soyez-en sûr, et c'est pour cela qu'ils ont l'air si
+recueilli. Car la race est, par nature, capable d'émotions profondes,
+disposée, par la véhémence de son imagination, à comprendre le
+grandiose et le tragique, et cette Bible, qui est à leurs yeux la
+propre parole du Dieu éternel, leur en fournit. Je sais bien que pour
+Voltaire elle n'est qu'emphatique, décousue et ridicule; les
+sentiments dont elle est pleine sont hors de proportion avec les
+sentiments français. Ici, les auditeurs sont au niveau de son énergie
+et de sa rudesse. Les cris d'angoisse ou d'admiration de l'Hébreu
+solitaire, les transports, les éclats imprévus de passion sublime, la
+soif de la justice, le grondement des tonnerres et des justices de
+Dieu, viennent, à travers trente siècles, remuer ces âmes bibliques.
+Leurs autres livres y aident. Ce _Prayer book_, qui se transmet par
+héritage avec la vieille Bible de famille, fait entendre à tous, au
+plus lourd paysan, à l'ouvrier des mines, l'accent solennel de la
+prière vraie. La poésie naissante et la religion renaissante au
+seizième siècle y ont imprimé leur gravité magnifique, et l'on y sent
+palpiter, comme dans Milton lui-même, la double inspiration qui alors
+souleva l'homme hors de lui-même et le porta jusqu'au ciel. Les
+genoux plient quand on l'écoute. Cette confession de foi, ces
+_collects_ prononcés pendant la maladie, devant le lit des mourants,
+en cas de malheur public et de deuil privé, ces hautes sentences d'une
+éloquence passionnée et soutenue, emportent l'homme dans je ne sais
+quel monde inconnu et auguste. Que les beaux gentilshommes bâillent,
+se moquent, et réussissent à ne pas comprendre: je suis sûr que, parmi
+les autres, beaucoup sont troublés. L'idée de la mort obscure et de
+l'océan infini où va descendre la pauvre âme fragile, la pensée de
+cette justice invisible, partout présente, partout prévoyante, sur
+laquelle s'appuie l'apparence changeante des choses visibles, les
+illuminent d'éclairs inattendus. Le monde corporel et ses lois ne leur
+semblent qu'un fantôme et une figure; ils ne voient plus rien de réel
+que la justice, elle est le tout de l'homme comme de la nature. Voilà
+le sentiment profond qui, le dimanche, ferme les théâtres, interdit
+les plaisirs, remplit les églises; c'est lui qui perce la cuirasse de
+l'esprit positif et de la lourdeur corporelle. Ce marchand qui toute
+la semaine a compté des ballots ou aligné des chiffres, ce _squire_
+éleveur de bestiaux, qui ne sait que brailler, boire et sauter à
+cheval par-dessus des barrières, ces _yeomen_, ces _cottagers_, qui,
+pour se divertir, s'ensanglantent de coups de poing ou passent la tête
+dans un collier de cheval afin de faire assaut de grimaces, toutes ces
+âmes incultes, plongées dans la vie physique, reçoivent ainsi de leur
+religion la vie morale. Ils l'aiment; on le voit aux clameurs
+d'émeute qui montent comme un tonnerre sitôt qu'un imprudent touche ou
+semble toucher à l'église. On le voit à la vente des livres de piété
+protestants, le _Pilgrim's progress_, le _Whole duty of man_, seuls
+capables de se frayer leur voie jusqu'à l'appui de fenêtre du _yeoman_
+et du _squire_, où dorment, parmi les engins de pêche, quatre volumes,
+toute la bibliothèque. Vous ne remuerez les hommes de cette race que
+par des réflexions morales et des émotions religieuses. L'esprit
+puritain attiédi couve encore sous terre et se jette du seul côté où
+se rencontrent l'aliment, l'air, la flamme et l'action.
+
+On s'en aperçoit quand on regarde les sectes. En France, jansénistes
+et jésuites semblent des pantins de l'autre siècle occupés à se battre
+pour le divertissement de celui-ci. Ici les quakers, les indépendants,
+les baptistes, subsistent, sérieux, honorés, reconnus par l'État,
+illustrés par des écrivains habiles, par des savants profonds, par des
+hommes vertueux, par des fondateurs de nations[284]. Leur piété fait
+leurs disputes; c'est parce qu'ils veulent croire qu'ils diffèrent de
+croyance; les seuls hommes sans religion sont ceux qui ne s'occupent
+pas de religion. Une foi immobile est bientôt une foi morte, et quand
+un homme devient sectaire, c'est qu'il est fervent. Ce christianisme
+vit, car il se développe; on voit la séve toujours coulante de
+l'examen et de la foi protestante rentrer dans de vieux dogmes,
+desséchés depuis quinze cents ans. Voltaire, arrivant ici, est
+surpris de trouver des ariens, et parmi eux les premiers penseurs de
+l'Angleterre, Clarke, Newton lui-même. Ce n'est pas seulement le
+dogme, c'est le sentiment qui se renouvelle; par delà les ariens
+spéculatifs perçaient les méthodistes pratiques, et derrière Newton et
+Clarke venaient Whitefield et Wesley.
+
+Nulle histoire n'éclaire plus à fond le caractère anglais. En face de
+Hume, de Voltaire, ils fondent une secte monacale et convulsionnaire,
+et triomphent chez eux par le rigorisme et l'exagération qui les
+perdraient chez nous. Wesley est un lettré, un érudit d'Oxford, et il
+croit au diable; il lui attribue des maladies, des cauchemars, des
+tempêtes, des tremblements de terre. Sa famille a entendu des bruits
+surnaturels; son père a été poussé trois fois par un revenant;
+lui-même voit la main de Dieu dans les plus vulgaires événements de la
+vie; un jour, à Birmingham, ayant été surpris par la grêle, il
+découvre qu'il reçoit cet avertissement parce qu'à table il n'a point
+exhorté les gens qui dînaient avec lui; quand il s'agit de prendre un
+parti, il tire au sort, pour se décider, parmi les textes de la Bible.
+À Oxford, il jeûne et se fatigue jusqu'à cracher le sang et manquer de
+mourir; sur le vaisseau, quand il part pour l'Amérique, il ne mange
+plus que du pain et dort par terre; il mène la vie d'un apôtre,
+donnant tout ce qu'il gagne, voyageant et prêchant toute l'année, et
+chaque année, jusqu'à quatre-vingt-huit ans[285]; on calcule qu'il
+donna 30000 livres sterling, qu'il fit cent mille lieues et qu'il
+prêcha quarante mille sermons. Qu'est-ce qu'un pareil homme eût fait
+dans notre dix-huitième siècle? Ici on l'écoute, on le suit; à sa
+mort, il avait quatre-vingt-mille disciples; aujourd'hui il en a un
+million. Les inquiétudes de conscience qui l'ont jeté dans cette voie
+poussent les autres sur sa trace. Rien de plus frappant que les
+confessions de ses prédicateurs, la plupart gens du peuple et laïques:
+Georges Story a le _spleen_, rêve et réfléchit tristement, s'occupe à
+se dénigrer et à dénigrer les occupations humaines. Mark Bond se croit
+damné parce qu'étant petit garçon il a prononcé un blasphème; il lit
+et prie sans cesse et sans effet, et enfin, désespéré, s'enrôle avec
+l'espérance d'être tué. John Haime a des visions, hurle et croit
+sentir le diable. Un autre, boulanger, a des scrupules parce que son
+maître continue à cuire le dimanche, se dessèche d'inquiétude, et
+bientôt n'est plus qu'un squelette. Voilà les âmes timorées et
+passionnées qui fournissent matière à la religion et à l'enthousiasme.
+Elles sont nombreuses en ce pays, et c'est sur elles que la doctrine a
+prise. Wesley déclare «qu'un chapelet d'opinions numérotées n'est pas
+plus la foi chrétienne qu'un chapelet de grains enfilés n'est la
+sainteté chrétienne. La foi n'est point l'assentiment donné à une
+opinion, ni à un nombre quelconque d'opinions;» c'est la sensation de
+la présence divine, c'est la communication de l'âme avec le monde
+invisible, c'est le renouvellement complet et imprévu du coeur. «La
+foi justifiante comprend pour celui qui l'a, non-seulement la
+révélation personnelle et l'évidence du christianisme, mais encore une
+ferme et solide assurance que le Christ est mort pour _son_ péché,
+qu'il _l'a_ aimé, qu'il a donné sa vie pour _lui_[286].» Le fidèle
+sent en lui-même l'attouchement d'une main supérieure et la naissance
+d'un être inconnu. L'ancien homme a disparu, un homme nouveau a pris
+la place, pardonné, purifié, transfiguré, pénétré de joie et de
+confiance, incliné vers le bien avec autant de force qu'il était jadis
+entraîné vers le mal. Un miracle s'est fait, et à chaque instant,
+subitement, en toute circonstance, sans préparation, il peut se faire.
+Tout à l'heure peut-être, tel pécheur, le plus envieilli, le plus
+endurci, sans l'avoir voulu, sans y avoir songé, va tomber pleurant,
+le coeur fondu par la grâce. Les sourdes pensées qui ont longuement
+fermenté dans ces imaginations mélancoliques éclatent tout d'un coup
+en orages, et le lourd tempérament brutal est secoué par des accès
+nerveux qu'il n'a pas encore connus. Wesley, Whitefield et leurs
+prédicateurs allaient par toute l'Angleterre, prêchant aux pauvres,
+aux paysans, aux ouvriers, en plein air, quelquefois devant des
+congrégations de vingt mille personnes, et «le feu s'allumait dans
+tout le pays» sous leurs pas. Il y avait des sanglots, des cris. À
+Kingswood, Whitefield, ayant rassemblé les mineurs, race sauvage «et
+païenne, pire que les païens eux-mêmes, voyait les traînées blanches
+que les larmes faisaient en coulant sur leurs joues noires[287].»
+D'autres tremblaient ou tombaient; d'autres avaient des transports de
+joie, des extases. «Après le sermon, dit Thomas Oliver, mon coeur fut
+brisé, et je n'aurais pu exprimer le puissant désir que je sentais de
+la justice. Je sentais comme si j'aurais pu à la lettre m'envoler dans
+le ciel.» Le dieu et la bête que chacun de nous porte en soi étaient
+lâchés; la machine physique se bouleversait; l'émotion tournait à la
+folie, et la folie devenait contagieuse. À Everton, dit un témoin
+oculaire, «quelques-uns gémissaient, d'autres hurlaient tout haut.
+L'effet le plus général était une respiration bruyante comme celle de
+gens à demi étranglés et qui halètent pour avoir de l'air. Et en effet
+la plupart des cris étaient comme de créatures humaines qui meurent
+dans une angoisse amère. Beaucoup pleuraient sans bruit, d'autres
+tombaient comme morts.... En face de moi, il y avait un jeune homme,
+un paysan vigoureux, frais et bien portant; en un moment, quand il
+paraissait ne penser à rien, il s'abattit avec une violence
+inconcevable. J'entendis le battement de ses pieds qui semblaient près
+de rompre les planches, tant les convulsions étaient fortes pendant
+qu'il gisait au fond du banc.... Je vis aussi un petit garçon bien
+bâti d'environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous ses camarades; sa
+face était rouge comme l'écarlate; presque tous ceux sur qui Dieu
+mettait sa main devenaient ou très-rouges, ou presque noirs[288].»
+Ailleurs une femme, choquée de cette démence, voulut sortir. «Elle
+n'avait pas fait quatre pas qu'elle tomba par terre dans une agonie
+aussi violente que les autres.» Les conversions suivaient ces
+transports; les convertis payaient leurs dettes, quittaient
+l'ivrognerie, lisaient la Bible, priaient et allaient exhorter les
+autres. Wesley les rassemblait en sociétés, instituait des réunions
+d'examen et d'édification mutuelle, soumettait la vie spirituelle à
+une discipline méthodique, bâtissait des temples, choisissait des
+prédicateurs, fondait des écoles, organisait l'enthousiasme.
+Aujourd'hui encore ses disciples dépensent trois millions par an en
+missions dans toutes les parties du monde, et, sur les bords du
+Mississippi et de l'Ohio, les _shoutings_ répètent le délire et les
+conversions de l'inspiration primitive. Le même instinct se révèle
+encore par les mêmes signes; la doctrine de la grâce subsiste toujours
+vivante, et la race, comme au seizième siècle, met sa poésie dans
+l'exaltation du sens moral.
+
+[Note 284: Penn.]
+
+[Note 285: Dans une tournée, il coucha trois semaines sur le plancher.
+Un jour, à trois heures du matin, il dit à Nelson, son compagnon: «Mon
+frère Nelson, ayons bon courage; j'ai encore un côté sain, car la peau
+n'est partie que d'un côté.»]
+
+[Note 286: «A string of opinions is no more Christian faith than a
+string of beads is Christian holiness.... It is not assent to any
+opinion, or any number of opinions.»--«The justifying faith is not
+only the personal revelation, the internal evidence, of christianity,
+but likewise a sure and firm confidence, that Christ died for _his_
+sin, loved _him_, and gave his life for _him_. (Life by Southey, tome
+I, 176.)
+
+By a christian, I mean one who so believes in Christ, as that sin hath
+no more dominion over him. (I, 151.)
+
+Law, l'auteur du célèbre livre _A Serious Call_, disait de même à
+Wesley: «Religion is the most plain simple thing in the world; It is
+only: we love him, because he first loved us.»]
+
+[Note 287: The fire is kindled in the country.... He saw the white
+gutters made by the tears which plentifully fell down from their black
+cheeks, black as they came out from their coal-pits. (Life by
+Southey.)]
+
+[Note 288: Some shrieking, some roaring aloud.... The most general was
+a loud breathing, like that of people half strangled and gasping for
+life. And indeed almost all the cries were like those of human
+creatures dying in bitter anguish. Great number wept without any
+noise; others fell down as dead. I stood upon the pew-seat, as did a
+young man in the opposite pew, an able-bodied fresh and healthy
+countryman. But in a moment when he seemed to think of nothing else
+down he dropt with a violence inconceivable.... I heard the stamping
+of his feet, ready to break the boards, as he lay in strong
+convulsions at the bottom of the pew.--I saw a sturdy boy, about eight
+years old, who roared above his fellows.... his face was red as
+scarlet, and almost all those on whom God laid his hand turned either
+very red or almost black.]
+
+
+IV
+
+Une sorte de fumée théologique couvre et cache ce foyer ardent qui
+brûle en silence. Un étranger qui en ce moment visiterait le pays ne
+verrait dans cette religion qu'une vapeur suffocante de raisonnements,
+de controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prédicateurs
+célèbres, Barrow, Tillotson, South, Stillingfleet, Sherlock, Burnet,
+Baxter, Barclay, prêchent, dit Addison, comme des automates, du même
+ton, sans remuer les bras. Pour un Français, pour Voltaire, qui les
+lit, car il lit tout, quelle étrange lecture! Voici d'abord Tillotson,
+le plus autorisé de tous, sorte de Père de l'Église, tellement admiré
+que Dryden déclare avoir appris de lui l'art de bien écrire, et que
+ses sermons, seule propriété qu'il laisse à sa veuve, sont achetés
+par un libraire deux mille cinq cents livres sterling. En effet,
+l'ouvrage est de poids; il y en a trois volumes in-folio, chacun de
+sept cents pages. Pour les ouvrir, il faut être critique de profession
+ou vouloir absolument faire son salut. Enfin nous les ouvrons. _Qu'il
+y a de la sagesse à être religieux_[289]: c'est là son premier sermon,
+fort célèbre de son temps et qui commença sa fortune. «Cette phrase,
+dit-il, comprend deux termes qui ne sont point différents de sens,
+tellement qu'ils ne diffèrent que comme la cause et l'effet, lesquels,
+par une métonymie employée par tous les genres d'auteurs, sont souvent
+mis l'un pour l'autre[290].» Ce début inquiète; est-ce que par hasard
+ce grand écrivain serait un grammairien d'école? Poursuivons pourtant:
+«Ayant ainsi expliqué les mots, j'arrive maintenant à la proposition
+qu'ils forment, à savoir que la religion est le meilleur des savoirs
+et la meilleure des sagesses. Et je m'efforcerai d'établir cette
+vérité de trois façons: premièrement par une preuve directe;
+secondement en montrant par contraste la folie et l'ignorance de
+l'irréligion et du vice; troisièmement en défendant la religion contre
+les accusations ordinaires qui semblent la taxer d'ignorance ou de
+déraison. Je commence par la preuve directe[291].» Là-dessus il donne
+ses divisions. Quel démonstrateur solide! on est tenté de le lire du
+pouce et non des yeux.--_Quarante-deuxième sermon; contre la
+Médisance._--«Premièrement, j'examinerai la nature de ce vice et ce en
+quoi il consiste; secondement, je considérerai jusqu'où s'étend la
+défense qui nous est faite de nous y livrer; troisièmement, je
+montrerai le mal de cette habitude tant dans ses causes que dans ses
+effets; quatrièmement, j'ajouterai quelques considérations
+supplémentaires pour en détourner les hommes; cinquièmement, je
+donnerai quelques règles et directions qui serviront à l'éviter et à
+le guérir[292].» Quel style! Et il est partout pareil. Rien de vivant;
+c'est un squelette avec toutes ses attaches grossièrement visibles.
+Toutes les idées sont étiquetées et numérotées. Les scolastiques
+n'étaient pas pires. Ni verve, ni véhémence, point d'esprit, point
+d'imagination, nulle idée originale et brillante, nulle philosophie,
+des citations d'érudit vulgaire, des énumérations de manuel. La lourde
+raison raisonnante arrive avec son casier de classifications sur une
+grande vérité de coeur ou sur un mot passionné de la Bible, l'examine
+«positivement, puis négativement,» y démêle, «un enseignement, puis un
+encouragement,» met chaque morceau sous une étiquette, patiemment,
+infatigablement, si bien que parfois il faut trois sermons complets
+pour achever la division et la preuve, et que chacun d'eux, à
+l'exorde, contient le mémento méthodique de tous les points traités et
+de tous les arguments fournis. Les disputes de notre Sorbonne ne se
+faisaient pas autrement. À la cour de Louis XIV, on l'eût pris pour un
+échappé de séminaire; Voltaire l'appellerait curé de village. Il a
+tout ce qu'il faut pour choquer les gens du monde, et il n'a rien de
+ce qu'il faut pour les attirer. C'est qu'il ne s'adresse point à des
+gens du monde, mais à des chrétiens; ses auditeurs n'ont pas besoin ni
+envie d'être piqués ou amusés; ils ne demandent pas des raffinements
+d'analyse, des nouveautés en matière de sentiments. Ils viennent pour
+qu'on leur explique l'Écriture et qu'on leur prouve la morale. La
+force de leur zèle ne se manifeste que par le sérieux de leur
+attention. Que d'autres fassent du texte un prétexte; pour eux, ils
+s'y attachent; c'est la parole même de Dieu, on ne peut trop s'y
+appesantir. Ils veulent qu'on cherche le sens de chaque mot, qu'on
+interprète le passage phrase à phrase, par lui-même, par ses
+alentours, par les passages semblables, par l'ensemble de la doctrine.
+Ils consentent à ce qu'on cite les diverses leçons, les diverses
+traductions, les diverses interprétations; ils sont contents de voir
+l'orateur se faire grammairien, helléniste, scoliaste. Ils ne se
+rebutent pas de toute cette poussière d'érudition qui s'échappe des
+in-folio pour leur voler sur la figure. Et le précepte posé, ils
+exigent l'énumération de toutes les raisons qui l'appuient; ils
+veulent être convaincus, emporter dans leur tête une provision de bons
+motifs vérifiés pour toute la semaine. Ils sont venus là sérieusement,
+comme à leur comptoir ou à leur champ, pour s'ennuyer et abattre de la
+besogne, pour peiner et piocher consciencieusement dans la théologie
+et dans la logique, pour s'amender et s'améliorer. Ils seraient fâchés
+d'être éblouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s'accommodent
+bien mieux des discussions froides; ils demandent des enquêtes et des
+rapports méthodiques en matière de morale comme en matière de douane,
+et traitent de la conscience comme du porto ou des harengs.
+
+C'est en cela que Tillotson est admirable. Sans doute il est
+«pédant,» comme disait Voltaire; il a toute la mauvaise grâce
+contractée à l'université:» il n'a point été «poli par le commerce des
+femmes,» il ne ressemble pas à ces prédicateurs français,
+académiciens, beaux diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien
+prêché, par les finesses d'un style épuré, gagnent le premier évêché
+vacant et la faveur de la bonne compagnie. Mais il écrit en parfait
+honnête homme, on voit qu'il ne cherche point du tout la gloire
+d'orateur; il veut persuader solidement, rien de plus. On jouit de
+cette clarté, de ce naturel, de cette justesse, de cette loyauté
+entière. «La sincérité, dit-il quelque part, a tous les avantages de
+l'apparence et beaucoup d'autres encore. Si l'étalage d'une chose est
+bon en quelque façon, il est sûr que la sincérité est meilleure. En
+effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou semble-t-il être ce qu'il
+n'est pas, sinon parce qu'il est bon d'avoir la qualité qu'il veut
+prendre? Car contrefaire et dissimuler, c'est mettre sur soi
+l'apparence de quelque mérite. Or le meilleur moyen du monde pour un
+homme de paraître quelque chose, c'est d'être réellement ce qu'il veut
+paraître, outre que bien des fois il est aussi incommode de soutenir
+le semblant d'une bonne qualité que de l'avoir. Et si un homme ne l'a
+pas, il y a dix à parier contre un qu'on découvrira qu'il en est
+dépourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu'il a
+prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rôle
+et de faire le comédien longtemps, car lorsque la vérité n'est pas au
+fond, le naturel s'efforcera toujours de revenir, percera et se
+trahira un jour ou l'autre. C'est pourquoi, si un homme juge à propos
+de sembler bon, qu'il le soit effectivement, et alors sa bonté
+apparaîtra de façon à ce que personne n'en doute, de sorte que, tout
+compte fait, la sincérité est la vraie sagesse[293].» On est tenté de
+croire un homme qui parle ainsi; on se dit: «Cela est vrai, il a
+raison, il faut agir comme il le dit.» L'impression qu'on reçoit est
+morale, non littéraire; le discours est efficace, non oratoire; il ne
+donne point un plaisir, il conduit vers une action.
+
+Dans cette grande manufacture de morale, où chaque métier tourne aussi
+régulièrement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue
+deux qui résonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow et
+South: non pas que la lourdeur leur manque; Barrow avait toute
+l'apparence d'un cuistre de collége, et s'habillait si mal qu'un jour,
+prêchant à Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il
+vit la congrégation presque entière quitter l'église à l'instant. Il
+expliquait le mot [Grec: eucharistein] en chaire avec tous les
+agréments d'un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et
+subdivisant comme le plus hérissé des scoliastes[294], ne se souciant
+pas plus du public que de lui-même, si bien qu'une fois ayant parlé
+trois heures et demie devant le lord-maire, il répondit à ceux qui lui
+demandaient s'il n'était pas fatigué: «Oui, en effet, je commençais à
+être las d'être debout si longtemps.» Mais le coeur et l'esprit
+étaient si pleins et si riches que ses défauts se tournaient en
+puissance. Il eut une méthode et une clarté de géomètre[295], une
+fécondité inépuisable, une impétuosité et une ténacité de logique
+extraordinaires, écrivant le même sermon trois et quatre fois de
+suite, insatiable dans son besoin d'expliquer et de prouver,
+obstinément enfoncé dans sa pensée déjà regorgeante, avec une minutie
+de divisions, une exactitude de liaisons, une surabondance
+d'explications si étonnantes que l'attention de l'auditeur à la fin
+défaille, et que pourtant l'esprit tourne avec l'énorme machine,
+emporté et ployé comme par le poids roulant d'un laminoir.
+
+Écoutez ses discours sur l'_amour de Dieu_ et du _prochain_. On n'a
+jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus véhémente
+analyse, une si pénétrante et si infatigable décomposition d'une idée
+en toutes ses parties, une logique plus puissante, qui enserre plus
+rigoureusement dans un réseau unique tous les fils d'un même sujet:
+
+ Quoiqu'il ne puisse arriver à Dieu ni bien ni avantage qui
+ augmente sa félicité naturelle et inaltérable, ni mal ou dommage
+ qui la diminue (car il ne peut être réellement plus ou moins
+ riche, ou glorieux, ou heureux qu'il ne l'est, et nos désirs ou
+ nos craintes, nos plaisirs ou nos peines, nos projets ou nos
+ efforts n'y peuvent rien et n'y contribuent en rien), cependant
+ il a déclaré qu'il y a certains objets et intérêts que par pure
+ bonté et condescendance il affectionne et poursuit comme les
+ siens propres, et comme si effectivement il recevait un avantage
+ de leur bon succès ou souffrait un tort de leur mauvaise issue;
+ qu'il désire sérieusement certaines choses et s'en réjouit
+ grandement, qu'il désapprouve certaines autres choses et en est
+ grièvement offensé, par exemple qu'il porte une affection
+ paternelle à ses créatures et souhaite sérieusement leur
+ bien-être, et se plaît à les voir jouir des biens qu'il leur a
+ préparés; que pareillement il est fâché du contraire, qu'il a
+ pitié de leur misère, qu'il s'en afflige, que par conséquent il
+ est très-satisfait lorsque la piété, la paix, l'ordre, la
+ justice, qui sont les principaux moyens de notre bien-être, sont
+ florissants; qu'il est fâché lorsque l'impiété, l'injustice, la
+ dissension, le désordre, qui sont pour nous des sources certaines
+ de malheur, règnent et dominent; qu'il est content lorsque nous
+ lui rendons l'obéissance, l'honneur et le respect qui lui sont
+ dus; qu'il est hautement offensé lorsque notre conduite à son
+ égard est injurieuse et irrévérencieuse par les péchés que nous
+ commettons et par la violation que nous faisons de ses plus
+ justes et plus saints commandements, de sorte que nous ne
+ manquons point de matière suffisante pour témoigner à la fois par
+ nos sentiments et nos actions notre bon vouloir envers lui, et
+ nous nous trouvons capables non-seulement de lui souhaiter du
+ bien, mais encore en quelque façon de lui en faire en concourant
+ avec lui à l'accomplissement des choses qu'il approuve et dont il
+ se réjouit[296].
+
+Cet enchevêtrement vous lasse; mais quelle force et quel élan dans
+cette pensée si méditée et si complète! La vérité ainsi appuyée sur
+toutes ses assises ne saurait plus être ébranlée. Et remarquez que la
+rhétorique est absente. Il n'y a point d'art ici; tout l'artifice de
+l'orateur consiste dans la volonté de bien expliquer et de bien
+prouver ce qu'il veut dire. Même il est négligé, naïf; et justement
+cette naïveté l'élève jusqu'au style antique. Vous trouveriez chez lui
+telle image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la
+simplicité et de la majesté latines. «Nous pouvons observer, dit-il,
+que c'est ordinairement dans le milieu des cités, aux endroits les
+mieux garantis, les plus beaux et les plus marquants, qu'on choisit
+une place pour les statues et les monuments dédiés à la mémoire des
+hommes de bien qui ont noblement mérité de leur patrie; pareillement
+nous devrions dans le coeur et le centre de notre âme, dans le
+meilleur et le plus riche de ses logis, dans les endroits les plus
+exposés à la vue ordinaire et les mieux défendus contre les invasions
+des pensées mondaines, élever des effigies vivantes et des
+commémorations durables de la bonté de Dieu[297].» Il y a ici comme
+une effusion de gratitude, et sur la fin du discours, quand on le
+croit épuisé, l'épanchement devient plus abondant par l'énumération
+des biens infinis, où nous nageons comme les poissons dans la mer,
+sans les apercevoir, parce que nous en sommes entourés et inondés.
+Pendant dix pages, l'idée déborde en une seule phrase continue du même
+tour, sans crainte de l'entassement et de la monotonie, en dépit de
+toutes les règles, tant le coeur et l'imagination sont comblés et
+contents d'apporter et d'amasser toute la nature comme une seule
+offrande «devant celui qui, par ses nobles fins et sa façon obligeante
+de donner, surpasse ses dons eux-mêmes et les augmente de beaucoup;
+qui, sans être contraint par aucune nécessité, ni tenu par aucune loi
+ou par aucun contrat préalable, ni conduit par des raisons
+extérieures, ni engagé par nos mérites, ni fatigué par nos
+importunités, ni poussé par les passions importunes de la pitié, de la
+honte et de la crainte, comme nous avons coutume de l'être; ni flatté
+par des promesses de récompense, ni séduit par l'attente de quelque
+avantage qui pourrait lui revenir; mais étant maître absolu de ses
+propres actions, seul législateur et conseiller de lui-même, se
+suffisant, et incapable de recevoir un accroissement quelconque de son
+parfait bonheur, tout volontairement et librement, par pure bonté et
+générosité, se fait notre ami et notre bienfaiteur; prévient
+non-seulement nos désirs, mais encore nos idées, surpasse
+non-seulement nos mérites, mais nos désirs et même nos imaginations,
+par un épanchement de bienfaits que nul prix ne peut égaler, que nulle
+reconnaissance ne peut payer; n'ayant d'autre objet en nous les
+conférant que notre bien effectif et notre félicité, notre profit et
+notre avantage, notre plaisir et notre contentement[298].»
