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diff --git a/41101-0.txt b/41101-0.txt new file mode 100644 index 0000000..46b6448 --- /dev/null +++ b/41101-0.txt @@ -0,0 +1,12761 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41101 *** + +HISTOIRE + +DE LA + +LITTÉRATURE ANGLAISE + + +TOME TROISIÈME + + + + +739--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT + +7, rue des Canettes, 7 + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +LITTÉRATURE ANGLAISE + + +PAR H. TAINE + + +TOME TROISIÈME + + + + +QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + PARIS + LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie + 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 + 1878 + + Tous droits réservés. + + + + +HISTOIRE + +DE LA + +LITTÉRATURE ANGLAISE. + + + + +LIVRE III. + +L'ÂGE CLASSIQUE. + + + + +CHAPITRE I. + +La Restauration. + + +§ 1. LES VIVEURS. + + I. Les excès du puritanisme. -- Comment ils amènent les excès du + sensualisme. + + II. Peinture de ces moeurs par un étranger. -- Les Mémoires de + Grammont. -- Différence de la débauche en France et en + Angleterre. + + III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et + âpreté de sa rancune. + + IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour. -- + Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale. + + V. Quelle est la philosophie qui convient à ces moeurs. -- + Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et ses + découvertes. -- Sa méthode mathématique. -- En quoi il se + rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthétique, sa + politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. -- Esprit + et objet de sa philosophie. + + VI. Le théâtre. -- Changement dans le goût et dans le public. -- + L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire après la + Restauration. + + VII. Dryden. Disparates de ses comédies. -- Maladresse de ses + indécences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de Molière. + + VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractère. -- Sa tristesse, + son âpreté et son impudeur. -- _L'Amour au bois_, _l'Épouse + campagnarde_, _le Maître de danse_. -- Peintures licencieuses et + détails repoussants. -- Son énergie et son réalisme. -- Rôles + d'Olivia et de Manly dans son _Plain dealer_. -- Paroles de + Milton. + + +§ 2. LES MONDAINS. + + I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses conditions et + ses causes. -- Comment elle s'établit en Angleterre. -- Les + modes, les amusements, les conversations, les façons et les + talents de salon. + + II. Avénement de l'esprit classique en Europe. -- Ses origines. + -- Ses caractères. -- Différence de la conversation sous + Élisabeth et sous Charles II. + + III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractère, son esprit, + son style. + + IV. Les écrivains à la mode. -- Leur langage correct, leurs + façons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset, + Edmund Waller. -- Ses sentiments et son style. -- En quoi il est + poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du style. -- + Manque de poésie. -- Caractère de la poésie et du style + classiques et monarchiques. + + V. Sir John Denham. -- Son poëme de _Cooper's Hill_. -- Ampleur + oratoire de ses vers. -- Gravité anglaise de ses préoccupations + morales. -- Comment les gens du monde et les écrivains se + modèlent alors sur la France. + + VI. Les comiques. -- Comparaison de ce théâtre et de celui de + Molière. -- L'ordre des idées dans Molière. -- Les idées + générales dans Molière. -- Comment chez Molière l'odieux est + dissimulé, quoique la vérité soit peinte. -- Comment chez Molière + l'honnête homme reste homme du monde. -- Comment l'honnête homme + de Molière est un modèle français. + + VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. -- Frivolité + des intentions. -- Âpreté des caractères. -- Grossièreté des + moeurs. -- En quoi consiste le talent de Wycherley, Congrève, + Vanbrugh et Farquhar. -- Quels personnages ils peuvent composer. + + VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute, le + squire Sullen. -- Le père, sir Tunbelly. -- La jeune fille, miss + Hoyden. -- Le jeune garçon, le squire Humphry. -- Idée de la + nature d'après ce théâtre. + + IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. -- Miss + Prue. Lady Wishfort. Lady Pliant. Mistress Millamant. -- Les + hommes du monde. Mirabell. -- Idée de la société d'après ce + théâtre. -- Pourquoi cette culture et cette littérature n'ont pas + produit d'oeuvres durables. -- En quoi elles sont opposées au + caractère anglais. -- Transformation du goût et des moeurs. + + X. La prolongation de la comédie. -- Sheridan. -- Sa vie. -- Son + talent. -- _L'École de médisance._ -- Comment la comédie dégénère + et s'éteint. -- Causes de la décadence du théâtre en Europe et en + Angleterre. + + +§ 1. LES VIVEURS. + +Lorsqu'on feuillette tour à tour l'oeuvre des peintres de la cour sous +Charles Ier, puis sous Charles II, et qu'on quitte les nobles +portraits de Van-Dyck pour les figures de Lely, la chute est subite et +profonde: on sortait d'un palais, on tombe dans un mauvais lieu. + +Au lieu de ces seigneurs fiers et calmes qui restent cavaliers en +devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui semblent +à la fois princesses et jeunes filles, de ce monde généreux et +héroïque, élégant et orné, où resplendit encore la flamme de la +Renaissance, où reluit déjà la politesse de l'âge moderne, on +rencontre des courtisanes dangereuses ou provocantes, à l'air ignoble +ou dur, incapables de pudeur ou de pitié[1]. Leurs mains potelées, +épanouies, ploient mignardement des doigts à fossettes; des torsades +de cheveux lourds roulent sur leurs épaules charnues; les yeux noyés +clignent voluptueusement, un fade sourire erre sur les lèvres +sensuelles. L'une relève un flot de cheveux dénoués qui coule sur les +rondeurs de sa chair rose; celle-ci, languissante, se laisse aller, +ouvrant une manche dont la molle profondeur découvre toute la +blancheur de son bras. Presque toutes sont en chemise; plusieurs +semblent sortir du lit; le peignoir froissé colle sur la gorge, et +semble défait par une nuit de débauche; la robe de dessous, toute +chiffonnée, tombe sur les hanches; les pieds froissent la soie qui +chatoie et luit. Toutes débraillées qu'elles sont, elles se parent +insolemment l'un luxe de filles: ceintures de diamants, dentelles +bouillonnantes, splendeur brutale des dorures, profusion d'étoffes +brodées et bruissantes, coiffures énormes, dont les boucles et les +torsades enroulées et débordantes provoquent le regard par +l'échafaudage de leur magnificence effrontée. Des draperies tortillées +tombent alentour en forme d'alcôve, et les yeux plongent par une +échappée sur les allées d'un grand parc dont la solitude sera commode +à leurs plaisirs. + +[Note 1: Voyez surtout les portraits de lady Mooreland, de lady +Williams, de la comtesse d'Ossory, de la duchesse de Cleveland, de +lady Price, etc.] + + +I + +Tout cela était venu par contraste: le puritanisme avait amené +l'orgie, et les fanatiques avaient décrié la vertu. Pendant de longues +années, la sombre imagination anglaise, saisie de terreurs +religieuses, avait désolé la vie humaine. La conscience, à l'idée de +la mort et de l'obscure éternité, s'était troublée; des anxiétés +sourdes y avaient pullulé en secret comme une végétation d'épines, et +le coeur malade, tressaillant à chaque mouvement, avait fini par +prendre en dégoût tous ses plaisirs et en horreur tous ses instincts. +Ainsi empoisonné dans sa source, le divin sentiment de la justice +s'était tourné en folie lugubre. L'homme, déclaré pervers et damné, se +croyait enfermé dans un cachot de perdition et de vice où nul effort +et nul hasard ne pouvaient faire entrer un rayon de lumière, à moins +que la main d'en haut, par une faveur gratuite, ne vînt arracher la +pierre scellée de ce tombeau. Il avait mené la vie d'un condamné, +bourrelée et angoisseuse, opprimée par un désespoir morne, et hantée +de spectres. Tel s'était cru souvent sur le point de mourir: tel +autre, à l'idée d'une croix, était traversé d'hallucinations +douloureuses[2]; ceux-ci sentaient le frôlement du malin esprit: tous +passaient des nuits les yeux fixés sur les histoires sanglantes et +les appels passionnés de l'Ancien Testament, écoutant les menaces et +les tonnerres du Dieu terrible, jusqu'à renouveler en leur propre +coeur la férocité des égorgeurs et l'exaltation des voyants. Sous cet +effort, la raison peu à peu défaillait. À force de chercher le +Seigneur, on trouvait le rêve. Après de longues heures de sécheresse, +l'imagination faussée et surmenée travaillait. Des figures +éblouissantes, des idées inconnues se levaient tout d'un coup dans le +cerveau échauffé; l'homme était soulevé et traversé de mouvements +extraordinaires. Ainsi transformé, il ne se reconnaissait plus +lui-même; il ne s'attribuait pas ces inspirations véhémentes et +soudaines qui s'imposaient à lui, qui l'entraînaient hors des chemins +frayés, que rien ne liait entre elles, qui le secouaient et +l'illuminaient sans qu'il pût les prévoir, les arrêter ou les régler: +il y voyait l'action d'une puissance surhumaine, et s'y livrait avec +l'enthousiasme du délire et la roideur de la foi. + +Pour comble, le fanatisme s'était changé en institution: le sectaire +avait noté tous les degrés de la transfiguration intérieure, et réduit +en théorie l'envahissement du rêve: il travaillait avec méthode à +chasser la raison pour introniser l'extase. Fox en faisait l'histoire, +Bunyan en donnait les règles, le Parlement en offrait l'exemple, +toutes les chaires en exaltaient la pratique. Des ouvriers, des +soldats, des femmes en discouraient, y pénétraient, s'animaient par +les détails de leur expérience et la publicité de leur émotion. Une +nouvelle vie s'était déployée, qui avait flétri et proscrit +l'ancienne. Tous les goûts temporels étaient supprimés, toutes les +joies sensuelles étaient interdites; l'homme spirituel restait seul +debout sur les ruines du reste, et le coeur, exclu de toutes ses +issues naturelles, ne pouvait plus regarder ni respirer que du côté de +son funeste Dieu. Le puritain passait lentement dans les rues, les +yeux au ciel, les traits tirés, jaune et hagard, les cheveux ras, vêtu +de brun ou de noir, sans ornements, ne s'habillant que pour se +couvrir. Si quelqu'un avait les joues pleines, il passait pour +tiède[3]. Le corps entier, l'extérieur, jusqu'au ton de la voix, tout +devait porter la marque de la pénitence et de la grâce. Le puritain +discourait en paroles traînantes, d'un accent solennel, avec une sorte +de nasillement, comme pour détruire la vivacité de la conversation et +la mélodie de la voix naturelle. Ses entretiens remplis de citations +bibliques, son style imité des prophètes, son nom et le nom de ses +enfants, tirés de l'Écriture, témoignaient que sa pensée habitait le +monde terrible des prophètes et des exterminateurs. Du dedans, la +contagion avait gagné le dehors. Les alarmes de la conscience +s'étaient changées en lois d'État. La rigidité personnelle était +devenue une tyrannie publique. Le puritain avait proscrit le plaisir +comme un ennemi, chez autrui aussi bien que chez lui-même. Le +Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les théâtres, et +fouetter les acteurs à la queue d'une charrette; les jurons étaient +taxés; les arbres de mai étaient coupés; les ours, dont les combats +amusaient le peuple, étaient tués; le plâtre des maçons puritains +rendait décentes les nudités des statues; les belles fêtes poétiques +étaient interdites. Des amendes et des punitions corporelles +interdisaient même aux enfants «les jeux, les danses, les sonneries de +cloches, les réjouissances, les régalades, les luttes, la chasse,» +tous les exercices et tous les amusements qui pouvaient profaner le +dimanche. Les ornements, les tableaux, les statues des églises étaient +arrachés ou déchirés. Le seul plaisir qu'on gardât et qu'on souffrît +était le nasillement des psaumes, l'édification des sermons prolongés, +l'excitation des controverses haineuses, la joie âpre et sombre de la +victoire remportée sur le démon et de la tyrannie exercée contre ses +fauteurs. En Écosse, pays plus froid et plus dur, l'intolérance allait +jusqu'aux derniers confins de la férocité et de la minutie, instituant +une surveillance sur les pratiques privées et sur la dévotion +intérieure de chaque membre de chaque famille, ôtant aux catholiques +leurs enfants, imposant l'abjuration sous peine de prison perpétuelle +ou de mort, amenant par troupeaux[4] les sorcières au bûcher[5]. Il +semblait qu'un nuage noir se fût appesanti sur la vie humaine, noyant +toute lumière, effaçant toute beauté, éteignant toute joie, traversé +çà et là par des éclairs d'épée et par des lueurs de torches, sous +lesquels on voyait vaciller des figures de despotes moroses, de +sectaires malades, d'opprimés silencieux. + +[Note 2: Carlyle, _Cromwell's speeches and letters_, t. I, p. 48.] + +[Note 3: Le colonel Hutchinson fut un instant suspect parce qu'il +portait les cheveux longs et qu'il s'habillait bien.] + +[Note 4: 1648, trente en un jour. Une d'elles avoua qu'elle avait été +à une assemblée où étaient cinq cents sorcières.--_Pictorial history_, +t. III, p. 489.] + +[Note 5: In 1652 the kirk-session of Glasgow «brot boyes and servants +before them, for breaking the Sabbath and other faults. They had +clandestine censors, and gave money to some for this end.» (Buckle, +_History of Civilisation_, I, 346.) + +Even yearly in the 18th century the «most popular divines» in Scotland +affirmed that Satan «frequently appears clothed in a corporeal +substance.» (_Ibid._, 367.) + +«No husband shall kiss his wife, and no mother shall kiss her child on +the Sabbath-day.» (_Ibid._, 385.) + +The quhilk day the Sessioune caused mak this act, that ther sould be +no pypers at brydels, etc. (_Ibid._, 389.) + +1719. The presbytery of Edinburgh indignantly declares: «Yea, some +have arrived at that height of impiety as not to be ashamed of washing +in water and swimming in rivers upon the holy Sabbath.» (_Ibid._) + +«I think David had never so sweet a time as then, when he was pursued +as a partridge by his son Absalom.» (Gray's _Great and Precious +Promises_.) + +Voir tout le chapitre où Buckle a décrit, d'après les textes, l'état +de l'Écosse au dix-septième siècle.] + + +II + +Le roi rétabli, ce fut une délivrance. Comme un fleuve barré et +engorgé, l'esprit public se précipita de tout son poids naturel et de +toute sa masse acquise dans le lit qu'on lui avait fermé. L'élan +emporta les digues. Le violent retour aux sens noya la morale. La +vertu parut puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus +dans un discrédit commun. Dans ce grand reflux, la dévotion, balayée +avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux. Les parties +supérieures de sa nature disparurent; il n'en resta que l'animal sans +frein ni guide, lancé par ses convoitises à travers la justice et la +pudeur. + +Quand on regarde ces moeurs à travers Hamilton et Saint-Évremond, on +les tolère. C'est que leurs façons françaises font illusion. La +débauche du Français n'est qu'à demi choquante; si l'animal en lui se +déchaîne, c'est sans trop d'excès. Son fonds n'est pas, comme chez +l'autre, rude et puissant. Vous pouvez casser la glace brillante qui +le recouvre, sans rencontrer le torrent gonflé et bourbeux qui gronde +sous son voisin[6]; le ruisseau qui en sortira n'aura que de petites +échappées, rentrera de lui-même et vite dans son lit accoutumé. Le +Français est doux, naturellement civilisé, peu enclin à la sensualité +grande ou grossière, amateur de conversation sobre, aisément prémuni +contre les moeurs crapuleuses par sa finesse et son bon goût. Le +chevalier de Grammont a trop d'esprit pour aimer l'orgie. C'est qu'en +somme l'orgie n'est pas agréable: casser des verres, brailler, dire +des ordures, s'emplir jusqu'à la nausée, il n'y a là rien de bien +tentant pour des sens un peu délicats; il est né épicurien, et non +glouton ou ivrogne. Ce qu'il cherche, c'est l'amusement, non la joie +déboutonnée ou le plaisir bestial. Je sais bien qu'il n'est pas sans +reproche. Je ne lui confierais pas ma bourse, il oublie trop aisément +la distinction du tien et du mien; surtout je ne lui confierais pas ma +femme: il n'est pas net du côté de la délicatesse; ses escapades au +jeu et auprès des dames sentent d'un peu bien près l'aigrefin et le +suborneur. Mais j'ai tort d'employer ces grands mots à son endroit; il +sont trop pesants, ils écrasent une aussi fine et aussi jolie +créature. Ces lourds habits d'honneur ou de honte ne peuvent être +portés que par des gens sérieux, et Grammont ne prend rien au sérieux, +ni les autres, ni lui-même, ni le vice, ni la vertu. Passer le temps +agréablement, voilà toute son affaire. «On ne s'ennuya plus dans +l'armée, dit Hamilton, dès qu'il y fut.» C'est là sa gloire et son +objet; il ne se pique ni ne se soucie d'autre chose. Son valet le +vole: un autre eût fait pendre le coquin: mais le vol était joli, il +garde son drôle. Il partait oubliant d'épouser sa fiancée, on le +rattrape à Douvres; il revient, épouse; l'histoire était plaisante: il +ne demande rien de mieux. Un jour, étant sans le sou, il détrousse au +jeu le comte de Caméran. «Est-ce qu'après la figure qu'il a faite, +Grammont peut plier bagage comme un croquant? Non pas, il a des +sentiments, il soutiendra l'honneur de la France.» Le badinage couvre +ici la tricherie; au fond, il n'a pas d'idées bien claires sur la +propriété. Il régale Caméran avec l'argent de Caméran; Caméran eût-il +mieux fait, ou autrement? Peu importe que son argent soit dans la +poche de Grammont ou dans la sienne: le point important est gagné, +puisqu'on s'est amusé à le prendre et qu'on s'amuse à le dépenser. +L'odieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi entendue. S'il +fait sa cour aux princes, soyez sûr que ce n'est point à genoux: une +âme si vive ne s'affaisse point sous le respect; l'esprit le met de +niveau avec les plus grands; sous prétexte d'amuser le roi, il lui dit +des vérités vraies[7]. S'il tombe à Londres au milieu des scandales, +il n'y enfonce point; il y glisse sur la pointe du pied, si lestement +qu'il ne garde pas de boue. On n'aperçoit plus sous ses récits les +angoisses et les brutalités que les événements recèlent; le conte file +prestement, éveillant un sourire, puis un autre, puis encore un autre, +si bien que l'esprit tout entier est emmené, d'un mouvement agile et +facile, du côté de la belle humeur. À table, Grammont ne s'empiffrera +pas; au jeu, il ne deviendra pas furieux; devant sa maîtresse, il ne +lâchera pas de gros mots; dans les duels, il ne haïra pas son +adversaire. L'esprit français est comme le vin français: il ne rend +les gens ni brutaux, ni méchants, ni tristes. Telle est la source de +cet agrément: les soupers ne détruisent ici ni la finesse, ni la +bonté, ni le plaisir. Le libertin reste sociable, poli et prévenant; +sa gaieté n'est complète que par la gaieté des autres[8]; il s'occupe +d'eux aussi naturellement que de lui-même, et, par surcroît, il reste +alerte et dispos d'intelligence; les saillies, les traits brillants, +les mots heureux petillent sur ses lèvres: il pense à table et en +compagnie, quelquefois mieux que seul ou à jeun. Vous voyez bien +qu'ici le débauché n'opprime pas l'homme; Grammont dirait qu'il +l'achève, et que l'esprit, le coeur, les sens ne trouvent leur +perfection et leur joie que dans l'élégance et l'entrain d'un souper +choisi. + +[Note 6: Voyez, dans Richardson, Swift et Fielding, mais surtout dans +Hogarth, la peinture de cette débauche brutale. Encore récemment dans +un _finish_ à Londres, les gentlemen s'amusaient à soûler de belles +filles parées en robe de bal; puis quand elles tombaient inertes, à +leur faire avaler du poivre, de la moutarde et du vinaigre. (Flora +Tristan, 1840, _Promenades dans Londres_, chap. VIII.--Témoin +oculaire.)] + +[Note 7: Le roi jouait au trictrac: arrive un coup douteux: «Ah! voici +Grammont qui nous jugera; Grammont, venez nous juger.--Sire, vous avez +perdu.--Comment! vous ne savez pas encore....--Eh! ne voyez-vous pas, +sire, que si le coup eût été seulement douteux, ces messieurs +n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause?»] + +[Note 8: «Il déterrait les malheureux pour les secourir.»] + + +III + +Tout au rebours en Angleterre. Si on gratte la morale qui sert +d'enveloppe, la brute apparaît dans sa violence et sa laideur. Un de +leurs hommes d'État disait que chez nous la populace lâchée se +laisserait conduire par les mots d'humanité et d'honneur, mais que +chez eux, pour l'apaiser, il faudrait lui jeter de la viande crue. +L'injure, le sang, l'orgie, voilà la pâture où se rua cette populace +de nobles. Tout ce qui excuse un carnaval y manque, et d'abord +l'esprit. Trois ans après le retour du roi, Butler publie son +_Hudibras_: avec quels applaudissements! les contemporains seuls +peuvent le dire, et le retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous. +Si vous saviez comme l'esprit en est bas, avec quelle maladresse et +dans quelles balourdises il délaye sa farce vindicative! Çà et là +subsiste une image heureuse, débris de la poésie qui vient de périr; +mais tout le tissu de l'oeuvre semble d'un Scarron, aussi ignoble que +l'autre et plus méchant. Cela est imité, dit-on, de _Don Quichotte_; +Hudibras est un chevalier puritain qui va, comme l'autre, redresser +les torts et embourser des gourmades. Dites plutôt que cela ressemble +à la misérable contrefaçon d'Avellaneda[9]. Le petit vers bouffon +trotte indéfiniment de son pas boiteux, clapotant dans la boue qu'il +affectionne, aussi sale et aussi plat que dans _l'Énéide travestie_. +La peinture d'Hudibras et de son cheval dure un chant presque entier; +quarante vers sont dépensés à décrire sa barbe, quarante autres à +décrire ses culottes. D'interminables discussions scolastiques, des +disputes aussi prolongées que celles des puritains, étendent leurs +landes et leurs épines sur toute une moitié du poëme. Point d'action, +point de naturel, partout des satires avortées, de grosses +caricatures; ni art, ni mesure, ni goût; le style puritain est +transformé en un baragouin absurde, et la rancune enfiellée, manquant +son but par son excès même, défigure le portrait qu'elle veut tracer. +Croiriez-vous qu'un tel écrivain fait le joli, qu'il veut nous +égayer, qu'il prétend être agréable? La belle raillerie que ce trait +sur la barbe d'Hudibras! «Ce météore chevelu dénonçait la chute des +sceptres et des couronnes; par son symbole lugubre, il figurait le +déclin des gouvernements, et sa bêche[10] hiéroglyphique disait que +son tombeau et celui de l'État étaient creusés[11].» Il est si content +de cette gaieté insipide, qu'il la prolonge pendant dix vers encore. +La bêtise croît à mesure qu'on avance. Se peut-il qu'on ait trouvé +plaisantes des gentillesses comme celles-ci? «Son épée avait pour page +une dague, qui était un peu petite pour son âge, et en conséquence +l'accompagnait en la façon dont les nains suivaient les chevaliers +errants. C'était un poignard de service, bon pour la corvée et pour le +combat; quand il avait crevé une poitrine ou une tête, il servait à +nettoyer les souliers ou à planter des oignons[12].» Tout tourne au +trivial; si quelque beauté se présente, le burlesque la salit. À voir +ces longs détails de cuisine, ces plaisanteries rampantes et crues, on +croit avoir affaire à un amuseur des halles; ainsi parlent les +charlatans des ponts quand ils approprient leur imagination et leur +langage aux habitudes des tavernes et des taudis. L'ordure s'y trouve; +en effet, la canaille rit quand le bateleur fait allusion aux +ignominies de la vie privée[13]. Voilà le grotesque dont les +courtisans de la Restauration ont fait leurs délices; leur rancune et +leur grossièreté se sont complues au spectacle de ces marionnettes +criardes; d'ici à travers deux siècles, on entend le gros rire de cet +auditoire de laquais. + +[Note 9: + + For as Æneas bore his sire + Upon his shoulder through the fire, + Our knight did bear no less a pack + Of his own buttocks on his back.] + +[Note 10: Cette barbe était taillée en bêche.] + +[Note 11: + + His tawny beard was th'equal grace + Both of his wisdom and his face; + In cut and dye so like a tile, + A sudden view it would beguile: + The upper part whereof was whey, + The nether orange, mix'd with grey. + The hairy meteor did denounce + The fall of sceptres and of crowns: + With grisly type did represent + Declining age of government, + And tell, with hieroglyphic spade, + Its own grave and the state's were made: + Like Samson's heart-breakers, it grew + In time to make a nation rue; + Thought it contributed its own fall, + To wait upon the public downfall....-- + "Twas bound to suffer persecution, + And martyrdom, with resolution; + T'oppose itself against the hate + And vengeance of th'incensed state, + In whose defiance it was worn, + Still ready to be pull'd and torn, + With red-hot irons to be tortur'd, + Revild, and spit upon, and martyr'd. + Maugre all which, 'twas to stand fast, + As long as monarchy should last; + But when the state should hap to reel, + 'Twas to submit to fatal steel, + And fall, as it was consecrate, + A sacrifice to fall of state, + Whose thread of life the fatal sisters + Did twist together with his whiskers, + And twine so close, that Time should never, + In life or death, their fortunes sever: + But with his rusty sickle mow + Both down together at a blow.] + +[Note 12: + + This sword a dagger had his page, + That was but little for his age, + And therefore waited on him so + As Dwarfs upon Knights errants do... + When it had stabb'd or broke a head, + It would scrape trenchers or chip bread. + ... 'T would make clean shoes, and in the earth + Set leeks and onions, and so forth.] + +[Note 13: + + Quoth Hudibras, I smell a rat. + Ralpho, thou dost prevaricate. + For though the thesis which thou lay'st + Be true adamussim as thou say'st. + (For that Bear-baiting should appear + Jure divino lawfuller + Than Synods are, thou dost deny, + Totidem verbis, so do I,) + Yet there is a fallacy in this; + For, if by thy Homoesis, + Tussis pro crepitu, an art + Under a Cough to slur a Fart, + Thou wouldst sophistically imply, + Both are unlawful, I deny.] + + +IV + +Charles II à table faisait orgueilleusement remarquer à Grammont que +ses officiers le servaient à genoux. Ils faisaient bien, c'était là +leur vraie posture. Le grand chancelier Clarendon, un des hommes les +plus honorés et les plus honnêtes de la cour, apprend à l'improviste, +en plein conseil, que sa fille Anne est grosse des oeuvres du duc +d'York, et que ce duc, frère du roi, lui a promis mariage. Voici les +paroles de ce tendre père; il a pris soin lui-même de nous les +transmettre. «Le chancelier[14] s'emporta avec une excessive colère +contre la perversité de sa fille et dit avec toute la véhémence +imaginable qu'aussitôt qu'il serait chez lui, il la mettrait à la +porte comme une prostituée, lui déclarant qu'elle eût à se pourvoir +comme elle pourrait, et qu'il ne la reverrait jamais.» Remarquez que +ce grand homme avait reçu la nouvelle chez le roi par surprise, et +qu'il trouvait du premier coup ces accents généreux et paternels. «Il +ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux que sa fille fût la catin du duc +que de la voir sa femme.» N'est-ce pas héroïque? Mais laissons-le +parler. Un coeur si noblement monarchique peut seul se surpasser +lui-même. «Il était prêt à donner un avis positif, et il espérait que +leurs seigneuries se joindraient à lui pour que le roi fît à l'instant +envoyer _la femme_ à la Tour, où elle serait jetée dans un cachot, +sous une garde si stricte que nulle personne vivante ne pût être +admise auprès d'elle, qu'aussitôt après on présenterait un acte au +Parlement pour lui faire couper la tête, que non-seulement il y +donnerait son consentement, mais qu'il serait le premier à le +proposer.» Quelle vertu romaine! Et de peur de n'être pas cru, il +insiste: «Quiconque connaîtra le chancelier croira qu'il a dit cela de +tout son coeur.» Il n'est pas encore content, il répète son avis, il +s'adresse au roi avec toutes sortes de raisons concluantes pour +obtenir qu'on tranche la tête à sa fille. «J'aimerais mieux me +soumettre à son déshonneur et le supporter en toute humilité que le +voir réparé par son mariage, pensée que j'exècre si fort que je serais +bien plus content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due à +sa présomption!» Voilà comment, en cas difficile, un homme garde ses +traitements et sa simarre. Sir Charles Berkeley, capitaine des gardes +du duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement «qu'il avait +couché» avec la jeune fille, et se dit prêt à l'épouser «pour l'amour +du duc, quoique sachant le commerce du duc avec elle.» Puis un peu +après il avoua qu'il avait menti, mais en tout bien, tout honneur, +afin de sauver la famille royale de cette mésalliance. Ce beau +dévouement fut payé; il eut bientôt une pension sur la cassette et fut +créé comte de Falmouth. Dès l'abord, la bassesse des corps publics +avait égalé celle des particuliers. La Chambre des communes, tout à +l'heure reine, encore pleine de presbytériens, de rebelles et de +vainqueurs, vota «que ni elle ni le peuple d'Angleterre ne pouvaient +être exempts du crime horrible de rébellion et de sa juste peine, +s'ils ne s'appliquaient formellement la grâce et le pardon accordés +par Sa Majesté dans la déclaration de Breda.» Puis tous ces héros +allèrent en corps se jeter avec contrition aux pieds sacrés de leur +monarque. Dans cet affaissement universel, il semblait que personne +n'avait plus de coeur. Le roi se fait le mercenaire de Louis XIV, et +vend son pays pour une pension de 200000 livres. Des ministres, des +membres du Parlement, des ambassadeurs reçoivent l'argent de la +France. La contagion gagna jusqu'aux patriotes, jusqu'aux plus purs, +jusqu'aux martyrs. Lord Russell intrigua avec la cour de Versailles; +Algernon Sidney accepta 500 guinées. Ils n'ont plus assez de goût pour +garder un peu d'esprit, ils n'ont plus assez d'esprit pour garder un +peu d'honneur[15]. + +Si vous regardez l'homme ainsi découronné, vous y retrouverez d'abord +les instincts sanguinaires de la brute primitive. Un membre de la +Chambre des communes, sir John Coventry, avait laissé échapper une +parole qu'on prit pour un blâme des galanteries royales. Le duc de +Monmouth, son ami, le fit assaillir en trahison, sur l'ordre du roi, +par d'honnêtes gens dévoués, qui lui fendirent le nez jusqu'à l'os. Un +scélérat, Blood, avait tenté d'assassiner le duc d'Osmond et poignardé +le gardien de la Tour pour voler les diamants de la couronne. Charles +II, jugeant que cet homme était intéressant et distingué dans son +genre, lui fit grâce, lui donna un domaine en Irlande, l'admit dans sa +familiarité face à face avec le duc d'Osmond, si bien que Blood devint +une sorte de héros et fut reçu dans le meilleur monde. Après de si +beaux exemples, on pouvait tout oser. Le duc de Buckingham, amant de +la comtesse de Shrewsbury, tue le comte en duel; la comtesse, déguisée +en page, tenait le cheval de Buckingham, qu'elle embrassa tout +sanglant; puis ce couple de meurtriers et d'adultères revint +publiquement, et comme en triomphe, à la maison du mort. On ne +s'étonne plus d'entendre le comte de Koenigsmark traiter «de +peccadille» un assassinat qu'il avait commis avec guet-apens. Je +traduis un duel d'après Pepys, pour faire comprendre ces moeurs de +soudards et de coupe-jarrets. «Sir Henri Bellasses et Tom Porter, les +deux plus grands amis du monde, parlaient ensemble, et sir Henri +Bellasses parlait un peu plus haut que d'ordinaire, lui donnant +quelque avis. Quelqu'un de la compagnie qui était là dit:--Comment! +est-ce qu'ils se querellent qu'ils parlent si haut?--Sir Henri +Bellasses, entendant cela, dit:--Non, et je veux que vous sachiez que +je ne querelle jamais que je ne frappe. Prenez cela pour une de mes +règles.--Comment, dit Tom Porter, frapper? Je voudrais bien voir +l'homme d'Angleterre qui oserait me donner un coup.--Là-dessus sir +Henri Bellasses lui donna un soufflet sur l'oreille, et ils allèrent +pour se battre.... Tom Porter apprit que la voiture de sir Henri +Bellasses arrivait; alors il sortit du café où il attendait les +nouvelles, arrêta la voiture, et dit à sir Henri Bellasses de +sortir.--Bien, dit sir Henri Bellasses, mais _vous ne m'attaquerez +pas_ pendant que je descendrai, n'est-ce pas?--Non, dit Tom Porter. Il +descendit, et tous deux dégainèrent. Ils furent blessés tous deux, et +sir Henri Bellasses si fort, qu'il mourut dix jours après.» Ce +n'étaient pas ces bouledogues qui pouvaient avoir pitié de leurs +ennemis. La Restauration s'ouvrit par une boucherie. Les lords +conduisirent le procès des républicains avec une impudence de cruauté +et une franchise de rancune extraordinaires. Un shériff se colleta sur +l'échafaud avec sir Henri Vane, fouillant dans ses poches, lui +arrachant un papier qu'il essayait de lire. Pendant le procès du major +général Harrison, le bourreau fut placé à côté de lui, en habit +sinistre, une corde à la main; on voulait lui donner tout au long +l'avant-goût de la mort. Il fut détaché vivant de la potence, éventré; +il vit ses entrailles jetées dans le feu; puis il fut coupé en +quartiers, et son coeur encore palpitant fut arraché et montré au +peuple. Les cavaliers par plaisir venaient là. Tel renchérissait; le +colonel Turner, voyant qu'on coupait en quartiers le légiste John +Coke, dit aux gens du shériff d'amener plus près Hugh Peters, autre +condamné; l'exécuteur approcha, et, frottant ses mains rouges, demanda +au malheureux si la besogne était de son goût. Les corps pourris de +Cromwell, d'Ireton, de Bradshaw furent déterrés le soir, et les têtes +plantées sur des perches au haut de Westminster-Hall. Les dames +allaient voir ces ignominies; le bon Evelyn y applaudissait; les +courtisans en faisaient des chansons. Ils étaient tombés si bas, +qu'ils n'avaient plus même le dégoût physique. Les yeux et l'odorat +n'aidaient plus l'humanité de leurs répugnances; les sens étaient +aussi amortis que le coeur. + +[Note 14: Mémoires de Clarendon, t. II, p. 65.] + +[Note 15: «Mr. Evelyn tells me of several of the menial servants of +the Court lacking bread, that have not received a farthing wages since +the king's coming in.» (1667. Pepys.) + +Mr. Povy says that to this day the king do follow the women as much as +he ever did.--That the Duke of York hath come out of his wife's bed +and gone to others laid in bed for him; that the family (of the duke) +is in horrible debt, by spending above 60000 liv. per annum, when he +hath not 40000 liv. + +It is certain that, as it now is, the seamen of England, in my +conscience, would, if they could, go over and serve the King of France +or Holland, rather than us. (24 juin 1667. _Ibid._)] + + +V + +Au sortir de ce sang, ils couraient à la débauche. Il faut lire la vie +du comte de Rochester[16], homme de cour et poëte, qui fut le héros du +temps. Ce sont les moeurs d'un saltimbanque effréné et triste: hanter +les tripots, suborner les femmes, écrire des chansons sales et des +pamphlets orduriers, voilà ses plaisirs; des commérages parmi les +filles d'honneur, des tracasseries avec les écrivains, des injures +reçues, des coups de bâton donnés, voilà ses occupations. Pour faire +le galant, avant d'épouser sa femme, il l'enlève. Pour étaler du +scepticisme, il finit par refuser un duel et gagner le nom de lâche. +Cinq ans durant, dit-on, il resta ivre. La fougue intérieure, manquant +d'une issue noble, le roulait dans des aventures d'arlequin. Une fois, +avec le duc de Buckingham, il loua sur la route de Newmarket une +auberge, se fit aubergiste, régalant les maris et débauchant les +femmes. Il s'introduit déguisé en vieille chez un bonhomme avare, lui +prend sa femme, qu'il passe à Buckingham. Le mari se pend; ils +trouvent l'affaire plaisante. Une autre fois il s'habille en porteur +de chaise, puis en mendiant, et court les amourettes de la canaille. +Il finit par se faire charlatan, astrologue, et vend dans les +faubourgs des drogues pour faire avorter. C'est le dévergondage d'une +imagination véhémente, qui se salit comme une autre se pare, qui se +pousse en avant dans l'ordure et dans la folie comme une autre dans la +raison et dans la beauté. Qu'est-ce que l'amour pouvait devenir dans +des mains pareilles? On ne peut pas copier même les titres de ses +poëmes: il n'a écrit que pour les mauvais lieux. Stendhal disait que +l'amour ressemble à une branche sèche jetée au fond d'une mine; les +cristaux la couvrent, se ramifient en dentelures, et finissent par +transformer le bois vulgaire en une aigrette étincelante de diamants +purs. Rochester commence par lui arracher toute sa parure; pour être +plus sûr de le saisir, il le réduit à un bâton. Tous les fins +sentiments, tous les rêves, cet enchantement, cette sereine et sublime +lumière qui transfigure en un instant notre misérable monde, cette +illusion qui, rassemblant toutes les forces de notre être, nous montre +la perfection dans une créature bornée, et le bonheur éternel dans une +émotion qui va finir, tout disparaît; il ne reste chez lui qu'un +appétit rassasié et des sens éteints; le pis, c'est qu'il écrit sans +verve et correctement; l'ardeur animale, la sensualité pittoresque lui +manquent; on retrouve dans ses satires un élève de Boileau. Rien de +plus choquant que l'obscénité froide. On supporte les priapées de +Jules Romain et la volupté vénitienne, parce que le génie y relève +l'instinct physique, et que, la beauté de ses draperies éclatantes, +transforme l'orgie en une oeuvre d'art. On pardonne à Rabelais quand +on a senti la séve profonde de joie et de jeunesse virile qui regorge +dans ses ripailles: on en est quitte pour se boucher le nez, et l'on +suit avec admiration, même avec sympathie, le torrent d'idées et de +fantaisies qui roule à travers sa fange. Mais voir un homme qui tâche +d'être élégant en restant sale, qui veut peindre en langage d'homme du +monde des sentiments de crocheteur, qui s'applique à trouver pour +chaque ordure une métaphore convenable, qui polissonne avec étude et +de parti pris, qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni l'élan, ni +la science, ni le génie, dégrade le bon style jusqu'à cet office, +c'est voir un goujat qui s'occupe à tremper une parure dans un +ruisseau. Après tout viennent le dégoût et la maladie. Tandis que la +Fontaine reste jusqu'au dernier jour capable de tendresse et de +bonheur, celui-ci à trente ans injurie la femme avec une âcreté +lugubre. «Quand elle est jeune, elle se prostitue pour son plaisir; +quand elle est vieille, elle prostitue les autres pour son entretien. +Elle est un piége, une machine à meurtre, une machine à débauche. +Ingrate, perfide, envieuse, son naturel est si extravagant, qu'il +tourne à la haine ou à la bonté absurde. Si elle veut être grave, elle +a l'air d'un démon; on dirait d'une écervelée ou d'une coureuse quand +elle tâche d'être polie: disputeuse, perverse, indigne de confiance, +et avide pour tout dépenser en luxure[17].» Quelle confession qu'un +tel jugement, et quel abrégé de vie! On voit à la fin le viveur +hébété, desséché comme un squelette, rongé d'ulcères. Parmi les +refrains, les satires crues, les souvenirs de projets avortés et de +jouissances salies qui s'entassent comme dans un égout dans sa tête +lassée, la crainte de la damnation fermente; il meurt dévot à +trente-trois ans. + +Tout en haut, le roi donne l'exemple. «Ce vieux bouc,» comme +l'appellent les courtisans, se croit gai et élégant; quelle gaieté et +quelle élégance! L'air français ne va pas aux gens d'outre-Manche. +Catholiques, ils tombent dans la superstition étroite; épicuriens, +dans la grosse débauche; courtisans, dans la servilité basse; +sceptiques, dans l'athéisme débraillé. Cette cour ne sait imiter que +nos ameublements et nos costumes. L'extérieur de régularité et de +décence que le bon goût public maintient à Versailles est rejeté d'ici +comme incommode. Charles et son frère, en robe d'apparat, se mettent à +courir comme au carnaval. Le jour où la flotte hollandaise brûla les +navires anglais dans la Tamise, il soupait chez la duchesse de +Monmouth et s'amusa à poursuivre un phalène. Au conseil, pendant +qu'on exposait les affaires, il jouait avec son chien. Rochester et +Buckingham l'injuriaient de reparties insolentes ou d'épigrammes +dévergondées, il s'emportait et les laissait faire. Il se prenait de +gros mots avec sa maîtresse publiquement; elle l'appelait imbécile, et +il l'appelait rosse. Il revenait de chez elle le matin, «si bien que +les sentinelles elles-mêmes en parlaient[18].» Il se laissait tromper +par elle aux yeux de tous; une fois elle prit deux acteurs, dont un +saltimbanque. Au besoin, elle lui chantait pouille. «Le roi a déclaré +qu'il n'était pas le père de l'enfant dont elle est grosse en ce +moment; mais elle lui a dit: «Le diable m'emporte! vous le +reconnaîtrez.» Là-dessus, il reconnaissait l'enfant, et prenait pour +se consoler deux actrices. Quand arriva sa nouvelle épouse, Catherine +de Bragance, il la séquestra, chassa ses domestiques, la brutalisa +pour lui imposer la familiarité de sa drôlesse, et finit par la +dégrader jusqu'à cette amitié. Le bon Pepys, en dépit de son coeur +monarchique, finit par dire: «Ayant entendu le duc et le roi parler, +et voyant et observant leurs façons de s'entretenir, Dieu me pardonne, +quoique je les admire avec toute l'obéissance possible, pourtant plus +on les considère et on les observe, moins on trouve de différence +entre eux et les autres hommes, quoique, grâce en soit rendue à Dieu, +ils soient tous les deux des princes d'une grande noblesse et d'un +beau naturel!» Il avait vu, un jour de fête, Charles II conduire miss +Stewart dans une embrasure de croisée[19], «et la dévorer de baisers +une demi-heure durant, à la vue de tous.» Un autre jour, «le capitaine +Ferrers lui dit qu'un mois auparavant dans un bal de la cour, une dame +en dansant laissa tomber un enfant.» On l'emporta dans un mouchoir; +«le roi l'eut dans son cabinet environ une semaine, et le disséqua, +faisant à son endroit de grandes plaisanteries.» Ces gaietés de +carabin par-dessus ces aventures de mauvais lieu donnent la nausée. +Les courtisans suivaient l'élan. Miss Jennings, qui devint duchesse de +Tyrconnel, se déguisa un jour en vendeuse d'oranges, et cria sa +marchandise dans les rues. Pepys raconte des fêtes où les seigneurs et +les dames se barbouillaient l'un à l'autre le visage avec de la +graisse de chandelle et de la suie, «tellement que la plupart d'entre +eux ressemblaient à des diables.» La mode était de jurer, de raconter +des scandales, de s'enivrer, de déblatérer contre les prêtres et +l'Écriture, de jouer. Lady Castlemaine en une nuit perdit 25000 livres +sterling. Le duc de Saint-Albans, aveugle, à quatre-vingts ans, allait +au tripot, avec un domestique à côté de lui qui lui nommait chaque +carte. Sedley et Buckhurst se déshabillaient pour courir les rues +après minuit. Un autre, en plein jour, se mettait nu à la fenêtre +pour haranguer la multitude. Je laisse dans Grammont les accouchements +des filles d'honneur et les goûts contre la nature: il faut les +montrer ou les cacher, et je n'ai pas le courage de les insinuer +joliment à sa manière. Je finis par un récit de Pepys qui donnera la +mesure. «Harry Killigrew m'a fait comprendre ce que c'est que cette +société dont on a tant parlé récemment, et qui est désignée sous le +nom de _balleurs_ (_ballers_). Elle s'est formée de quelques jeunes +fous, au nombre desquels il figurait, et de lady Bennett (comtesse +d'Arlington), avec ses dames de compagnie et ses femmes. On s'y +livrait à tous les débordements imaginables; on y dansait à l'état de +pure nature.» L'inconcevable, c'est que cette kermesse n'est point +gaie: ils sont misanthropes et deviennent moroses; ils citent le +lugubre Hobbes et l'ont pour maître. En effet, c'est la philosophie de +Hobbes qui va donner de ce monde le dernier mot et le dernier trait. + +[Note 16: Voir une _Étude_ détaillée sur Rochester, par M. Forgues. +(_Revue des Deux-Mondes_, août et septembre 1857.)] + +[Note 17: When she is young, she whores herself for sport: + + And when she's old, she bawds for her support.... + She is a snare, a shamble, a stews. + Her meat and sawce she does for lechery chuse, + And does in laziness delight the more, + Because by that she is provoked to whore. + Ungrateful, treacherous, enviously enclined, + Wild beasts are tamed, floods easier far confined, + Than is her stubborn and rebellious mind.... + Her temper so extravagant we find, + She hates or is impertinently kind. + Would she be grave, she then looks like a devil, + And like a fool or whore, when she be civil.... + Contentious, wicked, and not fit to trust, + And covetous to spend it on her lust.] + +[Note 18: Pepys.] + +[Note 19: «Je ne sais où ce fou de Crofts avait pris que les +Moscovites avaient tous de belles femmes, et que leurs femmes avaient +toutes la jambe belle. Le roi soutint qu'il n'y en avait point de si +belle que celle de Mlle Stewart. Elle, pour soutenir la gageure, se +mit à la montrer jusqu'au-dessus du genou.» (Grammont.)] + + +VI + +Celui-ci est un de ces esprits puissants et limités qu'on nomme +positifs, si fréquents en Angleterre, de la famille de Swift et de +Bentham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De là chez +lui une méthode et un style d'une sécheresse et d'une vigueur +extraordinaires, les plus capables de construire et de détruire; de là +une philosophie qui, par l'audace de ses dogmes, a mis dans une +lumière immortelle une des faces indestructibles de l'esprit humain. +Dans chaque objet, dans chaque événement, il y a quelque fait primitif +et constant qui en est comme le noyau solide, autour duquel viennent +se grouper les riches développements qui l'achèvent. L'esprit positif +s'abat du premier coup sur ce noyau, écrase l'éclatante végétation qui +le recouvre, la disperse, l'anéantit, puis, concentrant sur lui tout +l'effort de sa prise véhémente, le dégage, le soulève, le taille, et +l'érige en un lieu visible d'où il brillera désormais à tous et pour +toujours comme un cristal. Tous les ornements, toutes les émotions +sont exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons et de +faits serrés dans un petit espace, attachés entre eux par la déduction +comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin ou +recherché. Il ne prend que les plus familiers de l'usage commun et +durable; depuis deux cents ans, il n'y en a pas douze chez lui qui +aient vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, écarte +l'écorce passagère et brillante, circonscrit la portion solide qui est +la matière permanente de toute pensée et l'objet propre du sens +commun. Partout, pour affermir, il retranche; il atteint la solidité +par les suppressions. De tous les liens qui unissent les idées, il +n'en garde qu'un, le plus stable; son style n'est qu'un raisonnement +continu et de l'espèce la plus tenace, tout composé d'additions et de +soustractions, réduit à la combinaison de quelques notions simples +qui, s'ajoutant les unes aux autres ou se retranchant les unes des +autres, forment sous des noms divers des totaux ou des différences +dont on suit toujours la génération et dont on démêle toujours les +éléments. Il a pratiqué d'avance la méthode de Condillac, remontant +dès l'abord au fait primordial, tout palpable et sensible, pour suivre +de degré en degré la filiation et le parentage des idées dont il est +la souche, en sorte que le lecteur, conduit de chiffre en chiffre, +peut à chaque moment justifier l'exactitude de son opération et +vérifier la valeur de ses produits. Un pareil instrument logique +fauche à travers les préjugés avec une roideur et une hardiesse +d'automate. Hobbes déblaye la science des mots et des théories +scolastiques. Il raille les quiddités, il écarte les espèces sensibles +et intelligibles, il rejette l'autorité des citations[20]. Il tranche +avec une main de chirurgien dans le coeur des croyances les plus +vivantes. Il nie que les livres de Moïse, de Josué et des autres +soient de leurs prétendus auteurs. Il déclare que nul raisonnement ne +réussit à prouver la divinité de l'Écriture, et qu'il faut à chacun +pour y croire une révélation surnaturelle et personnelle. Il renverse +en six mots l'autorité de cette révélation et de toute autre: «Dire +que Dieu a parlé en rêve à un homme, c'est dire simplement qu'il a +rêvé que Dieu lui parlait. Dire qu'il a vu une vision ou entendu une +voix, c'est dire qu'il a eu un rêve qui tenait du sommeil et de la +veille. Dire qu'il parle par une inspiration surnaturelle, c'est dire +qu'il trouve en lui-même un ardent désir de parler, ou quelque forte +opinion pour laquelle il ne peut alléguer aucune raison naturelle et +suffisante[21].» Il réduit l'homme à n'être qu'un corps, l'âme à +n'être qu'une fonction, Dieu à n'être qu'une inconnue. Toutes ses +phrases sont des équations ou des réductions mathématiques. En effet, +c'est aux mathématiques qu'il emprunte son idée de la science[22]. +C'est d'après les mathématiques qu'il veut réformer les sciences +morales. C'est le point de départ des mathématiques qu'il donne aux +sciences morales, lorsqu'il pose que la sensation est un mouvement +interne causé par un choc extérieur, le désir un mouvement interne, +dirigé vers un corps extérieur, et lorsqu'il fabrique avec ces deux +notions combinées tout le monde moral. C'est la méthode des +mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il démêle comme +les géomètres deux idées simples qu'il transforme par degrés en idées +plus complexes, et qu'avec la sensation et le désir il compose les +passions, les droits et les institutions humaines, comme les +géomètres avec la ligne courbe et la ligne droite composent les +polyèdres les plus compliqués. C'est l'aspect des mathématiques qu'il +a donné aux sciences morales, lorsqu'il a dressé dans la vie humaine +sa construction incomplète et rigide, semblable au réseau de figures +idéales que les géomètres instituent au milieu des corps. Pour la +première fois, on voyait chez lui comme chez Descartes, mais avec +excès et en plus haut relief, la forme d'esprit qui fit par toute +l'Europe l'âge classique: non pas l'indépendance de l'inspiration et +du génie comme à la Renaissance; non pas la maturité des méthodes +expérimentales et des conceptions d'ensemble comme dans l'âge présent; +mais l'indépendance de la raison raisonnante, qui, écartant +l'imagination, s'affranchissant de la tradition, pratiquant mal +l'expérience, trouve dans la logique sa reine, dans les mathématiques +son modèle, dans le discours son organe, dans la société polie son +auditoire, dans les vérités moyennes son emploi, dans l'homme abstrait +sa matière, dans l'idéologie sa formule, dans la révolution française +sa gloire et sa condamnation, son triomphe et sa fin. + +Mais tandis que Descartes, au milieu d'une société et d'une religion +épurées, ennoblies et apaisées, intronisait l'esprit et relevait +l'homme, Hobbes, au milieu d'une société bouleversée et d'une religion +en délire, dégradait l'homme et intronisait le corps. Par dégoût des +puritains, les courtisans réduisaient la vie humaine à la volupté +animale; par dégoût des puritains, Hobbes réduisait la nature humaine +à la partie animale. Les courtisans étaient athées et brutaux en +pratique: il était athée et brutal en spéculation. Ils avaient établi +la mode de l'instinct et de l'égoïsme: il écrivait la philosophie de +l'égoïsme et de l'instinct. Ils avaient effacé de leurs coeurs tous +les sentiments fins et nobles: il effaçait du coeur tous les +sentiments nobles et fins. Il érigeait leurs moeurs en théorie, +donnait le manuel de leur conduite, et rédigeait d'avance les +axiomes[23] qu'ils allaient traduire en actions. Selon lui comme selon +eux, «le premier des biens est la conservation de la vie et des +membres; le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment.» +Les autres biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-là. +Nul ne recherche ou souhaite que ce qui lui est agréable. «Nul ne +donne qu'en vue d'un avantage personnel.»--Pourquoi les amitiés +sont-elles des biens? «Parce qu'elles sont utiles, les amis servant à +la défense et encore à d'autres choses.»--Pourquoi avons-nous pitié du +malheur d'autrui? «Parce que nous considérons qu'un malheur semblable +pourrait nous arriver.»--Pourquoi est-il beau de pardonner à qui +demande pardon? «Parce que c'est là une preuve de confiance en +soi-même.» Voilà le fond du coeur humain. Regardez maintenant ce +qu'entre ces mains flétrissantes deviennent les plus précieuses +fleurs. «La musique, la peinture, la poésie, sont agréables comme +imitations qui rappellent le passé, parce que, si le passé à été bon, +il est agréable en imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il +est agréable en imitation comme passé.» C'est à ce grossier mécanisme +qu'il réduit les beaux-arts; on s'en est aperçu quand il a voulu +traduire l'_Iliade_. À ses yeux, la philosophie est du même ordre. «Si +la sagesse est utile, c'est qu'elle est de quelque secours; si elle +est désirable en soi, c'est qu'elle est agréable.» Ainsi nulle dignité +dans la science: c'est un passe-temps ou une aide, bonne au même titre +qu'un domestique ou un pantin. L'argent, étant plus utile, vaut mieux. +C'est pourquoi «celui qui est sage n'est pas riche, comme disent les +stoïciens, mais celui qui est riche est sage[24].» Pour la religion, +elle n'est que la «crainte d'un pouvoir invisible feint par l'esprit +ou imaginé d'après des récits publiquement autorisés[25].» En effet, +cela est vrai pour l'âme d'un Rochester ou d'un Charles II; poltrons +ou injurieux, crédules ou blasphémateurs, ils n'ont rien soupçonné au +delà.--Nul droit naturel. «Avant que les hommes se fussent liés par +des conventions, chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait +contre qui il voulait.» Nulle amitié naturelle. «Les hommes ne +s'associent que par intérêt ou vanité, c'est-à-dire par amour de soi, +non par amour des autres. L'origine des grandes sociétés durables +n'est pas la bienveillance mutuelle. Tous dans l'état de nature ont la +volonté de nuire.... L'homme est un loup pour l'homme.... L'état de +nature est la guerre, non pas simple, mais de tous contre tous, et par +essence cette guerre est éternelle.[26]» Le déchaînement des sectes, +le conflit des ambitions, la chute des gouvernements, le débordement +des imaginations aigries et des passions malfaisantes avaient suggéré +cette idée de la société et de l'homme. Ils aspiraient tous, +philosophes et peuple, à la monarchie et au repos. Hobbes, en logicien +inexorable, la veut absolue; la répression en sera plus forte et la +paix plus stable. Que nul ne résiste au souverain. Quoi qu'il fasse +contre un sujet, quel qu'en soit le prétexte, ce n'est point +injustice. C'est lui qui doit décider des livres canoniques. Il est +pape et plus que pape. Ses sujets, s'il l'ordonne, doivent renoncer +au Christ, au moins de bouche; le pacte primitif lui a livré sans +réserve l'entière possession de tous les actes extérieurs; au moins, +de cette façon, les sectaires n'auront pas, pour troubler l'État, le +prétexte de leur conscience. C'est dans ces extrémités que l'immense +fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient précipité un esprit +étroit et conséquent. Sur cette prison scellée où il enfermait et +resserrait de tout son effort la méchante bête de proie, il appuyait +comme un dernier bloc, pour éterniser la captivité humaine, la +philosophie entière et toute la théorie, non-seulement de l'homme, +mais du reste de l'univers. Il réduisait les jugements à «l'addition +de deux noms,» les idées à des états du cerveau, les sensations à des +mouvements corporels, les lois générales à de simples mots, toute +substance au corps, toute science à la connaissance des corps +sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement reçu ou +rendu[27], en sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la nature +que par la face méprisée, et rabattu dans sa conception de lui-même et +du monde, pût ployer sous le faix de l'autorité nécessaire et subir +enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit porter. Tel est en +effet le désir que suggère ce spectacle de la restauration anglaise. +L'homme méritait alors ce traitement, parce qu'il inspirait alors +cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel qu'il s'est +montré dans la théorie et dans les moeurs. + +[Note 20: «Si l'on veut respecter l'antiquité, c'est l'âge présent qui +est le plus vieux.»] + +[Note 21: To say he hath spoken to him in a dream is no more than to +say he dreamed that God spoke to him. To say he hath seen a vision or +heard a voice, is to say that he has dreamed between sleeping and +waking. To say he speaks by supernatural inspiration, is to say he +finds an ardent desire to speak or some strong opinion of himself for +which he cannot alledge no natural and sufficient reason.] + +[Note 22: From the principal parts of nature, reason and passion, have +proceeded two kinds of learning, mathematical and dogmatical. The +former is free from controversy and dispute, because it consisteth in +comparing figure and motion only, in which things truth and the +interest of men oppose not each other. But in the other there is +nothing undisputable, because it compares men and meddles with their +right and profit.] + +[Note 23: Ses principaux ouvrages ont été écrits entre 1646 et 1655.] + +[Note 24: Nemo dat nisi respiciens ad bonum sibi. + +Amicitiæ bonæ, nempe utiles. Nam amicitiæ cùm ad multa alia, tum ad +præsidium conferunt. + +Sapientia utile. Nam præsidium in se habet nonnullum. Appetibile est +per se, id est jucundum. Item pulchrum, quia acquisitio difficilis. + +Non enim qui sapiens est, ut dixere stoici, dives est, sed contra qui +dives est sapiens est dicendus. + +Ignoscere veniam petenti pulchrum. Nam indicium fiduciæ sui. + +Imitatio jucundum, revocat enim præterita. Præterita autem si bona +fuerint, jucunda sunt repræsentata, quia bona. Si mala, quia +præterita. Jucunda igitur musica, pictura, poesis.] + +[Note 25: Metus potentiarum invisibilium, sive fictæ illæ sint, sive +ab historiis acceptæ sint publice, religio. Si publice acceptæ non +sint, superstitio.] + +[Note 26: Omnis societas vel commodi causa vel gloriæ, hoc est, sui, +non sociorum amore contrahitur. + +Statuendum originem magnarum et diuturnarum societatum non a mutua +benevolentia, sed a mutuo metu exstitisse. + +Voluntas lædendi omnibus inest in statu naturæ. + +Status hominum naturalis antequam in societatem coiretur, bellum. +Neque hoc simpliciter, sed bellum omnium in omnes. + +Bellum sua natura sempiternum.] + +[Note 27: Corpus et substantia idem significant, et proinde vox +composita substantia incorporea est insignificans æque ac si quis +diceret corpus incorporeum. + +Quidquid imaginamur finitum est. Nulla ergo est idea neque conceptus +qui oriri potest a voce hac, infinitum. + +Recidit ratiocinatio omnis ad duas operationes animi, additionem et +substractionem. + +Genus et universale nominum non rerum nomina sunt. + +Veritas in dicto non in re consistit. + +Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest præter motum +partium aliquarum intus in sentiente existentium, quæ partes motæ +organorum quibus sentimus partes sunt.] + + +VII + +Quand les théâtres, fermés par le parlement, rouvrirent, on s'aperçut +bientôt que le goût avait changé. Shirley, le dernier de la grande +école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligés +de refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour +les accommoder à la mode. Pepys, qui va voir _le Songe d'une nuit +d'été_[28], déclare «qu'il n'y retournera plus jamais, car c'est la +plus insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa vie.» La comédie +se transforme; c'est que le public s'était transformé. + +Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles âmes +jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte où il fallait brûler du +genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée, devant ces +décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par des hommes, +l'illusion les prenait. Ils ne s'inquiétaient guère des +vraisemblances; on pouvait les promener en un instant sur des forêts +et des océans, d'un ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix +batailles et tout le pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient +point de toujours rire; la comédie, après un éclat de bouffonnerie, +reprenait son air sérieux ou tendre. Ils venaient moins pour s'égayer +que pour rêver. Il y avait dans ces coeurs tout neufs comme un amas de +passions et de songes, passions sourdes, songes éclatants, dont +l'essaim emprisonné bourdonnait obscurément, attendant que le poëte +vînt lui ouvrir la nouveauté et la splendeur du ciel. Des paysages +entrevus dans un éclair, la crinière grisonnante d'une longue vague +qui surplombe, un coin de forêt humide où les biches lèvent leur tête +inquiète, le sourire subit et la joue empourprée d'une jeune fille qui +aime, le vol sublime et changeant de tous les sentiments délicats, +par-dessus tout l'extase des passions romanesques, voilà les +spectacles et les émotions qu'ils venaient chercher. Ils montaient +d'eux-mêmes au plus haut du monde idéal; ils voulaient contempler les +extrêmes générosités, l'amour absolu; ils ne s'étonnaient point des +féeries, ils entraient sans effort dans la région que la poésie +transfigure; leurs yeux avaient besoin de sa lumière. Ils comprenaient +du premier coup ses excès et ses caprices; ils n'avaient pas besoin +d'être préparés; ils suivaient ses écarts, ses bizarreries, le +fourmillement de ses inventions regorgeantes, les soudaines +prodigalités de ses couleurs surchargées, comme un musicien suit une +symphonie. Ils étaient dans cet état passager et extrême où +l'imagination adulte et vierge, encombrée de désirs, de curiosités et +de forces, développe tout d'un coup l'homme, et dans l'homme ce qu'il +y a de plus exalté et de plus exquis. + +Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de se +polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles, de +la musique, des lumières, de la vraisemblance, de la commodité, toute +sorte d'agréments extérieurs; mais le coeur leur manque. +Représentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que +le plaisir, et dans l'homme que les sens: un Rochester au lieu d'un +Mercutio. Avec quelle partie de son âme pourrait-il comprendre la +poésie et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée; +il ne peut saisir que le monde réel, et dans ce monde l'enveloppe +palpable et grossière. Donnez-lui une peinture exacte de la vie +ordinaire, des événements plats et probables, l'imitation littérale de +ce qu'il fait, et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans +l'année courante; copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses +entretiens avec les marchandes d'oranges, ses rendez-vous au parc, ses +essais de dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve +les gens et les façons qu'il vient de quitter à sa taverne ou dans +l'antichambre; que le théâtre et la rue soient de plain-pied. La +comédie lui donnera les mêmes plaisirs que la vie; il s'y traînera +également dans la vulgarité et dans l'ordure; il n'aura besoin pour y +assister ni d'imagination, ni d'esprit; il lui suffira d'avoir des +yeux et des souvenirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement +en même temps que l'intelligence. Les vilaines paroles le feront rire +par sympathie, les images effrontées le divertiront par réminiscence. +L'auteur d'ailleurs prend soin de lui fournir une fable qui le +réveille; il s'agit ordinairement d'un père ou d'un mari qu'on trompe. +Les beaux gentilshommes prennent comme l'écrivain le parti du galant, +s'intéressent à ses progrès, et se croient avec lui en bonne fortune. +Joignez à cela des femmes qu'on débauche et qui veulent être +débauchées. Ces provocations, ces façons de filles, le chassez-croisez +des échanges et des surprises, le carnaval des rendez-vous et des +soupers, l'impudence des scènes aventurées jusqu'aux démonstrations +physiques, les chansons risquées, les _gueulées_[29] lancées et +renvoyées parmi des tableaux vivants, toute cette orgie représentée +remue les coureurs d'intrigues par l'endroit sensible. Et par surcroît +le théâtre consacre leurs moeurs. À force de ne représenter que des +vices, il autorise leurs vices. Les écrivains posent en règle que +toutes les femmes sont des drôlesses, et que tous les hommes sont des +brutes. La débauche entre leurs mains devient une chose naturelle, +bien plus, une chose de bon goût; ils la professent. Rochester et +Charles II pouvaient sortir du théâtre édifiés sur eux-mêmes, +convaincus comme ils l'étaient déjà que la vertu n'est qu'une grimace, +la grimace des coquins adroits qui veulent se vendre cher. + +[Note 28: 1662.] + +[Note 29: Mot de Le Sage.] + + +VIII + +Dryden, qui un des premiers[30] entre dans cette voie, n'y entre pas +résolument. Une sorte de fumée lumineuse, reste de l'âge précédent, +plane encore sur son théâtre. Sa riche imagination le retient à demi +dans la comédie romanesque. Un jour il arrange le _Paradis_ de Milton, +_la Tempête_ et le _Troilus_ de Shakspeare. Un autre jour, dans +_l'Amour au Couvent_, dans _le Mariage à la mode_, dans _le Faux +Astrologue_, il imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a +tantôt des images éclatantes et des métaphores exaltées comme les +vieux poëtes nationaux, tantôt des figures recherchées et de l'esprit +pointillé comme Calderon et Lope. Il mêle le tragique et le plaisant, +les renversements de trônes et les peintures de moeurs. Mais dans ce +compromis maladroit l'âme poétique de l'ancienne comédie a disparu: il +n'en reste que le vêtement et la dorure. L'homme nouveau se montre +grossier et immoral, avec ses instincts de laquais sous ses habits de +grand seigneur, d'autant plus choquant que Dryden en cela contrarie +son talent, qu'il est au fond sérieux et poëte, qu'il suit la mode et +non sa pensée, qu'il fait le libertin par réflexion, et pour se +mettre au goût du jour[31]. Il polissonne maladroitement et +dogmatiquement; il est impie sans élan, en périodes développées. Un de +ses galants s'écrie: «Est-ce que l'amour sans le prêtre et l'autel +n'est pas l'amour? Le prêtre est là pour son salaire et ne s'inquiète +pas des coeurs qu'il unit. L'amour seul fait le mariage[32].»--«Je +voudrais, dit Hippolyte, qu'il y eût un bal en permanence dans notre +cloître, et que la moitié des jolies nonnes y fût changée en hommes +pour le service des autres[33].» Nul ménagement, nul tact. Dans son +_Moine espagnol_, la reine, assez honnête femme, dit à Torrismond +qu'elle va faire tuer le vieux roi détrôné pour l'épouser, lui +Torrismond, plus à son aise. Bientôt on leur annonce le meurtre: +«Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse +nuit, est à vous et à moi[34].» À côté de cette tragédie sensuelle, +l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus lestes, +étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la fin se +trouve être sa soeur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment rien qui +froisse son coeur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires répugnances de +la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasardée, +_Amphitryon_, par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte les +adoucissements, il en alourdit le scandale. «Le roi et le prêtre, dit +Jupiter, sont en quelque manière contraints par convenance d'être des +hypocrites bien masqués[35].» Là-dessus, le dieu étale crûment son +despotisme. Au fond, ses sophismes et son impudence sont pour Dryden +un moyen de décrier par contre-coup les théologiens et leur Dieu +arbitraire. «Un pouvoir absolu, dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je +n'en puis faire à moi-même, puisque c'est ma volonté que je fais, ni +aux hommes, puisque tout ce qu'ils ont est à moi. Cette nuit je +jouirai de la femme d'Amphitryon, car lorsque je la fis, je décrétai +que mon bon plaisir serait de l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort +à son mari, car je me suis réservé le droit de l'avoir tant qu'elle +me plairait[36].» Cette pédanterie ouverte se change en luxure +ouverte sitôt qu'il voit Alcmène. Nul détail n'est omis: Jupiter lui +dit tout, et devant les suivantes, et le lendemain, quand il sort, +elle fait pis que lui, elle s'accroche à lui, elle entre dans des +peintures intimes. Toutes les façons royales de la haute galanterie +ont été arrachées comme un vêtement incommode; c'est le sans-gêne +cynique au lieu de la décence aristocratique; la scène est écrite +d'après Charles II et la Castlemaine[37] au lieu d'être écrite d'après +Louis XIV et Mme de Montespan. + +[Note 30: Son _Wild Galant_ est de 1662.] + +[Note 31: «We love to get our mistresses, and purr over them, as cats +do over mice, and then let them get a little way, and all the pleasure +is to pat them back again.» + +Wildblood dit à sa maîtresse: «I am none of those unreasonable lovers +that propose to themselves the loving to eternity. A month is commonly +my stint.»--Et Jacintha répond: «Or would not a fortnight serve our +turn?» (_Mock Astrologer._) + +Souvent, à la barbarie de ses plaisanteries, on dirait qu'il traduit +Hobbes.] + +[Note 32: + + Is not Love love without a Priest and Altars? + The temples are inanimate, and know not + What vows are made in them; the Priest stands ready + For his hire, and cares not what hearts he couples. + Love alone is marriage....] + +[Note 33: I wished the ball might be kept perpetually in our cloyster, +and that half the handsome nuns in it might be turned to men, for the +sake of the other.] + +[Note 34: This night, this happy night is yours and mine. + +Et tout à côté on rencontre des allusions politiques. Cela peint +temps. Par exemple, Torrismond dit pour s'excuser d'épouser la reine: + + Power which in one age is tyranny + Is ripen'd in the next to succession. + She's in possession.] + +[Note 35: + + For Kings and Priest are in a manner bound + For reverence sake, to be close hypocrites.] + +[Note 36: + + Fate is what I + By virtue of omnipotence have made it. + And Power omnipotent can do no wrong. + Not to myself, because I will it so; + Not yet to men, for what they are is mine. + This night I will enjoy Amphytrion's wife: + For when I made her, I decreed her such + As I shou'd please to love.] + + +IX + +J'en passe plusieurs: Crowne, l'auteur de _Sir Courtly Nice_; +Shadwell, l'imitateur de Ben Jonson; mistress Afra Behn, qui se fit +appeler Astrée, espion et courtisane, payée par le gouvernement et par +le public. Etheredge est le premier qui, dans son _Homme à la mode_, +donne l'exemple de la comédie imitative et peigne uniquement les +moeurs d'alentour; du reste franc viveur et contant librement ses +habitudes. «Pourchasser les filles, hanter le théâtre, ne songer à +rien toute la journée, et toute la nuit aussi, direz-vous:» c'étaient +là ses occupations à Londres. Plus tard, à Ratisbonne, «il fait de +graves révérences, converse avec les sots, écrit des lettres +insipides[38],» et se console mal avec les Allemandes. C'est avec ce +sérieux qu'il prenait ses fonctions d'ambassadeur. Un jour, ayant trop +dîné, il tomba du haut d'un escalier et se cassa le cou; la perte +n'était pas grande. Mais le héros de ce monde fut William Wycherley, +le plus brutal des écrivains qui aient sali le théâtre. Envoyé en +France pendant la révolution, il s'y fit papiste, puis au retour +abjura, puis à la fin, dit Pope, abjura encore. Privées du lest +protestant, ces têtes vides allaient de dogme en dogme, de la +superstition à l'incrédulité ou à l'indifférence, pour finir par la +peur. Il avait appris chez M. de Montausier l'art de bien porter des +gants et une perruque; cela suffisait alors pour faire un _gentleman_. +Ce mérite et le succès d'une pièce ignoble, _l'Amour au bois_, +attirèrent sur lui les yeux de la duchesse de Cleveland, maîtresse du +roi et de tout le monde. Cette femme, qui ramassait des danseurs de +corde, le ramassa un jour au beau milieu du Ring. Elle mit la tête à +la portière et lui cria publiquement: «Monsieur, vous êtes un maraud, +un drôle, un fils de.....» Touché de ce compliment, il accepta ses +bonnes grâces, et obtint par contre-coup celles du roi. Il les perdit, +épousa une femme de mauvaises moeurs, se ruina, resta sept ans en +prison pour dettes, passa le reste de sa vie dans les embarras +d'argent, regrettant sa jeunesse, perdant la mémoire, écrivaillant de +mauvais vers qu'il faisait corriger par Pope avec toutes sortes de +tiraillements d'amour-propre, rimant des obscénités plates, traînant +son corps usé et son cerveau lassé à travers la misanthropie et le +libertinage, jouant le misérable rôle de viveur édenté et de polisson +en cheveux blancs. Onze jours avant sa mort, il avait épousé une jeune +fille qui se trouva une coquine. Il finit comme il avait commencé, par +la maladresse et l'inconduite, n'ayant réussi ni à être heureux ni à +être honnête, n'ayant employé un esprit viril et un talent vrai que +pour son mal et le mal d'autrui. + +C'est qu'il n'était pas né épicurien. Son fonds, vraiment anglais, +c'est-à-dire énergique et sombre, répugnait à l'insouciance aisée et +aimable qui permet de prendre la vie comme une partie de plaisir. Son +style est travaillé et pénible. Son ton est virulent et acerbe. Il +fausse souvent la comédie pour arriver à la satire haineuse. L'effort +et l'animosité se marquent dans tout ce qu'il dit et fait dire. C'est +un Hobbes, non pas méditatif et tranquille comme l'autre, mais actif +et irrité, qui ne voit que du vice dans l'homme, et se sent homme +jusqu'au fond. Le seul travers qu'il repousse, c'est l'hypocrisie; le +seul devoir qu'il prescrive, c'est la franchise. Il veut que les +autres avouent leur vice, et il commence par avouer le sien. «Quoique +je ne sache pas mentir comme les poëtes, dit-il, je suis aussi vain +qu'eux;» puis, parlant de sa reconnaissance: «Voilà, madame, la +gratitude des poëtes, qui, en bon anglais, n'est qu'orgueil et +ambition[39].» Chez lui, nulle poésie d'expression, nulle conception +d'idéal, nul établissement de morale qui puisse consoler, relever ou +épurer les hommes. Il les parque dans leur perversité et dans leur +ordure, et s'y installe avec eux. Il leur montre les vilenies du +bas-fond où il les confine; il veut qu'ils respirent cette fange; il +les y enfonce, non pour les en dégoûter comme d'une chute +accidentelle, mais pour les y accoutumer comme à une assiette +naturelle. Il arrache les compartiments et les ornements par lesquels +ils essayent de couvrir leur état ou de régler leur désordre. Il +s'amuse à les faire battre, il se complaît dans le tapage des +instincts déchaînés; il aime les retours violents du pêle-mêle humain, +l'embrouillement des méchancetés, la dureté des meurtrissures. Il +déshabille les convoitises, il les fait agir tout au long, il les +ressent par contre-coup, et, tout en les jugeant nauséabondes, il les +savoure. En fait de plaisir, on prend ce qu'on trouve: les ivrognes de +barrière, à qui l'on demande comment ils peuvent aimer leur vin bleu, +répondent qu'il soûle tout de même et qu'ils n'ont que cela +d'agrément. + +Qu'on puisse oser beaucoup dans un roman, on le comprend. C'est une +oeuvre de psychologie, voisine de la critique et de l'histoire, ayant +des libertés presque égales, parce qu'elle contribue presque également +à exposer l'anatomie du coeur[40]. Il faut bien qu'on puisse +représenter les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour +compléter la science, froidement, exactement, et en style de +dissection. Un tel livre de sa nature est abstrait: il se lit dans un +cabinet, sous la lampe. Mais transportez-le sur le théâtre, empirez +ces scènes d'alcôve, réchauffez-les par des scènes de mauvais lieux, +donnez-leur un corps par les gestes et les paroles vibrantes des +actrices; que les yeux et tous les sens s'en remplissent, non pas les +yeux d'un spectateur isolé, mais ceux de mille hommes et femmes +confondus dans le parterre, irrités par l'intérêt de la fable, par la +précision de l'imitation littérale, par le ruissellement des lumières, +par le bruit des applaudissements, par la contagion des impressions +qui courent comme un frisson dans tous les nerfs excités et tendus! +Voilà le spectacle qu'a fourni Wycherley et qu'a goûté cette cour. +Est-il possible qu'un public, et un public de choix, soit venu écouter +de pareilles scènes? Dans _l'Amour au bois_, à travers les +complications des rendez-vous nocturnes et des viols acceptés ou +commencés, on voit un bel esprit, Dapperwitt, qui veut vendre Lucy, sa +maîtresse, à un beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la vante, avec +quels détails! Il frappe à sa porte; l'acheteur cependant s'impatiente +et le traite comme un nègre. La mère ouvre, veut vendre Lucy pour +elle-même et à son profit, les injurie et les renvoie. On amène alors +un vieil usurier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord ne veut pas +financer. «Payez donc à dîner!» Il donne un _groat_ pour un gâteau et +de l'ale[41]. L'entremetteuse se récrie, il lâche une couronne. «Mais +pour les rubans, les pendants d'oreille, les bas, les gants, la +dentelle et tout ce qu'il faut à la pauvre petite?» Il se +débat.--Allons! une demi-guinée.--«Une demi-guinée!» dit la +vieille.--«Je t'en prie, va-t'en; prends l'autre guinée aussi, deux +guinées, trois guinées, cinq; voilà, c'est tout ce que j'ai.--Il me +faut aussi ce grand anneau à cachet, ou je ne bouge pas[42]!» Elle +s'en va enfin, ayant tout extorqué, et Lucy fait l'innocente, semble +croire que Gripe est un maître à danser, et lui demande sa leçon. Ici +quelles scènes et quelles équivoques! Enfin elle crie, la mère et des +gens apostés enfoncent la porte; Gripe est pris au piége, on le menace +d'appeler le constable, on lui escroque cinq cents livres +sterling.--Faut-il conter le sujet de _l'Épouse campagnarde_? On a +beau glisser, on appuie trop. Horner, gentilhomme qui revient de +France, répand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux maris. Vous +devinez ce qu'entre les mains de Wycherley une pareille donnée peut +fournir, et il en tire tout ce qu'elle contient. Les femmes causent de +son état, et devant lui; elles se font détromper par lui, et s'en +vantent. Il y en a trois qui viennent chez lui, font ripaille, +boivent, chantent, et quelles chansons! C'est le débordement de +l'orgie qui triomphe, se décerne elle-même la couronne et s'étale en +maximes. «Notre vertu, dit l'une d'elles, est comme la conscience de +l'homme d'État, la parole du quaker, le serment du joueur, l'honneur +du grand seigneur: rien qu'une grimace pour duper ceux qui se fient à +nous.» À la dernière scène, les soupçons éveillés se calment sur une +nouvelle déclaration de Horner. Tous les mariages sont salis, et ce +carnaval finit par une danse des maris trompés. Pour comble, Horner +propose au public son exemple, et l'actrice qui vient dire l'épilogue +achève l'ignominie de la pièce en avertissant les faux galants qu'ils +aient à se bien tenir, et que s'ils peuvent duper les hommes, «ce +n'est pas aux femmes qu'on en peut donner à garder[43].» + +Mais ce qui est véritablement unique, et le plus extraordinaire des +signes de ce temps, c'est qu'au milieu de ces provocations nulle +circonstance repoussante n'est omise, et que le conteur semble tenir +autant à nous dégoûter qu'à nous dépraver[44]. À chaque instant, les +élégants, même les dames, mettent en tiers dans la conversation ce +qui, depuis le seizième siècle, accompagne l'amour. Dapperwitt, en +offrant Lucy, dit pour excuser les retards: «Laissez-lui le temps de +mettre sa longue mouche sous l'oeil gauche et de corriger son haleine +avec un peu d'écorce de citron[45].» Lady Flippant, seule dans le +parc, s'écrie: «Malheureuse femme que je suis! j'ai quitté le troupeau +pour mettre les chiens à mes trousses, et pas un vagabond ivrogne qui +vienne trébucher sur mon chemin! Les mendiantes en loques, les +ramasseuses de cendres ont meilleure chance que moi.[46]» Ce sont là +les morceaux les plus doux, jugez des autres! Il prend à tâche de +révolter même les sens; l'odorat, les yeux, tout souffre devant ses +pièces; il faut que ses auditeurs aient eu des nerfs de matelot. Et +c'est de cet abîme que la littérature anglaise est remontée jusqu'à la +sévérité morale, jusqu'à la décence excessive qu'elle s'impose +aujourd'hui! Ce théâtre est comme une guerre déclarée à toute beauté, +à toute délicatesse. Si Wycherley emprunte à quelque écrivain un +personnage, c'est pour le violenter ou le dégrader jusqu'au niveau des +siens. S'il imite l'Agnès de Molière[47], il la marie afin de +profaner le mariage, lui ôte l'honneur, bien plus la pudeur, bien plus +encore la grâce, change sa tendresse naïve en instinct éhonté et en +confessions scandaleuses[48]. S'il prend la Viola de Shakspeare[49], +c'est pour la traîner dans des bassesses d'entremetteuse, parmi les +brutalités et les coups de main. S'il traduit le rôle de Célimène, il +efface d'un trait les façons de grande dame, les finesses de femme, le +tact de maîtresse de maison, la politesse, le grand air, la +supériorité d'esprit et de savoir-vivre, pour mettre à la place +l'impudence et les escroqueries d'une courtisane «forte en gueule.» +S'il invente une fille presque honnête, Hippolyta, il commence par lui +mettre dans la bouche des paroles telles qu'on n'en peut rien +transcrire. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il crée ou qu'il +copie, qu'il blâme ou qu'il loue, son théâtre est une diffamation de +l'homme, qui rebute en même temps qu'elle attire, et qui écoeure quand +elle corrompt. + +Un don surnage pourtant, la force, qui ne manque jamais dans ce pays, et +y donne un tour propre aux vertus comme aux vices. Quand on a écarté les +phrases d'auteur tout oratoires et pesamment composées d'après les +Français, on aperçoit le vrai talent anglais, le sentiment poignant de +la nature et de la vie. Wycherley a ce lucide et hardi regard qui saisit +dans une situation les gestes, l'expression physique, le détail +sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudités et des bassesses, qui +atteint, non pas l'homme en général et la passion telle qu'elle doit +être, mais l'individu particulier et la passion telle qu'elle est. Il +est réaliste, non pas de parti pris, comme nos modernes, mais par +nature. Il plaque violemment son plâtre sur la figure grimaçante et +bourgeonnée de ses drôles pour nous porter sous les yeux le masque +implacable où s'est collée au passage l'empreinte vivante de leur +laideur. Il charge ses pièces d'incidents, il multiplie l'action, il +pousse la comédie jusqu'aux situations dramatiques; il bouscule ses +personnages à travers les coups de main et les violences, il va jusqu'à +les fausser pour outrer la satire. Voyez dans Olivia, qu'il copie +d'après Célimène, la fougue des passions qu'il manie. Elle peint ses +amis comme Célimène[50], mais avec quels outrages! «Milady Automne?--Un +vieux carrosse repeint.--Sa fille?--Splendidement laide, une mauvaise +croûte dans un cadre riche.--Et la dégoûtante vieille au haut bout de +sa table....--Renouvelle la coutume grecque de servir une tête de mort +dans les banquets.» Nos nerfs modernes ne supporteraient pas le portrait +qu'elle fait de Manly, son amant; celui-ci l'entend par surprise; à +l'instant elle se redresse, le raille en face, se déclare mariée, lui +dit qu'elle garde les diamants qu'elle a reçus de lui, et le brave. +«Mais, lui dit-on, par quel attrait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui avait +pu vous donner du goût pour lui?--Ce qui force tout le monde à flatter +et à dissimuler, sa bourse; j'avais une vraie passion pour elle[51].» +Son impudence est celle d'une courtisane déclarée. Amoureuse dès la +première vue de Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle se +pend à son cou, «l'étouffe de baisers;» puis dans l'obscurité elle +tâtonne pour le trouver en disant: «Où sont tes lèvres?» Il y a une +sorte de «férocité» animale dans son amour. Elle renvoie son mari par +une comédie improvisée; puis, avec un mouvement de danseuse: «Va-t'en, +mon mari, et viens, mon ami. Justement les seaux dans le puits: l'un +descendant fait monter l'autre.» Elle éclate d'un rire mordant: «Pourvu +qu'ils n'aillent pas comme eux se heurter en route et se casser l'un +l'autre[52]!» Surprise en flagrant délit et ayant tout avoué à sa +cousine, dès qu'elle entrevoit une espérance de salut, elle revient sur +son aveu avec une effronterie d'actrice: «Eh bien! cousine, lui dit +l'autre, je le confesse, c'était là de l'hypocrisie raisonnable.--Quelle +hypocrisie?--Je veux dire, ce conte que vous avez fait à votre mari; il +était permis, puisque c'était pour votre défense.--Quel conte? Je vous +prie de savoir que je n'ai jamais fait de conte à mon mari.--Vous ne me +comprenez pas, bien sûr: je dis que c'était une bonne manière d'en +sortir, et honnête, de faire passer votre galant pour une +femme.--Qu'est-ce que vous voulez dire, encore une fois, avec mon +galant, et qui est-ce qui a passé pour une femme?--Comment! vous voyez +bien que votre mari l'a pris pour une femme!--Qui?--Mon Dieu! mais +l'homme qu'il a trouvé avec vous!--Seigneur! vous êtes folle à coup +sûr.--Oh! ce jeu-là est trop insipide, Il en est blessant.--Et se jouer +de mon honneur est encore plus blessant.--Quelle impudence +admirable!--De l'impudence, moi! à moi un tel langage! Oh bien! je ne +reverrai plus votre visage. Lettice, où êtes-vous? Venez, laissons là +cette méchante femme médisante.--Un mot d'abord, madame, je vous prie; +pourriez-vous jurer que votre mari ne vous a pas trouvée avec...--Jurer! +Oui, que quiconque est monté dans ma chambre, inconnu, dans l'obscurité, +homme ou femme, je ne le connais pas, et par le ciel, et par tout ce qui +est bon; et si je meurs, puissé-je n'avoir jamais une seule joie dans ce +monde ni dans l'autre! Oui, et je veux être éternellement...--Damnée! et +vous l'êtes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer: autant jouer +franc jeu.--Ô horrible! horrible avis! Sortons, ne l'entendons pas; +viens, Lettice, elle nous corromprait[53].» Voilà de la verve, et si +j'osais conter les audaces et les vérifications de l'action nocturne, on +verrait que Mme Marneffe a une soeur et Balzac un devancier. + +Il est un personnage qui montre en abrégé son talent et sa morale, +tout composé d'énergie et d'indélicatesse, Manly, le _plain dealer_, +si visiblement son favori, que les contemporains ont donné à l'auteur +en surnom le nom de son héros. Manly est peint d'après Alceste, et +l'énormité des différences mesure la différence des deux mondes et des +deux pays[54]. Il n'est pas gentilhomme de cour, mais capitaine de +vaisseau, avec les allures des marins du temps, la casaque tachée de +goudron et sentant l'eau-de-vie[55], prompt aux voies de fait et aux +jurons sales, appelant les gens chiens et esclaves, et, quand ils lui +déplaisent, les jetant à coups de pied dans l'escalier. «Mylord, +dit-il à un seigneur avec un grondement de dogue, les gens de votre +espèce sont comme les prostituées et les filous, dangereux seulement +pour ceux que vous embrassez.» Puis, quand le pauvre homme essaye de +lui parler à l'oreille: «Mylord, tout ce que vous m'avez appris en me +chuchotant ce que je savais d'avance, c'est que vous avez l'haleine +puante; voilà un secret pour votre secret[56].» Quand il est dans le +salon d'Olivia avec «ces perroquets bavards, ces singes, ces échos +d'hommes,» il vocifère comme sur son gaillard d'arrière: «Silence, +bouffons de foire!» et il les prend au collet. «Pas de caquetage, +babouins! dehors tout de suite, ou bien[57]....» Et il les met à la +porte. Voilà ses façons d'homme sincère.