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Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This book was produced from scanned images of public +domain material from the Google Print project.) + + + + + + + + + +ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE DES NATIONS SLAVES + + + 232.--IMPRIMERIE H. SIMON DAUTREVILLE ET Cie, + RUE NEUVE-DES-BONS-ENFANTS, 3. + + + + ESSAI + SUR + L'HISTOIRE RELIGIEUSE + DES + NATIONS SLAVES + + + PAR + LE COMTE VALÉRIEN KRASINSKI, + + AUTEUR DE L'HISTOIRE DE LA RÉFORME EN POLOGNE, + DU PANSLAVISME ET GERMANISME, ETC. + + (Traduit de l'Anglais.) + + + + + PARIS + CHEZ GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, PALAIS-ROYAL, + PÉRISTYLE MONTPENSIER. + 1853. + + + + +PRÉFACE. + + +L'ouvrage que l'on va lire a eu en Angleterre un grand succès d'estime +et deux éditions successives publiées en 1849 et en 1851. Bien que le +but de l'auteur, comme il le déclare lui-même à la fin de son livre, +eût été surtout d'exercer une influence directe sur le public anglais, +son travail présente néanmoins une étude trop sérieuse de faits la +plupart inconnus en Europe, pour que la publication de cet ouvrage, +dans la langue la plus répandue sur le continent, ne soit éminemment +utile à tous ceux qui, par position ou par goût, se livrent aux études +philosophiques, historiques et politiques. La controverse que la +lecture de plusieurs pages de cet essai peut faire naître dans +l'esprit des personnes qui ne partagent pas les idées et les croyances +religieuses de l'Auteur, contribuerait puissamment, en se produisant +par la voie de la presse, à la découverte de la vérité dans l'une des +plus importantes questions de l'histoire moderne. + +En effet, l'histoire religieuse d'une nation, est, dit l'auteur, +l'histoire de son développement moral et intellectuel; elle a toujours +exercé l'influence la plus décisive sur son état politique et social. +Cette vérité n'a peut-être jamais été démontrée d'une manière plus +évidente que dans les pays habités par les nations slaves. + +Ces nations constituent la race la plus nombreuse en Europe, elles +occupent la plus grande partie de son territoire et étendent leur +domination sur une grande partie de l'Asie. + +La population slave se monte à 80 millions d'habitants soumis au joug +de la Russie, de l'Autriche, de la Porte Ottomane et de la Saxe[1]. Un +mouvement intellectuel des plus remarquables se manifeste dans toutes +les branches de la famille slave. Depuis un quart de siècle, la +littérature a produit dans son sein un grand nombre d'ouvrages d'un +mérite supérieur, dans tous les genres de connaissances humaines. En +même temps que ce mouvement se propage, il se développe parmi les +populations slaves une tendance vers l'union de leurs branches +multiples, et un désir irrésistible de se séparer des peuples +d'origine différente, avec lesquels elles se trouvent mêlées sous le +rapport politique. + +[Note 1: Voir l'appendice A, à la fin du volume.] + +Cette tendance est le résultat naturel du progrès des communications +entre les branches si variées de la race slave. On a été conduit à +reconnaître que, malgré les différences de climats, de religions et de +formes politiques susceptibles de modifier quelques traits de +caractère, tous les Slaves ne forment, pour ainsi dire, qu'une seule +grande nation, parlant divers dialectes émanés de la même langue-mère, +et tellement rapprochés l'un de l'autre, qu'un matelot de Raguse peut +s'entretenir facilement avec un pêcheur d'Arkhangel, et un habitant +slave de Prague communiquer sans plus de difficulté avec un bourgeois +de Varsovie ou de Moscou. + +Dans un ouvrage intitulé: «_Panslavisme et Germanisme_,» l'auteur +avait déjà cherché à appeler l'attention du public sur l'importance du +mouvement slave, sur les dangers auxquels s'exposait la Hongrie par +suite de la lutte malheureuse des Madgyars contre la nationalité +slave[2]. Cette lutte eut pour résultat d'absorber l'existence de la +Hongrie dans la monarchie à laquelle elle ne se rattachait que par des +liens constitutionnels. Ce sont les sentiments de nationalité des +Slaves du Sud, froissés par les tendances du madgyarisme[3], qui ont +fait de ces populations les instruments dociles de la politique de +l'Autriche. L'enthousiasme pour la dynastie de Hapsbourg ne compte +évidemment pour rien dans ce résultat. Mais si la fibre nationale a +été assez puissante pour pousser les Slaves à des actes d'hostilité +contre les Madgyars, avec lesquels ils ont été unis pendant des +siècles par des liens politiques, confondant leurs voeux +d'indépendance avec le patriotisme hongrois, ce même sentiment les +empêchera de se conformer bénévolement aux exigences du pouvoir +central, auquel la politique de l'Autriche veut décidément imprimer un +caractère allemand. + +[Note 2: Voir l'appendice B et C.] + +[Note 3: Voir l'appendice D.] + +L'Allemagne exercera sans doute une grande influence sur le +développement politique et religieux des Slaves occidentaux, qui ne +laisseront pas que de réagir à leur tour contre cette influence. + +Mais les publicistes allemands devraient réfléchir que non-seulement +les considérations de religion, de justice et d'humanité, mais encore +leurs propres intérêts comme Allemands, leur commandent d'entretenir +la bonne harmonie avec les Slaves de l'Occident, en respectant leurs +sentiments de nationalité au lieu de les irriter par une compression +systématique. + +L'Auteur, profondément affligé par les sentiments hostiles que +l'Assemblée nationale de Francfort a manifestés contre la Pologne dans +l'affaire de Posen, ne se réjouit cependant nullement de voir ses +prédictions sur le sort qui attendait les travaux de la diète +allemande, si complètement réalisés[4]. L'existence d'une Allemagne +forte et unie, est une nécessité européenne utile aux intérêts de la +civilisation générale, y compris celle des Slaves occidentaux. Mais +les intérêts de l'Allemagne exigent que l'on soit juste envers ces +Slaves, dont les sentiments de dignité nationale ont été éveillés, qui +ont acquis la conscience de leur importance et de leur force, et qui, +par conséquent, ne sauraient abdiquer la position que leur assurent et +la nature et la justice. Les Slaves occidentaux formeraient une +puissante barrière entre l'Allemagne et la Russie, si l'Allemagne ne +changeait imprudemment cette barrière en avant-garde de la puissance +russe. Il n'existe pas de Slave éclairé qui ne sache que le progrès +moral et matériel de sa nationalité aurait bien plus à gagner à une +alliance intime avec l'Occident civilisé qu'avec l'Orient encore +barbare de l'Europe, et qu'un progrès dans la première de ces voies +est de beaucoup préférable à toute satisfaction de vanité nationale +suggérée par l'idée d'une prédominance politique dans le monde. Mais +les Slaves n'achèteront pas les avantages d'une civilisation plus +avancée au prix d'un vasselage envers une race étrangère, qui tend +bien moins à développer qu'à détruire leur nationalité. À défaut +d'autre alternative, ils préféreront confondre les destinées de leurs +branches particulières avec celles de la race commune, sans s'arrêter +à la forme qui doit les représenter, et chercher une compensation à ce +sacrifice dans les brillantes espérances du Panslavisme politique. +L'Auteur, qui avait déjà antérieurement indiqué la possibilité d'une +combinaison semblable (_Panslavisme et Germanisme_, page 331), ne +présumait pas alors que l'Autriche, dont les intérêts les plus vitaux +commandaient l'opposition la plus vigoureuse à un pareil plan, fût +obligée de se jeter dans les bras de la grande puissance Slave, qui +peut seule mettre ce plan à exécution. Il s'attendait moins encore à +ce que l'Autriche hâtât en quelque sorte cet évènement par la +politique sans nom qu'elle a suivie à l'égard de la Hongrie, cette +nation sur laquelle elle devait compter le plus pour opposer une vive +résistance à la Russie, dont l'influence avait fait de si grands pas +en Gallicie, depuis le temps des atrocités perpétrées à Tarnow. + +[Note 4: Voir l'appendice F.] + +Il est tout-à-fait superflu de démontrer l'immense accroissement de +puissance que la Russie a acquis par son intervention en Hongrie, et +l'influence qu'elle a solidement établie sur les Slaves du Sud, qui +parlent des dialectes très ressemblants au russe et qui professent la +Religion grecque. Aucun homme, quelque peu versé dans la connaissance +des affaires de l'Europe, ne pourra admettre un instant que l'échec que +la Grande-Bretagne et la France ont fait subir à la Russie au sujet de +ses tentatives d'intimidation contre la Turquie, lui aurait fait +abandonner ses projets d'agrandissement politique devenus un instinct, +non-seulement du cabinet, mais du peuple russe. La Russie redoublera +d'efforts pour asseoir encore plus solidement son influence sur les +Slaves de la Turquie, et pour lui infliger ainsi un coup plus sensible +qu'elle ne le ferait par une campagne heureuse. Lorsque la Russie +parviendra à une domination directe ou indirecte sur les Slaves +méridionaux, elle débordera complètement les Slaves occidentaux, les +forcera à rentrer dans son système politique, et fera dépendre leur +destinée de celle de son empire. Le sort de la Hongrie n'est +certainement pas moins fâcheux, parce qu'il a pu être prédit d'avance. +Il en sera de même des Slaves occidentaux et méridionaux; une +connaissance exacte de la question suffit pour faire cette prédiction, +bien que le rôle de Cassandre ne soit nullement agréable dans les +affaires publiques ou particulières. Le danger est imminent et grave, +mais il n'est pas trop tard encore pour le conjurer. La voix calme que +pourrait élever l'Angleterre pour adoucir l'animosité qui règne entre +les Slaves et les Allemands, serait d'un grand poids pour éviter une +guerre de races dont les horreurs sont faciles à prévoir, lorsqu'on se +rappelle les conflits sanglants qui ont éclaté entre les Madgyars, les +Slaves, les Valaques et les Allemands pendant les troubles de la +Hongrie. On peut prévenir ces calamités en développant parmi les Slaves +qui ne sont pas encore tombés sous la domination de la Russie, une +nationalité basée sur les principes d'une sage liberté. C'est là une +mesure pratique, et, si elle est habilement mise à exécution, elle +pourra contre-balancer l'influence que la Russie exerce sur ces mêmes +Slaves et qu'elle appuie de son immense force matérielle. Bien plus, +elle pourra réagir sur la population de la Russie elle-même, et obliger +cette puissance à adopter une ligne de politique plus libérale. La +mesure dont il s'agit est d'une exécution facile, car les Slaves +préféreront une existence nationale libre aux projets ambitieux de la +prépondérance politique. Mais, encore un coup, les Slaves ne voudront +pas acheter la jouissance des institutions libérales au prix de leur +nationalité, car ils savent parfaitement qu'on peut les acquérir par une +révolution politique inattendue, tandis que la nationalité une fois +perdue ne peut être reconquise. Or, l'attachement à leur nationalité est +le trait distinctif du caractère des Slaves. Ce sentiment anime le +paysan le plus ignorant autant que le plus savant érudit, et il est +aussi vivace en ce moment qu'il l'était il y a mille ans. L'empereur +Léon le Philosophe (881-912), dit que les Slaves préfèrent être opprimés +par leurs princes, plutôt que d'obéir aux Romains et à leurs sages lois. +Les Croates de nos jours ont pris les armes contre les Madgyars, avec +lesquels ils sont restés pendant des siècles dans l'union politique la +plus intime, jouissant des mêmes libertés constitutionnelles sans jamais +tenter de la rompre,--uniquement parce que leur sentiment national a été +froissé par la mesure qui leur imposait de force la langue madgyare. Ce +sentiment est beaucoup moins fort dans la race teutonique, dont le +patriotisme porte un caractère local. Les Allemands de l'Alsace sont +Français de sentiment et sont fiers de l'être; il en est de même des +Allemands des provinces baltiques de la Russie; il en est tout autrement +des Slaves. Un écrivain allemand ajustement fait observer que le +patriotisme des Slaves n'est pas attaché à la terre, mais qu'ils sont +unis par un lien puissant, celui de la langue, laquelle est aussi souple +et flexible que les nations qui la parlent[5], et l'on peut appliquer +aux Slaves en général, ce qu'un homme d'État éminent de la +Grande-Bretagne (Sir Robert Peel) a dit en parlant des Polonais: _Cælum +non animum mutant_[6]. + +[Note 5: M. Bodenstedt dans un article de la _Gazette universelle +d'Augsbourg_ du 11 mai 1848, intitulé «les Slaves et l'Allemagne.»] + +[Note 6: L'anecdote suivante peut servir à caractériser, par un trait +de plus, l'assertion ci-dessus: On sait bien qu'en 1846, un certain +nombre de paysans de la Gallicie, entraînés par l'appât du pillage des +propriétés appartenant à leurs seigneurs, en ont massacré plusieurs, +et que les autorités autrichiennes non-seulement autorisaient, mais, +en beaucoup de cas, récompensaient ces actes infâmes. Il était tout +naturel qu'une politique aussi abominable donnât naissance à une foule +de dénonciateurs qui, sous prétexte d'attachement au gouvernement +existant, accusaient leurs seigneurs de trahison et de malveillance à +l'égard du souverain. Il est arrivé qu'un paysan accusa son seigneur, +devant un magistrat autrichien, d'avoir injurié l'Empereur de la +manière la plus violente. À la question du magistrat: quels étaient +les termes injurieux dont il s'était servi, le paysan, voulant +aggraver autant que possible la faute de son seigneur, répondit: «Oh! +Monsieur, il a dit les mots les plus horribles contre l'Empereur, il +l'a même appelé Allemand! _Naturam expelles furcâ tamen usquè +recurrit._] + +Le sentiment de nationalité est devenu plus fort et plus universel +que jamais parmi les Slaves. Ce sentiment se joint à la conviction que +leur race est destinée à prendre dans le monde une position en rapport +avec le chiffre de sa population et l'étendue du territoire qu'elle +occupe. Cette conviction n'est, en aucune manière, le rêve de +l'imagination; elle est le résultat naturel d'une appréciation calme +de l'histoire contemporaine et du passé de la race slave. Aucune race +n'a plus souffert de l'oppression étrangère et des dissensions +intérieures, et cependant, au lieu de disparaître et d'être absorbée +par d'autres nations, comme cela est arrivé aux Celtes autrefois si +puissants, les Slaves forment aujourd'hui la population la plus +nombreuse en Europe, occupent la plus grande partie de son territoire, +et sont animés plus que jamais du sentiment que l'on pourrait appeler +leur _nationalisme_ plutôt que leur _patriotisme_. Est-il possible +d'admettre que la Providence, qui ne fait rien en vain, eût produit un +prodige moral comme celui que présente l'histoire de la race slave, +prodige auquel nul autre n'est peut-être comparable dans les annales +du monde, sans un but qui vînt y répondre dignement. N'est-il pas +beaucoup plus naturel de supposer qu'une race, dont l'existence +matérielle et morale a été conservée d'une manière si merveilleuse, +soit destinée à accomplir une grande mission? Cette idée devient la +croyance universelle de tous les Slaves, qui, tout en différant sur +d'autres points, s'accordent tous sur celui-ci; et faut-il ajouter +qu'une foi vive dans l'accomplissement d'un grand projet, est le plus +fort garant de sa réussite finale. L'auteur de cet essai avoue +franchement qu'il croit autant que tout autre Slave à la future +grandeur de sa race; mais il espère fermement, et il fait des voeux +ardents pour que cette grandeur soit fondée sur le développement moral +et intellectuel de toutes les branches, et pour que leur union en une +grande famille s'accomplisse sur les bases d'une religion pure et +d'une liberté rationnelle, au lieu d'être uniquement une combinaison +de forces brutales, cimentées par la haine commune d'une race +étrangère et par l'ambition politique tendant à la conquête et à +l'oppression des autres nations. + +Dans un ouvrage publié il y a douze ans, l'auteur a cherché à donner +un récit détaillé de l'origine des progrès et de la décadence de la +Réforme religieuse en Pologne et de l'influence que cette Réforme a +exercée sur l'état général du pays. L'ouvrage actuel en contient le +résumé enrichi de quelques faits nouveaux parvenus à la connaissance +de l'auteur. Le coup d'oeil sur les anciens Slaves, par lequel ce +livre débute, est tiré d'un ouvrage manuscrit sur l'histoire et la +situation politique et intellectuelle des nations slaves, auquel +l'auteur a travaillé et qu'il publiera sans doute un jour. Les sources +où il a puisé, sont, pour l'histoire des Hussites, indépendamment de +l'ouvrage bien connu de Lenfant, les écrits de Théobald, Cochléus, +Æneas Sylvius, Hagee et Balbinus, et surtout celui de Pelzel, que +l'auteur a principalement suivi dans la partie de son travail relative +à la Bohême. En ce qui concerne la Russie, l'auteur a consulté +Karamsine; il s'est servi d'une description de la secte des Raskolniky +par un prêtre russe, ouvrage qui contient beaucoup de matériaux +intéressants mais réunis sans examen critique; il a puisé dans +Haxthausen, Tourghénéff, dans le cours de littérature slave professé +au Collége de France par Mickiewicz; enfin il s'est entouré des +renseignements qui lui ont été communiqués personnellement par des +habitants de la Pologne et de la Russie. Le résumé de toutes ces +recherches a été d'abord livré au public en Angleterre, sous forme +d'un cours que l'auteur a fait oralement à Cambridge, à Durham et à +Édimbourg. L'ouvrage actuel en est le développement. + +L'Auteur a considéré comme un devoir pénible, en racontant l'histoire +religieuse de la Bohême et de son propre pays, de passer plus d'une +fois condamnation, non-seulement sur les machinations dont les +Jésuites se sont servis pour abattre la cause de la Réforme, mais +aussi sur l'indolence, les jalousies intestines, les querelles et les +trahisons des Protestants, qui ont plus nui à leur cause que les +attaques de leurs adversaires. L'Auteur, bien qu'il soit né et qu'il +ait été élevé dans le sein de l'Église réformée en Pologne, déclare +solennellement qu'il est étranger à tout sentiment d'hostilité contre +les membres de l'Église de Rome, parmi lesquels il compte beaucoup +d'amis et de parents. Une grande partie de sa famille étant +catholique, l'auteur a vécu en Pologne beaucoup plus avec les membres +de cette Église qu'avec les Protestants; il avoue cependant n'avoir +jamais éprouvé, de leur part, aucune marque de malveillance à cause de +ses opinions religieuses. Bien plus, il constate avec satisfaction que +la publication de son ouvrage, d'une tendance protestante, l'_Histoire +de la Réforme en Pologne_, n'a pas changé, à son égard, les sentiments +de ses amis et de ses parents; mais qu'au contraire, malgré des +opinions religieuses diamétralement opposées aux siennes, la plupart +d'entre eux ont rendu une justice complète à la sincérité de ses +convictions. + +Nous espérons que le public éclairé de l'Europe fera de même. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +LES SLAVES. + + Origine de nom des Slaves. -- Hérodote en parle. -- Tacite, Pline + et Ptolémée en font mention. -- Ils s'étendent au Sud et à + l'Ouest. -- Leur caractère et leurs moeurs. -- Conquête et + extermination des peuples situés entre l'Elbe et la Baltique. -- + Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. -- Oppression des + Slaves par les Germains, et leur résistance au Christianisme. -- + Renaissance de l'animosité nationale entre les Allemands et les + Slaves à notre époque. -- Religion des anciens Slaves. -- + Hospitalité, caractère doux et pacifique, probité des Slaves + idolâtres attestée par les missionnaires chrétiens. -- Anecdote + qui rappelle les peuples hyperboréens. -- Leur bravoure et leur + habileté militaire. -- Leur courage à supporter les fatigues et + les tourments. -- Progrès rapide du Christianisme parmi eux, dès + qu'il est prêché dans leur langue. -- Royaume de la + Grande-Moravie. -- Traduction des Écritures en slavon, et + introduction de la langue nationale dans le culte religieux par + Cyrille et Méthodius. -- Persécution de ce culte par l'Église + catholique romaine. -- Les rois de France prêtaient leur serment + de couronnement sur un exemplaire des Évangiles slaves. + + +Un écrivain éminent d'Allemagne, Herder, fait remarquer que les +nations slaves occupent une plus large place sur la terre que dans +l'histoire. La distance qui séparait de l'Empire romain les pays +habités d'abord par ces peuples, lui paraît en être la principale +raison. Ils ne furent connus sous le nom de Slaves que dans le VIe +siècle par les écrivains byzantins[7], et ceux de l'Europe +occidentale. Toutefois, le père des historiens n'avait pas ignoré +leur existence; car, on ne peut, un seul instant, mettre en doute que +les peuples cités par Hérodote dans le livre de ses histoires qui a +nom _Melpomène_, les Callipèdes, les Halisoniens, les laboureurs +scythes, etc., ne soient des Slaves. Si l'on considère leur immense +population, ils ont autant de titres à être une nation autochtone +d'Europe, que les Grecs, les Latins, les Celtes et les Germains. Ils +ne sont pas venus dans cette partie du globe en même temps que les +Huns, les Goths, etc., comme quelques auteurs l'ont supposé. Pline, +Tacite et Ptolémée font mention des Slaves sous le nom de Vindes, de +Serbes, de Slavani, etc.; mais ils n'ont commencé à être bien connus +de l'Ouest et du Sud de l'Europe, qu'après être sortis de leurs +positions primitives à l'Est de la Vistule et au Nord des monts +Carpathes, et s'être étendus par degrés au Sud et à l'Occident. + +[Note 7: Les auteurs qui ont parlé des Slaves dans le VIe siècle, +sont: Procope, Jornandès, Agathias, l'empereur Maurice, Jean de Biclar +et Ménandre. Ils les appellent Sclavènes ou Sclaves. Ces formes sont +des corruptions du mot Slaves, ou Slavènes, employé par le peuple même +et par les écrivains allemands qui ont été en rapport avec les Slaves +de la Baltique, tels qu'Adam de Brême, Helmold, etc. L'étymologie du +nom de _Slave_, a été entendue de diverses façons. Les uns dérivent ce +nom du mot _slava_ qui signifie _gloire_ dans tous les dialectes +slaves; et cette opinion semble confirmée par le grand nombre de mots +slaves qui en viennent d'une manière incontestable; par exemple: +_Stanislav_ (Stanislas), fondateur de gloire; _Promislav_, sentiment +de la gloire; _Vladislav_, dominant la gloire, etc. D'autres +étymologistes tirent le même nom de _slovo_, qui signifie, dans tous +les dialectes slaves, _parole_ ou _mot_. Ils s'appuient sur ce fait +que, dans tous les dialectes, on emploie un a ou un o indifféremment, +_slavanié_ ou _slovanié_[7-A]. Pour justifier leur étymologie, ils +allèguent une circonstance curieuse, c'est que toutes les nations +slaves donnent aux Allemands le nom de _Niemietz_, c'est-à-dire +_muets_. Ils expliquent ainsi ce nom. Les Slaves, ne pouvant +comprendre les étrangers, croyaient qu'ils n'avaient qu'un langage +inarticulé, et les appelaient, pour ce motif, _niem_ ou _muets_. Au +contraire, persuadés que seuls ils possédaient le don de la parole (du +moins, intelligible pour eux), ils s'appelaient _Slovanié_, +c'est-à-dire, hommes qui ont le don de la parole. Quelle que soit la +véritable étymologie du nom _Slaves_, on ne peut douter que cette +dénomination de Slaves, Sclaves, Esclaves, Schiavi, ne vienne du grand +nombre des Slaves de la Baltique vendus dans les marchés par les +conquérants germains, ou réduits à un esclavage rigoureux sur leur sol +natal. (Cette circonstance sert à expliquer l'antipathie nationale qui +divise la race allemande et la race slave, et qui, il est triste de +l'avouer, s'est réveillée récemment, en plusieurs occasions, avec une +animosité digne des temps les plus barbares.) On doit remarquer aussi +que tous les écrivains occidentaux appellent les Slaves, _Slavini_, +_Sclaves_, et même _Vinidæ_, _Venedes_ et _Wendes_; ce dernier nom a +été donné par les Allemands aux Slaves de la Baltique, et s'applique +maintenant à ceux de la Lusace et de la Saxe qui s'intitulent +eux-mêmes Serbes. Il est impossible d'établir l'origine de cette +dénomination donnée aux Slaves par les Allemands, ainsi que par les +Finnois et les Lettoniens, mais dont eux-mêmes ne peuvent se rendre +compte; en un mot, de toutes les conjectures faites sur ce sujet, +aucune n'a abouti à un résultat satisfaisant. Je ferai seulement +remarquer que ce n'est pas un cas exceptionnel, qu'on trouve beaucoup +de nations qui ont reçu des étrangers des noms bien différents de ceux +qu'elles se donnent à elles-mêmes. Ainsi, les Allemands s'appellent +_Deutsche_, et sont appelés Allemands par les Français; Germains par +les Anglais comme par les Romains; Niemtzy par les Slaves et les +peuples de l'Est. Les peuples appelés Finnois par les Européens de +l'Occident, s'appellent Suomi ou Suomalaiset et reçoivent des Slaves +le nom de Tchoudy.] + +[Note 7-A: Ce qui est la plus probable, c'est que les mots _slovo_, +parole, verbe, discours ([Grec: logos] des Grecs), et _slava_, gloire, +n'étaient, dans l'origine, qu'un seul et même mot employé dans deux +sens différents. L'idée de la gloire, en effet, ne naît que de la +notoriété qu'acquiert un nom ou un évènement divulgué par la parole. +Les verbes _slavit_ et _slovit_, et leurs dérivés _vistavit_ et +_vistovit_, etc., signifiaient probablement, dans l'origine, à peu +près la même chose: _divulguer, développer par la parole_. Le mot +latin _fama_ et le mot français _renommé_ n'ont pas une autre +étymologie. (N. d. T.)] + +Les causes de cette émigration extraordinaire sont inconnues; on +l'attribue à une surabondance de population et à la pression exercée +par les nations étrangères de l'Est et du Nord. Quoi qu'il en soit, +cette émigration différa entièrement de l'émigration des races +teutoniques qui conquirent les provinces situées au sud-ouest de +l'Empire romain et des invasions des hordes asiatiques, des Huns, par +exemple, des Avares, et, dans les derniers temps, des Tartares et des +Mongols. Ce fut une invasion pacifique; ils venaient, non dévaster, +mais fonder des colonies. L'écrivain allemand Herder, cité au +commencement de ce chapitre, retrace parfaitement, ainsi qu'il suit, +cet épisode si important dans l'histoire de l'humanité. + +«Nous rencontrons, dit-il, les Slaves, pour la première fois sur le +Don, parmi les Goths, plus tard sur le Danube, au milieu des Huns et +des Bulgares. Ils ont souvent porté le trouble dans l'Empire romain en +se réunissant à ces nations, surtout comme leurs associés, leurs +auxiliaires et leurs vassaux. Malgré quelques expéditions, ils ne +formèrent jamais, comme les Germains, un peuple de guerriers +entreprenants et aventureux. Au contraire, ils suivirent pour la +plupart les peuplades teutoniques, occupant paisiblement les terres +que celles-ci avaient évacuées, et se trouvèrent à la fin maîtres du +vaste territoire qui s'étend du Don à l'Elbe et de la mer Adriatique à +la mer Baltique. Sur le versant septentrional des monts Carpathes, +leurs établissements, à partir de Lunebourg, couvraient le +Mecklembourg, la Poméranie, le Brandebourg, la Saxe, la Lusace, la +Bohême, la Moravie, la Silésie, la Pologne et la Russie; au-delà de +ces montagnes, ils s'étaient d'abord établis en Moldavie et en +Valachie, et s'étendirent de plus en plus jusqu'à ce que l'empereur +Héraclius les eût admis en Dalmatie. Ils étaient aussi très nombreux +en Pannonie, et s'étendirent du Frioul à l'extrémité sud-est de la +Germanie, de sorte que leur territoire avait pour limites l'Istrie, la +Carinthie et la Carniole. En un mot, les pays qu'ils possédaient +forment la partie la plus étendue de l'Europe que, même maintenant, +une seule nation puisse occuper. Ils s'établirent dans les pays +abandonnés par les autres peuples, comme agriculteurs et comme +pasteurs; cette occupation pacifique fut un grand bienfait pour ces +contrées dépeuplées par l'émigration de leurs premiers habitants et +dévastées par le passage destructeur des nations étrangères. Ces +peuples étaient adonnés à l'agriculture et aux divers arts +domestiques; ils faisaient des amas de blé, élevaient les bestiaux, en +un mot, ils cherchaient à tirer parti de tous les produits de leur +sol et de leur industrie. Le long des côtes de la Baltique, à partir +de Lubeck, ils construisirent quelques ports de mer. Vineta, entre +autres villes, située dans l'île de Rugen[8], fut l'Amsterdam des +Slaves. Ils entretinrent un commerce assidu avec les Prussiens et les +Lettoniens, comme le prouve la langue de ces peuples. Ils fondèrent +Kioff sur le Dnieper et Novgorod sur le Wolkhow; ces deux villes +devinrent des comptoirs florissants, elles reliaient le commerce de la +mer Noire à celui de la Baltique, et distribuaient les produits de +l'Orient, au Nord et à l'Ouest de l'Europe. En Allemagne, ils +travaillaient aux mines; ils savaient fondre et couler les métaux, +préparer le sel, manufacturer la toile, brasser l'hydromel, planter +des arbres fruitiers et mener, suivant leur usage, une vie joyeuse, +embellie par la musique. Ils étaient charitables et hospitaliers à +l'excès, vains de leur indépendance quoique soumis et obéissants, +ennemis de la fraude et du vol. Toutes ces qualités cependant ne les +garantissaient pas de l'oppression, ils contribuèrent eux-mêmes à la +perte de leur liberté. En effet, comme ils n'ont jamais combattu pour +la domination du monde, ils n'ont jamais eu de princes héréditaires +belliqueux, d'eux-mêmes ils ont payé tribut pour occuper en paix leur +contrée, et furent toujours opprimés par les autres nations, surtout +par les peuples de race germanique. + +[Note 8: Ceci est une erreur. Vineta ou Julin était située à +l'embouchure de l'Oder et non dans l'île de Rugen.] + +»Les richesses qu'ils devaient au commerce, furent évidemment la cause +des attaques dont ils furent l'objet depuis Charlemagne[9]; la +religion chrétienne en était le prétexte: il convenait bien mieux à +l'héroïque nation des Francs de traiter en esclave un peuple +industrieux, adonné à l'agriculture et au commerce, que de s'appliquer +eux-mêmes à ces arts pacifiques. Ce que les Francs avaient commencé, +les Saxons l'achevèrent. Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en +esclavage en masse, par provinces, et les évêques et les nobles se +partagèrent leurs dépouilles. Les Allemands du Nord ruinèrent leur +commerce sur la Baltique. Vineta périt misérablement sous les coups +des Danois, et ce qui reste de ce peuple en Allemagne, peut se +comparer aux Péruviens échappés aux Espagnols. Est-il donc étonnant +qu'après des siècles d'esclavage, avec l'exaspération profonde de ce +peuple contre ces despotes et ces brigands qui se paraient du nom du +Christ, leur caractère, si doux jadis, soit devenu cruel, dissimulé, +et ait dégénéré en une indolence servile? Et cependant leur ancien +caractère se laisse encore apercevoir, là surtout où ils jouissent de +quelque degré de liberté[10].» (_Ideen zur Philosophie der +Menschheit_, vol. IV, chap. IV.) + +[Note 9: Le mot _attaque_ est faible; _brigandages_ et _rapines_ +seraient plus conformes à la vérité.] + +[Note 10: L'âme généreuse de Herder exprimait, il y a quatre-vingt +ans, ces regrets sur la décadence du caractère national des Slaves qui +subsistent encore en Allemagne, c'est-à-dire des Wendes de la Lusace. +Ils avaient pour fondement des données inexactes fournies par des gens +envieux et mal disposés, ou bien ce malheureux état de choses a +disparu avec les progrès de la civilisation. Elle a mis fin à +l'oppression qui pesait sur ces restes de la race slave en Allemagne: +on le voit d'une manière évidente, d'après le portrait suivant de +cette population fait par un écrivain moderne d'Allemagne: + + «C'est un peuple (les Wendes) vif, robuste, laborieux, appliqué + aux travaux de l'agriculture et de la pêche. Son assiduité à + l'église, les souhaits et les expressions pieuses qu'il emploie + souvent, sa droiture et la pureté de ses moeurs, témoignent de la + force de ses sentiments religieux. On s'accorde à reconnaître sa + frugalité, sa propreté, sa fidélité conjugale, et une foule + d'autres excellentes qualités. Les Wendes sont pacifiques, et, + comme beaucoup d'autres peuples slaves, ils n'ont pas d'esprit + militaire; cependant ils sont pleins d'audace pour défendre leurs + foyers, et leurs recrues bien disciplinées ont mérité, en maintes + occasions, le renom de vaillants soldats. Malgré la plus dure + oppression, malgré l'esclavage de la glèbe, les Wendes ont + conservé la bonne humeur, la gaîté qu'ils possèdent comme tous + les autres peuples slaves, et cet esprit modéré et joyeux qui se + retrouve dans leurs chants nationaux, si gais. Des chansons + allègres font retentir les maisons ou les champs, lorsqu'ils + travaillent ou se réunissent en un cercle joyeux. Ils sont, à la + lettre, fous de danse. On voit souvent aujourd'hui les femmes qui + traient les vaches, faire assaut de chants par gageure, et les + bergers jouer sur des trompes ou des cornemuses leurs airs + nationaux. Ces airs sont généralement des airs d'amour, + quelquefois ce sont des plaintes sur la perte ou l'infidélité de + l'objet aimé. Quelques-uns ont un caractère élégiaque, et sont + remplis de pensées enthousiastes et étincelantes d'imagination + sur la beauté de la nature, l'instabilité des choses d'ici-bas, + la destinée humaine, avec une forte tendance au merveilleux.» + (_Blicke in die Vaterlandische Vorzeit von Karl Preusker._ + Leipsig, 1843, vol. II, p. 179.) + +La faible population qui a sauvé jusqu'ici sa nationalité slave et +n'est pas encore germanisée, bien qu'elle vive au milieu de la race +teutonique, se réduit à environ 144,000 âmes, dont 60,000 subsistent +sous la domination saxonne; le reste appartient à la Prusse; 10,000 +environ appartiennent à l'Église catholique romaine; les autres +suivent le luthérianisme. Malgré ce nombre si restreint, ils ont une +littérature nationale, outre la Bible et autres ouvrages de piété. +Elle consiste en collections de chants nationaux, de traditions, de +récits, et aussi en quelques productions modernes. Ils ont une société +littéraire pour le maintien de leur langue et de leur littérature +nationale. Cette société est surtout composée de membres du clergé +catholique et protestant.] + +Les Allemands ont exercé sur les Slaves de la Baltique une oppression +qui dépasse tout ce que cette race malheureuse eut à souffrir, au Sud, +des Turcs, à l'Est, des Mongols. En effet, la conduite de ces +infidèles à l'égard des Slaves conquis, fut pleine d'humanité si on la +compare aux traitements que leur firent subir les Allemands baptisés +(car je ne puis les appeler chrétiens). Les Mongols qui conquirent les +provinces du Nord-Est de la Russie, sous les descendants du terrible +Gengis-Khan, et qui sont la personnification des peuples sauvages et +barbares, laissèrent aux chrétiens une liberté entière en religion. +Ils exemptèrent même les membres du clergé et leurs familles de la +capitation imposée aux autres habitants. Ils ne les privèrent point de +leur territoire, et jamais ne leur prescrivirent l'oubli de leur +langue nationale, de leurs moeurs et de leurs coutumes. Les Mahométans +osmanlis, laissèrent aux Bulgares et aux Serbes subjugués, leur foi, +leurs propriétés et leurs institutions locales et municipales. Au +contraire, les chrétiens d'Allemagne, princes et évêques, se +partagèrent les terres des Slaves qui, par provinces entières, furent +exterminés ou réduits en servitude[11]. + +[Note 11: Herder, cité plus haut.] + +Les Turcs admirent les Slaves qui, par force ou par persuasion, +avaient embrassé l'Islamisme (les Slaves de Bosnie), à tous les droits +et priviléges dont ils jouissaient eux-mêmes; quelques-uns occupèrent +les dignités les plus élevées de la Porte ottomane, et même celle de +vizir, tandis que les Allemands étendirent leurs persécutions jusque +sur les descendants chrétiens de leurs victimes. Ils furent réduits en +esclavage, sans pouvoir rester dans les villages habités par les +colons allemands établis sur leurs propres terres. Ils étaient exclus, +en outre, des compagnies ou corporations de commerce. + +Une loi, à Hambourg, établissait que quiconque aspirait au titre de +bourgeois de cette ville, eût à prouver qu'il n'était pas d'origine +slavonne. Beaucoup de documents officiels prouvent que les +persécutions des conquérants allemands continuèrent long-temps après +la soumission définitive et la conversion de cette race +malheureuse[12]; un écrivain allemand rapporte que, long-temps après +l'établissement de la religion chrétienne, un Slave, rencontré sur une +grande route et qui ne pouvait justifier d'une façon satisfaisante son +départ de son village, était exécuté sur place ou tué comme un vil +animal[13]. Il ne faut donc pas s'étonner que la langue slave, qui +s'étendait, à l'Ouest, jusqu'à la rivière Eyder, et au Sud, au-delà +des rives de la Saale, ait disparu à la fin: ceux qui le parlaient, +ont été, soit exterminés, soit entièrement dénationalisés et changés +en Allemands[14]. + +[Note 12: Ainsi, par exemple, Meinhard, évêque d'Halberstadt, +décrétait, en 1248, que les habitants slaves de quelques places +dépendantes du couvent de Bistorf, seraient chassés et remplacés par +des Allemands bons catholiques, au cas qu'ils refusassent d'abandonner +ce qu'il appelle leurs coutumes païennes. L'évêque de Breslau +ordonnait, en 1495, que tous les paysans polonais d'une place appelée +Woitz, apprissent en deux ans l'allemand, sous peine d'expulsion.] + +[Note 13: _Gebhardi Geschichte der Wenden_, p. 260. Cet auteur n'est +nullement favorable aux Slaves, et son ouvrage est fait sur les +témoignages d'un autre écrivain allemand, contemporain de ces +événements.--Helmold, _Chronicon Slavorum_.] + +[Note 14: Les Slaves, forcés de se conformer extérieurement aux rites +du christianisme, depuis environ soixante ans, se soulevèrent avec +succès contre leurs oppresseurs en 1066 année de la conquête de +l'Angleterre par les Normands. Ils détruisirent toutes les églises, +tous les couvents, sacrifièrent à leurs dieux, dans la ville de +Lubeck, l'évêque de Mecklembourg, et chassèrent de leur pays les +Allemands et les Danois. Krouko, prince de l'île de Rugen, qu'ils +appelèrent au trône, conquit le Holstein, et le conserva à la paix +qu'il fit accepter aux Danois et aux Allemands. Les Slaves rétablirent +le culte idolâtre de leurs pères, et jouirent d'une paix complète +pendant quarante années. Mais Krouko fut tué au commencement du XIIe +siècle. Les agressions des Allemands et des Danois recommencèrent, et +les Slaves soutinrent cette lutte inégale jusqu'en 1168. Cette +année-là, leur roi Pribislav reçut le baptême et fut créé prince de +l'Empire germanique; ses descendants continuent, dans la maison +princière de Mecklembourg, la seule dynastie slave encore subsistante. +L'île de Rugen, le dernier rempart de l'indépendance et de l'idolâtrie +slaves, fut conquise et convertie l'année suivante, 1169, par Waldemar +Ier, roi de Danemark. Les descendants du roi national de l'île se sont +perpétués jusqu'à nos jours, et sont représentés par le prince de +Putbus. La langue slave alla en s'éteignant dans les contrées qui +entourent Leipsig jusqu'à la fin du XIVe siècle, et le dernier homme +qui la parla en Poméranie, mourut, dit-on, en 1404. Le service divin +dans la même langue se continua à Wustrow dans le duché de Lunebourg, +royaume du Hanovre, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Les habitants du +district de Luchow, situé dans le même duché et qui s'appelle +communément Wendland ou terre des Wendes ou Slaves, parlent encore +aujourd'hui un dialecte particulier d'allemand, mélangé de mots +slavons. Les seuls Slaves de l'Allemagne qui ont conservé leur +nationalité, sont les Wendes de Lusace, dont nous avons déjà parlé.] + +En rappelant cet assassinat d'une nation par l'autre, je n'ai pas +écouté les accusations intentées par le parti opprimé. Les plaintes de +la victime se sont perdues dans la suite des temps, et les Slaves de +la Baltique n'ont pas eu, comme les Mexicains, un Ixtlilxochilt, comme +les Péruviens, un Garcilasso de la Vega, pour dénoncer à la postérité +les griefs de leur nation. C'est des oppresseurs eux-mêmes, qu'est +parti le premier témoignage contre les cruautés de leurs compatriotes, +et il faut le dire à l'honneur de l'humanité, il s'est trouvé, parmi +les Allemands, des gens vertueux, de véritables prêtres du Christ, qui +élevèrent une voix courageuse contre la conduite barbare et inhumaine +des princes et des nobles; car, sous le prétexte de convertir les +Slaves idolâtres à la religion chrétienne, ils leur faisaient éprouver +une oppression plus cruelle que les persécutions exercées par des +païens. + +On dira peut-être, à quoi bon ranimer le souvenir d'anciennes cruautés +qu'il vaut mieux ensevelir dans l'oubli du passé? Sans doute; mais +malheureusement le contraire a lieu. Depuis quelques années, une lutte +s'est établie entre les écrivains slaves et allemands; et tous, dans +leur polémique, donnent une grande importance à l'histoire de leurs +mutuelles relations. Mais, ce qui est le plus regrettable, les +animosités nationales entre les deux races ne se sont pas bornées aux +écrits des historiens: elles ont été entretenues par les pamphlets, +les journaux, et ont même abouti à des collisions, comme à Posen et à +Prague. Cette malheureuse disposition se développe avec une très +grande force, et l'on peut craindre qu'elle ne produise de tristes +résultats pour les deux races humaines et pour l'humanité en général; +on n'a donc nullement le droit, suivant moi, de présenter, sous des +couleurs favorables, une injustice qui est un fait: il vaut mieux +l'exposer devant le tribunal de l'opinion publique en Europe, qui +trouvera, peut-être, quelques moyens de remédier, avant qu'il soit +trop tard, aux conséquences, autrement inévitables, de ce déplorable +état de choses. Il est d'ailleurs impossible de comprendre nettement +tout l'effet des doctrines religieuses sur le caractère national des +Slaves. La propagation de ces doctrines parmi cette même nation, +concorde avec les causes de son succès et de sa chute. + +Je désire surtout que les protestants étrangers, acquièrent une +connaissance parfaite des causes et des effets auxquels je fais +allusion; eux seuls, en effet, pourront se former une juste idée de +l'histoire religieuse des Slaves et du mouvement religieux qui, sans +aucun doute, suivra le mouvement politique qui agite aujourd'hui cette +nation avec une force sans cesse croissante. + +Mais, avant de décrire la conversion des nations slaves à la religion +de l'Évangile, je ferai une espèce de tableau de leur idolâtrie, de +leurs moeurs, coutumes, de l'état de leur civilisation sous le +paganisme. La condition sociale et morale d'un peuple a toujours une +grande influence sur ses révolutions religieuses. + +«Les Slaves, dit Procope[15], honorent un Dieu, maître du tonnerre; +ils le reconnaissent pour le seul Dieu de l'univers, et lui offrent +des animaux et différentes sortes de victimes. Ils ne croient pas que +le destin ait aucun pouvoir sur les mortels. Sont-ils en danger de +périr par la maladie ou le fer de l'ennemi, ils font voeu à Dieu de +lui offrir des sacrifices s'ils échappent à la mort. Ils honorent +encore les fleuves, les nymphes, et quelques autres divinités; ils +leur offrent des sacrifices et font en même temps des pratiques de +divination.» Ce tableau de la religion slavonne s'accorde avec le +récit de Nestor; il raconte que la principale divinité des Slaves, +adorée à Kioff, à Novgorod et ailleurs, était Péroun, ou le tonnerre. +Cette idole était en bois, avec une tête d'argent et des moustaches +d'or. Le même auteur cite les noms d'autres divinités, mais sans +décrire leurs attributs[16]. + +[Note 15: _De Bello Gothico._] + +[Note 16: Nestor, moine de Kioff, le plus ancien historien des Slaves, +vivait dans la seconde moitié du XIe siècle.] + +Les détails que les chroniqueurs bohêmes et polonais donnent sur les +anciennes divinités de leur pays, laissent beaucoup à désirer. Ce sont +des traditions recueillies long-temps après la disparition de +l'idolâtrie; et leur tentative de les accorder avec la mythologie +grecque et romaine, donne à penser que leur imagination a souvent +suppléé au manque de connaissances précises sur ce sujet. Les seules +divinités que l'on puisse affirmer avoir été adorées dans la patrie +primitive des Slaves, c'est-à-dire la Pologne et la Russie, sont +celles dont le souvenir se conserve encore, en partie, dans les chants +populaires, les fêtes et les superstitions de ces contrées. Les +principales de ces divinités sont: _Lada_[17], que l'on croit la +déesse des plaisirs et de l'amour; _Kupala_, le dieu des fruits de la +terre; et _Koleda_, le dieu des fêtes. Le nom de _Lada_, dans +certaines parties de la Russie, reparaît dans des chants et des danses +qui ne reviennent qu'à certaines saisons de l'année. La fête de +_Kupala_ se célèbre, le 23 juin, par des feux de joie autour desquels +le peuple danse. Ce dieu a ainsi survécu à l'extinction de l'idolâtrie +nationale, et son culte se perpétue en un certain degré dans plusieurs +parties de la Pologne et de la Russie; la jeunesse des villages danse +autour de feux allumés, le soir avant la Saint-Jean-Baptiste (23 +juin): elle donne à ce saint le nom de _Jean Kupala_[18]. La fête de +_Koleda_ a lieu le 24 décembre, et il est à remarquer qu'en Pologne et +dans plusieurs autres parties de la Russie, ce nom remplace celui de +fête de Noël: on s'en sert encore pour plusieurs cérémonies pratiquées +en ce jour. + +[Note 17: _Lad_ signifie, dans les langues slaves, _ordre_, _tact_, et +sert de racine à plusieurs mots.] + +[Note 18: Il faut remarquer que, dans beaucoup de contrées, le soir de +la Saint-Jean, on allume des feux de joie, qui probablement ont +rapport au solstice d'été.] + +Quant au culte des nymphes des rivières, dont parle Procope, on peut +en retrouver des traces de nos jours. La croyance aux fées et aux +autres êtres fantastiques qui habitent les bois, l'eau et l'air, est +encore vivace chez les paysans de plusieurs contrées slaves, et s'est +conservée dans de nombreuses traditions populaires, dans des chants et +des pratiques superstitieuses. Tous ces restes de la mythologie +slavonne ont été recueillis avec un soin particulier, et les travaux +de quelques savants slaves ont jeté une vive lumière sur cette +question. Toutefois, les seules données certaines que nous ayons, sont +ce que rapportent, sur les Slaves de la Baltique, des auteurs +européens, voisins de ces peuples et témoins oculaires (du moins +quelques-uns) de ce qu'ils décrivent. Un hasard heureux a même +conservé jusqu'à nos jours les objets qu'adoraient les Slaves[19]. Je +donnerai donc sur l'idolâtrie slave, des détails que l'on peut +admettre comme positifs. + +[Note 19: Une collection considérable d'antiquités slaves fut trouvée, +vers la fin du XVIe siècle, en creusant le sol, dans le village de +Prillwitz, sur le lac Tollenz, dans le Mecklembourg. On croit que ce +village occupe la place où Rhetra, temple célèbre des Slaves, fut +élevé. Cette découverte resta ignorée du monde savant jusqu'en 1771, +où le docteur March, chapelain du duc de Mecklembourg, en publia une +description accompagnée de gravures. Ces antiquités furent trouvées +dans deux vases de métal qu'on croit avoir servi aux sacrifices, et +qui étaient placés de manière que l'un servît de couvercle à l'autre. +Quelques inscriptions étaient gravées sur ces vases; malheureusement +on les fondit pour faire une cloche, avant de les donner à examiner à +des personnes compétentes en inscriptions. Ces vases renfermaient des +idoles et quelques objets qui servaient à l'accomplissement des +sacrifices. Tous ces objets sont composés du mélange de divers métaux, +mais non dans la même proportion; plusieurs contiennent beaucoup +d'argent, tandis que d'autres n'en ont pas du tout. Quelques-uns +portent des inscriptions slaves, en caractères runiques, mais mutilées +pour la plupart.] + +La divinité la plus célèbre des Slavons de la Baltique était +_Sviantovit_ ou _Sviantovid_[20], dont le temple et l'idole étaient à +Arkona, capitale de l'île de Rugen. En 1168, Waldemar, premier roi de +Danemarck, détruisit ce dernier vestige de l'idolâtrie slave. Un +historien danois contemporain, Saxo Grammaticus, qui, probablement, +assistait à l'expédition[21], donne les détails suivants sur +Sviantovit et son culte: + +«Au milieu de la ville, sur un terrain aplani, s'élevait un temple, +construit artistement en bois. Sa magnificence et la sainteté de +l'idole qu'il renfermait, l'avaient mis en grande vénération. + +[Note 20: Le premier de ces noms signifie en slavon _saint_ guerrier +ou conquérant, le second _sainte vue_; la description de l'idole +montrera que les deux interprétations se justifient également bien.] + +[Note 21: Il était secrétaire d'Absalon, archevêque de Lund, qui +commandait l'expédition sous le roi.] + +»Les murs intérieurs de l'édifice étaient d'un travail achevé, et +couverts des images de divers objets, peintes d'une manière grossière +et imparfaite. Il n'y avait qu'une seule entrée; le temple lui-même +avait une double enceinte. L'enceinte extérieure consistait en une +muraille surmontée d'un toit peint en rouge. La partie intérieure, +surmontée par quatre poteaux, avait, au lieu de murailles, des +tentures de tapisserie. Le même toit les abritait toutes deux. L'idole +placée dans cet édifice, dépassait de beaucoup la taille humaine. Elle +avait quatre têtes et autant de cous, deux poitrines et deux dos, +tournés de côtés différents. La barbe était soigneusement peignée, et +la chevelure rasée de près. Dans la main droite, elle tenait une corne +faite de plusieurs métaux; et, chaque année, le prêtre chargé du +culte de cette idole, la remplissait de vin[22]. Le bras gauche de la +divinité était courbé, sur le côté, dans la forme d'un arc; son +vêtement descendait jusqu'aux jambes, et celles-ci étaient formées de +différentes sortes de bois si bien jointes, qu'un examen attentif +pouvait seul découvrir les pièces du rapport. Les pieds posaient sur +le sol, où ils étaient même enfoncés. Non loin de l'idole, étaient +rangés avec art, son épée, sa bride et les autres objets qui lui +appartenaient; parmi eux brillait surtout son épée, d'une grandeur +démesurée, avec une poignée d'argent et un fourreau d'un travail +merveilleux. Voici quelles étaient les cérémonies de son culte +solennel:--Tous les ans, après la moisson, la population s'assemblait +devant le temple; on y immolait des bestiaux, et on faisait un repas +solennel, considéré comme une cérémonie religieuse. + +[Note 22: Peut-être d'hydromel, boisson nationale des Slaves.] + +»Le prêtre qui, contrairement à l'usage du pays, se faisait +reconnaître à la longueur de sa chevelure et de sa barbe, nettoyait +d'abord, au commencement de la cérémonie, l'intérieur du temple, où +seul il avait accès. En accomplissant cette tâche, il retenait avec +soin sa respiration, pour ne pas souiller la présence de la divinité +par l'impureté d'une haleine mortelle. Il sortait du temple toutes les +fois qu'il voulait respirer. Le jour suivant, lorsque le peuple était +réuni devant les portes du temple, le prêtre apportait la corne qu'il +avait prise aux mains de l'idole, et augurait du bonheur de l'année +suivante d'après son contenu. Si la liqueur avait baissé, il prédisait +la disette, sinon l'abondance. Il ordonnait alors d'épargner les +provisions, ou bien d'en être prodigue. Il renversait ensuite le +contenu de la corne aux pieds de l'idole, sous forme de libation, et +le remplaçait par du vin nouveau; puis il adressait à sa divinité des +prières pour lui-même, pour le salut de la contrée et de ses +habitants, pour l'accroissement de leurs biens, pour la défaite des +ennemis, et vidait la corne tout d'un trait. Après l'avoir remplie de +nouveau, il la replaçait dans la main droite de l'idole. Un épais +gâteau rond, fait avec du miel, lui était aussi offert par le prêtre. +Celui-ci plaçait le gâteau entre lui-même et le peuple, et demandait +aux assistants s'ils pouvaient le voir par dessus. S'ils répondaient +oui, il les invitait à se munir, pour l'année suivante, d'un gâteau +capable de le dérober à leur vue. Il finissait par bénir le peuple, au +nom de l'idole, et par l'exhorter à témoigner sa ferveur par des +sacrifices fréquents, promettant, en récompense, la victoire sur terre +et sur mer. Le reste du jour était consacré à des festins, et +l'assemblée consommait les offrandes faites au dieu. Dans cette fête, +l'intempérance était un acte de piété, la sobriété un péché. Chaque +année, hommes et femmes donnaient une pièce d'argent pour l'entretien +et le culte de l'idole. Le tiers des dépouilles prises sur l'ennemi +lui était consacré; on les devait à son appui. Le même dieu avait 300 +chevaux, autant de soldats, qui faisaient la guerre en son nom. Tout +leur butin revenait au prêtre de l'idole; il l'employait à décorer +l'intérieur du temple, et l'enfermait sous clef dans des salles +secrètes, où une immense quantité d'argent et de magnifiques +vêtements, pourris par le temps, étaient amoncelés. Il y avait aussi +un nombre considérable d'offrandes faites par ceux qui désiraient se +concilier la faveur du dieu. La Slavonie[23] n'était pas la seule à +offrir de l'argent à cette idole: tous les rois voisins lui envoyaient +des présents, sans penser au sacrilége dont ils se rendaient +coupables. Ainsi, entre autres, Suénon, roi de Danemarck[24], envoya +au dieu, pour se le rendre favorable, une coupe d'un travail achevé, +préférant à sa religion une religion étrangère. Il fut puni de ce +sacrilége par une mort violente et misérable. Le même dieu avait +d'autres temples dans différents endroits, sous la direction de +prêtres d'un rang égal, mais d'un pouvoir moins étendu. Il avait +encore un cheval blanc, réservé exclusivement pour lui. C'était un +péché d'arracher un crin de sa crinière et de sa queue; le prêtre seul +pouvait lui donner de la nourriture et le monter. + +[Note 23: Par Slavonie, les chroniqueurs germains entendaient +d'ordinaire le pays des Slaves de la Baltique.] + +[Note 24: D'après l'_Histoire du Danemarck_, par Dahlman, ce roi est +Suénon-Grate, qui fut tué en 1157, et non le père de Canut le Grand, +comme on le croit généralement.] + +»Sviantovit (c'est le nom de l'idole) combattait sur ce cheval contre +les ennemis de son culte, suivant la croyance des Rugiens. Ce qui +avait donné lieu à cette croyance, c'est que souvent, le matin, on +trouvait dans l'écurie, le cheval du dieu couvert d'écume et de sueur, +comme s'il avait pris un exercice violent et voyagé durant la nuit. On +essayait de prévoir l'avenir au moyen de ce cheval, de la manière +suivante:--Avait-on résolu de porter la guerre quelque part, on +plaçait à terre, devant le temple, trois rangées d'épieux, et le +prêtre, après avoir accompli les prières solennelles, les faisait +franchir au cheval. Si, en passant par dessus les épieux, il levait +d'abord le pied droit, les présages étaient favorables; s'il levait le +pied gauche, ou tous les deux à la fois, les présages étaient +contraires et l'expédition était alors abandonnée.» + +Suivant le même auteur, Sviantovit avait un étendard qui donnait à +ceux qui le suivaient le privilége de faire tout ce qu'ils voudraient. +Ils pouvaient piller impunément, même les temples des Dieux, commettre +toutes sortes de violences, sans qu'on les leur imputât à crimes. + +Waldemar, roi de Danemarck et conquérant de Rugen, fit mettre en +pièces cette idole si célèbre. Les morceaux servirent à cuire des +aliments: circonstance qui contribua beaucoup à détruire la croyance à +cette divinité. + +Les détails de ce culte, et la description de ce temple le plus +célèbre parmi les Slaves, nous ont été conservés par un auteur +contemporain; ils sont authentiques, selon moi, et nous donnent une +idée exacte de l'idolâtrie slave. Cette religion se perpétua encore +sur les bords de la Baltique, trois siècles après la conversion des +autres nations slaves au christianisme. + +D'autres tableaux de la même idolâtrie se retrouvent chez différents +écrivains allemands qui vivaient dans le voisinage des Slaves de la +Baltique: quelques-uns même les connaissaient particulièrement. +Toutefois les limites de cet ouvrage ne me permettent pas d'entrer +dans de longs détails, et je terminerai par le passage suivant +d'Helmold, prêtre allemand du Holstein, qui avait eu des rapports +personnels avec les Slaves idolâtres. + +«Les Slaves, dit-il, ont différentes sortes d'idolâtrie, et ne +s'accordent pas entre eux dans leurs rites superstitieux. +Quelques-unes de leurs idoles ont des figures bizarres, comme l'idole +de Plunen (Plon, dans le Holstein), appelée _Podaga_. Plusieurs dieux +sont censés habiter dans les bois, et n'ont pas d'images pour les +représenter, tandis que d'autres ont trois têtes et même plus. Par +dessus tant de dieux auxquels ils attribuent la protection de leurs +champs et de leurs forêts, et même le pouvoir de dispenser les peines +et les plaisirs, ils placent dans le ciel un Dieu qui commande à tous +les autres, mais ne s'occupe que des choses célestes. Tous les dieux +sont issus de son sang, et sont plus puissants les uns que les autres, +selon qu'ils tiennent de plus près au grand dieu qui leur assigne +leurs différents emplois.» (_Chronicon Slavorum_, livre I, ch. XXIII.) +La théogonie slave ressemble à celle de la Grèce; dans les deux, les +dieux et les demi-dieux sont issus de la divinité suprême et obéissent +à ses commandements. Toutefois, ce n'est pas ici le lieu de chercher +les rapports de la mythologie slavonne avec la mythologie classique ou +indienne, et je dois passer à la description de l'état moral de la +race qui croyait à cette mythologie. + +Tous les auteurs qui ont observé les Slaves sur les bords du Danube et +les rivages de la Baltique, rendent un témoignage favorable de leur +caractère national. «Ils ne sont enclins ni à l'injustice ni à la +fraude», dit Procope; et l'empereur Maurice rapporte qu'ils ne +retenaient pas leurs prisonniers, comme les autres nations, dans un +perpétuel esclavage; ils leur permettaient, après un certain temps, de +retourner dans leur patrie en payant une rançon, ou de rester parmi +eux, libres et bien traités[25]. La vertu principale des Slaves est +l'hospitalité; sous ce rapport, ils l'emportent sur toute autre +nation. Les empereurs Maurice et Léon le philosophe[26], rapportent +que les Slaves accueillaient les voyageurs avec la plus grande +bienveillance. Ils les conduisaient dans d'autres villes, pourvoyaient +à tous leurs besoins, les confiaient même en garde à quelques-uns de +leurs compatriotes qui répondaient de leur sûreté à la personne qui +les avait amenés. S'il arrivait quelque mal à l'étranger, malgré la +vigilance de son hôte, celui-ci était puni par ses voisins ou par ceux +qui lui avaient confié le voyageur. L'hospitalité que les Byzantins +vantent dans les Slaves du Sud, était en égal honneur chez les Slaves +de la Baltique. Adam de Brême dit[27], qu'aucune nation ne les +surpassa en douceur de moeurs, en hospitalité et en obligeance. +Helmold, qui les avait visités lui-même en compagnie de l'évêque +d'Oldembourg, à l'époque de leur exaspération contre les chrétiens +leurs voisins, en fait le plus grand éloge. Il dit avoir appris par +expérience ce qu'il savait déjà par ouï dire, que les Slaves sont le +peuple le plus hospitalier. Si l'un d'eux, ce qui était bien rare, +était convaincu d'avoir éconduit un étranger ou de lui avoir refusé +l'hospitalité, on avait le droit d'incendier sa maison et ses biens, +tous le traitaient d'infâme, de scélérat qui méritait la réprobation +universelle. Le biographe de saint Othon dit que les Poméraniens +tiennent toujours leurs tables chargées de viandes et de boissons[28], +afin que le maître de la maison puisse les offrir à ses hôtes et aux +étrangers à tous les moments de la journée. Le même auteur ajoute ce +qui suit sur la probité des Slaves. «Il règne parmi eux une telle +confiance, dit-il, ils sont si peu enclins au vol et à la fraude, que +jamais ils ne ferment ni leurs coffres ni leurs caisses. Ils ne +connaissent ni clefs ni verroux, et grand est leur étonnement de voir +fermés les coffres et les malles de l'évêque. Ils placent leur linge, +leur argent, leurs objets précieux dans des caisses et des tonneaux +simplement recouverts; ils ne craignent pas le vol, ils ne savent ce +que c'est.» Mais la particularité la plus curieuse que cet auteur +rapporte sur les Slaves de Poméranie, c'est qu'ils reprochaient au +Christianisme son immoralité et surtout le vol et le brigandage qui +dominaient chez les chrétiens, ils blâmaient aussi les cruautés qu'ils +exerçaient les uns sur les autres[29]. + +[Note 25: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII.] + +[Note 26: _Strategicum_, loco citato, et Leonis imperatoris _tactica_, +cap. XVIII, sec. 102, 103.] + +[Note 27: «Moribus et hospitalite nulla gens honestior ac benignior +potest inveniri.» (_Historia ecclesiastica_, lib. II, cap. XII.)] + +[Note 28: _Vita S. Othonis_, cap. LX.] + +[Note 29: «At illi (Pomeranii) inquiunt, nihil nobis ac vobis, patriæ +leges non dimittimus; contenti sumus religione quam habemus. Apud +Christianos, aiunt, fures sunt, latrones sunt; cruciantur pedibus, +privantur oculis, et omnia genera scelorum, christiani exercent in +christianos: absit a nobis religio talis.» (_Vita S: Othonis_, cap. +XXV, p. 673.)] + +Les Byzantins et d'autres auteurs de l'Occident ont beaucoup vanté la +chasteté et la fidélité conjugale des femmes slaves. L'empereur +Maurice[30] dit qu'elles sont des épouses dévouées et que souvent +elles s'immolaient sur le cadavre de leurs maris. + +[Note 30: _Strategicum_, lib. XI, cap. VIII. L'empereur Léon le +Philosophe répète la même chose dans sa _Tactique_, chap. XVIII, sec. +105. Quelques écrivains regardent cette coutume comme indiquant chez +les Slavons une origine indienne.] + +L'Anglo-Saxon saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, parle des +Slaves dans une lettre adressée à son compatriote Ethelbald, roi de +Mercie, qu'on accusait de moeurs désordonnées[31]. «Cette nation, la +plus détestable de toutes, comme il l'appelle à cause de son +idolâtrie, a, dit-il, un tel respect pour la fidélité conjugale, que +les femmes se tuent à la mort de leurs maris, et tous vantent à l'envi +leur dévouement.» Il paraît que les femmes slaves partageaient avec +leurs maris les difficultés des expéditions et même les dangers du +combat. Quand les Avares, en 625, firent une tentative infructueuse +contre Constantinople, beaucoup de Slaves qui avaient pris part à +l'expédition y périrent, et les Grecs trouvèrent, après leur retraite, +beaucoup de femmes parmi les morts[32]. + +[Note 31: Lettre de saint Boniface dans les _Antiquités slaves_ de +Szaffarik.] + +[Note 32: Stritter, vol. II, p. 72.] + +Voici comme Helmold, que j'ai déjà cité, parle de leurs liens et de +leurs affections de famille[33]: «L'hospitalité et l'amour des parents +sont aux yeux des Slaves les premières vertus. On ne trouve chez eux +ni pauvre ni mendiant; car, lorsque quelqu'un, soit par faiblesse, +soit par l'effet de l'âge, ne peut plus pourvoir à ses besoins, ses +parents le recueillent avec empressement.» + +[Note 33: _Chronique des Slaves_, chap. XII.] + +J'ai cité l'expression de Herder, où il dit que les Slaves menaient +une vie joyeuse et embellie par la musique: l'anecdote suivante, +rapportée par les écrivains byzantins, prouve quel amour les Slaves +avaient pour la musique et dans quelle paix ils vivaient lorsque leurs +voisins les laissaient en repos. + +«En 890, pendant la guerre contre les Avares, les Grecs firent +prisonniers trois étrangers qui, au lieu d'armes, portaient des +cistres. L'empereur leur demanda qui ils étaient. «Nous sommes Slaves, +dirent-ils, et nous habitons à l'extrémité de l'Océan occidental (mer +Baltique). Le khan des Avares a envoyé des présents à nos chefs et +nous a demandé des troupes pour combattre les Grecs. Nos chefs ont +reçu les présents, mais nous ont envoyés au khan des Avares répondre +que notre éloignement nous empêche de lui porter secours. Nous avons +été nous-mêmes quinze mois en chemin. Le khan, plein d'égards pour +notre caractère sacré d'ambassadeurs, nous a laissé retourner dans +nos foyers. Nous avons entendu parler des richesses et de la +bienveillance des Grecs, et nous avons saisi cette favorable occasion +de pénétrer en Thrace. Nous ne connaissons pas l'usage des armes, nous +ne jouons que du cistre. Chez nous, il n'y a pas de fer: nous menons +une vie calme et pacifique sans avoir de guerre, et nous consacrant +uniquement à la musique.» + +L'empereur admira le caractère paisible de ce peuple, la haute et +vigoureuse stature de ces étrangers; il les accueillit avec +bienveillance et leur fournit les moyens de regagner leur patrie. +(Stritter, _Memoriæ populorum_, vol. II, p. 53, 54). Cette anecdote +nous fait croire que les récits rapportés par les anciens sur la +félicité et l'innocence des Hyperboréens, ne sont pas si dénués de +fondements qu'on le croit généralement. J'ai déjà cité le passage de +Herder où il décrit l'état avancé du commerce et de l'industrie chez +les Slaves, et je n'ai pas besoin de répéter les témoignages variés +des écrivains contemporains, sur lesquels il a appuyé le tableau qu'il +en trace. + +Telle était la condition morale d'un peuple que les Allemands ont +exterminé ou réduit en esclavage. Il ne faudrait pas croire cependant +que les Slavons, pour être aussi industrieux, aussi pacifiques que les +Péruviens, fussent aussi peu propres que ce peuple à la guerre. Il est +très vrai, comme Herder l'a observé, qu'ils payaient d'eux-mêmes un +tribut pour avoir le droit d'habiter en paix leur patrie. Cependant, +quand les circonstances les contraignaient à la guerre, ils devenaient +terribles pour leurs oppresseurs. Dans les combats, ils déployaient un +courage, une adresse, une constance dans les souffrances et les +fatigues, qui rappelle les indomptables Indiens de l'Amérique +septentrionale, plutôt que les Péruviens si soumis. Les écrivains +byzantins qui connaissaient les Slaves par leurs observations +personnelles, racontent qu'ils marchaient au combat sans tuniques et +sans manteaux, et n'ayant qu'une sorte de caleçon pour couvrir leur +nudité. Ils n'avaient point d'armures, ils ne portaient que des +épieux, quelques-uns seulement y joignaient des boucliers. Ils se +servaient d'arcs et de flèches courtes, trempées dans un poison +violent. Ils combattaient toujours à pied, et étaient très habiles à +se défendre dans les défilés, dans les bois, et dans tous les lieux +d'un difficile accès. Par des manoeuvres adroites, ils savaient +attirer l'ennemi dans des embuscades en simulant la retraite. Ils +étaient des plongeurs expérimentés et pouvaient rester sous l'eau plus +long-temps que personne, en recevant l'air au moyen de longs roseaux +qui s'élevaient au-dessus de l'eau. + +Ils étaient très adroits à surprendre leurs ennemis dans des +rencontres particulières, et Procope en cite un exemple curieux: +Bélisaire assiégeait la place de Terracine, en Italie, et désirait +vivement s'emparer de quelque assiégé. Dans son armée se trouvaient +beaucoup de Slaves, qui, chez eux, sur le Danube, s'exerçaient à faire +des prisonniers en se cachant sous les pierres et parmi les +broussailles: Bélisaire offrit une riche récompense à celui qui lui +ramènerait tout vif un Goth assiégé. À un certain endroit, près des +remparts, les Goths venaient d'ordinaire couper de l'herbe. Un jour, +dès le matin, un Slave s'y traîna en rampant parmi les hautes herbes +et s'y blottit. Un Goth sort de la ville, et s'avance sans soupçonner +le danger dont il s'approche, et tout occupé à surveiller les +mouvements du camp ennemi. Tout-à-coup le Slave s'élance de sa +cachette, saisit le Goth par derrière et comprime ses mouvements avec +tant de vigueur, que celui-ci ne put faire de résistance et se laissa +emporter jusqu'au camp[34]. + +[Note 34: _De Bello Gothico, apud Stritter_, vol. II, p. 31. + +L'empereur Maurice décrit avec détail la manière dont les Slaves font +la guerre. Sir Gardner Wilkinson a fait la remarque que la manière +dont les Monténégrins de nos jours font la guerre, est tout-à-fait la +même. (Voir son livre: _Dalmatie et Monténégrins_, vol. 1, p. 35.)] + +Les Slaves se rapprochaient encore des Indiens de l'Amérique +septentrionale, par leur constance à supporter les tortures que leur +faisaient subir leurs ennemis, pour apprendre le nombre et la position +de leur armée. Ils se laissaient mourir dans les tourments les plus +cruels, sans répondre à une seule question et sans faire entendre une +seule plainte[35]. + +[Note 35: Stritter, _Memoriæ populorum_, vol. II, p. 89.] + +Les exploits militaires des Slaves ne se bornent pas à ces faits +individuels qui demandent plus d'adresse que de valeur. On en trouve +la preuve dans les invasions que les Slaves firent à travers l'Empire +grec. Ils étendirent leurs dévastations de la mer Noire à la mer +Ionienne, défirent souvent les Grecs, surtout à Andrinople en 551, et +pénétrèrent jusqu'aux portes de Thessalonique et de Constantinople. +Cependant ils furent quelques temps soumis à la nation des Avares +d'Asie; ils combattirent avec valeur à l'avant-garde de leurs +conquérants, et firent voir leur courage à l'attaque de Constantinople +en 626, qu'ils faillirent emporter d'assaut[36]. + +[Note 36: J'ai rapporté plus haut que, dans cette invasion, on trouva +des femmes slaves au milieu des cadavres de leurs maris. Les Grecs +appelèrent les Avares contre les Slaves, mais bientôt après, les mêmes +Slaves reparurent sous la domination des Avares, et beaucoup plus +terribles qu'auparavant. Neuf siècles plus tard, un évènement +semblable se représentait avec les descendants de ces Slaves, avec les +Serviens. Ils imploraient en vain contre les Turcs, l'assistance des +Chrétiens de l'Occident, et surtout de l'empereur Sigismond. Livrés à +leurs seules forces, ils furent défaits dans les plaines de +Kossovo-polé, par le sultan Bajazet, en 1386, et obligés de se +soumettre. Cinq ans après (1391), ils contribuèrent beaucoup à la +victoire des Turcs sur l'empereur Sigismond, à Nicopolis. Je désire +vivement attirer l'attention des esprits réfléchis sur cette +circonstance; il se peut que les populations slaves, dont l'opposition +à la Russie a mis obstacle jusqu'ici à ses projets d'agrandissement, +désespèrent un jour de l'assistance de l'Occident, et contribuent le +plus puissamment à l'exécution de ces mêmes projets.] + +Le territoire que les Slaves conquirent sur l'Empire grec, et qu'ils +occupent encore, s'étend jusqu'aux environs d'Andrinople. Pendant deux +siècles et même plus, ils furent maîtres presque de toute la +Morée[37]. Au Nord, ils défendirent trois cents ans leur indépendance +et l'idolâtrie de leurs pères contre le Danemarck, l'Allemagne, et à +l'occasion, contre leurs frères convertis de Pologne. + +[Note 37: Voir l'appendice 6.] + +Malgré les changements qu'ont fait subir au génie de la nation slave +l'influence du temps, la forme du gouvernement, la religion, le climat +et les autres circonstances, il n'a subi aucune altération dans ses +caractères essentiels; j'ai donné tous ces détails, parce qu'ils nous +apprennent à apprécier les causes qui ont eu de l'influence sur +l'histoire politique et religieuse des Slaves. Ils nous montrent +encore ce que nous pouvons craindre et espérer du mouvement qui agite +aujourd'hui cette race d'une manière si puissante. + +Le caractère doux et pacifique de la race slave, la rendait +particulièrement propre à recevoir la doctrine de l'Évangile. Aussi le +Christianisme fit parmi elle de rapides progrès, quand il fut prêché +dans la langue nationale et par des missionnaires qui ne souillaient +pas leurs travaux évangéliques par des vues d'intérêt tout personnel. +Mais on résista au Christianisme jusqu'à la mort, toutes les fois +qu'il devint un instrument politique et qu'il changea les sublimes +préceptes de l'Évangile, la douceur, la patience et l'humilité, en +doctrines viles de soumission absolue au joug abhorré des +envahisseurs. Ce fut malheureusement ce qui arriva aux Slavons de la +Baltique. Leur conversion par les Allemands équivalut à leur +destruction. Les quelques mots de Herder que j'ai déjà cités, le +rappellent d'une manière bien plus véridique. «Les Slaves furent ou +exterminés ou réduits en esclavage dans toutes les provinces, et les +nobles et les évêques se partagèrent leurs dépouilles[38].» + +[Note 38: Une vive peinture de l'oppression exercée par les Allemands +sur la nation slave, se trouve dans le discours adressé à Lubeck, par +un chef slave, à l'évêque d'Oldenbourg. Helmold, qui était présent, le +rapporte ainsi: «L'évêque invitait les Slaves à se rendre à +Oldenbourg, à abandonner leurs idoles pour recevoir le baptême, et +renoncer surtout au pillage et à l'assassinat. Pribislav lui +répondit:--«Vénérable prélat, vos paroles sont les paroles de Dieu, +elles sont utiles à notre salut; mais pouvons-nous suivre la voie que +vous nous tracez, au milieu des maux qui nous environnent? Si vous +voulez les connaître, écoutez patiemment mes plaintes. Le peuple que +vous voyez est votre peuple, et nous vous découvrirons nos besoins, +car c'est à notre évêque de nous prendre en pitié. Nos maîtres nous +oppriment avec tant de rigueur, nous imposent tant de tributs et un +esclavage si dur, que la mort nous est plus désirable que la vie. + +»Cette année même, nous autres, habitants de ce petit coin de terre, +nous avons payé au duc, mille marcs, cent au comte, et cela ne suffit +pas encore, et chaque jour nous sommes pressurés jusqu'à l'épuisement +de nos ressources. Comment pourrions-nous pratiquer une nouvelle +religion? Comment fonder des églises et recevoir le baptême, lorsque +nous pouvons être forcés chaque jour à prendre la fuite; s'il y avait +là au moins un lieu de refuge pour nous! Traversons-nous la Travène, +(Trawe, dans le Holstein), mêmes calamités nous attendent; nous +retirons-nous à la rivière Panis (Peine en Poméranie), partout les +mêmes maux. Quelle ressource nous reste, sinon de quitter la terre, de +nous embarquer sur mer, et de vivre à la discrétion des vagues? Est-ce +notre faute si, chassés de notre pays, nous troublons la paix des +mers; si nous prélevons nos moyens d'existence sur les Danois et sur +les marchands qui passent? Nos maîtres ne sont-ils pas responsables +des injustices où ils nous réduisent?» + +L'évêque lui représenta que cette persécution cesserait du jour où ils +seraient chrétiens; Pribislav répondit: «Si vous désirez que nous +embrassions votre religion, assurez-nous les mêmes droits dont +jouissent les Saxons dans leurs fermes, et de nous-mêmes nous nous +ferons chrétiens, nous bâtirons des églises et paierons les dîmes.» +(Helmold, _Chronicon Slavorum_.) + +Outre Helmold, un autre missionnaire allemand, Adam de Brême, a décrit +la tyrannie exercée sur les Slaves par les Allemands, sous prétexte de +religion (Voir son _Histoire ecclésiastique_, livre III, chap. XXV). +J'ai eu l'occasion plus haut d'établir que cette persécution continua +long-temps après la conversion des Slaves. On rencontre avec plaisir +une exception à cette conduite cruelle, dans les missions du prélat +allemand saint Othon, évêque de Bamberg. Il arriva en Poméranie en +1125, sans forces militaires et connaissant parfaitement la langue du +pays. Ses prédications, jointes à son désintéressement et à son +affabilité, convertirent ces peuples, jusque-là rebelles, à toute +tentative d'une conversion forcée.] + +Il en fut autrement chez les Slaves du Sud, là l'Évangile fut prêché +dans la langue nationale et ne devint pas un moyen d'acquérir la +richesse et le pouvoir. + +Les progrès du Christianisme chez les Slaves doivent dater de leurs +rapports avec les Grecs. Car, malgré les hostilités qui séparèrent de +bonne heure les deux nations, il y eut entre elles des relations +actives de commerce. Beaucoup de Slaves entrèrent au service des +empereurs grecs, et quelques-uns, au VIe et au VIIe siècle, occupèrent +des positions très élevées[39]. + +[Note 39: Stritter, vol. II, p. 6; le siége patriarcal de +Constantinople fut occupé en 766 par un Slave (Stritter, vol. II, p. +80).] + +Les Croates et les Serviens, appelés par l'empereur Héraclius, +descendirent du nord des monts Carpathes et s'établirent dans le pays +qu'ils occupent aujourd'hui. Ils furent les premiers Slaves chez qui +le Christianisme devint la religion dominante. Le roi de Bulgarie[40] +se convertit en 861, et c'est dans ce pays que s'établit d'abord +l'Église chrétienne slave, par la traduction des Écritures. +L'établissement de cette Église s'accomplit dans la Grande-Moravie. + +[Note 40: Les Slaves qui s'étaient établis graduellement dans la +Moesie, province grecque, furent conquis en 679, par les Bulgares. +Cette nation, grossière et peu nombreuse, imposa son nom aux vaincus, +mais adopta leur langue, leurs moeurs, et, au bout de deux siècles, se +trouva complètement fondue avec les Slaves. La Bulgarie soutint des +luttes sanglantes contre l'Empire grec et d'autres peuples voisins; +mais, après une guerre malheureuse contre l'empereur Basile II, elle +fut conquise par lui et devint province grecque en 1018. En 1186, elle +recouvra son indépendance; mais, après beaucoup de vicissitudes, elle +fut soumise par les Turcs en 1389, et continua, jusqu'à nos jours, de +former une province de l'Empire ottoman.] + +Il ne faut pas confondre le royaume de la Grande-Moravie, avec la +province d'Autriche qui porte aujourd'hui ce nom. C'était un État +puissant, qui s'étendait des frontières de la Bavière à la rivière +Drina en Hongrie, et des bords du Danube et des Alpes, au Nord, +au-delà des monts Carpathes, jusqu'à la rivière Stryi dans le Sud de +la Pologne, et à l'Ouest jusqu'à Magdebourg. Sa période de grandeur +politique fut de peu de durée, mais son influence intellectuelle fut +prédominante durant cette courte période et a laissé des traces qu'on +retrouve encore de nos jours. La traduction des Écritures et de la +liturgie grecque en langue slave, qui s'accomplit dans la +Grande-Moravie, est encore usitée par tous les Slaves qui suivent +cette Église, et même par une partie de ceux qui ont reconnu la +suprématie du pape. Je donnerai donc quelques détails sur ce sujet. + +La Moravie tomba, comme les autres nations slaves, sous l'influence de +Charlemagne, et le reconnut, ainsi que Louis le Débonnaire son fils, +pour son suzerain. La Moravie recouvra son indépendance en 873 sous +Sviatopluk ou Sviatopolk, courageux soldat et gouverneur habile. Ce +fut sous le règne de Charlemagne que des missionnaires occidentaux y +introduisirent le Christianisme. On y érigea des évêchés sous la +juridiction de l'archevêque de Passau et sous celle de l'évêque de +Salzbourg. Mais la conversion du peuple accomplie par des prêtres +étrangers, peu versés dans la langue du pays, ne fut que nominale. +Aussi le prince morave Rostislav, prédécesseur de Sviatopluk, +demanda-t-il en 863 à l'empereur grec Michel, de lui envoyer des +hommes instruits qui connussent la langue slave. Ils devaient traduire +les Écritures en slavon, et organiser le culte public selon les moeurs +du pays. Laissons parler le plus ancien chroniqueur slave, Nestor, +moine de Kioff. + +«Les princes moraves, Rostislav, Sviatopolk et Kotzel, envoyèrent dire +à l'empereur Michel: «Notre contrée a reçu le baptême, mais nous +n'avons pas de prédicateurs éclairés pour nous instruire et nous +traduire les livres sacrés; nous n'entendons ni le grec ni le latin. +Les uns nous enseignent une chose, les autres une autre, nous ne +pouvons donc comprendre ni le sens ni la portée des Écritures. +Envoyez-nous des doctes pour nous expliquer les Écritures et nous en +montrer le sens.» + +»L'empereur Michel, après avoir entendu cette lettre, fit venir ses +philosophes et leur montra le message des princes slaves; ceux-ci lui +répondirent: «Il y a à Thessalonique un homme du nom de Léon. Ses deux +fils connaissent tous deux la langue slave et sont tous deux des +philosophes instruits.» L'empereur fit dire à Léon d'envoyer à la cour +ses deux fils, Méthodius et Constantin. Ils vinrent, et Michel leur +dit: «Les peuples slaves me demandent des savants pour leur traduire +les Saintes-Écritures.» Sur l'ordre de l'empereur, ils allèrent +trouver dans les pays des Slaves les princes Rostislav, Sviatopolk et +Kotzel. À leur arrivée, ils composèrent un alphabet slavon et +traduisirent les Évangiles et les actes des apôtres. Les Slaves furent +dans la joie en entendant chanter la magnificence du Seigneur dans +leur propre langue, lorsque les Grecs eurent traduit le psalmiste et +les autres livres.» (_Annales de Nestor_, texte original, édition de +Saint-Pétersbourg, 1767, pages 20, 23.) + +Quelques savants slaves de distinction pensent que Méthodius et son +frère Constantin, mieux connu sous le nom du moine Cyrille, ont +commencé la traduction des Écritures en Bulgare et inventé alors +l'alphabet slavon. Mais que l'invention de l'alphabet et la traduction +des écritures aient été effectuées d'abord en Moravie ou y aient été +apportées par Méthodius et Cyrille, c'est dans ce pays que les pieux +travaux de ces saints hommes ont reçu leur plus entier développement, +par la complète organisation du service divin dans la langue du pays. + +Toutefois, il faut remarquer cette circonstance-ci. Quoique Cyrille et +Méthodius aient établi le service divin en slavon, selon les rites de +l'Église grecque, ils restèrent toujours sous l'obéissance du pape +romain, et ne passèrent pas sous celle des patriarches de +Constantinople. C'était précisément alors le commencement de ce grand +débat qui se termina par la séparation complète des deux Églises. +L'établissement du culte slave en Moravie, où le service latin avait +été introduit, excita la colère du clergé allemand qui en dénonça les +auteurs au pape Nicolas Ier. Le pape somma les deux frères de +comparaître devait lui. Ceux-ci obéirent et surent si bien se +justifier, que le pape Adrien Ier, successeur de Nicolas, confirma le +mode de culte qu'ils avaient établi et créa Méthodius archevêque de +Moravie. Cyrille refusa la dignité épiscopale qu'on lui offrait en +même temps, entra au couvent, et y mourut peu après. De semblables +accusations obligèrent Méthodius à reparaître à Rome en 879. Il obtint +du pape Jean VIII, la confirmation de la liturgie slave, mais à +condition qu'en emploierait en même temps le latin, et que celui-ci +aurait la préséance sur la langue slave. Les hostilités contre la +liturgie slave allèrent toujours en croissant, et après la mort de +Méthodius, elles dégénérèrent en persécution violente. Des prêtres qui +défendaient le culte de Dieu dans la langue nationale, furent chassés +de leur patrie par l'influence allemande. L'État de Moravie fut +détruit en 907 par les Magyars ou Hongrois idolâtres. Quand les +conquérants furent convertis au Christianisme en 973, le service latin +fut établi parmi eux, et la liturgie slavonne disparut. Elle subsista +quelque temps en Bohême et en Pologne. J'aurai plus tard occasion de +donner quelques détails sur ce sujet dans les chapitres relatifs à ces +contrées. + +Les caractères slavons inventés par Cyrille ne sont qu'une +modification de l'alphabet grec, avec l'addition de quelques lettres +empruntées aux alphabets orientaux, et qui ont pour but d'exprimer +certains sons particuliers au slavon, mais étrangers à la langue +grecque. Le synode provincial de Salone (en Dalmatie), en 1060, +déclara cet alphabet slavon une invention diabolique et Méthodius un +hérétique. Cependant, de nos jours encore, il continue à être en usage +dans les livres de piété, chez tous les Slaves qui suivent la religion +grecque, et même parmi quelques-uns de ceux qui reconnaissent la +suprématie du pape. + +Un autre alphabet slavon est en usage pour les cérémonies sacrées dans +quelques églises de Dalmatie qui, fidèles au dogme et aux rites de +l'Église catholique romaine, ont le privilége d'accomplir le service +divin dans leur langue. Il est connu sous le nom d'alphabet glagolite, +et son origine est attribuée à saint Jérôme, né en Dalmatie. Cette +opinion ne soutient pas l'épreuve de la critique historique. Saint +Jérome est mort en 420, bien avant l'établissement des Slaves dans sa +patrie. C'est pourquoi Dobrowski, un des savants slaves les plus +éminents, a-t-il supposé qu'après la prohibition de l'alphabet de +Cyrille par le synode de Salone, en 1060, les caractères glagolites +ont été inventés par quelques prêtres slaves de Dalmatie, qui, pour +sauver la liturgie nationale, ont attribué ces caractères à saint +Jérôme. Cette supposition, généralement admise depuis quelque temps, a +été réfutée par Kopitar, conservateur de la bibliothèque impériale à +Vienne, qui fait autant autorité que Dobrowski sur les questions +slaves. Kopitar a établi, par la découverte d'un vieux manuscrit +glagolite, que cet alphabet est au moins aussi ancien que celui de +Cyrille, bien qu'on ne puisse déterminer l'époque de son origine[41]. + +[Note 41: Voici un fait curieux. Les Évangiles sur lesquels les rois +de France, à leur couronnement, prêtaient serment dans la cathédrale +de Reims, sont slaves, écrits en partie avec les caractères de +Cyrille, en partie avec les caractères glagolites. Pierre le Grand, en +visitant Reims, en 1719, découvrit le premier cette circonstance. Le +savant slave si connu, Hanka, a publié, en 1846, à Prague, une +histoire de ce manuscrit, illustrée de _fac-simile_, etc. Voici ce +qu'il en dit: «Ce manuscrit fut offert par l'empereur Charles III, roi +de Bohême, au couvent d'Emmaüs, comme un précieux monument écrit par +saint Procope, abbé au couvent de Sazava. Il fut enlevé du couvent par +les Hussites, qui le sauvèrent de la destruction, dans leur vénération +respectueuse pour le rituel slave. On le trouve ensuite à +Constantinople, sans qu'on sache comment il y fut porté. On croit +qu'il y fut envoyé en présent par le roi hussite de Bohême, George +Podiebrad, à l'époque où il négocia un rapprochement avec l'Église +grecque. Ce livre était magnifiquement relié, et enrichi d'or, de +pierres précieuses et de saintes reliques. Un siècle environ plus +tard, en 1546, un peintre de Constantinople, nommé Paleokappas, qui +trafiquait d'objets précieux, le porta au concile de Trente. Le +cardinal de Lorraine l'y acheta et en fit présent à la cathédrale de +Reims, dont il était archevêque. Il disparut durant la première +révolution. Quelques années plus tard, un Russe très instruit, +Alexandre Tourguéneff, le découvrit dans la bibliothèque publique de +Reims, où il avait été déposé sous le consulat de Napoléon; mais il +n'avait plus cette magnifique reliure qui l'avait fait placer parmi +les ornements du sacre des rois.»] + + + + +CHAPITRE II. + +BOHÊME. + + Origine de ce nom, et premiers temps historiques. -- Conversion + au Christianisme. -- Vaudois réfugiés dans ce pays. -- Règne de + l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son caractère. -- Il se + met à la tête du parti national à l'Université de Prague. -- Son + triomphe sur le parti allemand. -- Conséquences. -- Influence des + doctrines de Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevêque de Prague + fait brûler les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. -- + Le pape cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. -- Jean Huss + commence à prêcher contre les indulgences du pape et est + excommunié par le légat du Saint-Père. -- Concile de Constance. + -- Arrivée de Jean Huss à Constance. -- Son emprisonnement. -- + L'empereur s'oppose d'abord à la violation du sauf-conduit qu'il + a donné, mais les pères du concile lui persuadent d'abandonner + Jean Huss. -- Procès et défense de ce dernier. -- Sa + condamnation. -- Son supplice. -- Procès et supplice de Jérôme de + Prague. + + +La Bohême, quoique relativement d'une médiocre étendue, occupe une des +premières places dans l'histoire religieuse de l'Europe. Par sa +position géographique, qui entame en forme de coin le corps +germanique, par le vif esprit de nationalité qui anime sa population +slave et que des siècles d'oppression n'ont pu détruire, cette nation +mérite un intérêt particulier de tous ceux que le progrès de +l'humanité ne trouve pas indifférents. Nulle part, peut-être, +l'influence des opinions religieuses sur le développement national, +_et vice versà_, n'apparaît avec autant d'éclat que dans l'histoire de +ce pays, petit par son étendue, mais grand par ce qu'il a fait. Nulle +part on ne voit d'une manière aussi évidente qu'en Bohême, les +avantages de la liberté religieuse et les tristes conséquences de sa +suppression. + +Le nom de Bohême tire son origine de la nation celtique des Boïens, qui +occupaient ce pays au commencement de notre ère, d'où le nom de +Boïohemum (maison ou pays des Boïens) est venu; il s'est changé en +Bohême, et est encore usité par l'Europe occidentale, mais non par les +habitants slaves du pays. La population teutonique des Marcomans occupa +ensuite la Bohême. Cette nation disparut au Ve siècle, après s'être +réunie aux Goths, aux Alains et aux autres nations, dans leur passage du +nord-est de l'Europe au sud-ouest. Derrière eux, les populations slaves +des Tchekhs occupèrent les terres abandonnées par eux durant cette +émigration que j'ai rappelée dans le premier chapitre en citant les +paroles de Herder. Cette nation s'est maintenue dans le pays, et reçoit +de l'Europe occidentale le nom de Bohémiens, bien que dans sa langue +elle conserve son ancien nom de Tchekhs, que lui donnent tous les autres +peuples slaves. La royauté de Bohême se constitua d'une manière +définitive sous Boleslav Ier (936-967) et s'adjoignit la province de +Moravie sous Brzetislav (1037-1055). Les rois de Bohême tombèrent de +bonne heure sous l'influence des empereurs allemands, reconnurent leur +suzeraineté, et en reçurent la couronne royale à la fin du XIe siècle. +Pendant le XIIIe siècle, elle acquit une grandeur extraordinaire, mais de +courte durée, sous le roi Przemysl Ottokar, qui étendit sa domination +jusqu'aux rives de l'Adriatique[42]. Ce royaume devint très florissant +sous la dynastie de Luxembourg, et c'est dans cette période que prend +place le mouvement politique et religieux si connu qu'a suscité Jean +Huss. + +[Note 42: Shakspeare n'aurait pas commis une erreur géographique si +grossière, en plaçant ses héros naufragés sur les côtes de la Bohême +(_Récits d'Hiver_, acte III, scène III), s'il avait choisi cette +période pour la date de sa pièce.] + +Le Christianisme doit avoir pénétré en Bohême vers l'époque de +Charlemagne, qui fit la guerre à ce pays et le contraignit à payer +tribut. Il s'affranchit cependant de la suzeraineté des successeurs de +Charlemagne, et se plaça sous la protection de Swiatopluk, roi de la +Grande-Moravie, où, comme nous l'avons dit, les travaux apostoliques +de Méthodius et de Cyrille avaient établi définitivement le +Christianisme. Méthodius baptisa le roi de Bohême, Borivoy, et donna à +la Bohême l'organisation religieuse qu'il avait fondée en Moravie. +Après la destruction du royaume de Moravie, l'influence croissante de +l'Allemagne sur la Bohême fit abandonner cette organisation +religieuse, c'est-à-dire le culte accompli dans la langue nationale +avec les rites et la discipline de l'Église grecque. On y substitua la +liturgie latine et les pratique de l'Église romaine. En 1094, +l'autorité ecclésiastique fit détruire le dernier asile de la vieille +religion, le couvent bénédictin de Sazava, et anéantir les derniers +livres slaves qui subsistaient encore[43]. + +[Note 43: Voir Palacky, Geschichte Von Bohmen, vol. I, p. 339.] + +Cependant, quoique interdites officiellement en Bohême, les Églises +nationales doivent avoir continué en secret pendant de longues années, +chez un peuple aussi attaché à tout ce qui est national. Quoi de plus +naturel qu'il ait préféré le culte accompli dans sa langue à celui qui +empruntait une langue inconnue[44]. Ces Églises ou congrégations +n'étaient pas opposées aux dogmes fondamentaux de Rome ou à sa +suprématie, la persécution changea leurs dispositions et leur appui +fut assuré à tous ceux qui plus tard attaquèrent les dogmes. De l'aveu +unanime des écrivains protestants et catholiques, les Vaudois +persécutés en France trouvèrent un refuge en Bohême et en Pologne. +D'après de Thou, le grand réformateur de Lyon, Pierre de Vaux +lui-même, parcourut les contrées slaves et s'établit en Bohême. Le +savant Perrin dit la même chose; Stranski[45], écrivain protestant de +Bohême, s'exprime ainsi: «Les derniers restes de l'idolâtrie ou +l'influence des Latins avaient profondément altéré le rituel grec. En +1176, de pieux personnages, disciples de Pierre de Vaux, chassés de +France et d'Allemagne, vinrent se réfugier en Bohême et s'établirent +dans les villes de Zatec et de Lani. Ils se joignirent à ceux qui +suivaient l'Église grecque, et par leurs prédications réformèrent le +culte qui s'était altéré.» + +[Note 44: Lenfant rapporte, d'après l'autorité de Spondanus, que le +pape Innocent IV accorda aux Bohémiens, vers la fin du XIIIe siècle, +d'accomplir le service divin dans leur langue (_Histoire des +Hussites_, vol. I, p. 3). Le jésuite bohémien Balbin, considère comme +un privilége glorieux pour les Slaves, d'avoir eu la permission +d'accomplir le culte divin dans leur langue.] + +[Note 45: _Respublica Bohema_, cap VI; p. 272.] + +Un autre écrivain protestant, Francovitch, plus connu sous son nom +d'emprunt Illyricus Flaccius, prétend avoir lu un récit des procédures +suivies par l'Inquisition en Pologne et en Bohême, vers 1330. Elles +établissent que des souscriptions furent recueillies dans ces deux +pays, et envoyées aux Vaudois d'Italie, regardés comme des frères et +des maîtres, et que plusieurs Bohémiens visitèrent cette secte pour y +étudier la théologie. (_Catalogus testium veritatis_, cap. XV, p. +1505). + +L'écrivain catholique romain Hagec, s'exprime ainsi: + +«En 1341, des hérétiques appelés _Grubenhaimer_ c'est-à-dire habitants +des cavernes, rentrèrent en Bohême. Nous en avons parlé plus haut, à +l'année 1176. Ils s'établirent dans les villes, surtout à Prague, où +ils pouvaient mieux se cacher. Ils prêchaient dans quelques maisons, +mais avec beaucoup de mystère. Quoique connus de plusieurs, on les +toléra, à cause de la grande apparence de piété sous laquelle ils +savaient cacher leur perversité.» (_Histoire de Bohême_, page 550.) + +Æneas Sylvius, depuis le pape Pie II, prétend que les Hussites sont +une ramification des Vaudois. Il est, en effet, très probable que +cette doctrine s'était étendue au loin en Bohême, quand Jean Huss +commença à prêcher contre Rome, et qu'elle contribua pour beaucoup aux +progrès de ses réformes. + +La dynastie nationale de Bohême, qui occupait le trône même avant +l'introduction du Christianisme dans cette contrée, s'éteignit dans la +ligne masculine, en 1306, avec Wenceslav II. La couronne de Bohême +passa alors dans la maison de Luxembourg, par le mariage d'Élizabeth, +fille du dernier roi de l'ancienne dynastie, avec Jean de Luxembourg, +fils de l'empereur Henri VII. + +Jean est célèbre par ses exploits militaires, et surtout par sa mort +chevaleresque à la bataille de Crécy. On sait qu'il y combattit sans +motifs politiques, et seulement par amour des aventures. Charles, son +fils et son successeur, fut d'un caractère tout opposé. Élevé à +l'Université de Prague, sous la direction des premiers savants de +l'époque, il fut un des plus érudits de son temps, et, sauf Jacques +Ier d'Angleterre, il n'a peut-être pas eu son pareil sur le trône. Son +intelligence, cependant, était d'un ordre plus élevé que l'esprit de +ce pédant couronné assis sur le trône d'Angleterre: il le fit voir +dans ses écrits, et surtout dans ses actes. Il y a, certes, une grande +différence entre la vie de Charles, écrite par lui-même, où il donne à +son fils les préceptes d'une humilité chrétienne, et le _Basilicon +doron_ de Jacques, rempli d'absurdes idées sur le pouvoir royal. La +différence des deux règnes est bien plus grande encore; celui de +Jacques fut, au moins, insignifiant, celui de Charles est le règne le +plus habile et le plus prospère qui ait rendu la Bohême heureuse. + +Charles Ier de Bohême est plus connu de l'Europe occidentale sous le +nom de Charles IV, empereur d'Allemagne. Il est, en outre, célèbre par +sa bulle d'or, qui régla l'élection des empereurs. Il prit part encore +aux affaires de Rome, durant la période si courte de liberté dont elle +jouit sous le fameux tribun Cola de Rienzi. + +À cette occasion, il eut une correspondance personnelle avec +Pétrarque. Son règne, comme empereur, est compté parmi les règnes +inactifs et insignifiants. Cependant, s'il se montra empereur inactif +en Allemagne, il fut, sans contredit, un grand roi pour la Bohême. Il +trouva ce pays épuisé par les guerres continuelles de son père. +Celui-ci n'avait eu d'autre pensée que d'en tirer de l'or et des +hommes pour ses expéditions fréquentes, sans grands scrupules sur les +moyens qui lui procuraient ces ressources; aussi son règne avait-il +engendré de grands abus de toute espèce. + +Aussitôt après son avènement, Charles s'appliqua à réformer tous ces +abus, et ses efforts honnêtes et persévérants pour améliorer l'état +matériel, moral et intellectuel de son peuple, furent couronnés d'un +brillant succès. Toutefois il n'apporta pas, dans ses réformes, la +main violente d'un despote. Souvent, en effet, des mesures bonnes dans +l'intention et même dans leurs résultats, abaissent le caractère de la +nation en l'asservissant à son gouvernement, et affaiblissent ou même +détruisent tous les germes de vertus viriles, car les sociétés sont +soumises aux mêmes lois que les individus. Mais Charles respecta les +libertés constitutionnelles du royaume, quoiqu'elles missent obstacle +à quelques lois bienfaisantes qui devançaient leur époque. Par +l'influence de son caractère, il réussit à réformer une grande partie +des abus les plus criants qui s'étaient introduits dans l'ordre +ecclésiastique et civil du royaume. Il réprima l'avidité de beaucoup +de nobles; rétablit la sécurité publique par des édits sévères contre +les perturbateurs de haut et bas étage; protégea le faible contre le +fort; étendit, dans les villes, les franchises municipales qui avaient +augmenté leur population, leur commerce et leur industrie, et fit +fleurir l'agriculture. Il avait autant de soins pour le progrès +intellectuel que pour la condition matérielle de ses sujets. En 1347, +il fonda l'Université de Prague sur le modèle de celles de Bologne et +de Paris, en remplit les chaires des savants les plus illustres, et la +soutint de riches dotations. Les nobles efforts de ce roi pour +éclairer ses sujets, montrent combien il devançait son siècle. Le +premier, il sut trouver les véritables moyens d'améliorer l'état +intellectuel d'un peuple, en favorisant le développement et la culture +de sa langue et de sa littérature nationale. Charles s'y appliqua avec +zèle par la protection qu'il donna aux auteurs qui écrivaient en +bohémien. Cette circonstance eut la plus grande influence sur les +progrès de la doctrine des Hussites. Dans d'autres contrées, la +réforme religieuse servit au développement de la langue nationale par +la traduction des Écritures, que les réformateurs répandaient parmi le +peuple avec d'autres ouvrages écrits dans la langue usuelle. En +Bohême, ce fut le développement de la langue et de la littérature +nationales, qui fraya les voies à cette puissante révolution +religieuse. + +Charles, au dehors, avait maintenu soigneusement la paix avec ses +voisins; au dedans, il avait assuré et affermi la tranquillité, en +châtiant avec sévérité l'esprit turbulent de la noblesse. Ce repos ne +put pas étouffer ce caractère martial des Bohémiens, dont ils avaient +fait preuve si souvent, surtout sous le règne aventureux du roi +précédent[46]. Charles rendit même la valeur de ses sujets plus utile, +par l'organisation qu'il introduisit. Leur ardeur et leurs habitudes +belliqueuses s'entretinrent encore par le service que beaucoup de +Bohémiens prirent à l'étranger, lorsque la paix régnait chez eux. + +[Note 46: Il y a plusieurs anecdotes caractéristiques sur l'esprit +chevaleresque qui animait les Bohémiens sous Jean de Luxembourg. Ce +monarque se préparait à marcher contre la Pologne: les nobles lui +représentèrent que la constitution du pays les obligeait à rejoindre +ses étendards à l'intérieur de la Bohême, mais non à le suivre au-delà +des frontières. Il se contenta de répondre: «J'irai seul au combat, et +je verrai qui de vous sera assez hardi, assez vil ou assez lâche pour +ne pas suivre son roi.» Ces paroles firent cesser toute résistance. + +Il arriva sur le champ de bataille de Crécy, lorsque les Français +étaient déjà en déroute. Il était aveugle; ses suivants lui dirent où +en était le combat, et l'invitèrent à se soustraire à un danger +inutile. Le roi leur répondit en bohémien: «_Toho Buh da ne bude, aby +Kral czeski z bitwy utikal!