+
+La force du zèle et le manque de goût: tels sont les traits communs à
+toute cette éloquence. Quittons ce mathématicien, homme de cabinet,
+homme antique, qui prouve trop et s'acharne, et voyons parmi les gens
+du monde celui qu'on appelait «le plus spirituel» des ecclésiastiques,
+Robert South, homme aussi différent de Barrow par son caractère et sa
+vie que par ses oeuvres et son esprit; tout armé en guerre, royaliste
+passionné, partisan du droit divin et de l'obéissance passive,
+controversiste acrimonieux, diffamateur des dissidents, adversaire de
+l'Acte de tolérance, et qui ne refusa jamais à ses inimitiés la
+licence d'une injure ou d'un mot cru. À côté de lui, le P. Bridaine,
+qui nous sembla si rude, était poli. Ses sermons ont l'air d'une
+conversation, d'une conversation du temps, et vous savez de quel style
+on causait à ce moment en Angleterre. Il n'y a point d'image populaire
+et passionnée dont il ait peur. Il expose les petits faits vulgaires
+avec leurs détails bas et frappants. Il ose toujours, il ne se gêne
+jamais; il est peuple. Il a le style de l'anecdote, saillant, brusque,
+avec les changements de ton, les gestes énergiques et bouffons, avec
+toutes les originalités, les violences et les témérités. Il ricane en
+chaire, il invective, il se fait mime et comédien. Il peint les gens
+comme s'il les avait sous les yeux. Le public les reconnaîtra dans la
+rue; il n'y a plus qu'à écrire des noms sous ses portraits. Lisez ce
+morceau sur les tartufes. «Supposez un homme infiniment ambitieux et
+également rancunier et malicieux, quelqu'un qui empoisonne les
+oreilles des grands par des chuchotements venimeux et s'élève par la
+chute de gens qui valent mieux que lui. Pourtant, s'il s'avance avec
+une mine de vendredi et une face de carême, avec un «doux Jésus!» et
+une complainte gémissante sur les vices du siècle, oh! alors, c'est un
+saint sur la terre, un Ambroise, un Augustin, non pour la science des
+livres, qui est une chose toute terrestre, une drogue (car, hélas! ils
+sont au-dessus d'elle, ou du moins elle est au-dessus d'eux), mais
+pour le zèle et les jeûnes, et les yeux dévotement levés au ciel, et
+la sainte rage contre les péchés d'autrui. Et heureuses ces personnes
+religieuses, ces dames qui peuvent avoir pour confesseurs de tels
+hommes, si pleins d'abnégation, si prospères, si capables! Et trois
+fois heureuses les familles où ils daignent prendre leur collation du
+vendredi, pour prouver au monde quelle abstinence chrétienne, quelle
+vigueur antique, quel zèle pour les mortifications il y a dans
+l'abandon d'un dîner qui leur rend l'estomac plus dispos pour le
+souper[299]!» Un homme qui a ce franc parler devait louer la
+franchise; il l'a louée avec l'ironie poignante, avec la brutalité
+d'un Wycherley. La chaire avait le sans-façon et la rudesse du
+théâtre, et, dans cette peinture des braves gens énergiques que le
+monde taxe de mauvais caractères, on retrouvait la familiarité âcre du
+_Plain-Dealer_. «Certainement il y a des gens qui ont une mauvaise
+roideur naturelle de langue, en sorte qu'ils ne peuvent point se
+mettre au pas et applaudir ce vaniteux ou ce hâbleur qui fait la roue,
+se loue lui-même et conte d'insipides histoires à son propre éloge
+pendant trois ou quatre heures d'horloge, pendant qu'en même temps il
+vilipende le reste du genre humain et lui jette de la boue.--Il y a
+aussi certains hommes singuliers et d'un mauvais caractère qu'on ne
+peut engager, par crainte ni espérance, par froncement de sourcils ni
+sourires, à se laisser mettre sur les bras quelque parente de rebut,
+quelque nièce délaissée, mendiante, d'un lord ou d'un grand spirituel
+ou temporel.--Enfin il y a des gens d'un si mauvais caractère, qu'ils
+jugent très-légitime et très-permis d'être sensibles quand on leur
+fait tort et qu'on les opprime, quand on diffame leur bonne renommée
+et quand on nuit à leurs justes intérêts, et qui par surcroît osent
+déclarer ce qu'ils pensent et sentent, et ne sont point des bêtes de
+somme pour porter humblement ce qu'on leur jette sur le dos, ni des
+épagneuls pour lécher le pied qui les frappe et pour remercier le bon
+seigneur qui leur confère toutes ces faveurs d'arrière-train[300].»
+Dans ce style saugrenu, tous les coups portent: on dirait un assaut de
+boxe où les ricanements accueillent les meurtrissures. Mais regardez
+l'effet de ces trivialités de butors. On sort de là l'âme remplie de
+sentiments énergiques; on a vu les objets eux-mêmes, tels qu'ils sont,
+sans déguisement; on se trouve froissé, mais empoigné par une main
+vigoureuse. Cette chaire agit, et en effet, si on la compare à la
+chaire française, tel est son caractère. Ces sermons n'ont point l'art
+et l'artifice, la correction et la mesure des sermons français; ils ne
+sont pas comme eux des monuments de style, de composition, d'agrément,
+de science dissimulée, d'imagination tempérée, de logique déguisée, de
+goût continu, de proportion exquise, égaux aux harangues du _forum_
+romain ou de l'_agora_ athénienne. Ils ne sont point classiques. C'est
+qu'ils sont pratiques. Il fallait cette grosse pioche de travail,
+rudement maniée et tout encrassée de rouille pédantesque, pour creuser
+dans cette civilisation grossière. L'élégant jardinage français n'y
+eût rien fait. Si Barrow est redondant, Tillotson pesant, South
+trivial, le reste illisible, ils sont tous convaincants; leurs
+discours ne sont point des modèles d'éloquence, mais des instruments
+d'édification. Leur gloire n'est point dans leurs livres, mais dans
+leurs oeuvres. Ils ont fait des moeurs et non des écrits.
+
+Ce n'est pas tout de former les moeurs, il faut défendre les
+croyances; avec le vice il faut combattre le doute, et la théologie
+accompagne le sermon. Elle pullule à ce moment en Angleterre.
+Anglicans, presbytériens, indépendants, quakers, baptistes,
+antitrinitariens, se réfutent «avec autant de cordialité qu'un
+janséniste damne un jésuite,» et ne se lassent pas de fabriquer des
+armes de combat. Qu'y a-t-il à prendre ou à garder dans tout cet
+arsenal? En France, du moins, la théologie est belle; les plus fines
+fleurs de l'esprit et du génie s'y sont épanouies sur les ronces de la
+scolastique; si le sujet rebute, la parure attire. Pascal et Bossuet,
+Fénelon et La Bruyère, Voltaire, Diderot et Montesquieu, amis et
+ennemis, tous y ont prodigué toutes leurs perles et tout leur or. Sur
+la trame usée des doctrines arides, le dix-septième siècle a brodé une
+majestueuse étole de pourpre et de soie, et le dix-huitième siècle qui
+la chiffonne et la déchire, la disperse en milliers de fils d'or qui
+chatoient comme une robe de bal. Ici tout est lourd, sec et triste;
+les grands hommes eux-mêmes, Addison et Locke, lorsqu'ils se mêlent de
+défendre le christianisme, deviennent plats et ennuyeux. Depuis
+Chillingworth jusqu'à Paley, les apologies, réfutations, expositions,
+discussions, pullulent et font bâiller; ils raisonnent bien, et c'est
+tout. Le théologien entre en campagne contre les papistes au
+dix-septième siècle, contre les déistes au dix-huitième[301], en
+tacticien, selon les règles, prend position sur un principe, établit
+tout à l'entour une maçonnerie d'arguments, recouvre le tout de
+textes, et chemine paisiblement sous terre dans les longs boyaux qu'il
+a creusés; on approche, et l'on voit sortir une sorte de pionnier
+pâle, le front contracté, les mains roidies, les habits sales; il se
+croit à l'abri de toute attaque; ses yeux fichés en terre n'ont pas vu
+à côté de son bastion le large chemin commode par lequel l'ennemi va
+le tourner et le surprendre. Une sorte de médiocrité incurable les
+retient la bêche à la main dans des tranchées où personne ne passera.
+Ils n'entendent ni leurs textes ni leurs formules. Ils sont
+impuissants dans la critique et la philosophie. Ils traitent les
+figures poétiques des Écritures, les audaces de style, les à-peu-près
+de l'improvisation, les émotions hébraïques et mystiques, les
+subtilités et les abstractions de la métaphysique alexandrine, avec
+une précision de juristes et de psychologues. Ils veulent absolument
+faire de l'Évangile un code exact de prescriptions et de définitions
+combinées par des législateurs en parlement. Ouvrez le premier venu,
+un des plus anciens, John Hales. Il commente un passage de saint
+Matthieu où il est question d'une chose défendue le jour du sabbat.
+Quelle était cette chose? «Était-ce d'aller dans le blé? ou d'en
+éplucher les épis? ou d'en manger?» Là-dessus les divisions et les
+argumentations pleuvent par myriades[302]. Prenez les plus célèbres.
+Sherlock, appliquant la psychologie nouvelle, invente une explication
+de la Trinité, et suppose trois âmes divines, chacune d'elles ayant
+conscience de ce qui se passe dans les deux autres. Stillingfleet
+réfute Locke, qui pensait que l'âme, à la résurrection, quoique ayant
+un corps, n'aura peut-être pas précisément le corps dans lequel elle
+aura vécu. Allez jusqu'au plus illustre, au savant Clarke,
+mathématicien, philosophe, érudit, théologien: il s'occupe à refaire
+l'arianisme. Le grand Newton lui-même commente l'Apocalypse et prouve
+que le pape est l'Antechrist. Ils ont beau avoir du génie; dès qu'ils
+touchent à la religion, ils redeviennent surannés, bornés; ils
+n'avancent pas, ils sont aheurtés, et obstinément choquent leur tête à
+la même place. Génération après génération, ils viennent s'enterrer
+dans le trou héréditaire avec une patience et une conscience
+anglaises, pendant qu'une lieue plus loin l'ennemi défile: cependant
+on consulte dans le trou; on le fait carré, puis rond, on le revêt de
+pierres, puis de briques, et on s'étonne de voir que malgré tous ces
+expédients l'ennemi avance toujours. J'ai lu une foule de ces traités,
+et je n'en ai pas retiré une idée. On s'afflige de voir tant de
+travail perdu; on s'étonne que, pendant tant de générations, des
+hommes si vertueux, si zélés, si réfléchis, si loyaux, si bien munis
+de lectures, si bien exercés par la discussion, ne soient parvenus
+qu'à remplir des bas-fonds de bibliothèques. On rêve tristement à
+cette seconde scolastique, et l'on finit par découvrir que si elle
+s'est trouvée sans effet dans le royaume de la science, c'est qu'elle
+ne s'employait véritablement qu'à féconder le royaume de l'action.
+
+Tous ces spéculatifs ne sont tels qu'en apparence. Ce sont des
+apologistes et non pas des chercheurs. Ils se préoccupent non de la
+vérité, mais de la morale[303]. Ils s'alarmeraient de traiter Dieu
+comme une hypothèse et la Bible comme un document. Ils verraient une
+disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du
+philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s'ils se lançaient
+sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte
+de péché dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute,
+chasse le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et
+accepte également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes,
+sitôt qu'elles sont prouvées. Ils écartent ces spéculations
+dissolvantes; ils les regardent comme des occupations d'oisifs; ils ne
+cherchent dans le raisonnement que des motifs et des moyens de se bien
+conduire. Ils ne l'aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès
+qu'il veut être indépendant; ils exigent que la raison soit chrétienne
+et protestante, ils la démentiraient sous une autre forme; ils la
+réduisent à l'humble rôle de servante, et lui donnent pour souverain
+leur sens intime biblique et utilitaire. En vain, au commencement du
+siècle, les libres penseurs s'élèvent; quarante ans plus tard[304],
+ils sont noyés dans l'oubli. Le déisme et l'athéisme ne sont ici
+qu'une éruption passagère que le mauvais air du grand monde et le
+trop-plein des forces natives développent à la surface du corps
+social. Les professeurs d'irréligion, Toland, Tindal, Mandeville,
+Bolingbroke, rencontrent des adversaires plus forts qu'eux. Les chefs
+de la philosophie expérimentale[305], les plus doctes et les plus
+accrédités entre les érudits du siècle[306], les écrivains les plus
+spirituels, les plus aimés et les plus habiles[307], toute l'autorité
+de la science et du génie s'emploie à les abattre. Les réfutations
+surabondent. Chaque année, selon la fondation de Robert Boyle, des
+hommes célèbres par leur talent ou leur savoir viennent prêcher à
+Londres huit sermons «pour établir la religion chrétienne contre les
+athées, les théistes, les païens, les mahométans et les juifs.» Et ces
+apologies sont solides, capables de convaincre un esprit libéral,
+infaillibles pour convaincre un esprit moral. Les ecclésiastiques qui
+les écrivent, Clarke, Bentley, Law, Watt, Warburton, Butler, sont au
+niveau de la science et de l'intelligence laïques. Par surcroît les
+laïques les aident. Addison compose la _Défense du Christianisme_,
+Locke la _Conformité du Christianisme et de la Raison_, Ray la
+_Sagesse de Dieu manifestée dans les oeuvres de la création_.
+Par-dessus ce concert de voix graves perce une voix stridente: Swift,
+de sa terrible ironie, complimente les coquins élégants qui ont eu la
+salutaire idée d'abolir le christianisme. Quand ils seraient dix fois
+plus nombreux, ils n'en viendraient pas à bout; car ils n'ont pas de
+doctrine qu'ils puissent mettre à sa place. La haute spéculation, qui
+seule peut en tenir lieu, s'est montrée ou déclarée impuissante. De
+toutes parts les conceptions philosophiques avortent ou languissent.
+Si Berkeley en rencontre une, la suppression de la matière, c'est
+isolément, sans portée publique, par un coup d'État théologique, en
+homme pieux qui veut ruiner par la base l'immoralité et le
+matérialisme. Newton atteint tout au plus une idée manquée de
+l'espace, il n'est que mathématicien. Locke, presque aussi
+pauvre[308], tâtonne, hésite, n'a guère que des conjectures, des
+doutes, des commencements d'opinion que tour à tour il avance et
+retire, sans en voir les suites lointaines, et surtout sans rien
+pousser à bout. En somme, il s'interdit les hautes questions et se
+trouve fort porté à nous les interdire. Il a fait son livre pour
+savoir «quels objets sont à notre portée ou au-dessus de notre
+compréhension.» Ce sont nos limites qu'il cherche; il les rencontre
+vite et ne s'en afflige guère. Enfermons-nous dans notre petit domaine
+et travaillons-y diligemment. «Notre affaire en ce monde n'est pas de
+connaître toutes choses, mais celles qui regardent la conduite de
+notre vie.» Si Hume, plus hardi, va plus loin, c'est sur la même
+route; il ne conserve rien de la haute science; c'est la spéculation
+entière qu'il abolit; à son avis, nous ne connaissons ni substances,
+ni causes, ni lois; quand nous affirmons qu'un fait est attaché à un
+fait, c'est gratuitement, sans preuve valable, par la force de la
+coutume; «les événements semblent être par nature isolés et
+séparés[309];» si nous leur attribuons un lien, c'est notre
+imagination qui le fabrique; il n'y a de vrai que le doute; encore
+faut-il en douter; la conclusion est que nous ferons bien de purger
+notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir. Examinons
+nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher avec nos
+jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n'est bon qu'à rejeter le public
+vers les croyances établies. En effet, l'honnête Reid s'alarme; il
+voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la
+famille qui s'évapore en hypothèses: il réclame en père de famille, en
+bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme
+souverain juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la
+spéculation est tombée plus bas. Reid n'entend même pas les systèmes
+qu'il discute; il lève les bras au ciel quand il essaye d'exposer
+Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un
+système, ce serait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les
+gens de ce pays ne se soucient pas de la métaphysique; pour les
+intéresser, il faut qu'elle se réduise à la psychologie. À ce titre,
+elle est une science d'observation, positive et utile comme la
+botanique; encore les meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la
+théorie des sentiments moraux. C'est dans ce domaine que Shaftesbury,
+Hutcheson, Price, Smith, Ferguson et Hume lui-même travaillent de
+préférence; c'est là qu'ils ont trouvé leurs idées les plus originales
+et les plus durables. Sur ce point l'instinct public est si fort qu'il
+enrôle les plus indépendants à son service, et ne leur permet de
+découvertes que celles qui tournent à son profit. Sauf deux ou trois,
+littérateurs par excellence, et qui d'esprit sont français ou
+francisés, ils ne se préoccupent que de morale. C'est cette pensée qui
+rallie autour du christianisme toutes les forces que Voltaire tourne
+contre lui en France. Ils le défendent tous au même titre, comme lien
+de la société civile et comme appui de la vertu privée. Jadis
+l'instinct le soutenait; à présent l'opinion le consacre, et c'est la
+même force secrète qui, par un travail insensible, ajoute maintenant
+l'autorité de l'opinion à la pression de l'instinct. C'est le sens
+moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses classes, lui a
+conquis l'assentiment des hautes intelligences. C'est le sens moral
+qui de la conscience publique le fait passer dans le monde littéraire,
+et de populaire le rend officiel.
+
+[Note 289: The Wisdom of being religious.]
+
+[Note 290: Those words consist of two propositions, which are not
+distinct in sense... so that they differ only as cause and effect,
+which by a metonymy used in all sorts of authors are frequently put
+one for other.]
+
+[Note 291: Having thus explained the words, I come now to consider the
+proposition contained in them, which is this:
+
+That religion in the best knowledge and wisdom. This I shall endeavour
+to make good these three ways.
+
+1º By a direct proof of it.
+
+2º By shewing on the contrary the folly and ignorance of irreligion
+and wickedness.
+
+3º By vindicating religion from those common imputations which seem to
+charge it with ignorance or imprudence. I begin with the direct proof
+of it....]
+
+[Note 292: _Firstly_: I shall consider the nature of this vice and
+wherein it consists.
+
+_Secondly_: I shall consider the due extent of this prohibition.
+
+_Thirdly_: I shall show the evil of this practice both in the causes
+and effects of it.
+
+_Fourthly_: I shall add some farther considerations to dissuade men of
+it.
+
+_Fifthly_: I shall give some rules and directions for the prevention
+and cure of it.
+
+I proceed to:
+
+_Third Place_: To consider the evil of this practice, both in the
+causes and consequences of it.
+
+_Firstly_ We will consider the causes of it; and it commonly springs
+from one or more of these evil roots.
+
+_First_: One of the deepest and most common causes of evil speaking is
+ill nature and cruelty of disposition.]
+
+[Note 293: Truth and reality have all the advantages of appearance,
+and many more. If the show of anything be good for anything, I am sure
+sincerity is better: for why does any man dissemble, or seem to be
+that which he is not, but because he thinks it good to have such a
+quality as he pretends to? for to counterfeit and dissemble, is to put
+on the appearance of some real excellency. Now, the best way in the
+world for a man to seem to be anything, is really to be what he would
+seem to be. Besides that it is many times as troublesome to make good
+the pretence of a good quality, as to have it; and if a man have it
+not, it is ten to one but he is discovered to want it, and then all
+his pains and labour to seem to have it are lost. There is something
+unnatural in painting, which a skilful eye will easily discern from
+native beauty and complexion.
+
+It is hard to personate and act a part long; for where truth is not at
+the bottom, nature will always be endeavouring to return, and will
+peep out and betray herself one time or other. Therefore, if any man
+think it convenient to seem good, let him be so indeed, and then his
+goodness will appear to every body's satisfaction; so that, upon all
+accounts, sincerity is true wisdom.]
+
+[Note 294: 8e Sermon: _Giving thanks always for all things unto God_.
+
+These words although (as the very syntax doth immediately discover)
+they bear a relation to, and have a fit coherence with those that
+precede, may yet (especially considering St. Paul's style and manner
+of expression in the preceptive and exhortative parts of his Epistles)
+without any violence or prejudice on either hand, be severed from the
+context, and considered distinctly by themselves.... First then
+concerning the duty itself, _to give thanks_, or rather _to be
+thankful_ for [Grec: Eucharistein] doth not only signifie _gratias
+agere_, _reddere_, _dicere_, _to give_, _render_, _or declare thanks_,
+but also _gratias habere_, _grate affectum esse_, _to be thankfully
+disposed_, to entertain a grateful affection, sense, or memory.... I
+say, concerning this duty itself (abstractedly considered) as it
+involves a respect to benefits or good things received, so, in its
+employment about them, it imports, requires, or supposes these
+following particulars.]
+
+[Note 295: Il était mathématicien du premier ordre, et avait cédé sa
+chaire à Newton.]
+
+[Note 296: Although no such benefit or advantage can accrue to God,
+which may increase his essential and indefectible happiness; no harm
+or damage can arrive, that may impair it (for he can be neither really
+more or less rich or glorious or joyfull than he is; neither have our
+desire or fear, our delight or our grief, our designs or our
+endeavours any object, any ground in those respects), yet hath he
+declared that there be certain interests and concernments, which, out
+of his abundant goodness and condescension, he doth tender and
+prosecute as his own; as if he did really receive advantage by the
+good, and prejudice by the bad success respectively belonging to them;
+that he earnestly desires, and is greatly delighted with some things,
+very much dislikes, and is grievously displeased with other things;
+for instance, that he bears a fatherly affection toward his creatures,
+and earnestly desires their welfare; and delights to see them enjoy
+the good he designed them; and also dislikes the contrary events; doth
+commiserate and condole their misery; that he is consequently well
+pleased, when piety and justice, peace and order (the chief means
+conducing to our welfare) do flourish; and displeased when impiety and
+injustice, dissensions and disorder (those certain sources of mischief
+to us) do prevail; that he is well satisfied with our rendering to him
+that obedience, honour and respect which are due to him; and highly
+offended with our injurious and disrespectful behaviour toward him, as
+commission of sin and violation of his most just and holy
+commandments: so that there wants not sufficient matter of our
+exercising good-will both in affection and action toward God: we are
+capable both of wishing and (in a manner, as he will interpret and
+accept it) of doing good to him by our concurrence with him in
+promoting those things which he approves and delights in, and in
+removing the contrary.]
+
+[Note 297: The middle, we may observe, and the safest and the fairest
+and the most conspicuous places in cities are usually deputed for the
+erection of statues and monuments, dedicated to the memory of worthy
+men, who have nobly deserved of their countries. In like manner should
+we in the heart and centre of our soul, in the best and highest
+appartments thereof, in the places most exposed to ordinary
+observation, and most secure from the invasions of worldly care, erect
+lively representations and lasting memorials unto the Divine bounty.]
+
+[Note 298: To him the excellent quality, the noble end, the most
+obliging manner of whose beneficence doth surpass the matter thereof,
+and hugely augment the benefits: who not compelled by any necessity,
+not obliged by any law, or previous compact, not induced by any
+extrinsick arguments, not inclined by our merit, not wearied by our
+importunities, not instigated by troublesome passions of pity, shame
+or fear (as we are wont to be), nor flattered with promises of
+recompense, nor bribed with expectation of emolument thence to accrue
+himself, but being absolute master of his own actions, only both
+lawgiver and counsellor to himself, all sufficient and incapable of
+admitting any accession to his perfect blissfulness, most willingly
+and freely, out of pure bounty and good will, is our friend and
+benefactor, preventing not only our desires, but our knowledge,
+surpassing not our deserts only, but our wishes, yea even our
+conceits, in the dispensation of his inestimable and irrequitable
+benefits, having no other drift in the collation of them, beside our
+real good, and welfare, our profit and advantage, our pleasure and
+content.]
+
+[Note 299: Suppose a man infinitely ambitious, and equally spiteful
+and malicious; one who poisons the ears of great men by venomous
+whispers, and rises by the fall of better men than himself; yet if he
+steps forth with a Friday look and a lenten face, with a blessed Jesu!
+and a mornful ditty for the vices of the times; oh! then he is a saint
+upon earth: an Ambrose or an Augustine (I mean not for that earthly
+trash of book-learning; for, alas! such are above that, or at least
+that's above them), but for zeal and for fasting, for a devout
+elevation of the eyes, and a holy rage against other men's sins. And
+happy those ladies and religious dames characterised in the 2d of
+Timothy, c. iii. 5, 6, who can have such self-denying, thriving, able
+men for their confessors! and thrice happy those families where they
+vouchsafe to take their Friday night's refreshments! thereby
+demonstrate to the world what Christian abstinence, and what
+primitive, self-mortifying vigour there is in forbearing a dinner,
+that they may have the better stomach to their supper. In fine, the
+whole world stands in admiration of them: fools are fond of them, and
+wise men are afraid of them; they are talked of, they are pointed out;
+and, as they order the matter, they draw the eyes of all men after
+them, and generally something else.]
+
+[Note 300: Again, there are some who have a certain ill-natured
+stiffness (forsooth) in their tongue, so as not to be able to applaud
+and keep pace with this or that self-admiring, vain-glorious Thraso,
+while he is pluming and praising himself, and telling fulsome stories
+in his own commendation for three or four hours by the clock, and at
+the same time reviling and throwing dirt upon all mankind besides.
+
+There is also a sort of odd ill-natured men, whom neither hopes nor
+fears, frowns nor favours, can prevail upon to have any of the cast,
+beggarly, forlorn nieces or kinswomen of any lord or grandee,
+spiritual or temporal, trumped upon them.
+
+To which we may add another sort of obstinate ill-natured persons, who
+are not to be brought by any one's guilt or greatness to speak or
+write, or to swear or lie, as they are bidden, or to give up their own
+consciences in a compliment to those who have none themselves.
+
+And lastly, there are some so extremely ill-natured, as to think it
+very lawful and allowable for them to be sensible, when they are
+injured and oppressed, when they are slandered in their own good
+names, and wronged in their just interests; and, withal, to dare to
+own what they find and feel, without being such beasts of burden as to
+bear tamely whatsoever is cast upon them; or such spaniels as to lick
+the foot which kicks them, or to thank the goodly great one for doing
+them all these back-favours.]
+
+[Note 301: I thought it necessary to look into the Socinian pamphlets,
+which have swarmed so much among us within a few years.
+
+(Stillingfleet, In vindication of the doctrine of Trinity. 1697.)]
+
+[Note 302: Il examine entre autres «le péché contre le Saint-Esprit.»
+On aurait bien voulu savoir en quoi consistait ce péché dont parle
+l'Évangile. Mais rien de plus obscur; Calvin et les autres théologiens
+en donnaient chacun une définition différente. Après une dissertation
+minutieuse, John Hales conclut ainsi: «And though negative proofs from
+scripture are not demonstrative, yet the general silence of the
+apostles may at least help to infer a probability that the blasphemy
+against the Holy Ghost is not committable by any Christian who lived
+not in the time of our Saviour (1636).»--Cela apprend à raisonner. De
+même, en Italie, les intrigues pour donner ou ôter des culottes aux
+capucins développaient l'habileté politique et diplomatique.]
+
+[Note 303: «The scripture is a book of morality and not of philosophy.
+Every thing there relates to practice.... It is evident from a cursory
+view of the Old and New Testament that they are miscellaneous books,
+some parts of which are history, others writ in a poetical style, and
+others prophetical, but the design of them all is professedly to
+recommend the practice of true religion and virtue.»
+
+ (John Clarke, chapelain du roi, 1721.)]
+
+[Note 304: Burke, 133, _Réflexions sur la Révolution française_.]
+
+[Note 305: Ray, Boyle, Barrow, Newton.]
+
+[Note 306: Bentley, Clarke, Warburton, Berkeley.]
+
+[Note 307: Locke, Addison, Swift, Johnson, Richardson.]
+
+[Note 308: _Paupertina philosophia_ (Leibnitz).]
+
+[Note 309: After the constant conjunction of two objects, heat and
+flame for instance, weight and solidity, we are determined by custom
+alone to expect the one from the appearance of the other. All
+inferences from experience are effects of custom not of reasoning....
+Upon the whole, there appears not, throughout all nature, any one
+instance of connexion which is conceivable by us. All events seem
+entirely loose and separate; one event follows another; but we can
+never observe any tie between them. They seem conjoined, but never
+connected.]
+
+
+V
+
+À regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait guère
+de cette inclination publique; à regarder de près la constitution, on
+l'aperçoit d'abord. Elle semble un amas de priviléges, c'est-à-dire
+d'injustices consacrées; la vérité est qu'elle est un corps de
+contrats, c'est-à-dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou
+grand, qu'il défend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit
+garanti par ma charte, quel qu'il soit, suranné, indirect, inutile,
+privé, public, personne n'y touchera, ni roi, ni lords, ni communes;
+il s'agit d'un écu, je le défendrai comme un million: c'est ma
+personne qu'on entame. Je quitterai mes affaires, je perdrai mon
+temps, je jetterai mon argent, j'entreprendrai des ligues, je payerai
+des amendes, j'irai en prison, je mourrai à la peine: il n'importe; je
+n'aurai pas fait de lâcheté, je n'aurai pas plié sous l'injustice, je
+n'aurai pas cédé une seule parcelle de mon droit.
+
+C'est par ce sentiment qu'on conquiert et qu'on garde la liberté
+politique. C'est ce sentiment qui, après avoir renversé Charles Ier et
+Jacques II, se précise en principes dans la déclaration de 1688, et se
+développe chez Locke en démonstrations[310]. Au commencement de toute
+société, dit-il, il faut poser l'indépendance de l'homme. Chacun a par
+nature et primitivement le droit d'acquérir, de juger, de punir, de
+faire la guerre, de gouverner sa famille et ses gens. La société n'est
+qu'un contrat ultérieur entre de petits souverains préétablis, qui,
+ayant traité et transigé entre eux, «conviennent de former une
+communauté pour vivre avec sûreté, paix et bien-être les uns avec les
+autres, pour jouir avec sécurité de leurs biens, et pour être mieux
+protégés contre ceux qui ne sont pas de leur ligue. Ceux qui sont unis
+en un seul corps, qui ont une loi commune établie et une judicature à
+laquelle ils puissent en appeler, et en outre une autorité pour punir
+les délinquants, sont en société civile les uns avec les autres[311].»
+Des arbitres, des règles d'arbitrage, voilà tout ce que leur fédération
+peut leur imposer. Ce sont des hommes libres qui, ayant traité entre
+eux, sont encore libres. Leur société ne fonde pas leurs droits, elle
+les garantit. Et les actes officiels soutiennent ici la théorie
+abstraite. Quand le Parlement déclare le trône vacant, son premier
+argument est que le roi a violé «le contrat originel» par lequel il
+était roi. Quand les communes intentent un procès à Sacheverell, c'est
+pour soutenir publiquement[312] que «la constitution d'Angleterre est
+fondée sur un contrat, et que les sujets de ce royaume ont, dans leurs
+diverses capacités publiques et privées, un titre aussi légal à la
+possession des droits qui leur sont reconnus par la loi que le prince à
+la possession de la couronne.» Quand lord Chatam défend l'élection de
+Wilkes, c'est en établissant que «les droits des moindres sujets comme
+ceux des plus grands reposent sur la même base, l'inviolabilité de la
+loi commune, et que, si le peuple perd ses droits, ceux de la pairie
+deviendront bientôt insignifiants[313].» Ce n'est point une
+supposition, ni une philosophie qui les fonde, c'est un acte et un fait,
+j'entends la grande Charte, la Pétition des droits, l'acte de l'_habeas
+corpus_, et tout le corps des lois votées en parlement. Ces droits sont
+là, inscrits sur des parchemins, consacrés dans des archives, signés,
+scellés, authentiques; celui du fermier et celui du prince sont couchés
+sur la même page, de la même encre, par le même scribe; tous deux
+traitent de pair sur ce vélin; la main gantée y touche la main calleuse.
+Ils ont beau être inégaux, ils ne le sont que par accord réciproque; le
+paysan est aussi maître dans sa chaumière, avec son pain de seigle et
+ses neuf shillings par semaine[314], que le duc de Marlborough dans son
+Blenheim-Castle, avec ses quatre-vingt-dix mille livres sterling par an
+de places et de pensions.
