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Travers and the -Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net -(This file was produced from images generously made -available by the Bibliothèque nationale de France -(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -LITTÉRATURE ANGLAISE - - -TOME TROISIÈME - - - - -739--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT - -7, rue des Canettes, 7 - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -LITTÉRATURE ANGLAISE - - -PAR H. TAINE - - -TOME TROISIÈME - - - - -QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE - - - - - PARIS - LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - 1878 - - Tous droits réservés. - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -LITTÉRATURE ANGLAISE. - - - - -LIVRE III. - -L'ÂGE CLASSIQUE. - - - - -CHAPITRE I. - -La Restauration. - - -§ 1. LES VIVEURS. - - I. Les excès du puritanisme. -- Comment ils amènent les excès du - sensualisme. - - II. Peinture de ces moeurs par un étranger. -- Les Mémoires de - Grammont. -- Différence de la débauche en France et en - Angleterre. - - III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et - âpreté de sa rancune. - - IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour. -- - Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale. - - V. Quelle est la philosophie qui convient à ces moeurs. -- - Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et ses - découvertes. -- Sa méthode mathématique. -- En quoi il se - rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthétique, sa - politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. -- Esprit - et objet de sa philosophie. - - VI. Le théâtre. -- Changement dans le goût et dans le public. -- - L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire après la - Restauration. - - VII. Dryden. Disparates de ses comédies. -- Maladresse de ses - indécences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de Molière. - - VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractère. -- Sa tristesse, - son âpreté et son impudeur. -- _L'Amour au bois_, _l'Épouse - campagnarde_, _le Maître de danse_. -- Peintures licencieuses et - détails repoussants. -- Son énergie et son réalisme. -- Rôles - d'Olivia et de Manly dans son _Plain dealer_. -- Paroles de - Milton. - - -§ 2. LES MONDAINS. - - I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses conditions et - ses causes. -- Comment elle s'établit en Angleterre. -- Les - modes, les amusements, les conversations, les façons et les - talents de salon. - - II. Avénement de l'esprit classique en Europe. -- Ses origines. - -- Ses caractères. -- Différence de la conversation sous - Élisabeth et sous Charles II. - - III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractère, son esprit, - son style. - - IV. Les écrivains à la mode. -- Leur langage correct, leurs - façons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset, - Edmund Waller. -- Ses sentiments et son style. -- En quoi il est - poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du style. -- - Manque de poésie. -- Caractère de la poésie et du style - classiques et monarchiques. - - V. Sir John Denham. -- Son poëme de _Cooper's Hill_. -- Ampleur - oratoire de ses vers. -- Gravité anglaise de ses préoccupations - morales. -- Comment les gens du monde et les écrivains se - modèlent alors sur la France. - - VI. Les comiques. -- Comparaison de ce théâtre et de celui de - Molière. -- L'ordre des idées dans Molière. -- Les idées - générales dans Molière. -- Comment chez Molière l'odieux est - dissimulé, quoique la vérité soit peinte. -- Comment chez Molière - l'honnête homme reste homme du monde. -- Comment l'honnête homme - de Molière est un modèle français. - - VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. -- Frivolité - des intentions. -- Âpreté des caractères. -- Grossièreté des - moeurs. -- En quoi consiste le talent de Wycherley, Congrève, - Vanbrugh et Farquhar. -- Quels personnages ils peuvent composer. - - VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute, le - squire Sullen. -- Le père, sir Tunbelly. -- La jeune fille, miss - Hoyden. -- Le jeune garçon, le squire Humphry. -- Idée de la - nature d'après ce théâtre. - - IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. -- Miss - Prue. Lady Wishfort. Lady Pliant. Mistress Millamant. -- Les - hommes du monde. Mirabell. -- Idée de la société d'après ce - théâtre. -- Pourquoi cette culture et cette littérature n'ont pas - produit d'oeuvres durables. -- En quoi elles sont opposées au - caractère anglais. -- Transformation du goût et des moeurs. - - X. La prolongation de la comédie. -- Sheridan. -- Sa vie. -- Son - talent. -- _L'École de médisance._ -- Comment la comédie dégénère - et s'éteint. -- Causes de la décadence du théâtre en Europe et en - Angleterre. - - -§ 1. LES VIVEURS. - -Lorsqu'on feuillette tour à tour l'oeuvre des peintres de la cour sous -Charles Ier, puis sous Charles II, et qu'on quitte les nobles -portraits de Van-Dyck pour les figures de Lely, la chute est subite et -profonde: on sortait d'un palais, on tombe dans un mauvais lieu. - -Au lieu de ces seigneurs fiers et calmes qui restent cavaliers en -devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui semblent -à la fois princesses et jeunes filles, de ce monde généreux et -héroïque, élégant et orné, où resplendit encore la flamme de la -Renaissance, où reluit déjà la politesse de l'âge moderne, on -rencontre des courtisanes dangereuses ou provocantes, à l'air ignoble -ou dur, incapables de pudeur ou de pitié[1]. Leurs mains potelées, -épanouies, ploient mignardement des doigts à fossettes; des torsades -de cheveux lourds roulent sur leurs épaules charnues; les yeux noyés -clignent voluptueusement, un fade sourire erre sur les lèvres -sensuelles. L'une relève un flot de cheveux dénoués qui coule sur les -rondeurs de sa chair rose; celle-ci, languissante, se laisse aller, -ouvrant une manche dont la molle profondeur découvre toute la -blancheur de son bras. Presque toutes sont en chemise; plusieurs -semblent sortir du lit; le peignoir froissé colle sur la gorge, et -semble défait par une nuit de débauche; la robe de dessous, toute -chiffonnée, tombe sur les hanches; les pieds froissent la soie qui -chatoie et luit. Toutes débraillées qu'elles sont, elles se parent -insolemment l'un luxe de filles: ceintures de diamants, dentelles -bouillonnantes, splendeur brutale des dorures, profusion d'étoffes -brodées et bruissantes, coiffures énormes, dont les boucles et les -torsades enroulées et débordantes provoquent le regard par -l'échafaudage de leur magnificence effrontée. Des draperies tortillées -tombent alentour en forme d'alcôve, et les yeux plongent par une -échappée sur les allées d'un grand parc dont la solitude sera commode -à leurs plaisirs. - -[Note 1: Voyez surtout les portraits de lady Mooreland, de lady -Williams, de la comtesse d'Ossory, de la duchesse de Cleveland, de -lady Price, etc.] - - -I - -Tout cela était venu par contraste: le puritanisme avait amené -l'orgie, et les fanatiques avaient décrié la vertu. Pendant de longues -années, la sombre imagination anglaise, saisie de terreurs -religieuses, avait désolé la vie humaine. La conscience, à l'idée de -la mort et de l'obscure éternité, s'était troublée; des anxiétés -sourdes y avaient pullulé en secret comme une végétation d'épines, et -le coeur malade, tressaillant à chaque mouvement, avait fini par -prendre en dégoût tous ses plaisirs et en horreur tous ses instincts. -Ainsi empoisonné dans sa source, le divin sentiment de la justice -s'était tourné en folie lugubre. L'homme, déclaré pervers et damné, se -croyait enfermé dans un cachot de perdition et de vice où nul effort -et nul hasard ne pouvaient faire entrer un rayon de lumière, à moins -que la main d'en haut, par une faveur gratuite, ne vînt arracher la -pierre scellée de ce tombeau. Il avait mené la vie d'un condamné, -bourrelée et angoisseuse, opprimée par un désespoir morne, et hantée -de spectres. Tel s'était cru souvent sur le point de mourir: tel -autre, à l'idée d'une croix, était traversé d'hallucinations -douloureuses[2]; ceux-ci sentaient le frôlement du malin esprit: tous -passaient des nuits les yeux fixés sur les histoires sanglantes et -les appels passionnés de l'Ancien Testament, écoutant les menaces et -les tonnerres du Dieu terrible, jusqu'à renouveler en leur propre -coeur la férocité des égorgeurs et l'exaltation des voyants. Sous cet -effort, la raison peu à peu défaillait. À force de chercher le -Seigneur, on trouvait le rêve. Après de longues heures de sécheresse, -l'imagination faussée et surmenée travaillait. Des figures -éblouissantes, des idées inconnues se levaient tout d'un coup dans le -cerveau échauffé; l'homme était soulevé et traversé de mouvements -extraordinaires. Ainsi transformé, il ne se reconnaissait plus -lui-même; il ne s'attribuait pas ces inspirations véhémentes et -soudaines qui s'imposaient à lui, qui l'entraînaient hors des chemins -frayés, que rien ne liait entre elles, qui le secouaient et -l'illuminaient sans qu'il pût les prévoir, les arrêter ou les régler: -il y voyait l'action d'une puissance surhumaine, et s'y livrait avec -l'enthousiasme du délire et la roideur de la foi. - -Pour comble, le fanatisme s'était changé en institution: le sectaire -avait noté tous les degrés de la transfiguration intérieure, et réduit -en théorie l'envahissement du rêve: il travaillait avec méthode à -chasser la raison pour introniser l'extase. Fox en faisait l'histoire, -Bunyan en donnait les règles, le Parlement en offrait l'exemple, -toutes les chaires en exaltaient la pratique. Des ouvriers, des -soldats, des femmes en discouraient, y pénétraient, s'animaient par -les détails de leur expérience et la publicité de leur émotion. Une -nouvelle vie s'était déployée, qui avait flétri et proscrit -l'ancienne. Tous les goûts temporels étaient supprimés, toutes les -joies sensuelles étaient interdites; l'homme spirituel restait seul -debout sur les ruines du reste, et le coeur, exclu de toutes ses -issues naturelles, ne pouvait plus regarder ni respirer que du côté de -son funeste Dieu. Le puritain passait lentement dans les rues, les -yeux au ciel, les traits tirés, jaune et hagard, les cheveux ras, vêtu -de brun ou de noir, sans ornements, ne s'habillant que pour se -couvrir. Si quelqu'un avait les joues pleines, il passait pour -tiède[3]. Le corps entier, l'extérieur, jusqu'au ton de la voix, tout -devait porter la marque de la pénitence et de la grâce. Le puritain -discourait en paroles traînantes, d'un accent solennel, avec une sorte -de nasillement, comme pour détruire la vivacité de la conversation et -la mélodie de la voix naturelle. Ses entretiens remplis de citations -bibliques, son style imité des prophètes, son nom et le nom de ses -enfants, tirés de l'Écriture, témoignaient que sa pensée habitait le -monde terrible des prophètes et des exterminateurs. Du dedans, la -contagion avait gagné le dehors. Les alarmes de la conscience -s'étaient changées en lois d'État. La rigidité personnelle était -devenue une tyrannie publique. Le puritain avait proscrit le plaisir -comme un ennemi, chez autrui aussi bien que chez lui-même. Le -Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les théâtres, et -fouetter les acteurs à la queue d'une charrette; les jurons étaient -taxés; les arbres de mai étaient coupés; les ours, dont les combats -amusaient le peuple, étaient tués; le plâtre des maçons puritains -rendait décentes les nudités des statues; les belles fêtes poétiques -étaient interdites. Des amendes et des punitions corporelles -interdisaient même aux enfants «les jeux, les danses, les sonneries de -cloches, les réjouissances, les régalades, les luttes, la chasse,» -tous les exercices et tous les amusements qui pouvaient profaner le -dimanche. Les ornements, les tableaux, les statues des églises étaient -arrachés ou déchirés. Le seul plaisir qu'on gardât et qu'on souffrît -était le nasillement des psaumes, l'édification des sermons prolongés, -l'excitation des controverses haineuses, la joie âpre et sombre de la -victoire remportée sur le démon et de la tyrannie exercée contre ses -fauteurs. En Écosse, pays plus froid et plus dur, l'intolérance allait -jusqu'aux derniers confins de la férocité et de la minutie, instituant -une surveillance sur les pratiques privées et sur la dévotion -intérieure de chaque membre de chaque famille, ôtant aux catholiques -leurs enfants, imposant l'abjuration sous peine de prison perpétuelle -ou de mort, amenant par troupeaux[4] les sorcières au bûcher[5]. Il -semblait qu'un nuage noir se fût appesanti sur la vie humaine, noyant -toute lumière, effaçant toute beauté, éteignant toute joie, traversé -çà et là par des éclairs d'épée et par des lueurs de torches, sous -lesquels on voyait vaciller des figures de despotes moroses, de -sectaires malades, d'opprimés silencieux. - -[Note 2: Carlyle, _Cromwell's speeches and letters_, t. I, p. 48.] - -[Note 3: Le colonel Hutchinson fut un instant suspect parce qu'il -portait les cheveux longs et qu'il s'habillait bien.] - -[Note 4: 1648, trente en un jour. Une d'elles avoua qu'elle avait été -à une assemblée où étaient cinq cents sorcières.--_Pictorial history_, -t. III, p. 489.] - -[Note 5: In 1652 the kirk-session of Glasgow «brot boyes and servants -before them, for breaking the Sabbath and other faults. They had -clandestine censors, and gave money to some for this end.» (Buckle, -_History of Civilisation_, I, 346.) - -Even yearly in the 18th century the «most popular divines» in Scotland -affirmed that Satan «frequently appears clothed in a corporeal -substance.» (_Ibid._, 367.) - -«No husband shall kiss his wife, and no mother shall kiss her child on -the Sabbath-day.» (_Ibid._, 385.) - -The quhilk day the Sessioune caused mak this act, that ther sould be -no pypers at brydels, etc. (_Ibid._, 389.) - -1719. The presbytery of Edinburgh indignantly declares: «Yea, some -have arrived at that height of impiety as not to be ashamed of washing -in water and swimming in rivers upon the holy Sabbath.» (_Ibid._) - -«I think David had never so sweet a time as then, when he was pursued -as a partridge by his son Absalom.» (Gray's _Great and Precious -Promises_.) - -Voir tout le chapitre où Buckle a décrit, d'après les textes, l'état -de l'Écosse au dix-septième siècle.] - - -II - -Le roi rétabli, ce fut une délivrance. Comme un fleuve barré et -engorgé, l'esprit public se précipita de tout son poids naturel et de -toute sa masse acquise dans le lit qu'on lui avait fermé. L'élan -emporta les digues. Le violent retour aux sens noya la morale. La -vertu parut puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus -dans un discrédit commun. Dans ce grand reflux, la dévotion, balayée -avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux. Les parties -supérieures de sa nature disparurent; il n'en resta que l'animal sans -frein ni guide, lancé par ses convoitises à travers la justice et la -pudeur. - -Quand on regarde ces moeurs à travers Hamilton et Saint-Évremond, on -les tolère. C'est que leurs façons françaises font illusion. La -débauche du Français n'est qu'à demi choquante; si l'animal en lui se -déchaîne, c'est sans trop d'excès. Son fonds n'est pas, comme chez -l'autre, rude et puissant. Vous pouvez casser la glace brillante qui -le recouvre, sans rencontrer le torrent gonflé et bourbeux qui gronde -sous son voisin[6]; le ruisseau qui en sortira n'aura que de petites -échappées, rentrera de lui-même et vite dans son lit accoutumé. Le -Français est doux, naturellement civilisé, peu enclin à la sensualité -grande ou grossière, amateur de conversation sobre, aisément prémuni -contre les moeurs crapuleuses par sa finesse et son bon goût. Le -chevalier de Grammont a trop d'esprit pour aimer l'orgie. C'est qu'en -somme l'orgie n'est pas agréable: casser des verres, brailler, dire -des ordures, s'emplir jusqu'à la nausée, il n'y a là rien de bien -tentant pour des sens un peu délicats; il est né épicurien, et non -glouton ou ivrogne. Ce qu'il cherche, c'est l'amusement, non la joie -déboutonnée ou le plaisir bestial. Je sais bien qu'il n'est pas sans -reproche. Je ne lui confierais pas ma bourse, il oublie trop aisément -la distinction du tien et du mien; surtout je ne lui confierais pas ma -femme: il n'est pas net du côté de la délicatesse; ses escapades au -jeu et auprès des dames sentent d'un peu bien près l'aigrefin et le -suborneur. Mais j'ai tort d'employer ces grands mots à son endroit; il -sont trop pesants, ils écrasent une aussi fine et aussi jolie -créature. Ces lourds habits d'honneur ou de honte ne peuvent être -portés que par des gens sérieux, et Grammont ne prend rien au sérieux, -ni les autres, ni lui-même, ni le vice, ni la vertu. Passer le temps -agréablement, voilà toute son affaire. «On ne s'ennuya plus dans -l'armée, dit Hamilton, dès qu'il y fut.» C'est là sa gloire et son -objet; il ne se pique ni ne se soucie d'autre chose. Son valet le -vole: un autre eût fait pendre le coquin: mais le vol était joli, il -garde son drôle. Il partait oubliant d'épouser sa fiancée, on le -rattrape à Douvres; il revient, épouse; l'histoire était plaisante: il -ne demande rien de mieux. Un jour, étant sans le sou, il détrousse au -jeu le comte de Caméran. «Est-ce qu'après la figure qu'il a faite, -Grammont peut plier bagage comme un croquant? Non pas, il a des -sentiments, il soutiendra l'honneur de la France.» Le badinage couvre -ici la tricherie; au fond, il n'a pas d'idées bien claires sur la -propriété. Il régale Caméran avec l'argent de Caméran; Caméran eût-il -mieux fait, ou autrement? Peu importe que son argent soit dans la -poche de Grammont ou dans la sienne: le point important est gagné, -puisqu'on s'est amusé à le prendre et qu'on s'amuse à le dépenser. -L'odieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi entendue. S'il -fait sa cour aux princes, soyez sûr que ce n'est point à genoux: une -âme si vive ne s'affaisse point sous le respect; l'esprit le met de -niveau avec les plus grands; sous prétexte d'amuser le roi, il lui dit -des vérités vraies[7]. S'il tombe à Londres au milieu des scandales, -il n'y enfonce point; il y glisse sur la pointe du pied, si lestement -qu'il ne garde pas de boue. On n'aperçoit plus sous ses récits les -angoisses et les brutalités que les événements recèlent; le conte file -prestement, éveillant un sourire, puis un autre, puis encore un autre, -si bien que l'esprit tout entier est emmené, d'un mouvement agile et -facile, du côté de la belle humeur. À table, Grammont ne s'empiffrera -pas; au jeu, il ne deviendra pas furieux; devant sa maîtresse, il ne -lâchera pas de gros mots; dans les duels, il ne haïra pas son -adversaire. L'esprit français est comme le vin français: il ne rend -les gens ni brutaux, ni méchants, ni tristes. Telle est la source de -cet agrément: les soupers ne détruisent ici ni la finesse, ni la -bonté, ni le plaisir. Le libertin reste sociable, poli et prévenant; -sa gaieté n'est complète que par la gaieté des autres[8]; il s'occupe -d'eux aussi naturellement que de lui-même, et, par surcroît, il reste -alerte et dispos d'intelligence; les saillies, les traits brillants, -les mots heureux petillent sur ses lèvres: il pense à table et en -compagnie, quelquefois mieux que seul ou à jeun. Vous voyez bien -qu'ici le débauché n'opprime pas l'homme; Grammont dirait qu'il -l'achève, et que l'esprit, le coeur, les sens ne trouvent leur -perfection et leur joie que dans l'élégance et l'entrain d'un souper -choisi. - -[Note 6: Voyez, dans Richardson, Swift et Fielding, mais surtout dans -Hogarth, la peinture de cette débauche brutale. Encore récemment dans -un _finish_ à Londres, les gentlemen s'amusaient à soûler de belles -filles parées en robe de bal; puis quand elles tombaient inertes, à -leur faire avaler du poivre, de la moutarde et du vinaigre. (Flora -Tristan, 1840, _Promenades dans Londres_, chap. VIII.--Témoin -oculaire.)] - -[Note 7: Le roi jouait au trictrac: arrive un coup douteux: «Ah! voici -Grammont qui nous jugera; Grammont, venez nous juger.--Sire, vous avez -perdu.--Comment! vous ne savez pas encore....--Eh! ne voyez-vous pas, -sire, que si le coup eût été seulement douteux, ces messieurs -n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause?»] - -[Note 8: «Il déterrait les malheureux pour les secourir.»] - - -III - -Tout au rebours en Angleterre. Si on gratte la morale qui sert -d'enveloppe, la brute apparaît dans sa violence et sa laideur. Un de -leurs hommes d'État disait que chez nous la populace lâchée se -laisserait conduire par les mots d'humanité et d'honneur, mais que -chez eux, pour l'apaiser, il faudrait lui jeter de la viande crue. -L'injure, le sang, l'orgie, voilà la pâture où se rua cette populace -de nobles. Tout ce qui excuse un carnaval y manque, et d'abord -l'esprit. Trois ans après le retour du roi, Butler publie son -_Hudibras_: avec quels applaudissements! les contemporains seuls -peuvent le dire, et le retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous. -Si vous saviez comme l'esprit en est bas, avec quelle maladresse et -dans quelles balourdises il délaye sa farce vindicative! Çà et là -subsiste une image heureuse, débris de la poésie qui vient de périr; -mais tout le tissu de l'oeuvre semble d'un Scarron, aussi ignoble que -l'autre et plus méchant. Cela est imité, dit-on, de _Don Quichotte_; -Hudibras est un chevalier puritain qui va, comme l'autre, redresser -les torts et embourser des gourmades. Dites plutôt que cela ressemble -à la misérable contrefaçon d'Avellaneda[9]. Le petit vers bouffon -trotte indéfiniment de son pas boiteux, clapotant dans la boue qu'il -affectionne, aussi sale et aussi plat que dans _l'Énéide travestie_. -La peinture d'Hudibras et de son cheval dure un chant presque entier; -quarante vers sont dépensés à décrire sa barbe, quarante autres à -décrire ses culottes. D'interminables discussions scolastiques, des -disputes aussi prolongées que celles des puritains, étendent leurs -landes et leurs épines sur toute une moitié du poëme. Point d'action, -point de naturel, partout des satires avortées, de grosses -caricatures; ni art, ni mesure, ni goût; le style puritain est -transformé en un baragouin absurde, et la rancune enfiellée, manquant -son but par son excès même, défigure le portrait qu'elle veut tracer. -Croiriez-vous qu'un tel écrivain fait le joli, qu'il veut nous -égayer, qu'il prétend être agréable? La belle raillerie que ce trait -sur la barbe d'Hudibras! «Ce météore chevelu dénonçait la chute des -sceptres et des couronnes; par son symbole lugubre, il figurait le -déclin des gouvernements, et sa bêche[10] hiéroglyphique disait que -son tombeau et celui de l'État étaient creusés[11].» Il est si content -de cette gaieté insipide, qu'il la prolonge pendant dix vers encore. -La bêtise croît à mesure qu'on avance. Se peut-il qu'on ait trouvé -plaisantes des gentillesses comme celles-ci? «Son épée avait pour page -une dague, qui était un peu petite pour son âge, et en conséquence -l'accompagnait en la façon dont les nains suivaient les chevaliers -errants. C'était un poignard de service, bon pour la corvée et pour le -combat; quand il avait crevé une poitrine ou une tête, il servait à -nettoyer les souliers ou à planter des oignons[12].» Tout tourne au -trivial; si quelque beauté se présente, le burlesque la salit. À voir -ces longs détails de cuisine, ces plaisanteries rampantes et crues, on -croit avoir affaire à un amuseur des halles; ainsi parlent les -charlatans des ponts quand ils approprient leur imagination et leur -langage aux habitudes des tavernes et des taudis. L'ordure s'y trouve; -en effet, la canaille rit quand le bateleur fait allusion aux -ignominies de la vie privée[13]. Voilà le grotesque dont les -courtisans de la Restauration ont fait leurs délices; leur rancune et -leur grossièreté se sont complues au spectacle de ces marionnettes -criardes; d'ici à travers deux siècles, on entend le gros rire de cet -auditoire de laquais. - -[Note 9: - - For as Æneas bore his sire - Upon his shoulder through the fire, - Our knight did bear no less a pack - Of his own buttocks on his back.] - -[Note 10: Cette barbe était taillée en bêche.] - -[Note 11: - - His tawny beard was th'equal grace - Both of his wisdom and his face; - In cut and dye so like a tile, - A sudden view it would beguile: - The upper part whereof was whey, - The nether orange, mix'd with grey. - The hairy meteor did denounce - The fall of sceptres and of crowns: - With grisly type did represent - Declining age of government, - And tell, with hieroglyphic spade, - Its own grave and the state's were made: - Like Samson's heart-breakers, it grew - In time to make a nation rue; - Thought it contributed its own fall, - To wait upon the public downfall....-- - "Twas bound to suffer persecution, - And martyrdom, with resolution; - T'oppose itself against the hate - And vengeance of th'incensed state, - In whose defiance it was worn, - Still ready to be pull'd and torn, - With red-hot irons to be tortur'd, - Revild, and spit upon, and martyr'd. - Maugre all which, 'twas to stand fast, - As long as monarchy should last; - But when the state should hap to reel, - 'Twas to submit to fatal steel, - And fall, as it was consecrate, - A sacrifice to fall of state, - Whose thread of life the fatal sisters - Did twist together with his whiskers, - And twine so close, that Time should never, - In life or death, their fortunes sever: - But with his rusty sickle mow - Both down together at a blow.] - -[Note 12: - - This sword a dagger had his page, - That was but little for his age, - And therefore waited on him so - As Dwarfs upon Knights errants do... - When it had stabb'd or broke a head, - It would scrape trenchers or chip bread. - ... 'T would make clean shoes, and in the earth - Set leeks and onions, and so forth.] - -[Note 13: - - Quoth Hudibras, I smell a rat. - Ralpho, thou dost prevaricate. - For though the thesis which thou lay'st - Be true adamussim as thou say'st. - (For that Bear-baiting should appear - Jure divino lawfuller - Than Synods are, thou dost deny, - Totidem verbis, so do I,) - Yet there is a fallacy in this; - For, if by thy Homoesis, - Tussis pro crepitu, an art - Under a Cough to slur a Fart, - Thou wouldst sophistically imply, - Both are unlawful, I deny.] - - -IV - -Charles II à table faisait orgueilleusement remarquer à Grammont que -ses officiers le servaient à genoux. Ils faisaient bien, c'était là -leur vraie posture. Le grand chancelier Clarendon, un des hommes les -plus honorés et les plus honnêtes de la cour, apprend à l'improviste, -en plein conseil, que sa fille Anne est grosse des oeuvres du duc -d'York, et que ce duc, frère du roi, lui a promis mariage. Voici les -paroles de ce tendre père; il a pris soin lui-même de nous les -transmettre. «Le chancelier[14] s'emporta avec une excessive colère -contre la perversité de sa fille et dit avec toute la véhémence -imaginable qu'aussitôt qu'il serait chez lui, il la mettrait à la -porte comme une prostituée, lui déclarant qu'elle eût à se pourvoir -comme elle pourrait, et qu'il ne la reverrait jamais.» Remarquez que -ce grand homme avait reçu la nouvelle chez le roi par surprise, et -qu'il trouvait du premier coup ces accents généreux et paternels. «Il -ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux que sa fille fût la catin du duc -que de la voir sa femme.» N'est-ce pas héroïque? Mais laissons-le -parler. Un coeur si noblement monarchique peut seul se surpasser -lui-même. «Il était prêt à donner un avis positif, et il espérait que -leurs seigneuries se joindraient à lui pour que le roi fît à l'instant -envoyer _la femme_ à la Tour, où elle serait jetée dans un cachot, -sous une garde si stricte que nulle personne vivante ne pût être -admise auprès d'elle, qu'aussitôt après on présenterait un acte au -Parlement pour lui faire couper la tête, que non-seulement il y -donnerait son consentement, mais qu'il serait le premier à le -proposer.» Quelle vertu romaine! Et de peur de n'être pas cru, il -insiste: «Quiconque connaîtra le chancelier croira qu'il a dit cela de -tout son coeur.» Il n'est pas encore content, il répète son avis, il -s'adresse au roi avec toutes sortes de raisons concluantes pour -obtenir qu'on tranche la tête à sa fille. «J'aimerais mieux me -soumettre à son déshonneur et le supporter en toute humilité que le -voir réparé par son mariage, pensée que j'exècre si fort que je serais -bien plus content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due à -sa présomption!» Voilà comment, en cas difficile, un homme garde ses -traitements et sa simarre. Sir Charles Berkeley, capitaine des gardes -du duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement «qu'il avait -couché» avec la jeune fille, et se dit prêt à l'épouser «pour l'amour -du duc, quoique sachant le commerce du duc avec elle.» Puis un peu -après il avoua qu'il avait menti, mais en tout bien, tout honneur, -afin de sauver la famille royale de cette mésalliance. Ce beau -dévouement fut payé; il eut bientôt une pension sur la cassette et fut -créé comte de Falmouth. Dès l'abord, la bassesse des corps publics -avait égalé celle des particuliers. La Chambre des communes, tout à -l'heure reine, encore pleine de presbytériens, de rebelles et de -vainqueurs, vota «que ni elle ni le peuple d'Angleterre ne pouvaient -être exempts du crime horrible de rébellion et de sa juste peine, -s'ils ne s'appliquaient formellement la grâce et le pardon accordés -par Sa Majesté dans la déclaration de Breda.» Puis tous ces héros -allèrent en corps se jeter avec contrition aux pieds sacrés de leur -monarque. Dans cet affaissement universel, il semblait que personne -n'avait plus de coeur. Le roi se fait le mercenaire de Louis XIV, et -vend son pays pour une pension de 200000 livres. Des ministres, des -membres du Parlement, des ambassadeurs reçoivent l'argent de la -France. La contagion gagna jusqu'aux patriotes, jusqu'aux plus purs, -jusqu'aux martyrs. Lord Russell intrigua avec la cour de Versailles; -Algernon Sidney accepta 500 guinées. Ils n'ont plus assez de goût pour -garder un peu d'esprit, ils n'ont plus assez d'esprit pour garder un -peu d'honneur[15]. - -Si vous regardez l'homme ainsi découronné, vous y retrouverez d'abord -les instincts sanguinaires de la brute primitive. Un membre de la -Chambre des communes, sir John Coventry, avait laissé échapper une -parole qu'on prit pour un blâme des galanteries royales. Le duc de -Monmouth, son ami, le fit assaillir en trahison, sur l'ordre du roi, -par d'honnêtes gens dévoués, qui lui fendirent le nez jusqu'à l'os. Un -scélérat, Blood, avait tenté d'assassiner le duc d'Osmond et poignardé -le gardien de la Tour pour voler les diamants de la couronne. Charles -II, jugeant que cet homme était intéressant et distingué dans son -genre, lui fit grâce, lui donna un domaine en Irlande, l'admit dans sa -familiarité face à face avec le duc d'Osmond, si bien que Blood devint -une sorte de héros et fut reçu dans le meilleur monde. Après de si -beaux exemples, on pouvait tout oser. Le duc de Buckingham, amant de -la comtesse de Shrewsbury, tue le comte en duel; la comtesse, déguisée -en page, tenait le cheval de Buckingham, qu'elle embrassa tout -sanglant; puis ce couple de meurtriers et d'adultères revint -publiquement, et comme en triomphe, à la maison du mort. On ne -s'étonne plus d'entendre le comte de Koenigsmark traiter «de -peccadille» un assassinat qu'il avait commis avec guet-apens. Je -traduis un duel d'après Pepys, pour faire comprendre ces moeurs de -soudards et de coupe-jarrets. «Sir Henri Bellasses et Tom Porter, les -deux plus grands amis du monde, parlaient ensemble, et sir Henri -Bellasses parlait un peu plus haut que d'ordinaire, lui donnant -quelque avis. Quelqu'un de la compagnie qui était là dit:--Comment! -est-ce qu'ils se querellent qu'ils parlent si haut?--Sir Henri -Bellasses, entendant cela, dit:--Non, et je veux que vous sachiez que -je ne querelle jamais que je ne frappe. Prenez cela pour une de mes -règles.--Comment, dit Tom Porter, frapper? Je voudrais bien voir -l'homme d'Angleterre qui oserait me donner un coup.--Là-dessus sir -Henri Bellasses lui donna un soufflet sur l'oreille, et ils allèrent -pour se battre.... Tom Porter apprit que la voiture de sir Henri -Bellasses arrivait; alors il sortit du café où il attendait les -nouvelles, arrêta la voiture, et dit à sir Henri Bellasses de -sortir.--Bien, dit sir Henri Bellasses, mais _vous ne m'attaquerez -pas_ pendant que je descendrai, n'est-ce pas?--Non, dit Tom Porter. Il -descendit, et tous deux dégainèrent. Ils furent blessés tous deux, et -sir Henri Bellasses si fort, qu'il mourut dix jours après.» Ce -n'étaient pas ces bouledogues qui pouvaient avoir pitié de leurs -ennemis. La Restauration s'ouvrit par une boucherie. Les lords -conduisirent le procès des républicains avec une impudence de cruauté -et une franchise de rancune extraordinaires. Un shériff se colleta sur -l'échafaud avec sir Henri Vane, fouillant dans ses poches, lui -arrachant un papier qu'il essayait de lire. Pendant le procès du major -général Harrison, le bourreau fut placé à côté de lui, en habit -sinistre, une corde à la main; on voulait lui donner tout au long -l'avant-goût de la mort. Il fut détaché vivant de la potence, éventré; -il vit ses entrailles jetées dans le feu; puis il fut coupé en -quartiers, et son coeur encore palpitant fut arraché et montré au -peuple. Les cavaliers par plaisir venaient là. Tel renchérissait; le -colonel Turner, voyant qu'on coupait en quartiers le légiste John -Coke, dit aux gens du shériff d'amener plus près Hugh Peters, autre -condamné; l'exécuteur approcha, et, frottant ses mains rouges, demanda -au malheureux si la besogne était de son goût. Les corps pourris de -Cromwell, d'Ireton, de Bradshaw furent déterrés le soir, et les têtes -plantées sur des perches au haut de Westminster-Hall. Les dames -allaient voir ces ignominies; le bon Evelyn y applaudissait; les -courtisans en faisaient des chansons. Ils étaient tombés si bas, -qu'ils n'avaient plus même le dégoût physique. Les yeux et l'odorat -n'aidaient plus l'humanité de leurs répugnances; les sens étaient -aussi amortis que le coeur. - -[Note 14: Mémoires de Clarendon, t. II, p. 65.] - -[Note 15: «Mr. Evelyn tells me of several of the menial servants of -the Court lacking bread, that have not received a farthing wages since -the king's coming in.» (1667. Pepys.) - -Mr. Povy says that to this day the king do follow the women as much as -he ever did.--That the Duke of York hath come out of his wife's bed -and gone to others laid in bed for him; that the family (of the duke) -is in horrible debt, by spending above 60000 liv. per annum, when he -hath not 40000 liv. - -It is certain that, as it now is, the seamen of England, in my -conscience, would, if they could, go over and serve the King of France -or Holland, rather than us. (24 juin 1667. _Ibid._)] - - -V - -Au sortir de ce sang, ils couraient à la débauche. Il faut lire la vie -du comte de Rochester[16], homme de cour et poëte, qui fut le héros du -temps. Ce sont les moeurs d'un saltimbanque effréné et triste: hanter -les tripots, suborner les femmes, écrire des chansons sales et des -pamphlets orduriers, voilà ses plaisirs; des commérages parmi les -filles d'honneur, des tracasseries avec les écrivains, des injures -reçues, des coups de bâton donnés, voilà ses occupations. Pour faire -le galant, avant d'épouser sa femme, il l'enlève. Pour étaler du -scepticisme, il finit par refuser un duel et gagner le nom de lâche. -Cinq ans durant, dit-on, il resta ivre. La fougue intérieure, manquant -d'une issue noble, le roulait dans des aventures d'arlequin. Une fois, -avec le duc de Buckingham, il loua sur la route de Newmarket une -auberge, se fit aubergiste, régalant les maris et débauchant les -femmes. Il s'introduit déguisé en vieille chez un bonhomme avare, lui -prend sa femme, qu'il passe à Buckingham. Le mari se pend; ils -trouvent l'affaire plaisante. Une autre fois il s'habille en porteur -de chaise, puis en mendiant, et court les amourettes de la canaille. -Il finit par se faire charlatan, astrologue, et vend dans les -faubourgs des drogues pour faire avorter. C'est le dévergondage d'une -imagination véhémente, qui se salit comme une autre se pare, qui se -pousse en avant dans l'ordure et dans la folie comme une autre dans la -raison et dans la beauté. Qu'est-ce que l'amour pouvait devenir dans -des mains pareilles? On ne peut pas copier même les titres de ses -poëmes: il n'a écrit que pour les mauvais lieux. Stendhal disait que -l'amour ressemble à une branche sèche jetée au fond d'une mine; les -cristaux la couvrent, se ramifient en dentelures, et finissent par -transformer le bois vulgaire en une aigrette étincelante de diamants -purs. Rochester commence par lui arracher toute sa parure; pour être -plus sûr de le saisir, il le réduit à un bâton. Tous les fins -sentiments, tous les rêves, cet enchantement, cette sereine et sublime -lumière qui transfigure en un instant notre misérable monde, cette -illusion qui, rassemblant toutes les forces de notre être, nous montre -la perfection dans une créature bornée, et le bonheur éternel dans une -émotion qui va finir, tout disparaît; il ne reste chez lui qu'un -appétit rassasié et des sens éteints; le pis, c'est qu'il écrit sans -verve et correctement; l'ardeur animale, la sensualité pittoresque lui -manquent; on retrouve dans ses satires un élève de Boileau. Rien de -plus choquant que l'obscénité froide. On supporte les priapées de -Jules Romain et la volupté vénitienne, parce que le génie y relève -l'instinct physique, et que, la beauté de ses draperies éclatantes, -transforme l'orgie en une oeuvre d'art. On pardonne à Rabelais quand -on a senti la séve profonde de joie et de jeunesse virile qui regorge -dans ses ripailles: on en est quitte pour se boucher le nez, et l'on -suit avec admiration, même avec sympathie, le torrent d'idées et de -fantaisies qui roule à travers sa fange. Mais voir un homme qui tâche -d'être élégant en restant sale, qui veut peindre en langage d'homme du -monde des sentiments de crocheteur, qui s'applique à trouver pour -chaque ordure une métaphore convenable, qui polissonne avec étude et -de parti pris, qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni l'élan, ni -la science, ni le génie, dégrade le bon style jusqu'à cet office, -c'est voir un goujat qui s'occupe à tremper une parure dans un -ruisseau. Après tout viennent le dégoût et la maladie. Tandis que la -Fontaine reste jusqu'au dernier jour capable de tendresse et de -bonheur, celui-ci à trente ans injurie la femme avec une âcreté -lugubre. «Quand elle est jeune, elle se prostitue pour son plaisir; -quand elle est vieille, elle prostitue les autres pour son entretien. -Elle est un piége, une machine à meurtre, une machine à débauche. -Ingrate, perfide, envieuse, son naturel est si extravagant, qu'il -tourne à la haine ou à la bonté absurde. Si elle veut être grave, elle -a l'air d'un démon; on dirait d'une écervelée ou d'une coureuse quand -elle tâche d'être polie: disputeuse, perverse, indigne de confiance, -et avide pour tout dépenser en luxure[17].» Quelle confession qu'un -tel jugement, et quel abrégé de vie! On voit à la fin le viveur -hébété, desséché comme un squelette, rongé d'ulcères. Parmi les -refrains, les satires crues, les souvenirs de projets avortés et de -jouissances salies qui s'entassent comme dans un égout dans sa tête -lassée, la crainte de la damnation fermente; il meurt dévot à -trente-trois ans. - -Tout en haut, le roi donne l'exemple. «Ce vieux bouc,» comme -l'appellent les courtisans, se croit gai et élégant; quelle gaieté et -quelle élégance! L'air français ne va pas aux gens d'outre-Manche. -Catholiques, ils tombent dans la superstition étroite; épicuriens, -dans la grosse débauche; courtisans, dans la servilité basse; -sceptiques, dans l'athéisme débraillé. Cette cour ne sait imiter que -nos ameublements et nos costumes. L'extérieur de régularité et de -décence que le bon goût public maintient à Versailles est rejeté d'ici -comme incommode. Charles et son frère, en robe d'apparat, se mettent à -courir comme au carnaval. Le jour où la flotte hollandaise brûla les -navires anglais dans la Tamise, il soupait chez la duchesse de -Monmouth et s'amusa à poursuivre un phalène. Au conseil, pendant -qu'on exposait les affaires, il jouait avec son chien. Rochester et -Buckingham l'injuriaient de reparties insolentes ou d'épigrammes -dévergondées, il s'emportait et les laissait faire. Il se prenait de -gros mots avec sa maîtresse publiquement; elle l'appelait imbécile, et -il l'appelait rosse. Il revenait de chez elle le matin, «si bien que -les sentinelles elles-mêmes en parlaient[18].» Il se laissait tromper -par elle aux yeux de tous; une fois elle prit deux acteurs, dont un -saltimbanque. Au besoin, elle lui chantait pouille. «Le roi a déclaré -qu'il n'était pas le père de l'enfant dont elle est grosse en ce -moment; mais elle lui a dit: «Le diable m'emporte! vous le -reconnaîtrez.» Là-dessus, il reconnaissait l'enfant, et prenait pour -se consoler deux actrices. Quand arriva sa nouvelle épouse, Catherine -de Bragance, il la séquestra, chassa ses domestiques, la brutalisa -pour lui imposer la familiarité de sa drôlesse, et finit par la -dégrader jusqu'à cette amitié. Le bon Pepys, en dépit de son coeur -monarchique, finit par dire: «Ayant entendu le duc et le roi parler, -et voyant et observant leurs façons de s'entretenir, Dieu me pardonne, -quoique je les admire avec toute l'obéissance possible, pourtant plus -on les considère et on les observe, moins on trouve de différence -entre eux et les autres hommes, quoique, grâce en soit rendue à Dieu, -ils soient tous les deux des princes d'une grande noblesse et d'un -beau naturel!» Il avait vu, un jour de fête, Charles II conduire miss -Stewart dans une embrasure de croisée[19], «et la dévorer de baisers -une demi-heure durant, à la vue de tous.» Un autre jour, «le capitaine -Ferrers lui dit qu'un mois auparavant dans un bal de la cour, une dame -en dansant laissa tomber un enfant.» On l'emporta dans un mouchoir; -«le roi l'eut dans son cabinet environ une semaine, et le disséqua, -faisant à son endroit de grandes plaisanteries.» Ces gaietés de -carabin par-dessus ces aventures de mauvais lieu donnent la nausée. -Les courtisans suivaient l'élan. Miss Jennings, qui devint duchesse de -Tyrconnel, se déguisa un jour en vendeuse d'oranges, et cria sa -marchandise dans les rues. Pepys raconte des fêtes où les seigneurs et -les dames se barbouillaient l'un à l'autre le visage avec de la -graisse de chandelle et de la suie, «tellement que la plupart d'entre -eux ressemblaient à des diables.» La mode était de jurer, de raconter -des scandales, de s'enivrer, de déblatérer contre les prêtres et -l'Écriture, de jouer. Lady Castlemaine en une nuit perdit 25000 livres -sterling. Le duc de Saint-Albans, aveugle, à quatre-vingts ans, allait -au tripot, avec un domestique à côté de lui qui lui nommait chaque -carte. Sedley et Buckhurst se déshabillaient pour courir les rues -après minuit. Un autre, en plein jour, se mettait nu à la fenêtre -pour haranguer la multitude. Je laisse dans Grammont les accouchements -des filles d'honneur et les goûts contre la nature: il faut les -montrer ou les cacher, et je n'ai pas le courage de les insinuer -joliment à sa manière. Je finis par un récit de Pepys qui donnera la -mesure. «Harry Killigrew m'a fait comprendre ce que c'est que cette -société dont on a tant parlé récemment, et qui est désignée sous le -nom de _balleurs_ (_ballers_). Elle s'est formée de quelques jeunes -fous, au nombre desquels il figurait, et de lady Bennett (comtesse -d'Arlington), avec ses dames de compagnie et ses femmes. On s'y -livrait à tous les débordements imaginables; on y dansait à l'état de -pure nature.» L'inconcevable, c'est que cette kermesse n'est point -gaie: ils sont misanthropes et deviennent moroses; ils citent le -lugubre Hobbes et l'ont pour maître. En effet, c'est la philosophie de -Hobbes qui va donner de ce monde le dernier mot et le dernier trait. - -[Note 16: Voir une _Étude_ détaillée sur Rochester, par M. Forgues. -(_Revue des Deux-Mondes_, août et septembre 1857.)] - -[Note 17: When she is young, she whores herself for sport: - - And when she's old, she bawds for her support.... - She is a snare, a shamble, a stews. - Her meat and sawce she does for lechery chuse, - And does in laziness delight the more, - Because by that she is provoked to whore. - Ungrateful, treacherous, enviously enclined, - Wild beasts are tamed, floods easier far confined, - Than is her stubborn and rebellious mind.... - Her temper so extravagant we find, - She hates or is impertinently kind. - Would she be grave, she then looks like a devil, - And like a fool or whore, when she be civil.... - Contentious, wicked, and not fit to trust, - And covetous to spend it on her lust.] - -[Note 18: Pepys.] - -[Note 19: «Je ne sais où ce fou de Crofts avait pris que les -Moscovites avaient tous de belles femmes, et que leurs femmes avaient -toutes la jambe belle. Le roi soutint qu'il n'y en avait point de si -belle que celle de Mlle Stewart. Elle, pour soutenir la gageure, se -mit à la montrer jusqu'au-dessus du genou.» (Grammont.)] - - -VI - -Celui-ci est un de ces esprits puissants et limités qu'on nomme -positifs, si fréquents en Angleterre, de la famille de Swift et de -Bentham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De là chez -lui une méthode et un style d'une sécheresse et d'une vigueur -extraordinaires, les plus capables de construire et de détruire; de là -une philosophie qui, par l'audace de ses dogmes, a mis dans une -lumière immortelle une des faces indestructibles de l'esprit humain. -Dans chaque objet, dans chaque événement, il y a quelque fait primitif -et constant qui en est comme le noyau solide, autour duquel viennent -se grouper les riches développements qui l'achèvent. L'esprit positif -s'abat du premier coup sur ce noyau, écrase l'éclatante végétation qui -le recouvre, la disperse, l'anéantit, puis, concentrant sur lui tout -l'effort de sa prise véhémente, le dégage, le soulève, le taille, et -l'érige en un lieu visible d'où il brillera désormais à tous et pour -toujours comme un cristal. Tous les ornements, toutes les émotions -sont exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons et de -faits serrés dans un petit espace, attachés entre eux par la déduction -comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin ou -recherché. Il ne prend que les plus familiers de l'usage commun et -durable; depuis deux cents ans, il n'y en a pas douze chez lui qui -aient vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, écarte -l'écorce passagère et brillante, circonscrit la portion solide qui est -la matière permanente de toute pensée et l'objet propre du sens -commun. Partout, pour affermir, il retranche; il atteint la solidité -par les suppressions. De tous les liens qui unissent les idées, il -n'en garde qu'un, le plus stable; son style n'est qu'un raisonnement -continu et de l'espèce la plus tenace, tout composé d'additions et de -soustractions, réduit à la combinaison de quelques notions simples -qui, s'ajoutant les unes aux autres ou se retranchant les unes des -autres, forment sous des noms divers des totaux ou des différences -dont on suit toujours la génération et dont on démêle toujours les -éléments. Il a pratiqué d'avance la méthode de Condillac, remontant -dès l'abord au fait primordial, tout palpable et sensible, pour suivre -de degré en degré la filiation et le parentage des idées dont il est -la souche, en sorte que le lecteur, conduit de chiffre en chiffre, -peut à chaque moment justifier l'exactitude de son opération et -vérifier la valeur de ses produits. Un pareil instrument logique -fauche à travers les préjugés avec une roideur et une hardiesse -d'automate. Hobbes déblaye la science des mots et des théories -scolastiques. Il raille les quiddités, il écarte les espèces sensibles -et intelligibles, il rejette l'autorité des citations[20]. Il tranche -avec une main de chirurgien dans le coeur des croyances les plus -vivantes. Il nie que les livres de Moïse, de Josué et des autres -soient de leurs prétendus auteurs. Il déclare que nul raisonnement ne -réussit à prouver la divinité de l'Écriture, et qu'il faut à chacun -pour y croire une révélation surnaturelle et personnelle. Il renverse -en six mots l'autorité de cette révélation et de toute autre: «Dire -que Dieu a parlé en rêve à un homme, c'est dire simplement qu'il a -rêvé que Dieu lui parlait. Dire qu'il a vu une vision ou entendu une -voix, c'est dire qu'il a eu un rêve qui tenait du sommeil et de la -veille. Dire qu'il parle par une inspiration surnaturelle, c'est dire -qu'il trouve en lui-même un ardent désir de parler, ou quelque forte -opinion pour laquelle il ne peut alléguer aucune raison naturelle et -suffisante[21].» Il réduit l'homme à n'être qu'un corps, l'âme à -n'être qu'une fonction, Dieu à n'être qu'une inconnue. Toutes ses -phrases sont des équations ou des réductions mathématiques. En effet, -c'est aux mathématiques qu'il emprunte son idée de la science[22]. -C'est d'après les mathématiques qu'il veut réformer les sciences -morales. C'est le point de départ des mathématiques qu'il donne aux -sciences morales, lorsqu'il pose que la sensation est un mouvement -interne causé par un choc extérieur, le désir un mouvement interne, -dirigé vers un corps extérieur, et lorsqu'il fabrique avec ces deux -notions combinées tout le monde moral. C'est la méthode des -mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il démêle comme -les géomètres deux idées simples qu'il transforme par degrés en idées -plus complexes, et qu'avec la sensation et le désir il compose les -passions, les droits et les institutions humaines, comme les -géomètres avec la ligne courbe et la ligne droite composent les -polyèdres les plus compliqués. C'est l'aspect des mathématiques qu'il -a donné aux sciences morales, lorsqu'il a dressé dans la vie humaine -sa construction incomplète et rigide, semblable au réseau de figures -idéales que les géomètres instituent au milieu des corps. Pour la -première fois, on voyait chez lui comme chez Descartes, mais avec -excès et en plus haut relief, la forme d'esprit qui fit par toute -l'Europe l'âge classique: non pas l'indépendance de l'inspiration et -du génie comme à la Renaissance; non pas la maturité des méthodes -expérimentales et des conceptions d'ensemble comme dans l'âge présent; -mais l'indépendance de la raison raisonnante, qui, écartant -l'imagination, s'affranchissant de la tradition, pratiquant mal -l'expérience, trouve dans la logique sa reine, dans les mathématiques -son modèle, dans le discours son organe, dans la société polie son -auditoire, dans les vérités moyennes son emploi, dans l'homme abstrait -sa matière, dans l'idéologie sa formule, dans la révolution française -sa gloire et sa condamnation, son triomphe et sa fin. - -Mais tandis que Descartes, au milieu d'une société et d'une religion -épurées, ennoblies et apaisées, intronisait l'esprit et relevait -l'homme, Hobbes, au milieu d'une société bouleversée et d'une religion -en délire, dégradait l'homme et intronisait le corps. Par dégoût des -puritains, les courtisans réduisaient la vie humaine à la volupté -animale; par dégoût des puritains, Hobbes réduisait la nature humaine -à la partie animale. Les courtisans étaient athées et brutaux en -pratique: il était athée et brutal en spéculation. Ils avaient établi -la mode de l'instinct et de l'égoïsme: il écrivait la philosophie de -l'égoïsme et de l'instinct. Ils avaient effacé de leurs coeurs tous -les sentiments fins et nobles: il effaçait du coeur tous les -sentiments nobles et fins. Il érigeait leurs moeurs en théorie, -donnait le manuel de leur conduite, et rédigeait d'avance les -axiomes[23] qu'ils allaient traduire en actions. Selon lui comme selon -eux, «le premier des biens est la conservation de la vie et des -membres; le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment.» -Les autres biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-là. -Nul ne recherche ou souhaite que ce qui lui est agréable. «Nul ne -donne qu'en vue d'un avantage personnel.»--Pourquoi les amitiés -sont-elles des biens? «Parce qu'elles sont utiles, les amis servant à -la défense et encore à d'autres choses.»--Pourquoi avons-nous pitié du -malheur d'autrui? «Parce que nous considérons qu'un malheur semblable -pourrait nous arriver.»--Pourquoi est-il beau de pardonner à qui -demande pardon? «Parce que c'est là une preuve de confiance en -soi-même.» Voilà le fond du coeur humain. Regardez maintenant ce -qu'entre ces mains flétrissantes deviennent les plus précieuses -fleurs. «La musique, la peinture, la poésie, sont agréables comme -imitations qui rappellent le passé, parce que, si le passé à été bon, -il est agréable en imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il -est agréable en imitation comme passé.» C'est à ce grossier mécanisme -qu'il réduit les beaux-arts; on s'en est aperçu quand il a voulu -traduire l'_Iliade_. À ses yeux, la philosophie est du même ordre. «Si -la sagesse est utile, c'est qu'elle est de quelque secours; si elle -est désirable en soi, c'est qu'elle est agréable.» Ainsi nulle dignité -dans la science: c'est un passe-temps ou une aide, bonne au même titre -qu'un domestique ou un pantin. L'argent, étant plus utile, vaut mieux. -C'est pourquoi «celui qui est sage n'est pas riche, comme disent les -stoïciens, mais celui qui est riche est sage[24].» Pour la religion, -elle n'est que la «crainte d'un pouvoir invisible feint par l'esprit -ou imaginé d'après des récits publiquement autorisés[25].» En effet, -cela est vrai pour l'âme d'un Rochester ou d'un Charles II; poltrons -ou injurieux, crédules ou blasphémateurs, ils n'ont rien soupçonné au -delà.--Nul droit naturel. «Avant que les hommes se fussent liés par -des conventions, chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait -contre qui il voulait.» Nulle amitié naturelle. «Les hommes ne -s'associent que par intérêt ou vanité, c'est-à-dire par amour de soi, -non par amour des autres. L'origine des grandes sociétés durables -n'est pas la bienveillance mutuelle. Tous dans l'état de nature ont la -volonté de nuire.... L'homme est un loup pour l'homme.... L'état de -nature est la guerre, non pas simple, mais de tous contre tous, et par -essence cette guerre est éternelle.[26]» Le déchaînement des sectes, -le conflit des ambitions, la chute des gouvernements, le débordement -des imaginations aigries et des passions malfaisantes avaient suggéré -cette idée de la société et de l'homme. Ils aspiraient tous, -philosophes et peuple, à la monarchie et au repos. Hobbes, en logicien -inexorable, la veut absolue; la répression en sera plus forte et la -paix plus stable. Que nul ne résiste au souverain. Quoi qu'il fasse -contre un sujet, quel qu'en soit le prétexte, ce n'est point -injustice. C'est lui qui doit décider des livres canoniques. Il est -pape et plus que pape. Ses sujets, s'il l'ordonne, doivent renoncer -au Christ, au moins de bouche; le pacte primitif lui a livré sans -réserve l'entière possession de tous les actes extérieurs; au moins, -de cette façon, les sectaires n'auront pas, pour troubler l'État, le -prétexte de leur conscience. C'est dans ces extrémités que l'immense -fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient précipité un esprit -étroit et conséquent. Sur cette prison scellée où il enfermait et -resserrait de tout son effort la méchante bête de proie, il appuyait -comme un dernier bloc, pour éterniser la captivité humaine, la -philosophie entière et toute la théorie, non-seulement de l'homme, -mais du reste de l'univers. Il réduisait les jugements à «l'addition -de deux noms,» les idées à des états du cerveau, les sensations à des -mouvements corporels, les lois générales à de simples mots, toute -substance au corps, toute science à la connaissance des corps -sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement reçu ou -rendu[27], en sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la nature -que par la face méprisée, et rabattu dans sa conception de lui-même et -du monde, pût ployer sous le faix de l'autorité nécessaire et subir -enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit porter. Tel est en -effet le désir que suggère ce spectacle de la restauration anglaise. -L'homme méritait alors ce traitement, parce qu'il inspirait alors -cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel qu'il s'est -montré dans la théorie et dans les moeurs. - -[Note 20: «Si l'on veut respecter l'antiquité, c'est l'âge présent qui -est le plus vieux.»] - -[Note 21: To say he hath spoken to him in a dream is no more than to -say he dreamed that God spoke to him. To say he hath seen a vision or -heard a voice, is to say that he has dreamed between sleeping and -waking. To say he speaks by supernatural inspiration, is to say he -finds an ardent desire to speak or some strong opinion of himself for -which he cannot alledge no natural and sufficient reason.] - -[Note 22: From the principal parts of nature, reason and passion, have -proceeded two kinds of learning, mathematical and dogmatical. The -former is free from controversy and dispute, because it consisteth in -comparing figure and motion only, in which things truth and the -interest of men oppose not each other. But in the other there is -nothing undisputable, because it compares men and meddles with their -right and profit.] - -[Note 23: Ses principaux ouvrages ont été écrits entre 1646 et 1655.] - -[Note 24: Nemo dat nisi respiciens ad bonum sibi. - -Amicitiæ bonæ, nempe utiles. Nam amicitiæ cùm ad multa alia, tum ad -præsidium conferunt. - -Sapientia utile. Nam præsidium in se habet nonnullum. Appetibile est -per se, id est jucundum. Item pulchrum, quia acquisitio difficilis. - -Non enim qui sapiens est, ut dixere stoici, dives est, sed contra qui -dives est sapiens est dicendus. - -Ignoscere veniam petenti pulchrum. Nam indicium fiduciæ sui. - -Imitatio jucundum, revocat enim præterita. Præterita autem si bona -fuerint, jucunda sunt repræsentata, quia bona. Si mala, quia -præterita. Jucunda igitur musica, pictura, poesis.] - -[Note 25: Metus potentiarum invisibilium, sive fictæ illæ sint, sive -ab historiis acceptæ sint publice, religio. Si publice acceptæ non -sint, superstitio.] - -[Note 26: Omnis societas vel commodi causa vel gloriæ, hoc est, sui, -non sociorum amore contrahitur. - -Statuendum originem magnarum et diuturnarum societatum non a mutua -benevolentia, sed a mutuo metu exstitisse. - -Voluntas lædendi omnibus inest in statu naturæ. - -Status hominum naturalis antequam in societatem coiretur, bellum. -Neque hoc simpliciter, sed bellum omnium in omnes. - -Bellum sua natura sempiternum.] - -[Note 27: Corpus et substantia idem significant, et proinde vox -composita substantia incorporea est insignificans æque ac si quis -diceret corpus incorporeum. - -Quidquid imaginamur finitum est. Nulla ergo est idea neque conceptus -qui oriri potest a voce hac, infinitum. - -Recidit ratiocinatio omnis ad duas operationes animi, additionem et -substractionem. - -Genus et universale nominum non rerum nomina sunt. - -Veritas in dicto non in re consistit. - -Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest præter motum -partium aliquarum intus in sentiente existentium, quæ partes motæ -organorum quibus sentimus partes sunt.] - - -VII - -Quand les théâtres, fermés par le parlement, rouvrirent, on s'aperçut -bientôt que le goût avait changé. Shirley, le dernier de la grande -école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligés -de refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour -les accommoder à la mode. Pepys, qui va voir _le Songe d'une nuit -d'été_[28], déclare «qu'il n'y retournera plus jamais, car c'est la -plus insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa vie.» La comédie -se transforme; c'est que le public s'était transformé. - -Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles âmes -jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte où il fallait brûler du -genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée, devant ces -décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par des hommes, -l'illusion les prenait. Ils ne s'inquiétaient guère des -vraisemblances; on pouvait les promener en un instant sur des forêts -et des océans, d'un ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix -batailles et tout le pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient -point de toujours rire; la comédie, après un éclat de bouffonnerie, -reprenait son air sérieux ou tendre. Ils venaient moins pour s'égayer -que pour rêver. Il y avait dans ces coeurs tout neufs comme un amas de -passions et de songes, passions sourdes, songes éclatants, dont -l'essaim emprisonné bourdonnait obscurément, attendant que le poëte -vînt lui ouvrir la nouveauté et la splendeur du ciel. Des paysages -entrevus dans un éclair, la crinière grisonnante d'une longue vague -qui surplombe, un coin de forêt humide où les biches lèvent leur tête -inquiète, le sourire subit et la joue empourprée d'une jeune fille qui -aime, le vol sublime et changeant de tous les sentiments délicats, -par-dessus tout l'extase des passions romanesques, voilà les -spectacles et les émotions qu'ils venaient chercher. Ils montaient -d'eux-mêmes au plus haut du monde idéal; ils voulaient contempler les -extrêmes générosités, l'amour absolu; ils ne s'étonnaient point des -féeries, ils entraient sans effort dans la région que la poésie -transfigure; leurs yeux avaient besoin de sa lumière. Ils comprenaient -du premier coup ses excès et ses caprices; ils n'avaient pas besoin -d'être préparés; ils suivaient ses écarts, ses bizarreries, le -fourmillement de ses inventions regorgeantes, les soudaines -prodigalités de ses couleurs surchargées, comme un musicien suit une -symphonie. Ils étaient dans cet état passager et extrême où -l'imagination adulte et vierge, encombrée de désirs, de curiosités et -de forces, développe tout d'un coup l'homme, et dans l'homme ce qu'il -y a de plus exalté et de plus exquis. - -Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de se -polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles, de -la musique, des lumières, de la vraisemblance, de la commodité, toute -sorte d'agréments extérieurs; mais le coeur leur manque. -Représentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que -le plaisir, et dans l'homme que les sens: un Rochester au lieu d'un -Mercutio. Avec quelle partie de son âme pourrait-il comprendre la -poésie et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée; -il ne peut saisir que le monde réel, et dans ce monde l'enveloppe -palpable et grossière. Donnez-lui une peinture exacte de la vie -ordinaire, des événements plats et probables, l'imitation littérale de -ce qu'il fait, et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans -l'année courante; copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses -entretiens avec les marchandes d'oranges, ses rendez-vous au parc, ses -essais de dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve -les gens et les façons qu'il vient de quitter à sa taverne ou dans -l'antichambre; que le théâtre et la rue soient de plain-pied. La -comédie lui donnera les mêmes plaisirs que la vie; il s'y traînera -également dans la vulgarité et dans l'ordure; il n'aura besoin pour y -assister ni d'imagination, ni d'esprit; il lui suffira d'avoir des -yeux et des souvenirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement -en même temps que l'intelligence. Les vilaines paroles le feront rire -par sympathie, les images effrontées le divertiront par réminiscence. -L'auteur d'ailleurs prend soin de lui fournir une fable qui le -réveille; il s'agit ordinairement d'un père ou d'un mari qu'on trompe. -Les beaux gentilshommes prennent comme l'écrivain le parti du galant, -s'intéressent à ses progrès, et se croient avec lui en bonne fortune. -Joignez à cela des femmes qu'on débauche et qui veulent être -débauchées. Ces provocations, ces façons de filles, le chassez-croisez -des échanges et des surprises, le carnaval des rendez-vous et des -soupers, l'impudence des scènes aventurées jusqu'aux démonstrations -physiques, les chansons risquées, les _gueulées_[29] lancées et -renvoyées parmi des tableaux vivants, toute cette orgie représentée -remue les coureurs d'intrigues par l'endroit sensible. Et par surcroît -le théâtre consacre leurs moeurs. À force de ne représenter que des -vices, il autorise leurs vices. Les écrivains posent en règle que -toutes les femmes sont des drôlesses, et que tous les hommes sont des -brutes. La débauche entre leurs mains devient une chose naturelle, -bien plus, une chose de bon goût; ils la professent. Rochester et -Charles II pouvaient sortir du théâtre édifiés sur eux-mêmes, -convaincus comme ils l'étaient déjà que la vertu n'est qu'une grimace, -la grimace des coquins adroits qui veulent se vendre cher. - -[Note 28: 1662.] - -[Note 29: Mot de Le Sage.] - - -VIII - -Dryden, qui un des premiers[30] entre dans cette voie, n'y entre pas -résolument. Une sorte de fumée lumineuse, reste de l'âge précédent, -plane encore sur son théâtre. Sa riche imagination le retient à demi -dans la comédie romanesque. Un jour il arrange le _Paradis_ de Milton, -_la Tempête_ et le _Troilus_ de Shakspeare. Un autre jour, dans -_l'Amour au Couvent_, dans _le Mariage à la mode_, dans _le Faux -Astrologue_, il imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a -tantôt des images éclatantes et des métaphores exaltées comme les -vieux poëtes nationaux, tantôt des figures recherchées et de l'esprit -pointillé comme Calderon et Lope. Il mêle le tragique et le plaisant, -les renversements de trônes et les peintures de moeurs. Mais dans ce -compromis maladroit l'âme poétique de l'ancienne comédie a disparu: il -n'en reste que le vêtement et la dorure. L'homme nouveau se montre -grossier et immoral, avec ses instincts de laquais sous ses habits de -grand seigneur, d'autant plus choquant que Dryden en cela contrarie -son talent, qu'il est au fond sérieux et poëte, qu'il suit la mode et -non sa pensée, qu'il fait le libertin par réflexion, et pour se -mettre au goût du jour[31]. Il polissonne maladroitement et -dogmatiquement; il est impie sans élan, en périodes développées. Un de -ses galants s'écrie: «Est-ce que l'amour sans le prêtre et l'autel -n'est pas l'amour? Le prêtre est là pour son salaire et ne s'inquiète -pas des coeurs qu'il unit. L'amour seul fait le mariage[32].»--«Je -voudrais, dit Hippolyte, qu'il y eût un bal en permanence dans notre -cloître, et que la moitié des jolies nonnes y fût changée en hommes -pour le service des autres[33].» Nul ménagement, nul tact. Dans son -_Moine espagnol_, la reine, assez honnête femme, dit à Torrismond -qu'elle va faire tuer le vieux roi détrôné pour l'épouser, lui -Torrismond, plus à son aise. Bientôt on leur annonce le meurtre: -«Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse -nuit, est à vous et à moi[34].» À côté de cette tragédie sensuelle, -l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus lestes, -étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la fin se -trouve être sa soeur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment rien qui -froisse son coeur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires répugnances de -la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasardée, -_Amphitryon_, par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte les -adoucissements, il en alourdit le scandale. «Le roi et le prêtre, dit -Jupiter, sont en quelque manière contraints par convenance d'être des -hypocrites bien masqués[35].» Là-dessus, le dieu étale crûment son -despotisme. Au fond, ses sophismes et son impudence sont pour Dryden -un moyen de décrier par contre-coup les théologiens et leur Dieu -arbitraire. «Un pouvoir absolu, dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je -n'en puis faire à moi-même, puisque c'est ma volonté que je fais, ni -aux hommes, puisque tout ce qu'ils ont est à moi. Cette nuit je -jouirai de la femme d'Amphitryon, car lorsque je la fis, je décrétai -que mon bon plaisir serait de l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort -à son mari, car je me suis réservé le droit de l'avoir tant qu'elle -me plairait[36].» Cette pédanterie ouverte se change en luxure -ouverte sitôt qu'il voit Alcmène. Nul détail n'est omis: Jupiter lui -dit tout, et devant les suivantes, et le lendemain, quand il sort, -elle fait pis que lui, elle s'accroche à lui, elle entre dans des -peintures intimes. Toutes les façons royales de la haute galanterie -ont été arrachées comme un vêtement incommode; c'est le sans-gêne -cynique au lieu de la décence aristocratique; la scène est écrite -d'après Charles II et la Castlemaine[37] au lieu d'être écrite d'après -Louis XIV et Mme de Montespan. - -[Note 30: Son _Wild Galant_ est de 1662.] - -[Note 31: «We love to get our mistresses, and purr over them, as cats -do over mice, and then let them get a little way, and all the pleasure -is to pat them back again.» - -Wildblood dit à sa maîtresse: «I am none of those unreasonable lovers -that propose to themselves the loving to eternity. A month is commonly -my stint.»--Et Jacintha répond: «Or would not a fortnight serve our -turn?» (_Mock Astrologer._) - -Souvent, à la barbarie de ses plaisanteries, on dirait qu'il traduit -Hobbes.] - -[Note 32: - - Is not Love love without a Priest and Altars? - The temples are inanimate, and know not - What vows are made in them; the Priest stands ready - For his hire, and cares not what hearts he couples. - Love alone is marriage....] - -[Note 33: I wished the ball might be kept perpetually in our cloyster, -and that half the handsome nuns in it might be turned to men, for the -sake of the other.] - -[Note 34: This night, this happy night is yours and mine. - -Et tout à côté on rencontre des allusions politiques. Cela peint -temps. Par exemple, Torrismond dit pour s'excuser d'épouser la reine: - - Power which in one age is tyranny - Is ripen'd in the next to succession. - She's in possession.] - -[Note 35: - - For Kings and Priest are in a manner bound - For reverence sake, to be close hypocrites.] - -[Note 36: - - Fate is what I - By virtue of omnipotence have made it. - And Power omnipotent can do no wrong. - Not to myself, because I will it so; - Not yet to men, for what they are is mine. - This night I will enjoy Amphytrion's wife: - For when I made her, I decreed her such - As I shou'd please to love.] - - -IX - -J'en passe plusieurs: Crowne, l'auteur de _Sir Courtly Nice_; -Shadwell, l'imitateur de Ben Jonson; mistress Afra Behn, qui se fit -appeler Astrée, espion et courtisane, payée par le gouvernement et par -le public. Etheredge est le premier qui, dans son _Homme à la mode_, -donne l'exemple de la comédie imitative et peigne uniquement les -moeurs d'alentour; du reste franc viveur et contant librement ses -habitudes. «Pourchasser les filles, hanter le théâtre, ne songer à -rien toute la journée, et toute la nuit aussi, direz-vous:» c'étaient -là ses occupations à Londres. Plus tard, à Ratisbonne, «il fait de -graves révérences, converse avec les sots, écrit des lettres -insipides[38],» et se console mal avec les Allemandes. C'est avec ce -sérieux qu'il prenait ses fonctions d'ambassadeur. Un jour, ayant trop -dîné, il tomba du haut d'un escalier et se cassa le cou; la perte -n'était pas grande. Mais le héros de ce monde fut William Wycherley, -le plus brutal des écrivains qui aient sali le théâtre. Envoyé en -France pendant la révolution, il s'y fit papiste, puis au retour -abjura, puis à la fin, dit Pope, abjura encore. Privées du lest -protestant, ces têtes vides allaient de dogme en dogme, de la -superstition à l'incrédulité ou à l'indifférence, pour finir par la -peur. Il avait appris chez M. de Montausier l'art de bien porter des -gants et une perruque; cela suffisait alors pour faire un _gentleman_. -Ce mérite et le succès d'une pièce ignoble, _l'Amour au bois_, -attirèrent sur lui les yeux de la duchesse de Cleveland, maîtresse du -roi et de tout le monde. Cette femme, qui ramassait des danseurs de -corde, le ramassa un jour au beau milieu du Ring. Elle mit la tête à -la portière et lui cria publiquement: «Monsieur, vous êtes un maraud, -un drôle, un fils de.....» Touché de ce compliment, il accepta ses -bonnes grâces, et obtint par contre-coup celles du roi. Il les perdit, -épousa une femme de mauvaises moeurs, se ruina, resta sept ans en -prison pour dettes, passa le reste de sa vie dans les embarras -d'argent, regrettant sa jeunesse, perdant la mémoire, écrivaillant de -mauvais vers qu'il faisait corriger par Pope avec toutes sortes de -tiraillements d'amour-propre, rimant des obscénités plates, traînant -son corps usé et son cerveau lassé à travers la misanthropie et le -libertinage, jouant le misérable rôle de viveur édenté et de polisson -en cheveux blancs. Onze jours avant sa mort, il avait épousé une jeune -fille qui se trouva une coquine. Il finit comme il avait commencé, par -la maladresse et l'inconduite, n'ayant réussi ni à être heureux ni à -être honnête, n'ayant employé un esprit viril et un talent vrai que -pour son mal et le mal d'autrui. - -C'est qu'il n'était pas né épicurien. Son fonds, vraiment anglais, -c'est-à-dire énergique et sombre, répugnait à l'insouciance aisée et -aimable qui permet de prendre la vie comme une partie de plaisir. Son -style est travaillé et pénible. Son ton est virulent et acerbe. Il -fausse souvent la comédie pour arriver à la satire haineuse. L'effort -et l'animosité se marquent dans tout ce qu'il dit et fait dire. C'est -un Hobbes, non pas méditatif et tranquille comme l'autre, mais actif -et irrité, qui ne voit que du vice dans l'homme, et se sent homme -jusqu'au fond. Le seul travers qu'il repousse, c'est l'hypocrisie; le -seul devoir qu'il prescrive, c'est la franchise. Il veut que les -autres avouent leur vice, et il commence par avouer le sien. «Quoique -je ne sache pas mentir comme les poëtes, dit-il, je suis aussi vain -qu'eux;» puis, parlant de sa reconnaissance: «Voilà, madame, la -gratitude des poëtes, qui, en bon anglais, n'est qu'orgueil et -ambition[39].» Chez lui, nulle poésie d'expression, nulle conception -d'idéal, nul établissement de morale qui puisse consoler, relever ou -épurer les hommes. Il les parque dans leur perversité et dans leur -ordure, et s'y installe avec eux. Il leur montre les vilenies du -bas-fond où il les confine; il veut qu'ils respirent cette fange; il -les y enfonce, non pour les en dégoûter comme d'une chute -accidentelle, mais pour les y accoutumer comme à une assiette -naturelle. Il arrache les compartiments et les ornements par lesquels -ils essayent de couvrir leur état ou de régler leur désordre. Il -s'amuse à les faire battre, il se complaît dans le tapage des -instincts déchaînés; il aime les retours violents du pêle-mêle humain, -l'embrouillement des méchancetés, la dureté des meurtrissures. Il -déshabille les convoitises, il les fait agir tout au long, il les -ressent par contre-coup, et, tout en les jugeant nauséabondes, il les -savoure. En fait de plaisir, on prend ce qu'on trouve: les ivrognes de -barrière, à qui l'on demande comment ils peuvent aimer leur vin bleu, -répondent qu'il soûle tout de même et qu'ils n'ont que cela -d'agrément. - -Qu'on puisse oser beaucoup dans un roman, on le comprend. C'est une -oeuvre de psychologie, voisine de la critique et de l'histoire, ayant -des libertés presque égales, parce qu'elle contribue presque également -à exposer l'anatomie du coeur[40]. Il faut bien qu'on puisse -représenter les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour -compléter la science, froidement, exactement, et en style de -dissection. Un tel livre de sa nature est abstrait: il se lit dans un -cabinet, sous la lampe. Mais transportez-le sur le théâtre, empirez -ces scènes d'alcôve, réchauffez-les par des scènes de mauvais lieux, -donnez-leur un corps par les gestes et les paroles vibrantes des -actrices; que les yeux et tous les sens s'en remplissent, non pas les -yeux d'un spectateur isolé, mais ceux de mille hommes et femmes -confondus dans le parterre, irrités par l'intérêt de la fable, par la -précision de l'imitation littérale, par le ruissellement des lumières, -par le bruit des applaudissements, par la contagion des impressions -qui courent comme un frisson dans tous les nerfs excités et tendus! -Voilà le spectacle qu'a fourni Wycherley et qu'a goûté cette cour. -Est-il possible qu'un public, et un public de choix, soit venu écouter -de pareilles scènes? Dans _l'Amour au bois_, à travers les -complications des rendez-vous nocturnes et des viols acceptés ou -commencés, on voit un bel esprit, Dapperwitt, qui veut vendre Lucy, sa -maîtresse, à un beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la vante, avec -quels détails! Il frappe à sa porte; l'acheteur cependant s'impatiente -et le traite comme un nègre. La mère ouvre, veut vendre Lucy pour -elle-même et à son profit, les injurie et les renvoie. On amène alors -un vieil usurier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord ne veut pas -financer. «Payez donc à dîner!» Il donne un _groat_ pour un gâteau et -de l'ale[41]. L'entremetteuse se récrie, il lâche une couronne. «Mais -pour les rubans, les pendants d'oreille, les bas, les gants, la -dentelle et tout ce qu'il faut à la pauvre petite?» Il se -débat.--Allons! une demi-guinée.--«Une demi-guinée!» dit la -vieille.--«Je t'en prie, va-t'en; prends l'autre guinée aussi, deux -guinées, trois guinées, cinq; voilà, c'est tout ce que j'ai.--Il me -faut aussi ce grand anneau à cachet, ou je ne bouge pas[42]!» Elle -s'en va enfin, ayant tout extorqué, et Lucy fait l'innocente, semble -croire que Gripe est un maître à danser, et lui demande sa leçon. Ici -quelles scènes et quelles équivoques! Enfin elle crie, la mère et des -gens apostés enfoncent la porte; Gripe est pris au piége, on le menace -d'appeler le constable, on lui escroque cinq cents livres -sterling.--Faut-il conter le sujet de _l'Épouse campagnarde_? On a -beau glisser, on appuie trop. Horner, gentilhomme qui revient de -France, répand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux maris. Vous -devinez ce qu'entre les mains de Wycherley une pareille donnée peut -fournir, et il en tire tout ce qu'elle contient. Les femmes causent de -son état, et devant lui; elles se font détromper par lui, et s'en -vantent. Il y en a trois qui viennent chez lui, font ripaille, -boivent, chantent, et quelles chansons! C'est le débordement de -l'orgie qui triomphe, se décerne elle-même la couronne et s'étale en -maximes. «Notre vertu, dit l'une d'elles, est comme la conscience de -l'homme d'État, la parole du quaker, le serment du joueur, l'honneur -du grand seigneur: rien qu'une grimace pour duper ceux qui se fient à -nous.» À la dernière scène, les soupçons éveillés se calment sur une -nouvelle déclaration de Horner. Tous les mariages sont salis, et ce -carnaval finit par une danse des maris trompés. Pour comble, Horner -propose au public son exemple, et l'actrice qui vient dire l'épilogue -achève l'ignominie de la pièce en avertissant les faux galants qu'ils -aient à se bien tenir, et que s'ils peuvent duper les hommes, «ce -n'est pas aux femmes qu'on en peut donner à garder[43].» - -Mais ce qui est véritablement unique, et le plus extraordinaire des -signes de ce temps, c'est qu'au milieu de ces provocations nulle -circonstance repoussante n'est omise, et que le conteur semble tenir -autant à nous dégoûter qu'à nous dépraver[44]. À chaque instant, les -élégants, même les dames, mettent en tiers dans la conversation ce -qui, depuis le seizième siècle, accompagne l'amour. Dapperwitt, en -offrant Lucy, dit pour excuser les retards: «Laissez-lui le temps de -mettre sa longue mouche sous l'oeil gauche et de corriger son haleine -avec un peu d'écorce de citron[45].» Lady Flippant, seule dans le -parc, s'écrie: «Malheureuse femme que je suis! j'ai quitté le troupeau -pour mettre les chiens à mes trousses, et pas un vagabond ivrogne qui -vienne trébucher sur mon chemin! Les mendiantes en loques, les -ramasseuses de cendres ont meilleure chance que moi.[46]» Ce sont là -les morceaux les plus doux, jugez des autres! Il prend à tâche de -révolter même les sens; l'odorat, les yeux, tout souffre devant ses -pièces; il faut que ses auditeurs aient eu des nerfs de matelot. Et -c'est de cet abîme que la littérature anglaise est remontée jusqu'à la -sévérité morale, jusqu'à la décence excessive qu'elle s'impose -aujourd'hui! Ce théâtre est comme une guerre déclarée à toute beauté, -à toute délicatesse. Si Wycherley emprunte à quelque écrivain un -personnage, c'est pour le violenter ou le dégrader jusqu'au niveau des -siens. S'il imite l'Agnès de Molière[47], il la marie afin de -profaner le mariage, lui ôte l'honneur, bien plus la pudeur, bien plus -encore la grâce, change sa tendresse naïve en instinct éhonté et en -confessions scandaleuses[48]. S'il prend la Viola de Shakspeare[49], -c'est pour la traîner dans des bassesses d'entremetteuse, parmi les -brutalités et les coups de main. S'il traduit le rôle de Célimène, il -efface d'un trait les façons de grande dame, les finesses de femme, le -tact de maîtresse de maison, la politesse, le grand air, la -supériorité d'esprit et de savoir-vivre, pour mettre à la place -l'impudence et les escroqueries d'une courtisane «forte en gueule.» -S'il invente une fille presque honnête, Hippolyta, il commence par lui -mettre dans la bouche des paroles telles qu'on n'en peut rien -transcrire. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il crée ou qu'il -copie, qu'il blâme ou qu'il loue, son théâtre est une diffamation de -l'homme, qui rebute en même temps qu'elle attire, et qui écoeure quand -elle corrompt. - -Un don surnage pourtant, la force, qui ne manque jamais dans ce pays, et -y donne un tour propre aux vertus comme aux vices. Quand on a écarté les -phrases d'auteur tout oratoires et pesamment composées d'après les -Français, on aperçoit le vrai talent anglais, le sentiment poignant de -la nature et de la vie. Wycherley a ce lucide et hardi regard qui saisit -dans une situation les gestes, l'expression physique, le détail -sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudités et des bassesses, qui -atteint, non pas l'homme en général et la passion telle qu'elle doit -être, mais l'individu particulier et la passion telle qu'elle est. Il -est réaliste, non pas de parti pris, comme nos modernes, mais par -nature. Il plaque violemment son plâtre sur la figure grimaçante et -bourgeonnée de ses drôles pour nous porter sous les yeux le masque -implacable où s'est collée au passage l'empreinte vivante de leur -laideur. Il charge ses pièces d'incidents, il multiplie l'action, il -pousse la comédie jusqu'aux situations dramatiques; il bouscule ses -personnages à travers les coups de main et les violences, il va jusqu'à -les fausser pour outrer la satire. Voyez dans Olivia, qu'il copie -d'après Célimène, la fougue des passions qu'il manie. Elle peint ses -amis comme Célimène[50], mais avec quels outrages! «Milady Automne?--Un -vieux carrosse repeint.--Sa fille?--Splendidement laide, une mauvaise -croûte dans un cadre riche.--Et la dégoûtante vieille au haut bout de -sa table....--Renouvelle la coutume grecque de servir une tête de mort -dans les banquets.» Nos nerfs modernes ne supporteraient pas le portrait -qu'elle fait de Manly, son amant; celui-ci l'entend par surprise; à -l'instant elle se redresse, le raille en face, se déclare mariée, lui -dit qu'elle garde les diamants qu'elle a reçus de lui, et le brave. -«Mais, lui dit-on, par quel attrait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui avait -pu vous donner du goût pour lui?--Ce qui force tout le monde à flatter -et à dissimuler, sa bourse; j'avais une vraie passion pour elle[51].» -Son impudence est celle d'une courtisane déclarée. Amoureuse dès la -première vue de Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle se -pend à son cou, «l'étouffe de baisers;» puis dans l'obscurité elle -tâtonne pour le trouver en disant: «Où sont tes lèvres?» Il y a une -sorte de «férocité» animale dans son amour. Elle renvoie son mari par -une comédie improvisée; puis, avec un mouvement de danseuse: «Va-t'en, -mon mari, et viens, mon ami. Justement les seaux dans le puits: l'un -descendant fait monter l'autre.» Elle éclate d'un rire mordant: «Pourvu -qu'ils n'aillent pas comme eux se heurter en route et se casser l'un -l'autre[52]!» Surprise en flagrant délit et ayant tout avoué à sa -cousine, dès qu'elle entrevoit une espérance de salut, elle revient sur -son aveu avec une effronterie d'actrice: «Eh bien! cousine, lui dit -l'autre, je le confesse, c'était là de l'hypocrisie raisonnable.--Quelle -hypocrisie?--Je veux dire, ce conte que vous avez fait à votre mari; il -était permis, puisque c'était pour votre défense.--Quel conte? Je vous -prie de savoir que je n'ai jamais fait de conte à mon mari.--Vous ne me -comprenez pas, bien sûr: je dis que c'était une bonne manière d'en -sortir, et honnête, de faire passer votre galant pour une -femme.--Qu'est-ce que vous voulez dire, encore une fois, avec mon -galant, et qui est-ce qui a passé pour une femme?--Comment! vous voyez -bien que votre mari l'a pris pour une femme!--Qui?--Mon Dieu! mais -l'homme qu'il a trouvé avec vous!--Seigneur! vous êtes folle à coup -sûr.--Oh! ce jeu-là est trop insipide, Il en est blessant.--Et se jouer -de mon honneur est encore plus blessant.--Quelle impudence -admirable!--De l'impudence, moi! à moi un tel langage! Oh bien! je ne -reverrai plus votre visage. Lettice, où êtes-vous? Venez, laissons là -cette méchante femme médisante.--Un mot d'abord, madame, je vous prie; -pourriez-vous jurer que votre mari ne vous a pas trouvée avec...--Jurer! -Oui, que quiconque est monté dans ma chambre, inconnu, dans l'obscurité, -homme ou femme, je ne le connais pas, et par le ciel, et par tout ce qui -est bon; et si je meurs, puissé-je n'avoir jamais une seule joie dans ce -monde ni dans l'autre! Oui, et je veux être éternellement...--Damnée! et -vous l'êtes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer: autant jouer -franc jeu.--Ô horrible! horrible avis! Sortons, ne l'entendons pas; -viens, Lettice, elle nous corromprait[53].» Voilà de la verve, et si -j'osais conter les audaces et les vérifications de l'action nocturne, on -verrait que Mme Marneffe a une soeur et Balzac un devancier. - -Il est un personnage qui montre en abrégé son talent et sa morale, -tout composé d'énergie et d'indélicatesse, Manly, le _plain dealer_, -si visiblement son favori, que les contemporains ont donné à l'auteur -en surnom le nom de son héros. Manly est peint d'après Alceste, et -l'énormité des différences mesure la différence des deux mondes et des -deux pays[54]. Il n'est pas gentilhomme de cour, mais capitaine de -vaisseau, avec les allures des marins du temps, la casaque tachée de -goudron et sentant l'eau-de-vie[55], prompt aux voies de fait et aux -jurons sales, appelant les gens chiens et esclaves, et, quand ils lui -déplaisent, les jetant à coups de pied dans l'escalier. «Mylord, -dit-il à un seigneur avec un grondement de dogue, les gens de votre -espèce sont comme les prostituées et les filous, dangereux seulement -pour ceux que vous embrassez.» Puis, quand le pauvre homme essaye de -lui parler à l'oreille: «Mylord, tout ce que vous m'avez appris en me -chuchotant ce que je savais d'avance, c'est que vous avez l'haleine -puante; voilà un secret pour votre secret[56].» Quand il est dans le -salon d'Olivia avec «ces perroquets bavards, ces singes, ces échos -d'hommes,» il vocifère comme sur son gaillard d'arrière: «Silence, -bouffons de foire!» et il les prend au collet. «Pas de caquetage, -babouins! dehors tout de suite, ou bien[57]....» Et il les met à la -porte. Voilà ses façons d'homme sincère.