--Il a été ruiné par Olivia +qu'il aime et qui le renvoie. La pauvre Fidelia, déguisée en homme et +qu'il prend pour un adolescent timide, vient le trouver pendant qu'il +ronge sa colère: «Je puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais +mendier ou voler pour vous.--Bah! encore des vanteries.... Tu dis que +tu irais mendier pour moi?--De tout mon coeur, monsieur.--Eh bien! tu +iras faire l'entremetteur pour moi?--Comment, monsieur?--Oui, auprès +d'Olivia. Va, flatte, mens, agenouille-toi, promets n'importe quoi +pour me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir[58].» Et lorsque +Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrassée, de force, avec un +emportement d'amour: «Son amour!... l'amour d'une prostituée, d'une +sorcière! Ah! ah! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien, monsieur? Bien +sûr, je me figurais que ses lèvres.... Mais je ne dois plus me les +figurer. Et pourtant elles sont si belles que je voudrais les baiser +encore,--m'y coller,--puis les arracher avec mes dents, les mâcher en +morceaux et les cracher à la face de son entreteneur[59]!...» Ces cris +de sauvage annoncent des actions de sauvage. Il va la nuit avec +Fidelia pour entrer sous son nom chez Olivia, et Fidelia, par +jalousie, résiste. Son sang s'émeut alors, un flot de fureur lui monte +à la face, et il lui crie tout bas d'une voix sifflante: «Ah! tu es +donc mon rival? Eh bien! alors tu vas rester ici et garder la porte à +ma place, pendant que j'entre à ta place. Puis, quand je serai +dedans, si tu oses bouger de cette planche ou souffler un mot, je lui +couperai la gorge, à elle d'abord; et si tu l'aimes, tu ne risqueras +pas sa vie. Et la tienne aussi, je sais que la tienne, au moins, tu +l'aimes. Pas un mot, où je commence par toi[60]!» Il renverse le mari, +autre traître, reprend à Olivia la cassette de bijoux qu'il lui avait +donnée, lui en jette quelques-uns, disant «qu'il n'a jamais quitté une +fille sans la payer[61],» et donne cette même cassette à Fidelia, +qu'il épouse. Toutes ces actions paraissaient alors convenables. +Wycherley prenait dans sa dédicace le titre de son héros, _Plain +dealer_; il croyait avoir tracé le portrait d'un franc honnête homme, +et s'applaudissait d'avoir donné un bon exemple au public; il n'avait +donné que le modèle d'une brute déclarée et énergique. C'est là tout +ce qui restait de l'homme dans ce triste monde. Wycherley lui ôtait +son manteau mal ajusté de politesse française, et le montrait avec la +charpente de ses muscles et l'impudence de sa nudité. + +À côté d'eux, un grand poëte aveugle et tombé, l'âme remplie des +misères présentes, peignait ainsi le tumulte de l'orgie infernale: +«Bélial vint le dernier, le plus impur des esprits tombés du ciel, le +plus grossier dans l'amour du vice pour lui-même.... Nul n'est plus +souvent dans les temples et aux autels, quand le prêtre devient athée, +comme les fils d'Éli qui remplirent de leurs débauches et de leurs +violences la maison de Dieu. Il règne aussi dans les cours et dans les +palais, dans les cités luxurieuses, où le bruit de l'orgie monte +au-dessus des plus hautes tours, avec l'injure et l'outrage, quand la +nuit obscurcit les rues, et que ses fils se répandent au dehors, +gorgés d'insolence et de vin[62].» + +[Note 37: Lorsque Jupiter sort, alléguant qu'il est jour, Alcmène lui +dit: + + But you and I will draw our curtains close, + Extinguish day-light, and put out the sun. + Come back, my lord. + You have not yet laid long enough in bed + To warm your widowed side. + +Comparez la matrone romaine de Plaute et l'honnête dame française de +Molière à cette personne expansive.] + +[Note 38: + + From hunting whores and haunting play, + And minding nothing all the day, + And all the night too, you will say,... + To make grave legs in formal fetters, + Converse with fools and write dull letters.... + (_Lettre à lord Middleton_)] + +[Note 39: Though I cannot lie like them, I am as vain as they; I +cannot but publicly give your Grace my humble acknowledgments.... This +is the poet's gratitude, which in plain english is only pride and +ambition.] + +[Note 40: _Madame Bovary_, par G. Flaubert.] + +[Note 41: + +MISTRESS JOYNER. + +You must send for something to entertain her.... Upon my life! A +groat! what will this purchase? + +GRIPE. + +Two black pots of ale and a cake, at the cellar. Come, the wine has +arsenic in it.] + +[Note 42: + +MISTRESS JOYNER. + +A treat of a groat! I will not wag. + +GRIPE. + +Why don't you go? Here, take more money, and fetch what you will; take +here, half-a-crown. + +MISTRESS JOYNER. + +What will half-a-crown do? + +GRIPE. + +Take a crown then, an angel, a piece. Begone. + +MISTRESS JOYNER. + +A treat only will not serve my turn. I must buy the poor wretch there +some toys. + +GRIPE. + +What toys? What? Speak quickly. + +MISTRESS JOYNER. + +Pendants, necklaces, fans, ribbons, points, laces, stockings, +gloves.... + +GRIPE. + +But there, take half a piece for the other things. + +MISTRESS JOYNER. + +Half a piece! + +GRIPE. + +Prithee, begone; take t'other piece then--two pieces--three +pieces--five--there; 'tis all I have. + +MISTRESS JOYNER. + +I must have the broad-seal ring, too, or I stir not.] + +[Note 43: Il faut lire cet épilogue, pour voir quelles paroles et +quels détails on osait mettre dans la bouche d'une actrice.] + +[Note 44: «That spark who has his fruitless designs upon the bedridden +widow down to the sucking heiress in her pissing clout.» + +Mistress Flippant: «Though I had married the fool, I thought to have +reserved the witt, as well as other ladies.» + +Dapperwit: «I will contest with no rival; not with my old rival your +coachman.» + +She has a complexion like an Holland cheese, and no more teeth left +than such as give a haut goust to her breath.] + +[Note 45: Pish! give her but leave to put on.... the long patch under +the left eye; awaken the roses on her cheeks with some Spanish wool, +and warrant her breath with some lemon-peel. + + (Acte III, scène III.)] + +[Note 46: Unfortunate lady that I am! I have left the herd on purpose +to be chased. But the park affords not so much as a satyr for me; and +no Burgundy man, or drunken scourer, will reel my way. The rag-women, +and cinder-women, have better luck than I. (Acte IV.)] + +[Note 47: Dans _l'Épouse campagnarde_.] + +[Note 48: On connaît la lettre d'Agnès dans Molière: «Je veux vous +écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des +pensées que je désirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment +faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles, etc.» +Regardez la façon dont Wycherley la traduit: «Dear, sweet Mr Horner, +my husband would have me send you a base, rude, unmannerly letter: but +I won 't; and would have forbid you loving me, but I won 't; and would +have me say to you, I hate you, poor Mr Horner, but I won 't tell a +lie for him. For I'm sure if you and I were in the country at cards +together, I could not help treading on your toe under the table, or +rubbing knees with you, and staring in your face, till you saw me, and +then looking down and blushing for an hour together, etc.»--«Why, he +put the tip of his tongue between my lips.»] + +[Note 49: Dans le _Plain dealer_.] + +[Note 50: + +NOVEL. + +But, as I was saying, madam, I have been treated to-day with all the +ceremony and kindness imaginable at my Lady Autumn's But the nauseous +old woman at the upper hand of her table.... + +OLIVIA. + +Revives the old Grecian custom of serving in a death's head with their +banquets.... + +I detest her hollow cherry cheeks, she looks like an old coach new +painted. + +.... She is most splendidly, gallantly ugly, and looks like an ill +piece of daubing in a rich frame. (Acte II, scène I.) + +La scène est empruntée au _Misanthrope_ et à la _Critique de l'École +des Femmes_; jugez de la transformation.] + +[Note 51: + +FIDELIA. + +But, madam, what could make you dissemble love to him, when 'twas so +hard a thing for you, and flatter his love to you? + +OLIVIA. + +That which makes all the world flatter and dissemble. 'Twas his money; +I had a real passion for it. + +.... As soon as I had his money, I hastened his departure like a wife, +who, when she has made the most of a dying husband's breath, pulls +away his pillow. (Acte IV, scène I.) + +Cette dernière phrase est d'un satirique morose plutôt que d'un +observateur exact.] + +[Note 52: Go, husband, and come up, friend; just the buckets in the +well; the absence of one brings the other. But I hope, like them too, +they will not meet in the way, jostle and clash together.] + +[Note 53: + +ELIZA. + +Well, cousin, this, I confess, was reasonable hypocrisy; you were the +better for 't. + +OLIVIA. + +What hypocrisy? + +ELIZA. + +Why, this last deceit of your husband was lawful, since in your own +defence. + +OLIVIA. + +What deceit? I'd have you to know I never deceived my husband. + +ELIZA. + +You do not understand me, sure. I say, this was an honest come-off and +a good one. But it was a sign your gallant had enough of your +conversation, since he could so dexterously cheat your husband in +passing for a woman. + +OLIVIA. + +What d'ye mean, once more, with my gallant, and passing for a woman? + +ELIZA. + +What do you mean? You see your husband took him for a woman? + +OLIVIA. + +Whom? + +ELIZA. + +Heyday! Why, the man he found you with.... + +OLIVIA. + +Lord, you rave, sure! + +ELIZA. + +Why, did not you tell me last night.... Fy, this fooling is so +insipid, 'tis offensive. + +OLIVIA. + +And fooling with my honour will be more offensive.... + +ELIZA. + +Ô admirable confidence!.... + +OLIVIA. + +Confidence, to me! To me such language! Nay, then I'll never see your +face again.... Lettice, where are you? Let us be gone from this +censorious ill woman. + +ELIZA. + +One word first, pray, madam. Can you swear that whom your husband +found you with.... + +OLIVIA. + +Swear! Ay, that whosoever 'twas that stole up, unknown, into my room, +when 'twas dark, I know not, whether man or woman, by heavens, by all +that's good; or, may I never more have joys here, or the other world. +Nay, may I eternally.... + +ELIZA. + +Be damned.... So, so you are damned enough already by your oaths. Yet +take this advice with you, in this plain-dealing age: to leave off +forswearing yourself.... + +OLIVIA. + +O hideous, hideous advice! Let us go out of the hearing of it. She +will spoil us, Lettice. (Acte V, scène I.)] + +[Note 54: Comparez au rôle d'Alceste des tirades comme celle-ci: + +Such as you, like common whores and pickpockets, are only dangerous to +those you embrace. + +Comparez au rôle de Philinte des tirades comme celle-ci: + +But, faith, could you think I was a friend to those I hugged, kissed, +flattered, bowed to? When their backs were turned, did not I tell you +they were rogues, villains, rascals, whom I despised and hated?] + +[Note 55: I shall not have again my alcove smell like a cabin, my +chamber perfumed with his tarpaulin Brandenburgh, hear vollies of +brandy sighs, enough to make a fog in one's room.] + +[Note 56: My lord, all that you have made me known by your whispering +which I knew not before, is that you have a stinking breath. There is +a secret for your heart.] + +[Note 57: Peace, you Bartholomew-fair buffoons!... Why, you impudent, +effeminate wretches,... you are in all things so like women, that you +may think it in me a kind of cowardice to beat you. + +Begone, I say.... No chattering, baboons, instantly begone, or....] + +[Note 58: + +FIDELIA. + +I warrant you, sir; for, at worst, I would beg or steal for you. + +MANLY. + +Nay, more bragging.... You said, you'd beg for me. + +FIDELIA. + +I did, sir. + +MANLY. + +Then, you shall beg for me. + +FIDELIA. + +With all my heart, sir. + +MANLY. + +That is, pimp for me. + +FIDELIA. + +How, sir? + +MANLY. + +D'ye start.... No more dissembling. Here, I say, you must go use your +cunning for me to Olivia.... Go, flatter, lie, kneel, promise anything +to get her for me. I cannot live unless I have her.] + +[Note 59: Her love--a whore's, a witch's love!--But what, did she not +kiss well, sir? I'm sure, I thought her lips.... But I must not think +of them more.... But yet they are such I could still kiss, grow +so,--and then tear off with my teeth, grind them into mammocks, and +spit them into her cuckold's face.] + +[Note 60: What, you are my rival, then! And therefore you shall stay +and keep the door for me, whilst I go in for you; but when I'm gone, +if you dare to stir off from this very board, or breath the least +murmuring accent, I'll cut her throat first; and if you love her, you +will not venture her life. Nay, then I'll cut your throat too, and I +know you love your own life at least.... Not a word more, lest I begin +my revenge on her by killing you.] + +[Note 61: Here, madam, I never left yet my wench unpaid.] + +[Note 62: + + Belial came last, than whom a spirit more lewd + Fell not from heaven or more gross to love + Vice for itself. + Who more oft than he + In temples and at altars, when the priest + Turns atheist, as did Eli's sons who fill'd + With lust and violence the house of God: + In court and palaces he also reigns, + And in luxurious cities, when the noise + Of riot ascends above their loftiest towers, + And injury and outrage; and when night + Darkens the streets, then wander forth the sons + Of Belial, flown with insolence and wine. + (Milton, liv. I.)] + + +§ 2. LES MONDAINS. + + +I + +Au dix-septième siècle s'ouvre en Europe un genre de vie nouveau, la +vie mondaine, qui bientôt prime et façonne les autres. C'est en France +surtout et en Angleterre qu'elle paraît et qu'elle règne, pour les +mêmes causes et dans le même temps. + +Pour remplir les salons, il faut un certain état politique, et cet +état, qui est la suprématie du roi jointe à la régularité de la +police, s'établissait à la même époque des deux côtés du détroit. La +police régulière met la paix entre les hommes, les tire de l'isolement +et de l'indépendance féodale et campagnarde, multiplie et facilite les +communications, la confiance, les réunions, les commodités et les +plaisirs. La suprématie du roi institue une cour, centre des +conversations, source des grâces, théâtre des jouissances et des +splendeurs. Ainsi attirés l'un vers l'autre et vers le trône par la +sécurité, la curiosité, l'amusement et l'intérêt, les grands seigneurs +s'assemblent, et du même coup ils deviennent gens du monde et gens de +cour. Ce ne sont plus les barons du siècle précédent, debout dans la +haute salle, armés et sombres, occupés de l'idée qu'ils pourront bien +au sortir du palais se tailler en pièces, et que, s'ils se frappent +dans le palais, le bourreau est là pour leur couper la main et boucher +leurs veines avec un fer rouge; sachant de plus que le roi leur fera +peut-être demain trancher la tête, partant prompts à s'agenouiller +pour se répandre en protestations de fidélité soumise, mais comptant +tout bas les épées qui prendront leur querelle et les hommes sûrs qui +font sentinelle derrière le pont-levis de leur château[63]. Les +droits, les pouvoirs, les contraintes et les attraits de la vie +féodale ont disparu. Ils n'ont plus besoin que leur manoir soit une +forteresse. Ils n'ont plus le plaisir d'y régner comme dans un État. +Ils s'y ennuient, et ils en sortent. N'ayant plus rien à disputer au +roi, ils vont chez lui. Sa cour est un salon, le plus agréable à voir +et le plus utile à fréquenter. On y trouve des fêtes, des ameublements +splendides, une compagnie parée et choisie, des nouvelles et des +commérages: on y rencontre des pensions, des titres, des places pour +soi et pour les siens; on s'y divertit et on y profite: c'est tout +gain et tout plaisir. Les voilà donc qui vont au lever, assistent au +dîner, reviennent pour le bal, s'assoient pour le jeu, sont là au +coucher. Ils y font belle figure avec leurs habits demi-français, +leurs perruques, leurs chapeaux chargés de plumes, leurs +hauts-de-chausses en étages, leurs canons, et les larges rosettes de +rubans qui couvrent leurs souliers. Les dames se fardent[64], se +mettent des mouches[65], étalent des robes de satin et de velours +magnifiques, toutes galonnées d'argent et traînantes, au-dessus +desquelles paraît la blancheur de leur poitrine, dont l'éclatante +nudité se continue sur toute l'épaule et jusqu'au bras. On les +regarde, on salue et on approche. Le roi monte à cheval pour sa +promenade à Hyde-Park; à ses côtés courent la reine, et avec elle les +deux maîtresses, lady Castlemaine et mistress Stewart: «la reine[66] +en gilet blanc galonné, en jupon court cramoisi, et coiffée _à la +négligence_; mistress Stewart avec son chapeau à cornes, sa plume +rouge, ses yeux doux, son petit nez romain, sa taille parfaite.» On +rentre à White-Hall, «les dames vont, viennent, causant, jouant avec +leurs chapeaux et leurs plumes, les échangeant, chacune essayant tour +à tour ceux des autres et riant.» En si belle compagnie la galanterie +ne manque pas. «Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis +garnis, les pâtes d'abricot, les essences, et autres menues denrées +d'amour arrivent de Paris chaque semaine.» Londres fournit «des +présents plus solides, comme vous diriez boucles d'oreilles, diamants, +brillants et belles guinées de Dieu; les belles s'en accommodaient, +comme si cela fût venu de plus loin[67].» Les intrigues trottent, Dieu +sait combien et lesquelles. Naturellement aussi la conversation va son +train. On développe tout haut les aventures de Mlle Warmestre la +dédaigneuse, «qui, surprise apparemment pour avoir mal compté, prend +la liberté d'accoucher au milieu de la cour.» On se répète tout bas +les tentatives de Mlle Hobart, l'heureux malheur de Mlle Churchill, +qui, étant fort laide, mais ayant eu l'esprit de tomber de cheval, +toucha les yeux et le coeur du duc d'York. Le chevalier de Grammont +conte au roi l'histoire de Termes ou de l'aumônier Poussatin; tout le +monde quitte le bal pour venir l'écouter, et, le conte fait, chacun +rit à se tenir les côtes. Vous voyez que si ce monde n'est pas celui +de Louis XIV, c'est néanmoins le monde, et que, s'il a plus d'écume, +il va du même courant. Le grand objet y est aussi de s'amuser et de +paraître. On veut être homme à la mode; un habit rend célèbre: +Grammont est tout désolé quand la coquinerie de son valet l'oblige à +porter deux fois le même. Tel autre se pique de faire des chansons, de +bien jouer de la guitare. «Russell avait un recueil de deux ou trois +cents contredanses en tablature, qu'il dansait toutes à livre ouvert.» +Jermyn est connu pour ses bonnes fortunes. «Un gentilhomme, dit +Etheredge, doit s'habiller bien, danser bien, faire bien des armes, +avoir du talent pour les lettres d'amour, une voix de chambre +agréable, être très-amoureux, assez discret, mais point trop +constant.» Voilà déjà l'air de cour tel qu'il dura chez nous jusque +sous Louis XVI. Avec de pareilles moeurs, la parole remplace l'action. +La vie se passe en visites, en entretiens. L'art de causer devient le +premier de tous; bien entendu, il s'agit de causer agréablement, pour +employer une heure, sur vingt sujets en une heure, toujours en +glissant, sans jamais enfoncer, de telle façon que la conversation ne +soit pas un travail, mais une promenade. Au retour, elle continue par +des lettres qu'on écrit le soir, par des madrigaux ou des épigrammes +qu'on lira le matin, par des tragédies de salon ou des parodies de +société. Ainsi naît une littérature nouvelle, oeuvre et portrait du +monde qu'elle a pour public et pour modèle, qui en sort et y aboutit. + +[Note 63: Voir toutes les pièces historiques de Shakspeare.] + +[Note 64: 1654.] + +[Note 65: 1660.] + +[Note 66: Pepys, 1663.] + +[Note 67: Grammont.] + + +II + +Encore faut-il qu'ils sachent causer, et ils commencent à l'apprendre. +Une révolution s'est faite dans l'esprit comme dans les moeurs. En +même temps que les situations reçoivent un nouveau tour, la pensée +prend une nouvelle forme. La Renaissance finit, l'âge classique +s'ouvre, et l'artiste fait place à l'écrivain. L'homme revient de son +premier voyage autour des choses; l'enthousiasme, le trouble de +l'imagination soulevée, le fourmillement tumultueux des idées neuves, +toutes les facultés qu'éveille une première découverte se sont +contentées, puis affaissées. Leur aiguillon s'est émoussé parce que +leur oeuvre s'est faite. Les bizarreries, les profondes percées, +l'originalité sans frein, les irruptions toutes-puissantes du génie +lancé au centre de la vérité à travers les extrêmes folies, tous les +traits de la grande invention ont disparu. L'imagination se tempère; +l'esprit se discipline: il revient sur ses pas; il parcourt une +seconde fois son domaine avec une curiosité calmée, avec une +expérience acquise. Il se déjuge et se corrige. Il trouve une +religion, un art, une philosophie à reformer ou à réformer. Il n'est +plus propre à l'intuition inspirée, mais à la décomposition régulière. +Il n'a plus le sentiment ou la vue de l'ensemble; il a le tact et +l'observation des parties. Il choisit et il classe; il épure et il +ordonne. Il cesse d'être créateur, il devient discoureur. Il sort de +l'invention, il s'assoit dans la critique. Il entre dans cet amas +magnifique et confus de dogmes et de formes où l'âge précédent a +entassé pêle-mêle les rêveries et les découvertes; il en retire des +idées qu'il adoucit et qu'il vérifie. Il les range en longues chaînes +de raisonnements aisés qui descendent anneau par anneau jusqu'à +l'intelligence du public. Il les exprime en mots exacts, qui offrent +leur série graduée, échelon par échelon, à la réflexion du public. Il +institue dans tout le champ de la pensée une suite de compartiments et +un réseau de routes qui, empêchant toute erreur et tout écart, mènent +insensiblement tout esprit vers tout objet. Il atteint la clarté, la +commodité, l'agrément. Et le monde l'y aide; les circonstances +rencontrées achèvent la révolution naturelle; le goût change par sa +propre pente, mais aussi par l'ascendant de la cour. Quand la +conversation devient la première affaire de la vie, elle façonne le +style à son image et selon ses besoins. Elle en chasse les écarts, les +images excessives, les cris passionnés, toutes les allures décousues +et violentes. On ne peut pas crier, gesticuler, rêver tout haut dans +un salon: on s'y contient; les gens s'y critiquent et s'y observent; +le temps s'y passe à conter et à discuter; il y faut des expressions +nettes, un langage exact, des raisonnements clairs et suivis; sinon, +on ne peut escarmoucher ni s'entendre. Le style correct, la bonne +langue, le discours y naissent d'eux-mêmes, et ils s'y perfectionnent +bien vite; car le raffinement est le but de la vie mondaine; on +s'étudie à rendre toutes les choses plus jolies et plus commodes, les +meubles comme les mots, les périodes comme les ajustements. L'art et +l'artifice y sont la grande marque. On se pique de savoir parfaitement +sa langue, de ne jamais manquer au sens exact des termes, d'écarter +les expressions roturières, d'aligner les antithèses, d'employer les +développements, de pratiquer la rhétorique. Rien de plus fort que le +contraste des conversations de Shakspeare et de Fletcher, mises en +regard de celles de Wycherley et de Congreve. Chez Shakspeare, les +entretiens ressemblent à des assauts; vous croiriez voir des artistes +qui s'escriment de mots et de gestes dans une salle d'armes. Ils +bouffonnent, ils chantent, ils songent tout haut, ils éclatent en +rires, en calembours, en paroles de poissardes et de poëtes, en +bizarreries recherchées; ils ont le goût des choses saugrenues, +éclatantes; tel danse en parlant; volontiers ils marcheraient sur +leurs mains; il n'y a pas un grain de calcul et il y a plus de trois +grains de folie dans leurs têtes. Ici les gens sont posés; ils +dissertent ou disputent; le raisonnement est le fond de leur style; +ils sont si bien écrivains qu'ils le sont trop, et qu'on voit à +travers eux l'auteur occupé à combiner des phrases. Ils arrangent des +portraits, ils redoublent les comparaisons ingénieuses, ils balancent +les périodes symétriques. Tel personnage débite une satire, tel autre +compose un petit essai de morale. On tirerait des comédies du temps un +volume de sentences; elles sont pleines de morceaux littéraires qui +annoncent déjà le _Spectator_[68]. Ils recherchent l'expression +adroite et heureuse, ils habillent les choses hasardées avec des mots +convenables, ils glissent prestement sur la glace fragile des +bienséances et la rayent sans la briser. Je vois des gentilshommes, +assis sur des fauteuils dorés, fort calmes d'esprit, fort étudiés dans +leurs paroles, observateurs froids, sceptiques diserts, experts en +matière de façons, amateurs d'élégance, curieux du beau langage autant +par vanité que par goût, et qui, occupés à discourir entre un +compliment et une révérence, n'oublieront pas plus leur bon style que +leurs gants fins ou leur chapeau. + +[Note 68: Voyez, par exemple, dans le _Beaux Stratagem_ (Farquhar), +act. II, sc. II, le Beau à l'Église.] + + +III + +Parmi les meilleurs et les plus agréables modèles de cette urbanité +naissante, paraît sir William Temple, un diplomate et un homme de +monde, avisé, prudent et poli, doué de tact dans la conversation et +dans les affaires, expert dans la connaissance des temps et dans l'art +de ne pas se compromettre, adroit à s'avancer et à s'écarter, qui sut +attirer sur soi la faveur et les espérances de l'Angleterre, obtenir +les éloges des lettrés, des savants, des politiques et du peuple, +gagner une réputation européenne, obtenir toutes les couronnes +réservées à la science, au patriotisme, à la vertu et au génie, sans +avoir beaucoup de science, de patriotisme, de génie ou de vertu. Une +pareille vie est le chef-d'oeuvre d'un pareil monde; des dehors +très-beaux et un fond moins beau: en voilà l'abrégé. Ses façons +d'écrivain sont conformes à ses maximes de politique. Principes et +style, tout se tient en lui; c'est le véritable diplomate, tel qu'on +le rencontre dans les salons, ayant sondé l'Europe et touché partout +le fond des choses, revenu de tout, particulièrement de +l'enthousiasme, admirable dans un fauteuil ou dans une réception, bon +conteur, plaisant au besoin, mais avec discrétion, accompli dans l'art +de représenter et de jouir. Celui-ci, dans sa retraite à Sheen, puis à +Moor-Park, s'amuse à écrire; et il écrit comme parle un homme de son +état, c'est-à-dire fort bien, avec dignité et avec aisance, surtout +lorsqu'il parle des pays qu'il a visités, des événements qu'il a vus, +des divertissements nobles qui occupent ses heures[69]. Il a quinze +cents livres sterling de rente, et une belle sinécure en Irlande. Il a +quitté les affaires au moment des violents débats, sans vouloir +s'engager pour le roi, ni contre le roi, décidé, comme il le dit +lui-même, à ne «point se mettre en travers du courant,» quand le +courant est irrésistible. Il vit pacifiquement à la campagne avec sa +femme, sa soeur, son secrétaire, ses gens, recevant les visites des +étrangers qui veulent voir le négociateur de la Triple Alliance, et +quelquefois celles du nouveau roi Guillaume, qui, ne pouvant obtenir +ses services, vient parfois rechercher ses conseils. Il plante et +jardine, sur un sol fertile, dans un pays dont l'air lui convient, +parmi des plates-bandes régulières, au bord d'un canal bien droit et +flanqué d'une terrasse bien correcte, et il se loue en bons termes, +avec toute la discrétion convenable, du caractère qu'il possède et du +parti qu'il a pris. «Je me suis souvent étonné, dit-il, qu'Épicure ait +trouvé tant d'âpres et amers censeurs dans les âges qui l'ont suivi, +lorsque la beauté de son esprit, l'excellence de son naturel, le +bonheur de sa diction, l'agrément de son entretien, la tempérance de +sa vie et la constance de sa mort l'ont fait tant aimer de ses amis, +admirer de ses disciples et honorer par les Athéniens[70].» Il a +raison de défendre Épicure, car il a suivi ses préceptes, évitant les +grands bouleversements d'esprit, et s'installant comme un des dieux de +Lucrèce dans un des interstices des mondes. «Quand les philosophes ont +vu les passions entrer et s'enraciner dans l'État, ils ont cru que +c'était folie pour les honnêtes gens que de se mêler des affaires +publiques[71].... Le vrai service du public est une entreprise d'un si +grand labeur et d'un si grand souci, qu'un homme bon et sage, +quoiqu'il puisse ne point la refuser s'il y est appelé par son prince +ou par son pays, et s'il croit pouvoir y rendre des services plus +qu'ordinaires, doit pourtant ne la rechercher que rarement ou jamais, +et la laisser le plus communément à ces hommes, qui, sous le couvert +du bien public, poursuivent leurs propres visées de richesse, de +pouvoir et d'honneurs illégitimes[72].» Voilà de quel air il +s'annonce. Sa personne ainsi présentée, il en vient à parler du +jardinage qu'il pratique, et d'abord des six grands Épicuriens qui ont +illustré la doctrine de leur maître, César, Atticus, Lucrèce, Horace, +Mécène, Virgile; puis des diverses espèces de jardins qui ont un nom +dans le monde, depuis le paradis terrestre et le jardin d'Alcinoüs +jusqu'à ceux de Hollande et d'Italie, tout cela un peu longuement, en +homme qui s'écoute et qu'on écoute, qui fait un peu amplement à ses +hôtes les honneurs de sa maison et de son esprit, mais qui fait tout +cela avec agrément et dignité, sans air doctoral, ni morgue, en tons +variés, et en modulant comme il faut ses gestes et sa voix. Il conte +qu'il a importé quatre espèces de raisins en Angleterre, il avoue +qu'il a trop dépensé; cependant il ne le regrette pas; depuis cinq ans +il n'a pas eu envie une seule fois d'aller à Londres. Il mêle les +anecdotes aux conseils techniques; il y en a une sur le roi Charles +II, qui a loué le climat de l'Angleterre par-dessus tous les autres, +disant que c'est celui où l'on peut rester en plein air sans malaise +le plus de jours dans l'année; sur l'évêque de Munster, qui, ne +pouvant avoir dans son verger que des cerises, en avait rassemblé +toutes les espèces et si bien perfectionné les plants qu'il pouvait en +manger depuis mai jusqu'en septembre. Le lecteur se réjouit +intérieurement quand il entend un témoin oculaire conter des détails +intimes sur de si grands personnages. Notre attention s'éveille à +l'instant; nous nous croyons, par contre-coup, gens de cour, et nous +sourions avec complaisance; peu importe que ces détails soient minces; +ils font bien, ils sont comme un geste aristocratique, comme une façon +noble de prendre du tabac ou secouer la dentelle de sa manchette. +Voilà l'intérêt de la belle conversation de cour; elle peut rouler sur +des riens; l'excellence des façons donne à ces riens un charme unique; +on écoute le son de la voix; on est amusé par des demi-sourires; on se +laisse aller au courant facile; on oublie que ces idées sont +ordinaires; on regarde le conteur, sa rhingrave, sa canne dont il +joue, ses souliers à rubans, sa démarche aisée sur le sable nivelé de +ses allées, entre ses charmilles irréprochables; l'oreille, l'esprit +lui-même sont flattés, séduits par la justesse de la diction, par +l'abondance des périodes ornées, par la dignité et l'ampleur d'un +style dont la régularité est devenue involontaire, et qui, artificiel +d'abord comme le savoir-vivre, finit, comme le vrai savoir-vivre, par +se changer en besoin sincère et en talent naturel. + +Par malheur, ce talent conduit parfois aux balourdises; quand on parle +bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'érige en +philosophe, en critique, même en érudit; et on l'est en effet, au +moins pour les dames. On écrit, comme sir William, des _Essais sur le +gouvernement_, sur la _Vertu héroïque_[73], sur la poésie, +c'est-à-dire de petits traités sur la société, sur le beau, sur la +philosophie de l'histoire. On est un Locke, un Herder, un Bentley de +salon, rien autre chose. Parfois, sans doute, l'esprit naturel +rencontre de bons jugements neufs: Temple, le premier, trouve un +souffle pindarique dans le vieux chant de Regnard Lodbrog, et met le +_Don Quichotte_ au premier rang parmi les grandes oeuvres de +l'invention moderne; de même encore lorsqu'il touche un sujet de sa +compétence, par exemple les causes de la puissance et de la décadence +des Turcs, il raisonne à merveille. Mais pour le reste il est +écolier; même, chez lui, le pédant perce, le pire des pédants, celui +qui, ne sachant pas, veut paraître savoir, qui cite l'histoire de tous +les pays, allègue Jupiter, Saturne, Osiris, Fo-hi, Confucius, +Manco-Capac, Mahomet, et disserte sur toutes ces civilisations si mal +débrouillées, si inconnues, comme s'il les avait étudiées solidement, +dans les sources, lui-même, et non pas sur des extraits de son +secrétaire ou dans les livres de seconde main. Un jour l'entreprise +tourna mal; ayant voulu prendre part à une querelle littéraire, et +réclamer la supériorité pour les anciens contre les modernes, il se +crut helléniste, antiquaire, raconta les voyages de Pythagore et +l'éducation d'Orphée, fit remarquer que les anciens sages de la Grèce +«étaient communément d'excellents poëtes et de grands médecins; si +versés dans la philosophie naturelle, qu'ils prédisaient non-seulement +les éclipses dans le ciel, mais les tremblements de terre et les +tempêtes, les grandes sécheresses et les grandes pestes, l'abondance +ou la rareté de telles sortes de fruits ou de grains[74],» talents +admirables et que nous ne possédons plus aujourd'hui. Outre cela il +regretta la décadence de la musique «qui autrefois enchantait les +hommes, les bêtes, les oiseaux, les serpents, au point que leur +nature même en était changée[75].» Il voulut énumérer les plus grands +écrivains modernes et oublia dans son catalogue, «parmi les +Italiens[76], Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les +Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau; +parmi les Espagnols, Lope et Calderon; parmi les Anglais, Chaucer, +Spencer, Shakspeare et Milton;» en revanche il y inséra Paolo Sarpi, +Guevara, sir Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, «auteur +des _Amours de Gaul_.» Pour tout combler, il déclara authentiques et +admirables les fables d'Ésope, cette pesante rédaction byzantine, et +les lettres de Phalaris, cette méchante fabrication sophistique; deux +ouvrages, selon lui, «qui, étant les plus anciens dans leur genre, +sont aussi les meilleurs dans leur genre.» Enfin, pour s'enferrer +lui-même sans remède, il remarqua gravement que «sans doute quelques +savants, du moins de ceux qui passent pour tels sous le nom de +critiques, n'avaient point estimé ces lettres authentiques; mais qu'il +fallait être un bien médiocre peintre pour ne point y reconnaître une +peinture originale. Une telle diversité de passions dans une telle +variété d'actions et de circonstances de la vie et du gouvernement, +une telle liberté de pensée, une telle hardiesse d'expression, une +telle libéralité envers ses amis, un tel dédain de ses ennemis, une +telle considération pour les hommes savants, une telle estime pour les +gens de bien, une telle connaissance de la vie, un tel mépris de la +mort, en même temps qu'une telle âpreté de naturel et une telle +cruauté dans la vengeance, n'ont pu être jamais manifestés que par +celui qui les a possédés; et j'estime Lucien auquel on les attribue +aussi incapable de les écrire que de faire ce que Phalaris a +osé[77].» Très-belle rhétorique; il est fâcheux qu'une phrase si bien +faite couvre de telles sottises. Telle que la voilà, elle parut +triomphante, et l'applaudissement universel dont fut accueilli ce beau +bavardage oratoire, montre les goûts et la culture, l'insuffisance et +la politesse de ce monde élégant dont Temple était la merveille, et +qui, comme Temple, n'aimait de la vérité que le vernis. + +[Note 69: Voir surtout _An Account of the United Provinces, Memoirs of +Gardening_.] + +[Note 70: I have often wondered how such sharp and violent invectives +came to be made so generally against Epicurus, by the ages that +followed him, whose admirable wit, felicity of expression, excellence +of nature, sweetness of conversation, temperance of life, and +constancy of death, made him so beloved by his friends, admired by his +scholars, and honoured by the Athenians.] + +[Note 71: But, where factions were once entered and rooted in a state, +they thought it madness for good men to meddle with public affairs (P. +203, 206, 191, t. III.)] + +[Note 72: But the true service of the public is a business of so much +labour and so much care, that though a good and wise man may not +refuse it, if he be called to it by his prince or his country, and +thinks he can be of more than vulgar use, yet he will seldom or never +seek it, but leaves it commonly to men who, under the disguise of +public good, pursue their own designs of wealth, power, and such +bastard honours as usually attend them, not that which is the true, +and only true reward of virtue.] + +[Note 73: Comparez cet essai à l'ouvrage de Carlyle; c'est le même +titre et le même sujet, et il est curieux d'y voir la différence des +deux siècles.] + +[Note 74: They were commonly excellent poets, and great physicians: +they were so learned in natural philosophy, that they foretold not +only eclipses in the heavens, but earthquakes at land, and storms at +sea, great droughts, and great plagues, much plenty or much scarcity +of certain sorts of fruits or grain; not to mention the magical powers +attributed to several of them, to allay storms, to raise gales, to +appease commotions of people, to make plagues cease.] + +[Note 75: What are become of the charms of music, by which men and +beasts, fishes, fowls and serpents, were so frequently enchanted, and +their very natures changed; by which the passions of men were raised +to the greatest height and violence, and then as suddenly appeased, so +as they might be justly said to be turned into lions or lambs, into +wolves or into harts, by the powers and charms of this admirable art?] + +[Note 76: Macaulay, _Essai sur William Temple_.] + +[Note 77: It may, perhaps, be further affirmed, in favour of the +ancients, that the oldest books we have are still in their kind the +best. The two most ancient that I know of in prose, among those we +call profane authors, are still Esop's Fables and Phalaris's Epistles, +both living near the same time, which was that of Cyrus and +Pythagoras. As the first has been agreed by all ages since for the +greatest master in his kind, and all others of that sort have been but +imitations of his original, so I think the Epistles of Phalaris to +have more race, more spirit, more force of wit and genius, than any +others I have ever seen, either ancient or modern. I know several +learned men (or that usually pass for such, under the name of critics) +have not esteemed them genuine, and Politian, with some others, have +attributed them to Lucian; but I think he must have little skill in +painting, that cannot find out this to be an original; such diversity +of passions, upon such variety of actions and passages of life and +government, such freedom of thought, such boldness of expression, such +bounty to his friends, such scorn of his enemies, such honour of +learned men, such esteem of good, such knowledge of life, such +contempt of death, with such fierceness of nature and cruelty of +revenge, could never be represented but by him that possessed them; +and I esteem Lucian to have been no more capable of writing than of +acting what Phalaris did. In all one writ, you find the scholar or the +sophist; and in all the other, the tyrant and the commander. (_Of +ancient and modern learning_, 469.)] + + +IV + +Ce sont là les moeurs oratoires et polies qui peu à peu, à travers +l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant se +nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, entrant +violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempête de +bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrés +vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du monde et parfois y +réussissent. Wycherley écrit bien, très-clairement, sans la moindre +trace d'euphuïsme, presque à la française. Son Dapperwitt dit de Lucy, +en périodes balancées: «Elle est belle sans affectation, folâtre sans +grossièreté, amoureuse sans impertinence.» Au besoin il est ingénieux, +ses _gentlemen_ échangent des comparaisons heureuses. «Les maîtresses, +dit l'un, sont comme les livres: si vous vous y appliquez trop, ils +vous alourdissent, et vous rendent impropre au monde; mais si vous en +usez avec discrétion, vous n'en êtes que plus propre à la +conversation.--Oui, dit un autre, une maîtresse devrait être comme une +petite retraite à la campagne, près de la ville, non pour y demeurer +constamment, mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et vite +dehors, afin de mieux goûter la ville au retour[78]!» Ces gens font du +style, même à contre-temps, et en dépit de la situation ou de la +condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: «Il n'y a +personne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa +femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe +jamais des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous haïssons +cordialement[79].» L'art est parfait dans ce petit discours: tout y +est, jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de sons; quel +beau diseur que ce cordonnier satirique!--Après la satire, le +madrigal. Tel personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine +prose, décrit «de jolies lèvres boudeuses avec une petite moiteur qui +s'y pose, pareilles à une rose de Provins fraîche sur la branche, +avant que le soleil du matin en ait séché toute la rosée[80].» Ne +voilà-t-il pas les gracieuses galanteries de la cour? Rochester +lui-même, parfois, en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont +encore dans les recueils expurgés à l'usage des jeunes filles +pudiques. Ils ont beau polissonner de fait; à chaque instant il faut +qu'ils complimentent et saluent; devant les femmes qu'ils veulent +séduire, ils sont bien obligés de roucouler des tendresses et des +fadeurs; s'ils n'ont plus qu'un frein, l'obligation de paraître bien +élevés, ce frein les retient encore. Rochester est correct même au +milieu des immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile et +solide de Boileau. Tous ces viveurs veulent être gens d'esprit et du +monde. Sir Charles Sedley se ruine et se salit, mais Charles II +l'appelle «le vice-roi d'Apollon.» Buckingham exalte «la magie de son +style.» Il est le plus charmant, le plus recherché des causeurs; il +fait des mots, et aussi des vers, toujours agréables, quelquefois +délicats; il manie avec dextérité le joli jargon mythologique; il +insinue en légères chansons coulantes toutes ces douceurs un peu +apprêtées qui sont comme les friandises des salons. «Ma passion, +dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté; et l'Amour, pendant que +sa mère vous favorisait, lançait à mon coeur un nouveau dard de +flamme.» Puis il ajoute en manière de chute: «Ils employaient tout +leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour faire une +beauté[81].» + +Il n'y a point du tout d'amour dans ces gentillesses; on les accepte +comme on les offre, avec un sourire; elles font partie du langage +obligé, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames: +j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la boîte de +cédrats confits. Roscommon compose une pièce sur un petit chien mort, +sur le rhume d'une jeune fille; ce méchant rhume l'empêche de chanter: +maudit hiver! Et là-dessus il prend l'hiver à partie, l'apostrophe +longuement. Vous reconnaissez les amusements littéraires de la vie +mondaine. On y prend tout légèrement, gaiement, l'amour d'abord, et +aussi le danger. La veille d'une bataille navale, Dorset, en mer, au +roulis du vaisseau, adresse aux dames une chanson célèbre. Rien n'y +est sérieux, ni le sentiment ni l'esprit; ce sont des couplets qu'on +fredonne en passant; il en part un éclair de gaieté; un instant après, +on n'y pense plus. «Surtout, leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous +en avons assez ici en mer.» Et ailleurs: «Si les Hollandais savaient +notre état, ils arriveraient bien vite, quelle résistance leur +feraient des gens qui ont laissé leurs coeurs au logis?» Puis viennent +des plaisanteries trop anglaises: «Ne nous croyez pas infidèles si +nous ne vous écrivons point à chaque poste. Nos larmes prendront une +voie plus courte; la marée vous les apportera deux fois par jour[82].» +Voilà des larmes qui ne sont guère tristes; la dame les regarde comme +l'amant les verse, de bonne humeur; elle est dans sa loge (il s'en +doute et l'écrit), offrant sa main blanche à un autre qui la baise, et +se donnant une contenance avec le frou-frou de son éventail. Dorset ne +s'en afflige guère, continue à jouer avec la poésie, sans excès ni +assiduité, au courant de la plume, écrivant aujourd'hui un couplet +contre Dorinda, demain une satire contre M. Howard, toujours +facilement et sans étude, en véritable gentilhomme. Il est comte, +chambellan, riche; il pensionne et patronne les poëtes comme il ferait +des coquettes, c'est-à-dire pour se divertir sans s'attacher. Le duc +de Buckingham fait la même chose et le contraire, caresse l'un, +parodie l'autre, est adulé, moqué, et finit par attraper son portrait, +qui est un chef-d'oeuvre, mais point flatté, de la main de Dryden. On +a vu en France ces passe-temps et ces tracasseries; on trouve ici les +mêmes façons et la même littérature, parce qu'on y rencontre la même +société et le même esprit. + +Entre ces poëtes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vécut et +écrivit ainsi jusqu'à quatre-vingt-deux ans: homme d'esprit et à la +mode, bien élevé, familier dès l'abord avec les grands, ayant du tact +et de la prévoyance, prompt aux reparties, difficile à décontenancer, +du reste personnel, de sensibilité médiocre, ayant changé plusieurs +fois de parti, et portant fort bien le souvenir de ses volte-faces; +bref, le véritable modèle du mondain et du courtisan. C'est lui qui, +ayant loué Cromwell, puis Charles II, mais celui-ci moins bien que +l'autre, répondait pour s'excuser: «Les poëtes, sire, réussissent +mieux dans la fiction que dans la vérité.» Dans cette sorte de vie, +les trois quarts des vers sont de circonstance: ils font la menue +monnaie de la conversation ou de la flatterie; ils ressemblent aux +petits événements et aux petits sentiments d'où ils sont nés. Telle +pièce est sur le thé, telle autre sur un portrait de la reine: il +faut bien faire sa cour; d'ailleurs «Sa Majesté a commandé les vers.» +Une dame lui fait cadeau d'une plume d'argent, vite un remercîment +rimé; une autre peut dormir à volonté, vite un couplet enjoué; un faux +bruit se répand qu'elle vient de se faire peindre, vite des stances +sur cette grosse affaire. Un peu plus loin, il y aura des vers à la +comtesse de Carlisle sur sa chambre, des condoléances à lord +Northumberland sur la mort de sa femme, un joli mot sur une dame qui a +été pressée dans la foule, une réponse, couplet pour couplet, à des +vers de sir John Suckling. Il prend au vol les frivolités, les +nouvelles, les bienséances, et sa poésie n'est qu'une conversation +écrite, j'entends la conversation qu'on fait au bal, quand on parle +pour parler, en relevant une boucle de perruque ou en tortillant un +gant glacé. La galanterie, comme il convient, en a la plus grande +part, et on se doute bien que l'amour n'y est pas trop sincère. Au +fond, Waller soupire avec réflexion (Sacharissa avait une belle dot), +à tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus visible dans ses +poëmes tendres, c'est qu'il souhaite écrire coulamment et bien rimer. +Il est affecté, il exagère, il fait de l'esprit, il est auteur. Il +s'adresse à la suivante, «sa compagne de servage,» n'osant s'adresser +à Sacharissa elle-même. «Ainsi, dans les nations qui adorent le +soleil, un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis n'ose point +élever ses regards éblouis au delà du nuage doré qui, sous la lumière +du dieu triomphant, orne le ciel oriental, et, honoré de ses rayons, +dépasse en splendeur tout le reste[83].» Bonne comparaison! Voilà une +révérence bien faite: j'espère que Sacharissa répond par une révérence +aussi correcte. Ses désespoirs sont du même goût; il perce de ses cris +les allées de Penshurst, «raconte sa flamme aux hêtres,» et les hêtres +bien appris «inclinent leurs têtes par compassion.» Il est probable +que dans ces promenades douloureuses son plus grand soin était de ne +pas mouiller ses souliers à talons. Ces transports d'amour amènent les +machines classiques, Apollon, les Muses; Apollon est fâché qu'on +maltraite un de ses serviteurs, lui dit de s'en aller, et il s'en va +en effet, disant à Sacharissa qu'elle est plus dure qu'un chêne, et +que certainement elle est née d'un rocher[84]. + +Ce qu'il y a de bien réel en tout cela, c'est la sensualité, non pas +ardente, mais leste et gaie; il y a telle pièce _sur une chute_ qu'un +abbé de cour sous Louis XV eût pu écrire: «Ne rougissez pas, belle, ne +prenez pas l'air sévère; que pouvait faire l'amant, hélas! sinon +fléchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique, s'il +en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tôt[85].» D'autres +mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. «Amoret, +s'écrie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus +délicieux, qui, à peine goûté, verse dans le coeur la vie et la +joie[86].» Je ne serais pas satisfait, si j'étais femme, d'être +comparée à un _beefsteak_, même appétissant; je n'aimerais pas +davantage à me voir, comme Sacharissa, mise au niveau du bon vin qui +porte à la tête[87]: c'est trop d'honneur pour le porto et pour la +viande. Le fond anglais perçait ici et ailleurs; par exemple, la belle +Sacharissa, qui n'était plus belle, ayant demandé à Waller s'il ferait +encore des vers pour elle: «Oui, madame, répondit-il, quand vous serez +aussi jeune et aussi belle qu'autrefois.» Voilà de quoi scandaliser un +Français. Néanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte de +lumière brillante flotte comme une gaze autour de ses vers; il est +toujours élégant, souvent gracieux. Cette grâce est comme le parfum +qui s'exhale du monde; les fraîches toilettes, les salons parés, +l'abondance et la recherche de toutes les commodités délicates mettent +dans l'âme une sorte de douceur qui se répand au dehors en +complaisances et en sourires; Waller en a, et des plus caressants, à +propos d'un bouton, d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets +conviennent à sa main et à son art. Il y a une galanterie exquise dans +ses stances à la petite lady Lucy Sidney sur son âge. Et quoi de plus +attrayant pour un homme de salon, que ce frais bouton de jeunesse +encore fermé, mais qui déjà rougit et va s'ouvrir? «Pourtant, +charmante fleur, ne dédaignez pas cet âge que vous allez connaître si +tôt; le matin rose laisse sa lumière se perdre dans l'éclat plus riche +du midi[88].» Tous ses vers coulent avec une harmonie, une limpidité, +une aisance continues, sans que jamais sa voix s'élève, ou détonne, ou +éclate, ou manque au juste accent, sinon par l'affectation mondaine +qui altère uniformément tous les tons pour les assouplir. Sa poésie +ressemble à une de ces jolies femmes maniérées, attifées, occupées à +pencher la tête, à murmurer d'une voix flûtée des choses communes +qu'elles ne pensent guère, agréables pourtant dans leur parure trop +enrubannée, et qui plairaient tout à fait si elles ne songeaient pas à +plaire toujours. + +Ce n'est pas qu'ils ne puissent toucher les sujets graves; mais ils +les touchent à leur façon, sans sérieux ni profondeur. Ce qui manque +le plus à l'homme de cour, c'est l'émotion vraie de l'idée inventée et +personnelle. Ce qui intéresse le plus l'homme de cour, c'est la +justesse de la décoration et la perfection de l'apparence extérieure. +Ils s'attachent médiocrement au fond, et beaucoup à la forme. En +effet, c'est la forme qu'ils prennent pour sujet dans presque toutes +leurs poésies sérieuses; ils sont critiques, ils posent des préceptes, +ils font des _arts poétiques_. Denham, puis Roscommon, dans un poëme +complet, enseignent l'art de bien traduire les vers. Le duc de +Buckingham versifie un _Essai sur la poésie_ et un _Essai sur la +satire_. Dryden est au premier rang parmi ces pédagogues. Comme Dryden +encore, ils se font traducteurs, amplificateurs. Roscommon traduit +l'_Art poétique_ d'Horace, Waller le premier acte de _Pompée_, Denham +des fragments d'Homère, de Virgile, un poëme italien sur _la justice +et la tempérance_. Rochester compose un poëme sur _l'homme_ dans le +goût de Boileau, une épître sur _le rien_; Waller, l'amoureux, +fabrique un poëme didactique sur _la crainte de Dieu_, un autre en six +chants sur _l'amour divin_. Ce sont des exercices de style. Ces gens +prennent une thèse de théologie, un lieu commun de philosophie, un +précepte de poésie, et le développent en prose mesurée, munie de +rimes; ils n'inventent rien, ne sentent pas grand'chose, et ne +s'occupent qu'à faire de bons raisonnements avec des métaphores +classiques, en termes nobles, sur un patron convenu. La plupart des +vers consistent en deux substantifs munis de leurs épithètes et liés +par un verbe, à la façon des vers latins de collége. L'épithète est +bonne: il a fallu feuilleter le _Gradus_ pour la trouver, ou, comme le +veut Boileau, emporter le vers inachevé dans sa tête, et rêver une +heure en plein champ, jusqu'à ce que, au coin d'un bois, on ait trouvé +le mot qui avait fui.--Je bâille, mais j'applaudis. C'est à ce prix +qu'une génération finit par former le style soutenu qui est nécessaire +pour porter, publier et prouver les grandes choses. En attendant, avec +leur diction ornée, officielle, et leur pensées d'emprunt, ils sont +comme des chambellans brodés, compassés, qui assistent à un mariage +royal ou à un baptême auguste, l'esprit vide, l'air grave, admirables +de dignité et de manières, ayant la correction et les idées d'un +mannequin. + +[Note 78: Mistresses are like books; if you pore upon them too much, +they doze you, and make you unfit for company; but if used discretly, +you are the fitter for conversation by them. + +A mistress should be like a little country retreat near the town; not +to dwell in constantly, but only so a night, and away, to taste the +town the better when a man returns.] + +[Note 79: There is never a man in the town lives more like a gentleman +with his wife than I do. I never mind her motions; she never enquires +into mine. We speak to one another civilly, hate one another +heartily.] + +[Note 80: Pretty pouting lips, with a little moisture hanging on them, +that look like the Province rose fresh on the bush, ere the morning +sun has quite drawn up the dew.] + +[Note 81: + + My passion with your beauty grew, + While Cupid at my heart, + Still as his mother favour'd you, + Threw a new flaming dart. + Each gloried in their wanton part; + To make a lover, he + Employ'd the utmost of his art-- + To make a beauty, she.] + +[Note 82: + + Then, if we write not by each post, + Think not we are unkind; + Nor yet conclude our ships are lost + By Dutchmen or by wind: + Our tears we'll send a speedier way; + The tide shall bring them twice a-day. + With a fa, etc. + + To pass our tedious hours away; + We throw a merry main; + Or else at serious ombre play; + But why should we in vain + Each other's ruin thus pursue? + We were undone when we left you. + With a fa, etc. + + But now our fears tempestuous grow, + And cast our hopes away; + Whilst you, regardless of our wo, + Sit careless at a play: + Perhaps permit some happier man + To kiss your hand, or flirt your fan. + With a fa, etc. + + And now we've told you all our loves, + And likewise all our fears, + In hopes this declaration moves + Some pity for our tears; + Let's hear of no inconstancy, + We have too much of that at sea. + With a fa la, la, la, la.] + +[Note 83: + + So in those nations which the Sun adore + Some modest Persian or weak-eyed Moor + No higher dares advance his dazzled sight + Than to some gilded cloud, which near the light + Of their ascending God adorns the East, + And graced with his beam, outshines the rest.] + +[Note 84: + + While in this park I sing, the list'ning deer + Attend my passion and forget to fear; + When to the beeches I report my flame, + They bow their heads, as if they felt the same. + To Gods appealing when I reach their bow'rs + With loud complaint, they answer me in show'rs. + To thee a wild and cruel soul is giv'n, + More deaf than trees and prouder than the heav'n. + The rock + .... That cloven rock produc'd thee. + This last complaint th'indulgent ears did pierce + Of just Apollo, president of verse, + Highly concerned that the Muse should bring + Damage to one whom he had taught to sing, etc.] + +[Note 85: + + Then blush not, Fair! or on him frown: + How could the youth, alas! but bend + When his whole Heav'n upon him lean'd; + If ought by him amiss was done, + 'Twas to let you rise so soon.] + +[Note 86: + + Amoret! as sweet and good + As the most delicious food, + Which but tasted does impart + Life and gladness to the heart.] + +[Note 87: + + Sacharissa's beauty's wine, + Which to madness doth incline; + Such a liquor as no brain + That is mortal can sustain.] + +[Note 88: + + Yet, fairest blossom, do not slight + The age which you may know so soon. + The rosy morn resigns her light + And milder glory to the noon.] + + +V + +Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent, sir +John Denham, secrétaire de Charles Ier, employé aux affaires +publiques, qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes +graves et, laissant derrière lui des chansons satiriques et des +polissonneries de parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut style +oratoire. Son meilleur poëme, _Cooper's Hill_, est la description +d'une colline et de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques +que cette vue réveille et aux réflexions morales que cet aspect peut +suggérer. Tous ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites +de l'esprit classique, et déploient ses forces sans révéler ses +faiblesses; le poëte peut montrer tout son talent, sans rien forcer +dans son talent. Le beau langage rencontre alors toute sa beauté, +parce qu'il est sincère. On a du plaisir à suivre le déroulement +régulier de ces phrases abondantes, où les idées opposées ou +redoublées atteignent pour la première fois leur assiette définitive +et leur clarté complète, où la symétrie ne fait que préciser le +raisonnement, où le développement ne fait qu'achever la pensée, où +l'antithèse et la répétition n'apportent pas leurs badinages et leurs +afféteries, où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à la +plénitude du sens, conduit le cortége des idées, sans effort et sans +désordre, sur un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur +mouvement. L'agrément s'y joint à la solidité; l'auteur de _Cooper's +Hill_ sait plaire autant qu'imposer. Son poëme est comme un parc +monarchique, digne et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir +des yeux et rempli de points de vue choisis. Il nous promène en +détours aisés à travers une multitude d'idées variées. Il rencontre +ici une montagne, là-bas un souvenir des nymphes, souvenir classique +qui ressemble à un portique de statues, plus loin le large cours d'un +fleuve, et à côté les débris d'une abbaye: chaque page du poëme est +comme une allée distincte qui a sa perspective distincte. Un peu +après, la pensée se reporte vers les superstitions du moyen âge +ignorant et vers les excès de la révolution récente; puis vient l'idée +d'une chasse royale; on voit le cerf inquiet arrêté au milieu du +feuillage. «Il se rappelle sa force, puis sa vitesse; ses pieds ailés, +puis sa tête armée, les uns pour fuir son destin, l'autre pour +l'affronter[89];» il fuit pourtant, et les chiens aboyants le +pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la diversité étudiée des +promenades aristocratiques. Chaque objet d'ailleurs reçoit ici, comme +en une résidence royale, tout l'ornement qu'on peut lui donner; les +épithètes d'embellissement viennent recouvrir les substantifs trop +maigres: les décorations de l'art transforment la vulgarité de la +nature: les vaisseaux sont des «tours flottantes;» la Tamise est la +fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tête altière au sein +des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte sur ses flancs. +Entre les diverses sortes d'imaginations, il y en a une monarchique, +toute pleine de cérémonies officielles et magnifiques, de gestes +contenus et d'apparat, de figures correctes et commandantes, uniforme +et imposante comme l'ameublement d'un palais: c'est d'elle que les +classiques et Denham tirent toutes leurs couleurs poétiques; les +objets, les événements prennent sa teinte, parce qu'ils sont +contraints de la traverser. Ici les objets et les événements sont +contraints de traverser encore autre chose. Denham n'est pas seulement +courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire préoccupé d'émotions morales. +Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque réflexion +grave; la politique, la religion viennent déranger le plaisir de ses +yeux; à propos d'une colline ou d'une forêt, il médite sur l'homme: le +dehors le ramène au dedans, et l'impression des sens aux +contemplations de l'âme. Les gens de cette race sont par nature et par +habitude des hommes intérieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans +la mer, il la compare «à la vie mortelle qui court à la rencontre de +l'éternité.» Le front d'une montagne battue par les tempêtes lui +rappelle «la commune destinée de tout ce qui est haut et grand.» Le +cours du fleuve lui suggère des idées de réformation intérieure. «Ah! +si ma vie pouvait couler comme ton onde, si je pouvais prendre ton +cours pour modèle comme je l'ai pris pour sujet, limpide, quoique +profond, doux et non endormi, puissant sans fureur, plein sans +débordements[90]!» Il y a dans ces âmes un fonds indestructible +d'instincts moraux et de mélancolie grandiose, et c'en est la plus +grande marque que de retrouver ce fonds à la cour de Charles II. + +Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des +affleurements de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une +couche épaisse qui partout la recouvre ici. Les moeurs, la +conversation, le style, le théâtre, le goût, tout est français ou +tâche de l'être; ils nous imitent comme ils peuvent et vont se former +en France. Beaucoup de cavaliers y vinrent, chassés par Cromwell. +Denham, Waller, Roscommon et Rochester y résidèrent; la duchesse de +Newcastle, poëte du temps, se maria à Paris; le duc de Buckingham fit +une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoyé en France par son +père, qui voulait le dérober à la contagion des opinions puritaines; +Vanbrugh, un des meilleurs comiques, alla s'y polir. Les deux cours +étaient alliées presque toujours de fait et toujours de coeur, par la +communauté d'intérêts et de principes religieux et monarchiques. +Charles II recevait de Louis XIV une pension, une maîtresse, des +conseils et des exemples; les seigneurs suivaient le prince, et la +France était le modèle de la cour. Sa littérature et ses moeurs, les +plus belles de l'âge classique, faisaient la mode. On voit dans les +écrits anglais que les auteurs français sont leurs maîtres, et se +trouvent entre les mains de tous les gens bien élevés. On consulte +Bossuet, on traduit Corneille, on imite Molière, on respecte Boileau. +Cela va si loin, que les plus galants tâchent d'être tout à fait +Français, de mêler dans toutes leurs phrases des bribes de phrases +françaises. «Parler en bon anglais, dit Wycherley, est maintenant une +marque de mauvaise éducation, comme écrire en bon anglais, avoir le +sens droit ou la main brave.» Ces fats francisés[91] sont des +complimenteurs, toujours poudrés, parfumés, «éminents pour être bien +gantés[92].» Ils affectent la délicatesse, font les dégoûtés, trouvent +les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'être évaporés, +étourdis, rient, bavardent à tort et à travers, et mettent la gloire +de l'homme dans la perfection de la perruque et des saluts. Le +théâtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur à leur manière. La +comédie française devient un modèle comme la politesse française. On +les copie l'une et l'autre en les altérant, sans les égaler; car la +France monarchique et classique se trouve entre toutes les nations la +mieux disposée par ses instincts et sa constitution pour les façons de +la vie mondaine et les oeuvres de l'esprit oratoire. L'Angleterre la +suit dans cette voie, emportée par le courant universel du siècle, +mais à distance, et tirée de côté par ses inclinaisons nationales. +C'est cette direction commune et cette déviation particulière que le +monde et sa poésie ont annoncées, que le théâtre et ses personnages +vont manifester. + +[Note 89: + + He calls to mind his strength, and then his speed, + His winged heels, and then his armed head: + With these t' avoid, with that his fate to meet: + But fear prevails and bids him trust his feet. + So fast he flies, that his reviewing eye + Has lost the chasers, and his ear the cry.] + +[Note 90: + + My eye, descending from the hill, surveys + Where Thames among the wanton valleys strays: + Thames, the most lov'd of all the Ocean's sons + By his old sire, to his embraces runs; + Hasting to pay his tribute to the sea, + Like mortal life to meet eternity. + Nor with a sudden and impetuous wave, + Like profuse kings, resumes the wealth he gave. + No unexpected inundations spoil + The mower's hopes, or mock the ploughman's toil, + But godlike his unweary'd bounty flows; + First loves to do, then loves the good he does. + O, could I flow like thee, and make thy stream + My great example, as it is my theme! + Though deep, yet clear; though gentle, yet not dull: + Strong without rage, without o'erflowing full.... + But his proud head the airy mountain hides + Among the clouds; his shoulders and his sides + A shady mantle clothes; his curled brows + Frown on the gentle stream, which calmly flows; + While winds and storms his lofty forehead beat, + The common fate of all that's high or great.] + +[Note 91: Etheredge dans _Sir Fopling Flutter_, Wycherley dans +_Monsieur de Paris_.] + +[Note 92: «I was always eminent for being bien ganté.» (Etheredge, +_Sir Fopling Flutter_.)] + + +VI + +Quatre écrivains principaux établissent cette comédie; Wycherley, +Congrève, Vanbrugh, Farquhar[93], le premier grossier et dans la +première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût de +l'urbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et +se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour ou dans les +belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des gentilshommes. +«Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je suis un +_gentleman_.» En effet, dit Pope, «il vécut plus comme un homme de +qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre pour ses bonnes +fortunes, et passa ses dernières années dans la maison de la duchesse +de Marlborough.» J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, était un des +courtisans les plus à la mode. Il servit à l'armée quelque temps, +comme aussi Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom «de +capitaine» qu'ils prenaient, les récits militaires qu'ils +rapportaient, et la plume qu'ils mettaient à leur chapeau. Ils +écrivirent tous des comédies du même genre mondain et classique, +composées d'actions probables, telles que nous en voyons autour de +nous et tous les jours, de personnages bien élevés, tels qu'on en +rencontre ordinairement dans un salon, de conversations correctes ou +élégantes, telles que les gens bien élevés peuvent en tenir. Ce +théâtre, dépourvu de poésie, de fantaisie et d'aventures, imitatif et +discoureur, se forme en même temps que celui de Molière, par les mêmes +causes, et d'après lui, en sorte que, pour le comprendre, c'est à +celui de Molière qu'il faut le comparer. + +«Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un +jour le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par +hasard tomba en France.» Je le veux bien; mais en devenant homme il se +trouva du même coup homme du dix-septième siècle et Français, et c'est +pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. «Divertir les honnêtes +gens, disait Molière, quelle entreprise étrange!» Il n'y a que l'art +français du dix-septième siècle qui pouvait y réussir; car il consiste +à conduire aux idées générales par un chemin agréable, et le goût de +ces idées est, comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des +honnêtes gens. Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la +première venue de ses pièces à la première scène venue; au bout de +trois réponses, vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde +continue la première, la troisième achève la seconde, la quatrième +complète le tout; un courant s'est formé qui nous porte, nous emporte +et ne nous lâche plus. Nul arrêt, nul écart; point de hors-d'oeuvre +qui viennent nous distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit +distrait, un personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse, +viennent, couplet par couplet, doubler en style différent la réponse +du principal personnage, et à force de symétrie et de contraste nous +maintenir dans la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant +nous prend et fait de même. Il est composé comme le premier et en vue +du premier. Il le rend visible par son opposition ou le fortifie par +sa ressemblance. Ici les valets répètent la dispute, puis la +réconciliation des maîtres. Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant +trois pages par la colère, est ramené du côté contraire et pendant +trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs, les professeurs, +les proches, les domestiques se relayent, scène sur scène, pour mieux +mettre en lumière la prétention et la duperie de M. Jourdain. Chaque +scène, chaque acte relève, termine ou prépare l'autre. Tout est lié et +tout est simple; l'action marche et ne marche que pour porter l'idée; +nulle complication, point d'incidents. Un événement comique suffit à +la fable. Une douzaine de conversations composent _le Misanthrope_. La +même situation cinq ou six fois renouvelée est toute _l'École des +Femmes_. Ces pièces sont «faites avec rien.» Elles n'ont pas besoin +d'événements, elles se trouvent au large dans l'enceinte d'une chambre +et d'une journée, sans coups de main, sans décoration, avec une +tapisserie et quatre fauteuils. Ce peu de matière laisse l'idée percer +plus nettement et plus vite; en effet, tout leur objet est de mettre +cette idée en lumière: la simplicité du sujet, le progrès de l'action, +la liaison des scènes, tout aboutit là. À chaque pas, la clarté croît, +l'impression s'approfondit, le vice fait saillie; le ridicule +s'amoncelle, jusqu'à ce que, sous ces sollicitations appropriées et +combinées, le rire parte et fasse éclat. Et ce rire n'est pas une +simple convulsion de gaieté physique; un jugement l'a provoqué. +L'écrivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un exemple +particulier une vérité universelle. Nous comprenons par lui, comme par +La Bruyère ou Nicole, la force de la prévention, l'entêtement du +système, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de son dialogue, comme +les arguments de leurs traités, ne sont que les preuves suivies et la +justification logique d'une conclusion préconçue. Nous philosophons +avec lui sur la nature humaine, et nous pensons, parce qu'il a pensé. +Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un auditoire de +Français gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national. +Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir la filiation +des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur matière, le plus +curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son aliment avec son +image. Aucun de ceux qui ont voulu nous montrer l'homme ne nous a +conduits par une voie plus droite et plus commode vers un portrait +mieux éclairé et plus parlant. + +J'ajoute: vers un portrait plus agréable, et c'est là le grand talent +comique; il consiste à effacer l'odieux, et remarquez que dans le +monde l'odieux foisonne. Sitôt que vous voulez le peindre avec vérité, +en philosophe, vous rencontrez le vice, l'injustice et partout +l'indignation; le divertissement périt sous la colère et la morale. +Regardez au fond du _Tartufe_; un sale cuistre, un paillard rougeaud +de sacristie qui, faufilé dans une honnête et délicate famille, veut +chasser le fils, épouser la fille, suborner la femme, ruiner et +emprisonner le père, y réussit presque, non par des ruses fines, mais +avec des momeries de carrefour et par l'audace brutale de son +tempérament de cocher: quoi de plus repoussant? et comment tirer de +l'amusement d'une telle matière, où Beaumarchais et La Bruyère[94] +vont échouer? Pareillement, dans _le Misanthrope_, le spectacle d'un +honnête homme loyalement sincère, profondément amoureux, que sa vertu +finit par combler de ridicules et chasser du monde, n'est-il pas +triste à voir? Rousseau s'est irrité qu'on y ait ri, et si nous +regardions la chose, non dans Molière, mais en elle-même, nous y +trouverions de quoi révolter notre générosité native. Parcourez les +autres sujets: c'est Georges Dandin qu'on mystifie, Géronte qu'on bat, +Arnolphe qu'on dupe, Harpagon qu'on vole, Sganarelle qu'on marie, des +filles qu'on séduit, des maladroits qu'on rosse, des niais qu'on fait +financer. Il y a des douleurs en tout cela, et de très-grandes; bien +des gens ont plus d'envie d'en pleurer que d'en rire: Arnolphe, +Dandin, Harpagon, approchent de bien près des personnages tragiques, +et quand on les regarde dans le monde, non au théâtre, on n'est pas +disposé au sarcasme, mais à la pitié. Faites-vous décrire les +originaux d'après lesquels Molière compose ses médecins. Allez voir +cet expérimentateur hasardeux qui, dans l'intérêt de la science, +essaye une nouvelle scie ou inocule un virus; pensez aux longues nuits +d'hôpital, au patient hâve qu'on porte sur un matelas vers la table +d'opérations et qui étend la jambe, ou bien encore au grabat du +paysan, dans la chaumière humide où suffoque la vieille mère +hydropique[95], pendant que ses enfants comptent, en grommelant, les +écus qu'elle a déjà coûtés. Vous en sortez le coeur gros, tout gonflé +par le sentiment de la misère humaine; vous découvrez que la vie, vue +de près et face à face, est un amas de crudités triviales et de +passions douloureuses; vous êtes tenté, si vous voulez la peindre, +d'entrer dans la fange lugubre où bâtissent Balzac et Shakspeare; vous +n'y voyez d'autre poésie que l'audacieuse logique qui, dans ce +pêle-mêle, dégage les forces maîtresses, ou l'illumination du génie +qui flamboie sur le fourmillement et sur les chutes de tant de +malheureux salis et meurtris. Comme tout change aux mains de nos +légers Français! comme toute laideur s'efface! comme il est amusant le +spectacle que Molière vient d'arranger pour nous! comme nous savons +gré au grand artiste d'avoir si bien transformé les choses! Enfin nous +avons un monde riant, en peinture il est vrai; on ne peut l'avoir +autrement, mais nous l'avons. Qu'il est doux d'oublier la vérité! quel +art que celui qui nous dérobe à nous-mêmes! quelle perspective que +celle qui transforme en grimaces comiques les contorsions de la +souffrance! La gaieté est venue; c'est le plus clair de notre avoir à +nous gens de France: les soldats de Villars dansaient pour oublier +qu'ils n'avaient plus de pain. De tous les avoirs, c'est aussi le +meilleur. Ce don-là ne détruit pas la pensée, il la recouvre. Chez +Molière, la vérité est au fond, mais elle est cachée; il a entendu les +sanglots de la tragédie humaine, mais il aime mieux ne pas leur faire +écho. C'est bien assez de sentir nos plaies; n'allons pas les revoir +au théâtre. La philosophie, qui nous les montre, nous conseille de n'y +pas trop penser. Égayons notre condition, comme une chambre de malade, +de conversation libre et de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe, +Harpagon, les médecins, de gros ridicules; le ridicule fera oublier le +vice: ils feront plaisir au lieu de faire horreur. Qu'Alceste soit +bourru et maladroit, cela est vrai d'abord, car nos plus vaillantes +vertus ne sont que les heurts d'un tempérament mal ajusté aux +circonstances; mais par surcroît cela sera agréable. Ses mésaventures +ne seront plus le martyre de la justice, mais les désagréments d'un +caractère grognon. Quant aux mystifications des maris, des tuteurs et +des pères, j'imagine que vous n'y voyez point d'attaques en règle +contre la société ou la morale. Ce soir, nous nous divertissons, rien +de plus. Les lavements et les coups de bâtons, les mascarades et les +ballets montrent qu'il s'agit de bouffonneries. Ne craignez pas de +voir la philosophie périr sous les pantalonnades; elle subsiste même +dans _le Mariage forcé_, même dans _le Malade imaginaire_. Le propre +du Français et de l'homme du monde est d'envelopper tout, même le +sérieux, sous le rire. Quand il pense, il ne veut pas en avoir l'air: +il reste aux plus violents moments maître de maison, hôte aimable; il +vous fait les honneurs de sa réflexion ou de sa souffrance. Mirabeau à +l'agonie disait en souriant à un de ses amis: «Approchez donc, +monsieur l'amateur des belles morts, vous verrez la mienne!» C'est +dans ce style que nous causons quand nous nous montrons la vie; il n'y +a pas d'autres nations où l'on sache philosopher lestement et mourir +avec bon goût. + +C'est pour cela qu'il n'y en a pas d'autre où la comédie, en restant +comique, offre une morale; Molière est le seul qui nous donne des +modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans +entrer dans la solennité. Ce modèle est «l'honnête homme,» comme on +disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, Éraste[96]; il n'y en a +point d'autre qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser. +Son esprit est un fonds de réflexion, mais cultivé par le monde. Son +caractère est un fonds d'honnêteté, mais accommodé au monde. Vous +pouvez l'imiter sans manquer à la raison ni au devoir; ce n'est ni un +freluquet ni un viveur. Vous pouvez l'imiter sans négliger vos +intérêts et sans encourir le ridicule; ce n'est ni un niais ni un +malappris. Il a lu, il comprend le jargon de Trissotin et de M. +Lycidas, mais c'est pour les percer à jour, les battre avec leurs +règles et égayer à leurs dépens toute la galerie. Il disserte même de +morale, même de religion, mais en style si naturel, en preuves si +claires, avec une chaleur si vraie, qu'il intéresse les femmes et que +les plus mondains l'écoutent. Il connaît l'homme et il en raisonne, +mais en sentences si courtes, en portraits si vivants, en moqueries si +piquantes, que sa philosophie est le meilleur des divertissements. Il +est fidèle à sa maîtresse ruinée, à son ami calomnié, mais sans +fracas, avec grâce. Toutes ses actions, même les belles, ont un tour +aisé qui les orne; il ne fait rien sans agrément. Son grand talent est +le savoir-vivre; ce n'est pas seulement dans les petites formalités de +la vie courante qu'il le porte, c'est dans les circonstances +violentes, au fort des pires embarras. Un bretteur de qualité veut le +prendre pour témoin de son duel; il réfléchit un instant, prononce +vingt phrases qui le dégagent, et, «sans faire le capitan,» laisse les +spectateurs persuadés qu'il n'est pas lâche. Armande l'injurie, puis +se jette à sa tête; il essuie poliment l'orage, écarte l'offre avec +la plus loyale franchise, et, sans essayer un seul mensonge, laisse +les spectateurs persuadés qu'il n'est pas grossier[97]. Quand il aime +Éliante, qui préfère Alceste et qu'Alceste un jour peut épouser, il se +propose avec une délicatesse et une dignité entières, sans s'abaisser, +sans récriminer, sans faire tort à lui-même ou à son ami. Quand Oronte +vient lui lire un sonnet, au lieu d'exiger d'un fat le naturel qu'il +ne peut avoir, il le loue de ses vers convenus en phrases convenues, +et n'a pas la maladresse d'étaler une poétique hors de propos. Il +prend dès l'abord le ton des circonstances; il sent du premier coup ce +qu'il faut dire ou taire, dans quelle mesure et avec quelles nuances, +quel biais précis accommodera la vérité et la mode, jusqu'où il faut +transiger ou résister, quelle fine limite sépare les bienséances et la +flatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette ligne étroite, il +avance exempt d'embarras et de méprises, sans être jamais dérouté par +les heurts ou les changements du contour, sans permettre au fin +sourire de la politesse de quitter jamais ses lèvres, sans manquer une +occasion d'accueillir par le rire de la belle humeur les balourdises +de son voisin. C'est cette dextérité toute française qui concilie en +lui l'honnêteté foncière et l'éducation mondaine; sans elle, il irait +tout d'un côté ou tout de l'autre. C'est par elle qu'entre les roués +et les prêcheurs la comédie trouve son héros. + +Un tel théâtre peint une race et un siècle. Ce mélange de solidité et +d'élégance appartient au dix-septième siècle et nous appartient. Le +monde ne nous déprave point, il nous développe; ce n'étaient pas +seulement les manières et l'intérieur qu'il polissait alors, mais +encore les sentiments et les idées. La conversation provoquait la +pensée; elle n'était pas un bavardage, mais un examen; avec l'échange +des nouvelles, elle provoquait le commerce des réflexions. La +théologie y entrait, et aussi la philosophie; la morale et +l'observation du coeur en faisaient l'aliment quotidien. La science +gardait sa séve et n'y perdait que ses épines. L'agrément recouvrait +la raison sans l'étouffer. Nulle part nous ne pensons mieux qu'en +société: le jeu des physionomies nous excite; nos idées si promptes +naissent en éclairs au choc des idées d'autrui. L'allure inconstante +des entretiens s'accommode de nos soubresauts; le fréquent changement +de sujets renouvelle notre invention; la finesse des mots piquants +réduit les vérités en monnaie menue et précieuse, appropriée à la +légèreté de notre main. Et le coeur ne s'y gâte pas plus que l'esprit. +Le Français est de tempérament sobre, peu enclin aux brutalités +d'ivrognes, à la jovialité violente, au tapage des soupers sales; il +est doux d'ailleurs, prévenant, toujours disposé à faire plaisir; il a +besoin, pour être à l'aise, de ce courant de bienveillance et +d'élégance que le monde forme et nourrit. Et là-dessus il érige en +maximes ses inclinations tempérées et aimables; il se fait un point +d'honneur d'être serviable et délicat. Voilà l'honnête homme, oeuvre +de la société dans une race sociable. Il n'en était pas ainsi en +Angleterre. Les idées n'y naissent point dans l'élan de la causerie +improvisée, mais dans la concentration des méditations solitaires; +c'est pourquoi alors les idées manquaient. L'honnêteté n'y est pas le +fruit des instincts sociables, mais le produit de la réflexion +personnelle; c'est pourquoi alors l'honnêteté était absente. Le fonds +brutal était resté, l'écorce seule était unie. Les façons étaient +douces et les sentiments étaient durs; le langage était étudié, les +idées étaient frivoles. La pensée et la délicatesse d'âme étaient +rares, les talents et l'esprit disert étaient fréquents. On y +rencontrait la politesse des formes, non celle du coeur; ils n'avaient +du monde que la convention et les convenances, l'étourderie et +l'étourdissement. + +[Note 93: De 1672 à 1726.] + +[Note 94: Ornuphre, Begears.] + +[Note 95: Consultations de Sganarelle dans _le Médecin malgré lui_.] + +[Note 96: Parmi les femmes, Éliante, Henriette, Élise, Uranie, +Elmire.] + +[Note 97: Voyez l'admirable tact et le sang-froid d'Éliante, +d'Henriette et d'Elmire.] + + +VII + +Les comiques anglais peignent ces vices et les ont. Quelque chose s'en +répand sur leur talent et sur leur théâtre. L'art y manque, et la +philosophie aussi. Les écrivains ne vont pas vers une idée générale, +et ils ne vont pas par le chemin le plus droit. Ils composent mal; et +s'embarrassent de matériaux. Leurs pièces ont communément deux +intrigues entre-croisées, visiblement distinctes[98], réunies pour +amonceler les événements, et parce que le public a besoin d'un +surcroît de personnages et de faits. Il faut un gros courant +d'actions tumultueuses pour remuer leurs sens épais; ils font comme +les Romains, qui fondaient en une seule plusieurs pièces attiques. Ils +s'ennuient de la simplicité de l'action française, parce qu'ils n'ont +pas la finesse du goût français. Leurs deux séries d'actions se +confondent et se heurtent. On ne sait où l'on va; à chaque instant, on +est détourné de son chemin. Les scènes sont mal liées; elles changent +vingt fois de lieu. Quand l'une commence à se développer, un déluge +d'incidents vient l'interrompre. Les conversations parasites traînent +entre les événements. On dirait d'un livre où les notes sont pêle-mêle +entrées dans le texte. Il n'y a pas de plan véritablement calculé et +rigoureusement suivi; ils se sont donné un canevas, et en écrivent les +scènes au fur et à mesure, à peu près comme elles leur viennent. La +vraisemblance n'est pas bien gardée; il y a des déguisements mal +arrangés, des folies mal simulées, des mariages de paravent, des +attaques de brigands dignes de l'opéra-comique. C'est que pour +atteindre l'enchaînement et la vraisemblance, il faut partir de +quelque idée générale. Une conception de l'avarice, de l'hypocrisie, +de l'éducation des femmes, de la disproportion en fait de mariage, +arrange et lie par sa vertu propre les événements qui peuvent la +manifester. Ici cette conception manque. Congreve, Farquhar, Vanbrugh +ne sont que des gens d'esprit et non des penseurs. Ils glissent à la +surface des choses, ils n'y pénètrent pas. Ils jouent avec les +personnages. Ils visent au succès, à l'amusement. Ils esquissent des +caricatures, ils filent vivement la conversation futile et frondeuse; +ils heurtent les répliques, ils lancent les paradoxes; leurs doigts +agiles manient et escamotent les événements en cent façons ingénieuses +et imprévues. Ils ont de l'entrain, ils abondent en gestes, en +ripostes; le va-et-vient du théâtre et la verve animale font autour +d'eux comme un petillement. Néanmoins tout ce plaisir reste à fleur de +peau; on n'a rien vu du fonds éternel et de la vraie nature de +l'homme; on n'emporte aucune pensée; on a passé une heure, et voilà +tout; le divertissement vous laisse vide, et n'est bon que pour +occuper des soirées de coquettes et de fats. + +Ajoutez que ce plaisir n'est pas franc; il ne ressemble point au bon +rire de Molière. Dans le comique anglais, il y a toujours un fonds +d'âcreté. On l'a vu, et de reste, chez Wycherley; les autres, quoique +moins cruels, raillent âprement. Leurs personnages, par plaisanterie, +échangent des duretés; ils s'amusent à se blesser; un Français souffre +d'entendre ce commerce de prétendues politesses; nous n'allons point +par gaieté à des assauts de pugilat. Leur dialogue tourne +naturellement à la satire haineuse; au lieu de couvrir le vice, il le +met en saillie; au lieu de le rendre risible, il le rend odieux. «À +quoi avez-vous passé la nuit? dit une dame à son amie.