+
+Voilà des hommes debout et prêts à se défendre. Suivez ce sentiment du
+droit dans le détail de la vie politique; la force du tempérament
+brutal et des passions concentrées ou sauvages vient lui fournir des
+armes. Si vous assistez à une élection, la première chose que vous
+aperceviez, ce sont des tables pleines[315]. On s'empiffre aux frais
+du candidat; l'ale, le gin et l'eau-de-vie coulent en plein air; la
+mangeaille descend dans les ventres électoraux, les trognes deviennent
+rouges. Mais en même temps elles deviennent furieuses. «À chaque verre
+qu'ils entonnent, leur animosité croît. Maint honnête homme, qui
+auparavant était aussi inoffensif qu'un lapin apprivoisé, une fois
+rempli, devient aussi dangereux qu'une couleuvrine chargée.» Le débat
+devient une lutte, et l'instinct batailleur, une fois lâché, a besoin
+de coups. Les candidats s'enrouent l'un contre l'autre. On les promène
+en l'air sur des fauteuils, au grand péril de leur cou; la foule hue,
+applaudit et s'échauffe par le mouvement, la contradiction, le tapage;
+les grands mots patriotiques ronflent, la colère et la boisson enflent
+les veines, les poings se serrent, les gourdins travaillent, et des
+passions de bouledogues manoeuvrent les grands intérêts du pays; qu'on
+prenne garde de les tourner contre soi: lords, communes ou roi, elles
+n'épargneront personne, et quand le gouvernement voudra opprimer un
+homme en dépit d'elles, elles contraindront le gouvernement à abroger
+sa loi.
+
+On ne les musellera pas, car elles s'enorgueillissent de ne pas être
+muselées. L'orgueil ici s'ajoute à l'instinct pour défendre le droit.
+Chacun sent que «sa maison est son château,» et que la loi veille à sa
+porte. Chacun se dit qu'il est à l'abri de l'insolence privée, que
+l'arbitraire public n'arrivera pas jusqu'à lui, qu'il «a son corps,»
+qu'il peut répondre à des coups par des coups, à des blessures par des
+blessures, qu'il sera jugé par un jury indépendant et d'après une loi
+commune à tous. «Quand un homme en Angleterre, dit Montesquieu, aurait
+autant d'ennemis qu'il a de cheveux sur la tête, il ne lui en
+arriverait rien. Les lois n'y étant pas faites pour un particulier
+plutôt que pour un autre, chacun se regarde comme monarque, et les
+hommes dans cette nation sont plutôt des confédérés que des
+concitoyens.» Cela va si loin, «qu'il n'y a guère de jour où quelqu'un
+ne perde le respect au roi d'Angleterre.... Dernièrement milady Bell
+Molineux, maîtresse fille, envoya arracher les arbres d'une petite
+pièce de terre que la reine avait achetée pour Kensington, et lui fit
+procès sans avoir jamais voulu, sous quelque prétexte, s'accommoder
+avec elle, et fit attendre le secrétaire de la reine trois heures....»
+Quand ils viennent en France, ils sont tout étonnés de voir le régime
+du bon plaisir, la Bastille, les lettres de cachet, un gentilhomme qui
+n'ose résider sur sa terre, à la campagne, par crainte de l'intendant;
+un écuyer de la maison du roi qui, pour une coupure de rasoir, tue
+impunément un pauvre barbier[316]. Chez eux, «aucun citoyen ne craint
+aucun citoyen.» Causez avec le premier venu, vous verrez combien cette
+sécurité relève leurs coeurs et leurs courages. Tel matelot qui mène
+Voltaire en barque, et demain sera _pressé_ pour la flotte, se préfère
+à lui et le regarde avec compassion en recevant son écu. L'énormité de
+l'orgueil éclate à chaque pas et à chaque page. Un Anglais, dit
+Chesterfield, se croit en état de battre trois Français. Ils diraient
+volontiers qu'ils sont, dans le troupeau des hommes, comme des
+taureaux dans un troupeau de boeufs. Vous les entendez s'enorgueillir
+de leurs coups de poing, de leur viande, de leur ale, de tout ce qui
+peut entretenir la force et la fougue de la volonté virile. «Le
+_roastbeef_ et la bière[317] font des bras plus forts que l'eau claire
+et les grenouilles.» Aux yeux de la foule, leurs voisins sont des
+perruquiers affamés, papistes et serfs, sortes de créatures
+inférieures qui n'ont ni la propriété de leurs corps ni le
+gouvernement de leurs consciences, marionnettes et machines dans la
+main d'un maître et d'un prêtre. Pour eux, ils sont «les princes de
+l'espèce humaine.» «Je les vois passer, l'orgueil dans le maintien, le
+défi dans les yeux, tendus vers de hauts desseins, troupe sérieuse et
+pensive. Les formes ne les ont point polis; ils sortent intacts des
+mains de la nature, âpres dans leur hardiesse native de coeur, fidèles
+à ce qu'ils croient le juste, supérieurs à la contrainte. Chez eux,
+le paysan lui-même se glorifie de surveiller ses droits et apprend à
+vénérer son titre d'homme[318].»
+
+Des hommes ainsi faits peuvent se passionner pour les affaires
+publiques, car ce sont leurs affaires; en France, ce ne sont que les
+affaires du roi et de Mme de Pompadour[319]. Ici, les partis sont
+ardents comme les sectes: gens de la haute et de la basse Église,
+capitalistes et propriétaires fonciers, noblesse de cour et châtelains
+rustiques, ils ont leurs dogmes, leurs théories, leurs moeurs et leurs
+haines, comme les presbytériens, les anglicans et les quakers. Le
+_squire_ de campagne déblatère, après boire, contre la maison de
+Hanovre, et porte la santé du roi au delà de l'eau; le whig de la
+ville, le 13 janvier, porte celle de l'homme au masque[320], et
+ensuite de l'homme qui fera la même chose sans masque. Ils se sont
+emprisonnés, exilés, décapités tour à tour, et le Parlement retentit
+tous les jours de la fureur de leurs invectives. La vie politique,
+comme la vie religieuse, surabonde et déborde, et ses explosions ne
+font que marquer la force de la flamme qui l'entretient. L'acharnement
+des partis dans l'État comme dans la foi est une preuve de zèle; la
+tranquillité constante n'est que l'indifférence générale, et s'ils se
+battent aux élections, c'est qu'ils prennent intérêt aux élections.
+Ici, «un couvreur se fait apporter sur les toits la gazette pour la
+lire.» Un étranger qui lirait les journaux «croirait le pays à la
+veille d'une révolution.» Quand le gouvernement fait une démarche, le
+public se sent engagé; c'est son honneur et c'est son bien dont le
+ministre dispose; que le ministre prenne garde à lui, s'il en dispose
+mal. Chez nous, M. de Conflans, qui par lâcheté a perdu sa flotte, en
+est quitte pour une épigramme; ici, l'amiral Byng, qui par prudence a
+évité de risquer la sienne, est fusillé. Chacun, dans sa condition et
+selon sa force, prend part aux affaires; la populace casse la tête des
+gens qui ne veulent pas boire à la santé de Sacheverell; les
+gentilshommes viennent en cavalcade à sa rencontre. Toujours quelque
+favori ou ennemi public provoque des démonstrations publiques. C'est
+Pitt, que le peuple acclame, et sur qui «les municipalités font
+pleuvoir «des boîtes d'or.» C'est Grenville, que l'on va siffler au
+sortir de la chambre. C'est lord Bute, que la reine aime, qu'on hue,
+et dont on brûle les emblèmes, une botte et une jupe. C'est le duc de
+Bedford, dont le palais est attaqué par une émeute, et ne peut être
+défendu que par une garnison de fantassins et de cavaliers. C'est
+Wilkes, dont le gouvernement a saisi les papiers, et à qui le jury
+assigne sur le gouvernement une indemnité de mille _pounds_. Chaque
+matin, les journaux et les pamphlets viennent discuter les affaires,
+juger les caractères, invectiver par leur nom les lords, les orateurs,
+les ministres, le roi lui-même. Qui veut parler, parle. Dans ce
+tumulte d'écrits et de ligues, l'opinion grossit, s'enfle comme une
+vague, et, tombant sur le Parlement et la cour, noie les intrigues et
+entraîne les dissentiments. Au fond, en dépit des bourgs pourris,
+c'est elle qui gouverne. Le roi a beau être obstiné, les grands ont
+beau faire des ligues; sitôt qu'elle gronde, tout plie ou craque. Les
+deux Pitt ne montent si haut que parce qu'ils sont portés par elle, et
+l'indépendance de l'individu aboutit à la souveraineté de la nation.
+
+Dans un pareil état, «toutes les passions étant libres[321], la haine,
+l'envie, la jalousie, l'ardeur de s'enrichir et de se distinguer,
+paraissent dans toute leur étendue.» Jugez de la force, et de la séve
+avec lesquelles l'éloquence doit s'y implanter et végéter. Pour la
+première fois depuis la ruine de la tribune antique, elle a trouvé le
+sol dans lequel elle peut s'enraciner et vivre, et une moisson
+d'orateurs se lève, égale, par la diversité des talents, par l'énergie
+des convictions et par la magnificence du style, à celle qui couvrit
+jadis l'_agora_ grecque et le _forum_ romain. Depuis longtemps, il
+semblait que la liberté de discussion, la pratique des affaires,
+l'importance des intérêts engagés et la grandeur des récompenses
+offertes dussent provoquer sa croissance; mais elle avortait,
+encroûtée dans la pédanterie théologique, ou restreinte dans les
+préoccupations locales, et le secret des séances parlementaires lui
+ôtait la moitié de sa force en lui ôtant la plénitude du jour. Voici
+qu'enfin la lumière se fait; une publicité d'abord incomplète, puis
+entière, donne au Parlement la nation pour auditoire. Le discours
+s'élève et s'élargit en même temps que le public se dégrossit et se
+multiplie. L'art classique, devenu parfait, fournit la méthode et les
+développements. La culture moderne fait entrer dans le raisonnement
+technique la liberté des entretiens et l'ampleur des idées générales.
+Au lieu d'argumenter, ils conversent; de procureurs ils deviennent
+orateurs. Avec Addison, avec Steele et Swift, le goût et le génie font
+irruption dans la polémique. Voltaire ne sait «si les harangues
+méditées qu'on prononçait autrefois dans Athènes et dans Rome
+l'emportent sur les discours non préparés du chevalier Windham, de
+lord Carteret» et de leurs rivaux. Enfin le discours achève de percer
+la sécheresse des questions spéciales et la froideur de l'action
+compassée[322] qui l'ont comprimé si longtemps; il déploie
+audacieusement et irrégulièrement sa force et son luxe, et l'on voit
+paraître, en face des jolis abbés de salon qui arrangent en France des
+compliments d'académie, la mâle éloquence de Junius, de lord Chatam,
+de Fox, de Pitt, de Burke et de Sheridan.
+
+Je n'ai point à raconter leurs vies, ni à développer leurs caractères;
+il faudrait entrer dans le détail politique. Trois d'entre eux, lord
+Chatam, Fox et Pitt, ont été ministres[323], et leur éloquence est une
+portion de leur pouvoir et de leur action. Elle appartient à ceux qui
+raconteront les affaires qu'ils ont conduites; je ne puis qu'en
+marquer le ton et l'accent.
+
+Un souffle extraordinaire, une sorte de frémissement de volonté
+tendue, court à travers toutes ces harangues. Ce sont des hommes qui
+parlent, et ils parlent comme s'ils combattaient. Ni ménagements, ni
+politesse, ni retenue. Ils sont déchaînés, ils se livrent, ils se
+lancent, et s'ils se contiennent, ce n'est que pour frapper plus
+impitoyablement et plus fort. Lorsque Pitt remplit pour la première
+fois la chambre des communes de sa voix vibrante, il avait déjà son
+indomptable audace. En vain Walpole essaya «de le museler,» puis de
+l'accabler; son sarcasme lui fut renvoyé avec une prodigalité
+d'outrages, et le tout-puissant ministre plia, souffleté sous la
+vérité de la poignante insulte que le jeune homme lui infligeait. Une
+hauteur d'orgueil qui ne fut surpassée que par celle de son fils, une
+arrogance qui réduisait ses collègues à l'état de subalternes, un
+patriotisme romain qui réclamait pour l'Angleterre la tyrannie
+universelle, une ambition qui prodiguait l'argent et les hommes,
+communiquait à la nation sa rapacité et sa fougue, et n'apercevait de
+repos que dans les perspectives lointaines de la gloire éblouissante
+et de la puissance illimitée, une imagination qui transportait dans le
+Parlement la véhémence de la déclamation théâtrale, les éclats de
+l'inspiration saccadée, la témérité des images poétiques, voilà les
+sources de son éloquence:
+
+ Hier encore l'Angleterre eût pu se tenir debout contre le monde;
+ aujourd'hui, «personne si pauvre qui lui rende hommage!...»
+ Milords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Nous serons
+ forcés à la fin de nous rétracter; rétractons-nous pendant que
+ nous le pouvons encore, avant que nous y soyons forcés. Je dis
+ que nous devons nécessairement abroger ces violents actes
+ oppressifs; ils doivent être rappelés, vous les rappellerez, je
+ m'y engage d'honneur; vous finirez par les rappeler, j'y joue ma
+ réputation; je consentirai à être pris pour un idiot, si à la fin
+ ils ne sont pas rappelés!... Vous avez beau enfler toute dépense
+ et tout effort, accumuler et empiler tous les secours que vous
+ pourrez acheter ou emprunter, trafiquer ou brocanter avec chaque
+ petit misérable prince allemand qui vend et expédie ses sujets
+ aux boucheries des princes étrangers: vos efforts sont pour
+ toujours vains et impuissants, doublement impuissants par l'aide
+ mercenaire qui vous sert d'appui, car elle irrite jusqu'à un
+ ressentiment incurable l'âme de vos ennemis. Quoi! lancer sur eux
+ les fils mercenaires de la rapine et du pillage! les dévouer, eux
+ et leurs possessions, à la rapacité d'une cruauté soudoyée! Si
+ j'étais Américain comme je suis Anglais, tant qu'un bataillon
+ étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas mes
+ armes! Jamais, jamais, jamais! Mais, milords, quel est l'homme
+ qui, pour combler ces hontes et ces méfaits de notre armée, a
+ osé autoriser et associer à nos armes le tomahawk et le couteau à
+ scalper du sauvage! Appeler dans une alliance civilisée le
+ sauvage féroce et inhumain des forêts,--lancer contre nos
+ établissements, parmi nos parentés, nos anciennes amitiés, le
+ cannibale impitoyable qui a soif du sang des hommes, des femmes
+ et des enfants,--désoler leur pays, vider leurs demeures,
+ extirper leur race et leur nom par ces horribles chiens d'enfer
+ de la guerre sauvage! milords, ces énormités crient et appellent
+ tout haut réparation et punition! Si on ne les efface à fond et
+ tout entières, il y aura une tache sur notre réputation
+ nationale. C'est une violation de la constitution: je crois que
+ cela est contre la loi[324].
+
+Il y a quelque chose de Milton et de Shakspeare dans cette pompe
+tragique, dans cette solennité passionnée, dans l'éclat sombre et
+violent de ce style surchargé et trop fort. C'est de cette pourpre
+superbe et sanglante que se parent les passions anglaises; c'est sous
+les plis de ce drapeau qu'elles se rangent en bataille, d'autant plus
+puissantes qu'au milieu d'elles il y en a une toute sainte, le
+sentiment du droit, qui les rallie, les emploie et les ennoblit.
+
+ Je me réjouis que l'Amérique ait résisté; trois millions d'hommes
+ assez morts à tous les sentiments de liberté pour souffrir
+ volontairement qu'on les fasse esclaves auraient été des
+ instruments convenables pour rendre le reste esclave aussi....
+ L'esprit qui maintenant résiste à vos taxes en Amérique est le
+ même qui autrefois s'est opposé en Angleterre aux dons gratuits,
+ à la taxe des vaisseaux; c'est le même esprit qui a dressé
+ l'Angleterre sur ses pieds, et par le bill des droits a
+ revendiqué la constitution anglaise; c'est le même esprit qui a
+ établi ce grand, ce fondamental et essentiel principe de vos
+ libertés, que nul sujet de l'Angleterre ne peut être taxé que de
+ son propre consentement. Ce glorieux esprit whig anime en
+ Amérique trois millions d'hommes qui préfèrent la pauvreté avec
+ la liberté à des chaînes dorées et à la richesse ignoble, et qui
+ mourront pour la défense de leurs droits en hommes et en hommes
+ libres.... Comme Anglais par naissance et par principes, je
+ reconnais aux Américains un droit suprême et inaliénable sur leur
+ propriété, un droit par lequel ils sont justifiés à la défendre
+ jusqu'à la dernière extrémité[325].
+
+Si Pitt sent son droit, il sent aussi celui des autres; c'est avec
+cette idée qu'il a remué et manié l'Angleterre. Il en appelait aux
+Anglais contre eux-mêmes; et, en dépit d'eux-mêmes, ils
+reconnaissaient leur plus cher instinct dans cette maxime, que chaque
+volonté humaine est inviolable dans sa province limitée et légale, et
+qu'elle doit se dresser tout entière contre la plus petite usurpation.
+
+Des passions effrénées et le plus viril sentiment du droit, voilà
+l'abrégé de toute cette éloquence. Au lieu d'un orateur, homme public,
+prenez un écrivain, simple particulier; voyez ces lettres de
+Junius[326] qui, au milieu de l'irritation et des inquiétudes
+nationales, tombèrent une à une comme des gouttes de feu sur les
+membres fiévreux du corps politique. Si celui-ci serre ses phrases et
+choisit ses épithètes, ce n'est point par amour du style, c'est pour
+mieux imprimer l'insulte. Les artifices oratoires deviennent entre ses
+mains des instruments de supplice, et lorsqu'il lime ses périodes
+c'est pour enfoncer plus avant et plus sûrement le couteau; avec
+quelle audace d'invective, avec quelle roideur d'animosité, avec
+quelle ironie corrosive et brûlante, appliquée sur les parties les
+plus secrètes de la vie privée, avec quelle insistance inexorable de
+persécution calculée et méditée, les textes seuls pourront le dire:
+«Milord, écrit-il au duc de Bedford, vous êtes si peu accoutumé à
+recevoir du public quelque marque de respect ou d'estime, que si dans
+les lignes qui suivent un compliment ou un terme d'approbation venait
+à m'échapper, vous le prendrez, je le crains, pour un sarcasme lancé
+contre votre réputation établie ou peut-être pour une insulte infligée
+à votre discernement[327]....» «Il y a quelque chose, écrit-il au duc
+de Grafton, dans votre caractère et dans votre conduite qui vous
+distingue non-seulement de tous les autres ministres, mais encore de
+tous les autres hommes: ce n'est pas seulement de faire le mal par
+dessein, mais encore de n'avoir jamais fait le bien par méprise; ce
+n'est pas seulement d'avoir employé avec un égal dommage votre
+indolence et votre activité, c'est encore d'avoir pris pour principe
+premier et uniforme, et, si je puis l'appeler ainsi, pour génie
+dominant de votre vie, le talent de traverser tous les changements et
+toutes les contradictions possibles de conduite, sans que jamais
+l'apparence ou l'imputation d'une vertu ait pu s'appliquer à votre
+personne, ni que jamais la versatilité la plus effrénée ait pu vous
+tromper et vous séduire jusqu'à vous engager dans une seule sage ou
+honorable action[328].» Il continue et s'acharne; même lorsqu'il le
+voit tombé et déshonoré, il s'acharne encore. Il a beau avouer tout
+haut qu'en l'état où il est, son ennemi «désarmerait une rancune
+privée;» il redouble. «Pour ma part, je ne prétends point comprendre
+ces prudentes formes du décorum, ces douces règles de discrétion que
+certaines gens essayent de concilier avec la conduite des plus grandes
+et des plus hasardeuses affaires. Je dédaignerais de pourvoir mon
+avenir d'un asile ou de conserver des égards pour un homme qui ne
+garde point de ménagements avec la nation. Ni l'abjecte soumission
+avec laquelle il déserte son poste à l'heure du danger, ni même
+l'inviolable bouclier de lâcheté dont il se couvre, ne le
+protégeraient. Je le poursuivrais jusqu'au bout de ma vie et je
+tendrais le dernier effort de ma volonté pour sauver de l'oubli son
+opprobre éphémère et pour rendre immortelle l'infamie de son
+nom[329].» Excepté Swift, y a-t-il une créature humaine qui ait plus
+volontairement concentré et aigri dans son coeur le poison de la
+haine? Celle-ci n'est point vile cependant, car elle se croit au
+service du juste. Au milieu de leurs excès, c'est cette persuasion qui
+les relève; ils se déchirent, mais ils ne rampent pas; quel que soit
+l'adversaire, ils se tiennent debout devant lui.
+
+ Sire, écrit Junius au roi, c'est le malheur de votre vie et la
+ cause originelle de tous les reproches et de toutes les calamités
+ qui ont accompagné votre gouvernement, que vous n'avez jamais
+ connu le langage de la vérité, tant que vous ne l'avez point
+ entendu dans les plaintes de votre peuple. Il n'est point trop
+ tard cependant pour corriger l'erreur de votre éducation. Nous
+ sommes encore disposés à tenir un compte indulgent des
+ pernicieuses leçons que vous avez reçues dans votre jeunesse et à
+ fonder les plus hautes espérances sur la bienveillance naturelle
+ de vos inclinations. Nous sommes loin de vous croire capable d'un
+ dessein délibéré et d'un attentat direct contre les droits
+ originels sur lesquels toutes les libertés civiles et politiques
+ de vos sujets sont assises. Si nous avions pu nourrir un soupçon
+ si déshonorant pour votre renommée, nous aurions depuis longtemps
+ adopté un style de remontrances fort éloigné de l'humilité de la
+ plainte. Le peuple d'Angleterre est fidèle à la maison de
+ Hanovre, non parce qu'il préfère vainement une famille à une
+ autre, mais parce qu'il est convaincu que l'établissement de
+ cette famille était nécessaire au maintien de ses libertés
+ civiles et religieuses. Le prince qui imite la conduite des
+ Stuarts doit être averti par leur exemple, et pendant qu'il se
+ glorifie de la solidité de son titre, il fera bien de se souvenir
+ que, si sa couronne a été acquise par une révolution, elle peut
+ être perdue par une autre[330].
+
+Cherchons des génies moins âpres, et tâchons de rencontrer un accent
+plus doux. Il y a un homme, Charles Fox, qui s'est trouvé heureux dès
+le berceau, qui a tout appris sans études, que son père a élevé dans
+la prodigalité et l'insouciance, que, dès vingt et un ans, la voix
+publique a désigné comme le prince de l'éloquence et le chef d'un
+grand parti, libéral, humain, sociable, fidèle aux généreuses
+espérances, à qui ses ennemis eux-mêmes pardonnaient ses fautes, que
+ses amis adoraient, que le travail n'avait point lassé, que les
+rivalités n'avaient point aigri, que le pouvoir n'avait point gâté,
+amateur de la conversation, des lettres, du plaisir, et qui a laissé
+l'empreinte de son riche génie dans l'abondance persuasive, dans le
+beau naturel, dans la clarté et la facilité continue de ses discours.
+Le voici qui prend la parole, pensez aux ménagements qu'il doit
+garder; c'est un homme d'État, un premier ministre, qui parle en plein
+Parlement, qui parle des amis du roi, des lords de la chambre à
+coucher, des plus illustres familles du royaume, qui a devant lui
+leurs alliés et leurs proches, qui sent que chacune de ses paroles
+s'enfoncera comme une flèche ardente dans le coeur et dans l'honneur
+des cinq cents hommes assis pour l'écouter. Il n'importe, on l'a
+trahi; il veut punir les traîtres, et voici à quel pilori il attache
+«les janissaires d'antichambre» qui, par ordre du prince, viennent de
+déserter au milieu du combat:
+
+ Le domaine entier du langage ne fournit pas de termes assez forts
+ et assez poignants pour marquer le mépris que je ressens pour
+ leur conduite. C'est un aveu effronté d'immoralité politique,
+ comme si cette espèce de trahison était moindre qu'aucune autre.
+ Ce n'est pas seulement une dégradation d'un rang qui ne devrait
+ être occupé que par la loyauté la plus pure et la plus
+ exemplaire; c'est un acte qui les fait déchoir de leurs droits à
+ la renommée de gentilshommes, et les réduit au niveau des plus
+ bas et des plus vils de leur espèce, qui insulte à la noble et
+ ancienne indépendance caractéristique de la pairie anglaise, et
+ qui est calculé pour déshonorer et avilir la législature anglaise
+ aux yeux de toute l'Europe et devant la plus lointaine postérité.
+ Par quelle magie la noblesse peut-elle ainsi changer le vice en
+ vertu, je ne le sais pas, et je ne souhaite pas le savoir; mais
+ en tout autre sujet que la politique, et parmi toutes autres
+ personnes que des lords de la chambre à coucher, un tel exemple
+ de la plus grossière perfidie serait flétri, comme il le mérite,
+ par l'infamie et l'exécration[331].
+
+Puis se retournant vers les communes:
+
+ Un Parlement ainsi lié et contrôlé, sans coeur et sans liberté,
+ au lieu de limiter la prérogative de la couronne, l'étend,
+ l'établit et la consolide au delà de tout précédent, de toute
+ condition et de toute limite. Mais quand la chambre des communes
+ anglaises serait si ignominieusement morte à la conscience du
+ poids dont elle doit peser dans la constitution, quand elle
+ aurait si entièrement oublié ses anciennes luttes et ses anciens
+ triomphes dans la grande cause de la liberté et de l'humanité,
+ quand elle serait si indifférente à l'objet et à l'intérêt
+ premier de son institution originelle, j'ai la confiance que le
+ courage caractéristique de cette nation serait encore au niveau
+ de cette épreuve; j'ai la confiance que le peuple anglais serait
+ aussi jaloux des influences secrètes qu'il est supérieur aux
+ violences ouvertes; j'ai la confiance qu'il n'est pas plus
+ disposé à défendre son intérêt contre la déprédation et l'insulte
+ étrangère qu'à rencontrer face à face et jeter par terre cette
+ conspiration nocturne contre la constitution[332].
+
+Voilà les explosions d'un naturel par excellence doux et aimable;
+jugez des autres. Une sorte d'exagération passionnée règne dans les
+débats que soulèvent le procès de Warren Hastings et la Révolution
+française, dans la rhétorique acrimonieuse et dans la déclamation
+outrée de Sheridan, dans le sarcasme impitoyable et dans la pompe
+sentencieuse du second Pitt. Ils aiment la vulgarité brutale des
+couleurs voyantes; ils recherchent les grands mots accumulés, les
+oppositions symétriquement prolongées, les périodes énormes et
+retentissantes. Ils ne craignent point de rebuter, et ils ont besoin
+de faire effet. La force, c'est là leur trait, et celui du plus grand
+d'entre eux, le premier esprit de ce temps, Edmund Burke. «Prenez
+Burke à partie, disait Johnson, sur tel sujet qu'il vous plaira; il
+est toujours prêt à vous tenir tête.» Il n'était point entré au
+Parlement, comme Fox et les deux Pitt, dès l'aurore de la jeunesse,
+mais à trente-cinq ans, ayant eu le temps de s'instruire à fond de
+toutes choses, savant dans le droit, l'histoire, la philosophie, les
+lettres, maître d'une érudition si universelle qu'on l'a comparé à
+lord Bacon. Mais ce qui le distinguait entre tous les autres, c'était
+une large intelligence compréhensive qui, exercée par des études et
+des compositions philosophiques[333], saisissait les ensembles, et,
+par delà les textes, les constitutions et les chiffres, apercevait la
+direction invisible des événements et l'esprit intime des choses, en
+couvrant de son dédain «ces prétendus hommes d'État, troupeau profane
+de manoeuvres vulgaires, qui nient l'existence de tout ce qui n'est
+point grossier et matériel, et qui, bien loin d'être capables de
+diriger le grand mouvement d'un empire, ne sont pas dignes de tourner
+une roue dans la machine.» Par-dessus tant de dons, il avait une de
+ces imaginations fécondantes et précises qui croient que la
+connaissance achevée est une vue intérieure, qui ne quittent point un
+sujet sans l'avoir revêtu de ses couleurs et de ses formes; et qui,
+traversant les statistiques et le fatras des documents arides,
+recomposent et reconstruisent devant les yeux du lecteur un pays
+lointain et une nation étrangère avec ses monuments, ses costumes, ses
+paysages et tout le détail mouvant des physionomies et des moeurs. À
+toutes ces puissances d'esprit qui font le systématique, il ajoutait
+toutes les énergies du coeur qui font l'enthousiaste. Pauvre, inconnu,
+ayant dépensé sa jeunesse à compiler pour les libraires, il était
+parvenu, à force de travail et de mérite, avec une réputation pure et
+une conscience intacte, sans que les épreuves de sa vie obscure ou les
+séductions de sa vie brillante eussent entamé son indépendance ou
+terni la fleur de sa loyauté. Il apportait dans la politique une
+horreur du crime, une vivacité et une sincérité de conscience, une
+humanité, une sensibilité, qui ne semblent convenir qu'à un jeune
+homme. Il appuyait la société humaine sur des maximes de morale,
+réclamait pour les sentiments nobles la conduite des affaires, et
+semblait avoir pris à tâche de relever et d'autoriser tout ce qu'il y
+a de généreux dans le coeur humain. Il avait noblement combattu pour
+de nobles causes: contre les attentats du pouvoir en Angleterre,
+contre les attentats du peuple en France, contre les attentats des
+particuliers dans l'Inde. Il avait défendu, avec des recherches
+immenses et un désintéressement incontesté, les Hindous tyrannisés par
+l'avidité anglaise, et «ces derniers misérables cultivateurs qui
+survivaient attachés au sol, le dos écorché par le fermier, puis une
+seconde fois mis à vif par le cessionnaire, livrés à une succession de
+despotismes que leur brièveté rendait plus rapaces, et flagellés ainsi
+de verges en verges, tant qu'on leur trouvait une dernière goutte de
+sang pour leur extorquer un dernier grain de riz[334].» Il s'était
+fait partout le champion d'un principe et le persécuteur d'un vice, et
+on le voyait lancer à l'attaque toutes les forces de son étonnant
+savoir, de sa haute raison, de son style splendide, avec l'ardeur
+infatigable et intempérante d'un moraliste et d'un chevalier.
