summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/41101-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-08 16:38:02 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-08 16:38:02 -0800
commitd8a5cbaec002636168fe3f8baf6b2aca50f3ebc1 (patch)
tree8c726715a2f7694d81a3e6a6a566534ef34bfb04 /41101-8.txt
parentb2a79a813232c115149675157d709798e7f0439a (diff)
Add files from ibiblio as of 2025-03-08 16:38:02HEADmain
Diffstat (limited to '41101-8.txt')
-rw-r--r--41101-8.txt13156
1 files changed, 0 insertions, 13156 deletions
diff --git a/41101-8.txt b/41101-8.txt
deleted file mode 100644
index e6141a5..0000000
--- a/41101-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,13156 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise (Volume
-3 de 5), by Hippolyte Taine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Histoire de la Littérature Anglaise (Volume 3 de 5)
-
-Author: Hippolyte Taine
-
-Release Date: October 18, 2012 [EBook #41101]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
-
-
-
-Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE
-
-
-TOME TROISIÈME
-
-
-
-
-739--PARIS, IMPRIMERIE LALOUX Fils et GUILLOT
-
-7, rue des Canettes, 7
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE
-
-
-PAR H. TAINE
-
-
-TOME TROISIÈME
-
-
-
-
-QUATRIÈME ÉDITION REVUE ET AUGMENTÉE
-
-
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
- 1878
-
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-LITTÉRATURE ANGLAISE.
-
-
-
-
-LIVRE III.
-
-L'ÂGE CLASSIQUE.
-
-
-
-
-CHAPITRE I.
-
-La Restauration.
-
-
-§ 1. LES VIVEURS.
-
- I. Les excès du puritanisme. -- Comment ils amènent les excès du
- sensualisme.
-
- II. Peinture de ces moeurs par un étranger. -- Les Mémoires de
- Grammont. -- Différence de la débauche en France et en
- Angleterre.
-
- III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et
- âpreté de sa rancune.
-
- IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour. --
- Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale.
-
- V. Quelle est la philosophie qui convient à ces moeurs. --
- Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et ses
- découvertes. -- Sa méthode mathématique. -- En quoi il se
- rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthétique, sa
- politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. -- Esprit
- et objet de sa philosophie.
-
- VI. Le théâtre. -- Changement dans le goût et dans le public. --
- L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire après la
- Restauration.
-
- VII. Dryden. Disparates de ses comédies. -- Maladresse de ses
- indécences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de Molière.
-
- VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractère. -- Sa tristesse,
- son âpreté et son impudeur. -- _L'Amour au bois_, _l'Épouse
- campagnarde_, _le Maître de danse_. -- Peintures licencieuses et
- détails repoussants. -- Son énergie et son réalisme. -- Rôles
- d'Olivia et de Manly dans son _Plain dealer_. -- Paroles de
- Milton.
-
-
-§ 2. LES MONDAINS.
-
- I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses conditions et
- ses causes. -- Comment elle s'établit en Angleterre. -- Les
- modes, les amusements, les conversations, les façons et les
- talents de salon.
-
- II. Avénement de l'esprit classique en Europe. -- Ses origines.
- -- Ses caractères. -- Différence de la conversation sous
- Élisabeth et sous Charles II.
-
- III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractère, son esprit,
- son style.
-
- IV. Les écrivains à la mode. -- Leur langage correct, leurs
- façons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset,
- Edmund Waller. -- Ses sentiments et son style. -- En quoi il est
- poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du style. --
- Manque de poésie. -- Caractère de la poésie et du style
- classiques et monarchiques.
-
- V. Sir John Denham. -- Son poëme de _Cooper's Hill_. -- Ampleur
- oratoire de ses vers. -- Gravité anglaise de ses préoccupations
- morales. -- Comment les gens du monde et les écrivains se
- modèlent alors sur la France.
-
- VI. Les comiques. -- Comparaison de ce théâtre et de celui de
- Molière. -- L'ordre des idées dans Molière. -- Les idées
- générales dans Molière. -- Comment chez Molière l'odieux est
- dissimulé, quoique la vérité soit peinte. -- Comment chez Molière
- l'honnête homme reste homme du monde. -- Comment l'honnête homme
- de Molière est un modèle français.
-
- VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. -- Frivolité
- des intentions. -- Âpreté des caractères. -- Grossièreté des
- moeurs. -- En quoi consiste le talent de Wycherley, Congrève,
- Vanbrugh et Farquhar. -- Quels personnages ils peuvent composer.
-
- VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute, le
- squire Sullen. -- Le père, sir Tunbelly. -- La jeune fille, miss
- Hoyden. -- Le jeune garçon, le squire Humphry. -- Idée de la
- nature d'après ce théâtre.
-
- IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. -- Miss
- Prue. Lady Wishfort. Lady Pliant. Mistress Millamant. -- Les
- hommes du monde. Mirabell. -- Idée de la société d'après ce
- théâtre. -- Pourquoi cette culture et cette littérature n'ont pas
- produit d'oeuvres durables. -- En quoi elles sont opposées au
- caractère anglais. -- Transformation du goût et des moeurs.
-
- X. La prolongation de la comédie. -- Sheridan. -- Sa vie. -- Son
- talent. -- _L'École de médisance._ -- Comment la comédie dégénère
- et s'éteint. -- Causes de la décadence du théâtre en Europe et en
- Angleterre.
-
-
-§ 1. LES VIVEURS.
-
-Lorsqu'on feuillette tour à tour l'oeuvre des peintres de la cour sous
-Charles Ier, puis sous Charles II, et qu'on quitte les nobles
-portraits de Van-Dyck pour les figures de Lely, la chute est subite et
-profonde: on sortait d'un palais, on tombe dans un mauvais lieu.
-
-Au lieu de ces seigneurs fiers et calmes qui restent cavaliers en
-devenant hommes de cour, de ces grandes dames si simples qui semblent
-à la fois princesses et jeunes filles, de ce monde généreux et
-héroïque, élégant et orné, où resplendit encore la flamme de la
-Renaissance, où reluit déjà la politesse de l'âge moderne, on
-rencontre des courtisanes dangereuses ou provocantes, à l'air ignoble
-ou dur, incapables de pudeur ou de pitié[1]. Leurs mains potelées,
-épanouies, ploient mignardement des doigts à fossettes; des torsades
-de cheveux lourds roulent sur leurs épaules charnues; les yeux noyés
-clignent voluptueusement, un fade sourire erre sur les lèvres
-sensuelles. L'une relève un flot de cheveux dénoués qui coule sur les
-rondeurs de sa chair rose; celle-ci, languissante, se laisse aller,
-ouvrant une manche dont la molle profondeur découvre toute la
-blancheur de son bras. Presque toutes sont en chemise; plusieurs
-semblent sortir du lit; le peignoir froissé colle sur la gorge, et
-semble défait par une nuit de débauche; la robe de dessous, toute
-chiffonnée, tombe sur les hanches; les pieds froissent la soie qui
-chatoie et luit. Toutes débraillées qu'elles sont, elles se parent
-insolemment l'un luxe de filles: ceintures de diamants, dentelles
-bouillonnantes, splendeur brutale des dorures, profusion d'étoffes
-brodées et bruissantes, coiffures énormes, dont les boucles et les
-torsades enroulées et débordantes provoquent le regard par
-l'échafaudage de leur magnificence effrontée. Des draperies tortillées
-tombent alentour en forme d'alcôve, et les yeux plongent par une
-échappée sur les allées d'un grand parc dont la solitude sera commode
-à leurs plaisirs.
-
-[Note 1: Voyez surtout les portraits de lady Mooreland, de lady
-Williams, de la comtesse d'Ossory, de la duchesse de Cleveland, de
-lady Price, etc.]
-
-
-I
-
-Tout cela était venu par contraste: le puritanisme avait amené
-l'orgie, et les fanatiques avaient décrié la vertu. Pendant de longues
-années, la sombre imagination anglaise, saisie de terreurs
-religieuses, avait désolé la vie humaine. La conscience, à l'idée de
-la mort et de l'obscure éternité, s'était troublée; des anxiétés
-sourdes y avaient pullulé en secret comme une végétation d'épines, et
-le coeur malade, tressaillant à chaque mouvement, avait fini par
-prendre en dégoût tous ses plaisirs et en horreur tous ses instincts.
-Ainsi empoisonné dans sa source, le divin sentiment de la justice
-s'était tourné en folie lugubre. L'homme, déclaré pervers et damné, se
-croyait enfermé dans un cachot de perdition et de vice où nul effort
-et nul hasard ne pouvaient faire entrer un rayon de lumière, à moins
-que la main d'en haut, par une faveur gratuite, ne vînt arracher la
-pierre scellée de ce tombeau. Il avait mené la vie d'un condamné,
-bourrelée et angoisseuse, opprimée par un désespoir morne, et hantée
-de spectres. Tel s'était cru souvent sur le point de mourir: tel
-autre, à l'idée d'une croix, était traversé d'hallucinations
-douloureuses[2]; ceux-ci sentaient le frôlement du malin esprit: tous
-passaient des nuits les yeux fixés sur les histoires sanglantes et
-les appels passionnés de l'Ancien Testament, écoutant les menaces et
-les tonnerres du Dieu terrible, jusqu'à renouveler en leur propre
-coeur la férocité des égorgeurs et l'exaltation des voyants. Sous cet
-effort, la raison peu à peu défaillait. À force de chercher le
-Seigneur, on trouvait le rêve. Après de longues heures de sécheresse,
-l'imagination faussée et surmenée travaillait. Des figures
-éblouissantes, des idées inconnues se levaient tout d'un coup dans le
-cerveau échauffé; l'homme était soulevé et traversé de mouvements
-extraordinaires. Ainsi transformé, il ne se reconnaissait plus
-lui-même; il ne s'attribuait pas ces inspirations véhémentes et
-soudaines qui s'imposaient à lui, qui l'entraînaient hors des chemins
-frayés, que rien ne liait entre elles, qui le secouaient et
-l'illuminaient sans qu'il pût les prévoir, les arrêter ou les régler:
-il y voyait l'action d'une puissance surhumaine, et s'y livrait avec
-l'enthousiasme du délire et la roideur de la foi.
-
-Pour comble, le fanatisme s'était changé en institution: le sectaire
-avait noté tous les degrés de la transfiguration intérieure, et réduit
-en théorie l'envahissement du rêve: il travaillait avec méthode à
-chasser la raison pour introniser l'extase. Fox en faisait l'histoire,
-Bunyan en donnait les règles, le Parlement en offrait l'exemple,
-toutes les chaires en exaltaient la pratique. Des ouvriers, des
-soldats, des femmes en discouraient, y pénétraient, s'animaient par
-les détails de leur expérience et la publicité de leur émotion. Une
-nouvelle vie s'était déployée, qui avait flétri et proscrit
-l'ancienne. Tous les goûts temporels étaient supprimés, toutes les
-joies sensuelles étaient interdites; l'homme spirituel restait seul
-debout sur les ruines du reste, et le coeur, exclu de toutes ses
-issues naturelles, ne pouvait plus regarder ni respirer que du côté de
-son funeste Dieu. Le puritain passait lentement dans les rues, les
-yeux au ciel, les traits tirés, jaune et hagard, les cheveux ras, vêtu
-de brun ou de noir, sans ornements, ne s'habillant que pour se
-couvrir. Si quelqu'un avait les joues pleines, il passait pour
-tiède[3]. Le corps entier, l'extérieur, jusqu'au ton de la voix, tout
-devait porter la marque de la pénitence et de la grâce. Le puritain
-discourait en paroles traînantes, d'un accent solennel, avec une sorte
-de nasillement, comme pour détruire la vivacité de la conversation et
-la mélodie de la voix naturelle. Ses entretiens remplis de citations
-bibliques, son style imité des prophètes, son nom et le nom de ses
-enfants, tirés de l'Écriture, témoignaient que sa pensée habitait le
-monde terrible des prophètes et des exterminateurs. Du dedans, la
-contagion avait gagné le dehors. Les alarmes de la conscience
-s'étaient changées en lois d'État. La rigidité personnelle était
-devenue une tyrannie publique. Le puritain avait proscrit le plaisir
-comme un ennemi, chez autrui aussi bien que chez lui-même. Le
-Parlement faisait fermer les maisons de jeu, les théâtres, et
-fouetter les acteurs à la queue d'une charrette; les jurons étaient
-taxés; les arbres de mai étaient coupés; les ours, dont les combats
-amusaient le peuple, étaient tués; le plâtre des maçons puritains
-rendait décentes les nudités des statues; les belles fêtes poétiques
-étaient interdites. Des amendes et des punitions corporelles
-interdisaient même aux enfants «les jeux, les danses, les sonneries de
-cloches, les réjouissances, les régalades, les luttes, la chasse,»
-tous les exercices et tous les amusements qui pouvaient profaner le
-dimanche. Les ornements, les tableaux, les statues des églises étaient
-arrachés ou déchirés. Le seul plaisir qu'on gardât et qu'on souffrît
-était le nasillement des psaumes, l'édification des sermons prolongés,
-l'excitation des controverses haineuses, la joie âpre et sombre de la
-victoire remportée sur le démon et de la tyrannie exercée contre ses
-fauteurs. En Écosse, pays plus froid et plus dur, l'intolérance allait
-jusqu'aux derniers confins de la férocité et de la minutie, instituant
-une surveillance sur les pratiques privées et sur la dévotion
-intérieure de chaque membre de chaque famille, ôtant aux catholiques
-leurs enfants, imposant l'abjuration sous peine de prison perpétuelle
-ou de mort, amenant par troupeaux[4] les sorcières au bûcher[5]. Il
-semblait qu'un nuage noir se fût appesanti sur la vie humaine, noyant
-toute lumière, effaçant toute beauté, éteignant toute joie, traversé
-çà et là par des éclairs d'épée et par des lueurs de torches, sous
-lesquels on voyait vaciller des figures de despotes moroses, de
-sectaires malades, d'opprimés silencieux.
-
-[Note 2: Carlyle, _Cromwell's speeches and letters_, t. I, p. 48.]
-
-[Note 3: Le colonel Hutchinson fut un instant suspect parce qu'il
-portait les cheveux longs et qu'il s'habillait bien.]
-
-[Note 4: 1648, trente en un jour. Une d'elles avoua qu'elle avait été
-à une assemblée où étaient cinq cents sorcières.--_Pictorial history_,
-t. III, p. 489.]
-
-[Note 5: In 1652 the kirk-session of Glasgow «brot boyes and servants
-before them, for breaking the Sabbath and other faults. They had
-clandestine censors, and gave money to some for this end.» (Buckle,
-_History of Civilisation_, I, 346.)
-
-Even yearly in the 18th century the «most popular divines» in Scotland
-affirmed that Satan «frequently appears clothed in a corporeal
-substance.» (_Ibid._, 367.)
-
-«No husband shall kiss his wife, and no mother shall kiss her child on
-the Sabbath-day.» (_Ibid._, 385.)
-
-The quhilk day the Sessioune caused mak this act, that ther sould be
-no pypers at brydels, etc. (_Ibid._, 389.)
-
-1719. The presbytery of Edinburgh indignantly declares: «Yea, some
-have arrived at that height of impiety as not to be ashamed of washing
-in water and swimming in rivers upon the holy Sabbath.» (_Ibid._)
-
-«I think David had never so sweet a time as then, when he was pursued
-as a partridge by his son Absalom.» (Gray's _Great and Precious
-Promises_.)
-
-Voir tout le chapitre où Buckle a décrit, d'après les textes, l'état
-de l'Écosse au dix-septième siècle.]
-
-
-II
-
-Le roi rétabli, ce fut une délivrance. Comme un fleuve barré et
-engorgé, l'esprit public se précipita de tout son poids naturel et de
-toute sa masse acquise dans le lit qu'on lui avait fermé. L'élan
-emporta les digues. Le violent retour aux sens noya la morale. La
-vertu parut puritaine. Le devoir et le fanatisme furent confondus
-dans un discrédit commun. Dans ce grand reflux, la dévotion, balayée
-avec l'honnêteté, laissa l'homme dévasté et fangeux. Les parties
-supérieures de sa nature disparurent; il n'en resta que l'animal sans
-frein ni guide, lancé par ses convoitises à travers la justice et la
-pudeur.
-
-Quand on regarde ces moeurs à travers Hamilton et Saint-Évremond, on
-les tolère. C'est que leurs façons françaises font illusion. La
-débauche du Français n'est qu'à demi choquante; si l'animal en lui se
-déchaîne, c'est sans trop d'excès. Son fonds n'est pas, comme chez
-l'autre, rude et puissant. Vous pouvez casser la glace brillante qui
-le recouvre, sans rencontrer le torrent gonflé et bourbeux qui gronde
-sous son voisin[6]; le ruisseau qui en sortira n'aura que de petites
-échappées, rentrera de lui-même et vite dans son lit accoutumé. Le
-Français est doux, naturellement civilisé, peu enclin à la sensualité
-grande ou grossière, amateur de conversation sobre, aisément prémuni
-contre les moeurs crapuleuses par sa finesse et son bon goût. Le
-chevalier de Grammont a trop d'esprit pour aimer l'orgie. C'est qu'en
-somme l'orgie n'est pas agréable: casser des verres, brailler, dire
-des ordures, s'emplir jusqu'à la nausée, il n'y a là rien de bien
-tentant pour des sens un peu délicats; il est né épicurien, et non
-glouton ou ivrogne. Ce qu'il cherche, c'est l'amusement, non la joie
-déboutonnée ou le plaisir bestial. Je sais bien qu'il n'est pas sans
-reproche. Je ne lui confierais pas ma bourse, il oublie trop aisément
-la distinction du tien et du mien; surtout je ne lui confierais pas ma
-femme: il n'est pas net du côté de la délicatesse; ses escapades au
-jeu et auprès des dames sentent d'un peu bien près l'aigrefin et le
-suborneur. Mais j'ai tort d'employer ces grands mots à son endroit; il
-sont trop pesants, ils écrasent une aussi fine et aussi jolie
-créature. Ces lourds habits d'honneur ou de honte ne peuvent être
-portés que par des gens sérieux, et Grammont ne prend rien au sérieux,
-ni les autres, ni lui-même, ni le vice, ni la vertu. Passer le temps
-agréablement, voilà toute son affaire. «On ne s'ennuya plus dans
-l'armée, dit Hamilton, dès qu'il y fut.» C'est là sa gloire et son
-objet; il ne se pique ni ne se soucie d'autre chose. Son valet le
-vole: un autre eût fait pendre le coquin: mais le vol était joli, il
-garde son drôle. Il partait oubliant d'épouser sa fiancée, on le
-rattrape à Douvres; il revient, épouse; l'histoire était plaisante: il
-ne demande rien de mieux. Un jour, étant sans le sou, il détrousse au
-jeu le comte de Caméran. «Est-ce qu'après la figure qu'il a faite,
-Grammont peut plier bagage comme un croquant? Non pas, il a des
-sentiments, il soutiendra l'honneur de la France.» Le badinage couvre
-ici la tricherie; au fond, il n'a pas d'idées bien claires sur la
-propriété. Il régale Caméran avec l'argent de Caméran; Caméran eût-il
-mieux fait, ou autrement? Peu importe que son argent soit dans la
-poche de Grammont ou dans la sienne: le point important est gagné,
-puisqu'on s'est amusé à le prendre et qu'on s'amuse à le dépenser.
-L'odieux et l'ignoble disparaissent de la vie ainsi entendue. S'il
-fait sa cour aux princes, soyez sûr que ce n'est point à genoux: une
-âme si vive ne s'affaisse point sous le respect; l'esprit le met de
-niveau avec les plus grands; sous prétexte d'amuser le roi, il lui dit
-des vérités vraies[7]. S'il tombe à Londres au milieu des scandales,
-il n'y enfonce point; il y glisse sur la pointe du pied, si lestement
-qu'il ne garde pas de boue. On n'aperçoit plus sous ses récits les
-angoisses et les brutalités que les événements recèlent; le conte file
-prestement, éveillant un sourire, puis un autre, puis encore un autre,
-si bien que l'esprit tout entier est emmené, d'un mouvement agile et
-facile, du côté de la belle humeur. À table, Grammont ne s'empiffrera
-pas; au jeu, il ne deviendra pas furieux; devant sa maîtresse, il ne
-lâchera pas de gros mots; dans les duels, il ne haïra pas son
-adversaire. L'esprit français est comme le vin français: il ne rend
-les gens ni brutaux, ni méchants, ni tristes. Telle est la source de
-cet agrément: les soupers ne détruisent ici ni la finesse, ni la
-bonté, ni le plaisir. Le libertin reste sociable, poli et prévenant;
-sa gaieté n'est complète que par la gaieté des autres[8]; il s'occupe
-d'eux aussi naturellement que de lui-même, et, par surcroît, il reste
-alerte et dispos d'intelligence; les saillies, les traits brillants,
-les mots heureux petillent sur ses lèvres: il pense à table et en
-compagnie, quelquefois mieux que seul ou à jeun. Vous voyez bien
-qu'ici le débauché n'opprime pas l'homme; Grammont dirait qu'il
-l'achève, et que l'esprit, le coeur, les sens ne trouvent leur
-perfection et leur joie que dans l'élégance et l'entrain d'un souper
-choisi.
-
-[Note 6: Voyez, dans Richardson, Swift et Fielding, mais surtout dans
-Hogarth, la peinture de cette débauche brutale. Encore récemment dans
-un _finish_ à Londres, les gentlemen s'amusaient à soûler de belles
-filles parées en robe de bal; puis quand elles tombaient inertes, à
-leur faire avaler du poivre, de la moutarde et du vinaigre. (Flora
-Tristan, 1840, _Promenades dans Londres_, chap. VIII.--Témoin
-oculaire.)]
-
-[Note 7: Le roi jouait au trictrac: arrive un coup douteux: «Ah! voici
-Grammont qui nous jugera; Grammont, venez nous juger.--Sire, vous avez
-perdu.--Comment! vous ne savez pas encore....--Eh! ne voyez-vous pas,
-sire, que si le coup eût été seulement douteux, ces messieurs
-n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause?»]
-
-[Note 8: «Il déterrait les malheureux pour les secourir.»]
-
-
-III
-
-Tout au rebours en Angleterre. Si on gratte la morale qui sert
-d'enveloppe, la brute apparaît dans sa violence et sa laideur. Un de
-leurs hommes d'État disait que chez nous la populace lâchée se
-laisserait conduire par les mots d'humanité et d'honneur, mais que
-chez eux, pour l'apaiser, il faudrait lui jeter de la viande crue.
-L'injure, le sang, l'orgie, voilà la pâture où se rua cette populace
-de nobles. Tout ce qui excuse un carnaval y manque, et d'abord
-l'esprit. Trois ans après le retour du roi, Butler publie son
-_Hudibras_: avec quels applaudissements! les contemporains seuls
-peuvent le dire, et le retentissement s'en est prolongé jusqu'à nous.
-Si vous saviez comme l'esprit en est bas, avec quelle maladresse et
-dans quelles balourdises il délaye sa farce vindicative! Çà et là
-subsiste une image heureuse, débris de la poésie qui vient de périr;
-mais tout le tissu de l'oeuvre semble d'un Scarron, aussi ignoble que
-l'autre et plus méchant. Cela est imité, dit-on, de _Don Quichotte_;
-Hudibras est un chevalier puritain qui va, comme l'autre, redresser
-les torts et embourser des gourmades. Dites plutôt que cela ressemble
-à la misérable contrefaçon d'Avellaneda[9]. Le petit vers bouffon
-trotte indéfiniment de son pas boiteux, clapotant dans la boue qu'il
-affectionne, aussi sale et aussi plat que dans _l'Énéide travestie_.
-La peinture d'Hudibras et de son cheval dure un chant presque entier;
-quarante vers sont dépensés à décrire sa barbe, quarante autres à
-décrire ses culottes. D'interminables discussions scolastiques, des
-disputes aussi prolongées que celles des puritains, étendent leurs
-landes et leurs épines sur toute une moitié du poëme. Point d'action,
-point de naturel, partout des satires avortées, de grosses
-caricatures; ni art, ni mesure, ni goût; le style puritain est
-transformé en un baragouin absurde, et la rancune enfiellée, manquant
-son but par son excès même, défigure le portrait qu'elle veut tracer.
-Croiriez-vous qu'un tel écrivain fait le joli, qu'il veut nous
-égayer, qu'il prétend être agréable? La belle raillerie que ce trait
-sur la barbe d'Hudibras! «Ce météore chevelu dénonçait la chute des
-sceptres et des couronnes; par son symbole lugubre, il figurait le
-déclin des gouvernements, et sa bêche[10] hiéroglyphique disait que
-son tombeau et celui de l'État étaient creusés[11].» Il est si content
-de cette gaieté insipide, qu'il la prolonge pendant dix vers encore.
-La bêtise croît à mesure qu'on avance. Se peut-il qu'on ait trouvé
-plaisantes des gentillesses comme celles-ci? «Son épée avait pour page
-une dague, qui était un peu petite pour son âge, et en conséquence
-l'accompagnait en la façon dont les nains suivaient les chevaliers
-errants. C'était un poignard de service, bon pour la corvée et pour le
-combat; quand il avait crevé une poitrine ou une tête, il servait à
-nettoyer les souliers ou à planter des oignons[12].» Tout tourne au
-trivial; si quelque beauté se présente, le burlesque la salit. À voir
-ces longs détails de cuisine, ces plaisanteries rampantes et crues, on
-croit avoir affaire à un amuseur des halles; ainsi parlent les
-charlatans des ponts quand ils approprient leur imagination et leur
-langage aux habitudes des tavernes et des taudis. L'ordure s'y trouve;
-en effet, la canaille rit quand le bateleur fait allusion aux
-ignominies de la vie privée[13]. Voilà le grotesque dont les
-courtisans de la Restauration ont fait leurs délices; leur rancune et
-leur grossièreté se sont complues au spectacle de ces marionnettes
-criardes; d'ici à travers deux siècles, on entend le gros rire de cet
-auditoire de laquais.
-
-[Note 9:
-
- For as Æneas bore his sire
- Upon his shoulder through the fire,
- Our knight did bear no less a pack
- Of his own buttocks on his back.]
-
-[Note 10: Cette barbe était taillée en bêche.]
-
-[Note 11:
-
- His tawny beard was th'equal grace
- Both of his wisdom and his face;
- In cut and dye so like a tile,
- A sudden view it would beguile:
- The upper part whereof was whey,
- The nether orange, mix'd with grey.
- The hairy meteor did denounce
- The fall of sceptres and of crowns:
- With grisly type did represent
- Declining age of government,
- And tell, with hieroglyphic spade,
- Its own grave and the state's were made:
- Like Samson's heart-breakers, it grew
- In time to make a nation rue;
- Thought it contributed its own fall,
- To wait upon the public downfall....--
- "Twas bound to suffer persecution,
- And martyrdom, with resolution;
- T'oppose itself against the hate
- And vengeance of th'incensed state,
- In whose defiance it was worn,
- Still ready to be pull'd and torn,
- With red-hot irons to be tortur'd,
- Revild, and spit upon, and martyr'd.
- Maugre all which, 'twas to stand fast,
- As long as monarchy should last;
- But when the state should hap to reel,
- 'Twas to submit to fatal steel,
- And fall, as it was consecrate,
- A sacrifice to fall of state,
- Whose thread of life the fatal sisters
- Did twist together with his whiskers,
- And twine so close, that Time should never,
- In life or death, their fortunes sever:
- But with his rusty sickle mow
- Both down together at a blow.]
-
-[Note 12:
-
- This sword a dagger had his page,
- That was but little for his age,
- And therefore waited on him so
- As Dwarfs upon Knights errants do...
- When it had stabb'd or broke a head,
- It would scrape trenchers or chip bread.
- ... 'T would make clean shoes, and in the earth
- Set leeks and onions, and so forth.]
-
-[Note 13:
-
- Quoth Hudibras, I smell a rat.
- Ralpho, thou dost prevaricate.
- For though the thesis which thou lay'st
- Be true adamussim as thou say'st.
- (For that Bear-baiting should appear
- Jure divino lawfuller
- Than Synods are, thou dost deny,
- Totidem verbis, so do I,)
- Yet there is a fallacy in this;
- For, if by thy Homoesis,
- Tussis pro crepitu, an art
- Under a Cough to slur a Fart,
- Thou wouldst sophistically imply,
- Both are unlawful, I deny.]
-
-
-IV
-
-Charles II à table faisait orgueilleusement remarquer à Grammont que
-ses officiers le servaient à genoux. Ils faisaient bien, c'était là
-leur vraie posture. Le grand chancelier Clarendon, un des hommes les
-plus honorés et les plus honnêtes de la cour, apprend à l'improviste,
-en plein conseil, que sa fille Anne est grosse des oeuvres du duc
-d'York, et que ce duc, frère du roi, lui a promis mariage. Voici les
-paroles de ce tendre père; il a pris soin lui-même de nous les
-transmettre. «Le chancelier[14] s'emporta avec une excessive colère
-contre la perversité de sa fille et dit avec toute la véhémence
-imaginable qu'aussitôt qu'il serait chez lui, il la mettrait à la
-porte comme une prostituée, lui déclarant qu'elle eût à se pourvoir
-comme elle pourrait, et qu'il ne la reverrait jamais.» Remarquez que
-ce grand homme avait reçu la nouvelle chez le roi par surprise, et
-qu'il trouvait du premier coup ces accents généreux et paternels. «Il
-ajouta qu'il aimerait beaucoup mieux que sa fille fût la catin du duc
-que de la voir sa femme.» N'est-ce pas héroïque? Mais laissons-le
-parler. Un coeur si noblement monarchique peut seul se surpasser
-lui-même. «Il était prêt à donner un avis positif, et il espérait que
-leurs seigneuries se joindraient à lui pour que le roi fît à l'instant
-envoyer _la femme_ à la Tour, où elle serait jetée dans un cachot,
-sous une garde si stricte que nulle personne vivante ne pût être
-admise auprès d'elle, qu'aussitôt après on présenterait un acte au
-Parlement pour lui faire couper la tête, que non-seulement il y
-donnerait son consentement, mais qu'il serait le premier à le
-proposer.» Quelle vertu romaine! Et de peur de n'être pas cru, il
-insiste: «Quiconque connaîtra le chancelier croira qu'il a dit cela de
-tout son coeur.» Il n'est pas encore content, il répète son avis, il
-s'adresse au roi avec toutes sortes de raisons concluantes pour
-obtenir qu'on tranche la tête à sa fille. «J'aimerais mieux me
-soumettre à son déshonneur et le supporter en toute humilité que le
-voir réparé par son mariage, pensée que j'exècre si fort que je serais
-bien plus content de la voir morte avec toute l'infamie qui est due à
-sa présomption!» Voilà comment, en cas difficile, un homme garde ses
-traitements et sa simarre. Sir Charles Berkeley, capitaine des gardes
-du duc d'York, fit mieux encore; il jura solennellement «qu'il avait
-couché» avec la jeune fille, et se dit prêt à l'épouser «pour l'amour
-du duc, quoique sachant le commerce du duc avec elle.» Puis un peu
-après il avoua qu'il avait menti, mais en tout bien, tout honneur,
-afin de sauver la famille royale de cette mésalliance. Ce beau
-dévouement fut payé; il eut bientôt une pension sur la cassette et fut
-créé comte de Falmouth. Dès l'abord, la bassesse des corps publics
-avait égalé celle des particuliers. La Chambre des communes, tout à
-l'heure reine, encore pleine de presbytériens, de rebelles et de
-vainqueurs, vota «que ni elle ni le peuple d'Angleterre ne pouvaient
-être exempts du crime horrible de rébellion et de sa juste peine,
-s'ils ne s'appliquaient formellement la grâce et le pardon accordés
-par Sa Majesté dans la déclaration de Breda.» Puis tous ces héros
-allèrent en corps se jeter avec contrition aux pieds sacrés de leur
-monarque. Dans cet affaissement universel, il semblait que personne
-n'avait plus de coeur. Le roi se fait le mercenaire de Louis XIV, et
-vend son pays pour une pension de 200000 livres. Des ministres, des
-membres du Parlement, des ambassadeurs reçoivent l'argent de la
-France. La contagion gagna jusqu'aux patriotes, jusqu'aux plus purs,
-jusqu'aux martyrs. Lord Russell intrigua avec la cour de Versailles;
-Algernon Sidney accepta 500 guinées. Ils n'ont plus assez de goût pour
-garder un peu d'esprit, ils n'ont plus assez d'esprit pour garder un
-peu d'honneur[15].
-
-Si vous regardez l'homme ainsi découronné, vous y retrouverez d'abord
-les instincts sanguinaires de la brute primitive. Un membre de la
-Chambre des communes, sir John Coventry, avait laissé échapper une
-parole qu'on prit pour un blâme des galanteries royales. Le duc de
-Monmouth, son ami, le fit assaillir en trahison, sur l'ordre du roi,
-par d'honnêtes gens dévoués, qui lui fendirent le nez jusqu'à l'os. Un
-scélérat, Blood, avait tenté d'assassiner le duc d'Osmond et poignardé
-le gardien de la Tour pour voler les diamants de la couronne. Charles
-II, jugeant que cet homme était intéressant et distingué dans son
-genre, lui fit grâce, lui donna un domaine en Irlande, l'admit dans sa
-familiarité face à face avec le duc d'Osmond, si bien que Blood devint
-une sorte de héros et fut reçu dans le meilleur monde. Après de si
-beaux exemples, on pouvait tout oser. Le duc de Buckingham, amant de
-la comtesse de Shrewsbury, tue le comte en duel; la comtesse, déguisée
-en page, tenait le cheval de Buckingham, qu'elle embrassa tout
-sanglant; puis ce couple de meurtriers et d'adultères revint
-publiquement, et comme en triomphe, à la maison du mort. On ne
-s'étonne plus d'entendre le comte de Koenigsmark traiter «de
-peccadille» un assassinat qu'il avait commis avec guet-apens. Je
-traduis un duel d'après Pepys, pour faire comprendre ces moeurs de
-soudards et de coupe-jarrets. «Sir Henri Bellasses et Tom Porter, les
-deux plus grands amis du monde, parlaient ensemble, et sir Henri
-Bellasses parlait un peu plus haut que d'ordinaire, lui donnant
-quelque avis. Quelqu'un de la compagnie qui était là dit:--Comment!
-est-ce qu'ils se querellent qu'ils parlent si haut?--Sir Henri
-Bellasses, entendant cela, dit:--Non, et je veux que vous sachiez que
-je ne querelle jamais que je ne frappe. Prenez cela pour une de mes
-règles.--Comment, dit Tom Porter, frapper? Je voudrais bien voir
-l'homme d'Angleterre qui oserait me donner un coup.--Là-dessus sir
-Henri Bellasses lui donna un soufflet sur l'oreille, et ils allèrent
-pour se battre.... Tom Porter apprit que la voiture de sir Henri
-Bellasses arrivait; alors il sortit du café où il attendait les
-nouvelles, arrêta la voiture, et dit à sir Henri Bellasses de
-sortir.--Bien, dit sir Henri Bellasses, mais _vous ne m'attaquerez
-pas_ pendant que je descendrai, n'est-ce pas?--Non, dit Tom Porter. Il
-descendit, et tous deux dégainèrent. Ils furent blessés tous deux, et
-sir Henri Bellasses si fort, qu'il mourut dix jours après.» Ce
-n'étaient pas ces bouledogues qui pouvaient avoir pitié de leurs
-ennemis. La Restauration s'ouvrit par une boucherie. Les lords
-conduisirent le procès des républicains avec une impudence de cruauté
-et une franchise de rancune extraordinaires. Un shériff se colleta sur
-l'échafaud avec sir Henri Vane, fouillant dans ses poches, lui
-arrachant un papier qu'il essayait de lire. Pendant le procès du major
-général Harrison, le bourreau fut placé à côté de lui, en habit
-sinistre, une corde à la main; on voulait lui donner tout au long
-l'avant-goût de la mort. Il fut détaché vivant de la potence, éventré;
-il vit ses entrailles jetées dans le feu; puis il fut coupé en
-quartiers, et son coeur encore palpitant fut arraché et montré au
-peuple. Les cavaliers par plaisir venaient là. Tel renchérissait; le
-colonel Turner, voyant qu'on coupait en quartiers le légiste John
-Coke, dit aux gens du shériff d'amener plus près Hugh Peters, autre
-condamné; l'exécuteur approcha, et, frottant ses mains rouges, demanda
-au malheureux si la besogne était de son goût. Les corps pourris de
-Cromwell, d'Ireton, de Bradshaw furent déterrés le soir, et les têtes
-plantées sur des perches au haut de Westminster-Hall. Les dames
-allaient voir ces ignominies; le bon Evelyn y applaudissait; les
-courtisans en faisaient des chansons. Ils étaient tombés si bas,
-qu'ils n'avaient plus même le dégoût physique. Les yeux et l'odorat
-n'aidaient plus l'humanité de leurs répugnances; les sens étaient
-aussi amortis que le coeur.
-
-[Note 14: Mémoires de Clarendon, t. II, p. 65.]
-
-[Note 15: «Mr. Evelyn tells me of several of the menial servants of
-the Court lacking bread, that have not received a farthing wages since
-the king's coming in.» (1667. Pepys.)
-
-Mr. Povy says that to this day the king do follow the women as much as
-he ever did.--That the Duke of York hath come out of his wife's bed
-and gone to others laid in bed for him; that the family (of the duke)
-is in horrible debt, by spending above 60000 liv. per annum, when he
-hath not 40000 liv.
-
-It is certain that, as it now is, the seamen of England, in my
-conscience, would, if they could, go over and serve the King of France
-or Holland, rather than us. (24 juin 1667. _Ibid._)]
-
-
-V
-
-Au sortir de ce sang, ils couraient à la débauche. Il faut lire la vie
-du comte de Rochester[16], homme de cour et poëte, qui fut le héros du
-temps. Ce sont les moeurs d'un saltimbanque effréné et triste: hanter
-les tripots, suborner les femmes, écrire des chansons sales et des
-pamphlets orduriers, voilà ses plaisirs; des commérages parmi les
-filles d'honneur, des tracasseries avec les écrivains, des injures
-reçues, des coups de bâton donnés, voilà ses occupations. Pour faire
-le galant, avant d'épouser sa femme, il l'enlève. Pour étaler du
-scepticisme, il finit par refuser un duel et gagner le nom de lâche.
-Cinq ans durant, dit-on, il resta ivre. La fougue intérieure, manquant
-d'une issue noble, le roulait dans des aventures d'arlequin. Une fois,
-avec le duc de Buckingham, il loua sur la route de Newmarket une
-auberge, se fit aubergiste, régalant les maris et débauchant les
-femmes. Il s'introduit déguisé en vieille chez un bonhomme avare, lui
-prend sa femme, qu'il passe à Buckingham. Le mari se pend; ils
-trouvent l'affaire plaisante. Une autre fois il s'habille en porteur
-de chaise, puis en mendiant, et court les amourettes de la canaille.
-Il finit par se faire charlatan, astrologue, et vend dans les
-faubourgs des drogues pour faire avorter. C'est le dévergondage d'une
-imagination véhémente, qui se salit comme une autre se pare, qui se
-pousse en avant dans l'ordure et dans la folie comme une autre dans la
-raison et dans la beauté. Qu'est-ce que l'amour pouvait devenir dans
-des mains pareilles? On ne peut pas copier même les titres de ses
-poëmes: il n'a écrit que pour les mauvais lieux. Stendhal disait que
-l'amour ressemble à une branche sèche jetée au fond d'une mine; les
-cristaux la couvrent, se ramifient en dentelures, et finissent par
-transformer le bois vulgaire en une aigrette étincelante de diamants
-purs. Rochester commence par lui arracher toute sa parure; pour être
-plus sûr de le saisir, il le réduit à un bâton. Tous les fins
-sentiments, tous les rêves, cet enchantement, cette sereine et sublime
-lumière qui transfigure en un instant notre misérable monde, cette
-illusion qui, rassemblant toutes les forces de notre être, nous montre
-la perfection dans une créature bornée, et le bonheur éternel dans une
-émotion qui va finir, tout disparaît; il ne reste chez lui qu'un
-appétit rassasié et des sens éteints; le pis, c'est qu'il écrit sans
-verve et correctement; l'ardeur animale, la sensualité pittoresque lui
-manquent; on retrouve dans ses satires un élève de Boileau. Rien de
-plus choquant que l'obscénité froide. On supporte les priapées de
-Jules Romain et la volupté vénitienne, parce que le génie y relève
-l'instinct physique, et que, la beauté de ses draperies éclatantes,
-transforme l'orgie en une oeuvre d'art. On pardonne à Rabelais quand
-on a senti la séve profonde de joie et de jeunesse virile qui regorge
-dans ses ripailles: on en est quitte pour se boucher le nez, et l'on
-suit avec admiration, même avec sympathie, le torrent d'idées et de
-fantaisies qui roule à travers sa fange. Mais voir un homme qui tâche
-d'être élégant en restant sale, qui veut peindre en langage d'homme du
-monde des sentiments de crocheteur, qui s'applique à trouver pour
-chaque ordure une métaphore convenable, qui polissonne avec étude et
-de parti pris, qui, n'ayant pour excuse ni le naturel, ni l'élan, ni
-la science, ni le génie, dégrade le bon style jusqu'à cet office,
-c'est voir un goujat qui s'occupe à tremper une parure dans un
-ruisseau. Après tout viennent le dégoût et la maladie. Tandis que la
-Fontaine reste jusqu'au dernier jour capable de tendresse et de
-bonheur, celui-ci à trente ans injurie la femme avec une âcreté
-lugubre. «Quand elle est jeune, elle se prostitue pour son plaisir;
-quand elle est vieille, elle prostitue les autres pour son entretien.
-Elle est un piége, une machine à meurtre, une machine à débauche.
-Ingrate, perfide, envieuse, son naturel est si extravagant, qu'il
-tourne à la haine ou à la bonté absurde. Si elle veut être grave, elle
-a l'air d'un démon; on dirait d'une écervelée ou d'une coureuse quand
-elle tâche d'être polie: disputeuse, perverse, indigne de confiance,
-et avide pour tout dépenser en luxure[17].» Quelle confession qu'un
-tel jugement, et quel abrégé de vie! On voit à la fin le viveur
-hébété, desséché comme un squelette, rongé d'ulcères. Parmi les
-refrains, les satires crues, les souvenirs de projets avortés et de
-jouissances salies qui s'entassent comme dans un égout dans sa tête
-lassée, la crainte de la damnation fermente; il meurt dévot à
-trente-trois ans.
-
-Tout en haut, le roi donne l'exemple. «Ce vieux bouc,» comme
-l'appellent les courtisans, se croit gai et élégant; quelle gaieté et
-quelle élégance! L'air français ne va pas aux gens d'outre-Manche.
-Catholiques, ils tombent dans la superstition étroite; épicuriens,
-dans la grosse débauche; courtisans, dans la servilité basse;
-sceptiques, dans l'athéisme débraillé. Cette cour ne sait imiter que
-nos ameublements et nos costumes. L'extérieur de régularité et de
-décence que le bon goût public maintient à Versailles est rejeté d'ici
-comme incommode. Charles et son frère, en robe d'apparat, se mettent à
-courir comme au carnaval. Le jour où la flotte hollandaise brûla les
-navires anglais dans la Tamise, il soupait chez la duchesse de
-Monmouth et s'amusa à poursuivre un phalène. Au conseil, pendant
-qu'on exposait les affaires, il jouait avec son chien. Rochester et
-Buckingham l'injuriaient de reparties insolentes ou d'épigrammes
-dévergondées, il s'emportait et les laissait faire. Il se prenait de
-gros mots avec sa maîtresse publiquement; elle l'appelait imbécile, et
-il l'appelait rosse. Il revenait de chez elle le matin, «si bien que
-les sentinelles elles-mêmes en parlaient[18].» Il se laissait tromper
-par elle aux yeux de tous; une fois elle prit deux acteurs, dont un
-saltimbanque. Au besoin, elle lui chantait pouille. «Le roi a déclaré
-qu'il n'était pas le père de l'enfant dont elle est grosse en ce
-moment; mais elle lui a dit: «Le diable m'emporte! vous le
-reconnaîtrez.» Là-dessus, il reconnaissait l'enfant, et prenait pour
-se consoler deux actrices. Quand arriva sa nouvelle épouse, Catherine
-de Bragance, il la séquestra, chassa ses domestiques, la brutalisa
-pour lui imposer la familiarité de sa drôlesse, et finit par la
-dégrader jusqu'à cette amitié. Le bon Pepys, en dépit de son coeur
-monarchique, finit par dire: «Ayant entendu le duc et le roi parler,
-et voyant et observant leurs façons de s'entretenir, Dieu me pardonne,
-quoique je les admire avec toute l'obéissance possible, pourtant plus
-on les considère et on les observe, moins on trouve de différence
-entre eux et les autres hommes, quoique, grâce en soit rendue à Dieu,
-ils soient tous les deux des princes d'une grande noblesse et d'un
-beau naturel!» Il avait vu, un jour de fête, Charles II conduire miss
-Stewart dans une embrasure de croisée[19], «et la dévorer de baisers
-une demi-heure durant, à la vue de tous.» Un autre jour, «le capitaine
-Ferrers lui dit qu'un mois auparavant dans un bal de la cour, une dame
-en dansant laissa tomber un enfant.» On l'emporta dans un mouchoir;
-«le roi l'eut dans son cabinet environ une semaine, et le disséqua,
-faisant à son endroit de grandes plaisanteries.» Ces gaietés de
-carabin par-dessus ces aventures de mauvais lieu donnent la nausée.
-Les courtisans suivaient l'élan. Miss Jennings, qui devint duchesse de
-Tyrconnel, se déguisa un jour en vendeuse d'oranges, et cria sa
-marchandise dans les rues. Pepys raconte des fêtes où les seigneurs et
-les dames se barbouillaient l'un à l'autre le visage avec de la
-graisse de chandelle et de la suie, «tellement que la plupart d'entre
-eux ressemblaient à des diables.» La mode était de jurer, de raconter
-des scandales, de s'enivrer, de déblatérer contre les prêtres et
-l'Écriture, de jouer. Lady Castlemaine en une nuit perdit 25000 livres
-sterling. Le duc de Saint-Albans, aveugle, à quatre-vingts ans, allait
-au tripot, avec un domestique à côté de lui qui lui nommait chaque
-carte. Sedley et Buckhurst se déshabillaient pour courir les rues
-après minuit. Un autre, en plein jour, se mettait nu à la fenêtre
-pour haranguer la multitude. Je laisse dans Grammont les accouchements
-des filles d'honneur et les goûts contre la nature: il faut les
-montrer ou les cacher, et je n'ai pas le courage de les insinuer
-joliment à sa manière. Je finis par un récit de Pepys qui donnera la
-mesure. «Harry Killigrew m'a fait comprendre ce que c'est que cette
-société dont on a tant parlé récemment, et qui est désignée sous le
-nom de _balleurs_ (_ballers_). Elle s'est formée de quelques jeunes
-fous, au nombre desquels il figurait, et de lady Bennett (comtesse
-d'Arlington), avec ses dames de compagnie et ses femmes. On s'y
-livrait à tous les débordements imaginables; on y dansait à l'état de
-pure nature.» L'inconcevable, c'est que cette kermesse n'est point
-gaie: ils sont misanthropes et deviennent moroses; ils citent le
-lugubre Hobbes et l'ont pour maître. En effet, c'est la philosophie de
-Hobbes qui va donner de ce monde le dernier mot et le dernier trait.
-
-[Note 16: Voir une _Étude_ détaillée sur Rochester, par M. Forgues.
-(_Revue des Deux-Mondes_, août et septembre 1857.)]
-
-[Note 17: When she is young, she whores herself for sport:
-
- And when she's old, she bawds for her support....
- She is a snare, a shamble, a stews.
- Her meat and sawce she does for lechery chuse,
- And does in laziness delight the more,
- Because by that she is provoked to whore.
- Ungrateful, treacherous, enviously enclined,
- Wild beasts are tamed, floods easier far confined,
- Than is her stubborn and rebellious mind....
- Her temper so extravagant we find,
- She hates or is impertinently kind.
- Would she be grave, she then looks like a devil,
- And like a fool or whore, when she be civil....
- Contentious, wicked, and not fit to trust,
- And covetous to spend it on her lust.]
-
-[Note 18: Pepys.]
-
-[Note 19: «Je ne sais où ce fou de Crofts avait pris que les
-Moscovites avaient tous de belles femmes, et que leurs femmes avaient
-toutes la jambe belle. Le roi soutint qu'il n'y en avait point de si
-belle que celle de Mlle Stewart. Elle, pour soutenir la gageure, se
-mit à la montrer jusqu'au-dessus du genou.» (Grammont.)]
-
-
-VI
-
-Celui-ci est un de ces esprits puissants et limités qu'on nomme
-positifs, si fréquents en Angleterre, de la famille de Swift et de
-Bentham, efficaces et brutaux comme une machine d'acier. De là chez
-lui une méthode et un style d'une sécheresse et d'une vigueur
-extraordinaires, les plus capables de construire et de détruire; de là
-une philosophie qui, par l'audace de ses dogmes, a mis dans une
-lumière immortelle une des faces indestructibles de l'esprit humain.
-Dans chaque objet, dans chaque événement, il y a quelque fait primitif
-et constant qui en est comme le noyau solide, autour duquel viennent
-se grouper les riches développements qui l'achèvent. L'esprit positif
-s'abat du premier coup sur ce noyau, écrase l'éclatante végétation qui
-le recouvre, la disperse, l'anéantit, puis, concentrant sur lui tout
-l'effort de sa prise véhémente, le dégage, le soulève, le taille, et
-l'érige en un lieu visible d'où il brillera désormais à tous et pour
-toujours comme un cristal. Tous les ornements, toutes les émotions
-sont exclus du style de Hobbes; ce n'est qu'un amas de raisons et de
-faits serrés dans un petit espace, attachés entre eux par la déduction
-comme par des crampons de fer. Point de nuances, nul mot fin ou
-recherché. Il ne prend que les plus familiers de l'usage commun et
-durable; depuis deux cents ans, il n'y en a pas douze chez lui qui
-aient vieilli; il perce jusqu'au centre du sens radical, écarte
-l'écorce passagère et brillante, circonscrit la portion solide qui est
-la matière permanente de toute pensée et l'objet propre du sens
-commun. Partout, pour affermir, il retranche; il atteint la solidité
-par les suppressions. De tous les liens qui unissent les idées, il
-n'en garde qu'un, le plus stable; son style n'est qu'un raisonnement
-continu et de l'espèce la plus tenace, tout composé d'additions et de
-soustractions, réduit à la combinaison de quelques notions simples
-qui, s'ajoutant les unes aux autres ou se retranchant les unes des
-autres, forment sous des noms divers des totaux ou des différences
-dont on suit toujours la génération et dont on démêle toujours les
-éléments. Il a pratiqué d'avance la méthode de Condillac, remontant
-dès l'abord au fait primordial, tout palpable et sensible, pour suivre
-de degré en degré la filiation et le parentage des idées dont il est
-la souche, en sorte que le lecteur, conduit de chiffre en chiffre,
-peut à chaque moment justifier l'exactitude de son opération et
-vérifier la valeur de ses produits. Un pareil instrument logique
-fauche à travers les préjugés avec une roideur et une hardiesse
-d'automate. Hobbes déblaye la science des mots et des théories
-scolastiques. Il raille les quiddités, il écarte les espèces sensibles
-et intelligibles, il rejette l'autorité des citations[20]. Il tranche
-avec une main de chirurgien dans le coeur des croyances les plus
-vivantes. Il nie que les livres de Moïse, de Josué et des autres
-soient de leurs prétendus auteurs. Il déclare que nul raisonnement ne
-réussit à prouver la divinité de l'Écriture, et qu'il faut à chacun
-pour y croire une révélation surnaturelle et personnelle. Il renverse
-en six mots l'autorité de cette révélation et de toute autre: «Dire
-que Dieu a parlé en rêve à un homme, c'est dire simplement qu'il a
-rêvé que Dieu lui parlait. Dire qu'il a vu une vision ou entendu une
-voix, c'est dire qu'il a eu un rêve qui tenait du sommeil et de la
-veille. Dire qu'il parle par une inspiration surnaturelle, c'est dire
-qu'il trouve en lui-même un ardent désir de parler, ou quelque forte
-opinion pour laquelle il ne peut alléguer aucune raison naturelle et
-suffisante[21].» Il réduit l'homme à n'être qu'un corps, l'âme à
-n'être qu'une fonction, Dieu à n'être qu'une inconnue. Toutes ses
-phrases sont des équations ou des réductions mathématiques. En effet,
-c'est aux mathématiques qu'il emprunte son idée de la science[22].
-C'est d'après les mathématiques qu'il veut réformer les sciences
-morales. C'est le point de départ des mathématiques qu'il donne aux
-sciences morales, lorsqu'il pose que la sensation est un mouvement
-interne causé par un choc extérieur, le désir un mouvement interne,
-dirigé vers un corps extérieur, et lorsqu'il fabrique avec ces deux
-notions combinées tout le monde moral. C'est la méthode des
-mathématiques qu'il donne aux sciences morales, lorsqu'il démêle comme
-les géomètres deux idées simples qu'il transforme par degrés en idées
-plus complexes, et qu'avec la sensation et le désir il compose les
-passions, les droits et les institutions humaines, comme les
-géomètres avec la ligne courbe et la ligne droite composent les
-polyèdres les plus compliqués. C'est l'aspect des mathématiques qu'il
-a donné aux sciences morales, lorsqu'il a dressé dans la vie humaine
-sa construction incomplète et rigide, semblable au réseau de figures
-idéales que les géomètres instituent au milieu des corps. Pour la
-première fois, on voyait chez lui comme chez Descartes, mais avec
-excès et en plus haut relief, la forme d'esprit qui fit par toute
-l'Europe l'âge classique: non pas l'indépendance de l'inspiration et
-du génie comme à la Renaissance; non pas la maturité des méthodes
-expérimentales et des conceptions d'ensemble comme dans l'âge présent;
-mais l'indépendance de la raison raisonnante, qui, écartant
-l'imagination, s'affranchissant de la tradition, pratiquant mal
-l'expérience, trouve dans la logique sa reine, dans les mathématiques
-son modèle, dans le discours son organe, dans la société polie son
-auditoire, dans les vérités moyennes son emploi, dans l'homme abstrait
-sa matière, dans l'idéologie sa formule, dans la révolution française
-sa gloire et sa condamnation, son triomphe et sa fin.
-
-Mais tandis que Descartes, au milieu d'une société et d'une religion
-épurées, ennoblies et apaisées, intronisait l'esprit et relevait
-l'homme, Hobbes, au milieu d'une société bouleversée et d'une religion
-en délire, dégradait l'homme et intronisait le corps. Par dégoût des
-puritains, les courtisans réduisaient la vie humaine à la volupté
-animale; par dégoût des puritains, Hobbes réduisait la nature humaine
-à la partie animale. Les courtisans étaient athées et brutaux en
-pratique: il était athée et brutal en spéculation. Ils avaient établi
-la mode de l'instinct et de l'égoïsme: il écrivait la philosophie de
-l'égoïsme et de l'instinct. Ils avaient effacé de leurs coeurs tous
-les sentiments fins et nobles: il effaçait du coeur tous les
-sentiments nobles et fins. Il érigeait leurs moeurs en théorie,
-donnait le manuel de leur conduite, et rédigeait d'avance les
-axiomes[23] qu'ils allaient traduire en actions. Selon lui comme selon
-eux, «le premier des biens est la conservation de la vie et des
-membres; le plus grand des maux est la mort, surtout avec tourment.»
-Les autres biens et les autres maux ne sont que les moyens de ceux-là.
-Nul ne recherche ou souhaite que ce qui lui est agréable. «Nul ne
-donne qu'en vue d'un avantage personnel.»--Pourquoi les amitiés
-sont-elles des biens? «Parce qu'elles sont utiles, les amis servant à
-la défense et encore à d'autres choses.»--Pourquoi avons-nous pitié du
-malheur d'autrui? «Parce que nous considérons qu'un malheur semblable
-pourrait nous arriver.»--Pourquoi est-il beau de pardonner à qui
-demande pardon? «Parce que c'est là une preuve de confiance en
-soi-même.» Voilà le fond du coeur humain. Regardez maintenant ce
-qu'entre ces mains flétrissantes deviennent les plus précieuses
-fleurs. «La musique, la peinture, la poésie, sont agréables comme
-imitations qui rappellent le passé, parce que, si le passé à été bon,
-il est agréable en imitation comme bon, et que, s'il a été mauvais, il
-est agréable en imitation comme passé.» C'est à ce grossier mécanisme
-qu'il réduit les beaux-arts; on s'en est aperçu quand il a voulu
-traduire l'_Iliade_. À ses yeux, la philosophie est du même ordre. «Si
-la sagesse est utile, c'est qu'elle est de quelque secours; si elle
-est désirable en soi, c'est qu'elle est agréable.» Ainsi nulle dignité
-dans la science: c'est un passe-temps ou une aide, bonne au même titre
-qu'un domestique ou un pantin. L'argent, étant plus utile, vaut mieux.
-C'est pourquoi «celui qui est sage n'est pas riche, comme disent les
-stoïciens, mais celui qui est riche est sage[24].» Pour la religion,
-elle n'est que la «crainte d'un pouvoir invisible feint par l'esprit
-ou imaginé d'après des récits publiquement autorisés[25].» En effet,
-cela est vrai pour l'âme d'un Rochester ou d'un Charles II; poltrons
-ou injurieux, crédules ou blasphémateurs, ils n'ont rien soupçonné au
-delà.--Nul droit naturel. «Avant que les hommes se fussent liés par
-des conventions, chacun avait le droit de faire ce qu'il voulait
-contre qui il voulait.» Nulle amitié naturelle. «Les hommes ne
-s'associent que par intérêt ou vanité, c'est-à-dire par amour de soi,
-non par amour des autres. L'origine des grandes sociétés durables
-n'est pas la bienveillance mutuelle. Tous dans l'état de nature ont la
-volonté de nuire.... L'homme est un loup pour l'homme.... L'état de
-nature est la guerre, non pas simple, mais de tous contre tous, et par
-essence cette guerre est éternelle.[26]» Le déchaînement des sectes,
-le conflit des ambitions, la chute des gouvernements, le débordement
-des imaginations aigries et des passions malfaisantes avaient suggéré
-cette idée de la société et de l'homme. Ils aspiraient tous,
-philosophes et peuple, à la monarchie et au repos. Hobbes, en logicien
-inexorable, la veut absolue; la répression en sera plus forte et la
-paix plus stable. Que nul ne résiste au souverain. Quoi qu'il fasse
-contre un sujet, quel qu'en soit le prétexte, ce n'est point
-injustice. C'est lui qui doit décider des livres canoniques. Il est
-pape et plus que pape. Ses sujets, s'il l'ordonne, doivent renoncer
-au Christ, au moins de bouche; le pacte primitif lui a livré sans
-réserve l'entière possession de tous les actes extérieurs; au moins,
-de cette façon, les sectaires n'auront pas, pour troubler l'État, le
-prétexte de leur conscience. C'est dans ces extrémités que l'immense
-fatigue et l'horreur des guerres civiles avaient précipité un esprit
-étroit et conséquent. Sur cette prison scellée où il enfermait et
-resserrait de tout son effort la méchante bête de proie, il appuyait
-comme un dernier bloc, pour éterniser la captivité humaine, la
-philosophie entière et toute la théorie, non-seulement de l'homme,
-mais du reste de l'univers. Il réduisait les jugements à «l'addition
-de deux noms,» les idées à des états du cerveau, les sensations à des
-mouvements corporels, les lois générales à de simples mots, toute
-substance au corps, toute science à la connaissance des corps
-sensibles, tout l'être humain à un corps capable de mouvement reçu ou
-rendu[27], en sorte que l'homme, n'apercevant lui-même et la nature
-que par la face méprisée, et rabattu dans sa conception de lui-même et
-du monde, pût ployer sous le faix de l'autorité nécessaire et subir
-enfin le joug que sa nature rebelle refuse et doit porter. Tel est en
-effet le désir que suggère ce spectacle de la restauration anglaise.
-L'homme méritait alors ce traitement, parce qu'il inspirait alors
-cette philosophie; il va se montrer sur la scène tel qu'il s'est
-montré dans la théorie et dans les moeurs.
-
-[Note 20: «Si l'on veut respecter l'antiquité, c'est l'âge présent qui
-est le plus vieux.»]
-
-[Note 21: To say he hath spoken to him in a dream is no more than to
-say he dreamed that God spoke to him. To say he hath seen a vision or
-heard a voice, is to say that he has dreamed between sleeping and
-waking. To say he speaks by supernatural inspiration, is to say he
-finds an ardent desire to speak or some strong opinion of himself for
-which he cannot alledge no natural and sufficient reason.]
-
-[Note 22: From the principal parts of nature, reason and passion, have
-proceeded two kinds of learning, mathematical and dogmatical. The
-former is free from controversy and dispute, because it consisteth in
-comparing figure and motion only, in which things truth and the
-interest of men oppose not each other. But in the other there is
-nothing undisputable, because it compares men and meddles with their
-right and profit.]
-
-[Note 23: Ses principaux ouvrages ont été écrits entre 1646 et 1655.]
-
-[Note 24: Nemo dat nisi respiciens ad bonum sibi.
-
-Amicitiæ bonæ, nempe utiles. Nam amicitiæ cùm ad multa alia, tum ad
-præsidium conferunt.
-
-Sapientia utile. Nam præsidium in se habet nonnullum. Appetibile est
-per se, id est jucundum. Item pulchrum, quia acquisitio difficilis.
-
-Non enim qui sapiens est, ut dixere stoici, dives est, sed contra qui
-dives est sapiens est dicendus.
-
-Ignoscere veniam petenti pulchrum. Nam indicium fiduciæ sui.
-
-Imitatio jucundum, revocat enim præterita. Præterita autem si bona
-fuerint, jucunda sunt repræsentata, quia bona. Si mala, quia
-præterita. Jucunda igitur musica, pictura, poesis.]
-
-[Note 25: Metus potentiarum invisibilium, sive fictæ illæ sint, sive
-ab historiis acceptæ sint publice, religio. Si publice acceptæ non
-sint, superstitio.]
-
-[Note 26: Omnis societas vel commodi causa vel gloriæ, hoc est, sui,
-non sociorum amore contrahitur.
-
-Statuendum originem magnarum et diuturnarum societatum non a mutua
-benevolentia, sed a mutuo metu exstitisse.
-
-Voluntas lædendi omnibus inest in statu naturæ.
-
-Status hominum naturalis antequam in societatem coiretur, bellum.
-Neque hoc simpliciter, sed bellum omnium in omnes.
-
-Bellum sua natura sempiternum.]
-
-[Note 27: Corpus et substantia idem significant, et proinde vox
-composita substantia incorporea est insignificans æque ac si quis
-diceret corpus incorporeum.
-
-Quidquid imaginamur finitum est. Nulla ergo est idea neque conceptus
-qui oriri potest a voce hac, infinitum.
-
-Recidit ratiocinatio omnis ad duas operationes animi, additionem et
-substractionem.
-
-Genus et universale nominum non rerum nomina sunt.
-
-Veritas in dicto non in re consistit.
-
-Sensio igitur in sentiente nihil aliud esse potest præter motum
-partium aliquarum intus in sentiente existentium, quæ partes motæ
-organorum quibus sentimus partes sunt.]
-
-
-VII
-
-Quand les théâtres, fermés par le parlement, rouvrirent, on s'aperçut
-bientôt que le goût avait changé. Shirley, le dernier de la grande
-école, n'écrit plus et meurt. Waller, Buckingham, Dryden, sont obligés
-de refaire les pièces de Shakspeare, de Fletcher, de Beaumont, pour
-les accommoder à la mode. Pepys, qui va voir _le Songe d'une nuit
-d'été_[28], déclare «qu'il n'y retournera plus jamais, car c'est la
-plus insipide et ridicule pièce qu'il ait vue de sa vie.» La comédie
-se transforme; c'est que le public s'était transformé.
-
-Quels auditeurs que ceux de Shakspeare et de Fletcher! Quelles âmes
-jeunes et charmantes! Dans cette salle infecte où il fallait brûler du
-genièvre, devant cette misérable scène à demi éclairée, devant ces
-décors de cabaret, ces rôles de femmes joués par des hommes,
-l'illusion les prenait. Ils ne s'inquiétaient guère des
-vraisemblances; on pouvait les promener en un instant sur des forêts
-et des océans, d'un ciel à l'autre, à travers vingt années, parmi dix
-batailles et tout le pêle-mêle des aventures. Ils ne se souciaient
-point de toujours rire; la comédie, après un éclat de bouffonnerie,
-reprenait son air sérieux ou tendre. Ils venaient moins pour s'égayer
-que pour rêver. Il y avait dans ces coeurs tout neufs comme un amas de
-passions et de songes, passions sourdes, songes éclatants, dont
-l'essaim emprisonné bourdonnait obscurément, attendant que le poëte
-vînt lui ouvrir la nouveauté et la splendeur du ciel. Des paysages
-entrevus dans un éclair, la crinière grisonnante d'une longue vague
-qui surplombe, un coin de forêt humide où les biches lèvent leur tête
-inquiète, le sourire subit et la joue empourprée d'une jeune fille qui
-aime, le vol sublime et changeant de tous les sentiments délicats,
-par-dessus tout l'extase des passions romanesques, voilà les
-spectacles et les émotions qu'ils venaient chercher. Ils montaient
-d'eux-mêmes au plus haut du monde idéal; ils voulaient contempler les
-extrêmes générosités, l'amour absolu; ils ne s'étonnaient point des
-féeries, ils entraient sans effort dans la région que la poésie
-transfigure; leurs yeux avaient besoin de sa lumière. Ils comprenaient
-du premier coup ses excès et ses caprices; ils n'avaient pas besoin
-d'être préparés; ils suivaient ses écarts, ses bizarreries, le
-fourmillement de ses inventions regorgeantes, les soudaines
-prodigalités de ses couleurs surchargées, comme un musicien suit une
-symphonie. Ils étaient dans cet état passager et extrême où
-l'imagination adulte et vierge, encombrée de désirs, de curiosités et
-de forces, développe tout d'un coup l'homme, et dans l'homme ce qu'il
-y a de plus exalté et de plus exquis.
-
-Des viveurs ont pris leur place. Ils sont riches, ils ont tâché de se
-polir à la française, ils ont ajouté à la scène des décors mobiles, de
-la musique, des lumières, de la vraisemblance, de la commodité, toute
-sorte d'agréments extérieurs; mais le coeur leur manque.
-Représentez-vous ces fats à demi ivres, qui ne voient dans l'amour que
-le plaisir, et dans l'homme que les sens: un Rochester au lieu d'un
-Mercutio. Avec quelle partie de son âme pourrait-il comprendre la
-poésie et la fantaisie? La comédie romanesque est hors de sa portée;
-il ne peut saisir que le monde réel, et dans ce monde l'enveloppe
-palpable et grossière. Donnez-lui une peinture exacte de la vie
-ordinaire, des événements plats et probables, l'imitation littérale de
-ce qu'il fait, et de ce qu'il est; mettez la scène à Londres, dans
-l'année courante; copiez ses gros mots, ses railleries brutales, ses
-entretiens avec les marchandes d'oranges, ses rendez-vous au parc, ses
-essais de dissertation française. Qu'il se reconnaisse, qu'il retrouve
-les gens et les façons qu'il vient de quitter à sa taverne ou dans
-l'antichambre; que le théâtre et la rue soient de plain-pied. La
-comédie lui donnera les mêmes plaisirs que la vie; il s'y traînera
-également dans la vulgarité et dans l'ordure; il n'aura besoin pour y
-assister ni d'imagination, ni d'esprit; il lui suffira d'avoir des
-yeux et des souvenirs. Cette exacte imitation lui fournira l'amusement
-en même temps que l'intelligence. Les vilaines paroles le feront rire
-par sympathie, les images effrontées le divertiront par réminiscence.
-L'auteur d'ailleurs prend soin de lui fournir une fable qui le
-réveille; il s'agit ordinairement d'un père ou d'un mari qu'on trompe.
-Les beaux gentilshommes prennent comme l'écrivain le parti du galant,
-s'intéressent à ses progrès, et se croient avec lui en bonne fortune.
-Joignez à cela des femmes qu'on débauche et qui veulent être
-débauchées. Ces provocations, ces façons de filles, le chassez-croisez
-des échanges et des surprises, le carnaval des rendez-vous et des
-soupers, l'impudence des scènes aventurées jusqu'aux démonstrations
-physiques, les chansons risquées, les _gueulées_[29] lancées et
-renvoyées parmi des tableaux vivants, toute cette orgie représentée
-remue les coureurs d'intrigues par l'endroit sensible. Et par surcroît
-le théâtre consacre leurs moeurs. À force de ne représenter que des
-vices, il autorise leurs vices. Les écrivains posent en règle que
-toutes les femmes sont des drôlesses, et que tous les hommes sont des
-brutes. La débauche entre leurs mains devient une chose naturelle,
-bien plus, une chose de bon goût; ils la professent. Rochester et
-Charles II pouvaient sortir du théâtre édifiés sur eux-mêmes,
-convaincus comme ils l'étaient déjà que la vertu n'est qu'une grimace,
-la grimace des coquins adroits qui veulent se vendre cher.
-
-[Note 28: 1662.]
-
-[Note 29: Mot de Le Sage.]
-
-
-VIII
-
-Dryden, qui un des premiers[30] entre dans cette voie, n'y entre pas
-résolument. Une sorte de fumée lumineuse, reste de l'âge précédent,
-plane encore sur son théâtre. Sa riche imagination le retient à demi
-dans la comédie romanesque. Un jour il arrange le _Paradis_ de Milton,
-_la Tempête_ et le _Troilus_ de Shakspeare. Un autre jour, dans
-_l'Amour au Couvent_, dans _le Mariage à la mode_, dans _le Faux
-Astrologue_, il imite les imbroglios et les surprises espagnoles. Il a
-tantôt des images éclatantes et des métaphores exaltées comme les
-vieux poëtes nationaux, tantôt des figures recherchées et de l'esprit
-pointillé comme Calderon et Lope. Il mêle le tragique et le plaisant,
-les renversements de trônes et les peintures de moeurs. Mais dans ce
-compromis maladroit l'âme poétique de l'ancienne comédie a disparu: il
-n'en reste que le vêtement et la dorure. L'homme nouveau se montre
-grossier et immoral, avec ses instincts de laquais sous ses habits de
-grand seigneur, d'autant plus choquant que Dryden en cela contrarie
-son talent, qu'il est au fond sérieux et poëte, qu'il suit la mode et
-non sa pensée, qu'il fait le libertin par réflexion, et pour se
-mettre au goût du jour[31]. Il polissonne maladroitement et
-dogmatiquement; il est impie sans élan, en périodes développées. Un de
-ses galants s'écrie: «Est-ce que l'amour sans le prêtre et l'autel
-n'est pas l'amour? Le prêtre est là pour son salaire et ne s'inquiète
-pas des coeurs qu'il unit. L'amour seul fait le mariage[32].»--«Je
-voudrais, dit Hippolyte, qu'il y eût un bal en permanence dans notre
-cloître, et que la moitié des jolies nonnes y fût changée en hommes
-pour le service des autres[33].» Nul ménagement, nul tact. Dans son
-_Moine espagnol_, la reine, assez honnête femme, dit à Torrismond
-qu'elle va faire tuer le vieux roi détrôné pour l'épouser, lui
-Torrismond, plus à son aise. Bientôt on leur annonce le meurtre:
-«Maintenant, dit la reine, marions-nous. Cette nuit, cette heureuse
-nuit, est à vous et à moi[34].» À côté de cette tragédie sensuelle,
-l'intrigue comique, poussée jusqu'aux familiarités les plus lestes,
-étale l'amour d'un cavalier pour une femme mariée qui à la fin se
-trouve être sa soeur. Dryden ne trouve dans ce dénoûment rien qui
-froisse son coeur. Il a perdu jusqu'aux plus vulgaires répugnances de
-la pudeur naturelle. Quand il traduit une pièce hasardée,
-_Amphitryon_, par exemple, il la trouve trop modeste; il en ôte les
-adoucissements, il en alourdit le scandale. «Le roi et le prêtre, dit
-Jupiter, sont en quelque manière contraints par convenance d'être des
-hypocrites bien masqués[35].» Là-dessus, le dieu étale crûment son
-despotisme. Au fond, ses sophismes et son impudence sont pour Dryden
-un moyen de décrier par contre-coup les théologiens et leur Dieu
-arbitraire. «Un pouvoir absolu, dit Jupiter, ne peut faire de mal. Je
-n'en puis faire à moi-même, puisque c'est ma volonté que je fais, ni
-aux hommes, puisque tout ce qu'ils ont est à moi. Cette nuit je
-jouirai de la femme d'Amphitryon, car lorsque je la fis, je décrétai
-que mon bon plaisir serait de l'aimer. Ainsi je ne fais point de tort
-à son mari, car je me suis réservé le droit de l'avoir tant qu'elle
-me plairait[36].» Cette pédanterie ouverte se change en luxure
-ouverte sitôt qu'il voit Alcmène. Nul détail n'est omis: Jupiter lui
-dit tout, et devant les suivantes, et le lendemain, quand il sort,
-elle fait pis que lui, elle s'accroche à lui, elle entre dans des
-peintures intimes. Toutes les façons royales de la haute galanterie
-ont été arrachées comme un vêtement incommode; c'est le sans-gêne
-cynique au lieu de la décence aristocratique; la scène est écrite
-d'après Charles II et la Castlemaine[37] au lieu d'être écrite d'après
-Louis XIV et Mme de Montespan.
-
-[Note 30: Son _Wild Galant_ est de 1662.]
-
-[Note 31: «We love to get our mistresses, and purr over them, as cats
-do over mice, and then let them get a little way, and all the pleasure
-is to pat them back again.»
-
-Wildblood dit à sa maîtresse: «I am none of those unreasonable lovers
-that propose to themselves the loving to eternity. A month is commonly
-my stint.»--Et Jacintha répond: «Or would not a fortnight serve our
-turn?» (_Mock Astrologer._)
-
-Souvent, à la barbarie de ses plaisanteries, on dirait qu'il traduit
-Hobbes.]
-
-[Note 32:
-
- Is not Love love without a Priest and Altars?
- The temples are inanimate, and know not
- What vows are made in them; the Priest stands ready
- For his hire, and cares not what hearts he couples.
- Love alone is marriage....]
-
-[Note 33: I wished the ball might be kept perpetually in our cloyster,
-and that half the handsome nuns in it might be turned to men, for the
-sake of the other.]
-
-[Note 34: This night, this happy night is yours and mine.
-
-Et tout à côté on rencontre des allusions politiques. Cela peint
-temps. Par exemple, Torrismond dit pour s'excuser d'épouser la reine:
-
- Power which in one age is tyranny
- Is ripen'd in the next to succession.
- She's in possession.]
-
-[Note 35:
-
- For Kings and Priest are in a manner bound
- For reverence sake, to be close hypocrites.]
-
-[Note 36:
-
- Fate is what I
- By virtue of omnipotence have made it.
- And Power omnipotent can do no wrong.
- Not to myself, because I will it so;
- Not yet to men, for what they are is mine.
- This night I will enjoy Amphytrion's wife:
- For when I made her, I decreed her such
- As I shou'd please to love.]
-
-
-IX
-
-J'en passe plusieurs: Crowne, l'auteur de _Sir Courtly Nice_;
-Shadwell, l'imitateur de Ben Jonson; mistress Afra Behn, qui se fit
-appeler Astrée, espion et courtisane, payée par le gouvernement et par
-le public. Etheredge est le premier qui, dans son _Homme à la mode_,
-donne l'exemple de la comédie imitative et peigne uniquement les
-moeurs d'alentour; du reste franc viveur et contant librement ses
-habitudes. «Pourchasser les filles, hanter le théâtre, ne songer à
-rien toute la journée, et toute la nuit aussi, direz-vous:» c'étaient
-là ses occupations à Londres. Plus tard, à Ratisbonne, «il fait de
-graves révérences, converse avec les sots, écrit des lettres
-insipides[38],» et se console mal avec les Allemandes. C'est avec ce
-sérieux qu'il prenait ses fonctions d'ambassadeur. Un jour, ayant trop
-dîné, il tomba du haut d'un escalier et se cassa le cou; la perte
-n'était pas grande. Mais le héros de ce monde fut William Wycherley,
-le plus brutal des écrivains qui aient sali le théâtre. Envoyé en
-France pendant la révolution, il s'y fit papiste, puis au retour
-abjura, puis à la fin, dit Pope, abjura encore. Privées du lest
-protestant, ces têtes vides allaient de dogme en dogme, de la
-superstition à l'incrédulité ou à l'indifférence, pour finir par la
-peur. Il avait appris chez M. de Montausier l'art de bien porter des
-gants et une perruque; cela suffisait alors pour faire un _gentleman_.
-Ce mérite et le succès d'une pièce ignoble, _l'Amour au bois_,
-attirèrent sur lui les yeux de la duchesse de Cleveland, maîtresse du
-roi et de tout le monde. Cette femme, qui ramassait des danseurs de
-corde, le ramassa un jour au beau milieu du Ring. Elle mit la tête à
-la portière et lui cria publiquement: «Monsieur, vous êtes un maraud,
-un drôle, un fils de.....» Touché de ce compliment, il accepta ses
-bonnes grâces, et obtint par contre-coup celles du roi. Il les perdit,
-épousa une femme de mauvaises moeurs, se ruina, resta sept ans en
-prison pour dettes, passa le reste de sa vie dans les embarras
-d'argent, regrettant sa jeunesse, perdant la mémoire, écrivaillant de
-mauvais vers qu'il faisait corriger par Pope avec toutes sortes de
-tiraillements d'amour-propre, rimant des obscénités plates, traînant
-son corps usé et son cerveau lassé à travers la misanthropie et le
-libertinage, jouant le misérable rôle de viveur édenté et de polisson
-en cheveux blancs. Onze jours avant sa mort, il avait épousé une jeune
-fille qui se trouva une coquine. Il finit comme il avait commencé, par
-la maladresse et l'inconduite, n'ayant réussi ni à être heureux ni à
-être honnête, n'ayant employé un esprit viril et un talent vrai que
-pour son mal et le mal d'autrui.
-
-C'est qu'il n'était pas né épicurien. Son fonds, vraiment anglais,
-c'est-à-dire énergique et sombre, répugnait à l'insouciance aisée et
-aimable qui permet de prendre la vie comme une partie de plaisir. Son
-style est travaillé et pénible. Son ton est virulent et acerbe. Il
-fausse souvent la comédie pour arriver à la satire haineuse. L'effort
-et l'animosité se marquent dans tout ce qu'il dit et fait dire. C'est
-un Hobbes, non pas méditatif et tranquille comme l'autre, mais actif
-et irrité, qui ne voit que du vice dans l'homme, et se sent homme
-jusqu'au fond. Le seul travers qu'il repousse, c'est l'hypocrisie; le
-seul devoir qu'il prescrive, c'est la franchise. Il veut que les
-autres avouent leur vice, et il commence par avouer le sien. «Quoique
-je ne sache pas mentir comme les poëtes, dit-il, je suis aussi vain
-qu'eux;» puis, parlant de sa reconnaissance: «Voilà, madame, la
-gratitude des poëtes, qui, en bon anglais, n'est qu'orgueil et
-ambition[39].» Chez lui, nulle poésie d'expression, nulle conception
-d'idéal, nul établissement de morale qui puisse consoler, relever ou
-épurer les hommes. Il les parque dans leur perversité et dans leur
-ordure, et s'y installe avec eux. Il leur montre les vilenies du
-bas-fond où il les confine; il veut qu'ils respirent cette fange; il
-les y enfonce, non pour les en dégoûter comme d'une chute
-accidentelle, mais pour les y accoutumer comme à une assiette
-naturelle. Il arrache les compartiments et les ornements par lesquels
-ils essayent de couvrir leur état ou de régler leur désordre. Il
-s'amuse à les faire battre, il se complaît dans le tapage des
-instincts déchaînés; il aime les retours violents du pêle-mêle humain,
-l'embrouillement des méchancetés, la dureté des meurtrissures. Il
-déshabille les convoitises, il les fait agir tout au long, il les
-ressent par contre-coup, et, tout en les jugeant nauséabondes, il les
-savoure. En fait de plaisir, on prend ce qu'on trouve: les ivrognes de
-barrière, à qui l'on demande comment ils peuvent aimer leur vin bleu,
-répondent qu'il soûle tout de même et qu'ils n'ont que cela
-d'agrément.
-
-Qu'on puisse oser beaucoup dans un roman, on le comprend. C'est une
-oeuvre de psychologie, voisine de la critique et de l'histoire, ayant
-des libertés presque égales, parce qu'elle contribue presque également
-à exposer l'anatomie du coeur[40]. Il faut bien qu'on puisse
-représenter les maladies morales, surtout lorsqu'on le fait pour
-compléter la science, froidement, exactement, et en style de
-dissection. Un tel livre de sa nature est abstrait: il se lit dans un
-cabinet, sous la lampe. Mais transportez-le sur le théâtre, empirez
-ces scènes d'alcôve, réchauffez-les par des scènes de mauvais lieux,
-donnez-leur un corps par les gestes et les paroles vibrantes des
-actrices; que les yeux et tous les sens s'en remplissent, non pas les
-yeux d'un spectateur isolé, mais ceux de mille hommes et femmes
-confondus dans le parterre, irrités par l'intérêt de la fable, par la
-précision de l'imitation littérale, par le ruissellement des lumières,
-par le bruit des applaudissements, par la contagion des impressions
-qui courent comme un frisson dans tous les nerfs excités et tendus!
-Voilà le spectacle qu'a fourni Wycherley et qu'a goûté cette cour.
-Est-il possible qu'un public, et un public de choix, soit venu écouter
-de pareilles scènes? Dans _l'Amour au bois_, à travers les
-complications des rendez-vous nocturnes et des viols acceptés ou
-commencés, on voit un bel esprit, Dapperwitt, qui veut vendre Lucy, sa
-maîtresse, à un beau gentilhomme du temps, Ranger. Il la vante, avec
-quels détails! Il frappe à sa porte; l'acheteur cependant s'impatiente
-et le traite comme un nègre. La mère ouvre, veut vendre Lucy pour
-elle-même et à son profit, les injurie et les renvoie. On amène alors
-un vieil usurier puritain et hypocrite, Gripe, qui d'abord ne veut pas
-financer. «Payez donc à dîner!» Il donne un _groat_ pour un gâteau et
-de l'ale[41]. L'entremetteuse se récrie, il lâche une couronne. «Mais
-pour les rubans, les pendants d'oreille, les bas, les gants, la
-dentelle et tout ce qu'il faut à la pauvre petite?» Il se
-débat.--Allons! une demi-guinée.--«Une demi-guinée!» dit la
-vieille.--«Je t'en prie, va-t'en; prends l'autre guinée aussi, deux
-guinées, trois guinées, cinq; voilà, c'est tout ce que j'ai.--Il me
-faut aussi ce grand anneau à cachet, ou je ne bouge pas[42]!» Elle
-s'en va enfin, ayant tout extorqué, et Lucy fait l'innocente, semble
-croire que Gripe est un maître à danser, et lui demande sa leçon. Ici
-quelles scènes et quelles équivoques! Enfin elle crie, la mère et des
-gens apostés enfoncent la porte; Gripe est pris au piége, on le menace
-d'appeler le constable, on lui escroque cinq cents livres
-sterling.--Faut-il conter le sujet de _l'Épouse campagnarde_? On a
-beau glisser, on appuie trop. Horner, gentilhomme qui revient de
-France, répand le bruit qu'il ne peut plus faire tort aux maris. Vous
-devinez ce qu'entre les mains de Wycherley une pareille donnée peut
-fournir, et il en tire tout ce qu'elle contient. Les femmes causent de
-son état, et devant lui; elles se font détromper par lui, et s'en
-vantent. Il y en a trois qui viennent chez lui, font ripaille,
-boivent, chantent, et quelles chansons! C'est le débordement de
-l'orgie qui triomphe, se décerne elle-même la couronne et s'étale en
-maximes. «Notre vertu, dit l'une d'elles, est comme la conscience de
-l'homme d'État, la parole du quaker, le serment du joueur, l'honneur
-du grand seigneur: rien qu'une grimace pour duper ceux qui se fient à
-nous.» À la dernière scène, les soupçons éveillés se calment sur une
-nouvelle déclaration de Horner. Tous les mariages sont salis, et ce
-carnaval finit par une danse des maris trompés. Pour comble, Horner
-propose au public son exemple, et l'actrice qui vient dire l'épilogue
-achève l'ignominie de la pièce en avertissant les faux galants qu'ils
-aient à se bien tenir, et que s'ils peuvent duper les hommes, «ce
-n'est pas aux femmes qu'on en peut donner à garder[43].»
-
-Mais ce qui est véritablement unique, et le plus extraordinaire des
-signes de ce temps, c'est qu'au milieu de ces provocations nulle
-circonstance repoussante n'est omise, et que le conteur semble tenir
-autant à nous dégoûter qu'à nous dépraver[44]. À chaque instant, les
-élégants, même les dames, mettent en tiers dans la conversation ce
-qui, depuis le seizième siècle, accompagne l'amour. Dapperwitt, en
-offrant Lucy, dit pour excuser les retards: «Laissez-lui le temps de
-mettre sa longue mouche sous l'oeil gauche et de corriger son haleine
-avec un peu d'écorce de citron[45].» Lady Flippant, seule dans le
-parc, s'écrie: «Malheureuse femme que je suis! j'ai quitté le troupeau
-pour mettre les chiens à mes trousses, et pas un vagabond ivrogne qui
-vienne trébucher sur mon chemin! Les mendiantes en loques, les
-ramasseuses de cendres ont meilleure chance que moi.[46]» Ce sont là
-les morceaux les plus doux, jugez des autres! Il prend à tâche de
-révolter même les sens; l'odorat, les yeux, tout souffre devant ses
-pièces; il faut que ses auditeurs aient eu des nerfs de matelot. Et
-c'est de cet abîme que la littérature anglaise est remontée jusqu'à la
-sévérité morale, jusqu'à la décence excessive qu'elle s'impose
-aujourd'hui! Ce théâtre est comme une guerre déclarée à toute beauté,
-à toute délicatesse. Si Wycherley emprunte à quelque écrivain un
-personnage, c'est pour le violenter ou le dégrader jusqu'au niveau des
-siens. S'il imite l'Agnès de Molière[47], il la marie afin de
-profaner le mariage, lui ôte l'honneur, bien plus la pudeur, bien plus
-encore la grâce, change sa tendresse naïve en instinct éhonté et en
-confessions scandaleuses[48]. S'il prend la Viola de Shakspeare[49],
-c'est pour la traîner dans des bassesses d'entremetteuse, parmi les
-brutalités et les coups de main. S'il traduit le rôle de Célimène, il
-efface d'un trait les façons de grande dame, les finesses de femme, le
-tact de maîtresse de maison, la politesse, le grand air, la
-supériorité d'esprit et de savoir-vivre, pour mettre à la place
-l'impudence et les escroqueries d'une courtisane «forte en gueule.»
-S'il invente une fille presque honnête, Hippolyta, il commence par lui
-mettre dans la bouche des paroles telles qu'on n'en peut rien
-transcrire. Quoi qu'il fasse et quoi qu'il dise, qu'il crée ou qu'il
-copie, qu'il blâme ou qu'il loue, son théâtre est une diffamation de
-l'homme, qui rebute en même temps qu'elle attire, et qui écoeure quand
-elle corrompt.
-
-Un don surnage pourtant, la force, qui ne manque jamais dans ce pays, et
-y donne un tour propre aux vertus comme aux vices. Quand on a écarté les
-phrases d'auteur tout oratoires et pesamment composées d'après les
-Français, on aperçoit le vrai talent anglais, le sentiment poignant de
-la nature et de la vie. Wycherley a ce lucide et hardi regard qui saisit
-dans une situation les gestes, l'expression physique, le détail
-sensible, qui fouille jusqu'au fond des crudités et des bassesses, qui
-atteint, non pas l'homme en général et la passion telle qu'elle doit
-être, mais l'individu particulier et la passion telle qu'elle est. Il
-est réaliste, non pas de parti pris, comme nos modernes, mais par
-nature. Il plaque violemment son plâtre sur la figure grimaçante et
-bourgeonnée de ses drôles pour nous porter sous les yeux le masque
-implacable où s'est collée au passage l'empreinte vivante de leur
-laideur. Il charge ses pièces d'incidents, il multiplie l'action, il
-pousse la comédie jusqu'aux situations dramatiques; il bouscule ses
-personnages à travers les coups de main et les violences, il va jusqu'à
-les fausser pour outrer la satire. Voyez dans Olivia, qu'il copie
-d'après Célimène, la fougue des passions qu'il manie. Elle peint ses
-amis comme Célimène[50], mais avec quels outrages! «Milady Automne?--Un
-vieux carrosse repeint.--Sa fille?--Splendidement laide, une mauvaise
-croûte dans un cadre riche.--Et la dégoûtante vieille au haut bout de
-sa table....--Renouvelle la coutume grecque de servir une tête de mort
-dans les banquets.» Nos nerfs modernes ne supporteraient pas le portrait
-qu'elle fait de Manly, son amant; celui-ci l'entend par surprise; à
-l'instant elle se redresse, le raille en face, se déclare mariée, lui
-dit qu'elle garde les diamants qu'elle a reçus de lui, et le brave.
-«Mais, lui dit-on, par quel attrait l'aimiez-vous? Qu'est-ce qui avait
-pu vous donner du goût pour lui?--Ce qui force tout le monde à flatter
-et à dissimuler, sa bourse; j'avais une vraie passion pour elle[51].»