--À chercher +tous les moyens de faire enrager mon mari.--Rien d'étonnant que vous +paraissiez si fraîche ce matin après une nuit de rêveries si +agréables[99]!» Ces femmes sont vraiment méchantes et trop +ouvertement. Partout ici le vice est cru, poussé à ses extrêmes, +présenté avec ses accompagnements physiques. «Quand j'appris que mon +père avait reçu une balle dans la tête, dit un héritier, mon coeur fit +une cabriole jusqu'à mon gosier.--Consultez les veuves de la ville, +dit une jeune dame qui ne veut pas se remarier, elles vous diront +qu'il ne faut pas prendre à bail fixe une maison qu'on peut louer pour +trois mois[100].» Les _gentlemen_ se collettent sur la scène, +brusquent les femmes aux yeux du public, achèvent l'adultère à deux +pas, dans la coulisse. Les rôles ignobles ou féroces abondent. Il y a +des furies comme mistress Loveit et lady Touchwood. Il y a des +pourceaux comme le chapelain Bull et l'entremetteur Coupler. Lady +Touchwood, sur la scène, veut poignarder son amant[101]; Coupler, sur +la scène, a des gestes qui rappellent la cour de notre Henri III. Les +scélérats comme Fainall et Maskwell restent entiers, sans que leur +odieux soit dissimulé par le grotesque. Les femmes même honnêtes, +comme Silvia et mistress Sullen, sont aventurées jusqu'aux situations +les plus choquantes. Rien ne choque ce public; il n'a de l'éducation +que le vernis. + +Il y a une correspondance forcée entre l'esprit d'un écrivain, le +monde qui l'entoure et les personnages qu'il produit; car c'est dans +ce monde qu'il prend les matériaux dont il les fait. Les sentiments +qu'il contemple en autrui et qu'il éprouve en lui-même s'organisent +peu à peu en caractères; il ne peut inventer que d'après sa structure +donnée et son expérience acquise, et ses personnages ne font que +manifester ce qu'il est, ou abréger ce qu'il a vu. Deux traits +dominent dans ce monde; ils dominent aussi dans ce théâtre. Tous les +personnages réussis s'y ramènent à deux groupes: les êtres naturels +d'un côté, les êtres artificiels de l'autre; les uns avec la +grossièreté et l'impudeur des inclinations primitives, les autres avec +la frivolité et les vices des habitudes mondaines; les uns incultes, +sans que leur simplicité révèle autre chose que leur bassesse native; +les autres cultivés, sans que leur raffinement leur imprime autre +chose qu'une corruption nouvelle. Et le talent des écrivains est +propre à la peinture de ces deux groupes: ils ont la grande faculté +anglaise, qui est la connaissance du détail précis et des sentiments +réels; ils voient les gestes, les alentours, les habits, ils entendent +les sons de voix; ils osent les montrer; ils ont hérité bien peu, de +bien loin, et malgré eux, mais enfin ils ont hérité de Shakspeare; ils +manient franchement, et sans l'adoucir, le gros rouge cru qui seul +peut rendre la figure de leurs brutes. D'autre part, ils ont la verve +et le bon style; ils peuvent exprimer le caquetage étourdi, les +affectations folâtres, l'intarissable et capricieuse abondance des +fatuités de salon; ils ont autant d'entrain que les plus fous, et en +même temps ils parlent aussi bien que les mieux appris; ils peuvent +donner le modèle des conversations ingénieuses; ils ont la légèreté de +touche, le brillant, et aussi la facilité, la correction, sans +lesquelles on ne fait pas le portrait des gens du monde. Ils trouvent +naturellement sur leur palette les fortes couleurs qui conviennent à +leurs barbares et les jolies enluminures qui conviennent à leurs +élégants. + +[Note 98: Dryden s'en vante. Il y a toujours chez lui une comédie +complète amalgamée grossièrement avec une tragédie complète.] + +[Note 99: + +CLARISSA. + +Prithee, tell me how you have passed the night? + +ARAMINTA. + +Why, I have been studying all the ways my brain could produce to +plague my husband. + +CLARISSA. + +No wonder, indeed, you look so fresh this morning, after the +satisfaction of such pleasant ideas all night. (Vanbrugh, +_Confederacy_, II, I.)] + +[Note 100: Lady Fidget dit: + +Our virtue is like the statesman's religion, the Quaker's word, the +gamester's oath, and the great man's honour, but to cheat those that +trust us. (Wycherley, _Love in a Wood_.) + +If you consult the widows of the town, they'll tell you, you should +never take a lease of a house you can hire for a quarter's warning. +(Vanbrugh, _Relapse_, acte II, fin.) + +My heart cut a caper up to my mouth when I heard my father was shot +through the head. (_Ibid._)] + +[Note 101: + +LADY TOUCHWOOD (_à Maskwell_). + +You want but leisure to invent fresh falsehood, and sooth me to a +fond belief of all your fictions. But I'll stab the lie that is +forming in your heart, and save a sin, in pity of your soul. +(Congreve, _Double Dealer_.)] + + +VIII + +Il y a d'abord le butor, le squire Sullen[102], ou sir John +Brute[103], sorte d'ivrogne ignoble «qui, le soir, roule dans la +chambre de sa femme en trébuchant comme un passager qui a le mal de +mer, entre brutalement au lit, les pieds froids comme de la glace, +l'haleine chaude comme une fournaise, les mains et la face aussi +grasses que son bonnet de flanelle, renverse les matelas, retrousse le +drap par-dessus ses épaules et ronfle[104].»--On lui demande pourquoi +il s'est marié?--«Je me suis marié parce que j'avais l'idée de coucher +avec elle, et qu'elle ne voulait pas me laisser faire[105].» Il fait +de son salon une écurie, fume jusqu'à l'empester pour en chasser les +femmes, leur jette sa pipe à la tête, boit, jure et sacre. Les gros +mots, les malédictions coulent dans sa conversation comme les ordures +dans un ruisseau. Il se soûle au cabaret et hurle: «Au diable la +morale, au diable la garde! et que le constable soit marié!» Il crie +qu'il est Anglais, homme libre; il veut sortir et tout casser[106]. +«Laissez-moi donc tranquille avec ma femme et votre maîtresse, je les +donne au diable toutes les deux de tout mon coeur, et toutes les +jambes qui traînent une jupe, excepté quatre braves drôlesses, et +Betty Sands en tête, qui se grisent avec lord Rake et moi cinq fois +par semaine[107].» Il sort de l'auberge avec des chenapans avinés, et +court sus aux femmes à travers les rues. Il détrousse un tailleur qui +portait une soutane, s'en habille, rosse la garde. On l'empoigne et on +le mène au constable; il déblatère en chemin, et finit, au milieu de +ses hoquets et de ses rabâchages d'ivrogne, par proposer au constable +d'aller pêcher quelque part ensemble une bouteille et une fille. Il +rentre enfin «couvert de sang et de boue,» grondant comme un dogue, +les yeux gonflés, rouge, appelant sa nièce salope et sa femme +menteuse. Il va à elle, l'embrasse de force, et comme elle se +détourne: «Ah! ah! je vois que cela vous fait mal au coeur. Eh bien! +justement à cause de cela, embrassez-moi encore une fois.» Là-dessus +il la chiffonne et la bouscule: «Bon; maintenant que vous voilà aussi +sale et aussi torchonnée que moi, les deux cochons font la +paire[108].» Il veut prendre la théière dans une armoire, enfonce la +porte d'un coup de pied, et découvre le galant de sa femme avec celui +de sa nièce. Il tempête, vocifère de sa langue pâteuse un radotage +d'imbécile, puis tout d'un coup tombe endormi. Son valet arrive et +charge sur son dos cette carcasse inerte[109]. C'est le portrait du +pur animal, et je trouve qu'il n'est pas beau. + +Voilà le mari; voyons le père, sir Tunbelly, un gentilhomme +campagnard, élégant s'il en fut. Tom Fashion frappe à la porte du +château, qui à l'air d'un poulailler, et où on le reçoit comme dans +une ville de guerre. Un domestique paraît à la fenêtre, l'arquebuse à +la main; à grand'peine, à la fin, il se laisse persuader qu'il doit +avertir son maître: «Vas-y, Ralph, mais écoute; appelle la nourrice +pour qu'elle enferme miss Hoyden avant que la porte soit +ouverte[110].» Vous remarquez que dans cette maison on prend des +précautions à l'endroit des filles.--Sir Tunbelly arrive avec ses gens +munis de fourches, de faux et de gourdins, d'un air peu aimable, et +veut savoir le nom du visiteur: «car tant que je ne saurai pas votre +nom, je ne vous demanderai pas d'entrer chez moi, et quand je saurai +votre nom, il y a six à parier contre quatre que je ne vous le +demanderai pas non plus[111].» Il a l'air d'un chien de garde qui +gronde et regarde les mollets d'un intrus. Mais bientôt il apprend que +cet intrus est son futur gendre: il s'exclame, il s'excuse, il crie à +ses domestiques d'aller mettre en place les chaises de tapisserie, de +tirer de l'armoire les grands chandeliers de cuivre, de «lâcher» miss +Hoyden, de lui faire passer une gorgerette propre, «si ce n'a pas été +aujourd'hui le jour du changement de linge[112].» Le faux gendre veut +épouser Hoyden tout de suite: «Oh! non, sa robe de noces n'est pas +encore arrivée.--Si, tout de suite, sans cérémonie, cela épargnera de +l'argent.--De l'argent, épargner de l'argent, quand c'est la noce +d'Hoyden! Vertudieu! je donnerai à ma donzelle un dîner de noces, +quand je devrais aller brouter l'herbe à cause de cela comme le roi +d'Assyrie, et un fameux dîner, qu'on ne pourra pas cuire dans le +temps de pocher un oeuf. Ah! pauvre fille, comme elle sera effarouchée +la nuit des noces! car, révérence parler, elle ne reconnaîtrait pas un +homme d'une femme, sauf par la barbe et les culottes[113].» Il se +frotte les mains, fait l'égrillard. Plus tard il se grise, il embrasse +les dames, il chante, il essaye de danser. «Voilà ma fille; prenez, +tâtez, je la garantis, elle pondra comme une lapine apprivoisée[114].» +Arrive Foppington, le vrai gendre. Sir Tunbelly, le prenant pour un +imposteur, l'appelle chien; Hoyden propose qu'on le traîne dans +l'abreuvoir; on lui lie les pieds et les mains, et on le fourre dans +le chenil; sir Tunbelly lui met le poing sous le nez, voudrait lui +enfoncer les dents jusque dans le gosier. Plus tard, ayant reconnu +l'imposteur: «Mylord, dit-il du premier coup, lui couperai-je la +gorge, ou sera-ce vous[115]?» Il se démène, il veut tomber dessus à +grands coups de poing. Tel est le gentilhomme de campagne, seigneur et +fermier, boxeur et buveur, braillard et bête. Il sort de toutes ces +scènes un fumet de mangeaille, un bruit de bousculades, une odeur de +fumier. + +Tel père, telle fille. Quelle ingénue que miss Hoyden! Elle gronde +toute seule «d'être enfermée comme la bière dans le cellier: +Heureusement qu'il me vient un mari, ou, par ma foi! j'épouserais le +boulanger, oui, je l'épouserais[116]!» Quand la nourrice annonce +l'arrivée du futur, elle saute de joie, elle embrasse la vieille: «Ô +bon Dieu! je vais mettre une chemise à dentelles, quand je devrais +pour cela être fouettée jusqu'au sang[117].» Tom vient lui-même et lui +demande si elle veut être sa femme. «Monsieur, je ne désobéis jamais à +mon père, excepté pour manger des groseilles vertes[118].--Mais votre +père veut attendre une semaine?--Oh! une semaine! je serai une vieille +femme après tant de temps que cela[119]!» Je ne puis pas traduire +toutes ses réponses. Il y a un tempérament de chèvre sous ses phrases +de servante. Elle épouse Tom en secret, à l'instant, et le chapelain +leur souhaite beaucoup d'enfants[120]. «Par ma foi! dit-elle, de tout +mon coeur! plus il y en aura, plus nous serons gais, je vous le +promets, hé! nourrice[121].» Mais le vrai futur se présente, et Tom se +sauve. À l'instant son parti est pris, elle dit à la nourrice et au +chapelain de tenir leurs langues: «J'épouserai celui-là aussi, voilà +la fin de l'histoire[122].» Elle s'en dégoûte pourtant, et assez vite; +il n'est pas bien bâti, il ne lui donne guère d'argent de poche; elle +hésite entre les deux, calcule: «Comment est-ce que je m'appellerais +avec l'autre? mistress, mistress, mistress quoi? Comment appelle-t-on +cet homme que j'ai épousé, nourrice?--_Squire_ Fashion.--_Squire_ +Fashion! Oh bien! squire, cela vaut mieux que rien[123]. Mais mylady, +cela vaut mieux encore. Est-ce que vous croyez que je l'aime, +nourrice? Par ma foi! je ne me soucierai guère qu'il soit pendu quand +je l'aurai épousé une bonne fois. Non, ce qui me plaît, c'est de +penser au fracas que je ferai une fois à Londres; car quand je serai +les deux choses, épousée et dame, par ma foi! nourrice, je me +pavanerai avec les meilleures d'entre elles toutes[124].» Elle est +prudente pourtant, elle sait que son père a «son fouet de chiens à la +ceinture,» et «qu'il la secouera ferme.» Elle prend ses précautions en +conséquence: «Dites donc, nourrice, faites attention de vous mettre +entre moi et mon père, car vous savez ses tours, il me jetterait par +terre d'un coup de poing[125].» Voilà la vraie sanction morale; pour +un si beau naturel, il n'y en a pas d'autre, et sir Tunbelly fait bien +de la tenir à l'attache, avec un régime suivi de coups de pied +quotidiens[126]. + +[Note 102: Farquhar, _The Beaux Stratagem_.] + +[Note 103: Vanbrugh, _Provoked Wife_.] + +[Note 104: After his man and he had rolled about the room, like sick +passengers in a storm, he comes flounce in the bed, dead as a salmon +into a fishmonger's basket; his feet cold as ice, his breath hot as a +furnace, and his hands and his face as greasy as his flannel nightcap. +O matrimony! He tosses up the clothes with a barbarous swing over his +shoulders, disorders the whole economy of my bed, bares me half naked, +and my whole night's comfort is the tunable serenade of that wakeful +nightingale, his nose!] + +[Note 105: Why did I marry! I married because I had a mind to lie with +her, and she would not let me....] + +[Note 106: Ay, damn morality!--and damn the watch! and let the +constable be married!... Liberty and property, and Old England, +huzza!... + +So, now, Mr. Constable, shall you and I go pick up a whore +together?--No?--Then I'll go by myself, and you and your wife may be +damned!... + +Whom do you call a drunken fellow, you slut you? I'm a man of quality; +the king has made me a knight.... I'll devil you, you jade you! I'll +demolish your ugly face!... + +I'll warrant you, it is some such squeamish minx as my wife, that is +grown so dainty of late, that she finds fault even with a dirty +shirt.] + +[Note 107: Let us hear no more of my wife nor your mistress. Damn them +both with all my heart, and every thing else that dangles a petticoat, +except four generous whores, with Betty Sands at the head of them, who +are drunk with my Lord Rake and I ten times in a fortnight.] + +[Note 108: Come, kiss me, then. + +LADY BRUTE (_kissing him_). + +There; now go. (_Aside._) He stinks like poison. + +SIR JOHN. + +I see it goes damnably against your stomach, and therefore kiss me +again. (_Kisses and tumbles her._) + +So now, you being as dirty and as nasty as myself, we may go pig +together.] + +[Note 109: Come to your kennel, you cuckoldy drunken sot you.] + +[Note 110: Ralph, go thy ways, and ask Sir Tunbelly, if he pleases to +be waited upon. And dost hear? Call to nurse that she may lock up Miss +Hoyden before the gate's open.] + +[Note 111: Till I know your name, I shall not ask you to come into my +house; and when I know your name, 'tis six to four I don't ask you +neither.] + +[Note 112: Cod's my life! I ask your Lordship's pardon ten thousand +times. (_To a servant._) Here, run in a-doors quickly. Get a +Scotch-coal fire in the great parlour; set all the Turkey-work chairs +in their places; get the great brass candlesticks out, and be sure +stick the sockets full of laurel. Run! And do you hear; run away to +nurse; bid her let Miss Hoyden loose again, and, if it is not shifting +day, let her put on a clean tucker, quick!] + +[Note 113: Ah! poor girl, she will be scared out of her wits on her +wedding night. + +Udswoon, I'll give my wench a wedding-dinner, though I go to grass +with the King of Assyria for it. + +Not so soon. That is knocking my girl, before you bid her stand. +Besides, my wench's wedding-gown is not come home yet.] + +[Note 114: Ha! there is my wench, I' faith. Touch and take, I'll +warrant her; she'll breed like a tame rabbit.] + +[Note 115: My lord, will you cut his throat, or shall I? + +Here, give my dog-whip. + +Here, here, here, let me beat out his brains, and that will decide it. + +Ha! they bill like turtles. Udsookers, they set my old blood afire. I +shall cuckold somebody before morning.] + +[Note 116: It's well I have a husband a-coming, or, ecod, I'd marry +the baker; I would so. Nobody can knock at the gate, but presently I +must be locked up; and here's the young grey-hound bitch can run loose +about the house all the day long, she can. 'Tis very well.] + +[Note 117: O Lord, I'll go put on my laced smock, though I'm whipped +till the blood run down my heels for it.] + +[Note 118: Sir, I never disobey my father in anything but eating of +green gooseberries....] + +[Note 119: A week! Why, I shall be an old woman by that time!] + +[Note 120: Ecod, with all my heart! The more the merrier, I say; ha! +nurse!] + +[Note 121: Le caractère de la nourrice est excellent. Fashion la +remercie de l'éducation qu'elle a donnée à Hoyden: + +«Alas, all I can boast of is, I gave her pure good milk, and so your +honour would have said, an you had seen how the poor thing sucked it! +Eh! God's blessing on the sweet face on it, how it used to hang at +this poor teat, and suck and squeeze, and kick, and sprawl it would, +till the belly on't was so full, it would drop off like a leech!» + +Cela est vrai, même après la nourrice de Juliette dans Shakspeare.] + +[Note 122: Why, if you two you be sure to hold your tongues, and not +say a word of what's past, I'll even marry this lord too. + +NURSE. + +What, two husbands, my dear? + +HOYDEN. + +Why, you had three, good nurse; you may hold your tongue...] + +[Note 123: But if I leave my lord, I must leave my lady too; and when +I rattle about the streets in my coach, they'll only say: There goes +Mistress--Mistress--Mistress what? What is this man's name have +married, nurse? + +NURSE. + +'Squire Fashion. + +HOYDEN. + +'Squire Fashion is it? Well, 'squire, that's better than nothing.] + +[Note 124: Love him! Why, do you think I love him, nurse? Ecod, I +would not care if he were hanged, so I were but once married to him. +No; that which pleases me is to think what work I'll make when I get +to London; for when I am a wife and a lady both, nurse, ecod, I'll +flaunt it with the best of 'em.] + +[Note 125: But, d'ye hear? Pray, take care of one thing: when the +business comes to break out, be sure you get between me and my father; +for you know his tricks; he will knock me down.] + +[Note 126: Voir aussi le caractère du jeune garçon lourdaud et bête, +squire Humphrey (_A Journey to London_, Vanbrugh). Il n'a qu'une idée, +manger toujours.] + + +IX + +Conduisons à la ville cette personne modeste, mettons-la avec ses +pareilles dans la société des beaux. Toutes ces ingénues y font +merveille, d'actions et de maximes. _L'Épouse campagnarde_ de +Wycherley a donné le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve +presque à demi honnête[127], elle a les façons et l'audace d'un +hussard en robe. Les autres naissent avec des âmes de courtisanes et +de procureuses. «Si j'épouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai +titre, rang, préséance, le parc, l'antichambre, de la splendeur, un +équipage, du bruit, des flambeaux.--Holà! ici les gens de milady +Aimwell!--Des lumières, des lumières sur l'escalier!--Faites avancer +le carrosse de milady Aimwell!--Ôtez-vous de là, faites place à Sa +Seigneurie.--Est-ce que tout cela n'a pas son prix[128]?» Elle est +franche, et les autres aussi, Corinna, miss Betty, Belinda par +exemple. Belinda dit à sa tante, dont la vertu chancelle: «Plus tôt +vous capitulerez, mieux cela vaudra.» Un peu plus tard, quand elle se +décide à épouser Heartfree, pour sauver sa tante compromise, elle fait +une profession de foi qui pronostique bien l'avenir du nouvel époux: +«Si votre affaire n'était pas dans la balance, je songerais plutôt à +pêcher quelque odieux mari, homme de qualité pourtant, et je prendrais +le pauvre Heartfree seulement pour galant[129].» Ces demoiselles sont +savantes, et en tout cas très-disposées à suivre les bonnes leçons. +Écoutons plutôt miss Prue: «Regardez cela, madame, regardez ce que M. +Tattle m'a donné. Regardez, ma cousine, une tabatière! Et il y a du +tabac dedans; tenez, en voulez-vous? Oh! Dieu! que cela sent bon! M. +Tattle sent bon partout, sa perruque sent bon, et ses gants sentent +bon, et son mouchoir sent bon, très-bon, meilleur que les roses. +Sentez, maman, madame, veux-je dire. Il m'a donné cette bague pour un +baiser. (À Tattle.) Je vous prie, prêtez-moi votre mouchoir. Sentez, +cousine. Il dit qu'il me donnera quelque chose qui fera que mes +chemises sentiront aussi bon; cela vaut mieux que la lavande; je ne +veux plus que nourrice mette de lavande dans mes chemises[130].» +C'est le caquetage étourdissant d'une jeune pie qui pour la première +fois prend sa volée. Tattle, resté seul avec elle, lui dit qu'il va +lui faire l'amour. «Bien, et de quelle façon me ferez-vous l'amour? +Allez, je suis impatiente que vous commenciez. Dois-je faire l'amour +aussi? Il faut que vous me disiez comment.--Il faut que vous me +laissiez parler, miss, il ne faut pas que vous parliez la première; je +vous ferai des questions, et vous me ferez les réponses.--Ah! c'est +donc comme le catéchisme? Eh bien! allez, questionnez.--Pensez-vous +que vous pourrez m'aimer?--Oui.--Oh! diable! vous ne devez pas dire +oui si vite, vous devez dire non, ou que vous ne savez pas, ou que +vous ne sauriez répondre.--Comment! je dois donc mentir?--Oui, si vous +voulez être bien élevée; toutes les personnes bien élevées mentent; +d'ailleurs vous êtes femme, et vous ne devez jamais dire ce que vous +pensez. Ainsi, quand je vous demande si vous pouvez m'aimer, vous +devez répondre non et m'aimer tout de même. Si je vous demande de +m'embrasser, vous devez être en colère, mais ne pas me refuser.--Ô bon +Dieu! que ceci est gentil! j'aime bien mieux cela que notre vieille +façon campagnarde de dire ce qu'on pense. Eh bien! vrai, j'ai toujours +eu grande envie de dire des mensonges, mais on me faisait peur et on +me disait que c'est un péché.--Eh bien! ma jolie créature, +voulez-vous me rendre heureux en me donnant un baiser?--Non certes, je +suis en colère contre vous. (Elle court à lui et l'embrasse.)--Holà! +holà! c'est assez bien, mais vous n'auriez pas dû me le donner, vous +auriez dû me le laisser prendre.--Ah bien! nous recommencerons[131].» +Elle fait des progrès si prompts qu'il faut enrayer la citation tout +de suite. Et remarquez que la caque sent toujours le hareng. Toutes +ces charmantes personnes arrivent très-vite au langage des laveuses de +vaisselle. Quand Ben, le marin balourd, veut lui faire la cour, elle +le renvoie avec des injures, elle se démène, elle lâche une +gargouillade de petits cris et de gros mots, elle l'appelle grand veau +marin. «Veau marin! sale torchon que vous êtes! je ne suis pas assez +veau pour lécher votre museau peint, vous face de fromage[132]!» +Excitée par ces aménités, elle s'emporte, elle pleure, elle l'appelle +_barrique de goudron puant_. On vient mettre le holà dans cette +première entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle crie qu'elle +veut épouser Tattle, ou, au défaut, Robin le sommelier. Son père la +menace des verges: «Au diable les verges! je veux un homme, j'aurai un +homme[133]!» Ce sont des cavales, jolies si vous voulez, et +bondissantes; mais décidément, entre les mains de ces poëtes, l'homme +naturel n'est plus qu'un échappé d'écurie ou de chenil. + +Serez-vous plus content de l'homme cultivé? La vie mondaine qu'ils +peignent est un vrai carnaval, et les têtes de leurs héroïnes sont des +moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effréné. Voyez +dans Congreve comme elles caquettent, avec quel flux de paroles, +d'affectations, de quelle voix flûtée et modulée, avec quels gestes, +quels tortillements des bras, du cou, quels regards levés au ciel, +quelles gentillesses et quelles singeries[134]! «Es-tu sûre que sir +Rowland n'oubliera pas de venir, et qu'il ne mollira pas s'il vient? +Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'était pas +importun!... Oh! je ne violerai jamais les convenances! je mourrai de +confusion si je suis forcée de faire des avances? Oh! non, je ne +pourrai jamais faire d'avances. Je m'évanouirai s'il s'attend à des +avances. Non, j'espère que sir Rowland est trop bien élevé pour mettre +une dame dans la nécessité de manquer aux formes. Je ne veux pas +pourtant être trop retenue, je ne veux pas le mettre au désespoir; +mais un peu de hauteur n'est pas déplacée, un peu de dédain +attire.--Oui, un peu de dédain convient à madame.--Oui, mais la +tendresse me convient mieux que tout: une sorte d'air mourant. Tu vois +ce portrait, n'est-ce pas, Foible? Tu vois qu'il a quelque chose de +noyé dans le regard. Oui, j'aurai ce regard-là. Ma nièce veut l'avoir, +mais elle n'a pas les traits qu'il faut. Sir Rowland est-il bien? +Qu'on enlève ma toilette, je m'habillerai en haut. Je veux recevoir +sir Rowland ici. Est-il bien? Ne me réponds pas. Je ne veux pas le +savoir. Je veux être surprise. Je veux qu'on me prenne par surprise. +Et quel air ai-je, Foible?--Un air tout à fait vainqueur, +madame.--Bien, mais, comment le recevrai-je? Dans quelle attitude +ferai-je sur son coeur la première impression? Serai-je assise? Non, +je ne veux pas être assise. Je marcherai. Oui, je marcherai quand il +entrera, comme si je venais de la porte, et puis je me retournerai en +plein vers lui! Non, ce serait trop soudain. Je serai couchée; c'est +cela, je serai couchée. Je le recevrai dans mon petit boudoir, il y a +un sofa. Oui, je ferai la première impression sur un sofa. Je ne serai +pas couchée pourtant, mais penchée et appuyée sur un coude, avec un +pied un peu pendant, dépassant la robe et dandinant d'une façon +pensive. Oui, et alors, aussitôt qu'il paraîtra, je sursauterai, et je +serai surprise, et je me lèverai pour aller à sa rencontre dans le +plus joli désordre[135].» Ces agitations de coquette mûre deviennent +encore plus véhémentes au moment critique[136]. Lady Pliant, sorte de +Belise anglaise, se croit aimée de Millefond, qui ne l'aime pas du +tout et qui tâche en vain de la détromper: «Pour l'amour du ciel, +madame!--Oh! ne nommez plus le ciel. Bon Dieu! comment pouvez-vous +parler du ciel et avoir tant de perversité dans le coeur? Mais +peut-être ne pensez-vous pas que ce soit un péché. On dit qu'il y a +des _gentlemen_ parmi vous qui ne pensent pas que ce soit un péché. +Peut-être n'est-ce pas un péché pour ceux qui pensent que ce n'en est +pas un. En vérité, si je pensais que ce n'est pas un péché.... +Pourtant mon honneur.... Non, non, levez-vous, venez, vous verrez +combien je suis bonne. Je sais que l'amour est puissant, et que +personne ne peut s'empêcher d'être épris. Ce n'est pas votre faute.... +Et vraiment je jure que ce n'est pas non plus la mienne. Comment +pouvais-je m'empêcher d'avoir des charmes? Et comment pouviez-vous +vous empêcher de devenir mon captif? Je jure que c'est une vraie pitié +que ce soit une faute; mais mon honneur.... Oui, mais votre honneur +aussi.... Et le péché! Oui, et la nécessité!... Ô Seigneur Dieu, voici +quelqu'un qui vient. Je n'ose rester. Bien, vous devez réfléchir à +votre crime, et lutter autant que vous pourrez contre lui,--lutter, +certainement; mais ne soyez pas mélancolique, ne vous désespérez pas. +N'imaginez pas non plus que je vous accorderai jamais quoi que ce +soit. Oh! non, non.... Mais faites état qu'il vous faut quitter toutes +les idées de mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia +que comme un paravent de votre passion pour moi, cela pourtant me +rendrait jalouse. Oh! bon Dieu, qu'est-ce que j'ai dit? Jalouse, non, +non. Je ne peux pas être jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer. +Aussi n'espérez pas; mais ne désespérez pas non plus. Oh! les voilà +qui viennent, il faut que je me sauve[137].» Elle se sauve et nous ne +la suivons pas. + +Cette étourderie, cette volubilité, cette jolie corruption, ces +façons évaporées et affectées se rassemblent en un portrait le plus +brillant, le plus mondain de ce théâtre, celui de mistress Millamant, +«une belle dame,» dit la liste des personnages[138]. Elle entre +«toutes voiles dehors, l'éventail ouvert,» traînant l'équipage de ses +falbalas et de ses rubans, fendant la presse des fats dorés, attifés, +en perruques fines, qui papillonnent sur son passage, dédaigneuse et +folâtre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries, +pétulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action +soutenue, ne s'accommodant que du changement et du plaisir. Elle rit +des sermons de Mirabell, son prétendant. «N'ayez donc pas cette figure +tragique, inflexiblement sage, comme Salomon dans une vieille +tapisserie, quand on va couper l'enfant.... Ha! ha! ha! pardonnez-moi, +il faut que je rie; ha! ha! ha! quoique je vous accorde que c'est un +peu barbare[139].» Elle éclate, puis elle se met en colère, puis elle +badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le décor change à +chaque mouvement et à vue. C'est un vrai tourbillon; tout tourne dans +sa cervelle comme dans une horloge dont on a cassé le grand ressort. +Rien de plus joli que sa façon d'entrer en ménage. «Ah! je ne me +marierai jamais que je ne sois sûre d'abord de faire ma volonté et mon +plaisir. Écoutez bien, je ne veux pas qu'on me donne de petits noms +après que je serai mariée; positivement, je ne veux pas de petits +noms.--De petits noms?--Oui, comme ma femme, mon amie, ma chère, ma +joie, mon bijou, mon amour, mon cher coeur, et tout ce vilain jargon +de familiarité nauséabonde entre mari et femme. Je ne supporterai +jamais cela. Bon Mirabell, ne soyons jamais familiers ou tendres. +N'allons jamais en visite ensemble, ni au théâtre ensemble. Soyons +étrangers l'un pour l'autre et bien élevés; soyons aussi étrangers +que si nous étions mariés depuis longtemps, et aussi bien élevés que +si nous n'étions pas mariés du tout.... J'aurai la liberté de rendre +des visites à qui je voudrai, et d'en recevoir de qui je voudrai, +d'écrire et recevoir des lettres, sans que vous m'interrogiez, sans +que vous me fassiez la mine. Je viendrai dîner quand il me plaira; je +dînerai dans mon boudoir quand je serai de mauvaise humeur, et cela +sans donner de raison. Mon cabinet sera inviolable; je serai la seule +reine de ma table à thé, vous n'en approcherez jamais sans demander +permission d'abord, et enfin, partout où je serai, vous frapperez +toujours à la porte avant d'entrer[140].» Le code est complet; j'y +voudrais pourtant encore un article, la séparation de biens et de +corps; ce serait le vrai mariage mondain, c'est-à-dire le divorce +décent. Et je réponds que dans deux ans Mirabell et sa femme y +viendront. Au reste tout ce théâtre y aboutit; car remarquez qu'en +fait de femmes, d'épouses surtout, je n'en ai présenté que les aspects +les plus doux. Il est sombre au fond, amer, et par-dessus tout +pernicieux. Il présente le ménage comme une prison, le mariage comme +une guerre, la femme comme une révoltée, l'adultère comme une issue, +le désordre comme un droit, et l'extravagance comme un plaisir[141]. +Une femme comme il faut se couche au matin, se lève à midi, maudit son +mari, écoute des gravelures, court les bals, hante les théâtres, +déchire les réputations, met chez elle un tripot, emprunte de +l'argent, agace les hommes, traîne et accroche son honneur et sa +fortune à travers les dettes et les rendez-vous. «Nous sommes aussi +perverses que les hommes, dit lady Brute, mais nos vices prennent une +autre pente. À cause de notre poltronnerie, nous nous contentons de +mordre par derrière, de mentir, de tricher aux cartes, et autres +choses pareilles; comme ils ont plus de courage que nous, ils +commettent des péchés plus hardis et plus imprudents: ils se +querellent, se battent, jurent, boivent, blasphèment, et le +reste[142].» Excellent résumé, où les _gentlemen_ sont compris comme +les autres! Le monde n'a fait que les munir de phrases correctes et de +beaux habits. Ils ont ici, chez Congreve surtout, le style le plus +élégant; ils savent surtout donner la main aux dames, les entretenir +de nouvelles; ils sont experts dans l'escrime des ripostes et des +répliques; ils ne se décontenancent jamais, ils trouvent des tournures +pour faire entendre les idées scabreuses; ils discutent fort bien, ils +parlent excellemment, ils saluent mieux encore; mais, en somme, ce +sont des drôles. Ils sont épicuriens par système, séducteurs par +profession. Ils mettent l'immoralité en maximes et raisonnent leur +vice. «Donnez-moi, dit l'un d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens +aiguisés et brillants comme son épée, qui les garde toujours dégainés +dans l'ordre convenable, avec toute la portée possible, ayant sa +raison comme général, pour les détacher tour à tour sur tout plaisir +qui s'offre à propos, et pour ordonner la retraite à la moindre +apparence de désavantage et de danger. J'aime une belle maison, mais +pourvu qu'elle soit à un autre, et voilà justement comme j'aime une +belle femme[143].» Tel séduit de parti pris la femme de son ami; un +autre, sous un faux nom, prend la fiancée de son frère. Tel suborne +des témoins pour accrocher une dot. Je prie le lecteur d'aller lire +lui-même les stratagèmes délicats de Worthy, de Mirabell et des +autres. Ce sont des coquins froids qui manient le faux, l'adultère, +l'escroquerie en experts. On les présente ici comme des gens de bel +air; ce sont les _jeunes-premiers_, les héros, et comme tels ils +obtiennent à la fin les héritières[144]. Il faut voir dans Mirabell, +par exemple, ce mélange de corruption et d'élégance; mistress Fainall, +son ancienne maîtresse, mariée par lui à un ami commun qui est un +misérable, se plaint à lui de cet odieux mariage. Il l'apaise, il la +conseille, il lui indique la mesure précise, le vrai biais qui doit +accommoder les choses: «Vous devez avoir du dégoût pour votre mari, +mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir du goût pour votre +amant[145].» Elle s'écrie avec désespoir: «Pourquoi m'avez-vous fait +épouser cet homme?» Il sourit d'un air composé: «Pourquoi +commettons-nous tous les jours des actions dangereuses et +désagréables? Pour sauver cette idole, la réputation[146].» Comme ce +raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme qu'on a +jetée dans l'extrême malheur? Et comme l'insinuation qui suit est +d'une logique touchante! «Si la familiarité de nos amours avait +produit les conséquences que vous redoutiez, sur qui auriez-vous fait +tomber le nom de père avec plus d'apparence que sur un mari[147]?» Il +insiste en style excellent; écoutez ce dilemme d'un homme de coeur: +«Votre mari était juste ce qu'il nous fallait: ni trop vil, ni trop +honnête. Un meilleur eût mérité de ne pas être _sacrifié_ à cette +occasion; un pire n'aurait pas répondu à notre idée. Quand vous serez +lasse de lui, vous savez le remède[148].» C'est ainsi qu'on ménage les +sentiments d'une femme, surtout d'une femme qu'on a aimée. Pour +comble, ce délicat entretien a pour but de faire entrer la pauvre +délaissée dans une intrigue basse qui procurera à Mirabell une jolie +femme et une belle dot. Certainement le _gentleman_ sait son monde, on +ne saurait mieux que lui employer une ancienne maîtresse. Voilà les +personnages cultivés de ce théâtre, aussi malhonnêtes que les +personnages incultes: ayant transformé les mauvais instincts en vices +réfléchis, la concupiscence en débauche, la brutalité en cynisme, la +perversité en dépravation, égoïstes de parti pris, sensuels avec +calcul, immoraux de maximes, réduisant les sentiments à l'intérêt, +l'honneur aux bienséances, et le bonheur au plaisir. + +La restauration anglaise tout entière fut une de ces grandes crises +qui, en faussant le développement d'une société et d'une littérature, +manifestent l'esprit intérieur qu'elles altèrent et qui les contredit. +Ni les forces n'ont manqué à cette société, ni le talent n'a manqué à +cette littérature; les hommes du monde ont été polis, et les écrivains +ont été inventifs. On eut une cour, des salons, une conversation, la +vie mondaine, le goût des lettres, l'exemple de la France, la paix, le +loisir, le voisinage des sciences, de la politique, de la théologie, +bref toutes les circonstances heureuses qui peuvent élever l'esprit +et civiliser les moeurs. On eut la vigueur satirique de Wycherley, le +brillant dialogue et la fine moquerie de Congreve, le franc naturel et +l'entrain de Vanbrugh, les inventions multipliées de Farquhar, bref +toutes les ressources qui peuvent nourrir l'esprit comique et ajouter +un vrai théâtre aux meilleures constructions de l'esprit humain. Rien +n'aboutit, et tout avorta. Ce monde n'a laissé qu'un souvenir de +corruption: cette comédie est demeurée un répertoire de vices; cette +société n'a eu qu'une élégance salie; cette littérature n'a atteint +qu'un esprit refroidi. Les moeurs ont été grossières ou frivoles; les +idées sont demeurées incomplètes ou futiles. Par dégoût et par +contraste, une révolution se préparait dans les inclinations +littéraires et dans les habitudes morales en même temps que dans les +croyances générales et dans la constitution politique. L'homme +changeait tout entier, et d'une seule volte-face. La même répugnance +et la même expérience le détachaient de toutes les parties de son +ancien état. L'Anglais découvrait qu'il n'est point monarchique, +papiste, ni sceptique, mais libéral, protestant et croyant. Il +comprenait qu'il n'est point viveur ni mondain, mais réfléchi et +intérieur. Il y a en lui un trop violent courant de vie animale pour +qu'il puisse, sans danger, se lâcher du côté de la jouissance; il lui +faut une barrière de raisonnements moraux qui réprime ses +débordements. Il y a en lui un trop fort courant d'attention et de +volonté pour qu'il puisse s'employer à porter des bagatelles; il lui +faut quelque lourd travail utile qui dépense sa force. Il a besoin +d'une digue et d'un emploi. Il lui faut une constitution et une +religion qui le refrènent par des devoirs à observer et qui l'occupent +par des droits à défendre. Il n'est bien que dans la vie sérieuse et +réglée; il y trouve le canal naturel et le débouché nécessaire de ses +facultés et de ses passions. Dès à présent il y entre, et ce théâtre +lui-même en porte la marque. Il se défait et se transforme. Collier +l'a discrédité, Addison le blâme. Le sentiment national s'y réveille: +les moeurs françaises y sont raillées: les prologues célèbrent les +défaites de Louis XIV; on y présente sous un jour ridicule ou odieux +la licence, l'élégance et la religion de sa cour[149]. L'immoralité, +par degrés, y diminue, le mariage est plus respecté, les héroïnes ne +vont plus qu'au bord de l'adultère[150]; les viveurs s'arrêtent au +moment scabreux: tel à cet instant se dit purifié et parle en vers +pour mieux marquer son enthousiasme; tel loue le mariage[151]; +quelques-uns, au cinquième acte, aspirent à la vie rangée. On verra +bientôt Steele écrire une pièce morale intitulée _le Héros chrétien_. +Désormais la comédie décline, et le talent littéraire se porte +ailleurs. L'essai, le roman, le pamphlet, la dissertation remplacent +le drame, et l'esprit anglais classique, abandonnant des genres qui +répugnent à sa structure, commence les grandes oeuvres qui vont +l'éterniser et l'exprimer. + +[Note 127: L'Hippolyta de Wycherley, la Silvia de Farquhar.] + +[Note 128: If I marry my Lord Aimwell, there will be title, place, and +precedence, the park, the play, and the drawing-room, splendour, +equipage, noise, and flambeaux. «Hey, my Lady Aimwell's servants +there!--Light, light to the stairs--my Lady Aimwell's coach put +forward--stand by, make room for her ladyship.»--Are not those things +moving?] + +[Note 129: Were it not for your affair in the balance, I should go +near to pick up some odious man of quality yet, and only take poor +Heartfree for a gallant.] + +[Note 130: Look you here, madam, then, what Mr. Tattle has given +me.--Look you here, cousin; here's a snuff-box; nay, there's snuff in +'t. Here, will you have any?--Oh God, how sweet it is! Mr. Tattle is +all over sweet; his peruke is sweet, and his gloves are sweet, and his +handkerchief is sweet, pure sweet, sweeter than roses.--Smell him, +mother, madam, I mean.--He gave me this ring for a kiss.... Smell, +cousin; he says he'll give me something that will make my smocks smell +this way. Is not it pure? 'Tis better than lavender, nurse.--I'm +resolved I won't let nurse put any more lavender among my smocks--ha, +cousin?] + +[Note 131: + +MISS PRUE. + +Well, and how will you make love to me.--Come, I long to have you +begin.--Must I make love too? You must tell me how. + +TATTLE. + +You must let me speak, miss; you must not speak first. I must ask you +questions, and you must answer. + +MISS PRUE. + +What, is it like the catechism?--Come, then, ask me. + +TATTLE. + +D'ye think you can love me? + +MISS PRUE. + +Yes. + +TATTLE. + +Pooh, pox, you must not say yes already. I shan't care a farthing for +you then in a twinkling. + +MISS PRUE. + +What must I say then? + +TATTLE. + +Why, you must say no, or you believe not, or you can't tell. + +MISS PRUE. + +Why, must I tell a lye then? + +TATTLE. + +Yes, if you'd be well bred. All well-bred persons lye.--Besides, you +are a woman; you must never speak what you think. Your words must +contradict your thoughts, but your actions may contradict your words. +So when I ask you, if you can love me, you must say no; but you must +love me too.--If I tell you you are handsome, you must deny it, and +say I flatter you.--But you must think yourself more charming than I +speak you, and like me, for the beauty which I say you have, as much +as if I had it myself.--If I ask you to kiss me, you must be angry, +but you must not refuse me.... + +MISS PRUE. + +O Lord, I swear this is pure.--I like it better than our old-fashioned +country way of speaking one's mind. And must not you lie too? + +TATTLE. + +Hum--yes.--But you must believe I speak truth.... + +MISS PRUE. + +O Gemini! Well, I always had a great mind to tell lies. But they +frightened me, and said it was a sin. + +TATTLE. + +Well, my pretty creature, will you make me happy by giving me a kiss? + +MISS PRUE. + +No, indeed; I am angry with you. (_Runs and kisses him._) + +TATTLE. + +Hold, hold, that's pretty well.--But you should not have given it me, +but have suffered me to have taken it. + +MISS PRUE. + +Well, we'll do it again. + +TATTLE. + +With all my heart.--Now then, my little angel. (_Kisses her._) + +MISS PRUE. + +Pish. + +TATTLE. + +That is right. Again, my charmer. (_Kisses again._) + +MISS PRUE. + +O fye, nay, now I can't abide you! + +TATTLE. + +Admirable! That was as well as if you had been born and bred in Covent +Garden.] + +[Note 132: + +MISS PRUE. + +Well, and there's a handsome gentleman, and a fine gentleman, and a +sweet gentleman, that was here, that loves me, and I love him; and if +he sees you speak to me any more, he'll thrash your jacket for you, he +will; you great sea-calf. + +BEN. + +What! do you mean that fair-weather spark that was here just now? Will +he thrash my jacket? Let'n, let'n, let'n--but an he comes near me, +mayhap I may give him a salt-eel for's supper, for all that. What does +father mean, to leave me alone, as soon as I come home, with such a +dirty dowdy? Sea-calf! I an't calf enough to lick your chalked face, +you cheese-curd you.] + +[Note 133: Now my mind is set upon a man; I will have a man some way +or other. Oh! methinks I'm sick when I think of a man.... + +FORESIGHT. + +Hussy, you shall have a rod. + +MISS PRUE. + +A fiddle of a rod! I'll have a husband. And if you won't get me one, +I'll get one for myself. I'll marry our Robin the butler. He says he +loves me, and he's a handsome man, and shall be my husband. I warrant +he'll be my husband, and thank me too, for he told me so.] + +[Note 134: Congreve, _The Way of the World_.] + +[Note 135: But art thou sure Sir Rowland will not fail to come? Or +will he not fail when he does come? Will he be importunate, Foible, +and push? For if he should not be importunate--I shall never break +decorum.--I shall die with confusion, if I am forced to advance.--Oh +no, I can never advance. I shall swoon, if he should expect advances. +No, I hope Sir Rowland is better bred than to put a lady to the +necessity of breaking her forms. I won't be too coy neither--I won't +give him despair.--But a little disdain is not amiss--a little scorn +is alluring. + +FOIBLE. + +A little scorn becomes your Ladyship. + +LADY WISHFORT. + +Yes, but tenderness becomes me best--a sort of dyingness. You see that +picture has a sort of a--ha, Foible?--a swimmingness in the +eyes.--Yes, I'll look so.--My niece affects it. But she wants +features.--Is Sir Rowland handsome? Let my toilet be removed.--I'll +dress above. I'll receive Sir Rowland here.--Is he handsome? Don't +answer me. I won't know. I'll be inspirated. I'll be taken by +surprise.... + +LADY WISHFORT. + +And how do I look, Foible? + +FOIBLE. + +Most killing well, madam. + +LADY WISHFORT. + +Well, and how shall I receive him? In what figure shall I give his +heart the first impression?--Shall I sit?--No, I won't sit--I'll +walk--ay, I'll walk from the door upon his entrance, and then turn +full upon him.--No, that will be too sudden.--I'll lie--ay, I'll lie +down.--I'll receive him in my little dressing-room; there is a +couch.--Yes, yes, I'll give the first impression on a couch.--I won't +lie neither, but loll and lean upon an elbow, with one foot a little +dangling off, jogging in a thoughtful way.--Yes; and then as soon as +he appears, start,--ay, start, and be surprised, and rise to meet him +with most pretty disorder.] + +[Note 136: Congreve, _Double Dealer_.] + +[Note 137: + +MILLEFOND. + +For heaven's sake, madam. + +LADY PLIANT. + +O, name it no more!--Bless me, how can you talk of heaven! and have so +much wickedness in your heart!--May be you don't think it a sin.--They +say some of you gentlemen don't think it a sin.--May be it is no sin +to them that don't think it so. Indeed, if I did not think it a +sin.--But still my honour, if it were no sin.--But then to marry my +daughter, for the conveniency of frequent opportunities.--I'll never +consent to that. As sure as can be, I'll break the match. + +MILLEFOND. + +Death and amazement! Madam, upon my knees. + +LADY PLIANT. + +Nay, nay, rise up. Come, you shall see my good nature. I know Love is +powerful, and nobody can help his passion. 'Tis not your fault; nor I +swear it is not mine.--How can I help it, if I have charms? And how +can you help it if you are made a captive? I swear it is pity it +should be a fault.--But my honour!--Well, but your honour too.--But +the sin!--Well, but the necessity.--O Lord, here is somebody coming. I +dare not stay. Well, you must consider of your crime, and strive as +much as can be against it.--Strive, be sure.--But don't be melancholy, +don't despair.--But never think that I'll grant you anything. O Lord, +no.--But be sure you lay aside all thoughts of the marriage; for +though I know you don't love Cynthia, only as a blind for your passion +for me, yet it will make me jealous.--O Lord, what did I say? Jealous! +No, no; I can't be jealous, for I must not love you.--Therefore don't +hope.--But don't despair neither.--O, they are coming, I must fly.] + +[Note 138: Congreve, _The Way of the World_.] + +[Note 139: Sententious Mirabell! Prithee, don't look with that violent +and inflexible wise face, like Salomon on the dividing of the child in +an old tapestry-hanging.... Ha, ha, ha, pardon me, dear creature, I +must laugh, though I grant you 'tis a little barbarous, ha, ha, ha!] + +[Note 140: Ah! I'll never marry unless I am first made sure of my will +and pleasure!... My dear liberty, shall I leave thee? My faithful +solitude, my darling contemplation, must I bid you adieu? Ay, adieu; +my morning thoughts, agreeable wakings, indolent slumbers, all ye +douceurs, ye sommeils du matin, adieu.--I can't do it; 'tis more than +impossible.--Positively, Mirabell, I'll lie a bed in a morning as long +as I please. + +MIRABELL. + +Then I'll get up in a morning as early as I please. + +MILLAMANT. + +Ah! idle creature, get up when you will. And d'ye hear, I won't be +called names after I'm married; positively, I won't be called names. + +MIRABELL. + +Names! + +MILLAMANT. + +Ay, as wife, spouse, my dear, joy, jewel, love, sweet heart, and the +rest of that nauseous cant, in which men and their wives are so +fulsomely familiar.--I shall never bear that.--Good Mirabell, don't +let us be familiar or fond, nor kiss before folks, like my Lady Fadler +and Sir Francis. Let us never visit together, nor go to a play +together; but let us be very strange and well bred. Let us be as +strange as if we had been married a great while, and as well bred as +if we were not married at all. + +MIRABELL. + +Shall I kiss your hand upon the contract? + +MILLAMANT. + +Fainall, what shall I do? Shall I have him? I think I must have him. + +FAINALL. + +Ay, ay, take him, take him. What should you do? + +MILLAMANT. + +Well, then--I'll take my death I'm in a horrid fright.--Fainall, I shall +never say it.--Well--I think--I'll endure you. + +FAINALL. + +Fy, fy, have him, have him, and tell him so in plain terms. For I am +sure you have a mind to him. + +MILLAMANT. + +Are you? I think I have.--And the horrid man looks as if he thought so +too.--Well, you ridiculous thing you, I'll have you.--I won't be +kissed, nor I won't be thanked.--Here, kiss my hand though.--So hold +your tongue now; don't say a word.] + +[Note 141: + +AMANDA. + +How did you live together? + +BERINTHIA. + +Like man and wife, asunder. He loved the country, and I the town; he +hawks and hounds, I coaches and equipage; he eating and drinking, I +carding and playing; he the sound of a horn, I the squeak of a fiddle. +We were dull company at table; worse a-bed. Whenever we met, we gave +one another the spleen; and never agreed but once, which was about +lying alone. (Vanbrugh, _Relapse_, acte II, fin.) + +Voyez encore dans Vanbrugh, _A Journey to London_. Rarement la laideur +et la corruption de la nature brutale ou mondaine ont été étalées plus +à vif. La petite Betty et son frère sont à pendre. + +MISTRESS FORESIGHT. + +Do you think any woman honest? + +SCANDAL. + +Yes, several, very honest.--They'll cheat a little at cards, +sometimes; but that is nothing. + +MISTRESS FORESIGHT. + +Pshaw! But virtuous, I mean. + +SCANDAL. + +Yes, faith. I believe some women are virtuous too. But 'tis as I +believe--some men are valiant through fear.--For why should a man +court danger, or a woman shun pleasure? (Congreve, _Love for Love_.)] + +[Note 142: We are as wicked as men, but our vices lie another way. +They have more courage than we; so they commit more bold impudent +sins. They quarrel, fight, swear, drink, blaspheme, and the like. +Whereas we, being cowards, only backbite, tell lies, cheat cards, and +so forth. (Vanbrugh, _Provoked Wife_.) + +Voyez aussi dans cette pièce le caractère de Mademoiselle, femme de +chambre française. Ils représentent le vice français comme plus +impudent encore que le vice anglais.] + +[Note 143: Give me a man that keeps his five senses keen and bright as +his sword, that has them always drawn out in their just order and +strength, with his reason as commander at the head of them, that +detaches them by turns upon whatever party of pleasure agreeably +offers, and commands them to retreat upon the least appearance of +disadvantage or danger. + +I love a fine house, but let another keep it; and so just I love a +fine woman. (Acte I, scene I.) + +Catéchisme de l'amour: + +What are the objects of that passion? + +Youth, beauty, and clean linen. (Farquhar, _The Beaux Stratagem_.) + +As I am a gentleman, a man of the town, one that wears good clothes, +eats, drinks, and wenches sufficiently. (Dryden, _Mock Astrologer_.)] + +[Note 144: The first thing that I would do, should be to lie with her +chambermaid, and hire three or four wenches of the neighbourhood to +report that I have got them with child. + +I never quarrel with anything in my cups, but an oysterwench, or a +cookmaid; and if they be not civil, I knock them down.] + +[Note 145: You should have just so much disgust for your husband as +may be sufficient to make you relish your lover. (Congreve, _The Way +of the World_, acte II, scene IV.)] + +[Note 146: + +MISTRESS FAINALL. + +Why did you make me marry this man? + +MIRABELL. + +Why do we daily commit disagreeable and dangerous actions? To save +that idol reputation....] + +[Note 147: If the familiarity of our loves had produced that +consequence of which you were apprehensive, where could you have fixed +a father's name with credit, but on a husband?] + +[Note 148: A better man ought not to have been sacrificed to the +occasion; a worse had not answered the purpose. When you are weary of +him, you know your remedy.] + +[Note 149: Rôle du chapelain Foigard dans Farquhar (_Beaux +Stratagem_), de Mademoiselle, et en général, de tous les Français.] + +[Note 150: Rôle d'Amanda dans _Relapse_ (Vanbrugh); rôle de mistress +Sullen, conversion des deux viveurs, dans _The Beaux Stratagem_ +(Farquhar).] + +[Note 151: Though marriage be a lottery in which there are a wondrous +many blanks, yet there is one inestimable lot, in which the only +heaven upon earth is written. + +To be capable of loving one, doubtless, is better than to possess a +thousand. (Vanbrugh.)] + + +X + +Cependant, dans ce déclin continu de l'invention théâtrale et dans ce +vaste déplacement de la séve littéraire, quelques pousses percent +encore de loin en loin du côté de la comédie: c'est que les hommes ont +toujours envie de se divertir, et que le théâtre est toujours un lieu +de divertissement. Une fois que l'arbre est planté, il subsiste, +maigrement sans doute, avec de longs intervalles de sécheresse presque +complète et d'avortements presque constants, destiné pourtant à des +renouvellements imparfaits, à des demi-floraisons passagères, parfois +à des productions inférieures qui bourgeonnent dans ses plus bas +rameaux. Même lorsque les grands sujets sont épuisés, il y a place +encore çà et là pour des inventions heureuses. Qu'un homme d'esprit, +adroit, exercé, se rencontre, il saisira les grotesques au passage; il +portera sur la scène quelque vice ou quelque travers de son temps; le +public accourra, et ne demandera pas mieux que de se reconnaître et de +rire. Il y eut un de ces succès, lorsque Gay, dans son _Opéra du +Gueux_, mit en scène la coquinerie du grand monde, et vengea le public +de Walpole et de la cour. Il y eut un de ces succès, lorsque +Goldsmith, inventant une série de méprises, conduisit son héros et +son auditoire à travers cinq actes de quiproquos[152]. Après tout, si +la vraie comédie ne peut vivre qu'en certains siècles, la comédie +ordinaire peut vivre dans tous les siècles. Elle est trop voisine du +pamphlet, du roman, de la satire, pour ne pas se relever de temps en +temps par le voisinage du roman, de la satire et du pamphlet. Si j'ai +un ennemi, au lieu de l'attaquer dans une brochure, je puis le +transporter sur les planches. Si je suis capable de bien peindre un +personnage dans un récit, je ne suis pas fort éloigné du talent qui +rassemblera toute l'âme de ce personnage en quelques réponses. Si je +sais railler joliment un vice dans une pièce de vers, je parviendrai +sans trop d'efforts à faire parler ce vice par la bouche d'un acteur. +Du moins, je serai tenté de l'entreprendre; je serai séduit par +l'éclat extraordinaire que la rampe, la déclamation, la mise en scène +donnent à une idée; j'essayerai de porter la mienne sous cette lumière +intense; je m'y emploierai, quand même il s'agirait pour cela de +forcer un peu ou beaucoup mon talent. Au besoin, je me ferai illusion; +je remplacerai par des expédients l'originalité naïve et le vrai génie +comique; si en quelques points on reste au-dessous des premiers +maîtres, en quelques points aussi on peut les surpasser; on peut +travailler son style, raffiner, trouver de plus jolis mots, des +railleries plus frappantes, un échange plus vif de ripostes +brillantes, des images plus neuves, des comparaisons plus +pittoresques; on peut prendre à l'un un caractère, à l'autre une +situation, emprunter chez une nation voisine, dans un théâtre vieilli, +aux bons romans, aux pamphlets mordants, aux satires limées, aux +petits journaux, accumuler les effets, servir au public un ragoût plus +concentré et plus appétissant; on peut surtout perfectionner sa +machine, huiler ses rouages, arranger les surprises, les coups de +théâtre, le va-et-vient de l'intrigue en constructeur consommé. L'art +de bâtir les pièces est capable de progrès comme l'art de faire des +horloges. Un vaudevilliste, aujourd'hui, trouve ridicule la moitié des +dénoûments de Molière; et, en effet, beaucoup de vaudevillistes font +les dénoûments mieux que Molière; on parvient, à la longue, à ôter du +théâtre toutes les maladresses et toutes les longueurs. Un style +piquant et un agencement parfait; du sel dans toutes les paroles et du +mouvement dans toutes les scènes; une surabondance d'esprit et des +merveilles d'habileté; par-dessus tout cela, une vraie verve animale +et le secret plaisir de se peindre; de se justifier, de se glorifier +publiquement soi-même: voilà les origines de _l'École de médisance_, +et voilà les sources du talent et du succès de Sheridan. + +Il était contemporain de Beaumarchais, et par son talent comme par sa +vie il lui ressemble. Les deux moments, les deux théâtres, les deux +caractères se correspondent. Comme Beaumarchais, c'est un aventurier +heureux, habile, aimable et généreux, qui arrive au succès par le +scandale, qui tout d'un coup petille, éblouit, monte d'un élan au plus +haut de l'empyrée politique et littéraire, semble se fixer parmi les +constellations, et, pareil à une fusée éclatante, aboutit vite à +l'épuisement. Rien ne lui avait manqué; il avait tout atteint, de +prime-saut, sans effort apparent, comme un prince qui n'a qu'à se +montrer pour trouver sa place. Tout ce qu'il y a de plus exquis dans +le bonheur, de plus brillant dans l'art, de plus élevé dans le monde, +il l'avait pris et comme par droit de naissance. Le pauvre jeune homme +inconnu, traducteur malheureux d'un sophiste grec illisible, et qui, à +vingt ans, se promenait dans Bath avec un gilet rouge et un chapeau à +cornes, sec d'espérances et toujours averti du vide de ses poches, +avait gagné le coeur de la beauté et de la musicienne la plus admirée +de son temps, l'avait enlevée à dix adorateurs riches, élégants, +titrés, s'était battu avec le plus mystifié des dix, l'avait battu, +avait emporté d'assaut la curiosité et l'attention publiques. De là, +s'attaquant à la gloire et à l'argent, il avait jeté coup sur coup à +la scène les pièces les plus diverses et les plus applaudies, +comédies, farce, opéra, vers sérieux; il avait acheté, exploité un +grand théâtre sans avoir un sou, improvisé les succès et les +bénéfices, et mené la vie élégante parmi les plaisirs les plus vifs de +la société et de la famille, au milieu de l'admiration et de +l'étonnement universels. De là, aspirant plus haut encore, il avait +conquis la puissance, il était entré à la Chambre des communes, il s'y +était montré l'égal des premiers orateurs, il avait combattu Pitt, +accusé Warren Hastings, appuyé Fox, raillé Burke, soutenu avec éclat, +avec désintéressement et avec constance, le rôle le plus difficile et +le plus libéral; il était devenu l'un des trois ou quatre hommes les +plus remarqués de l'Angleterre, l'égal des plus grands seigneurs, +l'ami du prince royal, même à la fin grand fonctionnaire, receveur +général du duché de Cornwall, trésorier de la flotte. En toute +carrière il prenait la tête. «Quelque chose que Sheridan ait faite ou +voulu faire, dit lord Byron, cette chose-là a toujours été par +excellence la meilleure de son espèce. Il a écrit la meilleure +comédie, _l'École de médisance_; le meilleur opéra, _la Duègne_ (bien +supérieur, selon moi, à ce pamphlet populacier, _l'Opéra du Gueux_); +la meilleure farce, _le Critique_ (elle n'est que trop bonne pour +servir de petite pièce); la meilleure épître, _le monologue sur +Garrick_. Et, pour tout couronner, il a prononcé ce fameux discours +sur Warren Hastings, la meilleure harangue qu'on ait jamais composée +ou entendue en ce pays.» Toutes les règles ordinaires se renversaient +pour lui. Il avait quarante-quatre ans; les dettes commençaient à +pleuvoir sur lui; il avait trop soupé et trop bu; ses joues étaient +pourpres, son nez enflammé. Dans ce bel état il rencontre chez le duc +de Devonshire une jeune fille charmante, dont il s'éprend. Au premier +aspect, elle s'écrie: «Quelle horreur, un vrai monstre!» Il cause avec +elle; elle avoue qu'il est fort laid, mais qu'il a beaucoup d'esprit. +Il cause une seconde fois, une troisième fois, elle le trouve fort +aimable. Il cause encore, elle l'aime, et veut à toute force +l'épouser. Le père, homme prudent, qui souhaite rompre l'affaire, +déclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille +livres sterling; les quinze mille livres sterling se trouvent comme +par enchantement déposées entre les mains d'un banquier; le nouveau +couple part pour la campagne, et le père, rencontrant son fils, un +grand fils bien découplé, fort mal disposé en faveur de ce mariage, +lui persuade que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu'un +père puisse faire et l'événement le plus heureux dont un fils puisse +se réjouir. Quel que fût l'homme et quelle que fût l'affaire, il +persuadait; nul ne lui résistait, tout le monde tombait sous le +charme. Quoi de plus difficile, étant laid, que de faire oublier à une +jeune fille qu'on est laid? + +Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier à un +créancier qu'on lui doit de l'argent. Il y a quelque chose de plus +difficile encore, c'est de se faire prêter de l'argent par un +créancier qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est +arrêté pour dettes; Sheridan fait venir M. Henderson le fournisseur +rébarbatif, l'amadoue, l'intéresse, l'attendrit, l'exalte, l'enveloppe +de considérations générales et de haute éloquence, si bien que M. +Henderson offre sa bourse, veut absolument prêter deux cents livres +sterling, insiste, et, à la fin, à sa grande joie, obtient la +permission de les prêter. Nul n'était plus aimable, plus prompt à +gagner la confiance; rarement le naturel sympathique, affectueux et +entraînant s'est déployé plus entier: il séduisait, cela est à la +lettre. Au matin, les créanciers et les visiteurs remplissaient toutes +les chambres de son appartement; il arrivait souriant, d'un air aisé, +avec tant d'ascendant et de grâce, que les gens oubliaient leurs +besoins, leurs demandes, et semblaient n'être venus que pour le voir. +Sa verve était irrésistible; point d'esprit plus éblouissant; il était +inépuisable en bons mots, en inventions, en saillies, en idées neuves; +lord Byron, qui était bon juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni +imaginé de conversation plus extraordinaire. On passait la nuit à +l'écouter; nul ne l'égalait dans un souper; même ivre, il gardait son +esprit. Un jour il est ramassé par la garde, et on lui demande son +nom; il répond gravement: «Wilberforce.» Avec les étrangers, avec les +inférieurs, nulle morgue, nulle roideur; il avait par excellence ce +naturel expansif qui se montre toujours tout entier, qui ne se réserve +rien de lui-même, qui s'abandonne et se donne; il pleurait en recevant +de lord Byron une louange sincère, ou en contant ses misères de +plébéien parvenu. Rien de plus charmant que ces effusions; elles +mettent d'abord les hommes sur un pied de paix, d'amitié; ils quittent +tout de suite leur attitude défensive et précautionnée; ils voient +qu'on se livre à eux, et, par contre-coup, ils se livrent; +l'épanchement a provoqué l'épanchement. Un instant après, on voyait +jaillir chez Sheridan la verve impétueuse et étincelante; l'esprit +partait, petillait comme une fusillade; il parlait seul, avec un éclat +soutenu, une variété, un élan inépuisables, jusqu'à cinq heures du +matin. Contre un tel besoin d'improviser, de jouir et de s'épancher, +un homme est tenu de se mettre en garde; la vie ne se mène point comme +une fête; elle est une lutte contre les autres et contre soi-même; il +faut y considérer l'avenir, se défier, s'approvisionner; on n'y +subsiste point sans des précautions de marchand et des calculs de +bourgeois. Quand on soupe trop souvent, on finit par ne plus pouvoir +dîner; quand on a les poches percées, les écus s'écoulent; rien de +plus plat que cette vérité, mais elle est vraie. Les dettes +s'accumulaient, l'estomac ne digérait plus. Il avait perdu sa place au +Parlement, son théâtre avait brûlé; les huissiers se succédaient, et +les gens de loi avaient depuis longtemps pris possession de sa maison. +À la fin, un recors arrêta le mourant dans son lit, voulut l'emmener +dans ses couvertures, et ne lâcha prise que par crainte d'un procès: +le médecin avait déclaré que le malade mourrait en route. Un journal +fit honte aux grands seigneurs qui laissaient finir si misérablement +un pareil homme; ils accoururent et déposèrent leurs cartes à la +porte. Au convoi, deux frères du roi, des ducs, des comtes, des +évêques, les premiers personnages de l'Angleterre portèrent ou +suivirent le corps. Singulier contraste, et qui montre en abrégé tout +ce talent et toute cette vie: des lords à ses funérailles et des +recors à son chevet. + +Son théâtre y est conforme: tout y brille, mais le métal n'est pas +tout à lui, ni du meilleur aloi. Ce sont des comédies de société, les +plus amusantes qu'on ait jamais faites, mais ce ne sont guère que des +comédies de société. Imaginez les demi-_charges_ qu'on improvise vers +onze heures du soir dans un salon où l'on est intime. Sa première +pièce, _les Rivaux_, plus tard sa _Duègne_ et son _Critique_, en +regorgent et ne renferment guère que cela. Il y en a sur la voisine, +mistress Malaprop, une sotte prétentieuse qui emploie les grands mots +à tort et à travers, se sait bon gré de si bien placer les _épitaphes_ +devant les substantifs, et jure que sa nièce est aussi méchante qu'une +_allégorie_ sur les bords du Nil. Il y en a sur le voisin, M. Acres, +un Fier-à-Bras improvisé, qui se laisse engager dans un duel, et, +amené sur le terrain, pense à l'effet des balles, se représente le +testament, l'enterrement, l'embaumement, et voudrait bien être au +logis. Il y en a sur un domestique pataud et poltron, sur un père +colérique et braillard, sur une jeune fille sentimentale et +romanesque, sur un Irlandais duelliste et chatouilleux. Tout cela +défile et se heurte sans trop d'ordre à travers les surprises d'une +intrigue double, à force d'expédients et de rencontres, sans le +gouvernement ample et régulier d'une idée maîtresse. Mais on a beau +sentir le placage, l'entrain emporte tout; on rit de bon coeur; chaque +scène détachée passe bouffonne et rapide; on oublie que le valet +pataud a des répliques aussi ingénieuses que Sheridan lui-même[153], +et que le gentilhomme irascible parle aussi bien que le plus élégant +des écrivains[154]. Aussi bien l'inventeur est un écrivain; si, par +verve et par esprit de société, il a voulu divertir autrui et se +divertir lui-même, il n'a pas oublié les intérêts de son talent et le +soin de sa gloire. Il a du goût, il sent les finesses du style, le +mérite d'une image nouvelle, d'une opposition frappante, d'une +insinuation ingénieuse et calculée. Il a surtout de l'esprit, un +prodigieux esprit de conversation, l'art de garder, de réveiller +toujours l'attention, d'être mordant, divers, imprévu, de lancer la +riposte, de mettre en relief la sottise, d'accumuler coup sur coup les +saillies et les mots heureux. Enfin, il s'est formé depuis sa première +pièce, il a acquis l'expérience du théâtre; il travaille et rature; il +essaye ses diverses scènes, il les récrit, il les agence; il veut que +rien ne suspende l'intérêt, que nulle invraisemblance ne choque le +spectateur, que sa comédie roule avec la précision, la sûreté, l'unité +d'une belle machine. Il compose de bons mots, il les remplace par de +meilleurs, il aiguise toutes ses railleries, il les serre comme un +faisceau de dards, et met de sa main au dernier feuillet: «Fini, grâce +à Dieu.--Amen!»--Il a raison, car l'oeuvre lui a coûté de la peine; +il n'en fera pas une seconde. Ces sortes d'écrits, artificiels et +condensés comme les satires de La Bruyère, ressemblent à une fiole +ciselée, où l'auteur a distillé, sans en réserver rien, toute sa +réflexion, toutes ses lectures et tout son esprit. + +Qu'y a-t-il dans cette célèbre _École de médisance_? Et comment a-t-il +fait pour jeter sur cette comédie anglaise, qui allait s'éteignant +chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succès? Il a pris +deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pièces de +Molière, _le Misanthrope_ et _le Tartufe_; et de ces deux substances +puissantes, condensées avec une dextérité admirable, il a fait un feu +d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molière, il n'y +a qu'une médisante, Célimène; les autres personnes ne sont là que pour +lui fournir la réplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse; +encore raille-t-elle avec une sorte de mesure, sans se presser, en +vraie reine de salon qui a le temps de causer, qui se sait écoutée, +qui s'écoute; elle est femme du monde, elle garde le ton de la belle +conversation; même pour effacer l'âcreté, voici venir au milieu des +médisances la raison calme, le discours sensé de l'aimable Éliante. +Molière met en scène les méchancetés du monde et ne les grossit pas; +ici elles sont plutôt grossies que peintes: «Merci de ma vie! dit sir +Peter, une réputation tuée à chaque parole!» En effet, ils sont +féroces, et c'est une vraie curée; même ils se salissent pour mieux +outrager. Mistress Candour dit que «lord Buffalo a découvert milady +dans une maison de renommée médiocre.» Elle ajoute qu'une veuve de «la +rue voisine a guéri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes +d'une façon tout à fait surprenante[155].» L'acharnement est si fort +qu'ils descendent au rôle de bouffons. La plus élégante personne du +salon, lady Teazle, montre ses dents pour singer une femme ridicule, +tire sa bouche d'un côté, fait des grimaces. Nul arrêt, nul +adoucissement; les sarcasmes partent en fusillade. L'auteur en a fait +provision, il faut bien qu'il les emploie. C'est lui qui parle par la +bouche de chacun de ses personnages; il leur donne à tous le même +esprit, je veux dire son esprit, son ironie, son âpreté, sa vigueur +pittoresque; quels qu'ils soient, badauds, fats, vieilles filles, il +n'importe; il ne s'agit pour lui que d'éclater en une minute par vingt +explosions. «Ne raillons pas: c'est ce que je répète constamment à ma +cousine Ogle, et vous savez qu'elle se croit arbitre en fait de +beauté.--Très-justement, car elle possède elle-même une collection de +traits empruntés à toutes les nations du monde.--C'est vrai, elle a un +front irlandais.--Des cheveux écossais.--Un nez hollandais.--Des +lèvres autrichiennes.--Un teint d'Espagnole.--Et des dents à la +chinoise.--Bref, sa figure ressemble à une table d'hôte de Spa, où il +n'y a pas deux convives de la même nation.--Ou bien à quelque congrès +à la fin d'une guerre générale, dans lequel toutes les parties jusqu'à +ses yeux semblent avoir des directions différentes, et où le nez et le +menton semblent seuls disposés à se rencontrer[156].--Monsieur +Surface, vous avez de mauvaises nouvelles de votre frère; mais, pour +moi, je ne l'ai jamais cru si déréglé qu'on le dit. Il a perdu tous +ses amis, mais il n'y a personne dont les juifs disent autant de +bien.--Très-vrai, sur ma foi! Si la juiverie pouvait élire, je crois +que Charles serait alderman; parole d'honneur, personne n'est plus +populaire en cet endroit-là. J'apprends qu'il paye plus d'annuités que +la tontine irlandaise, et que, toutes les fois qu'il est malade, ils +font dire des prières pour sa guérison dans leurs synagogues.--Et +personne qui vive avec plus de splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il +invite ses amis, il se met à table avec une douzaine de ses cautions, +qu'il a une vingtaine de marchands attendant dans son antichambre et +un huissier derrière la chaise de chaque convive[157].--Monsieur +Surface, je n'ai pas eu l'intention de vous blesser; mais comptez +là-dessus, votre frère est tout à fait coulé bas.--Parole d'honneur, +coulé aussi bas qu'un homme l'a jamais été; il ne trouverait pas une +guinée à emprunter.--Tout est vendu dans son logis, tout ce qui était +transportable.--J'ai vu quelqu'un qui a été chez lui. Rien de laissé, +sauf quelques bouteilles vides oubliées, et les portraits de famille, +qui, je crois, sont enchâssés dans les lambris.--Et j'ai eu aussi le +chagrin d'entendre de mauvaises histoires contre lui.--Oh! il a fait +beaucoup de vilaines choses, cela est certain.--Mais pourtant, comme +il est votre frère....--Nous vous dirons tout à une autre +occasion[158].» Voilà comme il a acéré, multiplié, enfoncé jusqu'au +vif les épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de +s'ennuyer devant une décharge si bien nourrie de méchancetés et de +bons mots? + +Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi +l'hypocrite. Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu: Joseph +Surface ne porte plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie; il +n'a plus, comme son grand-père, un tempérament de cocher, une audace +d'homme d'action, des façons de bedeau, une encolure de moine. Il est +simplement égoïste et prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue, +c'est un peu malgré lui; il n'y tient qu'à demi, en jeune homme +correct, bien habillé, passablement renté, assez timide et méticuleux +de son naturel, de façons discrètes, et dépourvu de passions +violentes; tout est chez lui douceâtre et poli; il est de son temps; +il ne fait pas étalage de religion, mais de morale; c'est un gentleman +à sentences, à beaux sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau, +faiseur de phrases. Sur ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de +quoi bâtir un drame; et les grandes situations que Sheridan prend à +Molière perdent la moitié de leur force en s'appuyant sur un si +mesquin support. Mais comme la rapidité, l'abondance, le naturel des +événements couvrent cette insuffisance! comme l'adresse suffit à tout! +comme elle semble capable de suppléer à tout, même au génie! comme le +spectateur rit de voir Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un +renard dans son terrier; obligé de dissimuler la femme, puis de +cacher le mari; forcé de courir de l'un à l'autre, occupé à renfoncer +l'une derrière son paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se +jeter dans ses propres piéges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre, +le mari aux yeux de la femme, le neveu aux yeux de l'oncle; à perdre +la seule personne qu'il tienne à justifier, j'entends le précieux et +immaculé Joseph Surface; à se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué, +confondu, en dépit de ses habiletés et justement par ses habiletés, +coup sur coup, sans trêve ni remède; à s'en aller, le pauvre renard, +la queue basse, le pelage gâté, parmi les huées et les cris! Et comme +en même temps, tout à côté, les prises de bec de sir Peter et de sa +femme, le souper, les chansons, la vente des portraits chez le +prodigue viennent mettre une comédie dans la comédie, et renouveler +l'intérêt en renouvelant l'attention! On cesse de songer à +l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à +l'altération de la vérité; on se laisse emporter par la vivacité de +l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du +dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de +la grande invention la verve et l'esprit sont les plus agréables dons +du monde; on les savoure à leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur +place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets +substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils +fournissent le dessert. + +Ce dessert achevé, il faut sortir le table. Après Sheridan, nous en +sortons tout de suite. Dorénavant la comédie languit, s'éteint; il +n'en reste plus que la farce, _les Domestiques du grand ton_, de +Townley, les grotesques de George Colman, un précepteur, une vieille +fille, des paysans avec leur accent local; la caricature survit à la +peinture, et le _Punch_ fait rire encore lorsque l'âge des Reynolds et +des Gainsborough est passé. Aujourd'hui, il n'y a pas en Europe de +scène plus vide, et la bonne compagnie l'abandonne au peuple. C'est +que la forme de société et d'esprit qui l'avait suscitée a disparu. Ce +qui avait dressé le théâtre anglais de la Renaissance, c'était la +vivacité et la surabondance de la conception prime-sautière, qui, +incapable de s'étaler en raisonnements alignés ou de se formuler par +des idées philosophiques, ne trouvait son expression naturelle qu'en +des actions mimées et en des personnages parlants. Ce qui avait +alimenté la comédie anglaise du dix-septième siècle, c'étaient les +besoins de la société polie, qui, habituée aux représentations de la +cour et aux parades du monde, allait chercher sur la scène la peinture +de ses entretiens et de ses salons. Avec la chute de la cour et avec +l'arrêt de l'invention mimique, le vrai drame et la vraie comédie +disparaissent; ils passent de la scène dans les livres. C'est +qu'aujourd'hui on ne vit plus en public à la façon des ducs brodés de +Louis XIV et de Charles II, mais en famille ou devant une table de +travail; le roman remplace le théâtre en même temps que la vie +bourgeoise succède à la vie de cour. + +[Note 152: _She Stoops to Conquer._] + +[Note 153: + +ACRES. + +Odds blades! David, no gentleman will ever risk the loss of his +honour. + +DAVID. + +I say then, it would be but civil in honour never to risk the loss of +a gentleman. Look'ee, master, this honour seems to me a marvellously +false friend, ay truly, a very courtier-like servant.] + +[Note 154: + +SIR ANTHONY. + +Nay, but Jack, such eyes! So innocently wild! So bashfully irresolute! +not a glance but speaks and kindle some thought of love! Then, Jack! +her cheeks! so deeply blushing at the insinuation of her tell-tale +eyes! Then, Jack, her lips! O Jack, lips, smiling at their own +discretion, and if not smiling, more sweetly pouting, more lovely in +sullenness!] + +[Note 155: + +MRS. CANDOUR. + +To-day, Mrs. Clackitt assured me, Mr. and Mrs. Honeymoon were at last +become man and wife, like the rest of their acquaintance. She likewise +hinted that a certain widow, in the next street, had got rid of her +dropsy and recovered her shape in a most surprising manner. And at the +same time Miss Tattle, who was by, affirmed that Lord Buffalo had +discovered his lady at a house of no extraordinary fame; and that Sir +Harry Bouquet and Tom Saunter were to measure swords on a similar +provocation.] + +[Note 156: + +MRS. CANDOUR. + +Well, I will never join in ridiculing a friend; and so I constantly +tell my cousin Ogle, and you all know what pretensions she has to be +critical on beauty. + +CRAB. + +Oh, to be sure! she has herself the oddest countenance that ever was +seen; 'tis a collection of features from all the different countries +of the globe. + +SIR BENJAMIN. + +So she has, indeed.... an Irish front.... + +CRAB. + +Caledonian locks.... + +SIR BENJAMIN. + +Dutch nose.... + +CRAB. + +Austrian lips.... + +SIR BENJAMIN. + +Complexion of a Spaniard.... + +CRAB. + +And teeth _à la chinoise_.... + +SIR BENJAMIN. + +In short, her face resembles a _table d'hôte_ at Spa, where no two +guests are of a nation.... + +CRAB. + +Or a congress at the close of a general war; wherein all the members, +even to her eyes, appear to have a different interest, and her nose +and chin are the only parties likely to join issue.] + +[Note 157: + +CRAB. + +Sad comfort, whenever he returns, to hear how your brother has gone +on! + +JOSEPH SURFACE. + +Charles has been imprudent, sir, to be sure; but I hope no busy people +have already prejudiced Sir Oliver against him. He may reform. + +SIR BENJAMIN. + +To be sure he may: for my part, I never believed him to be so utterly +void of principle as people say; and, though he has lost all his +friends, I am told nobody is better spoken of by the Jews. + +CRAB. + +That's true, egad, nephew. If the Old Jewry was a ward, I believe +Charles would be an alderman: no man more popular there, fore Gad! I +hear he pays as many annuities as the Irish tontine; and that, +whenever he is sick, they have prayers for the recovery of his health +in all the synagogues. + +SIR BENJAMIN. + +Yet no man lives in greater splendour. They tell me, when he +entertains his friends, he will sit down to dinner with a dozen of his +own securities; have a score of tradesmen waiting in the antechamber, +and an officer behind every guest's chair.] + +[Note 158: + +SIR BENJAMIN. + +Mr. Surface, I do not mean to hurt you; but depend on 't, your brother +is utterly undone. + +CRAB. + +O Lud, ay! undone as ever man was--can't raise a guinea. + +SIR BENJAMIN. + +And every thing sold, I'm told, that was movable. + +CRAB. + +I have seen one that was at his house. Not a thing left but some empty +bottles that were overlooked, and the family pictures, which I believe +were framed in the wainscots. + +SIR BENJAMIN. + +And I'm very sorry also to hear some bad stories against him. +(_Going_). + +CRAB. + +Oh, he has done many mean things, that's certain. + +SIR BENJAMIN. + +But, however, as he's your brother.... (_Going._) + +CRAB. + +We'll tell you all another opportunity.] + + + + +CHAPITRE II + +Dryden. + + I. Débuts de Dryden. -- Fin de l'âge poétique. -- Cause des + décadences et des renaissances littéraires. + + II. Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses lectures. + -- Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son caractère. -- Son + public. -- Ses amitiés. -- Ses querelles. -- Concordance de sa + vie et de son talent. + + III. Les théâtres rouverts et transformés. -- Le nouveau public + et le goût nouveau. -- Théories dramatiques de Dryden. -- Son + jugement sur l'ancien théâtre anglais. -- Son jugement sur le + nouveau théâtre français. -- Son oeuvre composite. -- Disparates + de son théâtre. -- _L'Amour tyrannique._ -- Grossièretés de ses + personnages. -- _L'Empereur de l'Inde_, _Aurengzèbe_, + _Almanzor_. + + IV. Style de ce théâtre. -- Le vers rimé. -- La diction fleurie. + -- Les tirades pédantesques. -- Désaccord du style classique et + des événements romantiques. -- Comment Dryden reprend et gâte les + inventions de Shakspeare et de Milton. -- Pourquoi ce drame n'a + pas abouti. + + V. Mérites de ce drame. -- Personnages d'Antoine et de don + Sébastien. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _L'Orpheline, + Venise sauvée._ + + VI. Dryden écrivain. -- Espèce, portée, limites de son esprit. -- + Sa maladresse dans la flatterie et les gravelures. -- Sa + pesanteur dans la dissertation et la discussion. -- Sa vigueur et + son honnêteté foncière. + + VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans la + politique et la religion. -- Poëmes politiques de Dryden: + _Absalon et Achitophel, la Médaille._ -- Poëmes religieux de + Dryden: _Religio Laici, la Biche et la Panthère._ -- Âpreté et + virulence de ces poëmes. -- _Mac Flecnoe._ + + VIII. Apparition de l'art d'écrire. -- Différence entre la forme + d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de l'âge + classique. -- Procédés de Dryden. -- La diction soutenue et + oratoire. + + IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. -- + Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations. -- Ses + contes et ses épîtres. -- Ses défauts. -- Ses mérites. -- Sérieux + de son caractère, élans de son inspiration, accès d'éloquence + poétique. -- _Ode pour la fête de sainte Cécile._ + + X. Fin de Dryden. -- Ses misères. -- Sa pauvreté. -- En quoi son + oeuvre est incomplète. -- Sa mort. + + +La comédie nous a emmenés bien loin; il faut revenir, considérer les +autres genres. Au centre du grand courant se meut un esprit supérieur. +Dans l'histoire de ce talent, on verra l'histoire de l'esprit anglais +classique, sa structure, ses lacunes et ses puissances, sa formation +et son développement. + + +I + +Il s'agit d'un jeune homme, lord Hastings, mort à dix-neuf ans de la +petite vérole. + + Son corps était un orbe, et son âme sublime--se mouvait autour + des pôles de la vertu et du savoir....--Viens, docte Ptolémée, et + essaye--de mesurer la hauteur de ce héros....--Les pustules + gonflées d'orgueil qui bourgeonnaient à travers sa chair,--comme + des boutons de roses, s'enfonçaient dans sa peau de lis.--Chaque + petite rougeur avait une larme en elle--pour pleurer la faute que + commettait sa naissance;--ou bien étaient-ce des diamants envoyés + pour orner sa peau,--sa peau, le coffret d'une âme intérieure + plus riche encore?