--Il a été ruiné par Olivia -qu'il aime et qui le renvoie. La pauvre Fidelia, déguisée en homme et -qu'il prend pour un adolescent timide, vient le trouver pendant qu'il -ronge sa colère: «Je puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais -mendier ou voler pour vous.--Bah! encore des vanteries.... Tu dis que -tu irais mendier pour moi?--De tout mon coeur, monsieur.--Eh bien! tu -iras faire l'entremetteur pour moi?--Comment, monsieur?--Oui, auprès -d'Olivia. Va, flatte, mens, agenouille-toi, promets n'importe quoi -pour me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir[58].» Et lorsque -Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrassée, de force, avec un -emportement d'amour: «Son amour!... l'amour d'une prostituée, d'une -sorcière! Ah! ah! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien, monsieur? Bien -sûr, je me figurais que ses lèvres.... Mais je ne dois plus me les -figurer. Et pourtant elles sont si belles que je voudrais les baiser -encore,--m'y coller,--puis les arracher avec mes dents, les mâcher en -morceaux et les cracher à la face de son entreteneur[59]!...» Ces cris -de sauvage annoncent des actions de sauvage. Il va la nuit avec -Fidelia pour entrer sous son nom chez Olivia, et Fidelia, par -jalousie, résiste. Son sang s'émeut alors, un flot de fureur lui monte -à la face, et il lui crie tout bas d'une voix sifflante: «Ah! tu es -donc mon rival? Eh bien! alors tu vas rester ici et garder la porte à -ma place, pendant que j'entre à ta place. Puis, quand je serai -dedans, si tu oses bouger de cette planche ou souffler un mot, je lui -couperai la gorge, à elle d'abord; et si tu l'aimes, tu ne risqueras -pas sa vie. Et la tienne aussi, je sais que la tienne, au moins, tu -l'aimes. Pas un mot, où je commence par toi[60]!» Il renverse le mari, -autre traître, reprend à Olivia la cassette de bijoux qu'il lui avait -donnée, lui en jette quelques-uns, disant «qu'il n'a jamais quitté une -fille sans la payer[61],» et donne cette même cassette à Fidelia, -qu'il épouse. Toutes ces actions paraissaient alors convenables. -Wycherley prenait dans sa dédicace le titre de son héros, _Plain -dealer_; il croyait avoir tracé le portrait d'un franc honnête homme, -et s'applaudissait d'avoir donné un bon exemple au public; il n'avait -donné que le modèle d'une brute déclarée et énergique. C'est là tout -ce qui restait de l'homme dans ce triste monde. Wycherley lui ôtait -son manteau mal ajusté de politesse française, et le montrait avec la -charpente de ses muscles et l'impudence de sa nudité. - -À côté d'eux, un grand poëte aveugle et tombé, l'âme remplie des -misères présentes, peignait ainsi le tumulte de l'orgie infernale: -«Bélial vint le dernier, le plus impur des esprits tombés du ciel, le -plus grossier dans l'amour du vice pour lui-même.... Nul n'est plus -souvent dans les temples et aux autels, quand le prêtre devient athée, -comme les fils d'Éli qui remplirent de leurs débauches et de leurs -violences la maison de Dieu. Il règne aussi dans les cours et dans les -palais, dans les cités luxurieuses, où le bruit de l'orgie monte -au-dessus des plus hautes tours, avec l'injure et l'outrage, quand la -nuit obscurcit les rues, et que ses fils se répandent au dehors, -gorgés d'insolence et de vin[62].» - -[Note 37: Lorsque Jupiter sort, alléguant qu'il est jour, Alcmène lui -dit: - - But you and I will draw our curtains close, - Extinguish day-light, and put out the sun. - Come back, my lord. - You have not yet laid long enough in bed - To warm your widowed side. - -Comparez la matrone romaine de Plaute et l'honnête dame française de -Molière à cette personne expansive.] - -[Note 38: - - From hunting whores and haunting play, - And minding nothing all the day, - And all the night too, you will say,... - To make grave legs in formal fetters, - Converse with fools and write dull letters.... - (_Lettre à lord Middleton_)] - -[Note 39: Though I cannot lie like them, I am as vain as they; I -cannot but publicly give your Grace my humble acknowledgments.... This -is the poet's gratitude, which in plain english is only pride and -ambition.] - -[Note 40: _Madame Bovary_, par G. Flaubert.] - -[Note 41: - -MISTRESS JOYNER. - -You must send for something to entertain her.... Upon my life! A -groat! what will this purchase? - -GRIPE. - -Two black pots of ale and a cake, at the cellar. Come, the wine has -arsenic in it.] - -[Note 42: - -MISTRESS JOYNER. - -A treat of a groat! I will not wag. - -GRIPE. - -Why don't you go? Here, take more money, and fetch what you will; take -here, half-a-crown. - -MISTRESS JOYNER. - -What will half-a-crown do? - -GRIPE. - -Take a crown then, an angel, a piece. Begone. - -MISTRESS JOYNER. - -A treat only will not serve my turn. I must buy the poor wretch there -some toys. - -GRIPE. - -What toys? What? Speak quickly. - -MISTRESS JOYNER. - -Pendants, necklaces, fans, ribbons, points, laces, stockings, -gloves.... - -GRIPE. - -But there, take half a piece for the other things. - -MISTRESS JOYNER. - -Half a piece! - -GRIPE. - -Prithee, begone; take t'other piece then--two pieces--three -pieces--five--there; 'tis all I have. - -MISTRESS JOYNER. - -I must have the broad-seal ring, too, or I stir not.] - -[Note 43: Il faut lire cet épilogue, pour voir quelles paroles et -quels détails on osait mettre dans la bouche d'une actrice.] - -[Note 44: «That spark who has his fruitless designs upon the bedridden -widow down to the sucking heiress in her pissing clout.» - -Mistress Flippant: «Though I had married the fool, I thought to have -reserved the witt, as well as other ladies.» - -Dapperwit: «I will contest with no rival; not with my old rival your -coachman.» - -She has a complexion like an Holland cheese, and no more teeth left -than such as give a haut goust to her breath.] - -[Note 45: Pish! give her but leave to put on.... the long patch under -the left eye; awaken the roses on her cheeks with some Spanish wool, -and warrant her breath with some lemon-peel. - - (Acte III, scène III.)] - -[Note 46: Unfortunate lady that I am! I have left the herd on purpose -to be chased. But the park affords not so much as a satyr for me; and -no Burgundy man, or drunken scourer, will reel my way. The rag-women, -and cinder-women, have better luck than I. (Acte IV.)] - -[Note 47: Dans _l'Épouse campagnarde_.] - -[Note 48: On connaît la lettre d'Agnès dans Molière: «Je veux vous -écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des -pensées que je désirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment -faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles, etc.» -Regardez la façon dont Wycherley la traduit: «Dear, sweet Mr Horner, -my husband would have me send you a base, rude, unmannerly letter: but -I won 't; and would have forbid you loving me, but I won 't; and would -have me say to you, I hate you, poor Mr Horner, but I won 't tell a -lie for him. For I'm sure if you and I were in the country at cards -together, I could not help treading on your toe under the table, or -rubbing knees with you, and staring in your face, till you saw me, and -then looking down and blushing for an hour together, etc.»--«Why, he -put the tip of his tongue between my lips.»] - -[Note 49: Dans le _Plain dealer_.] - -[Note 50: - -NOVEL. - -But, as I was saying, madam, I have been treated to-day with all the -ceremony and kindness imaginable at my Lady Autumn's But the nauseous -old woman at the upper hand of her table.... - -OLIVIA. - -Revives the old Grecian custom of serving in a death's head with their -banquets.... - -I detest her hollow cherry cheeks, she looks like an old coach new -painted. - -.... She is most splendidly, gallantly ugly, and looks like an ill -piece of daubing in a rich frame. (Acte II, scène I.) - -La scène est empruntée au _Misanthrope_ et à la _Critique de l'École -des Femmes_; jugez de la transformation.] - -[Note 51: - -FIDELIA. - -But, madam, what could make you dissemble love to him, when 'twas so -hard a thing for you, and flatter his love to you? - -OLIVIA. - -That which makes all the world flatter and dissemble. 'Twas his money; -I had a real passion for it. - -.... As soon as I had his money, I hastened his departure like a wife, -who, when she has made the most of a dying husband's breath, pulls -away his pillow. (Acte IV, scène I.) - -Cette dernière phrase est d'un satirique morose plutôt que d'un -observateur exact.] - -[Note 52: Go, husband, and come up, friend; just the buckets in the -well; the absence of one brings the other. But I hope, like them too, -they will not meet in the way, jostle and clash together.] - -[Note 53: - -ELIZA. - -Well, cousin, this, I confess, was reasonable hypocrisy; you were the -better for 't. - -OLIVIA. - -What hypocrisy? - -ELIZA. - -Why, this last deceit of your husband was lawful, since in your own -defence. - -OLIVIA. - -What deceit? I'd have you to know I never deceived my husband. - -ELIZA. - -You do not understand me, sure. I say, this was an honest come-off and -a good one. But it was a sign your gallant had enough of your -conversation, since he could so dexterously cheat your husband in -passing for a woman. - -OLIVIA. - -What d'ye mean, once more, with my gallant, and passing for a woman? - -ELIZA. - -What do you mean? You see your husband took him for a woman? - -OLIVIA. - -Whom? - -ELIZA. - -Heyday! Why, the man he found you with.... - -OLIVIA. - -Lord, you rave, sure! - -ELIZA. - -Why, did not you tell me last night.... Fy, this fooling is so -insipid, 'tis offensive. - -OLIVIA. - -And fooling with my honour will be more offensive.... - -ELIZA. - -Ô admirable confidence!.... - -OLIVIA. - -Confidence, to me! To me such language! Nay, then I'll never see your -face again.... Lettice, where are you? Let us be gone from this -censorious ill woman. - -ELIZA. - -One word first, pray, madam. Can you swear that whom your husband -found you with.... - -OLIVIA. - -Swear! Ay, that whosoever 'twas that stole up, unknown, into my room, -when 'twas dark, I know not, whether man or woman, by heavens, by all -that's good; or, may I never more have joys here, or the other world. -Nay, may I eternally.... - -ELIZA. - -Be damned.... So, so you are damned enough already by your oaths. Yet -take this advice with you, in this plain-dealing age: to leave off -forswearing yourself.... - -OLIVIA. - -O hideous, hideous advice! Let us go out of the hearing of it. She -will spoil us, Lettice. (Acte V, scène I.)] - -[Note 54: Comparez au rôle d'Alceste des tirades comme celle-ci: - -Such as you, like common whores and pickpockets, are only dangerous to -those you embrace. - -Comparez au rôle de Philinte des tirades comme celle-ci: - -But, faith, could you think I was a friend to those I hugged, kissed, -flattered, bowed to? When their backs were turned, did not I tell you -they were rogues, villains, rascals, whom I despised and hated?] - -[Note 55: I shall not have again my alcove smell like a cabin, my -chamber perfumed with his tarpaulin Brandenburgh, hear vollies of -brandy sighs, enough to make a fog in one's room.] - -[Note 56: My lord, all that you have made me known by your whispering -which I knew not before, is that you have a stinking breath. There is -a secret for your heart.] - -[Note 57: Peace, you Bartholomew-fair buffoons!... Why, you impudent, -effeminate wretches,... you are in all things so like women, that you -may think it in me a kind of cowardice to beat you. - -Begone, I say.... No chattering, baboons, instantly begone, or....] - -[Note 58: - -FIDELIA. - -I warrant you, sir; for, at worst, I would beg or steal for you. - -MANLY. - -Nay, more bragging.... You said, you'd beg for me. - -FIDELIA. - -I did, sir. - -MANLY. - -Then, you shall beg for me. - -FIDELIA. - -With all my heart, sir. - -MANLY. - -That is, pimp for me. - -FIDELIA. - -How, sir? - -MANLY. - -D'ye start.... No more dissembling. Here, I say, you must go use your -cunning for me to Olivia.... Go, flatter, lie, kneel, promise anything -to get her for me. I cannot live unless I have her.] - -[Note 59: Her love--a whore's, a witch's love!--But what, did she not -kiss well, sir? I'm sure, I thought her lips.... But I must not think -of them more.... But yet they are such I could still kiss, grow -so,--and then tear off with my teeth, grind them into mammocks, and -spit them into her cuckold's face.] - -[Note 60: What, you are my rival, then! And therefore you shall stay -and keep the door for me, whilst I go in for you; but when I'm gone, -if you dare to stir off from this very board, or breath the least -murmuring accent, I'll cut her throat first; and if you love her, you -will not venture her life. Nay, then I'll cut your throat too, and I -know you love your own life at least.... Not a word more, lest I begin -my revenge on her by killing you.] - -[Note 61: Here, madam, I never left yet my wench unpaid.] - -[Note 62: - - Belial came last, than whom a spirit more lewd - Fell not from heaven or more gross to love - Vice for itself. - Who more oft than he - In temples and at altars, when the priest - Turns atheist, as did Eli's sons who fill'd - With lust and violence the house of God: - In court and palaces he also reigns, - And in luxurious cities, when the noise - Of riot ascends above their loftiest towers, - And injury and outrage; and when night - Darkens the streets, then wander forth the sons - Of Belial, flown with insolence and wine. - (Milton, liv. I.)] - - -§ 2. LES MONDAINS. - - -I - -Au dix-septième siècle s'ouvre en Europe un genre de vie nouveau, la -vie mondaine, qui bientôt prime et façonne les autres. C'est en France -surtout et en Angleterre qu'elle paraît et qu'elle règne, pour les -mêmes causes et dans le même temps. - -Pour remplir les salons, il faut un certain état politique, et cet -état, qui est la suprématie du roi jointe à la régularité de la -police, s'établissait à la même époque des deux côtés du détroit. La -police régulière met la paix entre les hommes, les tire de l'isolement -et de l'indépendance féodale et campagnarde, multiplie et facilite les -communications, la confiance, les réunions, les commodités et les -plaisirs. La suprématie du roi institue une cour, centre des -conversations, source des grâces, théâtre des jouissances et des -splendeurs. Ainsi attirés l'un vers l'autre et vers le trône par la -sécurité, la curiosité, l'amusement et l'intérêt, les grands seigneurs -s'assemblent, et du même coup ils deviennent gens du monde et gens de -cour. Ce ne sont plus les barons du siècle précédent, debout dans la -haute salle, armés et sombres, occupés de l'idée qu'ils pourront bien -au sortir du palais se tailler en pièces, et que, s'ils se frappent -dans le palais, le bourreau est là pour leur couper la main et boucher -leurs veines avec un fer rouge; sachant de plus que le roi leur fera -peut-être demain trancher la tête, partant prompts à s'agenouiller -pour se répandre en protestations de fidélité soumise, mais comptant -tout bas les épées qui prendront leur querelle et les hommes sûrs qui -font sentinelle derrière le pont-levis de leur château[63]. Les -droits, les pouvoirs, les contraintes et les attraits de la vie -féodale ont disparu. Ils n'ont plus besoin que leur manoir soit une -forteresse. Ils n'ont plus le plaisir d'y régner comme dans un État. -Ils s'y ennuient, et ils en sortent. N'ayant plus rien à disputer au -roi, ils vont chez lui. Sa cour est un salon, le plus agréable à voir -et le plus utile à fréquenter. On y trouve des fêtes, des ameublements -splendides, une compagnie parée et choisie, des nouvelles et des -commérages: on y rencontre des pensions, des titres, des places pour -soi et pour les siens; on s'y divertit et on y profite: c'est tout -gain et tout plaisir. Les voilà donc qui vont au lever, assistent au -dîner, reviennent pour le bal, s'assoient pour le jeu, sont là au -coucher. Ils y font belle figure avec leurs habits demi-français, -leurs perruques, leurs chapeaux chargés de plumes, leurs -hauts-de-chausses en étages, leurs canons, et les larges rosettes de -rubans qui couvrent leurs souliers. Les dames se fardent[64], se -mettent des mouches[65], étalent des robes de satin et de velours -magnifiques, toutes galonnées d'argent et traînantes, au-dessus -desquelles paraît la blancheur de leur poitrine, dont l'éclatante -nudité se continue sur toute l'épaule et jusqu'au bras. On les -regarde, on salue et on approche. Le roi monte à cheval pour sa -promenade à Hyde-Park; à ses côtés courent la reine, et avec elle les -deux maîtresses, lady Castlemaine et mistress Stewart: «la reine[66] -en gilet blanc galonné, en jupon court cramoisi, et coiffée _à la -négligence_; mistress Stewart avec son chapeau à cornes, sa plume -rouge, ses yeux doux, son petit nez romain, sa taille parfaite.» On -rentre à White-Hall, «les dames vont, viennent, causant, jouant avec -leurs chapeaux et leurs plumes, les échangeant, chacune essayant tour -à tour ceux des autres et riant.» En si belle compagnie la galanterie -ne manque pas. «Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis -garnis, les pâtes d'abricot, les essences, et autres menues denrées -d'amour arrivent de Paris chaque semaine.» Londres fournit «des -présents plus solides, comme vous diriez boucles d'oreilles, diamants, -brillants et belles guinées de Dieu; les belles s'en accommodaient, -comme si cela fût venu de plus loin[67].» Les intrigues trottent, Dieu -sait combien et lesquelles. Naturellement aussi la conversation va son -train. On développe tout haut les aventures de Mlle Warmestre la -dédaigneuse, «qui, surprise apparemment pour avoir mal compté, prend -la liberté d'accoucher au milieu de la cour.» On se répète tout bas -les tentatives de Mlle Hobart, l'heureux malheur de Mlle Churchill, -qui, étant fort laide, mais ayant eu l'esprit de tomber de cheval, -toucha les yeux et le coeur du duc d'York. Le chevalier de Grammont -conte au roi l'histoire de Termes ou de l'aumônier Poussatin; tout le -monde quitte le bal pour venir l'écouter, et, le conte fait, chacun -rit à se tenir les côtes. Vous voyez que si ce monde n'est pas celui -de Louis XIV, c'est néanmoins le monde, et que, s'il a plus d'écume, -il va du même courant. Le grand objet y est aussi de s'amuser et de -paraître. On veut être homme à la mode; un habit rend célèbre: -Grammont est tout désolé quand la coquinerie de son valet l'oblige à -porter deux fois le même. Tel autre se pique de faire des chansons, de -bien jouer de la guitare. «Russell avait un recueil de deux ou trois -cents contredanses en tablature, qu'il dansait toutes à livre ouvert.» -Jermyn est connu pour ses bonnes fortunes. «Un gentilhomme, dit -Etheredge, doit s'habiller bien, danser bien, faire bien des armes, -avoir du talent pour les lettres d'amour, une voix de chambre -agréable, être très-amoureux, assez discret, mais point trop -constant.» Voilà déjà l'air de cour tel qu'il dura chez nous jusque -sous Louis XVI. Avec de pareilles moeurs, la parole remplace l'action. -La vie se passe en visites, en entretiens. L'art de causer devient le -premier de tous; bien entendu, il s'agit de causer agréablement, pour -employer une heure, sur vingt sujets en une heure, toujours en -glissant, sans jamais enfoncer, de telle façon que la conversation ne -soit pas un travail, mais une promenade. Au retour, elle continue par -des lettres qu'on écrit le soir, par des madrigaux ou des épigrammes -qu'on lira le matin, par des tragédies de salon ou des parodies de -société. Ainsi naît une littérature nouvelle, oeuvre et portrait du -monde qu'elle a pour public et pour modèle, qui en sort et y aboutit. - -[Note 63: Voir toutes les pièces historiques de Shakspeare.] - -[Note 64: 1654.] - -[Note 65: 1660.] - -[Note 66: Pepys, 1663.] - -[Note 67: Grammont.] - - -II - -Encore faut-il qu'ils sachent causer, et ils commencent à l'apprendre. -Une révolution s'est faite dans l'esprit comme dans les moeurs. En -même temps que les situations reçoivent un nouveau tour, la pensée -prend une nouvelle forme. La Renaissance finit, l'âge classique -s'ouvre, et l'artiste fait place à l'écrivain. L'homme revient de son -premier voyage autour des choses; l'enthousiasme, le trouble de -l'imagination soulevée, le fourmillement tumultueux des idées neuves, -toutes les facultés qu'éveille une première découverte se sont -contentées, puis affaissées. Leur aiguillon s'est émoussé parce que -leur oeuvre s'est faite. Les bizarreries, les profondes percées, -l'originalité sans frein, les irruptions toutes-puissantes du génie -lancé au centre de la vérité à travers les extrêmes folies, tous les -traits de la grande invention ont disparu. L'imagination se tempère; -l'esprit se discipline: il revient sur ses pas; il parcourt une -seconde fois son domaine avec une curiosité calmée, avec une -expérience acquise. Il se déjuge et se corrige. Il trouve une -religion, un art, une philosophie à reformer ou à réformer. Il n'est -plus propre à l'intuition inspirée, mais à la décomposition régulière. -Il n'a plus le sentiment ou la vue de l'ensemble; il a le tact et -l'observation des parties. Il choisit et il classe; il épure et il -ordonne. Il cesse d'être créateur, il devient discoureur. Il sort de -l'invention, il s'assoit dans la critique. Il entre dans cet amas -magnifique et confus de dogmes et de formes où l'âge précédent a -entassé pêle-mêle les rêveries et les découvertes; il en retire des -idées qu'il adoucit et qu'il vérifie. Il les range en longues chaînes -de raisonnements aisés qui descendent anneau par anneau jusqu'à -l'intelligence du public. Il les exprime en mots exacts, qui offrent -leur série graduée, échelon par échelon, à la réflexion du public. Il -institue dans tout le champ de la pensée une suite de compartiments et -un réseau de routes qui, empêchant toute erreur et tout écart, mènent -insensiblement tout esprit vers tout objet. Il atteint la clarté, la -commodité, l'agrément. Et le monde l'y aide; les circonstances -rencontrées achèvent la révolution naturelle; le goût change par sa -propre pente, mais aussi par l'ascendant de la cour. Quand la -conversation devient la première affaire de la vie, elle façonne le -style à son image et selon ses besoins. Elle en chasse les écarts, les -images excessives, les cris passionnés, toutes les allures décousues -et violentes. On ne peut pas crier, gesticuler, rêver tout haut dans -un salon: on s'y contient; les gens s'y critiquent et s'y observent; -le temps s'y passe à conter et à discuter; il y faut des expressions -nettes, un langage exact, des raisonnements clairs et suivis; sinon, -on ne peut escarmoucher ni s'entendre. Le style correct, la bonne -langue, le discours y naissent d'eux-mêmes, et ils s'y perfectionnent -bien vite; car le raffinement est le but de la vie mondaine; on -s'étudie à rendre toutes les choses plus jolies et plus commodes, les -meubles comme les mots, les périodes comme les ajustements. L'art et -l'artifice y sont la grande marque. On se pique de savoir parfaitement -sa langue, de ne jamais manquer au sens exact des termes, d'écarter -les expressions roturières, d'aligner les antithèses, d'employer les -développements, de pratiquer la rhétorique. Rien de plus fort que le -contraste des conversations de Shakspeare et de Fletcher, mises en -regard de celles de Wycherley et de Congreve. Chez Shakspeare, les -entretiens ressemblent à des assauts; vous croiriez voir des artistes -qui s'escriment de mots et de gestes dans une salle d'armes. Ils -bouffonnent, ils chantent, ils songent tout haut, ils éclatent en -rires, en calembours, en paroles de poissardes et de poëtes, en -bizarreries recherchées; ils ont le goût des choses saugrenues, -éclatantes; tel danse en parlant; volontiers ils marcheraient sur -leurs mains; il n'y a pas un grain de calcul et il y a plus de trois -grains de folie dans leurs têtes. Ici les gens sont posés; ils -dissertent ou disputent; le raisonnement est le fond de leur style; -ils sont si bien écrivains qu'ils le sont trop, et qu'on voit à -travers eux l'auteur occupé à combiner des phrases. Ils arrangent des -portraits, ils redoublent les comparaisons ingénieuses, ils balancent -les périodes symétriques. Tel personnage débite une satire, tel autre -compose un petit essai de morale. On tirerait des comédies du temps un -volume de sentences; elles sont pleines de morceaux littéraires qui -annoncent déjà le _Spectator_[68]. Ils recherchent l'expression -adroite et heureuse, ils habillent les choses hasardées avec des mots -convenables, ils glissent prestement sur la glace fragile des -bienséances et la rayent sans la briser. Je vois des gentilshommes, -assis sur des fauteuils dorés, fort calmes d'esprit, fort étudiés dans -leurs paroles, observateurs froids, sceptiques diserts, experts en -matière de façons, amateurs d'élégance, curieux du beau langage autant -par vanité que par goût, et qui, occupés à discourir entre un -compliment et une révérence, n'oublieront pas plus leur bon style que -leurs gants fins ou leur chapeau. - -[Note 68: Voyez, par exemple, dans le _Beaux Stratagem_ (Farquhar), -act. II, sc. II, le Beau à l'Église.] - - -III - -Parmi les meilleurs et les plus agréables modèles de cette urbanité -naissante, paraît sir William Temple, un diplomate et un homme de -monde, avisé, prudent et poli, doué de tact dans la conversation et -dans les affaires, expert dans la connaissance des temps et dans l'art -de ne pas se compromettre, adroit à s'avancer et à s'écarter, qui sut -attirer sur soi la faveur et les espérances de l'Angleterre, obtenir -les éloges des lettrés, des savants, des politiques et du peuple, -gagner une réputation européenne, obtenir toutes les couronnes -réservées à la science, au patriotisme, à la vertu et au génie, sans -avoir beaucoup de science, de patriotisme, de génie ou de vertu. Une -pareille vie est le chef-d'oeuvre d'un pareil monde; des dehors -très-beaux et un fond moins beau: en voilà l'abrégé. Ses façons -d'écrivain sont conformes à ses maximes de politique. Principes et -style, tout se tient en lui; c'est le véritable diplomate, tel qu'on -le rencontre dans les salons, ayant sondé l'Europe et touché partout -le fond des choses, revenu de tout, particulièrement de -l'enthousiasme, admirable dans un fauteuil ou dans une réception, bon -conteur, plaisant au besoin, mais avec discrétion, accompli dans l'art -de représenter et de jouir. Celui-ci, dans sa retraite à Sheen, puis à -Moor-Park, s'amuse à écrire; et il écrit comme parle un homme de son -état, c'est-à-dire fort bien, avec dignité et avec aisance, surtout -lorsqu'il parle des pays qu'il a visités, des événements qu'il a vus, -des divertissements nobles qui occupent ses heures[69]. Il a quinze -cents livres sterling de rente, et une belle sinécure en Irlande. Il a -quitté les affaires au moment des violents débats, sans vouloir -s'engager pour le roi, ni contre le roi, décidé, comme il le dit -lui-même, à ne «point se mettre en travers du courant,» quand le -courant est irrésistible. Il vit pacifiquement à la campagne avec sa -femme, sa soeur, son secrétaire, ses gens, recevant les visites des -étrangers qui veulent voir le négociateur de la Triple Alliance, et -quelquefois celles du nouveau roi Guillaume, qui, ne pouvant obtenir -ses services, vient parfois rechercher ses conseils. Il plante et -jardine, sur un sol fertile, dans un pays dont l'air lui convient, -parmi des plates-bandes régulières, au bord d'un canal bien droit et -flanqué d'une terrasse bien correcte, et il se loue en bons termes, -avec toute la discrétion convenable, du caractère qu'il possède et du -parti qu'il a pris. «Je me suis souvent étonné, dit-il, qu'Épicure ait -trouvé tant d'âpres et amers censeurs dans les âges qui l'ont suivi, -lorsque la beauté de son esprit, l'excellence de son naturel, le -bonheur de sa diction, l'agrément de son entretien, la tempérance de -sa vie et la constance de sa mort l'ont fait tant aimer de ses amis, -admirer de ses disciples et honorer par les Athéniens[70].» Il a -raison de défendre Épicure, car il a suivi ses préceptes, évitant les -grands bouleversements d'esprit, et s'installant comme un des dieux de -Lucrèce dans un des interstices des mondes. «Quand les philosophes ont -vu les passions entrer et s'enraciner dans l'État, ils ont cru que -c'était folie pour les honnêtes gens que de se mêler des affaires -publiques[71].... Le vrai service du public est une entreprise d'un si -grand labeur et d'un si grand souci, qu'un homme bon et sage, -quoiqu'il puisse ne point la refuser s'il y est appelé par son prince -ou par son pays, et s'il croit pouvoir y rendre des services plus -qu'ordinaires, doit pourtant ne la rechercher que rarement ou jamais, -et la laisser le plus communément à ces hommes, qui, sous le couvert -du bien public, poursuivent leurs propres visées de richesse, de -pouvoir et d'honneurs illégitimes[72].» Voilà de quel air il -s'annonce. Sa personne ainsi présentée, il en vient à parler du -jardinage qu'il pratique, et d'abord des six grands Épicuriens qui ont -illustré la doctrine de leur maître, César, Atticus, Lucrèce, Horace, -Mécène, Virgile; puis des diverses espèces de jardins qui ont un nom -dans le monde, depuis le paradis terrestre et le jardin d'Alcinoüs -jusqu'à ceux de Hollande et d'Italie, tout cela un peu longuement, en -homme qui s'écoute et qu'on écoute, qui fait un peu amplement à ses -hôtes les honneurs de sa maison et de son esprit, mais qui fait tout -cela avec agrément et dignité, sans air doctoral, ni morgue, en tons -variés, et en modulant comme il faut ses gestes et sa voix. Il conte -qu'il a importé quatre espèces de raisins en Angleterre, il avoue -qu'il a trop dépensé; cependant il ne le regrette pas; depuis cinq ans -il n'a pas eu envie une seule fois d'aller à Londres. Il mêle les -anecdotes aux conseils techniques; il y en a une sur le roi Charles -II, qui a loué le climat de l'Angleterre par-dessus tous les autres, -disant que c'est celui où l'on peut rester en plein air sans malaise -le plus de jours dans l'année; sur l'évêque de Munster, qui, ne -pouvant avoir dans son verger que des cerises, en avait rassemblé -toutes les espèces et si bien perfectionné les plants qu'il pouvait en -manger depuis mai jusqu'en septembre. Le lecteur se réjouit -intérieurement quand il entend un témoin oculaire conter des détails -intimes sur de si grands personnages. Notre attention s'éveille à -l'instant; nous nous croyons, par contre-coup, gens de cour, et nous -sourions avec complaisance; peu importe que ces détails soient minces; -ils font bien, ils sont comme un geste aristocratique, comme une façon -noble de prendre du tabac ou secouer la dentelle de sa manchette. -Voilà l'intérêt de la belle conversation de cour; elle peut rouler sur -des riens; l'excellence des façons donne à ces riens un charme unique; -on écoute le son de la voix; on est amusé par des demi-sourires; on se -laisse aller au courant facile; on oublie que ces idées sont -ordinaires; on regarde le conteur, sa rhingrave, sa canne dont il -joue, ses souliers à rubans, sa démarche aisée sur le sable nivelé de -ses allées, entre ses charmilles irréprochables; l'oreille, l'esprit -lui-même sont flattés, séduits par la justesse de la diction, par -l'abondance des périodes ornées, par la dignité et l'ampleur d'un -style dont la régularité est devenue involontaire, et qui, artificiel -d'abord comme le savoir-vivre, finit, comme le vrai savoir-vivre, par -se changer en besoin sincère et en talent naturel. - -Par malheur, ce talent conduit parfois aux balourdises; quand on parle -bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'érige en -philosophe, en critique, même en érudit; et on l'est en effet, au -moins pour les dames. On écrit, comme sir William, des _Essais sur le -gouvernement_, sur la _Vertu héroïque_[73], sur la poésie, -c'est-à-dire de petits traités sur la société, sur le beau, sur la -philosophie de l'histoire. On est un Locke, un Herder, un Bentley de -salon, rien autre chose. Parfois, sans doute, l'esprit naturel -rencontre de bons jugements neufs: Temple, le premier, trouve un -souffle pindarique dans le vieux chant de Regnard Lodbrog, et met le -_Don Quichotte_ au premier rang parmi les grandes oeuvres de -l'invention moderne; de même encore lorsqu'il touche un sujet de sa -compétence, par exemple les causes de la puissance et de la décadence -des Turcs, il raisonne à merveille. Mais pour le reste il est -écolier; même, chez lui, le pédant perce, le pire des pédants, celui -qui, ne sachant pas, veut paraître savoir, qui cite l'histoire de tous -les pays, allègue Jupiter, Saturne, Osiris, Fo-hi, Confucius, -Manco-Capac, Mahomet, et disserte sur toutes ces civilisations si mal -débrouillées, si inconnues, comme s'il les avait étudiées solidement, -dans les sources, lui-même, et non pas sur des extraits de son -secrétaire ou dans les livres de seconde main. Un jour l'entreprise -tourna mal; ayant voulu prendre part à une querelle littéraire, et -réclamer la supériorité pour les anciens contre les modernes, il se -crut helléniste, antiquaire, raconta les voyages de Pythagore et -l'éducation d'Orphée, fit remarquer que les anciens sages de la Grèce -«étaient communément d'excellents poëtes et de grands médecins; si -versés dans la philosophie naturelle, qu'ils prédisaient non-seulement -les éclipses dans le ciel, mais les tremblements de terre et les -tempêtes, les grandes sécheresses et les grandes pestes, l'abondance -ou la rareté de telles sortes de fruits ou de grains[74],» talents -admirables et que nous ne possédons plus aujourd'hui. Outre cela il -regretta la décadence de la musique «qui autrefois enchantait les -hommes, les bêtes, les oiseaux, les serpents, au point que leur -nature même en était changée[75].» Il voulut énumérer les plus grands -écrivains modernes et oublia dans son catalogue, «parmi les -Italiens[76], Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les -Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau; -parmi les Espagnols, Lope et Calderon; parmi les Anglais, Chaucer, -Spencer, Shakspeare et Milton;» en revanche il y inséra Paolo Sarpi, -Guevara, sir Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, «auteur -des _Amours de Gaul_.» Pour tout combler, il déclara authentiques et -admirables les fables d'Ésope, cette pesante rédaction byzantine, et -les lettres de Phalaris, cette méchante fabrication sophistique; deux -ouvrages, selon lui, «qui, étant les plus anciens dans leur genre, -sont aussi les meilleurs dans leur genre.» Enfin, pour s'enferrer -lui-même sans remède, il remarqua gravement que «sans doute quelques -savants, du moins de ceux qui passent pour tels sous le nom de -critiques, n'avaient point estimé ces lettres authentiques; mais qu'il -fallait être un bien médiocre peintre pour ne point y reconnaître une -peinture originale. Une telle diversité de passions dans une telle -variété d'actions et de circonstances de la vie et du gouvernement, -une telle liberté de pensée, une telle hardiesse d'expression, une -telle libéralité envers ses amis, un tel dédain de ses ennemis, une -telle considération pour les hommes savants, une telle estime pour les -gens de bien, une telle connaissance de la vie, un tel mépris de la -mort, en même temps qu'une telle âpreté de naturel et une telle -cruauté dans la vengeance, n'ont pu être jamais manifestés que par -celui qui les a possédés; et j'estime Lucien auquel on les attribue -aussi incapable de les écrire que de faire ce que Phalaris a -osé[77].» Très-belle rhétorique; il est fâcheux qu'une phrase si bien -faite couvre de telles sottises. Telle que la voilà, elle parut -triomphante, et l'applaudissement universel dont fut accueilli ce beau -bavardage oratoire, montre les goûts et la culture, l'insuffisance et -la politesse de ce monde élégant dont Temple était la merveille, et -qui, comme Temple, n'aimait de la vérité que le vernis. - -[Note 69: Voir surtout _An Account of the United Provinces, Memoirs of -Gardening_.] - -[Note 70: I have often wondered how such sharp and violent invectives -came to be made so generally against Epicurus, by the ages that -followed him, whose admirable wit, felicity of expression, excellence -of nature, sweetness of conversation, temperance of life, and -constancy of death, made him so beloved by his friends, admired by his -scholars, and honoured by the Athenians.] - -[Note 71: But, where factions were once entered and rooted in a state, -they thought it madness for good men to meddle with public affairs (P. -203, 206, 191, t. III.)] - -[Note 72: But the true service of the public is a business of so much -labour and so much care, that though a good and wise man may not -refuse it, if he be called to it by his prince or his country, and -thinks he can be of more than vulgar use, yet he will seldom or never -seek it, but leaves it commonly to men who, under the disguise of -public good, pursue their own designs of wealth, power, and such -bastard honours as usually attend them, not that which is the true, -and only true reward of virtue.] - -[Note 73: Comparez cet essai à l'ouvrage de Carlyle; c'est le même -titre et le même sujet, et il est curieux d'y voir la différence des -deux siècles.] - -[Note 74: They were commonly excellent poets, and great physicians: -they were so learned in natural philosophy, that they foretold not -only eclipses in the heavens, but earthquakes at land, and storms at -sea, great droughts, and great plagues, much plenty or much scarcity -of certain sorts of fruits or grain; not to mention the magical powers -attributed to several of them, to allay storms, to raise gales, to -appease commotions of people, to make plagues cease.] - -[Note 75: What are become of the charms of music, by which men and -beasts, fishes, fowls and serpents, were so frequently enchanted, and -their very natures changed; by which the passions of men were raised -to the greatest height and violence, and then as suddenly appeased, so -as they might be justly said to be turned into lions or lambs, into -wolves or into harts, by the powers and charms of this admirable art?] - -[Note 76: Macaulay, _Essai sur William Temple_.] - -[Note 77: It may, perhaps, be further affirmed, in favour of the -ancients, that the oldest books we have are still in their kind the -best. The two most ancient that I know of in prose, among those we -call profane authors, are still Esop's Fables and Phalaris's Epistles, -both living near the same time, which was that of Cyrus and -Pythagoras. As the first has been agreed by all ages since for the -greatest master in his kind, and all others of that sort have been but -imitations of his original, so I think the Epistles of Phalaris to -have more race, more spirit, more force of wit and genius, than any -others I have ever seen, either ancient or modern. I know several -learned men (or that usually pass for such, under the name of critics) -have not esteemed them genuine, and Politian, with some others, have -attributed them to Lucian; but I think he must have little skill in -painting, that cannot find out this to be an original; such diversity -of passions, upon such variety of actions and passages of life and -government, such freedom of thought, such boldness of expression, such -bounty to his friends, such scorn of his enemies, such honour of -learned men, such esteem of good, such knowledge of life, such -contempt of death, with such fierceness of nature and cruelty of -revenge, could never be represented but by him that possessed them; -and I esteem Lucian to have been no more capable of writing than of -acting what Phalaris did. In all one writ, you find the scholar or the -sophist; and in all the other, the tyrant and the commander. (_Of -ancient and modern learning_, 469.)] - - -IV - -Ce sont là les moeurs oratoires et polies qui peu à peu, à travers -l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant se -nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, entrant -violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempête de -bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrés -vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du monde et parfois y -réussissent. Wycherley écrit bien, très-clairement, sans la moindre -trace d'euphuïsme, presque à la française. Son Dapperwitt dit de Lucy, -en périodes balancées: «Elle est belle sans affectation, folâtre sans -grossièreté, amoureuse sans impertinence.» Au besoin il est ingénieux, -ses _gentlemen_ échangent des comparaisons heureuses. «Les maîtresses, -dit l'un, sont comme les livres: si vous vous y appliquez trop, ils -vous alourdissent, et vous rendent impropre au monde; mais si vous en -usez avec discrétion, vous n'en êtes que plus propre à la -conversation.--Oui, dit un autre, une maîtresse devrait être comme une -petite retraite à la campagne, près de la ville, non pour y demeurer -constamment, mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et vite -dehors, afin de mieux goûter la ville au retour[78]!» Ces gens font du -style, même à contre-temps, et en dépit de la situation ou de la -condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: «Il n'y a -personne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa -femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe -jamais des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous haïssons -cordialement[79].» L'art est parfait dans ce petit discours: tout y -est, jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de sons; quel -beau diseur que ce cordonnier satirique!--Après la satire, le -madrigal. Tel personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine -prose, décrit «de jolies lèvres boudeuses avec une petite moiteur qui -s'y pose, pareilles à une rose de Provins fraîche sur la branche, -avant que le soleil du matin en ait séché toute la rosée[80].» Ne -voilà-t-il pas les gracieuses galanteries de la cour? Rochester -lui-même, parfois, en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont -encore dans les recueils expurgés à l'usage des jeunes filles -pudiques. Ils ont beau polissonner de fait; à chaque instant il faut -qu'ils complimentent et saluent; devant les femmes qu'ils veulent -séduire, ils sont bien obligés de roucouler des tendresses et des -fadeurs; s'ils n'ont plus qu'un frein, l'obligation de paraître bien -élevés, ce frein les retient encore. Rochester est correct même au -milieu des immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile et -solide de Boileau. Tous ces viveurs veulent être gens d'esprit et du -monde. Sir Charles Sedley se ruine et se salit, mais Charles II -l'appelle «le vice-roi d'Apollon.» Buckingham exalte «la magie de son -style.» Il est le plus charmant, le plus recherché des causeurs; il -fait des mots, et aussi des vers, toujours agréables, quelquefois -délicats; il manie avec dextérité le joli jargon mythologique; il -insinue en légères chansons coulantes toutes ces douceurs un peu -apprêtées qui sont comme les friandises des salons. «Ma passion, -dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté; et l'Amour, pendant que -sa mère vous favorisait, lançait à mon coeur un nouveau dard de -flamme.» Puis il ajoute en manière de chute: «Ils employaient tout -leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour faire une -beauté[81].» - -Il n'y a point du tout d'amour dans ces gentillesses; on les accepte -comme on les offre, avec un sourire; elles font partie du langage -obligé, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames: -j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la boîte de -cédrats confits. Roscommon compose une pièce sur un petit chien mort, -sur le rhume d'une jeune fille; ce méchant rhume l'empêche de chanter: -maudit hiver! Et là-dessus il prend l'hiver à partie, l'apostrophe -longuement. Vous reconnaissez les amusements littéraires de la vie -mondaine. On y prend tout légèrement, gaiement, l'amour d'abord, et -aussi le danger. La veille d'une bataille navale, Dorset, en mer, au -roulis du vaisseau, adresse aux dames une chanson célèbre. Rien n'y -est sérieux, ni le sentiment ni l'esprit; ce sont des couplets qu'on -fredonne en passant; il en part un éclair de gaieté; un instant après, -on n'y pense plus. «Surtout, leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous -en avons assez ici en mer.» Et ailleurs: «Si les Hollandais savaient -notre état, ils arriveraient bien vite, quelle résistance leur -feraient des gens qui ont laissé leurs coeurs au logis?» Puis viennent -des plaisanteries trop anglaises: «Ne nous croyez pas infidèles si -nous ne vous écrivons point à chaque poste. Nos larmes prendront une -voie plus courte; la marée vous les apportera deux fois par jour[82].» -Voilà des larmes qui ne sont guère tristes; la dame les regarde comme -l'amant les verse, de bonne humeur; elle est dans sa loge (il s'en -doute et l'écrit), offrant sa main blanche à un autre qui la baise, et -se donnant une contenance avec le frou-frou de son éventail. Dorset ne -s'en afflige guère, continue à jouer avec la poésie, sans excès ni -assiduité, au courant de la plume, écrivant aujourd'hui un couplet -contre Dorinda, demain une satire contre M. Howard, toujours -facilement et sans étude, en véritable gentilhomme. Il est comte, -chambellan, riche; il pensionne et patronne les poëtes comme il ferait -des coquettes, c'est-à-dire pour se divertir sans s'attacher. Le duc -de Buckingham fait la même chose et le contraire, caresse l'un, -parodie l'autre, est adulé, moqué, et finit par attraper son portrait, -qui est un chef-d'oeuvre, mais point flatté, de la main de Dryden. On -a vu en France ces passe-temps et ces tracasseries; on trouve ici les -mêmes façons et la même littérature, parce qu'on y rencontre la même -société et le même esprit. - -Entre ces poëtes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vécut et -écrivit ainsi jusqu'à quatre-vingt-deux ans: homme d'esprit et à la -mode, bien élevé, familier dès l'abord avec les grands, ayant du tact -et de la prévoyance, prompt aux reparties, difficile à décontenancer, -du reste personnel, de sensibilité médiocre, ayant changé plusieurs -fois de parti, et portant fort bien le souvenir de ses volte-faces; -bref, le véritable modèle du mondain et du courtisan. C'est lui qui, -ayant loué Cromwell, puis Charles II, mais celui-ci moins bien que -l'autre, répondait pour s'excuser: «Les poëtes, sire, réussissent -mieux dans la fiction que dans la vérité.» Dans cette sorte de vie, -les trois quarts des vers sont de circonstance: ils font la menue -monnaie de la conversation ou de la flatterie; ils ressemblent aux -petits événements et aux petits sentiments d'où ils sont nés. Telle -pièce est sur le thé, telle autre sur un portrait de la reine: il -faut bien faire sa cour; d'ailleurs «Sa Majesté a commandé les vers.» -Une dame lui fait cadeau d'une plume d'argent, vite un remercîment -rimé; une autre peut dormir à volonté, vite un couplet enjoué; un faux -bruit se répand qu'elle vient de se faire peindre, vite des stances -sur cette grosse affaire. Un peu plus loin, il y aura des vers à la -comtesse de Carlisle sur sa chambre, des condoléances à lord -Northumberland sur la mort de sa femme, un joli mot sur une dame qui a -été pressée dans la foule, une réponse, couplet pour couplet, à des -vers de sir John Suckling. Il prend au vol les frivolités, les -nouvelles, les bienséances, et sa poésie n'est qu'une conversation -écrite, j'entends la conversation qu'on fait au bal, quand on parle -pour parler, en relevant une boucle de perruque ou en tortillant un -gant glacé. La galanterie, comme il convient, en a la plus grande -part, et on se doute bien que l'amour n'y est pas trop sincère. Au -fond, Waller soupire avec réflexion (Sacharissa avait une belle dot), -à tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus visible dans ses -poëmes tendres, c'est qu'il souhaite écrire coulamment et bien rimer. -Il est affecté, il exagère, il fait de l'esprit, il est auteur. Il -s'adresse à la suivante, «sa compagne de servage,» n'osant s'adresser -à Sacharissa elle-même. «Ainsi, dans les nations qui adorent le -soleil, un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis n'ose point -élever ses regards éblouis au delà du nuage doré qui, sous la lumière -du dieu triomphant, orne le ciel oriental, et, honoré de ses rayons, -dépasse en splendeur tout le reste[83].» Bonne comparaison! Voilà une -révérence bien faite: j'espère que Sacharissa répond par une révérence -aussi correcte. Ses désespoirs sont du même goût; il perce de ses cris -les allées de Penshurst, «raconte sa flamme aux hêtres,» et les hêtres -bien appris «inclinent leurs têtes par compassion.» Il est probable -que dans ces promenades douloureuses son plus grand soin était de ne -pas mouiller ses souliers à talons. Ces transports d'amour amènent les -machines classiques, Apollon, les Muses; Apollon est fâché qu'on -maltraite un de ses serviteurs, lui dit de s'en aller, et il s'en va -en effet, disant à Sacharissa qu'elle est plus dure qu'un chêne, et -que certainement elle est née d'un rocher[84]. - -Ce qu'il y a de bien réel en tout cela, c'est la sensualité, non pas -ardente, mais leste et gaie; il y a telle pièce _sur une chute_ qu'un -abbé de cour sous Louis XV eût pu écrire: «Ne rougissez pas, belle, ne -prenez pas l'air sévère; que pouvait faire l'amant, hélas! sinon -fléchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique, s'il -en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tôt[85].» D'autres -mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. «Amoret, -s'écrie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus -délicieux, qui, à peine goûté, verse dans le coeur la vie et la -joie[86].» Je ne serais pas satisfait, si j'étais femme, d'être -comparée à un _beefsteak_, même appétissant; je n'aimerais pas -davantage à me voir, comme Sacharissa, mise au niveau du bon vin qui -porte à la tête[87]: c'est trop d'honneur pour le porto et pour la -viande. Le fond anglais perçait ici et ailleurs; par exemple, la belle -Sacharissa, qui n'était plus belle, ayant demandé à Waller s'il ferait -encore des vers pour elle: «Oui, madame, répondit-il, quand vous serez -aussi jeune et aussi belle qu'autrefois.» Voilà de quoi scandaliser un -Français. Néanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte de -lumière brillante flotte comme une gaze autour de ses vers; il est -toujours élégant, souvent gracieux. Cette grâce est comme le parfum -qui s'exhale du monde; les fraîches toilettes, les salons parés, -l'abondance et la recherche de toutes les commodités délicates mettent -dans l'âme une sorte de douceur qui se répand au dehors en -complaisances et en sourires; Waller en a, et des plus caressants, à -propos d'un bouton, d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets -conviennent à sa main et à son art. Il y a une galanterie exquise dans -ses stances à la petite lady Lucy Sidney sur son âge. Et quoi de plus -attrayant pour un homme de salon, que ce frais bouton de jeunesse -encore fermé, mais qui déjà rougit et va s'ouvrir? «Pourtant, -charmante fleur, ne dédaignez pas cet âge que vous allez connaître si -tôt; le matin rose laisse sa lumière se perdre dans l'éclat plus riche -du midi[88].» Tous ses vers coulent avec une harmonie, une limpidité, -une aisance continues, sans que jamais sa voix s'élève, ou détonne, ou -éclate, ou manque au juste accent, sinon par l'affectation mondaine -qui altère uniformément tous les tons pour les assouplir. Sa poésie -ressemble à une de ces jolies femmes maniérées, attifées, occupées à -pencher la tête, à murmurer d'une voix flûtée des choses communes -qu'elles ne pensent guère, agréables pourtant dans leur parure trop -enrubannée, et qui plairaient tout à fait si elles ne songeaient pas à -plaire toujours. - -Ce n'est pas qu'ils ne puissent toucher les sujets graves; mais ils -les touchent à leur façon, sans sérieux ni profondeur. Ce qui manque -le plus à l'homme de cour, c'est l'émotion vraie de l'idée inventée et -personnelle. Ce qui intéresse le plus l'homme de cour, c'est la -justesse de la décoration et la perfection de l'apparence extérieure. -Ils s'attachent médiocrement au fond, et beaucoup à la forme. En -effet, c'est la forme qu'ils prennent pour sujet dans presque toutes -leurs poésies sérieuses; ils sont critiques, ils posent des préceptes, -ils font des _arts poétiques_. Denham, puis Roscommon, dans un poëme -complet, enseignent l'art de bien traduire les vers. Le duc de -Buckingham versifie un _Essai sur la poésie_ et un _Essai sur la -satire_. Dryden est au premier rang parmi ces pédagogues. Comme Dryden -encore, ils se font traducteurs, amplificateurs. Roscommon traduit -l'_Art poétique_ d'Horace, Waller le premier acte de _Pompée_, Denham -des fragments d'Homère, de Virgile, un poëme italien sur _la justice -et la tempérance_. Rochester compose un poëme sur _l'homme_ dans le -goût de Boileau, une épître sur _le rien_; Waller, l'amoureux, -fabrique un poëme didactique sur _la crainte de Dieu_, un autre en six -chants sur _l'amour divin_. Ce sont des exercices de style. Ces gens -prennent une thèse de théologie, un lieu commun de philosophie, un -précepte de poésie, et le développent en prose mesurée, munie de -rimes; ils n'inventent rien, ne sentent pas grand'chose, et ne -s'occupent qu'à faire de bons raisonnements avec des métaphores -classiques, en termes nobles, sur un patron convenu. La plupart des -vers consistent en deux substantifs munis de leurs épithètes et liés -par un verbe, à la façon des vers latins de collége. L'épithète est -bonne: il a fallu feuilleter le _Gradus_ pour la trouver, ou, comme le -veut Boileau, emporter le vers inachevé dans sa tête, et rêver une -heure en plein champ, jusqu'à ce que, au coin d'un bois, on ait trouvé -le mot qui avait fui.--Je bâille, mais j'applaudis. C'est à ce prix -qu'une génération finit par former le style soutenu qui est nécessaire -pour porter, publier et prouver les grandes choses. En attendant, avec -leur diction ornée, officielle, et leur pensées d'emprunt, ils sont -comme des chambellans brodés, compassés, qui assistent à un mariage -royal ou à un baptême auguste, l'esprit vide, l'air grave, admirables -de dignité et de manières, ayant la correction et les idées d'un -mannequin. - -[Note 78: Mistresses are like books; if you pore upon them too much, -they doze you, and make you unfit for company; but if used discretly, -you are the fitter for conversation by them. - -A mistress should be like a little country retreat near the town; not -to dwell in constantly, but only so a night, and away, to taste the -town the better when a man returns.] - -[Note 79: There is never a man in the town lives more like a gentleman -with his wife than I do. I never mind her motions; she never enquires -into mine. We speak to one another civilly, hate one another -heartily.] - -[Note 80: Pretty pouting lips, with a little moisture hanging on them, -that look like the Province rose fresh on the bush, ere the morning -sun has quite drawn up the dew.] - -[Note 81: - - My passion with your beauty grew, - While Cupid at my heart, - Still as his mother favour'd you, - Threw a new flaming dart. - Each gloried in their wanton part; - To make a lover, he - Employ'd the utmost of his art-- - To make a beauty, she.] - -[Note 82: - - Then, if we write not by each post, - Think not we are unkind; - Nor yet conclude our ships are lost - By Dutchmen or by wind: - Our tears we'll send a speedier way; - The tide shall bring them twice a-day. - With a fa, etc. - - To pass our tedious hours away; - We throw a merry main; - Or else at serious ombre play; - But why should we in vain - Each other's ruin thus pursue? - We were undone when we left you. - With a fa, etc. - - But now our fears tempestuous grow, - And cast our hopes away; - Whilst you, regardless of our wo, - Sit careless at a play: - Perhaps permit some happier man - To kiss your hand, or flirt your fan. - With a fa, etc. - - And now we've told you all our loves, - And likewise all our fears, - In hopes this declaration moves - Some pity for our tears; - Let's hear of no inconstancy, - We have too much of that at sea. - With a fa la, la, la, la.] - -[Note 83: - - So in those nations which the Sun adore - Some modest Persian or weak-eyed Moor - No higher dares advance his dazzled sight - Than to some gilded cloud, which near the light - Of their ascending God adorns the East, - And graced with his beam, outshines the rest.] - -[Note 84: - - While in this park I sing, the list'ning deer - Attend my passion and forget to fear; - When to the beeches I report my flame, - They bow their heads, as if they felt the same. - To Gods appealing when I reach their bow'rs - With loud complaint, they answer me in show'rs. - To thee a wild and cruel soul is giv'n, - More deaf than trees and prouder than the heav'n. - The rock - .... That cloven rock produc'd thee. - This last complaint th'indulgent ears did pierce - Of just Apollo, president of verse, - Highly concerned that the Muse should bring - Damage to one whom he had taught to sing, etc.] - -[Note 85: - - Then blush not, Fair! or on him frown: - How could the youth, alas! but bend - When his whole Heav'n upon him lean'd; - If ought by him amiss was done, - 'Twas to let you rise so soon.] - -[Note 86: - - Amoret! as sweet and good - As the most delicious food, - Which but tasted does impart - Life and gladness to the heart.] - -[Note 87: - - Sacharissa's beauty's wine, - Which to madness doth incline; - Such a liquor as no brain - That is mortal can sustain.] - -[Note 88: - - Yet, fairest blossom, do not slight - The age which you may know so soon. - The rosy morn resigns her light - And milder glory to the noon.] - - -V - -Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent, sir -John Denham, secrétaire de Charles Ier, employé aux affaires -publiques, qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes -graves et, laissant derrière lui des chansons satiriques et des -polissonneries de parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut style -oratoire. Son meilleur poëme, _Cooper's Hill_, est la description -d'une colline et de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques -que cette vue réveille et aux réflexions morales que cet aspect peut -suggérer. Tous ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites -de l'esprit classique, et déploient ses forces sans révéler ses -faiblesses; le poëte peut montrer tout son talent, sans rien forcer -dans son talent. Le beau langage rencontre alors toute sa beauté, -parce qu'il est sincère. On a du plaisir à suivre le déroulement -régulier de ces phrases abondantes, où les idées opposées ou -redoublées atteignent pour la première fois leur assiette définitive -et leur clarté complète, où la symétrie ne fait que préciser le -raisonnement, où le développement ne fait qu'achever la pensée, où -l'antithèse et la répétition n'apportent pas leurs badinages et leurs -afféteries, où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à la -plénitude du sens, conduit le cortége des idées, sans effort et sans -désordre, sur un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur -mouvement. L'agrément s'y joint à la solidité; l'auteur de _Cooper's -Hill_ sait plaire autant qu'imposer. Son poëme est comme un parc -monarchique, digne et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir -des yeux et rempli de points de vue choisis. Il nous promène en -détours aisés à travers une multitude d'idées variées. Il rencontre -ici une montagne, là-bas un souvenir des nymphes, souvenir classique -qui ressemble à un portique de statues, plus loin le large cours d'un -fleuve, et à côté les débris d'une abbaye: chaque page du poëme est -comme une allée distincte qui a sa perspective distincte. Un peu -après, la pensée se reporte vers les superstitions du moyen âge -ignorant et vers les excès de la révolution récente; puis vient l'idée -d'une chasse royale; on voit le cerf inquiet arrêté au milieu du -feuillage. «Il se rappelle sa force, puis sa vitesse; ses pieds ailés, -puis sa tête armée, les uns pour fuir son destin, l'autre pour -l'affronter[89];» il fuit pourtant, et les chiens aboyants le -pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la diversité étudiée des -promenades aristocratiques. Chaque objet d'ailleurs reçoit ici, comme -en une résidence royale, tout l'ornement qu'on peut lui donner; les -épithètes d'embellissement viennent recouvrir les substantifs trop -maigres: les décorations de l'art transforment la vulgarité de la -nature: les vaisseaux sont des «tours flottantes;» la Tamise est la -fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tête altière au sein -des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte sur ses flancs. -Entre les diverses sortes d'imaginations, il y en a une monarchique, -toute pleine de cérémonies officielles et magnifiques, de gestes -contenus et d'apparat, de figures correctes et commandantes, uniforme -et imposante comme l'ameublement d'un palais: c'est d'elle que les -classiques et Denham tirent toutes leurs couleurs poétiques; les -objets, les événements prennent sa teinte, parce qu'ils sont -contraints de la traverser. Ici les objets et les événements sont -contraints de traverser encore autre chose. Denham n'est pas seulement -courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire préoccupé d'émotions morales. -Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque réflexion -grave; la politique, la religion viennent déranger le plaisir de ses -yeux; à propos d'une colline ou d'une forêt, il médite sur l'homme: le -dehors le ramène au dedans, et l'impression des sens aux -contemplations de l'âme. Les gens de cette race sont par nature et par -habitude des hommes intérieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans -la mer, il la compare «à la vie mortelle qui court à la rencontre de -l'éternité.» Le front d'une montagne battue par les tempêtes lui -rappelle «la commune destinée de tout ce qui est haut et grand.» Le -cours du fleuve lui suggère des idées de réformation intérieure. «Ah! -si ma vie pouvait couler comme ton onde, si je pouvais prendre ton -cours pour modèle comme je l'ai pris pour sujet, limpide, quoique -profond, doux et non endormi, puissant sans fureur, plein sans -débordements[90]!» Il y a dans ces âmes un fonds indestructible -d'instincts moraux et de mélancolie grandiose, et c'en est la plus -grande marque que de retrouver ce fonds à la cour de Charles II. - -Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des -affleurements de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une -couche épaisse qui partout la recouvre ici. Les moeurs, la -conversation, le style, le théâtre, le goût, tout est français ou -tâche de l'être; ils nous imitent comme ils peuvent et vont se former -en France. Beaucoup de cavaliers y vinrent, chassés par Cromwell. -Denham, Waller, Roscommon et Rochester y résidèrent; la duchesse de -Newcastle, poëte du temps, se maria à Paris; le duc de Buckingham fit -une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoyé en France par son -père, qui voulait le dérober à la contagion des opinions puritaines; -Vanbrugh, un des meilleurs comiques, alla s'y polir. Les deux cours -étaient alliées presque toujours de fait et toujours de coeur, par la -communauté d'intérêts et de principes religieux et monarchiques. -Charles II recevait de Louis XIV une pension, une maîtresse, des -conseils et des exemples; les seigneurs suivaient le prince, et la -France était le modèle de la cour. Sa littérature et ses moeurs, les -plus belles de l'âge classique, faisaient la mode. On voit dans les -écrits anglais que les auteurs français sont leurs maîtres, et se -trouvent entre les mains de tous les gens bien élevés. On consulte -Bossuet, on traduit Corneille, on imite Molière, on respecte Boileau. -Cela va si loin, que les plus galants tâchent d'être tout à fait -Français, de mêler dans toutes leurs phrases des bribes de phrases -françaises. «Parler en bon anglais, dit Wycherley, est maintenant une -marque de mauvaise éducation, comme écrire en bon anglais, avoir le -sens droit ou la main brave.» Ces fats francisés[91] sont des -complimenteurs, toujours poudrés, parfumés, «éminents pour être bien -gantés[92].» Ils affectent la délicatesse, font les dégoûtés, trouvent -les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'être évaporés, -étourdis, rient, bavardent à tort et à travers, et mettent la gloire -de l'homme dans la perfection de la perruque et des saluts. Le -théâtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur à leur manière. La -comédie française devient un modèle comme la politesse française. On -les copie l'une et l'autre en les altérant, sans les égaler; car la -France monarchique et classique se trouve entre toutes les nations la -mieux disposée par ses instincts et sa constitution pour les façons de -la vie mondaine et les oeuvres de l'esprit oratoire. L'Angleterre la -suit dans cette voie, emportée par le courant universel du siècle, -mais à distance, et tirée de côté par ses inclinaisons nationales. -C'est cette direction commune et cette déviation particulière que le -monde et sa poésie ont annoncées, que le théâtre et ses personnages -vont manifester. - -[Note 89: - - He calls to mind his strength, and then his speed, - His winged heels, and then his armed head: - With these t' avoid, with that his fate to meet: - But fear prevails and bids him trust his feet. - So fast he flies, that his reviewing eye - Has lost the chasers, and his ear the cry.] - -[Note 90: - - My eye, descending from the hill, surveys - Where Thames among the wanton valleys strays: - Thames, the most lov'd of all the Ocean's sons - By his old sire, to his embraces runs; - Hasting to pay his tribute to the sea, - Like mortal life to meet eternity. - Nor with a sudden and impetuous wave, - Like profuse kings, resumes the wealth he gave. - No unexpected inundations spoil - The mower's hopes, or mock the ploughman's toil, - But godlike his unweary'd bounty flows; - First loves to do, then loves the good he does. - O, could I flow like thee, and make thy stream - My great example, as it is my theme! - Though deep, yet clear; though gentle, yet not dull: - Strong without rage, without o'erflowing full.... - But his proud head the airy mountain hides - Among the clouds; his shoulders and his sides - A shady mantle clothes; his curled brows - Frown on the gentle stream, which calmly flows; - While winds and storms his lofty forehead beat, - The common fate of all that's high or great.] - -[Note 91: Etheredge dans _Sir Fopling Flutter_, Wycherley dans -_Monsieur de Paris_.] - -[Note 92: «I was always eminent for being bien ganté.» (Etheredge, -_Sir Fopling Flutter_.)] - - -VI - -Quatre écrivains principaux établissent cette comédie; Wycherley, -Congrève, Vanbrugh, Farquhar[93], le premier grossier et dans la -première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût de -l'urbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et -se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour ou dans les -belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des gentilshommes. -«Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je suis un -_gentleman_.» En effet, dit Pope, «il vécut plus comme un homme de -qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre pour ses bonnes -fortunes, et passa ses dernières années dans la maison de la duchesse -de Marlborough.» J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, était un des -courtisans les plus à la mode. Il servit à l'armée quelque temps, -comme aussi Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom «de -capitaine» qu'ils prenaient, les récits militaires qu'ils -rapportaient, et la plume qu'ils mettaient à leur chapeau. Ils -écrivirent tous des comédies du même genre mondain et classique, -composées d'actions probables, telles que nous en voyons autour de -nous et tous les jours, de personnages bien élevés, tels qu'on en -rencontre ordinairement dans un salon, de conversations correctes ou -élégantes, telles que les gens bien élevés peuvent en tenir. Ce -théâtre, dépourvu de poésie, de fantaisie et d'aventures, imitatif et -discoureur, se forme en même temps que celui de Molière, par les mêmes -causes, et d'après lui, en sorte que, pour le comprendre, c'est à -celui de Molière qu'il faut le comparer. - -«Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un -jour le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par -hasard tomba en France.» Je le veux bien; mais en devenant homme il se -trouva du même coup homme du dix-septième siècle et Français, et c'est -pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. «Divertir les honnêtes -gens, disait Molière, quelle entreprise étrange!» Il n'y a que l'art -français du dix-septième siècle qui pouvait y réussir; car il consiste -à conduire aux idées générales par un chemin agréable, et le goût de -ces idées est, comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des -honnêtes gens. Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la -première venue de ses pièces à la première scène venue; au bout de -trois réponses, vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde -continue la première, la troisième achève la seconde, la quatrième -complète le tout; un courant s'est formé qui nous porte, nous emporte -et ne nous lâche plus. Nul arrêt, nul écart; point de hors-d'oeuvre -qui viennent nous distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit -distrait, un personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse, -viennent, couplet par couplet, doubler en style différent la réponse -du principal personnage, et à force de symétrie et de contraste nous -maintenir dans la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant -nous prend et fait de même. Il est composé comme le premier et en vue -du premier. Il le rend visible par son opposition ou le fortifie par -sa ressemblance. Ici les valets répètent la dispute, puis la -réconciliation des maîtres. Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant -trois pages par la colère, est ramené du côté contraire et pendant -trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs, les professeurs, -les proches, les domestiques se relayent, scène sur scène, pour mieux -mettre en lumière la prétention et la duperie de M. Jourdain. Chaque -scène, chaque acte relève, termine ou prépare l'autre. Tout est lié et -tout est simple; l'action marche et ne marche que pour porter l'idée; -nulle complication, point d'incidents. Un événement comique suffit à -la fable. Une douzaine de conversations composent _le Misanthrope_. La -même situation cinq ou six fois renouvelée est toute _l'École des -Femmes_. Ces pièces sont «faites avec rien.» Elles n'ont pas besoin -d'événements, elles se trouvent au large dans l'enceinte d'une chambre -et d'une journée, sans coups de main, sans décoration, avec une -tapisserie et quatre fauteuils. Ce peu de matière laisse l'idée percer -plus nettement et plus vite; en effet, tout leur objet est de mettre -cette idée en lumière: la simplicité du sujet, le progrès de l'action, -la liaison des scènes, tout aboutit là. À chaque pas, la clarté croît, -l'impression s'approfondit, le vice fait saillie; le ridicule -s'amoncelle, jusqu'à ce que, sous ces sollicitations appropriées et -combinées, le rire parte et fasse éclat. Et ce rire n'est pas une -simple convulsion de gaieté physique; un jugement l'a provoqué. -L'écrivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un exemple -particulier une vérité universelle. Nous comprenons par lui, comme par -La Bruyère ou Nicole, la force de la prévention, l'entêtement du -système, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de son dialogue, comme -les arguments de leurs traités, ne sont que les preuves suivies et la -justification logique d'une conclusion préconçue. Nous philosophons -avec lui sur la nature humaine, et nous pensons, parce qu'il a pensé. -Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un auditoire de -Français gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national. -Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir la filiation -des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur matière, le plus -curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son aliment avec son -image. Aucun de ceux qui ont voulu nous montrer l'homme ne nous a -conduits par une voie plus droite et plus commode vers un portrait -mieux éclairé et plus parlant. - -J'ajoute: vers un portrait plus agréable, et c'est là le grand talent -comique; il consiste à effacer l'odieux, et remarquez que dans le -monde l'odieux foisonne. Sitôt que vous voulez le peindre avec vérité, -en philosophe, vous rencontrez le vice, l'injustice et partout -l'indignation; le divertissement périt sous la colère et la morale. -Regardez au fond du _Tartufe_; un sale cuistre, un paillard rougeaud -de sacristie qui, faufilé dans une honnête et délicate famille, veut -chasser le fils, épouser la fille, suborner la femme, ruiner et -emprisonner le père, y réussit presque, non par des ruses fines, mais -avec des momeries de carrefour et par l'audace brutale de son -tempérament de cocher: quoi de plus repoussant? et comment tirer de -l'amusement d'une telle matière, où Beaumarchais et La Bruyère[94] -vont échouer? Pareillement, dans _le Misanthrope_, le spectacle d'un -honnête homme loyalement sincère, profondément amoureux, que sa vertu -finit par combler de ridicules et chasser du monde, n'est-il pas -triste à voir? Rousseau s'est irrité qu'on y ait ri, et si nous -regardions la chose, non dans Molière, mais en elle-même, nous y -trouverions de quoi révolter notre générosité native. Parcourez les -autres sujets: c'est Georges Dandin qu'on mystifie, Géronte qu'on bat, -Arnolphe qu'on dupe, Harpagon qu'on vole, Sganarelle qu'on marie, des -filles qu'on séduit, des maladroits qu'on rosse, des niais qu'on fait -financer. Il y a des douleurs en tout cela, et de très-grandes; bien -des gens ont plus d'envie d'en pleurer que d'en rire: Arnolphe, -Dandin, Harpagon, approchent de bien près des personnages tragiques, -et quand on les regarde dans le monde, non au théâtre, on n'est pas -disposé au sarcasme, mais à la pitié. Faites-vous décrire les -originaux d'après lesquels Molière compose ses médecins. Allez voir -cet expérimentateur hasardeux qui, dans l'intérêt de la science, -essaye une nouvelle scie ou inocule un virus; pensez aux longues nuits -d'hôpital, au patient hâve qu'on porte sur un matelas vers la table -d'opérations et qui étend la jambe, ou bien encore au grabat du -paysan, dans la chaumière humide où suffoque la vieille mère -hydropique[95], pendant que ses enfants comptent, en grommelant, les -écus qu'elle a déjà coûtés. Vous en sortez le coeur gros, tout gonflé -par le sentiment de la misère humaine; vous découvrez que la vie, vue -de près et face à face, est un amas de crudités triviales et de -passions douloureuses; vous êtes tenté, si vous voulez la peindre, -d'entrer dans la fange lugubre où bâtissent Balzac et Shakspeare; vous -n'y voyez d'autre poésie que l'audacieuse logique qui, dans ce -pêle-mêle, dégage les forces maîtresses, ou l'illumination du génie -qui flamboie sur le fourmillement et sur les chutes de tant de -malheureux salis et meurtris. Comme tout change aux mains de nos -légers Français! comme toute laideur s'efface! comme il est amusant le -spectacle que Molière vient d'arranger pour nous! comme nous savons -gré au grand artiste d'avoir si bien transformé les choses! Enfin nous -avons un monde riant, en peinture il est vrai; on ne peut l'avoir -autrement, mais nous l'avons. Qu'il est doux d'oublier la vérité! quel -art que celui qui nous dérobe à nous-mêmes! quelle perspective que -celle qui transforme en grimaces comiques les contorsions de la -souffrance! La gaieté est venue; c'est le plus clair de notre avoir à -nous gens de France: les soldats de Villars dansaient pour oublier -qu'ils n'avaient plus de pain. De tous les avoirs, c'est aussi le -meilleur. Ce don-là ne détruit pas la pensée, il la recouvre. Chez -Molière, la vérité est au fond, mais elle est cachée; il a entendu les -sanglots de la tragédie humaine, mais il aime mieux ne pas leur faire -écho. C'est bien assez de sentir nos plaies; n'allons pas les revoir -au théâtre. La philosophie, qui nous les montre, nous conseille de n'y -pas trop penser. Égayons notre condition, comme une chambre de malade, -de conversation libre et de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe, -Harpagon, les médecins, de gros ridicules; le ridicule fera oublier le -vice: ils feront plaisir au lieu de faire horreur. Qu'Alceste soit -bourru et maladroit, cela est vrai d'abord, car nos plus vaillantes -vertus ne sont que les heurts d'un tempérament mal ajusté aux -circonstances; mais par surcroît cela sera agréable. Ses mésaventures -ne seront plus le martyre de la justice, mais les désagréments d'un -caractère grognon. Quant aux mystifications des maris, des tuteurs et -des pères, j'imagine que vous n'y voyez point d'attaques en règle -contre la société ou la morale. Ce soir, nous nous divertissons, rien -de plus. Les lavements et les coups de bâtons, les mascarades et les -ballets montrent qu'il s'agit de bouffonneries. Ne craignez pas de -voir la philosophie périr sous les pantalonnades; elle subsiste même -dans _le Mariage forcé_, même dans _le Malade imaginaire_. Le propre -du Français et de l'homme du monde est d'envelopper tout, même le -sérieux, sous le rire. Quand il pense, il ne veut pas en avoir l'air: -il reste aux plus violents moments maître de maison, hôte aimable; il -vous fait les honneurs de sa réflexion ou de sa souffrance. Mirabeau à -l'agonie disait en souriant à un de ses amis: «Approchez donc, -monsieur l'amateur des belles morts, vous verrez la mienne!» C'est -dans ce style que nous causons quand nous nous montrons la vie; il n'y -a pas d'autres nations où l'on sache philosopher lestement et mourir -avec bon goût. - -C'est pour cela qu'il n'y en a pas d'autre où la comédie, en restant -comique, offre une morale; Molière est le seul qui nous donne des -modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans -entrer dans la solennité. Ce modèle est «l'honnête homme,» comme on -disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, Éraste[96]; il n'y en a -point d'autre qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser. -Son esprit est un fonds de réflexion, mais cultivé par le monde. Son -caractère est un fonds d'honnêteté, mais accommodé au monde. Vous -pouvez l'imiter sans manquer à la raison ni au devoir; ce n'est ni un -freluquet ni un viveur. Vous pouvez l'imiter sans négliger vos -intérêts et sans encourir le ridicule; ce n'est ni un niais ni un -malappris. Il a lu, il comprend le jargon de Trissotin et de M. -Lycidas, mais c'est pour les percer à jour, les battre avec leurs -règles et égayer à leurs dépens toute la galerie. Il disserte même de -morale, même de religion, mais en style si naturel, en preuves si -claires, avec une chaleur si vraie, qu'il intéresse les femmes et que -les plus mondains l'écoutent. Il connaît l'homme et il en raisonne, -mais en sentences si courtes, en portraits si vivants, en moqueries si -piquantes, que sa philosophie est le meilleur des divertissements. Il -est fidèle à sa maîtresse ruinée, à son ami calomnié, mais sans -fracas, avec grâce. Toutes ses actions, même les belles, ont un tour -aisé qui les orne; il ne fait rien sans agrément. Son grand talent est -le savoir-vivre; ce n'est pas seulement dans les petites formalités de -la vie courante qu'il le porte, c'est dans les circonstances -violentes, au fort des pires embarras. Un bretteur de qualité veut le -prendre pour témoin de son duel; il réfléchit un instant, prononce -vingt phrases qui le dégagent, et, «sans faire le capitan,» laisse les -spectateurs persuadés qu'il n'est pas lâche. Armande l'injurie, puis -se jette à sa tête; il essuie poliment l'orage, écarte l'offre avec -la plus loyale franchise, et, sans essayer un seul mensonge, laisse -les spectateurs persuadés qu'il n'est pas grossier[97]. Quand il aime -Éliante, qui préfère Alceste et qu'Alceste un jour peut épouser, il se -propose avec une délicatesse et une dignité entières, sans s'abaisser, -sans récriminer, sans faire tort à lui-même ou à son ami. Quand Oronte -vient lui lire un sonnet, au lieu d'exiger d'un fat le naturel qu'il -ne peut avoir, il le loue de ses vers convenus en phrases convenues, -et n'a pas la maladresse d'étaler une poétique hors de propos. Il -prend dès l'abord le ton des circonstances; il sent du premier coup ce -qu'il faut dire ou taire, dans quelle mesure et avec quelles nuances, -quel biais précis accommodera la vérité et la mode, jusqu'où il faut -transiger ou résister, quelle fine limite sépare les bienséances et la -flatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette ligne étroite, il -avance exempt d'embarras et de méprises, sans être jamais dérouté par -les heurts ou les changements du contour, sans permettre au fin -sourire de la politesse de quitter jamais ses lèvres, sans manquer une -occasion d'accueillir par le rire de la belle humeur les balourdises -de son voisin. C'est cette dextérité toute française qui concilie en -lui l'honnêteté foncière et l'éducation mondaine; sans elle, il irait -tout d'un côté ou tout de l'autre. C'est par elle qu'entre les roués -et les prêcheurs la comédie trouve son héros. - -Un tel théâtre peint une race et un siècle. Ce mélange de solidité et -d'élégance appartient au dix-septième siècle et nous appartient. Le -monde ne nous déprave point, il nous développe; ce n'étaient pas -seulement les manières et l'intérieur qu'il polissait alors, mais -encore les sentiments et les idées. La conversation provoquait la -pensée; elle n'était pas un bavardage, mais un examen; avec l'échange -des nouvelles, elle provoquait le commerce des réflexions. La -théologie y entrait, et aussi la philosophie; la morale et -l'observation du coeur en faisaient l'aliment quotidien. La science -gardait sa séve et n'y perdait que ses épines. L'agrément recouvrait -la raison sans l'étouffer. Nulle part nous ne pensons mieux qu'en -société: le jeu des physionomies nous excite; nos idées si promptes -naissent en éclairs au choc des idées d'autrui. L'allure inconstante -des entretiens s'accommode de nos soubresauts; le fréquent changement -de sujets renouvelle notre invention; la finesse des mots piquants -réduit les vérités en monnaie menue et précieuse, appropriée à la -légèreté de notre main. Et le coeur ne s'y gâte pas plus que l'esprit. -Le Français est de tempérament sobre, peu enclin aux brutalités -d'ivrognes, à la jovialité violente, au tapage des soupers sales; il -est doux d'ailleurs, prévenant, toujours disposé à faire plaisir; il a -besoin, pour être à l'aise, de ce courant de bienveillance et -d'élégance que le monde forme et nourrit. Et là-dessus il érige en -maximes ses inclinations tempérées et aimables; il se fait un point -d'honneur d'être serviable et délicat. Voilà l'honnête homme, oeuvre -de la société dans une race sociable. Il n'en était pas ainsi en -Angleterre. Les idées n'y naissent point dans l'élan de la causerie -improvisée, mais dans la concentration des méditations solitaires; -c'est pourquoi alors les idées manquaient. L'honnêteté n'y est pas le -fruit des instincts sociables, mais le produit de la réflexion -personnelle; c'est pourquoi alors l'honnêteté était absente. Le fonds -brutal était resté, l'écorce seule était unie. Les façons étaient -douces et les sentiments étaient durs; le langage était étudié, les -idées étaient frivoles. La pensée et la délicatesse d'âme étaient -rares, les talents et l'esprit disert étaient fréquents. On y -rencontrait la politesse des formes, non celle du coeur; ils n'avaient -du monde que la convention et les convenances, l'étourderie et -l'étourdissement. - -[Note 93: De 1672 à 1726.] - -[Note 94: Ornuphre, Begears.] - -[Note 95: Consultations de Sganarelle dans _le Médecin malgré lui_.] - -[Note 96: Parmi les femmes, Éliante, Henriette, Élise, Uranie, -Elmire.] - -[Note 97: Voyez l'admirable tact et le sang-froid d'Éliante, -d'Henriette et d'Elmire.] - - -VII - -Les comiques anglais peignent ces vices et les ont. Quelque chose s'en -répand sur leur talent et sur leur théâtre. L'art y manque, et la -philosophie aussi. Les écrivains ne vont pas vers une idée générale, -et ils ne vont pas par le chemin le plus droit. Ils composent mal; et -s'embarrassent de matériaux. Leurs pièces ont communément deux -intrigues entre-croisées, visiblement distinctes[98], réunies pour -amonceler les événements, et parce que le public a besoin d'un -surcroît de personnages et de faits. Il faut un gros courant -d'actions tumultueuses pour remuer leurs sens épais; ils font comme -les Romains, qui fondaient en une seule plusieurs pièces attiques. Ils -s'ennuient de la simplicité de l'action française, parce qu'ils n'ont -pas la finesse du goût français. Leurs deux séries d'actions se -confondent et se heurtent. On ne sait où l'on va; à chaque instant, on -est détourné de son chemin. Les scènes sont mal liées; elles changent -vingt fois de lieu. Quand l'une commence à se développer, un déluge -d'incidents vient l'interrompre. Les conversations parasites traînent -entre les événements. On dirait d'un livre où les notes sont pêle-mêle -entrées dans le texte. Il n'y a pas de plan véritablement calculé et -rigoureusement suivi; ils se sont donné un canevas, et en écrivent les -scènes au fur et à mesure, à peu près comme elles leur viennent. La -vraisemblance n'est pas bien gardée; il y a des déguisements mal -arrangés, des folies mal simulées, des mariages de paravent, des -attaques de brigands dignes de l'opéra-comique. C'est que pour -atteindre l'enchaînement et la vraisemblance, il faut partir de -quelque idée générale. Une conception de l'avarice, de l'hypocrisie, -de l'éducation des femmes, de la disproportion en fait de mariage, -arrange et lie par sa vertu propre les événements qui peuvent la -manifester. Ici cette conception manque. Congreve, Farquhar, Vanbrugh -ne sont que des gens d'esprit et non des penseurs. Ils glissent à la -surface des choses, ils n'y pénètrent pas. Ils jouent avec les -personnages. Ils visent au succès, à l'amusement. Ils esquissent des -caricatures, ils filent vivement la conversation futile et frondeuse; -ils heurtent les répliques, ils lancent les paradoxes; leurs doigts -agiles manient et escamotent les événements en cent façons ingénieuses -et imprévues. Ils ont de l'entrain, ils abondent en gestes, en -ripostes; le va-et-vient du théâtre et la verve animale font autour -d'eux comme un petillement. Néanmoins tout ce plaisir reste à fleur de -peau; on n'a rien vu du fonds éternel et de la vraie nature de -l'homme; on n'emporte aucune pensée; on a passé une heure, et voilà -tout; le divertissement vous laisse vide, et n'est bon que pour -occuper des soirées de coquettes et de fats. - -Ajoutez que ce plaisir n'est pas franc; il ne ressemble point au bon -rire de Molière. Dans le comique anglais, il y a toujours un fonds -d'âcreté. On l'a vu, et de reste, chez Wycherley; les autres, quoique -moins cruels, raillent âprement. Leurs personnages, par plaisanterie, -échangent des duretés; ils s'amusent à se blesser; un Français souffre -d'entendre ce commerce de prétendues politesses; nous n'allons point -par gaieté à des assauts de pugilat. Leur dialogue tourne -naturellement à la satire haineuse; au lieu de couvrir le vice, il le -met en saillie; au lieu de le rendre risible, il le rend odieux. «À -quoi avez-vous passé la nuit? dit une dame à son amie.