-Son impudence est celle d'une courtisane déclarée. Amoureuse dès la
-première vue de Fidelio, qu'elle prend pour un jeune homme, elle se
-pend à son cou, «l'étouffe de baisers;» puis dans l'obscurité elle
-tâtonne pour le trouver en disant: «Où sont tes lèvres?» Il y a une
-sorte de «férocité» animale dans son amour. Elle renvoie son mari par
-une comédie improvisée; puis, avec un mouvement de danseuse: «Va-t'en,
-mon mari, et viens, mon ami. Justement les seaux dans le puits: l'un
-descendant fait monter l'autre.» Elle éclate d'un rire mordant: «Pourvu
-qu'ils n'aillent pas comme eux se heurter en route et se casser l'un
-l'autre[52]!» Surprise en flagrant délit et ayant tout avoué à sa
-cousine, dès qu'elle entrevoit une espérance de salut, elle revient sur
-son aveu avec une effronterie d'actrice: «Eh bien! cousine, lui dit
-l'autre, je le confesse, c'était là de l'hypocrisie raisonnable.--Quelle
-hypocrisie?--Je veux dire, ce conte que vous avez fait à votre mari; il
-était permis, puisque c'était pour votre défense.--Quel conte? Je vous
-prie de savoir que je n'ai jamais fait de conte à mon mari.--Vous ne me
-comprenez pas, bien sûr: je dis que c'était une bonne manière d'en
-sortir, et honnête, de faire passer votre galant pour une
-femme.--Qu'est-ce que vous voulez dire, encore une fois, avec mon
-galant, et qui est-ce qui a passé pour une femme?--Comment! vous voyez
-bien que votre mari l'a pris pour une femme!--Qui?--Mon Dieu! mais
-l'homme qu'il a trouvé avec vous!--Seigneur! vous êtes folle à coup
-sûr.--Oh! ce jeu-là est trop insipide, Il en est blessant.--Et se jouer
-de mon honneur est encore plus blessant.--Quelle impudence
-admirable!--De l'impudence, moi! à moi un tel langage! Oh bien! je ne
-reverrai plus votre visage. Lettice, où êtes-vous? Venez, laissons là
-cette méchante femme médisante.--Un mot d'abord, madame, je vous prie;
-pourriez-vous jurer que votre mari ne vous a pas trouvée avec...--Jurer!
-Oui, que quiconque est monté dans ma chambre, inconnu, dans l'obscurité,
-homme ou femme, je ne le connais pas, et par le ciel, et par tout ce qui
-est bon; et si je meurs, puissé-je n'avoir jamais une seule joie dans ce
-monde ni dans l'autre! Oui, et je veux être éternellement...--Damnée! et
-vous l'êtes; mais vous n'avez plus besoin de vous parjurer: autant jouer
-franc jeu.--Ô horrible! horrible avis! Sortons, ne l'entendons pas;
-viens, Lettice, elle nous corromprait[53].» Voilà de la verve, et si
-j'osais conter les audaces et les vérifications de l'action nocturne, on
-verrait que Mme Marneffe a une soeur et Balzac un devancier.
-
-Il est un personnage qui montre en abrégé son talent et sa morale,
-tout composé d'énergie et d'indélicatesse, Manly, le _plain dealer_,
-si visiblement son favori, que les contemporains ont donné à l'auteur
-en surnom le nom de son héros. Manly est peint d'après Alceste, et
-l'énormité des différences mesure la différence des deux mondes et des
-deux pays[54]. Il n'est pas gentilhomme de cour, mais capitaine de
-vaisseau, avec les allures des marins du temps, la casaque tachée de
-goudron et sentant l'eau-de-vie[55], prompt aux voies de fait et aux
-jurons sales, appelant les gens chiens et esclaves, et, quand ils lui
-déplaisent, les jetant à coups de pied dans l'escalier. «Mylord,
-dit-il à un seigneur avec un grondement de dogue, les gens de votre
-espèce sont comme les prostituées et les filous, dangereux seulement
-pour ceux que vous embrassez.» Puis, quand le pauvre homme essaye de
-lui parler à l'oreille: «Mylord, tout ce que vous m'avez appris en me
-chuchotant ce que je savais d'avance, c'est que vous avez l'haleine
-puante; voilà un secret pour votre secret[56].» Quand il est dans le
-salon d'Olivia avec «ces perroquets bavards, ces singes, ces échos
-d'hommes,» il vocifère comme sur son gaillard d'arrière: «Silence,
-bouffons de foire!» et il les prend au collet. «Pas de caquetage,
-babouins! dehors tout de suite, ou bien[57]....» Et il les met à la
-porte. Voilà ses façons d'homme sincère.--Il a été ruiné par Olivia
-qu'il aime et qui le renvoie. La pauvre Fidelia, déguisée en homme et
-qu'il prend pour un adolescent timide, vient le trouver pendant qu'il
-ronge sa colère: «Je puis vous servir, monsieur; au pis, j'irais
-mendier ou voler pour vous.--Bah! encore des vanteries.... Tu dis que
-tu irais mendier pour moi?--De tout mon coeur, monsieur.--Eh bien! tu
-iras faire l'entremetteur pour moi?--Comment, monsieur?--Oui, auprès
-d'Olivia. Va, flatte, mens, agenouille-toi, promets n'importe quoi
-pour me l'avoir. Je ne peux pas vivre sans l'avoir[58].» Et lorsque
-Fidelia revient lui disant qu'Olivia l'a embrassée, de force, avec un
-emportement d'amour: «Son amour!... l'amour d'une prostituée, d'une
-sorcière! Ah! ah! n'est-ce pas qu'elle embrasse bien, monsieur? Bien
-sûr, je me figurais que ses lèvres.... Mais je ne dois plus me les
-figurer. Et pourtant elles sont si belles que je voudrais les baiser
-encore,--m'y coller,--puis les arracher avec mes dents, les mâcher en
-morceaux et les cracher à la face de son entreteneur[59]!...» Ces cris
-de sauvage annoncent des actions de sauvage. Il va la nuit avec
-Fidelia pour entrer sous son nom chez Olivia, et Fidelia, par
-jalousie, résiste. Son sang s'émeut alors, un flot de fureur lui monte
-à la face, et il lui crie tout bas d'une voix sifflante: «Ah! tu es
-donc mon rival? Eh bien! alors tu vas rester ici et garder la porte à
-ma place, pendant que j'entre à ta place. Puis, quand je serai
-dedans, si tu oses bouger de cette planche ou souffler un mot, je lui
-couperai la gorge, à elle d'abord; et si tu l'aimes, tu ne risqueras
-pas sa vie. Et la tienne aussi, je sais que la tienne, au moins, tu
-l'aimes. Pas un mot, où je commence par toi[60]!» Il renverse le mari,
-autre traître, reprend à Olivia la cassette de bijoux qu'il lui avait
-donnée, lui en jette quelques-uns, disant «qu'il n'a jamais quitté une
-fille sans la payer[61],» et donne cette même cassette à Fidelia,
-qu'il épouse. Toutes ces actions paraissaient alors convenables.
-Wycherley prenait dans sa dédicace le titre de son héros, _Plain
-dealer_; il croyait avoir tracé le portrait d'un franc honnête homme,
-et s'applaudissait d'avoir donné un bon exemple au public; il n'avait
-donné que le modèle d'une brute déclarée et énergique. C'est là tout
-ce qui restait de l'homme dans ce triste monde. Wycherley lui ôtait
-son manteau mal ajusté de politesse française, et le montrait avec la
-charpente de ses muscles et l'impudence de sa nudité.
-
-À côté d'eux, un grand poëte aveugle et tombé, l'âme remplie des
-misères présentes, peignait ainsi le tumulte de l'orgie infernale:
-«Bélial vint le dernier, le plus impur des esprits tombés du ciel, le
-plus grossier dans l'amour du vice pour lui-même.... Nul n'est plus
-souvent dans les temples et aux autels, quand le prêtre devient athée,
-comme les fils d'Éli qui remplirent de leurs débauches et de leurs
-violences la maison de Dieu. Il règne aussi dans les cours et dans les
-palais, dans les cités luxurieuses, où le bruit de l'orgie monte
-au-dessus des plus hautes tours, avec l'injure et l'outrage, quand la
-nuit obscurcit les rues, et que ses fils se répandent au dehors,
-gorgés d'insolence et de vin[62].»
-
-[Note 37: Lorsque Jupiter sort, alléguant qu'il est jour, Alcmène lui
-dit:
-
- But you and I will draw our curtains close,
- Extinguish day-light, and put out the sun.
- Come back, my lord.
- You have not yet laid long enough in bed
- To warm your widowed side.
-
-Comparez la matrone romaine de Plaute et l'honnête dame française de
-Molière à cette personne expansive.]
-
-[Note 38:
-
- From hunting whores and haunting play,
- And minding nothing all the day,
- And all the night too, you will say,...
- To make grave legs in formal fetters,
- Converse with fools and write dull letters....
- (_Lettre à lord Middleton_)]
-
-[Note 39: Though I cannot lie like them, I am as vain as they; I
-cannot but publicly give your Grace my humble acknowledgments.... This
-is the poet's gratitude, which in plain english is only pride and
-ambition.]
-
-[Note 40: _Madame Bovary_, par G. Flaubert.]
-
-[Note 41:
-
-MISTRESS JOYNER.
-
-You must send for something to entertain her.... Upon my life! A
-groat! what will this purchase?
-
-GRIPE.
-
-Two black pots of ale and a cake, at the cellar. Come, the wine has
-arsenic in it.]
-
-[Note 42:
-
-MISTRESS JOYNER.
-
-A treat of a groat! I will not wag.
-
-GRIPE.
-
-Why don't you go? Here, take more money, and fetch what you will; take
-here, half-a-crown.
-
-MISTRESS JOYNER.
-
-What will half-a-crown do?
-
-GRIPE.
-
-Take a crown then, an angel, a piece. Begone.
-
-MISTRESS JOYNER.
-
-A treat only will not serve my turn. I must buy the poor wretch there
-some toys.
-
-GRIPE.
-
-What toys? What? Speak quickly.
-
-MISTRESS JOYNER.
-
-Pendants, necklaces, fans, ribbons, points, laces, stockings,
-gloves....
-
-GRIPE.
-
-But there, take half a piece for the other things.
-
-MISTRESS JOYNER.
-
-Half a piece!
-
-GRIPE.
-
-Prithee, begone; take t'other piece then--two pieces--three
-pieces--five--there; 'tis all I have.
-
-MISTRESS JOYNER.
-
-I must have the broad-seal ring, too, or I stir not.]
-
-[Note 43: Il faut lire cet épilogue, pour voir quelles paroles et
-quels détails on osait mettre dans la bouche d'une actrice.]
-
-[Note 44: «That spark who has his fruitless designs upon the bedridden
-widow down to the sucking heiress in her pissing clout.»
-
-Mistress Flippant: «Though I had married the fool, I thought to have
-reserved the witt, as well as other ladies.»
-
-Dapperwit: «I will contest with no rival; not with my old rival your
-coachman.»
-
-She has a complexion like an Holland cheese, and no more teeth left
-than such as give a haut goust to her breath.]
-
-[Note 45: Pish! give her but leave to put on.... the long patch under
-the left eye; awaken the roses on her cheeks with some Spanish wool,
-and warrant her breath with some lemon-peel.
-
- (Acte III, scène III.)]
-
-[Note 46: Unfortunate lady that I am! I have left the herd on purpose
-to be chased. But the park affords not so much as a satyr for me; and
-no Burgundy man, or drunken scourer, will reel my way. The rag-women,
-and cinder-women, have better luck than I. (Acte IV.)]
-
-[Note 47: Dans _l'Épouse campagnarde_.]
-
-[Note 48: On connaît la lettre d'Agnès dans Molière: «Je veux vous
-écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des
-pensées que je désirerais que vous sussiez; mais je ne sais comment
-faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles, etc.»
-Regardez la façon dont Wycherley la traduit: «Dear, sweet Mr Horner,
-my husband would have me send you a base, rude, unmannerly letter: but
-I won 't; and would have forbid you loving me, but I won 't; and would
-have me say to you, I hate you, poor Mr Horner, but I won 't tell a
-lie for him. For I'm sure if you and I were in the country at cards
-together, I could not help treading on your toe under the table, or
-rubbing knees with you, and staring in your face, till you saw me, and
-then looking down and blushing for an hour together, etc.»--«Why, he
-put the tip of his tongue between my lips.»]
-
-[Note 49: Dans le _Plain dealer_.]
-
-[Note 50:
-
-NOVEL.
-
-But, as I was saying, madam, I have been treated to-day with all the
-ceremony and kindness imaginable at my Lady Autumn's But the nauseous
-old woman at the upper hand of her table....
-
-OLIVIA.
-
-Revives the old Grecian custom of serving in a death's head with their
-banquets....
-
-I detest her hollow cherry cheeks, she looks like an old coach new
-painted.
-
-.... She is most splendidly, gallantly ugly, and looks like an ill
-piece of daubing in a rich frame. (Acte II, scène I.)
-
-La scène est empruntée au _Misanthrope_ et à la _Critique de l'École
-des Femmes_; jugez de la transformation.]
-
-[Note 51:
-
-FIDELIA.
-
-But, madam, what could make you dissemble love to him, when 'twas so
-hard a thing for you, and flatter his love to you?
-
-OLIVIA.
-
-That which makes all the world flatter and dissemble. 'Twas his money;
-I had a real passion for it.
-
-.... As soon as I had his money, I hastened his departure like a wife,
-who, when she has made the most of a dying husband's breath, pulls
-away his pillow. (Acte IV, scène I.)
-
-Cette dernière phrase est d'un satirique morose plutôt que d'un
-observateur exact.]
-
-[Note 52: Go, husband, and come up, friend; just the buckets in the
-well; the absence of one brings the other. But I hope, like them too,
-they will not meet in the way, jostle and clash together.]
-
-[Note 53:
-
-ELIZA.
-
-Well, cousin, this, I confess, was reasonable hypocrisy; you were the
-better for 't.
-
-OLIVIA.
-
-What hypocrisy?
-
-ELIZA.
-
-Why, this last deceit of your husband was lawful, since in your own
-defence.
-
-OLIVIA.
-
-What deceit? I'd have you to know I never deceived my husband.
-
-ELIZA.
-
-You do not understand me, sure. I say, this was an honest come-off and
-a good one. But it was a sign your gallant had enough of your
-conversation, since he could so dexterously cheat your husband in
-passing for a woman.
-
-OLIVIA.
-
-What d'ye mean, once more, with my gallant, and passing for a woman?
-
-ELIZA.
-
-What do you mean? You see your husband took him for a woman?
-
-OLIVIA.
-
-Whom?
-
-ELIZA.
-
-Heyday! Why, the man he found you with....
-
-OLIVIA.
-
-Lord, you rave, sure!
-
-ELIZA.
-
-Why, did not you tell me last night.... Fy, this fooling is so
-insipid, 'tis offensive.
-
-OLIVIA.
-
-And fooling with my honour will be more offensive....
-
-ELIZA.
-
-Ô admirable confidence!....
-
-OLIVIA.
-
-Confidence, to me! To me such language! Nay, then I'll never see your
-face again.... Lettice, where are you? Let us be gone from this
-censorious ill woman.
-
-ELIZA.
-
-One word first, pray, madam. Can you swear that whom your husband
-found you with....
-
-OLIVIA.
-
-Swear! Ay, that whosoever 'twas that stole up, unknown, into my room,
-when 'twas dark, I know not, whether man or woman, by heavens, by all
-that's good; or, may I never more have joys here, or the other world.
-Nay, may I eternally....
-
-ELIZA.
-
-Be damned.... So, so you are damned enough already by your oaths. Yet
-take this advice with you, in this plain-dealing age: to leave off
-forswearing yourself....
-
-OLIVIA.
-
-O hideous, hideous advice! Let us go out of the hearing of it. She
-will spoil us, Lettice. (Acte V, scène I.)]
-
-[Note 54: Comparez au rôle d'Alceste des tirades comme celle-ci:
-
-Such as you, like common whores and pickpockets, are only dangerous to
-those you embrace.
-
-Comparez au rôle de Philinte des tirades comme celle-ci:
-
-But, faith, could you think I was a friend to those I hugged, kissed,
-flattered, bowed to? When their backs were turned, did not I tell you
-they were rogues, villains, rascals, whom I despised and hated?]
-
-[Note 55: I shall not have again my alcove smell like a cabin, my
-chamber perfumed with his tarpaulin Brandenburgh, hear vollies of
-brandy sighs, enough to make a fog in one's room.]
-
-[Note 56: My lord, all that you have made me known by your whispering
-which I knew not before, is that you have a stinking breath. There is
-a secret for your heart.]
-
-[Note 57: Peace, you Bartholomew-fair buffoons!... Why, you impudent,
-effeminate wretches,... you are in all things so like women, that you
-may think it in me a kind of cowardice to beat you.
-
-Begone, I say.... No chattering, baboons, instantly begone, or....]
-
-[Note 58:
-
-FIDELIA.
-
-I warrant you, sir; for, at worst, I would beg or steal for you.
-
-MANLY.
-
-Nay, more bragging.... You said, you'd beg for me.
-
-FIDELIA.
-
-I did, sir.
-
-MANLY.
-
-Then, you shall beg for me.
-
-FIDELIA.
-
-With all my heart, sir.
-
-MANLY.
-
-That is, pimp for me.
-
-FIDELIA.
-
-How, sir?
-
-MANLY.
-
-D'ye start.... No more dissembling. Here, I say, you must go use your
-cunning for me to Olivia.... Go, flatter, lie, kneel, promise anything
-to get her for me. I cannot live unless I have her.]
-
-[Note 59: Her love--a whore's, a witch's love!--But what, did she not
-kiss well, sir? I'm sure, I thought her lips.... But I must not think
-of them more.... But yet they are such I could still kiss, grow
-so,--and then tear off with my teeth, grind them into mammocks, and
-spit them into her cuckold's face.]
-
-[Note 60: What, you are my rival, then! And therefore you shall stay
-and keep the door for me, whilst I go in for you; but when I'm gone,
-if you dare to stir off from this very board, or breath the least
-murmuring accent, I'll cut her throat first; and if you love her, you
-will not venture her life. Nay, then I'll cut your throat too, and I
-know you love your own life at least.... Not a word more, lest I begin
-my revenge on her by killing you.]
-
-[Note 61: Here, madam, I never left yet my wench unpaid.]
-
-[Note 62:
-
- Belial came last, than whom a spirit more lewd
- Fell not from heaven or more gross to love
- Vice for itself.
- Who more oft than he
- In temples and at altars, when the priest
- Turns atheist, as did Eli's sons who fill'd
- With lust and violence the house of God:
- In court and palaces he also reigns,
- And in luxurious cities, when the noise
- Of riot ascends above their loftiest towers,
- And injury and outrage; and when night
- Darkens the streets, then wander forth the sons
- Of Belial, flown with insolence and wine.
- (Milton, liv. I.)]
-
-
-§ 2. LES MONDAINS.
-
-
-I
-
-Au dix-septième siècle s'ouvre en Europe un genre de vie nouveau, la
-vie mondaine, qui bientôt prime et façonne les autres. C'est en France
-surtout et en Angleterre qu'elle paraît et qu'elle règne, pour les
-mêmes causes et dans le même temps.
-
-Pour remplir les salons, il faut un certain état politique, et cet
-état, qui est la suprématie du roi jointe à la régularité de la
-police, s'établissait à la même époque des deux côtés du détroit. La
-police régulière met la paix entre les hommes, les tire de l'isolement
-et de l'indépendance féodale et campagnarde, multiplie et facilite les
-communications, la confiance, les réunions, les commodités et les
-plaisirs. La suprématie du roi institue une cour, centre des
-conversations, source des grâces, théâtre des jouissances et des
-splendeurs. Ainsi attirés l'un vers l'autre et vers le trône par la
-sécurité, la curiosité, l'amusement et l'intérêt, les grands seigneurs
-s'assemblent, et du même coup ils deviennent gens du monde et gens de
-cour. Ce ne sont plus les barons du siècle précédent, debout dans la
-haute salle, armés et sombres, occupés de l'idée qu'ils pourront bien
-au sortir du palais se tailler en pièces, et que, s'ils se frappent
-dans le palais, le bourreau est là pour leur couper la main et boucher
-leurs veines avec un fer rouge; sachant de plus que le roi leur fera
-peut-être demain trancher la tête, partant prompts à s'agenouiller
-pour se répandre en protestations de fidélité soumise, mais comptant
-tout bas les épées qui prendront leur querelle et les hommes sûrs qui
-font sentinelle derrière le pont-levis de leur château[63]. Les
-droits, les pouvoirs, les contraintes et les attraits de la vie
-féodale ont disparu. Ils n'ont plus besoin que leur manoir soit une
-forteresse. Ils n'ont plus le plaisir d'y régner comme dans un État.
-Ils s'y ennuient, et ils en sortent. N'ayant plus rien à disputer au
-roi, ils vont chez lui. Sa cour est un salon, le plus agréable à voir
-et le plus utile à fréquenter. On y trouve des fêtes, des ameublements
-splendides, une compagnie parée et choisie, des nouvelles et des
-commérages: on y rencontre des pensions, des titres, des places pour
-soi et pour les siens; on s'y divertit et on y profite: c'est tout
-gain et tout plaisir. Les voilà donc qui vont au lever, assistent au
-dîner, reviennent pour le bal, s'assoient pour le jeu, sont là au
-coucher. Ils y font belle figure avec leurs habits demi-français,
-leurs perruques, leurs chapeaux chargés de plumes, leurs
-hauts-de-chausses en étages, leurs canons, et les larges rosettes de
-rubans qui couvrent leurs souliers. Les dames se fardent[64], se
-mettent des mouches[65], étalent des robes de satin et de velours
-magnifiques, toutes galonnées d'argent et traînantes, au-dessus
-desquelles paraît la blancheur de leur poitrine, dont l'éclatante
-nudité se continue sur toute l'épaule et jusqu'au bras. On les
-regarde, on salue et on approche. Le roi monte à cheval pour sa
-promenade à Hyde-Park; à ses côtés courent la reine, et avec elle les
-deux maîtresses, lady Castlemaine et mistress Stewart: «la reine[66]
-en gilet blanc galonné, en jupon court cramoisi, et coiffée _à la
-négligence_; mistress Stewart avec son chapeau à cornes, sa plume
-rouge, ses yeux doux, son petit nez romain, sa taille parfaite.» On
-rentre à White-Hall, «les dames vont, viennent, causant, jouant avec
-leurs chapeaux et leurs plumes, les échangeant, chacune essayant tour
-à tour ceux des autres et riant.» En si belle compagnie la galanterie
-ne manque pas. «Les gants parfumés, les miroirs de poche, les étuis
-garnis, les pâtes d'abricot, les essences, et autres menues denrées
-d'amour arrivent de Paris chaque semaine.» Londres fournit «des
-présents plus solides, comme vous diriez boucles d'oreilles, diamants,
-brillants et belles guinées de Dieu; les belles s'en accommodaient,
-comme si cela fût venu de plus loin[67].» Les intrigues trottent, Dieu
-sait combien et lesquelles. Naturellement aussi la conversation va son
-train. On développe tout haut les aventures de Mlle Warmestre la
-dédaigneuse, «qui, surprise apparemment pour avoir mal compté, prend
-la liberté d'accoucher au milieu de la cour.» On se répète tout bas
-les tentatives de Mlle Hobart, l'heureux malheur de Mlle Churchill,
-qui, étant fort laide, mais ayant eu l'esprit de tomber de cheval,
-toucha les yeux et le coeur du duc d'York. Le chevalier de Grammont
-conte au roi l'histoire de Termes ou de l'aumônier Poussatin; tout le
-monde quitte le bal pour venir l'écouter, et, le conte fait, chacun
-rit à se tenir les côtes. Vous voyez que si ce monde n'est pas celui
-de Louis XIV, c'est néanmoins le monde, et que, s'il a plus d'écume,
-il va du même courant. Le grand objet y est aussi de s'amuser et de
-paraître. On veut être homme à la mode; un habit rend célèbre:
-Grammont est tout désolé quand la coquinerie de son valet l'oblige à
-porter deux fois le même. Tel autre se pique de faire des chansons, de
-bien jouer de la guitare. «Russell avait un recueil de deux ou trois
-cents contredanses en tablature, qu'il dansait toutes à livre ouvert.»
-Jermyn est connu pour ses bonnes fortunes. «Un gentilhomme, dit
-Etheredge, doit s'habiller bien, danser bien, faire bien des armes,
-avoir du talent pour les lettres d'amour, une voix de chambre
-agréable, être très-amoureux, assez discret, mais point trop
-constant.» Voilà déjà l'air de cour tel qu'il dura chez nous jusque
-sous Louis XVI. Avec de pareilles moeurs, la parole remplace l'action.
-La vie se passe en visites, en entretiens. L'art de causer devient le
-premier de tous; bien entendu, il s'agit de causer agréablement, pour
-employer une heure, sur vingt sujets en une heure, toujours en
-glissant, sans jamais enfoncer, de telle façon que la conversation ne
-soit pas un travail, mais une promenade. Au retour, elle continue par
-des lettres qu'on écrit le soir, par des madrigaux ou des épigrammes
-qu'on lira le matin, par des tragédies de salon ou des parodies de
-société. Ainsi naît une littérature nouvelle, oeuvre et portrait du
-monde qu'elle a pour public et pour modèle, qui en sort et y aboutit.
-
-[Note 63: Voir toutes les pièces historiques de Shakspeare.]
-
-[Note 64: 1654.]
-
-[Note 65: 1660.]
-
-[Note 66: Pepys, 1663.]
-
-[Note 67: Grammont.]
-
-
-II
-
-Encore faut-il qu'ils sachent causer, et ils commencent à l'apprendre.
-Une révolution s'est faite dans l'esprit comme dans les moeurs. En
-même temps que les situations reçoivent un nouveau tour, la pensée
-prend une nouvelle forme. La Renaissance finit, l'âge classique
-s'ouvre, et l'artiste fait place à l'écrivain. L'homme revient de son
-premier voyage autour des choses; l'enthousiasme, le trouble de
-l'imagination soulevée, le fourmillement tumultueux des idées neuves,
-toutes les facultés qu'éveille une première découverte se sont
-contentées, puis affaissées. Leur aiguillon s'est émoussé parce que
-leur oeuvre s'est faite. Les bizarreries, les profondes percées,
-l'originalité sans frein, les irruptions toutes-puissantes du génie
-lancé au centre de la vérité à travers les extrêmes folies, tous les
-traits de la grande invention ont disparu. L'imagination se tempère;
-l'esprit se discipline: il revient sur ses pas; il parcourt une
-seconde fois son domaine avec une curiosité calmée, avec une
-expérience acquise. Il se déjuge et se corrige. Il trouve une
-religion, un art, une philosophie à reformer ou à réformer. Il n'est
-plus propre à l'intuition inspirée, mais à la décomposition régulière.
-Il n'a plus le sentiment ou la vue de l'ensemble; il a le tact et
-l'observation des parties. Il choisit et il classe; il épure et il
-ordonne. Il cesse d'être créateur, il devient discoureur. Il sort de
-l'invention, il s'assoit dans la critique. Il entre dans cet amas
-magnifique et confus de dogmes et de formes où l'âge précédent a
-entassé pêle-mêle les rêveries et les découvertes; il en retire des
-idées qu'il adoucit et qu'il vérifie. Il les range en longues chaînes
-de raisonnements aisés qui descendent anneau par anneau jusqu'à
-l'intelligence du public. Il les exprime en mots exacts, qui offrent
-leur série graduée, échelon par échelon, à la réflexion du public. Il
-institue dans tout le champ de la pensée une suite de compartiments et
-un réseau de routes qui, empêchant toute erreur et tout écart, mènent
-insensiblement tout esprit vers tout objet. Il atteint la clarté, la
-commodité, l'agrément. Et le monde l'y aide; les circonstances
-rencontrées achèvent la révolution naturelle; le goût change par sa
-propre pente, mais aussi par l'ascendant de la cour. Quand la
-conversation devient la première affaire de la vie, elle façonne le
-style à son image et selon ses besoins. Elle en chasse les écarts, les
-images excessives, les cris passionnés, toutes les allures décousues
-et violentes. On ne peut pas crier, gesticuler, rêver tout haut dans
-un salon: on s'y contient; les gens s'y critiquent et s'y observent;
-le temps s'y passe à conter et à discuter; il y faut des expressions
-nettes, un langage exact, des raisonnements clairs et suivis; sinon,
-on ne peut escarmoucher ni s'entendre. Le style correct, la bonne
-langue, le discours y naissent d'eux-mêmes, et ils s'y perfectionnent
-bien vite; car le raffinement est le but de la vie mondaine; on
-s'étudie à rendre toutes les choses plus jolies et plus commodes, les
-meubles comme les mots, les périodes comme les ajustements. L'art et
-l'artifice y sont la grande marque. On se pique de savoir parfaitement
-sa langue, de ne jamais manquer au sens exact des termes, d'écarter
-les expressions roturières, d'aligner les antithèses, d'employer les
-développements, de pratiquer la rhétorique. Rien de plus fort que le
-contraste des conversations de Shakspeare et de Fletcher, mises en
-regard de celles de Wycherley et de Congreve. Chez Shakspeare, les
-entretiens ressemblent à des assauts; vous croiriez voir des artistes
-qui s'escriment de mots et de gestes dans une salle d'armes. Ils
-bouffonnent, ils chantent, ils songent tout haut, ils éclatent en
-rires, en calembours, en paroles de poissardes et de poëtes, en
-bizarreries recherchées; ils ont le goût des choses saugrenues,
-éclatantes; tel danse en parlant; volontiers ils marcheraient sur
-leurs mains; il n'y a pas un grain de calcul et il y a plus de trois
-grains de folie dans leurs têtes. Ici les gens sont posés; ils
-dissertent ou disputent; le raisonnement est le fond de leur style;
-ils sont si bien écrivains qu'ils le sont trop, et qu'on voit à
-travers eux l'auteur occupé à combiner des phrases. Ils arrangent des
-portraits, ils redoublent les comparaisons ingénieuses, ils balancent
-les périodes symétriques. Tel personnage débite une satire, tel autre
-compose un petit essai de morale. On tirerait des comédies du temps un
-volume de sentences; elles sont pleines de morceaux littéraires qui
-annoncent déjà le _Spectator_[68]. Ils recherchent l'expression
-adroite et heureuse, ils habillent les choses hasardées avec des mots
-convenables, ils glissent prestement sur la glace fragile des
-bienséances et la rayent sans la briser. Je vois des gentilshommes,
-assis sur des fauteuils dorés, fort calmes d'esprit, fort étudiés dans
-leurs paroles, observateurs froids, sceptiques diserts, experts en
-matière de façons, amateurs d'élégance, curieux du beau langage autant
-par vanité que par goût, et qui, occupés à discourir entre un
-compliment et une révérence, n'oublieront pas plus leur bon style que
-leurs gants fins ou leur chapeau.
-
-[Note 68: Voyez, par exemple, dans le _Beaux Stratagem_ (Farquhar),
-act. II, sc. II, le Beau à l'Église.]
-
-
-III
-
-Parmi les meilleurs et les plus agréables modèles de cette urbanité
-naissante, paraît sir William Temple, un diplomate et un homme de
-monde, avisé, prudent et poli, doué de tact dans la conversation et
-dans les affaires, expert dans la connaissance des temps et dans l'art
-de ne pas se compromettre, adroit à s'avancer et à s'écarter, qui sut
-attirer sur soi la faveur et les espérances de l'Angleterre, obtenir
-les éloges des lettrés, des savants, des politiques et du peuple,
-gagner une réputation européenne, obtenir toutes les couronnes
-réservées à la science, au patriotisme, à la vertu et au génie, sans
-avoir beaucoup de science, de patriotisme, de génie ou de vertu. Une
-pareille vie est le chef-d'oeuvre d'un pareil monde; des dehors
-très-beaux et un fond moins beau: en voilà l'abrégé. Ses façons
-d'écrivain sont conformes à ses maximes de politique. Principes et
-style, tout se tient en lui; c'est le véritable diplomate, tel qu'on
-le rencontre dans les salons, ayant sondé l'Europe et touché partout
-le fond des choses, revenu de tout, particulièrement de
-l'enthousiasme, admirable dans un fauteuil ou dans une réception, bon
-conteur, plaisant au besoin, mais avec discrétion, accompli dans l'art
-de représenter et de jouir. Celui-ci, dans sa retraite à Sheen, puis à
-Moor-Park, s'amuse à écrire; et il écrit comme parle un homme de son
-état, c'est-à-dire fort bien, avec dignité et avec aisance, surtout
-lorsqu'il parle des pays qu'il a visités, des événements qu'il a vus,
-des divertissements nobles qui occupent ses heures[69]. Il a quinze
-cents livres sterling de rente, et une belle sinécure en Irlande. Il a
-quitté les affaires au moment des violents débats, sans vouloir
-s'engager pour le roi, ni contre le roi, décidé, comme il le dit
-lui-même, à ne «point se mettre en travers du courant,» quand le
-courant est irrésistible. Il vit pacifiquement à la campagne avec sa
-femme, sa soeur, son secrétaire, ses gens, recevant les visites des
-étrangers qui veulent voir le négociateur de la Triple Alliance, et
-quelquefois celles du nouveau roi Guillaume, qui, ne pouvant obtenir
-ses services, vient parfois rechercher ses conseils. Il plante et
-jardine, sur un sol fertile, dans un pays dont l'air lui convient,
-parmi des plates-bandes régulières, au bord d'un canal bien droit et
-flanqué d'une terrasse bien correcte, et il se loue en bons termes,
-avec toute la discrétion convenable, du caractère qu'il possède et du
-parti qu'il a pris. «Je me suis souvent étonné, dit-il, qu'Épicure ait
-trouvé tant d'âpres et amers censeurs dans les âges qui l'ont suivi,
-lorsque la beauté de son esprit, l'excellence de son naturel, le
-bonheur de sa diction, l'agrément de son entretien, la tempérance de
-sa vie et la constance de sa mort l'ont fait tant aimer de ses amis,
-admirer de ses disciples et honorer par les Athéniens[70].» Il a
-raison de défendre Épicure, car il a suivi ses préceptes, évitant les
-grands bouleversements d'esprit, et s'installant comme un des dieux de
-Lucrèce dans un des interstices des mondes. «Quand les philosophes ont
-vu les passions entrer et s'enraciner dans l'État, ils ont cru que
-c'était folie pour les honnêtes gens que de se mêler des affaires
-publiques[71].... Le vrai service du public est une entreprise d'un si
-grand labeur et d'un si grand souci, qu'un homme bon et sage,
-quoiqu'il puisse ne point la refuser s'il y est appelé par son prince
-ou par son pays, et s'il croit pouvoir y rendre des services plus
-qu'ordinaires, doit pourtant ne la rechercher que rarement ou jamais,
-et la laisser le plus communément à ces hommes, qui, sous le couvert
-du bien public, poursuivent leurs propres visées de richesse, de
-pouvoir et d'honneurs illégitimes[72].» Voilà de quel air il
-s'annonce. Sa personne ainsi présentée, il en vient à parler du
-jardinage qu'il pratique, et d'abord des six grands Épicuriens qui ont
-illustré la doctrine de leur maître, César, Atticus, Lucrèce, Horace,
-Mécène, Virgile; puis des diverses espèces de jardins qui ont un nom
-dans le monde, depuis le paradis terrestre et le jardin d'Alcinoüs
-jusqu'à ceux de Hollande et d'Italie, tout cela un peu longuement, en
-homme qui s'écoute et qu'on écoute, qui fait un peu amplement à ses
-hôtes les honneurs de sa maison et de son esprit, mais qui fait tout
-cela avec agrément et dignité, sans air doctoral, ni morgue, en tons
-variés, et en modulant comme il faut ses gestes et sa voix. Il conte
-qu'il a importé quatre espèces de raisins en Angleterre, il avoue
-qu'il a trop dépensé; cependant il ne le regrette pas; depuis cinq ans
-il n'a pas eu envie une seule fois d'aller à Londres. Il mêle les
-anecdotes aux conseils techniques; il y en a une sur le roi Charles
-II, qui a loué le climat de l'Angleterre par-dessus tous les autres,
-disant que c'est celui où l'on peut rester en plein air sans malaise
-le plus de jours dans l'année; sur l'évêque de Munster, qui, ne
-pouvant avoir dans son verger que des cerises, en avait rassemblé
-toutes les espèces et si bien perfectionné les plants qu'il pouvait en
-manger depuis mai jusqu'en septembre. Le lecteur se réjouit
-intérieurement quand il entend un témoin oculaire conter des détails
-intimes sur de si grands personnages. Notre attention s'éveille à
-l'instant; nous nous croyons, par contre-coup, gens de cour, et nous
-sourions avec complaisance; peu importe que ces détails soient minces;
-ils font bien, ils sont comme un geste aristocratique, comme une façon
-noble de prendre du tabac ou secouer la dentelle de sa manchette.
-Voilà l'intérêt de la belle conversation de cour; elle peut rouler sur
-des riens; l'excellence des façons donne à ces riens un charme unique;
-on écoute le son de la voix; on est amusé par des demi-sourires; on se
-laisse aller au courant facile; on oublie que ces idées sont
-ordinaires; on regarde le conteur, sa rhingrave, sa canne dont il
-joue, ses souliers à rubans, sa démarche aisée sur le sable nivelé de
-ses allées, entre ses charmilles irréprochables; l'oreille, l'esprit
-lui-même sont flattés, séduits par la justesse de la diction, par
-l'abondance des périodes ornées, par la dignité et l'ampleur d'un
-style dont la régularité est devenue involontaire, et qui, artificiel
-d'abord comme le savoir-vivre, finit, comme le vrai savoir-vivre, par
-se changer en besoin sincère et en talent naturel.
-
-Par malheur, ce talent conduit parfois aux balourdises; quand on parle
-bien de tout, on se croit le droit de parler de tout. On s'érige en
-philosophe, en critique, même en érudit; et on l'est en effet, au
-moins pour les dames. On écrit, comme sir William, des _Essais sur le
-gouvernement_, sur la _Vertu héroïque_[73], sur la poésie,
-c'est-à-dire de petits traités sur la société, sur le beau, sur la
-philosophie de l'histoire. On est un Locke, un Herder, un Bentley de
-salon, rien autre chose. Parfois, sans doute, l'esprit naturel
-rencontre de bons jugements neufs: Temple, le premier, trouve un
-souffle pindarique dans le vieux chant de Regnard Lodbrog, et met le
-_Don Quichotte_ au premier rang parmi les grandes oeuvres de
-l'invention moderne; de même encore lorsqu'il touche un sujet de sa
-compétence, par exemple les causes de la puissance et de la décadence
-des Turcs, il raisonne à merveille. Mais pour le reste il est
-écolier; même, chez lui, le pédant perce, le pire des pédants, celui
-qui, ne sachant pas, veut paraître savoir, qui cite l'histoire de tous
-les pays, allègue Jupiter, Saturne, Osiris, Fo-hi, Confucius,
-Manco-Capac, Mahomet, et disserte sur toutes ces civilisations si mal
-débrouillées, si inconnues, comme s'il les avait étudiées solidement,
-dans les sources, lui-même, et non pas sur des extraits de son
-secrétaire ou dans les livres de seconde main. Un jour l'entreprise
-tourna mal; ayant voulu prendre part à une querelle littéraire, et
-réclamer la supériorité pour les anciens contre les modernes, il se
-crut helléniste, antiquaire, raconta les voyages de Pythagore et
-l'éducation d'Orphée, fit remarquer que les anciens sages de la Grèce
-«étaient communément d'excellents poëtes et de grands médecins; si
-versés dans la philosophie naturelle, qu'ils prédisaient non-seulement
-les éclipses dans le ciel, mais les tremblements de terre et les
-tempêtes, les grandes sécheresses et les grandes pestes, l'abondance
-ou la rareté de telles sortes de fruits ou de grains[74],» talents
-admirables et que nous ne possédons plus aujourd'hui. Outre cela il
-regretta la décadence de la musique «qui autrefois enchantait les
-hommes, les bêtes, les oiseaux, les serpents, au point que leur
-nature même en était changée[75].» Il voulut énumérer les plus grands
-écrivains modernes et oublia dans son catalogue, «parmi les
-Italiens[76], Dante, Pétrarque, l'Arioste et le Tasse; parmi les
-Français, Pascal, Bossuet, Molière, Corneille, Racine et Boileau;
-parmi les Espagnols, Lope et Calderon; parmi les Anglais, Chaucer,
-Spencer, Shakspeare et Milton;» en revanche il y inséra Paolo Sarpi,
-Guevara, sir Philip Sidney, Selden, Voiture et Bussy-Rabutin, «auteur
-des _Amours de Gaul_.» Pour tout combler, il déclara authentiques et
-admirables les fables d'Ésope, cette pesante rédaction byzantine, et
-les lettres de Phalaris, cette méchante fabrication sophistique; deux
-ouvrages, selon lui, «qui, étant les plus anciens dans leur genre,
-sont aussi les meilleurs dans leur genre.» Enfin, pour s'enferrer
-lui-même sans remède, il remarqua gravement que «sans doute quelques
-savants, du moins de ceux qui passent pour tels sous le nom de
-critiques, n'avaient point estimé ces lettres authentiques; mais qu'il
-fallait être un bien médiocre peintre pour ne point y reconnaître une
-peinture originale. Une telle diversité de passions dans une telle
-variété d'actions et de circonstances de la vie et du gouvernement,
-une telle liberté de pensée, une telle hardiesse d'expression, une
-telle libéralité envers ses amis, un tel dédain de ses ennemis, une
-telle considération pour les hommes savants, une telle estime pour les
-gens de bien, une telle connaissance de la vie, un tel mépris de la
-mort, en même temps qu'une telle âpreté de naturel et une telle
-cruauté dans la vengeance, n'ont pu être jamais manifestés que par
-celui qui les a possédés; et j'estime Lucien auquel on les attribue
-aussi incapable de les écrire que de faire ce que Phalaris a
-osé[77].» Très-belle rhétorique; il est fâcheux qu'une phrase si bien
-faite couvre de telles sottises. Telle que la voilà, elle parut
-triomphante, et l'applaudissement universel dont fut accueilli ce beau
-bavardage oratoire, montre les goûts et la culture, l'insuffisance et
-la politesse de ce monde élégant dont Temple était la merveille, et
-qui, comme Temple, n'aimait de la vérité que le vernis.
-
-[Note 69: Voir surtout _An Account of the United Provinces, Memoirs of
-Gardening_.]
-
-[Note 70: I have often wondered how such sharp and violent invectives
-came to be made so generally against Epicurus, by the ages that
-followed him, whose admirable wit, felicity of expression, excellence
-of nature, sweetness of conversation, temperance of life, and
-constancy of death, made him so beloved by his friends, admired by his
-scholars, and honoured by the Athenians.]
-
-[Note 71: But, where factions were once entered and rooted in a state,
-they thought it madness for good men to meddle with public affairs (P.
-203, 206, 191, t. III.)]
-
-[Note 72: But the true service of the public is a business of so much
-labour and so much care, that though a good and wise man may not
-refuse it, if he be called to it by his prince or his country, and
-thinks he can be of more than vulgar use, yet he will seldom or never
-seek it, but leaves it commonly to men who, under the disguise of
-public good, pursue their own designs of wealth, power, and such
-bastard honours as usually attend them, not that which is the true,
-and only true reward of virtue.]
-
-[Note 73: Comparez cet essai à l'ouvrage de Carlyle; c'est le même
-titre et le même sujet, et il est curieux d'y voir la différence des
-deux siècles.]
-
-[Note 74: They were commonly excellent poets, and great physicians:
-they were so learned in natural philosophy, that they foretold not
-only eclipses in the heavens, but earthquakes at land, and storms at
-sea, great droughts, and great plagues, much plenty or much scarcity
-of certain sorts of fruits or grain; not to mention the magical powers
-attributed to several of them, to allay storms, to raise gales, to
-appease commotions of people, to make plagues cease.]
-
-[Note 75: What are become of the charms of music, by which men and
-beasts, fishes, fowls and serpents, were so frequently enchanted, and
-their very natures changed; by which the passions of men were raised
-to the greatest height and violence, and then as suddenly appeased, so
-as they might be justly said to be turned into lions or lambs, into
-wolves or into harts, by the powers and charms of this admirable art?]
-
-[Note 76: Macaulay, _Essai sur William Temple_.]
-
-[Note 77: It may, perhaps, be further affirmed, in favour of the
-ancients, that the oldest books we have are still in their kind the
-best. The two most ancient that I know of in prose, among those we
-call profane authors, are still Esop's Fables and Phalaris's Epistles,
-both living near the same time, which was that of Cyrus and
-Pythagoras. As the first has been agreed by all ages since for the
-greatest master in his kind, and all others of that sort have been but
-imitations of his original, so I think the Epistles of Phalaris to
-have more race, more spirit, more force of wit and genius, than any
-others I have ever seen, either ancient or modern. I know several
-learned men (or that usually pass for such, under the name of critics)
-have not esteemed them genuine, and Politian, with some others, have
-attributed them to Lucian; but I think he must have little skill in
-painting, that cannot find out this to be an original; such diversity
-of passions, upon such variety of actions and passages of life and
-government, such freedom of thought, such boldness of expression, such
-bounty to his friends, such scorn of his enemies, such honour of
-learned men, such esteem of good, such knowledge of life, such
-contempt of death, with such fierceness of nature and cruelty of
-revenge, could never be represented but by him that possessed them;
-and I esteem Lucian to have been no more capable of writing than of
-acting what Phalaris did. In all one writ, you find the scholar or the
-sophist; and in all the other, the tyrant and the commander. (_Of
-ancient and modern learning_, 469.)]
-
-
-IV
-
-Ce sont là les moeurs oratoires et polies qui peu à peu, à travers
-l'orgie, percent et prennent l'ascendant. Insensiblement le courant se
-nettoie et marque sa voie, comme il arrive à un fleuve qui, entrant
-violemment dans un nouveau lit, clapote d'abord dans une tempête de
-bourbe, puis pousse en avant ses eaux encore fangeuses qui par degrés
-vont s'épurer. Ces débauchés tâchent d'être gens du monde et parfois y
-réussissent. Wycherley écrit bien, très-clairement, sans la moindre
-trace d'euphuïsme, presque à la française. Son Dapperwitt dit de Lucy,
-en périodes balancées: «Elle est belle sans affectation, folâtre sans
-grossièreté, amoureuse sans impertinence.» Au besoin il est ingénieux,
-ses _gentlemen_ échangent des comparaisons heureuses. «Les maîtresses,
-dit l'un, sont comme les livres: si vous vous y appliquez trop, ils
-vous alourdissent, et vous rendent impropre au monde; mais si vous en
-usez avec discrétion, vous n'en êtes que plus propre à la
-conversation.--Oui, dit un autre, une maîtresse devrait être comme une
-petite retraite à la campagne, près de la ville, non pour y demeurer
-constamment, mais pour y passer la nuit de temps en temps. Et vite
-dehors, afin de mieux goûter la ville au retour[78]!» Ces gens font du
-style, même à contre-temps, et en dépit de la situation ou de la
-condition des personnages. Un cordonnier dit dans Etheredge: «Il n'y a
-personne dans la ville qui vive plus en gentilhomme que moi avec sa
-femme. Je ne m'inquiète jamais de ses sorties, elle ne s'informe
-jamais des miennes; nous nous parlons civilement et nous nous haïssons
-cordialement[79].» L'art est parfait dans ce petit discours: tout y
-est, jusqu'à l'antithèse symétrique de mots, d'idées et de sons; quel
-beau diseur que ce cordonnier satirique!--Après la satire, le
-madrigal. Tel personnage, au beau milieu du dialogue et en pleine
-prose, décrit «de jolies lèvres boudeuses avec une petite moiteur qui
-s'y pose, pareilles à une rose de Provins fraîche sur la branche,
-avant que le soleil du matin en ait séché toute la rosée[80].» Ne
-voilà-t-il pas les gracieuses galanteries de la cour? Rochester
-lui-même, parfois, en rencontre. Deux ou trois de ses chansons sont
-encore dans les recueils expurgés à l'usage des jeunes filles
-pudiques. Ils ont beau polissonner de fait; à chaque instant il faut
-qu'ils complimentent et saluent; devant les femmes qu'ils veulent
-séduire, ils sont bien obligés de roucouler des tendresses et des
-fadeurs; s'ils n'ont plus qu'un frein, l'obligation de paraître bien
-élevés, ce frein les retient encore. Rochester est correct même au
-milieu des immondices; il ne dit d'ordures que dans le style habile et
-solide de Boileau. Tous ces viveurs veulent être gens d'esprit et du
-monde. Sir Charles Sedley se ruine et se salit, mais Charles II
-l'appelle «le vice-roi d'Apollon.» Buckingham exalte «la magie de son
-style.» Il est le plus charmant, le plus recherché des causeurs; il
-fait des mots, et aussi des vers, toujours agréables, quelquefois
-délicats; il manie avec dextérité le joli jargon mythologique; il
-insinue en légères chansons coulantes toutes ces douceurs un peu
-apprêtées qui sont comme les friandises des salons. «Ma passion,
-dit-il à Chloris, croissait avec votre beauté; et l'Amour, pendant que
-sa mère vous favorisait, lançait à mon coeur un nouveau dard de
-flamme.» Puis il ajoute en manière de chute: «Ils employaient tout
-leur art amoureux, lui pour faire un amant, elle pour faire une
-beauté[81].»
-
-Il n'y a point du tout d'amour dans ces gentillesses; on les accepte
-comme on les offre, avec un sourire; elles font partie du langage
-obligé, des petits soins que les cavaliers rendent aux dames:
-j'imagine qu'on les envoyait le matin avec le bouquet ou la boîte de
-cédrats confits. Roscommon compose une pièce sur un petit chien mort,
-sur le rhume d'une jeune fille; ce méchant rhume l'empêche de chanter:
-maudit hiver! Et là-dessus il prend l'hiver à partie, l'apostrophe
-longuement. Vous reconnaissez les amusements littéraires de la vie
-mondaine. On y prend tout légèrement, gaiement, l'amour d'abord, et
-aussi le danger. La veille d'une bataille navale, Dorset, en mer, au
-roulis du vaisseau, adresse aux dames une chanson célèbre. Rien n'y
-est sérieux, ni le sentiment ni l'esprit; ce sont des couplets qu'on
-fredonne en passant; il en part un éclair de gaieté; un instant après,
-on n'y pense plus. «Surtout, leur dit Dorset, pas d'inconstance! Nous
-en avons assez ici en mer.» Et ailleurs: «Si les Hollandais savaient
-notre état, ils arriveraient bien vite, quelle résistance leur
-feraient des gens qui ont laissé leurs coeurs au logis?» Puis viennent
-des plaisanteries trop anglaises: «Ne nous croyez pas infidèles si
-nous ne vous écrivons point à chaque poste. Nos larmes prendront une
-voie plus courte; la marée vous les apportera deux fois par jour[82].»
-Voilà des larmes qui ne sont guère tristes; la dame les regarde comme
-l'amant les verse, de bonne humeur; elle est dans sa loge (il s'en
-doute et l'écrit), offrant sa main blanche à un autre qui la baise, et
-se donnant une contenance avec le frou-frou de son éventail. Dorset ne
-s'en afflige guère, continue à jouer avec la poésie, sans excès ni
-assiduité, au courant de la plume, écrivant aujourd'hui un couplet
-contre Dorinda, demain une satire contre M. Howard, toujours
-facilement et sans étude, en véritable gentilhomme. Il est comte,
-chambellan, riche; il pensionne et patronne les poëtes comme il ferait
-des coquettes, c'est-à-dire pour se divertir sans s'attacher. Le duc
-de Buckingham fait la même chose et le contraire, caresse l'un,
-parodie l'autre, est adulé, moqué, et finit par attraper son portrait,
-qui est un chef-d'oeuvre, mais point flatté, de la main de Dryden. On
-a vu en France ces passe-temps et ces tracasseries; on trouve ici les
-mêmes façons et la même littérature, parce qu'on y rencontre la même
-société et le même esprit.
-
-Entre ces poëtes, au premier rang, est Edmund Waller, qui vécut et
-écrivit ainsi jusqu'à quatre-vingt-deux ans: homme d'esprit et à la
-mode, bien élevé, familier dès l'abord avec les grands, ayant du tact
-et de la prévoyance, prompt aux reparties, difficile à décontenancer,
-du reste personnel, de sensibilité médiocre, ayant changé plusieurs
-fois de parti, et portant fort bien le souvenir de ses volte-faces;
-bref, le véritable modèle du mondain et du courtisan. C'est lui qui,
-ayant loué Cromwell, puis Charles II, mais celui-ci moins bien que
-l'autre, répondait pour s'excuser: «Les poëtes, sire, réussissent
-mieux dans la fiction que dans la vérité.» Dans cette sorte de vie,
-les trois quarts des vers sont de circonstance: ils font la menue
-monnaie de la conversation ou de la flatterie; ils ressemblent aux
-petits événements et aux petits sentiments d'où ils sont nés. Telle
-pièce est sur le thé, telle autre sur un portrait de la reine: il
-faut bien faire sa cour; d'ailleurs «Sa Majesté a commandé les vers.»
-Une dame lui fait cadeau d'une plume d'argent, vite un remercîment
-rimé; une autre peut dormir à volonté, vite un couplet enjoué; un faux
-bruit se répand qu'elle vient de se faire peindre, vite des stances
-sur cette grosse affaire. Un peu plus loin, il y aura des vers à la
-comtesse de Carlisle sur sa chambre, des condoléances à lord
-Northumberland sur la mort de sa femme, un joli mot sur une dame qui a
-été pressée dans la foule, une réponse, couplet pour couplet, à des
-vers de sir John Suckling. Il prend au vol les frivolités, les
-nouvelles, les bienséances, et sa poésie n'est qu'une conversation
-écrite, j'entends la conversation qu'on fait au bal, quand on parle
-pour parler, en relevant une boucle de perruque ou en tortillant un
-gant glacé. La galanterie, comme il convient, en a la plus grande
-part, et on se doute bien que l'amour n'y est pas trop sincère. Au
-fond, Waller soupire avec réflexion (Sacharissa avait une belle dot),
-à tout le moins par convenance; ce qu'il y a de plus visible dans ses
-poëmes tendres, c'est qu'il souhaite écrire coulamment et bien rimer.
-Il est affecté, il exagère, il fait de l'esprit, il est auteur. Il
-s'adresse à la suivante, «sa compagne de servage,» n'osant s'adresser
-à Sacharissa elle-même. «Ainsi, dans les nations qui adorent le
-soleil, un Persan modeste, un Maure aux yeux affaiblis n'ose point
-élever ses regards éblouis au delà du nuage doré qui, sous la lumière
-du dieu triomphant, orne le ciel oriental, et, honoré de ses rayons,
-dépasse en splendeur tout le reste[83].» Bonne comparaison! Voilà une
-révérence bien faite: j'espère que Sacharissa répond par une révérence
-aussi correcte. Ses désespoirs sont du même goût; il perce de ses cris
-les allées de Penshurst, «raconte sa flamme aux hêtres,» et les hêtres
-bien appris «inclinent leurs têtes par compassion.» Il est probable
-que dans ces promenades douloureuses son plus grand soin était de ne
-pas mouiller ses souliers à talons. Ces transports d'amour amènent les
-machines classiques, Apollon, les Muses; Apollon est fâché qu'on
-maltraite un de ses serviteurs, lui dit de s'en aller, et il s'en va
-en effet, disant à Sacharissa qu'elle est plus dure qu'un chêne, et
-que certainement elle est née d'un rocher[84].
-
-Ce qu'il y a de bien réel en tout cela, c'est la sensualité, non pas
-ardente, mais leste et gaie; il y a telle pièce _sur une chute_ qu'un
-abbé de cour sous Louis XV eût pu écrire: «Ne rougissez pas, belle, ne
-prenez pas l'air sévère; que pouvait faire l'amant, hélas! sinon
-fléchir quand tout son ciel sur lui s'appuyait? Son tort unique, s'il
-en eut un, fut de vous laisser vous relever trop tôt[85].» D'autres
-mots se sentent de l'entourage et ne sont point assez polis. «Amoret,
-s'écrie-t-il, vous aussi douce, aussi bonne que le mets le plus
-délicieux, qui, à peine goûté, verse dans le coeur la vie et la
-joie[86].» Je ne serais pas satisfait, si j'étais femme, d'être
-comparée à un _beefsteak_, même appétissant; je n'aimerais pas
-davantage à me voir, comme Sacharissa, mise au niveau du bon vin qui
-porte à la tête[87]: c'est trop d'honneur pour le porto et pour la
-viande. Le fond anglais perçait ici et ailleurs; par exemple, la belle
-Sacharissa, qui n'était plus belle, ayant demandé à Waller s'il ferait
-encore des vers pour elle: «Oui, madame, répondit-il, quand vous serez
-aussi jeune et aussi belle qu'autrefois.» Voilà de quoi scandaliser un
-Français. Néanmoins Waller est d'ordinaire aimable; une sorte de
-lumière brillante flotte comme une gaze autour de ses vers; il est
-toujours élégant, souvent gracieux. Cette grâce est comme le parfum
-qui s'exhale du monde; les fraîches toilettes, les salons parés,
-l'abondance et la recherche de toutes les commodités délicates mettent
-dans l'âme une sorte de douceur qui se répand au dehors en
-complaisances et en sourires; Waller en a, et des plus caressants, à
-propos d'un bouton, d'une ceinture, d'une rose. Ces sortes de bouquets
-conviennent à sa main et à son art. Il y a une galanterie exquise dans
-ses stances à la petite lady Lucy Sidney sur son âge. Et quoi de plus
-attrayant pour un homme de salon, que ce frais bouton de jeunesse
-encore fermé, mais qui déjà rougit et va s'ouvrir? «Pourtant,
-charmante fleur, ne dédaignez pas cet âge que vous allez connaître si
-tôt; le matin rose laisse sa lumière se perdre dans l'éclat plus riche
-du midi[88].» Tous ses vers coulent avec une harmonie, une limpidité,
-une aisance continues, sans que jamais sa voix s'élève, ou détonne, ou
-éclate, ou manque au juste accent, sinon par l'affectation mondaine
-qui altère uniformément tous les tons pour les assouplir. Sa poésie
-ressemble à une de ces jolies femmes maniérées, attifées, occupées à
-pencher la tête, à murmurer d'une voix flûtée des choses communes
-qu'elles ne pensent guère, agréables pourtant dans leur parure trop
-enrubannée, et qui plairaient tout à fait si elles ne songeaient pas à
-plaire toujours.
-
-Ce n'est pas qu'ils ne puissent toucher les sujets graves; mais ils
-les touchent à leur façon, sans sérieux ni profondeur. Ce qui manque
-le plus à l'homme de cour, c'est l'émotion vraie de l'idée inventée et
-personnelle. Ce qui intéresse le plus l'homme de cour, c'est la
-justesse de la décoration et la perfection de l'apparence extérieure.
-Ils s'attachent médiocrement au fond, et beaucoup à la forme. En
-effet, c'est la forme qu'ils prennent pour sujet dans presque toutes
-leurs poésies sérieuses; ils sont critiques, ils posent des préceptes,
-ils font des _arts poétiques_. Denham, puis Roscommon, dans un poëme
-complet, enseignent l'art de bien traduire les vers. Le duc de
-Buckingham versifie un _Essai sur la poésie_ et un _Essai sur la
-satire_. Dryden est au premier rang parmi ces pédagogues. Comme Dryden
-encore, ils se font traducteurs, amplificateurs. Roscommon traduit
-l'_Art poétique_ d'Horace, Waller le premier acte de _Pompée_, Denham
-des fragments d'Homère, de Virgile, un poëme italien sur _la justice
-et la tempérance_. Rochester compose un poëme sur _l'homme_ dans le
-goût de Boileau, une épître sur _le rien_; Waller, l'amoureux,
-fabrique un poëme didactique sur _la crainte de Dieu_, un autre en six
-chants sur _l'amour divin_. Ce sont des exercices de style. Ces gens
-prennent une thèse de théologie, un lieu commun de philosophie, un
-précepte de poésie, et le développent en prose mesurée, munie de
-rimes; ils n'inventent rien, ne sentent pas grand'chose, et ne
-s'occupent qu'à faire de bons raisonnements avec des métaphores
-classiques, en termes nobles, sur un patron convenu. La plupart des
-vers consistent en deux substantifs munis de leurs épithètes et liés
-par un verbe, à la façon des vers latins de collége. L'épithète est
-bonne: il a fallu feuilleter le _Gradus_ pour la trouver, ou, comme le
-veut Boileau, emporter le vers inachevé dans sa tête, et rêver une
-heure en plein champ, jusqu'à ce que, au coin d'un bois, on ait trouvé
-le mot qui avait fui.--Je bâille, mais j'applaudis. C'est à ce prix
-qu'une génération finit par former le style soutenu qui est nécessaire
-pour porter, publier et prouver les grandes choses. En attendant, avec
-leur diction ornée, officielle, et leur pensées d'emprunt, ils sont
-comme des chambellans brodés, compassés, qui assistent à un mariage
-royal ou à un baptême auguste, l'esprit vide, l'air grave, admirables
-de dignité et de manières, ayant la correction et les idées d'un
-mannequin.
-
-[Note 78: Mistresses are like books; if you pore upon them too much,
-they doze you, and make you unfit for company; but if used discretly,
-you are the fitter for conversation by them.
-
-A mistress should be like a little country retreat near the town; not
-to dwell in constantly, but only so a night, and away, to taste the
-town the better when a man returns.]
-
-[Note 79: There is never a man in the town lives more like a gentleman
-with his wife than I do. I never mind her motions; she never enquires
-into mine. We speak to one another civilly, hate one another
-heartily.]
-
-[Note 80: Pretty pouting lips, with a little moisture hanging on them,
-that look like the Province rose fresh on the bush, ere the morning
-sun has quite drawn up the dew.]
-
-[Note 81:
-
- My passion with your beauty grew,
- While Cupid at my heart,
- Still as his mother favour'd you,
- Threw a new flaming dart.
- Each gloried in their wanton part;
- To make a lover, he
- Employ'd the utmost of his art--
- To make a beauty, she.]
-
-[Note 82:
-
- Then, if we write not by each post,
- Think not we are unkind;
- Nor yet conclude our ships are lost
- By Dutchmen or by wind:
- Our tears we'll send a speedier way;
- The tide shall bring them twice a-day.
- With a fa, etc.
-
- To pass our tedious hours away;
- We throw a merry main;
- Or else at serious ombre play;
- But why should we in vain
- Each other's ruin thus pursue?
- We were undone when we left you.
- With a fa, etc.
-
- But now our fears tempestuous grow,
- And cast our hopes away;
- Whilst you, regardless of our wo,
- Sit careless at a play:
- Perhaps permit some happier man
- To kiss your hand, or flirt your fan.
- With a fa, etc.
-
- And now we've told you all our loves,
- And likewise all our fears,
- In hopes this declaration moves
- Some pity for our tears;
- Let's hear of no inconstancy,
- We have too much of that at sea.
- With a fa la, la, la, la.]
-
-[Note 83:
-
- So in those nations which the Sun adore
- Some modest Persian or weak-eyed Moor
- No higher dares advance his dazzled sight
- Than to some gilded cloud, which near the light
- Of their ascending God adorns the East,
- And graced with his beam, outshines the rest.]
-
-[Note 84:
-
- While in this park I sing, the list'ning deer
- Attend my passion and forget to fear;
- When to the beeches I report my flame,
- They bow their heads, as if they felt the same.
- To Gods appealing when I reach their bow'rs
- With loud complaint, they answer me in show'rs.
- To thee a wild and cruel soul is giv'n,
- More deaf than trees and prouder than the heav'n.
- The rock
- .... That cloven rock produc'd thee.
- This last complaint th'indulgent ears did pierce
- Of just Apollo, president of verse,
- Highly concerned that the Muse should bring
- Damage to one whom he had taught to sing, etc.]
-
-[Note 85:
-
- Then blush not, Fair! or on him frown:
- How could the youth, alas! but bend
- When his whole Heav'n upon him lean'd;
- If ought by him amiss was done,
- 'Twas to let you rise so soon.]
-
-[Note 86:
-
- Amoret! as sweet and good
- As the most delicious food,
- Which but tasted does impart
- Life and gladness to the heart.]
-
-[Note 87:
-
- Sacharissa's beauty's wine,
- Which to madness doth incline;
- Such a liquor as no brain
- That is mortal can sustain.]
-
-[Note 88:
-
- Yet, fairest blossom, do not slight
- The age which you may know so soon.
- The rosy morn resigns her light
- And milder glory to the noon.]
-
-
-V
-
-Un d'eux (Dryden toujours à part) s'est élevé jusqu'au talent, sir
-John Denham, secrétaire de Charles Ier, employé aux affaires
-publiques, qui, après une jeunesse dissolue, revint aux habitudes
-graves et, laissant derrière lui des chansons satiriques et des
-polissonneries de parti, atteignit dans un âge plus mûr le haut style
-oratoire. Son meilleur poëme, _Cooper's Hill_, est la description
-d'une colline et de ses alentours, jointe aux souvenirs historiques
-que cette vue réveille et aux réflexions morales que cet aspect peut
-suggérer. Tous ces sujets sont appropriés à la noblesse et aux limites
-de l'esprit classique, et déploient ses forces sans révéler ses
-faiblesses; le poëte peut montrer tout son talent, sans rien forcer
-dans son talent. Le beau langage rencontre alors toute sa beauté,
-parce qu'il est sincère. On a du plaisir à suivre le déroulement
-régulier de ces phrases abondantes, où les idées opposées ou
-redoublées atteignent pour la première fois leur assiette définitive
-et leur clarté complète, où la symétrie ne fait que préciser le
-raisonnement, où le développement ne fait qu'achever la pensée, où
-l'antithèse et la répétition n'apportent pas leurs badinages et leurs
-afféteries, où la musique des vers, ajoutant l'ampleur du son à la
-plénitude du sens, conduit le cortége des idées, sans effort et sans
-désordre, sur un rhythme approprié à leur bel ordre et à leur
-mouvement. L'agrément s'y joint à la solidité; l'auteur de _Cooper's
-Hill_ sait plaire autant qu'imposer. Son poëme est comme un parc
-monarchique, digne et nivelé sans doute, mais arrangé pour le plaisir
-des yeux et rempli de points de vue choisis. Il nous promène en
-détours aisés à travers une multitude d'idées variées. Il rencontre
-ici une montagne, là-bas un souvenir des nymphes, souvenir classique
-qui ressemble à un portique de statues, plus loin le large cours d'un
-fleuve, et à côté les débris d'une abbaye: chaque page du poëme est
-comme une allée distincte qui a sa perspective distincte. Un peu
-après, la pensée se reporte vers les superstitions du moyen âge
-ignorant et vers les excès de la révolution récente; puis vient l'idée
-d'une chasse royale; on voit le cerf inquiet arrêté au milieu du
-feuillage. «Il se rappelle sa force, puis sa vitesse; ses pieds ailés,
-puis sa tête armée, les uns pour fuir son destin, l'autre pour
-l'affronter[89];» il fuit pourtant, et les chiens aboyants le
-pressent. Ce sont là les spectacles nobles et la diversité étudiée des
-promenades aristocratiques. Chaque objet d'ailleurs reçoit ici, comme
-en une résidence royale, tout l'ornement qu'on peut lui donner; les
-épithètes d'embellissement viennent recouvrir les substantifs trop
-maigres: les décorations de l'art transforment la vulgarité de la
-nature: les vaisseaux sont des «tours flottantes;» la Tamise est la
-fille bien-aimée de l'Océan; la montagne cache sa tête altière au sein
-des nues, pendant qu'un manteau de verdure flotte sur ses flancs.
-Entre les diverses sortes d'imaginations, il y en a une monarchique,
-toute pleine de cérémonies officielles et magnifiques, de gestes
-contenus et d'apparat, de figures correctes et commandantes, uniforme
-et imposante comme l'ameublement d'un palais: c'est d'elle que les
-classiques et Denham tirent toutes leurs couleurs poétiques; les
-objets, les événements prennent sa teinte, parce qu'ils sont
-contraints de la traverser. Ici les objets et les événements sont
-contraints de traverser encore autre chose. Denham n'est pas seulement
-courtisan, il est Anglais, c'est-à-dire préoccupé d'émotions morales.
-Souvent il quitte son paysage pour entrer dans quelque réflexion
-grave; la politique, la religion viennent déranger le plaisir de ses
-yeux; à propos d'une colline ou d'une forêt, il médite sur l'homme: le
-dehors le ramène au dedans, et l'impression des sens aux
-contemplations de l'âme. Les gens de cette race sont par nature et par
-habitude des hommes intérieurs. Lorsqu'il voit la Tamise se jeter dans
-la mer, il la compare «à la vie mortelle qui court à la rencontre de
-l'éternité.» Le front d'une montagne battue par les tempêtes lui
-rappelle «la commune destinée de tout ce qui est haut et grand.» Le
-cours du fleuve lui suggère des idées de réformation intérieure. «Ah!
-si ma vie pouvait couler comme ton onde, si je pouvais prendre ton
-cours pour modèle comme je l'ai pris pour sujet, limpide, quoique
-profond, doux et non endormi, puissant sans fureur, plein sans
-débordements[90]!» Il y a dans ces âmes un fonds indestructible
-d'instincts moraux et de mélancolie grandiose, et c'en est la plus
-grande marque que de retrouver ce fonds à la cour de Charles II.
-
-Ce ne sont là pourtant que des percées rares, et comme des
-affleurements de la roche primitive. Les habitudes mondaines font une
-couche épaisse qui partout la recouvre ici. Les moeurs, la
-conversation, le style, le théâtre, le goût, tout est français ou
-tâche de l'être; ils nous imitent comme ils peuvent et vont se former
-en France. Beaucoup de cavaliers y vinrent, chassés par Cromwell.
-Denham, Waller, Roscommon et Rochester y résidèrent; la duchesse de
-Newcastle, poëte du temps, se maria à Paris; le duc de Buckingham fit
-une campagne sous Turenne; Wycherley fut envoyé en France par son
-père, qui voulait le dérober à la contagion des opinions puritaines;
-Vanbrugh, un des meilleurs comiques, alla s'y polir. Les deux cours
-étaient alliées presque toujours de fait et toujours de coeur, par la
-communauté d'intérêts et de principes religieux et monarchiques.
-Charles II recevait de Louis XIV une pension, une maîtresse, des
-conseils et des exemples; les seigneurs suivaient le prince, et la
-France était le modèle de la cour. Sa littérature et ses moeurs, les
-plus belles de l'âge classique, faisaient la mode. On voit dans les
-écrits anglais que les auteurs français sont leurs maîtres, et se
-trouvent entre les mains de tous les gens bien élevés. On consulte
-Bossuet, on traduit Corneille, on imite Molière, on respecte Boileau.
-Cela va si loin, que les plus galants tâchent d'être tout à fait
-Français, de mêler dans toutes leurs phrases des bribes de phrases
-françaises. «Parler en bon anglais, dit Wycherley, est maintenant une
-marque de mauvaise éducation, comme écrire en bon anglais, avoir le
-sens droit ou la main brave.» Ces fats francisés[91] sont des
-complimenteurs, toujours poudrés, parfumés, «éminents pour être bien
-gantés[92].» Ils affectent la délicatesse, font les dégoûtés, trouvent
-les Anglais brutaux, tristes et roides, essayent d'être évaporés,
-étourdis, rient, bavardent à tort et à travers, et mettent la gloire
-de l'homme dans la perfection de la perruque et des saluts. Le
-théâtre, qui raille ces imitateurs, est imitateur à leur manière. La
-comédie française devient un modèle comme la politesse française. On
-les copie l'une et l'autre en les altérant, sans les égaler; car la
-France monarchique et classique se trouve entre toutes les nations la
-mieux disposée par ses instincts et sa constitution pour les façons de
-la vie mondaine et les oeuvres de l'esprit oratoire. L'Angleterre la
-suit dans cette voie, emportée par le courant universel du siècle,
-mais à distance, et tirée de côté par ses inclinaisons nationales.
-C'est cette direction commune et cette déviation particulière que le
-monde et sa poésie ont annoncées, que le théâtre et ses personnages
-vont manifester.
-
-[Note 89:
-
- He calls to mind his strength, and then his speed,
- His winged heels, and then his armed head:
- With these t' avoid, with that his fate to meet:
- But fear prevails and bids him trust his feet.
- So fast he flies, that his reviewing eye
- Has lost the chasers, and his ear the cry.]
-
-[Note 90:
-
- My eye, descending from the hill, surveys
- Where Thames among the wanton valleys strays:
- Thames, the most lov'd of all the Ocean's sons
- By his old sire, to his embraces runs;
- Hasting to pay his tribute to the sea,
- Like mortal life to meet eternity.
- Nor with a sudden and impetuous wave,
- Like profuse kings, resumes the wealth he gave.
- No unexpected inundations spoil
- The mower's hopes, or mock the ploughman's toil,
- But godlike his unweary'd bounty flows;
- First loves to do, then loves the good he does.
- O, could I flow like thee, and make thy stream
- My great example, as it is my theme!
- Though deep, yet clear; though gentle, yet not dull:
- Strong without rage, without o'erflowing full....
- But his proud head the airy mountain hides
- Among the clouds; his shoulders and his sides
- A shady mantle clothes; his curled brows
- Frown on the gentle stream, which calmly flows;
- While winds and storms his lofty forehead beat,
- The common fate of all that's high or great.]
-
-[Note 91: Etheredge dans _Sir Fopling Flutter_, Wycherley dans
-_Monsieur de Paris_.]
-
-[Note 92: «I was always eminent for being bien ganté.» (Etheredge,
-_Sir Fopling Flutter_.)]
-
-
-VI
-
-Quatre écrivains principaux établissent cette comédie; Wycherley,
-Congrève, Vanbrugh, Farquhar[93], le premier grossier et dans la
-première irruption du vice, les autres plus rassis, ayant le goût de
-l'urbanité plutôt que du libertinage, tous du reste hommes du monde et
-se piquant de savoir vivre, de passer leur temps à la cour ou dans les
-belles compagnies, d'avoir les goûts et la carrière des gentilshommes.
-«Je ne suis pas un écrivain, disait Congreve à Voltaire, je suis un
-_gentleman_.» En effet, dit Pope, «il vécut plus comme un homme de
-qualité que comme un homme de lettres, fut célèbre pour ses bonnes
-fortunes, et passa ses dernières années dans la maison de la duchesse
-de Marlborough.» J'ai dit que Wycherley, sous Charles II, était un des
-courtisans les plus à la mode. Il servit à l'armée quelque temps,
-comme aussi Vanbrugh et Farquhar; rien de plus galant que le nom «de
-capitaine» qu'ils prenaient, les récits militaires qu'ils
-rapportaient, et la plume qu'ils mettaient à leur chapeau. Ils
-écrivirent tous des comédies du même genre mondain et classique,
-composées d'actions probables, telles que nous en voyons autour de
-nous et tous les jours, de personnages bien élevés, tels qu'on en
-rencontre ordinairement dans un salon, de conversations correctes ou
-élégantes, telles que les gens bien élevés peuvent en tenir. Ce
-théâtre, dépourvu de poésie, de fantaisie et d'aventures, imitatif et
-discoureur, se forme en même temps que celui de Molière, par les mêmes
-causes, et d'après lui, en sorte que, pour le comprendre, c'est à
-celui de Molière qu'il faut le comparer.
-
-«Molière n'est d'aucune nation, disait un grand acteur anglais; un
-jour le dieu de la comédie, ayant voulu écrire, se fit homme, et par
-hasard tomba en France.» Je le veux bien; mais en devenant homme il se
-trouva du même coup homme du dix-septième siècle et Français, et c'est
-pour cela qu'il fut le dieu de la comédie. «Divertir les honnêtes
-gens, disait Molière, quelle entreprise étrange!» Il n'y a que l'art
-français du dix-septième siècle qui pouvait y réussir; car il consiste
-à conduire aux idées générales par un chemin agréable, et le goût de
-ces idées est, comme l'habitude de ce chemin, la marque propre des
-honnêtes gens. Molière, comme Racine, développe et compose. Ouvrez la
-première venue de ses pièces à la première scène venue; au bout de
-trois réponses, vous êtes entraîné ou plutôt emmené. La seconde
-continue la première, la troisième achève la seconde, la quatrième
-complète le tout; un courant s'est formé qui nous porte, nous emporte
-et ne nous lâche plus. Nul arrêt, nul écart; point de hors-d'oeuvre
-qui viennent nous distraire. Pour empêcher les échappées de l'esprit
-distrait, un personnage secondaire, le laquais, la suivante, l'épouse,
-viennent, couplet par couplet, doubler en style différent la réponse
-du principal personnage, et à force de symétrie et de contraste nous
-maintenir dans la voie tracée. Arrivés au terme, un second courant
-nous prend et fait de même. Il est composé comme le premier et en vue
-du premier. Il le rend visible par son opposition ou le fortifie par
-sa ressemblance. Ici les valets répètent la dispute, puis la
-réconciliation des maîtres. Là-bas Alceste, tiré d'un côté pendant
-trois pages par la colère, est ramené du côté contraire et pendant
-trois pages par l'amour. Plus loin, les fournisseurs, les professeurs,
-les proches, les domestiques se relayent, scène sur scène, pour mieux
-mettre en lumière la prétention et la duperie de M. Jourdain. Chaque
-scène, chaque acte relève, termine ou prépare l'autre. Tout est lié et
-tout est simple; l'action marche et ne marche que pour porter l'idée;
-nulle complication, point d'incidents. Un événement comique suffit à
-la fable. Une douzaine de conversations composent _le Misanthrope_. La
-même situation cinq ou six fois renouvelée est toute _l'École des
-Femmes_. Ces pièces sont «faites avec rien.» Elles n'ont pas besoin
-d'événements, elles se trouvent au large dans l'enceinte d'une chambre
-et d'une journée, sans coups de main, sans décoration, avec une
-tapisserie et quatre fauteuils. Ce peu de matière laisse l'idée percer
-plus nettement et plus vite; en effet, tout leur objet est de mettre
-cette idée en lumière: la simplicité du sujet, le progrès de l'action,
-la liaison des scènes, tout aboutit là. À chaque pas, la clarté croît,
-l'impression s'approfondit, le vice fait saillie; le ridicule
-s'amoncelle, jusqu'à ce que, sous ces sollicitations appropriées et
-combinées, le rire parte et fasse éclat. Et ce rire n'est pas une
-simple convulsion de gaieté physique; un jugement l'a provoqué.
-L'écrivain est un philosophe qui nous fait toucher dans un exemple
-particulier une vérité universelle. Nous comprenons par lui, comme par
-La Bruyère ou Nicole, la force de la prévention, l'entêtement du
-système, l'aveuglement de l'amour. Les couplets de son dialogue, comme
-les arguments de leurs traités, ne sont que les preuves suivies et la
-justification logique d'une conclusion préconçue. Nous philosophons
-avec lui sur la nature humaine, et nous pensons, parce qu'il a pensé.
-Et il n'a pensé ainsi qu'à titre de Français, pour un auditoire de
-Français gens du monde. Nous goûtons chez lui notre plaisir national.
-Notre esprit fin et ordonnateur, le plus exact à saisir la filiation
-des idées, le plus prompt à dégager les idées de leur matière, le plus
-curieux d'idées nettes et accessibles, trouve ici son aliment avec son
-image. Aucun de ceux qui ont voulu nous montrer l'homme ne nous a
-conduits par une voie plus droite et plus commode vers un portrait
-mieux éclairé et plus parlant.
-
-J'ajoute: vers un portrait plus agréable, et c'est là le grand talent
-comique; il consiste à effacer l'odieux, et remarquez que dans le
-monde l'odieux foisonne. Sitôt que vous voulez le peindre avec vérité,
-en philosophe, vous rencontrez le vice, l'injustice et partout
-l'indignation; le divertissement périt sous la colère et la morale.
-Regardez au fond du _Tartufe_; un sale cuistre, un paillard rougeaud
-de sacristie qui, faufilé dans une honnête et délicate famille, veut
-chasser le fils, épouser la fille, suborner la femme, ruiner et
-emprisonner le père, y réussit presque, non par des ruses fines, mais
-avec des momeries de carrefour et par l'audace brutale de son
-tempérament de cocher: quoi de plus repoussant? et comment tirer de
-l'amusement d'une telle matière, où Beaumarchais et La Bruyère[94]
-vont échouer? Pareillement, dans _le Misanthrope_, le spectacle d'un
-honnête homme loyalement sincère, profondément amoureux, que sa vertu
-finit par combler de ridicules et chasser du monde, n'est-il pas
-triste à voir? Rousseau s'est irrité qu'on y ait ri, et si nous
-regardions la chose, non dans Molière, mais en elle-même, nous y
-trouverions de quoi révolter notre générosité native. Parcourez les
-autres sujets: c'est Georges Dandin qu'on mystifie, Géronte qu'on bat,
-Arnolphe qu'on dupe, Harpagon qu'on vole, Sganarelle qu'on marie, des
-filles qu'on séduit, des maladroits qu'on rosse, des niais qu'on fait
-financer. Il y a des douleurs en tout cela, et de très-grandes; bien
-des gens ont plus d'envie d'en pleurer que d'en rire: Arnolphe,
-Dandin, Harpagon, approchent de bien près des personnages tragiques,
-et quand on les regarde dans le monde, non au théâtre, on n'est pas
-disposé au sarcasme, mais à la pitié. Faites-vous décrire les
-originaux d'après lesquels Molière compose ses médecins. Allez voir
-cet expérimentateur hasardeux qui, dans l'intérêt de la science,
-essaye une nouvelle scie ou inocule un virus; pensez aux longues nuits
-d'hôpital, au patient hâve qu'on porte sur un matelas vers la table
-d'opérations et qui étend la jambe, ou bien encore au grabat du
-paysan, dans la chaumière humide où suffoque la vieille mère
-hydropique[95], pendant que ses enfants comptent, en grommelant, les
-écus qu'elle a déjà coûtés. Vous en sortez le coeur gros, tout gonflé
-par le sentiment de la misère humaine; vous découvrez que la vie, vue
-de près et face à face, est un amas de crudités triviales et de
-passions douloureuses; vous êtes tenté, si vous voulez la peindre,
-d'entrer dans la fange lugubre où bâtissent Balzac et Shakspeare; vous
-n'y voyez d'autre poésie que l'audacieuse logique qui, dans ce
-pêle-mêle, dégage les forces maîtresses, ou l'illumination du génie
-qui flamboie sur le fourmillement et sur les chutes de tant de
-malheureux salis et meurtris. Comme tout change aux mains de nos
-légers Français! comme toute laideur s'efface! comme il est amusant le
-spectacle que Molière vient d'arranger pour nous! comme nous savons
-gré au grand artiste d'avoir si bien transformé les choses! Enfin nous
-avons un monde riant, en peinture il est vrai; on ne peut l'avoir
-autrement, mais nous l'avons. Qu'il est doux d'oublier la vérité! quel
-art que celui qui nous dérobe à nous-mêmes! quelle perspective que
-celle qui transforme en grimaces comiques les contorsions de la
-souffrance! La gaieté est venue; c'est le plus clair de notre avoir à
-nous gens de France: les soldats de Villars dansaient pour oublier
-qu'ils n'avaient plus de pain. De tous les avoirs, c'est aussi le
-meilleur. Ce don-là ne détruit pas la pensée, il la recouvre. Chez
-Molière, la vérité est au fond, mais elle est cachée; il a entendu les
-sanglots de la tragédie humaine, mais il aime mieux ne pas leur faire
-écho. C'est bien assez de sentir nos plaies; n'allons pas les revoir
-au théâtre. La philosophie, qui nous les montre, nous conseille de n'y
-pas trop penser. Égayons notre condition, comme une chambre de malade,
-de conversation libre et de bonne plaisanterie. Affublons Tartufe,
-Harpagon, les médecins, de gros ridicules; le ridicule fera oublier le
-vice: ils feront plaisir au lieu de faire horreur. Qu'Alceste soit
-bourru et maladroit, cela est vrai d'abord, car nos plus vaillantes
-vertus ne sont que les heurts d'un tempérament mal ajusté aux
-circonstances; mais par surcroît cela sera agréable. Ses mésaventures
-ne seront plus le martyre de la justice, mais les désagréments d'un
-caractère grognon. Quant aux mystifications des maris, des tuteurs et
-des pères, j'imagine que vous n'y voyez point d'attaques en règle
-contre la société ou la morale. Ce soir, nous nous divertissons, rien
-de plus. Les lavements et les coups de bâtons, les mascarades et les
-ballets montrent qu'il s'agit de bouffonneries. Ne craignez pas de
-voir la philosophie périr sous les pantalonnades; elle subsiste même
-dans _le Mariage forcé_, même dans _le Malade imaginaire_. Le propre
-du Français et de l'homme du monde est d'envelopper tout, même le
-sérieux, sous le rire. Quand il pense, il ne veut pas en avoir l'air:
-il reste aux plus violents moments maître de maison, hôte aimable; il
-vous fait les honneurs de sa réflexion ou de sa souffrance. Mirabeau à
-l'agonie disait en souriant à un de ses amis: «Approchez donc,
-monsieur l'amateur des belles morts, vous verrez la mienne!» C'est
-dans ce style que nous causons quand nous nous montrons la vie; il n'y
-a pas d'autres nations où l'on sache philosopher lestement et mourir
-avec bon goût.
-
-C'est pour cela qu'il n'y en a pas d'autre où la comédie, en restant
-comique, offre une morale; Molière est le seul qui nous donne des
-modèles sans tomber dans la pédanterie, sans toucher au tragique, sans
-entrer dans la solennité. Ce modèle est «l'honnête homme,» comme on
-disait alors, Philinte, Ariste, Clitandre, Éraste[96]; il n'y en a
-point d'autre qui puisse nous instruire et en même temps nous amuser.
-Son esprit est un fonds de réflexion, mais cultivé par le monde. Son
-caractère est un fonds d'honnêteté, mais accommodé au monde. Vous
-pouvez l'imiter sans manquer à la raison ni au devoir; ce n'est ni un
-freluquet ni un viveur. Vous pouvez l'imiter sans négliger vos
-intérêts et sans encourir le ridicule; ce n'est ni un niais ni un
-malappris. Il a lu, il comprend le jargon de Trissotin et de M.
-Lycidas, mais c'est pour les percer à jour, les battre avec leurs
-règles et égayer à leurs dépens toute la galerie. Il disserte même de
-morale, même de religion, mais en style si naturel, en preuves si
-claires, avec une chaleur si vraie, qu'il intéresse les femmes et que
-les plus mondains l'écoutent. Il connaît l'homme et il en raisonne,
-mais en sentences si courtes, en portraits si vivants, en moqueries si
-piquantes, que sa philosophie est le meilleur des divertissements. Il
-est fidèle à sa maîtresse ruinée, à son ami calomnié, mais sans
-fracas, avec grâce. Toutes ses actions, même les belles, ont un tour
-aisé qui les orne; il ne fait rien sans agrément. Son grand talent est
-le savoir-vivre; ce n'est pas seulement dans les petites formalités de
-la vie courante qu'il le porte, c'est dans les circonstances
-violentes, au fort des pires embarras. Un bretteur de qualité veut le
-prendre pour témoin de son duel; il réfléchit un instant, prononce
-vingt phrases qui le dégagent, et, «sans faire le capitan,» laisse les
-spectateurs persuadés qu'il n'est pas lâche. Armande l'injurie, puis
-se jette à sa tête; il essuie poliment l'orage, écarte l'offre avec
-la plus loyale franchise, et, sans essayer un seul mensonge, laisse
-les spectateurs persuadés qu'il n'est pas grossier[97]. Quand il aime
-Éliante, qui préfère Alceste et qu'Alceste un jour peut épouser, il se
-propose avec une délicatesse et une dignité entières, sans s'abaisser,
-sans récriminer, sans faire tort à lui-même ou à son ami. Quand Oronte
-vient lui lire un sonnet, au lieu d'exiger d'un fat le naturel qu'il
-ne peut avoir, il le loue de ses vers convenus en phrases convenues,
-et n'a pas la maladresse d'étaler une poétique hors de propos. Il
-prend dès l'abord le ton des circonstances; il sent du premier coup ce
-qu'il faut dire ou taire, dans quelle mesure et avec quelles nuances,
-quel biais précis accommodera la vérité et la mode, jusqu'où il faut
-transiger ou résister, quelle fine limite sépare les bienséances et la
-flatterie, la véracité et la maladresse. Sur cette ligne étroite, il
-avance exempt d'embarras et de méprises, sans être jamais dérouté par
-les heurts ou les changements du contour, sans permettre au fin
-sourire de la politesse de quitter jamais ses lèvres, sans manquer une
-occasion d'accueillir par le rire de la belle humeur les balourdises
-de son voisin. C'est cette dextérité toute française qui concilie en
-lui l'honnêteté foncière et l'éducation mondaine; sans elle, il irait
-tout d'un côté ou tout de l'autre. C'est par elle qu'entre les roués
-et les prêcheurs la comédie trouve son héros.
-
-Un tel théâtre peint une race et un siècle. Ce mélange de solidité et
-d'élégance appartient au dix-septième siècle et nous appartient. Le
-monde ne nous déprave point, il nous développe; ce n'étaient pas
-seulement les manières et l'intérieur qu'il polissait alors, mais
-encore les sentiments et les idées. La conversation provoquait la
-pensée; elle n'était pas un bavardage, mais un examen; avec l'échange
-des nouvelles, elle provoquait le commerce des réflexions. La
-théologie y entrait, et aussi la philosophie; la morale et
-l'observation du coeur en faisaient l'aliment quotidien. La science
-gardait sa séve et n'y perdait que ses épines. L'agrément recouvrait
-la raison sans l'étouffer. Nulle part nous ne pensons mieux qu'en
-société: le jeu des physionomies nous excite; nos idées si promptes
-naissent en éclairs au choc des idées d'autrui. L'allure inconstante
-des entretiens s'accommode de nos soubresauts; le fréquent changement
-de sujets renouvelle notre invention; la finesse des mots piquants
-réduit les vérités en monnaie menue et précieuse, appropriée à la
-légèreté de notre main. Et le coeur ne s'y gâte pas plus que l'esprit.
-Le Français est de tempérament sobre, peu enclin aux brutalités
-d'ivrognes, à la jovialité violente, au tapage des soupers sales; il
-est doux d'ailleurs, prévenant, toujours disposé à faire plaisir; il a
-besoin, pour être à l'aise, de ce courant de bienveillance et
-d'élégance que le monde forme et nourrit. Et là-dessus il érige en
-maximes ses inclinations tempérées et aimables; il se fait un point
-d'honneur d'être serviable et délicat. Voilà l'honnête homme, oeuvre
-de la société dans une race sociable. Il n'en était pas ainsi en
-Angleterre. Les idées n'y naissent point dans l'élan de la causerie
-improvisée, mais dans la concentration des méditations solitaires;
-c'est pourquoi alors les idées manquaient. L'honnêteté n'y est pas le
-fruit des instincts sociables, mais le produit de la réflexion
-personnelle; c'est pourquoi alors l'honnêteté était absente. Le fonds
-brutal était resté, l'écorce seule était unie. Les façons étaient
-douces et les sentiments étaient durs; le langage était étudié, les
-idées étaient frivoles. La pensée et la délicatesse d'âme étaient
-rares, les talents et l'esprit disert étaient fréquents. On y
-rencontrait la politesse des formes, non celle du coeur; ils n'avaient
-du monde que la convention et les convenances, l'étourderie et
-l'étourdissement.