+
+Ne le lisez que par grandes masses; ce n'est qu'ainsi qu'il est grand:
+autrement l'outré, le commun, le bizarre vous arrêteront et vous
+choqueront; mais si vous vous livrez à lui, vous serez emporté et
+entraîné. La masse énorme des documents roule impétueusement dans un
+courant d'éloquence. Quelquefois le discours parlé ou écrit n'a pas
+trop d'un volume pour déployer le cortége de ses preuves multipliées
+et de ses courageuses colères. C'est l'exposé de toute une
+administration, c'est l'histoire entière de l'Inde anglaise, c'est la
+théorie complète des révolutions et de l'état politique qui arrive
+comme un vaste fleuve débordant pour choquer, de son effort incessant
+et de sa masse accumulée, quelque crime qu'on veut absoudre ou quelque
+injustice qu'on veut consacrer. Sans doute il y a de l'écume sur ses
+remous, il y a de la bourbe dans son lit; des milliers d'étranges
+créatures se jouent tempêtueusement à la surface; il ne choisit pas,
+il prodigue; il précipite par myriades ses imaginations pullulantes,
+emphase et crudités, déclamations et apostrophes, plaisanteries et
+exécrations, tout l'entassement grotesque ou horrible des régions
+reculées et des cités populeuses que sa science et sa fantaisie
+infatigables ont traversées. Il dira, en parlant de ces prêts
+usuraires à quarante-huit pour cent et à intérêts composés par
+lesquels les Anglais ont dévasté l'Inde, que «cette dette forme
+l'ignoble sanie putride dans laquelle s'est engendrée toute cette
+couvée rampante d'ascarides, avec les replis infinis insatiablement
+noués noeuds sur noeuds de ces ténias invincibles qui dévorent la
+nourriture et rongent les entrailles de l'Inde[335].» Rien ne lui
+paraîtra excessif, ni la description des supplices, ni l'atrocité des
+images, ni le cliquetis assourdissant des antithèses, ni la fanfare
+prolongée des malédictions, ni la gigantesque bizarrerie des
+bouffonneries. Entre ses mains, le duc de Bedford, qui lui a reproché
+sa pension, deviendra, «parmi les créatures de la couronne, le
+léviathan qui, deci delà, roule sa masse colossale, joue et gambade
+dans l'océan des bontés royales, qui pourtant, tout énorme qu'il soit
+et quoique couvrant une lieue de son étendue, n'est après tout qu'une
+créature, puisque ses côtes, ses nageoires, ses fanons, son lard, ses
+ouïes elles-mêmes, par lesquelles il lance un jet d'eau contre son
+origine et éclabousse les autres d'écume, tout en lui et autour de lui
+vient du trône[336].» Il n'a point de goût, ses pareils non plus. La
+fine déduction grecque ou française n'a jamais trouvé place chez les
+nations germaniques; tout y est gros ou mal dégrossi; il ne sert de
+rien à celui-ci d'étudier Cicéron et d'emprisonner son élan dans les
+digues régulières de la rhétorique latine. Il reste à demi barbare,
+empâté dans l'exagération et la violence; mais sa fougue est si
+soutenue, sa conviction si forte, son émotion si chaleureuse et si
+surabondante, qu'on se laisse aller, qu'on oublie toute répugnance,
+qu'on ne voit plus dans ses irrégularités et ses débordements que les
+effusions d'un grand coeur et d'un profond esprit trop ouverts et trop
+pleins, et qu'on admire avec une sorte de vénération inconnue cet
+épanchement extraordinaire, impétueux comme un torrent, large comme
+une mer, où ondoie l'inépuisable variété des couleurs et des formes
+sous le soleil d'une imagination magnifique qui communique à cette
+houle limoneuse toute la splendeur de ses rayons.
+
+[Note 310: Il faut lire dans sir Robert Filmer la théorie régnante,
+pour voir de quel bourbier de sottises on sortait. Sir Robert Filmer
+disait qu'Adam avait reçu en naissant un pouvoir absolu et royal sur
+tout l'univers; que dans toute réunion d'hommes il y en avait un qui
+était roi légitime, comme plus proche héritier d'Adam. "Some say it
+was by lot, and others that Noah sailed round the Mediterranean in ten
+years, and divided the world into Asia, Afric, and Europa, portions
+for his three sons."--Comparez Bossuet, _Politique fondée sur
+l'Écriture_. Les sciences morales se dégagent en ce moment de la
+théologie.]
+
+[Note 311: Those who are united in one body and have a common
+established law and judicature to appeal to, with authority to punish
+offenders, are in civil society one with another.
+
+Every one quits his executive power of nature, and resigns it to the
+public.
+
+As for the ruler, (it is said) he ought to be absolute, because he has
+power to do more hurt and wrong; it is right when he does it.--This is
+to think that men are so foolish, that they take care to avoid what
+mischiefs may be done them by polecats or foxes; but are content, may
+think it safety, to be devoured by lions.
+
+The only way whereby any one divests himself of his natural liberty,
+and puts on the bonds of civil society is by agreeing with other men
+to join and unite into a community, for their comfortable, safe and
+peaceable living one amongst another, in secure enjoyment of their
+properties and a greater security against any that are not of it.
+
+Nothing can make a man subject or member of a commonwealth but his
+actually entering into it by positive engagement and express promise
+and compact.
+
+The great and chief end of men uniting into commonwealths and putting
+themselves under government is the preservation of their property.
+(Locke, _of Civil Government_.)]
+
+[Note 312: Discours du général Stanhope, un des _managers_.]
+
+[Note 313: The rights of the greatest and of the meanest subjects now
+stand upon the same foundation,--the security of law common to all....
+When the people had lost their rights, those of the peerage would soon
+become insignificant. (Discours de lord Chatam, affaire de Wilkes.)]
+
+[Note 314: Évaluation de De Foe.]
+
+[Note 315: Their eating, indeed, amazes me; had I five hundred heads,
+and were each head furnished with brains, yet would they all be
+insufficient to compute the number of cows, pigs, geese, and turkies,
+which upon this occasion die for the good of their country!...
+
+On the contrary, they seem to lose their temper as they lose their
+appetites; every morsel they swallow, and every glass they pour down,
+serves to increase their animosity.--Many an honest man, before as
+harmless as a tame rabbit, when loaded with a single election dinner,
+has become more dangerous than a charged culverin.
+
+The mob meet upon the debate; fight themselves sober; and then draw
+off to get drunk again, and charge for another encounter. (Goldsmith.)
+Voyez aussi Hogarth.]
+
+[Note 316: Smollett, _Peregrine Pickle_, ch. 40.]
+
+[Note 317: Hogarth.]
+
+[Note 318:
+
+ Stern o'er each bosom reason holds her state;
+ With daring aims irregularly great.
+ Pride in their port, defiance in their eye,
+ I see the lords of human kind pass by;
+ Intent on high designs, a thoughtful band,
+ By forms unfashioned, fresh from nature's hand;
+ Fierce in their native hardiness of soul,
+ True to imagined right, above control,
+ While even the peasant boasts these rights to scan,
+ And learns to venerate himself a man.
+ (Goldsmith.)]
+
+[Note 319: Lord Chesterfield remarque qu'un Français d'alors n'entend
+point le mot de patrie; qu'il faut lui parler de son prince.]
+
+[Note 320: L'exécuteur de Charles Ier.]
+
+[Note 321: Montesquieu, liv. XIX, chap. XXVII.]
+
+[Note 322: Jugement d'Addison.]
+
+[Note 323: Junius a écrit sous l'anonyme et les critiques n'ont pu
+encore démêler avec certitude son véritable nom.--Pour Sheridan, voyez
+tome II, p. 85, et tome III, p. 408.--Pour Burke, tome III, p. 88.]
+
+[Note 324: But yesterday, and _England_ might have stood against the
+world; now «none so poor to do her reverence.»
+
+We shall be forced ultimately to retract; let us retract while we can,
+not when we must. I say we must necessarily undo these violent
+oppressive acts: they must be repealed--you will repeal them; I pledge
+myself for it, that you will in the end repeal them; I stake my
+reputation on it:--I will consent to be taken for an idiot, if they
+are not finally repealed.
+
+You may swell every expence, and every effort, still more
+extravagantly pile and accumulate every assistance you can buy or
+borrow; traffic and barter with every little pitiful German prince,
+that sells and sends his subjects to the shambles of a foreign prince;
+your efforts are for ever vain and impotent--doubly so from this
+mercenary aid on which you rely; for it irritates, to an incurable
+resentment, the minds of your enemies;--to overrun them with the
+mercenary sons of rapine and plunder; devoting them and their
+possessions to the rapacity of hireling cruelty! If I were an
+American, as I am an Englishman, while a foreign troop was landed in
+my country, I never would lay down my arms--never--never--never!
+
+But, my Lords, who is the man, that in addition to these disgraces and
+mischiefs of our army, has dared to authorize and associate to our
+arms the tomahawk and scalping-knife of the savage? To call into
+civilized alliance the wild and inhuman savage of the woods; to
+delegate to the merciless Indian the defence of disputed rights, and
+to wage the horrors of barbarous war against our brethren? My Lords,
+these enormities cry aloud for redress and punishment; unless
+thoroughly done away, it will be a stain on the national character--it
+is a violation of the Constitution--I believe it is against law.]
+
+[Note 325: I rejoice that America has resisted; three millions of
+people so dead to all the feelings of liberty, as voluntarily to let
+themselves be made slaves, would have been fit instruments to make
+slaves of all the rest.
+
+Let the sacredness of their property remain inviolate; let it be
+taxable only by their own consent given in their provincial
+assemblies; else it will cease to be property.
+
+This glorious spirit of whiggism animate three millions in America,
+who prefer liberty with poverty to gilded chains and sordid affluence,
+and who will die in defense of their rights as men, as freemen.... The
+spirit which now resists your taxation in America is the same which
+formerly opposed loans, benevolences, and ship money in England; the
+same spirit that called England on its legs, and by the bill of rights
+vindicated the English constitution; the same spirit which established
+the great, fundamental essential maxim of your liberties: that no
+subject of England shall be taxed but by his own consent.
+
+As an Englishman by birth and principle, I recognise to the American
+their supreme inalienable right in their property, a right which they
+are justified in the defense of, to the last extremity.]
+
+[Note 326: Probablement Junius est Philip Francis.--1769-1772.]
+
+[Note 327: My lord, you are so little accustomed to receive any marks
+of respect or esteem from the public, that if in the following lines a
+compliment, or expression of applause should escape me, I fear you
+would consider it as a mockery of your established character, and
+perhaps an insult to your understanding.]
+
+[Note 328: There is something in both your character and conduct,
+which distinguishes you not only from all other ministers, but from
+all other men. It is not that you do wrong by design, but that you
+should never do right by mistake. It is not that your indolence and
+your activity have been equally misapplied, but that the first uniform
+principle, or, if I may call it, the genius of your life, should have
+carried you through every possible change and contradiction of
+conduct, without the momentary imputation or colour of virtue, and
+that the wildest spirit of inconsistency should never even have
+betrayed you into a wise or honourable action.]
+
+[Note 329: You have every claim to compassion that can arise from
+misery and distress. The condition you are reduced to would disarm a
+private enemy of his resentment, and leave no consolation to the most
+vindictive spirit, but that such an object, as you are, would disgrace
+the dignity of revenge.
+
+For my own part I do not pretend to understand those prudent forms of
+decorum, those gentle rules of discretion, which some men endeavour to
+unite with the conduct of the greatest and most hazardous affairs; I
+should scorn to provide for a future retreat, or to keep terms with a
+man, who preserves no measures with the public. Neither the abject
+submission of deserting his post in the hour of danger, nor even the
+sacred shield of cowardice should protect him. I would pursue him
+through life, and try the best exertion of my ability to preserve the
+perishable infamy of his name and make it immortal.]
+
+[Note 330: Sir--It is the misfortune of your life, and originally the
+cause of every reproach and distress which has attended your
+government, that you should never have been acquainted with the
+language of truth till you heard it in the complaints of your people.
+It is not, however, too late to correct the error of your education.
+We are still inclined to make an indulgent allowance for the
+pernicious lessons you received in your youth, and to form the most
+sanguine hopes from the natural benevolence of your disposition. We
+are far from thinking you capable of a direct deliberate purpose to
+invade those original rights of your subjects on which all their civil
+and political liberties depend. Had it been possible for us to
+entertain a suspicion so dishonourable to your character, we should
+long since have adopted a style of remonstrance very distant from the
+humility of complaint.
+
+The people of England are loyal to the house of Hanover, not from a
+vain preference of one family to another, but from a conviction that
+the establishment of that family was necessary to the support of their
+civil and religious liberties. This, sir, is a principle of allegiance
+equally solid and rational; fit for Englishmen to adopt, and well
+worthy of your majesty's encouragement. We cannot long be deluded by
+nominal distinctions. The name of Stuart of itself is only
+contemptible: armed with the sovereign authority, their principles are
+formidable. The prince who imitates their conduct should be warned by
+their example; and while he plumes himself upon the security of his
+title to the crown, should remember that, as it was acquired by one
+revolution, it may be lost by another.]
+
+[Note 331: The whole compass of language affords no terms sufficiently
+strong and pointed to mark the contempt which I feel for their
+conduct. It is an impudent avowal of political profligacy as if that
+species of treachery were less infamous than any other. It is not only
+a degradation of a station which ought to be occupied only by the
+highest and most exemplary honour, but forfeits their claim to the
+character of gentlemen and reduces them to a level with the meanest
+and the basest of their species. It insults the noble, the ancient,
+and the characteristic independance of the English peerage and is
+calculated to traduce and vilify the British legislature in the eyes
+of all Europe, and to the latest posterity. By what magic nobility can
+thus charm vice into virtue, I know not nor wish to know, but in any
+other thing than politics, and among any other men than lords of the
+bedchamber, such an instance of the grossest perfidy would, as it well
+deserves, be branded with infamy and execration.]
+
+[Note 332: A parliament thus fettered and controlled, without spirit
+and without freedom, instead of limiting, extends, substantiates, and
+establishes beyond all precedent, latitude, or condition, the
+prerogatives of the crown. But though the British House of Commons
+were so shamefully lost to its own weight in the constitution, were so
+unmindful of its former struggles and triumphs in the great cause of
+liberty and mankind, were so indifferent to those primary objects and
+concerns for which it was originally instituted, I trust the
+characteristic spirit of this country is still equal to the trial; I
+trust Englishmen will be as jealous of secret influences as superior
+to open violence; I trust they are not more ready to defend their
+interest against foreign depredation and insult, than to encounter and
+defeat this midnight conspiracy against the constitution. (Fox's
+speeches, t. II, 262.)]
+
+[Note 333: _Recherches sur l'origine de nos idées du beau et du
+sublime._]
+
+[Note 334: Every man of rank and landed fortune being long since
+extinguished, the remaining miserable last cultivator who grows to the
+soil, after having his back scored by the farmer, has it again flayed
+by the whip of the assignee, and is thus by a ravenous because a
+short-lived succession of claimants lashed from oppressor to
+oppressor, while a single drop of blood is left as the means of
+extorting a single grain of corn.]
+
+[Note 335: That debt forms the foul putrid mucus in which are
+engendered the whole brood of creeping ascarides, and the endless
+involutions, the eternal knot added to a knot of those inexpugnable
+tape-worms which devour the nutriment and eat up the bowels of India.]
+
+[Note 336: The grants to the house of Russel were so enormous, as not
+only to outrage economy, but even to stagger credibility. The Duke of
+Bedford is the leviathan among all the creatures of the crown. He
+tumbles about his unwieldy bulk; he plays and frolics in the ocean of
+the royal bounty. Huge as he is, and whilst 'he lies floating many a
+rood,' he is still a creature. His ribs, his fins, his whalebone, his
+blubber, the very spiracles through which he spouts a torrent of brine
+against his origin, and covers me all over with the spray--everything
+of him and about him is from the throne.]
+
+
+VI
+
+Ouvrez Reynolds pour revoir d'un coup d'oeil toutes ces figures, et
+mettez en regard les fins portraits français de ce temps, ces
+ministres allègres, ces archevêques galants et gracieux, ce maréchal
+de Saxe qui, dans le monument de Strasbourg, descend vers son tombeau
+avec le goût et l'aisance d'un courtisan sur l'escalier de Versailles.
+Ici[337], sous des ciels noyés de brouillards pâles, parmi de molles
+ombres vaporeuses, apparaissent des têtes expressives ou réfléchies;
+la rude saillie du caractère n'a point fait peur à l'artiste; le
+bouffi brutal et bête, l'étrange oiseau de proie lugubre, le mufle
+grognon du mauvais dogue, il a tout mis; chez lui, la politesse
+niveleuse n'a point effacé les aspérités de l'individu sous un
+agrément uniforme. La beauté s'y trouve, mais ailleurs, dans la froide
+décision du regard, dans le profond sérieux et dans la noblesse triste
+du visage pâle, dans la gravité consciencieuse et l'indomptable
+résolution du geste contenu. Au lieu des courtisanes de Lély, on voit
+à côté d'eux des dames honnêtes, parfois sévères et actives, de bonnes
+mères entourées de leurs petits enfants qui les baisent et
+s'embrassent; la morale est venue, et avec elle le sentiment du _home_
+et de la famille, la décence du costume, l'air pensif, la tenue
+correcte des héroïnes de miss Burney. Ils ont réussi. Bakewell
+transforme et réforme leur bétail, Arthur Young, leur agriculture,
+Howard leurs prisons, Arkwright et Watt leur industrie, Adam Smith
+leur économie politique, Bentham leur droit pénal, Locke, Hutcheson,
+Ferguson, Joseph Butler, Reid, Stewart, Price leur psychologie et leur
+morale. Ils ont épuré leurs moeurs privées, ils purifient leurs moeurs
+publiques. Ils ont assis leur gouvernement, ils se sont confirmés dans
+leur religion. Johnson peut dire avec vérité «qu'aucune nation dans le
+monde ne cultive mieux son sol et son esprit.» Il n'y en a pas de si
+riche, de si libre, de si bien nourrie, où les efforts publics et
+privés soient dirigés avec tant d'assiduité, d'énergie et d'habileté
+vers l'amélioration de la chose privée et publique. Un seul point leur
+manque, la haute spéculation; c'est justement ce point qui, dans le
+manque du reste, fait à ce moment la gloire de la France, et leurs
+caricatures montrent avec un bon sens burlesque, face à face et dans
+une opposition étrange, d'un côté le Français dans une chaumière
+lézardée, grelottant, les dents longues, maigre, ayant pour tout repas
+des escargots et une poignée de racines, du reste enchanté de son
+sort, consolé par une cocarde républicaine et des proclamations
+humanitaires; de l'autre l'Anglais rouge et bouffi de graisse, attablé
+dans une chambre confortable devant le plus succulent des
+_roastbeefs_, avec un pot de bière écumante, occupé à gronder contre
+la détresse publique et ces traîtres de ministres qui vont tout
+ruiner.
+
+Ils arrivent ainsi au seuil de la Révolution française, conservateurs et
+chrétiens, en face des Français libres penseurs et révolutionnaires.
+Sans le savoir, les deux peuples roulent depuis deux siècles vers ce
+choc terrible; sans le savoir, ils n'ont travaillé que pour l'aggraver.
+Tout leur effort, toutes leurs idées, tous leurs grands hommes ont
+accéléré l'élan qui les précipite vers ce conflit inévitable. Cent
+cinquante ans de politesse et d'idées générales ont persuadé aux
+Français d'avoir confiance en la bonté humaine et en la raison pure.
+Cent cinquante ans de réflexions morales et de luttes politiques ont
+rattaché l'Anglais à la religion positive et à la constitution établie.
+Chacun a son dogme contraire et son enthousiasme contraire. Aucun des
+deux ne comprend l'autre, et chacun des deux déteste l'autre. Ce que
+l'un appelle rénovation, l'autre l'appelle destruction; ce que l'un
+révère comme l'établissement du droit, l'autre le maudit comme le
+renversement de tous les droits. Ce qui semble à l'un l'anéantissement
+de la superstition paraît à l'autre l'abolition de la morale. Jamais le
+contraste des deux esprits et des deux civilisations ne s'est marqué en
+caractères plus visibles, et c'est encore Burke, qui, avec la
+supériorité d'un penseur et l'hostilité d'un Anglais, s'est chargé de
+nous les montrer.
+
+Il s'indigne à l'idée de cette «farce tragi-comique» qu'on appelle à
+Paris la régénération du genre humain. Il nie que la contagion d'une
+pareille folie puisse jamais empoisonner l'Angleterre. Il raille les
+badauds, qui, éveillés par les bourdonnements des sociétés
+démocratiques, se croient sur le bord d'une révolution. «Parce qu'une
+demi-douzaine de sauterelles sous une fougère font retentir la prairie
+de leur importun bruissement, pendant que des milliers de grands
+troupeaux, reposant sous l'ombre des chênes britanniques, ruminent
+leur pâture et se tiennent silencieux, n'allez pas vous imaginer que
+ceux qui font du bruit soient les seuls habitants de la prairie,
+qu'ils doivent être en grand nombre, ou qu'après tout ils soient autre
+chose qu'une petite troupe maigre, desséchée, sautillante, quoique
+bruyante et incommode, d'insectes éphémères[338].» La véritable
+Angleterre, «tous ceux[339] qui ont sur leur tête un bon toit et sur
+leur dos un bon habit» n'a que de l'aversion et du dédain[340] pour
+les maximes et les actes de la Révolution française. «La seule idée de
+fabriquer un nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dégoût
+et d'horreur. Nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce
+que nous possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres[341].»
+Nos titres ne flottent pas en l'air dans l'imagination des
+philosophes; ils sont consignés dans la Grande Charte. «Nous réclamons
+nos franchises, non comme les droits des hommes, mais comme les droits
+des hommes de l'Angleterre.» Nous méprisons ce verbiage abstrait, qui
+vide l'homme de toute équité et de tout respect pour le gonfler de
+présomption et de théories. «Nous n'avons pas été préparés et
+troussés, comme des oiseaux empaillés dans un muséum, pour être
+remplis de loques, de paille et de misérables chiffons de papier sali
+à propos des droits de l'homme[342].» Notre constitution n'est pas un
+contrat fictif de la fabrique de votre Rousseau, bon pour être violé
+tous les trois mois, mais un contrat réel par lequel roi, nobles,
+peuple, Église, chacun tient les autres et se sent tenu. La couronne
+du prince et le privilége du noble y sont aussi sacrés que la terre du
+paysan ou l'outil du manoeuvre. Quelle que soit l'acquisition ou
+l'héritage, nous respectons chacun dans son acquisition ou dans son
+héritage, et notre loi n'a qu'un objet, qui est de conserver à chacun
+son bien et son droit. «Nous regardons les rois avec vénération, les
+parlements avec affection, les magistrats avec soumission, les prêtres
+avec respect, les nobles avec déférence[343]. Nous sommes décidés à
+garder une Église établie, une monarchie établie, une aristocratie
+établie, une démocratie établie, chacune au degré où elle existe et
+non à un plus grand.» Nous révérons la propriété partout, celle des
+corporations comme celle des individus, celle de l'Église comme celle
+du laïque. Nous jugeons que ni un homme ni une assemblée d'hommes n'a
+le droit de dépouiller un homme ni une assemblée d'hommes de ce qui
+est son bien authentique et son héritage transmis. «Il n'y a pas un
+personnage public dans ce royaume qui ne réprouve la déshonnête,
+perfide et cruelle confiscation que votre assemblée nationale a été
+contrainte d'exercer sur votre Église[344].» Nous ne souffrirons
+jamais que chez nous le domaine établi de la nôtre soit converti en
+une pension qui la mette dans la dépendance du trésor. Nous avons fait
+notre Église, comme notre roi et notre noblesse, indépendante; «nous
+voyons sans chagrin ni mauvaise humeur un archevêque précéder un duc,
+un évêque de Durham ou de Winchester posséder dix mille livres
+sterling de rente.» Nous répugnons à votre vol, d'abord parce qu'il
+est un attentat à la propriété, ensuite parce qu'il est une tentative
+contre la religion. Nous estimons qu'il n'y a pas de société sans
+croyances; nous dérivons la justice de son origine sacrée, et nous
+sentons qu'en tarissant sa source on dessèche tout le ruisseau. Nous
+avons rejeté comme un venin l'infidélité qui a sali les commencements
+de notre siècle et du vôtre, et nous nous en sommes purgés pendant que
+vous vous en êtes imbus. «Aucun des hommes nés chez nous depuis
+quarante ans n'a lu un mot de Collins, Toland, Tindal et de tout ce
+troupeau qui prenait le nom de libres penseurs. L'athéisme n'est pas
+seulement contre notre raison, il est encore contre nos instincts.
+Nous sommes protestants, non par indifférence, mais par zèle[345].
+L'Église et l'État sont dans nos esprits deux idées inséparables.»
+Nous asseyons notre établissement sur le sentiment du droit, et le
+sentiment du droit sur le respect de Dieu.
+
+À la place du droit et de Dieu, qui reconnaissez-vous pour maître? Le
+peuple souverain, c'est-à-dire l'arbitraire changeant de la majorité
+comptée par têtes. Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de
+défaire une constitution. «La constitution d'un pays une fois établie
+par un contrat tacite ou exprimé, il n'y a pas de pouvoir existant qui
+puisse l'altérer sans violer le contrat, à moins que ce ne soit du
+consentement de toutes les parties[346].» Nous nions que le plus grand
+nombre ait le droit de faire une constitution; il faudrait que d'abord
+l'unanimité eût conféré ce droit au plus grand nombre. Nous nions que
+la force brutale soit l'autorité légitime, et que la populace soit la
+nation[347]. «Une véritable aristocratie naturelle n'est point dans
+l'État un intérêt séparé ni séparable. Quand de grandes multitudes
+agissent ensemble sous cette discipline de la nature, je reconnais le
+_peuple_; mais, si vous séparez l'espèce vulgaire des hommes de leurs
+chefs naturels pour les ranger en bataille contre leurs chefs
+naturels, je ne reconnais plus le corps vénérable que vous appelez le
+peuple dans ce troupeau débandé de déserteurs et de vagabonds[348].»
+Nous détestons de toute notre haine le droit de tyrannie que vous leur
+donnez sur les autres, et nous détestons encore davantage le droit
+d'insurrection que vous leur livrez contre eux-mêmes. Nous croyons
+qu'une constitution est un dépôt transmis à la génération présente par
+les générations passées pour être remis aux générations futures, et
+que si une génération peut en disposer comme de son bien, elle doit
+aussi le respecter comme le bien d'autrui. Nous estimons que si un
+réformateur «porte la main sur les fautes de l'État, ce doit être
+comme sur les blessures d'un père, avec une vénération pieuse et une
+sollicitude tremblante.... Par votre facilité désordonnée à changer
+l'État aussi souvent, aussi profondément, en autant de manières qu'il
+y a de caprices et de modes flottantes, la continuité et la chaîne
+entière de la communauté seront rompues. Aucune génération ne sera
+plus rattachée aux autres. Les hommes vivront et mourront isolés comme
+les mouches d'un été[349].» Nous répudions cette raison courte et
+grossière qui sépare l'homme de ses attaches et ne voit en lui que le
+présent, qui sépare l'homme de la société et ne le compte que pour une
+tête dans un troupeau. Nous méprisons «cette philosophie d'écoliers et
+cette arithmétique de douaniers[350],» par laquelle vous découpez
+l'État et les droits d'après les lieues carrées et les unités
+numériques. Nous avons horreur de cette grossièreté cynique qui
+«arrachant rudement la décente draperie de la vie, réduit une reine à
+n'être qu'une femme et une femme à n'être qu'un animal[351],» qui
+jette à bas l'esprit chevaleresque et l'esprit religieux, les deux
+couronnes de la nature humaine, pour les plonger avec la science dans
+la bourbe populaire et les fouler «sous les sabots d'une multitude
+bestiale[352].» Nous avons horreur de ce nivellement systématique qui,
+désorganisant la société civile, amène au gouvernement «des avocats
+chicaniers, des usuriers poussés par une tourbe de femmes éhontées,
+d'hôteliers, de clercs, de garçons de boutique, de perruquiers, de
+danseurs de théâtre[353],» et qui finira, «si la monarchie reprend
+jamais l'ascendant en France, par livrer la nation au pouvoir le plus
+arbitraire qui ait jamais paru sous le ciel[354].»
+
+Voilà ce que Burke écrivait dès 1790 à l'aurore de la Révolution
+française[355]. L'année d'après, le peuple de Birmingham allait
+détruire les maisons des jacobins anglais, et les mineurs de
+Wednesbury sortaient en corps de leurs houillères pour venir aussi au
+secours «du roi et de l'Église». Croisade contre croisade;
+l'Angleterre effarouchée était aussi fanatique que la France
+enthousiaste. Pitt déclarait qu'on ne pouvait «traiter avec une nation
+d'athées[356].» Burke disait que la guerre était non entre un peuple
+et un peuple, mais «entre la propriété et la force.» La fureur de
+l'exécration, de l'invective et de la destruction montait des deux
+parts comme un incendie[357]. Ce n'était point le heurt de deux
+gouvernements, mais de deux civilisations et de deux doctrines. Les
+deux énormes machines, lancées de tout leur poids et de toute leur
+vitesse, s'étaient rencontrées face à face, non par hasard, mais par
+fatalité. Un âge entier de littérature et de philosophie avait amassé
+la houille qui remplissait leurs flancs et construit la voie qui
+dirigeait leur course. Dans ce tonnerre du choc, parmi ces
+bouillonnements de la vapeur ruisselante et brûlante, dans ces flammes
+rouges qui grincent autour des cuivres et tourbillonnent en grondant
+jusqu'au ciel, un spectateur attentif découvre encore l'espèce et
+l'accumulation de la force qui à fourni à un tel élan, disloqué de
+telles cuirasses et jonché le sol de pareils débris.
+
+[Note 337: Lord Heathfield, the Earl of Mansfield, Major Stringer
+Lawrence, lord Ashburton, lord Edgecombe, etc.]
+
+[Note 338: Burke, _Reflexions on the French Revolution_, 1790.
+
+Because half a dozen grasshoppers under a fern make the field ring
+with their importunate chink, while thousands of great cattle reposed
+beneath the shadow of the British oak, chew the cud and are silent,
+pray, do not imagine that those who make the noise are the only
+inhabitants of the field; that of course they are many in number; or
+that after all they are other that the little shrivelled, meagre,
+hopping, though loud and troublesome insects of the hour.]
+
+[Note 339: Macaulay, _Life of William Pitt_.]
+
+[Note 340: I almost venture to affirm that not one in a hundred among
+us participates in the triumph of the Revolution Society.]
+
+[Note 341: The very idea of the fabrication of a new government is
+enough to fill us with disgust and horror. We wished always to derive
+all we possess as an inheritance from our forefathers.... (We claim)
+our franchises not as the rights of men, but as the rights of
+Englishmen.]
+
+[Note 342: Burke, _Appeal from the new to the old whigs_.
+
+We have not been drawn and trussed in order that we may be filled,
+like stuffed birds in a museum, with chaff and rags and paltry blurred
+shreds of papers about the rights of men.]
+
+[Note 343: We fear God, we look up with awe to kings, with affection
+to parliaments, with duty to magistrates, with reverence to priests,
+and with respect to nobility.]
+
+[Note 344: There is not one public man in this kingdom who does not
+reprobate the dishonest, perfidious and cruel confiscation which the
+national assembly has been compelled to make.... Church and state are
+ideas inseparable in our minds.... Our education is in a manner wholly
+in the hands of ecclesiastics, and in all stages, from infancy to
+manhood.... They never will suffer the fixed estate of the church to
+be converted into a pension, to depend on the treasury.... They made
+their church like their nobility, independant. They can see without
+pain or grudging an archbishop precede a Duke. They can see a bishop
+of Durham or of Winchester in possession of ten thousand a year.]
+
+[Note 345: Who born within the last forty years has read a word of
+Collins, and Toland, and Tindal.... and that whole race who called
+themselves free-thinkers?
+
+We are protestants not from indifference but from zeal.
+
+Atheism is against not only our reason but our instincts.
+
+We are resolved to keep an established church, an established
+monarchy, an established aristocracy, and an established democracy,
+each in the degree it exists, and in no greater.]
+
+[Note 346: The constitution of a country being once settled upon some
+compact, tacit or expressed, there is no power existing of force to
+alter it without the breach of the covenant, or the consent of all the
+parties.]