--Il n'y eut pas besoin de comète pour prédire + ce changement,--puisque son cadavre pouvait passer pour une + constellation[159]! + +C'est par ces belles choses que débuta Dryden, le plus grand poëte de +l'âge classique en Angleterre. + +De telles énormités indiquent la fin d'un âge littéraire. L'excès de +la sottise en poésie, comme l'excès de l'injustice en politique, amène +et prédit les révolutions. La Renaissance, effrénée et inventive, +avait livré les esprits aux fougues et aux caprices de l'imagination, +aux bizarreries, aux curiosités, aux dévergondages de la verve qui ne +se soucie que de se satisfaire, qui éclate en singularités, qui a +besoin de nouveautés, et qui aime l'audace et l'extravagance, comme la +raison aime la justesse et la vérité. Le génie éteint, resta la folie; +l'inspiration ôtée, on n'eut plus que l'absurdité. Jadis le désordre +et l'élan intérieur produisaient et excusaient les _concetti_ et les +écarts; désormais on les fit à froid, par calcul et sans excuse. Ils +exprimaient jadis l'état de l'esprit, désormais ils le démentirent. +Ainsi s'accomplissent les révolutions littéraires. La forme, qui +n'est plus inventée ni spontanée, mais imitée et transmise, survit à +l'esprit passé qui l'a faite, et contredit l'esprit présent qui la +défait. Cette lutte préalable et cette transformation progressive +composent la vie de Dryden, et expliquent son impuissance et ses +chutes, son talent et son succès. + +[Note 159: + + His body was an orb, his sublime soul + Did move on Virtue's and on Learning's pole. + ....Come, learned Ptolemy, and trial make + If thou this hero's altitude canst take. + + ....Blisters with pride swell'd, which through's flesh did sprout + Like rosebuds, stuck i' th' lilly skin about. + Each little pimple had a tear in it + To wail the fault its rising did commit. + + Or were these gems sent to adorn his skin, + The cabinet of a richer soul within? + No cornet need foretell his change drew on + Whose corpse might seem a constellation.] + + +II + +Ses commencements font un contraste frappant avec ceux des poëtes de +la Renaissance, acteurs, vagabonds, soldats, qui dès l'abord roulaient +dans tous les contrastes et toutes les misères de la vie active. Il +naquit vers 1631, d'une bonne famille: son grand-père et son oncle +étaient barons; sir Gilbert Pickering, son parent, fut chevalier, +député, membre sous Cromwell du conseil des vingt et un, l'un des +grands officiers de la nouvelle cour. Dryden fut élevé dans une +excellente école, chez le docteur Busby, alors célèbre; il passa +ensuite quatre ans à Cambridge. Ayant hérité, par la mort de son père, +d'un petit domaine, il n'usa de sa liberté et de sa fortune que pour +persister dans sa vie studieuse, et s'enferma à l'université trois ans +encore. Vous voyez ici les habitudes régulières d'une famille +honorable et aisée, la discipline d'une éducation suivie et solide, le +goût des études classiques et complètes. De telles circonstances +annonçaient et préparaient non un artiste, mais un écrivain. + +Je trouve les mêmes inclinations et les mêmes signes dans le reste de +sa vie privée ou publique. Il passe régulièrement sa matinée à écrire +ou à lire, puis dîne en famille. Ses lectures sont d'un homme instruit +et d'un esprit critique, qui songe peu à se divertir où à s'enflammer, +mais qui apprend et qui juge: Virgile, Ovide, Horace, Juvénal, Perse, +voilà ses auteurs favoris; il en traduit plusieurs, il a leurs noms +sans cesse sous la plume; il discute leurs opinions et leur mérite, il +se nourrit de cette raison que les habitudes oratoires ont imprimée +dans toutes les oeuvres de l'esprit romain. Il est familier avec les +nouvelles lettres françaises, héritières des latines, avec Corneille +et Racine, avec Boileau, Rapin et Bossu; il raisonne avec eux, souvent +d'après eux, écrit avec réflexion, et ne manque guère d'arranger +quelque bonne théorie pour justifier chacune de ses nouvelles pièces. +Sauf quelques inexactitudes, il connaît fort bien la littérature de sa +nation, marque aux auteurs leur rang, classe les genres, remonte +jusqu'au vieux Chaucer, qu'il traduit et rajeunit. Ainsi muni, il va +s'asseoir l'après-midi au café de Will, qui est le grand rendez-vous +littéraire; les jeunes poëtes, les étudiants qui sortent de +l'université, les amateurs de style se pressent autour de sa chaise, +qui est soigneusement placée l'été près du balcon, l'hiver au coin de +la cheminée, heureux d'un mot, d'une prise de tabac respectueusement +puisée dans sa docte tabatière. C'est qu'en effet il est le roi du +goût et l'arbitre des lettres; il juge les nouveautés, la dernière +tragédie de Racine, une lourde épopée de Blackmore, les premières +odes de Swift, un peu vaniteux, louant ses propres écrits jusqu'à dire +«qu'on n'a jamais composé et qu'on ne composera jamais une plus belle +ode» que sa pièce sur _la fête d'Alexandre_, mais communicatif, aimant +ce renouvellement d'idées que la discussion ne manque jamais de +produire, capable de souffrir la contradiction et de donner raison à +son adversaire. Ces moeurs montrent que la littérature est devenue une +oeuvre d'étude, non d'inspiration, un emploi du goût, non de +l'enthousiasme, une source de distractions, non d'émotions. + +Son public, ses amitiés, ses actions, ses luttes aboutissent au même +effet. Il vécut parmi les grands et les gens de cour, dans la société +de moeurs artificielles et de langage calculé. Il avait épousé la +fille de Thomas, comte de Berkshire; il fut historiographe, puis poëte +lauréat. Il voyait fréquemment le roi et les princes. Il adressait +chacune de ses oeuvres à un seigneur dans une préface louangeuse +écrite en style de domestique, et qui témoignait d'un commerce intime +avec les grands. Il recevait une bourse d'or pour chaque dédicace, +allait remercier, introduisait les uns sous des noms déguisés dans son +_Essai sur le Drame_, écrivait des introductions pour les oeuvres des +autres, les appelait Mécène, Tibulle ou Pollion, discutait avec eux +les oeuvres et les opinions littéraires. L'établissement d'une cour +avait amené la conversation, la vanité, l'obligation de paraître +lettré et d'avoir bon goût, toutes les habitudes de salon qui sont les +sources de la littérature classique, et qui enseignent aux hommes +l'art de bien parler[160]. D'autre part, les lettres, rapprochées du +monde, entraient dans les affaires du monde, et d'abord dans les +petites disputes privées. Pendant que les gens de lettres apprennent à +saluer, les gens de cour apprennent à écrire. Bientôt ils se mêlent, +et naturellement ils se battent. Le duc de Buckingham écrit une +parodie de Dryden, le _Rehearsal_, et prend une peine infinie pour +faire attraper au principal acteur le ton et les gestes de son ennemi. +Plus tard Rochester entre en guerre avec le poëte, soutient Settle +contre lui, et loue une bande de coquins pour lui donner des coups de +bâton. Dryden eut, outre cela, des querelles contre Shadwell et une +foule d'autres, puis à la fin contre Blackmore et Jeremy Collier. Pour +comble, il entra dans le conflit des partis politiques et des sectes +religieuses, combattit pour les tories et les anglicans, puis pour les +catholiques, écrivit _la Médaille, Absalon et Achitophel_ contre les +whigs, la _Religio Laici_ contre les dissidents et les papistes, puis +_la Biche et la Panthère_ pour le roi Jacques II, avec la logique d'un +homme de controverse et l'âpreté d'un homme de parti. Il y a bien loin +de cette vie militante et raisonneuse aux rêveries et au détachement +d'un vrai poëte. De telles circonstances enseignent l'art d'écrire +clairement et solidement, le discours méthodique et suivi, le style +exact et fort, la plaisanterie et la réfutation, l'éloquence et la +satire; car ces dons sont nécessaires pour se faire écouter ou se +faire croire, et l'esprit entre de force dans une voie, quand cette +voie est la seule qui le conduise à son but. Celui-ci y entrait de +lui-même. Dès sa seconde pièce[161], l'abondance des idées serrées, +l'énergie et la liaison oratoire, la simplicité, le sérieux, le +souffle héroïque et romain annoncent un génie classique, parent non de +Shakspeare, mais de Corneille, capable non de drames, mais de +discours. + +[Note 160: «Si quelqu'un me demande ce qui a si fort poli notre +conversation, je répondrai que c'est la cour.» + + Dryden, _Défense de l'Épilogue de la Conquête de Grenade_.] + +[Note 161: Stances sur la mort d'Olivier Cromwell.] + + +III + +Et cependant dès l'abord, il se donna au drame; il en fit vingt-sept, +et signa un traité avec les acteurs du Théâtre du Roi pour leur en +fournir trois par an. Le théâtre, interdit sous la république, venait +de se rouvrir avec une magnificence et un succès extraordinaires. Les +décorations enrichies et devenues mobiles, les rôles de femmes joués +non plus par de jeunes garçons, mais par des femmes, l'éclairage +splendide et nouveau des bougies, les machines, la popularité récente +des acteurs qui devenaient les héros de la mode, l'importance +scandaleuse des actrices, qui devenaient les maîtresses des grands +seigneurs et du roi, l'exemple de la cour et l'imitation de la France +attiraient les spectateurs en foule. La soif du plaisir, longtemps +comprimée, débordait. On se dédommageait de la longue abstinence +imposée par les puritains fanatiques; les yeux et les oreilles, +dégoûtés des visages moroses, de la prononciation nasale, des +éjaculations officielles sur le péché et la damnation, se rassasiaient +de la douceur des chants, du chatoiement des étoffes, de la séduction +des danses voluptueuses. On voulait jouir, et jouir d'une façon +nouvelle; car un nouveau monde, celui des courtisans et des oisifs, +s'était formé. L'abolition des tenures féodales, l'augmentation énorme +du commerce et de la richesse, l'affluence des propriétaires, qui +mettaient des fermiers à leur place et venaient à Londres pour goûter +les plaisirs de la ville et chercher les faveurs du roi, avaient +installé au sommet de la société, ici comme en France, la classe, +l'autorité, les moeurs et les goûts des gens du monde, hommes de +salons et de loisir, amateurs de plaisir, de conversation, d'esprit et +de savoir-vivre, occupés de la pièce en vogue moins pour se divertir +que pour la juger. Ainsi se bâtit le théâtre de Dryden; le poëte, +avide de gloire et pressé d'argent, y trouvait l'argent avec la +gloire, et innovait à demi, à grand renfort de théories et de +préfaces, s'écartant de l'ancien drame anglais, s'approchant de la +nouvelle tragédie française, essayant un compromis entre l'éloquence +classique et la vérité romantique, s'accommodant tant bien que mal au +nouveau public qui le payait et l'acclamait. + +«La langue, la conversation et l'esprit[162], dit-il, se sont +perfectionnés depuis le siècle dernier,» ce qui a fait découvrir dans +les anciens poëtes beaucoup de fautes, et a introduit un genre de +drame nouveau. «Qu'un homme sachant l'anglais lise attentivement les +oeuvres de Shakspeare et de Fletcher, j'ose affirmer qu'il trouvera à +chaque page, soit quelque solécisme de langue, soit quelque manque de +sens notable. La plupart de leurs fables sont composées avec une +histoire ridicule et incohérente. Beaucoup de pièces de Shakspeare +sont fondées sur des impossibilités, ou du moins si bassement écrites, +que la partie comique n'excite point notre rire, ni la partie sérieuse +notre intérêt. Je montrerais aisément que notre Fletcher si admiré +n'entendait ni l'art de bien nouer une intrigue, ni ce qu'on appelle +les bienséances du théâtre. Par exemple, son Philaster blesse sa +maîtresse sur le théâtre; son _Berger_ commet deux fois la même +brutalité[163].» Nulle part il ne garde aux rois la dignité royale. +D'ailleurs l'action est chez eux toute barbare. Ils mettent des +batailles sur le théâtre: ils transportent en un instant la scène à +vingt ans ou à cinq cents lieues de distance, et vingt fois de suite +en un acte; ils entassent ensemble trois ou quatre actions +différentes, surtout dans les drames historiques. Mais c'est par le +style qu'ils pêchent le plus. «Dans Shakspeare, beaucoup de mots et +encore plus de phrases sont à peine intelligibles, et de celles que +nous entendons, quelques-unes sont contre la grammaire, d'autres +grossières, et tout son style est tellement surchargé d'expressions +figurées qu'il est aussi affecté qu'obscur[164].» Ben Jonson lui-même +a souvent de mauvaises constructions, des redondances, des +barbarismes. «L'art de bien placer les mots pour la douceur de la +prononciation a été inconnu jusqu'au moment où M. Waller +l'introduisit[165].» Enfin tous descendent jusqu'aux calembours, aux +expressions populacières et basses. «C'est que, outre le manque de +savoir et d'éducation, ils n'avaient pas le bonheur d'entendre la +bonne conversation. Il y avait dans leur siècle moins de galanterie +que dans le nôtre. Les gentilshommes aujourd'hui veulent qu'on les +divertisse en leur montrant leurs propres ridicules. Ils veulent bien +accorder que votre compère Jean et votre compère Jacques parlent selon +leur état; mais ils ne s'amusent point de leurs pots à bière et de +leurs guenilles[166].» C'est pour eux maintenant qu'on doit écrire, et +surtout pour les plus instruits[167]; car ce n'est pas assez d'avoir +de l'esprit ou d'aimer la tragédie pour être bon juge: il faut encore +posséder une solide science et une haute raison, connaître Aristote, +Horace, Longin, et prononcer d'après leurs règles. Ces règles, fondées +sur l'observation et la logique, ordonnent qu'il n'y ait qu'une +action, que cette action ait un commencement, un milieu et une fin, +que ses parties dérivent naturellement l'une de l'autre, qu'elle +excite la terreur et la pitié de manière à nous instruire et à nous +améliorer, que les caractères soient distincts, suivis, conformes à +la tradition ou au dessein du poëte[168].--Telle sera, dit Dryden, la +nouvelle tragédie, fort voisine, ce semble, de la tragédie française, +d'autant plus qu'il cite ici Bossu et Rapin comme s'il les prenait +pour précepteurs. + +Elle en diffère néanmoins, et Dryden[169] énumère tout ce qu'un +parterre anglais peut blâmer chez nous.--Les Français, dit-il, n'ont +point de caractères vraiment comiques: à peine si Corneille en a mis +un dans son _Menteur_; tous leurs personnages se ressemblent, ce sont +des êtres effacés, sans originalité distinctive. _Le Menteur_, quoique +bien traduit et bien joué, a paru plat aux Anglais et fort au-dessous +des caractères de Fletcher et de Ben Jonson. Pareillement leurs +intrigues sont trop maigres, trop réduites à une action unique et +privées de l'accompagnement des petites actions secondaires. +D'ailleurs ils parlent au lieu d'agir. «_Cinna_, _Pompée_ ne sont +point des tragédies, mais de longs discours sur la raison d'État, et +_Polyeucte_, en matière de religion, est aussi solennel qu'un long +point d'orgue dans un motet. Quand le cardinal Richelieu réforma le +théâtre français, on y introduisit ces harangues pour l'accommoder à +la gravité d'un prélat.... Je ne nie pas que cela ne puisse convenir à +l'humeur des Français; nous qui sommes plus moroses, nous venons au +théâtre pour être divertis; eux qui sont d'un tempérament gai et léger +y viennent pour se rendre plus sérieux[170].» Quant aux tumultes et +aux combats, qu'en France on rejette derrière la scène, «il y a une +sorte d'âpreté farouche dans le caractère de nos compatriotes qui les +réclame et fait qu'ils ne peuvent s'en passer.» Aussi bien les +Français, à force de s'embarrasser dans ces scrupules[171], et de se +confiner dans leurs unités et dans leurs règles, ont ôté l'action de +leur théâtre, et se sont réduits à une monotonie et à une sécheresse +insupportables. Ils manquent d'invention, de naturel, de variété, +d'abondance. «Ils se contentent d'être maigrement réguliers. Leur +langue affaiblie s'est trop raffinée, et, comme l'or pur, elle plie à +tous les chocs; notre vigoureux anglais n'obéit pas encore à l'art, +mais il est plus propre aux pensées viriles, et son alliage l'a +fortifié[172].» Qu'on raille tant qu'on voudra Fletcher et Shakspeare, +«il y a dans leur style une imagination plus mâle et un plus grand +souffle que dans aucun des Français[173].» + +Quoique excessive, cette critique est bonne, et c'est parce qu'elle +est bonne que je me défie des oeuvres qu'elle va produire. Il est +dangereux pour un artiste d'être excellent théoricien; l'esprit qui +crée s'accommode mal avec l'esprit qui juge; celui qui, tranquillement +assis sur le bord, disserte et compare, n'est guère capable de se +lancer droit et audacieusement dans la mer orageuse de l'invention. +Ajoutez que Dryden se tient trop dans le juste milieu des +tempéraments; les artistes originaux aiment uniquement et injustement +une certaine idée et un certain monde; le reste disparaît à leurs +yeux; enfermés dans une portion de l'art, ils nient ou raillent +l'autre; c'est parce qu'ils sont bornés qu'ils sont forts. On voit +d'avance que Dryden, poussé d'un côté par son esprit anglais, sera +tiré d'un autre par ses règles françaises, que tour à tour il osera et +se contiendra à moitié, qu'en fait de mérite il atteindra la +médiocrité, c'est-à-dire la platitude, qu'en matière de défauts il +tombera dans les disparates, c'est-à-dire dans les absurdités. Tout +art original est réglé par lui-même, et nul art original ne peut être +réglé par un autre; il porte en lui-même son contre-poids et ne reçoit +pas de contre-poids d'autrui; il forme un tout inviolable: c'est un +être animé qui vit de son propre sang, et qui languit ou meurt, si on +lui ôte une partie de son sang pour le remplacer par du sang étranger. +L'imagination de Shakspeare ne peut être guidée par la raison de +Racine, et la raison de Racine ne peut être exaltée par l'imagination +de Shakspeare; chacune est bien en soi et exclut sa rivale: c'est +faire un bâtard, un malade et un monstre, que de les mêler. Le +désordre, l'action violente et brusque, les crudités, l'horreur, la +profondeur, la vérité, l'imitation exacte du réel et l'élan effréné +des passions folles, tous les traits de Shakspeare se conviennent. +L'ordre, la mesure, l'éloquence, la finesse aristocratique, la +politesse mondaine, la peinture exquise de la délicatesse et de la +vertu, tous les traits de Racine se conviennent. C'est détruire l'un +que de l'atténuer, c'est détruire l'autre que de l'enflammer. Tout +leur être et toute leur beauté consistent dans l'accord de leurs +parties: renverser cet accord, c'est abolir leur être et leur beauté. +Pour produire, il faut inventer une conception personnelle et +conséquente; il ne faut pas mêler deux conceptions étrangères et +opposées: Dryden n'a pas fait ce qu'il fallait, et a fait ce qu'il ne +fallait pas. + +Il avait d'ailleurs le pire des publics, débauché et frivole, dépourvu +d'un goût personnel, égaré à travers les souvenirs confus de la +littérature nationale et les imitations déformées des littératures +étrangères ne demandant au théâtre que la volupté des sens ou +l'amusement de la curiosité. Au fond, le drame, comme toute oeuvre +d'art, ne fait que rendre sensible une idée profonde de l'homme et de +la vie; il y a une philosophie cachée sous ses enroulements et sous +ses violences, et le public doit être capable de la comprendre comme +le poëte de la trouver. Il faut que l'auditeur ait réfléchi ou senti +avec énergie ou délicatesse pour entendre des pensées énergiques ou +délicates, et jamais _Hamlet_ ou _Iphigénie_ ne toucheront un viveur +vulgaire ou un coureur d'argent. Le personnage qui pleure sur la +scène ne fait que renouveler nos propres larmes; notre intérêt n'est +que de la sympathie, et le drame est comme une conscience extérieure +qui nous avertit de ce que nous sommes, de ce que nous aimons et de ce +que nous avons senti. De quoi le drame aurait-il averti des joueurs +comme Saint-Albans, des ivrognes comme Rochester, des prostituées +comme lady Castlemaine, de vieux enfants comme Charles II? Quels +spectateurs que des épicuriens grossiers incapables même de décence +feinte, amateurs de volupté brutale, barbares dans leurs jeux, +orduriers dans leurs paroles, dépourvus d'honneur, d'humanité, de +politesse, et qui faisaient de la cour un mauvais lieu! Des +décorations splendides, des changements à vue, le tapage des grands +vers et des sentiments forcés, l'apparence de quelques règles +apportées de Paris, voilà la pâture naturelle de leur vanité et de +leur sottise, et voilà le théâtre de la Restauration anglaise. + +Je prends l'une de ces tragédies, fort célèbre alors, _l'Amour +tyrannique ou la Royale Martyre_. Beau titre et propre à faire fracas. +La royale martyre est sainte Catherine, princesse royale à ce qu'il +paraît, amenée au tyran Maximin. Elle confesse sa foi, et on lui lâche +un philosophe païen, Apollonius, pour la réfuter. «Prêtre, lui dit +Maximin, pourquoi restes-tu muet? Tu vis du ciel, tu dois +disputer[174].» Encouragé, il dispute; mais sainte Catherine argumente +vigoureusement: «La raison combat contre votre chère religion,--car +plusieurs dieux feraient plusieurs infinis;--ceci était connu des +premiers philosophes,--qui sous différents noms n'en adoraient qu'un +seul,--quoique vos vains poëtes se soient ensuite trompés--en faisant +un dieu de chaque attribut.» Apollonius se gratte un peu l'oreille, et +finit par répondre qu'il y a de grandes vérités et de bonnes règles +morales dans le paganisme. La pieuse logicienne lui répond aussitôt: +«Alors que toute la dispute se réduise--à comparer ces règles et le +christianisme!» Désarçonné, Apollonius se convertit à l'instant même, +injurie le prince, qui, trouvant sainte Catherine fort belle, se sent +amoureux tout d'un coup et fait des calembours: «Absent, je puis +ordonner son martyre;--mais un regard de plus, et le martyr sera +moi[175].» + +Dans cet embarras, il envoie un grand officier pour déclarer son amour +à sainte Catherine; le grand officier cite et loue les dieux +d'Épicure: à l'instant, la sainte établit la doctrine des causes +finales, qui renverse celles des atomes. Maximin arrive lui-même et +lui dit «que si elle continue à repousser sa flamme il la fera périr +dans d'autres flammes[176].» Là-dessus elle le tutoie, le brave, +l'appelle esclave et s'en va. Touché de ces procédés, il veut +l'épouser légitimement, et pour cela répudie sa femme. Cependant, afin +de n'omettre aucun expédient, il emploie un magicien qui fait des +conjurations (sur le théâtre), évoque les esprits infernaux, et amène +une ronde de petits Amours: ceux-ci dansent et chantent des chansons +voluptueuses autour du lit de sainte Catherine. Son ange gardien +survient et les chasse. Pour dernière ressource, Maximin fait mettre +une roue sur le théâtre pour y exposer sainte Catherine et sa mère. Au +moment où l'on déshabille la sainte, un ange pudique descend fort à +propos et casse la roue; après quoi, on les emmène et on leur coupe le +cou dans la coulisse. Joignez à ces belles inventions une double +intrigue, l'amour de Valéria, fille de Maximin, pour Porphyrius, +général des prétoriens, celui de Porphyrius pour Bérénice, femme de +Maximin, puis une catastrophe subite, trois morts, et le règne des +honnêtes gens qui s'épousent et se disent des politesses. Telle est +cette tragédie, qui se dit française, et la plupart des autres sont +semblables. Dans _la Reine Vierge_, dans _le Mariage à la mode_, dans +_Aurengzèbe_, dans _l'Empereur de l'Inde_, et surtout dans _la +Conquête de Grenade_, tout est extravagant. On se taille en pièces, on +prend des villes, on se poignarde, et on déclame de tout son gosier. +Ces drames ont justement la vérité, et le naturel d'un _libretto_ +d'opéra. Les incantations y abondent; un esprit apparaît dans +_Montezuma_ et déclare que les dieux indiens s'en vont. Les ballets +s'y trouvent; Vasquez et Pizarre, assis dans une jolie grotte, +regardent en conquérants les danses des Indiennes, qui folâtrent +voluptueusement autour d'eux. Les scènes de Lulli n'y manquent pas: +Alméria, comme Armide, arrive pour tuer Cortez endormi, et tout d'un +coup se prend d'amour pour lui. Encore les _libretti_ d'opéra +n'ont-ils pas de disparates; ils évitent tout ce qui pourrait choquer +l'imagination ou les yeux; ils sont faits pour des gens de goût qui +fuient toute laideur et toute lourdeur. Ici croiriez-vous bien qu'on +donne la torture à Montézuma sur le théâtre, et que pour comble un +prêtre pendant ce temps dispute avec lui[177]? Je reconnais dans cette +pédanterie atroce les beaux cavaliers du temps, logiciens et +bourreaux, qui se nourrissaient de controverse, et par plaisir +allaient voir les supplices des puritains. Je reconnais derrière ces +cascades d'invraisemblances et d'aventures les courtisans puérils et +blasés qui, alourdis par le vin, ne sentaient plus les discordances, +et dont les nerfs ne remuaient que par le choc des surprises et la +barbarie des événements. + +Entrons plus avant. Dryden veut mettre dans son théâtre les beautés de +la tragédie française, et d'abord la noblesse des sentiments; Est-ce +assez de copier, comme il fait, des phrases chevaleresques? Il s'en +faut de tout un monde, car il faut tout un monde pour former des âmes +nobles. La vertu chez nos tragiques est fondée sur la raison, sur la +religion, sur l'éducation, sur la philosophie. Leurs personnages ont +cette justesse d'esprit, cette netteté de logique, cette élévation de +jugement qui instituent dans l'homme des maximes arrêtées et l'empire +de soi. On aperçoit dans leur voisinage les doctrines de Bossuet et de +Descartes; la réflexion aide en eux la conscience; l'habitude du monde +y joint le tact et la finesse. La fuite des actions violentes et des +horreurs physiques, la proportion et l'ordre de la fable, l'art de +déguiser ou d'éviter les êtres grossiers ou trop bas, la perfection +continue du style le plus mesuré et le plus noble, tout contribue à +porter la scène dans une région sublime, et nous croyons à des âmes +plus hautes en les voyant dans un air plus pur. Dans Dryden, peut-on +y croire? Les personnages atroces ou infâmes viennent à chaque instant +par leurs crudités nous rabattre dans leur fange. Maximin, ayant +poignardé Placidius, s'assied sur son corps, le poignarde deux fois +encore, et dit aux gardes: «Amenez-moi l'impératrice et Porphyrius +morts; je veux braver le ciel une tête dans chaque main[178].» +Nourmahal, repoussée par le fils de son mari, insiste quatre fois avec +l'indécente pédanterie que voici: «Pourquoi ces scrupules contre un +plaisir où la nature rassemble toutes ses joies en une seule? La +promiscuité dans l'amour est la loi générale. Quels qu'aient été les +premiers amants, un frère et une soeur furent le second couple[179].» +À l'instant l'illusion s'en va; on se croyait dans un salon de nobles +personnages, on y trouve une prostituée folle et un sauvage ivre. +Levez les masques: les autres ne valent guère mieux. Alméria, à qui +l'on offre une couronne, répond insolemment: «Je la prends non comme +donnée par vous, mais comme due à mon mérite et à ma beauté[180].» +Indamora, à qui un vieux courtisan fait une déclaration d'amour, lui +dit son fait avec une gloriole de parvenue et une grossièreté de +servante: «Quand je ne serais pas reine, avez-vous pesé ma beauté, ma +jeunesse qui est dans sa fleur, et votre vieillesse qui est dans sa +décrépitude[181]?» Nulle d'entre ces héroïnes ne sait se conduire; +elles prennent l'impertinence pour la dignité, la sensualité pour la +tendresse; elles ont des abandons de courtisane, des jalousies de +grisette, des petitesses de bourgeoise et des injures de harengère. +Quant aux héros, ce sont les plus déplaisants des Fier-à-Bras. +Léonidas, d'abord reconnu pour prince héréditaire, puis tout d'un coup +abandonné, se console par cette réflexion modeste: «Il est vrai, je +suis seul; mais Dieu l'était aussi avant de faire le monde, et il +était mieux servi par lui-même que par la nature[182].» Parlerai-je du +plus grand sonneur de fanfares, Almanzor, peint, dit Dryden lui-même, +d'après Artaban, redresseur de torts, pourfendeur de bataillons, +destructeur de monarchies[183]? Ce ne sont que sentiments chargés, +dévouements improvisés, générosités exagérées, emphase ronflante de +chevalerie maladroite; au fond, les personnages sont des rustres et +des barbares qui ont essayé de s'affubler de l'honneur français et de +la politesse mondaine. Et telle est en effet cette cour: elle imite +celle de Louis XIV comme un faiseur d'enseignes copie un peintre. Elle +n'a ni goût ni délicatesse, et s'en veut donner l'extérieur. Des +entremetteurs et des dévergondées, des courtisans spadassins ou +bourreaux qui vont voir éventrer Harrison ou qui mutilent Coventry, +des filles d'honneur qui accouchent au bal, ou vendent aux planteurs +les condamnés qu'on leur livre, un palais plein de chiens qui aboient +et de joueurs qui crient, un roi qui en public lutte de gros mots avec +ses maîtresses en chemise[184], voilà cet illustre monde; ils n'ont +pris des façons françaises que le costume, et des sentiments nobles +que les grands mots. + +[Note 162: _Defence of the Epilogue to the Conquest of +Grenada.--Grounds of Criticism in tragedy._] + +[Note 163: The language, wit, and conversation of our age are improved +and refined above the last.... + +Let us consider in what the refinement of a language principally +consists: That is either in rejecting such old words or phrases which +are ill sounding or improper, or in admitting new, which are more +proper, more sounding, and more significant.... + +Let any man who understands English, read diligently the Works of +Shakspeare and Fletcher, and I dare undertake that he will find, in +every page, either some solecism of speech, or some notorious flaw in +sense.... Many of their plots were made up of some ridiculous or +incoherent story, which in one play many times took up the business of +an age. I suppose I need not name _Pericles, Prince of Tyre_, nor the +historical plays of Shakspeare; besides many of the rest, as the +_Winter's Tale_, _Love's Labour Lost_, _Measure for Measure_, which +were either grounded on impossibilities, or at least so meanly written +that the comedy neither caused your mirth nor the serious part our +concernment. + +.... I could easily demonstrate that our admired Fletcher neither +understood correct plotting, nor what they call the decorum of the +stage.... The reader will see _Philaster_ wounding his mistress, and +afterwards his boy, to save himself.... His shepherd falls twice into +the former indecency of wounding women. (_Defence of the Epilogue_, +etc.)] + +[Note 164: Many of his words and more of his phrases are scarce +intelligible; and of those which we understand, some are +ungrammatical, others coarse; and his whole style is so pestered with +figurative expressions, that it is affected as it is obscure.] + +[Note 165: Well-placing of words for the sweetness of pronunciation +was not known till Mr. Waller introduced it.] + +[Note 166: In the age wherein those poets lived there was less of +gallantry than in ours.... Besides the want of learning and education, +they wanted the happiness of converse.... + +If any ask me wherein it is that our conversation is so much refined, +I must ascribe it to the Court. + +Gentlemen will now be entertained with the follies of each other, and +though they allow Cob and Tib to speak properly, yet they are not much +pleased with their tankard or with their rags.] + +[Note 167: Préface de _All for Love_.] + +[Note 168: They are likewise to be gathered from the several virtues, +vices, or passions, and many other common-places which a poet must be +supposed to have learned from natural philosophy, ethicks, and +history: of all which whosoever is ignorant does not deserve the name +of poet.] + +[Note 169: _Essay on Dramatic Poesy._] + +[Note 170: The beauties of the French poesy are the beauties of a +statue, but not of a man, because not animated with the soul of poesy, +which is imitation of humour and passions.... He who will look upon +their plays which have been written 'till these last ten years or +thereabouts, will find it an hard matter to pick out two or three +passable humours amongst them. Corneille himself, their archpoet, what +has he produced except the _liar_? And you know how it was cry'd up in +France. But when it came upon the English stage, though well +translated.... the most favourable to it would not put it in +competition with many of Fletcher's or Ben Jonson's.... Their verses +are to me the coldest I have ever read.... their speeches being so +many declamations. When the French stage came to be reformed by +cardinal Richelieu, those long harangues were introduced, to comply +with the dignity of a churchman. Look upon the _Cinna_ and the +_Pompey_. They are not so properly to be called plays as long +discourses of reason of state; and _Polyeucte_, in matters of +religion, is as solemn as the long stops upon our organs. Since that +time it is grown into a custom, and their actors speak by the +hour-glass, like our parsons.... I deny not this may suit well enough +with the French; for as we, who are a more sullen people, come to be +diverted at our plays; so they, who are of an aery and gay temper, +come hither to make themselves more serious. (_Essay on Dramatic +Poesy._)] + +[Note 171: In this nicety of manners does the excellency of French +poetry consist. Their heroes are the most civil people breathing; but +their good breeding seldom extends to a word of sense. All their wit +is in their ceremony. They want the genius which animates our +stage.... Thus their _Hippolytus_ is so scrupulous in point of decency +that he will rather expose himself to death than accuse his +step-mother to his father; and my criticks, I am sure, will commend +him for it. But we of grosser apprehensions are apt to think that this +excess of generosity is not practicable but with fools and madmen.... +Take Hippolytus out of his poetic fit, and I suppose he would think it +a wiser part to set the saddle on the right horse, and chuse rather to +live with the reputation of a plain-spoken honest man than to die with +the infamy of an incestuous villain.... The poet has chosen to give +him the turn of gallantry, sent him to travel from Athens to Paris, +taught him to make love, and transformed the Hippolytus of Euripides +into Monsieur Hippolyte. (Préface de _All for Love_.) + +Cette critique montre, en abrégé, tout le bon sens et toute la liberté +d'esprit de Dryden, mais en même temps toute la grossièreté de son +éducation et de son temps.] + +[Note 172: + + .... Contented to be thinly regular. + Their tongue enfeebled is refin'd too much, + And, like pure gold, it bends to every touch. + Our sturdy Teuton yet will not obey, + More fit for manly thought, and strengthen'd with allay. + + (Épître XII.)] + +[Note 173: A more masculine fancy and greater spirit in the writing +than there is in any of the French.] + +[Note 174: + + War is my province; Priest, why stand you mute? + You gain by Heav'n and therefore should dispute.... + + CATHERINE. + + Then let the whole dispute concluded be + Betwixt these rules and christianity.... + .... Reason with your fond religion fights, + For many Gods are many infinites; + This to the first philosophers was known. + Who under various names, ador'd but one. + (Act. II, sc. I.)] + +[Note 175: + + Absent, I may her Martyrdom decree, + But one look more will make that martyr me.... + +Ce Maximin a la spécialité des calembours: Porphyrius, à qui il offre +sa fille en mariage, répond que la distance est trop grande. Maximin +là-dessus répond: + + Yet Heav'n and Earth which so remote appear, + Are by the air, which flows betwixt'em, near.] + +[Note 176: + + Since you neglect to answer my desires, + Know, princess, you shall burn in other fires. + (Act. III, sc. I.)] + +[Note 177: + + CHRISTIAN PRIEST. + + But we by Martyrdom our faith aver. + + MONTEZUMA. + + You do no more than I for ours do now, + To prove religion true.... + If either wit or suffering would suffice, + All faiths afford the constant and the wise, + And yet ev'n they, by education sway'd, + In Age defend what infancy obey'd. + + CHRISTIAN PRIEST. + + Since Age by erring childhood is misled + Refer yourself to our unerring head. + + MONTEZUMA. + + Man and not err! what reason can you give? + + CHRISTIAN PRIEST. + + Renounce that carnal reason and believe. + + PIZARRO. + + Increase their pains, the cords are yet too slack. + (Acte V, sc. I.)] + +[Note 178: + + Bring me Porphyrius and my Empress dead, + I would brave Heav'n, in my each hand a head. + +Il dit en mourant: + + And shoving back this earth on which I sit, + I'll mount, and scatter all the gods I hit.] + +[Note 179: + + And why this niceness to that pleasure shown, + Where Nature sums up all her joys in one.... + Promiscuous love is Nature's general law; + For whosoever the first lovers were, + Brother and sister made the second pair, + And doubled by their love their piety.... + You must be mine that you may learn to live. + +Remarquez que cette furie, six vers plus loin, copie une réponse de +Phèdre. Dryden a cru imiter Racine. + + (_Aurengzebe_, acte IV, sc. I.)] + +[Note 180: + + I take this garland not as given by you, + But as my merit and my beauty due. + (_The Indian Emperor._)] + +[Note 181: + + Were I no queen, did you my beauty weigh, + My youth in bloom, your age in its decay. + (_Aurengzebe_, acte II, sc. I.)] + +[Note 182: + + 'Tis true I am alone. + So was the Godhead ere he made the world, + And better serv'd himself than serv'd by Nature. + .... I have seen enough within + To exercise my virtue. + (_Mariage à la mode_, acte III, sc. II.)] + +[Note 183: + + The Moors have heaven and me to assist them.... + I'll whistle thy tame fortune after me.... + +Il devient amoureux. Voici en quel style il parle de l'amour: + + 'Tis he; I feel him now in every part, + Like a new Lord he vaunts about my heart, + Surveys in state each corner of my breast. + While poor fierce I that was, am dispossest. + (_Almanzor._)] + +[Note 184: Voir la chanson sur laquelle on danse _la Zambra_ dans +_Almanzor_.] + + +IV + +Le second point digne d'imitation dans la tragédie classique est le +style. À la vérité Dryden épure et éclaircit le sien en introduisant +le raisonnement serré et les mots exacts. Il y a chez lui des disputes +oratoires comme dans Corneille, des répliques lancées coup sur coup, +symétriques, et comme un duel d'arguments. Il y a des maximes +vigoureusement ramassées dans l'enceinte d'un vers unique, des +distinctions, des développements, et tout l'art des bonnes +plaidoiries. Il y a d'heureuses antithèses, des épithètes d'ornement, +de belles comparaisons travaillées, et tous les artifices de l'esprit +littéraire. Et ce qu'il y a de plus frappant, c'est qu'il abandonne le +vers dramatique et national, qui est sans rime, ainsi que le mélange +de prose et de vers commun à tous les anciens poëtes, pour rimer toute +sa tragédie à la française, croyant inventer ainsi un nouveau genre, +qu'il nomme _heroic play_. Mais, dans cette transformation, le bon +périt, le mauvais reste. Car remarquez que la rime est chose +différente chez des races différentes. Pour un Anglais elle ressemble +à un chant, et le transporte à l'instant dans un monde idéal ou +féerique. Pour un Français, elle n'est qu'une convention ou une +convenance, et le transporte à l'instant dans une antichambre ou un +salon; pour lui, c'est un costume d'ornement et rien qu'un costume; +s'il gêne la prose il l'anoblit; il impose le respect, non +l'enthousiasme et change le style roturier en style titré. D'ailleurs, +dans nos vers aristocratiques tout se tient. Toute pédanterie, tout +appareil de logique en est exclu; rien de plus désagréable que la +rouille scolastique à des gens bien élevés et délicats. Les images y +sont rares, toujours soutenues; la poésie audacieuse, la vraie +fantaisie, n'y ont point de place; ses éclats et ses écarts +dérangeraient la politesse et le train régulier du monde. Les mots +propres, le relief des expressions franches ne s'y trouvent pas; les +termes généraux, toujours un peu effacés, conviennent bien mieux aux +ménagements et aux finesses de la société choisie. Contre toutes ces +règles, Dryden vient se heurter lourdement. Sa rime, pour les oreilles +d'un Anglais, écarte à l'instant toute illusion théâtrale; on sent que +les personnages qui parlent ainsi sont des mannequins sonores; il +avoue lui-même que sa tragédie héroïque ne fait que mettre en scène +des poëmes chevaleresques comme ceux de l'Arioste et de Spenser. + +Des élans poétiques achèvent de ruiner toute vraisemblance. +Reconnaissez-vous l'accent du drame dans cette comparaison d'épopée? +«Comme une belle tulipe opprimée par l'orage,--frissonnante, se ferme, +et plie ses bras de soie pour s'endormir,--se courbe sous l'ouragan, +toute pâle, et presque morte,--pendant que le vent sonore chante +autour de sa tête courbée,--ainsi disparaît votre beauté +voilée[185].»--Quelle singulière entrée que ces _concetti_ de Cortez +qui débarque! «Dans quel climat fortuné sommes-nous jetés,--si +longtemps caché, si récemment connu,--comme si notre vieux monde +s'était écarté par pudeur,--pour venir ici secrètement accoucher d'un +nouvel univers[186]?» Jugez combien ces plaques de couleur font +contraste sur le sobre dessin de la dissertation française. Ici les +amoureux font assaut de métaphores. Là, un amant, pour vanter les +beautés de sa maîtresse, dit que «des coeurs sanglants gisent +palpitants dans sa main[187].» À chaque page, des mots crus ou bas +viennent salir la régularité du style noble. La pesante logique +s'étale carrément dans les discours des princesses: «Deux si, dit +Lyndaxara, font à peine une possibilité[188].» Dryden met son bonnet +de gradué sur la tête de ces pauvres femmes. Ni lui ni ses personnages +ne sont des gens bien élevés, maîtres de leur style; ils n'ont pris +aux Français que le gros appareil du barreau et de l'école: ils ont +laissé là l'éloquence unie, la diction modérée, l'élégance et la +finesse. Tout à l'heure la grossièreté licencieuse de la Restauration +perçait à travers le masque des beaux sentiments dont elle se +couvrait; maintenant la rude imagination anglaise a crevé le moule +oratoire où elle tâchait de s'enfermer. + +Retournons le tableau. Dryden veut garder le fond du vieux drame +anglais, et conserve l'abondance des événements, la variété des +intrigues, l'imprévu des accidents et la représentation physique des +actions sanglantes ou violentes. Il tue autant que Shakspeare. Par +malheur, tous les poëtes n'ont pas le droit de tuer. Quand on promène +les spectateurs parmi les meurtres et les surprises, on a besoin de +cent préparations secrètes. Supposez une sorte de verve et de folie +romanesque, le style le plus osé, tout bizarre et poétique, des +chansons, des peintures, des rêveries à haute voix, le franc dédain de +toute vraisemblance, un mélange de tendresse, de philosophie et de +moquerie, toutes les grâces fuyantes des sentiments nuancés, tous les +caprices de la fantaisie bondissante: la vérité des événements ne vous +importera guère. Personne, devant _Cymbeline_ ou _As you like it_, +n'est politique ou historien; on ne prend point au sérieux ces courses +d'armées, ces avénements de princes; on assiste à une fantasmagorie. +On n'exige pas que les choses aillent selon les lois naturelles; au +contraire, on exige volontiers qu'elles aillent contre les lois +naturelles. La déraison en fait le charme. Il faut que ce nouveau +monde soit tout imaginaire; s'il ne l'était qu'à demi, personne n'y +voudrait monter. C'est pourquoi nous ne montons point dans celui de +Dryden. Une reine qu'on détrône, puis qu'on rétablit à l'improviste; +un tyran qui retrouve son fils perdu, se trompe, adopte une jeune +fille à sa place; un jeune prince qui, mené au supplice, arrache +l'épée d'un garde et reprend sa couronne, voilà les romans qui +composent sa _Reine vierge_ et son _Mariage à la mode_. On devine quel +air les dissertations classiques ont dans ce pêle-mêle; la solide +raison rabat coup sur coup l'imagination sur le pavé. On ne sait s'il +s'agit d'un portrait ou d'une arabesque; on reste suspendu entre la +vérité et la fantaisie; on voudrait monter au ciel ou descendre en +terre, et l'on saute au plus vite hors de l'échafaudage maladroit où +le poëte veut nous jucher. + +D'autre part, quand Shakspeare veut, non plus éveiller un songe, mais +imprimer une croyance, il nous dispose encore et par avance, mais +d'une autre façon. Naturellement nous doutons en face d'une action +atroce; nous devinons que les fers rougis qui vont brûler les yeux du +petit Arthur sont des bâtons peints, et que les six drôles qui font le +siége de Rome sont des figurants loués à trente sous par nuit. Contre +cette défiance, il faut employer le style le plus naturel, +l'imitation circonstanciée et crue des moeurs de corps de garde et de +cabaret; je ne croirai à la sédition de Jack Cade qu'en entendant des +paroles fangeuses de luxure bestiale et de stupidité populacière; il +faut me montrer les quolibets, le gros rire, l'ivrognerie, les +habitudes de boucher et de corroyeur, pour que je me figure un +attroupement et une élection. Pareillement, dans les meurtres, +faites-moi sentir la flamme des passions grondantes, l'accumulation de +désespoir ou de haine qui ont lancé la volonté et roidi la main; quand +les paroles effrénées, les soubresauts du délire, les cris convulsifs +du désir exaspéré, m'auront fait toucher tous les liens de la +nécessité intérieure qui a ployé l'homme et conduit le crime, je ne +songerai plus à regarder si le couteau saigne, parce que je sentirai +en moi, toute frémissante, la passion qui l'a manié. Est-ce que j'ai +besoin de vérifier si Cléopatre est morte? Le singulier rire dont elle +éclate quand on apporte le panier d'aspics, le brusque roidissement +nerveux, le flux de paroles fiévreuses, la gaieté saccadée, les gros +mots, le torrent d'idées dont elle déborde, m'ont déjà fait mesurer +tout l'abîme du suicide[189], et je l'ai prévu dès l'entrée. Cette +furie d'imagination allumée par le climat et la toute-puissance, ces +nerfs de femme, de reine et de courtisane, cet abandon extraordinaire +de soi-même à toutes les fougues de l'invention et du désir, ces cris, +ces larmes, cette écume aux lèvres, cette tempête d'injures, +d'actions, d'émotions, cette promptitude au meurtre annonçaient de +quel élan elle allait heurter le dernier obstacle et se briser. +Qu'est-ce que Dryden vient faire ici avec ses phrases écrites? +Qu'est-ce qu'une suivante qui parle avec des mots d'auteur, et qui dit +à sa maîtresse demi-folle: «Appelez la raison à votre secours[190]?» +Qu'est-ce qu'une Cléopatre comme la sienne, copiée d'après la +Castlemaine[191], habile aux manéges et aux pleurnicheries, +voluptueuse et coquette, n'ayant ni la noblesse de la vertu ni la +grandeur du crime? «La nature m'avait faite pour être une bonne +épouse, une pauvre innocente colombe domestique; tendre sans art, +douce sans tromperie[192].» Non, certes, ou du moins cette tourterelle +n'eût point dompté ni gardé Antoine; une bohémienne seule le pouvait +par la supériorité de l'audace et la flamme du génie. Je vois, dès le +titre de la pièce, pourquoi Dryden a amolli Shakspeare; _Tout pour +l'amour, ou le Monde bien perdu_. Quelle misère que de réduire de tels +événements à une pastorale, d'excuser Antoine, de louer par +contre-coup Charles II, de roucouler comme dans une bergerie! Et tel +était le goût des contemporains: quand Dryden écrivit d'après +Shakspeare _la Tempête_ et d'après Milton _l'État d'innocence_, il +corrompit encore une fois les idées de ses maîtres; il changea Ève et +Miranda en courtisanes[193]; il abolit partout, sous les convenances +et les indécences, la franchise, la sévérité, la finesse et la grâce +de l'invention originale. Autour de lui, Settle, Shadwell, sir Robert +Howard, faisaient pis. _L'Impératrice du Maroc_, par Settle, fut si +admirée, que les gentilshommes et les dames de la cour l'apprirent +pour la jouer à White-Hall, devant le roi. Et ce ne fut point là une +mode passagère; quoique dégrossi, ce goût dura. En vain les poëtes +rejetèrent une partie de l'alliage français dont ils avaient chargé +leur métal natif; en vain ils revinrent aux vieux vers sans rime +qu'avaient maniés Jonson et Shakspeare; en vain Dryden, dans les rôles +d'Antoine, de Ventidius, d'Octavie, de don Sébastien et de Dorax, +retrouva une portion du naturel et de l'énergie antiques: en vain +Otway, qui avait un vrai talent dramatique, Lee et Southern +atteignirent à des accents vrais ou touchants, en telle sorte qu'une +fois, dans _Venise sauvée_, on crut que le drame allait renaître: le +drame était mort, et la tragédie ne pouvait le remplacer; ou plutôt +chacun d'eux mourait par l'autre, et leur union, qui les avait énervés +sous Dryden, les énervait sous ses successeurs. Le style littéraire +émoussait la vérité dramatique; la vérité dramatique gâtait le style +littéraire; l'oeuvre n'était ni assez vivante ni assez bien écrite; +l'auteur n'était ni assez poëte ni assez orateur: il n'avait ni la +fougue et l'imagination de Shakspeare ni la politesse et l'art de +Racine[194]. Il errait sur les confins des deux théâtres, et ne +convenait ni à des artistes demi-barbares ni à des gens de cour +finement polis. Tel est en effet le public qui l'écoute, incertain +entre deux formes de pensées, nourri de deux civilisations contraires. +Ces hommes n'ont plus la jeunesse des sens, la profondeur des +impressions, l'originalité audacieuse et la folie poétique des +cavaliers et des aventuriers de la Renaissance; ils n'auront jamais +les adresses de langage, la douceur des moeurs, les habitudes de la +cour et les finesses de sentiment ou de pensée qui ont orné la cour de +Louis XIV. Ils quittent l'âge de l'imagination et de l'invention +solitaire, qui convient à leur race, pour l'âge de la raison et de la +conversation mondaine, qui ne convient pas à leur race; ils perdent +leurs mérites propres et n'acquièrent pas les mérites de leurs +voisins. Ce sont des poëtes étriqués et des courtisans mal élevés, ne +sachant plus rêver et ne sachant pas encore vivre, tantôt plats ou +brutaux, tantôt emphatiques ou roides. Pour qu'une belle poésie +naisse, il faut qu'une race rencontre son siècle. Celle-ci, égarée +hors du sien et entravée d'abord par l'imitation étrangère, ne forme +que lentement sa littérature classique; elle ne l'atteindra qu'après +avoir transformé son état religieux et politique: ce sera le règne de +la raison anglaise. Dryden l'ouvre par ses autres oeuvres, et les +écrivains qui paraîtront sous la reine Anne lui donneront son +achèvement, son autorité et son éclat. + +[Note 185: + + As some fair tulip, by a storm oppress'd, + Shrinks up, and folds its silken arms to rest; + And bending to the blast, all pale and dead, + Hears from within the wind sing round its head: + So, shrouded up, your beauty disappears; + Unveil, my love, and lay aside your fears. + The storm that caus'd your fright is past and done. + (_Conquest of Granada_, part I.)] + +[Note 186: + + On what new happy climate are we thrown, + So long kept secret and so lately known? + As if our old world modestly withdrew + And here in private had brought forth a new. + (_The Indian Emperor._)] + +[Note 187: + + And bloody hearts lye panting in her hand. + (_Almanzor._)] + +[Note 188: + + Two if's scarce make one possibility. + (_Almanzor._) + Poor women's thoughts are all extempore. + +Des dames si logiciennes ont des grossièretés étranges: Lyndaxara son +amant qui la supplie de le rendre «heureux». + + If I make you so, you shall pay my price.] + +[Note 189: + + He words me, girls, he words me, that I should not + By noble to myself; but hark thee, Charmion.... + Now, Iras, what think'st thou? + Thou, an Egyptian puppet, shalt be shown + In Rome, as well as I. Mechanic slaves, + With greasy aprons, rules and hammers, shall + Uplift us to the view.... + Saucy lictors + Will catch at us like strumpets; and scald rhymers + Ballad us out o'tune; the quick comedians + Extemporally will stage us, and present + Our Alexandrian revels; Antony + Shall be brought drunken forth, and I shall see + Some squeaking Cleopatra boy my greatness + I' the posture of a whore.... + Husband, I come; + Now to that name my courage prove my title! + I am fire and air; my other elements + I give to baser life.--So, you have done! + Come then, and take the last warmth of my lips. + Farewell, kind Charmion--Iras, long long farewell. + _Dost thou not see my baby at my breast, + That sucks the nurse asleep?_ + +Cette gaminerie amère de courtisane et d'artiste est sublime.] + +[Note 190: _The World well lost_, acte II. + + IRAS. + + Call Reason to assist you. + + CLEOPATRA. + + I have none. + And none would have. My love's a noble madness, + Which shows the cause deserved it. Moderate sorrow + Fits vulgar love, and for a vulgar man. + But I have loved with such transcendant passion; + I soared at first quite out of Reason's view, + And now am lost above it.] + +[Note 191: + + Come to me, come, my soldier, to my arms. + You have been too long away from my embraces. + But when I have you fast and all my own, + With broken murmurs and amorous sighs + I'll say you were unkind and punish you + And mark you red with many an eager kiss.] + +[Note 192: + + Nature meant me + A wife, a silly harmless household dove, + Fond without art, and kind without deceit. + (_Ibid._)] + +[Note 193: Miranda dit: «And if I can but escape with life, I had +rather lie in pain nine months, as my father threatened, than lose my +longing.»--Dryden donne une soeur à Miranda; elles se querellent, et +sont jalouses l'une de l'autre, etc.--Voyez aussi la description +qu'Ève fait de son bonheur, et les idées que ses confidences suggèrent +à Satan (acte III, sc. I).] + +[Note 194: Cette impuissance ressemble à celle de Casimir Delavigne.] + + +V + +Arrêtons-nous pourtant un instant encore, et cherchons si, parmi tant +de rameaux avortés et tordus, la vieille souche théâtrale, livrée par +hasard à elle-même, ne produira pas sur un point quelque jet vivant et +sain. Quand un homme comme Dryden, si bien doué, si bien instruit et +si bien exercé, travaille de toute sa force, il y a des chances pour +que parfois il réussisse, et une fois, en partie du moins, Dryden a +réussi. Ce serait le traiter trop rigoureusement que de le juger +toujours en regard de Shakspeare; même à côté de Shakspeare, et avec +la même matière, on peut faire une belle oeuvre; seulement, le lecteur +est tenu d'oublier pour un instant le grand inventeur, le créateur +inépuisable d'âmes véhémentes et originales, de considérer l'imitateur +tout seul et sans lui imposer une comparaison qui l'accablerait. + +Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragédie de Dryden, _Antoine +et Cléopatre_. «Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai faites +pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-même.» Et, en effet, il +l'avait composée savamment d'après l'histoire et la logique. Ce qui est +mieux encore, il l'avait écrite virilement. «La charpente de la pièce, +disait-il dans sa préface, est suffisamment régulière, et les unités de +temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le +théâtre anglais ne le requiert. Particulièrement, l'action est si bien +une qu'elle est la seule de son espèce sans épisode ni intrigue +subsidiaire, chaque scène conduisant à l'effet principal et chaque acte +se terminant par un grand changement de situation.» Il a fait davantage; +il a quitté l'attirail français, il est rentré dans la tradition +nationale: «Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter le +divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis débarrassé +de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans +cette pièce, et qu'entre autres je préfère la scène entre Antoine et +Ventidius, au premier acte, à tout ce que j'ai écrit dans ce genre.» Il +avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la +conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique +nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et +détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout, +et qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il +sait _faire une scène_, montrer le duel intérieur par lequel deux +passions se disputent le coeur de l'homme. On sent chez lui les +vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la +défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère, +jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite +soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels: le poëte écrit et +pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. Il y +a des caractères virils: lui-même est un homme, et, sous ses +complaisances de courtisan, sous ses affectations de poëte à la mode, il +a gardé le naturel énergique et âpre. Sauf une scène d'injures, son +Octavie est une matrone romaine, et quand, jusque dans Alexandrie, +jusque chez Cléopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec +une simplicité et une noblesse qu'on ne surpassera pas. «La soeur de +César!» lui dit Antoine en l'abordant.--«Ce mot-là est dur. Si je +n'avais été que la soeur de César,--je serais restée dans le camp de +César.--Mais votre Octavie, votre femme tant maltraitée,--quoique bannie +de votre lit et chassée de votre maison,--quoique soeur de César, est +encore à vous.--Il est vrai, j'ai une âme qui dédaigne votre +froideur,--qui me pousse à ne point chercher ce que vous devriez +offrir.--Mais la vertu d'une épouse surmonte cet orgueil.--Je viens pour +vous réclamer comme mon bien, pour vous montrer--ma fidélité d'abord, +pour demander, pour implorer votre tendresse.--Votre main, mon seigneur; +elle est à moi, et je la demande.» Et quand Antoine, humilié, se révolte +contre la grâce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a +demandé pardon pour lui pauvrement et bassement: «Pauvrement et +bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,--ni mon frère +l'accorder....--Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours à vos +désobligeantes méprises.--Mais les conditions que je vous apporte sont +telles--que vous n'aurez pas à rougir de les accepter. J'aime votre +honneur--parce qu'il est le mien. On ne dira jamais--que le mari +d'Octavie fut l'esclave d'un autre homme.--Seigneur, vous êtes libre; +libre même de l'épouse que vous avez en aversion.--Car, quoique mon +frère veuille acheter pour moi votre tendresse,--et me fasse la +condition et le ciment de votre paix,--j'ai une âme comme la vôtre: je +ne puis recevoir--votre amour comme une aumône, ni implorer ce que je +mérite.--Je dirai à mon frère que nous sommes réconciliés.--Il retirera +ses troupes, et vous vous mettrez en marche--pour gouverner l'Orient. +Vous me pourrez laisser à Athènes;--n'importe où; je ne me plaindrai +jamais.--Je ne garderai que le stérile nom d'épouse--et vous serez +quitte de tout autre ennui[195].» Cela est grand; cette femme a un coeur +fier, et aussi un coeur d'épouse; elle sait donner et elle sait +souffrir; ce qui est mieux, elle sait se sacrifier sans emphase et d'un +ton calme; ce n'est point une âme vulgaire qui a conçu une pareille âme. +Et le vieux général Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient pour +retirer Antoine de son illusion et de son esclavage, est digne de parler +pour l'honneur, comme elle a parlé pour le devoir. Sans doute c'est un +plébéien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les +plaisanteries de son métier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de +sérail pourra duper, «héros au crâne épais,» et qui, par simplicité +d'âme, par grossièreté d'éducation, ramènera Antoine sans s'en douter +dans le rets qui semblait brisé. En attendant, il triomphe avec un gros +rire: «Voilà des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne +manque pas d'arriver le premier; presse-toi. Vite, mon cher eunuque, +vite. En avant, mon cher demi-homme.» Et, tombant dans un piége, il dit +à Antoine qu'il a vu Cléopatre infidèle avec Dolabella:--«Ma +Cléopatre?--Votre Cléopatre. La Cléopatre de Dolabella. La Cléopatre de +tout le monde.--Tu mens.--Je ne mens pas, mon seigneur. Cela est-il si +étrange? Est-ce qu'une maîtresse quittée ne se pourvoit pas? Vous savez +bien qu'elle n'est pas accoutumée aux nuits solitaires[196].» Voilà +justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener furieux à +Cléopatre. Mais quel brave coeur, et comment on entend, lorsqu'il est +seul avec Antoine, le mâle accent, la profonde voix qui a tonné dans les +batailles! Il aime son général en bon et honnête dogue, et ne demande +pas mieux que de mourir, pourvu que ce soit aux pieds de son maître. Il +gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de lui et d'un +coup il pleure: «Regarde, empereur, voilà une rosée qui n'est pas +ordinaire.--Je n'ai pas pleuré depuis quarante ans,--mais à présent la +faiblesse de ma mère me revient aux yeux.»--«Par le ciel, dit Antoine, +il pleure le bon vieil homme, il pleure--et les grosses gouttes rondes +courent les unes après les autres sur les sillons de ses joues[197].» +Et là-dessus Antoine, lui-même, pleure. On pense, en écoutant ces +sanglots terribles, aux vétérans de Tacite, qui, au sortir des marais de +la Germanie, la poitrine cicatrisée, la tête blanchie, les membres +roidis par le service, baisaient les mains de Drusus, et lui mettaient +les doigts dans leurs gencives, pour lui faire sentir leurs dents usées, +tombées, incapables de mâcher le mauvais pain qu'on leur jetait. +«Debout, debout,--vous usez vos heures endormies--dans une indolence +désespérée que vous appelez faussement philosophie.--Douze légions vous +attendent et ont hâte de vous nommer leur chef.--À force de pénibles +marches, en dépit de la chaleur et de la faim,--je les ai conduites +patientes--depuis la frontière des Parthes jusqu'au Nil.--Cela vous fera +bien de voir leurs faces brûlées du soleil,--leurs joues cicatrisées, +leurs mains entamées; il y a de la vertu en eux.--Ils vendront ces +membres plus cher--que ces jolis soldats pomponnés là-bas ne voudront +les acheter[198].»--Et quand tout est perdu, quand les Égyptiens ont +trahi, et qu'il ne s'agit plus que de bien finir: «Il reste +encore--trois légions dans la ville. Le dernier assaut--a coupé le +reste. Si votre dessein est de mourir,--et à présent je le souhaite,--en +voilà assez,--pour faire autour de nous un tas d'ennemis morts,--un +bûcher honorable pour nos funérailles.--Choisissez votre mort.--J'ai vu +la mort sous tant de formes--que peu m'importe laquelle.--Ma vie à mon +âge est un tel haillon, à peine si elle vaut qu'on la donne.--J'aurais +souhaité pourtant que nous eussions jeté la nôtre de meilleure +grâce,--comme deux lions pris aux rets, avançant la griffe et blessant +les chasseurs.»--Antoine le supplie de partir, il refuse; Antoine veut +mourir de sa main.--«Non, par le ciel, je ne le veux pas; et ce n'est +pas pour vous survivre.»--«Tue-moi d'abord, tu mourras après; sers ton +ami, avant toi-même.»--«Alors, donnez-moi la main. Nous nous +retrouverons bientôt.» Il embrasse Antoine, tire l'épée, puis s'arrête: +«Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle. Pourtant, je ne +peux pas vous regarder et vous tuer; je vous prie, tournez votre +face.--Soit, et frappe bien, à fond.--À fond, aussi loin que mon épée +entrera[199].» Et du coup, lui-même il se tue.--Ce sont là les moeurs +tragiques et stoïques de la monarchie militaire, les grandes +prodigalités de meurtres et de sacrifices avec lesquelles les hommes de +ce monde bouleversé et brisé tuaient et finissaient.--Cet Antoine, pour +qui on a tant fait, lui aussi, il a mérité qu'on l'aime; il a été l'un +des vaillants sous César, le premier soldat d'avant-garde; la bonté, la +générosité palpitent en lui jusqu'au bout; s'il est faible contre une +femme, il est fort contre les hommes; il a les muscles, la poitrine, la +colère et les bouillonnements d'un combattant; c'est cette chaleur de +sang, c'est ce sentiment trop vif de l'honneur qui cause sa perte; il ne +sait pas se pardonner sa faute; il n'a pas cette hauteur de génie qui, +planant au-dessus des maximes ordinaires, affranchit l'homme des +hésitations, des découragements et des remords; il n'est que soldat, il +ne peut oublier qu'il a failli à la consigne: «Mon empereur!» lui dit +Ventidius.--«Ton empereur! Non, c'est là un nom de victoire! Le soldat +victorieux, rouge de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son +général. Actium, Actium, oh!»--«Vous y pensez trop.»--«Ici, ici, le +poids est ici, bloc de plomb pendant le jour; et la nuit, pendant mes +courts assoupissements fiévreux, c'est la sorcière qui chevauche mes +rêves.»--Enfin, voici de nouveau des armes et des hommes, et une aurore +d'espérance. «Combattrons-nous?» dit Ventidius.--«Je te le garantis, mon +vieux brave. Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse, à la tête de +ces vieilles troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant, +suivez-moi[200].» Il se croit à la bataille, et déjà sa fougue +l'emporte. Ce n'est pas un tel homme qui gouvernera les hommes; on ne +maîtrise la fortune qu'après s'être maîtrisé soi-même; celui-ci n'est +fait que pour se contredire et se détruire, et pour tourner tour à tour +sous l'effort de toutes les passions. Sitôt qu'il croit Cléopatre +fidèle, l'honneur, la réputation, l'empire, tout disparaît. «Qu'est-ce +que cela, Ventidius? Voilà qui contre-pèse tout le reste.--Eh! nous +avons fait plus que vaincre César, à présent.--Non-seulement ma reine +est innocente, mais elle m'aime.--M'en aller, où? la quitter! quitter +tout ce qu'il y a de parfait!--Donnez, grands Dieux! donnez à votre +petit garçon, à votre César,--ce monde, un hochet pour jouer avec,--ce +colifichet d'empire. Il est content à bon marché.--Moi, je ne veux pas +moins que Cléopatre[NM]!» L'abattement viendra après l'excès; ces sortes +d'âmes ne sont trempées que contre la crainte; leur courage n'est que +celui du taureau et du lion; il a besoin, pour demeurer entier, du +mouvement corporel, du danger visible; c'est le tempérament qui les +soutient; devant les grandes douleurs morales, ils s'affaissent. +Lorsqu'il se croit trahi, il s'abandonne et ne sait plus que mourir. +«Que César arpente seul ce monde; je suis las de mon rôle.--Ma torche +est finie, et le monde est devant moi--comme un noir désert à l'approche +de la nuit.--Je veux me coucher, ne pas vaguer davantage[201].» De +pareils vers font penser aux lugubres rêves d'Othello, de Macbeth, +d'Hamlet lui-même; par-dessus le monceau des tirades ronflantes et des +personnages en carton peint, il semble que le poëte soit allé toucher +l'ancien drame, pour en rapporter le frémissement. + +À côté de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre +aventurier, qui tour à tour étudiant, acteur, officier, toujours +désordonné et toujours pauvre, vécut follement et tristement dans les +excès et la misère, à la façon des vieux tragiques, avec leur +inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut à trente-quatre ans, +selon les uns d'une fièvre causée par la fatigue, selon les autres +d'un jeûne prolongé au bout duquel il avala trop vite un morceau de +pain donné par charité. À travers l'enveloppe pompeuse de la +rhétorique nouvelle, Thomas Otway a retrouvé parfois les passions de +l'autre siècle. On sent que son temps lui nuit, qu'il émousse lui-même +l'âpreté et la vérité de son émotion, que le mot propre et hardi ne +lui arrive plus, que tout autour de lui le style oratoire, les phrases +d'auteur, la déclamation classique, les antithèses bien faites +viennent bourdonner, étouffer son accent sous leur ronflement tendu et +monotone. Il ne lui a manqué que de naître cent ans plus tôt. On +retrouve dans son _Orpheline_, dans sa _Venise sauvée_, les noires +imaginations de Webster, de Ford et de Shakspeare, leur conception +lugubre de la vie, leurs atrocités, leurs meurtres, leurs peintures +des passions irrésistibles qui s'entre-choquent aveuglément comme un +troupeau de bêtes sauvages, et bouleversent le champ de bataille de +leurs hurlements et de leur tumulte, pour ne laisser après elles que +des dévastations et des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il étale +sur la scène ce sont les entraînements et les fureurs humaines, un +frère qui viole la femme de son frère, un mari qui se parjure pour sa +femme, Polydore, Chamont, Jaffier, des âmes violentes et faibles que +l'occasion transporte, que la tentation renverse, chez qui le +transport ou le crime, comme un venin versé dans une veine, monte par +degrés, empoisonne tout l'homme, gagne par contagion ceux qu'il +touche, et les tord et les abat ensemble dans le délire des +convulsions. Comme Shakspeare, il a trouvé de ces mots poignants, et +vivants[202], qui montrent le fond de l'homme, l'étrange craquement de +la machine qui se démonte, le roidissement de la volonté qui se tend +jusqu'à se briser[203], la simplicité des vrais sacrifices, les +humilités de la passion exaspérée et mendiante qui implore jusqu'au +bout contre toute espérance sa pâture et son assouvissement[204]. +Comme Shakspeare, il a conçu de vraies âmes féminines[205], une +Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable à Imogène, s'est donnée +tout entière et perdue comme en un abîme dans l'adoration de celui +qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obéir, pleurer, souffrir, et +qui meurt comme une fleur séparée de sa tige, sitôt qu'on arrache ses +bras du col autour duquel elle les avait noués. Comme Shakspeare +enfin, il a retrouvé au moins une fois la grande bouffonnerie amère, +le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a planté au milieu de +sa tragédie la plus douloureuse, un grotesque immonde, un vieux +sénateur qui se délasse de sa gravité officielle en faisant le soir +chez sa courtisane le farceur et le valet. Comme cela est amer! comme +il a vu vrai en montrant l'homme empressé de quitter son costume et sa +parade! comme l'homme est prompt à s'avilir quand, échappé à son rôle, +il revient à lui-même! comme le singe et le chien reparaissent en +lui[206]! Le sénateur Antonio arrive chez cette Aquilina, qui +l'insulte; cela l'amuse; les gros mots reposent, au sortir des +respects; il fait la petite voix, il manie son fausset, comme un +pitre. «Nacki, Nacki, Nacki; je suis venu, petite Nacki; onze heures +passées; une bonne heure; assez tard en conscience pour se mettre au +lit, Nacki. Nacki ai-je dit? Oui, Nacki, Aquilina, Lina, Quilina, +Aquilina, Naquilina, Acki, Nacki, Nacki, la reine Nacki, allons, viens +au lit, petite gueuse, petite guenon, petite chatte, proooo pritt..... +Je suis sénateur!»--«Bouffon, vous voulez dire.»--«Possible, mon cher +coeur; cela ne gâte pas le sénateur. Allons, Nacki, Nacki, il faut +jouer au cheval fondu, Nacki.» Et il gamine; elle le chasse, elle +l'appelle idiot, brute, elle lui dit qu'il n'y a rien de bon en lui +que son argent; il en rit, il chante: «Ah, vous ne voulez pas vous +asseoir? Eh bien, tenez, je suis un taureau, un taureau de Bazan, le +taureau des taureaux, tous les taureaux que vous voudrez. Je me dresse +comme ceci, je me penche le front comme ceci, je fais broum, broum, je +fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas vous asseoir?» Et il mugit +comme un boeuf, il la poursuit dans la chambre. Enfin ils s'asseyent. +«Maintenant me revoici sénateur, et ton amant; ma petite Nacki, Nacki. +Ah, crapaud, crapaud, crapaud; crache à ma figure un peu, Nacki; +crache à ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, un si petit peu +que rien; crachez, crachez, crachez, crachez donc quand on vous +l'ordonne, je t'en prie, crache; tout de suite, tout de suite, crache; +pourquoi ne veux-tu pas cracher? Alors je serai un chien.--Un chien, +Monseigneur!--Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse pour +me laisser être un chien, et me traiter comme un chien un petit +instant.» Là-dessus il se met sous la table et aboie. «Ah, vous +mordez, eh bien! vous aurez des coups de pied.»--«Va; de tout mon +coeur. Des coups de pied, des coups de pied, maintenant que je suis +sous la table. Encore des coups de pied. Plus fort. Encore plus fort. +Ouah, ouah, rro, rro. Par Dieu, je vais happer tes mollets, oah, rro, +rroo, wouaou. Diable! elle tape dur[207].»--En effet; et par-dessus le +marché, elle prend un fouet, le sangle, et le met à la porte. Il +reviendra, comptez-y; la soirée a été bonne pour lui; il se frotte +l'échine, mais il s'est amusé. En somme ce n'est qu'un arlequin +dépaysé, auquel le hasard a jeté une simarre de soie brodée, et qui +lâche à tant par heure des pantalonnades politiques. Il est mieux dans +sa nature et plus à son aise quand il fait le polichinelle que quand +il singe l'homme d'État. + +Ce ne sont là que des éclairs; pour le reste, Otway est de son temps, +terne et de couleur forcée, enfoncé comme les autres dans la lourde +atmosphère voilée et grisâtre, demi-française et demi-anglaise, où les +lustres éclatants importés de France s'éteignaient offusqués par le +brouillard insulaire. Il est de son temps; il écrit comme les autres +des comédies fangeuses, _le Soldat de fortune_, _l'Athée_, _l'Amitié à +la mode_. Il peint des cavaliers brutalement vicieux, coquins par +principes, aussi durs et aussi corrompus que ceux de Wycherley: un +Beaugard, qui étale et pratique les maximes de Hobbes; le père, vieux +drôle pourri, qui fait sonner sa morale, et que son fils renvoie +froidement au chenil avec un sac d'écus; un sir Jolly Jumble, espèce +de Falstaff ignoble, entremetteur de profession, que les prostituées +appellent «petit papa,» qui ne peut dîner à côté d'une femme sans «lui +dire des ordures, et tracer avec son doigt des figures obscènes sur la +table;» un sir Davy Dunce, animal, dégoûtant, «dont l'haleine est pire +que de l'assa foetida, qui déclare le linge propre malsain, mange +continuellement de l'ail, et chique du tabac[208];» un Polydore qui, +amoureux de la pupille de son père, tâche de la violer à la première +scène, envie les brutes qui peuvent se satisfaire, puis s'en aller, et +fait le propos de les imiter à l'occasion prochaine[209]. Il n'y a pas +jusqu'à ses héroïnes qu'il ne salisse[210]. Véritablement ce monde +fait mal au coeur. Ils croient couvrir toutes ces crudités sous de +bonnes métaphores correctes, sous des périodes poétiques nettement +terminées, sous un appareil de phrases harmonieuses et d'expressions +nobles. Ils s'imaginent égaler Racine parce qu'ils contrefont le style +de Racine. Ils ne savent pas que dans ce style l'élégance visible +cache une justesse admirable, que s'il est un chef-d'oeuvre d'art, il +est aussi une peinture des moeurs, que les plus délicats et les plus +accomplis entre les gens du monde ont pu seuls le parler et +l'entendre, qu'il peint une civilisation comme celui de Shakspeare, +que chacun de ces vers, qui semblent compassés, a son inflexion et sa +finesse, que toutes les passions et toutes les nuances des passions +s'y expriment, non pas à la vérité sauvages et entières comme dans +Shakspeare, mais atténuées et affinées par la vie de cour, que c'est +là un spectacle aussi unique que l'autre, que la nature parfaitement +polie est aussi complexe et aussi difficile à comprendre que la nature +parfaitement intacte, que, pour eux, ils restent autant au-dessous de +l'une qu'au-dessous de l'autre, et qu'en somme, leurs personnages +ressemblent à ceux de Racine comme le suisse de M. de Beauvilliers, ou +la cuisinière de Mme de Sévigné, ressemblent à Mme de Sévigné et à M. +de Beauvilliers[211]. + +[Note 195: + + ANTONY. + + Cæsar's sister. + + OCTAVIA. + + That's unkind. + Had I been nothing more than Cæsar's sister, + Know, I had still remain'd in Cæsar's camp. + But your Octavia, your much injured wife, + Though banish'd from your bed, driv'n from your house, + In spite of Cæsar's sister, still is yours. + 'Tis true, I have a heart disdains your coolness, + And prompts me not to seek what you should offer; + But a wife's virtue still surmounts that pride. + I come to claim you as my own; to show + My duty first, to ask, nay, to beg your kindness; + Your hand, my Lord; 'tis mine, and I will have it. + + ANTONY. + + I fear, Octavia, you have begg'd my life.... + Poorly and basely begg'd it of your brother. + + OCTAVIA. + + Poorly and basely I could never beg, + Nor could my brother grant.... + My hard fortune + Subjects me still to your unkind mistakes. + But the conditions I have brought are such, + You need not blush to take. I love your honour + Because 'tis mine. It never shall be said, + Octavia's husband was her brother's slave. + Sir, you are free; free e'en from her you loath; + For tho' my brother bargains for your love, + Makes me the price and cement of your peace, + I have a soul like yours; I cannot take + Your love as alms, nor beg what I deserve. + I'll tell my brother we are reconcil'd. + He shall draw back his troops, and you shall march + To rule the East. I may be dropt at Athens; + No matter where, I never will complain, + But only keep the barren name of wife, + And rid you of the trouble.] + +[Note 196: + + There's news for you; run, my officious Eunuch. + Be sure to be the first. Haste forward, + Haste, my dear Eunuch, haste. + On, sweet Eunuch, my dear half-man, proceed.... + + ANTONY. + + My Cleopatra? + + VENTIDIUS. + + Your Cleopatra. + Dolabella's Cleopatra. + Every man's Cleopatra. + + ANTONY. + + Thou ly'st. + + VENTIDIUS. + + I do not lye, my lord. + Is this so strange? Should mistresses be left, + And not provide against a time of change? + You know she's not much us'd to lonely nights.] + +[Note 197: + + VENTIDIUS. + + Look, emperor, this is no common dew; + I have not wept this forty years; but now + My mother comes afresh unto my eyes; + I cannot help her softness. + + ANTONY. + + By heav'n, he weeps! poor old man, he weeps! + The big round drops course one another down + The furrows of his cheeks. Stop 'em, Ventidius, + Or I shall blush to death; they set my shame, + That caus'd 'em, full before me. + + VENTIDIUS. + + I'll do my best. + + ANTONY. + + Sure there's contagion in the tears of friends; + See, I have caught it too. Believe me, 'tis not + For my own griefs, but thine.... Nay, father....] + +[Note 198: + + No; 'tis you dream; you sleep away your hours + In desperate sloth, miscall'd philosophy. + Up, up, for honour's sake; twelve legions wait you, + And long to call you chief. By painful journeys + I led 'em patient both of heat and hunger, + Down from the Parthian marches to the Nile. + 'Twill do you good to see their sun-burnt faces, + Their scarr'd cheeks, and chopt hands; there's virtue in 'em: + They'll sell those mangled limbs at dearer rates + Than yon trim bands can buy.] + +[Note 199: + + VENTIDIUS. + + There yet remain + Three legions in the town. The last assault + Lopt off the rest. If death be your design, + As I must wish it now, these are sufficient + To make a heap about us of dead foes, + An honest pile for burial. + Chuse your death. + For I have seen him in such various shapes, + I care not which I take. + I'm only troubled. + The life I bear is worn to such a rag, + 'Tis scarce worth giving. I could wish indeed, + We threw it from us with a better grace, + That, like two lions taken in toils, + We might at least thrust out our paws, and wound + The hunters that inclose us.... + + ANTONY. + + Do not deny me twice. + + VENTIDIUS. + + By heav'n, I will not. + Let it not be t' out-live you. + + ANTONY. + + Kill me first, + And then die thou. For 'tis but just thou serve + Thy friend before thyself. + + VENTIDIUS. + + Give me your hand. + We soon shall meet again. Now farewell, emperor. + .... I will not make a bus'ness of a trifle, + And yet I cannot look on you and kill you. + Pray, turn your face. + + ANTONY. + + I do. Strike home be sure. + + VENTIDIUS. + + Home, as my sword will reach.] + +[Note 200: + + VENTIDIUS. + + Emperor! + + ANTONY. + + Emperor! Why that's the style of victory. + The conqu'ring soldier, red with unfelt wounds, + Salutes his general so: but never more + Shall that sound reach my ears. + + VENTIDIUS. + + I warrant you. + + ANTONY. + + Actium, Actium! Oh.... + + VENTIDIUS. + + It sits too near you. + + ANTONY. + + Here, here it lies; a lump of lead by day; + And in my short, distracted nightly slumbers, + The hag that rides my dreams.... + + VENTIDIUS. + + That's my royal master. + And shall we fight? + + ANTONY. + + I warrant thee, old soldier; + Thou shalt behold me once again in iron, + And, at the head of our old troops, that beat + The Parthians, cry aloud, «Come, follow me.» + + VENTIDIUS. + + And what's this toy + In balance with your fortune, honour, fame? + + ANTONY. + + What is 't, Ventidius? It out-weighs 'em all. + Why, we have more than conquer'd Cæsar now. + My queen's not only innocent, but loves me.... + Down on thy knees, blasphemer as thou art + And ask forgiveness of wrong'd Innocence! + + VENTIDIUS. + + I'll rather die than take it. Will you go? + + ANTONY. + + Go! Whither? Go from all that's excellent + Give, you gods, + Give to your boy, your Cæsar, + This rattle of a globe to play withal, + This gu-gau world; and put him cheaply off. + I'll not be pleas'd with less than Cleopatra.] + +[Note 201: + + Let Cæsar walk + Alone upon it. I am weary of my part. + My torch is out, and the world stands before me + Like a black desert. At the approach of night + I'll lay me down and stray no farther on.] + +[Note 202: + + How my head swims! 'Tis very dark. Good night. + (Mort de Monimia.)] + +[Note 203: Voir la mort de Pierre et de Jaffier. Pierre, une fois +poignardé, éclate de rire.] + +[Note 204: + + JAFFIER. + + Oh, that my arms were riveted + Thus round thee ever! But my friends, my oath! + This, and as more. + (_Kisses her._) + + BELVIDERA. + + Another, sure another + For that poor little one, you've ta'en such care of; + I'll give it him truly. + +Il y a de la jalousie dans ce dernier mot.] + +[Note 205: + + Oh, thou art tender all, + Gentle and kind, as sympathizing nature, + Dove-like, soft and kind.... + I'll ever live your most obedient wife, + Nor ever any privilege pretend + Beyond your will. + _Orphan_, p. 69.] + +[Note 206: La petite Laclos disait à je ne sais plus quel duc en lui +prenant son grand cordon: «Mets-toi à genoux là-dessus, vieille +ducaille!» Et le duc se mettait à genoux.] + +[Note 207: + +ANTONIO. + +Nacky, Nacky, Nacky,--how dost do, Nacky? Hurry, durry. I am come, +little Nacky. Past eleven o'clock, a late hour; time in all conscience +to go to bed, Nacky.--Nacky did I say? Ay, Nacky, Aquilina, lina, +lina, quilina; Aquilina, Naquilina, Acky, Nacky, queen Nacky.--Come, +let's to bed.--You Fubbs, you Pugg you--You little puss.--Purree +tuzzy--I am a Senator. + +AQUILINA. + +You are a fool, I am sure. + +ANTONIO. + +May be so too, sweet-heart. Never the worse Senator for all that. +Come, Nacky, Nacky; let's have a game at romp, Nacky! ....You won't +sit down? Then look you now; suppose me a bull, a Basan bull, the bull +of bulls, or any bull. Thus up I get, and with my brows thus bent--I +broo; I say I broo, I broo, I broo. You won't sit down, will you--I +broo.... Now, I'll be a Senator again, and thy lover, little Nicky, +Nacky. Ah, Toad, Toad, Toad, Toad, spit in my face a little, Nacky; +spit in my face, pry'thee, spit in my face never so little; spit but a +little bit,--spit, spit, spit, spit when you are bid, I say. Do +pry'thee, spit.--Now, now spit. What, you won't spit, will you? Then +I'll be a dog. + +AQUILINA. + +A dog, my lord! + +ANTONIO. + +Ay, a dog, and I'll give thee this t'other purse to let me be a +dog--and use me like a dog a little. Hurry durry, I will--here 'tis. +(_Gives the purse._)--Now bough waugh waugh, bough, waugh. + +AQUILINA. + +Hold, hold, sir. If curs bite, they must be kickt, sir. Do you see, +kickt thus? + +ANTONIO. + +Ay, with all my heart. Do, kick, kick on, now I am under the table, +kick again,--kick harder--harder yet--bough, waugh, waugh, +bough.--Odd, I'll have a snap at thy shins.--Bough, waugh, waugh, +waugh, bough--odd, she kicks bravely.] + +[Note 208: Out on him, beast; he's always talking filthy to a body. If +he sits but at the table with one, he'll be making nasty figures in +the napkins. + +He has such a breath, one kiss of him were enough to cure the fits of +the mother; 'tis worse than assa foetida.--Clean linen, he says, is +unwholesome; he is continually eating of garlic and chewing tobacco.] + +[Note 209: + + Who'd be that sordid foolish thing call'd man, + To cringe thus, fawn, and flatter for a pleasure + Which beasts enjoy so very much above him? + The lusty bull ranges through all the field, + And from the herd singling his female out, + Enjoys her, and abandons her at will. + It shall be so, I'll yet possess my love, + Wait on, and watch her loose unguarded hours. + Then, when her roving thoughts have been abroad, + And brought in wanton wishes to her heart + I' th' very minute when her virtue nods, + I'll rush upon her in a storm of love, + Beat down her guard of honour all before me, + Surfeit on joys, till even desire grow sick; + Then by long absence liberty regain, + And quite forget the pleasure and the pain. + (_Orphan_, fin du Ier acte.) + +Impossible de voir ensemble plus de coquinerie morale et de correction +littéraire.] + +[Note 210: + + PAGE (_à Monimia_). + + .... In the morning when you call me to you, + And by your bed I stand tell you stories, + I am asham'd to see your swelling breasts; + It makes me blush, they are so very white. + + MONIMIA. + + Oh men, for flattery and deceit renown'd!] + +[Note 211: Burns disait que dans son village il était arrivé, au moyen +du raisonnement et des livres, à se figurer à peu près exactement tout +ce qu'il avait vu plus tard dans les salons, tout, sauf une femme du +grand monde.] + + +VI + +Laissons donc ce théâtre dans l'oubli qu'il a mérité et cherchons +ailleurs, dans les écrits de cabinet, un emploi plus heureux d'un +talent plus complet. + +C'est ici le véritable domaine de Dryden et de la raison +classique[212]: des pamphlets et des dissertations en vers, des +épîtres, des satires, des traductions et des imitations, tel est le +champ où les facultés logiques et l'art d'écrire trouvent leur +meilleur emploi. Avant d'y descendre et d'y observer leur oeuvre, il +est à propos de regarder de plus près l'homme qui les y portait. + +C'est un esprit singulièrement solide et judicieux excellent +argumentateur, habitué à digérer ses idées, tout nourri de bonnes +preuves longuement méditées, ferme dans la discussion, posant des +principes, établissant des divisions, apportant des autorités, tirant +des conséquences, tellement que, si on lisait ses préfaces sans lire +ses pièces, on le prendrait pour un des maîtres du drame. Il atteint +naturellement la prose définitive; ses idées se déroulent avec ampleur +et clarté; son style est de bon aloi, exact et simple, pur des +affectations et des ciselures dont Pope plus tard chargera le sien; sa +phrase ressemble à celle de Corneille, périodique et large par la +seule vertu du raisonnement intérieur qui la déploie et la soutient. +On voit qu'il pense, et par lui-même, qu'il lie ses pensées, qu'il les +vérifie, que, par-dessus tout cela, naturellement il voit juste, et +qu'avec la méthode il a le bon sens. Il a les goûts et les faiblesses +qui conviennent à sa forme d'intelligence. Il élève au premier rang +«l'admirable Boileau, dont les expressions sont nobles, le rhythme +excellent, les pensées justes, le langage pur, dont la satire est +perçante et dont les idées sont serrées, qui, lorsqu'il emprunte aux +anciens, les paye avec usure de son propre fonds, en monnaie aussi +bonne et de cours presque universel[213].» Il a la roideur des poëtes +logiciens, trop réguliers et raisonnables, blâmant l'Arioste, «qui n'a +su ni faire un plan proportionné, ni garder quelque unité d'action, ou +quelque limite de temps, ou quelque mesure dans son énorme fable, dont +le style est exubérant, sans majesté ni décence, et dont les aventures +sortent des bornes du naturel et du possible[214].» Il ne comprend +pas mieux la finesse que la fantaisie. Parlant d'Horace, il trouve que +«son esprit est terne et son sel presque sans goût; celui de Juvénal +est plus vigoureux et plus mâle, et me donne autant de plaisir que +j'en puis porter[215].» Par la même raison, il rabaisse les +délicatesses du style français. «La langue française n'est pas munie +de muscles comme notre anglaise; elle a l'agilité d'un lévrier, mais +non la masse et le corps d'un dogue. Ils ont donné pour règle à leur +style la pureté; la vigueur virile est celle du nôtre[216].» Deux ou +trois mots pareils peignent un homme; Dryden vient de marquer sans le +savoir la mesure et la qualité de son esprit. + +Cet esprit, on le devine, est lourd, et particulièrement dans la +flatterie. L'art de flatter est le premier dans un âge monarchique. +Dryden n'y est guère habile, non plus que ses contemporains. De +l'autre côté du détroit, à la même époque, on loue autant, mais sans +trop s'avilir, parce qu'on apprête la louange; tantôt on la déguise ou +on la relève par la grâce du style; tantôt on a l'air de s'y conformer +comme à une mode. Ainsi tempérée, les gens la digèrent. Ici, loin de +la fine cuisine aristocratique, elle pèse toute crue et massive sur +l'estomac. J'ai conté comment le ministre Clarendon, apprenant que sa +fille venait d'épouser en secret le duc d'York, suppliait le roi de la +faire décapiter au plus vite; comment la chambre des communes, +composée en majorité de presbytériens, se déclarait elle-même et le +peuple anglais rebelles, dignes du dernier supplice, et allait encore +se jeter aux pieds du roi, d'un air contrit, pour le supplier de +pardonner à la chambre et à la nation. Dryden n'est pas plus délicat +que les hommes d'État et les législateurs. Ordinairement ses dédicaces +donnent la nausée. Il dit à la duchesse de Monmouth que «nulle partie +de l'Europe ne peut offrir quelqu'un qui égale son noble époux pour la +mâle beauté et l'excellence de l'extérieur.»