-
-[Note 93: De 1672 à 1726.]
-
-[Note 94: Ornuphre, Begears.]
-
-[Note 95: Consultations de Sganarelle dans _le Médecin malgré lui_.]
-
-[Note 96: Parmi les femmes, Éliante, Henriette, Élise, Uranie,
-Elmire.]
-
-[Note 97: Voyez l'admirable tact et le sang-froid d'Éliante,
-d'Henriette et d'Elmire.]
-
-
-VII
-
-Les comiques anglais peignent ces vices et les ont. Quelque chose s'en
-répand sur leur talent et sur leur théâtre. L'art y manque, et la
-philosophie aussi. Les écrivains ne vont pas vers une idée générale,
-et ils ne vont pas par le chemin le plus droit. Ils composent mal; et
-s'embarrassent de matériaux. Leurs pièces ont communément deux
-intrigues entre-croisées, visiblement distinctes[98], réunies pour
-amonceler les événements, et parce que le public a besoin d'un
-surcroît de personnages et de faits. Il faut un gros courant
-d'actions tumultueuses pour remuer leurs sens épais; ils font comme
-les Romains, qui fondaient en une seule plusieurs pièces attiques. Ils
-s'ennuient de la simplicité de l'action française, parce qu'ils n'ont
-pas la finesse du goût français. Leurs deux séries d'actions se
-confondent et se heurtent. On ne sait où l'on va; à chaque instant, on
-est détourné de son chemin. Les scènes sont mal liées; elles changent
-vingt fois de lieu. Quand l'une commence à se développer, un déluge
-d'incidents vient l'interrompre. Les conversations parasites traînent
-entre les événements. On dirait d'un livre où les notes sont pêle-mêle
-entrées dans le texte. Il n'y a pas de plan véritablement calculé et
-rigoureusement suivi; ils se sont donné un canevas, et en écrivent les
-scènes au fur et à mesure, à peu près comme elles leur viennent. La
-vraisemblance n'est pas bien gardée; il y a des déguisements mal
-arrangés, des folies mal simulées, des mariages de paravent, des
-attaques de brigands dignes de l'opéra-comique. C'est que pour
-atteindre l'enchaînement et la vraisemblance, il faut partir de
-quelque idée générale. Une conception de l'avarice, de l'hypocrisie,
-de l'éducation des femmes, de la disproportion en fait de mariage,
-arrange et lie par sa vertu propre les événements qui peuvent la
-manifester. Ici cette conception manque. Congreve, Farquhar, Vanbrugh
-ne sont que des gens d'esprit et non des penseurs. Ils glissent à la
-surface des choses, ils n'y pénètrent pas. Ils jouent avec les
-personnages. Ils visent au succès, à l'amusement. Ils esquissent des
-caricatures, ils filent vivement la conversation futile et frondeuse;
-ils heurtent les répliques, ils lancent les paradoxes; leurs doigts
-agiles manient et escamotent les événements en cent façons ingénieuses
-et imprévues. Ils ont de l'entrain, ils abondent en gestes, en
-ripostes; le va-et-vient du théâtre et la verve animale font autour
-d'eux comme un petillement. Néanmoins tout ce plaisir reste à fleur de
-peau; on n'a rien vu du fonds éternel et de la vraie nature de
-l'homme; on n'emporte aucune pensée; on a passé une heure, et voilà
-tout; le divertissement vous laisse vide, et n'est bon que pour
-occuper des soirées de coquettes et de fats.
-
-Ajoutez que ce plaisir n'est pas franc; il ne ressemble point au bon
-rire de Molière. Dans le comique anglais, il y a toujours un fonds
-d'âcreté. On l'a vu, et de reste, chez Wycherley; les autres, quoique
-moins cruels, raillent âprement. Leurs personnages, par plaisanterie,
-échangent des duretés; ils s'amusent à se blesser; un Français souffre
-d'entendre ce commerce de prétendues politesses; nous n'allons point
-par gaieté à des assauts de pugilat. Leur dialogue tourne
-naturellement à la satire haineuse; au lieu de couvrir le vice, il le
-met en saillie; au lieu de le rendre risible, il le rend odieux. «À
-quoi avez-vous passé la nuit? dit une dame à son amie.--À chercher
-tous les moyens de faire enrager mon mari.--Rien d'étonnant que vous
-paraissiez si fraîche ce matin après une nuit de rêveries si
-agréables[99]!» Ces femmes sont vraiment méchantes et trop
-ouvertement. Partout ici le vice est cru, poussé à ses extrêmes,
-présenté avec ses accompagnements physiques. «Quand j'appris que mon
-père avait reçu une balle dans la tête, dit un héritier, mon coeur fit
-une cabriole jusqu'à mon gosier.--Consultez les veuves de la ville,
-dit une jeune dame qui ne veut pas se remarier, elles vous diront
-qu'il ne faut pas prendre à bail fixe une maison qu'on peut louer pour
-trois mois[100].» Les _gentlemen_ se collettent sur la scène,
-brusquent les femmes aux yeux du public, achèvent l'adultère à deux
-pas, dans la coulisse. Les rôles ignobles ou féroces abondent. Il y a
-des furies comme mistress Loveit et lady Touchwood. Il y a des
-pourceaux comme le chapelain Bull et l'entremetteur Coupler. Lady
-Touchwood, sur la scène, veut poignarder son amant[101]; Coupler, sur
-la scène, a des gestes qui rappellent la cour de notre Henri III. Les
-scélérats comme Fainall et Maskwell restent entiers, sans que leur
-odieux soit dissimulé par le grotesque. Les femmes même honnêtes,
-comme Silvia et mistress Sullen, sont aventurées jusqu'aux situations
-les plus choquantes. Rien ne choque ce public; il n'a de l'éducation
-que le vernis.
-
-Il y a une correspondance forcée entre l'esprit d'un écrivain, le
-monde qui l'entoure et les personnages qu'il produit; car c'est dans
-ce monde qu'il prend les matériaux dont il les fait. Les sentiments
-qu'il contemple en autrui et qu'il éprouve en lui-même s'organisent
-peu à peu en caractères; il ne peut inventer que d'après sa structure
-donnée et son expérience acquise, et ses personnages ne font que
-manifester ce qu'il est, ou abréger ce qu'il a vu. Deux traits
-dominent dans ce monde; ils dominent aussi dans ce théâtre. Tous les
-personnages réussis s'y ramènent à deux groupes: les êtres naturels
-d'un côté, les êtres artificiels de l'autre; les uns avec la
-grossièreté et l'impudeur des inclinations primitives, les autres avec
-la frivolité et les vices des habitudes mondaines; les uns incultes,
-sans que leur simplicité révèle autre chose que leur bassesse native;
-les autres cultivés, sans que leur raffinement leur imprime autre
-chose qu'une corruption nouvelle. Et le talent des écrivains est
-propre à la peinture de ces deux groupes: ils ont la grande faculté
-anglaise, qui est la connaissance du détail précis et des sentiments
-réels; ils voient les gestes, les alentours, les habits, ils entendent
-les sons de voix; ils osent les montrer; ils ont hérité bien peu, de
-bien loin, et malgré eux, mais enfin ils ont hérité de Shakspeare; ils
-manient franchement, et sans l'adoucir, le gros rouge cru qui seul
-peut rendre la figure de leurs brutes. D'autre part, ils ont la verve
-et le bon style; ils peuvent exprimer le caquetage étourdi, les
-affectations folâtres, l'intarissable et capricieuse abondance des
-fatuités de salon; ils ont autant d'entrain que les plus fous, et en
-même temps ils parlent aussi bien que les mieux appris; ils peuvent
-donner le modèle des conversations ingénieuses; ils ont la légèreté de
-touche, le brillant, et aussi la facilité, la correction, sans
-lesquelles on ne fait pas le portrait des gens du monde. Ils trouvent
-naturellement sur leur palette les fortes couleurs qui conviennent à
-leurs barbares et les jolies enluminures qui conviennent à leurs
-élégants.
-
-[Note 98: Dryden s'en vante. Il y a toujours chez lui une comédie
-complète amalgamée grossièrement avec une tragédie complète.]
-
-[Note 99:
-
-CLARISSA.
-
-Prithee, tell me how you have passed the night?
-
-ARAMINTA.
-
-Why, I have been studying all the ways my brain could produce to
-plague my husband.
-
-CLARISSA.
-
-No wonder, indeed, you look so fresh this morning, after the
-satisfaction of such pleasant ideas all night. (Vanbrugh,
-_Confederacy_, II, I.)]
-
-[Note 100: Lady Fidget dit:
-
-Our virtue is like the statesman's religion, the Quaker's word, the
-gamester's oath, and the great man's honour, but to cheat those that
-trust us. (Wycherley, _Love in a Wood_.)
-
-If you consult the widows of the town, they'll tell you, you should
-never take a lease of a house you can hire for a quarter's warning.
-(Vanbrugh, _Relapse_, acte II, fin.)
-
-My heart cut a caper up to my mouth when I heard my father was shot
-through the head. (_Ibid._)]
-
-[Note 101:
-
-LADY TOUCHWOOD (_à Maskwell_).
-
-You want but leisure to invent fresh falsehood, and sooth me to a
-fond belief of all your fictions. But I'll stab the lie that is
-forming in your heart, and save a sin, in pity of your soul.
-(Congreve, _Double Dealer_.)]
-
-
-VIII
-
-Il y a d'abord le butor, le squire Sullen[102], ou sir John
-Brute[103], sorte d'ivrogne ignoble «qui, le soir, roule dans la
-chambre de sa femme en trébuchant comme un passager qui a le mal de
-mer, entre brutalement au lit, les pieds froids comme de la glace,
-l'haleine chaude comme une fournaise, les mains et la face aussi
-grasses que son bonnet de flanelle, renverse les matelas, retrousse le
-drap par-dessus ses épaules et ronfle[104].»--On lui demande pourquoi
-il s'est marié?--«Je me suis marié parce que j'avais l'idée de coucher
-avec elle, et qu'elle ne voulait pas me laisser faire[105].» Il fait
-de son salon une écurie, fume jusqu'à l'empester pour en chasser les
-femmes, leur jette sa pipe à la tête, boit, jure et sacre. Les gros
-mots, les malédictions coulent dans sa conversation comme les ordures
-dans un ruisseau. Il se soûle au cabaret et hurle: «Au diable la
-morale, au diable la garde! et que le constable soit marié!» Il crie
-qu'il est Anglais, homme libre; il veut sortir et tout casser[106].
-«Laissez-moi donc tranquille avec ma femme et votre maîtresse, je les
-donne au diable toutes les deux de tout mon coeur, et toutes les
-jambes qui traînent une jupe, excepté quatre braves drôlesses, et
-Betty Sands en tête, qui se grisent avec lord Rake et moi cinq fois
-par semaine[107].» Il sort de l'auberge avec des chenapans avinés, et
-court sus aux femmes à travers les rues. Il détrousse un tailleur qui
-portait une soutane, s'en habille, rosse la garde. On l'empoigne et on
-le mène au constable; il déblatère en chemin, et finit, au milieu de
-ses hoquets et de ses rabâchages d'ivrogne, par proposer au constable
-d'aller pêcher quelque part ensemble une bouteille et une fille. Il
-rentre enfin «couvert de sang et de boue,» grondant comme un dogue,
-les yeux gonflés, rouge, appelant sa nièce salope et sa femme
-menteuse. Il va à elle, l'embrasse de force, et comme elle se
-détourne: «Ah! ah! je vois que cela vous fait mal au coeur. Eh bien!
-justement à cause de cela, embrassez-moi encore une fois.» Là-dessus
-il la chiffonne et la bouscule: «Bon; maintenant que vous voilà aussi
-sale et aussi torchonnée que moi, les deux cochons font la
-paire[108].» Il veut prendre la théière dans une armoire, enfonce la
-porte d'un coup de pied, et découvre le galant de sa femme avec celui
-de sa nièce. Il tempête, vocifère de sa langue pâteuse un radotage
-d'imbécile, puis tout d'un coup tombe endormi. Son valet arrive et
-charge sur son dos cette carcasse inerte[109]. C'est le portrait du
-pur animal, et je trouve qu'il n'est pas beau.
-
-Voilà le mari; voyons le père, sir Tunbelly, un gentilhomme
-campagnard, élégant s'il en fut. Tom Fashion frappe à la porte du
-château, qui à l'air d'un poulailler, et où on le reçoit comme dans
-une ville de guerre. Un domestique paraît à la fenêtre, l'arquebuse à
-la main; à grand'peine, à la fin, il se laisse persuader qu'il doit
-avertir son maître: «Vas-y, Ralph, mais écoute; appelle la nourrice
-pour qu'elle enferme miss Hoyden avant que la porte soit
-ouverte[110].» Vous remarquez que dans cette maison on prend des
-précautions à l'endroit des filles.--Sir Tunbelly arrive avec ses gens
-munis de fourches, de faux et de gourdins, d'un air peu aimable, et
-veut savoir le nom du visiteur: «car tant que je ne saurai pas votre
-nom, je ne vous demanderai pas d'entrer chez moi, et quand je saurai
-votre nom, il y a six à parier contre quatre que je ne vous le
-demanderai pas non plus[111].» Il a l'air d'un chien de garde qui
-gronde et regarde les mollets d'un intrus. Mais bientôt il apprend que
-cet intrus est son futur gendre: il s'exclame, il s'excuse, il crie à
-ses domestiques d'aller mettre en place les chaises de tapisserie, de
-tirer de l'armoire les grands chandeliers de cuivre, de «lâcher» miss
-Hoyden, de lui faire passer une gorgerette propre, «si ce n'a pas été
-aujourd'hui le jour du changement de linge[112].» Le faux gendre veut
-épouser Hoyden tout de suite: «Oh! non, sa robe de noces n'est pas
-encore arrivée.--Si, tout de suite, sans cérémonie, cela épargnera de
-l'argent.--De l'argent, épargner de l'argent, quand c'est la noce
-d'Hoyden! Vertudieu! je donnerai à ma donzelle un dîner de noces,
-quand je devrais aller brouter l'herbe à cause de cela comme le roi
-d'Assyrie, et un fameux dîner, qu'on ne pourra pas cuire dans le
-temps de pocher un oeuf. Ah! pauvre fille, comme elle sera effarouchée
-la nuit des noces! car, révérence parler, elle ne reconnaîtrait pas un
-homme d'une femme, sauf par la barbe et les culottes[113].» Il se
-frotte les mains, fait l'égrillard. Plus tard il se grise, il embrasse
-les dames, il chante, il essaye de danser. «Voilà ma fille; prenez,
-tâtez, je la garantis, elle pondra comme une lapine apprivoisée[114].»
-Arrive Foppington, le vrai gendre. Sir Tunbelly, le prenant pour un
-imposteur, l'appelle chien; Hoyden propose qu'on le traîne dans
-l'abreuvoir; on lui lie les pieds et les mains, et on le fourre dans
-le chenil; sir Tunbelly lui met le poing sous le nez, voudrait lui
-enfoncer les dents jusque dans le gosier. Plus tard, ayant reconnu
-l'imposteur: «Mylord, dit-il du premier coup, lui couperai-je la
-gorge, ou sera-ce vous[115]?» Il se démène, il veut tomber dessus à
-grands coups de poing. Tel est le gentilhomme de campagne, seigneur et
-fermier, boxeur et buveur, braillard et bête. Il sort de toutes ces
-scènes un fumet de mangeaille, un bruit de bousculades, une odeur de
-fumier.
-
-Tel père, telle fille. Quelle ingénue que miss Hoyden! Elle gronde
-toute seule «d'être enfermée comme la bière dans le cellier:
-Heureusement qu'il me vient un mari, ou, par ma foi! j'épouserais le
-boulanger, oui, je l'épouserais[116]!» Quand la nourrice annonce
-l'arrivée du futur, elle saute de joie, elle embrasse la vieille: «Ô
-bon Dieu! je vais mettre une chemise à dentelles, quand je devrais
-pour cela être fouettée jusqu'au sang[117].» Tom vient lui-même et lui
-demande si elle veut être sa femme. «Monsieur, je ne désobéis jamais à
-mon père, excepté pour manger des groseilles vertes[118].--Mais votre
-père veut attendre une semaine?--Oh! une semaine! je serai une vieille
-femme après tant de temps que cela[119]!» Je ne puis pas traduire
-toutes ses réponses. Il y a un tempérament de chèvre sous ses phrases
-de servante. Elle épouse Tom en secret, à l'instant, et le chapelain
-leur souhaite beaucoup d'enfants[120]. «Par ma foi! dit-elle, de tout
-mon coeur! plus il y en aura, plus nous serons gais, je vous le
-promets, hé! nourrice[121].» Mais le vrai futur se présente, et Tom se
-sauve. À l'instant son parti est pris, elle dit à la nourrice et au
-chapelain de tenir leurs langues: «J'épouserai celui-là aussi, voilà
-la fin de l'histoire[122].» Elle s'en dégoûte pourtant, et assez vite;
-il n'est pas bien bâti, il ne lui donne guère d'argent de poche; elle
-hésite entre les deux, calcule: «Comment est-ce que je m'appellerais
-avec l'autre? mistress, mistress, mistress quoi? Comment appelle-t-on
-cet homme que j'ai épousé, nourrice?--_Squire_ Fashion.--_Squire_
-Fashion! Oh bien! squire, cela vaut mieux que rien[123]. Mais mylady,
-cela vaut mieux encore. Est-ce que vous croyez que je l'aime,
-nourrice? Par ma foi! je ne me soucierai guère qu'il soit pendu quand
-je l'aurai épousé une bonne fois. Non, ce qui me plaît, c'est de
-penser au fracas que je ferai une fois à Londres; car quand je serai
-les deux choses, épousée et dame, par ma foi! nourrice, je me
-pavanerai avec les meilleures d'entre elles toutes[124].» Elle est
-prudente pourtant, elle sait que son père a «son fouet de chiens à la
-ceinture,» et «qu'il la secouera ferme.» Elle prend ses précautions en
-conséquence: «Dites donc, nourrice, faites attention de vous mettre
-entre moi et mon père, car vous savez ses tours, il me jetterait par
-terre d'un coup de poing[125].» Voilà la vraie sanction morale; pour
-un si beau naturel, il n'y en a pas d'autre, et sir Tunbelly fait bien
-de la tenir à l'attache, avec un régime suivi de coups de pied
-quotidiens[126].
-
-[Note 102: Farquhar, _The Beaux Stratagem_.]
-
-[Note 103: Vanbrugh, _Provoked Wife_.]
-
-[Note 104: After his man and he had rolled about the room, like sick
-passengers in a storm, he comes flounce in the bed, dead as a salmon
-into a fishmonger's basket; his feet cold as ice, his breath hot as a
-furnace, and his hands and his face as greasy as his flannel nightcap.
-O matrimony! He tosses up the clothes with a barbarous swing over his
-shoulders, disorders the whole economy of my bed, bares me half naked,
-and my whole night's comfort is the tunable serenade of that wakeful
-nightingale, his nose!]
-
-[Note 105: Why did I marry! I married because I had a mind to lie with
-her, and she would not let me....]
-
-[Note 106: Ay, damn morality!--and damn the watch! and let the
-constable be married!... Liberty and property, and Old England,
-huzza!...
-
-So, now, Mr. Constable, shall you and I go pick up a whore
-together?--No?--Then I'll go by myself, and you and your wife may be
-damned!...
-
-Whom do you call a drunken fellow, you slut you? I'm a man of quality;
-the king has made me a knight.... I'll devil you, you jade you! I'll
-demolish your ugly face!...
-
-I'll warrant you, it is some such squeamish minx as my wife, that is
-grown so dainty of late, that she finds fault even with a dirty
-shirt.]
-
-[Note 107: Let us hear no more of my wife nor your mistress. Damn them
-both with all my heart, and every thing else that dangles a petticoat,
-except four generous whores, with Betty Sands at the head of them, who
-are drunk with my Lord Rake and I ten times in a fortnight.]
-
-[Note 108: Come, kiss me, then.
-
-LADY BRUTE (_kissing him_).
-
-There; now go. (_Aside._) He stinks like poison.
-
-SIR JOHN.
-
-I see it goes damnably against your stomach, and therefore kiss me
-again. (_Kisses and tumbles her._)
-
-So now, you being as dirty and as nasty as myself, we may go pig
-together.]
-
-[Note 109: Come to your kennel, you cuckoldy drunken sot you.]
-
-[Note 110: Ralph, go thy ways, and ask Sir Tunbelly, if he pleases to
-be waited upon. And dost hear? Call to nurse that she may lock up Miss
-Hoyden before the gate's open.]
-
-[Note 111: Till I know your name, I shall not ask you to come into my
-house; and when I know your name, 'tis six to four I don't ask you
-neither.]
-
-[Note 112: Cod's my life! I ask your Lordship's pardon ten thousand
-times. (_To a servant._) Here, run in a-doors quickly. Get a
-Scotch-coal fire in the great parlour; set all the Turkey-work chairs
-in their places; get the great brass candlesticks out, and be sure
-stick the sockets full of laurel. Run! And do you hear; run away to
-nurse; bid her let Miss Hoyden loose again, and, if it is not shifting
-day, let her put on a clean tucker, quick!]
-
-[Note 113: Ah! poor girl, she will be scared out of her wits on her
-wedding night.
-
-Udswoon, I'll give my wench a wedding-dinner, though I go to grass
-with the King of Assyria for it.
-
-Not so soon. That is knocking my girl, before you bid her stand.
-Besides, my wench's wedding-gown is not come home yet.]
-
-[Note 114: Ha! there is my wench, I' faith. Touch and take, I'll
-warrant her; she'll breed like a tame rabbit.]
-
-[Note 115: My lord, will you cut his throat, or shall I?
-
-Here, give my dog-whip.
-
-Here, here, here, let me beat out his brains, and that will decide it.
-
-Ha! they bill like turtles. Udsookers, they set my old blood afire. I
-shall cuckold somebody before morning.]
-
-[Note 116: It's well I have a husband a-coming, or, ecod, I'd marry
-the baker; I would so. Nobody can knock at the gate, but presently I
-must be locked up; and here's the young grey-hound bitch can run loose
-about the house all the day long, she can. 'Tis very well.]
-
-[Note 117: O Lord, I'll go put on my laced smock, though I'm whipped
-till the blood run down my heels for it.]
-
-[Note 118: Sir, I never disobey my father in anything but eating of
-green gooseberries....]
-
-[Note 119: A week! Why, I shall be an old woman by that time!]
-
-[Note 120: Ecod, with all my heart! The more the merrier, I say; ha!
-nurse!]
-
-[Note 121: Le caractère de la nourrice est excellent. Fashion la
-remercie de l'éducation qu'elle a donnée à Hoyden:
-
-«Alas, all I can boast of is, I gave her pure good milk, and so your
-honour would have said, an you had seen how the poor thing sucked it!
-Eh! God's blessing on the sweet face on it, how it used to hang at
-this poor teat, and suck and squeeze, and kick, and sprawl it would,
-till the belly on't was so full, it would drop off like a leech!»
-
-Cela est vrai, même après la nourrice de Juliette dans Shakspeare.]
-
-[Note 122: Why, if you two you be sure to hold your tongues, and not
-say a word of what's past, I'll even marry this lord too.
-
-NURSE.
-
-What, two husbands, my dear?
-
-HOYDEN.
-
-Why, you had three, good nurse; you may hold your tongue...]
-
-[Note 123: But if I leave my lord, I must leave my lady too; and when
-I rattle about the streets in my coach, they'll only say: There goes
-Mistress--Mistress--Mistress what? What is this man's name have
-married, nurse?
-
-NURSE.
-
-'Squire Fashion.
-
-HOYDEN.
-
-'Squire Fashion is it? Well, 'squire, that's better than nothing.]
-
-[Note 124: Love him! Why, do you think I love him, nurse? Ecod, I
-would not care if he were hanged, so I were but once married to him.
-No; that which pleases me is to think what work I'll make when I get
-to London; for when I am a wife and a lady both, nurse, ecod, I'll
-flaunt it with the best of 'em.]
-
-[Note 125: But, d'ye hear? Pray, take care of one thing: when the
-business comes to break out, be sure you get between me and my father;
-for you know his tricks; he will knock me down.]
-
-[Note 126: Voir aussi le caractère du jeune garçon lourdaud et bête,
-squire Humphrey (_A Journey to London_, Vanbrugh). Il n'a qu'une idée,
-manger toujours.]
-
-
-IX
-
-Conduisons à la ville cette personne modeste, mettons-la avec ses
-pareilles dans la société des beaux. Toutes ces ingénues y font
-merveille, d'actions et de maximes. _L'Épouse campagnarde_ de
-Wycherley a donné le ton. Quand par hasard une d'elles se trouve
-presque à demi honnête[127], elle a les façons et l'audace d'un
-hussard en robe. Les autres naissent avec des âmes de courtisanes et
-de procureuses. «Si j'épouse mylord Aimwell, dit Dorinda, j'aurai
-titre, rang, préséance, le parc, l'antichambre, de la splendeur, un
-équipage, du bruit, des flambeaux.--Holà! ici les gens de milady
-Aimwell!--Des lumières, des lumières sur l'escalier!--Faites avancer
-le carrosse de milady Aimwell!--Ôtez-vous de là, faites place à Sa
-Seigneurie.--Est-ce que tout cela n'a pas son prix[128]?» Elle est
-franche, et les autres aussi, Corinna, miss Betty, Belinda par
-exemple. Belinda dit à sa tante, dont la vertu chancelle: «Plus tôt
-vous capitulerez, mieux cela vaudra.» Un peu plus tard, quand elle se
-décide à épouser Heartfree, pour sauver sa tante compromise, elle fait
-une profession de foi qui pronostique bien l'avenir du nouvel époux:
-«Si votre affaire n'était pas dans la balance, je songerais plutôt à
-pêcher quelque odieux mari, homme de qualité pourtant, et je prendrais
-le pauvre Heartfree seulement pour galant[129].» Ces demoiselles sont
-savantes, et en tout cas très-disposées à suivre les bonnes leçons.
-Écoutons plutôt miss Prue: «Regardez cela, madame, regardez ce que M.
-Tattle m'a donné. Regardez, ma cousine, une tabatière! Et il y a du
-tabac dedans; tenez, en voulez-vous? Oh! Dieu! que cela sent bon! M.
-Tattle sent bon partout, sa perruque sent bon, et ses gants sentent
-bon, et son mouchoir sent bon, très-bon, meilleur que les roses.
-Sentez, maman, madame, veux-je dire. Il m'a donné cette bague pour un
-baiser. (À Tattle.) Je vous prie, prêtez-moi votre mouchoir. Sentez,
-cousine. Il dit qu'il me donnera quelque chose qui fera que mes
-chemises sentiront aussi bon; cela vaut mieux que la lavande; je ne
-veux plus que nourrice mette de lavande dans mes chemises[130].»
-C'est le caquetage étourdissant d'une jeune pie qui pour la première
-fois prend sa volée. Tattle, resté seul avec elle, lui dit qu'il va
-lui faire l'amour. «Bien, et de quelle façon me ferez-vous l'amour?
-Allez, je suis impatiente que vous commenciez. Dois-je faire l'amour
-aussi? Il faut que vous me disiez comment.--Il faut que vous me
-laissiez parler, miss, il ne faut pas que vous parliez la première; je
-vous ferai des questions, et vous me ferez les réponses.--Ah! c'est
-donc comme le catéchisme? Eh bien! allez, questionnez.--Pensez-vous
-que vous pourrez m'aimer?--Oui.--Oh! diable! vous ne devez pas dire
-oui si vite, vous devez dire non, ou que vous ne savez pas, ou que
-vous ne sauriez répondre.--Comment! je dois donc mentir?--Oui, si vous
-voulez être bien élevée; toutes les personnes bien élevées mentent;
-d'ailleurs vous êtes femme, et vous ne devez jamais dire ce que vous
-pensez. Ainsi, quand je vous demande si vous pouvez m'aimer, vous
-devez répondre non et m'aimer tout de même. Si je vous demande de
-m'embrasser, vous devez être en colère, mais ne pas me refuser.--Ô bon
-Dieu! que ceci est gentil! j'aime bien mieux cela que notre vieille
-façon campagnarde de dire ce qu'on pense. Eh bien! vrai, j'ai toujours
-eu grande envie de dire des mensonges, mais on me faisait peur et on
-me disait que c'est un péché.--Eh bien! ma jolie créature,
-voulez-vous me rendre heureux en me donnant un baiser?--Non certes, je
-suis en colère contre vous. (Elle court à lui et l'embrasse.)--Holà!
-holà! c'est assez bien, mais vous n'auriez pas dû me le donner, vous
-auriez dû me le laisser prendre.--Ah bien! nous recommencerons[131].»
-Elle fait des progrès si prompts qu'il faut enrayer la citation tout
-de suite. Et remarquez que la caque sent toujours le hareng. Toutes
-ces charmantes personnes arrivent très-vite au langage des laveuses de
-vaisselle. Quand Ben, le marin balourd, veut lui faire la cour, elle
-le renvoie avec des injures, elle se démène, elle lâche une
-gargouillade de petits cris et de gros mots, elle l'appelle grand veau
-marin. «Veau marin! sale torchon que vous êtes! je ne suis pas assez
-veau pour lécher votre museau peint, vous face de fromage[132]!»
-Excitée par ces aménités, elle s'emporte, elle pleure, elle l'appelle
-_barrique de goudron puant_. On vient mettre le holà dans cette
-première entrevue toute galante. Elle s'enflamme, elle crie qu'elle
-veut épouser Tattle, ou, au défaut, Robin le sommelier. Son père la
-menace des verges: «Au diable les verges! je veux un homme, j'aurai un
-homme[133]!» Ce sont des cavales, jolies si vous voulez, et
-bondissantes; mais décidément, entre les mains de ces poëtes, l'homme
-naturel n'est plus qu'un échappé d'écurie ou de chenil.
-
-Serez-vous plus content de l'homme cultivé? La vie mondaine qu'ils
-peignent est un vrai carnaval, et les têtes de leurs héroïnes sont des
-moulins d'imaginations extravagantes et de bavardage effréné. Voyez
-dans Congreve comme elles caquettent, avec quel flux de paroles,
-d'affectations, de quelle voix flûtée et modulée, avec quels gestes,
-quels tortillements des bras, du cou, quels regards levés au ciel,
-quelles gentillesses et quelles singeries[134]! «Es-tu sûre que sir
-Rowland n'oubliera pas de venir, et qu'il ne mollira pas s'il vient?
-Sera-t-il importun, Foible, et me pressera-t-il? car s'il n'était pas
-importun!... Oh! je ne violerai jamais les convenances! je mourrai de
-confusion si je suis forcée de faire des avances? Oh! non, je ne
-pourrai jamais faire d'avances. Je m'évanouirai s'il s'attend à des
-avances. Non, j'espère que sir Rowland est trop bien élevé pour mettre
-une dame dans la nécessité de manquer aux formes. Je ne veux pas
-pourtant être trop retenue, je ne veux pas le mettre au désespoir;
-mais un peu de hauteur n'est pas déplacée, un peu de dédain
-attire.--Oui, un peu de dédain convient à madame.--Oui, mais la
-tendresse me convient mieux que tout: une sorte d'air mourant. Tu vois
-ce portrait, n'est-ce pas, Foible? Tu vois qu'il a quelque chose de
-noyé dans le regard. Oui, j'aurai ce regard-là. Ma nièce veut l'avoir,
-mais elle n'a pas les traits qu'il faut. Sir Rowland est-il bien?
-Qu'on enlève ma toilette, je m'habillerai en haut. Je veux recevoir
-sir Rowland ici. Est-il bien? Ne me réponds pas. Je ne veux pas le
-savoir. Je veux être surprise. Je veux qu'on me prenne par surprise.
-Et quel air ai-je, Foible?--Un air tout à fait vainqueur,
-madame.--Bien, mais, comment le recevrai-je? Dans quelle attitude
-ferai-je sur son coeur la première impression? Serai-je assise? Non,
-je ne veux pas être assise. Je marcherai. Oui, je marcherai quand il
-entrera, comme si je venais de la porte, et puis je me retournerai en
-plein vers lui! Non, ce serait trop soudain. Je serai couchée; c'est
-cela, je serai couchée. Je le recevrai dans mon petit boudoir, il y a
-un sofa. Oui, je ferai la première impression sur un sofa. Je ne serai
-pas couchée pourtant, mais penchée et appuyée sur un coude, avec un
-pied un peu pendant, dépassant la robe et dandinant d'une façon
-pensive. Oui, et alors, aussitôt qu'il paraîtra, je sursauterai, et je
-serai surprise, et je me lèverai pour aller à sa rencontre dans le
-plus joli désordre[135].» Ces agitations de coquette mûre deviennent
-encore plus véhémentes au moment critique[136]. Lady Pliant, sorte de
-Belise anglaise, se croit aimée de Millefond, qui ne l'aime pas du
-tout et qui tâche en vain de la détromper: «Pour l'amour du ciel,
-madame!--Oh! ne nommez plus le ciel. Bon Dieu! comment pouvez-vous
-parler du ciel et avoir tant de perversité dans le coeur? Mais
-peut-être ne pensez-vous pas que ce soit un péché. On dit qu'il y a
-des _gentlemen_ parmi vous qui ne pensent pas que ce soit un péché.
-Peut-être n'est-ce pas un péché pour ceux qui pensent que ce n'en est
-pas un. En vérité, si je pensais que ce n'est pas un péché....
-Pourtant mon honneur.... Non, non, levez-vous, venez, vous verrez
-combien je suis bonne. Je sais que l'amour est puissant, et que
-personne ne peut s'empêcher d'être épris. Ce n'est pas votre faute....
-Et vraiment je jure que ce n'est pas non plus la mienne. Comment
-pouvais-je m'empêcher d'avoir des charmes? Et comment pouviez-vous
-vous empêcher de devenir mon captif? Je jure que c'est une vraie pitié
-que ce soit une faute; mais mon honneur.... Oui, mais votre honneur
-aussi.... Et le péché! Oui, et la nécessité!... Ô Seigneur Dieu, voici
-quelqu'un qui vient. Je n'ose rester. Bien, vous devez réfléchir à
-votre crime, et lutter autant que vous pourrez contre lui,--lutter,
-certainement; mais ne soyez pas mélancolique, ne vous désespérez pas.
-N'imaginez pas non plus que je vous accorderai jamais quoi que ce
-soit. Oh! non, non.... Mais faites état qu'il vous faut quitter toutes
-les idées de mariage, car j'ai beau savoir que vous n'aimiez Cynthia
-que comme un paravent de votre passion pour moi, cela pourtant me
-rendrait jalouse. Oh! bon Dieu, qu'est-ce que j'ai dit? Jalouse, non,
-non. Je ne peux pas être jalouse, puisque je ne dois pas vous aimer.
-Aussi n'espérez pas; mais ne désespérez pas non plus. Oh! les voilà
-qui viennent, il faut que je me sauve[137].» Elle se sauve et nous ne
-la suivons pas.
-
-Cette étourderie, cette volubilité, cette jolie corruption, ces
-façons évaporées et affectées se rassemblent en un portrait le plus
-brillant, le plus mondain de ce théâtre, celui de mistress Millamant,
-«une belle dame,» dit la liste des personnages[138]. Elle entre
-«toutes voiles dehors, l'éventail ouvert,» traînant l'équipage de ses
-falbalas et de ses rubans, fendant la presse des fats dorés, attifés,
-en perruques fines, qui papillonnent sur son passage, dédaigneuse et
-folâtre, spirituelle et moqueuse, jouant avec les galanteries,
-pétulante, ayant horreur de toute parole grave et de toute action
-soutenue, ne s'accommodant que du changement et du plaisir. Elle rit
-des sermons de Mirabell, son prétendant. «N'ayez donc pas cette figure
-tragique, inflexiblement sage, comme Salomon dans une vieille
-tapisserie, quand on va couper l'enfant.... Ha! ha! ha! pardonnez-moi,
-il faut que je rie; ha! ha! ha! quoique je vous accorde que c'est un
-peu barbare[139].» Elle éclate, puis elle se met en colère, puis elle
-badine, puis elle chante, puis elle fait des mines. Le décor change à
-chaque mouvement et à vue. C'est un vrai tourbillon; tout tourne dans
-sa cervelle comme dans une horloge dont on a cassé le grand ressort.
-Rien de plus joli que sa façon d'entrer en ménage. «Ah! je ne me
-marierai jamais que je ne sois sûre d'abord de faire ma volonté et mon
-plaisir. Écoutez bien, je ne veux pas qu'on me donne de petits noms
-après que je serai mariée; positivement, je ne veux pas de petits
-noms.--De petits noms?--Oui, comme ma femme, mon amie, ma chère, ma
-joie, mon bijou, mon amour, mon cher coeur, et tout ce vilain jargon
-de familiarité nauséabonde entre mari et femme. Je ne supporterai
-jamais cela. Bon Mirabell, ne soyons jamais familiers ou tendres.
-N'allons jamais en visite ensemble, ni au théâtre ensemble. Soyons
-étrangers l'un pour l'autre et bien élevés; soyons aussi étrangers
-que si nous étions mariés depuis longtemps, et aussi bien élevés que
-si nous n'étions pas mariés du tout.... J'aurai la liberté de rendre
-des visites à qui je voudrai, et d'en recevoir de qui je voudrai,
-d'écrire et recevoir des lettres, sans que vous m'interrogiez, sans
-que vous me fassiez la mine. Je viendrai dîner quand il me plaira; je
-dînerai dans mon boudoir quand je serai de mauvaise humeur, et cela
-sans donner de raison. Mon cabinet sera inviolable; je serai la seule
-reine de ma table à thé, vous n'en approcherez jamais sans demander
-permission d'abord, et enfin, partout où je serai, vous frapperez
-toujours à la porte avant d'entrer[140].» Le code est complet; j'y
-voudrais pourtant encore un article, la séparation de biens et de
-corps; ce serait le vrai mariage mondain, c'est-à-dire le divorce
-décent. Et je réponds que dans deux ans Mirabell et sa femme y
-viendront. Au reste tout ce théâtre y aboutit; car remarquez qu'en
-fait de femmes, d'épouses surtout, je n'en ai présenté que les aspects
-les plus doux. Il est sombre au fond, amer, et par-dessus tout
-pernicieux. Il présente le ménage comme une prison, le mariage comme
-une guerre, la femme comme une révoltée, l'adultère comme une issue,
-le désordre comme un droit, et l'extravagance comme un plaisir[141].
-Une femme comme il faut se couche au matin, se lève à midi, maudit son
-mari, écoute des gravelures, court les bals, hante les théâtres,
-déchire les réputations, met chez elle un tripot, emprunte de
-l'argent, agace les hommes, traîne et accroche son honneur et sa
-fortune à travers les dettes et les rendez-vous. «Nous sommes aussi
-perverses que les hommes, dit lady Brute, mais nos vices prennent une
-autre pente. À cause de notre poltronnerie, nous nous contentons de
-mordre par derrière, de mentir, de tricher aux cartes, et autres
-choses pareilles; comme ils ont plus de courage que nous, ils
-commettent des péchés plus hardis et plus imprudents: ils se
-querellent, se battent, jurent, boivent, blasphèment, et le
-reste[142].» Excellent résumé, où les _gentlemen_ sont compris comme
-les autres! Le monde n'a fait que les munir de phrases correctes et de
-beaux habits. Ils ont ici, chez Congreve surtout, le style le plus
-élégant; ils savent surtout donner la main aux dames, les entretenir
-de nouvelles; ils sont experts dans l'escrime des ripostes et des
-répliques; ils ne se décontenancent jamais, ils trouvent des tournures
-pour faire entendre les idées scabreuses; ils discutent fort bien, ils
-parlent excellemment, ils saluent mieux encore; mais, en somme, ce
-sont des drôles. Ils sont épicuriens par système, séducteurs par
-profession. Ils mettent l'immoralité en maximes et raisonnent leur
-vice. «Donnez-moi, dit l'un d'eux, un homme qui tienne ses cinq sens
-aiguisés et brillants comme son épée, qui les garde toujours dégainés
-dans l'ordre convenable, avec toute la portée possible, ayant sa
-raison comme général, pour les détacher tour à tour sur tout plaisir
-qui s'offre à propos, et pour ordonner la retraite à la moindre
-apparence de désavantage et de danger. J'aime une belle maison, mais
-pourvu qu'elle soit à un autre, et voilà justement comme j'aime une
-belle femme[143].» Tel séduit de parti pris la femme de son ami; un
-autre, sous un faux nom, prend la fiancée de son frère. Tel suborne
-des témoins pour accrocher une dot. Je prie le lecteur d'aller lire
-lui-même les stratagèmes délicats de Worthy, de Mirabell et des
-autres. Ce sont des coquins froids qui manient le faux, l'adultère,
-l'escroquerie en experts. On les présente ici comme des gens de bel
-air; ce sont les _jeunes-premiers_, les héros, et comme tels ils
-obtiennent à la fin les héritières[144]. Il faut voir dans Mirabell,
-par exemple, ce mélange de corruption et d'élégance; mistress Fainall,
-son ancienne maîtresse, mariée par lui à un ami commun qui est un
-misérable, se plaint à lui de cet odieux mariage. Il l'apaise, il la
-conseille, il lui indique la mesure précise, le vrai biais qui doit
-accommoder les choses: «Vous devez avoir du dégoût pour votre mari,
-mais tout juste ce qu'il en faut afin d'avoir du goût pour votre
-amant[145].» Elle s'écrie avec désespoir: «Pourquoi m'avez-vous fait
-épouser cet homme?» Il sourit d'un air composé: «Pourquoi
-commettons-nous tous les jours des actions dangereuses et
-désagréables? Pour sauver cette idole, la réputation[146].» Comme ce
-raisonnement est tendre! Peut-on mieux consoler une femme qu'on a
-jetée dans l'extrême malheur? Et comme l'insinuation qui suit est
-d'une logique touchante! «Si la familiarité de nos amours avait
-produit les conséquences que vous redoutiez, sur qui auriez-vous fait
-tomber le nom de père avec plus d'apparence que sur un mari[147]?» Il
-insiste en style excellent; écoutez ce dilemme d'un homme de coeur:
-«Votre mari était juste ce qu'il nous fallait: ni trop vil, ni trop
-honnête. Un meilleur eût mérité de ne pas être _sacrifié_ à cette
-occasion; un pire n'aurait pas répondu à notre idée. Quand vous serez
-lasse de lui, vous savez le remède[148].» C'est ainsi qu'on ménage les
-sentiments d'une femme, surtout d'une femme qu'on a aimée. Pour
-comble, ce délicat entretien a pour but de faire entrer la pauvre
-délaissée dans une intrigue basse qui procurera à Mirabell une jolie
-femme et une belle dot. Certainement le _gentleman_ sait son monde, on
-ne saurait mieux que lui employer une ancienne maîtresse. Voilà les
-personnages cultivés de ce théâtre, aussi malhonnêtes que les
-personnages incultes: ayant transformé les mauvais instincts en vices
-réfléchis, la concupiscence en débauche, la brutalité en cynisme, la
-perversité en dépravation, égoïstes de parti pris, sensuels avec
-calcul, immoraux de maximes, réduisant les sentiments à l'intérêt,
-l'honneur aux bienséances, et le bonheur au plaisir.
-
-La restauration anglaise tout entière fut une de ces grandes crises
-qui, en faussant le développement d'une société et d'une littérature,
-manifestent l'esprit intérieur qu'elles altèrent et qui les contredit.
-Ni les forces n'ont manqué à cette société, ni le talent n'a manqué à
-cette littérature; les hommes du monde ont été polis, et les écrivains
-ont été inventifs. On eut une cour, des salons, une conversation, la
-vie mondaine, le goût des lettres, l'exemple de la France, la paix, le
-loisir, le voisinage des sciences, de la politique, de la théologie,
-bref toutes les circonstances heureuses qui peuvent élever l'esprit
-et civiliser les moeurs. On eut la vigueur satirique de Wycherley, le
-brillant dialogue et la fine moquerie de Congreve, le franc naturel et
-l'entrain de Vanbrugh, les inventions multipliées de Farquhar, bref
-toutes les ressources qui peuvent nourrir l'esprit comique et ajouter
-un vrai théâtre aux meilleures constructions de l'esprit humain. Rien
-n'aboutit, et tout avorta. Ce monde n'a laissé qu'un souvenir de
-corruption: cette comédie est demeurée un répertoire de vices; cette
-société n'a eu qu'une élégance salie; cette littérature n'a atteint
-qu'un esprit refroidi. Les moeurs ont été grossières ou frivoles; les
-idées sont demeurées incomplètes ou futiles. Par dégoût et par
-contraste, une révolution se préparait dans les inclinations
-littéraires et dans les habitudes morales en même temps que dans les
-croyances générales et dans la constitution politique. L'homme
-changeait tout entier, et d'une seule volte-face. La même répugnance
-et la même expérience le détachaient de toutes les parties de son
-ancien état. L'Anglais découvrait qu'il n'est point monarchique,
-papiste, ni sceptique, mais libéral, protestant et croyant. Il
-comprenait qu'il n'est point viveur ni mondain, mais réfléchi et
-intérieur. Il y a en lui un trop violent courant de vie animale pour
-qu'il puisse, sans danger, se lâcher du côté de la jouissance; il lui
-faut une barrière de raisonnements moraux qui réprime ses
-débordements. Il y a en lui un trop fort courant d'attention et de
-volonté pour qu'il puisse s'employer à porter des bagatelles; il lui
-faut quelque lourd travail utile qui dépense sa force. Il a besoin
-d'une digue et d'un emploi. Il lui faut une constitution et une
-religion qui le refrènent par des devoirs à observer et qui l'occupent
-par des droits à défendre. Il n'est bien que dans la vie sérieuse et
-réglée; il y trouve le canal naturel et le débouché nécessaire de ses
-facultés et de ses passions. Dès à présent il y entre, et ce théâtre
-lui-même en porte la marque. Il se défait et se transforme. Collier
-l'a discrédité, Addison le blâme. Le sentiment national s'y réveille:
-les moeurs françaises y sont raillées: les prologues célèbrent les
-défaites de Louis XIV; on y présente sous un jour ridicule ou odieux
-la licence, l'élégance et la religion de sa cour[149]. L'immoralité,
-par degrés, y diminue, le mariage est plus respecté, les héroïnes ne
-vont plus qu'au bord de l'adultère[150]; les viveurs s'arrêtent au
-moment scabreux: tel à cet instant se dit purifié et parle en vers
-pour mieux marquer son enthousiasme; tel loue le mariage[151];
-quelques-uns, au cinquième acte, aspirent à la vie rangée. On verra
-bientôt Steele écrire une pièce morale intitulée _le Héros chrétien_.
-Désormais la comédie décline, et le talent littéraire se porte
-ailleurs. L'essai, le roman, le pamphlet, la dissertation remplacent
-le drame, et l'esprit anglais classique, abandonnant des genres qui
-répugnent à sa structure, commence les grandes oeuvres qui vont
-l'éterniser et l'exprimer.
-
-[Note 127: L'Hippolyta de Wycherley, la Silvia de Farquhar.]
-
-[Note 128: If I marry my Lord Aimwell, there will be title, place, and
-precedence, the park, the play, and the drawing-room, splendour,
-equipage, noise, and flambeaux. «Hey, my Lady Aimwell's servants
-there!--Light, light to the stairs--my Lady Aimwell's coach put
-forward--stand by, make room for her ladyship.»--Are not those things
-moving?]
-
-[Note 129: Were it not for your affair in the balance, I should go
-near to pick up some odious man of quality yet, and only take poor
-Heartfree for a gallant.]
-
-[Note 130: Look you here, madam, then, what Mr. Tattle has given
-me.--Look you here, cousin; here's a snuff-box; nay, there's snuff in
-'t. Here, will you have any?--Oh God, how sweet it is! Mr. Tattle is
-all over sweet; his peruke is sweet, and his gloves are sweet, and his
-handkerchief is sweet, pure sweet, sweeter than roses.--Smell him,
-mother, madam, I mean.--He gave me this ring for a kiss.... Smell,
-cousin; he says he'll give me something that will make my smocks smell
-this way. Is not it pure? 'Tis better than lavender, nurse.--I'm
-resolved I won't let nurse put any more lavender among my smocks--ha,
-cousin?]
-
-[Note 131:
-
-MISS PRUE.
-
-Well, and how will you make love to me.--Come, I long to have you
-begin.--Must I make love too? You must tell me how.
-
-TATTLE.
-
-You must let me speak, miss; you must not speak first. I must ask you
-questions, and you must answer.
-
-MISS PRUE.
-
-What, is it like the catechism?--Come, then, ask me.
-
-TATTLE.
-
-D'ye think you can love me?
-
-MISS PRUE.
-
-Yes.
-
-TATTLE.
-
-Pooh, pox, you must not say yes already. I shan't care a farthing for
-you then in a twinkling.
-
-MISS PRUE.
-
-What must I say then?
-
-TATTLE.
-
-Why, you must say no, or you believe not, or you can't tell.
-
-MISS PRUE.
-
-Why, must I tell a lye then?
-
-TATTLE.
-
-Yes, if you'd be well bred. All well-bred persons lye.--Besides, you
-are a woman; you must never speak what you think. Your words must
-contradict your thoughts, but your actions may contradict your words.
-So when I ask you, if you can love me, you must say no; but you must
-love me too.--If I tell you you are handsome, you must deny it, and
-say I flatter you.--But you must think yourself more charming than I
-speak you, and like me, for the beauty which I say you have, as much
-as if I had it myself.--If I ask you to kiss me, you must be angry,
-but you must not refuse me....
-
-MISS PRUE.
-
-O Lord, I swear this is pure.--I like it better than our old-fashioned
-country way of speaking one's mind. And must not you lie too?
-
-TATTLE.
-
-Hum--yes.--But you must believe I speak truth....
-
-MISS PRUE.
-
-O Gemini! Well, I always had a great mind to tell lies. But they
-frightened me, and said it was a sin.
-
-TATTLE.
-
-Well, my pretty creature, will you make me happy by giving me a kiss?
-
-MISS PRUE.
-
-No, indeed; I am angry with you. (_Runs and kisses him._)
-
-TATTLE.
-
-Hold, hold, that's pretty well.--But you should not have given it me,
-but have suffered me to have taken it.
-
-MISS PRUE.
-
-Well, we'll do it again.
-
-TATTLE.
-
-With all my heart.--Now then, my little angel. (_Kisses her._)
-
-MISS PRUE.
-
-Pish.
-
-TATTLE.
-
-That is right. Again, my charmer. (_Kisses again._)
-
-MISS PRUE.
-
-O fye, nay, now I can't abide you!
-
-TATTLE.
-
-Admirable! That was as well as if you had been born and bred in Covent
-Garden.]
-
-[Note 132:
-
-MISS PRUE.
-
-Well, and there's a handsome gentleman, and a fine gentleman, and a
-sweet gentleman, that was here, that loves me, and I love him; and if
-he sees you speak to me any more, he'll thrash your jacket for you, he
-will; you great sea-calf.
-
-BEN.
-
-What! do you mean that fair-weather spark that was here just now? Will
-he thrash my jacket? Let'n, let'n, let'n--but an he comes near me,
-mayhap I may give him a salt-eel for's supper, for all that. What does
-father mean, to leave me alone, as soon as I come home, with such a
-dirty dowdy? Sea-calf! I an't calf enough to lick your chalked face,
-you cheese-curd you.]
-
-[Note 133: Now my mind is set upon a man; I will have a man some way
-or other. Oh! methinks I'm sick when I think of a man....
-
-FORESIGHT.
-
-Hussy, you shall have a rod.
-
-MISS PRUE.
-
-A fiddle of a rod! I'll have a husband. And if you won't get me one,
-I'll get one for myself. I'll marry our Robin the butler. He says he
-loves me, and he's a handsome man, and shall be my husband. I warrant
-he'll be my husband, and thank me too, for he told me so.]
-
-[Note 134: Congreve, _The Way of the World_.]
-
-[Note 135: But art thou sure Sir Rowland will not fail to come? Or
-will he not fail when he does come? Will he be importunate, Foible,
-and push? For if he should not be importunate--I shall never break
-decorum.--I shall die with confusion, if I am forced to advance.--Oh
-no, I can never advance. I shall swoon, if he should expect advances.
-No, I hope Sir Rowland is better bred than to put a lady to the
-necessity of breaking her forms. I won't be too coy neither--I won't
-give him despair.--But a little disdain is not amiss--a little scorn
-is alluring.
-
-FOIBLE.
-
-A little scorn becomes your Ladyship.
-
-LADY WISHFORT.
-
-Yes, but tenderness becomes me best--a sort of dyingness. You see that
-picture has a sort of a--ha, Foible?--a swimmingness in the
-eyes.--Yes, I'll look so.--My niece affects it. But she wants
-features.--Is Sir Rowland handsome? Let my toilet be removed.--I'll
-dress above. I'll receive Sir Rowland here.--Is he handsome? Don't
-answer me. I won't know. I'll be inspirated. I'll be taken by
-surprise....
-
-LADY WISHFORT.
-
-And how do I look, Foible?
-
-FOIBLE.
-
-Most killing well, madam.
-
-LADY WISHFORT.
-
-Well, and how shall I receive him? In what figure shall I give his
-heart the first impression?--Shall I sit?--No, I won't sit--I'll
-walk--ay, I'll walk from the door upon his entrance, and then turn
-full upon him.--No, that will be too sudden.--I'll lie--ay, I'll lie
-down.--I'll receive him in my little dressing-room; there is a
-couch.--Yes, yes, I'll give the first impression on a couch.--I won't
-lie neither, but loll and lean upon an elbow, with one foot a little
-dangling off, jogging in a thoughtful way.--Yes; and then as soon as
-he appears, start,--ay, start, and be surprised, and rise to meet him
-with most pretty disorder.]
-
-[Note 136: Congreve, _Double Dealer_.]
-
-[Note 137:
-
-MILLEFOND.
-
-For heaven's sake, madam.
-
-LADY PLIANT.
-
-O, name it no more!--Bless me, how can you talk of heaven! and have so
-much wickedness in your heart!--May be you don't think it a sin.--They
-say some of you gentlemen don't think it a sin.--May be it is no sin
-to them that don't think it so. Indeed, if I did not think it a
-sin.--But still my honour, if it were no sin.--But then to marry my
-daughter, for the conveniency of frequent opportunities.--I'll never
-consent to that. As sure as can be, I'll break the match.
-
-MILLEFOND.
-
-Death and amazement! Madam, upon my knees.
-
-LADY PLIANT.
-
-Nay, nay, rise up. Come, you shall see my good nature. I know Love is
-powerful, and nobody can help his passion. 'Tis not your fault; nor I
-swear it is not mine.--How can I help it, if I have charms? And how
-can you help it if you are made a captive? I swear it is pity it
-should be a fault.--But my honour!--Well, but your honour too.--But
-the sin!--Well, but the necessity.--O Lord, here is somebody coming. I
-dare not stay. Well, you must consider of your crime, and strive as
-much as can be against it.--Strive, be sure.--But don't be melancholy,
-don't despair.--But never think that I'll grant you anything. O Lord,
-no.--But be sure you lay aside all thoughts of the marriage; for
-though I know you don't love Cynthia, only as a blind for your passion
-for me, yet it will make me jealous.--O Lord, what did I say? Jealous!
-No, no; I can't be jealous, for I must not love you.--Therefore don't
-hope.--But don't despair neither.--O, they are coming, I must fly.]
-
-[Note 138: Congreve, _The Way of the World_.]
-
-[Note 139: Sententious Mirabell! Prithee, don't look with that violent
-and inflexible wise face, like Salomon on the dividing of the child in
-an old tapestry-hanging.... Ha, ha, ha, pardon me, dear creature, I
-must laugh, though I grant you 'tis a little barbarous, ha, ha, ha!]
-
-[Note 140: Ah! I'll never marry unless I am first made sure of my will
-and pleasure!... My dear liberty, shall I leave thee? My faithful
-solitude, my darling contemplation, must I bid you adieu? Ay, adieu;
-my morning thoughts, agreeable wakings, indolent slumbers, all ye
-douceurs, ye sommeils du matin, adieu.--I can't do it; 'tis more than
-impossible.--Positively, Mirabell, I'll lie a bed in a morning as long
-as I please.
-
-MIRABELL.
-
-Then I'll get up in a morning as early as I please.
-
-MILLAMANT.
-
-Ah! idle creature, get up when you will. And d'ye hear, I won't be
-called names after I'm married; positively, I won't be called names.
-
-MIRABELL.
-
-Names!
-
-MILLAMANT.
-
-Ay, as wife, spouse, my dear, joy, jewel, love, sweet heart, and the
-rest of that nauseous cant, in which men and their wives are so
-fulsomely familiar.--I shall never bear that.--Good Mirabell, don't
-let us be familiar or fond, nor kiss before folks, like my Lady Fadler
-and Sir Francis. Let us never visit together, nor go to a play
-together; but let us be very strange and well bred. Let us be as
-strange as if we had been married a great while, and as well bred as
-if we were not married at all.
-
-MIRABELL.
-
-Shall I kiss your hand upon the contract?
-
-MILLAMANT.
-
-Fainall, what shall I do? Shall I have him? I think I must have him.
-
-FAINALL.
-
-Ay, ay, take him, take him. What should you do?
-
-MILLAMANT.
-
-Well, then--I'll take my death I'm in a horrid fright.--Fainall, I shall
-never say it.--Well--I think--I'll endure you.
-
-FAINALL.
-
-Fy, fy, have him, have him, and tell him so in plain terms. For I am
-sure you have a mind to him.
-
-MILLAMANT.
-
-Are you? I think I have.--And the horrid man looks as if he thought so
-too.--Well, you ridiculous thing you, I'll have you.--I won't be
-kissed, nor I won't be thanked.--Here, kiss my hand though.--So hold
-your tongue now; don't say a word.]
-
-[Note 141:
-
-AMANDA.
-
-How did you live together?
-
-BERINTHIA.
-
-Like man and wife, asunder. He loved the country, and I the town; he
-hawks and hounds, I coaches and equipage; he eating and drinking, I
-carding and playing; he the sound of a horn, I the squeak of a fiddle.
-We were dull company at table; worse a-bed. Whenever we met, we gave
-one another the spleen; and never agreed but once, which was about
-lying alone. (Vanbrugh, _Relapse_, acte II, fin.)
-
-Voyez encore dans Vanbrugh, _A Journey to London_. Rarement la laideur
-et la corruption de la nature brutale ou mondaine ont été étalées plus
-à vif. La petite Betty et son frère sont à pendre.
-
-MISTRESS FORESIGHT.
-
-Do you think any woman honest?
-
-SCANDAL.
-
-Yes, several, very honest.--They'll cheat a little at cards,
-sometimes; but that is nothing.
-
-MISTRESS FORESIGHT.
-
-Pshaw! But virtuous, I mean.
-
-SCANDAL.
-
-Yes, faith. I believe some women are virtuous too. But 'tis as I
-believe--some men are valiant through fear.--For why should a man
-court danger, or a woman shun pleasure? (Congreve, _Love for Love_.)]
-
-[Note 142: We are as wicked as men, but our vices lie another way.
-They have more courage than we; so they commit more bold impudent
-sins. They quarrel, fight, swear, drink, blaspheme, and the like.
-Whereas we, being cowards, only backbite, tell lies, cheat cards, and
-so forth. (Vanbrugh, _Provoked Wife_.)
-
-Voyez aussi dans cette pièce le caractère de Mademoiselle, femme de
-chambre française. Ils représentent le vice français comme plus
-impudent encore que le vice anglais.]
-
-[Note 143: Give me a man that keeps his five senses keen and bright as
-his sword, that has them always drawn out in their just order and
-strength, with his reason as commander at the head of them, that
-detaches them by turns upon whatever party of pleasure agreeably
-offers, and commands them to retreat upon the least appearance of
-disadvantage or danger.
-
-I love a fine house, but let another keep it; and so just I love a
-fine woman. (Acte I, scene I.)
-
-Catéchisme de l'amour:
-
-What are the objects of that passion?
-
-Youth, beauty, and clean linen. (Farquhar, _The Beaux Stratagem_.)
-
-As I am a gentleman, a man of the town, one that wears good clothes,
-eats, drinks, and wenches sufficiently. (Dryden, _Mock Astrologer_.)]
-
-[Note 144: The first thing that I would do, should be to lie with her
-chambermaid, and hire three or four wenches of the neighbourhood to
-report that I have got them with child.
-
-I never quarrel with anything in my cups, but an oysterwench, or a
-cookmaid; and if they be not civil, I knock them down.]
-
-[Note 145: You should have just so much disgust for your husband as
-may be sufficient to make you relish your lover. (Congreve, _The Way
-of the World_, acte II, scene IV.)]
-
-[Note 146:
-
-MISTRESS FAINALL.
-
-Why did you make me marry this man?
-
-MIRABELL.
-
-Why do we daily commit disagreeable and dangerous actions? To save
-that idol reputation....]
-
-[Note 147: If the familiarity of our loves had produced that
-consequence of which you were apprehensive, where could you have fixed
-a father's name with credit, but on a husband?]
-
-[Note 148: A better man ought not to have been sacrificed to the
-occasion; a worse had not answered the purpose. When you are weary of
-him, you know your remedy.]
-
-[Note 149: Rôle du chapelain Foigard dans Farquhar (_Beaux
-Stratagem_), de Mademoiselle, et en général, de tous les Français.]
-
-[Note 150: Rôle d'Amanda dans _Relapse_ (Vanbrugh); rôle de mistress
-Sullen, conversion des deux viveurs, dans _The Beaux Stratagem_
-(Farquhar).]
-
-[Note 151: Though marriage be a lottery in which there are a wondrous
-many blanks, yet there is one inestimable lot, in which the only
-heaven upon earth is written.
-
-To be capable of loving one, doubtless, is better than to possess a
-thousand. (Vanbrugh.)]
-
-
-X
-
-Cependant, dans ce déclin continu de l'invention théâtrale et dans ce
-vaste déplacement de la séve littéraire, quelques pousses percent
-encore de loin en loin du côté de la comédie: c'est que les hommes ont
-toujours envie de se divertir, et que le théâtre est toujours un lieu
-de divertissement. Une fois que l'arbre est planté, il subsiste,
-maigrement sans doute, avec de longs intervalles de sécheresse presque
-complète et d'avortements presque constants, destiné pourtant à des
-renouvellements imparfaits, à des demi-floraisons passagères, parfois
-à des productions inférieures qui bourgeonnent dans ses plus bas
-rameaux. Même lorsque les grands sujets sont épuisés, il y a place
-encore çà et là pour des inventions heureuses. Qu'un homme d'esprit,
-adroit, exercé, se rencontre, il saisira les grotesques au passage; il
-portera sur la scène quelque vice ou quelque travers de son temps; le
-public accourra, et ne demandera pas mieux que de se reconnaître et de
-rire. Il y eut un de ces succès, lorsque Gay, dans son _Opéra du
-Gueux_, mit en scène la coquinerie du grand monde, et vengea le public
-de Walpole et de la cour. Il y eut un de ces succès, lorsque
-Goldsmith, inventant une série de méprises, conduisit son héros et
-son auditoire à travers cinq actes de quiproquos[152]. Après tout, si
-la vraie comédie ne peut vivre qu'en certains siècles, la comédie
-ordinaire peut vivre dans tous les siècles. Elle est trop voisine du
-pamphlet, du roman, de la satire, pour ne pas se relever de temps en
-temps par le voisinage du roman, de la satire et du pamphlet. Si j'ai
-un ennemi, au lieu de l'attaquer dans une brochure, je puis le
-transporter sur les planches. Si je suis capable de bien peindre un
-personnage dans un récit, je ne suis pas fort éloigné du talent qui
-rassemblera toute l'âme de ce personnage en quelques réponses. Si je
-sais railler joliment un vice dans une pièce de vers, je parviendrai
-sans trop d'efforts à faire parler ce vice par la bouche d'un acteur.
-Du moins, je serai tenté de l'entreprendre; je serai séduit par
-l'éclat extraordinaire que la rampe, la déclamation, la mise en scène
-donnent à une idée; j'essayerai de porter la mienne sous cette lumière
-intense; je m'y emploierai, quand même il s'agirait pour cela de
-forcer un peu ou beaucoup mon talent. Au besoin, je me ferai illusion;
-je remplacerai par des expédients l'originalité naïve et le vrai génie
-comique; si en quelques points on reste au-dessous des premiers
-maîtres, en quelques points aussi on peut les surpasser; on peut
-travailler son style, raffiner, trouver de plus jolis mots, des
-railleries plus frappantes, un échange plus vif de ripostes
-brillantes, des images plus neuves, des comparaisons plus
-pittoresques; on peut prendre à l'un un caractère, à l'autre une
-situation, emprunter chez une nation voisine, dans un théâtre vieilli,
-aux bons romans, aux pamphlets mordants, aux satires limées, aux
-petits journaux, accumuler les effets, servir au public un ragoût plus
-concentré et plus appétissant; on peut surtout perfectionner sa
-machine, huiler ses rouages, arranger les surprises, les coups de
-théâtre, le va-et-vient de l'intrigue en constructeur consommé. L'art
-de bâtir les pièces est capable de progrès comme l'art de faire des
-horloges. Un vaudevilliste, aujourd'hui, trouve ridicule la moitié des
-dénoûments de Molière; et, en effet, beaucoup de vaudevillistes font
-les dénoûments mieux que Molière; on parvient, à la longue, à ôter du
-théâtre toutes les maladresses et toutes les longueurs. Un style
-piquant et un agencement parfait; du sel dans toutes les paroles et du
-mouvement dans toutes les scènes; une surabondance d'esprit et des
-merveilles d'habileté; par-dessus tout cela, une vraie verve animale
-et le secret plaisir de se peindre; de se justifier, de se glorifier
-publiquement soi-même: voilà les origines de _l'École de médisance_,
-et voilà les sources du talent et du succès de Sheridan.
-
-Il était contemporain de Beaumarchais, et par son talent comme par sa
-vie il lui ressemble. Les deux moments, les deux théâtres, les deux
-caractères se correspondent. Comme Beaumarchais, c'est un aventurier
-heureux, habile, aimable et généreux, qui arrive au succès par le
-scandale, qui tout d'un coup petille, éblouit, monte d'un élan au plus
-haut de l'empyrée politique et littéraire, semble se fixer parmi les
-constellations, et, pareil à une fusée éclatante, aboutit vite à
-l'épuisement. Rien ne lui avait manqué; il avait tout atteint, de
-prime-saut, sans effort apparent, comme un prince qui n'a qu'à se
-montrer pour trouver sa place. Tout ce qu'il y a de plus exquis dans
-le bonheur, de plus brillant dans l'art, de plus élevé dans le monde,
-il l'avait pris et comme par droit de naissance. Le pauvre jeune homme
-inconnu, traducteur malheureux d'un sophiste grec illisible, et qui, à
-vingt ans, se promenait dans Bath avec un gilet rouge et un chapeau à
-cornes, sec d'espérances et toujours averti du vide de ses poches,
-avait gagné le coeur de la beauté et de la musicienne la plus admirée
-de son temps, l'avait enlevée à dix adorateurs riches, élégants,
-titrés, s'était battu avec le plus mystifié des dix, l'avait battu,
-avait emporté d'assaut la curiosité et l'attention publiques. De là,
-s'attaquant à la gloire et à l'argent, il avait jeté coup sur coup à
-la scène les pièces les plus diverses et les plus applaudies,
-comédies, farce, opéra, vers sérieux; il avait acheté, exploité un
-grand théâtre sans avoir un sou, improvisé les succès et les
-bénéfices, et mené la vie élégante parmi les plaisirs les plus vifs de
-la société et de la famille, au milieu de l'admiration et de
-l'étonnement universels. De là, aspirant plus haut encore, il avait
-conquis la puissance, il était entré à la Chambre des communes, il s'y
-était montré l'égal des premiers orateurs, il avait combattu Pitt,
-accusé Warren Hastings, appuyé Fox, raillé Burke, soutenu avec éclat,
-avec désintéressement et avec constance, le rôle le plus difficile et
-le plus libéral; il était devenu l'un des trois ou quatre hommes les
-plus remarqués de l'Angleterre, l'égal des plus grands seigneurs,
-l'ami du prince royal, même à la fin grand fonctionnaire, receveur
-général du duché de Cornwall, trésorier de la flotte. En toute
-carrière il prenait la tête. «Quelque chose que Sheridan ait faite ou
-voulu faire, dit lord Byron, cette chose-là a toujours été par
-excellence la meilleure de son espèce. Il a écrit la meilleure
-comédie, _l'École de médisance_; le meilleur opéra, _la Duègne_ (bien
-supérieur, selon moi, à ce pamphlet populacier, _l'Opéra du Gueux_);
-la meilleure farce, _le Critique_ (elle n'est que trop bonne pour
-servir de petite pièce); la meilleure épître, _le monologue sur
-Garrick_. Et, pour tout couronner, il a prononcé ce fameux discours
-sur Warren Hastings, la meilleure harangue qu'on ait jamais composée
-ou entendue en ce pays.» Toutes les règles ordinaires se renversaient
-pour lui. Il avait quarante-quatre ans; les dettes commençaient à
-pleuvoir sur lui; il avait trop soupé et trop bu; ses joues étaient
-pourpres, son nez enflammé. Dans ce bel état il rencontre chez le duc
-de Devonshire une jeune fille charmante, dont il s'éprend. Au premier
-aspect, elle s'écrie: «Quelle horreur, un vrai monstre!» Il cause avec
-elle; elle avoue qu'il est fort laid, mais qu'il a beaucoup d'esprit.
-Il cause une seconde fois, une troisième fois, elle le trouve fort
-aimable. Il cause encore, elle l'aime, et veut à toute force
-l'épouser. Le père, homme prudent, qui souhaite rompre l'affaire,
-déclare que son futur gendre devra fournir un douaire de quinze mille
-livres sterling; les quinze mille livres sterling se trouvent comme
-par enchantement déposées entre les mains d'un banquier; le nouveau
-couple part pour la campagne, et le père, rencontrant son fils, un
-grand fils bien découplé, fort mal disposé en faveur de ce mariage,
-lui persuade que ce mariage est la chose la plus raisonnable qu'un
-père puisse faire et l'événement le plus heureux dont un fils puisse
-se réjouir. Quel que fût l'homme et quelle que fût l'affaire, il
-persuadait; nul ne lui résistait, tout le monde tombait sous le
-charme. Quoi de plus difficile, étant laid, que de faire oublier à une
-jeune fille qu'on est laid?
-
-Il y a quelque chose de plus difficile, c'est de faire oublier à un
-créancier qu'on lui doit de l'argent. Il y a quelque chose de plus
-difficile encore, c'est de se faire prêter de l'argent par un
-créancier qui vient demander de l'argent. Un jour un de ses amis est
-arrêté pour dettes; Sheridan fait venir M. Henderson le fournisseur
-rébarbatif, l'amadoue, l'intéresse, l'attendrit, l'exalte, l'enveloppe
-de considérations générales et de haute éloquence, si bien que M.
-Henderson offre sa bourse, veut absolument prêter deux cents livres
-sterling, insiste, et, à la fin, à sa grande joie, obtient la
-permission de les prêter. Nul n'était plus aimable, plus prompt à
-gagner la confiance; rarement le naturel sympathique, affectueux et
-entraînant s'est déployé plus entier: il séduisait, cela est à la
-lettre. Au matin, les créanciers et les visiteurs remplissaient toutes
-les chambres de son appartement; il arrivait souriant, d'un air aisé,
-avec tant d'ascendant et de grâce, que les gens oubliaient leurs
-besoins, leurs demandes, et semblaient n'être venus que pour le voir.
-Sa verve était irrésistible; point d'esprit plus éblouissant; il était
-inépuisable en bons mots, en inventions, en saillies, en idées neuves;
-lord Byron, qui était bon juge, dit qu'il n'a jamais entendu ni
-imaginé de conversation plus extraordinaire. On passait la nuit à
-l'écouter; nul ne l'égalait dans un souper; même ivre, il gardait son
-esprit. Un jour il est ramassé par la garde, et on lui demande son
-nom; il répond gravement: «Wilberforce.» Avec les étrangers, avec les
-inférieurs, nulle morgue, nulle roideur; il avait par excellence ce
-naturel expansif qui se montre toujours tout entier, qui ne se réserve
-rien de lui-même, qui s'abandonne et se donne; il pleurait en recevant
-de lord Byron une louange sincère, ou en contant ses misères de
-plébéien parvenu. Rien de plus charmant que ces effusions; elles
-mettent d'abord les hommes sur un pied de paix, d'amitié; ils quittent
-tout de suite leur attitude défensive et précautionnée; ils voient
-qu'on se livre à eux, et, par contre-coup, ils se livrent;
-l'épanchement a provoqué l'épanchement. Un instant après, on voyait
-jaillir chez Sheridan la verve impétueuse et étincelante; l'esprit
-partait, petillait comme une fusillade; il parlait seul, avec un éclat
-soutenu, une variété, un élan inépuisables, jusqu'à cinq heures du
-matin. Contre un tel besoin d'improviser, de jouir et de s'épancher,
-un homme est tenu de se mettre en garde; la vie ne se mène point comme
-une fête; elle est une lutte contre les autres et contre soi-même; il
-faut y considérer l'avenir, se défier, s'approvisionner; on n'y
-subsiste point sans des précautions de marchand et des calculs de
-bourgeois. Quand on soupe trop souvent, on finit par ne plus pouvoir
-dîner; quand on a les poches percées, les écus s'écoulent; rien de
-plus plat que cette vérité, mais elle est vraie. Les dettes
-s'accumulaient, l'estomac ne digérait plus. Il avait perdu sa place au
-Parlement, son théâtre avait brûlé; les huissiers se succédaient, et
-les gens de loi avaient depuis longtemps pris possession de sa maison.
-À la fin, un recors arrêta le mourant dans son lit, voulut l'emmener
-dans ses couvertures, et ne lâcha prise que par crainte d'un procès:
-le médecin avait déclaré que le malade mourrait en route. Un journal
-fit honte aux grands seigneurs qui laissaient finir si misérablement
-un pareil homme; ils accoururent et déposèrent leurs cartes à la
-porte. Au convoi, deux frères du roi, des ducs, des comtes, des
-évêques, les premiers personnages de l'Angleterre portèrent ou
-suivirent le corps. Singulier contraste, et qui montre en abrégé tout
-ce talent et toute cette vie: des lords à ses funérailles et des
-recors à son chevet.
-
-Son théâtre y est conforme: tout y brille, mais le métal n'est pas
-tout à lui, ni du meilleur aloi. Ce sont des comédies de société, les
-plus amusantes qu'on ait jamais faites, mais ce ne sont guère que des
-comédies de société. Imaginez les demi-_charges_ qu'on improvise vers
-onze heures du soir dans un salon où l'on est intime. Sa première
-pièce, _les Rivaux_, plus tard sa _Duègne_ et son _Critique_, en
-regorgent et ne renferment guère que cela. Il y en a sur la voisine,
-mistress Malaprop, une sotte prétentieuse qui emploie les grands mots
-à tort et à travers, se sait bon gré de si bien placer les _épitaphes_
-devant les substantifs, et jure que sa nièce est aussi méchante qu'une
-_allégorie_ sur les bords du Nil. Il y en a sur le voisin, M. Acres,
-un Fier-à-Bras improvisé, qui se laisse engager dans un duel, et,
-amené sur le terrain, pense à l'effet des balles, se représente le
-testament, l'enterrement, l'embaumement, et voudrait bien être au
-logis. Il y en a sur un domestique pataud et poltron, sur un père
-colérique et braillard, sur une jeune fille sentimentale et
-romanesque, sur un Irlandais duelliste et chatouilleux. Tout cela
-défile et se heurte sans trop d'ordre à travers les surprises d'une
-intrigue double, à force d'expédients et de rencontres, sans le
-gouvernement ample et régulier d'une idée maîtresse. Mais on a beau
-sentir le placage, l'entrain emporte tout; on rit de bon coeur; chaque
-scène détachée passe bouffonne et rapide; on oublie que le valet
-pataud a des répliques aussi ingénieuses que Sheridan lui-même[153],
-et que le gentilhomme irascible parle aussi bien que le plus élégant
-des écrivains[154]. Aussi bien l'inventeur est un écrivain; si, par
-verve et par esprit de société, il a voulu divertir autrui et se
-divertir lui-même, il n'a pas oublié les intérêts de son talent et le
-soin de sa gloire. Il a du goût, il sent les finesses du style, le
-mérite d'une image nouvelle, d'une opposition frappante, d'une
-insinuation ingénieuse et calculée. Il a surtout de l'esprit, un
-prodigieux esprit de conversation, l'art de garder, de réveiller
-toujours l'attention, d'être mordant, divers, imprévu, de lancer la
-riposte, de mettre en relief la sottise, d'accumuler coup sur coup les
-saillies et les mots heureux. Enfin, il s'est formé depuis sa première
-pièce, il a acquis l'expérience du théâtre; il travaille et rature; il
-essaye ses diverses scènes, il les récrit, il les agence; il veut que
-rien ne suspende l'intérêt, que nulle invraisemblance ne choque le
-spectateur, que sa comédie roule avec la précision, la sûreté, l'unité
-d'une belle machine. Il compose de bons mots, il les remplace par de
-meilleurs, il aiguise toutes ses railleries, il les serre comme un
-faisceau de dards, et met de sa main au dernier feuillet: «Fini, grâce
-à Dieu.--Amen!»--Il a raison, car l'oeuvre lui a coûté de la peine;
-il n'en fera pas une seconde. Ces sortes d'écrits, artificiels et
-condensés comme les satires de La Bruyère, ressemblent à une fiole
-ciselée, où l'auteur a distillé, sans en réserver rien, toute sa
-réflexion, toutes ses lectures et tout son esprit.
-
-Qu'y a-t-il dans cette célèbre _École de médisance_? Et comment a-t-il
-fait pour jeter sur cette comédie anglaise, qui allait s'éteignant
-chaque jour davantage, l'illumination d'un dernier succès? Il a pris
-deux personnages de Fielding, Blifil et Tom Jones; deux pièces de
-Molière, _le Misanthrope_ et _le Tartufe_; et de ces deux substances
-puissantes, condensées avec une dextérité admirable, il a fait un feu
-d'artifice le plus brillant qu'on ait jamais vu. Chez Molière, il n'y
-a qu'une médisante, Célimène; les autres personnes ne sont là que pour
-lui fournir la réplique; c'est bien assez d'une pareille moqueuse;
-encore raille-t-elle avec une sorte de mesure, sans se presser, en
-vraie reine de salon qui a le temps de causer, qui se sait écoutée,
-qui s'écoute; elle est femme du monde, elle garde le ton de la belle
-conversation; même pour effacer l'âcreté, voici venir au milieu des
-médisances la raison calme, le discours sensé de l'aimable Éliante.
-Molière met en scène les méchancetés du monde et ne les grossit pas;
-ici elles sont plutôt grossies que peintes: «Merci de ma vie! dit sir
-Peter, une réputation tuée à chaque parole!» En effet, ils sont
-féroces, et c'est une vraie curée; même ils se salissent pour mieux
-outrager. Mistress Candour dit que «lord Buffalo a découvert milady
-dans une maison de renommée médiocre.» Elle ajoute qu'une veuve de «la
-rue voisine a guéri de son hydropisie et vient de retrouver ses formes
-d'une façon tout à fait surprenante[155].» L'acharnement est si fort
-qu'ils descendent au rôle de bouffons. La plus élégante personne du
-salon, lady Teazle, montre ses dents pour singer une femme ridicule,
-tire sa bouche d'un côté, fait des grimaces. Nul arrêt, nul
-adoucissement; les sarcasmes partent en fusillade. L'auteur en a fait
-provision, il faut bien qu'il les emploie. C'est lui qui parle par la
-bouche de chacun de ses personnages; il leur donne à tous le même
-esprit, je veux dire son esprit, son ironie, son âpreté, sa vigueur
-pittoresque; quels qu'ils soient, badauds, fats, vieilles filles, il
-n'importe; il ne s'agit pour lui que d'éclater en une minute par vingt
-explosions. «Ne raillons pas: c'est ce que je répète constamment à ma
-cousine Ogle, et vous savez qu'elle se croit arbitre en fait de
-beauté.--Très-justement, car elle possède elle-même une collection de
-traits empruntés à toutes les nations du monde.--C'est vrai, elle a un
-front irlandais.--Des cheveux écossais.--Un nez hollandais.--Des
-lèvres autrichiennes.--Un teint d'Espagnole.--Et des dents à la
-chinoise.--Bref, sa figure ressemble à une table d'hôte de Spa, où il
-n'y a pas deux convives de la même nation.--Ou bien à quelque congrès
-à la fin d'une guerre générale, dans lequel toutes les parties jusqu'à
-ses yeux semblent avoir des directions différentes, et où le nez et le
-menton semblent seuls disposés à se rencontrer[156].--Monsieur
-Surface, vous avez de mauvaises nouvelles de votre frère; mais, pour
-moi, je ne l'ai jamais cru si déréglé qu'on le dit. Il a perdu tous
-ses amis, mais il n'y a personne dont les juifs disent autant de
-bien.--Très-vrai, sur ma foi! Si la juiverie pouvait élire, je crois
-que Charles serait alderman; parole d'honneur, personne n'est plus
-populaire en cet endroit-là. J'apprends qu'il paye plus d'annuités que
-la tontine irlandaise, et que, toutes les fois qu'il est malade, ils
-font dire des prières pour sa guérison dans leurs synagogues.--Et
-personne qui vive avec plus de splendeur. On m'a dit que, lorsqu'il
-invite ses amis, il se met à table avec une douzaine de ses cautions,
-qu'il a une vingtaine de marchands attendant dans son antichambre et
-un huissier derrière la chaise de chaque convive[157].--Monsieur
-Surface, je n'ai pas eu l'intention de vous blesser; mais comptez
-là-dessus, votre frère est tout à fait coulé bas.--Parole d'honneur,
-coulé aussi bas qu'un homme l'a jamais été; il ne trouverait pas une
-guinée à emprunter.--Tout est vendu dans son logis, tout ce qui était
-transportable.--J'ai vu quelqu'un qui a été chez lui. Rien de laissé,
-sauf quelques bouteilles vides oubliées, et les portraits de famille,
-qui, je crois, sont enchâssés dans les lambris.--Et j'ai eu aussi le
-chagrin d'entendre de mauvaises histoires contre lui.--Oh! il a fait
-beaucoup de vilaines choses, cela est certain.--Mais pourtant, comme
-il est votre frère....--Nous vous dirons tout à une autre
-occasion[158].» Voilà comme il a acéré, multiplié, enfoncé jusqu'au
-vif les épigrammes mesurées de Molière. Mais est-il possible de
-s'ennuyer devant une décharge si bien nourrie de méchancetés et de
-bons mots?
-
-Pareillement, voyez le changement qu'entre ses mains a subi
-l'hypocrite. Sans doute, tout le grandiose du rôle a disparu: Joseph
-Surface ne porte plus, comme Tartufe, tout le poids de la comédie; il
-n'a plus, comme son grand-père, un tempérament de cocher, une audace
-d'homme d'action, des façons de bedeau, une encolure de moine. Il est
-simplement égoïste et prudent; s'il s'est engagé dans une intrigue,
-c'est un peu malgré lui; il n'y tient qu'à demi, en jeune homme
-correct, bien habillé, passablement renté, assez timide et méticuleux
-de son naturel, de façons discrètes, et dépourvu de passions
-violentes; tout est chez lui douceâtre et poli; il est de son temps;
-il ne fait pas étalage de religion, mais de morale; c'est un gentleman
-à sentences, à beaux sentiments, disciple de Johnson ou de Rousseau,
-faiseur de phrases. Sur ce pauvre homme assez plat, il n'y a pas de
-quoi bâtir un drame; et les grandes situations que Sheridan prend à
-Molière perdent la moitié de leur force en s'appuyant sur un si
-mesquin support. Mais comme la rapidité, l'abondance, le naturel des
-événements couvrent cette insuffisance! comme l'adresse suffit à tout!
-comme elle semble capable de suppléer à tout, même au génie! comme le
-spectateur rit de voir Joseph pris dans son sanctuaire ainsi qu'un
-renard dans son terrier; obligé de dissimuler la femme, puis de
-cacher le mari; forcé de courir de l'un à l'autre, occupé à renfoncer
-l'une derrière son paravent et l'autre dans son cabinet; réduit à se
-jeter dans ses propres piéges, à justifier ceux qu'il voudrait perdre,
-le mari aux yeux de la femme, le neveu aux yeux de l'oncle; à perdre
-la seule personne qu'il tienne à justifier, j'entends le précieux et
-immaculé Joseph Surface; à se trouver enfin ridicule, odieux, bafoué,
-confondu, en dépit de ses habiletés et justement par ses habiletés,
-coup sur coup, sans trêve ni remède; à s'en aller, le pauvre renard,
-la queue basse, le pelage gâté, parmi les huées et les cris! Et comme
-en même temps, tout à côté, les prises de bec de sir Peter et de sa
-femme, le souper, les chansons, la vente des portraits chez le
-prodigue viennent mettre une comédie dans la comédie, et renouveler
-l'intérêt en renouvelant l'attention! On cesse de songer à
-l'atténuation des caractères, comme on a cessé de songer à
-l'altération de la vérité; on se laisse emporter par la vivacité de
-l'action, comme on s'est laissé éblouir par le scintillement du
-dialogue; on est charmé; on bat des mains; on se dit qu'au-dessous de
-la grande invention la verve et l'esprit sont les plus agréables dons
-du monde; on les savoure à leur heure; on trouve qu'ils ont aussi leur
-place dans le festin littéraire, et que, s'ils ne valent pas les mets
-substantiels, les vins francs et généreux du premier service, ils
-fournissent le dessert.
-
-Ce dessert achevé, il faut sortir le table. Après Sheridan, nous en
-sortons tout de suite. Dorénavant la comédie languit, s'éteint; il
-n'en reste plus que la farce, _les Domestiques du grand ton_, de
-Townley, les grotesques de George Colman, un précepteur, une vieille
-fille, des paysans avec leur accent local; la caricature survit à la
-peinture, et le _Punch_ fait rire encore lorsque l'âge des Reynolds et
-des Gainsborough est passé. Aujourd'hui, il n'y a pas en Europe de
-scène plus vide, et la bonne compagnie l'abandonne au peuple. C'est
-que la forme de société et d'esprit qui l'avait suscitée a disparu. Ce
-qui avait dressé le théâtre anglais de la Renaissance, c'était la
-vivacité et la surabondance de la conception prime-sautière, qui,
-incapable de s'étaler en raisonnements alignés ou de se formuler par
-des idées philosophiques, ne trouvait son expression naturelle qu'en
-des actions mimées et en des personnages parlants. Ce qui avait
-alimenté la comédie anglaise du dix-septième siècle, c'étaient les
-besoins de la société polie, qui, habituée aux représentations de la
-cour et aux parades du monde, allait chercher sur la scène la peinture
-de ses entretiens et de ses salons. Avec la chute de la cour et avec
-l'arrêt de l'invention mimique, le vrai drame et la vraie comédie
-disparaissent; ils passent de la scène dans les livres. C'est
-qu'aujourd'hui on ne vit plus en public à la façon des ducs brodés de
-Louis XIV et de Charles II, mais en famille ou devant une table de
-travail; le roman remplace le théâtre en même temps que la vie
-bourgeoise succède à la vie de cour.
-
-[Note 152: _She Stoops to Conquer._]
-
-[Note 153:
-
-ACRES.
-
-Odds blades! David, no gentleman will ever risk the loss of his
-honour.
-
-DAVID.
-
-I say then, it would be but civil in honour never to risk the loss of
-a gentleman. Look'ee, master, this honour seems to me a marvellously
-false friend, ay truly, a very courtier-like servant.]
-
-[Note 154:
-
-SIR ANTHONY.
-
-Nay, but Jack, such eyes! So innocently wild! So bashfully irresolute!
-not a glance but speaks and kindle some thought of love! Then, Jack!
-her cheeks! so deeply blushing at the insinuation of her tell-tale
-eyes! Then, Jack, her lips! O Jack, lips, smiling at their own
-discretion, and if not smiling, more sweetly pouting, more lovely in
-sullenness!]
-
-[Note 155:
-
-MRS. CANDOUR.
-
-To-day, Mrs. Clackitt assured me, Mr. and Mrs. Honeymoon were at last
-become man and wife, like the rest of their acquaintance. She likewise
-hinted that a certain widow, in the next street, had got rid of her
-dropsy and recovered her shape in a most surprising manner. And at the
-same time Miss Tattle, who was by, affirmed that Lord Buffalo had
-discovered his lady at a house of no extraordinary fame; and that Sir
-Harry Bouquet and Tom Saunter were to measure swords on a similar
-provocation.]
-
-[Note 156:
-
-MRS. CANDOUR.
-
-Well, I will never join in ridiculing a friend; and so I constantly
-tell my cousin Ogle, and you all know what pretensions she has to be
-critical on beauty.
-
-CRAB.
-
-Oh, to be sure! she has herself the oddest countenance that ever was
-seen; 'tis a collection of features from all the different countries
-of the globe.
-
-SIR BENJAMIN.
-
-So she has, indeed.... an Irish front....
-
-CRAB.
-
-Caledonian locks....
-
-SIR BENJAMIN.
-
-Dutch nose....
-
-CRAB.
-
-Austrian lips....
-
-SIR BENJAMIN.
-
-Complexion of a Spaniard....
-
-CRAB.
-
-And teeth _à la chinoise_....
-
-SIR BENJAMIN.
-
-In short, her face resembles a _table d'hôte_ at Spa, where no two
-guests are of a nation....
-
-CRAB.
-
-Or a congress at the close of a general war; wherein all the members,
-even to her eyes, appear to have a different interest, and her nose
-and chin are the only parties likely to join issue.]
-
-[Note 157:
-
-CRAB.
-
-Sad comfort, whenever he returns, to hear how your brother has gone
-on!
-
-JOSEPH SURFACE.
-
-Charles has been imprudent, sir, to be sure; but I hope no busy people
-have already prejudiced Sir Oliver against him. He may reform.
-
-SIR BENJAMIN.