+
+[Note 347: A government of five hundred country attornies and obscure
+curates is not good for twenty four millions of men, though it were
+chosen by eight and forty millions.
+
+As to the share of power, authority, direction, which each individual
+ought to have in the management of the state, that I must deny to be
+amongst the direct original rights of man in civil society.]
+
+[Note 348: A true natural aristocracy is not a separate interest in
+the state or separable from it.... When great multitudes act together
+under that discipline of nature, I recognise the people.... When you
+separate the common sort of men from their proper chieftains so as to
+form them into an adverse army, I no longer know that venerable object
+called the people in such a disbanded race of deserters and
+vagabonds.]
+
+[Note 349: A perfect democracy is the most shameless thing in the
+world.... and the most fearless.
+
+By this unprincipled facility of changing the state as often, and as
+much and in as many ways as there are floating fancies and fashions,
+the whole continuity and chain of the commonwealth would be broken. No
+one generation could link with the other. Men would become little
+better than the flies of a summer.]
+
+[Note 350: The metaphysics of an undergraduate and the mathematics of
+an exciseman.]
+
+[Note 351: All the decent drapery of life is to be rudely torn off....
+Now a queen is but a woman, and a woman is but an animal.]
+
+[Note 352: Learning with its natural protectors and guardians will be
+cast into the mire and trodden down under the hoofs of a swinish
+multitude.]
+
+[Note 353: I am satisfied beyond a doubt that the project of turning a
+great empire into a vestry or into a collection of vestries, and of
+governing it in the spirit of a parochial administration is senseless
+and absurd, in any mode, or with any qualifications. I can never be
+convinced that the scheme of placing the highest powers of the state
+in church-wardens and constables and other such officers, guided by
+the prudence of litigious attornies and jew-brokers, and set in action
+by shameless women of the lowest condition, by keepers of hotels,
+taverns and brothels, by pert apprentices, by clerks, shop-boys,
+hairdressers, fiddlers and dancers of the stage (who in such a
+commonwealth as yours will in future overbear, as already they have
+overborne, the sober incapacity of dull uninstructed men, of useful
+but laborious occupations) can never be put into any shape, that might
+not be both disgraceful and destructive.]
+
+[Note 354: If monarchy should ever obtain an entire ascendancy in
+France, it will probably be.... the most completely arbitrary power
+that has ever appeared on earth.
+
+France will be governed by the agitators in corporations, by societies
+in the towns formed of directors of assignats.... attornies,
+money-jobbers, speculators and adventurers, composing an ignoble
+oligarchy founded on the destruction of the crown, the church, the
+nobility, and the people.]
+
+[Note 355: The effect of liberty to individuals is that they may do
+what they please.... We ought to see what it will please them to do,
+before we risk congratulations which may be soon turned into
+complaints.... Strange chaos of levity and ferocity, monstrous
+tragi-comic scene.... After I have read the list of the persons and
+descriptions elected into the Tiers-État, nothing which they
+afterwards did could appear astonishing. Of any practical experience
+in the state, not one man was to be found. The best were only men of
+theory. The majority was composed of practitioners in the law....
+active chicaners.... obscure provincial advocates, stewards of petty
+local juridictions, country attornies, notaries, etc.
+
+Ce qui choque et inquiète Burke au plus haut degré, c'est qu'on n'y
+voyait pas de représentants du _natural landed interest_.
+
+Encore une phrase, car véritablement cette clairvoyance politique
+touche au génie.
+
+Men are qualified for civil liberty in exact proportion to their
+disposition to put moral chains upon their own appetites.... Society
+cannot exist unless a controlling power upon will and appetite be
+placed somewhere, and the less of it there is within, the more there
+must be without. It is ordained in the eternal constitution of things
+that men of intemperate minds cannot be free. Their passions forge
+their fetters.]
+
+[Note 356: "The leading features of this government are the abolition
+of religion and the abolition of property." (Tome II, 17. _Discours de
+Pitt_, 1795.) He desired the house to look at the state of religion in
+France and asked them if they would willingly treat with a nation of
+atheists. (_Ibid._)]
+
+[Note 357: _Letter to a noble lord.--Letters on a regicide peace._]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Addison.
+
+ I. Addison et Swift dans leur siècle. -- En quoi ils se
+ ressemblent et en quoi ils diffèrent.
+
+ II. L'homme. -- Son éducation et sa culture. -- Ses vers latins.
+ -- Son voyage en France et en Italie. -- Son _Épître à lord
+ Halifax_. -- Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son _Dialogue sur
+ les médailles_. -- Son poëme sur la _Campagne de Blenheim_. -- Sa
+ douceur et sa bonté. -- Ses succès et son bonheur.
+
+ III. Son sérieux et sa raison. -- Ses études solides et son
+ observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa pratique
+ des affaires. -- Noblesse de son caractère et de sa conduite. --
+ Élévation de sa morale et de sa religion. -- Comment sa vie et
+ son caractère ont contribué à l'agrément et à l'utilité de ses
+ écrits.
+
+ IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre la
+ vie grossière, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est
+ pratique, et partant banale et décousue. -- Comment elle s'appuie
+ sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle a pour but la
+ satisfaction en ce monde, et le bonheur dans l'autre. --
+ Mesquinerie spéculative de sa conception religieuse. --
+ Excellence pratique de sa conception religieuse.
+
+ V. L'écrivain. -- Conciliation de la morale et de l'élégance. --
+ Quel style convient aux gens du monde. -- Mérites de ce style. --
+ Inconvénients de ce style. -- Addison critique. -- Son jugement
+ sur _Le Paradis perdu_. -- Accord de son art et de sa critique.
+ -- Limites de la critique et de l'art classiques. -- Ce qui
+ manque à l'éloquence d'Addison, de l'Anglais et du moraliste.
+
+ VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination sérieuse
+ et féconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le sentiment
+ religieux et poétique. -- _Vision de Mirza._ -- Comment le fonds
+ germanique subsiste sous la culture latine.
+
+
+Dans cette vaste transformation des esprits qui occupe tout le
+dix-huitième siècle et donne à l'Angleterre son assiette politique et
+morale, deux hommes paraissent, supérieurs dans la politique et la
+morale, tous deux écrivains accomplis, les plus accomplis qu'on ait
+vus en Angleterre; tous deux organes accrédités d'un parti, maîtres
+dans l'art de persuader ou de convaincre; tous deux bornés dans la
+philosophie et dans l'art, incapables de considérer les sentiments
+d'une façon désintéressée, toujours appliqués à voir dans les choses
+des motifs d'approbation ou de blâme; du reste différents jusqu'au
+contraste, l'un heureux, bienveillant, aimé, l'autre haï, haineux et
+le plus infortuné des hommes; l'un partisan de la liberté et des plus
+nobles espérances de l'homme, l'autre avocat du parti rétrograde et
+détracteur acharné de la nature humaine; l'un mesuré, délicat, ayant
+fourni le modèle des plus solides qualités anglaises, perfectionnées
+par la culture continentale; l'autre effréné et terrible, ayant donné
+l'exemple des plus âpres instincts anglais, déployés sans limite ni
+règle, par tous les ravages et à travers tous les désespoirs. Pour
+pénétrer dans l'intérieur de cette civilisation et de ce peuple, il
+n'y a pas de meilleur moyen que de s'arrêter avec insistance sur
+Swift et sur Addison.
+
+
+I
+
+«Après une soirée passée avec Addison, dit Steele, j'ai souvent
+réfléchi que j'avais eu le plaisir de causer avec un proche parent de
+Térence ou de Catulle, qui avait tout leur esprit et tout leur
+naturel, et par-dessus eux une invention et un agrément[358] plus
+exquis et plus délicieux qu'on ne vit jamais en personne.» Et Pope,
+rival d'Addison, et rival aigri, ajoutait: «Sa conversation a quelque
+chose de plus charmant que tout ce que j'ai jamais vu en aucun homme.»
+Ces mots expriment tout le talent d'Addison; ses écrits sont des
+causeries, chefs-d'oeuvre de l'urbanité et de la raison anglaises;
+presque tous les détails de son caractère et de sa vie ont contribué à
+nourrir cette urbanité et cette raison.
+
+Dès dix-sept ans, on le rencontre à l'Université d'Oxford, studieux et
+calme, amateur de promenades solitaires sous les rangées d'ormes et
+parmi les belles prairies qui bordent la rive de la Cherwell. Dans le
+fagot épineux de l'éducation scolaire, il choisit la seule fleur, bien
+fanée sans doute, la versification latine, mais qui, comparée à
+l'érudition, à la théologie, à la logique du temps, est encore une
+fleur. Il célèbre en strophes ou en hexamètres la paix de Ryswick ou
+le système du docteur Burnet; il compose de petits poëmes ingénieux
+sur les marionnettes, sur la guerre des pygmées et des grues; il
+apprend à louer et à badiner, en latin, il est vrai, mais avec tant de
+succès que ses vers le recommandent aux bienfaits des ministres et
+parviennent jusqu'à Boileau. En même temps il se pénètre des poëtes
+romains; il les sait par coeur, même les plus affectés, même Claudien
+et Prudence; tout à l'heure en Italie les citations vont pleuvoir de
+sa plume; de haut en bas, dans tous les coins et sur toutes les faces,
+sa mémoire est tapissée de vers latins. On sent qu'il en a l'amour,
+qu'il les scande avec volupté, qu'une belle césure le ravit, que
+toutes les délicatesses le touchent, que nulle nuance d'art ou
+d'émotion ne lui échappe, que son tact littéraire s'est raffiné et
+préparé pour goûter toutes les beautés de la pensée et des
+expressions. Ce penchant trop longtemps gardé est un signe de petit
+esprit, je l'avoue; on ne doit pas passer tant de temps à inventer des
+centons; Addison eût mieux fait d'élargir sa connaissance, d'étudier
+les prosateurs romains, les lettres grecques, l'antiquité chrétienne,
+l'Italie moderne, qu'il ne sait guère. Mais cette culture bornée, en
+le laissant moins fort, l'a rendu plus délicat. Il a formé son art en
+n'étudiant que les monuments de l'urbanité latine; il a pris le goût
+des élégances et de finesses, des réussites et des artifices de style;
+il est devenu attentif sur soi, correct, capable de savoir et de
+perfectionner sa propre langue. Dans les réminiscences calculées,
+dans les allusions heureuses, dans l'esprit discret de ses petits
+poëmes, je trouve d'avance plusieurs traits du _Spectator_.
+
+Au sortir de l'Université, il voyagea longuement dans les deux pays
+les plus polis du monde, la France et l'Italie. Il vit à Paris, chez
+son ambassadeur, cette régulière et brillante société qui donna le ton
+à l'Europe; il visita Boileau, Malebranche, contempla avec une
+curiosité un peu malicieuse les révérences des dames fardées et
+maniérées de Versailles, la grâce et les civilités presque fades des
+gentilshommes beaux parleurs et beaux danseurs. Il s'égaya de nos
+façons complimenteuses, et remarqua que chez nous un tailleur et un
+cordonnier en s'abordant se félicitaient de l'honneur qu'ils avaient
+de se saluer. En Italie, il admira les oeuvres d'art et les loua dans
+une épitre[359], dont l'enthousiasme est un peu froid, mais fort bien
+écrit[360]. Vous voyez qu'il eut la culture fine qu'on donne
+aujourd'hui aux jeunes gens du meilleur monde. Et ce ne furent point
+des amusements de badauds ou des tracasseries d'auberge qui
+l'occupèrent. Ses chers poëtes latins le suivaient partout; il les
+avait relus avant de partir; il récitait leurs vers dans les lieux
+dont ils font mention. «Je dois avouer, dit-il, qu'un des principaux
+agréments que j'ai rencontrés dans mon voyage a été d'examiner les
+diverses descriptions en quelque sorte sur les lieux, de comparer la
+figure naturelle de la contrée avec les paysages que les poëtes nous
+en ont tracés[361].» Ce sont les plaisirs d'un gourmet en littérature;
+rien de plus littéraire et de moins pédant que le récit qu'il en
+écrivit au retour[362]. Bientôt cette curiosité raffinée et délicate
+le conduisit aux médailles. «Il y a une parenté, dit-il, entre elles
+et la poésie,» car elles servent à commenter les anciens auteurs;
+telle effigie des Grâces rend visible un vers d'Horace. Et à ce sujet
+il écrivit un fort agréable dialogue, choisissant pour personnages des
+gens bien élevés, «versés dans les parties les plus polies du savoir,
+et qui avaient voyagé dans les contrées les plus civilisées de
+l'Europe.» Il mit la scène «sur les bords de la Tamise, parmi les
+fraîches brises qui s'élèvent de la rivière et l'aimable mélange
+d'ombrages et de sources dont tout le pays abonde[363];» puis, avec
+une gaieté tempérée et douce, il s'y moqua des pédants, qui consument
+leur vie à disserter sur la toge ou la chaussure romaine, mais indiqua
+en homme de goût et d'esprit les services que les médailles peuvent
+rendre à l'histoire et aux beaux-arts. Y eut-il jamais une meilleure
+éducation pour un lettré homme du monde? Depuis longtemps déjà il
+aboutissait à la poésie du monde, je veux dire aux vers corrects de
+commande et de compliment. Dans toute société polie on recherche
+l'ornement de la pensée; on lui veut de beaux habits rares, brillants,
+qui la distinguent des pensées vulgaires, et pour cela on lui impose
+la rime, la mesure, l'expression noble; on lui compose un magasin de
+termes choisis, de métaphores vérifiées, d'images convenues qui sont
+comme une garde-robe aristocratique dont elle doit s'empêtrer et se
+parer. Les gens d'esprit y sont tenus d'y faire des vers et dans un
+certain style, comme les autres y sont tenus d'y étaler des dentelles
+et sur certain patron. Addison revêtit ce costume et le porta avec
+correction et avec aisance, passant sans difficulté d'une habitude à
+une habitude semblable et des vers latins aux vers anglais. Son
+principal morceau, _la Campagne_[364], est un excellent modèle de
+style convenable et classique. Chaque vers est plein, achevé en
+lui-même, muni d'une antithèse habile, ou d'une bonne épithète, ou
+d'une figure abréviative. Les pays y ont leur nom noble: l'Italie
+s'appelle l'Ausonie, la mer Noire s'appelle la mer Scythique; il y a
+des montagnes de morts et un fracas d'éloquence autorisé par Lucien;
+il y a de jolis tours d'adresse oratoire imités d'Ovide; les canons
+sont désignés par des périphrases poétiques comme plus tard dans
+Delille[365]. Le poëme est une amplification officielle et décorative
+semblable à celle que Voltaire arrangea plus tard sur la victoire de
+Fontenoy. Addison fit mieux encore: il composa un opéra, une comédie,
+une tragédie fort admirée sur la mort de Caton. Ces exercices furent
+partout, au siècle dernier, un brevet d'entrée dans le beau style et
+dans le beau monde. Au sortir du collége, un jeune homme, du temps de
+Voltaire, devait faire sa tragédie, comme aujourd'hui il doit écrire
+un article d'économie politique; c'était la preuve alors qu'il pouvait
+causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut
+raisonner avec les hommes. Il apprenait l'art d'égayer, de toucher, de
+parler d'amour; il sortait ainsi des études arides ou spéciales; il
+savait choisir parmi les événements et les sentiments ceux qui peuvent
+intéresser ou plaire; il était capable de tenir sa place dans la bonne
+compagnie, d'y être quelquefois agréable, de n'y être jamais choquant.
+Telle est la culture que ces ouvrages ont donnée à Addison; peu
+importe qu'ils soient médiocres. Il y a manié les passions, le
+comique; il a trouvé dans son opéra quelques peintures vives et
+riantes, dans sa tragédie quelques accents nobles ou attendrissants;
+il est sorti du raisonnement et de la dissertation pure; il s'est
+acquis l'art de rendre la morale sensible et la vérité parlante; il a
+su donner une physionomie aux idées, et une physionomie attachante.
+Ainsi s'est formé l'écrivain achevé, au contact de l'urbanité antique
+et moderne, étrangère et nationale, par le spectacle des beaux-arts,
+la pratique du monde et l'étude du style, par le choix continu et
+délicat de tout ce qu'il y a d'agréable dans les choses et dans les
+hommes, dans la vie et dans l'art.
+
+Sa politesse a reçu de son caractère un tour et un charme singulier.
+Elle n'était pas extérieure, simplement voulue et officielle; elle
+venait du fond même. Il était doux et bon, d'une sensibilité fine,
+timide même jusqu'à rester muet et paraître lourd en nombreuse
+compagnie ou devant des étrangers, ne retrouvant sa verve que devant
+des amis intimes, et disant même qu'on ne peut bien causer, sinon à
+deux. Il ne pouvait souffrir la discussion âpre; quand l'adversaire
+était intraitable, il faisait semblant de l'approuver, et, pour toute
+punition, l'enfonçait discrètement dans sa sottise. Il s'écartait
+volontiers des contestations politiques; invité à les aborder dans son
+_Spectator_, il s'enfermait dans les matières inoffensives et
+générales qui peuvent intéresser tout le monde sans choquer personne.
+Il eût souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig très-décidé et
+très-fidèle, il resta modéré dans la polémique, et dans un temps où
+les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner les
+vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que
+faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. À
+Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand
+adversaire tombé. Insulté aigrement par Dennis et par Pope, il refusa
+d'employer contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua
+Pope. Rien de plus touchant, quand on a lu sa vie, que son _Essai sur
+la bonté_; on voit que sans s'en douter il parle de lui-même. «Les
+plus grands esprits, dit-il, que j'ai rencontrés étaient des hommes
+éminents par leur humanité. Il n'y a point de société ni de
+conversation qui puisse subsister dans le monde sans bonté ou quelque
+autre chose qui en ait l'apparence et en tienne la place; pour cette
+raison, les hommes ont été forcés d'inventer une sorte de
+bienveillance qui est ce que nous désignons par le mot d'urbanité.» Il
+vient ici d'expliquer involontairement sa grâce et son succès.
+Quelques lignes plus loin il ajoute: «La bonté naît avec nous; mais la
+santé, la prospérité et les bons traitements que nous recevons du
+monde contribuent beaucoup à l'entretenir[366].» C'est encore
+lui-même qu'il dévoile ici: il fut très-heureux, et son bonheur se
+répandit tout autour de lui en sentiments affectueux, en ménagements
+soutenus, en gaieté sereine. Dès le collége il est célèbre; ses vers
+latins lui donnent une place de _fellow_ à Oxford; il y passe dix ans
+parmi des amusements graves et des études qui lui plaisent. Dès
+vingt-deux ans, Dryden, le prince de la littérature, le loue
+magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres lui font une pension
+de trois cents guinées pour achever son éducation et le préparer au
+service du public. Au retour de ses voyages, son poëme sur Blenheim le
+place au premier rang des whigs. Il devient député, secrétaire en chef
+dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire d'État, ministre. Les
+haines des partis l'épargnent; dans la défaite universelle des whigs,
+il est réélu au Parlement; dans la guerre furieuse des whigs et des
+tories, whigs et tories s'assemblent pour applaudir sa tragédie de
+_Caton_; les plus cruels pamphlétaires le respectent; son honnêteté,
+son talent, semblent élevés d'un commun accord au-dessus des
+contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité et les honneurs,
+sagement et utilement, parmi les admirations assidues et les
+affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent se
+rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les
+hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si
+deux fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune,
+il se tient debout sans beaucoup d'effort, par réflexion et
+sang-froid, préparé aux événements, acceptant la médiocrité, assis
+dans une tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes
+sans leur céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt
+de révolte secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources
+de son talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il
+quelque chose de plus engageant que la politesse et l'élégance du
+monde, sans la verve factice et les mensonges complimenteurs du monde?
+Et chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme
+heureux et bon, dont le savoir, le goût, l'esprit ne s'emploient que
+pour vous donner du plaisir?
+
+[Note 358: _Humour._]
+
+[Note 359: À lord Halifax, 1701.]
+
+[Note 360:
+
+ Renowned in verse each shady thicket grows
+ And every stream in heavenly numbers flows...
+ Where the smooth chisel all its force has shown,
+ And softened into flesh the rugged stone,
+ Here pleasing airs my ravisht soul confound
+ With circling notes and labyrinths of sound.]
+
+[Note 361: I must confess it was not one of the least entertainments
+that I met with in travelling, to examine these several descriptions,
+as it were, upon the spot, and to compare the natural face of the
+country with the landscapes that the poets have given us of it.]
+
+[Note 362: _Remarques sur l'Italie._]
+
+[Note 363: They were all three very well versed in the politer parts
+of learning, and had travelled into the most refined nations of
+Europe....
+
+Their design was to pass away the heat of the summer among the fresh
+breezes that rise from the river, and the agreeable mixture of shades
+and fountains, in which the whole country naturally abounds.]
+
+[Note 364: Sur la victoire de Blenheim.]
+
+[Note 365:
+
+ With floods of gore ... the rivers swell ...
+ Mountains of dead.
+ Rows of hollow brass
+ Tube behind tube the dreadful entrance keep,
+ Whilst in their wombs ten thousand thunders sleep ...
+ ... Here shattered walls, like broken rocks, from far
+ Rise up in hideous views, the guilt of war;
+ Whilst here the vine o'er hills of ruin climbs
+ Industrious to conceal great Bourbon's crimes.]
+
+[Note 366: There is no society or conversation to be kept up in the
+world without good-nature or something which must bear its appearance,
+and supply its place. For this reason, mankind have been forced to
+invent a kind of artificial humanity, which is what we express by the
+word good-breeding.... The greatest wits I have conversed with are men
+eminent for their humanity.... Good-nature is generally born with us;
+health, prosperity, and kind treatment from the world are great
+cherishers of it, where they find it.]
+
+
+II
+
+Ce plaisir vous sera utile. Votre interlocuteur est aussi grave que
+poli; il veut et peut vous instruire autant que vous amuser; son
+éducation a été aussi solide qu'élégante; il avoue même dans son
+_Spectator_ qu'il aime mieux le ton sérieux que le ton plaisant. Il
+est naturellement réfléchi, silencieux, attentif. Il a étudié avec une
+conscience d'érudit et d'observateur les lettres, les hommes et les
+choses. Quand il a voyagé en Italie, ç'a été à la manière anglaise,
+notant les différences des moeurs, les particularités du sol, les bons
+et mauvais effets des divers gouvernements, s'approvisionnant de
+mémoires précis, de documents circonstanciés sur les impôts, les
+bâtiments, les minéraux, l'atmosphère, les ports, l'administration,
+et je ne sais combien d'autres sujets[367]. Un lord anglais qui passe
+en Hollande entre fort bien dans une boutique de fromages pour voir de
+ses yeux toutes les parties de la fabrication; il revient, comme
+Addison, muni de chiffres exacts, de notes complètes; ces amas de
+renseignements vérifiés sont le fondement du sens droit des Anglais.
+Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant été tour à tour ou à
+la fois journaliste, député, homme d'État, mêlé de coeur et de main à
+tous les combats et à toutes les chances des partis. La simple
+éducation littéraire ne fait que de jolis causeurs, capables d'orner
+ou de publier des idées qu'ils n'ont pas et que les autres leur
+fournissent. Si les écrivains veulent inventer, il faut qu'ils
+regardent non les livres et les salons, mais les événements et les
+hommes; la conversation des gens spéciaux leur est plus utile que
+l'étude des périodes parfaites; ils ne penseront par eux-mêmes
+qu'autant qu'ils auront vécu ou agi. Addison sut agir et vivre. À lire
+ses rapports, ses lettres, ses discussions, on sent que la politique
+et le gouvernement lui ont donné la moitié de son esprit. Placer les
+gens, manier l'argent, interpréter la loi, démêler les motifs des
+hommes, prévoir les altérations de l'opinion publique, être forcé de
+juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intérêts présents et
+grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des
+adversaires, voilà les aliments qui ont nourri sa raison et soutenu
+ses entretiens; un tel homme pouvait juger et conseiller l'homme; ses
+jugements n'étaient pas des amplifications arrangées par un effort de
+tête, mais des observations contrôlées par l'expérience; on pouvait
+l'écouter en des sujets moraux, comme on écoute un physicien en des
+matières de physique; on le sentait autorisé et on se sentait
+instruit.
+
+Au bout d'un peu de temps on se sentait meilleur car on reconnaissait
+en lui dès l'abord une âme singulièrement élevée, très-pure,
+préoccupée de l'honnête jusqu'à en faire son souci constant et son
+plus cher plaisir. Il aimait naturellement les belles choses, la bonté
+et la justice, la science et la liberté. Dès sa première jeunesse, il
+s'était joint au parti libéral, et jusqu'au bout il y demeura,
+espérant bien de la raison et de la vertu humaines, marquant les
+misères où tombent les peuples qui avec leur indépendance abandonnent
+leur dignité[368]. Il suivait les hautes découvertes de la physique
+nouvelle pour rehausser encore l'idée qu'il avait de l'oeuvre divine.
+Il aimait les grandes et graves émotions qui nous révèlent la noblesse
+de notre nature et l'infirmité de notre condition. Il employait tout
+son talent et tous ses écrits à nous donner le sentiment de ce que
+nous valons et de ce que nous devons être. Des deux tragédies qu'il
+fit ou médita, l'une était sur la mort de Caton, le plus vertueux des
+Romains; l'autre sur celle de Socrate, le plus vertueux des Grecs:
+encore, à la fin de la première, il eut un scrupule, et de peur
+d'excuser le suicide, il donna à Caton un remords. Son opéra de
+_Rosamonde_ s'achève par le conseil de préférer l'amour honnête aux
+joies défendues; son _Spectator_, son _Tatler_, son _Guardian_ sont
+les sermons d'un prédicateur laïque. Bien plus, il a pratiqué ses
+maximes. Lorsqu'il fut dans les emplois, son intégrité resta entière;
+il servit les gens, souvent sans les connaître, toujours gratuitement,
+refusant les présents même déguisés. Lorsqu'il fut hors des emplois,
+sa loyauté resta entière; il persévéra dans ses opinions et dans ses
+amitiés, sans aigreur ni bassesse, louant hardiment ses protecteurs
+tombés[369], ne craignant pas de s'exposer par là à perdre les seules
+ressources qu'il eût encore. Il était noble par nature, et il l'était
+aussi par raison. Il jugeait qu'il y a du bon sens à être honnête. Son
+premier soin, comme il le dit, était de ranger ses passions «du côté
+de la vérité.» Il s'était fait intérieurement un portrait de la
+créature raisonnable, et y conformait sa conduite autant par réflexion
+que par instinct. Il appuyait chaque vertu sur un ordre de principes
+et de preuves. Sa logique nourrissait sa morale, et la rectitude de
+son esprit achevait la droiture de son coeur. Sa religion, tout
+anglaise, était pareille. Il appuyait sa foi sur une suite régulière
+de discussions historiques[370]; il établissait l'existence de Dieu
+par une suite régulière d'inductions morales; la démonstration
+minutieuse et solide était partout le guide et l'auteur de ses
+croyances et de ses émotions. Ainsi disposé, il aimait à concevoir
+Dieu comme le chef raisonnable du monde; il transformait les accidents
+et les nécessités en calculs et en directions; il voyait l'ordre et la
+Providence dans le conflit des choses, et sentait autour de lui la
+sagesse qu'il tâchait de mettre en lui-même. Il se confiait en Dieu,
+comme un être bon et juste qui se sent aux mains d'un être juste et
+bon; il vivait volontiers dans sa pensée et en sa présence, et
+songeait à l'avenir inconnu qui doit achever la nature humaine et
+accomplir l'ordre moral. Quand vint la fin, il repassa sa vie et se
+trouva on ne sait quel tort envers Gay; ce tort était bien léger sans
+doute, puisque Gay ne le soupçonnait pas. Addison le pria de venir
+auprès de son lit, et lui demanda pardon. Au moment de mourir, il
+voulut encore être utile, et fit approcher lord Warwick, son
+beau-fils, dont la légèreté l'avait inquiété plus d'une fois. Il
+était si faible que d'abord il ne put parler. Le jeune, homme, après
+avoir attendu un instant, lui dit: «Cher Monsieur, vous m'avez fait
+demander; je crois, j'espère que vous avez quelques commandements à me
+donner; je les tiendrai pour sacrés.» Le mourant, avec un effort, lui
+serra la main et répondit doucement: «Voyez dans quelle paix un
+chrétien peut mourir.» Un instant après, il expira.
+
+[Note 367: Voir, par exemple, son chapitre sur la République de
+Saint-Marin.]
+
+[Note 368: _Épitre à Halifax._
+
+ O liberty, thou Goddess heavenly bright,
+ Profuse of bliss, and pregnant with delight,
+ Eternal pleasures in thy presence reign,
+ And smiling plenty leads thy wanton train....
+ 'Tis liberty that crowns Britannia's isle,
+ And makes her barren rocks and her bleak mountains smile.
+
+Sur la république de Saint-Marin:
+
+Nothing can be a greater instance of the natural love that mankind has
+for liberty and of their aversion to an arbitrary government, than
+such a savage mountain covered with people, and the Campania of Rome,
+which lies in the same country, almost destitute of inhabitants.
+
+ (_Remarks on Italy_, Ed. Hurd, tome I, 406.)]
+
+[Note 369: Par exemple, Halifax.]
+
+[Note 370: _Défense du christianisme._]
+
+
+III
+
+«La grande et l'unique fin de ces considérations, dit Addison dans un
+numéro du _Spectator_, est de bannir le vice et l'ignorance du
+territoire de la Grande-Bretagne[371].» Et il tient parole. Ses
+journaux sont tout moraux, conseils aux familles, réprimandes aux
+femmes légères, portrait de l'honnête homme, remèdes contre les
+passions, réflexions sur Dieu, la religion, la vie future. Je ne sais
+pas, ou plutôt je sais très-bien, quel succès aurait en France une
+gazette de sermons. En Angleterre, il fut extraordinaire, égal à celui
+des plus heureux romanciers modernes. Dans le désastre de toutes les
+Revues ruinées par l'impôt de la presse, le _Spectator_ doubla son
+prix et resta debout. C'est qu'il offrait aux Anglais la peinture de
+la raison anglaise; le talent et la doctrine se trouvaient conformes
+aux besoins du siècle et du pays.
+
+Essayons de décrire cette raison qui peu à peu s'est dégagée du
+puritanisme et de sa rigidité, de la Restauration et de son carnaval.
+En même temps que la religion et l'État, l'esprit atteint son
+équilibre. Il conçoit la règle et discipline sa conduite; il s'écarte
+de la vie excessive et s'établit dans la vie sensée; il fuit la vie
+corporelle et prescrit la vie morale. Addison rejette avec dédain la
+grosse joie physique, le plaisir brutal du bruit et du mouvement[372].