_» ce qui signifie: «J'en prends Dieu à +témoin, on ne verra pas un roi de Bohême prendre la fuite!» Ces +paroles inspirèrent la confiance à la petite troupe de Bohémiens qui +l'accompagnait. Tous, se serrant autour de leur monarque aveugle, et +résolus de mourir avec lui, se précipitèrent au milieu des Anglais, +quoique sans espoir de succès ou de salut. Sept grands de Bohême et +plus de deux cents cavaliers périrent en cette occasion.] + +Tel était l'état de la Bohême avant la terrible commotion qu'elle +subit dans la première moitié du XVe siècle, et qui est connue sous le +nom de guerre des Hussites. La Bohême était, en quelque sorte, prête à +cette lutte effroyable contre les forces de l'Allemagne, augmentées +des anathèmes de Rome et des croisades de l'Europe occidentale. Le +pays était riche, éclairé, belliqueux: par dessus tout, le sentiment +national s'était développé d'une manière extraordinaire. Ce fut là, +selon moi, la source principale de l'énergie que les Bohémiens +déployèrent dans la défense de leur indépendance politique et +religieuse; énergie qui, je ne crains pas de le dire, n'a jamais été +égalée dans l'histoire moderne. + +L'étude de l'histoire nationale faite sur les monuments anciens, qui +formaient naturellement une partie importante de la littérature, ne +pouvait que retremper l'attachement des Slaves pour le culte de leur +pays. Il faut y joindre l'influence des Vaudois, dont l'existence en +Bohême durant cette période, c'est-à-dire au XIVe siècle, ne peut être +mise en doute. Quelques années avant la prédication de Jean Huss, des +prêtres pieux et instruits, tels que Stiekna, Milicz, Janova, etc., +défendirent la communion sous les deux espèces, ce qui était l'essence +de leur culte. Leurs efforts tendaient à la réforme des moeurs +corrompues de leur temps, plutôt encore qu'ils ne marquaient une +opposition décidée contre l'ordre ecclésiastique établi. Toutefois, en +attirant l'attention des esprits sur les sujets religieux, ils +préparaient les voies aux réformes de Jean Huss. + +La vie, les opinions et le martyr du grand réformateur slave ont été +racontés maintes et maintes fois, et surtout dans un ouvrage récent +très répandu en Angleterre (_Les Réformateurs avant la Réformation_, +par Émile Bonnechose, traduit du français par C. Mackenzie). Les +limites étroites de cet ouvrage m'interdisent de longs détails sur ce +sujet intéressant; en outre, je n'ai pas pour but de discuter au point +de vue théologique les différentes croyances qui ont prévalu et +prévalent encore parmi les races slaves. Je veux seulement déterminer +l'influence que ces diverses croyances ont exercée sur la condition +politique et intellectuelle de ces populations. J'insisterai donc sur +les conséquences qu'entraînèrent les doctrines de Jean Huss, et je +tracerai en quelques mots la vie et les travaux du grand réformateur +slave. + +Jean Huss naquit en 1369 dans un village appelé Hussinetz. Il tira son +nom (qui signifie oie en bohémien) du lieu de sa naissance, +circonstance à laquelle il fait souvent allusion dans ses lettres. Son +origine était humble, mais il s'éleva par son savoir et ses vertus, +que ne lui contestent pas ses ennemis en théologie, même les plus +violents. Ainsi le jésuite Balbin dit de lui: «Il était plutôt subtil +qu'éloquent; mais sa modestie, ses moeurs sévères, sa vie dure, sa +conduite irréprochable, sa figure pâle et amaigrie, la douceur de ses +habitudes, son affabilité pour les plus humbles, persuadaient plus +qu'une éloquence accomplie.» Jean Huss se fit également remarquer à +l'Université et dans l'Église. En 1393, il fut reçu bachelier et +maître ès-arts, et, en 1401, doyen de la Faculté. En 1400, il devint +confesseur de la reine, sur laquelle il exerça une grande influence. +En 1403, il commença à prêcher dans la langue nationale, mais ne +commença qu'en 1409 ses attaques contre l'Église établie. Une des +grandes causes de sa popularité parmi ses concitoyens, fut son vif +attachement pour son pays. Ses écrits latins sont connus de l'Europe +occidentale, mais on sait moins qu'il fit faire de grands progrès à sa +langue nationale, en fixant les règles de l'orthographe. Les règles +qu'il établit étaient encore en usage il n'y a pas long-temps. Il dut +aussi une bonne part de sa popularité aux modifications qu'il apporta +dans la constitution de l'Université de Prague. Charles IV, comme nous +l'avons dit, avait fondé en 1347 ce corps savant sur le modèle des +Universités de Paris et de Bologne, en conservant leurs statuts et +leurs usages. Selon ces statuts, les étrangers avaient dans toutes les +affaires de l'Université un suffrage, et les nationaux trois. Mais, au +début de cette Université, la première ouverte dans toute l'étendue de +l'Empire germanique, il s'y rendit de toutes parts plus de maîtres +ès-arts et de docteurs étrangers que de professeurs bohémiens; on +donna donc trois voix aux étrangers, et on n'en réserva qu'une pour +les autres. Cette disposition fit que la plupart des honneurs et des +émoluments attachés à l'Université étaient aux mains des Allemands et +non de ceux à qui l'Université appartenait. + +Cette circonstance excitait chez les Bohémiens de la jalousie et du +mauvais vouloir contre les Allemands. Jean Huss, avec son futur +compagnon de martyre, Jérôme Zwickowicz, entreprit de changer cette +injuste disposition. Voici ce qu'il dit à cette occasion: «Quand +Charles IV, de glorieuse et chère mémoire, a fondé cette Université, +il régla que, pendant un certain temps, les maîtres ès-arts allemands +auraient dans l'élection du recteur et dans la nomination des autres +officiers académiques, trois suffrages contre un dont jouiront les +Bohémiens. Le motif de cette disposition était le petit nombre de nos +compatriotes qui, à cette époque, avaient reçu les grades de docteur +et de maître ès-arts. Aujourd'hui que, par la grâce de Dieu, beaucoup +parmi nous ont reçu ces degrés, il est de toute justice que nous ayons +trois suffrages, et que les Allemands n'en aient qu'un.» Des deux +côtés, les débats furent très vifs; à la fin, l'influence de Jean Huss +obtint du roi de Bohême Wenceslav le décret suivant: «Quoiqu'on doive +aimer tout le monde également, la charité, cependant, pour être bien +ordonnée, souffre des degrés. Aussi, considérant que la nation +allemande ne fait pas partie de ce pays, et qu'elle s'est en outre, +comme nous nous en sommes assurés, attribué trois suffrages dans tous +les actes de l'Université de Prague, contre un que possède la nation +bohémienne, la maîtresse légitime de cette contrée; considérant qu'il +est contraire à la justice que des étrangers jouissent des priviléges +de nos nationaux aux dépens de ces derniers, nous ordonnons par le +présent acte, sous peine de notre déplaisir, que la nation bohémienne, +sans aucun retard ni opposition, jouira du privilége des trois +suffrages dans tous les conseils, jugements, élections et autres actes +et dispositions académiques, de la même manière que les choses se +passent à l'Université de Paris et dans celles de la Lombardie et de +l'Italie.» + +Les Allemands firent les efforts les plus grands pour conserver leurs +priviléges, et, dans une réunion qui se tint avant la publication du +décret qui précède, on décida, dit-on, que s'ils étaient privés de +leurs droits, ils se retireraient en corps de Prague. Ceux qui +résisteraient à cette décision seraient condamnés à perdre deux +doigts. Ce trait caractéristique d'animosité nationale montre que les +études intellectuelles ne font pas toujours cesser ces sentiments +regrettables. Les évènements qui se sont passés depuis 1848 nous +montrent une chose fort déplorable encore à penser. L'Allemagne +moderne se vante de son grand développement intellectuel, et cependant +il n'a en rien changé les sentiments qui animaient contre les Slaves +les Allemands du XVe siècle. Peut-être les progrès de la civilisation +ont-ils adouci l'expression de ces sentiments, mais au fond ils sont +restés inaltérables. Il y a maintenant quatre ans, et, dans l'époque +si féconde où nous vivons, quatre ans semblent être le quart d'un +siècle, il y a quatre ans je dénonçais ce malheureux état de choses, +et j'en indiquais les funestes conséquences; elles ne se sont que trop +développées avec une rapidité effrayante[47]. Puisse le ciel, dans sa +clémence, nous épargner pourtant les malheurs qui ensanglantèrent le +XVe siècle. + +[Note 47: _Panslavisme et Germanisme_, page 246, et Appendice H.] + +L'édit publié, les Allemands exécutèrent leur résolution; sauf un +petit nombre, ils quittèrent Prague et se retirèrent en Allemagne. +Cette émigration paraît avoir été considérable[48]. C'est d'elle que +datent l'Université de Leipsig et, bientôt après, d'autres +établissements semblables. Aussi Jean Huss, comme le principal auteur +de cette résolution, devint-il en Allemagne l'objet d'une haine +universelle. La même cause le rendit populaire parmi ses compatriotes +et l'objet de leur admiration; sa popularité surpassa même celle dont +O'Connell jouit en Irlande dans ses plus beaux jours. Cette +circonstance contribua plus que tout le reste à favoriser les progrès +de ses doctrines en Bohême et dans tous les pays de langue slave. Elle +explique aussi en grande partie pourquoi elles n'eurent aucun écho en +Allemagne, où un siècle plus tard la réformation s'établissait si +rapidement avec Luther. + +[Note 48: Tous les auteurs diffèrent sur le nombre des étudiants +étrangers qui quittèrent l'Université de Prague en cette circonstance. +Hagec le porte à 40,000, Lupacius à 44,000; Lauda, auteur +contemporain, cité par Balbin, le réduit à 36,000, Dubravius à 24,000, +Trithême et Cochléus descendent jusqu'à 2,000. Æneas Sylvius dit +qu'ils étaient au nombre de 5,000; cette évaluation, donnée par le +meilleur écrivain de son temps et qui fut contemporain de cet +évènement, me paraît la plus voisine de la vérité.] + +Le fait que je viens de rappeler se passait en 1409. Aussitôt après, +Jean Huss fut élu recteur de l'Université de Prague, et se mit à +prêcher ouvertement des doctrines opposées à celles de Rome. La +Bohême, comme je l'ai dit, était disposée à recevoir ses +enseignements. La tradition de l'Église nationale, entretenue par les +Vaudois réfugiés, le progrès des idées dû à l'Université de Prague, +l'y avait préparée. À ces causes il faut en ajouter une autre très +puissante, qui donna le branle au mouvement religieux. Je veux dire +les doctrines de Wiclef ou Wicklyffe, le réformateur de l'Angleterre. + +Malgré la distance qui sépare la Bohême de la Grande-Bretagne, et qui, +surtout, avec les communications imparfaites du XVe siècle, formait +une barrière infranchissable entre les deux pays, des circonstances +particulières facilitèrent leurs rapports et apportèrent à Prague les +doctrines du prêtre de Lutterworth. Richard II épousa la princesse +Anne, fille de l'empereur Charles IV, dont j'ai rappelé plus haut le +règne bienfaisant. Cette princesse emmena avec elle en Angleterre +quelques serviteurs qui, après sa mort, rapportèrent en Bohême les +écrits de Wiclef. Plusieurs Bohémiens fréquentèrent l'Université +d'Oxford, si célèbre alors; Jérôme de Prague y resta, dit-on, quelque +temps, se pénétra des opinions de Wiclef et en remporta les ouvrages à +son retour. Deux lollards anglais, Jacques et Conrad de Canterbury, +vinrent à Prague apporter à Jean Huss les ouvrages de Wiclef. Jean +Huss les goûta peu d'abord, mais changea d'avis quand il connut mieux +leur contenu. + +D'après le même récit, ces Anglais demandèrent à Jean Huss la +permission d'orner de peintures le vestibule de sa maison. Sur un des +murs, ils représentèrent l'entrée du Christ à Jérusalem; sur l'autre, +la procession pontificale avec toutes ses splendeurs et ses pompes. +Jean Huss admira ces peintures; il en parla avec éloge, et beaucoup +d'habitants de Prague vinrent les voir et firent des commentaires sur +leur signification. Les opinions étaient divisées; les uns défendaient +l'intention de ces peintures, les autres l'attaquaient. On conçoit +facilement qu'à une époque où l'art de la peinture était encore +inconnu, une attaque aussi audacieuse contre l'autorité révérée de +Rome devait produire une vive sensation. Elle excita même une telle +fermentation parmi les habitants de Prague, que les étrangers anglais +furent obligés de quitter la ville. Ce fait attira l'attention du +public sur les oeuvres de Wiclef; elles circulèrent dès lors en +Bohême, et même Sbinko, archevêque de Prague, en fit brûler un grand +nombre publiquement en 1410. L'auteur qui rappelle le fait, ajoute que +les livres qui périrent dans cet auto-da-fé étaient très bien écrits +et magnifiquement reliés. On peut en conclure qu'ils étaient entre les +mains de personnes considérables, et qu'ainsi ces opinions avaient +pénétré dans les hautes classes de la société. + +Huss traduisit quelques ouvrages de Wiclef, et les envoya aux nobles +les plus distingués de Bohême et de Moravie. Ces ouvrages se +répandirent encore en Pologne, où ils trouvèrent d'ardents +admirateurs. Je remets à plus tard quelques détails particuliers sur +ce sujet. + +Tout ce qui précède montre que, lorsque Jean Huss se mit à prêcher ses +doctrines, la Bohême était mûre pour une insurrection spirituelle +contre l'autorité de Rome. Cependant, avec un autre chef que lui, +cette insurrection aurait été partielle, et elle n'aurait pas eu ce +caractère national auquel elle dut la rapidité de ses progrès et +l'énergie que ses adhérents montrèrent dans la longue et déplorable +lutte qui en fut la conséquence. Si Jean Huss s'était renfermé dans +les discussions théologiques sans s'identifier à la cause nationale, +ses succès se seraient bornés à quelques disciples, au lieu de +s'étendre sur toute une nation. Cette remarque n'a pas échappé à +Balbin, si sagace d'ordinaire dans ses observations; son coeur honnête +bat d'amour pour sa nation, sous l'habit de jésuite qui le recouvre, +et son jugement éclairé reste impartial malgré l'influence désolante +de l'ordre auquel il appartenait. Cet écrivain éminent a fait de +généreux efforts pour rassembler les monuments historiques et +littéraires de la Bohême, que son ordre recherchait avec tant d'ardeur +pour les détruire. Il a rendu un service immense à son pays par la +profonde étude qu'il a faite de tout ce qui se rapporte à la doctrine +des Hussites. Dévoué à l'Église catholique romaine, il condamne +sévèrement les dogmes de ces réformateurs redoutables; il n'hésite +jamais cependant à leur rendre justice dans l'occasion. Son +impartialité est au-dessus de tout éloge, elle vient d'un pur amour de +la vérité, et non de ce qu'on appelle une indifférence philosophique, +où l'historien, n'ayant ni coeur, ni âme, ni foi à rien, n'est plus +qu'une machine propre à peser les faits et les preuves. + +Je demande excuse au lecteur pour m'être arrêté trop long-temps sur +l'historien patriotique de la Bohême; mais, dans le cours de cet +ouvrage, je n'aurai que trop souvent le droit de flétrir énergiquement +la conduite du corps célèbre auquel Balbin appartenait, on peut donc +me pardonner de m'arrêter un moment avec plaisir sur une de ces rares +exceptions qui brillent de loin en loin dans la longue et obscure +suite d'iniquités commises par cette société, et que nous rencontrons +dans l'histoire de Bohême et dans l'histoire de ma patrie. + +Revenons aux causes extraordinaires que Jean Huss exerça sur ses +compatriotes. Balbin, qui ne pouvait en parler sans condamner les +hostilités de son ordre contre le sentiment national des Bohémiens, +s'en est tiré par un coup de maître. Il décrit d'abord l'effet produit +par les prédications de Jean Huss dans une chapelle appelée Bethléem, +puis il ajoute le vers suivant de Virgile: + + «Hic illius arma, hic currus fuit.» + +Oui, dans toutes les révolutions religieuses qui, sans doute, +succéderont dans l'avenir aux commotions politiques et sociales qui +ébranlent le monde, la victoire parmi les Slaves appartiendra au parti +qui emploiera les mêmes armes et saura monter sur le même char, +c'est-à-dire qui sera le parti national. + +Comme exemple de l'éloquence populaire qu'employait Jean Huss, je +citerai un fragment rapporté par l'écrivain protestant Théobald, dont +Balbin lui-même reconnaît la science et l'exactitude. + +«Chers Bohémiens, n'est-il pas indigne qu'on vous empêche de proclamer +la vérité, et surtout la vérité qui s'est révélée de nos jours en +Angleterre et ailleurs? N'est-il pas indigne que l'usage des +sépultures distinctes et des longues sonneries des cloches n'ont +d'autre but que de remplir la bourse des prêtres? Sous prétexte de +discipline, ils maintiennent bien d'autres abus qui ne sont propres +qu'à jeter le trouble dans la chrétienté. Ils cherchent à vous +entraver dans leurs règles confuses; mais prouvez que vous êtes des +hommes, vous aurez bientôt brisé ces chaînes, et vous vous trouverez +si libres, que vous croirez sortir de prison. Au surplus, n'est-ce pas +une infamie, un crime, que de brûler des livres qui n'ont d'autre tort +que de contenir la vérité et d'être écrits pour votre bonheur.» + +C'est lorsque l'archevêque de Prague eut fait brûler les livres de +Wiclef que ce sermon eut lieu. On conçoit que de telles paroles +adressées à l'intelligence et aux sentiments patriotiques de tous, +devaient produire de puissants effets. + +Les circonstances politiques où se trouvait la Bohême à cette époque, +étaient également favorables au progrès des doctrines hostiles à la +hiérarchie catholique romaine. Venceslav, fils de Charles IV, avait en +1378 succédé à son père et reçu avec la couronne royale de Bohême, la +couronne impériale d'Allemagne. Il hérita des dignités et du pouvoir +de son père, mais non de ses talents et de ses vertus. Esprit faible, +caractère violent et porté à la débauche, il eut un règne tyrannique +et oppressif. Déposé dans une conspiration de la noblesse, il fut +replacé sur le trône par l'appui de ses parents, et le reperdit +aussitôt après. Son propre frère, Sigismond, roi de Hongrie, se saisit +de lui par trahison, l'enferma dans la prison publique de sa capitale, +et le retint ensuite sous sa surveillance à Vienne. Venceslav, au bout +de huit mois de captivité, réussit à s'échapper, et retourna à Prague, +où ses sujets, dégoûtés de la tyrannie de Sigismond, l'accueillirent +avec joie. Cet évènement se passait en 1403. Du jour où, pour la +troisième fois, Venceslav eut repris possession de sa couronne, il +changea complètement de caractère. Son esprit était abattu, à la +violence avait succédé une sorte d'apathie, il ne pensait plus qu'à +satisfaire ses goûts sensuels, et avait fait succéder aux rigueurs +tyranniques le relâchement d'une autorité paresseuse. En un mot, à la +grue de la fable avait succédé le soliveau; on ne peut autrement +exprimer les changements que le malheur produisit sur lui. La couronne +impériale lui fut retirée et passa à son frère Sigismond. Il garda la +Bohême, et la douceur de son règne y favorisa le libre développement +des doctrines opposées à l'Église dominante. Sous un autre monarque, +elles auraient trouvé une répression sévère dans l'autorité +ecclésiastique et même dans l'autorité civile. Venceslav, qui +détestait les prêtres et les appelait les plus dangereux de tous les +comédiens, vit avec plaisir leur pouvoir battu en brèche par les +prédications de Jean Huss. Il riait des plaintes qu'ils lui +adressaient à ce sujet; aussi tous les efforts de l'autorité cléricale +pour arrêter les progrès de Jean Huss, n'étant pas soutenus par le +pouvoir royal, n'avaient-ils aucun effet. + +Sbinko, archevêque de Prague, après avoir essayé en vain de mettre +obstacle aux succès de Jean Huss, obtint du pape Alexandre V, en 1410, +une bulle qui l'autorisait à réprimer par la force toute hérésie dans +sa juridiction, à détruire les écrits de Wiclef, et enfin, interdisait +toute prédication, sauf dans les paroisses, les couvents et les +églises épiscopales. Cette défense était dirigée contre Jean Huss, qui +prêchait dans une chapelle; aussi ses amis les plus puissants +firent-ils une vive opposition à la publication de cette bulle. Elle +fut cependant publiée le 9 mars 1410, et aussitôt Jean Huss fut cité +devant la cour de l'archevêque, sous l'accusation d'hérésie. Jean Huss +et un grand nombre des partisans de Wiclef apportèrent leurs livres à +l'archevêque, le priant de leur indiquer et de leur faire voir leurs +hérésies, pour qu'ils pussent les abjurer. La commission chargée +d'examiner les livres déclara hérétiques tous les ouvrages de Wiclef. +L'archevêque fit décider dans un synode provincial que ces livres +seraient brûlés, et interdit sous peine d'excommunication de prêcher +dans les chapelles. + +L'Université de Prague protesta contre cet arrêt. Elle déclara que +l'archevêque n'avait pas le droit de disposer des livres qui +appartenaient à ses membres. L'Université a le droit d'examiner toutes +les doctrines: on ne peut rien apprendre sans livres; que, si l'on +admet le principe que l'archevêque met en avant, il faut détruire +aussi les ouvrages des philosophes païens. Le roi accueillit avec +faveur ces réclamations et invita l'archevêque à remettre l'exécution +de son auto-da-fé littéraire. L'affaire fut soumise à la décision du +nouveau pape, Jean XXIII. L'archevêque, sans attendre son jugement, +fit brûler les ouvrages de Wiclef et, aussitôt après, prononça contre +Jean Huss une excommunication solennelle. + +À cette nouvelle, grande fut la sensation dans toute l'étendue de la +Bohême. Elle se trouvait partagée entre deux partis, violemment +opposés, et dont les dissentiments éclataient par de fréquentes +collisions. Le roi défendit sévèrement toute démonstration publique +d'aucune sorte, condamna l'archevêque à indemniser les propriétaires +des livres qu'il avait brûlés, et, sur son refus, mit ses biens sous +le séquestre. + +Jean Huss continua ses prédications; il ne voulait, dit-il, enseigner +que ce qu'avaient enseigné les Écritures, le Christ et les apôtres. Il +ne cherchait pas à se séparer de l'Église universelle, au contraire, +il se tenait fermement attaché à tous les dogmes; le pape n'a pas +connu la vérité dans cette affaire, autrement il n'aurait pas commandé +les actes de vandalisme que le prélat s'est permis. Il dévoilait les +projets de l'archevêque, du clergé et de leurs partisans conjurés +contre lui, et déclarait qu'il ne pouvait pas obéir aux commandements +des hommes de préférence aux commandements de Dieu et de +Jésus-Christ. Il invitait le peuple à rester fidèle à la vérité. Outre +ses sermons, lui et ses amis défendaient publiquement les écrits de +Wiclef. + +Au milieu de ces agitations, une ambassade pontificale annonça +l'élection du pape Jean XXIII. Le roi, la reine, et les chefs de la +noblesse s'adressèrent au légat, lui exposèrent l'état réel de la +question, et le prièrent d'obtenir du pape le retrait de la bulle +rendue par son prédécesseur, et surtout de la clause qui attaquait les +priviléges de la chapelle de Bethléem. Malgré les efforts du roi, le +légat fut suivi à Rome des délégués de l'archevêque. Persuadé par eux, +le pape approuva la conduite du prélat, et cita Jean Huss à +comparaître devant son tribunal pour y répondre à l'accusation +d'hérésie portée contre lui. Le roi fit un nouvel appel au +souverain-pontife, pour faire valoir les libertés de l'Église +bohémienne. Jean Huss, y disait-on, ne pouvait entreprendre un voyage +à Rome, au milieu des dangers qui menaceraient ses jours, il fallait +l'autoriser à prêcher dans la chapelle de Bethléem, et terminer les +différends religieux en les soumettant à l'université de Prague, ou +bien envoyer aux frais du roi un cardinal chargé de tout apaiser. + +Le pape répondit que la présence de Jean Huss à Rome était +indispensable, et que trois juges étaient déjà désignés pour examiner +son affaire. Ces nouvelles décisions excitèrent l'archevêque à +prononcer derechef l'excommunication contre Jean Huss, et à demander +la restitution de ses biens. Irrité de n'avoir obtenu qu'un refus et +de voir beaucoup de prêtres se refuser à lancer dans les églises +l'anathème contre Jean Huss, l'archevêque mit Prague sous l'interdit. +Le roi, indigné de sa conduite, bannit ceux des membres du clergé qui +s'étaient le plus signalés en exécutant les ordres de l'archevêque, +saisit le trésor du chapitre de Prague, et, par une sage loi, défendit +aux tribunaux ecclésiastiques de poursuivre pour une affaire +séculière. Ces vigoureuses mesures décidèrent l'archevêque à se +radoucir, et, comme le roi et Jean Huss désiraient vivement apaiser +ces querelles, les deux partis, d'un commun accord, soumirent leurs +différends à un tribunal d'arbitrage. Ce tribunal se réunit le 3 +juillet 1411, et après quelques jours de délibération, rendit la +décision suivante: + +L'archevêque devait faire sa soumission au roi, lever l'interdit et +les peines ecclésiastiques qu'il avait prononcées, arrêter toutes les +poursuites pour hérésie, et envoyer à Rome une déclaration écrite +portant qu'il n'y avait pas d'hérétiques en Bohême. De son côté, le +roi devait rendre les biens de l'archevêque, punir toute hérésie, +veiller sur les deux partis et les contenir, et défendre les +priviléges de l'Université et ceux du clergé. Les deux partis +souscrivirent à cette décision. Quelque temps après, dans une +assemblée générale de l'Université, Jean Huss fit une confession de sa +foi, et pria publiquement l'archevêque de le dispenser d'aller à Rome, +vu sa résolution de vivre désormais en enfant fidèle de l'Église. +Toutefois, l'archevêque retardait toujours l'exécution de sa promesse; +il n'envoyait pas à Rome la déclaration solennelle à laquelle il +s'était engagé; il sentait bien que la cour pontificale refuserait de +la recevoir. La mort le tira bientôt d'embarras. + +Cette pacification ne pouvait être qu'une trève de courte durée. Une +circonstance, survenue à la fin de l'année 1411, ranima la fureur des +querelles religieuses. Le pape Jean XXIII proclama une croisade contre +Ladislas, roi de Naples, et promit indulgence plénière à tous ceux +qui y prendraient part personnellement ou par des contributions +pécuniaires. Un légat vint, à cet effet, en Bohême, et arracha à la +crédulité du peuple des sommes considérables d'argent. Cette +spoliation choquait vivement les esprits éclairés; et Jean Huss prêcha +contre cet abus monstrueux de l'autorité pontificale. Il démontra +publiquement l'absurdité et l'impiété de ce trafic scandaleux, qui +servait à remplir le trésor du pape. Le clergé, surtout le haut +clergé, et les bourgeois allemands de Prague, qui formaient une +puissante corporation et occupaient les principaux offices municipaux +de la vieille ville, se rangèrent du côté du pape. Jean Huss avait +pour lui le plus grand nombre de laïques, qui embrassèrent avec +chaleur ses opinions. + +Ce dernier parti avait à sa tête Jérôme de Prague, qui partagea avec +Jean Huss la palme du martyre. Il était né à Prague, d'une famille +noble, mais pauvre, et avait fait ses études avec Jean Huss, dont il +était devenu l'ami. Il visita plusieurs Universités étrangères, et +entre autres celle d'Oxford, dont il rapporta plusieurs ouvrages de +Wiclef. Il fit un pèlerinage à la Terre-Sainte, concourut à organiser +l'Université de Cracovie, et travailla comme un missionnaire en +Lithuanie. + +C'était un homme d'un grand savoir et d'une profonde expérience. Son +caractère énergique, son éloquence brillante, produisirent souvent, +sur ses compatriotes, une impression plus puissante que les +prédications de Jean Huss. + +Le légat excommunia Jean Huss; aussitôt tout le royaume, et surtout la +capitale, devinrent le théâtre de luttes continuelles entre les deux +partis, luttes sanglantes et déplorables. + +Le roi intima sévèrement à toutes les autorités du royaume de faire +cesser ces troubles. À cet effet, le clergé convoqua un synode qui se +réunit à Boehmisch-Brod, le 6 février 1413. Les opinions théologiques +qui furent soutenues dans cette réunion, étaient d'un caractère si +opposé et si tranché, qu'il fut impossible de s'accorder sur un seul +point. Maître Jacobel de Miess, un des disciples les plus absolus et +les plus décidés de Wiclef en Bohême, alla droit au vif de la +question, et demanda, en terminant, à qui il fallait obéir: aux ordres +des hommes, d'êtres faillibles, ou bien aux commandements de Dieu et +aux préceptes de Jésus-Christ. Le parti romain soutenait que le clergé +bohémien devait une soumission absolue au pape et aux cardinaux, comme +aux véritables et légitimes successeurs de saint Pierre et des +apôtres. Le parti de Jean Huss, représenté, en l'absence de son chef, +par son ami, Jean Iesienicki, adoptait un moyen terme et demandait que +la pacification de 1411 (Voir page 55) fût renouvelée; il fallait +rétablir les anciennes libertés de l'Église de Bohême dans ses +rapports avec Rome; Jean Huss pourrait comparaître devant le synode +pour se justifier de l'accusation d'hérésie; sa justification serait +suivie du châtiment de ses accusateurs, et de pareilles accusations +seraient formellement interdites pour l'avenir; enfin, on révoquerait +l'excommunication lancée contre Jean Huss, et une ambassade irait à la +cour pontificale pour purger la Bohême du soupçon d'hérésie. + +Ces propositions avaient évidemment pour but d'introduire quelques +réformes dans l'Église, sans en venir à une rupture. L'expérience a +prouvé plus tard qu'il n'en pouvait être ainsi. Cependant, l'espoir +que Jean Huss et ses amis semblaient avoir entretenu à plaisir, +n'était pas si déraisonnable qu'il peut nous le paraître aujourd'hui, +surtout si nous nous rappelons que de fervents catholiques demandaient +eux-mêmes, avec instance, une réforme ecclésiastique. + +Le parti romain se refusa à ces propositions, et le synode se sépara +sans avoir abouti à quoi que ce soit. Le roi nomma alors une +commission composée de quelques prélats et du recteur de l'Université, +qui devait décider des points en litige. Quand cette commission +commença ses travaux, le parti ultra-montain soutint que le pape et +les cardinaux étaient seuls la tête et le corps de l'Église. +Iesienicki, qui représentait le parti hussite, consentait à +reconnaître ce principe, en ajoutant que lui et son parti étaient +prêts à accepter les décisions de l'Église, mais comme un chrétien +véritable et pieux doit les accueillir. La commission adopta cette +addition dirigée contre l'infaillibilité du pape et de son collége, +que le parti romain soutenait avec opiniâtreté. Les chefs de ce parti +protestèrent contre cette opinion du conseil, et leur obstination +irrita tellement Venceslav qu'il les chassa de son royaume. + +Le roi pria aussi Jean Huss de quitter Prague, où sa présence +augmentait l'effervescence des partis; celui-ci se retira donc à la +campagne, même avant la convocation du synode, et, sans ralentir ses +efforts, il continua à prêcher en bohémien et à publier des écrits +dans cette langue. Sur ces entrefaites, l'empereur Sigismond obtint du +pape Jean XXIII, la convocation d'un concile général à Constance, pour +le 1er novembre 1414. Il invita Jean Huss à se présenter devant le +concile, sous la protection d'un sauf-conduit impérial, et à y +défendre lui-même sa cause. Jean Huss accepta aussitôt le +sauf-conduit, et revint à Prague. Il y déclara qu'il voulait se +justifier de toute imputation d'hérésie, devant l'archevêque et un +synode. Sur le refus de l'archevêque, il s'adressa à l'inquisiteur +pontifical. Celui-ci réunit quelques membres de la noblesse et du +clergé, déclara Jean Huss pur de tout soupçon d'hérésie, et lui en +donna une attestation écrite; cette déclaration invitait l'archevêque +à lui rendre le même témoignage. + +Huss écrivit alors à Sigismond pour lui réitérer sa promesse de se +rendre à Constance, et pour le prier d'obtenir un examen public de ses +opinions devant le concile. L'empereur le lui promit, et, +conjointement avec son frère Venceslav, désigna trois nobles Bohémiens +pour l'accompagner au concile. + +Aussitôt qu'on connut la résolution de Jean Huss, de toutes parts on +lui envoya des présents de toute sorte et de l'argent; tous le +considéraient comme leur plus digne représentant dans une assemblée +qui réunissait l'élite des esprits de ce siècle. + +Avant de partir, Jean Huss adressa une lettre d'adieu à ses +concitoyens. Voici à peu près ce qu'elle contenait: Il allait +s'exposer, il en était sûr, à la malice de ses nombreux ennemis, mais +il avait une ferme confiance dans la providence divine. Son Sauveur le +protégerait et garderait de tout danger, il lui inspirerait sa sagesse +pour défendre la vérité, et s'il fallait la sceller de son sang, il +lui donnerait le courage d'accomplir ce sacrifice. En même temps il +exhortait ses concitoyens à rester fidèles à la parole divine, à prier +Dieu avec ferveur pour qu'il lui accordât de se montrer son obéissant +serviteur dans cette occasion solennelle. + +Le 11 octobre 1414, Jean Huss commença son voyage, qui ressembla à une +marche triomphale à travers la Bohême. Partout, une foule considérable +l'accueillait et l'accompagnait pendant une partie de la route, en +invoquant en sa faveur la protection céleste et en lui témoignant de +toutes manières son respect. Au moment où il franchit la frontière de +Bohême, il tourna bride, et des hauteurs de Boehmerwald il jeta un +long et dernier regard sur le sol si cher de sa patrie, et, après +avoir adressé au ciel une fervente prière pour le bonheur de son pays, +il mit le pied sur le sol germanique. + +J'ai raconté plus haut la part importante que Jean Huss avait prise +dans la querelle des maîtres allemands et de l'Université de Prague. +Cette affaire lui avait attiré la haine des Allemands. Toutefois, +l'accueil qu'on lui fit fut rien moins qu'hostile. Aux environs de +Nuremberg, une des cités les plus grandes d'Allemagne à cette époque, +un grand nombre d'habitants vinrent au devant de lui et +l'introduisirent solennellement dans leur ville. Tout le temps qu'il y +séjourna, les personnages les plus distingués et les plus savants de +la ville, prêtres et laïques, s'empressèrent autour de lui et +l'entretinrent publiquement des questions les plus importantes. Il +reçut encore un favorable accueil de plusieurs autres villes +d'Allemagne, quoique ses ennemis l'eussent fait devancer de trois +journées par un évêque qui défendait aux peuples de prêter l'oreille +aux paroles de l'hérétique. + +Jean Huss arriva à Constance le 2 novembre 1414, et fut accueilli à +son entrée dans cette ville par un immense concours de population. Il +n'avait pas sur lui le sauf-conduit impérial; mais, le lendemain, il +lui fut apporté par Venceslav de Duba, un des trois nobles désignés +pour l'accompagner et qui le fit savoir immédiatement au concile. À la +requête de Chlumski, autre de ces trois nobles, le pape s'engagea à ne +pas inquiéter Jean Huss, quand même il aurait tué son propre frère, +et le 9 novembre, sur la prière des nobles bohémiens, on leva même +l'interdit qui pesait toujours sur lui. + +En Bohême, les nombreux ennemis que Jean Huss s'était attirés parmi le +clergé, firent tous les efforts imaginables pour le perdre. On invita +tous ceux qui auraient assisté à un sermon ou à une controverse +publique, à déclarer par une disposition tout ce qu'ils y auraient +trouvé de répréhensible. On dressa de cette façon une longue liste +d'accusations contre le réformateur. La plupart n'avaient d'autres +fondements que des bruits inexacts, ou des malentendus; d'autres +reposaient sur des attaques réelles contre les mauvaises moeurs et les +empiétements du clergé, ou bien contre la vente des indulgences. +C'étaient là des accusations bien autrement dangereuses pour lui, que +quelques erreurs sur de simples points de doctrine. On envoya le +réquisitoire à Jean Huss: il répondit en protestant contre les +faussetés qu'il contenait, mais il ne put empêcher le clergé de Bohême +de le faire porter au concile par une députation spéciale. + +Le lendemain de son arrivée, un membre de cette députation afficha sur +les portes de toutes les églises de Constance, les plus violentes +dénonciations contre cet hérétique obstiné, qui ne faisait aucun cas +ni de l'Église ni de l'interdit. Les autres s'efforçaient de persuader +aux cardinaux que Jean Huss travaillait à changer toute l'organisation +de l'Église, et qu'il ne reculait devant aucun moyen pour y parvenir. +En même temps on semait adroitement le bruit qu'il voulait prêcher +publiquement pour gagner le peuple à ses projets, qu'il se préparait +en secret à prendre la fuite; on n'épargnait rien, en un mot, pour lui +faire ravir sa liberté. Ces machinations eurent l'effet qu'on en +attendait: le 28 novembre, le bourgmestre de Constance se transporta +au logis de Jean Huss avec deux évêques, et le somma de venir se +défendre devant le pape et les cardinaux. Chlumski, se doutant de leur +intention, déclara que c'était contraire au sauf-conduit de +l'empereur; mais la députation insista et fit entourer la maison par +les hommes d'armes qui l'avaient accompagnée. Huss obéit à ces +injonctions, et comparut devant le collége assemblé, qui lui demanda +si la Bohême était pleine d'hérésies de toute espèce. Il répondit +qu'il avait en horreur toutes doctrines non orthodoxes, qu'il aimerait +mieux mourir que de les suivre: il s'était rendu devant le concile +pour en recevoir des enseignements, et il était prêt à abjurer toute +erreur et à en faire pénitence. Cette déclaration satisfit +l'assemblée, et on l'invita à se retirer. Il resta cependant sous la +surveillance d'une troupe armée. + +La haine théologique des ennemis de Jean Huss ne fut pas déconcertée +pour si peu dans la seconde moitié du même jour; à la réunion des +cardinaux, ils firent de tels efforts pour exciter la colère du +sacré-collége, qu'ils lui arrachèrent la promesse de ne mettre jamais +Jean Huss en liberté. Aussitôt après cette réunion, le concile somma +Chlumski de lui abandonner Jean Huss. Celui-ci, irrité de la violation +du sauf-conduit impérial, s'adressa au pape et le requit avec menaces +de rendre aussitôt la liberté à son prisonnier. Le pape s'engagea de +nouveau à ne faire aucun mal à Jean Huss, mais déclara qu'il avait la +main forcée par ses cardinaux, qu'excitait sans cesse la haine +violente du clergé bohémien. Cette déclaration peut avoir quelque +fondement de vérité, si l'on se rappelle que le même pape fut, +bientôt après, déposé et jeté en prison par le concile[49]. Chlumski +protesta contre la conduite du concile, et fit afficher sa +protestation aux portes de toutes les églises. Il montra le +sauf-conduit impérial aux princes et évêques allemands qui se +trouvaient à Constance, au bourgmestre et aux citoyens principaux de +la ville, dans la pensée que, vassaux de l'Empereur, ils +respecteraient son sauf-conduit. Ce fut en vain, Jean Huss fut gardé +pendant une semaine dans la maison d'un chanoine de Constance, puis +jeté, le 6 décembre, dans le cachot bas et humide d'un couvent +dominicain. L'Empereur, averti par Chlumski, donna immédiatement +l'ordre de remettre Jean Huss en liberté; mais les pères du concile +refusèrent d'obéir. Au jour de Noël, l'Empereur arriva lui-même à +Constance, et demanda la liberté de Jean Huss. Il prévoyait l'effet +que cette affaire produirait en Bohême, dont la couronne devait lui +revenir après la mort de son frère Venceslav, et pensait bien qu'on +lui imputerait tout le mal qui aurait été fait. Après avoir plusieurs +fois menacé le concile de se retirer, il quitta Constance. Une +députation de cardinaux vint lui représenter que le concile avait le +droit de traiter Jean Huss suivant son bon plaisir, que personne +n'était engagé par une promesse faite à un hérétique, et qu'au cas où +l'Empereur ne reviendrait pas à Constance et n'abandonnerait pas Jean +Huss, les pères étaient décidés à dissoudre le concile et à abandonner +l'Église aux entreprises des réformateurs. Ces considérations +amenèrent Sigismond à rentrer dans la ville, et à déclarer, le 1er +janvier 1415, qu'il ne se mêlerait pas davantage de cette affaire. + +[Note 49: Le pape Jean XXIII (Balthazar Cossa) était né à Naples, +d'une famille noble quoique pauvre. Dans sa jeunesse, il fit le métier +de pirate, puis entra dans les ordres, et sut si bien gagner la faveur +du pape Boniface IX, qu'il fut créé par lui cardinal, et envoyé comme +son légat à Bologne. Sa conduite était scandaleuse sous tous les +rapports. Il réussit cependant à obtenir les bonnes grâces du pape +Alexandre V, et à l'emporter, après sa mort, en 1410, sur Grégoire XII +et Benoit XIII, qui se disputaient le siége pontifical. Jean avait +convoqué le concile de Constance sur l'invitation de l'empereur +Sigismond, et le concile se décida, aussitôt après sa réunion, à le +déposer à cause de ses vices. Jean parvint à s'échapper de Constance +et à se mettre sous la protection du duc d'Autriche. On le jugea par +défaut, et on le déposa. Le concile requit le duc de lui livrer Jean, +et le tint quelque temps prisonnier au château de Heidelberg. Plus +tard il put se rendre en Italie, où Martin V, son successeur, le nomma +doyen du sacré-collége. Il mourut en 1419.] + +La commission chargée d'examiner Jean Huss, recueillit en sa présence +les témoignages portés contre lui, et lui présenta une liste de +quarante-quatre articles qui l'accusaient d'opinions contraires à +l'enseignement de l'Église. Huss y répondit: il prouva que les uns +étaient sans fondements; que les autres étaient des doctrines mal +interprétées; quant aux charges qui restaient contre lui, elles +n'entraînaient pas le crime d'hérésie, puisqu'aucun concile n'avait +condamné les opinions auxquelles elles avaient rapport; elles étaient, +au contraire, conformes aux Écritures et au sens commun. Sur un seul +point Jean Huss fut complètement opposé au concile; il refusait +d'admettre que le pape et les cardinaux composassent l'Église. Une +circonstance inattendue vint compliquer les difficultés de sa +position. J'ai cité, plus haut, maître Jacobel de Miess comme un des +plus hardis partisans de Wiclef. Pendant que Jean Huss était à +Constance, il se mit à administrer aux laïques la communion sous les +deux espèces. Déjà, avant Jean Huss, un prêtre bohémien d'une grande +piété et d'un grand savoir, Mathias de Ianova, avait soutenu cette +forme de communion, dont les églises slaves faisaient primitivement +usage. Ceci provoqua une controverse publique dans l'Université de +Prague, et malgré les défenses énergiques du chapitre de la ville, ce +mode de communion fut pratiqué dans trois églises. Les partisans de +Jean Huss ne s'accordèrent pas entre eux sur ce point, et s'en +remirent à sa décision. Huss, pour ne pas diviser ses partisans, +répondit que l'usage du vin, dans la communion, était permis aux +laïques, sans être nécessaire. Cette réponse, au lieu de fixer le +point en litige, accrut la violence des discussions, et Jean Huss fut +invité de nouveau à se prononcer, d'une manière décisive, sur ce +sujet. Il vit bien que sa réponse lui serait fatale devant le concile, +mais sa conscience ne lui permit pas d'hésiter, et il se prononça pour +l'usage du pain et du vin, s'autorisant de l'exemple du Christ et des +apôtres, et de la tradition de l'Église primitive. Depuis ce temps, +l'usage du pain et du vin est le symbole de ses partisans. + +Les souffrances de la prison firent tomber Huss sérieusement malade, +et les médecins du pape ordonnèrent de le transporter dans une prison +plus salubre. Il sortait de maladie, quand la fuite du pape lui valut +de nouvelles souffrances. Cet évènement causa la plus grande +confusion, et il fallut la fermeté de l'empereur pour empêcher le +concile de se séparer. Les moines dominicains, geôliers de Jean Huss, +remirent à l'empereur les clefs de sa prison. Les amis de Jean Huss +conçurent alors l'espoir que l'empereur le délivrerait, ou au moins le +prendrait sous sa garde. Il n'en fut rien: à l'instigation des pères +du concile, l'empereur le livra à l'évêque de Constance, qui l'enferma +dans la prison solitaire du château de Gottlieben, et lui mit les fers +aux pieds et aux mains. + +Ces durs traitements soulevèrent en Bohême une indignation +universelle. On discuta, dans des réunions publiques, les moyens de +prévenir les dangers qui menaçaient le favori de la nation. La +noblesse de Bohême adressa à l'empereur comme à l'héritier de la +couronne, une protestation contre les rigueurs qu'on faisait subir à +Jean Huss: elle lui demandait de traiter Jean Huss d'une manière digne +de lui, et de sauver ainsi l'honneur du peuple bohémien, qu'on +insultait par une telle conduite à la face de l'univers entier[50]. + +[Note 50: L'original de cette protestation se trouve dans la +bibliothèque de la faculté d'Édimbourg.] + +Les nobles bohémiens et polonais qui se trouvaient à Constance, firent +de vives remontrances au concile dans le même but. Un Polonais du plus +haut rang, Venceslav Leszczynski de Lezna, se fit remarquer par +l'énergie de ses réclamations en faveur de Jean Huss, qu'il appelait +un défenseur intrépide et zélé de la vérité[51]. Il faut remarquer que +les opinions de Jean Huss n'étaient nullement aussi radicales que +celles de Wiclef. Il voulait surtout réformer des abus que +reconnaissaient également les plus zélés catholiques; mais il +n'admettait nullement les opinions qu'un siècle plus tard Luther, +Zwingle, Calvin, proclamaient sur la papauté. Quelques-uns de ses +partisans, il est vrai, avaient adopté les opinions des Vaudois. Mais, +quant à Jean Huss, il n'était jamais allé aussi loin. La haine +violente que le clergé lui portait venait en partie de ses opinions +particulières sur certains points de théologie, mais surtout de la +façon dont il voulait trancher les difficultés. Il en appelait +toujours aux Écritures, et soumettait les livres saints au jugement du +peuple, au lieu de les réserver au jugement du clergé. C'était là un +véritable principe révolutionnaire. Admis pour des sujets de médiocre +importance, il pouvait s'appliquer aux questions les plus vitales, et +établir le droit du jugement privé, ce grand principe que proclama la +Réformation au XVIe siècle. Les pères du concile le sentaient bien, +aussi des hommes tels que le cardinal Pierre d'Ailly, ce grand +défenseur des réformes dans le clergé, combattaient-ils violemment les +opinions de Jean Huss, et le considéraient-ils comme rebelle à +l'autorité de l'Église. + +[Note 51: Voir mon _Histoire de la réformation en Pologne_, vol. 1, +62-64.] + +Le 5 juin 1415, Jean Huss comparut devant le concile qui lui montra le +manuscrit de son traité sur l'Église, d'où l'on avait extrait les +chefs de l'accusation portés contre lui, et lui demanda si c'étaient +bien là ses sentiments. Jean Huss répondit que oui, et déclara qu'il +était prêt à les justifier et à rétracter toutes les erreurs dont on +le convaincrait, les Écritures à la main. Cette réponse souleva des +clameurs universelles. On lui répliqua qu'il ne s'agissait pas de +discuter les Écritures, mais de rétracter les opinions que l'Église, +c'est-à-dire le pape et les cardinaux, sous l'inspiration immédiate de +Dieu, déclarait erronées. Jean Huss protesta de sa haine pour toute +erreur, et se mit à exposer ses croyances religieuses. Des voix +nombreuses couvrirent la sienne, et lui répondirent qu'on ne lui +demandait pas ses opinions. Il devait se taire et se contenter de +répondre aux questions qu'on lui adresserait. Le tumulte dépassa +bientôt toutes les bornes. Jean Huss déclara qu'il attendait plus de +dignité, de bienveillance et de modération d'une assemblée aussi +vénérable. Il se défendit avec tant d'éloquence et de talent, qu'il +réussit à réfuter la première accusation portée contre lui. Cependant +tant d'efforts l'avaient épuisé, et il devint nécessaire de le +reconduire en prison. + +On lui laissa un jour de répit, et on reprit son procès le 7 juin. On +l'accusa d'avoir, sur la transsubstantiation, des doctrines contraires +à celles de l'Église, et, comme preuve, on produisit les dépositions +des témoins. Huss nia la vérité de l'accusation, et força les juges à +l'abandonner. D'autres accusations furent portées, et ses juges +exigèrent de lui une soumission absolue au concile. Huss demandait +qu'on prouvât ce dont on l'accusait, quand l'empereur, qui était +présent, le trahit lâchement. Il déclara que, malgré le sauf-conduit +qu'il avait accordé, instruit aujourd'hui qu'une promesse faite à un +hérétique n'est pas valide, il lui retirait sa protection et +l'invitait à s'en remettre à la décision du concile. Cette déclaration +si inattendue décida du sort de Jean Huss; il le vit bien; il remercia +l'empereur de la protection qu'il lui avait accordée jusque là; mais, +vaincu par tant d'émotions, il perdit connaissance et ne revint à lui +qu'en prison. + +Le lendemain, on reprit le jugement pour la troisième et la dernière +fois. On incrimina les opinions qu'il avait exprimées si souvent à +Prague, et avec tant de force, sur l'Église, le pape et les cardinaux. +On lui reprocha surtout la soumission qu'en certaines circonstances il +réclamait du clergé à l'égard du pouvoir séculier. Jean Huss ne +pouvait nier ces opinions si connues, il ne pouvait que les défendre. +On ne le lui permit pas. Le cardinal Pierre d'Ailly résuma les débats, +et laissa à Jean Huss l'alternative, ou de se soumettre sans +conditions à la décision du concile, ou d'entendre prononcer sa +sentence. Huss demanda à exposer ses doctrines d'une manière +détaillée, s'engageant, si le concile les rejetait, à se soumettre à +sa décision. On repoussa cette demande si juste, et on lui imposa la +déclaration suivante: + +«Il reconnaissait publiquement que les doctrines contenues dans les +quarante-quatre propositions extraites de ses ouvrages étaient +fausses; il les abjurait et les rétractait pour croire et enseigner le +contraire.» + +Huss répondit qu'il ne pouvait pas abjurer ce qu'il n'avait pas +enseigné, et qu'il était contre sa conscience de nier la vérité de +doctrines dont on ne lui avait pas prouvé la fausseté. On l'invita à +se soumettre dans le moment; on lui promit d'adoucir les termes du +désaveu qu'il devait signer. Toutes les représentations, toutes les +prières, le trouvèrent insensible; il déclara que Dieu jugerait entre +le concile et lui, et fut ramené dans sa prison. + +L'empereur Sigismond semble avoir redouté l'influence d'un particulier +qui jouissait d'une popularité si grande en Bohême et même en Pologne. +Quel que soit le motif de son changement, il conseilla aux cardinaux +de ne pas croire Jean Huss, s'il rétractait ses opinions, et de le +condamner comme hérétique. Si on le laissait retourner en Bohême, il +détacherait de l'Église cette contrée tout entière et la Pologne, où +son hérésie avait pénétré; il ne fallait pas différer son supplice, il +voulait y assister et il promettait le même traitement à Jérôme de +Prague, le plus ardent et le plus capable de ses disciples. Ces +paroles, si agréables aux cardinaux, furent entendues des nobles de la +Bohême qui avaient accompagné Jean Huss, et de Pierre Mladenowicz, +disciple de Huss. Ce dernier avait suivi son maître à Constance, il +assista à son procès et à son supplice, et a laissé une histoire de ce +procès, à laquelle nous avons emprunté notre récit. Les nobles et +Pierre Mladenowicz allèrent immédiatement prévenir Jean Huss du sort +qui l'attendait, et l'exhorter, puisqu'il devait sceller de sa mort +ses opinions, à ne pas céder sur un seul point à ses adversaires. +Avec le caractère de Jean Huss, la recommandation était superflue. Ils +firent connaître aussi à leurs partisans de Bohême la conduite de +l'empereur. Cette nouvelle souleva de grandes agitations, on tint des +assemblées dans plusieurs villes et on envoya au concile des +représentations qui devaient être aussi inutiles que les précédentes. + +Les lettres que de sa prison Jean Huss adressait à ses partisans, +devenaient plus ardentes à mesura que sa fin approchait. Il les +exhortait sans cesse à ne croire que la parole du Christ, à résister +fermement au concile, qui traitait les Bohémiens en ennemis en +refusant de les convaincre par le raisonnement, et à rester fidèlement +attachés à la communion sous les deux espèces que le Christ et ses +apôtres avaient introduite. Jean Huss insista davantage sur cette +doctrine, lorsque le concile eut rendu un décret pour interdire aux +laïques l'usage du calice, et déclaré hérétiques tous ceux qui +résisteraient à sa décision. + +Le concile présenta à Jean Huss différentes formules d'abjuration où +il rétractait ses opinions et se soumettait à l'Église. + +Les plus illustres cardinaux le visitèrent souvent dans sa prison, et +par la persuasion, les promesses et les offres de toute sorte, +essayèrent d'obtenir de lui une rétractation. Plusieurs députations du +concile discutèrent avec lui sur les points condamnés, mais ne purent +ébranler les convictions qu'il avait de leur vérité. Il leur demandait +des preuves tirées de l'Écriture ou du sens commun, tandis qu'ils ne +lui apportaient que des décisions de conciles et lui demandaient une +soumission absolue à leur autorité. + +Le 1er juillet, Jean Huss envoya au concile sa dernière déclaration: +il ne pouvait pas, il ne voulait pas abjurer aucune de ses opinions, +avant qu'on lui eût prouvé leur erreur l'Écriture à la main. + +Le concile ayant perdu l'espoir d'amener Huss à une rétractation, fixa +son supplice au 6 juillet 1415. En ce jour, une immense réunion de +princes et de seigneurs ecclésiastiques et laïques, eut lieu sous la +présidence de l'empereur, dans la cathédrale de Constance. On avait +dressé dans la nef un échafaud élevé, avec une petite cellule en bois +où étaient suspendus les vêtements d'un prêtre catholique romain. À la +vue de cet appareil, Huss comprit ce qu'il signifiait. Il se jeta +alors à genoux, et se mit à prier, prosterné à terre. Pendant ce +temps, l'évêque de Londres adressait à l'empereur, assis sur un trône, +un long discours qui se terminait ainsi: + +«C'est pour cette sainte oeuvre que vous avez été choisi par Dieu, élu +dans le ciel plutôt que sur la terre, placé sur le trône par le Roi du +ciel plutôt que par les princes de l'Empire, c'est pour détruire par +le glaive impérial les hérésies et les erreurs que nous avons +condamnées. Dieu vous a accordé pour l'accomplissement de cette sainte +mission, la sagesse de la divine vérité, le pouvoir de la majesté +royale, en vous disant: «Je place ma parole dans ta bouche, et je +t'inspire ma sagesse, je t'ai élevé au-dessus des nations et des +royaumes, je t'ai soumis les peuples pour que tu exécutes mes +jugements et détruises l'iniquité.» Frappez donc les hérésies et les +erreurs, frappez surtout cet hérétique obstiné, dont la méchanceté et +la pestilence ont infecté plusieurs royaumes. Voilà l'oeuvre qui vous +est assignée, glorieux prince, voilà l'oeuvre que vous devez +accomplir, puisque l'autorité de la justice vous appartient. La +bouche des enfants et des nouveau-nés chantera elle-même vos louanges, +et votre mémoire vivra éternellement pour avoir détruit de si grands +ennemis de la vraie foi: puisse Jésus-Christ vous accorder la grâce +d'accomplir votre pieuse mission.» + +Après ces odieuses paroles, on lut du haut de la chaire, le résumé du +procès de Jean Huss. Jean Huss essaya en vain de présenter quelques +observations relatives à divers passages de ce résumé, puis, +reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il se mit à genoux et se +recommanda à Dieu et à son Sauveur. Mais un évêque l'ayant accusé de +s'être donné pour la quatrième personne de la Divinité, il défia +l'évêque de lui citer personne qui l'ait entendu s'exprimer ainsi, et +comme l'évêque ne pouvait répondre, il s'écria: «Quel est mon malheur +d'entendre de tels blasphèmes! j'en appelle à vous, ô Christ, dont ce +concile condamne publiquement la parole.» On lut ensuite la sentence +du concile qui condamnait au feu les écrits de Jean Huss, le dégradait +lui-même de la dignité ecclésiastique, et le livrait au pouvoir +temporel. Après la lecture de la sentence, sept évêques s'approchèrent +de Jean Huss et l'invitèrent à se revêtir des vêtements sacerdotaux. +Ils l'engagèrent ensuite à rétracter ses erreurs, au nom de son +honneur et de son salut éternel. Jean Huss monta sur l'échafaud sans +répondre et s'adressa ainsi à la foule qui se pressait dans l'Église: +«Les évêques m'ordonnent de confesser devant vous mes erreurs; si +cette rétractation n'eût entraîné que la perte de mon honneur mortel, +peut-être m'auraient-ils persuadé de satisfaire leur désir. Mais je +suis ici sous les yeux du Dieu Tout-Puissant, et je ne puis les +contenter sans déshonorer son nom et sans m'exposer moi-même aux +reproches de ma conscience. Je n'ai jamais enseigné ce qu'on me +reproche: j'ai toujours cru, écrit, enseigné et prêché le contraire. +Pourrais-je lever les yeux au ciel, pourrais-je regarder en face ceux +que ma voix a instruits et dont le nombre est si grand, si j'avais +ébranlé dans leur coeur des croyances aussi saintes? Mon exemple +a-t-il jeté dans le doute et l'incertitude tant d'âmes, tant de +consciences, éclairées par les propres paroles de la Sainte-Écriture, +par la pure doctrine de l'Écriture, et ainsi mises en garde contre les +atteintes du mal? Non, non, j'ai toujours regardé le salut de tant +d'âmes comme plus précieux que la conservation de leur corps +périssable.» Les évêques interrompirent ses paroles, le firent +descendre et le dégradèrent de sa dignité sacerdotale. Un évêque lui +prit des mains le calice en disant: «Ô Judas, maudit pour avoir +abandonné les voies de paix et conspiré avec les Juifs, nous te +retirons la coupe du salut.» Huss, répondit: «J'ai confiance dans Dieu +le Père et dans Jésus-Christ, je souffre en leur nom, et ils ne me +retireront pas la coupe du salut. J'ai même la ferme assurance de m'y +abreuver aujourd'hui dans son royaume.» Chaque évêque s'approchait de +lui à son tour et lui retirait un vêtement sacerdotal en maudissant +ses hérésies. À chacun, Huss répondait qu'il souffrait patiemment ces +blasphèmes en considération de Jésus-Christ, son divin maître. À la +fin de la cérémonie, quand il s'agit d'enlever la tonsure cléricale, +quelques évêques voulaient se servir de rasoirs, les autres employer +des ciseaux. Huss se retourna du côté de l'empereur qui, de son trône, +voyait cette contestation, et lui dit avec calme: «Je m'étonne, +qu'étant aussi cruels les uns que les autres, ils ne soient pas même +d'accord sur leurs cruautés.» Enfin, ils se décidèrent à couper avec +des ciseaux la peau du sommet de la tête. Après cette cruelle +opération, ils annoncèrent que l'Église, l'ayant privé de tous ses +ornements et priviléges, ils n'avaient plus qu'à le livrer à +l'autorité temporelle. Ils se rappelèrent, cependant, qu'ils avaient +oublié quelque cérémonie, et ils apportèrent un capuchon en papier où +l'on avait représenté trois horribles figures de démons avec cette +inscription: «Hérésiarque.» Huss s'écria en voyant le capuchon: «Notre +Seigneur Jésus-Christ a porté pour moi une couronne d'épines, pourquoi +ne porterais-je pas pour la glorification de son nom cet ignominieux +capuchon.» Les évêques lui posèrent le bonnet sur la tête en disant: +«Nous livrons ton corps aux flammes et ton âme aux démons.» Huss se +contenta de lever les yeux et de dire: «Ô Jésus-Christ, je remets +entre tes mains mon âme que tu as rachetée.» + +Les évêques retournèrent alors trouver l'empereur, et livrèrent Jean +Huss au pouvoir séculier. Sigismond ordonna au duc de Bavière, qui +était placé à ses pieds, le globe impérial dans la main, de recevoir +Jean Huss des mains des évêques, et de le livrer aux exécuteurs. + +Le duc, suivi de tous les bourgeois armés de la ville, conduisit +immédiatement Jean Huss au lieu du supplice. En quittant l'Église, +celui-ci vit brûler en un tas ses écrits et ceux de ses disciples. Il +sourit doucement à ce spectacle: il sentait bien que ce feu ne brûlait +pas la semence qu'il avait laissée derrière lui. Pendant tout le temps +que cette triste procession mit à se rendre au lieu du supplice, Jean +Huss s'adressa au peuple dont les longues bandes se pressaient sur la +route; il soutenait que sa mort n'avait pas pour cause une hérésie +quelconque, mais la haine de ses ennemis qui avaient réuni contre lui +les accusations les plus fausses. + +Le lieu de l'exécution était situé au-delà de la porte de Gottlieben: +c'était une voirie où on écorchait les animaux; on avait même laissé à +dessein quelques cadavres pour accumuler les outrages. En y arrivant, +Jean Huss montra une constance noble et sereine. Il se mit à genoux, +et d'une voix haute et claire il chanta les versets 31 et 81 des +Psaumes et pria avec ferveur. Les assistants, en voyant sa piété, se +disaient unanimement: «Nous ne savons ce qu'il a fait auparavant; pour +le moment nous le voyons prier, et nous entendons ses prières ardentes +et ses pieuses paroles.» Un, entre autres, invita un prêtre qui +suivait à cheval le cortége, à confesser le martyr; le prêtre répondit +qu'on devait refuser à un hérétique ce moyen de salut. Huss s'était +cependant confessé à un moine dans sa prison. Mladenowicz ajoute même +en rapportant cette circonstance: «Le Christ, ignoré du monde, habite +même parmi ses ennemis[52].» + +[Note 52: J'ai dit plus haut qu'il fut témoin oculaire de tout ce qui +se passa, et que ce récit lui est surtout emprunté.] + +Pendant la prière de Jean Huss, son capuchon tomba de sa tête; un +soldat le replaça en disant qu'il devait être brûlé avec les démons, +les maîtres qu'il avait servis. Le bourreau lui ordonna de monter; il +obéit en s'écriant: «Ô Seigneur Jésus-Christ, soutenez-moi, faites que +je puisse supporter avec fermeté la mort cruelle et ignominieuse à +laquelle on m'a condamné pour avoir prêché la sainte parole de +l'Évangile.» Il se tourna ensuite vers les assistants; mais le duc de +Bavière lui défendit de parler, et ordonna à l'exécuteur de le +dépouiller de ses habits et de l'attacher au poteau avec les mains +liées derrière le dos. Le bourreau obéit; mais, comme Huss avait le +visage tourné vers l'Orient, il fut, en sa qualité d'hérétique, tourné +d'un autre côté du poteau. Après qu'il eut remercié l'exécuteur de la +douceur avec laquelle il accomplissait ses fonctions, on lui passa +autour du cou une chaîne qui le liait au poteau. Huss dit qu'il était +heureux de supporter ces tourments pour la défense de la foi, quand le +Sauveur avait porté un fardeau plus pesant encore. On entassa alors du +bois et de la paille autour de lui, jusqu'à la hauteur des genoux. À +ce moment, le maréchal de l'empereur, Haupt de Pappenheim, survint et +le somma au nom de l'empereur de rétracter ses erreurs. Huss répondit: +«Qu'ai-je à rétracter, puisque je ne suis convaincu d'aucune erreur? +J'ai toujours prêché la vérité et l'Évangile de Notre-Seigneur +Jésus-Christ, et je meurs avec joie pour lui.» À ces mots, le messager +impérial joignit ses mains au-dessus de sa tête, et partit: +l'exécuteur alluma aussitôt le feu. Huss s'écriait: «Jésus-Christ, +fils du Dieu vivant, ayez pitié de moi!» Comme il le répétait pour la +troisième fois, le vent chassa sur lui les flammes et la fumée qui +l'étouffèrent. On vit toutefois son corps s'agiter pendant le tempe +nécessaire pour dire trois fois la prière du Seigneur. + +Quand le bûcher fut consumé, on trouva la partie supérieure de son +corps suspendue au poteau par la chaîne sans être consumée. On apporta +aussitôt d'autre bois, on abattit le poteau et on consuma complètement +jusqu'aux derniers restes. Le coeur, qui était tombé du corps et +s'était brisé, fut réduit à coups de bâton en petits morceaux et brûlé +à part. On jeta dans les flammes les habits que Jean Huss avait portés +au supplice, et quand tout fut bien consumé, on recueillit avec soin +les cendres et on les jeta dans le Rhin. + +Ainsi périt le grand réformateur des Slaves. Quoiqu'il n'ait pas +attaqué les dogmes de l'Église catholique romaine, comme le firent +plus tard les réformateurs du XVIe siècle, il établit cependant le +principe fondamental du protestantisme, c'est-à-dire l'appel à +l'autorité des Écritures et non à celle de l'Église. + +Il me reste à ajouter quelques mots sur Jérôme de Prague, le plus +éminent des disciples de Jean Huss, que le concile de Constance fit +périr comme son maître. En partant de Bohême, Huss, qui connaissait +l'ardeur de Jérôme et la haine que le parti romain lui portait, lui +défendit de le suivre à Constance. Malgré cette défense, Jérôme y +arriva le 4 avril 1415, et, le 7 du même mois, il afficha à la porte +de l'Hôtel-de-ville et aux portes de toutes les églises, une demande +rédigée en trois langues (latin, allemand, bohémien) et adressée à +l'empereur et au concile. Il y réclamait un sauf-conduit pour venir +assister son ami Jean Huss dans son procès. Le concile répondit, le +17, qu'il le défendrait contre la violence, mais non contre la +justice, et qu'il le mettrait en jugement. Cette réponse l'engagea à +décliner la tendre miséricorde des prélats, et il retournait en +Bohême, lorsque, près des frontières, il fut saisi, ramené et enchaîné +à Constance le 23 mai, et jeté en prison avec des fers pesants aux +mains et aux pieds. Ces durs traitements, son inquiétude pour son ami, +lui causèrent une cruelle maladie qui lui abattit le corps et +l'esprit. Dans cet état pitoyable, quelques membres du concile lui +persuadèrent de se rétracter. Il le fit en public le 11 septembre +1415, et, sur la demande du concile, renouvela sa rétractation le 23 +du même mois. Il y déclarait qu'il était prêt à faire pénitence de ses +fautes, et qu'il se soumettait d'une manière absolue à l'autorité du +concile. + +Cette conduite disposa favorablement pour lui les prélats; ils +proposaient déjà de le mettre en liberté, lorsque le clergé de Bohême +y mit opposition, en déclarant qu'il ne croyait pas à sa sincérité et +en apportant de nouvelles accusations contre lui. Une nouvelle +commission d'enquête fut nommée sous l'influence de ses plus cruels +ennemis. Elle l'accusa d'être depuis sa jeunesse l'ami de Jean Huss et +un zélé partisan de Wiclef, d'avoir rapporté ses ouvrages en Bohême et +de l'honorer comme un saint, d'avoir dirigé toutes les attaques contre +le clergé, traité d'idolâtrie le culte des images des saints, profané +des reliques, insulté publiquement le pape et le clergé, etc., etc. +Jérôme demanda à se défendre en public; on le lui permit en présence +de tout le concile, le 23 mai 1416. Il réfuta tous les chefs +d'accusation dirigés contre lui, avec tant d'éloquence, de finesse, de +savoir sacré et profane, qu'il inspira la plus vive admiration à +l'illustre savant italien Poggio Bracciolini. Ce dernier, qui était +présent comme secrétaire du concile, va jusqu'à comparer Jérôme à +Socrate. Il reprit sa défense le 26 du même mois, avec autant de +succès. Mais, invité à répéter sa rétractation, au lieu d'obéir il fit +avec la plus grande éloquence le panégyrique de son ami Jean Huss, il +proclama son innocence, sa justice, et même sa sainteté; il s'emporta +avec violence contre les Allemands, les accusant d'être les ennemis +les plus acharnés de la Bohême, et d'avoir juré sa perte comme celle +de son ami Jean Huss, parce que tous deux avaient le plus contribué à +leur enlever leurs injustes priviléges dans l'Université de Prague. +C'était pour satisfaire leur désir insatiable de vengeance qu'ils le +poursuivaient. Le plus grand péché qu'il eût commis, ajoutait-il, +c'était d'avoir désavoué, sous la contrainte des circonstances, les +doctrines de Jean Huss; mais il y adhérait maintenant de toute son +âme, et il était prêt à endurer pour elles, toutes sortes de +souffrances et de supplices. + +On ne peut décrire l'impression que fit sur les auditeurs ce discours +de Jérôme auquel on s'attendait si peu. On le ramena en prison et on +essaya tous les moyens possibles de persuasion pour le décider à une +rétractation. Il ne voulut rien écouter. Il fut donc condamné, le 30 +mai 1416, à être dégradé comme Jean Huss, de sa dignité +ecclésiastique, et à être brûlé vif dans le même endroit où celui-ci +avait reçu la palme du martyre. Arrivé au lieu fatal, il baisa le sol +sur lequel Huss avait marché, se dépouilla lui-même de ses vêtements, +pria avec ferveur tandis qu'on l'attachait au poteau, et présenta ses +mains à l'exécuteur. On l'entoura jusqu'au cou d'un amas de bois mêlé +de paille, et comme on allumait le feu par derrière, il dit à +l'exécuteur: «Allume le feu sous mes yeux; j'ai eu peur du feu, mais +maintenant je ne pourrai reculer.» Il se mit alors à chanter un hymne +sacré, et les flammes l'entouraient déjà de tous côtés, qu'on +l'entendait encore répéter dans la langue de ses pères: «Dieu puissant +et mon père, ayez pitié de moi et oubliez mes péchés!» On brûla ses +vêtements; et quand tout fut éteint, on recueillit soigneusement les +cendres et on les jeta dans le Rhin, comme on avait fait pour celles +de Jean Huss. + + + + +CHAPITRE III. + +BOHÊME. + +(Suite). + + Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. -- Ziska. -- + Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du pape. -- + Première lutte entre les catholiques romains et les Hussites. -- + Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague. -- Destruction de + quelques églises et couvents par les Hussites. -- Invasion et + défaite de l'empereur Sigismond. -- Négociations politiques. -- + L'anglais Pierre Payne. -- Ambassade à la Pologne. -- Arrivée de + forces polonaises au secours des Hussites. -- Mort de Ziska. -- + Son caractère. + + +La nouvelle de la mort de Jean Huss jeta la consternation dans la +Bohême, et souleva contre les auteurs du crime un cri universel +d'indignation. Grands et petits regardèrent comme un outrage fait à la +Bohême le supplice du plus populaire de leurs concitoyens. +L'Université de Prague, dans son adresse à toute la chrétienté, +défendit la mémoire de Jean Huss. Les écrits du même genre se +multiplièrent. Un, entre autres, après avoir déclaré que Jean Huss +avait été assassiné malgré son innocence, appelait le concile de +Constance le corps des satrapes du moderne Antechrist. L'annonce du +supplice de Jérôme ne fit qu'enflammer l'indignation publique. On +frappa une médaille en l'honneur de Jean Huss, et, dans le calendrier +des saints, le 6 juillet lui fut consacré. On le regarda comme un +martyr national, victime de la haine des Allemands et de son propre +attachement à son pays. Les doctrines qu'il avait scellées de son +sang en reçurent une force nouvelle, et le nombre de ses partisans +s'accrut rapidement. Plusieurs églises admirent la communion sous les +deux espèces, et célébrèrent les cérémonies du culte dans la langue du +pays. + +Les disciples de Jean Huss, qui prirent le nom de Hussites, se +partagèrent en deux parties: les uns rejetaient tout-à-fait l'autorité +de l'Église, et ne voulaient accepter que les Écritures pour règle de +la foi; les autres se bornaient à la communion sous les deux espèces, +à la libre prédication de l'Évangile, et à quelques réformes moins +importantes. Les premiers prirent le nom de Taborites, et les autres +de Calixtins, à cause de la communion sous les deux espèces dont un +calice était l'emblême. Cependant ce ne fut que plus tard que les +croyances des deux partis prirent un développement distinct et une +forme définitive. + +Les progrès du Hussitisme, quoiqu'il se fût répandu dans toutes les +classes de la Bohême, trouvèrent une vive résistance dans les +catholiques romains. Ceux-ci formaient une minorité puissante, qui +embrassait tout le haut clergé, la plus grande partie du clergé +inférieur, les couvents et les monastères, beaucoup de nobles et de +riches bourgeois, surtout d'origine allemande. Le parti possesseur de +richesses aussi grandes et d'une influence aussi considérable, était +bien organisé, et s'appuyait sur Rome et sur l'empereur Sigismond qui +s'était déclaré contre les Hussites. Les Hussites étaient les plus +nombreux, et comprenaient la plus grande partie de la nation. De leur +côté se rangeaient beaucoup de nobles et de bourgeois, et presque tous +les paysans. C'est cette classe, au coeur et à l'esprit simple, +capable de plus de dévouement et d'ardeur pour la cause qu'elle +embrasse que les habitants plus raffinés des villes, qui fait la +force d'un parti et le rend vraiment national. Il leur fallait un chef +capable de diriger par ses actes le mouvement que Jean Huss avait +préparé par sa parole. Ce chef fut Jean Trocznowski, plus connu en +Europe sous son sobriquet de Ziska[53]: l'histoire moderne n'offre +peut-être pas un autre exemple de talents aussi extraordinaires et +d'une énergie aussi sauvage. + +[Note 53: Ziska veut dire «le borgne.» Le Z se prononce comme le J +français.] + +Ziska, noble bohémien, était né dans la dernière partie du XIVe +siècle, à Trocznow, propriété de son père, dans le cercle de Béchin. +La tradition rapporte que sa mère, surveillant un jour les +moissonneurs, fut prise des douleurs de l'enfantement et donna +naissance à Ziska sous un chêne[54]. Cette circonstance fut plus tard +considérée comme un présage de l'énergie que l'enfant né sous son +ombrage devait déployer durant sa vie. Ziska fut d'abord page de +l'empereur Charles IV, et suivit ensuite la carrière militaire. Il +servit long-temps en Pologne, où il se distingua en maintes occasions, +et surtout à la bataille de Grunwald et Tannenberg, en 1410, où les +chevaliers teutoniques furent vaincus. Ziska, à son retour dans sa +patrie, devint chambellan du roi Venceslav. Il n'était plus jeune +quand eut lieu le martyre de Jean Huss, et cet homme fit sur son +esprit une puissante impression. Courtisan peu soigneux de sa faveur, +il quitta les joies de la salle du festin, et on le vit se promener +seul, le long des corridors du palais, les bras croisés et plongé dans +une méditation profonde. Le roi, le voyant dans cette agitation +extraordinaire, lui demanda: «Yankou (Jeanet), qu'avez-vous?--Je ne +puis supporter l'injure faite à la Bohême dans la ville de Constance +par l'assassinat de Jean Huss,» répondit Ziska. Le roi lui répliqua: +«Ni vous, ni moi, ne pouvons venger cet outrage; si vous trouvez +quelque moyen de le faire, vous le pouvez, je vous le permets.» Ziska +saisit avec empressement cette idée, et vit tous les avantages qu'il +pourrait retirer pour l'accomplissement de ses projets, de l'appui du +nom royal. Il demanda donc au roi de lui donner par écrit et de +marquer de son sceau l'autorisation qu'il venait de lui accorder +verbalement. Le roi, qui aimait à rire et qui savait que Ziska n'avait +ni richesse, ni amis, ni influence, regarda sa demande comme une bonne +plaisanterie, et la lui accorda aussitôt. Mais Ziska sut s'en servir +pour faire partager ses projets à beaucoup de personnes. Les querelles +entre les partis religieux augmentaient tous les jours en Bohême; mais +elles n'avaient pas encore été suivies de luttes sérieuses. Le roi +Venceslav restait indifférent. Il n'avait pas d'enfant pour hériter de +sa couronne, et détestait son frère Sigismond qui lui avait donné +assez de sujet de le haïr. Son seul souci était d'inventer de nouveaux +plaisirs pour passer joyeusement le reste de sa vie. Il se disait +probablement: «Après moi le déluge!» comme répétait, dit-on, un homme +d'État célèbre de nos jours, qui fut précipité du pouvoir en 1848, par +l'éruption soudaine des principes que, depuis plus de trente ans, il +s'étudiait à comprimer. + +[Note 54: Le tronc de ce chêne resta debout jusqu'au commencement du +XVIIIe siècle. Il fut bientôt après détruit à cause des forgerons des +environs. Ils croyaient qu'une tranche enlevée à ce tronc, et attachée +à leur marteau, avait la vertu de rendre leurs coups plus pesants. +L'autorité ecclésiastique, pour mettre fin à cette pratique +superstitieuse, fit couper ce qui restait du tronc et élever en son +lieu une chapelle portant une inscription qui déclarait qu'à cet +endroit était né l'hérétique Ziska, de triste mémoire.] + +Il n'en était pas de même de son frère Sigismond, empereur +d'Allemagne, roi de Hongrie, et héritier présomptif de la couronne de +Bohême. Il sentait que sa lâche conduite à l'égard de Jean Huss, la +violation du sauf-conduit qu'il lui avait offert, l'avaient rendu +odieux aux partisans de l'homme qu'il avait trahi. Il lui fallait +persécuter les Hussites, s'il voulait occuper en paix le trône de +Bohême. Le concile de Constance ne pouvait pas non plus rester +indifférent à un mouvement que sa conduite avait provoqué, et il somma +environ quatre cents principaux Hussites de comparaître devant lui, +leur offrant des sauf-conduits. L'exemple de Jean Huss était trop +récent pour que l'on eût confiance dans l'honneur du concile et l'on +ne tint compte de sa sommation. Le concile publia alors un édit contre +eux en vingt-quatre articles, et adressa une lettre à l'empereur +Sigismond. Les Hussites, disait cette lettre, sont devenus plus +ardents à soutenir leurs doctrines, depuis le supplice de leurs deux +chefs: grands et petits partagent leurs opinions: on fait circuler +nombre d'écrits scandaleux contre les décrets du concile. La communion +sous les deux espèces est administrée impunément: on révère Jean Huss +et Jérôme de Prague comme deux saints; on opprime les catholiques +romains et surtout le clergé. La même lettre déplorait la négligence +de Venceslav, et le soupçonnait, sinon de soutenir les Hussites, au +moins de ne pas mettre obstacle à leurs progrès. + +Le concile de Constance se sépara le 22 avril 1418, après avoir mis +fin aux divisions intestines de Rome par l'élection du pape Martin V. +Le soin de poursuivre la guerre contre les éternels ennemis de +l'Église, regardait, dès lors, le nouveau pontife. Il adressa au +clergé de Bohême, de Pologne, d'Angleterre et d'Allemagne, une bulle +où il reprochait à beaucoup de nobles et de prélats, de rester comme +des _chiens muets_ quand l'hérésie levait la tête. Il leur ordonnait +de poursuivre les partisans des doctrines de Jean Huss et de Wiclef, +de les juger suivant les lois ecclésiastiques, et de les livrer au +pouvoir séculier. Il recommandait aux princes et aux juges séculiers +de veiller sévèrement à l'exécution de ses ordres: et, pour que +personne ne pût alléguer son ignorance de ces questions, il joignait à +sa bulle quarante-quatre propositions de Wiclef et trente de Jean Huss +que le concile de Constance avait condamnées. Il ne suffisait pas de +promulguer des bulles, il fallait en assurer l'exécution. En +conséquence, Martin envoya en Bohême, comme légat, le cardinal +Dominique de Raguse, qui devait veiller à l'exécution de la bulle. Le +légat réussit à faire brûler deux Hussites dans la ville de Slan; mais +cet acte de persécution souleva contre lui une indignation si violente +et si universelle, qu'il fut obligé de quitter la Bohême. Il adressa +alors une lettre à l'empereur Sigismond, où il déclarait que la parole +et les écrits étaient désormais insuffisants en Bohême, et que le fer +et le feu pouvaient seuls la ramener à l'Église. + +Toutes ces circonstances ne faisaient que fournir de nouveaux aliments +à l'animation qui soulevait toute la Bohême, et surtout la ville de +Prague. Venceslav, craignant une insurrection, ordonna aux habitants +de rendre leurs armes. Cet ordre jeta la consternation dans la ville; +on craignait de désobéir au roi et on ne voulait pas exciter sa +colère, on craignait encore plus de se mettre soi-même dans +l'impossibilité de se défendre. Les habitants furent tirés de leur +perplexité par Ziska, qui, depuis sa conversation avec le roi, +guettait le moment favorable de mettre ses projets à exécution. Il +alla trouver les bourgeois qui délibéraient sur la conduite à tenir, +et leur déclara que, connaissant les intentions réelles du roi, il +pourrait leur donner le meilleur avis sur les circonstances présentes. +Sur sa proposition, les citoyens revêtirent leurs vêtements les plus +riches, endossèrent leurs plus belles armes, et se rendirent au palais +du roi, conduits par Ziska qui s'adressa à lui en ces termes: «Sire, +Votre Majesté nous demande nos armes, les voici, prêtes à vous servir. +Montrez-nous les ennemis contre lesquels nous devons les employer.» +Cet ingénieux stratagème plut au roi ou l'intimida; il approuva la +conduite des citoyens de Prague et les congédia gracieusement. Cette +circonstance confirma le bruit du crédit dont Ziska jouissait auprès +du roi, et accrut son influence parmi le peuple. + +Ziska opéra, dès lors, de concert avec Nicolas de Hussinetz, riche +noble, dans les domaines duquel Jean Huss était né et qui avait +embrassé avec ardeur ses doctrines. Il s'empara d'une forte position +sur une montagne, l'appela le mont Thabor, et la fortifia de toutes +les ressources de l'art. Il était temps, en effet, que les Hussites +songeassent à la résistance; chaque jour leurs ennemis devenaient plus +entreprenants et s'appuyaient davantage sur Sigismond, l'héritier +présomptif, qui venait encore d'introduire des troupes dans plusieurs +provinces de la Bohême. + +Les causes qui produisent les guerres civiles ou religieuses, +s'accumulent long-temps avant que la lutte ne s'engage. Les discours, +les écrits des chefs excitent et échauffent par degrés l'animosité des +partis. Elle devient bientôt si ardente, qu'on essaie en vain d'en +calmer l'effervescence et d'en prévenir l'éruption, et une étincelle +suffit pour allumer dans tout un pays un incendie qui ne s'éteint +qu'au bout de longues années de souffrance. C'est ce qui arriva en +Bohême. Quatre ans s'écoulèrent entre le martyre de Jean Huss et la +terrible lutte qui en fut la conséquence. + +Pour raconter les premières hostilités qui s'engagèrent entre les +Hussites et les catholiques romains, j'emprunterai le récit d'un +auteur contemporain qui y assista. C'est Benessius Horzowicki, +disciple et ami de Jean Huss, qui prit une part active dans la +question de l'Université débattue avec les docteurs allemands. Nous +devons la conservation de son récit à l'honnête jésuite Balbin, qui le +déclare digne de foi, quoique venant d'un hérétique. + +«Le jour de la Saint-Michel, dans l'année 1419, une foule considérable +s'était réunie dans une vaste plaine appelée _les Croix_, qui borde la +route de Béneschow à Prague. Plusieurs villes et villages s'y étaient +donné rendez-vous. La population de Prague, venue soit à pied, soit en +voiture, y était surtout en majorité. Trois prêtres du nom de Jacob, +Jean Cardinal et Mathias Toczenicki, avaient convoqué à la fois cette +foule immense. Car, tant que vécut Venceslav, le peuple se réunissait +sur certaines montagnes qu'il décorait des titres d'Horeb, de Baranek +(agneau), de Thabor, et où il venait recevoir la communion sous les +deux espèces. Mathias Toczenicki fit mettre une table sur trois +tonneaux vides et donna l'Eucharistie à la foule, sans aucun étalage. +La table n'était pas même recouverte et les prêtres ne portaient pas +leurs vêtements sacerdotaux. + +»Vers le soir, toute la multitude se dirigea sur Prague, en +s'éclairant avec des torches, et arriva dans la nuit à Wissehrad, la +forteresse de Prague. Il est étonnant qu'ils n'aient pas saisi +l'occasion de surprendre ce château, dont la conquête plus tard leur +coûta si cher, mais la guerre n'était pas encore commencée. Coranda, +curé de Pilsen, les rejoignit au même endroit, portant aussi +l'Eucharistie, suivi d'une foule nombreuse des deux sexes. Avant que +cette foule eût quitté la plaine _des Croix_, un seigneur invita +l'assemblée à réparer le dommage fait à un pauvre homme dont on avait +ravagé le champ, et aussitôt une collecte abondante l'indemnisa de +tout ce qu'il avait perdu. La foule ne commettait pas d'hostilités, +elle s'avançait en pèlerinage le bâton à la main. Mais les choses +devaient bientôt changer de face. Les prêtres, en se retirant, +convoquèrent l'assemblée pour la Saint-Martin. Les garnisons que +Sigismond avaient placées dans différentes villes, se rassemblèrent +pour empêcher ces réunions et engagèrent plusieurs combats sanglants. +Les habitants de Pilsen, Clattau, Tausche et Sussicz, qui se +trouvaient sur la route du lieu fixé comme point de ralliement, furent +prévenus par Coranda qu'on avait préparé contre eux une embuscade: ils +s'armèrent et prévinrent ceux qui devaient s'y rendre avec eux. On +improvisa ainsi une armée très nombreuse. En arrivant à la ville de +Cnin, ils apprirent que les habitants d'Aust, ville du district du +Béchin, non loin du Thabor, réclamaient leur secours. Les impériaux +s'étaient portés sur la route qui menait à Prague et leur coupaient le +passage. On envoya aussitôt à leur secours cinq fourgons remplis +d'hommes armés. À peine ces derniers avaient-ils franchi la Moldau, +qu'ils aperçurent deux corps, l'un de cavaliers, l'autre de personnes +à pied. Le premier avait à sa tête Pierre Sternberg, gentilhomme +catholique romain et directeur de la monnaie à Kuttemberg. Le second +groupe se composait d'environ quatre cents personnes, hommes et +femmes, qui faisaient un pèlerinage d'Aust à Prague. C'était à leur +secours qu'on les avait envoyés. Les Hussites envoyèrent aussitôt à +Cnin demander du renfort, et, en attendant, se dirigèrent vers la +petite éminence où le peuple d'Aust s'était posté. Avant leur arrivée, +Sternberg attaqua les habitants d'Aust et les mit en fuite. +Quelques-uns s'échappèrent et vinrent rejoindre leurs alliés de Cnin, +qui prirent position sur une petite colline et attendirent l'attaque +de Sternberg. Ils se défendirent avec tant de vigueur qu'ils +l'obligèrent à se retirer à Kuttemberg. Après leur victoire, ils +séjournèrent tout le jour dans le lieu où les habitants d'Aust avaient +été mis en fuite, ensevelirent leurs morts et y firent accomplir le +service divin par leurs prêtres. Ils se rendirent ensuite à Prague +pour y célébrer leur victoire, et y furent accueillis par de grandes +réjouissances.» + +Ce récit prouve que les Hussites ne sont pas la première cause des +sanglantes luttes qui suivirent. Ce sont les bandes armées de +l'empereur, qui, les premières, ont dispersé violemment leurs +pèlerinages pacifiques et tout religieux. + +Ce combat servit la cause des Hussites. Dans toute lutte, le premier +avantage obtenu, si insignifiant et si accidentel qu'il soit, produit +le plus souvent un effet moral très grand sur l'imagination du +vulgaire. Ce succès excite l'ardeur d'un parti, abat l'enthousiasme de +l'autre, quoique généralement il n'y ait lieu ni à se réjouir ni à se +désespérer. Cependant, bien que le jugement froid d'un chef sache +apprécier, à leur juste valeur, ces légers succès, un homme de génie +voit toute l'importance du résultat qui les suit, et Ziska n'était +pas homme à laisser passer une occasion aussi favorable sans en tirer +parti pour l'exécution de ses projets. Il adressa aux habitants de la +ville de Tausch ou Tista, une proclamation en forme de circulaire, et +l'envoya dans toutes les villes de Bohême où l'armée impériale n'avait +pas mis garnison. Cette proclamation faisait appel à leurs sentiments +patriotiques et religieux; tout y était merveilleusement calculé pour +toucher la corde la plus sensible de leurs coeurs et la faire vibrer +avec le plus de puissance. Voici la traduction de cette pièce si +curieuse: + +«Très chers Frères, que Dieu vous accorde, avec sa grâce, de revenir à +vos premiers sentiments d'amour pour lui, et de mériter, par vos +bonnes oeuvres, d'habiter dans sa crainte comme de sincères enfants de +Dieu. S'il vous a châtiés et punis, je vous demande, en son nom, de ne +pas vous laisser abattre par l'affliction. Reportez-vous à ceux qui +travaillent pour la foi, qui sont persécutés par ses ennemis, et +surtout par les Allemands. Vous-mêmes, vous avez éprouvé leur +méchanceté, à cause de votre amour pour Jésus-Christ. Imitez vos +ancêtres, les premiers Bohémiens, qui ont toujours su défendre la +cause de Dieu et la leur. Pour vous, mes Frères, vous devez avoir +toujours, devant les yeux, la loi de Dieu et le bien de votre patrie, +et veiller aux deux avec vigilance. Que celui de vous qui sait manier +un couteau, jeter une pierre ou porter un bâton se tienne prêt à +marcher. Je vous préviens donc, mes Frères, que nous réunissons de +tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de notre foi et les +oppresseurs de notre patrie. Recommandez à vos prédicateurs d'exciter, +dans leurs prêches, le peuple à la guerre contre l'antechrist, et +d'exhorter tout le monde, jeunes et vieux, à se tenir prêts. Que je +vous trouve aussi bien munis de pain, de bière, de vivres et de +provisions, et surtout armés avec de bonnes armes. Les temps sont +venus où il nous faut nous armer et contre l'étranger et contre +l'ennemi domestique. Ayez toujours sous les yeux cette première +rencontre, où peu contre beaucoup, presque sans armes contre des +soldats bien armés, vous avez obtenu la victoire. La main de Dieu ne +s'est pas retirée de nous. Ayez courage et tenez-vous prêts. Que Dieu +fortifie vos coeurs.