-
-To be sure he may: for my part, I never believed him to be so utterly
-void of principle as people say; and, though he has lost all his
-friends, I am told nobody is better spoken of by the Jews.
-
-CRAB.
-
-That's true, egad, nephew. If the Old Jewry was a ward, I believe
-Charles would be an alderman: no man more popular there, fore Gad! I
-hear he pays as many annuities as the Irish tontine; and that,
-whenever he is sick, they have prayers for the recovery of his health
-in all the synagogues.
-
-SIR BENJAMIN.
-
-Yet no man lives in greater splendour. They tell me, when he
-entertains his friends, he will sit down to dinner with a dozen of his
-own securities; have a score of tradesmen waiting in the antechamber,
-and an officer behind every guest's chair.]
-
-[Note 158:
-
-SIR BENJAMIN.
-
-Mr. Surface, I do not mean to hurt you; but depend on 't, your brother
-is utterly undone.
-
-CRAB.
-
-O Lud, ay! undone as ever man was--can't raise a guinea.
-
-SIR BENJAMIN.
-
-And every thing sold, I'm told, that was movable.
-
-CRAB.
-
-I have seen one that was at his house. Not a thing left but some empty
-bottles that were overlooked, and the family pictures, which I believe
-were framed in the wainscots.
-
-SIR BENJAMIN.
-
-And I'm very sorry also to hear some bad stories against him.
-(_Going_).
-
-CRAB.
-
-Oh, he has done many mean things, that's certain.
-
-SIR BENJAMIN.
-
-But, however, as he's your brother.... (_Going._)
-
-CRAB.
-
-We'll tell you all another opportunity.]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Dryden.
-
- I. Débuts de Dryden. -- Fin de l'âge poétique. -- Cause des
- décadences et des renaissances littéraires.
-
- II. Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses lectures.
- -- Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son caractère. -- Son
- public. -- Ses amitiés. -- Ses querelles. -- Concordance de sa
- vie et de son talent.
-
- III. Les théâtres rouverts et transformés. -- Le nouveau public
- et le goût nouveau. -- Théories dramatiques de Dryden. -- Son
- jugement sur l'ancien théâtre anglais. -- Son jugement sur le
- nouveau théâtre français. -- Son oeuvre composite. -- Disparates
- de son théâtre. -- _L'Amour tyrannique._ -- Grossièretés de ses
- personnages. -- _L'Empereur de l'Inde_, _Aurengzèbe_,
- _Almanzor_.
-
- IV. Style de ce théâtre. -- Le vers rimé. -- La diction fleurie.
- -- Les tirades pédantesques. -- Désaccord du style classique et
- des événements romantiques. -- Comment Dryden reprend et gâte les
- inventions de Shakspeare et de Milton. -- Pourquoi ce drame n'a
- pas abouti.
-
- V. Mérites de ce drame. -- Personnages d'Antoine et de don
- Sébastien. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. -- _L'Orpheline,
- Venise sauvée._
-
- VI. Dryden écrivain. -- Espèce, portée, limites de son esprit. --
- Sa maladresse dans la flatterie et les gravelures. -- Sa
- pesanteur dans la dissertation et la discussion. -- Sa vigueur et
- son honnêteté foncière.
-
- VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans la
- politique et la religion. -- Poëmes politiques de Dryden:
- _Absalon et Achitophel, la Médaille._ -- Poëmes religieux de
- Dryden: _Religio Laici, la Biche et la Panthère._ -- Âpreté et
- virulence de ces poëmes. -- _Mac Flecnoe._
-
- VIII. Apparition de l'art d'écrire. -- Différence entre la forme
- d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de l'âge
- classique. -- Procédés de Dryden. -- La diction soutenue et
- oratoire.
-
- IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit. --
- Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations. -- Ses
- contes et ses épîtres. -- Ses défauts. -- Ses mérites. -- Sérieux
- de son caractère, élans de son inspiration, accès d'éloquence
- poétique. -- _Ode pour la fête de sainte Cécile._
-
- X. Fin de Dryden. -- Ses misères. -- Sa pauvreté. -- En quoi son
- oeuvre est incomplète. -- Sa mort.
-
-
-La comédie nous a emmenés bien loin; il faut revenir, considérer les
-autres genres. Au centre du grand courant se meut un esprit supérieur.
-Dans l'histoire de ce talent, on verra l'histoire de l'esprit anglais
-classique, sa structure, ses lacunes et ses puissances, sa formation
-et son développement.
-
-
-I
-
-Il s'agit d'un jeune homme, lord Hastings, mort à dix-neuf ans de la
-petite vérole.
-
- Son corps était un orbe, et son âme sublime--se mouvait autour
- des pôles de la vertu et du savoir....--Viens, docte Ptolémée, et
- essaye--de mesurer la hauteur de ce héros....--Les pustules
- gonflées d'orgueil qui bourgeonnaient à travers sa chair,--comme
- des boutons de roses, s'enfonçaient dans sa peau de lis.--Chaque
- petite rougeur avait une larme en elle--pour pleurer la faute que
- commettait sa naissance;--ou bien étaient-ce des diamants envoyés
- pour orner sa peau,--sa peau, le coffret d'une âme intérieure
- plus riche encore?--Il n'y eut pas besoin de comète pour prédire
- ce changement,--puisque son cadavre pouvait passer pour une
- constellation[159]!
-
-C'est par ces belles choses que débuta Dryden, le plus grand poëte de
-l'âge classique en Angleterre.
-
-De telles énormités indiquent la fin d'un âge littéraire. L'excès de
-la sottise en poésie, comme l'excès de l'injustice en politique, amène
-et prédit les révolutions. La Renaissance, effrénée et inventive,
-avait livré les esprits aux fougues et aux caprices de l'imagination,
-aux bizarreries, aux curiosités, aux dévergondages de la verve qui ne
-se soucie que de se satisfaire, qui éclate en singularités, qui a
-besoin de nouveautés, et qui aime l'audace et l'extravagance, comme la
-raison aime la justesse et la vérité. Le génie éteint, resta la folie;
-l'inspiration ôtée, on n'eut plus que l'absurdité. Jadis le désordre
-et l'élan intérieur produisaient et excusaient les _concetti_ et les
-écarts; désormais on les fit à froid, par calcul et sans excuse. Ils
-exprimaient jadis l'état de l'esprit, désormais ils le démentirent.
-Ainsi s'accomplissent les révolutions littéraires. La forme, qui
-n'est plus inventée ni spontanée, mais imitée et transmise, survit à
-l'esprit passé qui l'a faite, et contredit l'esprit présent qui la
-défait. Cette lutte préalable et cette transformation progressive
-composent la vie de Dryden, et expliquent son impuissance et ses
-chutes, son talent et son succès.
-
-[Note 159:
-
- His body was an orb, his sublime soul
- Did move on Virtue's and on Learning's pole.
- ....Come, learned Ptolemy, and trial make
- If thou this hero's altitude canst take.
-
- ....Blisters with pride swell'd, which through's flesh did sprout
- Like rosebuds, stuck i' th' lilly skin about.
- Each little pimple had a tear in it
- To wail the fault its rising did commit.
-
- Or were these gems sent to adorn his skin,
- The cabinet of a richer soul within?
- No cornet need foretell his change drew on
- Whose corpse might seem a constellation.]
-
-
-II
-
-Ses commencements font un contraste frappant avec ceux des poëtes de
-la Renaissance, acteurs, vagabonds, soldats, qui dès l'abord roulaient
-dans tous les contrastes et toutes les misères de la vie active. Il
-naquit vers 1631, d'une bonne famille: son grand-père et son oncle
-étaient barons; sir Gilbert Pickering, son parent, fut chevalier,
-député, membre sous Cromwell du conseil des vingt et un, l'un des
-grands officiers de la nouvelle cour. Dryden fut élevé dans une
-excellente école, chez le docteur Busby, alors célèbre; il passa
-ensuite quatre ans à Cambridge. Ayant hérité, par la mort de son père,
-d'un petit domaine, il n'usa de sa liberté et de sa fortune que pour
-persister dans sa vie studieuse, et s'enferma à l'université trois ans
-encore. Vous voyez ici les habitudes régulières d'une famille
-honorable et aisée, la discipline d'une éducation suivie et solide, le
-goût des études classiques et complètes. De telles circonstances
-annonçaient et préparaient non un artiste, mais un écrivain.
-
-Je trouve les mêmes inclinations et les mêmes signes dans le reste de
-sa vie privée ou publique. Il passe régulièrement sa matinée à écrire
-ou à lire, puis dîne en famille. Ses lectures sont d'un homme instruit
-et d'un esprit critique, qui songe peu à se divertir où à s'enflammer,
-mais qui apprend et qui juge: Virgile, Ovide, Horace, Juvénal, Perse,
-voilà ses auteurs favoris; il en traduit plusieurs, il a leurs noms
-sans cesse sous la plume; il discute leurs opinions et leur mérite, il
-se nourrit de cette raison que les habitudes oratoires ont imprimée
-dans toutes les oeuvres de l'esprit romain. Il est familier avec les
-nouvelles lettres françaises, héritières des latines, avec Corneille
-et Racine, avec Boileau, Rapin et Bossu; il raisonne avec eux, souvent
-d'après eux, écrit avec réflexion, et ne manque guère d'arranger
-quelque bonne théorie pour justifier chacune de ses nouvelles pièces.
-Sauf quelques inexactitudes, il connaît fort bien la littérature de sa
-nation, marque aux auteurs leur rang, classe les genres, remonte
-jusqu'au vieux Chaucer, qu'il traduit et rajeunit. Ainsi muni, il va
-s'asseoir l'après-midi au café de Will, qui est le grand rendez-vous
-littéraire; les jeunes poëtes, les étudiants qui sortent de
-l'université, les amateurs de style se pressent autour de sa chaise,
-qui est soigneusement placée l'été près du balcon, l'hiver au coin de
-la cheminée, heureux d'un mot, d'une prise de tabac respectueusement
-puisée dans sa docte tabatière. C'est qu'en effet il est le roi du
-goût et l'arbitre des lettres; il juge les nouveautés, la dernière
-tragédie de Racine, une lourde épopée de Blackmore, les premières
-odes de Swift, un peu vaniteux, louant ses propres écrits jusqu'à dire
-«qu'on n'a jamais composé et qu'on ne composera jamais une plus belle
-ode» que sa pièce sur _la fête d'Alexandre_, mais communicatif, aimant
-ce renouvellement d'idées que la discussion ne manque jamais de
-produire, capable de souffrir la contradiction et de donner raison à
-son adversaire. Ces moeurs montrent que la littérature est devenue une
-oeuvre d'étude, non d'inspiration, un emploi du goût, non de
-l'enthousiasme, une source de distractions, non d'émotions.
-
-Son public, ses amitiés, ses actions, ses luttes aboutissent au même
-effet. Il vécut parmi les grands et les gens de cour, dans la société
-de moeurs artificielles et de langage calculé. Il avait épousé la
-fille de Thomas, comte de Berkshire; il fut historiographe, puis poëte
-lauréat. Il voyait fréquemment le roi et les princes. Il adressait
-chacune de ses oeuvres à un seigneur dans une préface louangeuse
-écrite en style de domestique, et qui témoignait d'un commerce intime
-avec les grands. Il recevait une bourse d'or pour chaque dédicace,
-allait remercier, introduisait les uns sous des noms déguisés dans son
-_Essai sur le Drame_, écrivait des introductions pour les oeuvres des
-autres, les appelait Mécène, Tibulle ou Pollion, discutait avec eux
-les oeuvres et les opinions littéraires. L'établissement d'une cour
-avait amené la conversation, la vanité, l'obligation de paraître
-lettré et d'avoir bon goût, toutes les habitudes de salon qui sont les
-sources de la littérature classique, et qui enseignent aux hommes
-l'art de bien parler[160]. D'autre part, les lettres, rapprochées du
-monde, entraient dans les affaires du monde, et d'abord dans les
-petites disputes privées. Pendant que les gens de lettres apprennent à
-saluer, les gens de cour apprennent à écrire. Bientôt ils se mêlent,
-et naturellement ils se battent. Le duc de Buckingham écrit une
-parodie de Dryden, le _Rehearsal_, et prend une peine infinie pour
-faire attraper au principal acteur le ton et les gestes de son ennemi.
-Plus tard Rochester entre en guerre avec le poëte, soutient Settle
-contre lui, et loue une bande de coquins pour lui donner des coups de
-bâton. Dryden eut, outre cela, des querelles contre Shadwell et une
-foule d'autres, puis à la fin contre Blackmore et Jeremy Collier. Pour
-comble, il entra dans le conflit des partis politiques et des sectes
-religieuses, combattit pour les tories et les anglicans, puis pour les
-catholiques, écrivit _la Médaille, Absalon et Achitophel_ contre les
-whigs, la _Religio Laici_ contre les dissidents et les papistes, puis
-_la Biche et la Panthère_ pour le roi Jacques II, avec la logique d'un
-homme de controverse et l'âpreté d'un homme de parti. Il y a bien loin
-de cette vie militante et raisonneuse aux rêveries et au détachement
-d'un vrai poëte. De telles circonstances enseignent l'art d'écrire
-clairement et solidement, le discours méthodique et suivi, le style
-exact et fort, la plaisanterie et la réfutation, l'éloquence et la
-satire; car ces dons sont nécessaires pour se faire écouter ou se
-faire croire, et l'esprit entre de force dans une voie, quand cette
-voie est la seule qui le conduise à son but. Celui-ci y entrait de
-lui-même. Dès sa seconde pièce[161], l'abondance des idées serrées,
-l'énergie et la liaison oratoire, la simplicité, le sérieux, le
-souffle héroïque et romain annoncent un génie classique, parent non de
-Shakspeare, mais de Corneille, capable non de drames, mais de
-discours.
-
-[Note 160: «Si quelqu'un me demande ce qui a si fort poli notre
-conversation, je répondrai que c'est la cour.»
-
- Dryden, _Défense de l'Épilogue de la Conquête de Grenade_.]
-
-[Note 161: Stances sur la mort d'Olivier Cromwell.]
-
-
-III
-
-Et cependant dès l'abord, il se donna au drame; il en fit vingt-sept,
-et signa un traité avec les acteurs du Théâtre du Roi pour leur en
-fournir trois par an. Le théâtre, interdit sous la république, venait
-de se rouvrir avec une magnificence et un succès extraordinaires. Les
-décorations enrichies et devenues mobiles, les rôles de femmes joués
-non plus par de jeunes garçons, mais par des femmes, l'éclairage
-splendide et nouveau des bougies, les machines, la popularité récente
-des acteurs qui devenaient les héros de la mode, l'importance
-scandaleuse des actrices, qui devenaient les maîtresses des grands
-seigneurs et du roi, l'exemple de la cour et l'imitation de la France
-attiraient les spectateurs en foule. La soif du plaisir, longtemps
-comprimée, débordait. On se dédommageait de la longue abstinence
-imposée par les puritains fanatiques; les yeux et les oreilles,
-dégoûtés des visages moroses, de la prononciation nasale, des
-éjaculations officielles sur le péché et la damnation, se rassasiaient
-de la douceur des chants, du chatoiement des étoffes, de la séduction
-des danses voluptueuses. On voulait jouir, et jouir d'une façon
-nouvelle; car un nouveau monde, celui des courtisans et des oisifs,
-s'était formé. L'abolition des tenures féodales, l'augmentation énorme
-du commerce et de la richesse, l'affluence des propriétaires, qui
-mettaient des fermiers à leur place et venaient à Londres pour goûter
-les plaisirs de la ville et chercher les faveurs du roi, avaient
-installé au sommet de la société, ici comme en France, la classe,
-l'autorité, les moeurs et les goûts des gens du monde, hommes de
-salons et de loisir, amateurs de plaisir, de conversation, d'esprit et
-de savoir-vivre, occupés de la pièce en vogue moins pour se divertir
-que pour la juger. Ainsi se bâtit le théâtre de Dryden; le poëte,
-avide de gloire et pressé d'argent, y trouvait l'argent avec la
-gloire, et innovait à demi, à grand renfort de théories et de
-préfaces, s'écartant de l'ancien drame anglais, s'approchant de la
-nouvelle tragédie française, essayant un compromis entre l'éloquence
-classique et la vérité romantique, s'accommodant tant bien que mal au
-nouveau public qui le payait et l'acclamait.
-
-«La langue, la conversation et l'esprit[162], dit-il, se sont
-perfectionnés depuis le siècle dernier,» ce qui a fait découvrir dans
-les anciens poëtes beaucoup de fautes, et a introduit un genre de
-drame nouveau. «Qu'un homme sachant l'anglais lise attentivement les
-oeuvres de Shakspeare et de Fletcher, j'ose affirmer qu'il trouvera à
-chaque page, soit quelque solécisme de langue, soit quelque manque de
-sens notable. La plupart de leurs fables sont composées avec une
-histoire ridicule et incohérente. Beaucoup de pièces de Shakspeare
-sont fondées sur des impossibilités, ou du moins si bassement écrites,
-que la partie comique n'excite point notre rire, ni la partie sérieuse
-notre intérêt. Je montrerais aisément que notre Fletcher si admiré
-n'entendait ni l'art de bien nouer une intrigue, ni ce qu'on appelle
-les bienséances du théâtre. Par exemple, son Philaster blesse sa
-maîtresse sur le théâtre; son _Berger_ commet deux fois la même
-brutalité[163].» Nulle part il ne garde aux rois la dignité royale.
-D'ailleurs l'action est chez eux toute barbare. Ils mettent des
-batailles sur le théâtre: ils transportent en un instant la scène à
-vingt ans ou à cinq cents lieues de distance, et vingt fois de suite
-en un acte; ils entassent ensemble trois ou quatre actions
-différentes, surtout dans les drames historiques. Mais c'est par le
-style qu'ils pêchent le plus. «Dans Shakspeare, beaucoup de mots et
-encore plus de phrases sont à peine intelligibles, et de celles que
-nous entendons, quelques-unes sont contre la grammaire, d'autres
-grossières, et tout son style est tellement surchargé d'expressions
-figurées qu'il est aussi affecté qu'obscur[164].» Ben Jonson lui-même
-a souvent de mauvaises constructions, des redondances, des
-barbarismes. «L'art de bien placer les mots pour la douceur de la
-prononciation a été inconnu jusqu'au moment où M. Waller
-l'introduisit[165].» Enfin tous descendent jusqu'aux calembours, aux
-expressions populacières et basses. «C'est que, outre le manque de
-savoir et d'éducation, ils n'avaient pas le bonheur d'entendre la
-bonne conversation. Il y avait dans leur siècle moins de galanterie
-que dans le nôtre. Les gentilshommes aujourd'hui veulent qu'on les
-divertisse en leur montrant leurs propres ridicules. Ils veulent bien
-accorder que votre compère Jean et votre compère Jacques parlent selon
-leur état; mais ils ne s'amusent point de leurs pots à bière et de
-leurs guenilles[166].» C'est pour eux maintenant qu'on doit écrire, et
-surtout pour les plus instruits[167]; car ce n'est pas assez d'avoir
-de l'esprit ou d'aimer la tragédie pour être bon juge: il faut encore
-posséder une solide science et une haute raison, connaître Aristote,
-Horace, Longin, et prononcer d'après leurs règles. Ces règles, fondées
-sur l'observation et la logique, ordonnent qu'il n'y ait qu'une
-action, que cette action ait un commencement, un milieu et une fin,
-que ses parties dérivent naturellement l'une de l'autre, qu'elle
-excite la terreur et la pitié de manière à nous instruire et à nous
-améliorer, que les caractères soient distincts, suivis, conformes à
-la tradition ou au dessein du poëte[168].--Telle sera, dit Dryden, la
-nouvelle tragédie, fort voisine, ce semble, de la tragédie française,
-d'autant plus qu'il cite ici Bossu et Rapin comme s'il les prenait
-pour précepteurs.
-
-Elle en diffère néanmoins, et Dryden[169] énumère tout ce qu'un
-parterre anglais peut blâmer chez nous.--Les Français, dit-il, n'ont
-point de caractères vraiment comiques: à peine si Corneille en a mis
-un dans son _Menteur_; tous leurs personnages se ressemblent, ce sont
-des êtres effacés, sans originalité distinctive. _Le Menteur_, quoique
-bien traduit et bien joué, a paru plat aux Anglais et fort au-dessous
-des caractères de Fletcher et de Ben Jonson. Pareillement leurs
-intrigues sont trop maigres, trop réduites à une action unique et
-privées de l'accompagnement des petites actions secondaires.
-D'ailleurs ils parlent au lieu d'agir. «_Cinna_, _Pompée_ ne sont
-point des tragédies, mais de longs discours sur la raison d'État, et
-_Polyeucte_, en matière de religion, est aussi solennel qu'un long
-point d'orgue dans un motet. Quand le cardinal Richelieu réforma le
-théâtre français, on y introduisit ces harangues pour l'accommoder à
-la gravité d'un prélat.... Je ne nie pas que cela ne puisse convenir à
-l'humeur des Français; nous qui sommes plus moroses, nous venons au
-théâtre pour être divertis; eux qui sont d'un tempérament gai et léger
-y viennent pour se rendre plus sérieux[170].» Quant aux tumultes et
-aux combats, qu'en France on rejette derrière la scène, «il y a une
-sorte d'âpreté farouche dans le caractère de nos compatriotes qui les
-réclame et fait qu'ils ne peuvent s'en passer.» Aussi bien les
-Français, à force de s'embarrasser dans ces scrupules[171], et de se
-confiner dans leurs unités et dans leurs règles, ont ôté l'action de
-leur théâtre, et se sont réduits à une monotonie et à une sécheresse
-insupportables. Ils manquent d'invention, de naturel, de variété,
-d'abondance. «Ils se contentent d'être maigrement réguliers. Leur
-langue affaiblie s'est trop raffinée, et, comme l'or pur, elle plie à
-tous les chocs; notre vigoureux anglais n'obéit pas encore à l'art,
-mais il est plus propre aux pensées viriles, et son alliage l'a
-fortifié[172].» Qu'on raille tant qu'on voudra Fletcher et Shakspeare,
-«il y a dans leur style une imagination plus mâle et un plus grand
-souffle que dans aucun des Français[173].»
-
-Quoique excessive, cette critique est bonne, et c'est parce qu'elle
-est bonne que je me défie des oeuvres qu'elle va produire. Il est
-dangereux pour un artiste d'être excellent théoricien; l'esprit qui
-crée s'accommode mal avec l'esprit qui juge; celui qui, tranquillement
-assis sur le bord, disserte et compare, n'est guère capable de se
-lancer droit et audacieusement dans la mer orageuse de l'invention.
-Ajoutez que Dryden se tient trop dans le juste milieu des
-tempéraments; les artistes originaux aiment uniquement et injustement
-une certaine idée et un certain monde; le reste disparaît à leurs
-yeux; enfermés dans une portion de l'art, ils nient ou raillent
-l'autre; c'est parce qu'ils sont bornés qu'ils sont forts. On voit
-d'avance que Dryden, poussé d'un côté par son esprit anglais, sera
-tiré d'un autre par ses règles françaises, que tour à tour il osera et
-se contiendra à moitié, qu'en fait de mérite il atteindra la
-médiocrité, c'est-à-dire la platitude, qu'en matière de défauts il
-tombera dans les disparates, c'est-à-dire dans les absurdités. Tout
-art original est réglé par lui-même, et nul art original ne peut être
-réglé par un autre; il porte en lui-même son contre-poids et ne reçoit
-pas de contre-poids d'autrui; il forme un tout inviolable: c'est un
-être animé qui vit de son propre sang, et qui languit ou meurt, si on
-lui ôte une partie de son sang pour le remplacer par du sang étranger.
-L'imagination de Shakspeare ne peut être guidée par la raison de
-Racine, et la raison de Racine ne peut être exaltée par l'imagination
-de Shakspeare; chacune est bien en soi et exclut sa rivale: c'est
-faire un bâtard, un malade et un monstre, que de les mêler. Le
-désordre, l'action violente et brusque, les crudités, l'horreur, la
-profondeur, la vérité, l'imitation exacte du réel et l'élan effréné
-des passions folles, tous les traits de Shakspeare se conviennent.
-L'ordre, la mesure, l'éloquence, la finesse aristocratique, la
-politesse mondaine, la peinture exquise de la délicatesse et de la
-vertu, tous les traits de Racine se conviennent. C'est détruire l'un
-que de l'atténuer, c'est détruire l'autre que de l'enflammer. Tout
-leur être et toute leur beauté consistent dans l'accord de leurs
-parties: renverser cet accord, c'est abolir leur être et leur beauté.
-Pour produire, il faut inventer une conception personnelle et
-conséquente; il ne faut pas mêler deux conceptions étrangères et
-opposées: Dryden n'a pas fait ce qu'il fallait, et a fait ce qu'il ne
-fallait pas.
-
-Il avait d'ailleurs le pire des publics, débauché et frivole, dépourvu
-d'un goût personnel, égaré à travers les souvenirs confus de la
-littérature nationale et les imitations déformées des littératures
-étrangères ne demandant au théâtre que la volupté des sens ou
-l'amusement de la curiosité. Au fond, le drame, comme toute oeuvre
-d'art, ne fait que rendre sensible une idée profonde de l'homme et de
-la vie; il y a une philosophie cachée sous ses enroulements et sous
-ses violences, et le public doit être capable de la comprendre comme
-le poëte de la trouver. Il faut que l'auditeur ait réfléchi ou senti
-avec énergie ou délicatesse pour entendre des pensées énergiques ou
-délicates, et jamais _Hamlet_ ou _Iphigénie_ ne toucheront un viveur
-vulgaire ou un coureur d'argent. Le personnage qui pleure sur la
-scène ne fait que renouveler nos propres larmes; notre intérêt n'est
-que de la sympathie, et le drame est comme une conscience extérieure
-qui nous avertit de ce que nous sommes, de ce que nous aimons et de ce
-que nous avons senti. De quoi le drame aurait-il averti des joueurs
-comme Saint-Albans, des ivrognes comme Rochester, des prostituées
-comme lady Castlemaine, de vieux enfants comme Charles II? Quels
-spectateurs que des épicuriens grossiers incapables même de décence
-feinte, amateurs de volupté brutale, barbares dans leurs jeux,
-orduriers dans leurs paroles, dépourvus d'honneur, d'humanité, de
-politesse, et qui faisaient de la cour un mauvais lieu! Des
-décorations splendides, des changements à vue, le tapage des grands
-vers et des sentiments forcés, l'apparence de quelques règles
-apportées de Paris, voilà la pâture naturelle de leur vanité et de
-leur sottise, et voilà le théâtre de la Restauration anglaise.
-
-Je prends l'une de ces tragédies, fort célèbre alors, _l'Amour
-tyrannique ou la Royale Martyre_. Beau titre et propre à faire fracas.
-La royale martyre est sainte Catherine, princesse royale à ce qu'il
-paraît, amenée au tyran Maximin. Elle confesse sa foi, et on lui lâche
-un philosophe païen, Apollonius, pour la réfuter. «Prêtre, lui dit
-Maximin, pourquoi restes-tu muet? Tu vis du ciel, tu dois
-disputer[174].» Encouragé, il dispute; mais sainte Catherine argumente
-vigoureusement: «La raison combat contre votre chère religion,--car
-plusieurs dieux feraient plusieurs infinis;--ceci était connu des
-premiers philosophes,--qui sous différents noms n'en adoraient qu'un
-seul,--quoique vos vains poëtes se soient ensuite trompés--en faisant
-un dieu de chaque attribut.» Apollonius se gratte un peu l'oreille, et
-finit par répondre qu'il y a de grandes vérités et de bonnes règles
-morales dans le paganisme. La pieuse logicienne lui répond aussitôt:
-«Alors que toute la dispute se réduise--à comparer ces règles et le
-christianisme!» Désarçonné, Apollonius se convertit à l'instant même,
-injurie le prince, qui, trouvant sainte Catherine fort belle, se sent
-amoureux tout d'un coup et fait des calembours: «Absent, je puis
-ordonner son martyre;--mais un regard de plus, et le martyr sera
-moi[175].»
-
-Dans cet embarras, il envoie un grand officier pour déclarer son amour
-à sainte Catherine; le grand officier cite et loue les dieux
-d'Épicure: à l'instant, la sainte établit la doctrine des causes
-finales, qui renverse celles des atomes. Maximin arrive lui-même et
-lui dit «que si elle continue à repousser sa flamme il la fera périr
-dans d'autres flammes[176].» Là-dessus elle le tutoie, le brave,
-l'appelle esclave et s'en va. Touché de ces procédés, il veut
-l'épouser légitimement, et pour cela répudie sa femme. Cependant, afin
-de n'omettre aucun expédient, il emploie un magicien qui fait des
-conjurations (sur le théâtre), évoque les esprits infernaux, et amène
-une ronde de petits Amours: ceux-ci dansent et chantent des chansons
-voluptueuses autour du lit de sainte Catherine. Son ange gardien
-survient et les chasse. Pour dernière ressource, Maximin fait mettre
-une roue sur le théâtre pour y exposer sainte Catherine et sa mère. Au
-moment où l'on déshabille la sainte, un ange pudique descend fort à
-propos et casse la roue; après quoi, on les emmène et on leur coupe le
-cou dans la coulisse. Joignez à ces belles inventions une double
-intrigue, l'amour de Valéria, fille de Maximin, pour Porphyrius,
-général des prétoriens, celui de Porphyrius pour Bérénice, femme de
-Maximin, puis une catastrophe subite, trois morts, et le règne des
-honnêtes gens qui s'épousent et se disent des politesses. Telle est
-cette tragédie, qui se dit française, et la plupart des autres sont
-semblables. Dans _la Reine Vierge_, dans _le Mariage à la mode_, dans
-_Aurengzèbe_, dans _l'Empereur de l'Inde_, et surtout dans _la
-Conquête de Grenade_, tout est extravagant. On se taille en pièces, on
-prend des villes, on se poignarde, et on déclame de tout son gosier.
-Ces drames ont justement la vérité, et le naturel d'un _libretto_
-d'opéra. Les incantations y abondent; un esprit apparaît dans
-_Montezuma_ et déclare que les dieux indiens s'en vont. Les ballets
-s'y trouvent; Vasquez et Pizarre, assis dans une jolie grotte,
-regardent en conquérants les danses des Indiennes, qui folâtrent
-voluptueusement autour d'eux. Les scènes de Lulli n'y manquent pas:
-Alméria, comme Armide, arrive pour tuer Cortez endormi, et tout d'un
-coup se prend d'amour pour lui. Encore les _libretti_ d'opéra
-n'ont-ils pas de disparates; ils évitent tout ce qui pourrait choquer
-l'imagination ou les yeux; ils sont faits pour des gens de goût qui
-fuient toute laideur et toute lourdeur. Ici croiriez-vous bien qu'on
-donne la torture à Montézuma sur le théâtre, et que pour comble un
-prêtre pendant ce temps dispute avec lui[177]? Je reconnais dans cette
-pédanterie atroce les beaux cavaliers du temps, logiciens et
-bourreaux, qui se nourrissaient de controverse, et par plaisir
-allaient voir les supplices des puritains. Je reconnais derrière ces
-cascades d'invraisemblances et d'aventures les courtisans puérils et
-blasés qui, alourdis par le vin, ne sentaient plus les discordances,
-et dont les nerfs ne remuaient que par le choc des surprises et la
-barbarie des événements.
-
-Entrons plus avant. Dryden veut mettre dans son théâtre les beautés de
-la tragédie française, et d'abord la noblesse des sentiments; Est-ce
-assez de copier, comme il fait, des phrases chevaleresques? Il s'en
-faut de tout un monde, car il faut tout un monde pour former des âmes
-nobles. La vertu chez nos tragiques est fondée sur la raison, sur la
-religion, sur l'éducation, sur la philosophie. Leurs personnages ont
-cette justesse d'esprit, cette netteté de logique, cette élévation de
-jugement qui instituent dans l'homme des maximes arrêtées et l'empire
-de soi. On aperçoit dans leur voisinage les doctrines de Bossuet et de
-Descartes; la réflexion aide en eux la conscience; l'habitude du monde
-y joint le tact et la finesse. La fuite des actions violentes et des
-horreurs physiques, la proportion et l'ordre de la fable, l'art de
-déguiser ou d'éviter les êtres grossiers ou trop bas, la perfection
-continue du style le plus mesuré et le plus noble, tout contribue à
-porter la scène dans une région sublime, et nous croyons à des âmes
-plus hautes en les voyant dans un air plus pur. Dans Dryden, peut-on
-y croire? Les personnages atroces ou infâmes viennent à chaque instant
-par leurs crudités nous rabattre dans leur fange. Maximin, ayant
-poignardé Placidius, s'assied sur son corps, le poignarde deux fois
-encore, et dit aux gardes: «Amenez-moi l'impératrice et Porphyrius
-morts; je veux braver le ciel une tête dans chaque main[178].»
-Nourmahal, repoussée par le fils de son mari, insiste quatre fois avec
-l'indécente pédanterie que voici: «Pourquoi ces scrupules contre un
-plaisir où la nature rassemble toutes ses joies en une seule? La
-promiscuité dans l'amour est la loi générale. Quels qu'aient été les
-premiers amants, un frère et une soeur furent le second couple[179].»
-À l'instant l'illusion s'en va; on se croyait dans un salon de nobles
-personnages, on y trouve une prostituée folle et un sauvage ivre.
-Levez les masques: les autres ne valent guère mieux. Alméria, à qui
-l'on offre une couronne, répond insolemment: «Je la prends non comme
-donnée par vous, mais comme due à mon mérite et à ma beauté[180].»
-Indamora, à qui un vieux courtisan fait une déclaration d'amour, lui
-dit son fait avec une gloriole de parvenue et une grossièreté de
-servante: «Quand je ne serais pas reine, avez-vous pesé ma beauté, ma
-jeunesse qui est dans sa fleur, et votre vieillesse qui est dans sa
-décrépitude[181]?» Nulle d'entre ces héroïnes ne sait se conduire;
-elles prennent l'impertinence pour la dignité, la sensualité pour la
-tendresse; elles ont des abandons de courtisane, des jalousies de
-grisette, des petitesses de bourgeoise et des injures de harengère.
-Quant aux héros, ce sont les plus déplaisants des Fier-à-Bras.
-Léonidas, d'abord reconnu pour prince héréditaire, puis tout d'un coup
-abandonné, se console par cette réflexion modeste: «Il est vrai, je
-suis seul; mais Dieu l'était aussi avant de faire le monde, et il
-était mieux servi par lui-même que par la nature[182].» Parlerai-je du
-plus grand sonneur de fanfares, Almanzor, peint, dit Dryden lui-même,
-d'après Artaban, redresseur de torts, pourfendeur de bataillons,
-destructeur de monarchies[183]? Ce ne sont que sentiments chargés,
-dévouements improvisés, générosités exagérées, emphase ronflante de
-chevalerie maladroite; au fond, les personnages sont des rustres et
-des barbares qui ont essayé de s'affubler de l'honneur français et de
-la politesse mondaine. Et telle est en effet cette cour: elle imite
-celle de Louis XIV comme un faiseur d'enseignes copie un peintre. Elle
-n'a ni goût ni délicatesse, et s'en veut donner l'extérieur. Des
-entremetteurs et des dévergondées, des courtisans spadassins ou
-bourreaux qui vont voir éventrer Harrison ou qui mutilent Coventry,
-des filles d'honneur qui accouchent au bal, ou vendent aux planteurs
-les condamnés qu'on leur livre, un palais plein de chiens qui aboient
-et de joueurs qui crient, un roi qui en public lutte de gros mots avec
-ses maîtresses en chemise[184], voilà cet illustre monde; ils n'ont
-pris des façons françaises que le costume, et des sentiments nobles
-que les grands mots.
-
-[Note 162: _Defence of the Epilogue to the Conquest of
-Grenada.--Grounds of Criticism in tragedy._]
-
-[Note 163: The language, wit, and conversation of our age are improved
-and refined above the last....
-
-Let us consider in what the refinement of a language principally
-consists: That is either in rejecting such old words or phrases which
-are ill sounding or improper, or in admitting new, which are more
-proper, more sounding, and more significant....
-
-Let any man who understands English, read diligently the Works of
-Shakspeare and Fletcher, and I dare undertake that he will find, in
-every page, either some solecism of speech, or some notorious flaw in
-sense.... Many of their plots were made up of some ridiculous or
-incoherent story, which in one play many times took up the business of
-an age. I suppose I need not name _Pericles, Prince of Tyre_, nor the
-historical plays of Shakspeare; besides many of the rest, as the
-_Winter's Tale_, _Love's Labour Lost_, _Measure for Measure_, which
-were either grounded on impossibilities, or at least so meanly written
-that the comedy neither caused your mirth nor the serious part our
-concernment.
-
-.... I could easily demonstrate that our admired Fletcher neither
-understood correct plotting, nor what they call the decorum of the
-stage.... The reader will see _Philaster_ wounding his mistress, and
-afterwards his boy, to save himself.... His shepherd falls twice into
-the former indecency of wounding women. (_Defence of the Epilogue_,
-etc.)]
-
-[Note 164: Many of his words and more of his phrases are scarce
-intelligible; and of those which we understand, some are
-ungrammatical, others coarse; and his whole style is so pestered with
-figurative expressions, that it is affected as it is obscure.]
-
-[Note 165: Well-placing of words for the sweetness of pronunciation
-was not known till Mr. Waller introduced it.]
-
-[Note 166: In the age wherein those poets lived there was less of
-gallantry than in ours.... Besides the want of learning and education,
-they wanted the happiness of converse....
-
-If any ask me wherein it is that our conversation is so much refined,
-I must ascribe it to the Court.
-
-Gentlemen will now be entertained with the follies of each other, and
-though they allow Cob and Tib to speak properly, yet they are not much
-pleased with their tankard or with their rags.]
-
-[Note 167: Préface de _All for Love_.]
-
-[Note 168: They are likewise to be gathered from the several virtues,
-vices, or passions, and many other common-places which a poet must be
-supposed to have learned from natural philosophy, ethicks, and
-history: of all which whosoever is ignorant does not deserve the name
-of poet.]
-
-[Note 169: _Essay on Dramatic Poesy._]
-
-[Note 170: The beauties of the French poesy are the beauties of a
-statue, but not of a man, because not animated with the soul of poesy,
-which is imitation of humour and passions.... He who will look upon
-their plays which have been written 'till these last ten years or
-thereabouts, will find it an hard matter to pick out two or three
-passable humours amongst them. Corneille himself, their archpoet, what
-has he produced except the _liar_? And you know how it was cry'd up in
-France. But when it came upon the English stage, though well
-translated.... the most favourable to it would not put it in
-competition with many of Fletcher's or Ben Jonson's.... Their verses
-are to me the coldest I have ever read.... their speeches being so
-many declamations. When the French stage came to be reformed by
-cardinal Richelieu, those long harangues were introduced, to comply
-with the dignity of a churchman. Look upon the _Cinna_ and the
-_Pompey_. They are not so properly to be called plays as long
-discourses of reason of state; and _Polyeucte_, in matters of
-religion, is as solemn as the long stops upon our organs. Since that
-time it is grown into a custom, and their actors speak by the
-hour-glass, like our parsons.... I deny not this may suit well enough
-with the French; for as we, who are a more sullen people, come to be
-diverted at our plays; so they, who are of an aery and gay temper,
-come hither to make themselves more serious. (_Essay on Dramatic
-Poesy._)]
-
-[Note 171: In this nicety of manners does the excellency of French
-poetry consist. Their heroes are the most civil people breathing; but
-their good breeding seldom extends to a word of sense. All their wit
-is in their ceremony. They want the genius which animates our
-stage.... Thus their _Hippolytus_ is so scrupulous in point of decency
-that he will rather expose himself to death than accuse his
-step-mother to his father; and my criticks, I am sure, will commend
-him for it. But we of grosser apprehensions are apt to think that this
-excess of generosity is not practicable but with fools and madmen....
-Take Hippolytus out of his poetic fit, and I suppose he would think it
-a wiser part to set the saddle on the right horse, and chuse rather to
-live with the reputation of a plain-spoken honest man than to die with
-the infamy of an incestuous villain.... The poet has chosen to give
-him the turn of gallantry, sent him to travel from Athens to Paris,
-taught him to make love, and transformed the Hippolytus of Euripides
-into Monsieur Hippolyte. (Préface de _All for Love_.)
-
-Cette critique montre, en abrégé, tout le bon sens et toute la liberté
-d'esprit de Dryden, mais en même temps toute la grossièreté de son
-éducation et de son temps.]
-
-[Note 172:
-
- .... Contented to be thinly regular.
- Their tongue enfeebled is refin'd too much,
- And, like pure gold, it bends to every touch.
- Our sturdy Teuton yet will not obey,
- More fit for manly thought, and strengthen'd with allay.
-
- (Épître XII.)]
-
-[Note 173: A more masculine fancy and greater spirit in the writing
-than there is in any of the French.]
-
-[Note 174:
-
- War is my province; Priest, why stand you mute?
- You gain by Heav'n and therefore should dispute....
-
- CATHERINE.
-
- Then let the whole dispute concluded be
- Betwixt these rules and christianity....
- .... Reason with your fond religion fights,
- For many Gods are many infinites;
- This to the first philosophers was known.
- Who under various names, ador'd but one.
- (Act. II, sc. I.)]
-
-[Note 175:
-
- Absent, I may her Martyrdom decree,
- But one look more will make that martyr me....
-
-Ce Maximin a la spécialité des calembours: Porphyrius, à qui il offre
-sa fille en mariage, répond que la distance est trop grande. Maximin
-là-dessus répond:
-
- Yet Heav'n and Earth which so remote appear,
- Are by the air, which flows betwixt'em, near.]
-
-[Note 176:
-
- Since you neglect to answer my desires,
- Know, princess, you shall burn in other fires.
- (Act. III, sc. I.)]
-
-[Note 177:
-
- CHRISTIAN PRIEST.
-
- But we by Martyrdom our faith aver.
-
- MONTEZUMA.
-
- You do no more than I for ours do now,
- To prove religion true....
- If either wit or suffering would suffice,
- All faiths afford the constant and the wise,
- And yet ev'n they, by education sway'd,
- In Age defend what infancy obey'd.
-
- CHRISTIAN PRIEST.
-
- Since Age by erring childhood is misled
- Refer yourself to our unerring head.
-
- MONTEZUMA.
-
- Man and not err! what reason can you give?
-
- CHRISTIAN PRIEST.
-
- Renounce that carnal reason and believe.
-
- PIZARRO.
-
- Increase their pains, the cords are yet too slack.
- (Acte V, sc. I.)]
-
-[Note 178:
-
- Bring me Porphyrius and my Empress dead,
- I would brave Heav'n, in my each hand a head.
-
-Il dit en mourant:
-
- And shoving back this earth on which I sit,
- I'll mount, and scatter all the gods I hit.]
-
-[Note 179:
-
- And why this niceness to that pleasure shown,
- Where Nature sums up all her joys in one....
- Promiscuous love is Nature's general law;
- For whosoever the first lovers were,
- Brother and sister made the second pair,
- And doubled by their love their piety....
- You must be mine that you may learn to live.
-
-Remarquez que cette furie, six vers plus loin, copie une réponse de
-Phèdre. Dryden a cru imiter Racine.
-
- (_Aurengzebe_, acte IV, sc. I.)]
-
-[Note 180:
-
- I take this garland not as given by you,
- But as my merit and my beauty due.
- (_The Indian Emperor._)]
-
-[Note 181:
-
- Were I no queen, did you my beauty weigh,
- My youth in bloom, your age in its decay.
- (_Aurengzebe_, acte II, sc. I.)]
-
-[Note 182:
-
- 'Tis true I am alone.
- So was the Godhead ere he made the world,
- And better serv'd himself than serv'd by Nature.
- .... I have seen enough within
- To exercise my virtue.
- (_Mariage à la mode_, acte III, sc. II.)]
-
-[Note 183:
-
- The Moors have heaven and me to assist them....
- I'll whistle thy tame fortune after me....
-
-Il devient amoureux. Voici en quel style il parle de l'amour:
-
- 'Tis he; I feel him now in every part,
- Like a new Lord he vaunts about my heart,
- Surveys in state each corner of my breast.
- While poor fierce I that was, am dispossest.
- (_Almanzor._)]
-
-[Note 184: Voir la chanson sur laquelle on danse _la Zambra_ dans
-_Almanzor_.]
-
-
-IV
-
-Le second point digne d'imitation dans la tragédie classique est le
-style. À la vérité Dryden épure et éclaircit le sien en introduisant
-le raisonnement serré et les mots exacts. Il y a chez lui des disputes
-oratoires comme dans Corneille, des répliques lancées coup sur coup,
-symétriques, et comme un duel d'arguments. Il y a des maximes
-vigoureusement ramassées dans l'enceinte d'un vers unique, des
-distinctions, des développements, et tout l'art des bonnes
-plaidoiries. Il y a d'heureuses antithèses, des épithètes d'ornement,
-de belles comparaisons travaillées, et tous les artifices de l'esprit
-littéraire. Et ce qu'il y a de plus frappant, c'est qu'il abandonne le
-vers dramatique et national, qui est sans rime, ainsi que le mélange
-de prose et de vers commun à tous les anciens poëtes, pour rimer toute
-sa tragédie à la française, croyant inventer ainsi un nouveau genre,
-qu'il nomme _heroic play_. Mais, dans cette transformation, le bon
-périt, le mauvais reste. Car remarquez que la rime est chose
-différente chez des races différentes. Pour un Anglais elle ressemble
-à un chant, et le transporte à l'instant dans un monde idéal ou
-féerique. Pour un Français, elle n'est qu'une convention ou une
-convenance, et le transporte à l'instant dans une antichambre ou un
-salon; pour lui, c'est un costume d'ornement et rien qu'un costume;
-s'il gêne la prose il l'anoblit; il impose le respect, non
-l'enthousiasme et change le style roturier en style titré. D'ailleurs,
-dans nos vers aristocratiques tout se tient. Toute pédanterie, tout
-appareil de logique en est exclu; rien de plus désagréable que la
-rouille scolastique à des gens bien élevés et délicats. Les images y
-sont rares, toujours soutenues; la poésie audacieuse, la vraie
-fantaisie, n'y ont point de place; ses éclats et ses écarts
-dérangeraient la politesse et le train régulier du monde. Les mots
-propres, le relief des expressions franches ne s'y trouvent pas; les
-termes généraux, toujours un peu effacés, conviennent bien mieux aux
-ménagements et aux finesses de la société choisie. Contre toutes ces
-règles, Dryden vient se heurter lourdement. Sa rime, pour les oreilles
-d'un Anglais, écarte à l'instant toute illusion théâtrale; on sent que
-les personnages qui parlent ainsi sont des mannequins sonores; il
-avoue lui-même que sa tragédie héroïque ne fait que mettre en scène
-des poëmes chevaleresques comme ceux de l'Arioste et de Spenser.
-
-Des élans poétiques achèvent de ruiner toute vraisemblance.
-Reconnaissez-vous l'accent du drame dans cette comparaison d'épopée?
-«Comme une belle tulipe opprimée par l'orage,--frissonnante, se ferme,
-et plie ses bras de soie pour s'endormir,--se courbe sous l'ouragan,
-toute pâle, et presque morte,--pendant que le vent sonore chante
-autour de sa tête courbée,--ainsi disparaît votre beauté
-voilée[185].»--Quelle singulière entrée que ces _concetti_ de Cortez
-qui débarque! «Dans quel climat fortuné sommes-nous jetés,--si
-longtemps caché, si récemment connu,--comme si notre vieux monde
-s'était écarté par pudeur,--pour venir ici secrètement accoucher d'un
-nouvel univers[186]?» Jugez combien ces plaques de couleur font
-contraste sur le sobre dessin de la dissertation française. Ici les
-amoureux font assaut de métaphores. Là, un amant, pour vanter les
-beautés de sa maîtresse, dit que «des coeurs sanglants gisent
-palpitants dans sa main[187].» À chaque page, des mots crus ou bas
-viennent salir la régularité du style noble. La pesante logique
-s'étale carrément dans les discours des princesses: «Deux si, dit
-Lyndaxara, font à peine une possibilité[188].» Dryden met son bonnet
-de gradué sur la tête de ces pauvres femmes. Ni lui ni ses personnages
-ne sont des gens bien élevés, maîtres de leur style; ils n'ont pris
-aux Français que le gros appareil du barreau et de l'école: ils ont
-laissé là l'éloquence unie, la diction modérée, l'élégance et la
-finesse. Tout à l'heure la grossièreté licencieuse de la Restauration
-perçait à travers le masque des beaux sentiments dont elle se
-couvrait; maintenant la rude imagination anglaise a crevé le moule
-oratoire où elle tâchait de s'enfermer.
-
-Retournons le tableau. Dryden veut garder le fond du vieux drame
-anglais, et conserve l'abondance des événements, la variété des
-intrigues, l'imprévu des accidents et la représentation physique des
-actions sanglantes ou violentes. Il tue autant que Shakspeare. Par
-malheur, tous les poëtes n'ont pas le droit de tuer. Quand on promène
-les spectateurs parmi les meurtres et les surprises, on a besoin de
-cent préparations secrètes. Supposez une sorte de verve et de folie
-romanesque, le style le plus osé, tout bizarre et poétique, des
-chansons, des peintures, des rêveries à haute voix, le franc dédain de
-toute vraisemblance, un mélange de tendresse, de philosophie et de
-moquerie, toutes les grâces fuyantes des sentiments nuancés, tous les
-caprices de la fantaisie bondissante: la vérité des événements ne vous
-importera guère. Personne, devant _Cymbeline_ ou _As you like it_,
-n'est politique ou historien; on ne prend point au sérieux ces courses
-d'armées, ces avénements de princes; on assiste à une fantasmagorie.
-On n'exige pas que les choses aillent selon les lois naturelles; au
-contraire, on exige volontiers qu'elles aillent contre les lois
-naturelles. La déraison en fait le charme. Il faut que ce nouveau
-monde soit tout imaginaire; s'il ne l'était qu'à demi, personne n'y
-voudrait monter. C'est pourquoi nous ne montons point dans celui de
-Dryden. Une reine qu'on détrône, puis qu'on rétablit à l'improviste;
-un tyran qui retrouve son fils perdu, se trompe, adopte une jeune
-fille à sa place; un jeune prince qui, mené au supplice, arrache
-l'épée d'un garde et reprend sa couronne, voilà les romans qui
-composent sa _Reine vierge_ et son _Mariage à la mode_. On devine quel
-air les dissertations classiques ont dans ce pêle-mêle; la solide
-raison rabat coup sur coup l'imagination sur le pavé. On ne sait s'il
-s'agit d'un portrait ou d'une arabesque; on reste suspendu entre la
-vérité et la fantaisie; on voudrait monter au ciel ou descendre en
-terre, et l'on saute au plus vite hors de l'échafaudage maladroit où
-le poëte veut nous jucher.
-
-D'autre part, quand Shakspeare veut, non plus éveiller un songe, mais
-imprimer une croyance, il nous dispose encore et par avance, mais
-d'une autre façon. Naturellement nous doutons en face d'une action
-atroce; nous devinons que les fers rougis qui vont brûler les yeux du
-petit Arthur sont des bâtons peints, et que les six drôles qui font le
-siége de Rome sont des figurants loués à trente sous par nuit. Contre
-cette défiance, il faut employer le style le plus naturel,
-l'imitation circonstanciée et crue des moeurs de corps de garde et de
-cabaret; je ne croirai à la sédition de Jack Cade qu'en entendant des
-paroles fangeuses de luxure bestiale et de stupidité populacière; il
-faut me montrer les quolibets, le gros rire, l'ivrognerie, les
-habitudes de boucher et de corroyeur, pour que je me figure un
-attroupement et une élection. Pareillement, dans les meurtres,
-faites-moi sentir la flamme des passions grondantes, l'accumulation de
-désespoir ou de haine qui ont lancé la volonté et roidi la main; quand
-les paroles effrénées, les soubresauts du délire, les cris convulsifs
-du désir exaspéré, m'auront fait toucher tous les liens de la
-nécessité intérieure qui a ployé l'homme et conduit le crime, je ne
-songerai plus à regarder si le couteau saigne, parce que je sentirai
-en moi, toute frémissante, la passion qui l'a manié. Est-ce que j'ai
-besoin de vérifier si Cléopatre est morte? Le singulier rire dont elle
-éclate quand on apporte le panier d'aspics, le brusque roidissement
-nerveux, le flux de paroles fiévreuses, la gaieté saccadée, les gros
-mots, le torrent d'idées dont elle déborde, m'ont déjà fait mesurer
-tout l'abîme du suicide[189], et je l'ai prévu dès l'entrée. Cette
-furie d'imagination allumée par le climat et la toute-puissance, ces
-nerfs de femme, de reine et de courtisane, cet abandon extraordinaire
-de soi-même à toutes les fougues de l'invention et du désir, ces cris,
-ces larmes, cette écume aux lèvres, cette tempête d'injures,
-d'actions, d'émotions, cette promptitude au meurtre annonçaient de
-quel élan elle allait heurter le dernier obstacle et se briser.
-Qu'est-ce que Dryden vient faire ici avec ses phrases écrites?
-Qu'est-ce qu'une suivante qui parle avec des mots d'auteur, et qui dit
-à sa maîtresse demi-folle: «Appelez la raison à votre secours[190]?»
-Qu'est-ce qu'une Cléopatre comme la sienne, copiée d'après la
-Castlemaine[191], habile aux manéges et aux pleurnicheries,
-voluptueuse et coquette, n'ayant ni la noblesse de la vertu ni la
-grandeur du crime? «La nature m'avait faite pour être une bonne
-épouse, une pauvre innocente colombe domestique; tendre sans art,
-douce sans tromperie[192].» Non, certes, ou du moins cette tourterelle
-n'eût point dompté ni gardé Antoine; une bohémienne seule le pouvait
-par la supériorité de l'audace et la flamme du génie. Je vois, dès le
-titre de la pièce, pourquoi Dryden a amolli Shakspeare; _Tout pour
-l'amour, ou le Monde bien perdu_. Quelle misère que de réduire de tels
-événements à une pastorale, d'excuser Antoine, de louer par
-contre-coup Charles II, de roucouler comme dans une bergerie! Et tel
-était le goût des contemporains: quand Dryden écrivit d'après
-Shakspeare _la Tempête_ et d'après Milton _l'État d'innocence_, il
-corrompit encore une fois les idées de ses maîtres; il changea Ève et
-Miranda en courtisanes[193]; il abolit partout, sous les convenances
-et les indécences, la franchise, la sévérité, la finesse et la grâce
-de l'invention originale. Autour de lui, Settle, Shadwell, sir Robert
-Howard, faisaient pis. _L'Impératrice du Maroc_, par Settle, fut si
-admirée, que les gentilshommes et les dames de la cour l'apprirent
-pour la jouer à White-Hall, devant le roi. Et ce ne fut point là une
-mode passagère; quoique dégrossi, ce goût dura. En vain les poëtes
-rejetèrent une partie de l'alliage français dont ils avaient chargé
-leur métal natif; en vain ils revinrent aux vieux vers sans rime
-qu'avaient maniés Jonson et Shakspeare; en vain Dryden, dans les rôles
-d'Antoine, de Ventidius, d'Octavie, de don Sébastien et de Dorax,
-retrouva une portion du naturel et de l'énergie antiques: en vain
-Otway, qui avait un vrai talent dramatique, Lee et Southern
-atteignirent à des accents vrais ou touchants, en telle sorte qu'une
-fois, dans _Venise sauvée_, on crut que le drame allait renaître: le
-drame était mort, et la tragédie ne pouvait le remplacer; ou plutôt
-chacun d'eux mourait par l'autre, et leur union, qui les avait énervés
-sous Dryden, les énervait sous ses successeurs. Le style littéraire
-émoussait la vérité dramatique; la vérité dramatique gâtait le style
-littéraire; l'oeuvre n'était ni assez vivante ni assez bien écrite;
-l'auteur n'était ni assez poëte ni assez orateur: il n'avait ni la
-fougue et l'imagination de Shakspeare ni la politesse et l'art de
-Racine[194]. Il errait sur les confins des deux théâtres, et ne
-convenait ni à des artistes demi-barbares ni à des gens de cour
-finement polis. Tel est en effet le public qui l'écoute, incertain
-entre deux formes de pensées, nourri de deux civilisations contraires.
-Ces hommes n'ont plus la jeunesse des sens, la profondeur des
-impressions, l'originalité audacieuse et la folie poétique des
-cavaliers et des aventuriers de la Renaissance; ils n'auront jamais
-les adresses de langage, la douceur des moeurs, les habitudes de la
-cour et les finesses de sentiment ou de pensée qui ont orné la cour de
-Louis XIV. Ils quittent l'âge de l'imagination et de l'invention
-solitaire, qui convient à leur race, pour l'âge de la raison et de la
-conversation mondaine, qui ne convient pas à leur race; ils perdent
-leurs mérites propres et n'acquièrent pas les mérites de leurs
-voisins. Ce sont des poëtes étriqués et des courtisans mal élevés, ne
-sachant plus rêver et ne sachant pas encore vivre, tantôt plats ou
-brutaux, tantôt emphatiques ou roides. Pour qu'une belle poésie
-naisse, il faut qu'une race rencontre son siècle. Celle-ci, égarée
-hors du sien et entravée d'abord par l'imitation étrangère, ne forme
-que lentement sa littérature classique; elle ne l'atteindra qu'après
-avoir transformé son état religieux et politique: ce sera le règne de
-la raison anglaise. Dryden l'ouvre par ses autres oeuvres, et les
-écrivains qui paraîtront sous la reine Anne lui donneront son
-achèvement, son autorité et son éclat.
-
-[Note 185:
-
- As some fair tulip, by a storm oppress'd,
- Shrinks up, and folds its silken arms to rest;
- And bending to the blast, all pale and dead,
- Hears from within the wind sing round its head:
- So, shrouded up, your beauty disappears;
- Unveil, my love, and lay aside your fears.
- The storm that caus'd your fright is past and done.
- (_Conquest of Granada_, part I.)]
-
-[Note 186:
-
- On what new happy climate are we thrown,
- So long kept secret and so lately known?
- As if our old world modestly withdrew
- And here in private had brought forth a new.
- (_The Indian Emperor._)]
-
-[Note 187:
-
- And bloody hearts lye panting in her hand.
- (_Almanzor._)]
-
-[Note 188:
-
- Two if's scarce make one possibility.
- (_Almanzor._)
- Poor women's thoughts are all extempore.
-
-Des dames si logiciennes ont des grossièretés étranges: Lyndaxara son
-amant qui la supplie de le rendre «heureux».
-
- If I make you so, you shall pay my price.]
-
-[Note 189:
-
- He words me, girls, he words me, that I should not
- By noble to myself; but hark thee, Charmion....
- Now, Iras, what think'st thou?
- Thou, an Egyptian puppet, shalt be shown
- In Rome, as well as I. Mechanic slaves,
- With greasy aprons, rules and hammers, shall
- Uplift us to the view....
- Saucy lictors
- Will catch at us like strumpets; and scald rhymers
- Ballad us out o'tune; the quick comedians
- Extemporally will stage us, and present
- Our Alexandrian revels; Antony
- Shall be brought drunken forth, and I shall see
- Some squeaking Cleopatra boy my greatness
- I' the posture of a whore....
- Husband, I come;
- Now to that name my courage prove my title!
- I am fire and air; my other elements
- I give to baser life.--So, you have done!
- Come then, and take the last warmth of my lips.
- Farewell, kind Charmion--Iras, long long farewell.
- _Dost thou not see my baby at my breast,
- That sucks the nurse asleep?_
-
-Cette gaminerie amère de courtisane et d'artiste est sublime.]
-
-[Note 190: _The World well lost_, acte II.
-
- IRAS.
-
- Call Reason to assist you.
-
- CLEOPATRA.
-
- I have none.
- And none would have. My love's a noble madness,
- Which shows the cause deserved it. Moderate sorrow
- Fits vulgar love, and for a vulgar man.
- But I have loved with such transcendant passion;
- I soared at first quite out of Reason's view,
- And now am lost above it.]
-
-[Note 191:
-
- Come to me, come, my soldier, to my arms.
- You have been too long away from my embraces.
- But when I have you fast and all my own,
- With broken murmurs and amorous sighs
- I'll say you were unkind and punish you
- And mark you red with many an eager kiss.]
-
-[Note 192:
-
- Nature meant me
- A wife, a silly harmless household dove,
- Fond without art, and kind without deceit.
- (_Ibid._)]
-
-[Note 193: Miranda dit: «And if I can but escape with life, I had
-rather lie in pain nine months, as my father threatened, than lose my
-longing.»--Dryden donne une soeur à Miranda; elles se querellent, et
-sont jalouses l'une de l'autre, etc.--Voyez aussi la description
-qu'Ève fait de son bonheur, et les idées que ses confidences suggèrent
-à Satan (acte III, sc. I).]
-
-[Note 194: Cette impuissance ressemble à celle de Casimir Delavigne.]
-
-
-V
-
-Arrêtons-nous pourtant un instant encore, et cherchons si, parmi tant
-de rameaux avortés et tordus, la vieille souche théâtrale, livrée par
-hasard à elle-même, ne produira pas sur un point quelque jet vivant et
-sain. Quand un homme comme Dryden, si bien doué, si bien instruit et
-si bien exercé, travaille de toute sa force, il y a des chances pour
-que parfois il réussisse, et une fois, en partie du moins, Dryden a
-réussi. Ce serait le traiter trop rigoureusement que de le juger
-toujours en regard de Shakspeare; même à côté de Shakspeare, et avec
-la même matière, on peut faire une belle oeuvre; seulement, le lecteur
-est tenu d'oublier pour un instant le grand inventeur, le créateur
-inépuisable d'âmes véhémentes et originales, de considérer l'imitateur
-tout seul et sans lui imposer une comparaison qui l'accablerait.
-
-Il y a de la vigueur et de l'art dans cette tragédie de Dryden, _Antoine
-et Cléopatre_. «Toutes mes autres pièces, disait-il, je les ai faites
-pour la foule; celle-ci, je l'ai faite pour moi-même.» Et, en effet, il
-l'avait composée savamment d'après l'histoire et la logique. Ce qui est
-mieux encore, il l'avait écrite virilement. «La charpente de la pièce,
-disait-il dans sa préface, est suffisamment régulière, et les unités de
-temps, de lieu et d'action, plus exactement observées que peut-être le
-théâtre anglais ne le requiert. Particulièrement, l'action est si bien
-une qu'elle est la seule de son espèce sans épisode ni intrigue
-subsidiaire, chaque scène conduisant à l'effet principal et chaque acte
-se terminant par un grand changement de situation.» Il a fait davantage;
-il a quitté l'attirail français, il est rentré dans la tradition
-nationale: «Dans mon style, j'ai essayé, de parti pris, d'imiter le
-divin Shakspeare, et pour le faire plus librement, je me suis débarrassé
-de la rime. J'ose dire qu'en l'imitant je me suis surpassé moi-même dans
-cette pièce, et qu'entre autres je préfère la scène entre Antoine et
-Ventidius, au premier acte, à tout ce que j'ai écrit dans ce genre.» Il
-avait raison; si sa Cléopatre est manquée, si cette défaillance de la
-conception détourne l'intérêt et gâte l'ensemble, si la rhétorique
-nouvelle et l'emphase ancienne viennent parfois suspendre l'émotion et
-détruire la vraisemblance, en somme pourtant le drame se tient debout,
-et qui plus est, il marche. Le poëte est expert; il a bien calculé, il
-sait _faire une scène_, montrer le duel intérieur par lequel deux
-passions se disputent le coeur de l'homme. On sent chez lui les
-vicissitudes tragiques de la lutte, le progrès d'un sentiment, la
-défaite des résistances, l'afflux lent du désir ou de la colère,
-jusqu'au moment où la volonté redressée ou séduite se précipite
-soudainement d'un seul côté. Il y a des mots naturels: le poëte écrit et
-pense trop sainement pour ne pas les trouver quand il en a besoin. Il y
-a des caractères virils: lui-même est un homme, et, sous ses
-complaisances de courtisan, sous ses affectations de poëte à la mode, il
-a gardé le naturel énergique et âpre. Sauf une scène d'injures, son
-Octavie est une matrone romaine, et quand, jusque dans Alexandrie,
-jusque chez Cléopatre, elle vient chercher Antoine, elle le fait avec
-une simplicité et une noblesse qu'on ne surpassera pas. «La soeur de
-César!» lui dit Antoine en l'abordant.--«Ce mot-là est dur. Si je
-n'avais été que la soeur de César,--je serais restée dans le camp de
-César.--Mais votre Octavie, votre femme tant maltraitée,--quoique bannie
-de votre lit et chassée de votre maison,--quoique soeur de César, est
-encore à vous.--Il est vrai, j'ai une âme qui dédaigne votre
-froideur,--qui me pousse à ne point chercher ce que vous devriez
-offrir.--Mais la vertu d'une épouse surmonte cet orgueil.--Je viens pour
-vous réclamer comme mon bien, pour vous montrer--ma fidélité d'abord,
-pour demander, pour implorer votre tendresse.--Votre main, mon seigneur;
-elle est à moi, et je la demande.» Et quand Antoine, humilié, se révolte
-contre la grâce qui lui vient d'Octave et lui dit que sans doute elle a
-demandé pardon pour lui pauvrement et bassement: «Pauvrement et
-bassement! Je n'aurais pas pu faire une pareille demande,--ni mon frère
-l'accorder....--Ma triste fortune, je le vois, me soumet toujours à vos
-désobligeantes méprises.--Mais les conditions que je vous apporte sont
-telles--que vous n'aurez pas à rougir de les accepter. J'aime votre
-honneur--parce qu'il est le mien. On ne dira jamais--que le mari
-d'Octavie fut l'esclave d'un autre homme.--Seigneur, vous êtes libre;
-libre même de l'épouse que vous avez en aversion.--Car, quoique mon
-frère veuille acheter pour moi votre tendresse,--et me fasse la
-condition et le ciment de votre paix,--j'ai une âme comme la vôtre: je
-ne puis recevoir--votre amour comme une aumône, ni implorer ce que je
-mérite.--Je dirai à mon frère que nous sommes réconciliés.--Il retirera
-ses troupes, et vous vous mettrez en marche--pour gouverner l'Orient.
-Vous me pourrez laisser à Athènes;--n'importe où; je ne me plaindrai
-jamais.--Je ne garderai que le stérile nom d'épouse--et vous serez
-quitte de tout autre ennui[195].» Cela est grand; cette femme a un coeur
-fier, et aussi un coeur d'épouse; elle sait donner et elle sait
-souffrir; ce qui est mieux, elle sait se sacrifier sans emphase et d'un
-ton calme; ce n'est point une âme vulgaire qui a conçu une pareille âme.
-Et le vieux général Ventidius qui, avec elle et avant elle, vient pour
-retirer Antoine de son illusion et de son esclavage, est digne de parler
-pour l'honneur, comme elle a parlé pour le devoir. Sans doute c'est un
-plébéien, un soldat rude et railleur, qui a la franchise et les
-plaisanteries de son métier, maladroit parfois, qu'un habile eunuque de
-sérail pourra duper, «héros au crâne épais,» et qui, par simplicité
-d'âme, par grossièreté d'éducation, ramènera Antoine sans s'en douter
-dans le rets qui semblait brisé. En attendant, il triomphe avec un gros
-rire: «Voilà des nouvelles pour vous, cours, mon officieux eunuque. Ne
-manque pas d'arriver le premier; presse-toi. Vite, mon cher eunuque,
-vite. En avant, mon cher demi-homme.» Et, tombant dans un piége, il dit
-à Antoine qu'il a vu Cléopatre infidèle avec Dolabella:--«Ma
-Cléopatre?--Votre Cléopatre. La Cléopatre de Dolabella. La Cléopatre de
-tout le monde.--Tu mens.--Je ne mens pas, mon seigneur. Cela est-il si
-étrange? Est-ce qu'une maîtresse quittée ne se pourvoit pas? Vous savez
-bien qu'elle n'est pas accoutumée aux nuits solitaires[196].» Voilà
-justement le bon moyen de rendre Antoine jaloux, et le ramener furieux à
-Cléopatre. Mais quel brave coeur, et comment on entend, lorsqu'il est
-seul avec Antoine, le mâle accent, la profonde voix qui a tonné dans les
-batailles! Il aime son général en bon et honnête dogue, et ne demande
-pas mieux que de mourir, pourvu que ce soit aux pieds de son maître. Il
-gronde sourdement, en le voyant abattu, tourne autour de lui et d'un
-coup il pleure: «Regarde, empereur, voilà une rosée qui n'est pas
-ordinaire.--Je n'ai pas pleuré depuis quarante ans,--mais à présent la
-faiblesse de ma mère me revient aux yeux.»--«Par le ciel, dit Antoine,
-il pleure le bon vieil homme, il pleure--et les grosses gouttes rondes
-courent les unes après les autres sur les sillons de ses joues[197].»
-Et là-dessus Antoine, lui-même, pleure. On pense, en écoutant ces
-sanglots terribles, aux vétérans de Tacite, qui, au sortir des marais de
-la Germanie, la poitrine cicatrisée, la tête blanchie, les membres
-roidis par le service, baisaient les mains de Drusus, et lui mettaient
-les doigts dans leurs gencives, pour lui faire sentir leurs dents usées,
-tombées, incapables de mâcher le mauvais pain qu'on leur jetait.
-«Debout, debout,--vous usez vos heures endormies--dans une indolence
-désespérée que vous appelez faussement philosophie.--Douze légions vous
-attendent et ont hâte de vous nommer leur chef.--À force de pénibles
-marches, en dépit de la chaleur et de la faim,--je les ai conduites
-patientes--depuis la frontière des Parthes jusqu'au Nil.--Cela vous fera
-bien de voir leurs faces brûlées du soleil,--leurs joues cicatrisées,
-leurs mains entamées; il y a de la vertu en eux.--Ils vendront ces
-membres plus cher--que ces jolis soldats pomponnés là-bas ne voudront
-les acheter[198].»--Et quand tout est perdu, quand les Égyptiens ont
-trahi, et qu'il ne s'agit plus que de bien finir: «Il reste
-encore--trois légions dans la ville. Le dernier assaut--a coupé le
-reste. Si votre dessein est de mourir,--et à présent je le souhaite,--en
-voilà assez,--pour faire autour de nous un tas d'ennemis morts,--un
-bûcher honorable pour nos funérailles.--Choisissez votre mort.--J'ai vu
-la mort sous tant de formes--que peu m'importe laquelle.--Ma vie à mon
-âge est un tel haillon, à peine si elle vaut qu'on la donne.--J'aurais
-souhaité pourtant que nous eussions jeté la nôtre de meilleure
-grâce,--comme deux lions pris aux rets, avançant la griffe et blessant
-les chasseurs.»--Antoine le supplie de partir, il refuse; Antoine veut
-mourir de sa main.--«Non, par le ciel, je ne le veux pas; et ce n'est
-pas pour vous survivre.»--«Tue-moi d'abord, tu mourras après; sers ton
-ami, avant toi-même.»--«Alors, donnez-moi la main. Nous nous
-retrouverons bientôt.» Il embrasse Antoine, tire l'épée, puis s'arrête:
-«Je ne voudrais pas faire une affaire d'une bagatelle. Pourtant, je ne
-peux pas vous regarder et vous tuer; je vous prie, tournez votre
-face.--Soit, et frappe bien, à fond.--À fond, aussi loin que mon épée
-entrera[199].» Et du coup, lui-même il se tue.--Ce sont là les moeurs
-tragiques et stoïques de la monarchie militaire, les grandes
-prodigalités de meurtres et de sacrifices avec lesquelles les hommes de
-ce monde bouleversé et brisé tuaient et finissaient.--Cet Antoine, pour
-qui on a tant fait, lui aussi, il a mérité qu'on l'aime; il a été l'un
-des vaillants sous César, le premier soldat d'avant-garde; la bonté, la
-générosité palpitent en lui jusqu'au bout; s'il est faible contre une
-femme, il est fort contre les hommes; il a les muscles, la poitrine, la
-colère et les bouillonnements d'un combattant; c'est cette chaleur de
-sang, c'est ce sentiment trop vif de l'honneur qui cause sa perte; il ne
-sait pas se pardonner sa faute; il n'a pas cette hauteur de génie qui,
-planant au-dessus des maximes ordinaires, affranchit l'homme des
-hésitations, des découragements et des remords; il n'est que soldat, il
-ne peut oublier qu'il a failli à la consigne: «Mon empereur!» lui dit
-Ventidius.--«Ton empereur! Non, c'est là un nom de victoire! Le soldat
-victorieux, rouge de blessures qu'il ne sent pas, salue de ce nom son
-général. Actium, Actium, oh!»--«Vous y pensez trop.»--«Ici, ici, le
-poids est ici, bloc de plomb pendant le jour; et la nuit, pendant mes
-courts assoupissements fiévreux, c'est la sorcière qui chevauche mes
-rêves.»--Enfin, voici de nouveau des armes et des hommes, et une aurore
-d'espérance. «Combattrons-nous?» dit Ventidius.--«Je te le garantis, mon
-vieux brave. Tu me verras encore une fois sous ma cuirasse, à la tête de
-ces vieilles troupes qui ont battu les Parthes, crier: en avant,
-suivez-moi[200].» Il se croit à la bataille, et déjà sa fougue
-l'emporte. Ce n'est pas un tel homme qui gouvernera les hommes; on ne
-maîtrise la fortune qu'après s'être maîtrisé soi-même; celui-ci n'est
-fait que pour se contredire et se détruire, et pour tourner tour à tour
-sous l'effort de toutes les passions. Sitôt qu'il croit Cléopatre
-fidèle, l'honneur, la réputation, l'empire, tout disparaît. «Qu'est-ce
-que cela, Ventidius? Voilà qui contre-pèse tout le reste.--Eh! nous
-avons fait plus que vaincre César, à présent.--Non-seulement ma reine
-est innocente, mais elle m'aime.--M'en aller, où? la quitter! quitter
-tout ce qu'il y a de parfait!--Donnez, grands Dieux! donnez à votre
-petit garçon, à votre César,--ce monde, un hochet pour jouer avec,--ce
-colifichet d'empire. Il est content à bon marché.--Moi, je ne veux pas
-moins que Cléopatre[NM]!» L'abattement viendra après l'excès; ces sortes
-d'âmes ne sont trempées que contre la crainte; leur courage n'est que
-celui du taureau et du lion; il a besoin, pour demeurer entier, du
-mouvement corporel, du danger visible; c'est le tempérament qui les
-soutient; devant les grandes douleurs morales, ils s'affaissent.
-Lorsqu'il se croit trahi, il s'abandonne et ne sait plus que mourir.
-«Que César arpente seul ce monde; je suis las de mon rôle.--Ma torche
-est finie, et le monde est devant moi--comme un noir désert à l'approche
-de la nuit.--Je veux me coucher, ne pas vaguer davantage[201].» De
-pareils vers font penser aux lugubres rêves d'Othello, de Macbeth,
-d'Hamlet lui-même; par-dessus le monceau des tirades ronflantes et des
-personnages en carton peint, il semble que le poëte soit allé toucher
-l'ancien drame, pour en rapporter le frémissement.
-
-À côté de lui, un autre aussi l'a senti, un jeune homme, un pauvre
-aventurier, qui tour à tour étudiant, acteur, officier, toujours
-désordonné et toujours pauvre, vécut follement et tristement dans les
-excès et la misère, à la façon des vieux tragiques, avec leur
-inspiration, avec leurs fougues, et qui mourut à trente-quatre ans,
-selon les uns d'une fièvre causée par la fatigue, selon les autres
-d'un jeûne prolongé au bout duquel il avala trop vite un morceau de
-pain donné par charité. À travers l'enveloppe pompeuse de la
-rhétorique nouvelle, Thomas Otway a retrouvé parfois les passions de
-l'autre siècle. On sent que son temps lui nuit, qu'il émousse lui-même
-l'âpreté et la vérité de son émotion, que le mot propre et hardi ne
-lui arrive plus, que tout autour de lui le style oratoire, les phrases
-d'auteur, la déclamation classique, les antithèses bien faites
-viennent bourdonner, étouffer son accent sous leur ronflement tendu et
-monotone. Il ne lui a manqué que de naître cent ans plus tôt. On
-retrouve dans son _Orpheline_, dans sa _Venise sauvée_, les noires
-imaginations de Webster, de Ford et de Shakspeare, leur conception
-lugubre de la vie, leurs atrocités, leurs meurtres, leurs peintures
-des passions irrésistibles qui s'entre-choquent aveuglément comme un
-troupeau de bêtes sauvages, et bouleversent le champ de bataille de
-leurs hurlements et de leur tumulte, pour ne laisser après elles que
-des dévastations et des tas de morts. Comme Shakspeare, ce qu'il étale
-sur la scène ce sont les entraînements et les fureurs humaines, un
-frère qui viole la femme de son frère, un mari qui se parjure pour sa
-femme, Polydore, Chamont, Jaffier, des âmes violentes et faibles que
-l'occasion transporte, que la tentation renverse, chez qui le
-transport ou le crime, comme un venin versé dans une veine, monte par
-degrés, empoisonne tout l'homme, gagne par contagion ceux qu'il
-touche, et les tord et les abat ensemble dans le délire des
-convulsions. Comme Shakspeare, il a trouvé de ces mots poignants, et
-vivants[202], qui montrent le fond de l'homme, l'étrange craquement de
-la machine qui se démonte, le roidissement de la volonté qui se tend
-jusqu'à se briser[203], la simplicité des vrais sacrifices, les
-humilités de la passion exaspérée et mendiante qui implore jusqu'au
-bout contre toute espérance sa pâture et son assouvissement[204].
-Comme Shakspeare, il a conçu de vraies âmes féminines[205], une
-Monimia, surtout une Belvidera qui, semblable à Imogène, s'est donnée
-tout entière et perdue comme en un abîme dans l'adoration de celui
-qu'elle a choisi, qui ne sait qu'aimer, obéir, pleurer, souffrir, et
-qui meurt comme une fleur séparée de sa tige, sitôt qu'on arrache ses
-bras du col autour duquel elle les avait noués. Comme Shakspeare
-enfin, il a retrouvé au moins une fois la grande bouffonnerie amère,
-le sentiment cru de la bassesse humaine, et il a planté au milieu de
-sa tragédie la plus douloureuse, un grotesque immonde, un vieux
-sénateur qui se délasse de sa gravité officielle en faisant le soir
-chez sa courtisane le farceur et le valet. Comme cela est amer! comme
-il a vu vrai en montrant l'homme empressé de quitter son costume et sa
-parade! comme l'homme est prompt à s'avilir quand, échappé à son rôle,
-il revient à lui-même! comme le singe et le chien reparaissent en
-lui[206]! Le sénateur Antonio arrive chez cette Aquilina, qui
-l'insulte; cela l'amuse; les gros mots reposent, au sortir des
-respects; il fait la petite voix, il manie son fausset, comme un
-pitre. «Nacki, Nacki, Nacki; je suis venu, petite Nacki; onze heures
-passées; une bonne heure; assez tard en conscience pour se mettre au
-lit, Nacki. Nacki ai-je dit? Oui, Nacki, Aquilina, Lina, Quilina,
-Aquilina, Naquilina, Acki, Nacki, Nacki, la reine Nacki, allons, viens
-au lit, petite gueuse, petite guenon, petite chatte, proooo pritt.....
-Je suis sénateur!»--«Bouffon, vous voulez dire.»--«Possible, mon cher
-coeur; cela ne gâte pas le sénateur. Allons, Nacki, Nacki, il faut
-jouer au cheval fondu, Nacki.» Et il gamine; elle le chasse, elle
-l'appelle idiot, brute, elle lui dit qu'il n'y a rien de bon en lui
-que son argent; il en rit, il chante: «Ah, vous ne voulez pas vous
-asseoir? Eh bien, tenez, je suis un taureau, un taureau de Bazan, le
-taureau des taureaux, tous les taureaux que vous voudrez. Je me dresse
-comme ceci, je me penche le front comme ceci, je fais broum, broum, je
-fais broum, broum. Ah, vous ne voulez pas vous asseoir?» Et il mugit
-comme un boeuf, il la poursuit dans la chambre. Enfin ils s'asseyent.
-«Maintenant me revoici sénateur, et ton amant; ma petite Nacki, Nacki.
-Ah, crapaud, crapaud, crapaud; crache à ma figure un peu, Nacki;
-crache à ma figure, je t'en prie, un tout petit peu, un si petit peu
-que rien; crachez, crachez, crachez, crachez donc quand on vous
-l'ordonne, je t'en prie, crache; tout de suite, tout de suite, crache;
-pourquoi ne veux-tu pas cracher? Alors je serai un chien.--Un chien,
-Monseigneur!--Oui, un chien, et je te donnerai cette autre bourse pour
-me laisser être un chien, et me traiter comme un chien un petit
-instant.» Là-dessus il se met sous la table et aboie. «Ah, vous
-mordez, eh bien! vous aurez des coups de pied.»--«Va; de tout mon
-coeur. Des coups de pied, des coups de pied, maintenant que je suis
-sous la table. Encore des coups de pied. Plus fort. Encore plus fort.
-Ouah, ouah, rro, rro. Par Dieu, je vais happer tes mollets, oah, rro,
-rroo, wouaou. Diable! elle tape dur[207].»--En effet; et par-dessus le
-marché, elle prend un fouet, le sangle, et le met à la porte. Il
-reviendra, comptez-y; la soirée a été bonne pour lui; il se frotte
-l'échine, mais il s'est amusé. En somme ce n'est qu'un arlequin
-dépaysé, auquel le hasard a jeté une simarre de soie brodée, et qui
-lâche à tant par heure des pantalonnades politiques. Il est mieux dans
-sa nature et plus à son aise quand il fait le polichinelle que quand
-il singe l'homme d'État.
-
-Ce ne sont là que des éclairs; pour le reste, Otway est de son temps,
-terne et de couleur forcée, enfoncé comme les autres dans la lourde
-atmosphère voilée et grisâtre, demi-française et demi-anglaise, où les
-lustres éclatants importés de France s'éteignaient offusqués par le
-brouillard insulaire. Il est de son temps; il écrit comme les autres
-des comédies fangeuses, _le Soldat de fortune_, _l'Athée_, _l'Amitié à
-la mode_. Il peint des cavaliers brutalement vicieux, coquins par
-principes, aussi durs et aussi corrompus que ceux de Wycherley: un
-Beaugard, qui étale et pratique les maximes de Hobbes; le père, vieux
-drôle pourri, qui fait sonner sa morale, et que son fils renvoie
-froidement au chenil avec un sac d'écus; un sir Jolly Jumble, espèce
-de Falstaff ignoble, entremetteur de profession, que les prostituées
-appellent «petit papa,» qui ne peut dîner à côté d'une femme sans «lui
-dire des ordures, et tracer avec son doigt des figures obscènes sur la
-table;» un sir Davy Dunce, animal, dégoûtant, «dont l'haleine est pire
-que de l'assa foetida, qui déclare le linge propre malsain, mange
-continuellement de l'ail, et chique du tabac[208];» un Polydore qui,
-amoureux de la pupille de son père, tâche de la violer à la première
-scène, envie les brutes qui peuvent se satisfaire, puis s'en aller, et
-fait le propos de les imiter à l'occasion prochaine[209]. Il n'y a pas
-jusqu'à ses héroïnes qu'il ne salisse[210]. Véritablement ce monde
-fait mal au coeur. Ils croient couvrir toutes ces crudités sous de
-bonnes métaphores correctes, sous des périodes poétiques nettement
-terminées, sous un appareil de phrases harmonieuses et d'expressions
-nobles. Ils s'imaginent égaler Racine parce qu'ils contrefont le style
-de Racine. Ils ne savent pas que dans ce style l'élégance visible
-cache une justesse admirable, que s'il est un chef-d'oeuvre d'art, il
-est aussi une peinture des moeurs, que les plus délicats et les plus
-accomplis entre les gens du monde ont pu seuls le parler et
-l'entendre, qu'il peint une civilisation comme celui de Shakspeare,
-que chacun de ces vers, qui semblent compassés, a son inflexion et sa
-finesse, que toutes les passions et toutes les nuances des passions
-s'y expriment, non pas à la vérité sauvages et entières comme dans
-Shakspeare, mais atténuées et affinées par la vie de cour, que c'est
-là un spectacle aussi unique que l'autre, que la nature parfaitement
-polie est aussi complexe et aussi difficile à comprendre que la nature
-parfaitement intacte, que, pour eux, ils restent autant au-dessous de
-l'une qu'au-dessous de l'autre, et qu'en somme, leurs personnages
-ressemblent à ceux de Racine comme le suisse de M. de Beauvilliers, ou
-la cuisinière de Mme de Sévigné, ressemblent à Mme de Sévigné et à M.
-de Beauvilliers[211].
-
-[Note 195:
-
- ANTONY.
-
- Cæsar's sister.
-
- OCTAVIA.
-
- That's unkind.
- Had I been nothing more than Cæsar's sister,
- Know, I had still remain'd in Cæsar's camp.
- But your Octavia, your much injured wife,
- Though banish'd from your bed, driv'n from your house,
- In spite of Cæsar's sister, still is yours.
- 'Tis true, I have a heart disdains your coolness,
- And prompts me not to seek what you should offer;
- But a wife's virtue still surmounts that pride.
- I come to claim you as my own; to show
- My duty first, to ask, nay, to beg your kindness;
- Your hand, my Lord; 'tis mine, and I will have it.
-
- ANTONY.
-
- I fear, Octavia, you have begg'd my life....
- Poorly and basely begg'd it of your brother.
-
- OCTAVIA.
-
- Poorly and basely I could never beg,
- Nor could my brother grant....
- My hard fortune
- Subjects me still to your unkind mistakes.
- But the conditions I have brought are such,
- You need not blush to take. I love your honour
- Because 'tis mine. It never shall be said,
- Octavia's husband was her brother's slave.
- Sir, you are free; free e'en from her you loath;
- For tho' my brother bargains for your love,
- Makes me the price and cement of your peace,
- I have a soul like yours; I cannot take
- Your love as alms, nor beg what I deserve.
- I'll tell my brother we are reconcil'd.
- He shall draw back his troops, and you shall march
- To rule the East. I may be dropt at Athens;
- No matter where, I never will complain,
- But only keep the barren name of wife,
- And rid you of the trouble.]
-
-[Note 196:
-
- There's news for you; run, my officious Eunuch.
- Be sure to be the first. Haste forward,
- Haste, my dear Eunuch, haste.
- On, sweet Eunuch, my dear half-man, proceed....
-
- ANTONY.
-
- My Cleopatra?
-
- VENTIDIUS.
-
- Your Cleopatra.
- Dolabella's Cleopatra.
- Every man's Cleopatra.
-
- ANTONY.
-
- Thou ly'st.
-
- VENTIDIUS.
-
- I do not lye, my lord.
- Is this so strange? Should mistresses be left,
- And not provide against a time of change?
- You know she's not much us'd to lonely nights.]
-
-[Note 197:
-
- VENTIDIUS.
-
- Look, emperor, this is no common dew;
- I have not wept this forty years; but now
- My mother comes afresh unto my eyes;
- I cannot help her softness.
-
- ANTONY.
-
- By heav'n, he weeps! poor old man, he weeps!
- The big round drops course one another down
- The furrows of his cheeks. Stop 'em, Ventidius,
- Or I shall blush to death; they set my shame,
- That caus'd 'em, full before me.
-
- VENTIDIUS.
-
- I'll do my best.
-
- ANTONY.
-
- Sure there's contagion in the tears of friends;
- See, I have caught it too. Believe me, 'tis not
- For my own griefs, but thine.... Nay, father....]
-
-[Note 198:
-
- No; 'tis you dream; you sleep away your hours
- In desperate sloth, miscall'd philosophy.
- Up, up, for honour's sake; twelve legions wait you,
- And long to call you chief. By painful journeys
- I led 'em patient both of heat and hunger,
- Down from the Parthian marches to the Nile.
- 'Twill do you good to see their sun-burnt faces,
- Their scarr'd cheeks, and chopt hands; there's virtue in 'em:
- They'll sell those mangled limbs at dearer rates
- Than yon trim bands can buy.]
-
-[Note 199:
-
- VENTIDIUS.
-
- There yet remain
- Three legions in the town. The last assault
- Lopt off the rest. If death be your design,
- As I must wish it now, these are sufficient
- To make a heap about us of dead foes,
- An honest pile for burial.
- Chuse your death.
- For I have seen him in such various shapes,
- I care not which I take.
- I'm only troubled.
- The life I bear is worn to such a rag,
- 'Tis scarce worth giving. I could wish indeed,
- We threw it from us with a better grace,
- That, like two lions taken in toils,
- We might at least thrust out our paws, and wound
- The hunters that inclose us....
-
- ANTONY.
-
- Do not deny me twice.
-
- VENTIDIUS.
-
- By heav'n, I will not.
- Let it not be t' out-live you.
-
- ANTONY.
-
- Kill me first,
- And then die thou. For 'tis but just thou serve
- Thy friend before thyself.
-
- VENTIDIUS.
-
- Give me your hand.
- We soon shall meet again. Now farewell, emperor.
- .... I will not make a bus'ness of a trifle,
- And yet I cannot look on you and kill you.
- Pray, turn your face.
-
- ANTONY.
-
- I do. Strike home be sure.
-
- VENTIDIUS.
-
- Home, as my sword will reach.]
-
-[Note 200:
-
- VENTIDIUS.
-
- Emperor!
-
- ANTONY.
-
- Emperor! Why that's the style of victory.
- The conqu'ring soldier, red with unfelt wounds,
- Salutes his general so: but never more
- Shall that sound reach my ears.
-
- VENTIDIUS.
-
- I warrant you.
-
- ANTONY.
-
- Actium, Actium! Oh....
-
- VENTIDIUS.
-
- It sits too near you.
-
- ANTONY.
-
- Here, here it lies; a lump of lead by day;
- And in my short, distracted nightly slumbers,
- The hag that rides my dreams....
-
- VENTIDIUS.
-
- That's my royal master.
- And shall we fight?
-
- ANTONY.
-
- I warrant thee, old soldier;
- Thou shalt behold me once again in iron,
- And, at the head of our old troops, that beat
- The Parthians, cry aloud, «Come, follow me.»
-
- VENTIDIUS.
-
- And what's this toy
- In balance with your fortune, honour, fame?
-
- ANTONY.
-
- What is 't, Ventidius? It out-weighs 'em all.
- Why, we have more than conquer'd Cæsar now.
- My queen's not only innocent, but loves me....
- Down on thy knees, blasphemer as thou art
- And ask forgiveness of wrong'd Innocence!