+«Est-il possible,» dit-il en parlant des farces et des assauts de
+grimaces, «que la nature humaine se réjouisse de sa honte, prenne
+plaisir à voir sa propre figure tournée en ridicule et travestie en
+des formes qui excitent l'horreur et l'aversion? Il y a quelque chose
+de bas et d'immoral à pouvoir supporter une telle vue[373].» À plus
+forte raison s'élève-t-il contre la licence sans naïveté et la
+débauche systématique qui fut le goût et l'opprobre de la
+Restauration. Il écrit des articles entiers contre les jeunes gens à
+la mode, «sorte de vermine» qui remplit Londres de ses bâtards; contre
+les séducteurs de profession, qui sont les «chevaliers errants» du
+vice. «Quand des gens de rang et d'importance emploient leur vie à
+ces pratiques et à ces poursuites criminelles, ils devraient
+considérer qu'il n'y a point d'homme si bas par sa condition et sa
+naissance au-dessous duquel leur infamie ne les dégrade[374].» Il
+raille sévèrement les femmes qui s'exposent aux tentations et qu'il
+appelle des salamandres: «Une salamandre est une sorte d'héroïne de
+chasteté qui marche sur le feu et vit au milieu des flammes sans être
+brûlée. Elle reçoit auprès de son lit un homme qui vient lui faire
+visite, joue avec lui toute une après-midi au piquet, se promène avec
+lui deux ou trois heures au clair de la lune, devient familière avec
+un étranger dès la première vue, et n'a pas l'étroitesse d'esprit de
+regarder si la personne à qui elle parle a des culottes ou des
+jupons[375].» Il combat en prédicateur l'usage des robes décolletées,
+et redemande gravement la chemisette et la décence des anciens jours:
+«La modestie donne à la jeune fille une beauté plus grande que la
+fleur de la jeunesse, répand sur l'épouse la dignité d'une matrone,
+et rétablit la veuve dans sa virginité[376].» Vous trouverez plus loin
+des semonces sur les mascarades qui finissent en rendez-vous; des
+préceptes sur le nombre de verres qu'on peut boire et des plats qu'on
+peut manger; des condamnations contre les libertins professeurs
+d'irréligion et de scandale; toutes maximes aujourd'hui un peu plates,
+mais nouvelles et utiles, parce que Wycherley et Rochester avaient mis
+les maximes contraires en pratique et en crédit. La débauche passait
+pour française et de bel air; c'est pourquoi Addison proscrit par
+surcroît toutes les frivolités françaises. Il se moque des femmes qui
+reçoivent les visiteurs à leur toilette et parlent haut au théâtre.
+«Rien ne les expose à de plus grands dangers que cette gaieté et cette
+vivacité d'humeur. La conversation et les manières des Français
+travaillent à rendre le sexe plus frivole ou (comme il leur plaît de
+l'appeler) plus éveillé que ne le permettent la vertu et la
+discrétion. Au contraire, le souci de toute femme honnête et sage doit
+être d'empêcher que son enjouement ne dégénère en légèreté[377].»
+Vous voyez déjà dans ces reproches le portrait de la ménagère sensée,
+de l'honnête épouse anglaise, sédentaire et grave, tout occupée de son
+mari et de ses enfants. Addison revient à vingt reprises contre les
+manéges, les jolies enfances affectées, la coquetterie, les futilités
+des dames. Il ne peut souffrir les habitudes évaporées ou oisives. Il
+abonde en épigrammes développées contre les galanteries, les toilettes
+exagérées, les visites vaines[378]. Il écrit le journal satirique de
+l'homme qui va au club, apprend les nouvelles, bâille, regarde le
+baromètre, et croit son temps bien rempli. Il juge que notre temps est
+un capital, nos occupations des devoirs et notre vie une affaire.
+
+Rien qu'une affaire. S'il se tient au-dessus de la vie sensuelle, il
+reste au-dessous de la vie philosophique. Sa morale, tout anglaise, se
+traîne toujours terre à terre, parmi les lieux communs, sans découvrir
+des principes, sans serrer des déductions. Les hautes et fines parties
+de l'esprit lui manquent. Il donne aux gens des conseils applicables,
+quelque consigne bien claire, justifiée par les événements d'hier,
+utile pour la journée de demain. Il remarque que les pères ne doivent
+point être inflexibles et que souvent ils se repentent lorsqu'ils ont
+poussé leurs enfants au désespoir. Il découvre que les mauvais livres
+sont pernicieux, parce que leur durée porte leur venin jusqu'aux
+générations futures. Il console une femme qui a perdu son fiancé en
+lui représentant les infortunes de tant d'autres personnes qui
+souffrent en ce moment de plus grands maux. Son _Spectator_ n'est
+qu'un manuel de l'honnête homme et ressemble souvent au _Parfait
+notaire_. C'est qu'il est tout pratique, occupé non à nous distraire,
+mais à nous corriger. Le consciencieux protestant, nourri de
+dissertations et de morale, demande un moniteur effectif, un guide; il
+veut que sa lecture profite à sa conduite et que son journal lui
+suggère une résolution. À ce titre Addison prend des motifs partout.
+Il songe à la vie future, mais il n'oublie pas la vie présente; il
+appuie la vertu sur l'intérêt bien entendu. Il ne pousse à bout aucun
+principe; il les accepte tous, tels qu'on les trouve dans le domaine
+public, d'après leur bonté visible, ne tirant que leurs premières
+conséquences, évitant la puissante pression logique qui gâte tout,
+parce qu'elle exprime trop. Regardez-le établir une maxime, par
+exemple nous recommander la constance; ses motifs sont de toute sorte
+et pêle-mêle: d'abord l'inconstance nous expose aux mépris; ensuite
+elle nous met dans une inquiétude perpétuelle; en outre, elle nous
+empêche le plus souvent d'atteindre notre but; d'ailleurs elle est le
+grand trait de la condition humaine et mortelle: enfin elle est ce
+qu'il y a de plus contraire à la nature immuable de Dieu qui doit être
+notre modèle. Le tout est illustré à la fin par une citation de Dryden
+et des vers d'Horace. Ce mélange et ce décousu peignent bien l'esprit
+ordinaire qui reste au niveau de son auditoire, et l'esprit pratique
+qui sait maîtriser son auditoire. Addison persuade le public, parce
+qu'il puise aux sources publiques de croyance. Il est puissant parce
+qu'il est vulgaire, et utile parce qu'il est étroit.
+
+Figurez-vous maintenant cet esprit moyen par excellence, tout occupé à
+découvrir de bons motifs d'action. Quel personnage réfléchi, toujours
+égal et digne! Comme il est muni de résolutions et de maximes! Tout ce
+qui est verve, instinct, inspiration, caprice, est en lui aboli ou
+discipliné. Il n'y a point de cas qui le surprenne ou l'emporte. Il
+est toujours préparé et à l'abri. Il l'est si bien qu'il semble un
+automate. Le raisonnement l'a figé et envahi. Voyez, par exemple, de
+quel style il nous met en garde contre l'hypocrisie involontaire,
+annonçant, expliquant, distinguant les moyens en ordinaires et en
+extraordinaires, se traînant en exordes, en préparations, en exposés
+de méthodes, en commémorations de la sainte Écriture[379]. Après six
+lignes de cette morale, un Français irait prendre l'air dans la rue.
+Que ferait-il, bon Dieu! si pour l'exciter à la piété on
+l'avertissait[380] que l'omniscience et l'omniprésence de Dieu nous
+fournissent trois sortes de motifs, et si on lui développait
+démonstrativement ces trois sortes, la première, la seconde et la
+troisième? Mettre partout le calcul, arriver avec des poids et des
+chiffres au milieu des passions vivantes, les étiqueter, les classer
+comme des ballots, annoncer au public que l'inventaire est fait, le
+mener, comptes en main et par la seule vertu de la statistique, du
+côté de l'honneur et du devoir, voilà la morale chez Addison et en
+Angleterre. C'est une sorte de bon sens commercial appliqué aux
+intérêts de l'âme; un prédicateur là-bas n'est qu'un économiste en
+rabat, qui traite de la conscience comme des farines, et réfute le
+vice comme les prohibitions.
+
+Rien de sublime ni de chimérique dans le but qu'il nous propose; tout
+y est pratique, c'est-à-dire bourgeois et sensé; il s'agit «d'être à
+l'aise ici-bas, et heureux plus tard[381].» _To be easy_, mot
+intraduisible, tout anglais, qui signifie l'état confortable de l'âme,
+état moyen de satisfaction calme, d'action approuvée et de conscience
+sereine. Addison le compose de travail et de fonctions viriles
+soigneusement et régulièrement accomplies. Il faut voir avec quelle
+complaisance il peint dans sir Roger et dans le Freeholder les sérieux
+contentements du citoyen et du propriétaire: «J'ai choisi ce titre de
+franc-tenancier, dit-il, parce qu'il est celui dont je me glorifie le
+plus, et qui rappelle le plus efficacement en mon esprit le bonheur du
+gouvernement sous lequel je vis. Comme franc-tenancier anglais, je
+n'hésiterais pas à prendre le pas sur un marquis français, et quand je
+vois un de mes compatriotes s'amuser dans son petit jardin à choux, je
+le regarde instinctivement comme un plus grand personnage que le
+propriétaire du plus riche vignoble en Champagne.... Il y a un plaisir
+indicible à appeler une chose sa propriété. Une terre franche, quand
+elle ne se composerait que de neige et de glace, rend son maître
+heureux de sa possession et résolu pour sa défense.... Je me considère
+comme un de ceux qui donnent leur consentement à toutes les lois qui
+passent. Un franc-tenancier, par la vertu de l'élection, n'est éloigné
+que d'un degré du législateur, et par cette raison doit se lever pour
+la défense des lois qui sont jusqu'à un certain point son
+ouvrage[382].» Ce sont là tous les sentiments anglais, composés de
+calcul et d'orgueil, énergiques et austères, et ce portrait s'achève
+par celui de l'homme marié: «Rien n'est plus agréable au coeur de
+l'homme que le pouvoir ou la domination, et je me trouve largement
+partagé à cet égard, à titre de père de famille. Je suis
+perpétuellement occupé à donner des ordres, à prescrire des devoirs,
+à écouter des parties, à administrer la justice, à distribuer des
+récompenses et des punitions. Bref, je regarde ma famille comme un
+État patriarcal où je suis, à la fois roi et prêtre.... Quand je vois
+mon petit peuple devant moi, je me réjouis d'avoir fourni des
+accroissements à mon espèce, à mon pays, à ma religion, en produisant
+un tel nombre de créatures raisonnables, de citoyens et de chrétiens.
+Je suis content de me voir ainsi perpétué; et comme il n'y a point de
+production comparable à celle d'une créature humaine, je suis plus
+fier d'avoir été l'occasion de dix productions aussi glorieuses, que
+si j'avais bâti à mes frais cent pyramides ou publié cent volumes du
+plus bel esprit et de la plus belle science[383].» Si maintenant vous
+prenez l'homme hors de sa terre et de son ménage, seul à seul avec
+lui-même, dans les moments d'oisiveté ou de rêverie, vous le trouverez
+aussi positif. Il observe pour former sa raison et celle des autres;
+il s'approvisionne de morale; il veut tirer le meilleur parti de
+lui-même et de la vie. C'est pourquoi il songe à la mort. L'homme du
+Nord porte volontiers sa pensée vers la dissolution finale et l'obscur
+avenir. Addison choisit souvent pour lieu de promenade la sombre
+abbaye de Westminster, pleine de tombes. «Il se plaît à regarder les
+fosses qu'on creuse et les fragments d'os et de crânes que roule
+chaque pelletée de terre,» et considérant la multitude d'hommes de
+toute espèce qui maintenant confondus sous les pieds ne font plus
+qu'une poussière, il pense au grand jour où tous les mortels,
+contemporains, apparaîtront ensemble[384]» devant le juge, pour entrer
+dans l'éternité heureuse ou malheureuse qui les attend. Et tout de
+suite son émotion se transforme en méditations profitables. Au fond de
+sa morale est une balance qui pèse des quantités de bonheur. Il
+s'excite par des comparaisons mathématiques à préférer l'avenir au
+présent. Il essaye de se représenter, par des amas de chiffres, la
+disproportion de notre courte durée et de l'éternité infinie. Ainsi
+naît cette religion, oeuvre du tempérament mélancolique et de la
+logique acquise, où l'homme, sorte de Hamlet calculateur, aspire à
+l'idéal en s'arrangeant une bonne affaire et soutient ses sentiments
+de poëte par des additions de financier.
+
+En pareil sujet, ces habitudes choquent. Il ne faut pas vouloir trop
+définir et prouver Dieu; la religion est plutôt une affaire de
+sentiment que de science; on la compromet quand on exige d'elle des
+démonstrations trop rigoureuses et des dogmes trop précis. C'est le
+coeur qui voit le ciel; si vous voulez m'y faire croire, comme vous me
+faites croire aux antipodes par des récits et des vraisemblances
+géographiques, j'y croirai mal ou je n'y croirai point. Addison n'a
+guère que des arguments de collége ou d'édification assez semblables à
+ceux de l'abbé Pluche, qui laissent les objections entrer par toutes
+leurs fentes, et qu'il ne faut prendre que comme des exercices de
+dialectique ou comme des sources d'émotion. Joignez-y des motifs
+d'intérêt et des calculs de prudence qui peuvent faire des recrues,
+mais non des convertis: voilà ses preuves. On trouve un fonds de
+grossièreté dans cette façon de traiter les choses divines, et on aime
+encore moins l'exactitude avec laquelle il explique Dieu, le réduisant
+à n'être qu'un homme agrandi. Cette netteté et cette étroitesse vont
+jusqu'à décrire le ciel. «Il est un endroit où la Divinité se dévoile
+par une gloire supérieure et visible. C'est là que, selon l'Écriture,
+les hiérarchies célestes et les légions innombrables des anges
+entourent perpétuellement le trône de Dieu de leurs alleluias et de
+leurs hymnes de gloire.... Avec quel art doit être élevé le trône de
+Dieu! Combien grande doit être la majesté d'un lieu où tout l'art de
+la création a été employé et que Dieu a choisi pour se manifester de
+la façon la plus magnifique! Quelle doit être cette architecture
+élevée par la puissance infinie, sous la direction de la sagesse
+infinie[385]!» De plus, l'endroit doit être très-grand, et on y fait
+de la musique; c'est un beau palais: probablement, n'est-ce pas, il y
+a des anti-chambres? C'en est assez, je n'y veux point aller.--La même
+précision littérale et lourde lui fait rechercher quelle espèce de
+bonheur auront les élus[386]. Ils seront admis dans les conseils de la
+Providence et comprendront toutes ses démarches «depuis le
+commencement jusqu'à la fin des temps.» De plus «il y a certainement
+dans les esprits une faculté par laquelle ils se perçoivent les uns
+les autres, comme nos sens font des objets matériels, et il n'est pas
+douteux que nos âmes, quand elles seront délivrées de leurs corps ou
+placées dans des corps glorieux, pourront par cette faculté, en
+quelque partie de l'espace qu'elles résident, apercevoir toujours la
+présence divine[387].» Vous répugnez à cette philosophie si basse. Un
+mot d'Addison va la justifier et vous la faire entendre: «L'affaire du
+genre humain dans cette vie, dit-il, est bien plutôt d'agir que de
+savoir[388].» Or, une pareille philosophie est aussi utile dans
+l'action que plate dans la science. Toutes ses fautes en spéculation
+deviennent des mérites en pratique. Elle suit terre à terre la
+religion positive[389]: quel appui pour elle que l'autorité d'une
+tradition ancienne, d'une institution nationale, d'un clergé établi,
+de cérémonies visibles, d'habitudes journalières! Elle emploie pour
+arguments l'utilité publique, l'exemple des grands hommes, la grosse
+logique, l'interprétation littérale et les textes palpables; quel
+meilleur moyen de gouverner la foule que de rabaisser les preuves
+jusqu'à la vulgarité de son intelligence et de ses besoins! Elle
+humanise Dieu: n'est-ce pas la seule voie de le faire entendre? Elle
+définit presque sensiblement la vie future: n'est-ce pas la seule voie
+pour la faire désirer? La poésie des grandes inductions philosophiques
+est faible auprès de la persuasion intime enracinée par tant de
+descriptions positives et détaillées. Ainsi naît la piété active, et
+la religion ainsi faite double la trempe du ressort moral. Celle
+d'Addison est belle, tant elle est forte. L'énergie du sentiment sauve
+les misères du dogme. Sous ses dissertations on sent qu'il est ému;
+les minuties, la pédanterie disparaissent. On ne voit plus en lui
+qu'une âme pénétrée jusqu'au fond d'adoration et de respect; ce n'est
+plus un prédicateur qui aligne les attributs de Dieu et fait son
+métier de bon logicien: c'est un homme qui naturellement et par sa
+seule pente revient devant un spectacle auguste, en parcourt avec
+vénération tous les aspects, et ne le quitte que le coeur renouvelé ou
+confondu. Il n'y a pas jusqu'à des prescriptions de catéchisme que la
+sincérité de ses émotions ne rende respectables. Il demande des jours
+fixes de dévotion et de méditation qui puissent régulièrement nous
+rappeler à la pensée de notre Créateur et de notre foi. Il insère des
+prières dans ses feuilletons. Il interdit les jurons en nous
+recommandant d'avoir perpétuellement présente l'idée du souverain
+Maître. «Cet hommage habituel bannirait d'entre nous l'impiété à la
+mode qui consiste à employer son nom dans les occasions les plus
+triviales.... Ce serait un affront pour la raison que de mettre en
+lumière l'horreur et le sacrilége d'une telle pratique[390].» Un
+Français, au premier mot, entendant qu'on lui défend de jurer, rirait
+peut-être: à ses yeux, c'est là une affaire de bon goût, non de
+morale. Mais s'il entendait Addison lui-même prononcer ce que je viens
+de traduire, il ne rirait plus.
+
+[Note 371: The great and only end of these speculations is to banish
+vice and ignorance out of the territories of Great Britain.]
+
+[Note 372: I would leave it to the consideration of those who are the
+patrons of this monstrous trial of skill, whether or no they are not
+guilty, in some measure, of an affront to their species, in treating
+after this manner the Human Face Divine.
+
+ (_Spectator_, nº 173.)]
+
+[Note 373: Is it possible that human nature can rejoice in its
+disgrace, and take pleasure in seeing its own figure turned to
+ridicule, and distorted into forms that raise horror and aversion?
+There is something disingenuous and immoral in the being able to bear
+such a sight.
+
+ (_Tatler_, nº 108.)]
+
+[Note 374: When men of rank and figure pass away their lives in these
+criminal pursuits and practices, they ought to consider that they
+render themselves more vile and despicable than any innocent man can
+be, whatever low station his fortune or birth have placed him in.
+
+ (_Guardian_, nº 123.)]
+
+[Note 375: A salamander is a kind of heroine in chastity, that treads
+upon fire, and lives in the midst of flames, without being hurt. A
+salamander knows no distinction of sex in those she converses with,
+grows familiar with a stranger at first sight, and is not so
+narrow-spirited as to observe whether the person she talks to be in
+breeches or in petticoats. She admits a male visitant to her bed-side,
+plays with him a whole afternoon at picquette, walks with him two or
+three hours by moon-light.
+
+ (_Spectator_, nº 198.)]
+
+[Note 376: To prevent these saucy familiar glances, I would entreat my
+gentle readers to sew on their tuckers again, to retrieve the modesty
+of their characters, and not to imitate the nakedness but the
+innocence of their mother Eve.
+
+In short, modesty gives the maid greater beauty than even the bloom of
+youth; it bestows on the wife the dignity of the matron and reinstates
+the widow in her virginity.
+
+ (_Guardian_, nº 100, et _Spectator_, n{os} 204 et 224.)]
+
+[Note 377: There is nothing that exposes a woman to greater dangers
+than that gaiety and airiness of temper, which are natural to most of
+the sex. It should be therefore the concern of every wise and virtuous
+woman to keep this sprightliness from degenerating into levity. On the
+contrary the whole discourse and behaviour of the French is to make
+the sex more fantastical, or (as they are pleased to term it) more
+awakened than is consistent either with virtue or discretion.
+(_Spectator_, nº 45.)]
+
+[Note 378: _Spectator_, 317 et 323.]
+
+[Note 379: _Spectator_, 397.]
+
+[Note 380: _Ibid._, 571.]
+
+[Note 381: To be easy here and happy afterwards.]
+
+[Note 382: I have rather chosen this title than another, because it is
+what I most glory in, and most effectually calls to my mind the
+happiness of that government under which I live. As a British
+freeholder, I should not scruple taking place of a French Marquis; and
+when I see one of my countrymen amusing himself in his little
+cabbage-garden, I naturally look upon him as a greater person than the
+owner of the richest vineyard in Champagne.... There is an unspeakable
+pleasure in calling anything one's own. A Freehold, though it be but
+in ice and snow, will make the owner pleased in the possession and
+stout in the defence of it.... I consider myself as one who give my
+consent to every law which passes.... A freeholder is but one remove
+from a legislator, and for that reason ought to stand up in the
+defence of those laws which are in some degree of his own making.
+
+ (_Freeholder_, nº 1.)]
+
+[Note 383: Nothing is more gratifying to the mind of man than power or
+dominion; and this I think myself amply possessed of, as I am the
+father of a family. I am perpetually taken up in giving out orders, in
+prescribing duties, in hearing parties, in administering justice, and
+in distributing rewards and punishments.... I look upon my family as a
+patriarchal sovereignty in which I am myself both king and priest....
+When I see my little troop before me, I rejoice in the additions I
+have made to my species, to my country, to my religion, in having
+produced such a number of reasonable creatures, citizens, and
+christians. I am pleased to see myself thus perpetuated; and as there
+is no production comparable to that of a human creature, I am more
+proud of having been the occasion of ten such glorious productions,
+than if I had built a hundred pyramids at my own expense, or published
+as many volumes of the finest wit and learning.
+
+ (_Spectator_, nº 500.)]
+
+[Note 384: Upon my going into the church I entertained myself with the
+digging of a grave, and saw in every shovelful of it that was thrown
+up the fragment of a bone or skull intermixt with a kind of mouldering
+earth, that some time or other, had a place in the composition of a
+human body.... I consider that great day when we shall all of us be
+contemporaries and make our appearance together. (_Spectator_, n{os}
+26 et 575.)]
+
+[Note 385: Though the Deity be thus essentially present through all
+the immensity of space, there is one part of it in which he discovers
+himself in a most transcendent and visible glory.... It is here where
+the glorified body of our Saviour resides, and where all the celestial
+hierarchies and the innumerable hosts of angels are represented as
+perpetually surrounding the seat of God with hallelujahs and hymns of
+praise.... With how much skill must the throne of God be erected!...
+How great must be the majesty of that place, where the whole art of
+creation has been employed, and where God has chosen to show himself
+in the most magnificent manner! What must be the architecture of
+infinite power under the direction of infinite wisdom!
+
+ (_Spectator_, n{os} 580 et 531.)]
+
+[Note 386: _Spectator_, 237, 571, 600.]
+
+[Note 387: There is doubtless a faculty in spirits by which they
+apprehend one another, as our senses do material objects, and there is
+no doubt but our souls, when they are disembodied, or placed in
+glorified bodies, will, by this faculty, in whatever part of space
+they reside, be always sensible of the Divine Presence.
+
+ (_Spectator_, n{os} 571, 237 et 600.)]
+
+[Note 388: The business of mankind in this life is rather to act than
+to know.]
+
+[Note 389: Tatler, 257.]
+
+[Note 390: Such an habitual homage to the Supreme Being would in a
+particular manner banish from among us that prevailing impiety of
+using his name on the most trivial occasions.... What can we think of
+those who make use of so tremendous a name in the ordinary expressions
+of their anger, mirth, and most impertinent passions? Of those who
+admit it into the most familiar questions and assertions, ludicrous
+phrases and works of humour? Not to mention those who violate it by
+solemn perjuries? It would be an affront to reason, to endeavour to
+set forth the horror and profaneness of such a practice.
+
+ (_Spectator_, nº 535.)]
+
+
+IV
+
+Ce n'est pas une petite affaire que de mettre la morale à la mode.
+Addison l'y mit, et elle y resta. Auparavant les gens honnêtes
+n'étaient point polis, et les gens polis n'étaient point honnêtes; la
+piété était fanatique et l'urbanité débauchée; dans les moeurs, comme
+dans les lettres, on ne rencontrait que des puritains ou des
+libertins. Pour la première fois, Addison réconcilia le vertu avec
+l'élégance, enseigna le devoir en style accompli, et mit l'agrément au
+service de la raison.
+
+«On rapporte de Socrate, dit-il, qu'il fit descendre la philosophie du
+ciel pour la loger parmi les hommes. Mon ambition sera qu'on dise de
+moi que j'ai fait sortir la philosophie des cabinets et des
+bibliothèques, des écoles et des colléges, pour l'installer dans les
+clubs et dans les assemblées, aux tables à thé et aux cafés. Ainsi je
+recommande fort particulièrement mes méditations à toutes les
+familles bien réglées, qui chaque matin réservent une heure au
+déjeuner de thé, pain et beurre, les engageant, pour leur bien, à se
+faire servir ponctuellement cette feuille, comme un appendice des
+cuillers et du plateau[391].» Vous voyez ici un demi-sourire; une
+petite ironie est venue tempérer l'idée sérieuse; c'est l'accent d'un
+homme poli qui au premier signe d'ennui tourne, s'égaye, même à ses
+dépens, finement, et veut plaire. C'est partout l'accent d'Addison.
+
+Que d'art il faut pour plaire! D'abord l'art de se faire entendre, du
+premier coup, toujours, jusqu'au fond, sans peine pour le lecteur,
+sans réflexion, sans attention! Figurez-vous des hommes du monde qui
+lisent une page entre deux bouchées de gâteau[392], des dames qui
+interrompent une phrase pour demander l'heure du bal: trois mots
+spéciaux ou savants leur feraient jeter le journal. Ils ne veulent que
+des termes clairs, de l'usage commun, où l'esprit entre de prime-saut
+comme dans les sentiers de la causerie ordinaire; en effet, pour eux,
+la lecture n'est qu'une causerie et meilleure que l'autre. Car le
+monde choisi raffine le langage. Il ne souffre point les hasards ni
+les à-peu-près de l'improvisation et de l'inexpérience. Il exige la
+science du style comme la science des façons. Il veut des mots exacts
+qui expriment les fines nuances de la pensée, et des mots mesurés qui
+écartent les impressions choquantes ou extrêmes. Il souhaite des
+phrases développées qui, lui présentant la même idée sous plusieurs
+faces, l'impriment aisément dans son esprit distrait. Il demande des
+alliances de mots qui, présentant une idée connue sous une forme
+piquante, l'enfoncent vivement dans son imagination distraite. Addison
+lui donne tout ce qu'il désire; ses écrits sont la pure source du
+style classique; jamais en Angleterre on n'a parlé de meilleur ton.
+Les ornements y abondent, et jamais la rhétorique n'y a part. Partout
+de justes oppositions qui ne servent qu'à la clarté et ne sont point
+trop prolongées; d'heureuses expressions aisément trouvées qui donnent
+aux choses un tour ingénieux et nouveau; des périodes harmonieuses où
+les sons coulent les uns dans les autres avec la diversité et la
+douceur d'un ruisseau calme; une veine féconde d'inventions et
+d'images où luit la plus aimable ironie. Pardonnez au traducteur qui
+essaye d'en donner un exemple dans cette moqueuse peinture du poëte et
+de ses libertés: «Il n'est pas contraint d'accompagner la Nature dans
+la lente démarche qui la mène d'une saison à l'autre, ou de suivre sa
+conduite dans la production successive des plantes et des fleurs. Il
+peut accumuler dans sa description toutes les beautés du printemps et
+de l'automne, et, pour être plus agréable, mettre tous les mois à
+contribution. Ses rosiers, ses chèvrefeuilles, ses jasmins fleuriront
+ensemble, et ses plates-bandes se couvriront en même temps
+d'amarantes, de violettes et de lis. Chez lui le sol n'est point
+réduit à certaines sortes de plantes; il convient également au chêne
+et au myrte, et s'accommode de lui-même aux produits de tous les
+climats. Ses orangers peuvent y croître sauvages; il y aura des myrtes
+dans chaque haie; s'il trouve bon d'avoir un bosquet d'aromates, il se
+procurera en un moment assez de soleil pour le voir lever. Si tout
+cela n'est point assez pour lui arranger un paysage agréable, il peut
+faire des espèces de fleurs nouvelles, aux parfums plus riches, aux
+couleurs plus puissantes que toutes celles qui croissent dans les
+jardins de la nature. Ses concerts d'oiseaux peuvent être aussi riches
+et aussi harmonieux, ses bois aussi épais et aussi sombres qu'il le
+désire. Une vaste perspective lui coûte aussi peu qu'une petite; il
+peut aussi aisément lancer ses cascades sur un précipice haut d'un
+demi-mille que sur un rocher de dix toises. Il a les vents à son
+choix, et peut conduire les cours sinueux de ses rivières par tous les
+détours variés qui charmeront le mieux l'imagination du
+lecteur[393].» Je trouve qu'Addison profite ici des droits qu'il
+accorde, et s'amuse, en nous expliquant comment on peut nous amuser.
+Tel est le ton charmant du monde. En lisant ces essais, on l'imagine
+encore plus aimable qu'il n'est; nulle prétention; jamais d'efforts;
+des ménagements infinis qu'on emploie sans le vouloir et qu'on obtient
+sans les demander; le don d'être enjoué et agréable; un badinage fin,
+des railleries sans aigreur, une gaieté soutenue; l'art de prendre en
+toute chose la fleur la plus épanouie et la plus fraîche, et de la
+respirer sans la froisser ni la ternir; la science, la politique,
+l'expérience, la morale apportant leurs plus beaux fruits, les parant,
+les offrant au moment choisi, promptes à se retirer dès que la
+conversation les a goûtés et avant qu'elle ne s'en lasse; les dames
+placées au premier rang[394], arbitres des délicatesses, entourées
+d'hommages, achevant la politesse des hommes et l'éclat du monde par
+l'attrait de leurs toilettes, la finesse de leur esprit et la grâce de
+leurs sourires: voilà le spectacle intérieur où l'écrivain s'est formé
+et s'est complu.
+
+[Note 391: It was said of Socrates that he brought philosophy down
+from Heaven, to inhabit among men; and I shall be ambitious to have it
+said of me that I have brought philosophy out of closets and
+libraries, schools and colleges, to dwell in clubs and assemblies, at
+tea-tables and in coffee-houses. I would therefore in a very
+particular manner recommend those my speculations to all well
+regulated families that set apart an hour in every morning for tea,
+and bread and butter; and would earnestly advise them for their good
+to order this paper to be punctually served up, and to be looked upon
+as a part of the tea equipage.
+
+ (_Spectator_, nº 10.)]
+
+[Note 392: Bohea-rolls.]