--Ziska du Calice, avec l'espoir en Dieu, chef des +Taborites[55].» + +[Note 55: M. Bonnechose, en reproduisant cette lettre célèbre (les +_Réformateurs avant la réformation_, vol. II, p. 287 de la traduction +en anglais), en a omis les traits les plus caractéristiques, tels que +les allusions aux deux nations bohémienne et allemande. Cette lettre +que Lenfant (_Histoire des Hussites_, vol. I, p. 103) a traduite de +l'ouvrage de Théobald, a été publiée dans la langue originale avec une +traduction allemande dans le premier volume de _Neue Abhandlungen der +Prager Gesellschaft_.] + +Ziska se mit à la tête d'un grand nombre de paysans, qui accoururent +de toutes parts sous ses étendards. Il surprit et fit prisonnier un +corps de cavalerie, dont les chevaux et les armes servirent à monter +et à armer sa propre troupe. Il entra à Prague aux acclamations de +toute la ville. Les Hussites commencèrent alors à exercer des +violences sur quelques membres du clergé catholique, et à prendre +possession de leurs églises pour y établir leur culte. Les magistrats +de la ville voulurent s'y opposer. Une terrible lutte en fut la +conséquence, les premiers magistrats y périrent; plusieurs églises et +couvents furent pillés. + +Ces évènements affectèrent tellement le roi Venceslav, qu'il mourut +d'une attaque d'apoplexie. Il était sans enfants, et la couronne +passait ainsi à son frère Sigismond. Celui-ci était alors aux prises +avec les Turcs, et cette guerre favorisa le développement du +Hussitisme. Malheureusement, les disciples de Jean Huss compromirent +leur cause par les excès déplorables du plus sauvage fanatisme. +Partout les églises, les couvents furent pillés et détruits[56]; +partout les prêtres, les moines, et souvent les nonnes furent mis à +mort avec la plus grande barbarie. Ziska, qui était l'âme du +mouvement, perdit, au siége de la ville de Raby, le seul oeil valide +qui lui restait, et c'est lorsqu'il fut complètement aveugle, qu'il +déploya les talents militaires les plus extraordinaires. + +[Note 56: Les historiens protestants et catholiques élèvent à cinq +cent cinquante le nombre de ces couvents et de ces églises.] + +Sigismond convoqua à Brunn, en Moravie, une diète où accoururent les +catholiques romains, aussi dévoués à sa cause que les Hussites y +étaient contraires. Il promit l'amnistie à tous ceux qui reviendraient +à l'Église. Ses offres furent repoussées, et il se prépara à réduire +les hérétiques par la force des armes. La ville de Prague était au +pouvoir des Hussites; mais la garnison impériale tenait toujours la +citadelle. L'Empereur marcha contre la ville avec une armée composée +de catholiques bohémiens, moraviens, hongrois et allemands. Cette +armée avait pour chefs, au-dessous de l'Empereur, cinq électeurs, deux +ducs, deux landgraves, et plus de cinquante princes allemands, et se +montait, d'après les écrivains contemporains, à plus de cent mille +hommes. Malgré ce nombre immense, elle fut repoussée par les Hussites, +qui, outre les assaillants, avaient la citadelle à combattre. Les +envahisseurs commirent les plus grandes atrocités, surtout dans leur +retraite. Beaucoup d'habitants furent massacrés par les soldats, pour +qui tout Bohémien était un Hussite. Une seconde tentative, faite +contre Prague par l'Empereur, dans la même année 1420, eut aussi peu +de succès. Ces avantages excitèrent, au plus haut degré, le courage et +le fanatisme des Hussites. Beaucoup de leurs prédicateurs annoncèrent +que le règne du juste était proche, et que les armes des Taborites +allaient l'établir sur tout le monde. Cette croyance inspirait une +intrépidité inébranlable à ceux qui la partageaient, et explique les +triomphes extraordinaires des Hussites. Il y avait aussi une +prédiction répandue parmi eux qui soutenait leur courage. Un +tremblement de terre devait engloutir toutes les villes et les +villages de la Bohême, sauf les cinq villes qui auraient montré le +plus d'ardeur pour leur cause. Dans les marches, les prêtres +précédaient toujours les Hussites; ils portaient des calices souvent +faite de bois, et administraient la communion sous les deux espèces, +en remplaçant plus d'une fois le vin avec de l'eau; derrière les +prêtres, marchaient les combattants en chantant les psaumes, et +l'arrière-garde était formée par les femmes, qui travaillaient aux +fortifications et prenaient soin des blessés. La croyance +superstitieuse sur la destruction des villes et des villages, en +chassait tous les habitants et les ralliait à l'armée qui, ainsi, +n'eut jamais besoin de recrues. + +Il me faudrait des volumes pour décrire les batailles qui se +livrèrent, le courage extraordinaire et l'habileté que déployèrent les +Hussites à surprendre leurs ennemis. Je ne puis non plus raconter en +détail les négociations diplomatiques qui eurent pour effet de mettre +fin à la guerre. Je ne puis qu'esquisser tous ces évènements. + +Les Bohémiens réunirent une diète dans la ville de Czaslaw pour +délibérer sur les affaires de leur pays. Ils déclarèrent Sigismond +indigne de la couronne et résolurent de l'offrir au roi de Pologne ou +à un prince de sa dynastie. C'est en cette occasion qu'ils formulèrent +les quatre articles célèbres dont ils ne se départirent jamais dans +leurs négociations avec les autorités impériales et ecclésiastiques. +Voici ces articles: + +«1º La parole de Dieu sera librement annoncée par les prêtres +chrétiens dans le royaume de Bohême et le margraviat de la Moravie; + +»2º Le sacrement vénérable du corps et du sang de Jésus-Christ sera +administré, sous les deux espèces, aux adultes et aux enfants, comme +le Christ l'a établi; + +»3º Les prêtres et les moines, dont beaucoup s'occupent des affaires +publiques, seront privés des biens temporels qu'ils possèdent en si +grand nombre, et pour lesquels ils négligent leur sacré ministère. +Leurs biens nous seront rendus, afin que, selon la doctrine de +l'Évangile et la pratique des apôtres, le clergé nous soit soumis, +vive dans la pauvreté et serve aux autres d'exemple d'humilité; + +»4º Tous les péchés publics déclarés mortels et tous les délits +contraires à la loi divine, seront punis suivant les lois du pays, par +ceux qui y seront préposés, sans avoir égard à ceux qui les auront +commis, pour qu'on ne puisse pas dire de la Bohême et de la Moravie +qu'on y tolère les désordres.» + +Cette diète, à laquelle beaucoup de catholiques avaient assisté, +établit une régence composée de magnats et nobles, et de bourgeois: +Ziska en faisait partie. Sigismond adressa à la diète un message où il +promettait de confirmer leurs libertés, de réparer les torts dont ils +se plaignaient justement, à condition qu'on le reconnût pour +souverain: il les menaçait de la guerre en cas de refus. La diète +répondit par une adresse qui montre combien étaient entré +profondément, dans le coeur des Hussites, le sentiment de religion et +de patriotisme. Voici ce dont ils se plaignaient: + +«1º Votre Majesté, au grand déshonneur de notre pays, a laissé brûler +maître Jean Huss, qui s'était rendu à Constance sur la foi de votre +sauf-conduit. + +»2º Tous les hérétiques qui s'écartent de la foi chrétienne, ont eu la +liberté de s'expliquer au Concile de Constance; seul, notre noble +compatriote n'a pas eu ce droit. En outre, pour aggraver l'offense +faite à notre pays, vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, qui +s'était rendu à Constance sous la même garantie de la foi publique que +Jean Huss. + +»3º Dans le même concile, à votre instigation, la Bohême a été proscrite +et anathématisée. Le pape a lancé une bulle d'excommunication contre les +Bohémiens, leurs prêtres et leurs prédicateurs, pour les faire périr. + +»4º Votre Majesté a fait publier la même bulle à Breslau, pour exciter +les haines contre la Bohême et causer la ruine de tout le royaume. + +»5º Par cette publication, Votre Majesté a animé et soulevé contre +nous tous les peuples vaincus, nous dénonçant des hérétiques +déclarés.» + +On lui reprochait encore d'usurper la couronne de Bohême sans le +consentement de la nation, ce qui exposait les Bohémiens au mépris et +aux railleries de l'univers. + +On l'accusait d'aliéner plusieurs provinces appartenant à la Bohême, +sans que les États y eussent consenti, etc. + +Ils terminaient en demandant que la Bohême et la Moravie cessassent +d'être au ban des autres nations; ils réclamaient le redressement de +leurs griefs, et invitaient Sigismond à se prononcer avec netteté et +précision sur les quatre articles, qu'ils étaient déterminés à +maintenir, ainsi que les droits, les constitutions, les priviléges, +les bonnes coutumes de Bohême, dont ils avaient joui sous ses +prédécesseurs. Sigismond répondit que le supplice de Jean Huss et de +Jérôme de Prague avait eu lieu contre sa volonté. Il essayait +d'expliquer les autres griefs portés contre lui, et promettait +d'examiner les quatre articles et de maintenir les libertés +nationales. + +Ses offres ayant été rejetées, il pénétra en Bohême avec une armée +composée surtout de Hongrois, mais fut repoussé par Ziska. Les forces +impériales envahirent la Bohême à plusieurs reprises, mais sans plus +de succès, et les Hussites, usant de représailles, envahirent les +provinces de l'Empire. + +Trois partis politiques divisaient alors la Bohême. Les catholiques +romains et la plus grande partie de la haute noblesse, même de celle +qui se rattachait aux Calixtins ou aux Hussites modérés, désiraient le +triomphe de Sigismond. Le parti de Prague, composé des bourgeois de +Prague et de plusieurs autres villes, et soutenu par beaucoup +d'habitants, formait la secte des Calixtins, et voulait un autre roi +que Sigismond. Le troisième parti, les Taborites, dont Ziska était le +chef, rejetait tout roi. Le parti de Prague proposa d'offrir la +couronne au roi de Pologne. Les Hussites, en présence des forces +considérables de Sigismond, qui disposait de la Hongrie et de +l'Allemagne, furent amenés à apaiser leurs différends et à demander, +d'un commun accord, l'assistance d'un peuple parent. À plusieurs +reprises, on envoya en Pologne des ambassades composées de +représentants de tous les partis. Parmi eux se remarquait l'Anglais +Pierre Payne, comme député des Taborites[57]. Le roi de Pologne était +Vladislav Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui s'était fait chrétien +à son mariage avec Hedwige, reine de Pologne, en 1386. Il était très +vieux et d'un caractère irrésolu. Les Bohémiens lui offrirent la +couronne, à condition qu'il acceptât les quatre articles proclamés par +la diète de Czaslaw, et appuyèrent leur proposition d'arguments +puissants. Ils invoquaient la communauté d'origine et la ressemblance +du langage[58] qui les unissaient aux Polonais. Ils représentaient +quels avantages politiques résulteraient, pour les deux pays, de la +réunion des deux couronnes sur la même tête. On pourrait alors créer +un puissant empire slave, de l'Elbe à la mer Noire et jusqu'aux +environs de Moscou[59], et résister victorieusement aux attaques des +Allemands; car les Polonais, comme les Bohémiens, avaient à s'en +plaindre, et surtout de l'ordre teutonique, toujours soutenu par les +empereurs. On reçut avec affabilité les députés bohémiens; mais le roi +ne pouvait se décider à prendre un parti. Les avantages que les +Bohémiens faisaient briller à ses yeux étaient trop grands pour qu'on +pût les accepter. Le clergé, qui dominait dans le sénat, s'opposa à ce +projet, et, sans être dévot, le vieux monarque envisageait avec effroi +l'idée de se mettre à la tête des hérétiques. Il déclara, à la fin, +qu'il consulterait sur cette grave matière, son cousin, le grand-duc +de Lithuanie, Vitold. Il lui envoya une ambassade, avec deux députés +bohémiens. Les autres restèrent en Pologne, bien traités du roi, mais +comme séquestrés dans une ville, car l'autorité ecclésiastique avait +mis en interdit tout endroit où les Hussites avaient mis les pieds. Le +caractère de Vitold était tout opposé au caractère de Jagellon. Il +était hardi, ambitieux, entreprenant, sans scrupules religieux qui +pussent entraver chez lui l'espoir d'un agrandissement, et se souciant +fort peu de toutes ces matières, comme il le disait avec franchise. Il +n'avait qu'une sorte de souveraineté déléguée sur la Lithuanie; il +gouvernait cependant le pays avec un pouvoir absolu, et agissait avec +l'indépendance la plus complète dans ses relations intérieures ou +extérieures. Sans la distance qui séparait sa province de la Bohême, +il aurait, malgré son grand âge, accepté la couronne qui lui était +offerte, et ses sujets, qui suivaient l'Église grecque, auraient +volontiers soutenu les Hussites contre les Latins. Il paraît avoir +conseillé à son cousin de Pologne, de refuser l'offre des Bohémiens, à +cause de l'opposition de son clergé catholique. Tous deux cependant +furent d'avis de les soutenir, et envoyèrent à leur secours Coributt, +neveu du roi, avec cinq mille cavaliers et de l'argent. + +[Note 57: Pierre Payne était né dans le comté de Lincoln, à Haugh ou +Hough, à trois milles de Grantham. Il étudia à Oxford dans Edmund's +Hall, dont plus tard il devint le principal (1410-1415). On ne peut +indiquer avec précision l'époque où il vint en Bohême; il jouit d'une +grande réputation parmi les Hussites. Lenfant nous le montre comme un +homme d'un profond savoir, qui s'occupa d'éclaircir les passages +obscurs des écrits de Wiclef. Voici ce qu'en dit Cochlée, écrivain +catholique romain: «Petrus Payne, ingeniosus magister Oxoniensis, qui +articulos Wiclephi et libros ejus punctatim et seriatim deduxit, et +suis opusculis pestiferis imposuit, arte inferiores sed veneno +pervicaciores; quæ Wicleph obscure posuit, iste explanavit; ipse suo +pravo ingenio non solum erat Wiclephi errorum doctor sed approbator et +auctor, augmentator et promulgator, hujus purissimi regni Bohemiæ +primarius et perniciosissimus infector et destructor. Taboritis maxime +favebat, sectator Wiclephi obstinacissimus, Pragam cum libris ejus +profugit.» Cochlée se trompe en accusant Payne d'avoir le premier +infecté la Bohême. Bien avant qu'il y vînt, les ouvrages de Wiclef y +étaient répandus. On croit qu'il mourut à Prague en 1455.] + +[Note 58: La ressemblance entre les langues polonaise et bohémienne, +si grande encore, l'était bien plus jadis. L'auteur de cet ouvrage a +lu plusieurs ouvrages de Jean Huss, et tous, sauf quelques mots, sont +aussi facilement entendus d'un Polonais que s'ils étaient écrits dans +sa propre langue.] + +[Note 59: La Lithuanie, réunie à la Pologne par le mariage de +Jagellon, avait pour bornes, au XVe siècle, à l'Est, la rivière Ougra +près de Kalouga, et comprenait la ville de Viazma, distante de Moscou +de 150 milles anglais. Au Sud, elle touchait aux rivages de la mer +Noire, entre les embouchures du Dnieper et du Dniester.] + +Coributt entra à Prague à la tête de ses cavaliers et fut accueilli +avec joie. Sans être très nombreuses, les forces qu'il amenait étaient +considérables pour un siècle qui ne connaissait pas les armées +permanentes; elles apportaient surtout un appui moral très grand à la +cause des Hussites. Jusque-là, ils avaient été l'objet d'une haine +universelle de la part des peuples environnants, qui les regardaient +comme les ennemis de Dieu. Ils recevaient en ce moment la preuve d'une +sympathie active. Une nation puissante et alliée les soutenait, et un +souverain, tout en restant catholique romain, reconnaissait leurs +droits par un acte qui leur permettait d'espérer qu'il prendrait un +jour leur cause comme la sienne. Seuls, il est vrai, les Polonais +soutinrent les Hussites contre les forces unies de Rome et de +l'Allemagne; déjà beaucoup, avant l'arrivée de Coributt, étaient +accourus sous les drapeaux de Ziska, leur ancien compagnon d'armes. + +Si l'arrivée de Coributt réjouit les Bohémiens, elle alarma vivement +les partisans de l'empereur Sigismond. Ils firent courir les bruits +les plus défavorables et les plus absurdes contre lui, l'accusant, par +exemple, de n'avoir pas été baptisé au nom de la Trinité, _d'être un +Russe, ennemi du nom chrétien_. On dit même qu'il avait été élevé dans +l'Église grecque de Pologne. Cette circonstance, loin de lui nuire, +lui fut très favorable; car il ne fit pas de difficultés pour recevoir +la communion sous les deux espèces, et les Hussites tenaient surtout à +cette pratique. Un fort parti l'appelait au trône de Bohême; mais il +n'avait pas les qualités nécessaires pour se maintenir à la tête d'un +pays aussi bouleversé. + +Peu de temps après l'arrivée de Coributt, une armée allemande envahit +la Bohême et vint se faire battre. Ziska, toujours occupé avec les +impériaux, n'était pas d'avis de mettre Coributt à la tête du pays, et +déclarait qu'il ne se soumettrait pas à un étranger, et qu'une nation +libre n'avait pas besoin de roi. Ce désaccord aboutit à une lutte +entre lui et les villes qui avaient formé une ligue pour placer +Coributt sur le trône de Bohême. Ziska marcha contre Prague; mais ses +soldats refusèrent de détruire leur capitale. La paix fut conclue, +Ziska entra à Prague en allié, et reconnut Coributt comme régent de +Bohême. Il marcha avec lui sur la Moravie, dont les impériaux avaient +occupé une partie, mais mourut le 11 octobre 1424, de la peste, près +la ville de Przybislav qu'il assiégeait[60]. + +[Note 60: Une tradition vulgaire rapporte qu'à son lit de mort, il +ordonna de faire un tambour avec sa peau, pour qu'à ce son les ennemis +tremblassent de frayeur, et de jeter son corps en pâture aux animaux +sauvages et aux oiseaux, aimant mieux être dévoré par eux que par les +vers. On ajoute que ses demandes furent accomplies. Il y avait même à +Prague un vieux tambour que on prétendait être fait avec la peau de +Ziska. Mais quand les Prussiens l'eurent enlevé à la prise de Prague +par Frédéric II, en 1744, les Bohémiens prétendirent que cette +tradition n'avait aucun fondement. Elle est, en effet, de l'invention +la plus absurde, et rien chez les écrivains contemporains ne la +justifie.] + +J'ai raconté, plus haut, l'histoire de ce personnage extraordinaire, +avant de commencer la guerre des Hussites. Je n'ai pu, faute d'espace, +donner des détails sur les batailles qu'il livra, et sur le courage et +l'habileté militaire qu'il déploya en tant d'occasions, malgré sa +cécité complète. Cochlée, qui l'a en horreur, le regarde comme le +premier général de son temps, pour avoir gagné tant de batailles +malgré sa cécité sans en perdre plus d'une, et pour avoir enseigné +l'art de la guerre à des paysans qui ne s'étaient jamais battus. Un +écrivain contemporain, Æneas Sylvius, expose en détail la tactique +qu'il avait inventée pour rompre les charges de la cavalerie pesamment +armée des Allemands, en leur opposant un rempart de fourgons. Cette +tactique procura aux Bohémiens maintes victoires, même après la mort +de Ziska[61]. Il laissa un code militaire qui réglait l'ordre et la +discipline de l'armée en guerre, la manière de camper, de marcher à +l'ennemi, de partager le butin, de punir les déserteurs, etc. + +[Note 61: L'usage de faire avec des charrettes des remparts mouvants, +ou, comme on dit maintenant, des barricades, est commun à toutes les +nations nomades du centre et du nord de l'Asie. C'est sans contredit +un des moyens de défense les plus naturels et les plus primitifs. Les +Polonais en faisaient souvent usage et l'appelaient tabor. Ils l'ont +probablement emprunté des Tartares, avec lesquels ils étaient souvent +en guerre. Je pense que Ziska, qui avait long-temps servi en Pologne, +y avait appris ce mode de défense, et le porta plus tard à sa +perfection.] + +Cruel pour l'ennemi, il était affable pour ses soldats. Il les +appelait ses frères, voulait qu'ils l'appelassent leur frère, et leur +partageait le butin, qui était toujours abondant. Même après la perte +de son dernier oeil[62], il se tenait dans un chariot, tout près de +l'étendard principal de son armée; il se faisait renseigner sur les +lieux, la force et la position de l'ennemi, par des officiers qu'on +nommerait aujourd'hui des aides-de-camp, et il leur donnait ses ordres +en conséquence. Malgré cette cécité, il exécuta des opérations +stratégiques habiles, et dans des lieux très difficiles, avec une +telle rapidité et un tel bonheur, qu'on en trouverait avec peine un +autre exemple dans l'histoire des guerres modernes. + +[Note 62: Il perdit son premier oeil dans sa jeunesse, par un +accident, en jouant avec d'autres enfants.] + +Balbin prétend avoir vu un portrait de Ziska de grandeur naturelle, +fait de son vivant, et dont quelques nobles de Bohême conservaient +soigneusement des copies. D'après ce portrait, il était de teille +moyenne, d'une vigoureuse complexion. Il avait une large poitrine et +de larges épaules, un vaste front, la tête ronde et le nez aquilin. Il +portait le costume polonais et la moustache polonaise. La tête était +rasée, sauf une touffe de cheveux bruns; c'était encore là une mode de +Pologne, où, comme je l'ai dit, il avait pendant long-temps obtenu du +service. + +Ziska fut enseveli dans la cathédrale de Czaslaw. On lui éleva un +monument de marbre avec sa statue et quelques inscriptions latines; +au-dessus on suspendit sa masse d'armes en fer[63]. + +[Note 63: D'après Balbin, l'empereur Ferdinand V, traversant Czaslaw, +visita la cathédrale, et fut frappé à la vue de cette énorme masse de +fer suspendue au-dessus d'un tombeau. Il demanda à ses courtisans qui +c'était. Personne n'osa répondre. Un des assistants dit enfin que +c'était le tombeau de Ziska. «Fi, fi! dit l'empereur, cette bête +malfaisante, quoique morte depuis plus d'un siècle, fait encore peur +aux vivants.» Il quitta là-dessus la cathédrale, et partit aussitôt de +Czaslaw où il avait annoncé qu'il passerait la nuit.] + +On ne peut établir d'une manière certaine quels dogmes religieux il +professait; du moins il fut le chef politique des Taborites, qui +avaient les mêmes dogmes que les Vaudois. Le disciple de Wiclef, +Pierre Payne, avait surtout contribué à répandre ces dogmes. Cependant +on dit qu'il traita avec la plus grande cruauté un nombre considérable +de _Picards_, nom donné souvent par les catholiques aux Vaudois, aux +Taborites, et à leurs descendants les _Frères bohémiens_. Pour moi, le +témoignage d'Æneas Sylvius prouve que les Picards persécutés par +Ziska, étaient une secte extravagante venue de France, qui n'avait +avec les Vaudois et les Taborites, de commun que le nom donné par +leurs ennemis. Ziska me paraît avoir puni en eux, avec justice, les +actes de cruauté et de violence dont ils s'étaient rendus +coupables[64]. Il est curieux cependant qu'une messe permanente ait +été établie pour le repos de son âme, au lieu de sa sépulture, et soit +dite par un prêtre calixtin. + +[Note 64: Selon Æneas Sylvius, vers l'année 1418, un certain Picard +(né en France dans la Picardie) vint en Bohême. Ses jongleries +séduisirent beaucoup d'hommes et de femmes; il leur ordonnait d'aller +nus et les appelait Adamites. Il prétendait être fils de Dieu, et se +faisait appeler Adam. Il s'établit avec ses disciples dans une île +formée par la rivière Lusinitz, et y introduisit la communauté des +femmes. Il annonçait que tout l'univers serait réduit en esclavage, +sauf lui et ses partisans. Un jour, quarante de ses disciples +sortirent de leur île pour attaquer quelques villages voisins et +tuèrent deux cents paysans. À cette nouvelle, Ziska fit cerner l'île +où les Adamites s'étaient retirés, et les fit tous tuer, sauf deux +qu'il épargna pour apprendre d'eux leurs pratiques superstitieuses. +Ziska n'a donc pas exterminé les Adamites à cause de leurs dogmes +religieux qu'il ne connaissait pas, mais à cause des assassinats +qu'ils avaient commis. Cependant il y a une autre circonstance plus +difficile à expliquer: il fit brûler, ou le permit au moins, un prêtre +nommé Loquis, qui niait le dogme de la transsubstantiation, que les +Taborites admettaient.] + +En effet, pendant quelque temps, il s'opposa aux calixtins qui +formaient le parti de Prague. Il leur fit même la guerre. De tout +cela, on peut conclure que ce rude soldat n'avait guère de principes +religieux bien arrêtés. Il semble avoir pris les armes contre Rome, +moins par opposition religieuse que pour venger l'honneur national de +la Bohême auquel, selon lui, le supplice de Jean Huss avait porté +atteinte. On peut assurer seulement qu'il regardait la communion sous +les deux espèces comme le point de religion le plus essentiel. Il +avait même adopté pour sa marque distinctive, l'emblême de cette +communion, le calice; il l'avait fait peindre sur ses étendards, et +l'ajoutait même à son nom dans sa signature. En effet, il signait +Bratr Jan z Kalicha, ou frère Jean du Calice. + + + + +CHAPITRE IV. + +BOHÊME. + +(Suite.) + + Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en Pologne. + -- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry Beaufort, + évêque de Winchester. -- Elle échoue. -- Tentative infructueuse + de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond. -- Les Hussites + ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade contre les Hussites, + commandée par le cardinal Césarini, et son issue malheureuse. -- + Observations générales sur les succès prodigieux des Hussites. -- + Négociations du concile de Bâle avec les Hussites. -- + _Compactata_ ou concessions faites par le concile aux Hussites. + -- Les Taborites vont au secours du roi de Pologne. -- Leurs + préparatifs. -- Divisions parmi les Hussites à la suite des + _compactata_. -- Mort de Procope et défaite des Taborites. -- + Observations générales sur la guerre des Hussites. -- Leur + énergie morale et physique. -- On les accuse à tort de cruautés. + -- Exemple du prince noir de Galles. -- Rétablissement de + Sigismond. -- Les Taborites changent leur nom pour celui de + Frères bohémiens. -- Remarques sur les Moraves, leurs + descendants. -- Luttes entre les catholiques romains et les + Hussites soutenus par les Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses + grandes qualités. -- Hostilité de Rome contre lui. -- Les + Polonais le soutiennent. -- Règne de la dynastie polonaise en + Bohême. + + +La mort soudaine de Ziska jeta la consternation dans son armée, qui se +divisa en trois parties. L'une garda le nom de Taborites et choisit +pour chef Procope le Saint ou le Tonsuré, que Ziska avait désigné pour +son successeur. Le second corps déclara qu'il ne voulait plus de chef, +parce que nul au monde ne pourrait dignement remplacer Ziska, et prit +le nom d'Orphelins. Ces Orphelins se donnèrent pourtant des chefs. Ils +restèrent dans leurs camps sans jamais entrer dans les villes, excepté +pour des nécessités inévitables, comme, par exemple, pour acheter des +vivres. Les Orebites formaient le troisième parti. Ce nom venait de la +montagne où ils s'assemblaient d'abord, et à laquelle ils avaient +probablement donné le nom biblique d'Horeb. Ils suivaient toujours +avec les Taborites l'étendard de Ziska, mais avaient des chefs +particuliers. Malgré cette division en trois parties, les Hussites +étaient toujours unanimes pour défendre leur patrie, qu'ils appelaient +la _Terre promise_, donnant aux provinces allemandes voisines, les +noms d'Edom, de Moab, d'Amalek et de terre des Philistins. + +Procope est moins célèbre que Ziska. Selon moi, il mérite d'être placé +par l'histoire au-dessus du terrible aveugle. Ziska est très célèbre +pour avoir le premier allumé cette guerre sanglante dont les heureux +succès furent continués après sa mort par Procope, jusqu'à sa chute +héroïque sur le champ de bataille de Lipan. Procope, égal à son +prédécesseur en valeur et en habileté militaire, était en outre un +savant accompli. Ce qui le place au-dessus de Ziska, c'est son +patriotisme. Il n'avait pas l'ambition de celui qu'il remplaçait. +Ziska n'avait d'autre but que de punir ses ennemis, et sur son lit de +mort il recommanda à Procope d'exterminer par le fer et par le feu +tous les adversaires de sa religion; l'autre, sans se laisser éblouir +par ses triomphes continuels sur l'ennemi, eut toujours à coeur le +rétablissement de la paix. + +Procope était fils d'un noble ruiné. Son oncle maternel l'adopta, lui +donna une éducation savante, et le fit voyager en Italie, en France, +en Espagne et en Terre-Sainte. À son retour, son oncle, dit-on, le fit +entrer dans les ordres contre son gré, d'où lui vint le sobriquet de +_Tonsuré_. Quand la guerre des Hussites éclata, il quitta l'Église +pour l'armée, s'attacha à Ziska qui le choisit pour son successeur. +Ses exploits, plus tard, lui méritèrent le surnom de _Grand_, qui +servit à le distinguer d'un autre Procope, chef des Orphelins, et +connu sous le nom de _Prokopek_ ou petit Procope. + +La guerre continua, et les Hussites firent plus d'une irruption +heureuse dans les diverses provinces limitrophes d'Allemagne. +L'empereur et les princes d'Allemagne accusaient le pape et le clergé +de leurs échecs, disant que c'était à eux à éteindre l'incendie que +les prêtres avaient allumé. Ils se plaignaient en outre, que le +clergé, maître de richesses considérables, ne les consacrait pas au +succès de leur cause, mais à des vues d'intérêt particulier. Le pape +envoya des lettres à l'empereur, au roi de Pologne et aux princes +allemands, pour les exhorter à se réunir tous ensemble contre la +Bohême. + +Dans ces lettres, il dépeignait les Hussites comme des ennemis plus +odieux que les Turcs. Ceux-ci, nés hors de l'Église, ne commettaient +pas un acte de révolte en faisant la guerre aux Chrétiens. Nés dans +l'Église, les Hussites se révoltaient contre son autorité. + +Les représentations du pape, les instances du clergé, décidèrent le +roi de Pologne à rappeler son neveu de Bohême. Mais Coributt revint +aussitôt à Prague, où il avait un puissant parti. Le roi, pour prouver +qu'il agissait contre sa volonté, envoya 5,000 hommes aux impériaux; +mais ceux-ci, craignant, et peut-être non sans raison, que les +Polonais, au lieu de combattre les Hussites, ne se joignissent à eux, +les renvoyèrent avant qu'ils ne fussent arrivés au rendez-vous. Les +princes allemands n'étaient guère disposés à obéir aux injonctions du +pape; mais les fréquentes incursions des Hussites les décidèrent à +réunir une armée d'environ 100,000 hommes, et à marcher sur la Bohême. +Les Hussites de tous les partis se réunirent dans le danger commun. +Procope le Grand commanda les Taborites et les Orphelins: les +Calixtins avaient à leur tête Coributt et quelques nobles de Bohême. +Les Hussites assiégèrent la ville d'Aussig, qui doit être bien connue +de ceux qui ont voyagé dans ce beau pays, car elle se trouve sur la +route qui mène de Dresde à Toeplitz. Là, sur les confins du monde +germanique et slave, eut lieu une rencontre entre les deux armées qui +représentaient des croyances opposées et même des races ennemies; on a +remarqué que dans cette lutte entre les Slaves et les Allemands, les +deux races employèrent chacune les armes qui lui étaient +particulières. Les soldats allemands, bardés de fer, avaient pour +armes, selon l'usage de l'Occident, la lance, l'épée, la hache +d'armes, et montaient sur des chevaux vigoureux et pesants. Les +Bohémiens et leurs auxiliaires de Pologne, s'étaient retranchés +derrière 500 chariots, liés ensemble par de fortes chaînes; ils se +tenaient à l'intérieur et s'abritaient sous de vastes boucliers en +bois fixés dans le sol. Leurs armes principales étaient, outre les +fléaux de fer, l'arme si célèbre des Hussites, les longues lances à +crochet, qui leur servaient à jeter les ennemis en bas de leurs +chevaux[65]. Bien inférieurs en nombre aux Allemands, ils les +surpassaient par le courage: excités par une longue suite de succès, +ils se croyaient invincibles. + +[Note 65: Il faut se rappeler qu'à l'époque où la bataille eut lieu, +l'usage des armes à feu était peu répandu. La force et le courage +individuel étaient d'une bien plus grande importance alors +qu'aujourd'hui depuis l'introduction de ces armes et surtout de +l'artillerie.] + +Les Allemands chargèrent les Bohémiens avec la plus grande +impétuosité, forcèrent la ligne des chariots, rompant avec leurs +haches d'armes les chaînes qui les unissaient. Ils réussirent même à +jeter à bas la seconde ligne de défense que les Bohémiens avaient +formée avec leurs boucliers. Mais une longue marche, par une journée +très chaude, avait fatigué les Allemands, même avant le commencement +du combat; les efforts qu'ils avaient faits pour rompre les lignes de +défense de l'ennemi, avaient épuisé les cavaliers et les chevaux. +L'oeil d'aigle de Procope saisit l'occasion. Les Hussites, campés en +ce lieu depuis plusieurs jours, et restés sur la défensive jusque-là, +étaient tout frais: ils se précipitèrent avec fureur sur leurs +assaillants épuisés. Les pesants cavaliers furent jetés à bas de leurs +chevaux par les longs crochets des Hussites, ou assommés par leurs +fléaux de fer, cette arme terrible, contre laquelle les piques +servaient si peu de défense. La bataille dura du matin au soir. Les +Allemands combattirent avec courage; mais, malgré leur supériorité +numérique, la valeur, l'habileté, l'avantage de la position des +Hussites décidèrent la victoire en leur faveur. La déroute des +Allemands fut complète, leurs pertes considérables, le butin immense. +Leurs principaux chefs périrent en cette journée. Si grands que furent +les avantages matériels qui résultèrent pour les Hussites de ce combat +(16 juin 1426), il eut des conséquences morales bien plus grandes, en +les faisant passer pour invincibles. Ils ne s'endormirent pas après ce +brillant succès, mais envahirent l'Autriche, sous la conduite de +Procope et de Coributt, tandis que d'autres bandes ravageaient +d'autres provinces d'Allemagne. + +Peu après ce combat, les Calixtins déposèrent Coributt de sa dignité +de régent du royaume, et même l'enfermèrent à Prague. Les Taborites +et les Hussites le délivrèrent, et l'envoyèrent avec leurs députés à +Cracovie, pour inviter son oncle, le roi de Pologne, à se déclarer +pour les Hussites. + +Les députés soutinrent en public des discussions contre les doctrines +de l'Université de Cracovie; mais l'évêque suspendit le service divin +pour tout le temps que les hérétiques resteraient dans cette ville. +Coributt en fut si indigné, qu'en présence même de son oncle, il +menaça l'évêque de sa vengeance, disant qu'il n'épargnerait pas même +saint Stanislas, le patron du pays. Cette circonstance montre qu'il +partageait les opinions des Taborites[66]. + +[Note 66: Coributt paraît être resté alors en Pologne; mais il revint +en Bohême en 1430, et se joignit aux Orphelins avec lesquels il fit +plusieurs expéditions aventureuses en Silésie et en Lusace. Il revint +en dernier lieu en Pologne, et fut la tige de la famille princière de +Wiszniowiecki, aujourd'hui éteinte. Un membre de cette famille, du nom +de Michel, fut roi de Pologne en 1669.] + +Le pape, désespérant de trouver en Allemagne un homme capable de +réduire les Hussites, tourna ses regards vers un pays éloigné, dont +les armes s'étaient illustrées sur le sol français. Il choisit, à cet +effet, un personnage bien connu dans l'histoire d'Angleterre, Henry +Beaufort, le grand évêque de Manchester, qu'il venait de créer +cardinal. Il l'envoya comme son légat _a latere_ en Allemagne, en +Hongrie, en Bohême, par une bulle datée du 16 février 1427. La tâche +de conquérir et de convertir des soldats aussi intrépides et des +hérétiques aussi obstinés que les Hussites, était faite pour séduire +l'âme d'un Plantagenet[67], et Beaufort accepta cette périlleuse +mission. Il fit publier la croisade pontificale dans son diocèse; mais +ses concitoyens avaient assez à faire en France, sans aller chercher +si loin l'occasion de montrer leur courage. Il vint presque seul en +Allemagne pour remplir sa mission. De Malines, il informa le pape de +son voyage. Celui-ci lui répondit une lettre de remerciements, et +l'exhorta à poursuivre vigoureusement son entreprise. Beaufort obtint +un succès merveilleux, et peut-être, depuis le jour où le cri célèbre: +«Diex le volt!» retentit à Clermont et trouva de l'écho dans tous les +coeurs, jamais prédications ne produisirent un effet aussi rapide et +aussi puissant que celles de Beaufort. Toute l'Allemagne sembla se +lever à sa voix: les bandes armées du bord du Rhin et de l'Elbe, les +riches bourgeois des villes hanséatiques, les hardis montagnards des +Alpes, s'empressèrent de se rendre sous l'étendard de l'Église +militante, qu'arborait l'évêque anglais: Beaufort se trouva ainsi à la +tête d'une nombreuse armée, qui, d'après les témoignages des écrivains +contemporains, se montait à 90,000 cavaliers et comptait autant +d'hommes à pied. + +[Note 67: Henry Beaufort était fils de Jean de Gaunt par Catherine +Swynford.] + +Cette armée immense, commandée, sous Beaufort, par trois électeurs, +beaucoup de princes et de comtes de l'Empire, entra en Bohême au mois +de juin 1427, partagée en trois corps, et campa à Egra, Kommotau et +Tausk. Le danger de cette invasion formidable excita les sentiments +patriotiques de tous les Bohémiens, depuis le magnat le plus illustre +jusqu'au plus pauvre artisan. On oublia toutes dissensions +religieuses. Les Calixtins, les Taborites et les Orphelins, laissant +de côté leurs dissentiments, s'unirent contre l'ennemi commun; la +noblesse catholique, elle-même, restée jusqu'alors la plus zélée pour +les ennemis des Hussites, sentit la voix de la patrie parler plus haut +dans les coeurs que les animosités religieuses, et rejoignit les +étendards de Procope le Grand pour repousser l'invasion. + +Les forces de l'ennemi, supérieures en nombre à celles que les +Bohémiens avaient réunies, mirent le siége devant Miess. Les Bohémiens +se portèrent au-devant de lui, et quand ils arrivèrent sur les bords +de la rivière Miess, qui les séparait des Allemands, leur vue frappa +ceux-ci d'une terreur si panique, qu'ils tournèrent bride avant le +premier choc[68]. Beaufort, après avoir essayé en vain de les rallier, +fut entraîné dans la fuite de ses croisés, et fut rejoint par +l'électeur de Trèves, qui arrivait avec un corps de cavalerie. Les +Bohémiens se mirent à poursuivre les fugitifs, à en tuer et à en +pendre un grand nombre; pour eux, ils ne perdirent que peu d'hommes. +Beaucoup de ces malheureux fuyards furent tués par les paysans qui les +traquaient comme des bêtes fauves. Le butin qui échut aux vainqueurs +fut immense: petits et grands y prirent une large part, et c'est de ce +partage, dit-on, que date la fortune de plusieurs familles de Bohême +qui subsistent encore aujourd'hui[69]. + +[Note 68: L'auteur contemporain, Æneas Sylvius, dit que les Croisés +s'enfuirent même avant d'apercevoir les Bohémiens.] + +[Note 69: Il est étrange que cet événement, rapporté par tous les +écrivains ecclésiastiques, ait échappé à l'exact et consciencieux +Lingard. Il se contente de dire que Beaufort leva une petite armée +dans le but chimérique de combattre les Hussites (_Histoire +d'Angleterre_, vol. VIII, page 38 de la IVme édition), et il semble +avoir ignoré que ce projet chimérique fut mis à exécution.] + +Le pape écrivit, le 2 octobre 1427, à Beaufort, une longue lettre de +condoléance sur la malheureuse _retraite des fidèles_. Il l'invitait à +renouveler sa tentative sur la Bohême; mais le belliqueux prélat parut +s'être dégoûté, dès lors, d'une guerre contre les Bohémiens +hérétiques, et ne se mêla plus de leurs affaires. + +La conduite patriotique des Bohémiens catholiques amena une sorte de +réconciliation entre les diverses sectes religieuses. Les Hussites et +les catholiques conclurent une trève de six mois, et, à l'expiration +de cette trève, une conférence publique entre les deux partis devait +régler les différends religieux. À cette nouvelle, le pape envoya une +lettre à l'archevêque d'Olmutz pour prévenir cette conférence, _qui ne +produirait rien de bon et pourrait perdre beaucoup_. La conférence eut +lieu cependant; elle fut sans résultat au point de vue religieux, et +servit seulement à prolonger la trève. + +L'empereur Sigismond, désespérant de réussir par la force, essaya la +voie des négociations. En 1428, il envoya aux Taborites et aux +Orphelins, une députation pour leur représenter ses droits à la +couronne de Bohême, et pour leur offrir des conditions favorables. Les +ambassadeurs furent entendus à Kuttemberg; mais on leur répondit que +Sigismond avait perdu tout droit au trône par ses guerres et ses +croisades sanglantes contre la Bohême, et par l'outrage qu'il avait +fait à ce pays en laissant brûler Jean Huss et Jérôme de Prague. +Procope, qui n'assistait pas à l'entrevue, voyait, au contraire, une +occasion favorable de terminer la lutte cruelle qui, depuis dix ans +déjà, désolait ce pays. Il pria les ambassadeurs de venir le trouver +au Thabor, où se trouvait alors son quartier-général, et il leur +exprima son désir de pacifier la Bohême. Les ambassadeurs +accueillirent avec joie ses propositions, et lui donnèrent un +sauf-conduit pour se rendre en Autriche avec une légère escorte et +avoir une entrevue avec l'empereur. Procope se rendit à la cour +impériale; «c'était la meilleure occasion de faire la paix, dit +Balbin; mais l'Empereur refusa toute concession, et Procope revint en +Bohême avec la satisfaction de lui avoir offert la paix.» Sans se +laisser décourager par son peu de succès, il proposa l'année suivante, +1429, dans la diète réunie à Prague, de reconnaître Sigismond s'il +voulait accepter l'autorité des Écritures, suivre leurs préceptes, +communier sous les deux espèces, et satisfaire les demandes des +Bohémiens. On ouvrit des négociations avec l'empereur, qui réunit une +diète à Presbourg. Procope y vint à la tête d'une députation +bohémienne. La conférence dura toute une semaine, et la députation +revint à Prague pour rendre compte de ce qu'elle avait fait. Les +écrivains qui ont rapporté ces évènements, ne disent pas quels furent +les résultats de la conférence de Prague; ils racontent seulement que, +malgré le grand nombre de partisans que Sigismond comptait à la diète +de Prague, on repoussa tout projet d'accommodement avec lui. On peut +croire que l'empereur n'aurait pas accompli les demandes qu'on lui +faisait, ou n'aurait pas donné des garanties suffisantes de leur +exécution. Quoi qu'il en soit, les Hussites de tous les partis +acceptèrent avec enthousiasme la proposition que fit Procope d'envahir +l'Allemagne. Il entra dans ce pays, désola la Saxe jusqu'aux portes de +Magdebourg, ravagea le Brandebourg et la Lusace, et revint en Bohême +avec un butin immense. L'espoir d'un pareil succès attira sous ses +drapeaux un grand nombre de Bohémiens, et l'année suivante, 1430, il +réunit dans les plaines de Weissenberg, une armée de 52,000 hommes à +pied, de 20,000 cavaliers, avec 3,000 chariots tirés par 12 ou 14 +chevaux chaque. À la tête de cette armée il ravagea la Saxe et la +Franconie jusqu'au Mein. Cent villes ou châteaux environ furent +réduits en cendres; le butin fut si considérable, que les chariots des +Bohémiens y suffisaient à peine. Outre ce butin, ils se faisaient +payer des sommes énormes par les princes, les évêques, les villes, +comme des rançons pour prévenir le pillage et la destruction[70]. + +[Note 70: L'évêque de Bamberg leur paya 9,000 ducats, la ville de +Nuremberg 10,000; sommes énormes avant la découverte de l'Amérique. De +pareilles rançons furent payées par l'électeur de Brandebourg, le duc +de Bavière, le margrave d'Anspach, l'évêque de Salzbourg, etc.] + +Les heureuses invasions des Hussites remplirent Rome et l'Allemagne de +consternation. L'empereur réunit une diète de l'empire à Nuremberg, où +l'on résolut une nouvelle expédition contre la Bohême, et le pape fit +proclamer par son légat, le célèbre Julien Césarini, une Croisade +contre les hérétiques. La bulle publiée à ce sujet promettait +indulgence plénière à tous ceux qui prendraient part à la Croisade ou +s'y feraient remplacer. Elle remettait soixante jours des peines du +purgatoire à tous ceux, hommes ou femmes, qui prieraient pour le +succès de l'expédition. Des confesseurs, appartenant au clergé +séculier et régulier, devaient entendre les confessions des Croisés, +et avaient pleins pouvoirs de les absoudre s'ils s'étaient rendus +coupables de violences contre des prêtres et des moines, s'ils avaient +brûlé des églises ou commis d'autres sacriléges, même dans les cas +réservés pour le siége apostolique. + +Tous ceux qui avaient fait voeu de pèlerinage à Rome, à Compostelle ou +ailleurs, en étaient relevés à condition de consacrer à la Croisade +l'argent qu'ils auraient dépensé dans leur pèlerinage. Les confesseurs +ne devaient prendre qu'un sou de Bohême pour confesser un Croisé, et +même ne rien demander, si cette offrande n'était pas faite +spontanément. + +À ces avantages spirituels, on joignait l'espoir d'avantages plus +positifs et plus matériels. Le butin immense que ces heureuses +invasions avaient apporté et accumulé en Bohême, y avait produit une +richesse considérable. Une Croisade contre la Bohême devait donc +séduire toutes les classes de l'Allemagne, depuis le prince jusqu'au +paysan le plus pauvre. Tous les avantages spirituels et temporels +étaient réunis: on allait obtenir la rémission de ses péchés sans se +soumettre à des pénitences sévères, sans être obligé à de fortes +donations à l'Église, et de plus on pourrait ou faire sa fortune, ou +la réparer. En un mot, c'était ce qu'on appellerait aujourd'hui _une +spéculation magnifique_, et témoignait d'un _charlatanisme fieffé_, +pour employer le langage du jour. D'autres causes plus élevées +poussaient non moins vivement les esprits à une Croisade contre la +Bohême. La honte que les victoires des Bohémiens avaient infligée à +l'antique renommée militaire des Allemands, excitait dans tous les +coeurs fiers un vif désir de l'effacer par des actes éclatants de +valeur. Les ruines fumantes de tant de villes et de châteaux qui +marquaient le passage des Hussites à travers les riches provinces de +l'Allemagne, enflammaient encore chez les habitants de ces contrées +l'ardeur de la vengeance contre les auteurs de ces calamités. + +Les Croisés accoururent donc à Nuremberg de toutes les parties de +l'Allemagne; mais l'empereur essaya encore la voie des négociations. +Les propositions qu'il fit aux Bohémiens ayant été acceptées, une +députation représentant tous les partis de la Bohême vint trouver la +cour à Egra. Les négociations durèrent quinze jours; mais l'empereur +se refusait à des concessions sincères. Les Bohémiens, voyant qu'on +continuait les préparatifs de la Croisade contre eux, rompirent la +conférence, déclarant que ce n'était pas leur faute si une juste paix +ne terminait point cette guerre terrible. Ils se préparèrent à +défendre vigoureusement leur patrie. Tous, même les Catholiques, +réunis contre l'ennemi commun, se rallièrent sous la bannière de +Procope le Grand, qui rassembla près de Chotieschow, 50,000 +fantassins, 7,000 cavaliers d'élite, et 3,000 chariots, attirail de +guerre devenu indispensable pour les Bohémiens. + +Les Croisés étaient environ 90,000 fantassins, 40,000 cavaliers, et +avaient pour chefs, outre le légat Césarini, les électeurs de Saxe et +de Brandebourg, le duc de Bavière et un grand nombre de princes +séculiers et ecclésiastiques d'Allemagne. Ils pénétrèrent en Bohême +par la grande forêt qui la limite du côté de la Bavière. Les +éclaireurs qu'ils avaient envoyés reconnaître la position et la force +des Bohémiens, se laissèrent tromper par les manoeuvres habiles de +Procope, et par les indications mensongères que leur donnèrent les +habitants. Ils rapportèrent que les Bohémiens, en proie à des +divisions intestines, fuyaient dans tous les sens devant l'armée des +envahisseurs. Les Croisés s'avancèrent sans obstacle jusqu'à Tausch et +en firent le siége; mais, quelques jours après, Procope apparut à la +tête des Taborites et des Orphelins, et força les assiégeants de +s'enfuir. Les Croisés se dispersèrent, mirent tout à feu et à sang, et +se rallièrent à Riesenberg où ils prirent une forte position. Ils +s'aperçurent bientôt que les prétendues divisions des Bohémiens +étaient un mensonge, et qu'au contraire ils se réunissaient de toutes +parts contre l'ennemi commun. La connaissance de l'accord des +Bohémiens produisit sur les Croisés de Césarini l'effet qu'il avait +déjà produit sur les Croisés de Beaufort. Le duc de Bavière fut le +premier à fuir, abandonnant son équipage pour ralentir la poursuite +des ennemis; l'électeur de Brandebourg, et bientôt l'armée tout +entière suivirent son exemple. Le seul homme qui ne partagea pas la +panique générale, fut un prêtre, le cardinal lui-même. Il harangua ses +troupes avec une grande présence d'esprit, il leur représenta que leur +fuite déshonorerait leur patrie, et que leurs ancêtres idolâtres +combattaient plus courageusement pour leurs idoles, qu'eux-mêmes pour +la cause du Christ. Il les exhortait à se rappeler les anciens héros +de leur race, les Ariovistes, les Tuiscons, les Arminius, et leur +montrait qu'ils avaient plus de chances de se sauver par la résistance +que par une fuite honteuse où ils seraient pour sûr atteints et +égorgés. Que ce soit le souvenir de la gloire de leurs ancêtres ou le +sentiment de leur propre salut qui donna le plus de poids aux paroles +du cardinal, je ne sais, mais enfin il réussit à les rallier et à +occuper la forte position de Riesenberg, où il était résolu d'attendre +l'ennemi. Cette détermination ne dura pas long-temps; car, à la vue +des Bohémiens, les Croisés furent saisis d'une terreur si panique que +Césarini ne put pas les arrêter et fut même entraîné dans leur fuite; +11,000 Allemands périrent dans cette journée, où l'on ne fit que 700 +prisonniers; 240 fourgons chargés d'or et d'argent, et aussi, comme le +remarque un chroniqueur, d'excellent vin, tombèrent entre les mains +des Bohémiens. Ils s'emparèrent encore de toute l'artillerie des +ennemis qui montait à 50 canons; quelques historiens l'évaluent à 150 +canons. Césarini perdit dans cette fuite son chapeau et sa robe de +cardinal, sa crosse, sa sonnette et la bulle pontificale qui +proclamait la croisade dont le résultat était si piteux. + +Les auteurs allemands ont commenté de bien des manières la panique +extraordinaire qui saisit un peuple aussi belliqueux que les +Allemands, et les fit fuir deux fois à la seule vue des Bohémiens. +Jamais personne n'a mis en doute la valeur dont les Allemands ont +donné tant de preuves avant et depuis la guerre des Hussites. Cet +exemple prouve peut-être plus que tout autre que, même dans une lutte +physique, l'activité morale est supérieure à la force brute. Une +petite nation qui combat _pro aris et focis_, pour ses autels et sa +liberté, qui a foi dans la justice et le succès de sa cause, peut +l'emporter sur les armées les plus nombreuses et les plus +disciplinées. Celles-ci n'ont pas d'inspirations semblables pour les +soutenir, et se laissent bientôt décourager même par leurs succès +temporaires. Les Espagnols ont l'habitude de dire d'un homme qu'il a +été et non pas qu'il est brave; car souvent la même personne peut +montrer la plus grande bravoure dans une circonstance, et dans +d'autres agir tout différemment. Tous admettent la vérité de cette +observation; mais ce qui est vrai d'une personne, l'est aussi de +plusieurs, et même de toute une nation, surtout si l'on songe que les +foules sont plus sujettes que les individus aux effets temporaires de +l'enthousiasme et de l'abattement. L'histoire est pleine d'exemples de +ce fait, et ce sera pour moi une triste tâche de décrire, sous +l'influence désolante du despotisme autrichien et romain, la +prostration de cet esprit national que la guerre des Hussites avait +développé en Bohême avec une énergie aussi remarquable. Sans scruter +ces pages de l'histoire, nous pouvons voir aujourd'hui revivre +l'esprit national là où depuis long-temps il paraissait éteint, et ces +exemples ne peuvent que remplir de joie les coeurs de tous les amis de +la liberté du genre humain et de la dignité de la nature humaine. +Rome, dont la gloire semblait ensevelie pour toujours dans l'urne +funéraire de ses anciens héros, a montré par la noble résistance +qu'elle a faite contre l'inqualifiable invasion de la Gaule moderne, +que l'esprit de Camille, endormi depuis tant de siècles sous les +ruines de la ville éternelle, a revécu dans ses énergiques défenseurs. +Venise, la belle Venise, tombée ignominieusement, après des siècles de +grandeur, sans avoir disputé son indépendance, a déployé dans son +admirable résistance aux oppresseurs de l'Italie, un patriotisme digne +des jours glorieux des Dandolo, des Zeno, des Pisani; sa résistance +n'a pas réussi à rendre à la reine de l'Adriatique ses antiques +honneurs, mais elle a fait briller son nom d'un aussi vif éclat que +celui qui illumine la page la plus illustre de sa romanesque histoire +de la _Guerre de Chiozza_ (1378-81). On peut donc justement espérer +que, malgré les nuages noirs qui assombrissent aujourd'hui l'horizon +de la belle Italie, ses enfants pourront bientôt lui assurer tous les +avantages de la liberté civile et religieuse, et qu'elle pourra +redevenir + + Magna parens frugum saturnia tellus, + Magna virûm. + +L'issue malheureuse de la croisade de Césarini mit un terme aux +tentatives d'invasion en Bohême; mais les Taborites et les Orphelins +continuèrent leurs courses sur les provinces de l'Empire. Les deux +Procope pénétrèrent en Hongrie, où, malgré la vigoureuse résistance +des habitants, ils commirent de grands dégâts. L'Empereur et le +concile qui venait de s'assembler à Bâle, se décidèrent donc à obtenir +par la douceur ce qu'ils n'avaient pu obtenir par la force. Par suite +de cette résolution, l'empereur et le cardinal Césarini adressèrent +aux Hussites des lettres affectueuses où ils les invitaient à des +conférences religieuses dans la ville de Bâle, et leur accordaient la +liberté d'accomplir le service divin suivant leurs rites, pendant le +séjour qu'ils y feraient. Après une négociation prolongée, les +Hussites acceptèrent cette entrevue et envoyèrent à Bâle une +députation de prêtres appartenant à tous les partis, que le recteur de +l'Université de Prague avait choisis. Il y avait aussi des députés +laïques, et à leur tête était Procope le Grand. + +Ils furent rejoints par un ambassadeur polonais. Procope fit beaucoup +valoir cette nouvelle preuve d'intérêt donnée par une nation parente; +c'était probablement la conséquence des ambassades envoyées par les +Hussites en Pologne en 1431 et 1432, dont j'ai rendu compte. La +députation des Hussites, composée de 300 personnes, arriva à Bâle le 6 +janvier 1433; Æneas Sylvius assistait à son arrivée, et voici comment +il la décrit: + +«Toute la population de Bâle se pressait dans les rues ou hors de la +ville pour les voir arriver. Ils étaient au milieu de membres du +concile qu'avait attirés la réputation de cette belliqueuse nation. +Hommes, femmes, enfants, personnes de tout âge et de toute condition +remplissaient les places publiques, occupaient les portes et les +fenêtres et même les toits des maisons pour attendre leur venue. Les +spectateurs considéraient attentivement les Bohémiens, désignant du +doigt ceux qui avaient attiré particulièrement leurs regards. Ils +s'étonnaient de leurs habits étrangers qu'ils voyaient pour la +première fois, de leur visage terrible, de leurs yeux ardents. On ne +trouvait nullement exagérées toutes les peintures qu'on en avait +faites. (Il courait à cette époque en Allemagne, un dicton qui disait +que dans chaque Hussite il y avait cent démons). Tous les regards se +portaient sur Procope. C'est lui, disait-on, qui a battu tant +d'armées de fidèles, détruit tant de villes, massacré tant de mille +hommes. C'est lui que ses soldats redoutent autant que ses ennemis; +c'est ce général, invincible, courageux, qui ne connaît pas la +crainte.» Les députés hussites avaient reçu de leurs commettants +l'ordre d'insister sur les articles qui avaient toujours servi de base +aux négociations pour la paix, et ils refusèrent d'entrer dans aucune +discussion des dogmes proclamés par Jean Huss ou par Wiclef, et sur +lesquels les pères du concile les invitaient à s'expliquer. Si l'on +avait adopté le premier de ces quatre articles, c'est-à-dire la +liberté illimitée de prêcher la parole de Dieu, sa conséquence aurait +été la libre interprétation des Écritures, principe fondamental du +Protestantisme. + +Les débats entre les Hussites et les pères du concile furent donc +bornés à ces quatre articles. Ulric, prêtre des Orphelins, défendit +contre Henry Kalteisen, docteur en théologie, la liberté de prêcher la +parole de Dieu. Jean de Rokiczan soutint la deuxième proposition, la +communion des deux espèces, contre Jean de Raguse, général des +Dominicains et plus tard cardinal. L'Anglais Pierre Payne soutint +contre Jean de Polemar, archidoyen de Barcelone, que le clergé ne +pouvait pas posséder de biens temporels. La quatrième proposition, +concernant le châtiment des crimes sans considération de leurs +auteurs, c'est-à-dire du clergé, fut défendue par un prêtre taborite, +Nicolas Peldrzymowski, contre Gilles Charlier, professeur de +théologie, doyen de Cambrai. Les Bohémiens furent beaucoup fatigués et +peu convaincus par les longs discours de leurs adversaires. Le +cardinal Césarini prit à l'occasion part dans ces discussions, et eut +affaire à Procope, qui maniait la dialectique avec autant de +dextérité et de succès que l'épée ailleurs. En voici un exemple: les +députés ayant refusé, comme j'ai dit, de discuter autre chose que les +quatre propositions, sous prétexte qu'ils n'en avaient pas le droit, +le cardinal leur reprocha d'avoir des opinions hétérodoxes et de +croire, entre autres choses, _que les ordres mendiants étaient une +invention du diable_.--_Oui_, dit Procope, _puisque les mendiants +n'ont été institués ni par les patriarches, ni par Moïse, ni par +J.-C., ni par les prophètes, ni par les apôtres, que peuvent-ils être +sinon une invention du diable et une oeuvre de ténèbres_. Cette +réponse excita un rire universel dans l'assemblée. Rappelons encore +une anecdote relative à ces conférences, qui prouve la vivacité des +parentés slaves. Jean de Raguse était un Slave, né dans la ville dont +il portait le nom, et qui, à cette époque, était un centre célèbre de +la littérature slave en Dalmatie. Pendant ses discussions avec les +députés hussites, il employa plus d'une fois les mots d'hérétique et +d'hérésie. Procope irrité s'écria: «Cet homme, notre compatriote, nous +insulte en nous appelant hérétiques.» Jean de Raguse répondit: «C'est +parce que je suis votre compatriote de nation et de langue que je +voudrais vous ramener dans le sein de l'Église.» Les sentiments +nationaux des Bohémiens furent si blessés par ce qu'ils considéraient +comme un affront dont l'auteur était un de leurs compatriotes, qu'ils +furent sur le point de se retirer. On eut de la peine à leur persuader +de rester; quelques-uns même demandèrent que Jean de Raguse cessât de +prendre part aux controverses. + +Les députés hussites, après avoir séjourné trois mois à Bâle, +revinrent en Bohême sans avoir rien obtenu. La haine mortelle qui +animait les Catholiques romains, surtout ceux d'Allemagne, s'adoucit +beaucoup par la courtoisie que montra le concile et les relations +amicales que les deux partis entretinrent pendant le séjour des +Bohémiens. À leur départ, le concile envoya une ambassade en Bohême +pour reprendre à Prague les conférences infructueuses de Bâle. On +accueillit l'ambassade avec de grands honneurs, et une diète fut +convoquée à Prague. Les négociations entre la diète et les délégués du +concile réussirent davantage: les Bohémiens consentirent à admettre +les quatre propositions modifiées, ou, comme l'on dit, expliquées par +le concile, qui les confirma solennellement sous le nom de +_Compactata_. L'empereur Sigismond fut, aussitôt après, reconnu comme +roi légitime de Bohême. + +Cet accord avec l'empereur et le concile fut conclu par les magnats et +les villes principales de la Bohême. Ils étaient las de cette longue +guerre qui, malgré ses succès, était une calamité pour le plus grand +nombre, et ceux qui s'étaient enrichis à la guerre désiraient la paix +pour jouir de leurs richesses. Les Calixtins, qui formaient une sorte +d'Église aristocratique, inclinaient plus vers Rome que les Hussites +extrêmes, les Taborites, les Orphelins, les Orebites. Sigismond était +justement impopulaire en Bohême; mais il avait pour lui le prestige de +la légitimité, et malgré les outrages qu'il avait infligés à la +Bohême, beaucoup se rappelaient qu'il était fils de Charles IV, le +meilleur roi qui se fût jamais assis sur le trône. Le sentiment de +fidélité à la dynastie légitime est imprimé profondément dans l'esprit +de toute nation. Ce sentiment, malgré la glorieuse administration de +Cromwell, assura au fugitif Charles II son éclatante restauration, et +fit que ses partisans restèrent si fidèlement attachés à la cause de +cette malheureuse dynastie. Ces sentiments trouvaient peu d'écho chez +les Hussites extrêmes, que je puis appeler les puritains de Bohême, et +qui, comme ceux d'Angleterre, inclinaient au gouvernement républicain. + +Pendant les négociations entre la diète de Prague et le concile, +Czapek, chef des Orphelins, offrit ses services au roi de Pologne, +alors en guerre avec l'Ordre germanique. Malgré l'opposition du +clergé, le roi catholique et le sénat polonais accueillirent avec joie +le secours de ces hérétiques obstinés. + +Les Orphelins et quelques Taborites[71], avec huit mille fantassins, +huit cents cavaliers et trois cent quatre-vingts chariots, entrèrent +en Pologne, et, après s'être unis aux Polonais, envahirent les +possessions de l'Ordre teutonique[72], prirent douze places fortes et +ravagèrent tout le pays. La vue seule de ces rudes soldats inspirait +la terreur, tous s'enfuyaient à l'approche des Hussites redoutés. Ils +pénétrèrent jusqu'à la Baltique, remplirent d'eau de mer leurs +bouteilles, pour les rapporter chez eux comme preuve que leurs armes +avaient atteint les rivages d'une mer lointaine. + +[Note 71: Voici comment Æneas Sylvius décrit l'aspect des Taborites: +«C'étaient des hommes complètement noirs, parce qu'ils étaient +toujours exposés au soleil, au vent et à la fumée de leur camp. Leur +aspect était horrible et effrayant; leurs yeux étaient ceux de +l'aigle, leur chevelure était hérissée, leur barbe longue, leur +stature prodigieuse, leurs corps velus, et leur peau si dure qu'elle +semblait aussi capable qu'une cuirasse de résister au fer.»] + +[Note 72: Elles forment aujourd'hui les provinces de la Prusse +occidentale et la nouvelle Marche de Brandebourg.] + +Les Orphelins revinrent en Bohême, et se joignirent à Procope qui, +avec les Taborites et les Orebites, s'était déclaré contre les +_Compactata_, ou quatre propositions expliquées par le concile. +Procope se plaignait que le concile eût essayé de tromper les +Bohémiens par cet artifice, et accusait ceux qui soutenaient les +projets du concile, de trahir leurs propres intérêts par une prudence +mal entendue. Aussi les délégués du concile firent-ils tout ce qu'ils +purent pour exciter les partisans des _Compactata_ contre les +Taborites et leurs alliés. Une ligue composée des principaux nobles du +pays, Calixtins et Catholiques, se forma, et son premier acte fut de +s'assurer la possession de Prague. Ils réussirent sans peine à occuper +la vieille ville, dont les habitants partageaient leurs opinions. Mais +ceux de la nouvelle ville refusèrent de se soumettre à la ligue, et +s'opposèrent à l'entrée des troupes, sous les ordres de Procope le +Petit et du Taborite Kerski. + +Une sanglante bataille eut lieu le 6 mai 1434, les ligueurs +emportèrent de force la ville nouvelle et en chassèrent les +défenseurs, qui allèrent rejoindre le camp de Procope le Grand. Le +parti des vrais Hussites[73] subsistait encore, malgré les pertes +considérables qu'il avait éprouvées à la défaite de Prague. Beaucoup +de villes les appuyaient encore, et leurs forces réunies formaient une +nombreuse armée plus à craindre par son esprit que par son nombre. +Procope, à la tête de trente-six mille combattants, marcha sur Prague +pour reprendre la ville nouvelle; mais la ligue réunit contre lui une +année plus nombreuse que la sienne, et rallia même les premiers alliés +de Procope. Les armées se rencontrèrent dans les plaines de Lipan, le +29 mai, entre les villes de Boehmish-Brod et de Kaursim, à quatre +milles allemands de Prague. + +[Note 73: Les Taborites, les Orphelins et les Orebites donnaient aux +Calixtins le nom de _Hussites boiteux_.] + +Procope souhaitait une bataille dans l'espoir de pénétrer dans Prague +par un de ces mouvements stratégiques où il excellait, et d'occuper la +ville où il avait de nombreux partisans et d'où ses adversaires +avaient fait sortir toutes leurs forces. Mais les ligueurs firent une +charge furieuse contre son camp, et rompirent son rempart habituel, +les barricades de chariots. Les Taborites, peu habitués à voir la +cavalerie rompre leur rempart mobile, plièrent et s'enfuirent de +l'autre côté du camp. Procope rallia les fugitifs; mais, à ce moment +critique, Czapek, le même qui avait conduit en Pologne les Hussites +auxiliaires, trahit sa cause et s'enfuit du champ de bataille avec sa +cavalerie. Alors Procope, suivi de ses meilleurs soldats, se précipita +au milieu de l'ennemi, lui disputa long-temps la victoire, jusqu'à ce +que, accablé par le nombre, il succombât, ainsi que son homonyme, +Procope le Petit, qui avait vaillamment combattu à son côté. + +Ainsi finit le grand chef bohémien, dont le nom seul remplissait de +terreur les ennemis de sa patrie. Ce héros succomba, plutôt fatigué de +vaincre que vaincu (_non tam victus quam vincendo fessus_). Cette +expression n'est pas d'un écrivain de sa croyance et de sa race, mais +d'un Catholique contemporain (Æneas Sylvius Piccolomini, depuis le +pape Pie II.--_Hist. Bohêm._, cap. LI), qui pouvait apprécier son +caractère et qui l'avait connu personnellement à Bâle. Ce fut une +victoire gagnée par des Bohémiens sur des Bohémiens, et non pour des +Bohémiens. On peut dire que la bataille de Lipan termine la guerre des +Hussites. Quelques chefs taborites continuèrent, pendant quelque +temps, une guerre de partisans, mais insignifiante, et qui se termina +facilement. + +On doit regarder cette guerre comme un des plus extraordinaires +épisodes de l'histoire moderne, et peut-être comme le plus +extraordinaire. Une petite nation comme la Bohême, avec une population +divisée, sans autres secours extérieurs qu'une poignée de Polonais, a +résisté, pendant près de quinze ans, aux forces réunies de l'Allemagne +et de la Hongrie, et a tiré de terribles représailles des invasions de +ses ennemis. Une autre circonstance montre que, dans cette lutte +inégale, les Bohémiens ont déployé une valeur incomparable et une +activité intellectuelle dont on trouverait difficilement un pareil +exemple. Au milieu de la tourmente de cette guerre acharnée, +l'Université de Prague continua ses cours habituels et conféra ses +grades académiques, et l'instruction paraît avoir été répandue dans +toutes les classes de la population. On a des traités sur différents +points religieux, écrits à cette époque par des artisans, et l'on y +trouve souvent beaucoup de talent et un zèle enflammé. Æneas Sylvius, +déjà cité plus d'une fois, dit que toutes les femmes des Taborites +connaissaient à fond l'Ancien et le Nouveau-Testament. Il remarque +qu'en général les Hussites, qu'il hait cordialement, n'ont pas d'autre +mérite que l'amour des lettres (_nam perfidum genus illud hominum hoc +solum boni habet quod litteras amat._ Voir sa lettre à Carvajal). Je +ne crois pas que l'Europe occidentale puisse opposer à Procope le +Grand, personne qui ait réuni un courage aussi entreprenant, une +habileté militaire aussi consommée et une science si profonde, comme +il en donna la preuve en luttant d'arguments contre les doctrines de +l'Église romaine avec autant de succès que les armes à la main sur le +champ de bataille. + +On a beaucoup parlé des cruautés commises par les Hussites et surtout +par leurs illustres chefs, Ziska et Procope. Beaucoup d'historiens +allemands emploient l'expression de _barbarie de Hussite_, pour +désigner tout acte cruel, barbare et sauvage. Je n'ai point +l'intention de justifier les cruautés dont les Hussites se rendirent +coupables plus d'une fois; mais ils n'ont pas été les agresseurs dans +cette lutte sauvage. Que la responsabilité de ces atrocités retombe +sur la tête des cruels et iniques assassins de Jean Huss et de Jérôme +de Prague, de ceux qui ont égorgé les premiers Hussites à Slan, qui +ont massacré des pèlerins inoffensifs, occupés à honorer Dieu suivant +leur conscience, et qui se sont conduits envers les Hussites avec +autant de cruauté que ceux-ci en ont montré envers leurs ennemis. Les +Allemands et les autres peuples de l'Europe n'ont-ils pas, eux aussi, +à répondre sur les mêmes accusations de cruauté et de barbarie que les +ennemis religieux et politiques des Hussites font peser sur leur +mémoire? Soutenir le contraire serait aller contre l'évidence +historique. Pour moi je m'en porte garant, et un seul exemple prouvera +si j'ai tort ou raison. + +L'histoire complète des guerres des Hussites n'offre pas un exemple +d'une cruauté aussi grande que le massacre de Limoges, où hommes, +femmes et enfants furent égorgés, non par un soldat échauffé dont la +fureur n'écoute plus les ordres du chef, mais d'après l'ordre réfléchi +du commandant lui-même. Un général ordonna de sang-froid d'égorger les +hommes et même les femmes et les enfants qui, à genoux devant lui, se +défendaient d'avoir pris part à la trahison de leurs supérieurs! Et +quel est le chef qui viola si cruellement les lois divines et +humaines? C'était sans doute un barbare infidèle ou un fanatique +poussé à la cruauté par la persécution de sa croyance et de sa race, +comme Ziska et Procope? Non, c'était le miroir, le parangon de la +chevalerie, le sujet de tant de romans, le prince noir de Galles[74], +et cependant ce carnage insensé n'a pas obscurci sur son écusson, aux +yeux de la postérité, la gloire de Crécy et de Poitiers, ou sa +conduite chevaleresque envers le roi de France prisonnier. Les annales +de l'Europe occidentale, à cette époque, fourniraient d'autres +exemples de cruautés semblables; mais un historien impartial ne jugera +pas les grands caractères du moyen-âge au point de vue élevé de +moralité que notre siècle éclairé reconnaît, au moins, s'il ne la +pratique pas. Obligé de rapporter leurs crimes, il saura payer à leurs +nobles actions le tribut d'éloges qu'elles méritent; car leurs excès, +pour employer l'expression du grand orateur romain, furent la faute de +leur âge et non celle des hommes;--_non vitia hominis, sed vitia +sæculi._ Nous donc, Slaves, à la vue de l'énergie que notre race a +déployée dans la guerre des Hussites, nous concevons l'orgueilleux +espoir que l'avenir produira des caractères aussi énergiques que ceux +qui ont signalé cette époque, et que leur carrière sera féconde, non +en destructions et en souffrances, mais en bienfaits et en avantages +pour l'humanité. Puisse leur gloire consister, non à continuer les +luttes terribles de Ziska et de Procope, mais à développer et à +compléter la noble entreprise de Jean Huss et de Jérôme de Prague. + +[Note 74: «Et puis veci le prince, le duc de Lancastre, le comte de +Cantebruge (Cambridge), le comte de Pembroke, messire Guichard +d'Angle, et tous les autres et leurs gens qui entrèrent dedans, et +pillards à pied, qui étoient tous appareillés de mal faire et de +courir la ville et de occire hommes, femmes et enfants, et ainsi leur +étoit-il commandé. Là eut grand' pitié; car hommes, femmes et enfants +se jetoient à genoux devant le prince et crioient: mercy, gentil sire; +mais il était si enflammé d'ardeur que point n'y entendoit, ni nul, ni +nulle n'étoit ouïe, mais tous mis à l'épée quanque (tout ce que) on +trouvoit et encontroit, ceux et celles qui point coupables n'en +étoient. Ni je ne sçais comment ils n'avoient pitié des pauvres gens +qui n'étoient mie taillés de faire nulle trahison; mais ceux le +comparoient (payaient) et comparèrent plus que les grands maîtres qui +l'avoient fait. Il n'est si dur coeur, que, s'il fût adonc en la cité +de Limoges, et il lui souvint de Dieu, qui n'en pleurât tendrement du +grand meschef qui y étoit; car plus de trois mille personnes, hommes, +femmes et enfants y furent délivrés et décolés cette journée. Dieu en +ait les âmes, car ils furent bien martyrs.» (_Froissard_, livre Ier, +chap. DCXXXVI).] + +Les Calixtins et les Catholiques romains accueillirent l'empereur +Sigismond comme leur monarque légitime. Il jura le maintien des +_Compactata_ et des libertés nationales. Quelques chefs des Taborites +résistèrent; ils furent défaits, pris et exécutés; mais il eut la +sagesse de ne pas persécuter le reste des Taborites, il leur laissa la +ville de Tabor, leur accorda le libre exercice de leur religion et une +étendue considérable de terrain, en se contentant d'un léger tribut. + +Dès qu'on les laissa paisibles, ils s'appliquèrent à l'industrie, et +les farouches soldats devinrent de pacifiques citoyens; en un mot, le +véritable caractère slave, paisible et industrieux quand il n'est pas +opprimé, reparut là comme auparavant et comme il s'est toujours +montré. Æneas Sylvius les visita au Tabor. Ne sachant où passer la +nuit, comme il raconte, il aima mieux coucher dans leur ville que dans +la campagne, où il aurait eu à se garder des voleurs. Les Slaves le +reçurent avec l'hospitalité nationale, faisant éclater leur joie à sa +vue; quoique leur aspect dénotât leur misère, ils lui offrirent +aussitôt, à lui et à sa suite, de la viande et de la boisson en +abondance. Il les appelle cependant _une secte abominable, perfide, +digne des peines capitales_. Il ne leur reproche aucun vice ni aucune +immoralité, leur seul crime est de rejeter la suprématie de l'Église +romaine, de ne pas croire à la transsubstantiation, etc. Il énumère +une série de propositions de l'Église que les Taborites rejetaient, et +termine ainsi (lettre à Carvajal): «Cependant ce peuple sacrilége et +infâme (_sceleratissimos_), que l'empereur Sigismond devrait +exterminer ou reléguer à l'autre extrémité du monde, pour l'occuper à +déterrer ou à briser des pierres, et l'exclure de tout rapport avec le +genre humain, obtient de lui, au contraire, des droits et des +immunités, il ne paie qu'un léger tribut: c'est une honte et une +injure pour lui et son royaume. Il suffit d'un peu de levain pour +aigrir toute la pâte, et de cette lie du peuple pour souiller toute la +nation.» Voilà les sentiments charitables avec lesquels le savant +illustre et le pape futur reconnaissait l'hospitalité des pauvres +Taborites. + +Vers 1450, les Taborites changèrent leur nom pour celui de Frères +bohémiens, et, en 1456, ils formèrent une communauté tout-à-fait +distincte des autres sectateurs de Jean Huss, des Calixtins. En 1458, +les Catholiques et les Calixtins leur firent supporter une violente +persécution. La persécution reprit avec violence en 1466; mais elle ne +put abattre le zèle et le courage des Frères, dont la dévotion +grandissait avec les tourments et la persécution. Ils réunirent un +synode à Khota, et fondèrent leur Église en élisant les plus vieux, +selon l'usage des premiers chrétiens. Ils adoptèrent les mêmes dogmes +que les Vaudois, et leurs prêtres reçurent l'ordination d'Étienne, +l'évêque vaudois de Vienne[75]; ils furent souvent appelés, pour ce +fait, Vaudois. + +[Note 75: Quelques écrivains supposent que c'était un évêque de Vienne +en Autriche, et qu'il y avait à cette époque un nombre considérable de +Vaudois dans ce pays. Cependant ce fait n'est nullement prouvé. J'ai +suivi l'opinion du rév. docteur Gilly, dont l'autorité est grande en +pareil cas, et qui pense que cette Vienne est la Vienne du Dauphiné, +dans le sud de la France.] + +La première Église protestante des Slaves continua à souffrir la +persécution la plus inexorable, et fut obligée de se réfugier dans +les cavernes et les forêts pour y tenir ses synodes et y accomplir le +service divin. On donnait à ses sectateurs les noms injurieux +d'Adamistes, de picards, de voleurs, de brigands, et toutes les +appellations les plus outrageantes. + +Les souffrances de cette Église furent suspendues en 1471, à +l'avènement du prince polonais Vladislav Jagellon, qui lui accorda +aussitôt la liberté religieuse. Les Frères espérèrent alors en des +temps plus heureux pour leur culte qui, en 1500, comptait environ deux +cents lieux d'exercice. En 1503 on les exclut des offices publics, +mais ils présentèrent au roi Vladislav une apologie de leurs +croyances, et ce prince, convaincu de leur innocence, arrêta la +persécution. En 1506, le clergé catholique réussit à la renouveler, +sous prétexte que la reine, qui était enceinte, pourrait obtenir, par +cet acte de piété, une heureuse délivrance. Les Frères ne ralentirent +pas leur zèle, malgré leur misérable condition, et publièrent en 1506, +à Venise, une traduction de la Bible dans leur langue. + +Lorsque la dynastie autrichienne reparut sur le trône de Bohême, les +Frères furent de nouveau en butte à ses rigueurs. La diète de Prague, +en 1544, publia contre eux des lois sévères, leurs lieux de réunion +furent fermés et leurs ministres emprisonnés. En 1548, le roi +Ferdinand leur ordonna par un édit, sous les peines les plus sévères, +de quitter le pays dans le délai de quarante-deux jours. Un grand +nombre, et parmi eux les principaux ministres, émigrèrent en Pologne, +où ils furent très honorablement accueillis et fondèrent des Églises +florissantes. + +On sait que les Frères moraves continuèrent la tradition de l'Église +bohémienne, reconstituée pendant le cours du XVIIIe siècle par le +comte Zinzendorff. On connaît leurs vertus, leur piété, leur zèle +infatigable de propagande. Je ne saurais cependant me défendre d'un +certain étonnement à la vue d'un fait que je me déclare impuissant à +comprendre. Les Frères moraves consacrent leurs travaux, leur charité, +au monde entier, à l'exception de la race dont ils sont eux-mêmes +sortis, de la race qui a produit Jean Huss. Il semble, en vérité, +qu'ils aient plus à coeur la prospérité des Groënlandais, des Nègres +et des Hottentots, que celle des Slaves. Ils pourraient, sans avoir à +franchir mers ni montagnes, faire beaucoup de bien dans le voisinage +de leurs églises les plus florissantes. À coup sûr, on ne leur demande +pas d'entreprendre la conversion des Slaves soumis à la domination +russe; mais n'y a-t-il pas en Silésie une foule de Slaves? On n'espère +même pas qu'ils cherchent à opérer des conversions parmi ceux qui +obéissent à l'Église romaine; ces tentatives pourraient entraîner des +querelles incompatibles avec leur caractère pacifique, et plus +nuisibles d'ailleurs que profitables; mais il y a en Silésie et dans +la Prusse orientale, un grand nombre de Slaves protestants, dont +l'éducation religieuse est très imparfaite, faute de pasteurs qui +soient en mesure de les instruire dans leur langue. Ces Slaves offrent +un vaste champ aux travaux des Frères moraves; cependant, bien que +l'on puisse rencontrer parmi ceux-ci plusieurs ministres très savants +dans la langue des Hindous, des Hottentots et des Esquimaux, je doute +que l'on en trouve qui connaissent le dialecte dans lequel Jean Huss a +proclamé la parole de Dieu. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce +point: je me bornerai à demander s'il ne paraîtrait pas étrange que le +descendant d'une illustre famille se dévouât entièrement aux intérêts +de l'humanité, et ne fît exception que pour les membres de sa propre +famille? C'est là, précisément, le cas des Frères moraves. Ils +prennent le nom du pays slave où fut établie leur première Église; ils +se présentent comme les descendants des plus purs disciples du grand +réformateur slave, et pourtant ils demeurent complètement étrangers à +cette race! Si je pouvais être assez heureux pour que ce livre attirât +l'attention de quelques Moraves, je les prierais instamment de +considérer que leur communauté est une branche coupée du grand arbre +slave; que les boutures de l'arbre, transplantées çà et là à +l'étranger, n'ont jamais produit que de petits oasis, tandis que, si +elles étaient de nouveau regreffées sur le tronc originaire, elles +produiraient en peu de temps une épaisse et vaste forêt. + +Je reviens à l'histoire des Hussites modérés, qui formaient la +majorité des habitants de la Bohême. Aussitôt que Sigismond se crut +solidement assis sur le trône de ce pays, il se prononça ouvertement +pour le rétablissement de l'ancien ordre ecclésiastique. Cette mesure +aurait sans doute provoqué une nouvelle guerre entre la Bohême et +Sigismond; mais ce prince mourut en 1437. Il ne laissa point de fils, +et il désigna pour son successeur en Hongrie et en Bohême, Albert +d'Autriche, époux de sa fille Élisabeth. Albert fut reconnu sans +difficulté comme roi de Hongrie, et nommé empereur; mais son aversion +connue pour les _Compactata_ lui valut une forte opposition en Bohême. +Accepté par les Catholiques et couronné à Prague, il se vit repoussé +par les Hussites qui nommèrent Casimir, frère du roi de Pologne et +fils de Vladislav Jagellon, à qui ils avaient fréquemment offert la +couronne. La diète polonaise de Korczyn confirma cette élection en +dépit du clergé, et envoya une armée à l'appui des Hussites. Casimir, +qui n'avait alors que treize ans, entra en Bohême à la tête de cette +armée, et ayant opéré sa jonction avec les Hussites, il remporta des +avantages considérables sur le parti impérial, soutenu par les forces +allemandes et hongroises; mais la trahison du comte de Cilley[76], une +épidémie qui décima l'armée, et quelques disputes intestines entre les +Hussites, l'empêchèrent de triompher. Le concile de Bâle parvint à +arrêter les hostilités, et un congrès se réunit à Breslau pour +rétablir la paix. Les délégués polonais demandèrent que Casimir et +Albert consentirent à renoncer à leurs prétentions au trône de Bohême +et se soumissent à la décision qui serait prise par une diète de ce +pays. Cette proposition libérale, qui ralliait les Bohémiens de tous +les partis, fut repoussée par l'empereur, qui craignait que le parti +de Casimir, soutenu par les Hussites ne vînt à l'emporter sur le sien, +composé exclusivement de Catholiques. Le concile de Bâle prévint le +retour des hostilités, et l'empereur mourut peu de temps après en +Hongrie. Ce prince était un défenseur énergique de l'autorité absolue +de Rome; mais ses qualités personnelles ont été louées par Bartoszek +Drahonitzki, Bohémien _ultrà_, qui a dit de lui: «Puisse son âme +reposer en paix, parce que, _bien qu'Allemand_, il était honnête, +vaillant et bon.» + +[Note 76: Noble allemand, beau-frère de feu l'empereur Sigismond, et, +d'abord, partisan des Hussites.] + +Le roi de Pologne, Vladislav III, fut élevé au trône de Hongrie après +la mort d'Albert, et son frère Casimir, ayant obtenu le gouvernement +de la Lithuanie, ne lui disputa plus la couronne de Bohême. Albert +n'avait point d'enfants; mais il laissait une femme enceinte, dont il +avait invoqué les droits pour obtenir la couronne de Hongrie et pour +prétendre à celle de Bohême. La reine donna le jour à un fils; les +titres du prince enfant (Vladislaus Postumus), méconnus par les +Hongrois qui, comme je l'ai dit, nommèrent le roi de Pologne, furent +respectés en Bohême, et Georges Podiebradski, noble hussite, homme +très éminent et très influent dans son pays, fut chargé de la régence +pendant la minorité de Vladislav. Patriote sincère, Podiebradski avait +réellement à coeur la tranquillité de son pays et celle de toute la +chrétienté, qui était alors très menacée par les Turcs. L'empereur +Frédéric III et plusieurs autres princes apprécièrent ses loyales +intentions; mais ils ne purent réussir à obtenir du pape la +confirmation des _Compactata_, qui avaient été solennellement garantis +par le concile de Bâle, et dont Podiebradski et les Hussites +sollicitaient l'exécution. Le pape Nicolas II envoya en Bohême, en +1447, le cardinal Carvajal, en qualité de légat. Celui-ci fut reçu +avec les plus grands honneurs. Les Bohémiens insistèrent sur la +confirmation des _Compactata_; mais il demanda le temps de réfléchir +sur cet important sujet, et il réclama l'exemplaire original afin de +l'examiner avec attention. On fit droit à cette requête; mais aussitôt +le légat quitta Prague en secret et emporta le précieux document. Il +fut arrêté en route par des chevaliers de Bohême, qui le sommèrent de +restituer ce qu'ils appelaient leur _grande charte_ ecclésiastique. +«La voici, dit le légat; mais un jour viendra où vous n'oserez plus +l'invoquer.» En dépit de l'opposition faite aux _Compactata_ par le +pape, l'Église calixtine fut maintenue pendant la régence de +Podiebradski. + +Vladislav Postume prit les rênes du gouvernement en 1456, mais il +mourut l'année suivante. Un grand nombre de candidats exposèrent +leurs prétentions à la diète réunie à Prague en 1458: George +Podiebradski fut élu. + +Podiebradski était un homme des plus éminents; mais il avait à lutter +contre d'immenses embarras. S'il rendit à la Bohême les provinces qui +avaient été occupées par les princes étrangers, il ne put maintenir la +paix inférieure, qui était continuellement troublée par les intrigues +du pape. Il fut reconnu comme roi de Bohême par l'empereur; il jura +obéissance au pape sous la réserve des _Compactata_; mais le pape Pie +II qui, sous le nom d'Æneas Sylvius, avait été secrétaire du concile +de Bâle, et qui, en cette qualité, avait été l'un des principaux +auteurs des _Compactata_, en demanda l'abolition, et il excommunia +Podiebradski en 1463[77]. L'empereur, et plusieurs autres princes qui +avaient l'intention de placer Podiebradski à la tête d'une expédition +contre les Turcs, intercédèrent auprès du pape, qui demeura +inexorable. La situation devint encore plus difficile lorsque Paul II +fut élevé à l'épiscopat. Ce pontife fit savoir, par l'organe de son +légat, que, «bien que le concile de Bâle eût garanti les _Compactata_, +cet acte n'avait jamais été confirmé par le Saint-Père.» Paul II +déclara que «le Saint-Père était infaillible dans ses jugements contre +l'hérésie; qu'un monarque hérétique était impie; que le règne d'un +monarque impie ne pouvait être que funeste à l'humanité, et, en +conséquence, l'emploi de la force était légitime.» Cette déclaration +fut, en 1465, suivie d'une croisade dont Podiebradski triompha. Mais +les intrigues du pape devinrent plus actives; vainement Podiebradski +fit remarquer les progrès incessants des Turcs depuis la prise de +Constantinople en 1454; vainement il offrit des troupes, de l'argent, +son bras, pour combattre l'ennemi commun de la chrétienté. Le légat du +pape, Fantinus de la Valle, déclara à Nuremberg que, dans la pensée du +Saint-Père, il valait mieux employer l'armée de l'empire et prêcher la +croisade contre les hérétiques que contre les Turcs. + +[Note 77: Ce changement d'opinion donna lieu au bon mot fait à cette +époque: _Pius damnavit quod Æneas amavit._] + +Les intrigues du pape atteignirent enfin leur but. Un grand nombre de +sujets de Podiebradski, notamment les nobles et les évêques, se +dégagèrent du serment de fidélité; mais la loyauté de la petite +noblesse et des villes demeura inébranlable. L'empereur Frédéric III, +qui avait été l'ami et qui était l'obligé de Podiebradski, tenta de +s'emparer de la couronne de Bohême, et le roi de Hongrie, l'illustre +Mathias Corvin, se joignit aux ennemis de son beau-père (il avait +épousé la fille de Podiebradski). Ils envahirent la Bohême et +essayèrent de persuader à tous les sujets catholiques que le serment +prêté à un hérétique ne devait pas être un lien pour eux. Repoussés +par les vrais patriotes, ces conseils infâmes exercèrent une certaine +influence sur un grand nombre de Bohémiens, et Podiebradski fut même +en butte aux poignards des assassins; il réussit néanmoins à battre +tous ses ennemis, tant la l'intérieur qu'au dehors. Son fils aîné, +Victorin, défit l'Empereur et lui dicta la paix près des murs de +Vienne, et, lui-même, il entoura le roi de Hongrie qui avait pénétré +dans ses États, et le força de signer un traité. + +Le dernier acte de la vie de Podiebradski fut un acte de noble +patriotisme. Ce prince avait deux fils, Victorin et Henry, tous deux +doués des plus hautes qualités[78]. Il savait cependant à quels +périls serait exposée la Bohême sous le gouvernement de son fils, qui +n'aurait pu se maintenir sur le trône qu'en sacrifiant les intérêts et +la dignité de son pays. Il chercha donc à se choisir, au dehors, un +successeur qui fût en mesure de dominer la situation. Ce successeur, +il ne devait le trouver ni en Allemagne ni en Hongrie, mais bien chez +une nation alliée, au sein de laquelle les affinités de race +l'emportaient sur les querelles théologiques, et qui avait maintes +fois combattu pour les Hussites. Podiebradski ouvrit, en 1460, des +négociations pour conclure une alliance avec Casimir, roi de Pologne, +celui-là même que les Hussites avaient, en 1439, élu au trône de leur +pays. Cette alliance fut conclue dans une entrevue des deux souveraine +à Glogow, en 1462, et Podiebradski s'engagea à assurer, par son +influence, la succession de la couronne de Bohême à un fils de +Casimir, qui devait épouser une de ses filles. Lorsque les intrigues +du pape créèrent en Bohême un parti hostile à Podiebradski, ce parti +essaya de corrompre Casimir, en lui offrant la couronne de Bohême +ainsi que la cession de plusieurs provinces, pourvu qu'il consentît à +rompre le traité de Glogow et à combattre son nouvel allié. Casimir +repoussa ces propositions; il soutint énergiquement Podiebradski, +malgré les plaintes du pape qui lui reprochait d'agir contre les +intérêts de la chrétienté. + +[Note 78: Henry a laissé de belles poésies écrites dans la langue +nationale.] + +La santé du roi de Bohême s'était gravement altérée au milieu de ces +rudes épreuves; sentant que sa fin était proche, il convoqua une diète +générale et présenta pour son successeur le prince Vladislav, fils +aîné du roi de Pologne. Ce choix fut agréé par la diète bohémienne et +ratifié par la diète de Pologne, contrairement à la volonté du +clergé. + +Podiebradski mourut en 1471, à l'âge de cinquante-quatre ans. Ce fut +un roi plein de patriotisme, distingué par ses talents, énergique et +noble de caractère. Les difficultés contre lesquelles il eut à lutter, +empêchèrent son règne d'être aussi prospère que celui de l'empereur +Charles IV. + +Vladislav de Pologne monta sur le trône de Bohême en 1471; il confirma +les _Compactata_; mais le pape Sixte IV se déclara contre lui et +soutint les prétentions rivales du roi de Hongrie, Mathias Corvin. Il +s'ensuivit une guerre qui ne tarda pas à être apaisée par le pape +lui-même, en présence des périls que présentait l'approche des Turcs. +Le règne de Vladislav fut assez insignifiant. En 1489, ce prince fut +appelé à la couronne de Hongrie, après la mort de Mathias Corvin. Il +mourut en 1516, et eut pour successeur, sur les trônes de Bohême et de +Hongrie, son fils Louis, qui périt en 1526, à la bataille de Mohacz, +livrée contre les Turcs. + +Pendant ces deux règnes, les Hussites et les Catholiques furent +maintenus sur le pied d'une parfaite égalité de droits. + + + + +CHAPITRE V. + +BOHÊME. + +(Suite.) + + Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des Protestants. + -- Progrès du Protestantisme sous Maximilien et Rodolphe. -- + Querelles entre les Protestants et les Catholiques sous le règne + de Mathias. -- Défenestration de Prague. -- Ferdinand II: sa + fermeté de caractère et son dévouement à l'Église catholique. -- + Il est déposé; élection de Frédéric, palatin du Rhin. -- Zèle des + Catholiques dans l'intérêt de leur cause. -- Élizabeth + d'Angleterre et Henry IV de France. -- Conduite déloyale des + Protestants allemands. -- Défaite des Bohémiens; conséquences de + cette défaite. -- Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême + sont abandonnés par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la + nationalité slave de Bohême. -- Résurrection de la langue + nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême. -- + Condition actuelle et avenir de ce pays. + + +Louis ne laissa point d'enfants; il fut remplacé sur le trône de +Hongrie et de Bohême par Ferdinand d'Autriche, frère de l'empereur +Charles-Quint, et marié à la soeur de Louis. C'était un prince bigot +et despote. Déjà, sous le règne précédent, les doctrines de Luther +s'étaient rapidement répandues parmi les Calixtins; le Protestantisme +fit d'autant plus de progrès sous Ferdinand, que les Bohémiens +refusèrent de prendre part à la guerre déclarée contre la ligue de +Smalkalde, et qu'ils formèrent une union pour la défense des libertés +nationales et religieuses menacées par Ferdinand. La défaite des +Protestants à la bataille de Muhlberg, gagnée par Charles-Quint en +1547, ruina leur cause en Allemagne, et produisit en Bohême une +violente réaction. Plusieurs chefs de l'union furent exécutés; +d'autres, emprisonnés et bannis; on confisqua les biens des nobles, on +surimposa les villes, qui furent dépouillées, en outre, de leurs +priviléges. Ces mesures furent exécutées avec l'aide des soldats +allemands, espagnols et hongrois, et légalisées par une assemblée +connue sous le nom de diète sanglante. Ce fut à cette assemblée que le +chapitre de Prague déclara que l'opposition faite à l'autorité royale +était inspirée par les livres des hérétiques; le clergé demanda et +obtint l'établissement d'une censure placée sous sa direction. Ce fut +également sous le règne de Ferdinand que les Jésuites s'introduisirent +en Bohême. + +Les priviléges de l'Église calixtine (officiellement _Église +utraquiste_) ne furent pas abolis. Ferdinand, qui avait pris la +couronne impériale après l'abdication de son frère Charles-Quint, +adoucit, pendant les dernières années de son règne, les rigueurs de +cette politique impitoyable, qu'il fallait plutôt attribuer à son +éducation espagnole et aux leçons de Ximénès qu'à une inspiration +naturelle. Il mourut en 1564, exprimant, dit-on, de sincères regrets +au sujet du traitement qu'il avait infligé à ses sujets de Bohême. Il +eut pour successeur son fils, Maximilien II, dont le noble caractère +et la tolérance firent supposer qu'il avait quelque penchant en faveur +de la Réforme. Maximilien mourut en 1576, honoré de tous les partis. +Le jésuite Balbinus l'appelle «le meilleur des princes,» et le +protestant Stranski lui reconnaît «une âme vraiment pieuse.» Son fils, +l'empereur Rodolphe, avait été élevé à la cour de son cousin Philippe +II d'Espagne, et il devait naturellement être hostile au +Protestantisme, devenu désormais trop puissant en Bohême et en +Autriche pour être aisément supprimé. Mais il était trop absorbé par +ses études d'astrologie, d'alchimie, etc., pour suivre une ferme ligne +de conduite, soit en bien, soit en mal. On ne mit donc pas à exécution +les mesures projetées contre le Protestantisme. Rodolphe, craignant de +perdre sa couronne, que menaçait son frère Mathias, se hâta +d'accorder, sous le titre de Charte royale, pleine et entière liberté +des cultes, et de livrer aux Protestants l'Université de Prague. + +Rodolphe fut détrôné par son frère Mathias, qui, afin de s'assurer la +possession de la Bohême, confirma la Charte. Les dangers de l'approche +des Turcs engagèrent Mathias à réunir à Linz, en 1614, une assemblée +générale des États. Ce fut la première fois qu'on recourut à une +convocation de ce genre, qui ne devait plus avoir lieu qu'en 1848. Les +États de Linz écoutèrent respectueusement les demandes et les +propositions de l'empereur; mais comme leurs réclamations et leurs +plaintes sur plusieurs points de droit civil et ecclésiastique +demeuraient sans résultat, l'assemblée se sépara sans prendre aucune +résolution. + +Mathias réussit à renouveler pour vingt ans la trève avec la Turquie. +D'autre part, les affaires religieuses de la Bohême lui créèrent de +graves embarras. On ne l'aimait pas, et son successeur désigné, +Ferdinand de Styrie, était détesté à cause de ses sentiments de +bigoterie outrée. Les Jésuites et les autres partisans de Ferdinand +déclaraient ouvertement que la Charte royale, arrachée par la force, +était nulle et non avenue; que l'on devait abattre les têtes des +principaux nobles; qu'un grand nombre de ceux qui ne posséderaient +rien alors ne tarderaient pas à habiter de beaux châteaux; que Mathias +était trop faible pour mettre en pièces un vieux parchemin; que le +pieux Ferdinand changerait toutes choses; car, disaient-ils, _novus +rex, nova lex_ (nouveau roi, loi nouvelle). + +Le parti national, composé principalement de Protestants, devenait, de +jour en jour, plus jaloux de l'influence allemande, dirigée par +l'Autriche. En 1616, la diète de Prague rendit une loi qui interdisait +la délivrance de lettres de naturalisation aux individus qui ne +parlaient point la langue bohémienne. En même temps, la lutte entre le +parti des Jésuites, qui avait à sa tête les ministres de l'empire +Slawata et Martinitz, et le parti national protestant, dont les +principaux chefs étaient les comtes Thurn et Schlik, devenait de plus +en plus vive. Elle s'envenima à l'occasion de deux nouvelles églises +qui avaient été construites par les Protestants de Klostergrab et de +Braunau, et qui furent fermées, puis démolies par ordre de +l'archevêque[79]. Une pétition, signée par un grand nombre de nobles +et de citadins, contre cet acte arbitraire, fut repoussée par le roi. +Les deux partis étaient violemment agités; les Protestants prêchaient, +les Catholiques faisaient des processions. Plusieurs nobles se +rendirent au château royal, et demandèrent à Slawata et à Martinitz +s'ils étaient les auteurs de la réponse que le roi avait faite à la +pétition. Il s'ensuivit une lutte dans laquelle les ministres furent +jetés par les fenêtres d'une hauteur considérable. Les ministres +tombèrent sur un tas de boue et se relevèrent sains et saufs; heureux +hasard qui produisit une vive impression sur la multitude, qui y +voyait soit une intervention divine, soit le secours de Satan. Ceux +qui s'étaient rendus coupables de cet acte brutal, connu sous le nom +de «défenestration de Prague,» alléguèrent pour exemple que, d'après +l'ancienne coutume du pays, ce moyen était employé pour punir les +traîtres, et ils invoquèrent l'exemple de Jézabel, celui de la roche +Tarpéïenne, etc. Ils établirent immédiatement un conseil de régence, +composé de trente personnes, qui commencèrent par expulser les +Jésuites, auxquels ils attribuaient tous les malheurs. Il fut défendu +aux Jésuites de rentrer dans le pays, sous peine de mort, et toute +intercession en leur faveur fut réputée crime de haute trahison. + +[Note 79: La construction de ces églises n'était point légale; suivant +les prescriptions de la Charte royale, chacun pouvait construire des +églises dans ses domaines, et les deux églises dont il est question +avaient été élevées sur des territoires appartenant à l'archevêque de +Prague et à l'abbé de Braunau.] + +Mathias, craignant que tous les Protestants de l'empire ne se +levassent en faveur de la Bohême, exprimait le désir de négocier; mais +son successeur désigné, Ferdinand, ne reculait devant aucune +considération, du moment qu'il s'agissait des intérêts de l'Église. Il +était complètement dirigé par l'influence de son confesseur, le +Jésuite Lamormain, auquel il donna l'assurance qu'il préférerait +placer sa tête sur le billot, s'exiler, mendier son pain, plutôt que +de tolérer dans ses États la présence de l'hérésie. + +La guerre commença, et les Impériaux, sous les ordres des généraux +espagnols Buquoi et Dampierre, furent battus par les Protestants. +Mathias mourut: Ferdinand prit la couronne au milieu des circonstances +les plus critiques. Les Bohémiens, secondés par Bethlem Gabor, prince +de Transylvanie, défirent ses troupes et l'assiégèrent dans Vienne, +où il comptait beaucoup d'ennemis. Ceux-ci entourèrent son palais, en +demandant qu'il fût envoyé dans un couvent et que ses ministres +fussent mis à mort. Poursuivi jusque dans ses appartements par une +députation qui le pressait de céder à la révolte, Ferdinand ne faiblit +pas un seul instant, et sa fermeté donna du coeur à ses partisans. Les +prêtres répandirent le bruit que, pendant qu'il priait devant un +crucifix, celui-ci lui dit en latin: «_Ferdinande, non deseram te_ +(Ferdinand, je ne t'abandonnerai pas).» Un détachement d'Impériaux +parvint à entrer dans la ville, et, bientôt après, la nouvelle d'une +victoire remportée par Buquoi sur les insurgés de Bohême, ainsi que la +levée du siége, confirmèrent le miracle, auquel toute la population +catholique ne manqua pas d'ajouter foi. Cependant les Bohémiens +prononcèrent la déposition de Ferdinand, et nommèrent à sa place +Frédéric, palatin du Rhin, dont les titres étaient, à vrai dire, plus +apparents que réels. Ce prince passait pour le chef de la +confédération protestante de l'Allemagne[80]; de plus, il était neveu +de Maurice, prince d'Orange, stathouder de Hollande, et gendre de +Jacques Ier, roi d'Angleterre; mais, personnellement, il était +tout-à-fait au-dessous de son rôle. Les Bohémiens poursuivirent la +guerre avec une grande énergie; ils triomphèrent des Impériaux et, de +concert avec Bethlem Gabor, ils mirent de nouveau le siége devant +Vienne. Les chances de Ferdinand paraissaient complètement perdues; +mais elles se relevèrent, grâce à la persévérante fermeté de +l'empereur, à l'immense activité et à l'habileté des Jésuites, à la +fidélité des Catholiques, et grâce surtout à la honteuse désertion des +princes allemands, qui abandonnèrent la cause du Protestantisme, dont +ils professaient les doctrines. + +[Note 80: Cette confédération, connue sous le nom d'Union évangélique, +fut formée d'après les conseils de Henry IV de France, en 1594, à +Heilbronn, confirmée en 1603 à Heidelberg, et renouvelée en 1608 à +Aschhausen. Ses membres s'engageaient à fournir un contingent de +troupes et à ne point tenir compte des différences de dogme qui +existaient entre les Luthériens et les Calvinistes.] + +Les premiers succès des Bohémiens excitèrent les alarmes des princes +catholiques, et non-seulement le pape, l'Espagne et l'Allemagne +catholique s'unirent pour la défense de leur cause, représentée par +Ferdinand II, mais encore la France oublia, dans cette circonstance, +le principe fondamental de sa politique étrangère, qui lui conseillait +de s'opposer à l'agrandissement de la maison d'Autriche. Le magnifique +plan qui avait été formé par le génie de Henry IV et de Sully, pour +fonder, sur des bases durables, la paix et la prospérité de la +communauté européenne, fut, à la veille même de son exécution, détruit +par le crime de Ravaillac, et Élizabeth, qui avait imaginé le même +plan qu'elle avait communiqué à Sully, était depuis long-temps dans la +tombe. Les successeurs de ces grands monarques étaient complètement +incapables de comprendre ces nobles idées[81]. Richelieu qui, plus +tard, déclara la guerre à l'Autriche et soutint les Protestants de +l'Allemagne, n'était pas encore arrivé à la direction des affaires. La +cour de France, trompée par les intrigues de l'Espagne, envoya un +ambassadeur à Vienne, et prépara la paix entre Ferdinand et Bethlem +Gabor, qui avait été obligé de quitter les remparts de la capitale de +l'Autriche, par suite de la rigueur de l'hiver et de l'entrée +inattendue de Sigismond III de Pologne sur le territoire de la +Hongrie. Jacques Ier désapprouva la conduite de son gendre; il +considérait la révolte de la Bohême contre Ferdinand comme une +atteinte portée au droit divin des rois, et, au lieu de lui venir en +aide, il retint le zèle de ses sujets, qui voulaient secourir leurs +coreligionnaires protestants de la Bohême. D'un autre côté, Maurice de +Nassau, oncle du nouveau roi de Bohême, ne pouvait assister son neveu; +car la trève qu'il avait conclue avec l'Espagne n'était pas encore +expirée, et il éprouvait, dans son gouvernement intérieur, de graves +embarras. + +[Note 81: Il est fait ici allusion au fameux projet conçu par Henry IV +et Sully en vue de restreindre l'autorité de la maison d'Autriche et +de régler d'une manière stable les rapports des nations européennes, +projet qui aurait pu, à l'avantage de tous les peuples, établir une +paix perpétuelle. La paix eût été maintenue par un congrès permanent, +composé de délégués de toutes les nations de l'Europe et armé de +moyens suffisants pour se faire obéir. Il semble cependant (et ce fait +est peu connu) que le même plan avait été conçu par Élizabeth; il est +même probable que ce fut cette reine qui en suggéra la pensée à Henry +IV. Voici comment s'exprime Sully: «Si la première idée de ce plan ne +fut point inspirée à Henry par Élizabeth, il est au moins certain que +cette grande reine y avait depuis long-temps songé, en vue de venger +l'Europe sur l'Autriche, l'ennemi commun.» (_Mémoires de Sully_, +_livre_ XXX). + +Pendant son voyage en Angleterre (1601), Sully eut sur ce point une +conversation avec Élizabeth, et, en rendant compte de cet incident, il +s'étonne de la conformité parfaite de vues qui existait entre les deux +souverains. (_Mémoires_, _livre_ XII). Sully était rempli d'admiration +en écoutant l'exposé du plan d'Élizabeth, et, après avoir rappelé que +trop souvent les rois se laissent aller à la conception de chimères +irréalisables, il ajoute: «Mais ne former que de sages projets, les +organiser avec prudence, en prévoir les inconvénients de telle sorte +que le remède soit toujours à la portée du mal, c'est là une chose +dont peu de princes sont capables. La plupart des articles, des +conditions et des différents rouages de ce plan sont dus à la pensée +de la reine, et ils prouvent que la pénétration, la sagesse et les +autres qualités de l'esprit, étaient chez cette princesse égales à +celles des plus grands rois.» (_Ibid._). + +Élizabeth désirait mettre son projet à exécution, et elle se plaignait +vivement de ce que l'état de la France, épuisée par de terribles +commotions, ne permît pas à Henry IV de seconder ses vues. De son +côté, Henry IV considérait comme un grand malheur de ne pouvoir +commencer la réalisation de ce projet du vivant d'Élizabeth. «La mort +d'Élizabeth, dit Sully, fut une perte irréparable pour l'Europe, et, +en particulier, pour Henry: celui-ci dut presque abandonner son +projet, car il avait perdu _un second lui-même_.» + +Je ne m'explique pas qu'un fait aussi important ne soit rapporté ni +par Hume ni par Lingard. Celui-ci dit «qu'il était difficile de +concilier la politique des disciples d'Élizabeth avec l'honnêteté et +la bonne foi, mais que, comme résultat, elle fut très avantageuse à +l'Angleterre.» (_Vol._ VIII, _chap._ VII). Le plan que je viens de +rappeler, conçu par Élizabeth elle-même et non par ses ministres, +était très assurément conforme à l'honnêteté et à la bonne foi. Cette +omission me paraît d'autant plus extraordinaire, que Hume et Lingard +n'ont pu ignorer un fait relaté dans un livre aussi connu que les +_Mémoires de Sully_. + +Je n'hésite pas à dire que Élizabeth, Henry IV et Sully marchaient +fort en avant, non-seulement de leur époque, mais encore de l'époque +actuelle. Si ces deux souverains avaient vécu plus long-temps, +l'Angleterre et la France auraient accompli ce grand oeuvre de la +_paix permanente_, qui fait aujourd'hui dépenser tant de phrases +vides. Le projet d'Henry et d'Élizabeth n'était pas une utopie: ses +auteurs n'étaient assurément pas des visionnaires; l'histoire de leur +règne suffit pour démontrer qu'ils possédaient au plus haut degré la +science du gouvernement; les évènements, d'ailleurs, se sont chargés +de prouver que leur plan était praticable. Parmi les nombreux articles +de ce vaste plan, se trouvait la restauration d'une Hongrie +indépendante, fortifiée par l'adjonction de quelques provinces +voisines et destinée à servir de boulevard contre les infidèles. On +avait les mêmes vues pour la Pologne. La Bohême devait être +indépendante et augmentée de plusieurs provinces peuplées de Slaves, +tandis que les princes de la maison d'Autriche, privés de leurs +couronnes de Hongrie et de Bohême et de leurs États allemands, +devaient entrer en possession de territoires démembrés des colonies +espagnoles de l'Amérique. Eh bien! est-il besoin de dire que la +destruction de l'indépendance de la Pologne est généralement +considérée aujourd'hui non-seulement comme un crime politique, mais +aussi comme un grand malheur politique;--que les évènements, récemment +survenus en Hongrie, ont ébranlé jusque dans ses fondements l'édifice +de la puissance autrichienne, devenue impuissante à arrêter la marche +des Russes vers Constantinople;--enfin, que l'affranchissement des +colonies espagnoles, qui n'étaient point préparées à se gouverner +elles-mêmes, a jeté ces pays lointains dans de continuelles +agitations? Tous ces résultats n'eussent-ils pas été prévenus, si +l'indépendance de la Hongrie et de la Pologne s'était trouvée +garantie, et si les colonies espagnoles, rendues libres avec une forme +monarchique appropriée à leurs moeurs et à leurs habitudes, avaient +été gouvernées par des princes de la maison austro-espagnole? Ces +colonies se seraient développées sous un tel régime, à leur profit et +au profit du monde entier; car le plan de Henry IV comprenait la +liberté universelle des échanges aussi bien que l'égalité complète de +liberté religieuse pour les Catholiques et pour les Protestants. De +plus, le czar de Russie, dont la reine Élizabeth avait su mesurer la +puissance, aurait été invité à entrer dans la confédération +européenne, et s'il avait refusé, il eût été relégué aux confins de +l'Asie. Il est inutile d'ajouter à cette prévision le moindre +commentaire.] + +L'Union évangélique, dont l'intérêt évident était de défendre les +Protestants de la Bohême, adopta une politique toute différente. Les +princes luthériens qui la composaient étaient plus jaloux des Réformés +ou Calvinistes que des Catholiques. L'électeur de Saxe craignait que +le succès des Bohémiens ne permît à la branche aînée de sa famille +(la branche Ernestine)[82], très dévouée à la cause protestante, de +reprendre la dignité électorale ainsi que les États dont elle avait +été privée par son aïeul, sous l'influence de l'Autriche. Il se rangea +donc du parti de Ferdinand, et, au lieu de soutenir les Bohémiens, il +les combattit très activement. Les autres membres de l'Union +Évangélique furent amenés, sous l'inspiration de l'ambassade +française, qui avait déjà réconcilié Ferdinand et Bethlem Gabor, à +signer à Ulm, le 3 juillet 1620, un traité en vertu duquel ils +abandonnaient leur chef, le palatin du Rhin, relativement aux affaires +de Bohême, en ne se réservant de le défendre que dans le cas où ses +États héréditaires seraient attaqués par la ligue catholique. Ce fut +ainsi que, dans cette occasion mémorable, les Catholiques demeurèrent +noblement fidèles à leur cause, tandis que les Protestants désertèrent +honteusement celle de leur parti. + +[Note 82: Cette branche est aujourd'hui représentée par les maisons +souveraines de Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg, Saxe-Meiningen et +Saxe-Weimar.] + +Cette déplorable attitude des Protestants de l'Allemagne ne pouvait +que décourager complètement ceux de la Bohême, qui jugèrent bientôt de +l'insuffisance d'un roi tel que Frédéric. Ils furent défaits, le 8 +novembre 1620, à Weissenberg, près de Prague, par une armée supérieure +de Bavarois et d'Impériaux, commandée par Buquoi. Frédéric, qui +festoyait au moment de la bataille, fut si effrayé à la nouvelle du +désastre, que, au lieu de défendre sa capitale, comme ses sujets l'y +engageaient, il prit lâchement la fuite, abandonnant son pays aux +vengeances de l'ennemi. Les vengeances furent terribles: les +principaux membres de la noblesse furent exécutés; un grand nombre de +citoyens honorables s'exilèrent, et leurs biens furent confisqués. On +imposa de fortes amendes à des personnes qui n'avaient pris aucune +part à l'insurrection. Toutes ces dépouilles allèrent enrichir une +bande d'aventuriers étrangers qui servaient dans l'armée impériale, et +toutes les provinces devinrent la récompense des princes alliés,--du +duc de Bavière, dont le secours avait été si puissant, et de +l'électeur de Saxe, qui reçut, en récompense de la vigueur qu'il avait +déployée contre ses coreligionnaires de la Bohême, la belle province +de Lusace. Le Protestantisme et la nationalité slave de la Bohême, +confondus dans le même arrêt par les Jésuites qui conseillaient +Ferdinand, furent livrés à la persécution la plus violente, et il en +résulta pour le pays, une misère effroyable! Voici comment s'exprime, +à cet égard, un Bohémien catholique, dans un livre publié à Vienne +sous le régime de la censure, il y a un demi-siècle; cette description +ne saurait donc être taxée de mensonge, ni même d'exagération: + +«Sous le règne de Ferdinand II, la nation bohémienne fut entièrement +modifiée et refondue. Il n'y a peut-être pas dans l'histoire un autre +exemple d'une nation dont les conditions aient été si profondément +modifiées dans l'espace de quinze ans. En 1620, la Bohême, sauf +quelques nobles et moines, était protestante; à la mort de Ferdinand +II, elle était, au moins en apparence, entièrement catholique. Les +Jésuites réclamèrent l'honneur de cette grande conversion. Un jour +qu'ils s'en glorifiaient à Rome, en présence du pape, le célèbre +capucin, Valérien Magnus, qui avait également pris part à la +conversion de la Bohême, s'écria: «Saint-Père, donnez-moi des soldats +comme il en a été donné aux Jésuites, et je convertirai le monde +entier.» + +Avant la bataille de Weissenberg, les États de Bohême possédaient un +pouvoir au moins égal à celui du Parlement d'Angleterre. Ils +faisaient des lois, concluaient des alliances avec leurs voisins, +frappaient des impôts, conféraient les titres de noblesse, avaient +leur garde particulière, choisissaient leurs rois, ou, tout au moins, +leur consentement était demandé lorsque le père désirait laisser la +couronne à son fils. Ils perdirent tous ces priviléges sous le règne +de Ferdinand II. + +Jusqu'à cette époque, les Bohémiens paraissaient sur le champ de +bataille comme une nation indépendante, et ils y ont souvent rencontré +la gloire. Désormais, ils furent confondus avec d'autres peuples, et +leur nom n'a plus retenti dans le combat. On disait autrefois: les +Bohémiens ont marché à l'ennemi, les Bohémiens ont livré l'assaut, les +Bohémiens ont pris la ville, les Bohémiens ont gagné la victoire. +Glorieuses paroles qu'aucune bouche n'a plus prononcées, qu'aucun +historien n'a plus transmises à la mémoire des hommes! Considérés +comme nation, les Bohémiens avaient été braves, invincibles, +audacieux, passionnés pour l'honneur; après Weissenberg, ils perdirent +courage, dignité, audace. Ils s'enfuirent dans les forêts comme des +troupeaux, ils se laissèrent fouler aux pieds! Leur valeur fut +ensevelie dans la plaine où se livra la dernière bataille! +Individuellement, les Bohémiens sont encore braves, animés de l'esprit +militaire et de l'amour de la gloire; mais, mêlés avec des peuples +étrangers, ils ressemblent aux eaux de la Moldave qui se sont +confondues avec celles de l'Elbe. Réunies, ces deux rivières portent +des navires, s'élancent par delà leurs bords, inondent les terres, +entraînent des monts et des rochers; mais on dit toujours: c'est +l'Elbe! et personne ne songe à la Moldave. + +La langue bohémienne, qui était usitée dans toutes les affaires +officielles, et dont la noblesse était si fière, devint un objet de +mépris. Les hautes classes adoptèrent l'allemand, que les bourgeois +furent obligés d'apprendre, parce que dans les villes les sermons +étaient prononcés en cette langue. Les campagnes seules conservèrent +l'idiome national, que l'on appela dédaigneusement «la langue des +paysans.» Autant les sciences, la littérature et les arts avaient été +florissants sous les règnes de Maximilien et de Rodolphe, autant ils +déclinèrent à cette triste époque. Je ne sache pas qu'il y ait eu, +après l'expulsion des Protestants, un seul savant de quelque mérite. +L'Université de Prague était aux mains des Jésuites, et encore le pape +avait-il ordonné d'y suspendre toute promotion, en sorte que l'on ne +pouvait plus y recevoir aucun degré académique. Quelques patriotes, +prêtres ou laïques, protestèrent contre cette mesure, mais ce fut en +vain. Les Jésuites et d'autres ordres occupaient la grande majorité +des écoles, où l'on n'enseignait guère qu'un latin corrompu. Sans +doute, il y avait parmi les Jésuites des hommes très distingués; mais +on sait que leurs principes sont contraires à l'instruction du peuple, +et ils s'appliquaient à maintenir leurs élèves dans une honteuse +ignorance, afin de garder leur supériorité, non-seulement sur les +laïques, mais aussi sur les autres congrégations. Ils allaient de +ville en ville, exigeant que les habitants leur fissent voir les +livres qu'ils possédaient. Ces livres étaient examinés et le plus +souvent brûlés; c'est ce qui explique aujourd'hui la rareté des livres +bohémiens. Les Jésuites voulurent également effacer toute trace +d'anciens souvenirs littéraires; ils contèrent à leurs élèves, +qu'avant leur arrivée, le pays était voué à la plus profonde +ignorance; ils dissimulèrent les travaux, les noms mêmes des savants +illustres qui avaient précédé cette triste époque. Aucun des écrits +du noble Balbinus sur l'ancienne littérature de la Bohême n'aurait pu +être publié avant la suppression de leur ordre, parce qu'ils avaient +soin de n'en communiquer le manuscrit à personne. Les Bohémiens +changèrent même leur costume national et adoptèrent peu à peu le +costume actuel. Je dois également faire remarquer qu'à cette même +époque se termine l'histoire des Bohémiens, et que celle des autres +nations établies en Bohême commence. (_Pelzel's Geschichte von +Boehmen_, _p. 185 et suiv._) + +Mais si cet abaissement de la Bohême fut l'oeuvre des satellites +coalisés de Rome et de l'Autriche,--des prêtres et des soldats,--il +faut surtout l'attribuer à la lâcheté des souverains protestants qui, +sauf de rares exceptions, trahirent la défense de leur foi. + +Il est, en vérité, surprenant que divers écrivains protestants +semblent embarrassés pour expliquer la ruine presque complète et si +rapide du Protestantisme en Bohême et en Autriche, sous le règne de +Ferdinand II. On s'en prenait généralement à la légèreté du caractère +slave, à la témérité des chefs de la Bohême, à leur imprudence, que +sais-je encore? On croyait voir le doigt d'une fatalité mystérieuse +dans cette promptitude avec laquelle Rome était parvenue à reconquérir +sur le Protestantisme, dans l'Est de l'Europe, tant de pays qui lui +avaient échappé. À mon sens, les causes de la ruine du Protestantisme +en Bohême, peuvent se réduire à deux principales, qui sont: 1º la +violente persécution dirigée contre les Protestants; 2º l'effet moral +que produisit sur les Bohémiens la désertion de ceux qui étaient le +plus intéressés au triomphe du nouveau culte. Ce dernier fait était de +nature à influencer profondément l'opinion publique, qui pouvait +penser, soit que les Protestants ralliés au Catholicisme n'avaient pas +été sincères dans leurs idées de Réforme, soit que l'on devait +désespérer d'une cause destinée à périr: _Quos Deus vult perdere priùs +dementat._ Les Catholiques profitèrent habilement de la situation, qui +impressionnait plus vivement la foule que n'auraient pu le faire les +raisonnements les plus logiques. L'histoire prouve que le succès a +toujours exercé plus de prestige sur les esprits des multitudes, que +les mérites ou les défauts des partis triomphants ou vaincus. Il est +plus facile et plus profitable de se ranger du côté des vainqueurs, et +la plupart des hommes ne sont que trop disposés à croire que la ligne +droite se trouve là où se présentent pour eux le plus d'avantages; il +n'y a qu'un petit nombre d'âmes généreuses qui soient capables de +tenir jusqu'au bout pour une cause qu'ils considèrent comme étant +celle de la justice. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'après la mort +ou l'exil des principaux chefs du Protestantisme en Bohême, les masses +se soient laissées entraîner, comme un troupeau, sous le joug de +l'Église romaine, ou qu'elles aient tenté de dissimuler leur foi en se +confondant extérieurement à ses rites. Quelque mystérieux que soient +les desseins de la Providence, ils suivent cependant les règles +invariables selon lesquelles Dieu dirige les affaires du monde +physique et du monde moral; ils présentent un enchaînement de causes +et d'effets, dont l'étude ne dépasse point la portée de l'intelligence +humaine. S'étonne-t-on de voir un homme se casser le cou ou les jambes +en tombant d'une hauteur considérable? De même, il n'est pas +surprenant qu'une cause désertée par ses défenseurs naturels, finisse +par succomber. + +Les princes protestants de l'Allemagne ne tardèrent pas à être +cruellement punis, par Ferdinand lui-même, de la lâcheté dont ils +avaient fait preuve en abandonnant les Bohémiens. Après avoir eu +raison de ces derniers, Ferdinand s'attaqua aux libertés religieuses +et politiques de ceux qui les avaient abandonnés à l'heure du péril. +Telle fut l'origine de la célèbre Guerre de Trente ans. Les libertés +de l'Allemagne ne furent sauvées que par la valeur de Gustave-Adolphe +et de ses généraux, et par la politique du grand Richelieu; mais il +fallut payer ce service en livrant l'Alsace à la France, et les plus +belles provinces du Nord à la Suède. Le traité de Westphalie, qui +termina la guerre, régla dans tous leurs détails les rapports qui +devaient exister entre les Catholiques et les Protestants de +l'Allemagne, mais il ne renferma pas un seul mot en faveur des +Protestants de la Bohême. Aucune stipulation ne fut faite, soit pour +garantir leur liberté religieuse, soit même pour accorder la plus +légère compensation à ceux qui avaient été exilés ou privés de leurs +biens pour la défense d'une cause dont les droits étaient raffermis +par le traité lui-même. Tous ces avantages furent pour les Allemands; +quant aux Bohémiens, il semble que, en raison de leur origine slave, +on ne les jugea dignes d'aucune attention. Ils pouvaient bien, en +vérité, s'écrier comme le vieux prophète: «J'ai appelé mes amis, mais +ils ne m'ont pas écouté.» + +Si Gustave-Adolphe avait vécu, le destin de la Bohême eût été tout +autre. Malheureusement, le principal auteur du traité de Westphalie +paraît s'être conformé à ce célèbre adage: _Quantilla sapientia +regitur mundus_; car il n'est point de sage politique qui ne soit +fondée en même temps sur la justice.--Ces faits doivent éveiller dans +l'âme des Slaves de pénibles réflexions. Les Bohémiens furent traités +à cette époque, par les Suédois et les Allemands, leurs +coreligionnaires, de la même façon que de nos jours les Polonais ont +été traités par les nations de l'Occident, qui leur avaient montré +tant de sympathie et qui étaient évidemment intéressées à les +soutenir. Je signalerai ici un fait remarquable qui a échappé aux +historiens de l'Europe: Au XVe siècle, alors que les opinions +religieuses exerçaient encore une influence si considérable sur les +affaires politiques, les Polonais catholiques soutinrent les Bohémiens +hussites contre les Allemands fidèles à Rome; tandis qu'aujourd'hui, +ni le lien religieux, ni les sympathies politiques, ni même la +similitude des intérêts, n'ont pu procurer à la Bohême et à la Pologne +l'assistance de l'Europe occidentale. Serait-il vrai que ces Slaves, +qui luttent pour la conquête de leurs droits, ne doivent plus compter +sur le secours de l'Ouest, mais qu'ils peuvent tourner leurs regards +vers cette grande nation, slave d'origine, qu'ils ont jusqu'à ce jour +si énergiquement combattue? C'est là une opinion qui se répand parmi +les Slaves de l'Ouest et du Sud, et dont les évènements récents ne +sont pas de nature à arrêter les progrès. Les hommes d'État de +l'Europe feront sagement de se préoccuper de cette situation avant +qu'il soit trop tard. + +La Bohême souffrit, pendant la Guerre de Trente ans, d'effroyables +calamités. Ce malheureux pays fut aussi cruellement ravagé par les +Suédois et les Saxons (Protestants) que par les troupes catholiques de +Tilly et de Wallenstein. Il comptait 732 villes et 34,700 villages; le +nombre des villes était réduit de moitié, et la population, qui +s'élevait à 3,000,000 d'âmes, tomba à 780,000. + +Un grand nombre d'Allemands, attirés par les nouveaux propriétaires +et par le gouvernement, s'établirent sur les terres désertes de la +Bohême, et repeuplèrent peu à peu les villes; des districts entiers +devinrent allemands, à tel point qu'on n'y parlait même plus la langue +bohême. L'instruction publique était entièrement entre les mains des +Jésuites, qui s'étaient montrés si hostiles à la nationalité slave. +Aussi la langue nationale, sans être abolie légalement[83], était-elle +menacée de partager le sort du dialecte des Slaves de la Baltique. +Heureusement, elle fut sauvée par les efforts de quelques patriotes, +notamment de Balbinus, dont j'ai souvent déjà fait mention. Celui-ci +revendiqua, dans un traité, les droits de l'idiome national, dont il +signala tous les mérites en démontrant combien il était absurde et +injuste de le proscrire. D'autres personnages, parmi lesquels on +remarque le feld-maréchal Kinsky, soutinrent, après lui, la même +cause. En 1781, l'empereur Joseph II publia son édit de tolérance, à +la suite duquel tous ceux qui professaient secrètement le +Protestantisme déclarèrent ouvertement leur foi. On croit que ce +prince hésita quelque temps entre l'allemand et le bohémien pour +établir une langue officielle dans toute l'étendue de son empire. +L'idée d'imposer un seul et même langage à tant de nationalités +différentes qui forment la population des États autrichiens, était +assurément très hasardeuse. Cependant Joseph résolut de mettre ce +projet à exécution, et il choisit l'allemand de préférence à l'idiome +de la Bohême; ce choix était assez naturel, à cause du discrédit où +ce dernier était tombé, bien que la majorité de la population +autrichienne, composée de Slaves, comprît aisément la langue +bohémienne et n'entendît pas un mot de l'allemand. L'allemand fut donc +substitué au latin dans les cours professés à l'Université de Prague; +il fut introduit dans toutes les écoles, sans en excepter les écoles +primaires; les enfants qui n'avaient pas appris l'allemand ne +pouvaient être admis dans les écoles latines ni même être pris en +apprentissage. + +[Note 83: De nombreuses ordonnances déclarèrent que la langue +bohémienne jouissait des mêmes droits que la langue allemande; mais, +en fait, elle disparut complètement, et ne fut plus employée que dans +les rapports des autorités locales avec les classes ignorantes qui ne +comprenaient que l'idiome national.] + +Ce fut ainsi que le plus grand adversaire des Jésuites imagina une +mesure plus fatale à la nationalité slave de la Bohême, que toutes les +manoeuvres employées dans le même but par les disciples de Loyola +pendant un siècle et demi. Le sentiment national s'émut vivement, et, +depuis cette époque, de continuels efforts ont été tentés pour relever +la langue et la littérature de la Bohême. L'ordonnance de Joseph +devint lettre morte comme tout le reste de ses plans; mais l'élan +imprimé à la littérature nationale ne fit que s'accroître, et il a +produit un grand nombre d'ouvrages très remarquables. Les nobles de la +Bohême ont déployé le zèle le plus actif en faveur de cette +littérature; et, chose singulière! les descendants de ces étrangers +qui avaient reçu des propriétés en Bohême pour les services qu'ils +avaient rendus à la dynastie autrichienne en l'aidant à détruire les +libertés religieuses du pays, figurent aujourd'hui à la tête des plus +ardents patriotes, et défendent énergiquement la nationalité slave que +leurs ancêtres avaient vaincue. Le descendant du général qui gagna, +sur les Bohémiens, la bataille de Weissenberg, en 1620, le comte +Buquoi, l'un des plus riches propriétaires et auteur de plusieurs +ouvrages scientifiques, est en ce moment considéré comme le chef du +parti national. Après l'insurrection de Prague (juin 1848), il fut mis +en prison par ordre du gouvernement autrichien, qui l'accusait de +diriger une conspiration slave ayant pour but de le placer sur le +trône de la Bohême. Il fut mis en liberté; mais le fait que je viens +de rappeler permet d'apprécier le degré de popularité dont jouit, +parmi les patriotes, le descendant du vainqueur de la Bohême. + +Les évènements récemment survenus en Autriche, ont fourni aux +Bohémiens l'occasion de rentrer pleinement dans la possession de leurs +droits, et on reconnaît généralement que, par leur organisation, par +leur esprit de conduite, ils se sont montrés souvent très supérieurs +aux autres partis politiques qui s'agitent au sein de la monarchie. + +Nul ne peut, aujourd'hui, prévoir le tour que prendront les affaires +en Autriche; il y a cependant un fait certain, c'est que l'issue ne +saurait être favorable à l'élément germanique; car les populations +slaves ne sont demeurées fidèles à la dynastie autrichienne que dans +l'espérance de rentrer dans la jouissance de leur nationalité; et les +évènements de la Croatie viennent de confirmer ce que j'avançais déjà +il y a quelques années, à savoir que les Slaves ne consentiront pas +plus à devenir Allemands que Magyars[84]. Je puis ajouter que, si +l'agitation actuelle de la Bohême se développe pacifiquement et amène +la création d'un gouvernement constitutionnel, elle ne tardera pas à +être suivie d'un mouvement religieux qui produira, dans l'Église, une +révolution semblable à celle qui s'est accomplie dans l'État. Cette +révolution est ardemment désirée par les enfants les plus éclairés de +la Bohême. + +[Note 84: _Panslavism and Germanism_, p. 193.] + + + + +CHAPITRE VI. + +POLOGNE. + + Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. -- + Introduction du Christianisme. -- Influence du clergé germanique. + -- Existence des Églises nationales. -- Influence du Hussitisme. + -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. -- Influence de + l'Université de Cracovie sur les progrès de l'intelligence + nationale. -- Projet de réforme ecclésiastique présenté à la + Diète de 1459. -- Doctrines protestantes en Pologne avant Luther. + -- Progrès du Luthéranisme en Pologne. -- Affaire de Dantzick. -- + Caractère de Sigismond. -- Situation politique du pays. -- + Société secrète à Cracovie pour la discussion des questions + religieuses. -- Arrivée des Frères Bohêmes et diffusion de leurs + doctrines. -- Émeute soulevée par les étudiants de l'Université + de Cracovie; leur départ pour les Universités étrangères; + conséquences de cet évènement. -- Premier mouvement contre Rome. + -- Synode catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes + contre les Protestants. -- Irritation produite par ses + résolutions et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les + hérétiques. -- Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec + Rome; influence de ses écrits. -- Dispositions du roi + Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église. + + +L'histoire de l'Église de Pologne ne présente pas d'incidents aussi +vifs, aussi variés que la lutte des partis politiques et religieux en +Bohême; mais elle renferme, pour l'époque actuelle, des enseignements +bien plus précieux que ceux dont les exploits des Hussites ou la +défaite du Protestantisme en Bohême sous Ferdinand II nous ont déjà +fourni le texte. La cause du Protestantisme fut vaincue en Pologne, +non point par la force matérielle, mais par la force morale;--non +point par l'épée ou par le canon, mais par une sorte d'_agitation +pacifique_, entraînant parfois des actes de violence; elle fut +vaincue, en un mot, par les moyens employés aujourd'hui dans le même +but en Angleterre et dans tous les pays libres, sauf toutefois les +différences de temps et de lieux. C'est à ce titre que l'histoire du +Protestantisme en Pologne me paraît devoir offrir plus d'intérêt que +le récit des guerres sanglantes qui, ailleurs, ont précédé son +triomphe ou sa chute. Elle ne se borne pas, comme l'histoire de la +Bohême, à démontrer que la propagation des Écritures a toujours, et +partout, contribué puissamment au développement intellectuel, +politique et matériel des nations, et que leur décadence ou leur +suppression a produit l'effet contraire; elle confirme, de plus, une +grande et triste vérité, à savoir que, dans les luttes morales comme +dans les luttes matérielles, le succès appartient, non pas aux +meilleures causes, mais à celles qui sont le mieux défendues. Les +évènements que je me propose de retracer, prouveront que le zèle le +plus ardent et les talents les plus distingués, lorsqu'ils procèdent +isolément et sans plan arrêté, demeurent impuissants en face d'un +système fortement conçu, qui sait réunir et diriger vers un seul et +même but tous les efforts individuels; car l'organisation et la +discipline parviennent le plus souvent à vaincre, dans les luttes +matérielles, le courage le plus intrépide de troupes irrégulières, et, +dans les luttes de l'ordre moral, la résistance isolée des plus +éminents esprits. + +Le Christianisme paraît s'être introduit de la Grande-Moravie en +Pologne, dans le courant du IXe siècle. Dès le Xe siècle il y avait +déjà fait de grands progrès. Le roi Mieczislav Ier reçut le baptême en +965, non point à l'instigation de missionnaires étrangers envoyés pour +le convertir lui et son peuple, mais sous l'influence des chrétiens +nés en Pologne. Il épousa, en même temps, la fille du roi de Bohême +qui était chrétien, et fut baptisé par un prêtre bohémien. L'Église +nationale slave, établie en Bohême par Méthodius et Cyrille, devait +naturellement franchir les frontières de la Pologne, où elle comptait +déjà de nombreux adhérents, convertis par les missionnaires moraves +indépendamment des chrétiens fugitifs de Moravie qui cherchèrent un +asile en Pologne après la conquête de leur pays par les Magyars. Les +relations intimes qui existaient alors entre les souverains polonais +et l'empire germanique[85], assurèrent à l'Église germanique une +grande influence sur la Pologne, dont le premier évêque, établi à +Posen, fut placé sous la juridiction spirituelle de l'archevêché de +Mayence d'abord, puis de celui de Magdebourg. Les premiers couvents de +ce pays furent habités par des bénédictins venus de Cluny (France), +et, pendant de longues années, toutes les fonctions ecclésiastiques en +Pologne, appartinrent à des prêtres ou à des moines originaires de +l'Italie ou de la France, et surtout de l'Allemagne. Ces derniers se +multiplièrent à tel point, que bientôt ils remplirent les couvents et +la plupart des paroisses. Ils se préoccupaient plus des intérêts de +leurs compatriotes que de l'instruction religieuse des indigènes; on +vit s'établir, au centre de la Pologne, des couvents où l'on +n'admettait que des moines de l'Allemagne[86], et il existe encore des +lettres pastorales par lesquelles les évêques polonais du XIIIe siècle +enjoignaient au clergé des paroisses de prêcher dans la langue +nationale, et non dans la langue allemande, incompréhensible pour +leurs ouailles[87], et interdisaient la nomination des curés qui ne +connaissaient pas le dialecte du pays. Il était très naturel que ce +clergé étranger s'efforçât de défendre le rituel de Rome contre les +Églises nationales qui, cependant, réussirent à conserver leur +existence jusqu'au XIVe siècle. Telle est, du moins, l'opinion des +meilleurs historiens polonais, et notamment celle du rév. M. +Juszinsky, prêtre catholique, dont l'instruction profonde et la +sagacité sont décisives en pareille matière. Juszinsky établit, en +s'appuyant sur des autorités incontestables, que les réformateurs du +XVIe siècle adoptèrent, pour leurs congrégations, un grand nombre de +cantiques empruntés aux Églises de Pologne (ce qui prouve que leur +souvenir était encore très récent), et il affirme que l'on se servait +très fréquemment des bréviaires polonais à la fin du XVe siècle. + +[Note 85: Mieczislav reconnut la souveraineté de l'empereur pour les +territoires situés au-delà du Varta, et siégea régulièrement dans les +diètes. Ce lien féodal fut brisé sous le règne suivant.] + +[Note 86: Je rapporte ce fait d'après le témoignage d'un écrivain +allemand, Ropel, _Geschichte Polens_, vol. I, page 572.] + +[Note 87: Le souvenir de ces faits se retrouve dans un proverbe +populaire. Pour désigner une chose inintelligible, on dit: _C'est un +sermon allemand._] + +J'ai rappelé, en parlant de la Bohême, que l'influence des Vaudois +s'était étendue jusqu'en Pologne, et j'ai décrit les rapports des +Hussites avec ce pays. L'incident le plus remarquable de ces relations +est, sans contredit, la discussion publique qui eut lieu en 1431, en +présence du roi et du sénat, entre les délégués hussites et les +docteurs de l'Université de Cracovie. L'historien polonais, l'évêque +Dlugosz, qui raconte ce fait, dit que la discussion, soutenue en +langue polonaise, dura plusieurs jours, que, de l'aveu de tous les +assistants, les hérétiques furent battus, mais qu'ils ne voulurent +jamais avouer leur défaite. Une autre ambassade hussite arriva, en +1432, en Pologne, pour proposer au roi Vladislav Jagellon une alliance +contre les chevaliers teutoniques, et lui annoncer que le concile de +Bâle avait admis les députés de leur secte. Cette dernière +circonstance détermina l'archevêque de Gniezno, ainsi que plusieurs +évêques, à recevoir dans leurs églises les députés hussites; mais +lorsque ceux-ci vinrent à Cracovie, l'évêque prononça l'interdit tant +que les hérétiques demeureraient dans l'enceinte de la ville. Le roi, +qui désirait s'allier avec les Hussites, fut si irrité contre +l'évêque, qu'il voulut le mettre à mort; on l'empêcha heureusement de +commettre cet acte de violence. L'alliance projetée n'eut pas lieu; +mais un ambassadeur polonais fut envoyé à Bâle afin de soutenir les +Hussites. Évidemment, grâce à ces relations amicales, les Hussites +devaient répandre leurs doctrines en Pologne; et il suffit de relire, +à cet égard, les règlements publiés en diverses occasions par le +clergé romain afin d'arrêter le progrès de ces doctrines. Ces +règlements ordonnaient aux curés d'emprisonner et de conduire devant +les évêques tous ceux qui étaient soupçonnés de favoriser la nouvelle +secte. Ils interdisaient toute communication avec la Bohême ou les +Bohémiens, et recommandaient particulièrement d'inspecter les livres +qui se trouvaient entre les mains des curés de paroisse. L'influence +du clergé obtint de l'autorité civile les ordres les plus sévères pour +la punition des hérétiques; toutefois, les récits de cette époque ne +mentionnent qu'un acte de persécution sanglante contre les Hussites, +acte commis dans un moment de trouble et à l'instigation d'un seul +évêque[88]. Quelques grandes familles protégeaient ouvertement les +doctrines des Hussites, qui, ayant à leur tête Melsztynski, membre +puissant de la noblesse, étaient sur le point de triompher, lorsque +leur chef fut tué dans un combat. + +[Note 88: André Bninski, évêque de Posen, réunit 900 hommes armés, +assiégea la ville de Zbonszyn et força les habitants à lui livrer cinq +prédicateurs hussites qu'il fit brûler publiquement. Ce fait se passa +en 1439, alors que le pays était déchiré par des dissensions +intérieures pendant la minorité du roi.] + +Bien que les doctrines des Hussites se fussent répandues dans une +grande partie de la Pologne, elles n'avaient point, dans ce pays, les +sympathies nationales qui leur donnèrent tant de force en Bohême, +parce que la nationalité polonaise n'avait point à lutter contre +l'élément germanique; en Bohême, cette lutte datait de l'affaire de +l'Université de Prague et de l'exécution de Jean Huss, qui dirigeait +un mouvement à la fois politique et religieux. Cependant, je le +répète, grâce aux affinités des Slaves avec la Bohême et à leur propre +mérite, les doctrines des Hussites avaient pris racine en Pologne, +comme le prouvent les règlements du clergé catholique; elles étaient +accueillies par un grand nombre d'esprits, et préparaient le terrain à +la Réforme du XVIe siècle[89]. La création, en 1400, de l'Université +de Cracovie, qui enfanta le génie de Copernic, après un siècle à peine +d'existence, imprima une impulsion vigoureuse au mouvement +intellectuel de la Pologne. Les chaires de cet établissement étaient +principalement occupées par des indigènes qui comptaient un grand +nombre de savants, formés dans les Universités de l'Italie, à Paris, +et surtout à Prague où les Polonais possédaient un collége. Dès ce +moment, l'instruction fut très vivement encouragée par les honneurs, +les émoluments et les perspectives des bénéfices attachés aux chaires +de l'Université de Cracovie; car on choisissait ordinairement, parmi +les plus illustres professeurs, les candidats pour les évêchés +vacants. Aussi, pendant le XVe siècle, l'Église polonaise peut-elle +citer avec orgueil plusieurs prélats aussi distingués par leur science +que par leur piété;--entre autres, Dlugosz, qui rendit de grands +services à son pays par la protection qu'il accorda aux lettres, par +l'accomplissement d'importantes missions diplomatiques et par la +publication des _Annales_, ouvrage fort estimé de tous les savants de +l'Europe;--Martin Tromba, archevêque de Gniezno et primat de Pologne, +qui joua un rôle éminent au concile de Constance, et qui forma le +projet d'introduire dans les cérémonies du culte la langue nationale, +ou, tout au moins, de rendre intelligible pour le peuple, la liturgie +latine, dont il fit traduire les livres en polonais[90]. + +[Note 89: La plus ancienne poésie polonaise que l'on ait conservée, +après l'hymne à la Vierge[89-A], est une poésie en l'honneur du +réformateur anglais. Ce poème a été composé vers le milieu du XVe +siècle, par André Galka Dobrzynski, maître ès-arts de l'Université de +Cracovie. En voici la traduction aussi littérale que possible: + +«Vous, Polonais, Allemands, et toutes les nations! Wiclef vous parle +le langage de la vérité! La terre et la chrétienté n'ont jamais eu et +n'auront jamais d'homme plus grand que lui. Que celui qui désire se +connaître, approche Wiclef; celui qui suivra sa voie, ne s'égarera +jamais. + +»Il a révélé la sagesse divine, la science humaine et des vérités qui +étaient inconnues aux sages. + +»Il a écrit d'inspiration sur la dignité ecclésiastique, sur la +sainteté de l'Église, sur l'Antechrist italien, sur la perversité des +papes. + +»Vous, prêtres du Christ, qui êtes appelés par le Christ, suivez +Wiclef. + +»Les papes impériaux sont des antechrists; leur pouvoir procède de +l'Antechrist,--des dons des empereurs allemands. + +»Sylvestre, le premier pape, a emprunté son pouvoir au dragon +Constantin, et il a versé son venin sur toutes les églises; conduit +par Satan, Sylvestre a trompé l'empereur et s'est emparé de Rome par +fraude. + +»Nous désirons la paix;--prions Dieu! aiguisons nos glaives, et nous +vaincrons l'Antechrist. Frappons l'Antechrist avec le glaive, mais non +avec un glaive de fer. Saint Paul dit: «Tuez l'Antechrist avec le +glaive du Christ.» + +»La vérité est l'héritage du Christ. Les prêtres ont caché la vérité; +ils la craignent, et ils trompent le peuple avec des fables. Ô Christ! +pour le salut de tes blessures, envoie-nous des prêtres qui puissent +nous guider dans les voies de la vérité et ensevelir l'Antechrist!» + +Le même auteur a écrit, sur les oeuvres métaphysiques de Wiclef, un +commentaire latin dont le manuscrit est conservé dans la bibliothèque +de l'Université de Cracovie. Il fut obligé de quitter cette ville, +mais il trouva asile à la cour de Boleslav, prince d'Oppeln (Silésie), +qui professait les doctrines de Jean Huss. + +J'ai puisé ces détails dans l'histoire de la littérature polonaise, +publiée par M. Michel Wiszniewski, élève de l'Université d'Édimbourg +et long-temps professeur à celle de Cracovie. Cet ouvrage, réellement +national, qui ne le cède à aucune des plus célèbres histoires de ce +genre, telles que celles de Tiraboschi, Ginguené, Sismondi, etc., n'a +malheureusement pas été terminé, l'auteur ayant dû s'exiler de son +pays et s'établir en Italie. Puissent des circonstances plus +favorables permettre à M. Michel Wiszniewski de compléter son travail, +bien qu'il n'ait plus rien à ajouter à la réputation qu'il s'est +acquise dans le monde littéraire.] + +[Note 89-A: Cet hymne célèbre, qui était chanté par les soldats +polonais avant la bataille, et qui a été composé par saint Adalbert au +commencement du XIe siècle, a été traduit en anglais par le docteur +Bowring, dans ses extraits de poésie polonaise, et en français, +par....] + +[Note 90: Un manuscrit de cette traduction a été conservé à Varsovie +dans la bibliothèque Zaluski, ainsi appelée du nom de deux frères qui, +élevés à l'épiscopat, la fondèrent à grands frais. Elle était +considérée comme l'une des plus riches de l'Europe, et les deux +prélats en firent don à l'État; mais, lors du démembrement de la +Pologne en 1795, elle fut transportée à Saint-Pétersbourg. Cet acte de +spoliation fut accompli sans aucun soin, et les livres les plus +précieux furent perdus dans le transport.] + +Nous trouvons une preuve très remarquable de l'élévation de sentiments +qui distinguait, à cette époque, le clergé polonais, dans la +dissertation qui fut présentée au concile de Constance, et lue +publiquement le 8 juillet 1418, par le docteur Paul Voladimir, recteur +de l'Université de Cracovie et chanoine de la cathédrale. Cette +dissertation attaque vivement le principe reconnu et pratiqué par les +chevaliers teutoniques, à savoir: _que les Chrétiens sont autorisés à +convertir les infidèles par la force des armes, et que les terres des +infidèles appartiennent de droit aux chrétiens_; principe en vertu +duquel le pape concéda aux chevaliers la possession de la Prusse, +habitée par une population païenne, qui fut, dès ce moment, conquise, +baptisée, et soumise en outre au plus rude servage. + +Rappelons, enfin, le projet de réforme ecclésiastique présenté à la +diète polonaise de 1459, par Ostrorog, palatin de Posen. Ce projet, +sans rien toucher aux dogmes ni aux rites de l'Église catholique +romaine, signalait énergiquement les abus et proposait des réformes si +décisives, que son adoption eût amené la séparation avec Rome plus +rapidement peut-être que ne l'eussent fait les plus violentes attaques +dirigées contre le dogme[91]. Il y avait, dans plusieurs pays, des +hommes qui critiquaient isolément les abus de l'Église; mais, ici, il +s'agissait d'une critique faite publiquement par un sénateur du +royaume à rassemblée des États, et d'après laquelle on peut se former +une idée des sentiments qui animaient, à cette époque, les hommes +d'État de la Pologne. Ce furent sans doute ces dispositions qui +permirent au roi Casimir III de porter secours au roi de Bohême, +Georges Podiebradski, bien que celui-ci fût excommunié et malgré la +vive opposition du pape et des évêques. Casimir n'eût point osé +résister à l'autorité, s'il n'avait été soutenu par l'opinion publique +de son pays. + +[Note 91: Dans ce plan de réforme, Ostrorog soutenait que le Christ +ayant déclaré que son royaume n'est pas de ce monde, le pape n'avait +aucune autorité à exercer sur le roi de Pologne, et qu'il ne devait +pas exiger de ce dernier une attitude et un langage contraires à sa +dignité;--que Rome tirait chaque année du pays de fortes sommes +d'argent sous prétextes religieux, mais, en réalité, par des moyens de +superstition, et que l'évêque de Rome inventait les motifs les plus +injustes pour lever des taxes destinées non aux vrais besoins de +l'Église, mais à l'intérêt personnel du pape;--que tous les procès +ecclésiastiques devaient être jugés dans le pays, et non à Rome, «qui +ne prenait aucune brebis sans tondre la laine;»--qu'il y avait, parmi +les Polonais, des gens qui respectaient les affiches de Rome, ornées +de cachets rouges et de ficelles de chanvre et placées à la porte +d'une église, mais que l'on ne devait pas ajouter foi à ces impostures +de l'Italie.»--Il ajoute: «N'est-ce pas chose ridicule de voir le pape +nous imposer, en dépit du roi et du sénat, je ne sais quelles bulles +appelées indulgences? Le pape soutire de l'argent en promettant au +peuple de l'absoudre de ses péchés; et cependant Dieu a dit par la +voix de son prophète: «Mon fils, donnez-moi votre coeur et non votre +argent.» Le pape prétend qu'il emploie ses trésors à l'érection des +églises, mais, par le fait, il ne s'en sert que pour enrichir sa +famille. Je passe sous silence des actes encore plus blâmables. Il y a +des moines qui croient encore à de pareilles fables; il y a un grand +nombre de prédicateurs qui ne pensent qu'à récolter une riche moisson +et à se nourrir des dépouilles du pauvre peuple.» Ostrorog se plaint, +en outre, de l'incapacité de certains moines. «Avec une tonsure et un +capuchon, dit-il, le premier venu se croit apte à corriger le genre +humain. Il crie, et beugle presque, dans la chaire, où il ne rencontre +aucun antagoniste. Les hommes instruits, et même le vulgaire, ne +peuvent écouter sans horreur les non-sens et même les blasphèmes de +ces prédicateurs.»] + +Ainsi, il est évident que le terrain était suffisamment préparé pour +la Réforme en Pologne, avant que ce mouvement se fût déclaré en +Allemagne et en Suisse, et je crois que la Pologne n'avait point +besoin d'être stimulée par l'exemple de l'étranger. Les premières +pensées de Réforme se firent jour dans un livre publié à Cracovie en +1515, c'est-à-dire deux ans avant que Luther fût entré en lutte avec +Rome. Ce livre posait ouvertement le principe de la Réforme, et +proclamait--«que l'on ne doit ajouter foi qu'à la Bible, et que l'on +peut se dispenser d'obéir aux commandements humains[92].--Les +doctrines de Luther se répandirent très rapidement dans la Prusse +polonaise, habitée par des bourgeois allemands fréquemment en rapport +avec l'Allemagne. À Dantzick, qui était la principale ville de cette +province, et qui, sous la suzeraineté des rois de Pologne, jouissait +d'une liberté complète pour son administration intérieure, la réforme +de Wittemberg fit de tels progrès, qu'en 1524 ses adhérents +possédaient cinq églises. Malheureusement, les réformateurs furent +aveuglés par leurs succès; et, au lieu de poursuivre leurs avantages +par les moyens qu'ils avaient d'abord employés, par la persuasion, ils +eurent recours à la violence, et imprimèrent à leurs cultes un +caractère politique. Quatre mille hommes armés entourèrent +l'Hôtel-de-Ville avec des canons, et forcèrent le conseil, composé de +membres de l'aristocratie de la cité, à se dissoudre et à signer une +déclaration constatant qu'il avait, par ses propres actes, provoqué +l'insurrection. Le nouveau conseil, choisi dans le parti du mouvement, +abolit entièrement les cérémonies du culte catholique, ferma les +monastères, et ordonna que les couvents et autres édifices consacrés +au clergé fussent convertis en écoles et en hôpitaux. Il déclara que +les biens de l'Église seraient réunis au domaine de l'État; il les +laissa cependant intacts. + +[Note 92: _Épître de Bernard de Lublin à Simon de Cracovie._ Deux +écrits antérieurs, _De vero cultu Dei_ et _De matrimonio sacerdotum_, +publiés à Cracovie en 1504, contenaient également des doctrines que +Rome considère comme des hérésies.] + +Cette révolution ne pouvait se justifier; car un très grand nombre +d'habitants adhéraient aux principes de l'ancienne Église, et ils +avaient incontestablement le droit de jouir, quant à l'exercice de +leur culte, d'une liberté égale à celle que les Réformistes +réclamaient pour eux-mêmes. Le changement opéré par la violence d'un +parti et non par le vote réfléchi des citoyens dans l'ordre religieux +et politique, était aussi illégal qu'injuste, et il ne pouvait avoir +d'autre caractère aux yeux du roi, quelle que fût, d'ailleurs, +l'opinion personnelle de ce prince. + +Le trône de Pologne était alors occupé par Sigismond Ier, noble coeur +et esprit élevé. Une députation de l'ancien conseil de Dantzick se +présenta devant lui en habits de deuil, le suppliant de sauver la +ville, attaquée par l'hérésie, et de rétablir les institutions. Elle +l'assura, en même temps, que la majorité des citoyens désirait cette +restauration. Le roi invita les chefs de la révolution à comparaître +en sa présence: ceux-ci, tout en protestant de leur fidélité, +refusèrent d'obéir à cet ordre; ils furent mis hors la loi par la +diète, et le roi se rendit lui-même à Dantzick, pour réinstaller le +conseil, pendant que les principaux chefs du mouvement étaient +exécutés ou bannis. + +Cet acte de Sigismond Ier ne peut être considéré que comme une mesure +politique; il ne se rattachait à aucun plan de persécution religieuse. +Si le roi avait laissé libre carrière à la révolte dans une ville +soumise à son autorité, il eût encouragé d'autres soulèvements qui +auraient compromis la tranquillité générale. Il ne poursuivit aucun +disciple du Protestantisme dans les diverses provinces de ses États, +et, si les Réformistes de Dantzick s'étaient contentés d'une +prédication pacifique, il ne les aurait pas inquiétés. En effet, bien +qu'en rétablissant l'ancienne administration de Dantzick, il eût +prohibé l'hérésie, il y toléra complètement, peu d'années après, les +paisibles manoeuvres du Luthéranisme qui devint, sous le règne +suivant, la religion de la majorité des habitants, sans qu'il fût +porté atteinte à la liberté des catholiques romains. Sigismond +professa publiquement ses intentions tolérantes dans une réponse +adressée au célèbre Jean Eck ou Eckius, qui lui avait dédié un livre +contre Luther, où il le pressait de persécuter les hérétiques et de +suivre l'exemple de Henry VIII d'Angleterre qui venait de publier un +livre contre le réformateur allemand: «Que le roi Henry écrive contre +Martin, si bon lui semble, dit Sigismond; quant à moi, je demeurerai +le roi des brebis et des boucs.» + +Le progrès intellectuel que j'ai déjà signalé favorisa la cause de la +Réforme, qui fut également secondée par la constitution politique du +pays. Il n'y avait peut-être pas alors de nation plus libre que la +Pologne. Cette liberté était, il est vrai, restreinte aux classes +nobles: mais la noblesse polonaise ne pouvait être comparée à celle +des royaumes de l'Europe occidentale; elle formait une sorte de caste +militaire qui comprenait à peu près le dixième de la population, en +sorte que le nombre des habitants jouissant de droits politiques, se +trouvait, proportionnellement à l'ensemble, plus considérable que ne +l'était celui des électeurs en France, avant l'application du suffrage +universel. Il y avait, dans cette caste, des familles dont la fortune +et l'influence égalaient celles des plus puissants barons de la +féodale Angleterre; d'autres, au contraire, cultivaient elles-mêmes +leurs champs. Mais, quelle que fût l'inégalité des fortunes, tous les +nobles étaient égaux en droit. Le plus pauvre, dans sa cabane, était +un _seigneur_ aussi bien que le riche dans son palais, et sa personne +était aussi efficacement protégée par le _neminem captivabimus_, +l'_habeas corpus_ du Polonais[93]. + +[Note 93: La loi _neminem captivabimus nisi jure victum_, fut établie +par la diète de 1431. D'après cette loi, le roi, qui représentait +alors le pouvoir judiciaire ainsi que l'autorité exécutive, ne pouvait +faire emprisonner aucun noble, si ce n'est dans le cas de _flagrant +délit_; mais il devait accepter une caution en rapport avec le délit +qui donnait lieu à l'accusation.] + +Cette corporation puissante n'était pas moins jalouse des empiètements +du clergé que de ceux de l'autorité royale, et ces dispositions +devaient faciliter le progrès des nouvelles doctrines. Les villes qui, +pour la plupart, étaient très florissantes, se gouvernaient d'après +les lois municipales importées de l'Allemagne; et, par le fait, elles +formaient de petites républiques, administrées par des magistrats +civils qui rendaient la justice au civil comme au criminel. + +Un écrivain contemporain constate que les ouvrages de Luther furent +publiquement vendus à l'Université de Cracovie, qu'on les lut +avidement, sans que les théologiens polonais exprimassent aucun +sentiment de désapprobation. Quant à lui, ajoute-t-il, à mesure qu'il +les parcourait, ses vieilles opinions faisaient place à une conviction +nouvelle[94]. Telles étaient, en Pologne, les dispositions des esprits +les plus éclairés, qui, cependant, n'en étaient encore arrivés qu'au +doute. Une société secrète, composée des étudiants les plus instruits, +prêtres et laïques, se réunissait fréquemment pour discuter sur les +matières religieuses, et notamment sur les nouvelles publications +anti-papistes, qui se produisaient en Europe et qui lui étaient +transmises par Lismanini, moine italien, confesseur de l'épouse de +Sigismond, Bona Sforza, et qui prenait une part active à ces réunions. +Les dogmes de l'Église romaine qui ne s'appuyaient pas sur la lettre +des Écritures, étaient librement examinés; mais, à l'une de ces +réunions, un prêtre belge, nommé Pastoris, attaqua le mystère de la +Trinité comme étant incompatible avec l'unité de Dieu. Cette doctrine, +toute nouvelle en Pologne (bien qu'elle eût été déjà mise en avant +dans les oeuvres de Servet), émut à tel point les personnes présentes, +qu'elles demeurèrent stupéfaites et terrifiées, en songeant qu'une +proposition aussi hardie conduirait à la négation de la religion +révélée. Elle fut adoptée par quelques membres, et amena +l'établissement, en Pologne, d'une secte qui devint plus tard célèbre +sous le nom de Socinianisme, bien que ni Lelius ni Faustus Socin n'en +soient les véritables fondateurs. D'autre part, l'audacieuse +proposition de Pastoris jeta l'effroi dans les âmes timorées, et +arrêta un grand nombre de Réformistes, qui préférèrent demeurer +fidèles à l'Église établie, malgré ses erreurs et ses abus, plutôt que +de s'aventurer dans une voie qui les eût plongés dans un pur déisme, +en réduisant la Bible à un simple code de morale. Toutefois, il y eut +des esprits fermes et sincères qui résolurent de poursuivre la +recherche de la vérité, non point seulement avec leur raison, mais +avec le texte même des Écritures. + +[Note 94: Modrzewski.] + +À l'époque où ce mouvement religieux agitait les hautes classes à +Cracovie, les masses populaires, dans la province de Posen, furent +excitées plus vivement encore par l'arrivée des Frères Bohêmes. +Ceux-ci, exilés de leur pays au nombre de mille environ, se dirigèrent +vers la Prusse où le duc Albert de Brandebourg leur offrait un asile. +Lors de leur passage à Posen, en juin 1548, André Gorka, juge suprême +des provinces de la Grande-Pologne[95], membre de la noblesse et très +riche, les accueillit avec empressement et les logea dans ses +domaines. Il avait déjà embrassé très chaudement les doctrines de la +Réforme. Les Frères Bohêmes célébrèrent publiquement le service divin; +leurs sermons et leurs hymnes, dont les habitants comprenaient le +langage, leur concilièrent les sympathies de la population. Leur +origine slave leur donnait des avantages que le Luthéranisme, +d'origine germanique, ne possédait pas, et leur permettait d'espérer +la conversion de toute la province où ils avaient trouvé une +hospitalité si généreuse. L'évêque de Posen, voyant le danger que +courait son autorité spirituelle, obtint du roi Sigismond-Auguste, qui +venait de succéder à son père Sigismond Ier, un ordre d'exil contre les +Frères Bohêmes. On aurait pu éluder cet ordre ou en obtenir la +révocation; mais les Frères, craignant de soulever des troubles, se +rendirent en Prusse, où le duc Albert leur accorda la naturalisation, +une complète liberté religieuse, ainsi qu'une église pour leur culte: +en même temps, la protection de ce prince les défendit contre les +attaques que les docteurs luthériens commençaient à diriger contre +leurs dogmes[96]. L'année suivante, 1549, un grand nombre de Frères +retournèrent en Pologne où ils avaient été si bien reçus, et ils y +continuèrent leurs travaux sans être inquiétés. Leurs congrégations +s'accrurent rapidement; plusieurs grandes familles, les Leszczynski, +les Ostrorog, etc., adoptèrent leurs doctrines; en peu de temps ils +élevèrent environ quatre-vingts églises dans la province de la +Grande-Pologne, indépendamment de celles qu'ils avaient fondées sur +différents points du pays. + +[Note 95: La Pologne était divisée politiquement en Pologne _grande_ +et _petite_. La première de ces deux provinces, comprenant la région +de l'Ouest, reçut le nom de _grande_, parce qu'elle fut le berceau de +la monarchie qui s'étendit successivement vers l'Est et vers le Sud. +Elle était cependant moins vaste que la _Petite-Pologne_, qui +comprenait la région du Sud-Est.] + +[Note 96: Les Frères Bohêmes ne jouirent de cette protection que +durant la vie du duc Albert. Après sa mort, la persécution reprit son +cours. En 1568, on défendit aux Frères l'exercice public de leur +culte; on leur ordonna de signer les vingt articles de la Confession +reconnue en Prusse, et on leur défendit d'entretenir aucunes relations +avec leurs coreligionnaires, soit de Pologne, soit de Bohême. Cette +situation les décida à émigrer en 1574 pour la Pologne, où leurs +églises étaient devenues nombreuses et où la loi garantissait la +liberté des cultes.] + +Ici se présente un incident qui tourna encore au profit du +Protestantisme. Les étudiants de l'Université de Cracovie ayant eu une +querelle avec les bedeaux du recteur, ceux-ci firent usage de leurs +armes et tuèrent plusieurs jeunes gens. On demanda justice contre les +meurtriers en accusant le recteur, qui était dignitaire de l'Église, +d'avoir ordonné le massacre. Les étudiants reçurent la promesse que +l'affaire serait jugée; mais ils étaient si irrités que, malgré les +efforts de quelques personnes influentes, ils quittèrent Cracovie en +masse et se rendirent presque tous dans les Universités étrangères, +notamment à l'Académie protestante de Goldberg en Silésie et à +l'Université récemment établie à Koenigsberg, d'où ils revinrent plus +tard, conservant l'empreinte profonde des opinions réformistes[97]. + +[Note 97: L'Université de Koenigsberg contribua puissamment à répandre +en Pologne la connaissance des Écritures, en publiant les premières +Bibles et les premiers écrits anti-papistes qui aient paru dans la +langue du pays. Elle avait été fondée en 1544 par Albert, duc de +Prusse, en vue de populariser les principes protestants. Une anecdote +assez curieuse se rapporte à sa création. À cette époque, la sanction +du pape ou de l'empereur semblait indispensable pour la fondation +d'une Université, et Sabinus, le premier recteur de l'Université de +Koenigsberg, était tellement pénétré de cette pensée, qu'il s'adressa +au cardinal Bembo afin d'obtenir du pape l'autorisation d'ériger une +école qui avait pour but avoué de combattre l'autorité de Rome. Le +cardinal Bembo répondit à cette singulière requête par un refus poli. +L'Empereur rejeta de même la demande, qui ne fut accordée que par +Sigismond-Auguste, roi de Pologne, se fondant sur son titre de +suzerain du duc de Prusse. Chose bizarre! l'autorisation donnée pour +l'érection d'une Université protestante, fut contresignée par un +évêque catholique romain, Padniewski, chancelier de Pologne.] + +L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se révéla à +l'occasion du mariage d'un prêtre dans les environs de Cracovie. Ce +prêtre fut cité à comparaître devant le tribunal de son évêque; il +obéit; mais il se présenta accompagné d'un si grand nombre d'amis +influents, que la poursuite fut abandonnée. Enfin, un noble très +riche, Olesniçki, porta un coup décisif aux règlements de l'Église +catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville +de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui +ornaient l'Église et établit le culte protestant de la Confession de +Genève. Cet exemple fut suivi et décida le progrès du Protestantisme +dans la province de Cracovie. + +Le clergé catholique, voyant l'inutilité de ses dénonciations contre +les hérétiques, se réunit, en 1551, dans un synode général, présidé +par le primat. Ce fut à cette occasion que l'évêque de Varmie +(Ermeland), Hosius, composa sa célèbre Confession de la foi +catholique, qui fut adoptée par l'Église de Rome comme étant l'exposé +fidèle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle fût signée par tous +les membres du clergé, parmi lesquels quelques-uns étaient suspects, +et il demanda au roi d'exiger également la signature des laïques. Il +ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrès de la +Réforme, il décida en outre que l'on déclarerait la guerre à la +noblesse hérétique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le +clergé. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel +devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prélats +objectèrent qu'il y avait péril à attaquer un corps aussi puissant que +la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode décida qu'il +mettrait à exécution ses résolutions violentes, et les évêques +envoyèrent partout des citations judiciaires aux prêtres et aux nobles +qui avaient rompu avec l'Église romaine. Ils furent appuyés par la +cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation +de l'hérésie. + +Il était, cependant, plus aisé de voter toutes ces mesures que de les +exécuter, dans un pays où la liberté des citoyens était si solidement +établie. Il y eut bien quelques persécutions sanglantes, accomplies +dans l'ombre d'un couvent ou d'un donjon; mais les premières attaques +dirigées contre la Réforme produisirent un effet diamétralement +opposé à celui que l'on attendait. Stadniçki, noble influent, +introduisit dans ses domaines de Dobieçko[98], le culte de la +Confession de Genève. Cité à comparaître devant l'évêque de son +diocèse, il offrit de justifier ses opinions religieuses; le tribunal +repoussa cette proposition et le condamna, par défaut, à la mort +civile et à la perte de ses biens. Stadniçki dénonça cet acte, en +termes très violents, à une assemblée des nobles, qui virent avec +effroi les tendances de l'Église et l'avènement d'une autorité +nouvelle plus menaçante pour eux que l'autorité royale. Les nobles +polonais furent saisis d'horreur à la pensée qu'ils deviendraient les +sujets d'une corporation qui, sous la direction d'un chef étranger et +non responsable, disposerait de la vie, de la propriété, de l'honneur +des citoyens, et le cri d'alarme poussé par le Protestant Stadniçki, +trouva de l'écho dans toute la Pologne, même parmi les nobles qui +demeuraient attachés à la foi romaine. De là une indignation +universelle contre le clergé, dont les prétentions fournirent le texte +presque exclusif des débats qui eurent lieu lors des élections de +1552[99]. Le pays tout entier enjoignit à ses députés, dans les termes +les plus énergiques, de restreindre l'autorité des évêques. + +[Note 98: Actuellement dans la Pologne autrichienne.] + +[Note 99: La constitution polonaise, de même que celle de Hongrie, +était _délégative_ et non _représentative_; les électeurs décidaient +les questions qui devaient être portées à la Diète, et ils dictaient, +à l'avance, les votes de leurs députés.] + +Les dispositions de la diète de 1552, se réunissant sous de tels +auspices, ne pouvaient être un instant douteuses; les opinions +religieuses de la plupart des membres se révélèrent immédiatement. À +la messe qui précéda, selon l'usage, l'ouverture des délibérations, +plusieurs députés détournèrent la tête pendant l'élévation de +l'hostie, tandis que le roi et les sénateurs baissaient humblement +leurs fronts. Raphaël Leszczynski, noble, riche et influent, fit plus +encore: il demeura couvert au moment où s'accomplissait la cérémonie +la plus solennelle du culte romain. Les Catholiques n'osèrent point +censurer ces actes de mépris pour leur foi, et la chambre des députés +exprima son approbation en appelant à la présidence ce même +Leszczynski, lequel avait donné sa démission de sénateur pour devenir +député[100]. Ainsi, l'esprit de la majorité était nettement indiqué; +les partis les plus opposés en politique se rencontraient dans un +sentiment commun d'hostilité contre la juridiction épiscopale. Le roi, +qui inclinait naturellement vers la modération, essaya de concilier +les différends; mais il échoua, et, de concert avec la diète, il +décida que le clergé se bornerait désormais à juger l'orthodoxie des +doctrines, sans appliquer aux hérétiques aucune peine temporelle. Ce +fut ainsi que la liberté religieuse pour toutes les croyances se +trouva virtuellement consacrée en Pologne, dès 1552, à une époque où, +dans d'autres pays, même dans des pays protestants, cette liberté +n'était accordée qu'à une croyance privilégiée. + +[Note 100: Leszczynski avait pour devise: _Malo periculosam libertatem +quàm tutum servitium._ Il descendait de Stanislas Leszczynski, +défenseur de Jean Huss au concile de Constance, et était aïeul du roi +Stanislas, depuis duc de Lorraine, et dont la fille, Maria +Leszczynski, épousa Louis XV, roi de France.] + +Un homme contribua puissamment au succès de l'opposition dirigée +contre le clergé; il a acquis une haute renommée dans l'histoire du +XVIe siècle, et il eût rendu à son pays d'immenses services, si +l'éclat de ses talents n'avait pas été terni par une inconcevable +violence de passion et par une absence totale de principes: je veux +parler de Stanislas Orzechowski, plus connu sous le nom latin +d'Orichovius[101]. + +[Note 101: Voyez Bayle, article _Orichovius_.] + +Orzechowski naquit en 1513 dans le palatinat ou province de +Russie-Rouge ou Ruthénie (aujourd'hui la Galicie-Orientale). Il étudia +dans les Universités allemandes, et, pendant son séjour à Wittemberg, +il était le favori de Luther et de Melanchton. Il visita ensuite Rome +et revint dans son pays en 1543, complètement gagné à la cause de la +Réforme. Mais, jugeant que cette dernière ne pouvait rien pour lui, +tandis que l'Église romaine disposait des honneurs et des richesses, +il prit les ordres et fut promu à la dignité de chanoine. Il ne tarda +pas cependant à exprimer ses véritables opinions et il se maria +publiquement. Excommunié et condamné aux châtiments les plus sévères, +il fut si vigoureusement assisté par l'influence de ses amis, que +personne n'osa mettre à exécution le jugement rendu contre lui. Ses +écrits et ses discours dans de nombreuses réunions eurent une grande +part à l'affermissement de la liberté religieuse, reconnue par la loi +de 1552. Avant cette date, Orzechowski s'était réconcilié avec Rome; +relevé de l'excommunication, il avait invoqué la décision du pape au +sujet de son mariage, dont on lui avait promis la confirmation; car +les évêques voulaient à toute force enlever au parti de la Réforme un +écrivain aussi puissant. Cependant le pape ajournait son jugement. Il +n'osait pas autoriser un précédent aussi dangereux; en outre, +Orzechowski venait de perdre, par sa versatilité, l'influence +extraordinaire qu'il avait exercée sur le peuple, et il ne passait +plus pour un adversaire très redoutable. Orzechowski vit bien que +Rome se jouait de lui et il recommença ses attaques plus vivement que +jamais[102]. Ses oeuvres furent mises à l'index, et on le dénonça +comme un serviteur de Satan. Violemment excité par la persécution, il +redoubla d'invectives contre le pape Paul IV, et dans un écrit adressé +au roi, il fit observer qu'un évêque catholique investi de la dignité +de sénateur, était nécessairement traître à son pays, attendu qu'il +était obligé de sacrifier les intérêts de son souverain à ceux du +pape,--ayant prêté serment d'abord au pape, puis au roi[103]. + +[Note 102: Afin de donner une idée de la violence de son style, je +citerai quelques passages des lettres qu'il adressa au pape Jules III: +«Ô Saint-Père, je vous en conjure, pour l'amour de Dieu et de notre +seigneur Jésus-Christ et des saints anges, lisez ce que je vous écris +et rendez-moi réponse! Ne rusez pas avec moi: je ne vous donnerai pas +d'argent, je ne veux avoir avec vous aucune affaire....» Ailleurs, +Orzechowski s'adresse ainsi au même pontife: «Sachez, Jules, sachez +bien à quel homme vous avez affaire,--non pas à un Italien, pas même à +un Russe,--non pas à l'un de vos pauvres sujets, mais au citoyen d'un +royaume où le monarque lui-même est tenu d'obéir à la loi. Vous +pouvez, si cela vous plaît, me condamner à mort; mais ce ne sera pas +tout. Le roi n'exécutera pas votre sentence. La cause sera soumise à +la Diète. Vos Romains courbent leurs genoux devant vos domestiques: +ils fléchissent le cou sous le joug honteux de vos scribes. Il n'en +est pas ainsi parmi nous. Le roi, notre seigneur, ne peut pas faire +tout ce qui lui plaît; il doit faire ce que la loi prescrit. Il ne +dira pas, le jour où vous lui adresserez un signe de votre doigt, ou +lorsque vous ferez briller à ses yeux votre anneau: «Stanislas +Orzechowski, le pape Jules désire que vous alliez en exil: partez +donc!» Non, je vous assure que le roi ne vous obéira pas. Nos lois ne +lui permettent pas d'exiler ou d'emprisonner quiconque n'a pas été +condamné par le tribunal compétent.» Tout ce que dit Orzechowski +touchant l'autorité royale et la liberté des citoyens en Pologne était +parfaitement exact, et je ne sache pas qu'aucun autre pays pût jouir à +cette époque d'un égal degré de liberté.] + +[Note 103: «Le serment, dit Orzechowski en s'adressant au roi, détruit +la liberté des évêques, qui ne sont plus que des espions pour la +nation et pour le souverain. Le haut clergé, qui s'est volontairement +soumis à cet esclavage, a conspiré, par le fait, et s'est constitué en +état de révolte contre le pays. Ces conspirateurs ont siégé dans vos +conseils, ils ont épié vos projets et les ont fait connaître à leur +maître étranger. Si vous vouliez, dans l'intérêt public, arrêter les +usurpations du pape, ils vous excommunieraient et exciteraient des +émeutes sanglantes. Le pape a lâché les moines, qui se sont abattus +sur votre royaume comme une nuée de sauterelles. Voyez-les, conjurés +contre vous! comme ils sont nombreux et cruels! Contemplez abbayes, +couvents, chapitres, synodes! autant de têtes tonsurées, autant de +têtes qui conspirent contre vous!»] + +Le clergé, pour lequel Orzechowski était surtout dangereux à cause de +l'ascendant que la violence de son langage lui donnait sur les masses +populaires, désirait vivement le réduire au silence pour le convertir +ensuite à la cause de l'Église catholique. La mort de la femme +d'Orzechowski fit disparaître le plus grand obstacle qui s'opposât à +sa réconciliation avec Rome. Le Réformiste de la veille se soumit +alors à la loi de l'Église qui pouvait récompenser généreusement ses +services. Il attaqua les Protestants avec une vivacité égale à celle +qu'il avait déployée contre Rome[104]. Il défendit la suprématie du +pape sur tous les souverains de la chrétienté, et soutint cette cause +avec plus d'audace et de vigueur qu'on ne l'avait jamais fait[105]. +Les doctrines qu'il développa dans la véhémence de sa passion, +présentent d'autant plus d'intérêt qu'elles peuvent être considérées +comme l'exposé fidèle des principes qui auraient gouverné le monde si +l'Église romaine avait triomphé. Il ne fit en définitive que +proclamer les opinions de cette Église, et le cardinal Hosius donna +son approbation complète à toutes ses propositions. Mais pourquoi +remonter au XVIe siècle? La doctrine qui reconnaît la suprématie du +pape sur les rois n'a-t-elle pas été défendue de nos jours, comme elle +le fut par Orzechowski, et avec un style beaucoup plus remarquable, +par des écrivains de premier mérite, tels que le comte de Maistre, +dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, et par l'abbé de Lamennais? +Ce dernier, il est vrai, après avoir défendu le despotisme politique +et spirituel, est passé à l'autre extrême avec une versatilité +semblable à celle d'Orzechowski, sinon par les mêmes motifs d'intérêt +personnel. + +[Note 104: «Ces abominables sauterelles d'Ariens, de Macédoniens, +d'Eutychéens et de Nestoriens se sont abattues dans vos champs. Elles +croissent en nombre et se répandent dans toute la Pologne et en +Lithuanie, grâce à la négligence des magistrats. Une bande insolente +allume l'incendie, détruit les églises, méconnaît les lois, corrompt +les moeurs, méprise l'autorité et ravale le gouvernement. Elle +renversera le trône. Il importe bien plus de vaincre les fureurs de +l'hérésie que l'ennemi moscovite!»] + +[Note 105: Orzechowski dit: «Le roi n'est établi que pour protéger le +clergé. Le souverain-pontife a seul le droit de faire les rois, et, +dès lors, il a pleine autorité sur eux. La main d'un prêtre est la +main de Jésus-Christ.... L'autorité de saint Pierre ne peut être +subordonnée à aucune autre; elle est supérieure à tout: elle ne paye +ni tributs ni taxes. La mission du prêtre est supérieure à celle du +roi. Le roi est le sujet du clergé; le roi n'est rien sans le prêtre. +Le pape a le droit d'enlever au roi sa couronne. Le prêtre sert +l'autel, mais le roi sert le prêtre et n'est que son ministre armé, +etc., etc.» Orzechowski représentait l'État sous la forme d'un +triangle, avec le clergé au sommet; le roi, ainsi que les nobles, +remplissaient le corps de ce triangle; le reste de la nation n'était +rien. Il recommandait aux nobles de gouverner le peuple +paternellement.] + +Orzechowski était cependant un allié trop dangereux pour rendre à +l'Église romaine, dont la situation était presque désespérée, +l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince +éclairé et tolérant, montrait une vive prédilection pour les doctrines +des Réformistes. Les _Institutes_ de Calvin étaient lues et commentées +devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai déjà parlé, +et il accueillait très gracieusement les lettres que Calvin lui +adressait. Il était entouré de Protestants ou d'hommes qui désiraient +la réforme de l'Église, tels que François Krasinski, qui avait été +élevé avec lui, et qui, après avoir étudié sous Melanchton, était +devenu évêque de Cracovie. Les Réformistes espéraient que le roi se +déclarerait contre Rome; mais ce qui arrêtait surtout Sigismond, +c'étaient les luttes intérieures qui déchiraient le Protestantisme. Il +voulait, toutefois, réformer l'Église en convoquant un synode +national. Ce voeu, partagé par un grand nombre de personnages +considérables de la noblesse et même du clergé, fut exprimé par la +diète de 1552, renouvelé par celle de 1555, les députés ayant insisté +sur la nécessité de réunir un synode national, sous la présidence du +roi lui-même, pour réformer l'Église en prenant pour base les +Saintes-Écritures. On devait appeler au sein de cette assemblée les +représentants de toutes les sectes religieuses du pays, ainsi que les +Réformateurs les plus célèbres de l'Europe, Calvin, Beza, Melanchton +et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais l'homme qui +inspirait le plus de confiance pour le succès de cette grande oeuvre, +était Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis déjà une haute réputation +en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir arrêter l'attention de +mes lecteurs sur ce personnage éminent. + + + + +CHAPITRE VII. + +POLOGNE. + +(Suite.) + + Jean A Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques en + Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrivée du nonce + Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de Lowicz et + meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs, + meurtre commis par ce synode à l'instigation de Lippomani. -- Le + prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus à la cause de + la Réforme. + + +La famille des Laski a produit, pendant le XVIe siècle, plusieurs +hommes illustres dans l'Église, dans la politique et dans les camps. +Jean Laski, archevêque de Gniezno, chancelier de Pologne, publia en +1506 la première collection des lois de ce pays, collection connue +sous le nom de _Statut de Laski_. Il avait trois neveux, qui tous +acquirent une réputation européenne. Stanislas résida long-temps à la +cour du roi de France, François Ier, qu'il accompagna à la bataille de +Pavie et dont il partagea la captivité; puis il revint dans son pays +où il fut successivement revêtu des plus hautes dignités. Jaroslav, +dont les talents extraordinaires et l'expérience militaire et +politique sont attestés par les premiers écrivains de l'époque, par +Paul Jovius, Érasme, etc., est demeuré surtout célèbre par le rôle +qu'il joua lors de l'intervention des Turcs en Hongrie et du siége de +Vienne en 1529[106]. Le troisième frère était Jean Laski le +Réformiste. Il naquit en 1499; destiné dès sa jeunesse à la carrière +de l'Église, il reçut une excellente instruction et visita les +différents pays de l'Europe, où il se mit en relation avec les savants +les plus distingués de son temps. En 1524, il fut, en Suisse, présenté +à Zwingle, qui jeta dans son âme les premiers doutes sur l'orthodoxie +de l'Église romaine. Il passa l'année 1525 à Bâle avec Érasme, chez +lequel il vivait et qui avait pour lui une admiration presque +enthousiaste. Laski fit voir le prix qu'il attachait à l'amitié +d'Érasme, en subvenant à tous ses besoins avec autant de générosité +que de délicatesse. Non-seulement il le remboursa très largement de +toutes les dépenses occasionnées par son séjour, mais encore il lui +acheta sa bibliothèque, dont il lui laissa la jouissance sa vie +durant[107]. Il est probable qu'il dut à Érasme cette rare douceur de +caractère qui distingua tous ses actes. + +[Note 106: Après la mort de Louis le Jagellon, roi de Hongrie, qui +périt à la bataille de Mohacz contre les Turcs, en 1525, et ne +laissait point de postérité, un parti puissant éleva au trône Jean +Zapolya, woïvode de Transylvanie. Celui-ci ne put se maintenir en +présence de Ferdinand d'Autriche, qui avait été élu par le parti +opposé, et qui, ayant épousé une soeur du dernier roi, lui succéda en +Bohême, avec l'aide de son frère Charles-Quint. Zapolya se retira en +Pologne, où Jaroslav Laski lui proposa de le replacer sur le trône de +Hongrie en s'appuyant du secours des Turcs. Zapolya donna à Laski ses +pleins pouvoirs, et lui promit, en récompense de ses services, la +principauté de Transylvanie. Laski se rendit donc à Constantinople: il +n'avait rien à offrir, et il avait tout à demander. Cependant, ses +négociations furent si heureuses, que, le 20 février 1528, deux mois +seulement après son arrivée, il signa un traité d'alliance contre +l'Autriche avec le sultan Soliman, qui s'engageait à rendre à Zapolya +la couronne de Hongrie, sans autre condition que celle d'être reconnu +comme le protecteur ou _le frère aîné_ du nouveau roi. Le succès de +l'ambassade de Laski fut dû en grande parti à l'influence slave. Le +vizir et les principaux dignitaires de la Turquie étaient des Slaves +de Bosnie, qui avaient embrassé l'islamisme et étaient devenus les +plus fidèles sujets de la Porte, tout en conservant leur langue et un +vif attachement pour la nationalité slave. On parlait à la cour du +sultan le slave autant que le turc, et Laski put s'entretenir +librement avec le vizir et les ministres, qui le traitaient comme un +compatriote. Laski a laissé un journal de son voyage, et il cite les +paroles remarquables qui lui furent adressées par Mustapha-Pacha: +«Nous sommes du même peuple; vous êtes Lekh[106-A], et je suis +Bosnien. Il est naturel que chacun préfère son pays à tout autre.» Ces +paroles, dites par un Slave musulman, investi d'une haute fonction de +l'Empire turc, à un Polonais chrétien, prouvent la force des affinités +slaves et indiquent le parti que l'on pourrait tirer de ces +dispositions nationales.