--«Vous n'avez qu'à vous +montrer tous deux ensemble pour recevoir les bénédictions et les +prières de l'humanité. Nous sommes prêts à conclure que vous êtes un +couple d'anges envoyés ici-bas pour rendre la vertu aimable ou pour +offrir des modèles aux poëtes, quand ils voudront instruire et charmer +leur siècle en peignant la bonté sous la forme la plus parfaite et la +plus séduisante qui soit dans la nature[217].» Ailleurs, se tournant +vers Monmouth, il ajoutait: «Tous les hommes se joindront à moi pour +le tribut d'adoration dont je m'acquitte envers Votre Grâce[218].» Sa +Grâce ne sourcillait pas, ne bouchait pas sa narine, et Sa Grâce avait +raison. Un autre écrivain, mistress Afra Behn, allumait sous le nez +d'Éléonor Gwynn des lampions bien plus infects; les nerfs alors +étaient robustes, l'on respirait agréablement là où d'autres +suffoqueraient. Le comte de Dorset ayant écrit quelques petites +chansons et satires, Dryden lui jure que dans son genre il égale +Shakspeare et surpasse tous les anciens. Et ces panégyriques assenés +en face durent imperturbablement pendant vingt pages, l'auteur passant +tour à tour en revue les diverses vertus de son grand homme et +trouvant toujours que la dernière est la plus belle, après quoi, en +récompense, il recevait une bourse d'or. Notez qu'en cela Dryden +n'était pas plus laquais qu'un autre. La corporation de Hall, +haranguée un jour par le duc de Monmouth, lui fit cadeau de six +pièces d'or, que Monmouth donna à M. Marwel, député de Hall au +Parlement. Les scrupules modernes n'étaient pas nés. Je crois que +Dryden, avec tous ses prosternements, a plutôt manqué d'esprit que +d'honneur. + +Un second talent, peut-être le premier en temps de carnaval, est l'art +de dire des polissonneries, et la Restauration fut un carnaval à peu +près aussi délicat qu'un bal de débardeurs. Il y a d'étranges chansons +et des prologues plus que hasardés dans les pièces de Dryden. Son +_Mariage à la mode_ s'ouvre par ces vers que chante une dame mariée: +«Pourquoi un sot voeu de mariage, fait il y a longtemps, nous +lierait-il maintenant que notre passion est éteinte[219]?» Le lecteur +lira lui-même le reste; on n'en peut rien citer. D'ailleurs Dryden y +réussit mal: son fonds d'esprit est trop solide; son naturel est trop +sérieux, même réservé, taciturne. «Son ton libre, dit très-bien Walter +Scott, ressemble à l'impudence forcée d'un homme timide.» Il voulait +avoir les belles façons d'un Sedley, d'un Rochester, se faisait +pétulant par calcul, et s'asseyait carrément dans l'ordure où les +autres ne faisaient que gambader. Rien de plus nauséabond qu'une +gravelure étudiée, et Dryden étudie tout, jusqu'à la plaisanterie et +la politesse. Il écrit à Dennis, qui l'avait loué: «Les belles +qualités que vous me prêtez ne sont pas plus à moi que la lumière de +la lune ne peut être dite lui appartenir, puisqu'elle ne brille que +par la clarté réfléchie de son frère[220].» Il écrit à sa cousine, en +manière de narration divertissante, ces détails sur une grosse femme +avec qui il a voyagé: «Son poids faisait que les chevaux cheminaient +très-péniblement; mais, pour leur donner le temps de souffler, elle +nous arrêtait souvent, et alléguait quelque nécessité de la nature, et +nous disait que nous sommes tous chair et sang[221].» Il paraît +qu'alors ces jolies choses égayaient les dames. Ses lettres sont +composées de grosses civilités officielles, de compliments +vigoureusement équarris, de révérences mathématiques; son badinage est +une dissertation; il étaye les bagatelles avec des périodes. Il dit au +comte de Rochester, qui l'avait complimenté: «J'éprouve qu'il ne me +sied pas de disputer en aucune chose contre Votre Seigneurie, qui +écrit mieux sur le moindre des sujets que je ne le puis faire sur le +meilleur.» Cette réplique paraissait vive. J'ai trouvé chez lui de +beaux morceaux, je n'en ai jamais rencontré d'agréables; il ne sait +pas même disserter avec goût. Les personnages de son _Essai sur le +Drame_ se croient encore sur les bancs de l'école, citent +doctoralement Paterculus, et en latin encore, combattent la définition +de l'adversaire et remarquent qu'elle est faite _a genere et fine_, au +lieu d'être établie selon la bonne règle, d'après le genre et +l'espèce[222]. «On m'accuse, dit-il doctoralement dans une préface, +d'avoir choisi des personnes débauchées pour protagonistes ou +personnages principaux de mon drame, et de les avoir rendues heureuses +dans la conclusion de ma pièce, ce qui est contre la loi de la +comédie, qui est de récompenser la vertu et de punir le vice[223]. +Ailleurs il déclare qu'il ne veut pas abolir dans la passion l'emploi +des métaphores, parce que Longin les juge nécessaires pour +l'exciter[224].» Son grand discours _sur l'origine et les progrès de +la satire_ fourmille d'inutilités, de longueurs, de recherches et de +comparaisons de commentateur. Il ne sait pas effacer en lui l'érudit, +le logicien, le rhétoricien, pour ne montrer que «l'honnête homme.» + +Mais l'homme de coeur apparaît souvent; à travers plusieurs chutes et +beaucoup de glissades, on découvre un esprit qui se tient debout, plié +plutôt par convenance que par nature, ayant de l'élan et du souffle, +occupé de pensées graves, et livrant sa conduite à ses convictions. Il +se convertit loyalement et après réflexion à la religion catholique, y +persévéra après la chute de Jacques II, perdit sa place +d'historiographe et de poëte lauréat, et, quoique pauvre, chargé de +famille et infirme, refusa de dédier son _Virgile_ au roi Guillaume. +«La dissimulation, écrit-il à ses fils, quoique permise en quelques +cas, n'est pas mon talent. Cependant, pour l'amour de vous, je +lutterai contre la franchise de ma nature. Au reste je ne me flatte +d'aucune espérance, mais je fais mon devoir et je souffre pour l'amour +de Dieu. Vous savez que les profits de mon livre auraient pu être plus +grands, mais ni ma conscience ni mon honneur ne me permettaient de les +prendre. Je ne me repentirai jamais de ma constance, puisque je suis +profondément persuadé de la justice de la cause pour laquelle je +souffre[225].» Un de ses fils ayant été renvoyé de l'école, il écrivit +au directeur, M. Busby, son ancien maître, avec une gravité et une +noblesse très-grandes, le priant sans s'humilier, le désapprouvant +sans l'offenser, d'un style contenu et fier qui fait plaisir, lui +redemandant ses bonnes grâces, sinon comme une dette envers le père, +du moins comme un don pour l'enfant, et ajoutant à la fin: «Je mérite +pourtant quelque chose, ne serait-ce que pour avoir vaincu mon coeur +jusqu'à prier[226].» On le trouve bon père avec ses enfants, libéral +envers son fermier, généreux même. «On a écrit, dit-il, plus de +libelles contre moi que contre presque aucun homme vivant, et j'aurais +eu le droit de défendre mon innocence. J'ai rarement répondu aux +pamphlets diffamatoires, ayant dans les mains les moyens de confondre +mes ennemis, et, quoique naturellement vindicatif, j'ai souffert en +silence et maintenu mon âme dans la paix[227].» Insulté par Collier +comme corrupteur des moeurs, il souffrit cette réprimande brutale et +confessa noblement les fautes de sa jeunesse: «M. Collier en beaucoup +de points m'a blâmé justement: je ne cherche d'excuse pour aucune de +mes pensées ou de mes expressions; quand on peut les taxer +équitablement d'impiété, d'immoralité ou de licence, je les rétracte. +S'il est mon ennemi, qu'il triomphe; s'il est mon ami (et je ne lui ai +donné aucune occasion personnelle d'être autrement), il sera content +de mon repentir[228].» Une telle pénitence relève; pour s'abaisser +ainsi, il faut être grand. Il l'était par l'esprit comme par le coeur, +muni de raisonnements solides et de jugements personnels, élevé +au-dessus des petits procédés de rhétorique et des arrangements de +style, maître de son vers, serviteur de son idée, ayant cette +abondance de pensées qui est la marque du vrai génie. «Elles arrivent +sur moi si vite et si pressées que ma seule difficulté est de choisir +ou de rejeter parmi elles[229].» C'est avec ces forces qu'il entra +dans sa seconde carrière; la constitution et le génie de l'Angleterre +la lui ouvraient. + +[Note 212: «The stage to which my genius never much inclined me.»] + +[Note 213: I might find in France a living Horace and a Juvenal in the +person of the admirable Boileau, whose numbers are excellent, whose +expressions are noble, whose thoughts are just, whose language is +pure, whose satire is pointed, and whose sense is close. What he +borrows from the ancient, he repays with usury of his own; in coin as +good and almost as universally valuable. (_Dédicace au comte de +Dorcet._)] + +[Note 214: «Spenser wanted only to have read the rules of Bossu.» +Ailleurs il cite Longin, Boileau, Rapin: «The latter of whom is alone +sufficient, were all other criticks lost, to teach anew the rules of +writing.» + +Arioste neither designed justly, nor observed any unity of action or +compass of time, or moderation in the vastness of his draught. His +style is luxurious without majesty or decency, and his adventures +without the compass of nature and possibility.] + +[Note 215: His wit is faint, and his salt almost insipid. Juvenal is +of a more vigorous and masculine wit; he gives me as much pleasure as +I can bear.] + +[Note 216: Their language is not strung with sinews like our English. +It has the nimbleness of a grey-hound, but not the bulk and body of a +mastiff. They have set up purity for the standard of their language, +and a masculine vigour is that of ours.] + +[Note 217: To receive the blessings and prayers of mankind, you need +only be seen together. We are ready to conclude that you are a pair of +angels sent below to make virtue amiable in your persons, or to sit +for poets when they would pleasantly instruct the age, by drawing +goodness in the most perfect and alluring shape of nature.... No part +of Europe can afford a parallel to your noble Lord in masculine beauty +and in goodliness of shape. (Dédicace de _la Conquête de Mexico_.) + +You have all the advantages of mind and body, and an illustrious +birth, conspiring to render you an extraordinary person. The +_Achilles_ and the _Rinaldo_ are present in you, even above their +originals; you only want a Homer or a Tasso to make you equal to them. +Youth, beauty, and courage (all which you possess in the highest of +their perfection) are the most desirable gifts of Heaven. (Dédicace de +_la Royale Martyre_, au duc de Monmouth.)] + +[Note 218: «All men will join with me in the adoration which I pay +you.»--Au comte de Rochester, il écrit: «I find it is not for me to +contend any way with your Lordship, who can write better on the +meanest subject, than I can on the best.... You are above any incense +I give you.»--Dans la dédicace de ses fables, il compare le duc +d'Osmond à Nestor, Joseph, Ulysse, Lucullus, etc.--Un autre jour, il +compare la Castlemaine à Caton.] + +[Note 219: + + Why should a foolish marriage vow, + Which long ago was made, + Oblige us to each other now, + When passion is decay'd? + We lov'd, and we lov'd as long we cou'd, + 'Till our love was lov'd out in us both. + But our marriage is dead when the pleasure is fled; + 'Twas pleasure first made it an oath.] + +[Note 220: They are no more mine when I receive them, than the light +of the moon can be allowed to be her own, who shines but by the +reflection of her brother. (1693. Lettre à Dennis.)] + +[Note 221: Her weight made the horses travel very heavily; but to give +them a breathing time, she would often stop us, and plead some +necessity of nature, and tell us we were all flesh and blood.] + +[Note 222: This définition, though critics raised a logical objection +against it--that it was only _a genere et fine_, and so not altogether +perfect, was yet well received by the rest.] + +[Note 223: It is charged upon me that I make debauched persons my +protagonists, or the chief persons of the drama, and that I make them +happy in the conclusion of my play; against the law of comedy which is +to reward virtue and punish vice. (Préface du _Mock Astrologer_.)] + +[Note 224: It is not that I would explode the use of metaphors from +passion, for Longinus thinks them necessary to raise it.] + +[Note 225: Dissembling, though lawful in some cases, is not my talent. +Yet, for your sake, I will struggle with the plain openness of my +nature. In the mean time, I flatter not myself with any manner of +hopes; but do my duty and suffer for God's sake.--You know the profits +(of Virgil) might have been more; but neither my conscience nor my +honour would suffer me to take them. But I can never repent my +constancy, since I am thoroughly persuaded of the justice of the cause +for which I suffer.] + +[Note 226: I have done something, so far to conquer my own spirit as +to ask it.] + +[Note 227: More libels have been written against me than almost any +man now living. I have seldom answered any scurrilous lampoon, and, +being naturally vindictive, have suffered in silence, and possessed my +soul in quiet.] + +[Note 228: I shall say the less of Mr Collier, because in many things +he has taxed me justly; and I have pleaded guilty to all thoughts or +expressions of mine, which can be truly argued of obscenity, +profaneness, or immorality; and retract them.--If he be my enemy, let +him triumph. If he be my friend, and I have given him no personal +occasion to be otherwise, he will be glad of my repentance.»--Il y a +de l'esprit dans ce qui suit: «He is too much given to horseplay in +his raillery, and comes to battle, like a Dictator from the plough; I +will not say: the zeal of God's house has eaten him up; but I am sure +it has devoured some part of his good manners and civility. (Préface +des _Fables_.)] + +[Note 229: Thoughts, such as they are, come crowding in so fast upon +me, that my only difficulty is to chuse or to reject; to run them into +verses or to give them the other harmony of prose. I have so long +studied and practised both, that they are grown into habit and become +familiar to me.] + + +VII + +«Un homme, dit La Bruyère, né Français et chrétien, se trouve +contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus; il les +entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il +relève par la beauté de son génie et de son style.» Il n'en était +point ainsi en Angleterre. Les grands sujets étaient livrés aux +discussions violentes; la politique et la religion, comme deux arènes, +appelaient à l'audace et à la bataille tous les talents et toutes les +passions. Le roi, d'abord populaire, avait relevé l'opposition par ses +vices et par ses fautes, et pliait sous le mécontentement du public +comme sous l'intrigue des partis. On savait qu'il avait vendu les +intérêts de l'Angleterre à la France; on croyait qu'il voulait livrer +aux papistes les consciences des protestants. Les mensonges d'Oates, +l'assassinat du magistrat Godfrey, son cadavre promené solennellement +dans les rues de Londres, avaient enflammé l'imagination et les +préjugés du peuple; les juges intimidés ou aveugles envoyaient à +l'échafaud les catholiques innocents, et la foule accueillait par des +insultes et des malédictions leurs protestations d'innocence. On avait +exclu le frère du roi de ses emplois, on voulait l'exclure de ses +droits au trône. Les chaires, les théâtres, la presse, les _hustings_ +retentissaient de discussions et d'injures. Les noms de whigs et de +tories venaient de naître, et les plus hauts débats de philosophie +politique s'agitaient, nourris par le sentiment d'intérêts présents et +pratiques, aigris par la rancune de passions anciennes et blessées. +Dryden s'y lança, et son poëme d'_Absalon et Achitophel_ fut un +pamphlet. «Je manie mieux le style âpre que le style doux[230],» +disait-il dans sa préface; et en effet, dans une telle guerre il +fallait des armes. C'est à peine si une allégorie biblique conforme au +goût du temps dissimule les noms sans cacher les hommes. Il expose la +tranquille vieillesse et le droit incontesté du roi David[231], la +grâce, l'humeur pliante, la popularité de son fils naturel +Absalon[232], le génie et la perfidie d'Achitophel[233], qui soulève +le fils contre le père, rassemble les ambitions froissées et ranime +les factions vaincues. D'esprit, il n'y en a guère ici: on n'a pas le +loisir d'être spirituel en de pareilles batailles; songez à ce peuple +soulevé qui écoute, à ces hommes emprisonnés, exilés, qui attendent: +ce sont la fortune, la liberté, la vie ici qui sont en jeu. Il s'agit +de frapper juste et fort, il ne s'agit point de frapper avec grâce. Il +faut que le public reconnaisse les personnages, qu'il crie leurs noms +sous leurs portraits, qu'il applaudisse à l'insulte dont on les +charge, qu'il les bafoue, qu'il les précipite du haut rang où ils +veulent monter. Dryden les passe tous en revue. + + .... Zimri[234],--homme si divers qu'il semblait ne point + être--un seul homme, mais l'abrégé de tout le genre + humain.--Roide dans ses opinions, et toujours du mauvais + côté,--étant toute chose par écarts, et jamais rien + longtemps;--vous le trouviez, dans le cours d'une lune + révolue,--chimiste, ménétrier, homme d'État et bouffon,--puis + tout aux femmes, à la peinture, aux vers, à la bouteille,--outre + dix mille boutades qui mouraient en lui en naissant.--Heureux + fou, qui pouvait employer toutes ses heures--à désirer ou à + goûter quelque chose de nouveau!--L'injure et l'enthousiasme + étaient son style ordinaire;--l'un et l'autre (signe de bon + jugement!) toujours dans l'excès,--si extrêmement violent ou si + extrêmement poli,--que chaque homme pour lui était un dieu ou un + diable.--Dissiper la richesse était son talent propre.--Nulle + chose pour lui ne restait sans récompense, hors le mérite.--Pillé + par des parasites qu'il démasquait toujours trop tard,--il avait + son bon mot, ils avaient son domaine.--Ses bouffonneries + l'avaient chassé de la cour; il se consola--à former des partis + sans pouvoir être chef. + + Ainsi, pervers de volonté, impuissant d'action,--il suivait les + factions, qui ne le suivaient pas[235]. + + Shimei[236], de qui la jeunesse avait été fertile en promesses et + de zèle pour son Dieu et de haine pour son roi,--qui sagement + s'abstenait des péchés coûteux--et ne rompait jamais le sabbat, + excepté pour un profit,--qu'on ne vit jamais lâcher une + malédiction--ou un juron, si ce n'est contre le + gouvernement[237].... + +Contre ces malédictions, leur chef, Shaftesbury, se roidissait; accusé +de haute trahison, il était absous par le grand jury, malgré tous les +efforts de la cour, aux applaudissements d'une foule immense, et ses +partisans faisaient frapper une médaille à son image, montrant +audacieusement sur le revers le soleil royal obscurci par un nuage. +Dryden répliqua par son poëme de _la Médaille_, et la diatribe +effrénée rabattit la provocation ouverte: + + Oh! si le poinçon qui a copié toutes ses grâces,--et labouré de + tels sillons pour cette face d'eunuque,--avait pu tracer sa + volonté toujours changeante!--Ce travail infini eût lassé l'art + du graveur:--beau héros de bataille d'abord, et, comme un pygmée + que le vent emporte,--lancé dans la guerre par une inquiétude + prématurée;--général sans barbe, rebelle avant d'être + homme,--tant sa haine contre son prince commença jeune!--Puis, + vermine frétillante dans l'oreille de l'usurpateur,--trafiquant + de son esprit vénal contre des tas d'or,--il se jeta dans le + moule des saints cafards,--gémit, soupira, pria, tant que la + cafardise fut un lucre,--la plus bruyante cornemuse du glapissant + cortége[238]! + +La même amertume envenimait la controverse religieuse. Les disputes de +dogme, un instant rejetées dans l'ombre par les moeurs débauchées et +sceptiques, avaient éclaté de nouveau, enflammées par le catholicisme +bigot du prince et par les craintes justifiées de la nation. Le poëte, +qui, dans la _Religion d'un laïque_, était encore anglican tiède et +demi-douteur, entraîné peu à peu par ses inclinations absolutistes, +s'était converti à la religion catholique, et, dans son poëme de _la +Biche et la Panthère_, il combattit pour sa nouvelle foi. «La nation, +dit-il en commençant, est dans une trop grande fermentation pour que +je puisse attendre guerre loyale ou même simplement quartier des +lecteurs du parti contraire[239].» Et là-dessus, empruntant les +allégories du moyen âge, il représente toutes les sectes hérétiques +comme des bêtes de proie acharnées contre une biche blanche, d'origine +céleste; il n'épargne ni les comparaisons brutales, ni les sarcasmes +grossiers, ni les injures ouvertes. La discussion est toute serrée et +théologique. Ses auditeurs ne sont pas de beaux esprits occupés à voir +comment on peut orner une matière sèche, théologiens par occasion et +pour un moment, avec défiance et réserve, comme Boileau dans son +_amour de Dieu_. Ce sont des opprimés, à peine soulagés depuis un +instant d'une persécution séculaire, attachés à leur foi par leurs +souffrances, respirant à demi parmi les menaces visibles et les haines +grondantes de leurs ennemis contenus. Il faut que leur poëte soit +dialecticien comme un docteur d'école; il a besoin de toute la rigueur +de la logique; il s'y accroche en nouveau converti, tout imbu des +preuves qui l'ont arraché à la foi nationale et qui le soutiennent +contre la défaveur publique, fécond en distinctions, marquant du doigt +le défaut des arguments, divisant les réponses, ramenant l'adversaire +à la question, épineux et déplaisant pour un lecteur moderne, mais +d'autant plus loué et aimé de son temps. Il y a dans tous ces esprits +anglais un fonds de sérieux et de véhémence; la haine s'y soulève, +toute tragique, avec un éclat sombre comme la houle d'une mer du Nord. +Au milieu de ses combats publics, Dryden s'abattit sur un ennemi +privé, Shadwell, et l'accabla d'un immortel mépris[240]. Le grand +style épique et la rime solennelle vinrent assener le sarcasme, et le +malheureux rimeur, par un triomphe dérisoire, fut traîné sur le char +poétique où la Muse assied les héros et les dieux. Dryden peignit +l'Irlandais Fleknoë, antique roi de la sottise, délibérant pour +trouver un successeur digne de lui, et choisissant Shadwell, héritier +de son bavardage, propagateur de la niaiserie, glorieux vainqueur du +sens commun. De toutes parts, à travers les rues jonchées de +paperasses, les nations s'assemblent pour contempler le jeune héros, +debout auprès du trône paternel, le front ceint de brouillards mornes, +laissant errer sur son visage le fade sourire de l'imbécillité +contente[241]. Son père le bénit: «Règne, mon fils, depuis l'Irlande +jusqu'aux Barbades lointaines[242]. Avance tous les jours plus loin +dans la sottise et l'impudence; d'autres t'enseigneront le succès; +apprends de moi le travail infécond, les accouchements avortés[243]. +Ta muse tragique fait sourire, ta muse comique fait dormir. De quelque +fiel que tu charges ta plume, tes satires inoffensives ne peuvent +jamais mordre. Quitte le théâtre, et choisis pour régner quelque +paisible province dans le pays des acrostiches[244].» Ainsi se déploie +l'insultante mascarade, non point étudiée et polie comme _le Lutrin_ +de Boileau, mais pompeuse et crue, poussée en avant par un souffle +brutal et poétique, comme on voit un grand navire entrer dans les +bourbes de la Tamise, toutes voiles ouvertes et froissant l'eau. + +[Note 230: They who can criticise so weakly as to imagine that I have +done my worst may be convinced at their own cost, that I can write +severely with more ease, than I can gently.] + +[Note 231: Charles Ier.] + +[Note 232: Le duc de Monmouth.] + +[Note 233: Le comte de Shaftesbury. + + Of these false Achitophel was first; + A name to all succeeding ages curst: + For close designs and crooked counsels fit; + Sagacious, bold, and turbulent of wit; + Restless, unfix'd in principles and place; + In power unpleas'd, impatient of disgrace: + A fiery soul, which, working out its way, + Fretted the pigmy body to decay, + And o'er-inform'd the tenement of clay. + A daring pilot in extremity; + Pleas'd with the danger when the waves went high, + He sought the storms; but, for a calm unfit, + Would steer too nigh the sands to boast his wit. + Great wits are sure to madness near allied, + And thin partitions do their bounds divide; + Else why should he, with wealth and honour blest, + Refuse his age the needful hours of rest? + Punish a body which he could not please, + Bankrupt of life, yet prodigal of ease? + And all to leave what with his toil he won, + To that unfeather'd two-legg'd thing, a son; + Got, while his soul did huddled notions try, + And born a shapeless lump, like anarchy. + In friendship false, implacable in hate; + Resolv'd to ruin or to rule the state.] + +[Note 234: Le duc de Buckingham.] + +[Note 235: + + In the first rank of these did Zimri stand; + A man so various that he seem'd to be + Not one, but all mankind's epitome: + Stiff in opinions, always in the wrong, + Was ev'ry thing by starts, and nothing long + But, in the course of one revolving moon, + Was chemist, fiddler, statesman, and buffoon; + Then all for women, painting, rhyming, drinking, + Besides ten thousand freaks that died in thinking. + Blest madman! who could ev'ry hour employ + With something new to wish, or to enjoy. + Railing and praising were his usual themes; + And both, to show his judgment, in extremes; + So over-violent, or over-civil, + That ev'ry man with him was God or devil. + In squandering wealth was his peculiar art; + Nothing went unrewarded but desert: + Beggar'd by fools, whom still he found too late, + He had his jest, and they had his estate; + He laugh'd himself from court, then sought relief + By forming parties, but could ne'er be chief; + For, spite of him, the weight of business fell + On Absalom and wise Achitophel: + Thus, wicked but in will, of means bereft, + He left not faction, but of that was left.] + +[Note 236: Slingsby Bethel.] + +[Note 237: + + Shimei, whose youth did early promise bring + Of zeal to God and hatred to his king; + Did wisely from expensive sins refrain, + And never broke the Sabbath but for gain; + Nor was he ever known an oath to vent, + Or curse unless against the Government.] + +[Note 238: + + Oh, could the stile that copy'd every grace, + And plough'd such furrows for an eunuch face, + Could it have form'd his ever-changing will, + The various piece had tir'd the graver's skill! + A martial hero first, with early care, + Blown, like a pigmy, by the winds to war. + A beardless chief, a rebel, e'er a man: + So young his hatred to his prince began. + Next this, how widely will ambition steer! + A vermin wriggling in the usurper's ear. + Bartering his venal wit for sums of gold, + He cast himself into the saint-like mould, + Groan'd, sigh'd, and pray'd, while godliness was gain, + The loudest bag-pipe of the squeaking train. + (_The Medal._)] + +[Note 239: The nation is in too high a ferment for me to expect either +fair war, or even so much as fair quarter, from a reader of the +opposite party.] + +[Note 240: _Mac-Fleknoë._] + +[Note 241: + + The hoary prince in majesty appear'd, + High on a throne of his own labours rear'd. + At his right hand our young Ascanius sat, + Rome's other hope, and pillar of the state; + His brows thick fogs, instead of glories, grace, + And lambent dulness play'd around his face. + As Hannibal did to the altars come, + Sworn by his sire a mortal foe to Rome, + So Shadwell swore, nor should his vow be vain, + That he, till death, true dulness would maintain; + And, in his father's right, and realm's defence, + Ne'er to have peace with Wit, nor truce with sense. + The king himself the sacred unction made, + As king by office, and as priest by trade. + In his sinister hand, instead of ball, + He placed a mighty mug of potent ale.] + +[Note 242: Îles où l'on transportait les condamnés.] + +[Note 243: + + «Heav'n bless my son, from Ireland let him reign, + To far Barbadoes on the western main; + Of his dominion may no end be known, + And greater than his father's be his throne; + Beyond Love's Kingdom let him stretch his pen!» + He paus'd; and all the people cried, Amen. + Then thus continued he: «My son, advance + Still in new impudence, new ignorance. + Success let others teach; learn thou, from me + Pangs without birth, and fruitless industry. + Let Virtuosos in five years be writ; + Yet not one thought accuse thy toil of wit. + Let 'em be all by thy own model made + Of dulness, and desire no foreign aid; + That they to future ages may be known, + Not copies drawn, but issue of thy own. + Nay, let thy men of wit, too, be the same, + All full of thee, and diff'ring but in name.»] + +[Note 244: + + «Like mine, thy gentle numbers feebly creep; + Thy tragic muse gives smiles; thy comic, sleep. + With whate'er gall thou sett'st thyself to write, + Thy inoffensive satires never bite. + In thy felonious heart though venom lies, + It does but touch thy Irish pen, and dies. + Thy genius calls thee not to purchase fame + In keen Iambics, but mild Anagram. + Leave writing plays, and choose for thy command + Some peaceful province in Acrostic land. + There thou may'st wings display, and altars raise, + And torture one poor word ten thousand ways. + Or, if thou wouldst thy diff'rent talents suit, + Set thy own songs, and sing them to thy lute.» + He said: but his last words were scarcely heard, + For Bruce and Longvil had a trap prepared; + And down they sent the yet declaiming bard. + Sinking, he let his drugget robe behind, + Borne upwards by a subterranean wind. + The mantle fell to the young prophet's part + With double portion of his father's art.] + + +VIII + +C'est dans ces trois poëmes que le grand art d'écrire, signe et source +de la littérature classique, apparut pour la première fois. Un nouvel +esprit naissait et renouvelait l'art avec le reste; désormais et pour +un siècle, les idées s'engendrent et s'ordonnent par une loi +différente de celle qui jusqu'alors les a formées. Sous Spencer et +Shakspeare, les mots vivants comme des cris ou comme une musique +faisaient voir l'inspiration intérieure qui les lançait. Une sorte de +vision possédait l'artiste; les paysages et les événements se +déroulaient dans son esprit comme dans la nature; il concentrait dans +un éclair tous les détails et toutes les forces qui composent un être, +et cette image agissait et se développait en lui comme l'objet hors de +lui; il imitait ses personnages, il entendait leurs paroles; il +trouvait plus aisé de les répéter toutes palpitantes que de raconter +ou d'expliquer leurs sentiments; il ne jugeait pas, il voyait; il +était involontairement acteur et mime; le drame était son oeuvre +naturelle, parce que les personnages y parlent et que l'auteur n'y +parle pas. Voici que cette conception complexe et imitative se +décolore et se décompose; l'homme n'aperçoit plus les choses d'un jet, +mais par détails; il tourne autour d'elles pas à pas, portant sa lampe +tour à tour sur toutes leurs parties. La flamme qui d'une seule +illumination les révélait s'est éteinte; il remarque des qualités, il +note des points de vue, il classe des groupes d'actions, il juge et il +raisonne. Les mots, tout à l'heure animés et comme gonflés de séve, se +flétrissent et se sèchent; ils deviennent abstraits; ils cessent de +susciter en lui des figures et des paysages; ils ne remuent que des +restes de passions affaiblies; ils jettent à peine quelques lueurs +défaillantes sur la toile uniforme de sa conception ternie; ils +deviennent exacts, presque scientifiques, voisins des chiffres, et, +comme les chiffres, ils se disposent en séries, alliés par leurs +analogies, les premiers plus simples conduisant aux seconds plus +composés, tous du même ordre, en telle sorte que l'esprit qui entre +dans une voie la trouve unie et ne soit jamais contraint de la +quitter. Dès lors une nouvelle carrière s'ouvre: l'homme a le monde +entier à repenser; le changement de sa pensée a changé tous les points +de vue, et tous les objets vont prendre une nouvelle forme dans son +esprit transformé. Il s'agit d'expliquer et de prouver; c'est là tout +le style classique, c'est tout le style de Dryden. + +Il développe, il précise, il conclut; il annonce sa pensée, puis la +résume, pour que le lecteur la reçoive préparée, et, l'ayant reçue, la +retienne. Il la fixe en termes exacts justifiés par le dictionnaire, +en constructions simples justifiées par la grammaire, pour que le +lecteur ait à chaque pas une méthode de vérification et une source de +clarté. Il oppose les idées aux idées, et les phrases aux phrases, +pour que le lecteur, guidé par le contraste, ne puisse dévier de la +route tracée. Vous devinez quelle peut être la beauté dans une +pareille oeuvre. Cette poésie n'est qu'une prose plus forte. Les idées +plus serrées, les oppositions plus marquées, les images plus hardies, +ne font qu'ajouter de l'autorité au raisonnement. La mesure et la rime +transforment les jugements en sentences. L'esprit, tendu par le +rhythme, s'étudie davantage, et arrive à la noblesse par la réflexion. +Les jugements s'enchâssent en des images abréviatives ou en des lignes +symétriques qui leur donnent la solidité et la popularité d'un dogme. +Les vérités générales atteignent la forme définitive qui les transmet +à l'avenir et les propage dans le genre humain. Tel est le mérite de +ces poëmes: ils plaisent par leurs bonnes expressions[245]. Sur un +tissu plein et solide se détachent des fils habilement noués ou +éclatants. Ici Dryden a rassemblé en un vers un long raisonnement; là +une métaphore heureuse a ouvert sous l'idée principale une perspective +nouvelle[246]; plus loin deux mots semblables collés l'un contre +l'autre ont frappé l'esprit d'une preuve imprévue et victorieuse; +ailleurs une comparaison cachée a jeté une teinte de gloire ou de +honte sur le personnage qui ne s'y attendait pas[247]. Ce sont toutes +les adresses et les réussites du style calculé, qui rend l'esprit +attentif et le laisse persuadé ou convaincu. + +[Note 245: + + Strong were our sires, and as they fought they writ, + Conqu'ring with force of arms and dint of wit. + Theirs was the giant race, before the flood. + And thus, when Charles return'd, our empire stood. + Like James, he the stubborn soil manur'd, + With rules of husbandry the rankness cur'd, + Tam'd us to manners, when the stage was rude + And boisterous English wit with art indu'd.... + But what we gain'd in skill we lost in strength, + Our builders were with want of genius curs'd, + The second temple was not like the first.] + +[Note 246: + + Held up the buckler of the people's cause, + Against the crown and skulk'd against the laws.... + Desire of power, on Earth a vicious weed + Yet sprung from high is of celestial seed! + (_Absalon et Achitophel._)] + +[Note 247: + + Why then should I, encouraging the bad, + Turn rebel, and run popularly mad?] + + +IX + +À la vérité, il n'y a guère ici d'autre mérite littéraire. Si Dryden +est un politique expérimenté, un controversiste instruit, bien muni +d'arguments, sachant tous les tournants de la discussion, versé dans +l'histoire des hommes et des partis, cette habileté de pamphlétaire, +toute pratique et anglaise, le retient dans la basse région des +combats journaliers et personnels, bien loin de la haute philosophie +et de la liberté spéculative, qui impriment au style classique des +contemporains français la durée et la grandeur. Au fond, dans ce +siècle en Angleterre, toutes les discussions restent étroites. Excepté +le terrible Hobbes, ils manquent tous de la grande invention. Dryden, +comme les autres, reste confiné dans des raisonnements et des insultes +de secte et de faction. Les idées alors sont aussi petites que les +haines sont fortes; nulle doctrine générale n'ouvre au-dessus du +tumulte de la bataille des perspectives poétiques: des textes, des +traditions, une triste escorte de raisonnements rigides, voilà les +armes; les préjugés et les passions se valent dans les deux partis. +C'est pourquoi la matière manque à l'art d'écrire. Dryden n'a point de +philosophie personnelle qu'il puisse développer; il ne fait que +versifier des thèmes qui lui sont donnés par autrui. Dans cette +stérilité, l'art se réduit bientôt à revêtir des pensées étrangères, +et l'écrivain se fait antiquaire ou traducteur. En effet, la plus +grande partie des vers de Dryden sont des imitations, des remaniements +ou des copies. Il a traduit Perse, Virgile, une partie d'Horace, de +Théocrite, de Juvénal, de Lucrèce et d'Homère, et mis en anglais +moderne plusieurs contes de Boccace et de Chaucer. Ces traductions +alors semblaient d'aussi grandes oeuvres que des compositions +originales. Quand il aborda l'_Énéide_, «la nation, dit Johnson, parut +se croire intéressée d'honneur à l'issue.». Addison lui fournit les +arguments de chaque livre et un essai sur _les Géorgiques_; d'autres +lui donnèrent des éditions, des notes; des grands seigneurs +rivalisèrent pour lui offrir l'hospitalité; les souscripteurs +abondèrent. On disait que le Virgile anglais allait donner le Virgile +latin à l'Angleterre. Longtemps ce travail fut considéré comme sa +première gloire; de même à Rome, sous Cicéron, dans la disette +originelle de la poésie nationale, les traducteurs des pièces grecques +étaient aussi loués que les inventeurs. + +Cette stérilité d'invention altère le goût ou l'alourdit. Car le goût +est un système instinctif, et nous mène par des maximes intérieures +que nous ignorons; l'esprit, guidé par lui, sent des liaisons, fuit +des dissonances, jouit ou souffre, choisit ou rejette, d'après des +conceptions générales qui le maîtrisent et qu'il ne voit pas; elles +ôtées, on voit disparaître le tact qu'elles produisent, et l'écrivain +commet des maladresses, parce que la philosophie lui a manqué. Telle +est l'imperfection des récits remaniés par Dryden d'après Chaucer ou +Boccace. Dryden ne sent pas que des contés de fées ou de chevaliers ne +conviennent qu'à une poésie enfantine, que des sujets naïfs demandent +un style naïf, que les conversations de Renard et de Chanteclair, les +aventures de Palémon et d'Arcite, les métamorphoses, les tournois, les +apparitions, réclament la négligence étonnée et le gracieux babil du +vieux Chaucer. Les vigoureuses périodes, les antithèses réfléchies +oppriment ici ces aimables fantômes; les phrases classiques les +accablent dans leurs plis trop serrés: on ne les voit plus; pour les +retrouver, on se retourne vers leur premier père; on quitte la lumière +trop crue d'un âge savant et viril; on ne les suit bien que dans leur +premier style, dans l'aurore de la pensée crédule, sous la vapeur qui +joue autour de leurs formes vagues, avec toutes les rougeurs et tous +les sourires du matin. D'ailleurs, quand Dryden entre en scène, il +écrase les délicatesses de son maître, insérant des tirades ou des +raisonnements, effaçant les tendresses abandonnées et sincères. Quelle +distance entre son récit de la mort d'Arcite et celui de Chaucer! +Quelles misères que ses beaux mots d'auteur, sa galanterie, ses +phrases symétriques, ses froids regrets, si on les compare aux cris +douloureux, aux effusions vraies, à l'amour profond qui éclate chez +l'autre! Mais, le pire défaut, c'est que, presque partout, il est +copiste et conserve les fautes en traducteur littéral, les yeux collés +sur son ouvrage, impuissant à l'embrasser pour le refondre, plus +voisin du versificateur que du poëte. Quand La Fontaine a mis Ésope +ou Boccace en vers, il leur a soufflé un nouvel esprit; il ne leur a +pris qu'une matière; l'âme nouvelle, qui fait le prix de son oeuvre, +est à lui, n'est qu'à lui, et cette âme convient à son oeuvre. Au lieu +des périodes cicéroniennes de Boccace, on voit courir de petits vers +lestes, finement moqueurs, de volupté friande, de naïveté feinte, qui +goûtent le fruit défendu parce qu'il est fruit et parce qu'il est +défendu. Le tragique s'en va, les souvenirs du moyen âge sont à mille +lieues; il ne reste que la gaieté malicieuse, gauloise et bourgeoise, +d'un frondeur et d'un gourmet. Ici les disparates abondent, et Dryden +en est si peu choqué qu'il les importe ailleurs, dans ses poëmes +théologiques, par exemple, représentant l'Église catholique par une +biche et les hérésies par diverses bêtes, qui disputent entre elles +aussi longuement et aussi savamment que des gradués d'Oxford[248]. Je +ne l'aime pas davantage dans ses _épîtres_; ordinairement elles ne +consistent qu'en flatteries, presque toujours crues, souvent +mythologiques, parsemées de sentences un peu banales. «J'ai étudié +Horace, dit-il[249], et je pense que le style de ses épîtres n'est pas +mal imité ici[250].» N'en croyez rien. Les lettres d'Horace, quoique +en vers, sont de vraies lettres, agiles, de mouvement inégal, toujours +improvisées, naturelles. Rien de plus éloigné de Dryden que cet esprit +original et mondain, philosophe et polisson[251], le plus délicat et +le plus nerveux des épicuriens, parent (à dix-huit cents ans de +distance) d'Alfred de Musset et de Voltaire. Il faut, comme Horace, +être penseur et homme du monde pour écrire de la morale agréable, et +Dryden, non plus que ses contemporains, n'est homme du monde ou +penseur. + +Mais d'autres traits non moins anglais le soutiennent. Tout d'un coup, +au milieu des bâillements qu'excitaient ces épîtres, les yeux +s'arrêtent. L'accent vrai, les idées neuves ont paru; Dryden, écrivant +à son cousin, gentilhomme de campagne[252], a rencontré une matière +anglaise et originale. Il peint la vie d'un _squire_ rural qui est +l'arbitre de ses voisins, qui évite les procès et les médecins de la +ville, qui se maintient en santé par la chasse et l'exercice. Il cause +avec lui des affaires publiques. Il montre le bon député «servant à la +fois le roi et le peuple, conservant à l'un sa prérogative, à l'autre +son privilége,» placé comme une digue entre les deux fleuves, cédant +davantage au roi en temps de guerre et davantage au peuple en temps de +paix, «empêchant l'un et l'autre de déborder et de tarir[253].» Cette +grave conversation indique un esprit politique nourri par le spectacle +des affaires, ayant, en matière de débats publics et pratiques, la +supériorité que les Français ont dans les dissertations spéculatives +et les entretiens de société. Pareillement, au milieu des sécheresses +de sa polémique éclatent des magnificences subites, un jet de poésie, +une prière sortie du plus profond du coeur; la source anglaise de +passion concentrée s'est tout d'un coup rouverte avec une largeur et +un élan qu'on ne rencontre point ailleurs: + + Comme les rayons empruntés de la lune et des étoiles--luisent + vainement pour le voyageur seul, las et égaré,--ainsi la pâle + raison luit vainement pour l'âme. Et comme là-haut,--ces feux + roulants ne découvrent que la voûte céleste--sans nous éclairer + ici-bas; tel le rayon vacillant de la raison--nous fut prêté, non + pour assurer notre route incertaine,--mais pour nous guider + là-haut vers un jour meilleur.--Et comme ces cierges de la nuit + disparaissent--quand l'éclatant seigneur du jour gravit notre + hémisphère,--ainsi pâlit la raison quand la religion se + montre;--ainsi la raison meurt et s'évanouit dans la lumière + surnaturelle[254]. + + .... Ô Dieu miséricordieux, comme tu as bien préparé--pour nos + jugements faillibles un guide infaillible!--Ton trône est une + obscurité dans l'abîme de lumière,--un flamboiement de gloire qui + interdit le regard.--Oh! enseigne-moi à croire en toi, tout caché + que tu demeures,--à ne rien chercher au delà de ce que toi-même + as révélé,--à prendre celle-là seule pour ma souveraine--que tu + as promis de ne jamais abandonner!--Ma jeunesse imprudente a volé + parmi les vains désirs;--mon âge viril, longtemps égaré par des + feux vagabonds,--a suivi des lueurs fausses, et quand leur éclair + a disparu,--mon orgueil a fait jaillir de lui-même d'aussi + trompeuses étincelles.--Tel j'étais, tel par nature je suis + encore.--À toi la gloire, à moi la honte.--Que toute ma tâche + maintenant soit de bien vivre! Mes doutes sont finis[255]. + +Telle est la poésie de ces âmes sérieuses. Après avoir erré dans les +débauches et les pompes de la Restauration, Dryden entrait dans les +graves émotions de la vie intérieure; quoique catholique, il sentait +en protestant les misères de l'homme et la présence de la grâce; il +était capable d'enthousiasme. De temps en temps un vers virile et +poignant décèle, au milieu de ses raisonnements, la puissance de la +conception et le souffle du désir. Quand le tragique se rencontre, il +s'y assoit comme dans son domaine; au besoin, il fouille dans +l'horrible. Il a décrit la chasse infernale et le supplice de la jeune +fille déchirée par les chiens avec la sauvage énergie de Milton[256]. +Par contraste il a aimé la nature; ce goût a toujours duré en +Angleterre; les sombres passions réfléchies se détendent dans la +grande paix et l'harmonie des champs. Au milieu de la dispute +théologique se développent des paysages; il voit «de nouveaux +bourgeons fleurir, de nouvelles fleurs se lever, comme si Dieu eût +laissé en cet endroit les traces de ses pas et réformé l'année. Les +collines pleines de soleil brillaient dans le lointain sous les rayons +splendides, et, dans les prairies au-dessous d'elles, les ruisseaux +polis semblaient rouler de l'or liquide. Enfin ils entendirent chanter +le coucou folâtre, dont la note proclamait la fête du printemps[257].» +On démêle sous ses vers réguliers une âme d'artiste[258]; quoique +rétréci par les habitudes du raisonnement classique, quoique roidi par +la controverse et la polémique, quoique impuissant à créer des âmes ou +à peindre les sentiments naïfs et fins, il reste vraiment poëte; il +est troublé, soulevé par les beaux sons et les belles formes; il écrit +hardiment sous la pression d'idées véhémentes; il s'entoure volontiers +d'images magnifiques; il s'émeut au bruissement de leurs essaims, au +chatoiement de leurs splendeurs; il est au besoin musicien et peintre; +il écrit des airs de bravoure qui ébranlent tous les sens, s'ils ne +descendent pas jusqu'au coeur. Telle est cette ode pour la fête de +sainte Cécile, admirable fanfare où le mètre et le son impriment dans +les nerfs les émotions de l'esprit, chef-d'oeuvre d'entraînement et +d'art que Victor Hugo seul a renouvelé[259]. Alexandre est sur son +trône dans le palais de Persépolis; à côté de lui Thaïs florissante de +beauté; devant lui, dans l'immense salle, tous ses glorieux +capitaines. Et Timothée chante: il chante Bacchus, «Bacchus toujours +beau, Bacchus toujours jeune; le joyeux dieu vient en triomphe: sonnez +les trompettes! battez les tambours! Il vient la face empourprée, les +yeux riants; que les hautbois résonnent! Il vient, il vient, Bacchus +toujours beau, toujours jeune; Bacchus a le premier établi les joies +du vin; les dons de Bacchus sont un trésor; le vin est le plaisir du +soldat; riche est le trésor, doux est le plaisir; doux est le plaisir +après la peine[260].»--Et sous les sons vibrants, le roi se trouble; +ses joues s'enflamment, ses combats lui reviennent en mémoire; il +défie les hommes et les dieux. Alors un chant triste l'apaise: +Timothée pleure la mort de Darius trahi. Puis un chant tendre +l'amollit: Timothée célèbre l'amour et la rayonnante beauté de Thaïs. +Tout à coup les sons de la lyre s'enflent; ils s'enflent plus haut; +ils grondent comme un tonnerre; le roi assoupi se redresse égaré, les +yeux fixes. «Vengeance! vengeance! regarde les Furies qui se lèvent; +regarde les serpents qu'elles brandissent, comme ils sifflent dans +l'air! et ces étincelles qui jaillissent de leurs yeux! Vois cette +bande de spectres, chacun une torche à la main: ce sont les spectres +des Grecs immolés dans les batailles, laissés sur la plaine sans +sépulture, sans honneur! Regarde comme ils secouent leurs torches, +comme ils les lèvent, comme ils montrent les palais persans, les +temples étincelants des dieux leurs ennemis[261]!»--Les princes +applaudissent, ils saisissent des flambeaux, ils courent, Thaïs la +première, et la nouvelle Hélène brûle la nouvelle Troie! Ainsi jadis +la musique attendrissait, exaltait, maîtrisait les hommes; les vers de +Dryden retrouvent son pouvoir en le décrivant. + +[Note 248: + + Though Huguenots contemn our ordination + Succession, ministerial vocation, etc. + +Voilà les cailloux théologiques sur lesquels on trébuche dix fois par +livre. + + But once possess'd of what with care you save, + The wanton boys would piss upon your grave. + +Telles sont les grossièretés dans lesquelles la polémique s'engage +vingt fois par livre.] + +[Note 249: Préface de la _Religio Laici_.] + +[Note 250: I have studied him and hope the style of his Epistles is +not ill imitated here.] + +[Note 251: Le mot d'Auguste sur Horace est charmant, mais on ne peut +citer, même en latin.] + +[Note 252: Treizième épître.] + +[Note 253: + + How bless'd is he who leads a country life, + Unvex'd with anxious cares, and void of strife! + With crowds attended of your ancient race, + You seek the champaign sports or sylvan chase: + With well-breath'd beagles you surround the wood, + E'en then industrious of the common good; + And often have you brought the wily fox + To suffer for the firstlings of the flocks; + Chas'd e'en amid the folds, and made to bleed, + Like felons where they did the murderous deed. + This fiery game your active youth maintain'd, + Not yet by years extinguish'd, though restrain'd.... + A patriot both the king and country serves, + Prerogative and privilege preserves; + Of each our laws the certain limit show; + One must not ebb, nor t'other overflow: + Betwixt the prince and parliament we stand, + The barriers of the state on either hand + May neither overflow, for then they drown the land. + When both are full they feed our bless'd abode, + Like those that water'd once the Paradise of God. + Some overpoise of sway, by turns, they share; + In peace the people; and the prince in war: + Consuls of moderate power in calms were made; + When the Gauls came, one sole Dictator sway'd. + Patriots in peace assert the people's right, + With noble stubbornness resisting might; + No lawless mandates from the court receive, + Nor lend by force, but in a body give.] + +[Note 254: + + Dim as the borrow'd beams of moon and stars + To lonely, weary, wand'ring travellers, + Is reason to the soul: and as on high + Those rolling fires discover but the sky, + Nor light us here; so Reason's glimm'ring ray + Was lent, not to assure our doleful way, + But guide us upward to a better day. + And as those nightly tapers disappear + When day's bright lord ascends our hemisphere; + So pale grows Reason at Religion's sight, + So dies, and so dissolves in supernatural light.] + +[Note 255: _Religio Laici, Hind and Panther._ + + But, gracious God! how well dost thou provide + For erring judgments an unerring guide! + Thy throne is darkness in th' abyss of light, + A blaze of glory that forbids the sight. + O teach me to believe thee thus conceal'd, + And search no farther than thyself reveal'd; + But her alone for my director take, + Whom thou bast promised never to forsake! + My thoughtless youth was wing'd with vain desires, + My manhood, long misled by wandering fires, + Follow'd false lights, and when their glimpse was gone, + My pride struck out new sparkles of her own. + Such was I; such by nature still I am; + Be thine the glory, and be mine the shame! + Good life be now my task; my doubts are done.] + +[Note 256: _Theodore et Honoria._] + +[Note 257: + + New blossoms flourish and new flowers arise, + As God had been abroad, and, walking there, + Had left his footsteps and reform'd the year. + The sunny hills from far were seen to glow + With glitt'ring beams, and in the meads below + The burnish'd brooks appear'd with gold to flow, + As last they heard the foolish cuckoo sing, + Whose note proclaim'd the holyday of spring.] + +[Note 258: + + For her the weeping heaven become serene, + For her the ground is clad in cheerful green, + For her the nightingales are taught to sing, + And nature for her has delayed the spring. + +Ces vers charmants sur la duchesse d'York rappellent ceux de La +Fontaine sur la princesse de Conti.] + +[Note 259: Par exemple dans son _Chant du Cirque_.] + +[Note 260: + + The praise of Bacchus then the sweet musician sung, + Of Bacchus, ever fair and ever young. + The jolly god in triumph comes; + Sound the trumpets, beat the drums. + Flush'd with a purple grace, + He shows his honest face. + Now give the hautboys breath; he comes! he comes. + Bacchus! ever fair and young, + Drinking joys did first ordain; + Bacchus' blessings are a treasure, + Drinking is the soldiers's pleasure; + Rich the treasure, + Sweet the pleasure; + Sweet is pleasure after pain.] + +[Note 261: + + Now strike the golden lyre again: + And louder yet, and yet a louder strain. + Break his bands of sleep asunder, + And rouse him, like a rattling peal of thunder. + Hark, hark, the horrid sound + Has rais'd up his head, + As awak'd from the dead, + And amaz'd, he stares around. + Revenge! revenge! Timotheus cries, + See the furies arise! + See the snakes that they bear, + How they hiss in the air! + And the sparkles that flash from their eyes! + Behold a ghastly band, + Each a torch in his hand! + These are Grecian ghosts, that in battle were slain, + And unbury'd remain + Inglorious on the plain: + Give the vengeance due + To the valiant crew: + Behold how they toss their torches on high, + How they point to the Persian abodes, + And glitt'ring temples of their hostile gods! + The princes applaud with a furious joy, + And the King seiz'd a flambeau with a zeal to destroy. + Thaïs led the way, + To light him to his prey, + And, like another Helen, fir'd another Troy.] + + +X + +Ce fut là une de ses dernières oeuvres; toute brillante et poétique, +elle était née parmi les pires tristesses. Le roi pour lequel il avait +écrit était détrôné et chassé; la religion qu'il avait embrassée était +méprisée et opprimée; catholique et royaliste, il était confiné dans +un parti vaincu, que la nation considérait avec ressentiment et avec +défiance comme l'adversaire naturel de la liberté et de la raison. Il +avait perdu les deux places qui le faisaient vivre; il subsistait +misérablement, chargé de famille, obligé de soutenir ses fils à +l'étranger, traité en mercenaire par un libraire grossier, forcé de +lui demander de l'argent pour payer une montre qu'on ne voulait pas +lui laisser à crédit, priant lord Bolingbroke de le protéger contre +ses injures, vilipendé par son boutiquier quand la page promise +n'était pas pleine au jour dit. Ses ennemis le persécutaient de +pamphlets; le puritain Collier flagellait brutalement ses comédies; on +le damnait sans pitié et en conscience. Il était malade depuis +longtemps, impotent, contraint de beaucoup écrire, réduit à exagérer +la flatterie pour obtenir des grands l'argent indispensable que les +éditeurs ne lui donnaient pas[262]. «Ce que Virgile a composé[263], +disait-il, dans la vigueur de son âge, dans l'abondance et le loisir, +j'ai entrepris de le traduire dans le déclin de mes années; luttant +contre le besoin, opprimé par la maladie, contraint dans mon génie, +exposé à voir mal interpréter tout ce que je dis, avec des juges qui, +à moins d'être très-équitables, sont déjà indisposés contre moi par le +portrait diffamatoire qu'on a fait de mon caractère.» Quoique bien +disposé pour lui-même, il savait que sa conduite n'avait pas toujours +été digne, et que tous ses écrits n'étaient pas durables. Né entre +deux époques, il avait oscillé entre deux formes de vie et deux formes +de pensée, n'ayant atteint la perfection ni de l'une ni de l'autre, +ayant gardé des défauts de l'une et de l'autre, n'ayant point trouvé +dans les moeurs environnantes un soutien digne de son caractère, ni +dans les idées environnantes une matière digne de son talent. S'il +avait institué la critique et le bon style, cette critique n'avait +trouvé place qu'en des traités pédantesques ou des préfaces +décousues; ce bon style restait dépaysé dans des tragédies enflées, +dispersé en des traductions multipliées, égaré en des pièces +d'occasion, en des odes de commande, en des poëmes de parti, ne +rencontrant que de loin en loin un souffle capable de l'employer et un +sujet capable de le soutenir. Que d'efforts pour un effet médiocre! +C'est la condition naturelle de l'homme. Au bout de tout, voici venir +la douleur et l'agonie. La gravelle, la goutte, depuis longtemps, ne +lui laissaient plus de relâche; un érésipèle couvrit sa jambe. Vers le +mois d'avril 1700, il essaya de sortir; son pied foulé se gangrena; on +voulut tenter l'opération, mais il jugea que ce qui lui restait de +santé et de bonheur n'en valait pas la peine. Il mourut à +soixante-neuf ans. + +[Note 262: On lui payait dix mille vers deux cent cinquante guinées.] + +[Note 263: _Post-scriptum_ de la traduction de Virgile.] + + + + +CHAPITRE III. + +La Révolution. + + I. La révolution morale au dix-huitième siècle. -- Elle + accompagne la révolution politique. + + II. Brutalité du peuple. -- Le gin. -- Les émeutes. -- Corruption + des grands. -- Les moeurs politiques. -- Trahisons sous Guillaume + et Anne. -- Vénalité sous Walpole et Bute. -- Les moeurs privées. + -- Les viveurs. -- Les athées. -- _Lettres de lord Chesterfield._ + -- Sa politesse et sa morale. -- _L'Opéra du Gueux_, par Gay. -- + Ses élégances et sa satire. + + III. Principes de la civilisation en France et en Angleterre. -- + La conversation en France. Comment elle aboutit à une révolution. + -- Le sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à une réforme. + + IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment + profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment elle + est vivante. -- Les ariens. -- Les méthodistes. + + V. La chaire. -- Médiocrité et efficacité de la prédication. -- + Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidité. -- Barrow. -- Son + abondance et sa minutie. -- South. -- Son acrete et son énergie. + -- Comparaison des prédicateurs en France et en Angleterre. + + VI. La théologie. -- Comparaison de l'apologétique en France et + en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La + théologie n'est pas spéculative, mais morale. -- Les plus grands + esprits se rangent du côté du christianisme. -- Impuissance de la + philosophie spéculative. -- Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid. + -- Développement de la philosophie morale. -- Smith, Price, + Hutcheson. + + VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Traité du + gouvernement_, par Locke. -- La théorie du droit personnel est + acceptée. -- Comment le tempérament, l'orgueil et l'intérêt la + soutiennent. -- La théorie du droit personnel est appliquée. -- + Comment les élections, les journaux, les tribunaux la mettent en + pratique. + + VIII. La tribune. -- Énergie et rudesse de cette éloquence. -- + Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. -- Burke. + + IX. Issue du travail du siècle. -- Transformation économique et + morale. -- Comparaison des portraits de Reynold et de ceux de + Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France et en + Angleterre. -- Les révolutionnaires et les conservateurs. -- + Jugement de Burke et du peuple anglais sur la Révolution + française. + + +Avec l'établissement de 1688, un nouvel esprit apparaît en Angleterre. +Lentement, par degrés, la révolution morale accompagne la révolution +sociale: l'homme change en même temps que l'État, dans le même sens et +par les mêmes causes; le caractère s'accommode à la situation, et l'on +voit peu à peu dominer dans les moeurs et dans les lettres l'esprit +sérieux, réfléchi, moral, capable de discipline et d'indépendance, qui +seul peut soutenir et achever une constitution. + + +I + +Ce ne fut pas sans peine, et au premier regard il semble qu'à cette +révolution, dont elle est si fière, l'Angleterre n'ait rien gagné. +L'aspect des choses sous Guillaume, Anne et les deux premiers Georges, +est repoussant; on est tenté de juger comme Swift: on se dit que s'il +a peint le Yahou, c'est qu'il l'a vu; nu ou traîné en carrosse, le +Yahou n'est pas plus beau. On ne voit que corruption en haut, et +brutalités en bas; une troupe d'intrigants mène une populace de +brutes. La bête humaine, enflammée par les passions politiques, éclate +en cris, en violences, brûle l'amiral Byng en effigie, exige sa mort, +veut détruire sa maison et son parc, oscille tour à tour sous la main +de chaque parti, et de son élan aveugle semble prête à démolir la +société civile. Quand le docteur Sacheverell est mis en jugement, les +garçons bouchers, les boueurs, les balayeurs de cheminée, les +marchands de pommes, les filles de joie et toute la canaille, +s'imaginant que l'Église est en danger, l'accompagnent avec des +hurlements de colère et d'enthousiasme, et le soir se mettent à brûler +et à piller les temples des dissidents. Quand lord Bute, en dépit de +l'opinion populaire, est mis à la place de Pitt, il est assailli de +pierres et obligé d'entourer sa voiture d'une forte garde de boxeurs. +À chaque accident politique, on entend un grondement d'émeute, on voit +des bousculades, des coups de poing, des têtes cassées. C'est pis +lorsque l'intérêt personnel du peuple est en jeu. Le gin avait été +inventé en 1684, et un demi-siècle après[264] l'Angleterre en +consommait sept millions de gallons. Les marchands, sur leurs +enseignes, invitaient les gens à venir s'enivrer pour deux sous; pour +quatre sous, on avait de quoi tomber mort ivre; de plus, la paille +gratis; le marchand traînait ceux qui tombaient dans un cellier où ils +cuvaient leur eau-de-vie. On ne traversait pas les rues de Londres +sans rencontrer des misérables inertes, insensibles, gisant sur le +pavé, et que la charité des passants pouvait seule empêcher d'être +étouffés dans la boue ou écrasés par les voitures. On voulut par un +impôt modérer cette fureur; ce fut en vain; les juges n'osaient +condamner, les dénonciateurs étaient assassinés. La chambre plia, et +Walpole, se sentant au bord d'une révolte, retira sa loi[265]. Tous +ces légistes en perruque solennelle et en hermine, ces évêques en +dentelles, ces lords brodés et dorés, ce beau gouvernement adroitement +équilibré est porté sur le dos d'une brute énorme et redoutable qui +d'ordinaire chemine docilement, quoique grondante, mais qui tout d'un +coup, d'un caprice, peut le secouer et l'écraser. On le vit bien en +1780, pendant l'émeute de lord Gordon. Sans raison ni direction, au +cri de _à bas les papistes!_ la populace soulevée démolit les prisons, +lâcha les criminels, maltraita les pairs, et fut trois jours maîtresse +de la ville, brûlant, pillant et se gorgeant. Les tonneaux de gin +défoncés faisaient des ruisseaux dans les rues. Enfants et femmes à +genoux y buvaient jusqu'à mourir. Les uns devenaient furieux, les +autres s'affaissaient stupides, et l'incendie des maisons croulantes +finissait par les brûler ou les engloutir. Onze ans plus tard, à +Birmingham, ils saccagèrent et détruisirent les maisons des libéraux +et des dissidents, et le lendemain on les trouva, par tas, ivres morts +le long des chemins et dans les haies. L'instinct s'émeut +dangereusement dans cette race trop forte et trop nourrie. Le taureau +populaire se lançait comme une masse sur le premier chiffon rouge +qu'il croyait voir. + +La haute société valait un peu moins que la basse. S'il n'y eut point +de révolution plus bienfaisante que celle de 1688, il n'y en eut point +qui fût lancée ou soutenue par de plus sales ressorts. La trahison est +partout, non pas simple, mais double et triple. Sous Guillaume et sous +Anne, amiraux, ministres, gentilshommes du conseil, favoris de +l'antichambre, tous correspondent et conspirent avec les Stuarts +qu'ils ont déjà vendus, sauf à les vendre encore, par une complication +de marchés qui vont se détruisant l'un l'autre et par une complication +de parjures qui vont se dépassant l'un l'autre jusqu'à ce que personne +ne sache plus à qui il appartient ni qui il est. Le plus grand +capitaine du temps, le duc de Marlborough, est un des plus bas coquins +de l'histoire, entretenu par ses maîtresses, économe administrateur de +la paye qu'il reçoit d'elles, occupé à voler ses soldats, trafiquant +des secrets d'État, traître envers Jacques, envers Guillaume, envers +l'Angleterre, capable de risquer sa vie pour épargner une paire de +bottes mouillées, et de faire tomber dans une embuscade française une +expédition de soldats anglais. Après lui vient Bolingbroke, sceptique +et cynique, tour à tour ministre de la reine et du prétendant, aussi +déloyal envers l'un qu'envers l'autre, marchand de consciences, de +mariages et de promesses, ayant gaspillé du génie dans les débauches +et les tripotages pour arriver à la disgrâce, à l'impuissance et au +mépris[266]. Vient enfin Walpole, chassé de la chambre comme +concussionnaire, premier ministre pendant vingt ans, et qui se vantait +de savoir le tarif de chaque conscience. «Il y a des membres écossais, +disait Montesquieu en 1729[267], qui n'ont que 200 livres sterling, et +se vendent à ce prix. Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté. +Ils la vendent au roi, et si le roi la leur redonnait ils la lui +vendraient encore.» Il faut voir dans le journal de Dodington, espèce +de Figaro malhonnête, la façon ingénieuse et les jolies tournures de +ce grand commerce. «Un jour de vote difficile, dit le docteur King, +Walpole, passant dans la cour des requêtes, aperçut un membre du parti +contraire: il le tira à part et lui dit: «Donnez-moi votre voix, voici +un billet de banque de deux mille livres sterling.» Le membre lui fit +cette réponse: «Sir Robert, vous avez dernièrement rendu service à +quelques-uns de mes amis intimes, et la dernière fois que ma femme est +venue à la cour, le roi l'a reçue très-gracieusement, ce qui +certainement est arrivé par votre influence. Je me considérerais donc +comme très-ingrat (et il mit le billet de banque dans sa poche) si je +vous refusais la faveur que vous voulez bien me demander aujourd'hui.» +Voilà de quel air un homme de goût faisait ses affaires. La corruption +était si bien dans les moeurs publiques et dans l'état politique +qu'après la chute de Walpole, lord Bute, qui l'avait dénoncée, fut +obligé de la pratiquer et de l'accroître. Son collègue Fox changea les +bureaux du trésor (_pay-office_) en marché, débattit son prix avec des +centaines de membres, déboursa en une matinée 25000 livres sterling. +On ne pouvait avoir des votes qu'argent comptant, et encore aux +moments importants ces mercenaires menaçaient de passer à l'ennemi, se +mettaient en grève, et demandaient davantage. Et croyez que les chefs +se faisaient leur part. Ils se vendent ou se payent en titres, en +dignités, en sinécures; pour obtenir la vacance d'une place, on donne +au titulaire une pension de deux, trois, cinq, et jusqu'à sept mille +livres sterling. Pitt, le plus intègre de ces hommes politiques, le +chef de ceux qui s'appelaient patriotes, donne et retire sa parole, +attaque ou défend Walpole, propose la guerre ou la paix, le tout pour +devenir ou rester ministre. Fox, son rival, est une sorte de pourri +éhonté. Le duc de Newcastle, «dont le nom était perfidie,» espèce de +caricature vivante, le plus maladroit, le plus ignorant, le plus +moqué, le plus méprisé des nobles, reste ministre trente ans et dix +ans premier ministre à cause de sa parenté, de sa fortune, des +élections dont il dispose et des places qu'il peut donner. La chute +des Stuarts a mis le gouvernement aux mains de quelques grandes +familles qui, au moyen de bourgs pourris, de députés achetés et de +discours sonores, oppriment le roi, manient les passions populaires, +intriguent, mentent, se chamaillent et tâchent de s'escroquer le +pouvoir. + +Les moeurs privées sont aussi belles que les moeurs publiques. +D'ordinaire le roi régnant déteste son fils; ce fils fait des dettes, +demande au parlement d'augmenter sa pension, et se ligue avec les +ennemis de son père. George Ier tient sa femme en prison pendant +trente-deux ans, et s'enivre le soir chez deux laiderons, ses +maîtresses. George II, qui aime sa femme, prend des maîtresses pour +avoir l'air galant, se réjouit de la mort de son fils, escroque le +testament de son père. Son fils aîné[268] triche aux cartes, et un +jour, à Kensington, ayant emprunté 5000 livres sterling à Dodington, +dit en le voyant sous la fenêtre: «Cet homme passe pour une des +meilleures têtes de l'Angleterre, et pourtant, avec tout son esprit, +je viens de l'alléger de 5000 livres.» George IV est une espèce de +cocher, joueur, viveur scandaleux, parieur sans probité, et que ses +manoeuvres manquèrent de faire exclure du Jockey-Club. Le seul honnête +homme est George III, un pauvre lourdaud borné qui devint fou, et que +sa mère avait tenu comme cloîtré pendant sa jeunesse. Elle donnait +pour motif la corruption universelle des gens de qualité: «Les jeunes +gens, disait-elle, sont tous des viveurs, et les jeunes femmes font la +cour aux hommes au lieu d'attendre qu'on la leur fasse[269].» En +effet, le vice est à la mode, et non pas délicat comme en France. +«L'argent, écrivait Montesquieu, est ici souverainement estimé, +l'honneur et la vertu peu. Il faut à l'Anglais un bon dîner, une fille +et de l'aisance. Comme il n'est pas répandu et qu'il est borné à cela, +dès que sa fortune se délabre, et qu'il ne peut plus avoir cela, il se +tue ou se fait voleur.» Il y a dans les jeunes gens une surabondance +de séve grossière qui leur fait prendre les brutalités pour les +plaisirs. Les plus célèbres s'appelaient Mohicans, et la nuit +tyrannisaient Londres. Ils arrêtaient les gens, et les faisaient +danser en leur piquant les jambes à coups d'épée; parfois ils +mettaient une femme dans un tonneau et la faisaient rouler ainsi du +haut d'une pente; d'autres la posaient sur la tête les pieds en l'air; +quelques-uns aplatissaient le nez du malheureux qu'ils avaient saisi, +et avec les doigts lui faisaient sortir les yeux de l'orbite. Swift, +les comiques et les romanciers ont peint la bassesse de cette grosse +débauche, qui a besoin de tapage, qui vit d'ivrognerie, qui s'étale +dans la crudité, qui aboutit à la cruauté, qui finit par l'irréligion +et l'athéisme[270]. Ce tempérament batailleur et trop fort a besoin de +s'employer orgueilleusement et audacieusement à la destruction de ce +que les hommes respectent et de ce que les institutions protégent. Ils +attaquent les prêtres par le même instinct qu'ils rossent le guet. +Collins, Tindal, Bolingbroke sont leurs docteurs; la corruption des +moeurs, l'habitude des trahisons, le choc des sectes, la liberté des +discussions, le progrès des sciences et la fermentation des idées +semblent dissoudre le christianisme. «Point de religion, disait +Montesquieu, en Angleterre. Quatre ou cinq de la chambre des communes +vont à la messe ou au sermon de la chambre.... Si quelqu'un parle de +religion, tout le monde se met à rire. Un homme ayant dit de mon +temps: Je crois cela comme article de foi, tout le monde se mit à +rire.» En effet, la phrase était provinciale et sentait son vieux +temps. L'important était d'avoir bon ton, et il est plaisant de voir +dans lord Chesterfield en quoi ce bon ton consiste. De justice, +d'honneur, il ne parle qu'en courant et pour la forme: «Avant tout, +dit-il à son fils, ayez des manières.» Il y revient dans chaque lettre +avec une insistance, une abondance, une force de preuves, qui font un +contraste grotesque. «Mon cher ami, comment vont les manières, les +agréments, les grâces, et tous ces petits riens si nécessaires pour +rendre un homme aimable? Les prenez-vous? y faites-vous des +progrès?... Polissez-vous, ne curez point vos ongles en société, ne +mettez pas vos doigts dans votre nez, posez bien vos pieds.... Votre +maître de danse est à présent le plus important de tous.... Surtout +laissez de côté la rouille de Cambridge.... On m'assure que Mme de.... +est jolie comme un coeur, et que, nonobstant cela, elle s'en est tenue +scrupuleusement à son mari, quoiqu'il y ait déjà plus d'un an qu'elle +est mariée. Elle n'y pense pas; il faut décrotter cette femme-là. +Décrottez-vous donc tous les deux réciproquement.» Et un peu après: +«Que vous dit Mme de...? Pour un attachement, je la préférerais à +Mme...; mais pour une galanterie, je donnerais la préférence à la +dernière. Tout cela peut s'arranger ensemble, et l'un n'empêche pas +l'autre.» Soyez galant, adroit, délié; plaisez aux femmes; «ce sont +les femmes qui mettent les hommes à la mode;» plaisez aux hommes; «une +souplesse de courtisan décidera de votre fortune.» Et il lui cite en +exemple Bolingbroke et Marlborough, les deux pires roués du siècle. +Ainsi parle un homme grave, ancien ministre, arbitre de l'éducation et +du goût[271]. Il veut déniaiser son fils, lui donner l'air français, +ajouter aux solides connaissances diplomatiques et aux grandes visées +d'ambition l'air engageant, sémillant et frivole. Ce vernis, qui à +Paris est la couleur vraie, n'est ici qu'un placage choquant. Cette +politesse transplantée est un mensonge, cette vivacité un manque de +sens, et cette éducation mondaine ne semble propre qu'à faire des +comédiens et des coquins. + +Ainsi jugea Gay dans son _Opéra du Gueux_, et la société polie +applaudit avec fureur au portrait qu'il traçait d'elle. Soixante-trois +nuits de suite, la pièce fut jouée parmi un tonnerre de rires; les +dames firent écrire les chansons sur leurs éventails, et l'actrice +principale, dit-on, épousa un duc. Quelle satire! Les voleurs +infestaient Londres, tellement qu'en 1728 la reine elle-même manqua +d'être dévalisée; ils s'étaient formés en bandes, ayant des officiers, +un trésor, un chef, et se multipliaient, quoique toutes les six +semaines on les envoyât par «charretées» à la potence. Voilà la +société que Gay mit en scène; à son avis, elle valait la grande; on +avait peine à l'en distinguer: manières, esprit, conduite, morale, +dans l'une et l'autre, tout est semblable. «En fait de vices à la +mode, on ne peut dire si les gentilshommes du grand chemin imitent les +gentilshommes à la mode, ou si les gentilshommes à la mode imitent les +gentilshommes du grand chemin[272].» En quoi, par exemple, Peachum +diffère-t-il d'un grand ministre? Il est comme lui chef d'une bande de +voleurs, il a comme lui un registre pour inscrire les vols, il reçoit +comme lui de l'argent des deux mains, il fait comme lui prendre et +pendre ses amis quand ses amis lui sont à charge, il se sert comme lui +du langage parlementaire et des comparaisons classiques, il a comme +lui de la gravité, de la tenue, et s'indigne éloquemment quand on +soupçonne son honneur. Vous répondrez peut-être qu'il se dispute avec +son associé au sujet des profits, et l'empoigne à la gorge? Mais +dernièrement sir Robert Walpole et lord Townshend se sont colletés sur +une question pareille. Écoutez les instructions que Peachum donne à sa +fille; ne sont-ce pas les propres maximes du monde? «Ayez des amants, +mademoiselle; une femme doit savoir être mercenaire, quand même elle +ne serait jamais allée à la cour ni dans une assemblée.... Comment! +vous épousez M. Macheath, et votre belle raison est que vous l'aimez? +L'aimer! l'aimer! Je croyais que mademoiselle était trop bien élevée +pour cela. Ma fille doit être pour moi ce qu'une dame de la cour est +pour un ministre d'État, la clef de toute la bande[273].» Quant à M. +Macheath, c'est le digne gendre d'un tel politique. S'il est moins +brillant au conseil que dans l'action, cela convient à son âge. +Trouvez-nous un jeune officier noble qui ait meilleure tournure ou +fasse des actions plus belles. Il vole sur les grands chemins, voilà +de la bravoure; il partage son butin avec ses amis, voilà de la +générosité. «Vous voyez, messieurs, leur dit-il, je ne suis pas un +simple ami de cour qui promet tout et ne donne rien. Que les +courtisans se filoutent entre eux; nous du moins, messieurs, nous +avons gardé assez d'honneur pour nous maintenir purs parmi les +corruptions du monde[274].» Au reste, il est galant, il a une +demi-douzaine de femmes, une douzaine d'enfants, il fréquente les +mauvais lieux, il est aimable avec les beautés qu'il y rencontre, il a +de l'aisance, il salue bien et à la ronde; il tourné à chacune son +compliment: «Mademoiselle Slammekin, toujours votre abandon et cet air +négligé du grand monde! Vous toutes, dames à la mode qui connaissez +votre beauté, vous aimez le déshabillé. Mademoiselle Jenny, +daignerez-vous accepter un petit verre?--Je ne bois jamais de liqueurs +fortes, excepté quand j'ai la colique.--Justement l'excuse des dames à +la mode: une personne de qualité a toujours la colique[275].» N'est-ce +pas le vrai ton de la bonne compagnie? Et douterez-vous encore que M. +Macheath soit un homme de qualité quand vous apprendrez qu'il a mérité +d'être pendu et qu'il ne l'est pas? À cette preuve tout doit céder. Si +pourtant vous en voulez une autre, il ajoutera que «en matière de +conscience et de morale moisie il n'est point du tout vulgaire; cette +considération-là rogne aussi peu sur ses profits et sur ses plaisirs +que sur ceux d'aucun gentilhomme d'Angleterre[276].» Après un tel mot, +il faut bien se rendre. N'objectez pas la saleté de ces moeurs; vous +voyez bien qu'elle n'a rien de rebutant, puisque la bonne compagnie +s'en régale. Ces intérieurs de prison et de mauvais lieu, ces tripots, +cette odeur de gin, ces marchandages d'entremetteuses et ces comptes +de filous, rien ne dégoûte les dames, qui applaudissent dans leurs +loges. Elles chantent les chansons de Polly; leurs nerfs n'ont peur +d'aucun détail; elles ont déjà respiré ces senteurs de bouges dans les +pastorales limées de l'aimable poëte[277]. Elles rient de voir Lucy +qui montre sa grossesse à Macheath, et qui verse à Polly de la mort +aux rats. Elles sont familières avec toutes les gracieusetés de la +potence et toutes les gentillesses de la médecine. Mistress Trapes +expose son métier devant elles, et se plaint d'avoir onze belles +clientes entre les mains du chirurgien[278]. M. Filch, un pilier de +prison, dit qu'ayant remplacé «le faiseur d'enfants, devenu invalide, +il a amassé quelque argent à procurer aux dames de l'endroit des +grossesses pour leur faire avoir un sursis[279].» Une verve atroce, +aigrie d'ironie poignante, coule à travers l'oeuvre comme un de ces +ruisseaux de Londres dont Swift et Gay ont décrit les puanteurs +corrosives; à cent ans de distance, elle déshonore encore le monde qui +s'est éclaboussé et miré dans son bourbier. + +[Note 264: 1742. Rapport de lord Lonsdale.] + +[Note 265: "In the present inflamed temper of the people, the act +could not be carried into execution without an armed force." (Discours +de Walpole.)] + +[Note 266: Voyez le terrible discours de Walpole contre lui, 1734.] + +[Note 267: Notes sur son voyage en Angleterre.] + +[Note 268: Frédéric, mort en 1751. _Mémoires de Walpole_, t. I, p. +76.] + +[Note 269: The young men were all rakes; the young women made love +instead of waiting till it was made to them.] + +[Note 270: Personnage de Birton, dans le _Jenny_ de Voltaire.] + +[Note 271: «Les Anglais ont ordinairement vingt ans avant d'avoir +parlé à quelque personne au-dessus de leur maître d'école et de leurs +compagnons de collége; s'il arrive qu'ils aient du savoir, tout se +termine au grec et au latin, mais pas un seul mot de l'histoire ou des +langues modernes. Ainsi préparés ils se mettent à voyager; mais comme +ils manquent de dextérité, qu'ils sont extrêmement honteux et timides +et qu'ils n'ont point l'usage des langues étrangères, ils vivent entre +eux et mangent ensemble dans les auberges.» (_Lettres de lord +Chesterfield._) + +«Je souhaiterais que vous les priassiez de vous donner des lettres de +recommandation pour les jeunes gens du bel air et pour les coquettes +sur le bon ton, afin que vous pussiez être dans l'honnête débauche de +Munich.» (_Ibidem._)] + +[Note 272: Through the whole piece, you may observe such a similitude +of manners in high and low life, that it is difficult to determine +whether, in the fashionable vices, the fine gentlemen imitate the +gentlemen of the road, or the gentlemen of the road the fine +gentlemen.] + +[Note 273: My daughter to me should be, like a court lady to a +minister of state, a key to a whole gang. + +A woman knows how to be mercenary though she has never been in a court +or at an assembly. + +Why, foolish jade, thou wilt be as ill-used and as much neglected as +if thou hadst married a Lord! + +.... I did not marry him as 'tis the fashion coolly and deliberately +for honour or money. But I love him. + +Love him, worse and worse! I thought the girl had been better bred.] + +[Note 274: You see, gentlemen, I am not a mere court friend, who +professes every thing and will do nothing.... But we, gentlemen, have +still honour enough to break through the corruptions of the world.] + +[Note 275: Mistress Slammekin! As careless and genteel as ever! all +you fine ladies who know your own beauty, affect an undress.... If any +of the ladies chose gin, I hope they will be so free to call for it. + +JENNY. + +Indeed, sir, I never drink strong-waters, but when I have the cholic. + +MACHEATH. + +Just the excuse of the fine ladies! why, a lady of quality is never +without the cholic.... + +MISTRESS SLAMMEKIN. + +I am sure at least three men of his hanging should be set down to my +account. + +MISTRESS TRULL. + +Mistress Slammekin, that is not fair. For you know one of them was +taken in bed with me.] + +[Note 276: As to conscience and musty morals, I have as few drawbacks +upon my profits or pleasures, as any man of quality in England; in +those I am not at least vulgar.... To ruin a girl of severe education, +is no small addition to the pleasure of our fine gentlemen. + +Of all the animals of prey, man is the only sociable one.] + +[Note 277: Dans ces Églogues les dames expliquent en bon style que +leurs amies ont pour amants des laquais: + + Her favours Sylvia shares amongst mankind; + Such gen'rous Love could never be confin'd. + +Ailleurs la servante dit à la dame: + + Have you not fancy'd in his frequent kiss + Th'ungrateful leavings of a filthy miss?] + +[Note 278: I have eleven fine customers now down, under the surgeon's +hand....] + +[Note 279: Since the favourite child-getter was disabled by mishap, I +have picked up a little money, by helping the ladies to a pregnancy +against their being called down to sentence.... + +LUCY. + +See how I am forced to bear about the load of infamy you have laid +upon me... + +Not the greatest lady in the land could have better strong-waters in +her closet, for her own private drinking.] + + +II + +Ce n'étaient là que des dehors, et les bons observateurs, Voltaire +par exemple, ne s'y sont point trompés. Entre la vase du fond et +l'écume de la surface roulait le grand fleuve national, qui, s'épurant +par son mouvement propre, laissait déjà voir par intervalles sa +couleur vraie, pour étaler bientôt la régularité puissante de sa +course et la limpidité salubre de son eau. Il avançait dans son lit +natal; chaque peuple a le sien et coule sur sa pente. C'est cette +pente qui donne à chaque civilisation son degré et sa forme, et c'est +elle qu'il faut tâcher de décrire et de mesurer. + +Pour cela, nous n'avons qu'à suivre les voyageurs des deux pays qui à +ce moment franchissent la Manche. Jamais l'Angleterre n'a regardé et +imité davantage la France, ni la France l'Angleterre. Pour voir les +courants distincts où glissait chacune des deux nations, il n'y avait +qu'à ouvrir les yeux. À Paris, disait lord Chesterfield à son fils, +recherchez la conversation polie; «elle tourne sur quelque sujet de +goût, quelques points d'histoire, de critique et même de philosophie, +qui conviennent mieux à des êtres raisonnables que les dissertations +anglaises sur le temps et sur le whist[280].» En effet, nous nous +sommes civilisés par la conversation; les Anglais, point. Sitôt que le +Français sort du labeur machinal et de la grosse vie physique, même +avant d'en être sorti, il cause; c'est là son achèvement et son +plaisir[281]. À peine a-t-il échappé aux guerres de religion et à +l'isolement féodal, il fait la révérence et dit son mot. Avec l'hôtel +de Rambouillet, les salons s'ouvrent; le bel entretien qui va durer +deux siècles commence; Allemands, Anglais, toute l'Europe novice ou +balourde l'écoute, bouche béante, et de temps en temps essaye +maladroitement de l'imiter. Qu'ils sont aimables, nos causeurs! Quels +ménagements! quel tact inné! Avec quelle grâce et quelle dextérité ils +savent persuader, intéresser, amuser, caresser la vanité malade, +retenir l'attention distraite, insinuer la vérité dangereuse, et voler +toujours à cent pieds au-dessus de l'ennui où leurs rivaux barbotent +de tout leur poids natif! Mais surtout comme ils se sont déliés vite! +D'instinct et sans effort, ils ont rencontré le geste aisé, la parole +facile, l'élégance soutenue, le trait piquant, la clarté parfaite. +Leurs phrases, encore compassées sous Balzac, se dégagent, s'allégent, +s'élancent, courent, et sous Voltaire ont pris des ailes. Vit-on +jamais pareil désir et pareil art de plaire? Les sciences pédantes, +l'économie politique, la théologie, les habitantes renfrognées de +l'Académie et de la Sorbonne, ne parlent qu'en épigrammes. L'_Esprit +des Lois_ de Montesquieu est aussi «l'esprit sur les lois.» Les +périodes de Rousseau, qui enfanteront une révolution, ont été, +dix-huit heures durant, tournées, polies, balancées dans sa tête. La +philosophie de Voltaire petille en millions d'étincelles. Toute idée +doit devenir un bon mot; on ne pense plus qu'en saillies; il faut que +toute vérité, la plus épineuse ou la plus sainte, devienne un joli +jouet de salon, lancé, puis relancé comme un volant doré par les mains +mignonnes des dames, sans faire tache sur les sabots de dentelle d'où +pendent languissamment leurs bras fluets, sur les guirlandes que +déroulent dans les panneaux les Amours roses. Tout doit reluire, +scintiller ou sourire. On atténue les passions, on affadit l'amour, on +multiplie les bienséances, on outre le savoir-vivre. L'homme raffiné +devient «sensible.» De sa douillette de taffetas, il tire incessamment +le mouchoir brodé dont il essuiera le commencement d'une larme; il +pose la main sur son coeur, il s'attendrit, il est devenu si délicat +et si correct que les Anglais le prennent tour à tour pour une +femmelette ou pour un maître de danse[282]. Regardez de plus près +cependant ce freluquet enrubanné qui roucoule les chansons de Florian +dans un habit vert tendre. L'esprit de société qui l'a conduit dans +ces fadaises l'a aussi conduit ailleurs; car la conversation, en +France du moins, est une chasse aux idées. Encore aujourd'hui, dans la +défiance et la tristesse des moeurs modernes, c'est à table, pendant +le café, qu'apparaissent la haute politique et la philosophie +première. Penser, surtout penser vite, est une fête. L'esprit y trouve +une sorte de bal; jugez de quel empressement il s'y porte! Toute notre +culture vient de là. À l'aurore du siècle, les dames, entre deux +révérences, développent des portraits étudiés et des dissertations +subtiles; elles entendent Descartes, goûtent Nicole, approuvent +Bossuet. Bientôt les petits soupers commencent, et on y agite au +dessert l'existence de Dieu. Est-ce que la théologie, la morale, mises +en beau style ou en style piquant, ne sont pas des jouissances de +salon et des parures de luxe? La verve s'y emploie, ondule et petille +comme une flamme légère au-dessus de tous les sujets dont elle se +nourrit. Quel essor que celui du dix-huitième siècle! Jamais société +fut-elle plus curieuse de hautes vérités, plus hardie à les chercher, +plus prompte à les découvrir, plus ardente à les embrasser? Ces +marquises musquées, ces fats en dentelles, tout ce joli monde paré, +galant, frivole, court à la philosophie comme à l'Opéra; l'origine des +êtres vivants et les anguilles de Needham, les aventures de Jacques le +Fataliste et la question du libre arbitre, les principes de l'économie +politique et les comptes de l'Homme aux quarante écus, tout est +matière pour eux à paradoxes et à découvertes. Toutes les lourdes +roches que les savants de métier taillaient et minaient péniblement à +l'écart, entraînées et polies dans le torrent public, roulent par +myriades, entre-choquées avec un bruissement joyeux, précipitées par +un élan toujours plus rapide. Nulle barrière, nul heurt; on n'est +point retenu par la pratique; on pense pour penser; les théories +peuvent se déployer à l'aise. En effet, c'est toujours ainsi qu'en +France on a causé. On y joue avec les vérités générales; on en retire +agilement quelqu'une du monceau des faits où elle gît cachée, et on la +développe; on plane au-dessus de l'observation dans la raison et la +rhétorique; on se trouve mal et terre à terre tant qu'on n'est pas +dans la région des idées pures. Et le dix-huitième siècle à cet égard +continue le dix-septième. On avait décrit le savoir-vivre, la +flatterie, la misanthropie, l'avarice: on examine la liberté, la +tyrannie, la religion; on avait étudié l'homme en soi, on étudie +l'homme abstrait. Les écrivains religieux et monarchiques sont de la +même famille que les écrivains impies et révolutionnaires; Boileau +conduit à Rousseau, et Racine à Robespierre. La raison oratoire avait +formé le théâtre régulier et la prédication classique; la raison +oratoire produit la Déclaration des Droits et le _Contrat social_. On +se fabrique une certaine idée de l'homme, de ses penchants, de ses +facultés, de ses devoirs, idée mutilée, mais d'autant plus nette +qu'elle est plus réduite. D'aristocratique elle devient populaire; au +lieu d'être un amusement, elle est une foi; des mains délicates et +sceptiques, elle passe aux mains enthousiastes et grossières. D'un +lustre de salon ils font un flambeau et une torche. Voilà le courant +sur lequel a vogué l'esprit français pendant deux siècles, caressé par +les raffinements d'une politesse exquise, amusé par un essaim d'idées +brillantes, enchanté par les promesses des théories dorées, jusqu'au +moment où, croyant toucher les palais de nuages qu'illuminait la +distance, tout d'un coup il perdit terre et roula dans la tempête de +la Révolution. + +Tout autre est la voie par laquelle a cheminé la civilisation +anglaise. Ce n'est pas l'esprit de société qui l'a faite, c'est le +sens moral, et la raison en est que l'homme là-bas est autre que chez +nous. Nos Français qui en ce moment découvrent l'Angleterre en sont +frappés. «En France, dit Montesquieu, je fais amitié avec tout le +monde; en Angleterre, je n'en fais à personne. Il faut faire ici comme +les Anglais, vivre pour soi, ne se soucier de personne, n'aimer +personne et ne compter sur personne. Ce sont des génies singuliers, +partant solitaires et tristes. Ils sont recueillis, vivent beaucoup en +eux-mêmes et pensent tout seuls. La plupart, avec de l'esprit, sont +tourmentés par leur esprit même. Dans le dédain ou le dégoût de toutes +choses, ils sont malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas.» Et +Voltaire, comme Montesquieu, revient incessamment sur l'énergie sombre +de ce caractère. Il dit qu'à Londres il y a des journées de vent d'est +où l'on se pend; il conte en frissonnant qu'une jeune fille s'est +coupé la gorge, et que l'amant, sans rien dire, a racheté le couteau. +Il est surpris de voir «tant de Timons, de misanthropes atrabilaires.» +De quel côté trouveront-ils leur voie? Il y en a une qui s'ouvre tous +les jours plus large. L'Anglais, naturellement sérieux, méditatif et +triste, n'est point porté à regarder la vie comme un jeu ou comme un +plaisir; il a les yeux habituellement tournés non vers le dehors et la +nature riante, mais vers le dedans et vers les événements de l'âme; il +s'examine lui-même, il descend incessamment dans son intérieur, il se +confine dans le monde moral et finit par ne plus voir d'autre beauté +que celle qui peut y luire; il pose la justice en reine unique et +absolue de la vie humaine, et conçoit le projet d'ordonner toutes ses +actions d'après un code rigide. Et les forces ne lui manquent pas dans +cette entreprise; car l'orgueil en lui vient aider la conscience. +Ayant choisi sa route lui-même et lui seul, il aurait honte de s'en +écarter; il repousse les tentations comme des ennemis; il sent qu'il +combat et triomphe[283], qu'il fait une oeuvre difficile, qu'il est +digne d'admiration, qu'il est un homme. D'autre part, il se délivre de +l'ennui, son ennemi capital, et contente son besoin d'action; le +devoir conçu donne un emploi aux facultés et un but à la vie, provoque +les associations, les fondations, les prédications, et, rencontrant +des âmes et des nerfs plus endurcis, les lance, sans trop les faire +souffrir, dans les longues luttes, à travers le ridicule et le +danger. Le naturel réfléchi a donné la règle morale, le naturel +batailleur donne la force morale. L'intelligence ainsi dirigée est +plus propre que toute autre à comprendre le devoir; la volonté ainsi +armée est plus capable que toute autre d'exécuter le devoir. C'est là +la faculté fondamentale qu'on retrouve dans toutes les parties de la +vie publique, enfouie, mais présente, comme une de ces roches +primitives et profondes qui, prolongées au loin dans la campagne, +donnent à tous les accidents du sol leur assiette et leur soutien. + +[Note 280: Voyez par contraste dans les oeuvres de Swift un fac-simile +de la conversation anglaise: _Essay on polite conversation._] + +[Note 281: Encore en 1826, Sidney Smith arrivant à Calais écrit (tome +II, 274): + +What pleases me is the taste and ingenuity displayed in the shops and +the good manners and politeness of the people. Such is the state of +manners, that you appear almost to have quitted a land of +barbarians.