+
+[Note 393: He is not obliged to attend her in the slow advances which
+she makes from one season to another, or to observe her conduct in the
+successive production of plants or flowers. He may draw into his
+description all the beauties of the spring and autumn, and make the
+whole year contribute something to render it more agreeable. His
+rose-trees, woodbines, and jessamines may flower together and his beds
+be covered at the same time with lilies, violets, and amaranths. His
+soil is not restrained to any particular set of plants, but is proper
+either for oaks or myrtles, and adapts itself to the produces of every
+climate. Oranges may grow wild in it; myrtles may be met with in every
+hedge; and if he thinks it proper to have a grove of spices, he can
+quickly command sun enough to raise it. If all this will not furnish
+out any agreeable scene, he can make several new species of flowers,
+with richer scents and higher colours, than any that grow in the
+gardens of nature. His concerts of birds may be as full and
+harmonious, and his woods as thick and gloomy as he pleases. He is at
+no more expense in a long vista than a short one, and can as easily
+throw his cascades from a precipice of half a mile high as from one of
+twenty yards. He has his choice of the winds and can turn the course
+of his rivers in all the variety of meanders that are most delightful
+to the reader's imagination.
+
+ (_Spectator_, nº 148.)]
+
+[Note 394: _Spectator_, 423, 265.]
+
+
+V
+
+Tant d'avantages ne vont point sans inconvénients. Les bienséances du
+monde, qui atténuent les expressions, émoussent le style; à force de
+régler ce qui est primesautier et de tempérer ce qui est véhément,
+elles amènent le langage effacé et uniforme. Il ne faut point toujours
+vouloir plaire, surtout plaire à l'oreille. M. de Chateaubriand se
+glorifiait de n'avoir pas admis une seule élision dans le chant de
+Cymodocée; tant pis pour Cymodocée. Pareillement, les commentateurs
+qui notent dans Addison le balancement des périodes lui font
+tort[395]. Ils expliquent ainsi pourquoi il ennuie un peu. La
+rotondité des phrases est un misérable mérite et nuit aux autres.
+Calculer les longues et les brèves, poursuivre partout l'euphonie,
+songer aux cadences finales, toutes ces recherches classiques gâtent
+un écrivain. Chaque idée a son accent, et tout notre travail doit être
+de le rendre franc et simple sur notre papier comme il l'est dans
+notre esprit. Nous devons copier et noter notre pensée avec le flot
+d'émotions et d'images qui la soulèvent, sans autre souci que celui de
+l'exactitude et de la clarté. Une phrase vraie vaut cent périodes
+nombreuses; l'une est un document qui fixe pour toujours un mouvement
+du coeur ou des sens; l'autre est un joujou bon pour amuser des têtes
+vides de versificateurs; je donnerais vingt pages de Fléchier pour
+trois lignes de Saint-Simon. Le rhythme régulier mutile l'élan de
+l'invention naturelle; les nuances de la vision intérieure
+disparaissent; nous ne voyons plus une âme qui pense ou sent, mais des
+doigts qui scandent: la période continue ressemble aux ciseaux de La
+Quintinie, qui tondent tous les arbres en boule, sous prétexte de les
+orner. C'est pourquoi il y a quelque froideur dans le style d'Addison,
+quelque monotonie. Il a l'air de s'écouter parler. Il est trop modéré,
+trop correct. Ses histoires les plus touchantes, par exemple celle de
+Théodose et Constance, touchent médiocrement; qui aurait envie de
+pleurer en écoutant des périodes comme celle-ci? «Constance, sachant
+que la nouvelle de son mariage pouvait seule avoir poussé son amant à
+de telles extrémités, ne voulait pas recevoir de consolations; elle
+s'accusait elle-même à présent d'avoir si docilement prêté l'oreille à
+une proposition de mariage, et regardait son nouveau prétendant comme
+le meurtrier de Théodose; bref, elle se résolut à souffrir les
+derniers effets de la colère de son père plutôt que de se soumettre à
+un mariage qui lui paraissait si plein de crime et d'horreur[396].»
+Est-ce ainsi qu'on peint l'horreur et le crime? Où sont les mouvements
+passionnés qu'Addison prétend peindre? Ceci est raconté, mais n'est
+point _vu_.
+
+Au fond, le classique ne sait pas _voir_. Toujours mesuré et
+raisonnable, il s'occupe avant tout de proportionner et d'ordonner. Il
+a ses règles en poche et les tire à tout propos. Il ne remonte pas à
+la source du beau du premier coup, comme les vrais artistes, par la
+violence et la lucidité de l'inspiration naturelle; il s'arrête dans
+les régions moyennes, parmi les préceptes, sous la conduite du goût et
+du sens commun. C'est pour cela que la critique, chez Addison, est si
+solide et si médiocre. Ceux qui cherchent des idées feront bien de ne
+point lire son _Essai sur l'imagination_, si vanté, si bien écrit,
+mais d'une philosophie si écourtée, si ordinaire, toute rabaissée par
+l'intervention des causes finales. Son célèbre commentaire du _Paradis
+perdu_ ne vaut guère mieux que les dissertations de Batteux et du P.
+Bossu. Il y a tel endroit où il compare, presque sur la même ligne,
+Homère, Virgile et Ovide. C'est que le bel ajustement d'un poëme en
+est pour lui le premier mérite. Les purs classiques goûtent mieux
+l'arrangement et le bon ordre que la vérité naïve et la forte
+invention. Ils ont toujours en main leur manuel de poésie: si vous
+êtes conforme au patron établi, vous avez du génie; sinon, non.
+Addison, pour louer Milton, établit que, selon la règle du poëme
+épique, l'action du _Paradis_ est une, complète et grande; que les
+caractères y sont variés et d'un intérêt universel, que les sentiments
+y sont naturels, appropriés et élevés; que le style y est clair,
+diversifié et sublime: maintenant, vous pouvez admirer Milton; il a un
+certificat d'Aristote. Écoutez par exemple ces froides minuties de la
+dissertation classique: «Si j'avais suivi la méthode de M. Bossu dans
+mon premier article sur Milton, j'aurais daté l'action du _Paradis
+perdu_ du discours de Raphaël au cinquième livre[397].»--«Quoique
+l'allégorie du Péché et de la Mort puisse en quelque mesure être
+excusée par sa beauté, je ne saurais admettre que deux personnages
+d'une existence si chimérique soient les acteurs convenables d'un
+poëme épique.» Plus loin il définit les machines poétiques, les
+conditions de leur structure, l'utilité de leur emploi. Il me semble
+voir un menuisier qui vérifie la construction d'un escalier. Ne croyez
+pas que les choses artificielles le choquent; au contraire, il les
+admire. Il trouve sublimes les tirades de Dieu le père et les
+politesses monarchiques dont se régalent les personnages de la
+Trinité. Les campements des anges, leurs habitudes de chapelle et de
+caserne, leurs disputes d'école, leur style de puritains aigres ou de
+royalistes dévots n'ont pour lui rien de faux ni de désagréable. La
+pédanterie d'Adam et ses prédications de ménage lui semblent convenir
+au pur état d'innocence. En effet, les classiques des deux derniers
+siècles n'ont jamais conçu l'esprit humain que comme cultivé.
+L'enfant, l'artiste, le barbare, l'inspiré leur échappent; à plus
+forte raison tous les personnages qui sont au delà de l'homme: leur
+monde se réduit à la terre, et la terre au cabinet d'étude et au
+salon; ils n'atteignent ni Dieu ni la nature, ou, s'ils y touchent,
+c'est pour transformer la nature en un jardin compassé et Dieu en un
+surveillant moral. Ils réduisent le génie à l'éloquence, la poésie au
+discours, le drame au dialogue. Ils mettent la beauté dans la raison,
+sorte de faculté moyenne, impropre à l'invention, puissante pour la
+règle, qui équilibre l'imagination comme la conduite, et qui institue
+le goût arbitre des lettres en même temps que la morale arbitre des
+actions. Ils écartent les jeux de mots, les grossièretés sensuelles,
+les écarts d'imagination, les invraisemblances, les atrocités et tout
+le mauvais bagage de Shakspeare[398]; mais ils ne le suivent qu'à
+demi dans les profondes percées par lesquelles il entre au coeur de
+l'homme pour y dévoiler l'animal et le Dieu. Ils veulent bien être
+touchés, mais non renversés; ils souffrent qu'on les frappe, mais ils
+exigent qu'on leur plaise. Plaire raisonnablement, voilà l'objet de
+leur littérature. Telle est la critique d'Addison, semblable à son
+art, née, comme son art, de l'urbanité classique, appropriée, comme
+son art, à la vie mondaine, ayant la même solidité et les mêmes
+limites parce qu'elle a les mêmes sources, qui sont la règle et
+l'agrément.
+
+[Note 395: Voyez la jolie et minutieuse analyse de Hurd, la
+décomposition de la période, la proportion des longues et des brèves,
+l'étude des finales.--Un musicien ne ferait pas mieux.
+
+ (_Spectator_, nº 411.)]
+
+[Note 396: Constantia who knew that nothing but the report of her
+marriage could have driven him to such extremities, was not to be
+comforted; she now accused herself for having so tamely given an ear
+to the proposal of a husband, and looked upon the new lover as the
+murderer of Theodosius. In short she resolved to suffer the utmost
+effects of her father's displeasure rather than to comply with a
+marriage which appeared to her so full of guilt and horror.
+
+ (_Spectator_, nº 164.)]
+
+[Note 397: Had I followed monsieur Bossu's method in my first paper on
+Milton, I should have dated the action of Paradise lost from the
+beginning of Raphael's speech in this book, etc.
+
+ (_Spectator_, nº 327.)]
+
+[Note 398: _Spectator_, 39, 40, 58.]
+
+
+VI
+
+Encore faut-il songer que nous sommes ici en Angleterre, et que bien
+des choses n'y sont point agréables à un Français. C'est en France que
+l'âge classique a rencontré sa perfection; de sorte que, comparés à
+lui, ceux des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si élégant
+chez lui, ne l'est point tout à fait pour nous. Auprès de Tillotson,
+c'est le plus charmant homme du monde. Auprès de Montesquieu, il n'est
+qu'à demi poli. Sa conversation n'est pas assez vive; les promptes
+allures, les faciles changements de ton, le sourire aisé, vite effacé
+et vite repris, ne s'y rencontrent guère. Il se traîne en phrases
+longues et trop uniformes; sa période est trop carrée; on pourrait
+l'alléger de tout un bagage de mots inutiles. Il annonce ce qu'il va
+dire, il marque les divisions et les subdivisions, il cite du latin,
+même du grec; il étale et allonge indéfiniment l'enduit utile et
+pâteux de sa morale. Il ne craint pas d'être ennuyeux. C'est que
+devant des Anglais cela n'est pas à craindre. Des gens qui aiment les
+sermons démonstratifs longs de trois heures ne sont point difficiles
+en fait d'amusement. Souvenez-vous que là-bas les femmes vont par
+plaisir aux _meetings_ et se divertissent à écouter pendant une
+demi-journée des discours sur l'ivrognerie ou sur l'échelle mobile;
+ces patientes personnes n'exigent point que la conversation soit
+toujours alerte et piquante. Par suite, elles peuvent souffrir une
+politesse moins fine et des compliments moins déguisés. Quand Addison
+les salue, ce qui lui arrive souvent, c'est d'un air grave, et sa
+révérence est toujours accompagnée d'un avertissement; voyez ce mot
+sur les toilettes trop éclatantes: «Je contemplai ce petit groupe
+bigarré avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je me
+demandai d'abord si ce n'était pas une ambassade de reines indiennes;
+mais, les ayant regardées de face, je me détrompai à l'instant et je
+vis tant de beauté dans chaque visage que je les reconnus pour
+anglais; nul autre pays n'eût pu produire de telles joues, de telles
+lèvres et de tels yeux[399].» Dans cette raillerie discrète, tempérée
+par une admiration presque officielle, vous apercevez la manière
+anglaise de traiter les femmes; l'homme, vis-à-vis d'elles, est
+toujours un prédicateur laïque; elles sont pour lui des enfants
+charmants ou des ménagères utiles, jamais des reines de salon ou des
+égales comme chez nous. Quand Addison veut ramener les dames
+légitimistes au parti protestant, il les traite presque en petites
+filles à qui on promet, si elles veulent être sages, de leur rendre
+leur poupée ou leur gâteau[400]. «Elles devraient réfléchir aux
+grandes souffrances et aux persécutions auxquelles elles s'exposent
+par l'opiniâtreté de leur conduite. Elles ne sont plus élues dans les
+clubs quand on nomme les belles dont on boit la santé; elles sont
+obligées par leurs principes de se coller une mouche sur le côté du
+front où cela va le plus mal; elles se condamnent à perdre les
+toilettes du jour de naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait
+une armée et tant de jeunes gens porteurs de chapeaux à plumes; elles
+sont forcées de vivre à la campagne et de nourrir leurs poulets, juste
+dans le temps où elles auraient pu se montrer à la cour et étaler une
+robe de brocart, si elles voulaient se bien conduire.... Un homme est
+choqué de voir un beau sein soulevé par une rage politique qui est
+déplaisante même dans un sexe plus rude et plus âpre.... Et cependant
+nous avons souvent le chagrin de voir un corset près d'être rompu par
+l'effort d'une colère séditieuse, et d'entendre les passions les plus
+viriles exprimées par les plus douces voix....» Mais, heureusement, ce
+chagrin est rare; «là où croissent un grand nombre de fleurs, la terre
+de loin en semble couverte; on est obligé d'avancer et d'entrer, avant
+de distinguer le petit nombre de mauvaises herbes qui ont poussé dans
+ce bel assemblage de couleurs.» Cette galanterie est trop posée; on
+est un peu choqué de voir une femme touchée de si près par des mains
+si réfléchies. C'est de l'urbanité de moraliste; il a beau être bien
+élevé, il n'est point tout à fait aimable, et, si nous devons aller
+prendre de lui des leçons de pédagogie et de conduite, il pourra venir
+chercher près de nous des modèles de savoir-vivre et de conversation.
+
+[Note 399: I looked with as much pleasure upon this little
+party-coloured assembly as upon a bed of tulips and did not know at
+first whether it might not be an embassy of Indian queens; but upon my
+going about in the pit, and taking them in front, I was immediately
+undeceived and saw so much beauty in every face, that I found them all
+to be English. Such eyes and lips, cheeks and foreheads could not be
+the growth of any other country. The complexion of their faces
+hindered me from observing any farther the colour of their hoods,
+though I could easily perceive by that unspeakable satisfaction which
+appeared in their looks, that their own thoughts were wholly taken up
+in those pretty ornaments they wore upon their heads.
+
+ (_Spectator_, nº 265.)]
+
+[Note 400: They should first reflect on the great sufferings and
+persecutions to which they expose themselves by the obstinacy of their
+behaviour. They lose their elections in every club where they are set
+up for toasts. They are obliged by their principle to stick a patch on
+the most unbecoming side of their foreheads. They forego the advantage
+of the birthday suits.... They receive no benefit from the army, and
+are never the better for all the young fellows that wear hats and
+feathers. They are forced to live in the country and feed their
+chickens at the same time that they might show themselves at court and
+appear in brocade, if they behaved themselves well. In short what must
+go to the heart of every fine woman, they throw themselves quite out
+of the fashion.... A man is startled when he sees a pretty bosom
+heaving with such party-rage, as is disagreeable even in that sex,
+which is of a more coarse and rugged make.--And yet such is our
+misfortune, that we sometimes see a pair of stays ready to burst with
+sedition, and hear the most masculine passions exprest in the sweetest
+voices.... Where a great number of flowers grow, the ground at
+distance seems entirely covered with them, and we must walk into it
+before we can distinguish the several weeds that spring up in such a
+beautiful mass of colours.
+
+ (_Freeholder_, n{os} 4 et 26.)]
+
+
+VII
+
+Si le premier soin du Français en société est d'être aimable, celui de
+l'Anglais est de rester digne; leur tempérament les porte à
+l'immobilité, comme le nôtre nous porte aux gestes; et leur
+plaisanterie est aussi grave que la nôtre est gaie. Le rire chez eux
+est tout en dedans; ils évitent de se livrer; ils s'amusent
+silencieusement. Consentez à comprendre ce genre d'esprit, il finira
+par vous plaire. Quand le flegme est joint à la douceur, comme dans
+Addison, il est aussi agréable que piquant. On est charmé de
+rencontrer un homme enjoué et pourtant maître de lui-même. On est tout
+étonné de voir ensemble deux qualités aussi contraires. Chacune
+d'elles rehausse et tempère l'autre. On n'est point rebuté par
+l'âcreté venimeuse, comme dans Swift, ou par la bouffonnerie continue,
+comme dans Voltaire. On jouit avec une complaisance entière de la rare
+alliance qui assemble pour la première fois la tenue sérieuse et la
+bonne humeur. Lisez cette petite satire contre le mauvais goût du
+théâtre et du public[401]. «Rien n'a plus amusé la ville, dans ces
+dernières années, que le combat du signor Nicolini contre un lion, à
+Haymarket, spectacle qui a été donné fort souvent, à la satisfaction
+générale de la noblesse haute et basse, dans le royaume de la
+Grande-Bretagne.... Le premier lion était un moucheur de chandelles,
+homme d'un naturel colérique et entêté qui outrepassait son rôle, et
+ne se laissait pas tuer aussi aisément qu'il l'aurait dû.... Le second
+lion était un tailleur par métier, appartenant au théâtre, et qui
+avait dans sa profession le renom d'homme doux et paisible. Si le
+premier était trop furieux, celui-ci était trop mouton, tellement
+qu'après une courte et modeste promenade sur les planches, il se
+laissait tomber au premier attouchement d'Hydaspe, sans lutter avec
+lui ou lui donner l'occasion de déployer toute la variété de ses
+postures italiennes. On dit, à la vérité, qu'un jour il lui fit une
+déchirure dans son pourpoint couleur de chair, mais c'était seulement
+pour se procurer de l'ouvrage et en sa qualité particulière de
+tailleur.... Le lion qui joue à présent est, à ce que j'apprends, un
+gentleman de province qui fait cela pour son amusement, mais souhaite
+que son nom reste caché. Il allègue très-noblement comme excuse qu'il
+ne joue pas pour le gain; qu'il se livre à un plaisir innocent; qu'il
+vaut mieux passer sa soirée de cette façon qu'à jouer ou à boire....
+Le caractère de ce gentleman est un si heureux mélange de douceur et
+de férocité qu'il surpasse ses deux prédécesseurs et attire de plus
+grandes foules de spectateurs qu'on n'en vit de mémoire d'homme....
+J'ai raconté ce combat du lion pour montrer quels sont à présent les
+divertissements favoris des gens bien élevés de la Grande-Bretagne.»
+
+Il y a beaucoup d'originalité dans cette gaieté grave. En général, la
+singularité est dans le goût du pays; ils aiment à être frappés
+fortement par des contrastes. Notre littérature leur semble effacée;
+en revanche, nous les trouvons souvent peu délicats. Tel numéro du
+_Spectator_ qui paraissait joli aux dames de Londres eût choqué à
+Paris. Par exemple, Addison raconte en manière de rêve la dissection
+du cerveau d'un élégant[402]: «La glande pinéale, que plusieurs de nos
+philosophes modernes considèrent comme le siége de l'âme, exhalait une
+très-forte odeur de parfums et de fleur d'oranger. Elle était enfermée
+dans une sorte de substance cornée taillée en une infinité de petites
+facettes ou miroirs, lesquels étaient imperceptibles à l'oeil nu; de
+telle sorte que l'âme, s'il y en avait une là, avait dû passer tout
+son temps à contempler ses propres beautés. Nous observâmes un large
+ventricule, ou cavité, dans le sinciput, lequel était rempli de
+rubans, de dentelles et de broderies. Nous ne trouvâmes rien de
+remarquable dans l'oeil, sinon que les _musculi amatorii_, ou, comme
+on peut traduire, les muscles qui lorgnent, étaient fort diminués et
+altérés par l'usage, tandis que l'élévateur, c'est-à-dire le muscle
+qui tourne l'oeil vers le ciel, ne paraissait pas avoir du tout
+servi.» Ces détails anatomiques, qui nous dégoûteraient, amusent un
+esprit positif; la crudité n'est pour lui que de l'exactitude; habitué
+aux images précises, il ne trouve point de mauvaise odeur dans le
+style médical. Addison n'a pas nos répugnances. Pour railler un vice,
+il se fait mathématicien, économiste, pédant, apothicaire. Les termes
+spéciaux l'amusent. Il institue une cour pour juger les crinolines, et
+condamne les jupons avec des formules de procédure. Il enseigne le
+maniement de l'éventail comme une charge en douze temps. Il dresse la
+liste des gens morts ou malades d'amour, et des causes ridicules qui
+les ont mis dans ce triste état. «William Simple, frappé à l'Opéra par
+un regard adressé à un autre.--Sir Christopher Crazy, baronnet, blessé
+par le frôlement d'un jupon de baleine.--M. Courtly présentant à
+Flavia son gant (qu'elle avait laissé tomber exprès), Flavia reçut le
+gant, et tua l'homme d'une révérence[403].» D'autres statistiques,
+avec récapitulations et tables de chiffres, racontent l'histoire du
+saut de Leucade. «Aridæus, beau jeune homme d'Épire, amoureux de
+Praxinoé, femme de Thespis, fut retiré sain et sauf, hormis deux
+dents cassées et le nez qui fut un peu aplati.--Hipparchus,
+passionnément épris de sa femme qui aimait Bathylle, sauta et mourut
+de sa chute; sur quoi la femme épousa son amant[404].» Vous voyez
+cette étrange façon de peindre les sottises humaines: on l'appelle
+_humour_. Elle renferme un bon sens incisif, l'habitude de se
+contenir, des façons d'homme d'affaires, mais par-dessus tout un fonds
+d'invention énergique. La race est moins fine, mais plus forte, et les
+agréments qui contentent son esprit et son goût ressemblent aux
+liqueurs qui conviennent à son palais et à son estomac.
+
+[Note 401: There is nothing that of late years has afforded matter of
+greater amusement to the town than signior Nicolini's combat with a
+lion in the Haymarket, which has been very often exhibited to the
+general satisfaction of most of the nobility and gentry in the kingdom
+of Great Britain.... The first lion was a candle-snuffer, who being a
+fellow of testy, choleric temper, overdid his part, and would not
+suffer himself to be killed so easily as he ought to have done.... The
+second lion was a taylor by trade who belonged to the play-house, and
+had the character of a mild and peaceable man in his profession. If
+the former was too furious, this was too sheepish for his part; in so
+much that after a short modest walk upon the stage, he would fall at
+the first touch of Hydaspes, without grappling with him and giving him
+an opportunity of showing his variety of Italian tricks. It is said
+indeed that he once gave him a rip in his flesh-coloured doublet. But
+this was only to make work for himself, in his private character of a
+tailor.... The acting lion at present is, as, I am informed, a country
+gentleman who does it for his diversion, but desires his name may be
+concealed. He says very handsomely in his own excuse that he does not
+act for gain; that he indulges an innocent pleasure in it; and that it
+is better to pass away an evening in this manner than in gaming and
+drinking.... This gentleman's temper is made out of such a happy
+mixture of the mild and the choleric, that he outdoes both his
+predecessors, and has drawn together greater audiences than have been
+known in the memory of man.... In the mean time, I have related this
+combat of the lion to show what are at present the reigning
+entertainments of the politer part of Great Britain.
+
+ (_Spectator_, nº 13.)]
+
+[Note 402: The pineal gland, which many of our modern philosophers
+suppose to be the seat of the soul, smelt very strong of essence and
+orange-flower, and was encompassed with a kind of horny substance, cut
+into a thousand little faces or mirrors, which were imperceptible to
+the naked eye; in so much that the soul, if there had been any here,
+must have been always taken up in contemplating her own beauties. We
+observed a large antrum or cavity in the sinciput that was filled with
+ribbonds, lace and embroidery.... We did not find any thing very
+remarkable in the eye, saving only that the _musculi amatorii_, or as
+we may translate it into English, the ogling muscles, were very much
+worn, and decayed with use; whereas on the contrary the elevator or
+the muscle which turns the eye towards heaven, did not appear to have
+been used at all.
+
+ (_Spectator_, nº 375.)]
+
+[Note 403: William Simple, smitten at the Opera, by the glance of an
+eye that was aimed at one that stood by him.
+
+Sir Christopher Crazy Bart., hurt by the brush of a whalebone
+petticoat.
+
+Ned Courtly, presenting Flavia with her glove (which she had dropped
+on purpose), she received it and took away his life with a curtesy.
+
+John Gosselin, having received a slight hurt from a pair of blue eyes,
+as he was making his escape was dispatched by a smile.
+
+ (_Spectator_, nº 377.)]
+
+[Note 404: Aridæus a beautiful youth of Epirus, in love with Praxinoe,
+the wife of Thespis, escaped without damage saving only that two of
+his foreteeth were struck out, and his nose a little flatted.
+
+Hipparchus, being passionately fond of his own wife, who was enamoured
+of Bathyllus, leaped and died of his fall; upon which his wife married
+her gallant.
+
+ (_Spectator_, nº 233.)]
+
+
+VIII
+
+Cette puissante séve germanique crève, même chez Addison, son
+enveloppe classique et latine. Il a beau goûter l'art, il aime encore
+la nature. Son éducation, qui l'a encombré de préceptes, n'a point
+détruit en lui la virginité du sentiment vrai. Dans son voyage de
+France, il a préféré la sauvagerie de Fontainebleau à la correction de
+Versailles. Il s'affranchit des raffinements mondains pour louer la
+simplicité des vieilles ballades nationales. Il fait comprendre au
+public les images sublimes, les gigantesques passions, la profonde
+religion du _Paradis perdu_. Il est curieux de le voir, le compas à la
+main, bridé par Bossu, empêtré de raisonnements infinis et de phrases
+académiques, atteindre tout à coup, par la force de l'émotion
+naturelle, les hautes régions inexplorées où Milton est soulevé par
+l'inspiration de la foi et du génie. Ce n'est pas lui qui dira avec
+Voltaire que l'allégorie du Péché et de la Mort est bonne pour faire
+vomir les entrailles. Il y a en lui un fond d'imagination grandiose
+qui le rend insensible aux petites délicatesses de la civilisation
+mondaine. Il habite volontiers parmi les grandeurs et les étonnements
+de l'autre monde. Il est pénétré par la présence de l'invisible; il a
+besoin de dépasser les intérêts et les espérances de la vie mesquine
+où nous rampons[405]. Cette source de croyance jaillit en lui de tous
+côtés; en vain elle est enfermée dans le conduit régulier du dogme
+officiel; les textes, les arguments dont elle se couvre laissent voir
+sa véritable origine. Elle part de l'imagination sérieuse et féconde
+qui ne peut se contenter que par la vue de l'_au delà_.
+
+Une telle faculté occupe tout l'homme, et si l'on redescend dans
+l'examen des agréments littéraires, on l'aperçoit ici-bas comme en haut.
+Rien de plus varié, de plus riche, chez Addison, que les tours et la
+mise en scène. La plus sèche morale se transforme sous sa main en
+peintures et en récits. Ce sont des lettres de toutes sortes de
+personnages, ecclésiastiques, gens du peuple, hommes du monde, qui
+chacun gardent leur style et déguisent le conseil sous l'apparence d'un
+petit roman. C'est un ambassadeur de Bantam qui raille, à la façon de
+Montesquieu, les mensonges de la politesse européenne. Ce sont des
+contes grecs ou orientaux, des voyages imaginaires, la vision d'un
+voyant écossais, les Mémoires d'un rebelle, l'histoire des fourmis, les
+métamorphoses d'un singe, le journal d'un oisif, une promenade à
+Westminster, la généalogie de l'_humour_, les statuts des clubs
+ridicules; bref une abondance intarissable de fictions agréables ou
+solides. Les plus nombreuses sont des allégories. On sent qu'il se plaît
+dans ce monde magnifique et fantastique; c'est une sorte d'opéra qu'il
+se donne; ses yeux ont besoin de contempler des couleurs. En voici une
+sur les religions, bien protestante, mais aussi éclatante qu'ingénieuse:
+l'agrément là-bas ne consiste point, comme chez nous, dans la vivacité
+et la variété des tons, mais dans la splendeur et la justesse de
+l'invention. «La figure du milieu, qui attira d'abord les yeux de tout
+le monde, et qui était beaucoup plus grande que les autres, était une
+matrone habillée comme une dame noble et âgée du temps de la reine
+Élisabeth. On remarquait surtout dans son habillement le chapeau avec
+une couronne en clocher[406], l'écharpe plus sombre que la martre, et le
+tablier de linon, plus blanc que l'hermine. Sa robe était du plus riche
+velours noir, et, juste à l'endroit du coeur, garnie de larges diamants
+d'un prix inestimable disposés en forme de croix. Son maintien respirait
+la dignité et la sérénité riante, et, quoique avancée en âge, son visage
+montrait tant d'animation et de vivacité, qu'elle paraissait à la fois
+âgée et immortelle. À sa vue, je sentis mon coeur touché de tant d'amour
+et de vénération, que les larmes coulèrent sur mes joues, et plus je la
+regardais, plus mon coeur se fondait en sentiments de tendresse et
+d'obéissance filiale.--À sa droite était assise une femme si couverte
+d'ornements que sa personne, son visage et ses mains en étaient presque
+entièrement cachés. Le peu qu'on pouvait voir de sa figure était fardé,
+et, ce qui me parut fort singulier, on y démêlait des sortes de rides
+artificielles.... Sa coiffure s'élevait fort haut par trois étages ou
+degrés distincts; ses vêtements étaient bigarrés de mille couleurs et
+brodés de croix en or, en argent, en soie. Elle n'avait rien sur elle,
+pas même un gant ou une pantoufle qui ne fût marqué de ce signe; bien
+plus, elle en paraissait si superstitieusement éprise, qu'elle était
+assise les jambes croisées.... Un peu plus loin était la figure d'un
+homme qui regardait avec des yeux pleins d'horreur un bassin d'argent
+rempli d'eau. Comme j'observais dans son maintien quelque chose qui
+ressemblait à la folie, j'imaginai d'abord qu'il était là pour
+représenter cette sorte de démence que les médecins appellent
+hydrophobie; mais m'étant rappelé le but du spectacle, je revins à moi à
+l'instant, et conclus que c'était l'Anabaptisme[407].» C'est au lecteur
+de deviner ce que représentaient ces deux premières figures. Elles
+plairont plus à un anglican qu'à un catholique; mais je crois qu'un
+catholique lui-même ne pourra s'empêcher de reconnaître l'abondance et
+la vivacité de la fiction.
+
+La véritable imagination aboutit naturellement à l'invention des
+caractères. Car si vous vous figurez vivement une situation ou une
+action, vous verrez du même élan tout le réseau de ses attaches; les
+passions et les facultés, tous les gestes et tous les sons de voix,
+tous les détails d'habillement, d'habitation, de société, qui en
+découlent, se lieront dans votre esprit, attireront leurs précédents
+et leurs suites; et cette multitude d'idées, organisée lentement, se
+concentrera à la fin en un sentiment unique d'où jaillira, comme d'une
+source profonde, la peinture et l'histoire d'un personnage complet. Il
+y en a plusieurs dans Addison: l'observateur taciturne, William
+Honeycomb, le campagnard tory, sir Roger de Coverley, qui ne sont pas
+des thèses satiriques, comme celles de La Bruyère, mais de véritables
+individus semblables et parfois égaux aux personnages des grands
+romans contemporains. En effet, sans s'en douter, il invente le roman
+en même temps et de la même façon que ses voisins les plus illustres.