--À chercher -tous les moyens de faire enrager mon mari.--Rien d'étonnant que vous -paraissiez si fraîche ce matin après une nuit de rêveries si -agréables[99]!» Ces femmes sont vraiment méchantes et trop -ouvertement. Partout ici le vice est cru, poussé à ses extrêmes, -présenté avec ses accompagnements physiques. «Quand j'appris que mon -père avait reçu une balle dans la tête, dit un héritier, mon coeur fit -une cabriole jusqu'à mon gosier.--Consultez les veuves de la ville, -dit une jeune dame qui ne veut pas se remarier, elles vous diront -qu'il ne faut pas prendre à bail fixe une maison qu'on peut louer pour -trois mois[100].» Les _gentlemen_ se collettent sur la scène, -brusquent les femmes aux yeux du public, achèvent l'adultère à deux -pas, dans la coulisse. Les rôles ignobles ou féroces abondent. Il y a -des furies comme mistress Loveit et lady Touchwood. Il y a des -pourceaux comme le chapelain Bull et l'entremetteur Coupler. Lady -Touchwood, sur la scène, veut poignarder son amant[101]; Coupler, sur -la scène, a des gestes qui rappellent la cour de notre Henri III. Les -scélérats comme Fainall et Maskwell restent entiers, sans que leur -odieux soit dissimulé par le grotesque. Les femmes même honnêtes, -comme Silvia et mistress Sullen, sont aventurées jusqu'aux situations -les plus choquantes. Rien ne choque ce public; il n'a de l'éducation -que le vernis. - -Il y a une correspondance forcée entre l'esprit d'un écrivain, le -monde qui l'entoure et les personnages qu'il produit; car c'est dans -ce monde qu'il prend les matériaux dont il les fait. Les sentiments -qu'il contemple en autrui et qu'il éprouve en lui-même s'organisent -peu à peu en caractères; il ne peut inventer que d'après sa structure -donnée et son expérience acquise, et ses personnages ne font que -manifester ce qu'il est, ou abréger ce qu'il a vu. Deux traits -dominent dans ce monde; ils dominent aussi dans ce théâtre. Tous les -personnages réussis s'y ramènent à deux groupes: les êtres naturels -d'un côté, les êtres artificiels de l'autre; les uns avec la -grossièreté et l'impudeur des inclinations primitives, les autres avec -la frivolité et les vices des habitudes mondaines; les uns incultes, -sans que leur simplicité révèle autre chose que leur bassesse native; -les autres cultivés, sans que leur raffinement leur imprime autre -chose qu'une corruption nouvelle. Et le talent des écrivains est -propre à la peinture de ces deux groupes: ils ont la grande faculté -anglaise, qui est la connaissance du détail précis et des sentiments -réels; ils voient les gestes, les alentours, les habits, ils entendent -les sons de voix; ils osent les montrer; ils ont hérité bien peu, de -bien loin, et malgré eux, mais enfin ils ont hérité de Shakspeare; ils -manient franchement, et sans l'adoucir, le gros rouge cru qui seul -peut rendre la figure de leurs brutes. D'autre part, ils ont la verve -et le bon style; ils peuvent exprimer le caquetage étourdi, les -affectations folâtres, l'intarissable et capricieuse abondance des -fatuités de salon; ils ont autant d'entrain que les plus fous, et en -même temps ils parlent aussi bien que les mieux appris; ils peuvent -donner le modèle des conversations ingénieuses; ils ont la légèreté de -touche, le brillant, et aussi la facilité, la correction, sans -lesquelles on ne fait pas le portrait des gens du monde. Ils trouvent -naturellement sur leur palette les fortes couleurs qui conviennent à -leurs barbares et les jolies enluminures qui conviennent à leurs -élégants. - -[Note 98: Dryden s'en vante. Il y a toujours chez lui une comédie -complète amalgamée grossièrement avec une tragédie complète.] - -[Note 99: - -CLARISSA. - -Prithee, tell me how you have passed the night? - -ARAMINTA. - -Why, I have been studying all the ways my brain could produce to -plague my husband. - -CLARISSA. - -No wonder, indeed, you look so fresh this morning, after the -satisfaction of such pleasant ideas all night. (Vanbrugh, -_Confederacy_, II, I.)] - -[Note 100: Lady Fidget dit: - -Our virtue is like the statesman's religion, the Quaker's word, the -gamester's oath, and the great man's honour, but to cheat those that -trust us. (Wycherley, _Love in a Wood_.) - -If you consult the widows of the town, they'll tell you, you should -never take a lease of a house you can hire for a quarter's warning. -(Vanbrugh, _Relapse_, acte II, fin.) - -My heart cut a caper up to my mouth when I heard my father was shot -through the head. (_Ibid._)] - -[Note 101: - -LADY TOUCHWOOD (_à Maskwell_). - -You want but leisure to invent fresh falsehood, and sooth me to a -fond belief of all your fictions. But I'll stab the lie that is -forming in your heart, and save a sin, in pity of your soul. -(Congreve, _Double Dealer_.)] - - -VIII - -Il y a d'abord le butor, le squire Sullen[102], ou sir John -Brute[103], sorte d'ivrogne ignoble «qui, le soir, roule dans la -chambre de sa femme en trébuchant comme un passager qui a le mal de -mer, entre brutalement au lit, les pieds froids comme de la glace, -l'haleine chaude comme une fournaise, les mains et la face aussi -grasses que son bonnet de flanelle, renverse les matelas, retrousse le -drap par-dessus ses épaules et ronfle[104].»--On lui demande pourquoi -il s'est marié?--«Je me suis marié parce que j'avais l'idée de coucher -avec elle, et qu'elle ne voulait pas me laisser faire[105].» Il fait -de son salon une écurie, fume jusqu'à l'empester pour en chasser les -femmes, leur jette sa pipe à la tête, boit, jure et sacre. Les gros -mots, les malédictions coulent dans sa conversation comme les ordures -dans un ruisseau. Il se soûle au cabaret et hurle: «Au diable la -morale, au diable la garde! et que le constable soit marié!» Il crie -qu'il est Anglais, homme libre; il veut sortir et tout casser[106]. -«Laissez-moi donc tranquille avec ma femme et votre maîtresse, je les -donne au diable toutes les deux de tout mon coeur, et toutes les -jambes qui traînent une jupe, excepté quatre braves drôlesses, et -Betty Sands en tête, qui se grisent avec lord Rake et moi cinq fois -par semaine[107].» Il sort de l'auberge avec des chenapans avinés, et -court sus aux femmes à travers les rues. Il détrousse un tailleur qui -portait une soutane, s'en habille, rosse la garde. On l'empoigne et on -le mène au constable; il déblatère en chemin, et finit, au milieu de -ses hoquets et de ses rabâchages d'ivrogne, par proposer au constable -d'aller pêcher quelque part ensemble une bouteille et une fille. Il -rentre enfin «couvert de sang et de boue,» grondant comme un dogue, -les yeux gonflés, rouge, appelant sa nièce salope et sa femme -menteuse. Il va à elle, l'embrasse de force, et comme elle se -détourne: «Ah! ah! je vois que cela vous fait mal au coeur. Eh bien! -justement à cause de cela, embrassez-moi encore une fois.» Là-dessus -il la chiffonne et la bouscule: «Bon; maintenant que vous voilà aussi -sale et aussi torchonnée que moi, les deux cochons font la -paire[108].» Il veut prendre la théière dans une armoire, enfonce la -porte d'un coup de pied, et découvre le galant de sa femme avec celui -de sa nièce. Il tempête, vocifère de sa langue pâteuse un radotage -d'imbécile, puis tout d'un coup tombe endormi. Son valet arrive et -charge sur son dos cette carcasse inerte[109]. C'est le portrait du -pur animal, et je trouve qu'il n'est pas beau. - -Voilà le mari; voyons le père, sir Tunbelly, un gentilhomme -campagnard, élégant s'il en fut. Tom Fashion frappe à la porte du -château, qui à l'air d'un poulailler, et où on le reçoit comme dans -une ville de guerre. Un domestique paraît à la fenêtre, l'arquebuse à -la main; à grand'peine, à la fin, il se laisse persuader qu'il doit -avertir son maître: «Vas-y, Ralph, mais écoute; appelle la nourrice -pour qu'elle enferme miss Hoyden avant que la porte soit -ouverte[110].» Vous remarquez que dans cette maison on prend des -précautions à l'endroit des filles.--Sir Tunbelly arrive avec ses gens -munis de fourches, de faux et de gourdins, d'un air peu aimable, et -veut savoir le nom du visiteur: «car tant que je ne saurai pas votre -nom, je ne vous demanderai pas d'entrer chez moi, et quand je saurai -votre nom, il y a six à parier contre quatre que je ne vous le -demanderai pas non plus[111].» Il a l'air d'un chien de garde qui -gronde et regarde les mollets d'un intrus. Mais bientôt il apprend que -cet intrus est son futur gendre: il s'exclame, il s'excuse, il crie à -ses domestiques d'aller mettre en place les chaises de tapisserie, de -tirer de l'armoire les grands chandeliers de cuivre, de «lâcher» miss -Hoyden, de lui faire passer une gorgerette propre, «si ce n'a pas été -aujourd'hui le jour du changement de linge[112].» Le faux gendre veut -épouser Hoyden tout de suite: «Oh! non, sa robe de noces n'est pas -encore arrivée.--Si, tout de suite, sans cérémonie, cela épargnera de -l'argent.--De l'argent, épargner de l'argent, quand c'est la noce -d'Hoyden! Vertudieu! je donnerai à ma donzelle un dîner de noces, -quand je devrais aller brouter l'herbe à cause de cela comme le roi -d'Assyrie, et un fameux dîner, qu'on ne pourra pas cuire dans le -temps de pocher un oeuf. Ah! pauvre fille, comme elle sera effarouchée -la nuit des noces! car, révérence parler, elle ne reconnaîtrait pas un -homme d'une femme, sauf par la barbe et les culottes[113].» Il se -frotte les mains, fait l'égrillard. Plus tard il se grise, il embrasse -les dames, il chante, il essaye de danser. «Voilà ma fille; prenez, -tâtez, je la garantis, elle pondra comme une lapine apprivoisée[114].» -Arrive Foppington, le vrai gendre. Sir Tunbelly, le prenant pour un -imposteur, l'appelle chien; Hoyden propose qu'on le traîne dans -l'abreuvoir; on lui lie les pieds et les mains, et on le fourre dans -le chenil; sir Tunbelly lui met le poing sous le nez, voudrait lui -enfoncer les dents jusque dans le gosier. Plus tard, ayant reconnu -l'imposteur: «Mylord, dit-il du premier coup, lui couperai-je la -gorge, ou sera-ce vous[115]?» Il se démène, il veut tomber dessus à -grands coups de poing. Tel est le gentilhomme de campagne, seigneur et -fermier, boxeur et buveur, braillard et bête. Il sort de toutes ces -scènes un fumet de mangeaille, un bruit de bousculades, une odeur de -fumier. - -Tel père, telle fille. Quelle ingénue que miss Hoyden! Elle gronde -toute seule «d'être enfermée comme la bière dans le cellier: -Heureusement qu'il me vient un mari, ou, par ma foi! j'épouserais le -boulanger, oui, je l'épouserais[116]!» Quand la nourrice annonce -l'arrivée du futur, elle saute de joie, elle embrasse la vieille: «Ô -bon Dieu! je vais mettre une chemise à dentelles, quand je devrais -pour cela être fouettée jusqu'au sang[117].» Tom vient lui-même et lui -demande si elle veut être sa femme. «Monsieur, je ne désobéis jamais à -mon père, excepté pour manger des groseilles vertes[118].--Mais votre -père veut attendre une semaine?--Oh! une semaine! je serai une vieille -femme après tant de temps que cela[119]!» Je ne puis pas traduire -toutes ses réponses. Il y a un tempérament de chèvre sous ses phrases -de servante. Elle épouse Tom en secret, à l'instant, et le chapelain -leur souhaite beaucoup d'enfants[120]. «Par ma foi! dit-elle, de tout -mon coeur! plus il y en aura, plus nous serons gais, je vous le -promets, hé! nourrice[121].» Mais le vrai futur se présente, et Tom se -sauve. À l'instant son parti est pris, elle dit à la nourrice et au -chapelain de tenir leurs langues: «J'épouserai celui-là aussi, voilà -la fin de l'histoire[122].» Elle s'en dégoûte pourtant, et assez vite; -il n'est pas bien bâti, il ne lui donne guère d'argent de poche; elle -hésite entre les deux, calcule: «Comment est-ce que je m'appellerais -avec l'autre? mistress, mistress, mistress quoi? Comment appelle-t-on -cet homme que j'ai épousé, nourrice?--_Squire_ Fashion.--_Squire_ -Fashion! Oh bien! squire, cela vaut mieux que rien[123]. Mais mylady, -cela vaut mieux encore. Est-ce que vous croyez que je l'aime, -nourrice? Par ma foi! je ne me soucierai guère qu'il soit pendu quand -je l'aurai épousé une bonne fois. Non, ce qui me plaît, c'est de -penser au fracas que je ferai une fois à Londres; car quand je serai -les deux choses, épousée et dame, par ma foi! nourrice, je me -pavanerai avec les meilleures d'entre elles toutes[124].» Elle est -prudente pourtant, elle sait que son père a «son fouet de chiens à la -ceinture,» et «qu'il la secouera ferme.» Elle prend ses précautions en -conséquence: «Dites donc, nourrice, faites attention de vous mettre -entre moi et mon père, car vous savez ses tours, il me jetterait par -terre d'un coup de poing[125].» Voilà la vraie sanction morale; pour -un si beau naturel, il n'y en a pas d'autre, et sir Tunbelly fait bien -de la tenir à l'attache, avec un régime suivi de coups de pied -quotidiens[126]. - -[Note 102: Farquhar, _The Beaux Stratagem_.] - -[Note 103: Vanbrugh, _Provoked Wife_.] - -[Note 104: After his man and he had rolled about the room, like sick -passengers in a storm, he comes flounce in the bed, dead as a salmon -into a fishmonger's basket; his feet cold as ice, his breath hot as a -furnace, and his hands and his face as greasy as his flannel nightcap. -O matrimony! He tosses up the clothes with a barbarous swing over his -shoulders, disorders the whole economy of my bed, bares me half naked, -and my whole night's comfort is the tunable serenade of that wakeful -nightingale, his nose!] - -[Note 105: Why did I marry! I married because I had a mind to lie with -her, and she would not let me....] - -[Note 106: Ay, damn morality!--and damn the watch! and let the -constable be married!... Liberty and property, and Old England, -huzza!... - -So, now, Mr. Constable, shall you and I go pick up a whore -together?--No?--Then I'll go by myself, and you and your wife may be -damned!... - -Whom do you call a drunken fellow, you slut you? I'm a man of quality; -the king has made me a knight.... I'll devil you, you jade you! I'll -demolish your ugly face!... - -I'll warrant you, it is some such squeamish minx as my wife, that is -grown so dainty of late, that she finds fault even with a dirty -shirt.] - -[Note 107: Let us hear no more of my wife nor your mistress. Damn them -both with all my heart, and every thing else that dangles a petticoat, -except four generous whores, with Betty Sands at the head of them, who -are drunk with my Lord Rake and I ten times in a fortnight.] - -[Note 108: Come, kiss me, then. - -LADY BRUTE (_kissing him_). - -There; now go. (_Aside._) He stinks like poison. - -SIR JOHN. - -I see it goes damnably against your stomach, and therefore kiss me -again. (_Kisses and tumbles her._) - -So now, you being as dirty and as nasty as myself, we may go pig -together.] - -[Note 109: Come to your kennel, you cuckoldy drunken sot you.] - -[Note 110: Ralph, go thy ways, and ask Sir Tunbelly, if he pleases to -be waited upon. And dost hear? Call to nurse that she may lock up Miss -Hoyden before the gate's open.] - -[Note 111: Till I know your name, I shall not ask you to come into my -house; and when I know your name, 'tis six to four I don't ask you -neither.] - -[Note 112: Cod's my life! I ask your Lordship's pardon ten thousand -times. (_To a servant._) Here, run in a-doors quickly. Get a -Scotch-coal fire in the great parlour; set all the Turkey-work chairs -in their places; get the great brass candlesticks out, and be sure -stick the sockets full of laurel. Run! And do you hear; run away to -nurse; bid her let Miss Hoyden loose again, and, if it is not shifting -day, let her put on a clean tucker, quick!] - -[Note 113: Ah! poor girl, she will be scared out of her wits on her -wedding night. - -Udswoon, I'll give my wench a wedding-dinner, though I go to grass -with the King of Assyria for it. - -Not so soon. That is knocking my girl, before you bid her stand. -Besides, my wench's wedding-gown is not come home yet.] - -[Note 114: Ha! there is my wench, I' faith. Touch and take, I'll -warrant her; she'll breed like a tame rabbit.] - -[Note 115: My lord, will you cut his throat, or shall I? - -Here, give my dog-whip. - -Here, here, here, let me beat out his brains, and that will decide it. - -Ha! they bill like turtles. Udsookers, they set my old blood afire. I -shall cuckold somebody before morning.] - -[Note 116: It's well I have a husband a-coming, or, ecod, I'd marry -the baker; I would so. Nobody can knock at the gate, but presently I -must be locked up; and here's the young grey-hound bitch can run loose -about the house all the day long, she can. 'Tis very well.] - -[Note 117: O Lord, I'll go put on my laced smock, though I'm whipped -till the blood run down my heels for it.] - -[Note 118: Sir, I never disobey my father in anything but eating of -green gooseberries....] - -[Note 119: A week! Why, I shall be an old woman by that time!] - -[Note 120: Ecod, with all my heart! The more the merrier, I say; ha! -nurse!] - -[Note 121: Le caractère de la nourrice est excellent. Fashion la -remercie de l'éducation qu'elle a donnée à Hoyden: - -«Alas, all I can boast of is, I gave her pure good milk, and so your -honour would have said, an you had seen how the poor thing sucked it! -Eh! God's blessing on the sweet face on it, how it used to hang at -this poor teat, and suck and squeeze, and kick, and sprawl it would, -till the belly on't was so full, it would drop off like a leech!» - -Cela est vrai, même après la nourrice de Juliette dans Shakspeare.] - -[Note 122: Why, if you two you be sure to hold your tongues, and not -say a word of what's past, I'll even marry this lord too. - -NURSE. - -What, two husbands, my dear? - -HOYDEN. - -Why, you had three, good nurse; you may hold your tongue...] - -[Note 123: But if I leave my lord, I must leave my lady too; and when -I rattle about the streets in my coach, they'll only say: There goes -Mistress--Mistress--Mistress what? What is this man's name have -married, nurse? - -NURSE. - -'Squire Fashion. - -HOYDEN. - -'Squire Fashion is it? Well, 'squire, that's better than nothing.] - -[Note 124: Love him! Why, do you think I love him, nurse? Ecod, I -would not care if he were hanged, so I were but once married to him. -No; that which pleases me is to think what work I'll make when I get -to London; for when I am a wife and a lady both, nurse, ecod, I'll -flaunt it with the best of 'em.] - -[Note 125: But, d'ye hear? Pray, take care of one thing: when the -business comes to break out, be sure you get between me and my father; -for you know his tricks; he will knock me down.] - -[Note 126: Voir aussi le caractère du jeune garçon lourdaud et bête, -squire Humphrey (_A Journey to London_, Vanbrugh). Il n'a qu'une idée, -manger toujours.] - - -IX - -Conduisons à la ville cette personne modeste, mettons-la avec ses -pareilles dans la société des beaux. Toutes ces ingénues y font -merveille, d'actions et de maximes. _L'Épouse campagnarde_ de -Wycherley a donné le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve -presque à demi honnête[127], elle a les façons et l'audace d'un -hussard en robe. Les autres naissent avec des âmes de courtisanes et -de procureuses. «Si j'épouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai -titre, rang, préséance, le parc, l'antichambre, de la splendeur, un -équipage, du bruit, des flambeaux.--Holà! ici les gens de milady -Aimwell!--Des lumières, des lumières sur l'escalier!--Faites avancer -le carrosse de milady Aimwell!--Ôtez-vous de là, faites place à Sa -Seigneurie.--Est-ce que tout cela n'a pas son prix[128]?» Elle est -franche, et les autres aussi, Corinna, miss Betty, Belinda par -exemple. Belinda dit à sa tante, dont la vertu chancelle: «Plus tôt -vous capitulerez, mieux cela vaudra.» Un peu plus tard, quand elle se -décide à épouser Heartfree, pour sauver sa tante compromise, elle fait -une profession de foi qui pronostique bien l'avenir du nouvel époux: -«Si votre affaire n'était pas dans la balance, je songerais plutôt à -pêcher quelque odieux mari, homme de qualité pourtant, et je prendrais -le pauvre Heartfree seulement pour galant[129].» Ces demoiselles sont -savantes, et en tout cas très-disposées à suivre les bonnes leçons. -Écoutons plutôt miss Prue: «Regardez cela, madame, regardez ce que M. -Tattle m'a donné. Regardez, ma cousine, une tabatière! Et il y a du -tabac dedans; tenez, en voulez-vous? Oh! Dieu! que cela sent bon! M. -Tattle sent bon partout, sa perruque sent bon, et ses gants sentent -bon, et son mouchoir sent bon, très-bon, meilleur que les roses. -Sentez, maman, madame, veux-je dire. Il m'a donné cette bague pour un -baiser. (À Tattle.) Je vous prie, prêtez-moi votre mouchoir. Sentez, -cousine. Il dit qu'il me donnera quelque chose qui fera que mes -chemises sentiront aussi bon; cela vaut mieux que la lavande; je ne -veux plus que nourrice mette de lavande dans mes chemises[130].» -C'est le caquetage étourdissant d'une jeune pie qui pour la première -fois prend sa volée. Tattle, resté seul avec elle, lui dit qu'il va -lui faire l'amour. «Bien, et de quelle façon me ferez-vous l'amour? -Allez, je suis impatiente que vous commenciez. Dois-je faire l'amour -aussi? Il faut que vous me disiez comment.--Il faut que vous me -laissiez parler, miss, il ne faut pas que vous parliez la première; je -vous ferai des questions, et vous me ferez les réponses.--Ah! c'est -donc comme le catéchisme? Eh bien! allez, questionnez.--Pensez-vous -que vous pourrez m'aimer?--Oui.--Oh! diable! vous ne devez pas dire -oui si vite, vous devez dire non, ou que vous ne savez pas, ou que -vous ne sauriez répondre.--Comment! je dois donc mentir?--Oui, si vous -voulez être bien élevée; toutes les personnes bien élevées mentent; -d'ailleurs vous êtes femme, et vous ne devez jamais dire ce que vous -pensez. Ainsi, quand je vous demande si vous pouvez m'aimer, vous -devez répondre non et m'aimer tout de même. Si je vous demande de -m'embrasser, vous devez être en colère, mais ne pas me refuser.--Ô bon -Dieu! que ceci est gentil! j'aime bien mieux cela que notre vieille -façon campagnarde de dire ce qu'on pense. Eh bien! vrai, j'ai toujours -eu grande envie de dire des mensonges, mais on me faisait peur et on -me disait que c'est un péché.--Eh bien! ma jolie créature, -voulez-vous me rendre heureux en me donnant un baiser?--Non certes, je -suis en colère contre vous. (Elle court à lui et l'embrasse.)--Holà! -holà! c'est assez bien, mais vous n'auriez pas dû me le donner, vous -auriez dû me le laisser prendre.--Ah bien! nous recommencerons[131].» -Elle fait des progrès si prompts qu'il faut enrayer la citation tout -de suite. Et remarquez que la caque sent toujours le hareng. Toutes -ces charmantes personnes arrivent très-vite au langage des laveuses de -vaisselle. Quand Ben, le marin balourd, veut lui faire la cour, elle -le renvoie avec des injures, elle se démène, elle lâche une -gargouillade de petits cris et de gros mots, elle l'appelle grand veau -marin. «Veau marin! sale torchon que vous êtes! je ne suis pas assez -veau pour lécher votre museau peint, vous face de fromage[132]!» -Excitée par ces aménités, elle s'emporte, elle pleure, elle l'appelle -_barrique de goudron puant_. On vient mettre le holà dans cette -première entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle crie qu'elle -veut épouser Tattle, ou, au défaut, Robin le sommelier. Son père la -menace des verges: «Au diable les verges! je veux un homme, j'aurai un -homme[133]!» Ce sont des cavales, jolies si vous voulez, et -bondissantes; mais décidément, entre les mains de ces poëtes, l'homme -naturel n'est plus qu'un échappé d'écurie ou de chenil. - -Serez-vous plus content de l'homme cultivé? La vie mondaine qu'ils -peignent est un vrai carnaval, et les têtes de leurs héroïnes sont des -moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effréné. Voyez -dans Congreve comme elles caquettent, avec quel flux de paroles, -d'affectations, de quelle voix flûtée et modulée, avec quels gestes, -quels tortillements des bras, du cou, quels regards levés au ciel, -quelles gentillesses et quelles singeries[134]! «Es-tu sûre que sir -Rowland n'oubliera pas de venir, et qu'il ne mollira pas s'il vient? -Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'était pas -importun!... Oh! je ne violerai jamais les convenances! je mourrai de -confusion si je suis forcée de faire des avances? Oh! non, je ne -pourrai jamais faire d'avances. Je m'évanouirai s'il s'attend à des -avances. Non, j'espère que sir Rowland est trop bien élevé pour mettre -une dame dans la nécessité de manquer aux formes. Je ne veux pas -pourtant être trop retenue, je ne veux pas le mettre au désespoir; -mais un peu de hauteur n'est pas déplacée, un peu de dédain -attire.--Oui, un peu de dédain convient à madame.--Oui, mais la -tendresse me convient mieux que tout: une sorte d'air mourant. Tu vois -ce portrait, n'est-ce pas, Foible? Tu vois qu'il a quelque chose de -noyé dans le regard. Oui, j'aurai ce regard-là. Ma nièce veut l'avoir, -mais elle n'a pas les traits qu'il faut. Sir Rowland est-il bien? -Qu'on enlève ma toilette, je m'habillerai en haut. Je veux recevoir -sir Rowland ici. Est-il bien? Ne me réponds pas. Je ne veux pas le -savoir. Je veux être surprise. Je veux qu'on me prenne par surprise. -Et quel air ai-je, Foible?--Un air tout à fait vainqueur, -madame.--Bien, mais, comment le recevrai-je? Dans quelle attitude -ferai-je sur son coeur la première impression? Serai-je assise? Non, -je ne veux pas être assise. Je marcherai. Oui, je marcherai quand il -entrera, comme si je venais de la porte, et puis je me retournerai en -plein vers lui! Non, ce serait trop soudain. Je serai couchée; c'est -cela, je serai couchée. Je le recevrai dans mon petit boudoir, il y a -un sofa. Oui, je ferai la première impression sur un sofa. Je ne serai -pas couchée pourtant, mais penchée et appuyée sur un coude, avec un -pied un peu pendant, dépassant la robe et dandinant d'une façon -pensive. Oui, et alors, aussitôt qu'il paraîtra, je sursauterai, et je -serai surprise, et je me lèverai pour aller à sa rencontre dans le -plus joli désordre[135].» Ces agitations de coquette mûre deviennent -encore plus véhémentes au moment critique[136]. Lady Pliant, sorte de -Belise anglaise, se croit aimée de Millefond, qui ne l'aime pas du -tout et qui tâche en vain de la détromper: «Pour l'amour du ciel, -madame!--Oh! ne nommez plus le ciel. Bon Dieu! comment pouvez-vous -parler du ciel et avoir tant de perversité dans le coeur? Mais -peut-être ne pensez-vous pas que ce soit un péché. On dit qu'il y a -des _gentlemen_ parmi vous qui ne pensent pas que ce soit un péché. -Peut-être n'est-ce pas un péché pour ceux qui pensent que ce n'en est -pas un. En vérité, si je pensais que ce n'est pas un péché.... -Pourtant mon honneur.... Non, non, levez-vous, venez, vous verrez -combien je suis bonne. Je sais que l'amour est puissant, et que -personne ne peut s'empêcher d'être épris. Ce n'est pas votre faute.... -Et vraiment je jure que ce n'est pas non plus la mienne. Comment -pouvais-je m'empêcher d'avoir des charmes? Et comment pouviez-vous -vous empêcher de devenir mon captif? Je jure que c'est une vraie pitié -que ce soit une faute; mais mon honneur.... Oui, mais votre honneur -aussi.... Et le péché! Oui, et la nécessité!... Ô Seigneur Dieu, voici -quelqu'un qui vient. Je n'ose rester. Bien, vous devez réfléchir à -votre crime, et lutter autant que vous pourrez contre lui,--lutter, -certainement; mais ne soyez pas mélancolique, ne vous désespérez pas. -N'imaginez pas non plus que je vous accorderai jamais quoi que ce -soit. Oh! non, non.... Mais faites état qu'il vous faut quitter toutes -les idées de mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia -que comme un paravent de votre passion pour moi, cela pourtant me -rendrait jalouse. Oh! bon Dieu, qu'est-ce que j'ai dit? Jalouse, non, -non. Je ne peux pas être jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer. -Aussi n'espérez pas; mais ne désespérez pas non plus. Oh! les voilà -qui viennent, il faut que je me sauve[137].» Elle se sauve et nous ne -la suivons pas. - -Cette étourderie, cette volubilité, cette jolie corruption, ces -façons évaporées et affectées se rassemblent en un portrait le plus -brillant, le plus mondain de ce théâtre, celui de mistress Millamant, -«une belle dame,» dit la liste des personnages[138]. Elle entre -«toutes voiles dehors, l'éventail ouvert,» traînant l'équipage de ses -falbalas et de ses rubans, fendant la presse des fats dorés, attifés, -en perruques fines, qui papillonnent sur son passage, dédaigneuse et -folâtre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries, -pétulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action -soutenue, ne s'accommodant que du changement et du plaisir. Elle rit -des sermons de Mirabell, son prétendant. «N'ayez donc pas cette figure -tragique, inflexiblement sage, comme Salomon dans une vieille -tapisserie, quand on va couper l'enfant.... Ha! ha! ha! pardonnez-moi, -il faut que je rie; ha! ha! ha! quoique je vous accorde que c'est un -peu barbare[139].» Elle éclate, puis elle se met en colère, puis elle -badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le décor change à -chaque mouvement et à vue. C'est un vrai tourbillon; tout tourne dans -sa cervelle comme dans une horloge dont on a cassé le grand ressort. -Rien de plus joli que sa façon d'entrer en ménage. «Ah! je ne me -marierai jamais que je ne sois sûre d'abord de faire ma volonté et mon -plaisir. Écoutez bien, je ne veux pas qu'on me donne de petits noms -après que je serai mariée; positivement, je ne veux pas de petits -noms.--De petits noms?--Oui, comme ma femme, mon amie, ma chère, ma -joie, mon bijou, mon amour, mon cher coeur, et tout ce vilain jargon -de familiarité nauséabonde entre mari et femme. Je ne supporterai -jamais cela. Bon Mirabell, ne soyons jamais familiers ou tendres. -N'allons jamais en visite ensemble, ni au théâtre ensemble. Soyons -étrangers l'un pour l'autre et bien élevés; soyons aussi étrangers -que si nous étions mariés depuis longtemps, et aussi bien élevés que -si nous n'étions pas mariés du tout.... J'aurai la liberté de rendre -des visites à qui je voudrai, et d'en recevoir de qui je voudrai, -d'écrire et recevoir des lettres, sans que vous m'interrogiez, sans -que vous me fassiez la mine. Je viendrai dîner quand il me plaira; je -dînerai dans mon boudoir quand je serai de mauvaise humeur, et cela -sans donner de raison. Mon cabinet sera inviolable; je serai la seule -reine de ma table à thé, vous n'en approcherez jamais sans demander -permission d'abord, et enfin, partout où je serai, vous frapperez -toujours à la porte avant d'entrer[140].» Le code est complet; j'y -voudrais pourtant encore un article, la séparation de biens et de -corps; ce serait le vrai mariage mondain, c'est-à-dire le divorce -décent. Et je réponds que dans deux ans Mirabell et sa femme y -viendront. Au reste tout ce théâtre y aboutit; car remarquez qu'en -fait de femmes, d'épouses surtout, je n'en ai présenté que les aspects -les plus doux. Il est sombre au fond, amer, et par-dessus tout -pernicieux. Il présente le ménage comme une prison, le mariage comme -une guerre, la femme comme une révoltée, l'adultère comme une issue, -le désordre comme un droit, et l'extravagance comme un plaisir[141]. -Une femme comme il faut se couche au matin, se lève à midi, maudit son -mari, écoute des gravelures, court les bals, hante les théâtres, -déchire les réputations, met chez elle un tripot, emprunte de -l'argent, agace les hommes, traîne et accroche son honneur et sa -fortune à travers les dettes et les rendez-vous. «Nous sommes aussi -perverses que les hommes, dit lady Brute, mais nos vices prennent une -autre pente. À cause de notre poltronnerie, nous nous contentons de -mordre par derrière, de mentir, de tricher aux cartes, et autres -choses pareilles; comme ils ont plus de courage que nous, ils -commettent des péchés plus hardis et plus imprudents: ils se -querellent, se battent, jurent, boivent, blasphèment, et le -reste[142].» Excellent résumé, où les _gentlemen_ sont compris comme -les autres! Le monde n'a fait que les munir de phrases correctes et de -beaux habits. Ils ont ici, chez Congreve surtout, le style le plus -élégant; ils savent surtout donner la main aux dames, les entretenir -de nouvelles; ils sont experts dans l'escrime des ripostes et des -répliques; ils ne se décontenancent jamais, ils trouvent des tournures -pour faire entendre les idées scabreuses; ils discutent fort bien, ils -parlent excellemment, ils saluent mieux encore; mais, en somme, ce -sont des drôles. Ils sont épicuriens par système, séducteurs par -profession. Ils mettent l'immoralité en maximes et raisonnent leur -vice. «Donnez-moi, dit l'un d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens -aiguisés et brillants comme son épée, qui les garde toujours dégainés -dans l'ordre convenable, avec toute la portée possible, ayant sa -raison comme général, pour les détacher tour à tour sur tout plaisir -qui s'offre à propos, et pour ordonner la retraite à la moindre -apparence de désavantage et de danger. J'aime une belle maison, mais -pourvu qu'elle soit à un autre, et voilà justement comme j'aime une -belle femme[143].» Tel séduit de parti pris la femme de son ami; un -autre, sous un faux nom, prend la fiancée de son frère. Tel suborne -des témoins pour accrocher une dot. Je prie le lecteur d'aller lire -lui-même les stratagèmes délicats de Worthy, de Mirabell et des -autres. Ce sont des coquins froids qui manient le faux, l'adultère, -l'escroquerie en experts. On les présente ici comme des gens de bel -air; ce sont les _jeunes-premiers_, les héros, et comme tels ils -obtiennent à la fin les héritières[144]. Il faut voir dans Mirabell, -par exemple, ce mélange de corruption et d'élégance; mistress Fainall, -son ancienne maîtresse, mariée par lui à un ami commun qui est un -misérable, se plaint à lui de cet odieux mariage. Il l'apaise, il la -conseille, il lui indique la mesure précise, le vrai biais qui doit -accommoder les choses: «Vous devez avoir du dégoût pour votre mari, -mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir du goût pour votre -amant[145].» Elle s'écrie avec désespoir: «Pourquoi m'avez-vous fait -épouser cet homme?» Il sourit d'un air composé: «Pourquoi -commettons-nous tous les jours des actions dangereuses et -désagréables? Pour sauver cette idole, la réputation[146].» Comme ce -raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme qu'on a -jetée dans l'extrême malheur? Et comme l'insinuation qui suit est -d'une logique touchante! «Si la familiarité de nos amours avait -produit les conséquences que vous redoutiez, sur qui auriez-vous fait -tomber le nom de père avec plus d'apparence que sur un mari[147]?» Il -insiste en style excellent; écoutez ce dilemme d'un homme de coeur: -«Votre mari était juste ce qu'il nous fallait: ni trop vil, ni trop -honnête. Un meilleur eût mérité de ne pas être _sacrifié_ à cette -occasion; un pire n'aurait pas répondu à notre idée. Quand vous serez -lasse de lui, vous savez le remède[148].» C'est ainsi qu'on ménage les -sentiments d'une femme, surtout d'une femme qu'on a aimée. Pour -comble, ce délicat entretien a pour but de faire entrer la pauvre -délaissée dans une intrigue basse qui procurera à Mirabell une jolie -femme et une belle dot. Certainement le _gentleman_ sait son monde, on -ne saurait mieux que lui employer une ancienne maîtresse. Voilà les -personnages cultivés de ce théâtre, aussi malhonnêtes que les -personnages incultes: ayant transformé les mauvais instincts en vices -réfléchis, la concupiscence en débauche, la brutalité en cynisme, la -perversité en dépravation, égoïstes de parti pris, sensuels avec -calcul, immoraux de maximes, réduisant les sentiments à l'intérêt, -l'honneur aux bienséances, et le bonheur au plaisir. - -La restauration anglaise tout entière fut une de ces grandes crises -qui, en faussant le développement d'une société et d'une littérature, -manifestent l'esprit intérieur qu'elles altèrent et qui les contredit. -Ni les forces n'ont manqué à cette société, ni le talent n'a manqué à -cette littérature; les hommes du monde ont été polis, et les écrivains -ont été inventifs. On eut une cour, des salons, une conversation, la -vie mondaine, le goût des lettres, l'exemple de la France, la paix, le -loisir, le voisinage des sciences, de la politique, de la théologie, -bref toutes les circonstances heureuses qui peuvent élever l'esprit -et civiliser les moeurs. On eut la vigueur satirique de Wycherley, le -brillant dialogue et la fine moquerie de Congreve, le franc naturel et -l'entrain de Vanbrugh, les inventions multipliées de Farquhar, bref -toutes les ressources qui peuvent nourrir l'esprit comique et ajouter -un vrai théâtre aux meilleures constructions de l'esprit humain. Rien -n'aboutit, et tout avorta. Ce monde n'a laissé qu'un souvenir de -corruption: cette comédie est demeurée un répertoire de vices; cette -société n'a eu qu'une élégance salie; cette littérature n'a atteint -qu'un esprit refroidi. Les moeurs ont été grossières ou frivoles; les -idées sont demeurées incomplètes ou futiles. Par dégoût et par -contraste, une révolution se préparait dans les inclinations -littéraires et dans les habitudes morales en même temps que dans les -croyances générales et dans la constitution politique. L'homme -changeait tout entier, et d'une seule volte-face. La même répugnance -et la même expérience le détachaient de toutes les parties de son -ancien état. L'Anglais découvrait qu'il n'est point monarchique, -papiste, ni sceptique, mais libéral, protestant et croyant. Il -comprenait qu'il n'est point viveur ni mondain, mais réfléchi et -intérieur. Il y a en lui un trop violent courant de vie animale pour -qu'il puisse, sans danger, se lâcher du côté de la jouissance; il lui -faut une barrière de raisonnements moraux qui réprime ses -débordements. Il y a en lui un trop fort courant d'attention et de -volonté pour qu'il puisse s'employer à porter des bagatelles; il lui -faut quelque lourd travail utile qui dépense sa force. Il a besoin -d'une digue et d'un emploi. Il lui faut une constitution et une -religion qui le refrènent par des devoirs à observer et qui l'occupent -par des droits à défendre. Il n'est bien que dans la vie sérieuse et -réglée; il y trouve le canal naturel et le débouché nécessaire de ses -facultés et de ses passions. Dès à présent il y entre, et ce théâtre -lui-même en porte la marque. Il se défait et se transforme. Collier -l'a discrédité, Addison le blâme. Le sentiment national s'y réveille: -les moeurs françaises y sont raillées: les prologues célèbrent les -défaites de Louis XIV; on y présente sous un jour ridicule ou odieux -la licence, l'élégance et la religion de sa cour[149]. L'immoralité, -par degrés, y diminue, le mariage est plus respecté, les héroïnes ne -vont plus qu'au bord de l'adultère[150]; les viveurs s'arrêtent au -moment scabreux: tel à cet instant se dit purifié et parle en vers -pour mieux marquer son enthousiasme; tel loue le mariage[151]; -quelques-uns, au cinquième acte, aspirent à la vie rangée. On verra -bientôt Steele écrire une pièce morale intitulée _le Héros chrétien_. -Désormais la comédie décline, et le talent littéraire se porte -ailleurs. L'essai, le roman, le pamphlet, la dissertation remplacent -le drame, et l'esprit anglais classique, abandonnant des genres qui -répugnent à sa structure, commence les grandes oeuvres qui vont -l'éterniser et l'exprimer. - -[Note 127: L'Hippolyta de Wycherley, la Silvia de Farquhar.] - -[Note 128: If I marry my Lord Aimwell, there will be title, place, and -precedence, the park, the play, and the drawing-room, splendour, -equipage, noise, and flambeaux. «Hey, my Lady Aimwell's servants -there!--Light, light to the stairs--my Lady Aimwell's coach put -forward--stand by, make room for her ladyship.»--Are not those things -moving?] - -[Note 129: Were it not for your affair in the balance, I should go -near to pick up some odious man of quality yet, and only take poor -Heartfree for a gallant.] - -[Note 130: Look you here, madam, then, what Mr. Tattle has given -me.--Look you here, cousin; here's a snuff-box; nay, there's snuff in -'t. Here, will you have any?--Oh God, how sweet it is! Mr. Tattle is -all over sweet; his peruke is sweet, and his gloves are sweet, and his -handkerchief is sweet, pure sweet, sweeter than roses.--Smell him, -mother, madam, I mean.--He gave me this ring for a kiss.... Smell, -cousin; he says he'll give me something that will make my smocks smell -this way. Is not it pure? 'Tis better than lavender, nurse.--I'm -resolved I won't let nurse put any more lavender among my smocks--ha, -cousin?] - -[Note 131: - -MISS PRUE. - -Well, and how will you make love to me.--Come, I long to have you -begin.--Must I make love too? You must tell me how. - -TATTLE. - -You must let me speak, miss; you must not speak first. I must ask you -questions, and you must answer. - -MISS PRUE. - -What, is it like the catechism?--Come, then, ask me. - -TATTLE. - -D'ye think you can love me? - -MISS PRUE. - -Yes. - -TATTLE. - -Pooh, pox, you must not say yes already. I shan't care a farthing for -you then in a twinkling. - -MISS PRUE. - -What must I say then? - -TATTLE. - -Why, you must say no, or you believe not, or you can't tell. - -MISS PRUE. - -Why, must I tell a lye then? - -TATTLE. - -Yes, if you'd be well bred. All well-bred persons lye.--Besides, you -are a woman; you must never speak what you think. Your words must -contradict your thoughts, but your actions may contradict your words. -So when I ask you, if you can love me, you must say no; but you must -love me too.--If I tell you you are handsome, you must deny it, and -say I flatter you.--But you must think yourself more charming than I -speak you, and like me, for the beauty which I say you have, as much -as if I had it myself.--If I ask you to kiss me, you must be angry, -but you must not refuse me.... - -MISS PRUE. - -O Lord, I swear this is pure.--I like it better than our old-fashioned -country way of speaking one's mind. And must not you lie too? - -TATTLE. - -Hum--yes.--But you must believe I speak truth.... - -MISS PRUE. - -O Gemini! Well, I always had a great mind to tell lies. But they -frightened me, and said it was a sin. - -TATTLE. - -Well, my pretty creature, will you make me happy by giving me a kiss? - -MISS PRUE. - -No, indeed; I am angry with you. (_Runs and kisses him._) - -TATTLE. - -Hold, hold, that's pretty well.--But you should not have given it me, -but have suffered me to have taken it. - -MISS PRUE. - -Well, we'll do it again. - -TATTLE. - -With all my heart.--Now then, my little angel. (_Kisses her._) - -MISS PRUE. - -Pish. - -TATTLE. - -That is right. Again, my charmer. (_Kisses again._) - -MISS PRUE. - -O fye, nay, now I can't abide you! - -TATTLE. - -Admirable! That was as well as if you had been born and bred in Covent -Garden.] - -[Note 132: - -MISS PRUE. - -Well, and there's a handsome gentleman, and a fine gentleman, and a -sweet gentleman, that was here, that loves me, and I love him; and if -he sees you speak to me any more, he'll thrash your jacket for you, he -will; you great sea-calf. - -BEN. - -What! do you mean that fair-weather spark that was here just now? Will -he thrash my jacket? Let'n, let'n, let'n--but an he comes near me, -mayhap I may give him a salt-eel for's supper, for all that. What does -father mean, to leave me alone, as soon as I come home, with such a -dirty dowdy? Sea-calf! I an't calf enough to lick your chalked face, -you cheese-curd you.] - -[Note 133: Now my mind is set upon a man; I will have a man some way -or other. Oh! methinks I'm sick when I think of a man.... - -FORESIGHT. - -Hussy, you shall have a rod. - -MISS PRUE. - -A fiddle of a rod! I'll have a husband. And if you won't get me one, -I'll get one for myself. I'll marry our Robin the butler. He says he -loves me, and he's a handsome man, and shall be my husband. I warrant -he'll be my husband, and thank me too, for he told me so.] - -[Note 134: Congreve, _The Way of the World_.] - -[Note 135: But art thou sure Sir Rowland will not fail to come? Or -will he not fail when he does come? Will he be importunate, Foible, -and push? For if he should not be importunate--I shall never break -decorum.--I shall die with confusion, if I am forced to advance.--Oh -no, I can never advance. I shall swoon, if he should expect advances. -No, I hope Sir Rowland is better bred than to put a lady to the -necessity of breaking her forms. I won't be too coy neither--I won't -give him despair.--But a little disdain is not amiss--a little scorn -is alluring. - -FOIBLE. - -A little scorn becomes your Ladyship. - -LADY WISHFORT. - -Yes, but tenderness becomes me best--a sort of dyingness. You see that -picture has a sort of a--ha, Foible?--a swimmingness in the -eyes.--Yes, I'll look so.--My niece affects it. But she wants -features.--Is Sir Rowland handsome? Let my toilet be removed.--I'll -dress above. I'll receive Sir Rowland here.--Is he handsome? Don't -answer me. I won't know. I'll be inspirated. I'll be taken by -surprise.... - -LADY WISHFORT. - -And how do I look, Foible? - -FOIBLE. - -Most killing well, madam. - -LADY WISHFORT. - -Well, and how shall I receive him? In what figure shall I give his -heart the first impression?--Shall I sit?--No, I won't sit--I'll -walk--ay, I'll walk from the door upon his entrance, and then turn -full upon him.--No, that will be too sudden.--I'll lie--ay, I'll lie -down.--I'll receive him in my little dressing-room; there is a -couch.--Yes, yes, I'll give the first impression on a couch.--I won't -lie neither, but loll and lean upon an elbow, with one foot a little -dangling off, jogging in a thoughtful way.--Yes; and then as soon as -he appears, start,--ay, start, and be surprised, and rise to meet him -with most pretty disorder.] - -[Note 136: Congreve, _Double Dealer_.] - -[Note 137: - -MILLEFOND. - -For heaven's sake, madam. - -LADY PLIANT. - -O, name it no more!--Bless me, how can you talk of heaven! and have so -much wickedness in your heart!--May be you don't think it a sin.--They -say some of you gentlemen don't think it a sin.--May be it is no sin -to them that don't think it so. Indeed, if I did not think it a -sin.--But still my honour, if it were no sin.--But then to marry my -daughter, for the conveniency of frequent opportunities.--I'll never -consent to that. As sure as can be, I'll break the match. - -MILLEFOND. - -Death and amazement! Madam, upon my knees. - -LADY PLIANT. - -Nay, nay, rise up. Come, you shall see my good nature. I know Love is -powerful, and nobody can help his passion. 'Tis not your fault; nor I -swear it is not mine.--How can I help it, if I have charms? And how -can you help it if you are made a captive? I swear it is pity it -should be a fault.--But my honour!--Well, but your honour too.--But -the sin!--Well, but the necessity.--O Lord, here is somebody coming. I -dare not stay. Well, you must consider of your crime, and strive as -much as can be against it.--Strive, be sure.--But don't be melancholy, -don't despair.--But never think that I'll grant you anything. O Lord, -no.--But be sure you lay aside all thoughts of the marriage; for -though I know you don't love Cynthia, only as a blind for your passion -for me, yet it will make me jealous.--O Lord, what did I say? Jealous! -No, no; I can't be jealous, for I must not love you.--Therefore don't -hope.--But don't despair neither.--O, they are coming, I must fly.] - -[Note 138: Congreve, _The Way of the World_.] - -[Note 139: Sententious Mirabell! Prithee, don't look with that violent -and inflexible wise face, like Salomon on the dividing of the child in -an old tapestry-hanging.... Ha, ha, ha, pardon me, dear creature, I -must laugh, though I grant you 'tis a little barbarous, ha, ha, ha!] - -[Note 140: Ah! I'll never marry unless I am first made sure of my will -and pleasure!... My dear liberty, shall I leave thee? My faithful -solitude, my darling contemplation, must I bid you adieu? Ay, adieu; -my morning thoughts, agreeable wakings, indolent slumbers, all ye -douceurs, ye sommeils du matin, adieu.--I can't do it; 'tis more than -impossible.--Positively, Mirabell, I'll lie a bed in a morning as long -as I please. - -MIRABELL. - -Then I'll get up in a morning as early as I please. - -MILLAMANT. - -Ah! idle creature, get up when you will. And d'ye hear, I won't be -called names after I'm married; positively, I won't be called names. - -MIRABELL. - -Names! - -MILLAMANT. - -Ay, as wife, spouse, my dear, joy, jewel, love, sweet heart, and the -rest of that nauseous cant, in which men and their wives are so -fulsomely familiar.--I shall never bear that.--Good Mirabell, don't -let us be familiar or fond, nor kiss before folks, like my Lady Fadler -and Sir Francis. Let us never visit together, nor go to a play -together; but let us be very strange and well bred. Let us be as -strange as if we had been married a great while, and as well bred as -if we were not married at all. - -MIRABELL. - -Shall I kiss your hand upon the contract? - -MILLAMANT. - -Fainall, what shall I do? Shall I have him? I think I must have him. - -FAINALL. - -Ay, ay, take him, take him. What should you do? - -MILLAMANT. - -Well, then--I'll take my death I'm in a horrid fright.--Fainall, I shall -never say it.--Well--I think--I'll endure you. - -FAINALL. - -Fy, fy, have him, have him, and tell him so in plain terms. For I am -sure you have a mind to him. - -MILLAMANT. - -Are you? I think I have.--And the horrid man looks as if he thought so -too.--Well, you ridiculous thing you, I'll have you.--I won't be -kissed, nor I won't be thanked.--Here, kiss my hand though.--So hold -your tongue now; don't say a word.] - -[Note 141: - -AMANDA. - -How did you live together? - -BERINTHIA. - -Like man and wife, asunder. He loved the country, and I the town; he -hawks and hounds, I coaches and equipage; he eating and drinking, I -carding and playing; he the sound of a horn, I the squeak of a fiddle. -We were dull company at table; worse a-bed. Whenever we met, we gave -one another the spleen; and never agreed but once, which was about -lying alone. (Vanbrugh, _Relapse_, acte II, fin.) - -Voyez encore dans Vanbrugh, _A Journey to London_. Rarement la laideur -et la corruption de la nature brutale ou mondaine ont été étalées plus -à vif. La petite Betty et son frère sont à pendre. - -MISTRESS FORESIGHT. - -Do you think any woman honest? - -SCANDAL. - -Yes, several, very honest.--They'll cheat a little at cards, -sometimes; but that is nothing. - -MISTRESS FORESIGHT. - -Pshaw! But virtuous, I mean. - -SCANDAL. - -Yes, faith. I believe some women are virtuous too. But 'tis as I -believe--some men are valiant through fear.--For why should a man -court danger, or a woman shun pleasure? (Congreve, _Love for Love_.)] - -[Note 142: We are as wicked as men, but our vices lie another way. -They have more courage than we; so they commit more bold impudent -sins. They quarrel, fight, swear, drink, blaspheme, and the like. -Whereas we, being cowards, only backbite, tell lies, cheat cards, and -so forth. (Vanbrugh, _Provoked Wife_.) - -Voyez aussi dans cette pièce le caractère de Mademoiselle, femme de -chambre française. Ils représentent le vice français comme plus -impudent encore que le vice anglais.] - -[Note 143: Give me a man that keeps his five senses keen and bright as -his sword, that has them always drawn out in their just order and -strength, with his reason as commander at the head of them, that -detaches them by turns upon whatever party of pleasure agreeably -offers, and commands them to retreat upon the least appearance of -disadvantage or danger. - -I love a fine house, but let another keep it; and so just I love a -fine woman. (Acte I, scene I.) - -Catéchisme de l'amour: - -What are the objects of that passion? - -Youth, beauty, and clean linen. (Farquhar, _The Beaux Stratagem_.) - -As I am a gentleman, a man of the town, one that wears good clothes, -eats, drinks, and wenches sufficiently. (Dryden, _Mock Astrologer_.)] - -[Note 144: The first thing that I would do, should be to lie with her -chambermaid, and hire three or four wenches of the neighbourhood to -report that I have got them with child. - -I never quarrel with anything in my cups, but an oysterwench, or a -cookmaid; and if they be not civil, I knock them down.] - -[Note 145: You should have just so much disgust for your husband as -may be sufficient to make you relish your lover. (Congreve, _The Way -of the World_, acte II, scene IV.)] - -[Note 146: - -MISTRESS FAINALL. - -Why did you make me marry this man? - -MIRABELL. - -Why do we daily commit disagreeable and dangerous actions? To save -that idol reputation....] - -[Note 147: If the familiarity of our loves had produced that -consequence of which you were apprehensive, where could you have fixed -a father's name with credit, but on a husband?] - -[Note 148: A better man ought not to have been sacrificed to the -occasion; a worse had not answered the purpose. When you are weary of -him, you know your remedy.] - -[Note 149: Rôle du chapelain Foigard dans Farquhar (_Beaux -Stratagem_), de Mademoiselle, et en général, de tous les Français.] - -[Note 150: Rôle d'Amanda dans _Relapse_ (Vanbrugh); rôle de mistress -Sullen, conversion des deux viveurs, dans _The Beaux Stratagem_ -(Farquhar).] - -[Note 151: Though marriage be a lottery in which there are a wondrous -many blanks, yet there is one inestimable lot, in which the only -heaven upon earth is written. - -To be capable of loving one, doubtless, is better than to possess a -thousand. (Vanbrugh.)] - - -X - -Cependant, dans ce déclin continu de l'invention théâtrale et dans ce -vaste déplacement de la séve littéraire, quelques pousses percent -encore de loin en loin du côté de la comédie: c'est que les hommes ont -toujours envie de se divertir, et que le théâtre est toujours un lieu -de divertissement. Une fois que l'arbre est planté, il subsiste, -maigrement sans doute, avec de longs intervalles de sécheresse presque -complète et d'avortements presque constants, destiné pourtant à des -renouvellements imparfaits, à des demi-floraisons passagères, parfois -à des productions inférieures qui bourgeonnent dans ses plus bas -rameaux. Même lorsque les grands sujets sont épuisés, il y a place -encore çà et là pour des inventions heureuses. Qu'un homme d'esprit, -adroit, exercé, se rencontre, il saisira les grotesques au passage; il -portera sur la scène quelque vice ou quelque travers de son temps; le -public accourra, et ne demandera pas mieux que de se reconnaître et de -rire. Il y eut un de ces succès, lorsque Gay, dans son _Opéra du -Gueux_, mit en scène la coquinerie du grand monde, et vengea le public -de Walpole et de la cour. Il y eut un de ces succès, lorsque -Goldsmith, inventant une série de méprises, conduisit son héros et -son auditoire à travers cinq actes de quiproquos[152]. Après tout, si -la vraie comédie ne peut vivre qu'en certains siècles, la comédie -ordinaire peut vivre dans tous les siècles. Elle est trop voisine du -pamphlet, du roman, de la satire, pour ne pas se relever de temps en -temps par le voisinage du roman, de la satire et du pamphlet. Si j'ai -un ennemi, au lieu de l'attaquer dans une brochure, je puis le -transporter sur les planches. Si je suis capable de bien peindre un -personnage dans un récit, je ne suis pas fort éloigné du talent qui -rassemblera toute l'âme de ce personnage en quelques réponses. Si je -sais railler joliment un vice dans une pièce de vers, je parviendrai -sans trop d'efforts à faire parler ce vice par la bouche d'un acteur. -Du moins, je serai tenté de l'entreprendre; je serai séduit par -l'éclat extraordinaire que la rampe, la déclamation, la mise en scène -donnent à une idée; j'essayerai de porter la mienne sous cette lumière -intense; je m'y emploierai, quand même il s'agirait pour cela de -forcer un peu ou beaucoup mon talent. Au besoin, je me ferai illusion; -je remplacerai par des expédients l'originalité naïve et le vrai génie -comique; si en quelques points on reste au-dessous des premiers -maîtres, en quelques points aussi on peut les surpasser; on peut -travailler son style, raffiner, trouver de plus jolis mots, des -railleries plus frappantes, un échange plus vif de ripostes -brillantes, des images plus neuves, des comparaisons plus -pittoresques; on peut prendre à l'un un caractère, à l'autre une -situation, emprunter chez une nation voisine, dans un théâtre vieilli, -aux bons romans, aux pamphlets mordants, aux satires limées, aux -petits journaux, accumuler les effets, servir au public un ragoût plus -concentré et plus appétissant; on peut surtout perfectionner sa -machine, huiler ses rouages, arranger les surprises, les coups de -théâtre, le va-et-vient de l'intrigue en constructeur consommé. L'art -de bâtir les pièces est capable de progrès comme l'art de faire des -horloges. Un vaudevilliste, aujourd'hui, trouve ridicule la moitié des -dénoûments de Molière; et, en effet, beaucoup de vaudevillistes font -les dénoûments mieux que Molière; on parvient, à la longue, à ôter du -théâtre toutes les maladresses et toutes les longueurs. Un style -piquant et un agencement parfait; du sel dans toutes les paroles et du -mouvement dans toutes les scènes; une surabondance d'esprit et des -merveilles d'habileté; par-dessus tout cela, une vraie verve animale -et le secret plaisir de se peindre; de se justifier, de se glorifier -publiquement soi-même: voilà les origines de _l'École de médisance_, -et voilà les sources du talent et du succès de Sheridan. - -Il était contemporain de Beaumarchais, et par son talent comme par sa -vie il lui ressemble. Les deux moments, les deux théâtres, les deux -caractères se correspondent. Comme Beaumarchais, c'est un aventurier -heureux, habile, aimable et généreux, qui arrive au succès par le -scandale, qui tout d'un coup petille, éblouit, monte d'un élan au plus -haut de l'empyrée politique et littéraire, semble se fixer parmi les -constellations, et, pareil à une fusée éclatante, aboutit vite à -l'épuisement. Rien ne lui avait manqué; il avait tout atteint, de -prime-saut, sans effort apparent, comme un prince qui n'a qu'à se -montrer pour trouver sa place. Tout ce qu'il y a de plus exquis dans -le bonheur, de plus brillant dans l'art, de plus élevé dans le monde, -il l'avait pris et comme par droit de naissance. Le pauvre jeune homme -inconnu, traducteur malheureux d'un sophiste grec illisible, et qui, à -vingt ans, se promenait dans Bath avec un gilet rouge et un chapeau à -cornes, sec d'espérances et toujours averti du vide de ses poches, -avait gagné le coeur de la beauté et de la musicienne la plus admirée -de son temps, l'avait enlevée à dix adorateurs riches, élégants, -titrés, s'était battu avec le plus mystifié des dix, l'avait battu, -avait emporté d'assaut la curiosité et l'attention publiques. De là, -s'attaquant à la gloire et à l'argent, il avait jeté coup sur coup à -la scène les pièces les plus diverses et les plus applaudies, -comédies, farce, opéra, vers sérieux; il avait acheté, exploité un -grand théâtre sans avoir un sou, improvisé les succès et les -bénéfices, et mené la vie élégante parmi les plaisirs les plus vifs de -la société et de la famille, au milieu de l'admiration et de -l'étonnement universels. De là, aspirant plus haut encore, il avait -conquis la puissance, il était entré à la Chambre des communes, il s'y -était montré l'égal des premiers orateurs, il avait combattu Pitt, -accusé Warren Hastings, appuyé Fox, raillé Burke, soutenu avec éclat, -avec désintéressement et avec constance, le rôle le plus difficile et -le plus libéral; il était devenu l'un des trois ou quatre hommes les -plus remarqués de l'Angleterre, l'égal des plus grands seigneurs, -l'ami du prince royal, même à la fin grand fonctionnaire, receveur -général du duché de Cornwall, trésorier de la flotte. En toute -carrière il prenait la tête. «Quelque chose que Sheridan ait faite ou -voulu faire, dit lord Byron, cette chose-là a toujours été par -excellence la meilleure de son espèce. Il a écrit la meilleure -comédie, _l'École de médisance_; le meilleur opéra, _la Duègne_ (bien -supérieur, selon moi, à ce pamphlet populacier, _l'Opéra du Gueux_); -la meilleure farce, _le Critique_ (elle n'est que trop bonne pour -servir de petite pièce); la meilleure épître, _le monologue sur -Garrick_. Et, pour tout couronner, il a prononcé ce fameux discours -sur Warren Hastings, la meilleure harangue qu'on ait jamais composée -ou entendue en ce pays.» Toutes les règles ordinaires se renversaient -pour lui. Il avait quarante-quatre ans; les dettes commençaient à -pleuvoir sur lui; il avait trop soupé et trop bu; ses joues étaient -pourpres, son nez enflammé. Dans ce bel état il rencontre chez le duc -de Devonshire une jeune fille charmante, dont il s'éprend. Au premier -aspect, elle s'écrie: «Quelle horreur, un vrai monstre!» Il cause avec -elle; elle avoue qu'il est fort laid, mais qu'il a beaucoup d'esprit. -Il cause une seconde fois, une troisième fois, elle le trouve fort -aimable. Il cause encore, elle l'aime, et veut à toute force -l'épouser. Le père, homme prudent, qui souhaite rompre l'affaire, -déclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille -livres sterling; les quinze mille livres sterling se trouvent comme -par enchantement déposées entre les mains d'un banquier; le nouveau -couple part pour la campagne, et le père, rencontrant son fils, un -grand fils bien découplé, fort mal disposé en faveur de ce mariage, -lui persuade que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu'un -père puisse faire et l'événement le plus heureux dont un fils puisse -se réjouir. Quel que fût l'homme et quelle que fût l'affaire, il -persuadait; nul ne lui résistait, tout le monde tombait sous le -charme. Quoi de plus difficile, étant laid, que de faire oublier à une -jeune fille qu'on est laid? - -Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier à un -créancier qu'on lui doit de l'argent. Il y a quelque chose de plus -difficile encore, c'est de se faire prêter de l'argent par un -créancier qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est -arrêté pour dettes; Sheridan fait venir M. Henderson le fournisseur -rébarbatif, l'amadoue, l'intéresse, l'attendrit, l'exalte, l'enveloppe -de considérations générales et de haute éloquence, si bien que M. -Henderson offre sa bourse, veut absolument prêter deux cents livres -sterling, insiste, et, à la fin, à sa grande joie, obtient la -permission de les prêter. Nul n'était plus aimable, plus prompt à -gagner la confiance; rarement le naturel sympathique, affectueux et -entraînant s'est déployé plus entier: il séduisait, cela est à la -lettre. Au matin, les créanciers et les visiteurs remplissaient toutes -les chambres de son appartement; il arrivait souriant, d'un air aisé, -avec tant d'ascendant et de grâce, que les gens oubliaient leurs -besoins, leurs demandes, et semblaient n'être venus que pour le voir. -Sa verve était irrésistible; point d'esprit plus éblouissant; il était -inépuisable en bons mots, en inventions, en saillies, en idées neuves; -lord Byron, qui était bon juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni -imaginé de conversation plus extraordinaire. On passait la nuit à -l'écouter; nul ne l'égalait dans un souper; même ivre, il gardait son -esprit. Un jour il est ramassé par la garde, et on lui demande son -nom; il répond gravement: «Wilberforce.» Avec les étrangers, avec les -inférieurs, nulle morgue, nulle roideur; il avait par excellence ce -naturel expansif qui se montre toujours tout entier, qui ne se réserve -rien de lui-même, qui s'abandonne et se donne; il pleurait en recevant -de lord Byron une louange sincère, ou en contant ses misères de -plébéien parvenu. Rien de plus charmant que ces effusions; elles -mettent d'abord les hommes sur un pied de paix, d'amitié; ils quittent -tout de suite leur attitude défensive et précautionnée; ils voient -qu'on se livre à eux, et, par contre-coup, ils se livrent; -l'épanchement a provoqué l'épanchement. Un instant après, on voyait -jaillir chez Sheridan la verve impétueuse et étincelante; l'esprit -partait, petillait comme une fusillade; il parlait seul, avec un éclat -soutenu, une variété, un élan inépuisables, jusqu'à cinq heures du -matin. Contre un tel besoin d'improviser, de jouir et de s'épancher, -un homme est tenu de se mettre en garde; la vie ne se mène point comme -une fête; elle est une lutte contre les autres et contre soi-même; il -faut y considérer l'avenir, se défier, s'approvisionner; on n'y -subsiste point sans des précautions de marchand et des calculs de -bourgeois. Quand on soupe trop souvent, on finit par ne plus pouvoir -dîner; quand on a les poches percées, les écus s'écoulent; rien de -plus plat que cette vérité, mais elle est vraie. Les dettes -s'accumulaient, l'estomac ne digérait plus. Il avait perdu sa place au -Parlement, son théâtre avait brûlé; les huissiers se succédaient, et -les gens de loi avaient depuis longtemps pris possession de sa maison. -À la fin, un recors arrêta le mourant dans son lit, voulut l'emmener -dans ses couvertures, et ne lâcha prise que par crainte d'un procès: -le médecin avait déclaré que le malade mourrait en route. Un journal -fit honte aux grands seigneurs qui laissaient finir si misérablement -un pareil homme; ils accoururent et déposèrent leurs cartes à la -porte. Au convoi, deux frères du roi, des ducs, des comtes, des -évêques, les premiers personnages de l'Angleterre portèrent ou -suivirent le corps. Singulier contraste, et qui montre en abrégé tout -ce talent et toute cette vie: des lords à ses funérailles et des -recors à son chevet. - -Son théâtre y est conforme: tout y brille, mais le métal n'est pas -tout à lui, ni du meilleur aloi. Ce sont des comédies de société, les -plus amusantes qu'on ait jamais faites, mais ce ne sont guère que des -comédies de société. Imaginez les demi-_charges_ qu'on improvise vers -onze heures du soir dans un salon où l'on est intime. Sa première -pièce, _les Rivaux_, plus tard sa _Duègne_ et son _Critique_, en -regorgent et ne renferment guère que cela. Il y en a sur la voisine, -mistress Malaprop, une sotte prétentieuse qui emploie les grands mots -à tort et à travers, se sait bon gré de si bien placer les _épitaphes_ -devant les substantifs, et jure que sa nièce est aussi méchante qu'une -_allégorie_ sur les bords du Nil. Il y en a sur le voisin, M. Acres, -un Fier-à-Bras improvisé, qui se laisse engager dans un duel, et, -amené sur le terrain, pense à l'effet des balles, se représente le -testament, l'enterrement, l'embaumement, et voudrait bien être au -logis. Il y en a sur un domestique pataud et poltron, sur un père -colérique et braillard, sur une jeune fille sentimentale et -romanesque, sur un Irlandais duelliste et chatouilleux. Tout cela -défile et se heurte sans trop d'ordre à travers les surprises d'une -intrigue double, à force d'expédients et de rencontres, sans le -gouvernement ample et régulier d'une idée maîtresse. Mais on a beau -sentir le placage, l'entrain emporte tout; on rit de bon coeur; chaque -scène détachée passe bouffonne et rapide; on oublie que le valet -pataud a des répliques aussi ingénieuses que Sheridan lui-même[153], -et que le gentilhomme irascible parle aussi bien que le plus élégant -des écrivains[154]. Aussi bien l'inventeur est un écrivain; si, par -verve et par esprit de société, il a voulu divertir autrui et se -divertir lui-même, il n'a pas oublié les intérêts de son talent et le -soin de sa gloire. Il a du goût, il sent les finesses du style, le -mérite d'une image nouvelle, d'une opposition frappante, d'une -insinuation ingénieuse et calculée. Il a surtout de l'esprit, un -prodigieux esprit de conversation, l'art de garder, de réveiller -toujours l'attention, d'être mordant, divers, imprévu, de lancer la -riposte, de mettre en relief la sottise, d'accumuler coup sur coup les -saillies et les mots heureux. Enfin, il s'est formé depuis sa première -pièce, il a acquis l'expérience du théâtre; il travaille et rature; il -essaye ses diverses scènes, il les récrit, il les agence; il veut que -rien ne suspende l'intérêt, que nulle invraisemblance ne choque le -spectateur, que sa comédie roule avec la précision, la sûreté, l'unité -d'une belle machine. Il compose de bons mots, il les remplace par de -meilleurs, il aiguise toutes ses railleries, il les serre comme un -faisceau de dards, et met de sa main au dernier feuillet: «Fini, grâce -à Dieu.--Amen!»--Il a raison, car l'oeuvre lui a coûté de la peine; -il n'en fera pas une seconde. Ces sortes d'écrits, artificiels et -condensés comme les satires de La Bruyère, ressemblent à une fiole -ciselée, où l'auteur a distillé, sans en réserver rien, toute sa -réflexion, toutes ses lectures et tout son esprit. - -Qu'y a-t-il dans cette célèbre _École de médisance_? Et comment a-t-il -fait pour jeter sur cette comédie anglaise, qui allait s'éteignant -chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succès? Il a pris -deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pièces de -Molière, _le Misanthrope_ et _le Tartufe_; et de ces deux substances -puissantes, condensées avec une dextérité admirable, il a fait un feu -d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molière, il n'y -a qu'une médisante, Célimène; les autres personnes ne sont là que pour -lui fournir la réplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse; -encore raille-t-elle avec une sorte de mesure, sans se presser, en -vraie reine de salon qui a le temps de causer, qui se sait écoutée, -qui s'écoute; elle est femme du monde, elle garde le ton de la belle -conversation; même pour effacer l'âcreté, voici venir au milieu des -médisances la raison calme, le discours sensé de l'aimable Éliante. -Molière met en scène les méchancetés du monde et ne les grossit pas; -ici elles sont plutôt grossies que peintes: «Merci de ma vie! dit sir -Peter, une réputation tuée à chaque parole!» En effet, ils sont -féroces, et c'est une vraie curée; même ils se salissent pour mieux -outrager. Mistress Candour dit que «lord Buffalo a découvert milady -dans une maison de renommée médiocre.» Elle ajoute qu'une veuve de «la -rue voisine a guéri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes -d'une façon tout à fait surprenante[155].» L'acharnement est si fort -qu'ils descendent au rôle de bouffons. La plus élégante personne du -salon, lady Teazle, montre ses dents pour singer une femme ridicule, -tire sa bouche d'un côté, fait des grimaces. Nul arrêt, nul -adoucissement; les sarcasmes partent en fusillade. L'auteur en a fait -provision, il faut bien qu'il les emploie. C'est lui qui parle par la -bouche de chacun de ses personnages; il leur donne à tous le même -esprit, je veux dire son esprit, son ironie, son âpreté, sa vigueur -pittoresque; quels qu'ils soient, badauds, fats, vieilles filles, il -n'importe; il ne s'agit pour lui que d'éclater en une minute par vingt -explosions. «Ne raillons pas: c'est ce que je répète constamment à ma -cousine Ogle, et vous savez qu'elle se croit arbitre en fait de -beauté.--Très-justement, car elle possède elle-même une collection de -traits empruntés à toutes les nations du monde.--C'est vrai, elle a un -front irlandais.--Des cheveux écossais.--Un nez hollandais.--Des -lèvres autrichiennes.--Un teint d'Espagnole.--Et des dents à la -chinoise.--Bref, sa figure ressemble à une table d'hôte de Spa, où il -n'y a pas deux convives de la même nation.--Ou bien à quelque congrès -à la fin d'une guerre générale, dans lequel toutes les parties jusqu'à -ses yeux semblent avoir des directions différentes, et où le nez et le -menton semblent seuls disposés à se rencontrer[156].--Monsieur -Surface, vous avez de mauvaises nouvelles de votre frère; mais, pour -moi, je ne l'ai jamais cru si déréglé qu'on le dit. Il a perdu tous -ses amis, mais il n'y a personne dont les juifs disent autant de -bien.--Très-vrai, sur ma foi! Si la juiverie pouvait élire, je crois -que Charles serait alderman; parole d'honneur, personne n'est plus -populaire en cet endroit-là. J'apprends qu'il paye plus d'annuités que -la tontine irlandaise, et que, toutes les fois qu'il est malade, ils -font dire des prières pour sa guérison dans leurs synagogues.--Et -personne qui vive avec plus de splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il -invite ses amis, il se met à table avec une douzaine de ses cautions, -qu'il a une vingtaine de marchands attendant dans son antichambre et -un huissier derrière la chaise de chaque convive[157].--Monsieur -Surface, je n'ai pas eu l'intention de vous blesser; mais comptez -là-dessus, votre frère est tout à fait coulé bas.--Parole d'honneur, -coulé aussi bas qu'un homme l'a jamais été; il ne trouverait pas une -guinée à emprunter.--Tout est vendu dans son logis, tout ce qui était -transportable.--J'ai vu quelqu'un qui a été chez lui. Rien de laissé, -sauf quelques bouteilles vides oubliées, et les portraits de famille, -qui, je crois, sont enchâssés dans les lambris.--Et j'ai eu aussi le -chagrin d'entendre de mauvaises histoires contre lui.--Oh! il a fait -beaucoup de vilaines choses, cela est certain.--Mais pourtant, comme -il est votre frère....--Nous vous dirons tout à une autre -occasion[158].» Voilà comme il a acéré, multiplié, enfoncé jusqu'au -vif les épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de -s'ennuyer devant une décharge si bien nourrie de méchancetés et de -bons mots? - -Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi -l'hypocrite. Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu: Joseph -Surface ne porte plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie; il -n'a plus, comme son grand-père, un tempérament de cocher, une audace -d'homme d'action, des façons de bedeau, une encolure de moine. Il est -simplement égoïste et prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue, -c'est un peu malgré lui; il n'y tient qu'à demi, en jeune homme -correct, bien habillé, passablement renté, assez timide et méticuleux -de son naturel, de façons discrètes, et dépourvu de passions -violentes; tout est chez lui douceâtre et poli; il est de son temps; -il ne fait pas étalage de religion, mais de morale; c'est un gentleman -à sentences, à beaux sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau, -faiseur de phrases. Sur ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de -quoi bâtir un drame; et les grandes situations que Sheridan prend à -Molière perdent la moitié de leur force en s'appuyant sur un si -mesquin support. Mais comme la rapidité, l'abondance, le naturel des -événements couvrent cette insuffisance! comme l'adresse suffit à tout! -comme elle semble capable de suppléer à tout, même au génie! comme le -spectateur rit de voir Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un -renard dans son terrier; obligé de dissimuler la femme, puis de -cacher le mari; forcé de courir de l'un à l'autre, occupé à renfoncer -l'une derrière son paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se -jeter dans ses propres piéges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre, -le mari aux yeux de la femme, le neveu aux yeux de l'oncle; à perdre -la seule personne qu'il tienne à justifier, j'entends le précieux et -immaculé Joseph Surface; à se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué, -confondu, en dépit de ses habiletés et justement par ses habiletés, -coup sur coup, sans trêve ni remède; à s'en aller, le pauvre renard, -la queue basse, le pelage gâté, parmi les huées et les cris! Et comme -en même temps, tout à côté, les prises de bec de sir Peter et de sa -femme, le souper, les chansons, la vente des portraits chez le -prodigue viennent mettre une comédie dans la comédie, et renouveler -l'intérêt en renouvelant l'attention! On cesse de songer à -l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à -l'altération de la vérité; on se laisse emporter par la vivacité de -l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du -dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de -la grande invention la verve et l'esprit sont les plus agréables dons -du monde; on les savoure à leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur -place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets -substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils -fournissent le dessert. - -Ce dessert achevé, il faut sortir le table. Après Sheridan, nous en -sortons tout de suite. Dorénavant la comédie languit, s'éteint; il -n'en reste plus que la farce, _les Domestiques du grand ton_, de -Townley, les grotesques de George Colman, un précepteur, une vieille -fille, des paysans avec leur accent local; la caricature survit à la -peinture, et le _Punch_ fait rire encore lorsque l'âge des Reynolds et -des Gainsborough est passé. Aujourd'hui, il n'y a pas en Europe de -scène plus vide, et la bonne compagnie l'abandonne au peuple. C'est -que la forme de société et d'esprit qui l'avait suscitée a disparu. Ce -qui avait dressé le théâtre anglais de la Renaissance, c'était la -vivacité et la surabondance de la conception prime-sautière, qui, -incapable de s'étaler en raisonnements alignés ou de se formuler par -des idées philosophiques, ne trouvait son expression naturelle qu'en -des actions mimées et en des personnages parlants. Ce qui avait -alimenté la comédie anglaise du dix-septième siècle, c'étaient les -besoins de la société polie, qui, habituée aux représentations de la -cour et aux parades du monde, allait chercher sur la scène la peinture -de ses entretiens et de ses salons. Avec la chute de la cour et avec -l'arrêt de l'invention mimique, le vrai drame et la vraie comédie -disparaissent; ils passent de la scène dans les livres. C'est -qu'aujourd'hui on ne vit plus en public à la façon des ducs brodés de -Louis XIV et de Charles II, mais en famille ou devant une table de -travail; le roman remplace le théâtre en même temps que la vie -bourgeoise succède à la vie de cour. - -[Note 152: _She Stoops to Conquer._] - -[Note 153: - -ACRES. - -Odds blades! David, no gentleman will ever risk the loss of his -honour. - -DAVID. - -I say then, it would be but civil in honour never to risk the loss of -a gentleman. Look'ee, master, this honour seems to me a marvellously -false friend, ay truly, a very courtier-like servant.] - -[Note 154: - -SIR ANTHONY. - -Nay, but Jack, such eyes! So innocently wild! So bashfully irresolute! -not a glance but speaks and kindle some thought of love! Then, Jack! -her cheeks! so deeply blushing at the insinuation of her tell-tale -eyes! Then, Jack, her lips! O Jack, lips, smiling at their own -discretion, and if not smiling, more sweetly pouting, more lovely in -sullenness!] - -[Note 155: - -MRS. CANDOUR. - -To-day, Mrs. Clackitt assured me, Mr. and Mrs. Honeymoon were at last -become man and wife, like the rest of their acquaintance. She likewise -hinted that a certain widow, in the next street, had got rid of her -dropsy and recovered her shape in a most surprising manner. And at the -same time Miss Tattle, who was by, affirmed that Lord Buffalo had -discovered his lady at a house of no extraordinary fame; and that Sir -Harry Bouquet and Tom Saunter were to measure swords on a similar -provocation.] - -[Note 156: - -MRS. CANDOUR. - -Well, I will never join in ridiculing a friend; and so I constantly -tell my cousin Ogle, and you all know what pretensions she has to be -critical on beauty. - -CRAB. - -Oh, to be sure! she has herself the oddest countenance that ever was -seen; 'tis a collection of features from all the different countries -of the globe. - -SIR BENJAMIN. - -So she has, indeed.... an Irish front.... - -CRAB. - -Caledonian locks.... - -SIR BENJAMIN. - -Dutch nose.... - -CRAB. - -Austrian lips.... - -SIR BENJAMIN. - -Complexion of a Spaniard.... - -CRAB. - -And teeth _à la chinoise_.... - -SIR BENJAMIN. - -In short, her face resembles a _table d'hôte_ at Spa, where no two -guests are of a nation.... - -CRAB. - -Or a congress at the close of a general war; wherein all the members, -even to her eyes, appear to have a different interest, and her nose -and chin are the only parties likely to join issue.] - -[Note 157: - -CRAB. - -Sad comfort, whenever he returns, to hear how your brother has gone -on! - -JOSEPH SURFACE. - -Charles has been imprudent, sir, to be sure; but I hope no busy people -have already prejudiced Sir Oliver against him. He may reform. - -SIR BENJAMIN. - -To be sure he may: for my part, I never believed him to be so utterly -void of principle as people say; and, though he has lost all his -friends, I am told nobody is better spoken of by the Jews. - -CRAB. - -That's true, egad, nephew. If the Old Jewry was a ward, I believe -Charles would be an alderman: no man more popular there, fore Gad! I -hear he pays as many annuities as the Irish tontine; and that, -whenever he is sick, they have prayers for the recovery of his health -in all the synagogues. - -SIR BENJAMIN. - -Yet no man lives in greater splendour. They tell me, when he -entertains his friends, he will sit down to dinner with a dozen of his -own securities; have a score of tradesmen waiting in the antechamber, -and an officer behind every guest's chair.] - -[Note 158: - -SIR BENJAMIN. - -Mr. Surface, I do not mean to hurt you; but depend on 't, your brother -is utterly undone. - -CRAB. - -O Lud, ay! undone as ever man was--can't raise a guinea. - -SIR BENJAMIN. - -And every thing sold, I'm told, that was movable. - -CRAB. - -I have seen one that was at his house. Not a thing left but some empty -bottles that were overlooked, and the family pictures, which I believe -were framed in the wainscots. - -SIR BENJAMIN. - -And I'm very sorry also to hear some bad stories against him. -(_Going_). - -CRAB. - -Oh, he has done many mean things, that's certain. - -SIR BENJAMIN. - -But, however, as he's your brother.... (_Going._) - -CRAB. - -We'll tell you all another opportunity.] - - - - -CHAPITRE II - -Dryden. - - I. Débuts de Dryden. -- Fin de l'âge poétique. -- Cause des - décadences et des renaissances littéraires. - - II. Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses lectures. - -- Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son caractère. -- Son - public. -- Ses amitiés. -- Ses querelles. -- Concordance de sa - vie et de son talent. - - III. Les théâtres rouverts et transformés. -- Le nouveau public - et le goût nouveau. -- Théories dramatiques de Dryden. -- Son - jugement sur l'ancien théâtre anglais. -- Son jugement sur le - nouveau théâtre français. -- Son oeuvre composite. -- Disparates - de son théâtre. -- _L'Amour tyrannique._ -- Grossièretés de ses - personnages. -- _L'Empereur de l'Inde_, _Aurengzèbe_, - _Almanzor_. - - IV. Style de ce théâtre. -- Le vers rimé. -- La diction fleurie. - -- Les tirades pédantesques. -- Désaccord du style classique et - des événements romantiques. -- Comment Dryden reprend et gâte les - inventions de Shakspeare et de Milton. -- Pourquoi ce drame n'a - pas abouti. - - V. Mérites de ce drame. -- Personnages d'Antoine et de don - Sébastien. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _L'Orpheline, - Venise sauvée._ - - VI. Dryden écrivain. -- Espèce, portée, limites de son esprit. -- - Sa maladresse dans la flatterie et les gravelures. -- Sa - pesanteur dans la dissertation et la discussion. -- Sa vigueur et - son honnêteté foncière. - - VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans la - politique et la religion. -- Poëmes politiques de Dryden: - _Absalon et Achitophel, la Médaille._ -- Poëmes religieux de - Dryden: _Religio Laici, la Biche et la Panthère._ -- Âpreté et - virulence de ces poëmes. -- _Mac Flecnoe._ - - VIII. Apparition de l'art d'écrire. -- Différence entre la forme - d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de l'âge - classique. -- Procédés de Dryden. -- La diction soutenue et - oratoire. - - IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. -- - Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations. -- Ses - contes et ses épîtres. -- Ses défauts. -- Ses mérites. -- Sérieux - de son caractère, élans de son inspiration, accès d'éloquence - poétique. -- _Ode pour la fête de sainte Cécile._ - - X. Fin de Dryden. -- Ses misères. -- Sa pauvreté. -- En quoi son - oeuvre est incomplète. -- Sa mort. - - -La comédie nous a emmenés bien loin; il faut revenir, considérer les -autres genres. Au centre du grand courant se meut un esprit supérieur. -Dans l'histoire de ce talent, on verra l'histoire de l'esprit anglais -classique, sa structure, ses lacunes et ses puissances, sa formation -et son développement. - - -I - -Il s'agit d'un jeune homme, lord Hastings, mort à dix-neuf ans de la -petite vérole. - - Son corps était un orbe, et son âme sublime--se mouvait autour - des pôles de la vertu et du savoir....--Viens, docte Ptolémée, et - essaye--de mesurer la hauteur de ce héros....--Les pustules - gonflées d'orgueil qui bourgeonnaient à travers sa chair,--comme - des boutons de roses, s'enfonçaient dans sa peau de lis.--Chaque - petite rougeur avait une larme en elle--pour pleurer la faute que - commettait sa naissance;--ou bien étaient-ce des diamants envoyés - pour orner sa peau,--sa peau, le coffret d'une âme intérieure - plus riche encore?