--Conformément au traité, une armée turque +rétablit Zapolya sur le trône de Hongrie, et vint mettre le siége +devant Vienne, qui fut sur le point d'être prise. Cependant Zapolya +oublia ce qu'il devait à Laski, ou plutôt il ne put supporter l'idée +d'être à ce point son obligé. Au lieu de recevoir la principauté de +Transylvanie, Laski fut accusé de conspiration et emprisonné. +L'influence de ses amis le fit remettre en liberté: son innocence fut +proclamée par lettres-patentes, et il reçut en dédommagement des +sommes qu'il avait dépensées au service de Zapolya, les villes de +Kesmark et de Debreczyn. L'âme fière de Laski ne pouvait être apaisée +par cet acte de justice péniblement arraché à l'ingratitude d'un roi +qui lui devait sa couronne. Il quitta le service de Zapolya et résolut +de défaire son propre ouvrage en détrônant ce prince. Il se rendit, en +conséquence, auprès de Ferdinand d'Autriche, qui accueillit à bras +ouvert un allié aussi précieux. En 1540, lorsque Ferdinand réunissait +une armée pour reconquérir la Hongrie, Laski fut envoyé à +Constantinople pour empêcher Soliman de secourir Zapolya. Son arrivée +à la cour ottomane, dans un rôle diamétralement opposé à celui qu'il +avait rempli douze années auparavant, excita la colère et les soupçons +du sultan, qui le fit emprisonner. Sa vie fut même quelque temps en +péril; mais il réussit à calmer Soliman, et rentra tout-à-fait en +grâce. Il tomba malade à Constantinople et se retira en Pologne; il +mourut en 1542 des suites de cette maladie, à laquelle on a supposé +que le poison n'était pas étranger. Son fils Albert, palatin de +Sieradz, visita l'Angleterre en 1583, et fut reçu par la reine +Élizabeth avec les marques de la plus haute distinction. On lui rendit +à Oxford les honneurs réservés d'ordinaire aux souverains. (Voyez +_Wood's History and antiquities of Oxford_, traduction anglaise, vol. +2, pag. 215-218.)] + +[Note 106-A: Nom donné anciennement aux Polonais par les Russes et +adopté par les Turcs.] + +[Note 107: Érasme exprime dans ses lettres la plus vive admiration +pour les talents et le caractère de Laski. Il dit que, malgré son +grand âge, il tira grand profit de ses relations avec ce jeune savant. +Laski n'avait alors que vingt-six ans, et il était déjà connu des +personnages les plus éminents de son époque: ainsi, dans une lettre +écrite à Marguerite de Navarre, soeur de François Ier, à l'occasion de +la bataille de Pavie, Érasme mentionne les lettres écrites par cette +reine à Jean Laski, son hôte. Il est probable que Laski fut connu de +la reine de Navarre par l'entremise de son frère Stanislas, qui était +attaché à la cour de François Ier.] + +Laski retourna en Pologne en 1526; il inclinait déjà vers le +Protestantisme: il resta toutefois fidèle à l'Église établie, dans +l'espérance que l'on pourrait la réformer sans rompre avec Rome; ce +fut dans cette pensée qu'il engagea Érasme à signaler avec de grands +ménagements, au roi de Pologne, la nécessité d'opérer quelques +réformes. Par l'influence de ses relations de famille, et par +l'ascendant de son propre mérite, Laski se serait certainement élevé +aux premières dignités de l'Église polonaise; déjà même le roi l'avait +nommé évêque de Cujavie. Mais il se présenta devant le prince, et lui +déclara franchement que ses opinions religieuses ne lui permettaient +pas d'accepter cette marque de faveur. Ses scrupules furent respectés; +il quitta son pays en 1540, rendit publique son adhésion aux principes +de l'Église protestante de Suisse, et se maria à Mayence (1540). Ses +connaissances étendues, son esprit élevé, ses relations avec les +savants de son époque, lui acquirent une grande réputation parmi les +princes protestants, qui cherchèrent à l'attirer dans leurs États. Le +souverain de la Frise orientale, où la Réforme avait été introduite en +1528, désira que Laski vînt compléter cette grande oeuvre. Laski +hésita long-temps; il désigna, pour le suppléer, son ami Hardenberg; +enfin, cédant aux plus vives instances, il accepta, en 1543, la +mission qui lui était proposée, et fut nommé surintendant de toutes +les églises de la Frise. Il devait rencontrer d'immenses obstacles, +car il lui fallut lutter contre la répugnance que l'on éprouvait +encore à supprimer entièrement les rites de la religion catholique, +contre la corruption du clergé, et surtout contre l'indifférence de la +majeure partie du peuple en matière de religion. À force de zèle et de +persévérance, il réussit, après six ans de lutte, à extirper +complètement les racines du Papisme et à établir dans le pays la +Religion protestante. Pendant ces six années (sauf quelques +intervalles de découragement et de dégoût), Laski abolit l'adoration +des images, améliora les règles de la hiérarchie et de la discipline, +organisa, selon les Écritures, la cérémonie de la communion, et +composa une confession de foi; en un mot, il fut le véritable +fondateur du Protestantisme dans la Frise. + +La confession de foi, écrite par Laski, confirmait, au sujet de la +communion, la doctrine adoptée par les réformateurs suisses et par +l'Église anglicane; aussi éveilla-t-elle l'indignation violente des +Luthériens. Les docteurs de Hambourg et de Brunswick dirigèrent contre +Laski les accusations les plus grossières, auxquelles celui-ci +répondit par de solides arguments. Cependant, à partir de cette +époque, il se manifesta en Frise un mouvement marqué en faveur des +doctrines de Luther, et les chefs de ce nouveau parti annoncèrent +hautement le projet d'appeler Melanchton. Le Réformateur polonais se +décida alors à abandonner la direction des affaires religieuses en +Frise, et ne conserva que l'administration d'un temple à Emden. + +En 1548, Laski fut instamment prié, par l'archevêque Cranmer, de venir +se joindre en Angleterre à plusieurs hommes éminents qui étaient +chargés de compléter la Réforme de l'Église. Cette invitation lui +était adressée d'après les conseils de Pierre Martyr et de Turner. +Bien que Laski eût encore en Frise de nombreux partisans et se vît +retenu par la reine, il résolut de répondre à l'appel de Cranmer. +Toutefois, comme il n'était pas fixé sur les principes qui devaient +servir de base à la Réforme de l'Église anglicane, il jugea prudent de +ne faire d'abord qu'une visite temporaire en Angleterre, afin +d'étudier le terrain. Il prit donc un congé et arriva en Angleterre au +mois de septembre 1548. Il demeura six mois à Lambeth avec +l'archevêque Cranmer, dont il devint l'intime ami et dont les vues +s'accordèrent complètement avec les siennes, tant sur le point de +doctrine que sur les questions de hiérarchie et de discipline +ecclésiastique. Il retourna en Frise au mois d'août 1548, et l'on peut +juger de l'impression favorable qu'il produisit en Angleterre, par les +louanges que lui décerna Latimer, dans un sermon prêché devant le roi +Édouard VI[108]. + +[Note 108: Latimer prépara la réception de Laski, dont il fit un grand +éloge, dans l'un de ses sermons prononcé devant le roi Édouard: «Jean +Laski, disait-il, est venu en Angleterre; c'est un homme d'une haute +instruction, c'est un noble dans son pays. Il est parti: s'il nous a +quittés faute d'emploi, c'est un malheur. Je désirerais que de tels +hommes demeurassent dans le royaume. «Celui qui vous reçoit me +reçoit,» a dit le Christ. Le roi s'honorerait donc en leur faisant +accueil et en les gardant en Angleterre.» (_Strype's Memorials of +Cranmer_, page 236.)] + +Laski retrouva sa congrégation dans une situation très périlleuse, et +l'introduction de l'_Intérim_[109] dans la Frise hâta son départ. Il +visita plusieurs États de l'Allemagne, et se rendit ensuite en +Angleterre, où il arriva au printemps de 1550. + +[Note 109: On nomme ainsi le règlement ecclésiastique qui fut publié +par Charles-Quint après sa victoire sur les Protestants, et qui devait +demeurer en vigueur jusqu'à la réunion d'un concile général. Ce +règlement permettait aux Protestants de communier sous les deux +espèces, mais il leur imposait les rites et les dogmes de l'Église +romaine. Il fut aboli par le traité de Passau en 1552.] + +Laski fut nommé surintendant de la congrégation protestante étrangère +établie à Londres, et sa nomination fut signée par Édouard VI, le 23 +juillet 1550, et rédigée dans les termes les plus flatteurs. La +congrégation fut mise en possession de l'église des Frères Augustins, +et d'une charte qui lui conférait tous les droits attribués aux +corporations. Elle se composait de Français, d'Allemands, d'Italiens, +généreusement accueillis par le gouvernement anglais. Le rôle qu'elle +était appelée à jouer avait une grande importance, et sa création fait +honneur au zèle et aux vues éclairées de Cranmer, car elle contenait, +en quelque sorte, la semence destinée à féconder la Réforme dans les +pays où ses membres avaient dû s'exiler. + +Laski eut beaucoup de peine à défendre la liberté de sa congrégation +contre les paroisses qui réclamaient fréquemment son concours pour le +service des églises locales. En 1551, il fut attaché à la commission +chargée de réformer la loi ecclésiastique, et devint ainsi le collègue +de Latimer, Cheek, Taylor, Cox, Parker, Cook et Pierre Martyr. Il se +trouvait donc dans une position très favorable pour soutenir les +étrangers de distinction qui avaient été obligés de chercher refuge en +Angleterre. Dans une lettre qu'il lui adressa, Melanchton fit lui-même +appel à son patronage. + +La mort d'Édouard VI et l'avènement de Marie arrêtèrent les progrès de +la Réforme en Angleterre; toutefois, la congrégation de Laski put +quitter le pays sans être inquiétée. Elle s'embarqua le 15 septembre +1553 à Gravesend, en présence d'une foule de Protestants anglais qui +invoquaient à genoux la protection divine en faveur des pieux +voyageurs. Une tempête sépara la flottille, et le navire qui portait +Laski entra dans le port d'Elseneur. Le roi de Danemark accorda une +audience aux pèlerins et les écouta avec bonté; mais son chapelain, +Noviomagus, parvint à changer ses dispositions bienveillantes en +attaquant violemment, devant Laski lui-même, la confession de Genève. +Laski fut profondément affecté de ce procédé du clergé danois, qui ne +se borna pas à insulter un homme malheureux, mais qui alla jusqu'à lui +proposer d'abjurer son _hérésie_. La défense qu'il soumit au roi +n'apaisa pas l'_odium theologicum_ des Luthériens; l'un d'eux, +Westphalus, appela _Martyrs du diable_ les disciples de Laski, tandis +qu'un autre, nommé Bugenhagius, déclara qu'ils ne devaient pas être +considérés comme chrétiens. On leur signifia que le roi aimerait mieux +encore souffrir la présence des Papistes dans ses États, et ils durent +s'embarquer malgré la mauvaise saison. Les enfants de Laski obtinrent +seuls la permission d'attendre, pour partir, que le temps devînt plus +favorable. + +À Lubeck, à Hambourg, à Rostock, la congrégation fut en butte aux +mêmes sentiments de haine de la part des Luthériens, qui refusèrent +même de prendre connaissance de ses doctrines, et qui les condamnèrent +sans l'entendre. Dantzick donna asile aux débris de la congrégation; +quant à Laski, il fut accueilli avec respect dans la Frise, d'où il +écrivit au roi de Danemarck une lettre de remontrances au sujet de la +rigueur imméritée que ce prince avait déployée contre lui; bientôt +après, l'illustre roi de Suède, Gustave Wasa, lui offrit une retraite +dans ses États, en lui promettant une liberté complète pour toute la +congrégation. Laski ne profita point de cette offre généreuse; il +comptait sans doute s'établir en Frise, où déjà il avait servi avec +tant de succès la cause de la Réforme. Mais l'influence croissante du +Luthéranisme et l'hostilité qu'il rencontra, le déterminèrent à se +retirer à Francfort-sur-le-Mein, où il fonda une Église pour les +réfugiés protestants de la Belgique. + +Laski entretenait des relations suivies avec ses compatriotes, et +jouissait de l'estime du roi de Pologne, auquel il avait été vivement +recommandé par Édouard VI. Il ne perdait jamais de vue la grande +mission qu'il se proposait d'accomplir, dès que l'occasion lui +permettrait de propager la Réforme dans son propre pays. Lorsqu'il +s'engagea au service de la Frise et de l'Angleterre, il se réserva +toujours expressément la faculté de retourner en Pologne aussitôt que +la situation des affaires religieuses pourrait l'y appeler utilement. + +Pendant son séjour à Francfort, Laski s'occupa activement de réunir +les deux Églises protestantes, c'est-à-dire l'Église luthérienne et +l'Église réformée. Il y fut encouragé par les lettres de +Sigismond-Auguste, qui avait fort à coeur cette fusion, considérée par +lui comme un acheminement vers la conclusion des luttes religieuses +qui déchiraient le royaume. Laski présenta donc au sénat de Francfort +un mémoire dans lequel il prouvait qu'il n'y avait pas de raisons +suffisantes pour motiver la séparation des deux Églises. Une +discussion sur cet important sujet devait avoir lieu le 22 mai 1556. +Le résultat aurait-il été favorable? cela est plus que douteux. Le +docteur luthérien Brentius arrêta la tentative projetée, en demandant +que l'Église réformée signât la Confession d'Augsbourg. De là un très +vif débat qui, au lieu d'amener un rapprochement, ne fit qu'envenimer +la situation. Cependant Laski ne désespérait pas; sur l'invitation du +duc de Hesse, il se rendit à Wittenberg pour s'entretenir avec +Melanchton. Bien qu'il fût très honorablement accueilli, il ne put +obtenir la faveur d'une discussion officielle. Melanchton lui remit, +pour le roi de Pologne, une lettre à laquelle il annexa la Confession +d'Augsbourg, telle qu'il l'avait modifiée, en promettant de plus +amples explications si le roi se décidait à établir la Réforme dans +ses États. + +Avant de retourner en Pologne, Laski publia une nouvelle édition du +livre dans lequel il rendait compte de la situation des Églises +étrangères à Londres, pendant son séjour en Angleterre et depuis son +départ. Il dédia cette édition au roi, au sénat et à toutes les +assemblées locales. En outre, il fit connaître ses vues sur la +nécessité de réformer l'Église polonaise, et exposa les motifs qui le +poussaient à rejeter les doctrines et la hiérarchie de Rome. Il +soutint que les Écritures seules étaient la base de la doctrine +religieuse et de la discipline ecclésiastique;--que les traditions et +les vieilles coutumes ne devaient jouir d'aucune autorité;--que même +le témoignage des Pères de l'Église ne pouvait être considéré comme +décisif, attendu qu'ils avaient souvent exprimé des opinions très +diverses, et qu'ils n'avaient jamais réussi à constituer l'unité du +dogme;--que le plus sûr moyen de lever tous les doutes était de +remonter à la doctrine et à l'organisation de l'Église primitive;--que +la lettre des Écritures ne pouvait être expliquée ni commentée en +termes complètement étrangers à leur esprit; et que sous ce rapport +les conciles et les théologiens avaient commis de graves erreurs. +Laski ajouta que le pape opposait au rétablissement du texte de la +Bible, de sérieux obstacles qu'il était indispensable de surmonter, et +que l'on avait déjà fait un grand pas vers le but, puisque le roi +n'était pas hostile à la Réforme, réclamée par la majorité du pays. +Cette Réforme, toutefois, devait être conduite avec beaucoup de +prudence, parce que tous ceux qui combattaient Rome n'étaient pas +également orthodoxes; il fallait prendre garde d'élever une nouvelle +tyrannie sur les ruines de l'ancienne, et en même temps de favoriser +l'athéisme par un excès d'indulgence. «On ne s'entend pas encore, dit +Laski, sur le vrai sens de l'Eucharistie; supplions Dieu de nous +éclairer. Nous ne recevons que par la foi le corps et le sang de +Notre-Seigneur; il n'y a point dans la communion de présence réelle.» +Après avoir exposé ses principes religieux, il fournit quelques +explications personnelles. Il rappela qu'il n'avait jamais été exilé, +mais qu'il avait quitté son pays avec l'autorisation du feu roi, et +qu'il avait été, dans plusieurs États, ministre de la foi chrétienne. + +Laski était le chef naturel du parti de la Réforme en Pologne: +l'admiration et les espérances des Protestants l'appelaient à cette +haute position, aussi bien que la haine et les calomnies des Papistes. +Il arriva en Pologne à la fin de 1556. Aussitôt les évêques, à +l'instigation du nonce Lippomani, se réunirent pour délibérer sur la +ligne de conduite qu'ils devaient adopter à l'égard de celui qu'ils +appelaient «le bourreau de l'Église.» Ils représentèrent au roi les +périls dont il était menacé par le retour d'un homme qui n'avait +d'autre but que de semer le trouble; ils dirent que Laski rassemblait +des troupes pour détruire les églises du diocèse de Cracovie et +soulever le pays contre le roi. Mais ces observations ne produisirent +aucun effet. Laski fut nommé surintendant de toutes les Églises +réformées de la Petite-Pologne. Sa science, sa moralité, ses relations +avec les familles les plus distinguées, contribuèrent puissamment à la +propagation des doctrines de l'Église suisse parmi les classes +supérieures de la société. Il avait constamment en vue la fusion de +toutes les sectes protestantes, et la fondation d'une Église nationale +réformée, à l'exemple de celle d'Angleterre, qui lui inspirait une +vive admiration et à laquelle il s'intéressa jusqu'à la fin de sa +vie[110]. Pour surcroît de difficultés, il dut lutter très vivement +contre l'apparition des doctrines anti-trinitaires. Il prit une part +active aux discussions des synodes et à la première traduction +polonaise de la Bible. Il publia également un grand nombre d'écrits, +dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Il mourut en 1560, et ne put +mener à fin ses vastes projets. Nous ne possédons malheureusement que +très peu de renseignements sur les travaux qu'il accomplit en Pologne +à la fin de sa carrière, les prêtres catholiques, et surtout les +Jésuites, ayant eu grand soin de détruire tout ce qui se rattachait à +l'histoire du Protestantisme. Il faut ajouter que les descendants de +Laski se convertirent au Papisme, et que, dès lors, ils ont sans doute +essayé de supprimer les écrits de leur aïeul, qu'ils considéraient +comme hérétique[111]. + +[Note 110: Laski vivait encore à l'avènement d'Élizabeth, et bien +qu'il ne fût pas retourné en Angleterre depuis la mort d'Édouard VI, +il entretint une correspondance suivie avec les principaux chefs de +l'Église anglicane et avec la reine elle-même. Zanchy, professeur à +Strasbourg, lui écrivait, en 1558 ou 1559, les lignes suivantes: «Je +ne doute pas que vous n'ayez déjà donné votre avis à la reine sur les +moyens de servir les intérêts de la religion. Je ne saurais cependant +trop insister pour que vous lui écriviez le plus souvent possible; car +je sais quelle est votre influence en Angleterre. Le moment est venu, +où les hommes tels que vous doivent soutenir la reine et l'entourer de +conseils pour venir en aide à l'Église chrétienne; si le royaume du +Christ s'établit en Angleterre, ce résultat sera très profitable pour +les Églises éparses en Allemagne, en Pologne et dans les autres pays.» +(Voyez _Strype's Memorials of Cranmer_, pages 238, 239.)] + +[Note 111: Laski se maria deux fois; son second mariage eut lieu en +Angleterre. Il laissa neuf enfants, dont le plus distingué fut Samuel, +qui suivit avec honneur la carrière militaire et fut employé dans +plusieurs missions diplomatiques très importantes. Laski dissipa, dans +la conception de ses projets, une immense fortune, et sa famille, +tombée dans l'oubli, embrassa la foi catholique. Il y a cependant, à +ce que je crois, une branche de cette famille qui est demeurée fidèle +au Protestantisme.] + +Rome s'opposa de toutes ses forces à la convocation du synode national +conseillé par Laski et même par des Catholiques désireux de former une +Église polonaise. Le pape Paul IV envoya en Pologne un de ses plus +habiles serviteurs, Lippomani, évêque de Vérone, et il écrivit au roi, +au sénat, ainsi qu'aux membres les plus influents de la noblesse, +qu'il allait procéder lui-même aux réformes nécessaires, et qu'il +rétablirait l'unité de l'Église par la convocation d'un concile +général. Mais le célèbre réformiste, Vergerio[112], dévoila le +mensonge d'une telle promesse. La lettre que le pape adressa au roi +est très remarquable[113]; elle donne une juste idée des progrès +accomplis par le Protestantisme en Pologne, et elle prouverait au +besoin que les prétentions de la papauté ont toujours été invariables. + +[Note 112: Voyez _M'Crie's Reformation in Italy_.] + +[Note 113: Voici cette lettre: «Si je suis bien informé, je dois +éprouver la plus vive douleur, douter même de votre salut et de celui +de votre royaume. Vous favorisez les hérétiques, vous assistez à leurs +sermons, vous conversez avec eux, vous les admettez à votre table; +vous recevez leurs lettres et vous leur écrivez; vous souffrez que +leurs écrits circulent avec votre approbation; vous ne prohibez point +les assemblées, les conciliabules, les prêches des hérétiques. +N'êtes-vous point, par cette conduite, le soutien des rebelles et des +ennemis du Catholicisme, puisque vous les appuyez au lieu de les +combattre? Comment pouvez-vous, contrairement à votre serment et aux +lois de votre royaume, accorder aux infidèles les premières dignités +de l'État? Oui, vous entretenez, vous nourrissez, vous répandez +l'hérésie par les faveurs que vous prodiguez aux hérétiques. Vous avez +nommé, sans attendre la sanction du Saint-Siége, l'évêque de Chelm, +qui professe les doctrines les plus odieuses, à l'évêché de Cujavie. +Le palatin de Vilna (le prince Radziwill), un hérétique, le soutien et +le chef de l'hérésie, est investi, par vous, des plus hautes dignités. +Il est chancelier de Lithuanie, palatin de Vilna, l'ami le plus intime +du roi; il est, pour ainsi dire, le régent du royaume, et presque le +second roi. Vous avez détruit la juridiction de l'Église et promulgué +un acte de la diète qui autorise chacun à choisir, selon son gré, ses +prédicateurs et son culte. C'est par vos ordres que Jean Laski et +Vergerius sont venus en Pologne; c'est sous votre autorisation que les +habitants d'Elbing et de Dantzick ont aboli la religion catholique +romaine! Si vous ne tenez pas compte de cet avertissement qu'ont +provoqué de tels scandales, je me verrai obligé de recourir à des +moyens plus efficaces. Vous devez changer de conduite. Ne prêtez point +l'oreille à ceux qui veulent que vous vous révoltiez contre l'Église +et contre la vraie religion; exécutez les ordonnances de vos pieux +ancêtres; supprimez toutes les innovations qui ont été introduites +dans votre royaume; rendez aux Églises leur juridiction, reprenez aux +hérétiques les Églises dont ils se sont emparés; chassez les +prédicateurs qui corrompent impunément les sentiments du peuple. +Pourquoi attendre un concile général, puisque vous avez en mains les +moyens d'extirper l'hérésie? Je vous le répète, si notre avertissement +demeure sans effet, je serai obligé d'employer les moyens auxquels le +Saint-Siége ne recourt jamais en vain contre les rebelles endurcis. +Dieu nous est témoin que nous n'avons négligé aucun effort; mais comme +nos lettres, nos ambassades, nos avertissements et nos prières auront +été stériles, nous pousserons la rigueur aux dernières limites.» +(Voyez _Raynaldus ad ann._, 1566.)] + +La mission de Lippomani ne fut pas infructueuse. Le nonce ranima le +courage du clergé, accrut les hésitations du roi en l'assurant que +Rome accorderait les réformes reconnues nécessaires, et réussit même, +par ses intrigues, à semer la discorde dans le camp des Protestants. +Dès que l'on connut les conseils de violence qu'il avait donnés au +roi, le pays tout entier se souleva contre lui avec tant d'ardeur que, +lorsqu'accompagné de sa suite, il fit son entrée dans la chambre des +Députés, lors de la diète de 1556, il fut apostrophé d'un cri unanime: +«_Salve progenies viperarum!_ (Salut, race des vipères!)» Il réunit à +Lowicz le clergé polonais, qui s'apitoya sur la situation de l'Église +et vota une foule de résolutions destinées à combattre l'hérésie. Ce +synode ne réussit cependant pas à faire reconnaître sa juridiction. +Lutomirski, chanoine de Przemysl, cité à comparaître sous +l'inculpation d'hérésie, proclama publiquement ses opinions +protestantes; il arriva suivi de ses amis, portant tous une Bible, +c'est-à-dire l'arme la plus redoutable pour Rome. Le synode n'osa plus +poursuivre un antagoniste aussi hardi, et il ferma les portes de la +salle où il était assemblé. + +Après cet échec, le clergé voulut prendre sa revanche sur une question +de sacrilége. Afin de réussir plus sûrement, il choisit sa victime +dans les rangs inférieurs de la société. Une pauvre jeune fille, +Dorothée Lazeçka, fut accusée d'avoir dérobé une hostie aux moines +dominicains de Sochaczew[114], en feignant de recevoir la communion. +On disait qu'elle avait caché cette hostie sous ses vêtements, et +qu'elle l'avait vendue aux Juifs d'un village voisin, moyennant trois +dollars et une robe brodée de soie. L'hostie aurait alors été portée à +la synagogue, où, percée à coups d'épingle, elle aurait laissé +échapper du sang qui aurait été recueilli dans un vase. Les Juifs +essayèrent vainement de démontrer l'absurdité de cette fable, en +alléguant que leur religion n'admettait pas le mystère de la +transsubstantiation, et que dès lors on ne pouvait les soupçonner +d'avoir soumis à une pareille épreuve une hostie, qui n'était pour eux +qu'un simple pain à cacheter. Le synode, sous l'influence de +Lippomani, les condamna, ainsi que la malheureuse jeune fille, à être +brûlés vifs. Cette sentence inique ne pouvait être exécutée sans +l'_exequatur_, ou l'autorisation du roi, et Sigismond-Auguste était un +prince trop éclairé pour que l'on espérât d'obtenir sa sanction. +L'évêque Przyrembski, vice-chancelier de Pologne, fit un rapport dans +lequel il supplia le roi de ne pas laisser impuni un crime aussi +horrible, commis contre la majesté de Dieu. Myszkowski, grand +dignitaire de la couronne et protestant, fut si indigné de ce rapport, +que la présence seule du roi retint sa main prête à frapper le prélat. +Sigismond envoya au _staroste_ (gouverneur) de Sochaczew, l'ordre de +relâcher les accusés; mais le vice-chancelier fabriqua un _exequatur_ +auquel il apposa secrètement le sceau royal, et il transmit un ordre +d'exécution. Informé de cette fourberie, le roi se hâta d'expédier un +messager pour en prévenir les tristes effets. Il était trop tard. +L'assassinat juridique était accompli! + +[Note 114: Petite ville située entre Lowicz et Varsovie, à 38 milles +anglais de cette capitale.] + +Ce crime a été raconté par les écrivains protestants et par les +historiens catholiques. Raynaldus, qui a écrit sous l'inspiration de +la cour de Rome, fait remarquer que ce miracle se produisit en Pologne +fort à propos pour confondre les hérétiques, qui demandaient la +communion sous les deux espèces, et pour leur prouver que le corps, la +chair et le sang de J.-C. étaient contenus dans chacune des deux +espèces. Il serait superflu d'apprécier ici les réflexions de +l'historien catholique[115]. + +[Note 115: _Raynaldus ad annum. 1556_, vol. XII, p. 605.] + +Cette atrocité souleva d'horreur toute la Pologne: la haine contre +Lippomani ne fit que s'accroître. Le nonce fut attaqué par des +pamphlets, par des caricatures, etc.; sa vie fut même en danger, et il +dut quitter le pays. + +Parmi les actes de Lippomani, je signalerai encore l'essai qu'il tenta +pour convertir le prince Radziwill. Il lui écrivit une lettre dans +laquelle il parut douter de son hérésie, et lui déclara qu'il serait +le plus parfait de tous les hommes s'il voulait servir fidèlement la +véritable Église. Radziwill lui renvoya une réponse, rédigée par +Vergerius, et pleine de récriminations contre Rome. Ce personnage +éminent mérite de fixer notre attention; car il contribua plus que +tout autre aux progrès de la Réforme polonaise. + +Nicolas Radziwill, surnommé _le Noir_, à cause de son teint, +appartenait à une riche famille lithuanienne. Une instruction solide +et de nombreux voyages développèrent ses talents naturels. +Sigismond-Auguste ayant épousé sa cousine, Barbe Radziwill, il se +trouva en relations intimes avec le roi, dont il gagna toute la +confiance. Il fut nommé chancelier de Lithuanie et palatin de Vilna: +il figura dans les affaires les plus importantes, et obtint, en +récompense, la propriété d'immenses domaines. Il visita à plusieurs +reprises, en qualité d'ambassadeur, les cours de Charles-Quint et de +Ferdinand Ier, et reçut de Charles-Quint le titre de prince de +l'Empire. Radziwill fut converti aux doctrines de la Réforme, à la +suite de ses rapports avec les Protestants de Prague, et, vers 1553, +il se rallia à la confession de Genève. À partir de ce moment, il se +voua tout entier aux intérêts de sa nouvelle religion. L'influence +considérable et la popularité dont il jouissait en Lithuanie lui +permirent d'engager avec succès la lutte contre Rome. Le clergé ne put +résister à un adversaire aussi redoutable; les prêtres eux-mêmes se +convertissaient avec tant d'ensemble, qu'il ne restait plus, dans le +diocèse de Samogitie, que huit prêtres catholiques. La noblesse +presque entière adopta le culte protestant. Radziwill bâtit à Vilna un +magnifique temple et un collége; il patrona par ses libéralités les +hommes distingués de son parti; il fit traduire et imprimer à ses +frais (1564), la première Bible protestante qui ait paru en Lithuanie, +ainsi qu'un grand nombre d'autres écrits en faveur de la Réforme[116]. +Il fût parvenu, sans aucun doute, à obtenir la conversion du roi; +malheureusement, il mourut en 1565, dans toute la force de l'âge. À +son lit de mort, il conjura son fils aîné, Nicolas-Christophe, de +demeurer fidèle à la foi de son père. Déjà, lorsque son fils +s'approcha pour la première fois de la sainte table, il lui avait +rappelé, dans un discours éloquent, qu'il allait hériter d'une immense +fortune, d'un nom illustre, d'une estime universelle; que tous ces +biens étaient périssables, et qu'il devait surtout songer aux biens +solides qui procurent le salut éternel! La mort de Radziwill porta un +coup fatal à la cause du Protestantisme en Lithuanie, bien que ce +grand homme fût, jusqu'à un certain point, remplacé par son cousin, +Nicolas Radziwill, frère de la reine Barbe et surnommé Rufus, ou le +_Rouge_. Celui-ci commanda en chef les forces lithuaniennes, et se +distingua par ses talents militaires. Après la mort de son cousin, il +fut nommé palatin de Vilna, et protégea avec ardeur les temples et les +écoles. Les descendants de Radziwill le Noir rentrèrent tous au sein +de l'Église romaine, et leur lignée s'est perpétuée jusqu'à nos jours; +mais ceux de Radziwill Rufus professèrent le Protestantisme jusqu'à +l'extinction de leur branche. J'aurai, dans la suite de cet ouvrage, +occasion de revenir sur cette famille. + +[Note 116: Cette Bible, in-folio, est très connue des collectionneurs +sous le nom de Bible de Radziwill. Le dernier duc de Sussex en +possédait un exemplaire magnifique qu'il avait payé 50 liv. sterl. Le +fils de Nicolas Radziwill étant devenu catholique, dépensa 5,000 +ducats à racheter tous les exemplaires qu'il put trouver et qu'il fit +brûler sur la place publique de Vilna. Radziwill avait dédié cette +Bible au roi, en l'engageant très vivement à abjurer le Papisme. La +traduction fut confiée à plusieurs savants polonais et étrangers; +Laski, notamment, y prit part. Elle se distingue par la pureté et +l'élégance du style.] + + + + +CHAPITRE VIII. + +POLOGNE. + +(Suite.) + + Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. -- Projet de + synode national combattu par les intrigues du cardinal + Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour opérer + l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. -- + _Consensus_ de Sandomir. -- Déplorables conséquences de la haine + des Luthériens contre les autres confessions protestantes. -- + Origine et progrès des Anti-trinitaires ou Sociniens. -- + Situation prospère du Protestantisme et son influence sur le + pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction des Jésuites. + + +J'ai fait connaître l'indignation qu'éprouvèrent les membres de la +diète de 1557, lorsque Lippomani osa pénétrer dans la salle de leurs +délibérations. Si le roi avait été un homme de résolution et de +caractère, il eût, d'un seul coup, établi l'indépendance spirituelle +de son royaume, en chargeant un synode national de la Réforme +ecclésiastique; car une grande partie du clergé désirait vivement +cette mesure et n'attendait que le signal de l'autorité. +Malheureusement, Sigismond-Auguste, bien qu'il comprît la nécessité de +convoquer ce synode, était trop irrésolu pour prendre un parti +décisif. Il avait les meilleures intentions; il aimait sincèrement son +pays; mais il ressemblait à tant d'autres qui, placés à la tête d'un +État, obéissent toujours à l'opinion publique ou plutôt se laissent +entraîner par le courant, au lieu de le diriger. Pressé par les +instances de la diète, il adopta un moyen-terme, et adressa au pape +Paul IV, au concile de Trente, une lettre par laquelle il formulait +les cinq demandes ci-après: + +1º La faculté de dire la messe dans la langue nationale; + +2º La communion sous les deux espèces; + +3º Le mariage des prêtres; + +4º L'abolition des annates; + +5º La convocation d'un concile national pour opérer la Réforme de +l'Église ainsi que la réunion des différentes sectes. + +Il est presque inutile d'ajouter que ces demandes furent repoussées +par le pape[117]. + +[Note 117: Le pape prit connaissance de ces demandes avec un vif +sentiment de dépit, et il s'exprima à leur sujet avec la plus grande +véhémence. (_Histoire du Concile de Trente_, par Pietro Soave Polano +(Sarpi), traduite en anglais par sir Nathaniel Brent. Londres, 1626, +page 374).] + +Cependant le parti protestant devenait, chaque jour, plus hardi, et, à +la diète de 1559, une tentative fut faite pour enlever aux évêques la +dignité de sénateurs, sur le motif que leur serment de fidélité au +pape était en contradiction directe avec leurs devoirs envers le pays. +Ossolinski, auteur de cette proposition, lut publiquement la formule +du serment incriminé, il en expliqua les funestes tendances, et il +conclut en soutenant que, si les évêques l'observaient fidèlement, ils +devaient trahir l'État. La motion ne fut pas adoptée; on s'attendait à +une Réforme prochaine et générale de l'Église, et la diète de 1563 +vota une résolution qui prescrivait la convocation d'un synode +national représentant toutes les sectes de la Pologne. Cette mesure, +appuyée par l'archevêque-primat Uchanski, dont les opinions +réformistes étaient bien connues, fut entravée par le célèbre +diplomate romain, le cardinal Commendoni, qui avait déjà déployé de +grands talents dans d'importantes négociations, et, en particulier, +pendant sa mission en Angleterre (1553), où il aida de ses conseils la +reine Marie pour la restauration de la religion romaine. + +Commendoni s'appliqua à persuader au roi que la convocation d'un +synode national, au lieu de rétablir la paix et l'union au sein de +l'Église polonaise, amènerait des désordres politiques, et les +funestes dissensions qui agitaient alors le parti protestant, +donnèrent un grand poids aux arguments du cardinal[118]. + +[Note 118: La biographie de Commendoni contient le récit de cette +importante affaire qui, sans l'habileté du diplomate italien, aurait +entraîné la chute définitive de l'autorité romaine en Pologne: «Les +chefs des hérétiques, c'est-à-dire les nobles les plus riches et les +plus influents tant à la cour que dans le pays, songèrent à fortifier +leur parti, dès qu'ils virent que Commendoni agissait activement en +faveur de la cause catholique. Ils s'attachèrent à provoquer la +réunion d'un concile national, où ils auraient pu décider les +questions religieuses conformément aux coutumes et aux intérêts de +l'État et sans la participation du pape. Ils disposaient d'un +archevêque (Uchanski), auquel sa dignité donnait une égale influence +dans le sénat et parmi le clergé, et qu'ils avaient séduit par leurs +promesses. Commendoni découvrit le projet ainsi que les intrigues +d'Uchanski et des hérétiques. Il résolut d'abord de dissimuler ce +qu'il savait, ne voulant pas irriter un homme aussi considérable, qui +se serait déclaré ouvertement pour les Protestants s'il avait pensé +que ses desseins étaient découverts. Uchanski était d'autant plus à +craindre, que le roi paraissait très disposé à assembler le clergé. +Commendoni employa toute son intelligence et toute son habileté à +combattre ces fâcheuses dispositions; il ne cessa de représenter au +roi les périls que courait son autorité ainsi que la tranquillité +publique; il lui dit que les concessions faites aux hérétiques et aux +masses populaires entraîneraient la perte successive de tous les +droits attachés à la couronne;--que si les lois, les ordonnances et +les précédents suffisaient à peine à maintenir l'autorité royale, +cette autorité serait bien plus compromise dès que l'on semblerait +légitimer les mauvaises intentions des Réformistes. Commendoni rappela +en outre que, deux ans auparavant, le roi de France, encore enfant, +avait été entraîné par la faiblesse de sa mère et par les funestes +conseils de ses ministres, à montrer la même condescendance en +assistant au colloque de Poissy, comme s'il avait pu être l'arbitre +des différends et des controverses de l'Église;--que cette assemblée +avait été la source de grandes divisions et était devenue comme une +trompette excitant le peuple à la révolte;--que les disputes soulevées +par elle, n'avaient contribué qu'à envenimer la guerre civile.» + +Ce fut ainsi que Commendoni parvint à dissuader le roi d'assembler un +synode national. Ce prince aimait la tranquillité et ne craignait rien +tant que les troubles et les révoltes dans ses États. C'est pourquoi, +lorsque la question s'engagea au sein du sénat, il arrêta le débat et +déclara qu'il n'avait point à intervenir dans les affaires de +l'Église. Un grand nombre d'évêques et de sénateurs défendirent avec +zèle, dans cette circonstance, la cause de la religion. (_Vie de +Commendoni_, par Gratiani).] + +J'ai dit déjà que les discussions intérieures du parti protestant +empêchèrent la création d'une Église polonaise réformée; elles +produisirent également le plus déplorable effet sur les dispositions +d'un grand nombre d'hommes influents qui, dégoûtés de la violence avec +laquelle les Réformistes, au lieu de s'unir sur les larges bases de la +Bible, se querellaient sur des questions de détail, retournèrent à +l'Église catholique avec la certitude que celle-ci, malgré des erreurs +manifestes, devait les conduire plus sûrement au salut. Les +Catholiques ne manquèrent pas de tirer parti de ces disputes et de les +signaler comme un châtiment du ciel, en disant que la Providence, afin +de prouver que les hérétiques ne proclamaient pas le Verbe de Dieu, +comme ils le prétendaient, mais seulement leurs propres impostures, +suscitait entre eux ces luttes interminables. + +Les Protestants de la Pologne se partageaient entre trois confessions, +à savoir: 1º La confession bohémienne ou vaudoise, qui se répandit +dans la Grande-Pologne; 2º la confession de Genève ou de Calvin, +dominante en Lithuanie et dans la Pologne du Sud, et à laquelle +appartenaient les principales familles polonaises; 3º la confession +luthérienne, qui prévalait surtout dans les villes habitées par des +bourgeois d'origine allemande, et qui était professée par quelques +grandes familles, telles que les Gorka, les Zborowski, etc. Il n'y +avait pas de différence entre les deux premières, si ce n'est que la +confession bohémienne admettait la succession apostolique de ses +évêques, doctrine empruntée aux Vaudois d'Italie, ce qui lui fit +donner souvent le nom d'Église vaudoise. Aussi, ces deux confessions +purent-elles aisément conclure, en 1555, dans la ville de Kozminek, +un pacte d'union par lequel elles se déclaraient en communauté +spirituelle, tout en gardant leur hiérarchie respective. Cette fusion +répandit une joie très vive parmi les réformateurs de l'Europe, dont +quelques-uns, entre autres Calvin, adressèrent aux Protestants +polonais des lettres de félicitations. + +Les Églises unies entreprirent de s'allier également avec les +Luthériens; c'était une oeuvre difficile, attendu les différences de +dogmes qui existaient entre la confession d'Augsbourg et celle de +Genève, au sujet de l'Eucharistie. Un synode des Églises bohémienne et +genevoise de Pologne, assemblé en 1557 et présidé par Jean Laski, +invita les Luthériens à contracter l'union; mais ces avances +demeurèrent sans effet, et les Luthériens continuèrent à accuser +d'hérésie l'Église bohémienne. Celle-ci cependant poursuivit son but, +et délégua deux de ses ministres pour soumettre sa doctrine au +jugement des princes protestants d'Allemagne, ainsi qu'aux principaux +réformateurs de ce pays et de la Suisse. Elle parvint ainsi à obtenir +l'approbation du duc de Wurtemberg, du palatin du Rhin, de Calvin, de +Beza, de Viret, de Pierre Martyr, etc. De tels témoignages apaisèrent +momentanément le mauvais vouloir des Luthériens, qui se montrèrent +moins rebelles aux idées de fusion; mais ces bonnes dispositions +furent neutralisées par l'arrivée de plusieurs émissaires allemands et +par la prétention de différents docteurs luthériens, qui demandaient +que les autres Églises protestantes souscrivissent à la confession +d'Augsbourg, et qui attaquaient, comme hérétique, la confession de +l'Église de Bohême. Ce fut pour ce motif que les Bohémiens envoyèrent, +en 1568, une députation à Wittemberg, afin de faire examiner leur +doctrine par la faculté de théologie. L'approbation sans réserve qui +fut exprimée par ce corps savant, produisit une impression favorable +sur les Luthériens qui, à partir de ce moment, cessèrent d'attaquer +l'Église de Bohême. + +L'année 1569 fut marquée par l'un des évènements les plus +considérables de l'histoire de mon pays, je veux parler de l'union +formée par la diète de Lublin entre la Lithuanie et la Pologne[119]. +Les principaux nobles, qui appartenaient aux trois Confessions +protestantes de la Pologne, résolurent de préparer l'union de leurs +Églises et de l'accomplir l'année suivante, espérant que +Sigismond-Auguste, qui avait souvent émis le voeu de voir cette fusion +s'accomplir, se déciderait enfin à embrasser le Protestantisme. Ils +voulaient, en même temps, mettre fin au scandale causé par toutes ces +divisions intérieures qui compromettaient la cause de la Réforme. Le +synode s'assembla, en avril 1570, dans la ville de Sandomir: il se +composait des membres les plus influents de la noblesse, tels que les +palatins de Sandomir, de Cracovie, etc., ainsi que des principaux +ministres des différentes Confessions. Après de longs débats, l'union +si désirée fut conclue et signée le 14 avril 1570[120]. + +[Note 119: Jusqu'alors la Lithuanie et la Pologne n'étaient unies que +dans leur souverain, lequel était héréditaire dans le premier de ces +pays, et électif dans le second. En vertu de l'acte de 1569, le roi +résigna ses droits héréditaires en Lithuanie et devint électif pour +les deux pays, qui eurent également un corps législatif commun, bien +que leur administration, leurs lois et leur armée demeurassent +distinctes. Cette situation dura, sauf de légères modifications, +jusqu'à la dissolution de la Pologne.] + +[Note 120: Cette union, bien connue dans l'histoire de l'Église sous +le nom de _Consensus Sandomiriensis_, a été fréquemment racontée. Les +relations les plus exactes se trouvent dans l'_Histoire du Consensus +de Sandomir_, par J. E. Jablonski, et dans l'_Histoire de l'Église de +Bohême en Pologne_, par F. Lukaszewicz (ces livres sont écrits en +polonais). J'ai également donné quelques détails sur l'union de +Sandomir dans mon _Histoire de la Réforme en Pologne_, vol. I, chapitre +IX.] + +Si cette union avait subsisté, le Protestantisme n'aurait pas tardé à +triompher définitivement en Pologne. Ce résultat n'échappait pas à +l'attention des Papistes, qui recommencèrent leur guerre d'épigrammes +et d'injures. Cependant ce ne fut point de là que vint le danger; si +l'union fut dissoute, il faut s'en prendre aux Protestants. Par le +fait, ce contrat était atteint d'un vice radical, et il devait se +rompre de lui-même sous les efforts qui avaient été tentés pour +fondre, quant au point de dogme, des Confessions dont les doctrines +sur l'Eucharistie étaient si différentes. Comment s'étonner que les +Luthériens, avec leur dogme de la _consubstantiation_, qui se +rapproche beaucoup plus de celui de la _transsubstantiation_ que de la +doctrine genevoise et bohémienne, aient plus souvent incliné vers +l'Église de Rome que vers les autres sectes protestantes? De nombreux +synodes essayèrent vainement de conjurer la rupture du pacte de +Sandomir. Les plus violentes attaques vinrent du ministre luthérien de +Posen, Gericius, dont les Jésuites excitaient habilement +l'amour-propre, et d'un autre ministre de la même Confession, Enoch, +qui, ne pouvant se plier à la discipline sévère de l'Église de Bohême, +était passé aux Luthériens. Ces deux hommes poussèrent la violence de +leur hostilité au point de prétendre, dans leurs sermons, que l'on +devait préférer le Papisme à l'union de Sandomir;--que tous les +Luthériens qui fréquentaient les Églises bohémiennes compromettaient +le salut de leurs âmes,--et qu'il était beaucoup plus criminel de se +rallier aux Bohémiens que de s'unir avec les Jésuites. Ces +déclamations causèrent un immense scandale; nombre de Protestants, +encore incertains dans leur foi, se dégoûtèrent, et abandonnant leurs +congrégations, retournèrent sous le joug de l'ancienne Église. +L'exemple donné par de nobles familles, fut imité par le peuple. Il +eût été beaucoup plus sage de choisir, pour base du pacte d'union, une +doctrine commune à toutes les Confessions protestantes, telle que le +salut par la foi, et de ne point toucher aux doctrines sur +l'Eucharistie, qui s'écartent trop les unes des autres pour se +rapprocher jamais. Au lieu de traiter les questions qui rentrent +surtout dans le domaine de la conscience individuelle, on aurait dû se +concerter sur l'adoption de mesures pratiques destinées à garantir la +liberté de toutes les sectes et à organiser la défense contre l'ennemi +commun; on aurait aisément atteint le but en établissant un centre +d'action. Malheureusement, les choses ne se passèrent pas ainsi, et +c'est là une des principales causes de la chute du Protestantisme en +Pologne. + +L'hostilité des Luthériens, contre les autres Confessions, était +assurément très nuisible aux intérêts de tous les Protestants; mais ce +fut de l'Église de Genève, dominante en Lithuanie et dans le Sud de la +Pologne, que vinrent les plus grands périls: je veux parler des +doctrines anti-trinitaires qui avaient pris naissance au sein d'une +société secrète en 1546. Les écrits de Servet avaient circulé en +Pologne. Lelius Socin, qui visita ce pays en 1552, avait propagé les +mêmes opinions, de même que Stancari, Italien très instruit, +professeur d'hébreu à l'Université de Cracovie; ce dernier affirmait +que la médiation de N. S. Jésus-Christ avait eu lieu en vertu de sa +nature humaine, et non en vertu de son caractère divin. Le docteur +qui, le premier, érigea les opinions anti-trinitaires en corps de +doctrine, fut un certain Pierre Gonesius ou Goniondski. Après avoir +suivi les cours de plusieurs Universités étrangères, il abandonna, en +Suisse, la foi romaine pour les idées anti-trinitaires. Il revint en +Pologne, où il passa d'abord pour un sectateur de la Confession de +Genève; mais, au synode de 1556, il se refusa à reconnaître la Trinité +telle qu'on l'expliquait, et il soutint l'existence de trois dieux +distincts, en attribuant au Père seul le caractère véritable de la +divinité. Le synode, redoutant un nouveau schisme, envoya Gonesius à +Melanchton, qui essaya vainement de changer ses opinions. Au synode de +Brestz, en Lithuanie (1558), Gonesius lut un traité contre le baptême +des enfants, et il ajouta qu'il y avait encore d'autres erreurs que le +Papisme avait léguées à la Réforme. Le synode lui commanda le silence +sous peine d'excommunication; mais Gonesius refusa d'obéir, et il +trouva un grand nombre d'adhérents, entre autres Jean Kiszka, +commandant en chef des troupes de la Lithuanie, noble, riche et +influent, qui favorisa la fondation d'Églises où l'on prêchait la +suprématie du Père sur le Fils. Ces doctrines, qui se rapprochaient +plus de celles d'Arius que des idées de Servet, n'étaient qu'une +transition conduisant à la négation complète de la Trinité et de la +divinité de Jésus-Christ. Gonesius compta bientôt, au nombre de ses +disciples, des personnages éminents appartenant à la noblesse et au +clergé. Les docteurs anti-trinitaires se divisèrent sur plusieurs +points; mais l'ensemble de la doctrine se propagea très rapidement, et +menaça des périls les plus sérieux l'existence de l'Église réformée. +Ces périls s'accrurent par la mort de Jean Laski. + +La Providence laissa au Protestantisme de vaillants champions qui +luttèrent avec zèle et courage contre le mal qui allait chaque jour +s'aggravant, et qui attaquait même les esprits les plus éclairés; mais +ils luttèrent sans succès. La scission fut complète en 1562, et, en +1565, l'Église anti-trinitaire, ou, comme l'appelaient ses membres, +la jeune Église réformée de Pologne, se trouva entièrement constituée. +Elle avait ses synodes, ses écoles, son organisation; voici ses +principaux points de doctrine, tels qu'ils furent exposés dans sa +Confession, publiée en 1574: «Dieu a fait le Christ, c'est-à-dire le +prophète le plus parfait, le prêtre le plus saint, le roi invincible, +par lequel il a créé le monde nouveau. Ce monde a été prêché, établi, +accompli par le Christ. Le Christ a amendé l'ancien ordre de choses; +il a assuré à ses élus la ville éternelle, afin qu'ils puissent croire +en lui, après Dieu. Le Saint-Esprit n'est pas Dieu, c'est un don que +le Père a accordé au Fils.» La même Confession interdisait le serment +ou les poursuites devant les tribunaux; les coupables devaient être +réprimandés, jamais persécutés ni punis. L'Église se réservait +seulement le droit d'expulser les prêtres réfractaires. Le baptême +devait être administré aux adultes et être considéré comme un emblême +de purification, changeant le vieil homme en homme du ciel. +L'Eucharistie était expliquée dans le même sens que par l'Église de +Genève. Malgré la publication de ce manifeste, il subsista toujours de +grandes divisions sur les questions de doctrine entre les +Anti-trinitaires, qui ne s'accordaient que sur un point: la +prééminence du Père sur le Fils; tandis que les uns soutenaient le +dogme d'Arius, les autres allaient jusqu'à nier la divinité du Christ. +Ces doctrines reçurent leur formule définitive du célèbre Faustus +Socinus, dont le nom a été injustement donné à une secte qu'il n'avait +nullement fondée. Il arriva en Pologne en 1579, et s'établit à +Cracovie, d'où, après un séjour de quatre ans, il alla s'établir dans +un village appelé Pavlikovicé, qui appartenait à Cristophe Morsztyn, +dont il épousa, bientôt après, la fille, Élizabeth. Ce mariage, qui +l'allia aux premières familles de Pologne, prépara les voies à +l'influence extraordinaire qu'il exerça dans les hautes classes de la +société et sur les congrégations anti-trinitaires qui l'avaient +d'abord repoussé. Socinus fut invité à assister à leur principale +réunion, et il prit une grande part aux débats. Ainsi, au synode de +Wengrow, en 1584, il réussit à maintenir l'adoration de Jésus-Christ, +en affirmant que le rejet de cette doctrine aboutirait au judaïsme et +même à l'athéisme. Dans ce même synode et dans celui de Chmielnik, il +fit repousser les opinions millénaires enseignées par plusieurs +Anti-trinitairiens. Enfin, son autorité fut complètement établie en +1588, au synode de Brestz (Lithuanie) où, tranchant tous les +différends qui divisaient la nouvelle diète, il donna à celle-ci +l'unité et un corps de doctrine. + +Socinus avait été plusieurs fois l'objet des persécutions des +Papistes, mais il n'en avait point souffert sérieusement. À la fin, la +publication de son livre _De Jesu Christo servatore_, souleva de +violentes haines contre lui, et, pendant sa résidence à Cracovie, une +bande de peuple, conduite par des élèves de l'Université, envahit sa +demeure, le maltraita, et l'eût sans doute assassiné sans +l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur +Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes généreux ne parvinrent à +l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mêmes aux +plus graves périls. Socinus perdit, dans cette affaire, sa +bibliothèque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Traité +contre les athées. Il se rendit à Luklavicé, village situé à 9 milles +polonais de Cracovie, où s'était établie depuis quelque temps une +Église anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski, +propriétaire de ce village, et y demeura jusqu'à sa mort arrivée en +1607. Il laissa une fille appelée Agnès, qui épousa Wyszowaty, noble +lithuanien, et qui est la mère du célèbre écrivain de ce nom. + +Après la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son énergie et +sa résignation dans l'infortune semblèrent l'abandonner, et il resta +plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le même temps, +il perdit le revenu considérable de ses domaines de Toscane, qui +furent confisqués à la mort de son protecteur François de Médicis, et +il dut avoir recours à la générosité de ses amis; mais il supporta +très patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle +de son caractère. Ses écrits étaient exempts de cette violence de +langage qui déshonore les discussions religieuses de cette époque. Ses +talents, son savoir immense, la sincérité évidente de son âme et la +pureté de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se +soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prêché, avec tant de +succès, de déplorables doctrines dont il ne pouvait assurément prévoir +les fatales conséquences! + +Déjà, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient +commencé à nier la révélation; mais ses commentaires sur les Écritures +et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'Église comme +infidèle. Les idées rationalistes, défendues par les Anti-trinitaires, +ne conviennent pas à l'esprit des Slaves, et si elles s'étaient +produites un siècle plus tard, c'est-à-dire après le triomphe de la +Réforme, elles n'auraient eu qu'un très petit nombre d'adhérents parmi +les savants et les docteurs, sans entraîner la masse de la population. +Prêchées au milieu de la lutte qui se débattait entre Rome et le +Protestantisme, à une époque où l'union du parti de la Réforme était +plus que jamais indispensable, elles exercèrent l'influence la plus +funeste. Leur hardiesse épouvanta les âmes timorées qui cherchèrent un +refuge dans la tyrannie de l'Église romaine, habile à profiter des +circonstances qui la servaient avec tant d'à-propos. L'archevêque +Tillotson a reconnu que les Sociniens, tout en combattant avec succès +les innovations de l'Église de Rome, ont fourni les arguments les plus +solides contre la Réforme. De notre temps, le Rationalisme a produit +le même effet sur les hommes les plus éminents de l'Allemagne, +Stolberg, Werner, Frédéric Schlegel, etc. Les doutes que faisaient +naître les doctrines de Socinus rendirent les Protestants fort +indifférents aux distinctions qui existaient entre les Églises +réformées et l'Église romaine. Ce fut là le principal motif de la +décadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en effet, +s'attendre à voir des esprits indécis sacrifier leurs intérêts à une +confession religieuse, et s'exposer sans foi à la persécution? Aussi +devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint à +enlever tant de familles à la cause du Protestantisme, en réservant +aux Papistes les honneurs et les dignités et en persécutant les +partisans de la Réforme. + +Les règles de morale prescrites par les Anti-trinitaires étaient très +sévères, car elles commandaient l'observance littérale des Écritures, +sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-même professa sur +la politique, et qu'il développa dans sa lettre à Paléologue, +imposaient l'obéissance passive et la soumission absolue; elles +blâmaient vivement la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi +que la résistance des Protestants français contre leurs persécuteurs. +Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutôt celui +d'un moine qui se serait proposé d'avilir la Réforme, que celui d'un +réfugié italien. Cependant, ces principes n'étaient point complètement +adoptés par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de 1596 et +1598, exploitèrent, dans l'intérêt de leur propre défense, les +priviléges que la constitution accordait à la noblesse. Les Sociniens +des classes inférieures critiquèrent cet abandon partiel de la +doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une +résolution, déclarant que les Chrétiens devaient quitter les régions +exposées à l'invasion des hordes tartares plutôt que de tuer ces +barbares en défendant leurs foyers. Mais une règle aussi contraire à +l'indépendance d'un pays exposé, comme l'était la Pologne, à de +continuelles invasions,--condamnée par le sentiment national,--et, de +plus, contredite par l'exemple des premiers Chrétiens qui combattirent +vaillamment dans les légions romaines,--une telle règle ne pouvait +être strictement observée par les Sociniens polonais, qui comptaient +dans leurs rangs des hommes voués à la carrière des armes. + +Ce ne fut pas Socinus qui écrivit le catéchisme de la secte à laquelle +il a donné son nom; ce fut un Allemand établi en Pologne, nommé +Smalcius, aidé par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catéchisme +est le développement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de +Catéchisme Racovien, parce qu'il fut publié à Racow, petite ville dans +le sud de la Pologne, où était établie une école socinienne célèbre +dans toute l'Europe. Il fut édité en polonais et en latin, et il en +parut une traduction anglaise à Amsterdam en 1652. Dans la même année, +le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, déclara que «le livre +intitulé _Catechesis Ecclesiarum in Regno Poloniæ_, etc., communément +appelé Catéchisme Racovien, contenait des doctrines blasphématoires, +erronées et scandaleuses,» et il ordonna en conséquence, «aux sheriffs +de Londres et de Middlesex, de saisir tous les exemplaires partout où +ils les pourraient trouver, et de les brûler devant la Vieille Bourse +à Londres, et à New-Palace à Westminster.» En 1819, M. Abraham Rees a +publié une nouvelle traduction anglaise, accompagnée d'une notice +historique. + +Les congrégations sociniennes, principalement composées de nobles et +de riches propriétaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles +avaient cependant plusieurs écoles, notamment celle de Racow, qui +était fréquentée par des élèves de diverses sectes; elles produisirent +des écrivains très distingués sur les matières théologiques. La +collection appelée _Bibliotheca fratrum polonorum_ est très estimée, +et elle est étudiée par les Protestants de toutes les Confessions. + +Lors du Consensus de Sandomir, c'est-à-dire en 1570, le Protestantisme +était à l'apogée de sa prospérité. On ne saurait dire exactement quel +était le nombre de ses temples. Le Jésuite Skarga, qui vivait à la fin +du XVIe siècle et au commencement du XVIIe, affirme que les +Protestants prirent aux Catholiques environ deux mille églises. Les +principales familles de Pologne avaient embrassé le Protestantisme, +qu'elles abandonnèrent ensuite en partie, dégoûtées par les divisions +de sectes et épouvantées par les idées anti-trinitaires[121]. Elles +avaient créé des écoles ainsi que des imprimeries, d'où sortirent +non-seulement des écrits de polémique, mais encore des oeuvres de +littérature et de science. La Réforme imprima, en effet, à toute la +nation, un mouvement intellectuel dont les résultats furent +considérables. L'arme la plus puissante dont les Protestants de +Pologne firent usage pour attaquer le Papisme, fut la Bible elle-même, +traduite et commentée en langue nationale. De leur côté, les +Catholiques se défendirent vigoureusement, et ces controverses +perpétuelles obligèrent les deux adversaires à se livrer à de fortes +études. La connaissance du latin était déjà très répandue, on y +joignit celle de l'hébreu et du grec. Les traductions de la Bible, +publiées par les Protestants aussi bien que par les Catholiques, sont +des modèles de pureté et d'élégance; elles vont de pair avec les +autres produits du XVIe siècle, qui fut pour la Pologne le siècle +d'Auguste, et les écrivains de nos jours les relisent avec fruit. + +[Note 121: Voici les noms des principales familles qui embrassèrent le +Protestantisme au XVIe siècle: Radziwill, Zamoyski, Potoçki, +Leszczynski, Sapiéha, Ostrorog, Olesniçki, Sieninski, Szafranieç, +Tenczynski, Ossolinski, Jordan, Zborowski, Gorka, Mieleçki, Laski, +Chodkiewicz, Melsztinski, Dembinski, Bonar, Boratynski, Firley, Tarlo, +Lubomirski, Dzialynski, Sienlawski, Zaremba, Malachowski, Bninski, +Wielopolski, etc.] + +Les publications de cette époque indiquent une tendance prononcée en +faveur d'une révision de la Constitution nationale, qui resserrait +dans des limites beaucoup trop restreintes le pouvoir exécutif dont le +roi était investi; et les nombreuses réformes accomplies par la diète +de 1564 avaient déjà produit d'heureux résultats. Cependant, les +défauts de la Constitution polonaise étaient largement compensés par +les avantages d'une liberté qui n'avait pas encore dégénéré en +licence. Il y avait en Pologne plus de liberté religieuse qu'en aucun +autre pays d'Europe; on n'y connaissait pas la persécution; le +commerce et l'industrie offraient un champ à l'activité humaine; aussi +les étrangers, chassés de leur pays pour leurs opinions religieuses, +affluaient-ils en Pologne. Il y avait à Cracovie, à Vilna, à Posen, +etc., des Congrégations protestantes françaises et italiennes; les +Congrégations écossaises étaient également très nombreuses; la plus +florissante était concentrée à Kiéydany, petite ville de Lithuanie +appartenant aux princes Radziwill. Parmi les principales familles +écossaises, on distinguait celle des Bonar, qui arriva en Pologne +avant la Réforme et qui adhéra avec la plus vive ardeur aux principes +du Protestantisme. Après s'être élevée par les richesses et par les +talents de quelques-uns de ses membres aux plus hautes dignités de +l'État, cette famille s'éteignit dans le cours du XVIIe siècle. Il y a +aujourd'hui encore en Pologne plusieurs familles nobles d'origine +écossaise, les Haliburton, les Wilson, les Fergus, les Stuart, les +Hasler, les Watson, etc.; deux ministres écossais, Forsyth et Inglis, +ont composé des poésies sacrées. Le plus distingué de tous est sans +contredit le docteur John Johnstone, le plus remarquable peut-être des +naturalistes du XVIIe siècle[122]. + +[Note 122: John Johnstone naquit, en 1603, à Szamotuly ou Sambter, +dans la Grande-Pologne. Son père, Siméon Johnstone, était un ministre +protestant descendant des Johnstone de Craigbourne en Écosse. John +étudia dans diverses écoles de son pays; il alla, en 1622, en +Angleterre, puis en Écosse, où il demeura jusqu'en 1625; de là, il +revint en Pologne. En 1625, il entreprit l'éducation de deux fils du +comte Kurzbach, et habita avec eux à Lissa. En 1628, il se rendit en +Allemagne, puis (1629) à Franeker, en Hollande, où il suivit les cours +de médecine. Il se livra aux mêmes études à Leyde, à Londres et à +Cambridge. De retour en Pologne, il devint le précepteur de deux +jeunes nobles, Boguslav Leszczynski et Vladislav Dorohostayski, avec +lesquels il visita Leyde et Cambridge, où il reçut le diplôme de +docteur en médecine; il parcourut d'autres contrées de l'Europe et +rentra en Pologne vers la fin de 1636. L'année suivante, il se maria, +perdit sa femme, se remaria en 1638, et eut, de cette seconde union, +plusieurs enfants. En 1642, les Universités de Francfort-sur-l'Oder et +de Leyde lui offrirent leurs chaires de médecine; il refusa, préférant +vivre dans son pays, et résida à Lissa, en qualité de médecin de son +élève Boguslav Leszczynski. Les guerres de 1655 à 1660 le forcèrent à +quitter la Pologne; il se retira en Silésie, près de Liegnitz, où il +habita jusqu'à sa mort, arrivée en 1675. Son corps fut enseveli à +Lissa. Voici les titres de ses principaux ouvrages:--_Thaumatographia +naturalis in X classes divisa_, Amsterdam, 1632, 1633, 1661 et +1666;--_Historia universalis, civilis et ecclesiastica, ab orbe +condito ad 1633_, Leyde, 1633 et 1638, Amsterdam, 1644, Francfort, +1672;--_De naturæ constantiâ, etc._, Amsterdam, 1632, traduit en +anglais sous ce titre: _the History of the constancy of nature, etc._, +Londres, 1657;--_Systema Dendrologicum_, Lissa, 1646;--_Historia +naturalis de Piscibus et Cetis_, Francfort, 1646;--_De quadrupedibus, +avibus, piscibus, insectis et serpentibus_, Francfort, 1650, 2 vol. +Cette édition est très estimée, à cause des planches exécutées par le +célèbre Merian.--_Idea medicinæ universa praticæ_, Amsterdam, 1652, +1664, Leyde, 1655;--_Historia naturalis de Insectis_, Francfort, +1653;--_Historia natur. animal. cum figuris_, 1657, etc., etc. Le +grand nombre de ces ouvrages, qui eurent, de leur temps, une très +haute réputation, prouve le mérite extraordinaire de John Johnstone.] + +Il semble, en vérité, qu'il y ait entre l'Écosse et la Pologne un lien +mystérieux. Si, dans le passé, les Écossais ont trouvé en Pologne une +seconde patrie, n'est-ce pas de l'Écosse que sont partis, de nos +jours, les accents les plus généreux en faveur de notre nationalité? +L'illustre poète, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chanté en vers +immortels les grandes et tristes destinées de la Sarmatie? Et à ce +nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au coeur si noble, qui +s'est toujours montré le défenseur si ardent de la cause polonaise, le +nom de lord Dudley Stuart? + +Malgré ses dissensions intérieures, le Protestantisme de Pologne se +trouvait dans une situation très favorable; il avait pour lui la +majorité des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la +masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient à +l'Église grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants. +J'ai déjà dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les +doctrines de la Réforme; il en était de même d'un grand nombre de +prélats et de prêtres, qui étaient disposés à concourir à la fondation +d'une Église nationale réformée, mais qui étaient éloignés du +Protestantisme par les divisions peu édifiantes de tant de sectes. La +plupart des membres laïques du sénat polonais étaient ou Protestants +ou partisans de l'Église grecque. Enfin, le roi donna une preuve +marquée de ses préférences pour la Réforme, en appelant au sénat +l'évêque catholique Paç, qui était devenu protestant. Ainsi l'Église +romaine en Pologne était sur le bord de l'abîme: elle ne fut sauvée +que par l'un de ces puissants caractères qui apparaissent parfois dans +l'histoire pour hâter ou pour arrêter pendant des siècles la marche +des événements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu raison +d'appeler le grand cardinal. + +Stanislas Hosen (en latin Hosius) naquit à Cracovie, en 1504, d'une +famille allemande enrichie par le commerce. Il fut élevé en Pologne; +mais il compléta ses études à Padoue, où il se lia intimement avec le +célèbre prélat anglais Reginald de la Pole (cardinal Polus). De Padoue +il se rendit à Bologne, où il prit le grade de docteur en droit sous +la direction de Buoncompagni, qui plus tard devint pape sous le nom de +Grégoire XIII. Revenu en Pologne, il fut recommandé par l'évêque de +Cracovie, Tomiçki, à la reine Bona Sforza, qui lui procura un +avancement rapide. Le roi Sigismond Ier lui confia les affaires de la +Prusse polonaise et le nomma chanoine de Cracovie. Hosius se distingua +bientôt par son hostilité contre les Protestants; toutefois, il ne les +combattit pas d'abord directement, imitant, selon l'expression de son +biographe (Rescius), «la prudence du serpent», il les fit attaquer par +d'autres prédicateurs. Il fut appelé à l'évêché de Culm, et s'acquitta +avec talent de missions importantes auprès de l'empereur Charles-Quint +et de son frère Ferdinand. Devenu évêque d'Ermeland, et, par +conséquent, chef de l'Église dans la Prusse polonaise, il opposa +vainement son influence aux progrès de la Réforme de Luther, à +laquelle se convertirent rapidement la plupart des habitants. Son +activité tenait du prodige; il dictait à la fois à plusieurs +secrétaires; pendant ses repas, il traitait souvent les affaires les +plus difficiles, expédiait sa correspondance ou écoutait la lecture de +quelque livre nouveau; il se mettait ainsi au courant de tous les +évènements de son époque, et de toutes les opinions exprimées par les +réformateurs qu'il combattait. Il s'adressait continuellement au roi, +aux nobles, au clergé; il assistait aux diètes, aux réunions +provinciales, aux synodes, aux chapitres, etc., et en même temps il +composait une foule d'ouvrages qui l'ont élevé au rang des premiers +écrivains de son Église, et qui ont été traduits dans les principales +langues de l'Europe[123]. Il écrivait avec une égale habileté en +latin, en polonais et en allemand, et il savait adapter son style au +caractère de ses lecteurs. Ainsi, ses ouvrages latins nous montrent le +théologien profond, érudit et subtil; en allemand, il imite avec +succès la vigueur et la rudesse du style de Luther, et en polonais il +prend une forme légère, presque plaisante, et conforme au goût et au +caractère de ses concitoyens. Hosius étudiait particulièrement la +polémique des écrivains appartenant aux différentes Confessions +protestantes, et il sut merveilleusement tirer parti de leurs +arguments contradictoires. Il ne se faisait aucun scrupule de +conseiller la répression la plus violente contre les hérétiques, et, +sur ce point, il professa ouvertement ses principes dans une lettre +qu'il adressait au cardinal de Lorraine (Guise) pour le féliciter du +meurtre de Coligny, et pour remercier Dieu du massacre de la +Saint-Barthélemy. Il n'hésitait pas à déclarer que ces nouvelles +l'avaient rempli de joie et qu'il invoquait en faveur de la Pologne un +semblable bienfait[124]. + +[Note 123: Voici les titres des principaux écrits d'Hosius: _Confessio +catholicæ fidei christianæ, vel potius explicatio confessionis à +patribus facta in synodo provinciali quæ habita est Petricoviæ, ann. +1551_, Mayence, 1551. (Rescius dit que cet ouvrage a eu trente-deux +éditions en diverses langues du vivant d'Hosius).--_De expresso verbo +Dei_, 1567.--_Propugnatio christianæ catholicæque doctrinæ_, Anvers, +1559.--_Confutatio prolegomenon Brentii_, Anvers, 1565.--_De +communione sub utrâque specie._ _De sacerdotum conjugio._ _De Missâ +vulgari lingua celebranda_, etc. La meilleure édition de ces divers +ouvrages est celle de Cologne, 1584. La vie d'Hosius, écrite par +Rescius (Reszka), a été publiée à Rome en 1587.] + +[Note 124: Voyez dans les écrits d'Hosius, _Epistola Carolo cardinali +Lotharingo_, etc., _Sublacio, 4 septembris 1572_.] + +Et cependant ce prélat, qui se laissait aller à de si odieux +sentiments, possédait à tous autres égards les plus nobles qualités; +sans partager l'exagération de Bayle, qui le considère comme le plus +grand homme que la Pologne ait jamais produit, on doit reconnaître +qu'Hosius se distinguait autant par l'élévation de ses talents que par +l'éminence de ses vertus. Aussi, n'est-ce point à lui qu'il convient +d'imputer les fautes qu'il a commises, mais aux principes de l'Église +qu'il défendait. Sa passion était si vive, que, dans l'un de ses +écrits de polémique, il déclara que, dépourvues de leur caractère +sacré, les Écritures n'auraient point à ses yeux plus de valeur que +les fables d'Ésope[125]. Il fut créé cardinal, en 1561, par le pape +Pie IV, et il présida le concile de Trente. Nommé grand-pénitentiaire +de l'Église, il passa les dernières années de sa vie à Rome, où il +mourut en 1579, à l'âge de soixante-dix-huit ans. + +[Note 125: Voyez _Bayle_, art. _Hosius_.] + +En politique comme en religion, Hosius défendait énergiquement les +doctrines de Rome; il soutenait que les sujets n'avaient aucun droit, +et qu'ils devaient une obéissance aveugle à leur souverain. De même +qu'un grand nombre d'écrivains catholiques, il attribuait les +innovations politiques aux doctrines de la Réforme; il affirmait que +les peuples se révoltaient parce qu'ils lisaient les Écritures, et il +réprimandait surtout les femmes qui lisaient la Bible. + +Malgré sa profonde instruction, Hosius ne put se soustraire au préjugé +qui, dans la pratique du Catholicisme, représentait la mortification +comme agréable à Dieu; il se soumettait à de rudes flagellations et se +frappait jusqu'au sang avec une ferveur égale à celle qu'il eût +déployée contre les ennemis du pape. + +Telle fut la vie de cet homme célèbre qui, voyant échouer tous ses +efforts pour combattre la Réforme en Pologne, adopta une politique qui +lui valut l'éternelle reconnaissance de Rome et la malédiction de sa +patrie. Hosius appela à son aide le nouvel ordre des Jésuites, qui, +par son admirable organisation, par son zèle, par son activité peu +scrupuleuse sur le choix des moyens, réussit à préserver le +Catholicisme d'une ruine imminente dans toute l'Europe, et même à le +rétablir triomphant dans des contrées où il avait été déjà vaincu. + +Dès 1558, l'ordre des Jésuites envoya en Pologne un de ses membres nommé +Canisius, pour étudier la situation du pays. Canisius déclara que la +Pologne était profondément atteinte par l'hérésie, et il attribuait ce +fait à l'éloignement que le roi manifestait pour toute mesure +sanguinaire destinée à réprimer le Protestantisme. Il s'entretint, avec +les principaux chefs du clergé catholique, au sujet de l'établissement +des Jésuites en Pologne; mais il revint de sa mission sans avoir obtenu +aucun résultat positif. En 1564, Hosius, à son retour du concile de +Trente, remarqua les progrès du Protestantisme dans son diocèse; il +s'adressa à l'illustre général des Jésuites, Lainez, et le pria de lui +envoyer quelques membres de son ordre. Lainez lui expédia immédiatement +des Jésuites de Rome et d'Allemagne. Hosius logea ses nouveaux hôtes à +Braunsberg, petite ville de son diocèse, et dota richement cette +Congrégation naissante, dont le but était de se répandre dans toute la +Pologne. En 1561, on essaya d'introduire les Jésuites à Elbing; mais la +population protestante de cette ville montra une opposition si vive, +qu'Hosius fut obligé d'abandonner son projet. Les progrès des Jésuites +furent d'abord très lents; ce ne fut que six ans après leur arrivée en +Pologne, que l'évêque de Posen, cédant aux instances du légat, les +accueillit dans cette ville, leur fit donner l'une des principales +églises, ainsi que deux hôpitaux et une école, les dota d'un fonds de +terre et leur abandonna sa bibliothèque. Les Jésuites gagnèrent ensuite +la faveur de la princesse Anne, soeur du roi Sigismond-Auguste. Plus +tard, le primat Uchanski, qui, par la mort de Sigismond-Auguste, voyait +s'évanouir les chances du Protestantisme, qu'il avait paru disposé à +adopter, voulut se réconcilier avec Rome en déployant le plus grand zèle +pour les intérêts catholiques, et il s'érigea en protecteur de l'ordre +des Jésuites. Son exemple fut suivi par plusieurs évêques. Je décrirai +ailleurs le nombre et l'influence des Jésuites, lorsque j'aurai à +retracer les intrigues incessantes à l'aide desquelles cet ordre parvint +à détruire en Pologne le parti anti-papiste, sacrifiant ainsi à la +domination de Rome la prospérité nationale et les plus chers intérêts +du pays. + + + + +CHAPITRE IX. + +POLOGNE. + +(Suite). + + Situation de la Pologne à la mort de Sigismond-Auguste. -- Les + intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des Luthériens + contre la Confession de Genève, empêchent la nomination d'un + candidat protestant au trône de Pologne. -- Projet, suggéré par + Coligny, de donner la couronne à un prince français. -- Parfaite + égalité de droits accordée par la confédération de 1573 à toutes + les sectes chrétiennes. -- Patriotisme déployé à cette occasion + par François Krasinski, évêque de Cracovie. -- Effet produit en + Pologne par le massacre de la Saint-Barthélemy. -- Aspect de la + diète électorale, décrit par un Français. -- Élection de Henri de + Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais en + faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrivée à Paris de + l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort des + Protestants français. -- Tentatives faites dans le but d'empêcher + le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les droits des + Protestants. -- Henri est forcé, par ces derniers, de confirmer + leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite de Henri et + élection de Étienne Batory. -- Conversion soudaine de ce prince à + l'Église de Rome, sous l'influence de l'évêque Solikowski. -- Les + Jésuites se concilient ses faveurs en affectant de protéger les + lettres et les sciences. + + +Sigismond-Auguste, dont les tendances inspiraient aux Protestants +l'espoir d'une Réforme prochaine, mourut en 1571 sans laisser de +postérité, et, avec lui, s'éteignit la dynastie jagellonne, qui avait +occupé le trône pendant deux siècles (1386-1572). La Pologne se trouva +alors dans une situation très critique; car il fallait procéder à une +élection, formalité qui n'avait existé qu'en théorie, tant que la +dynastie des Jagellons avait pu fournir des souverains. La division +des partis religieux augmentait les difficultés, les Protestants et +les Catholiques s'attachant, avec une ardeur égale, à donner la +couronne à un candidat qui partageât leur croyance. Les Catholiques +avaient commencé leurs intrigues avant la mort de Sigismond-Auguste, +et ils avaient trouvé un chef habile dans le cardinal Commendoni, qui +connaissait déjà la Pologne et qui était revenu dans ce pays afin de +pousser à la guerre contre les Turcs. Commendoni voulait élever au +trône l'archiduc Ernest, fils de l'empereur Maximilien II, et, dans ce +but, il proposa à plusieurs nobles catholiques le plan suivant: on +devait d'abord élire grand-duc de Lithuanie l'archiduc Ernest, qui +aurait ensuite levé une armée de 24,000 hommes, pour contraindre, en +cas de besoin, la Pologne à suivre l'exemple du grand-duché. + +Après s'être concerté avec le parti papiste, Commendoni s'efforça de +diviser et d'affaiblir les Protestants, dont le chef était Jean +Firley, palatin de Cracovie et grand-maréchal de Pologne[126]. +Celui-ci dirigeait les sectateurs de la Confession de Genève, et, en +sa qualité de grand-maréchal, il était le premier dignitaire de +l'État: sa haute position, sa popularité, son influence, faisaient +supposer qu'il aspirait lui-même à la couronne et qu'il avait de +fortes chances de succès. Un sentiment d'inimitié personnelle, +peut-être même la crainte d'assurer le triomphe de la Confession de +Genève, détermina la puissante famille luthérienne des Zborowski à +s'opposer à Firley; par les mêmes motifs, les Gorka, autre famille +luthérienne très influente, s'unit aux Zborowski. Commendoni profita +de ces divisions. Il sut, de plus, en se servant habilement d'André +Zborowski, demeuré seul de sa famille fidèle à la foi romaine, +envenimer les sentiments de jalousie dont Firley était l'objet, et il +amena les Zborowski à abandonner l'intérêt du parti protestant et à se +rallier au candidat catholique. Il informa alors l'empereur du succès +de ses manoeuvres, et le pria de lui envoyer de l'argent et de faire +avancer ses troupes vers la frontière de Pologne. Il assura que +l'archiduc pourrait ainsi, avec l'aide des Papistes, obtenir le trône +sans souscrire à aucune condition qui fût de nature à restreindre son +autorité et en dépit de tous les efforts des Protestants[127]. Cet +odieux complot, qui aurait plongé le pays dans les horreurs de la +guerre civile sans assurer la couronne sur la tête de l'archiduc, fut +déjoué par la prudence et la modération de l'empereur lui-même, qui, +malgré son désir de placer son fils sur le trône de Pologne, comprit +l'impossibilité de réussir par la trahison et la violence, et qui +préféra recourir aux négociations. + +[Note 126: Le grand-maréchal avait la direction suprême du pouvoir +exécutif.] + +[Note 127: Les débats de ce complot ont été décrits par le secrétaire +de Commendoni. (Voir _Vie de Commendoni_, par Gratiani, livre IV, c. +III).] + +L'influence acquise à la cour de France par Coligny et le parti +protestant, à la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exerça +une grande influence dans les relations de la France avec les +puissances étrangères et particulièrement avec la Pologne. Coligny +avait conçu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout à +l'Espagne, et il voulait réunir les Protestants, jusqu'alors si +divisés, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succès de +sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique +et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement +ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort à la domination +de Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc à la cour de +France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, duc +d'Anjou, sur le trône de Pologne, et Catherine de Médicis saisit +avidement une occasion si favorable à l'ambition de son fils. Ce plan +avait été préparé du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur, +nommé Balagny, fut envoyé en Pologne, sous le prétexte de demander +pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, soeur de Sigismond, +mais en réalité pour étudier de près la situation du pays. + +Plusieurs assemblées provinciales, ainsi qu'une assemblée générale des +États de la Pologne, prirent les mesures nécessaires pour maintenir la +tranquillité publique pendant l'interrègne. Les affaires de l'État +furent administrées par le grand-maréchal, au nom du primat et du +sénat. La diète de convocation[128] se réunit à Varsovie au mois de +janvier 1573. Le clergé catholique ne songea plus à triompher des +Anti-Papistes, il dut se résigner à défendre ses positions. +Karnkowski, évêque de Cujavie, proposa une loi qui devait assurer à +toutes les sectes chrétiennes de la Pologne, une parfaite égalité de +droits. Son but était de garantir ainsi les priviléges et les libertés +des évêques catholiques. Il demandait cependant qu'on supprimât +l'obligation imposée aux propriétaires, patrons des paroisses, de ne +conférer les bénéfices qu'aux prêtres catholiques romains. Mais +l'influence de Commendoni opéra un changement complet dans l'opinion +des évêques, qui se mirent à protester contre la mesure proposée par +un de leurs collègues, et refusèrent de la signer. Un seul fit +exception: ce fut François Krasinski, évêque de Cracovie et +vice-chancelier de Pologne; plaçant les intérêts de son pays au-dessus +des intérêts de Rome, il signa l'acte, qui fut accepté définitivement +par la diète, le 6 janvier 1573. Son patriotisme lui attira les plus +vives censures de Rome, et Commendoni le considéra comme suspect, au +point de vue de l'orthodoxie, et comme entièrement dévoué à +Firley[129]. La même diète fixa l'élection du roi au 7 avril, à +Kamien, petite ville voisine de Varsovie. + +[Note 128: On appelait diète de _convocation_ celle qui se réunissait +après la mort du roi pour fixer l'époque et le lieu de l'élection, +convoquer l'assemblée élective et adopter les mesures nécessaires pour +maintenir la tranquillité dans le pays. Elle était toujours +_confédérée_, c'est-à-dire que le sénat votait avec la chambre des +députés et que les affaires étaient décidées à la majorité et non à +l'unanimité des suffrages.] + +[Note 129: Ce prélat avait fort à coeur la Réforme de l'Église +nationale, et il en entretint très activement le roi Sigismond-Auguste, +dès 1555. C'était un homme aussi distingué par ses talents politiques +que par ses idées éclairées en matière de religion. J'ai dit plus haut +qu'il avait étudié à Wittemberg, sous Melanchton. Il compléta son +instruction ecclésiastique à Rome, et, après son retour en Pologne, il +fut nommé chanoine de Lowicz et archidiacre de Kalish. Il alla deux fois +à Rome pour régler les affaires de l'Église polonaise, et il fut envoyé +ensuite par Sigismond-Auguste, en qualité d'ambassadeur, auprès de +l'empereur Maximilien II. À la cour de Vienne, il se lia intimement avec +Étienne Batory, envoyé de Jean Zapolya, prince de Transylvanie; et +lorsque Batory fut plus tard mis en prison par l'empereur, Krasinski fit +les plus grands efforts pour obtenir sa liberté, et il y parvint.--Il +contribua puissamment à opérer la fusion législative de la Lithuanie +avec la Pologne, et il en fut récompensé par la dignité de +vice-chancelier de Pologne, puis par sa nomination à l'évêché de +Cracovie. + +Cet évêché possédait un revenu très considérable, notamment la +souveraineté du duché de Sévérie, auquel étaient attachées toutes les +prérogatives royales (droit de battre monnaie, de conférer des titres +de noblesse, etc.). Aussi les évêques de Cracovie laissaient-ils +ordinairement de grandes richesses à leurs héritiers; mais Krasinski +dépensa toute sa fortune dans l'intérêt de l'Église ou de l'État. +Lorsque la Pologne, après le départ de Henri de Valois, fut envahie +par les Turcs, il envoya à ses frais un corps de cavalerie pour +grossir l'armée polonaise, et il reçut, à cette occasion, les +remerciements de la diète. + +Étienne Batory, élu roi de Pologne, aurait sans doute placé Krasinski +à la tête de l'Église nationale; mais ce noble prélat mourut en 1579, +à l'âge de cinquante-quatre ans. Le dernier acte de sa vie fut +d'envoyer au roi, qui assiégeait alors Dantzick, un renfort de 50 +cuirassiers et de 200 fantassins levés à ses frais. Il était déjà +malade, et la nouvelle de sa mort arriva au camp en même temps que le +corps de troupes dont il faisait don à son royal ami. + +L'auteur de ce livre descend d'un frère de l'évêque Krasinski. + +La famille des Krasinski s'enorgueillit de compter parmi ses membres +un autre prélat illustre, Adam Krasinski, évêque de Kamiénietz, dont +les efforts pour secouer le joug de l'invasion étrangère ont été +retracés avec détail par l'écrivain français Rulhière (_Histoire de +l'Anarchie de la Pologne_). Ce fut sur la proposition du même Adam +Krasinski, que l'élection royale fut abolie et que l'hérédité du trône +de Pologne fut proclamée par la célèbre constitution du 3 mai 1791.] + +On présentait plusieurs candidats; mais deux seulement étaient +sérieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc +d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirigé par Commendoni, était le plus +fort; mais il ne tarda pas à perdre du terrain, par suite des fautes +que commirent les gens de l'empereur, et surtout à cause du +ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte portée, +par cette maison, aux libertés de la Bohême. Ce ressentiment devint si +vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son influence +du côté du prince français. + +La France déploya, à cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme +l'avènement d'un prince français au trône de Pologne avait +principalement pour but de renverser la suprématie de l'Autriche et de +l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la +cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de Sigismond-Auguste, +un agent nommé Schomberg, avec mission de préparer une alliance avec les +princes protestants. Dès que la mort de Sigismond fut connue, Montluc, +évêque de Valence, fut chargé de se rendre en Pologne, muni des +instructions de Coligny; mais il n'avait pas encore passé la frontière, +au moment où s'accomplit le massacre de la Saint-Barthélemy. On sait que +Coligny fut l'une des victimes de cette abominable journée. Montluc crut +devoir suspendre son voyage; mais Catherine de Médicis lui ordonna de +poursuivre sa route, sans changer un mot à ses instructions; ce qui +prouve avec quelle justesse et avec quel patriotisme Coligny avait +apprécié les intérêts français en Allemagne. + +Montluc arriva en Pologne au mois de novembre 1572, et il y trouva la +situation respective des partis complètement changée. Les Papistes, +désespérant du succès de l'archiduc, s'étaient, depuis le massacre de +la Saint-Barthélemy, chaudement ralliés au duc d'Anjou, qu'ils +regardaient comme l'exterminateur de l'hérésie, tandis que les +Protestants, indignés, abandonnaient la cause de la France. Il y avait +même, parmi les Catholiques, des patriotes sincèrement révoltés par le +récit des atrocités commises à Paris[130]. Montluc eut donc à vaincre +d'immenses difficultés. Il fut vivement soutenu par sa cour, qui fit +les plus grands efforts pour démontrer que la Saint-Barthélemy était +un évènement politique, et non religieux, et le duc d'Anjou lui-même, +dans une lettre écrite aux États de Pologne, déclina toute +participation au massacre. + +[Note 130: Choisain, qui accompagnait Montluc et qui a écrit le récit +de l'ambassade, dit que toutes les dames de Pologne, en parlant du +massacre de la Saint-Barthélemy, versaient d'abondantes larmes, comme +si elles avaient assisté à cette scène horrible.] + +La diète d'élection s'ouvrit en avril 1573. Un auteur contemporain, +qui y assistait, dit que cette diète ressemblait plus à un camp qu'à +une assemblée civile; tout le monde était armé, et cependant il ne +coula pas une goutte de sang![131] + +[Note 131: «Il y avait déjà à Varsovie un grand nombre d'hommes +d'armes et de nobles venus de toutes les parties du royaume avec leurs +amis et leurs vassaux. La plaine où ils avaient établi leurs tentes et +où devait se tenir la diète, présentait l'aspect d'un camp. On les +voyait se promener avec de grands sabres au côté, et parfois marcher +en troupes armées de piques, mousquets, arcs et flèches. Quelques-uns +même avaient amené des canons et se retranchaient dans leur camp. On +aurait pu croire qu'ils allaient à une bataille, et non à une diète; +que tous ces préparatifs étaient destinés à la guerre et non à un +conseil d'État; qu'il s'agissait plutôt de conquérir un royaume +étranger que de disposer de la couronne nationale. Du moins, en +présence de ce spectacle, il était permis de supposer que l'affaire +serait plutôt décidée par la force des armes que par une discussion et +par des votes. + +»Mais ce qui me parut le plus extraordinaire, ce fut de voir que, au +milieu de cette foule d'hommes armés, et à un moment où il n'y avait +ni lois ni magistrats régulièrement établis, il ne se commit pas un +meurtre, pas une épée ne sortit du fourreau. Ces grands débats, où il +s'agissait de donner ou de refuser un royaume, se passèrent en +paroles, tant la nation polonaise a horreur de verser son sang dans +les guerres civiles!» (Voyez _Vie de Commendoni_, par Gratiani, liv. +IV, chap. X).] + +Les détails relatifs à l'élection de Henri de Valois appartiennent à +l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira donc de rappeler +que Montluc réussit à surmonter les obstacles que le massacre de la +Saint-Barthélemy venait d'opposer au succès de sa mission. Il repoussa +toutes les objections élevées contre son candidat, promit tout ce qui +était demandé, souscrivit à toutes les garanties que l'on réclamait en +matière politique et religieuse. Les Protestants, qui n'avaient point +de prince étranger à présenter comme candidat, désiraient l'élection +d'un Polonais; mais l'antagonisme des Luthériens rendait ce résultat +impossible. Voyant alors que leur opposition pourrait entraîner une +guerre civile, les Protestants résolurent d'accepter la candidature du +duc d'Anjou, en stipulant, pour leur religion, de solides garanties. +Firley, leur principal chef, rédigea des conditions qui devaient +protéger, non-seulement les Protestants de Pologne, mais encore ceux +de France, et Montluc fut obligé de les accepter sous peine de voir +échouer l'élection. + +En vertu de ces stipulations, signées le 4 mai 1573, le roi de France +devait accorder aux Protestants de ce royaume, une amnistie complète, +ainsi que la liberté religieuse; les Protestants qui désiraient +quitter le pays devaient être autorisés à vendre leurs biens ou à +toucher leurs revenus, pourvu qu'ils ne se retirassent pas dans des +contrées ennemies de la France; ceux qui avaient émigré pouvaient +rentrer dans le royaume. Toute procédure contre les Protestants +accusés de trahison devait être annulée. Ceux qui avaient été +condamnés reprendraient leurs honneurs et leurs biens, et on +accorderait une indemnité aux enfants de ceux qui avaient été +massacrés. Le roi devait désigner, dans chaque province, certaines +villes où les Protestants pourraient exercer librement leur religion, +etc.