+Ses personnages sont pris sur le vif, dans les moeurs et les
+conditions du temps, longuement et minutieusement décrits dans toutes
+les parties de leur éducation et de leur entourage, avec la précision
+de l'observation positive, extraordinairement réels et anglais. Un
+chef-d'oeuvre en même temps qu'un document d'histoire est sir Roger de
+Coverley, le gentilhomme de campagne, loyal serviteur de la
+Constitution et de l'Église, _justice of the peace_, patron de
+l'ecclésiastique, et dont le domaine montre en abrégé la structure du
+pays anglais. Ce domaine est un petit État, paternellement gouverné,
+mais gouverné. Sir Roger gourmande ses tenanciers, les passe en revue
+à l'église, sait leurs affaires, leur donne des avis, des secours, des
+ordres; il est respecté, obéi, aimé, parce qu'il vit avec eux, parce
+que la simplicité de ses goûts et de son éducation le met presque à
+leur niveau, parce qu'à titre de magistrat, d'ancien propriétaire,
+d'homme riche, de bienfaiteur et de voisin, il exerce une autorité
+morale et légale, utile et consacrée. Addison en même temps montre en
+lui le solide et singulier caractère anglais, bâti de coeur de chêne
+avec toutes les rugosités de l'écorce primitive, qui ne sait ni
+s'adoucir ni s'aplanir; un grand fond de bonté qui s'étend jusqu'aux
+bêtes, l'amour de la campagne et des occupations corporelles, le goût
+du commandement et de la discipline, le sentiment de la subordination
+et du respect, beaucoup de bon sens et peu de finesse, l'habitude
+d'étaler et d'installer en public ses particularités et ses
+bizarreries, sans souci du ridicule, sans pensée de bravade,
+uniquement parce qu'on ne reconnaît d'arbitre sur soi que soi-même.
+Puis cent traits qui peignent le temps: le manque de lecture, un reste
+de croyance aux sorcières, des façons de paysan et de chasseur, des
+ignorances d'esprit naïf ou arriéré. Sir Roger donne aux enfants qui
+répondent bien au catéchisme une Bible pour eux et un quartier de lard
+pour leur mère. Quand un verset lui plaît, il le chante une
+demi-minute encore après que la congrégation l'a fini. Il tue huit
+cochons gras à Noël, et envoie du boudin avec un paquet de cartes à
+chaque famille pauvre de la paroisse. Quand il va au théâtre, il munit
+ses gens de gourdins pour se garder des bandits qui, à son avis,
+doivent infecter Londres. Addison revient vingt fois sur son vieux
+chevalier, découvrant toujours quelque nouvel aspect de son caractère,
+observateur désintéressé de la nature humaine, curieusement assidu et
+perspicace, véritablement créateur, n'ayant plus qu'un pas à faire
+pour se lancer, comme Richardson et Fielding, dans la grande oeuvre
+des lettres modernes, qui est le roman de moeurs.
+
+[Note 405: Voy. les trente derniers numéros du _Spectator_.]
+
+[Note 406: Voir les coiffures sous Élisabeth pour comprendre ces
+termes spéciaux.]
+
+[Note 407: The middle figure which immediately attracted the eyes of
+the whole company and was much bigger than the rest, was formed like a
+matron, dressed in the habit of an elderly woman of quality in Queen
+Elizabeth's days. The most remarkable parts of her dress were the
+beaver with the steeple crown, the scarf that was darker than sable,
+and the lawn apron that was whiter than hermine. Her gown was of the
+richest black velvet, and, just upon her heart, studded with large
+diamonds of an inestimable value disposed in the form of a cross. She
+bore an inexpressible cheerfulness and dignity in her aspect; and
+though she seemed in years, appeared with so much spirit and vivacity,
+as gave her at the same time an air of old age and immortality. I
+found my heart touched with so much love and reverence at the sight of
+her, that the tears ran down my face as I looked upon her; and still
+the more I looked upon her, the more my heart was melted with the
+sentiments of filial tenderness and duty. I discovered every moment
+something so charming in her figure that I could scarce take my eyes
+off it.--On its right hand there sat the figure of a woman so covered
+with ornaments, that her face, her body, and her hands were almost
+entirely hid under them. The little you could see of her face was
+painted; and what I thought very odd, had something in it like
+artificial wrinkles. But I was the less surprised at it, when I saw
+upon her forehead an old fashioned tower of gray hairs. Her hair-dress
+rose very high by three several stories or degrees. Her garments had a
+thousand colours in them and were embroidered with crosses in gold,
+silver, and silk; she had nothing on, so much as a glove or a slipper,
+which was not marked with this figure. Nay, so superstitiously fond
+did she appear of it, that she sat cross-legged.... The next to her
+was a figure which somewhat puzzled me. It was that of a man looking
+with horror in his eyes upon a silver bason filled with water.
+Observing something in his countenance that looked like lunacy, I
+fancied at first that he was to express that kind of distraction which
+the physicians call the hydrophobia. But considering what the
+intention of the show was, I immediately recollected myself and
+concluded it to be Anabaptism.
+
+ (_Tatler_, nº 257.)]
+
+
+IX
+
+Au-dessus est la poésie. Elle a coulé, dans sa prose, mille fois plus
+sincère et plus belle que dans ses vers. De riches fantaisies orientales
+viennent s'y dérouler sans petillement d'étincelles comme dans Voltaire,
+mais sous une sereine et abondante lumière qui fait ondoyer les plis
+réguliers de leur pourpre et de leur or. La musique des larges phrases
+cadencées et tranquilles promène doucement l'esprit parmi les
+magnificences et les enchantements romanesques, et le profond sentiment
+de la nature toujours jeune rappelle la quiétude fortunée de
+Spenser[408]. À travers les discrètes moqueries ou les intentions
+morales, on sent que son imagination est heureuse, qu'elle se plaît à
+contempler les balancements des forêts qui peuplent les montagnes,
+l'éternelle verdure des vallées que vivifient les sources fraîches, et
+les larges horizons qui ondulent au bord du ciel lointain. Les
+sentiments grands et simples viennent d'eux-mêmes se lier à ces nobles
+images, et leur harmonie mesurée compose un spectacle unique, digne de
+ravir le coeur d'un honnête homme par sa gravité et par sa douceur.
+Telle est cette vision de Mirza qu'il faut traduire presque en
+entier[409]: «Le cinquième jour de la lune, étant monté sur les hautes
+collines de Bagdad, pour passer le reste du jour dans la méditation et
+dans la prière, je tombai en une profonde méditation sur la vanité de la
+vie humaine, et passant d'une pensée à l'autre: Sûrement, me dis-je,
+l'homme n'est qu'une ombre et la vie un songe.--Pendant que je rêvais
+ainsi, je jetai les yeux sur le sommet d'un roc qui n'était pas loin de
+moi, et j'y aperçus une figure en habit de berger, avec un instrument de
+musique à la main. Comme je le regardais, il porta l'instrument à ses
+lèvres et se mit à en jouer. Le son était infiniment doux et modulé en
+une variété de tons d'une mélodie inexprimable, tout à fait différente
+de ce que j'avais jamais entendu. Ils me firent penser à ces airs
+célestes qui accueillent les âmes envolées des justes à leur entrée dans
+le paradis pour effacer le souvenir de leur récente agonie et les
+préparer aux plaisirs de ce lieu bienheureux. Mon coeur se fondait dans
+un secret ravissement.... Le Génie me conduisit alors vers la plus haute
+cime du roc et me posa sur le faîte. Jette tes yeux vers l'orient, me
+dit-il; et raconte-moi ce que tu vois.--Je vois, répondis-je, une large
+vallée et un prodigieux courant de mer qui roule à travers
+elle.--Considère maintenant, me dit-il, cette mer, qui à ses deux
+extrémités est bornée par des ténèbres, et dis-moi ce que tu y
+découvres.--Je vois, repris-je, un pont qui s'élève au milieu du
+courant.--Le pont que tu vois, me dit-il, est la vie humaine:
+considère-le attentivement.--L'ayant regardé plus à loisir, je vis qu'il
+consistait en soixante-dix arches entières et en plusieurs arches
+rompues qui, avec les autres, faisaient environ cent. Comme je les
+comptais, le Génie me dit que ce pont était d'abord de mille arches,
+mais qu'une grande inondation avait balayé le reste, et l'avait laissé
+ruiné comme je le voyais maintenant.--Dis-moi encore, reprit-il, ce que
+tu y découvres.--Je vois, répondis-je, une multitude de gens qui le
+traversent, et un nuage noir suspendu sur chacune de ses deux
+issues.--Puis, regardant plus attentivement, je vis plusieurs des
+voyageurs tomber au travers dans la grande marée qui conduit au-dessous,
+et je découvris bientôt qu'il y avait dans ce pont d'innombrables
+trappes cachées, où l'on ne mettait le pied que pour s'enfoncer et
+disparaître à l'instant. Ces piéges étaient très-serrés à l'entrée du
+pont, en sorte que des multitudes d'arrivants, à peine sortis du nuage,
+s'y engloutissaient dès l'abord. Ils devenaient moins nombreux vers le
+milieu, mais se multipliaient et se pressaient en approchant des
+dernières arches complètes. Quelques voyageurs, à la vérité, mais leur
+nombre était bien petit, avançaient en clopinant jusque sur les arches
+rompues, mais tombaient tour à tour, au travers, épuisés comme ils
+étaient et accablés d'une si longue marche.... Mon coeur se remplit
+d'une profonde tristesse en voyant plusieurs des passants qui tombaient
+à l'improviste, au milieu de leur joie et de leurs éclats de rire, et
+s'accrochaient à tout ce qui était près d'eux pour se sauver. D'autres
+avaient les yeux vers le ciel, dans une attitude pensive, et au milieu
+de leur contemplation trébuchaient, et on ne les revoyait plus. Il y
+avait des multitudes affairées à la poursuite de babioles qui brillaient
+et dansaient devant leurs yeux; mais souvent, au moment où ils croyaient
+les saisir, le pied leur manquait, et ils étaient précipités.... Je
+poussai un profond soupir, et le Génie, touché de compassion, me dit de
+regarder vers cet épais brouillard dans lequel le courant portait les
+diverses générations de mortels engloutis. Je regardai, et mes yeux
+qu'il avait fortifiés virent que la vallée s'ouvrait à son extrémité et
+s'étendait en un océan immense où s'allongeait un roc énorme de diamant
+qui la divisait en deux parts. Les nuages reposaient encore sur une des
+deux moitiés, en sorte que de ce côté je ne pus rien découvrir; mais
+l'autre était un vaste océan semé d'îles innombrables: ces îles étaient
+couvertes de fruits et de fleurs, et entrecoupées de mille petites mers
+brillantes qui serpentaient tout au travers. J'y pus distinguer des
+personnages revêtus d'habits glorieux avec des couronnes sur leurs
+têtes, les uns passant parmi les arbres, d'autres couchés au bord des
+fontaines, d'autres reposant sur des lits de fleurs, et j'entendis une
+harmonie confuse de chants d'oiseaux, d'eaux murmurantes, de voix
+humaines et d'instruments mélodieux.--La joie entra dans mon coeur à la
+vue d'une apparition si délicieuse. Je souhaitai les ailes d'un aigle
+pour m'envoler jusqu'à ces demeures fortunées; mais le Génie me dit
+qu'on n'y pénétrait que par les portes de la mort que je voyais s'ouvrir
+à chaque instant sur le pont.--Ces îles, me dit-il, que tu vois si
+fraîches et si vertes et dont la face de l'Océan semble bigarrée aussi
+loin que tes regards portent, sont plus nombreuses que les grains de
+sable sur le rivage de la mer; il y en a des myriades derrière celles
+que tu découvres, au delà de ce que ton oeil, et même de ce que ton
+imagination peut atteindre. Elles sont les demeures des hommes de bien
+après leur mort.... Ne sont-ce point là, ô Mirza, des asiles dont la
+possession mérite des efforts? La vie semble-t-elle misérable,
+lorsqu'elle fournit l'occasion de gagner une telle récompense? Dois-tu
+craindre la mort qui te conduit vers une vie si heureuse? Ne juge pas
+que l'homme ait été fait en vain, puisqu'une telle éternité lui a été
+réservée.--Je contemplai avec un plaisir inexprimable ces îles
+bienheureuses.--Maintenant, dis-je au Génie, montre-moi, je t'en
+supplie, les secrets cachés derrière ces noirs nuages qui couvrent
+l'Océan de l'autre côté du roc de diamant.--Comme le Génie ne me
+répondait pas, je me tournai pour lui faire une seconde fois ma demande,
+mais je trouvai qu'il m'avait quitté. Je voulus revoir alors la vision
+que j'avais si longtemps contemplée. Mais au lieu de la marée roulante,
+du pont avec ses arches, et des îles heureuses, je ne vis rien que la
+longue vallée creuse de Bagdad avec les troupeaux de boeufs, de brebis
+et de chameaux qui paissaient sur ses deux flancs.»
+
+Dans cette morale ornée, dans cette belle raison si correcte et si
+éloquente, dans cette imagination ingénieuse et noble, je trouve en
+abrégé tous les traits d'Addison. Ce sont les nuances anglaises qui
+distinguent leur âge classique du nôtre, une raison plus étroite et
+plus pratique, une urbanité plus poétique et moins éloquente, un fonds
+d'esprit plus inventif et plus riche, moins sociable et moins délicat.
+
+[Note 408: _Histoire d'Abdallah_, _Histoire d'Hilpa_.]
+
+[Note 409: On the fifth day of the moon, which according to the custom
+of my forefathers I always keep holy, after having washed myself, and
+offered up my morning devotions, I ascended the high hills of Bagdad,
+in order to pass the rest of the day in meditation and prayer. As I
+was here airing myself on the tops of the mountains, I fell into a
+profound contemplation on the vanity of human life; and passing from
+one thought to another: Surely, said I, man is but a shadow and life a
+dream. Whilst I was thus musing, I cast my eyes towards the summit of
+a rock that was not far from me, where I discovered one in the habit
+of a shepherd, with a little musical instrument in his hand. As I
+looked upon him, he applied it to his lips, and began to play upon it.
+The sound of it was exceeding sweet, and wrought into a variety of
+tunes that were inexpressibly melodious, and altogether different from
+any thing I had ever heard. They put me in mind of those heavenly airs
+that are played to the departed souls of good men upon their first
+arrival in paradise, to wear out the impressions of the last agonies,
+and qualify them for the pleasures of that happy place. My heart
+melted away in secret raptures....
+
+He then led me to the highest pinnacle of the rock, and placing me on
+the top of it: Cast thy eyes eastward, said he, and tell me what thou
+seest.--I see, said I, a huge valley, and a prodigious tide of water
+rolling through it.--The valley that thou seest, said he, is the vale
+of misery, and the tide of water that thou seest is part of the great
+tide of eternity.--What is the reason, said I, that the tide I see
+rises out of a thick mist at one end, and again loses itself in a
+thick mist at the other?--What thou seest, said he, is that portion of
+eternity which is called Time, measured out by the sun, and reaching
+from the beginning of the world to its consummation. Examine now, said
+he, this sea that is thus bounded with darkness at both ends, and tell
+me what thou discoverest in it.--I see a bridge, said I, standing in
+the midst of the tide.--The bridge thou seest, said he, is human life,
+consider it attentively.--Upon a more leisurely survey of it, I found
+that it consisted of threescore and ten entire arches, with several
+broken arches which added to those that were entire, made up the
+number about an hundred. As I was counting the arches, the genius told
+me that this bridge consisted at first of a thousand arches; but that
+a great flood swept away the rest, and left the bridge in the ruinous
+condition I now beheld it. But tell me further, said he, what thou
+discoverest on it.--I see multitudes of people passing over it, said
+I, and a black cloud hanging on each end of it.--As I looked more
+attentively, I saw several of the passengers dropping through the
+bridge, into the great tide that flowed underneath it; and upon
+further examination, perceived there were innumerable trap-doors that
+lay concealed in the bridge, which the passengers no sooner trod upon,
+but they fell through them into the tide and immediately disappeared.
+These hidden pitfalls were set very thick at the entrance of the
+bridge, so that throngs of people no sooner broke through the cloud,
+but many of them fell into them. They grew thinner towards the middle,
+but multiplied and lay closer together towards the end of the arches
+that were entire.
+
+There were indeed some persons, but their number was very small, that
+continued a kind of hobbling march on the broken arches, but fell
+through one after another, being quite tired and spent with so long a
+walk.
+
+I passed some time in the contemplation of this wonderful structure,
+and the great variety of objects which it presented. My heart was
+filled with a deep melancholy to see several dropping unexpectedly in
+the midst of mirth and jollity, and catching at every thing that stood
+by them to save themselves. Some were looking up towards the heavens
+in a thoughtful posture, and in the midst of a speculation stumbled
+and fell out of sight. Multitudes were very busy in the pursuit of
+bubbles that glittered in their eyes and danced before them; but often
+when they thought themselves within the reach of them, their footing
+failed and down they sunk. In this confusion of objects, I observed
+some with scimetars in their hands, and others with urinals, who ran
+to and fro upon the bridge, thrusting several persons on trap-doors
+which did not seem to lie in their way, and which they might have
+escaped, had they not been thus forced upon them.
+
+I here fetched a deep sigh. Alas, said I, man was made in vain! How is
+he given away to misery and mortality! tortured in life, and swallowed
+up in death!--The genius being moved with compassion towards me, bid
+me quit so uncomfortable a prospect: look no more, said he, on man in
+the first stage of his existence, in his setting out for eternity; but
+cast thine eye on that thick mist into which the tide bears the
+several generations of mortals that fall into it.--I directed my sight
+as I was ordered, and (whether or no the good genius strengthened it
+with any supernatural force, or dissipated part of the mist that was
+before too thick for the eye to penetrate) I saw the valley opening at
+the further end, and spreading forth into an immense ocean that had a
+huge rock of adamant running through the midst of it, and dividing it
+into two equal parts. The clouds still rested on one half of it,
+insomuch that I could discover nothing in it: But the other appeared
+to me a vast ocean planted with innumerable islands, that were covered
+with fruits and flowers, and interwoven with a thousand little shining
+seas that ran among them. I could see persons dressed in glorious
+habits with garlands upon their heads, passing among the trees, lying
+down by the sides of fountains, or resting on beds of flowers; and
+could hear a confused harmony of singing birds, falling waters, human
+voices, and musical instruments. Gladness grew in me upon the
+discovery of so delightful a scene. I wished for the wings of an
+eagle, that I might fly away to those happy seats; but the genius told
+me there was no passage to them, except through the gates of death
+that I saw opening every moment upon the bridge. The islands, said he,
+that lie so fresh and green before thee, and with which the whole face
+of the ocean appears spotted as far as thou canst see, are more in
+number than the sands on the sea shore; there are myriads of islands
+behind those which thou here discoverest, reaching farther than thine
+eye, or even thine imagination can extend itself. These are the
+mansions of good men after death, who according to the degree and
+kinds of virtue in which they excelled, are distributed among these
+several islands, which abound with pleasures of different kinds and
+degrees, suitable to the relishes and perfections of those who are
+settled in them; every island is a paradise accommodated to its
+respective inhabitants. Are not these, O Mirza, habitations worth
+contending for? Does life appear miserable, that gives the
+opportunities of earning such a reward? Is death to be feared, that
+will convey thee to so happy an existence? Think not man was made in
+vain, who has such an eternity reserved for him.--I gazed with
+inexpressible pleasure on these happy islands. At length, said I, show
+me now, I beseech thee, the secrets that lie hid under those dark
+clouds which cover the ocean on the other side of the rock of adamant.
+The genius making me no answer, I turned about to address myself to
+him a second time, but I found that he had left me; I then turned
+again to the vision which I had been so long contemplating; but
+instead of the rolling tide, the arched bridge, and the happy islands,
+I saw nothing but the long hollow valley of Bagdad, with oxen, sheep,
+and camels grazing upon the sides of it.]
+
+
+FIN DU TROISIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.
+
+
+LIVRE III.
+
+L'AGE CLASSIQUE.
+
+
+CHAPITRE I. -- La Restauration.
+
+§ 1. Les viveurs.
+
+ I. Les excès du puritanisme. -- Comment ils amènent les
+ excès du sensualisme. 5
+
+ II. Peinture de ces moeurs par un étranger. -- Les Mémoires
+ de Grammont. -- Différence de la débauche en France et en
+ Angleterre. 9
+
+ III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et
+ âpreté de sa rancune. 13
+
+ IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour.
+ --Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale. 17
+
+ V. Quelle est la philosophie qui convient à ces moeurs. --
+ Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et
+ ses découvertes. -- Sa méthode mathématique. -- En quoi il
+ se rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthétique, sa
+ politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. --
+ Esprit et objet de sa philosophie. 29
+
+ VI. Le théâtre. -- Changement dans le goût et dans le
+ public. --L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire
+ après la Restauration. 38
+
+ VII. Dryden. -- Disparates de ses comédies. -- Maladresse de
+ ses indécences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de
+ Molière. 42
+
+ VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractère. -- Sa
+ tristesse, son âpreté et son impudeur. -- _L'Amour au bois_,
+ _l'Épouse campagnarde_, _le Maître de danse_. -- Peintures
+ licencieuses et détails repoussants. -- Son énergie et son
+ réalisme. -- Rôles d'Olivia et de Manly dans son _Plain
+ dealer_. -- Paroles de Milton. 45
+
+
+§ 2. Les mondains.
+
+ I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses
+ conditions et ses causes. -- Comment elle s'établit en
+ Angleterre. -- Les modes, les amusements, les conversations,
+ les airs et les talents de salon. 65
+
+ II. Avénement de l'esprit classique en Europe. -- Ses
+ origines. -- Ses caractères. -- Différence de la
+ conversation sous Élisabeth et sous Charles II. 69
+
+ III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractère, son
+ esprit, son style. 72
+
+ IV. Les écrivains à la mode. -- Leur langage correct, leurs
+ façons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset,
+ Edmund Waller. --Ses sentiments et son style. -- En quoi il
+ est poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du
+ style. -- Manque de poésie. --Caractère de la poésie et du
+ style classiques et monarchiques. 81
+
+ V. Sir John Denham. -- Son poëme de _Cooper's Hill_. --
+ Ampleur oratoire de ses vers. -- Gravité anglaise de ses
+ préoccupations morales. -- Comment les gens du monde et les
+ écrivains se modèlent alors sur la France. 92
+
+ VI. Les comiques. -- Comparaison de ce théâtre et de celui
+ de Molière. -- L'ordre des idées dans Molière. -- Les idées
+ générales dans Molière. -- Comment chez Molière l'odieux est
+ dissimulé, quoique la vérité soit peinte. -- Comment chez
+ Molière l'honnête homme reste homme du monde. -- Comment
+ l'honnête homme de Molière est un modèle français. 98
+
+ VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. --
+ Frivolité des intentions. -- Apreté des caractères. --
+ Grossièreté des moeurs -- En quoi consiste le talent de
+ Wycherley, Congrève, Vanbrugh et Farquhar. -- Quels
+ personnages ils peuvent composer. 109
+
+ VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute,
+ squire Sullen. -- Le père, sir Tunbelly. -- La jeune fille,
+ miss Hoyden. --Le jeune garçon, squire Humphry. -- Idée de
+ la nature d'après ce théâtre. 114
+
+ IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. --
+ Miss Prue.-Lady Wishfort. -- Lady Pliant. -- Mistress
+ Millamant. -- Les hommes du monde. Mirabell. -- Idée de la
+ société d'après ce théâtre. -- Pourquoi cette culture et
+ cette littérature n'ont pas produit d'oeuvres durables. --
+ En quoi elles sont opposées au caractère anglais. --
+ Transformation du goût et des moeurs. 123
+
+ X. La prolongation de la comédie. -- Sheridan. -- Sa vie. --
+ Son talent. -- _L'École de médisance._ -- Comment la comédie
+ dégénère et s'éteint. -- Cause de la décadence du théâtre en
+ Europe et en Angleterre. 144
+
+
+CHAPITRE II. -- Dryden.
+
+ I. Débuts de Dryden. -- Fin de l'âge poétique. -- Causes des
+ décadences et des renaissances littéraires. 163
+
+ II. Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses
+ lectures. --Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son
+ caractère. -- Son public. --Ses amitiés. -- Ses querelles.
+ -- Concordance de sa vie et de son talent. 165
+
+ III. Les théâtres rouverts et transformés. -- Le nouveau
+ public et le goût nouveau. -- Théories dramatiques de
+ Dryden. -- Son jugement sur l'ancien théâtre anglais. -- Son
+ jugement sur le nouveau théâtre français. -- Son oeuvre
+ composite. -- Disparates de son théâtre. --_L'Amour
+ tyrannique._ -- Grossièretés de ses personnages.
+ --_L'Empereur des Indes_, _Aurengzèbe_, _Almamzor_. 169
+
+ IV. Style de ce théâtre. -- Le vers rimé. -- La diction
+ fleurie. --Les tirades pédantesques. -- Désaccord du style
+ classique et des événements romantiques. -- Comment Dryden
+ reprend et gâte les inventions de Shakspeare et de Milton.
+ -- Pourquoi ce drame n'a pas abouti. 187
+
+ V. Mérites de ce drame. -- Personnages d'Antoine, d'Octavie
+ et de Ventidius. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. --
+ _L'Orpheline_, _Venise sauvée_. 197
+
+ VI. Dryden écrivain. -- Espèce, portée, limites de son
+ esprit. -- Sa maladresse dans la flatterie et les
+ gravelures. -- Sa pesanteur dans la dissertation et la
+ discussion. -- Sa vigueur et son honnêteté foncière. 217
+
+ VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans
+ la politique et la religion. -- Poëmes politiques de Dryden:
+ _Absalon et Achitophel_, _la Médaille_. -- Poëmes religieux
+ de Dryden: _Religio Laici_, _la Biche et la Panthère_. --
+ Apreté et virulence de ces poëmes. -- _Mac Flecnoe._ 227
+
+ VIII. Apparition de l'art d'écrire. -- Différence entre la
+ forme d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de
+ l'âge classique. -- Procédés de Dryden. -- La diction
+ soutenue et oratoire. 236
+
+ IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit.
+ -- Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations.
+ -- Ses contes et ses épîtres. -- Ses défauts. -- Ses
+ mérites. -- Sérieux de son caractère, élans de son
+ inspiration, accès d'éloquence poétique. --_Ode pour la fête
+ de sainte Cécile._ 240
+
+ X. Fin de Dryden. -- Ses misères. -- Sa pauvreté. -- En quoi
+ son oeuvre est incomplète. -- Sa mort. 251
+
+
+CHAPITRE III. -- La Révolution.
+
+ I. La révolution morale au dix-huitième siècle. -- Elle
+ accompagne la révolution politique. 254
+
+ II. Brutalité du peuple. -- Le gin. -- Les émeutes. --
+ Corruption des grands. -- Les moeurs politiques. --
+ Trahisons sous Guillaume et Anne. -- Vénalité sous Walpole
+ et Bute. -- Les moeurs privées. -- Les viveurs. -- Les
+ athées. -- _Lettres de lord Chesterfield._ -- Sa politesse
+ et sa morale. -- _L'Opéra du Gueux_, par Gay. -- Ses
+ élégances et sa satire. 255
+
+ III. Principes de la civilisation en France et en
+ Angleterre. -- La conversation en France. Comment elle
+ aboutit à une révolution. -- Le sens moral en Angleterre.
+ Comment il aboutit à une réforme. 269
+
+ IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment
+ profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment
+ elle est vivante. --Les ariens. -- Les méthodistes. 277
+
+ V. La chaire. -- Médiocrité et efficacité de la prédication.
+ --Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidité. -- Barrow. --
+ Son abondance et sa minutie. -- South. -- Son âcreté et son
+ énergie. -- Comparaison des prédicateurs en France et en
+ Angleterre. 287
+
+ VI. La théologie. -- Comparaison de l'apologétique en France
+ et en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La
+ théologie n'est pas spéculative, mais morale. -- Les plus
+ grands esprits se rangent du côté du christianisme. --
+ Impuissance de la philosophie spéculative. -- Berkeley,
+ Newton, Locke, Hume, Reid. -- Développement de la
+ philosophie morale. -- Smith, Butler, Price, Hutcheson. 304
+
+ VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Traité
+ du gouvernement_, par Locke. -- La théorie du droit
+ personnel est acceptée. -- Comment le tempérament, l'orgueil
+ et l'intérêt la soutiennent. -- La théorie du droit
+ personnel est appliquée. --Comment les élections, les
+ journaux, les tribunaux la mettent en pratique. 313
+
+ VIII. La tribune. -- Énergie et rudesse de cette éloquence.
+ -- Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. --
+ Burke. 322
+
+ IX. Issue du travail du siècle. -- Transformation économique
+ et morale. -- Comparaison des portraits de Reynolds et de
+ ceux de Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France
+ et en Angleterre. --Les révolutionnaires et les
+ conservateurs. -- Jugement de Burke et du peuple anglais sur
+ la Révolution française. 341
+
+
+CHAPITRE IV. -- Addison.
+
+ I. Addison et Swift dans leur siècle. -- En quoi ils se
+ ressemblent et en quoi ils diffèrent. 355
+
+ II. L'homme. -- Son éducation et sa culture. -- Ses vers
+ latins. --Son voyage en France et en Italie. -- Son _Épître
+ à lord Halifax_. --Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son
+ _Dialogue sur les médailles_. --Son poëme sur la _Campagne
+ de Blenheim_. -- Sa douceur et sa bonté. --Ses succès et son
+ bonheur. 356
+
+ III. Son sérieux et sa raison. -- Ses études solides et son
+ observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa
+ pratique des affaires. -- Noblesse de son caractère et de sa
+ conduite. -- Élévation de sa morale et de sa religion. --
+ Comment sa vie et son caractère ont contribué à l'agrément
+ et à l'utilité de ses écrits. 365
+
+ IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre
+ la vie grossière, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est
+ pratique, et partant banale et décousue. -- Comment elle
+ s'appuie sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle
+ a pour but la satisfaction en ce monde, et le bonheur dans
+ l'autre. -- Mesquinerie spéculative de sa conception
+ religieuse. -- Excellente pratique de sa conception
+ religieuse. 370
+
+ V. L'écrivain. -- Conciliation de la morale et de
+ l'élégance. -- Quel style convient aux gens du monde. --
+ Mérites de ce style. --Inconvénients de ce style. -- Addison
+ critique. -- Son jugement sur le _Paradis perdu_. -- Accord
+ de son art et de sa critique. -- Limites de la critique et
+ de l'art classiques. -- Ce qui manque à l'éloquence
+ d'Addison, de l'Anglais et du moraliste. 385
+
+ VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination
+ sérieuse et féconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le
+ sentiment religieux et poétique. -- _Vision de Mirza._ --
+ Comment le fonds germanique subsiste sous la culture latine. 395
+
+
+FIN DE LA TABLE.
+
+
+[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.
+
+Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les
+notes de fin de page sont manquantes.]
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
+(Volume 3 de 5), by Hippolyte Taine
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41101 ***