--Il n'y eut pas besoin de comète pour prédire - ce changement,--puisque son cadavre pouvait passer pour une - constellation[159]! - -C'est par ces belles choses que débuta Dryden, le plus grand poëte de -l'âge classique en Angleterre. - -De telles énormités indiquent la fin d'un âge littéraire. L'excès de -la sottise en poésie, comme l'excès de l'injustice en politique, amène -et prédit les révolutions. La Renaissance, effrénée et inventive, -avait livré les esprits aux fougues et aux caprices de l'imagination, -aux bizarreries, aux curiosités, aux dévergondages de la verve qui ne -se soucie que de se satisfaire, qui éclate en singularités, qui a -besoin de nouveautés, et qui aime l'audace et l'extravagance, comme la -raison aime la justesse et la vérité. Le génie éteint, resta la folie; -l'inspiration ôtée, on n'eut plus que l'absurdité. Jadis le désordre -et l'élan intérieur produisaient et excusaient les _concetti_ et les -écarts; désormais on les fit à froid, par calcul et sans excuse. Ils -exprimaient jadis l'état de l'esprit, désormais ils le démentirent. -Ainsi s'accomplissent les révolutions littéraires. La forme, qui -n'est plus inventée ni spontanée, mais imitée et transmise, survit à -l'esprit passé qui l'a faite, et contredit l'esprit présent qui la -défait. Cette lutte préalable et cette transformation progressive -composent la vie de Dryden, et expliquent son impuissance et ses -chutes, son talent et son succès. - -[Note 159: - - His body was an orb, his sublime soul - Did move on Virtue's and on Learning's pole. - ....Come, learned Ptolemy, and trial make - If thou this hero's altitude canst take. - - ....Blisters with pride swell'd, which through's flesh did sprout - Like rosebuds, stuck i' th' lilly skin about. - Each little pimple had a tear in it - To wail the fault its rising did commit. - - Or were these gems sent to adorn his skin, - The cabinet of a richer soul within? - No cornet need foretell his change drew on - Whose corpse might seem a constellation.] - - -II - -Ses commencements font un contraste frappant avec ceux des poëtes de -la Renaissance, acteurs, vagabonds, soldats, qui dès l'abord roulaient -dans tous les contrastes et toutes les misères de la vie active. Il -naquit vers 1631, d'une bonne famille: son grand-père et son oncle -étaient barons; sir Gilbert Pickering, son parent, fut chevalier, -député, membre sous Cromwell du conseil des vingt et un, l'un des -grands officiers de la nouvelle cour. Dryden fut élevé dans une -excellente école, chez le docteur Busby, alors célèbre; il passa -ensuite quatre ans à Cambridge. Ayant hérité, par la mort de son père, -d'un petit domaine, il n'usa de sa liberté et de sa fortune que pour -persister dans sa vie studieuse, et s'enferma à l'université trois ans -encore. Vous voyez ici les habitudes régulières d'une famille -honorable et aisée, la discipline d'une éducation suivie et solide, le -goût des études classiques et complètes. De telles circonstances -annonçaient et préparaient non un artiste, mais un écrivain. - -Je trouve les mêmes inclinations et les mêmes signes dans le reste de -sa vie privée ou publique. Il passe régulièrement sa matinée à écrire -ou à lire, puis dîne en famille. Ses lectures sont d'un homme instruit -et d'un esprit critique, qui songe peu à se divertir où à s'enflammer, -mais qui apprend et qui juge: Virgile, Ovide, Horace, Juvénal, Perse, -voilà ses auteurs favoris; il en traduit plusieurs, il a leurs noms -sans cesse sous la plume; il discute leurs opinions et leur mérite, il -se nourrit de cette raison que les habitudes oratoires ont imprimée -dans toutes les oeuvres de l'esprit romain. Il est familier avec les -nouvelles lettres françaises, héritières des latines, avec Corneille -et Racine, avec Boileau, Rapin et Bossu; il raisonne avec eux, souvent -d'après eux, écrit avec réflexion, et ne manque guère d'arranger -quelque bonne théorie pour justifier chacune de ses nouvelles pièces. -Sauf quelques inexactitudes, il connaît fort bien la littérature de sa -nation, marque aux auteurs leur rang, classe les genres, remonte -jusqu'au vieux Chaucer, qu'il traduit et rajeunit. Ainsi muni, il va -s'asseoir l'après-midi au café de Will, qui est le grand rendez-vous -littéraire; les jeunes poëtes, les étudiants qui sortent de -l'université, les amateurs de style se pressent autour de sa chaise, -qui est soigneusement placée l'été près du balcon, l'hiver au coin de -la cheminée, heureux d'un mot, d'une prise de tabac respectueusement -puisée dans sa docte tabatière. C'est qu'en effet il est le roi du -goût et l'arbitre des lettres; il juge les nouveautés, la dernière -tragédie de Racine, une lourde épopée de Blackmore, les premières -odes de Swift, un peu vaniteux, louant ses propres écrits jusqu'à dire -«qu'on n'a jamais composé et qu'on ne composera jamais une plus belle -ode» que sa pièce sur _la fête d'Alexandre_, mais communicatif, aimant -ce renouvellement d'idées que la discussion ne manque jamais de -produire, capable de souffrir la contradiction et de donner raison à -son adversaire. Ces moeurs montrent que la littérature est devenue une -oeuvre d'étude, non d'inspiration, un emploi du goût, non de -l'enthousiasme, une source de distractions, non d'émotions. - -Son public, ses amitiés, ses actions, ses luttes aboutissent au même -effet. Il vécut parmi les grands et les gens de cour, dans la société -de moeurs artificielles et de langage calculé. Il avait épousé la -fille de Thomas, comte de Berkshire; il fut historiographe, puis poëte -lauréat. Il voyait fréquemment le roi et les princes. Il adressait -chacune de ses oeuvres à un seigneur dans une préface louangeuse -écrite en style de domestique, et qui témoignait d'un commerce intime -avec les grands. Il recevait une bourse d'or pour chaque dédicace, -allait remercier, introduisait les uns sous des noms déguisés dans son -_Essai sur le Drame_, écrivait des introductions pour les oeuvres des -autres, les appelait Mécène, Tibulle ou Pollion, discutait avec eux -les oeuvres et les opinions littéraires. L'établissement d'une cour -avait amené la conversation, la vanité, l'obligation de paraître -lettré et d'avoir bon goût, toutes les habitudes de salon qui sont les -sources de la littérature classique, et qui enseignent aux hommes -l'art de bien parler[160]. D'autre part, les lettres, rapprochées du -monde, entraient dans les affaires du monde, et d'abord dans les -petites disputes privées. Pendant que les gens de lettres apprennent à -saluer, les gens de cour apprennent à écrire. Bientôt ils se mêlent, -et naturellement ils se battent. Le duc de Buckingham écrit une -parodie de Dryden, le _Rehearsal_, et prend une peine infinie pour -faire attraper au principal acteur le ton et les gestes de son ennemi. -Plus tard Rochester entre en guerre avec le poëte, soutient Settle -contre lui, et loue une bande de coquins pour lui donner des coups de -bâton. Dryden eut, outre cela, des querelles contre Shadwell et une -foule d'autres, puis à la fin contre Blackmore et Jeremy Collier. Pour -comble, il entra dans le conflit des partis politiques et des sectes -religieuses, combattit pour les tories et les anglicans, puis pour les -catholiques, écrivit _la Médaille, Absalon et Achitophel_ contre les -whigs, la _Religio Laici_ contre les dissidents et les papistes, puis -_la Biche et la Panthère_ pour le roi Jacques II, avec la logique d'un -homme de controverse et l'âpreté d'un homme de parti. Il y a bien loin -de cette vie militante et raisonneuse aux rêveries et au détachement -d'un vrai poëte. De telles circonstances enseignent l'art d'écrire -clairement et solidement, le discours méthodique et suivi, le style -exact et fort, la plaisanterie et la réfutation, l'éloquence et la -satire; car ces dons sont nécessaires pour se faire écouter ou se -faire croire, et l'esprit entre de force dans une voie, quand cette -voie est la seule qui le conduise à son but. Celui-ci y entrait de -lui-même. Dès sa seconde pièce[161], l'abondance des idées serrées, -l'énergie et la liaison oratoire, la simplicité, le sérieux, le -souffle héroïque et romain annoncent un génie classique, parent non de -Shakspeare, mais de Corneille, capable non de drames, mais de -discours. - -[Note 160: «Si quelqu'un me demande ce qui a si fort poli notre -conversation, je répondrai que c'est la cour.» - - Dryden, _Défense de l'Épilogue de la Conquête de Grenade_.] - -[Note 161: Stances sur la mort d'Olivier Cromwell.] - - -III - -Et cependant dès l'abord, il se donna au drame; il en fit vingt-sept, -et signa un traité avec les acteurs du Théâtre du Roi pour leur en -fournir trois par an. Le théâtre, interdit sous la république, venait -de se rouvrir avec une magnificence et un succès extraordinaires. Les -décorations enrichies et devenues mobiles, les rôles de femmes joués -non plus par de jeunes garçons, mais par des femmes, l'éclairage -splendide et nouveau des bougies, les machines, la popularité récente -des acteurs qui devenaient les héros de la mode, l'importance -scandaleuse des actrices, qui devenaient les maîtresses des grands -seigneurs et du roi, l'exemple de la cour et l'imitation de la France -attiraient les spectateurs en foule. La soif du plaisir, longtemps -comprimée, débordait. On se dédommageait de la longue abstinence -imposée par les puritains fanatiques; les yeux et les oreilles, -dégoûtés des visages moroses, de la prononciation nasale, des -éjaculations officielles sur le péché et la damnation, se rassasiaient -de la douceur des chants, du chatoiement des étoffes, de la séduction -des danses voluptueuses. On voulait jouir, et jouir d'une façon -nouvelle; car un nouveau monde, celui des courtisans et des oisifs, -s'était formé. L'abolition des tenures féodales, l'augmentation énorme -du commerce et de la richesse, l'affluence des propriétaires, qui -mettaient des fermiers à leur place et venaient à Londres pour goûter -les plaisirs de la ville et chercher les faveurs du roi, avaient -installé au sommet de la société, ici comme en France, la classe, -l'autorité, les moeurs et les goûts des gens du monde, hommes de -salons et de loisir, amateurs de plaisir, de conversation, d'esprit et -de savoir-vivre, occupés de la pièce en vogue moins pour se divertir -que pour la juger. Ainsi se bâtit le théâtre de Dryden; le poëte, -avide de gloire et pressé d'argent, y trouvait l'argent avec la -gloire, et innovait à demi, à grand renfort de théories et de -préfaces, s'écartant de l'ancien drame anglais, s'approchant de la -nouvelle tragédie française, essayant un compromis entre l'éloquence -classique et la vérité romantique, s'accommodant tant bien que mal au -nouveau public qui le payait et l'acclamait. - -«La langue, la conversation et l'esprit[162], dit-il, se sont -perfectionnés depuis le siècle dernier,» ce qui a fait découvrir dans -les anciens poëtes beaucoup de fautes, et a introduit un genre de -drame nouveau. «Qu'un homme sachant l'anglais lise attentivement les -oeuvres de Shakspeare et de Fletcher, j'ose affirmer qu'il trouvera à -chaque page, soit quelque solécisme de langue, soit quelque manque de -sens notable. La plupart de leurs fables sont composées avec une -histoire ridicule et incohérente. Beaucoup de pièces de Shakspeare -sont fondées sur des impossibilités, ou du moins si bassement écrites, -que la partie comique n'excite point notre rire, ni la partie sérieuse -notre intérêt. Je montrerais aisément que notre Fletcher si admiré -n'entendait ni l'art de bien nouer une intrigue, ni ce qu'on appelle -les bienséances du théâtre. Par exemple, son Philaster blesse sa -maîtresse sur le théâtre; son _Berger_ commet deux fois la même -brutalité[163].» Nulle part il ne garde aux rois la dignité royale. -D'ailleurs l'action est chez eux toute barbare. Ils mettent des -batailles sur le théâtre: ils transportent en un instant la scène à -vingt ans ou à cinq cents lieues de distance, et vingt fois de suite -en un acte; ils entassent ensemble trois ou quatre actions -différentes, surtout dans les drames historiques. Mais c'est par le -style qu'ils pêchent le plus. «Dans Shakspeare, beaucoup de mots et -encore plus de phrases sont à peine intelligibles, et de celles que -nous entendons, quelques-unes sont contre la grammaire, d'autres -grossières, et tout son style est tellement surchargé d'expressions -figurées qu'il est aussi affecté qu'obscur[164].» Ben Jonson lui-même -a souvent de mauvaises constructions, des redondances, des -barbarismes. «L'art de bien placer les mots pour la douceur de la -prononciation a été inconnu jusqu'au moment où M. Waller -l'introduisit[165].» Enfin tous descendent jusqu'aux calembours, aux -expressions populacières et basses. «C'est que, outre le manque de -savoir et d'éducation, ils n'avaient pas le bonheur d'entendre la -bonne conversation. Il y avait dans leur siècle moins de galanterie -que dans le nôtre. Les gentilshommes aujourd'hui veulent qu'on les -divertisse en leur montrant leurs propres ridicules. Ils veulent bien -accorder que votre compère Jean et votre compère Jacques parlent selon -leur état; mais ils ne s'amusent point de leurs pots à bière et de -leurs guenilles[166].» C'est pour eux maintenant qu'on doit écrire, et -surtout pour les plus instruits[167]; car ce n'est pas assez d'avoir -de l'esprit ou d'aimer la tragédie pour être bon juge: il faut encore -posséder une solide science et une haute raison, connaître Aristote, -Horace, Longin, et prononcer d'après leurs règles. Ces règles, fondées -sur l'observation et la logique, ordonnent qu'il n'y ait qu'une -action, que cette action ait un commencement, un milieu et une fin, -que ses parties dérivent naturellement l'une de l'autre, qu'elle -excite la terreur et la pitié de manière à nous instruire et à nous -améliorer, que les caractères soient distincts, suivis, conformes à -la tradition ou au dessein du poëte[168].--Telle sera, dit Dryden, la -nouvelle tragédie, fort voisine, ce semble, de la tragédie française, -d'autant plus qu'il cite ici Bossu et Rapin comme s'il les prenait -pour précepteurs. - -Elle en diffère néanmoins, et Dryden[169] énumère tout ce qu'un -parterre anglais peut blâmer chez nous.--Les Français, dit-il, n'ont -point de caractères vraiment comiques: à peine si Corneille en a mis -un dans son _Menteur_; tous leurs personnages se ressemblent, ce sont -des êtres effacés, sans originalité distinctive. _Le Menteur_, quoique -bien traduit et bien joué, a paru plat aux Anglais et fort au-dessous -des caractères de Fletcher et de Ben Jonson. Pareillement leurs -intrigues sont trop maigres, trop réduites à une action unique et -privées de l'accompagnement des petites actions secondaires. -D'ailleurs ils parlent au lieu d'agir. «_Cinna_, _Pompée_ ne sont -point des tragédies, mais de longs discours sur la raison d'État, et -_Polyeucte_, en matière de religion, est aussi solennel qu'un long -point d'orgue dans un motet. Quand le cardinal Richelieu réforma le -théâtre français, on y introduisit ces harangues pour l'accommoder à -la gravité d'un prélat.... Je ne nie pas que cela ne puisse convenir à -l'humeur des Français; nous qui sommes plus moroses, nous venons au -théâtre pour être divertis; eux qui sont d'un tempérament gai et léger -y viennent pour se rendre plus sérieux[170].» Quant aux tumultes et -aux combats, qu'en France on rejette derrière la scène, «il y a une -sorte d'âpreté farouche dans le caractère de nos compatriotes qui les -réclame et fait qu'ils ne peuvent s'en passer.» Aussi bien les -Français, à force de s'embarrasser dans ces scrupules[171], et de se -confiner dans leurs unités et dans leurs règles, ont ôté l'action de -leur théâtre, et se sont réduits à une monotonie et à une sécheresse -insupportables. Ils manquent d'invention, de naturel, de variété, -d'abondance. «Ils se contentent d'être maigrement réguliers. Leur -langue affaiblie s'est trop raffinée, et, comme l'or pur, elle plie à -tous les chocs; notre vigoureux anglais n'obéit pas encore à l'art, -mais il est plus propre aux pensées viriles, et son alliage l'a -fortifié[172].» Qu'on raille tant qu'on voudra Fletcher et Shakspeare, -«il y a dans leur style une imagination plus mâle et un plus grand -souffle que dans aucun des Français[173].» - -Quoique excessive, cette critique est bonne, et c'est parce qu'elle -est bonne que je me défie des oeuvres qu'elle va produire. Il est -dangereux pour un artiste d'être excellent théoricien; l'esprit qui -crée s'accommode mal avec l'esprit qui juge; celui qui, tranquillement -assis sur le bord, disserte et compare, n'est guère capable de se -lancer droit et audacieusement dans la mer orageuse de l'invention. -Ajoutez que Dryden se tient trop dans le juste milieu des -tempéraments; les artistes originaux aiment uniquement et injustement -une certaine idée et un certain monde; le reste disparaît à leurs -yeux; enfermés dans une portion de l'art, ils nient ou raillent -l'autre; c'est parce qu'ils sont bornés qu'ils sont forts. On voit -d'avance que Dryden, poussé d'un côté par son esprit anglais, sera -tiré d'un autre par ses règles françaises, que tour à tour il osera et -se contiendra à moitié, qu'en fait de mérite il atteindra la -médiocrité, c'est-à-dire la platitude, qu'en matière de défauts il -tombera dans les disparates, c'est-à-dire dans les absurdités. Tout -art original est réglé par lui-même, et nul art original ne peut être -réglé par un autre; il porte en lui-même son contre-poids et ne reçoit -pas de contre-poids d'autrui; il forme un tout inviolable: c'est un -être animé qui vit de son propre sang, et qui languit ou meurt, si on -lui ôte une partie de son sang pour le remplacer par du sang étranger. -L'imagination de Shakspeare ne peut être guidée par la raison de -Racine, et la raison de Racine ne peut être exaltée par l'imagination -de Shakspeare; chacune est bien en soi et exclut sa rivale: c'est -faire un bâtard, un malade et un monstre, que de les mêler. Le -désordre, l'action violente et brusque, les crudités, l'horreur, la -profondeur, la vérité, l'imitation exacte du réel et l'élan effréné -des passions folles, tous les traits de Shakspeare se conviennent. -L'ordre, la mesure, l'éloquence, la finesse aristocratique, la -politesse mondaine, la peinture exquise de la délicatesse et de la -vertu, tous les traits de Racine se conviennent. C'est détruire l'un -que de l'atténuer, c'est détruire l'autre que de l'enflammer. Tout -leur être et toute leur beauté consistent dans l'accord de leurs -parties: renverser cet accord, c'est abolir leur être et leur beauté. -Pour produire, il faut inventer une conception personnelle et -conséquente; il ne faut pas mêler deux conceptions étrangères et -opposées: Dryden n'a pas fait ce qu'il fallait, et a fait ce qu'il ne -fallait pas. - -Il avait d'ailleurs le pire des publics, débauché et frivole, dépourvu -d'un goût personnel, égaré à travers les souvenirs confus de la -littérature nationale et les imitations déformées des littératures -étrangères ne demandant au théâtre que la volupté des sens ou -l'amusement de la curiosité. Au fond, le drame, comme toute oeuvre -d'art, ne fait que rendre sensible une idée profonde de l'homme et de -la vie; il y a une philosophie cachée sous ses enroulements et sous -ses violences, et le public doit être capable de la comprendre comme -le poëte de la trouver. Il faut que l'auditeur ait réfléchi ou senti -avec énergie ou délicatesse pour entendre des pensées énergiques ou -délicates, et jamais _Hamlet_ ou _Iphigénie_ ne toucheront un viveur -vulgaire ou un coureur d'argent. Le personnage qui pleure sur la -scène ne fait que renouveler nos propres larmes; notre intérêt n'est -que de la sympathie, et le drame est comme une conscience extérieure -qui nous avertit de ce que nous sommes, de ce que nous aimons et de ce -que nous avons senti. De quoi le drame aurait-il averti des joueurs -comme Saint-Albans, des ivrognes comme Rochester, des prostituées -comme lady Castlemaine, de vieux enfants comme Charles II? Quels -spectateurs que des épicuriens grossiers incapables même de décence -feinte, amateurs de volupté brutale, barbares dans leurs jeux, -orduriers dans leurs paroles, dépourvus d'honneur, d'humanité, de -politesse, et qui faisaient de la cour un mauvais lieu! Des -décorations splendides, des changements à vue, le tapage des grands -vers et des sentiments forcés, l'apparence de quelques règles -apportées de Paris, voilà la pâture naturelle de leur vanité et de -leur sottise, et voilà le théâtre de la Restauration anglaise. - -Je prends l'une de ces tragédies, fort célèbre alors, _l'Amour -tyrannique ou la Royale Martyre_. Beau titre et propre à faire fracas. -La royale martyre est sainte Catherine, princesse royale à ce qu'il -paraît, amenée au tyran Maximin. Elle confesse sa foi, et on lui lâche -un philosophe païen, Apollonius, pour la réfuter. «Prêtre, lui dit -Maximin, pourquoi restes-tu muet? Tu vis du ciel, tu dois -disputer[174].» Encouragé, il dispute; mais sainte Catherine argumente -vigoureusement: «La raison combat contre votre chère religion,--car -plusieurs dieux feraient plusieurs infinis;--ceci était connu des -premiers philosophes,--qui sous différents noms n'en adoraient qu'un -seul,--quoique vos vains poëtes se soient ensuite trompés--en faisant -un dieu de chaque attribut.» Apollonius se gratte un peu l'oreille, et -finit par répondre qu'il y a de grandes vérités et de bonnes règles -morales dans le paganisme. La pieuse logicienne lui répond aussitôt: -«Alors que toute la dispute se réduise--à comparer ces règles et le -christianisme!» Désarçonné, Apollonius se convertit à l'instant même, -injurie le prince, qui, trouvant sainte Catherine fort belle, se sent -amoureux tout d'un coup et fait des calembours: «Absent, je puis -ordonner son martyre;--mais un regard de plus, et le martyr sera -moi[175].» - -Dans cet embarras, il envoie un grand officier pour déclarer son amour -à sainte Catherine; le grand officier cite et loue les dieux -d'Épicure: à l'instant, la sainte établit la doctrine des causes -finales, qui renverse celles des atomes. Maximin arrive lui-même et -lui dit «que si elle continue à repousser sa flamme il la fera périr -dans d'autres flammes[176].» Là-dessus elle le tutoie, le brave, -l'appelle esclave et s'en va. Touché de ces procédés, il veut -l'épouser légitimement, et pour cela répudie sa femme. Cependant, afin -de n'omettre aucun expédient, il emploie un magicien qui fait des -conjurations (sur le théâtre), évoque les esprits infernaux, et amène -une ronde de petits Amours: ceux-ci dansent et chantent des chansons -voluptueuses autour du lit de sainte Catherine. Son ange gardien -survient et les chasse. Pour dernière ressource, Maximin fait mettre -une roue sur le théâtre pour y exposer sainte Catherine et sa mère. Au -moment où l'on déshabille la sainte, un ange pudique descend fort à -propos et casse la roue; après quoi, on les emmène et on leur coupe le -cou dans la coulisse. Joignez à ces belles inventions une double -intrigue, l'amour de Valéria, fille de Maximin, pour Porphyrius, -général des prétoriens, celui de Porphyrius pour Bérénice, femme de -Maximin, puis une catastrophe subite, trois morts, et le règne des -honnêtes gens qui s'épousent et se disent des politesses. Telle est -cette tragédie, qui se dit française, et la plupart des autres sont -semblables. Dans _la Reine Vierge_, dans _le Mariage à la mode_, dans -_Aurengzèbe_, dans _l'Empereur de l'Inde_, et surtout dans _la -Conquête de Grenade_, tout est extravagant. On se taille en pièces, on -prend des villes, on se poignarde, et on déclame de tout son gosier. -Ces drames ont justement la vérité, et le naturel d'un _libretto_ -d'opéra. Les incantations y abondent; un esprit apparaît dans -_Montezuma_ et déclare que les dieux indiens s'en vont. Les ballets -s'y trouvent; Vasquez et Pizarre, assis dans une jolie grotte, -regardent en conquérants les danses des Indiennes, qui folâtrent -voluptueusement autour d'eux. Les scènes de Lulli n'y manquent pas: -Alméria, comme Armide, arrive pour tuer Cortez endormi, et tout d'un -coup se prend d'amour pour lui. Encore les _libretti_ d'opéra -n'ont-ils pas de disparates; ils évitent tout ce qui pourrait choquer -l'imagination ou les yeux; ils sont faits pour des gens de goût qui -fuient toute laideur et toute lourdeur. Ici croiriez-vous bien qu'on -donne la torture à Montézuma sur le théâtre, et que pour comble un -prêtre pendant ce temps dispute avec lui[177]? Je reconnais dans cette -pédanterie atroce les beaux cavaliers du temps, logiciens et -bourreaux, qui se nourrissaient de controverse, et par plaisir -allaient voir les supplices des puritains. Je reconnais derrière ces -cascades d'invraisemblances et d'aventures les courtisans puérils et -blasés qui, alourdis par le vin, ne sentaient plus les discordances, -et dont les nerfs ne remuaient que par le choc des surprises et la -barbarie des événements. - -Entrons plus avant. Dryden veut mettre dans son théâtre les beautés de -la tragédie française, et d'abord la noblesse des sentiments; Est-ce -assez de copier, comme il fait, des phrases chevaleresques? Il s'en -faut de tout un monde, car il faut tout un monde pour former des âmes -nobles. La vertu chez nos tragiques est fondée sur la raison, sur la -religion, sur l'éducation, sur la philosophie. Leurs personnages ont -cette justesse d'esprit, cette netteté de logique, cette élévation de -jugement qui instituent dans l'homme des maximes arrêtées et l'empire -de soi. On aperçoit dans leur voisinage les doctrines de Bossuet et de -Descartes; la réflexion aide en eux la conscience; l'habitude du monde -y joint le tact et la finesse. La fuite des actions violentes et des -horreurs physiques, la proportion et l'ordre de la fable, l'art de -déguiser ou d'éviter les êtres grossiers ou trop bas, la perfection -continue du style le plus mesuré et le plus noble, tout contribue à -porter la scène dans une région sublime, et nous croyons à des âmes -plus hautes en les voyant dans un air plus pur. Dans Dryden, peut-on -y croire? Les personnages atroces ou infâmes viennent à chaque instant -par leurs crudités nous rabattre dans leur fange. Maximin, ayant -poignardé Placidius, s'assied sur son corps, le poignarde deux fois -encore, et dit aux gardes: «Amenez-moi l'impératrice et Porphyrius -morts; je veux braver le ciel une tête dans chaque main[178].» -Nourmahal, repoussée par le fils de son mari, insiste quatre fois avec -l'indécente pédanterie que voici: «Pourquoi ces scrupules contre un -plaisir où la nature rassemble toutes ses joies en une seule? La -promiscuité dans l'amour est la loi générale. Quels qu'aient été les -premiers amants, un frère et une soeur furent le second couple[179].» -À l'instant l'illusion s'en va; on se croyait dans un salon de nobles -personnages, on y trouve une prostituée folle et un sauvage ivre. -Levez les masques: les autres ne valent guère mieux. Alméria, à qui -l'on offre une couronne, répond insolemment: «Je la prends non comme -donnée par vous, mais comme due à mon mérite et à ma beauté[180].» -Indamora, à qui un vieux courtisan fait une déclaration d'amour, lui -dit son fait avec une gloriole de parvenue et une grossièreté de -servante: «Quand je ne serais pas reine, avez-vous pesé ma beauté, ma -jeunesse qui est dans sa fleur, et votre vieillesse qui est dans sa -décrépitude[181]?» Nulle d'entre ces héroïnes ne sait se conduire; -elles prennent l'impertinence pour la dignité, la sensualité pour la -tendresse; elles ont des abandons de courtisane, des jalousies de -grisette, des petitesses de bourgeoise et des injures de harengère. -Quant aux héros, ce sont les plus déplaisants des Fier-à-Bras. -Léonidas, d'abord reconnu pour prince héréditaire, puis tout d'un coup -abandonné, se console par cette réflexion modeste: «Il est vrai, je -suis seul; mais Dieu l'était aussi avant de faire le monde, et il -était mieux servi par lui-même que par la nature[182].» Parlerai-je du -plus grand sonneur de fanfares, Almanzor, peint, dit Dryden lui-même, -d'après Artaban, redresseur de torts, pourfendeur de bataillons, -destructeur de monarchies[183]? Ce ne sont que sentiments chargés, -dévouements improvisés, générosités exagérées, emphase ronflante de -chevalerie maladroite; au fond, les personnages sont des rustres et -des barbares qui ont essayé de s'affubler de l'honneur français et de -la politesse mondaine. Et telle est en effet cette cour: elle imite -celle de Louis XIV comme un faiseur d'enseignes copie un peintre. Elle -n'a ni goût ni délicatesse, et s'en veut donner l'extérieur. Des -entremetteurs et des dévergondées, des courtisans spadassins ou -bourreaux qui vont voir éventrer Harrison ou qui mutilent Coventry, -des filles d'honneur qui accouchent au bal, ou vendent aux planteurs -les condamnés qu'on leur livre, un palais plein de chiens qui aboient -et de joueurs qui crient, un roi qui en public lutte de gros mots avec -ses maîtresses en chemise[184], voilà cet illustre monde; ils n'ont -pris des façons françaises que le costume, et des sentiments nobles -que les grands mots. - -[Note 162: _Defence of the Epilogue to the Conquest of -Grenada.--Grounds of Criticism in tragedy._] - -[Note 163: The language, wit, and conversation of our age are improved -and refined above the last.... - -Let us consider in what the refinement of a language principally -consists: That is either in rejecting such old words or phrases which -are ill sounding or improper, or in admitting new, which are more -proper, more sounding, and more significant.... - -Let any man who understands English, read diligently the Works of -Shakspeare and Fletcher, and I dare undertake that he will find, in -every page, either some solecism of speech, or some notorious flaw in -sense.... Many of their plots were made up of some ridiculous or -incoherent story, which in one play many times took up the business of -an age. I suppose I need not name _Pericles, Prince of Tyre_, nor the -historical plays of Shakspeare; besides many of the rest, as the -_Winter's Tale_, _Love's Labour Lost_, _Measure for Measure_, which -were either grounded on impossibilities, or at least so meanly written -that the comedy neither caused your mirth nor the serious part our -concernment. - -.... I could easily demonstrate that our admired Fletcher neither -understood correct plotting, nor what they call the decorum of the -stage.... The reader will see _Philaster_ wounding his mistress, and -afterwards his boy, to save himself.... His shepherd falls twice into -the former indecency of wounding women. (_Defence of the Epilogue_, -etc.)] - -[Note 164: Many of his words and more of his phrases are scarce -intelligible; and of those which we understand, some are -ungrammatical, others coarse; and his whole style is so pestered with -figurative expressions, that it is affected as it is obscure.] - -[Note 165: Well-placing of words for the sweetness of pronunciation -was not known till Mr. Waller introduced it.] - -[Note 166: In the age wherein those poets lived there was less of -gallantry than in ours.... Besides the want of learning and education, -they wanted the happiness of converse.... - -If any ask me wherein it is that our conversation is so much refined, -I must ascribe it to the Court. - -Gentlemen will now be entertained with the follies of each other, and -though they allow Cob and Tib to speak properly, yet they are not much -pleased with their tankard or with their rags.] - -[Note 167: Préface de _All for Love_.] - -[Note 168: They are likewise to be gathered from the several virtues, -vices, or passions, and many other common-places which a poet must be -supposed to have learned from natural philosophy, ethicks, and -history: of all which whosoever is ignorant does not deserve the name -of poet.] - -[Note 169: _Essay on Dramatic Poesy._] - -[Note 170: The beauties of the French poesy are the beauties of a -statue, but not of a man, because not animated with the soul of poesy, -which is imitation of humour and passions.... He who will look upon -their plays which have been written 'till these last ten years or -thereabouts, will find it an hard matter to pick out two or three -passable humours amongst them. Corneille himself, their archpoet, what -has he produced except the _liar_? And you know how it was cry'd up in -France. But when it came upon the English stage, though well -translated.... the most favourable to it would not put it in -competition with many of Fletcher's or Ben Jonson's.... Their verses -are to me the coldest I have ever read.... their speeches being so -many declamations. When the French stage came to be reformed by -cardinal Richelieu, those long harangues were introduced, to comply -with the dignity of a churchman. Look upon the _Cinna_ and the -_Pompey_. They are not so properly to be called plays as long -discourses of reason of state; and _Polyeucte_, in matters of -religion, is as solemn as the long stops upon our organs. Since that -time it is grown into a custom, and their actors speak by the -hour-glass, like our parsons.... I deny not this may suit well enough -with the French; for as we, who are a more sullen people, come to be -diverted at our plays; so they, who are of an aery and gay temper, -come hither to make themselves more serious. (_Essay on Dramatic -Poesy._)] - -[Note 171: In this nicety of manners does the excellency of French -poetry consist. Their heroes are the most civil people breathing; but -their good breeding seldom extends to a word of sense. All their wit -is in their ceremony. They want the genius which animates our -stage.... Thus their _Hippolytus_ is so scrupulous in point of decency -that he will rather expose himself to death than accuse his -step-mother to his father; and my criticks, I am sure, will commend -him for it. But we of grosser apprehensions are apt to think that this -excess of generosity is not practicable but with fools and madmen.... -Take Hippolytus out of his poetic fit, and I suppose he would think it -a wiser part to set the saddle on the right horse, and chuse rather to -live with the reputation of a plain-spoken honest man than to die with -the infamy of an incestuous villain.... The poet has chosen to give -him the turn of gallantry, sent him to travel from Athens to Paris, -taught him to make love, and transformed the Hippolytus of Euripides -into Monsieur Hippolyte. (Préface de _All for Love_.) - -Cette critique montre, en abrégé, tout le bon sens et toute la liberté -d'esprit de Dryden, mais en même temps toute la grossièreté de son -éducation et de son temps.] - -[Note 172: - - .... Contented to be thinly regular. - Their tongue enfeebled is refin'd too much, - And, like pure gold, it bends to every touch. - Our sturdy Teuton yet will not obey, - More fit for manly thought, and strengthen'd with allay. - - (Épître XII.)] - -[Note 173: A more masculine fancy and greater spirit in the writing -than there is in any of the French.] - -[Note 174: - - War is my province; Priest, why stand you mute? - You gain by Heav'n and therefore should dispute.... - - CATHERINE. - - Then let the whole dispute concluded be - Betwixt these rules and christianity.... - .... Reason with your fond religion fights, - For many Gods are many infinites; - This to the first philosophers was known. - Who under various names, ador'd but one. - (Act. II, sc. I.)] - -[Note 175: - - Absent, I may her Martyrdom decree, - But one look more will make that martyr me.... - -Ce Maximin a la spécialité des calembours: Porphyrius, à qui il offre -sa fille en mariage, répond que la distance est trop grande. Maximin -là-dessus répond: - - Yet Heav'n and Earth which so remote appear, - Are by the air, which flows betwixt'em, near.] - -[Note 176: - - Since you neglect to answer my desires, - Know, princess, you shall burn in other fires. - (Act. III, sc. I.)] - -[Note 177: - - CHRISTIAN PRIEST. - - But we by Martyrdom our faith aver. - - MONTEZUMA. - - You do no more than I for ours do now, - To prove religion true.... - If either wit or suffering would suffice, - All faiths afford the constant and the wise, - And yet ev'n they, by education sway'd, - In Age defend what infancy obey'd. - - CHRISTIAN PRIEST. - - Since Age by erring childhood is misled - Refer yourself to our unerring head. - - MONTEZUMA. - - Man and not err! what reason can you give? - - CHRISTIAN PRIEST. - - Renounce that carnal reason and believe. - - PIZARRO. - - Increase their pains, the cords are yet too slack. - (Acte V, sc. I.)] - -[Note 178: - - Bring me Porphyrius and my Empress dead, - I would brave Heav'n, in my each hand a head. - -Il dit en mourant: - - And shoving back this earth on which I sit, - I'll mount, and scatter all the gods I hit.] - -[Note 179: - - And why this niceness to that pleasure shown, - Where Nature sums up all her joys in one.... - Promiscuous love is Nature's general law; - For whosoever the first lovers were, - Brother and sister made the second pair, - And doubled by their love their piety.... - You must be mine that you may learn to live. - -Remarquez que cette furie, six vers plus loin, copie une réponse de -Phèdre. Dryden a cru imiter Racine. - - (_Aurengzebe_, acte IV, sc. I.)] - -[Note 180: - - I take this garland not as given by you, - But as my merit and my beauty due. - (_The Indian Emperor._)] - -[Note 181: - - Were I no queen, did you my beauty weigh, - My youth in bloom, your age in its decay. - (_Aurengzebe_, acte II, sc. I.)] - -[Note 182: - - 'Tis true I am alone. - So was the Godhead ere he made the world, - And better serv'd himself than serv'd by Nature. - .... I have seen enough within - To exercise my virtue. - (_Mariage à la mode_, acte III, sc. II.)] - -[Note 183: - - The Moors have heaven and me to assist them.... - I'll whistle thy tame fortune after me.... - -Il devient amoureux. Voici en quel style il parle de l'amour: - - 'Tis he; I feel him now in every part, - Like a new Lord he vaunts about my heart, - Surveys in state each corner of my breast. - While poor fierce I that was, am dispossest. - (_Almanzor._)] - -[Note 184: Voir la chanson sur laquelle on danse _la Zambra_ dans -_Almanzor_.] - - -IV - -Le second point digne d'imitation dans la tragédie classique est le -style. À la vérité Dryden épure et éclaircit le sien en introduisant -le raisonnement serré et les mots exacts. Il y a chez lui des disputes -oratoires comme dans Corneille, des répliques lancées coup sur coup, -symétriques, et comme un duel d'arguments. Il y a des maximes -vigoureusement ramassées dans l'enceinte d'un vers unique, des -distinctions, des développements, et tout l'art des bonnes -plaidoiries. Il y a d'heureuses antithèses, des épithètes d'ornement, -de belles comparaisons travaillées, et tous les artifices de l'esprit -littéraire. Et ce qu'il y a de plus frappant, c'est qu'il abandonne le -vers dramatique et national, qui est sans rime, ainsi que le mélange -de prose et de vers commun à tous les anciens poëtes, pour rimer toute -sa tragédie à la française, croyant inventer ainsi un nouveau genre, -qu'il nomme _heroic play_. Mais, dans cette transformation, le bon -périt, le mauvais reste. Car remarquez que la rime est chose -différente chez des races différentes. Pour un Anglais elle ressemble -à un chant, et le transporte à l'instant dans un monde idéal ou -féerique. Pour un Français, elle n'est qu'une convention ou une -convenance, et le transporte à l'instant dans une antichambre ou un -salon; pour lui, c'est un costume d'ornement et rien qu'un costume; -s'il gêne la prose il l'anoblit; il impose le respect, non -l'enthousiasme et change le style roturier en style titré. D'ailleurs, -dans nos vers aristocratiques tout se tient. Toute pédanterie, tout -appareil de logique en est exclu; rien de plus désagréable que la -rouille scolastique à des gens bien élevés et délicats. Les images y -sont rares, toujours soutenues; la poésie audacieuse, la vraie -fantaisie, n'y ont point de place; ses éclats et ses écarts -dérangeraient la politesse et le train régulier du monde. Les mots -propres, le relief des expressions franches ne s'y trouvent pas; les -termes généraux, toujours un peu effacés, conviennent bien mieux aux -ménagements et aux finesses de la société choisie. Contre toutes ces -règles, Dryden vient se heurter lourdement. Sa rime, pour les oreilles -d'un Anglais, écarte à l'instant toute illusion théâtrale; on sent que -les personnages qui parlent ainsi sont des mannequins sonores; il -avoue lui-même que sa tragédie héroïque ne fait que mettre en scène -des poëmes chevaleresques comme ceux de l'Arioste et de Spenser. - -Des élans poétiques achèvent de ruiner toute vraisemblance. -Reconnaissez-vous l'accent du drame dans cette comparaison d'épopée? -«Comme une belle tulipe opprimée par l'orage,--frissonnante, se ferme, -et plie ses bras de soie pour s'endormir,--se courbe sous l'ouragan, -toute pâle, et presque morte,--pendant que le vent sonore chante -autour de sa tête courbée,--ainsi disparaît votre beauté -voilée[185].»--Quelle singulière entrée que ces _concetti_ de Cortez -qui débarque! «Dans quel climat fortuné sommes-nous jetés,--si -longtemps caché, si récemment connu,--comme si notre vieux monde -s'était écarté par pudeur,--pour venir ici secrètement accoucher d'un -nouvel univers[186]?» Jugez combien ces plaques de couleur font -contraste sur le sobre dessin de la dissertation française. Ici les -amoureux font assaut de métaphores. Là, un amant, pour vanter les -beautés de sa maîtresse, dit que «des coeurs sanglants gisent -palpitants dans sa main[187].» À chaque page, des mots crus ou bas -viennent salir la régularité du style noble. La pesante logique -s'étale carrément dans les discours des princesses: «Deux si, dit -Lyndaxara, font à peine une possibilité[188].» Dryden met son bonnet -de gradué sur la tête de ces pauvres femmes. Ni lui ni ses personnages -ne sont des gens bien élevés, maîtres de leur style; ils n'ont pris -aux Français que le gros appareil du barreau et de l'école: ils ont -laissé là l'éloquence unie, la diction modérée, l'élégance et la -finesse. Tout à l'heure la grossièreté licencieuse de la Restauration -perçait à travers le masque des beaux sentiments dont elle se -couvrait; maintenant la rude imagination anglaise a crevé le moule -oratoire où elle tâchait de s'enfermer. - -Retournons le tableau. Dryden veut garder le fond du vieux drame -anglais, et conserve l'abondance des événements, la variété des -intrigues, l'imprévu des accidents et la représentation physique des -actions sanglantes ou violentes. Il tue autant que Shakspeare. Par -malheur, tous les poëtes n'ont pas le droit de tuer. Quand on promène -les spectateurs parmi les meurtres et les surprises, on a besoin de -cent préparations secrètes. Supposez une sorte de verve et de folie -romanesque, le style le plus osé, tout bizarre et poétique, des -chansons, des peintures, des rêveries à haute voix, le franc dédain de -toute vraisemblance, un mélange de tendresse, de philosophie et de -moquerie, toutes les grâces fuyantes des sentiments nuancés, tous les -caprices de la fantaisie bondissante: la vérité des événements ne vous -importera guère. Personne, devant _Cymbeline_ ou _As you like it_, -n'est politique ou historien; on ne prend point au sérieux ces courses -d'armées, ces avénements de princes; on assiste à une fantasmagorie. -On n'exige pas que les choses aillent selon les lois naturelles; au -contraire, on exige volontiers qu'elles aillent contre les lois -naturelles. La déraison en fait le charme. Il faut que ce nouveau -monde soit tout imaginaire; s'il ne l'était qu'à demi, personne n'y -voudrait monter. C'est pourquoi nous ne montons point dans celui de -Dryden. Une reine qu'on détrône, puis qu'on rétablit à l'improviste; -un tyran qui retrouve son fils perdu, se trompe, adopte une jeune -fille à sa place; un jeune prince qui, mené au supplice, arrache -l'épée d'un garde et reprend sa couronne, voilà les romans qui -composent sa _Reine vierge_ et son _Mariage à la mode_. On devine quel -air les dissertations classiques ont dans ce pêle-mêle; la solide -raison rabat coup sur coup l'imagination sur le pavé. On ne sait s'il -s'agit d'un portrait ou d'une arabesque; on reste suspendu entre la -vérité et la fantaisie; on voudrait monter au ciel ou descendre en -terre, et l'on saute au plus vite hors de l'échafaudage maladroit où -le poëte veut nous jucher. - -D'autre part, quand Shakspeare veut, non plus éveiller un songe, mais -imprimer une croyance, il nous dispose encore et par avance, mais -d'une autre façon. Naturellement nous doutons en face d'une action -atroce; nous devinons que les fers rougis qui vont brûler les yeux du -petit Arthur sont des bâtons peints, et que les six drôles qui font le -siége de Rome sont des figurants loués à trente sous par nuit. Contre -cette défiance, il faut employer le style le plus naturel, -l'imitation circonstanciée et crue des moeurs de corps de garde et de -cabaret; je ne croirai à la sédition de Jack Cade qu'en entendant des -paroles fangeuses de luxure bestiale et de stupidité populacière; il -faut me montrer les quolibets, le gros rire, l'ivrognerie, les -habitudes de boucher et de corroyeur, pour que je me figure un -attroupement et une élection. Pareillement, dans les meurtres, -faites-moi sentir la flamme des passions grondantes, l'accumulation de -désespoir ou de haine qui ont lancé la volonté et roidi la main; quand -les paroles effrénées, les soubresauts du délire, les cris convulsifs -du désir exaspéré, m'auront fait toucher tous les liens de la -nécessité intérieure qui a ployé l'homme et conduit le crime, je ne -songerai plus à regarder si le couteau saigne, parce que je sentirai -en moi, toute frémissante, la passion qui l'a manié. Est-ce que j'ai -besoin de vérifier si Cléopatre est morte? Le singulier rire dont elle -éclate quand on apporte le panier d'aspics, le brusque roidissement -nerveux, le flux de paroles fiévreuses, la gaieté saccadée, les gros -mots, le torrent d'idées dont elle déborde, m'ont déjà fait mesurer -tout l'abîme du suicide[189], et je l'ai prévu dès l'entrée. Cette -furie d'imagination allumée par le climat et la toute-puissance, ces -nerfs de femme, de reine et de courtisane, cet abandon extraordinaire -de soi-même à toutes les fougues de l'invention et du désir, ces cris, -ces larmes, cette écume aux lèvres, cette tempête d'injures, -d'actions, d'émotions, cette promptitude au meurtre annonçaient de -quel élan elle allait heurter le dernier obstacle et se briser. -Qu'est-ce que Dryden vient faire ici avec ses phrases écrites? -Qu'est-ce qu'une suivante qui parle avec des mots d'auteur, et qui dit -à sa maîtresse demi-folle: «Appelez la raison à votre secours[190]?» -Qu'est-ce qu'une Cléopatre comme la sienne, copiée d'après la -Castlemaine[191], habile aux manéges et aux pleurnicheries, -voluptueuse et coquette, n'ayant ni la noblesse de la vertu ni la -grandeur du crime? «La nature m'avait faite pour être une bonne -épouse, une pauvre innocente colombe domestique; tendre sans art, -douce sans tromperie[192].» Non, certes, ou du moins cette tourterelle -n'eût point dompté ni gardé Antoine; une bohémienne seule le pouvait -par la supériorité de l'audace et la flamme du génie. Je vois, dès le -titre de la pièce, pourquoi Dryden a amolli Shakspeare; _Tout pour -l'amour, ou le Monde bien perdu_. Quelle misère que de réduire de tels -événements à une pastorale, d'excuser Antoine, de louer par -contre-coup Charles II, de roucouler comme dans une bergerie! Et tel -était le goût des contemporains: quand Dryden écrivit d'après -Shakspeare _la Tempête_ et d'après Milton _l'État d'innocence_, il -corrompit encore une fois les idées de ses maîtres; il changea Ève et -Miranda en courtisanes[193]; il abolit partout, sous les convenances -et les indécences, la franchise, la sévérité, la finesse et la grâce -de l'invention originale. Autour de lui, Settle, Shadwell, sir Robert -Howard, faisaient pis. _L'Impératrice du Maroc_, par Settle, fut si -admirée, que les gentilshommes et les dames de la cour l'apprirent -pour la jouer à White-Hall, devant le roi. Et ce ne fut point là une -mode passagère; quoique dégrossi, ce goût dura. En vain les poëtes -rejetèrent une partie de l'alliage français dont ils avaient chargé -leur métal natif; en vain ils revinrent aux vieux vers sans rime -qu'avaient maniés Jonson et Shakspeare; en vain Dryden, dans les rôles -d'Antoine, de Ventidius, d'Octavie, de don Sébastien et de Dorax, -retrouva une portion du naturel et de l'énergie antiques: en vain -Otway, qui avait un vrai talent dramatique, Lee et Southern -atteignirent à des accents vrais ou touchants, en telle sorte qu'une -fois, dans _Venise sauvée_, on crut que le drame allait renaître: le -drame était mort, et la tragédie ne pouvait le remplacer; ou plutôt -chacun d'eux mourait par l'autre, et leur union, qui les avait énervés -sous Dryden, les énervait sous ses successeurs. Le style littéraire -émoussait la vérité dramatique; la vérité dramatique gâtait le style -littéraire; l'oeuvre n'était ni assez vivante ni assez bien écrite; -l'auteur n'était ni assez poëte ni assez orateur: il n'avait ni la -fougue et l'imagination de Shakspeare ni la politesse et l'art de -Racine[194]. Il errait sur les confins des deux théâtres, et ne -convenait ni à des artistes demi-barbares ni à des gens de cour -finement polis. Tel est en effet le public qui l'écoute, incertain -entre deux formes de pensées, nourri de deux civilisations contraires. -Ces hommes n'ont plus la jeunesse des sens, la profondeur des -impressions, l'originalité audacieuse et la folie poétique des -cavaliers et des aventuriers de la Renaissance; ils n'auront jamais -les adresses de langage, la douceur des moeurs, les habitudes de la -cour et les finesses de sentiment ou de pensée qui ont orné la cour de -Louis XIV. Ils quittent l'âge de l'imagination et de l'invention -solitaire, qui convient à leur race, pour l'âge de la raison et de la -conversation mondaine, qui ne convient pas à leur race; ils perdent -leurs mérites propres et n'acquièrent pas les mérites de leurs -voisins. Ce sont des poëtes étriqués et des courtisans mal élevés, ne -sachant plus rêver et ne sachant pas encore vivre, tantôt plats ou -brutaux, tantôt emphatiques ou roides. Pour qu'une belle poésie -naisse, il faut qu'une race rencontre son siècle. Celle-ci, égarée -hors du sien et entravée d'abord par l'imitation étrangère, ne forme -que lentement sa littérature classique; elle ne l'atteindra qu'après -avoir transformé son état religieux et politique: ce sera le règne de -la raison anglaise. Dryden l'ouvre par ses autres oeuvres, et les -écrivains qui paraîtront sous la reine Anne lui donneront son -achèvement, son autorité et son éclat. - -[Note 185: - - As some fair tulip, by a storm oppress'd, - Shrinks up, and folds its silken arms to rest; - And bending to the blast, all pale and dead, - Hears from within the wind sing round its head: - So, shrouded up, your beauty disappears; - Unveil, my love, and lay aside your fears. - The storm that caus'd your fright is past and done. - (_Conquest of Granada_, part I.)] - -[Note 186: - - On what new happy climate are we thrown, - So long kept secret and so lately known? - As if our old world modestly withdrew - And here in private had brought forth a new. - (_The Indian Emperor._)] - -[Note 187: - - And bloody hearts lye panting in her hand. - (_Almanzor._)] - -[Note 188: - - Two if's scarce make one possibility. - (_Almanzor._) - Poor women's thoughts are all extempore. - -Des dames si logiciennes ont des grossièretés étranges: Lyndaxara son -amant qui la supplie de le rendre «heureux». - - If I make you so, you shall pay my price.] - -[Note 189: - - He words me, girls, he words me, that I should not - By noble to myself; but hark thee, Charmion.... - Now, Iras, what think'st thou? - Thou, an Egyptian puppet, shalt be shown - In Rome, as well as I. Mechanic slaves, - With greasy aprons, rules and hammers, shall - Uplift us to the view.... - Saucy lictors - Will catch at us like strumpets; and scald rhymers - Ballad us out o'tune; the quick comedians - Extemporally will stage us, and present - Our Alexandrian revels; Antony - Shall be brought drunken forth, and I shall see - Some squeaking Cleopatra boy my greatness - I' the posture of a whore.... - Husband, I come; - Now to that name my courage prove my title! - I am fire and air; my other elements - I give to baser life.--So, you have done! - Come then, and take the last warmth of my lips. - Farewell, kind Charmion--Iras, long long farewell. - _Dost thou not see my baby at my breast, - That sucks the nurse asleep?_ - -Cette gaminerie amère de courtisane et d'artiste est sublime.] - -[Note 190: _The World well lost_, acte II. - - IRAS. - - Call Reason to assist you. - - CLEOPATRA. - - I have none. - And none would have. My love's a noble madness, - Which shows the cause deserved it. Moderate sorrow - Fits vulgar love, and for a vulgar man. - But I have loved with such transcendant passion; - I soared at first quite out of Reason's view, - And now am lost above it.] - -[Note 191: - - Come to me, come, my soldier, to my arms. - You have been too long away from my embraces. - But when I have you fast and all my own, - With broken murmurs and amorous sighs - I'll say you were unkind and punish you - And mark you red with many an eager kiss.] - -[Note 192: - - Nature meant me - A wife, a silly harmless household dove, - Fond without art, and kind without deceit. - (_Ibid._)] - -[Note 193: Miranda dit: «And if I can but escape with life, I had -rather lie in pain nine months, as my father threatened, than lose my -longing.»--Dryden donne une soeur à Miranda; elles se querellent, et -sont jalouses l'une de l'autre, etc.--Voyez aussi la description -qu'Ève fait de son bonheur, et les idées que ses confidences suggèrent -à Satan (acte III, sc. I).] - -[Note 194: Cette impuissance ressemble à celle de Casimir Delavigne.] - - -V - -Arrêtons-nous pourtant un instant encore, et cherchons si, parmi tant -de rameaux avortés et tordus, la vieille souche théâtrale, livrée par -hasard à elle-même, ne produira pas sur un point quelque jet vivant et -sain. Quand un homme comme Dryden, si bien doué, si bien instruit et -si bien exercé, travaille de toute sa force, il y a des chances pour -que parfois il réussisse, et une fois, en partie du moins, Dryden a -réussi. Ce serait le traiter trop rigoureusement que de le juger -toujours en regard de Shakspeare; même à côté de Shakspeare, et avec -la même matière, on peut faire une belle oeuvre; seulement, le lecteur -est tenu d'oublier pour un instant le grand inventeur, le créateur -inépuisable d'âmes véhémentes et originales, de considérer l'imitateur -tout seul et sans lui imposer une comparaison qui l'accablerait. - -Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragédie de Dryden, _Antoine -et Cléopatre_. «Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai faites -pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-même.» Et, en effet, il -l'avait composée savamment d'après l'histoire et la logique. Ce qui est -mieux encore, il l'avait écrite virilement. «La charpente de la pièce, -disait-il dans sa préface, est suffisamment régulière, et les unités de -temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le -théâtre anglais ne le requiert. Particulièrement, l'action est si bien -une qu'elle est la seule de son espèce sans épisode ni intrigue -subsidiaire, chaque scène conduisant à l'effet principal et chaque acte -se terminant par un grand changement de situation.» Il a fait davantage; -il a quitté l'attirail français, il est rentré dans la tradition -nationale: «Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter le -divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis débarrassé -de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans -cette pièce, et qu'entre autres je préfère la scène entre Antoine et -Ventidius, au premier acte, à tout ce que j'ai écrit dans ce genre.» Il -avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la -conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique -nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et -détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout, -et qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il -sait _faire une scène_, montrer le duel intérieur par lequel deux -passions se disputent le coeur de l'homme. On sent chez lui les -vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la -défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère, -jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite -soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels: le poëte écrit et -pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. Il y -a des caractères virils: lui-même est un homme, et, sous ses -complaisances de courtisan, sous ses affectations de poëte à la mode, il -a gardé le naturel énergique et âpre. Sauf une scène d'injures, son -Octavie est une matrone romaine, et quand, jusque dans Alexandrie, -jusque chez Cléopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec -une simplicité et une noblesse qu'on ne surpassera pas. «La soeur de -César!» lui dit Antoine en l'abordant.--«Ce mot-là est dur. Si je -n'avais été que la soeur de César,--je serais restée dans le camp de -César.--Mais votre Octavie, votre femme tant maltraitée,--quoique bannie -de votre lit et chassée de votre maison,--quoique soeur de César, est -encore à vous.--Il est vrai, j'ai une âme qui dédaigne votre -froideur,--qui me pousse à ne point chercher ce que vous devriez -offrir.--Mais la vertu d'une épouse surmonte cet orgueil.--Je viens pour -vous réclamer comme mon bien, pour vous montrer--ma fidélité d'abord, -pour demander, pour implorer votre tendresse.--Votre main, mon seigneur; -elle est à moi, et je la demande.» Et quand Antoine, humilié, se révolte -contre la grâce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a -demandé pardon pour lui pauvrement et bassement: «Pauvrement et -bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,--ni mon frère -l'accorder....--Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours à vos -désobligeantes méprises.--Mais les conditions que je vous apporte sont -telles--que vous n'aurez pas à rougir de les accepter. J'aime votre -honneur--parce qu'il est le mien. On ne dira jamais--que le mari -d'Octavie fut l'esclave d'un autre homme.--Seigneur, vous êtes libre; -libre même de l'épouse que vous avez en aversion.--Car, quoique mon -frère veuille acheter pour moi votre tendresse,--et me fasse la -condition et le ciment de votre paix,--j'ai une âme comme la vôtre: je -ne puis recevoir--votre amour comme une aumône, ni implorer ce que je -mérite.--Je dirai à mon frère que nous sommes réconciliés.--Il retirera -ses troupes, et vous vous mettrez en marche--pour gouverner l'Orient. -Vous me pourrez laisser à Athènes;--n'importe où; je ne me plaindrai -jamais.--Je ne garderai que le stérile nom d'épouse--et vous serez -quitte de tout autre ennui[195].» Cela est grand; cette femme a un coeur -fier, et aussi un coeur d'épouse; elle sait donner et elle sait -souffrir; ce qui est mieux, elle sait se sacrifier sans emphase et d'un -ton calme; ce n'est point une âme vulgaire qui a conçu une pareille âme. -Et le vieux général Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient pour -retirer Antoine de son illusion et de son esclavage, est digne de parler -pour l'honneur, comme elle a parlé pour le devoir. Sans doute c'est un -plébéien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les -plaisanteries de son métier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de -sérail pourra duper, «héros au crâne épais,» et qui, par simplicité -d'âme, par grossièreté d'éducation, ramènera Antoine sans s'en douter -dans le rets qui semblait brisé. En attendant, il triomphe avec un gros -rire: «Voilà des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne -manque pas d'arriver le premier; presse-toi. Vite, mon cher eunuque, -vite. En avant, mon cher demi-homme.» Et, tombant dans un piége, il dit -à Antoine qu'il a vu Cléopatre infidèle avec Dolabella:--«Ma -Cléopatre?--Votre Cléopatre. La Cléopatre de Dolabella. La Cléopatre de -tout le monde.--Tu mens.--Je ne mens pas, mon seigneur. Cela est-il si -étrange? Est-ce qu'une maîtresse quittée ne se pourvoit pas? Vous savez -bien qu'elle n'est pas accoutumée aux nuits solitaires[196].» Voilà -justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener furieux à -Cléopatre. Mais quel brave coeur, et comment on entend, lorsqu'il est -seul avec Antoine, le mâle accent, la profonde voix qui a tonné dans les -batailles! Il aime son général en bon et honnête dogue, et ne demande -pas mieux que de mourir, pourvu que ce soit aux pieds de son maître. Il -gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de lui et d'un -coup il pleure: «Regarde, empereur, voilà une rosée qui n'est pas -ordinaire.--Je n'ai pas pleuré depuis quarante ans,--mais à présent la -faiblesse de ma mère me revient aux yeux.»--«Par le ciel, dit Antoine, -il pleure le bon vieil homme, il pleure--et les grosses gouttes rondes -courent les unes après les autres sur les sillons de ses joues[197].» -Et là-dessus Antoine, lui-même, pleure. On pense, en écoutant ces -sanglots terribles, aux vétérans de Tacite, qui, au sortir des marais de -la Germanie, la poitrine cicatrisée, la tête blanchie, les membres -roidis par le service, baisaient les mains de Drusus, et lui mettaient -les doigts dans leurs gencives, pour lui faire sentir leurs dents usées, -tombées, incapables de mâcher le mauvais pain qu'on leur jetait. -«Debout, debout,--vous usez vos heures endormies--dans une indolence -désespérée que vous appelez faussement philosophie.--Douze légions vous -attendent et ont hâte de vous nommer leur chef.--À force de pénibles -marches, en dépit de la chaleur et de la faim,--je les ai conduites -patientes--depuis la frontière des Parthes jusqu'au Nil.--Cela vous fera -bien de voir leurs faces brûlées du soleil,--leurs joues cicatrisées, -leurs mains entamées; il y a de la vertu en eux.--Ils vendront ces -membres plus cher--que ces jolis soldats pomponnés là-bas ne voudront -les acheter[198].»--Et quand tout est perdu, quand les Égyptiens ont -trahi, et qu'il ne s'agit plus que de bien finir: «Il reste -encore--trois légions dans la ville. Le dernier assaut--a coupé le -reste. Si votre dessein est de mourir,--et à présent je le souhaite,--en -voilà assez,--pour faire autour de nous un tas d'ennemis morts,--un -bûcher honorable pour nos funérailles.--Choisissez votre mort.--J'ai vu -la mort sous tant de formes--que peu m'importe laquelle.--Ma vie à mon -âge est un tel haillon, à peine si elle vaut qu'on la donne.--J'aurais -souhaité pourtant que nous eussions jeté la nôtre de meilleure -grâce,--comme deux lions pris aux rets, avançant la griffe et blessant -les chasseurs.»--Antoine le supplie de partir, il refuse; Antoine veut -mourir de sa main.--«Non, par le ciel, je ne le veux pas; et ce n'est -pas pour vous survivre.»--«Tue-moi d'abord, tu mourras après; sers ton -ami, avant toi-même.»--«Alors, donnez-moi la main. Nous nous -retrouverons bientôt.» Il embrasse Antoine, tire l'épée, puis s'arrête: -«Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle. Pourtant, je ne -peux pas vous regarder et vous tuer; je vous prie, tournez votre -face.--Soit, et frappe bien, à fond.--À fond, aussi loin que mon épée -entrera[199].» Et du coup, lui-même il se tue.--Ce sont là les moeurs -tragiques et stoïques de la monarchie militaire, les grandes -prodigalités de meurtres et de sacrifices avec lesquelles les hommes de -ce monde bouleversé et brisé tuaient et finissaient.--Cet Antoine, pour -qui on a tant fait, lui aussi, il a mérité qu'on l'aime; il a été l'un -des vaillants sous César, le premier soldat d'avant-garde; la bonté, la -générosité palpitent en lui jusqu'au bout; s'il est faible contre une -femme, il est fort contre les hommes; il a les muscles, la poitrine, la -colère et les bouillonnements d'un combattant; c'est cette chaleur de -sang, c'est ce sentiment trop vif de l'honneur qui cause sa perte; il ne -sait pas se pardonner sa faute; il n'a pas cette hauteur de génie qui, -planant au-dessus des maximes ordinaires, affranchit l'homme des -hésitations, des découragements et des remords; il n'est que soldat, il -ne peut oublier qu'il a failli à la consigne: «Mon empereur!» lui dit -Ventidius.--«Ton empereur! Non, c'est là un nom de victoire! Le soldat -victorieux, rouge de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son -général. Actium, Actium, oh!»--«Vous y pensez trop.»--«Ici, ici, le -poids est ici, bloc de plomb pendant le jour; et la nuit, pendant mes -courts assoupissements fiévreux, c'est la sorcière qui chevauche mes -rêves.»--Enfin, voici de nouveau des armes et des hommes, et une aurore -d'espérance. «Combattrons-nous?» dit Ventidius.--«Je te le garantis, mon -vieux brave. Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse, à la tête de -ces vieilles troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant, -suivez-moi[200].» Il se croit à la bataille, et déjà sa fougue -l'emporte. Ce n'est pas un tel homme qui gouvernera les hommes; on ne -maîtrise la fortune qu'après s'être maîtrisé soi-même; celui-ci n'est -fait que pour se contredire et se détruire, et pour tourner tour à tour -sous l'effort de toutes les passions. Sitôt qu'il croit Cléopatre -fidèle, l'honneur, la réputation, l'empire, tout disparaît. «Qu'est-ce -que cela, Ventidius? Voilà qui contre-pèse tout le reste.--Eh! nous -avons fait plus que vaincre César, à présent.--Non-seulement ma reine -est innocente, mais elle m'aime.--M'en aller, où? la quitter! quitter -tout ce qu'il y a de parfait!--Donnez, grands Dieux! donnez à votre -petit garçon, à votre César,--ce monde, un hochet pour jouer avec,--ce -colifichet d'empire. Il est content à bon marché.--Moi, je ne veux pas -moins que Cléopatre[NM]!» L'abattement viendra après l'excès; ces sortes -d'âmes ne sont trempées que contre la crainte; leur courage n'est que -celui du taureau et du lion; il a besoin, pour demeurer entier, du -mouvement corporel, du danger visible; c'est le tempérament qui les -soutient; devant les grandes douleurs morales, ils s'affaissent. -Lorsqu'il se croit trahi, il s'abandonne et ne sait plus que mourir. -«Que César arpente seul ce monde; je suis las de mon rôle.--Ma torche -est finie, et le monde est devant moi--comme un noir désert à l'approche -de la nuit.--Je veux me coucher, ne pas vaguer davantage[201].» De -pareils vers font penser aux lugubres rêves d'Othello, de Macbeth, -d'Hamlet lui-même; par-dessus le monceau des tirades ronflantes et des -personnages en carton peint, il semble que le poëte soit allé toucher -l'ancien drame, pour en rapporter le frémissement. - -À côté de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre -aventurier, qui tour à tour étudiant, acteur, officier, toujours -désordonné et toujours pauvre, vécut follement et tristement dans les -excès et la misère, à la façon des vieux tragiques, avec leur -inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut à trente-quatre ans, -selon les uns d'une fièvre causée par la fatigue, selon les autres -d'un jeûne prolongé au bout duquel il avala trop vite un morceau de -pain donné par charité. À travers l'enveloppe pompeuse de la -rhétorique nouvelle, Thomas Otway a retrouvé parfois les passions de -l'autre siècle. On sent que son temps lui nuit, qu'il émousse lui-même -l'âpreté et la vérité de son émotion, que le mot propre et hardi ne -lui arrive plus, que tout autour de lui le style oratoire, les phrases -d'auteur, la déclamation classique, les antithèses bien faites -viennent bourdonner, étouffer son accent sous leur ronflement tendu et -monotone. Il ne lui a manqué que de naître cent ans plus tôt. On -retrouve dans son _Orpheline_, dans sa _Venise sauvée_, les noires -imaginations de Webster, de Ford et de Shakspeare, leur conception -lugubre de la vie, leurs atrocités, leurs meurtres, leurs peintures -des passions irrésistibles qui s'entre-choquent aveuglément comme un -troupeau de bêtes sauvages, et bouleversent le champ de bataille de -leurs hurlements et de leur tumulte, pour ne laisser après elles que -des dévastations et des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il étale -sur la scène ce sont les entraînements et les fureurs humaines, un -frère qui viole la femme de son frère, un mari qui se parjure pour sa -femme, Polydore, Chamont, Jaffier, des âmes violentes et faibles que -l'occasion transporte, que la tentation renverse, chez qui le -transport ou le crime, comme un venin versé dans une veine, monte par -degrés, empoisonne tout l'homme, gagne par contagion ceux qu'il -touche, et les tord et les abat ensemble dans le délire des -convulsions. Comme Shakspeare, il a trouvé de ces mots poignants, et -vivants[202], qui montrent le fond de l'homme, l'étrange craquement de -la machine qui se démonte, le roidissement de la volonté qui se tend -jusqu'à se briser[203], la simplicité des vrais sacrifices, les -humilités de la passion exaspérée et mendiante qui implore jusqu'au -bout contre toute espérance sa pâture et son assouvissement[204]. -Comme Shakspeare, il a conçu de vraies âmes féminines[205], une -Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable à Imogène, s'est donnée -tout entière et perdue comme en un abîme dans l'adoration de celui -qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obéir, pleurer, souffrir, et -qui meurt comme une fleur séparée de sa tige, sitôt qu'on arrache ses -bras du col autour duquel elle les avait noués. Comme Shakspeare -enfin, il a retrouvé au moins une fois la grande bouffonnerie amère, -le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a planté au milieu de -sa tragédie la plus douloureuse, un grotesque immonde, un vieux -sénateur qui se délasse de sa gravité officielle en faisant le soir -chez sa courtisane le farceur et le valet. Comme cela est amer! comme -il a vu vrai en montrant l'homme empressé de quitter son costume et sa -parade! comme l'homme est prompt à s'avilir quand, échappé à son rôle, -il revient à lui-même! comme le singe et le chien reparaissent en -lui[206]! Le sénateur Antonio arrive chez cette Aquilina, qui -l'insulte; cela l'amuse; les gros mots reposent, au sortir des -respects; il fait la petite voix, il manie son fausset, comme un -pitre. «Nacki, Nacki, Nacki; je suis venu, petite Nacki; onze heures -passées; une bonne heure; assez tard en conscience pour se mettre au -lit, Nacki. Nacki ai-je dit? Oui, Nacki, Aquilina, Lina, Quilina, -Aquilina, Naquilina, Acki, Nacki, Nacki, la reine Nacki, allons, viens -au lit, petite gueuse, petite guenon, petite chatte, proooo pritt..... -Je suis sénateur!»--«Bouffon, vous voulez dire.»--«Possible, mon cher -coeur; cela ne gâte pas le sénateur. Allons, Nacki, Nacki, il faut -jouer au cheval fondu, Nacki.» Et il gamine; elle le chasse, elle -l'appelle idiot, brute, elle lui dit qu'il n'y a rien de bon en lui -que son argent; il en rit, il chante: «Ah, vous ne voulez pas vous -asseoir? Eh bien, tenez, je suis un taureau, un taureau de Bazan, le -taureau des taureaux, tous les taureaux que vous voudrez. Je me dresse -comme ceci, je me penche le front comme ceci, je fais broum, broum, je -fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas vous asseoir?» Et il mugit -comme un boeuf, il la poursuit dans la chambre. Enfin ils s'asseyent. -«Maintenant me revoici sénateur, et ton amant; ma petite Nacki, Nacki. -Ah, crapaud, crapaud, crapaud; crache à ma figure un peu, Nacki; -crache à ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, un si petit peu -que rien; crachez, crachez, crachez, crachez donc quand on vous -l'ordonne, je t'en prie, crache; tout de suite, tout de suite, crache; -pourquoi ne veux-tu pas cracher? Alors je serai un chien.--Un chien, -Monseigneur!--Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse pour -me laisser être un chien, et me traiter comme un chien un petit -instant.» Là-dessus il se met sous la table et aboie. «Ah, vous -mordez, eh bien! vous aurez des coups de pied.»--«Va; de tout mon -coeur. Des coups de pied, des coups de pied, maintenant que je suis -sous la table. Encore des coups de pied. Plus fort. Encore plus fort. -Ouah, ouah, rro, rro. Par Dieu, je vais happer tes mollets, oah, rro, -rroo, wouaou. Diable! elle tape dur[207].»--En effet; et par-dessus le -marché, elle prend un fouet, le sangle, et le met à la porte. Il -reviendra, comptez-y; la soirée a été bonne pour lui; il se frotte -l'échine, mais il s'est amusé. En somme ce n'est qu'un arlequin -dépaysé, auquel le hasard a jeté une simarre de soie brodée, et qui -lâche à tant par heure des pantalonnades politiques. Il est mieux dans -sa nature et plus à son aise quand il fait le polichinelle que quand -il singe l'homme d'État. - -Ce ne sont là que des éclairs; pour le reste, Otway est de son temps, -terne et de couleur forcée, enfoncé comme les autres dans la lourde -atmosphère voilée et grisâtre, demi-française et demi-anglaise, où les -lustres éclatants importés de France s'éteignaient offusqués par le -brouillard insulaire. Il est de son temps; il écrit comme les autres -des comédies fangeuses, _le Soldat de fortune_, _l'Athée_, _l'Amitié à -la mode_. Il peint des cavaliers brutalement vicieux, coquins par -principes, aussi durs et aussi corrompus que ceux de Wycherley: un -Beaugard, qui étale et pratique les maximes de Hobbes; le père, vieux -drôle pourri, qui fait sonner sa morale, et que son fils renvoie -froidement au chenil avec un sac d'écus; un sir Jolly Jumble, espèce -de Falstaff ignoble, entremetteur de profession, que les prostituées -appellent «petit papa,» qui ne peut dîner à côté d'une femme sans «lui -dire des ordures, et tracer avec son doigt des figures obscènes sur la -table;» un sir Davy Dunce, animal, dégoûtant, «dont l'haleine est pire -que de l'assa foetida, qui déclare le linge propre malsain, mange -continuellement de l'ail, et chique du tabac[208];» un Polydore qui, -amoureux de la pupille de son père, tâche de la violer à la première -scène, envie les brutes qui peuvent se satisfaire, puis s'en aller, et -fait le propos de les imiter à l'occasion prochaine[209]. Il n'y a pas -jusqu'à ses héroïnes qu'il ne salisse[210]. Véritablement ce monde -fait mal au coeur. Ils croient couvrir toutes ces crudités sous de -bonnes métaphores correctes, sous des périodes poétiques nettement -terminées, sous un appareil de phrases harmonieuses et d'expressions -nobles. Ils s'imaginent égaler Racine parce qu'ils contrefont le style -de Racine. Ils ne savent pas que dans ce style l'élégance visible -cache une justesse admirable, que s'il est un chef-d'oeuvre d'art, il -est aussi une peinture des moeurs, que les plus délicats et les plus -accomplis entre les gens du monde ont pu seuls le parler et -l'entendre, qu'il peint une civilisation comme celui de Shakspeare, -que chacun de ces vers, qui semblent compassés, a son inflexion et sa -finesse, que toutes les passions et toutes les nuances des passions -s'y expriment, non pas à la vérité sauvages et entières comme dans -Shakspeare, mais atténuées et affinées par la vie de cour, que c'est -là un spectacle aussi unique que l'autre, que la nature parfaitement -polie est aussi complexe et aussi difficile à comprendre que la nature -parfaitement intacte, que, pour eux, ils restent autant au-dessous de -l'une qu'au-dessous de l'autre, et qu'en somme, leurs personnages -ressemblent à ceux de Racine comme le suisse de M. de Beauvilliers, ou -la cuisinière de Mme de Sévigné, ressemblent à Mme de Sévigné et à M. -de Beauvilliers[211]. - -[Note 195: - - ANTONY. - - Cæsar's sister. - - OCTAVIA. - - That's unkind. - Had I been nothing more than Cæsar's sister, - Know, I had still remain'd in Cæsar's camp. - But your Octavia, your much injured wife, - Though banish'd from your bed, driv'n from your house, - In spite of Cæsar's sister, still is yours. - 'Tis true, I have a heart disdains your coolness, - And prompts me not to seek what you should offer; - But a wife's virtue still surmounts that pride. - I come to claim you as my own; to show - My duty first, to ask, nay, to beg your kindness; - Your hand, my Lord; 'tis mine, and I will have it. - - ANTONY. - - I fear, Octavia, you have begg'd my life.... - Poorly and basely begg'd it of your brother. - - OCTAVIA. - - Poorly and basely I could never beg, - Nor could my brother grant.... - My hard fortune - Subjects me still to your unkind mistakes. - But the conditions I have brought are such, - You need not blush to take. I love your honour - Because 'tis mine. It never shall be said, - Octavia's husband was her brother's slave. - Sir, you are free; free e'en from her you loath; - For tho' my brother bargains for your love, - Makes me the price and cement of your peace, - I have a soul like yours; I cannot take - Your love as alms, nor beg what I deserve. - I'll tell my brother we are reconcil'd. - He shall draw back his troops, and you shall march - To rule the East. I may be dropt at Athens; - No matter where, I never will complain, - But only keep the barren name of wife, - And rid you of the trouble.] - -[Note 196: - - There's news for you; run, my officious Eunuch. - Be sure to be the first. Haste forward, - Haste, my dear Eunuch, haste. - On, sweet Eunuch, my dear half-man, proceed.... - - ANTONY. - - My Cleopatra? - - VENTIDIUS. - - Your Cleopatra. - Dolabella's Cleopatra. - Every man's Cleopatra. - - ANTONY. - - Thou ly'st. - - VENTIDIUS. - - I do not lye, my lord. - Is this so strange? Should mistresses be left, - And not provide against a time of change? - You know she's not much us'd to lonely nights.] - -[Note 197: - - VENTIDIUS. - - Look, emperor, this is no common dew; - I have not wept this forty years; but now - My mother comes afresh unto my eyes; - I cannot help her softness. - - ANTONY. - - By heav'n, he weeps! poor old man, he weeps! - The big round drops course one another down - The furrows of his cheeks. Stop 'em, Ventidius, - Or I shall blush to death; they set my shame, - That caus'd 'em, full before me. - - VENTIDIUS. - - I'll do my best. - - ANTONY. - - Sure there's contagion in the tears of friends; - See, I have caught it too. Believe me, 'tis not - For my own griefs, but thine.... Nay, father....] - -[Note 198: - - No; 'tis you dream; you sleep away your hours - In desperate sloth, miscall'd philosophy. - Up, up, for honour's sake; twelve legions wait you, - And long to call you chief. By painful journeys - I led 'em patient both of heat and hunger, - Down from the Parthian marches to the Nile. - 'Twill do you good to see their sun-burnt faces, - Their scarr'd cheeks, and chopt hands; there's virtue in 'em: - They'll sell those mangled limbs at dearer rates - Than yon trim bands can buy.] - -[Note 199: - - VENTIDIUS. - - There yet remain - Three legions in the town. The last assault - Lopt off the rest. If death be your design, - As I must wish it now, these are sufficient - To make a heap about us of dead foes, - An honest pile for burial. - Chuse your death. - For I have seen him in such various shapes, - I care not which I take. - I'm only troubled. - The life I bear is worn to such a rag, - 'Tis scarce worth giving. I could wish indeed, - We threw it from us with a better grace, - That, like two lions taken in toils, - We might at least thrust out our paws, and wound - The hunters that inclose us.... - - ANTONY. - - Do not deny me twice. - - VENTIDIUS. - - By heav'n, I will not. - Let it not be t' out-live you. - - ANTONY. - - Kill me first, - And then die thou. For 'tis but just thou serve - Thy friend before thyself. - - VENTIDIUS. - - Give me your hand. - We soon shall meet again. Now farewell, emperor. - .... I will not make a bus'ness of a trifle, - And yet I cannot look on you and kill you. - Pray, turn your face. - - ANTONY. - - I do. Strike home be sure. - - VENTIDIUS. - - Home, as my sword will reach.] - -[Note 200: - - VENTIDIUS. - - Emperor! - - ANTONY. - - Emperor! Why that's the style of victory. - The conqu'ring soldier, red with unfelt wounds, - Salutes his general so: but never more - Shall that sound reach my ears. - - VENTIDIUS. - - I warrant you. - - ANTONY. - - Actium, Actium! Oh.... - - VENTIDIUS. - - It sits too near you. - - ANTONY. - - Here, here it lies; a lump of lead by day; - And in my short, distracted nightly slumbers, - The hag that rides my dreams.... - - VENTIDIUS. - - That's my royal master. - And shall we fight? - - ANTONY. - - I warrant thee, old soldier; - Thou shalt behold me once again in iron, - And, at the head of our old troops, that beat - The Parthians, cry aloud, «Come, follow me.» - - VENTIDIUS. - - And what's this toy - In balance with your fortune, honour, fame? - - ANTONY. - - What is 't, Ventidius? It out-weighs 'em all. - Why, we have more than conquer'd Cæsar now. - My queen's not only innocent, but loves me.... - Down on thy knees, blasphemer as thou art - And ask forgiveness of wrong'd Innocence! - - VENTIDIUS. - - I'll rather die than take it. Will you go? - - ANTONY. - - Go! Whither? Go from all that's excellent - Give, you gods, - Give to your boy, your Cæsar, - This rattle of a globe to play withal, - This gu-gau world; and put him cheaply off. - I'll not be pleas'd with less than Cleopatra.] - -[Note 201: - - Let Cæsar walk - Alone upon it. I am weary of my part. - My torch is out, and the world stands before me - Like a black desert. At the approach of night - I'll lay me down and stray no farther on.] - -[Note 202: - - How my head swims! 'Tis very dark. Good night. - (Mort de Monimia.)] - -[Note 203: Voir la mort de Pierre et de Jaffier. Pierre, une fois -poignardé, éclate de rire.] - -[Note 204: - - JAFFIER. - - Oh, that my arms were riveted - Thus round thee ever! But my friends, my oath! - This, and as more. - (_Kisses her._) - - BELVIDERA. - - Another, sure another - For that poor little one, you've ta'en such care of; - I'll give it him truly. - -Il y a de la jalousie dans ce dernier mot.] - -[Note 205: - - Oh, thou art tender all, - Gentle and kind, as sympathizing nature, - Dove-like, soft and kind.... - I'll ever live your most obedient wife, - Nor ever any privilege pretend - Beyond your will. - _Orphan_, p. 69.] - -[Note 206: La petite Laclos disait à je ne sais plus quel duc en lui -prenant son grand cordon: «Mets-toi à genoux là-dessus, vieille -ducaille!» Et le duc se mettait à genoux.] - -[Note 207: - -ANTONIO. - -Nacky, Nacky, Nacky,--how dost do, Nacky? Hurry, durry. I am come, -little Nacky. Past eleven o'clock, a late hour; time in all conscience -to go to bed, Nacky.--Nacky did I say? Ay, Nacky, Aquilina, lina, -lina, quilina; Aquilina, Naquilina, Acky, Nacky, queen Nacky.--Come, -let's to bed.--You Fubbs, you Pugg you--You little puss.--Purree -tuzzy--I am a Senator. - -AQUILINA. - -You are a fool, I am sure. - -ANTONIO. - -May be so too, sweet-heart. Never the worse Senator for all that. -Come, Nacky, Nacky; let's have a game at romp, Nacky! ....You won't -sit down? Then look you now; suppose me a bull, a Basan bull, the bull -of bulls, or any bull. Thus up I get, and with my brows thus bent--I -broo; I say I broo, I broo, I broo. You won't sit down, will you--I -broo.... Now, I'll be a Senator again, and thy lover, little Nicky, -Nacky. Ah, Toad, Toad, Toad, Toad, spit in my face a little, Nacky; -spit in my face, pry'thee, spit in my face never so little; spit but a -little bit,--spit, spit, spit, spit when you are bid, I say. Do -pry'thee, spit.--Now, now spit. What, you won't spit, will you? Then -I'll be a dog. - -AQUILINA. - -A dog, my lord! - -ANTONIO. - -Ay, a dog, and I'll give thee this t'other purse to let me be a -dog--and use me like a dog a little. Hurry durry, I will--here 'tis. -(_Gives the purse._)--Now bough waugh waugh, bough, waugh. - -AQUILINA. - -Hold, hold, sir. If curs bite, they must be kickt, sir. Do you see, -kickt thus? - -ANTONIO. - -Ay, with all my heart. Do, kick, kick on, now I am under the table, -kick again,--kick harder--harder yet--bough, waugh, waugh, -bough.--Odd, I'll have a snap at thy shins.--Bough, waugh, waugh, -waugh, bough--odd, she kicks bravely.] - -[Note 208: Out on him, beast; he's always talking filthy to a body. If -he sits but at the table with one, he'll be making nasty figures in -the napkins. - -He has such a breath, one kiss of him were enough to cure the fits of -the mother; 'tis worse than assa foetida.--Clean linen, he says, is -unwholesome; he is continually eating of garlic and chewing tobacco.] - -[Note 209: - - Who'd be that sordid foolish thing call'd man, - To cringe thus, fawn, and flatter for a pleasure - Which beasts enjoy so very much above him? - The lusty bull ranges through all the field, - And from the herd singling his female out, - Enjoys her, and abandons her at will. - It shall be so, I'll yet possess my love, - Wait on, and watch her loose unguarded hours. - Then, when her roving thoughts have been abroad, - And brought in wanton wishes to her heart - I' th' very minute when her virtue nods, - I'll rush upon her in a storm of love, - Beat down her guard of honour all before me, - Surfeit on joys, till even desire grow sick; - Then by long absence liberty regain, - And quite forget the pleasure and the pain. - (_Orphan_, fin du Ier acte.) - -Impossible de voir ensemble plus de coquinerie morale et de correction -littéraire.] - -[Note 210: - - PAGE (_à Monimia_). - - .... In the morning when you call me to you, - And by your bed I stand tell you stories, - I am asham'd to see your swelling breasts; - It makes me blush, they are so very white. - - MONIMIA. - - Oh men, for flattery and deceit renown'd!] - -[Note 211: Burns disait que dans son village il était arrivé, au moyen -du raisonnement et des livres, à se figurer à peu près exactement tout -ce qu'il avait vu plus tard dans les salons, tout, sauf une femme du -grand monde.] - - -VI - -Laissons donc ce théâtre dans l'oubli qu'il a mérité et cherchons -ailleurs, dans les écrits de cabinet, un emploi plus heureux d'un -talent plus complet. - -C'est ici le véritable domaine de Dryden et de la raison -classique[212]: des pamphlets et des dissertations en vers, des -épîtres, des satires, des traductions et des imitations, tel est le -champ où les facultés logiques et l'art d'écrire trouvent leur -meilleur emploi. Avant d'y descendre et d'y observer leur oeuvre, il -est à propos de regarder de plus près l'homme qui les y portait. - -C'est un esprit singulièrement solide et judicieux excellent -argumentateur, habitué à digérer ses idées, tout nourri de bonnes -preuves longuement méditées, ferme dans la discussion, posant des -principes, établissant des divisions, apportant des autorités, tirant -des conséquences, tellement que, si on lisait ses préfaces sans lire -ses pièces, on le prendrait pour un des maîtres du drame. Il atteint -naturellement la prose définitive; ses idées se déroulent avec ampleur -et clarté; son style est de bon aloi, exact et simple, pur des -affectations et des ciselures dont Pope plus tard chargera le sien; sa -phrase ressemble à celle de Corneille, périodique et large par la -seule vertu du raisonnement intérieur qui la déploie et la soutient. -On voit qu'il pense, et par lui-même, qu'il lie ses pensées, qu'il les -vérifie, que, par-dessus tout cela, naturellement il voit juste, et -qu'avec la méthode il a le bon sens. Il a les goûts et les faiblesses -qui conviennent à sa forme d'intelligence. Il élève au premier rang -«l'admirable Boileau, dont les expressions sont nobles, le rhythme -excellent, les pensées justes, le langage pur, dont la satire est -perçante et dont les idées sont serrées, qui, lorsqu'il emprunte aux -anciens, les paye avec usure de son propre fonds, en monnaie aussi -bonne et de cours presque universel[213].» Il a la roideur des poëtes -logiciens, trop réguliers et raisonnables, blâmant l'Arioste, «qui n'a -su ni faire un plan proportionné, ni garder quelque unité d'action, ou -quelque limite de temps, ou quelque mesure dans son énorme fable, dont -le style est exubérant, sans majesté ni décence, et dont les aventures -sortent des bornes du naturel et du possible[214].» Il ne comprend -pas mieux la finesse que la fantaisie. Parlant d'Horace, il trouve que -«son esprit est terne et son sel presque sans goût; celui de Juvénal -est plus vigoureux et plus mâle, et me donne autant de plaisir que -j'en puis porter[215].» Par la même raison, il rabaisse les -délicatesses du style français. «La langue française n'est pas munie -de muscles comme notre anglaise; elle a l'agilité d'un lévrier, mais -non la masse et le corps d'un dogue. Ils ont donné pour règle à leur -style la pureté; la vigueur virile est celle du nôtre[216].» Deux ou -trois mots pareils peignent un homme; Dryden vient de marquer sans le -savoir la mesure et la qualité de son esprit. - -Cet esprit, on le devine, est lourd, et particulièrement dans la -flatterie. L'art de flatter est le premier dans un âge monarchique. -Dryden n'y est guère habile, non plus que ses contemporains. De -l'autre côté du détroit, à la même époque, on loue autant, mais sans -trop s'avilir, parce qu'on apprête la louange; tantôt on la déguise ou -on la relève par la grâce du style; tantôt on a l'air de s'y conformer -comme à une mode. Ainsi tempérée, les gens la digèrent. Ici, loin de -la fine cuisine aristocratique, elle pèse toute crue et massive sur -l'estomac. J'ai conté comment le ministre Clarendon, apprenant que sa -fille venait d'épouser en secret le duc d'York, suppliait le roi de la -faire décapiter au plus vite; comment la chambre des communes, -composée en majorité de presbytériens, se déclarait elle-même et le -peuple anglais rebelles, dignes du dernier supplice, et allait encore -se jeter aux pieds du roi, d'un air contrit, pour le supplier de -pardonner à la chambre et à la nation. Dryden n'est pas plus délicat -que les hommes d'État et les législateurs. Ordinairement ses dédicaces -donnent la nausée. Il dit à la duchesse de Monmouth que «nulle partie -de l'Europe ne peut offrir quelqu'un qui égale son noble époux pour la -mâle beauté et l'excellence de l'extérieur.»