[132]--De telles conditions permettent d'apprécier les avantages +qu'aurait procurés, au Protestantisme, l'établissement définitif de la +Réforme en Pologne. Ce pays avait alors une telle influence, et le +sentiment religieux y était si profond, que son exemple eût entraîné +toute l'Europe. + +[Note 132: Popelinière, _Histoire de France_, 1581, vol. II, fol. 176, +p. II.] + +Une ambassade composée de douze nobles, parmi lesquels se trouvaient +plusieurs Protestants, se rendit à Paris afin d'annoncer au duc +d'Anjou son élection au trône de Pologne. De Thou décrit l'admiration +universelle qu'ils excitèrent par la splendeur de leur appareil, et +plus encore par leur science et leur distinction[133]. Leur arrivée +influa favorablement sur les intérêts des Protestants français. Le +siége de Sancerre fut suspendu, et les Protestants de cette ville +furent admis à traiter à de meilleures conditions. Malgré la +prééminence du parti papiste, qui rendait très difficile +l'accomplissement des promesses faites par Montluc, la cour de France, +par un édit de juillet 1573, accorda aux Protestants plusieurs +concessions importantes. Ainsi, on interdit la publication de tout +libelle dirigé contre eux; on leur garantit, dans les villes de +Montauban, La Rochelle et Nîmes, la faculté d'exercer publiquement la +religion protestante, qui pouvait être professée en particulier dans +toutes les parties du royaume, sauf dans un rayon de deux lieues de +Paris; enfin, la vie et les biens des Protestants furent déclarés +inviolables. Malgré ces concessions, les membres protestants de +l'ambassade polonaise, abandonnés et même combattus sur ce point par +leurs collègues catholiques, insistèrent sur l'exécution complète du +traité signé avec Montluc; mais leurs réclamations demeurèrent sans +résultat[134]. + +[Note 133: Il n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne parlât le +latin; beaucoup savaient l'italien et l'espagnol, et quelques-uns +parlaient le français très purement, et on aurait pu les prendre pour +des hommes élevés sur les bords de la Seine et de la Loire plutôt que +pour des riverains de la Vistule ou du Dnieper. Ils firent rougir nos +courtisans, qui ne se contentent pas d'être très ignorants par +eux-mêmes, mais qui affectent en outre d'être les ennemis déclarés de +tout savoir... (_De Thou_, livre 56).] + +[Note 134: Popelinière reproduit le texte des remontrances adressées à +Charles IX par les ambassadeurs polonais. Cette pièce n'a pas moins de +quatre pages in-folio. (Voyez son _Histoire_, vol. II, fol. 196 et +suiv.). Les ambassadeurs pressèrent, en outre, le roi, de réclamer la +liberté de la veuve de Coligny, détenue à Turin, et de réviser le +procès de l'amiral, qui avait été condamné par un tribunal partial et +inique.] + +Pendant que l'ambassade polonaise était à Paris, le parti papiste +essaya, par ses intrigues, de détruire l'effet des garanties +constitutionnelles données à la liberté des cultes. Hosius prétendit +que la loi du 6 janvier 1573, constituait un crime contre Dieu, et +qu'elle devait être abolie par le nouveau roi; il engagea vivement +l'archevêque de Gniezno et le fameux cardinal de Lorraine, à empêcher +le roi de prêter serment en faveur de la liberté des cultes. Enfin, +lorsque Henri prêta ce serment, il lui conseilla ouvertement le +parjure, en lui affirmant que la foi jurée aux hérétiques pouvait être +violée impunément[135]. Guillaume Ruzeus, confesseur de Henri, fut +chargé d'expliquer au roi que son devoir était de trahir son serment. +Solikowski donna au prince un avis plus dangereux encore, en lui +faisant observer que, placé sous le joug de la nécessité, il devait +promettre et jurer tout ce qu'on lui demandait, et prévenir ainsi la +guerre civile; mais que, une fois en possession du trône, il se +trouverait parfaitement en mesure d'abattre l'hérésie sans même user +de violence. + +[Note 135: Hosius envoya au roi Rescius, son confident (plus tard son +biographe), et il lui rappela en outre, dans une lettre du 13 octobre +1573, «qu'il ne devait pas suivre l'exemple d'Hérode, mais bien plutôt +celui de David, qui n'avait point cru devoir garder un serment +irréfléchi. Il ne s'agissait pas d'un seul Nabal, mais de plusieurs +milliers d'âmes qui pouvaient être livrées au diable. Le roi avait +péché avec Pierre; il devait, comme Pierre, reconnaître son erreur et +se convaincre que son serment ne pouvait le lier à l'iniquité. Il +n'était pas nécessaire de le relever de son serment, attendu que, +suivant toute loi, les actes irréfléchis sont nuls et non avenus...»] + +Ce fut le 10 septembre 1573, en l'église Notre-Dame de Paris, que fut +solennellement présenté, à Henri, le diplôme de son élection. L'évêque +Karnkowski, membre de l'ambassade polonaise, protesta, au commencement +de la cérémonie, contre l'article du serment qui garantissait la +liberté religieuse. Cette démarche produisit une certaine confusion, +et le Protestant Zborowski s'adressa ainsi à Montluc: «Si vous n'aviez +pas accepté, au nom du duc, les conditions relatives à la liberté des +cultes, nous aurions pu empêcher l'élection.» Henri feignit de ne pas +comprendre, mais Zborowski, se tournant vers lui, ajouta: «Je répète, +Sire, que si votre ambassadeur n'avait pas accepté la condition qui +garantit la liberté des cultes en Pologne, nous aurions empêché votre +élection, et que si, en ce moment, vous ne confirmez pas les promesses +qui ont été faites, vous ne serez pas notre roi.» À la suite de cet +incident, les membres de l'ambassade entourèrent leur nouveau +souverain, et l'un d'eux, appartenant à la religion catholique, lut la +formule du serment que Henri répéta sans hésitation. L'évêque +Karnkowski s'approcha du roi après la prestation du serment, et +déclara que l'octroi de la liberté religieuse ne devait point porter +atteinte à l'autorité de Rome; le roi souscrivit par écrit à cette +déclaration. + +Henri quitta Paris au mois de septembre; il voyagea à petites +journées, et n'arriva en Pologne qu'au mois de janvier 1574. Malgré +les termes de son serment, les Protestants n'étaient pas complètement +rassurés, et ils résolurent d'observer attentivement la conduite de +leurs adversaires lors de la diète du couronnement. Leurs craintes +n'étaient que trop fondées. Gratiani, secrétaire de Commendoni, partit +de Cracovie, muni des instructions du parti papiste; il joignit Henri +en Saxe, lui fit observer qu'il avait le droit de gouverner la Pologne +à titre de souverain absolu, et lui traça le plan à suivre pour +détruire les libertés que le roi avait juré de maintenir. On connut +bientôt les doctrines soutenues par Hosius sur la valeur du serment, +les lettres qu'il avait écrites au clergé polonais pour l'engager à +violer la loi du 6 janvier 1573, et pour assurer que le serment prêté +à Paris n'était qu'une feinte, le roi devant, après son couronnement, +proscrire toutes les Églises contraires à celles de Rome. Les évêques +manifestèrent ouvertement l'intention de modifier la formule du +serment de Paris. Le légat du pape prêcha dans le même sens. Ces +intrigues excitèrent naturellement les soupçons du parti protestant, +qui paraissait même disposé à empêcher le couronnement de Henri et à +déclarer l'élection nulle et non avenue. Le pays était à la veille +d'une guerre religieuse. + +Le roi gardait en apparence une attitude de neutralité entre les deux +partis; toutefois, il fit savoir qu'il était disposé à prêter un +serment qui serait conforme au vote unanime du sénat et de la Chambre +des nonces; c'était, en réalité, mettre en doute la légalité du +serment qu'il avait prêté à Paris et qui avait été prescrit, non point +par l'unanimité, mais seulement par la majorité des représentants de +la nation. L'influence du parti de Rome devenait de plus en plus +sensible, et, bien que l'époque du couronnement fût proche, il n'y +avait encore rien de décidé sur la formule du serment. Avant le +commencement de la cérémonie, Firley, grand-maréchal, Zborowski, +palatin de Sandomir, Radziwill, palatin de Vilna, et quelques autres +chefs protestants, se rendirent au cabinet du roi et lui proposèrent, +soit d'omettre entièrement la partie du serment relative aux affaires +religieuses (c'est-à-dire de ne garantir ni les droits des Protestants +ni ceux de la hiérarchie romaine), soit de répéter la formule de +Paris. Le roi, n'osant manquer ouvertement à une promesse solennelle, +essaya d'une réponse évasive en assurant qu'il défendrait l'honneur et +les biens des Protestants; mais Firley insista pour que le serment de +Paris fût répété sans restriction d'aucune sorte. Pendant le cours de +la cérémonie, et au moment où la couronne allait être placée sur la +tête du roi, Firley déclara que si le serment en question n'était pas +prêté, il ne permettait pas que le couronnement eût lieu, et en même +temps, assisté de Dembinski, chancelier de Pologne, Protestant comme +lui, il présenta à Henri, qui était agenouillé au pied de l'autel, un +parchemin contenant la formule arrêtée à Paris. Cette hardiesse +effraya le roi qui se leva immédiatement; les dignitaires placés +auprès de lui demeurèrent muets de surprise; mais Firley s'empara de +la couronne et dit à Henri à haute voix: «Si vous ne jurez pas, vous +ne régnerez pas.» De là, grande confusion! les Catholiques furent +frappés d'épouvante, quelques Protestants même, entre autres Zborowski +et Radziwill, hésitèrent déjà. Firley ne s'émut pas, il obligea le roi +à répéter le serment de Paris; il sauva ainsi par son courage la +liberté religieuse de son pays. + +Le serment que Henri avait prêté à contre-coeur, n'était point de +nature à dissiper les craintes et les soupçons des Protestants. Chaque +jour les évêques, encouragés par la faveur du roi, devenaient plus +audacieux et parlaient hautement de leurs projets; il y avait dans +tout le pays un mécontentement général produit par l'influence +croissante du clergé. Les Zborowski, famille protestante bien +accueillie à la cour par suite de l'appui qu'elle avait donné à +l'élection de Henri, vit peu à peu son crédit s'évanouir. Firley +mourut, et on soupçonna le poison. Enfin, par ses moeurs dissolues, le +roi blessait ouvertement le sentiment public. Le dégoût était +universel et la guerre civile était imminente, lorsque, fort +heureusement, Henri quitta secrètement la Pologne en apprenant la mort +de son frère Charles IX, auquel il succéda comme roi de France, sous +le nom de Henri III. + +Après avoir attendu pendant près d'un an le retour de Henri, les +Polonais déclarèrent le trône vacant, et élurent pour roi Étienne +Batory, prince de Transylvanie. Sorti des rangs du peuple, Batory ne +devait son élévation qu'à son propre mérite, et il était si populaire, +que les évêques n'osèrent pas s'opposer à son élection, bien qu'il fût +Protestant. Ils envoyèrent cependant auprès de lui leur collègue +Solikowski, dont j'ai déjà eu occasion de parler plus haut. Celui-ci +se trouvait dans une situation très difficile; car, parmi les treize +délégués chargés d'annoncer à Batory son élection au trône de Pologne, +il y avait douze Protestants. Solikowski parvint à obtenir une +entrevue avec Batory, et il réussit à lui persuader qu'il n'avait +aucune chance de se maintenir sur le trône s'il ne professait +publiquement le Catholicisme; il lui démontra que la princesse Anne, +soeur de Sigismond-Auguste, catholique zélée, ne consentirait jamais à +prendre pour époux un Protestant; or, cette alliance était au nombre +des conditions imposées au nouvel élu. Batory céda, et les délégués +protestants furent très désappointés lorsque, le lendemain, ils virent +le roi assister dévotement à la messe. Cet acte ranima les espérances +des Catholiques, dont la cause était si compromise. + +Batory garantit sans hésitation les droits des Protestants. Il +s'opposa à toute persécution religieuse, et récompensa le mérite sans +distinction de culte. Ce grand prince, dont le règne dura dix ans et +doit être rangé au milieu des règnes les plus glorieux de la Pologne, +causa cependant un grand préjudice à son pays en protégeant les +Jésuites. J'ai déjà raconté comment, par l'influence de Hosius, cette +corporation s'était introduite en Pologne, et comment elle s'était +placée sous le patronage de la princesse Anne, devenue l'épouse +d'Étienne Batory. Ils ne firent qu'augmenter leur influence en +laissant croire au roi qu'ils pouvaient développer les arts et les +sciences en Pologne. Batory fonda, pour leur ordre, l'Université de +Vilna, le collége de Polotzk et quelques autres établissements +auxquels il accorda de riches dotations, malgré l'opposition des +Protestants. + +L'influence des Jésuites nuisit à la politique extérieure de Batory, +qui, après avoir fait essuyer plusieurs défaites aux armées +moscovites, était déjà entré en Russie. Il s'arrêta dans sa marche +victorieuse en signant le traité de paix de 1582, d'après les conseils +du célèbre Jésuite Possevinus, qui, trompé par les promesses du czar +Ivan Vassilévitch, engagea Batory à abandonner tous les avantages de +la campagne. + + + + +CHAPITRE X. + +POLOGNE. + +(Suite.) + + Élection de Sigismond III. -- Son caractère. -- Sa soumission + complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire le + Protestantisme en Pologne. -- Exposé des manoeuvres des Jésuites + et leur succès. -- Histoire de l'Église d'Orient en Pologne. -- + Histoire de la Lithuanie. -- Rôle de l'Église d'Orient dans ce + pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. -- Union avec + la Pologne. -- Les Jésuites entreprennent de soumettre l'Église + de Pologne à la suprématie de Rome. -- Instructions données par + eux à l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de + son Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'Union + est conclue à Brestz; ses déplorables effets pour la Pologne. -- + Lettre du prince Sapiéha. + + +Étienne Batory mourut en 1586, et fut remplacé sur le trône de Pologne +par Sigismond III, fils de Jean, roi de Suède, et de Catherine +Jagellon, soeur de Sigismond-Auguste. Le nouveau roi dut en grande +partie son élection à sa qualité d'unique représentant, par sa mère, +de la dynastie, pour laquelle la nation avait conservé un vif +attachement, et dont la descendance mâle s'était éteinte avec +Sigismond-Auguste. La mère de Sigismond III professait avec ardeur la +foi romaine, et s'était mise entièrement à la merci des Jésuites. Son +royal époux, fils du grand Gustave Wasa, se disait Luthérien; mais il +variait parfois dans ses opinions religieuses et inclinait vers Rome. +Il permit que son fils et successeur Sigismond fût élevé dans la +religion romaine, pensant lui faciliter ainsi son avènement au trône +de Pologne: ce fut pour la même raison que le jeune prince apprit la +langue polonaise. Le roi Jean entama à diverses reprises des +négociations avec le Jésuite Possevinus et d'autres envoyés du pape, +en vue d'une réconciliation avec le siége de Rome; il demanda que la +communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres et la +célébration de la messe dans la langue nationale, fussent autorisés en +Suède. Le pape rejeta ces conditions; et on peut douter que le roi ait +eu l'intention sincère de mener à bonne fin cette réconciliation avec +Rome, car il aurait vraisemblablement provoqué une révolte de ses +sujets et compromis sa couronne. Il regretta même d'avoir élevé son +fils dans les principes catholiques; mais le jeune prince était +profondément dévoué à sa foi, et son père ne put jamais le décider à +assister à une cérémonie luthérienne. + +Ses dispositions étaient si bien connues à Rome, que Sixte V écrivit à +l'ambassadeur de France que Sigismond abolirait le Protestantisme, +non-seulement en Pologne, mais encore en Suède. Cette élection +menaçait donc en Pologne la cause protestante, déjà mise en péril par +la déplorable partialité qu'Étienne Batory avait montrée en faveur des +Jésuites, et par les nombreuses écoles que cet ordre avait fondées. Si +la réaction romaine avait pu faire de si grands progrès sous le règne +d'un prince qui désirait défendre la liberté religieuse de ses sujets, +que ne devait-on pas attendre de la bigoterie excessive de Sigismond +III? Et, en effet, toute la politique de ce prince pendant son long +règne (de 1587 à 1632) eut exclusivement pour but d'assurer la +suprématie de Rome dans les affaires intérieures et dans les relations +extérieures de la Pologne, au prix même de l'intérêt national sacrifié +sans scrupule. Ce déplorable système compromit la prospérité de la +Pologne et prépara la décadence et la ruine de ce malheureux pays. Le +parti anti-romain était encore assez fort pour empêcher toute +persécution ouverte; la persécution, d'ailleurs, était interdite par +la loi. Mais Sigismond, docile aux conseils des Jésuites, essaya avec +succès de la corruption, et il adopta un plan analogue à celui que +Gratiani avait proposé à Henri de Valois. + +Bien que son autorité fût limitée, à certains égards, le roi avait +conservé, pour la distribution des honneurs et des richesses, des +prérogatives beaucoup plus étendues que celles des autres souverains +de l'Europe[136], et il se fit une règle de n'admettre à ses faveurs +que les Catholiques romains, et plus particulièrement les prosélytes +que l'intérêt, plutôt que la raison, avait convertis. L'influence que +les Jésuites exerçaient sur ce prince, était sans limite. Sigismond se +glorifiait du titre de roi des Jésuites, et, par le fait, il n'était +qu'un instrument docile aux mains des disciples de Loyola, dont le +patronage était nécessaire pour obtenir tous les bénéfices, et qui +exigeaient de leurs protégés un dévouement complet non-seulement à la +cause de Rome, mais encore aux intérêts de leur ordre. En +conséquence, les principales dignités de l'État et les riches domaines +de la couronne n'étaient plus le prix de services rendus au pays; on +ne les obtenait qu'en faisant profession de Romanisme, et ils étaient +employés à doter les Jésuites. Aussi les richesses de cet ordre +s'accrurent si rapidement, qu'en 1607 ils possédaient 400,000 dollars +de revenu (environ 2,500,000 francs), somme énorme à cette époque. Les +Jésuites fondèrent partout des colléges; ils possédaient cinquante +écoles où étaient instruits la plupart des enfants de la noblesse: +c'était là le but principal de leur ambition, car ils voulaient +surtout s'emparer de l'éducation nationale et établir ainsi leur +influence, ou plutôt leur domination, sur le pays. + +[Note 136: Les rois de Pologne disposaient d'un grand nombre de +domaines connus sous le nom de _Starosties_, qu'ils étaient tenus de +distribuer à des nobles qui les conservaient pendant leur vie. Ces +dons, originairement concédés en récompense de services rendus, +étaient appelés _panis bene merentium_; mais comme le roi était +entièrement libre de les distribuer à sa guise, il s'en servait dans +l'intérêt de son autorité. Ils furent largement exploités par +Sigismond III, qui les donnait à ceux de ses sujets qui abandonnaient +le Protestantisme ou l'Église grecque pour se convertir à la cause de +Rome.] + +J'ai retracé les progrès considérables que la Réforme avait faits en +Lithuanie, grâce aux efforts du prince Nicolas Radziwill, surnommé le +Noir, et à ceux de son cousin et homonyme Radziwill Rufus, j'ai +également signalé les dispositions favorables manifestées à l'égard +des Jésuites par le roi Étienne Batory, qui fonda pour eux +l'Université de Vilna, ainsi que plusieurs colléges. La majorité des +habitants de la Lithuanie appartenaient soit aux Confessions +protestantes, soi à l'Église grecque; aussi ce fut dans ce pays que +les disciples de Loyola déployèrent le plus d'activité. Un auteur +catholique de nos jours[137], qui a écrit cette histoire avec +impartialité et dont les travaux annoncent de profondes recherches, a +décrit, ainsi qu'il suit, les manoeuvres employées par les Jésuites +pour atteindre leur but. + +[Note 137: Lukaszewicz, _Histoire des Églises helvétiques de la +Lithuanie_, en polonais, 2 vol. in-8º. Posen, 1842, 1843.] + +Après avoir rappelé la fondation des colléges livrés par Batory à +cette corporation, cet auteur ajoute:--«L'exemple du roi fut suivi par +quelques magnats lithuaniens, notamment par Christophe Radziwill, qui +établit un collége de Jésuites à Nieswiez en 1584; il avait été +rattaché à l'Église catholique par les conseils du célèbre Jésuite +Skarga, et il avait déterminé ses jeunes frères, Georges (devenu plus +tard cardinal et archevêque de Vilna et de Cracovie), Albert et +Stanislas, à abandonner la Confession de Genève. + +Ce retour des fils de Radziwill le Noir à la foi de leurs pères, porta +une rude atteinte aux progrès de la Confession de Genève en Lithuanie; +car les nouveaux convertis chassèrent immédiatement, de leurs vastes +domaines, tous les ministres protestants, et donnèrent les Églises aux +Catholiques. Dès ce moment, cette branche de la famille des Radziwill +fit une opposition vigoureuse au Protestantisme, qui était soutenu par +Radziwill Rufus, et son exemple engagea un grand nombre de nobles à +rentrer dans le sein de l'Église romaine. Les Jésuites, favorisés par +le roi, invitèrent les membres les plus distingués de leur société à +venir enseigner dans leurs écoles et prêcher dans leurs chaires. Ils +attaquèrent les Protestants par des écrits de polémique; sur ce +terrain, les Protestants pouvaient leur répondre, avec des hommes tels +que Volanus, Lasiçki, Sudrovius, etc.; mais les Jésuites, là comme +ailleurs, ne tardèrent pas à faire usage d'autres armes. Du haut de la +chaire, ils déclamèrent contre Zwingle, Luther, Calvin et leurs +adhérents; ils provoquèrent les Protestants à des disputes publiques, +s'adressèrent à la multitude dans les marchés et dans tous les lieux +de réunion, recherchèrent la faveur des nobles afin de les gagner à +leur cause; bref, ils ne négligèrent aucun moyen pour affaiblir ou +calomnier leurs adversaires, ils poussèrent la foule à détruire les +temples protestants, bien que, d'après les lois de la Lithuanie, ce +fût un crime capital. En 1581, ils persuadèrent à l'évêque de Vilna +d'interdire aux Protestants qui portaient leurs morts au cimetière, la +rue dans laquelle leur église était située; et comme les Protestants +ne tenaient pas compte de cette défense, leurs élèves, aidés de la +populace, attaquèrent les ministres qui revenaient d'un enterrement, +et les laissèrent pour morts. Ces mêmes élèves avaient formé le projet +de détruire les temples de Vilna, en profitant de l'absence de +Radziwill Rufus, palatin de la ville et commandant en chef les forces +de la Lithuanie, parti alors pour faire campagne contre la Moscovie. +Toutefois, ces excès furent prévenus par un ordre rigoureux du roi, +qui céda aux instances du plus illustre et du plus dévoué de ses +généraux. + +Radziwill Rufus jouissait, en effet, de la faveur de son souverain et +d'une grande influence dans son pays; il les employait au service de +ses coreligionnaires, qu'il défendait par tous les moyens dont il +disposait. Il donna asile aux ministres qui avaient été chassés par +Radziwill le Noir; il attacha à sa cour les Protestants les plus +instruits, encouragea leurs travaux, et ouvrit aux plus méritants +l'accès des dignités et des honneurs. S'appuyant sur les troupes +nombreuses placées sous son commandement, il tint les Jésuites en +respect dans toutes les parties de la Lithuanie, et les empêcha de +persécuter ouvertement les Réformistes. Mais il mourut en 1584, +accablé par l'âge et épuisé de fatigue; sa mort affligea vivement les +Protestants, qu'elle priva d'un puissant appui, et elle répandit la +joie dans le camp des Jésuites, qui voyaient tomber le plus ferme +soutien de la Confession de Genève. + +Son fils Christophe succéda à toutes ses dignités; mais il n'avait pas +rendu au pays les mêmes services; il ne possédait pas la même +influence, et les Jésuites pouvaient lui opposer la branche catholique +de la famille des Radziwill. Cette branche fit alors les efforts les +plus énergiques pour détruire l'ouvrage de Radziwill le Noir; Georges, +cardinal et évêque de Vilna, déclara une guerre d'extermination aux +Réformistes de la Lithuanie. Dès qu'il eut pris possession de son +siége, il donna l'ordre de saisir les écrits protestants chez tous les +libraires de Vilna, et de les brûler devant l'église du collége des +Jésuites. Il n'y avait pas un seul point de la Lithuanie où cette +société n'eût ses missions; on la retrouvait dans les maisons des +nobles, dans les églises, aux fêtes, aux enterrements, partout enfin, +et partout à la recherche des conversions. Elle parlait au coeur de la +foule en séduisant les yeux, par le charme des représentations +scéniques qui rappelaient la canonisation des saints, par des +processions, par des reliques exposées en grande pompe, etc. Tous ces +actes avaient pour but de faire impression sur la multitude et +d'effacer les Protestants, dont les Jésuites ne cessaient de +ridiculiser le culte et de le rendre odieux par leur polémique +toujours pleine de personnalité. Les calomnies les plus violentes +étaient dirigées contre les Protestants les plus vertueux et les plus +instruits, particulièrement contre ceux qui appartenaient à la +Confession de Genève; Volanus[138], par exemple, qui, grâce à sa +sobriété, vécut près de quatre-vingt-dix ans, fut traité d'ivrogne. On +répandit contre Sudrowski[139], dont le savoir égalait celui des +Jésuites les plus érudits, le bruit qu'il s'était rendu coupable de +vol et qu'il avait rempli l'office de bourreau. Dès qu'un synode +protestant se réunissait, on voyait paraître un pamphlet contenant une +lettre du diable aux membres de cette assemblée, quelque histoire +ridicule sur ses délibérations, etc. Lorsqu'un prêtre protestant se +mariait, il était sûr de recevoir un épithalame écrit par les +Jésuites; et, lorsqu'un ministre mourait, ceux-ci publiaient des +lettres qu'il était censé adresser de l'enfer aux principaux membres +de sa secte. Toutes ces pièces de bouts-rimés, nourries de gros sel, +produisaient nécessairement un grand effet sur la populace. Les +Protestants réfutaient les calomnies des Jésuites; mais les Jésuites +revenaient à la charge, et, en fin de compte, ils réussirent à couvrir +de haine et de mépris les ministres de la religion réformée[140]. + +[Note 138: André Volanus, né en Silésie, mais élevé en Pologne où il +arriva dès sa jeunesse, était l'un des hommes les plus instruits de +son temps. Protégé par Radziwill le Noir, il remplit avec talent +d'importantes fonctions et reçut en récompense de vastes terrains. Il +composa plusieurs ouvrages politiques; ce furent ses écrits contre les +Jésuites et les Sociniens qui le firent surtout connaître. Il mourut +en 1610.] + +[Note 139: Stanislas Sudrowski était un homme instruit et renommé pour +ses vertus. Il fut ministre de l'Église de Genève et surintendant du +district de Vilna. Il publia plusieurs ouvrages, dont l'un, intitulé +_Idolatriæ Loyolitarum oppugnatio_, excita à tel point le ressentiment +des Jésuites, que ceux-ci demandèrent au roi que l'auteur et le livre +fussent brûlés sur le même bûcher.] + +[Note 140: _Lukaszewicz_, vol. I, pages 47-85.] + +Cette lutte, commencée sous le règne d'Étienne Batory, ne fit que +s'envenimer sous le règne de Sigismond III, qui était entièrement +dévoué aux Jésuites. Les écoles et les colléges ouverts par cet ordre +devinrent l'instrument le plus énergique des conversions; +l'instruction y était gratuite, et on y admettait, on cherchait même à +y attirer les élèves protestants et ceux qui appartenaient à l'Église +grecque. Ce libéralisme apparent gagna aux Jésuites un grand nombre de +partisans, même parmi les adversaires de Rome, et, comme on voyait +beaucoup de jeunes gens qui avaient pu terminer leurs études chez les +Jésuites sans abandonner leur religion, les Protestants et les Grecs +ne faisaient aucune difficulté d'envoyer leurs enfants dans ces +colléges, qui étaient établis sur tous les points du pays, tandis que +les écoles protestantes se trouvaient fort éloignées. Les Protestants +possédaient cependant d'excellentes écoles où l'éducation était +supérieure à celle des Jésuites; mais comme ces établissements +n'étaient soutenus que par des contributions volontaires, ils ne +pouvaient lutter contre leurs concurrents, qui jouissaient de riches +dotations. La plupart de ceux qui étaient entretenus par la libéralité +des grandes familles protestantes, cessèrent d'exister ou furent +convertis en écoles catholiques, dès que leurs patrons furent rentrés +dans le sein de la vieille Église. Les Jésuites apportaient le plus +grand soin à rattacher leurs élèves à leur ordre, en les traitant avec +une extrême douceur, en les patronnant dans toutes les carrières, en +les maintenant le plus long-temps possible sous leur tutelle, afin de +bien connaître leurs dispositions et de s'en servir dans l'intérêt de +leurs desseins[141]. Les élèves protestants devinrent ainsi l'objet de +l'attention particulière des Jésuites qui, maîtres de l'esprit des +enfants, pouvaient exercer sur les parents une influence plus +efficace. D'une part, les Jésuites persécutaient très activement les +ministres et les écrivains de l'Église réformée; d'autre part, ils +employaient tous les moyens de séduction à l'égard des laïques, et +notamment des hommes riches et haut placés, auxquels ils prodiguaient +les bons procédés et les services. Ils entreprirent alors de convertir +les familles, ou au moins quelques-uns de leurs membres, en ébranlant +leur foi par la subtilité des arguments, puis en leur présentant les +faveurs royales et tous les avantages temporels comme prix de leur +retour à la religion catholique. En outre, ils s'entremettaient dans +les mariages, et tâchaient d'unir les Protestants influents avec de +jeunes filles catholiques, belles, riches et entièrement dévouées à +leur ordre. Cette politique fut couronnée d'un plein succès; car si +les dames catholiques ne réussissaient pas toujours à convertir leurs +maris, elles obtenaient au moins que leurs enfants fussent élevés dans +la foi catholique, et ce fut ainsi que beaucoup de familles +protestantes revinrent à l'Église romaine. Le zèle des Jésuites a +souvent entraîné les conséquences les plus déplorables au sein des +familles, où s'introduisaient les divisions de sectes et de cultes. +Tel qui avait jusqu'alors résisté à toute séduction, se laissait +gagner par les conseils affectueux, par l'insistance, par le désespoir +d'un parent soumis à l'influence des Jésuites, et ces prédications du +foyer domestique étaient plus puissantes que les plus forts +raisonnements. On sait bien, d'ailleurs, que l'Église de Rome a fait +plus de prosélytes en parlant à l'imagination et au coeur qu'en +s'attaquant à la raison. + +[Note 141: Le système d'éducation pratiqué par les Jésuites est +admirablement décrit par Broscius, prêtre catholique, professeur de +l'Université de Cracovie et l'un des hommes les plus éclairés de son +temps, dans un livre publié en polonais vers 1620 sous ce titre: +_Dialogue entre un propriétaire et un curé._ Cet ouvrage excita la +colère des Jésuites qui, ne pouvant se venger sur l'auteur, s'en +prirent à l'éditeur qui fut, à leur instigation, fouetté en place +publique, puis banni. Voici un extrait de Broscius: «Les Jésuites +enseignent aux enfants la grammaire d'Alvar, qui est très difficile et +très longue à apprendre. Ils ont, pour cela, plusieurs raisons: 1º En +gardant long-temps leurs élèves dans les écoles, ils peuvent recevoir +un plus grand nombre de présents. (Dans une autre partie de son +ouvrage, Broscius a démenti que les Jésuites recevaient en dons +volontaires des parents et des élèves une valeur supérieure à celle +qu'eût produite le paiement régulier d'une pension); 2º Ils peuvent +connaître à fond le caractère de leurs élèves; 3º Dans le cas où les +amis de l'enfant voudraient le retirer de l'école, les Jésuites ont un +prétexte pour le retenir, en disant qu'il faut au moins lui laisser le +temps d'apprendre la grammaire, fondement de toute science; 4º Ils +gardent leurs élèves jusqu'à l'âge adulte, afin d'engager dans leur +ordre ceux qui ont le plus de talent ou qui attendent les plus forts +héritages. Lorsqu'un enfant n'a ni talent ni espérance de fortune, ils +ne le retiennent pas. Et alors, le malheureux, incapable de rien +faire, en est réduit à invoquer la charité des Jésuites, qui lui +procurent quelque place subalterne dans la maison d'un de leurs +patrons, et s'en servent ensuite dans l'intérêt de leur cause.»] + +Je ne puis passer sous silence le fait suivant, qui caractérise +parfaitement la politique des Jésuites. Dans une émeute, à Vilna, le +fils d'un noble protestant nommé Lenczyçki, enfant de quinze ans, se +précipita au milieu de la populace furieuse, qui criait: «Mort aux +hérétiques!» et se déclara hardiment Protestant et prêt à mourir pour +sa foi. Les Jésuites furent frappés d'admiration. Non-seulement ils +protégèrent le jeune homme, mais encore ils l'accablèrent de caresses +et le rendirent sain et sauf à ses parents. Ils réussirent ensuite à +le convertir et à en faire l'un des membres les plus distingués de +leur ordre. + +Les Jésuites polonais comptèrent dans leurs rangs plusieurs hommes de +talent, tels que Casimir Sarbiewski, ou Sarbievius, le premier poète +latin des temps modernes[142]; Smigleçki ou Smiglecius, dont le traité +sur la logique, adopté dans différentes écoles, fut réimprimé à Oxford +en 1658. Mais leur système d'éducation était plus propre à arrêter +qu'à développer les progrès des élèves; car ils suivirent en Pologne +la méthode qu'ils avaient appliquée en Bohême, où, selon la remarque +de Pelzel, «ils se contentèrent de donner à leurs disciples les +écailles du savoir, tandis qu'ils gardèrent l'huître pour eux.» Les +déplorables effets de ces vices d'éducation ne tardèrent pas à se +révéler. À la fin du règne de Sigismond III, alors que les Jésuites +s'étaient emparés presque exclusivement de la direction des écoles +publiques, la littérature nationale avait décliné avec une rapidité +égale à celle de ses progrès pendant le siècle précédent. La Pologne +qui, depuis la moitié du XVIe siècle jusqu'à la fin du règne de +Sigismond III (1632), avait produit une foule d'ouvrages remarquables +en langue polonaise comme en langue latine, ne put citer qu'un très +petit nombre d'écrits remarquables composés depuis cette époque +jusqu'à la seconde partie du XVIIIe siècle. Le mélange de locutions +latines avec la langue polonaise, dit macaronisme, créa un style +barbare qui déshonora, pendant plus d'un siècle, la littérature +nationale. + +[Note 142: Grotius s'exprime ainsi sur Sarbiewski: «_Non solum equavit +sed etiam superavit Horatium._» Non-seulement il égala, mais encore il +surpassa Horace. Il y a assurément beaucoup d'exagération dans ce +jugement.] + +Comme le but des Jésuites était surtout de combattre les +Anti-papistes, le principal objet de leur enseignement se rattachait à +la polémique religieuse; en sorte que leurs élèves les plus +distingués, au lieu d'acquérir de solides connaissances qui les +eussent rendus utiles au pays, perdaient leur temps à étudier les +vaines subtilités de la dialectique. Les disciples de Loyola savaient +bien que, de toutes les faiblesses humaines, la vanité est celle qui +offre le plus de prise, et ils étaient aussi prodigues de louanges +pour leurs partisans que prodigues d'injures pour leurs adversaires. +Ils accablèrent de flatteries les bienfaiteurs de leur ordre, et le +style de leurs panégyriques enthousiastes atteste la décadence +complète du goût et du sentiment littéraire chez un peuple qui pouvait +applaudir à de tels écrits. Les oeuvres classiques du XVIe siècle ne +furent point réimprimées, tant que domina l'influence des Jésuites. +Les hommes distingués du règne de Sigismond III, les Zamoyski, les +Sapiéha, les Zolkiewski, ainsi que les principaux écrivains de cette +époque, furent élevés à d'autres écoles; car les Jésuites resserraient +l'horizon des intelligences, et les hommes exceptionnels qui +s'élevèrent au-dessus du niveau commun épuisèrent vainement leurs +efforts à lutter contre l'ignorance et les préjugés populaires. Il n'y +avait plus ni notions de droit, ni sentiment d'égalité civile, le +temps des castes et des priviléges était revenu, les paysans étaient +partout soumis à la plus dégradante servitude. + +Les Jésuites ont été souvent accusés de favoriser le relâchement des +moeurs, et, en effet, un grand nombre de leurs écrits tendent à +affaiblir les principes de la morale. Cependant, je le déclare +sincèrement, cette accusation ne doit pas atteindre les Jésuites +polonais. Cet ordre fit reculer l'intelligence de la nation; il +n'enseigna qu'un mauvais latin, il se montra plein de préjugés, il fut +violent et querelleur; mais il faut reconnaître que ses moeurs étaient +pures et que, sous son influence, le foyer domestique présenta l'image +des vertus patriarcales. S'il y a eu des Jésuites qui ont défendu +certains principes d'une moralité plus que douteuse, il ne faut point +les chercher parmi les Jésuites polonais. + +Après avoir rompu en quelque sorte les rangs du Protestantisme, les +Jésuites se disposèrent à soumettre à la domination de Rome l'Église +grecque de Pologne, qui comprenait environ la moitié de la population, +et dont les adhérents habitaient principalement les territoires +annexés à la Pologne pendant le cours du XIVe siècle. Je décrirai +ailleurs l'établissement de l'Église grecque parmi les populations +slaves (ou russes). Je me bornerai dès à présent à rappeler que la +principauté de Halitch (aujourd'hui la Gallicie) fut réunie à la +Pologne en 1340, lorsque le roi Casimir le Grand fit valoir ses droits +d'héritage après l'extinction de la famille régnante de Halitch. +Casimir assura à son pays cette importante acquisition de territoire +en confirmant les anciens droits et priviléges des habitants, et en +accordant à ses nouveaux sujets toutes les libertés polonaises. +Toutefois, ce fut en 1386, lors de son union avec la Lithuanie[143], +que la Pologne vit s'accroître chez elle le chiffre des adhérents à +l'Église grecque. La manière dont les souverains de la Lithuanie +établirent leur autorité sur ce pays, mérite d'être signalée, et elle +est, je crois, unique dans l'histoire. + +[Note 143: Cette union fut accomplie par le mariage de Jagellon, +grand-duc de Lithuanie, avec Hedwige, reine de Pologne.] + +Les Lithuaniens ou Lettoniens, forment une race à part, complètement +distincte des races slave et teutonne. Leur langue se rapproche plus +du sanskrit qu'aucun autre idiome de l'Europe[144]. Depuis un temps +immémorial, ils habitaient les côtes de la Baltique, depuis les +Bouches de la Vistule à l'Est, jusqu'aux rives de la Narva, et +s'étendaient au loin dans le Sud. Ils se divisaient en Prussiens, +Lettoniens ou Livoniens, et Lithuaniens, et ne différaient les uns des +autres que par de légères variantes de dialecte. La conquête et la +conversion des Prussiens furent tentées par les rois polonais pendant +les XIe et XIIe siècles, mais elles ne furent définitivement +accomplies qu'au XIIIe siècle. L'Ordre teutonique des chevaliers +hospitaliers, acheva la soumission complète des Prussiens, tandis +qu'un autre Ordre, celui des chevaliers Porte-Glaive, fit subir le +même sort à la Livonie. Quant aux Lithuaniens, ils réussirent +non-seulement à conserver leur indépendance, mais encore à fonder un +puissant empire par la conquête des principautés de la Russie +occidentale. Ces principautés, habitées par une population convertie à +l'Église grecque, se trouvaient très affaiblies depuis l'invasion des +Mongols en 1240, et elles étaient sans cesse exposées aux brigandages +de ces barbares. Vers le milieu du XIIIe siècle, les rois lithuaniens +les occupèrent en y établissant, comme gouverneurs, des princes de +leur famille, qui étaient chargés de protéger les habitants, et qui, +peu à peu, adoptèrent la religion du pays. Des troubles extérieurs +arrêtèrent, pendant quelque temps, le développement de l'empire +lithuanien; mais, vers 1320, après l'avènement de Ghédimine, cet +empire fit de grands progrès. Ghédimine, militaire habile et sage +politique, s'empara, sans éprouver de résistance, de tout le pays +compris entre ses frontières et la mer Noire, et il l'organisa à la +manière féodale, soit en remettant le gouvernement de certaines +principautés à ses fils, qui devenaient ainsi ses vassaux, soit en +laissant en place les dignitaires qui administraient les provinces au +moment de la conquête. Les fils de Ghédimine reçurent tous le baptême +et furent admis au sein de l'Église grecque; quelques-uns se marièrent +à des princesses dont les familles avaient autrefois régné sur le +pays. Ghédimine prit lui-même le titre de grand-duc de Lithuanie et de +Russie, et, bien qu'il demeurât fidèle aux pratiques de l'idolâtrie, +il fut loyalement servi par ses sujets chrétiens, qui combattirent, +sous ses ordres, contre leurs propres coreligionnaires. Le dialecte +de la Russie-Blanche fut adopté pour les transactions officielles en +Lithuanie, et il ne fut remplacé par la langue polonaise que vers le +milieu du XVIIe siècle. + +[Note 144: Le professeur Bohlen de Koenigsberg, a dit à l'auteur de ce +livre que les paysans lithuaniens pouvaient comprendre des phrases +entières de sanskrit.] + +Ghédimine eut pour successeur son fils Olgherd, qui fut baptisé, selon +les rites de l'Église grecque, lors de son mariage avec une princesse +de Vitepsk. À Kioff et dans d'autres villes russes, ce prince suivait +les cérémonies chrétiennes, construisait des églises et des couvents, +tandis qu'à Vilna, capitale de la Lithuanie, il se prosternait devant +les idoles et adorait le feu sacré. On assure qu'il mourut en +chrétien; mais son corps fut brûlé selon les rites du Paganisme. +Quelques-uns de ses fils furent baptisés et élevés au sein de l'Église +grecque; quant à Jagellon, qui lui succéda sur le trône, il reçut une +éducation païenne; il se convertit toutefois aux doctrines de l'Église +d'Occident, en 1386, lorsqu'il épousa Hedwige, reine de Pologne. Il +entraîna en même temps la conversion des idolâtres lithuaniens[145]; +les partisans de l'Église grecque demeurèrent d'ailleurs fidèles à +leur foi. + +[Note 145: Le Paganisme subsista cependant en Lithuanie long-temps +après la conversion du roi, notamment dans la Samogitie, province +voisine de la Baltique et située au sud de la Courlande; l'idolâtrie +ne fut entièrement détruite dans cette province qu'en 1420. En 1390, +Henry IV d'Angleterre, allié aux chevaliers allemands de la Prusse, +prit part à une croisade contre la Lithuanie, que l'on considérait +encore comme païenne, bien qu'elle eût reçu le baptême depuis quatre +ans. Henry combattit sous les murs de Vilna contre les Lithuaniens et +les Polonais, et il tua dans un combat singulier le prince +Czartoryski, frère de Jagellon. Ce fait est rapporté dans les +chroniques lithuaniennes et par Walsingham, qui dit que: «Henry tua le +frère du roi de Pologne.»] + +Les archevêques de Kioff, métropolitains des églises russes, +transportèrent leur résidence à Vladimir sur la Kliazma, vers le +milieu du XIIIe siècle; ils se rendirent ensuite à Moscou, d'où leur +juridiction spirituelle s'étendait sur toutes les églises des États +lithuaniens; mais, en 1415, le grand-duc Vitold fit nommer un +archevêque de Kioff, qu'il rendit indépendant de celui de Moscou. +Malgré les efforts de plusieurs prélats, les Églises de la Lithuanie +n'accédèrent point à l'Union conclue en 1438, à Florence, entre les +Églises d'Orient et d'Occident. Les églises de Halitch, principauté +réunie à la Pologne en 1340, reconnurent pour leur métropolitain +l'archevêque de Kioff, qui, lui-même, avait reçu son investiture du +patriarche de Constantinople. L'Église grecque de Pologne possédait +aussi une hiérarchie complète et un grand nombre de couvents richement +dotés. Les évêques étaient nommés par les nobles, confirmés par le roi +et sacrés par l'archevêque. Les dignitaires appartenaient, en général, +à la noblesse, et comptaient dans leurs rangs un grand nombre d'hommes +de mérite qui avaient fait leurs études dans les Universités +étrangères ou à Cracovie. J'ai déjà dit que la plupart des grandes +familles de la Lithuanie appartenaient à l'Église grecque; je citerai, +entre autres, les princes Czartoryski, Sanguszko, Wiszniowiecki, +Ostrogski, etc. Les membres de l'Église grecque, en Pologne, servirent +leur pays avec une loyauté égale à celle des Catholiques romains. Ils +remplirent les emplois les plus élevés. La plus grande victoire que +les Polonais eussent jamais remportée sur les Moscovites (celle +d'Orscha, en 1515), fut gagnée par le prince Constantin Ostrogski, +sectateur de la foi grecque et très hostile à toute union avec Rome. + +Telle était la situation de l'Église grecque en Pologne, lorsque les +Jésuites entreprirent de soumettre ce pays à la suprématie de Rome. +Ils publièrent d'abord de nombreux écrits en faveur de l'union de +Florence, et cherchèrent à gagner à leur cause les membres les plus +influents du clergé grec, en leur faisant espérer que leurs évêques +auraient place au sénat, à côté des évêques de l'Église catholique. +Ils n'essayèrent pas de convertir les élèves appartenant à l'Église +grecque, qui fréquentaient leurs écoles; ils s'appliquèrent seulement +à leur faire partager leurs idées, relativement à l'Union avec Rome, +espérant que, ce premier pas fait, ils pourraient, plus tard, arriver +facilement à leurs fins. Les Jésuites ont été souvent accusés de +prendre, en quelque sorte, le masque d'une religion opposée à la leur, +dans le seul but de la détruire; cette tactique n'a jamais été aussi +manifeste que dans les incidents qui se rapportent à l'histoire de +l'Église de Pologne. Le personnage choisi par les Jésuites pour jouer +le principal rôle dans cette triste comédie fut un noble lithuanien, +Michel Rahoza, qui avait été élevé dans leurs écoles et qu'ils +parvinrent à faire nommer archevêque de Kioff par le roi Sigismond +III. Cette nomination était contraire à l'usage établi; l'archevêque +devait être nommé par les nobles de son Église, et confirmé seulement +par le roi. Rahoza obéissait aveuglément aux Jésuites, qui lui +adressèrent une instruction écrite sur les moyens de détruire le parti +hostile à l'Église de Rome, tout en paraissant être attaché à ce même +parti. Ce document remarquable, qui jette un grand jour sur la +politique des Jésuites, a été imprimé dans l'ouvrage de Lukaszewicz; +je crois devoir, dans la note ci-dessous[146], en donner la +traduction littérale en conservant les expressions latines qui s'y +trouvent mêlées au polonais. C'est assurément une pièce diplomatique +des plus curieuses; on y exalte le zèle et les talents du prélat; on +fait briller à ses yeux la perspective des plus hautes dignités, et on +lui enseigne un système de mensonge et de fraude qui doit le conduire +au succès. + +[Note 146: «Nous désirons que vous considériez nos conseils et nos +exhortations comme une preuve de l'intérêt que nous vous portons ainsi +qu'à l'Église catholique. Sans méconnaître que notre principal devoir +est de soutenir la cause de l'Église universelle, nous devons ajouter +que notre patriotisme (_erga publicum bonum zelus_) nous inspire +d'autant plus d'affection pour votre personne que vous vous montrez +mieux disposé à l'égard de la sainte Église. Les Catholiques se +réjouiront en voyant l'Union s'accomplir sous la direction sage et +habile d'un chef tel que vous, et en même temps ce sera pour vous un +grand honneur de siéger, comme primat de l'Église orientale, à côté du +primat du royaume (l'archevêque de Gniezno). Cependant, il ne pourra +en être ainsi tant que vous dépendrez d'un patriarche sujet des +infidèles, tant que vous entretiendrez le moindre rapport avec lui: +car le respect ainsi que la raison d'État (_ratio status_) ne +permettra ni aux rois ni aux États du royaume de vous accorder ce +privilége. Comment les provinces polonaises, qui suivent les rites de +l'Église d'Orient, seraient-elles moins favorisées que la Russie qui a +son patriarche particulier? Vous avez déjà rompu avec succès la +première glace, en acceptant votre dignité; vous n'avez point réclamé +la bénédiction du patriarche de Constantinople; vous pouvez agir, à +l'avenir, selon les mêmes principes. Que les obstacles ne vous +effraient pas (_non terreant_); la plupart sont déjà surmontés; quant +aux autres, la persévérance et l'habileté en auront bientôt raison. +Déjà l'élection des évêques et des métropolitains a été enlevée aux +nobles qui épiaient nos tentatives et qui les eussent surveillées +encore de plus près: peut-être même chercheront-ils à vous créer des +embarras pour l'accomplissement de nos desseins. Certes, c'est par la +grâce de la Divine Providence que vous avez été élu sans leur concours +et que vous vous êtes maintenu malgré leur hostilité. Vous avez en +Pologne et en Lithuanie des alliés particuliers (_privatim +clientelas_) et un parti puissant qui vous soutient: l'Église entière +vous viendrait en aide aux jours de danger. Qui pourrait vous détrôner +(_thronum reposcet_), si, à l'exemple des prélats d'Occident, vous +choisissez un coadjuteur destiné à vous succéder, prêt à marcher sur +vos traces et investi à l'avance de la protection royale? Du reste, ne +vous inquiétez ni du clergé ni de la populace. Quant au clergé, voici +comment vous le maintiendrez dans le devoir:--Nommez aux emplois +vacants, non point des hommes considérables qui seraient +indisciplinés, mais des hommes simples, pauvres et complètement +soumis. Renversez et privez de leurs bénéfices, sous un prétexte ou +sous un autre, tous ceux qui vous seraient hostiles, et donnez leur +place et leurs revenus à des hommes de confiance. Exigez de chacun +d'eux le paiement exact de la somme qu'ils doivent à votre dignité; +ayez soin que la richesse ne les rende trop indépendants: changez-les +de résidence, s'il en est besoin; confiez-leur des missions +honorifiques qu'ils auront à remplir à leurs frais. Ayez toujours +auprès de vous plusieurs _protopapas_ (degré supérieur à celui des +prêtres de paroisse) et enseignez-leur vos principes. Taxez les +prêtres de paroisse dans l'intérêt de l'Église et ayez soin qu'ils ne +se réunissent jamais en synodes sans votre autorisation. Pour les +laïques, continuez à agir, comme par le passé, très prudemment +(_prudentissime_), afin qu'ils ne puissent pas découvrir votre plan. +En cas de dissentiment, ne les attaquez pas d'une manière trop +ouverte; si la bonne harmonie se maintient, usez de tous vos moyens +pour séduire leurs chefs en leur rendant quelques services, ou par des +cadeaux. Les cérémonies de Rome ne doivent être introduites que par +degrés dans votre Église. Il ne faut pas négliger les occasions de +disputes et de controverses avec l'Église d'Occident, afin de +dissimuler vos desseins et de détourner l'attention des nobles aussi +bien que du bas peuple. On peut ouvrir des écoles séparées pour leurs +enfants pourvu que ceux-ci puissent fréquenter les Églises catholiques +et compléter leur éducation dans nos établissements. Le mot Union ne +doit jamais être prononcé, il faut employer un autre terme; ceux qui +conduisent les éléphants évitent de porter des vêtements rouges. En ce +qui touche particulièrement les nobles, faites-leur un cas de +conscience de n'avoir aucun rapport avec les hérétiques, et de +seconder toujours et partout les Catholiques romains pour extirper +l'hérésie. Dans notre pensée, ce conseil est de la plus haute +importance; car, tant que les hérétiques ne seront pas exterminés, il +n'y aura jamais concorde et union entre les Églises Grecque et +Catholique. Comment les sectateurs de l'Église d'Orient pourraient-ils +se soumettre à l'autorité du Saint-Père, tant qu'il y aura en Pologne +des hommes qui, après avoir appartenu à l'Église d'Occident, ont renié +la suprématie de Rome? Enfin, fiez-vous à Dieu, puis au roi qui +dispose des bénéfices spirituels (_beneficiorum spiritualium_), aux +propriétaires qui, jouissant du droit de patronage (_jus +patrionatus_), n'en useront qu'au profit des Unionistes. Comptez sur +le succès. Quant à nous, nous vous aiderons non-seulement de nos +prières, mais encore de nos travaux pour défricher la vigne du +Seigneur.» (Extrait d'une lettre adressée par le collége des Jésuites +de Vilna à l'archevêque Rahoza.) _Lukaszewicz_, vol. I, p. 70.] + +Dès que le terrain fut ainsi préparé, l'archevêque de Kioff convoqua +en 1590, à Brestz (Lithuanie), une réunion de son clergé, auquel il +représenta la nécessité et les avantages d'une alliance avec Rome; il +valait bien mieux, disait-il, obéir au chef de l'Église d'Occident, à +une autorité entourée de prestige, reconnue par les hommes les plus +éminents et respectée par les nations les plus puissantes du monde +civilisé, que d'être soumis au patriarche de Constantinople, à +l'esclave d'un roi infidèle, au chef d'une Église ignorante et +superstitieuse.--Le projet de l'archevêque fut très chaudement +accueilli par le clergé; mais il rencontra une forte opposition parmi +les laïques. En 1594, on réunit dans la même ville un autre synode +auquel assistèrent plusieurs évêques catholiques, et l'archevêque et +quelques évêques signèrent leur consentement d'adhésion à l'Union +conclue à Florence en 1438; ils admirent ainsi le _Filioque_ (pour la +filiation du Saint-Esprit), le purgatoire et la suprématie du pape; +ils conservaient la langue slave pour la célébration du service divin, +ainsi que le rite et la discipline de l'Église d'Orient. Une +députation se rendit à Rome pour annoncer au pape Clément VIII ce +grave évènement. En 1596, le roi ordonna la convocation d'un synode +pour procéder à la publication et à la mise en vigueur de l'Union. Ce +synode s'assembla à Brestz, et l'archevêque de Kioff, ainsi que les +prélats qui avaient souscrit à l'Union, firent une solennelle +proclamation de cet acte, remercièrent le Tout-Puissant et +excommunièrent leurs adversaires. Cependant la majorité des laïques, +ayant à leur tête le prince Ostrogski, palatin de Kioff, et les +évêques de Léopol et de Premysl, se déclarèrent contre l'Union, et +dans une nombreuse assemblée, convoquée par le prince, ils +excommunièrent, à leur tour, les évêques qui l'avaient proclamée. Dès +ce moment, le parti de l'Union, soutenu par le roi et les Jésuites, +ouvrit la persécution contre ses adversaires, auxquels il enleva ses +couvents et ses églises. Il était dirigé par Rudzki, élève des +Jésuites, qui, ayant abjuré le Protestantisme, avait remplacé Rahoza +sur le siége métropolitain. L'évêque de Polotzk, Josaphat Koncewicz, +prélat irréprochable dans ses moeurs, mais très intolérant dans son +zèle, rencontra, dans son diocèse, une vive opposition qu'il tenta de +réprimer avec un tel excès de violence, que les Catholiques eux-mêmes +en furent effrayés. Le prince Léon Sapiéha, chancelier de Lithuanie, +l'un des hommes les plus remarquables que ce pays ait produits, lui +fit observer, en termes très énergiques, combien sa conduite était à +la fois impolitique et contraire aux principes chrétiens. Sa lettre, +dont je publie en note la traduction[147], décrit exactement +l'intolérance du parti catholique et sa funeste influence sur le pays. +Mais déjà les Jésuites étaient assez puissants pour combattre l'effet +de toutes ces remontrances. Koncewicz persista dans la voie des +persécutions, et le 12 juillet 1623, les habitants de Vitepsk, +indignés, se soulevèrent et tuèrent le prélat, qui fut canonisé en +1643. Ce crime fut sévèrement puni. + +[Note 147: Voici comment s'exprime Sapiéha dans sa lettre datée de +Varsovie, 12 avril 1622:--«Par l'abus de votre autorité, par vos actes +contraires aux lois du pays et aux préceptes de la charité, vous avez +répandu partout de dangereuses étincelles qui peuvent allumer +l'incendie. L'obéissance aux lois est plus nécessaire que l'union avec +Rome. Vos manoeuvres imprudentes portent atteinte à la dignité du roi. +Sans doute, il est désirable qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et un +seul pasteur; mais il faut tendre à ce but avec réflexion et ne point +user de violence. C'est par la charité, non pas par la force, que +l'Union peut être accomplie; aussi n'est-il pas surprenant que votre +autorité rencontre une si vive opposition. Vous m'informez que votre +vie est en danger: je crois que c'est par votre faute. Vous me dites +que vous êtes prêt à imiter les anciens évêques dans leurs +souffrances: cette imitation est louable, et vous devriez prendre pour +modèle la piété, la sagesse et la douceur des nobles pasteurs. Lisez +leurs vies et vous n'y trouverez pas le récit de poursuites devant les +tribunaux d'Antioche ou de Constantinople; tandis que toutes les cours +de justice ne sont occupées que de procès intentés par vous.--Vous +dites que vous devez vous défendre contre la sédition. Le Christ a été +persécuté, et, loin de chercher à se défendre, il priait pour ses +persécuteurs; ainsi deviez-vous agir, au lieu de répandre des écrits +injurieux ou de proférer des menaces inconnues des apôtres. Vous vous +attribuez le droit de dépouiller les schismatiques et de leur couper +la tête; les Écritures enseignent le contraire. Cette Union a produit +de grands maux. Vous violentez les consciences, vous fermez les +églises, en sorte que les Chrétiens meurent comme les infidèles, sans +prières et sans sacrements. Vous abusez, sans autorisation, des +prérogatives du souverain. Quand vos actes provoquent des troubles, +vous nous écrivez qu'il faut proscrire les adversaires de l'Union. +Dieu veuille que notre pays ne soit point déshonoré par cette +politique impitoyable! Qui donc avez-vous converti par vos rigueurs? +Vous avez mécontenté les Cosaques, fidèles jusqu'à ce jour; vous avez +changé les brebis en boucs; vous avez mis le pays en péril; peut-être +même avez-vous détruit le Catholicisme. L'Union n'a produit que +discordes et querelles. Il eût mieux valu qu'il n'en fût pas question. +Maintenant, je vous informe que, par l'ordre du roi, les églises +doivent être ouvertes et rendues aux Grecs pour que ceux-ci puissent y +accomplir le service divin. Nous n'empêchons pas les Juifs et les +Musulmans d'avoir leurs temples, et cependant vous fermez les églises +chrétiennes? Je reçois de toutes parts des menaces de rupture. L'Union +nous a déjà enlevé Starodoub, Sévérie et d'autres villes. Il ne faut +pas qu'elle entraîne notre ruine complète.»--Cette condamnation de la +conduite de l'évêque est d'autant plus remarquable, que Sapiéha, né et +élevé dans la foi protestante, s'était plus tard converti au +Catholicisme. Léon Sapiéha a servi très utilement son pays comme +chancelier et commandant en chef des troupes en Lithuanie. Le code des +lois, composé sous sa direction, était très populaire, et lorsqu'il +fut aboli par l'empereur actuel dans les provinces polonaises de la +Russie, les gouvernements de Tchernigoff et de Poultava (démembrés de +la Pologne au XVIIe siècle), obtinrent, à titre de grâce spéciale, la +faculté de le conserver.] + +Parmi les résultats politiques de l'Union, le plus déplorable fut, +sans contredit, le mécontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui +étaient très sincèrement dévoués aux doctrines de l'Église d'Orient. +Ces Cosaques formaient une nombreuse armée, fortement aguerrie par ses +luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organisés en troupes +régulières par Étienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne, +qu'ils défendaient, non-seulement contre les Mahométans, mais encore +contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il était donc +aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'Église d'Orient une +persécution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraîner dans +l'Union, et il y eut parmi eux quelques révoltes partielles qui furent +aisément apaisées, grâce à la popularité dont jouissaient le prince +Vladislav, fils aîné du roi, et le commandant en chef Pierre +Konaszewicz. Ce dernier rendit à son pays d'immenses services pendant +les guerres de Turquie et de Russie; mais il était aussi fidèlement +attaché à l'Église d'Orient qu'à la Pologne. Ce fut sous sa protection +que le parti hostile à l'Union s'assembla à Kioff dans un synode où +furent élus un archevêque et plusieurs évêques pour remplacer ceux qui +avaient accepté cet acte; ces nouveaux prélats furent sacrés par +Théophile, patriarche de Jérusalem, qui s'était arrêté à Kioff à son +retour de Moscou. + +L'Union divisa ainsi l'Église de Pologne en deux camps hostiles, et +l'anarchie religieuse engendra bientôt l'anarchie politique. Mais je +dois maintenant revenir à l'histoire du Protestantisme. + + + + +CHAPITRE XI. + +POLOGNE. + +(Suite.) + + Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la + cause du Protestantisme en Pologne. -- Conséquences funestes de + sa politique, malgré les services rendus au pays par d'illustres + patriotes. -- Potoçki. -- Zamoyski le Grand. -- Christophe + Radziwill. -- Fâcheux effet de l'administration de Sigismond sur + les relations extérieures de la Pologne. -- Règne de Wladislav IV + et impuissance de ses efforts pour détruire l'influence des + Jésuites. + + +L'Union conclue à Brestz, repoussée par une notable partie de la +noblesse et du clergé, mal accueillie par la grande majorité des +masses, trouva cependant accès auprès de beaucoup de riches familles +et d'ecclésiastiques influents; et cette adhésion, fortifiant le parti +des Jésuites, lui souffla l'audace d'agir avec plus de violence contre +les Protestants, en joignant la persécution aux moyens de séduction. +Les lois du pays ne fournissant aucune arme qui permît aux autorités +d'opprimer les Anti-Papistes, les Jésuites atteignirent le même but, +en se servant de la chaire et du confessionnal pour exciter les +classes inférieures à des actes de violence contre les écoles et les +temples protestants, sans épargner la personne des Pasteurs, et en +couvrant ces crimes du voile de l'impunité assurée à leurs intrigues. +Le roi Sigismond III, avons-nous dit, s'était plu, dans le cours de +son règne, à conférer les plus hautes dignités de la couronne aux +créatures du parti jésuitique. Les tribunaux se composaient de +magistrats électifs, et il était facile aux Jésuites de n'ouvrir les +portes du sanctuaire qu'aux personnes dévouées à leurs intérêts. La +direction presque exclusive qu'ils s'étaient arrogée de l'éducation +des nobles, la classe dominante de la nation, mettait à leur dévotion +les générations élevées dans leurs écoles, et leur donnait une +influence immense dans l'administration de la justice, sur toute +l'étendue du territoire. Aussi n'y avait-il pas lieu de s'étonner que +les auteurs des plus violentes agressions contre les Protestants +obtinssent l'impunité devant de semblables tribunaux, qui acquittaient +les coupables en recourant, au besoin, aux subtilités juridiques, +telles qu'une nullité d'enquête, etc.; ou, quand le délit était par +trop flagrant, on procurait aux criminels le moyen d'échapper, par la +fuite, aux conséquences de l'arrêt que les juges se voyaient forcés de +prononcer contre les accusés. En beaucoup de cas, les coupables +restaient à l'abri du châtiment, grâce à l'intimidation qui paralysait +les poursuites judiciaires, et à la conviction dans laquelle on était, +que toute mesure de ce genre ne servirait qu'à constituer la victime +en frais, sans autre résultat pour elle. Les Protestants avaient vu +leurs temples menacés de destruction, la sépulture de leurs +coreligionnaires troublée par les plus sacriléges attentats à la mort, +et leurs ministres odieusement traités, même avant l'avènement de +Sigismond III; mais ces tentatives avaient rencontré presque toujours +une juste répression. Sous le règne de ce monarque, cependant, une +guerre de parti, fomentée dans la lie du peuple, éclata contre les +Réformés, à l'instigation des Jésuites et de leurs instruments. En +1591, la populace signala son entrée en campagne par l'incendie de +l'église protestante de Cracovie, sous la conduite de quelques +étudiants de l'Université[148]. Ce crime demeura impuni, et, pour +prévenir le retour d'une semblable catastrophe, les Protestants +transférèrent le siége de leur culte dans un village voisin de +Cracovie, où ils ne se virent pas toujours à l'abri des attaques du +fanatisme. Ces agressions réitérées, jointes aux insultes personnelles +et aux actes de violence auxquels ces citoyens étaient fréquemment en +butte, décidèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer de cette +ville, qui vit ainsi décroître sa prospérité. Les temples de Posen, +Vilna et autres villes, furent détruits de la même manière, les +sépultures violées, et les ministres de la religion accablés de +mauvais traitements. De fréquents attentats à la propriété privée +venaient encore ajouter aux griefs des Protestants; mais l'influence +du clergé catholique leur interdisait tout recours utile en justice. +Le chevet des mourants était assailli, dans l'espoir de leur arracher +un mot ou un signe qui montrât qu'ils avaient abjuré leur croyance +avant de mourir. On voyait les plus proches parents, le père ou la +mère, l'enfant lui-même, entreprendre de troubler l'agonie des siens; +zèle inconsidéré! plus propre à jeter le doute et les ténèbres dans +leur esprit, qu'à les préparer à faire face à ce moment solennel, +comme il convient à un vrai chrétien[149]. Les Protestants essayèrent +en vain à résister. Ils projetèrent, peu de temps après l'avènement de +Sigismond III, de fonder à Vilna une Université, rivale de celle des +Jésuites; mais leur plan fut traversé par une ordonnance du roi et par +l'influence du clergé. Les rangs des Protestants s'éclaircissaient, de +jour en jour, au profit de l'Église de Rome, dont nous avons dépeint +l'infatigable séduction; et la persécution croissait en raison de +l'affaiblissement de leurs forces. Le seul moyen de faire face à +l'orage eût été une étroite union entre tous les Anti-Papistes du +pays; mais, hélas! l'esprit de division l'emporta, et l'alliance de +Sandomir, après d'impuissants efforts pour la maintenir, fut +définitivement dissoute par les Luthériens. Une assemblée fut +convoquée à Vilna, en 1599, pour y délibérer d'un pacte d'alliance +entre les Protestants et l'Église grecque, sans que cette tentative +fût plus heureuse que les précédentes. Une association de défense +mutuelle se conclut cependant à cette époque, mais elle resta sur le +papier, sans produire aucun résultat. + +[Note 148: Heydensteyn dit que cette émeute fut causée par des +Écossais, qui avaient alors une Congrégation considérable à Cracovie. +Ayant commencé, selon lui, à soutenir une thèse publique sur la +religion, ils se prirent de querelle avec leurs adversaires, et, +emportés au plus haut degré par le _perfervidum scotorum ingenium_, +ils tuèrent quelques-uns de ces derniers. Le contemporain Thuanus fait +voir distinctement la main des Jésuites dans cet évènement. Le jésuite +Skarga, qui a publié un pamphlet à cette occasion, accuse les +Protestants d'avoir pris l'offensive, et soutient en même temps que ce +qui existait illégalement pouvait être détruit sans injustice; et +telle était la position, à ses yeux, de l'Église protestante de +Cracovie, puisque les évêques, à qui revient, de droit divin, toute +appréciation locale en matière de foi religieuse, n'avaient pas +autorisé l'érection de ce monument. En conséquence de cette doctrine, +tout établissement religieux, fondé sans l'approbation du clergé +catholique, n'a pas d'existence légale.] + +[Note 149: Afin de prévenir de si graves abus, Krolik, bourgeois de +Cracovie, fit construire, à quelques pas de l'église de Wielkanoç, +village peu éloigné de cette ville, une maison où les Protestants +malades pussent se réfugier pour mourir en paix et à l'abri de la +tyrannie catholique.] + +Vers la fin du long règne de Sigismond III (1587-1632), le +Protestantisme pouvait être considéré comme abattu, bien qu'il comptât +encore beaucoup de sectateurs parmi lesquels les grandes familles du +pays revendiquent des noms illustres: des Leszczynski, des rejetons +de la souche des Radziwill, etc. Jean Potoçki, palatin de Braçlaw, +offrit, en dépit des séductions royales les plus pressantes, un rare +et noble exemple de fidélité à la religion de l'Évangile. Et nous +sommes heureux de pouvoir dire que la famille distinguée dont il a +fondé en réalité la brillante fortune, est encore en possession de la +plus grande partie de ses vastes domaines, et compte, dans son sein, +plusieurs membres qui portent dignement l'illustration de leur race. + +Jean Potoçki naquit d'une famille déjà riche et considérable, et fut +élevé dans la religion protestante. Il se distingua par ses services +militaires sous Étienne Batory et sous le règne de Sigismond III; et +ce fut entièrement aux exploits et à l'habileté de ce guerrier, que ce +dernier roi dut la déroute des mécontents à la bataille de Gouzow, en +1608. Il s'était joint aux troupes royales à la tête d'une force +importante, levée à ses frais avec le concours des siens; en +récompense de ses services, le roi lui conféra, avec de vastes +domaines, la dignité de palatin de Braçlaw. Les plus hautes dignités +de la couronne attendaient Potoçki, s'il eût consenti à trahir sa +religion pour la faveur royale; mais il était digne de ce héros de ne +devoir sa fortune qu'à l'éclat de ses services. Il commandait l'armée +polonaise au siége de Smolensk, où il mourut en 1611, à l'âge de +cinquante-six ans. La ville fut prise peu de temps après sa mort par +son frère Jacques, qui lui avait succédé dans le commandement de +l'armée, mais dont l'abjuration avait affligé l'Église au sein de +laquelle ses frères et lui avaient été nourris depuis le berceau. Jean +Potoçki ne laissa pas d'enfants, et ses biens passèrent à son neveu +Stanislas, qui devint plus tard un guerrier renommé. Converti à la +foi catholique, ce dernier ferma l'Académie protestante fondée par son +oncle, et transforma ses bâtiments en écurie, ainsi que le rapporte +avec joie un écrivain des Jésuites du nom de Niesieçki. Il y eut +d'autres branches de la même famille qui restèrent fidèles au +Protestantisme; car ce même auteur, qui écrivait il y a cent ans +environ, dit que l'hérésie, dont cette illustre famille avait été +infectée, ne s'éteignit que de son temps[150]. + +[Note 150: Une traduction polonaise de l'apostille de _Scultetus_, +ouvrage très populaire chez les Protestants d'Allemagne, est dû à Jean +Potoçki, qui en fit à ses filles une dédicace, empreinte d'un +sentiment de piété fervente et sincère.] + +Une particularité bien remarquable de l'histoire de Sigismond, au +milieu des succès sans nombre qu'il obtint dans la conversion de ses +sujets, est l'impuissance de ses efforts pour ébranler la foi +évangélique de sa propre soeur, la princesse Anne, qu'il tenait en +grande et affectueuse estime. Puffendorf, dans son histoire de Suède, +rapporte que lorsque la mère de cette jeune princesse, Catherine +Jagellon, se vit sur son lit de mort, elle fut si troublée par la +crainte du purgatoire, que son confesseur, le jésuite Warszewiçki +(célèbre auteur), eut pitié de l'agonie de son âme, et lui dit que le +purgatoire n'était qu'une fable inventée pour le vulgaire. Ces paroles +furent entendues par la princesse Anne, qui se tenait derrière le +rideau du lit de sa mère, et la décidèrent à méditer les Écritures et +plus tard à embrasser la religion protestante. + +Le triomphe écrasant de Sigismond III sur le parti anti-catholique de +Pologne, si puissant au moment de son avènement, fut cependant acheté +au prix des plus chers intérêts du pays, dont ce prince était toujours +prêt à faire le plus complet sacrifice, quand les Jésuites, ses +conseillers ordinaires, le réclamaient au nom de leur Église en +général, ou de leur ordre en particulier. Nous avons décrit plus haut +l'empire absolu qu'ils exercèrent sur l'esprit du roi Sigismond; mais +leur funeste influence fut long-temps balancée par Zamoyski, à qui +notre histoire a décerné le titre de _Grand_, et qui, réunissant en sa +personne, avec un ardent patriotisme, les qualités supérieures de +l'homme d'État, du guerrier et de l'écrivain, exerça une influence +immense sur ses concitoyens[151]. Il était né Protestant, mais +rebuté, selon toute apparence, par les divisions qui régnaient au sein +du Protestantisme, et s'attendant probablement, comme beaucoup de +patriotes éclairés, à une réforme de l'Église nationale, il s'unit à +cette Église, mais il n'en resta pas moins toute sa vie l'un des plus +ardents défenseurs de la liberté religieuse. Il avait coutume de dire +que, bien qu'il fût prêt à donner la moitié de sa vie pour convertir +ses concitoyens à sa foi, il la sacrifierait tout entière, plutôt que +de souffrir qu'aucun d'eux fût persécuté à cause de ses croyances. +Sigismond, qui devait en partie sa couronne aux efforts de ce puissant +magnat, était forcé d'accueillir ses avis avec déférence; mais son +influence auprès du roi baissait en raison de l'empire croissant des +Jésuites. Zamoyski prit le monarque à partie, au sein d'une diète +assemblée, et lui reprocha, dans un langage sévère, l'abandon de ses +devoirs de souverain. Il fût parvenu sans doute à opposer une digue +infranchissable à l'envahissement du mal; malheureusement pour la +Pologne, il mourut peu de temps après, et les choses allèrent de mal +en pis, jusqu'à l'explosion d'une guerre civile. Cette levée de +boucliers se termina par la défaite des adversaires de Sigismond, +suivie d'une paix conclue par les efforts de plusieurs patriotes +influents; mais rien n'empêcha ce monarque aveugle de courir à l'abîme +vers lequel il précipitait la nation. Nous avons décrit plus haut +l'influence funeste des Jésuites sur l'éducation nationale, et le +mécontentement des sectaires de l'Église d'Orient produit par la même +cause. Ces deux circonstances devinrent dans la suite une source de +maux incalculables pour la Pologne, et la cause première de la +décadence et de la chute de ce royaume; mais les déplorables effets +de cette influence sur les affaires étrangères de ce pays, se firent +sentir pendant le règne de Sigismond lui-même. C'est ainsi qu'il +perdit son sceptre héréditaire de Suède, pour avoir voulu y rétablir +le Catholicisme, et qu'il suscita à la Pologne une guerre avec cette +puissance, qui s'offrait naturellement comme sa première alliée, la +couronne des deux pays reposant sur la même tête. La Livonie, riche +province particulièrement importante par ses ports de mer, qui s'était +soumise à la Pologne sous Sigismond-Auguste, et dont la population +était protestante, fut perdue par l'inconcevable bigoterie de ce +monarque. Un violent mécontentement s'était manifesté parmi ses +habitants, lors de l'installation des Jésuites à Riga sous Étienne +Batory, et cette circonstance en avait rendu la conquête aisée à la +Suède. Elle eût été sauvée cependant par le prince Christophe +Radziwill, qui la défendit vaillamment contre les armes suédoises, et +raffermit par son influence la fidélité ébranlée de sa population. +Mais Sigismond et ses misérables conseillers, qui détestaient dans +Radziwill le Protestant fervent, refusèrent de lui envoyer tout +secours[152]. Ainsi, pour enlever à un sujet protestant l'occasion de +se distinguer, fût-ce même contre une nation protestante, une province +importante fut sacrifiée. Un fait analogue se produisit dans la Prusse +polonaise, où plusieurs villes, irritées des entreprises continuelles +des Jésuites contre leur liberté religieuse, opposèrent à peine une +ombre de résistance à Gustave-Adolphe, malgré le concours des +circonstances qui semblaient mettre obstacle à l'ambition de ce +souverain. Le héros polonais Zolkiewski avait su, dans une assemblée +des grands de Moscovie, en 1612, faire tomber le sceptre de la maison +éteinte de Rurik aux mains de Vladislav, fils de Sigismond; mais ce +monarque entêté perdit ce vaste empire pour la Pologne, en se refusant +à exécuter le traité conclu à cet effet par Zolkiewski, et en essayant +à ceindre pour son propre compte la couronne moscovite. Ses faiblesses +trop connues au profit de la Société de Jésus, et son ardeur de +prosélytisme, poussèrent les Moscovites à une résistance désespérée +contre l'alliance qu'ils avaient précédemment recherchée. L'influence +de ses conseillers en Loyola asservissait son gouvernement à la +politique de l'Autriche, à laquelle il sacrifiait, en toutes +circonstances, la grandeur et la liberté de son royaume. Ainsi, quand +la Bohême se leva pour défendre ses libertés politiques et religieuses +contre la maison d'Autriche, au lieu de suivre l'exemple de Casimir +Jagellon et de soutenir cette nation amie contre une injuste +oppression, il fit intervenir en Hongrie, sans le consentement de la +diète, exigé en cas de guerre par la constitution, un corps +considérable de Cosaques, qui contribua puissamment à arrêter les +progrès de Bethlem Gabor, prince de Transylvanie. Ayant, en outre, +irrité le sultan par cette violation de neutralité, il s'attira une +guerre avec la Turquie, aussi peu nécessaire que funeste aux intérêts +de la Pologne. Tout compte fait, ces calamités l'emportent de beaucoup +sur l'avantage d'avoir conquis quelques provinces moscovites, perdues +en un quart de siècle après sa mort. + +[Note 151: Jean Zamoyski naquit en 1541. Il fut envoyé à Paris à l'âge +de douze ans, et attaché à la cour du dauphin (François II, époux de +Marie d'Écosse), qu'il laissa bientôt pour l'Université. Il poursuivit +ensuite ses études à Strasbourg et à Padoue, où, conformément à un +ancien usage de nommer, chaque année, un des étudiants recteur ou +_princeps juventutis literatæ_, ses camarades lui décernèrent cette +distinction. Il avait vingt-deux ans quand il publia un traité _de +Senatu Romano_, Venise, 1563, ouvrage très estimé des classiques, et +tiré à plusieurs éditions. Il fit paraître, peu de temps après, deux +nouveaux opuscules: _De constitutionibus et immunitatibus almæ +universitatis Patavinæ_, et _De perfecto senatore syntagma_. Le roi +Sigismond-Auguste prit un vif intérêt à la personne de Zamoyski, et +lui confia, à son retour en Pologne, la tâche importante, mais +pénible, de classer les archives nationales; ce travail, accompli en +trois laborieuses années, lui valut, à titre de rémunération, une +riche _starostie_ (sorte de dotation viagère en biens fonds). Cet +important service, joint à la jeunesse, aux talents et au caractère de +celui qui l'avait rendu, le recommanda avantageusement à l'attention +de ses concitoyens; mais son influence devint immense, quand, à la +mort de Sigismond-Auguste, il proposa, avec un succès d'enthousiasme, +de soumettre l'élection du monarque, non à la décision d'une diète, +mais aux votes directs des nobles ou électeurs. Cette mesure le rendit +très populaire parmi la petite noblesse, mais elle constituait +évidemment une erreur funeste de la part de Zamoyski, en ce qu'elle +livrait le plus haut intérêt de l'État à une multitude, souvent animée +des intentions les plus pures, mais facile à égarer sur les pas d'un +meneur artificieux, quand une affaire de cette importance aurait exigé +la mûre délibération des citoyens les plus recommandables par leurs +lumières et par leur caractère. Zamoyski s'aperçut plus tard de la +faute qu'il avait commise, et il essaya, en 1589, de revenir sur le +mode d'élection du souverain, mais ses efforts furent paralysés par un +parti contraire. + +Zamoyski fut l'un des délégués qui vinrent à Paris pour annoncer à +Henri de Valois son élection au trône de Pologne, et après la fuite de +ce monarque, il devint l'un des plus ardents promoteurs de l'avènement +d'Étienne Batory. Le nouveau roi récompensa ce service de Zamoyski, en +le nommant chancelier de la couronne, et il se fit accompagner par +lui, en cette qualité, pendant sa mémorable campagne de Moscovie, en +1579-1582. Quand Batory fut forcé de revenir dans sa capitale, il +laissa le commandement de l'armée à Zamoyski, qu'il créa _hetman_, ou +grand-général des forces polonaises. Étranger à la vie des camps, ce +grand homme poussa cependant la campagne avec la vigueur et l'habileté +d'un guerrier consommé, jusqu'à la paix qui vint la couronner. Il se +vit encore élever à la dignité de castellan de Cracovie, ou premier +sénateur séculier, et réunit ainsi dans sa personne les plus hautes +distinctions civiles et militaires. Son immense popularité, jointe à +tant d'élévation, le porta à un degré de pouvoir et d'influence, +auquel n'a peut-être jamais atteint un sujet dans aucun autre pays, si +ce n'est en Angleterre le grand comte de Warwick, surnommé le faiseur +de rois. + +Ce fut, comme nous l'avons dit dans le texte, entièrement par +l'influence de Zamoyski, que Sigismond III fut élu en opposition de +l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Rodolphe, qui était soutenu +par un parti puissant. Maximilien s'avança en Pologne pour soutenir +ses prétentions à main armée; mais il fut vaincu et fait prisonnier +par Zamoyski, qui le retint captif jusqu'à ce qu'il eût renoncé +solennellement à ses prétentions au trône de Pologne. Zamoyski +s'aperçut bientôt que l'élection de Sigismond III, issue de son appui, +n'était rien moins qu'avantageuse à son pays, et il opposa tous les +contrepoids de sa puissance aux tendances de ce funeste règne. Il alla +plusieurs fois en personne défendre les frontières menacées, et +résolut de consacrer toute l'énergie de son patriotisme à lutter +contre la politique de plus en plus fatale de Sigismond III, et, en +particulier, contre l'influence de l'Autriche, soutenue par les +Jésuites aux dépens des intérêts de la nation. Enfin, quand il eut +épuisé toutes les représentations, sans que le roi cessât de se livrer +à une foule d'actes en violation directe de la Constitution et +attentatoires à la dignité nationale, Zamoyski qui, en sa qualité de +chancelier, était le premier gardien des libertés publiques, se +détermina à gourmander publiquement le roi, au milieu d'une diète +assemblée. Il s'approcha du trône et commença par lui reprocher, dans +un langage animé, ses fautes d'omission et de commission; il conclut +en déclarant que s'il voulait continuer à violer la Constitution, il +courait risque de perdre sa couronne... Sigismond, enflammé de colère, +se leva de son trône et saisit son épée; mais Zamoyski s'écria: _Rex! +non move gladium, ne te Caïum Cæsarem nos Brutos sera posteritas +loquatur. Sumus electores regum destructores tyrannorum. Regna, sed +non impera!_[151-A] Cet évènement date de 1608, et Zamoyski, qui était +alors âgé de soixante-quatre ans, mourut peu de temps après. Mécène +dans sa sphère, il fonda, sur ses domaines patrimoniaux, à Zamostz, +une académie dont il confia les chaires à de savants professeurs, à +l'exclusion des Jésuites. Il établit aussi au même endroit, une +imprimerie d'où sont sortis beaucoup de livres précieux, entre autres +un ouvrage accueilli avec la plus grande faveur, et qui, bien que +publié sous le nom de son ami Burski, est considéré généralement comme +l'oeuvre de Zamoyski lui-même, ou tout au moins comme une composition +faite d'après ses notes. Cet ouvrage a pour titre _Dialectica +Ciceronis quæ dispersè in scriptis reliquit maximè ex stoïcorum +sententia_, etc., etc. 1604. + +Le contemporain Thuanus paye un juste tribut d'éloge à Zamoyski. Ses +descendants occupent encore une haute position dans leur pays natal, +et sont honorablement connus à l'étranger.] + +[Note 151-A: Roi! ne tire pas l'épée, de peur qu'une postérité reculée +ne te nomme Caius César, et nous des Brutus. Nous faisons les rois, +nous immolons les tyrans. Règne, mais ne commande pas.] + +[Note 152: Le prince Christophe Radziwill était fils de Christophe +Radziwill, palatin de Vilna et _hetman_ ou grand-général de Lithuanie, +qui s'était distingué par de nombreux faits d'armes, et petit-fils de +Radziwill Rufus. La notice suivante sur sa vie est extraite d'un +ouvrage sur la noblesse polonaise, du jésuite Niesieçki, que nous +avons déjà cité, et à qui il faut rendre cette justice, qu'il +reconnaît avec impartialité, comme son coreligionnaire bohémien +Balbinus, le mérite de beaucoup de ses concitoyens, dont il condamne +les croyances:--«S'étant joint, à la tête d'une troupe considérable +des siens, au grand-hetman Chodkiewicz (célèbre guerrier), il se +comporta si brillamment contre les Suédois, que ce chef, frappé de ses +talents militaires et de sa rare intrépidité, obtint pour lui la +dignité de hetman-de-camp ou général-de-camp (second en commandement). +Plus tard, dans le temps que Chodkiewicz était occupé à repousser les +Turcs, les Suédois envahirent inopinément la Livonie et s'emparèrent +de Riga. Radziwill, ayant réuni tout ce qu'il put de troupes +polonaises, harcela l'ennemi et remporta sur lui plusieurs avantages; +mais, privé de tous renforts, il dut renoncer à lutter, avec une +poignée de soldats, contre les forces débordantes des Suédois, qui +envahirent la Lithuanie et prirent son propre château de Birzé. Il +parvint cependant, malgré l'infériorité des siennes, à arrêter leurs +progrès dans cette province. Ces maux étaient l'ouvrage de quelques +flatteurs de la royauté, qui ne pouvaient voir sans envie les exploits +de cet homme distingué et le calomniaient auprès du souverain, de +telle sorte que la dignité de grand-hetman de Lithuanie, devenue +vacante par la mort de Chodkiewicz, ne fut pas conférée, comme elle +eût dû l'être, au guerrier qui avait si bien mérité de sa patrie. +Malgré cette marque de défaveur royale, Radziwill reçut les +remercîments de la diète, pour sa courageuse défense de la Lithuanie. +Il ne prit néanmoins aucune part aux affaires militaires, pendant le +règne de Sigismond III; mais, après l'avènement de Vladislav IV, il +fut fait grand-hetman et palatin de Vilna. Il conclut un traité de +paix avec la Moscovie en 1634, et fit ensuite, contre les Suédois, une +expédition qui se termina bientôt de la même manière. Radziwill était +fort dans l'action et puissant au conseil. Il mourut, en 1640, l'un +des fervents défenseurs des doctrines de Genève.»