-
- VENTIDIUS.
-
- I'll rather die than take it. Will you go?
-
- ANTONY.
-
- Go! Whither? Go from all that's excellent
- Give, you gods,
- Give to your boy, your Cæsar,
- This rattle of a globe to play withal,
- This gu-gau world; and put him cheaply off.
- I'll not be pleas'd with less than Cleopatra.]
-
-[Note 201:
-
- Let Cæsar walk
- Alone upon it. I am weary of my part.
- My torch is out, and the world stands before me
- Like a black desert. At the approach of night
- I'll lay me down and stray no farther on.]
-
-[Note 202:
-
- How my head swims! 'Tis very dark. Good night.
- (Mort de Monimia.)]
-
-[Note 203: Voir la mort de Pierre et de Jaffier. Pierre, une fois
-poignardé, éclate de rire.]
-
-[Note 204:
-
- JAFFIER.
-
- Oh, that my arms were riveted
- Thus round thee ever! But my friends, my oath!
- This, and as more.
- (_Kisses her._)
-
- BELVIDERA.
-
- Another, sure another
- For that poor little one, you've ta'en such care of;
- I'll give it him truly.
-
-Il y a de la jalousie dans ce dernier mot.]
-
-[Note 205:
-
- Oh, thou art tender all,
- Gentle and kind, as sympathizing nature,
- Dove-like, soft and kind....
- I'll ever live your most obedient wife,
- Nor ever any privilege pretend
- Beyond your will.
- _Orphan_, p. 69.]
-
-[Note 206: La petite Laclos disait à je ne sais plus quel duc en lui
-prenant son grand cordon: «Mets-toi à genoux là-dessus, vieille
-ducaille!» Et le duc se mettait à genoux.]
-
-[Note 207:
-
-ANTONIO.
-
-Nacky, Nacky, Nacky,--how dost do, Nacky? Hurry, durry. I am come,
-little Nacky. Past eleven o'clock, a late hour; time in all conscience
-to go to bed, Nacky.--Nacky did I say? Ay, Nacky, Aquilina, lina,
-lina, quilina; Aquilina, Naquilina, Acky, Nacky, queen Nacky.--Come,
-let's to bed.--You Fubbs, you Pugg you--You little puss.--Purree
-tuzzy--I am a Senator.
-
-AQUILINA.
-
-You are a fool, I am sure.
-
-ANTONIO.
-
-May be so too, sweet-heart. Never the worse Senator for all that.
-Come, Nacky, Nacky; let's have a game at romp, Nacky! ....You won't
-sit down? Then look you now; suppose me a bull, a Basan bull, the bull
-of bulls, or any bull. Thus up I get, and with my brows thus bent--I
-broo; I say I broo, I broo, I broo. You won't sit down, will you--I
-broo.... Now, I'll be a Senator again, and thy lover, little Nicky,
-Nacky. Ah, Toad, Toad, Toad, Toad, spit in my face a little, Nacky;
-spit in my face, pry'thee, spit in my face never so little; spit but a
-little bit,--spit, spit, spit, spit when you are bid, I say. Do
-pry'thee, spit.--Now, now spit. What, you won't spit, will you? Then
-I'll be a dog.
-
-AQUILINA.
-
-A dog, my lord!
-
-ANTONIO.
-
-Ay, a dog, and I'll give thee this t'other purse to let me be a
-dog--and use me like a dog a little. Hurry durry, I will--here 'tis.
-(_Gives the purse._)--Now bough waugh waugh, bough, waugh.
-
-AQUILINA.
-
-Hold, hold, sir. If curs bite, they must be kickt, sir. Do you see,
-kickt thus?
-
-ANTONIO.
-
-Ay, with all my heart. Do, kick, kick on, now I am under the table,
-kick again,--kick harder--harder yet--bough, waugh, waugh,
-bough.--Odd, I'll have a snap at thy shins.--Bough, waugh, waugh,
-waugh, bough--odd, she kicks bravely.]
-
-[Note 208: Out on him, beast; he's always talking filthy to a body. If
-he sits but at the table with one, he'll be making nasty figures in
-the napkins.
-
-He has such a breath, one kiss of him were enough to cure the fits of
-the mother; 'tis worse than assa foetida.--Clean linen, he says, is
-unwholesome; he is continually eating of garlic and chewing tobacco.]
-
-[Note 209:
-
- Who'd be that sordid foolish thing call'd man,
- To cringe thus, fawn, and flatter for a pleasure
- Which beasts enjoy so very much above him?
- The lusty bull ranges through all the field,
- And from the herd singling his female out,
- Enjoys her, and abandons her at will.
- It shall be so, I'll yet possess my love,
- Wait on, and watch her loose unguarded hours.
- Then, when her roving thoughts have been abroad,
- And brought in wanton wishes to her heart
- I' th' very minute when her virtue nods,
- I'll rush upon her in a storm of love,
- Beat down her guard of honour all before me,
- Surfeit on joys, till even desire grow sick;
- Then by long absence liberty regain,
- And quite forget the pleasure and the pain.
- (_Orphan_, fin du Ier acte.)
-
-Impossible de voir ensemble plus de coquinerie morale et de correction
-littéraire.]
-
-[Note 210:
-
- PAGE (_à Monimia_).
-
- .... In the morning when you call me to you,
- And by your bed I stand tell you stories,
- I am asham'd to see your swelling breasts;
- It makes me blush, they are so very white.
-
- MONIMIA.
-
- Oh men, for flattery and deceit renown'd!]
-
-[Note 211: Burns disait que dans son village il était arrivé, au moyen
-du raisonnement et des livres, à se figurer à peu près exactement tout
-ce qu'il avait vu plus tard dans les salons, tout, sauf une femme du
-grand monde.]
-
-
-VI
-
-Laissons donc ce théâtre dans l'oubli qu'il a mérité et cherchons
-ailleurs, dans les écrits de cabinet, un emploi plus heureux d'un
-talent plus complet.
-
-C'est ici le véritable domaine de Dryden et de la raison
-classique[212]: des pamphlets et des dissertations en vers, des
-épîtres, des satires, des traductions et des imitations, tel est le
-champ où les facultés logiques et l'art d'écrire trouvent leur
-meilleur emploi. Avant d'y descendre et d'y observer leur oeuvre, il
-est à propos de regarder de plus près l'homme qui les y portait.
-
-C'est un esprit singulièrement solide et judicieux excellent
-argumentateur, habitué à digérer ses idées, tout nourri de bonnes
-preuves longuement méditées, ferme dans la discussion, posant des
-principes, établissant des divisions, apportant des autorités, tirant
-des conséquences, tellement que, si on lisait ses préfaces sans lire
-ses pièces, on le prendrait pour un des maîtres du drame. Il atteint
-naturellement la prose définitive; ses idées se déroulent avec ampleur
-et clarté; son style est de bon aloi, exact et simple, pur des
-affectations et des ciselures dont Pope plus tard chargera le sien; sa
-phrase ressemble à celle de Corneille, périodique et large par la
-seule vertu du raisonnement intérieur qui la déploie et la soutient.
-On voit qu'il pense, et par lui-même, qu'il lie ses pensées, qu'il les
-vérifie, que, par-dessus tout cela, naturellement il voit juste, et
-qu'avec la méthode il a le bon sens. Il a les goûts et les faiblesses
-qui conviennent à sa forme d'intelligence. Il élève au premier rang
-«l'admirable Boileau, dont les expressions sont nobles, le rhythme
-excellent, les pensées justes, le langage pur, dont la satire est
-perçante et dont les idées sont serrées, qui, lorsqu'il emprunte aux
-anciens, les paye avec usure de son propre fonds, en monnaie aussi
-bonne et de cours presque universel[213].» Il a la roideur des poëtes
-logiciens, trop réguliers et raisonnables, blâmant l'Arioste, «qui n'a
-su ni faire un plan proportionné, ni garder quelque unité d'action, ou
-quelque limite de temps, ou quelque mesure dans son énorme fable, dont
-le style est exubérant, sans majesté ni décence, et dont les aventures
-sortent des bornes du naturel et du possible[214].» Il ne comprend
-pas mieux la finesse que la fantaisie. Parlant d'Horace, il trouve que
-«son esprit est terne et son sel presque sans goût; celui de Juvénal
-est plus vigoureux et plus mâle, et me donne autant de plaisir que
-j'en puis porter[215].» Par la même raison, il rabaisse les
-délicatesses du style français. «La langue française n'est pas munie
-de muscles comme notre anglaise; elle a l'agilité d'un lévrier, mais
-non la masse et le corps d'un dogue. Ils ont donné pour règle à leur
-style la pureté; la vigueur virile est celle du nôtre[216].» Deux ou
-trois mots pareils peignent un homme; Dryden vient de marquer sans le
-savoir la mesure et la qualité de son esprit.
-
-Cet esprit, on le devine, est lourd, et particulièrement dans la
-flatterie. L'art de flatter est le premier dans un âge monarchique.
-Dryden n'y est guère habile, non plus que ses contemporains. De
-l'autre côté du détroit, à la même époque, on loue autant, mais sans
-trop s'avilir, parce qu'on apprête la louange; tantôt on la déguise ou
-on la relève par la grâce du style; tantôt on a l'air de s'y conformer
-comme à une mode. Ainsi tempérée, les gens la digèrent. Ici, loin de
-la fine cuisine aristocratique, elle pèse toute crue et massive sur
-l'estomac. J'ai conté comment le ministre Clarendon, apprenant que sa
-fille venait d'épouser en secret le duc d'York, suppliait le roi de la
-faire décapiter au plus vite; comment la chambre des communes,
-composée en majorité de presbytériens, se déclarait elle-même et le
-peuple anglais rebelles, dignes du dernier supplice, et allait encore
-se jeter aux pieds du roi, d'un air contrit, pour le supplier de
-pardonner à la chambre et à la nation. Dryden n'est pas plus délicat
-que les hommes d'État et les législateurs. Ordinairement ses dédicaces
-donnent la nausée. Il dit à la duchesse de Monmouth que «nulle partie
-de l'Europe ne peut offrir quelqu'un qui égale son noble époux pour la
-mâle beauté et l'excellence de l'extérieur.»--«Vous n'avez qu'à vous
-montrer tous deux ensemble pour recevoir les bénédictions et les
-prières de l'humanité. Nous sommes prêts à conclure que vous êtes un
-couple d'anges envoyés ici-bas pour rendre la vertu aimable ou pour
-offrir des modèles aux poëtes, quand ils voudront instruire et charmer
-leur siècle en peignant la bonté sous la forme la plus parfaite et la
-plus séduisante qui soit dans la nature[217].» Ailleurs, se tournant
-vers Monmouth, il ajoutait: «Tous les hommes se joindront à moi pour
-le tribut d'adoration dont je m'acquitte envers Votre Grâce[218].» Sa
-Grâce ne sourcillait pas, ne bouchait pas sa narine, et Sa Grâce avait
-raison. Un autre écrivain, mistress Afra Behn, allumait sous le nez
-d'Éléonor Gwynn des lampions bien plus infects; les nerfs alors
-étaient robustes, l'on respirait agréablement là où d'autres
-suffoqueraient. Le comte de Dorset ayant écrit quelques petites
-chansons et satires, Dryden lui jure que dans son genre il égale
-Shakspeare et surpasse tous les anciens. Et ces panégyriques assenés
-en face durent imperturbablement pendant vingt pages, l'auteur passant
-tour à tour en revue les diverses vertus de son grand homme et
-trouvant toujours que la dernière est la plus belle, après quoi, en
-récompense, il recevait une bourse d'or. Notez qu'en cela Dryden
-n'était pas plus laquais qu'un autre. La corporation de Hall,
-haranguée un jour par le duc de Monmouth, lui fit cadeau de six
-pièces d'or, que Monmouth donna à M. Marwel, député de Hall au
-Parlement. Les scrupules modernes n'étaient pas nés. Je crois que
-Dryden, avec tous ses prosternements, a plutôt manqué d'esprit que
-d'honneur.
-
-Un second talent, peut-être le premier en temps de carnaval, est l'art
-de dire des polissonneries, et la Restauration fut un carnaval à peu
-près aussi délicat qu'un bal de débardeurs. Il y a d'étranges chansons
-et des prologues plus que hasardés dans les pièces de Dryden. Son
-_Mariage à la mode_ s'ouvre par ces vers que chante une dame mariée:
-«Pourquoi un sot voeu de mariage, fait il y a longtemps, nous
-lierait-il maintenant que notre passion est éteinte[219]?» Le lecteur
-lira lui-même le reste; on n'en peut rien citer. D'ailleurs Dryden y
-réussit mal: son fonds d'esprit est trop solide; son naturel est trop
-sérieux, même réservé, taciturne. «Son ton libre, dit très-bien Walter
-Scott, ressemble à l'impudence forcée d'un homme timide.» Il voulait
-avoir les belles façons d'un Sedley, d'un Rochester, se faisait
-pétulant par calcul, et s'asseyait carrément dans l'ordure où les
-autres ne faisaient que gambader. Rien de plus nauséabond qu'une
-gravelure étudiée, et Dryden étudie tout, jusqu'à la plaisanterie et
-la politesse. Il écrit à Dennis, qui l'avait loué: «Les belles
-qualités que vous me prêtez ne sont pas plus à moi que la lumière de
-la lune ne peut être dite lui appartenir, puisqu'elle ne brille que
-par la clarté réfléchie de son frère[220].» Il écrit à sa cousine, en
-manière de narration divertissante, ces détails sur une grosse femme
-avec qui il a voyagé: «Son poids faisait que les chevaux cheminaient
-très-péniblement; mais, pour leur donner le temps de souffler, elle
-nous arrêtait souvent, et alléguait quelque nécessité de la nature, et
-nous disait que nous sommes tous chair et sang[221].» Il paraît
-qu'alors ces jolies choses égayaient les dames. Ses lettres sont
-composées de grosses civilités officielles, de compliments
-vigoureusement équarris, de révérences mathématiques; son badinage est
-une dissertation; il étaye les bagatelles avec des périodes. Il dit au
-comte de Rochester, qui l'avait complimenté: «J'éprouve qu'il ne me
-sied pas de disputer en aucune chose contre Votre Seigneurie, qui
-écrit mieux sur le moindre des sujets que je ne le puis faire sur le
-meilleur.» Cette réplique paraissait vive. J'ai trouvé chez lui de
-beaux morceaux, je n'en ai jamais rencontré d'agréables; il ne sait
-pas même disserter avec goût. Les personnages de son _Essai sur le
-Drame_ se croient encore sur les bancs de l'école, citent
-doctoralement Paterculus, et en latin encore, combattent la définition
-de l'adversaire et remarquent qu'elle est faite _a genere et fine_, au
-lieu d'être établie selon la bonne règle, d'après le genre et
-l'espèce[222]. «On m'accuse, dit-il doctoralement dans une préface,
-d'avoir choisi des personnes débauchées pour protagonistes ou
-personnages principaux de mon drame, et de les avoir rendues heureuses
-dans la conclusion de ma pièce, ce qui est contre la loi de la
-comédie, qui est de récompenser la vertu et de punir le vice[223].
-Ailleurs il déclare qu'il ne veut pas abolir dans la passion l'emploi
-des métaphores, parce que Longin les juge nécessaires pour
-l'exciter[224].» Son grand discours _sur l'origine et les progrès de
-la satire_ fourmille d'inutilités, de longueurs, de recherches et de
-comparaisons de commentateur. Il ne sait pas effacer en lui l'érudit,
-le logicien, le rhétoricien, pour ne montrer que «l'honnête homme.»
-
-Mais l'homme de coeur apparaît souvent; à travers plusieurs chutes et
-beaucoup de glissades, on découvre un esprit qui se tient debout, plié
-plutôt par convenance que par nature, ayant de l'élan et du souffle,
-occupé de pensées graves, et livrant sa conduite à ses convictions. Il
-se convertit loyalement et après réflexion à la religion catholique, y
-persévéra après la chute de Jacques II, perdit sa place
-d'historiographe et de poëte lauréat, et, quoique pauvre, chargé de
-famille et infirme, refusa de dédier son _Virgile_ au roi Guillaume.
-«La dissimulation, écrit-il à ses fils, quoique permise en quelques
-cas, n'est pas mon talent. Cependant, pour l'amour de vous, je
-lutterai contre la franchise de ma nature. Au reste je ne me flatte
-d'aucune espérance, mais je fais mon devoir et je souffre pour l'amour
-de Dieu. Vous savez que les profits de mon livre auraient pu être plus
-grands, mais ni ma conscience ni mon honneur ne me permettaient de les
-prendre. Je ne me repentirai jamais de ma constance, puisque je suis
-profondément persuadé de la justice de la cause pour laquelle je
-souffre[225].» Un de ses fils ayant été renvoyé de l'école, il écrivit
-au directeur, M. Busby, son ancien maître, avec une gravité et une
-noblesse très-grandes, le priant sans s'humilier, le désapprouvant
-sans l'offenser, d'un style contenu et fier qui fait plaisir, lui
-redemandant ses bonnes grâces, sinon comme une dette envers le père,
-du moins comme un don pour l'enfant, et ajoutant à la fin: «Je mérite
-pourtant quelque chose, ne serait-ce que pour avoir vaincu mon coeur
-jusqu'à prier[226].» On le trouve bon père avec ses enfants, libéral
-envers son fermier, généreux même. «On a écrit, dit-il, plus de
-libelles contre moi que contre presque aucun homme vivant, et j'aurais
-eu le droit de défendre mon innocence. J'ai rarement répondu aux
-pamphlets diffamatoires, ayant dans les mains les moyens de confondre
-mes ennemis, et, quoique naturellement vindicatif, j'ai souffert en
-silence et maintenu mon âme dans la paix[227].» Insulté par Collier
-comme corrupteur des moeurs, il souffrit cette réprimande brutale et
-confessa noblement les fautes de sa jeunesse: «M. Collier en beaucoup
-de points m'a blâmé justement: je ne cherche d'excuse pour aucune de
-mes pensées ou de mes expressions; quand on peut les taxer
-équitablement d'impiété, d'immoralité ou de licence, je les rétracte.
-S'il est mon ennemi, qu'il triomphe; s'il est mon ami (et je ne lui ai
-donné aucune occasion personnelle d'être autrement), il sera content
-de mon repentir[228].» Une telle pénitence relève; pour s'abaisser
-ainsi, il faut être grand. Il l'était par l'esprit comme par le coeur,
-muni de raisonnements solides et de jugements personnels, élevé
-au-dessus des petits procédés de rhétorique et des arrangements de
-style, maître de son vers, serviteur de son idée, ayant cette
-abondance de pensées qui est la marque du vrai génie. «Elles arrivent
-sur moi si vite et si pressées que ma seule difficulté est de choisir
-ou de rejeter parmi elles[229].» C'est avec ces forces qu'il entra
-dans sa seconde carrière; la constitution et le génie de l'Angleterre
-la lui ouvraient.
-
-[Note 212: «The stage to which my genius never much inclined me.»]
-
-[Note 213: I might find in France a living Horace and a Juvenal in the
-person of the admirable Boileau, whose numbers are excellent, whose
-expressions are noble, whose thoughts are just, whose language is
-pure, whose satire is pointed, and whose sense is close. What he
-borrows from the ancient, he repays with usury of his own; in coin as
-good and almost as universally valuable. (_Dédicace au comte de
-Dorcet._)]
-
-[Note 214: «Spenser wanted only to have read the rules of Bossu.»
-Ailleurs il cite Longin, Boileau, Rapin: «The latter of whom is alone
-sufficient, were all other criticks lost, to teach anew the rules of
-writing.»
-
-Arioste neither designed justly, nor observed any unity of action or
-compass of time, or moderation in the vastness of his draught. His
-style is luxurious without majesty or decency, and his adventures
-without the compass of nature and possibility.]
-
-[Note 215: His wit is faint, and his salt almost insipid. Juvenal is
-of a more vigorous and masculine wit; he gives me as much pleasure as
-I can bear.]
-
-[Note 216: Their language is not strung with sinews like our English.
-It has the nimbleness of a grey-hound, but not the bulk and body of a
-mastiff. They have set up purity for the standard of their language,
-and a masculine vigour is that of ours.]
-
-[Note 217: To receive the blessings and prayers of mankind, you need
-only be seen together. We are ready to conclude that you are a pair of
-angels sent below to make virtue amiable in your persons, or to sit
-for poets when they would pleasantly instruct the age, by drawing
-goodness in the most perfect and alluring shape of nature.... No part
-of Europe can afford a parallel to your noble Lord in masculine beauty
-and in goodliness of shape. (Dédicace de _la Conquête de Mexico_.)
-
-You have all the advantages of mind and body, and an illustrious
-birth, conspiring to render you an extraordinary person. The
-_Achilles_ and the _Rinaldo_ are present in you, even above their
-originals; you only want a Homer or a Tasso to make you equal to them.
-Youth, beauty, and courage (all which you possess in the highest of
-their perfection) are the most desirable gifts of Heaven. (Dédicace de
-_la Royale Martyre_, au duc de Monmouth.)]
-
-[Note 218: «All men will join with me in the adoration which I pay
-you.»--Au comte de Rochester, il écrit: «I find it is not for me to
-contend any way with your Lordship, who can write better on the
-meanest subject, than I can on the best.... You are above any incense
-I give you.»--Dans la dédicace de ses fables, il compare le duc
-d'Osmond à Nestor, Joseph, Ulysse, Lucullus, etc.--Un autre jour, il
-compare la Castlemaine à Caton.]
-
-[Note 219:
-
- Why should a foolish marriage vow,
- Which long ago was made,
- Oblige us to each other now,
- When passion is decay'd?
- We lov'd, and we lov'd as long we cou'd,
- 'Till our love was lov'd out in us both.
- But our marriage is dead when the pleasure is fled;
- 'Twas pleasure first made it an oath.]
-
-[Note 220: They are no more mine when I receive them, than the light
-of the moon can be allowed to be her own, who shines but by the
-reflection of her brother. (1693. Lettre à Dennis.)]
-
-[Note 221: Her weight made the horses travel very heavily; but to give
-them a breathing time, she would often stop us, and plead some
-necessity of nature, and tell us we were all flesh and blood.]
-
-[Note 222: This définition, though critics raised a logical objection
-against it--that it was only _a genere et fine_, and so not altogether
-perfect, was yet well received by the rest.]
-
-[Note 223: It is charged upon me that I make debauched persons my
-protagonists, or the chief persons of the drama, and that I make them
-happy in the conclusion of my play; against the law of comedy which is
-to reward virtue and punish vice. (Préface du _Mock Astrologer_.)]
-
-[Note 224: It is not that I would explode the use of metaphors from
-passion, for Longinus thinks them necessary to raise it.]
-
-[Note 225: Dissembling, though lawful in some cases, is not my talent.
-Yet, for your sake, I will struggle with the plain openness of my
-nature. In the mean time, I flatter not myself with any manner of
-hopes; but do my duty and suffer for God's sake.--You know the profits
-(of Virgil) might have been more; but neither my conscience nor my
-honour would suffer me to take them. But I can never repent my
-constancy, since I am thoroughly persuaded of the justice of the cause
-for which I suffer.]
-
-[Note 226: I have done something, so far to conquer my own spirit as
-to ask it.]
-
-[Note 227: More libels have been written against me than almost any
-man now living. I have seldom answered any scurrilous lampoon, and,
-being naturally vindictive, have suffered in silence, and possessed my
-soul in quiet.]
-
-[Note 228: I shall say the less of Mr Collier, because in many things
-he has taxed me justly; and I have pleaded guilty to all thoughts or
-expressions of mine, which can be truly argued of obscenity,
-profaneness, or immorality; and retract them.--If he be my enemy, let
-him triumph. If he be my friend, and I have given him no personal
-occasion to be otherwise, he will be glad of my repentance.»--Il y a
-de l'esprit dans ce qui suit: «He is too much given to horseplay in
-his raillery, and comes to battle, like a Dictator from the plough; I
-will not say: the zeal of God's house has eaten him up; but I am sure
-it has devoured some part of his good manners and civility. (Préface
-des _Fables_.)]
-
-[Note 229: Thoughts, such as they are, come crowding in so fast upon
-me, that my only difficulty is to chuse or to reject; to run them into
-verses or to give them the other harmony of prose. I have so long
-studied and practised both, that they are grown into habit and become
-familiar to me.]
-
-
-VII
-
-«Un homme, dit La Bruyère, né Français et chrétien, se trouve
-contraint dans la satire; les grands sujets lui sont défendus; il les
-entame quelquefois et se détourne ensuite sur de petites choses qu'il
-relève par la beauté de son génie et de son style.» Il n'en était
-point ainsi en Angleterre. Les grands sujets étaient livrés aux
-discussions violentes; la politique et la religion, comme deux arènes,
-appelaient à l'audace et à la bataille tous les talents et toutes les
-passions. Le roi, d'abord populaire, avait relevé l'opposition par ses
-vices et par ses fautes, et pliait sous le mécontentement du public
-comme sous l'intrigue des partis. On savait qu'il avait vendu les
-intérêts de l'Angleterre à la France; on croyait qu'il voulait livrer
-aux papistes les consciences des protestants. Les mensonges d'Oates,
-l'assassinat du magistrat Godfrey, son cadavre promené solennellement
-dans les rues de Londres, avaient enflammé l'imagination et les
-préjugés du peuple; les juges intimidés ou aveugles envoyaient à
-l'échafaud les catholiques innocents, et la foule accueillait par des
-insultes et des malédictions leurs protestations d'innocence. On avait
-exclu le frère du roi de ses emplois, on voulait l'exclure de ses
-droits au trône. Les chaires, les théâtres, la presse, les _hustings_
-retentissaient de discussions et d'injures. Les noms de whigs et de
-tories venaient de naître, et les plus hauts débats de philosophie
-politique s'agitaient, nourris par le sentiment d'intérêts présents et
-pratiques, aigris par la rancune de passions anciennes et blessées.
-Dryden s'y lança, et son poëme d'_Absalon et Achitophel_ fut un
-pamphlet. «Je manie mieux le style âpre que le style doux[230],»
-disait-il dans sa préface; et en effet, dans une telle guerre il
-fallait des armes. C'est à peine si une allégorie biblique conforme au
-goût du temps dissimule les noms sans cacher les hommes. Il expose la
-tranquille vieillesse et le droit incontesté du roi David[231], la
-grâce, l'humeur pliante, la popularité de son fils naturel
-Absalon[232], le génie et la perfidie d'Achitophel[233], qui soulève
-le fils contre le père, rassemble les ambitions froissées et ranime
-les factions vaincues. D'esprit, il n'y en a guère ici: on n'a pas le
-loisir d'être spirituel en de pareilles batailles; songez à ce peuple
-soulevé qui écoute, à ces hommes emprisonnés, exilés, qui attendent:
-ce sont la fortune, la liberté, la vie ici qui sont en jeu. Il s'agit
-de frapper juste et fort, il ne s'agit point de frapper avec grâce. Il
-faut que le public reconnaisse les personnages, qu'il crie leurs noms
-sous leurs portraits, qu'il applaudisse à l'insulte dont on les
-charge, qu'il les bafoue, qu'il les précipite du haut rang où ils
-veulent monter. Dryden les passe tous en revue.
-
- .... Zimri[234],--homme si divers qu'il semblait ne point
- être--un seul homme, mais l'abrégé de tout le genre
- humain.--Roide dans ses opinions, et toujours du mauvais
- côté,--étant toute chose par écarts, et jamais rien
- longtemps;--vous le trouviez, dans le cours d'une lune
- révolue,--chimiste, ménétrier, homme d'État et bouffon,--puis
- tout aux femmes, à la peinture, aux vers, à la bouteille,--outre
- dix mille boutades qui mouraient en lui en naissant.--Heureux
- fou, qui pouvait employer toutes ses heures--à désirer ou à
- goûter quelque chose de nouveau!--L'injure et l'enthousiasme
- étaient son style ordinaire;--l'un et l'autre (signe de bon
- jugement!) toujours dans l'excès,--si extrêmement violent ou si
- extrêmement poli,--que chaque homme pour lui était un dieu ou un
- diable.--Dissiper la richesse était son talent propre.--Nulle
- chose pour lui ne restait sans récompense, hors le mérite.--Pillé
- par des parasites qu'il démasquait toujours trop tard,--il avait
- son bon mot, ils avaient son domaine.--Ses bouffonneries
- l'avaient chassé de la cour; il se consola--à former des partis
- sans pouvoir être chef.
-
- Ainsi, pervers de volonté, impuissant d'action,--il suivait les
- factions, qui ne le suivaient pas[235].
-
- Shimei[236], de qui la jeunesse avait été fertile en promesses et
- de zèle pour son Dieu et de haine pour son roi,--qui sagement
- s'abstenait des péchés coûteux--et ne rompait jamais le sabbat,
- excepté pour un profit,--qu'on ne vit jamais lâcher une
- malédiction--ou un juron, si ce n'est contre le
- gouvernement[237]....
-
-Contre ces malédictions, leur chef, Shaftesbury, se roidissait; accusé
-de haute trahison, il était absous par le grand jury, malgré tous les
-efforts de la cour, aux applaudissements d'une foule immense, et ses
-partisans faisaient frapper une médaille à son image, montrant
-audacieusement sur le revers le soleil royal obscurci par un nuage.
-Dryden répliqua par son poëme de _la Médaille_, et la diatribe
-effrénée rabattit la provocation ouverte:
-
- Oh! si le poinçon qui a copié toutes ses grâces,--et labouré de
- tels sillons pour cette face d'eunuque,--avait pu tracer sa
- volonté toujours changeante!--Ce travail infini eût lassé l'art
- du graveur:--beau héros de bataille d'abord, et, comme un pygmée
- que le vent emporte,--lancé dans la guerre par une inquiétude
- prématurée;--général sans barbe, rebelle avant d'être
- homme,--tant sa haine contre son prince commença jeune!--Puis,
- vermine frétillante dans l'oreille de l'usurpateur,--trafiquant
- de son esprit vénal contre des tas d'or,--il se jeta dans le
- moule des saints cafards,--gémit, soupira, pria, tant que la
- cafardise fut un lucre,--la plus bruyante cornemuse du glapissant
- cortége[238]!
-
-La même amertume envenimait la controverse religieuse. Les disputes de
-dogme, un instant rejetées dans l'ombre par les moeurs débauchées et
-sceptiques, avaient éclaté de nouveau, enflammées par le catholicisme
-bigot du prince et par les craintes justifiées de la nation. Le poëte,
-qui, dans la _Religion d'un laïque_, était encore anglican tiède et
-demi-douteur, entraîné peu à peu par ses inclinations absolutistes,
-s'était converti à la religion catholique, et, dans son poëme de _la
-Biche et la Panthère_, il combattit pour sa nouvelle foi. «La nation,
-dit-il en commençant, est dans une trop grande fermentation pour que
-je puisse attendre guerre loyale ou même simplement quartier des
-lecteurs du parti contraire[239].» Et là-dessus, empruntant les
-allégories du moyen âge, il représente toutes les sectes hérétiques
-comme des bêtes de proie acharnées contre une biche blanche, d'origine
-céleste; il n'épargne ni les comparaisons brutales, ni les sarcasmes
-grossiers, ni les injures ouvertes. La discussion est toute serrée et
-théologique. Ses auditeurs ne sont pas de beaux esprits occupés à voir
-comment on peut orner une matière sèche, théologiens par occasion et
-pour un moment, avec défiance et réserve, comme Boileau dans son
-_amour de Dieu_. Ce sont des opprimés, à peine soulagés depuis un
-instant d'une persécution séculaire, attachés à leur foi par leurs
-souffrances, respirant à demi parmi les menaces visibles et les haines
-grondantes de leurs ennemis contenus. Il faut que leur poëte soit
-dialecticien comme un docteur d'école; il a besoin de toute la rigueur
-de la logique; il s'y accroche en nouveau converti, tout imbu des
-preuves qui l'ont arraché à la foi nationale et qui le soutiennent
-contre la défaveur publique, fécond en distinctions, marquant du doigt
-le défaut des arguments, divisant les réponses, ramenant l'adversaire
-à la question, épineux et déplaisant pour un lecteur moderne, mais
-d'autant plus loué et aimé de son temps. Il y a dans tous ces esprits
-anglais un fonds de sérieux et de véhémence; la haine s'y soulève,
-toute tragique, avec un éclat sombre comme la houle d'une mer du Nord.
-Au milieu de ses combats publics, Dryden s'abattit sur un ennemi
-privé, Shadwell, et l'accabla d'un immortel mépris[240]. Le grand
-style épique et la rime solennelle vinrent assener le sarcasme, et le
-malheureux rimeur, par un triomphe dérisoire, fut traîné sur le char
-poétique où la Muse assied les héros et les dieux. Dryden peignit
-l'Irlandais Fleknoë, antique roi de la sottise, délibérant pour
-trouver un successeur digne de lui, et choisissant Shadwell, héritier
-de son bavardage, propagateur de la niaiserie, glorieux vainqueur du
-sens commun. De toutes parts, à travers les rues jonchées de
-paperasses, les nations s'assemblent pour contempler le jeune héros,
-debout auprès du trône paternel, le front ceint de brouillards mornes,
-laissant errer sur son visage le fade sourire de l'imbécillité
-contente[241]. Son père le bénit: «Règne, mon fils, depuis l'Irlande
-jusqu'aux Barbades lointaines[242]. Avance tous les jours plus loin
-dans la sottise et l'impudence; d'autres t'enseigneront le succès;
-apprends de moi le travail infécond, les accouchements avortés[243].
-Ta muse tragique fait sourire, ta muse comique fait dormir. De quelque
-fiel que tu charges ta plume, tes satires inoffensives ne peuvent
-jamais mordre. Quitte le théâtre, et choisis pour régner quelque
-paisible province dans le pays des acrostiches[244].» Ainsi se déploie
-l'insultante mascarade, non point étudiée et polie comme _le Lutrin_
-de Boileau, mais pompeuse et crue, poussée en avant par un souffle
-brutal et poétique, comme on voit un grand navire entrer dans les
-bourbes de la Tamise, toutes voiles ouvertes et froissant l'eau.
-
-[Note 230: They who can criticise so weakly as to imagine that I have
-done my worst may be convinced at their own cost, that I can write
-severely with more ease, than I can gently.]
-
-[Note 231: Charles Ier.]
-
-[Note 232: Le duc de Monmouth.]
-
-[Note 233: Le comte de Shaftesbury.
-
- Of these false Achitophel was first;
- A name to all succeeding ages curst:
- For close designs and crooked counsels fit;
- Sagacious, bold, and turbulent of wit;
- Restless, unfix'd in principles and place;
- In power unpleas'd, impatient of disgrace:
- A fiery soul, which, working out its way,
- Fretted the pigmy body to decay,
- And o'er-inform'd the tenement of clay.
- A daring pilot in extremity;
- Pleas'd with the danger when the waves went high,
- He sought the storms; but, for a calm unfit,
- Would steer too nigh the sands to boast his wit.
- Great wits are sure to madness near allied,
- And thin partitions do their bounds divide;
- Else why should he, with wealth and honour blest,
- Refuse his age the needful hours of rest?
- Punish a body which he could not please,
- Bankrupt of life, yet prodigal of ease?
- And all to leave what with his toil he won,
- To that unfeather'd two-legg'd thing, a son;
- Got, while his soul did huddled notions try,
- And born a shapeless lump, like anarchy.
- In friendship false, implacable in hate;
- Resolv'd to ruin or to rule the state.]
-
-[Note 234: Le duc de Buckingham.]
-
-[Note 235:
-
- In the first rank of these did Zimri stand;
- A man so various that he seem'd to be
- Not one, but all mankind's epitome:
- Stiff in opinions, always in the wrong,
- Was ev'ry thing by starts, and nothing long
- But, in the course of one revolving moon,
- Was chemist, fiddler, statesman, and buffoon;
- Then all for women, painting, rhyming, drinking,
- Besides ten thousand freaks that died in thinking.
- Blest madman! who could ev'ry hour employ
- With something new to wish, or to enjoy.
- Railing and praising were his usual themes;
- And both, to show his judgment, in extremes;
- So over-violent, or over-civil,
- That ev'ry man with him was God or devil.
- In squandering wealth was his peculiar art;
- Nothing went unrewarded but desert:
- Beggar'd by fools, whom still he found too late,
- He had his jest, and they had his estate;
- He laugh'd himself from court, then sought relief
- By forming parties, but could ne'er be chief;
- For, spite of him, the weight of business fell
- On Absalom and wise Achitophel:
- Thus, wicked but in will, of means bereft,
- He left not faction, but of that was left.]
-
-[Note 236: Slingsby Bethel.]
-
-[Note 237:
-
- Shimei, whose youth did early promise bring
- Of zeal to God and hatred to his king;
- Did wisely from expensive sins refrain,
- And never broke the Sabbath but for gain;
- Nor was he ever known an oath to vent,
- Or curse unless against the Government.]
-
-[Note 238:
-
- Oh, could the stile that copy'd every grace,
- And plough'd such furrows for an eunuch face,
- Could it have form'd his ever-changing will,
- The various piece had tir'd the graver's skill!
- A martial hero first, with early care,
- Blown, like a pigmy, by the winds to war.
- A beardless chief, a rebel, e'er a man:
- So young his hatred to his prince began.
- Next this, how widely will ambition steer!
- A vermin wriggling in the usurper's ear.
- Bartering his venal wit for sums of gold,
- He cast himself into the saint-like mould,
- Groan'd, sigh'd, and pray'd, while godliness was gain,
- The loudest bag-pipe of the squeaking train.
- (_The Medal._)]
-
-[Note 239: The nation is in too high a ferment for me to expect either
-fair war, or even so much as fair quarter, from a reader of the
-opposite party.]
-
-[Note 240: _Mac-Fleknoë._]
-
-[Note 241:
-
- The hoary prince in majesty appear'd,
- High on a throne of his own labours rear'd.
- At his right hand our young Ascanius sat,
- Rome's other hope, and pillar of the state;
- His brows thick fogs, instead of glories, grace,
- And lambent dulness play'd around his face.
- As Hannibal did to the altars come,
- Sworn by his sire a mortal foe to Rome,
- So Shadwell swore, nor should his vow be vain,
- That he, till death, true dulness would maintain;
- And, in his father's right, and realm's defence,
- Ne'er to have peace with Wit, nor truce with sense.
- The king himself the sacred unction made,
- As king by office, and as priest by trade.
- In his sinister hand, instead of ball,
- He placed a mighty mug of potent ale.]
-
-[Note 242: Îles où l'on transportait les condamnés.]
-
-[Note 243:
-
- «Heav'n bless my son, from Ireland let him reign,
- To far Barbadoes on the western main;
- Of his dominion may no end be known,
- And greater than his father's be his throne;
- Beyond Love's Kingdom let him stretch his pen!»
- He paus'd; and all the people cried, Amen.
- Then thus continued he: «My son, advance
- Still in new impudence, new ignorance.
- Success let others teach; learn thou, from me
- Pangs without birth, and fruitless industry.
- Let Virtuosos in five years be writ;
- Yet not one thought accuse thy toil of wit.
- Let 'em be all by thy own model made
- Of dulness, and desire no foreign aid;
- That they to future ages may be known,
- Not copies drawn, but issue of thy own.
- Nay, let thy men of wit, too, be the same,
- All full of thee, and diff'ring but in name.»]
-
-[Note 244:
-
- «Like mine, thy gentle numbers feebly creep;
- Thy tragic muse gives smiles; thy comic, sleep.
- With whate'er gall thou sett'st thyself to write,
- Thy inoffensive satires never bite.
- In thy felonious heart though venom lies,
- It does but touch thy Irish pen, and dies.
- Thy genius calls thee not to purchase fame
- In keen Iambics, but mild Anagram.
- Leave writing plays, and choose for thy command
- Some peaceful province in Acrostic land.
- There thou may'st wings display, and altars raise,
- And torture one poor word ten thousand ways.
- Or, if thou wouldst thy diff'rent talents suit,
- Set thy own songs, and sing them to thy lute.»
- He said: but his last words were scarcely heard,
- For Bruce and Longvil had a trap prepared;
- And down they sent the yet declaiming bard.
- Sinking, he let his drugget robe behind,
- Borne upwards by a subterranean wind.
- The mantle fell to the young prophet's part
- With double portion of his father's art.]
-
-
-VIII
-
-C'est dans ces trois poëmes que le grand art d'écrire, signe et source
-de la littérature classique, apparut pour la première fois. Un nouvel
-esprit naissait et renouvelait l'art avec le reste; désormais et pour
-un siècle, les idées s'engendrent et s'ordonnent par une loi
-différente de celle qui jusqu'alors les a formées. Sous Spencer et
-Shakspeare, les mots vivants comme des cris ou comme une musique
-faisaient voir l'inspiration intérieure qui les lançait. Une sorte de
-vision possédait l'artiste; les paysages et les événements se
-déroulaient dans son esprit comme dans la nature; il concentrait dans
-un éclair tous les détails et toutes les forces qui composent un être,
-et cette image agissait et se développait en lui comme l'objet hors de
-lui; il imitait ses personnages, il entendait leurs paroles; il
-trouvait plus aisé de les répéter toutes palpitantes que de raconter
-ou d'expliquer leurs sentiments; il ne jugeait pas, il voyait; il
-était involontairement acteur et mime; le drame était son oeuvre
-naturelle, parce que les personnages y parlent et que l'auteur n'y
-parle pas. Voici que cette conception complexe et imitative se
-décolore et se décompose; l'homme n'aperçoit plus les choses d'un jet,
-mais par détails; il tourne autour d'elles pas à pas, portant sa lampe
-tour à tour sur toutes leurs parties. La flamme qui d'une seule
-illumination les révélait s'est éteinte; il remarque des qualités, il
-note des points de vue, il classe des groupes d'actions, il juge et il
-raisonne. Les mots, tout à l'heure animés et comme gonflés de séve, se
-flétrissent et se sèchent; ils deviennent abstraits; ils cessent de
-susciter en lui des figures et des paysages; ils ne remuent que des
-restes de passions affaiblies; ils jettent à peine quelques lueurs
-défaillantes sur la toile uniforme de sa conception ternie; ils
-deviennent exacts, presque scientifiques, voisins des chiffres, et,
-comme les chiffres, ils se disposent en séries, alliés par leurs
-analogies, les premiers plus simples conduisant aux seconds plus
-composés, tous du même ordre, en telle sorte que l'esprit qui entre
-dans une voie la trouve unie et ne soit jamais contraint de la
-quitter. Dès lors une nouvelle carrière s'ouvre: l'homme a le monde
-entier à repenser; le changement de sa pensée a changé tous les points
-de vue, et tous les objets vont prendre une nouvelle forme dans son
-esprit transformé. Il s'agit d'expliquer et de prouver; c'est là tout
-le style classique, c'est tout le style de Dryden.
-
-Il développe, il précise, il conclut; il annonce sa pensée, puis la
-résume, pour que le lecteur la reçoive préparée, et, l'ayant reçue, la
-retienne. Il la fixe en termes exacts justifiés par le dictionnaire,
-en constructions simples justifiées par la grammaire, pour que le
-lecteur ait à chaque pas une méthode de vérification et une source de
-clarté. Il oppose les idées aux idées, et les phrases aux phrases,
-pour que le lecteur, guidé par le contraste, ne puisse dévier de la
-route tracée. Vous devinez quelle peut être la beauté dans une
-pareille oeuvre. Cette poésie n'est qu'une prose plus forte. Les idées
-plus serrées, les oppositions plus marquées, les images plus hardies,
-ne font qu'ajouter de l'autorité au raisonnement. La mesure et la rime
-transforment les jugements en sentences. L'esprit, tendu par le
-rhythme, s'étudie davantage, et arrive à la noblesse par la réflexion.
-Les jugements s'enchâssent en des images abréviatives ou en des lignes
-symétriques qui leur donnent la solidité et la popularité d'un dogme.
-Les vérités générales atteignent la forme définitive qui les transmet
-à l'avenir et les propage dans le genre humain. Tel est le mérite de
-ces poëmes: ils plaisent par leurs bonnes expressions[245]. Sur un
-tissu plein et solide se détachent des fils habilement noués ou
-éclatants. Ici Dryden a rassemblé en un vers un long raisonnement; là
-une métaphore heureuse a ouvert sous l'idée principale une perspective
-nouvelle[246]; plus loin deux mots semblables collés l'un contre
-l'autre ont frappé l'esprit d'une preuve imprévue et victorieuse;
-ailleurs une comparaison cachée a jeté une teinte de gloire ou de
-honte sur le personnage qui ne s'y attendait pas[247]. Ce sont toutes
-les adresses et les réussites du style calculé, qui rend l'esprit
-attentif et le laisse persuadé ou convaincu.
-
-[Note 245:
-
- Strong were our sires, and as they fought they writ,
- Conqu'ring with force of arms and dint of wit.
- Theirs was the giant race, before the flood.
- And thus, when Charles return'd, our empire stood.
- Like James, he the stubborn soil manur'd,
- With rules of husbandry the rankness cur'd,
- Tam'd us to manners, when the stage was rude
- And boisterous English wit with art indu'd....
- But what we gain'd in skill we lost in strength,
- Our builders were with want of genius curs'd,
- The second temple was not like the first.]
-
-[Note 246:
-
- Held up the buckler of the people's cause,
- Against the crown and skulk'd against the laws....
- Desire of power, on Earth a vicious weed
- Yet sprung from high is of celestial seed!
- (_Absalon et Achitophel._)]
-
-[Note 247:
-
- Why then should I, encouraging the bad,
- Turn rebel, and run popularly mad?]
-
-
-IX
-
-À la vérité, il n'y a guère ici d'autre mérite littéraire. Si Dryden
-est un politique expérimenté, un controversiste instruit, bien muni
-d'arguments, sachant tous les tournants de la discussion, versé dans
-l'histoire des hommes et des partis, cette habileté de pamphlétaire,
-toute pratique et anglaise, le retient dans la basse région des
-combats journaliers et personnels, bien loin de la haute philosophie
-et de la liberté spéculative, qui impriment au style classique des
-contemporains français la durée et la grandeur. Au fond, dans ce
-siècle en Angleterre, toutes les discussions restent étroites. Excepté
-le terrible Hobbes, ils manquent tous de la grande invention. Dryden,
-comme les autres, reste confiné dans des raisonnements et des insultes
-de secte et de faction. Les idées alors sont aussi petites que les
-haines sont fortes; nulle doctrine générale n'ouvre au-dessus du
-tumulte de la bataille des perspectives poétiques: des textes, des
-traditions, une triste escorte de raisonnements rigides, voilà les
-armes; les préjugés et les passions se valent dans les deux partis.
-C'est pourquoi la matière manque à l'art d'écrire. Dryden n'a point de
-philosophie personnelle qu'il puisse développer; il ne fait que
-versifier des thèmes qui lui sont donnés par autrui. Dans cette
-stérilité, l'art se réduit bientôt à revêtir des pensées étrangères,
-et l'écrivain se fait antiquaire ou traducteur. En effet, la plus
-grande partie des vers de Dryden sont des imitations, des remaniements
-ou des copies. Il a traduit Perse, Virgile, une partie d'Horace, de
-Théocrite, de Juvénal, de Lucrèce et d'Homère, et mis en anglais
-moderne plusieurs contes de Boccace et de Chaucer. Ces traductions
-alors semblaient d'aussi grandes oeuvres que des compositions
-originales. Quand il aborda l'_Énéide_, «la nation, dit Johnson, parut
-se croire intéressée d'honneur à l'issue.». Addison lui fournit les
-arguments de chaque livre et un essai sur _les Géorgiques_; d'autres
-lui donnèrent des éditions, des notes; des grands seigneurs
-rivalisèrent pour lui offrir l'hospitalité; les souscripteurs
-abondèrent. On disait que le Virgile anglais allait donner le Virgile
-latin à l'Angleterre. Longtemps ce travail fut considéré comme sa
-première gloire; de même à Rome, sous Cicéron, dans la disette
-originelle de la poésie nationale, les traducteurs des pièces grecques
-étaient aussi loués que les inventeurs.
-
-Cette stérilité d'invention altère le goût ou l'alourdit. Car le goût
-est un système instinctif, et nous mène par des maximes intérieures
-que nous ignorons; l'esprit, guidé par lui, sent des liaisons, fuit
-des dissonances, jouit ou souffre, choisit ou rejette, d'après des
-conceptions générales qui le maîtrisent et qu'il ne voit pas; elles
-ôtées, on voit disparaître le tact qu'elles produisent, et l'écrivain
-commet des maladresses, parce que la philosophie lui a manqué. Telle
-est l'imperfection des récits remaniés par Dryden d'après Chaucer ou
-Boccace. Dryden ne sent pas que des contés de fées ou de chevaliers ne
-conviennent qu'à une poésie enfantine, que des sujets naïfs demandent
-un style naïf, que les conversations de Renard et de Chanteclair, les
-aventures de Palémon et d'Arcite, les métamorphoses, les tournois, les
-apparitions, réclament la négligence étonnée et le gracieux babil du
-vieux Chaucer. Les vigoureuses périodes, les antithèses réfléchies
-oppriment ici ces aimables fantômes; les phrases classiques les
-accablent dans leurs plis trop serrés: on ne les voit plus; pour les
-retrouver, on se retourne vers leur premier père; on quitte la lumière
-trop crue d'un âge savant et viril; on ne les suit bien que dans leur
-premier style, dans l'aurore de la pensée crédule, sous la vapeur qui
-joue autour de leurs formes vagues, avec toutes les rougeurs et tous
-les sourires du matin. D'ailleurs, quand Dryden entre en scène, il
-écrase les délicatesses de son maître, insérant des tirades ou des
-raisonnements, effaçant les tendresses abandonnées et sincères. Quelle
-distance entre son récit de la mort d'Arcite et celui de Chaucer!
-Quelles misères que ses beaux mots d'auteur, sa galanterie, ses
-phrases symétriques, ses froids regrets, si on les compare aux cris
-douloureux, aux effusions vraies, à l'amour profond qui éclate chez
-l'autre! Mais, le pire défaut, c'est que, presque partout, il est
-copiste et conserve les fautes en traducteur littéral, les yeux collés
-sur son ouvrage, impuissant à l'embrasser pour le refondre, plus
-voisin du versificateur que du poëte. Quand La Fontaine a mis Ésope
-ou Boccace en vers, il leur a soufflé un nouvel esprit; il ne leur a
-pris qu'une matière; l'âme nouvelle, qui fait le prix de son oeuvre,
-est à lui, n'est qu'à lui, et cette âme convient à son oeuvre. Au lieu
-des périodes cicéroniennes de Boccace, on voit courir de petits vers
-lestes, finement moqueurs, de volupté friande, de naïveté feinte, qui
-goûtent le fruit défendu parce qu'il est fruit et parce qu'il est
-défendu. Le tragique s'en va, les souvenirs du moyen âge sont à mille
-lieues; il ne reste que la gaieté malicieuse, gauloise et bourgeoise,
-d'un frondeur et d'un gourmet. Ici les disparates abondent, et Dryden
-en est si peu choqué qu'il les importe ailleurs, dans ses poëmes
-théologiques, par exemple, représentant l'Église catholique par une
-biche et les hérésies par diverses bêtes, qui disputent entre elles
-aussi longuement et aussi savamment que des gradués d'Oxford[248]. Je
-ne l'aime pas davantage dans ses _épîtres_; ordinairement elles ne
-consistent qu'en flatteries, presque toujours crues, souvent
-mythologiques, parsemées de sentences un peu banales. «J'ai étudié
-Horace, dit-il[249], et je pense que le style de ses épîtres n'est pas
-mal imité ici[250].» N'en croyez rien. Les lettres d'Horace, quoique
-en vers, sont de vraies lettres, agiles, de mouvement inégal, toujours
-improvisées, naturelles. Rien de plus éloigné de Dryden que cet esprit
-original et mondain, philosophe et polisson[251], le plus délicat et
-le plus nerveux des épicuriens, parent (à dix-huit cents ans de
-distance) d'Alfred de Musset et de Voltaire. Il faut, comme Horace,
-être penseur et homme du monde pour écrire de la morale agréable, et
-Dryden, non plus que ses contemporains, n'est homme du monde ou
-penseur.
-
-Mais d'autres traits non moins anglais le soutiennent. Tout d'un coup,
-au milieu des bâillements qu'excitaient ces épîtres, les yeux
-s'arrêtent. L'accent vrai, les idées neuves ont paru; Dryden, écrivant
-à son cousin, gentilhomme de campagne[252], a rencontré une matière
-anglaise et originale. Il peint la vie d'un _squire_ rural qui est
-l'arbitre de ses voisins, qui évite les procès et les médecins de la
-ville, qui se maintient en santé par la chasse et l'exercice. Il cause
-avec lui des affaires publiques. Il montre le bon député «servant à la
-fois le roi et le peuple, conservant à l'un sa prérogative, à l'autre
-son privilége,» placé comme une digue entre les deux fleuves, cédant
-davantage au roi en temps de guerre et davantage au peuple en temps de
-paix, «empêchant l'un et l'autre de déborder et de tarir[253].» Cette
-grave conversation indique un esprit politique nourri par le spectacle
-des affaires, ayant, en matière de débats publics et pratiques, la
-supériorité que les Français ont dans les dissertations spéculatives
-et les entretiens de société. Pareillement, au milieu des sécheresses
-de sa polémique éclatent des magnificences subites, un jet de poésie,
-une prière sortie du plus profond du coeur; la source anglaise de
-passion concentrée s'est tout d'un coup rouverte avec une largeur et
-un élan qu'on ne rencontre point ailleurs:
-
- Comme les rayons empruntés de la lune et des étoiles--luisent
- vainement pour le voyageur seul, las et égaré,--ainsi la pâle
- raison luit vainement pour l'âme. Et comme là-haut,--ces feux
- roulants ne découvrent que la voûte céleste--sans nous éclairer
- ici-bas; tel le rayon vacillant de la raison--nous fut prêté, non
- pour assurer notre route incertaine,--mais pour nous guider
- là-haut vers un jour meilleur.--Et comme ces cierges de la nuit
- disparaissent--quand l'éclatant seigneur du jour gravit notre
- hémisphère,--ainsi pâlit la raison quand la religion se
- montre;--ainsi la raison meurt et s'évanouit dans la lumière
- surnaturelle[254].
-
- .... Ô Dieu miséricordieux, comme tu as bien préparé--pour nos
- jugements faillibles un guide infaillible!--Ton trône est une
- obscurité dans l'abîme de lumière,--un flamboiement de gloire qui
- interdit le regard.--Oh! enseigne-moi à croire en toi, tout caché
- que tu demeures,--à ne rien chercher au delà de ce que toi-même
- as révélé,--à prendre celle-là seule pour ma souveraine--que tu
- as promis de ne jamais abandonner!--Ma jeunesse imprudente a volé
- parmi les vains désirs;--mon âge viril, longtemps égaré par des
- feux vagabonds,--a suivi des lueurs fausses, et quand leur éclair
- a disparu,--mon orgueil a fait jaillir de lui-même d'aussi
- trompeuses étincelles.--Tel j'étais, tel par nature je suis
- encore.--À toi la gloire, à moi la honte.--Que toute ma tâche
- maintenant soit de bien vivre! Mes doutes sont finis[255].
-
-Telle est la poésie de ces âmes sérieuses. Après avoir erré dans les
-débauches et les pompes de la Restauration, Dryden entrait dans les
-graves émotions de la vie intérieure; quoique catholique, il sentait
-en protestant les misères de l'homme et la présence de la grâce; il
-était capable d'enthousiasme. De temps en temps un vers virile et
-poignant décèle, au milieu de ses raisonnements, la puissance de la
-conception et le souffle du désir. Quand le tragique se rencontre, il
-s'y assoit comme dans son domaine; au besoin, il fouille dans
-l'horrible. Il a décrit la chasse infernale et le supplice de la jeune
-fille déchirée par les chiens avec la sauvage énergie de Milton[256].
-Par contraste il a aimé la nature; ce goût a toujours duré en
-Angleterre; les sombres passions réfléchies se détendent dans la
-grande paix et l'harmonie des champs. Au milieu de la dispute
-théologique se développent des paysages; il voit «de nouveaux
-bourgeons fleurir, de nouvelles fleurs se lever, comme si Dieu eût
-laissé en cet endroit les traces de ses pas et réformé l'année. Les
-collines pleines de soleil brillaient dans le lointain sous les rayons
-splendides, et, dans les prairies au-dessous d'elles, les ruisseaux
-polis semblaient rouler de l'or liquide. Enfin ils entendirent chanter
-le coucou folâtre, dont la note proclamait la fête du printemps[257].»
-On démêle sous ses vers réguliers une âme d'artiste[258]; quoique
-rétréci par les habitudes du raisonnement classique, quoique roidi par
-la controverse et la polémique, quoique impuissant à créer des âmes ou
-à peindre les sentiments naïfs et fins, il reste vraiment poëte; il
-est troublé, soulevé par les beaux sons et les belles formes; il écrit
-hardiment sous la pression d'idées véhémentes; il s'entoure volontiers
-d'images magnifiques; il s'émeut au bruissement de leurs essaims, au
-chatoiement de leurs splendeurs; il est au besoin musicien et peintre;
-il écrit des airs de bravoure qui ébranlent tous les sens, s'ils ne
-descendent pas jusqu'au coeur. Telle est cette ode pour la fête de
-sainte Cécile, admirable fanfare où le mètre et le son impriment dans
-les nerfs les émotions de l'esprit, chef-d'oeuvre d'entraînement et
-d'art que Victor Hugo seul a renouvelé[259]. Alexandre est sur son
-trône dans le palais de Persépolis; à côté de lui Thaïs florissante de
-beauté; devant lui, dans l'immense salle, tous ses glorieux
-capitaines. Et Timothée chante: il chante Bacchus, «Bacchus toujours
-beau, Bacchus toujours jeune; le joyeux dieu vient en triomphe: sonnez
-les trompettes! battez les tambours! Il vient la face empourprée, les
-yeux riants; que les hautbois résonnent! Il vient, il vient, Bacchus
-toujours beau, toujours jeune; Bacchus a le premier établi les joies
-du vin; les dons de Bacchus sont un trésor; le vin est le plaisir du
-soldat; riche est le trésor, doux est le plaisir; doux est le plaisir
-après la peine[260].»--Et sous les sons vibrants, le roi se trouble;
-ses joues s'enflamment, ses combats lui reviennent en mémoire; il
-défie les hommes et les dieux. Alors un chant triste l'apaise:
-Timothée pleure la mort de Darius trahi. Puis un chant tendre
-l'amollit: Timothée célèbre l'amour et la rayonnante beauté de Thaïs.
-Tout à coup les sons de la lyre s'enflent; ils s'enflent plus haut;
-ils grondent comme un tonnerre; le roi assoupi se redresse égaré, les
-yeux fixes. «Vengeance! vengeance! regarde les Furies qui se lèvent;
-regarde les serpents qu'elles brandissent, comme ils sifflent dans
-l'air! et ces étincelles qui jaillissent de leurs yeux! Vois cette
-bande de spectres, chacun une torche à la main: ce sont les spectres
-des Grecs immolés dans les batailles, laissés sur la plaine sans
-sépulture, sans honneur! Regarde comme ils secouent leurs torches,
-comme ils les lèvent, comme ils montrent les palais persans, les
-temples étincelants des dieux leurs ennemis[261]!»--Les princes
-applaudissent, ils saisissent des flambeaux, ils courent, Thaïs la
-première, et la nouvelle Hélène brûle la nouvelle Troie! Ainsi jadis
-la musique attendrissait, exaltait, maîtrisait les hommes; les vers de
-Dryden retrouvent son pouvoir en le décrivant.
-
-[Note 248:
-
- Though Huguenots contemn our ordination
- Succession, ministerial vocation, etc.
-
-Voilà les cailloux théologiques sur lesquels on trébuche dix fois par
-livre.
-
- But once possess'd of what with care you save,
- The wanton boys would piss upon your grave.
-
-Telles sont les grossièretés dans lesquelles la polémique s'engage
-vingt fois par livre.]
-
-[Note 249: Préface de la _Religio Laici_.]
-
-[Note 250: I have studied him and hope the style of his Epistles is
-not ill imitated here.]
-
-[Note 251: Le mot d'Auguste sur Horace est charmant, mais on ne peut
-citer, même en latin.]
-
-[Note 252: Treizième épître.]
-
-[Note 253:
-
- How bless'd is he who leads a country life,
- Unvex'd with anxious cares, and void of strife!
- With crowds attended of your ancient race,
- You seek the champaign sports or sylvan chase:
- With well-breath'd beagles you surround the wood,
- E'en then industrious of the common good;
- And often have you brought the wily fox
- To suffer for the firstlings of the flocks;
- Chas'd e'en amid the folds, and made to bleed,
- Like felons where they did the murderous deed.
- This fiery game your active youth maintain'd,
- Not yet by years extinguish'd, though restrain'd....
- A patriot both the king and country serves,
- Prerogative and privilege preserves;
- Of each our laws the certain limit show;
- One must not ebb, nor t'other overflow:
- Betwixt the prince and parliament we stand,
- The barriers of the state on either hand
- May neither overflow, for then they drown the land.
- When both are full they feed our bless'd abode,
- Like those that water'd once the Paradise of God.
- Some overpoise of sway, by turns, they share;
- In peace the people; and the prince in war:
- Consuls of moderate power in calms were made;
- When the Gauls came, one sole Dictator sway'd.
- Patriots in peace assert the people's right,
- With noble stubbornness resisting might;
- No lawless mandates from the court receive,
- Nor lend by force, but in a body give.]
-
-[Note 254:
-
- Dim as the borrow'd beams of moon and stars
- To lonely, weary, wand'ring travellers,
- Is reason to the soul: and as on high
- Those rolling fires discover but the sky,
- Nor light us here; so Reason's glimm'ring ray
- Was lent, not to assure our doleful way,
- But guide us upward to a better day.
- And as those nightly tapers disappear
- When day's bright lord ascends our hemisphere;
- So pale grows Reason at Religion's sight,
- So dies, and so dissolves in supernatural light.]
-
-[Note 255: _Religio Laici, Hind and Panther._
-
- But, gracious God! how well dost thou provide
- For erring judgments an unerring guide!
- Thy throne is darkness in th' abyss of light,
- A blaze of glory that forbids the sight.
- O teach me to believe thee thus conceal'd,
- And search no farther than thyself reveal'd;
- But her alone for my director take,
- Whom thou bast promised never to forsake!
- My thoughtless youth was wing'd with vain desires,
- My manhood, long misled by wandering fires,
- Follow'd false lights, and when their glimpse was gone,
- My pride struck out new sparkles of her own.
- Such was I; such by nature still I am;
- Be thine the glory, and be mine the shame!
- Good life be now my task; my doubts are done.]
-
-[Note 256: _Theodore et Honoria._]
-
-[Note 257:
-
- New blossoms flourish and new flowers arise,
- As God had been abroad, and, walking there,
- Had left his footsteps and reform'd the year.
- The sunny hills from far were seen to glow
- With glitt'ring beams, and in the meads below
- The burnish'd brooks appear'd with gold to flow,
- As last they heard the foolish cuckoo sing,
- Whose note proclaim'd the holyday of spring.]
-
-[Note 258:
-
- For her the weeping heaven become serene,
- For her the ground is clad in cheerful green,
- For her the nightingales are taught to sing,
- And nature for her has delayed the spring.
-
-Ces vers charmants sur la duchesse d'York rappellent ceux de La
-Fontaine sur la princesse de Conti.]
-
-[Note 259: Par exemple dans son _Chant du Cirque_.]
-
-[Note 260:
-
- The praise of Bacchus then the sweet musician sung,
- Of Bacchus, ever fair and ever young.
- The jolly god in triumph comes;
- Sound the trumpets, beat the drums.
- Flush'd with a purple grace,
- He shows his honest face.
- Now give the hautboys breath; he comes! he comes.
- Bacchus! ever fair and young,
- Drinking joys did first ordain;
- Bacchus' blessings are a treasure,
- Drinking is the soldiers's pleasure;
- Rich the treasure,
- Sweet the pleasure;
- Sweet is pleasure after pain.]
-
-[Note 261:
-
- Now strike the golden lyre again:
- And louder yet, and yet a louder strain.
- Break his bands of sleep asunder,
- And rouse him, like a rattling peal of thunder.
- Hark, hark, the horrid sound
- Has rais'd up his head,
- As awak'd from the dead,
- And amaz'd, he stares around.
- Revenge! revenge! Timotheus cries,
- See the furies arise!
- See the snakes that they bear,
- How they hiss in the air!
- And the sparkles that flash from their eyes!
- Behold a ghastly band,
- Each a torch in his hand!
- These are Grecian ghosts, that in battle were slain,
- And unbury'd remain
- Inglorious on the plain:
- Give the vengeance due
- To the valiant crew:
- Behold how they toss their torches on high,
- How they point to the Persian abodes,
- And glitt'ring temples of their hostile gods!
- The princes applaud with a furious joy,
- And the King seiz'd a flambeau with a zeal to destroy.
- Thaïs led the way,
- To light him to his prey,
- And, like another Helen, fir'd another Troy.]
-
-
-X
-
-Ce fut là une de ses dernières oeuvres; toute brillante et poétique,
-elle était née parmi les pires tristesses. Le roi pour lequel il avait
-écrit était détrôné et chassé; la religion qu'il avait embrassée était
-méprisée et opprimée; catholique et royaliste, il était confiné dans
-un parti vaincu, que la nation considérait avec ressentiment et avec
-défiance comme l'adversaire naturel de la liberté et de la raison. Il
-avait perdu les deux places qui le faisaient vivre; il subsistait
-misérablement, chargé de famille, obligé de soutenir ses fils à
-l'étranger, traité en mercenaire par un libraire grossier, forcé de
-lui demander de l'argent pour payer une montre qu'on ne voulait pas
-lui laisser à crédit, priant lord Bolingbroke de le protéger contre
-ses injures, vilipendé par son boutiquier quand la page promise
-n'était pas pleine au jour dit. Ses ennemis le persécutaient de
-pamphlets; le puritain Collier flagellait brutalement ses comédies; on
-le damnait sans pitié et en conscience. Il était malade depuis
-longtemps, impotent, contraint de beaucoup écrire, réduit à exagérer
-la flatterie pour obtenir des grands l'argent indispensable que les
-éditeurs ne lui donnaient pas[262]. «Ce que Virgile a composé[263],
-disait-il, dans la vigueur de son âge, dans l'abondance et le loisir,
-j'ai entrepris de le traduire dans le déclin de mes années; luttant
-contre le besoin, opprimé par la maladie, contraint dans mon génie,
-exposé à voir mal interpréter tout ce que je dis, avec des juges qui,
-à moins d'être très-équitables, sont déjà indisposés contre moi par le
-portrait diffamatoire qu'on a fait de mon caractère.» Quoique bien
-disposé pour lui-même, il savait que sa conduite n'avait pas toujours
-été digne, et que tous ses écrits n'étaient pas durables. Né entre
-deux époques, il avait oscillé entre deux formes de vie et deux formes
-de pensée, n'ayant atteint la perfection ni de l'une ni de l'autre,
-ayant gardé des défauts de l'une et de l'autre, n'ayant point trouvé
-dans les moeurs environnantes un soutien digne de son caractère, ni
-dans les idées environnantes une matière digne de son talent. S'il
-avait institué la critique et le bon style, cette critique n'avait
-trouvé place qu'en des traités pédantesques ou des préfaces
-décousues; ce bon style restait dépaysé dans des tragédies enflées,
-dispersé en des traductions multipliées, égaré en des pièces
-d'occasion, en des odes de commande, en des poëmes de parti, ne
-rencontrant que de loin en loin un souffle capable de l'employer et un
-sujet capable de le soutenir. Que d'efforts pour un effet médiocre!
-C'est la condition naturelle de l'homme. Au bout de tout, voici venir
-la douleur et l'agonie. La gravelle, la goutte, depuis longtemps, ne
-lui laissaient plus de relâche; un érésipèle couvrit sa jambe. Vers le
-mois d'avril 1700, il essaya de sortir; son pied foulé se gangrena; on
-voulut tenter l'opération, mais il jugea que ce qui lui restait de
-santé et de bonheur n'en valait pas la peine. Il mourut à
-soixante-neuf ans.
-
-[Note 262: On lui payait dix mille vers deux cent cinquante guinées.]
-
-[Note 263: _Post-scriptum_ de la traduction de Virgile.]
-
-
-
-
-CHAPITRE III.
-
-La Révolution.
-
- I. La révolution morale au dix-huitième siècle. -- Elle
- accompagne la révolution politique.
-
- II. Brutalité du peuple. -- Le gin. -- Les émeutes. -- Corruption
- des grands. -- Les moeurs politiques. -- Trahisons sous Guillaume
- et Anne. -- Vénalité sous Walpole et Bute. -- Les moeurs privées.
- -- Les viveurs. -- Les athées. -- _Lettres de lord Chesterfield._
- -- Sa politesse et sa morale. -- _L'Opéra du Gueux_, par Gay. --
- Ses élégances et sa satire.
-
- III. Principes de la civilisation en France et en Angleterre. --
- La conversation en France. Comment elle aboutit à une révolution.
- -- Le sens moral en Angleterre. Comment il aboutit à une réforme.
-
- IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment
- profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment elle
- est vivante. -- Les ariens. -- Les méthodistes.
-
- V. La chaire. -- Médiocrité et efficacité de la prédication. --
- Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidité. -- Barrow. -- Son
- abondance et sa minutie. -- South. -- Son acrete et son énergie.
- -- Comparaison des prédicateurs en France et en Angleterre.
-
- VI. La théologie. -- Comparaison de l'apologétique en France et
- en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La
- théologie n'est pas spéculative, mais morale. -- Les plus grands
- esprits se rangent du côté du christianisme. -- Impuissance de la
- philosophie spéculative. -- Berkeley, Newton, Locke, Hume, Reid.
- -- Développement de la philosophie morale. -- Smith, Price,
- Hutcheson.
-
- VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Traité du
- gouvernement_, par Locke. -- La théorie du droit personnel est
- acceptée. -- Comment le tempérament, l'orgueil et l'intérêt la
- soutiennent. -- La théorie du droit personnel est appliquée. --
- Comment les élections, les journaux, les tribunaux la mettent en
- pratique.
-
- VIII. La tribune. -- Énergie et rudesse de cette éloquence. --
- Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. -- Burke.
-
- IX. Issue du travail du siècle. -- Transformation économique et
- morale. -- Comparaison des portraits de Reynold et de ceux de
- Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France et en
- Angleterre. -- Les révolutionnaires et les conservateurs. --
- Jugement de Burke et du peuple anglais sur la Révolution
- française.
-
-
-Avec l'établissement de 1688, un nouvel esprit apparaît en Angleterre.
-Lentement, par degrés, la révolution morale accompagne la révolution
-sociale: l'homme change en même temps que l'État, dans le même sens et
-par les mêmes causes; le caractère s'accommode à la situation, et l'on
-voit peu à peu dominer dans les moeurs et dans les lettres l'esprit
-sérieux, réfléchi, moral, capable de discipline et d'indépendance, qui
-seul peut soutenir et achever une constitution.
-
-
-I
-
-Ce ne fut pas sans peine, et au premier regard il semble qu'à cette
-révolution, dont elle est si fière, l'Angleterre n'ait rien gagné.
-L'aspect des choses sous Guillaume, Anne et les deux premiers Georges,
-est repoussant; on est tenté de juger comme Swift: on se dit que s'il
-a peint le Yahou, c'est qu'il l'a vu; nu ou traîné en carrosse, le
-Yahou n'est pas plus beau. On ne voit que corruption en haut, et
-brutalités en bas; une troupe d'intrigants mène une populace de
-brutes. La bête humaine, enflammée par les passions politiques, éclate
-en cris, en violences, brûle l'amiral Byng en effigie, exige sa mort,
-veut détruire sa maison et son parc, oscille tour à tour sous la main
-de chaque parti, et de son élan aveugle semble prête à démolir la
-société civile. Quand le docteur Sacheverell est mis en jugement, les
-garçons bouchers, les boueurs, les balayeurs de cheminée, les
-marchands de pommes, les filles de joie et toute la canaille,
-s'imaginant que l'Église est en danger, l'accompagnent avec des
-hurlements de colère et d'enthousiasme, et le soir se mettent à brûler
-et à piller les temples des dissidents. Quand lord Bute, en dépit de
-l'opinion populaire, est mis à la place de Pitt, il est assailli de
-pierres et obligé d'entourer sa voiture d'une forte garde de boxeurs.
-À chaque accident politique, on entend un grondement d'émeute, on voit
-des bousculades, des coups de poing, des têtes cassées. C'est pis
-lorsque l'intérêt personnel du peuple est en jeu. Le gin avait été
-inventé en 1684, et un demi-siècle après[264] l'Angleterre en
-consommait sept millions de gallons. Les marchands, sur leurs
-enseignes, invitaient les gens à venir s'enivrer pour deux sous; pour
-quatre sous, on avait de quoi tomber mort ivre; de plus, la paille
-gratis; le marchand traînait ceux qui tombaient dans un cellier où ils
-cuvaient leur eau-de-vie. On ne traversait pas les rues de Londres
-sans rencontrer des misérables inertes, insensibles, gisant sur le
-pavé, et que la charité des passants pouvait seule empêcher d'être
-étouffés dans la boue ou écrasés par les voitures. On voulut par un
-impôt modérer cette fureur; ce fut en vain; les juges n'osaient
-condamner, les dénonciateurs étaient assassinés. La chambre plia, et
-Walpole, se sentant au bord d'une révolte, retira sa loi[265]. Tous
-ces légistes en perruque solennelle et en hermine, ces évêques en
-dentelles, ces lords brodés et dorés, ce beau gouvernement adroitement
-équilibré est porté sur le dos d'une brute énorme et redoutable qui
-d'ordinaire chemine docilement, quoique grondante, mais qui tout d'un
-coup, d'un caprice, peut le secouer et l'écraser. On le vit bien en
-1780, pendant l'émeute de lord Gordon. Sans raison ni direction, au
-cri de _à bas les papistes!_ la populace soulevée démolit les prisons,
-lâcha les criminels, maltraita les pairs, et fut trois jours maîtresse
-de la ville, brûlant, pillant et se gorgeant. Les tonneaux de gin
-défoncés faisaient des ruisseaux dans les rues. Enfants et femmes à
-genoux y buvaient jusqu'à mourir. Les uns devenaient furieux, les
-autres s'affaissaient stupides, et l'incendie des maisons croulantes
-finissait par les brûler ou les engloutir. Onze ans plus tard, à
-Birmingham, ils saccagèrent et détruisirent les maisons des libéraux
-et des dissidents, et le lendemain on les trouva, par tas, ivres morts
-le long des chemins et dans les haies. L'instinct s'émeut
-dangereusement dans cette race trop forte et trop nourrie. Le taureau
-populaire se lançait comme une masse sur le premier chiffon rouge
-qu'il croyait voir.
-
-La haute société valait un peu moins que la basse. S'il n'y eut point
-de révolution plus bienfaisante que celle de 1688, il n'y en eut point
-qui fût lancée ou soutenue par de plus sales ressorts. La trahison est
-partout, non pas simple, mais double et triple. Sous Guillaume et sous
-Anne, amiraux, ministres, gentilshommes du conseil, favoris de
-l'antichambre, tous correspondent et conspirent avec les Stuarts
-qu'ils ont déjà vendus, sauf à les vendre encore, par une complication
-de marchés qui vont se détruisant l'un l'autre et par une complication
-de parjures qui vont se dépassant l'un l'autre jusqu'à ce que personne
-ne sache plus à qui il appartient ni qui il est. Le plus grand
-capitaine du temps, le duc de Marlborough, est un des plus bas coquins
-de l'histoire, entretenu par ses maîtresses, économe administrateur de
-la paye qu'il reçoit d'elles, occupé à voler ses soldats, trafiquant
-des secrets d'État, traître envers Jacques, envers Guillaume, envers
-l'Angleterre, capable de risquer sa vie pour épargner une paire de
-bottes mouillées, et de faire tomber dans une embuscade française une
-expédition de soldats anglais. Après lui vient Bolingbroke, sceptique
-et cynique, tour à tour ministre de la reine et du prétendant, aussi
-déloyal envers l'un qu'envers l'autre, marchand de consciences, de
-mariages et de promesses, ayant gaspillé du génie dans les débauches
-et les tripotages pour arriver à la disgrâce, à l'impuissance et au
-mépris[266]. Vient enfin Walpole, chassé de la chambre comme
-concussionnaire, premier ministre pendant vingt ans, et qui se vantait
-de savoir le tarif de chaque conscience. «Il y a des membres écossais,
-disait Montesquieu en 1729[267], qui n'ont que 200 livres sterling, et
-se vendent à ce prix. Les Anglais ne sont plus dignes de leur liberté.
-Ils la vendent au roi, et si le roi la leur redonnait ils la lui
-vendraient encore.» Il faut voir dans le journal de Dodington, espèce
-de Figaro malhonnête, la façon ingénieuse et les jolies tournures de
-ce grand commerce. «Un jour de vote difficile, dit le docteur King,
-Walpole, passant dans la cour des requêtes, aperçut un membre du parti
-contraire: il le tira à part et lui dit: «Donnez-moi votre voix, voici
-un billet de banque de deux mille livres sterling.» Le membre lui fit
-cette réponse: «Sir Robert, vous avez dernièrement rendu service à
-quelques-uns de mes amis intimes, et la dernière fois que ma femme est
-venue à la cour, le roi l'a reçue très-gracieusement, ce qui
-certainement est arrivé par votre influence. Je me considérerais donc
-comme très-ingrat (et il mit le billet de banque dans sa poche) si je
-vous refusais la faveur que vous voulez bien me demander aujourd'hui.»
-Voilà de quel air un homme de goût faisait ses affaires. La corruption
-était si bien dans les moeurs publiques et dans l'état politique
-qu'après la chute de Walpole, lord Bute, qui l'avait dénoncée, fut
-obligé de la pratiquer et de l'accroître. Son collègue Fox changea les
-bureaux du trésor (_pay-office_) en marché, débattit son prix avec des
-centaines de membres, déboursa en une matinée 25000 livres sterling.
-On ne pouvait avoir des votes qu'argent comptant, et encore aux
-moments importants ces mercenaires menaçaient de passer à l'ennemi, se
-mettaient en grève, et demandaient davantage. Et croyez que les chefs
-se faisaient leur part. Ils se vendent ou se payent en titres, en
-dignités, en sinécures; pour obtenir la vacance d'une place, on donne
-au titulaire une pension de deux, trois, cinq, et jusqu'à sept mille
-livres sterling. Pitt, le plus intègre de ces hommes politiques, le
-chef de ceux qui s'appelaient patriotes, donne et retire sa parole,
-attaque ou défend Walpole, propose la guerre ou la paix, le tout pour
-devenir ou rester ministre. Fox, son rival, est une sorte de pourri
-éhonté. Le duc de Newcastle, «dont le nom était perfidie,» espèce de
-caricature vivante, le plus maladroit, le plus ignorant, le plus
-moqué, le plus méprisé des nobles, reste ministre trente ans et dix
-ans premier ministre à cause de sa parenté, de sa fortune, des
-élections dont il dispose et des places qu'il peut donner. La chute
-des Stuarts a mis le gouvernement aux mains de quelques grandes
-familles qui, au moyen de bourgs pourris, de députés achetés et de
-discours sonores, oppriment le roi, manient les passions populaires,
-intriguent, mentent, se chamaillent et tâchent de s'escroquer le
-pouvoir.
-
-Les moeurs privées sont aussi belles que les moeurs publiques.
-D'ordinaire le roi régnant déteste son fils; ce fils fait des dettes,
-demande au parlement d'augmenter sa pension, et se ligue avec les
-ennemis de son père. George Ier tient sa femme en prison pendant
-trente-deux ans, et s'enivre le soir chez deux laiderons, ses
-maîtresses. George II, qui aime sa femme, prend des maîtresses pour
-avoir l'air galant, se réjouit de la mort de son fils, escroque le
-testament de son père. Son fils aîné[268] triche aux cartes, et un
-jour, à Kensington, ayant emprunté 5000 livres sterling à Dodington,
-dit en le voyant sous la fenêtre: «Cet homme passe pour une des
-meilleures têtes de l'Angleterre, et pourtant, avec tout son esprit,
-je viens de l'alléger de 5000 livres.» George IV est une espèce de
-cocher, joueur, viveur scandaleux, parieur sans probité, et que ses
-manoeuvres manquèrent de faire exclure du Jockey-Club. Le seul honnête
-homme est George III, un pauvre lourdaud borné qui devint fou, et que
-sa mère avait tenu comme cloîtré pendant sa jeunesse. Elle donnait
-pour motif la corruption universelle des gens de qualité: «Les jeunes
-gens, disait-elle, sont tous des viveurs, et les jeunes femmes font la
-cour aux hommes au lieu d'attendre qu'on la leur fasse[269].» En
-effet, le vice est à la mode, et non pas délicat comme en France.
-«L'argent, écrivait Montesquieu, est ici souverainement estimé,
-l'honneur et la vertu peu. Il faut à l'Anglais un bon dîner, une fille
-et de l'aisance. Comme il n'est pas répandu et qu'il est borné à cela,
-dès que sa fortune se délabre, et qu'il ne peut plus avoir cela, il se
-tue ou se fait voleur.» Il y a dans les jeunes gens une surabondance
-de séve grossière qui leur fait prendre les brutalités pour les
-plaisirs. Les plus célèbres s'appelaient Mohicans, et la nuit
-tyrannisaient Londres. Ils arrêtaient les gens, et les faisaient
-danser en leur piquant les jambes à coups d'épée; parfois ils
-mettaient une femme dans un tonneau et la faisaient rouler ainsi du
-haut d'une pente; d'autres la posaient sur la tête les pieds en l'air;
-quelques-uns aplatissaient le nez du malheureux qu'ils avaient saisi,
-et avec les doigts lui faisaient sortir les yeux de l'orbite. Swift,
-les comiques et les romanciers ont peint la bassesse de cette grosse
-débauche, qui a besoin de tapage, qui vit d'ivrognerie, qui s'étale
-dans la crudité, qui aboutit à la cruauté, qui finit par l'irréligion
-et l'athéisme[270]. Ce tempérament batailleur et trop fort a besoin de
-s'employer orgueilleusement et audacieusement à la destruction de ce
-que les hommes respectent et de ce que les institutions protégent. Ils
-attaquent les prêtres par le même instinct qu'ils rossent le guet.
-Collins, Tindal, Bolingbroke sont leurs docteurs; la corruption des
-moeurs, l'habitude des trahisons, le choc des sectes, la liberté des
-discussions, le progrès des sciences et la fermentation des idées
-semblent dissoudre le christianisme. «Point de religion, disait
-Montesquieu, en Angleterre. Quatre ou cinq de la chambre des communes
-vont à la messe ou au sermon de la chambre.... Si quelqu'un parle de
-religion, tout le monde se met à rire. Un homme ayant dit de mon
-temps: Je crois cela comme article de foi, tout le monde se mit à
-rire.» En effet, la phrase était provinciale et sentait son vieux
-temps. L'important était d'avoir bon ton, et il est plaisant de voir
-dans lord Chesterfield en quoi ce bon ton consiste. De justice,
-d'honneur, il ne parle qu'en courant et pour la forme: «Avant tout,
-dit-il à son fils, ayez des manières.» Il y revient dans chaque lettre
-avec une insistance, une abondance, une force de preuves, qui font un
-contraste grotesque. «Mon cher ami, comment vont les manières, les
-agréments, les grâces, et tous ces petits riens si nécessaires pour
-rendre un homme aimable? Les prenez-vous? y faites-vous des
-progrès?... Polissez-vous, ne curez point vos ongles en société, ne
-mettez pas vos doigts dans votre nez, posez bien vos pieds.... Votre
-maître de danse est à présent le plus important de tous.... Surtout
-laissez de côté la rouille de Cambridge.... On m'assure que Mme de....
-est jolie comme un coeur, et que, nonobstant cela, elle s'en est tenue
-scrupuleusement à son mari, quoiqu'il y ait déjà plus d'un an qu'elle
-est mariée. Elle n'y pense pas; il faut décrotter cette femme-là.
-Décrottez-vous donc tous les deux réciproquement.» Et un peu après:
-«Que vous dit Mme de...? Pour un attachement, je la préférerais à
-Mme...; mais pour une galanterie, je donnerais la préférence à la
-dernière. Tout cela peut s'arranger ensemble, et l'un n'empêche pas
-l'autre.» Soyez galant, adroit, délié; plaisez aux femmes; «ce sont
-les femmes qui mettent les hommes à la mode;» plaisez aux hommes; «une
-souplesse de courtisan décidera de votre fortune.» Et il lui cite en
-exemple Bolingbroke et Marlborough, les deux pires roués du siècle.
-Ainsi parle un homme grave, ancien ministre, arbitre de l'éducation et
-du goût[271]. Il veut déniaiser son fils, lui donner l'air français,
-ajouter aux solides connaissances diplomatiques et aux grandes visées
-d'ambition l'air engageant, sémillant et frivole. Ce vernis, qui à
-Paris est la couleur vraie, n'est ici qu'un placage choquant. Cette
-politesse transplantée est un mensonge, cette vivacité un manque de
-sens, et cette éducation mondaine ne semble propre qu'à faire des
-comédiens et des coquins.
-
-Ainsi jugea Gay dans son _Opéra du Gueux_, et la société polie
-applaudit avec fureur au portrait qu'il traçait d'elle. Soixante-trois
-nuits de suite, la pièce fut jouée parmi un tonnerre de rires; les
-dames firent écrire les chansons sur leurs éventails, et l'actrice
-principale, dit-on, épousa un duc. Quelle satire! Les voleurs
-infestaient Londres, tellement qu'en 1728 la reine elle-même manqua
-d'être dévalisée; ils s'étaient formés en bandes, ayant des officiers,
-un trésor, un chef, et se multipliaient, quoique toutes les six
-semaines on les envoyât par «charretées» à la potence. Voilà la
-société que Gay mit en scène; à son avis, elle valait la grande; on
-avait peine à l'en distinguer: manières, esprit, conduite, morale,
-dans l'une et l'autre, tout est semblable. «En fait de vices à la
-mode, on ne peut dire si les gentilshommes du grand chemin imitent les
-gentilshommes à la mode, ou si les gentilshommes à la mode imitent les
-gentilshommes du grand chemin[272].» En quoi, par exemple, Peachum
-diffère-t-il d'un grand ministre? Il est comme lui chef d'une bande de
-voleurs, il a comme lui un registre pour inscrire les vols, il reçoit
-comme lui de l'argent des deux mains, il fait comme lui prendre et
-pendre ses amis quand ses amis lui sont à charge, il se sert comme lui
-du langage parlementaire et des comparaisons classiques, il a comme
-lui de la gravité, de la tenue, et s'indigne éloquemment quand on
-soupçonne son honneur. Vous répondrez peut-être qu'il se dispute avec
-son associé au sujet des profits, et l'empoigne à la gorge? Mais
-dernièrement sir Robert Walpole et lord Townshend se sont colletés sur
-une question pareille. Écoutez les instructions que Peachum donne à sa
-fille; ne sont-ce pas les propres maximes du monde? «Ayez des amants,
-mademoiselle; une femme doit savoir être mercenaire, quand même elle
-ne serait jamais allée à la cour ni dans une assemblée.... Comment!
-vous épousez M. Macheath, et votre belle raison est que vous l'aimez?
-L'aimer! l'aimer! Je croyais que mademoiselle était trop bien élevée
-pour cela. Ma fille doit être pour moi ce qu'une dame de la cour est
-pour un ministre d'État, la clef de toute la bande[273].» Quant à M.
-Macheath, c'est le digne gendre d'un tel politique. S'il est moins
-brillant au conseil que dans l'action, cela convient à son âge.
-Trouvez-nous un jeune officier noble qui ait meilleure tournure ou
-fasse des actions plus belles. Il vole sur les grands chemins, voilà
-de la bravoure; il partage son butin avec ses amis, voilà de la
-générosité. «Vous voyez, messieurs, leur dit-il, je ne suis pas un
-simple ami de cour qui promet tout et ne donne rien. Que les
-courtisans se filoutent entre eux; nous du moins, messieurs, nous
-avons gardé assez d'honneur pour nous maintenir purs parmi les
-corruptions du monde[274].» Au reste, il est galant, il a une
-demi-douzaine de femmes, une douzaine d'enfants, il fréquente les
-mauvais lieux, il est aimable avec les beautés qu'il y rencontre, il a
-de l'aisance, il salue bien et à la ronde; il tourné à chacune son
-compliment: «Mademoiselle Slammekin, toujours votre abandon et cet air
-négligé du grand monde! Vous toutes, dames à la mode qui connaissez
-votre beauté, vous aimez le déshabillé. Mademoiselle Jenny,
-daignerez-vous accepter un petit verre?--Je ne bois jamais de liqueurs
-fortes, excepté quand j'ai la colique.--Justement l'excuse des dames à
-la mode: une personne de qualité a toujours la colique[275].» N'est-ce
-pas le vrai ton de la bonne compagnie? Et douterez-vous encore que M.
-Macheath soit un homme de qualité quand vous apprendrez qu'il a mérité
-d'être pendu et qu'il ne l'est pas? À cette preuve tout doit céder. Si
-pourtant vous en voulez une autre, il ajoutera que «en matière de
-conscience et de morale moisie il n'est point du tout vulgaire; cette
-considération-là rogne aussi peu sur ses profits et sur ses plaisirs
-que sur ceux d'aucun gentilhomme d'Angleterre[276].» Après un tel mot,
-il faut bien se rendre. N'objectez pas la saleté de ces moeurs; vous
-voyez bien qu'elle n'a rien de rebutant, puisque la bonne compagnie
-s'en régale. Ces intérieurs de prison et de mauvais lieu, ces tripots,
-cette odeur de gin, ces marchandages d'entremetteuses et ces comptes
-de filous, rien ne dégoûte les dames, qui applaudissent dans leurs
-loges. Elles chantent les chansons de Polly; leurs nerfs n'ont peur
-d'aucun détail; elles ont déjà respiré ces senteurs de bouges dans les
-pastorales limées de l'aimable poëte[277]. Elles rient de voir Lucy
-qui montre sa grossesse à Macheath, et qui verse à Polly de la mort
-aux rats. Elles sont familières avec toutes les gracieusetés de la
-potence et toutes les gentillesses de la médecine. Mistress Trapes
-expose son métier devant elles, et se plaint d'avoir onze belles
-clientes entre les mains du chirurgien[278]. M. Filch, un pilier de
-prison, dit qu'ayant remplacé «le faiseur d'enfants, devenu invalide,
-il a amassé quelque argent à procurer aux dames de l'endroit des
-grossesses pour leur faire avoir un sursis[279].» Une verve atroce,
-aigrie d'ironie poignante, coule à travers l'oeuvre comme un de ces
-ruisseaux de Londres dont Swift et Gay ont décrit les puanteurs
-corrosives; à cent ans de distance, elle déshonore encore le monde qui
-s'est éclaboussé et miré dans son bourbier.