--«Vous n'avez qu'à vous -montrer tous deux ensemble pour recevoir les bénédictions et les -prières de l'humanité. Nous sommes prêts à conclure que vous êtes un -couple d'anges envoyés ici-bas pour rendre la vertu aimable ou pour -offrir des modèles aux poëtes, quand ils voudront instruire et charmer -leur siècle en peignant la bonté sous la forme la plus parfaite et la -plus séduisante qui soit dans la nature[217].» Ailleurs, se tournant -vers Monmouth, il ajoutait: «Tous les hommes se joindront à moi pour -le tribut d'adoration dont je m'acquitte envers Votre Grâce[218].» Sa -Grâce ne sourcillait pas, ne bouchait pas sa narine, et Sa Grâce avait -raison. Un autre écrivain, mistress Afra Behn, allumait sous le nez -d'Éléonor Gwynn des lampions bien plus infects; les nerfs alors -étaient robustes, l'on respirait agréablement là où d'autres -suffoqueraient. Le comte de Dorset ayant écrit quelques petites -chansons et satires, Dryden lui jure que dans son genre il égale -Shakspeare et surpasse tous les anciens. Et ces panégyriques assenés -en face durent imperturbablement pendant vingt pages, l'auteur passant -tour à tour en revue les diverses vertus de son grand homme et -trouvant toujours que la dernière est la plus belle, après quoi, en -récompense, il recevait une bourse d'or. Notez qu'en cela Dryden -n'était pas plus laquais qu'un autre. La corporation de Hall, -haranguée un jour par le duc de Monmouth, lui fit cadeau de six -pièces d'or, que Monmouth donna à M. Marwel, député de Hall au -Parlement. Les scrupules modernes n'étaient pas nés. Je crois que -Dryden, avec tous ses prosternements, a plutôt manqué d'esprit que -d'honneur. - -Un second talent, peut-être le premier en temps de carnaval, est l'art -de dire des polissonneries, et la Restauration fut un carnaval à peu -près aussi délicat qu'un bal de débardeurs. Il y a d'étranges chansons -et des prologues plus que hasardés dans les pièces de Dryden. Son -_Mariage à la mode_ s'ouvre par ces vers que chante une dame mariée: -«Pourquoi un sot voeu de mariage, fait il y a longtemps, nous -lierait-il maintenant que notre passion est éteinte[219]?» Le lecteur -lira lui-même le reste; on n'en peut rien citer. D'ailleurs Dryden y -réussit mal: son fonds d'esprit est trop solide; son naturel est trop -sérieux, même réservé, taciturne. «Son ton libre, dit très-bien Walter -Scott, ressemble à l'impudence forcée d'un homme timide.» Il voulait -avoir les belles façons d'un Sedley, d'un Rochester, se faisait -pétulant par calcul, et s'asseyait carrément dans l'ordure où les -autres ne faisaient que gambader. Rien de plus nauséabond qu'une -gravelure étudiée, et Dryden étudie tout, jusqu'à la plaisanterie et -la politesse. Il écrit à Dennis, qui l'avait loué: «Les belles -qualités que vous me prêtez ne sont pas plus à moi que la lumière de -la lune ne peut être dite lui appartenir, puisqu'elle ne brille que -par la clarté réfléchie de son frère[220].» Il écrit à sa cousine, en -manière de narration divertissante, ces détails sur une grosse femme -avec qui il a voyagé: «Son poids faisait que les chevaux cheminaient -très-péniblement; mais, pour leur donner le temps de souffler, elle -nous arrêtait souvent, et alléguait quelque nécessité de la nature, et -nous disait que nous sommes tous chair et sang[221].» Il paraît -qu'alors ces jolies choses égayaient les dames. Ses lettres sont -composées de grosses civilités officielles, de compliments -vigoureusement équarris, de révérences mathématiques; son badinage est -une dissertation; il étaye les bagatelles avec des périodes. Il dit au -comte de Rochester, qui l'avait complimenté: «J'éprouve qu'il ne me -sied pas de disputer en aucune chose contre Votre Seigneurie, qui -écrit mieux sur le moindre des sujets que je ne le puis faire sur le -meilleur.» Cette réplique paraissait vive. J'ai trouvé chez lui de -beaux morceaux, je n'en ai jamais rencontré d'agréables; il ne sait -pas même disserter avec goût. Les personnages de son _Essai sur le -Drame_ se croient encore sur les bancs de l'école, citent -doctoralement Paterculus, et en latin encore, combattent la définition -de l'adversaire et remarquent qu'elle est faite _a genere et fine_, au -lieu d'être établie selon la bonne règle, d'après le genre et -l'espèce[222]. «On m'accuse, dit-il doctoralement dans une préface, -d'avoir choisi des personnes débauchées pour protagonistes ou -personnages principaux de mon drame, et de les avoir rendues heureuses -dans la conclusion de ma pièce, ce qui est contre la loi de la -comédie, qui est de récompenser la vertu et de punir le vice[223]. -Ailleurs il déclare qu'il ne veut pas abolir dans la passion l'emploi -des métaphores, parce que Longin les juge nécessaires pour -l'exciter[224].» Son grand discours _sur l'origine et les progrès de -la satire_ fourmille d'inutilités, de longueurs, de recherches et de -comparaisons de commentateur. Il ne sait pas effacer en lui l'érudit, -le logicien, le rhétoricien, pour ne montrer que «l'honnête homme.» - -Mais l'homme de coeur apparaît souvent; à travers plusieurs chutes et -beaucoup de glissades, on découvre un esprit qui se tient debout, plié -plutôt par convenance que par nature, ayant de l'élan et du souffle, -occupé de pensées graves, et livrant sa conduite à ses convictions. Il -se convertit loyalement et après réflexion à la religion catholique, y -persévéra après la chute de Jacques II, perdit sa place -d'historiographe et de poëte lauréat, et, quoique pauvre, chargé de -famille et infirme, refusa de dédier son _Virgile_ au roi Guillaume. -«La dissimulation, écrit-il à ses fils, quoique permise en quelques -cas, n'est pas mon talent. Cependant, pour l'amour de vous, je -lutterai contre la franchise de ma nature. Au reste je ne me flatte -d'aucune espérance, mais je fais mon devoir et je souffre pour l'amour -de Dieu. Vous savez que les profits de mon livre auraient pu être plus -grands, mais ni ma conscience ni mon honneur ne me permettaient de les -prendre. Je ne me repentirai jamais de ma constance, puisque je suis -profondément persuadé de la justice de la cause pour laquelle je -souffre[225].» Un de ses fils ayant été renvoyé de l'école, il écrivit -au directeur, M. Busby, son ancien maître, avec une gravité et une -noblesse très-grandes, le priant sans s'humilier, le désapprouvant -sans l'offenser, d'un style contenu et fier qui fait plaisir, lui -redemandant ses bonnes grâces, sinon comme une dette envers le père, -du moins comme un don pour l'enfant, et ajoutant à la fin: «Je mérite -pourtant quelque chose, ne serait-ce que pour avoir vaincu mon coeur -jusqu'à prier[226].» On le trouve bon père avec ses enfants, libéral -envers son fermier, généreux même. «On a écrit, dit-il, plus de -libelles contre moi que contre presque aucun homme vivant, et j'aurais -eu le droit de défendre mon innocence. J'ai rarement répondu aux -pamphlets diffamatoires, ayant dans les mains les moyens de confondre -mes ennemis, et, quoique naturellement vindicatif, j'ai souffert en -silence et maintenu mon âme dans la paix[227].» Insulté par Collier -comme corrupteur des moeurs, il souffrit cette réprimande brutale et -confessa noblement les fautes de sa jeunesse: «M. Collier en beaucoup -de points m'a blâmé justement: je ne cherche d'excuse pour aucune de -mes pensées ou de mes expressions; quand on peut les taxer -équitablement d'impiété, d'immoralité ou de licence, je les rétracte. -S'il est mon ennemi, qu'il triomphe; s'il est mon ami (et je ne lui ai -donné aucune occasion personnelle d'être autrement), il sera content -de mon repentir[228].» Une telle pénitence relève; pour s'abaisser -ainsi, il faut être grand. Il l'était par l'esprit comme par le coeur, -muni de raisonnements solides et de jugements personnels, élevé -au-dessus des petits procédés de rhétorique et des arrangements de -style, maître de son vers, serviteur de son idée, ayant cette -abondance de pensées qui est la marque du vrai génie. «Elles arrivent -sur moi si vite et si pressées que ma seule difficulté est de choisir -ou de rejeter parmi elles[229].» C'est avec ces forces qu'il entra -dans sa seconde carrière; la constitution et le génie de l'Angleterre -la lui ouvraient. - -[Note 212: «The stage to which my genius never much inclined me.»] - -[Note 213: I might find in France a living Horace and a Juvenal in the -person of the admirable Boileau, whose numbers are excellent, whose -expressions are noble, whose thoughts are just, whose language is -pure, whose satire is pointed, and whose sense is close. What he -borrows from the ancient, he repays with usury of his own; in coin as -good and almost as universally valuable. (_Dédicace au comte de -Dorcet._)] - -[Note 214: «Spenser wanted only to have read the rules of Bossu.» -Ailleurs il cite Longin, Boileau, Rapin: «The latter of whom is alone -sufficient, were all other criticks lost, to teach anew the rules of -writing.» - -Arioste neither designed justly, nor observed any unity of action or -compass of time, or moderation in the vastness of his draught. His -style is luxurious without majesty or decency, and his adventures -without the compass of nature and possibility.] - -[Note 215: His wit is faint, and his salt almost insipid. Juvenal is -of a more vigorous and masculine wit; he gives me as much pleasure as -I can bear.] - -[Note 216: Their language is not strung with sinews like our English. -It has the nimbleness of a grey-hound, but not the bulk and body of a -mastiff. They have set up purity for the standard of their language, -and a masculine vigour is that of ours.] - -[Note 217: To receive the blessings and prayers of mankind, you need -only be seen together. We are ready to conclude that you are a pair of -angels sent below to make virtue amiable in your persons, or to sit -for poets when they would pleasantly instruct the age, by drawing -goodness in the most perfect and alluring shape of nature.... No part -of Europe can afford a parallel to your noble Lord in masculine beauty -and in goodliness of shape. (Dédicace de _la Conquête de Mexico_.) - -You have all the advantages of mind and body, and an illustrious -birth, conspiring to render you an extraordinary person. The -_Achilles_ and the _Rinaldo_ are present in you, even above their -originals; you only want a Homer or a Tasso to make you equal to them. -Youth, beauty, and courage (all which you possess in the highest of -their perfection) are the most desirable gifts of Heaven. (Dédicace de -_la Royale Martyre_, au duc de Monmouth.)] - -[Note 218: «All men will join with me in the adoration which I pay -you.»--Au comte de Rochester, il écrit: «I find it is not for me to -contend any way with your Lordship, who can write better on the -meanest subject, than I can on the best.... You are above any incense -I give you.»--Dans la dédicace de ses fables, il compare le duc -d'Osmond à Nestor, Joseph, Ulysse, Lucullus, etc.--Un autre jour, il -compare la Castlemaine à Caton.] - -[Note 219: - - Why should a foolish marriage vow, - Which long ago was made, - Oblige us to each other now, - When passion is decay'd? - We lov'd, and we lov'd as long we cou'd, - 'Till our love was lov'd out in us both. - But our marriage is dead when the pleasure is fled; - 'Twas pleasure first made it an oath.] - -[Note 220: They are no more mine when I receive them, than the light -of the moon can be allowed to be her own, who shines but by the -reflection of her brother. (1693. Lettre à Dennis.)] - -[Note 221: Her weight made the horses travel very heavily; but to give -them a breathing time, she would often stop us, and plead some -necessity of nature, and tell us we were all flesh and blood.] - -[Note 222: This définition, though critics raised a logical objection -against it--that it was only _a genere et fine_, and so not altogether -perfect, was yet well received by the rest.] - -[Note 223: It is charged upon me that I make debauched persons my -protagonists, or the chief persons of the drama, and that I make them -happy in the conclusion of my play; against the law of comedy which is -to reward virtue and punish vice. (Préface du _Mock Astrologer_.)] - -[Note 224: It is not that I would explode the use of metaphors from -passion, for Longinus thinks them necessary to raise it.] - -[Note 225: Dissembling, though lawful in some cases, is not my talent. -Yet, for your sake, I will struggle with the plain openness of my -nature. In the mean time, I flatter not myself with any manner of -hopes; but do my duty and suffer for God's sake.--You know the profits -(of Virgil) might have been more; but neither my conscience nor my -honour would suffer me to take them. But I can never repent my -constancy, since I am thoroughly persuaded of the justice of the cause -for which I suffer.] - -[Note 226: I have done something, so far to conquer my own spirit as -to ask it.] - -[Note 227: More libels have been written against me than almost any -man now living. I have seldom answered any scurrilous lampoon, and, -being naturally vindictive, have suffered in silence, and possessed my -soul in quiet.] - -[Note 228: I shall say the less of Mr Collier, because in many things -he has taxed me justly; and I have pleaded guilty to all thoughts or -expressions of mine, which can be truly argued of obscenity, -profaneness, or immorality; and retract them.--If he be my enemy, let -him triumph. If he be my friend, and I have given him no personal -occasion to be otherwise, he will be glad of my repentance.»--Il y a -de l'esprit dans ce qui suit: «He is too much given to horseplay in -his raillery, and comes to battle, like a Dictator from the plough; I -will not say: the zeal of God's house has eaten him up; but I am sure -it has devoured some part of his good manners and civility. (Préface -des _Fables_.)] - -[Note 229: Thoughts, such as they are, come crowding in so fast upon -me, that my only difficulty is to chuse or to reject; to run them into -verses or to give them the other harmony of prose. I have so long -studied and practised both, that they are grown into habit and become -familiar to me.] - - -VII - -«Un homme, dit La Bruyère, né Français et chrétien, se trouve -contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus; il les -entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il -relève par la beauté de son génie et de son style.» Il n'en était -point ainsi en Angleterre. Les grands sujets étaient livrés aux -discussions violentes; la politique et la religion, comme deux arènes, -appelaient à l'audace et à la bataille tous les talents et toutes les -passions. Le roi, d'abord populaire, avait relevé l'opposition par ses -vices et par ses fautes, et pliait sous le mécontentement du public -comme sous l'intrigue des partis. On savait qu'il avait vendu les -intérêts de l'Angleterre à la France; on croyait qu'il voulait livrer -aux papistes les consciences des protestants. Les mensonges d'Oates, -l'assassinat du magistrat Godfrey, son cadavre promené solennellement -dans les rues de Londres, avaient enflammé l'imagination et les -préjugés du peuple; les juges intimidés ou aveugles envoyaient à -l'échafaud les catholiques innocents, et la foule accueillait par des -insultes et des malédictions leurs protestations d'innocence. On avait -exclu le frère du roi de ses emplois, on voulait l'exclure de ses -droits au trône. Les chaires, les théâtres, la presse, les _hustings_ -retentissaient de discussions et d'injures. Les noms de whigs et de -tories venaient de naître, et les plus hauts débats de philosophie -politique s'agitaient, nourris par le sentiment d'intérêts présents et -pratiques, aigris par la rancune de passions anciennes et blessées. -Dryden s'y lança, et son poëme d'_Absalon et Achitophel_ fut un -pamphlet. «Je manie mieux le style âpre que le style doux[230],» -disait-il dans sa préface; et en effet, dans une telle guerre il -fallait des armes. C'est à peine si une allégorie biblique conforme au -goût du temps dissimule les noms sans cacher les hommes. Il expose la -tranquille vieillesse et le droit incontesté du roi David[231], la -grâce, l'humeur pliante, la popularité de son fils naturel -Absalon[232], le génie et la perfidie d'Achitophel[233], qui soulève -le fils contre le père, rassemble les ambitions froissées et ranime -les factions vaincues. D'esprit, il n'y en a guère ici: on n'a pas le -loisir d'être spirituel en de pareilles batailles; songez à ce peuple -soulevé qui écoute, à ces hommes emprisonnés, exilés, qui attendent: -ce sont la fortune, la liberté, la vie ici qui sont en jeu. Il s'agit -de frapper juste et fort, il ne s'agit point de frapper avec grâce. Il -faut que le public reconnaisse les personnages, qu'il crie leurs noms -sous leurs portraits, qu'il applaudisse à l'insulte dont on les -charge, qu'il les bafoue, qu'il les précipite du haut rang où ils -veulent monter. Dryden les passe tous en revue. - - .... Zimri[234],--homme si divers qu'il semblait ne point - être--un seul homme, mais l'abrégé de tout le genre - humain.--Roide dans ses opinions, et toujours du mauvais - côté,--étant toute chose par écarts, et jamais rien - longtemps;--vous le trouviez, dans le cours d'une lune - révolue,--chimiste, ménétrier, homme d'État et bouffon,--puis - tout aux femmes, à la peinture, aux vers, à la bouteille,--outre - dix mille boutades qui mouraient en lui en naissant.--Heureux - fou, qui pouvait employer toutes ses heures--à désirer ou à - goûter quelque chose de nouveau!--L'injure et l'enthousiasme - étaient son style ordinaire;--l'un et l'autre (signe de bon - jugement!) toujours dans l'excès,--si extrêmement violent ou si - extrêmement poli,--que chaque homme pour lui était un dieu ou un - diable.--Dissiper la richesse était son talent propre.--Nulle - chose pour lui ne restait sans récompense, hors le mérite.--Pillé - par des parasites qu'il démasquait toujours trop tard,--il avait - son bon mot, ils avaient son domaine.--Ses bouffonneries - l'avaient chassé de la cour; il se consola--à former des partis - sans pouvoir être chef. - - Ainsi, pervers de volonté, impuissant d'action,--il suivait les - factions, qui ne le suivaient pas[235]. - - Shimei[236], de qui la jeunesse avait été fertile en promesses et - de zèle pour son Dieu et de haine pour son roi,--qui sagement - s'abstenait des péchés coûteux--et ne rompait jamais le sabbat, - excepté pour un profit,--qu'on ne vit jamais lâcher une - malédiction--ou un juron, si ce n'est contre le - gouvernement[237].... - -Contre ces malédictions, leur chef, Shaftesbury, se roidissait; accusé -de haute trahison, il était absous par le grand jury, malgré tous les -efforts de la cour, aux applaudissements d'une foule immense, et ses -partisans faisaient frapper une médaille à son image, montrant -audacieusement sur le revers le soleil royal obscurci par un nuage. -Dryden répliqua par son poëme de _la Médaille_, et la diatribe -effrénée rabattit la provocation ouverte: - - Oh! si le poinçon qui a copié toutes ses grâces,--et labouré de - tels sillons pour cette face d'eunuque,--avait pu tracer sa - volonté toujours changeante!--Ce travail infini eût lassé l'art - du graveur:--beau héros de bataille d'abord, et, comme un pygmée - que le vent emporte,--lancé dans la guerre par une inquiétude - prématurée;--général sans barbe, rebelle avant d'être - homme,--tant sa haine contre son prince commença jeune!--Puis, - vermine frétillante dans l'oreille de l'usurpateur,--trafiquant - de son esprit vénal contre des tas d'or,--il se jeta dans le - moule des saints cafards,--gémit, soupira, pria, tant que la - cafardise fut un lucre,--la plus bruyante cornemuse du glapissant - cortége[238]! - -La même amertume envenimait la controverse religieuse. Les disputes de -dogme, un instant rejetées dans l'ombre par les moeurs débauchées et -sceptiques, avaient éclaté de nouveau, enflammées par le catholicisme -bigot du prince et par les craintes justifiées de la nation. Le poëte, -qui, dans la _Religion d'un laïque_, était encore anglican tiède et -demi-douteur, entraîné peu à peu par ses inclinations absolutistes, -s'était converti à la religion catholique, et, dans son poëme de _la -Biche et la Panthère_, il combattit pour sa nouvelle foi. «La nation, -dit-il en commençant, est dans une trop grande fermentation pour que -je puisse attendre guerre loyale ou même simplement quartier des -lecteurs du parti contraire[239].» Et là-dessus, empruntant les -allégories du moyen âge, il représente toutes les sectes hérétiques -comme des bêtes de proie acharnées contre une biche blanche, d'origine -céleste; il n'épargne ni les comparaisons brutales, ni les sarcasmes -grossiers, ni les injures ouvertes. La discussion est toute serrée et -théologique. Ses auditeurs ne sont pas de beaux esprits occupés à voir -comment on peut orner une matière sèche, théologiens par occasion et -pour un moment, avec défiance et réserve, comme Boileau dans son -_amour de Dieu_. Ce sont des opprimés, à peine soulagés depuis un -instant d'une persécution séculaire, attachés à leur foi par leurs -souffrances, respirant à demi parmi les menaces visibles et les haines -grondantes de leurs ennemis contenus. Il faut que leur poëte soit -dialecticien comme un docteur d'école; il a besoin de toute la rigueur -de la logique; il s'y accroche en nouveau converti, tout imbu des -preuves qui l'ont arraché à la foi nationale et qui le soutiennent -contre la défaveur publique, fécond en distinctions, marquant du doigt -le défaut des arguments, divisant les réponses, ramenant l'adversaire -à la question, épineux et déplaisant pour un lecteur moderne, mais -d'autant plus loué et aimé de son temps. Il y a dans tous ces esprits -anglais un fonds de sérieux et de véhémence; la haine s'y soulève, -toute tragique, avec un éclat sombre comme la houle d'une mer du Nord. -Au milieu de ses combats publics, Dryden s'abattit sur un ennemi -privé, Shadwell, et l'accabla d'un immortel mépris[240]. Le grand -style épique et la rime solennelle vinrent assener le sarcasme, et le -malheureux rimeur, par un triomphe dérisoire, fut traîné sur le char -poétique où la Muse assied les héros et les dieux. Dryden peignit -l'Irlandais Fleknoë, antique roi de la sottise, délibérant pour -trouver un successeur digne de lui, et choisissant Shadwell, héritier -de son bavardage, propagateur de la niaiserie, glorieux vainqueur du -sens commun. De toutes parts, à travers les rues jonchées de -paperasses, les nations s'assemblent pour contempler le jeune héros, -debout auprès du trône paternel, le front ceint de brouillards mornes, -laissant errer sur son visage le fade sourire de l'imbécillité -contente[241]. Son père le bénit: «Règne, mon fils, depuis l'Irlande -jusqu'aux Barbades lointaines[242]. Avance tous les jours plus loin -dans la sottise et l'impudence; d'autres t'enseigneront le succès; -apprends de moi le travail infécond, les accouchements avortés[243]. -Ta muse tragique fait sourire, ta muse comique fait dormir. De quelque -fiel que tu charges ta plume, tes satires inoffensives ne peuvent -jamais mordre. Quitte le théâtre, et choisis pour régner quelque -paisible province dans le pays des acrostiches[244].» Ainsi se déploie -l'insultante mascarade, non point étudiée et polie comme _le Lutrin_ -de Boileau, mais pompeuse et crue, poussée en avant par un souffle -brutal et poétique, comme on voit un grand navire entrer dans les -bourbes de la Tamise, toutes voiles ouvertes et froissant l'eau. - -[Note 230: They who can criticise so weakly as to imagine that I have -done my worst may be convinced at their own cost, that I can write -severely with more ease, than I can gently.] - -[Note 231: Charles Ier.] - -[Note 232: Le duc de Monmouth.] - -[Note 233: Le comte de Shaftesbury. - - Of these false Achitophel was first; - A name to all succeeding ages curst: - For close designs and crooked counsels fit; - Sagacious, bold, and turbulent of wit; - Restless, unfix'd in principles and place; - In power unpleas'd, impatient of disgrace: - A fiery soul, which, working out its way, - Fretted the pigmy body to decay, - And o'er-inform'd the tenement of clay. - A daring pilot in extremity; - Pleas'd with the danger when the waves went high, - He sought the storms; but, for a calm unfit, - Would steer too nigh the sands to boast his wit. - Great wits are sure to madness near allied, - And thin partitions do their bounds divide; - Else why should he, with wealth and honour blest, - Refuse his age the needful hours of rest? - Punish a body which he could not please, - Bankrupt of life, yet prodigal of ease? - And all to leave what with his toil he won, - To that unfeather'd two-legg'd thing, a son; - Got, while his soul did huddled notions try, - And born a shapeless lump, like anarchy. - In friendship false, implacable in hate; - Resolv'd to ruin or to rule the state.] - -[Note 234: Le duc de Buckingham.] - -[Note 235: - - In the first rank of these did Zimri stand; - A man so various that he seem'd to be - Not one, but all mankind's epitome: - Stiff in opinions, always in the wrong, - Was ev'ry thing by starts, and nothing long - But, in the course of one revolving moon, - Was chemist, fiddler, statesman, and buffoon; - Then all for women, painting, rhyming, drinking, - Besides ten thousand freaks that died in thinking. - Blest madman! who could ev'ry hour employ - With something new to wish, or to enjoy. - Railing and praising were his usual themes; - And both, to show his judgment, in extremes; - So over-violent, or over-civil, - That ev'ry man with him was God or devil. - In squandering wealth was his peculiar art; - Nothing went unrewarded but desert: - Beggar'd by fools, whom still he found too late, - He had his jest, and they had his estate; - He laugh'd himself from court, then sought relief - By forming parties, but could ne'er be chief; - For, spite of him, the weight of business fell - On Absalom and wise Achitophel: - Thus, wicked but in will, of means bereft, - He left not faction, but of that was left.] - -[Note 236: Slingsby Bethel.] - -[Note 237: - - Shimei, whose youth did early promise bring - Of zeal to God and hatred to his king; - Did wisely from expensive sins refrain, - And never broke the Sabbath but for gain; - Nor was he ever known an oath to vent, - Or curse unless against the Government.] - -[Note 238: - - Oh, could the stile that copy'd every grace, - And plough'd such furrows for an eunuch face, - Could it have form'd his ever-changing will, - The various piece had tir'd the graver's skill! - A martial hero first, with early care, - Blown, like a pigmy, by the winds to war. - A beardless chief, a rebel, e'er a man: - So young his hatred to his prince began. - Next this, how widely will ambition steer! - A vermin wriggling in the usurper's ear. - Bartering his venal wit for sums of gold, - He cast himself into the saint-like mould, - Groan'd, sigh'd, and pray'd, while godliness was gain, - The loudest bag-pipe of the squeaking train. - (_The Medal._)] - -[Note 239: The nation is in too high a ferment for me to expect either -fair war, or even so much as fair quarter, from a reader of the -opposite party.] - -[Note 240: _Mac-Fleknoë._] - -[Note 241: - - The hoary prince in majesty appear'd, - High on a throne of his own labours rear'd. - At his right hand our young Ascanius sat, - Rome's other hope, and pillar of the state; - His brows thick fogs, instead of glories, grace, - And lambent dulness play'd around his face. - As Hannibal did to the altars come, - Sworn by his sire a mortal foe to Rome, - So Shadwell swore, nor should his vow be vain, - That he, till death, true dulness would maintain; - And, in his father's right, and realm's defence, - Ne'er to have peace with Wit, nor truce with sense. - The king himself the sacred unction made, - As king by office, and as priest by trade. - In his sinister hand, instead of ball, - He placed a mighty mug of potent ale.] - -[Note 242: Îles où l'on transportait les condamnés.] - -[Note 243: - - «Heav'n bless my son, from Ireland let him reign, - To far Barbadoes on the western main; - Of his dominion may no end be known, - And greater than his father's be his throne; - Beyond Love's Kingdom let him stretch his pen!» - He paus'd; and all the people cried, Amen. - Then thus continued he: «My son, advance - Still in new impudence, new ignorance. - Success let others teach; learn thou, from me - Pangs without birth, and fruitless industry. - Let Virtuosos in five years be writ; - Yet not one thought accuse thy toil of wit. - Let 'em be all by thy own model made - Of dulness, and desire no foreign aid; - That they to future ages may be known, - Not copies drawn, but issue of thy own. - Nay, let thy men of wit, too, be the same, - All full of thee, and diff'ring but in name.»] - -[Note 244: - - «Like mine, thy gentle numbers feebly creep; - Thy tragic muse gives smiles; thy comic, sleep. - With whate'er gall thou sett'st thyself to write, - Thy inoffensive satires never bite. - In thy felonious heart though venom lies, - It does but touch thy Irish pen, and dies. - Thy genius calls thee not to purchase fame - In keen Iambics, but mild Anagram. - Leave writing plays, and choose for thy command - Some peaceful province in Acrostic land. - There thou may'st wings display, and altars raise, - And torture one poor word ten thousand ways. - Or, if thou wouldst thy diff'rent talents suit, - Set thy own songs, and sing them to thy lute.» - He said: but his last words were scarcely heard, - For Bruce and Longvil had a trap prepared; - And down they sent the yet declaiming bard. - Sinking, he let his drugget robe behind, - Borne upwards by a subterranean wind. - The mantle fell to the young prophet's part - With double portion of his father's art.] - - -VIII - -C'est dans ces trois poëmes que le grand art d'écrire, signe et source -de la littérature classique, apparut pour la première fois. Un nouvel -esprit naissait et renouvelait l'art avec le reste; désormais et pour -un siècle, les idées s'engendrent et s'ordonnent par une loi -différente de celle qui jusqu'alors les a formées. Sous Spencer et -Shakspeare, les mots vivants comme des cris ou comme une musique -faisaient voir l'inspiration intérieure qui les lançait. Une sorte de -vision possédait l'artiste; les paysages et les événements se -déroulaient dans son esprit comme dans la nature; il concentrait dans -un éclair tous les détails et toutes les forces qui composent un être, -et cette image agissait et se développait en lui comme l'objet hors de -lui; il imitait ses personnages, il entendait leurs paroles; il -trouvait plus aisé de les répéter toutes palpitantes que de raconter -ou d'expliquer leurs sentiments; il ne jugeait pas, il voyait; il -était involontairement acteur et mime; le drame était son oeuvre -naturelle, parce que les personnages y parlent et que l'auteur n'y -parle pas. Voici que cette conception complexe et imitative se -décolore et se décompose; l'homme n'aperçoit plus les choses d'un jet, -mais par détails; il tourne autour d'elles pas à pas, portant sa lampe -tour à tour sur toutes leurs parties. La flamme qui d'une seule -illumination les révélait s'est éteinte; il remarque des qualités, il -note des points de vue, il classe des groupes d'actions, il juge et il -raisonne. Les mots, tout à l'heure animés et comme gonflés de séve, se -flétrissent et se sèchent; ils deviennent abstraits; ils cessent de -susciter en lui des figures et des paysages; ils ne remuent que des -restes de passions affaiblies; ils jettent à peine quelques lueurs -défaillantes sur la toile uniforme de sa conception ternie; ils -deviennent exacts, presque scientifiques, voisins des chiffres, et, -comme les chiffres, ils se disposent en séries, alliés par leurs -analogies, les premiers plus simples conduisant aux seconds plus -composés, tous du même ordre, en telle sorte que l'esprit qui entre -dans une voie la trouve unie et ne soit jamais contraint de la -quitter. Dès lors une nouvelle carrière s'ouvre: l'homme a le monde -entier à repenser; le changement de sa pensée a changé tous les points -de vue, et tous les objets vont prendre une nouvelle forme dans son -esprit transformé. Il s'agit d'expliquer et de prouver; c'est là tout -le style classique, c'est tout le style de Dryden. - -Il développe, il précise, il conclut; il annonce sa pensée, puis la -résume, pour que le lecteur la reçoive préparée, et, l'ayant reçue, la -retienne. Il la fixe en termes exacts justifiés par le dictionnaire, -en constructions simples justifiées par la grammaire, pour que le -lecteur ait à chaque pas une méthode de vérification et une source de -clarté. Il oppose les idées aux idées, et les phrases aux phrases, -pour que le lecteur, guidé par le contraste, ne puisse dévier de la -route tracée. Vous devinez quelle peut être la beauté dans une -pareille oeuvre. Cette poésie n'est qu'une prose plus forte. Les idées -plus serrées, les oppositions plus marquées, les images plus hardies, -ne font qu'ajouter de l'autorité au raisonnement. La mesure et la rime -transforment les jugements en sentences. L'esprit, tendu par le -rhythme, s'étudie davantage, et arrive à la noblesse par la réflexion. -Les jugements s'enchâssent en des images abréviatives ou en des lignes -symétriques qui leur donnent la solidité et la popularité d'un dogme. -Les vérités générales atteignent la forme définitive qui les transmet -à l'avenir et les propage dans le genre humain. Tel est le mérite de -ces poëmes: ils plaisent par leurs bonnes expressions[245]. Sur un -tissu plein et solide se détachent des fils habilement noués ou -éclatants. Ici Dryden a rassemblé en un vers un long raisonnement; là -une métaphore heureuse a ouvert sous l'idée principale une perspective -nouvelle[246]; plus loin deux mots semblables collés l'un contre -l'autre ont frappé l'esprit d'une preuve imprévue et victorieuse; -ailleurs une comparaison cachée a jeté une teinte de gloire ou de -honte sur le personnage qui ne s'y attendait pas[247]. Ce sont toutes -les adresses et les réussites du style calculé, qui rend l'esprit -attentif et le laisse persuadé ou convaincu. - -[Note 245: - - Strong were our sires, and as they fought they writ, - Conqu'ring with force of arms and dint of wit. - Theirs was the giant race, before the flood. - And thus, when Charles return'd, our empire stood. - Like James, he the stubborn soil manur'd, - With rules of husbandry the rankness cur'd, - Tam'd us to manners, when the stage was rude - And boisterous English wit with art indu'd.... - But what we gain'd in skill we lost in strength, - Our builders were with want of genius curs'd, - The second temple was not like the first.] - -[Note 246: - - Held up the buckler of the people's cause, - Against the crown and skulk'd against the laws.... - Desire of power, on Earth a vicious weed - Yet sprung from high is of celestial seed! - (_Absalon et Achitophel._)] - -[Note 247: - - Why then should I, encouraging the bad, - Turn rebel, and run popularly mad?] - - -IX - -À la vérité, il n'y a guère ici d'autre mérite littéraire. Si Dryden -est un politique expérimenté, un controversiste instruit, bien muni -d'arguments, sachant tous les tournants de la discussion, versé dans -l'histoire des hommes et des partis, cette habileté de pamphlétaire, -toute pratique et anglaise, le retient dans la basse région des -combats journaliers et personnels, bien loin de la haute philosophie -et de la liberté spéculative, qui impriment au style classique des -contemporains français la durée et la grandeur. Au fond, dans ce -siècle en Angleterre, toutes les discussions restent étroites. Excepté -le terrible Hobbes, ils manquent tous de la grande invention. Dryden, -comme les autres, reste confiné dans des raisonnements et des insultes -de secte et de faction. Les idées alors sont aussi petites que les -haines sont fortes; nulle doctrine générale n'ouvre au-dessus du -tumulte de la bataille des perspectives poétiques: des textes, des -traditions, une triste escorte de raisonnements rigides, voilà les -armes; les préjugés et les passions se valent dans les deux partis. -C'est pourquoi la matière manque à l'art d'écrire. Dryden n'a point de -philosophie personnelle qu'il puisse développer; il ne fait que -versifier des thèmes qui lui sont donnés par autrui. Dans cette -stérilité, l'art se réduit bientôt à revêtir des pensées étrangères, -et l'écrivain se fait antiquaire ou traducteur. En effet, la plus -grande partie des vers de Dryden sont des imitations, des remaniements -ou des copies. Il a traduit Perse, Virgile, une partie d'Horace, de -Théocrite, de Juvénal, de Lucrèce et d'Homère, et mis en anglais -moderne plusieurs contes de Boccace et de Chaucer. Ces traductions -alors semblaient d'aussi grandes oeuvres que des compositions -originales. Quand il aborda l'_Énéide_, «la nation, dit Johnson, parut -se croire intéressée d'honneur à l'issue.». Addison lui fournit les -arguments de chaque livre et un essai sur _les Géorgiques_; d'autres -lui donnèrent des éditions, des notes; des grands seigneurs -rivalisèrent pour lui offrir l'hospitalité; les souscripteurs -abondèrent. On disait que le Virgile anglais allait donner le Virgile -latin à l'Angleterre. Longtemps ce travail fut considéré comme sa -première gloire; de même à Rome, sous Cicéron, dans la disette -originelle de la poésie nationale, les traducteurs des pièces grecques -étaient aussi loués que les inventeurs. - -Cette stérilité d'invention altère le goût ou l'alourdit. Car le goût -est un système instinctif, et nous mène par des maximes intérieures -que nous ignorons; l'esprit, guidé par lui, sent des liaisons, fuit -des dissonances, jouit ou souffre, choisit ou rejette, d'après des -conceptions générales qui le maîtrisent et qu'il ne voit pas; elles -ôtées, on voit disparaître le tact qu'elles produisent, et l'écrivain -commet des maladresses, parce que la philosophie lui a manqué. Telle -est l'imperfection des récits remaniés par Dryden d'après Chaucer ou -Boccace. Dryden ne sent pas que des contés de fées ou de chevaliers ne -conviennent qu'à une poésie enfantine, que des sujets naïfs demandent -un style naïf, que les conversations de Renard et de Chanteclair, les -aventures de Palémon et d'Arcite, les métamorphoses, les tournois, les -apparitions, réclament la négligence étonnée et le gracieux babil du -vieux Chaucer. Les vigoureuses périodes, les antithèses réfléchies -oppriment ici ces aimables fantômes; les phrases classiques les -accablent dans leurs plis trop serrés: on ne les voit plus; pour les -retrouver, on se retourne vers leur premier père; on quitte la lumière -trop crue d'un âge savant et viril; on ne les suit bien que dans leur -premier style, dans l'aurore de la pensée crédule, sous la vapeur qui -joue autour de leurs formes vagues, avec toutes les rougeurs et tous -les sourires du matin. D'ailleurs, quand Dryden entre en scène, il -écrase les délicatesses de son maître, insérant des tirades ou des -raisonnements, effaçant les tendresses abandonnées et sincères. Quelle -distance entre son récit de la mort d'Arcite et celui de Chaucer! -Quelles misères que ses beaux mots d'auteur, sa galanterie, ses -phrases symétriques, ses froids regrets, si on les compare aux cris -douloureux, aux effusions vraies, à l'amour profond qui éclate chez -l'autre! Mais, le pire défaut, c'est que, presque partout, il est -copiste et conserve les fautes en traducteur littéral, les yeux collés -sur son ouvrage, impuissant à l'embrasser pour le refondre, plus -voisin du versificateur que du poëte. Quand La Fontaine a mis Ésope -ou Boccace en vers, il leur a soufflé un nouvel esprit; il ne leur a -pris qu'une matière; l'âme nouvelle, qui fait le prix de son oeuvre, -est à lui, n'est qu'à lui, et cette âme convient à son oeuvre. Au lieu -des périodes cicéroniennes de Boccace, on voit courir de petits vers -lestes, finement moqueurs, de volupté friande, de naïveté feinte, qui -goûtent le fruit défendu parce qu'il est fruit et parce qu'il est -défendu. Le tragique s'en va, les souvenirs du moyen âge sont à mille -lieues; il ne reste que la gaieté malicieuse, gauloise et bourgeoise, -d'un frondeur et d'un gourmet. Ici les disparates abondent, et Dryden -en est si peu choqué qu'il les importe ailleurs, dans ses poëmes -théologiques, par exemple, représentant l'Église catholique par une -biche et les hérésies par diverses bêtes, qui disputent entre elles -aussi longuement et aussi savamment que des gradués d'Oxford[248]. Je -ne l'aime pas davantage dans ses _épîtres_; ordinairement elles ne -consistent qu'en flatteries, presque toujours crues, souvent -mythologiques, parsemées de sentences un peu banales. «J'ai étudié -Horace, dit-il[249], et je pense que le style de ses épîtres n'est pas -mal imité ici[250].» N'en croyez rien. Les lettres d'Horace, quoique -en vers, sont de vraies lettres, agiles, de mouvement inégal, toujours -improvisées, naturelles. Rien de plus éloigné de Dryden que cet esprit -original et mondain, philosophe et polisson[251], le plus délicat et -le plus nerveux des épicuriens, parent (à dix-huit cents ans de -distance) d'Alfred de Musset et de Voltaire. Il faut, comme Horace, -être penseur et homme du monde pour écrire de la morale agréable, et -Dryden, non plus que ses contemporains, n'est homme du monde ou -penseur. - -Mais d'autres traits non moins anglais le soutiennent. Tout d'un coup, -au milieu des bâillements qu'excitaient ces épîtres, les yeux -s'arrêtent. L'accent vrai, les idées neuves ont paru; Dryden, écrivant -à son cousin, gentilhomme de campagne[252], a rencontré une matière -anglaise et originale. Il peint la vie d'un _squire_ rural qui est -l'arbitre de ses voisins, qui évite les procès et les médecins de la -ville, qui se maintient en santé par la chasse et l'exercice. Il cause -avec lui des affaires publiques. Il montre le bon député «servant à la -fois le roi et le peuple, conservant à l'un sa prérogative, à l'autre -son privilége,» placé comme une digue entre les deux fleuves, cédant -davantage au roi en temps de guerre et davantage au peuple en temps de -paix, «empêchant l'un et l'autre de déborder et de tarir[253].» Cette -grave conversation indique un esprit politique nourri par le spectacle -des affaires, ayant, en matière de débats publics et pratiques, la -supériorité que les Français ont dans les dissertations spéculatives -et les entretiens de société. Pareillement, au milieu des sécheresses -de sa polémique éclatent des magnificences subites, un jet de poésie, -une prière sortie du plus profond du coeur; la source anglaise de -passion concentrée s'est tout d'un coup rouverte avec une largeur et -un élan qu'on ne rencontre point ailleurs: - - Comme les rayons empruntés de la lune et des étoiles--luisent - vainement pour le voyageur seul, las et égaré,--ainsi la pâle - raison luit vainement pour l'âme. Et comme là-haut,--ces feux - roulants ne découvrent que la voûte céleste--sans nous éclairer - ici-bas; tel le rayon vacillant de la raison--nous fut prêté, non - pour assurer notre route incertaine,--mais pour nous guider - là-haut vers un jour meilleur.--Et comme ces cierges de la nuit - disparaissent--quand l'éclatant seigneur du jour gravit notre - hémisphère,--ainsi pâlit la raison quand la religion se - montre;--ainsi la raison meurt et s'évanouit dans la lumière - surnaturelle[254]. - - .... Ô Dieu miséricordieux, comme tu as bien préparé--pour nos - jugements faillibles un guide infaillible!--Ton trône est une - obscurité dans l'abîme de lumière,--un flamboiement de gloire qui - interdit le regard.--Oh! enseigne-moi à croire en toi, tout caché - que tu demeures,--à ne rien chercher au delà de ce que toi-même - as révélé,--à prendre celle-là seule pour ma souveraine--que tu - as promis de ne jamais abandonner!--Ma jeunesse imprudente a volé - parmi les vains désirs;--mon âge viril, longtemps égaré par des - feux vagabonds,--a suivi des lueurs fausses, et quand leur éclair - a disparu,--mon orgueil a fait jaillir de lui-même d'aussi - trompeuses étincelles.--Tel j'étais, tel par nature je suis - encore.--À toi la gloire, à moi la honte.--Que toute ma tâche - maintenant soit de bien vivre! Mes doutes sont finis[255]. - -Telle est la poésie de ces âmes sérieuses. Après avoir erré dans les -débauches et les pompes de la Restauration, Dryden entrait dans les -graves émotions de la vie intérieure; quoique catholique, il sentait -en protestant les misères de l'homme et la présence de la grâce; il -était capable d'enthousiasme. De temps en temps un vers virile et -poignant décèle, au milieu de ses raisonnements, la puissance de la -conception et le souffle du désir. Quand le tragique se rencontre, il -s'y assoit comme dans son domaine; au besoin, il fouille dans -l'horrible. Il a décrit la chasse infernale et le supplice de la jeune -fille déchirée par les chiens avec la sauvage énergie de Milton[256]. -Par contraste il a aimé la nature; ce goût a toujours duré en -Angleterre; les sombres passions réfléchies se détendent dans la -grande paix et l'harmonie des champs. Au milieu de la dispute -théologique se développent des paysages; il voit «de nouveaux -bourgeons fleurir, de nouvelles fleurs se lever, comme si Dieu eût -laissé en cet endroit les traces de ses pas et réformé l'année. Les -collines pleines de soleil brillaient dans le lointain sous les rayons -splendides, et, dans les prairies au-dessous d'elles, les ruisseaux -polis semblaient rouler de l'or liquide. Enfin ils entendirent chanter -le coucou folâtre, dont la note proclamait la fête du printemps[257].» -On démêle sous ses vers réguliers une âme d'artiste[258]; quoique -rétréci par les habitudes du raisonnement classique, quoique roidi par -la controverse et la polémique, quoique impuissant à créer des âmes ou -à peindre les sentiments naïfs et fins, il reste vraiment poëte; il -est troublé, soulevé par les beaux sons et les belles formes; il écrit -hardiment sous la pression d'idées véhémentes; il s'entoure volontiers -d'images magnifiques; il s'émeut au bruissement de leurs essaims, au -chatoiement de leurs splendeurs; il est au besoin musicien et peintre; -il écrit des airs de bravoure qui ébranlent tous les sens, s'ils ne -descendent pas jusqu'au coeur. Telle est cette ode pour la fête de -sainte Cécile, admirable fanfare où le mètre et le son impriment dans -les nerfs les émotions de l'esprit, chef-d'oeuvre d'entraînement et -d'art que Victor Hugo seul a renouvelé[259]. Alexandre est sur son -trône dans le palais de Persépolis; à côté de lui Thaïs florissante de -beauté; devant lui, dans l'immense salle, tous ses glorieux -capitaines. Et Timothée chante: il chante Bacchus, «Bacchus toujours -beau, Bacchus toujours jeune; le joyeux dieu vient en triomphe: sonnez -les trompettes! battez les tambours! Il vient la face empourprée, les -yeux riants; que les hautbois résonnent! Il vient, il vient, Bacchus -toujours beau, toujours jeune; Bacchus a le premier établi les joies -du vin; les dons de Bacchus sont un trésor; le vin est le plaisir du -soldat; riche est le trésor, doux est le plaisir; doux est le plaisir -après la peine[260].»--Et sous les sons vibrants, le roi se trouble; -ses joues s'enflamment, ses combats lui reviennent en mémoire; il -défie les hommes et les dieux. Alors un chant triste l'apaise: -Timothée pleure la mort de Darius trahi. Puis un chant tendre -l'amollit: Timothée célèbre l'amour et la rayonnante beauté de Thaïs. -Tout à coup les sons de la lyre s'enflent; ils s'enflent plus haut; -ils grondent comme un tonnerre; le roi assoupi se redresse égaré, les -yeux fixes. «Vengeance! vengeance! regarde les Furies qui se lèvent; -regarde les serpents qu'elles brandissent, comme ils sifflent dans -l'air! et ces étincelles qui jaillissent de leurs yeux! Vois cette -bande de spectres, chacun une torche à la main: ce sont les spectres -des Grecs immolés dans les batailles, laissés sur la plaine sans -sépulture, sans honneur! Regarde comme ils secouent leurs torches, -comme ils les lèvent, comme ils montrent les palais persans, les -temples étincelants des dieux leurs ennemis[261]!»--Les princes -applaudissent, ils saisissent des flambeaux, ils courent, Thaïs la -première, et la nouvelle Hélène brûle la nouvelle Troie! Ainsi jadis -la musique attendrissait, exaltait, maîtrisait les hommes; les vers de -Dryden retrouvent son pouvoir en le décrivant. - -[Note 248: - - Though Huguenots contemn our ordination - Succession, ministerial vocation, etc. - -Voilà les cailloux théologiques sur lesquels on trébuche dix fois par -livre. - - But once possess'd of what with care you save, - The wanton boys would piss upon your grave. - -Telles sont les grossièretés dans lesquelles la polémique s'engage -vingt fois par livre.] - -[Note 249: Préface de la _Religio Laici_.] - -[Note 250: I have studied him and hope the style of his Epistles is -not ill imitated here.] - -[Note 251: Le mot d'Auguste sur Horace est charmant, mais on ne peut -citer, même en latin.] - -[Note 252: Treizième épître.] - -[Note 253: - - How bless'd is he who leads a country life, - Unvex'd with anxious cares, and void of strife! - With crowds attended of your ancient race, - You seek the champaign sports or sylvan chase: - With well-breath'd beagles you surround the wood, - E'en then industrious of the common good; - And often have you brought the wily fox - To suffer for the firstlings of the flocks; - Chas'd e'en amid the folds, and made to bleed, - Like felons where they did the murderous deed. - This fiery game your active youth maintain'd, - Not yet by years extinguish'd, though restrain'd.... - A patriot both the king and country serves, - Prerogative and privilege preserves; - Of each our laws the certain limit show; - One must not ebb, nor t'other overflow: - Betwixt the prince and parliament we stand, - The barriers of the state on either hand - May neither overflow, for then they drown the land. - When both are full they feed our bless'd abode, - Like those that water'd once the Paradise of God. - Some overpoise of sway, by turns, they share; - In peace the people; and the prince in war: - Consuls of moderate power in calms were made; - When the Gauls came, one sole Dictator sway'd. - Patriots in peace assert the people's right, - With noble stubbornness resisting might; - No lawless mandates from the court receive, - Nor lend by force, but in a body give.] - -[Note 254: - - Dim as the borrow'd beams of moon and stars - To lonely, weary, wand'ring travellers, - Is reason to the soul: and as on high - Those rolling fires discover but the sky, - Nor light us here; so Reason's glimm'ring ray - Was lent, not to assure our doleful way, - But guide us upward to a better day. - And as those nightly tapers disappear - When day's bright lord ascends our hemisphere; - So pale grows Reason at Religion's sight, - So dies, and so dissolves in supernatural light.] - -[Note 255: _Religio Laici, Hind and Panther._ - - But, gracious God! how well dost thou provide - For erring judgments an unerring guide! - Thy throne is darkness in th' abyss of light, - A blaze of glory that forbids the sight. - O teach me to believe thee thus conceal'd, - And search no farther than thyself reveal'd; - But her alone for my director take, - Whom thou bast promised never to forsake! - My thoughtless youth was wing'd with vain desires, - My manhood, long misled by wandering fires, - Follow'd false lights, and when their glimpse was gone, - My pride struck out new sparkles of her own. - Such was I; such by nature still I am; - Be thine the glory, and be mine the shame! - Good life be now my task; my doubts are done.] - -[Note 256: _Theodore et Honoria._] - -[Note 257: - - New blossoms flourish and new flowers arise, - As God had been abroad, and, walking there, - Had left his footsteps and reform'd the year. - The sunny hills from far were seen to glow - With glitt'ring beams, and in the meads below - The burnish'd brooks appear'd with gold to flow, - As last they heard the foolish cuckoo sing, - Whose note proclaim'd the holyday of spring.] - -[Note 258: - - For her the weeping heaven become serene, - For her the ground is clad in cheerful green, - For her the nightingales are taught to sing, - And nature for her has delayed the spring. - -Ces vers charmants sur la duchesse d'York rappellent ceux de La -Fontaine sur la princesse de Conti.] - -[Note 259: Par exemple dans son _Chant du Cirque_.] - -[Note 260: - - The praise of Bacchus then the sweet musician sung, - Of Bacchus, ever fair and ever young. - The jolly god in triumph comes; - Sound the trumpets, beat the drums. - Flush'd with a purple grace, - He shows his honest face. - Now give the hautboys breath; he comes! he comes. - Bacchus! ever fair and young, - Drinking joys did first ordain; - Bacchus' blessings are a treasure, - Drinking is the soldiers's pleasure; - Rich the treasure, - Sweet the pleasure; - Sweet is pleasure after pain.] - -[Note 261: - - Now strike the golden lyre again: - And louder yet, and yet a louder strain. - Break his bands of sleep asunder, - And rouse him, like a rattling peal of thunder. - Hark, hark, the horrid sound - Has rais'd up his head, - As awak'd from the dead, - And amaz'd, he stares around. - Revenge! revenge! Timotheus cries, - See the furies arise! - See the snakes that they bear, - How they hiss in the air! - And the sparkles that flash from their eyes! - Behold a ghastly band, - Each a torch in his hand! - These are Grecian ghosts, that in battle were slain, - And unbury'd remain - Inglorious on the plain: - Give the vengeance due - To the valiant crew: - Behold how they toss their torches on high, - How they point to the Persian abodes, - And glitt'ring temples of their hostile gods! - The princes applaud with a furious joy, - And the King seiz'd a flambeau with a zeal to destroy. - Thaïs led the way, - To light him to his prey, - And, like another Helen, fir'd another Troy.] - - -X - -Ce fut là une de ses dernières oeuvres; toute brillante et poétique, -elle était née parmi les pires tristesses. Le roi pour lequel il avait -écrit était détrôné et chassé; la religion qu'il avait embrassée était -méprisée et opprimée; catholique et royaliste, il était confiné dans -un parti vaincu, que la nation considérait avec ressentiment et avec -défiance comme l'adversaire naturel de la liberté et de la raison. Il -avait perdu les deux places qui le faisaient vivre; il subsistait -misérablement, chargé de famille, obligé de soutenir ses fils à -l'étranger, traité en mercenaire par un libraire grossier, forcé de -lui demander de l'argent pour payer une montre qu'on ne voulait pas -lui laisser à crédit, priant lord Bolingbroke de le protéger contre -ses injures, vilipendé par son boutiquier quand la page promise -n'était pas pleine au jour dit. Ses ennemis le persécutaient de -pamphlets; le puritain Collier flagellait brutalement ses comédies; on -le damnait sans pitié et en conscience. Il était malade depuis -longtemps, impotent, contraint de beaucoup écrire, réduit à exagérer -la flatterie pour obtenir des grands l'argent indispensable que les -éditeurs ne lui donnaient pas[262]. «Ce que Virgile a composé[263], -disait-il, dans la vigueur de son âge, dans l'abondance et le loisir, -j'ai entrepris de le traduire dans le déclin de mes années; luttant -contre le besoin, opprimé par la maladie, contraint dans mon génie, -exposé à voir mal interpréter tout ce que je dis, avec des juges qui, -à moins d'être très-équitables, sont déjà indisposés contre moi par le -portrait diffamatoire qu'on a fait de mon caractère.» Quoique bien -disposé pour lui-même, il savait que sa conduite n'avait pas toujours -été digne, et que tous ses écrits n'étaient pas durables. Né entre -deux époques, il avait oscillé entre deux formes de vie et deux formes -de pensée, n'ayant atteint la perfection ni de l'une ni de l'autre, -ayant gardé des défauts de l'une et de l'autre, n'ayant point trouvé -dans les moeurs environnantes un soutien digne de son caractère, ni -dans les idées environnantes une matière digne de son talent. S'il -avait institué la critique et le bon style, cette critique n'avait -trouvé place qu'en des traités pédantesques ou des préfaces -décousues; ce bon style restait dépaysé dans des tragédies enflées, -dispersé en des traductions multipliées, égaré en des pièces -d'occasion, en des odes de commande, en des poëmes de parti, ne -rencontrant que de loin en loin un souffle capable de l'employer et un -sujet capable de le soutenir. Que d'efforts pour un effet médiocre! -C'est la condition naturelle de l'homme. Au bout de tout, voici venir -la douleur et l'agonie. La gravelle, la goutte, depuis longtemps, ne -lui laissaient plus de relâche; un érésipèle couvrit sa jambe. Vers le -mois d'avril 1700, il essaya de sortir; son pied foulé se gangrena; on -voulut tenter l'opération, mais il jugea que ce qui lui restait de -santé et de bonheur n'en valait pas la peine. Il mourut à -soixante-neuf ans. - -[Note 262: On lui payait dix mille vers deux cent cinquante guinées.] - -[Note 263: _Post-scriptum_ de la traduction de Virgile.] - - - - -CHAPITRE III. - -La Révolution. - - I. La révolution morale au dix-huitième siècle. -- Elle - accompagne la révolution politique. - - II. Brutalité du peuple. -- Le gin. -- Les émeutes. -- Corruption - des grands. -- Les moeurs politiques. -- Trahisons sous Guillaume - et Anne. -- Vénalité sous Walpole et Bute. -- Les moeurs privées. - -- Les viveurs. -- Les athées. -- _Lettres de lord Chesterfield._ - -- Sa politesse et sa morale. -- _L'Opéra du Gueux_, par Gay. -- - Ses élégances et sa satire. - - III. Principes de la civilisation en France et en Angleterre. -- - La conversation en France. Comment elle aboutit à une révolution. - -- Le sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à une réforme. - - IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment - profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment elle - est vivante. -- Les ariens. -- Les méthodistes. - - V. La chaire. -- Médiocrité et efficacité de la prédication. -- - Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidité. -- Barrow. -- Son - abondance et sa minutie. -- South. -- Son acrete et son énergie. - -- Comparaison des prédicateurs en France et en Angleterre. - - VI. La théologie. -- Comparaison de l'apologétique en France et - en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La - théologie n'est pas spéculative, mais morale. -- Les plus grands - esprits se rangent du côté du christianisme. -- Impuissance de la - philosophie spéculative. -- Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid. - -- Développement de la philosophie morale. -- Smith, Price, - Hutcheson. - - VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Traité du - gouvernement_, par Locke. -- La théorie du droit personnel est - acceptée. -- Comment le tempérament, l'orgueil et l'intérêt la - soutiennent. -- La théorie du droit personnel est appliquée. -- - Comment les élections, les journaux, les tribunaux la mettent en - pratique. - - VIII. La tribune. -- Énergie et rudesse de cette éloquence. -- - Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. -- Burke. - - IX. Issue du travail du siècle. -- Transformation économique et - morale. -- Comparaison des portraits de Reynold et de ceux de - Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France et en - Angleterre. -- Les révolutionnaires et les conservateurs. -- - Jugement de Burke et du peuple anglais sur la Révolution - française. - - -Avec l'établissement de 1688, un nouvel esprit apparaît en Angleterre. -Lentement, par degrés, la révolution morale accompagne la révolution -sociale: l'homme change en même temps que l'État, dans le même sens et -par les mêmes causes; le caractère s'accommode à la situation, et l'on -voit peu à peu dominer dans les moeurs et dans les lettres l'esprit -sérieux, réfléchi, moral, capable de discipline et d'indépendance, qui -seul peut soutenir et achever une constitution. - - -I - -Ce ne fut pas sans peine, et au premier regard il semble qu'à cette -révolution, dont elle est si fière, l'Angleterre n'ait rien gagné. -L'aspect des choses sous Guillaume, Anne et les deux premiers Georges, -est repoussant; on est tenté de juger comme Swift: on se dit que s'il -a peint le Yahou, c'est qu'il l'a vu; nu ou traîné en carrosse, le -Yahou n'est pas plus beau. On ne voit que corruption en haut, et -brutalités en bas; une troupe d'intrigants mène une populace de -brutes. La bête humaine, enflammée par les passions politiques, éclate -en cris, en violences, brûle l'amiral Byng en effigie, exige sa mort, -veut détruire sa maison et son parc, oscille tour à tour sous la main -de chaque parti, et de son élan aveugle semble prête à démolir la -société civile. Quand le docteur Sacheverell est mis en jugement, les -garçons bouchers, les boueurs, les balayeurs de cheminée, les -marchands de pommes, les filles de joie et toute la canaille, -s'imaginant que l'Église est en danger, l'accompagnent avec des -hurlements de colère et d'enthousiasme, et le soir se mettent à brûler -et à piller les temples des dissidents. Quand lord Bute, en dépit de -l'opinion populaire, est mis à la place de Pitt, il est assailli de -pierres et obligé d'entourer sa voiture d'une forte garde de boxeurs. -À chaque accident politique, on entend un grondement d'émeute, on voit -des bousculades, des coups de poing, des têtes cassées. C'est pis -lorsque l'intérêt personnel du peuple est en jeu. Le gin avait été -inventé en 1684, et un demi-siècle après[264] l'Angleterre en -consommait sept millions de gallons. Les marchands, sur leurs -enseignes, invitaient les gens à venir s'enivrer pour deux sous; pour -quatre sous, on avait de quoi tomber mort ivre; de plus, la paille -gratis; le marchand traînait ceux qui tombaient dans un cellier où ils -cuvaient leur eau-de-vie. On ne traversait pas les rues de Londres -sans rencontrer des misérables inertes, insensibles, gisant sur le -pavé, et que la charité des passants pouvait seule empêcher d'être -étouffés dans la boue ou écrasés par les voitures. On voulut par un -impôt modérer cette fureur; ce fut en vain; les juges n'osaient -condamner, les dénonciateurs étaient assassinés. La chambre plia, et -Walpole, se sentant au bord d'une révolte, retira sa loi[265]. Tous -ces légistes en perruque solennelle et en hermine, ces évêques en -dentelles, ces lords brodés et dorés, ce beau gouvernement adroitement -équilibré est porté sur le dos d'une brute énorme et redoutable qui -d'ordinaire chemine docilement, quoique grondante, mais qui tout d'un -coup, d'un caprice, peut le secouer et l'écraser. On le vit bien en -1780, pendant l'émeute de lord Gordon. Sans raison ni direction, au -cri de _à bas les papistes!_ la populace soulevée démolit les prisons, -lâcha les criminels, maltraita les pairs, et fut trois jours maîtresse -de la ville, brûlant, pillant et se gorgeant. Les tonneaux de gin -défoncés faisaient des ruisseaux dans les rues. Enfants et femmes à -genoux y buvaient jusqu'à mourir. Les uns devenaient furieux, les -autres s'affaissaient stupides, et l'incendie des maisons croulantes -finissait par les brûler ou les engloutir. Onze ans plus tard, à -Birmingham, ils saccagèrent et détruisirent les maisons des libéraux -et des dissidents, et le lendemain on les trouva, par tas, ivres morts -le long des chemins et dans les haies. L'instinct s'émeut -dangereusement dans cette race trop forte et trop nourrie. Le taureau -populaire se lançait comme une masse sur le premier chiffon rouge -qu'il croyait voir. - -La haute société valait un peu moins que la basse. S'il n'y eut point -de révolution plus bienfaisante que celle de 1688, il n'y en eut point -qui fût lancée ou soutenue par de plus sales ressorts. La trahison est -partout, non pas simple, mais double et triple. Sous Guillaume et sous -Anne, amiraux, ministres, gentilshommes du conseil, favoris de -l'antichambre, tous correspondent et conspirent avec les Stuarts -qu'ils ont déjà vendus, sauf à les vendre encore, par une complication -de marchés qui vont se détruisant l'un l'autre et par une complication -de parjures qui vont se dépassant l'un l'autre jusqu'à ce que personne -ne sache plus à qui il appartient ni qui il est. Le plus grand -capitaine du temps, le duc de Marlborough, est un des plus bas coquins -de l'histoire, entretenu par ses maîtresses, économe administrateur de -la paye qu'il reçoit d'elles, occupé à voler ses soldats, trafiquant -des secrets d'État, traître envers Jacques, envers Guillaume, envers -l'Angleterre, capable de risquer sa vie pour épargner une paire de -bottes mouillées, et de faire tomber dans une embuscade française une -expédition de soldats anglais. Après lui vient Bolingbroke, sceptique -et cynique, tour à tour ministre de la reine et du prétendant, aussi -déloyal envers l'un qu'envers l'autre, marchand de consciences, de -mariages et de promesses, ayant gaspillé du génie dans les débauches -et les tripotages pour arriver à la disgrâce, à l'impuissance et au -mépris[266]. Vient enfin Walpole, chassé de la chambre comme -concussionnaire, premier ministre pendant vingt ans, et qui se vantait -de savoir le tarif de chaque conscience. «Il y a des membres écossais, -disait Montesquieu en 1729[267], qui n'ont que 200 livres sterling, et -se vendent à ce prix. Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté. -Ils la vendent au roi, et si le roi la leur redonnait ils la lui -vendraient encore.» Il faut voir dans le journal de Dodington, espèce -de Figaro malhonnête, la façon ingénieuse et les jolies tournures de -ce grand commerce. «Un jour de vote difficile, dit le docteur King, -Walpole, passant dans la cour des requêtes, aperçut un membre du parti -contraire: il le tira à part et lui dit: «Donnez-moi votre voix, voici -un billet de banque de deux mille livres sterling.» Le membre lui fit -cette réponse: «Sir Robert, vous avez dernièrement rendu service à -quelques-uns de mes amis intimes, et la dernière fois que ma femme est -venue à la cour, le roi l'a reçue très-gracieusement, ce qui -certainement est arrivé par votre influence. Je me considérerais donc -comme très-ingrat (et il mit le billet de banque dans sa poche) si je -vous refusais la faveur que vous voulez bien me demander aujourd'hui.» -Voilà de quel air un homme de goût faisait ses affaires. La corruption -était si bien dans les moeurs publiques et dans l'état politique -qu'après la chute de Walpole, lord Bute, qui l'avait dénoncée, fut -obligé de la pratiquer et de l'accroître. Son collègue Fox changea les -bureaux du trésor (_pay-office_) en marché, débattit son prix avec des -centaines de membres, déboursa en une matinée 25000 livres sterling. -On ne pouvait avoir des votes qu'argent comptant, et encore aux -moments importants ces mercenaires menaçaient de passer à l'ennemi, se -mettaient en grève, et demandaient davantage. Et croyez que les chefs -se faisaient leur part. Ils se vendent ou se payent en titres, en -dignités, en sinécures; pour obtenir la vacance d'une place, on donne -au titulaire une pension de deux, trois, cinq, et jusqu'à sept mille -livres sterling. Pitt, le plus intègre de ces hommes politiques, le -chef de ceux qui s'appelaient patriotes, donne et retire sa parole, -attaque ou défend Walpole, propose la guerre ou la paix, le tout pour -devenir ou rester ministre. Fox, son rival, est une sorte de pourri -éhonté. Le duc de Newcastle, «dont le nom était perfidie,» espèce de -caricature vivante, le plus maladroit, le plus ignorant, le plus -moqué, le plus méprisé des nobles, reste ministre trente ans et dix -ans premier ministre à cause de sa parenté, de sa fortune, des -élections dont il dispose et des places qu'il peut donner. La chute -des Stuarts a mis le gouvernement aux mains de quelques grandes -familles qui, au moyen de bourgs pourris, de députés achetés et de -discours sonores, oppriment le roi, manient les passions populaires, -intriguent, mentent, se chamaillent et tâchent de s'escroquer le -pouvoir. - -Les moeurs privées sont aussi belles que les moeurs publiques. -D'ordinaire le roi régnant déteste son fils; ce fils fait des dettes, -demande au parlement d'augmenter sa pension, et se ligue avec les -ennemis de son père. George Ier tient sa femme en prison pendant -trente-deux ans, et s'enivre le soir chez deux laiderons, ses -maîtresses. George II, qui aime sa femme, prend des maîtresses pour -avoir l'air galant, se réjouit de la mort de son fils, escroque le -testament de son père. Son fils aîné[268] triche aux cartes, et un -jour, à Kensington, ayant emprunté 5000 livres sterling à Dodington, -dit en le voyant sous la fenêtre: «Cet homme passe pour une des -meilleures têtes de l'Angleterre, et pourtant, avec tout son esprit, -je viens de l'alléger de 5000 livres.» George IV est une espèce de -cocher, joueur, viveur scandaleux, parieur sans probité, et que ses -manoeuvres manquèrent de faire exclure du Jockey-Club. Le seul honnête -homme est George III, un pauvre lourdaud borné qui devint fou, et que -sa mère avait tenu comme cloîtré pendant sa jeunesse. Elle donnait -pour motif la corruption universelle des gens de qualité: «Les jeunes -gens, disait-elle, sont tous des viveurs, et les jeunes femmes font la -cour aux hommes au lieu d'attendre qu'on la leur fasse[269].» En -effet, le vice est à la mode, et non pas délicat comme en France. -«L'argent, écrivait Montesquieu, est ici souverainement estimé, -l'honneur et la vertu peu. Il faut à l'Anglais un bon dîner, une fille -et de l'aisance. Comme il n'est pas répandu et qu'il est borné à cela, -dès que sa fortune se délabre, et qu'il ne peut plus avoir cela, il se -tue ou se fait voleur.» Il y a dans les jeunes gens une surabondance -de séve grossière qui leur fait prendre les brutalités pour les -plaisirs. Les plus célèbres s'appelaient Mohicans, et la nuit -tyrannisaient Londres. Ils arrêtaient les gens, et les faisaient -danser en leur piquant les jambes à coups d'épée; parfois ils -mettaient une femme dans un tonneau et la faisaient rouler ainsi du -haut d'une pente; d'autres la posaient sur la tête les pieds en l'air; -quelques-uns aplatissaient le nez du malheureux qu'ils avaient saisi, -et avec les doigts lui faisaient sortir les yeux de l'orbite. Swift, -les comiques et les romanciers ont peint la bassesse de cette grosse -débauche, qui a besoin de tapage, qui vit d'ivrognerie, qui s'étale -dans la crudité, qui aboutit à la cruauté, qui finit par l'irréligion -et l'athéisme[270]. Ce tempérament batailleur et trop fort a besoin de -s'employer orgueilleusement et audacieusement à la destruction de ce -que les hommes respectent et de ce que les institutions protégent. Ils -attaquent les prêtres par le même instinct qu'ils rossent le guet. -Collins, Tindal, Bolingbroke sont leurs docteurs; la corruption des -moeurs, l'habitude des trahisons, le choc des sectes, la liberté des -discussions, le progrès des sciences et la fermentation des idées -semblent dissoudre le christianisme. «Point de religion, disait -Montesquieu, en Angleterre. Quatre ou cinq de la chambre des communes -vont à la messe ou au sermon de la chambre.... Si quelqu'un parle de -religion, tout le monde se met à rire. Un homme ayant dit de mon -temps: Je crois cela comme article de foi, tout le monde se mit à -rire.» En effet, la phrase était provinciale et sentait son vieux -temps. L'important était d'avoir bon ton, et il est plaisant de voir -dans lord Chesterfield en quoi ce bon ton consiste. De justice, -d'honneur, il ne parle qu'en courant et pour la forme: «Avant tout, -dit-il à son fils, ayez des manières.» Il y revient dans chaque lettre -avec une insistance, une abondance, une force de preuves, qui font un -contraste grotesque. «Mon cher ami, comment vont les manières, les -agréments, les grâces, et tous ces petits riens si nécessaires pour -rendre un homme aimable? Les prenez-vous? y faites-vous des -progrès?... Polissez-vous, ne curez point vos ongles en société, ne -mettez pas vos doigts dans votre nez, posez bien vos pieds.... Votre -maître de danse est à présent le plus important de tous.... Surtout -laissez de côté la rouille de Cambridge.... On m'assure que Mme de.... -est jolie comme un coeur, et que, nonobstant cela, elle s'en est tenue -scrupuleusement à son mari, quoiqu'il y ait déjà plus d'un an qu'elle -est mariée. Elle n'y pense pas; il faut décrotter cette femme-là. -Décrottez-vous donc tous les deux réciproquement.» Et un peu après: -«Que vous dit Mme de...? Pour un attachement, je la préférerais à -Mme...; mais pour une galanterie, je donnerais la préférence à la -dernière. Tout cela peut s'arranger ensemble, et l'un n'empêche pas -l'autre.» Soyez galant, adroit, délié; plaisez aux femmes; «ce sont -les femmes qui mettent les hommes à la mode;» plaisez aux hommes; «une -souplesse de courtisan décidera de votre fortune.» Et il lui cite en -exemple Bolingbroke et Marlborough, les deux pires roués du siècle. -Ainsi parle un homme grave, ancien ministre, arbitre de l'éducation et -du goût[271]. Il veut déniaiser son fils, lui donner l'air français, -ajouter aux solides connaissances diplomatiques et aux grandes visées -d'ambition l'air engageant, sémillant et frivole. Ce vernis, qui à -Paris est la couleur vraie, n'est ici qu'un placage choquant. Cette -politesse transplantée est un mensonge, cette vivacité un manque de -sens, et cette éducation mondaine ne semble propre qu'à faire des -comédiens et des coquins. - -Ainsi jugea Gay dans son _Opéra du Gueux_, et la société polie -applaudit avec fureur au portrait qu'il traçait d'elle. Soixante-trois -nuits de suite, la pièce fut jouée parmi un tonnerre de rires; les -dames firent écrire les chansons sur leurs éventails, et l'actrice -principale, dit-on, épousa un duc. Quelle satire! Les voleurs -infestaient Londres, tellement qu'en 1728 la reine elle-même manqua -d'être dévalisée; ils s'étaient formés en bandes, ayant des officiers, -un trésor, un chef, et se multipliaient, quoique toutes les six -semaines on les envoyât par «charretées» à la potence. Voilà la -société que Gay mit en scène; à son avis, elle valait la grande; on -avait peine à l'en distinguer: manières, esprit, conduite, morale, -dans l'une et l'autre, tout est semblable. «En fait de vices à la -mode, on ne peut dire si les gentilshommes du grand chemin imitent les -gentilshommes à la mode, ou si les gentilshommes à la mode imitent les -gentilshommes du grand chemin[272].» En quoi, par exemple, Peachum -diffère-t-il d'un grand ministre? Il est comme lui chef d'une bande de -voleurs, il a comme lui un registre pour inscrire les vols, il reçoit -comme lui de l'argent des deux mains, il fait comme lui prendre et -pendre ses amis quand ses amis lui sont à charge, il se sert comme lui -du langage parlementaire et des comparaisons classiques, il a comme -lui de la gravité, de la tenue, et s'indigne éloquemment quand on -soupçonne son honneur. Vous répondrez peut-être qu'il se dispute avec -son associé au sujet des profits, et l'empoigne à la gorge? Mais -dernièrement sir Robert Walpole et lord Townshend se sont colletés sur -une question pareille. Écoutez les instructions que Peachum donne à sa -fille; ne sont-ce pas les propres maximes du monde? «Ayez des amants, -mademoiselle; une femme doit savoir être mercenaire, quand même elle -ne serait jamais allée à la cour ni dans une assemblée.... Comment! -vous épousez M. Macheath, et votre belle raison est que vous l'aimez? -L'aimer! l'aimer! Je croyais que mademoiselle était trop bien élevée -pour cela. Ma fille doit être pour moi ce qu'une dame de la cour est -pour un ministre d'État, la clef de toute la bande[273].» Quant à M. -Macheath, c'est le digne gendre d'un tel politique. S'il est moins -brillant au conseil que dans l'action, cela convient à son âge. -Trouvez-nous un jeune officier noble qui ait meilleure tournure ou -fasse des actions plus belles. Il vole sur les grands chemins, voilà -de la bravoure; il partage son butin avec ses amis, voilà de la -générosité. «Vous voyez, messieurs, leur dit-il, je ne suis pas un -simple ami de cour qui promet tout et ne donne rien. Que les -courtisans se filoutent entre eux; nous du moins, messieurs, nous -avons gardé assez d'honneur pour nous maintenir purs parmi les -corruptions du monde[274].» Au reste, il est galant, il a une -demi-douzaine de femmes, une douzaine d'enfants, il fréquente les -mauvais lieux, il est aimable avec les beautés qu'il y rencontre, il a -de l'aisance, il salue bien et à la ronde; il tourné à chacune son -compliment: «Mademoiselle Slammekin, toujours votre abandon et cet air -négligé du grand monde! Vous toutes, dames à la mode qui connaissez -votre beauté, vous aimez le déshabillé. Mademoiselle Jenny, -daignerez-vous accepter un petit verre?--Je ne bois jamais de liqueurs -fortes, excepté quand j'ai la colique.--Justement l'excuse des dames à -la mode: une personne de qualité a toujours la colique[275].» N'est-ce -pas le vrai ton de la bonne compagnie? Et douterez-vous encore que M. -Macheath soit un homme de qualité quand vous apprendrez qu'il a mérité -d'être pendu et qu'il ne l'est pas? À cette preuve tout doit céder. Si -pourtant vous en voulez une autre, il ajoutera que «en matière de -conscience et de morale moisie il n'est point du tout vulgaire; cette -considération-là rogne aussi peu sur ses profits et sur ses plaisirs -que sur ceux d'aucun gentilhomme d'Angleterre[276].» Après un tel mot, -il faut bien se rendre. N'objectez pas la saleté de ces moeurs; vous -voyez bien qu'elle n'a rien de rebutant, puisque la bonne compagnie -s'en régale. Ces intérieurs de prison et de mauvais lieu, ces tripots, -cette odeur de gin, ces marchandages d'entremetteuses et ces comptes -de filous, rien ne dégoûte les dames, qui applaudissent dans leurs -loges. Elles chantent les chansons de Polly; leurs nerfs n'ont peur -d'aucun détail; elles ont déjà respiré ces senteurs de bouges dans les -pastorales limées de l'aimable poëte[277]. Elles rient de voir Lucy -qui montre sa grossesse à Macheath, et qui verse à Polly de la mort -aux rats. Elles sont familières avec toutes les gracieusetés de la -potence et toutes les gentillesses de la médecine. Mistress Trapes -expose son métier devant elles, et se plaint d'avoir onze belles -clientes entre les mains du chirurgien[278]. M. Filch, un pilier de -prison, dit qu'ayant remplacé «le faiseur d'enfants, devenu invalide, -il a amassé quelque argent à procurer aux dames de l'endroit des -grossesses pour leur faire avoir un sursis[279].» Une verve atroce, -aigrie d'ironie poignante, coule à travers l'oeuvre comme un de ces -ruisseaux de Londres dont Swift et Gay ont décrit les puanteurs -corrosives; à cent ans de distance, elle déshonore encore le monde qui -s'est éclaboussé et miré dans son bourbier. - -[Note 264: 1742. Rapport de lord Lonsdale.] - -[Note 265: "In the present inflamed temper of the people, the act -could not be carried into execution without an armed force." (Discours -de Walpole.)] - -[Note 266: Voyez le terrible discours de Walpole contre lui, 1734.] - -[Note 267: Notes sur son voyage en Angleterre.] - -[Note 268: Frédéric, mort en 1751. _Mémoires de Walpole_, t. I, p. -76.] - -[Note 269: The young men were all rakes; the young women made love -instead of waiting till it was made to them.] - -[Note 270: Personnage de Birton, dans le _Jenny_ de Voltaire.] - -[Note 271: «Les Anglais ont ordinairement vingt ans avant d'avoir -parlé à quelque personne au-dessus de leur maître d'école et de leurs -compagnons de collége; s'il arrive qu'ils aient du savoir, tout se -termine au grec et au latin, mais pas un seul mot de l'histoire ou des -langues modernes. Ainsi préparés ils se mettent à voyager; mais comme -ils manquent de dextérité, qu'ils sont extrêmement honteux et timides -et qu'ils n'ont point l'usage des langues étrangères, ils vivent entre -eux et mangent ensemble dans les auberges.» (_Lettres de lord -Chesterfield._) - -«Je souhaiterais que vous les priassiez de vous donner des lettres de -recommandation pour les jeunes gens du bel air et pour les coquettes -sur le bon ton, afin que vous pussiez être dans l'honnête débauche de -Munich.» (_Ibidem._)] - -[Note 272: Through the whole piece, you may observe such a similitude -of manners in high and low life, that it is difficult to determine -whether, in the fashionable vices, the fine gentlemen imitate the -gentlemen of the road, or the gentlemen of the road the fine -gentlemen.] - -[Note 273: My daughter to me should be, like a court lady to a -minister of state, a key to a whole gang. - -A woman knows how to be mercenary though she has never been in a court -or at an assembly. - -Why, foolish jade, thou wilt be as ill-used and as much neglected as -if thou hadst married a Lord! - -.... I did not marry him as 'tis the fashion coolly and deliberately -for honour or money. But I love him. - -Love him, worse and worse! I thought the girl had been better bred.] - -[Note 274: You see, gentlemen, I am not a mere court friend, who -professes every thing and will do nothing.... But we, gentlemen, have -still honour enough to break through the corruptions of the world.] - -[Note 275: Mistress Slammekin! As careless and genteel as ever! all -you fine ladies who know your own beauty, affect an undress.... If any -of the ladies chose gin, I hope they will be so free to call for it. - -JENNY. - -Indeed, sir, I never drink strong-waters, but when I have the cholic. - -MACHEATH. - -Just the excuse of the fine ladies! why, a lady of quality is never -without the cholic.... - -MISTRESS SLAMMEKIN. - -I am sure at least three men of his hanging should be set down to my -account. - -MISTRESS TRULL. - -Mistress Slammekin, that is not fair. For you know one of them was -taken in bed with me.] - -[Note 276: As to conscience and musty morals, I have as few drawbacks -upon my profits or pleasures, as any man of quality in England; in -those I am not at least vulgar.... To ruin a girl of severe education, -is no small addition to the pleasure of our fine gentlemen. - -Of all the animals of prey, man is the only sociable one.] - -[Note 277: Dans ces Églogues les dames expliquent en bon style que -leurs amies ont pour amants des laquais: - - Her favours Sylvia shares amongst mankind; - Such gen'rous Love could never be confin'd. - -Ailleurs la servante dit à la dame: - - Have you not fancy'd in his frequent kiss - Th'ungrateful leavings of a filthy miss?] - -[Note 278: I have eleven fine customers now down, under the surgeon's -hand....] - -[Note 279: Since the favourite child-getter was disabled by mishap, I -have picked up a little money, by helping the ladies to a pregnancy -against their being called down to sentence.... - -LUCY. - -See how I am forced to bear about the load of infamy you have laid -upon me... - -Not the greatest lady in the land could have better strong-waters in -her closet, for her own private drinking.] - - -II - -Ce n'étaient là que des dehors, et les bons observateurs, Voltaire -par exemple, ne s'y sont point trompés. Entre la vase du fond et -l'écume de la surface roulait le grand fleuve national, qui, s'épurant -par son mouvement propre, laissait déjà voir par intervalles sa -couleur vraie, pour étaler bientôt la régularité puissante de sa -course et la limpidité salubre de son eau. Il avançait dans son lit -natal; chaque peuple a le sien et coule sur sa pente. C'est cette -pente qui donne à chaque civilisation son degré et sa forme, et c'est -elle qu'il faut tâcher de décrire et de mesurer. - -Pour cela, nous n'avons qu'à suivre les voyageurs des deux pays qui à -ce moment franchissent la Manche. Jamais l'Angleterre n'a regardé et -imité davantage la France, ni la France l'Angleterre. Pour voir les -courants distincts où glissait chacune des deux nations, il n'y avait -qu'à ouvrir les yeux. À Paris, disait lord Chesterfield à son fils, -recherchez la conversation polie; «elle tourne sur quelque sujet de -goût, quelques points d'histoire, de critique et même de philosophie, -qui conviennent mieux à des êtres raisonnables que les dissertations -anglaises sur le temps et sur le whist[280].» En effet, nous nous -sommes civilisés par la conversation; les Anglais, point. Sitôt que le -Français sort du labeur machinal et de la grosse vie physique, même -avant d'en être sorti, il cause; c'est là son achèvement et son -plaisir[281]. À peine a-t-il échappé aux guerres de religion et à -l'isolement féodal, il fait la révérence et dit son mot. Avec l'hôtel -de Rambouillet, les salons s'ouvrent; le bel entretien qui va durer -deux siècles commence; Allemands, Anglais, toute l'Europe novice ou -balourde l'écoute, bouche béante, et de temps en temps essaye -maladroitement de l'imiter. Qu'ils sont aimables, nos causeurs! Quels -ménagements! quel tact inné! Avec quelle grâce et quelle dextérité ils -savent persuader, intéresser, amuser, caresser la vanité malade, -retenir l'attention distraite, insinuer la vérité dangereuse, et voler -toujours à cent pieds au-dessus de l'ennui où leurs rivaux barbotent -de tout leur poids natif! Mais surtout comme ils se sont déliés vite! -D'instinct et sans effort, ils ont rencontré le geste aisé, la parole -facile, l'élégance soutenue, le trait piquant, la clarté parfaite. -Leurs phrases, encore compassées sous Balzac, se dégagent, s'allégent, -s'élancent, courent, et sous Voltaire ont pris des ailes. Vit-on -jamais pareil désir et pareil art de plaire? Les sciences pédantes, -l'économie politique, la théologie, les habitantes renfrognées de -l'Académie et de la Sorbonne, ne parlent qu'en épigrammes. L'_Esprit -des Lois_ de Montesquieu est aussi «l'esprit sur les lois.» Les -périodes de Rousseau, qui enfanteront une révolution, ont été, -dix-huit heures durant, tournées, polies, balancées dans sa tête. La -philosophie de Voltaire petille en millions d'étincelles. Toute idée -doit devenir un bon mot; on ne pense plus qu'en saillies; il faut que -toute vérité, la plus épineuse ou la plus sainte, devienne un joli -jouet de salon, lancé, puis relancé comme un volant doré par les mains -mignonnes des dames, sans faire tache sur les sabots de dentelle d'où -pendent languissamment leurs bras fluets, sur les guirlandes que -déroulent dans les panneaux les Amours roses. Tout doit reluire, -scintiller ou sourire. On atténue les passions, on affadit l'amour, on -multiplie les bienséances, on outre le savoir-vivre. L'homme raffiné -devient «sensible.» De sa douillette de taffetas, il tire incessamment -le mouchoir brodé dont il essuiera le commencement d'une larme; il -pose la main sur son coeur, il s'attendrit, il est devenu si délicat -et si correct que les Anglais le prennent tour à tour pour une -femmelette ou pour un maître de danse[282]. Regardez de plus près -cependant ce freluquet enrubanné qui roucoule les chansons de Florian -dans un habit vert tendre. L'esprit de société qui l'a conduit dans -ces fadaises l'a aussi conduit ailleurs; car la conversation, en -France du moins, est une chasse aux idées. Encore aujourd'hui, dans la -défiance et la tristesse des moeurs modernes, c'est à table, pendant -le café, qu'apparaissent la haute politique et la philosophie -première. Penser, surtout penser vite, est une fête. L'esprit y trouve -une sorte de bal; jugez de quel empressement il s'y porte! Toute notre -culture vient de là. À l'aurore du siècle, les dames, entre deux -révérences, développent des portraits étudiés et des dissertations -subtiles; elles entendent Descartes, goûtent Nicole, approuvent -Bossuet. Bientôt les petits soupers commencent, et on y agite au -dessert l'existence de Dieu. Est-ce que la théologie, la morale, mises -en beau style ou en style piquant, ne sont pas des jouissances de -salon et des parures de luxe? La verve s'y emploie, ondule et petille -comme une flamme légère au-dessus de tous les sujets dont elle se -nourrit. Quel essor que celui du dix-huitième siècle! Jamais société -fut-elle plus curieuse de hautes vérités, plus hardie à les chercher, -plus prompte à les découvrir, plus ardente à les embrasser? Ces -marquises musquées, ces fats en dentelles, tout ce joli monde paré, -galant, frivole, court à la philosophie comme à l'Opéra; l'origine des -êtres vivants et les anguilles de Needham, les aventures de Jacques le -Fataliste et la question du libre arbitre, les principes de l'économie -politique et les comptes de l'Homme aux quarante écus, tout est -matière pour eux à paradoxes et à découvertes. Toutes les lourdes -roches que les savants de métier taillaient et minaient péniblement à -l'écart, entraînées et polies dans le torrent public, roulent par -myriades, entre-choquées avec un bruissement joyeux, précipitées par -un élan toujours plus rapide. Nulle barrière, nul heurt; on n'est -point retenu par la pratique; on pense pour penser; les théories -peuvent se déployer à l'aise. En effet, c'est toujours ainsi qu'en -France on a causé. On y joue avec les vérités générales; on en retire -agilement quelqu'une du monceau des faits où elle gît cachée, et on la -développe; on plane au-dessus de l'observation dans la raison et la -rhétorique; on se trouve mal et terre à terre tant qu'on n'est pas -dans la région des idées pures. Et le dix-huitième siècle à cet égard -continue le dix-septième. On avait décrit le savoir-vivre, la -flatterie, la misanthropie, l'avarice: on examine la liberté, la -tyrannie, la religion; on avait étudié l'homme en soi, on étudie -l'homme abstrait. Les écrivains religieux et monarchiques sont de la -même famille que les écrivains impies et révolutionnaires; Boileau -conduit à Rousseau, et Racine à Robespierre. La raison oratoire avait -formé le théâtre régulier et la prédication classique; la raison -oratoire produit la Déclaration des Droits et le _Contrat social_. On -se fabrique une certaine idée de l'homme, de ses penchants, de ses -facultés, de ses devoirs, idée mutilée, mais d'autant plus nette -qu'elle est plus réduite. D'aristocratique elle devient populaire; au -lieu d'être un amusement, elle est une foi; des mains délicates et -sceptiques, elle passe aux mains enthousiastes et grossières. D'un -lustre de salon ils font un flambeau et une torche. Voilà le courant -sur lequel a vogué l'esprit français pendant deux siècles, caressé par -les raffinements d'une politesse exquise, amusé par un essaim d'idées -brillantes, enchanté par les promesses des théories dorées, jusqu'au -moment où, croyant toucher les palais de nuages qu'illuminait la -distance, tout d'un coup il perdit terre et roula dans la tempête de -la Révolution. - -Tout autre est la voie par laquelle a cheminé la civilisation -anglaise. Ce n'est pas l'esprit de société qui l'a faite, c'est le -sens moral, et la raison en est que l'homme là-bas est autre que chez -nous. Nos Français qui en ce moment découvrent l'Angleterre en sont -frappés. «En France, dit Montesquieu, je fais amitié avec tout le -monde; en Angleterre, je n'en fais à personne. Il faut faire ici comme -les Anglais, vivre pour soi, ne se soucier de personne, n'aimer -personne et ne compter sur personne. Ce sont des génies singuliers, -partant solitaires et tristes. Ils sont recueillis, vivent beaucoup en -eux-mêmes et pensent tout seuls. La plupart, avec de l'esprit, sont -tourmentés par leur esprit même. Dans le dédain ou le dégoût de toutes -choses, ils sont malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas.» Et -Voltaire, comme Montesquieu, revient incessamment sur l'énergie sombre -de ce caractère. Il dit qu'à Londres il y a des journées de vent d'est -où l'on se pend; il conte en frissonnant qu'une jeune fille s'est -coupé la gorge, et que l'amant, sans rien dire, a racheté le couteau. -Il est surpris de voir «tant de Timons, de misanthropes atrabilaires.» -De quel côté trouveront-ils leur voie? Il y en a une qui s'ouvre tous -les jours plus large. L'Anglais, naturellement sérieux, méditatif et -triste, n'est point porté à regarder la vie comme un jeu ou comme un -plaisir; il a les yeux habituellement tournés non vers le dehors et la -nature riante, mais vers le dedans et vers les événements de l'âme; il -s'examine lui-même, il descend incessamment dans son intérieur, il se -confine dans le monde moral et finit par ne plus voir d'autre beauté -que celle qui peut y luire; il pose la justice en reine unique et -absolue de la vie humaine, et conçoit le projet d'ordonner toutes ses -actions d'après un code rigide. Et les forces ne lui manquent pas dans -cette entreprise; car l'orgueil en lui vient aider la conscience. -Ayant choisi sa route lui-même et lui seul, il aurait honte de s'en -écarter; il repousse les tentations comme des ennemis; il sent qu'il -combat et triomphe[283], qu'il fait une oeuvre difficile, qu'il est -digne d'admiration, qu'il est un homme. D'autre part, il se délivre de -l'ennui, son ennemi capital, et contente son besoin d'action; le -devoir conçu donne un emploi aux facultés et un but à la vie, provoque -les associations, les fondations, les prédications, et, rencontrant -des âmes et des nerfs plus endurcis, les lance, sans trop les faire -souffrir, dans les longues luttes, à travers le ridicule et le -danger. Le naturel réfléchi a donné la règle morale, le naturel -batailleur donne la force morale. L'intelligence ainsi dirigée est -plus propre que toute autre à comprendre le devoir; la volonté ainsi -armée est plus capable que toute autre d'exécuter le devoir. C'est là -la faculté fondamentale qu'on retrouve dans toutes les parties de la -vie publique, enfouie, mais présente, comme une de ces roches -primitives et profondes qui, prolongées au loin dans la campagne, -donnent à tous les accidents du sol leur assiette et leur soutien. - -[Note 280: Voyez par contraste dans les oeuvres de Swift un fac-simile -de la conversation anglaise: _Essay on polite conversation._] - -[Note 281: Encore en 1826, Sidney Smith arrivant à Calais écrit (tome -II, 274): - -What pleases me is the taste and ingenuity displayed in the shops and -the good manners and politeness of the people. Such is the state of -manners, that you appear almost to have quitted a land of -barbarians.