--Niesieçki, vol. +VIII, p. 54, édit. de 1841. + +Radziwill se montra, en effet, tout dévoué aux intérêts de la religion +réformée, comme son père et son aïeul, dont les richesses immenses et +les hautes dignités lui étaient dévolues avec le mérite et les vertus +patriotiques qui les distinguaient. Il publia à ses frais une nouvelle +édition de la Bible, précédée d'une dédicace à son souverain, dans +laquelle il déclarait, au nom de ses coreligionnaires, qu'ils étaient +prêts à comparaître devant l'oint du Seigneur, et à rendre compte de +leur croyance en s'appuyant, non sur les traditions humaines, mais +uniquement sur les Écritures illuminées de l'Esprit-Saint. Bien qu'il +n'employât aucune expression aussi énergique que celles dont son +prédécesseur Radziwill le Noir s'était servi dans sa dédicace de la +même Bible à Sigismond-Auguste, il en parlait comme d'un précédent à +la sienne. L'abolition de l'Église et de l'école protestantes de +Vilna, fondées par les ancêtres de Radziwill, et dont tous ses efforts +n'avaient pu prévenir la perte, vint briser le coeur du vieux +guerrier, qui avait consacré sa longue carrière au service de son +pays, soit en le défendant contre les attaques du dehors, soit en +luttant contre l'hostilité plus dangereuse encore des dévots +conseillers du monarque. Son fils Janus, palatin de Vilna et +grand-hetman de Lithuanie, vaillant soldat et général habile, rendit +de grands services à son pays pendant la guerre des Cosaques +(1648-54). Il défit plusieurs fois ces rebelles, qui avaient ravagé +beaucoup d'autres provinces, et mit la Lithuanie à l'abri de leurs +incursions. Au temps où Charles-Gustave de Suède, secondé par un grand +nombre de mécontents, envahit la Pologne en 1655, et força le roi +Jean-Casimir à quitter le territoire de la République (Voir le +chapitre suivant.), la Lithuanie fut tout-à-coup inondée par une +immense armée moscovite, que le czar envoyait en aide aux Cosaques +révoltés. Les Lithuaniens, placés dans cette extrémité, reconnurent le +roi de Suède pour leur souverain héréditaire et se déclarèrent +indépendants de la Pologne. Cela eut lieu en vertu d'un traité conclu +à Kiéydany le 18 août 1651, et signé en faveur de la Lithuanie par le +prince Janus Radziwill, l'évêque de Samogitie et un autre sénateur +catholique. Ce fut donc une affaire purement politique et étrangère à +la religion, négociée, non dans l'intérêt particulier des Protestants, +mais en considération de la position des Lithuaniens en général, qui +ne pouvaient se soustraire au joug d'un ennemi barbare et cruel, qu'en +reconnaissant la souveraineté d'un monarque dont l'autorité s'étendait +déjà à une grande partie de la Pologne. Cependant, chose étrange à +dire! beaucoup d'écrivains mettent toute cette affaire sur le compte +du protestantisme de Radziwill, et accusent les Réformés d'avoir frayé +le chemin aux Suédois, bien qu'un simple exposé des faits démontre le +contraire. Ce n'est là, toutefois, qu'un exemple isolé de la +partialité avec laquelle un grand nombre d'auteurs ont traité les +protestants polonais, pour n'avoir pas été meilleurs en définitive que +leurs concitoyens catholiques, tandis que les services importants, +rendus à la nation par les célébrités du Protestantisme, guerriers et +hommes d'État, sont le plus souvent enregistrés sans aucune allusion à +leur foi religieuse, de manière à laisser croire à la majorité des +lecteurs, que la catholicité revendique la gloire de ces grands +hommes. Il est très remarquable que beaucoup d'écrivains polonais, +fort indifférents d'ailleurs en matière de Papisme, n'aient pu se +défendre d'une sorte de prévention involontaire contre les +Protestants; et cela prouve peut-être, plus que toute autre chose, la +vérité de la maxime: «_Calumniare fortiter semper aliquid hæret_», +principe dont les Jésuites ont fait une large application à leurs +adversaires vivants ou morts. + +Le prince Janus Radziwill mourut en 1655, peu de temps après l'affaire +dont nous venons de parler. Il laissa un seul enfant, une fille, qui +se maria à son cousin, le prince Boguslav Radziwill, le dernier +Protestant de sa famille, mort en 1660. Celui-ci eut une fille, la +princesse Louise, qui épousa un prince de Brandebourg, fils du +grand-électeur, et après la mort de son premier mari, le prince +palatin de Neubourg. La maison royale de Bavière descend de cette +princesse, et de là vient que tous les Radziwill naissent chevaliers +de l'ordre bavarois de Saint-Hubert.] + +Protestant, nous serions peut-être suspect d'exagérer la désastreuse +influence de la réaction catholique sur les destinées de notre pays; +mais il s'agit d'un fait consacré par l'impartialité de l'histoire et +proclamé par un auteur contemporain d'un mérite avoué, évêque +catholique lui-même (Piaseçki), qui déclara, en termes formels, que +c'est par l'influence exclusive des Jésuites[153] que Sigismond III +appela d'éternels malheurs sur le royaume que l'élection lui avait +livré. + +[Note 153: «Subter finem ejusdem anni (1616) decesserat quoque cubili +regii præfectus Andreas Bobola, octogenarius. Homo rudis, morosus, +promotus ad illud officium patrocinio sacerdotum Societatis Jesu, quod +illis in omnibus consentiret. Undè utrique, conjuncta opera, in +privatis colloquis, quæ ipsis semper patebant, sollicitantes regem +adeo constrixerant, ut omnia consiliis eorum ageret; et aulicorum spes +et curæ, non nisi ab eorum favore penderent, quem et in publicis +negotiis, isti suggerebant, quid rex decerneret, tanto majori +reipublicæ periculo, quod ad hujusmodi familiaritatem regis +assumebantur personæ (præsertim confessor et concionator) a scholiis +vel a magisterio novitiorum religiosorum, rerum et status politiæ +prorsùs expertes. Hæc que causa unica fuit errorum, non in domesticis +solum, sed in publicis, ut Moschicis, Suecis, Livonicisque, regis +rationibus, et tamen sacrilegii crimen reputabatur, si quis tamen +eorum dicta factave reprehendisset, et nemini quid non ipsis +applauderet, facilis ad dignitates aditus patebat.» (_Chronica +Gestarum in Europa._ Cracovie, 1648, ad ann. 1616).] + +À ce faible prince succéda son fils aîné, Vladislav IV, jeune +monarque d'un esprit droit et généreux. Ses lumières et son expérience +des maux causés par la piété ignorante de son père, lui inspirèrent +une aversion si profonde contre les Jésuites, qu'aucun membre de cette +société ne fut admis à sa cour. Sa nature bienveillante répugnait à la +persécution. Le mérite personnel avait seul droit à ses faveurs, et le +guidait dans le choix des dignitaires de l'État sans égard à leur +conviction religieuse. Ses efforts pour opposer une digue au flot +toujours montant de la persécution, ne purent triompher cependant de +l'esprit d'intolérance que les Jésuites avaient répandu au loin, +surtout au sein de la noblesse inférieure et nombreuse, formée dans +leurs écoles. Bien qu'il fût parvenu à réprimer les émeutes populaires +suscitées contre les Protestants, il resta impuissant en face de deux +grands actes de persécution légale, l'abolition du temple et du +collége protestants de Vilna, en 1640, et celle de la célèbre école +des Sociniens; mesures de rigueur ordonnées par les diètes, sous +prétexte d'injures adressées aux statues des saints par les élèves de +ces établissements. Vladislav fit de grands efforts pour calmer +l'irritation produite au sein des populations de l'Ukraine[154], par +les tentatives qui avaient été faites pour leur imposer l'Union avec +Rome. Il confirma la hiérarchie adoptée par les partisans de l'Église +indépendante, qui se retrempa dans la célèbre Académie fondée à Kioff +par Pierre Mohila, prélat d'un noble caractère, de haute naissance et +de grand savoir[155]. La mort de ce souverain, qui sut enchaîner, par +un mérite tout personnel, les aveugles passions du fanatisme évoqué +sous le règne de son père, leur donna de nouveau libre carrière et +appela sur la Pologne les terribles calamités au récit desquelles nous +consacrerons le chapitre suivant. + +[Note 154: La dénomination d'_Ukraine_, qui signifie littéralement +confins, fut donnée aux provinces de la Pologne limitrophes de la +Moscovie et de la Turquie, soumises aujourd'hui à la Russie. Nous +avons parlé des Cosaques qui habitaient la province polonaise de ce +nom.] + +[Note 155: Pierre Mohila était fils d'un prince régnant de Moldavie, +et allié de près aux premières familles de Pologne. Il fit ses études +à l'Université de Paris, et servit ensuite avec distinction dans les +rangs de l'armée polonaise pendant la guerre de Turquie de 1621. Entré +au giron de l'Église en 1628, il fut élu archevêque de Kioff en 1633. +Il publia plusieurs ouvrages, dont le plus remarquable est son _Exposé +de la foi de l'Église d'Orient_, qui avait été approuvé par tous les +patriarches grecs. Ce livre fut publié en polonais à Kioff, en 1637. +Il a été imprimé plusieurs fois en grec, et traduit en latin par le +savant Suédois Laurentius Normann, évêque de Gottenbourg. Il y en a +aussi une traduction allemande.] + + + + +CHAPITRE XII. + +POLOGNE. + +(Suite.) + + Règne de Jean-Casimir. -- Révolte des Cosaques. -- Le bigotisme + des évêques catholiques s'oppose à toute réconciliation avec eux. + -- Invasion et expulsion des Sociniens. -- Règne de Jean + Sobieski. -- Pillage et destruction du temple protestant de + Vilna, à l'instigation des Jésuites. -- Meurtre juridique de + Lyszczynski. -- Élection et règne d'Auguste II. -- Première + disposition légale contre la liberté religieuse des Protestants, + obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. -- + Protestation des patriotes catholiques contre cette mesure. -- + Nobles efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses + concitoyens protestants, menacés par les intrigues de l'évêque + Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. -- Réflexions sur cet + évènement. -- Lettre pastorale de l'évêque Szaniawski aux + Protestants. -- Les représentations des puissances étrangères, en + faveur des Protestants polonais, ne servent qu'à rendre la + persécution plus violente contre eux. -- Ils sont privés des + droits politiques. -- Situation malheureuse des Protestants + polonais sous le règne d'Auguste III. -- Généreuse conduite du + cardinal Lipski. + + +Vladislav IV eut pour successeur son frère, Jean-Casimir, Jésuite et +cardinal, que le pape avait relevé de ses voeux lors de son élection +au trône. L'esprit de tolérance du dernier règne ne pouvait trouver +son compte à ces précédents, bien que la piété du nouveau monarque fût +loin de l'aveuglement de son père. Vladislav avait à peine fermé les +yeux, qu'une révolte terrible s'alluma dans l'Ukraine, appuyée par des +hordes de paysans, sectaires de l'Église grecque. La Pologne se +trouvait sans défense contre l'irruption d'un pareil fléau, quand les +insurgés, ayant à leur tête Chmielniçki, noble polonais de la religion +grecque, homme d'énergie et de talents supérieurs, s'avancèrent en +flots pressés et irrésistibles. Le roi, qui marchait à leur rencontre +avec des forces insuffisantes, se vit assiégé par eux dans son camp +fortifié. Sa perte semblait inévitable; mais Chmielniçki et les +principaux chefs de Cosaques s'arrêtèrent sur le bord de l'abîme vers +lequel ils précipitaient leur patrie, la voix du patriotisme s'éleva +dans leurs coeurs et imposa silence au fanatisme haineux et aux +mauvaises passions qui marchent à sa suite. La concorde fut le +résultat de cet heureux retour. Chmielniçki, qui avait assiégé son +souverain, lui rendit fidèlement l'hommage d'un homme-lige, implora +son pardon en fléchissant le genou, et reçut du roi la nomination de +hetman ou général des Cosaques, dont les droits politiques et +religieux furent confirmés en cette circonstance. Le traité intervenu +entre les parties belligérantes, stipulait expressément que +l'archevêque de Kioff, métropolitain de l'Église grecque de Pologne, +aurait un siége dans le sénat. Cette condition, demandée par les +Cosaques, était non-seulement juste, car le représentant d'une Église +qui comptait des provinces entières de sectateurs avait un titre +incontestable à siéger au sein de l'Assemblée politique où chaque +évêque catholique avait sa place marquée; mais le pays tout entier +avait encore le plus haut intérêt à ce que le chef spirituel d'un +corps aussi formidable que les Cosaques devînt membre du conseil +suprême de l'État, puisque cela ne pouvait que contribuer puissamment +à confirmer ces populations guerrières, mais indisciplinées, dans leur +fidélité à la couronne de Pologne. Cette combinaison, tout équitable +et avantageuse qu'elle fût, échoua devant le fanatisme arrogant des +prélats romains; en effet, quand l'archevêque grec de Kioff, Sylvestre +Kossowski, dont l'actif patriotisme avait entraîné la pacification de +l'Ukraine, entra au sénat pour prendre possession de son siége, les +dignitaires catholiques sortirent en groupe de la salle des séances, +en déclarant qu'ils ne consentiraient jamais à siéger avec un +schismatique. Les remontrances respectueusement adressées aux évêques +sur l'injustice de leur conduite et sur les dangers qui en résultaient +pour la nation, demeurèrent toutes infructueuses, et cet outrage, par +lequel on répondait aux services patriotiques de l'archevêque de +Kioff, produisit une violente irritation parmi les Cosaques, qui ne +tardèrent pas à se soulever de nouveau. Défaits cette fois, ils +s'attachèrent à la fortune du czar de Moscovie, qui vint attaquer la +Pologne avec des forces immenses, pendant que Charles-Gustave, roi de +Suède, l'envahissait de son côté. Ce dernier monarque, sachant mettre +à profit les graves mécontentements que Jean-Casimir avait soulevés en +Pologne, s'avança à la tête d'un corps formidable de troupes d'élite. +Des bandes de mécontents se joignirent à lui, et il se vit bientôt +maître de la plus grande partie du pays. Son génie guerrier, la +sévère discipline de son armée et la bienveillance de ses manières lui +conquirent en peu de temps une grande popularité parmi les Polonais, +et tous les patriotes éclairés, sentant la nécessité d'avoir un +monarque capable d'opposer une digue à l'anarchie et aux incursions +des barbares, offrirent la couronne à Charles-Gustave, en demandant +qu'une diète fût convoquée pour consacrer officiellement son élection. +Le choix d'un monarque protestant, du caractère de Charles-Gustave, +écrasait d'un seul coup la faction cléricale et dotait le pays d'un +gouvernement fort; si l'on considère, en outre, que la Suède, +monarchie constitutionnelle, possédait alors, dans le nord de +l'Allemagne, de vastes provinces contiguës à la Pologne, l'on ne +saurait douter que l'avènement de son roi au trône de ce pays n'eût +inauguré, dans l'Europe septentrionale, l'ère d'un grand empire +constitutionnel, rival redouté de l'Autriche, et mortel aux +envahissements des czars de Moscovie vers l'ouest. Malheureusement, +cette combinaison échoua devant l'arrogance que Charles-Gustave, enflé +de ses succès, mit dans sa réponse à la députation polonaise chargée +de l'inviter à convoquer une diète pour son élection: «Formalité +superflue, objecta-t-il, son épée l'ayant déjà fait maître du +royaume.» L'insolence de cette réplique irrita violemment la fibre +nationale. Le roi de Suède fut abandonné, et ses forces, assaillies de +toutes parts, furent chassées du territoire. La paix se rétablit en +1660, par le traité d'Oliva, conclu sous la garantie médiatrice de +l'Angleterre, de la France et de la Hollande. Les Protestants eurent +plus à souffrir durant ces guerres que le reste des habitants. Dans la +Grande-Pologne, on les persécuta pour les maux infligés aux +Catholiques par les Suédois[156], tandis que plusieurs de leurs +temples et de ceux des Sociniens furent mis en cendres par les +Cosaques, qui confondaient Catholiques et Protestants dans leur +ressentiment religieux. + +[Note 156: Les troupes suédoises, qui avaient observé tout d'abord une +discipline rigoureuse, se rendirent coupables des excès les plus +odieux quand le pays se souleva contre elles, et se livrèrent alors à +des actes de férocité contre plusieurs membres du clergé catholique. +Les Protestants payèrent pour l'ennemi. Un certain nombre de ministres +et d'autres individus attachés à la Confession de Bohême, furent mis à +mort, et leurs églises réduites en cendres, sans compter celle de +Lissa, avec une école célèbre. Il existe un manuscrit intéressant à la +bibliothèque archiépiscopale de Lambeth: _Ultimus in protestantes +Confessionis Bohemiæ ecclesias Anti-Christi furor_, par Hartmann et +Cyrille, ecclésiastiques protestants et professeurs de l'école de +Lissa, qui s'intitulent «les exilés du Christ,» et qui furent envoyés +en Hollande et dans la Grande-Bretagne pour solliciter, en faveur de +leurs frères en détresse, des secours qui leur furent généreusement +accordés par les Protestants de ces contrées. Le manuscrit renferme +une description de la barbarie révoltante déployée contre les +Protestants, sans égard à l'âge ou au sexe, et se termine par les mots +_dolor vetat plura addere_. On avait aussi composé, d'après cet +original, un document imprimé, soumis par les délégués à Cromwell, qui +les autorisa, en vertu d'une ordonnance datée du 2 mai 1659, à +organiser des souscriptions par tout le pays.] + +Jean-Casimir, qui s'était enfui en Silésie lors de l'invasion +suédoise, fut rappelé par la nation, et fit voeu à son retour, sous +l'invocation de la Vierge dont il implora la protection pour lui et +pour son royaume, de s'appliquer à réprimer les abus qui pesaient sur +les classes inférieures, et à convertir, ce qui voulait dire à +persécuter, les hérétiques. La première parti de ce voeu, tout digne +qu'elle fût des préoccupations d'un Chrétien, resta dans l'oubli. +Jean-Casimir crut s'acquitter envers le ciel en réduisant l'hérésie. +Le Protestantisme comptait encore un grand nombre d'adhérents, et +parmi eux plusieurs familles influentes. Les religionnaires avaient en +outre pour eux l'appui intéressé des princes étrangers de leur Église, +alliés en ce moment de la Pologne. Le voeu royal ne trouvant dès lors +à s'appesantir que sur les Sociniens, un Jésuite, du nom de Karwat, +pressa la diète de 1658 de témoigner sa reconnaissance à Dieu par des +actes. Cette diète fit une loi qui défendit, sous la sanction la plus +sévère, de professer ou de propager le Socinianisme dans les États +polonais; la peine de mort menaçait ceux qui passeraient outre ou +favoriseraient cette secte en quelque manière que ce fût. On laissait +cependant à ceux qui persévéreraient dans leur croyance, un délai de +trois ans pour vendre leurs propriétés et réaliser leur avoir. Une +entière sûreté leur était promise pendant ce temps, mais on leur +interdisait les pratiques de leur culte et toute intervention dans les +affaires publiques. Ce décret n'était motivé par aucune considération +politique, aussi n'imputait-il pas de trahison aux Sociniens; mais on +l'avait entièrement fondé sur des motifs théologiques, et +principalement sur ce qu'ils n'admettaient pas la Divinité de +Jésus-Christ,--raison assez bizarre chez un peuple qui tolérait les +Juifs et admettait les Mahométans à la jouissance des droits civils. +Le délai triennal accordé par la diète de 1658, fut réduit à deux ans +par celle de 1659, qui décréta que tous les Sociniens qui n'auraient +pas embrassé le Catholicisme le 10 juillet 1660, eussent à quitter le +pays sous les peines édictées par la diète de 1658. Aux termes du même +décret, ces Sociniens, qui pouvaient abjurer leur croyance, n'eurent +plus d'autre choix que la Confession romaine, beaucoup d'entre eux +s'étant faits Protestants pour se soustraire aux rigueurs de la +première loi. + +La rapidité du temps, l'état du pays ruiné par la guerre, et l'avidité +des acquéreurs qui mirent leur accablement à profit, obligèrent les +Sociniens à vendre leurs propriétés à vil prix. Sur ces entrefaites, +la persécution s'amoncelait autour d'eux sous toutes les formes. La +proscription semblait les mettre hors la loi, et comme tous exercices +religieux leur étaient interdits, rien n'était plus facile que de +trouver à les persécuter sur ce terrain. Pour échapper à cette +destinée, les Sociniens tentèrent un effort suprême, d'une nature si +extraordinaire, que l'on chercherait en vain à expliquer comment ils +auraient pu s'illusionner un seul instant sur un succès impossible. +Ils présentèrent une requête au roi contre le décret de 1658, +s'offrant à prouver qu'il n'existait pas de différence fondamentale +entre leurs dogmes et les doctrines de l'Église catholique. Cette +proposition fut rejetée. Ils implorèrent la protection, ou, tout au +moins, l'intercession des puissances étrangères; mais, bien que le +traité d'Oliva, conclu en 1660, garantît à toutes les Confessions +religieuses de Pologne les droits dont elles avaient joui avant la +guerre, et que la Suède s'efforçât de sauver le Socinianisme du +naufrage, leur sort n'en resta pas moins fixé, sans que les +représentations faites en leur faveur par l'électeur de Brandebourg +obtinssent un meilleur résultat. Le désespoir conduisit les Sociniens +à proposer un rapprochement avec Rome, au moyen d'une conférence tenue +à l'amiable. L'autorisation en fut donnée par l'évêque de Cracovie, +qui pouvait raisonnablement voir, dans cette démarche de leur part, +l'intention secrète d'entrer au giron de son Église avec quelque +semblant de conviction, et non par contrainte. Et, en effet, quel +homme de bon sens eût supposé que des controversistes aussi habiles +que les membres de cette secte, pussent se bercer de l'espoir +d'obtenir des concessions d'une Église dont les doctrines étaient +diamétralement opposées à leurs dogmes... Quoi qu'il en soit, les +Sociniens maintinrent très sérieusement leurs arguments au colloque de +Roznow (10 mars 1660), et il est presque inutile d'ajouter qu'autant +en emporta le vent. Il ne leur resta plus que le parti de l'exil, +avant l'expiration du délai prescrit. Cette émigration forcée fut +accompagnée de beaucoup de cruautés, malgré la généreuse intervention +de plusieurs membres éminents de la noblesse, qui, tout en faisant +profession de Catholicisme, restaient attachés à un grand nombre de +Sociniens par les liens du sang et de l'amitié. Ils se dispersèrent +en Europe; la Transylvanie, qui comptait beaucoup de coreligionnaires, +et la Hongrie, offrirent un refuge à une grande partie d'entre eux. La +reine de Pologne permit à beaucoup de ces infortunés de s'établir dans +les principautés silésiennes d'Oppeln et de Ratibor, qui lui +appartenaient, et quelques princes de la Silésie suivirent son +exemple. Disséminés sur plusieurs points de cette contrée, ils n'y +formèrent aucune Congrégation, et ils l'abandonnèrent peu à peu ou se +convertirent au Protestantisme. Un nombre considérable d'entre eux +fondèrent une association religieuse à Manheim, sous la protection du +palatin du Rhin; mais ils se rendirent bientôt suspects de propager +leurs doctrines, ce qui n'a rien que de probable, eu égard à la +ferveur bien connue de leur zèle, et ils furent obligés de se +disperser. Ils demandèrent, pour la plupart, un asile à la Hollande, +où la liberté des cultes régnait sans entrave, et qui comptait +quelques Sociniens, dont la fraternité, jointe à celle des sectaires +de l'Angleterre et de l'Allemagne, vint largement en aide aux bannis +de la Pologne. Les renseignements nous font défaut sur leur sort dans +cette contrée hospitalière; mais tout porte à croire qu'ils y avaient +une Congrégation florissante, puisqu'ils purent éditer à Amsterdam, en +1680, un Nouveau-Testament en langue polonaise. Quelques Sociniens se +retirèrent en Prusse, où les attendait l'accueil hospitalier de leur +compatriote le prince Boguslav Radziwill, dernier Protestant de sa +famille, qui gouvernait cette province pour l'électeur de Brandebourg. +Ils formèrent deux établissements limitrophes de la Pologne, appelés +Rutow et Andréaswalde. En 1779, les habitants de ces endroits reçurent +du gouvernement l'autorisation de bâtir un temple; mais leur +Congrégation, qui n'avait jamais été bien considérable, alla en +déclinant; et, d'après les renseignements authentiques que nous avons +obtenus sur ce point en 1838, grâce à la bienveillance du feu baron +Bulow, ministre de Prusse à la cour d'Angleterre, l'association +d'Andréaswalde subsista jusqu'en 1803, époque à laquelle elle fut +dissoute; et, en 1838, il ne restait plus en Prusse que deux +gentilshommes, derniers membres survivants de la secte jadis célèbre +des Sociniens, un Morsztyn et un Schlichtyng, tous les deux vieillards +très avancés en âge et représentants de noms distingués dans les +annales politiques et religieuses de la Pologne. Les familles de ces +personnages s'étaient réunies au Protestantisme, comme l'avaient fait +le reste des sectaires. En Pologne même, depuis l'expulsion des +Sociniens en 1660, on ne retrouve aucun vestige de la secte qui +s'était glorifiée de compter au nombre de ses adhérents quelques-unes +des grandes familles du pays, et sur laquelle les lumières de ses +membres avaient jeté le plus vif éclat dans toute l'Europe. Les rangs +des Protestants étaient alors entièrement rompus. Ils perdirent leur +principal appui dans les familles toutes-puissantes des Radziwill et +des Leszczynski; la branche protestante de la première étant venue à +s'éteindre en 1669, et la dernière ayant passé à l'Église de Rome vers +cette époque. Les Leszczynski, devenus Catholiques, ne se firent pas +pour cela les persécuteurs de leurs anciens coreligionnaires; ils +continuèrent, au contraire, à protéger de leur influent patronage les +habitants protestants de Lissa, ville qui leur appartenait. + +Le roi Jean Sobieski, admirablement doté par la main de la Providence, +avait une aversion profonde pour la persécution religieuse; mais +l'autorité royale, étranglée dans d'étroites limites, était +impuissante à faire respecter les lois qui reconnaissaient encore la +parfaite égalité des Confessions religieuses, et, sous son règne, deux +évènements flétrissants signalèrent le pouvoir que le clergé +catholique s'était acquis en Pologne, et la manière dont il entendait +en user. + +L'Église protestante de Vilna, avons-nous dit, avait été abolie en +1640, en vertu du décret d'une diète qui défendait aux Protestants +d'avoir un lieu consacré au culte dans l'enceinte de la ville. Ils +avaient, en conséquence, élevé dans un faubourg un temple, un hospice +et un asile pour leurs ministres. + +Le 2 avril 1682, une populace nombreuse, soulevée par des étudiants du +collége des Jésuites, se rua sur ce temple et le détruisit de fond en +comble, brisa les cercueils, en arracha les morts, et, après leur +avoir prodigué les plus indignes outrages, les mit en lambeaux et +livra aux flammes ces restes profanés. Rien n'échappa sur les lieux au +pillage ou à la destruction, ni les valeurs matérielles, ni un grand +nombre de documents précieux déposés en cet endroit comme dans un lieu +de sûreté. L'orgie populaire dura deux jours entiers, sans que +l'autorité prît la moindre mesure de répression, et le recteur du +collége des Jésuites, mis en demeure d'interposer son autorité au sein +d'une émeute dirigée par ses élèves, osa non-seulement s'y refuser, +mais encore donner des louanges à leur conduite. Les ministres durent +la vie à un noble catholique appelé Puzyna, qui accourut à la tête de +quelques hommes armés et les conduisit au couvent des moines +franciscains, où ils trouvèrent un asile et les traitements les plus +humains. Jean Sobieski, informé de l'attentat, institua immédiatement +une commission pour instruire le procès et punir les coupables. Cette +commission, composée de l'évêque de Vilna et de plusieurs dignitaires +de la couronne, après l'enquête la plus consciencieuse, condamna +quelques-uns d'entre les assaillants, élèves des Jésuites et autres, à +la peine de mort, et ordonna la restitution du pillage; mais les +Jésuites corrompirent les geôliers, qui favorisèrent l'évasion des +condamnés, et l'on ne revit, en somme, qu'une très faible partie des +objets dérobés. Le roi voulait que les Jésuites payassent les dommages +causés par l'émeute; mais comme il ne put obtenir aucun acte de +réparation pour ses sujets protestants, ces derniers relevèrent leur +temple de leurs propres deniers[157]. L'autre crime qui déshonore +cette période historique, est l'assassinat juridique de Casimir +Lyszczynski, estimable propriétaire, frappé par l'aveugle haine du +clergé, malgré les efforts de Sobieski pour sauver cette innocente +victime du fanatisme. Lyszczynski parcourait un livre intitulé +_Theologia naturalis_, par Henri Alsted, théologien protestant, et, +trouvant dans les arguments employés par l'auteur pour prouver +l'existence de Dieu, une confusion telle, qu'il était possible d'en +déduire des conséquences entièrement opposées, il ajouta en marge: +_Ergo, non est Deus_, tournant évidemment en dérision les arguments de +l'auteur. Un malheureux, appelé Brzoska, débiteur de Lyszczynski, +découvrit cette circonstance et lança contre lui une accusation +d'athéisme, en produisant aux yeux de Witwiçki, évêque de Posnanie, un +exemplaire de l'ouvrage avec l'annotation ci-dessus mentionnée. Ce +prélat se saisit de l'affaire comme d'une proie expiatoire, et son +aveugle zèle fut secondé par Zaluski, évêque de Kioff, dignitaire +connu pour sa brillante érudition et doué de quelques autres qualités +qui ne l'empêchèrent pas, néanmoins, de sacrifier à la rage du +fanatisme[158]. Le roi, dont l'esprit éclairé se soulevait à l'idée de +semblables énormités, entreprit de sauver Lyszczynski, en ordonnant +que l'affaire fût évoquée à Vilna, où, comme Lithuanien, il avait ses +juges naturels; mais rien ne put soustraire l'infortuné à la fureur +fanatique des deux évêques; on alla jusqu'à violer en sa personne le +privilége inviolable de tout noble polonais, privilége religieusement +respecté jusque-là dans les plus grands criminels eux-mêmes, de +demeurer libre jusqu'à ce que la justice ait prononcé. Sur la simple +accusation d'un débiteur, soutenue par deux évêques, l'affaire fut +dénoncée à la Diète de 1689, devant laquelle le clergé, mais +particulièrement l'évêque Zaluski, accusa Lyszczynski d'avoir nié +l'existence de Dieu et proféré des blasphèmes contre la divinité de +Marie et contre les saints. La malheureuse victime, terrifiée par le +danger de sa situation, avoua tout ce que l'on voulut mettre à sa +charge, fit une ample rétractation de ce qu'elle pouvait avoir dit ou +écrit contre les doctrines de l'Église romaine, et déclara s'humilier +devant son infaillibilité. Vain refuge d'un courage abattu! La Diète, +cédant aux exhortations impies du clergé, condamna Lyszczynski à avoir +la langue arrachée par le bourreau, à être ensuite décapité et jeté +sanglant sur le bûcher. Cette monstrueuse sentence fut exécutée, et +Zaluski lui-même en parle comme d'un acte de justice et de piété. Le +roi, révolté de ces horreurs, s'écria que l'Inquisition n'aurait pas +fait pis. Ajoutons, en historien impartial, que le pape Innocent XI, +loin d'approuver cette décision infâme, éclata en amers reproches +contre ses instigateurs. Ces sanglants holocaustes ont déshonoré +plusieurs contrées de l'Europe, et cette même époque vit non-seulement +des hommes, mais des femmes et des jeunes filles, tomber en Écosse +sous le glaive de la persécution, non pour avoir blasphémé Dieu, mais +pour s'être refusés à reconnaître la suprématie spirituelle du roi. +L'héroïque souverain de la Pologne, désarmé sur son trône en présence +d'un acte de fanatisme sauvage, tel est l'enseignement à tirer, contre +la réaction catholique, de l'horrible spectacle que toute sa volonté +n'eût pas imposé à la nation un siècle plus tôt. Nous recommandons +cette leçon à la méditation de tous ceux qui nient la possibilité +d'une réaction de ce genre. + +[Note 157: L'ouvrage de M. Lukaszewicz contient toute la procédure +criminelle relative à cette affaire.] + +[Note 158: Ce prélat ne doit être confondu avec aucun de ceux +précédemment nommés en note.] + +Zaluski raconte ainsi cette scène révoltante: «Après l'amende honorable, +le condamné fut mené sur l'échafaud, où le bourreau lui arracha d'abord +avec un fer rouge la langue de la bouche _avec laquelle il avait été +cruel envers Dieu_; ensuite ils brûlèrent à petit feu ses mains, +instrument de la production abominable. Le papier sacrilége fut jeté aux +flammes; lui-même, enfin, ce monstre de son siècle, ce déicide, fut +précipité dans les flammes expiatoires,--expiatoires si un tel forfait +pouvait être lavé![159]» Il nous semble que ces lignes du savant évêque +n'ont rien à envier aux blasphèmes imputés à la malheureuse victime de +son fanatisme. + +[Note 159: Salvandy, _Histoire de Pologne sous Jean Sobieski_, vol. +III, p. 388.] + +L'électeur de Saxe, choisi pour succéder à Jean Sobieski, en 1696, +sous le nom d'Auguste II, confirma, suivant l'usage, les droits et les +libertés des Dissidents; mais une nouvelle condition fut introduite +dans les _Pacta conventa_, ou garanties constitutionnelles stipulées +des rois à leur avènement, sous le sceau du serment, à savoir, qu'il +ne leur serait conféré par lui aucune dignité de marque, sénatoriale +ou autre, ni aucun emploi important de la couronne. Bien que ce +prince, Luthérien d'origine, eût plutôt fait profession d'indifférence +religieuse, en payant d'une messe le trône de Pologne, il livra les +hérétiques à la funeste piété des évêques, afin de convertir ces +derniers à ses vues politiques. L'avènement de Stanislas Leszczynski, +qui y fut élu en 1704, après l'expulsion d'Auguste par Charles XII, +ranima dans le coeur des Protestants l'espoir de jouir encore en paix +des droits que la Constitution leur garantissait comme à tous les +autres citoyens. L'esprit éclairé du nouveau monarque et l'influence +de Charles XII, qui lui avait mis le sceptre entre les mains, +répondaient que cette attente ne serait pas trompée. Le traité +d'alliance conclu entre le roi Stanislas et le héros suédois, assurait +aux Dissidents de Pologne la pleine jouissance des droits et des +libertés consacrés en leur faveur par les lois du pays; abrogation, +expressément prononcée, des restrictions introduites dans les derniers +temps. Les espérances des Protestants, qui se virent persécutés par +les troupes de Pierre le Grand, comme partisans de Stanislas +Leszczynski, s'écroulèrent, avec la fortune de Charles XII, à la +bataille de Pultawa. Soutenu par les armes russes, Auguste II reprit +possession du trône de Pologne, que Stanislas fut obligé d'abandonner, +et, pour raffermir son autorité contestée par les partisans de son +adversaire, il s'entoura d'un corps nombreux de troupes saxonnes qui +se rendirent odieuses par leurs excès. Les habitants se confédérèrent, +sous la présidence de Leduchowski, et engagèrent une lutte à outrance +avec les satellites royaux. Pierre le Grand finit par offrir sa +médiation entre le roi et la nation, et son ambassadeur insinua, à cet +effet, un traité qui fut conclu à Varsovie, le 3 novembre 1716. La +cheville ouvrière de cette négociation fut Szaniawski, évêque de +Cujavie, qui, devant son élévation à l'influence de Pierre le Grand, +lui était entièrement dévoué. Ce prélat réussit, par ses intrigues, à +rendre de grands services à la Russie et à Rome, en leur sacrifiant +les intérêts de son pays. Sous prétexte d'économie, d'une organisation +plus efficace, etc., etc., l'effectif de l'armée polonaise fut réduit, +en vertu d'une clause de ce traité, à un chiffre tout-à-fait +disproportionné à la défense d'un vaste territoire. L'article 4 du +même acte, sous prétexte de réformer les abus qui s'étaient glissés +dans le pays durant l'invasion suédoise, et par une interprétation +perfide de quelques lois, prescrivait la démolition de tous les +temples protestants élevés depuis 1632, et défendait aux +Religionnaires, excepté dans les villes où ils avaient des églises +avant cette époque, de se réunir en public ou dans l'intimité, pour +prêcher ou pour chanter. Une première infraction à ces dispositions +était punie d'une amende, la récidive de l'emprisonnement, et enfin du +bannissement. Les ministres étrangers pouvaient célébrer le service +divin dans leur demeure; mais les natifs, en y assistant, tombaient +sous l'application de cette pénalité. + +La politique oppressive de la Russie atteignait ainsi deux buts +considérables: elle désarmait la Pologne et se ménageait un prétexte à +future intervention dans les affaires de ce pays, en créant un parti +mécontent, opprimé dans ses foyers et d'autant plus ardent à chercher +un protecteur au dehors. Le roi Auguste II trahit alors, d'une +manière que l'on ne saurait trop flétrir, les intérêts du pays qui lui +avait confié ses destinées; et tout prouve aujourd'hui qu'il +nourrissait le projet de démembrer la Pologne au profit de Pierre le +Grand. + +Le clergé n'attendit pas la conclusion du traité pour promulguer +l'article en question, qu'il fit afficher aux portes des églises en le +déclarant loi de l'État. Cette mesure excita non-seulement de vives +alarmes parmi les Protestants, mais une indignation générale dans la +partie saine du Catholicisme. Des protestations s'élevèrent de toutes +parts; elles étaient adressées au maréchal de la Confédération, +Leduchowski, par les notabilités du pays, le prince Casimir Sapiéha, +palatin de Vilna, le prince Vladislav Sapiéha, palatin de Brestz, le +prince Radziwill, chancelier de Lithuanie, le prince Czartoryski, +vice-chancelier de la même province, Stanislas Potoçki, grand-général +de l'armée lithuanienne, Skorzewski, maréchal de la Confédération de +Posnanie, etc., tous témoins irrécusables du patriotisme des +Protestants et des services rendus par eux à la nation. Mais la plus +remarquable de ces déclarations spontanées est celle assurément qui +émane d'Ançuta, évêque de Missionopolis, coadjuteur de Vilna et +référendaire de Lithuanie. Dans une lettre adressée à Szaniawski +lui-même, ce prélat rend le plus éclatant hommage aux vertus +patriotiques des Religionnaires, et demande instamment qu'aucune +disposition restrictive contre leurs priviléges ne soit étendue aux +habitants lithuaniens. Nous sommes fiers de constater qu'il se trouva, +dans notre patrie, un dignitaire catholique assez courageux pour +revendiquer les droits de la justice et de l'humanité, quand +l'influence jésuitique y dominait en souveraine. + +Leduchowski épousa chaleureusement la cause de ses concitoyens +protestants, et il insista pour que leurs droits, déjà consacrés par +les lois du pays, fussent strictement maintenus. Szaniawski lui fit +une réponse équivoque, contre laquelle il protesta par la présentation +d'un projet d'article stipulant la confirmation des droits garantis +aux Dissidents par la loi de 1573, nonobstant toutes ordonnances ou +règlements. Rien de plus simple assurément; mais le patriote, dont la +droiture conjurait ainsi l'orage grondant au ciel de son pays, vit ses +intentions traversées par l'artificieux évêque, qui parvint à +substituer au projet de Leduchowski l'interprétation suivante de +l'article attaqué: «Nous maintenons tous les anciens droits et +priviléges des Dissidents en religion, mais tous les abus seront +réformés[160]. + +[Note 160: Leduchowski était un gentilhomme, possesseur d'une fortune +considérable, mais entièrement exempt d'ambition. Il ne prit aucune +part à la lutte entre Auguste II et Stanislas Leszczynski, et s'étant +soustrait aux fureurs de ces deux monarques, il continua à vivre dans +ses domaines. Investi au plus haut degré de la confiance de ses +concitoyens, il fut élu à plusieurs emplois publics. Privé d'enfants, +il fit un testament par lequel il léguait ses biens à des collatéraux, +à l'Église et aux pauvres. Mais quand il vit le pays en danger, son +patriotisme l'emporta sur ses affections de famille et sur ses +intentions religieuses et charitables; il annula ses dispositions +testamentaires, et consacra toute sa fortune à l'entretien des troupes +de la Confédération. Son patriotisme était pur de toute haine +politique ou personnelle, et il résista constamment à ceux qui +voulaient détrôner le roi, ne comprenant, pour son compte, d'autre but +à poursuivre que la paix et la liberté de sa patrie. (V. Ruihière, _de +l'Anarchie de Pologne_, t. II.) Tel fut ce patriote éminent, le dernier +qui se leva en faveur des droits de ceux de ses concitoyens dont la +croyance n'était pas la sienne. Le sentiment religieux qui présidait à +la libre disposition de ses biens quand les besoins du pays n'en +réclamaient pas le sacrifice, prouve suffisamment que la noblesse de +ses procédés, en cette circonstance, ne découlait pas d'une +indifférence religieuse, improprement appelée philosophique.] + +Le pays, miné par les guerres, dévoré par l'anarchie, aspirait à tout +prix à la paix. Aussi la diète convoquée pour la confirmation du +traité projeté entre Auguste II et la nation, dura-t-elle à peine +sept heures, consacrées tout entières à la lecture et à la signature +des conventions: ce qui la fit surnommer la Diète muette. Le roi donna +aux Protestants, qui lui avaient adressé une pétition à ce sujet, une +déclaration portant que leurs droits n'étaient pas invalidés par le +traité en question. Mais cette déclaration, comme les explications +fournies à Leduchowski, étaient à peu près illusoires, en ce que le +mot _abus_ laissait la plus grande latitude à la persécution +catholique, dont les apôtres voyaient autant d'abus à détruire dans +tous les faits religieux qui ne ressortaient pas de leur Église. + +Cette première disposition légale, obtenue par la ruse contre la +liberté religieuse des Protestants, ne touchait pas à leurs droits +politiques; et cependant, à la diète de 1718, la faction cléricale osa +s'opposer à ce que Piotrowski, membre dissident, prît possession de +son siége, quelles que fussent les représentations de la partie +éclairée de cette assemblée et bien qu'il n'existât aucune loi qui +exclût les Protestants de la législature du pays. Mais rien n'égale, +en fait d'acte d'audacieuse persécution, le spectacle que la ville de +Thorn offrit à l'Europe indignée, sous le règne de ce même Auguste II. + +La ville de Thorn, située dans la Prusse polonaise et habitée en +partie par une population d'origine allemande, se fit Protestante au +XVIe siècle. Les citoyens, distingués de tout temps par leur loyauté +envers les rois de Pologne, avaient vaillamment défendu leurs remparts +contre Charles XII, inébranlables dans leur serment de fidélité à +Auguste II. La politique des Jésuites les poussait invariablement à +implanter leur bannière au sein des populations anti-papistes, afin +d'y recruter des prosélytes pour le Saint-Siége. C'est ainsi qu'après +une longue résistance de la part des habitants de Thorn, ils +réussirent à établir leur collége dans cette ville, dont la partie +protestante se vit dès lors en butte, comme partout ailleurs, à la +haine fanatique de leurs élèves. Les ministres avaient aussi à lutter +contre une hostilité de tous les instants. + +Il était naturel que de tels procédés, source d'une irritation +continuelle, amenassent des collisions; et, en effet, le 16 juillet +1724, une lutte s'engagea pendant une procession des Jésuites, entre +leurs élèves et un certain nombre d'écoliers protestants. Les +autorités de la ville ayant fait arrêter l'un des premiers à cause de +sa turbulence; ses camarades se saisirent d'un jeune Protestant, le +maltraitèrent et l'emmenèrent prisonnier dans leur collége, dont le +recteur ferma sur lui les portes, malgré les réclamations des +magistrats. Cette résistance illégale excita la colère des habitants; +une foule considérable s'assembla devant le collége et délivra le +captif sans commettre cependant aucun excès. Au moment où elle +s'écoulait, des coups d'armes à feu partent de l'établissement; ivre +de fureur, elle se retourne contre le collége, en arrache les +ornements et brûle tout sur place. L'ordre ne tarda pas néanmoins à se +rétablir, sans qu'il en eût coûté la vie à personne. + +Les écrivains catholiques prétendent que le peuple, ayant pris +possession du collége, foula aux pieds l'hostie consacrée, détruisit +plusieurs images du Sauveur, de la Vierge et des Saints, et profana +leur culte de diverses manières; mais cette allégation est repoussée +par les Protestants. On s'étonnerait peu toutefois que la populace +s'en fût prise à quelques images. + +Jamais occasion ne fut plus favorable, pour les Jésuites, de porter +un nouveau coup aux Protestants de Pologne. Ils se mirent +immédiatement à l'oeuvre, et répandirent, dans tout le pays, un récit +imprimé des faits qu'ils dénonçaient à la nation comme un sacrilége, +invoquant la Majesté divine outragée, pour appeler un châtiment +exemplaire sur la tête des habitants de Thorn, et demandant +solennellement que leurs temples et leurs écoles leur fussent enlevés, +pour être remis avec l'administration de la ville entre les mains des +Catholiques. Cette peinture assombrie impressionna vivement l'esprit +public, et les passions populaires se réveillèrent si impatientes, +qu'aux élections, auxquelles on procédait en ce moment, les +commettants enjoignirent à leurs mandataires de n'entrer en fonction +qu'après avoir vengé la Majesté de Dieu offensée. Tout fut mis en +oeuvre pour exalter la rage du fanatisme contre les Protestants de +Thorn. Des agents, mis en campagne sur tous les points du royaume, +distribuaient des imprimés chargés des plus sombres couleurs; des +jeûnes et des prières publics furent ordonnés par le clergé, et la +chaire et le confessionnal se transformèrent en deux puissants foyers +d'agitation. Les miracles, comme le sang jaillissant des images +profanées, etc., ne faillirent pas davantage à la sainte propagande. + +Une commission, composée d'ecclésiastiques et de laïques, tous +Catholiques, fut chargée par le roi de l'instruction de l'affaire. +L'enquête, dirigée par les Jésuites, n'admit que les dépositions des +témoins produits par eux, ceux des Protestants étant récusés sous +prétexte de complicité dans le crime. Plus de soixante personnes +furent jetées en prison, et l'affaire fut portée devant le tribunal +appelé la Cour assessoriale, qui représentait le degré suprême de +juridiction pour les villes. Ce tribunal, composé des premiers +magistrats du royaume, eût certainement couvert de son intégrité le +droit sacré de la défense; mais cette garantie s'évanouit par +l'adjonction de quarante membres nouveaux, choisis pour les débats, +sous l'influence des Jésuites. + +L'avocat de Thorn plaida l'illégalité de la commission, exclusivement +formée de Catholiques, la confrontation des témoins et la défense +paralysés. Vains efforts! la cour n'accueillit aucune exception, et +prononça son arrêt sur le témoignage unique de la commission. Cet +arrêt, en tête duquel figurait la déclaration impie: «Que le châtiment +resterait encore au-dessous de la vengeance divine,» condamnait le +président du conseil municipal, Roesner, à avoir la tête tranchée, et +prononçait la confiscation de ses biens. L'accusation avait eu +seulement à lui imputer de n'avoir pas fait son devoir à l'explosion +du tumulte, et ce délit, en le supposant prouvé, n'entraînait que la +destitution. Le vice-président de la ville et douze bourgeois, accusés +d'avoir excité la foule, s'entendirent frapper de la même peine; +enfin, plusieurs individus furent condamnés à l'amende, à la prison et +à d'autres peines afflictives. Aux termes du même arrêt, la moitié du +Conseil de Thorn et de la milice bourgeoise devait se composer à +l'avenir de Catholiques. Le collége protestant leur était livré avec +l'église de Sainte-Marie. Les Religionnaires ne pouvaient plus avoir +d'écoles qu'à l'extérieur de la ville, et il leur était interdit +d'imprimer quoi que ce fût sans l'autorisation de l'évêque catholique. + +La diète confirma ce décret, et le président et le vice-président de +la ville, qui étaient restés libres jusque-là, furent arrêtés en même +temps. De nombreuses protestations s'élevèrent jusqu'au trône en +faveur des condamnés; le conseil municipal de Thorn pétitionna pour +qu'un sursis leur fût au moins accordé; mais tout cela en vain. Les +Jésuites, au contraire, réussirent à avancer d'une semaine le jour de +l'exécution. + +Une circonstance qui avait dû influer sur l'adhésion de plusieurs +membres du tribunal, semblait cependant s'offrir en obstacle à +l'exécution de cette affreuse sentence. C'était l'obligation, pour les +Jésuites, de confirmer par le serment les faits présentés dans l'acte +d'accusation; cette condition, que la loi exigeait, en pareil cas, de +la partie poursuivante, avant que la justice ait son cours, paraissait +un gage de salut en présence du saint caractère de cette partie, qui +reculerait sans doute devant une attestation équivalente à un ordre +d'exécution. La commission chargée de faire exécuter l'arrêt, se +réunit, le 5 décembre 1724, à l'hôtel-de-ville de Thorn, et appela en +sa présence accusés et accusateurs. Ces derniers étaient représentés +par Wolenski et par d'autres Jésuites. Quand la sentence fut lue, le +serment _confirmatoire_ fut déféré; Wolenski répondit avec une douceur +affectée, que l'Église n'était pas altérée de sang: _Religiosum non +sitire sanguinem._ Mais il fit signe à deux autres Jésuites, +Piotrowski et Schubert, qui fléchirent le genou et proférèrent le +serment requis. Six laïques, appartenant à la lie du peuple, firent +comme eux et proférèrent le serment requis, bien que l'arrêt exigeât +qu'ils fussent égaux en rang aux accusés[161]. + +[Note 161: Strimesius, auteur protestant, dit que le nonce du pape à +la cour de Pologne désapprouva l'affaire de Thorn, et défendit aux +Jésuites de faire le serment requis pour l'exécution de la sentence. +On dit aussi que le même nonce apostolique avait obtenu un délai en +faveur des condamnés, mais que lorsque l'ordre de surseoir parvint à +Thorn, il était trop tard, et qu'il transmit à Rome une accusation +contre les Jésuites.] + +L'exécution eut lieu le 7 décembre. Le vieux Roesner, homme +universellement respecté, qui avait fait ses preuves de patriotisme en +défendant Thorn contre les Suédois, eut la tête tranchée au point du +jour, dans la cour de l'hôtel-de-ville. Il s'était refusé à racheter +sa vie au prix d'une abjuration, et il mourut avec la constance et la +résignation d'un martyr chrétien. Libre pendant tout le cours des +débats, il n'eût tenu qu'à lui de se soustraire à la mort par la +fuite; mais il était fort de son innocence, et il craignait, en outre, +d'appeler des rigueurs sur la ville qu'il administrait. Il annonça +lui-même sa condamnation en disant: «Dieu veuille que ma mort assure +la paix de l'Église et de la ville!» Les restes de cet homme de bien +reçurent tous les honneurs dus à son élévation. Le vice-président, +Zernike, qui, aux termes de la sentence, était beaucoup plus coupable +que Roesner, obtint un sursis d'exécution, et finit par être gracié. +Les autres condamnés furent exécutés, à l'exception d'un seul, qui +embrassa le Catholicisme. L'église enlevée aux Luthériens fut +consacrée le jour suivant, et le Jésuite Nieruszowski prononça, à +cette occasion, un sermon sur les premiers Machabées, IV, 36, 48, 57, +où les membres de la commission d'exécution apparaissaient plus +semblables aux anges qu'à de simples mortels: «_Ecce viri potiùs +angelis quàm hominibus simillimi!_» + +Les meurtres juridiques de Thorn sont d'autant plus douloureux à +contempler, que la Pologne s'était vue exempte de ces cruautés à une +époque où le sang des querelles religieuses rougissait presque toutes +les contrées de l'Europe. Un frisson d'indignation avait couru +jusqu'aux extrémités du pays, quand, en 1556, l'influence de Lippomani +fit dresser l'échafaud de quelques malheureux Juifs et d'une pauvre +fille chrétienne; et cependant, en 1724, le cri de vengeance et de +mort du parti jésuitique contre d'imaginaires blasphémateurs, trouvait +un écho universel sur tous les points du territoire. Loin de nous la +pensée d'excuser la Pologne sur ce qu'il n'existe pas de nation qui ne +se soit déshonorée par de bien plus grandes énormités encore. Ce qui +est mal en soi ne saurait se justifier par l'exemple d'autrui. Nous +pensons, cependant, qu'un examen sérieux et impartial de cette +tragique affaire, déchargerait les coeurs polonais d'une +responsabilité qui incombe tout entière à la faction anti-nationale, +dont la politique avait fait de la nation l'instrument de ses vues. Il +est très facile à un corps fortement organisé, obéissant à une seule +volonté, étendant ses ramifications sur tout un pays et son influence +sur toutes les classes de la société, de produire une agitation +universelle sur le premier sujet venu; mais principalement s'il s'agit +de religion, et bien plus encore s'il possède à son service deux +moyens d'action aussi puissants sur l'esprit du peuple que la chaire +et le confessionnal. Comment s'étonnerait-on que ces leviers, aux +mains des Jésuites de Pologne, aient produit leur effet naturel sur la +masse de la nation, et que le bruit de la multitude soulevée ait +étouffé la voix de quelques patriotes éclairés? Que tout lecteur +impartial et réfléchi veuille nous dire s'il n'arrive pas, dans tout +pays libre, que l'opinion de la grande majorité, généralement appelée +opinion publique, se laisse fourvoyer à ce point par l'esprit +d'agitation, que les hommes doués de sagesse, malgré leur supériorité +intellectuelle sur les masses, n'ont d'autre alternative que de se +soumettre ou de faire place à ceux qui partagent l'erreur ou qui en +profitent. Telle était la situation de la Pologne, quand la +toute-puissante société de Jésus, secouant le drapeau de l'agitation +contre la ville de Thorn, dirigea l'élection des membres de la Diète, +et choisit la commission préposée à l'instruction de cette affaire. + +Ces considérations, on le comprend, ne se présentèrent pas à l'esprit +sous l'impression première de ce déplorable évènement, qui fit +beaucoup de tort à la Pologne dans l'opinion de toute l'Europe. Les +monarques protestants et les États de Hollande adressèrent des +remontrances au roi de ce pays, et l'ambassadeur anglais à la diète +allemande, M. Finch, prononça à Ratisbonne, le 7 février 1725, un +discours des plus violents à ce sujet, menaçant la Pologne de la +guerre dans le cas où il ne serait pas fait droit aux réclamations des +religionnaires. Ces menaces ne firent qu'aggraver le mal en irritant +la nation, et fournirent de nouvelles armes à la persécution contre +les Protestants polonais. Immédiatement après l'affaire de Thorn, +Szaniawski, dont nous avons dit la duplicité fatale à la sûreté de son +pays et à la liberté religieuse de ses concitoyens, et qui avait été +promu à l'évêché de Cracovie, publia, le 10 janvier 1725, une lettre +pastorale où, après avoir invité les Protestants à entrer au giron de +son Église, il déclarait aux récalcitrants «qu'ils eussent à se +rappeler qu'il était leur pasteur, puisqu'ils avaient franchi le seuil +de l'Église par le baptême, et qu'elle voyait en eux des enfants +désobéissants et des sujets rebelles.» Il se mit à l'oeuvre en +conséquence, et, aux termes de ses nouveaux mandements, les +Protestants furent tenus d'observer les fêtes catholiques et soumis +spirituellement aux prêtres de leur paroisse; leurs mariages durent +être célébrés par le clergé romain, conformément aux canons du +concile de Trente: les unions contractées devant un ministre de la +religion ou devant un magistrat civil, étaient déclarées nulles et de +nul effet, par ce motif, que le tribunal du nonce apostolique avait +décidé, le 25 octobre 1723, sur une instance ouverte à Cracovie, que +le mariage des dissidents, célébré par un ministre hérétique, n'était +pas valable[162]. Ainsi, un nonce du pape et un évêque catholique +imposaient des lois aux Protestants en matière de foi religieuse. + +[Note 162: _Lukaszewicz_, vol. I, p. 351, donne la teneur tout entière +de cette lettre pastorale.] + +Les puissances protestantes, la Russie, la Suède, le Danemarck et la +Hollande, continuaient à intervenir, par voie diplomatique, en faveur +des Protestants polonais, et le ministre anglais à la cour de Pologne, +M. Woodward, en 1731, remit au roi un mémoire dans lequel il énumérait +les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la +répression de ces abus, et finissait par une menace de représailles +envers les Catholiques établis au sein des nations protestantes. +C'était jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M. +Woodward, de faire payer les maux des Protestants à des Catholiques +entièrement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une +injustice, mais une inconséquence frappante dans la bouche du +représentant d'un pays où la loi pénale sévissait contre les +Catholiques. La faction cléricale, se faisant une arme de ces +démonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les +proclama livrés à l'influence étrangère, et obtint ainsi, en 1732, une +loi qui les excluait de tous les emplois publics. À l'honneur de la +nation, la persécution légale dut s'arrêter là; et la même loi, +déclarant avec la paix l'inviolabilité des personnes et des propriétés +des Anti-Papistes, les autorisa à prendre rang dans l'armée jusqu'au +grade d'officier-général inclusivement, et à posséder des starosties +ou fiefs de la couronne. + +Le règne d'Auguste III, de 1733 à 1764, laissa les Protestants gémir +sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mémoire qu'ils +adressèrent à son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et à la +diète de 1766: «Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes, +nous ont été enlevés en partie sous différents prétextes; ceux qui +nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les +restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix +de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, privée d'écoles en +beaucoup d'endroits, croît dans l'ignorance, sans pouvoir s'élever à +la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte +rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades +et des mourants les exposent à de grands dangers. Il nous faut +non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrés du +baptême, du mariage et des funérailles, mais ce prix, laissé à +l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts +n'arrivent à leur dernière demeure, même à la nuit, qu'à travers mille +entraves sacriléges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes +condamnés à les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de +vie. Le _jus patronatus_ dans nos terres nous est disputé; nos églises +ont à subir l'inspection des évêques catholiques, et notre discipline +ecclésiastique, maintenue suivant l'ancienne règle, est entravée de +toutes manières. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont +contraints à suivre les processions catholiques. Les lois +ecclésiastiques, ou _jura canonica_, nous sont imposées. Non-seulement +force-t-on à élever dans la foi catholique les enfants issus de +mariages mixtes, mais ceux d'une veuve protestante qui épouse un +catholique, sont obligés de suivre la religion de leur beau-père. On +nous appelle hérétiques, bien que les lois du pays nous accordent le +nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus désespérée, que +le sénat, les diètes et les tribunaux, à quelque juridiction qu'ils +appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. Nous +n'oserions paraître, même aux élections, sans nous exposer à un danger +certain, et l'ancien droit national a cessé de nous couvrir de son +égide tutélaire.» + +Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les +Protestants de Pologne pendant le règne de la dynastie saxonne, est +adouci par un seul trait de lumière tout-à-fait inespéré. La +Providence leur suscita un bon génie et un protecteur influent dans la +personne du cardinal Lipski, évêque de Cracovie. Ce noble prélat +portait sous la pourpre romaine le coeur d'un patriote et d'un vrai +chrétien; il ne se borna pas à protéger les Protestants de son diocèse +contre son clergé, et à leur permettre de réparer leurs temples, il +exhorta les tribunaux à leur être favorables, et intercéda pour eux +auprès du roi. C'est à la tolérance éclairée de ce dignitaire +catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de +leurs dernières églises dans la Petite-Pologne, qui était sous sa +juridiction spirituelle; tandis que, sous la même dynastie, ils +perdirent la moitié environ de celles qu'ils possédaient dans la +Grande-Pologne et dans la Lithuanie. + + + + +CHAPITRE XIII. + +POLOGNE. + +(Suite). + + État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. -- + Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. -- + Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour + relever leur pays. -- Rétablissement des Anti-Papistes ou + Dissidents dans leur anciens droits par l'influence étrangère. -- + Réflexions à ce sujet. -- Remarques générales sur les causes de + la chute du Protestantisme en Pologne. -- Comparaison avec + l'Angleterre. -- Condition actuelle des Protestants polonais. -- + Services rendus par le prince Adam Czartoryski à la cause de + l'éducation publique, dans les provinces polonaises de la Russie. + -- Triste destinée de l'école protestante de Kiéydany. -- + Esquisse biographique de Jean Cassius, ministre protestant dans + la Pologne prussienne. -- De la haute école de Lissa, et du + prince Antoine Sulkowski. + + +La situation de la Pologne aux derniers jours de la dynastie saxonne, +est ainsi décrite par l'éminent historien polonais Lelevel: «Du +commencement du règne de Jean-Casimir et des révoltes des Cosaques, à +la fin de la guerre de Suède et à la Diète muette, c'est-à-dire de +1648 à 1717,--période de soixante-dix années,--des maux de diverses +natures ravagèrent le sol de la Pologne et désolèrent la nation. Ces +calamités entraînèrent la décadence de la République, qui vit refouler +ses anciennes limites en perdant plusieurs provinces, tandis que les +rangs de sa population s'éclaircirent par l'émigration des Cosaques, +des Sociniens et d'un grand nombre de Protestants, comme par +l'exclusion civique prononcée contre le reste des Dissidents. Les +finances ruinées, la détresse générale, l'éducation, ou confiée aux +Jésuites ou complètement négligée, l'épuisement résultant des crises +convulsives qui avaient agité le pays durant soixante-dix années, tout +menaçait la nation affaiblie du plus funeste avenir. La Pologne perdit +toute son énergie sous la dynastie saxonne; elle tomba dans une +léthargie profonde, et ne donna plus d'autres signes de vie que ceux +qui indiquent la paralysie. Faite à la souffrance et à l'humiliation, +elle se croyait en possession du bonheur; imbue de faux principes, il +lui suffisait de jouir dans le désordre d'une étendue encore vaste de +pays, et de conserver des institutions républicaines au milieu des +puissances absolues qui grandissaient sur ses ruines. + +Le principe républicain présidait à la constitution de la Pologne, +mais elle n'en avait pas moins vécu de longues années sous la tutelle +étrangère. Les deux rois de la dynastie saxonne ne s'étaient pas fait +scrupule de la livrer à l'influence russe, et de l'abaisser sous le +protectorat de Pierre le Grand, d'Anne et d'Élisabeth. La cour de +Saint-Pétersbourg protestait sans cesse de tout l'intérêt qu'elle +prenait à la sûreté du monarque, ainsi qu'à la paix, au bien-être et à +la liberté de la République. Elle disait bien haut qu'elle avait à +coeur la conservation de ces éléments de prospérité, et que pour +prouver la sincérité de son dévouement au roi et à la nation, elle ne +laisserait se former, sous aucun prétexte, l'ombre même d'une +confédération, ou se glisser, de quelque part que cela vînt, aucune +innovation qui portât une atteinte sacrilége aux prérogatives royales +ou à la République, à sa liberté et à ses droits; mais qu'elle saurait +prendre, au contraire, des mesures efficaces contre toute éventualité +de ce genre[163]. + +[Note 163: Lelevel, _Histoire du règne de Stanislas Poniatowski_.] + +Tel était le degré d'abaissement auquel la réaction dirigée par les +Jésuites avait réduit la Pologne. Une soumission dégradante à +l'influence de la Russie, constituait en effet tout le système +politique d'Auguste III et de son ministre, le comte Bruhl, qui +gouvernait en son nom. + +Il était tout naturel dès lors que beaucoup de Polonais +s'empressassent près de la cour de Saint-Pétersbourg, pour y briguer +les faveurs qui relevaient de la cour. Il était plus naturel encore +que les Protestants, courbés sous l'oppression dans leurs foyers, +recourussent à la même protection; et, en effet, la Russie n'aurait eu +qu'un mot à dire pour redresser, par son influence en Pologne, les +torts sous lesquels gémissaient les dissidents de ce pays, ou tout au +moins pour alléger leurs souffrances, si elle avait été sincère dans +ses déclarations réitérées de maintenir la paix, les droits et la +liberté de la République;--déclarations qui ne pouvaient qu'ajouter +aux motifs de ceux-là mêmes dont la paix, les droits et la liberté +étaient violés, de réclamer l'accomplissement de promesses faites de +la manière la plus solennelle, par une puissance qui n'avait qu'à +vouloir pour les tenir. Mais par le maintien des droits et de la +liberté de la République polonaise, la politique russe n'entendait +rien autre chose que le maintien de sa constitution défectueuse, avec +tous les abus qui condamnaient le pays à l'impuissance, et, +fatalement, à la perpétuité du joug moscovite; aussi les Protestants +ne reçurent-ils jamais de ces régions le moindre adoucissement à leurs +maux. + +La nécessité de remédier à une situation grosse d'une ruine imminente +pour la République, préoccupait de plus en plus vivement plusieurs +patriotes éclairés, mais surtout les princes Czartoryski. Cette +famille, en possession d'une influence et de richesses immenses, +entreprit de corriger les vices de la constitution, en substituant au +principe électif les bases solides d'une monarchie dont la stabilité +eût offert au pays le seul moyen de se relever de l'humiliation où +l'avait plongé la forme défectueuse de son gouvernement. Avant +d'atteindre ce but, les princes Czartoryski avaient à lutter contre +des préjugés enracinés et contre des factions puissantes; ils +résolurent, pour écarter ces obstacles, d'éclairer la nation, dont le +droit sens s'était corrompu sous le misérable système d'éducation +publique des Jésuites. Ils firent fleurir, à force de labeurs, les +lettres et les sciences, et suscitèrent des partisans à leur oeuvre, +sur tous les points du territoire. Ils élevèrent à un certain degré de +considération des familles obscures, et rendirent à leur ancien lustre +celles que le vent de la fortune avait abattues. Le comte Bruhl, +ministre d'Auguste III, converti à leurs vues au moyen de quelques +services d'importance, les laissa disposer des fonctions publiques, +qu'ils confièrent aux plus méritants. S'empressant partout au-devant +des hommes supérieurs, et capables, par leurs écrits, d'exercer de +l'influence sur l'opinion publique, ils répandirent dans la nation le +goût de la littérature et des arts. Leurs généreux efforts trouvèrent +un auxiliaire puissant dans la personne de Konarski, prêtre catholique +de l'ordre des _Patres Pii_ (Piiaristes), qui fonda des écoles où le +système d'éducation était aussi bien combiné pour développer +l'intelligence des élèves, que celui des Jésuites semblait l'être pour +en arrêter les progrès. Ayant ainsi préparé le terrain, ils +réussirent, à la diète de convocation assemblée après la mort +d'Auguste III, en 1764, à triompher du parti républicain, à l'aide des +troupes russes qui avaient été envoyées pour appuyer l'élection de +leur parent Poniatowski, et à introduire, dans la constitution de leur +pays, plusieurs réformes déjà très salutaires, qui fortifiaient le +pouvoir exécutif et limitaient la faculté de dissoudre les diètes par +le _veto_ d'un seul membre. Le gouvernement russe s'aperçut bientôt +que cet accroissement de l'autorité royale était contraire à sa propre +influence. Son appui passa, en conséquence, aux républicains, qui +abolirent toutes les réformes introduites par les Czartoryski, et dont +le maintien eût préservé la Pologne du démembrement qui mit fin peu +d'années plus tard à son existence nationale. + +C'est dans ces conjonctures que l'impératrice Catherine, éprise des +adulations de Voltaire et d'autres écrivains de son école qui +exaltaient son libéralisme, se déclara pour les Anti-Papistes, ou, +comme on les appelait officiellement, les Dissidents de Pologne, et +s'adjoignit Frédéric II, de Prusse. Les demandes de ces souverains +philanthropes furent faites d'un ton si impérieux, que bon nombre de +patriotes, disposés à accueillir les demandes des Protestants sur le +terrain de la religion, se sentirent atteints dans leur fierté +nationale. L'influence de la Russie engagea ces mêmes Dissidents à +former deux confédérations pour le recouvrement de leurs droits, l'une +à Thorn, dans la Prusse polonaise, et l'autre à Sloutzk, en Lithuanie. +Composées de Protestants et du seul évêque grec de Mohilow, toute la +noblesse polonaise ayant répudié le schisme grec, auquel restaient +néanmoins attachés un grand nombre de paysans, ces deux confédérations +ne comptaient que cinq cent soixante-treize membres. Beaucoup de +Protestants désapprouvaient hautement la violence de ces mesures, +disant que le salut du pays était la loi suprême, et qu'il valait bien +mieux gémir sous les abus et subir l'injustice de ses concitoyens, que +d'exposer l'État à des commotions qui mettraient son indépendance en +danger[164]. Mais la logique brutale des faits les poussait en avant, +et, malgré tous leurs regrets, un grand nombre d'entre eux se virent +contraints par les troupes russes de s'unir à ces confédérations. + +[Note 164: Ce fait est constaté par Rulhière, que l'on ne saurait +taxer de partialité pour les Protestants. (V. son _Histoire de +l'Anarchie de Pologne_, vol. II, p. 352, édition de 1819). Et il est +avéré qu'ils regrettèrent amèrement de s'être faits les instruments de +l'influence étrangère.] + +Le cadre de cette esquisse ne comporterait pas le récit de toutes les +intrigues politiques mêlées à la cause des Protestants, de 1764 à +1767, et dont nous avons donné le détail dans un ouvrage séparé[165]. +Nous dirons seulement qu'en 1767 les Dissidents de Pologne furent +réadmis à une parfaite égalité de droits avec les Catholiques, après +une longue négociation, à laquelle prirent part non-seulement +l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse, mais encore ceux +d'Angleterre, de Danemarck et de Suède. + +[Note 165: _Histoire de la Réformation en Pologne_, vol. II, pages +422-534.] + +Le rétablissement des Dissidents polonais dans leurs anciens droits, +par l'intervention des puissances étrangères, est un évènement que +tout Protestant patriote accueillit avec plus de regret que de joie. +Et l'on ne saurait douter que les rapides progrès de l'intelligence +nationale, surtout depuis l'abolition de la société des Jésuites, en +1773, n'eussent amené d'eux-même ce résultat au bout de quelques +années[166]. Toute l'étendue de ce progrès et la générosité du +caractère polonais ne se révélèrent jamais avec plus de force, selon +nous, que dans cette remarquable occurrence où, délaissés par leurs +protecteurs étrangers quand l'heure sonna, pour ces derniers, +d'arracher à la nation un consentement dérisoire à la première +mutilation de son territoire, les Protestants n'eurent à essuyer +aucune reprise de persécution, malgré les circonstances justement +odieuses sous l'empire desquelles ils avaient été remis en possession +de leurs anciens droits. + +[Note 166: L'auteur contemporain Walch, zélé Protestant, est de la +même opinion. (Voir son _Neuere Kirchen Geschichte_, vol. VII).] + +Nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, en terminant ce +récit, que, bien que les moyens qui firent triompher les réclamations +des Religionnaires soient profondément regrettables, le reproche qui +leur a été souvent jeté d'avoir frayé le chemin à l'ambition de la +Russie, en invoquant sa protection, est parfaitement absurde. Est-ce +la faute des Protestants si l'influence russe posa la couronne de +Pologne sur la tête d'Auguste III, dont l'avènement se signala par +l'abolition de leurs droits politiques? Est-ce leur faute si ce même +Auguste et son ministre tinrent la Pologne honteusement enchaînée, +durant tout son règne, aux pieds de la cour de Saint-Pétersbourg; si +ce monarque réduisit le pays à une telle attitude de servilité +vis-à-vis de cette cour, qu'elle put disposer du même sceptre en +faveur de son successeur Poniatowski? Est-ce juste de jeter la pierre +à une faible minorité de citoyens, opprimés pour s'être appuyés sur la +main que beaucoup de leurs compatriotes catholiques flattaient dans +l'espoir d'en obtenir des faveurs, et à laquelle d'autres croyaient +attaché le salut de leur patrie expirante? Les Protestants eurent tort +d'agir comme ils le firent; ils auraient dû défendre leur cause par +tous les moyens constitutionnels, et plutôt souffrir mille +persécutions que d'invoquer l'appui moral de l'étranger; ils auraient +dû rester purs de cette souillure contagieuse qui déshonora tant de +leurs concitoyens catholiques. C'eût été là, cependant, un héroïsme +presque au-dessus de notre faible humanité, et l'on ne saurait +s'étonner que, sous l'aiguillon de la persécution, ils aient commis +une faute dont les Catholiques se sont rendus coupables en bien plus +grand nombre, sans avoir la même excuse; à l'exemple déplorable de la +cour, qui poussa, en quelque sorte, toute la nation dans cette voie +funeste. Et cependant, l'appel des Protestants à la protection du +dehors devint un thème d'éternels reproches contre eux, et leurs +prétentions en souffrirent auprès de beaucoup de patriotes sincères; +il se trouve même aujourd'hui des auteurs qui, en parlant de cette +phase regrettable, continuent à rejeter sur la faible minorité +protestante, le blâme d'une faute imputable, au premier chef, à la +grande majorité catholique, aussi justes en cela que dans un autre cas +déjà rappelé. Quiconque, cependant, est versé dans l'histoire de +l'humanité, s'étonnera peu de l'inconséquence étrange de ce procédé; +car, hélas! partout, et de tout temps, + + Les petits ont pâti des sottises des grands. + +Il est très remarquable que chaque malheur public qui s'abat sur la +Pologne, semble s'appesantir plus particulièrement sur les +Protestants de ce pays, tandis que leur prospérité se lie à l'ère la +plus brillante des annales polonaises, aux jours glorieux de +Sigismond-Auguste et d'Étienne Batory. Ainsi, les calamités qui +assombrirent le règne de Jean-Casimir, eurent la plus déplorable +influence sur les affaires des Protestants. Le traité de 1717, qui +porta le premier coup à l'indépendance nationale, frappa aussi leur +liberté religieuse de la première restriction légale. Le long règne de +la dynastie saxonne, qui prépara la chute de la nation en paralysant +son énergie, fut également destructif des dernières libertés des +Dissidents; mais cette coïncidence n'apparut nulle part plus frappante +qu'au sanglant dénoûment des destinées de la Pologne, au jour le plus +fatal de ses annales, le 5 novembre 1794. Parmi les troupes peu +nombreuses destinées à défendre contre les forces formidables de +Souvaroff, le faubourg de Varsovie, Praga, dont les fortifications +s'étendent au loin, se trouvaient une partie de la garde de Lithuanie, +commandée presque exclusivement par des nobles protestants de cette +province et le cinquième régiment d'infanterie, qui en comptait aussi +plusieurs dans ses rangs. Le chef de ce dernier régiment, le comte +Paul Grabowski, d'une illustre famille protestante, jeune homme +brillant d'avenir, languissait en ce moment sur un lit de douleur. Il +se traîne cependant où l'honneur l'appelle, et trouve une mort +glorieuse à la tête de son régiment, qui s'ensevelit tout entier, avec +la garde lithuanienne, sous les ruines de la République;--pas un homme +ne s'enfuit, pas un ne se rendit. Cette funèbre journée jeta le deuil +dans presque toutes les grandes familles protestantes de Lithuanie, +chacune d'elles ayant un de ses membres à regretter. Si les +Protestants de Pologne donnèrent prise au blâme, en recourant à +l'étranger pour s'affranchir de la persécution, ils rachetèrent +noblement cette faute par ce sacrifice expiatoire sur l'autel de leur +patrie expirante. + +Après avoir esquissé à larges traits l'histoire de la Réforme en +Pologne, nous soumettrons au lecteur quelques réflexions générales sur +cet évènement religieux. Le Protestantisme dut surtout son +accroissement rapide en ce pays, aux germes d'indépendance que les +doctrines de Jean Huss, non moins que les institutions libres, avaient +fait éclore au sein de la nation; mais le triomphe des Réformateurs, +uniquement appuyé sur des efforts individuels, s'écroula sous les +coups de la réaction catholique; parce qu'ils n'eurent pas, pour le +soutenir, l'autorité suprême de l'État, qui restait avec leurs +adversaires. Ils détachaient des fragments de l'Église constituée, +mais ils ne la réformaient pas: il manquait à la durée de leur oeuvre +un régime uniforme de culte national, qui, à l'exemple de l'Angleterre +et de l'Écosse, eût embrassé dans sa sphère d'action le pays tout +entier. La proximité de l'Allemagne et l'élément allemand mêlé à la +population des villes, facilitèrent la diffusion du Luthéranisme dans +ces régions; tandis que la Confession bohémienne, favorisée par la +similitude de langage et par les sympathies de race entre les Polonais +et les Bohémiens, fit de rapides progrès dans la Grande-Pologne. Les +doctrines de Genève, grâce aux efforts énergiques de Radziwill le +Noir, se répandirent avec une rapidité merveilleuse en Lithuanie, et +obtinrent un grand succès dans la Pologne méridionale, où elles furent +propagées par plusieurs familles influentes. Le triomphe +extraordinaire qui avait signalé l'apparition de la Réforme en +Pologne, fut suivi d'une série de malheurs qui auraient amené partout +les mêmes résultats. Les succès, comme les revers de cette cause +religieuse, dans tous les pays où elle a paru, dépendirent +essentiellement de l'influence exercée sur elle par l'autorité +souveraine ou réellement dominante, qui avait entrepris de la faire +triompher ou de l'abattre. Les doctrines de Luther eussent-elles +établi aussi facilement leur empire dans une grande partie de +l'Allemagne, si elles n'avaient pas été embrassées par l'Électeur de +Saxe et par d'autres princes allemands, puis sauvées de la réaction +catholique, autrement dit l'intérim de Charles V, par Maurice de +Meissen? Et, sans l'intervention de Gustave-Adolphe pour arrêter +Ferdinand II dans la voie de la compression, l'Allemagne protestante +n'eût-elle pas été exposée au sort de la Bohême et de l'Autriche, où +le Protestantisme fut écrasé par ce même Ferdinand? C'est grâce aux +efforts du glorieux monarque de Suède, Gustave Wasa, que la Réforme +s'établit si rapidement dans son royaume; le Danemarck l'embrassa de +même sous Christiern III. Et l'Angleterre verrait-elle le +Protestantisme fleurir aujourd'hui sur son sol, si la reine Marie +était montée sur le trône immédiatement après la mort de son père, +quand un intervalle de six années éclairées par l'ardent prosélytisme +du grand martyr protestant Cranmer, n'empêcha pas cette souveraine de +trouver un parlement pour proclamer l'abolition de tout ce qui avait +été fait sous le règne de son prédécesseur? Et supposé qu'elle eût +tenu le sceptre vingt ans encore, avec un monarque catholique pour +successeur, qui peut dire si la Réforme eût été la religion dominante +de la Grande-Bretagne, ou seulement la croyance d'une faible minorité +de ses habitants? D'un autre côté, la France ne serait-elle pas +aujourd'hui une nation protestante, si François Ier avait embrassé le +Protestantisme? Et cette révolution salutaire n'eût-elle pas très bien +pu s'accomplir à une époque moins reculée, si Henry IV avait montré +plus d'attachement à sa foi religieuse? + +Les mêmes causes qui agirent sur les destinées de la Réforme dans +diverses contrées de l'Europe, produisirent les mêmes effets en +Pologne. Que les jours de deux apôtres de la foi évangélique, aussi +puissants dans leur zèle que Radziwill le Noir et Jean Laski, vinssent +à se prolonger au-delà du terme fatalement assigné à leur mission, et +leur crédit, principalement celui dont jouissait Radziwill, décidait, +très probablement, l'esprit chancelant de Sigismond-Auguste à +embrasser cette croyance et à consolider d'un seul coup la triomphe de +la Réforme en Pologne; mais, malheureusement pour la cause des +Écritures et pour celle de la nation, la mort trancha ces deux nobles +carrières au moment où elles multipliaient les plus hardis efforts +pour fonder une Église nationale réformée dans leur pays, et quand le +Protestantisme réclamait au plus haut degré l'assistance de pareils +hommes pour résister aux attaques de champions de l'Église romaine +aussi formidables qu'Hosius et Commendoni. Étienne Batory, attiré du +Protestantisme dans le giron de cette Église, porta un nouveau coup à +la cause de la Réforme en Pologne; et le règne de Sigismond III, qui, +pendant près d'un demi-siècle, travailla sans relâche à la ruine des +Confessions dissidentes de son royaume, y produisit les mêmes effets +que chez toute autre nation. + +Les Protestants eux-mêmes commirent incontestablement de déplorables +erreurs, dont la première est leurs divisions, causées par la +jalousie et le mauvais vouloir qui animaient les Luthériens contre les +Confessions de Genève et de Bohême. C'est ce malheureux sentiment qui, +après la mort de Sigismond-Auguste, mit obstacle à l'élection d'un +Protestant au trône de Pologne. Et les déclamations de plusieurs +théologiens luthériens contre ces deux Confessions, auxquelles ils +déclaraient hautement préférer l'Église catholique, ne purent qu'agir +de la manière la plus funeste sur les intérêts de tous les +Protestants. Les Luthériens polonais ne sont pas seuls, cependant, à +porter le blâme de ces regrettables procédés; et, malheureusement, la +conduite de leurs frères d'Allemagne fut aussi condamnable et +produisit des conséquences plus désastreuses encore; car, ainsi que +nous l'avons rapporté, leur misérable jalousie de la Confession +réformée entraîna la dissolution de l'Union évangélique, et la chute +du Protestantisme en Bohême et dans l'Autriche proprement dite. + +L'une des grandes causes de la faiblesse des Protestants en Pologne +était l'organisation défectueuse de leurs églises, qui manquaient d'un +centre commun. La Confession genevoise et celle de Bohême, unies dès +1555, étaient assez nombreuses à cette époque pour soutenir une lutte +victorieuse contre leurs ennemis, si elles avaient su centraliser dans +leur sein une administration forte avec une action permanente. Mais, +au lieu de ce lien commun, chacune des trois provinces qui divisaient +politiquement le pays, la Grande-Pologne, la Petite-Pologne et la +Lithuanie, avait son organisation ecclésiastique séparée, entièrement +indépendante l'une de l'autre; et les Protestants polonais ne +s'unissaient qu'accidentellement en synodes généraux, leur grande +convocation nationale. C'était là un vice très sérieux; car de longs +intervalles s'écoulaient toujours entre ces assemblées, et laissaient +leurs affaires exposées, sans aucune garantie protectrice, à la +persécution incessante des autorités catholiques constituées à +demeure. Pour contre-balancer cette influence hostile, les Protestants +eussent dû fonder une sorte de comité de permanence, ayant son siége +dans la capitale du pays et veillant sans relâche à leurs intérêts. +Malheureusement, rien de semblable n'eut lieu, et les rares synodes +généraux qui s'assemblèrent, ne parvinrent pas une fois, malgré le +zèle incontestable de leurs membres, à atteindre le but de leur +convocation; à vrai dire, il est presque sans exemple qu'une assemblée +nombreuse, convoquée accidentellement pour quelque objet d'importance, +produise autre chose qu'une surexcitation fébrile, suivie par contre +d'une lassitude et d'un refroidissement qui rendent illusoires toutes +les bonnes intentions dont elle s'était montrée animée. C'est là ce +qui explique, selon nous, comment des résolutions les plus fermes +adoptées aux synodes protestants, il ne sort trop souvent que _vox, +vox et præterea nihil_, tandis que les Catholiques, sans faire aucune +démonstration publique, marchent pas à pas, mais sans jamais dévier, à +l'accomplissement de leurs desseins. + +Les Dissidents polonais commirent encore une grande faute à la diète +de 1573, qui leur garantit une parfaite égalité de droits civils et +religieux avec les Catholiques. Il ne suffisait pas, comme +l'expérience le démontra, d'arracher à la législation du pays une +déclaration que le clergé catholique invalida en fait par son refus +d'y souscrire, et que ses efforts rendirent en effet illusoire; il eût +fallu que les Dissidents tinssent ferme, jusqu'à ce qu'ils eussent mis +leurs adversaires dans l'impossibilité de leur nuire, en leur ôtant +les armes qui faisaient leur supériorité, c'est-à-dire jusqu'à ce +qu'ils eussent exclu les évêques du sénat, déclaré par la voix de la +législature que l'Église de Rome n'était pas l'Église dominante de +Pologne, et détruit ainsi dans sa source l'influence qu'elle exerçait +sur les affaires temporelles à l'exclusion des Confessions +dissidentes. L'Église catholique une fois réduite à son attitude +spirituelle, ses adversaires avaient l'avantage de pouvoir la +combattre à armes égales, au lieu de se laisser prendre à l'apparence +d'une paix impossible avec un ennemi qui, les traitant de rebelles et +d'usurpateurs, ne reculait pour les frapper qu'en présence d'un +obstacle insurmontable. Les Protestants, unis à cette époque aux +sectaires de l'Église d'Orient, étaient assez forts pour remporter +cette victoire, qui pouvait seule assurer leur repos; et l'opinion +régnante les autorisait à compter sur un appui sérieux, même de la +part de beaucoup de Catholiques. Mais ils dédaignèrent leur ennemi, +s'imaginant que l'opinion publique du pays resterait toujours avec +eux; et, en conséquence, au lieu de suivre une voie qui leur était +tracée par les plus sains principes de la conservation de soi-même, +ils reconnurent tous les droits et priviléges de cette même Église, +dont les évêques, à l'exception d'un seul, leur refusaient toute +satisfaction de ce chef. + +Les Protestants travaillaient avec ardeur à fortifier leur position en +améliorant leur condition morale, en fondant des écoles et en publiant +la Bible et des ouvrages religieux; mais le courant de la réaction fut +si rapide et si fort, et les attaques de leurs antagonistes si +incessantes, qu'ils eurent à lutter sur ce terrain même avec les plus +grandes difficultés, usant leurs forces contre un ennemi que le +triomphe grandissait. Nous avons décrit en son lieu, l'influence +désastreuse des doctrines des Anti-Trinitaires sur la cause de la +Réforme en Pologne. + +Nous ne cherchons en aucune manière à atténuer les fautes dont les +Protestants polonais avaient assumé la responsabilité; mais nous +répétons notre conviction, que les circonstances extérieures qui +causèrent principalement la chute de la Réforme en Pologne, eussent +entraîné le même résultat dans tout autre pays. Nous avons déjà dit +que le triomphe de la Religion réformée, en Angleterre, eût été très +douteux si la reine Marie avait tenu le sceptre plus long-temps, et +si, au lieu de transmettre la couronne à Élizabeth, elle l'avait +laissée à un souverain catholique. Ajoutons que Jacques II, monarque +qui ne disposait ni des artifices ni des moyens de séduction que +Sigismond III avait au service de sa bigoterie, mais qui se tenait +seul dans sa croyance, contre une Église réformée constituée et +comptant pour adhérents tout un parlement et la grande majorité de la +nation, réussit dans le court espace de son règne, malgré toutes les +difficultés de sa position, à séduire beaucoup d'individus qui +trahirent leur religion pour la faveur du roi. Et qui peut dire où +cela se serait arrêté, si, au lieu de s'abandonner aux mouvements +impérieux de sa dévotion et de sa nature despotique, il eût agi avec +cette habileté consommée qui caractérise en général la politique des +Jésuites? Mais, allons plus loin, et admettons pour un instant une +éventualité que nous espérons bien ne voir jamais se réaliser; +laissant toutefois à nos lecteurs le soin d'apprécier si elle est dans +les choses possibles. Supposé, donc, qu'il existât dans la +Grande-Bretagne une faction,--le nom ne fait rien à l'affaire,--ayant +pour but de rétablir la suprématie de l'Église de Rome; que cette +faction poursuivît son dessein avec une persévérance infatigable et +une grande habileté, employant tous les moyens possibles pour arriver +à ses fins; qu'elle recourût aux artifices employés par les Jésuites +pour soumettre l'Église grecque de Pologne à la domination catholique, +et s'abaissât jusqu'à voler l'habit des ministres de l'Église même +qu'elle aspirerait à détruire ou à subjuguer; supposé que la +littérature, levier le plus puissant pour semer le bon grain ou +l'ivraie dans un État civilisé, se transformât dans les mains de cette +même faction en instrument de ses vues, prostituant les trésors de la +science et les plus nobles dons de l'intelligence à une oeuvre de +ténèbres, et convertissant ou plutôt égarant l'opinion publique, au +moyen de publications adaptées aux degrés les plus bas comme aux plus +élevés de la culture intellectuelle, par la philosophie, la poésie, +l'histoire, aussi bien que par le roman, la légende populaire, voire +même les contes de nourrice;--que tous ces ouvrages eussent une +tendance plus ou moins cachée, mais toujours la même, à déprécier le +Protestantisme et à exalter le Catholicisme; tandis que les +protestants, soit imprudent mépris de leurs adversaires, soit +impuissance d'une organisation sans lien commun, se contenteraient +d'être les hérauts des triomphes de leurs ennemis et de proférer des +plaintes amères contre leurs succès, au lieu de lutter d'efforts pour +éclairer l'opinion publique et de prendre des mesures efficaces pour +arrêter leurs progrès;--supposé, enfin, que notre faction catholique +se fît un parti imposant parmi les classes supérieures du pays et +acquît ainsi à sa cause l'influence souveraine du rang, de la richesse +et de la mode,--influence puissante en tous lieux, mais surtout en +Angleterre, où la grande disproportion du capital au travail établit +entre l'employé et celui qui employe, entre le commerçant et le +chaland, des liens de dépendance beaucoup plus étroits que ceux de la +hiérarchie féodale,--en ce pays, où souvent les radicaux les plus +déterminés en politique se soumettent au prestige du rang et de la +_fashion_, dont les séductions ne sont même pas toujours sans empire +sur l'esprit le plus sérieux;--toutes ces batteries une fois dressées +et combinées pour porter à la fois sur le Protestantisme de cette +contrée, avec le même acharnement que l'on y mit en Pologne, _mutatis +mutandis_, qui saurait prédire ce qu'il en adviendrait? + +Nos lecteurs apprécieront si les évènements dont nous sommes témoins, +sont de nature à justifier, ou non, les aperçus qui se trouvent +consignés dans ces lignes. + +Quant à l'état actuel du Protestantisme en Pologne, il est loin d'être +tel que les amis de la Réforme le souhaiteraient. Szafarik, dans son +ethnographie slave, porte le nombre des Protestants polonais, en +chiffres ronds, à 442,000, disséminés pour la plupart en Prusse et en +Silésie. Il existe un nombre considérable de Protestants en Pologne; +mais ce sont des colons allemands, dont beaucoup toutefois se sont +incarnés dans leur nouvelle patrie et sont vraiment Polonais de coeur +et de langage. Suivant le tableau statistique publié en 1845, il y +avait dans le royaume de Pologne, c'est-à-dire cette partie du +territoire polonais qui fut annexée à la Russie par le traité de +Vienne, sur une population de 4,857,250 habitants, 252,009 Luthériens, +3,790 Réformés, et 546 Moraves. Nous n'avons pas de données +statistiques concernant la population protestante des autres +provinces polonaises soumises à la Russie. Nous pouvons seulement +dire, d'après nos souvenirs, qu'il y a vingt ans environ, il existait +là de vingt à trente églises de la Confession genevoise. Leurs +Congrégations, consistant principalement en petite noblesse, sont loin +d'être nombreuses, à l'exception de deux, qui, composées de paysans se +montent à trois ou quatre mille âmes environ[167]. La même Confession +possédait plusieurs écoles de plus haute lignée en Lithuanie, fondées +en partie et soutenues par la branche protestante de la famille des +princes Radziwill. On comptait de ces écoles à Vilna, Brestz, Szydlow, +Birzé, Sloutzk et Kiéydany. + +[Note 167: Ils se distinguent des paysans voisins par une meilleure +éducation, chacun d'eux sachant lire et écrire, ainsi que par la +supériorité de leurs moeurs et par leur aptitude au travail.] + +De celles-là, les deux dernières seulement vécurent jusqu'à nous, +richement dotées par leurs fondateurs, les Radziwill, et mises à +couvert de la persécution catholique par cette puissante famille, dont +les membres, voués plus tard au Catholicisme, n'en continuèrent pas +moins à témoigner beaucoup de bienveillance aux institutions +protestantes de leurs ancêtres. En 1804, le département universitaire +de Vilna, comprenant les provinces enlevées à la Pologne par la +Russie, reçut une nouvelle organisation du prince Adam Czartoryski, +que l'empereur Alexandre[168] avait nommé _curateur_, c'est-à-dire +directeur suprême de ce département. Cette organisation intronisa un +système d'éducation publique, rival des meilleures créations de +l'Europe, et l'instruction, reçue en polonais, préserva la +nationalité polonaise sous la domination de la Russie. L'école +protestante de Kiéydany[169] et celle de Sloutzk, eurent une large +part à la nouvelle organisation; elles furent considérablement +agrandies, et touchèrent des revenus additionnels au moyen d'un +prélèvement annuel concédé à perpétuité sur le fonds général du +département de l'instruction publique, et une indemnité en faveur des +élèves qui étudiaient à l'Université de Vilna pour exercer le +professorat aux mêmes écoles. Ainsi le prince Czartoryski, en rendant +service à son pays en général, a procuré en même temps un grand +avantage à ses concitoyens protestants, en relevant la condition de +leurs écoles; et, comme l'histoire témoigne que la vérité religieuse a +toujours progressé sous l'empire d'un bon système d'éducation +publique, il n'avait pas peu mérité de cette cause sacrée, en +généralisant un tel progrès dans les provinces polonaises de la +Russie. Les services de ce grand patriote sont assez connus en ce pays +et dans le reste de l'Europe, ils n'ont pas besoin de nos louanges +pour être appréciés comme ils le méritent, par tout ce qu'il y a de +nobles âmes et d'esprits éclairés chez toutes les nations. L'école de +Sloutzk existe encore, si nous ne nous trompons, bien que profondément +modifiée; mais celle de Kiéydany, qui avait traversé deux siècles de +prospérité et résisté à toutes les persécutions catholiques, fut +supprimée en 1824 dans les malheureuses circonstances que voici: en +1823, le sénateur russe Novossiltzoff, qui était chargé de la +direction suprême des affaires de l'instruction publique de la +Lithuanie, sous le grand-duc Constantin, signala son administration +par diverses mesures oppressives contre les établissements +universitaires de cette province. Une grande fermentation commença à +se manifester parmi les élèves, et s'accrut des rigueurs déployées +contre les plus mutins, de même que du système d'inquisition appliqué +à l'Université de Vilna et aux écoles de son département. Une +circulaire secrète fut adressée aux recteurs de tous les +établissements, leur enjoignant de surveiller les compositions +diffamatoires qui pourraient échapper à l'effervescence des élèves, et +d'en rendre bon compte aux autorités. Le malheur voulut que le fils du +révérend M. Moleson (descendant des anciennes familles écossaises dont +nous avons parlé), ministre protestant et recteur de l'école de +Kiéydany, découvrît, par hasard, l'une de ces circulaires parmi les +papiers de son père; provoqué par ses termes mêmes, il résout à +l'instant, avec la fougue d'un écolier de dix-sept ans, de jouer un +tour de son métier aux autorités, en composant et en placardant +quelques pamphlets auxquels il n'eût autrement jamais pensé. Plusieurs +étudiants se joignent à lui, et bientôt il a mis au jour et affiché +sur les murs de quelques maisons, un libelle, très peu sanglant +d'ailleurs, contre le grand-duc Constantin. + +[Note 168: Les sentiments de ce souverain étaient sans doute aussi +bienveillants que ses vues étaient libérales et éclairées; mais une +influence occulte semble avoir jeté un voile sur cet esprit d'élite, +dans les dernières années de son règne.] + +[Note 169: Nous avons dit que Kiéydany se faisait remarquer par une +Congrégation écossaise très importante.] + +Novossiltzoff, en personne, se rendit à Kiéydany pour diriger +l'instruction de cette affaire; les auteurs du libelle furent bientôt +découverts, et le cas fut soumis à une cour martiale, qui condamna le +jeune Moleson et un autre enfant de son âge, appelé Tyr, pour une +offense qui eût appelé partout ailleurs sur les coupables une +correction d'écolier, aux travaux perpétuels dans les mines de +Nertchinsk, en Sibérie; et la sentence fut immédiatement exécutée. Le +collége de Kiéydany fut