-
-[Note 264: 1742. Rapport de lord Lonsdale.]
-
-[Note 265: "In the present inflamed temper of the people, the act
-could not be carried into execution without an armed force." (Discours
-de Walpole.)]
-
-[Note 266: Voyez le terrible discours de Walpole contre lui, 1734.]
-
-[Note 267: Notes sur son voyage en Angleterre.]
-
-[Note 268: Frédéric, mort en 1751. _Mémoires de Walpole_, t. I, p.
-76.]
-
-[Note 269: The young men were all rakes; the young women made love
-instead of waiting till it was made to them.]
-
-[Note 270: Personnage de Birton, dans le _Jenny_ de Voltaire.]
-
-[Note 271: «Les Anglais ont ordinairement vingt ans avant d'avoir
-parlé à quelque personne au-dessus de leur maître d'école et de leurs
-compagnons de collége; s'il arrive qu'ils aient du savoir, tout se
-termine au grec et au latin, mais pas un seul mot de l'histoire ou des
-langues modernes. Ainsi préparés ils se mettent à voyager; mais comme
-ils manquent de dextérité, qu'ils sont extrêmement honteux et timides
-et qu'ils n'ont point l'usage des langues étrangères, ils vivent entre
-eux et mangent ensemble dans les auberges.» (_Lettres de lord
-Chesterfield._)
-
-«Je souhaiterais que vous les priassiez de vous donner des lettres de
-recommandation pour les jeunes gens du bel air et pour les coquettes
-sur le bon ton, afin que vous pussiez être dans l'honnête débauche de
-Munich.» (_Ibidem._)]
-
-[Note 272: Through the whole piece, you may observe such a similitude
-of manners in high and low life, that it is difficult to determine
-whether, in the fashionable vices, the fine gentlemen imitate the
-gentlemen of the road, or the gentlemen of the road the fine
-gentlemen.]
-
-[Note 273: My daughter to me should be, like a court lady to a
-minister of state, a key to a whole gang.
-
-A woman knows how to be mercenary though she has never been in a court
-or at an assembly.
-
-Why, foolish jade, thou wilt be as ill-used and as much neglected as
-if thou hadst married a Lord!
-
-.... I did not marry him as 'tis the fashion coolly and deliberately
-for honour or money. But I love him.
-
-Love him, worse and worse! I thought the girl had been better bred.]
-
-[Note 274: You see, gentlemen, I am not a mere court friend, who
-professes every thing and will do nothing.... But we, gentlemen, have
-still honour enough to break through the corruptions of the world.]
-
-[Note 275: Mistress Slammekin! As careless and genteel as ever! all
-you fine ladies who know your own beauty, affect an undress.... If any
-of the ladies chose gin, I hope they will be so free to call for it.
-
-JENNY.
-
-Indeed, sir, I never drink strong-waters, but when I have the cholic.
-
-MACHEATH.
-
-Just the excuse of the fine ladies! why, a lady of quality is never
-without the cholic....
-
-MISTRESS SLAMMEKIN.
-
-I am sure at least three men of his hanging should be set down to my
-account.
-
-MISTRESS TRULL.
-
-Mistress Slammekin, that is not fair. For you know one of them was
-taken in bed with me.]
-
-[Note 276: As to conscience and musty morals, I have as few drawbacks
-upon my profits or pleasures, as any man of quality in England; in
-those I am not at least vulgar.... To ruin a girl of severe education,
-is no small addition to the pleasure of our fine gentlemen.
-
-Of all the animals of prey, man is the only sociable one.]
-
-[Note 277: Dans ces Églogues les dames expliquent en bon style que
-leurs amies ont pour amants des laquais:
-
- Her favours Sylvia shares amongst mankind;
- Such gen'rous Love could never be confin'd.
-
-Ailleurs la servante dit à la dame:
-
- Have you not fancy'd in his frequent kiss
- Th'ungrateful leavings of a filthy miss?]
-
-[Note 278: I have eleven fine customers now down, under the surgeon's
-hand....]
-
-[Note 279: Since the favourite child-getter was disabled by mishap, I
-have picked up a little money, by helping the ladies to a pregnancy
-against their being called down to sentence....
-
-LUCY.
-
-See how I am forced to bear about the load of infamy you have laid
-upon me...
-
-Not the greatest lady in the land could have better strong-waters in
-her closet, for her own private drinking.]
-
-
-II
-
-Ce n'étaient là que des dehors, et les bons observateurs, Voltaire
-par exemple, ne s'y sont point trompés. Entre la vase du fond et
-l'écume de la surface roulait le grand fleuve national, qui, s'épurant
-par son mouvement propre, laissait déjà voir par intervalles sa
-couleur vraie, pour étaler bientôt la régularité puissante de sa
-course et la limpidité salubre de son eau. Il avançait dans son lit
-natal; chaque peuple a le sien et coule sur sa pente. C'est cette
-pente qui donne à chaque civilisation son degré et sa forme, et c'est
-elle qu'il faut tâcher de décrire et de mesurer.
-
-Pour cela, nous n'avons qu'à suivre les voyageurs des deux pays qui à
-ce moment franchissent la Manche. Jamais l'Angleterre n'a regardé et
-imité davantage la France, ni la France l'Angleterre. Pour voir les
-courants distincts où glissait chacune des deux nations, il n'y avait
-qu'à ouvrir les yeux. À Paris, disait lord Chesterfield à son fils,
-recherchez la conversation polie; «elle tourne sur quelque sujet de
-goût, quelques points d'histoire, de critique et même de philosophie,
-qui conviennent mieux à des êtres raisonnables que les dissertations
-anglaises sur le temps et sur le whist[280].» En effet, nous nous
-sommes civilisés par la conversation; les Anglais, point. Sitôt que le
-Français sort du labeur machinal et de la grosse vie physique, même
-avant d'en être sorti, il cause; c'est là son achèvement et son
-plaisir[281]. À peine a-t-il échappé aux guerres de religion et à
-l'isolement féodal, il fait la révérence et dit son mot. Avec l'hôtel
-de Rambouillet, les salons s'ouvrent; le bel entretien qui va durer
-deux siècles commence; Allemands, Anglais, toute l'Europe novice ou
-balourde l'écoute, bouche béante, et de temps en temps essaye
-maladroitement de l'imiter. Qu'ils sont aimables, nos causeurs! Quels
-ménagements! quel tact inné! Avec quelle grâce et quelle dextérité ils
-savent persuader, intéresser, amuser, caresser la vanité malade,
-retenir l'attention distraite, insinuer la vérité dangereuse, et voler
-toujours à cent pieds au-dessus de l'ennui où leurs rivaux barbotent
-de tout leur poids natif! Mais surtout comme ils se sont déliés vite!
-D'instinct et sans effort, ils ont rencontré le geste aisé, la parole
-facile, l'élégance soutenue, le trait piquant, la clarté parfaite.
-Leurs phrases, encore compassées sous Balzac, se dégagent, s'allégent,
-s'élancent, courent, et sous Voltaire ont pris des ailes. Vit-on
-jamais pareil désir et pareil art de plaire? Les sciences pédantes,
-l'économie politique, la théologie, les habitantes renfrognées de
-l'Académie et de la Sorbonne, ne parlent qu'en épigrammes. L'_Esprit
-des Lois_ de Montesquieu est aussi «l'esprit sur les lois.» Les
-périodes de Rousseau, qui enfanteront une révolution, ont été,
-dix-huit heures durant, tournées, polies, balancées dans sa tête. La
-philosophie de Voltaire petille en millions d'étincelles. Toute idée
-doit devenir un bon mot; on ne pense plus qu'en saillies; il faut que
-toute vérité, la plus épineuse ou la plus sainte, devienne un joli
-jouet de salon, lancé, puis relancé comme un volant doré par les mains
-mignonnes des dames, sans faire tache sur les sabots de dentelle d'où
-pendent languissamment leurs bras fluets, sur les guirlandes que
-déroulent dans les panneaux les Amours roses. Tout doit reluire,
-scintiller ou sourire. On atténue les passions, on affadit l'amour, on
-multiplie les bienséances, on outre le savoir-vivre. L'homme raffiné
-devient «sensible.» De sa douillette de taffetas, il tire incessamment
-le mouchoir brodé dont il essuiera le commencement d'une larme; il
-pose la main sur son coeur, il s'attendrit, il est devenu si délicat
-et si correct que les Anglais le prennent tour à tour pour une
-femmelette ou pour un maître de danse[282]. Regardez de plus près
-cependant ce freluquet enrubanné qui roucoule les chansons de Florian
-dans un habit vert tendre. L'esprit de société qui l'a conduit dans
-ces fadaises l'a aussi conduit ailleurs; car la conversation, en
-France du moins, est une chasse aux idées. Encore aujourd'hui, dans la
-défiance et la tristesse des moeurs modernes, c'est à table, pendant
-le café, qu'apparaissent la haute politique et la philosophie
-première. Penser, surtout penser vite, est une fête. L'esprit y trouve
-une sorte de bal; jugez de quel empressement il s'y porte! Toute notre
-culture vient de là. À l'aurore du siècle, les dames, entre deux
-révérences, développent des portraits étudiés et des dissertations
-subtiles; elles entendent Descartes, goûtent Nicole, approuvent
-Bossuet. Bientôt les petits soupers commencent, et on y agite au
-dessert l'existence de Dieu. Est-ce que la théologie, la morale, mises
-en beau style ou en style piquant, ne sont pas des jouissances de
-salon et des parures de luxe? La verve s'y emploie, ondule et petille
-comme une flamme légère au-dessus de tous les sujets dont elle se
-nourrit. Quel essor que celui du dix-huitième siècle! Jamais société
-fut-elle plus curieuse de hautes vérités, plus hardie à les chercher,
-plus prompte à les découvrir, plus ardente à les embrasser? Ces
-marquises musquées, ces fats en dentelles, tout ce joli monde paré,
-galant, frivole, court à la philosophie comme à l'Opéra; l'origine des
-êtres vivants et les anguilles de Needham, les aventures de Jacques le
-Fataliste et la question du libre arbitre, les principes de l'économie
-politique et les comptes de l'Homme aux quarante écus, tout est
-matière pour eux à paradoxes et à découvertes. Toutes les lourdes
-roches que les savants de métier taillaient et minaient péniblement à
-l'écart, entraînées et polies dans le torrent public, roulent par
-myriades, entre-choquées avec un bruissement joyeux, précipitées par
-un élan toujours plus rapide. Nulle barrière, nul heurt; on n'est
-point retenu par la pratique; on pense pour penser; les théories
-peuvent se déployer à l'aise. En effet, c'est toujours ainsi qu'en
-France on a causé. On y joue avec les vérités générales; on en retire
-agilement quelqu'une du monceau des faits où elle gît cachée, et on la
-développe; on plane au-dessus de l'observation dans la raison et la
-rhétorique; on se trouve mal et terre à terre tant qu'on n'est pas
-dans la région des idées pures. Et le dix-huitième siècle à cet égard
-continue le dix-septième. On avait décrit le savoir-vivre, la
-flatterie, la misanthropie, l'avarice: on examine la liberté, la
-tyrannie, la religion; on avait étudié l'homme en soi, on étudie
-l'homme abstrait. Les écrivains religieux et monarchiques sont de la
-même famille que les écrivains impies et révolutionnaires; Boileau
-conduit à Rousseau, et Racine à Robespierre. La raison oratoire avait
-formé le théâtre régulier et la prédication classique; la raison
-oratoire produit la Déclaration des Droits et le _Contrat social_. On
-se fabrique une certaine idée de l'homme, de ses penchants, de ses
-facultés, de ses devoirs, idée mutilée, mais d'autant plus nette
-qu'elle est plus réduite. D'aristocratique elle devient populaire; au
-lieu d'être un amusement, elle est une foi; des mains délicates et
-sceptiques, elle passe aux mains enthousiastes et grossières. D'un
-lustre de salon ils font un flambeau et une torche. Voilà le courant
-sur lequel a vogué l'esprit français pendant deux siècles, caressé par
-les raffinements d'une politesse exquise, amusé par un essaim d'idées
-brillantes, enchanté par les promesses des théories dorées, jusqu'au
-moment où, croyant toucher les palais de nuages qu'illuminait la
-distance, tout d'un coup il perdit terre et roula dans la tempête de
-la Révolution.
-
-Tout autre est la voie par laquelle a cheminé la civilisation
-anglaise. Ce n'est pas l'esprit de société qui l'a faite, c'est le
-sens moral, et la raison en est que l'homme là-bas est autre que chez
-nous. Nos Français qui en ce moment découvrent l'Angleterre en sont
-frappés. «En France, dit Montesquieu, je fais amitié avec tout le
-monde; en Angleterre, je n'en fais à personne. Il faut faire ici comme
-les Anglais, vivre pour soi, ne se soucier de personne, n'aimer
-personne et ne compter sur personne. Ce sont des génies singuliers,
-partant solitaires et tristes. Ils sont recueillis, vivent beaucoup en
-eux-mêmes et pensent tout seuls. La plupart, avec de l'esprit, sont
-tourmentés par leur esprit même. Dans le dédain ou le dégoût de toutes
-choses, ils sont malheureux avec tant de sujets de ne l'être pas.» Et
-Voltaire, comme Montesquieu, revient incessamment sur l'énergie sombre
-de ce caractère. Il dit qu'à Londres il y a des journées de vent d'est
-où l'on se pend; il conte en frissonnant qu'une jeune fille s'est
-coupé la gorge, et que l'amant, sans rien dire, a racheté le couteau.
-Il est surpris de voir «tant de Timons, de misanthropes atrabilaires.»
-De quel côté trouveront-ils leur voie? Il y en a une qui s'ouvre tous
-les jours plus large. L'Anglais, naturellement sérieux, méditatif et
-triste, n'est point porté à regarder la vie comme un jeu ou comme un
-plaisir; il a les yeux habituellement tournés non vers le dehors et la
-nature riante, mais vers le dedans et vers les événements de l'âme; il
-s'examine lui-même, il descend incessamment dans son intérieur, il se
-confine dans le monde moral et finit par ne plus voir d'autre beauté
-que celle qui peut y luire; il pose la justice en reine unique et
-absolue de la vie humaine, et conçoit le projet d'ordonner toutes ses
-actions d'après un code rigide. Et les forces ne lui manquent pas dans
-cette entreprise; car l'orgueil en lui vient aider la conscience.
-Ayant choisi sa route lui-même et lui seul, il aurait honte de s'en
-écarter; il repousse les tentations comme des ennemis; il sent qu'il
-combat et triomphe[283], qu'il fait une oeuvre difficile, qu'il est
-digne d'admiration, qu'il est un homme. D'autre part, il se délivre de
-l'ennui, son ennemi capital, et contente son besoin d'action; le
-devoir conçu donne un emploi aux facultés et un but à la vie, provoque
-les associations, les fondations, les prédications, et, rencontrant
-des âmes et des nerfs plus endurcis, les lance, sans trop les faire
-souffrir, dans les longues luttes, à travers le ridicule et le
-danger. Le naturel réfléchi a donné la règle morale, le naturel
-batailleur donne la force morale. L'intelligence ainsi dirigée est
-plus propre que toute autre à comprendre le devoir; la volonté ainsi
-armée est plus capable que toute autre d'exécuter le devoir. C'est là
-la faculté fondamentale qu'on retrouve dans toutes les parties de la
-vie publique, enfouie, mais présente, comme une de ces roches
-primitives et profondes qui, prolongées au loin dans la campagne,
-donnent à tous les accidents du sol leur assiette et leur soutien.
-
-[Note 280: Voyez par contraste dans les oeuvres de Swift un fac-simile
-de la conversation anglaise: _Essay on polite conversation._]
-
-[Note 281: Encore en 1826, Sidney Smith arrivant à Calais écrit (tome
-II, 274):
-
-What pleases me is the taste and ingenuity displayed in the shops and
-the good manners and politeness of the people. Such is the state of
-manners, that you appear almost to have quitted a land of
-barbarians.--I have not seen a cobbler who is not better bred than an
-English gentleman.]
-
-[Note 282: _Evelina_, par miss Burney; voyez le personnage du pauvre
-et gentil Français, M. Dubois, qu'on fait tomber dans le
-ruisseau.--Ces jeunes filles si correctes vont voir jouer _Love for
-Love_ de Congreve; les parents ne craignent pas de leur donner miss
-Prue en spectacle.--Voyez aussi par contraste le personnage du
-capitaine anglais, si rustre; il est l'hôte de Mme Duval, et la jette
-deux fois dans la boue; il dit à sa fille: «Molly, je vous conseille,
-si vous faites quelque cas de mes bonnes grâces, de ne plus avoir un
-goût à vous, en ma présence.»--Le changement est surprenant, depuis
-soixante ans.]
-
-[Note 283: «The consciousness of silent endurance, so dear to every
-Englishman, of standing out against something and not giving in.» _Tom
-Brown's School-days._]
-
-
-III
-
-Au protestantisme d'abord, et c'est par cette structure d'esprit que
-l'Anglais est religieux. Traversez ici l'écorce rugueuse et
-déplaisante. Voltaire en rit, il s'amuse des criailleries des
-prédicants et du rigorisme des fidèles. «Point d'opéra, point de
-comédie, point de concert à Londres le dimanche; les cartes même y
-sont si expressément défendues, qu'il n'y a que les personnes de
-qualité et ce qu'on appelle les honnêtes gens qui jouent ce jour-là.»
-Il s'égaye aux dépens des Anglicans, «si attentifs à recevoir les
-dîmes,» des presbytériens, «qui ont l'air fâché et prêchent du nez,»
-des quakers, «qui vont dans leurs églises attendre l'inspiration de
-Dieu le chapeau sur la tête.» Mais n'y a-t-il rien à remarquer que ces
-dehors? Et croyez-vous connaître une religion, parce que vous
-connaissez des particularités de formulaire et de surplis? Il y a une
-foi commune sous toutes ces différences de sectes; quelle que soit la
-forme du protestantisme, son objet et son effet sont la culture du
-sens moral; c'est par là qu'il est ici populaire; principes et dogmes,
-tout l'approprie aux instincts de la nation. Le sentiment d'où tout
-part chez le réformé est l'inquiétude de la conscience; il se
-représente la justice parfaite, et sent que sa justice, telle quelle,
-ne subsistera point devant celle-là. Il pense au jugement final et se
-dit qu'il y sera condamné. Il se trouble et se prosterne; il implore
-de Dieu le pardon de ses fautes et le renouvellement de son coeur. Il
-voit que, ni par ses désirs, ni par ses actions, ni par aucune
-cérémonie, ni par aucune institution, ni par lui-même, ni par aucune
-créature, il ne peut ni mériter l'un ni obtenir l'autre. Il a recours
-au Christ, le médiateur unique; il le supplie, il le sent présent, il
-se trouve par sa grâce justifié, élu, guéri, transformé, prédestiné.
-Ainsi entendue, la religion est une révolution morale; ainsi
-simplifiée, la religion n'est qu'une révolution morale. Devant cette
-grande émotion, métaphysique et théologie, cérémonies et discipline,
-tout s'efface ou se subordonne, et le christianisme n'est plus que la
-purification du coeur. Regardez maintenant ces gens vêtus de brun qui
-nasillent le dimanche autour d'une boîte de bois noir, pendant qu'un
-homme en rabat, «avec l'air d'un Caton,» marmotte un psaume. N'y
-a-t-il rien dans leur coeur que des «billevesées» théologiques ou des
-phrases machinales? Il y a un grand sentiment, la vénération. Ce
-temple nu des dissidents, cet office et cette église simple des
-anglicans, les laissent tout entiers à l'impression de ce qu'ils
-lisent et de ce qu'ils entendent. Car ils entendent et ils lisent; la
-prière faite en langue vulgaire, les psaumes traduits en langue
-vulgaire, peuvent entrer à travers leurs sens jusqu'à leur âme. Ils y
-entrent, soyez-en sûr, et c'est pour cela qu'ils ont l'air si
-recueilli. Car la race est, par nature, capable d'émotions profondes,
-disposée, par la véhémence de son imagination, à comprendre le
-grandiose et le tragique, et cette Bible, qui est à leurs yeux la
-propre parole du Dieu éternel, leur en fournit. Je sais bien que pour
-Voltaire elle n'est qu'emphatique, décousue et ridicule; les
-sentiments dont elle est pleine sont hors de proportion avec les
-sentiments français. Ici, les auditeurs sont au niveau de son énergie
-et de sa rudesse. Les cris d'angoisse ou d'admiration de l'Hébreu
-solitaire, les transports, les éclats imprévus de passion sublime, la
-soif de la justice, le grondement des tonnerres et des justices de
-Dieu, viennent, à travers trente siècles, remuer ces âmes bibliques.
-Leurs autres livres y aident. Ce _Prayer book_, qui se transmet par
-héritage avec la vieille Bible de famille, fait entendre à tous, au
-plus lourd paysan, à l'ouvrier des mines, l'accent solennel de la
-prière vraie. La poésie naissante et la religion renaissante au
-seizième siècle y ont imprimé leur gravité magnifique, et l'on y sent
-palpiter, comme dans Milton lui-même, la double inspiration qui alors
-souleva l'homme hors de lui-même et le porta jusqu'au ciel. Les
-genoux plient quand on l'écoute. Cette confession de foi, ces
-_collects_ prononcés pendant la maladie, devant le lit des mourants,
-en cas de malheur public et de deuil privé, ces hautes sentences d'une
-éloquence passionnée et soutenue, emportent l'homme dans je ne sais
-quel monde inconnu et auguste. Que les beaux gentilshommes bâillent,
-se moquent, et réussissent à ne pas comprendre: je suis sûr que, parmi
-les autres, beaucoup sont troublés. L'idée de la mort obscure et de
-l'océan infini où va descendre la pauvre âme fragile, la pensée de
-cette justice invisible, partout présente, partout prévoyante, sur
-laquelle s'appuie l'apparence changeante des choses visibles, les
-illuminent d'éclairs inattendus. Le monde corporel et ses lois ne leur
-semblent qu'un fantôme et une figure; ils ne voient plus rien de réel
-que la justice, elle est le tout de l'homme comme de la nature. Voilà
-le sentiment profond qui, le dimanche, ferme les théâtres, interdit
-les plaisirs, remplit les églises; c'est lui qui perce la cuirasse de
-l'esprit positif et de la lourdeur corporelle. Ce marchand qui toute
-la semaine a compté des ballots ou aligné des chiffres, ce _squire_
-éleveur de bestiaux, qui ne sait que brailler, boire et sauter à
-cheval par-dessus des barrières, ces _yeomen_, ces _cottagers_, qui,
-pour se divertir, s'ensanglantent de coups de poing ou passent la tête
-dans un collier de cheval afin de faire assaut de grimaces, toutes ces
-âmes incultes, plongées dans la vie physique, reçoivent ainsi de leur
-religion la vie morale. Ils l'aiment; on le voit aux clameurs
-d'émeute qui montent comme un tonnerre sitôt qu'un imprudent touche ou
-semble toucher à l'église. On le voit à la vente des livres de piété
-protestants, le _Pilgrim's progress_, le _Whole duty of man_, seuls
-capables de se frayer leur voie jusqu'à l'appui de fenêtre du _yeoman_
-et du _squire_, où dorment, parmi les engins de pêche, quatre volumes,
-toute la bibliothèque. Vous ne remuerez les hommes de cette race que
-par des réflexions morales et des émotions religieuses. L'esprit
-puritain attiédi couve encore sous terre et se jette du seul côté où
-se rencontrent l'aliment, l'air, la flamme et l'action.
-
-On s'en aperçoit quand on regarde les sectes. En France, jansénistes
-et jésuites semblent des pantins de l'autre siècle occupés à se battre
-pour le divertissement de celui-ci. Ici les quakers, les indépendants,
-les baptistes, subsistent, sérieux, honorés, reconnus par l'État,
-illustrés par des écrivains habiles, par des savants profonds, par des
-hommes vertueux, par des fondateurs de nations[284]. Leur piété fait
-leurs disputes; c'est parce qu'ils veulent croire qu'ils diffèrent de
-croyance; les seuls hommes sans religion sont ceux qui ne s'occupent
-pas de religion. Une foi immobile est bientôt une foi morte, et quand
-un homme devient sectaire, c'est qu'il est fervent. Ce christianisme
-vit, car il se développe; on voit la séve toujours coulante de
-l'examen et de la foi protestante rentrer dans de vieux dogmes,
-desséchés depuis quinze cents ans. Voltaire, arrivant ici, est
-surpris de trouver des ariens, et parmi eux les premiers penseurs de
-l'Angleterre, Clarke, Newton lui-même. Ce n'est pas seulement le
-dogme, c'est le sentiment qui se renouvelle; par delà les ariens
-spéculatifs perçaient les méthodistes pratiques, et derrière Newton et
-Clarke venaient Whitefield et Wesley.
-
-Nulle histoire n'éclaire plus à fond le caractère anglais. En face de
-Hume, de Voltaire, ils fondent une secte monacale et convulsionnaire,
-et triomphent chez eux par le rigorisme et l'exagération qui les
-perdraient chez nous. Wesley est un lettré, un érudit d'Oxford, et il
-croit au diable; il lui attribue des maladies, des cauchemars, des
-tempêtes, des tremblements de terre. Sa famille a entendu des bruits
-surnaturels; son père a été poussé trois fois par un revenant;
-lui-même voit la main de Dieu dans les plus vulgaires événements de la
-vie; un jour, à Birmingham, ayant été surpris par la grêle, il
-découvre qu'il reçoit cet avertissement parce qu'à table il n'a point
-exhorté les gens qui dînaient avec lui; quand il s'agit de prendre un
-parti, il tire au sort, pour se décider, parmi les textes de la Bible.
-À Oxford, il jeûne et se fatigue jusqu'à cracher le sang et manquer de
-mourir; sur le vaisseau, quand il part pour l'Amérique, il ne mange
-plus que du pain et dort par terre; il mène la vie d'un apôtre,
-donnant tout ce qu'il gagne, voyageant et prêchant toute l'année, et
-chaque année, jusqu'à quatre-vingt-huit ans[285]; on calcule qu'il
-donna 30000 livres sterling, qu'il fit cent mille lieues et qu'il
-prêcha quarante mille sermons. Qu'est-ce qu'un pareil homme eût fait
-dans notre dix-huitième siècle? Ici on l'écoute, on le suit; à sa
-mort, il avait quatre-vingt-mille disciples; aujourd'hui il en a un
-million. Les inquiétudes de conscience qui l'ont jeté dans cette voie
-poussent les autres sur sa trace. Rien de plus frappant que les
-confessions de ses prédicateurs, la plupart gens du peuple et laïques:
-Georges Story a le _spleen_, rêve et réfléchit tristement, s'occupe à
-se dénigrer et à dénigrer les occupations humaines. Mark Bond se croit
-damné parce qu'étant petit garçon il a prononcé un blasphème; il lit
-et prie sans cesse et sans effet, et enfin, désespéré, s'enrôle avec
-l'espérance d'être tué. John Haime a des visions, hurle et croit
-sentir le diable. Un autre, boulanger, a des scrupules parce que son
-maître continue à cuire le dimanche, se dessèche d'inquiétude, et
-bientôt n'est plus qu'un squelette. Voilà les âmes timorées et
-passionnées qui fournissent matière à la religion et à l'enthousiasme.
-Elles sont nombreuses en ce pays, et c'est sur elles que la doctrine a
-prise. Wesley déclare «qu'un chapelet d'opinions numérotées n'est pas
-plus la foi chrétienne qu'un chapelet de grains enfilés n'est la
-sainteté chrétienne. La foi n'est point l'assentiment donné à une
-opinion, ni à un nombre quelconque d'opinions;» c'est la sensation de
-la présence divine, c'est la communication de l'âme avec le monde
-invisible, c'est le renouvellement complet et imprévu du coeur. «La
-foi justifiante comprend pour celui qui l'a, non-seulement la
-révélation personnelle et l'évidence du christianisme, mais encore une
-ferme et solide assurance que le Christ est mort pour _son_ péché,
-qu'il _l'a_ aimé, qu'il a donné sa vie pour _lui_[286].» Le fidèle
-sent en lui-même l'attouchement d'une main supérieure et la naissance
-d'un être inconnu. L'ancien homme a disparu, un homme nouveau a pris
-la place, pardonné, purifié, transfiguré, pénétré de joie et de
-confiance, incliné vers le bien avec autant de force qu'il était jadis
-entraîné vers le mal. Un miracle s'est fait, et à chaque instant,
-subitement, en toute circonstance, sans préparation, il peut se faire.
-Tout à l'heure peut-être, tel pécheur, le plus envieilli, le plus
-endurci, sans l'avoir voulu, sans y avoir songé, va tomber pleurant,
-le coeur fondu par la grâce. Les sourdes pensées qui ont longuement
-fermenté dans ces imaginations mélancoliques éclatent tout d'un coup
-en orages, et le lourd tempérament brutal est secoué par des accès
-nerveux qu'il n'a pas encore connus. Wesley, Whitefield et leurs
-prédicateurs allaient par toute l'Angleterre, prêchant aux pauvres,
-aux paysans, aux ouvriers, en plein air, quelquefois devant des
-congrégations de vingt mille personnes, et «le feu s'allumait dans
-tout le pays» sous leurs pas. Il y avait des sanglots, des cris. À
-Kingswood, Whitefield, ayant rassemblé les mineurs, race sauvage «et
-païenne, pire que les païens eux-mêmes, voyait les traînées blanches
-que les larmes faisaient en coulant sur leurs joues noires[287].»
-D'autres tremblaient ou tombaient; d'autres avaient des transports de
-joie, des extases. «Après le sermon, dit Thomas Oliver, mon coeur fut
-brisé, et je n'aurais pu exprimer le puissant désir que je sentais de
-la justice. Je sentais comme si j'aurais pu à la lettre m'envoler dans
-le ciel.» Le dieu et la bête que chacun de nous porte en soi étaient
-lâchés; la machine physique se bouleversait; l'émotion tournait à la
-folie, et la folie devenait contagieuse. À Everton, dit un témoin
-oculaire, «quelques-uns gémissaient, d'autres hurlaient tout haut.
-L'effet le plus général était une respiration bruyante comme celle de
-gens à demi étranglés et qui halètent pour avoir de l'air. Et en effet
-la plupart des cris étaient comme de créatures humaines qui meurent
-dans une angoisse amère. Beaucoup pleuraient sans bruit, d'autres
-tombaient comme morts.... En face de moi, il y avait un jeune homme,
-un paysan vigoureux, frais et bien portant; en un moment, quand il
-paraissait ne penser à rien, il s'abattit avec une violence
-inconcevable. J'entendis le battement de ses pieds qui semblaient près
-de rompre les planches, tant les convulsions étaient fortes pendant
-qu'il gisait au fond du banc.... Je vis aussi un petit garçon bien
-bâti d'environ huit ans, qui hurlait par-dessus tous ses camarades; sa
-face était rouge comme l'écarlate; presque tous ceux sur qui Dieu
-mettait sa main devenaient ou très-rouges, ou presque noirs[288].»
-Ailleurs une femme, choquée de cette démence, voulut sortir. «Elle
-n'avait pas fait quatre pas qu'elle tomba par terre dans une agonie
-aussi violente que les autres.» Les conversions suivaient ces
-transports; les convertis payaient leurs dettes, quittaient
-l'ivrognerie, lisaient la Bible, priaient et allaient exhorter les
-autres. Wesley les rassemblait en sociétés, instituait des réunions
-d'examen et d'édification mutuelle, soumettait la vie spirituelle à
-une discipline méthodique, bâtissait des temples, choisissait des
-prédicateurs, fondait des écoles, organisait l'enthousiasme.
-Aujourd'hui encore ses disciples dépensent trois millions par an en
-missions dans toutes les parties du monde, et, sur les bords du
-Mississippi et de l'Ohio, les _shoutings_ répètent le délire et les
-conversions de l'inspiration primitive. Le même instinct se révèle
-encore par les mêmes signes; la doctrine de la grâce subsiste toujours
-vivante, et la race, comme au seizième siècle, met sa poésie dans
-l'exaltation du sens moral.
-
-[Note 284: Penn.]
-
-[Note 285: Dans une tournée, il coucha trois semaines sur le plancher.
-Un jour, à trois heures du matin, il dit à Nelson, son compagnon: «Mon
-frère Nelson, ayons bon courage; j'ai encore un côté sain, car la peau
-n'est partie que d'un côté.»]
-
-[Note 286: «A string of opinions is no more Christian faith than a
-string of beads is Christian holiness.... It is not assent to any
-opinion, or any number of opinions.»--«The justifying faith is not
-only the personal revelation, the internal evidence, of christianity,
-but likewise a sure and firm confidence, that Christ died for _his_
-sin, loved _him_, and gave his life for _him_. (Life by Southey, tome
-I, 176.)
-
-By a christian, I mean one who so believes in Christ, as that sin hath
-no more dominion over him. (I, 151.)
-
-Law, l'auteur du célèbre livre _A Serious Call_, disait de même à
-Wesley: «Religion is the most plain simple thing in the world; It is
-only: we love him, because he first loved us.»]
-
-[Note 287: The fire is kindled in the country.... He saw the white
-gutters made by the tears which plentifully fell down from their black
-cheeks, black as they came out from their coal-pits. (Life by
-Southey.)]
-
-[Note 288: Some shrieking, some roaring aloud.... The most general was
-a loud breathing, like that of people half strangled and gasping for
-life. And indeed almost all the cries were like those of human
-creatures dying in bitter anguish. Great number wept without any
-noise; others fell down as dead. I stood upon the pew-seat, as did a
-young man in the opposite pew, an able-bodied fresh and healthy
-countryman. But in a moment when he seemed to think of nothing else
-down he dropt with a violence inconceivable.... I heard the stamping
-of his feet, ready to break the boards, as he lay in strong
-convulsions at the bottom of the pew.--I saw a sturdy boy, about eight
-years old, who roared above his fellows.... his face was red as
-scarlet, and almost all those on whom God laid his hand turned either
-very red or almost black.]
-
-
-IV
-
-Une sorte de fumée théologique couvre et cache ce foyer ardent qui
-brûle en silence. Un étranger qui en ce moment visiterait le pays ne
-verrait dans cette religion qu'une vapeur suffocante de raisonnements,
-de controverses et de sermons. Tous ces docteurs et prédicateurs
-célèbres, Barrow, Tillotson, South, Stillingfleet, Sherlock, Burnet,
-Baxter, Barclay, prêchent, dit Addison, comme des automates, du même
-ton, sans remuer les bras. Pour un Français, pour Voltaire, qui les
-lit, car il lit tout, quelle étrange lecture! Voici d'abord Tillotson,
-le plus autorisé de tous, sorte de Père de l'Église, tellement admiré
-que Dryden déclare avoir appris de lui l'art de bien écrire, et que
-ses sermons, seule propriété qu'il laisse à sa veuve, sont achetés
-par un libraire deux mille cinq cents livres sterling. En effet,
-l'ouvrage est de poids; il y en a trois volumes in-folio, chacun de
-sept cents pages. Pour les ouvrir, il faut être critique de profession
-ou vouloir absolument faire son salut. Enfin nous les ouvrons. _Qu'il
-y a de la sagesse à être religieux_[289]: c'est là son premier sermon,
-fort célèbre de son temps et qui commença sa fortune. «Cette phrase,
-dit-il, comprend deux termes qui ne sont point différents de sens,
-tellement qu'ils ne diffèrent que comme la cause et l'effet, lesquels,
-par une métonymie employée par tous les genres d'auteurs, sont souvent
-mis l'un pour l'autre[290].» Ce début inquiète; est-ce que par hasard
-ce grand écrivain serait un grammairien d'école? Poursuivons pourtant:
-«Ayant ainsi expliqué les mots, j'arrive maintenant à la proposition
-qu'ils forment, à savoir que la religion est le meilleur des savoirs
-et la meilleure des sagesses. Et je m'efforcerai d'établir cette
-vérité de trois façons: premièrement par une preuve directe;
-secondement en montrant par contraste la folie et l'ignorance de
-l'irréligion et du vice; troisièmement en défendant la religion contre
-les accusations ordinaires qui semblent la taxer d'ignorance ou de
-déraison. Je commence par la preuve directe[291].» Là-dessus il donne
-ses divisions. Quel démonstrateur solide! on est tenté de le lire du
-pouce et non des yeux.--_Quarante-deuxième sermon; contre la
-Médisance._--«Premièrement, j'examinerai la nature de ce vice et ce en
-quoi il consiste; secondement, je considérerai jusqu'où s'étend la
-défense qui nous est faite de nous y livrer; troisièmement, je
-montrerai le mal de cette habitude tant dans ses causes que dans ses
-effets; quatrièmement, j'ajouterai quelques considérations
-supplémentaires pour en détourner les hommes; cinquièmement, je
-donnerai quelques règles et directions qui serviront à l'éviter et à
-le guérir[292].» Quel style! Et il est partout pareil. Rien de vivant;
-c'est un squelette avec toutes ses attaches grossièrement visibles.
-Toutes les idées sont étiquetées et numérotées. Les scolastiques
-n'étaient pas pires. Ni verve, ni véhémence, point d'esprit, point
-d'imagination, nulle idée originale et brillante, nulle philosophie,
-des citations d'érudit vulgaire, des énumérations de manuel. La lourde
-raison raisonnante arrive avec son casier de classifications sur une
-grande vérité de coeur ou sur un mot passionné de la Bible, l'examine
-«positivement, puis négativement,» y démêle, «un enseignement, puis un
-encouragement,» met chaque morceau sous une étiquette, patiemment,
-infatigablement, si bien que parfois il faut trois sermons complets
-pour achever la division et la preuve, et que chacun d'eux, à
-l'exorde, contient le mémento méthodique de tous les points traités et
-de tous les arguments fournis. Les disputes de notre Sorbonne ne se
-faisaient pas autrement. À la cour de Louis XIV, on l'eût pris pour un
-échappé de séminaire; Voltaire l'appellerait curé de village. Il a
-tout ce qu'il faut pour choquer les gens du monde, et il n'a rien de
-ce qu'il faut pour les attirer. C'est qu'il ne s'adresse point à des
-gens du monde, mais à des chrétiens; ses auditeurs n'ont pas besoin ni
-envie d'être piqués ou amusés; ils ne demandent pas des raffinements
-d'analyse, des nouveautés en matière de sentiments. Ils viennent pour
-qu'on leur explique l'Écriture et qu'on leur prouve la morale. La
-force de leur zèle ne se manifeste que par le sérieux de leur
-attention. Que d'autres fassent du texte un prétexte; pour eux, ils
-s'y attachent; c'est la parole même de Dieu, on ne peut trop s'y
-appesantir. Ils veulent qu'on cherche le sens de chaque mot, qu'on
-interprète le passage phrase à phrase, par lui-même, par ses
-alentours, par les passages semblables, par l'ensemble de la doctrine.
-Ils consentent à ce qu'on cite les diverses leçons, les diverses
-traductions, les diverses interprétations; ils sont contents de voir
-l'orateur se faire grammairien, helléniste, scoliaste. Ils ne se
-rebutent pas de toute cette poussière d'érudition qui s'échappe des
-in-folio pour leur voler sur la figure. Et le précepte posé, ils
-exigent l'énumération de toutes les raisons qui l'appuient; ils
-veulent être convaincus, emporter dans leur tête une provision de bons
-motifs vérifiés pour toute la semaine. Ils sont venus là sérieusement,
-comme à leur comptoir ou à leur champ, pour s'ennuyer et abattre de la
-besogne, pour peiner et piocher consciencieusement dans la théologie
-et dans la logique, pour s'amender et s'améliorer. Ils seraient fâchés
-d'être éblouis. Leur grand sens et leur gros bon sens s'accommodent
-bien mieux des discussions froides; ils demandent des enquêtes et des
-rapports méthodiques en matière de morale comme en matière de douane,
-et traitent de la conscience comme du porto ou des harengs.
-
-C'est en cela que Tillotson est admirable. Sans doute il est
-«pédant,» comme disait Voltaire; il a toute la mauvaise grâce
-contractée à l'université:» il n'a point été «poli par le commerce des
-femmes,» il ne ressemble pas à ces prédicateurs français,
-académiciens, beaux diseurs, qui par un air de cour, par un Avent bien
-prêché, par les finesses d'un style épuré, gagnent le premier évêché
-vacant et la faveur de la bonne compagnie. Mais il écrit en parfait
-honnête homme, on voit qu'il ne cherche point du tout la gloire
-d'orateur; il veut persuader solidement, rien de plus. On jouit de
-cette clarté, de ce naturel, de cette justesse, de cette loyauté
-entière. «La sincérité, dit-il quelque part, a tous les avantages de
-l'apparence et beaucoup d'autres encore. Si l'étalage d'une chose est
-bon en quelque façon, il est sûr que la sincérité est meilleure. En
-effet, pourquoi un homme dissimule-t-il ou semble-t-il être ce qu'il
-n'est pas, sinon parce qu'il est bon d'avoir la qualité qu'il veut
-prendre? Car contrefaire et dissimuler, c'est mettre sur soi
-l'apparence de quelque mérite. Or le meilleur moyen du monde pour un
-homme de paraître quelque chose, c'est d'être réellement ce qu'il veut
-paraître, outre que bien des fois il est aussi incommode de soutenir
-le semblant d'une bonne qualité que de l'avoir. Et si un homme ne l'a
-pas, il y a dix à parier contre un qu'on découvrira qu'il en est
-dépourvu, et alors tout son travail et toutes les peines qu'il a
-prises pour la feindre sont perdus. Il est difficile de jouer un rôle
-et de faire le comédien longtemps, car lorsque la vérité n'est pas au
-fond, le naturel s'efforcera toujours de revenir, percera et se
-trahira un jour ou l'autre. C'est pourquoi, si un homme juge à propos
-de sembler bon, qu'il le soit effectivement, et alors sa bonté
-apparaîtra de façon à ce que personne n'en doute, de sorte que, tout
-compte fait, la sincérité est la vraie sagesse[293].» On est tenté de
-croire un homme qui parle ainsi; on se dit: «Cela est vrai, il a
-raison, il faut agir comme il le dit.» L'impression qu'on reçoit est
-morale, non littéraire; le discours est efficace, non oratoire; il ne
-donne point un plaisir, il conduit vers une action.
-
-Dans cette grande manufacture de morale, où chaque métier tourne aussi
-régulièrement que son voisin avec un bruit monotone, on en distingue
-deux qui résonnent plus haut et mieux que les autres, Barrow et
-South: non pas que la lourdeur leur manque; Barrow avait toute
-l'apparence d'un cuistre de collége, et s'habillait si mal qu'un jour,
-prêchant à Londres devant un auditoire qui ne le connaissait pas, il
-vit la congrégation presque entière quitter l'église à l'instant. Il
-expliquait le mot [Grec: eucharistein] en chaire avec tous les
-agréments d'un dictionnaire, commentant, traduisant, divisant et
-subdivisant comme le plus hérissé des scoliastes[294], ne se souciant
-pas plus du public que de lui-même, si bien qu'une fois ayant parlé
-trois heures et demie devant le lord-maire, il répondit à ceux qui lui
-demandaient s'il n'était pas fatigué: «Oui, en effet, je commençais à
-être las d'être debout si longtemps.» Mais le coeur et l'esprit
-étaient si pleins et si riches que ses défauts se tournaient en
-puissance. Il eut une méthode et une clarté de géomètre[295], une
-fécondité inépuisable, une impétuosité et une ténacité de logique
-extraordinaires, écrivant le même sermon trois et quatre fois de
-suite, insatiable dans son besoin d'expliquer et de prouver,
-obstinément enfoncé dans sa pensée déjà regorgeante, avec une minutie
-de divisions, une exactitude de liaisons, une surabondance
-d'explications si étonnantes que l'attention de l'auditeur à la fin
-défaille, et que pourtant l'esprit tourne avec l'énorme machine,
-emporté et ployé comme par le poids roulant d'un laminoir.
-
-Écoutez ses discours sur l'_amour de Dieu_ et du _prochain_. On n'a
-jamais vu en Angleterre une plus copieuse et une plus véhémente
-analyse, une si pénétrante et si infatigable décomposition d'une idée
-en toutes ses parties, une logique plus puissante, qui enserre plus
-rigoureusement dans un réseau unique tous les fils d'un même sujet:
-
- Quoiqu'il ne puisse arriver à Dieu ni bien ni avantage qui
- augmente sa félicité naturelle et inaltérable, ni mal ou dommage
- qui la diminue (car il ne peut être réellement plus ou moins
- riche, ou glorieux, ou heureux qu'il ne l'est, et nos désirs ou
- nos craintes, nos plaisirs ou nos peines, nos projets ou nos
- efforts n'y peuvent rien et n'y contribuent en rien), cependant
- il a déclaré qu'il y a certains objets et intérêts que par pure
- bonté et condescendance il affectionne et poursuit comme les
- siens propres, et comme si effectivement il recevait un avantage
- de leur bon succès ou souffrait un tort de leur mauvaise issue;
- qu'il désire sérieusement certaines choses et s'en réjouit
- grandement, qu'il désapprouve certaines autres choses et en est
- grièvement offensé, par exemple qu'il porte une affection
- paternelle à ses créatures et souhaite sérieusement leur
- bien-être, et se plaît à les voir jouir des biens qu'il leur a
- préparés; que pareillement il est fâché du contraire, qu'il a
- pitié de leur misère, qu'il s'en afflige, que par conséquent il
- est très-satisfait lorsque la piété, la paix, l'ordre, la
- justice, qui sont les principaux moyens de notre bien-être, sont
- florissants; qu'il est fâché lorsque l'impiété, l'injustice, la
- dissension, le désordre, qui sont pour nous des sources certaines
- de malheur, règnent et dominent; qu'il est content lorsque nous
- lui rendons l'obéissance, l'honneur et le respect qui lui sont
- dus; qu'il est hautement offensé lorsque notre conduite à son
- égard est injurieuse et irrévérencieuse par les péchés que nous
- commettons et par la violation que nous faisons de ses plus
- justes et plus saints commandements, de sorte que nous ne
- manquons point de matière suffisante pour témoigner à la fois par
- nos sentiments et nos actions notre bon vouloir envers lui, et
- nous nous trouvons capables non-seulement de lui souhaiter du
- bien, mais encore en quelque façon de lui en faire en concourant
- avec lui à l'accomplissement des choses qu'il approuve et dont il
- se réjouit[296].
-
-Cet enchevêtrement vous lasse; mais quelle force et quel élan dans
-cette pensée si méditée et si complète! La vérité ainsi appuyée sur
-toutes ses assises ne saurait plus être ébranlée. Et remarquez que la
-rhétorique est absente. Il n'y a point d'art ici; tout l'artifice de
-l'orateur consiste dans la volonté de bien expliquer et de bien
-prouver ce qu'il veut dire. Même il est négligé, naïf; et justement
-cette naïveté l'élève jusqu'au style antique. Vous trouveriez chez lui
-telle image qui semble appartenir aux plus beaux temps de la
-simplicité et de la majesté latines. «Nous pouvons observer, dit-il,
-que c'est ordinairement dans le milieu des cités, aux endroits les
-mieux garantis, les plus beaux et les plus marquants, qu'on choisit
-une place pour les statues et les monuments dédiés à la mémoire des
-hommes de bien qui ont noblement mérité de leur patrie; pareillement
-nous devrions dans le coeur et le centre de notre âme, dans le
-meilleur et le plus riche de ses logis, dans les endroits les plus
-exposés à la vue ordinaire et les mieux défendus contre les invasions
-des pensées mondaines, élever des effigies vivantes et des
-commémorations durables de la bonté de Dieu[297].» Il y a ici comme
-une effusion de gratitude, et sur la fin du discours, quand on le
-croit épuisé, l'épanchement devient plus abondant par l'énumération
-des biens infinis, où nous nageons comme les poissons dans la mer,
-sans les apercevoir, parce que nous en sommes entourés et inondés.
-Pendant dix pages, l'idée déborde en une seule phrase continue du même
-tour, sans crainte de l'entassement et de la monotonie, en dépit de
-toutes les règles, tant le coeur et l'imagination sont comblés et
-contents d'apporter et d'amasser toute la nature comme une seule
-offrande «devant celui qui, par ses nobles fins et sa façon obligeante
-de donner, surpasse ses dons eux-mêmes et les augmente de beaucoup;
-qui, sans être contraint par aucune nécessité, ni tenu par aucune loi
-ou par aucun contrat préalable, ni conduit par des raisons
-extérieures, ni engagé par nos mérites, ni fatigué par nos
-importunités, ni poussé par les passions importunes de la pitié, de la
-honte et de la crainte, comme nous avons coutume de l'être; ni flatté
-par des promesses de récompense, ni séduit par l'attente de quelque
-avantage qui pourrait lui revenir; mais étant maître absolu de ses
-propres actions, seul législateur et conseiller de lui-même, se
-suffisant, et incapable de recevoir un accroissement quelconque de son
-parfait bonheur, tout volontairement et librement, par pure bonté et
-générosité, se fait notre ami et notre bienfaiteur; prévient
-non-seulement nos désirs, mais encore nos idées, surpasse
-non-seulement nos mérites, mais nos désirs et même nos imaginations,
-par un épanchement de bienfaits que nul prix ne peut égaler, que nulle
-reconnaissance ne peut payer; n'ayant d'autre objet en nous les
-conférant que notre bien effectif et notre félicité, notre profit et
-notre avantage, notre plaisir et notre contentement[298].»
-
-La force du zèle et le manque de goût: tels sont les traits communs à
-toute cette éloquence. Quittons ce mathématicien, homme de cabinet,
-homme antique, qui prouve trop et s'acharne, et voyons parmi les gens
-du monde celui qu'on appelait «le plus spirituel» des ecclésiastiques,
-Robert South, homme aussi différent de Barrow par son caractère et sa
-vie que par ses oeuvres et son esprit; tout armé en guerre, royaliste
-passionné, partisan du droit divin et de l'obéissance passive,
-controversiste acrimonieux, diffamateur des dissidents, adversaire de
-l'Acte de tolérance, et qui ne refusa jamais à ses inimitiés la
-licence d'une injure ou d'un mot cru. À côté de lui, le P. Bridaine,
-qui nous sembla si rude, était poli. Ses sermons ont l'air d'une
-conversation, d'une conversation du temps, et vous savez de quel style
-on causait à ce moment en Angleterre. Il n'y a point d'image populaire
-et passionnée dont il ait peur. Il expose les petits faits vulgaires
-avec leurs détails bas et frappants. Il ose toujours, il ne se gêne
-jamais; il est peuple. Il a le style de l'anecdote, saillant, brusque,
-avec les changements de ton, les gestes énergiques et bouffons, avec
-toutes les originalités, les violences et les témérités. Il ricane en
-chaire, il invective, il se fait mime et comédien. Il peint les gens
-comme s'il les avait sous les yeux. Le public les reconnaîtra dans la
-rue; il n'y a plus qu'à écrire des noms sous ses portraits. Lisez ce
-morceau sur les tartufes. «Supposez un homme infiniment ambitieux et
-également rancunier et malicieux, quelqu'un qui empoisonne les
-oreilles des grands par des chuchotements venimeux et s'élève par la
-chute de gens qui valent mieux que lui. Pourtant, s'il s'avance avec
-une mine de vendredi et une face de carême, avec un «doux Jésus!» et
-une complainte gémissante sur les vices du siècle, oh! alors, c'est un
-saint sur la terre, un Ambroise, un Augustin, non pour la science des
-livres, qui est une chose toute terrestre, une drogue (car, hélas! ils
-sont au-dessus d'elle, ou du moins elle est au-dessus d'eux), mais
-pour le zèle et les jeûnes, et les yeux dévotement levés au ciel, et
-la sainte rage contre les péchés d'autrui. Et heureuses ces personnes
-religieuses, ces dames qui peuvent avoir pour confesseurs de tels
-hommes, si pleins d'abnégation, si prospères, si capables! Et trois
-fois heureuses les familles où ils daignent prendre leur collation du
-vendredi, pour prouver au monde quelle abstinence chrétienne, quelle
-vigueur antique, quel zèle pour les mortifications il y a dans
-l'abandon d'un dîner qui leur rend l'estomac plus dispos pour le
-souper[299]!» Un homme qui a ce franc parler devait louer la
-franchise; il l'a louée avec l'ironie poignante, avec la brutalité
-d'un Wycherley. La chaire avait le sans-façon et la rudesse du
-théâtre, et, dans cette peinture des braves gens énergiques que le
-monde taxe de mauvais caractères, on retrouvait la familiarité âcre du
-_Plain-Dealer_. «Certainement il y a des gens qui ont une mauvaise
-roideur naturelle de langue, en sorte qu'ils ne peuvent point se
-mettre au pas et applaudir ce vaniteux ou ce hâbleur qui fait la roue,
-se loue lui-même et conte d'insipides histoires à son propre éloge
-pendant trois ou quatre heures d'horloge, pendant qu'en même temps il
-vilipende le reste du genre humain et lui jette de la boue.--Il y a
-aussi certains hommes singuliers et d'un mauvais caractère qu'on ne
-peut engager, par crainte ni espérance, par froncement de sourcils ni
-sourires, à se laisser mettre sur les bras quelque parente de rebut,
-quelque nièce délaissée, mendiante, d'un lord ou d'un grand spirituel
-ou temporel.--Enfin il y a des gens d'un si mauvais caractère, qu'ils
-jugent très-légitime et très-permis d'être sensibles quand on leur
-fait tort et qu'on les opprime, quand on diffame leur bonne renommée
-et quand on nuit à leurs justes intérêts, et qui par surcroît osent
-déclarer ce qu'ils pensent et sentent, et ne sont point des bêtes de
-somme pour porter humblement ce qu'on leur jette sur le dos, ni des
-épagneuls pour lécher le pied qui les frappe et pour remercier le bon
-seigneur qui leur confère toutes ces faveurs d'arrière-train[300].»
-Dans ce style saugrenu, tous les coups portent: on dirait un assaut de
-boxe où les ricanements accueillent les meurtrissures. Mais regardez
-l'effet de ces trivialités de butors. On sort de là l'âme remplie de
-sentiments énergiques; on a vu les objets eux-mêmes, tels qu'ils sont,
-sans déguisement; on se trouve froissé, mais empoigné par une main
-vigoureuse. Cette chaire agit, et en effet, si on la compare à la
-chaire française, tel est son caractère. Ces sermons n'ont point l'art
-et l'artifice, la correction et la mesure des sermons français; ils ne
-sont pas comme eux des monuments de style, de composition, d'agrément,
-de science dissimulée, d'imagination tempérée, de logique déguisée, de
-goût continu, de proportion exquise, égaux aux harangues du _forum_
-romain ou de l'_agora_ athénienne. Ils ne sont point classiques. C'est
-qu'ils sont pratiques. Il fallait cette grosse pioche de travail,
-rudement maniée et tout encrassée de rouille pédantesque, pour creuser
-dans cette civilisation grossière. L'élégant jardinage français n'y
-eût rien fait. Si Barrow est redondant, Tillotson pesant, South
-trivial, le reste illisible, ils sont tous convaincants; leurs
-discours ne sont point des modèles d'éloquence, mais des instruments
-d'édification. Leur gloire n'est point dans leurs livres, mais dans
-leurs oeuvres. Ils ont fait des moeurs et non des écrits.
-
-Ce n'est pas tout de former les moeurs, il faut défendre les
-croyances; avec le vice il faut combattre le doute, et la théologie
-accompagne le sermon. Elle pullule à ce moment en Angleterre.
-Anglicans, presbytériens, indépendants, quakers, baptistes,
-antitrinitariens, se réfutent «avec autant de cordialité qu'un
-janséniste damne un jésuite,» et ne se lassent pas de fabriquer des
-armes de combat. Qu'y a-t-il à prendre ou à garder dans tout cet
-arsenal? En France, du moins, la théologie est belle; les plus fines
-fleurs de l'esprit et du génie s'y sont épanouies sur les ronces de la
-scolastique; si le sujet rebute, la parure attire. Pascal et Bossuet,
-Fénelon et La Bruyère, Voltaire, Diderot et Montesquieu, amis et
-ennemis, tous y ont prodigué toutes leurs perles et tout leur or. Sur
-la trame usée des doctrines arides, le dix-septième siècle a brodé une
-majestueuse étole de pourpre et de soie, et le dix-huitième siècle qui
-la chiffonne et la déchire, la disperse en milliers de fils d'or qui
-chatoient comme une robe de bal. Ici tout est lourd, sec et triste;
-les grands hommes eux-mêmes, Addison et Locke, lorsqu'ils se mêlent de
-défendre le christianisme, deviennent plats et ennuyeux. Depuis
-Chillingworth jusqu'à Paley, les apologies, réfutations, expositions,
-discussions, pullulent et font bâiller; ils raisonnent bien, et c'est
-tout. Le théologien entre en campagne contre les papistes au
-dix-septième siècle, contre les déistes au dix-huitième[301], en
-tacticien, selon les règles, prend position sur un principe, établit
-tout à l'entour une maçonnerie d'arguments, recouvre le tout de
-textes, et chemine paisiblement sous terre dans les longs boyaux qu'il
-a creusés; on approche, et l'on voit sortir une sorte de pionnier
-pâle, le front contracté, les mains roidies, les habits sales; il se
-croit à l'abri de toute attaque; ses yeux fichés en terre n'ont pas vu
-à côté de son bastion le large chemin commode par lequel l'ennemi va
-le tourner et le surprendre. Une sorte de médiocrité incurable les
-retient la bêche à la main dans des tranchées où personne ne passera.
-Ils n'entendent ni leurs textes ni leurs formules. Ils sont
-impuissants dans la critique et la philosophie. Ils traitent les
-figures poétiques des Écritures, les audaces de style, les à-peu-près
-de l'improvisation, les émotions hébraïques et mystiques, les
-subtilités et les abstractions de la métaphysique alexandrine, avec
-une précision de juristes et de psychologues. Ils veulent absolument
-faire de l'Évangile un code exact de prescriptions et de définitions
-combinées par des législateurs en parlement. Ouvrez le premier venu,
-un des plus anciens, John Hales. Il commente un passage de saint
-Matthieu où il est question d'une chose défendue le jour du sabbat.
-Quelle était cette chose? «Était-ce d'aller dans le blé? ou d'en
-éplucher les épis? ou d'en manger?» Là-dessus les divisions et les
-argumentations pleuvent par myriades[302]. Prenez les plus célèbres.
-Sherlock, appliquant la psychologie nouvelle, invente une explication
-de la Trinité, et suppose trois âmes divines, chacune d'elles ayant
-conscience de ce qui se passe dans les deux autres. Stillingfleet
-réfute Locke, qui pensait que l'âme, à la résurrection, quoique ayant
-un corps, n'aura peut-être pas précisément le corps dans lequel elle
-aura vécu. Allez jusqu'au plus illustre, au savant Clarke,
-mathématicien, philosophe, érudit, théologien: il s'occupe à refaire
-l'arianisme. Le grand Newton lui-même commente l'Apocalypse et prouve
-que le pape est l'Antechrist. Ils ont beau avoir du génie; dès qu'ils
-touchent à la religion, ils redeviennent surannés, bornés; ils
-n'avancent pas, ils sont aheurtés, et obstinément choquent leur tête à
-la même place. Génération après génération, ils viennent s'enterrer
-dans le trou héréditaire avec une patience et une conscience
-anglaises, pendant qu'une lieue plus loin l'ennemi défile: cependant
-on consulte dans le trou; on le fait carré, puis rond, on le revêt de
-pierres, puis de briques, et on s'étonne de voir que malgré tous ces
-expédients l'ennemi avance toujours. J'ai lu une foule de ces traités,
-et je n'en ai pas retiré une idée. On s'afflige de voir tant de
-travail perdu; on s'étonne que, pendant tant de générations, des
-hommes si vertueux, si zélés, si réfléchis, si loyaux, si bien munis
-de lectures, si bien exercés par la discussion, ne soient parvenus
-qu'à remplir des bas-fonds de bibliothèques. On rêve tristement à
-cette seconde scolastique, et l'on finit par découvrir que si elle
-s'est trouvée sans effet dans le royaume de la science, c'est qu'elle
-ne s'employait véritablement qu'à féconder le royaume de l'action.
-
-Tous ces spéculatifs ne sont tels qu'en apparence. Ce sont des
-apologistes et non pas des chercheurs. Ils se préoccupent non de la
-vérité, mais de la morale[303]. Ils s'alarmeraient de traiter Dieu
-comme une hypothèse et la Bible comme un document. Ils verraient une
-disposition vicieuse dans la large indifférence du critique et du
-philosophe. Ils auraient des remords de conscience, s'ils se lançaient
-sans arrière-pensée dans le libre examen. En effet, il y a une sorte
-de péché dans l'examen vraiment libre, puisqu'il suppose le doute,
-chasse le respect, pèse le bien et le mal dans la même balance, et
-accepte également toutes les doctrines, scandaleuses ou édifiantes,
-sitôt qu'elles sont prouvées. Ils écartent ces spéculations
-dissolvantes; ils les regardent comme des occupations d'oisifs; ils ne
-cherchent dans le raisonnement que des motifs et des moyens de se bien
-conduire. Ils ne l'aiment pas pour lui-même, ils le répriment dès
-qu'il veut être indépendant; ils exigent que la raison soit chrétienne
-et protestante, ils la démentiraient sous une autre forme; ils la
-réduisent à l'humble rôle de servante, et lui donnent pour souverain
-leur sens intime biblique et utilitaire. En vain, au commencement du
-siècle, les libres penseurs s'élèvent; quarante ans plus tard[304],
-ils sont noyés dans l'oubli. Le déisme et l'athéisme ne sont ici
-qu'une éruption passagère que le mauvais air du grand monde et le
-trop-plein des forces natives développent à la surface du corps
-social. Les professeurs d'irréligion, Toland, Tindal, Mandeville,
-Bolingbroke, rencontrent des adversaires plus forts qu'eux. Les chefs
-de la philosophie expérimentale[305], les plus doctes et les plus
-accrédités entre les érudits du siècle[306], les écrivains les plus
-spirituels, les plus aimés et les plus habiles[307], toute l'autorité
-de la science et du génie s'emploie à les abattre. Les réfutations
-surabondent. Chaque année, selon la fondation de Robert Boyle, des
-hommes célèbres par leur talent ou leur savoir viennent prêcher à
-Londres huit sermons «pour établir la religion chrétienne contre les
-athées, les théistes, les païens, les mahométans et les juifs.» Et ces
-apologies sont solides, capables de convaincre un esprit libéral,
-infaillibles pour convaincre un esprit moral. Les ecclésiastiques qui
-les écrivent, Clarke, Bentley, Law, Watt, Warburton, Butler, sont au
-niveau de la science et de l'intelligence laïques. Par surcroît les
-laïques les aident. Addison compose la _Défense du Christianisme_,
-Locke la _Conformité du Christianisme et de la Raison_, Ray la
-_Sagesse de Dieu manifestée dans les oeuvres de la création_.
-Par-dessus ce concert de voix graves perce une voix stridente: Swift,
-de sa terrible ironie, complimente les coquins élégants qui ont eu la
-salutaire idée d'abolir le christianisme. Quand ils seraient dix fois
-plus nombreux, ils n'en viendraient pas à bout; car ils n'ont pas de
-doctrine qu'ils puissent mettre à sa place. La haute spéculation, qui
-seule peut en tenir lieu, s'est montrée ou déclarée impuissante. De
-toutes parts les conceptions philosophiques avortent ou languissent.
-Si Berkeley en rencontre une, la suppression de la matière, c'est
-isolément, sans portée publique, par un coup d'État théologique, en
-homme pieux qui veut ruiner par la base l'immoralité et le
-matérialisme. Newton atteint tout au plus une idée manquée de
-l'espace, il n'est que mathématicien. Locke, presque aussi
-pauvre[308], tâtonne, hésite, n'a guère que des conjectures, des
-doutes, des commencements d'opinion que tour à tour il avance et
-retire, sans en voir les suites lointaines, et surtout sans rien
-pousser à bout. En somme, il s'interdit les hautes questions et se
-trouve fort porté à nous les interdire. Il a fait son livre pour
-savoir «quels objets sont à notre portée ou au-dessus de notre
-compréhension.» Ce sont nos limites qu'il cherche; il les rencontre
-vite et ne s'en afflige guère. Enfermons-nous dans notre petit domaine
-et travaillons-y diligemment. «Notre affaire en ce monde n'est pas de
-connaître toutes choses, mais celles qui regardent la conduite de
-notre vie.» Si Hume, plus hardi, va plus loin, c'est sur la même
-route; il ne conserve rien de la haute science; c'est la spéculation
-entière qu'il abolit; à son avis, nous ne connaissons ni substances,
-ni causes, ni lois; quand nous affirmons qu'un fait est attaché à un
-fait, c'est gratuitement, sans preuve valable, par la force de la
-coutume; «les événements semblent être par nature isolés et
-séparés[309];» si nous leur attribuons un lien, c'est notre
-imagination qui le fabrique; il n'y a de vrai que le doute; encore
-faut-il en douter; la conclusion est que nous ferons bien de purger
-notre esprit de toute théorie et de ne croire que pour agir. Examinons
-nos ailes, mais pour les couper, et bornons-nous à marcher avec nos
-jambes. Un pyrrhonisme aussi achevé n'est bon qu'à rejeter le public
-vers les croyances établies. En effet, l'honnête Reid s'alarme; il
-voit la société qui se dissout, Dieu qui disparaît en fumée, la
-famille qui s'évapore en hypothèses: il réclame en père de famille, en
-bon citoyen, en homme religieux, et institue le sens commun comme
-souverain juge de la vérité. Rarement, je crois, dans ce monde la
-spéculation est tombée plus bas. Reid n'entend même pas les systèmes
-qu'il discute; il lève les bras au ciel quand il essaye d'exposer
-Aristote et Leibnitz. Si quelque corps municipal commandait un
-système, ce serait cette philosophie de marguilliers. Au fond, les
-gens de ce pays ne se soucient pas de la métaphysique; pour les
-intéresser, il faut qu'elle se réduise à la psychologie. À ce titre,
-elle est une science d'observation, positive et utile comme la
-botanique; encore les meilleurs fruits qu'ils en retirent, c'est la
-théorie des sentiments moraux. C'est dans ce domaine que Shaftesbury,
-Hutcheson, Price, Smith, Ferguson et Hume lui-même travaillent de
-préférence; c'est là qu'ils ont trouvé leurs idées les plus originales
-et les plus durables. Sur ce point l'instinct public est si fort qu'il
-enrôle les plus indépendants à son service, et ne leur permet de
-découvertes que celles qui tournent à son profit. Sauf deux ou trois,
-littérateurs par excellence, et qui d'esprit sont français ou
-francisés, ils ne se préoccupent que de morale. C'est cette pensée qui
-rallie autour du christianisme toutes les forces que Voltaire tourne
-contre lui en France. Ils le défendent tous au même titre, comme lien
-de la société civile et comme appui de la vertu privée. Jadis
-l'instinct le soutenait; à présent l'opinion le consacre, et c'est la
-même force secrète qui, par un travail insensible, ajoute maintenant
-l'autorité de l'opinion à la pression de l'instinct. C'est le sens
-moral qui, après lui avoir gardé la fidélité des basses classes, lui a
-conquis l'assentiment des hautes intelligences. C'est le sens moral
-qui de la conscience publique le fait passer dans le monde littéraire,
-et de populaire le rend officiel.
-
-[Note 289: The Wisdom of being religious.]
-
-[Note 290: Those words consist of two propositions, which are not
-distinct in sense... so that they differ only as cause and effect,
-which by a metonymy used in all sorts of authors are frequently put
-one for other.]
-
-[Note 291: Having thus explained the words, I come now to consider the
-proposition contained in them, which is this:
-
-That religion in the best knowledge and wisdom. This I shall endeavour
-to make good these three ways.
-
-1º By a direct proof of it.
-
-2º By shewing on the contrary the folly and ignorance of irreligion
-and wickedness.
-
-3º By vindicating religion from those common imputations which seem to
-charge it with ignorance or imprudence. I begin with the direct proof
-of it....]
-
-[Note 292: _Firstly_: I shall consider the nature of this vice and
-wherein it consists.
-
-_Secondly_: I shall consider the due extent of this prohibition.
-
-_Thirdly_: I shall show the evil of this practice both in the causes
-and effects of it.
-
-_Fourthly_: I shall add some farther considerations to dissuade men of
-it.
-
-_Fifthly_: I shall give some rules and directions for the prevention
-and cure of it.
-
-I proceed to:
-
-_Third Place_: To consider the evil of this practice, both in the
-causes and consequences of it.
-
-_Firstly_ We will consider the causes of it; and it commonly springs
-from one or more of these evil roots.
-
-_First_: One of the deepest and most common causes of evil speaking is
-ill nature and cruelty of disposition.]
-
-[Note 293: Truth and reality have all the advantages of appearance,
-and many more. If the show of anything be good for anything, I am sure
-sincerity is better: for why does any man dissemble, or seem to be
-that which he is not, but because he thinks it good to have such a
-quality as he pretends to? for to counterfeit and dissemble, is to put
-on the appearance of some real excellency. Now, the best way in the
-world for a man to seem to be anything, is really to be what he would
-seem to be. Besides that it is many times as troublesome to make good
-the pretence of a good quality, as to have it; and if a man have it
-not, it is ten to one but he is discovered to want it, and then all
-his pains and labour to seem to have it are lost. There is something
-unnatural in painting, which a skilful eye will easily discern from
-native beauty and complexion.
-
-It is hard to personate and act a part long; for where truth is not at
-the bottom, nature will always be endeavouring to return, and will
-peep out and betray herself one time or other. Therefore, if any man
-think it convenient to seem good, let him be so indeed, and then his
-goodness will appear to every body's satisfaction; so that, upon all
-accounts, sincerity is true wisdom.]
-
-[Note 294: 8e Sermon: _Giving thanks always for all things unto God_.
-
-These words although (as the very syntax doth immediately discover)
-they bear a relation to, and have a fit coherence with those that
-precede, may yet (especially considering St. Paul's style and manner
-of expression in the preceptive and exhortative parts of his Epistles)
-without any violence or prejudice on either hand, be severed from the
-context, and considered distinctly by themselves.... First then
-concerning the duty itself, _to give thanks_, or rather _to be
-thankful_ for [Grec: Eucharistein] doth not only signifie _gratias
-agere_, _reddere_, _dicere_, _to give_, _render_, _or declare thanks_,
-but also _gratias habere_, _grate affectum esse_, _to be thankfully
-disposed_, to entertain a grateful affection, sense, or memory.... I
-say, concerning this duty itself (abstractedly considered) as it
-involves a respect to benefits or good things received, so, in its
-employment about them, it imports, requires, or supposes these
-following particulars.]
-
-[Note 295: Il était mathématicien du premier ordre, et avait cédé sa
-chaire à Newton.]
-
-[Note 296: Although no such benefit or advantage can accrue to God,
-which may increase his essential and indefectible happiness; no harm
-or damage can arrive, that may impair it (for he can be neither really
-more or less rich or glorious or joyfull than he is; neither have our
-desire or fear, our delight or our grief, our designs or our
-endeavours any object, any ground in those respects), yet hath he
-declared that there be certain interests and concernments, which, out
-of his abundant goodness and condescension, he doth tender and
-prosecute as his own; as if he did really receive advantage by the
-good, and prejudice by the bad success respectively belonging to them;
-that he earnestly desires, and is greatly delighted with some things,
-very much dislikes, and is grievously displeased with other things;
-for instance, that he bears a fatherly affection toward his creatures,
-and earnestly desires their welfare; and delights to see them enjoy
-the good he designed them; and also dislikes the contrary events; doth
-commiserate and condole their misery; that he is consequently well
-pleased, when piety and justice, peace and order (the chief means
-conducing to our welfare) do flourish; and displeased when impiety and
-injustice, dissensions and disorder (those certain sources of mischief
-to us) do prevail; that he is well satisfied with our rendering to him
-that obedience, honour and respect which are due to him; and highly
-offended with our injurious and disrespectful behaviour toward him, as
-commission of sin and violation of his most just and holy
-commandments: so that there wants not sufficient matter of our
-exercising good-will both in affection and action toward God: we are
-capable both of wishing and (in a manner, as he will interpret and
-accept it) of doing good to him by our concurrence with him in
-promoting those things which he approves and delights in, and in
-removing the contrary.]
-
-[Note 297: The middle, we may observe, and the safest and the fairest
-and the most conspicuous places in cities are usually deputed for the
-erection of statues and monuments, dedicated to the memory of worthy
-men, who have nobly deserved of their countries. In like manner should
-we in the heart and centre of our soul, in the best and highest
-appartments thereof, in the places most exposed to ordinary
-observation, and most secure from the invasions of worldly care, erect
-lively representations and lasting memorials unto the Divine bounty.]
-
-[Note 298: To him the excellent quality, the noble end, the most
-obliging manner of whose beneficence doth surpass the matter thereof,
-and hugely augment the benefits: who not compelled by any necessity,
-not obliged by any law, or previous compact, not induced by any
-extrinsick arguments, not inclined by our merit, not wearied by our
-importunities, not instigated by troublesome passions of pity, shame
-or fear (as we are wont to be), nor flattered with promises of
-recompense, nor bribed with expectation of emolument thence to accrue
-himself, but being absolute master of his own actions, only both
-lawgiver and counsellor to himself, all sufficient and incapable of
-admitting any accession to his perfect blissfulness, most willingly
-and freely, out of pure bounty and good will, is our friend and
-benefactor, preventing not only our desires, but our knowledge,
-surpassing not our deserts only, but our wishes, yea even our
-conceits, in the dispensation of his inestimable and irrequitable
-benefits, having no other drift in the collation of them, beside our
-real good, and welfare, our profit and advantage, our pleasure and
-content.]
-
-[Note 299: Suppose a man infinitely ambitious, and equally spiteful
-and malicious; one who poisons the ears of great men by venomous
-whispers, and rises by the fall of better men than himself; yet if he
-steps forth with a Friday look and a lenten face, with a blessed Jesu!
-and a mornful ditty for the vices of the times; oh! then he is a saint
-upon earth: an Ambrose or an Augustine (I mean not for that earthly
-trash of book-learning; for, alas! such are above that, or at least
-that's above them), but for zeal and for fasting, for a devout
-elevation of the eyes, and a holy rage against other men's sins. And
-happy those ladies and religious dames characterised in the 2d of
-Timothy, c. iii. 5, 6, who can have such self-denying, thriving, able
-men for their confessors! and thrice happy those families where they
-vouchsafe to take their Friday night's refreshments! thereby
-demonstrate to the world what Christian abstinence, and what
-primitive, self-mortifying vigour there is in forbearing a dinner,
-that they may have the better stomach to their supper. In fine, the
-whole world stands in admiration of them: fools are fond of them, and
-wise men are afraid of them; they are talked of, they are pointed out;
-and, as they order the matter, they draw the eyes of all men after
-them, and generally something else.]
-
-[Note 300: Again, there are some who have a certain ill-natured
-stiffness (forsooth) in their tongue, so as not to be able to applaud
-and keep pace with this or that self-admiring, vain-glorious Thraso,
-while he is pluming and praising himself, and telling fulsome stories
-in his own commendation for three or four hours by the clock, and at
-the same time reviling and throwing dirt upon all mankind besides.
-
-There is also a sort of odd ill-natured men, whom neither hopes nor
-fears, frowns nor favours, can prevail upon to have any of the cast,
-beggarly, forlorn nieces or kinswomen of any lord or grandee,
-spiritual or temporal, trumped upon them.
-
-To which we may add another sort of obstinate ill-natured persons, who
-are not to be brought by any one's guilt or greatness to speak or
-write, or to swear or lie, as they are bidden, or to give up their own
-consciences in a compliment to those who have none themselves.
-
-And lastly, there are some so extremely ill-natured, as to think it
-very lawful and allowable for them to be sensible, when they are
-injured and oppressed, when they are slandered in their own good
-names, and wronged in their just interests; and, withal, to dare to
-own what they find and feel, without being such beasts of burden as to
-bear tamely whatsoever is cast upon them; or such spaniels as to lick
-the foot which kicks them, or to thank the goodly great one for doing
-them all these back-favours.]
-
-[Note 301: I thought it necessary to look into the Socinian pamphlets,
-which have swarmed so much among us within a few years.
-
-(Stillingfleet, In vindication of the doctrine of Trinity. 1697.)]
-
-[Note 302: Il examine entre autres «le péché contre le Saint-Esprit.»
-On aurait bien voulu savoir en quoi consistait ce péché dont parle
-l'Évangile. Mais rien de plus obscur; Calvin et les autres théologiens
-en donnaient chacun une définition différente. Après une dissertation
-minutieuse, John Hales conclut ainsi: «And though negative proofs from
-scripture are not demonstrative, yet the general silence of the
-apostles may at least help to infer a probability that the blasphemy
-against the Holy Ghost is not committable by any Christian who lived
-not in the time of our Saviour (1636).»--Cela apprend à raisonner. De
-même, en Italie, les intrigues pour donner ou ôter des culottes aux
-capucins développaient l'habileté politique et diplomatique.]
-
-[Note 303: «The scripture is a book of morality and not of philosophy.
-Every thing there relates to practice.... It is evident from a cursory
-view of the Old and New Testament that they are miscellaneous books,
-some parts of which are history, others writ in a poetical style, and
-others prophetical, but the design of them all is professedly to
-recommend the practice of true religion and virtue.»
-
- (John Clarke, chapelain du roi, 1721.)]
-
-[Note 304: Burke, 133, _Réflexions sur la Révolution française_.]
-
-[Note 305: Ray, Boyle, Barrow, Newton.]
-
-[Note 306: Bentley, Clarke, Warburton, Berkeley.]
-
-[Note 307: Locke, Addison, Swift, Johnson, Richardson.]
-
-[Note 308: _Paupertina philosophia_ (Leibnitz).]
-
-[Note 309: After the constant conjunction of two objects, heat and
-flame for instance, weight and solidity, we are determined by custom
-alone to expect the one from the appearance of the other. All
-inferences from experience are effects of custom not of reasoning....
-Upon the whole, there appears not, throughout all nature, any one
-instance of connexion which is conceivable by us. All events seem
-entirely loose and separate; one event follows another; but we can
-never observe any tie between them. They seem conjoined, but never
-connected.]
-
-
-V
-
-À regarder de loin la constitution anglaise, on ne se douterait guère
-de cette inclination publique; à regarder de près la constitution, on
-l'aperçoit d'abord. Elle semble un amas de priviléges, c'est-à-dire
-d'injustices consacrées; la vérité est qu'elle est un corps de
-contrats, c'est-à-dire de droits reconnus. Chacun a le sien, petit ou
-grand, qu'il défend de toute sa force. Ma terre, mon bien, mon droit
-garanti par ma charte, quel qu'il soit, suranné, indirect, inutile,
-privé, public, personne n'y touchera, ni roi, ni lords, ni communes;
-il s'agit d'un écu, je le défendrai comme un million: c'est ma
-personne qu'on entame. Je quitterai mes affaires, je perdrai mon
-temps, je jetterai mon argent, j'entreprendrai des ligues, je payerai
-des amendes, j'irai en prison, je mourrai à la peine: il n'importe; je
-n'aurai pas fait de lâcheté, je n'aurai pas plié sous l'injustice, je
-n'aurai pas cédé une seule parcelle de mon droit.
-
-C'est par ce sentiment qu'on conquiert et qu'on garde la liberté
-politique. C'est ce sentiment qui, après avoir renversé Charles Ier et
-Jacques II, se précise en principes dans la déclaration de 1688, et se
-développe chez Locke en démonstrations[310]. Au commencement de toute
-société, dit-il, il faut poser l'indépendance de l'homme. Chacun a par
-nature et primitivement le droit d'acquérir, de juger, de punir, de
-faire la guerre, de gouverner sa famille et ses gens. La société n'est
-qu'un contrat ultérieur entre de petits souverains préétablis, qui,
-ayant traité et transigé entre eux, «conviennent de former une
-communauté pour vivre avec sûreté, paix et bien-être les uns avec les
-autres, pour jouir avec sécurité de leurs biens, et pour être mieux
-protégés contre ceux qui ne sont pas de leur ligue. Ceux qui sont unis
-en un seul corps, qui ont une loi commune établie et une judicature à
-laquelle ils puissent en appeler, et en outre une autorité pour punir
-les délinquants, sont en société civile les uns avec les autres[311].»
-Des arbitres, des règles d'arbitrage, voilà tout ce que leur fédération
-peut leur imposer. Ce sont des hommes libres qui, ayant traité entre
-eux, sont encore libres. Leur société ne fonde pas leurs droits, elle
-les garantit. Et les actes officiels soutiennent ici la théorie
-abstraite. Quand le Parlement déclare le trône vacant, son premier
-argument est que le roi a violé «le contrat originel» par lequel il
-était roi. Quand les communes intentent un procès à Sacheverell, c'est
-pour soutenir publiquement[312] que «la constitution d'Angleterre est
-fondée sur un contrat, et que les sujets de ce royaume ont, dans leurs
-diverses capacités publiques et privées, un titre aussi légal à la
-possession des droits qui leur sont reconnus par la loi que le prince à
-la possession de la couronne.» Quand lord Chatam défend l'élection de
-Wilkes, c'est en établissant que «les droits des moindres sujets comme
-ceux des plus grands reposent sur la même base, l'inviolabilité de la
-loi commune, et que, si le peuple perd ses droits, ceux de la pairie
-deviendront bientôt insignifiants[313].» Ce n'est point une
-supposition, ni une philosophie qui les fonde, c'est un acte et un fait,
-j'entends la grande Charte, la Pétition des droits, l'acte de l'_habeas
-corpus_, et tout le corps des lois votées en parlement. Ces droits sont
-là, inscrits sur des parchemins, consacrés dans des archives, signés,
-scellés, authentiques; celui du fermier et celui du prince sont couchés
-sur la même page, de la même encre, par le même scribe; tous deux
-traitent de pair sur ce vélin; la main gantée y touche la main calleuse.
-Ils ont beau être inégaux, ils ne le sont que par accord réciproque; le
-paysan est aussi maître dans sa chaumière, avec son pain de seigle et
-ses neuf shillings par semaine[314], que le duc de Marlborough dans son
-Blenheim-Castle, avec ses quatre-vingt-dix mille livres sterling par an
-de places et de pensions.
-
-Voilà des hommes debout et prêts à se défendre. Suivez ce sentiment du
-droit dans le détail de la vie politique; la force du tempérament
-brutal et des passions concentrées ou sauvages vient lui fournir des
-armes. Si vous assistez à une élection, la première chose que vous
-aperceviez, ce sont des tables pleines[315]. On s'empiffre aux frais
-du candidat; l'ale, le gin et l'eau-de-vie coulent en plein air; la
-mangeaille descend dans les ventres électoraux, les trognes deviennent
-rouges. Mais en même temps elles deviennent furieuses. «À chaque verre
-qu'ils entonnent, leur animosité croît. Maint honnête homme, qui
-auparavant était aussi inoffensif qu'un lapin apprivoisé, une fois
-rempli, devient aussi dangereux qu'une couleuvrine chargée.» Le débat
-devient une lutte, et l'instinct batailleur, une fois lâché, a besoin
-de coups. Les candidats s'enrouent l'un contre l'autre. On les promène
-en l'air sur des fauteuils, au grand péril de leur cou; la foule hue,
-applaudit et s'échauffe par le mouvement, la contradiction, le tapage;
-les grands mots patriotiques ronflent, la colère et la boisson enflent
-les veines, les poings se serrent, les gourdins travaillent, et des
-passions de bouledogues manoeuvrent les grands intérêts du pays; qu'on
-prenne garde de les tourner contre soi: lords, communes ou roi, elles
-n'épargneront personne, et quand le gouvernement voudra opprimer un
-homme en dépit d'elles, elles contraindront le gouvernement à abroger
-sa loi.
-
-On ne les musellera pas, car elles s'enorgueillissent de ne pas être
-muselées. L'orgueil ici s'ajoute à l'instinct pour défendre le droit.
-Chacun sent que «sa maison est son château,» et que la loi veille à sa
-porte. Chacun se dit qu'il est à l'abri de l'insolence privée, que
-l'arbitraire public n'arrivera pas jusqu'à lui, qu'il «a son corps,»
-qu'il peut répondre à des coups par des coups, à des blessures par des
-blessures, qu'il sera jugé par un jury indépendant et d'après une loi
-commune à tous. «Quand un homme en Angleterre, dit Montesquieu, aurait
-autant d'ennemis qu'il a de cheveux sur la tête, il ne lui en
-arriverait rien. Les lois n'y étant pas faites pour un particulier
-plutôt que pour un autre, chacun se regarde comme monarque, et les
-hommes dans cette nation sont plutôt des confédérés que des
-concitoyens.» Cela va si loin, «qu'il n'y a guère de jour où quelqu'un
-ne perde le respect au roi d'Angleterre.... Dernièrement milady Bell
-Molineux, maîtresse fille, envoya arracher les arbres d'une petite
-pièce de terre que la reine avait achetée pour Kensington, et lui fit
-procès sans avoir jamais voulu, sous quelque prétexte, s'accommoder
-avec elle, et fit attendre le secrétaire de la reine trois heures....»
-Quand ils viennent en France, ils sont tout étonnés de voir le régime
-du bon plaisir, la Bastille, les lettres de cachet, un gentilhomme qui
-n'ose résider sur sa terre, à la campagne, par crainte de l'intendant;
-un écuyer de la maison du roi qui, pour une coupure de rasoir, tue
-impunément un pauvre barbier[316]. Chez eux, «aucun citoyen ne craint
-aucun citoyen.» Causez avec le premier venu, vous verrez combien cette
-sécurité relève leurs coeurs et leurs courages. Tel matelot qui mène
-Voltaire en barque, et demain sera _pressé_ pour la flotte, se préfère
-à lui et le regarde avec compassion en recevant son écu. L'énormité de
-l'orgueil éclate à chaque pas et à chaque page. Un Anglais, dit
-Chesterfield, se croit en état de battre trois Français. Ils diraient
-volontiers qu'ils sont, dans le troupeau des hommes, comme des
-taureaux dans un troupeau de boeufs. Vous les entendez s'enorgueillir
-de leurs coups de poing, de leur viande, de leur ale, de tout ce qui
-peut entretenir la force et la fougue de la volonté virile. «Le
-_roastbeef_ et la bière[317] font des bras plus forts que l'eau claire
-et les grenouilles.» Aux yeux de la foule, leurs voisins sont des
-perruquiers affamés, papistes et serfs, sortes de créatures
-inférieures qui n'ont ni la propriété de leurs corps ni le
-gouvernement de leurs consciences, marionnettes et machines dans la
-main d'un maître et d'un prêtre. Pour eux, ils sont «les princes de
-l'espèce humaine.» «Je les vois passer, l'orgueil dans le maintien, le
-défi dans les yeux, tendus vers de hauts desseins, troupe sérieuse et
-pensive. Les formes ne les ont point polis; ils sortent intacts des
-mains de la nature, âpres dans leur hardiesse native de coeur, fidèles
-à ce qu'ils croient le juste, supérieurs à la contrainte. Chez eux,
-le paysan lui-même se glorifie de surveiller ses droits et apprend à
-vénérer son titre d'homme[318].»
-
-Des hommes ainsi faits peuvent se passionner pour les affaires
-publiques, car ce sont leurs affaires; en France, ce ne sont que les
-affaires du roi et de Mme de Pompadour[319]. Ici, les partis sont
-ardents comme les sectes: gens de la haute et de la basse Église,
-capitalistes et propriétaires fonciers, noblesse de cour et châtelains
-rustiques, ils ont leurs dogmes, leurs théories, leurs moeurs et leurs
-haines, comme les presbytériens, les anglicans et les quakers. Le
-_squire_ de campagne déblatère, après boire, contre la maison de
-Hanovre, et porte la santé du roi au delà de l'eau; le whig de la
-ville, le 13 janvier, porte celle de l'homme au masque[320], et
-ensuite de l'homme qui fera la même chose sans masque. Ils se sont
-emprisonnés, exilés, décapités tour à tour, et le Parlement retentit
-tous les jours de la fureur de leurs invectives. La vie politique,
-comme la vie religieuse, surabonde et déborde, et ses explosions ne
-font que marquer la force de la flamme qui l'entretient. L'acharnement
-des partis dans l'État comme dans la foi est une preuve de zèle; la
-tranquillité constante n'est que l'indifférence générale, et s'ils se
-battent aux élections, c'est qu'ils prennent intérêt aux élections.
-Ici, «un couvreur se fait apporter sur les toits la gazette pour la
-lire.» Un étranger qui lirait les journaux «croirait le pays à la
-veille d'une révolution.» Quand le gouvernement fait une démarche, le
-public se sent engagé; c'est son honneur et c'est son bien dont le
-ministre dispose; que le ministre prenne garde à lui, s'il en dispose
-mal. Chez nous, M. de Conflans, qui par lâcheté a perdu sa flotte, en
-est quitte pour une épigramme; ici, l'amiral Byng, qui par prudence a
-évité de risquer la sienne, est fusillé. Chacun, dans sa condition et
-selon sa force, prend part aux affaires; la populace casse la tête des
-gens qui ne veulent pas boire à la santé de Sacheverell; les
-gentilshommes viennent en cavalcade à sa rencontre. Toujours quelque
-favori ou ennemi public provoque des démonstrations publiques. C'est
-Pitt, que le peuple acclame, et sur qui «les municipalités font
-pleuvoir «des boîtes d'or.» C'est Grenville, que l'on va siffler au
-sortir de la chambre. C'est lord Bute, que la reine aime, qu'on hue,
-et dont on brûle les emblèmes, une botte et une jupe. C'est le duc de
-Bedford, dont le palais est attaqué par une émeute, et ne peut être
-défendu que par une garnison de fantassins et de cavaliers. C'est
-Wilkes, dont le gouvernement a saisi les papiers, et à qui le jury
-assigne sur le gouvernement une indemnité de mille _pounds_. Chaque
-matin, les journaux et les pamphlets viennent discuter les affaires,
-juger les caractères, invectiver par leur nom les lords, les orateurs,
-les ministres, le roi lui-même. Qui veut parler, parle. Dans ce
-tumulte d'écrits et de ligues, l'opinion grossit, s'enfle comme une
-vague, et, tombant sur le Parlement et la cour, noie les intrigues et
-entraîne les dissentiments. Au fond, en dépit des bourgs pourris,
-c'est elle qui gouverne. Le roi a beau être obstiné, les grands ont
-beau faire des ligues; sitôt qu'elle gronde, tout plie ou craque. Les
-deux Pitt ne montent si haut que parce qu'ils sont portés par elle, et
-l'indépendance de l'individu aboutit à la souveraineté de la nation.