--I have not seen a cobbler who is not better bred than an +English gentleman.] + +[Note 282: _Evelina_, par miss Burney; voyez le personnage du pauvre +et gentil Français, M. Dubois, qu'on fait tomber dans le +ruisseau.--Ces jeunes filles si correctes vont voir jouer _Love for +Love_ de Congreve; les parents ne craignent pas de leur donner miss +Prue en spectacle.--Voyez aussi par contraste le personnage du +capitaine anglais, si rustre; il est l'hôte de Mme Duval, et la jette +deux fois dans la boue; il dit à sa fille: «Molly, je vous conseille, +si vous faites quelque cas de mes bonnes grâces, de ne plus avoir un +goût à vous, en ma présence.»--Le changement est surprenant, depuis +soixante ans.] + +[Note 283: «The consciousness of silent endurance, so dear to every +Englishman, of standing out against something and not giving in.» _Tom +Brown's School-days._] + + +III + +Au protestantisme d'abord, et c'est par cette structure d'esprit que +l'Anglais est religieux. Traversez ici l'écorce rugueuse et +déplaisante. Voltaire en rit, il s'amuse des criailleries des +prédicants et du rigorisme des fidèles. «Point d'opéra, point de +comédie, point de concert à Londres le dimanche; les cartes même y +sont si expressément défendues, qu'il n'y a que les personnes de +qualité et ce qu'on appelle les honnêtes gens qui jouent ce jour-là.» +Il s'égaye aux dépens des Anglicans, «si attentifs à recevoir les +dîmes,» des presbytériens, «qui ont l'air fâché et prêchent du nez,» +des quakers, «qui vont dans leurs églises attendre l'inspiration de +Dieu le chapeau sur la tête.» Mais n'y a-t-il rien à remarquer que ces +dehors? Et croyez-vous connaître une religion, parce que vous +connaissez des particularités de formulaire et de surplis? Il y a une +foi commune sous toutes ces différences de sectes; quelle que soit la +forme du protestantisme, son objet et son effet sont la culture du +sens moral; c'est par là qu'il est ici populaire; principes et dogmes, +tout l'approprie aux instincts de la nation. Le sentiment d'où tout +part chez le réformé est l'inquiétude de la conscience; il se +représente la justice parfaite, et sent que sa justice, telle quelle, +ne subsistera point devant celle-là. Il pense au jugement final et se +dit qu'il y sera condamné. Il se trouble et se prosterne; il implore +de Dieu le pardon de ses fautes et le renouvellement de son coeur. Il +voit que, ni par ses désirs, ni par ses actions, ni par aucune +cérémonie, ni par aucune institution, ni par lui-même, ni par aucune +créature, il ne peut ni mériter l'un ni obtenir l'autre. Il a recours +au Christ, le médiateur unique; il le supplie, il le sent présent, il +se trouve par sa grâce justifié, élu, guéri, transformé, prédestiné. +Ainsi entendue, la religion est une révolution morale; ainsi +simplifiée, la religion n'est qu'une révolution morale. Devant cette +grande émotion, métaphysique et théologie, cérémonies et discipline, +tout s'efface ou se subordonne, et le christianisme n'est plus que la +purification du coeur. Regardez maintenant ces gens vêtus de brun qui +nasillent le dimanche autour d'une boîte de bois noir, pendant qu'un +homme en rabat, «avec l'air d'un Caton,» marmotte un psaume. N'y +a-t-il rien dans leur coeur que des «billevesées» théologiques ou des +phrases machinales? Il y a un grand sentiment, la vénération. Ce +temple nu des dissidents, cet office et cette église simple des +anglicans, les laissent tout entiers à l'impression de ce qu'ils +lisent et de ce qu'ils entendent. Car ils entendent et ils lisent; la +prière faite en langue vulgaire, les psaumes traduits en langue +vulgaire, peuvent entrer à travers leurs sens jusqu'à leur âme. Ils y +entrent, soyez-en sûr, et c'est pour cela qu'ils ont l'air si +recueilli. Car la race est, par nature, capable d'émotions profondes, +disposée, par la véhémence de son imagination, à comprendre le +grandiose et le tragique, et cette Bible, qui est à leurs yeux la +propre parole du Dieu éternel, leur en fournit. Je sais bien que pour +Voltaire elle n'est qu'emphatique, décousue et ridicule; les +sentiments dont elle est pleine sont hors de proportion avec les +sentiments français. Ici, les auditeurs sont au niveau de son énergie +et de sa rudesse. Les cris d'angoisse ou d'admiration de l'Hébreu +solitaire, les transports, les éclats imprévus de passion sublime, la +soif de la justice, le grondement des tonnerres et des justices de +Dieu, viennent, à travers trente siècles, remuer ces âmes bibliques. +Leurs autres livres y aident. Ce _Prayer book_, qui se transmet par +héritage avec la vieille Bible de famille, fait entendre à tous, au +plus lourd paysan, à l'ouvrier des mines, l'accent solennel de la +prière vraie. La poésie naissante et la religion renaissante au +seizième siècle y ont imprimé leur gravité magnifique, et l'on y sent +palpiter, comme dans Milton lui-même, la double inspiration qui alors +souleva l'homme hors de lui-même et le porta jusqu'au ciel. Les +genoux plient quand on l'écoute. Cette confession de foi, ces +_collects_ prononcés pendant la maladie, devant le lit des mourants, +en cas de malheur public et de deuil privé, ces hautes sentences d'une +éloquence passionnée et soutenue, emportent l'homme dans je ne sais +quel monde inconnu et auguste. Que les beaux gentilshommes bâillent, +se moquent, et réussissent à ne pas comprendre: je suis sûr que, parmi +les autres, beaucoup sont troublés. L'idée de la mort obscure et de +l'océan infini où va descendre la pauvre âme fragile, la pensée de +cette justice invisible, partout présente, partout prévoyante, sur +laquelle s'appuie l'apparence changeante des choses visibles, les +illuminent d'éclairs inattendus. Le monde corporel et ses lois ne leur +semblent qu'un fantôme et une figure; ils ne voient plus rien de réel +que la justice, elle est le tout de l'homme comme de la nature. Voilà +le sentiment profond qui, le dimanche, ferme les théâtres, interdit +les plaisirs, remplit les églises; c'est lui qui perce la cuirasse de +l'esprit positif et de la lourdeur corporelle. Ce marchand qui toute +la semaine a compté des ballots ou aligné des chiffres, ce _squire_ +éleveur de bestiaux, qui ne sait que brailler, boire et sauter à +cheval par-dessus des barrières, ces _yeomen_, ces _cottagers_, qui, +pour se divertir, s'ensanglantent de coups de poing ou passent la tête +dans un collier de cheval afin de faire assaut de grimaces, toutes ces +âmes incultes, plongées dans la vie physique, reçoivent ainsi de leur +religion la vie morale. Ils l'aiment; on le voit aux clameurs +d'émeute qui montent comme un tonnerre sitôt qu'un imprudent touche ou +semble toucher à l'église. On le voit à la vente des livres de piété +protestants, le _Pilgrim's progress_, le _Whole duty of man_, seuls +capables de se frayer leur voie jusqu'à l'appui de fenêtre du _yeoman_ +et du _squire_, où dorment, parmi les engins de pêche, quatre volumes, +toute la bibliothèque. Vous ne remuerez les hommes de cette race que +par des réflexions morales et des émotions religieuses. L'esprit +puritain attiédi couve encore sous terre et se jette du seul côté où +se rencontrent l'aliment, l'air, la flamme et l'action. + +On s'en aperçoit quand on regarde les sectes. En France, jansénistes +et jésuites semblent des pantins de l'autre siècle occupés à se battre +pour le divertissement de celui-ci. Ici les quakers, les indépendants, +les baptistes, subsistent, sérieux, honorés, reconnus par l'État, +illustrés par des écrivains habiles, par des savants profonds, par des +hommes vertueux, par des fondateurs de nations[284]. Leur piété fait +leurs disputes; c'est parce qu'ils veulent croire qu'ils diffèrent de +croyance; les seuls hommes sans religion sont ceux qui ne s'occupent +pas de religion. Une foi immobile est bientôt une foi morte, et quand +un homme devient sectaire, c'est qu'il est fervent. Ce christianisme +vit, car il se développe; on voit la séve toujours coulante de +l'examen et de la foi protestante rentrer dans de vieux dogmes, +desséchés depuis quinze cents ans. Voltaire, arrivant ici, est +surpris de trouver des ariens, et parmi eux les premiers penseurs de +l'Angleterre, Clarke, Newton lui-même. Ce n'est pas seulement le +dogme, c'est le sentiment qui se renouvelle; par delà les ariens +spéculatifs perçaient les méthodistes pratiques, et derrière Newton et +Clarke venaient Whitefield et Wesley. + +Nulle histoire n'éclaire plus à fond le caractère anglais. En face de +Hume, de Voltaire, ils fondent une secte monacale et convulsionnaire, +et triomphent chez eux par le rigorisme et l'exagération qui les +perdraient chez nous. Wesley est un lettré, un érudit d'Oxford, et il +croit au diable; il lui attribue des maladies, des cauchemars, des +tempêtes, des tremblements de terre. Sa famille a entendu des bruits +surnaturels; son père a été poussé trois fois par un revenant; +lui-même voit la main de Dieu dans les plus vulgaires événements de la +vie; un jour, à Birmingham, ayant été surpris par la grêle, il +découvre qu'il reçoit cet avertissement parce qu'à table il n'a point +exhorté les gens qui dînaient avec lui; quand il s'agit de prendre un +parti, il tire au sort, pour se décider, parmi les textes de la Bible. +À Oxford, il jeûne et se fatigue jusqu'à cracher le sang et manquer de +mourir; sur le vaisseau, quand il part pour l'Amérique, il ne mange +plus que du pain et dort par terre; il mène la vie d'un apôtre, +donnant tout ce qu'il gagne, voyageant et prêchant toute l'année, et +chaque année, jusqu'à quatre-vingt-huit ans[285]; on calcule qu'il +donna 30000 livres sterling, qu'il fit cent mille lieues et qu'il +prêcha quarante mille sermons. Qu'est-ce qu'un pareil homme eût fait +dans notre dix-huitième siècle? Ici on l'écoute, on le suit; à sa +mort, il avait quatre-vingt-mille disciples; aujourd'hui il en a un +million. Les inquiétudes de conscience qui l'ont jeté dans cette voie +poussent les autres sur sa trace. Rien de plus frappant que les +confessions de ses prédicateurs, la plupart gens du peuple et laïques: +Georges Story a le _spleen_, rêve et réfléchit tristement, s'occupe à +se dénigrer et à dénigrer les occupations humaines. Mark Bond se croit +damné parce qu'étant petit garçon il a prononcé un blasphème; il lit +et prie sans cesse et sans effet, et enfin, désespéré, s'enrôle avec +l'espérance d'être tué. John Haime a des visions, hurle et croit +sentir le diable. Un autre, boulanger, a des scrupules parce que son +maître continue à cuire le dimanche, se dessèche d'inquiétude, et +bientôt n'est plus qu'un squelette. Voilà les âmes timorées et +passionnées qui fournissent matière à la religion et à l'enthousiasme. +Elles sont nombreuses en ce pays, et c'est sur elles que la doctrine a +prise. Wesley déclare «qu'un chapelet d'opinions numérotées n'est pas +plus la foi chrétienne qu'un chapelet de grains enfilés n'est la +sainteté chrétienne. La foi n'est point l'assentiment donné à une +opinion, ni à un nombre quelconque d'opinions;» c'est la sensation de +la présence divine, c'est la communication de l'âme avec le monde +invisible, c'est le renouvellement complet et imprévu du coeur. «La +foi justifiante comprend pour celui qui l'a, non-seulement la +révélation personnelle et l'évidence du christianisme, mais encore une +ferme et solide assurance que le Christ est mort pour _son_ péché, +qu'il _l'a_ aimé, qu'il a donné sa vie pour _lui_[286].» Le fidèle +sent en lui-même l'attouchement d'une main supérieure et la naissance +d'un être inconnu. L'ancien homme a disparu, un homme nouveau a pris +la place, pardonné, purifié, transfiguré, pénétré de joie et de +confiance, incliné vers le bien avec autant de force qu'il était jadis +entraîné vers le mal. Un miracle s'est fait, et à chaque instant, +subitement, en toute circonstance, sans préparation, il peut se faire. +Tout à l'heure peut-être, tel pécheur, le plus envieilli, le plus +endurci, sans l'avoir voulu, sans y avoir songé, va tomber pleurant, +le coeur fondu par la grâce. Les sourdes pensées qui ont longuement +fermenté dans ces imaginations mélancoliques éclatent tout d'un coup +en orages, et le lourd tempérament brutal est secoué par des accès +nerveux qu'il n'a pas encore connus. Wesley, Whitefield et leurs +prédicateurs allaient par toute l'Angleterre, prêchant aux pauvres, +aux paysans, aux ouvriers, en plein air, quelquefois devant des +congrégations de vingt mille personnes, et «le feu s'allumait dans +tout le pays» sous leurs pas. Il y avait des sanglots, des cris. À +Kingswood, Whitefield, ayant rassemblé les mineurs, race sauvage «et +païenne, pire que les païens eux-mêmes, voyait les traînées blanches +que les larmes faisaient en coulant sur leurs joues noires[287].» +D'autres tremblaient ou tombaient; d'autres avaient des transports de +joie, des extases. «Après le sermon, dit Thomas Oliver, mon coeur fut +brisé, et je n'aurais pu exprimer le puissant désir que je sentais de +la justice. Je sentais comme si j'aurais pu à la lettre m'envoler dans +le ciel.» Le dieu et la bête que chacun de nous porte en soi étaient +lâchés; la machine physique se bouleversait; l'émotion tournait à la +folie, et la folie devenait contagieuse. À Everton, dit un témoin +oculaire, «quelques-uns gémissaient, d'autres hurlaient tout haut. +L'effet le plus général était une respiration bruyante comme celle de +gens à demi étranglés et qui halètent pour avoir de l'air. Et en effet +la plupart des cris étaient comme de créatures humaines qui meurent +dans une angoisse amère. Beaucoup pleuraient sans bruit, d'autres +tombaient comme morts.... En face de moi, il y avait un jeune homme, +un paysan vigoureux, frais et bien portant; en un moment, quand il +paraissait ne penser à rien, il s'abattit avec une violence +inconcevable. J'entendis le battement de ses pieds qui semblaient près +de rompre les planches, tant les convulsions étaient fortes pendant +qu'il gisait au fond du banc.... Je vis aussi un petit garçon bien +bâti d'environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous ses camarades; sa +face était rouge comme l'écarlate; presque tous ceux sur qui Dieu +mettait sa main devenaient ou très-rouges, ou presque noirs[288].» +Ailleurs une femme, choquée de cette démence, voulut sortir. «Elle +n'avait pas fait quatre pas qu'elle tomba par terre dans une agonie +aussi violente que les autres.» Les conversions suivaient ces +transports; les convertis payaient leurs dettes, quittaient +l'ivrognerie, lisaient la Bible, priaient et allaient exhorter les +autres. Wesley les rassemblait en sociétés, instituait des réunions +d'examen et d'édification mutuelle, soumettait la vie spirituelle à +une discipline méthodique, bâtissait des temples, choisissait des +prédicateurs, fondait des écoles, organisait l'enthousiasme. +Aujourd'hui encore ses disciples dépensent trois millions par an en +missions dans toutes les parties du monde, et, sur les bords du +Mississippi et de l'Ohio, les _shoutings_ répètent le délire et les +conversions de l'inspiration primitive. Le même instinct se révèle +encore par les mêmes signes; la doctrine de la grâce subsiste toujours +vivante, et la race, comme au seizième siècle, met sa poésie dans +l'exaltation du sens moral. + +[Note 284: Penn.] + +[Note 285: Dans une tournée, il coucha trois semaines sur le plancher. +Un jour, à trois heures du matin, il dit à Nelson, son compagnon: «Mon +frère Nelson, ayons bon courage; j'ai encore un côté sain, car la peau +n'est partie que d'un côté.»] + +[Note 286: «A string of opinions is no more Christian faith than a +string of beads is Christian holiness.... It is not assent to any +opinion, or any number of opinions.»--«The justifying faith is not +only the personal revelation, the internal evidence, of christianity, +but likewise a sure and firm confidence, that Christ died for _his_ +sin, loved _him_, and gave his life for _him_. (Life by Southey, tome +I, 176.) + +By a christian, I mean one who so believes in Christ, as that sin hath +no more dominion over him. (I, 151.) + +Law, l'auteur du célèbre livre _A Serious Call_, disait de même à +Wesley: «Religion is the most plain simple thing in the world; It is +only: we love him, because he first loved us.»] + +[Note 287: The fire is kindled in the country.... He saw the white +gutters made by the tears which plentifully fell down from their black +cheeks, black as they came out from their coal-pits. (Life by +Southey.)] + +[Note 288: Some shrieking, some roaring aloud.... The most general was +a loud breathing, like that of people half strangled and gasping for +life. And indeed almost all the cries were like those of human +creatures dying in bitter anguish. Great number wept without any +noise; others fell down as dead. I stood upon the pew-seat, as did a +young man in the opposite pew, an able-bodied fresh and healthy +countryman. But in a moment when he seemed to think of nothing else +down he dropt with a violence inconceivable.... I heard the stamping +of his feet, ready to break the boards, as he lay in strong +convulsions at the bottom of the pew.--I saw a sturdy boy, about eight +years old, who roared above his fellows.... his face was red as +scarlet, and almost all those on whom God laid his hand turned either +very red or almost black.] + + +IV + +Une sorte de fumée théologique couvre et cache ce foyer ardent qui +brûle en silence. Un étranger qui en ce moment visiterait le pays ne +verrait dans cette religion qu'une vapeur suffocante de raisonnements, +de controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prédicateurs +célèbres, Barrow, Tillotson, South, Stillingfleet, Sherlock, Burnet, +Baxter, Barclay, prêchent, dit Addison, comme des automates, du même +ton, sans remuer les bras. Pour un Français, pour Voltaire, qui les +lit, car il lit tout, quelle étrange lecture! Voici d'abord Tillotson, +le plus autorisé de tous, sorte de Père de l'Église, tellement admiré +que Dryden déclare avoir appris de lui l'art de bien écrire, et que +ses sermons, seule propriété qu'il laisse à sa veuve, sont achetés +par un libraire deux mille cinq cents livres sterling. En effet, +l'ouvrage est de poids; il y en a trois volumes in-folio, chacun de +sept cents pages. Pour les ouvrir, il faut être critique de profession +ou vouloir absolument faire son salut. Enfin nous les ouvrons. _Qu'il +y a de la sagesse à être religieux_[289]: c'est là son premier sermon, +fort célèbre de son temps et qui commença sa fortune. «Cette phrase, +dit-il, comprend deux termes qui ne sont point différents de sens, +tellement qu'ils ne diffèrent que comme la cause et l'effet, lesquels, +par une métonymie employée par tous les genres d'auteurs, sont souvent +mis l'un pour l'autre[290].» Ce début inquiète; est-ce que par hasard +ce grand écrivain serait un grammairien d'école? Poursuivons pourtant: +«Ayant ainsi expliqué les mots, j'arrive maintenant à la proposition +qu'ils forment, à savoir que la religion est le meilleur des savoirs +et la meilleure des sagesses. Et je m'efforcerai d'établir cette +vérité de trois façons: premièrement par une preuve directe; +secondement en montrant par contraste la folie et l'ignorance de +l'irréligion et du vice; troisièmement en défendant la religion contre +les accusations ordinaires qui semblent la taxer d'ignorance ou de +déraison. Je commence par la preuve directe[291].» Là-dessus il donne +ses divisions. Quel démonstrateur solide! on est tenté de le lire du +pouce et non des yeux.--_Quarante-deuxième sermon; contre la +Médisance._--«Premièrement, j'examinerai la nature de ce vice et ce en +quoi il consiste; secondement, je considérerai jusqu'où s'étend la +défense qui nous est faite de nous y livrer; troisièmement, je +montrerai le mal de cette habitude tant dans ses causes que dans ses +effets; quatrièmement, j'ajouterai quelques considérations +supplémentaires pour en détourner les hommes; cinquièmement, je +donnerai quelques règles et directions qui serviront à l'éviter et à +le guérir[292].» Quel style! Et il est partout pareil. Rien de vivant; +c'est un squelette avec toutes ses attaches grossièrement visibles. +Toutes les idées sont étiquetées et numérotées. Les scolastiques +n'étaient pas pires. Ni verve, ni véhémence, point d'esprit, point +d'imagination, nulle idée originale et brillante, nulle philosophie, +des citations d'érudit vulgaire, des énumérations de manuel. La lourde +raison raisonnante arrive avec son casier de classifications sur une +grande vérité de coeur ou sur un mot passionné de la Bible, l'examine +«positivement, puis négativement,» y démêle, «un enseignement, puis un +encouragement,» met chaque morceau sous une étiquette, patiemment, +infatigablement, si bien que parfois il faut trois sermons complets +pour achever la division et la preuve, et que chacun d'eux, à +l'exorde, contient le mémento méthodique de tous les points traités et +de tous les arguments fournis. Les disputes de notre Sorbonne ne se +faisaient pas autrement. À la cour de Louis XIV, on l'eût pris pour un +échappé de séminaire; Voltaire l'appellerait curé de village. Il a +tout ce qu'il faut pour choquer les gens du monde, et il n'a rien de +ce qu'il faut pour les attirer. C'est qu'il ne s'adresse point à des +gens du monde, mais à des chrétiens; ses auditeurs n'ont pas besoin ni +envie d'être piqués ou amusés; ils ne demandent pas des raffinements +d'analyse, des nouveautés en matière de sentiments. Ils viennent pour +qu'on leur explique l'Écriture et qu'on leur prouve la morale. La +force de leur zèle ne se manifeste que par le sérieux de leur +attention. Que d'autres fassent du texte un prétexte; pour eux, ils +s'y attachent; c'est la parole même de Dieu, on ne peut trop s'y +appesantir. Ils veulent qu'on cherche le sens de chaque mot, qu'on +interprète le passage phrase à phrase, par lui-même, par ses +alentours, par les passages semblables, par l'ensemble de la doctrine. +Ils consentent à ce qu'on cite les diverses leçons, les diverses +traductions, les diverses interprétations; ils sont contents de voir +l'orateur se faire grammairien, helléniste, scoliaste. Ils ne se +rebutent pas de toute cette poussière d'érudition qui s'échappe des +in-folio pour leur voler sur la figure. Et le précepte posé, ils +exigent l'énumération de toutes les raisons qui l'appuient; ils +veulent être convaincus, emporter dans leur tête une provision de bons +motifs vérifiés pour toute la semaine. Ils sont venus là sérieusement, +comme à leur comptoir ou à leur champ, pour s'ennuyer et abattre de la +besogne, pour peiner et piocher consciencieusement dans la théologie +et dans la logique, pour s'amender et s'améliorer. Ils seraient fâchés +d'être éblouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s'accommodent +bien mieux des discussions froides; ils demandent des enquêtes et des +rapports méthodiques en matière de morale comme en matière de douane, +et traitent de la conscience comme du porto ou des harengs. + +C'est en cela que Tillotson est admirable. Sans doute il est +«pédant,» comme disait Voltaire; il a toute la mauvaise grâce +contractée à l'université:» il n'a point été «poli par le commerce des +femmes,» il ne ressemble pas à ces prédicateurs français, +académiciens, beaux diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien +prêché, par les finesses d'un style épuré, gagnent le premier évêché +vacant et la faveur de la bonne compagnie. Mais il écrit en parfait +honnête homme, on voit qu'il ne cherche point du tout la gloire +d'orateur; il veut persuader solidement, rien de plus. On jouit de +cette clarté, de ce naturel, de cette justesse, de cette loyauté +entière. «La sincérité, dit-il quelque part, a tous les avantages de +l'apparence et beaucoup d'autres encore. Si l'étalage d'une chose est +bon en quelque façon, il est sûr que la sincérité est meilleure. En +effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou semble-t-il être ce qu'il +n'est pas, sinon parce qu'il est bon d'avoir la qualité qu'il veut +prendre? Car contrefaire et dissimuler, c'est mettre sur soi +l'apparence de quelque mérite. Or le meilleur moyen du monde pour un +homme de paraître quelque chose, c'est d'être réellement ce qu'il veut +paraître, outre que bien des fois il est aussi incommode de soutenir +le semblant d'une bonne qualité que de l'avoir. Et si un homme ne l'a +pas, il y a dix à parier contre un qu'on découvrira qu'il en est +dépourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu'il a +prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rôle +et de faire le comédien longtemps, car lorsque la vérité n'est pas au +fond, le naturel s'efforcera toujours de revenir, percera et se +trahira un jour ou l'autre. C'est pourquoi, si un homme juge à propos +de sembler bon, qu'il le soit effectivement, et alors sa bonté +apparaîtra de façon à ce que personne n'en doute, de sorte que, tout +compte fait, la sincérité est la vraie sagesse[293].» On est tenté de +croire un homme qui parle ainsi; on se dit: «Cela est vrai, il a +raison, il faut agir comme il le dit.» L'impression qu'on reçoit est +morale, non littéraire; le discours est efficace, non oratoire; il ne +donne point un plaisir, il conduit vers une action. + +Dans cette grande manufacture de morale, où chaque métier tourne aussi +régulièrement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue +deux qui résonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow et +South: non pas que la lourdeur leur manque; Barrow avait toute +l'apparence d'un cuistre de collége, et s'habillait si mal qu'un jour, +prêchant à Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il +vit la congrégation presque entière quitter l'église à l'instant. Il +expliquait le mot [Grec: eucharistein] en chaire avec tous les +agréments d'un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et +subdivisant comme le plus hérissé des scoliastes[294], ne se souciant +pas plus du public que de lui-même, si bien qu'une fois ayant parlé +trois heures et demie devant le lord-maire, il répondit à ceux qui lui +demandaient s'il n'était pas fatigué: «Oui, en effet, je commençais à +être las d'être debout si longtemps.» Mais le coeur et l'esprit +étaient si pleins et si riches que ses défauts se tournaient en +puissance. Il eut une méthode et une clarté de géomètre[295], une +fécondité inépuisable, une impétuosité et une ténacité de logique +extraordinaires, écrivant le même sermon trois et quatre fois de +suite, insatiable dans son besoin d'expliquer et de prouver, +obstinément enfoncé dans sa pensée déjà regorgeante, avec une minutie +de divisions, une exactitude de liaisons, une surabondance +d'explications si étonnantes que l'attention de l'auditeur à la fin +défaille, et que pourtant l'esprit tourne avec l'énorme machine, +emporté et ployé comme par le poids roulant d'un laminoir. + +Écoutez ses discours sur l'_amour de Dieu_ et du _prochain_. On n'a +jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus véhémente +analyse, une si pénétrante et si infatigable décomposition d'une idée +en toutes ses parties, une logique plus puissante, qui enserre plus +rigoureusement dans un réseau unique tous les fils d'un même sujet: + + Quoiqu'il ne puisse arriver à Dieu ni bien ni avantage qui + augmente sa félicité naturelle et inaltérable, ni mal ou dommage + qui la diminue (car il ne peut être réellement plus ou moins + riche, ou glorieux, ou heureux qu'il ne l'est, et nos désirs ou + nos craintes, nos plaisirs ou nos peines, nos projets ou nos + efforts n'y peuvent rien et n'y contribuent en rien), cependant + il a déclaré qu'il y a certains objets et intérêts que par pure + bonté et condescendance il affectionne et poursuit comme les + siens propres, et comme si effectivement il recevait un avantage + de leur bon succès ou souffrait un tort de leur mauvaise issue; + qu'il désire sérieusement certaines choses et s'en réjouit + grandement, qu'il désapprouve certaines autres choses et en est + grièvement offensé, par exemple qu'il porte une affection + paternelle à ses créatures et souhaite sérieusement leur + bien-être, et se plaît à les voir jouir des biens qu'il leur a + préparés; que pareillement il est fâché du contraire, qu'il a + pitié de leur misère, qu'il s'en afflige, que par conséquent il + est très-satisfait lorsque la piété, la paix, l'ordre, la + justice, qui sont les principaux moyens de notre bien-être, sont + florissants; qu'il est fâché lorsque l'impiété, l'injustice, la + dissension, le désordre, qui sont pour nous des sources certaines + de malheur, règnent et dominent; qu'il est content lorsque nous + lui rendons l'obéissance, l'honneur et le respect qui lui sont + dus; qu'il est hautement offensé lorsque notre conduite à son + égard est injurieuse et irrévérencieuse par les péchés que nous + commettons et par la violation que nous faisons de ses plus + justes et plus saints commandements, de sorte que nous ne + manquons point de matière suffisante pour témoigner à la fois par + nos sentiments et nos actions notre bon vouloir envers lui, et + nous nous trouvons capables non-seulement de lui souhaiter du + bien, mais encore en quelque façon de lui en faire en concourant + avec lui à l'accomplissement des choses qu'il approuve et dont il + se réjouit[296]. + +Cet enchevêtrement vous lasse; mais quelle force et quel élan dans +cette pensée si méditée et si complète! La vérité ainsi appuyée sur +toutes ses assises ne saurait plus être ébranlée. Et remarquez que la +rhétorique est absente. Il n'y a point d'art ici; tout l'artifice de +l'orateur consiste dans la volonté de bien expliquer et de bien +prouver ce qu'il veut dire. Même il est négligé, naïf; et justement +cette naïveté l'élève jusqu'au style antique. Vous trouveriez chez lui +telle image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la +simplicité et de la majesté latines. «Nous pouvons observer, dit-il, +que c'est ordinairement dans le milieu des cités, aux endroits les +mieux garantis, les plus beaux et les plus marquants, qu'on choisit +une place pour les statues et les monuments dédiés à la mémoire des +hommes de bien qui ont noblement mérité de leur patrie; pareillement +nous devrions dans le coeur et le centre de notre âme, dans le +meilleur et le plus riche de ses logis, dans les endroits les plus +exposés à la vue ordinaire et les mieux défendus contre les invasions +des pensées mondaines, élever des effigies vivantes et des +commémorations durables de la bonté de Dieu[297].» Il y a ici comme +une effusion de gratitude, et sur la fin du discours, quand on le +croit épuisé, l'épanchement devient plus abondant par l'énumération +des biens infinis, où nous nageons comme les poissons dans la mer, +sans les apercevoir, parce que nous en sommes entourés et inondés. +Pendant dix pages, l'idée déborde en une seule phrase continue du même +tour, sans crainte de l'entassement et de la monotonie, en dépit de +toutes les règles, tant le coeur et l'imagination sont comblés et +contents d'apporter et d'amasser toute la nature comme une seule +offrande «devant celui qui, par ses nobles fins et sa façon obligeante +de donner, surpasse ses dons eux-mêmes et les augmente de beaucoup; +qui, sans être contraint par aucune nécessité, ni tenu par aucune loi +ou par aucun contrat préalable, ni conduit par des raisons +extérieures, ni engagé par nos mérites, ni fatigué par nos +importunités, ni poussé par les passions importunes de la pitié, de la +honte et de la crainte, comme nous avons coutume de l'être; ni flatté +par des promesses de récompense, ni séduit par l'attente de quelque +avantage qui pourrait lui revenir; mais étant maître absolu de ses +propres actions, seul législateur et conseiller de lui-même, se +suffisant, et incapable de recevoir un accroissement quelconque de son +parfait bonheur, tout volontairement et librement, par pure bonté et +générosité, se fait notre ami et notre bienfaiteur; prévient +non-seulement nos désirs, mais encore nos idées, surpasse +non-seulement nos mérites, mais nos désirs et même nos imaginations, +par un épanchement de bienfaits que nul prix ne peut égaler, que nulle +reconnaissance ne peut payer; n'ayant d'autre objet en nous les +conférant que notre bien effectif et notre félicité, notre profit et +notre avantage, notre plaisir et notre contentement[298].» + +La force du zèle et le manque de goût: tels sont les traits communs à +toute cette éloquence. Quittons ce mathématicien, homme de cabinet, +homme antique, qui prouve trop et s'acharne, et voyons parmi les gens +du monde celui qu'on appelait «le plus spirituel» des ecclésiastiques, +Robert South, homme aussi différent de Barrow par son caractère et sa +vie que par ses oeuvres et son esprit; tout armé en guerre, royaliste +passionné, partisan du droit divin et de l'obéissance passive, +controversiste acrimonieux, diffamateur des dissidents, adversaire de +l'Acte de tolérance, et qui ne refusa jamais à ses inimitiés la +licence d'une injure ou d'un mot cru. À côté de lui, le P. Bridaine, +qui nous sembla si rude, était poli. Ses sermons ont l'air d'une +conversation, d'une conversation du temps, et vous savez de quel style +on causait à ce moment en Angleterre. Il n'y a point d'image populaire +et passionnée dont il ait peur. Il expose les petits faits vulgaires +avec leurs détails bas et frappants. Il ose toujours, il ne se gêne +jamais; il est peuple. Il a le style de l'anecdote, saillant, brusque, +avec les changements de ton, les gestes énergiques et bouffons, avec +toutes les originalités, les violences et les témérités. Il ricane en +chaire, il invective, il se fait mime et comédien. Il peint les gens +comme s'il les avait sous les yeux. Le public les reconnaîtra dans la +rue; il n'y a plus qu'à écrire des noms sous ses portraits. Lisez ce +morceau sur les tartufes. «Supposez un homme infiniment ambitieux et +également rancunier et malicieux, quelqu'un qui empoisonne les +oreilles des grands par des chuchotements venimeux et s'élève par la +chute de gens qui valent mieux que lui. Pourtant, s'il s'avance avec +une mine de vendredi et une face de carême, avec un «doux Jésus!» et +une complainte gémissante sur les vices du siècle, oh! alors, c'est un +saint sur la terre, un Ambroise, un Augustin, non pour la science des +livres, qui est une chose toute terrestre, une drogue (car, hélas! ils +sont au-dessus d'elle, ou du moins elle est au-dessus d'eux), mais +pour le zèle et les jeûnes, et les yeux dévotement levés au ciel, et +la sainte rage contre les péchés d'autrui. Et heureuses ces personnes +religieuses, ces dames qui peuvent avoir pour confesseurs de tels +hommes, si pleins d'abnégation, si prospères, si capables! Et trois +fois heureuses les familles où ils daignent prendre leur collation du +vendredi, pour prouver au monde quelle abstinence chrétienne, quelle +vigueur antique, quel zèle pour les mortifications il y a dans +l'abandon d'un dîner qui leur rend l'estomac plus dispos pour le +souper[299]!» Un homme qui a ce franc parler devait louer la +franchise; il l'a louée avec l'ironie poignante, avec la brutalité +d'un Wycherley. La chaire avait le sans-façon et la rudesse du +théâtre, et, dans cette peinture des braves gens énergiques que le +monde taxe de mauvais caractères, on retrouvait la familiarité âcre du +_Plain-Dealer_. «Certainement il y a des gens qui ont une mauvaise +roideur naturelle de langue, en sorte qu'ils ne peuvent point se +mettre au pas et applaudir ce vaniteux ou ce hâbleur qui fait la roue, +se loue lui-même et conte d'insipides histoires à son propre éloge +pendant trois ou quatre heures d'horloge, pendant qu'en même temps il +vilipende le reste du genre humain et lui jette de la boue.--Il y a +aussi certains hommes singuliers et d'un mauvais caractère qu'on ne +peut engager, par crainte ni espérance, par froncement de sourcils ni +sourires, à se laisser mettre sur les bras quelque parente de rebut, +quelque nièce délaissée, mendiante, d'un lord ou d'un grand spirituel +ou temporel.--Enfin il y a des gens d'un si mauvais caractère, qu'ils +jugent très-légitime et très-permis d'être sensibles quand on leur +fait tort et qu'on les opprime, quand on diffame leur bonne renommée +et quand on nuit à leurs justes intérêts, et qui par surcroît osent +déclarer ce qu'ils pensent et sentent, et ne sont point des bêtes de +somme pour porter humblement ce qu'on leur jette sur le dos, ni des +épagneuls pour lécher le pied qui les frappe et pour remercier le bon +seigneur qui leur confère toutes ces faveurs d'arrière-train[300].» +Dans ce style saugrenu, tous les coups portent: on dirait un assaut de +boxe où les ricanements accueillent les meurtrissures. Mais regardez +l'effet de ces trivialités de butors. On sort de là l'âme remplie de +sentiments énergiques; on a vu les objets eux-mêmes, tels qu'ils sont, +sans déguisement; on se trouve froissé, mais empoigné par une main +vigoureuse. Cette chaire agit, et en effet, si on la compare à la +chaire française, tel est son caractère. Ces sermons n'ont point l'art +et l'artifice, la correction et la mesure des sermons français; ils ne +sont pas comme eux des monuments de style, de composition, d'agrément, +de science dissimulée, d'imagination tempérée, de logique déguisée, de +goût continu, de proportion exquise, égaux aux harangues du _forum_ +romain ou de l'_agora_ athénienne. Ils ne sont point classiques. C'est +qu'ils sont pratiques. Il fallait cette grosse pioche de travail, +rudement maniée et tout encrassée de rouille pédantesque, pour creuser +dans cette civilisation grossière. L'élégant jardinage français n'y +eût rien fait. Si Barrow est redondant, Tillotson pesant, South +trivial, le reste illisible, ils sont tous convaincants; leurs +discours ne sont point des modèles d'éloquence, mais des instruments +d'édification. Leur gloire n'est point dans leurs livres, mais dans +leurs oeuvres. Ils ont fait des moeurs et non des écrits. + +Ce n'est pas tout de former les moeurs, il faut défendre les +croyances; avec le vice il faut combattre le doute, et la théologie +accompagne le sermon. Elle pullule à ce moment en Angleterre. +Anglicans, presbytériens, indépendants, quakers, baptistes, +antitrinitariens, se réfutent «avec autant de cordialité qu'un +janséniste damne un jésuite,» et ne se lassent pas de fabriquer des +armes de combat. Qu'y a-t-il à prendre ou à garder dans tout cet +arsenal? En France, du moins, la théologie est belle; les plus fines +fleurs de l'esprit et du génie s'y sont épanouies sur les ronces de la +scolastique; si le sujet rebute, la parure attire. Pascal et Bossuet, +Fénelon et La Bruyère, Voltaire, Diderot et Montesquieu, amis et +ennemis, tous y ont prodigué toutes leurs perles et tout leur or. Sur +la trame usée des doctrines arides, le dix-septième siècle a brodé une +majestueuse étole de pourpre et de soie, et le dix-huitième siècle qui +la chiffonne et la déchire, la disperse en milliers de fils d'or qui +chatoient comme une robe de bal. Ici tout est lourd, sec et triste; +les grands hommes eux-mêmes, Addison et Locke, lorsqu'ils se mêlent de +défendre le christianisme, deviennent plats et ennuyeux. Depuis +Chillingworth jusqu'à Paley, les apologies, réfutations, expositions, +discussions, pullulent et font bâiller; ils raisonnent bien, et c'est +tout. Le théologien entre en campagne contre les papistes au +dix-septième siècle, contre les déistes au dix-huitième[301], en +tacticien, selon les règles, prend position sur un principe, établit +tout à l'entour une maçonnerie d'arguments, recouvre le tout de +textes, et chemine paisiblement sous terre dans les longs boyaux qu'il +a creusés; on approche, et l'on voit sortir une sorte de pionnier +pâle, le front contracté, les mains roidies, les habits sales; il se +croit à l'abri de toute attaque; ses yeux fichés en terre n'ont pas vu +à côté de son bastion le large chemin commode par lequel l'ennemi va +le tourner et le surprendre. Une sorte de médiocrité incurable les +retient la bêche à la main dans des tranchées où personne ne passera. +Ils n'entendent ni leurs textes ni leurs formules. Ils sont +impuissants dans la critique et la philosophie. Ils traitent les +figures poétiques des Écritures, les audaces de style, les à-peu-près +de l'improvisation, les émotions hébraïques et mystiques, les +subtilités et les abstractions de la métaphysique alexandrine, avec +une précision de juristes et de psychologues. Ils veulent absolument +faire de l'Évangile un code exact de prescriptions et de définitions +combinées par des législateurs en parlement. Ouvrez le premier venu, +un des plus anciens, John Hales. Il commente un passage de saint +Matthieu où il est question d'une chose défendue le jour du sabbat. +Quelle était cette chose? «Était-ce d'aller dans le blé? ou d'en +éplucher les épis? ou d'en manger?» Là-dessus les divisions et les +argumentations pleuvent par myriades[302]. Prenez les plus célèbres. +Sherlock, appliquant la psychologie nouvelle, invente une explication +de la Trinité, et suppose trois âmes divines, chacune d'elles ayant +conscience de ce qui se passe dans les deux autres. Stillingfleet +réfute Locke, qui pensait que l'âme, à la résurrection, quoique ayant +un corps, n'aura peut-être pas précisément le corps dans lequel elle +aura vécu. Allez jusqu'au plus illustre, au savant Clarke, +mathématicien, philosophe, érudit, théologien: il s'occupe à refaire +l'arianisme. Le grand Newton lui-même commente l'Apocalypse et prouve +que le pape est l'Antechrist. Ils ont beau avoir du génie; dès qu'ils +touchent à la religion, ils redeviennent surannés, bornés; ils +n'avancent pas, ils sont aheurtés, et obstinément choquent leur tête à +la même place. Génération après génération, ils viennent s'enterrer +dans le trou héréditaire avec une patience et une conscience +anglaises, pendant qu'une lieue plus loin l'ennemi défile: cependant +on consulte dans le trou; on le fait carré, puis rond, on le revêt de +pierres, puis de briques, et on s'étonne de voir que malgré tous ces +expédients l'ennemi avance toujours. J'ai lu une foule de ces traités, +et je n'en ai pas retiré une idée. On s'afflige de voir tant de +travail perdu; on s'étonne que, pendant tant de générations, des +hommes si vertueux, si zélés, si réfléchis, si loyaux, si bien munis +de lectures, si bien exercés par la discussion, ne soient parvenus +qu'à remplir des bas-fonds de bibliothèques. On rêve tristement à +cette seconde scolastique, et l'on finit par découvrir que si elle +s'est trouvée sans effet dans le royaume de la science, c'est qu'elle +ne s'employait véritablement qu'à féconder le royaume de l'action. + +Tous ces spéculatifs ne sont tels qu'en apparence. Ce sont des +apologistes et non pas des chercheurs. Ils se préoccupent non de la +vérité, mais de la morale[303]. Ils s'alarmeraient de traiter Dieu +comme une hypothèse et la Bible comme un document. Ils verraient une +disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du +philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s'ils se lançaient +sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte +de péché dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute, +chasse le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et +accepte également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes, +sitôt qu'elles sont prouvées. Ils écartent ces spéculations +dissolvantes; ils les regardent comme des occupations d'oisifs; ils ne +cherchent dans le raisonnement que des motifs et des moyens de se bien +conduire. Ils ne l'aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès +qu'il veut être indépendant; ils exigent que la raison soit chrétienne +et protestante, ils la démentiraient sous une autre forme; ils la +réduisent à l'humble rôle de servante, et lui donnent pour souverain +leur sens intime biblique et utilitaire. En vain, au commencement du +siècle, les libres penseurs s'élèvent; quarante ans plus tard[304], +ils sont noyés dans l'oubli. Le déisme et l'athéisme ne sont ici +qu'une éruption passagère que le mauvais air du grand monde et le +trop-plein des forces natives développent à la surface du corps +social. Les professeurs d'irréligion, Toland, Tindal, Mandeville, +Bolingbroke, rencontrent des adversaires plus forts qu'eux. Les chefs +de la philosophie expérimentale[305], les plus doctes et les plus +accrédités entre les érudits du siècle[306], les écrivains les plus +spirituels, les plus aimés et les plus habiles[307], toute l'autorité +de la science et du génie s'emploie à les abattre. Les réfutations +surabondent. Chaque année, selon la fondation de Robert Boyle, des +hommes célèbres par leur talent ou leur savoir viennent prêcher à +Londres huit sermons «pour établir la religion chrétienne contre les +athées, les théistes, les païens, les mahométans et les juifs.» Et ces +apologies sont solides, capables de convaincre un esprit libéral, +infaillibles pour convaincre un esprit moral. Les ecclésiastiques qui +les écrivent, Clarke, Bentley, Law, Watt, Warburton, Butler, sont au +niveau de la science et de l'intelligence laïques. Par surcroît les +laïques les aident. Addison compose la _Défense du Christianisme_, +Locke la _Conformité du Christianisme et de la Raison_, Ray la +_Sagesse de Dieu manifestée dans les oeuvres de la création_. +Par-dessus ce concert de voix graves perce une voix stridente: Swift, +de sa terrible ironie, complimente les coquins élégants qui ont eu la +salutaire idée d'abolir le christianisme. Quand ils seraient dix fois +plus nombreux, ils n'en viendraient pas à bout; car ils n'ont pas de +doctrine qu'ils puissent mettre à sa place. La haute spéculation, qui +seule peut en tenir lieu, s'est montrée ou déclarée impuissante. De +toutes parts les conceptions philosophiques avortent ou languissent. +Si Berkeley en rencontre une, la suppression de la matière, c'est +isolément, sans portée publique, par un coup d'État théologique, en +homme pieux qui veut ruiner par la base l'immoralité et le +matérialisme. Newton atteint tout au plus une idée manquée de +l'espace, il n'est que mathématicien. Locke, presque aussi +pauvre[308], tâtonne, hésite, n'a guère que des conjectures, des +doutes, des commencements d'opinion que tour à tour il avance et +retire, sans en voir les suites lointaines, et surtout sans rien +pousser à bout. En somme, il s'interdit les hautes questions et se +trouve fort porté à nous les interdire. Il a fait son livre pour +savoir «quels objets sont à notre portée ou au-dessus de notre +compréhension.» Ce sont nos limites qu'il cherche; il les rencontre +vite et ne s'en afflige guère. Enfermons-nous dans notre petit domaine +et travaillons-y diligemment. «Notre affaire en ce monde n'est pas de +connaître toutes choses, mais celles qui regardent la conduite de +notre vie.» Si Hume, plus hardi, va plus loin, c'est sur la même +route; il ne conserve rien de la haute science; c'est la spéculation +entière qu'il abolit; à son avis, nous ne connaissons ni substances, +ni causes, ni lois; quand nous affirmons qu'un fait est attaché à un +fait, c'est gratuitement, sans preuve valable, par la force de la +coutume; «les événements semblent être par nature isolés et +séparés[309];» si nous leur attribuons un lien, c'est notre +imagination qui le fabrique; il n'y a de vrai que le doute; encore +faut-il en douter; la conclusion est que nous ferons bien de purger +notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir. Examinons +nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher avec nos +jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n'est bon qu'à rejeter le public +vers les croyances établies. En effet, l'honnête Reid s'alarme; il +voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la +famille qui s'évapore en hypothèses: il réclame en père de famille, en +bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme +souverain juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la +spéculation est tombée plus bas. Reid n'entend même pas les systèmes +qu'il discute; il lève les bras au ciel quand il essaye d'exposer +Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un +système, ce serait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les +gens de ce pays ne se soucient pas de la métaphysique; pour les +intéresser, il faut qu'elle se réduise à la psychologie. À ce titre, +elle est une science d'observation, positive et utile comme la +botanique; encore les meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la +théorie des sentiments moraux. C'est dans ce domaine que Shaftesbury, +Hutcheson, Price, Smith, Ferguson et Hume lui-même travaillent de +préférence; c'est là qu'ils ont trouvé leurs idées les plus originales +et les plus durables. Sur ce point l'instinct public est si fort qu'il +enrôle les plus indépendants à son service, et ne leur permet de +découvertes que celles qui tournent à son profit. Sauf deux ou trois, +littérateurs par excellence, et qui d'esprit sont français ou +francisés, ils ne se préoccupent que de morale. C'est cette pensée qui +rallie autour du christianisme toutes les forces que Voltaire tourne +contre lui en France. Ils le défendent tous au même titre, comme lien +de la société civile et comme appui de la vertu privée. Jadis +l'instinct le soutenait; à présent l'opinion le consacre, et c'est la +même force secrète qui, par un travail insensible, ajoute maintenant +l'autorité de l'opinion à la pression de l'instinct. C'est le sens +moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses classes, lui a +conquis l'assentiment des hautes intelligences. C'est le sens moral +qui de la conscience publique le fait passer dans le monde littéraire, +et de populaire le rend officiel. + +[Note 289: The Wisdom of being religious.] + +[Note 290: Those words consist of two propositions, which are not +distinct in sense... so that they differ only as cause and effect, +which by a metonymy used in all sorts of authors are frequently put +one for other.] + +[Note 291: Having thus explained the words, I come now to consider the +proposition contained in them, which is this: + +That religion in the best knowledge and wisdom. This I shall endeavour +to make good these three ways. + +1º By a direct proof of it. + +2º By shewing on the contrary the folly and ignorance of irreligion +and wickedness. + +3º By vindicating religion from those common imputations which seem to +charge it with ignorance or imprudence. I begin with the direct proof +of it....] + +[Note 292: _Firstly_: I shall consider the nature of this vice and +wherein it consists. + +_Secondly_: I shall consider the due extent of this prohibition. + +_Thirdly_: I shall show the evil of this practice both in the causes +and effects of it. + +_Fourthly_: I shall add some farther considerations to dissuade men of +it. + +_Fifthly_: I shall give some rules and directions for the prevention +and cure of it. + +I proceed to: + +_Third Place_: To consider the evil of this practice, both in the +causes and consequences of it. + +_Firstly_ We will consider the causes of it; and it commonly springs +from one or more of these evil roots. + +_First_: One of the deepest and most common causes of evil speaking is +ill nature and cruelty of disposition.] + +[Note 293: Truth and reality have all the advantages of appearance, +and many more. If the show of anything be good for anything, I am sure +sincerity is better: for why does any man dissemble, or seem to be +that which he is not, but because he thinks it good to have such a +quality as he pretends to? for to counterfeit and dissemble, is to put +on the appearance of some real excellency. Now, the best way in the +world for a man to seem to be anything, is really to be what he would +seem to be. Besides that it is many times as troublesome to make good +the pretence of a good quality, as to have it; and if a man have it +not, it is ten to one but he is discovered to want it, and then all +his pains and labour to seem to have it are lost. There is something +unnatural in painting, which a skilful eye will easily discern from +native beauty and complexion. + +It is hard to personate and act a part long; for where truth is not at +the bottom, nature will always be endeavouring to return, and will +peep out and betray herself one time or other. Therefore, if any man +think it convenient to seem good, let him be so indeed, and then his +goodness will appear to every body's satisfaction; so that, upon all +accounts, sincerity is true wisdom.] + +[Note 294: 8e Sermon: _Giving thanks always for all things unto God_. + +These words although (as the very syntax doth immediately discover) +they bear a relation to, and have a fit coherence with those that +precede, may yet (especially considering St. Paul's style and manner +of expression in the preceptive and exhortative parts of his Epistles) +without any violence or prejudice on either hand, be severed from the +context, and considered distinctly by themselves.... First then +concerning the duty itself, _to give thanks_, or rather _to be +thankful_ for [Grec: Eucharistein] doth not only signifie _gratias +agere_, _reddere_, _dicere_, _to give_, _render_, _or declare thanks_, +but also _gratias habere_, _grate affectum esse_, _to be thankfully +disposed_, to entertain a grateful affection, sense, or memory.... I +say, concerning this duty itself (abstractedly considered) as it +involves a respect to benefits or good things received, so, in its +employment about them, it imports, requires, or supposes these +following particulars.] + +[Note 295: Il était mathématicien du premier ordre, et avait cédé sa +chaire à Newton.] + +[Note 296: Although no such benefit or advantage can accrue to God, +which may increase his essential and indefectible happiness; no harm +or damage can arrive, that may impair it (for he can be neither really +more or less rich or glorious or joyfull than he is; neither have our +desire or fear, our delight or our grief, our designs or our +endeavours any object, any ground in those respects), yet hath he +declared that there be certain interests and concernments, which, out +of his abundant goodness and condescension, he doth tender and +prosecute as his own; as if he did really receive advantage by the +good, and prejudice by the bad success respectively belonging to them; +that he earnestly desires, and is greatly delighted with some things, +very much dislikes, and is grievously displeased with other things; +for instance, that he bears a fatherly affection toward his creatures, +and earnestly desires their welfare; and delights to see them enjoy +the good he designed them; and also dislikes the contrary events; doth +commiserate and condole their misery; that he is consequently well +pleased, when piety and justice, peace and order (the chief means +conducing to our welfare) do flourish; and displeased when impiety and +injustice, dissensions and disorder (those certain sources of mischief +to us) do prevail; that he is well satisfied with our rendering to him +that obedience, honour and respect which are due to him; and highly +offended with our injurious and disrespectful behaviour toward him, as +commission of sin and violation of his most just and holy +commandments: so that there wants not sufficient matter of our +exercising good-will both in affection and action toward God: we are +capable both of wishing and (in a manner, as he will interpret and +accept it) of doing good to him by our concurrence with him in +promoting those things which he approves and delights in, and in +removing the contrary.] + +[Note 297: The middle, we may observe, and the safest and the fairest +and the most conspicuous places in cities are usually deputed for the +erection of statues and monuments, dedicated to the memory of worthy +men, who have nobly deserved of their countries. In like manner should +we in the heart and centre of our soul, in the best and highest +appartments thereof, in the places most exposed to ordinary +observation, and most secure from the invasions of worldly care, erect +lively representations and lasting memorials unto the Divine bounty.] + +[Note 298: To him the excellent quality, the noble end, the most +obliging manner of whose beneficence doth surpass the matter thereof, +and hugely augment the benefits: who not compelled by any necessity, +not obliged by any law, or previous compact, not induced by any +extrinsick arguments, not inclined by our merit, not wearied by our +importunities, not instigated by troublesome passions of pity, shame +or fear (as we are wont to be), nor flattered with promises of +recompense, nor bribed with expectation of emolument thence to accrue +himself, but being absolute master of his own actions, only both +lawgiver and counsellor to himself, all sufficient and incapable of +admitting any accession to his perfect blissfulness, most willingly +and freely, out of pure bounty and good will, is our friend and +benefactor, preventing not only our desires, but our knowledge, +surpassing not our deserts only, but our wishes, yea even our +conceits, in the dispensation of his inestimable and irrequitable +benefits, having no other drift in the collation of them, beside our +real good, and welfare, our profit and advantage, our pleasure and +content.] + +[Note 299: Suppose a man infinitely ambitious, and equally spiteful +and malicious; one who poisons the ears of great men by venomous +whispers, and rises by the fall of better men than himself; yet if he +steps forth with a Friday look and a lenten face, with a blessed Jesu! +and a mornful ditty for the vices of the times; oh! then he is a saint +upon earth: an Ambrose or an Augustine (I mean not for that earthly +trash of book-learning; for, alas! such are above that, or at least +that's above them), but for zeal and for fasting, for a devout +elevation of the eyes, and a holy rage against other men's sins. And +happy those ladies and religious dames characterised in the 2d of +Timothy, c. iii. 5, 6, who can have such self-denying, thriving, able +men for their confessors! and thrice happy those families where they +vouchsafe to take their Friday night's refreshments! thereby +demonstrate to the world what Christian abstinence, and what +primitive, self-mortifying vigour there is in forbearing a dinner, +that they may have the better stomach to their supper. In fine, the +whole world stands in admiration of them: fools are fond of them, and +wise men are afraid of them; they are talked of, they are pointed out; +and, as they order the matter, they draw the eyes of all men after +them, and generally something else.] + +[Note 300: Again, there are some who have a certain ill-natured +stiffness (forsooth) in their tongue, so as not to be able to applaud +and keep pace with this or that self-admiring, vain-glorious Thraso, +while he is pluming and praising himself, and telling fulsome stories +in his own commendation for three or four hours by the clock, and at +the same time reviling and throwing dirt upon all mankind besides. + +There is also a sort of odd ill-natured men, whom neither hopes nor +fears, frowns nor favours, can prevail upon to have any of the cast, +beggarly, forlorn nieces or kinswomen of any lord or grandee, +spiritual or temporal, trumped upon them. + +To which we may add another sort of obstinate ill-natured persons, who +are not to be brought by any one's guilt or greatness to speak or +write, or to swear or lie, as they are bidden, or to give up their own +consciences in a compliment to those who have none themselves. + +And lastly, there are some so extremely ill-natured, as to think it +very lawful and allowable for them to be sensible, when they are +injured and oppressed, when they are slandered in their own good +names, and wronged in their just interests; and, withal, to dare to +own what they find and feel, without being such beasts of burden as to +bear tamely whatsoever is cast upon them; or such spaniels as to lick +the foot which kicks them, or to thank the goodly great one for doing +them all these back-favours.] + +[Note 301: I thought it necessary to look into the Socinian pamphlets, +which have swarmed so much among us within a few years. + +(Stillingfleet, In vindication of the doctrine of Trinity. 1697.)] + +[Note 302: Il examine entre autres «le péché contre le Saint-Esprit.» +On aurait bien voulu savoir en quoi consistait ce péché dont parle +l'Évangile. Mais rien de plus obscur; Calvin et les autres théologiens +en donnaient chacun une définition différente. Après une dissertation +minutieuse, John Hales conclut ainsi: «And though negative proofs from +scripture are not demonstrative, yet the general silence of the +apostles may at least help to infer a probability that the blasphemy +against the Holy Ghost is not committable by any Christian who lived +not in the time of our Saviour (1636).»--Cela apprend à raisonner. De +même, en Italie, les intrigues pour donner ou ôter des culottes aux +capucins développaient l'habileté politique et diplomatique.] + +[Note 303: «The scripture is a book of morality and not of philosophy. +Every thing there relates to practice.... It is evident from a cursory +view of the Old and New Testament that they are miscellaneous books, +some parts of which are history, others writ in a poetical style, and +others prophetical, but the design of them all is professedly to +recommend the practice of true religion and virtue.» + + (John Clarke, chapelain du roi, 1721.)] + +[Note 304: Burke, 133, _Réflexions sur la Révolution française_.] + +[Note 305: Ray, Boyle, Barrow, Newton.] + +[Note 306: Bentley, Clarke, Warburton, Berkeley.] + +[Note 307: Locke, Addison, Swift, Johnson, Richardson.] + +[Note 308: _Paupertina philosophia_ (Leibnitz).] + +[Note 309: After the constant conjunction of two objects, heat and +flame for instance, weight and solidity, we are determined by custom +alone to expect the one from the appearance of the other. All +inferences from experience are effects of custom not of reasoning.... +Upon the whole, there appears not, throughout all nature, any one +instance of connexion which is conceivable by us. All events seem +entirely loose and separate; one event follows another; but we can +never observe any tie between them. They seem conjoined, but never +connected.] + + +V + +À regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait guère +de cette inclination publique; à regarder de près la constitution, on +l'aperçoit d'abord. Elle semble un amas de priviléges, c'est-à-dire +d'injustices consacrées; la vérité est qu'elle est un corps de +contrats, c'est-à-dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou +grand, qu'il défend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit +garanti par ma charte, quel qu'il soit, suranné, indirect, inutile, +privé, public, personne n'y touchera, ni roi, ni lords, ni communes; +il s'agit d'un écu, je le défendrai comme un million: c'est ma +personne qu'on entame. Je quitterai mes affaires, je perdrai mon +temps, je jetterai mon argent, j'entreprendrai des ligues, je payerai +des amendes, j'irai en prison, je mourrai à la peine: il n'importe; je +n'aurai pas fait de lâcheté, je n'aurai pas plié sous l'injustice, je +n'aurai pas cédé une seule parcelle de mon droit. + +C'est par ce sentiment qu'on conquiert et qu'on garde la liberté +politique. C'est ce sentiment qui, après avoir renversé Charles Ier et +Jacques II, se précise en principes dans la déclaration de 1688, et se +développe chez Locke en démonstrations[310]. Au commencement de toute +société, dit-il, il faut poser l'indépendance de l'homme. Chacun a par +nature et primitivement le droit d'acquérir, de juger, de punir, de +faire la guerre, de gouverner sa famille et ses gens. La société n'est +qu'un contrat ultérieur entre de petits souverains préétablis, qui, +ayant traité et transigé entre eux, «conviennent de former une +communauté pour vivre avec sûreté, paix et bien-être les uns avec les +autres, pour jouir avec sécurité de leurs biens, et pour être mieux +protégés contre ceux qui ne sont pas de leur ligue. Ceux qui sont unis +en un seul corps, qui ont une loi commune établie et une judicature à +laquelle ils puissent en appeler, et en outre une autorité pour punir +les délinquants, sont en société civile les uns avec les autres[311].» +Des arbitres, des règles d'arbitrage, voilà tout ce que leur fédération +peut leur imposer. Ce sont des hommes libres qui, ayant traité entre +eux, sont encore libres. Leur société ne fonde pas leurs droits, elle +les garantit. Et les actes officiels soutiennent ici la théorie +abstraite. Quand le Parlement déclare le trône vacant, son premier +argument est que le roi a violé «le contrat originel» par lequel il +était roi. Quand les communes intentent un procès à Sacheverell, c'est +pour soutenir publiquement[312] que «la constitution d'Angleterre est +fondée sur un contrat, et que les sujets de ce royaume ont, dans leurs +diverses capacités publiques et privées, un titre aussi légal à la +possession des droits qui leur sont reconnus par la loi que le prince à +la possession de la couronne.» Quand lord Chatam défend l'élection de +Wilkes, c'est en établissant que «les droits des moindres sujets comme +ceux des plus grands reposent sur la même base, l'inviolabilité de la +loi commune, et que, si le peuple perd ses droits, ceux de la pairie +deviendront bientôt insignifiants[313].» Ce n'est point une +supposition, ni une philosophie qui les fonde, c'est un acte et un fait, +j'entends la grande Charte, la Pétition des droits, l'acte de l'_habeas +corpus_, et tout le corps des lois votées en parlement. Ces droits sont +là, inscrits sur des parchemins, consacrés dans des archives, signés, +scellés, authentiques; celui du fermier et celui du prince sont couchés +sur la même page, de la même encre, par le même scribe; tous deux +traitent de pair sur ce vélin; la main gantée y touche la main calleuse. +Ils ont beau être inégaux, ils ne le sont que par accord réciproque; le +paysan est aussi maître dans sa chaumière, avec son pain de seigle et +ses neuf shillings par semaine[314], que le duc de Marlborough dans son +Blenheim-Castle, avec ses quatre-vingt-dix mille livres sterling par an +de places et de pensions. + +Voilà des hommes debout et prêts à se défendre. Suivez ce sentiment du +droit dans le détail de la vie politique; la force du tempérament +brutal et des passions concentrées ou sauvages vient lui fournir des +armes. Si vous assistez à une élection, la première chose que vous +aperceviez, ce sont des tables pleines[315]. On s'empiffre aux frais +du candidat; l'ale, le gin et l'eau-de-vie coulent en plein air; la +mangeaille descend dans les ventres électoraux, les trognes deviennent +rouges. Mais en même temps elles deviennent furieuses. «À chaque verre +qu'ils entonnent, leur animosité croît. Maint honnête homme, qui +auparavant était aussi inoffensif qu'un lapin apprivoisé, une fois +rempli, devient aussi dangereux qu'une couleuvrine chargée.» Le débat +devient une lutte, et l'instinct batailleur, une fois lâché, a besoin +de coups. Les candidats s'enrouent l'un contre l'autre. On les promène +en l'air sur des fauteuils, au grand péril de leur cou; la foule hue, +applaudit et s'échauffe par le mouvement, la contradiction, le tapage; +les grands mots patriotiques ronflent, la colère et la boisson enflent +les veines, les poings se serrent, les gourdins travaillent, et des +passions de bouledogues manoeuvrent les grands intérêts du pays; qu'on +prenne garde de les tourner contre soi: lords, communes ou roi, elles +n'épargneront personne, et quand le gouvernement voudra opprimer un +homme en dépit d'elles, elles contraindront le gouvernement à abroger +sa loi. + +On ne les musellera pas, car elles s'enorgueillissent de ne pas être +muselées. L'orgueil ici s'ajoute à l'instinct pour défendre le droit. +Chacun sent que «sa maison est son château,» et que la loi veille à sa +porte. Chacun se dit qu'il est à l'abri de l'insolence privée, que +l'arbitraire public n'arrivera pas jusqu'à lui, qu'il «a son corps,» +qu'il peut répondre à des coups par des coups, à des blessures par des +blessures, qu'il sera jugé par un jury indépendant et d'après une loi +commune à tous. «Quand un homme en Angleterre, dit Montesquieu, aurait +autant d'ennemis qu'il a de cheveux sur la tête, il ne lui en +arriverait rien. Les lois n'y étant pas faites pour un particulier +plutôt que pour un autre, chacun se regarde comme monarque, et les +hommes dans cette nation sont plutôt des confédérés que des +concitoyens.» Cela va si loin, «qu'il n'y a guère de jour où quelqu'un +ne perde le respect au roi d'Angleterre.... Dernièrement milady Bell +Molineux, maîtresse fille, envoya arracher les arbres d'une petite +pièce de terre que la reine avait achetée pour Kensington, et lui fit +procès sans avoir jamais voulu, sous quelque prétexte, s'accommoder +avec elle, et fit attendre le secrétaire de la reine trois heures....» +Quand ils viennent en France, ils sont tout étonnés de voir le régime +du bon plaisir, la Bastille, les lettres de cachet, un gentilhomme qui +n'ose résider sur sa terre, à la campagne, par crainte de l'intendant; +un écuyer de la maison du roi qui, pour une coupure de rasoir, tue +impunément un pauvre barbier[316]. Chez eux, «aucun citoyen ne craint +aucun citoyen.» Causez avec le premier venu, vous verrez combien cette +sécurité relève leurs coeurs et leurs courages. Tel matelot qui mène +Voltaire en barque, et demain sera _pressé_ pour la flotte, se préfère +à lui et le regarde avec compassion en recevant son écu. L'énormité de +l'orgueil éclate à chaque pas et à chaque page. Un Anglais, dit +Chesterfield, se croit en état de battre trois Français. Ils diraient +volontiers qu'ils sont, dans le troupeau des hommes, comme des +taureaux dans un troupeau de boeufs. Vous les entendez s'enorgueillir +de leurs coups de poing, de leur viande, de leur ale, de tout ce qui +peut entretenir la force et la fougue de la volonté virile. «Le +_roastbeef_ et la bière[317] font des bras plus forts que l'eau claire +et les grenouilles.» Aux yeux de la foule, leurs voisins sont des +perruquiers affamés, papistes et serfs, sortes de créatures +inférieures qui n'ont ni la propriété de leurs corps ni le +gouvernement de leurs consciences, marionnettes et machines dans la +main d'un maître et d'un prêtre. Pour eux, ils sont «les princes de +l'espèce humaine.» «Je les vois passer, l'orgueil dans le maintien, le +défi dans les yeux, tendus vers de hauts desseins, troupe sérieuse et +pensive. Les formes ne les ont point polis; ils sortent intacts des +mains de la nature, âpres dans leur hardiesse native de coeur, fidèles +à ce qu'ils croient le juste, supérieurs à la contrainte. Chez eux, +le paysan lui-même se glorifie de surveiller ses droits et apprend à +vénérer son titre d'homme[318].» + +Des hommes ainsi faits peuvent se passionner pour les affaires +publiques, car ce sont leurs affaires; en France, ce ne sont que les +affaires du roi et de Mme de Pompadour[319]. Ici, les partis sont +ardents comme les sectes: gens de la haute et de la basse Église, +capitalistes et propriétaires fonciers, noblesse de cour et châtelains +rustiques, ils ont leurs dogmes, leurs théories, leurs moeurs et leurs +haines, comme les presbytériens, les anglicans et les quakers. Le +_squire_ de campagne déblatère, après boire, contre la maison de +Hanovre, et porte la santé du roi au delà de l'eau; le whig de la +ville, le 13 janvier, porte celle de l'homme au masque[320], et +ensuite de l'homme qui fera la même chose sans masque. Ils se sont +emprisonnés, exilés, décapités tour à tour, et le Parlement retentit +tous les jours de la fureur de leurs invectives. La vie politique, +comme la vie religieuse, surabonde et déborde, et ses explosions ne +font que marquer la force de la flamme qui l'entretient. L'acharnement +des partis dans l'État comme dans la foi est une preuve de zèle; la +tranquillité constante n'est que l'indifférence générale, et s'ils se +battent aux élections, c'est qu'ils prennent intérêt aux élections. +Ici, «un couvreur se fait apporter sur les toits la gazette pour la +lire.» Un étranger qui lirait les journaux «croirait le pays à la +veille d'une révolution.» Quand le gouvernement fait une démarche, le +public se sent engagé; c'est son honneur et c'est son bien dont le +ministre dispose; que le ministre prenne garde à lui, s'il en dispose +mal. Chez nous, M. de Conflans, qui par lâcheté a perdu sa flotte, en +est quitte pour une épigramme; ici, l'amiral Byng, qui par prudence a +évité de risquer la sienne, est fusillé. Chacun, dans sa condition et +selon sa force, prend part aux affaires; la populace casse la tête des +gens qui ne veulent pas boire à la santé de Sacheverell; les +gentilshommes viennent en cavalcade à sa rencontre. Toujours quelque +favori ou ennemi public provoque des démonstrations publiques. C'est +Pitt, que le peuple acclame, et sur qui «les municipalités font +pleuvoir «des boîtes d'or.» C'est Grenville, que l'on va siffler au +sortir de la chambre. C'est lord Bute, que la reine aime, qu'on hue, +et dont on brûle les emblèmes, une botte et une jupe. C'est le duc de +Bedford, dont le palais est attaqué par une émeute, et ne peut être +défendu que par une garnison de fantassins et de cavaliers. C'est +Wilkes, dont le gouvernement a saisi les papiers, et à qui le jury +assigne sur le gouvernement une indemnité de mille _pounds_. Chaque +matin, les journaux et les pamphlets viennent discuter les affaires, +juger les caractères, invectiver par leur nom les lords, les orateurs, +les ministres, le roi lui-même. Qui veut parler, parle. Dans ce +tumulte d'écrits et de ligues, l'opinion grossit, s'enfle comme une +vague, et, tombant sur le Parlement et la cour, noie les intrigues et +entraîne les dissentiments. Au fond, en dépit des bourgs pourris, +c'est elle qui gouverne. Le roi a beau être obstiné, les grands ont +beau faire des ligues; sitôt qu'elle gronde, tout plie ou craque. Les +deux Pitt ne montent si haut que parce qu'ils sont portés par elle, et +l'indépendance de l'individu aboutit à la souveraineté de la nation. + +Dans un pareil état, «toutes les passions étant libres[321], la haine, +l'envie, la jalousie, l'ardeur de s'enrichir et de se distinguer, +paraissent dans toute leur étendue.» Jugez de la force, et de la séve +avec lesquelles l'éloquence doit s'y implanter et végéter. Pour la +première fois depuis la ruine de la tribune antique, elle a trouvé le +sol dans lequel elle peut s'enraciner et vivre, et une moisson +d'orateurs se lève, égale, par la diversité des talents, par l'énergie +des convictions et par la magnificence du style, à celle qui couvrit +jadis l'_agora_ grecque et le _forum_ romain. Depuis longtemps, il +semblait que la liberté de discussion, la pratique des affaires, +l'importance des intérêts engagés et la grandeur des récompenses +offertes dussent provoquer sa croissance; mais elle avortait, +encroûtée dans la pédanterie théologique, ou restreinte dans les +préoccupations locales, et le secret des séances parlementaires lui +ôtait la moitié de sa force en lui ôtant la plénitude du jour. Voici +qu'enfin la lumière se fait; une publicité d'abord incomplète, puis +entière, donne au Parlement la nation pour auditoire. Le discours +s'élève et s'élargit en même temps que le public se dégrossit et se +multiplie. L'art classique, devenu parfait, fournit la méthode et les +développements. La culture moderne fait entrer dans le raisonnement +technique la liberté des entretiens et l'ampleur des idées générales. +Au lieu d'argumenter, ils conversent; de procureurs ils deviennent +orateurs. Avec Addison, avec Steele et Swift, le goût et le génie font +irruption dans la polémique. Voltaire ne sait «si les harangues +méditées qu'on prononçait autrefois dans Athènes et dans Rome +l'emportent sur les discours non préparés du chevalier Windham, de +lord Carteret» et de leurs rivaux. Enfin le discours achève de percer +la sécheresse des questions spéciales et la froideur de l'action +compassée[322] qui l'ont comprimé si longtemps; il déploie +audacieusement et irrégulièrement sa force et son luxe, et l'on voit +paraître, en face des jolis abbés de salon qui arrangent en France des +compliments d'académie, la mâle éloquence de Junius, de lord Chatam, +de Fox, de Pitt, de Burke et de Sheridan. + +Je n'ai point à raconter leurs vies, ni à développer leurs caractères; +il faudrait entrer dans le détail politique. Trois d'entre eux, lord +Chatam, Fox et Pitt, ont été ministres[323], et leur éloquence est une +portion de leur pouvoir et de leur action. Elle appartient à ceux qui +raconteront les affaires qu'ils ont conduites; je ne puis qu'en +marquer le ton et l'accent. + +Un souffle extraordinaire, une sorte de frémissement de volonté +tendue, court à travers toutes ces harangues. Ce sont des hommes qui +parlent, et ils parlent comme s'ils combattaient. Ni ménagements, ni +politesse, ni retenue. Ils sont déchaînés, ils se livrent, ils se +lancent, et s'ils se contiennent, ce n'est que pour frapper plus +impitoyablement et plus fort. Lorsque Pitt remplit pour la première +fois la chambre des communes de sa voix vibrante, il avait déjà son +indomptable audace. En vain Walpole essaya «de le museler,» puis de +l'accabler; son sarcasme lui fut renvoyé avec une prodigalité +d'outrages, et le tout-puissant ministre plia, souffleté sous la +vérité de la poignante insulte que le jeune homme lui infligeait. Une +hauteur d'orgueil qui ne fut surpassée que par celle de son fils, une +arrogance qui réduisait ses collègues à l'état de subalternes, un +patriotisme romain qui réclamait pour l'Angleterre la tyrannie +universelle, une ambition qui prodiguait l'argent et les hommes, +communiquait à la nation sa rapacité et sa fougue, et n'apercevait de +repos que dans les perspectives lointaines de la gloire éblouissante +et de la puissance illimitée, une imagination qui transportait dans le +Parlement la véhémence de la déclamation théâtrale, les éclats de +l'inspiration saccadée, la témérité des images poétiques, voilà les +sources de son éloquence: + + Hier encore l'Angleterre eût pu se tenir debout contre le monde; + aujourd'hui, «personne si pauvre qui lui rende hommage!...» + Milords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Nous serons + forcés à la fin de nous rétracter; rétractons-nous pendant que + nous le pouvons encore, avant que nous y soyons forcés. Je dis + que nous devons nécessairement abroger ces violents actes + oppressifs; ils doivent être rappelés, vous les rappellerez, je + m'y engage d'honneur; vous finirez par les rappeler, j'y joue ma + réputation; je consentirai à être pris pour un idiot, si à la fin + ils ne sont pas rappelés!... Vous avez beau enfler toute dépense + et tout effort, accumuler et empiler tous les secours que vous + pourrez acheter ou emprunter, trafiquer ou brocanter avec chaque + petit misérable prince allemand qui vend et expédie ses sujets + aux boucheries des princes étrangers: vos efforts sont pour + toujours vains et impuissants, doublement impuissants par l'aide + mercenaire qui vous sert d'appui, car elle irrite jusqu'à un + ressentiment incurable l'âme de vos ennemis. Quoi! lancer sur eux + les fils mercenaires de la rapine et du pillage! les dévouer, eux + et leurs possessions, à la rapacité d'une cruauté soudoyée! Si + j'étais Américain comme je suis Anglais, tant qu'un bataillon + étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas mes + armes! Jamais, jamais, jamais! Mais, milords, quel est l'homme + qui, pour combler ces hontes et ces méfaits de notre armée, a + osé autoriser et associer à nos armes le tomahawk et le couteau à + scalper du sauvage! Appeler dans une alliance civilisée le + sauvage féroce et inhumain des forêts,--lancer contre nos + établissements, parmi nos parentés, nos anciennes amitiés, le + cannibale impitoyable qui a soif du sang des hommes, des femmes + et des enfants,--désoler leur pays, vider leurs demeures, + extirper leur race et leur nom par ces horribles chiens d'enfer + de la guerre sauvage! milords, ces énormités crient et appellent + tout haut réparation et punition! Si on ne les efface à fond et + tout entières, il y aura une tache sur notre réputation + nationale. C'est une violation de la constitution: je crois que + cela est contre la loi[324]. + +Il y a quelque chose de Milton et de Shakspeare dans cette pompe +tragique, dans cette solennité passionnée, dans l'éclat sombre et +violent de ce style surchargé et trop fort. C'est de cette pourpre +superbe et sanglante que se parent les passions anglaises; c'est sous +les plis de ce drapeau qu'elles se rangent en bataille, d'autant plus +puissantes qu'au milieu d'elles il y en a une toute sainte, le +sentiment du droit, qui les rallie, les emploie et les ennoblit. + + Je me réjouis que l'Amérique ait résisté; trois millions d'hommes + assez morts à tous les sentiments de liberté pour souffrir + volontairement qu'on les fasse esclaves auraient été des + instruments convenables pour rendre