--I have not seen a cobbler who is not better bred than an -English gentleman.] - -[Note 282: _Evelina_, par miss Burney; voyez le personnage du pauvre -et gentil Français, M. Dubois, qu'on fait tomber dans le -ruisseau.--Ces jeunes filles si correctes vont voir jouer _Love for -Love_ de Congreve; les parents ne craignent pas de leur donner miss -Prue en spectacle.--Voyez aussi par contraste le personnage du -capitaine anglais, si rustre; il est l'hôte de Mme Duval, et la jette -deux fois dans la boue; il dit à sa fille: «Molly, je vous conseille, -si vous faites quelque cas de mes bonnes grâces, de ne plus avoir un -goût à vous, en ma présence.»--Le changement est surprenant, depuis -soixante ans.] - -[Note 283: «The consciousness of silent endurance, so dear to every -Englishman, of standing out against something and not giving in.» _Tom -Brown's School-days._] - - -III - -Au protestantisme d'abord, et c'est par cette structure d'esprit que -l'Anglais est religieux. Traversez ici l'écorce rugueuse et -déplaisante. Voltaire en rit, il s'amuse des criailleries des -prédicants et du rigorisme des fidèles. «Point d'opéra, point de -comédie, point de concert à Londres le dimanche; les cartes même y -sont si expressément défendues, qu'il n'y a que les personnes de -qualité et ce qu'on appelle les honnêtes gens qui jouent ce jour-là.» -Il s'égaye aux dépens des Anglicans, «si attentifs à recevoir les -dîmes,» des presbytériens, «qui ont l'air fâché et prêchent du nez,» -des quakers, «qui vont dans leurs églises attendre l'inspiration de -Dieu le chapeau sur la tête.» Mais n'y a-t-il rien à remarquer que ces -dehors? Et croyez-vous connaître une religion, parce que vous -connaissez des particularités de formulaire et de surplis? Il y a une -foi commune sous toutes ces différences de sectes; quelle que soit la -forme du protestantisme, son objet et son effet sont la culture du -sens moral; c'est par là qu'il est ici populaire; principes et dogmes, -tout l'approprie aux instincts de la nation. Le sentiment d'où tout -part chez le réformé est l'inquiétude de la conscience; il se -représente la justice parfaite, et sent que sa justice, telle quelle, -ne subsistera point devant celle-là. Il pense au jugement final et se -dit qu'il y sera condamné. Il se trouble et se prosterne; il implore -de Dieu le pardon de ses fautes et le renouvellement de son coeur. Il -voit que, ni par ses désirs, ni par ses actions, ni par aucune -cérémonie, ni par aucune institution, ni par lui-même, ni par aucune -créature, il ne peut ni mériter l'un ni obtenir l'autre. Il a recours -au Christ, le médiateur unique; il le supplie, il le sent présent, il -se trouve par sa grâce justifié, élu, guéri, transformé, prédestiné. -Ainsi entendue, la religion est une révolution morale; ainsi -simplifiée, la religion n'est qu'une révolution morale. Devant cette -grande émotion, métaphysique et théologie, cérémonies et discipline, -tout s'efface ou se subordonne, et le christianisme n'est plus que la -purification du coeur. Regardez maintenant ces gens vêtus de brun qui -nasillent le dimanche autour d'une boîte de bois noir, pendant qu'un -homme en rabat, «avec l'air d'un Caton,» marmotte un psaume. N'y -a-t-il rien dans leur coeur que des «billevesées» théologiques ou des -phrases machinales? Il y a un grand sentiment, la vénération. Ce -temple nu des dissidents, cet office et cette église simple des -anglicans, les laissent tout entiers à l'impression de ce qu'ils -lisent et de ce qu'ils entendent. Car ils entendent et ils lisent; la -prière faite en langue vulgaire, les psaumes traduits en langue -vulgaire, peuvent entrer à travers leurs sens jusqu'à leur âme. Ils y -entrent, soyez-en sûr, et c'est pour cela qu'ils ont l'air si -recueilli. Car la race est, par nature, capable d'émotions profondes, -disposée, par la véhémence de son imagination, à comprendre le -grandiose et le tragique, et cette Bible, qui est à leurs yeux la -propre parole du Dieu éternel, leur en fournit. Je sais bien que pour -Voltaire elle n'est qu'emphatique, décousue et ridicule; les -sentiments dont elle est pleine sont hors de proportion avec les -sentiments français. Ici, les auditeurs sont au niveau de son énergie -et de sa rudesse. Les cris d'angoisse ou d'admiration de l'Hébreu -solitaire, les transports, les éclats imprévus de passion sublime, la -soif de la justice, le grondement des tonnerres et des justices de -Dieu, viennent, à travers trente siècles, remuer ces âmes bibliques. -Leurs autres livres y aident. Ce _Prayer book_, qui se transmet par -héritage avec la vieille Bible de famille, fait entendre à tous, au -plus lourd paysan, à l'ouvrier des mines, l'accent solennel de la -prière vraie. La poésie naissante et la religion renaissante au -seizième siècle y ont imprimé leur gravité magnifique, et l'on y sent -palpiter, comme dans Milton lui-même, la double inspiration qui alors -souleva l'homme hors de lui-même et le porta jusqu'au ciel. Les -genoux plient quand on l'écoute. Cette confession de foi, ces -_collects_ prononcés pendant la maladie, devant le lit des mourants, -en cas de malheur public et de deuil privé, ces hautes sentences d'une -éloquence passionnée et soutenue, emportent l'homme dans je ne sais -quel monde inconnu et auguste. Que les beaux gentilshommes bâillent, -se moquent, et réussissent à ne pas comprendre: je suis sûr que, parmi -les autres, beaucoup sont troublés. L'idée de la mort obscure et de -l'océan infini où va descendre la pauvre âme fragile, la pensée de -cette justice invisible, partout présente, partout prévoyante, sur -laquelle s'appuie l'apparence changeante des choses visibles, les -illuminent d'éclairs inattendus. Le monde corporel et ses lois ne leur -semblent qu'un fantôme et une figure; ils ne voient plus rien de réel -que la justice, elle est le tout de l'homme comme de la nature. Voilà -le sentiment profond qui, le dimanche, ferme les théâtres, interdit -les plaisirs, remplit les églises; c'est lui qui perce la cuirasse de -l'esprit positif et de la lourdeur corporelle. Ce marchand qui toute -la semaine a compté des ballots ou aligné des chiffres, ce _squire_ -éleveur de bestiaux, qui ne sait que brailler, boire et sauter à -cheval par-dessus des barrières, ces _yeomen_, ces _cottagers_, qui, -pour se divertir, s'ensanglantent de coups de poing ou passent la tête -dans un collier de cheval afin de faire assaut de grimaces, toutes ces -âmes incultes, plongées dans la vie physique, reçoivent ainsi de leur -religion la vie morale. Ils l'aiment; on le voit aux clameurs -d'émeute qui montent comme un tonnerre sitôt qu'un imprudent touche ou -semble toucher à l'église. On le voit à la vente des livres de piété -protestants, le _Pilgrim's progress_, le _Whole duty of man_, seuls -capables de se frayer leur voie jusqu'à l'appui de fenêtre du _yeoman_ -et du _squire_, où dorment, parmi les engins de pêche, quatre volumes, -toute la bibliothèque. Vous ne remuerez les hommes de cette race que -par des réflexions morales et des émotions religieuses. L'esprit -puritain attiédi couve encore sous terre et se jette du seul côté où -se rencontrent l'aliment, l'air, la flamme et l'action. - -On s'en aperçoit quand on regarde les sectes. En France, jansénistes -et jésuites semblent des pantins de l'autre siècle occupés à se battre -pour le divertissement de celui-ci. Ici les quakers, les indépendants, -les baptistes, subsistent, sérieux, honorés, reconnus par l'État, -illustrés par des écrivains habiles, par des savants profonds, par des -hommes vertueux, par des fondateurs de nations[284]. Leur piété fait -leurs disputes; c'est parce qu'ils veulent croire qu'ils diffèrent de -croyance; les seuls hommes sans religion sont ceux qui ne s'occupent -pas de religion. Une foi immobile est bientôt une foi morte, et quand -un homme devient sectaire, c'est qu'il est fervent. Ce christianisme -vit, car il se développe; on voit la séve toujours coulante de -l'examen et de la foi protestante rentrer dans de vieux dogmes, -desséchés depuis quinze cents ans. Voltaire, arrivant ici, est -surpris de trouver des ariens, et parmi eux les premiers penseurs de -l'Angleterre, Clarke, Newton lui-même. Ce n'est pas seulement le -dogme, c'est le sentiment qui se renouvelle; par delà les ariens -spéculatifs perçaient les méthodistes pratiques, et derrière Newton et -Clarke venaient Whitefield et Wesley. - -Nulle histoire n'éclaire plus à fond le caractère anglais. En face de -Hume, de Voltaire, ils fondent une secte monacale et convulsionnaire, -et triomphent chez eux par le rigorisme et l'exagération qui les -perdraient chez nous. Wesley est un lettré, un érudit d'Oxford, et il -croit au diable; il lui attribue des maladies, des cauchemars, des -tempêtes, des tremblements de terre. Sa famille a entendu des bruits -surnaturels; son père a été poussé trois fois par un revenant; -lui-même voit la main de Dieu dans les plus vulgaires événements de la -vie; un jour, à Birmingham, ayant été surpris par la grêle, il -découvre qu'il reçoit cet avertissement parce qu'à table il n'a point -exhorté les gens qui dînaient avec lui; quand il s'agit de prendre un -parti, il tire au sort, pour se décider, parmi les textes de la Bible. -À Oxford, il jeûne et se fatigue jusqu'à cracher le sang et manquer de -mourir; sur le vaisseau, quand il part pour l'Amérique, il ne mange -plus que du pain et dort par terre; il mène la vie d'un apôtre, -donnant tout ce qu'il gagne, voyageant et prêchant toute l'année, et -chaque année, jusqu'à quatre-vingt-huit ans[285]; on calcule qu'il -donna 30000 livres sterling, qu'il fit cent mille lieues et qu'il -prêcha quarante mille sermons. Qu'est-ce qu'un pareil homme eût fait -dans notre dix-huitième siècle? Ici on l'écoute, on le suit; à sa -mort, il avait quatre-vingt-mille disciples; aujourd'hui il en a un -million. Les inquiétudes de conscience qui l'ont jeté dans cette voie -poussent les autres sur sa trace. Rien de plus frappant que les -confessions de ses prédicateurs, la plupart gens du peuple et laïques: -Georges Story a le _spleen_, rêve et réfléchit tristement, s'occupe à -se dénigrer et à dénigrer les occupations humaines. Mark Bond se croit -damné parce qu'étant petit garçon il a prononcé un blasphème; il lit -et prie sans cesse et sans effet, et enfin, désespéré, s'enrôle avec -l'espérance d'être tué. John Haime a des visions, hurle et croit -sentir le diable. Un autre, boulanger, a des scrupules parce que son -maître continue à cuire le dimanche, se dessèche d'inquiétude, et -bientôt n'est plus qu'un squelette. Voilà les âmes timorées et -passionnées qui fournissent matière à la religion et à l'enthousiasme. -Elles sont nombreuses en ce pays, et c'est sur elles que la doctrine a -prise. Wesley déclare «qu'un chapelet d'opinions numérotées n'est pas -plus la foi chrétienne qu'un chapelet de grains enfilés n'est la -sainteté chrétienne. La foi n'est point l'assentiment donné à une -opinion, ni à un nombre quelconque d'opinions;» c'est la sensation de -la présence divine, c'est la communication de l'âme avec le monde -invisible, c'est le renouvellement complet et imprévu du coeur. «La -foi justifiante comprend pour celui qui l'a, non-seulement la -révélation personnelle et l'évidence du christianisme, mais encore une -ferme et solide assurance que le Christ est mort pour _son_ péché, -qu'il _l'a_ aimé, qu'il a donné sa vie pour _lui_[286].» Le fidèle -sent en lui-même l'attouchement d'une main supérieure et la naissance -d'un être inconnu. L'ancien homme a disparu, un homme nouveau a pris -la place, pardonné, purifié, transfiguré, pénétré de joie et de -confiance, incliné vers le bien avec autant de force qu'il était jadis -entraîné vers le mal. Un miracle s'est fait, et à chaque instant, -subitement, en toute circonstance, sans préparation, il peut se faire. -Tout à l'heure peut-être, tel pécheur, le plus envieilli, le plus -endurci, sans l'avoir voulu, sans y avoir songé, va tomber pleurant, -le coeur fondu par la grâce. Les sourdes pensées qui ont longuement -fermenté dans ces imaginations mélancoliques éclatent tout d'un coup -en orages, et le lourd tempérament brutal est secoué par des accès -nerveux qu'il n'a pas encore connus. Wesley, Whitefield et leurs -prédicateurs allaient par toute l'Angleterre, prêchant aux pauvres, -aux paysans, aux ouvriers, en plein air, quelquefois devant des -congrégations de vingt mille personnes, et «le feu s'allumait dans -tout le pays» sous leurs pas. Il y avait des sanglots, des cris. À -Kingswood, Whitefield, ayant rassemblé les mineurs, race sauvage «et -païenne, pire que les païens eux-mêmes, voyait les traînées blanches -que les larmes faisaient en coulant sur leurs joues noires[287].» -D'autres tremblaient ou tombaient; d'autres avaient des transports de -joie, des extases. «Après le sermon, dit Thomas Oliver, mon coeur fut -brisé, et je n'aurais pu exprimer le puissant désir que je sentais de -la justice. Je sentais comme si j'aurais pu à la lettre m'envoler dans -le ciel.» Le dieu et la bête que chacun de nous porte en soi étaient -lâchés; la machine physique se bouleversait; l'émotion tournait à la -folie, et la folie devenait contagieuse. À Everton, dit un témoin -oculaire, «quelques-uns gémissaient, d'autres hurlaient tout haut. -L'effet le plus général était une respiration bruyante comme celle de -gens à demi étranglés et qui halètent pour avoir de l'air. Et en effet -la plupart des cris étaient comme de créatures humaines qui meurent -dans une angoisse amère. Beaucoup pleuraient sans bruit, d'autres -tombaient comme morts.... En face de moi, il y avait un jeune homme, -un paysan vigoureux, frais et bien portant; en un moment, quand il -paraissait ne penser à rien, il s'abattit avec une violence -inconcevable. J'entendis le battement de ses pieds qui semblaient près -de rompre les planches, tant les convulsions étaient fortes pendant -qu'il gisait au fond du banc.... Je vis aussi un petit garçon bien -bâti d'environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous ses camarades; sa -face était rouge comme l'écarlate; presque tous ceux sur qui Dieu -mettait sa main devenaient ou très-rouges, ou presque noirs[288].» -Ailleurs une femme, choquée de cette démence, voulut sortir. «Elle -n'avait pas fait quatre pas qu'elle tomba par terre dans une agonie -aussi violente que les autres.» Les conversions suivaient ces -transports; les convertis payaient leurs dettes, quittaient -l'ivrognerie, lisaient la Bible, priaient et allaient exhorter les -autres. Wesley les rassemblait en sociétés, instituait des réunions -d'examen et d'édification mutuelle, soumettait la vie spirituelle à -une discipline méthodique, bâtissait des temples, choisissait des -prédicateurs, fondait des écoles, organisait l'enthousiasme. -Aujourd'hui encore ses disciples dépensent trois millions par an en -missions dans toutes les parties du monde, et, sur les bords du -Mississippi et de l'Ohio, les _shoutings_ répètent le délire et les -conversions de l'inspiration primitive. Le même instinct se révèle -encore par les mêmes signes; la doctrine de la grâce subsiste toujours -vivante, et la race, comme au seizième siècle, met sa poésie dans -l'exaltation du sens moral. - -[Note 284: Penn.] - -[Note 285: Dans une tournée, il coucha trois semaines sur le plancher. -Un jour, à trois heures du matin, il dit à Nelson, son compagnon: «Mon -frère Nelson, ayons bon courage; j'ai encore un côté sain, car la peau -n'est partie que d'un côté.»] - -[Note 286: «A string of opinions is no more Christian faith than a -string of beads is Christian holiness.... It is not assent to any -opinion, or any number of opinions.»--«The justifying faith is not -only the personal revelation, the internal evidence, of christianity, -but likewise a sure and firm confidence, that Christ died for _his_ -sin, loved _him_, and gave his life for _him_. (Life by Southey, tome -I, 176.) - -By a christian, I mean one who so believes in Christ, as that sin hath -no more dominion over him. (I, 151.) - -Law, l'auteur du célèbre livre _A Serious Call_, disait de même à -Wesley: «Religion is the most plain simple thing in the world; It is -only: we love him, because he first loved us.»] - -[Note 287: The fire is kindled in the country.... He saw the white -gutters made by the tears which plentifully fell down from their black -cheeks, black as they came out from their coal-pits. (Life by -Southey.)] - -[Note 288: Some shrieking, some roaring aloud.... The most general was -a loud breathing, like that of people half strangled and gasping for -life. And indeed almost all the cries were like those of human -creatures dying in bitter anguish. Great number wept without any -noise; others fell down as dead. I stood upon the pew-seat, as did a -young man in the opposite pew, an able-bodied fresh and healthy -countryman. But in a moment when he seemed to think of nothing else -down he dropt with a violence inconceivable.... I heard the stamping -of his feet, ready to break the boards, as he lay in strong -convulsions at the bottom of the pew.--I saw a sturdy boy, about eight -years old, who roared above his fellows.... his face was red as -scarlet, and almost all those on whom God laid his hand turned either -very red or almost black.] - - -IV - -Une sorte de fumée théologique couvre et cache ce foyer ardent qui -brûle en silence. Un étranger qui en ce moment visiterait le pays ne -verrait dans cette religion qu'une vapeur suffocante de raisonnements, -de controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prédicateurs -célèbres, Barrow, Tillotson, South, Stillingfleet, Sherlock, Burnet, -Baxter, Barclay, prêchent, dit Addison, comme des automates, du même -ton, sans remuer les bras. Pour un Français, pour Voltaire, qui les -lit, car il lit tout, quelle étrange lecture! Voici d'abord Tillotson, -le plus autorisé de tous, sorte de Père de l'Église, tellement admiré -que Dryden déclare avoir appris de lui l'art de bien écrire, et que -ses sermons, seule propriété qu'il laisse à sa veuve, sont achetés -par un libraire deux mille cinq cents livres sterling. En effet, -l'ouvrage est de poids; il y en a trois volumes in-folio, chacun de -sept cents pages. Pour les ouvrir, il faut être critique de profession -ou vouloir absolument faire son salut. Enfin nous les ouvrons. _Qu'il -y a de la sagesse à être religieux_[289]: c'est là son premier sermon, -fort célèbre de son temps et qui commença sa fortune. «Cette phrase, -dit-il, comprend deux termes qui ne sont point différents de sens, -tellement qu'ils ne diffèrent que comme la cause et l'effet, lesquels, -par une métonymie employée par tous les genres d'auteurs, sont souvent -mis l'un pour l'autre[290].» Ce début inquiète; est-ce que par hasard -ce grand écrivain serait un grammairien d'école? Poursuivons pourtant: -«Ayant ainsi expliqué les mots, j'arrive maintenant à la proposition -qu'ils forment, à savoir que la religion est le meilleur des savoirs -et la meilleure des sagesses. Et je m'efforcerai d'établir cette -vérité de trois façons: premièrement par une preuve directe; -secondement en montrant par contraste la folie et l'ignorance de -l'irréligion et du vice; troisièmement en défendant la religion contre -les accusations ordinaires qui semblent la taxer d'ignorance ou de -déraison. Je commence par la preuve directe[291].» Là-dessus il donne -ses divisions. Quel démonstrateur solide! on est tenté de le lire du -pouce et non des yeux.--_Quarante-deuxième sermon; contre la -Médisance._--«Premièrement, j'examinerai la nature de ce vice et ce en -quoi il consiste; secondement, je considérerai jusqu'où s'étend la -défense qui nous est faite de nous y livrer; troisièmement, je -montrerai le mal de cette habitude tant dans ses causes que dans ses -effets; quatrièmement, j'ajouterai quelques considérations -supplémentaires pour en détourner les hommes; cinquièmement, je -donnerai quelques règles et directions qui serviront à l'éviter et à -le guérir[292].» Quel style! Et il est partout pareil. Rien de vivant; -c'est un squelette avec toutes ses attaches grossièrement visibles. -Toutes les idées sont étiquetées et numérotées. Les scolastiques -n'étaient pas pires. Ni verve, ni véhémence, point d'esprit, point -d'imagination, nulle idée originale et brillante, nulle philosophie, -des citations d'érudit vulgaire, des énumérations de manuel. La lourde -raison raisonnante arrive avec son casier de classifications sur une -grande vérité de coeur ou sur un mot passionné de la Bible, l'examine -«positivement, puis négativement,» y démêle, «un enseignement, puis un -encouragement,» met chaque morceau sous une étiquette, patiemment, -infatigablement, si bien que parfois il faut trois sermons complets -pour achever la division et la preuve, et que chacun d'eux, à -l'exorde, contient le mémento méthodique de tous les points traités et -de tous les arguments fournis. Les disputes de notre Sorbonne ne se -faisaient pas autrement. À la cour de Louis XIV, on l'eût pris pour un -échappé de séminaire; Voltaire l'appellerait curé de village. Il a -tout ce qu'il faut pour choquer les gens du monde, et il n'a rien de -ce qu'il faut pour les attirer. C'est qu'il ne s'adresse point à des -gens du monde, mais à des chrétiens; ses auditeurs n'ont pas besoin ni -envie d'être piqués ou amusés; ils ne demandent pas des raffinements -d'analyse, des nouveautés en matière de sentiments. Ils viennent pour -qu'on leur explique l'Écriture et qu'on leur prouve la morale. La -force de leur zèle ne se manifeste que par le sérieux de leur -attention. Que d'autres fassent du texte un prétexte; pour eux, ils -s'y attachent; c'est la parole même de Dieu, on ne peut trop s'y -appesantir. Ils veulent qu'on cherche le sens de chaque mot, qu'on -interprète le passage phrase à phrase, par lui-même, par ses -alentours, par les passages semblables, par l'ensemble de la doctrine. -Ils consentent à ce qu'on cite les diverses leçons, les diverses -traductions, les diverses interprétations; ils sont contents de voir -l'orateur se faire grammairien, helléniste, scoliaste. Ils ne se -rebutent pas de toute cette poussière d'érudition qui s'échappe des -in-folio pour leur voler sur la figure. Et le précepte posé, ils -exigent l'énumération de toutes les raisons qui l'appuient; ils -veulent être convaincus, emporter dans leur tête une provision de bons -motifs vérifiés pour toute la semaine. Ils sont venus là sérieusement, -comme à leur comptoir ou à leur champ, pour s'ennuyer et abattre de la -besogne, pour peiner et piocher consciencieusement dans la théologie -et dans la logique, pour s'amender et s'améliorer. Ils seraient fâchés -d'être éblouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s'accommodent -bien mieux des discussions froides; ils demandent des enquêtes et des -rapports méthodiques en matière de morale comme en matière de douane, -et traitent de la conscience comme du porto ou des harengs. - -C'est en cela que Tillotson est admirable. Sans doute il est -«pédant,» comme disait Voltaire; il a toute la mauvaise grâce -contractée à l'université:» il n'a point été «poli par le commerce des -femmes,» il ne ressemble pas à ces prédicateurs français, -académiciens, beaux diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien -prêché, par les finesses d'un style épuré, gagnent le premier évêché -vacant et la faveur de la bonne compagnie. Mais il écrit en parfait -honnête homme, on voit qu'il ne cherche point du tout la gloire -d'orateur; il veut persuader solidement, rien de plus. On jouit de -cette clarté, de ce naturel, de cette justesse, de cette loyauté -entière. «La sincérité, dit-il quelque part, a tous les avantages de -l'apparence et beaucoup d'autres encore. Si l'étalage d'une chose est -bon en quelque façon, il est sûr que la sincérité est meilleure. En -effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou semble-t-il être ce qu'il -n'est pas, sinon parce qu'il est bon d'avoir la qualité qu'il veut -prendre? Car contrefaire et dissimuler, c'est mettre sur soi -l'apparence de quelque mérite. Or le meilleur moyen du monde pour un -homme de paraître quelque chose, c'est d'être réellement ce qu'il veut -paraître, outre que bien des fois il est aussi incommode de soutenir -le semblant d'une bonne qualité que de l'avoir. Et si un homme ne l'a -pas, il y a dix à parier contre un qu'on découvrira qu'il en est -dépourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu'il a -prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rôle -et de faire le comédien longtemps, car lorsque la vérité n'est pas au -fond, le naturel s'efforcera toujours de revenir, percera et se -trahira un jour ou l'autre. C'est pourquoi, si un homme juge à propos -de sembler bon, qu'il le soit effectivement, et alors sa bonté -apparaîtra de façon à ce que personne n'en doute, de sorte que, tout -compte fait, la sincérité est la vraie sagesse[293].» On est tenté de -croire un homme qui parle ainsi; on se dit: «Cela est vrai, il a -raison, il faut agir comme il le dit.» L'impression qu'on reçoit est -morale, non littéraire; le discours est efficace, non oratoire; il ne -donne point un plaisir, il conduit vers une action. - -Dans cette grande manufacture de morale, où chaque métier tourne aussi -régulièrement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue -deux qui résonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow et -South: non pas que la lourdeur leur manque; Barrow avait toute -l'apparence d'un cuistre de collége, et s'habillait si mal qu'un jour, -prêchant à Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il -vit la congrégation presque entière quitter l'église à l'instant. Il -expliquait le mot [Grec: eucharistein] en chaire avec tous les -agréments d'un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et -subdivisant comme le plus hérissé des scoliastes[294], ne se souciant -pas plus du public que de lui-même, si bien qu'une fois ayant parlé -trois heures et demie devant le lord-maire, il répondit à ceux qui lui -demandaient s'il n'était pas fatigué: «Oui, en effet, je commençais à -être las d'être debout si longtemps.» Mais le coeur et l'esprit -étaient si pleins et si riches que ses défauts se tournaient en -puissance. Il eut une méthode et une clarté de géomètre[295], une -fécondité inépuisable, une impétuosité et une ténacité de logique -extraordinaires, écrivant le même sermon trois et quatre fois de -suite, insatiable dans son besoin d'expliquer et de prouver, -obstinément enfoncé dans sa pensée déjà regorgeante, avec une minutie -de divisions, une exactitude de liaisons, une surabondance -d'explications si étonnantes que l'attention de l'auditeur à la fin -défaille, et que pourtant l'esprit tourne avec l'énorme machine, -emporté et ployé comme par le poids roulant d'un laminoir. - -Écoutez ses discours sur l'_amour de Dieu_ et du _prochain_. On n'a -jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus véhémente -analyse, une si pénétrante et si infatigable décomposition d'une idée -en toutes ses parties, une logique plus puissante, qui enserre plus -rigoureusement dans un réseau unique tous les fils d'un même sujet: - - Quoiqu'il ne puisse arriver à Dieu ni bien ni avantage qui - augmente sa félicité naturelle et inaltérable, ni mal ou dommage - qui la diminue (car il ne peut être réellement plus ou moins - riche, ou glorieux, ou heureux qu'il ne l'est, et nos désirs ou - nos craintes, nos plaisirs ou nos peines, nos projets ou nos - efforts n'y peuvent rien et n'y contribuent en rien), cependant - il a déclaré qu'il y a certains objets et intérêts que par pure - bonté et condescendance il affectionne et poursuit comme les - siens propres, et comme si effectivement il recevait un avantage - de leur bon succès ou souffrait un tort de leur mauvaise issue; - qu'il désire sérieusement certaines choses et s'en réjouit - grandement, qu'il désapprouve certaines autres choses et en est - grièvement offensé, par exemple qu'il porte une affection - paternelle à ses créatures et souhaite sérieusement leur - bien-être, et se plaît à les voir jouir des biens qu'il leur a - préparés; que pareillement il est fâché du contraire, qu'il a - pitié de leur misère, qu'il s'en afflige, que par conséquent il - est très-satisfait lorsque la piété, la paix, l'ordre, la - justice, qui sont les principaux moyens de notre bien-être, sont - florissants; qu'il est fâché lorsque l'impiété, l'injustice, la - dissension, le désordre, qui sont pour nous des sources certaines - de malheur, règnent et dominent; qu'il est content lorsque nous - lui rendons l'obéissance, l'honneur et le respect qui lui sont - dus; qu'il est hautement offensé lorsque notre conduite à son - égard est injurieuse et irrévérencieuse par les péchés que nous - commettons et par la violation que nous faisons de ses plus - justes et plus saints commandements, de sorte que nous ne - manquons point de matière suffisante pour témoigner à la fois par - nos sentiments et nos actions notre bon vouloir envers lui, et - nous nous trouvons capables non-seulement de lui souhaiter du - bien, mais encore en quelque façon de lui en faire en concourant - avec lui à l'accomplissement des choses qu'il approuve et dont il - se réjouit[296]. - -Cet enchevêtrement vous lasse; mais quelle force et quel élan dans -cette pensée si méditée et si complète! La vérité ainsi appuyée sur -toutes ses assises ne saurait plus être ébranlée. Et remarquez que la -rhétorique est absente. Il n'y a point d'art ici; tout l'artifice de -l'orateur consiste dans la volonté de bien expliquer et de bien -prouver ce qu'il veut dire. Même il est négligé, naïf; et justement -cette naïveté l'élève jusqu'au style antique. Vous trouveriez chez lui -telle image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la -simplicité et de la majesté latines. «Nous pouvons observer, dit-il, -que c'est ordinairement dans le milieu des cités, aux endroits les -mieux garantis, les plus beaux et les plus marquants, qu'on choisit -une place pour les statues et les monuments dédiés à la mémoire des -hommes de bien qui ont noblement mérité de leur patrie; pareillement -nous devrions dans le coeur et le centre de notre âme, dans le -meilleur et le plus riche de ses logis, dans les endroits les plus -exposés à la vue ordinaire et les mieux défendus contre les invasions -des pensées mondaines, élever des effigies vivantes et des -commémorations durables de la bonté de Dieu[297].» Il y a ici comme -une effusion de gratitude, et sur la fin du discours, quand on le -croit épuisé, l'épanchement devient plus abondant par l'énumération -des biens infinis, où nous nageons comme les poissons dans la mer, -sans les apercevoir, parce que nous en sommes entourés et inondés. -Pendant dix pages, l'idée déborde en une seule phrase continue du même -tour, sans crainte de l'entassement et de la monotonie, en dépit de -toutes les règles, tant le coeur et l'imagination sont comblés et -contents d'apporter et d'amasser toute la nature comme une seule -offrande «devant celui qui, par ses nobles fins et sa façon obligeante -de donner, surpasse ses dons eux-mêmes et les augmente de beaucoup; -qui, sans être contraint par aucune nécessité, ni tenu par aucune loi -ou par aucun contrat préalable, ni conduit par des raisons -extérieures, ni engagé par nos mérites, ni fatigué par nos -importunités, ni poussé par les passions importunes de la pitié, de la -honte et de la crainte, comme nous avons coutume de l'être; ni flatté -par des promesses de récompense, ni séduit par l'attente de quelque -avantage qui pourrait lui revenir; mais étant maître absolu de ses -propres actions, seul législateur et conseiller de lui-même, se -suffisant, et incapable de recevoir un accroissement quelconque de son -parfait bonheur, tout volontairement et librement, par pure bonté et -générosité, se fait notre ami et notre bienfaiteur; prévient -non-seulement nos désirs, mais encore nos idées, surpasse -non-seulement nos mérites, mais nos désirs et même nos imaginations, -par un épanchement de bienfaits que nul prix ne peut égaler, que nulle -reconnaissance ne peut payer; n'ayant d'autre objet en nous les -conférant que notre bien effectif et notre félicité, notre profit et -notre avantage, notre plaisir et notre contentement[298].» - -La force du zèle et le manque de goût: tels sont les traits communs à -toute cette éloquence. Quittons ce mathématicien, homme de cabinet, -homme antique, qui prouve trop et s'acharne, et voyons parmi les gens -du monde celui qu'on appelait «le plus spirituel» des ecclésiastiques, -Robert South, homme aussi différent de Barrow par son caractère et sa -vie que par ses oeuvres et son esprit; tout armé en guerre, royaliste -passionné, partisan du droit divin et de l'obéissance passive, -controversiste acrimonieux, diffamateur des dissidents, adversaire de -l'Acte de tolérance, et qui ne refusa jamais à ses inimitiés la -licence d'une injure ou d'un mot cru. À côté de lui, le P. Bridaine, -qui nous sembla si rude, était poli. Ses sermons ont l'air d'une -conversation, d'une conversation du temps, et vous savez de quel style -on causait à ce moment en Angleterre. Il n'y a point d'image populaire -et passionnée dont il ait peur. Il expose les petits faits vulgaires -avec leurs détails bas et frappants. Il ose toujours, il ne se gêne -jamais; il est peuple. Il a le style de l'anecdote, saillant, brusque, -avec les changements de ton, les gestes énergiques et bouffons, avec -toutes les originalités, les violences et les témérités. Il ricane en -chaire, il invective, il se fait mime et comédien. Il peint les gens -comme s'il les avait sous les yeux. Le public les reconnaîtra dans la -rue; il n'y a plus qu'à écrire des noms sous ses portraits. Lisez ce -morceau sur les tartufes. «Supposez un homme infiniment ambitieux et -également rancunier et malicieux, quelqu'un qui empoisonne les -oreilles des grands par des chuchotements venimeux et s'élève par la -chute de gens qui valent mieux que lui. Pourtant, s'il s'avance avec -une mine de vendredi et une face de carême, avec un «doux Jésus!» et -une complainte gémissante sur les vices du siècle, oh! alors, c'est un -saint sur la terre, un Ambroise, un Augustin, non pour la science des -livres, qui est une chose toute terrestre, une drogue (car, hélas! ils -sont au-dessus d'elle, ou du moins elle est au-dessus d'eux), mais -pour le zèle et les jeûnes, et les yeux dévotement levés au ciel, et -la sainte rage contre les péchés d'autrui. Et heureuses ces personnes -religieuses, ces dames qui peuvent avoir pour confesseurs de tels -hommes, si pleins d'abnégation, si prospères, si capables! Et trois -fois heureuses les familles où ils daignent prendre leur collation du -vendredi, pour prouver au monde quelle abstinence chrétienne, quelle -vigueur antique, quel zèle pour les mortifications il y a dans -l'abandon d'un dîner qui leur rend l'estomac plus dispos pour le -souper[299]!» Un homme qui a ce franc parler devait louer la -franchise; il l'a louée avec l'ironie poignante, avec la brutalité -d'un Wycherley. La chaire avait le sans-façon et la rudesse du -théâtre, et, dans cette peinture des braves gens énergiques que le -monde taxe de mauvais caractères, on retrouvait la familiarité âcre du -_Plain-Dealer_. «Certainement il y a des gens qui ont une mauvaise -roideur naturelle de langue, en sorte qu'ils ne peuvent point se -mettre au pas et applaudir ce vaniteux ou ce hâbleur qui fait la roue, -se loue lui-même et conte d'insipides histoires à son propre éloge -pendant trois ou quatre heures d'horloge, pendant qu'en même temps il -vilipende le reste du genre humain et lui jette de la boue.--Il y a -aussi certains hommes singuliers et d'un mauvais caractère qu'on ne -peut engager, par crainte ni espérance, par froncement de sourcils ni -sourires, à se laisser mettre sur les bras quelque parente de rebut, -quelque nièce délaissée, mendiante, d'un lord ou d'un grand spirituel -ou temporel.--Enfin il y a des gens d'un si mauvais caractère, qu'ils -jugent très-légitime et très-permis d'être sensibles quand on leur -fait tort et qu'on les opprime, quand on diffame leur bonne renommée -et quand on nuit à leurs justes intérêts, et qui par surcroît osent -déclarer ce qu'ils pensent et sentent, et ne sont point des bêtes de -somme pour porter humblement ce qu'on leur jette sur le dos, ni des -épagneuls pour lécher le pied qui les frappe et pour remercier le bon -seigneur qui leur confère toutes ces faveurs d'arrière-train[300].» -Dans ce style saugrenu, tous les coups portent: on dirait un assaut de -boxe où les ricanements accueillent les meurtrissures. Mais regardez -l'effet de ces trivialités de butors. On sort de là l'âme remplie de -sentiments énergiques; on a vu les objets eux-mêmes, tels qu'ils sont, -sans déguisement; on se trouve froissé, mais empoigné par une main -vigoureuse. Cette chaire agit, et en effet, si on la compare à la -chaire française, tel est son caractère. Ces sermons n'ont point l'art -et l'artifice, la correction et la mesure des sermons français; ils ne -sont pas comme eux des monuments de style, de composition, d'agrément, -de science dissimulée, d'imagination tempérée, de logique déguisée, de -goût continu, de proportion exquise, égaux aux harangues du _forum_ -romain ou de l'_agora_ athénienne. Ils ne sont point classiques. C'est -qu'ils sont pratiques. Il fallait cette grosse pioche de travail, -rudement maniée et tout encrassée de rouille pédantesque, pour creuser -dans cette civilisation grossière. L'élégant jardinage français n'y -eût rien fait. Si Barrow est redondant, Tillotson pesant, South -trivial, le reste illisible, ils sont tous convaincants; leurs -discours ne sont point des modèles d'éloquence, mais des instruments -d'édification. Leur gloire n'est point dans leurs livres, mais dans -leurs oeuvres. Ils ont fait des moeurs et non des écrits. - -Ce n'est pas tout de former les moeurs, il faut défendre les -croyances; avec le vice il faut combattre le doute, et la théologie -accompagne le sermon. Elle pullule à ce moment en Angleterre. -Anglicans, presbytériens, indépendants, quakers, baptistes, -antitrinitariens, se réfutent «avec autant de cordialité qu'un -janséniste damne un jésuite,» et ne se lassent pas de fabriquer des -armes de combat. Qu'y a-t-il à prendre ou à garder dans tout cet -arsenal? En France, du moins, la théologie est belle; les plus fines -fleurs de l'esprit et du génie s'y sont épanouies sur les ronces de la -scolastique; si le sujet rebute, la parure attire. Pascal et Bossuet, -Fénelon et La Bruyère, Voltaire, Diderot et Montesquieu, amis et -ennemis, tous y ont prodigué toutes leurs perles et tout leur or. Sur -la trame usée des doctrines arides, le dix-septième siècle a brodé une -majestueuse étole de pourpre et de soie, et le dix-huitième siècle qui -la chiffonne et la déchire, la disperse en milliers de fils d'or qui -chatoient comme une robe de bal. Ici tout est lourd, sec et triste; -les grands hommes eux-mêmes, Addison et Locke, lorsqu'ils se mêlent de -défendre le christianisme, deviennent plats et ennuyeux. Depuis -Chillingworth jusqu'à Paley, les apologies, réfutations, expositions, -discussions, pullulent et font bâiller; ils raisonnent bien, et c'est -tout. Le théologien entre en campagne contre les papistes au -dix-septième siècle, contre les déistes au dix-huitième[301], en -tacticien, selon les règles, prend position sur un principe, établit -tout à l'entour une maçonnerie d'arguments, recouvre le tout de -textes, et chemine paisiblement sous terre dans les longs boyaux qu'il -a creusés; on approche, et l'on voit sortir une sorte de pionnier -pâle, le front contracté, les mains roidies, les habits sales; il se -croit à l'abri de toute attaque; ses yeux fichés en terre n'ont pas vu -à côté de son bastion le large chemin commode par lequel l'ennemi va -le tourner et le surprendre. Une sorte de médiocrité incurable les -retient la bêche à la main dans des tranchées où personne ne passera. -Ils n'entendent ni leurs textes ni leurs formules. Ils sont -impuissants dans la critique et la philosophie. Ils traitent les -figures poétiques des Écritures, les audaces de style, les à-peu-près -de l'improvisation, les émotions hébraïques et mystiques, les -subtilités et les abstractions de la métaphysique alexandrine, avec -une précision de juristes et de psychologues. Ils veulent absolument -faire de l'Évangile un code exact de prescriptions et de définitions -combinées par des législateurs en parlement. Ouvrez le premier venu, -un des plus anciens, John Hales. Il commente un passage de saint -Matthieu où il est question d'une chose défendue le jour du sabbat. -Quelle était cette chose? «Était-ce d'aller dans le blé? ou d'en -éplucher les épis? ou d'en manger?» Là-dessus les divisions et les -argumentations pleuvent par myriades[302]. Prenez les plus célèbres. -Sherlock, appliquant la psychologie nouvelle, invente une explication -de la Trinité, et suppose trois âmes divines, chacune d'elles ayant -conscience de ce qui se passe dans les deux autres. Stillingfleet -réfute Locke, qui pensait que l'âme, à la résurrection, quoique ayant -un corps, n'aura peut-être pas précisément le corps dans lequel elle -aura vécu. Allez jusqu'au plus illustre, au savant Clarke, -mathématicien, philosophe, érudit, théologien: il s'occupe à refaire -l'arianisme. Le grand Newton lui-même commente l'Apocalypse et prouve -que le pape est l'Antechrist. Ils ont beau avoir du génie; dès qu'ils -touchent à la religion, ils redeviennent surannés, bornés; ils -n'avancent pas, ils sont aheurtés, et obstinément choquent leur tête à -la même place. Génération après génération, ils viennent s'enterrer -dans le trou héréditaire avec une patience et une conscience -anglaises, pendant qu'une lieue plus loin l'ennemi défile: cependant -on consulte dans le trou; on le fait carré, puis rond, on le revêt de -pierres, puis de briques, et on s'étonne de voir que malgré tous ces -expédients l'ennemi avance toujours. J'ai lu une foule de ces traités, -et je n'en ai pas retiré une idée. On s'afflige de voir tant de -travail perdu; on s'étonne que, pendant tant de générations, des -hommes si vertueux, si zélés, si réfléchis, si loyaux, si bien munis -de lectures, si bien exercés par la discussion, ne soient parvenus -qu'à remplir des bas-fonds de bibliothèques. On rêve tristement à -cette seconde scolastique, et l'on finit par découvrir que si elle -s'est trouvée sans effet dans le royaume de la science, c'est qu'elle -ne s'employait véritablement qu'à féconder le royaume de l'action. - -Tous ces spéculatifs ne sont tels qu'en apparence. Ce sont des -apologistes et non pas des chercheurs. Ils se préoccupent non de la -vérité, mais de la morale[303]. Ils s'alarmeraient de traiter Dieu -comme une hypothèse et la Bible comme un document. Ils verraient une -disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du -philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s'ils se lançaient -sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte -de péché dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute, -chasse le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et -accepte également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes, -sitôt qu'elles sont prouvées. Ils écartent ces spéculations -dissolvantes; ils les regardent comme des occupations d'oisifs; ils ne -cherchent dans le raisonnement que des motifs et des moyens de se bien -conduire. Ils ne l'aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès -qu'il veut être indépendant; ils exigent que la raison soit chrétienne -et protestante, ils la démentiraient sous une autre forme; ils la -réduisent à l'humble rôle de servante, et lui donnent pour souverain -leur sens intime biblique et utilitaire. En vain, au commencement du -siècle, les libres penseurs s'élèvent; quarante ans plus tard[304], -ils sont noyés dans l'oubli. Le déisme et l'athéisme ne sont ici -qu'une éruption passagère que le mauvais air du grand monde et le -trop-plein des forces natives développent à la surface du corps -social. Les professeurs d'irréligion, Toland, Tindal, Mandeville, -Bolingbroke, rencontrent des adversaires plus forts qu'eux. Les chefs -de la philosophie expérimentale[305], les plus doctes et les plus -accrédités entre les érudits du siècle[306], les écrivains les plus -spirituels, les plus aimés et les plus habiles[307], toute l'autorité -de la science et du génie s'emploie à les abattre. Les réfutations -surabondent. Chaque année, selon la fondation de Robert Boyle, des -hommes célèbres par leur talent ou leur savoir viennent prêcher à -Londres huit sermons «pour établir la religion chrétienne contre les -athées, les théistes, les païens, les mahométans et les juifs.» Et ces -apologies sont solides, capables de convaincre un esprit libéral, -infaillibles pour convaincre un esprit moral. Les ecclésiastiques qui -les écrivent, Clarke, Bentley, Law, Watt, Warburton, Butler, sont au -niveau de la science et de l'intelligence laïques. Par surcroît les -laïques les aident. Addison compose la _Défense du Christianisme_, -Locke la _Conformité du Christianisme et de la Raison_, Ray la -_Sagesse de Dieu manifestée dans les oeuvres de la création_. -Par-dessus ce concert de voix graves perce une voix stridente: Swift, -de sa terrible ironie, complimente les coquins élégants qui ont eu la -salutaire idée d'abolir le christianisme. Quand ils seraient dix fois -plus nombreux, ils n'en viendraient pas à bout; car ils n'ont pas de -doctrine qu'ils puissent mettre à sa place. La haute spéculation, qui -seule peut en tenir lieu, s'est montrée ou déclarée impuissante. De -toutes parts les conceptions philosophiques avortent ou languissent. -Si Berkeley en rencontre une, la suppression de la matière, c'est -isolément, sans portée publique, par un coup d'État théologique, en -homme pieux qui veut ruiner par la base l'immoralité et le -matérialisme. Newton atteint tout au plus une idée manquée de -l'espace, il n'est que mathématicien. Locke, presque aussi -pauvre[308], tâtonne, hésite, n'a guère que des conjectures, des -doutes, des commencements d'opinion que tour à tour il avance et -retire, sans en voir les suites lointaines, et surtout sans rien -pousser à bout. En somme, il s'interdit les hautes questions et se -trouve fort porté à nous les interdire. Il a fait son livre pour -savoir «quels objets sont à notre portée ou au-dessus de notre -compréhension.» Ce sont nos limites qu'il cherche; il les rencontre -vite et ne s'en afflige guère. Enfermons-nous dans notre petit domaine -et travaillons-y diligemment. «Notre affaire en ce monde n'est pas de -connaître toutes choses, mais celles qui regardent la conduite de -notre vie.» Si Hume, plus hardi, va plus loin, c'est sur la même -route; il ne conserve rien de la haute science; c'est la spéculation -entière qu'il abolit; à son avis, nous ne connaissons ni substances, -ni causes, ni lois; quand nous affirmons qu'un fait est attaché à un -fait, c'est gratuitement, sans preuve valable, par la force de la -coutume; «les événements semblent être par nature isolés et -séparés[309];» si nous leur attribuons un lien, c'est notre -imagination qui le fabrique; il n'y a de vrai que le doute; encore -faut-il en douter; la conclusion est que nous ferons bien de purger -notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir. Examinons -nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher avec nos -jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n'est bon qu'à rejeter le public -vers les croyances établies. En effet, l'honnête Reid s'alarme; il -voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la -famille qui s'évapore en hypothèses: il réclame en père de famille, en -bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme -souverain juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la -spéculation est tombée plus bas. Reid n'entend même pas les systèmes -qu'il discute; il lève les bras au ciel quand il essaye d'exposer -Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un -système, ce serait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les -gens de ce pays ne se soucient pas de la métaphysique; pour les -intéresser, il faut qu'elle se réduise à la psychologie. À ce titre, -elle est une science d'observation, positive et utile comme la -botanique; encore les meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la -théorie des sentiments moraux. C'est dans ce domaine que Shaftesbury, -Hutcheson, Price, Smith, Ferguson et Hume lui-même travaillent de -préférence; c'est là qu'ils ont trouvé leurs idées les plus originales -et les plus durables. Sur ce point l'instinct public est si fort qu'il -enrôle les plus indépendants à son service, et ne leur permet de -découvertes que celles qui tournent à son profit. Sauf deux ou trois, -littérateurs par excellence, et qui d'esprit sont français ou -francisés, ils ne se préoccupent que de morale. C'est cette pensée qui -rallie autour du christianisme toutes les forces que Voltaire tourne -contre lui en France. Ils le défendent tous au même titre, comme lien -de la société civile et comme appui de la vertu privée. Jadis -l'instinct le soutenait; à présent l'opinion le consacre, et c'est la -même force secrète qui, par un travail insensible, ajoute maintenant -l'autorité de l'opinion à la pression de l'instinct. C'est le sens -moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses classes, lui a -conquis l'assentiment des hautes intelligences. C'est le sens moral -qui de la conscience publique le fait passer dans le monde littéraire, -et de populaire le rend officiel. - -[Note 289: The Wisdom of being religious.] - -[Note 290: Those words consist of two propositions, which are not -distinct in sense... so that they differ only as cause and effect, -which by a metonymy used in all sorts of authors are frequently put -one for other.] - -[Note 291: Having thus explained the words, I come now to consider the -proposition contained in them, which is this: - -That religion in the best knowledge and wisdom. This I shall endeavour -to make good these three ways. - -1º By a direct proof of it. - -2º By shewing on the contrary the folly and ignorance of irreligion -and wickedness. - -3º By vindicating religion from those common imputations which seem to -charge it with ignorance or imprudence. I begin with the direct proof -of it....] - -[Note 292: _Firstly_: I shall consider the nature of this vice and -wherein it consists. - -_Secondly_: I shall consider the due extent of this prohibition. - -_Thirdly_: I shall show the evil of this practice both in the causes -and effects of it. - -_Fourthly_: I shall add some farther considerations to dissuade men of -it. - -_Fifthly_: I shall give some rules and directions for the prevention -and cure of it. - -I proceed to: - -_Third Place_: To consider the evil of this practice, both in the -causes and consequences of it. - -_Firstly_ We will consider the causes of it; and it commonly springs -from one or more of these evil roots. - -_First_: One of the deepest and most common causes of evil speaking is -ill nature and cruelty of disposition.] - -[Note 293: Truth and reality have all the advantages of appearance, -and many more. If the show of anything be good for anything, I am sure -sincerity is better: for why does any man dissemble, or seem to be -that which he is not, but because he thinks it good to have such a -quality as he pretends to? for to counterfeit and dissemble, is to put -on the appearance of some real excellency. Now, the best way in the -world for a man to seem to be anything, is really to be what he would -seem to be. Besides that it is many times as troublesome to make good -the pretence of a good quality, as to have it; and if a man have it -not, it is ten to one but he is discovered to want it, and then all -his pains and labour to seem to have it are lost. There is something -unnatural in painting, which a skilful eye will easily discern from -native beauty and complexion. - -It is hard to personate and act a part long; for where truth is not at -the bottom, nature will always be endeavouring to return, and will -peep out and betray herself one time or other. Therefore, if any man -think it convenient to seem good, let him be so indeed, and then his -goodness will appear to every body's satisfaction; so that, upon all -accounts, sincerity is true wisdom.] - -[Note 294: 8e Sermon: _Giving thanks always for all things unto God_. - -These words although (as the very syntax doth immediately discover) -they bear a relation to, and have a fit coherence with those that -precede, may yet (especially considering St. Paul's style and manner -of expression in the preceptive and exhortative parts of his Epistles) -without any violence or prejudice on either hand, be severed from the -context, and considered distinctly by themselves.... First then -concerning the duty itself, _to give thanks_, or rather _to be -thankful_ for [Grec: Eucharistein] doth not only signifie _gratias -agere_, _reddere_, _dicere_, _to give_, _render_, _or declare thanks_, -but also _gratias habere_, _grate affectum esse_, _to be thankfully -disposed_, to entertain a grateful affection, sense, or memory.... I -say, concerning this duty itself (abstractedly considered) as it -involves a respect to benefits or good things received, so, in its -employment about them, it imports, requires, or supposes these -following particulars.] - -[Note 295: Il était mathématicien du premier ordre, et avait cédé sa -chaire à Newton.] - -[Note 296: Although no such benefit or advantage can accrue to God, -which may increase his essential and indefectible happiness; no harm -or damage can arrive, that may impair it (for he can be neither really -more or less rich or glorious or joyfull than he is; neither have our -desire or fear, our delight or our grief, our designs or our -endeavours any object, any ground in those respects), yet hath he -declared that there be certain interests and concernments, which, out -of his abundant goodness and condescension, he doth tender and -prosecute as his own; as if he did really receive advantage by the -good, and prejudice by the bad success respectively belonging to them; -that he earnestly desires, and is greatly delighted with some things, -very much dislikes, and is grievously displeased with other things; -for instance, that he bears a fatherly affection toward his creatures, -and earnestly desires their welfare; and delights to see them enjoy -the good he designed them; and also dislikes the contrary events; doth -commiserate and condole their misery; that he is consequently well -pleased, when piety and justice, peace and order (the chief means -conducing to our welfare) do flourish; and displeased when impiety and -injustice, dissensions and disorder (those certain sources of mischief -to us) do prevail; that he is well satisfied with our rendering to him -that obedience, honour and respect which are due to him; and highly -offended with our injurious and disrespectful behaviour toward him, as -commission of sin and violation of his most just and holy -commandments: so that there wants not sufficient matter of our -exercising good-will both in affection and action toward God: we are -capable both of wishing and (in a manner, as he will interpret and -accept it) of doing good to him by our concurrence with him in -promoting those things which he approves and delights in, and in -removing the contrary.] - -[Note 297: The middle, we may observe, and the safest and the fairest -and the most conspicuous places in cities are usually deputed for the -erection of statues and monuments, dedicated to the memory of worthy -men, who have nobly deserved of their countries. In like manner should -we in the heart and centre of our soul, in the best and highest -appartments thereof, in the places most exposed to ordinary -observation, and most secure from the invasions of worldly care, erect -lively representations and lasting memorials unto the Divine bounty.] - -[Note 298: To him the excellent quality, the noble end, the most -obliging manner of whose beneficence doth surpass the matter thereof, -and hugely augment the benefits: who not compelled by any necessity, -not obliged by any law, or previous compact, not induced by any -extrinsick arguments, not inclined by our merit, not wearied by our -importunities, not instigated by troublesome passions of pity, shame -or fear (as we are wont to be), nor flattered with promises of -recompense, nor bribed with expectation of emolument thence to accrue -himself, but being absolute master of his own actions, only both -lawgiver and counsellor to himself, all sufficient and incapable of -admitting any accession to his perfect blissfulness, most willingly -and freely, out of pure bounty and good will, is our friend and -benefactor, preventing not only our desires, but our knowledge, -surpassing not our deserts only, but our wishes, yea even our -conceits, in the dispensation of his inestimable and irrequitable -benefits, having no other drift in the collation of them, beside our -real good, and welfare, our profit and advantage, our pleasure and -content.] - -[Note 299: Suppose a man infinitely ambitious, and equally spiteful -and malicious; one who poisons the ears of great men by venomous -whispers, and rises by the fall of better men than himself; yet if he -steps forth with a Friday look and a lenten face, with a blessed Jesu! -and a mornful ditty for the vices of the times; oh! then he is a saint -upon earth: an Ambrose or an Augustine (I mean not for that earthly -trash of book-learning; for, alas! such are above that, or at least -that's above them), but for zeal and for fasting, for a devout -elevation of the eyes, and a holy rage against other men's sins. And -happy those ladies and religious dames characterised in the 2d of -Timothy, c. iii. 5, 6, who can have such self-denying, thriving, able -men for their confessors! and thrice happy those families where they -vouchsafe to take their Friday night's refreshments! thereby -demonstrate to the world what Christian abstinence, and what -primitive, self-mortifying vigour there is in forbearing a dinner, -that they may have the better stomach to their supper. In fine, the -whole world stands in admiration of them: fools are fond of them, and -wise men are afraid of them; they are talked of, they are pointed out; -and, as they order the matter, they draw the eyes of all men after -them, and generally something else.] - -[Note 300: Again, there are some who have a certain ill-natured -stiffness (forsooth) in their tongue, so as not to be able to applaud -and keep pace with this or that self-admiring, vain-glorious Thraso, -while he is pluming and praising himself, and telling fulsome stories -in his own commendation for three or four hours by the clock, and at -the same time reviling and throwing dirt upon all mankind besides. - -There is also a sort of odd ill-natured men, whom neither hopes nor -fears, frowns nor favours, can prevail upon to have any of the cast, -beggarly, forlorn nieces or kinswomen of any lord or grandee, -spiritual or temporal, trumped upon them. - -To which we may add another sort of obstinate ill-natured persons, who -are not to be brought by any one's guilt or greatness to speak or -write, or to swear or lie, as they are bidden, or to give up their own -consciences in a compliment to those who have none themselves. - -And lastly, there are some so extremely ill-natured, as to think it -very lawful and allowable for them to be sensible, when they are -injured and oppressed, when they are slandered in their own good -names, and wronged in their just interests; and, withal, to dare to -own what they find and feel, without being such beasts of burden as to -bear tamely whatsoever is cast upon them; or such spaniels as to lick -the foot which kicks them, or to thank the goodly great one for doing -them all these back-favours.] - -[Note 301: I thought it necessary to look into the Socinian pamphlets, -which have swarmed so much among us within a few years. - -(Stillingfleet, In vindication of the doctrine of Trinity. 1697.)] - -[Note 302: Il examine entre autres «le péché contre le Saint-Esprit.» -On aurait bien voulu savoir en quoi consistait ce péché dont parle -l'Évangile. Mais rien de plus obscur; Calvin et les autres théologiens -en donnaient chacun une définition différente. Après une dissertation -minutieuse, John Hales conclut ainsi: «And though negative proofs from -scripture are not demonstrative, yet the general silence of the -apostles may at least help to infer a probability that the blasphemy -against the Holy Ghost is not committable by any Christian who lived -not in the time of our Saviour (1636).»--Cela apprend à raisonner. De -même, en Italie, les intrigues pour donner ou ôter des culottes aux -capucins développaient l'habileté politique et diplomatique.] - -[Note 303: «The scripture is a book of morality and not of philosophy. -Every thing there relates to practice.... It is evident from a cursory -view of the Old and New Testament that they are miscellaneous books, -some parts of which are history, others writ in a poetical style, and -others prophetical, but the design of them all is professedly to -recommend the practice of true religion and virtue.» - - (John Clarke, chapelain du roi, 1721.)] - -[Note 304: Burke, 133, _Réflexions sur la Révolution française_.] - -[Note 305: Ray, Boyle, Barrow, Newton.] - -[Note 306: Bentley, Clarke, Warburton, Berkeley.] - -[Note 307: Locke, Addison, Swift, Johnson, Richardson.] - -[Note 308: _Paupertina philosophia_ (Leibnitz).] - -[Note 309: After the constant conjunction of two objects, heat and -flame for instance, weight and solidity, we are determined by custom -alone to expect the one from the appearance of the other. All -inferences from experience are effects of custom not of reasoning.... -Upon the whole, there appears not, throughout all nature, any one -instance of connexion which is conceivable by us. All events seem -entirely loose and separate; one event follows another; but we can -never observe any tie between them. They seem conjoined, but never -connected.] - - -V - -À regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait guère -de cette inclination publique; à regarder de près la constitution, on -l'aperçoit d'abord. Elle semble un amas de priviléges, c'est-à-dire -d'injustices consacrées; la vérité est qu'elle est un corps de -contrats, c'est-à-dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou -grand, qu'il défend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit -garanti par ma charte, quel qu'il soit, suranné, indirect, inutile, -privé, public, personne n'y touchera, ni roi, ni lords, ni communes; -il s'agit d'un écu, je le défendrai comme un million: c'est ma -personne qu'on entame. Je quitterai mes affaires, je perdrai mon -temps, je jetterai mon argent, j'entreprendrai des ligues, je payerai -des amendes, j'irai en prison, je mourrai à la peine: il n'importe; je -n'aurai pas fait de lâcheté, je n'aurai pas plié sous l'injustice, je -n'aurai pas cédé une seule parcelle de mon droit. - -C'est par ce sentiment qu'on conquiert et qu'on garde la liberté -politique. C'est ce sentiment qui, après avoir renversé Charles Ier et -Jacques II, se précise en principes dans la déclaration de 1688, et se -développe chez Locke en démonstrations[310]. Au commencement de toute -société, dit-il, il faut poser l'indépendance de l'homme. Chacun a par -nature et primitivement le droit d'acquérir, de juger, de punir, de -faire la guerre, de gouverner sa famille et ses gens. La société n'est -qu'un contrat ultérieur entre de petits souverains préétablis, qui, -ayant traité et transigé entre eux, «conviennent de former une -communauté pour vivre avec sûreté, paix et bien-être les uns avec les -autres, pour jouir avec sécurité de leurs biens, et pour être mieux -protégés contre ceux qui ne sont pas de leur ligue. Ceux qui sont unis -en un seul corps, qui ont une loi commune établie et une judicature à -laquelle ils puissent en appeler, et en outre une autorité pour punir -les délinquants, sont en société civile les uns avec les autres[311].» -Des arbitres, des règles d'arbitrage, voilà tout ce que leur fédération -peut leur imposer. Ce sont des hommes libres qui, ayant traité entre -eux, sont encore libres. Leur société ne fonde pas leurs droits, elle -les garantit. Et les actes officiels soutiennent ici la théorie -abstraite. Quand le Parlement déclare le trône vacant, son premier -argument est que le roi a violé «le contrat originel» par lequel il -était roi. Quand les communes intentent un procès à Sacheverell, c'est -pour soutenir publiquement[312] que «la constitution d'Angleterre est -fondée sur un contrat, et que les sujets de ce royaume ont, dans leurs -diverses capacités publiques et privées, un titre aussi légal à la -possession des droits qui leur sont reconnus par la loi que le prince à -la possession de la couronne.» Quand lord Chatam défend l'élection de -Wilkes, c'est en établissant que «les droits des moindres sujets comme -ceux des plus grands reposent sur la même base, l'inviolabilité de la -loi commune, et que, si le peuple perd ses droits, ceux de la pairie -deviendront bientôt insignifiants[313].» Ce n'est point une -supposition, ni une philosophie qui les fonde, c'est un acte et un fait, -j'entends la grande Charte, la Pétition des droits, l'acte de l'_habeas -corpus_, et tout le corps des lois votées en parlement. Ces droits sont -là, inscrits sur des parchemins, consacrés dans des archives, signés, -scellés, authentiques; celui du fermier et celui du prince sont couchés -sur la même page, de la même encre, par le même scribe; tous deux -traitent de pair sur ce vélin; la main gantée y touche la main calleuse. -Ils ont beau être inégaux, ils ne le sont que par accord réciproque; le -paysan est aussi maître dans sa chaumière, avec son pain de seigle et -ses neuf shillings par semaine[314], que le duc de Marlborough dans son -Blenheim-Castle, avec ses quatre-vingt-dix mille livres sterling par an -de places et de pensions. - -Voilà des hommes debout et prêts à se défendre. Suivez ce sentiment du -droit dans le détail de la vie politique; la force du tempérament -brutal et des passions concentrées ou sauvages vient lui fournir des -armes. Si vous assistez à une élection, la première chose que vous -aperceviez, ce sont des tables pleines[315]. On s'empiffre aux frais -du candidat; l'ale, le gin et l'eau-de-vie coulent en plein air; la -mangeaille descend dans les ventres électoraux, les trognes deviennent -rouges. Mais en même temps elles deviennent furieuses. «À chaque verre -qu'ils entonnent, leur animosité croît. Maint honnête homme, qui -auparavant était aussi inoffensif qu'un lapin apprivoisé, une fois -rempli, devient aussi dangereux qu'une couleuvrine chargée.» Le débat -devient une lutte, et l'instinct batailleur, une fois lâché, a besoin -de coups. Les candidats s'enrouent l'un contre l'autre. On les promène -en l'air sur des fauteuils, au grand péril de leur cou; la foule hue, -applaudit et s'échauffe par le mouvement, la contradiction, le tapage; -les grands mots patriotiques ronflent, la colère et la boisson enflent -les veines, les poings se serrent, les gourdins travaillent, et des -passions de bouledogues manoeuvrent les grands intérêts du pays; qu'on -prenne garde de les tourner contre soi: lords, communes ou roi, elles -n'épargneront personne, et quand le gouvernement voudra opprimer un -homme en dépit d'elles, elles contraindront le gouvernement à abroger -sa loi. - -On ne les musellera pas, car elles s'enorgueillissent de ne pas être -muselées. L'orgueil ici s'ajoute à l'instinct pour défendre le droit. -Chacun sent que «sa maison est son château,» et que la loi veille à sa -porte. Chacun se dit qu'il est à l'abri de l'insolence privée, que -l'arbitraire public n'arrivera pas jusqu'à lui, qu'il «a son corps,» -qu'il peut répondre à des coups par des coups, à des blessures par des -blessures, qu'il sera jugé par un jury indépendant et d'après une loi -commune à tous. «Quand un homme en Angleterre, dit Montesquieu, aurait -autant d'ennemis qu'il a de cheveux sur la tête, il ne lui en -arriverait rien. Les lois n'y étant pas faites pour un particulier -plutôt que pour un autre, chacun se regarde comme monarque, et les -hommes dans cette nation sont plutôt des confédérés que des -concitoyens.» Cela va si loin, «qu'il n'y a guère de jour où quelqu'un -ne perde le respect au roi d'Angleterre.... Dernièrement milady Bell -Molineux, maîtresse fille, envoya arracher les arbres d'une petite -pièce de terre que la reine avait achetée pour Kensington, et lui fit -procès sans avoir jamais voulu, sous quelque prétexte, s'accommoder -avec elle, et fit attendre le secrétaire de la reine trois heures....» -Quand ils viennent en France, ils sont tout étonnés de voir le régime -du bon plaisir, la Bastille, les lettres de cachet, un gentilhomme qui -n'ose résider sur sa terre, à la campagne, par crainte de l'intendant; -un écuyer de la maison du roi qui, pour une coupure de rasoir, tue -impunément un pauvre barbier[316]. Chez eux, «aucun citoyen ne craint -aucun citoyen.» Causez avec le premier venu, vous verrez combien cette -sécurité relève leurs coeurs et leurs courages. Tel matelot qui mène -Voltaire en barque, et demain sera _pressé_ pour la flotte, se préfère -à lui et le regarde avec compassion en recevant son écu. L'énormité de -l'orgueil éclate à chaque pas et à chaque page. Un Anglais, dit -Chesterfield, se croit en état de battre trois Français. Ils diraient -volontiers qu'ils sont, dans le troupeau des hommes, comme des -taureaux dans un troupeau de boeufs. Vous les entendez s'enorgueillir -de leurs coups de poing, de leur viande, de leur ale, de tout ce qui -peut entretenir la force et la fougue de la volonté virile. «Le -_roastbeef_ et la bière[317] font des bras plus forts que l'eau claire -et les grenouilles.» Aux yeux de la foule, leurs voisins sont des -perruquiers affamés, papistes et serfs, sortes de créatures -inférieures qui n'ont ni la propriété de leurs corps ni le -gouvernement de leurs consciences, marionnettes et machines dans la -main d'un maître et d'un prêtre. Pour eux, ils sont «les princes de -l'espèce humaine.» «Je les vois passer, l'orgueil dans le maintien, le -défi dans les yeux, tendus vers de hauts desseins, troupe sérieuse et -pensive. Les formes ne les ont point polis; ils sortent intacts des -mains de la nature, âpres dans leur hardiesse native de coeur, fidèles -à ce qu'ils croient le juste, supérieurs à la contrainte. Chez eux, -le paysan lui-même se glorifie de surveiller ses droits et apprend à -vénérer son titre d'homme[318].» - -Des hommes ainsi faits peuvent se passionner pour les affaires -publiques, car ce sont leurs affaires; en France, ce ne sont que les -affaires du roi et de Mme de Pompadour[319]. Ici, les partis sont -ardents comme les sectes: gens de la haute et de la basse Église, -capitalistes et propriétaires fonciers, noblesse de cour et châtelains -rustiques, ils ont leurs dogmes, leurs théories, leurs moeurs et leurs -haines, comme les presbytériens, les anglicans et les quakers. Le -_squire_ de campagne déblatère, après boire, contre la maison de -Hanovre, et porte la santé du roi au delà de l'eau; le whig de la -ville, le 13 janvier, porte celle de l'homme au masque[320], et -ensuite de l'homme qui fera la même chose sans masque. Ils se sont -emprisonnés, exilés, décapités tour à tour, et le Parlement retentit -tous les jours de la fureur de leurs invectives. La vie politique, -comme la vie religieuse, surabonde et déborde, et ses explosions ne -font que marquer la force de la flamme qui l'entretient. L'acharnement -des partis dans l'État comme dans la foi est une preuve de zèle; la -tranquillité constante n'est que l'indifférence générale, et s'ils se -battent aux élections, c'est qu'ils prennent intérêt aux élections. -Ici, «un couvreur se fait apporter sur les toits la gazette pour la -lire.» Un étranger qui lirait les journaux «croirait le pays à la -veille d'une révolution.» Quand le gouvernement fait une démarche, le -public se sent engagé; c'est son honneur et c'est son bien dont le -ministre dispose; que le ministre prenne garde à lui, s'il en dispose -mal. Chez nous, M. de Conflans, qui par lâcheté a perdu sa flotte, en -est quitte pour une épigramme; ici, l'amiral Byng, qui par prudence a -évité de risquer la sienne, est fusillé. Chacun, dans sa condition et -selon sa force, prend part aux affaires; la populace casse la tête des -gens qui ne veulent pas boire à la santé de Sacheverell; les -gentilshommes viennent en cavalcade à sa rencontre. Toujours quelque -favori ou ennemi public provoque des démonstrations publiques. C'est -Pitt, que le peuple acclame, et sur qui «les municipalités font -pleuvoir «des boîtes d'or.» C'est Grenville, que l'on va siffler au -sortir de la chambre. C'est lord Bute, que la reine aime, qu'on hue, -et dont on brûle les emblèmes, une botte et une jupe. C'est le duc de -Bedford, dont le palais est attaqué par une émeute, et ne peut être -défendu que par une garnison de fantassins et de cavaliers. C'est -Wilkes, dont le gouvernement a saisi les papiers, et à qui le jury -assigne sur le gouvernement une indemnité de mille _pounds_. Chaque -matin, les journaux et les pamphlets viennent discuter les affaires, -juger les caractères, invectiver par leur nom les lords, les orateurs, -les ministres, le roi lui-même. Qui veut parler, parle. Dans ce -tumulte d'écrits et de ligues, l'opinion grossit, s'enfle comme une -vague, et, tombant sur le Parlement et la cour, noie les intrigues et -entraîne les dissentiments. Au fond, en dépit des bourgs pourris, -c'est elle qui gouverne. Le roi a beau être obstiné, les grands ont -beau faire des ligues; sitôt qu'elle gronde, tout plie ou craque. Les -deux Pitt ne montent si haut que parce qu'ils sont portés par elle, et -l'indépendance de l'individu aboutit à la souveraineté de la nation. - -Dans un pareil état, «toutes les passions étant libres[321], la haine, -l'envie, la jalousie, l'ardeur de s'enrichir et de se distinguer, -paraissent dans toute leur étendue.» Jugez de la force, et de la séve -avec lesquelles l'éloquence doit s'y implanter et végéter. Pour la -première fois depuis la ruine de la tribune antique, elle a trouvé le -sol dans lequel elle peut s'enraciner et vivre, et une moisson -d'orateurs se lève, égale, par la diversité des talents, par l'énergie -des convictions et par la magnificence du style, à celle qui couvrit -jadis l'_agora_ grecque et le _forum_ romain. Depuis longtemps, il -semblait que la liberté de discussion, la pratique des affaires, -l'importance des intérêts engagés et la grandeur des récompenses -offertes dussent provoquer sa croissance; mais elle avortait, -encroûtée dans la pédanterie théologique, ou restreinte dans les -préoccupations locales, et le secret des séances parlementaires lui -ôtait la moitié de sa force en lui ôtant la plénitude du jour. Voici -qu'enfin la lumière se fait; une publicité d'abord incomplète, puis -entière, donne au Parlement la nation pour auditoire. Le discours -s'élève et s'élargit en même temps que le public se dégrossit et se -multiplie. L'art classique, devenu parfait, fournit la méthode et les -développements. La culture moderne fait entrer dans le raisonnement -technique la liberté des entretiens et l'ampleur des idées générales. -Au lieu d'argumenter, ils conversent; de procureurs ils deviennent -orateurs. Avec Addison, avec Steele et Swift, le goût et le génie font -irruption dans la polémique. Voltaire ne sait «si les harangues -méditées qu'on prononçait autrefois dans Athènes et dans Rome -l'emportent sur les discours non préparés du chevalier Windham, de -lord Carteret» et de leurs rivaux. Enfin le discours achève de percer -la sécheresse des questions spéciales et la froideur de l'action -compassée[322] qui l'ont comprimé si longtemps; il déploie -audacieusement et irrégulièrement sa force et son luxe, et l'on voit -paraître, en face des jolis abbés de salon qui arrangent en France des -compliments d'académie, la mâle éloquence de Junius, de lord Chatam, -de Fox, de Pitt, de Burke et de Sheridan. - -Je n'ai point à raconter leurs vies, ni à développer leurs caractères; -il faudrait entrer dans le détail politique. Trois d'entre eux, lord -Chatam, Fox et Pitt, ont été ministres[323], et leur éloquence est une -portion de leur pouvoir et de leur action. Elle appartient à ceux qui -raconteront les affaires qu'ils ont conduites; je ne puis qu'en -marquer le ton et l'accent. - -Un souffle extraordinaire, une sorte de frémissement de volonté -tendue, court à travers toutes ces harangues. Ce sont des hommes qui -parlent, et ils parlent comme s'ils combattaient. Ni ménagements, ni -politesse, ni retenue. Ils sont déchaînés, ils se livrent, ils se -lancent, et s'ils se contiennent, ce n'est que pour frapper plus -impitoyablement et plus fort. Lorsque Pitt remplit pour la première -fois la chambre des communes de sa voix vibrante, il avait déjà son -indomptable audace. En vain Walpole essaya «de le museler,» puis de -l'accabler; son sarcasme lui fut renvoyé avec une prodigalité -d'outrages, et le tout-puissant ministre plia, souffleté sous la -vérité de la poignante insulte que le jeune homme lui infligeait. Une -hauteur d'orgueil qui ne fut surpassée que par celle de son fils, une -arrogance qui réduisait ses collègues à l'état de subalternes, un -patriotisme romain qui réclamait pour l'Angleterre la tyrannie -universelle, une ambition qui prodiguait l'argent et les hommes, -communiquait à la nation sa rapacité et sa fougue, et n'apercevait de -repos que dans les perspectives lointaines de la gloire éblouissante -et de la puissance illimitée, une imagination qui transportait dans le -Parlement la véhémence de la déclamation théâtrale, les éclats de -l'inspiration saccadée, la témérité des images poétiques, voilà les -sources de son éloquence: - - Hier encore l'Angleterre eût pu se tenir debout contre le monde; - aujourd'hui, «personne si pauvre qui lui rende hommage!...» - Milords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Nous serons - forcés à la fin de nous rétracter; rétractons-nous pendant que - nous le pouvons encore, avant que nous y soyons forcés. Je dis - que nous devons nécessairement abroger ces violents actes - oppressifs; ils doivent être rappelés, vous les rappellerez, je - m'y engage d'honneur; vous finirez par les rappeler, j'y joue ma - réputation; je consentirai à être pris pour un idiot, si à la fin - ils ne sont pas rappelés!... Vous avez beau enfler toute dépense - et tout effort, accumuler et empiler tous les secours que vous - pourrez acheter ou emprunter, trafiquer ou brocanter avec chaque - petit misérable prince allemand qui vend et expédie ses sujets - aux boucheries des princes étrangers: vos efforts sont pour - toujours vains et impuissants, doublement impuissants par l'aide - mercenaire qui vous sert d'appui, car elle irrite jusqu'à un - ressentiment incurable l'âme de vos ennemis. Quoi! lancer sur eux - les fils mercenaires de la rapine et du pillage! les dévouer, eux - et leurs possessions, à la rapacité d'une cruauté soudoyée! Si - j'étais Américain comme je suis Anglais, tant qu'un bataillon - étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas mes - armes! Jamais, jamais, jamais! Mais, milords, quel est l'homme - qui, pour combler ces hontes et ces méfaits de notre armée, a - osé autoriser et associer à nos armes le tomahawk et le couteau à - scalper du sauvage! Appeler dans une alliance civilisée le - sauvage féroce et inhumain des forêts,--lancer contre nos - établissements, parmi nos parentés, nos anciennes amitiés, le - cannibale impitoyable qui a soif du sang des hommes, des femmes - et des enfants,--désoler leur pays, vider leurs demeures, - extirper leur race et leur nom par ces horribles chiens d'enfer - de la guerre sauvage! milords, ces énormités crient et appellent - tout haut réparation et punition! Si on ne les efface à fond et - tout entières, il y aura une tache sur notre réputation - nationale. C'est une violation de la constitution: je crois que - cela est contre la loi[324]. - -Il y a quelque chose de Milton et de Shakspeare dans cette pompe -tragique, dans cette solennité passionnée, dans l'éclat sombre et -violent de ce style surchargé et trop fort. C'est de cette pourpre -superbe et sanglante que se parent les passions anglaises; c'est sous -les plis de ce drapeau qu'elles se rangent en bataille, d'autant plus -puissantes qu'au milieu d'elles il y en a une toute sainte, le -sentiment du droit, qui les rallie, les emploie et les ennoblit. - - Je me réjouis que l'Amérique ait résisté; trois millions d'hommes - assez morts à tous les sentiments de liberté pour souffrir - volontairement qu'on les fasse esclaves auraient été des - instruments convenables pour rendre le reste esclave aussi.... - L'esprit qui maintenant résiste à vos taxes en Amérique est le - même qui autrefois s'est opposé en Angleterre aux dons gratuits, - à la taxe des