-
-Dans un pareil état, «toutes les passions étant libres[321], la haine,
-l'envie, la jalousie, l'ardeur de s'enrichir et de se distinguer,
-paraissent dans toute leur étendue.» Jugez de la force, et de la séve
-avec lesquelles l'éloquence doit s'y implanter et végéter. Pour la
-première fois depuis la ruine de la tribune antique, elle a trouvé le
-sol dans lequel elle peut s'enraciner et vivre, et une moisson
-d'orateurs se lève, égale, par la diversité des talents, par l'énergie
-des convictions et par la magnificence du style, à celle qui couvrit
-jadis l'_agora_ grecque et le _forum_ romain. Depuis longtemps, il
-semblait que la liberté de discussion, la pratique des affaires,
-l'importance des intérêts engagés et la grandeur des récompenses
-offertes dussent provoquer sa croissance; mais elle avortait,
-encroûtée dans la pédanterie théologique, ou restreinte dans les
-préoccupations locales, et le secret des séances parlementaires lui
-ôtait la moitié de sa force en lui ôtant la plénitude du jour. Voici
-qu'enfin la lumière se fait; une publicité d'abord incomplète, puis
-entière, donne au Parlement la nation pour auditoire. Le discours
-s'élève et s'élargit en même temps que le public se dégrossit et se
-multiplie. L'art classique, devenu parfait, fournit la méthode et les
-développements. La culture moderne fait entrer dans le raisonnement
-technique la liberté des entretiens et l'ampleur des idées générales.
-Au lieu d'argumenter, ils conversent; de procureurs ils deviennent
-orateurs. Avec Addison, avec Steele et Swift, le goût et le génie font
-irruption dans la polémique. Voltaire ne sait «si les harangues
-méditées qu'on prononçait autrefois dans Athènes et dans Rome
-l'emportent sur les discours non préparés du chevalier Windham, de
-lord Carteret» et de leurs rivaux. Enfin le discours achève de percer
-la sécheresse des questions spéciales et la froideur de l'action
-compassée[322] qui l'ont comprimé si longtemps; il déploie
-audacieusement et irrégulièrement sa force et son luxe, et l'on voit
-paraître, en face des jolis abbés de salon qui arrangent en France des
-compliments d'académie, la mâle éloquence de Junius, de lord Chatam,
-de Fox, de Pitt, de Burke et de Sheridan.
-
-Je n'ai point à raconter leurs vies, ni à développer leurs caractères;
-il faudrait entrer dans le détail politique. Trois d'entre eux, lord
-Chatam, Fox et Pitt, ont été ministres[323], et leur éloquence est une
-portion de leur pouvoir et de leur action. Elle appartient à ceux qui
-raconteront les affaires qu'ils ont conduites; je ne puis qu'en
-marquer le ton et l'accent.
-
-Un souffle extraordinaire, une sorte de frémissement de volonté
-tendue, court à travers toutes ces harangues. Ce sont des hommes qui
-parlent, et ils parlent comme s'ils combattaient. Ni ménagements, ni
-politesse, ni retenue. Ils sont déchaînés, ils se livrent, ils se
-lancent, et s'ils se contiennent, ce n'est que pour frapper plus
-impitoyablement et plus fort. Lorsque Pitt remplit pour la première
-fois la chambre des communes de sa voix vibrante, il avait déjà son
-indomptable audace. En vain Walpole essaya «de le museler,» puis de
-l'accabler; son sarcasme lui fut renvoyé avec une prodigalité
-d'outrages, et le tout-puissant ministre plia, souffleté sous la
-vérité de la poignante insulte que le jeune homme lui infligeait. Une
-hauteur d'orgueil qui ne fut surpassée que par celle de son fils, une
-arrogance qui réduisait ses collègues à l'état de subalternes, un
-patriotisme romain qui réclamait pour l'Angleterre la tyrannie
-universelle, une ambition qui prodiguait l'argent et les hommes,
-communiquait à la nation sa rapacité et sa fougue, et n'apercevait de
-repos que dans les perspectives lointaines de la gloire éblouissante
-et de la puissance illimitée, une imagination qui transportait dans le
-Parlement la véhémence de la déclamation théâtrale, les éclats de
-l'inspiration saccadée, la témérité des images poétiques, voilà les
-sources de son éloquence:
-
- Hier encore l'Angleterre eût pu se tenir debout contre le monde;
- aujourd'hui, «personne si pauvre qui lui rende hommage!...»
- Milords, vous ne pouvez pas conquérir l'Amérique. Nous serons
- forcés à la fin de nous rétracter; rétractons-nous pendant que
- nous le pouvons encore, avant que nous y soyons forcés. Je dis
- que nous devons nécessairement abroger ces violents actes
- oppressifs; ils doivent être rappelés, vous les rappellerez, je
- m'y engage d'honneur; vous finirez par les rappeler, j'y joue ma
- réputation; je consentirai à être pris pour un idiot, si à la fin
- ils ne sont pas rappelés!... Vous avez beau enfler toute dépense
- et tout effort, accumuler et empiler tous les secours que vous
- pourrez acheter ou emprunter, trafiquer ou brocanter avec chaque
- petit misérable prince allemand qui vend et expédie ses sujets
- aux boucheries des princes étrangers: vos efforts sont pour
- toujours vains et impuissants, doublement impuissants par l'aide
- mercenaire qui vous sert d'appui, car elle irrite jusqu'à un
- ressentiment incurable l'âme de vos ennemis. Quoi! lancer sur eux
- les fils mercenaires de la rapine et du pillage! les dévouer, eux
- et leurs possessions, à la rapacité d'une cruauté soudoyée! Si
- j'étais Américain comme je suis Anglais, tant qu'un bataillon
- étranger aurait le pied sur mon pays, je ne poserais pas mes
- armes! Jamais, jamais, jamais! Mais, milords, quel est l'homme
- qui, pour combler ces hontes et ces méfaits de notre armée, a
- osé autoriser et associer à nos armes le tomahawk et le couteau à
- scalper du sauvage! Appeler dans une alliance civilisée le
- sauvage féroce et inhumain des forêts,--lancer contre nos
- établissements, parmi nos parentés, nos anciennes amitiés, le
- cannibale impitoyable qui a soif du sang des hommes, des femmes
- et des enfants,--désoler leur pays, vider leurs demeures,
- extirper leur race et leur nom par ces horribles chiens d'enfer
- de la guerre sauvage! milords, ces énormités crient et appellent
- tout haut réparation et punition! Si on ne les efface à fond et
- tout entières, il y aura une tache sur notre réputation
- nationale. C'est une violation de la constitution: je crois que
- cela est contre la loi[324].
-
-Il y a quelque chose de Milton et de Shakspeare dans cette pompe
-tragique, dans cette solennité passionnée, dans l'éclat sombre et
-violent de ce style surchargé et trop fort. C'est de cette pourpre
-superbe et sanglante que se parent les passions anglaises; c'est sous
-les plis de ce drapeau qu'elles se rangent en bataille, d'autant plus
-puissantes qu'au milieu d'elles il y en a une toute sainte, le
-sentiment du droit, qui les rallie, les emploie et les ennoblit.
-
- Je me réjouis que l'Amérique ait résisté; trois millions d'hommes
- assez morts à tous les sentiments de liberté pour souffrir
- volontairement qu'on les fasse esclaves auraient été des
- instruments convenables pour rendre le reste esclave aussi....
- L'esprit qui maintenant résiste à vos taxes en Amérique est le
- même qui autrefois s'est opposé en Angleterre aux dons gratuits,
- à la taxe des vaisseaux; c'est le même esprit qui a dressé
- l'Angleterre sur ses pieds, et par le bill des droits a
- revendiqué la constitution anglaise; c'est le même esprit qui a
- établi ce grand, ce fondamental et essentiel principe de vos
- libertés, que nul sujet de l'Angleterre ne peut être taxé que de
- son propre consentement. Ce glorieux esprit whig anime en
- Amérique trois millions d'hommes qui préfèrent la pauvreté avec
- la liberté à des chaînes dorées et à la richesse ignoble, et qui
- mourront pour la défense de leurs droits en hommes et en hommes
- libres.... Comme Anglais par naissance et par principes, je
- reconnais aux Américains un droit suprême et inaliénable sur leur
- propriété, un droit par lequel ils sont justifiés à la défendre
- jusqu'à la dernière extrémité[325].
-
-Si Pitt sent son droit, il sent aussi celui des autres; c'est avec
-cette idée qu'il a remué et manié l'Angleterre. Il en appelait aux
-Anglais contre eux-mêmes; et, en dépit d'eux-mêmes, ils
-reconnaissaient leur plus cher instinct dans cette maxime, que chaque
-volonté humaine est inviolable dans sa province limitée et légale, et
-qu'elle doit se dresser tout entière contre la plus petite usurpation.
-
-Des passions effrénées et le plus viril sentiment du droit, voilà
-l'abrégé de toute cette éloquence. Au lieu d'un orateur, homme public,
-prenez un écrivain, simple particulier; voyez ces lettres de
-Junius[326] qui, au milieu de l'irritation et des inquiétudes
-nationales, tombèrent une à une comme des gouttes de feu sur les
-membres fiévreux du corps politique. Si celui-ci serre ses phrases et
-choisit ses épithètes, ce n'est point par amour du style, c'est pour
-mieux imprimer l'insulte. Les artifices oratoires deviennent entre ses
-mains des instruments de supplice, et lorsqu'il lime ses périodes
-c'est pour enfoncer plus avant et plus sûrement le couteau; avec
-quelle audace d'invective, avec quelle roideur d'animosité, avec
-quelle ironie corrosive et brûlante, appliquée sur les parties les
-plus secrètes de la vie privée, avec quelle insistance inexorable de
-persécution calculée et méditée, les textes seuls pourront le dire:
-«Milord, écrit-il au duc de Bedford, vous êtes si peu accoutumé à
-recevoir du public quelque marque de respect ou d'estime, que si dans
-les lignes qui suivent un compliment ou un terme d'approbation venait
-à m'échapper, vous le prendrez, je le crains, pour un sarcasme lancé
-contre votre réputation établie ou peut-être pour une insulte infligée
-à votre discernement[327]....» «Il y a quelque chose, écrit-il au duc
-de Grafton, dans votre caractère et dans votre conduite qui vous
-distingue non-seulement de tous les autres ministres, mais encore de
-tous les autres hommes: ce n'est pas seulement de faire le mal par
-dessein, mais encore de n'avoir jamais fait le bien par méprise; ce
-n'est pas seulement d'avoir employé avec un égal dommage votre
-indolence et votre activité, c'est encore d'avoir pris pour principe
-premier et uniforme, et, si je puis l'appeler ainsi, pour génie
-dominant de votre vie, le talent de traverser tous les changements et
-toutes les contradictions possibles de conduite, sans que jamais
-l'apparence ou l'imputation d'une vertu ait pu s'appliquer à votre
-personne, ni que jamais la versatilité la plus effrénée ait pu vous
-tromper et vous séduire jusqu'à vous engager dans une seule sage ou
-honorable action[328].» Il continue et s'acharne; même lorsqu'il le
-voit tombé et déshonoré, il s'acharne encore. Il a beau avouer tout
-haut qu'en l'état où il est, son ennemi «désarmerait une rancune
-privée;» il redouble. «Pour ma part, je ne prétends point comprendre
-ces prudentes formes du décorum, ces douces règles de discrétion que
-certaines gens essayent de concilier avec la conduite des plus grandes
-et des plus hasardeuses affaires. Je dédaignerais de pourvoir mon
-avenir d'un asile ou de conserver des égards pour un homme qui ne
-garde point de ménagements avec la nation. Ni l'abjecte soumission
-avec laquelle il déserte son poste à l'heure du danger, ni même
-l'inviolable bouclier de lâcheté dont il se couvre, ne le
-protégeraient. Je le poursuivrais jusqu'au bout de ma vie et je
-tendrais le dernier effort de ma volonté pour sauver de l'oubli son
-opprobre éphémère et pour rendre immortelle l'infamie de son
-nom[329].» Excepté Swift, y a-t-il une créature humaine qui ait plus
-volontairement concentré et aigri dans son coeur le poison de la
-haine? Celle-ci n'est point vile cependant, car elle se croit au
-service du juste. Au milieu de leurs excès, c'est cette persuasion qui
-les relève; ils se déchirent, mais ils ne rampent pas; quel que soit
-l'adversaire, ils se tiennent debout devant lui.
-
- Sire, écrit Junius au roi, c'est le malheur de votre vie et la
- cause originelle de tous les reproches et de toutes les calamités
- qui ont accompagné votre gouvernement, que vous n'avez jamais
- connu le langage de la vérité, tant que vous ne l'avez point
- entendu dans les plaintes de votre peuple. Il n'est point trop
- tard cependant pour corriger l'erreur de votre éducation. Nous
- sommes encore disposés à tenir un compte indulgent des
- pernicieuses leçons que vous avez reçues dans votre jeunesse et à
- fonder les plus hautes espérances sur la bienveillance naturelle
- de vos inclinations. Nous sommes loin de vous croire capable d'un
- dessein délibéré et d'un attentat direct contre les droits
- originels sur lesquels toutes les libertés civiles et politiques
- de vos sujets sont assises. Si nous avions pu nourrir un soupçon
- si déshonorant pour votre renommée, nous aurions depuis longtemps
- adopté un style de remontrances fort éloigné de l'humilité de la
- plainte. Le peuple d'Angleterre est fidèle à la maison de
- Hanovre, non parce qu'il préfère vainement une famille à une
- autre, mais parce qu'il est convaincu que l'établissement de
- cette famille était nécessaire au maintien de ses libertés
- civiles et religieuses. Le prince qui imite la conduite des
- Stuarts doit être averti par leur exemple, et pendant qu'il se
- glorifie de la solidité de son titre, il fera bien de se souvenir
- que, si sa couronne a été acquise par une révolution, elle peut
- être perdue par une autre[330].
-
-Cherchons des génies moins âpres, et tâchons de rencontrer un accent
-plus doux. Il y a un homme, Charles Fox, qui s'est trouvé heureux dès
-le berceau, qui a tout appris sans études, que son père a élevé dans
-la prodigalité et l'insouciance, que, dès vingt et un ans, la voix
-publique a désigné comme le prince de l'éloquence et le chef d'un
-grand parti, libéral, humain, sociable, fidèle aux généreuses
-espérances, à qui ses ennemis eux-mêmes pardonnaient ses fautes, que
-ses amis adoraient, que le travail n'avait point lassé, que les
-rivalités n'avaient point aigri, que le pouvoir n'avait point gâté,
-amateur de la conversation, des lettres, du plaisir, et qui a laissé
-l'empreinte de son riche génie dans l'abondance persuasive, dans le
-beau naturel, dans la clarté et la facilité continue de ses discours.
-Le voici qui prend la parole, pensez aux ménagements qu'il doit
-garder; c'est un homme d'État, un premier ministre, qui parle en plein
-Parlement, qui parle des amis du roi, des lords de la chambre à
-coucher, des plus illustres familles du royaume, qui a devant lui
-leurs alliés et leurs proches, qui sent que chacune de ses paroles
-s'enfoncera comme une flèche ardente dans le coeur et dans l'honneur
-des cinq cents hommes assis pour l'écouter. Il n'importe, on l'a
-trahi; il veut punir les traîtres, et voici à quel pilori il attache
-«les janissaires d'antichambre» qui, par ordre du prince, viennent de
-déserter au milieu du combat:
-
- Le domaine entier du langage ne fournit pas de termes assez forts
- et assez poignants pour marquer le mépris que je ressens pour
- leur conduite. C'est un aveu effronté d'immoralité politique,
- comme si cette espèce de trahison était moindre qu'aucune autre.
- Ce n'est pas seulement une dégradation d'un rang qui ne devrait
- être occupé que par la loyauté la plus pure et la plus
- exemplaire; c'est un acte qui les fait déchoir de leurs droits à
- la renommée de gentilshommes, et les réduit au niveau des plus
- bas et des plus vils de leur espèce, qui insulte à la noble et
- ancienne indépendance caractéristique de la pairie anglaise, et
- qui est calculé pour déshonorer et avilir la législature anglaise
- aux yeux de toute l'Europe et devant la plus lointaine postérité.
- Par quelle magie la noblesse peut-elle ainsi changer le vice en
- vertu, je ne le sais pas, et je ne souhaite pas le savoir; mais
- en tout autre sujet que la politique, et parmi toutes autres
- personnes que des lords de la chambre à coucher, un tel exemple
- de la plus grossière perfidie serait flétri, comme il le mérite,
- par l'infamie et l'exécration[331].
-
-Puis se retournant vers les communes:
-
- Un Parlement ainsi lié et contrôlé, sans coeur et sans liberté,
- au lieu de limiter la prérogative de la couronne, l'étend,
- l'établit et la consolide au delà de tout précédent, de toute
- condition et de toute limite. Mais quand la chambre des communes
- anglaises serait si ignominieusement morte à la conscience du
- poids dont elle doit peser dans la constitution, quand elle
- aurait si entièrement oublié ses anciennes luttes et ses anciens
- triomphes dans la grande cause de la liberté et de l'humanité,
- quand elle serait si indifférente à l'objet et à l'intérêt
- premier de son institution originelle, j'ai la confiance que le
- courage caractéristique de cette nation serait encore au niveau
- de cette épreuve; j'ai la confiance que le peuple anglais serait
- aussi jaloux des influences secrètes qu'il est supérieur aux
- violences ouvertes; j'ai la confiance qu'il n'est pas plus
- disposé à défendre son intérêt contre la déprédation et l'insulte
- étrangère qu'à rencontrer face à face et jeter par terre cette
- conspiration nocturne contre la constitution[332].
-
-Voilà les explosions d'un naturel par excellence doux et aimable;
-jugez des autres. Une sorte d'exagération passionnée règne dans les
-débats que soulèvent le procès de Warren Hastings et la Révolution
-française, dans la rhétorique acrimonieuse et dans la déclamation
-outrée de Sheridan, dans le sarcasme impitoyable et dans la pompe
-sentencieuse du second Pitt. Ils aiment la vulgarité brutale des
-couleurs voyantes; ils recherchent les grands mots accumulés, les
-oppositions symétriquement prolongées, les périodes énormes et
-retentissantes. Ils ne craignent point de rebuter, et ils ont besoin
-de faire effet. La force, c'est là leur trait, et celui du plus grand
-d'entre eux, le premier esprit de ce temps, Edmund Burke. «Prenez
-Burke à partie, disait Johnson, sur tel sujet qu'il vous plaira; il
-est toujours prêt à vous tenir tête.» Il n'était point entré au
-Parlement, comme Fox et les deux Pitt, dès l'aurore de la jeunesse,
-mais à trente-cinq ans, ayant eu le temps de s'instruire à fond de
-toutes choses, savant dans le droit, l'histoire, la philosophie, les
-lettres, maître d'une érudition si universelle qu'on l'a comparé à
-lord Bacon. Mais ce qui le distinguait entre tous les autres, c'était
-une large intelligence compréhensive qui, exercée par des études et
-des compositions philosophiques[333], saisissait les ensembles, et,
-par delà les textes, les constitutions et les chiffres, apercevait la
-direction invisible des événements et l'esprit intime des choses, en
-couvrant de son dédain «ces prétendus hommes d'État, troupeau profane
-de manoeuvres vulgaires, qui nient l'existence de tout ce qui n'est
-point grossier et matériel, et qui, bien loin d'être capables de
-diriger le grand mouvement d'un empire, ne sont pas dignes de tourner
-une roue dans la machine.» Par-dessus tant de dons, il avait une de
-ces imaginations fécondantes et précises qui croient que la
-connaissance achevée est une vue intérieure, qui ne quittent point un
-sujet sans l'avoir revêtu de ses couleurs et de ses formes; et qui,
-traversant les statistiques et le fatras des documents arides,
-recomposent et reconstruisent devant les yeux du lecteur un pays
-lointain et une nation étrangère avec ses monuments, ses costumes, ses
-paysages et tout le détail mouvant des physionomies et des moeurs. À
-toutes ces puissances d'esprit qui font le systématique, il ajoutait
-toutes les énergies du coeur qui font l'enthousiaste. Pauvre, inconnu,
-ayant dépensé sa jeunesse à compiler pour les libraires, il était
-parvenu, à force de travail et de mérite, avec une réputation pure et
-une conscience intacte, sans que les épreuves de sa vie obscure ou les
-séductions de sa vie brillante eussent entamé son indépendance ou
-terni la fleur de sa loyauté. Il apportait dans la politique une
-horreur du crime, une vivacité et une sincérité de conscience, une
-humanité, une sensibilité, qui ne semblent convenir qu'à un jeune
-homme. Il appuyait la société humaine sur des maximes de morale,
-réclamait pour les sentiments nobles la conduite des affaires, et
-semblait avoir pris à tâche de relever et d'autoriser tout ce qu'il y
-a de généreux dans le coeur humain. Il avait noblement combattu pour
-de nobles causes: contre les attentats du pouvoir en Angleterre,
-contre les attentats du peuple en France, contre les attentats des
-particuliers dans l'Inde. Il avait défendu, avec des recherches
-immenses et un désintéressement incontesté, les Hindous tyrannisés par
-l'avidité anglaise, et «ces derniers misérables cultivateurs qui
-survivaient attachés au sol, le dos écorché par le fermier, puis une
-seconde fois mis à vif par le cessionnaire, livrés à une succession de
-despotismes que leur brièveté rendait plus rapaces, et flagellés ainsi
-de verges en verges, tant qu'on leur trouvait une dernière goutte de
-sang pour leur extorquer un dernier grain de riz[334].» Il s'était
-fait partout le champion d'un principe et le persécuteur d'un vice, et
-on le voyait lancer à l'attaque toutes les forces de son étonnant
-savoir, de sa haute raison, de son style splendide, avec l'ardeur
-infatigable et intempérante d'un moraliste et d'un chevalier.
-
-Ne le lisez que par grandes masses; ce n'est qu'ainsi qu'il est grand:
-autrement l'outré, le commun, le bizarre vous arrêteront et vous
-choqueront; mais si vous vous livrez à lui, vous serez emporté et
-entraîné. La masse énorme des documents roule impétueusement dans un
-courant d'éloquence. Quelquefois le discours parlé ou écrit n'a pas
-trop d'un volume pour déployer le cortége de ses preuves multipliées
-et de ses courageuses colères. C'est l'exposé de toute une
-administration, c'est l'histoire entière de l'Inde anglaise, c'est la
-théorie complète des révolutions et de l'état politique qui arrive
-comme un vaste fleuve débordant pour choquer, de son effort incessant
-et de sa masse accumulée, quelque crime qu'on veut absoudre ou quelque
-injustice qu'on veut consacrer. Sans doute il y a de l'écume sur ses
-remous, il y a de la bourbe dans son lit; des milliers d'étranges
-créatures se jouent tempêtueusement à la surface; il ne choisit pas,
-il prodigue; il précipite par myriades ses imaginations pullulantes,
-emphase et crudités, déclamations et apostrophes, plaisanteries et
-exécrations, tout l'entassement grotesque ou horrible des régions
-reculées et des cités populeuses que sa science et sa fantaisie
-infatigables ont traversées. Il dira, en parlant de ces prêts
-usuraires à quarante-huit pour cent et à intérêts composés par
-lesquels les Anglais ont dévasté l'Inde, que «cette dette forme
-l'ignoble sanie putride dans laquelle s'est engendrée toute cette
-couvée rampante d'ascarides, avec les replis infinis insatiablement
-noués noeuds sur noeuds de ces ténias invincibles qui dévorent la
-nourriture et rongent les entrailles de l'Inde[335].» Rien ne lui
-paraîtra excessif, ni la description des supplices, ni l'atrocité des
-images, ni le cliquetis assourdissant des antithèses, ni la fanfare
-prolongée des malédictions, ni la gigantesque bizarrerie des
-bouffonneries. Entre ses mains, le duc de Bedford, qui lui a reproché
-sa pension, deviendra, «parmi les créatures de la couronne, le
-léviathan qui, deci delà, roule sa masse colossale, joue et gambade
-dans l'océan des bontés royales, qui pourtant, tout énorme qu'il soit
-et quoique couvrant une lieue de son étendue, n'est après tout qu'une
-créature, puisque ses côtes, ses nageoires, ses fanons, son lard, ses
-ouïes elles-mêmes, par lesquelles il lance un jet d'eau contre son
-origine et éclabousse les autres d'écume, tout en lui et autour de lui
-vient du trône[336].» Il n'a point de goût, ses pareils non plus. La
-fine déduction grecque ou française n'a jamais trouvé place chez les
-nations germaniques; tout y est gros ou mal dégrossi; il ne sert de
-rien à celui-ci d'étudier Cicéron et d'emprisonner son élan dans les
-digues régulières de la rhétorique latine. Il reste à demi barbare,
-empâté dans l'exagération et la violence; mais sa fougue est si
-soutenue, sa conviction si forte, son émotion si chaleureuse et si
-surabondante, qu'on se laisse aller, qu'on oublie toute répugnance,
-qu'on ne voit plus dans ses irrégularités et ses débordements que les
-effusions d'un grand coeur et d'un profond esprit trop ouverts et trop
-pleins, et qu'on admire avec une sorte de vénération inconnue cet
-épanchement extraordinaire, impétueux comme un torrent, large comme
-une mer, où ondoie l'inépuisable variété des couleurs et des formes
-sous le soleil d'une imagination magnifique qui communique à cette
-houle limoneuse toute la splendeur de ses rayons.
-
-[Note 310: Il faut lire dans sir Robert Filmer la théorie régnante,
-pour voir de quel bourbier de sottises on sortait. Sir Robert Filmer
-disait qu'Adam avait reçu en naissant un pouvoir absolu et royal sur
-tout l'univers; que dans toute réunion d'hommes il y en avait un qui
-était roi légitime, comme plus proche héritier d'Adam. "Some say it
-was by lot, and others that Noah sailed round the Mediterranean in ten
-years, and divided the world into Asia, Afric, and Europa, portions
-for his three sons."--Comparez Bossuet, _Politique fondée sur
-l'Écriture_. Les sciences morales se dégagent en ce moment de la
-théologie.]
-
-[Note 311: Those who are united in one body and have a common
-established law and judicature to appeal to, with authority to punish
-offenders, are in civil society one with another.
-
-Every one quits his executive power of nature, and resigns it to the
-public.
-
-As for the ruler, (it is said) he ought to be absolute, because he has
-power to do more hurt and wrong; it is right when he does it.--This is
-to think that men are so foolish, that they take care to avoid what
-mischiefs may be done them by polecats or foxes; but are content, may
-think it safety, to be devoured by lions.
-
-The only way whereby any one divests himself of his natural liberty,
-and puts on the bonds of civil society is by agreeing with other men
-to join and unite into a community, for their comfortable, safe and
-peaceable living one amongst another, in secure enjoyment of their
-properties and a greater security against any that are not of it.
-
-Nothing can make a man subject or member of a commonwealth but his
-actually entering into it by positive engagement and express promise
-and compact.
-
-The great and chief end of men uniting into commonwealths and putting
-themselves under government is the preservation of their property.
-(Locke, _of Civil Government_.)]
-
-[Note 312: Discours du général Stanhope, un des _managers_.]
-
-[Note 313: The rights of the greatest and of the meanest subjects now
-stand upon the same foundation,--the security of law common to all....
-When the people had lost their rights, those of the peerage would soon
-become insignificant. (Discours de lord Chatam, affaire de Wilkes.)]
-
-[Note 314: Évaluation de De Foe.]
-
-[Note 315: Their eating, indeed, amazes me; had I five hundred heads,
-and were each head furnished with brains, yet would they all be
-insufficient to compute the number of cows, pigs, geese, and turkies,
-which upon this occasion die for the good of their country!...
-
-On the contrary, they seem to lose their temper as they lose their
-appetites; every morsel they swallow, and every glass they pour down,
-serves to increase their animosity.--Many an honest man, before as
-harmless as a tame rabbit, when loaded with a single election dinner,
-has become more dangerous than a charged culverin.
-
-The mob meet upon the debate; fight themselves sober; and then draw
-off to get drunk again, and charge for another encounter. (Goldsmith.)
-Voyez aussi Hogarth.]
-
-[Note 316: Smollett, _Peregrine Pickle_, ch. 40.]
-
-[Note 317: Hogarth.]
-
-[Note 318:
-
- Stern o'er each bosom reason holds her state;
- With daring aims irregularly great.
- Pride in their port, defiance in their eye,
- I see the lords of human kind pass by;
- Intent on high designs, a thoughtful band,
- By forms unfashioned, fresh from nature's hand;
- Fierce in their native hardiness of soul,
- True to imagined right, above control,
- While even the peasant boasts these rights to scan,
- And learns to venerate himself a man.
- (Goldsmith.)]
-
-[Note 319: Lord Chesterfield remarque qu'un Français d'alors n'entend
-point le mot de patrie; qu'il faut lui parler de son prince.]
-
-[Note 320: L'exécuteur de Charles Ier.]
-
-[Note 321: Montesquieu, liv. XIX, chap. XXVII.]
-
-[Note 322: Jugement d'Addison.]
-
-[Note 323: Junius a écrit sous l'anonyme et les critiques n'ont pu
-encore démêler avec certitude son véritable nom.--Pour Sheridan, voyez
-tome II, p. 85, et tome III, p. 408.--Pour Burke, tome III, p. 88.]
-
-[Note 324: But yesterday, and _England_ might have stood against the
-world; now «none so poor to do her reverence.»
-
-We shall be forced ultimately to retract; let us retract while we can,
-not when we must. I say we must necessarily undo these violent
-oppressive acts: they must be repealed--you will repeal them; I pledge
-myself for it, that you will in the end repeal them; I stake my
-reputation on it:--I will consent to be taken for an idiot, if they
-are not finally repealed.
-
-You may swell every expence, and every effort, still more
-extravagantly pile and accumulate every assistance you can buy or
-borrow; traffic and barter with every little pitiful German prince,
-that sells and sends his subjects to the shambles of a foreign prince;
-your efforts are for ever vain and impotent--doubly so from this
-mercenary aid on which you rely; for it irritates, to an incurable
-resentment, the minds of your enemies;--to overrun them with the
-mercenary sons of rapine and plunder; devoting them and their
-possessions to the rapacity of hireling cruelty! If I were an
-American, as I am an Englishman, while a foreign troop was landed in
-my country, I never would lay down my arms--never--never--never!
-
-But, my Lords, who is the man, that in addition to these disgraces and
-mischiefs of our army, has dared to authorize and associate to our
-arms the tomahawk and scalping-knife of the savage? To call into
-civilized alliance the wild and inhuman savage of the woods; to
-delegate to the merciless Indian the defence of disputed rights, and
-to wage the horrors of barbarous war against our brethren? My Lords,
-these enormities cry aloud for redress and punishment; unless
-thoroughly done away, it will be a stain on the national character--it
-is a violation of the Constitution--I believe it is against law.]
-
-[Note 325: I rejoice that America has resisted; three millions of
-people so dead to all the feelings of liberty, as voluntarily to let
-themselves be made slaves, would have been fit instruments to make
-slaves of all the rest.
-
-Let the sacredness of their property remain inviolate; let it be
-taxable only by their own consent given in their provincial
-assemblies; else it will cease to be property.
-
-This glorious spirit of whiggism animate three millions in America,
-who prefer liberty with poverty to gilded chains and sordid affluence,
-and who will die in defense of their rights as men, as freemen.... The
-spirit which now resists your taxation in America is the same which
-formerly opposed loans, benevolences, and ship money in England; the
-same spirit that called England on its legs, and by the bill of rights
-vindicated the English constitution; the same spirit which established
-the great, fundamental essential maxim of your liberties: that no
-subject of England shall be taxed but by his own consent.
-
-As an Englishman by birth and principle, I recognise to the American
-their supreme inalienable right in their property, a right which they
-are justified in the defense of, to the last extremity.]
-
-[Note 326: Probablement Junius est Philip Francis.--1769-1772.]
-
-[Note 327: My lord, you are so little accustomed to receive any marks
-of respect or esteem from the public, that if in the following lines a
-compliment, or expression of applause should escape me, I fear you
-would consider it as a mockery of your established character, and
-perhaps an insult to your understanding.]
-
-[Note 328: There is something in both your character and conduct,
-which distinguishes you not only from all other ministers, but from
-all other men. It is not that you do wrong by design, but that you
-should never do right by mistake. It is not that your indolence and
-your activity have been equally misapplied, but that the first uniform
-principle, or, if I may call it, the genius of your life, should have
-carried you through every possible change and contradiction of
-conduct, without the momentary imputation or colour of virtue, and
-that the wildest spirit of inconsistency should never even have
-betrayed you into a wise or honourable action.]
-
-[Note 329: You have every claim to compassion that can arise from
-misery and distress. The condition you are reduced to would disarm a
-private enemy of his resentment, and leave no consolation to the most
-vindictive spirit, but that such an object, as you are, would disgrace
-the dignity of revenge.
-
-For my own part I do not pretend to understand those prudent forms of
-decorum, those gentle rules of discretion, which some men endeavour to
-unite with the conduct of the greatest and most hazardous affairs; I
-should scorn to provide for a future retreat, or to keep terms with a
-man, who preserves no measures with the public. Neither the abject
-submission of deserting his post in the hour of danger, nor even the
-sacred shield of cowardice should protect him. I would pursue him
-through life, and try the best exertion of my ability to preserve the
-perishable infamy of his name and make it immortal.]
-
-[Note 330: Sir--It is the misfortune of your life, and originally the
-cause of every reproach and distress which has attended your
-government, that you should never have been acquainted with the
-language of truth till you heard it in the complaints of your people.
-It is not, however, too late to correct the error of your education.
-We are still inclined to make an indulgent allowance for the
-pernicious lessons you received in your youth, and to form the most
-sanguine hopes from the natural benevolence of your disposition. We
-are far from thinking you capable of a direct deliberate purpose to
-invade those original rights of your subjects on which all their civil
-and political liberties depend. Had it been possible for us to
-entertain a suspicion so dishonourable to your character, we should
-long since have adopted a style of remonstrance very distant from the
-humility of complaint.
-
-The people of England are loyal to the house of Hanover, not from a
-vain preference of one family to another, but from a conviction that
-the establishment of that family was necessary to the support of their
-civil and religious liberties. This, sir, is a principle of allegiance
-equally solid and rational; fit for Englishmen to adopt, and well
-worthy of your majesty's encouragement. We cannot long be deluded by
-nominal distinctions. The name of Stuart of itself is only
-contemptible: armed with the sovereign authority, their principles are
-formidable. The prince who imitates their conduct should be warned by
-their example; and while he plumes himself upon the security of his
-title to the crown, should remember that, as it was acquired by one
-revolution, it may be lost by another.]
-
-[Note 331: The whole compass of language affords no terms sufficiently
-strong and pointed to mark the contempt which I feel for their
-conduct. It is an impudent avowal of political profligacy as if that
-species of treachery were less infamous than any other. It is not only
-a degradation of a station which ought to be occupied only by the
-highest and most exemplary honour, but forfeits their claim to the
-character of gentlemen and reduces them to a level with the meanest
-and the basest of their species. It insults the noble, the ancient,
-and the characteristic independance of the English peerage and is
-calculated to traduce and vilify the British legislature in the eyes
-of all Europe, and to the latest posterity. By what magic nobility can
-thus charm vice into virtue, I know not nor wish to know, but in any
-other thing than politics, and among any other men than lords of the
-bedchamber, such an instance of the grossest perfidy would, as it well
-deserves, be branded with infamy and execration.]
-
-[Note 332: A parliament thus fettered and controlled, without spirit
-and without freedom, instead of limiting, extends, substantiates, and
-establishes beyond all precedent, latitude, or condition, the
-prerogatives of the crown. But though the British House of Commons
-were so shamefully lost to its own weight in the constitution, were so
-unmindful of its former struggles and triumphs in the great cause of
-liberty and mankind, were so indifferent to those primary objects and
-concerns for which it was originally instituted, I trust the
-characteristic spirit of this country is still equal to the trial; I
-trust Englishmen will be as jealous of secret influences as superior
-to open violence; I trust they are not more ready to defend their
-interest against foreign depredation and insult, than to encounter and
-defeat this midnight conspiracy against the constitution. (Fox's
-speeches, t. II, 262.)]
-
-[Note 333: _Recherches sur l'origine de nos idées du beau et du
-sublime._]
-
-[Note 334: Every man of rank and landed fortune being long since
-extinguished, the remaining miserable last cultivator who grows to the
-soil, after having his back scored by the farmer, has it again flayed
-by the whip of the assignee, and is thus by a ravenous because a
-short-lived succession of claimants lashed from oppressor to
-oppressor, while a single drop of blood is left as the means of
-extorting a single grain of corn.]
-
-[Note 335: That debt forms the foul putrid mucus in which are
-engendered the whole brood of creeping ascarides, and the endless
-involutions, the eternal knot added to a knot of those inexpugnable
-tape-worms which devour the nutriment and eat up the bowels of India.]
-
-[Note 336: The grants to the house of Russel were so enormous, as not
-only to outrage economy, but even to stagger credibility. The Duke of
-Bedford is the leviathan among all the creatures of the crown. He
-tumbles about his unwieldy bulk; he plays and frolics in the ocean of
-the royal bounty. Huge as he is, and whilst 'he lies floating many a
-rood,' he is still a creature. His ribs, his fins, his whalebone, his
-blubber, the very spiracles through which he spouts a torrent of brine
-against his origin, and covers me all over with the spray--everything
-of him and about him is from the throne.]
-
-
-VI
-
-Ouvrez Reynolds pour revoir d'un coup d'oeil toutes ces figures, et
-mettez en regard les fins portraits français de ce temps, ces
-ministres allègres, ces archevêques galants et gracieux, ce maréchal
-de Saxe qui, dans le monument de Strasbourg, descend vers son tombeau
-avec le goût et l'aisance d'un courtisan sur l'escalier de Versailles.
-Ici[337], sous des ciels noyés de brouillards pâles, parmi de molles
-ombres vaporeuses, apparaissent des têtes expressives ou réfléchies;
-la rude saillie du caractère n'a point fait peur à l'artiste; le
-bouffi brutal et bête, l'étrange oiseau de proie lugubre, le mufle
-grognon du mauvais dogue, il a tout mis; chez lui, la politesse
-niveleuse n'a point effacé les aspérités de l'individu sous un
-agrément uniforme. La beauté s'y trouve, mais ailleurs, dans la froide
-décision du regard, dans le profond sérieux et dans la noblesse triste
-du visage pâle, dans la gravité consciencieuse et l'indomptable
-résolution du geste contenu. Au lieu des courtisanes de Lély, on voit
-à côté d'eux des dames honnêtes, parfois sévères et actives, de bonnes
-mères entourées de leurs petits enfants qui les baisent et
-s'embrassent; la morale est venue, et avec elle le sentiment du _home_
-et de la famille, la décence du costume, l'air pensif, la tenue
-correcte des héroïnes de miss Burney. Ils ont réussi. Bakewell
-transforme et réforme leur bétail, Arthur Young, leur agriculture,
-Howard leurs prisons, Arkwright et Watt leur industrie, Adam Smith
-leur économie politique, Bentham leur droit pénal, Locke, Hutcheson,
-Ferguson, Joseph Butler, Reid, Stewart, Price leur psychologie et leur
-morale. Ils ont épuré leurs moeurs privées, ils purifient leurs moeurs
-publiques. Ils ont assis leur gouvernement, ils se sont confirmés dans
-leur religion. Johnson peut dire avec vérité «qu'aucune nation dans le
-monde ne cultive mieux son sol et son esprit.» Il n'y en a pas de si
-riche, de si libre, de si bien nourrie, où les efforts publics et
-privés soient dirigés avec tant d'assiduité, d'énergie et d'habileté
-vers l'amélioration de la chose privée et publique. Un seul point leur
-manque, la haute spéculation; c'est justement ce point qui, dans le
-manque du reste, fait à ce moment la gloire de la France, et leurs
-caricatures montrent avec un bon sens burlesque, face à face et dans
-une opposition étrange, d'un côté le Français dans une chaumière
-lézardée, grelottant, les dents longues, maigre, ayant pour tout repas
-des escargots et une poignée de racines, du reste enchanté de son
-sort, consolé par une cocarde républicaine et des proclamations
-humanitaires; de l'autre l'Anglais rouge et bouffi de graisse, attablé
-dans une chambre confortable devant le plus succulent des
-_roastbeefs_, avec un pot de bière écumante, occupé à gronder contre
-la détresse publique et ces traîtres de ministres qui vont tout
-ruiner.
-
-Ils arrivent ainsi au seuil de la Révolution française, conservateurs et
-chrétiens, en face des Français libres penseurs et révolutionnaires.
-Sans le savoir, les deux peuples roulent depuis deux siècles vers ce
-choc terrible; sans le savoir, ils n'ont travaillé que pour l'aggraver.
-Tout leur effort, toutes leurs idées, tous leurs grands hommes ont
-accéléré l'élan qui les précipite vers ce conflit inévitable. Cent
-cinquante ans de politesse et d'idées générales ont persuadé aux
-Français d'avoir confiance en la bonté humaine et en la raison pure.
-Cent cinquante ans de réflexions morales et de luttes politiques ont
-rattaché l'Anglais à la religion positive et à la constitution établie.
-Chacun a son dogme contraire et son enthousiasme contraire. Aucun des
-deux ne comprend l'autre, et chacun des deux déteste l'autre. Ce que
-l'un appelle rénovation, l'autre l'appelle destruction; ce que l'un
-révère comme l'établissement du droit, l'autre le maudit comme le
-renversement de tous les droits. Ce qui semble à l'un l'anéantissement
-de la superstition paraît à l'autre l'abolition de la morale. Jamais le
-contraste des deux esprits et des deux civilisations ne s'est marqué en
-caractères plus visibles, et c'est encore Burke, qui, avec la
-supériorité d'un penseur et l'hostilité d'un Anglais, s'est chargé de
-nous les montrer.
-
-Il s'indigne à l'idée de cette «farce tragi-comique» qu'on appelle à
-Paris la régénération du genre humain. Il nie que la contagion d'une
-pareille folie puisse jamais empoisonner l'Angleterre. Il raille les
-badauds, qui, éveillés par les bourdonnements des sociétés
-démocratiques, se croient sur le bord d'une révolution. «Parce qu'une
-demi-douzaine de sauterelles sous une fougère font retentir la prairie
-de leur importun bruissement, pendant que des milliers de grands
-troupeaux, reposant sous l'ombre des chênes britanniques, ruminent
-leur pâture et se tiennent silencieux, n'allez pas vous imaginer que
-ceux qui font du bruit soient les seuls habitants de la prairie,
-qu'ils doivent être en grand nombre, ou qu'après tout ils soient autre
-chose qu'une petite troupe maigre, desséchée, sautillante, quoique
-bruyante et incommode, d'insectes éphémères[338].» La véritable
-Angleterre, «tous ceux[339] qui ont sur leur tête un bon toit et sur
-leur dos un bon habit» n'a que de l'aversion et du dédain[340] pour
-les maximes et les actes de la Révolution française. «La seule idée de
-fabriquer un nouveau gouvernement suffit pour nous remplir de dégoût
-et d'horreur. Nous avons toujours souhaité dériver du passé tout ce
-que nous possédons, comme un héritage légué par nos ancêtres[341].»
-Nos titres ne flottent pas en l'air dans l'imagination des
-philosophes; ils sont consignés dans la Grande Charte. «Nous réclamons
-nos franchises, non comme les droits des hommes, mais comme les droits
-des hommes de l'Angleterre.» Nous méprisons ce verbiage abstrait, qui
-vide l'homme de toute équité et de tout respect pour le gonfler de
-présomption et de théories. «Nous n'avons pas été préparés et
-troussés, comme des oiseaux empaillés dans un muséum, pour être
-remplis de loques, de paille et de misérables chiffons de papier sali
-à propos des droits de l'homme[342].» Notre constitution n'est pas un
-contrat fictif de la fabrique de votre Rousseau, bon pour être violé
-tous les trois mois, mais un contrat réel par lequel roi, nobles,
-peuple, Église, chacun tient les autres et se sent tenu. La couronne
-du prince et le privilége du noble y sont aussi sacrés que la terre du
-paysan ou l'outil du manoeuvre. Quelle que soit l'acquisition ou
-l'héritage, nous respectons chacun dans son acquisition ou dans son
-héritage, et notre loi n'a qu'un objet, qui est de conserver à chacun
-son bien et son droit. «Nous regardons les rois avec vénération, les
-parlements avec affection, les magistrats avec soumission, les prêtres
-avec respect, les nobles avec déférence[343]. Nous sommes décidés à
-garder une Église établie, une monarchie établie, une aristocratie
-établie, une démocratie établie, chacune au degré où elle existe et
-non à un plus grand.» Nous révérons la propriété partout, celle des
-corporations comme celle des individus, celle de l'Église comme celle
-du laïque. Nous jugeons que ni un homme ni une assemblée d'hommes n'a
-le droit de dépouiller un homme ni une assemblée d'hommes de ce qui
-est son bien authentique et son héritage transmis. «Il n'y a pas un
-personnage public dans ce royaume qui ne réprouve la déshonnête,
-perfide et cruelle confiscation que votre assemblée nationale a été
-contrainte d'exercer sur votre Église[344].» Nous ne souffrirons
-jamais que chez nous le domaine établi de la nôtre soit converti en
-une pension qui la mette dans la dépendance du trésor. Nous avons fait
-notre Église, comme notre roi et notre noblesse, indépendante; «nous
-voyons sans chagrin ni mauvaise humeur un archevêque précéder un duc,
-un évêque de Durham ou de Winchester posséder dix mille livres
-sterling de rente.» Nous répugnons à votre vol, d'abord parce qu'il
-est un attentat à la propriété, ensuite parce qu'il est une tentative
-contre la religion. Nous estimons qu'il n'y a pas de société sans
-croyances; nous dérivons la justice de son origine sacrée, et nous
-sentons qu'en tarissant sa source on dessèche tout le ruisseau. Nous
-avons rejeté comme un venin l'infidélité qui a sali les commencements
-de notre siècle et du vôtre, et nous nous en sommes purgés pendant que
-vous vous en êtes imbus. «Aucun des hommes nés chez nous depuis
-quarante ans n'a lu un mot de Collins, Toland, Tindal et de tout ce
-troupeau qui prenait le nom de libres penseurs. L'athéisme n'est pas
-seulement contre notre raison, il est encore contre nos instincts.
-Nous sommes protestants, non par indifférence, mais par zèle[345].
-L'Église et l'État sont dans nos esprits deux idées inséparables.»
-Nous asseyons notre établissement sur le sentiment du droit, et le
-sentiment du droit sur le respect de Dieu.
-
-À la place du droit et de Dieu, qui reconnaissez-vous pour maître? Le
-peuple souverain, c'est-à-dire l'arbitraire changeant de la majorité
-comptée par têtes. Nous nions que le plus grand nombre ait le droit de
-défaire une constitution. «La constitution d'un pays une fois établie
-par un contrat tacite ou exprimé, il n'y a pas de pouvoir existant qui
-puisse l'altérer sans violer le contrat, à moins que ce ne soit du
-consentement de toutes les parties[346].» Nous nions que le plus grand
-nombre ait le droit de faire une constitution; il faudrait que d'abord
-l'unanimité eût conféré ce droit au plus grand nombre. Nous nions que
-la force brutale soit l'autorité légitime, et que la populace soit la
-nation[347]. «Une véritable aristocratie naturelle n'est point dans
-l'État un intérêt séparé ni séparable. Quand de grandes multitudes
-agissent ensemble sous cette discipline de la nature, je reconnais le
-_peuple_; mais, si vous séparez l'espèce vulgaire des hommes de leurs
-chefs naturels pour les ranger en bataille contre leurs chefs
-naturels, je ne reconnais plus le corps vénérable que vous appelez le
-peuple dans ce troupeau débandé de déserteurs et de vagabonds[348].»
-Nous détestons de toute notre haine le droit de tyrannie que vous leur
-donnez sur les autres, et nous détestons encore davantage le droit
-d'insurrection que vous leur livrez contre eux-mêmes. Nous croyons
-qu'une constitution est un dépôt transmis à la génération présente par
-les générations passées pour être remis aux générations futures, et
-que si une génération peut en disposer comme de son bien, elle doit
-aussi le respecter comme le bien d'autrui. Nous estimons que si un
-réformateur «porte la main sur les fautes de l'État, ce doit être
-comme sur les blessures d'un père, avec une vénération pieuse et une
-sollicitude tremblante.... Par votre facilité désordonnée à changer
-l'État aussi souvent, aussi profondément, en autant de manières qu'il
-y a de caprices et de modes flottantes, la continuité et la chaîne
-entière de la communauté seront rompues. Aucune génération ne sera
-plus rattachée aux autres. Les hommes vivront et mourront isolés comme
-les mouches d'un été[349].» Nous répudions cette raison courte et
-grossière qui sépare l'homme de ses attaches et ne voit en lui que le
-présent, qui sépare l'homme de la société et ne le compte que pour une
-tête dans un troupeau. Nous méprisons «cette philosophie d'écoliers et
-cette arithmétique de douaniers[350],» par laquelle vous découpez
-l'État et les droits d'après les lieues carrées et les unités
-numériques. Nous avons horreur de cette grossièreté cynique qui
-«arrachant rudement la décente draperie de la vie, réduit une reine à
-n'être qu'une femme et une femme à n'être qu'un animal[351],» qui
-jette à bas l'esprit chevaleresque et l'esprit religieux, les deux
-couronnes de la nature humaine, pour les plonger avec la science dans
-la bourbe populaire et les fouler «sous les sabots d'une multitude
-bestiale[352].» Nous avons horreur de ce nivellement systématique qui,
-désorganisant la société civile, amène au gouvernement «des avocats
-chicaniers, des usuriers poussés par une tourbe de femmes éhontées,
-d'hôteliers, de clercs, de garçons de boutique, de perruquiers, de
-danseurs de théâtre[353],» et qui finira, «si la monarchie reprend
-jamais l'ascendant en France, par livrer la nation au pouvoir le plus
-arbitraire qui ait jamais paru sous le ciel[354].»
-
-Voilà ce que Burke écrivait dès 1790 à l'aurore de la Révolution
-française[355]. L'année d'après, le peuple de Birmingham allait
-détruire les maisons des jacobins anglais, et les mineurs de
-Wednesbury sortaient en corps de leurs houillères pour venir aussi au
-secours «du roi et de l'Église». Croisade contre croisade;
-l'Angleterre effarouchée était aussi fanatique que la France
-enthousiaste. Pitt déclarait qu'on ne pouvait «traiter avec une nation
-d'athées[356].» Burke disait que la guerre était non entre un peuple
-et un peuple, mais «entre la propriété et la force.» La fureur de
-l'exécration, de l'invective et de la destruction montait des deux
-parts comme un incendie[357]. Ce n'était point le heurt de deux
-gouvernements, mais de deux civilisations et de deux doctrines. Les
-deux énormes machines, lancées de tout leur poids et de toute leur
-vitesse, s'étaient rencontrées face à face, non par hasard, mais par
-fatalité. Un âge entier de littérature et de philosophie avait amassé
-la houille qui remplissait leurs flancs et construit la voie qui
-dirigeait leur course. Dans ce tonnerre du choc, parmi ces
-bouillonnements de la vapeur ruisselante et brûlante, dans ces flammes
-rouges qui grincent autour des cuivres et tourbillonnent en grondant
-jusqu'au ciel, un spectateur attentif découvre encore l'espèce et
-l'accumulation de la force qui à fourni à un tel élan, disloqué de
-telles cuirasses et jonché le sol de pareils débris.
-
-[Note 337: Lord Heathfield, the Earl of Mansfield, Major Stringer
-Lawrence, lord Ashburton, lord Edgecombe, etc.]
-
-[Note 338: Burke, _Reflexions on the French Revolution_, 1790.
-
-Because half a dozen grasshoppers under a fern make the field ring
-with their importunate chink, while thousands of great cattle reposed
-beneath the shadow of the British oak, chew the cud and are silent,
-pray, do not imagine that those who make the noise are the only
-inhabitants of the field; that of course they are many in number; or
-that after all they are other that the little shrivelled, meagre,
-hopping, though loud and troublesome insects of the hour.]
-
-[Note 339: Macaulay, _Life of William Pitt_.]
-
-[Note 340: I almost venture to affirm that not one in a hundred among
-us participates in the triumph of the Revolution Society.]
-
-[Note 341: The very idea of the fabrication of a new government is
-enough to fill us with disgust and horror. We wished always to derive
-all we possess as an inheritance from our forefathers.... (We claim)
-our franchises not as the rights of men, but as the rights of
-Englishmen.]
-
-[Note 342: Burke, _Appeal from the new to the old whigs_.
-
-We have not been drawn and trussed in order that we may be filled,
-like stuffed birds in a museum, with chaff and rags and paltry blurred
-shreds of papers about the rights of men.]
-
-[Note 343: We fear God, we look up with awe to kings, with affection
-to parliaments, with duty to magistrates, with reverence to priests,
-and with respect to nobility.]
-
-[Note 344: There is not one public man in this kingdom who does not
-reprobate the dishonest, perfidious and cruel confiscation which the
-national assembly has been compelled to make.... Church and state are
-ideas inseparable in our minds.... Our education is in a manner wholly
-in the hands of ecclesiastics, and in all stages, from infancy to
-manhood.... They never will suffer the fixed estate of the church to
-be converted into a pension, to depend on the treasury.... They made
-their church like their nobility, independant. They can see without
-pain or grudging an archbishop precede a Duke. They can see a bishop
-of Durham or of Winchester in possession of ten thousand a year.]
-
-[Note 345: Who born within the last forty years has read a word of
-Collins, and Toland, and Tindal.... and that whole race who called
-themselves free-thinkers?
-
-We are protestants not from indifference but from zeal.
-
-Atheism is against not only our reason but our instincts.
-
-We are resolved to keep an established church, an established
-monarchy, an established aristocracy, and an established democracy,
-each in the degree it exists, and in no greater.]
-
-[Note 346: The constitution of a country being once settled upon some
-compact, tacit or expressed, there is no power existing of force to
-alter it without the breach of the covenant, or the consent of all the
-parties.]
-
-[Note 347: A government of five hundred country attornies and obscure
-curates is not good for twenty four millions of men, though it were
-chosen by eight and forty millions.
-
-As to the share of power, authority, direction, which each individual
-ought to have in the management of the state, that I must deny to be
-amongst the direct original rights of man in civil society.]
-
-[Note 348: A true natural aristocracy is not a separate interest in
-the state or separable from it.... When great multitudes act together
-under that discipline of nature, I recognise the people.... When you
-separate the common sort of men from their proper chieftains so as to
-form them into an adverse army, I no longer know that venerable object
-called the people in such a disbanded race of deserters and
-vagabonds.]
-
-[Note 349: A perfect democracy is the most shameless thing in the
-world.... and the most fearless.
-
-By this unprincipled facility of changing the state as often, and as
-much and in as many ways as there are floating fancies and fashions,
-the whole continuity and chain of the commonwealth would be broken. No
-one generation could link with the other. Men would become little
-better than the flies of a summer.]
-
-[Note 350: The metaphysics of an undergraduate and the mathematics of
-an exciseman.]
-
-[Note 351: All the decent drapery of life is to be rudely torn off....
-Now a queen is but a woman, and a woman is but an animal.]
-
-[Note 352: Learning with its natural protectors and guardians will be
-cast into the mire and trodden down under the hoofs of a swinish
-multitude.]
-
-[Note 353: I am satisfied beyond a doubt that the project of turning a
-great empire into a vestry or into a collection of vestries, and of
-governing it in the spirit of a parochial administration is senseless
-and absurd, in any mode, or with any qualifications. I can never be
-convinced that the scheme of placing the highest powers of the state
-in church-wardens and constables and other such officers, guided by
-the prudence of litigious attornies and jew-brokers, and set in action
-by shameless women of the lowest condition, by keepers of hotels,
-taverns and brothels, by pert apprentices, by clerks, shop-boys,
-hairdressers, fiddlers and dancers of the stage (who in such a
-commonwealth as yours will in future overbear, as already they have
-overborne, the sober incapacity of dull uninstructed men, of useful
-but laborious occupations) can never be put into any shape, that might
-not be both disgraceful and destructive.]
-
-[Note 354: If monarchy should ever obtain an entire ascendancy in
-France, it will probably be.... the most completely arbitrary power
-that has ever appeared on earth.
-
-France will be governed by the agitators in corporations, by societies
-in the towns formed of directors of assignats.... attornies,
-money-jobbers, speculators and adventurers, composing an ignoble
-oligarchy founded on the destruction of the crown, the church, the
-nobility, and the people.]
-
-[Note 355: The effect of liberty to individuals is that they may do
-what they please.... We ought to see what it will please them to do,
-before we risk congratulations which may be soon turned into
-complaints.... Strange chaos of levity and ferocity, monstrous
-tragi-comic scene.... After I have read the list of the persons and
-descriptions elected into the Tiers-État, nothing which they
-afterwards did could appear astonishing. Of any practical experience
-in the state, not one man was to be found. The best were only men of
-theory. The majority was composed of practitioners in the law....
-active chicaners.... obscure provincial advocates, stewards of petty
-local juridictions, country attornies, notaries, etc.
-
-Ce qui choque et inquiète Burke au plus haut degré, c'est qu'on n'y
-voyait pas de représentants du _natural landed interest_.
-
-Encore une phrase, car véritablement cette clairvoyance politique
-touche au génie.
-
-Men are qualified for civil liberty in exact proportion to their
-disposition to put moral chains upon their own appetites.... Society
-cannot exist unless a controlling power upon will and appetite be
-placed somewhere, and the less of it there is within, the more there
-must be without. It is ordained in the eternal constitution of things
-that men of intemperate minds cannot be free. Their passions forge
-their fetters.]
-
-[Note 356: "The leading features of this government are the abolition
-of religion and the abolition of property." (Tome II, 17. _Discours de
-Pitt_, 1795.) He desired the house to look at the state of religion in
-France and asked them if they would willingly treat with a nation of
-atheists. (_Ibid._)]
-
-[Note 357: _Letter to a noble lord.--Letters on a regicide peace._]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-Addison.
-
- I. Addison et Swift dans leur siècle. -- En quoi ils se
- ressemblent et en quoi ils diffèrent.
-
- II. L'homme. -- Son éducation et sa culture. -- Ses vers latins.
- -- Son voyage en France et en Italie. -- Son _Épître à lord
- Halifax_. -- Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son _Dialogue sur
- les médailles_. -- Son poëme sur la _Campagne de Blenheim_. -- Sa
- douceur et sa bonté. -- Ses succès et son bonheur.
-
- III. Son sérieux et sa raison. -- Ses études solides et son
- observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa pratique
- des affaires. -- Noblesse de son caractère et de sa conduite. --
- Élévation de sa morale et de sa religion. -- Comment sa vie et
- son caractère ont contribué à l'agrément et à l'utilité de ses
- écrits.
-
- IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre la
- vie grossière, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est
- pratique, et partant banale et décousue. -- Comment elle s'appuie
- sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle a pour but la
- satisfaction en ce monde, et le bonheur dans l'autre. --
- Mesquinerie spéculative de sa conception religieuse. --
- Excellence pratique de sa conception religieuse.
-
- V. L'écrivain. -- Conciliation de la morale et de l'élégance. --
- Quel style convient aux gens du monde. -- Mérites de ce style. --
- Inconvénients de ce style. -- Addison critique. -- Son jugement
- sur _Le Paradis perdu_. -- Accord de son art et de sa critique.
- -- Limites de la critique et de l'art classiques. -- Ce qui
- manque à l'éloquence d'Addison, de l'Anglais et du moraliste.
-
- VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination sérieuse
- et féconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le sentiment
- religieux et poétique. -- _Vision de Mirza._ -- Comment le fonds
- germanique subsiste sous la culture latine.
-
-
-Dans cette vaste transformation des esprits qui occupe tout le
-dix-huitième siècle et donne à l'Angleterre son assiette politique et
-morale, deux hommes paraissent, supérieurs dans la politique et la
-morale, tous deux écrivains accomplis, les plus accomplis qu'on ait
-vus en Angleterre; tous deux organes accrédités d'un parti, maîtres
-dans l'art de persuader ou de convaincre; tous deux bornés dans la
-philosophie et dans l'art, incapables de considérer les sentiments
-d'une façon désintéressée, toujours appliqués à voir dans les choses
-des motifs d'approbation ou de blâme; du reste différents jusqu'au
-contraste, l'un heureux, bienveillant, aimé, l'autre haï, haineux et
-le plus infortuné des hommes; l'un partisan de la liberté et des plus
-nobles espérances de l'homme, l'autre avocat du parti rétrograde et
-détracteur acharné de la nature humaine; l'un mesuré, délicat, ayant
-fourni le modèle des plus solides qualités anglaises, perfectionnées
-par la culture continentale; l'autre effréné et terrible, ayant donné
-l'exemple des plus âpres instincts anglais, déployés sans limite ni
-règle, par tous les ravages et à travers tous les désespoirs. Pour
-pénétrer dans l'intérieur de cette civilisation et de ce peuple, il
-n'y a pas de meilleur moyen que de s'arrêter avec insistance sur
-Swift et sur Addison.
-
-
-I
-
-«Après une soirée passée avec Addison, dit Steele, j'ai souvent
-réfléchi que j'avais eu le plaisir de causer avec un proche parent de
-Térence ou de Catulle, qui avait tout leur esprit et tout leur
-naturel, et par-dessus eux une invention et un agrément[358] plus
-exquis et plus délicieux qu'on ne vit jamais en personne.» Et Pope,
-rival d'Addison, et rival aigri, ajoutait: «Sa conversation a quelque
-chose de plus charmant que tout ce que j'ai jamais vu en aucun homme.»
-Ces mots expriment tout le talent d'Addison; ses écrits sont des
-causeries, chefs-d'oeuvre de l'urbanité et de la raison anglaises;
-presque tous les détails de son caractère et de sa vie ont contribué à
-nourrir cette urbanité et cette raison.
-
-Dès dix-sept ans, on le rencontre à l'Université d'Oxford, studieux et
-calme, amateur de promenades solitaires sous les rangées d'ormes et
-parmi les belles prairies qui bordent la rive de la Cherwell. Dans le
-fagot épineux de l'éducation scolaire, il choisit la seule fleur, bien
-fanée sans doute, la versification latine, mais qui, comparée à
-l'érudition, à la théologie, à la logique du temps, est encore une
-fleur. Il célèbre en strophes ou en hexamètres la paix de Ryswick ou
-le système du docteur Burnet; il compose de petits poëmes ingénieux
-sur les marionnettes, sur la guerre des pygmées et des grues; il
-apprend à louer et à badiner, en latin, il est vrai, mais avec tant de
-succès que ses vers le recommandent aux bienfaits des ministres et
-parviennent jusqu'à Boileau. En même temps il se pénètre des poëtes
-romains; il les sait par coeur, même les plus affectés, même Claudien
-et Prudence; tout à l'heure en Italie les citations vont pleuvoir de
-sa plume; de haut en bas, dans tous les coins et sur toutes les faces,
-sa mémoire est tapissée de vers latins. On sent qu'il en a l'amour,
-qu'il les scande avec volupté, qu'une belle césure le ravit, que
-toutes les délicatesses le touchent, que nulle nuance d'art ou
-d'émotion ne lui échappe, que son tact littéraire s'est raffiné et
-préparé pour goûter toutes les beautés de la pensée et des
-expressions. Ce penchant trop longtemps gardé est un signe de petit
-esprit, je l'avoue; on ne doit pas passer tant de temps à inventer des
-centons; Addison eût mieux fait d'élargir sa connaissance, d'étudier
-les prosateurs romains, les lettres grecques, l'antiquité chrétienne,
-l'Italie moderne, qu'il ne sait guère. Mais cette culture bornée, en
-le laissant moins fort, l'a rendu plus délicat. Il a formé son art en
-n'étudiant que les monuments de l'urbanité latine; il a pris le goût
-des élégances et de finesses, des réussites et des artifices de style;
-il est devenu attentif sur soi, correct, capable de savoir et de
-perfectionner sa propre langue. Dans les réminiscences calculées,
-dans les allusions heureuses, dans l'esprit discret de ses petits
-poëmes, je trouve d'avance plusieurs traits du _Spectator_.
-
-Au sortir de l'Université, il voyagea longuement dans les deux pays
-les plus polis du monde, la France et l'Italie. Il vit à Paris, chez
-son ambassadeur, cette régulière et brillante société qui donna le ton
-à l'Europe; il visita Boileau, Malebranche, contempla avec une
-curiosité un peu malicieuse les révérences des dames fardées et
-maniérées de Versailles, la grâce et les civilités presque fades des
-gentilshommes beaux parleurs et beaux danseurs. Il s'égaya de nos
-façons complimenteuses, et remarqua que chez nous un tailleur et un
-cordonnier en s'abordant se félicitaient de l'honneur qu'ils avaient
-de se saluer. En Italie, il admira les oeuvres d'art et les loua dans
-une épitre[359], dont l'enthousiasme est un peu froid, mais fort bien
-écrit[360]. Vous voyez qu'il eut la culture fine qu'on donne
-aujourd'hui aux jeunes gens du meilleur monde. Et ce ne furent point
-des amusements de badauds ou des tracasseries d'auberge qui
-l'occupèrent. Ses chers poëtes latins le suivaient partout; il les
-avait relus avant de partir; il récitait leurs vers dans les lieux
-dont ils font mention. «Je dois avouer, dit-il, qu'un des principaux
-agréments que j'ai rencontrés dans mon voyage a été d'examiner les
-diverses descriptions en quelque sorte sur les lieux, de comparer la
-figure naturelle de la contrée avec les paysages que les poëtes nous
-en ont tracés[361].» Ce sont les plaisirs d'un gourmet en littérature;
-rien de plus littéraire et de moins pédant que le récit qu'il en
-écrivit au retour[362]. Bientôt cette curiosité raffinée et délicate
-le conduisit aux médailles. «Il y a une parenté, dit-il, entre elles
-et la poésie,» car elles servent à commenter les anciens auteurs;
-telle effigie des Grâces rend visible un vers d'Horace. Et à ce sujet
-il écrivit un fort agréable dialogue, choisissant pour personnages des
-gens bien élevés, «versés dans les parties les plus polies du savoir,
-et qui avaient voyagé dans les contrées les plus civilisées de
-l'Europe.» Il mit la scène «sur les bords de la Tamise, parmi les
-fraîches brises qui s'élèvent de la rivière et l'aimable mélange
-d'ombrages et de sources dont tout le pays abonde[363];» puis, avec
-une gaieté tempérée et douce, il s'y moqua des pédants, qui consument
-leur vie à disserter sur la toge ou la chaussure romaine, mais indiqua
-en homme de goût et d'esprit les services que les médailles peuvent
-rendre à l'histoire et aux beaux-arts. Y eut-il jamais une meilleure
-éducation pour un lettré homme du monde? Depuis longtemps déjà il
-aboutissait à la poésie du monde, je veux dire aux vers corrects de
-commande et de compliment. Dans toute société polie on recherche
-l'ornement de la pensée; on lui veut de beaux habits rares, brillants,
-qui la distinguent des pensées vulgaires, et pour cela on lui impose
-la rime, la mesure, l'expression noble; on lui compose un magasin de
-termes choisis, de métaphores vérifiées, d'images convenues qui sont
-comme une garde-robe aristocratique dont elle doit s'empêtrer et se
-parer. Les gens d'esprit y sont tenus d'y faire des vers et dans un
-certain style, comme les autres y sont tenus d'y étaler des dentelles
-et sur certain patron. Addison revêtit ce costume et le porta avec
-correction et avec aisance, passant sans difficulté d'une habitude à
-une habitude semblable et des vers latins aux vers anglais. Son
-principal morceau, _la Campagne_[364], est un excellent modèle de
-style convenable et classique. Chaque vers est plein, achevé en
-lui-même, muni d'une antithèse habile, ou d'une bonne épithète, ou
-d'une figure abréviative. Les pays y ont leur nom noble: l'Italie
-s'appelle l'Ausonie, la mer Noire s'appelle la mer Scythique; il y a
-des montagnes de morts et un fracas d'éloquence autorisé par Lucien;
-il y a de jolis tours d'adresse oratoire imités d'Ovide; les canons
-sont désignés par des périphrases poétiques comme plus tard dans
-Delille[365]. Le poëme est une amplification officielle et décorative
-semblable à celle que Voltaire arrangea plus tard sur la victoire de
-Fontenoy. Addison fit mieux encore: il composa un opéra, une comédie,
-une tragédie fort admirée sur la mort de Caton. Ces exercices furent
-partout, au siècle dernier, un brevet d'entrée dans le beau style et
-dans le beau monde. Au sortir du collége, un jeune homme, du temps de
-Voltaire, devait faire sa tragédie, comme aujourd'hui il doit écrire
-un article d'économie politique; c'était la preuve alors qu'il pouvait
-causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut
-raisonner avec les hommes. Il apprenait l'art d'égayer, de toucher, de
-parler d'amour; il sortait ainsi des études arides ou spéciales; il
-savait choisir parmi les événements et les sentiments ceux qui peuvent
-intéresser ou plaire; il était capable de tenir sa place dans la bonne
-compagnie, d'y être quelquefois agréable, de n'y être jamais choquant.
-Telle est la culture que ces ouvrages ont donnée à Addison; peu
-importe qu'ils soient médiocres. Il y a manié les passions, le
-comique; il a trouvé dans son opéra quelques peintures vives et
-riantes, dans sa tragédie quelques accents nobles ou attendrissants;
-il est sorti du raisonnement et de la dissertation pure; il s'est
-acquis l'art de rendre la morale sensible et la vérité parlante; il a
-su donner une physionomie aux idées, et une physionomie attachante.
-Ainsi s'est formé l'écrivain achevé, au contact de l'urbanité antique
-et moderne, étrangère et nationale, par le spectacle des beaux-arts,
-la pratique du monde et l'étude du style, par le choix continu et
-délicat de tout ce qu'il y a d'agréable dans les choses et dans les
-hommes, dans la vie et dans l'art.
-
-Sa politesse a reçu de son caractère un tour et un charme singulier.
-Elle n'était pas extérieure, simplement voulue et officielle; elle
-venait du fond même. Il était doux et bon, d'une sensibilité fine,
-timide même jusqu'à rester muet et paraître lourd en nombreuse
-compagnie ou devant des étrangers, ne retrouvant sa verve que devant
-des amis intimes, et disant même qu'on ne peut bien causer, sinon à
-deux. Il ne pouvait souffrir la discussion âpre; quand l'adversaire
-était intraitable, il faisait semblant de l'approuver, et, pour toute
-punition, l'enfonçait discrètement dans sa sottise. Il s'écartait
-volontiers des contestations politiques; invité à les aborder dans son
-_Spectator_, il s'enfermait dans les matières inoffensives et
-générales qui peuvent intéresser tout le monde sans choquer personne.
-Il eût souffert de faire souffrir autrui. Quoique whig très-décidé et
-très-fidèle, il resta modéré dans la polémique, et dans un temps où
-les vainqueurs tâchaient légalement d'assassiner ou de ruiner les
-vaincus, il se borna à montrer les fautes de raisonnement que
-faisaient les tories ou à railler courtoisement leurs préjugés. À
-Dublin, il alla le premier serrer la main de Swift, son grand
-adversaire tombé. Insulté aigrement par Dennis et par Pope, il refusa
-d'employer contre eux son crédit ou son esprit, et jusqu'au bout loua
-Pope. Rien de plus touchant, quand on a lu sa vie, que son _Essai sur
-la bonté_; on voit que sans s'en douter il parle de lui-même. «Les
-plus grands esprits, dit-il, que j'ai rencontrés étaient des hommes
-éminents par leur humanité. Il n'y a point de société ni de
-conversation qui puisse subsister dans le monde sans bonté ou quelque
-autre chose qui en ait l'apparence et en tienne la place; pour cette
-raison, les hommes ont été forcés d'inventer une sorte de
-bienveillance qui est ce que nous désignons par le mot d'urbanité.» Il
-vient ici d'expliquer involontairement sa grâce et son succès.
-Quelques lignes plus loin il ajoute: «La bonté naît avec nous; mais la
-santé, la prospérité et les bons traitements que nous recevons du
-monde contribuent beaucoup à l'entretenir[366].» C'est encore
-lui-même qu'il dévoile ici: il fut très-heureux, et son bonheur se
-répandit tout autour de lui en sentiments affectueux, en ménagements
-soutenus, en gaieté sereine. Dès le collége il est célèbre; ses vers
-latins lui donnent une place de _fellow_ à Oxford; il y passe dix ans
-parmi des amusements graves et des études qui lui plaisent. Dès
-vingt-deux ans, Dryden, le prince de la littérature, le loue
-magnifiquement. Au sortir d'Oxford, les ministres lui font une pension
-de trois cents guinées pour achever son éducation et le préparer au
-service du public. Au retour de ses voyages, son poëme sur Blenheim le
-place au premier rang des whigs. Il devient député, secrétaire en chef
-dans le gouvernement d'Irlande, sous-secrétaire d'État, ministre. Les
-haines des partis l'épargnent; dans la défaite universelle des whigs,
-il est réélu au Parlement; dans la guerre furieuse des whigs et des
-tories, whigs et tories s'assemblent pour applaudir sa tragédie de
-_Caton_; les plus cruels pamphlétaires le respectent; son honnêteté,
-son talent, semblent élevés d'un commun accord au-dessus des
-contestations. Il vit dans l'abondance, l'activité et les honneurs,
-sagement et utilement, parmi les admirations assidues et les
-affections soutenues d'amis savants et distingués qui ne peuvent se
-rassasier de sa conversation, parmi les applaudissements de tous les
-hommes vertueux et de tous les esprits cultivés de l'Angleterre. Si
-deux fois la chute de son parti semble abattre ou retarder sa fortune,
-il se tient debout sans beaucoup d'effort, par réflexion et
-sang-froid, préparé aux événements, acceptant la médiocrité, assis
-dans une tranquillité naturelle et acquise, s'accommodant aux hommes
-sans leur céder, respectueux envers les grands sans s'abaisser, exempt
-de révolte secrète et de souffrance intérieure. Ce sont là les sources
-de son talent; y en a-t-il de plus pures et de plus belles? y a-t-il
-quelque chose de plus engageant que la politesse et l'élégance du
-monde, sans la verve factice et les mensonges complimenteurs du monde?
-Et chercherez-vous un entretien plus aimable que celui d'un homme
-heureux et bon, dont le savoir, le goût, l'esprit ne s'emploient que
-pour vous donner du plaisir?
-
-[Note 358: _Humour._]
-
-[Note 359: À lord Halifax, 1701.]
-
-[Note 360:
-
- Renowned in verse each shady thicket grows
- And every stream in heavenly numbers flows...
- Where the smooth chisel all its force has shown,
- And softened into flesh the rugged stone,
- Here pleasing airs my ravisht soul confound
- With circling notes and labyrinths of sound.]
-
-[Note 361: I must confess it was not one of the least entertainments
-that I met with in travelling, to examine these several descriptions,
-as it were, upon the spot, and to compare the natural face of the
-country with the landscapes that the poets have given us of it.]
-
-[Note 362: _Remarques sur l'Italie._]
-
-[Note 363: They were all three very well versed in the politer parts
-of learning, and had travelled into the most refined nations of
-Europe....
-
-Their design was to pass away the heat of the summer among the fresh
-breezes that rise from the river, and the agreeable mixture of shades
-and fountains, in which the whole country naturally abounds.]
-
-[Note 364: Sur la victoire de Blenheim.]
-
-[Note 365:
-
- With floods of gore ... the rivers swell ...
- Mountains of dead.
- Rows of hollow brass
- Tube behind tube the dreadful entrance keep,
- Whilst in their wombs ten thousand thunders sleep ...
- ... Here shattered walls, like broken rocks, from far
- Rise up in hideous views, the guilt of war;
- Whilst here the vine o'er hills of ruin climbs
- Industrious to conceal great Bourbon's crimes.]
-
-[Note 366: There is no society or conversation to be kept up in the
-world without good-nature or something which must bear its appearance,
-and supply its place. For this reason, mankind have been forced to
-invent a kind of artificial humanity, which is what we express by the
-word good-breeding.... The greatest wits I have conversed with are men
-eminent for their humanity.... Good-nature is generally born with us;
-health, prosperity, and kind treatment from the world are great
-cherishers of it, where they find it.]
-
-
-II
-
-Ce plaisir vous sera utile. Votre interlocuteur est aussi grave que
-poli; il veut et peut vous instruire autant que vous amuser; son
-éducation a été aussi solide qu'élégante; il avoue même dans son
-_Spectator_ qu'il aime mieux le ton sérieux que le ton plaisant. Il
-est naturellement réfléchi, silencieux, attentif. Il a étudié avec une
-conscience d'érudit et d'observateur les lettres, les hommes et les
-choses. Quand il a voyagé en Italie, ç'a été à la manière anglaise,
-notant les différences des moeurs, les particularités du sol, les bons
-et mauvais effets des divers gouvernements, s'approvisionnant de
-mémoires précis, de documents circonstanciés sur les impôts, les
-bâtiments, les minéraux, l'atmosphère, les ports, l'administration,
-et je ne sais combien d'autres sujets[367]. Un lord anglais qui passe
-en Hollande entre fort bien dans une boutique de fromages pour voir de
-ses yeux toutes les parties de la fabrication; il revient, comme
-Addison, muni de chiffres exacts, de notes complètes; ces amas de
-renseignements vérifiés sont le fondement du sens droit des Anglais.
-Addison y ajouta la pratique des affaires, ayant été tour à tour ou à
-la fois journaliste, député, homme d'État, mêlé de coeur et de main à
-tous les combats et à toutes les chances des partis. La simple
-éducation littéraire ne fait que de jolis causeurs, capables d'orner
-ou de publier des idées qu'ils n'ont pas et que les autres leur
-fournissent. Si les écrivains veulent inventer, il faut qu'ils
-regardent non les livres et les salons, mais les événements et les
-hommes; la conversation des gens spéciaux leur est plus utile que
-l'étude des périodes parfaites; ils ne penseront par eux-mêmes
-qu'autant qu'ils auront vécu ou agi. Addison sut agir et vivre. À lire
-ses rapports, ses lettres, ses discussions, on sent que la politique
-et le gouvernement lui ont donné la moitié de son esprit. Placer les
-gens, manier l'argent, interpréter la loi, démêler les motifs des
-hommes, prévoir les altérations de l'opinion publique, être forcé de
-juger juste, vite et vingt fois par jour, sur des intérêts présents et
-grands, sous la surveillance du public et l'espionnage des
-adversaires, voilà les aliments qui ont nourri sa raison et soutenu
-ses entretiens; un tel homme pouvait juger et conseiller l'homme; ses
-jugements n'étaient pas des amplifications arrangées par un effort de
-tête, mais des observations contrôlées par l'expérience; on pouvait
-l'écouter en des sujets moraux, comme on écoute un physicien en des
-matières de physique; on le sentait autorisé et on se sentait
-instruit.
-
-Au bout d'un peu de temps on se sentait meilleur car on reconnaissait
-en lui dès l'abord une âme singulièrement élevée, très-pure,
-préoccupée de l'honnête jusqu'à en faire son souci constant et son
-plus cher plaisir. Il aimait naturellement les belles choses, la bonté
-et la justice, la science et la liberté. Dès sa première jeunesse, il
-s'était joint au parti libéral, et jusqu'au bout il y demeura,
-espérant bien de la raison et de la vertu humaines, marquant les
-misères où tombent les peuples qui avec leur indépendance abandonnent
-leur dignité[368]. Il suivait les hautes découvertes de la physique
-nouvelle pour rehausser encore l'idée qu'il avait de l'oeuvre divine.
-Il aimait les grandes et graves émotions qui nous révèlent la noblesse
-de notre nature et l'infirmité de notre condition. Il employait tout
-son talent et tous ses écrits à nous donner le sentiment de ce que
-nous valons et de ce que nous devons être. Des deux tragédies qu'il
-fit ou médita, l'une était sur la mort de Caton, le plus vertueux des
-Romains; l'autre sur celle de Socrate, le plus vertueux des Grecs:
-encore, à la fin de la première, il eut un scrupule, et de peur
-d'excuser le suicide, il donna à Caton un remords. Son opéra de
-_Rosamonde_ s'achève par le conseil de préférer l'amour honnête aux
-joies défendues; son _Spectator_, son _Tatler_, son _Guardian_ sont
-les sermons d'un prédicateur laïque. Bien plus, il a pratiqué ses
-maximes. Lorsqu'il fut dans les emplois, son intégrité resta entière;
-il servit les gens, souvent sans les connaître, toujours gratuitement,
-refusant les présents même déguisés. Lorsqu'il fut hors des emplois,
-sa loyauté resta entière; il persévéra dans ses opinions et dans ses
-amitiés, sans aigreur ni bassesse, louant hardiment ses protecteurs
-tombés[369], ne craignant pas de s'exposer par là à perdre les seules
-ressources qu'il eût encore. Il était noble par nature, et il l'était
-aussi par raison. Il jugeait qu'il y a du bon sens à être honnête. Son
-premier soin, comme il le dit, était de ranger ses passions «du côté
-de la vérité.» Il s'était fait intérieurement un portrait de la
-créature raisonnable, et y conformait sa conduite autant par réflexion
-que par instinct. Il appuyait chaque vertu sur un ordre de principes
-et de preuves. Sa logique nourrissait sa morale, et la rectitude de
-son esprit achevait la droiture de son coeur. Sa religion, tout
-anglaise, était pareille. Il appuyait sa foi sur une suite régulière
-de discussions historiques[370]; il établissait l'existence de Dieu
-par une suite régulière d'inductions morales; la démonstration
-minutieuse et solide était partout le guide et l'auteur de ses
-croyances et de ses émotions. Ainsi disposé, il aimait à concevoir
-Dieu comme le chef raisonnable du monde; il transformait les accidents
-et les nécessités en calculs et en directions; il voyait l'ordre et la
-Providence dans le conflit des choses, et sentait autour de lui la
-sagesse qu'il tâchait de mettre en lui-même. Il se confiait en Dieu,
-comme un être bon et juste qui se sent aux mains d'un être juste et
-bon; il vivait volontiers dans sa pensée et en sa présence, et
-songeait à l'avenir inconnu qui doit achever la nature humaine et
-accomplir l'ordre moral. Quand vint la fin, il repassa sa vie et se
-trouva on ne sait quel tort envers Gay; ce tort était bien léger sans
-doute, puisque Gay ne le soupçonnait pas. Addison le pria de venir
-auprès de son lit, et lui demanda pardon. Au moment de mourir, il
-voulut encore être utile, et fit approcher lord Warwick, son
-beau-fils, dont la légèreté l'avait inquiété plus d'une fois. Il
-était si faible que d'abord il ne put parler. Le jeune, homme, après
-avoir attendu un instant, lui dit: «Cher Monsieur, vous m'avez fait
-demander; je crois, j'espère que vous avez quelques commandements à me
-donner; je les tiendrai pour sacrés.» Le mourant, avec un effort, lui
-serra la main et répondit doucement: «Voyez dans quelle paix un
-chrétien peut mourir.» Un instant après, il expira.
-
-[Note 367: Voir, par exemple, son chapitre sur la République de
-Saint-Marin.]
-
-[Note 368: _Épitre à Halifax._
-
- O liberty, thou Goddess heavenly bright,
- Profuse of bliss, and pregnant with delight,
- Eternal pleasures in thy presence reign,
- And smiling plenty leads thy wanton train....
- 'Tis liberty that crowns Britannia's isle,
- And makes her barren rocks and her bleak mountains smile.
-
-Sur la république de Saint-Marin:
-
-Nothing can be a greater instance of the natural love that mankind has
-for liberty and of their aversion to an arbitrary government, than
-such a savage mountain covered with people, and the Campania of Rome,
-which lies in the same country, almost destitute of inhabitants.
-
- (_Remarks on Italy_, Ed. Hurd, tome I, 406.)]
-
-[Note 369: Par exemple, Halifax.]
-
-[Note 370: _Défense du christianisme._]
-
-
-III
-
-«La grande et l'unique fin de ces considérations, dit Addison dans un
-numéro du _Spectator_, est de bannir le vice et l'ignorance du
-territoire de la Grande-Bretagne[371].» Et il tient parole. Ses
-journaux sont tout moraux, conseils aux familles, réprimandes aux
-femmes légères, portrait de l'honnête homme, remèdes contre les
-passions, réflexions sur Dieu, la religion, la vie future. Je ne sais
-pas, ou plutôt je sais très-bien, quel succès aurait en France une
-gazette de sermons. En Angleterre, il fut extraordinaire, égal à celui
-des plus heureux romanciers modernes. Dans le désastre de toutes les
-Revues ruinées par l'impôt de la presse, le _Spectator_ doubla son
-prix et resta debout. C'est qu'il offrait aux Anglais la peinture de
-la raison anglaise; le talent et la doctrine se trouvaient conformes
-aux besoins du siècle et du pays.
-
-Essayons de décrire cette raison qui peu à peu s'est dégagée du
-puritanisme et de sa rigidité, de la Restauration et de son carnaval.
-En même temps que la religion et l'État, l'esprit atteint son
-équilibre. Il conçoit la règle et discipline sa conduite; il s'écarte
-de la vie excessive et s'établit dans la vie sensée; il fuit la vie
-corporelle et prescrit la vie morale. Addison rejette avec dédain la
-grosse joie physique, le plaisir brutal du bruit et du mouvement[372].
-«Est-il possible,» dit-il en parlant des farces et des assauts de
-grimaces, «que la nature humaine se réjouisse de sa honte, prenne
-plaisir à voir sa propre figure tournée en ridicule et travestie en
-des formes qui excitent l'horreur et l'aversion? Il y a quelque chose
-de bas et d'immoral à pouvoir supporter une telle vue[373].» À plus
-forte raison s'élève-t-il contre la licence sans naïveté et la
-débauche systématique qui fut le goût et l'opprobre de la
-Restauration. Il écrit des articles entiers contre les jeunes gens à
-la mode, «sorte de vermine» qui remplit Londres de ses bâtards; contre
-les séducteurs de profession, qui sont les «chevaliers errants» du
-vice. «Quand des gens de rang et d'importance emploient leur vie à
-ces pratiques et à ces poursuites criminelles, ils devraient
-considérer qu'il n'y a point d'homme si bas par sa condition et sa
-naissance au-dessous duquel leur infamie ne les dégrade[374].» Il
-raille sévèrement les femmes qui s'exposent aux tentations et qu'il
-appelle des salamandres: «Une salamandre est une sorte d'héroïne de
-chasteté qui marche sur le feu et vit au milieu des flammes sans être
-brûlée. Elle reçoit auprès de son lit un homme qui vient lui faire
-visite, joue avec lui toute une après-midi au piquet, se promène avec
-lui deux ou trois heures au clair de la lune, devient familière avec
-un étranger dès la première vue, et n'a pas l'étroitesse d'esprit de
-regarder si la personne à qui elle parle a des culottes ou des
-jupons[375].» Il combat en prédicateur l'usage des robes décolletées,
-et redemande gravement la chemisette et la décence des anciens jours:
-«La modestie donne à la jeune fille une beauté plus grande que la
-fleur de la jeunesse, répand sur l'épouse la dignité d'une matrone,
-et rétablit la veuve dans sa virginité[376].» Vous trouverez plus loin
-des semonces sur les mascarades qui finissent en rendez-vous; des
-préceptes sur le nombre de verres qu'on peut boire et des plats qu'on
-peut manger; des condamnations contre les libertins professeurs
-d'irréligion et de scandale; toutes maximes aujourd'hui un peu plates,
-mais nouvelles et utiles, parce que Wycherley et Rochester avaient mis
-les maximes contraires en pratique et en crédit. La débauche passait
-pour française et de bel air; c'est pourquoi Addison proscrit par
-surcroît toutes les frivolités françaises. Il se moque des femmes qui
-reçoivent les visiteurs à leur toilette et parlent haut au théâtre.
-«Rien ne les expose à de plus grands dangers que cette gaieté et cette
-vivacité d'humeur. La conversation et les manières des Français
-travaillent à rendre le sexe plus frivole ou (comme il leur plaît de
-l'appeler) plus éveillé que ne le permettent la vertu et la
-discrétion. Au contraire, le souci de toute femme honnête et sage doit
-être d'empêcher que son enjouement ne dégénère en légèreté[377].»
-Vous voyez déjà dans ces reproches le portrait de la ménagère sensée,
-de l'honnête épouse anglaise, sédentaire et grave, tout occupée de son
-mari et de ses enfants. Addison revient à vingt reprises contre les
-manéges, les jolies enfances affectées, la coquetterie, les futilités
-des dames. Il ne peut souffrir les habitudes évaporées ou oisives. Il
-abonde en épigrammes développées contre les galanteries, les toilettes
-exagérées, les visites vaines[378]. Il écrit le journal satirique de
-l'homme qui va au club, apprend les nouvelles, bâille, regarde le
-baromètre, et croit son temps bien rempli. Il juge que notre temps est
-un capital, nos occupations des devoirs et notre vie une affaire.
-
-Rien qu'une affaire. S'il se tient au-dessus de la vie sensuelle, il
-reste au-dessous de la vie philosophique. Sa morale, tout anglaise, se
-traîne toujours terre à terre, parmi les lieux communs, sans découvrir
-des principes, sans serrer des déductions. Les hautes et fines parties
-de l'esprit lui manquent. Il donne aux gens des conseils applicables,
-quelque consigne bien claire, justifiée par les événements d'hier,
-utile pour la journée de demain. Il remarque que les pères ne doivent
-point être inflexibles et que souvent ils se repentent lorsqu'ils ont
-poussé leurs enfants au désespoir. Il découvre que les mauvais livres
-sont pernicieux, parce que leur durée porte leur venin jusqu'aux
-générations futures. Il console une femme qui a perdu son fiancé en
-lui représentant les infortunes de tant d'autres personnes qui
-souffrent en ce moment de plus grands maux. Son _Spectator_ n'est
-qu'un manuel de l'honnête homme et ressemble souvent au _Parfait
-notaire_. C'est qu'il est tout pratique, occupé non à nous distraire,
-mais à nous corriger. Le consciencieux protestant, nourri de
-dissertations et de morale, demande un moniteur effectif, un guide; il
-veut que sa lecture profite à sa conduite et que son journal lui
-suggère une résolution. À ce titre Addison prend des motifs partout.