le reste esclave aussi.... + L'esprit qui maintenant résiste à vos taxes en Amérique est le + même qui autrefois s'est opposé en Angleterre aux dons gratuits, + à la taxe des vaisseaux; c'est le même esprit qui a dressé + l'Angleterre sur ses pieds, et par le bill des droits a + revendiqué la constitution anglaise; c'est le même esprit qui a + établi ce grand, ce fondamental et essentiel principe de vos + libertés, que nul sujet de l'Angleterre ne peut être taxé que de + son propre consentement. Ce glorieux esprit whig anime en + Amérique trois millions d'hommes qui préfèrent la pauvreté avec + la liberté à des chaînes dorées et à la richesse ignoble, et qui + mourront pour la défense de leurs droits en hommes et en hommes + libres.... Comme Anglais par naissance et par principes, je + reconnais aux Américains un droit suprême et inaliénable sur leur + propriété, un droit par lequel ils sont justifiés à la défendre + jusqu'à la dernière extrémité[325]. + +Si Pitt sent son droit, il sent aussi celui des autres; c'est avec +cette idée qu'il a remué et manié l'Angleterre. Il en appelait aux +Anglais contre eux-mêmes; et, en dépit d'eux-mêmes, ils +reconnaissaient leur plus cher instinct dans cette maxime, que chaque +volonté humaine est inviolable dans sa province limitée et légale, et +qu'elle doit se dresser tout entière contre la plus petite usurpation. + +Des passions effrénées et le plus viril sentiment du droit, voilà +l'abrégé de toute cette éloquence. Au lieu d'un orateur, homme public, +prenez un écrivain, simple particulier; voyez ces lettres de +Junius[326] qui, au milieu de l'irritation et des inquiétudes +nationales, tombèrent une à une comme des gouttes de feu sur les +membres fiévreux du corps politique. Si celui-ci serre ses phrases et +choisit ses épithètes, ce n'est point par amour du style, c'est pour +mieux imprimer l'insulte. Les artifices oratoires deviennent entre ses +mains des instruments de supplice, et lorsqu'il lime ses périodes +c'est pour enfoncer plus avant et plus sûrement le couteau; avec +quelle audace d'invective, avec quelle roideur d'animosité, avec +quelle ironie corrosive et brûlante, appliquée sur les parties les +plus secrètes de la vie privée, avec quelle insistance inexorable de +persécution calculée et méditée, les textes seuls pourront le dire: +«Milord, écrit-il au duc de Bedford, vous êtes si peu accoutumé à +recevoir du public quelque marque de respect ou d'estime, que si dans +les lignes qui suivent un compliment ou un terme d'approbation venait +à m'échapper, vous le prendrez, je le crains, pour un sarcasme lancé +contre votre réputation établie ou peut-être pour une insulte infligée +à votre discernement[327]....» «Il y a quelque chose, écrit-il au duc +de Grafton, dans votre caractère et dans votre conduite qui vous +distingue non-seulement de tous les autres ministres, mais encore de +tous les autres hommes: ce n'est pas seulement de faire le mal par +dessein, mais encore de n'avoir jamais fait le bien par méprise; ce +n'est pas seulement d'avoir employé avec un égal dommage votre +indolence et votre activité, c'est encore d'avoir pris pour principe +premier et uniforme, et, si je puis l'appeler ainsi, pour génie +dominant de votre vie, le talent de traverser tous les changements et +toutes les contradictions possibles de conduite, sans que jamais +l'apparence ou l'imputation d'une vertu ait pu s'appliquer à votre +personne, ni que jamais la versatilité la plus effrénée ait pu vous +tromper et vous séduire jusqu'à vous engager dans une seule sage ou +honorable action[328].» Il continue et s'acharne; même lorsqu'il le +voit tombé et déshonoré, il s'acharne encore. Il a beau avouer tout +haut qu'en l'état où il est, son ennemi «désarmerait une rancune +privée;» il redouble. «Pour ma part, je ne prétends point comprendre +ces prudentes formes du décorum, ces douces règles de discrétion que +certaines gens essayent de concilier avec la conduite des plus grandes +et des plus hasardeuses affaires. Je dédaignerais de pourvoir mon +avenir d'un asile ou de conserver des égards pour un homme qui ne +garde point de ménagements avec la nation. Ni l'abjecte soumission +avec laquelle il déserte son poste à l'heure du danger, ni même +l'inviolable bouclier de lâcheté dont il se couvre, ne le +protégeraient. Je le poursuivrais jusqu'au bout de ma vie et je +tendrais le dernier effort de ma volonté pour sauver de l'oubli son +opprobre éphémère et pour rendre immortelle l'infamie de son +nom[329].» Excepté Swift, y a-t-il une créature humaine qui ait plus +volontairement concentré et aigri dans son coeur le poison de la +haine? Celle-ci n'est point vile cependant, car elle se croit au +service du juste. Au milieu de leurs excès, c'est cette persuasion qui +les relève; ils se déchirent, mais ils ne rampent pas; quel que soit +l'adversaire, ils se tiennent debout devant lui. + + Sire, écrit Junius au roi, c'est le malheur de votre vie et la + cause originelle de tous les reproches et de toutes les calamités + qui ont accompagné votre gouvernement, que vous n'avez jamais + connu le langage de la vérité, tant que vous ne l'avez point + entendu dans les plaintes de votre peuple. Il n'est point trop + tard cependant pour corriger l'erreur de votre éducation. Nous + sommes encore disposés à tenir un compte indulgent des + pernicieuses leçons que vous avez reçues dans votre jeunesse et à + fonder les plus hautes espérances sur la bienveillance naturelle + de vos inclinations. Nous sommes loin de vous croire capable d'un + dessein délibéré et d'un attentat direct contre les droits + originels sur lesquels toutes les libertés civiles et politiques + de vos sujets sont assises. Si nous avions pu nourrir un soupçon + si déshonorant pour votre renommée, nous aurions depuis longtemps + adopté un style de remontrances fort éloigné de l'humilité de la + plainte. Le peuple d'Angleterre est fidèle à la maison de + Hanovre, non parce qu'il préfère vainement une famille à une + autre, mais parce qu'il est convaincu que l'établissement de + cette famille était nécessaire au maintien de ses libertés + civiles et religieuses. Le prince qui imite la conduite des + Stuarts doit être averti par leur exemple, et pendant qu'il se + glorifie de la solidité de son titre, il fera bien de se souvenir + que, si sa couronne a été acquise par une révolution, elle peut + être perdue par une autre[330]. + +Cherchons des génies moins âpres, et tâchons de rencontrer un accent +plus doux. Il y a un homme, Charles Fox, qui s'est trouvé heureux dès +le berceau, qui a tout appris sans études, que son père a élevé dans +la prodigalité et l'insouciance, que, dès vingt et un ans, la voix +publique a désigné comme le prince de l'éloquence et le chef d'un +grand parti, libéral, humain, sociable, fidèle aux généreuses +espérances, à qui ses ennemis eux-mêmes pardonnaient ses fautes, que +ses amis adoraient, que le travail n'avait point lassé, que les +rivalités n'avaient point aigri, que le pouvoir n'avait point gâté, +amateur de la conversation, des lettres, du plaisir, et qui a laissé +l'empreinte de son riche génie dans l'abondance persuasive, dans le +beau naturel, dans la clarté et la facilité continue de ses discours. +Le voici qui prend la parole, pensez aux ménagements qu'il doit +garder; c'est un homme d'État, un premier ministre, qui parle en plein +Parlement, qui parle des amis du roi, des lords de la chambre à +coucher, des plus illustres familles du royaume, qui a devant lui +leurs alliés et leurs proches, qui sent que chacune de ses paroles +s'enfoncera comme une flèche ardente dans le coeur et dans l'honneur +des cinq cents hommes assis pour l'écouter. Il n'importe, on l'a +trahi; il veut punir les traîtres, et voici à quel pilori il attache +«les janissaires d'antichambre» qui, par ordre du prince, viennent de +déserter au milieu du combat: + + Le domaine entier du langage ne fournit pas de termes assez forts + et assez poignants pour marquer le mépris que je ressens pour + leur conduite. C'est un aveu effronté d'immoralité politique, + comme si cette espèce de trahison était moindre qu'aucune autre. + Ce n'est pas seulement une dégradation d'un rang qui ne devrait + être occupé que par la loyauté la plus pure et la plus + exemplaire; c'est un acte qui les fait déchoir de leurs droits à + la renommée de gentilshommes, et les réduit au niveau des plus + bas et des plus vils de leur espèce, qui insulte à la noble et + ancienne indépendance caractéristique de la pairie anglaise, et + qui est calculé pour déshonorer et avilir la législature anglaise + aux yeux de toute l'Europe et devant la plus lointaine postérité. + Par quelle magie la noblesse peut-elle ainsi changer le vice en + vertu, je ne le sais pas, et je ne souhaite pas le savoir; mais + en tout autre sujet que la politique, et parmi toutes autres + personnes que des lords de la chambre à coucher, un tel exemple + de la plus grossière perfidie serait flétri, comme il le mérite, + par l'infamie et l'exécration[331]. + +Puis se retournant vers les communes: + + Un Parlement ainsi lié et contrôlé, sans coeur et sans liberté, + au lieu de limiter la prérogative de la couronne, l'étend, + l'établit et la consolide au delà de tout précédent, de toute + condition et de toute limite. Mais quand la chambre des communes + anglaises serait si ignominieusement morte à la conscience du + poids dont elle doit peser dans la constitution, quand elle + aurait si entièrement oublié ses anciennes luttes et ses anciens + triomphes dans la grande cause de la liberté et de l'humanité, + quand elle serait si indifférente à l'objet et à l'intérêt + premier de son institution originelle, j'ai la confiance que le + courage caractéristique de cette nation serait encore au niveau + de cette épreuve; j'ai la confiance que le peuple anglais serait + aussi jaloux des influences secrètes qu'il est supérieur aux + violences ouvertes; j'ai la confiance qu'il n'est pas plus + disposé à défendre son intérêt contre la déprédation et l'insulte + étrangère qu'à rencontrer face à face et jeter par terre cette + conspiration nocturne contre la constitution[332]. + +Voilà les explosions d'un naturel par excellence doux et aimable; +jugez des autres. Une sorte d'exagération passionnée règne dans les +débats que soulèvent le procès de Warren Hastings et la Révolution +française, dans la rhétorique acrimonieuse et dans la déclamation +outrée de Sheridan, dans le sarcasme impitoyable et dans la pompe +sentencieuse du second Pitt. Ils aiment la vulgarité brutale des +couleurs voyantes; ils recherchent les grands mots accumulés, les +oppositions symétriquement prolongées, les périodes énormes et +retentissantes. Ils ne craignent point de rebuter, et ils ont besoin +de faire effet. La force, c'est là leur trait, et celui du plus grand +d'entre eux, le premier esprit de ce temps, Edmund Burke. «Prenez +Burke à partie, disait Johnson, sur tel sujet qu'il vous plaira; il +est toujours prêt à vous tenir tête.» Il n'était point entré au +Parlement, comme Fox et les deux Pitt, dès l'aurore de la jeunesse, +mais à trente-cinq ans, ayant eu le temps de s'instruire à fond de +toutes choses, savant dans le droit, l'histoire, la philosophie, les +lettres, maître d'une érudition si universelle qu'on l'a comparé à +lord Bacon. Mais ce qui le distinguait entre tous les autres, c'était +une large intelligence compréhensive qui, exercée par des études et +des compositions philosophiques[333], saisissait les ensembles, et, +par delà les textes, les constitutions et les chiffres, apercevait la +direction invisible des événements et l'esprit intime des choses, en +couvrant de son dédain «ces prétendus hommes d'État, troupeau profane +de manoeuvres vulgaires, qui nient l'existence de tout ce qui n'est +point grossier et matériel, et qui, bien loin d'être capables de +diriger le grand mouvement d'un empire, ne sont pas dignes de tourner +une roue dans la machine.» Par-dessus tant de dons, il avait une de +ces imaginations fécondantes et précises qui croient que la +connaissance achevée est une vue intérieure, qui ne quittent point un +sujet sans l'avoir revêtu de ses couleurs et de ses formes; et qui, +traversant les statistiques et le fatras des documents arides, +recomposent et reconstruisent devant les yeux du lecteur un pays +lointain et une nation étrangère avec ses monuments, ses costumes, ses +paysages et tout le détail mouvant des physionomies et des moeurs. À +toutes ces puissances d'esprit qui font le systématique, il ajoutait +toutes les énergies du coeur qui font l'enthousiaste. Pauvre, inconnu, +ayant dépensé sa jeunesse à compiler pour les libraires, il était +parvenu, à force de travail et de mérite, avec une réputation pure et +une conscience intacte, sans que les épreuves de sa vie obscure ou les +séductions de sa vie brillante eussent entamé son indépendance ou +terni la fleur de sa loyauté. Il apportait dans la politique une +horreur du crime, une vivacité et une sincérité de conscience, une +humanité, une sensibilité, qui ne semblent convenir qu'à un jeune +homme. Il appuyait la société humaine sur des maximes de morale, +réclamait pour les sentiments nobles la conduite des affaires, et +semblait avoir pris à tâche de relever et d'autoriser tout ce qu'il y +a de généreux dans le coeur humain. Il avait noblement combattu pour +de nobles causes: contre les attentats du pouvoir en Angleterre, +contre les attentats du peuple en France, contre les attentats des +particuliers dans l'Inde. Il avait défendu, avec des recherches +immenses et un désintéressement incontesté, les Hindous tyrannisés par +l'avidité anglaise, et «ces derniers misérables cultivateurs qui +survivaient attachés au sol, le dos écorché par le fermier, puis une +seconde fois mis à vif par le cessionnaire, livrés à une succession de +despotismes que leur brièveté rendait plus rapaces, et flagellés ainsi +de verges en verges, tant qu'on leur trouvait une dernière goutte de +sang pour leur extorquer un dernier grain de riz[334].» Il s'était +fait partout le champion d'un principe et le persécuteur d'un vice, et +on le voyait lancer à l'attaque toutes les forces de son étonnant +savoir, de sa haute raison, de son style splendide, avec l'ardeur +infatigable et intempérante d'un moraliste et d'un chevalier. + +Ne le lisez que par grandes masses; ce n'est qu'ainsi qu'il est grand: +autrement l'outré, le commun, le bizarre vous arrêteront et vous +choqueront; mais si vous vous livrez à lui, vous serez emporté et +entraîné. La masse énorme des documents roule impétueusement dans un +courant d'éloquence. Quelquefois le discours parlé ou écrit n'a pas +trop d'un volume pour déployer le cortége de ses preuves multipliées +et de ses courageuses colères. C'est l'exposé de toute une +administration, c'est l'histoire entière de l'Inde anglaise, c'est la +théorie complète des révolutions et de l'état politique qui arrive +comme un vaste fleuve débordant pour choquer, de son effort incessant +et de sa masse accumulée, quelque crime qu'on veut absoudre ou quelque +injustice qu'on veut consacrer. Sans doute il y a de l'écume sur ses +remous, il y a de la bourbe dans son lit; des milliers d'étranges +créatures se jouent tempêtueusement à la surface; il ne choisit pas, +il prodigue; il précipite par myriades ses imaginations pullulantes, +emphase et crudités, déclamations et apostrophes, plaisanteries et +exécrations, tout l'entassement grotesque ou horrible des régions +reculées et des cités populeuses que sa science et sa fantaisie +infatigables ont traversées. Il dira, en parlant de ces prêts +usuraires à quarante-huit pour cent et à intérêts composés par +lesquels les Anglais ont dévasté l'Inde, que «cette dette forme +l'ignoble sanie putride dans laquelle s'est engendrée toute cette +couvée rampante d'ascarides, avec les replis infinis insatiablement +noués noeuds sur noeuds de ces ténias invincibles qui dévorent la +nourriture et rongent les entrailles de l'Inde[335].» Rien ne lui +paraîtra excessif, ni la description des supplices, ni l'atrocité des +images, ni le cliquetis assourdissant des antithèses, ni la fanfare +prolongée des malédictions, ni la gigantesque bizarrerie des +bouffonneries. Entre ses mains, le duc de Bedford, qui lui a reproché +sa pension, deviendra, «parmi les créatures de la couronne, le +léviathan qui, deci delà, roule sa masse colossale, joue et gambade +dans l'océan des bontés royales, qui pourtant, tout énorme qu'il soit +et quoique couvrant une lieue de son étendue, n'est après tout qu'une +créature, puisque ses côtes, ses nageoires, ses fanons, son lard, ses +ouïes elles-mêmes, par lesquelles il lance un jet d'eau contre son +origine et éclabousse les autres d'écume, tout en lui et autour de lui +vient du trône[336].» Il n'a point de goût, ses pareils non plus. La +fine déduction grecque ou française n'a jamais trouvé place chez les +nations germaniques; tout y est gros ou mal dégrossi; il ne sert de +rien à celui-ci d'étudier Cicéron et d'emprisonner son élan dans les +digues régulières de la rhétorique latine. Il reste à demi barbare, +empâté dans l'exagération et la violence; mais sa fougue est si +soutenue, sa conviction si forte, son émotion si chaleureuse et si +surabondante, qu'on se laisse aller, qu'on oublie toute répugnance, +qu'on ne voit plus dans ses irrégularités et ses débordements que les +effusions d'un grand coeur et d'un profond esprit trop ouverts et trop +pleins, et qu'on admire avec une sorte de vénération inconnue cet +épanchement extraordinaire, impétueux comme un torrent, large comme +une mer, où ondoie l'inépuisable variété des couleurs et des formes +sous le soleil d'une imagination magnifique qui communique à cette +houle limoneuse toute la splendeur de ses rayons. + +[Note 310: Il faut lire dans sir Robert Filmer la théorie régnante, +pour voir de quel bourbier de sottises on sortait. Sir Robert Filmer +disait qu'Adam avait reçu en naissant un pouvoir absolu et royal sur +tout l'univers; que dans toute réunion d'hommes il y en avait un qui +était roi légitime, comme plus proche héritier d'Adam. "Some say it +was by lot, and others that Noah sailed round the Mediterranean in ten +years, and divided the world into Asia, Afric, and Europa, portions +for his three sons."--Comparez Bossuet, _Politique fondée sur +l'Écriture_. Les sciences morales se dégagent en ce moment de la +théologie.] + +[Note 311: Those who are united in one body and have a common +established law and judicature to appeal to, with authority to punish +offenders, are in civil society one with another. + +Every one quits his executive power of nature, and resigns it to the +public. + +As for the ruler, (it is said) he ought to be absolute, because he has +power to do more hurt and wrong; it is right when he does it.--This is +to think that men are so foolish, that they take care to avoid what +mischiefs may be done them by polecats or foxes; but are content, may +think it safety, to be devoured by lions. + +The only way whereby any one divests himself of his natural liberty, +and puts on the bonds of civil society is by agreeing with other men +to join and unite into a community, for their comfortable, safe and +peaceable living one amongst another, in secure enjoyment of their +properties and a greater security against any that are not of it. + +Nothing can make a man subject or member of a commonwealth but his +actually entering into it by positive engagement and express promise +and compact. + +The great and chief end of men uniting into commonwealths and putting +themselves under government is the preservation of their property. +(Locke, _of Civil Government_.)] + +[Note 312: Discours du général Stanhope, un des _managers_.] + +[Note 313: The rights of the greatest and of the meanest subjects now +stand upon the same foundation,--the security of law common to all.... +When the people had lost their rights, those of the peerage would soon +become insignificant. (Discours de lord Chatam, affaire de Wilkes.)] + +[Note 314: Évaluation de De Foe.] + +[Note 315: Their eating, indeed, amazes me; had I five hundred heads, +and were each head furnished with brains, yet would they all be +insufficient to compute the number of cows, pigs, geese, and turkies, +which upon this occasion die for the good of their country!... + +On the contrary, they seem to lose their temper as they lose their +appetites; every morsel they swallow, and every glass they pour down, +serves to increase their animosity.--Many an honest man, before as +harmless as a tame rabbit, when loaded with a single election dinner, +has become more dangerous than a charged culverin. + +The mob meet upon the debate; fight themselves sober; and then draw +off to get drunk again, and charge for another encounter. (Goldsmith.) +Voyez aussi Hogarth.] + +[Note 316: Smollett, _Peregrine Pickle_, ch. 40.] + +[Note 317: Hogarth.] + +[Note 318: + + Stern o'er each bosom reason holds her state; + With daring aims irregularly great. + Pride in their port, defiance in their eye, + I see the lords of human kind pass by; + Intent on high designs, a thoughtful band, + By forms unfashioned, fresh from nature's hand; + Fierce in their native hardiness of soul, + True to imagined right, above control, + While even the peasant boasts these rights to scan, + And learns to venerate himself a man. + (Goldsmith.)] + +[Note 319: Lord Chesterfield remarque qu'un Français d'alors n'entend +point le mot de patrie; qu'il faut lui parler de son prince.] + +[Note 320: L'exécuteur de Charles Ier.] + +[Note 321: Montesquieu, liv. XIX, chap. XXVII.] + +[Note 322: Jugement d'Addison.] + +[Note 323: Junius a écrit sous l'anonyme et les critiques n'ont pu +encore démêler avec certitude son véritable nom.--Pour Sheridan, voyez +tome II, p. 85, et tome III, p. 408.--Pour Burke, tome III, p. 88.] + +[Note 324: But yesterday, and _England_ might have stood against the +world; now «none so poor to do her reverence.» + +We shall be forced ultimately to retract; let us retract while we can, +not when we must. I say we must necessarily undo these violent +oppressive acts: they must be repealed--you will repeal them; I pledge +myself for it, that you will in the end repeal them; I stake my +reputation on it:--I will consent to be taken for an idiot, if they +are not finally repealed. + +You may swell every expence, and every effort, still more +extravagantly pile and accumulate every assistance you can buy or +borrow; traffic and barter with every little pitiful German prince, +that sells and sends his subjects to the shambles of a foreign prince; +your efforts are for ever vain and impotent--doubly so from this +mercenary aid on which you rely; for it irritates, to an incurable +resentment, the minds of your enemies;--to overrun them with the +mercenary sons of rapine and plunder; devoting them and their +possessions to the rapacity of hireling cruelty! If I were an +American, as I am an Englishman, while a foreign troop was landed in +my country, I never would lay down my arms--never--never--never! + +But, my Lords, who is the man, that in addition to these disgraces and +mischiefs of our army, has dared to authorize and associate to our +arms the tomahawk and scalping-knife of the savage? To call into +civilized alliance the wild and inhuman savage of the woods; to +delegate to the merciless Indian the defence of disputed rights, and +to wage the horrors of barbarous war against our brethren? My Lords, +these enormities cry aloud for redress and punishment; unless +thoroughly done away, it will be a stain on the national character--it +is a violation of the Constitution--I believe it is against law.] + +[Note 325: I rejoice that America has resisted; three millions of +people so dead to all the feelings of liberty, as voluntarily to let +themselves be made slaves, would have been fit instruments to make +slaves of all the rest. + +Let the sacredness of their property remain inviolate; let it be +taxable only by their own consent given in their provincial +assemblies; else it will cease to be property. + +This glorious spirit of whiggism animate three millions in America, +who prefer liberty with poverty to gilded chains and sordid affluence, +and who will die in defense of their rights as men, as freemen.... The +spirit which now resists your taxation in America is the same which +formerly opposed loans, benevolences, and ship money in England; the +same spirit that called England on its legs, and by the bill of rights +vindicated the English constitution; the same spirit which established +the great, fundamental essential maxim of your liberties: that no +subject of England shall be taxed but by his own consent. + +As an Englishman by birth and principle, I recognise to the American +their supreme inalienable right in their property, a right which they +are justified in the defense of, to the last extremity.] + +[Note 326: Probablement Junius est Philip Francis.--1769-1772.] + +[Note 327: My lord, you are so little accustomed to receive any marks +of respect or esteem from the public, that if in the following lines a +compliment, or expression of applause should escape me, I fear you +would consider it as a mockery of your established character, and +perhaps an insult to your understanding.] + +[Note 328: There is something in both your character and conduct, +which distinguishes you not only from all other ministers, but from +all other men. It is not that you do wrong by design, but that you +should never do right by mistake. It is not that your indolence and +your activity have been equally misapplied, but that the first uniform +principle, or, if I may call it, the genius of your life, should have +carried you through every possible change and contradiction of +conduct, without the momentary imputation or colour of virtue, and +that the wildest spirit of inconsistency should never even have +betrayed you into a wise or honourable action.] + +[Note 329: You have every claim to compassion that can arise from +misery and distress. The condition you are reduced to would disarm a +private enemy of his resentment, and leave no consolation to the most +vindictive spirit, but that such an object, as you are, would disgrace +the dignity of revenge. + +For my own part I do not pretend to understand those prudent forms of +decorum, those gentle rules of discretion, which some men endeavour to +unite with the conduct of the greatest and most hazardous affairs; I +should scorn to provide for a future retreat, or to keep terms with a +man, who preserves no measures with the public. Neither the abject +submission of deserting his post in the hour of danger, nor even the +sacred shield of cowardice should protect him. I would pursue him +through life, and try the best exertion of my ability to preserve the +perishable infamy of his name and make it immortal.] + +[Note 330: Sir--It is the misfortune of your life, and originally the +cause of every reproach and distress which has attended your +government, that you should never have been acquainted with the +language of truth till you heard it in the complaints of your people. +It is not, however, too late to correct the error of your education. +We are still inclined to make an indulgent allowance for the +pernicious lessons you received in your youth, and to form the most +sanguine hopes from the natural benevolence of your disposition. We +are far from thinking you capable of a direct deliberate purpose to +invade those original rights of your subjects on which all their civil +and political liberties depend. Had it been possible for us to +entertain a suspicion so dishonourable to your character, we should +long since have adopted a style of remonstrance very distant from the +humility of complaint. + +The people of England are loyal to the house of Hanover, not from a +vain preference of one family to another, but from a conviction that +the establishment of that family was necessary to the support of their +civil and religious liberties. This, sir, is a principle of allegiance +equally solid and rational; fit for Englishmen to adopt, and well +worthy of your majesty's encouragement. We cannot long be deluded by +nominal distinctions. The name of Stuart of itself is only +contemptible: armed with the sovereign authority, their principles are +formidable. The prince who imitates their conduct should be warned by +their example; and while he plumes himself upon the security of his +title to the crown, should remember that, as it was acquired by one +revolution, it may be lost by another.] + +[Note 331: The whole compass of language affords no terms sufficiently +strong and pointed to mark the contempt which I feel for their +conduct. It is an impudent avowal of political profligacy as if that +species of treachery were less infamous than any other. It is not only +a degradation of a station which ought to be occupied only by the +highest and most exemplary honour, but forfeits their claim to the +character of gentlemen and reduces them to a level with the meanest +and the basest of their species. It insults the noble, the ancient, +and the characteristic independance of the English peerage and is +calculated to traduce and vilify the British legislature in the eyes +of all Europe, and to the latest posterity. By what magic nobility can +thus charm vice into virtue, I know not nor wish to know, but in any +other thing than politics, and among any other men than lords of the +bedchamber, such an instance of the grossest perfidy would, as it well +deserves, be branded with infamy and execration.] + +[Note 332: A parliament thus fettered and controlled, without spirit +and without freedom, instead of limiting, extends, substantiates, and +establishes beyond all precedent, latitude, or condition, the +prerogatives of the crown. But though the British House of Commons +were so shamefully lost to its own weight in the constitution, were so +unmindful of its former struggles and triumphs in the great cause of +liberty and mankind, were so indifferent to those primary objects and +concerns for which it was originally instituted, I trust the +characteristic spirit of this country is still equal to the trial; I +trust Englishmen will be as jealous of secret influences as superior +to open violence; I trust they are not more ready to defend their +interest against foreign depredation and insult, than to encounter and +defeat this midnight conspiracy against the constitution. (Fox's +speeches, t. II, 262.)] + +[Note 333: _Recherches sur l'origine de nos idées du beau et du +sublime._] + +[Note 334: Every man of rank and landed fortune being long since +extinguished, the remaining miserable last cultivator who grows to the +soil, after having his back scored by the farmer, has it again flayed +by the whip of the assignee, and is thus by a ravenous because a +short-lived succession of claimants lashed from oppressor to +oppressor, while a single drop of blood is left as the means of +extorting a single grain of corn.] + +[Note 335: That debt forms the foul putrid mucus in which are +engendered the whole brood of creeping ascarides, and the endless +involutions, the eternal knot added to a knot of those inexpugnable +tape-worms which devour the nutriment and eat up the bowels of India.] + +[Note 336: The grants to the house of Russel were so enormous, as not +only to outrage economy, but even to stagger credibility. The Duke of +Bedford is the leviathan among all the creatures of the crown. He +tumbles about his unwieldy bulk; he plays and frolics in the ocean of +the royal bounty. Huge as he is, and whilst 'he lies floating many a +rood,' he is still a creature. His ribs, his fins, his whalebone, his +blubber, the very spiracles through which he spouts a torrent of brine +against his origin, and covers me all over with the spray--everything +of him and about him is from the throne.] + + +VI + +Ouvrez Reynolds pour revoir d'un coup d'oeil toutes ces figures, et +mettez en regard les fins portraits français de ce temps, ces +ministres allègres, ces archevêques galants et gracieux, ce maréchal +de Saxe qui, dans le monument de Strasbourg, descend vers son tombeau +avec le goût et l'aisance d'un courtisan sur l'escalier de Versailles. +Ici[337], sous des ciels noyés de brouillards pâles, parmi de molles +ombres vaporeuses, apparaissent des têtes expressives ou réfléchies; +la rude saillie du caractère n'a point fait peur à l'artiste; le +bouffi brutal et bête, l'étrange oiseau de proie lugubre, le mufle +grognon du mauvais dogue, il a tout mis; chez lui, la politesse +niveleuse n'a point effacé les aspérités de l'individu sous un +agrément uniforme. La beauté s'y trouve, mais ailleurs, dans la froide +décision du regard, dans le profond sérieux et dans la noblesse triste +du visage pâle, dans la gravité consciencieuse et l'indomptable +résolution du geste contenu. Au lieu des courtisanes de Lély, on voit +à côté d'eux des dames honnêtes, parfois sévères et actives, de bonnes +mères entourées de leurs petits enfants qui les baisent et +s'embrassent; la morale est venue, et avec elle le sentiment du _home_ +et de la famille, la décence du costume, l'air pensif, la tenue +correcte des héroïnes de miss Burney. Ils ont réussi. Bakewell +transforme et réforme leur bétail, Arthur Young, leur agriculture, +Howard leurs prisons, Arkwright et Watt leur industrie, Adam Smith +leur économie politique, Bentham leur droit pénal, Locke, Hutcheson, +Ferguson, Joseph Butler, Reid, Stewart, Price leur psychologie et leur +morale. Ils ont épuré leurs moeurs privées, ils purifient leurs moeurs +publiques. Ils ont assis leur gouvernement, ils se sont confirmés dans +leur religion. Johnson peut dire avec vérité «qu'aucune nation dans le +monde ne cultive mieux son sol et son esprit.» Il n'y en a pas de si +riche, de si libre, de si bien nourrie, où les efforts publics et +privés soient dirigés avec tant d'assiduité, d'énergie et d'habileté +vers l'amélioration de la chose privée et publique. Un seul point leur +manque, la haute spéculation; c'est justement ce point qui, dans le +manque du reste, fait à ce moment la gloire de la France, et leurs +caricatures montrent avec un bon sens burlesque, face à face et dans +une opposition étrange, d'un côté le Français dans une chaumière +lézardée, grelottant, les dents longues, maigre, ayant pour tout repas +des escargots et une poignée de racines, du reste enchanté de son +sort, consolé par une cocarde républicaine et des proclamations +humanitaires; de l'autre l'Anglais rouge et bouffi de graisse, attablé +dans une chambre confortable devant le plus succulent des +_roastbeefs_, avec un pot de bière écumante, occupé à gronder contre +la détresse publique et ces traîtres de ministres qui vont tout +ruiner. + +Ils arrivent ainsi au seuil de la Révolution française, conservateurs et +chrétiens, en face des Français libres penseurs et révolutionnaires. +Sans le savoir, les deux peuples roulent depuis deux siècles vers ce +choc terrible; sans le savoir, ils n'ont travaillé que pour l'aggraver. +Tout leur effort, toutes leurs idées, tous leurs grands hommes ont +accéléré l'élan qui les précipite vers ce conflit inévitable. Cent +cinquante ans de politesse et d'idées générales ont persuadé aux +Français d'avoir confiance en la bonté humaine et en la raison pure. +Cent cinquante ans de réflexions morales et de luttes politiques ont +rattaché l'Anglais à la religion positive et à la constitution établie. +Chacun a son dogme contraire et son enthousiasme contraire. Aucun des +deux ne comprend l'autre, et chacun des deux déteste l'autre. Ce que +l'un appelle rénovation, l'autre l'appelle destruction; ce que l'un +révère comme l'établissement du droit, l'autre le maudit comme le +renversement de tous les droits. Ce qui semble à l'un l'anéantissement +de la superstition paraît à l'autre l'abolition de la morale. Jamais le +contraste des deux esprits et des deux civilisations ne s'est marqué en +caractères plus visibles, et c'est encore Burke, qui, avec la +supériorité d'un penseur et l'hostilité d'un Anglais, s'est chargé de +nous les montrer. + +Il s'indigne à l'idée de cette «farce tragi-comique» qu'on appelle à +Paris la régénération du genre humain. Il nie que la contagion d'une +pareille folie puisse jamais empoisonner l'Angleterre. Il raille les +badauds, qui, éveillés par les bourdonnements des sociétés +démocratiques, se croient sur le bord d'une révolution. «Parce qu'une +demi-douzaine de sauterelles sous une fougère font retentir la prairie +de leur importun bruissement, pendant que des milliers de grands +troupeaux, reposant sous l'ombre des chênes britanniques, ruminent +leur pâture et se tiennent silencieux, n'allez pas vous imaginer que +ceux qui font du bruit soient les seuls habitants de la prairie, +qu'ils doivent être en grand nombre, ou qu'après tout ils soient autre +chose qu'une petite troupe maigre, desséchée, sautillante, quoique +bruyante et incommode, d'insectes éphémères[338].» La véritable +Angleterre, «tous ceux[339] qui ont sur leur tête un bon toit et sur +leur dos un bon habit» n'a que de l'aversion et du dédain[340] pour +les maximes et les actes de la Révolution française. «La seule idée de +fabriquer un nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dégoût +et d'horreur. Nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce +que nous possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres[341].» +Nos titres ne flottent pas en l'air dans l'imagination des +philosophes; ils sont consignés dans la Grande Charte. «Nous réclamons +nos franchises, non comme les droits des hommes, mais comme les droits +des hommes de l'Angleterre.» Nous méprisons ce verbiage abstrait, qui +vide l'homme de toute équité et de tout respect pour le gonfler de +présomption et de théories. «Nous n'avons pas été préparés et +troussés, comme des oiseaux empaillés dans un muséum, pour être +remplis de loques, de paille et de misérables chiffons de papier sali +à propos des droits de l'homme[342].» Notre constitution n'est pas un +contrat fictif de la fabrique de votre Rousseau, bon pour être violé +tous les trois mois, mais un contrat réel par lequel roi, nobles, +peuple, Église, chacun tient les autres et se sent tenu. La couronne +du prince et le privilége du noble y sont aussi sacrés que la terre du +paysan ou l'outil du manoeuvre. Quelle que soit l'acquisition ou +l'héritage, nous respectons chacun dans son acquisition ou dans son +héritage, et notre loi n'a qu'un objet, qui est de conserver à chacun +son bien et son droit. «Nous regardons les rois avec vénération, les +parlements avec affection, les magistrats avec soumission, les prêtres +avec respect, les nobles avec déférence[343]. Nous sommes décidés à +garder une Église établie, une monarchie établie, une aristocratie +établie, une démocratie établie, chacune au degré où elle existe et +non à un plus grand.» Nous révérons la propriété partout, celle des +corporations comme celle des individus, celle de l'Église comme celle +du laïque. Nous jugeons que ni un homme ni une assemblée d'hommes n'a +le droit de dépouiller un homme ni une assemblée d'hommes de ce qui +est son bien authentique et son héritage transmis. «Il n'y a pas un +personnage public dans ce royaume qui ne réprouve la déshonnête, +perfide et cruelle confiscation que votre assemblée nationale a été +contrainte d'exercer sur votre Église[344].» Nous ne souffrirons +jamais que chez nous le domaine établi de la nôtre soit converti en +une pension qui la mette dans la dépendance du trésor. Nous avons fait +notre Église, comme notre roi et notre noblesse, indépendante; «nous +voyons sans chagrin ni mauvaise humeur un archevêque précéder un duc, +un évêque de Durham ou de Winchester posséder dix mille livres +sterling de rente.» Nous répugnons à votre vol, d'abord parce qu'il +est un attentat à la propriété, ensuite parce qu'il est une tentative +contre la religion. Nous estimons qu'il n'y a pas de société sans +croyances; nous dérivons la justice de son origine sacrée, et nous +sentons qu'en tarissant sa source on dessèche tout le ruisseau. Nous +avons rejeté comme un venin l'infidélité qui a sali les commencements +de notre siècle et du vôtre, et nous nous en sommes purgés pendant que +vous vous en êtes imbus. «Aucun des hommes nés chez nous depuis +quarante ans n'a lu un mot de Collins, Toland, Tindal et de tout ce +troupeau qui prenait le nom de libres penseurs. L'athéisme n'est pas +seulement contre notre raison, il est encore contre nos instincts. +Nous sommes protestants, non par indifférence, mais par zèle[345]. +L'Église et l'État sont dans nos esprits deux idées inséparables.» +Nous asseyons notre établissement sur le sentiment du droit, et le +sentiment du droit sur le respect de Dieu. + +À la place du droit et de Dieu, qui reconnaissez-vous pour maître? Le +peuple souverain, c'est-à-dire l'arbitraire changeant de la majorité +comptée par têtes. Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de +défaire une constitution. «La constitution d'un pays une fois établie +par un contrat tacite ou exprimé, il n'y a pas de pouvoir existant qui +puisse l'altérer sans violer le contrat, à moins que ce ne soit du +consentement de toutes les parties[346].» Nous nions que le plus grand +nombre ait le droit de faire une constitution; il faudrait que d'abord +l'unanimité eût conféré ce droit au plus grand nombre. Nous nions que +la force brutale soit l'autorité légitime, et que la populace soit la +nation[347]. «Une véritable aristocratie naturelle n'est point dans +l'État un intérêt séparé ni séparable. Quand de grandes multitudes +agissent ensemble sous cette discipline de la nature, je reconnais le +_peuple_; mais, si vous séparez l'espèce vulgaire des hommes de leurs +chefs naturels pour les ranger en bataille contre leurs chefs +naturels, je ne reconnais plus le corps vénérable que vous appelez le +peuple dans ce troupeau débandé de déserteurs et de vagabonds[348].» +Nous détestons de toute notre haine le droit de tyrannie que vous leur +donnez sur les autres, et nous détestons encore davantage le droit +d'insurrection que vous leur livrez contre eux-mêmes. Nous croyons +qu'une constitution est un dépôt transmis à la génération présente par +les générations passées pour être remis aux générations futures, et +que si une génération peut en disposer comme de son bien, elle doit +aussi le respecter comme le bien d'autrui. Nous estimons que si un +réformateur «porte la main sur les fautes de l'État, ce doit être +comme sur les blessures d'un père, avec une vénération pieuse et une +sollicitude tremblante.... Par votre facilité désordonnée à changer +l'État aussi souvent, aussi profondément, en autant de manières qu'il +y a de caprices et de modes flottantes, la continuité et la chaîne +entière de la communauté seront rompues. Aucune génération ne sera +plus rattachée aux autres. Les hommes vivront et mourront isolés comme +les mouches d'un été[349].» Nous répudions cette raison courte et +grossière qui sépare l'homme de ses attaches et ne voit en lui que le +présent, qui sépare l'homme de la société et ne le compte que pour une +tête dans un troupeau. Nous méprisons «cette philosophie d'écoliers et +cette arithmétique de douaniers[350],» par laquelle vous découpez +l'État et les droits d'après les lieues carrées et les unités +numériques. Nous avons horreur de cette grossièreté cynique qui +«arrachant rudement la décente draperie de la vie, réduit une reine à +n'être qu'une femme et une femme à n'être qu'un animal[351],» qui +jette à bas l'esprit chevaleresque et l'esprit religieux, les deux +couronnes de la nature humaine, pour les plonger avec la science dans +la bourbe populaire et les fouler «sous les sabots d'une multitude +bestiale[352].» Nous avons horreur de ce nivellement systématique qui, +désorganisant la société civile, amène au gouvernement «des avocats +chicaniers, des usuriers poussés par une tourbe de femmes éhontées, +d'hôteliers, de clercs, de garçons de boutique, de perruquiers, de +danseurs de théâtre[353],» et qui finira, «si la monarchie reprend +jamais l'ascendant en France, par livrer la nation au pouvoir le plus +arbitraire qui ait jamais paru sous le ciel[354].» + +Voilà ce que Burke écrivait dès 1790 à l'aurore de la Révolution +française[355]. L'année d'après, le peuple de Birmingham allait +détruire les maisons des jacobins anglais, et les mineurs de +Wednesbury sortaient en corps de leurs houillères pour venir aussi au +secours «du roi et de l'Église». Croisade contre croisade; +l'Angleterre effarouchée était aussi fanatique que la France +enthousiaste. Pitt déclarait qu'on ne pouvait «traiter avec une nation +d'athées[356].» Burke disait que la guerre était non entre un peuple +et un peuple, mais «entre la propriété et la force.» La fureur de +l'exécration, de l'invective et de la destruction montait des deux +parts comme un incendie[357]. Ce n'était point le heurt de deux +gouvernements, mais de deux civilisations et de deux doctrines. Les +deux énormes machines, lancées de tout leur poids et de toute leur +vitesse, s'étaient rencontrées face à face, non par hasard, mais par +fatalité. Un âge entier de littérature et de philosophie avait amassé +la houille qui remplissait leurs flancs et construit la voie qui +dirigeait leur course. Dans ce tonnerre du choc, parmi ces +bouillonnements de la vapeur ruisselante et brûlante, dans ces flammes +rouges qui grincent autour des cuivres et tourbillonnent en grondant +jusqu'au ciel, un spectateur attentif découvre encore l'espèce et +l'accumulation de la force qui à fourni à un tel élan, disloqué de +telles cuirasses et jonché le sol de pareils débris. + +[Note 337: Lord Heathfield, the Earl of Mansfield, Major Stringer +Lawrence, lord Ashburton, lord Edgecombe, etc.] + +[Note 338: Burke, _Reflexions on the French Revolution_, 1790. + +Because half a dozen grasshoppers under a fern make the field ring +with their importunate chink, while thousands of great cattle reposed +beneath the shadow of the British oak, chew the cud and are silent, +pray, do not imagine that those who make the noise are the only +inhabitants of the field; that of course they are many in number; or +that after all they are other that the little shrivelled, meagre, +hopping, though loud and troublesome insects of the hour.] + +[Note 339: Macaulay, _Life of William Pitt_.] + +[Note 340: I almost venture to affirm that not one in a hundred among +us participates in the triumph of the Revolution Society.] + +[Note 341: The very idea of the fabrication of a new government is +enough to fill us with disgust and horror. We wished always to derive +all we possess as an inheritance from our forefathers.... (We claim) +our franchises not as the rights of men, but as the rights of +Englishmen.] + +[Note 342: Burke, _Appeal from the new to the old whigs_. + +We have not been drawn and trussed in order that we may be filled, +like stuffed birds in a museum, with chaff and rags and paltry blurred +shreds of papers about the rights of men.] + +[Note 343: We fear God, we look up with awe to kings, with affection +to parliaments, with duty to magistrates, with reverence to priests, +and with respect to nobility.] + +[Note 344: There is not one public man in this kingdom who does not +reprobate the dishonest, perfidious and cruel confiscation which the +national assembly has been compelled to make.... Church and state are +ideas inseparable in our minds.... Our education is in a manner wholly +in the hands of ecclesiastics, and in all stages, from infancy to +manhood.... They never will suffer the fixed estate of the church to +be converted into a pension, to depend on the treasury.... They made +their church like their nobility, independant. They can see without +pain or grudging an archbishop precede a Duke. They can see a bishop +of Durham or of Winchester in possession of ten thousand a year.] + +[Note 345: Who born within the last forty years has read a word of +Collins, and Toland, and Tindal.... and that whole race who called +themselves free-thinkers? + +We are protestants not from indifference but from zeal. + +Atheism is against not only our reason but our instincts. + +We are resolved to keep an established church, an established +monarchy, an established aristocracy, and an established democracy, +each in the degree it exists, and in no greater.] + +[Note 346: The constitution of a country being once settled upon some +compact, tacit or expressed, there is no power existing of force to +alter it without the breach of the covenant, or the consent of all the +parties.] + +[Note 347: A government of five hundred country attornies and obscure +curates is not good for twenty four millions of men, though it were +chosen by eight and forty millions. + +As to the share of power, authority, direction, which each individual +ought to have in the management of the state, that I must deny to be +amongst the direct original rights of man in civil society.] + +[Note 348: A true natural aristocracy is not a separate interest in +the state or separable from it.... When great multitudes act together +under that discipline of nature, I recognise the people.... When you +separate the common sort of men from their proper chieftains so as to +form them into an adverse army, I no longer know that venerable object +called the people in such a disbanded race of deserters and +vagabonds.] + +[Note 349: A perfect democracy is the most shameless thing in the +world.... and the most fearless. + +By this unprincipled facility of changing the state as often, and as +much and in as many ways as there are floating fancies and fashions, +the whole continuity and chain of the commonwealth would be broken. No +one generation could link with the other. Men would become little +better than the flies of a summer.] + +[Note 350: The metaphysics of an undergraduate and the mathematics of +an exciseman.] + +[Note 351: All the decent drapery of life is to be rudely torn off.... +Now a queen is but a woman, and a woman is but an animal.] + +[Note 352: Learning with its natural protectors and guardians will be +cast into the mire and trodden down under the hoofs of a swinish +multitude.] + +[Note 353: I am satisfied beyond a doubt that the project of turning a +great empire into a vestry or into a collection of vestries, and of +governing it in the spirit of a parochial administration is senseless +and absurd, in any mode, or with any qualifications. I can never be +convinced that the scheme of placing the highest powers of the state +in church-wardens and constables and other such officers, guided by +the prudence of litigious attornies and jew-brokers, and set in action +by shameless women of the lowest condition, by keepers of hotels, +taverns and brothels, by pert apprentices, by clerks, shop-boys, +hairdressers, fiddlers and dancers of the stage (who in such a +commonwealth as yours will in future overbear, as already they have +overborne, the sober incapacity of dull uninstructed men, of useful +but laborious occupations) can never be put into any shape, that might +not be both disgraceful and destructive.] + +[Note 354: If monarchy should ever obtain an entire ascendancy in +France, it will probably be.... the most completely arbitrary power +that has ever appeared on earth. + +France will be governed by the agitators in corporations, by societies +in the towns formed of directors of assignats.... attornies, +money-jobbers, speculators and adventurers, composing an ignoble +oligarchy founded on the destruction of the crown, the church, the +nobility, and the people.] + +[Note 355: The effect of liberty to individuals is that they may do +what they please.... We ought to see what it will please them to do, +before we risk congratulations which may be soon turned into +complaints.... Strange chaos of levity and ferocity, monstrous +tragi-comic scene.... After I have read the list of the persons and +descriptions elected into the Tiers-État, nothing which they +afterwards did could appear astonishing. Of any practical experience +in the state, not one man was to be found. The best were only men of +theory. The majority was composed of practitioners in the law.... +active chicaners.... obscure provincial advocates, stewards of petty +local juridictions, country attornies, notaries, etc. + +Ce qui choque et inquiète Burke au plus haut degré, c'est qu'on n'y +voyait pas de représentants du _natural landed interest_. + +Encore une phrase, car véritablement cette clairvoyance politique +touche au génie. + +Men are qualified for civil liberty in exact proportion to their +disposition to put moral chains upon their own appetites.... Society +cannot exist unless a controlling power upon will and appetite be +placed somewhere, and the less of it there is within, the more there +must be without. It is ordained in the eternal constitution of things +that men of intemperate minds cannot be free. Their passions forge +their fetters.] + +[Note 356: "The leading features of this government are the abolition +of religion and the abolition of property." (Tome II, 17. _Discours de +Pitt_, 1795.) He desired the house to look at the state of religion in +France and asked them if they would willingly treat with a nation of +atheists. (_Ibid._)] + +[Note 357: _Letter to a noble lord.--Letters on a regicide peace._] + + + + +CHAPITRE IV. + +Addison. + + I. Addison et Swift dans leur siècle. -- En quoi ils se + ressemblent et en quoi ils diffèrent. + + II. L'homme. -- Son éducation et sa culture. -- Ses vers latins. + -- Son voyage en France et en Italie. -- Son _Épître à lord + Halifax_. -- Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son _Dialogue sur + les médailles_. -- Son poëme sur la _Campagne de Blenheim_. -- Sa + douceur et sa bonté. -- Ses succès et son bonheur. + + III. Son sérieux et sa raison. -- Ses études solides et son + observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa pratique + des affaires. -- Noblesse de son caractère et de sa conduite. -- + Élévation de sa morale et de sa religion. -- Comment sa vie et + son caractère ont contribué à l'agrément et à l'utilité de ses + écrits. + + IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre la + vie grossière, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est + pratique, et partant banale et décousue. -- Comment elle s'appuie + sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle a pour but la + satisfaction en ce monde, et le bonheur dans l'autre. -- + Mesquinerie spéculative de sa conception religieuse. -- + Excellence pratique de sa conception religieuse. + + V. L'écrivain. -- Conciliation de la morale et de l'élégance. -- + Quel style convient aux gens du monde. -- Mérites de ce style. -- + Inconvénients de ce style. -- Addison critique. -- Son jugement + sur _Le Paradis perdu_. -- Accord de son art et de sa critique. + -- Limites de la critique et de l'art classiques. -- Ce qui + manque à l'éloquence d'Addison, de l'Anglais et du moraliste. + + VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination sérieuse + et féconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le sentiment + religieux et poétique. -- _Vision de Mirza._ -- Comment le fonds + germanique subsiste sous la culture latine. + + +Dans cette vaste transformation des esprits qui occupe tout le +dix-huitième siècle et donne à l'Angleterre son assiette politique et +morale, deux hommes paraissent, supérieurs dans la politique et la +morale, tous deux écrivains accomplis, les plus accomplis qu'on ait +vus en Angleterre; tous deux organes accrédités d'un parti, maîtres +dans l'art de persuader ou de convaincre; tous deux bornés dans la +philosophie et dans l'art, incapables de considérer les sentiments +d'une façon désintéressée, toujours appliqués à voir dans les choses +des motifs d'approbation ou de blâme; du reste différents jusqu'au +contraste, l'un heureux, bienveillant, aimé, l'autre haï, haineux et +le plus infortuné des hommes; l'un partisan de la liberté et des plus +nobles espérances de l'homme, l'autre avocat du parti rétrograde et +détracteur acharné de la nature humaine; l'un mesuré, délicat, ayant +fourni le modèle des plus solides qualités anglaises, perfectionnées +par la culture continentale; l'autre effréné et terrible, ayant donné +l'exemple des plus âpres instincts anglais, déployés sans limite ni +règle, par tous les ravages et à travers tous les désespoirs. Pour +pénétrer dans l'intérieur de cette civilisation et de ce peuple, il +n'y a pas de meilleur moyen que de s'arrêter avec insistance sur +Swift et sur Addison. + + +I + +«Après une soirée passée avec Addison, dit Steele, j'ai souvent +réfléchi que j'avais eu le plaisir de causer avec un proche parent de +Térence ou de Catulle, qui avait tout leur esprit et tout leur +naturel, et par-dessus eux une invention et un agrément[358] plus +exquis et plus délicieux qu'on ne vit jamais en personne.» Et Pope, +rival d'Addison, et rival aigri, ajoutait: «Sa conversation a quelque +chose de plus charmant que tout ce que j'ai jamais vu en aucun homme.» +Ces mots expriment tout le talent d'Addison; ses écrits sont des +causeries, chefs-d'oeuvre de l'urbanité et de la raison anglaises; +presque tous les détails de son caractère et de sa vie ont contribué à +nourrir cette urbanité et cette raison. + +Dès dix-sept ans, on le rencontre à l'Université d'Oxford, studieux et +calme, amateur de promenades solitaires sous les rangées d'ormes et +parmi les belles prairies qui bordent la rive de la Cherwell. Dans le +fagot épineux de l'éducation scolaire, il choisit la seule fleur, bien +fanée sans doute, la versification latine, mais qui, comparée à +l'érudition, à la théologie, à la logique du temps, est encore une +fleur. Il célèbre en strophes ou en hexamètres la paix de Ryswick ou +le système du docteur Burnet; il compose de petits poëmes ingénieux +sur les marionnettes, sur la guerre des pygmées et des grues; il +apprend à louer et à badiner, en latin, il est vrai, mais avec tant de +succès que ses vers le recommandent aux bienfaits des ministres et +parviennent jusqu'à Boileau. En même temps il se pénètre des poëtes +romains; il les sait par coeur, même les plus affectés, même Claudien +et Prudence; tout à l'heure en Italie les citations vont pleuvoir de +sa plume; de haut en bas, dans tous les coins et sur toutes les faces, +sa mémoire est tapissée de vers latins. On sent qu'il en a l'amour, +qu'il les scande avec volupté, qu'une belle césure le ravit, que +toutes les délicatesses le touchent, que nulle nuance d'art ou +d'émotion ne lui échappe, que son tact littéraire s'est raffiné et +préparé pour goûter toutes les beautés de la pensée et des +expressions. Ce penchant trop longtemps gardé est un signe de petit +esprit, je l'avoue; on ne doit pas passer tant de temps à inventer des +centons; Addison eût mieux fait d'élargir sa connaissance, d'étudier +les prosateurs romains, les lettres grecques, l'antiquité chrétienne, +l'Italie moderne, qu'il ne sait guère. Mais cette culture bornée, en +le laissant moins fort, l'a rendu plus délicat. Il a formé son art en +n'étudiant que les monuments de l'urbanité latine; il a pris le goût +des élégances et de finesses, des réussites et des artifices de style; +il est devenu attentif sur soi, correct, capable de savoir et de +perfectionner sa propre langue. Dans les réminiscences calculées, +dans les allusions heureuses, dans l'esprit discret de ses petits +poëmes, je trouve d'avance plusieurs traits du _Spectator_. + +Au sortir de l'Université, il voyagea longuement dans les deux pays +les plus polis du monde, la France et l'Italie. Il vit à Paris, chez +son ambassadeur, cette régulière et brillante société qui donna le ton +à l'Europe; il visita Boileau, Malebranche, contempla avec une +curiosité un peu malicieuse les révérences des dames fardées et +maniérées de Versailles, la grâce et les civilités presque fades des +gentilshommes beaux parleurs et beaux danseurs. Il s'égaya de nos +façons complimenteuses, et remarqua que chez nous un tailleur et un +cordonnier en s'abordant se félicitaient de l'honneur qu'ils avaient +de se saluer. En Italie, il admira les oeuvres d'art et les loua dans +une épitre[359], dont l'enthousiasme est un peu froid, mais fort bien +écrit[360]. Vous voyez qu'il eut la culture fine qu'on donne +aujourd'hui aux jeunes gens du meilleur monde. Et ce ne furent point +des amusements de badauds ou des tracasseries d'auberge qui +l'occupèrent. Ses chers poëtes latins le suivaient partout; il les +avait relus avant de partir; il récitait leurs vers dans les lieux +dont ils font mention. «Je dois avouer, dit-il, qu'un des principaux +agréments que j'ai rencontrés dans mon voyage a été d'examiner les +diverses descriptions en quelque sorte sur les lieux, de comparer la +figure naturelle de la contrée avec les paysages que les poëtes nous +en ont tracés[361].» Ce sont les plaisirs d'un gourmet en littérature; +rien de plus littéraire et de moins pédant que le récit qu'il en +écrivit au retour[362]. Bientôt cette curiosité raffinée et délicate +le conduisit aux médailles. «Il y a une parenté, dit-il, entre elles +et la poésie,» car elles servent à commenter les anciens auteurs; +telle effigie des Grâces rend visible un vers d'Horace. Et à ce sujet +il écrivit un fort agréable dialogue, choisissant pour personnages des +gens bien élevés, «versés dans les parties les plus polies du savoir, +et qui avaient voyagé dans les contrées les plus civilisées de +l'Europe.» Il mit la scène «sur les bords de la Tamise, parmi les +fraîches brises qui s'élèvent de la rivière et l'aimable mélange +d'ombrages et de sources dont tout le pays abonde[363];» puis, avec +une gaieté tempérée et douce, il s'y moqua des pédants, qui consument +leur vie à disserter sur la toge ou la chaussure romaine, mais indiqua +en homme de goût et d'esprit les services que les médailles peuvent +rendre à l'histoire et aux beaux-arts. Y eut-il jamais une meilleure +éducation pour un lettré homme du monde? Depuis longtemps déjà il +aboutissait à la poésie du monde, je veux dire aux vers corrects de +commande et de compliment. Dans toute société polie on recherche +l'ornement de la pensée; on lui veut de beaux habits rares, brillants, +qui la distinguent des pensées vulgaires, et pour cela on lui impose +la rime, la mesure, l'expression noble; on lui compose un magasin de +termes choisis, de métaphores vérifiées, d'images convenues qui sont +comme une garde-robe aristocratique dont elle doit s'empêtrer et se +parer. Les gens d'esprit y sont tenus d'y faire des vers et dans un +certain style, comme les autres y sont tenus d'y étaler des dentelles +et sur certain patron. Addison revêtit ce costume et le porta avec +correction et avec aisance, passant sans difficulté d'une habitude à +une habitude semblable et des vers latins aux vers anglais. Son +principal morceau, _la Campagne_[364], est un excellent modèle de +style convenable et classique. Chaque vers est plein, achevé en +lui-même, muni d'une antithèse habile, ou d'une bonne épithète, ou +d'une figure abréviative. Les pays y ont leur nom noble: l'Italie +s'appelle l'Ausonie, la mer Noire s'appelle la mer Scythique; il y a +des montagnes de morts et un fracas d'éloquence autorisé par Lucien; +il y a de jolis tours d'adresse oratoire imités d'Ovide; les canons +sont désignés par des périphrases poétiques comme plus tard dans +Delille[365]. Le poëme est une amplification officielle et décorative +semblable à celle que Voltaire arrangea plus tard sur la victoire de +Fontenoy. Addison fit mieux encore: il composa un opéra, une comédie, +une tragédie fort admirée sur la mort de Caton. Ces exercices furent +partout, au siècle dernier, un brevet d'entrée dans le beau style et +dans le beau monde. Au sortir du collége, un jeune homme, du temps de +Voltaire, devait faire sa tragédie, comme aujourd'hui il doit écrire +un article d'économie politique; c'était la preuve alors qu'il pouvait +causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut +raisonner avec les hommes. Il apprenait l'art d'égayer, de toucher, de +parler d'amour; il sortait ainsi des études arides ou spéciales; il +savait choisir parmi les événements et les sentiments ceux qui peuvent +intéresser ou plaire; il était capable de tenir sa place dans la bonne +compagnie, d'y être quelquefois agréable, de n'y être jamais choquant. +Telle est la culture que ces ouvrages ont donnée à Addison; peu +importe qu'ils soient médiocres. Il y a manié les passions, le +comique; il a trouvé dans son opéra quelques peintures vives et +riantes, dans sa tragédie quelques accents nobles ou attendrissants; +il est sorti du raisonnement et de la dissertation pure; il s'est +acquis l'art de rendre la morale sensible et la vérité parlante; il a +su donner une physionomie aux idées, et une physionomie attachante. +Ainsi s'est formé l'écrivain achevé, au contact de l'urbanité antique +et moderne, étrangère et nationale, par le spectacle des beaux-arts, +la pratique du monde et l'étude du style, par le choix continu et +délicat de tout ce qu'il y a d'agréable dans les choses et dans les +hommes, dans la vie et dans l'art. + +Sa politesse a reçu de son caractère un tour et un charme singulier. +Elle n'était pas extérieure, simplement voulue et officielle; elle +venait du fond même. Il était doux et bon, d'une sensibilité fine, +timide même jusqu'à rester muet et paraître lourd en nombreuse +compagnie ou devant des étrangers, ne retrouvant sa verve que devant +des amis intimes, et disant même qu'on ne peut bien causer, sinon à +deux. Il ne pouvait souffrir la discussion âpre; quand l'adversaire +était intraitable, il faisait semblant de l'approuver, et, pour toute +punition, l'enfonçait discrètement dans sa sottise. Il s'écartait +volontiers des contestations politiques; invité à les aborder dans son +_Spectator_, il s'enfermait dans les matières inoffensives et +générales qui peuvent intéresser tout le monde sans choquer personne. +Il eût souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig très-décidé et +très-fidèle, il resta modéré dans la polémique, et dans un temps où +les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner les +vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que +faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. À +Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand +adversaire tombé. Insulté aigrement par Dennis et par Pope, il refusa +d'employer contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua +Pope. Rien de plus touchant, quand on a lu sa vie, que son _Essai sur +la bonté_; on voit que sans s'en douter il parle de lui-même. «Les +plus grands esprits, dit-il, que j'ai rencontrés étaient des hommes +éminents par leur humanité. Il n'y a point de société ni de +conversation qui puisse subsister dans le monde sans bonté ou quelque +autre chose qui en ait l'apparence et en tienne la place; pour cette +raison, les hommes ont été forcés d'inventer une sorte de +bienveillance qui est ce que nous désignons par le mot d'urbanité.» Il +vient ici d'expliquer involontairement sa grâce et son succès. +Quelques lignes plus loin il ajoute: «La bonté naît avec nous; mais la +santé, la prospérité et les bons traitements que nous recevons du +monde contribuent beaucoup à l'entretenir[366].» C'est encore +lui-même qu'il dévoile ici: il fut très-heureux, et son bonheur se +répandit tout autour de lui en sentiments affectueux, en ménagements +soutenus, en gaieté sereine. Dès le collége il est célèbre; ses vers +latins lui donnent une place de _fellow_ à Oxford; il y passe dix ans +parmi des amusements graves et des études qui lui plaisent. Dès +vingt-deux ans, Dryden, le prince de la littérature, le loue +magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres lui font une pension +de trois cents guinées pour achever son éducation et le préparer au +service du public. Au retour de ses voyages, son poëme sur Blenheim le +place au premier rang des whigs. Il devient député, secrétaire en chef +dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire d'État, ministre. Les +haines des partis l'épargnent; dans la défaite universelle des whigs, +il est réélu au Parlement; dans la guerre furieuse des whigs et des +tories, whigs et tories s'assemblent pour applaudir sa tragédie de +_Caton_; les plus cruels pamphlétaires le respectent; son honnêteté, +son talent, semblent élevés d'un commun accord au-dessus des +contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité et les honneurs, +sagement et utilement, parmi les admirations assidues et les +affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent se +rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les +hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si +deux fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune, +il se tient debout sans beaucoup d'effort, par réflexion et +sang-froid, préparé aux événements, acceptant la médiocrité, assis +dans une tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes +sans leur céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt +de révolte secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources +de son talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il +quelque chose de plus engageant que la politesse et l'élégance du +monde, sans la verve factice et les mensonges complimenteurs du monde? +Et chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme +heureux et bon, dont le savoir, le goût, l'esprit ne s'emploient que +pour vous donner du plaisir? + +[Note 358: _Humour._] + +[Note 359: À lord Halifax, 1701.] + +[Note 360: + + Renowned in verse each shady thicket grows + And every stream in heavenly numbers flows... + Where the smooth chisel all its force has shown, + And softened into flesh the rugged stone, + Here pleasing airs my ravisht soul confound + With circling notes and labyrinths of sound.] + +[Note 361: I must confess it was not one of the least entertainments +that I met with in travelling, to examine these several descriptions, +as it were, upon the spot, and to compare the natural face of the +country with the landscapes that the poets have given us of it.] + +[Note 362: _Remarques sur l'Italie._] + +[Note 363: They were all three very well versed in the politer parts +of learning, and had travelled into the most refined nations of +Europe.... + +Their design was to pass away the heat of the summer among the fresh +breezes that rise from the river, and the agreeable mixture of shades +and fountains, in which the whole country naturally abounds.] + +[Note 364: Sur la victoire de Blenheim.] + +[Note 365: + + With floods of gore ... the rivers swell ... + Mountains of dead. + Rows of hollow brass + Tube behind tube the dreadful entrance keep, + Whilst in their wombs ten thousand thunders sleep ... + ... Here shattered walls, like broken rocks, from far + Rise up in hideous views, the guilt of war; + Whilst here the vine o'er hills of ruin climbs + Industrious to conceal great Bourbon's crimes.] + +[Note 366: There is no society or conversation to be kept up in the +world without good-nature or something which must bear its appearance, +and supply its place. For this reason, mankind have been forced to +invent a kind of artificial humanity, which is what we express by the +word good-breeding.... The greatest wits I have conversed with are men +eminent for their humanity.... Good-nature is generally born with us; +health, prosperity, and kind treatment from the world are great +cherishers of it, where they find it.] + + +II + +Ce plaisir vous sera utile. Votre interlocuteur est aussi grave que +poli; il veut et peut vous instruire autant que vous amuser; son +éducation a été aussi solide qu'élégante; il avoue même dans son +_Spectator_ qu'il aime mieux le ton sérieux que le ton plaisant. Il +est naturellement réfléchi, silencieux, attentif. Il a étudié avec une +conscience d'érudit et d'observateur les lettres, les hommes et les +choses. Quand il a voyagé en Italie, ç'a été à la manière anglaise, +notant les différences des moeurs, les particularités du sol, les bons +et mauvais effets des divers gouvernements, s'approvisionnant de +mémoires précis, de documents circonstanciés sur les impôts, les +bâtiments, les minéraux, l'atmosphère, les ports, l'administration, +et je ne sais combien d'autres sujets[367]. Un lord anglais qui passe +en Hollande entre fort bien dans une boutique de fromages pour voir de +ses yeux toutes les parties de la fabrication; il revient, comme +Addison, muni de chiffres exacts, de notes complètes; ces amas de +renseignements vérifiés sont le fondement du sens droit des Anglais. +Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant été tour à tour ou à +la fois journaliste, député, homme d'État, mêlé de coeur et de main à +tous les combats et à toutes les chances des partis. La simple +éducation littéraire ne fait que de jolis causeurs, capables d'orner +ou de publier des idées qu'ils n'ont pas et que les autres leur +fournissent. Si les écrivains veulent inventer, il faut qu'ils +regardent non les livres et les salons, mais les événements et les +hommes; la conversation des gens spéciaux leur est plus utile que +l'étude des périodes parfaites; ils ne penseront par eux-mêmes +qu'autant qu'ils auront vécu ou agi. Addison sut agir et vivre. À lire +ses rapports, ses lettres, ses discussions, on sent que la politique +et le gouvernement lui ont donné la moitié de son esprit. Placer les +gens, manier l'argent, interpréter la loi, démêler les motifs des +hommes, prévoir les altérations de l'opinion publique, être forcé de +juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intérêts présents et +grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des +adversaires, voilà les aliments qui ont nourri sa raison et soutenu +ses entretiens; un tel homme pouvait juger et conseiller l'homme; ses +jugements n'étaient pas des amplifications arrangées par un effort de +tête, mais des observations contrôlées par l'expérience; on pouvait +l'écouter en des sujets moraux, comme on écoute un physicien en des +matières de physique; on le sentait autorisé et on se sentait +instruit. + +Au bout d'un peu de temps on se sentait meilleur car on reconnaissait +en lui dès l'abord une âme singulièrement élevée, très-pure, +préoccupée de l'honnête jusqu'à en faire son souci constant et son +plus cher plaisir. Il aimait naturellement les belles choses, la bonté +et la justice, la science et la liberté. Dès sa première jeunesse, il +s'était joint au parti libéral, et jusqu'au bout il y demeura, +espérant bien de la raison et de la vertu humaines, marquant les +misères où tombent les peuples qui avec leur indépendance abandonnent +leur dignité[368]. Il suivait les hautes découvertes de la physique +nouvelle pour rehausser encore l'idée qu'il avait de l'oeuvre divine. +Il aimait les grandes et graves émotions qui nous révèlent la noblesse +de notre nature et l'infirmité de notre condition. Il employait tout +son talent et tous ses écrits à nous donner le sentiment de ce que +nous valons et de ce que nous devons être. Des deux tragédies qu'il +fit ou médita, l'une était sur la mort de Caton, le plus vertueux des +Romains; l'autre sur celle de Socrate, le plus vertueux des Grecs: +encore, à la fin de la première, il eut un scrupule, et de peur +d'excuser le suicide, il donna à Caton un remords. Son opéra de +_Rosamonde_ s'achève par le conseil de préférer l'amour honnête aux +joies défendues; son _Spectator_, son _Tatler_, son _Guardian_ sont +les sermons d'un prédicateur laïque. Bien plus, il a pratiqué ses +maximes. Lorsqu'il fut dans les emplois, son intégrité resta entière; +il servit les gens, souvent sans les connaître, toujours gratuitement, +refusant les présents même déguisés. Lorsqu'il fut hors des emplois, +sa loyauté resta entière; il persévéra dans ses opinions et dans ses +amitiés, sans aigreur ni bassesse, louant hardiment ses protecteurs +tombés[369], ne craignant pas de s'exposer par là à perdre les seules +ressources qu'il eût encore. Il était noble par nature, et il l'était +aussi par raison. Il jugeait qu'il y a du bon sens à être honnête. Son +premier soin, comme il le dit, était de ranger ses passions «du côté +de la vérité.» Il s'était fait intérieurement un portrait de la +créature raisonnable, et y conformait sa conduite autant par réflexion +que par instinct. Il appuyait chaque vertu sur un ordre de principes +et de preuves. Sa logique nourrissait sa morale, et la rectitude de +son esprit achevait la droiture de son coeur. Sa religion, tout +anglaise, était pareille. Il appuyait sa foi sur une suite régulière +de discussions historiques[370]; il établissait l'existence de Dieu +par une suite régulière d'inductions morales; la démonstration +minutieuse et solide était partout le guide et l'auteur de ses +croyances et de ses émotions. Ainsi disposé, il aimait à concevoir +Dieu comme le chef raisonnable du monde; il transformait les accidents +et les nécessités en calculs et en directions; il voyait l'ordre et la +Providence dans le conflit des choses, et sentait autour de lui la +sagesse qu'il tâchait de mettre en lui-même. Il se confiait en Dieu, +comme un être bon et juste qui se sent aux mains d'un être juste et +bon; il vivait volontiers dans sa pensée et en sa présence, et +songeait à l'avenir inconnu qui doit achever la nature humaine et +accomplir l'ordre moral. Quand vint la fin, il repassa sa vie et se +trouva on ne sait quel tort envers Gay; ce tort était bien léger sans +doute, puisque Gay ne le soupçonnait pas. Addison le pria de venir +auprès de son lit, et lui demanda pardon. Au moment de mourir, il +voulut encore être utile, et fit approcher lord Warwick, son +beau-fils, dont la légèreté l'avait inquiété plus d'une fois. Il +était si faible que d'abord il ne put parler. Le jeune, homme, après +avoir attendu un instant, lui dit: «Cher Monsieur, vous m'avez fait +demander; je crois, j'espère que vous avez quelques commandements à me +donner; je les tiendrai pour sacrés.» Le mourant, avec un effort, lui +serra la main et répondit doucement: «Voyez dans quelle paix un +chrétien peut mourir.» Un instant après, il expira. + +[Note 367: Voir, par exemple, son chapitre sur la République de +Saint-Marin.] + +[Note 368: _Épitre à Halifax._ + + O liberty, thou Goddess heavenly bright, + Profuse of bliss, and pregnant with delight, + Eternal pleasures in thy presence reign, + And smiling plenty leads thy wanton train.... + 'Tis liberty that crowns Britannia's isle, + And makes her barren rocks and her bleak mountains smile. + +Sur la république de Saint-Marin: + +Nothing can be a greater instance of the natural love that mankind has +for liberty and of their aversion to an arbitrary government, than +such a savage mountain covered with people, and the Campania of Rome, +which lies in the same country, almost destitute of inhabitants. + + (_Remarks on Italy_, Ed. Hurd, tome I, 406.)] + +[Note 369: Par exemple, Halifax.] + +[Note 370: _Défense du christianisme._] + + +III + +«La grande et l'unique fin de ces considérations, dit Addison dans un +numéro du _Spectator_, est de bannir le vice et l'ignorance du +territoire de la Grande-Bretagne[371].» Et il tient parole. Ses +journaux sont tout moraux, conseils aux familles, réprimandes aux +femmes légères, portrait de l'honnête homme, remèdes contre les +passions, réflexions sur Dieu, la religion, la vie future. Je ne sais +pas, ou plutôt je sais très-bien, quel succès aurait en France une +gazette de sermons. En Angleterre, il fut extraordinaire, égal à celui +des plus heureux romanciers modernes. Dans le désastre de toutes les +Revues ruinées par l'impôt de la presse, le _Spectator_ doubla son +prix et resta debout. C'est qu'il offrait aux Anglais la peinture de +la raison anglaise; le talent et la doctrine se trouvaient conformes +aux besoins du siècle et du pays. + +Essayons de décrire cette raison qui peu à peu s'est dégagée du +puritanisme et de sa rigidité, de la Restauration et de son carnaval. +En même temps que la religion et l'État, l'esprit atteint son +équilibre. Il conçoit la règle et discipline sa conduite; il s'écarte +de la vie excessive et s'établit dans la vie sensée; il fuit la vie +corporelle et prescrit la vie morale. Addison rejette avec dédain la +grosse joie physique, le plaisir brutal du bruit et du mouvement[372]. +«Est-il possible,» dit-il en parlant des farces et des assauts de +grimaces, «que la nature humaine se réjouisse de sa honte, prenne +plaisir à voir sa propre figure tournée en ridicule et travestie en +des formes qui excitent l'horreur et l'aversion? Il y a quelque chose +de bas et d'immoral à pouvoir supporter une telle vue[373].» À plus +forte raison s'élève-t-il contre la licence sans naïveté et la +débauche systématique qui fut le goût et l'opprobre de la +Restauration. Il écrit des articles entiers contre les jeunes gens à +la mode, «sorte de vermine» qui remplit Londres de ses bâtards; contre +les séducteurs de profession, qui sont les «chevaliers errants» du +vice. «Quand des gens de rang et d'importance emploient leur vie à +ces pratiques et à ces poursuites criminelles, ils devraient +considérer qu'il n'y a point d'homme si bas par sa condition et sa +naissance au-dessous duquel leur infamie ne les dégrade[374].» Il +raille sévèrement les femmes qui s'exposent aux tentations et qu'il +appelle des salamandres: «Une salamandre est une sorte d'héroïne de +chasteté qui marche sur le feu et vit au milieu des flammes sans être +brûlée. Elle reçoit auprès de son lit un homme qui vient lui faire +visite, joue avec lui toute une après-midi au piquet, se promène avec +lui deux ou trois heures au clair de la lune, devient familière avec +un étranger dès la première vue, et n'a pas l'étroitesse d'esprit de +regarder si la personne à qui elle parle a des culottes ou des +jupons[375].» Il combat en prédicateur l'usage des robes décolletées, +et redemande gravement la chemisette et la décence des anciens jours: +«La modestie donne à la jeune fille une beauté plus grande que la +fleur de la jeunesse, répand sur l'épouse la dignité d'une matrone, +et rétablit la veuve dans sa virginité[376].» Vous trouverez plus loin +des semonces sur les mascarades qui finissent en rendez-vous; des +préceptes sur le nombre de verres qu'on peut boire et des plats qu'on +peut manger; des condamnations contre les libertins professeurs +d'irréligion et de scandale; toutes maximes aujourd'hui un peu plates, +mais nouvelles et utiles, parce que Wycherley et Rochester avaient mis +les maximes contraires en pratique et en crédit. La débauche passait +pour française et de bel air; c'est pourquoi Addison proscrit par +surcroît toutes les frivolités françaises. Il se moque des femmes qui +reçoivent les visiteurs à leur toilette et parlent haut au théâtre. +«Rien ne les expose à de plus grands dangers que cette gaieté et cette +vivacité d'humeur. La conversation et les manières des Français +travaillent à rendre le sexe plus frivole ou (comme il leur plaît de +l'appeler) plus éveillé que ne le permettent la vertu et la +discrétion. Au contraire, le souci de toute femme honnête et sage doit +être d'empêcher que son enjouement ne dégénère en légèreté[377].» +Vous voyez déjà dans ces reproches le portrait de la ménagère sensée, +de l'honnête épouse anglaise, sédentaire et grave, tout occupée de son +mari et de ses enfants. Addison revient à vingt reprises contre les +manéges, les jolies enfances affectées, la coquetterie, les futilités +des dames. Il ne peut souffrir les habitudes évaporées ou oisives. Il +abonde en épigrammes développées contre les galanteries, les toilettes +exagérées, les visites vaines[378]. Il écrit le journal satirique de +l'homme qui va au club, apprend les nouvelles, bâille, regarde le +baromètre, et croit son temps bien rempli. Il juge que notre temps est +un capital, nos occupations des devoirs et notre vie une affaire. + +Rien qu'une affaire. S'il se tient au-dessus de la vie sensuelle, il +reste au-dessous de la vie philosophique. Sa morale, tout anglaise, se +traîne toujours terre à terre, parmi les lieux communs, sans découvrir +des principes, sans serrer des déductions. Les hautes et fines parties +de l'esprit lui manquent. Il donne aux gens des conseils applicables, +quelque consigne bien claire, justifiée par les événements d'hier, +utile pour la journée de demain. Il remarque que les pères ne doivent +point être inflexibles et que souvent ils se repentent lorsqu'ils ont +poussé leurs enfants au désespoir. Il découvre que les mauvais livres +sont pernicieux, parce que leur durée porte leur venin jusqu'aux +générations futures. Il console une femme qui a perdu son fiancé en +lui représentant les infortunes de tant d'autres personnes qui +souffrent en ce moment de plus grands maux. Son _Spectator_ n'est +qu'un manuel de l'honnête homme et ressemble souvent au _Parfait +notaire_. C'est qu'il est tout pratique, occupé non à nous distraire, +mais à nous corriger. Le consciencieux protestant, nourri de +dissertations et de morale, demande un moniteur effectif, un guide; il +veut que sa lecture profite à sa conduite et que son journal lui +suggère une résolution. À ce titre Addison prend des motifs partout. +Il songe à la vie future, mais il n'oublie pas la vie présente; il +appuie la vertu sur l'intérêt bien entendu. Il ne pousse à bout aucun +principe; il les accepte tous, tels qu'on les trouve dans le domaine +public, d'après leur bonté visible, ne tirant que leurs premières +conséquences, évitant la puissante pression logique qui gâte tout, +parce qu'elle exprime trop. Regardez-le établir une maxime, par +exemple nous recommander la constance; ses motifs sont de toute sorte +et pêle-mêle: d'abord l'inconstance nous expose aux mépris; ensuite +elle nous met dans une inquiétude perpétuelle; en outre, elle nous +empêche le plus souvent d'atteindre notre but; d'ailleurs elle est le +grand trait de la condition humaine et mortelle: enfin elle est ce +qu'il y a de plus contraire à la nature immuable de Dieu qui doit être +notre modèle. Le tout est illustré à la fin par une citation de Dryden +et des vers d'Horace. Ce mélange et ce décousu peignent bien l'esprit +ordinaire qui reste au niveau de son auditoire, et l'esprit pratique +qui sait maîtriser son auditoire. Addison persuade le public, parce +qu'il puise aux sources publiques de croyance. Il est puissant parce +qu'il est vulgaire, et utile parce qu'il est étroit. + +Figurez-vous maintenant cet esprit moyen par excellence, tout occupé à +découvrir de bons motifs d'action. Quel personnage réfléchi, toujours +égal et digne! Comme il est muni de résolutions et de maximes! Tout ce +qui est verve, instinct, inspiration, caprice, est en lui aboli ou +discipliné. Il n'y a point de cas qui le surprenne ou l'emporte. Il +est toujours préparé et à l'abri. Il l'est si bien qu'il semble un +automate. Le raisonnement l'a figé et envahi. Voyez, par exemple, de +quel style il nous met en garde contre l'hypocrisie involontaire, +annonçant, expliquant, distinguant les moyens en ordinaires et en +extraordinaires, se traînant en exordes, en préparations, en exposés +de méthodes, en commémorations de la sainte Écriture[379]. Après six +lignes de cette morale, un Français irait prendre l'air dans la rue. +Que ferait-il, bon Dieu! si pour l'exciter à la piété on +l'avertissait[380] que l'omniscience et l'omniprésence de Dieu nous +fournissent trois sortes de motifs, et si on lui développait +démonstrativement ces trois sortes, la première, la seconde et la +troisième? Mettre partout le calcul, arriver avec des poids et des +chiffres au milieu des passions vivantes, les étiqueter, les classer +comme des ballots, annoncer au public que l'inventaire est fait, le +mener, comptes en main et par la seule vertu de la statistique, du +côté de l'honneur et du devoir, voilà la morale chez Addison et en +Angleterre. C'est une sorte de bon sens commercial appliqué aux +intérêts de l'âme; un prédicateur là-bas n'est qu'un économiste en +rabat, qui traite de la conscience comme des farines, et réfute le +vice comme les prohibitions. + +Rien de sublime ni de chimérique dans le but qu'il nous propose; tout +y est pratique, c'est-à-dire bourgeois et sensé; il s'agit «d'être à +l'aise ici-bas, et heureux plus tard[381].» _To be easy_, mot +intraduisible, tout anglais, qui signifie l'état confortable de l'âme, +état moyen de satisfaction calme, d'action approuvée et de conscience +sereine. Addison le compose de travail et de fonctions viriles +soigneusement et régulièrement accomplies. Il faut voir avec quelle +complaisance il peint dans sir Roger et dans le Freeholder les sérieux +contentements du citoyen et du propriétaire: «J'ai choisi ce titre de +franc-tenancier, dit-il, parce qu'il est celui dont je me glorifie le +plus, et qui rappelle le plus efficacement en mon esprit le bonheur du +gouvernement sous lequel je vis. Comme franc-tenancier anglais, je +n'hésiterais pas à prendre le pas sur un marquis français, et quand je +vois un de mes compatriotes s'amuser dans son petit jardin à choux, je +le regarde instinctivement comme un plus grand personnage que le +propriétaire du plus riche vignoble en Champagne.... Il y a un plaisir +indicible à appeler une chose sa propriété. Une terre franche, quand +elle ne se composerait que de neige et de glace, rend son maître +heureux de sa possession et résolu pour sa défense.... Je me considère +comme un de ceux qui donnent leur consentement à toutes les lois qui +passent. Un franc-tenancier, par la vertu de l'élection, n'est éloigné +que d'un degré du législateur, et par cette raison doit se lever pour +la défense des lois qui sont jusqu'à un certain point son +ouvrage[382].» Ce sont là tous les sentiments anglais, composés de +calcul et d'orgueil, énergiques et austères, et ce portrait s'achève +par celui de l'homme marié: «Rien n'est plus agréable au coeur de +l'homme que le pouvoir ou la domination, et je me trouve largement +partagé à cet égard, à titre de père de famille. Je suis +perpétuellement occupé à donner des ordres, à prescrire des devoirs, +à écouter des parties, à administrer la justice, à distribuer des +récompenses et des punitions. Bref, je regarde ma famille comme un +État patriarcal où je suis, à la fois roi et prêtre.... Quand je vois +mon petit peuple devant moi, je me réjouis d'avoir fourni des +accroissements à mon espèce, à mon pays, à ma religion, en produisant +un tel nombre de créatures raisonnables, de citoyens et de chrétiens. +Je suis content de me voir ainsi perpétué; et comme il n'y a point de +production comparable à celle d'une créature humaine, je suis plus +fier d'avoir été l'occasion de dix productions aussi glorieuses, que +si j'avais bâti à mes frais cent pyramides ou publié cent volumes du +plus bel esprit et de la plus belle science[383].» Si maintenant vous +prenez l'homme hors de sa terre et de son ménage, seul à seul avec +lui-même, dans les moments d'oisiveté ou de rêverie, vous le trouverez +aussi positif. Il observe pour former sa raison et celle des autres; +il s'approvisionne de morale; il veut tirer le meilleur parti de +lui-même et de la vie. C'est pourquoi il songe à la mort. L'homme du +Nord porte volontiers sa pensée vers la dissolution finale et l'obscur +avenir. Addison choisit souvent pour lieu de promenade la sombre +abbaye de Westminster, pleine de tombes. «Il se plaît à regarder les +fosses qu'on creuse et les fragments d'os et de crânes que roule +chaque pelletée de terre,» et considérant la multitude d'hommes de +toute espèce qui maintenant confondus sous les pieds ne font plus +qu'une poussière, il pense au grand jour où tous les mortels, +contemporains, apparaîtront ensemble[384]» devant le juge, pour entrer +dans l'éternité heureuse ou malheureuse qui les attend. Et tout de +suite son émotion se transforme en méditations profitables. Au fond de +sa morale est une balance qui pèse des quantités de bonheur. Il +s'excite par des comparaisons mathématiques à préférer l'avenir au +présent. Il essaye de se représenter, par des amas de chiffres, la +disproportion de notre courte durée et de l'éternité infinie. Ainsi +naît cette religion, oeuvre du tempérament mélancolique et de la +logique acquise, où l'homme, sorte de Hamlet calculateur, aspire à +l'idéal en s'arrangeant une bonne affaire et soutient ses sentiments +de poëte par des additions de financier. + +En pareil sujet, ces habitudes choquent. Il ne faut pas vouloir trop +définir et prouver Dieu; la religion est plutôt une affaire de +sentiment que de science; on la compromet quand on exige d'elle des +démonstrations trop rigoureuses et des dogmes trop précis. C'est le +coeur qui voit le ciel; si vous voulez m'y faire croire, comme vous me +faites croire aux antipodes par des récits et des vraisemblances +géographiques, j'y croirai mal ou je n'y croirai point. Addison n'a +guère que des arguments de collége ou d'édification assez semblables à +ceux de l'abbé Pluche, qui laissent les objections entrer par toutes +leurs fentes, et qu'il ne faut prendre que comme des exercices de +dialectique ou comme des sources d'émotion. Joignez-y des motifs +d'intérêt et des calculs de prudence qui peuvent faire des recrues, +mais non des convertis: voilà ses preuves. On trouve un fonds de +grossièreté dans cette façon de traiter les choses divines, et on aime +encore moins l'exactitude avec laquelle il explique Dieu, le réduisant +à n'être qu'un homme agrandi. Cette netteté et cette étroitesse vont +jusqu'à décrire le ciel. «Il est un endroit où la Divinité se dévoile +par une gloire supérieure et visible. C'est là que, selon l'Écriture, +les hiérarchies célestes et les légions innombrables des anges +entourent perpétuellement le trône de Dieu de leurs alleluias et de +leurs hymnes de gloire.... Avec quel art doit être élevé le trône de +Dieu! Combien grande doit être la majesté d'un lieu où tout l'art de +la création a été employé et que Dieu a choisi pour se manifester de +la façon la plus magnifique! Quelle doit être cette architecture +élevée par la puissance infinie, sous la direction de la sagesse +infinie[385]!» De plus, l'endroit doit être très-grand, et on y fait +de la musique; c'est un beau palais: probablement, n'est-ce pas, il y +a des anti-chambres? C'en est assez, je n'y veux point aller.