vaisseaux; c'est le même esprit qui a dressé - l'Angleterre sur ses pieds, et par le bill des droits a - revendiqué la constitution anglaise; c'est le même esprit qui a - établi ce grand, ce fondamental et essentiel principe de vos - libertés, que nul sujet de l'Angleterre ne peut être taxé que de - son propre consentement. Ce glorieux esprit whig anime en - Amérique trois millions d'hommes qui préfèrent la pauvreté avec - la liberté à des chaînes dorées et à la richesse ignoble, et qui - mourront pour la défense de leurs droits en hommes et en hommes - libres.... Comme Anglais par naissance et par principes, je - reconnais aux Américains un droit suprême et inaliénable sur leur - propriété, un droit par lequel ils sont justifiés à la défendre - jusqu'à la dernière extrémité[325]. - -Si Pitt sent son droit, il sent aussi celui des autres; c'est avec -cette idée qu'il a remué et manié l'Angleterre. Il en appelait aux -Anglais contre eux-mêmes; et, en dépit d'eux-mêmes, ils -reconnaissaient leur plus cher instinct dans cette maxime, que chaque -volonté humaine est inviolable dans sa province limitée et légale, et -qu'elle doit se dresser tout entière contre la plus petite usurpation. - -Des passions effrénées et le plus viril sentiment du droit, voilà -l'abrégé de toute cette éloquence. Au lieu d'un orateur, homme public, -prenez un écrivain, simple particulier; voyez ces lettres de -Junius[326] qui, au milieu de l'irritation et des inquiétudes -nationales, tombèrent une à une comme des gouttes de feu sur les -membres fiévreux du corps politique. Si celui-ci serre ses phrases et -choisit ses épithètes, ce n'est point par amour du style, c'est pour -mieux imprimer l'insulte. Les artifices oratoires deviennent entre ses -mains des instruments de supplice, et lorsqu'il lime ses périodes -c'est pour enfoncer plus avant et plus sûrement le couteau; avec -quelle audace d'invective, avec quelle roideur d'animosité, avec -quelle ironie corrosive et brûlante, appliquée sur les parties les -plus secrètes de la vie privée, avec quelle insistance inexorable de -persécution calculée et méditée, les textes seuls pourront le dire: -«Milord, écrit-il au duc de Bedford, vous êtes si peu accoutumé à -recevoir du public quelque marque de respect ou d'estime, que si dans -les lignes qui suivent un compliment ou un terme d'approbation venait -à m'échapper, vous le prendrez, je le crains, pour un sarcasme lancé -contre votre réputation établie ou peut-être pour une insulte infligée -à votre discernement[327]....» «Il y a quelque chose, écrit-il au duc -de Grafton, dans votre caractère et dans votre conduite qui vous -distingue non-seulement de tous les autres ministres, mais encore de -tous les autres hommes: ce n'est pas seulement de faire le mal par -dessein, mais encore de n'avoir jamais fait le bien par méprise; ce -n'est pas seulement d'avoir employé avec un égal dommage votre -indolence et votre activité, c'est encore d'avoir pris pour principe -premier et uniforme, et, si je puis l'appeler ainsi, pour génie -dominant de votre vie, le talent de traverser tous les changements et -toutes les contradictions possibles de conduite, sans que jamais -l'apparence ou l'imputation d'une vertu ait pu s'appliquer à votre -personne, ni que jamais la versatilité la plus effrénée ait pu vous -tromper et vous séduire jusqu'à vous engager dans une seule sage ou -honorable action[328].» Il continue et s'acharne; même lorsqu'il le -voit tombé et déshonoré, il s'acharne encore. Il a beau avouer tout -haut qu'en l'état où il est, son ennemi «désarmerait une rancune -privée;» il redouble. «Pour ma part, je ne prétends point comprendre -ces prudentes formes du décorum, ces douces règles de discrétion que -certaines gens essayent de concilier avec la conduite des plus grandes -et des plus hasardeuses affaires. Je dédaignerais de pourvoir mon -avenir d'un asile ou de conserver des égards pour un homme qui ne -garde point de ménagements avec la nation. Ni l'abjecte soumission -avec laquelle il déserte son poste à l'heure du danger, ni même -l'inviolable bouclier de lâcheté dont il se couvre, ne le -protégeraient. Je le poursuivrais jusqu'au bout de ma vie et je -tendrais le dernier effort de ma volonté pour sauver de l'oubli son -opprobre éphémère et pour rendre immortelle l'infamie de son -nom[329].» Excepté Swift, y a-t-il une créature humaine qui ait plus -volontairement concentré et aigri dans son coeur le poison de la -haine? Celle-ci n'est point vile cependant, car elle se croit au -service du juste. Au milieu de leurs excès, c'est cette persuasion qui -les relève; ils se déchirent, mais ils ne rampent pas; quel que soit -l'adversaire, ils se tiennent debout devant lui. - - Sire, écrit Junius au roi, c'est le malheur de votre vie et la - cause originelle de tous les reproches et de toutes les calamités - qui ont accompagné votre gouvernement, que vous n'avez jamais - connu le langage de la vérité, tant que vous ne l'avez point - entendu dans les plaintes de votre peuple. Il n'est point trop - tard cependant pour corriger l'erreur de votre éducation. Nous - sommes encore disposés à tenir un compte indulgent des - pernicieuses leçons que vous avez reçues dans votre jeunesse et à - fonder les plus hautes espérances sur la bienveillance naturelle - de vos inclinations. Nous sommes loin de vous croire capable d'un - dessein délibéré et d'un attentat direct contre les droits - originels sur lesquels toutes les libertés civiles et politiques - de vos sujets sont assises. Si nous avions pu nourrir un soupçon - si déshonorant pour votre renommée, nous aurions depuis longtemps - adopté un style de remontrances fort éloigné de l'humilité de la - plainte. Le peuple d'Angleterre est fidèle à la maison de - Hanovre, non parce qu'il préfère vainement une famille à une - autre, mais parce qu'il est convaincu que l'établissement de - cette famille était nécessaire au maintien de ses libertés - civiles et religieuses. Le prince qui imite la conduite des - Stuarts doit être averti par leur exemple, et pendant qu'il se - glorifie de la solidité de son titre, il fera bien de se souvenir - que, si sa couronne a été acquise par une révolution, elle peut - être perdue par une autre[330]. - -Cherchons des génies moins âpres, et tâchons de rencontrer un accent -plus doux. Il y a un homme, Charles Fox, qui s'est trouvé heureux dès -le berceau, qui a tout appris sans études, que son père a élevé dans -la prodigalité et l'insouciance, que, dès vingt et un ans, la voix -publique a désigné comme le prince de l'éloquence et le chef d'un -grand parti, libéral, humain, sociable, fidèle aux généreuses -espérances, à qui ses ennemis eux-mêmes pardonnaient ses fautes, que -ses amis adoraient, que le travail n'avait point lassé, que les -rivalités n'avaient point aigri, que le pouvoir n'avait point gâté, -amateur de la conversation, des lettres, du plaisir, et qui a laissé -l'empreinte de son riche génie dans l'abondance persuasive, dans le -beau naturel, dans la clarté et la facilité continue de ses discours. -Le voici qui prend la parole, pensez aux ménagements qu'il doit -garder; c'est un homme d'État, un premier ministre, qui parle en plein -Parlement, qui parle des amis du roi, des lords de la chambre à -coucher, des plus illustres familles du royaume, qui a devant lui -leurs alliés et leurs proches, qui sent que chacune de ses paroles -s'enfoncera comme une flèche ardente dans le coeur et dans l'honneur -des cinq cents hommes assis pour l'écouter. Il n'importe, on l'a -trahi; il veut punir les traîtres, et voici à quel pilori il attache -«les janissaires d'antichambre» qui, par ordre du prince, viennent de -déserter au milieu du combat: - - Le domaine entier du langage ne fournit pas de termes assez forts - et assez poignants pour marquer le mépris que je ressens pour - leur conduite. C'est un aveu effronté d'immoralité politique, - comme si cette espèce de trahison était moindre qu'aucune autre. - Ce n'est pas seulement une dégradation d'un rang qui ne devrait - être occupé que par la loyauté la plus pure et la plus - exemplaire; c'est un acte qui les fait déchoir de leurs droits à - la renommée de gentilshommes, et les réduit au niveau des plus - bas et des plus vils de leur espèce, qui insulte à la noble et - ancienne indépendance caractéristique de la pairie anglaise, et - qui est calculé pour déshonorer et avilir la législature anglaise - aux yeux de toute l'Europe et devant la plus lointaine postérité. - Par quelle magie la noblesse peut-elle ainsi changer le vice en - vertu, je ne le sais pas, et je ne souhaite pas le savoir; mais - en tout autre sujet que la politique, et parmi toutes autres - personnes que des lords de la chambre à coucher, un tel exemple - de la plus grossière perfidie serait flétri, comme il le mérite, - par l'infamie et l'exécration[331]. - -Puis se retournant vers les communes: - - Un Parlement ainsi lié et contrôlé, sans coeur et sans liberté, - au lieu de limiter la prérogative de la couronne, l'étend, - l'établit et la consolide au delà de tout précédent, de toute - condition et de toute limite. Mais quand la chambre des communes - anglaises serait si ignominieusement morte à la conscience du - poids dont elle doit peser dans la constitution, quand elle - aurait si entièrement oublié ses anciennes luttes et ses anciens - triomphes dans la grande cause de la liberté et de l'humanité, - quand elle serait si indifférente à l'objet et à l'intérêt - premier de son institution originelle, j'ai la confiance que le - courage caractéristique de cette nation serait encore au niveau - de cette épreuve; j'ai la confiance que le peuple anglais serait - aussi jaloux des influences secrètes qu'il est supérieur aux - violences ouvertes; j'ai la confiance qu'il n'est pas plus - disposé à défendre son intérêt contre la déprédation et l'insulte - étrangère qu'à rencontrer face à face et jeter par terre cette - conspiration nocturne contre la constitution[332]. - -Voilà les explosions d'un naturel par excellence doux et aimable; -jugez des autres. Une sorte d'exagération passionnée règne dans les -débats que soulèvent le procès de Warren Hastings et la Révolution -française, dans la rhétorique acrimonieuse et dans la déclamation -outrée de Sheridan, dans le sarcasme impitoyable et dans la pompe -sentencieuse du second Pitt. Ils aiment la vulgarité brutale des -couleurs voyantes; ils recherchent les grands mots accumulés, les -oppositions symétriquement prolongées, les périodes énormes et -retentissantes. Ils ne craignent point de rebuter, et ils ont besoin -de faire effet. La force, c'est là leur trait, et celui du plus grand -d'entre eux, le premier esprit de ce temps, Edmund Burke. «Prenez -Burke à partie, disait Johnson, sur tel sujet qu'il vous plaira; il -est toujours prêt à vous tenir tête.» Il n'était point entré au -Parlement, comme Fox et les deux Pitt, dès l'aurore de la jeunesse, -mais à trente-cinq ans, ayant eu le temps de s'instruire à fond de -toutes choses, savant dans le droit, l'histoire, la philosophie, les -lettres, maître d'une érudition si universelle qu'on l'a comparé à -lord Bacon. Mais ce qui le distinguait entre tous les autres, c'était -une large intelligence compréhensive qui, exercée par des études et -des compositions philosophiques[333], saisissait les ensembles, et, -par delà les textes, les constitutions et les chiffres, apercevait la -direction invisible des événements et l'esprit intime des choses, en -couvrant de son dédain «ces prétendus hommes d'État, troupeau profane -de manoeuvres vulgaires, qui nient l'existence de tout ce qui n'est -point grossier et matériel, et qui, bien loin d'être capables de -diriger le grand mouvement d'un empire, ne sont pas dignes de tourner -une roue dans la machine.» Par-dessus tant de dons, il avait une de -ces imaginations fécondantes et précises qui croient que la -connaissance achevée est une vue intérieure, qui ne quittent point un -sujet sans l'avoir revêtu de ses couleurs et de ses formes; et qui, -traversant les statistiques et le fatras des documents arides, -recomposent et reconstruisent devant les yeux du lecteur un pays -lointain et une nation étrangère avec ses monuments, ses costumes, ses -paysages et tout le détail mouvant des physionomies et des moeurs. À -toutes ces puissances d'esprit qui font le systématique, il ajoutait -toutes les énergies du coeur qui font l'enthousiaste. Pauvre, inconnu, -ayant dépensé sa jeunesse à compiler pour les libraires, il était -parvenu, à force de travail et de mérite, avec une réputation pure et -une conscience intacte, sans que les épreuves de sa vie obscure ou les -séductions de sa vie brillante eussent entamé son indépendance ou -terni la fleur de sa loyauté. Il apportait dans la politique une -horreur du crime, une vivacité et une sincérité de conscience, une -humanité, une sensibilité, qui ne semblent convenir qu'à un jeune -homme. Il appuyait la société humaine sur des maximes de morale, -réclamait pour les sentiments nobles la conduite des affaires, et -semblait avoir pris à tâche de relever et d'autoriser tout ce qu'il y -a de généreux dans le coeur humain. Il avait noblement combattu pour -de nobles causes: contre les attentats du pouvoir en Angleterre, -contre les attentats du peuple en France, contre les attentats des -particuliers dans l'Inde. Il avait défendu, avec des recherches -immenses et un désintéressement incontesté, les Hindous tyrannisés par -l'avidité anglaise, et «ces derniers misérables cultivateurs qui -survivaient attachés au sol, le dos écorché par le fermier, puis une -seconde fois mis à vif par le cessionnaire, livrés à une succession de -despotismes que leur brièveté rendait plus rapaces, et flagellés ainsi -de verges en verges, tant qu'on leur trouvait une dernière goutte de -sang pour leur extorquer un dernier grain de riz[334].» Il s'était -fait partout le champion d'un principe et le persécuteur d'un vice, et -on le voyait lancer à l'attaque toutes les forces de son étonnant -savoir, de sa haute raison, de son style splendide, avec l'ardeur -infatigable et intempérante d'un moraliste et d'un chevalier. - -Ne le lisez que par grandes masses; ce n'est qu'ainsi qu'il est grand: -autrement l'outré, le commun, le bizarre vous arrêteront et vous -choqueront; mais si vous vous livrez à lui, vous serez emporté et -entraîné. La masse énorme des documents roule impétueusement dans un -courant d'éloquence. Quelquefois le discours parlé ou écrit n'a pas -trop d'un volume pour déployer le cortége de ses preuves multipliées -et de ses courageuses colères. C'est l'exposé de toute une -administration, c'est l'histoire entière de l'Inde anglaise, c'est la -théorie complète des révolutions et de l'état politique qui arrive -comme un vaste fleuve débordant pour choquer, de son effort incessant -et de sa masse accumulée, quelque crime qu'on veut absoudre ou quelque -injustice qu'on veut consacrer. Sans doute il y a de l'écume sur ses -remous, il y a de la bourbe dans son lit; des milliers d'étranges -créatures se jouent tempêtueusement à la surface; il ne choisit pas, -il prodigue; il précipite par myriades ses imaginations pullulantes, -emphase et crudités, déclamations et apostrophes, plaisanteries et -exécrations, tout l'entassement grotesque ou horrible des régions -reculées et des cités populeuses que sa science et sa fantaisie -infatigables ont traversées. Il dira, en parlant de ces prêts -usuraires à quarante-huit pour cent et à intérêts composés par -lesquels les Anglais ont dévasté l'Inde, que «cette dette forme -l'ignoble sanie putride dans laquelle s'est engendrée toute cette -couvée rampante d'ascarides, avec les replis infinis insatiablement -noués noeuds sur noeuds de ces ténias invincibles qui dévorent la -nourriture et rongent les entrailles de l'Inde[335].» Rien ne lui -paraîtra excessif, ni la description des supplices, ni l'atrocité des -images, ni le cliquetis assourdissant des antithèses, ni la fanfare -prolongée des malédictions, ni la gigantesque bizarrerie des -bouffonneries. Entre ses mains, le duc de Bedford, qui lui a reproché -sa pension, deviendra, «parmi les créatures de la couronne, le -léviathan qui, deci delà, roule sa masse colossale, joue et gambade -dans l'océan des bontés royales, qui pourtant, tout énorme qu'il soit -et quoique couvrant une lieue de son étendue, n'est après tout qu'une -créature, puisque ses côtes, ses nageoires, ses fanons, son lard, ses -ouïes elles-mêmes, par lesquelles il lance un jet d'eau contre son -origine et éclabousse les autres d'écume, tout en lui et autour de lui -vient du trône[336].» Il n'a point de goût, ses pareils non plus. La -fine déduction grecque ou française n'a jamais trouvé place chez les -nations germaniques; tout y est gros ou mal dégrossi; il ne sert de -rien à celui-ci d'étudier Cicéron et d'emprisonner son élan dans les -digues régulières de la rhétorique latine. Il reste à demi barbare, -empâté dans l'exagération et la violence; mais sa fougue est si -soutenue, sa conviction si forte, son émotion si chaleureuse et si -surabondante, qu'on se laisse aller, qu'on oublie toute répugnance, -qu'on ne voit plus dans ses irrégularités et ses débordements que les -effusions d'un grand coeur et d'un profond esprit trop ouverts et trop -pleins, et qu'on admire avec une sorte de vénération inconnue cet -épanchement extraordinaire, impétueux comme un torrent, large comme -une mer, où ondoie l'inépuisable variété des couleurs et des formes -sous le soleil d'une imagination magnifique qui communique à cette -houle limoneuse toute la splendeur de ses rayons. - -[Note 310: Il faut lire dans sir Robert Filmer la théorie régnante, -pour voir de quel bourbier de sottises on sortait. Sir Robert Filmer -disait qu'Adam avait reçu en naissant un pouvoir absolu et royal sur -tout l'univers; que dans toute réunion d'hommes il y en avait un qui -était roi légitime, comme plus proche héritier d'Adam. "Some say it -was by lot, and others that Noah sailed round the Mediterranean in ten -years, and divided the world into Asia, Afric, and Europa, portions -for his three sons."--Comparez Bossuet, _Politique fondée sur -l'Écriture_. Les sciences morales se dégagent en ce moment de la -théologie.] - -[Note 311: Those who are united in one body and have a common -established law and judicature to appeal to, with authority to punish -offenders, are in civil society one with another. - -Every one quits his executive power of nature, and resigns it to the -public. - -As for the ruler, (it is said) he ought to be absolute, because he has -power to do more hurt and wrong; it is right when he does it.--This is -to think that men are so foolish, that they take care to avoid what -mischiefs may be done them by polecats or foxes; but are content, may -think it safety, to be devoured by lions. - -The only way whereby any one divests himself of his natural liberty, -and puts on the bonds of civil society is by agreeing with other men -to join and unite into a community, for their comfortable, safe and -peaceable living one amongst another, in secure enjoyment of their -properties and a greater security against any that are not of it. - -Nothing can make a man subject or member of a commonwealth but his -actually entering into it by positive engagement and express promise -and compact. - -The great and chief end of men uniting into commonwealths and putting -themselves under government is the preservation of their property. -(Locke, _of Civil Government_.)] - -[Note 312: Discours du général Stanhope, un des _managers_.] - -[Note 313: The rights of the greatest and of the meanest subjects now -stand upon the same foundation,--the security of law common to all.... -When the people had lost their rights, those of the peerage would soon -become insignificant. (Discours de lord Chatam, affaire de Wilkes.)] - -[Note 314: Évaluation de De Foe.] - -[Note 315: Their eating, indeed, amazes me; had I five hundred heads, -and were each head furnished with brains, yet would they all be -insufficient to compute the number of cows, pigs, geese, and turkies, -which upon this occasion die for the good of their country!... - -On the contrary, they seem to lose their temper as they lose their -appetites; every morsel they swallow, and every glass they pour down, -serves to increase their animosity.--Many an honest man, before as -harmless as a tame rabbit, when loaded with a single election dinner, -has become more dangerous than a charged culverin. - -The mob meet upon the debate; fight themselves sober; and then draw -off to get drunk again, and charge for another encounter. (Goldsmith.) -Voyez aussi Hogarth.] - -[Note 316: Smollett, _Peregrine Pickle_, ch. 40.] - -[Note 317: Hogarth.] - -[Note 318: - - Stern o'er each bosom reason holds her state; - With daring aims irregularly great. - Pride in their port, defiance in their eye, - I see the lords of human kind pass by; - Intent on high designs, a thoughtful band, - By forms unfashioned, fresh from nature's hand; - Fierce in their native hardiness of soul, - True to imagined right, above control, - While even the peasant boasts these rights to scan, - And learns to venerate himself a man. - (Goldsmith.)] - -[Note 319: Lord Chesterfield remarque qu'un Français d'alors n'entend -point le mot de patrie; qu'il faut lui parler de son prince.] - -[Note 320: L'exécuteur de Charles Ier.] - -[Note 321: Montesquieu, liv. XIX, chap. XXVII.] - -[Note 322: Jugement d'Addison.] - -[Note 323: Junius a écrit sous l'anonyme et les critiques n'ont pu -encore démêler avec certitude son véritable nom.--Pour Sheridan, voyez -tome II, p. 85, et tome III, p. 408.--Pour Burke, tome III, p. 88.] - -[Note 324: But yesterday, and _England_ might have stood against the -world; now «none so poor to do her reverence.» - -We shall be forced ultimately to retract; let us retract while we can, -not when we must. I say we must necessarily undo these violent -oppressive acts: they must be repealed--you will repeal them; I pledge -myself for it, that you will in the end repeal them; I stake my -reputation on it:--I will consent to be taken for an idiot, if they -are not finally repealed. - -You may swell every expence, and every effort, still more -extravagantly pile and accumulate every assistance you can buy or -borrow; traffic and barter with every little pitiful German prince, -that sells and sends his subjects to the shambles of a foreign prince; -your efforts are for ever vain and impotent--doubly so from this -mercenary aid on which you rely; for it irritates, to an incurable -resentment, the minds of your enemies;--to overrun them with the -mercenary sons of rapine and plunder; devoting them and their -possessions to the rapacity of hireling cruelty! If I were an -American, as I am an Englishman, while a foreign troop was landed in -my country, I never would lay down my arms--never--never--never! - -But, my Lords, who is the man, that in addition to these disgraces and -mischiefs of our army, has dared to authorize and associate to our -arms the tomahawk and scalping-knife of the savage? To call into -civilized alliance the wild and inhuman savage of the woods; to -delegate to the merciless Indian the defence of disputed rights, and -to wage the horrors of barbarous war against our brethren? My Lords, -these enormities cry aloud for redress and punishment; unless -thoroughly done away, it will be a stain on the national character--it -is a violation of the Constitution--I believe it is against law.] - -[Note 325: I rejoice that America has resisted; three millions of -people so dead to all the feelings of liberty, as voluntarily to let -themselves be made slaves, would have been fit instruments to make -slaves of all the rest. - -Let the sacredness of their property remain inviolate; let it be -taxable only by their own consent given in their provincial -assemblies; else it will cease to be property. - -This glorious spirit of whiggism animate three millions in America, -who prefer liberty with poverty to gilded chains and sordid affluence, -and who will die in defense of their rights as men, as freemen.... The -spirit which now resists your taxation in America is the same which -formerly opposed loans, benevolences, and ship money in England; the -same spirit that called England on its legs, and by the bill of rights -vindicated the English constitution; the same spirit which established -the great, fundamental essential maxim of your liberties: that no -subject of England shall be taxed but by his own consent. - -As an Englishman by birth and principle, I recognise to the American -their supreme inalienable right in their property, a right which they -are justified in the defense of, to the last extremity.] - -[Note 326: Probablement Junius est Philip Francis.--1769-1772.] - -[Note 327: My lord, you are so little accustomed to receive any marks -of respect or esteem from the public, that if in the following lines a -compliment, or expression of applause should escape me, I fear you -would consider it as a mockery of your established character, and -perhaps an insult to your understanding.] - -[Note 328: There is something in both your character and conduct, -which distinguishes you not only from all other ministers, but from -all other men. It is not that you do wrong by design, but that you -should never do right by mistake. It is not that your indolence and -your activity have been equally misapplied, but that the first uniform -principle, or, if I may call it, the genius of your life, should have -carried you through every possible change and contradiction of -conduct, without the momentary imputation or colour of virtue, and -that the wildest spirit of inconsistency should never even have -betrayed you into a wise or honourable action.] - -[Note 329: You have every claim to compassion that can arise from -misery and distress. The condition you are reduced to would disarm a -private enemy of his resentment, and leave no consolation to the most -vindictive spirit, but that such an object, as you are, would disgrace -the dignity of revenge. - -For my own part I do not pretend to understand those prudent forms of -decorum, those gentle rules of discretion, which some men endeavour to -unite with the conduct of the greatest and most hazardous affairs; I -should scorn to provide for a future retreat, or to keep terms with a -man, who preserves no measures with the public. Neither the abject -submission of deserting his post in the hour of danger, nor even the -sacred shield of cowardice should protect him. I would pursue him -through life, and try the best exertion of my ability to preserve the -perishable infamy of his name and make it immortal.] - -[Note 330: Sir--It is the misfortune of your life, and originally the -cause of every reproach and distress which has attended your -government, that you should never have been acquainted with the -language of truth till you heard it in the complaints of your people. -It is not, however, too late to correct the error of your education. -We are still inclined to make an indulgent allowance for the -pernicious lessons you received in your youth, and to form the most -sanguine hopes from the natural benevolence of your disposition. We -are far from thinking you capable of a direct deliberate purpose to -invade those original rights of your subjects on which all their civil -and political liberties depend. Had it been possible for us to -entertain a suspicion so dishonourable to your character, we should -long since have adopted a style of remonstrance very distant from the -humility of complaint. - -The people of England are loyal to the house of Hanover, not from a -vain preference of one family to another, but from a conviction that -the establishment of that family was necessary to the support of their -civil and religious liberties. This, sir, is a principle of allegiance -equally solid and rational; fit for Englishmen to adopt, and well -worthy of your majesty's encouragement. We cannot long be deluded by -nominal distinctions. The name of Stuart of itself is only -contemptible: armed with the sovereign authority, their principles are -formidable. The prince who imitates their conduct should be warned by -their example; and while he plumes himself upon the security of his -title to the crown, should remember that, as it was acquired by one -revolution, it may be lost by another.] - -[Note 331: The whole compass of language affords no terms sufficiently -strong and pointed to mark the contempt which I feel for their -conduct. It is an impudent avowal of political profligacy as if that -species of treachery were less infamous than any other. It is not only -a degradation of a station which ought to be occupied only by the -highest and most exemplary honour, but forfeits their claim to the -character of gentlemen and reduces them to a level with the meanest -and the basest of their species. It insults the noble, the ancient, -and the characteristic independance of the English peerage and is -calculated to traduce and vilify the British legislature in the eyes -of all Europe, and to the latest posterity. By what magic nobility can -thus charm vice into virtue, I know not nor wish to know, but in any -other thing than politics, and among any other men than lords of the -bedchamber, such an instance of the grossest perfidy would, as it well -deserves, be branded with infamy and execration.] - -[Note 332: A parliament thus fettered and controlled, without spirit -and without freedom, instead of limiting, extends, substantiates, and -establishes beyond all precedent, latitude, or condition, the -prerogatives of the crown. But though the British House of Commons -were so shamefully lost to its own weight in the constitution, were so -unmindful of its former struggles and triumphs in the great cause of -liberty and mankind, were so indifferent to those primary objects and -concerns for which it was originally instituted, I trust the -characteristic spirit of this country is still equal to the trial; I -trust Englishmen will be as jealous of secret influences as superior -to open violence; I trust they are not more ready to defend their -interest against foreign depredation and insult, than to encounter and -defeat this midnight conspiracy against the constitution. (Fox's -speeches, t. II, 262.)] - -[Note 333: _Recherches sur l'origine de nos idées du beau et du -sublime._] - -[Note 334: Every man of rank and landed fortune being long since -extinguished, the remaining miserable last cultivator who grows to the -soil, after having his back scored by the farmer, has it again flayed -by the whip of the assignee, and is thus by a ravenous because a -short-lived succession of claimants lashed from oppressor to -oppressor, while a single drop of blood is left as the means of -extorting a single grain of corn.] - -[Note 335: That debt forms the foul putrid mucus in which are -engendered the whole brood of creeping ascarides, and the endless -involutions, the eternal knot added to a knot of those inexpugnable -tape-worms which devour the nutriment and eat up the bowels of India.] - -[Note 336: The grants to the house of Russel were so enormous, as not -only to outrage economy, but even to stagger credibility. The Duke of -Bedford is the leviathan among all the creatures of the crown. He -tumbles about his unwieldy bulk; he plays and frolics in the ocean of -the royal bounty. Huge as he is, and whilst 'he lies floating many a -rood,' he is still a creature. His ribs, his fins, his whalebone, his -blubber, the very spiracles through which he spouts a torrent of brine -against his origin, and covers me all over with the spray--everything -of him and about him is from the throne.] - - -VI - -Ouvrez Reynolds pour revoir d'un coup d'oeil toutes ces figures, et -mettez en regard les fins portraits français de ce temps, ces -ministres allègres, ces archevêques galants et gracieux, ce maréchal -de Saxe qui, dans le monument de Strasbourg, descend vers son tombeau -avec le goût et l'aisance d'un courtisan sur l'escalier de Versailles. -Ici[337], sous des ciels noyés de brouillards pâles, parmi de molles -ombres vaporeuses, apparaissent des têtes expressives ou réfléchies; -la rude saillie du caractère n'a point fait peur à l'artiste; le -bouffi brutal et bête, l'étrange oiseau de proie lugubre, le mufle -grognon du mauvais dogue, il a tout mis; chez lui, la politesse -niveleuse n'a point effacé les aspérités de l'individu sous un -agrément uniforme. La beauté s'y trouve, mais ailleurs, dans la froide -décision du regard, dans le profond sérieux et dans la noblesse triste -du visage pâle, dans la gravité consciencieuse et l'indomptable -résolution du geste contenu. Au lieu des courtisanes de Lély, on voit -à côté d'eux des dames honnêtes, parfois sévères et actives, de bonnes -mères entourées de leurs petits enfants qui les baisent et -s'embrassent; la morale est venue, et avec elle le sentiment du _home_ -et de la famille, la décence du costume, l'air pensif, la tenue -correcte des héroïnes de miss Burney. Ils ont réussi. Bakewell -transforme et réforme leur bétail, Arthur Young, leur agriculture, -Howard leurs prisons, Arkwright et Watt leur industrie, Adam Smith -leur économie politique, Bentham leur droit pénal, Locke, Hutcheson, -Ferguson, Joseph Butler, Reid, Stewart, Price leur psychologie et leur -morale. Ils ont épuré leurs moeurs privées, ils purifient leurs moeurs -publiques. Ils ont assis leur gouvernement, ils se sont confirmés dans -leur religion. Johnson peut dire avec vérité «qu'aucune nation dans le -monde ne cultive mieux son sol et son esprit.» Il n'y en a pas de si -riche, de si libre, de si bien nourrie, où les efforts publics et -privés soient dirigés avec tant d'assiduité, d'énergie et d'habileté -vers l'amélioration de la chose privée et publique. Un seul point leur -manque, la haute spéculation; c'est justement ce point qui, dans le -manque du reste, fait à ce moment la gloire de la France, et leurs -caricatures montrent avec un bon sens burlesque, face à face et dans -une opposition étrange, d'un côté le Français dans une chaumière -lézardée, grelottant, les dents longues, maigre, ayant pour tout repas -des escargots et une poignée de racines, du reste enchanté de son -sort, consolé par une cocarde républicaine et des proclamations -humanitaires; de l'autre l'Anglais rouge et bouffi de graisse, attablé -dans une chambre confortable devant le plus succulent des -_roastbeefs_, avec un pot de bière écumante, occupé à gronder contre -la détresse publique et ces traîtres de ministres qui vont tout -ruiner. - -Ils arrivent ainsi au seuil de la Révolution française, conservateurs et -chrétiens, en face des Français libres penseurs et révolutionnaires. -Sans le savoir, les deux peuples roulent depuis deux siècles vers ce -choc terrible; sans le savoir, ils n'ont travaillé que pour l'aggraver. -Tout leur effort, toutes leurs idées, tous leurs grands hommes ont -accéléré l'élan qui les précipite vers ce conflit inévitable. Cent -cinquante ans de politesse et d'idées générales ont persuadé aux -Français d'avoir confiance en la bonté humaine et en la raison pure. -Cent cinquante ans de réflexions morales et de luttes politiques ont -rattaché l'Anglais à la religion positive et à la constitution établie. -Chacun a son dogme contraire et son enthousiasme contraire. Aucun des -deux ne comprend l'autre, et chacun des deux déteste l'autre. Ce que -l'un appelle rénovation, l'autre l'appelle destruction; ce que l'un -révère comme l'établissement du droit, l'autre le maudit comme le -renversement de tous les droits. Ce qui semble à l'un l'anéantissement -de la superstition paraît à l'autre l'abolition de la morale. Jamais le -contraste des deux esprits et des deux civilisations ne s'est marqué en -caractères plus visibles, et c'est encore Burke, qui, avec la -supériorité d'un penseur et l'hostilité d'un Anglais, s'est chargé de -nous les montrer. - -Il s'indigne à l'idée de cette «farce tragi-comique» qu'on appelle à -Paris la régénération du genre humain. Il nie que la contagion d'une -pareille folie puisse jamais empoisonner l'Angleterre. Il raille les -badauds, qui, éveillés par les bourdonnements des sociétés -démocratiques, se croient sur le bord d'une révolution. «Parce qu'une -demi-douzaine de sauterelles sous une fougère font retentir la prairie -de leur importun bruissement, pendant que des milliers de grands -troupeaux, reposant sous l'ombre des chênes britanniques, ruminent -leur pâture et se tiennent silencieux, n'allez pas vous imaginer que -ceux qui font du bruit soient les seuls habitants de la prairie, -qu'ils doivent être en grand nombre, ou qu'après tout ils soient autre -chose qu'une petite troupe maigre, desséchée, sautillante, quoique -bruyante et incommode, d'insectes éphémères[338].» La véritable -Angleterre, «tous ceux[339] qui ont sur leur tête un bon toit et sur -leur dos un bon habit» n'a que de l'aversion et du dédain[340] pour -les maximes et les actes de la Révolution française. «La seule idée de -fabriquer un nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dégoût -et d'horreur. Nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce -que nous possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres[341].» -Nos titres ne flottent pas en l'air dans l'imagination des -philosophes; ils sont consignés dans la Grande Charte. «Nous réclamons -nos franchises, non comme les droits des hommes, mais comme les droits -des hommes de l'Angleterre.» Nous méprisons ce verbiage abstrait, qui -vide l'homme de toute équité et de tout respect pour le gonfler de -présomption et de théories. «Nous n'avons pas été préparés et -troussés, comme des oiseaux empaillés dans un muséum, pour être -remplis de loques, de paille et de misérables chiffons de papier sali -à propos des droits de l'homme[342].» Notre constitution n'est pas un -contrat fictif de la fabrique de votre Rousseau, bon pour être violé -tous les trois mois, mais un contrat réel par lequel roi, nobles, -peuple, Église, chacun tient les autres et se sent tenu. La couronne -du prince et le privilége du noble y sont aussi sacrés que la terre du -paysan ou l'outil du manoeuvre. Quelle que soit l'acquisition ou -l'héritage, nous respectons chacun dans son acquisition ou dans son -héritage, et notre loi n'a qu'un objet, qui est de conserver à chacun -son bien et son droit. «Nous regardons les rois avec vénération, les -parlements avec affection, les magistrats avec soumission, les prêtres -avec respect, les nobles avec déférence[343]. Nous sommes décidés à -garder une Église établie, une monarchie établie, une aristocratie -établie, une démocratie établie, chacune au degré où elle existe et -non à un plus grand.» Nous révérons la propriété partout, celle des -corporations comme celle des individus, celle de l'Église comme celle -du laïque. Nous jugeons que ni un homme ni une assemblée d'hommes n'a -le droit de dépouiller un homme ni une assemblée d'hommes de ce qui -est son bien authentique et son héritage transmis. «Il n'y a pas un -personnage public dans ce royaume qui ne réprouve la déshonnête, -perfide et cruelle confiscation que votre assemblée nationale a été -contrainte d'exercer sur votre Église[344].» Nous ne souffrirons -jamais que chez nous le domaine établi de la nôtre soit converti en -une pension qui la mette dans la dépendance du trésor. Nous avons fait -notre Église, comme notre roi et notre noblesse, indépendante; «nous -voyons sans chagrin ni mauvaise humeur un archevêque précéder un duc, -un évêque de Durham ou de Winchester posséder dix mille livres -sterling de rente.» Nous répugnons à votre vol, d'abord parce qu'il -est un attentat à la propriété, ensuite parce qu'il est une tentative -contre la religion. Nous estimons qu'il n'y a pas de société sans -croyances; nous dérivons la justice de son origine sacrée, et nous -sentons qu'en tarissant sa source on dessèche tout le ruisseau. Nous -avons rejeté comme un venin l'infidélité qui a sali les commencements -de notre siècle et du vôtre, et nous nous en sommes purgés pendant que -vous vous en êtes imbus. «Aucun des hommes nés chez nous depuis -quarante ans n'a lu un mot de Collins, Toland, Tindal et de tout ce -troupeau qui prenait le nom de libres penseurs. L'athéisme n'est pas -seulement contre notre raison, il est encore contre nos instincts. -Nous sommes protestants, non par indifférence, mais par zèle[345]. -L'Église et l'État sont dans nos esprits deux idées inséparables.» -Nous asseyons notre établissement sur le sentiment du droit, et le -sentiment du droit sur le respect de Dieu. - -À la place du droit et de Dieu, qui reconnaissez-vous pour maître? Le -peuple souverain, c'est-à-dire l'arbitraire changeant de la majorité -comptée par têtes. Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de -défaire une constitution. «La constitution d'un pays une fois établie -par un contrat tacite ou exprimé, il n'y a pas de pouvoir existant qui -puisse l'altérer sans violer le contrat, à moins que ce ne soit du -consentement de toutes les parties[346].» Nous nions que le plus grand -nombre ait le droit de faire une constitution; il faudrait que d'abord -l'unanimité eût conféré ce droit au plus grand nombre. Nous nions que -la force brutale soit l'autorité légitime, et que la populace soit la -nation[347]. «Une véritable aristocratie naturelle n'est point dans -l'État un intérêt séparé ni séparable. Quand de grandes multitudes -agissent ensemble sous cette discipline de la nature, je reconnais le -_peuple_; mais, si vous séparez l'espèce vulgaire des hommes de leurs -chefs naturels pour les ranger en bataille contre leurs chefs -naturels, je ne reconnais plus le corps vénérable que vous appelez le -peuple dans ce troupeau débandé de déserteurs et de vagabonds[348].» -Nous détestons de toute notre haine le droit de tyrannie que vous leur -donnez sur les autres, et nous détestons encore davantage le droit -d'insurrection que vous leur livrez contre eux-mêmes. Nous croyons -qu'une constitution est un dépôt transmis à la génération présente par -les générations passées pour être remis aux générations futures, et -que si une génération peut en disposer comme de son bien, elle doit -aussi le respecter comme le bien d'autrui. Nous estimons que si un -réformateur «porte la main sur les fautes de l'État, ce doit être -comme sur les blessures d'un père, avec une vénération pieuse et une -sollicitude tremblante.... Par votre facilité désordonnée à changer -l'État aussi souvent, aussi profondément, en autant de manières qu'il -y a de caprices et de modes flottantes, la continuité et la chaîne -entière de la communauté seront rompues. Aucune génération ne sera -plus rattachée aux autres. Les hommes vivront et mourront isolés comme -les mouches d'un été[349].» Nous répudions cette raison courte et -grossière qui sépare l'homme de ses attaches et ne voit en lui que le -présent, qui sépare l'homme de la société et ne le compte que pour une -tête dans un troupeau. Nous méprisons «cette philosophie d'écoliers et -cette arithmétique de douaniers[350],» par laquelle vous découpez -l'État et les droits d'après les lieues carrées et les unités -numériques. Nous avons horreur de cette grossièreté cynique qui -«arrachant rudement la décente draperie de la vie, réduit une reine à -n'être qu'une femme et une femme à n'être qu'un animal[351],» qui -jette à bas l'esprit chevaleresque et l'esprit religieux, les deux -couronnes de la nature humaine, pour les plonger avec la science dans -la bourbe populaire et les fouler «sous les sabots d'une multitude -bestiale[352].» Nous avons horreur de ce nivellement systématique qui, -désorganisant la société civile, amène au gouvernement «des avocats -chicaniers, des usuriers poussés par une tourbe de femmes éhontées, -d'hôteliers, de clercs, de garçons de boutique, de perruquiers, de -danseurs de théâtre[353],» et qui finira, «si la monarchie reprend -jamais l'ascendant en France, par livrer la nation au pouvoir le plus -arbitraire qui ait jamais paru sous le ciel[354].» - -Voilà ce que Burke écrivait dès 1790 à l'aurore de la Révolution -française[355]. L'année d'après, le peuple de Birmingham allait -détruire les maisons des jacobins anglais, et les mineurs de -Wednesbury sortaient en corps de leurs houillères pour venir aussi au -secours «du roi et de l'Église». Croisade contre croisade; -l'Angleterre effarouchée était aussi fanatique que la France -enthousiaste. Pitt déclarait qu'on ne pouvait «traiter avec une nation -d'athées[356].» Burke disait que la guerre était non entre un peuple -et un peuple, mais «entre la propriété et la force.» La fureur de -l'exécration, de l'invective et de la destruction montait des deux -parts comme un incendie[357]. Ce n'était point le heurt de deux -gouvernements, mais de deux civilisations et de deux doctrines. Les -deux énormes machines, lancées de tout leur poids et de toute leur -vitesse, s'étaient rencontrées face à face, non par hasard, mais par -fatalité. Un âge entier de littérature et de philosophie avait amassé -la houille qui remplissait leurs flancs et construit la voie qui -dirigeait leur course. Dans ce tonnerre du choc, parmi ces -bouillonnements de la vapeur ruisselante et brûlante, dans ces flammes -rouges qui grincent autour des cuivres et tourbillonnent en grondant -jusqu'au ciel, un spectateur attentif découvre encore l'espèce et -l'accumulation de la force qui à fourni à un tel élan, disloqué de -telles cuirasses et jonché le sol de pareils débris. - -[Note 337: Lord Heathfield, the Earl of Mansfield, Major Stringer -Lawrence, lord Ashburton, lord Edgecombe, etc.] - -[Note 338: Burke, _Reflexions on the French Revolution_, 1790. - -Because half a dozen grasshoppers under a fern make the field ring -with their importunate chink, while thousands of great cattle reposed -beneath the shadow of the British oak, chew the cud and are silent, -pray, do not imagine that those who make the noise are the only -inhabitants of the field; that of course they are many in number; or -that after all they are other that the little shrivelled, meagre, -hopping, though loud and troublesome insects of the hour.] - -[Note 339: Macaulay, _Life of William Pitt_.] - -[Note 340: I almost venture to affirm that not one in a hundred among -us participates in the triumph of the Revolution Society.] - -[Note 341: The very idea of the fabrication of a new government is -enough to fill us with disgust and horror. We wished always to derive -all we possess as an inheritance from our forefathers.... (We claim) -our franchises not as the rights of men, but as the rights of -Englishmen.] - -[Note 342: Burke, _Appeal from the new to the old whigs_. - -We have not been drawn and trussed in order that we may be filled, -like stuffed birds in a museum, with chaff and rags and paltry blurred -shreds of papers about the rights of men.] - -[Note 343: We fear God, we look up with awe to kings, with affection -to parliaments, with duty to magistrates, with reverence to priests, -and with respect to nobility.] - -[Note 344: There is not one public man in this kingdom who does not -reprobate the dishonest, perfidious and cruel confiscation which the -national assembly has been compelled to make.... Church and state are -ideas inseparable in our minds.... Our education is in a manner wholly -in the hands of ecclesiastics, and in all stages, from infancy to -manhood.... They never will suffer the fixed estate of the church to -be converted into a pension, to depend on the treasury.... They made -their church like their nobility, independant. They can see without -pain or grudging an archbishop precede a Duke. They can see a bishop -of Durham or of Winchester in possession of ten thousand a year.] - -[Note 345: Who born within the last forty years has read a word of -Collins, and Toland, and Tindal.... and that whole race who called -themselves free-thinkers? - -We are protestants not from indifference but from zeal. - -Atheism is against not only our reason but our instincts. - -We are resolved to keep an established church, an established -monarchy, an established aristocracy, and an established democracy, -each in the degree it exists, and in no greater.] - -[Note 346: The constitution of a country being once settled upon some -compact, tacit or expressed, there is no power existing of force to -alter it without the breach of the covenant, or the consent of all the -parties.] - -[Note 347: A government of five hundred country attornies and obscure -curates is not good for twenty four millions of men, though it were -chosen by eight and forty millions. - -As to the share of power, authority, direction, which each individual -ought to have in the management of the state, that I must deny to be -amongst the direct original rights of man in civil society.] - -[Note 348: A true natural aristocracy is not a separate interest in -the state or separable from it.... When great multitudes act together -under that discipline of nature, I recognise the people.... When you -separate the common sort of men from their proper chieftains so as to -form them into an adverse army, I no longer know that venerable object -called the people in such a disbanded race of deserters and -vagabonds.] - -[Note 349: A perfect democracy is the most shameless thing in the -world.... and the most fearless. - -By this unprincipled facility of changing the state as often, and as -much and in as many ways as there are floating fancies and fashions, -the whole continuity and chain of the commonwealth would be broken. No -one generation could link with the other. Men would become little -better than the flies of a summer.] - -[Note 350: The metaphysics of an undergraduate and the mathematics of -an exciseman.] - -[Note 351: All the decent drapery of life is to be rudely torn off.... -Now a queen is but a woman, and a woman is but an animal.] - -[Note 352: Learning with its natural protectors and guardians will be -cast into the mire and trodden down under the hoofs of a swinish -multitude.] - -[Note 353: I am satisfied beyond a doubt that the project of turning a -great empire into a vestry or into a collection of vestries, and of -governing it in the spirit of a parochial administration is senseless -and absurd, in any mode, or with any qualifications. I can never be -convinced that the scheme of placing the highest powers of the state -in church-wardens and constables and other such officers, guided by -the prudence of litigious attornies and jew-brokers, and set in action -by shameless women of the lowest condition, by keepers of hotels, -taverns and brothels, by pert apprentices, by clerks, shop-boys, -hairdressers, fiddlers and dancers of the stage (who in such a -commonwealth as yours will in future overbear, as already they have -overborne, the sober incapacity of dull uninstructed men, of useful -but laborious occupations) can never be put into any shape, that might -not be both disgraceful and destructive.] - -[Note 354: If monarchy should ever obtain an entire ascendancy in -France, it will probably be.... the most completely arbitrary power -that has ever appeared on earth. - -France will be governed by the agitators in corporations, by societies -in the towns formed of directors of assignats.... attornies, -money-jobbers, speculators and adventurers, composing an ignoble -oligarchy founded on the destruction of the crown, the church, the -nobility, and the people.] - -[Note 355: The effect of liberty to individuals is that they may do -what they please.... We ought to see what it will please them to do, -before we risk congratulations which may be soon turned into -complaints.... Strange chaos of levity and ferocity, monstrous -tragi-comic scene.... After I have read the list of the persons and -descriptions elected into the Tiers-État, nothing which they -afterwards did could appear astonishing. Of any practical experience -in the state, not one man was to be found. The best were only men of -theory. The majority was composed of practitioners in the law.... -active chicaners.... obscure provincial advocates, stewards of petty -local juridictions, country attornies, notaries, etc. - -Ce qui choque et inquiète Burke au plus haut degré, c'est qu'on n'y -voyait pas de représentants du _natural landed interest_. - -Encore une phrase, car véritablement cette clairvoyance politique -touche au génie. - -Men are qualified for civil liberty in exact proportion to their -disposition to put moral chains upon their own appetites.... Society -cannot exist unless a controlling power upon will and appetite be -placed somewhere, and the less of it there is within, the more there -must be without. It is ordained in the eternal constitution of things -that men of intemperate minds cannot be free. Their passions forge -their fetters.] - -[Note 356: "The leading features of this government are the abolition -of religion and the abolition of property." (Tome II, 17. _Discours de -Pitt_, 1795.) He desired the house to look at the state of religion in -France and asked them if they would willingly treat with a nation of -atheists. (_Ibid._)] - -[Note 357: _Letter to a noble lord.--Letters on a regicide peace._] - - - - -CHAPITRE IV. - -Addison. - - I. Addison et Swift dans leur siècle. -- En quoi ils se - ressemblent et en quoi ils diffèrent. - - II. L'homme. -- Son éducation et sa culture. -- Ses vers latins. - -- Son voyage en France et en Italie. -- Son _Épître à lord - Halifax_. -- Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son _Dialogue sur - les médailles_. -- Son poëme sur la _Campagne de Blenheim_. -- Sa - douceur et sa bonté. -- Ses succès et son bonheur. - - III. Son sérieux et sa raison. -- Ses études solides et son - observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa pratique - des affaires. -- Noblesse de son caractère et de sa conduite. -- - Élévation de sa morale et de sa religion. -- Comment sa vie et - son caractère ont contribué à l'agrément et à l'utilité de ses - écrits. - - IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre la - vie grossière, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est - pratique, et partant banale et décousue. -- Comment elle s'appuie - sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle a pour but la - satisfaction en ce monde, et le bonheur dans l'autre. -- - Mesquinerie spéculative de sa conception religieuse. -- - Excellence pratique de sa conception religieuse. - - V. L'écrivain. -- Conciliation de la morale et de l'élégance. -- - Quel style convient aux gens du monde. -- Mérites de ce style. -- - Inconvénients de ce style. -- Addison critique. -- Son jugement - sur _Le Paradis perdu_. -- Accord de son art et de sa critique. - -- Limites de la critique et de l'art classiques. -- Ce qui - manque à l'éloquence d'Addison, de l'Anglais et du moraliste. - - VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination sérieuse - et féconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le sentiment - religieux et poétique. -- _Vision de Mirza._ -- Comment le fonds - germanique subsiste sous la culture latine. - - -Dans cette vaste transformation des esprits qui occupe tout le -dix-huitième siècle et donne à l'Angleterre son assiette politique et -morale, deux hommes paraissent, supérieurs dans la politique et la -morale, tous deux écrivains accomplis, les plus accomplis qu'on ait -vus en Angleterre; tous deux organes accrédités d'un parti, maîtres -dans l'art de persuader ou de convaincre; tous deux bornés dans la -philosophie et dans l'art, incapables de considérer les sentiments -d'une façon désintéressée, toujours appliqués à voir dans les choses -des motifs d'approbation ou de blâme; du reste différents jusqu'au -contraste, l'un heureux, bienveillant, aimé, l'autre haï, haineux et -le plus infortuné des hommes; l'un partisan de la liberté et des plus -nobles espérances de l'homme, l'autre avocat du parti rétrograde et -détracteur acharné de la nature humaine; l'un mesuré, délicat, ayant -fourni le modèle des plus solides qualités anglaises, perfectionnées -par la culture continentale; l'autre effréné et terrible, ayant donné -l'exemple des plus âpres instincts anglais, déployés sans limite ni -règle, par tous les ravages et à travers tous les désespoirs. Pour -pénétrer dans l'intérieur de cette civilisation et de ce peuple, il -n'y a pas de meilleur moyen que de s'arrêter avec insistance sur -Swift et sur Addison. - - -I - -«Après une soirée passée avec Addison, dit Steele, j'ai souvent -réfléchi que j'avais eu le plaisir de causer avec un proche parent de -Térence ou de Catulle, qui avait tout leur esprit et tout leur -naturel, et par-dessus eux une invention et un agrément[358] plus -exquis et plus délicieux qu'on ne vit jamais en personne.» Et Pope, -rival d'Addison, et rival aigri, ajoutait: «Sa conversation a quelque -chose de plus charmant que tout ce que j'ai jamais vu en aucun homme.» -Ces mots expriment tout le talent d'Addison; ses écrits sont des -causeries, chefs-d'oeuvre de l'urbanité et de la raison anglaises; -presque tous les détails de son caractère et de sa vie ont contribué à -nourrir cette urbanité et cette raison. - -Dès dix-sept ans, on le rencontre à l'Université d'Oxford, studieux et -calme, amateur de promenades solitaires sous les rangées d'ormes et -parmi les belles prairies qui bordent la rive de la Cherwell. Dans le -fagot épineux de l'éducation scolaire, il choisit la seule fleur, bien -fanée sans doute, la versification latine, mais qui, comparée à -l'érudition, à la théologie, à la logique du temps, est encore une -fleur. Il célèbre en strophes ou en hexamètres la paix de Ryswick ou -le système du docteur Burnet; il compose de petits poëmes ingénieux -sur les marionnettes, sur la guerre des pygmées et des grues; il -apprend à louer et à badiner, en latin, il est vrai, mais avec tant de -succès que ses vers le recommandent aux bienfaits des ministres et -parviennent jusqu'à Boileau. En même temps il se pénètre des poëtes -romains; il les sait par coeur, même les plus affectés, même Claudien -et Prudence; tout à l'heure en Italie les citations vont pleuvoir de -sa plume; de haut en bas, dans tous les coins et sur toutes les faces, -sa mémoire est tapissée de vers latins. On sent qu'il en a l'amour, -qu'il les scande avec volupté, qu'une belle césure le ravit, que -toutes les délicatesses le touchent, que nulle nuance d'art ou -d'émotion ne lui échappe, que son tact littéraire s'est raffiné et -préparé pour goûter toutes les beautés de la pensée et des -expressions. Ce penchant trop longtemps gardé est un signe de petit -esprit, je l'avoue; on ne doit pas passer tant de temps à inventer des -centons; Addison eût mieux fait d'élargir sa connaissance, d'étudier -les prosateurs romains, les lettres grecques, l'antiquité chrétienne, -l'Italie moderne, qu'il ne sait guère. Mais cette culture bornée, en -le laissant moins fort, l'a rendu plus délicat. Il a formé son art en -n'étudiant que les monuments de l'urbanité latine; il a pris le goût -des élégances et de finesses, des réussites et des artifices de style; -il est devenu attentif sur soi, correct, capable de savoir et de -perfectionner sa propre langue. Dans les réminiscences calculées, -dans les allusions heureuses, dans l'esprit discret de ses petits -poëmes, je trouve d'avance plusieurs traits du _Spectator_. - -Au sortir de l'Université, il voyagea longuement dans les deux pays -les plus polis du monde, la France et l'Italie. Il vit à Paris, chez -son ambassadeur, cette régulière et brillante société qui donna le ton -à l'Europe; il visita Boileau, Malebranche, contempla avec une -curiosité un peu malicieuse les révérences des dames fardées et -maniérées de Versailles, la grâce et les civilités presque fades des -gentilshommes beaux parleurs et beaux danseurs. Il s'égaya de nos -façons complimenteuses, et remarqua que chez nous un tailleur et un -cordonnier en s'abordant se félicitaient de l'honneur qu'ils avaient -de se saluer. En Italie, il admira les oeuvres d'art et les loua dans -une épitre[359], dont l'enthousiasme est un peu froid, mais fort bien -écrit[360]. Vous voyez qu'il eut la culture fine qu'on donne -aujourd'hui aux jeunes gens du meilleur monde. Et ce ne furent point -des amusements de badauds ou des tracasseries d'auberge qui -l'occupèrent. Ses chers poëtes latins le suivaient partout; il les -avait relus avant de partir; il récitait leurs vers dans les lieux -dont ils font mention. «Je dois avouer, dit-il, qu'un des principaux -agréments que j'ai rencontrés dans mon voyage a été d'examiner les -diverses descriptions en quelque sorte sur les lieux, de comparer la -figure naturelle de la contrée avec les paysages que les poëtes nous -en ont tracés[361].» Ce sont les plaisirs d'un gourmet en littérature; -rien de plus littéraire et de moins pédant que le récit qu'il en -écrivit au retour[362]. Bientôt cette curiosité raffinée et délicate -le conduisit aux médailles. «Il y a une parenté, dit-il, entre elles -et la poésie,» car elles servent à commenter les anciens auteurs; -telle effigie des Grâces rend visible un vers d'Horace. Et à ce sujet -il écrivit un fort agréable dialogue, choisissant pour personnages des -gens bien élevés, «versés dans les parties les plus polies du savoir, -et qui avaient voyagé dans les contrées les plus civilisées de -l'Europe.» Il mit la scène «sur les bords de la Tamise, parmi les -fraîches brises qui s'élèvent de la rivière et l'aimable mélange -d'ombrages et de sources dont tout le pays abonde[363];» puis, avec -une gaieté tempérée et douce, il s'y moqua des pédants, qui consument -leur vie à disserter sur la toge ou la chaussure romaine, mais indiqua -en homme de goût et d'esprit les services que les médailles peuvent -rendre à l'histoire et aux beaux-arts. Y eut-il jamais une meilleure -éducation pour un lettré homme du monde? Depuis longtemps déjà il -aboutissait à la poésie du monde, je veux dire aux vers corrects de -commande et de compliment. Dans toute société polie on recherche -l'ornement de la pensée; on lui veut de beaux habits rares, brillants, -qui la distinguent des pensées vulgaires, et pour cela on lui impose -la rime, la mesure, l'expression noble; on lui compose un magasin de -termes choisis, de métaphores vérifiées, d'images convenues qui sont -comme une garde-robe aristocratique dont elle doit s'empêtrer et se -parer. Les gens d'esprit y sont tenus d'y faire des vers et dans un -certain style, comme les autres y sont tenus d'y étaler des dentelles -et sur certain patron. Addison revêtit ce costume et le porta avec -correction et avec aisance, passant sans difficulté d'une habitude à -une habitude semblable et des vers latins aux vers anglais. Son -principal morceau, _la Campagne_[364], est un excellent modèle de -style convenable et classique. Chaque vers est plein, achevé en -lui-même, muni d'une antithèse habile, ou d'une bonne épithète, ou -d'une figure abréviative. Les pays y ont leur nom noble: l'Italie -s'appelle l'Ausonie, la mer Noire s'appelle la mer Scythique; il y a -des montagnes de morts et un fracas d'éloquence autorisé par Lucien; -il y a de jolis tours d'adresse oratoire imités d'Ovide; les canons -sont désignés par des périphrases poétiques comme plus tard dans -Delille[365]. Le poëme est une amplification officielle et décorative -semblable à celle que Voltaire arrangea plus tard sur la victoire de -Fontenoy. Addison fit mieux encore: il composa un opéra, une comédie, -une tragédie fort admirée sur la mort de Caton. Ces exercices furent -partout, au siècle dernier, un brevet d'entrée dans le beau style et -dans le beau monde. Au sortir du collége, un jeune homme, du temps de -Voltaire, devait faire sa tragédie, comme aujourd'hui il doit écrire -un article d'économie politique; c'était la preuve alors qu'il pouvait -causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut -raisonner avec les hommes. Il apprenait l'art d'égayer, de toucher, de -parler d'amour; il sortait ainsi des études arides ou spéciales; il -savait choisir parmi les événements et les sentiments ceux qui peuvent -intéresser ou plaire; il était capable de tenir sa place dans la bonne -compagnie, d'y être quelquefois agréable, de n'y être jamais choquant. -Telle est la culture que ces ouvrages ont donnée à Addison; peu -importe qu'ils soient médiocres. Il y a manié les passions, le -comique; il a trouvé dans son opéra quelques peintures vives et -riantes, dans sa tragédie quelques accents nobles ou attendrissants; -il est sorti du raisonnement et de la dissertation pure; il s'est -acquis l'art de rendre la morale sensible et la vérité parlante; il a -su donner une physionomie aux idées, et une physionomie attachante. -Ainsi s'est formé l'écrivain achevé, au contact de l'urbanité antique -et moderne, étrangère et nationale, par le spectacle des beaux-arts, -la pratique du monde et l'étude du style, par le choix continu et -délicat de tout ce qu'il y a d'agréable dans les choses et dans les -hommes, dans la vie et dans l'art. - -Sa politesse a reçu de son caractère un tour et un charme singulier. -Elle n'était pas extérieure, simplement voulue et officielle; elle -venait du fond même. Il était doux et bon, d'une sensibilité fine, -timide même jusqu'à rester muet et paraître lourd en nombreuse -compagnie ou devant des étrangers, ne retrouvant sa verve que devant -des amis intimes, et disant même qu'on ne peut bien causer, sinon à -deux. Il ne pouvait souffrir la discussion âpre; quand l'adversaire -était intraitable, il faisait semblant de l'approuver, et, pour toute -punition, l'enfonçait discrètement dans sa sottise. Il s'écartait -volontiers des contestations politiques; invité à les aborder dans son -_Spectator_, il s'enfermait dans les matières inoffensives et -générales qui peuvent intéresser tout le monde sans choquer personne. -Il eût souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig très-décidé et -très-fidèle, il resta modéré dans la polémique, et dans un temps où -les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner les -vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que -faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. À -Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand -adversaire tombé. Insulté aigrement par Dennis et par Pope, il refusa -d'employer contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua -Pope. Rien de plus touchant, quand on a lu sa vie, que son _Essai sur -la bonté_; on voit que sans s'en douter il parle de lui-même. «Les -plus grands esprits, dit-il, que j'ai rencontrés étaient des hommes -éminents par leur humanité. Il n'y a point de société ni de -conversation qui puisse subsister dans le monde sans bonté ou quelque -autre chose qui en ait l'apparence et en tienne la place; pour cette -raison, les hommes ont été forcés d'inventer une sorte de -bienveillance qui est ce que nous désignons par le mot d'urbanité.» Il -vient ici d'expliquer involontairement sa grâce et son succès. -Quelques lignes plus loin il ajoute: «La bonté naît avec nous; mais la -santé, la prospérité et les bons traitements que nous recevons du -monde contribuent beaucoup à l'entretenir[366].» C'est encore -lui-même qu'il dévoile ici: il fut très-heureux, et son bonheur se -répandit tout autour de lui en sentiments affectueux, en ménagements -soutenus, en gaieté sereine. Dès le collége il est célèbre; ses vers -latins lui donnent une place de _fellow_ à Oxford; il y passe dix ans -parmi des amusements graves et des études qui lui plaisent. Dès -vingt-deux ans, Dryden, le prince de la littérature, le loue -magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres lui font une pension -de trois cents guinées pour achever son éducation et le préparer au -service du public. Au retour de ses voyages, son poëme sur Blenheim le -place au premier rang des whigs. Il devient député, secrétaire en chef -dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire d'État, ministre. Les -haines des partis l'épargnent; dans la défaite universelle des whigs, -il est réélu au Parlement; dans la guerre furieuse des whigs et des -tories, whigs et tories s'assemblent pour applaudir sa tragédie de -_Caton_; les plus cruels pamphlétaires le respectent; son honnêteté, -son talent, semblent élevés d'un commun accord au-dessus des -contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité et les honneurs, -sagement et utilement, parmi les admirations assidues et les -affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent se -rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les -hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si -deux fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune, -il se tient debout sans beaucoup d'effort, par réflexion et -sang-froid, préparé aux événements, acceptant la médiocrité, assis -dans une tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes -sans leur céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt -de révolte secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources -de son talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il -quelque chose de plus engageant que la politesse et l'élégance du -monde, sans la verve factice et les mensonges complimenteurs du monde? -Et chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme -heureux et bon, dont le savoir, le goût, l'esprit ne s'emploient que -pour vous donner du plaisir? - -[Note 358: _Humour._] - -[Note 359: À lord Halifax, 1701.] - -[Note 360: - - Renowned in verse each shady thicket grows - And every stream in heavenly numbers flows... - Where the smooth chisel all its force has shown, - And softened into flesh the rugged stone, - Here pleasing airs my ravisht soul confound - With circling notes and labyrinths of sound.] - -[Note 361: I must confess it was not one of the least entertainments -that I met with in travelling, to examine these several descriptions, -as it were, upon the spot, and to compare the natural face of the -country with the landscapes that the poets have given us of it.] - -[Note 362: _Remarques sur l'Italie._] - -[Note 363: They were all three very well versed in the politer parts -of learning, and had travelled into the most refined nations of -Europe.... - -Their design was to pass away the heat of the summer among the fresh -breezes that rise from the river, and the agreeable mixture of shades -and fountains, in which the whole country naturally abounds.] - -[Note 364: Sur la victoire de Blenheim.] - -[Note 365: - - With floods of gore ... the rivers swell ... - Mountains of dead. - Rows of hollow brass - Tube behind tube the dreadful entrance keep, - Whilst in their wombs ten thousand thunders sleep ... - ... Here shattered walls, like broken rocks, from far - Rise up in hideous views, the guilt of war; - Whilst here the vine o'er hills of ruin climbs - Industrious to conceal great Bourbon's crimes.] - -[Note 366: There is no society or conversation to be kept up in the -world without good-nature or something which must bear its appearance, -and supply its place. For this reason, mankind have been forced to -invent a kind of artificial humanity, which is what we express by the -word good-breeding.... The greatest wits I have conversed with are men -eminent for their humanity.... Good-nature is generally born with us; -health, prosperity, and kind treatment from the world are great -cherishers of it, where they find it.] - - -II - -Ce plaisir vous sera utile. Votre interlocuteur est aussi grave que -poli; il veut et peut vous instruire autant que vous amuser; son -éducation a été aussi solide qu'élégante; il avoue même dans son -_Spectator_ qu'il aime mieux le ton sérieux que le ton plaisant. Il -est naturellement réfléchi, silencieux, attentif. Il a étudié avec une -conscience d'érudit et d'observateur les lettres, les hommes et les -choses. Quand il a voyagé en Italie, ç'a été à la manière anglaise, -notant les différences des moeurs, les particularités du sol, les bons -et mauvais effets des divers gouvernements, s'approvisionnant de -mémoires précis, de documents circonstanciés sur les impôts, les -bâtiments, les minéraux, l'atmosphère, les ports, l'administration, -et je ne sais combien d'autres sujets[367]. Un lord anglais qui passe -en Hollande entre fort bien dans une boutique de fromages pour voir de -ses yeux toutes les parties de la fabrication; il revient, comme -Addison, muni de chiffres exacts, de notes complètes; ces amas de -renseignements vérifiés sont le fondement du sens droit des Anglais. -Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant été tour à tour ou à -la fois journaliste, député, homme d'État, mêlé de coeur et de main à -tous les combats et à toutes les chances des partis. La simple -éducation littéraire ne fait que de jolis causeurs, capables d'orner -ou de publier des idées qu'ils n'ont pas et que les autres leur -fournissent. Si les écrivains veulent inventer, il faut qu'ils -regardent non les livres et les salons, mais les événements et les -hommes; la conversation des gens spéciaux leur est plus utile que -l'étude des périodes parfaites; ils ne penseront par eux-mêmes -qu'autant qu'ils auront vécu ou agi. Addison sut agir et vivre. À lire -ses rapports, ses lettres, ses discussions, on sent que la politique -et le gouvernement lui ont donné la moitié de son esprit. Placer les -gens, manier l'argent, interpréter la loi, démêler les motifs des -hommes, prévoir les altérations de l'opinion publique, être forcé de -juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intérêts présents et -grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des -adversaires, voilà les aliments qui ont nourri sa raison et soutenu -ses entretiens; un tel homme pouvait juger et conseiller l'homme; ses -jugements n'étaient pas des amplifications arrangées par un effort de -tête, mais des observations contrôlées par l'expérience; on pouvait -l'écouter en des sujets moraux, comme on écoute un physicien en des -matières de physique; on le sentait autorisé et on se sentait -instruit. - -Au bout d'un peu de temps on se sentait meilleur car on reconnaissait -en lui dès l'abord une âme singulièrement élevée, très-pure, -préoccupée de l'honnête jusqu'à en faire son souci constant et son -plus cher plaisir. Il aimait naturellement les belles choses, la bonté -et la justice, la science et la liberté. Dès sa première jeunesse, il -s'était joint au parti libéral, et jusqu'au bout il y demeura, -espérant bien de la raison et de la vertu humaines, marquant les -misères où tombent les peuples qui avec leur indépendance abandonnent -leur dignité[368]. Il suivait les hautes découvertes de la physique -nouvelle pour rehausser encore l'idée qu'il avait de l'oeuvre divine. -Il aimait les grandes et graves émotions qui nous révèlent la noblesse -de notre nature et l'infirmité de notre condition. Il employait tout -son talent et tous ses écrits à nous donner le sentiment de ce que -nous valons et de ce que nous devons être. Des deux tragédies qu'il -fit ou médita, l'une était sur la mort de Caton, le plus vertueux des -Romains; l'autre sur celle de Socrate, le plus vertueux des Grecs: -encore, à la fin de la première, il eut un scrupule, et de peur -d'excuser le suicide, il donna à Caton un remords. Son opéra de -_Rosamonde_ s'achève par le conseil de préférer l'amour honnête aux -joies défendues; son _Spectator_, son _Tatler_, son _Guardian_ sont -les sermons d'un prédicateur laïque. Bien plus, il a pratiqué ses -maximes. Lorsqu'il fut dans les emplois, son intégrité resta entière; -il servit les gens, souvent sans les connaître, toujours gratuitement, -refusant les présents même déguisés. Lorsqu'il fut hors des emplois, -sa loyauté resta entière; il persévéra dans ses opinions et dans ses -amitiés, sans aigreur ni bassesse, louant hardiment ses protecteurs -tombés[369], ne craignant pas de s'exposer par là à perdre les seules -ressources qu'il eût encore. Il était noble par nature, et il l'était -aussi par raison. Il jugeait qu'il y a du bon sens à être honnête. Son -premier soin, comme il le dit, était de ranger ses passions «du côté -de la vérité.» Il s'était fait intérieurement un portrait de la -créature raisonnable, et y conformait sa conduite autant par réflexion -que par instinct. Il appuyait chaque vertu sur un ordre de principes -et de preuves. Sa logique nourrissait sa morale, et la rectitude de -son esprit achevait la droiture de son coeur. Sa religion, tout -anglaise, était pareille. Il appuyait sa foi sur une suite régulière -de discussions historiques[370]; il établissait l'existence de Dieu -par une suite régulière d'inductions morales; la démonstration -minutieuse et solide était partout le guide et l'auteur de ses -croyances et de ses émotions. Ainsi disposé, il aimait à concevoir -Dieu comme le chef raisonnable du monde; il transformait les accidents -et les nécessités en calculs et en directions; il voyait l'ordre et la -Providence dans le conflit des choses, et sentait autour de lui la -sagesse qu'il tâchait de mettre en lui-même. Il se confiait en Dieu, -comme un être bon et juste qui se sent aux mains d'un être juste et -bon; il vivait volontiers dans sa pensée et en sa présence, et -songeait à l'avenir inconnu qui doit achever la nature humaine et -accomplir l'ordre moral. Quand vint la fin, il repassa sa vie et se -trouva on ne sait quel tort envers Gay; ce tort était bien léger sans -doute, puisque Gay ne le soupçonnait pas. Addison le pria de venir -auprès de son lit, et lui demanda pardon. Au moment de mourir, il -voulut encore être utile, et fit approcher lord Warwick, son -beau-fils, dont la légèreté l'avait inquiété plus d'une fois. Il -était si faible que d'abord il ne put parler. Le jeune, homme, après -avoir attendu un instant, lui dit: «Cher Monsieur, vous m'avez fait -demander; je crois, j'espère que vous avez quelques commandements à me -donner; je les tiendrai pour sacrés.» Le mourant, avec un effort, lui -serra la main et répondit doucement: «Voyez dans quelle paix un -chrétien peut mourir.» Un instant après, il expira. - -[Note 367: Voir, par exemple, son chapitre sur la République de -Saint-Marin.] - -[Note 368: _Épitre à Halifax._ - - O liberty, thou Goddess heavenly bright, - Profuse of bliss, and pregnant with delight, - Eternal pleasures in thy presence reign, - And smiling plenty leads thy wanton train.... - 'Tis liberty that crowns Britannia's isle, - And makes her barren rocks and her bleak mountains smile. - -Sur la république de Saint-Marin: - -Nothing can be a greater instance of the natural love that mankind has -for liberty and of their aversion to an arbitrary government, than -such a savage mountain covered with people, and the Campania of Rome, -which lies in the same country, almost destitute of inhabitants. - - (_Remarks on Italy_, Ed. Hurd, tome I, 406.)] - -[Note 369: Par exemple, Halifax.] - -[Note 370: _Défense du christianisme._] - - -III - -«La grande et l'unique fin de ces considérations, dit Addison dans un -numéro du _Spectator_, est de bannir le vice et l'ignorance du -territoire de la Grande-Bretagne[371].» Et il tient parole. Ses -journaux sont tout moraux, conseils aux familles, réprimandes aux -femmes légères, portrait de l'honnête homme, remèdes contre les -passions, réflexions sur Dieu, la religion, la vie future. Je ne sais -pas, ou plutôt je sais très-bien, quel succès aurait en France une -gazette de sermons. En Angleterre, il fut extraordinaire, égal à celui -des plus heureux romanciers modernes. Dans le désastre de toutes les -Revues ruinées par l'impôt de la presse, le _Spectator_ doubla son -prix et resta debout. C'est qu'il offrait aux Anglais la peinture de -la raison anglaise; le talent et la doctrine se trouvaient conformes -aux besoins du siècle et du pays. - -Essayons de décrire cette raison qui peu à peu s'est dégagée du -puritanisme et de sa rigidité, de la Restauration et de son carnaval. -En même temps que la religion et l'État, l'esprit atteint son -équilibre. Il conçoit la règle et discipline sa conduite; il s'écarte -de la vie excessive et s'établit dans la vie sensée; il fuit la vie -corporelle et prescrit la vie morale. Addison rejette avec dédain la -grosse joie physique, le plaisir brutal du bruit et du mouvement[372]. -«Est-il possible,» dit-il en parlant des farces et des assauts de -grimaces, «que la nature humaine se réjouisse de sa honte, prenne -plaisir à voir sa propre figure tournée en ridicule et travestie en -des formes qui excitent l'horreur et l'aversion? Il y a quelque chose -de bas et d'immoral à pouvoir supporter une telle vue[373].» À plus -forte raison s'élève-t-il contre la licence sans naïveté et la -débauche systématique qui fut le goût et l'opprobre de la -Restauration. Il écrit des articles entiers contre les jeunes gens à -la mode, «sorte de vermine» qui remplit Londres de ses bâtards; contre -les séducteurs de profession, qui sont les «chevaliers errants» du -vice. «Quand des gens de rang et d'importance emploient leur vie à -ces pratiques et à ces poursuites criminelles, ils devraient -considérer qu'il n'y a point d'homme si bas par sa condition et sa -naissance au-dessous duquel leur infamie ne les dégrade[374].» Il -raille sévèrement les femmes qui s'exposent aux tentations et qu'il -appelle des salamandres: «Une salamandre est une sorte d'héroïne de -chasteté qui marche sur le feu et vit au milieu des flammes sans être -brûlée. Elle reçoit auprès de son lit un homme qui vient lui faire -visite, joue avec lui toute une après-midi au piquet, se promène avec -lui deux ou trois heures au clair de la lune, devient familière avec -un étranger dès la première vue, et n'a pas l'étroitesse d'esprit de -regarder si la personne à qui elle parle a des culottes ou des -jupons[375].» Il combat en prédicateur l'usage des robes décolletées, -et redemande gravement la chemisette et la décence des anciens jours: -«La modestie donne à la jeune fille une beauté plus grande que la -fleur de la jeunesse, répand sur l'épouse la dignité d'une matrone, -et rétablit la veuve dans sa virginité[376].» Vous trouverez plus loin -des semonces sur les mascarades qui finissent en rendez-vous; des -préceptes sur le nombre de verres qu'on peut boire et des plats qu'on -peut manger; des condamnations contre les libertins professeurs -d'irréligion et de scandale; toutes maximes aujourd'hui un peu plates, -mais nouvelles et utiles, parce que Wycherley et Rochester avaient mis -les maximes contraires en pratique et en crédit. La débauche passait -pour française et de bel air; c'est pourquoi Addison proscrit par -surcroît toutes les frivolités françaises. Il se moque des femmes qui -reçoivent les visiteurs à leur toilette et parlent haut au théâtre. -«Rien ne les expose à de plus grands dangers que cette gaieté et cette -vivacité d'humeur. La conversation et les manières des Français -travaillent à rendre le sexe plus frivole ou (comme il leur plaît de -l'appeler) plus éveillé que ne le permettent la vertu et la -discrétion. Au contraire, le souci de toute femme honnête et sage doit -être d'empêcher que son enjouement ne dégénère en légèreté[377].» -Vous voyez déjà dans ces reproches le portrait de la ménagère sensée, -de l'honnête épouse anglaise, sédentaire et grave, tout occupée de son -mari et de ses enfants. Addison revient à vingt reprises contre les -manéges, les jolies enfances affectées, la coquetterie, les futilités -des dames. Il ne peut souffrir les habitudes évaporées ou oisives. Il -abonde en épigrammes développées contre les galanteries, les toilettes -exagérées, les visites vaines[378]. Il écrit le journal satirique de -l'homme qui va au club, apprend les nouvelles, bâille, regarde le -baromètre, et croit son temps bien rempli. Il juge que notre temps est -un capital, nos occupations des devoirs et notre vie une affaire. - -Rien qu'une affaire. S'il se tient au-dessus de la vie sensuelle, il -reste au-dessous de la vie philosophique. Sa morale, tout anglaise, se -traîne toujours terre à terre, parmi les lieux communs, sans découvrir -des principes, sans serrer des déductions. Les hautes et fines parties -de l'esprit lui manquent. Il donne aux gens des conseils applicables, -quelque consigne bien claire, justifiée par les événements d'hier, -utile pour la journée de demain. Il remarque que les pères ne doivent -point être inflexibles et que souvent ils se repentent lorsqu'ils ont -poussé leurs enfants au désespoir. Il découvre que les mauvais livres -sont pernicieux, parce que leur durée porte leur venin jusqu'aux -générations futures. Il console une femme qui a perdu son fiancé en -lui représentant les infortunes de tant d'autres personnes qui -souffrent en ce moment de plus grands maux. Son _Spectator_ n'est -qu'un manuel de l'honnête homme et ressemble souvent au _Parfait -notaire_. C'est qu'il est tout pratique, occupé non à nous distraire, -mais à nous corriger. Le consciencieux protestant, nourri de -dissertations et de morale, demande un moniteur effectif, un guide; il -veut que sa lecture profite à sa conduite et que son journal lui -suggère une résolution. À ce titre Addison prend des motifs partout. -Il songe à la vie future, mais il n'oublie pas la vie présente; il -appuie la vertu sur l'intérêt bien entendu. Il ne pousse à bout aucun -principe; il les accepte tous, tels qu'on les trouve dans le domaine -public, d'après leur bonté visible, ne tirant que leurs premières -conséquences, évitant la puissante pression logique qui gâte tout, -parce qu'elle exprime trop. Regardez-le établir une maxime, par -exemple nous recommander la constance; ses motifs sont de toute sorte -et pêle-mêle: d'abord l'inconstance nous expose aux mépris; ensuite -elle nous met dans une inquiétude perpétuelle; en outre, elle nous -empêche le plus souvent d'atteindre notre but; d'ailleurs elle est le -grand trait de la condition humaine et mortelle: enfin elle est ce -qu'il y a de plus contraire à la nature immuable de Dieu qui doit être -notre modèle. Le tout est illustré à la fin par une citation de Dryden -et des vers d'Horace. Ce mélange et ce décousu peignent bien l'esprit -ordinaire qui reste au niveau de son auditoire, et l'esprit pratique -qui sait maîtriser son auditoire. Addison persuade le public, parce -qu'il puise aux sources publiques de croyance. Il est puissant parce -qu'il est vulgaire, et utile parce qu'il est étroit. - -Figurez-vous maintenant cet esprit moyen par excellence, tout occupé à -découvrir de bons motifs d'action. Quel personnage réfléchi, toujours -égal et digne! Comme il est muni de résolutions et de maximes! Tout ce -qui est verve, instinct, inspiration, caprice, est en lui aboli ou -discipliné. Il n'y a point de cas qui le surprenne ou l'emporte. Il -est toujours préparé et à l'abri. Il l'est si bien qu'il semble un -automate. Le raisonnement l'a figé et envahi. Voyez, par exemple, de -quel style il nous met en garde contre l'hypocrisie involontaire, -annonçant, expliquant, distinguant les moyens en ordinaires et en -extraordinaires, se traînant en exordes, en préparations, en exposés -de méthodes, en commémorations de la sainte Écriture[379]. Après six -lignes de cette morale, un Français irait prendre l'air dans la rue. -Que ferait-il, bon Dieu! si pour l'exciter à la piété on -l'avertissait[380] que l'omniscience et l'omniprésence de Dieu nous -fournissent trois sortes de motifs, et si on lui développait -démonstrativement ces trois sortes, la première, la seconde et la -troisième? Mettre partout le calcul, arriver avec des poids et des -chiffres au milieu des passions vivantes, les étiqueter, les classer -comme des ballots, annoncer au public que l'inventaire est fait, le -mener, comptes en main et par la seule vertu de la statistique, du -côté de l'honneur et du devoir, voilà la morale chez Addison et en -Angleterre. C'est une sorte de bon sens commercial appliqué aux -intérêts de l'âme; un prédicateur là-bas n'est qu'un économiste en -rabat, qui traite de la conscience comme des farines, et réfute le -vice comme les prohibitions. - -Rien de sublime ni de chimérique dans le but qu'il nous propose; tout -y est pratique, c'est-à-dire bourgeois et sensé; il s'agit «d'être à -l'aise ici-bas, et heureux plus tard[381].» _To be easy_, mot -intraduisible, tout anglais, qui signifie l'état confortable de l'âme, -état moyen de satisfaction calme, d'action approuvée et de conscience -sereine. Addison le compose de travail et de fonctions viriles -soigneusement et régulièrement accomplies. Il faut voir avec quelle -complaisance il peint dans sir Roger et dans le Freeholder les sérieux -contentements du citoyen et du propriétaire: «J'ai choisi ce titre de -franc-tenancier, dit-il, parce qu'il est celui dont je me glorifie le -plus, et qui rappelle le plus efficacement en mon esprit le bonheur du -gouvernement sous lequel je vis. Comme franc-tenancier anglais, je -n'hésiterais pas à prendre le pas sur un marquis français, et quand je -vois un de mes compatriotes s'amuser dans son petit jardin à choux, je -le regarde instinctivement comme un plus grand personnage que le -propriétaire du plus riche vignoble en Champagne.... Il y a un plaisir -indicible à appeler une chose sa propriété. Une terre franche, quand -elle ne se composerait que de neige et de glace, rend son maître -heureux de sa possession et résolu pour sa défense.... Je me considère -comme un de ceux qui donnent leur consentement à toutes les lois qui -passent. Un franc-tenancier, par la vertu de l'élection, n'est éloigné -que d'un degré du législateur, et par cette raison doit se lever pour -la défense des lois qui sont jusqu'à un certain point son -ouvrage[382].» Ce sont là tous les sentiments anglais, composés de -calcul et d'orgueil, énergiques et austères, et ce portrait s'achève -par celui de l'homme marié: «Rien n'est plus agréable au coeur de -l'homme que le pouvoir ou la domination, et je me trouve largement -partagé à cet égard, à titre de père de famille. Je suis -perpétuellement occupé à donner des ordres, à prescrire des devoirs, -à écouter des parties, à administrer la justice, à distribuer des -récompenses et des punitions. Bref, je regarde ma famille comme un -État patriarcal où je suis, à la fois roi et prêtre.... Quand je vois -mon petit peuple devant moi, je me réjouis d'avoir fourni des -accroissements à mon espèce, à mon pays, à ma religion, en produisant -un tel nombre de créatures raisonnables, de citoyens et de chrétiens. -Je suis content de me voir ainsi perpétué; et comme il n'y a point de -production comparable à celle d'une créature humaine, je suis plus -fier d'avoir été l'occasion de dix productions aussi glorieuses, que -si j'avais bâti à mes frais cent pyramides ou publié cent volumes du -plus bel esprit et de la plus belle science[383].» Si maintenant vous -prenez l'homme hors de sa terre et de son ménage, seul à seul avec -lui-même, dans les moments d'oisiveté ou de rêverie, vous le trouverez -aussi positif. Il observe pour former sa raison et celle des autres; -il s'approvisionne de morale; il veut tirer le meilleur parti de -lui-même et de la vie. C'est pourquoi il songe à la mort. L'homme du -Nord porte volontiers sa pensée vers la dissolution finale et l'obscur -avenir. Addison choisit souvent pour lieu de promenade la sombre -abbaye de Westminster, pleine de tombes. «Il se plaît à regarder les -fosses qu'on creuse et les fragments d'os et de crânes que roule -chaque pelletée de terre,» et considérant la multitude d'hommes de -toute espèce qui maintenant confondus sous les pieds ne font plus -qu'une poussière, il pense au grand jour où tous les mortels, -contemporains, apparaîtront ensemble[384]» devant le juge, pour entrer -dans l'éternité heureuse ou malheureuse qui les attend. Et tout de -suite son émotion se transforme en méditations profitables. Au fond de -sa morale est une balance qui pèse des quantités de bonheur. Il -s'excite par des comparaisons mathématiques à préférer l'avenir au -présent. Il essaye de se représenter, par des amas de chiffres, la -disproportion de notre courte durée et de l'éternité infinie. Ainsi -naît cette religion, oeuvre du tempérament mélancolique et de la -logique acquise, où l'homme, sorte de Hamlet calculateur, aspire à -l'idéal en s'arrangeant une bonne affaire et soutient ses sentiments -de poëte par des additions de financier. - -En pareil sujet, ces habitudes choquent. Il ne faut pas vouloir trop -définir et prouver Dieu; la religion est plutôt une affaire de -sentiment que de science; on la compromet quand on exige d'elle des -démonstrations trop rigoureuses et des dogmes trop précis. C'est le -coeur qui voit le ciel; si vous voulez m'y faire croire, comme vous me -faites croire aux antipodes par des récits et des vraisemblances -géographiques, j'y croirai mal ou je n'y croirai point. Addison n'a -guère que des arguments de collége ou d'édification assez semblables à -ceux de l'abbé Pluche, qui laissent les objections entrer par toutes -leurs fentes, et qu'il ne faut prendre que comme des exercices de -dialectique ou comme des sources d'émotion. Joignez-y des motifs -d'intérêt et des calculs de prudence qui peuvent faire des recrues, -mais non des convertis: voilà ses preuves. On trouve un fonds de -grossièreté dans cette façon de traiter les choses divines, et on aime -encore moins l'exactitude avec laquelle il explique Dieu, le réduisant -à n'être qu'un homme agrandi. Cette netteté et cette étroitesse vont -jusqu'à décrire le ciel. «Il est un endroit où la Divinité se dévoile -par une gloire supérieure et visible. C'est là que, selon l'Écriture, -les hiérarchies célestes et les légions innombrables des anges -entourent perpétuellement le trône de Dieu de leurs alleluias et de -leurs hymnes de gloire.... Avec quel art doit être élevé le trône de -Dieu! Combien grande doit être la majesté d'un lieu où tout l'art de -la création a été employé et que Dieu a choisi pour se manifester de -la façon la plus magnifique! Quelle doit être cette architecture -élevée par la puissance infinie, sous la direction de la sagesse -infinie[385]!» De plus, l'endroit doit être très-grand, et on y fait -de la musique; c'est un beau palais: probablement, n'est-ce pas, il y -a des anti-chambres? C'en est assez, je n'y veux point aller.