-Il songe à la vie future, mais il n'oublie pas la vie présente; il
-appuie la vertu sur l'intérêt bien entendu. Il ne pousse à bout aucun
-principe; il les accepte tous, tels qu'on les trouve dans le domaine
-public, d'après leur bonté visible, ne tirant que leurs premières
-conséquences, évitant la puissante pression logique qui gâte tout,
-parce qu'elle exprime trop. Regardez-le établir une maxime, par
-exemple nous recommander la constance; ses motifs sont de toute sorte
-et pêle-mêle: d'abord l'inconstance nous expose aux mépris; ensuite
-elle nous met dans une inquiétude perpétuelle; en outre, elle nous
-empêche le plus souvent d'atteindre notre but; d'ailleurs elle est le
-grand trait de la condition humaine et mortelle: enfin elle est ce
-qu'il y a de plus contraire à la nature immuable de Dieu qui doit être
-notre modèle. Le tout est illustré à la fin par une citation de Dryden
-et des vers d'Horace. Ce mélange et ce décousu peignent bien l'esprit
-ordinaire qui reste au niveau de son auditoire, et l'esprit pratique
-qui sait maîtriser son auditoire. Addison persuade le public, parce
-qu'il puise aux sources publiques de croyance. Il est puissant parce
-qu'il est vulgaire, et utile parce qu'il est étroit.
-
-Figurez-vous maintenant cet esprit moyen par excellence, tout occupé à
-découvrir de bons motifs d'action. Quel personnage réfléchi, toujours
-égal et digne! Comme il est muni de résolutions et de maximes! Tout ce
-qui est verve, instinct, inspiration, caprice, est en lui aboli ou
-discipliné. Il n'y a point de cas qui le surprenne ou l'emporte. Il
-est toujours préparé et à l'abri. Il l'est si bien qu'il semble un
-automate. Le raisonnement l'a figé et envahi. Voyez, par exemple, de
-quel style il nous met en garde contre l'hypocrisie involontaire,
-annonçant, expliquant, distinguant les moyens en ordinaires et en
-extraordinaires, se traînant en exordes, en préparations, en exposés
-de méthodes, en commémorations de la sainte Écriture[379]. Après six
-lignes de cette morale, un Français irait prendre l'air dans la rue.
-Que ferait-il, bon Dieu! si pour l'exciter à la piété on
-l'avertissait[380] que l'omniscience et l'omniprésence de Dieu nous
-fournissent trois sortes de motifs, et si on lui développait
-démonstrativement ces trois sortes, la première, la seconde et la
-troisième? Mettre partout le calcul, arriver avec des poids et des
-chiffres au milieu des passions vivantes, les étiqueter, les classer
-comme des ballots, annoncer au public que l'inventaire est fait, le
-mener, comptes en main et par la seule vertu de la statistique, du
-côté de l'honneur et du devoir, voilà la morale chez Addison et en
-Angleterre. C'est une sorte de bon sens commercial appliqué aux
-intérêts de l'âme; un prédicateur là-bas n'est qu'un économiste en
-rabat, qui traite de la conscience comme des farines, et réfute le
-vice comme les prohibitions.
-
-Rien de sublime ni de chimérique dans le but qu'il nous propose; tout
-y est pratique, c'est-à-dire bourgeois et sensé; il s'agit «d'être à
-l'aise ici-bas, et heureux plus tard[381].» _To be easy_, mot
-intraduisible, tout anglais, qui signifie l'état confortable de l'âme,
-état moyen de satisfaction calme, d'action approuvée et de conscience
-sereine. Addison le compose de travail et de fonctions viriles
-soigneusement et régulièrement accomplies. Il faut voir avec quelle
-complaisance il peint dans sir Roger et dans le Freeholder les sérieux
-contentements du citoyen et du propriétaire: «J'ai choisi ce titre de
-franc-tenancier, dit-il, parce qu'il est celui dont je me glorifie le
-plus, et qui rappelle le plus efficacement en mon esprit le bonheur du
-gouvernement sous lequel je vis. Comme franc-tenancier anglais, je
-n'hésiterais pas à prendre le pas sur un marquis français, et quand je
-vois un de mes compatriotes s'amuser dans son petit jardin à choux, je
-le regarde instinctivement comme un plus grand personnage que le
-propriétaire du plus riche vignoble en Champagne.... Il y a un plaisir
-indicible à appeler une chose sa propriété. Une terre franche, quand
-elle ne se composerait que de neige et de glace, rend son maître
-heureux de sa possession et résolu pour sa défense.... Je me considère
-comme un de ceux qui donnent leur consentement à toutes les lois qui
-passent. Un franc-tenancier, par la vertu de l'élection, n'est éloigné
-que d'un degré du législateur, et par cette raison doit se lever pour
-la défense des lois qui sont jusqu'à un certain point son
-ouvrage[382].» Ce sont là tous les sentiments anglais, composés de
-calcul et d'orgueil, énergiques et austères, et ce portrait s'achève
-par celui de l'homme marié: «Rien n'est plus agréable au coeur de
-l'homme que le pouvoir ou la domination, et je me trouve largement
-partagé à cet égard, à titre de père de famille. Je suis
-perpétuellement occupé à donner des ordres, à prescrire des devoirs,
-à écouter des parties, à administrer la justice, à distribuer des
-récompenses et des punitions. Bref, je regarde ma famille comme un
-État patriarcal où je suis, à la fois roi et prêtre.... Quand je vois
-mon petit peuple devant moi, je me réjouis d'avoir fourni des
-accroissements à mon espèce, à mon pays, à ma religion, en produisant
-un tel nombre de créatures raisonnables, de citoyens et de chrétiens.
-Je suis content de me voir ainsi perpétué; et comme il n'y a point de
-production comparable à celle d'une créature humaine, je suis plus
-fier d'avoir été l'occasion de dix productions aussi glorieuses, que
-si j'avais bâti à mes frais cent pyramides ou publié cent volumes du
-plus bel esprit et de la plus belle science[383].» Si maintenant vous
-prenez l'homme hors de sa terre et de son ménage, seul à seul avec
-lui-même, dans les moments d'oisiveté ou de rêverie, vous le trouverez
-aussi positif. Il observe pour former sa raison et celle des autres;
-il s'approvisionne de morale; il veut tirer le meilleur parti de
-lui-même et de la vie. C'est pourquoi il songe à la mort. L'homme du
-Nord porte volontiers sa pensée vers la dissolution finale et l'obscur
-avenir. Addison choisit souvent pour lieu de promenade la sombre
-abbaye de Westminster, pleine de tombes. «Il se plaît à regarder les
-fosses qu'on creuse et les fragments d'os et de crânes que roule
-chaque pelletée de terre,» et considérant la multitude d'hommes de
-toute espèce qui maintenant confondus sous les pieds ne font plus
-qu'une poussière, il pense au grand jour où tous les mortels,
-contemporains, apparaîtront ensemble[384]» devant le juge, pour entrer
-dans l'éternité heureuse ou malheureuse qui les attend. Et tout de
-suite son émotion se transforme en méditations profitables. Au fond de
-sa morale est une balance qui pèse des quantités de bonheur. Il
-s'excite par des comparaisons mathématiques à préférer l'avenir au
-présent. Il essaye de se représenter, par des amas de chiffres, la
-disproportion de notre courte durée et de l'éternité infinie. Ainsi
-naît cette religion, oeuvre du tempérament mélancolique et de la
-logique acquise, où l'homme, sorte de Hamlet calculateur, aspire à
-l'idéal en s'arrangeant une bonne affaire et soutient ses sentiments
-de poëte par des additions de financier.
-
-En pareil sujet, ces habitudes choquent. Il ne faut pas vouloir trop
-définir et prouver Dieu; la religion est plutôt une affaire de
-sentiment que de science; on la compromet quand on exige d'elle des
-démonstrations trop rigoureuses et des dogmes trop précis. C'est le
-coeur qui voit le ciel; si vous voulez m'y faire croire, comme vous me
-faites croire aux antipodes par des récits et des vraisemblances
-géographiques, j'y croirai mal ou je n'y croirai point. Addison n'a
-guère que des arguments de collége ou d'édification assez semblables à
-ceux de l'abbé Pluche, qui laissent les objections entrer par toutes
-leurs fentes, et qu'il ne faut prendre que comme des exercices de
-dialectique ou comme des sources d'émotion. Joignez-y des motifs
-d'intérêt et des calculs de prudence qui peuvent faire des recrues,
-mais non des convertis: voilà ses preuves. On trouve un fonds de
-grossièreté dans cette façon de traiter les choses divines, et on aime
-encore moins l'exactitude avec laquelle il explique Dieu, le réduisant
-à n'être qu'un homme agrandi. Cette netteté et cette étroitesse vont
-jusqu'à décrire le ciel. «Il est un endroit où la Divinité se dévoile
-par une gloire supérieure et visible. C'est là que, selon l'Écriture,
-les hiérarchies célestes et les légions innombrables des anges
-entourent perpétuellement le trône de Dieu de leurs alleluias et de
-leurs hymnes de gloire.... Avec quel art doit être élevé le trône de
-Dieu! Combien grande doit être la majesté d'un lieu où tout l'art de
-la création a été employé et que Dieu a choisi pour se manifester de
-la façon la plus magnifique! Quelle doit être cette architecture
-élevée par la puissance infinie, sous la direction de la sagesse
-infinie[385]!» De plus, l'endroit doit être très-grand, et on y fait
-de la musique; c'est un beau palais: probablement, n'est-ce pas, il y
-a des anti-chambres? C'en est assez, je n'y veux point aller.--La même
-précision littérale et lourde lui fait rechercher quelle espèce de
-bonheur auront les élus[386]. Ils seront admis dans les conseils de la
-Providence et comprendront toutes ses démarches «depuis le
-commencement jusqu'à la fin des temps.» De plus «il y a certainement
-dans les esprits une faculté par laquelle ils se perçoivent les uns
-les autres, comme nos sens font des objets matériels, et il n'est pas
-douteux que nos âmes, quand elles seront délivrées de leurs corps ou
-placées dans des corps glorieux, pourront par cette faculté, en
-quelque partie de l'espace qu'elles résident, apercevoir toujours la
-présence divine[387].» Vous répugnez à cette philosophie si basse. Un
-mot d'Addison va la justifier et vous la faire entendre: «L'affaire du
-genre humain dans cette vie, dit-il, est bien plutôt d'agir que de
-savoir[388].» Or, une pareille philosophie est aussi utile dans
-l'action que plate dans la science. Toutes ses fautes en spéculation
-deviennent des mérites en pratique. Elle suit terre à terre la
-religion positive[389]: quel appui pour elle que l'autorité d'une
-tradition ancienne, d'une institution nationale, d'un clergé établi,
-de cérémonies visibles, d'habitudes journalières! Elle emploie pour
-arguments l'utilité publique, l'exemple des grands hommes, la grosse
-logique, l'interprétation littérale et les textes palpables; quel
-meilleur moyen de gouverner la foule que de rabaisser les preuves
-jusqu'à la vulgarité de son intelligence et de ses besoins! Elle
-humanise Dieu: n'est-ce pas la seule voie de le faire entendre? Elle
-définit presque sensiblement la vie future: n'est-ce pas la seule voie
-pour la faire désirer? La poésie des grandes inductions philosophiques
-est faible auprès de la persuasion intime enracinée par tant de
-descriptions positives et détaillées. Ainsi naît la piété active, et
-la religion ainsi faite double la trempe du ressort moral. Celle
-d'Addison est belle, tant elle est forte. L'énergie du sentiment sauve
-les misères du dogme. Sous ses dissertations on sent qu'il est ému;
-les minuties, la pédanterie disparaissent. On ne voit plus en lui
-qu'une âme pénétrée jusqu'au fond d'adoration et de respect; ce n'est
-plus un prédicateur qui aligne les attributs de Dieu et fait son
-métier de bon logicien: c'est un homme qui naturellement et par sa
-seule pente revient devant un spectacle auguste, en parcourt avec
-vénération tous les aspects, et ne le quitte que le coeur renouvelé ou
-confondu. Il n'y a pas jusqu'à des prescriptions de catéchisme que la
-sincérité de ses émotions ne rende respectables. Il demande des jours
-fixes de dévotion et de méditation qui puissent régulièrement nous
-rappeler à la pensée de notre Créateur et de notre foi. Il insère des
-prières dans ses feuilletons. Il interdit les jurons en nous
-recommandant d'avoir perpétuellement présente l'idée du souverain
-Maître. «Cet hommage habituel bannirait d'entre nous l'impiété à la
-mode qui consiste à employer son nom dans les occasions les plus
-triviales.... Ce serait un affront pour la raison que de mettre en
-lumière l'horreur et le sacrilége d'une telle pratique[390].» Un
-Français, au premier mot, entendant qu'on lui défend de jurer, rirait
-peut-être: à ses yeux, c'est là une affaire de bon goût, non de
-morale. Mais s'il entendait Addison lui-même prononcer ce que je viens
-de traduire, il ne rirait plus.
-
-[Note 371: The great and only end of these speculations is to banish
-vice and ignorance out of the territories of Great Britain.]
-
-[Note 372: I would leave it to the consideration of those who are the
-patrons of this monstrous trial of skill, whether or no they are not
-guilty, in some measure, of an affront to their species, in treating
-after this manner the Human Face Divine.
-
- (_Spectator_, nº 173.)]
-
-[Note 373: Is it possible that human nature can rejoice in its
-disgrace, and take pleasure in seeing its own figure turned to
-ridicule, and distorted into forms that raise horror and aversion?
-There is something disingenuous and immoral in the being able to bear
-such a sight.
-
- (_Tatler_, nº 108.)]
-
-[Note 374: When men of rank and figure pass away their lives in these
-criminal pursuits and practices, they ought to consider that they
-render themselves more vile and despicable than any innocent man can
-be, whatever low station his fortune or birth have placed him in.
-
- (_Guardian_, nº 123.)]
-
-[Note 375: A salamander is a kind of heroine in chastity, that treads
-upon fire, and lives in the midst of flames, without being hurt. A
-salamander knows no distinction of sex in those she converses with,
-grows familiar with a stranger at first sight, and is not so
-narrow-spirited as to observe whether the person she talks to be in
-breeches or in petticoats. She admits a male visitant to her bed-side,
-plays with him a whole afternoon at picquette, walks with him two or
-three hours by moon-light.
-
- (_Spectator_, nº 198.)]
-
-[Note 376: To prevent these saucy familiar glances, I would entreat my
-gentle readers to sew on their tuckers again, to retrieve the modesty
-of their characters, and not to imitate the nakedness but the
-innocence of their mother Eve.
-
-In short, modesty gives the maid greater beauty than even the bloom of
-youth; it bestows on the wife the dignity of the matron and reinstates
-the widow in her virginity.
-
- (_Guardian_, nº 100, et _Spectator_, n{os} 204 et 224.)]
-
-[Note 377: There is nothing that exposes a woman to greater dangers
-than that gaiety and airiness of temper, which are natural to most of
-the sex. It should be therefore the concern of every wise and virtuous
-woman to keep this sprightliness from degenerating into levity. On the
-contrary the whole discourse and behaviour of the French is to make
-the sex more fantastical, or (as they are pleased to term it) more
-awakened than is consistent either with virtue or discretion.
-(_Spectator_, nº 45.)]
-
-[Note 378: _Spectator_, 317 et 323.]
-
-[Note 379: _Spectator_, 397.]
-
-[Note 380: _Ibid._, 571.]
-
-[Note 381: To be easy here and happy afterwards.]
-
-[Note 382: I have rather chosen this title than another, because it is
-what I most glory in, and most effectually calls to my mind the
-happiness of that government under which I live. As a British
-freeholder, I should not scruple taking place of a French Marquis; and
-when I see one of my countrymen amusing himself in his little
-cabbage-garden, I naturally look upon him as a greater person than the
-owner of the richest vineyard in Champagne.... There is an unspeakable
-pleasure in calling anything one's own. A Freehold, though it be but
-in ice and snow, will make the owner pleased in the possession and
-stout in the defence of it.... I consider myself as one who give my
-consent to every law which passes.... A freeholder is but one remove
-from a legislator, and for that reason ought to stand up in the
-defence of those laws which are in some degree of his own making.
-
- (_Freeholder_, nº 1.)]
-
-[Note 383: Nothing is more gratifying to the mind of man than power or
-dominion; and this I think myself amply possessed of, as I am the
-father of a family. I am perpetually taken up in giving out orders, in
-prescribing duties, in hearing parties, in administering justice, and
-in distributing rewards and punishments.... I look upon my family as a
-patriarchal sovereignty in which I am myself both king and priest....
-When I see my little troop before me, I rejoice in the additions I
-have made to my species, to my country, to my religion, in having
-produced such a number of reasonable creatures, citizens, and
-christians. I am pleased to see myself thus perpetuated; and as there
-is no production comparable to that of a human creature, I am more
-proud of having been the occasion of ten such glorious productions,
-than if I had built a hundred pyramids at my own expense, or published
-as many volumes of the finest wit and learning.
-
- (_Spectator_, nº 500.)]
-
-[Note 384: Upon my going into the church I entertained myself with the
-digging of a grave, and saw in every shovelful of it that was thrown
-up the fragment of a bone or skull intermixt with a kind of mouldering
-earth, that some time or other, had a place in the composition of a
-human body.... I consider that great day when we shall all of us be
-contemporaries and make our appearance together. (_Spectator_, n{os}
-26 et 575.)]
-
-[Note 385: Though the Deity be thus essentially present through all
-the immensity of space, there is one part of it in which he discovers
-himself in a most transcendent and visible glory.... It is here where
-the glorified body of our Saviour resides, and where all the celestial
-hierarchies and the innumerable hosts of angels are represented as
-perpetually surrounding the seat of God with hallelujahs and hymns of
-praise.... With how much skill must the throne of God be erected!...
-How great must be the majesty of that place, where the whole art of
-creation has been employed, and where God has chosen to show himself
-in the most magnificent manner! What must be the architecture of
-infinite power under the direction of infinite wisdom!
-
- (_Spectator_, n{os} 580 et 531.)]
-
-[Note 386: _Spectator_, 237, 571, 600.]
-
-[Note 387: There is doubtless a faculty in spirits by which they
-apprehend one another, as our senses do material objects, and there is
-no doubt but our souls, when they are disembodied, or placed in
-glorified bodies, will, by this faculty, in whatever part of space
-they reside, be always sensible of the Divine Presence.
-
- (_Spectator_, n{os} 571, 237 et 600.)]
-
-[Note 388: The business of mankind in this life is rather to act than
-to know.]
-
-[Note 389: Tatler, 257.]
-
-[Note 390: Such an habitual homage to the Supreme Being would in a
-particular manner banish from among us that prevailing impiety of
-using his name on the most trivial occasions.... What can we think of
-those who make use of so tremendous a name in the ordinary expressions
-of their anger, mirth, and most impertinent passions? Of those who
-admit it into the most familiar questions and assertions, ludicrous
-phrases and works of humour? Not to mention those who violate it by
-solemn perjuries? It would be an affront to reason, to endeavour to
-set forth the horror and profaneness of such a practice.
-
- (_Spectator_, nº 535.)]
-
-
-IV
-
-Ce n'est pas une petite affaire que de mettre la morale à la mode.
-Addison l'y mit, et elle y resta. Auparavant les gens honnêtes
-n'étaient point polis, et les gens polis n'étaient point honnêtes; la
-piété était fanatique et l'urbanité débauchée; dans les moeurs, comme
-dans les lettres, on ne rencontrait que des puritains ou des
-libertins. Pour la première fois, Addison réconcilia le vertu avec
-l'élégance, enseigna le devoir en style accompli, et mit l'agrément au
-service de la raison.
-
-«On rapporte de Socrate, dit-il, qu'il fit descendre la philosophie du
-ciel pour la loger parmi les hommes. Mon ambition sera qu'on dise de
-moi que j'ai fait sortir la philosophie des cabinets et des
-bibliothèques, des écoles et des colléges, pour l'installer dans les
-clubs et dans les assemblées, aux tables à thé et aux cafés. Ainsi je
-recommande fort particulièrement mes méditations à toutes les
-familles bien réglées, qui chaque matin réservent une heure au
-déjeuner de thé, pain et beurre, les engageant, pour leur bien, à se
-faire servir ponctuellement cette feuille, comme un appendice des
-cuillers et du plateau[391].» Vous voyez ici un demi-sourire; une
-petite ironie est venue tempérer l'idée sérieuse; c'est l'accent d'un
-homme poli qui au premier signe d'ennui tourne, s'égaye, même à ses
-dépens, finement, et veut plaire. C'est partout l'accent d'Addison.
-
-Que d'art il faut pour plaire! D'abord l'art de se faire entendre, du
-premier coup, toujours, jusqu'au fond, sans peine pour le lecteur,
-sans réflexion, sans attention! Figurez-vous des hommes du monde qui
-lisent une page entre deux bouchées de gâteau[392], des dames qui
-interrompent une phrase pour demander l'heure du bal: trois mots
-spéciaux ou savants leur feraient jeter le journal. Ils ne veulent que
-des termes clairs, de l'usage commun, où l'esprit entre de prime-saut
-comme dans les sentiers de la causerie ordinaire; en effet, pour eux,
-la lecture n'est qu'une causerie et meilleure que l'autre. Car le
-monde choisi raffine le langage. Il ne souffre point les hasards ni
-les à-peu-près de l'improvisation et de l'inexpérience. Il exige la
-science du style comme la science des façons. Il veut des mots exacts
-qui expriment les fines nuances de la pensée, et des mots mesurés qui
-écartent les impressions choquantes ou extrêmes. Il souhaite des
-phrases développées qui, lui présentant la même idée sous plusieurs
-faces, l'impriment aisément dans son esprit distrait. Il demande des
-alliances de mots qui, présentant une idée connue sous une forme
-piquante, l'enfoncent vivement dans son imagination distraite. Addison
-lui donne tout ce qu'il désire; ses écrits sont la pure source du
-style classique; jamais en Angleterre on n'a parlé de meilleur ton.
-Les ornements y abondent, et jamais la rhétorique n'y a part. Partout
-de justes oppositions qui ne servent qu'à la clarté et ne sont point
-trop prolongées; d'heureuses expressions aisément trouvées qui donnent
-aux choses un tour ingénieux et nouveau; des périodes harmonieuses où
-les sons coulent les uns dans les autres avec la diversité et la
-douceur d'un ruisseau calme; une veine féconde d'inventions et
-d'images où luit la plus aimable ironie. Pardonnez au traducteur qui
-essaye d'en donner un exemple dans cette moqueuse peinture du poëte et
-de ses libertés: «Il n'est pas contraint d'accompagner la Nature dans
-la lente démarche qui la mène d'une saison à l'autre, ou de suivre sa
-conduite dans la production successive des plantes et des fleurs. Il
-peut accumuler dans sa description toutes les beautés du printemps et
-de l'automne, et, pour être plus agréable, mettre tous les mois à
-contribution. Ses rosiers, ses chèvrefeuilles, ses jasmins fleuriront
-ensemble, et ses plates-bandes se couvriront en même temps
-d'amarantes, de violettes et de lis. Chez lui le sol n'est point
-réduit à certaines sortes de plantes; il convient également au chêne
-et au myrte, et s'accommode de lui-même aux produits de tous les
-climats. Ses orangers peuvent y croître sauvages; il y aura des myrtes
-dans chaque haie; s'il trouve bon d'avoir un bosquet d'aromates, il se
-procurera en un moment assez de soleil pour le voir lever. Si tout
-cela n'est point assez pour lui arranger un paysage agréable, il peut
-faire des espèces de fleurs nouvelles, aux parfums plus riches, aux
-couleurs plus puissantes que toutes celles qui croissent dans les
-jardins de la nature. Ses concerts d'oiseaux peuvent être aussi riches
-et aussi harmonieux, ses bois aussi épais et aussi sombres qu'il le
-désire. Une vaste perspective lui coûte aussi peu qu'une petite; il
-peut aussi aisément lancer ses cascades sur un précipice haut d'un
-demi-mille que sur un rocher de dix toises. Il a les vents à son
-choix, et peut conduire les cours sinueux de ses rivières par tous les
-détours variés qui charmeront le mieux l'imagination du
-lecteur[393].» Je trouve qu'Addison profite ici des droits qu'il
-accorde, et s'amuse, en nous expliquant comment on peut nous amuser.
-Tel est le ton charmant du monde. En lisant ces essais, on l'imagine
-encore plus aimable qu'il n'est; nulle prétention; jamais d'efforts;
-des ménagements infinis qu'on emploie sans le vouloir et qu'on obtient
-sans les demander; le don d'être enjoué et agréable; un badinage fin,
-des railleries sans aigreur, une gaieté soutenue; l'art de prendre en
-toute chose la fleur la plus épanouie et la plus fraîche, et de la
-respirer sans la froisser ni la ternir; la science, la politique,
-l'expérience, la morale apportant leurs plus beaux fruits, les parant,
-les offrant au moment choisi, promptes à se retirer dès que la
-conversation les a goûtés et avant qu'elle ne s'en lasse; les dames
-placées au premier rang[394], arbitres des délicatesses, entourées
-d'hommages, achevant la politesse des hommes et l'éclat du monde par
-l'attrait de leurs toilettes, la finesse de leur esprit et la grâce de
-leurs sourires: voilà le spectacle intérieur où l'écrivain s'est formé
-et s'est complu.
-
-[Note 391: It was said of Socrates that he brought philosophy down
-from Heaven, to inhabit among men; and I shall be ambitious to have it
-said of me that I have brought philosophy out of closets and
-libraries, schools and colleges, to dwell in clubs and assemblies, at
-tea-tables and in coffee-houses. I would therefore in a very
-particular manner recommend those my speculations to all well
-regulated families that set apart an hour in every morning for tea,
-and bread and butter; and would earnestly advise them for their good
-to order this paper to be punctually served up, and to be looked upon
-as a part of the tea equipage.
-
- (_Spectator_, nº 10.)]
-
-[Note 392: Bohea-rolls.]
-
-[Note 393: He is not obliged to attend her in the slow advances which
-she makes from one season to another, or to observe her conduct in the
-successive production of plants or flowers. He may draw into his
-description all the beauties of the spring and autumn, and make the
-whole year contribute something to render it more agreeable. His
-rose-trees, woodbines, and jessamines may flower together and his beds
-be covered at the same time with lilies, violets, and amaranths. His
-soil is not restrained to any particular set of plants, but is proper
-either for oaks or myrtles, and adapts itself to the produces of every
-climate. Oranges may grow wild in it; myrtles may be met with in every
-hedge; and if he thinks it proper to have a grove of spices, he can
-quickly command sun enough to raise it. If all this will not furnish
-out any agreeable scene, he can make several new species of flowers,
-with richer scents and higher colours, than any that grow in the
-gardens of nature. His concerts of birds may be as full and
-harmonious, and his woods as thick and gloomy as he pleases. He is at
-no more expense in a long vista than a short one, and can as easily
-throw his cascades from a precipice of half a mile high as from one of
-twenty yards. He has his choice of the winds and can turn the course
-of his rivers in all the variety of meanders that are most delightful
-to the reader's imagination.
-
- (_Spectator_, nº 148.)]
-
-[Note 394: _Spectator_, 423, 265.]
-
-
-V
-
-Tant d'avantages ne vont point sans inconvénients. Les bienséances du
-monde, qui atténuent les expressions, émoussent le style; à force de
-régler ce qui est primesautier et de tempérer ce qui est véhément,
-elles amènent le langage effacé et uniforme. Il ne faut point toujours
-vouloir plaire, surtout plaire à l'oreille. M. de Chateaubriand se
-glorifiait de n'avoir pas admis une seule élision dans le chant de
-Cymodocée; tant pis pour Cymodocée. Pareillement, les commentateurs
-qui notent dans Addison le balancement des périodes lui font
-tort[395]. Ils expliquent ainsi pourquoi il ennuie un peu. La
-rotondité des phrases est un misérable mérite et nuit aux autres.
-Calculer les longues et les brèves, poursuivre partout l'euphonie,
-songer aux cadences finales, toutes ces recherches classiques gâtent
-un écrivain. Chaque idée a son accent, et tout notre travail doit être
-de le rendre franc et simple sur notre papier comme il l'est dans
-notre esprit. Nous devons copier et noter notre pensée avec le flot
-d'émotions et d'images qui la soulèvent, sans autre souci que celui de
-l'exactitude et de la clarté. Une phrase vraie vaut cent périodes
-nombreuses; l'une est un document qui fixe pour toujours un mouvement
-du coeur ou des sens; l'autre est un joujou bon pour amuser des têtes
-vides de versificateurs; je donnerais vingt pages de Fléchier pour
-trois lignes de Saint-Simon. Le rhythme régulier mutile l'élan de
-l'invention naturelle; les nuances de la vision intérieure
-disparaissent; nous ne voyons plus une âme qui pense ou sent, mais des
-doigts qui scandent: la période continue ressemble aux ciseaux de La
-Quintinie, qui tondent tous les arbres en boule, sous prétexte de les
-orner. C'est pourquoi il y a quelque froideur dans le style d'Addison,
-quelque monotonie. Il a l'air de s'écouter parler. Il est trop modéré,
-trop correct. Ses histoires les plus touchantes, par exemple celle de
-Théodose et Constance, touchent médiocrement; qui aurait envie de
-pleurer en écoutant des périodes comme celle-ci? «Constance, sachant
-que la nouvelle de son mariage pouvait seule avoir poussé son amant à
-de telles extrémités, ne voulait pas recevoir de consolations; elle
-s'accusait elle-même à présent d'avoir si docilement prêté l'oreille à
-une proposition de mariage, et regardait son nouveau prétendant comme
-le meurtrier de Théodose; bref, elle se résolut à souffrir les
-derniers effets de la colère de son père plutôt que de se soumettre à
-un mariage qui lui paraissait si plein de crime et d'horreur[396].»
-Est-ce ainsi qu'on peint l'horreur et le crime? Où sont les mouvements
-passionnés qu'Addison prétend peindre? Ceci est raconté, mais n'est
-point _vu_.
-
-Au fond, le classique ne sait pas _voir_. Toujours mesuré et
-raisonnable, il s'occupe avant tout de proportionner et d'ordonner. Il
-a ses règles en poche et les tire à tout propos. Il ne remonte pas à
-la source du beau du premier coup, comme les vrais artistes, par la
-violence et la lucidité de l'inspiration naturelle; il s'arrête dans
-les régions moyennes, parmi les préceptes, sous la conduite du goût et
-du sens commun. C'est pour cela que la critique, chez Addison, est si
-solide et si médiocre. Ceux qui cherchent des idées feront bien de ne
-point lire son _Essai sur l'imagination_, si vanté, si bien écrit,
-mais d'une philosophie si écourtée, si ordinaire, toute rabaissée par
-l'intervention des causes finales. Son célèbre commentaire du _Paradis
-perdu_ ne vaut guère mieux que les dissertations de Batteux et du P.
-Bossu. Il y a tel endroit où il compare, presque sur la même ligne,
-Homère, Virgile et Ovide. C'est que le bel ajustement d'un poëme en
-est pour lui le premier mérite. Les purs classiques goûtent mieux
-l'arrangement et le bon ordre que la vérité naïve et la forte
-invention. Ils ont toujours en main leur manuel de poésie: si vous
-êtes conforme au patron établi, vous avez du génie; sinon, non.
-Addison, pour louer Milton, établit que, selon la règle du poëme
-épique, l'action du _Paradis_ est une, complète et grande; que les
-caractères y sont variés et d'un intérêt universel, que les sentiments
-y sont naturels, appropriés et élevés; que le style y est clair,
-diversifié et sublime: maintenant, vous pouvez admirer Milton; il a un
-certificat d'Aristote. Écoutez par exemple ces froides minuties de la
-dissertation classique: «Si j'avais suivi la méthode de M. Bossu dans
-mon premier article sur Milton, j'aurais daté l'action du _Paradis
-perdu_ du discours de Raphaël au cinquième livre[397].»--«Quoique
-l'allégorie du Péché et de la Mort puisse en quelque mesure être
-excusée par sa beauté, je ne saurais admettre que deux personnages
-d'une existence si chimérique soient les acteurs convenables d'un
-poëme épique.» Plus loin il définit les machines poétiques, les
-conditions de leur structure, l'utilité de leur emploi. Il me semble
-voir un menuisier qui vérifie la construction d'un escalier. Ne croyez
-pas que les choses artificielles le choquent; au contraire, il les
-admire. Il trouve sublimes les tirades de Dieu le père et les
-politesses monarchiques dont se régalent les personnages de la
-Trinité. Les campements des anges, leurs habitudes de chapelle et de
-caserne, leurs disputes d'école, leur style de puritains aigres ou de
-royalistes dévots n'ont pour lui rien de faux ni de désagréable. La
-pédanterie d'Adam et ses prédications de ménage lui semblent convenir
-au pur état d'innocence. En effet, les classiques des deux derniers
-siècles n'ont jamais conçu l'esprit humain que comme cultivé.
-L'enfant, l'artiste, le barbare, l'inspiré leur échappent; à plus
-forte raison tous les personnages qui sont au delà de l'homme: leur
-monde se réduit à la terre, et la terre au cabinet d'étude et au
-salon; ils n'atteignent ni Dieu ni la nature, ou, s'ils y touchent,
-c'est pour transformer la nature en un jardin compassé et Dieu en un
-surveillant moral. Ils réduisent le génie à l'éloquence, la poésie au
-discours, le drame au dialogue. Ils mettent la beauté dans la raison,
-sorte de faculté moyenne, impropre à l'invention, puissante pour la
-règle, qui équilibre l'imagination comme la conduite, et qui institue
-le goût arbitre des lettres en même temps que la morale arbitre des
-actions. Ils écartent les jeux de mots, les grossièretés sensuelles,
-les écarts d'imagination, les invraisemblances, les atrocités et tout
-le mauvais bagage de Shakspeare[398]; mais ils ne le suivent qu'à
-demi dans les profondes percées par lesquelles il entre au coeur de
-l'homme pour y dévoiler l'animal et le Dieu. Ils veulent bien être
-touchés, mais non renversés; ils souffrent qu'on les frappe, mais ils
-exigent qu'on leur plaise. Plaire raisonnablement, voilà l'objet de
-leur littérature. Telle est la critique d'Addison, semblable à son
-art, née, comme son art, de l'urbanité classique, appropriée, comme
-son art, à la vie mondaine, ayant la même solidité et les mêmes
-limites parce qu'elle a les mêmes sources, qui sont la règle et
-l'agrément.
-
-[Note 395: Voyez la jolie et minutieuse analyse de Hurd, la
-décomposition de la période, la proportion des longues et des brèves,
-l'étude des finales.--Un musicien ne ferait pas mieux.
-
- (_Spectator_, nº 411.)]
-
-[Note 396: Constantia who knew that nothing but the report of her
-marriage could have driven him to such extremities, was not to be
-comforted; she now accused herself for having so tamely given an ear
-to the proposal of a husband, and looked upon the new lover as the
-murderer of Theodosius. In short she resolved to suffer the utmost
-effects of her father's displeasure rather than to comply with a
-marriage which appeared to her so full of guilt and horror.
-
- (_Spectator_, nº 164.)]
-
-[Note 397: Had I followed monsieur Bossu's method in my first paper on
-Milton, I should have dated the action of Paradise lost from the
-beginning of Raphael's speech in this book, etc.
-
- (_Spectator_, nº 327.)]
-
-[Note 398: _Spectator_, 39, 40, 58.]
-
-
-VI
-
-Encore faut-il songer que nous sommes ici en Angleterre, et que bien
-des choses n'y sont point agréables à un Français. C'est en France que
-l'âge classique a rencontré sa perfection; de sorte que, comparés à
-lui, ceux des autres pays manquent un peu de fini. Addison, si élégant
-chez lui, ne l'est point tout à fait pour nous. Auprès de Tillotson,
-c'est le plus charmant homme du monde. Auprès de Montesquieu, il n'est
-qu'à demi poli. Sa conversation n'est pas assez vive; les promptes
-allures, les faciles changements de ton, le sourire aisé, vite effacé
-et vite repris, ne s'y rencontrent guère. Il se traîne en phrases
-longues et trop uniformes; sa période est trop carrée; on pourrait
-l'alléger de tout un bagage de mots inutiles. Il annonce ce qu'il va
-dire, il marque les divisions et les subdivisions, il cite du latin,
-même du grec; il étale et allonge indéfiniment l'enduit utile et
-pâteux de sa morale. Il ne craint pas d'être ennuyeux. C'est que
-devant des Anglais cela n'est pas à craindre. Des gens qui aiment les
-sermons démonstratifs longs de trois heures ne sont point difficiles
-en fait d'amusement. Souvenez-vous que là-bas les femmes vont par
-plaisir aux _meetings_ et se divertissent à écouter pendant une
-demi-journée des discours sur l'ivrognerie ou sur l'échelle mobile;
-ces patientes personnes n'exigent point que la conversation soit
-toujours alerte et piquante. Par suite, elles peuvent souffrir une
-politesse moins fine et des compliments moins déguisés. Quand Addison
-les salue, ce qui lui arrive souvent, c'est d'un air grave, et sa
-révérence est toujours accompagnée d'un avertissement; voyez ce mot
-sur les toilettes trop éclatantes: «Je contemplai ce petit groupe
-bigarré avec autant de plaisir qu'une planche de tulipes, et je me
-demandai d'abord si ce n'était pas une ambassade de reines indiennes;
-mais, les ayant regardées de face, je me détrompai à l'instant et je
-vis tant de beauté dans chaque visage que je les reconnus pour
-anglais; nul autre pays n'eût pu produire de telles joues, de telles
-lèvres et de tels yeux[399].» Dans cette raillerie discrète, tempérée
-par une admiration presque officielle, vous apercevez la manière
-anglaise de traiter les femmes; l'homme, vis-à-vis d'elles, est
-toujours un prédicateur laïque; elles sont pour lui des enfants
-charmants ou des ménagères utiles, jamais des reines de salon ou des
-égales comme chez nous. Quand Addison veut ramener les dames
-légitimistes au parti protestant, il les traite presque en petites
-filles à qui on promet, si elles veulent être sages, de leur rendre
-leur poupée ou leur gâteau[400]. «Elles devraient réfléchir aux
-grandes souffrances et aux persécutions auxquelles elles s'exposent
-par l'opiniâtreté de leur conduite. Elles ne sont plus élues dans les
-clubs quand on nomme les belles dont on boit la santé; elles sont
-obligées par leurs principes de se coller une mouche sur le côté du
-front où cela va le plus mal; elles se condamnent à perdre les
-toilettes du jour de naissance; il ne leur sert de rien qu'il y ait
-une armée et tant de jeunes gens porteurs de chapeaux à plumes; elles
-sont forcées de vivre à la campagne et de nourrir leurs poulets, juste
-dans le temps où elles auraient pu se montrer à la cour et étaler une
-robe de brocart, si elles voulaient se bien conduire.... Un homme est
-choqué de voir un beau sein soulevé par une rage politique qui est
-déplaisante même dans un sexe plus rude et plus âpre.... Et cependant
-nous avons souvent le chagrin de voir un corset près d'être rompu par
-l'effort d'une colère séditieuse, et d'entendre les passions les plus
-viriles exprimées par les plus douces voix....» Mais, heureusement, ce
-chagrin est rare; «là où croissent un grand nombre de fleurs, la terre
-de loin en semble couverte; on est obligé d'avancer et d'entrer, avant
-de distinguer le petit nombre de mauvaises herbes qui ont poussé dans
-ce bel assemblage de couleurs.» Cette galanterie est trop posée; on
-est un peu choqué de voir une femme touchée de si près par des mains
-si réfléchies. C'est de l'urbanité de moraliste; il a beau être bien
-élevé, il n'est point tout à fait aimable, et, si nous devons aller
-prendre de lui des leçons de pédagogie et de conduite, il pourra venir
-chercher près de nous des modèles de savoir-vivre et de conversation.
-
-[Note 399: I looked with as much pleasure upon this little
-party-coloured assembly as upon a bed of tulips and did not know at
-first whether it might not be an embassy of Indian queens; but upon my
-going about in the pit, and taking them in front, I was immediately
-undeceived and saw so much beauty in every face, that I found them all
-to be English. Such eyes and lips, cheeks and foreheads could not be
-the growth of any other country. The complexion of their faces
-hindered me from observing any farther the colour of their hoods,
-though I could easily perceive by that unspeakable satisfaction which
-appeared in their looks, that their own thoughts were wholly taken up
-in those pretty ornaments they wore upon their heads.
-
- (_Spectator_, nº 265.)]
-
-[Note 400: They should first reflect on the great sufferings and
-persecutions to which they expose themselves by the obstinacy of their
-behaviour. They lose their elections in every club where they are set
-up for toasts. They are obliged by their principle to stick a patch on
-the most unbecoming side of their foreheads. They forego the advantage
-of the birthday suits.... They receive no benefit from the army, and
-are never the better for all the young fellows that wear hats and
-feathers. They are forced to live in the country and feed their
-chickens at the same time that they might show themselves at court and
-appear in brocade, if they behaved themselves well. In short what must
-go to the heart of every fine woman, they throw themselves quite out
-of the fashion.... A man is startled when he sees a pretty bosom
-heaving with such party-rage, as is disagreeable even in that sex,
-which is of a more coarse and rugged make.--And yet such is our
-misfortune, that we sometimes see a pair of stays ready to burst with
-sedition, and hear the most masculine passions exprest in the sweetest
-voices.... Where a great number of flowers grow, the ground at
-distance seems entirely covered with them, and we must walk into it
-before we can distinguish the several weeds that spring up in such a
-beautiful mass of colours.
-
- (_Freeholder_, n{os} 4 et 26.)]
-
-
-VII
-
-Si le premier soin du Français en société est d'être aimable, celui de
-l'Anglais est de rester digne; leur tempérament les porte à
-l'immobilité, comme le nôtre nous porte aux gestes; et leur
-plaisanterie est aussi grave que la nôtre est gaie. Le rire chez eux
-est tout en dedans; ils évitent de se livrer; ils s'amusent
-silencieusement. Consentez à comprendre ce genre d'esprit, il finira
-par vous plaire. Quand le flegme est joint à la douceur, comme dans
-Addison, il est aussi agréable que piquant. On est charmé de
-rencontrer un homme enjoué et pourtant maître de lui-même. On est tout
-étonné de voir ensemble deux qualités aussi contraires. Chacune
-d'elles rehausse et tempère l'autre. On n'est point rebuté par
-l'âcreté venimeuse, comme dans Swift, ou par la bouffonnerie continue,
-comme dans Voltaire. On jouit avec une complaisance entière de la rare
-alliance qui assemble pour la première fois la tenue sérieuse et la
-bonne humeur. Lisez cette petite satire contre le mauvais goût du
-théâtre et du public[401]. «Rien n'a plus amusé la ville, dans ces
-dernières années, que le combat du signor Nicolini contre un lion, à
-Haymarket, spectacle qui a été donné fort souvent, à la satisfaction
-générale de la noblesse haute et basse, dans le royaume de la
-Grande-Bretagne.... Le premier lion était un moucheur de chandelles,
-homme d'un naturel colérique et entêté qui outrepassait son rôle, et
-ne se laissait pas tuer aussi aisément qu'il l'aurait dû.... Le second
-lion était un tailleur par métier, appartenant au théâtre, et qui
-avait dans sa profession le renom d'homme doux et paisible. Si le
-premier était trop furieux, celui-ci était trop mouton, tellement
-qu'après une courte et modeste promenade sur les planches, il se
-laissait tomber au premier attouchement d'Hydaspe, sans lutter avec
-lui ou lui donner l'occasion de déployer toute la variété de ses
-postures italiennes. On dit, à la vérité, qu'un jour il lui fit une
-déchirure dans son pourpoint couleur de chair, mais c'était seulement
-pour se procurer de l'ouvrage et en sa qualité particulière de
-tailleur.... Le lion qui joue à présent est, à ce que j'apprends, un
-gentleman de province qui fait cela pour son amusement, mais souhaite
-que son nom reste caché. Il allègue très-noblement comme excuse qu'il
-ne joue pas pour le gain; qu'il se livre à un plaisir innocent; qu'il
-vaut mieux passer sa soirée de cette façon qu'à jouer ou à boire....
-Le caractère de ce gentleman est un si heureux mélange de douceur et
-de férocité qu'il surpasse ses deux prédécesseurs et attire de plus
-grandes foules de spectateurs qu'on n'en vit de mémoire d'homme....
-J'ai raconté ce combat du lion pour montrer quels sont à présent les
-divertissements favoris des gens bien élevés de la Grande-Bretagne.»
-
-Il y a beaucoup d'originalité dans cette gaieté grave. En général, la
-singularité est dans le goût du pays; ils aiment à être frappés
-fortement par des contrastes. Notre littérature leur semble effacée;
-en revanche, nous les trouvons souvent peu délicats. Tel numéro du
-_Spectator_ qui paraissait joli aux dames de Londres eût choqué à
-Paris. Par exemple, Addison raconte en manière de rêve la dissection
-du cerveau d'un élégant[402]: «La glande pinéale, que plusieurs de nos
-philosophes modernes considèrent comme le siége de l'âme, exhalait une
-très-forte odeur de parfums et de fleur d'oranger. Elle était enfermée
-dans une sorte de substance cornée taillée en une infinité de petites
-facettes ou miroirs, lesquels étaient imperceptibles à l'oeil nu; de
-telle sorte que l'âme, s'il y en avait une là, avait dû passer tout
-son temps à contempler ses propres beautés. Nous observâmes un large
-ventricule, ou cavité, dans le sinciput, lequel était rempli de
-rubans, de dentelles et de broderies. Nous ne trouvâmes rien de
-remarquable dans l'oeil, sinon que les _musculi amatorii_, ou, comme
-on peut traduire, les muscles qui lorgnent, étaient fort diminués et
-altérés par l'usage, tandis que l'élévateur, c'est-à-dire le muscle
-qui tourne l'oeil vers le ciel, ne paraissait pas avoir du tout
-servi.» Ces détails anatomiques, qui nous dégoûteraient, amusent un
-esprit positif; la crudité n'est pour lui que de l'exactitude; habitué
-aux images précises, il ne trouve point de mauvaise odeur dans le
-style médical. Addison n'a pas nos répugnances. Pour railler un vice,
-il se fait mathématicien, économiste, pédant, apothicaire. Les termes
-spéciaux l'amusent. Il institue une cour pour juger les crinolines, et
-condamne les jupons avec des formules de procédure. Il enseigne le
-maniement de l'éventail comme une charge en douze temps. Il dresse la
-liste des gens morts ou malades d'amour, et des causes ridicules qui
-les ont mis dans ce triste état. «William Simple, frappé à l'Opéra par
-un regard adressé à un autre.--Sir Christopher Crazy, baronnet, blessé
-par le frôlement d'un jupon de baleine.--M. Courtly présentant à
-Flavia son gant (qu'elle avait laissé tomber exprès), Flavia reçut le
-gant, et tua l'homme d'une révérence[403].» D'autres statistiques,
-avec récapitulations et tables de chiffres, racontent l'histoire du
-saut de Leucade. «Aridæus, beau jeune homme d'Épire, amoureux de
-Praxinoé, femme de Thespis, fut retiré sain et sauf, hormis deux
-dents cassées et le nez qui fut un peu aplati.--Hipparchus,
-passionnément épris de sa femme qui aimait Bathylle, sauta et mourut
-de sa chute; sur quoi la femme épousa son amant[404].» Vous voyez
-cette étrange façon de peindre les sottises humaines: on l'appelle
-_humour_. Elle renferme un bon sens incisif, l'habitude de se
-contenir, des façons d'homme d'affaires, mais par-dessus tout un fonds
-d'invention énergique. La race est moins fine, mais plus forte, et les
-agréments qui contentent son esprit et son goût ressemblent aux
-liqueurs qui conviennent à son palais et à son estomac.
-
-[Note 401: There is nothing that of late years has afforded matter of
-greater amusement to the town than signior Nicolini's combat with a
-lion in the Haymarket, which has been very often exhibited to the
-general satisfaction of most of the nobility and gentry in the kingdom
-of Great Britain.... The first lion was a candle-snuffer, who being a
-fellow of testy, choleric temper, overdid his part, and would not
-suffer himself to be killed so easily as he ought to have done.... The
-second lion was a taylor by trade who belonged to the play-house, and
-had the character of a mild and peaceable man in his profession. If
-the former was too furious, this was too sheepish for his part; in so
-much that after a short modest walk upon the stage, he would fall at
-the first touch of Hydaspes, without grappling with him and giving him
-an opportunity of showing his variety of Italian tricks. It is said
-indeed that he once gave him a rip in his flesh-coloured doublet. But
-this was only to make work for himself, in his private character of a
-tailor.... The acting lion at present is, as, I am informed, a country
-gentleman who does it for his diversion, but desires his name may be
-concealed. He says very handsomely in his own excuse that he does not
-act for gain; that he indulges an innocent pleasure in it; and that it
-is better to pass away an evening in this manner than in gaming and
-drinking.... This gentleman's temper is made out of such a happy
-mixture of the mild and the choleric, that he outdoes both his
-predecessors, and has drawn together greater audiences than have been
-known in the memory of man.... In the mean time, I have related this
-combat of the lion to show what are at present the reigning
-entertainments of the politer part of Great Britain.
-
- (_Spectator_, nº 13.)]
-
-[Note 402: The pineal gland, which many of our modern philosophers
-suppose to be the seat of the soul, smelt very strong of essence and
-orange-flower, and was encompassed with a kind of horny substance, cut
-into a thousand little faces or mirrors, which were imperceptible to
-the naked eye; in so much that the soul, if there had been any here,
-must have been always taken up in contemplating her own beauties. We
-observed a large antrum or cavity in the sinciput that was filled with
-ribbonds, lace and embroidery.... We did not find any thing very
-remarkable in the eye, saving only that the _musculi amatorii_, or as
-we may translate it into English, the ogling muscles, were very much
-worn, and decayed with use; whereas on the contrary the elevator or
-the muscle which turns the eye towards heaven, did not appear to have
-been used at all.
-
- (_Spectator_, nº 375.)]
-
-[Note 403: William Simple, smitten at the Opera, by the glance of an
-eye that was aimed at one that stood by him.
-
-Sir Christopher Crazy Bart., hurt by the brush of a whalebone
-petticoat.
-
-Ned Courtly, presenting Flavia with her glove (which she had dropped
-on purpose), she received it and took away his life with a curtesy.
-
-John Gosselin, having received a slight hurt from a pair of blue eyes,
-as he was making his escape was dispatched by a smile.
-
- (_Spectator_, nº 377.)]
-
-[Note 404: Aridæus a beautiful youth of Epirus, in love with Praxinoe,
-the wife of Thespis, escaped without damage saving only that two of
-his foreteeth were struck out, and his nose a little flatted.
-
-Hipparchus, being passionately fond of his own wife, who was enamoured
-of Bathyllus, leaped and died of his fall; upon which his wife married
-her gallant.
-
- (_Spectator_, nº 233.)]
-
-
-VIII
-
-Cette puissante séve germanique crève, même chez Addison, son
-enveloppe classique et latine. Il a beau goûter l'art, il aime encore
-la nature. Son éducation, qui l'a encombré de préceptes, n'a point
-détruit en lui la virginité du sentiment vrai. Dans son voyage de
-France, il a préféré la sauvagerie de Fontainebleau à la correction de
-Versailles. Il s'affranchit des raffinements mondains pour louer la
-simplicité des vieilles ballades nationales. Il fait comprendre au
-public les images sublimes, les gigantesques passions, la profonde
-religion du _Paradis perdu_. Il est curieux de le voir, le compas à la
-main, bridé par Bossu, empêtré de raisonnements infinis et de phrases
-académiques, atteindre tout à coup, par la force de l'émotion
-naturelle, les hautes régions inexplorées où Milton est soulevé par
-l'inspiration de la foi et du génie. Ce n'est pas lui qui dira avec
-Voltaire que l'allégorie du Péché et de la Mort est bonne pour faire
-vomir les entrailles. Il y a en lui un fond d'imagination grandiose
-qui le rend insensible aux petites délicatesses de la civilisation
-mondaine. Il habite volontiers parmi les grandeurs et les étonnements
-de l'autre monde. Il est pénétré par la présence de l'invisible; il a
-besoin de dépasser les intérêts et les espérances de la vie mesquine
-où nous rampons[405]. Cette source de croyance jaillit en lui de tous
-côtés; en vain elle est enfermée dans le conduit régulier du dogme
-officiel; les textes, les arguments dont elle se couvre laissent voir
-sa véritable origine. Elle part de l'imagination sérieuse et féconde
-qui ne peut se contenter que par la vue de l'_au delà_.
-
-Une telle faculté occupe tout l'homme, et si l'on redescend dans
-l'examen des agréments littéraires, on l'aperçoit ici-bas comme en haut.
-Rien de plus varié, de plus riche, chez Addison, que les tours et la
-mise en scène. La plus sèche morale se transforme sous sa main en
-peintures et en récits. Ce sont des lettres de toutes sortes de
-personnages, ecclésiastiques, gens du peuple, hommes du monde, qui
-chacun gardent leur style et déguisent le conseil sous l'apparence d'un
-petit roman. C'est un ambassadeur de Bantam qui raille, à la façon de
-Montesquieu, les mensonges de la politesse européenne. Ce sont des
-contes grecs ou orientaux, des voyages imaginaires, la vision d'un
-voyant écossais, les Mémoires d'un rebelle, l'histoire des fourmis, les
-métamorphoses d'un singe, le journal d'un oisif, une promenade à
-Westminster, la généalogie de l'_humour_, les statuts des clubs
-ridicules; bref une abondance intarissable de fictions agréables ou
-solides. Les plus nombreuses sont des allégories. On sent qu'il se plaît
-dans ce monde magnifique et fantastique; c'est une sorte d'opéra qu'il
-se donne; ses yeux ont besoin de contempler des couleurs. En voici une
-sur les religions, bien protestante, mais aussi éclatante qu'ingénieuse:
-l'agrément là-bas ne consiste point, comme chez nous, dans la vivacité
-et la variété des tons, mais dans la splendeur et la justesse de
-l'invention. «La figure du milieu, qui attira d'abord les yeux de tout
-le monde, et qui était beaucoup plus grande que les autres, était une
-matrone habillée comme une dame noble et âgée du temps de la reine
-Élisabeth. On remarquait surtout dans son habillement le chapeau avec
-une couronne en clocher[406], l'écharpe plus sombre que la martre, et le
-tablier de linon, plus blanc que l'hermine. Sa robe était du plus riche
-velours noir, et, juste à l'endroit du coeur, garnie de larges diamants
-d'un prix inestimable disposés en forme de croix. Son maintien respirait
-la dignité et la sérénité riante, et, quoique avancée en âge, son visage
-montrait tant d'animation et de vivacité, qu'elle paraissait à la fois
-âgée et immortelle. À sa vue, je sentis mon coeur touché de tant d'amour
-et de vénération, que les larmes coulèrent sur mes joues, et plus je la
-regardais, plus mon coeur se fondait en sentiments de tendresse et
-d'obéissance filiale.--À sa droite était assise une femme si couverte
-d'ornements que sa personne, son visage et ses mains en étaient presque
-entièrement cachés. Le peu qu'on pouvait voir de sa figure était fardé,
-et, ce qui me parut fort singulier, on y démêlait des sortes de rides
-artificielles.... Sa coiffure s'élevait fort haut par trois étages ou
-degrés distincts; ses vêtements étaient bigarrés de mille couleurs et
-brodés de croix en or, en argent, en soie. Elle n'avait rien sur elle,
-pas même un gant ou une pantoufle qui ne fût marqué de ce signe; bien
-plus, elle en paraissait si superstitieusement éprise, qu'elle était
-assise les jambes croisées.... Un peu plus loin était la figure d'un
-homme qui regardait avec des yeux pleins d'horreur un bassin d'argent
-rempli d'eau. Comme j'observais dans son maintien quelque chose qui
-ressemblait à la folie, j'imaginai d'abord qu'il était là pour
-représenter cette sorte de démence que les médecins appellent
-hydrophobie; mais m'étant rappelé le but du spectacle, je revins à moi à
-l'instant, et conclus que c'était l'Anabaptisme[407].» C'est au lecteur
-de deviner ce que représentaient ces deux premières figures. Elles
-plairont plus à un anglican qu'à un catholique; mais je crois qu'un
-catholique lui-même ne pourra s'empêcher de reconnaître l'abondance et
-la vivacité de la fiction.
-
-La véritable imagination aboutit naturellement à l'invention des
-caractères. Car si vous vous figurez vivement une situation ou une
-action, vous verrez du même élan tout le réseau de ses attaches; les
-passions et les facultés, tous les gestes et tous les sons de voix,
-tous les détails d'habillement, d'habitation, de société, qui en
-découlent, se lieront dans votre esprit, attireront leurs précédents
-et leurs suites; et cette multitude d'idées, organisée lentement, se
-concentrera à la fin en un sentiment unique d'où jaillira, comme d'une
-source profonde, la peinture et l'histoire d'un personnage complet. Il
-y en a plusieurs dans Addison: l'observateur taciturne, William
-Honeycomb, le campagnard tory, sir Roger de Coverley, qui ne sont pas
-des thèses satiriques, comme celles de La Bruyère, mais de véritables
-individus semblables et parfois égaux aux personnages des grands
-romans contemporains. En effet, sans s'en douter, il invente le roman
-en même temps et de la même façon que ses voisins les plus illustres.
-Ses personnages sont pris sur le vif, dans les moeurs et les
-conditions du temps, longuement et minutieusement décrits dans toutes
-les parties de leur éducation et de leur entourage, avec la précision
-de l'observation positive, extraordinairement réels et anglais. Un
-chef-d'oeuvre en même temps qu'un document d'histoire est sir Roger de
-Coverley, le gentilhomme de campagne, loyal serviteur de la
-Constitution et de l'Église, _justice of the peace_, patron de
-l'ecclésiastique, et dont le domaine montre en abrégé la structure du
-pays anglais. Ce domaine est un petit État, paternellement gouverné,
-mais gouverné. Sir Roger gourmande ses tenanciers, les passe en revue
-à l'église, sait leurs affaires, leur donne des avis, des secours, des
-ordres; il est respecté, obéi, aimé, parce qu'il vit avec eux, parce
-que la simplicité de ses goûts et de son éducation le met presque à
-leur niveau, parce qu'à titre de magistrat, d'ancien propriétaire,
-d'homme riche, de bienfaiteur et de voisin, il exerce une autorité
-morale et légale, utile et consacrée. Addison en même temps montre en
-lui le solide et singulier caractère anglais, bâti de coeur de chêne
-avec toutes les rugosités de l'écorce primitive, qui ne sait ni
-s'adoucir ni s'aplanir; un grand fond de bonté qui s'étend jusqu'aux
-bêtes, l'amour de la campagne et des occupations corporelles, le goût
-du commandement et de la discipline, le sentiment de la subordination
-et du respect, beaucoup de bon sens et peu de finesse, l'habitude
-d'étaler et d'installer en public ses particularités et ses
-bizarreries, sans souci du ridicule, sans pensée de bravade,
-uniquement parce qu'on ne reconnaît d'arbitre sur soi que soi-même.
-Puis cent traits qui peignent le temps: le manque de lecture, un reste
-de croyance aux sorcières, des façons de paysan et de chasseur, des
-ignorances d'esprit naïf ou arriéré. Sir Roger donne aux enfants qui
-répondent bien au catéchisme une Bible pour eux et un quartier de lard
-pour leur mère. Quand un verset lui plaît, il le chante une
-demi-minute encore après que la congrégation l'a fini. Il tue huit
-cochons gras à Noël, et envoie du boudin avec un paquet de cartes à
-chaque famille pauvre de la paroisse. Quand il va au théâtre, il munit
-ses gens de gourdins pour se garder des bandits qui, à son avis,
-doivent infecter Londres. Addison revient vingt fois sur son vieux
-chevalier, découvrant toujours quelque nouvel aspect de son caractère,
-observateur désintéressé de la nature humaine, curieusement assidu et
-perspicace, véritablement créateur, n'ayant plus qu'un pas à faire
-pour se lancer, comme Richardson et Fielding, dans la grande oeuvre
-des lettres modernes, qui est le roman de moeurs.
-
-[Note 405: Voy. les trente derniers numéros du _Spectator_.]
-
-[Note 406: Voir les coiffures sous Élisabeth pour comprendre ces
-termes spéciaux.]
-
-[Note 407: The middle figure which immediately attracted the eyes of
-the whole company and was much bigger than the rest, was formed like a
-matron, dressed in the habit of an elderly woman of quality in Queen
-Elizabeth's days. The most remarkable parts of her dress were the
-beaver with the steeple crown, the scarf that was darker than sable,
-and the lawn apron that was whiter than hermine. Her gown was of the
-richest black velvet, and, just upon her heart, studded with large
-diamonds of an inestimable value disposed in the form of a cross. She
-bore an inexpressible cheerfulness and dignity in her aspect; and
-though she seemed in years, appeared with so much spirit and vivacity,
-as gave her at the same time an air of old age and immortality. I
-found my heart touched with so much love and reverence at the sight of
-her, that the tears ran down my face as I looked upon her; and still
-the more I looked upon her, the more my heart was melted with the
-sentiments of filial tenderness and duty. I discovered every moment
-something so charming in her figure that I could scarce take my eyes
-off it.--On its right hand there sat the figure of a woman so covered
-with ornaments, that her face, her body, and her hands were almost
-entirely hid under them. The little you could see of her face was
-painted; and what I thought very odd, had something in it like
-artificial wrinkles. But I was the less surprised at it, when I saw
-upon her forehead an old fashioned tower of gray hairs. Her hair-dress
-rose very high by three several stories or degrees. Her garments had a
-thousand colours in them and were embroidered with crosses in gold,
-silver, and silk; she had nothing on, so much as a glove or a slipper,
-which was not marked with this figure. Nay, so superstitiously fond
-did she appear of it, that she sat cross-legged.... The next to her
-was a figure which somewhat puzzled me. It was that of a man looking
-with horror in his eyes upon a silver bason filled with water.
-Observing something in his countenance that looked like lunacy, I
-fancied at first that he was to express that kind of distraction which
-the physicians call the hydrophobia. But considering what the
-intention of the show was, I immediately recollected myself and
-concluded it to be Anabaptism.
-
- (_Tatler_, nº 257.)]
-
-
-IX
-
-Au-dessus est la poésie. Elle a coulé, dans sa prose, mille fois plus
-sincère et plus belle que dans ses vers. De riches fantaisies orientales
-viennent s'y dérouler sans petillement d'étincelles comme dans Voltaire,
-mais sous une sereine et abondante lumière qui fait ondoyer les plis
-réguliers de leur pourpre et de leur or. La musique des larges phrases
-cadencées et tranquilles promène doucement l'esprit parmi les
-magnificences et les enchantements romanesques, et le profond sentiment
-de la nature toujours jeune rappelle la quiétude fortunée de
-Spenser[408]. À travers les discrètes moqueries ou les intentions
-morales, on sent que son imagination est heureuse, qu'elle se plaît à
-contempler les balancements des forêts qui peuplent les montagnes,
-l'éternelle verdure des vallées que vivifient les sources fraîches, et
-les larges horizons qui ondulent au bord du ciel lointain. Les
-sentiments grands et simples viennent d'eux-mêmes se lier à ces nobles
-images, et leur harmonie mesurée compose un spectacle unique, digne de
-ravir le coeur d'un honnête homme par sa gravité et par sa douceur.
-Telle est cette vision de Mirza qu'il faut traduire presque en
-entier[409]: «Le cinquième jour de la lune, étant monté sur les hautes
-collines de Bagdad, pour passer le reste du jour dans la méditation et
-dans la prière, je tombai en une profonde méditation sur la vanité de la
-vie humaine, et passant d'une pensée à l'autre: Sûrement, me dis-je,
-l'homme n'est qu'une ombre et la vie un songe.--Pendant que je rêvais
-ainsi, je jetai les yeux sur le sommet d'un roc qui n'était pas loin de
-moi, et j'y aperçus une figure en habit de berger, avec un instrument de
-musique à la main. Comme je le regardais, il porta l'instrument à ses
-lèvres et se mit à en jouer. Le son était infiniment doux et modulé en
-une variété de tons d'une mélodie inexprimable, tout à fait différente
-de ce que j'avais jamais entendu. Ils me firent penser à ces airs
-célestes qui accueillent les âmes envolées des justes à leur entrée dans
-le paradis pour effacer le souvenir de leur récente agonie et les
-préparer aux plaisirs de ce lieu bienheureux. Mon coeur se fondait dans
-un secret ravissement.... Le Génie me conduisit alors vers la plus haute
-cime du roc et me posa sur le faîte. Jette tes yeux vers l'orient, me
-dit-il; et raconte-moi ce que tu vois.--Je vois, répondis-je, une large
-vallée et un prodigieux courant de mer qui roule à travers
-elle.--Considère maintenant, me dit-il, cette mer, qui à ses deux
-extrémités est bornée par des ténèbres, et dis-moi ce que tu y
-découvres.--Je vois, repris-je, un pont qui s'élève au milieu du
-courant.--Le pont que tu vois, me dit-il, est la vie humaine:
-considère-le attentivement.--L'ayant regardé plus à loisir, je vis qu'il
-consistait en soixante-dix arches entières et en plusieurs arches
-rompues qui, avec les autres, faisaient environ cent. Comme je les
-comptais, le Génie me dit que ce pont était d'abord de mille arches,
-mais qu'une grande inondation avait balayé le reste, et l'avait laissé
-ruiné comme je le voyais maintenant.--Dis-moi encore, reprit-il, ce que
-tu y découvres.--Je vois, répondis-je, une multitude de gens qui le
-traversent, et un nuage noir suspendu sur chacune de ses deux
-issues.--Puis, regardant plus attentivement, je vis plusieurs des
-voyageurs tomber au travers dans la grande marée qui conduit au-dessous,
-et je découvris bientôt qu'il y avait dans ce pont d'innombrables
-trappes cachées, où l'on ne mettait le pied que pour s'enfoncer et
-disparaître à l'instant. Ces piéges étaient très-serrés à l'entrée du
-pont, en sorte que des multitudes d'arrivants, à peine sortis du nuage,
-s'y engloutissaient dès l'abord. Ils devenaient moins nombreux vers le
-milieu, mais se multipliaient et se pressaient en approchant des
-dernières arches complètes. Quelques voyageurs, à la vérité, mais leur
-nombre était bien petit, avançaient en clopinant jusque sur les arches
-rompues, mais tombaient tour à tour, au travers, épuisés comme ils
-étaient et accablés d'une si longue marche.... Mon coeur se remplit
-d'une profonde tristesse en voyant plusieurs des passants qui tombaient
-à l'improviste, au milieu de leur joie et de leurs éclats de rire, et
-s'accrochaient à tout ce qui était près d'eux pour se sauver. D'autres
-avaient les yeux vers le ciel, dans une attitude pensive, et au milieu
-de leur contemplation trébuchaient, et on ne les revoyait plus. Il y
-avait des multitudes affairées à la poursuite de babioles qui brillaient
-et dansaient devant leurs yeux; mais souvent, au moment où ils croyaient
-les saisir, le pied leur manquait, et ils étaient précipités.... Je
-poussai un profond soupir, et le Génie, touché de compassion, me dit de
-regarder vers cet épais brouillard dans lequel le courant portait les
-diverses générations de mortels engloutis. Je regardai, et mes yeux
-qu'il avait fortifiés virent que la vallée s'ouvrait à son extrémité et
-s'étendait en un océan immense où s'allongeait un roc énorme de diamant
-qui la divisait en deux parts. Les nuages reposaient encore sur une des
-deux moitiés, en sorte que de ce côté je ne pus rien découvrir; mais
-l'autre était un vaste océan semé d'îles innombrables: ces îles étaient
-couvertes de fruits et de fleurs, et entrecoupées de mille petites mers
-brillantes qui serpentaient tout au travers. J'y pus distinguer des
-personnages revêtus d'habits glorieux avec des couronnes sur leurs
-têtes, les uns passant parmi les arbres, d'autres couchés au bord des
-fontaines, d'autres reposant sur des lits de fleurs, et j'entendis une
-harmonie confuse de chants d'oiseaux, d'eaux murmurantes, de voix
-humaines et d'instruments mélodieux.--La joie entra dans mon coeur à la
-vue d'une apparition si délicieuse. Je souhaitai les ailes d'un aigle
-pour m'envoler jusqu'à ces demeures fortunées; mais le Génie me dit
-qu'on n'y pénétrait que par les portes de la mort que je voyais s'ouvrir
-à chaque instant sur le pont.--Ces îles, me dit-il, que tu vois si
-fraîches et si vertes et dont la face de l'Océan semble bigarrée aussi
-loin que tes regards portent, sont plus nombreuses que les grains de
-sable sur le rivage de la mer; il y en a des myriades derrière celles
-que tu découvres, au delà de ce que ton oeil, et même de ce que ton
-imagination peut atteindre. Elles sont les demeures des hommes de bien
-après leur mort.... Ne sont-ce point là, ô Mirza, des asiles dont la
-possession mérite des efforts? La vie semble-t-elle misérable,
-lorsqu'elle fournit l'occasion de gagner une telle récompense? Dois-tu
-craindre la mort qui te conduit vers une vie si heureuse? Ne juge pas
-que l'homme ait été fait en vain, puisqu'une telle éternité lui a été
-réservée.--Je contemplai avec un plaisir inexprimable ces îles
-bienheureuses.--Maintenant, dis-je au Génie, montre-moi, je t'en
-supplie, les secrets cachés derrière ces noirs nuages qui couvrent
-l'Océan de l'autre côté du roc de diamant.--Comme le Génie ne me
-répondait pas, je me tournai pour lui faire une seconde fois ma demande,
-mais je trouvai qu'il m'avait quitté. Je voulus revoir alors la vision
-que j'avais si longtemps contemplée. Mais au lieu de la marée roulante,
-du pont avec ses arches, et des îles heureuses, je ne vis rien que la
-longue vallée creuse de Bagdad avec les troupeaux de boeufs, de brebis
-et de chameaux qui paissaient sur ses deux flancs.»
-
-Dans cette morale ornée, dans cette belle raison si correcte et si
-éloquente, dans cette imagination ingénieuse et noble, je trouve en
-abrégé tous les traits d'Addison. Ce sont les nuances anglaises qui
-distinguent leur âge classique du nôtre, une raison plus étroite et
-plus pratique, une urbanité plus poétique et moins éloquente, un fonds
-d'esprit plus inventif et plus riche, moins sociable et moins délicat.
-
-[Note 408: _Histoire d'Abdallah_, _Histoire d'Hilpa_.]
-
-[Note 409: On the fifth day of the moon, which according to the custom
-of my forefathers I always keep holy, after having washed myself, and
-offered up my morning devotions, I ascended the high hills of Bagdad,
-in order to pass the rest of the day in meditation and prayer. As I
-was here airing myself on the tops of the mountains, I fell into a
-profound contemplation on the vanity of human life; and passing from
-one thought to another: Surely, said I, man is but a shadow and life a
-dream. Whilst I was thus musing, I cast my eyes towards the summit of
-a rock that was not far from me, where I discovered one in the habit
-of a shepherd, with a little musical instrument in his hand. As I
-looked upon him, he applied it to his lips, and began to play upon it.
-The sound of it was exceeding sweet, and wrought into a variety of
-tunes that were inexpressibly melodious, and altogether different from
-any thing I had ever heard. They put me in mind of those heavenly airs
-that are played to the departed souls of good men upon their first
-arrival in paradise, to wear out the impressions of the last agonies,
-and qualify them for the pleasures of that happy place. My heart
-melted away in secret raptures....
-
-He then led me to the highest pinnacle of the rock, and placing me on
-the top of it: Cast thy eyes eastward, said he, and tell me what thou
-seest.--I see, said I, a huge valley, and a prodigious tide of water
-rolling through it.--The valley that thou seest, said he, is the vale
-of misery, and the tide of water that thou seest is part of the great
-tide of eternity.--What is the reason, said I, that the tide I see
-rises out of a thick mist at one end, and again loses itself in a
-thick mist at the other?--What thou seest, said he, is that portion of
-eternity which is called Time, measured out by the sun, and reaching
-from the beginning of the world to its consummation. Examine now, said
-he, this sea that is thus bounded with darkness at both ends, and tell
-me what thou discoverest in it.--I see a bridge, said I, standing in
-the midst of the tide.--The bridge thou seest, said he, is human life,
-consider it attentively.--Upon a more leisurely survey of it, I found
-that it consisted of threescore and ten entire arches, with several
-broken arches which added to those that were entire, made up the
-number about an hundred. As I was counting the arches, the genius told
-me that this bridge consisted at first of a thousand arches; but that
-a great flood swept away the rest, and left the bridge in the ruinous
-condition I now beheld it. But tell me further, said he, what thou
-discoverest on it.--I see multitudes of people passing over it, said
-I, and a black cloud hanging on each end of it.--As I looked more
-attentively, I saw several of the passengers dropping through the
-bridge, into the great tide that flowed underneath it; and upon
-further examination, perceived there were innumerable trap-doors that
-lay concealed in the bridge, which the passengers no sooner trod upon,
-but they fell through them into the tide and immediately disappeared.
-These hidden pitfalls were set very thick at the entrance of the
-bridge, so that throngs of people no sooner broke through the cloud,
-but many of them fell into them. They grew thinner towards the middle,
-but multiplied and lay closer together towards the end of the arches
-that were entire.
-
-There were indeed some persons, but their number was very small, that
-continued a kind of hobbling march on the broken arches, but fell
-through one after another, being quite tired and spent with so long a
-walk.
-
-I passed some time in the contemplation of this wonderful structure,
-and the great variety of objects which it presented. My heart was
-filled with a deep melancholy to see several dropping unexpectedly in
-the midst of mirth and jollity, and catching at every thing that stood
-by them to save themselves. Some were looking up towards the heavens
-in a thoughtful posture, and in the midst of a speculation stumbled
-and fell out of sight. Multitudes were very busy in the pursuit of
-bubbles that glittered in their eyes and danced before them; but often
-when they thought themselves within the reach of them, their footing
-failed and down they sunk. In this confusion of objects, I observed
-some with scimetars in their hands, and others with urinals, who ran
-to and fro upon the bridge, thrusting several persons on trap-doors
-which did not seem to lie in their way, and which they might have
-escaped, had they not been thus forced upon them.
-
-I here fetched a deep sigh. Alas, said I, man was made in vain! How is
-he given away to misery and mortality! tortured in life, and swallowed
-up in death!--The genius being moved with compassion towards me, bid
-me quit so uncomfortable a prospect: look no more, said he, on man in
-the first stage of his existence, in his setting out for eternity; but
-cast thine eye on that thick mist into which the tide bears the
-several generations of mortals that fall into it.--I directed my sight
-as I was ordered, and (whether or no the good genius strengthened it
-with any supernatural force, or dissipated part of the mist that was
-before too thick for the eye to penetrate) I saw the valley opening at
-the further end, and spreading forth into an immense ocean that had a
-huge rock of adamant running through the midst of it, and dividing it
-into two equal parts. The clouds still rested on one half of it,
-insomuch that I could discover nothing in it: But the other appeared
-to me a vast ocean planted with innumerable islands, that were covered
-with fruits and flowers, and interwoven with a thousand little shining
-seas that ran among them. I could see persons dressed in glorious
-habits with garlands upon their heads, passing among the trees, lying
-down by the sides of fountains, or resting on beds of flowers; and
-could hear a confused harmony of singing birds, falling waters, human
-voices, and musical instruments. Gladness grew in me upon the
-discovery of so delightful a scene. I wished for the wings of an
-eagle, that I might fly away to those happy seats; but the genius told
-me there was no passage to them, except through the gates of death
-that I saw opening every moment upon the bridge. The islands, said he,
-that lie so fresh and green before thee, and with which the whole face
-of the ocean appears spotted as far as thou canst see, are more in
-number than the sands on the sea shore; there are myriads of islands
-behind those which thou here discoverest, reaching farther than thine
-eye, or even thine imagination can extend itself. These are the
-mansions of good men after death, who according to the degree and
-kinds of virtue in which they excelled, are distributed among these
-several islands, which abound with pleasures of different kinds and
-degrees, suitable to the relishes and perfections of those who are
-settled in them; every island is a paradise accommodated to its
-respective inhabitants. Are not these, O Mirza, habitations worth
-contending for? Does life appear miserable, that gives the
-opportunities of earning such a reward? Is death to be feared, that
-will convey thee to so happy an existence? Think not man was made in
-vain, who has such an eternity reserved for him.--I gazed with
-inexpressible pleasure on these happy islands. At length, said I, show
-me now, I beseech thee, the secrets that lie hid under those dark
-clouds which cover the ocean on the other side of the rock of adamant.
-The genius making me no answer, I turned about to address myself to
-him a second time, but I found that he had left me; I then turned
-again to the vision which I had been so long contemplating; but
-instead of the rolling tide, the arched bridge, and the happy islands,
-I saw nothing but the long hollow valley of Bagdad, with oxen, sheep,
-and camels grazing upon the sides of it.]
-
-
-FIN DU TROISIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.
-
-
-LIVRE III.
-
-L'AGE CLASSIQUE.
-
-
-CHAPITRE I. -- La Restauration.
-
-§ 1. Les viveurs.
-
- I. Les excès du puritanisme. -- Comment ils amènent les
- excès du sensualisme. 5
-
- II. Peinture de ces moeurs par un étranger. -- Les Mémoires
- de Grammont. -- Différence de la débauche en France et en
- Angleterre. 9
-
- III. L'_Hudibras_ de Butler. -- Platitude de son comique et
- âpreté de sa rancune. 13
-
- IV. Bassesses, cruautés, brutalités, débauches de la cour.
- --Rochester, sa vie, ses poëmes, son style, sa morale. 17
-
- V. Quelle est la philosophie qui convient à ces moeurs. --
- Hobbes, son esprit et son style. -- Ses retranchements et
- ses découvertes. -- Sa méthode mathématique. -- En quoi il
- se rapproche de Descartes. -- Sa morale, son esthétique, sa
- politique, sa logique, sa psychologie, sa métaphysique. --
- Esprit et objet de sa philosophie. 29
-
- VI. Le théâtre. -- Changement dans le goût et dans le
- public. --L'auditoire avant la Restauration, et l'auditoire
- après la Restauration. 38
-
- VII. Dryden. -- Disparates de ses comédies. -- Maladresse de
- ses indécences. -- Comment il traduit l'_Amphitryon_ de
- Molière. 42
-
- VIII. Wycherley. -- Sa vie. -- Son caractère. -- Sa
- tristesse, son âpreté et son impudeur. -- _L'Amour au bois_,
- _l'Épouse campagnarde_, _le Maître de danse_. -- Peintures
- licencieuses et détails repoussants. -- Son énergie et son
- réalisme. -- Rôles d'Olivia et de Manly dans son _Plain
- dealer_. -- Paroles de Milton. 45
-
-
-§ 2. Les mondains.
-
- I. Apparition de la vie mondaine en Europe. -- Ses
- conditions et ses causes. -- Comment elle s'établit en
- Angleterre. -- Les modes, les amusements, les conversations,
- les airs et les talents de salon. 65
-
- II. Avénement de l'esprit classique en Europe. -- Ses
- origines. -- Ses caractères. -- Différence de la
- conversation sous Élisabeth et sous Charles II. 69
-
- III. Sir William Temple. -- Sa vie, son caractère, son
- esprit, son style. 72
-
- IV. Les écrivains à la mode. -- Leur langage correct, leurs
- façons galantes. -- Sir Charles Sedley, le comte de Dorset,
- Edmund Waller. --Ses sentiments et son style. -- En quoi il
- est poli. -- En quoi il n'est pas assez poli. -- Culture du
- style. -- Manque de poésie. --Caractère de la poésie et du
- style classiques et monarchiques. 81
-
- V. Sir John Denham. -- Son poëme de _Cooper's Hill_. --
- Ampleur oratoire de ses vers. -- Gravité anglaise de ses
- préoccupations morales. -- Comment les gens du monde et les
- écrivains se modèlent alors sur la France. 92
-
- VI. Les comiques. -- Comparaison de ce théâtre et de celui
- de Molière. -- L'ordre des idées dans Molière. -- Les idées
- générales dans Molière. -- Comment chez Molière l'odieux est
- dissimulé, quoique la vérité soit peinte. -- Comment chez
- Molière l'honnête homme reste homme du monde. -- Comment
- l'honnête homme de Molière est un modèle français. 98
-
- VII. L'action. -- Entre-croisement des intrigues. --
- Frivolité des intentions. -- Apreté des caractères. --
- Grossièreté des moeurs -- En quoi consiste le talent de
- Wycherley, Congrève, Vanbrugh et Farquhar. -- Quels
- personnages ils peuvent composer. 109
-
- VIII. Les personnages naturels. -- Le mari, sir John Brute,
- squire Sullen. -- Le père, sir Tunbelly. -- La jeune fille,
- miss Hoyden. --Le jeune garçon, squire Humphry. -- Idée de
- la nature d'après ce théâtre. 114
-
- IX. Les personnages artificiels. -- Les femmes du monde. --
- Miss Prue.-Lady Wishfort. -- Lady Pliant. -- Mistress
- Millamant. -- Les hommes du monde. Mirabell. -- Idée de la
- société d'après ce théâtre. -- Pourquoi cette culture et
- cette littérature n'ont pas produit d'oeuvres durables. --
- En quoi elles sont opposées au caractère anglais. --
- Transformation du goût et des moeurs. 123
-
- X. La prolongation de la comédie. -- Sheridan. -- Sa vie. --
- Son talent. -- _L'École de médisance._ -- Comment la comédie
- dégénère et s'éteint. -- Cause de la décadence du théâtre en
- Europe et en Angleterre. 144
-
-
-CHAPITRE II. -- Dryden.
-
- I. Débuts de Dryden. -- Fin de l'âge poétique. -- Causes des
- décadences et des renaissances littéraires. 163
-
- II. Sa famille. -- Son éducation. -- Ses études. -- Ses
- lectures. --Ses habitudes. -- Sa situation. -- Son
- caractère. -- Son public. --Ses amitiés. -- Ses querelles.
- -- Concordance de sa vie et de son talent. 165
-
- III. Les théâtres rouverts et transformés. -- Le nouveau
- public et le goût nouveau. -- Théories dramatiques de
- Dryden. -- Son jugement sur l'ancien théâtre anglais. -- Son
- jugement sur le nouveau théâtre français. -- Son oeuvre
- composite. -- Disparates de son théâtre. --_L'Amour
- tyrannique._ -- Grossièretés de ses personnages.
- --_L'Empereur des Indes_, _Aurengzèbe_, _Almamzor_. 169
-
- IV. Style de ce théâtre. -- Le vers rimé. -- La diction
- fleurie. --Les tirades pédantesques. -- Désaccord du style
- classique et des événements romantiques. -- Comment Dryden
- reprend et gâte les inventions de Shakspeare et de Milton.
- -- Pourquoi ce drame n'a pas abouti. 187
-
- V. Mérites de ce drame. -- Personnages d'Antoine, d'Octavie
- et de Ventidius. -- Otway. -- Sa vie. -- Ses oeuvres. --
- _L'Orpheline_, _Venise sauvée_. 197
-
- VI. Dryden écrivain. -- Espèce, portée, limites de son
- esprit. -- Sa maladresse dans la flatterie et les
- gravelures. -- Sa pesanteur dans la dissertation et la
- discussion. -- Sa vigueur et son honnêteté foncière. 217
-
- VII. Comment la littérature en Angleterre a son emploi dans
- la politique et la religion. -- Poëmes politiques de Dryden:
- _Absalon et Achitophel_, _la Médaille_. -- Poëmes religieux
- de Dryden: _Religio Laici_, _la Biche et la Panthère_. --
- Apreté et virulence de ces poëmes. -- _Mac Flecnoe._ 227
-
- VIII. Apparition de l'art d'écrire. -- Différence entre la
- forme d'esprit de l'âge artistique et la forme d'esprit de
- l'âge classique. -- Procédés de Dryden. -- La diction
- soutenue et oratoire. 236
-
- IX. Manque d'idées générales en cet âge et dans cet esprit.
- -- Ses traductions. -- Ses remaniements. -- Ses imitations.
- -- Ses contes et ses épîtres. -- Ses défauts. -- Ses
- mérites. -- Sérieux de son caractère, élans de son
- inspiration, accès d'éloquence poétique. --_Ode pour la fête
- de sainte Cécile._ 240
-
- X. Fin de Dryden. -- Ses misères. -- Sa pauvreté. -- En quoi
- son oeuvre est incomplète. -- Sa mort. 251
-
-
-CHAPITRE III. -- La Révolution.
-
- I. La révolution morale au dix-huitième siècle. -- Elle
- accompagne la révolution politique. 254
-
- II. Brutalité du peuple. -- Le gin. -- Les émeutes. --
- Corruption des grands. -- Les moeurs politiques. --
- Trahisons sous Guillaume et Anne. -- Vénalité sous Walpole
- et Bute. -- Les moeurs privées. -- Les viveurs. -- Les
- athées. -- _Lettres de lord Chesterfield._ -- Sa politesse
- et sa morale. -- _L'Opéra du Gueux_, par Gay. -- Ses
- élégances et sa satire. 255
-
- III. Principes de la civilisation en France et en
- Angleterre. -- La conversation en France. Comment elle
- aboutit à une révolution. -- Le sens moral en Angleterre.
- Comment il aboutit à une réforme. 269
-
- IV. La religion. -- Les apparences visibles. -- Le sentiment
- profond. -- Comment la religion est populaire. -- Comment
- elle est vivante. --Les ariens. -- Les méthodistes. 277
-
- V. La chaire. -- Médiocrité et efficacité de la prédication.
- --Tillotson. -- Sa lourdeur et sa solidité. -- Barrow. --
- Son abondance et sa minutie. -- South. -- Son âcreté et son
- énergie. -- Comparaison des prédicateurs en France et en
- Angleterre. 287
-
- VI. La théologie. -- Comparaison de l'apologétique en France
- et en Angleterre. -- Sherlock, Stillingfleet, Clarke. -- La
- théologie n'est pas spéculative, mais morale. -- Les plus
- grands esprits se rangent du côté du christianisme. --
- Impuissance de la philosophie spéculative. -- Berkeley,
- Newton, Locke, Hume, Reid. -- Développement de la
- philosophie morale. -- Smith, Butler, Price, Hutcheson. 304
-
- VII. La constitution. -- Le sentiment du droit. -- _Traité
- du gouvernement_, par Locke. -- La théorie du droit
- personnel est acceptée. -- Comment le tempérament, l'orgueil
- et l'intérêt la soutiennent. -- La théorie du droit
- personnel est appliquée. --Comment les élections, les
- journaux, les tribunaux la mettent en pratique. 313
-
- VIII. La tribune. -- Énergie et rudesse de cette éloquence.
- -- Lord Chatam. -- Junius. -- Fox. -- Sheridan. -- Pitt. --
- Burke. 322
-
- IX. Issue du travail du siècle. -- Transformation économique
- et morale. -- Comparaison des portraits de Reynolds et de
- ceux de Lely. -- Doctrines et tendances contraires en France
- et en Angleterre. --Les révolutionnaires et les
- conservateurs. -- Jugement de Burke et du peuple anglais sur
- la Révolution française. 341
-
-
-CHAPITRE IV. -- Addison.
-
- I. Addison et Swift dans leur siècle. -- En quoi ils se
- ressemblent et en quoi ils diffèrent. 355
-
- II. L'homme. -- Son éducation et sa culture. -- Ses vers
- latins. --Son voyage en France et en Italie. -- Son _Épître
- à lord Halifax_. --Ses _Remarques sur l'Italie_. -- Son
- _Dialogue sur les médailles_. --Son poëme sur la _Campagne
- de Blenheim_. -- Sa douceur et sa bonté. --Ses succès et son
- bonheur. 356
-
- III. Son sérieux et sa raison. -- Ses études solides et son
- observation exacte. -- Sa connaissance des hommes et sa
- pratique des affaires. -- Noblesse de son caractère et de sa
- conduite. -- Élévation de sa morale et de sa religion. --
- Comment sa vie et son caractère ont contribué à l'agrément
- et à l'utilité de ses écrits. 365
-
- IV. Le moraliste. -- Ses essais sont tous moraux. -- Contre
- la vie grossière, sensuelle ou mondaine. -- Cette morale est
- pratique, et partant banale et décousue. -- Comment elle
- s'appuie sur le raisonnement et le calcul. -- Comment elle
- a pour but la satisfaction en ce monde, et le bonheur dans
- l'autre. -- Mesquinerie spéculative de sa conception
- religieuse. -- Excellente pratique de sa conception
- religieuse. 370
-
- V. L'écrivain. -- Conciliation de la morale et de
- l'élégance. -- Quel style convient aux gens du monde. --
- Mérites de ce style. --Inconvénients de ce style. -- Addison
- critique. -- Son jugement sur le _Paradis perdu_. -- Accord
- de son art et de sa critique. -- Limites de la critique et
- de l'art classiques. -- Ce qui manque à l'éloquence
- d'Addison, de l'Anglais et du moraliste. 385
-
- VI. La plaisanterie grave. -- L'humour. -- L'imagination
- sérieuse et féconde. -- _Sir Roger de Coverley._ -- Le
- sentiment religieux et poétique. -- _Vision de Mirza._ --
- Comment le fonds germanique subsiste sous la culture latine. 395
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-[Notes au lecteur de ce fichier numérique:
-
-Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.
-
-Les rappels [NM] correspondent à des rappels pour lesquelles les
-notes de fin de page sont manquantes.]
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Littérature Anglaise
-(Volume 3 de 5), by Hippolyte Taine
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE ***
-
-***** This file should be named 41101-8.txt or 41101-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/1/1/0/41101/
-
-Produced by Keith J Adams, Christine P. Travers and the
-Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
-(This file was produced from images generously made
-available by the Bibliothèque nationale de France
-(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License available with this file or online at
- www.gutenberg.org/license.
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation information page at www.gutenberg.org
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at 809
-North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email
-contact links and up to date contact information can be found at the
-Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For forty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-