--La même +précision littérale et lourde lui fait rechercher quelle espèce de +bonheur auront les élus[386]. Ils seront admis dans les conseils de la +Providence et comprendront toutes ses démarches «depuis le +commencement jusqu'à la fin des temps.» De plus «il y a certainement +dans les esprits une faculté par laquelle ils se perçoivent les uns +les autres, comme nos sens font des objets matériels, et il n'est pas +douteux que nos âmes, quand elles seront délivrées de leurs corps ou +placées dans des corps glorieux, pourront par cette faculté, en +quelque partie de l'espace qu'elles résident, apercevoir toujours la +présence divine[387].» Vous répugnez à cette philosophie si basse. Un +mot d'Addison va la justifier et vous la faire entendre: «L'affaire du +genre humain dans cette vie, dit-il, est bien plutôt d'agir que de +savoir[388].» Or, une pareille philosophie est aussi utile dans +l'action que plate dans la science. Toutes ses fautes en spéculation +deviennent des mérites en pratique. Elle suit terre à terre la +religion positive[389]: quel appui pour elle que l'autorité d'une +tradition ancienne, d'une institution nationale, d'un clergé établi, +de cérémonies visibles, d'habitudes journalières! Elle emploie pour +arguments l'utilité publique, l'exemple des grands hommes, la grosse +logique, l'interprétation littérale et les textes palpables; quel +meilleur moyen de gouverner la foule que de rabaisser les preuves +jusqu'à la vulgarité de son intelligence et de ses besoins! Elle +humanise Dieu: n'est-ce pas la seule voie de le faire entendre? Elle +définit presque sensiblement la vie future: n'est-ce pas la seule voie +pour la faire désirer? La poésie des grandes inductions philosophiques +est faible auprès de la persuasion intime enracinée par tant de +descriptions positives et détaillées. Ainsi naît la piété active, et +la religion ainsi faite double la trempe du ressort moral. Celle +d'Addison est belle, tant elle est forte. L'énergie du sentiment sauve +les misères du dogme. Sous ses dissertations on sent qu'il est ému; +les minuties, la pédanterie disparaissent. On ne voit plus en lui +qu'une âme pénétrée jusqu'au fond d'adoration et de respect; ce n'est +plus un prédicateur qui aligne les attributs de Dieu et fait son +métier de bon logicien: c'est un homme qui naturellement et par sa +seule pente revient devant un spectacle auguste, en parcourt avec +vénération tous les aspects, et ne le quitte que le coeur renouvelé ou +confondu. Il n'y a pas jusqu'à des prescriptions de catéchisme que la +sincérité de ses émotions ne rende respectables. Il demande des jours +fixes de dévotion et de méditation qui puissent régulièrement nous +rappeler à la pensée de notre Créateur et de notre foi. Il insère des +prières dans ses feuilletons. Il interdit les jurons en nous +recommandant d'avoir perpétuellement présente l'idée du souverain +Maître. «Cet hommage habituel bannirait d'entre nous l'impiété à la +mode qui consiste à employer son nom dans les occasions les plus +triviales.... Ce serait un affront pour la raison que de mettre en +lumière l'horreur et le sacrilége d'une telle pratique[390].» Un +Français, au premier mot, entendant qu'on lui défend de jurer, rirait +peut-être: à ses yeux, c'est là une affaire de bon goût, non de +morale. Mais s'il entendait Addison lui-même prononcer ce que je viens +de traduire, il ne rirait plus. + +[Note 371: The great and only end of these speculations is to banish +vice and ignorance out of the territories of Great Britain.] + +[Note 372: I would leave it to the consideration of those who are the +patrons of this monstrous trial of skill, whether or no they are not +guilty, in some measure, of an affront to their species, in treating +after this manner the Human Face Divine. + + (_Spectator_, nº 173.)] + +[Note 373: Is it possible that human nature can rejoice in its +disgrace, and take pleasure in seeing its own figure turned to +ridicule, and distorted into forms that raise horror and aversion? +There is something disingenuous and immoral in the being able to bear +such a sight. + + (_Tatler_, nº 108.)] + +[Note 374: When men of rank and figure pass away their lives in these +criminal pursuits and practices, they ought to consider that they +render themselves more vile and despicable than any innocent man can +be, whatever low station his fortune or birth have placed him in. + + (_Guardian_, nº 123.)] + +[Note 375: A salamander is a kind of heroine in chastity, that treads +upon fire, and lives in the midst of flames, without being hurt. A +salamander knows no distinction of sex in those she converses with, +grows familiar with a stranger at first sight, and is not so +narrow-spirited as to observe whether the person she talks to be in +breeches or in petticoats. She admits a male visitant to her bed-side, +plays with him a whole afternoon at picquette, walks with him two or +three hours by moon-light. + + (_Spectator_, nº 198.)] + +[Note 376: To prevent these saucy familiar glances, I would entreat my +gentle readers to sew on their tuckers again, to retrieve the modesty +of their characters, and not to imitate the nakedness but the +innocence of their mother Eve. + +In short, modesty gives the maid greater beauty than even the bloom of +youth; it bestows on the wife the dignity of the matron and reinstates +the widow in her virginity. + + (_Guardian_, nº 100, et _Spectator_, n{os} 204 et 224.)] + +[Note 377: There is nothing that exposes a woman to greater dangers +than that gaiety and airiness of temper, which are natural to most of +the sex. It should be therefore the concern of every wise and virtuous +woman to keep this sprightliness from degenerating into levity. On the +contrary the whole discourse and behaviour of the French is to make +the sex more fantastical, or (as they are pleased to term it) more +awakened than is consistent either with virtue or discretion. +(_Spectator_, nº 45.)] + +[Note 378: _Spectator_, 317 et 323.] + +[Note 379: _Spectator_, 397.] + +[Note 380: _Ibid._, 571.] + +[Note 381: To be easy here and happy afterwards.] + +[Note 382: I have rather chosen this title than another, because it is +what I most glory in, and most effectually calls to my mind the +happiness of that government under which I live. As a British +freeholder, I should not scruple taking place of a French Marquis; and +when I see one of my countrymen amusing himself in his little +cabbage-garden, I naturally look upon him as a greater person than the +owner of the richest vineyard in Champagne.... There is an unspeakable +pleasure in calling anything one's own. A Freehold, though it be but +in ice and snow, will make the owner pleased in the possession and +stout in the defence of it.... I consider myself as one who give my +consent to every law which passes.... A freeholder is but one remove +from a legislator, and for that reason ought to stand up in the +defence of those laws which are in some degree of his own making. + + (_Freeholder_, nº 1.)] + +[Note 383: Nothing is more gratifying to the mind of man than power or +dominion; and this I think myself amply possessed of, as I am the +father of a family. I am perpetually taken up in giving out orders, in +prescribing duties, in hearing parties, in administering justice, and +in distributing rewards and punishments.... I look upon my family as a +patriarchal sovereignty in which I am myself both king and priest.... +When I see my little troop before me, I rejoice in the additions I +have made to my species, to my country, to my religion, in having +produced such a number of reasonable creatures, citizens, and +christians. I am pleased to see myself thus perpetuated; and as there +is no production comparable to that of a human creature, I am more +proud of having been the occasion of ten such glorious productions, +than if I had built a hundred pyramids at my own expense, or published +as many volumes of the finest wit and learning. + + (_Spectator_, nº 500.)] + +[Note 384: Upon my going into the church I entertained myself with the +digging of a grave, and saw in every shovelful of it that was thrown +up the fragment of a bone or skull intermixt with a kind of mouldering +earth, that some time or other, had a place in the composition of a +human body.... I consider that great day when we shall all of us be +contemporaries and make our appearance together. (_Spectator_, n{os} +26 et 575.)] + +[Note 385: Though the Deity be thus essentially present through all +the immensity of space, there is one part of it in which he discovers +himself in a most transcendent and visible glory.... It is here where +the glorified body of our Saviour resides, and where all the celestial +hierarchies and the innumerable hosts of angels are represented as +perpetually surrounding the seat of God with hallelujahs and hymns of +praise.... With how much skill must the throne of God be erected!... +How great must be the majesty of that place, where the whole art of +creation has been employed, and where God has chosen to show himself +in the most magnificent manner! What must be the architecture of +infinite power under the direction of infinite wisdom! + + (_Spectator_, n{os} 580 et 531.)] + +[Note 386: _Spectator_, 237, 571, 600.] + +[Note 387: There is doubtless a faculty in spirits by which they +apprehend one another, as our senses do material objects, and there is +no doubt but our souls, when they are disembodied, or placed in +glorified bodies, will, by this faculty, in whatever part of space +they reside, be always sensible of the Divine Presence. + + (_Spectator_, n{os} 571, 237 et 600.)] + +[Note 388: The business of mankind in this life is rather to act than +to know.] + +[Note 389: Tatler, 257.] + +[Note 390: Such an habitual homage to the Supreme Being would in a +particular manner banish from among us that prevailing impiety of +using his name on the most trivial occasions.... What can we think of +those who make use of so tremendous a name in the ordinary expressions +of their anger, mirth, and most impertinent passions? Of those who +admit it into the most familiar questions and assertions, ludicrous +phrases and works of humour? Not to mention those who violate it by +solemn perjuries? It would be an affront to reason, to endeavour to +set forth the horror and profaneness of such a practice. + + (_Spectator_, nº 535.)] + + +IV + +Ce n'est pas une petite affaire que de mettre la morale à la mode. +Addison l'y mit, et elle y resta. Auparavant les gens honnêtes +n'étaient point polis, et les gens polis n'étaient point honnêtes; la +piété était fanatique et l'urbanité débauchée; dans les moeurs, comme +dans les lettres, on ne rencontrait que des puritains ou des +libertins. Pour la première fois, Addison réconcilia le vertu avec +l'élégance, enseigna le devoir en style accompli, et mit l'agrément au +service de la raison. + +«On rapporte de Socrate, dit-il, qu'il fit descendre la philosophie du +ciel pour la loger parmi les hommes. Mon ambition sera qu'on dise de +moi que j'ai fait sortir la philosophie des cabinets et des +bibliothèques, des écoles et des colléges, pour l'installer dans les +clubs et dans les assemblées, aux tables à thé et aux cafés. Ainsi je +recommande fort particulièrement mes méditations à toutes les +familles bien réglées, qui chaque matin réservent une heure au +déjeuner de thé, pain et beurre, les engageant, pour leur bien, à se +faire servir ponctuellement cette feuille, comme un appendice des +cuillers et du plateau[391].» Vous voyez ici un demi-sourire; une +petite ironie est venue tempérer l'idée sérieuse; c'est l'accent d'un +homme poli qui au premier signe d'ennui tourne, s'égaye, même à ses +dépens, finement, et veut plaire. C'est partout l'accent d'Addison. + +Que d'art il faut pour plaire! D'abord l'art de se faire entendre, du +premier coup, toujours, jusqu'au fond, sans peine pour le lecteur, +sans réflexion, sans attention! Figurez-vous des hommes du monde qui +lisent une page entre deux bouchées de gâteau[392], des dames qui +interrompent une phrase pour demander l'heure du bal: trois mots +spéciaux ou savants leur feraient jeter le journal. Ils ne veulent que +des termes clairs, de l'usage commun, où l'esprit entre de prime-saut +comme dans les sentiers de la causerie ordinaire; en effet, pour eux, +la lecture n'est qu'une causerie et meilleure que l'autre. Car le +monde choisi raffine le langage. Il ne souffre point les hasards ni +les à-peu-près de l'improvisation et de l'inexpérience. Il exige la +science du style comme la science des façons. Il veut des mots exacts +qui expriment les fines nuances de la pensée, et des mots mesurés qui +écartent les impressions choquantes ou extrêmes. Il souhaite des +phrases développées qui, lui présentant la même idée sous plusieurs +faces, l'impriment aisément dans son esprit distrait. Il demande des +alliances de mots qui, présentant une idée connue sous une forme +piquante, l'enfoncent vivement dans son imagination distraite. Addison +lui donne tout ce qu'il désire; ses écrits sont la pure source du +style classique; jamais en Angleterre on n'a parlé de meilleur ton. +Les ornements y abondent, et jamais la rhétorique n'y a part. Partout +de justes oppositions qui ne servent qu'à la clarté et ne sont point +trop prolongées; d'heureuses expressions aisément trouvées qui donnent +aux choses un tour ingénieux et nouveau; des périodes harmonieuses où +les sons coulent les uns dans les autres avec la diversité et la +douceur d'un ruisseau calme; une veine féconde d'inventions et +d'images où luit la plus aimable ironie. Pardonnez au traducteur qui +essaye d'en donner un exemple dans cette moqueuse peinture du poëte et +de ses libertés: «Il n'est pas contraint d'accompagner la Nature dans +la lente démarche qui la mène d'une saison à l'autre, ou de suivre sa +conduite dans la production successive des plantes et des fleurs. Il +peut accumuler dans sa description toutes les beautés du printemps et +de l'automne, et, pour être plus agréable, mettre tous les mois à +contribution. Ses rosiers, ses chèvrefeuilles, ses jasmins fleuriront +ensemble, et ses plates-bandes se couvriront en même temps +d'amarantes, de violettes et de lis. Chez lui le sol n'est point +réduit à certaines sortes de plantes; il convient également au chêne +et au myrte, et s'accommode de lui-même aux produits de tous les +climats. Ses orangers peuvent y croître sauvages; il y aura des myrtes +dans chaque haie; s'il trouve bon d'avoir un bosquet d'aromates, il se +procurera en un moment assez de soleil pour le voir lever. Si tout +cela n'est point assez pour lui arranger un paysage agréable, il peut +faire des espèces de fleurs nouvelles, aux parfums plus riches, aux +couleurs plus puissantes que toutes celles qui croissent dans les +jardins de la nature. Ses concerts d'oiseaux peuvent être aussi riches +et aussi harmonieux, ses bois aussi épais et aussi sombres qu'il le +désire. Une vaste perspective lui coûte aussi peu qu'une petite; il +peut aussi aisément lancer ses cascades sur un précipice haut d'un +demi-mille que sur un rocher de dix toises. Il a les vents à son +choix, et peut conduire les cours sinueux de ses rivières par tous les +détours variés qui charmeront le mieux l'imagination du +lecteur[393].» Je trouve qu'Addison profite ici des droits qu'il +accorde, et s'amuse, en nous expliquant comment on peut nous amuser. +Tel est le ton charmant du monde. En lisant ces essais, on l'imagine +encore plus aimable qu'il n'est; nulle prétention; jamais d'efforts; +des ménagements infinis qu'on emploie sans le vouloir et qu'on obtient +sans les demander; le don d'être enjoué et agréable; un badinage fin, +des railleries sans aigreur, une gaieté soutenue; l'art de prendre en +toute chose la fleur la plus épanouie et la plus fraîche, et de la +respirer sans la froisser ni la ternir; la science, la politique, +l'expérience, la morale apportant leurs plus beaux fruits, les parant, +les offrant au moment choisi, promptes à se retirer dès que la +conversation les a goûtés et avant qu'elle ne s'en lasse; les dames +placées au premier rang[394], arbitres des délicatesses, entourées +d'hommages, achevant la politesse des hommes et l'éclat du monde par +l'attrait de leurs toilettes, la finesse de leur esprit et la grâce de +leurs sourires: voilà le spectacle intérieur où l'écrivain s'est formé +et s'est complu. + +[Note 391: It was said of Socrates that he brought philosophy down +from Heaven, to inhabit among men; and I shall be ambitious to have it +said of me that I have brought philosophy out of closets and +libraries, schools and colleges, to dwell in clubs and assemblies, at +tea-tables and in coffee-houses. I would therefore in a very +particular manner recommend those my speculations to all well +regulated families that set apart an hour in every morning for tea, +and bread and butter; and would earnestly advise them for their good +to order this paper to be punctually served up, and to be looked upon +as a part of the tea equipage. + + (_Spectator_, nº 10.)] + +[Note 392: Bohea-rolls.] + +[Note 393: He is not obliged to attend her in the slow advances which +she makes from one season to another, or to observe her conduct in the +successive production of plants or flowers. He may draw into his +description all the beauties of the spring and autumn, and make the +whole year contribute something to render it more agreeable. His +rose-trees, woodbines, and jessamines may flower together and his beds +be covered at the same time with lilies, violets, and amaranths. His +soil is not restrained to any particular set of plants, but is proper +either for oaks or myrtles, and adapts itself to the produces of every +climate. Oranges may grow wild in it; myrtles may be met with in every +hedge; and if he thinks it proper to have a grove of spices, he can +quickly command sun enough to raise it. If all this will not furnish +out any agreeable scene, he can make several new species of flowers, +with richer scents and higher colours, than any that grow in the +gardens of nature. His concerts of birds may be as full and +harmonious, and his woods as thick and gloomy as he pleases. He is at +no more expense in a long vista than a short one, and can as easily +throw his cascades from a precipice of half a mile high as from one of +twenty yards. He has his choice of the winds and can turn the course +of his rivers in all the variety of meanders that are most delightful +to the reader's imagination. + + (_Spectator_, nº 148.)] + +[Note 394: _Spectator_, 423, 265.] + + +V + +Tant d'avantages ne vont point sans inconvénients. Les bienséances du +monde, qui atténuent les expressions, émoussent le style; à force de +régler ce qui est primesautier et de tempérer ce qui est véhément, +elles amènent le langage effacé et uniforme. Il ne faut point toujours +vouloir plaire, surtout plaire à l'oreille. M. de Chateaubriand se +glorifiait de n'avoir pas admis une seule élision dans le chant de +Cymodocée; tant pis pour Cymodocée. Pareillement, les commentateurs +qui notent dans Addison le balancement des périodes lui font +tort[395]. Ils expliquent ainsi pourquoi il ennuie un peu. La +rotondité des phrases est un misérable mérite et nuit aux autres. +Calculer les longues et les brèves, poursuivre partout l'euphonie, +songer aux cadences finales, toutes ces recherches classiques gâtent +un écrivain. Chaque idée a son accent, et tout notre travail doit être +de le rendre franc et simple sur notre papier comme il l'est dans +notre esprit. Nous devons copier et noter notre pensée avec le flot +d'émotions et d'images qui la soulèvent, sans autre souci que celui de +l'exactitude et de la clarté. Une phrase vraie vaut cent périodes +nombreuses; l'une est un document qui fixe pour toujours un mouvement +du coeur ou des sens; l'autre est un joujou bon pour amuser des têtes +vides de versificateurs; je donnerais vingt pages de Fléchier pour +trois lignes de Saint-Simon. Le rhythme régulier mutile l'élan de +l'invention naturelle; les nuances de la vision intérieure +disparaissent; nous ne voyons plus une âme qui pense ou sent, mais des +doigts qui scandent: la période continue ressemble aux ciseaux de La +Quintinie, qui tondent tous les arbres en boule, sous prétexte de les +orner. C'est pourquoi il y a quelque froideur dans le style d'Addison, +quelque monotonie. Il a l'air de s'écouter parler. Il est trop modéré, +trop correct. Ses histoires les plus touchantes, par exemple celle de +Théodose et Constance, touchent médiocrement; qui aurait envie de +pleurer en écoutant des périodes comme celle-ci? «Constance, sachant +que la nouvelle de son mariage pouvait seule avoir poussé son amant à +de telles extrémités, ne voulait pas recevoir de consolations; elle +s'accusait elle-même à présent d'avoir si docilement prêté l'oreille à +une proposition de mariage, et regardait son nouveau prétendant comme +le meurtrier de Théodose; bref, elle se résolut à souffrir les +derniers effets de la colère de son père plutôt que de se soumettre à +un mariage qui lui paraissait si plein de crime et d'horreur[396].» +Est-ce ainsi qu'on peint l'horreur et le crime? Où sont les mouvements +passionnés qu'Addison prétend peindre? Ceci est raconté, mais n'est +point _vu_. + +Au fond, le classique ne sait pas _voir_. Toujours mesuré et +raisonnable, il s'occupe avant tout de proportionner et d'ordonner. Il +a ses règles en poche et les tire à tout propos. Il ne remonte pas à +la source du beau du premier coup, comme les vrais artistes, par la +violence et la lucidité de l'inspiration naturelle; il s'arrête dans +les régions moyennes, parmi les préceptes, sous la conduite du goût et +du sens commun. C'est pour cela que la critique, chez Addison, est si +solide et si médiocre. Ceux qui cherchent des idées feront bien de ne +point lire son _Essai sur l'imagination_, si vanté, si bien écrit, +mais d'une philosophie si écourtée, si ordinaire, toute rabaissée par +l'intervention des causes finales. Son célèbre commentaire du _Paradis +perdu_ ne vaut guère mieux que les dissertations de Batteux et du P. +Bossu. Il y a tel endroit où il compare, presque sur la même ligne, +Homère, Virgile et Ovide. C'est que le bel ajustement d'un poëme en +est pour lui le premier mérite. Les purs classiques goûtent mieux +l'arrangement et le bon ordre que la vérité naïve et la forte +invention. Ils ont toujours en main leur manuel de poésie: si vous +êtes conforme au patron établi, vous avez du génie; sinon, non. +Addison, pour louer Milton, établit que, selon la règle du poëme +épique, l'action du _Paradis_ est une, complète et grande; que les +caractères y sont variés et d'un intérêt universel, que les sentiments +y sont naturels, appropriés et élevés; que le style y est clair, +diversifié et sublime: maintenant, vous pouvez admirer Milton; il a un +certificat d'Aristote. Écoutez par exemple ces froides minuties de la +dissertation classique: «Si j'avais suivi la méthode de M. Bossu dans +mon premier article sur Milton, j'aurais daté l'action du _Paradis +perdu_ du discours de Raphaël au cinquième livre[397].»--«Quoique +l'allégorie du Péché et de la Mort puisse en quelque mesure être +excusée par sa beauté, je ne saurais admettre que deux personnages +d'une existence si chimérique soient les acteurs convenables d'un +poëme épique.» Plus loin il définit les machines poétiques, les +conditions de leur structure, l'utilité de leur emploi. Il me semble +voir un menuisier qui vérifie la construction d'un escalier. Ne croyez +pas que les choses artificielles le choquent; au contraire, il les +admire. Il trouve sublimes les tirades de Dieu le père et les +politesses monarchiques dont se régalent les personnages de la +Trinité. Les campements des anges, leurs habitudes de chapelle et de +caserne, leurs disputes d'école, leur style de puritains aigres ou de +royalistes dévots n'ont pour lui rien de faux ni de désagréable. La +pédanterie d'Adam et ses prédications de ménage lui semblent convenir +au pur état d'innocence. En effet, les classiques des deux derniers +siècles n'ont jamais conçu l'esprit humain que comme cultivé. +L'enfant, l'artiste, le barbare, l'inspiré leur échappent; à plus +forte raison tous les personnages qui sont au delà de l'homme: leur +monde se réduit à la terre, et la terre au cabinet d'étude et au +salon; ils n'atteignent ni Dieu ni la nature, ou, s'ils y touchent, +c'est pour transformer la nature en un jardin compassé et Dieu en un +surveillant moral. Ils réduisent le génie à l'éloquence, la poésie au +discours, le drame au dialogue. Ils mettent la beauté dans la raison, +sorte de faculté moyenne, impropre à l'invention, puissante pour la +règle, qui équilibre l'imagination comme la conduite, et qui institue +le goût arbitre des lettres en même temps que la morale arbitre des +actions. Ils écartent les jeux de mots, les grossièretés sensuelles, +les écarts d'imagination, les invraisemblances, les atrocités et tout +le mauvais bagage de Shakspeare[398]; mais ils ne le suivent qu'à +demi dans les profondes percées par lesquelles il entre au coeur de +l'homme pour y dévoiler l'animal et le Dieu. Ils veulent bien être +touchés, mais non renversés; ils souffrent qu'on les frappe, mais ils +exigent qu'on leur plaise. Plaire raisonnablement, voilà l'objet de +leur littérature. Telle est la critique d'Addison, semblable à son +art, née, comme son art, de l'urbanité classique, appropriée, comme +son art, à la vie mondaine, ayant la même solidité et les mêmes +limites parce qu'elle a les mêmes sources, qui sont la règle et +l'agrément. + +[Note 395: Voyez la jolie et minutieuse analyse de Hurd, la +décomposition de la période, la proportion des longues et des brèves, +l'étude des finales.--Un musicien ne ferait pas mieux. + + (_Spectator_, nº 411.)] + +[Note 396: Constantia who knew that nothing but the report of her +marriage could have driven him to such extremities, was not to be +comforted; she now accused herself for having so tamely given an ear +to the proposal of a husband, and looked upon the new lover as the +murderer of Theodosius. In short she resolved to suffer the utmost +effects of her father's displeasure rather than to comply with a +marriage which appeared to her so full of guilt and horror. + + (_Spectator_, nº 164.)] + +[Note 397: Had I followed monsieur Bossu's method in my first paper on +Milton, I should have dated the action of Paradise lost from the +beginning of Raphael's speech in this book, etc. + + (_Spectator_, nº 327.)] + +[Note 398: _Spectator_, 39, 40, 58.] + + +VI + +Encore faut-il songer que nous sommes ici en Angleterre, et que bien +des choses n'y sont point agréables à un Français. C'est en France que +l'âge classique a rencontré sa perfection; de sorte que, comparés à +lui, ceux des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si élégant +chez lui, ne l'est point tout à fait pour nous. Auprès de Tillotson, +c'est le plus charmant homme du monde. Auprès de Montesquieu, il n'est +qu'à demi poli. Sa conversation n'est pas assez vive; les promptes +allures, les faciles changements de ton, le sourire aisé, vite effacé +et vite repris, ne s'y rencontrent guère. Il se traîne en phrases +longues et trop uniformes; sa période est trop carrée; on pourrait +l'alléger de tout un bagage de mots inutiles. Il annonce ce qu'il va +dire, il marque les divisions et les subdivisions, il cite du latin, +même du grec; il étale et allonge indéfiniment l'enduit utile et +pâteux de sa morale. Il ne craint pas d'être ennuyeux. C'est que +devant des Anglais cela n'est pas à craindre. Des gens qui aiment les +sermons démonstratifs longs de trois heures ne sont point difficiles +en fait d'amusement. Souvenez-vous que là-bas les femmes vont par +plaisir aux _meetings_ et se divertissent à écouter pendant une +demi-journée des discours sur l'ivrognerie ou sur l'échelle mobile; +ces patientes personnes n'exigent point que la conversation soit +toujours alerte et piquante. Par suite, elles peuvent souffrir une +politesse moins fine et des compliments moins déguisés. Quand Addison +les salue, ce qui lui arrive souvent, c'est d'un air grave, et sa +révérence est toujours accompagnée d'un avertissement; voyez ce mot +sur les toilettes trop éclatantes: «Je contemplai ce petit groupe +bigarré avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je me +demandai d'abord si ce n'était pas une ambassade de reines indiennes; +mais, les ayant regardées de face, je me détrompai à l'instant et je +vis tant de beauté dans chaque visage que je les reconnus pour +anglais; nul autre pays n'eût pu produire de telles joues, de telles +lèvres et de tels yeux[399].» Dans cette raillerie discrète, tempérée +par une admiration presque officielle, vous apercevez la manière +anglaise de traiter les femmes; l'homme, vis-à-vis d'elles, est +toujours un prédicateur laïque; elles sont pour lui des enfants +charmants ou des ménagères utiles, jamais des reines de salon ou des +égales comme chez nous. Quand Addison veut ramener les dames +légitimistes au parti protestant, il les traite presque en petites +filles à qui on promet, si elles veulent être sages, de leur rendre +leur poupée ou leur gâteau[400]. «Elles devraient réfléchir aux +grandes souffrances et aux persécutions auxquelles elles s'exposent +par l'opiniâtreté de leur conduite. Elles ne sont plus élues dans les +clubs quand on nomme les belles dont on boit la santé; elles sont +obligées par leurs principes de se coller une mouche sur le côté du +front où cela va le plus mal; elles se condamnent à perdre les +toilettes du jour de naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait +une armée et tant de jeunes gens porteurs de chapeaux à plumes; elles +sont forcées de vivre à la campagne et de nourrir leurs poulets, juste +dans le temps où elles auraient pu se montrer à la cour et étaler une +robe de brocart, si elles voulaient se bien conduire.... Un homme est +choqué de voir un beau sein soulevé par une rage politique qui est +déplaisante même dans un sexe plus rude et plus âpre.... Et cependant +nous avons souvent le chagrin de voir un corset près d'être rompu par +l'effort d'une colère séditieuse, et d'entendre les passions les plus +viriles exprimées par les plus douces voix....» Mais, heureusement, ce +chagrin est rare; «là où croissent un grand nombre de fleurs, la terre +de loin en semble couverte; on est obligé d'avancer et d'entrer, avant +de distinguer le petit nombre de mauvaises herbes qui ont poussé dans +ce bel assemblage de couleurs.» Cette galanterie est trop posée; on +est un peu choqué de voir une femme touchée de si près par des mains +si réfléchies. C'est de l'urbanité de moraliste; il a beau être bien +élevé, il n'est point tout à fait aimable, et, si nous devons aller +prendre de lui des leçons de pédagogie et de conduite, il pourra venir +chercher près de nous des modèles de savoir-vivre et de conversation. + +[Note 399: I looked with as much pleasure upon this little +party-coloured assembly as upon a bed of tulips and did not know at +first whether it might not be an embassy of Indian queens; but upon my +going about in the pit, and taking them in front, I was immediately +undeceived and saw so much beauty in every face, that I found them all +to be English. Such eyes and lips, cheeks and foreheads could not be +the growth of any other country. The complexion of their faces +hindered me from observing any farther the colour of their hoods, +though I could easily perceive by that unspeakable satisfaction which +appeared in their looks, that their own thoughts were wholly taken up +in those pretty ornaments they wore upon their heads. + + (_Spectator_, nº 265.)] + +[Note 400: They should first reflect on the great sufferings and +persecutions to which they expose themselves by the obstinacy of their +behaviour. They lose their elections in every club where they are set +up for toasts. They are obliged by their principle to stick a patch on +the most unbecoming side of their foreheads. They forego the advantage +of the birthday suits.... They receive no benefit from the army, and +are never the better for all the young fellows that wear hats and +feathers. They are forced to live in the country and feed their +chickens at the same time that they might show themselves at court and +appear in brocade, if they behaved themselves well. In short what must +go to the heart of every fine woman, they throw themselves quite out +of the fashion.... A man is startled when he sees a pretty bosom +heaving with such party-rage, as is disagreeable even in that sex, +which is of a more coarse and rugged make.--And yet such is our +misfortune, that we sometimes see a pair of stays ready to burst with +sedition, and hear the most masculine passions exprest in the sweetest +voices.... Where a great number of flowers grow, the ground at +distance seems entirely covered with them, and we must walk into it +before we can distinguish the several weeds that spring up in such a +beautiful mass of colours. + + (_Freeholder_, n{os} 4 et 26.)] + + +VII + +Si le premier soin du Français en société est d'être aimable, celui de +l'Anglais est de rester digne; leur tempérament les porte à +l'immobilité, comme le nôtre nous porte aux gestes; et leur +plaisanterie est aussi grave que la nôtre est gaie. Le rire chez eux +est tout en dedans; ils évitent de se livrer; ils s'amusent +silencieusement. Consentez à comprendre ce genre d'esprit, il finira +par vous plaire. Quand le flegme est joint à la douceur, comme dans +Addison, il est aussi agréable que piquant. On est charmé de +rencontrer un homme enjoué et pourtant maître de lui-même. On est tout +étonné de voir ensemble deux qualités aussi contraires. Chacune +d'elles rehausse et tempère l'autre. On n'est point rebuté par +l'âcreté venimeuse, comme dans Swift, ou par la bouffonnerie continue, +comme dans Voltaire. On jouit avec une complaisance entière de la rare +alliance qui assemble pour la première fois la tenue sérieuse et la +bonne humeur. Lisez cette petite satire contre le mauvais goût du +théâtre et du public[401]. «Rien n'a plus amusé la ville, dans ces +dernières années, que le combat du signor Nicolini contre un lion, à +Haymarket, spectacle qui a été donné fort souvent, à la satisfaction +générale de la noblesse haute et basse, dans le royaume de la +Grande-Bretagne.... Le premier lion était un moucheur de chandelles, +homme d'un naturel colérique et entêté qui outrepassait son rôle, et +ne se laissait pas tuer aussi aisément qu'il l'aurait dû.... Le second +lion était un tailleur par métier, appartenant au théâtre, et qui +avait dans sa profession le renom d'homme doux et paisible. Si le +premier était trop furieux, celui-ci était trop mouton, tellement +qu'après une courte et modeste promenade sur les planches, il se +laissait tomber au premier attouchement d'Hydaspe, sans lutter avec +lui ou lui donner l'occasion de déployer toute la variété de ses +postures italiennes. On dit, à la vérité, qu'un jour il lui fit une +déchirure dans son pourpoint couleur de chair, mais c'était seulement +pour se procurer de l'ouvrage et en sa qualité particulière de +tailleur.... Le lion qui joue à présent est, à ce que j'apprends, un +gentleman de province qui fait cela pour son amusement, mais souhaite +que son nom reste caché. Il allègue très-noblement comme excuse qu'il +ne joue pas pour le gain; qu'il se livre à un plaisir innocent; qu'il +vaut mieux passer sa soirée de cette façon qu'à jouer ou à boire.... +Le caractère de ce gentleman est un si heureux mélange de douceur et +de férocité qu'il surpasse ses deux prédécesseurs et attire de plus +grandes foules de spectateurs qu'on n'en vit de mémoire d'homme.... +J'ai raconté ce combat du lion pour montrer quels sont à présent les +divertissements favoris des gens bien élevés de la Grande-Bretagne.» + +Il y a beaucoup d'originalité dans cette gaieté grave. En général, la +singularité est dans le goût du pays; ils aiment à être frappés +fortement par des contrastes. Notre littérature leur semble effacée; +en revanche, nous les trouvons souvent peu délicats. Tel numéro du +_Spectator_ qui paraissait joli aux dames de Londres eût choqué à +Paris. Par exemple, Addison raconte en manière de rêve la dissection +du cerveau d'un élégant[402]: «La glande pinéale, que plusieurs de nos +philosophes modernes considèrent comme le siége de l'âme, exhalait une +très-forte odeur de parfums et de fleur d'oranger. Elle était enfermée +dans une sorte de substance cornée taillée en une infinité de petites +facettes ou miroirs, lesquels étaient imperceptibles à l'oeil nu; de +telle sorte que l'âme, s'il y en avait une là, avait dû passer tout +son temps à contempler ses propres beautés. Nous observâmes un large +ventricule, ou cavité, dans le sinciput, lequel était rempli de +rubans, de dentelles et de broderies. Nous ne trouvâmes rien de +remarquable dans l'oeil, sinon que les _musculi amatorii_, ou, comme +on peut traduire, les muscles qui lorgnent, étaient fort diminués et +altérés par l'usage, tandis que l'élévateur, c'est-à-dire le muscle +qui tourne l'oeil vers le ciel, ne paraissait pas avoir du tout +servi.» Ces détails anatomiques, qui nous dégoûteraient, amusent un +esprit positif; la crudité n'est pour lui que de l'exactitude; habitué +aux images précises, il ne trouve point de mauvaise odeur dans le +style médical. Addison n'a pas nos répugnances. Pour railler un vice, +il se fait mathématicien, économiste, pédant, apothicaire. Les termes +spéciaux l'amusent. Il institue une cour pour juger les crinolines, et +condamne les jupons avec des formules de procédure. Il enseigne le +maniement de l'éventail comme une charge en douze temps. Il dresse la +liste des gens morts ou malades d'amour, et des causes ridicules qui +les ont mis dans ce triste état. «William Simple, frappé à l'Opéra par +un regard adressé à un autre.--Sir Christopher Crazy, baronnet, blessé +par le frôlement d'un jupon de baleine.--M. Courtly présentant à +Flavia son gant (qu'elle avait laissé tomber exprès), Flavia reçut le +gant, et tua l'homme d'une révérence[403].» D'autres statistiques, +avec récapitulations et tables de chiffres, racontent l'histoire du +saut de Leucade. «Aridæus, beau jeune homme d'Épire, amoureux de +Praxinoé, femme de Thespis, fut retiré sain et sauf, hormis deux +dents cassées et le nez qui fut un peu aplati.--Hipparchus, +passionnément épris de sa femme qui aimait Bathylle, sauta et mourut +de sa chute; sur quoi la femme épousa son amant[404].» Vous voyez +cette étrange façon de peindre les sottises humaines: on l'appelle +_humour_. Elle renferme un bon sens incisif, l'habitude de se +contenir, des façons d'homme d'affaires, mais par-dessus tout un fonds +d'invention énergique. La race est moins fine, mais plus forte, et les +agréments qui contentent son esprit et son goût ressemblent aux +liqueurs qui conviennent à son palais et à son estomac. + +[Note 401: There is nothing that of late years has afforded matter of +greater amusement to the town than signior Nicolini's combat with a +lion in the Haymarket, which has been very often exhibited to the +general satisfaction of most of the nobility and gentry in the kingdom +of Great Britain.... The first lion was a candle-snuffer, who being a +fellow of testy, choleric temper, overdid his part, and would not +suffer himself to be killed so easily as he ought to have done.... The +second lion was a taylor by trade who belonged to the play-house, and +had the character of a mild and peaceable man in his profession. If +the former was too furious, this was too sheepish for his part; in so +much that after a short modest walk upon the stage, he would fall at +the first touch of Hydaspes, without grappling with him and giving him +an opportunity of showing his variety of Italian tricks. It is said +indeed that he once gave him a rip in his flesh-coloured doublet. But +this was only to make work for himself, in his private character of a +tailor.... The acting lion at present is, as, I am informed, a country +gentleman who does it for his diversion, but desires his name may be +concealed. He says very handsomely in his own excuse that he does not +act for gain; that he indulges an innocent pleasure in it; and that it +is better to pass away an evening in this manner than in gaming and +drinking.... This gentleman's temper is made out of such a happy +mixture of the mild and the choleric, that he outdoes both his +predecessors, and has drawn together greater audiences than have been +known in the memory of man.... In the mean time, I have related this +combat of the lion to show what are at present the reigning +entertainments of the politer part of Great Britain. + + (_Spectator_, nº 13.)] + +[Note 402: The pineal gland, which many of our modern philosophers +suppose to be the seat of the soul, smelt very strong of essence and +orange-flower, and was encompassed with a kind of horny substance, cut +into a thousand little faces or mirrors, which were imperceptible to +the naked eye; in so much that the soul, if there had been any here, +must have been always taken up in contemplating her own beauties. We +observed a large antrum or cavity in the sinciput that was filled with +ribbonds, lace and embroidery.... We did not find any thing very +remarkable in the eye, saving only that the _musculi amatorii_, or as +we may translate it into English, the ogling muscles, were very much +worn, and decayed with use; whereas on the contrary the elevator or +the muscle which turns the eye towards heaven, did not appear to have +been used at all. + + (_Spectator_, nº 375.)] + +[Note 403: William Simple, smitten at the Opera, by the glance of an +eye that was aimed at one that stood by him. + +Sir Christopher Crazy Bart., hurt by the brush of a whalebone +petticoat. + +Ned Courtly, presenting Flavia with her glove (which she had dropped +on purpose), she received it and took away his life with a curtesy. + +John Gosselin, having received a slight hurt from a pair of blue eyes, +as he was making his escape was dispatched by a smile. + + (_Spectator_, nº 377.)] + +[Note 404: Aridæus a beautiful youth of Epirus, in love with Praxinoe, +the wife of Thespis, escaped without damage saving only that two of +his foreteeth were struck out, and his nose a little flatted. + +Hipparchus, being passionately fond of his own wife, who was enamoured +of Bathyllus, leaped and died of his fall; upon which his wife married +her gallant. + + (_Spectator_, nº 233.)] + + +VIII + +Cette puissante séve germanique crève, même chez Addison, son +enveloppe classique et latine. Il a beau goûter l'art, il aime encore +la nature. Son éducation, qui l'a encombré de préceptes, n'a point +détruit en lui la virginité du sentiment vrai. Dans son voyage de +France, il a préféré la sauvagerie de Fontainebleau à la correction de +Versailles. Il s'affranchit des raffinements mondains pour louer la +simplicité des vieilles ballades nationales. Il fait comprendre au +public les images sublimes, les gigantesques passions, la profonde +religion du _Paradis perdu_. Il est curieux de le voir, le compas à la +main, bridé par Bossu, empêtré de raisonnements infinis et de phrases +académiques, atteindre tout à coup, par la force de l'émotion +naturelle, les hautes régions inexplorées où Milton est soulevé par +l'inspiration de la foi et du génie. Ce n'est pas lui qui dira avec +Voltaire que l'allégorie du Péché et de la Mort est bonne pour faire +vomir les entrailles. Il y a en lui un fond d'imagination grandiose +qui le rend insensible aux petites délicatesses de la civilisation +mondaine. Il habite volontiers parmi les grandeurs et les étonnements +de l'autre monde. Il est pénétré par la présence de l'invisible; il a +besoin de dépasser les intérêts et les espérances de la vie mesquine +où nous rampons[405]. Cette source de croyance jaillit en lui de tous +côtés; en vain elle est enfermée dans le conduit régulier du dogme +officiel; les textes, les arguments dont elle se couvre laissent voir +sa véritable origine. Elle part de l'imagination sérieuse et féconde +qui ne peut se contenter que par la vue de l'_au delà_. + +Une telle faculté occupe tout l'homme, et si l'on redescend dans +l'examen des agréments littéraires, on l'aperçoit ici-bas comme en haut. +Rien de plus varié, de plus riche, chez Addison, que les tours et la +mise en scène. La plus sèche morale se transforme sous sa main en +peintures et en récits. Ce sont des lettres de toutes sortes de +personnages, ecclésiastiques, gens du peuple, hommes du monde, qui +chacun gardent leur style et déguisent le conseil sous l'apparence d'un +petit roman. C'est un ambassadeur de Bantam qui raille, à la façon de +Montesquieu, les mensonges de la politesse européenne. Ce sont des +contes grecs ou orientaux, des voyages imaginaires, la vision d'un +voyant écossais, les Mémoires d'un rebelle, l'histoire des fourmis, les +métamorphoses d'un singe, le journal d'un oisif, une promenade à +Westminster, la généalogie de l'_humour_, les statuts des clubs +ridicules; bref une abondance intarissable de fictions agréables ou +solides. Les plus nombreuses sont des allégories. On sent qu'il se plaît +dans ce monde magnifique et fantastique; c'est une sorte d'opéra qu'il +se donne; ses yeux ont besoin de contempler des couleurs. En voici une +sur les religions, bien protestante, mais aussi éclatante qu'ingénieuse: +l'agrément là-bas ne consiste point, comme chez nous, dans la vivacité +et la variété des tons, mais dans la splendeur et la justesse de +l'invention. «La figure du milieu, qui attira d'abord les yeux de tout +le monde, et qui était beaucoup plus grande que les autres, était une +matrone habillée comme une dame noble et âgée du temps de la reine +Élisabeth. On remarquait surtout dans son habillement le chapeau avec +une couronne en clocher[406], l'écharpe plus sombre que la martre, et le +tablier de linon, plus blanc que l'hermine. Sa robe était du plus riche +velours noir, et, juste à l'endroit du coeur, garnie de larges diamants +d'un prix inestimable disposés en forme de croix. Son maintien respirait +la dignité et la sérénité riante, et, quoique avancée en âge, son visage +montrait tant d'animation et de vivacité, qu'elle paraissait à la fois +âgée et immortelle. À sa vue, je sentis mon coeur touché de tant d'amour +et de vénération, que les larmes coulèrent sur mes joues, et plus je la +regardais, plus mon coeur se fondait en sentiments de tendresse et +d'obéissance filiale.--À sa droite était assise une femme si couverte +d'ornements que sa personne, son visage et ses mains en étaient presque +entièrement cachés. Le peu qu'on pouvait voir de sa figure était fardé, +et, ce qui me parut fort singulier, on y démêlait des sortes de rides +artificielles.... Sa coiffure s'élevait fort haut par trois étages ou +degrés distincts; ses vêtements étaient bigarrés de mille couleurs et +brodés de croix en or, en argent, en soie. Elle n'avait rien sur elle, +pas même un gant ou une pantoufle qui ne fût marqué de ce signe; bien +plus, elle en paraissait si superstitieusement éprise, qu'elle était +assise les jambes croisées.... Un peu plus loin était la figure d'un +homme qui regardait avec des yeux pleins d'horreur un bassin d'argent +rempli d'eau. Comme j'observais dans son maintien quelque chose qui +ressemblait à la folie, j'imaginai d'abord qu'il était là pour +représenter cette sorte de démence que les médecins appellent +hydrophobie; mais m'étant rappelé le but du spectacle, je revins à moi à +l'instant, et conclus que c'était l'Anabaptisme[407].» C'est au lecteur +de deviner ce que représentaient ces deux premières figures. Elles +plairont plus à un anglican qu'à un catholique; mais je crois qu'un +catholique lui-même ne pourra s'empêcher de reconnaître l'abondance et +la vivacité de la fiction. + +La véritable imagination aboutit naturellement à l'invention des +caractères. Car si vous vous figurez vivement une situation ou une +action, vous verrez du même élan tout le réseau de ses attaches; les +passions et les facultés, tous les gestes et tous les sons de voix, +tous les détails d'habillement, d'habitation, de société, qui en +découlent, se lieront dans votre esprit, attireront leurs précédents +et leurs suites; et cette multitude d'idées, organisée lentement, se +concentrera à la fin en un sentiment unique d'où jaillira, comme d'une +source profonde, la peinture et l'histoire d'un personnage complet. Il +y en a plusieurs dans Addison: l'observateur taciturne, William +Honeycomb, le campagnard tory, sir Roger de Coverley, qui ne sont pas +des thèses satiriques, comme celles de La Bruyère, mais de véritables +individus semblables et parfois égaux aux personnages des grands +romans contemporains. En effet, sans s'en douter, il invente le roman +en même temps et de la même façon que ses voisins les plus illustres. +Ses personnages sont pris sur le vif, dans les moeurs et les +conditions du temps, longuement et minutieusement décrits dans toutes +les parties de leur éducation et de leur entourage, avec la précision +de l'observation positive, extraordinairement réels et anglais. Un +chef-d'oeuvre en même temps qu'un document d'histoire est sir Roger de +Coverley, le gentilhomme de campagne, loyal serviteur de la +Constitution et de l'Église, _justice of the peace_, patron de +l'ecclésiastique, et dont le domaine montre en abrégé la structure du +pays anglais. Ce domaine est un petit État, paternellement gouverné, +mais gouverné. Sir Roger gourmande ses tenanciers, les passe en revue +à l'église, sait leurs affaires, leur donne des avis, des secours, des +ordres; il est respecté, obéi, aimé, parce qu'il vit avec eux, parce +que la simplicité de ses goûts et de son éducation le met presque à +leur niveau, parce qu'à titre de magistrat, d'ancien propriétaire, +d'homme riche, de bienfaiteur et de voisin, il exerce une autorité +morale et légale, utile et consacrée. Addison en même temps montre en +lui le solide et singulier caractère anglais, bâti de coeur de chêne +avec toutes les rugosités de l'écorce primitive, qui ne sait ni +s'adoucir ni s'aplanir; un grand fond de bonté qui s'étend jusqu'aux +bêtes, l'amour de la campagne et des occupations corporelles, le goût +du commandement et de la discipline, le sentiment de la subordination +et du respect, beaucoup de bon sens et peu de finesse, l'habitude +d'étaler et d'installer en public ses particularités et ses +bizarreries, sans souci du ridicule, sans pensée de bravade, +uniquement parce qu'on ne reconnaît d'arbitre sur soi que soi-même. +Puis cent traits qui peignent le temps: le manque de lecture, un reste +de croyance aux sorcières, des façons de paysan et de chasseur, des +ignorances d'esprit naïf ou arriéré. Sir Roger donne aux enfants qui +répondent bien au catéchisme une Bible pour eux et un quartier de lard +pour leur mère. Quand un verset lui plaît, il le chante une +demi-minute encore après que la congrégation l'a fini. Il tue huit +cochons gras à Noël, et envoie du boudin avec un paquet de cartes à +chaque famille pauvre de la paroisse. Quand il va au théâtre, il munit +ses gens de gourdins pour se garder des bandits qui, à son avis, +doivent infecter Londres. Addison revient vingt fois sur son vieux +chevalier, découvrant toujours quelque nouvel aspect de son caractère, +observateur désintéressé de la nature humaine, curieusement assidu et +perspicace, véritablement créateur, n'ayant plus qu'un pas à faire +pour se lancer, comme Richardson et Fielding, dans la grande oeuvre +des lettres modernes, qui est le roman de moeurs. + +[Note 405: Voy. les trente derniers numéros du _Spectator_.] + +[Note 406: Voir les coiffures sous Élisabeth pour comprendre ces +termes spéciaux.] + +[Note 407: The middle figure which immediately attracted the eyes of +the whole company and was much bigger than the rest, was formed like a +matron, dressed in the habit of an elderly woman of quality in Queen +Elizabeth's days. The most remarkable parts of her dress were the +beaver with the steeple crown, the scarf that was darker than sable, +and the lawn apron that was whiter than hermine. Her gown was of the +richest black velvet, and, just upon her heart, studded with large +diamonds of an inestimable value disposed in the form of a cross. She +bore an inexpressible cheerfulness and dignity in her aspect; and +though she seemed in years, appeared with so much spirit and vivacity, +as gave her at the same time an air of old age and immortality. I +found my heart touched with so much love and reverence at the sight of +her, that the tears ran down my face as I looked upon her; and still +the more I looked upon her, the more my heart was melted with the +sentiments of filial tenderness and duty. I discovered every moment +something so charming in her figure that I could scarce take my eyes +off it.--On its right hand there sat the figure of a woman so covered +with ornaments, that her face, her body, and her hands were almost +entirely hid under them. The little you could see of her face was +painted; and what I thought very odd, had something in it like +artificial wrinkles. But I was the less surprised at it, when I saw +upon her forehead an old fashioned tower of gray hairs. Her hair-dress +rose very high by three several stories or degrees. Her garments had a +thousand colours in them and were embroidered with crosses in gold, +silver, and silk; she had nothing on, so much as a glove or a slipper, +which was not marked with this figure. Nay, so superstitiously fond +did she appear of it, that she sat cross-legged.... The next to her +was a figure which somewhat puzzled me. It was that of a man looking +with horror in his eyes upon a silver bason filled with water. +Observing something in his countenance that looked like lunacy, I +fancied at first that he was to express that kind of distraction which +the physicians call the hydrophobia. But considering what the +intention of the show was, I immediately recollected myself and +concluded it to be Anabaptism. + + (_Tatler_, nº 257.)] + + +IX + +Au-dessus est la poésie. Elle a coulé, dans sa prose, mille fois plus +sincère et plus belle que dans ses vers. De riches fantaisies orientales +viennent s'y dérouler sans petillement d'étincelles comme dans Voltaire, +mais sous une sereine et abondante lumière qui fait ondoyer les plis +réguliers de leur pourpre et de leur or. La musique des larges phrases +cadencées et tranquilles promène doucement l'esprit parmi les +magnificences et les enchantements romanesques, et le profond sentiment +de la nature toujours jeune rappelle la quiétude fortunée de +Spenser[408]. À travers les discrètes moqueries ou les intentions +morales, on sent que son imagination est heureuse, qu'elle se plaît à +contempler les balancements des forêts qui peuplent les montagnes, +l'éternelle verdure des vallées que vivifient les sources fraîches, et +les larges horizons qui ondulent au bord du ciel lointain. Les +sentiments grands et simples viennent d'eux-mêmes se lier à ces nobles +images, et leur harmonie mesurée compose un spectacle unique, digne de +ravir le coeur d'un honnête homme par sa gravité et par sa douceur. +Telle est cette vision de Mirza qu'il faut traduire presque en +entier[409]: «Le cinquième jour de la lune, étant monté sur les hautes +collines de Bagdad, pour passer le reste du jour dans la méditation et +dans la prière, je tombai en une profonde méditation sur la vanité de la +vie humaine, et passant d'une pensée à l'autre: Sûrement, me dis-je, +l'homme n'est qu'une ombre et la vie un songe.--Pendant que je rêvais +ainsi, je jetai les yeux sur le sommet d'un roc qui n'était pas loin de +moi, et j'y aperçus une figure en habit de berger, avec un instrument de +musique à la main. Comme je le regardais, il porta l'instrument à ses +lèvres et se mit à en jouer. Le son était infiniment doux et modulé en +une variété de tons d'une mélodie inexprimable, tout à fait différente +de ce que j'avais jamais entendu. Ils me firent penser à ces airs +célestes qui accueillent les âmes envolées des justes à leur entrée dans +le paradis pour effacer le souvenir de leur récente agonie et les +préparer aux plaisirs de ce lieu bienheureux. Mon coeur se fondait dans +un secret ravissement.... Le Génie me conduisit alors vers la plus haute +cime du roc et me posa sur le faîte. Jette tes yeux vers l'orient, me +dit-il; et raconte-moi ce que tu vois.--Je vois, répondis-je, une large +vallée et un prodigieux courant de mer qui roule à travers +elle.--Considère maintenant, me dit-il, cette mer, qui à ses deux +extrémités est bornée par des ténèbres, et dis-moi ce que tu y +découvres.--Je vois, repris-je, un pont qui s'élève au milieu du +courant.--Le pont que tu vois, me dit-il, est la vie humaine: +considère-le attentivement.--L'ayant regardé plus à loisir, je vis qu'il +consistait en soixante-dix arches entières et en plusieurs arches +rompues qui, avec les autres, faisaient environ cent. Comme je les +comptais, le Génie me dit que ce pont était d'abord de mille arches, +mais qu'une grande inondation avait balayé le reste, et l'avait laissé +ruiné comme je le voyais maintenant.--Dis-moi encore, reprit-il, ce que +tu y découvres.--Je vois, répondis-je, une multitude de gens qui le +traversent, et un nuage noir suspendu sur chacune de ses deux +issues.--Puis, regardant plus attentivement, je vis plusieurs des +voyageurs tomber au travers dans la grande marée qui conduit au-dessous, +et je découvris bientôt qu'il y avait dans ce pont d'innombrables +trappes cachées, où l'on ne mettait le pied que pour s'enfoncer et +disparaître à l'instant. Ces piéges étaient très-serrés à l'entrée du +pont, en sorte que des multitudes d'arrivants, à peine sortis du nuage, +s'y engloutissaient dès l'abord. Ils devenaient moins nombreux vers le +milieu, mais se multipliaient et se pressaient en approchant des +dernières arches complètes. Quelques voyageurs, à la vérité, mais leur +nombre était bien petit, avançaient en clopinant jusque sur les arches +rompues, mais tombaient tour à tour, au travers, épuisés comme ils +étaient et accablés d'une si longue marche.... Mon coeur se remplit +d'une profonde tristesse en voyant plusieurs des passants qui tombaient +à l'improviste, au milieu de leur joie et de leurs éclats de rire, et +s'accrochaient à tout ce qui était près d'eux pour se sauver. D'autres +avaient les yeux vers le ciel, dans une attitude pensive, et au milieu +de leur contemplation trébuchaient, et on ne les revoyait plus. Il y +avait des multitudes affairées à la poursuite de babioles qui brillaient +et dansaient devant leurs yeux; mais souvent, au moment où ils croyaient +les saisir, le pied leur manquait, et ils étaient précipités.... Je +poussai un profond soupir, et le Génie, touché de compassion, me dit de +regarder vers cet épais brouillard dans lequel le courant portait les +diverses générations de mortels engloutis. Je regardai, et mes yeux +qu'il avait fortifiés virent que la vallée s'ouvrait à son extrémité et +s'étendait en un océan immense où s'allongeait un roc énorme de diamant +qui la divisait en deux parts. Les nuages reposaient encore sur une des +deux moitiés, en sorte que de ce côté je ne pus rien découvrir; mais +l'autre était un vaste océan semé d'îles innombrables: ces îles étaient +couvertes de fruits et de fleurs, et entrecoupées de mille petites mers +brillantes qui serpentaient tout au travers. J'y pus distinguer des +personnages revêtus d'habits glorieux avec des couronnes sur leurs +têtes, les uns passant parmi les arbres, d'autres couchés au bord des +fontaines, d'autres reposant sur des lits de fleurs, et j'entendis une +harmonie confuse de chants d'oiseaux, d'eaux murmurantes, de voix +humaines et d'instruments mélodieux.--La joie entra dans mon coeur à la +vue d'une apparition si délicieuse. Je souhaitai les ailes d'un aigle +pour m'envoler jusqu'à ces demeures fortunées; mais le Génie me dit +qu'on n'y pénétrait que par les portes de la mort que je voyais s'ouvrir +à chaque instant sur le pont.--Ces îles, me dit-il, que tu vois si +fraîches et si vertes et dont la face de l'Océan semble bigarrée aussi +loin que tes regards portent, sont plus nombreuses que les grains de +sable sur le rivage de la mer; il y en a des myriades derrière celles +que tu découvres, au delà de ce que ton oeil, et même de ce que ton +imagination peut atteindre. Elles sont les demeures des hommes de bien +après leur mort.... Ne sont-ce point là, ô Mirza, des asiles dont la +possession mérite des efforts? La vie semble-t-elle misérable, +lorsqu'elle fournit l'occasion de gagner une telle récompense? Dois-tu +craindre la mort qui te conduit vers une vie si heureuse? Ne juge pas +que l'homme ait été fait en vain, puisqu'une telle éternité lui a été +réservée.--Je contemplai avec un plaisir inexprimable ces îles +bienheureuses.--Maintenant, dis-je au Génie, montre-moi, je t'en +supplie, les secrets cachés derrière ces noirs nuages qui couvrent +l'Océan de l'autre côté du roc de diamant.--Comme le Génie ne me +répondait pas, je me tournai pour lui faire une seconde fois ma demande, +mais je trouvai qu'il m'avait quitté. Je voulus revoir alors la vision +que j'avais si longtemps contemplée. Mais au lieu de la marée roulante, +du pont avec ses arches, et des îles heureuses, je ne vis rien que la +longue vallée creuse de Bagdad avec les troupeaux de boeufs, de brebis +et de chameaux qui paissaient sur ses deux flancs.» + +Dans cette morale ornée, dans cette belle raison si correcte et si +éloquente, dans cette imagination ingénieuse et noble, je trouve en +abrégé tous les traits d'Addison. Ce sont les nuances anglaises qui +distinguent leur âge classique du nôtre, une raison plus étroite et +plus pratique, une urbanité plus poétique et moins éloquente, un fonds +d'esprit plus inventif et plus riche, moins sociable et moins délicat. + +[Note 408: _Histoire d'Abdallah_, _Histoire d'Hilpa_.] + +[Note 409: On the fifth day of the moon, which according to the custom +of my forefathers I always keep holy, after having washed myself, and +offered up my morning devotions, I ascended the high hills of Bagdad, +in order to pass the rest of the day in meditation and prayer. As I +was here airing myself on the tops of the mountains, I fell into a +profound contemplation on the vanity of human life; and passing from +one thought to another: Surely, said I, man is but a shadow and life a +dream. Whilst I was thus musing, I cast my eyes towards the summit of +a rock that was not far from me, where I discovered one in the habit +of a shepherd, with a little musical instrument in his hand. As I +looked upon him, he applied it to his lips, and began to play upon it. +The sound of it was exceeding sweet, and wrought into a variety of +tunes that were inexpressibly melodious, and altogether different from +any thing I had ever heard. They put me in mind of those heavenly airs +that are played to the departed souls of good men upon their first +arrival in paradise, to wear out the impressions of the last agonies, +and qualify them for the pleasures of that happy place. My heart +melted away in secret raptures.... + +He then led me to the highest pinnacle of the rock, and placing me on +the top of it: Cast thy eyes eastward, said he, and tell me what thou +seest.--I see, said I, a huge valley, and a prodigious tide of water +rolling through it.--The valley that thou seest, said he, is the vale +of misery, and the tide of water that thou seest is part of the great +tide of eternity.--What is the reason, said I, that the tide I see +rises out of a thick mist at one end, and again loses itself in a +thick mist at the other?--What thou seest, said he, is that portion of +eternity which is called Time, measured out by the sun, and reaching +from the beginning of the world to its consummation. Examine now, said +he, this sea that is thus bounded with darkness at both ends, and tell +me what thou discoverest in it.--I see a bridge, said I, standing in +the midst of the tide.--The bridge thou seest, said he, is human life, +consider it attentively.--Upon a more leisurely survey of it, I found +that it consisted of threescore and ten entire arches, with several +broken arches which added to those that were entire, made up the +number about an hundred. As I was counting the arches, the genius told +me that this bridge consisted at first of a thousand arches; but that +a great flood swept away the rest, and left the bridge in the ruinous +condition I now beheld it. But tell me further, said he, what thou +discoverest on it.--I see multitudes of people passing over it, said +I, and a black cloud hanging on each end of it.--As I looked more +attentively, I saw several of the passengers dropping through the +bridge, into the great tide that flowed underneath it; and upon +further examination, perceived there were innumerable trap-doors that +lay concealed in the bridge, which the passengers no sooner trod upon, +but they fell through them into the tide and immediately disappeared. +These hidden pitfalls were set very thick at the entrance of the +bridge, so that throngs of people no sooner broke through the cloud, +but many of them fell into them. They grew thinner towards the middle, +but multiplied and lay closer together towards the end of the arches +that were entire. + +There were indeed some persons, but their number was very small, that +continued a kind of hobbling march on the broken arches, but fell +through one after another, being quite tired and spent with so long a +walk. + +I passed some time in the contemplation of this wonderful structure, +and the great variety of objects which it presented. My heart was +filled with a deep melancholy to see several dropping unexpectedly in +the midst of mirth and jollity, and catching at every thing that stood +by them to save themselves. Some were looking up towards the heavens +in a thoughtful posture, and in the midst of a speculation stumbled +and fell out of sight. Multitudes were very busy in the pursuit of +bubbles that glittered in their eyes and danced before them; but often +when they thought themselves within the reach of them, their footing +failed and down they sunk. In this confusion of objects, I observed +some with scimetars in their hands, and others with urinals, who ran +to and fro upon the bridge, thrusting several persons on trap-doors +which did not seem to lie in their way, and which they might have +escaped, had they not been thus forced upon them. + +I here fetched a deep sigh. Alas, said I, man was made in vain! How is +he given away to misery and mortality! tortured in life, and swallowed +up in death!--The genius being moved with compassion towards me, bid +me quit so uncomfortable a prospect: look no more, said he, on man in +the first stage of his existence, in his setting out for eternity; but +cast thine eye on that thick mist into which the tide bears the +several generations of mortals that fall into it.--I directed my sight +as I was ordered, and (whether or no the good genius strengthened it +with any supernatural force, or dissipated part of the mist that was +before too thick for the eye to penetrate) I saw the valley opening at +the further end, and spreading forth into an immense ocean that had a +huge rock of adamant running through the midst of it, and dividing it +into two equal parts. The clouds still rested on one half of it, +insomuch that I could discover nothing in it: But the other appeared +to me a vast ocean planted with innumerable islands, that were covered +with fruits and flowers, and interwoven with a thousand little shining +seas that ran among them. I could see persons dressed in glorious +habits with garlands upon their heads, passing among the trees, lying +down by the sides of fountains, or resting on beds of flowers; and +could hear a confused harmony of singing birds, falling waters, human +voices, and musical instruments. Gladness grew in me upon the +discovery of so delightful a scene. I wished for the wings of an +eagle, that I might fly away to those happy seats; but the genius told +me there was no passage to them, except through the gates of death +that I saw opening every moment upon the bridge. The islands, said he, +that lie so fresh and green before thee, and with which the whole face +of the ocean appears spotted as far as thou canst see, are more in +number than the sands on the sea shore; there are myriads of islands +behind those which thou here discoverest, reaching farther than thine +eye, or even thine imagination can extend itself. These are the +mansions of good men after death, who according to the degree and +kinds of virtue in which they excelled, are distributed among these +several islands, which abound with pleasures of different kinds and +degrees, suitable to the relishes and perfections of those who are +settled in them; every island is a paradise accommodated to its +respective inhabitants. Are not these, O Mirza, habitations worth +contending for? Does life appear miserable, that gives the +opportunities of earning such a reward? Is death to be feared, that +will convey thee to so happy an existence? Think not man was made in +vain, who has such an eternity reserved for him.--I gazed with +inexpressible pleasure on these happy islands. At length, said I, show +me now, I beseech thee, the secrets that lie hid under those dark +clouds which cover the ocean on the other side of the rock of adamant. +The genius making me no answer, I turned about to address myself to +him a second time, but I found that he had left me; I then turned +again to the vision which I had been so long contemplating; but +instead of the rolling tide, the arched bridge, and the happy islands, +I saw nothing but the long hollow valley of Bagdad, with oxen, sheep, +and camels grazing upon the sides of it.] + + +FIN DU TROISIÈME VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME. + + +LIVRE III. + +L'AGE CLASSIQUE. + + +CHAPITRE I. -- La Restauration. + +§ 1. Les viveurs. + + I. Les excès du puritanisme. -- Comment ils amènent les + excès du sensualisme. 5 + + II. Peinture de ces moeurs par un étranger. -- Les Mémoires + de Grammont. -- Différence de la débauche en France et en + Angleterre. 9 + + III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et + âpreté de sa rancune. 13 + + IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour. + --Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale. 17 + + V. Quelle est la philosophie qui convient à ces moeurs. -- + Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et + ses découvertes. -- Sa méthode mathématique. -- En quoi il + se rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthétique, sa + politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. -- + Esprit et objet de sa philosophie. 29 + + VI. Le théâtre. -- Changement dans le goût et dans le + public. --L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire + après la Restauration. 38 + + VII. Dryden. -- Disparates de ses comédies. -- Maladresse de + ses indécences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de + Molière. 42 + + VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractère. -- Sa + tristesse, son âpreté et son impudeur. -- _L'Amour au bois_, + _l'Épouse campagnarde_, _le Maître de danse_. -- Peintures + licencieuses et détails repoussants. -- Son énergie et son + réalisme. -- Rôles d'Olivia et de Manly dans son _Plain + dealer_. -- Paroles de Milton. 45 + + +§ 2. Les mondains. + + I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses + conditions et ses causes. -- Comment elle s'établit en + Angleterre. -- Les modes, les amusements, les conversations, + les airs et les talents de salon. 65 + + II. Avénement de l'esprit classique en Europe. -- Ses + origines. -- Ses caractères. -- Différence de la + conversation sous Élisabeth et sous Charles II. 69 + + III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractère, son + esprit, son style. 72 + + IV. Les écrivains à la mode. -- Leur langage correct, leurs + façons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset, + Edmund Waller. --Ses sentiments et son style. -- En quoi il + est poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du + style. -- Manque de poésie. --Caractère de la poésie et du + style classiques et monarchiques. 81 + + V. Sir John Denham. -- Son poëme de _Cooper's Hill_. -- + Ampleur oratoire de ses vers. -- Gravité anglaise de ses + préoccupations morales. -- Comment les gens du monde et les + écrivains se modèlent alors sur la France. 92 + + VI. Les comiques. -- Comparaison de ce théâtre et de celui + de Molière. -- L'ordre des idées dans Molière. -- Les idées + générales dans Molière. -- Comment chez Molière l'odieux est + dissimulé, quoique la vérité soit peinte. -- Comment chez + Molière l'honnête homme reste homme du monde. -- Comment + l'honnête homme de Molière est un modèle français. 98 + + VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. -- + Frivolité des intentions. -- Apreté des caractères. -- + Grossièreté des moeurs -- En quoi consiste le talent de + Wycherley, Congrève, Vanbrugh et Farquhar. -- Quels + personnages ils peuvent composer. 109 + + VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute, + squire Sullen. -- Le père, sir Tunbelly. -- La jeune fille, + miss Hoyden. --Le jeune garçon, squire Humphry. -- Idée de + la nature d'après ce théâtre. 114 + + IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. -- + Miss Prue.-Lady Wishfort. -- Lady Pliant. -- Mistress + Millamant. -- Les hommes du monde. Mirabell. -- Idée de la + société d'après ce théâtre. -- Pourquoi cette culture et + cette littérature n'ont pas produit d'oeuvres durables. -- + En quoi elles sont opposées au caractère anglais. -- + Transformation du goût et des moeurs. 123 + + X. La prolongation de la comédie. -- Sheridan. -- Sa vie. -- + Son talent. -- _L'École de médisance._ -- Comment la comédie + dégénère et s'éteint. -- Cause de la décadence du théâtre en + Europe et en Angleterre. 144 + + +CHAPITRE II. -- Dryden. + + I. Débuts de Dryden. -- Fin de l'âge poétique. -- Causes des + décadences et des renaissances littéraires. 163 + + II. Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses + lectures. --Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son + caractère. -- Son public. --Ses amitiés. -- Ses querelles. + -- Concordance de sa vie et de son talent. 165 + + III. Les théâtres rouverts et transformés. -- Le nouveau + public et le goût nouveau. -- Théories dramatiques de + Dryden. -- Son jugement sur l'ancien théâtre anglais. -- Son + jugement sur le nouveau théâtre français. -- Son oeuvre + composite. -- Disparates de son théâtre. --_L'Amour + tyrannique._ -- Grossièretés de ses personnages. + --_L'Empereur des Indes_, _Aurengzèbe_, _Almamzor_. 169 + + IV. Style de ce théâtre. -- Le vers rimé. -- La diction + fleurie. --Les tirades pédantesques. -- Désaccord du style + classique et des événements romantiques. -- Comment Dryden + reprend et gâte les inventions de Shakspeare et de Milton. + -- Pourquoi ce drame n'a pas abouti. 187 + + V. Mérites de ce drame. -- Personnages d'Antoine, d'Octavie + et de Ventidius. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- + _L'Orpheline_, _Venise sauvée_. 197 + + VI. Dryden écrivain. -- Espèce, portée, limites de son + esprit. -- Sa maladresse dans la flatterie et les + gravelures. -- Sa pesanteur dans la dissertation et la + discussion. -- Sa vigueur et son honnêteté foncière. 217 + + VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans + la politique et la religion. -- Poëmes politiques de Dryden: + _Absalon et Achitophel_, _la Médaille_. -- Poëmes religieux + de Dryden: _Religio Laici_, _la Biche et la Panthère_. -- + Apreté et virulence de ces poëmes. -- _Mac Flecnoe._ 227 + + VIII. Apparition de l'art d'écrire. -- Différence entre la + forme d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de + l'âge classique. -- Procédés de Dryden. -- La diction + soutenue et oratoire. 236 + + IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. + -- Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations. + -- Ses contes et ses épîtres. -- Ses défauts. -- Ses + mérites. -- Sérieux de son caractère, élans de son + inspiration, accès d'éloquence poétique. --_Ode pour la fête + de sainte Cécile._ 240 + + X. Fin de Dryden. -- Ses misères. -- Sa pauvreté. -- En quoi + son oeuvre est incomplète. -- Sa mort. 251 + + +CHAPITRE III. -- La Révolution. + + I. La révolution morale au dix-huitième siècle. -- Elle + accompagne la révolution politique. 254 + + II. Brutalité du peuple. -- Le gin. -- Les émeutes. -- + Corruption des grands. -- Les moeurs politiques. -- + Trahisons sous Guillaume et Anne. -- Vénalité sous Walpole + et Bute. -- Les moeurs privées. -- Les viveurs. -- Les + athées. -- _Lettres de lord Chesterfield._ -- Sa politesse + et sa morale. -- _L'Opéra du Gueux_, par Gay. -- Ses + élégances et sa satire. 255 + + III. Principes de la civilisation en France et en + Angleterre. -- La conversation en France. Comment elle + aboutit à une révolution. -- Le sens moral en Angleterre. + Comment il aboutit à une réforme. 269 + + IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment + profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment + elle est vivante. --Les ariens. -- Les méthodistes. 277 + + V. La chaire. -- Médiocrité et efficacité de la prédication. + --Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidité. -- Barrow. -- + Son abondance et sa minutie. -- South. -- Son âcreté et son + énergie. -- Comparaison des prédicateurs en France et en + Angleterre. 287 + + VI. La théologie. -- Comparaison de l'apologétique en France + et en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La + théologie n'est pas spéculative, mais morale. -- Les plus + grands esprits se rangent du côté du christianisme. -- + Impuissance de la philosophie spéculative. -- Berkeley, + Newton, Locke, Hume, Reid. -- Développement de la + philosophie morale. -- Smith, Butler, Price, Hutcheson. 304 + + VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Traité + du gouvernement_, par Locke. -- La théorie du droit + personnel est acceptée. -- Comment le tempérament, l'orgueil + et l'intérêt la soutiennent. -- La théorie du droit + personnel est appliquée. --Comment les élections, les + journaux, les tribunaux la mettent en pratique. 313 + + VIII. La tribune. -- Énergie et rudesse de cette éloquence. + -- Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. -- + Burke. 322 + + IX. Issue du travail du siècle. -- Transformation économique + et morale. -- Comparaison des portraits de Reynolds et de + ceux de Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France + et en Angleterre. --Les révolutionnaires et les + conservateurs. -- Jugement de Burke et du peuple anglais sur + la Révolution française. 341 + + +CHAPITRE IV. -- Addison. + + I. Addison et Swift dans leur siècle. -- En quoi ils se + ressemblent et en quoi ils diffèrent. 355 + + II. L'homme. -- Son éducation et sa culture. -- Ses vers + latins. --Son voyage en France et en Italie. -- Son _Épître + à lord Halifax_. --Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son + _Dialogue sur les médailles_. --Son poëme sur la _Campagne + de Blenheim_. -- Sa douceur et sa bonté. --Ses succès et son + bonheur. 356 + + III. Son sérieux et sa raison. -- Ses études solides et son + observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa + pratique des affaires. -- Noblesse de son caractère et de sa + conduite. -- Élévation de sa morale et de sa religion. -- + Comment sa vie et son caractère ont contribué à l'agrément + et à l'utilité de ses écrits. 365 + + IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre + la vie grossière, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est + pratique, et partant banale et décousue. -- Comment elle + s'appuie sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle + a pour but la satisfaction en ce monde, et le bonheur dans + l'autre. -- Mesquinerie spéculative de sa conception + religieuse. -- Excellente pratique de sa conception + religieuse. 370 + + V. L'écrivain. -- Conciliation de la morale et de + l'élégance. -- Quel style convient aux gens du monde. -- + Mérites de ce style. --Inconvénients de ce style. -- Addison + critique. -- Son jugement sur le _Paradis perdu_. -- Accord + de son art et de sa critique. -- Limites de la critique et + de l'art classiques. -- Ce qui manque à l'éloquence + d'Addison, de l'Anglais et du moraliste. 385 + + VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination + sérieuse et féconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le + sentiment religieux et poétique. -- _Vision de Mirza._ -- + Comment le fonds germanique subsiste sous la culture latine. 395 + + +FIN DE LA TABLE. + + +[Notes au lecteur de ce fichier numérique: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les +notes de fin de page sont manquantes.] + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise +(Volume 3 de 5), by Hippolyte Taine + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41101 *** |