--La même -précision littérale et lourde lui fait rechercher quelle espèce de -bonheur auront les élus[386]. Ils seront admis dans les conseils de la -Providence et comprendront toutes ses démarches «depuis le -commencement jusqu'à la fin des temps.» De plus «il y a certainement -dans les esprits une faculté par laquelle ils se perçoivent les uns -les autres, comme nos sens font des objets matériels, et il n'est pas -douteux que nos âmes, quand elles seront délivrées de leurs corps ou -placées dans des corps glorieux, pourront par cette faculté, en -quelque partie de l'espace qu'elles résident, apercevoir toujours la -présence divine[387].» Vous répugnez à cette philosophie si basse. Un -mot d'Addison va la justifier et vous la faire entendre: «L'affaire du -genre humain dans cette vie, dit-il, est bien plutôt d'agir que de -savoir[388].» Or, une pareille philosophie est aussi utile dans -l'action que plate dans la science. Toutes ses fautes en spéculation -deviennent des mérites en pratique. Elle suit terre à terre la -religion positive[389]: quel appui pour elle que l'autorité d'une -tradition ancienne, d'une institution nationale, d'un clergé établi, -de cérémonies visibles, d'habitudes journalières! Elle emploie pour -arguments l'utilité publique, l'exemple des grands hommes, la grosse -logique, l'interprétation littérale et les textes palpables; quel -meilleur moyen de gouverner la foule que de rabaisser les preuves -jusqu'à la vulgarité de son intelligence et de ses besoins! Elle -humanise Dieu: n'est-ce pas la seule voie de le faire entendre? Elle -définit presque sensiblement la vie future: n'est-ce pas la seule voie -pour la faire désirer? La poésie des grandes inductions philosophiques -est faible auprès de la persuasion intime enracinée par tant de -descriptions positives et détaillées. Ainsi naît la piété active, et -la religion ainsi faite double la trempe du ressort moral. Celle -d'Addison est belle, tant elle est forte. L'énergie du sentiment sauve -les misères du dogme. Sous ses dissertations on sent qu'il est ému; -les minuties, la pédanterie disparaissent. On ne voit plus en lui -qu'une âme pénétrée jusqu'au fond d'adoration et de respect; ce n'est -plus un prédicateur qui aligne les attributs de Dieu et fait son -métier de bon logicien: c'est un homme qui naturellement et par sa -seule pente revient devant un spectacle auguste, en parcourt avec -vénération tous les aspects, et ne le quitte que le coeur renouvelé ou -confondu. Il n'y a pas jusqu'à des prescriptions de catéchisme que la -sincérité de ses émotions ne rende respectables. Il demande des jours -fixes de dévotion et de méditation qui puissent régulièrement nous -rappeler à la pensée de notre Créateur et de notre foi. Il insère des -prières dans ses feuilletons. Il interdit les jurons en nous -recommandant d'avoir perpétuellement présente l'idée du souverain -Maître. «Cet hommage habituel bannirait d'entre nous l'impiété à la -mode qui consiste à employer son nom dans les occasions les plus -triviales.... Ce serait un affront pour la raison que de mettre en -lumière l'horreur et le sacrilége d'une telle pratique[390].» Un -Français, au premier mot, entendant qu'on lui défend de jurer, rirait -peut-être: à ses yeux, c'est là une affaire de bon goût, non de -morale. Mais s'il entendait Addison lui-même prononcer ce que je viens -de traduire, il ne rirait plus. - -[Note 371: The great and only end of these speculations is to banish -vice and ignorance out of the territories of Great Britain.] - -[Note 372: I would leave it to the consideration of those who are the -patrons of this monstrous trial of skill, whether or no they are not -guilty, in some measure, of an affront to their species, in treating -after this manner the Human Face Divine. - - (_Spectator_, nº 173.)] - -[Note 373: Is it possible that human nature can rejoice in its -disgrace, and take pleasure in seeing its own figure turned to -ridicule, and distorted into forms that raise horror and aversion? -There is something disingenuous and immoral in the being able to bear -such a sight. - - (_Tatler_, nº 108.)] - -[Note 374: When men of rank and figure pass away their lives in these -criminal pursuits and practices, they ought to consider that they -render themselves more vile and despicable than any innocent man can -be, whatever low station his fortune or birth have placed him in. - - (_Guardian_, nº 123.)] - -[Note 375: A salamander is a kind of heroine in chastity, that treads -upon fire, and lives in the midst of flames, without being hurt. A -salamander knows no distinction of sex in those she converses with, -grows familiar with a stranger at first sight, and is not so -narrow-spirited as to observe whether the person she talks to be in -breeches or in petticoats. She admits a male visitant to her bed-side, -plays with him a whole afternoon at picquette, walks with him two or -three hours by moon-light. - - (_Spectator_, nº 198.)] - -[Note 376: To prevent these saucy familiar glances, I would entreat my -gentle readers to sew on their tuckers again, to retrieve the modesty -of their characters, and not to imitate the nakedness but the -innocence of their mother Eve. - -In short, modesty gives the maid greater beauty than even the bloom of -youth; it bestows on the wife the dignity of the matron and reinstates -the widow in her virginity. - - (_Guardian_, nº 100, et _Spectator_, n{os} 204 et 224.)] - -[Note 377: There is nothing that exposes a woman to greater dangers -than that gaiety and airiness of temper, which are natural to most of -the sex. It should be therefore the concern of every wise and virtuous -woman to keep this sprightliness from degenerating into levity. On the -contrary the whole discourse and behaviour of the French is to make -the sex more fantastical, or (as they are pleased to term it) more -awakened than is consistent either with virtue or discretion. -(_Spectator_, nº 45.)] - -[Note 378: _Spectator_, 317 et 323.] - -[Note 379: _Spectator_, 397.] - -[Note 380: _Ibid._, 571.] - -[Note 381: To be easy here and happy afterwards.] - -[Note 382: I have rather chosen this title than another, because it is -what I most glory in, and most effectually calls to my mind the -happiness of that government under which I live. As a British -freeholder, I should not scruple taking place of a French Marquis; and -when I see one of my countrymen amusing himself in his little -cabbage-garden, I naturally look upon him as a greater person than the -owner of the richest vineyard in Champagne.... There is an unspeakable -pleasure in calling anything one's own. A Freehold, though it be but -in ice and snow, will make the owner pleased in the possession and -stout in the defence of it.... I consider myself as one who give my -consent to every law which passes.... A freeholder is but one remove -from a legislator, and for that reason ought to stand up in the -defence of those laws which are in some degree of his own making. - - (_Freeholder_, nº 1.)] - -[Note 383: Nothing is more gratifying to the mind of man than power or -dominion; and this I think myself amply possessed of, as I am the -father of a family. I am perpetually taken up in giving out orders, in -prescribing duties, in hearing parties, in administering justice, and -in distributing rewards and punishments.... I look upon my family as a -patriarchal sovereignty in which I am myself both king and priest.... -When I see my little troop before me, I rejoice in the additions I -have made to my species, to my country, to my religion, in having -produced such a number of reasonable creatures, citizens, and -christians. I am pleased to see myself thus perpetuated; and as there -is no production comparable to that of a human creature, I am more -proud of having been the occasion of ten such glorious productions, -than if I had built a hundred pyramids at my own expense, or published -as many volumes of the finest wit and learning. - - (_Spectator_, nº 500.)] - -[Note 384: Upon my going into the church I entertained myself with the -digging of a grave, and saw in every shovelful of it that was thrown -up the fragment of a bone or skull intermixt with a kind of mouldering -earth, that some time or other, had a place in the composition of a -human body.... I consider that great day when we shall all of us be -contemporaries and make our appearance together. (_Spectator_, n{os} -26 et 575.)] - -[Note 385: Though the Deity be thus essentially present through all -the immensity of space, there is one part of it in which he discovers -himself in a most transcendent and visible glory.... It is here where -the glorified body of our Saviour resides, and where all the celestial -hierarchies and the innumerable hosts of angels are represented as -perpetually surrounding the seat of God with hallelujahs and hymns of -praise.... With how much skill must the throne of God be erected!... -How great must be the majesty of that place, where the whole art of -creation has been employed, and where God has chosen to show himself -in the most magnificent manner! What must be the architecture of -infinite power under the direction of infinite wisdom! - - (_Spectator_, n{os} 580 et 531.)] - -[Note 386: _Spectator_, 237, 571, 600.] - -[Note 387: There is doubtless a faculty in spirits by which they -apprehend one another, as our senses do material objects, and there is -no doubt but our souls, when they are disembodied, or placed in -glorified bodies, will, by this faculty, in whatever part of space -they reside, be always sensible of the Divine Presence. - - (_Spectator_, n{os} 571, 237 et 600.)] - -[Note 388: The business of mankind in this life is rather to act than -to know.] - -[Note 389: Tatler, 257.] - -[Note 390: Such an habitual homage to the Supreme Being would in a -particular manner banish from among us that prevailing impiety of -using his name on the most trivial occasions.... What can we think of -those who make use of so tremendous a name in the ordinary expressions -of their anger, mirth, and most impertinent passions? Of those who -admit it into the most familiar questions and assertions, ludicrous -phrases and works of humour? Not to mention those who violate it by -solemn perjuries? It would be an affront to reason, to endeavour to -set forth the horror and profaneness of such a practice. - - (_Spectator_, nº 535.)] - - -IV - -Ce n'est pas une petite affaire que de mettre la morale à la mode. -Addison l'y mit, et elle y resta. Auparavant les gens honnêtes -n'étaient point polis, et les gens polis n'étaient point honnêtes; la -piété était fanatique et l'urbanité débauchée; dans les moeurs, comme -dans les lettres, on ne rencontrait que des puritains ou des -libertins. Pour la première fois, Addison réconcilia le vertu avec -l'élégance, enseigna le devoir en style accompli, et mit l'agrément au -service de la raison. - -«On rapporte de Socrate, dit-il, qu'il fit descendre la philosophie du -ciel pour la loger parmi les hommes. Mon ambition sera qu'on dise de -moi que j'ai fait sortir la philosophie des cabinets et des -bibliothèques, des écoles et des colléges, pour l'installer dans les -clubs et dans les assemblées, aux tables à thé et aux cafés. Ainsi je -recommande fort particulièrement mes méditations à toutes les -familles bien réglées, qui chaque matin réservent une heure au -déjeuner de thé, pain et beurre, les engageant, pour leur bien, à se -faire servir ponctuellement cette feuille, comme un appendice des -cuillers et du plateau[391].» Vous voyez ici un demi-sourire; une -petite ironie est venue tempérer l'idée sérieuse; c'est l'accent d'un -homme poli qui au premier signe d'ennui tourne, s'égaye, même à ses -dépens, finement, et veut plaire. C'est partout l'accent d'Addison. - -Que d'art il faut pour plaire! D'abord l'art de se faire entendre, du -premier coup, toujours, jusqu'au fond, sans peine pour le lecteur, -sans réflexion, sans attention! Figurez-vous des hommes du monde qui -lisent une page entre deux bouchées de gâteau[392], des dames qui -interrompent une phrase pour demander l'heure du bal: trois mots -spéciaux ou savants leur feraient jeter le journal. Ils ne veulent que -des termes clairs, de l'usage commun, où l'esprit entre de prime-saut -comme dans les sentiers de la causerie ordinaire; en effet, pour eux, -la lecture n'est qu'une causerie et meilleure que l'autre. Car le -monde choisi raffine le langage. Il ne souffre point les hasards ni -les à-peu-près de l'improvisation et de l'inexpérience. Il exige la -science du style comme la science des façons. Il veut des mots exacts -qui expriment les fines nuances de la pensée, et des mots mesurés qui -écartent les impressions choquantes ou extrêmes. Il souhaite des -phrases développées qui, lui présentant la même idée sous plusieurs -faces, l'impriment aisément dans son esprit distrait. Il demande des -alliances de mots qui, présentant une idée connue sous une forme -piquante, l'enfoncent vivement dans son imagination distraite. Addison -lui donne tout ce qu'il désire; ses écrits sont la pure source du -style classique; jamais en Angleterre on n'a parlé de meilleur ton. -Les ornements y abondent, et jamais la rhétorique n'y a part. Partout -de justes oppositions qui ne servent qu'à la clarté et ne sont point -trop prolongées; d'heureuses expressions aisément trouvées qui donnent -aux choses un tour ingénieux et nouveau; des périodes harmonieuses où -les sons coulent les uns dans les autres avec la diversité et la -douceur d'un ruisseau calme; une veine féconde d'inventions et -d'images où luit la plus aimable ironie. Pardonnez au traducteur qui -essaye d'en donner un exemple dans cette moqueuse peinture du poëte et -de ses libertés: «Il n'est pas contraint d'accompagner la Nature dans -la lente démarche qui la mène d'une saison à l'autre, ou de suivre sa -conduite dans la production successive des plantes et des fleurs. Il -peut accumuler dans sa description toutes les beautés du printemps et -de l'automne, et, pour être plus agréable, mettre tous les mois à -contribution. Ses rosiers, ses chèvrefeuilles, ses jasmins fleuriront -ensemble, et ses plates-bandes se couvriront en même temps -d'amarantes, de violettes et de lis. Chez lui le sol n'est point -réduit à certaines sortes de plantes; il convient également au chêne -et au myrte, et s'accommode de lui-même aux produits de tous les -climats. Ses orangers peuvent y croître sauvages; il y aura des myrtes -dans chaque haie; s'il trouve bon d'avoir un bosquet d'aromates, il se -procurera en un moment assez de soleil pour le voir lever. Si tout -cela n'est point assez pour lui arranger un paysage agréable, il peut -faire des espèces de fleurs nouvelles, aux parfums plus riches, aux -couleurs plus puissantes que toutes celles qui croissent dans les -jardins de la nature. Ses concerts d'oiseaux peuvent être aussi riches -et aussi harmonieux, ses bois aussi épais et aussi sombres qu'il le -désire. Une vaste perspective lui coûte aussi peu qu'une petite; il -peut aussi aisément lancer ses cascades sur un précipice haut d'un -demi-mille que sur un rocher de dix toises. Il a les vents à son -choix, et peut conduire les cours sinueux de ses rivières par tous les -détours variés qui charmeront le mieux l'imagination du -lecteur[393].» Je trouve qu'Addison profite ici des droits qu'il -accorde, et s'amuse, en nous expliquant comment on peut nous amuser. -Tel est le ton charmant du monde. En lisant ces essais, on l'imagine -encore plus aimable qu'il n'est; nulle prétention; jamais d'efforts; -des ménagements infinis qu'on emploie sans le vouloir et qu'on obtient -sans les demander; le don d'être enjoué et agréable; un badinage fin, -des railleries sans aigreur, une gaieté soutenue; l'art de prendre en -toute chose la fleur la plus épanouie et la plus fraîche, et de la -respirer sans la froisser ni la ternir; la science, la politique, -l'expérience, la morale apportant leurs plus beaux fruits, les parant, -les offrant au moment choisi, promptes à se retirer dès que la -conversation les a goûtés et avant qu'elle ne s'en lasse; les dames -placées au premier rang[394], arbitres des délicatesses, entourées -d'hommages, achevant la politesse des hommes et l'éclat du monde par -l'attrait de leurs toilettes, la finesse de leur esprit et la grâce de -leurs sourires: voilà le spectacle intérieur où l'écrivain s'est formé -et s'est complu. - -[Note 391: It was said of Socrates that he brought philosophy down -from Heaven, to inhabit among men; and I shall be ambitious to have it -said of me that I have brought philosophy out of closets and -libraries, schools and colleges, to dwell in clubs and assemblies, at -tea-tables and in coffee-houses. I would therefore in a very -particular manner recommend those my speculations to all well -regulated families that set apart an hour in every morning for tea, -and bread and butter; and would earnestly advise them for their good -to order this paper to be punctually served up, and to be looked upon -as a part of the tea equipage. - - (_Spectator_, nº 10.)] - -[Note 392: Bohea-rolls.] - -[Note 393: He is not obliged to attend her in the slow advances which -she makes from one season to another, or to observe her conduct in the -successive production of plants or flowers. He may draw into his -description all the beauties of the spring and autumn, and make the -whole year contribute something to render it more agreeable. His -rose-trees, woodbines, and jessamines may flower together and his beds -be covered at the same time with lilies, violets, and amaranths. His -soil is not restrained to any particular set of plants, but is proper -either for oaks or myrtles, and adapts itself to the produces of every -climate. Oranges may grow wild in it; myrtles may be met with in every -hedge; and if he thinks it proper to have a grove of spices, he can -quickly command sun enough to raise it. If all this will not furnish -out any agreeable scene, he can make several new species of flowers, -with richer scents and higher colours, than any that grow in the -gardens of nature. His concerts of birds may be as full and -harmonious, and his woods as thick and gloomy as he pleases. He is at -no more expense in a long vista than a short one, and can as easily -throw his cascades from a precipice of half a mile high as from one of -twenty yards. He has his choice of the winds and can turn the course -of his rivers in all the variety of meanders that are most delightful -to the reader's imagination. - - (_Spectator_, nº 148.)] - -[Note 394: _Spectator_, 423, 265.] - - -V - -Tant d'avantages ne vont point sans inconvénients. Les bienséances du -monde, qui atténuent les expressions, émoussent le style; à force de -régler ce qui est primesautier et de tempérer ce qui est véhément, -elles amènent le langage effacé et uniforme. Il ne faut point toujours -vouloir plaire, surtout plaire à l'oreille. M. de Chateaubriand se -glorifiait de n'avoir pas admis une seule élision dans le chant de -Cymodocée; tant pis pour Cymodocée. Pareillement, les commentateurs -qui notent dans Addison le balancement des périodes lui font -tort[395]. Ils expliquent ainsi pourquoi il ennuie un peu. La -rotondité des phrases est un misérable mérite et nuit aux autres. -Calculer les longues et les brèves, poursuivre partout l'euphonie, -songer aux cadences finales, toutes ces recherches classiques gâtent -un écrivain. Chaque idée a son accent, et tout notre travail doit être -de le rendre franc et simple sur notre papier comme il l'est dans -notre esprit. Nous devons copier et noter notre pensée avec le flot -d'émotions et d'images qui la soulèvent, sans autre souci que celui de -l'exactitude et de la clarté. Une phrase vraie vaut cent périodes -nombreuses; l'une est un document qui fixe pour toujours un mouvement -du coeur ou des sens; l'autre est un joujou bon pour amuser des têtes -vides de versificateurs; je donnerais vingt pages de Fléchier pour -trois lignes de Saint-Simon. Le rhythme régulier mutile l'élan de -l'invention naturelle; les nuances de la vision intérieure -disparaissent; nous ne voyons plus une âme qui pense ou sent, mais des -doigts qui scandent: la période continue ressemble aux ciseaux de La -Quintinie, qui tondent tous les arbres en boule, sous prétexte de les -orner. C'est pourquoi il y a quelque froideur dans le style d'Addison, -quelque monotonie. Il a l'air de s'écouter parler. Il est trop modéré, -trop correct. Ses histoires les plus touchantes, par exemple celle de -Théodose et Constance, touchent médiocrement; qui aurait envie de -pleurer en écoutant des périodes comme celle-ci? «Constance, sachant -que la nouvelle de son mariage pouvait seule avoir poussé son amant à -de telles extrémités, ne voulait pas recevoir de consolations; elle -s'accusait elle-même à présent d'avoir si docilement prêté l'oreille à -une proposition de mariage, et regardait son nouveau prétendant comme -le meurtrier de Théodose; bref, elle se résolut à souffrir les -derniers effets de la colère de son père plutôt que de se soumettre à -un mariage qui lui paraissait si plein de crime et d'horreur[396].» -Est-ce ainsi qu'on peint l'horreur et le crime? Où sont les mouvements -passionnés qu'Addison prétend peindre? Ceci est raconté, mais n'est -point _vu_. - -Au fond, le classique ne sait pas _voir_. Toujours mesuré et -raisonnable, il s'occupe avant tout de proportionner et d'ordonner. Il -a ses règles en poche et les tire à tout propos. Il ne remonte pas à -la source du beau du premier coup, comme les vrais artistes, par la -violence et la lucidité de l'inspiration naturelle; il s'arrête dans -les régions moyennes, parmi les préceptes, sous la conduite du goût et -du sens commun. C'est pour cela que la critique, chez Addison, est si -solide et si médiocre. Ceux qui cherchent des idées feront bien de ne -point lire son _Essai sur l'imagination_, si vanté, si bien écrit, -mais d'une philosophie si écourtée, si ordinaire, toute rabaissée par -l'intervention des causes finales. Son célèbre commentaire du _Paradis -perdu_ ne vaut guère mieux que les dissertations de Batteux et du P. -Bossu. Il y a tel endroit où il compare, presque sur la même ligne, -Homère, Virgile et Ovide. C'est que le bel ajustement d'un poëme en -est pour lui le premier mérite. Les purs classiques goûtent mieux -l'arrangement et le bon ordre que la vérité naïve et la forte -invention. Ils ont toujours en main leur manuel de poésie: si vous -êtes conforme au patron établi, vous avez du génie; sinon, non. -Addison, pour louer Milton, établit que, selon la règle du poëme -épique, l'action du _Paradis_ est une, complète et grande; que les -caractères y sont variés et d'un intérêt universel, que les sentiments -y sont naturels, appropriés et élevés; que le style y est clair, -diversifié et sublime: maintenant, vous pouvez admirer Milton; il a un -certificat d'Aristote. Écoutez par exemple ces froides minuties de la -dissertation classique: «Si j'avais suivi la méthode de M. Bossu dans -mon premier article sur Milton, j'aurais daté l'action du _Paradis -perdu_ du discours de Raphaël au cinquième livre[397].»--«Quoique -l'allégorie du Péché et de la Mort puisse en quelque mesure être -excusée par sa beauté, je ne saurais admettre que deux personnages -d'une existence si chimérique soient les acteurs convenables d'un -poëme épique.» Plus loin il définit les machines poétiques, les -conditions de leur structure, l'utilité de leur emploi. Il me semble -voir un menuisier qui vérifie la construction d'un escalier. Ne croyez -pas que les choses artificielles le choquent; au contraire, il les -admire. Il trouve sublimes les tirades de Dieu le père et les -politesses monarchiques dont se régalent les personnages de la -Trinité. Les campements des anges, leurs habitudes de chapelle et de -caserne, leurs disputes d'école, leur style de puritains aigres ou de -royalistes dévots n'ont pour lui rien de faux ni de désagréable. La -pédanterie d'Adam et ses prédications de ménage lui semblent convenir -au pur état d'innocence. En effet, les classiques des deux derniers -siècles n'ont jamais conçu l'esprit humain que comme cultivé. -L'enfant, l'artiste, le barbare, l'inspiré leur échappent; à plus -forte raison tous les personnages qui sont au delà de l'homme: leur -monde se réduit à la terre, et la terre au cabinet d'étude et au -salon; ils n'atteignent ni Dieu ni la nature, ou, s'ils y touchent, -c'est pour transformer la nature en un jardin compassé et Dieu en un -surveillant moral. Ils réduisent le génie à l'éloquence, la poésie au -discours, le drame au dialogue. Ils mettent la beauté dans la raison, -sorte de faculté moyenne, impropre à l'invention, puissante pour la -règle, qui équilibre l'imagination comme la conduite, et qui institue -le goût arbitre des lettres en même temps que la morale arbitre des -actions. Ils écartent les jeux de mots, les grossièretés sensuelles, -les écarts d'imagination, les invraisemblances, les atrocités et tout -le mauvais bagage de Shakspeare[398]; mais ils ne le suivent qu'à -demi dans les profondes percées par lesquelles il entre au coeur de -l'homme pour y dévoiler l'animal et le Dieu. Ils veulent bien être -touchés, mais non renversés; ils souffrent qu'on les frappe, mais ils -exigent qu'on leur plaise. Plaire raisonnablement, voilà l'objet de -leur littérature. Telle est la critique d'Addison, semblable à son -art, née, comme son art, de l'urbanité classique, appropriée, comme -son art, à la vie mondaine, ayant la même solidité et les mêmes -limites parce qu'elle a les mêmes sources, qui sont la règle et -l'agrément. - -[Note 395: Voyez la jolie et minutieuse analyse de Hurd, la -décomposition de la période, la proportion des longues et des brèves, -l'étude des finales.--Un musicien ne ferait pas mieux. - - (_Spectator_, nº 411.)] - -[Note 396: Constantia who knew that nothing but the report of her -marriage could have driven him to such extremities, was not to be -comforted; she now accused herself for having so tamely given an ear -to the proposal of a husband, and looked upon the new lover as the -murderer of Theodosius. In short she resolved to suffer the utmost -effects of her father's displeasure rather than to comply with a -marriage which appeared to her so full of guilt and horror. - - (_Spectator_, nº 164.)] - -[Note 397: Had I followed monsieur Bossu's method in my first paper on -Milton, I should have dated the action of Paradise lost from the -beginning of Raphael's speech in this book, etc. - - (_Spectator_, nº 327.)] - -[Note 398: _Spectator_, 39, 40, 58.] - - -VI - -Encore faut-il songer que nous sommes ici en Angleterre, et que bien -des choses n'y sont point agréables à un Français. C'est en France que -l'âge classique a rencontré sa perfection; de sorte que, comparés à -lui, ceux des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si élégant -chez lui, ne l'est point tout à fait pour nous. Auprès de Tillotson, -c'est le plus charmant homme du monde. Auprès de Montesquieu, il n'est -qu'à demi poli. Sa conversation n'est pas assez vive; les promptes -allures, les faciles changements de ton, le sourire aisé, vite effacé -et vite repris, ne s'y rencontrent guère. Il se traîne en phrases -longues et trop uniformes; sa période est trop carrée; on pourrait -l'alléger de tout un bagage de mots inutiles. Il annonce ce qu'il va -dire, il marque les divisions et les subdivisions, il cite du latin, -même du grec; il étale et allonge indéfiniment l'enduit utile et -pâteux de sa morale. Il ne craint pas d'être ennuyeux. C'est que -devant des Anglais cela n'est pas à craindre. Des gens qui aiment les -sermons démonstratifs longs de trois heures ne sont point difficiles -en fait d'amusement. Souvenez-vous que là-bas les femmes vont par -plaisir aux _meetings_ et se divertissent à écouter pendant une -demi-journée des discours sur l'ivrognerie ou sur l'échelle mobile; -ces patientes personnes n'exigent point que la conversation soit -toujours alerte et piquante. Par suite, elles peuvent souffrir une -politesse moins fine et des compliments moins déguisés. Quand Addison -les salue, ce qui lui arrive souvent, c'est d'un air grave, et sa -révérence est toujours accompagnée d'un avertissement; voyez ce mot -sur les toilettes trop éclatantes: «Je contemplai ce petit groupe -bigarré avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je me -demandai d'abord si ce n'était pas une ambassade de reines indiennes; -mais, les ayant regardées de face, je me détrompai à l'instant et je -vis tant de beauté dans chaque visage que je les reconnus pour -anglais; nul autre pays n'eût pu produire de telles joues, de telles -lèvres et de tels yeux[399].» Dans cette raillerie discrète, tempérée -par une admiration presque officielle, vous apercevez la manière -anglaise de traiter les femmes; l'homme, vis-à-vis d'elles, est -toujours un prédicateur laïque; elles sont pour lui des enfants -charmants ou des ménagères utiles, jamais des reines de salon ou des -égales comme chez nous. Quand Addison veut ramener les dames -légitimistes au parti protestant, il les traite presque en petites -filles à qui on promet, si elles veulent être sages, de leur rendre -leur poupée ou leur gâteau[400]. «Elles devraient réfléchir aux -grandes souffrances et aux persécutions auxquelles elles s'exposent -par l'opiniâtreté de leur conduite. Elles ne sont plus élues dans les -clubs quand on nomme les belles dont on boit la santé; elles sont -obligées par leurs principes de se coller une mouche sur le côté du -front où cela va le plus mal; elles se condamnent à perdre les -toilettes du jour de naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait -une armée et tant de jeunes gens porteurs de chapeaux à plumes; elles -sont forcées de vivre à la campagne et de nourrir leurs poulets, juste -dans le temps où elles auraient pu se montrer à la cour et étaler une -robe de brocart, si elles voulaient se bien conduire.... Un homme est -choqué de voir un beau sein soulevé par une rage politique qui est -déplaisante même dans un sexe plus rude et plus âpre.... Et cependant -nous avons souvent le chagrin de voir un corset près d'être rompu par -l'effort d'une colère séditieuse, et d'entendre les passions les plus -viriles exprimées par les plus douces voix....» Mais, heureusement, ce -chagrin est rare; «là où croissent un grand nombre de fleurs, la terre -de loin en semble couverte; on est obligé d'avancer et d'entrer, avant -de distinguer le petit nombre de mauvaises herbes qui ont poussé dans -ce bel assemblage de couleurs.» Cette galanterie est trop posée; on -est un peu choqué de voir une femme touchée de si près par des mains -si réfléchies. C'est de l'urbanité de moraliste; il a beau être bien -élevé, il n'est point tout à fait aimable, et, si nous devons aller -prendre de lui des leçons de pédagogie et de conduite, il pourra venir -chercher près de nous des modèles de savoir-vivre et de conversation. - -[Note 399: I looked with as much pleasure upon this little -party-coloured assembly as upon a bed of tulips and did not know at -first whether it might not be an embassy of Indian queens; but upon my -going about in the pit, and taking them in front, I was immediately -undeceived and saw so much beauty in every face, that I found them all -to be English. Such eyes and lips, cheeks and foreheads could not be -the growth of any other country. The complexion of their faces -hindered me from observing any farther the colour of their hoods, -though I could easily perceive by that unspeakable satisfaction which -appeared in their looks, that their own thoughts were wholly taken up -in those pretty ornaments they wore upon their heads. - - (_Spectator_, nº 265.)] - -[Note 400: They should first reflect on the great sufferings and -persecutions to which they expose themselves by the obstinacy of their -behaviour. They lose their elections in every club where they are set -up for toasts. They are obliged by their principle to stick a patch on -the most unbecoming side of their foreheads. They forego the advantage -of the birthday suits.... They receive no benefit from the army, and -are never the better for all the young fellows that wear hats and -feathers. They are forced to live in the country and feed their -chickens at the same time that they might show themselves at court and -appear in brocade, if they behaved themselves well. In short what must -go to the heart of every fine woman, they throw themselves quite out -of the fashion.... A man is startled when he sees a pretty bosom -heaving with such party-rage, as is disagreeable even in that sex, -which is of a more coarse and rugged make.--And yet such is our -misfortune, that we sometimes see a pair of stays ready to burst with -sedition, and hear the most masculine passions exprest in the sweetest -voices.... Where a great number of flowers grow, the ground at -distance seems entirely covered with them, and we must walk into it -before we can distinguish the several weeds that spring up in such a -beautiful mass of colours. - - (_Freeholder_, n{os} 4 et 26.)] - - -VII - -Si le premier soin du Français en société est d'être aimable, celui de -l'Anglais est de rester digne; leur tempérament les porte à -l'immobilité, comme le nôtre nous porte aux gestes; et leur -plaisanterie est aussi grave que la nôtre est gaie. Le rire chez eux -est tout en dedans; ils évitent de se livrer; ils s'amusent -silencieusement. Consentez à comprendre ce genre d'esprit, il finira -par vous plaire. Quand le flegme est joint à la douceur, comme dans -Addison, il est aussi agréable que piquant. On est charmé de -rencontrer un homme enjoué et pourtant maître de lui-même. On est tout -étonné de voir ensemble deux qualités aussi contraires. Chacune -d'elles rehausse et tempère l'autre. On n'est point rebuté par -l'âcreté venimeuse, comme dans Swift, ou par la bouffonnerie continue, -comme dans Voltaire. On jouit avec une complaisance entière de la rare -alliance qui assemble pour la première fois la tenue sérieuse et la -bonne humeur. Lisez cette petite satire contre le mauvais goût du -théâtre et du public[401]. «Rien n'a plus amusé la ville, dans ces -dernières années, que le combat du signor Nicolini contre un lion, à -Haymarket, spectacle qui a été donné fort souvent, à la satisfaction -générale de la noblesse haute et basse, dans le royaume de la -Grande-Bretagne.... Le premier lion était un moucheur de chandelles, -homme d'un naturel colérique et entêté qui outrepassait son rôle, et -ne se laissait pas tuer aussi aisément qu'il l'aurait dû.... Le second -lion était un tailleur par métier, appartenant au théâtre, et qui -avait dans sa profession le renom d'homme doux et paisible. Si le -premier était trop furieux, celui-ci était trop mouton, tellement -qu'après une courte et modeste promenade sur les planches, il se -laissait tomber au premier attouchement d'Hydaspe, sans lutter avec -lui ou lui donner l'occasion de déployer toute la variété de ses -postures italiennes. On dit, à la vérité, qu'un jour il lui fit une -déchirure dans son pourpoint couleur de chair, mais c'était seulement -pour se procurer de l'ouvrage et en sa qualité particulière de -tailleur.... Le lion qui joue à présent est, à ce que j'apprends, un -gentleman de province qui fait cela pour son amusement, mais souhaite -que son nom reste caché. Il allègue très-noblement comme excuse qu'il -ne joue pas pour le gain; qu'il se livre à un plaisir innocent; qu'il -vaut mieux passer sa soirée de cette façon qu'à jouer ou à boire.... -Le caractère de ce gentleman est un si heureux mélange de douceur et -de férocité qu'il surpasse ses deux prédécesseurs et attire de plus -grandes foules de spectateurs qu'on n'en vit de mémoire d'homme.... -J'ai raconté ce combat du lion pour montrer quels sont à présent les -divertissements favoris des gens bien élevés de la Grande-Bretagne.» - -Il y a beaucoup d'originalité dans cette gaieté grave. En général, la -singularité est dans le goût du pays; ils aiment à être frappés -fortement par des contrastes. Notre littérature leur semble effacée; -en revanche, nous les trouvons souvent peu délicats. Tel numéro du -_Spectator_ qui paraissait joli aux dames de Londres eût choqué à -Paris. Par exemple, Addison raconte en manière de rêve la dissection -du cerveau d'un élégant[402]: «La glande pinéale, que plusieurs de nos -philosophes modernes considèrent comme le siége de l'âme, exhalait une -très-forte odeur de parfums et de fleur d'oranger. Elle était enfermée -dans une sorte de substance cornée taillée en une infinité de petites -facettes ou miroirs, lesquels étaient imperceptibles à l'oeil nu; de -telle sorte que l'âme, s'il y en avait une là, avait dû passer tout -son temps à contempler ses propres beautés. Nous observâmes un large -ventricule, ou cavité, dans le sinciput, lequel était rempli de -rubans, de dentelles et de broderies. Nous ne trouvâmes rien de -remarquable dans l'oeil, sinon que les _musculi amatorii_, ou, comme -on peut traduire, les muscles qui lorgnent, étaient fort diminués et -altérés par l'usage, tandis que l'élévateur, c'est-à-dire le muscle -qui tourne l'oeil vers le ciel, ne paraissait pas avoir du tout -servi.» Ces détails anatomiques, qui nous dégoûteraient, amusent un -esprit positif; la crudité n'est pour lui que de l'exactitude; habitué -aux images précises, il ne trouve point de mauvaise odeur dans le -style médical. Addison n'a pas nos répugnances. Pour railler un vice, -il se fait mathématicien, économiste, pédant, apothicaire. Les termes -spéciaux l'amusent. Il institue une cour pour juger les crinolines, et -condamne les jupons avec des formules de procédure. Il enseigne le -maniement de l'éventail comme une charge en douze temps. Il dresse la -liste des gens morts ou malades d'amour, et des causes ridicules qui -les ont mis dans ce triste état. «William Simple, frappé à l'Opéra par -un regard adressé à un autre.--Sir Christopher Crazy, baronnet, blessé -par le frôlement d'un jupon de baleine.--M. Courtly présentant à -Flavia son gant (qu'elle avait laissé tomber exprès), Flavia reçut le -gant, et tua l'homme d'une révérence[403].» D'autres statistiques, -avec récapitulations et tables de chiffres, racontent l'histoire du -saut de Leucade. «Aridæus, beau jeune homme d'Épire, amoureux de -Praxinoé, femme de Thespis, fut retiré sain et sauf, hormis deux -dents cassées et le nez qui fut un peu aplati.--Hipparchus, -passionnément épris de sa femme qui aimait Bathylle, sauta et mourut -de sa chute; sur quoi la femme épousa son amant[404].» Vous voyez -cette étrange façon de peindre les sottises humaines: on l'appelle -_humour_. Elle renferme un bon sens incisif, l'habitude de se -contenir, des façons d'homme d'affaires, mais par-dessus tout un fonds -d'invention énergique. La race est moins fine, mais plus forte, et les -agréments qui contentent son esprit et son goût ressemblent aux -liqueurs qui conviennent à son palais et à son estomac. - -[Note 401: There is nothing that of late years has afforded matter of -greater amusement to the town than signior Nicolini's combat with a -lion in the Haymarket, which has been very often exhibited to the -general satisfaction of most of the nobility and gentry in the kingdom -of Great Britain.... The first lion was a candle-snuffer, who being a -fellow of testy, choleric temper, overdid his part, and would not -suffer himself to be killed so easily as he ought to have done.... The -second lion was a taylor by trade who belonged to the play-house, and -had the character of a mild and peaceable man in his profession. If -the former was too furious, this was too sheepish for his part; in so -much that after a short modest walk upon the stage, he would fall at -the first touch of Hydaspes, without grappling with him and giving him -an opportunity of showing his variety of Italian tricks. It is said -indeed that he once gave him a rip in his flesh-coloured doublet. But -this was only to make work for himself, in his private character of a -tailor.... The acting lion at present is, as, I am informed, a country -gentleman who does it for his diversion, but desires his name may be -concealed. He says very handsomely in his own excuse that he does not -act for gain; that he indulges an innocent pleasure in it; and that it -is better to pass away an evening in this manner than in gaming and -drinking.... This gentleman's temper is made out of such a happy -mixture of the mild and the choleric, that he outdoes both his -predecessors, and has drawn together greater audiences than have been -known in the memory of man.... In the mean time, I have related this -combat of the lion to show what are at present the reigning -entertainments of the politer part of Great Britain. - - (_Spectator_, nº 13.)] - -[Note 402: The pineal gland, which many of our modern philosophers -suppose to be the seat of the soul, smelt very strong of essence and -orange-flower, and was encompassed with a kind of horny substance, cut -into a thousand little faces or mirrors, which were imperceptible to -the naked eye; in so much that the soul, if there had been any here, -must have been always taken up in contemplating her own beauties. We -observed a large antrum or cavity in the sinciput that was filled with -ribbonds, lace and embroidery.... We did not find any thing very -remarkable in the eye, saving only that the _musculi amatorii_, or as -we may translate it into English, the ogling muscles, were very much -worn, and decayed with use; whereas on the contrary the elevator or -the muscle which turns the eye towards heaven, did not appear to have -been used at all. - - (_Spectator_, nº 375.)] - -[Note 403: William Simple, smitten at the Opera, by the glance of an -eye that was aimed at one that stood by him. - -Sir Christopher Crazy Bart., hurt by the brush of a whalebone -petticoat. - -Ned Courtly, presenting Flavia with her glove (which she had dropped -on purpose), she received it and took away his life with a curtesy. - -John Gosselin, having received a slight hurt from a pair of blue eyes, -as he was making his escape was dispatched by a smile. - - (_Spectator_, nº 377.)] - -[Note 404: Aridæus a beautiful youth of Epirus, in love with Praxinoe, -the wife of Thespis, escaped without damage saving only that two of -his foreteeth were struck out, and his nose a little flatted. - -Hipparchus, being passionately fond of his own wife, who was enamoured -of Bathyllus, leaped and died of his fall; upon which his wife married -her gallant. - - (_Spectator_, nº 233.)] - - -VIII - -Cette puissante séve germanique crève, même chez Addison, son -enveloppe classique et latine. Il a beau goûter l'art, il aime encore -la nature. Son éducation, qui l'a encombré de préceptes, n'a point -détruit en lui la virginité du sentiment vrai. Dans son voyage de -France, il a préféré la sauvagerie de Fontainebleau à la correction de -Versailles. Il s'affranchit des raffinements mondains pour louer la -simplicité des vieilles ballades nationales. Il fait comprendre au -public les images sublimes, les gigantesques passions, la profonde -religion du _Paradis perdu_. Il est curieux de le voir, le compas à la -main, bridé par Bossu, empêtré de raisonnements infinis et de phrases -académiques, atteindre tout à coup, par la force de l'émotion -naturelle, les hautes régions inexplorées où Milton est soulevé par -l'inspiration de la foi et du génie. Ce n'est pas lui qui dira avec -Voltaire que l'allégorie du Péché et de la Mort est bonne pour faire -vomir les entrailles. Il y a en lui un fond d'imagination grandiose -qui le rend insensible aux petites délicatesses de la civilisation -mondaine. Il habite volontiers parmi les grandeurs et les étonnements -de l'autre monde. Il est pénétré par la présence de l'invisible; il a -besoin de dépasser les intérêts et les espérances de la vie mesquine -où nous rampons[405]. Cette source de croyance jaillit en lui de tous -côtés; en vain elle est enfermée dans le conduit régulier du dogme -officiel; les textes, les arguments dont elle se couvre laissent voir -sa véritable origine. Elle part de l'imagination sérieuse et féconde -qui ne peut se contenter que par la vue de l'_au delà_. - -Une telle faculté occupe tout l'homme, et si l'on redescend dans -l'examen des agréments littéraires, on l'aperçoit ici-bas comme en haut. -Rien de plus varié, de plus riche, chez Addison, que les tours et la -mise en scène. La plus sèche morale se transforme sous sa main en -peintures et en récits. Ce sont des lettres de toutes sortes de -personnages, ecclésiastiques, gens du peuple, hommes du monde, qui -chacun gardent leur style et déguisent le conseil sous l'apparence d'un -petit roman. C'est un ambassadeur de Bantam qui raille, à la façon de -Montesquieu, les mensonges de la politesse européenne. Ce sont des -contes grecs ou orientaux, des voyages imaginaires, la vision d'un -voyant écossais, les Mémoires d'un rebelle, l'histoire des fourmis, les -métamorphoses d'un singe, le journal d'un oisif, une promenade à -Westminster, la généalogie de l'_humour_, les statuts des clubs -ridicules; bref une abondance intarissable de fictions agréables ou -solides. Les plus nombreuses sont des allégories. On sent qu'il se plaît -dans ce monde magnifique et fantastique; c'est une sorte d'opéra qu'il -se donne; ses yeux ont besoin de contempler des couleurs. En voici une -sur les religions, bien protestante, mais aussi éclatante qu'ingénieuse: -l'agrément là-bas ne consiste point, comme chez nous, dans la vivacité -et la variété des tons, mais dans la splendeur et la justesse de -l'invention. «La figure du milieu, qui attira d'abord les yeux de tout -le monde, et qui était beaucoup plus grande que les autres, était une -matrone habillée comme une dame noble et âgée du temps de la reine -Élisabeth. On remarquait surtout dans son habillement le chapeau avec -une couronne en clocher[406], l'écharpe plus sombre que la martre, et le -tablier de linon, plus blanc que l'hermine. Sa robe était du plus riche -velours noir, et, juste à l'endroit du coeur, garnie de larges diamants -d'un prix inestimable disposés en forme de croix. Son maintien respirait -la dignité et la sérénité riante, et, quoique avancée en âge, son visage -montrait tant d'animation et de vivacité, qu'elle paraissait à la fois -âgée et immortelle. À sa vue, je sentis mon coeur touché de tant d'amour -et de vénération, que les larmes coulèrent sur mes joues, et plus je la -regardais, plus mon coeur se fondait en sentiments de tendresse et -d'obéissance filiale.--À sa droite était assise une femme si couverte -d'ornements que sa personne, son visage et ses mains en étaient presque -entièrement cachés. Le peu qu'on pouvait voir de sa figure était fardé, -et, ce qui me parut fort singulier, on y démêlait des sortes de rides -artificielles.... Sa coiffure s'élevait fort haut par trois étages ou -degrés distincts; ses vêtements étaient bigarrés de mille couleurs et -brodés de croix en or, en argent, en soie. Elle n'avait rien sur elle, -pas même un gant ou une pantoufle qui ne fût marqué de ce signe; bien -plus, elle en paraissait si superstitieusement éprise, qu'elle était -assise les jambes croisées.... Un peu plus loin était la figure d'un -homme qui regardait avec des yeux pleins d'horreur un bassin d'argent -rempli d'eau. Comme j'observais dans son maintien quelque chose qui -ressemblait à la folie, j'imaginai d'abord qu'il était là pour -représenter cette sorte de démence que les médecins appellent -hydrophobie; mais m'étant rappelé le but du spectacle, je revins à moi à -l'instant, et conclus que c'était l'Anabaptisme[407].» C'est au lecteur -de deviner ce que représentaient ces deux premières figures. Elles -plairont plus à un anglican qu'à un catholique; mais je crois qu'un -catholique lui-même ne pourra s'empêcher de reconnaître l'abondance et -la vivacité de la fiction. - -La véritable imagination aboutit naturellement à l'invention des -caractères. Car si vous vous figurez vivement une situation ou une -action, vous verrez du même élan tout le réseau de ses attaches; les -passions et les facultés, tous les gestes et tous les sons de voix, -tous les détails d'habillement, d'habitation, de société, qui en -découlent, se lieront dans votre esprit, attireront leurs précédents -et leurs suites; et cette multitude d'idées, organisée lentement, se -concentrera à la fin en un sentiment unique d'où jaillira, comme d'une -source profonde, la peinture et l'histoire d'un personnage complet. Il -y en a plusieurs dans Addison: l'observateur taciturne, William -Honeycomb, le campagnard tory, sir Roger de Coverley, qui ne sont pas -des thèses satiriques, comme celles de La Bruyère, mais de véritables -individus semblables et parfois égaux aux personnages des grands -romans contemporains. En effet, sans s'en douter, il invente le roman -en même temps et de la même façon que ses voisins les plus illustres. -Ses personnages sont pris sur le vif, dans les moeurs et les -conditions du temps, longuement et minutieusement décrits dans toutes -les parties de leur éducation et de leur entourage, avec la précision -de l'observation positive, extraordinairement réels et anglais. Un -chef-d'oeuvre en même temps qu'un document d'histoire est sir Roger de -Coverley, le gentilhomme de campagne, loyal serviteur de la -Constitution et de l'Église, _justice of the peace_, patron de -l'ecclésiastique, et dont le domaine montre en abrégé la structure du -pays anglais. Ce domaine est un petit État, paternellement gouverné, -mais gouverné. Sir Roger gourmande ses tenanciers, les passe en revue -à l'église, sait leurs affaires, leur donne des avis, des secours, des -ordres; il est respecté, obéi, aimé, parce qu'il vit avec eux, parce -que la simplicité de ses goûts et de son éducation le met presque à -leur niveau, parce qu'à titre de magistrat, d'ancien propriétaire, -d'homme riche, de bienfaiteur et de voisin, il exerce une autorité -morale et légale, utile et consacrée. Addison en même temps montre en -lui le solide et singulier caractère anglais, bâti de coeur de chêne -avec toutes les rugosités de l'écorce primitive, qui ne sait ni -s'adoucir ni s'aplanir; un grand fond de bonté qui s'étend jusqu'aux -bêtes, l'amour de la campagne et des occupations corporelles, le goût -du commandement et de la discipline, le sentiment de la subordination -et du respect, beaucoup de bon sens et peu de finesse, l'habitude -d'étaler et d'installer en public ses particularités et ses -bizarreries, sans souci du ridicule, sans pensée de bravade, -uniquement parce qu'on ne reconnaît d'arbitre sur soi que soi-même. -Puis cent traits qui peignent le temps: le manque de lecture, un reste -de croyance aux sorcières, des façons de paysan et de chasseur, des -ignorances d'esprit naïf ou arriéré. Sir Roger donne aux enfants qui -répondent bien au catéchisme une Bible pour eux et un quartier de lard -pour leur mère. Quand un verset lui plaît, il le chante une -demi-minute encore après que la congrégation l'a fini. Il tue huit -cochons gras à Noël, et envoie du boudin avec un paquet de cartes à -chaque famille pauvre de la paroisse. Quand il va au théâtre, il munit -ses gens de gourdins pour se garder des bandits qui, à son avis, -doivent infecter Londres. Addison revient vingt fois sur son vieux -chevalier, découvrant toujours quelque nouvel aspect de son caractère, -observateur désintéressé de la nature humaine, curieusement assidu et -perspicace, véritablement créateur, n'ayant plus qu'un pas à faire -pour se lancer, comme Richardson et Fielding, dans la grande oeuvre -des lettres modernes, qui est le roman de moeurs. - -[Note 405: Voy. les trente derniers numéros du _Spectator_.] - -[Note 406: Voir les coiffures sous Élisabeth pour comprendre ces -termes spéciaux.] - -[Note 407: The middle figure which immediately attracted the eyes of -the whole company and was much bigger than the rest, was formed like a -matron, dressed in the habit of an elderly woman of quality in Queen -Elizabeth's days. The most remarkable parts of her dress were the -beaver with the steeple crown, the scarf that was darker than sable, -and the lawn apron that was whiter than hermine. Her gown was of the -richest black velvet, and, just upon her heart, studded with large -diamonds of an inestimable value disposed in the form of a cross. She -bore an inexpressible cheerfulness and dignity in her aspect; and -though she seemed in years, appeared with so much spirit and vivacity, -as gave her at the same time an air of old age and immortality. I -found my heart touched with so much love and reverence at the sight of -her, that the tears ran down my face as I looked upon her; and still -the more I looked upon her, the more my heart was melted with the -sentiments of filial tenderness and duty. I discovered every moment -something so charming in her figure that I could scarce take my eyes -off it.--On its right hand there sat the figure of a woman so covered -with ornaments, that her face, her body, and her hands were almost -entirely hid under them. The little you could see of her face was -painted; and what I thought very odd, had something in it like -artificial wrinkles. But I was the less surprised at it, when I saw -upon her forehead an old fashioned tower of gray hairs. Her hair-dress -rose very high by three several stories or degrees. Her garments had a -thousand colours in them and were embroidered with crosses in gold, -silver, and silk; she had nothing on, so much as a glove or a slipper, -which was not marked with this figure. Nay, so superstitiously fond -did she appear of it, that she sat cross-legged.... The next to her -was a figure which somewhat puzzled me. It was that of a man looking -with horror in his eyes upon a silver bason filled with water. -Observing something in his countenance that looked like lunacy, I -fancied at first that he was to express that kind of distraction which -the physicians call the hydrophobia. But considering what the -intention of the show was, I immediately recollected myself and -concluded it to be Anabaptism. - - (_Tatler_, nº 257.)] - - -IX - -Au-dessus est la poésie. Elle a coulé, dans sa prose, mille fois plus -sincère et plus belle que dans ses vers. De riches fantaisies orientales -viennent s'y dérouler sans petillement d'étincelles comme dans Voltaire, -mais sous une sereine et abondante lumière qui fait ondoyer les plis -réguliers de leur pourpre et de leur or. La musique des larges phrases -cadencées et tranquilles promène doucement l'esprit parmi les -magnificences et les enchantements romanesques, et le profond sentiment -de la nature toujours jeune rappelle la quiétude fortunée de -Spenser[408]. À travers les discrètes moqueries ou les intentions -morales, on sent que son imagination est heureuse, qu'elle se plaît à -contempler les balancements des forêts qui peuplent les montagnes, -l'éternelle verdure des vallées que vivifient les sources fraîches, et -les larges horizons qui ondulent au bord du ciel lointain. Les -sentiments grands et simples viennent d'eux-mêmes se lier à ces nobles -images, et leur harmonie mesurée compose un spectacle unique, digne de -ravir le coeur d'un honnête homme par sa gravité et par sa douceur. -Telle est cette vision de Mirza qu'il faut traduire presque en -entier[409]: «Le cinquième jour de la lune, étant monté sur les hautes -collines de Bagdad, pour passer le reste du jour dans la méditation et -dans la prière, je tombai en une profonde méditation sur la vanité de la -vie humaine, et passant d'une pensée à l'autre: Sûrement, me dis-je, -l'homme n'est qu'une ombre et la vie un songe.--Pendant que je rêvais -ainsi, je jetai les yeux sur le sommet d'un roc qui n'était pas loin de -moi, et j'y aperçus une figure en habit de berger, avec un instrument de -musique à la main. Comme je le regardais, il porta l'instrument à ses -lèvres et se mit à en jouer. Le son était infiniment doux et modulé en -une variété de tons d'une mélodie inexprimable, tout à fait différente -de ce que j'avais jamais entendu. Ils me firent penser à ces airs -célestes qui accueillent les âmes envolées des justes à leur entrée dans -le paradis pour effacer le souvenir de leur récente agonie et les -préparer aux plaisirs de ce lieu bienheureux. Mon coeur se fondait dans -un secret ravissement.... Le Génie me conduisit alors vers la plus haute -cime du roc et me posa sur le faîte. Jette tes yeux vers l'orient, me -dit-il; et raconte-moi ce que tu vois.--Je vois, répondis-je, une large -vallée et un prodigieux courant de mer qui roule à travers -elle.--Considère maintenant, me dit-il, cette mer, qui à ses deux -extrémités est bornée par des ténèbres, et dis-moi ce que tu y -découvres.--Je vois, repris-je, un pont qui s'élève au milieu du -courant.--Le pont que tu vois, me dit-il, est la vie humaine: -considère-le attentivement.--L'ayant regardé plus à loisir, je vis qu'il -consistait en soixante-dix arches entières et en plusieurs arches -rompues qui, avec les autres, faisaient environ cent. Comme je les -comptais, le Génie me dit que ce pont était d'abord de mille arches, -mais qu'une grande inondation avait balayé le reste, et l'avait laissé -ruiné comme je le voyais maintenant.--Dis-moi encore, reprit-il, ce que -tu y découvres.--Je vois, répondis-je, une multitude de gens qui le -traversent, et un nuage noir suspendu sur chacune de ses deux -issues.--Puis, regardant plus attentivement, je vis plusieurs des -voyageurs tomber au travers dans la grande marée qui conduit au-dessous, -et je découvris bientôt qu'il y avait dans ce pont d'innombrables -trappes cachées, où l'on ne mettait le pied que pour s'enfoncer et -disparaître à l'instant. Ces piéges étaient très-serrés à l'entrée du -pont, en sorte que des multitudes d'arrivants, à peine sortis du nuage, -s'y engloutissaient dès l'abord. Ils devenaient moins nombreux vers le -milieu, mais se multipliaient et se pressaient en approchant des -dernières arches complètes. Quelques voyageurs, à la vérité, mais leur -nombre était bien petit, avançaient en clopinant jusque sur les arches -rompues, mais tombaient tour à tour, au travers, épuisés comme ils -étaient et accablés d'une si longue marche.... Mon coeur se remplit -d'une profonde tristesse en voyant plusieurs des passants qui tombaient -à l'improviste, au milieu de leur joie et de leurs éclats de rire, et -s'accrochaient à tout ce qui était près d'eux pour se sauver. D'autres -avaient les yeux vers le ciel, dans une attitude pensive, et au milieu -de leur contemplation trébuchaient, et on ne les revoyait plus. Il y -avait des multitudes affairées à la poursuite de babioles qui brillaient -et dansaient devant leurs yeux; mais souvent, au moment où ils croyaient -les saisir, le pied leur manquait, et ils étaient précipités.... Je -poussai un profond soupir, et le Génie, touché de compassion, me dit de -regarder vers cet épais brouillard dans lequel le courant portait les -diverses générations de mortels engloutis. Je regardai, et mes yeux -qu'il avait fortifiés virent que la vallée s'ouvrait à son extrémité et -s'étendait en un océan immense où s'allongeait un roc énorme de diamant -qui la divisait en deux parts. Les nuages reposaient encore sur une des -deux moitiés, en sorte que de ce côté je ne pus rien découvrir; mais -l'autre était un vaste océan semé d'îles innombrables: ces îles étaient -couvertes de fruits et de fleurs, et entrecoupées de mille petites mers -brillantes qui serpentaient tout au travers. J'y pus distinguer des -personnages revêtus d'habits glorieux avec des couronnes sur leurs -têtes, les uns passant parmi les arbres, d'autres couchés au bord des -fontaines, d'autres reposant sur des lits de fleurs, et j'entendis une -harmonie confuse de chants d'oiseaux, d'eaux murmurantes, de voix -humaines et d'instruments mélodieux.--La joie entra dans mon coeur à la -vue d'une apparition si délicieuse. Je souhaitai les ailes d'un aigle -pour m'envoler jusqu'à ces demeures fortunées; mais le Génie me dit -qu'on n'y pénétrait que par les portes de la mort que je voyais s'ouvrir -à chaque instant sur le pont.--Ces îles, me dit-il, que tu vois si -fraîches et si vertes et dont la face de l'Océan semble bigarrée aussi -loin que tes regards portent, sont plus nombreuses que les grains de -sable sur le rivage de la mer; il y en a des myriades derrière celles -que tu découvres, au delà de ce que ton oeil, et même de ce que ton -imagination peut atteindre. Elles sont les demeures des hommes de bien -après leur mort.... Ne sont-ce point là, ô Mirza, des asiles dont la -possession mérite des efforts? La vie semble-t-elle misérable, -lorsqu'elle fournit l'occasion de gagner une telle récompense? Dois-tu -craindre la mort qui te conduit vers une vie si heureuse? Ne juge pas -que l'homme ait été fait en vain, puisqu'une telle éternité lui a été -réservée.--Je contemplai avec un plaisir inexprimable ces îles -bienheureuses.--Maintenant, dis-je au Génie, montre-moi, je t'en -supplie, les secrets cachés derrière ces noirs nuages qui couvrent -l'Océan de l'autre côté du roc de diamant.--Comme le Génie ne me -répondait pas, je me tournai pour lui faire une seconde fois ma demande, -mais je trouvai qu'il m'avait quitté. Je voulus revoir alors la vision -que j'avais si longtemps contemplée. Mais au lieu de la marée roulante, -du pont avec ses arches, et des îles heureuses, je ne vis rien que la -longue vallée creuse de Bagdad avec les troupeaux de boeufs, de brebis -et de chameaux qui paissaient sur ses deux flancs.» - -Dans cette morale ornée, dans cette belle raison si correcte et si -éloquente, dans cette imagination ingénieuse et noble, je trouve en -abrégé tous les traits d'Addison. Ce sont les nuances anglaises qui -distinguent leur âge classique du nôtre, une raison plus étroite et -plus pratique, une urbanité plus poétique et moins éloquente, un fonds -d'esprit plus inventif et plus riche, moins sociable et moins délicat. - -[Note 408: _Histoire d'Abdallah_, _Histoire d'Hilpa_.] - -[Note 409: On the fifth day of the moon, which according to the custom -of my forefathers I always keep holy, after having washed myself, and -offered up my morning devotions, I ascended the high hills of Bagdad, -in order to pass the rest of the day in meditation and prayer. As I -was here airing myself on the tops of the mountains, I fell into a -profound contemplation on the vanity of human life; and passing from -one thought to another: Surely, said I, man is but a shadow and life a -dream. Whilst I was thus musing, I cast my eyes towards the summit of -a rock that was not far from me, where I discovered one in the habit -of a shepherd, with a little musical instrument in his hand. As I -looked upon him, he applied it to his lips, and began to play upon it. -The sound of it was exceeding sweet, and wrought into a variety of -tunes that were inexpressibly melodious, and altogether different from -any thing I had ever heard. They put me in mind of those heavenly airs -that are played to the departed souls of good men upon their first -arrival in paradise, to wear out the impressions of the last agonies, -and qualify them for the pleasures of that happy place. My heart -melted away in secret raptures.... - -He then led me to the highest pinnacle of the rock, and placing me on -the top of it: Cast thy eyes eastward, said he, and tell me what thou -seest.--I see, said I, a huge valley, and a prodigious tide of water -rolling through it.--The valley that thou seest, said he, is the vale -of misery, and the tide of water that thou seest is part of the great -tide of eternity.--What is the reason, said I, that the tide I see -rises out of a thick mist at one end, and again loses itself in a -thick mist at the other?--What thou seest, said he, is that portion of -eternity which is called Time, measured out by the sun, and reaching -from the beginning of the world to its consummation. Examine now, said -he, this sea that is thus bounded with darkness at both ends, and tell -me what thou discoverest in it.--I see a bridge, said I, standing in -the midst of the tide.--The bridge thou seest, said he, is human life, -consider it attentively.--Upon a more leisurely survey of it, I found -that it consisted of threescore and ten entire arches, with several -broken arches which added to those that were entire, made up the -number about an hundred. As I was counting the arches, the genius told -me that this bridge consisted at first of a thousand arches; but that -a great flood swept away the rest, and left the bridge in the ruinous -condition I now beheld it. But tell me further, said he, what thou -discoverest on it.--I see multitudes of people passing over it, said -I, and a black cloud hanging on each end of it.--As I looked more -attentively, I saw several of the passengers dropping through the -bridge, into the great tide that flowed underneath it; and upon -further examination, perceived there were innumerable trap-doors that -lay concealed in the bridge, which the passengers no sooner trod upon, -but they fell through them into the tide and immediately disappeared. -These hidden pitfalls were set very thick at the entrance of the -bridge, so that throngs of people no sooner broke through the cloud, -but many of them fell into them. They grew thinner towards the middle, -but multiplied and lay closer together towards the end of the arches -that were entire. - -There were indeed some persons, but their number was very small, that -continued a kind of hobbling march on the broken arches, but fell -through one after another, being quite tired and spent with so long a -walk. - -I passed some time in the contemplation of this wonderful structure, -and the great variety of objects which it presented. My heart was -filled with a deep melancholy to see several dropping unexpectedly in -the midst of mirth and jollity, and catching at every thing that stood -by them to save themselves. Some were looking up towards the heavens -in a thoughtful posture, and in the midst of a speculation stumbled -and fell out of sight. Multitudes were very busy in the pursuit of -bubbles that glittered in their eyes and danced before them; but often -when they thought themselves within the reach of them, their footing -failed and down they sunk. In this confusion of objects, I observed -some with scimetars in their hands, and others with urinals, who ran -to and fro upon the bridge, thrusting several persons on trap-doors -which did not seem to lie in their way, and which they might have -escaped, had they not been thus forced upon them. - -I here fetched a deep sigh. Alas, said I, man was made in vain! How is -he given away to misery and mortality! tortured in life, and swallowed -up in death!--The genius being moved with compassion towards me, bid -me quit so uncomfortable a prospect: look no more, said he, on man in -the first stage of his existence, in his setting out for eternity; but -cast thine eye on that thick mist into which the tide bears the -several generations of mortals that fall into it.--I directed my sight -as I was ordered, and (whether or no the good genius strengthened it -with any supernatural force, or dissipated part of the mist that was -before too thick for the eye to penetrate) I saw the valley opening at -the further end, and spreading forth into an immense ocean that had a -huge rock of adamant running through the midst of it, and dividing it -into two equal parts. The clouds still rested on one half of it, -insomuch that I could discover nothing in it: But the other appeared -to me a vast ocean planted with innumerable islands, that were covered -with fruits and flowers, and interwoven with a thousand little shining -seas that ran among them. I could see persons dressed in glorious -habits with garlands upon their heads, passing among the trees, lying -down by the sides of fountains, or resting on beds of flowers; and -could hear a confused harmony of singing birds, falling waters, human -voices, and musical instruments. Gladness grew in me upon the -discovery of so delightful a scene. I wished for the wings of an -eagle, that I might fly away to those happy seats; but the genius told -me there was no passage to them, except through the gates of death -that I saw opening every moment upon the bridge. The islands, said he, -that lie so fresh and green before thee, and with which the whole face -of the ocean appears spotted as far as thou canst see, are more in -number than the sands on the sea shore; there are myriads of islands -behind those which thou here discoverest, reaching farther than thine -eye, or even thine imagination can extend itself. These are the -mansions of good men after death, who according to the degree and -kinds of virtue in which they excelled, are distributed among these -several islands, which abound with pleasures of different kinds and -degrees, suitable to the relishes and perfections of those who are -settled in them; every island is a paradise accommodated to its -respective inhabitants. Are not these, O Mirza, habitations worth -contending for? Does life appear miserable, that gives the -opportunities of earning such a reward? Is death to be feared, that -will convey thee to so happy an existence? Think not man was made in -vain, who has such an eternity reserved for him.--I gazed with -inexpressible pleasure on these happy islands. At length, said I, show -me now, I beseech thee, the secrets that lie hid under those dark -clouds which cover the ocean on the other side of the rock of adamant. -The genius making me no answer, I turned about to address myself to -him a second time, but I found that he had left me; I then turned -again to the vision which I had been so long contemplating; but -instead of the rolling tide, the arched bridge, and the happy islands, -I saw nothing but the long hollow valley of Bagdad, with oxen, sheep, -and camels grazing upon the sides of it.] - - -FIN DU TROISIÈME VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME. - - -LIVRE III. - -L'AGE CLASSIQUE. - - -CHAPITRE I. -- La Restauration. - -§ 1. Les viveurs. - - I. Les excès du puritanisme. -- Comment ils amènent les - excès du sensualisme. 5 - - II. Peinture de ces moeurs par un étranger. -- Les Mémoires - de Grammont. -- Différence de la débauche en France et en - Angleterre. 9 - - III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et - âpreté de sa rancune. 13 - - IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour. - --Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale. 17 - - V. Quelle est la philosophie qui convient à ces moeurs. -- - Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et - ses découvertes. -- Sa méthode mathématique. -- En quoi il - se rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthétique, sa - politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. -- - Esprit et objet de sa philosophie. 29 - - VI. Le théâtre. -- Changement dans le goût et dans le - public. --L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire - après la Restauration. 38 - - VII. Dryden. -- Disparates de ses comédies. -- Maladresse de - ses indécences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de - Molière. 42 - - VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractère. -- Sa - tristesse, son âpreté et son impudeur. -- _L'Amour au bois_, - _l'Épouse campagnarde_, _le Maître de danse_. -- Peintures - licencieuses et détails repoussants. -- Son énergie et son - réalisme. -- Rôles d'Olivia et de Manly dans son _Plain - dealer_. -- Paroles de Milton. 45 - - -§ 2. Les mondains. - - I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses - conditions et ses causes. -- Comment elle s'établit en - Angleterre. -- Les modes, les amusements, les conversations, - les airs et les talents de salon. 65 - - II. Avénement de l'esprit classique en Europe. -- Ses - origines. -- Ses caractères. -- Différence de la - conversation sous Élisabeth et sous Charles II. 69 - - III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractère, son - esprit, son style. 72 - - IV. Les écrivains à la mode. -- Leur langage correct, leurs - façons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset, - Edmund Waller. --Ses sentiments et son style. -- En quoi il - est poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du - style. -- Manque de poésie. --Caractère de la poésie et du - style classiques et monarchiques. 81 - - V. Sir John Denham. -- Son poëme de _Cooper's Hill_. -- - Ampleur oratoire de ses vers. -- Gravité anglaise de ses - préoccupations morales. -- Comment les gens du monde et les - écrivains se modèlent alors sur la France. 92 - - VI. Les comiques. -- Comparaison de ce théâtre et de celui - de Molière. -- L'ordre des idées dans Molière. -- Les idées - générales dans Molière. -- Comment chez Molière l'odieux est - dissimulé, quoique la vérité soit peinte. -- Comment chez - Molière l'honnête homme reste homme du monde. -- Comment - l'honnête homme de Molière est un modèle français. 98 - - VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. -- - Frivolité des intentions. -- Apreté des caractères. -- - Grossièreté des moeurs -- En quoi consiste le talent de - Wycherley, Congrève, Vanbrugh et Farquhar. -- Quels - personnages ils peuvent composer. 109 - - VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute, - squire Sullen. -- Le père, sir Tunbelly. -- La jeune fille, - miss Hoyden. --Le jeune garçon, squire Humphry. -- Idée de - la nature d'après ce théâtre. 114 - - IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. -- - Miss Prue.-Lady Wishfort. -- Lady Pliant. -- Mistress - Millamant. -- Les hommes du monde. Mirabell. -- Idée de la - société d'après ce théâtre. -- Pourquoi cette culture et - cette littérature n'ont pas produit d'oeuvres durables. -- - En quoi elles sont opposées au caractère anglais. -- - Transformation du goût et des moeurs. 123 - - X. La prolongation de la comédie. -- Sheridan. -- Sa vie. -- - Son talent. -- _L'École de médisance._ -- Comment la comédie - dégénère et s'éteint. -- Cause de la décadence du théâtre en - Europe et en Angleterre. 144 - - -CHAPITRE II. -- Dryden. - - I. Débuts de Dryden. -- Fin de l'âge poétique. -- Causes des - décadences et des renaissances littéraires. 163 - - II. Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses - lectures. --Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son - caractère. -- Son public. --Ses amitiés. -- Ses querelles. - -- Concordance de sa vie et de son talent. 165 - - III. Les théâtres rouverts et transformés. -- Le nouveau - public et le goût nouveau. -- Théories dramatiques de - Dryden. -- Son jugement sur l'ancien théâtre anglais. -- Son - jugement sur le nouveau théâtre français. -- Son oeuvre - composite. -- Disparates de son théâtre. --_L'Amour - tyrannique._ -- Grossièretés de ses personnages. - --_L'Empereur des Indes_, _Aurengzèbe_, _Almamzor_. 169 - - IV. Style de ce théâtre. -- Le vers rimé. -- La diction - fleurie. --Les tirades pédantesques. -- Désaccord du style - classique et des événements romantiques. -- Comment Dryden - reprend et gâte les inventions de Shakspeare et de Milton. - -- Pourquoi ce drame n'a pas abouti. 187 - - V. Mérites de ce drame. -- Personnages d'Antoine, d'Octavie - et de Ventidius. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- - _L'Orpheline_, _Venise sauvée_. 197 - - VI. Dryden écrivain. -- Espèce, portée, limites de son - esprit. -- Sa maladresse dans la flatterie et les - gravelures. -- Sa pesanteur dans la dissertation et la - discussion. -- Sa vigueur et son honnêteté foncière. 217 - - VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans - la politique et la religion. -- Poëmes politiques de Dryden: - _Absalon et Achitophel_, _la Médaille_. -- Poëmes religieux - de Dryden: _Religio Laici_, _la Biche et la Panthère_. -- - Apreté et virulence de ces poëmes. -- _Mac Flecnoe._ 227 - - VIII. Apparition de l'art d'écrire. -- Différence entre la - forme d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de - l'âge classique. -- Procédés de Dryden. -- La diction - soutenue et oratoire. 236 - - IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. - -- Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations. - -- Ses contes et ses épîtres. -- Ses défauts. -- Ses - mérites. -- Sérieux de son caractère, élans de son - inspiration, accès d'éloquence poétique. --_Ode pour la fête - de sainte Cécile._ 240 - - X. Fin de Dryden. -- Ses misères. -- Sa pauvreté. -- En quoi - son oeuvre est incomplète. -- Sa mort. 251 - - -CHAPITRE III. -- La Révolution. - - I. La révolution morale au dix-huitième siècle. -- Elle - accompagne la révolution politique. 254 - - II. Brutalité du peuple. -- Le gin. -- Les émeutes. -- - Corruption des grands. -- Les moeurs politiques. -- - Trahisons sous Guillaume et Anne. -- Vénalité sous Walpole - et Bute. -- Les moeurs privées. -- Les viveurs. -- Les - athées. -- _Lettres de lord Chesterfield._ -- Sa politesse - et sa morale. -- _L'Opéra du Gueux_, par Gay. -- Ses - élégances et sa satire. 255 - - III. Principes de la civilisation en France et en - Angleterre. -- La conversation en France. Comment elle - aboutit à une révolution. -- Le sens moral en Angleterre. - Comment il aboutit à une réforme. 269 - - IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment - profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment - elle est vivante. --Les ariens. -- Les méthodistes. 277 - - V. La chaire. -- Médiocrité et efficacité de la prédication. - --Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidité. -- Barrow. -- - Son abondance et sa minutie. -- South. -- Son âcreté et son - énergie. -- Comparaison des prédicateurs en France et en - Angleterre. 287 - - VI. La théologie. -- Comparaison de l'apologétique en France - et en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La - théologie n'est pas spéculative, mais morale. -- Les plus - grands esprits se rangent du côté du christianisme. -- - Impuissance de la philosophie spéculative. -- Berkeley, - Newton, Locke, Hume, Reid. -- Développement de la - philosophie morale. -- Smith, Butler, Price, Hutcheson. 304 - - VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Traité - du gouvernement_, par Locke. -- La théorie du droit - personnel est acceptée. -- Comment le tempérament, l'orgueil - et l'intérêt la soutiennent. -- La théorie du droit - personnel est appliquée. --Comment les élections, les - journaux, les tribunaux la mettent en pratique. 313 - - VIII. La tribune. -- Énergie et rudesse de cette éloquence. - -- Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. -- - Burke. 322 - - IX. Issue du travail du siècle. -- Transformation économique - et morale. -- Comparaison des portraits de Reynolds et de - ceux de Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France - et en Angleterre. --Les révolutionnaires et les - conservateurs. -- Jugement de Burke et du peuple anglais sur - la Révolution française. 341 - - -CHAPITRE IV. -- Addison. - - I. Addison et Swift dans leur siècle. -- En quoi ils se - ressemblent et en quoi ils diffèrent. 355 - - II. L'homme. -- Son éducation et sa culture. -- Ses vers - latins. --Son voyage en France et en Italie. -- Son _Épître - à lord Halifax_. --Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son - _Dialogue sur les médailles_. --Son poëme sur la _Campagne - de Blenheim_. -- Sa douceur et sa bonté. --Ses succès et son - bonheur. 356 - - III. Son sérieux et sa raison. -- Ses études solides et son - observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa - pratique des affaires. -- Noblesse de son caractère et de sa - conduite. -- Élévation de sa morale et de sa religion. -- - Comment sa vie et son caractère ont contribué à l'agrément - et à l'utilité de ses écrits. 365 - - IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre - la vie grossière, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est - pratique, et partant banale et décousue. -- Comment elle - s'appuie sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle - a pour but la satisfaction en ce monde, et le bonheur dans - l'autre. -- Mesquinerie spéculative de sa conception - religieuse. -- Excellente pratique de sa conception - religieuse. 370 - - V. L'écrivain. -- Conciliation de la morale et de - l'élégance. -- Quel style convient aux gens du monde. -- - Mérites de ce style. --Inconvénients de ce style. -- Addison - critique. -- Son jugement sur le _Paradis perdu_. -- Accord - de son art et de sa critique. -- Limites de la critique et - de l'art classiques. -- Ce qui manque à l'éloquence - d'Addison, de l'Anglais et du moraliste. 385 - - VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination - sérieuse et féconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le - sentiment religieux et poétique. -- _Vision de Mirza._ -- - Comment le fonds germanique subsiste sous la culture latine. 395 - - -FIN DE LA TABLE. - - -[Notes au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées. - -Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les -notes de fin de page sont manquantes.] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise -(Volume 3 de 5), by Hippolyte Taine - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE *** - -***** This file should be named 41101-8.txt or 41101-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/1/0/41101/ - -Produced by Keith J Adams, Christine P. 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