supprimé par un _oukaze_, et l'admission de +tous ses élèves interdite dans tout établissement public d'éducation. +Le prince Galitzin, ministre de l'instruction publique en Russie, +essaya d'adoucir l'ordonnance barbare qui privait d'enseignement deux +cents jeunes gens environ, innocents même de l'offense puérile d'une +tête chaude; mais l'influence de Novossiltzoff paralysa ses bonnes +intentions. + +Le clergé protestant de la Confession genevoise, en Lithuanie, tire +ses ressources de biens fonds, ainsi que de propriétés d'une autre +nature dont les églises ont été dotées par la libéralité de leurs +fondateurs. Les avantages d'une fondation à perpétuité sur le principe +d'une contribution volontaire, sont écrits dans le sort des églises et +des écoles protestantes de Pologne. En effet, presque toutes celles du +dernier ordre s'écroulèrent, comme nous l'avons déjà fait observer, +aussitôt que les patrons ou les Congrégations qui les avaient +alimentées vinrent à déserter leur culte, à se disperser ou à +s'appauvrir par la persécution ou par toute autre cause; tous les +établissements, au contraire, qui avaient l'avantage d'une fondation +perpétuelle, soutinrent le choc de toutes les adversités et +contribuèrent puissamment à raffermir la foi des habitants protestants +de leur ressort. À ce propos, nous ne saurions nous empêcher de faire +remarquer, avec une véritable satisfaction patriotique, que malgré +l'influence que les Jésuites exercèrent sur notre malheureux pays, ils +ne purent jamais, quoi qu'ils fissent, effacer de l'esprit national +tout sens de justice et de légalité, au point d'obtenir la +confiscation des biens des églises et des écoles protestantes, et Dieu +sait pourtant si l'intention manquait à ces bons pères! + +L'école de Sloutzk et celle de Kiéydany furent du plus grand avantage +aux Protestants de la Lithuanie; car non-seulement l'instruction y +était gratuite, mais il y avait des bourses dans chacune d'elles, pour +les élèves sans ressources, qui étaient entièrement entretenus aux +frais de ces établissements. L'éducation qu'ils y recevaient leur +ouvrait les portes d'une Université. Les ministres et les professeurs +faisaient leurs études aux Universités protestantes du dehors. Des +dons pour cette classe d'étudiants, furent fondés à Koenigsberg par +les princes Radziwill; à Marbourg, par une reine de Danemarck, +princesse de Hesse; à Leyde, par la maison d'Orange, et à Édimbourg, +par un négociant écossais qui avait long-temps fait le commerce en +Pologne. Cette dernière fondation est de très peu d'importance, et, +quand personne n'y prétend, on l'emploie à quelque autre objet. Les +autres fondations dont nous avons parlé n'ont pas été supprimées, que +nous sachions; et, tout au moins, quelques-unes d'entre elles servent +aux Protestants de la Pologne prussienne. Le gouvernement russe a +interdit à ceux de la Lithuanie et du royaume de Pologne de recourir +aux Universités étrangères, mais il défraie leurs étudiants en +théologie à l'Université de Dorpat. Les Universités de Vilna et de +Varsovie, qui avaient tant profité à la jeunesse polonaise, sans +acception de Confessions, ont été abolies à la suite des évènements de +1831, et l'ensemble du système d'éducation a subi une modification que +l'on ne saurait malheureusement considérer comme un progrès. + +Dans la Pologne prussienne, on comptait, selon le recensement de 1846, +dans les provinces de la Prusse occidentale ou l'ancienne Prusse +polonaise, sur une population de 1,019,105 habitants, 502,148 +Protestants, et, dans celle de Posen, ou Posnanie, sur 1,364,399 âmes, +il y avait 416,648 Protestants. Parmi ces Protestants, il y a des +Polonais; mais, malheureusement, leur nombre, au lieu d'augmenter, +diminue chaque jour, grâce aux efforts du gouvernement pour germaniser +à tout prix ses sujets d'origine slave. Le culte, dans presque toutes +les églises, est fait en allemand; le service polonais, loin d'être +encouragé, est écarté par tous les moyens imaginables, les efforts +continuels du gouvernement prussien pour fondre la population slave +dans l'élément germain, donnèrent au Catholicisme le grand avantage +d'y être considéré, et non sans raison, comme le dernier refuge de la +nationalité polonaise, et firent par là un tort considérable au +Protestantisme. La masse de la population appelle le Protestantisme la +Religion allemande, et considère l'Église de Rome comme l'Église +nationale. Il en résulte que beaucoup de patriotes, qui eussent bien +plus volontiers incliné vers le Protestantisme, se sont ralliés à la +bannière de Rome comme au seul moyen de préserver leur nationalité de +l'envahissement du Germanisme. Voilà sur quels fondements la presse +allemande accuse les Polonais de Posen d'être de superstitieux +Catholiques, courbés sous la domination des prêtres. Mais nous pouvons +opposer à cette insinuation un fait récent. La Ligue polonaise, ou +l'Association nationale de la Pologne prussienne, qui s'était formée, +en 1848, pour assurer la conservation de sa nationalité par tous les +moyens légaux et constitutionnels, par la propagation de la +littérature, du langage national et de l'éducation, et qui comptait +dans son sein tout ce que cette province renfermait d'honorables +Polonais, avait pour président honoraire l'archevêque de Posen, tandis +que son comité de direction était présidé par un noble Protestant, le +comte Gustave Potworowski. L'auteur de ce livre espère avoir donné +des preuves incontestables de l'énergie de ses opinions protestantes, +dans son _Histoire de la Réforme en Pologne_, ouvrage qui, +principalement dans la traduction allemande, a été répandu à profusion +dans son propre pays. Il déclare, avec une sorte d'orgueil +patriotique, que, loin de lui nuire dans l'esprit de ses concitoyens, +la sincérité de ses convictions lui a valu des témoignages d'estime +même de la part de ceux dont les vues religieuses s'éloignent le plus +des siennes. L'Association nationale dont il vient de parler, +gardienne de ces nobles sentiments d'impartialité, lui avait fait +l'honneur de le nommer son correspondant. Mais ce qui dénote au plus +haut degré l'absence de tout fanatisme religieux chez les Polonais +catholiques, et leur sincérité à reconnaître le mérite de leurs +concitoyens protestants, c'est l'admiration respectueuse qu'ils +professaient pour le caractère de Jean Cassius, ministre de la ville +de Orzeszkow, non loin de Posen, dont la mort, arrivée en 1849, fut +une perte cruelle pour la cause de sa religion et de son pays. +Quelques détails incidents sur la vie de cet homme distingué ne seront +peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs. + +Jean Cassius descendait d'une ancienne famille appartenant aux Frères +Bohémiens. Elle s'était établie en Pologne au temps des persécutions +qui s'appesantirent sur cette communauté vraiment chrétienne, et avait +produit sur cette terre d'adoption plusieurs ministres distingués par +leur piété et par leur savoir. Jean Cassius hérita des qualités +éminentes de ses ancêtres, et l'ardent patriotisme qui faisait battre +son coeur et dirigeait toutes ses actions, en reçut une nouvelle +grâce. Il unit pendant quelque temps, aux devoirs d'un ministre de la +religion, l'emploi de professeur de classiques à la haute école de +Posen, où ses talents et son zèle firent de ses élèves des citoyens +utiles et lui acquirent l'estime de ses compatriotes. Le gouvernement +à qui ses tendances et ses aspirations patriotiques portaient ombrage, +le destitua de son emploi en 1827, comme _persona ingrata_ aux +autorités, et lui offrit cependant une situation beaucoup plus +avantageuse en Poméranie. Cassius rejeta cette offre, qui avait pour +but de l'enlever à une sphère d'action toute morale, et pourtant il +n'avait d'autre ressource, pour subvenir aux besoins de sa nombreuse +famille, qu'un très mince revenu attaché à ses fonctions de ministre. +L'estime de tous ses concitoyens, fut, pour cette âme généreuse, une +riche compensation à son sacrifice. Il n'y avait pas d'affaire +publique de quelque importance qui ne lui fût soumise, et le zèle, les +talents, la résolution droite et ferme qu'il déployait en toute +occasion, lui acquirent à lui, ministre protestant, parmi les hommes +de toutes religions, un degré d'influence auquel ont atteint bien peu, +s'il en est, de hauts dignitaires de l'Église nationale. Ses +concitoyens na furent pas oublieux de ses services, ils prirent soin +de ses enfants et leur firent donner une éducation brillante et solide +à la fois. Les malheurs qui frappèrent, en 1848, son pays natal, +brisèrent son coeur patriotique; sa mort fut pleurée comme une +calamité publique. Les principaux citoyens de la province, sans +excepter les plus hauts dignitaires de l'Église romaine, assistèrent +aux funérailles du patriote chrétien, et l'accompagnèrent en deuil +jusqu'à sa dernière demeure, pour honorer sa mémoire. On a pourvu à +l'existence de sa famille, et une souscription a été ouverte pour +l'érection d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de ses +services et de la reconnaissance de ses concitoyens. + +L'exemple de Cassius montre quels avantages le Protestantisme eût pu +obtenir dans la Pologne prussienne et dans d'autres contrées slaves, +s'il avait été soutenu dans sa marche par les moyens puissants qui +l'avaient rendu autrefois si florissant dans ces régions, c'est-à-dire +par la nationalité qu'une forme pure de Christianisme développe, élève +et sanctifie, en lui confiant la noble mission de travailler aux +grandes fins de la Religion; car il n'y a qu'une Église fille de +l'erreur, ou un système capable d'asservir la Religion à ses vues +politiques, qui essaiera jamais d'éteindre les sentiments de +nationalité, sacrés pour tous les peuples qui ne sont pas tombés à ce +degré de dégradation morale et intellectuelle où le bien-être matériel +devient le but suprême de la vie. + +Nous ne terminerons pas cette esquisse de l'histoire religieuse de +notre pays, sans parler de l'institution protestante qui subsiste +encore sur son sol, et qui, dans notre ferme conviction, pourrait être +de la plus haute utilité à la cause de la Religion des Écritures, si, +au lieu d'avoir à lutter sans cesse contre la germanisation +systématique du gouvernement prussien, elle était livrée à la liberté +de ses allures nationales, nous voulons parler de la haute école de +Lissa ou Leszno, dans la Pologne prussienne. + +Nous avons saisi plusieurs fois l'occasion de mentionner, dans le +cours de cet ouvrage, que la puissante famille des Leszczynski, +propriétaires de cette ville, d'où ils tirent leur nom, s'était +distinguée par l'ardeur de son zèle et de son attachement à la vraie +Religion, dès le temps de Huss. Raphaël Leszczynski, dont nous avons +dit la manifestation hardie contre Rome, donna l'église catholique de +Leszno aux Frères Bohémiens en 1550, et y fonda, en 1555, une école +qui fut considérablement augmentée par son descendant André +Leszczynski, palatin de Brzescie, en Cujavie. C'était cependant une +sorte d'école primaire; mais quand Leszno vit sa prospérité se +développer par l'immigration de plusieurs milliers d'industrieux +Protestants, qui venaient de la Bohême et de la Moravie demander à la +Grande-Pologne un refuge contre la persécution qui suivit dans ces +contrées la bataille de Weissenberg (1620), le propriétaire de cette +ville, Raphaël Leszczynski y ouvrit (en 1628) une école d'un plus haut +degré pour la Confession helvéto-bohémienne, et la dota +magnifiquement. Outre les langues anciennes, le polonais et +l'allemand, on enseignait dans cette école beaucoup d'autres sciences, +telles que les mathématiques, l'histoire universelle, la géographie, +l'histoire naturelle, etc. Elle était dirigée par des hommes du plus +grand savoir, comme Johnston, professeur d'origine scoto-polonaise, +dont nous avons parlé, et qui composa pour elle un Manuel d'histoire +universelle, publié à Leszno en 1639. L'individualité la plus +remarquable de celles qui figurent dans l'enseignement de cette école, +est assurément le célèbre philologue Jean Amos Coménius[170], dont +les ouvrages acquirent à leur auteur une réputation plus +qu'européenne, et qui, à une époque où presque toutes les écoles de +l'Europe s'en tenaient aux anciennes méthodes d'instruction, bonnes +tout au plus à gaspiller le temps des élèves, osa ouvrir une nouvelle +route dans ce champ si étendu, en composant pour l'école de Leszno son +célèbre traité _Janua linguarum reserata_, qui facilita beaucoup +l'étude des langues étrangères. + +[Note 170: Coménius naquit, en 1592, à Komna, en Moravie, d'où il tire +son nom. Après avoir étudié dans plusieurs Universités, il devint, en +1618, pasteur et maître d'école à Fulnek, ville de sa province. Il +avait conçu de bonne heure une nouvelle méthode d'enseignement des +langues; il publia quelques essais et prépara sur ce sujet quelques +papiers qui furent détruits en 1621, avec sa bibliothèque, par les +Espagnols, qui s'étaient rendus maîtres de la ville où il résidait. La +proscription de tous les ministres protestants de Bohême et de +Moravie, par l'édit de 1624, força Coménius, avec beaucoup d'autres, à +chercher un asile en Pologne, où il fut nommé recteur de l'école de +Leszno et chef de la petite Église des Frères Moraves. Il publia, en +1631, sa _Janua linguarum reserata_, c'est-à-dire la Porte des +Langues, qui valut rapidement à son auteur une réputation prodigieuse; +Bayle dit avec raison que ce livre seul eût suffi pour immortaliser +Coménius, car il fut traduit et publié pendant sa vie non-seulement en +douze langues européennes, en latin, en grec, en bohémien, en +polonais, en allemand, en suédois, en hollandais, en anglais, en +français, en espagnol, en italien et en hongrois, mais encore en +plusieurs langues orientales, telles que l'arabe, le turc et le +persan. On peut ajouter que cet ouvrage établit aussi la réputation de +Leszno, où il parut pour la première fois, après avoir été composé +pour son école. La réputation de Coménius engagea le gouvernement +suédois à lui offrir la mission de réglementer les écoles de ce +royaume; mais, préférant sa résidence à Leszno, il promit seulement +d'aider de ses avis ceux que ce gouvernement emploierait à cette +tâche. Il traduisit ensuite en latin une nouvelle méthode +d'instruction pour la jeunesse, qu'il avait écrite en bohémien. Cette +traduction parut à Londres en 1639, sous le titre de _Pansophiæ +prodromus_. Une traduction anglaise en fut faite par J. Collier, qui +lui donna pour titre _les Avant-coureurs du savoir universel_ +(Londres, 1651). Cet ouvrage augmenta sa réputation à un tel point, +que le Parlement anglais l'invita, en 1641, à venir coopérer à la +réforme de l'école de ce pays. Il arriva à Londres en 1641 mais la +guerre civile qui éclata dans la Grande-Bretagne empêcha d'utiliser +ses talents; il tourna ses pas vers la Suède, où sa présence était +sollicitée par de hauts personnages. Après plusieurs conférences avec +le chancelier Oxenstiern, il fut décidé qu'il s'établirait à Elbing, +ville de la Prusse polonaise, et qu'il composerait dans cette +résidence un ouvrage sur sa nouvelle méthode d'enseignement, à l'aide +d'une rémunération considérable qui lui permît de consacrer son temps +tout entier à la recherche des méthodes générales propres à faciliter +l'éducation et l'instruction de la jeunesse. Après quatre ans +consacrés à cette occupation, il revint en Suède et soumit son +manuscrit à une commission chargée de l'examiner; il fut déclaré digne +d'être imprimé quand il serait achevé, mais nous ignorons s'il a +jamais été publié. Il passa encore deux ans à Elbing, et retourna +ensuite à Leszno, en 1650. Il se rendit en Transylvanie, où le prince +régnant, Étienne Ragodzi, l'avait invité à venir réformer les écoles +publiques. Il fit un règlement pour le collége protestant de +Saros-Patak, conformément aux principes de son _Pansophiæ prodromus_. +Après une résidence de quatre ans en Transylvanie, il revint à Leszno +et présida aux destinées de son école jusqu'à la destruction de cette +ville. Il s'enfuit en Silésie, et, après avoir erré dans différentes +parties de l'Allemagne, il s'établit définitivement à Amsterdam, où il +mourut, en 1691, dans la prospérité. + +Outre les ouvrages déjà mentionnés, Coménius a écrit _Synopsis Physicæ +ad Lumen divinum reformatæ_, Amsterdam, 1641, publié en anglais en +1652; _Porta sapientiæ reserata, seu nova et compendiosa methodus +omnes artes ac scientias addiscendis_, Oxoniæ, 1637, et plusieurs +autres ouvrages. Son vaste savoir ne l'empêcha pas de sacrifier à la +superstition de son époque. Il devint l'un des fermes croyants de +toutes ces prophéties qui circulaient parmi les Protestants +d'Allemagne, de Bohême et de Moravie, sur la venue immédiate du +Millenium, la révolution, la chute de l'Antechrist, c'est-à-dire le +Pape, et qui étaient le produit d'imaginations exaltées par la +persécution. Il réunit et publia à Amsterdam, en 1657, dans un ouvrage +intitulé _Lux in tenebris_, les visions du Morave Drabitius, le +Silésien Kotterus, et Christine Poniatowski, dame polonaise qui prédit +la ruine prochaine du Catholicisme et la destruction de l'Autriche par +la Suède, Cromwell et Ragodzi. Ce livre lui fit un tort considérable +aux yeux de beaucoup de ses contemporains.] + +Cette école était suivie par des élèves protestants, non-seulement de +toutes les parties de la Pologne, mais encore de la Prusse, de la +Silésie, de la Bohême, de la Moravie et même de la Hongrie. Elle +possédait une imprimerie, d'où sont sortis plusieurs ouvrages +importants en polonais, en bohémien, en allemand et en latin. + +La ville de Leszno, détruite comme nous l'avons dit, en 1656, fut +rebâtie, et son école réouverte en 1663, par les efforts réunis des +habitants protestants de cette ville et de la province dans laquelle +elle est située. On y attacha un séminaire pour l'instruction des +futurs ministres. Cette école resta bien au-dessous de sa première +splendeur, car elle avait perdu une grande partie des biens de sa +fondation, et les Protestants étaient généralement ruinés par la +guerre et par la persécution. La ville de Leszno vit cependant +refleurir sa prospérité sous le patronage de la famille Leszczynski +qui, bien que convertie au Catholicisme, fut loin de persécuter les +habitants protestants de ses possessions, et les protégea, au +contraire, de son influence, contre l'oppression du clergé. Pendant +les commotions produites par l'invasion de Charles XII, les habitants +de la ville de Leszno épousèrent avec chaleur les intérêts de leur +seigneur héréditaire, le roi Stanislas Leszczynski, ce qui attira sur +eux le ressentiment de son adversaire, le roi Auguste II, électeur de +Saxe, et de ses alliés, les Russes, qui brûlèrent la ville en 1707. +Leszno, ou Lissa, fut néanmoins reconstruit peu de temps après, avec +l'église et l'école protestante, qui dut sa réorganisation aux grands +sacrifices et aux efforts des habitants protestants de la ville et de +la province dans laquelle elle est située. En 1738, la cité de Leszno +fut acquise par la famille des princes Sulkowski, qui se montrèrent +aussi bons et utiles patrons que les Leszczynski. L'école se releva +graduellement sous l'administration de plusieurs recteurs de la +famille de Cassius, la même qui produisit l'homme distingué dont nous +avons esquissé les principaux traits; mais cette institution, qui est +aujourd'hui le meilleur de tous les établissements de ce genre en +Pologne, et qui peut entrer en lice avec les premières écoles de +l'Allemagne, doit la prospérité dont elle jouit de nos jours au zèle +paternel du dernier propriétaire de Leszno, le prince Antoine +Sulkowski[171], qui, après avoir fourni une brillante carrière +militaire au service de son pays, vint chercher le calme de la vie +privée au sein de sa famille, qu'il ne quitta plus que lorsque les +intérêts de sa patrie exigèrent impérieusement son concours. Cependant +les occupations auxquelles il se consacrait dans cette retraite, moins +apparentes que celles qui avaient rempli la première partie de son +existence, n'en furent ni moins méritantes ni moins utiles à ses +concitoyens. Il prit lui-même l'administration supérieure de l'école +de Leszno, et, grâce aux fatigues et aux dépenses qu'il prodigua pour +son amélioration, il parvint à lui rendre tout l'éclat dont elle avait +brillé aux beaux jours des Leszczynski. + +[Note 171: Quelques mots sur la vie de cet homme remarquable, à qui le +principal établissement protestant d'éducation en Pologne doit tant de +sa prospérité, ne déplairont sans doute pas aux lecteurs de cet +ouvrage. L'auteur saisit avec empressement l'occasion de payer un +tribut de regrets à la mémoire de son ami, dont les sympathies ont +adouci l'amertume des plus rudes épreuves de son exil, et que sa mort +laissera toujours inconsolable. + +Le prince Antoine Sulkowski, fils du prince Sulkowski, palatin de +Kalisch, naquit à Leszno, en 1785. Après avoir achevé ses études à +l'Université de Gottingue, il finissait de se former en voyageant, +quand les succès de l'empereur des Français en Prusse éveillèrent dans +le coeur des Polonais l'espoir de recouvrer leur indépendance. +Sulkowski précipita son départ de Paris, où il se trouvait en ce +moment, et rentra dans ses foyers vers la fin de 1806. Il fut nommé +par Napoléon colonel du premier régiment polonais à lever. +L'enthousiasme patriotique fut si grand, que Sulkowski, ayant accompli +sa tâche avec une merveilleuse rapidité, emporta d'assaut la ville +fortifiée de Dirschau, à la tête de son nouveau régiment, le 23 +février de l'année d'ensuite (1807). Il prit une part active au reste +de la campagne, qui se termina par la paix de Tilsitt, en vertu de +laquelle une partie de la Pologne fut rétablie sous le nom de duché de +Varsovie. En 1808, quand plusieurs détachements de la nouvelle armée +polonaise furent dirigés sur l'Espagne, le régiment du prince +Sulkowski fut compris dans l'ordre de départ, et, bien qu'il eût +épousé depuis fort peu de temps Ève Kiçki, jeune femme d'une beauté +accomplie, à laquelle il avait voué ses premières affections, et qu'il +pût aisément se faire dispenser de ce service pénible, il crut de son +devoir de se joindre à ses compagnons d'armes. Arrivé dans la +Péninsule, il se distingua aux batailles d'Almonacid et d'Ocana, ainsi +qu'à la défense de Tolède. Malaga fut pris par les Français, le prince +Sulkowski fut nommé gouverneur de cette ville, et, malgré le sentiment +de haine et de vengeance qui animait les Espagnols contre les armées +envahissantes, il parvint, par sa conduite, à se concilier l'affection +de ses habitants. Il fut promu au rang de major-général, et revint +dans son pays en 1810, où il resta jusqu'à la mémorable campagne de +1812, pendant laquelle il commanda une brigade de cavalerie, prit part +aux principales batailles et fut gravement blessé dans la retraite. +Guéri de ses blessures et nommé au grade de lieutenant-général, il se +joignit à l'armée polonaise sous le prince Poniatowski, et combattit, +à la bataille de Leipsick, à la tête d'une division de cavalerie. +C'est à la suite de cette bataille qu'il se vit assailli par les +circonstances les plus difficiles, qui lui donnèrent occasion de +déployer toutes les qualités honorables de l'âme la plus intègre. Peu +de jours après la mort du prince Poniatowski, il fut nommé, par +l'empereur Napoléon, commandant en chef des débris du corps polonais, +qui, malgré ses grandes pertes, avait conservé tous ses étendards et +son artillerie. Ce commandement fut donné à Sulkowski à la demande +générale de ses compatriotes, malgré sa jeunesse (il avait alors +vingt-neuf ans) et la présence de plusieurs généraux plus âgés. Les +troupes polonaises, exaspérées par de longues souffrances et fatiguées +de se battre pour une cause qui menaçait de les réduire à l'état de +mercenaires, sans avancer celle de leur patrie, pressèrent leur chef +de les reconduire dans leurs foyers, leur souverain légitime, le roi +de Saxe, étant resté à Leipsick sur le désir de Napoléon lui-même. +Sulkowski reporta leurs plaintes bruyantes à l'Empereur, qui promit de +donner une réponse sous huit jours. Cela satisfit les troupes, et la +marche vers le Rhin continua; mais quand le délai fixé fut écoulé sans +que la décision attendue intervint, l'irritation des Polonais devint +si violente et ils accusèrent si bruyamment le prince Sulkowski d'être +prêt à les sacrifier aux vues de son ambition personnelle, que, pour +les décider à accompagner l'Empereur jusqu'à la frontière de ses +États, il dut leur promettre sur l'honneur de ne passer en aucun cas +au-delà du Rhin. Cette promesse solennelle calma l'irritation des +troupes, qui continuèrent leur marche. Quand elles furent parvenues à +un endroit appelé Schluchtern, l'Empereur, passant devant leur front, +appela Sulkowski et lui demanda s'il était vrai que les Polonais +voulussent le quitter. «Oui, Sire, répondit le prince; ils supplient +Votre Majesté de les autoriser à retourner dans leurs foyers, leur +nombre étant désormais trop insignifiant pour être de quelque valeur à +Votre Majesté.» L'Empereur résista, et, ayant assemblé les Polonais, +il leur adressa l'une ces allocutions par lesquelles il savait si bien +ranimer l'enthousiasme du soldat. Les troupes polonaises, exaltées par +les paroles impériales, oublièrent toutes leur première résolution et +promirent de suivre Napoléon jusqu'à la mort. On peut aisément se +faire une idée de la position cruelle dans laquelle le prince +Sulkowski se trouva placé par cette circonstance imprévue; il se +voyait dans l'alternative pénible ou de manquer à la parole par +laquelle il s'était engagé, envers ses compagnons d'armes, à prendre +le Rhin pour limite extrême de leurs travaux guerriers, ou de +sacrifier, si jeune, toutes ses espérances de gloire et d'ambition +(car l'empereur Napoléon, malgré le revers de Leipsick, avait encore +de grandes chances de ramener à lui la fortune), et, ce qui était plus +important encore, en s'exposant aux divers commentaires qui ne +manqueraient pas d'accueillir sa conduite dans cette malheureuse +conjoncture. Il choisit cependant le dernier parti, pensant qu'il n'y +avait pas de compromis possible avec une parole engagée d'une manière +aussi explicite et aussi solennelle que la sienne l'avait été, bien +que ses compatriotes, qui n'étaient pas liés de la même manière, +eussent changé de résolution; il demanda, en conséquence, à +l'Empereur, et obtint de sa bienveillance la permission de retourner +vers son souverain légitime le roi de Saxe, dont la destinée était +alors inconnue. Il quitta l'armée française, accompagné des officiers +de son état-major qui partagèrent sa résolution. Ayant appris que son +souverain était prisonnier à Berlin, il lui adressa de Leipsick une +lettre pour lui demander une libération de service, tant pour lui-même +que pour les officiers qui l'avaient accompagné, et bientôt après il +obtint des souverains alliés la permission de rejoindre sa famille. Il +convient d'ajouter que ses concitoyens rendirent hommage à la loyauté +de sa conduite.--De nouvelles espérances furent conçues, en faveur de +la Pologne, au congrès de Vienne, sous l'inspiration de l'empereur +Alexandre. Le prince Sulkowski fut appelé à coopérer à la formation +d'une armée polonaise, et il accepta avec joie une mission dans +laquelle il pouvait encore servir utilement sa patrie. Bien que le +congrès de Vienne n'ait pas réalisé l'espoir qui avait été nourri, de +voir la Pologne rendue à l'indépendance, il érigea une petite portion +de son territoire en royaume constitutionnel, soumis à l'empereur de +Russie comme roi de Pologne. C'en était assez cependant pour stimuler +les efforts des patriotes polonais et pour les engager à maintenir +cette création imparfaite, d'autant mieux qu'on avait stipulé que des +institutions nationales seraient accordées à ces parties de +l'_ancienne Pologne_ qui restaient annexées comme provinces à la +Russie, à la Prusse et à l'Autriche, et que ces stipulations +laissaient briller la perspective d'un complet rétablissement de ce +pays. Le prince Sulkowski entra donc au service du nouveau royaume, et +fut nommé aide-de-camp général de l'empereur Alexandre. Mais les +caprices tyranniques du grand-duc Constantin conduisirent bientôt +Sulkowski à demander sa mise en disponibilité, en déclarant +franchement à l'empereur les raisons qui l'engageaient à agir ainsi. +L'empereur insista auprès de Sulkowski pour qu'il revînt sur sa +détermination, et lui dit que les circonstances dont il se plaignait +n'étaient que temporaires. Sulkowski, que ses devoirs conduisirent +plusieurs fois à Saint-Pétersbourg, et qui reçut de l'empereur +Alexandre des témoignages de la plus grande bienveillance, insista de +son côté pour quitter le service, et, après plusieurs refus, obtint de +rentrer dans la vie privée en 1818. Il s'établit au château de Reisen, +dans le voisinage de Leszno, et se dévoua tout entier à l'éducation de +sa famille. Depuis la mort de sa vertueuse et charmante compagne, il +ne se reposait plus que sur lui de ce soin. Le bien-être de ses +tenanciers et de tous ceux qui respiraient dans sa dépendance devint +aussi l'objet de sa constante sollicitude. Une nouvelle carrière +s'ouvrit, en outre, pour son patriotisme, quand le grand-duché de +Posen, où Leszno est situé, reçut une représentation provinciale, dont +il fut créé membre héréditaire. Il présida aux États assemblés de sa +province, et fut fait membre du conseil d'État de Prusse. Cela le mit +dans une position difficile et délicate entre le monarque et les États +provinciaux, dont les députés se plaignaient justement des +envahissements continuels du gouvernement sur la nationalité de la +province, qui avait son existence garantie par le traité de Vienne. En +possession de la confiance des deux partis, il réussit, par la fermeté +qu'il déploya dans la défense des priviléges nationaux, à gagner la +confiance de ses concitoyens, tandis que le monarque rendit justice à +sa modération dans l'accomplissement consciencieux de ses pénibles +devoirs. Il se tint cependant à l'écart des affaires publiques autant +qu'il le put, consacrant son temps aux occupations utiles que nous +avons décrites dans cette note. Une mort prématurée vint couper court +à cette carrière, si noblement remplie. Le 14 avril 1835 plongea dans +une douleur profonde sa famille et tous ceux qui l'avaient connu, soit +personnellement, soit de réputation. Mais nul ne sentit sa perte plus +vivement que l'école de Leszno, qui lui devait tout. Professeurs et +élèves accompagnèrent sa dépouille mortelle, et après un discours +pathétique du recteur, déposèrent une couronne sur le cercueil de leur +bienfaiteur, dont la mémoire vivra long-temps dans leurs coeurs +reconnaissants. + +Cette notice biographique fut insérée par l'auteur dans son _Histoire +de la Réforme en Pologne_, (vol. 2, p. 334, etc.). Il saisit avec +empressement l'occasion de la reproduire, car ses sentiments et ses +opinions à cet égard sont restés les mêmes.] + +L'école se divise aujourd'hui en six classes, où les élèves apprennent +les principes de la religion, le latin, le grec et l'hébreu, le +polonais, l'allemand, la langue et la littérature françaises, les +mathématiques, l'histoire naturelle et la philosophie, la géographie, +l'histoire, le dessin et la musique. La jeunesse catholique s'y trouve +représentée d'une manière notable. Un ecclésiastique de ce culte est +attaché au collége pour son instruction religieuse. Le nombre des +élèves est d'environ trois cents; chacun d'eux trouvait dans ce prince +un ami toujours prêt à donner une assistance généreuse à ceux qui en +avaient besoin et qui méritaient sa bienveillance par leur conduite. À +leur sortie du collége, son active influence les suivait dans la +carrière qu'ils avaient embrassée, et allait au-devant de leurs +espérances. Sulkowski fournit, en effet, un noble exemple de la +hauteur de vues justement attribuée aux Catholiques les plus +distingués de notre pays, qui ont toujours fait abstraction de la +différence de religion, quand il s'est agi d'être utiles à leurs +concitoyens. + +Nous terminerons ici l'histoire religieuse de deux nations amies dont +les destinées sont intimement liées à celle du Protestantisme. Nous +allons essayer d'esquisser les principaux traits religieux du grand +Empire slavon, qui exerce déjà une puissante influence non-seulement +sur les nations d'origine slave, mais sur les affaires de l'Europe en +général, et même sur celles de l'Asie. + + + + +CHAPITRE XIV. + +RUSSIE. + + Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Première + expédition russe contre Constantinople. -- Expéditions réitérées + contre l'Empire grec. -- Relations commerciales entre les deux + pays. -- Introduction du Christianisme en Russie et influence de + la civilisation byzantine sur cet empire naissant. -- Expédition + des Russes chrétiens contre Constantinople, et prédiction + concernant la conquête de cette ville par leurs armes. -- + Division de la Russie en plusieurs principautés. -- Conquête de + ce pays par les Mogols. -- Origine et progrès de Moscou. -- + Esquisse historique de l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à + nos jours; son organisation actuelle. -- Union forcée avec + l'Église de Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. -- + Description des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les + Strigolniky. -- Les Judaïstes. -- Effets de la réforme du XVIe + siècle sur la Russie. -- Rectification des livres sacrés et + schisme qui en est la suite. -- Terribles actes de superstition. + -- Les Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. -- + Superstitions payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. -- + Les Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques. + -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. -- + Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet. + + +L'histoire ecclésiastique de la Russie n'offre pas, comme celle de la +Bohême et de la Pologne, le triste et émouvant tableau de ces luttes +morales et physiques entre des partis religieux, dont les forces se +balancèrent assez pour laisser douter un moment de quel côté resterait +la victoire. L'Église d'Orient, établie en Russie depuis la conversion +de ce pays au Christianisme, y régna sans rivale et sans autre +ferment de discorde, que les querelles intestines de ses propres +sectes. + +Le nom de Russie, qui, depuis Pierre le Grand, a remplacé celui de +Moscovie, s'applique à une vaste étendue de pays que le czar n'est +même pas encore parvenu à placer tout entière à l'ombre de son +sceptre. Ce nom prit naissance au IXe siècle, à l'époque où des hordes +de ces aventuriers scandinaves, connus dans l'histoire byzantine sous +le nom de Varègues[172], et qui portaient le surnom de Russes, vinrent +fonder, sous la conduite d'un chef appelé Rurick, un État voisin des +bords de la Baltique, en soumettant à leurs armes plusieurs tribus +slavonnes et finoises. Cette nouvelle puissance, dont Novogorod était +la capitale, reçut de ses fondateurs la dénomination de Russie, de +même que la Neustrie prit des Normands le nom de Normandie, et la +Gaule celui de France depuis la conquête des Francs. + +[Note 172: Les Varègues étaient des aventuriers scandinaves et +anglo-saxons, qui servaient en qualité de gardes-du-corps à +Constantinople. On a assigné plusieurs origines au nom de Russe; mais +la plus vraisemblable est celle qui le fait dériver de _Rhos_, +_Rotses_, ou _Rouotses_, nom donné aux Suédois par les Finois, qui +jadis avaient plus de relations avec le _Roslagen_ qu'avec toute autre +contrée de la Suède. Les Slaves adoptèrent ce nom, en usage chez les +Finois, qui vivaient entre eux et la Suède.] + +Un évènement remarquable signala le règne de Rurick. Les conquérants +scandinaves, mis en contact avec la Grèce, frayèrent la voie au +Christianisme, dans les contrées qu'ils avaient soumises. Deux chefs +venus avec Rurick de la Scandinavie, leur commune patrie, Ascold et +Dir, entreprirent une expédition sur Constantinople, en descendant le +cours du Dnieper. Ils n'avaient d'autre dessein, selon toute +apparence, que d'entrer au service de l'empereur, comme le faisaient +fréquemment leurs compatriotes; mais ayant aperçu en chemin une +petite ville bâtie sur la rive la plus élevée du fleuve, ils s'en +emparèrent et y établirent le siége d'une domination nouvelle. C'était +la ville de Kioff. Beaucoup de Varègues de Novogorod étant venus +augmenter leurs forces, que grossirent un grand nombre d'indigènes, +ils méditèrent bientôt une plus vaste entreprise, digne de l'audace +des hommes du Nord. Ils s'ouvrirent une route vers le Bosphore de +Thrace, mirent tout à feu et à sang sur les côtes, et furent bientôt +aux portes de Constantinople, qu'ils assiégèrent par mer; les +habitants de cette ville prononcèrent pour la première fois en +frémissant le nom des Russes ([Grec: Rôs]). Une violente tempête, +attribuée par les Grecs à un miracle, dispersa et détruisit en partie +les barques des pirates, dont il ne retourna à Kioff que de misérables +restes. Les annalistes byzantins qui décrivent cet évènement, ajoutent +que les Russes idolâtres, effrayés du courroux céleste, demandèrent le +baptême; une épître circulaire du patriarche Photius, publiée vers la +fin de 866, confirme ce témoignage historique. Quoi qu'il en soit, les +Slaves du Dnieper et leurs vainqueurs scandinaves, semblent avoir reçu +les premières impressions chrétiennes à cette époque; elles +pénétrèrent facilement chez ces peuples, à la faveur des relations +commerciales qui existaient entre eux et les colonies grecques des +côtes septentrionales de la mer Noire, d'où les colons venaient +probablement visiter Kioff et d'autres contrées slaves, pour les +intérêts de leur commerce. + +La domination des Khozars[173], alliés des empereurs grecs et établis +dans ces régions antérieurement à l'incursion des Scandinaves, n'avait +pu que préparer favorablement le terrain. + +[Note 173: Les Khozars, nation asiatique vivant le long des côtes +occidentales de la mer Caspienne, sont mentionnés pour la première +fois en 626, époque à laquelle l'empereur Héraclius conclut un traité +d'alliance avec leur monarque, qui se joignit à lui, à la tête d'une +armée considérable, dans cette guerre mémorable où Héraclius défit +complètement les Persans. Depuis ce temps, les Khosars restèrent les +fidèles alliés de Constantinople, et les empereurs mirent tout en +oeuvre pour maintenir cette alliance précieuse. Les Khozars occupaient +tout le pays situé entre les rives du Volga, la mer d'Azof et la +Crimée, et avaient poussé leurs conquêtes vers le Nord, jusqu'aux +bords de l'Oka. Leur capitale, appelée Balangiar ou Ateb, était située +à l'embouchure du Volga. Ils possédaient plusieurs autres villes +célèbres par leur commerce; les raffinements de la civilisation +byzantine n'étaient pas inconnus à leurs moeurs. Vers le milieu du +VIIIe siècle, leurs souverains embrassèrent le Judaïsme; mais, un +siècle plus tard, il furent convertis au Christianisme par le même +Cyrille et le même Méthodius, qui devinrent ensuite les apôtres des +Slaves. L'empire des Khozars, affaibli par les attaques continuelles +des Mahométans et par d'autres circonstances malheureuses, fut détruit +en 1016 par les Grecs, ses anciens alliés.] + +Rurick mourut en 879, il eut pour successeur Oleg, comme tuteur de son +jeune fils Igor. Oleg s'avança vers le Sud, à la tête d'une force +considérable, composée à la fois de Scandinaves et d'aborigènes du +nouvel empire. Il subjugua tout le pays baigné par le Dnieper, établit +sa capitale à Kioff, et imposa ses armes victorieuses à plusieurs +contrées slaves qui, réunies à l'empire fondé par Rurick, prirent +également le nom de Russie. + +Oleg entreprit en 906 une expédition contre Constantinople, mit le +siége devant cette ville, et força l'empereur à lui payer un lourd +tribut. Il conclut alors un traité de paix et de commerce, qui fut +renouvelé en 911, et dont les détails, conservés par l'historien +Nestor, offrent un tableau intéressant des relations qui existaient à +cette époque entre la Grèce et les sujets d'Oleg. Son successeur Igor, +après être resté long-temps en paix avec les Grecs, dirigea ses armes +vers l'Asie mineure, où il exerça de grands ravages. Il fut défait par +eux, et la paix se rétablit en 945, sur les bases du traité d'Oleg, +sauf quelques modifications. + +Les rapports constants des Grecs avec le nouvel Empire russe, +favorisèrent les progrès du Christianisme dans ces régions. + +Olga, veuve d'Igor et dépositaire de sa puissance durant la minorité +de son fils Sviatoslav, alla à Constantinople en 955, y fut instruite +dans la religion chrétienne et baptisée en grande pompe; mais son +exemple ne trouva d'imitateurs, ni dans son fils, ni dans un grand +nombre de ses sujets. Sviatoslav, prince d'humeur guerrière, étendit +les limites de son empire jusqu'au pied du Caucase. Aidé des subsides +de l'empereur grec et sur son invitation, il marcha contre le roi des +Bulgares, le battit, et résolut de transférer le siége de son empire +sur les rives du Danube. En guerre avec les Grecs, qui se repentaient +de l'avoir attiré vers le midi de l'Europe, il entra dans la Thrace, +qu'il ravagea jusqu'à Andrinople; ce n'est donc pas la première fois +que les Russes virent cette ville en 1829. Jean Zimiscès s'avança +contre lui et l'obligea à évacuer la Bulgarie. Sviatoslav, vaincu, +demanda la paix qui fut conclue. Il reprit le chemin de Kioff où il +fut tué. Il eut pour successeur Vladimir, qui s'empara de la couronne, +à l'exclusion de ses frères, reçut le baptême en 986, épousa une +princesse grecque et introduisit le Christianisme dans ses États, en +ordonnant la destruction des idoles et de leurs temples, et en +imposant le baptême à ses sujets. + +L'empire de Vladimir, connu sous le nom de Russie, s'étendait des +rivages de la Baltique à la mer Noire, des bords du Volga et du pied +du Caucase au sommet des Carpathes et aux rives du Bug et du San. Cet +empire se composait de diverses populations d'origine slave, et, au +Nord, de plusieurs tribus finoises, toutes également comprises sous la +dénomination générale de Russes, mais de moeurs bien différentes, et +réunies, en l'absence de tout système régulier de gouvernement, par le +lien commun d'une souveraineté dont la prérogative consistait +uniquement à prélever sur elles un certain tribut, qui se payait le +plus souvent quand le souverain ou ses délégués se trouvaient en +mesure de le réclamer à main armée. Les relations fréquentes de +Constantinople avec Kioff contribuèrent beaucoup, non-seulement à +convertir la capitale de ce nouvel empire au Christianisme, mais +encore à le façonner à la civilisation byzantine, aux arts et au luxe, +qui furent probablement importés de la Grèce, même avant les dogmes de +la Religion chrétienne. L'annaliste allemand, Ditmar de Mersebourg, à +qui une description de la ville de Kioff fut faite par quelques-uns de +ses compatriotes, qui l'avaient visitée avec l'expédition de Boleslav +Ier, roi de Pologne, en 1018, l'appelle la rivale de Constantinople, à +cause du grand nombre d'églises, de marchés, d'édifices publics et de +la quantité de richesses qu'elle renfermait. Il ajoute que beaucoup de +Grecs y étaient établis. Vladimir mourut en 1015, et partagea son +empire entre ses douze fils, qui devaient tenir leurs gouvernements +sous la suzeraineté de l'aîné, résidant à Kioff avec le titre de +grand-duc de Russie.--Ce partage de la Russie entre tant de +gouvernements remis à des princes du sang, entraîna les suites les +plus funestes après la mort de Vladimir, jusqu'à ce que l'un de ses +fils, Yaroslav, eût réuni sous son sceptre tous les États paternels. +Ce monarque, doué d'une intelligence élevée, aida puissamment aux +progrès du Christianisme et de la civilisation dans son empire. Il fit +élever un grand nombre d'églises et de couvents par des architectes +de Byzance, fonda de nouvelles villes, ouvrit des écoles, attira dans +ses États des ecclésiastiques grecs, des savants, des artistes, et fit +traduire beaucoup d'ouvrages du grec en langue slave. Son zèle pour la +religion chrétienne ne l'empêcha cependant pas d'imiter les +entreprises de ses ancêtres payens contre Constantinople. Sous +prétexte de mauvais traitements subis par quelques-uns de ses sujets +dans la ville impériale, il déclara la guerre à Constantin Monomaque, +et leva, en 1043, une armée considérable qui s'avança le long des +rivages de la mer Noire, soutenue par une flotte imposante. La flotte +russe parvint à l'embouchure du Bosphore; après un combat long-temps +incertain, elle succomba en partie sous les ravages du feu grégeois et +dut profiter d'un vent propice pour sauver ses débris. L'expédition de +terre atteignit Varna; mais, privée de l'appui de la flotte, elle fut +accablée par le nombre, après une résistance désespérée, sans qu'un +seul homme cherchât son salut dans la fuite[174]. + +[Note 174: Il est remarquable que la campagne russe de 1828 et de 1829 +fut dirigée exactement d'après le plan suivi par l'expédition de +Yaroslav, en 1043.] + +Ce fut la dernière expédition des Russes contre l'Empire grec. La +Russie, déchirée par des factions ennemies, perdit toute force +d'action à l'extérieur, et finit par devenir elle-même la proie des +étrangers. N'eût été cette circonstance, il est probable que les +siècles passés eussent vu s'accomplir la prédiction trouvée inscrite +au IXe siècle sous la statue de Bellérophon à Constantinople, à +savoir, que la cité impériale serait prise par les Russes; prédiction +bien rare, selon Gibbon, par la clarté du style et la précision +incontestable de la date. Qui sait si, de nos jours, nous ne verrons +pas s'accomplir la destinée prophétisée à la superbe métropole de +l'Orient. + +Yaroslav partagea son empire entre ses fils, en laissant toutefois le +titre de grand-duc et la suprématie à l'aîné des princes. Cette +autorité suprême fut transmise, suivant l'usage des contrées slaves, +non par ordre de primogéniture, mais à l'ancienneté, c'est-à-dire que +le grand-duc décédé, eut pour successeur le membre le plus âgé de sa +dynastie. Cette combinaison ne pouvait manquer de produire des +troubles continuels, d'autant que les diverses principautés se +subdivisaient toujours entre les fils du monarque décédé. Le pouvoir +se fractionna ainsi aux mains d'un grand nombre de petits princes, +guerroyant les uns contre les autres, et la Russie se vit bientôt sans +défense contre les incursions de ses voisins. L'autorité du grand-duc +de Kioff tomba, sous la pression de ces circonstances, dans la plus +complète insignifiance; tandis que deux principautés puissantes, +fondées par les talents de leurs chefs, s'élevèrent au Sud et au +Nord-Est. La première est celle de Halitch, comprenant toute la zone +orientale de la province autrichienne de Gallicie et une partie des +gouvernements russes de Volhynie et de Podolie; la seconde est la +principauté de Vladimir sur la Klazma, embrassant tout le gouvernement +russe de ce nom, avec quelques provinces adjacentes, et dont les +souverains prirent le titre de grands-ducs. Il existait aussi trois +républiques, régies par des institutions entièrement populaires. +Novogorod, Pskow et Viatka, communauté formée par des émigrants de +Novogorod, dans l'endroit qui porte aujourd'hui ce nom. + +La Russie se divisait donc en plusieurs États fréquemment en guerre +entre eux, habités par des populations aussi différentes l'une de +l'autre, qu'elles l'étaient des Polonais, des Bohémiens et d'autres +nations slaves, n'ayant de commun que le nom et la même dynastie, à +laquelle se rattachaient également les nombreux souverains de ce pays. +Le seul lien réel de tous ces États, était l'unité de l'Église, +gouvernée par l'archevêque de Kioff, son métropolitain. + +Telle était la situation de la Russie, quand les Mogols, commandés par +Batou-Khan, petit-fils de Dgenghis-Khan, envahirent ce pays en +1238-1239 et 1240, ne laissant que ruines et désolation sur leur +passage. Ils poursuivirent le cours de leurs ravages en Pologne et en +Hongrie, et s'avancèrent jusqu'à Liegnitz, en Silésie, où ils défirent +complètement une armée chrétienne. Le chemin leur était ouvert +jusqu'au Rhin; mais, heureusement pour l'Europe, quelques évènements +survenus dans l'Asie centrale les rappelèrent aux rivages de la mer +Caspienne. + +Batou-Khan posa ses tentes sur les bords du Volga, et somma les +princes de Russie de lui rendre hommage, les menaçant, en cas de +refus, d'une reprise d'hostilités. L'obéissance était le seul parti à +suivre; le grand-duc de Vladimir rendit hommage à Batou, dans son camp +sur le Volga, et ensuite au grand khan Koublay, près le grand mur de +la Chine. Ses successeurs reçurent l'investiture des descendants de +Batou, qui devinrent indépendants sous le nom de khans de Kiptchak. + +Au commencement du XIVe siècle, le prince de Moscou, s'étant concilié +les bonnes grâces du khan, obtint la dignité héréditaire de grand-duc, +à laquelle était attachée une sorte de suzeraineté sur les autres +princes de Russie, et qui, jusque-là, n'avait été la prérogative +exclusive d'aucune de leurs branches. Ses successeurs s'efforcèrent, +comme ligne invariable de politique, de briguer, par tous les moyens +possibles, la faveur du khan, dont l'appui grandissait incessamment +leur puissance aux dépens de celle des autres princes de Russie. De +cette manière, le pouvoir des grands-ducs de Moscou se fortifia par +degrés, tandis que celui du khan s'affaissait sous les commotions +intérieures, jusqu'à ce qu'enfin ils se sentirent assez forts pour +secouer le joug, vers la fin du XVe siècle. + +Telle fut l'origine de Moscou, le coeur de l'empire russe actuel, +formé des principautés nord-est de l'ancienne Russie. Nous avons +expliqué, au chap. X, comment les principautés du sud et de l'ouest de +la Russie se réunirent, au XIVe siècle, à la Pologne et à la +Lithuanie. + +Le premier archevêque de Kioff fut sacré, vers 900, par le patriarche +de Constantinople, et institué métropolitain de toutes les églises de +Russie. À partir de cette époque, les métropolitains de Russie furent +sacrés à Constantinople, et fréquemment choisis parmi les Grecs. Après +la prise de Constantinople par les Latins, le siége de l'empire et +celui du patriarchat ayant été transférés à Nicée, les archevêques de +Kioff furent sacrés dans cette ville, jusqu'à ce que l'ancien ordre de +choses se rétablît par l'expulsion des Latins. + +Les chroniques parlent de plusieurs tentatives faites par les papes +pour soumettre l'Église russe à leur suprématie, mais sans atteindre +le but de leur politique. Une circonstance révèle cependant +l'influence temporaire que Rome s'était acquise à Kioff, vers la fin +du XIe siècle. Le Grec Ephraïm, métropolitain de cette ville, de 1070 +à 1096, introduisit en effet, dans le calendrier russe, sous la date +du 9 mai, la commémoration de la translation des reliques de saint +Nicolas, de la Lycie à Bari, en Italie, fête inconnue de l'Église +d'Orient, mais observée par celle de Rome. La principauté de Halitch, +située entre les régions catholiques de la Pologne et de la Hongrie, +devint le point de mire des efforts de la Papauté. Les Hongrois +s'étant rendus maîtres de cette principauté en 1214, essayèrent de la +soumettre à leur chef spirituel; mais leur expulsion du pays détruisit +tout espoir d'annexion religieuse. Daniel, prince de Halitch, homme +d'État et guerrier distingué, pensa qu'il pourrait tirer du pape +quelque assistance contre les Mogols, et, dans cette vue, il entama +une négociation avec Innocent IV, qui envoya son légat pour recevoir +la soumission de Daniel et celle de l'Église de Halitch, à laquelle il +promit de tolérer telles de ses anciennes pratiques qui ne seraient +pas en opposition directe avec les rites de l'Église catholique. +Daniel fut sacré roi de Halitch par le légat, en 1254, et il reconnut +la suprématie de Rome; mais, comme l'assistance promise n'arrivait +pas, il rompit en visière avec le pape. Halitch fut réunie à la +Pologne en 1340. L'histoire de son Église a trouvé son cadre ailleurs. + +Nous avons déjà parlé de l'invasion des Mogols et des terribles +ravages qu'ils exercèrent dans ce pays. Les églises et les couvents +jonchèrent le sol de leurs débris; le clergé fut ou massacré ou traîné +en captivité; mais aussitôt que ces Asiatiques eurent établi leur +domination sur les principautés du nord-est de la Russie, ils +s'efforcèrent de consolider leur puissance en convertissant à leurs +vues politiques le clergé des pays conquis; en conséquence, le khan +des Mogols déclara que tout individu, touchant de près ou de loin à +l'Église, serait exempté de l'impôt personnel frappé sur la +population, pour les années 1254-1255; et, en 1257, le même khan, en +vertu de lettres-patentes, accorda au clergé russe et à toute personne +attachée à l'Église nationale, une exemption pleine et entière de tous +les impôts et charges pesant soit sur la propriété, soit sur la +personne des habitants de la Russie. Un évêque russe avait sa +résidence à Saray, capitale des khans, qui chargeaient quelquefois ces +prélats de missions de haute confiance. C'est ainsi que l'évêque +Théognoste fut envoyé, en 1279, par le khan Mengutemir, à l'empereur +grec Michel Paléologue. Cette position toute favorable de l'Église +russe la fit croître rapidement en influence et en richesse. Beaucoup +de personnes cherchèrent dans son sein un refuge contre l'oppression +de leurs maîtres barbares; tandis que d'autres, pour mettre leurs +propriétés à l'abri de tout attentat, en faisaient don à l'Église, qui +les leur restituait à titre de tenanciers. + +La ville de Kioff fut détruite par les Mogols en 1240; mais l'autorité +des khans demeura toujours plus forte et plus respectée dans les +principautés de l'est de la Russie que dans les régions occidentales, +où des troubles se manifestaient fréquemment. Cet état de choses +conduisit le métropolitain de Kioff à transférer sa résidence à +Vladimir sur la Klazma, capitale des grands-ducs de Russie, sous la +protection desquels la bannière des Églises russes se déployait en +toute sécurité. + +Nous avons parlé plus haut de l'union de Kioff avec la Lithuanie et +des destinées de l'Église d'Orient dans ce pays. Les métropolitains de +Vladimir, qui transportèrent plus tard leur siége à Moscou, +s'efforcèrent de maintenir leur juridiction sur les Églises de la +Lithuanie, en établissant de temps à autre leur résidence dans cette +province; mais, malgré leurs tentatives réitérées, cette union fut +entièrement rompue par l'élection d'un archevêque de Kioff, en 1418. +Une haine violente s'alluma entre les deux Églises, à ce point que le +khan de Crimée ayant pillé Kioff, en 1484, à l'instigation du +grand-duc de Moscou, lui envoya, à titre de présent, une partie des +vases sacrés enlevés à l'église de cette ville. Les métropolitains de +Moscou étaient ou sacrés par les patriarches de Constantinople, ou +simplement approuvés par eux. Le métropolitain Isidore, savant +d'origine grecque, assista, en 1438, au concile de Florence, où il +souscrivit à l'union de son Église avec Rome, d'après les bases +arrêtées à cet effet entre l'empereur grec Jean Paléologue et le pape +Eugène IV. Il revint à Moscou en 1439, avec la dignité de cardinal et +investi de l'autorité d'un légat; mais il fut déposé et renfermé dans +un couvent, d'où il parvint néanmoins à s'échapper; il mourut à Rome +dans un âge avancé. Après la prise de Constantinople par les Turcs, +les métropolitains de Moscou furent élus et sacrés sans aucun recours +au patriarche grec. En 1551, un synode général tenu à Moscou, +promulgua un code de lois ecclésiastiques, appelé _Stoglav_, +c'est-à-dire les Cent-Chapitres. + +En 1588, le patriarche de Constantinople Jérémie, ayant un procès au +divan, vint à Moscou demander des secours pour ses églises. Le pieux +czar Foedor Ivanovitsch s'empressa de répondre à son appel, et +Jérémie, renonçant à ses prétentions sur les Églises russes, sacra +patriarche de Russie le métropolitain de Moscou. La chaire s'éleva +presque au niveau du trône sous ces patriarches indépendants. La +considération dont ils jouissaient s'augmentait encore des marques +publiques de respect qu'ils recevaient du czar, qui, le dimanche des +Rameaux, marchait nu-tête devant eux, en conduisant par la bride l'âne +sur lequel ils traversaient les rues de Moscou, en souvenir de +l'entrée du Christ à Jérusalem. En 1682, l'Académie slavo-græco-latine +fut fondée à Moscou par le czar Foedor, fils d'Alexis; il pourvut cet +établissement de savants professeurs, sortis de l'Académie de Kioff, +que la Pologne avait perdue sous le règne précédent. Après la mort du +patriarche Adrien, en 1702, Pierre le Grand abolit cette dignité, se +proclama chef suprême de l'Église grecque, et institua, sous le nom de +très saint synode, un conseil chargé de toutes les affaires +ecclésiastiques du pays. Ce souverain ordonna aussi que des écoles +fussent ouvertes dans chaque siége épiscopal. Il décréta que les +couvents ne pourraient plus acquérir de propriétés territoriales, et +soumit les domaines de l'Église à l'impôt général. En 1764, +l'impératrice Catherine confisqua tous les biens du clergé, qui +possédait environ neuf cent mille serfs mâles, et substitua à ses +possessions des pensions pour les évêques, les couvents, etc. +Plusieurs écoles ecclésiastiques s'ouvrirent sous divers règnes, et +leur organisation fut fixée par un oukaze de 1814. + +Le synode institué par Pierre le Grand préside encore au gouvernement +de l'Église russe. Ce conseil se compose habituellement de deux +métropolitains, de deux évêques, du premier prêtre séculier, et des +membres lais venant à la suite; il y a encore le procureur, deux +secrétaires-généraux, cinq secrétaires ordinaires, et un certain +nombre de clercs. Le procureur a le droit de suspendre l'exécution des +décisions du synode, et d'en appeler, dans tous les cas, à la décision +de l'empereur. Le synode a le jugement des choses religieuses en +matière de foi et de discipline, il contrôle l'administration des +diocèses, qui lui transmettent deux fois par an un rapport détaillé +sur la situation des églises, des écoles, etc. + +Il existe en Russie, outre un grand nombre de séminaires, cinq +académies ecclésiastiques: Kioff, Moscou, Saint-Pétersbourg, Kasan et +Troïtza. Tous les fils du clergé doivent être élevés dans ces +séminaires, qui entretiennent gratuitement un certain nombre d'élèves. +Ce système d'éducation obligatoire a produit quelques-uns des savants +les plus remarquables de la Russie. Le clergé y forme un corps à part, +et il est bien rare qu'un individu appartenant à une autre classe, +s'enrôle sous la bannière de l'Église. De par la loi, la vocation +religieuse est héréditaire, mais on obtient aisément du pouvoir +l'autorisation de suivre une autre carrière. Les membres les plus +distingués de la famille ecclésiastique ont le plus souvent recours à +cette faculté, à l'exception de ceux qui, entrant dans l'ordre +monacal, peuvent aspirer aux degrés les plus élevés de la hiérarchie +religieuse. C'est pour cette raison que le clergé séculier (ou les +prêtres de paroisse) se compose généralement de ceux qui ne sauraient +prétendre à rien de plus avantageux. + +Il a déjà été question de l'Union de l'Église grecque de Pologne avec +Rome, et des conséquences qu'elle produisit. Le démembrement du +territoire polonais fit tomber sous la domination russe la majeure +partie des habitants appartenant à cette Église. On essaya par tous +les moyens, sous le règne de Catherine, de pousser ses sectaires dans +le giron de celle de Russie; mais ces tentatives n'eurent qu'un succès +partiel et cessèrent tout-à-fait sous le règne de l'empereur +Alexandre. En 1839, plusieurs évêques de l'Église ci-dessus +mentionnée, formulèrent, à l'instigation du gouvernement russe, le +voeu d'une séparation d'avec Rome et d'une réunion à l'Église +nationale de Russie. Cette déclaration fut suivie d'un oukaze +ordonnant à toutes Églises unies de suivre l'exemple de leurs évêques. +Les mesures les plus coërcitives furent mises en usage pour effectuer +une conversion générale. Un grand nombre d'ecclésiastiques qui +refusèrent de prendre l'oukaze impérial pour règle de leur conscience, +furent punis de leur désobéissance par la déportation en Sibérie, +l'emprisonnement, etc. Pour colorer cette conversion forcée, on +allégua que ces populations avaient appartenu primitivement à l'Église +d'Orient, et devaient, en conséquence, rentrer au bercail; principe +d'une admirable logique, en vertu duquel les habitants des Îles +Britanniques pourraient, avec autant de justice, se voir repoussés +dans le giron de l'Église catholique, ou même ramenés à la religion +des druides et au culte d'Odin. Cette persécution a dédommagé Rome de +la perte de la population arrachée du sein de son Église, en soulevant +en sa faveur tout l'intérêt qui s'attache d'ordinaire à un parti +opprimé, et en ranimant le zèle de beaucoup de ses sectateurs[175]. + +[Note 175: Un évêque de l'Église nationale russe de Mohiloff, appelé +Barlaam, homme d'une vaste érudition, se déclara en 1812, lors de +l'occupation de cette ville par les Français, pour le nouvel ordre de +choses, et fit chanter un _Te Deum_ à l'occasion de l'occupation de +Moscou par les armées de Napoléon. Il fut déposé par le gouvernement +russe, et confiné dans un couvent.] + +Ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire de l'Église russe, +c'est assurément celle de ses sectes dissidentes, comprises sous la +dénomination générale de _Raskolniky_ ou Schismatiques. + +Il est probable que plusieurs des sectes qui avaient troublé l'Église +d'Orient en Grèce, étaient passées en Russie, car l'on trouve çà et là +des traces de leur existence dans les chroniques du moyen-âge. Les +premiers désordres sérieux de l'Église russe se manifestèrent en +1375, à Novogorod, quand un homme d'une condition inférieure, du nom +de Karp Strigolnik, se mit à se déchaîner publiquement contre la +coutume qui forçait les prêtres à payer une certaine somme d'argent à +l'évêque pour leur ordination. Un tel usage constituait, disait-il, +une véritable simonie, et les Chrétiens devaient fuir les prêtres qui +avaient acheté les ordres. Il attaquait aussi la confession +auriculaire comme inutile, et ses opinions ne laissèrent pas que de +trouver un grand nombre d'adhérents. Les rues de Novogorod devinrent +bientôt le théâtre d'une lutte acharnée entre ces réformateurs et les +partisans de l'ordre de choses établi. Les premiers furent vaincus, et +leurs principaux chefs, y compris Strigolnik lui-même, furent +précipités à la rivière et noyés. Leur mort, bien loin d'éteindre +leurs doctrines, leur imprima une force nouvelle, comme cela résulte +des lettres pastorales de plusieurs évêques et même des patriarches de +Constantinople, à qui des rapports avaient été transmis sur cette +secte. + +Les institutions républicaines de Novogorod et de Pskoff, où les +partisans de Strigolnik étaient répandus en grand nombre, leur +offraient un vaste champ de liberté; mais quand ces républiques furent +réduites en provinces de Moscou (à la fin du XVe siècle et au +commencement du XVIe), une persécution rigoureuse les força à chercher +asile dans les possessions suédoises et polonaises. Il semble que les +modernes Raskolniky aient hérité de l'esprit de cette secte. + +Une autre secte, plus remarquable, prit naissance pendant la dernière +partie du XVe siècle, dans la même république de Novogorod. Sa +véritable nature est cependant très incertaine, car la seule donnée +positive que nous ayons sur ses doctrines, est tirée d'un ouvrage de +polémique écrit contre elle, en 1491, par un certain Joseph, abbé du +couvent de Volokolamsk, et nous sommes réduits, en conséquence, à +juger de ces sectaires aussi bien que des Strigolniky, sur l'unique +témoignage de leurs ennemis. + +Suivant l'auteur que nous venons de citer, un Juif, du nom de +Zacharie, qu'il appelle suppôt de Satan, sorcier, nécromancien, +astrologue, et même astronome, vint, en 1470, à Novogorod, où il +enseigna, en secret, que la loi de Moïse était la seule vraie +religion, et que le Nouveau-Testament était une fiction, puisque le +Messie n'était pas encore né, que le culte des images constituait une +idolâtrie coupable. Aidé de quelques autres Juifs, il séduisit +l'esprit de plusieurs prêtres de l'Église grecque et de leurs +familles, et ces néophytes devinrent si zélés, qu'ils demandèrent la +circoncision. Leurs maîtres hébreux les détournèrent cependant d'un +dessein qui les eût exposés à être découverts; ils leur conseillèrent +de conformer leur conduite extérieure aux préceptes du Christianisme, +car il suffisait qu'ils fussent bons Israélites de coeur. Ils +suivirent cet avis et travaillèrent en secret avec beaucoup de succès +à augmenter le nombre de leurs prosélytes. Les principaux promoteurs +de cette secte furent deux prêtres appelés Alexius et Dionysius, les +protopopes de l'église Sainte-Sophie, cathédrale de Novogorod, un +certain Gabriel et un laïque de haut rang. + +Ces Juifs mystérieux se conformèrent si rigoureusement, en apparence, +aux rites de l'Église grecque, qu'ils s'acquirent une réputation de +grande sainteté. Ce fut à ce point que le grand-duc de Moscou, ayant +réduit la république de Novogorod en province de son empire, +transféra dans sa capitale les deux prêtres Dionysius et Alexius, et +les plaça à la tête du clergé de ses principales églises. Alexius +s'attira si bien la faveur du grand-duc, qu'il avait ses entrées +toujours libres auprès de lui, distinction accordée à un très petit +nombre de favoris. Il travaillait pendant ce temps à la propagation de +ses doctrines, qui furent embrassées secrètement par beaucoup +d'ecclésiastiques et de laïques, entre autres par Kouritzin, +secrétaire du grand-duc, et Zozyme, abbé du couvent de Saint-Siméon, +qui, recommandé par Alexius à la faveur du grand-duc, fut promu, en +1490, à la dignité d'archevêque de Moscou. Ainsi, un sectateur secret +du Judaïsme, devint le chef de l'Église russe. + +L'existence de cette secte est un fait historique, mais il est presque +impossible de préciser la nature de ses doctrines. Était-ce un mode +plus pur de Christianisme, rejetant le culte des images et d'autres +superstitions aussi grossières de l'Église grecque, ou simplement une +secte déiste; car il est bien difficile de croire que le Judaïsme pur +eût trouvé des prosélytes parmi les Chrétiens, et surtout au sein du +clergé, que la loi mosaïque avait toujours laissé inébranlable. Le +célèbre Uriel d'Acosta fournit peut-être dans l'histoire religieuse le +seul exemple d'une conversion de ce genre[176]. En effet, bien qu'il y +eût, comme on sait, en Espagne et en Portugal, un grand nombre de +Juifs qui déguisaient leur croyance sous le manteau du Catholicisme, +au point même de se charger de fonctions ecclésiastiques, c'étaient là +des Juifs de naissance que la persécution avait contraints à prendre +ce masque, et non des Chrétiens qui avaient embrassé le Judaïsme. La +description de cette secte, par l'abbé Joseph, est tellement remplie +d'invectives, que l'on est tenté de la croire pour le moins très +exagérée. Il donne cependant les noms de quelques-uns de ces +sectaires, qui laissèrent le pays pour se faire circonscrire, et il +les accuse de s'être livrés à la magie et à l'astrologie; mais cette +accusation répand un faible rayon de lumière sur leurs dogmes, en +donnant à penser que c'était une de ces sectes mystérieuses dont les +traces sont imprimées dans la poussière du moyen-âge. Alexius et +plusieurs chefs de la secte moururent avec la réputation de pieux +Chrétiens; mais son existence fut découverte par Gennadius, évêque de +Novogorod, qui envoya plusieurs de ses adhérents à Moscou, avec les +preuves recueillies contre eux, sans savoir toutefois que le +métropolitain lui-même et le secrétaire du grand-duc comptaient au +nombre de ses adeptes. Il les accusa d'avoir osé comparer les statues +des saints à la matière brute qui les représentait, d'en avoir placé +au milieu d'endroits impurs, d'avoir craché sur la croix, blasphémé le +Christ et la Vierge, nié la vie future, et, par conséquent, +l'immortalité de l'âme. Le grand-duc convoqua à Moscou, le 17 octobre +1490, un synode d'évêques et d'autres ecclésiastiques, pour juger +cette grave affaire. Les accusés, au nombre desquels figuraient les +protopopes ci-dessus mentionnés, Dionysius et Gabriel, outre beaucoup +d'autres, repoussèrent avec fermeté les faits mis à leur charge; mais +ce système de dénégation ne put prévaloir contre les preuves de tout +genre et les nombreux témoins produits par l'accusation. Plusieurs +membres du synode voulaient que les accusés fussent mis à la question; +mais le grand-duc ne le permit pas. Chose vraiment étonnante, si l'on +considère la barbarie de l'époque et le penchant de ce souverain à la +cruauté. Le synode dut se contenter d'anathématiser et de faire +emprisonner les sectaires. Ceux qui furent renvoyés à Novogorod eurent +à subir un traitement plus cruel. Parés d'oripeaux fantastiques +représentant la figure du diable, et la tête couverte de grands +bonnets d'écorce, avec cette inscription: «Ceci est la milice de +Satan,» ils furent placés à cheval, le visage tourné vers la croupe, +et promenés, par l'ordre de l'archevêque, à travers les rues de la +ville, en butte aux insultes de la populace. Ils eurent ensuite leur +coiffure brûlée sur leur tête, et furent jetés en prison; traitement +barbare, sans doute, mais encore humain pour ce temps d'intolérance, +où les hérétiques avaient à supporter les persécutions les plus +cruelles dans l'Europe occidentale. + +[Note 176: Je ne parle ici que des Chrétiens, car il y a eu beaucoup +de prosélytes juifs parmi les païens. Les Iduméens avaient été +convertis par Hérode le Grand, et j'ai déjà parlé des Khozars.] + +Zozyme et Kouritzin continuèrent néanmoins à propager leurs opinions, +et l'on dit que, grâce à cette propagande secrète, des doutes se +répandirent au sein du peuple, sur les dogmes les plus importants du +Christianisme. Ecclésiastiques et laïques en vinrent à disputer sur la +nature du Christ, le mystère de la Trinité, la sainteté des images. +C'était là, selon nous, une conséquence naturelle de l'agitation +d'esprit causée dans les masses par les révélations vraies ou +imaginaires sorties du jugement des hérétiques. Le métropolitain +Zozyme fut à son tour accusé d'hérésie par le même Joseph, dans une +épître adressée à l'évêque de Sousdal. On ignore si cette accusation +suggéra une enquête sur l'orthodoxie du chef de l'Église russe. On +sait seulement qu'il se démit de sa dignité en 1494, et se retira dans +un couvent. Kouritzin continua à jouir de la faveur du monarque, et se +vit chargé par lui d'une mission diplomatique auprès de l'empereur +Maximilien Ier; mais l'abbé Joseph et l'évêque Gennadius, dont la +haine contre les hérétiques était infatigable, découvrirent, vers le +commencement du XVIe siècle, un nombre considérable de ces sectaires, +qui allèrent chercher en Allemagne et en Lithuanie un refuge contre +leurs persécuteurs. Kouritzin et plusieurs de ses adhérents, +interrogés sur leurs opinions, les défendirent ouvertement. Le +grand-duc les abandonna cette fois à la clémence et à la miséricorde +de leurs accusateurs; en conséquence de quoi, Kouritzin, l'abbé du +couvent de Saint-Georges à Novogorod, et plusieurs autres, furent +brûlés vifs. Karamsin, qui a décrit cet évènement, n'a pas établi la +véritable nature des opinions confessées par Kouritzin et ses +compagnons, probablement parce qu'il ne croyait pas pouvoir faire +fonds sur ce qui leur était attribué par le fanatisme violent de leurs +accusateurs. + +La secte semble avoir disparu depuis cette époque. Il existe cependant +aujourd'hui une secte de Raskolniky qui observe la loi mosaïque et qui +est généralement connue sous le nom de Soubotniky, ou Hommes du +samedi, en raison de ce qu'ils célèbrent le samedi au lieu du +dimanche; mais l'on ne sait pas d'une manière bien certaine, s'ils ont +adopté le Judaïsme dans toute sa rigueur ou si leur religion est un +mélange de Christianisme et de loi mosaïque. Nous penchons pour la +dernière supposition; car, dans le premier cas, on les eût vus +contracter avec les Juifs d'origine une alliance dont il n'existe +aucune trace. + +La Réforme, qui put se glorifier d'un grand nombre de conversions +parmi les membres de l'Église grecque de Pologne, passa presque +inaperçue sur celle de Russie. Les chroniques russes rapportent qu'en +1553, un certain Mathias Baschkin se mit à enseigner qu'il n'y avait +pas de sacrements, et que la croyance à la divinité du Christ, aux +décisions des conciles et à la sainteté des saints, constituait autant +d'erreurs. Soumis à un interrogatoire, il repoussa l'accusation; mais +une fois en prison, il confessa ses opinions et nomma plusieurs +individus qui les partageaient, déclarant qu'elles leur avaient été +enseignées par deux Catholiques natifs de Lithuanie, et que l'évêque +de Rézan les avait confirmés dans cette croyance. Un concile +d'évêques, convoqué à dessein, condamna les hérétiques à un +emprisonnement à vie. C'est tout ce que l'on trouve sur ce point dans +les chroniques russes; mais il est impossible de dire sûrement si les +doctrines en question étaient celles des Anti-Trinitaires, qui +commençaient à se répandre en Pologne à cette époque, ou seulement les +dogmes du Protestantisme, défiguré par le fanatisme ignorant des +chroniqueurs. Ce que nous voyons de plus remarquable à noter, c'est +qu'un évêque semble avoir nourri ces opinions. Il se démit de sa +dignité épiscopale pour cause de maladie, mais en réalité peut-être +pour se soustraire à une destitution imminente et à un scandale +public. Que les doctrines de la Réforme ayent pénétré dans les États +de Moscou, cela résulte évidemment de l'exposé suivant, émané d'un +écrivain polonais Protestant, Wengierski, qui prit le pseudonyme de +Regenvolscius. Il dit qu'en 1552, trois moines appelés Théodosius, +Artémius et Thomas, arrivèrent de l'intérieur de la Moscovie à +Vitepsk, ville de la Lithuanie; ils ne connaissaient pas d'autre +langue que la leur et ne possédaient aucun savoir; ils condamnèrent +cependant le culte des images, mirent en pièces celles qui leur +tombèrent sous la main, et les chassèrent des temples et des maisons, +en exhortant le peuple par leurs discours et leurs écrits à adorer +Dieu seul dans la personne de notre Seigneur Jésus-Christ. Leur zèle +ayant soulevé la colère d'un peuple superstitieux, fortement attaché +aux rites idolâtres, ils quittèrent Vitepsk, et se retirèrent dans +l'intérieur de la Lithuanie où la parole de Dieu retentissait déjà +avec plus de liberté. Théodosius, qui avait plus de quatre-vingts ans, +mourut bientôt après, Artémius se retira auprès du prince de Sloutzk, +et Thomas, plus éloquent et mieux versé que les autres dans l'esprit +des Écritures, devint l'un des ministres de l'Église de Dieu, et +s'établit à Polotzk, où la religion commençait à se révéler dans sa +pureté, pour instruire les fidèles et les confirmer dans la +connaissance de Dieu et dans leurs sentiments de piété éclairée. Après +s'être noblement acquitté des devoirs de sa vocation pendant plusieurs +années, il scella de sa mort les principes des nouvelles doctrines. +Quand le czar de Moscou, Ivan Vassilévitch, s'empara de Polotzk en +1563, il ordonna, entre autres cruautés exercées contre les habitants, +de précipiter Thomas à la rivière pour le punir d'avoir été autrefois +son sujet et d'avoir déserté son Église. Le bon grain semé à Vitepsk +par le martyre produisit néanmoins une moisson abondante, car les +habitants prirent le culte des images en aversion, et la Pologne leur +ayant envoyé des apôtres de la vraie religion, ils consacrèrent une +église au culte évangélique. (_Slavonia Reform._, p. 262). L'on sait +qu'il existe maintenant beaucoup de Protestants en Russie; mais ils +sont tous d'origine étrangère, à la seule exception peut-être de la +famille des comtes Golovkin, qui se firent Protestants en Hollande, au +commencement du XVIIIe siècle, et persévérèrent dans cette croyance. +Nous pensons toutefois que le comte Golovkin, auteur de plusieurs +ouvrages en français, qui fut envoyé comme ambassadeur en Chine en +1805, et appelé à d'autres missions diplomatiques, est le dernier +Protestant de cette famille. + +Le patriarche Nicon, élevé au siége patriarchal par son mérite, causa, +sous la règne d'Alexis, une commotion profonde dans l'Église russe, en +voulant réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'interprétation +des Écritures et des livres de dévotion. La longue période de la +domination des Mogols avait plongé le pays entier dans un état de +barbarie, et le clergé, bien qu'en possession d'immunités +considérables sous cette domination, était tombé dans la plus +grossière et la plus superstitieuse ignorance, au point de faire +désespérer de son émancipation intellectuelle, même long-temps après +que le pays eût secoué le joug des Asiatiques. La transcription des +livres sacrés, confiée à d'ignorants copistes, était devenue par +degrés si infidèle, que leur sens était entièrement perdu et que le +texte d'une copie différait souvent de celui d'une autre. Déjà, en +1520, le czar Vasili Ivanovitch avait demandé aux moines du mont Athos +un homme capable de corriger le texte des livres sacrés, et à sa +requête, un moine grec appelé Maxime, bien versé dans la langue slave, +fut envoyé à Moscou. Il y reçut un accueil distingué et travailla +pendant dix laborieuses années à comparer les manuscrits de la version +slave avec le texte grec original; mais la supériorité de son savoir +excita la jalousie du clergé ignorant de Moscou, qui l'accusa de +corrompre au lieu de corriger les livres sacrés, dans le but d'établir +une nouvelle doctrine. Toutes les justifications de Maxime ne purent +le sauver, et il fut enfermé dans un couvent où il resta jusqu'à sa +mort en 1555. + +On renouvela vainement plusieurs tentatives pour corriger les livres +sacrés. Enfin, le patriarche Nicon convoqua à Moscou, en 1654, un +concile spécial, auquel assistèrent le patriarche d'Antioche, celui de +Servie et cinquante-six évêques. Le concile décida que les Écritures +et les livres de liturgie à l'usage de l'Église russe seraient +soigneusement émendés. En conséquence de cette décision, le czar +Alexis fit recueillir de toutes parts les vieux manuscrits sacrés. +L'agent envoyé à cet effet au couvent du mont Athos, rapporta plus de +huit cents originaux grecs, parmi lesquels se trouvaient une copie des +Évangiles écrite au commencement du VIIIe siècle, et une autre dans le +VIe. Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, et plusieurs autres +prélats grecs d'Orient, envoyèrent plus de deux cents manuscrits. Les +différends qui s'élevèrent entre le czar Alexis et le patriarche +Nicon, et qui finirent par la déposition de ce dernier, en 1664, +entravèrent pendant quelque temps l'accomplissement de la réforme +projetée; mais elle fut définitivement décidée par un concile convoqué +à cette époque et composé, sous la présidence du czar lui-même, des +patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, qui agissaient aussi au nom de +ceux de Constantinople et de Jérusalem et d'un grand nombre de prélats +russes. En conséquence de cette décision, le texte des Écritures et +des livres de liturgie fut fixé conformément aux plus anciens +manuscrits slaves, qui avaient paru donner la traduction la plus +fidèle des originaux grecs et de la version des Septante; les livres +sacrés ainsi corrigés furent livrés à l'impression. + +Bien que cette réforme importante se fût accomplie avec la sanction +des plus hautes autorités de toutes les Églises d'Orient, elle +rencontra de nombreuses oppositions dans le pays. Paul, évêque de +Kolomna, avec beaucoup de prêtres et un nombre immense de laïques, +surtout des classes inférieures, se déclara contre ce qu'il appelait +l'hérésie Niconnienne. Selon lui et ses nombreux adhérents, les +modifications introduites corrompaient les livres saints et la vraie +doctrine, sous prétexte de les corriger. L'évêque réfractaire fut +déposé et renfermé dans un couvent; des mesures sévères furent prises +contre les opposants; mais la persécution ne servit qu'à enflammer +leur fanatisme et à susciter de violentes collisions dans l'enceinte +même de la capitale. Cette opposition se manifesta plus vivement +encore dans le Nord, sur les bords de la mer Blanche. Ces nouveaux +partisans de l'ancien texte furent appelés _Pomoranes_, c'est-à-dire +habitants de la côte. Le siége principal de leur résistance organisée +était le couvent fortifié de Solovietzk, situé dans une île de cette +mer. Après une défense acharnée, il fut pris d'assaut en 1678, et la +plupart de ses défenseurs, ceux du moins qui restèrent debout, se +jetèrent dans les flammes pour gagner la couronne du martyre. Les +_Raskolniky_ ou Schismatiques, comme les appelait alors l'Église +nationale, propagèrent leurs opinions dans toute la Sibérie, dans le +pays des Cosaques du Don, et en diverses autres provinces lointaines. +Un grand nombre d'entre eux émigrèrent en Pologne et même en Turquie, +où ils formèrent de nouveaux établissements. Le fanatisme, exalté par +la persécution, dégénéra bientôt en actes de la plus sauvage +superstition. Le suicide ou le baptême du feu, comme ils disaient, +devint à leurs yeux le plus sûr moyen de faire son salut. Cette +doctrine suscita dans leurs rangs un nombre infini de victimes. Il est +avéré que des milliers de ces sectaires, de tout âge et de tout sexe, +s'enfermaient dans des maisons, dans des granges, etc., y mettaient +le feu et périssaient dans les flammes, en récitant des prières et en +chantant des hymnes. On croit généralement que ces scènes d'horrible +superstition se reproduisent encore aujourd'hui dans plusieurs +provinces éloignées, particulièrement en Sibérie et dans le Nord, où +beaucoup de _Raskolniky_ sont allés fonder des colonies au plus +profond des forêts, de manière à cacher leur existence au reste du +monde[177]. + +[Note 177: Les horribles scènes dont nous avons parlé dans le texte, +sont non-seulement décrites par les écrivains religieux de Russie qui +ont pris la plume contre les _Raskolniky_, elles sont encore +rapportées par les savants voyageurs qui ont exploré les provinces les +plus reculées de la Russie pendant le dernier siècle, tels que Gmelin, +Pallas, Géorgie, Lepekbine, etc. Le baron Haxthausen, qui a habité la +Russie en 1843, dit qu'il y a quelques années, un certain nombre de +ces fanatiques se donnèrent rendez-vous sur une propriété appartenant +à un M. Gourieff, située sur la rive gauche du Volga, résolus à +s'offrir en sacrifice en s'entretuant. Après quelques rites +préparatoires, cet horrible dessein fut mis à exécution. Trente-six +individus étaient tombés sous le fer meurtrier, quand l'amour de la +vie se réveilla dans le coeur d'une jeune femme, qui s'enfuit vers un +village voisin et donna l'alarme. On accourut sur le théâtre de ce +sanglant holocauste; mais l'on trouva quarante-sept individus étendus +sans vie, et deux de ces meurtriers fanatiques encore debout. Ils +furent pris et subirent le châtiment du knout; mais chaque coup reçu +leur arrachait un cri de triomphe, joyeux qu'ils étaient de souffrir +le martyre.] + +Les _Raskolniky_ se divisent en deux grandes branches: les +_Popovstchina_, ou ceux qui ont des prêtres, et les _Bezpopovstchina_, +ou ceux qui n'en ont pas. Ils se subdivisent en un grand nombre de +sectes, dont quelques-unes naquirent sous la pression des évènements +que nous avons rapportés, tandis que d'autres, qui avaient une +existence antérieure, furent comprises, à partir de ce moment, sous le +nom général de _Raskolniky_. En ce qui concerne ceux de la première +branche, ils se séparent encore en plusieurs nuances d'opinions, sur +des points de peu d'importance, mais principalement sur les cérémonies +extérieures. Ils se considèrent comme la véritable Église, victime de +l'hérésie niconnienne, c'est-à-dire comme l'Église fondamentale, dont +ils ne diffèrent pas du reste en doctrine, mais seulement par +quelques rites extérieurs et par leur opiniâtreté à garder le texte +incorrect des livres sacrés. Ils considèrent aussi comme un grand +péché de se couper la barbe, opinion partagée autrefois par l'Église +constituée, et fondée sur ce qu'un article du Stoglav (canons du +concile tenu à Moscou en 1551), déclare que se raser est un péché que +même le sang des martyrs ne saurait laver; et, en conséquence, celui +qui se dépouille de sa barbe est un ennemi de Dieu, qui nous a créé à +son image. L'argument le plus péremptoire des partisans du menton rasé +contre la doctrine qui proclame irrémissible l'altération des traits +divins de la créature par l'ablation de la barbe, c'est que la femme, +dépourvue de cet ornement, est aussi créée à l'image de Dieu. Les +défenseurs de la barbe, forcés dans leurs retranchements par cet +argument, s'appuient sur le passage suivant du Lévitique XIX et XXVII: +«Vous ne tondrez point en rond les coins de votre tête et vous ne +gâterez point les cornes de votre barbe[178].» + +[Note 178: Les mêmes _Raskolniky_ considèrent comme péchés d'autres +choses prohibées par le _Stoglav_, comme par exemple de manger du +lièvre, atteler avec un seul timon, etc.] + +La séparation de l'Église nationale et des _Raskolniky_ devint +complète sous Pierre le Grand, dont les mesures coërcitives pour +civiliser ses sujets en modifiant leur extérieur, blessèrent +profondément les préjugés de la nation. Un membre intelligent de la +secte des _Raskolniky_, a fait remarquer très judicieusement au baron +Haxthausen, que ce n'était pas le patriarche Nicon, mais bien ce +monarque absolu qui les avait séparés du reste de leur nation, en lui +imposant le système occidental de civilisation, dont l'ablation de la +barbe était un symbole. La mémoire de Pierre le Grand est en horreur +parmi les _Raskolniky_, et quelques-uns d'entre eux soutiennent qu'il +était le véritable Antechrist, car il est écrit que l'Antechrist +changera le cours des âges, et le czar avait accompli cette prophétie +en reportant le commencement de l'année du 1er septembre au 1er +janvier, et en abolissant la supputation des temps depuis l'origine du +monde, pour adopter le mode des hérétiques latins, qui ne supputent +les années qu'à partir de la naissance du Christ (Ère chrétienne). Ils +disent aussi que c'est un blasphème de mettre des impôts sur l'âme (ce +souffle pur de Dieu), au lieu de faire peser toutes les charges sur +les possessions terrestres[179]. + +[Note 179: Tout le monde sait qu'en Russie la capitation est perçue +sur la population mâle, appelée _âmes_ dans le style officiel.] + +Les adhérents de l'ancien texte, qui forment la classe la plus nombreuse +des _Raskolniky_, se nomment entre eux _Starovértzi_, ou ceux de +l'ancienne foi, et sont appelés officiellement _Staroobradtzi_, ceux des +anciens rites; leurs ministres sont en général des prêtres ordonnés par +les évêques de l'Église constituée, mais qui l'ont abandonnée ou ont été +expulsés de son sein; le gouvernement ne reconnaît pas leur caractère +religieux. Il fait cependant aujourd'hui de grands efforts pour les +réconcilier avec l'Église constituée; il a déclaré que les différences +existant entre leur rites et ceux consacrés par le concile de 1664, ne +constituent pas d'hérésie, et il leur a accordé une autorisation +solennelle de garder intact leur ordre ecclésiastique. On leur a conféré +la dénomination de _Yedinovertzi_ ou Coreligionnaires, en leur demandant +seulement que leurs prêtres reçussent l'ordination des évêques de +l'Église de l'État, avec promesse de n'intervenir en rien dans +l'éducation de ces prêtres, et de procéder à la cérémonie de +l'ordination conformément à l'ancien rituel. On n'a retiré encore que +très peu d'avantages de cette offre, les rares Congrégations qui l'ont +acceptée en sont au regret, et surveillent même d'un regard soupçonneux +ceux de leurs prêtres ordonnés de la manière qui précède, redoutant que +les évêques, dont ces derniers ont reçu l'ordination, n'exercent sur eux +une influence corruptrice. Ils ont un grand nombre de couvents d'hommes +et de femmes, avec les mêmes règles monastiques que celles qui existent +dans tous les établissements semblables de l'Église grecque[180]. + +[Note 180: L'auteur de cet ouvrage apprit en 1830, de la bouche d'un +haut fonctionnaire russe, que le nombre des Raskolniky, de toutes +catégories, pouvait s'élever à cinq millions, et qu'il allait sans +cesse en augmentant. Cela ne se dit pourtant que des classes +inférieures de la société; car, bien qu'il y ait parmi eux de riches +commerçants, leurs enfants, qui ont reçu une meilleure éducation, se +rallient presque invariablement à l'Église nationale.] + +Les sectes comprises sous la dénomination générale de +_Bezpopovstchina_, ou ceux qui n'ont pas de prêtres, sont très +nombreuses; beaucoup d'entre elles ne se distinguent que par quelques +cérémonies extérieures; leurs doctrines sont ou inconnues ou bornées à +quelques pratiques superstitieuses qu'ils ont héritées peut-être des +traditions païennes de leurs ancêtres[181]. Il existe sans doute +plusieurs sectes descendues de celles qui ont fréquemment troublé +l'Empire byzantin; mais cette description prolongée nous entraînerait +au-delà des limites de notre esquisse. Nous nous bornerons, en +conséquence, à donner à larges traits un court aperçu des plus +remarquables de celles dont l'existence n'est pas contestable. Tels +sont les _Skoptzi_ ou eunuques, qui sont même répandus en assez grand +nombre à Saint-Pétersbourg, à Moscou et dans d'autres grandes villes, +et comptent parmi eux de riches négociants, principalement des +argentiers, des joailliers, etc. On suppose qu'ils s'infligent la +mutilation d'Origène, prenant à la lettre les paroles de l'Évangile +qui poussèrent ce Père de l'Église à cette extravagance (Saint +Mathieu, XIX, v. 12). D'autres doutent cependant que leur superstition +soit fondée sur la même erreur d'interprétation. Leurs véritables +doctrines sont impénétrables; tout ce que l'on peut dire avec +certitude, c'est que la mortification de la chair est l'idée dominante +de leur croyance, car beaucoup d'entre eux s'infligent la discipline +et s'imposent toutes ces tortures, cilices, chaînes, croix de fer, +etc., qui ont rendu célèbres quelques saints de l'Église de Rome. Une +circonstance vraiment curieuse, est la vénération extraordinaire, +dit-on, que ces fanatiques professent pour la mémoire de l'empereur +Pierre III, l'époux assassiné de l'impératrice Catherine. Ils +prétendent qu'il est leur chef et une véritable émanation du Christ; +qu'il n'a pas été assassiné, et que l'on mit le corps d'un soldat à la +place de celui de Pierre, qui s'enfuit à Irkoutzk en Sibérie; et comme +toute grâce sort de l'Orient, il reviendra du lieu de sa retraite +sonner la grande cloche de la cathédrale de Moscou, et son +retentissement sera entendu par ses vrais disciples, les Skoptzi de +toutes les parties du monde, et son règne commencera... + +[Note 181: Un manuscrit russe de 1523, récemment découvert, renferme +un exposé d'un auteur inconnu, dans lequel on trouve ce passage +remarquable: «Il y a des chrétiens qui croient à _Péroun_, dieu de la +foudre, à _Khors_ et _Mokosh_, à _Sim_ et à _Regl_, et aux _Vilas_, +qui, au dire de ce peuple ignorant, sont trois fois neuf soeurs. Ils +les croient tous dieux et déesses, leur font des offrandes de +_korovay_ et leur sacrifient des poules; ils adorent le feu, ils +l'appellent _Svarojitch_. Les trois premières divinités avaient, +suivant Nestor, leurs idoles à Kioff avant l'introduction du +Christianisme. On ne sait rien de _Sim_ ni de _Regl_. La croyance à +l'existence des _Vilas_, ou fées bienfaisantes, est encore aujourd'hui +une des superstitions des Morlaques en Dalmatie. _Korovay_ est le nom +du gâteau de noces dans plusieurs contrées slaves. Le mot +_Svarojitch_, appliqué au feu par ses adorateurs, est le nom +patronymique de Svarog[181-A], le Vulcain des anciens Slaves. Il est +très probable que les rites secrets des Raskolniky ne sont rien autre +chose que la continuation de l'ancienne idolâtrie slave, à laquelle le +manuscrit fait allusion.] + +[Note 181-A: La ressemblance de ce mot avec _Surya_ et _Sourug_, noms +indiens du soleil, est l'un des indices de l'origine asiatique des +Slaves.] + +Les Skoptzi apportent un zèle extrême à faire des prosélytes et +donnent des sommes considérables à ceux qui s'unissent à leur secte. +Quiconque réussit à faire douze prosélytes, reçoit le titre d'apôtre; +mais l'on ignore quels sont les priviléges attachés à cette dignité. + +Ils s'assemblent généralement, pour leur culte mystérieux, dans la +nuit des samedis aux dimanches. Ils ont des signes secrets de +reconnaissance, dont l'un consiste, dit-on, à placer un mouchoir rouge +sur le genou droit et à le frapper de la main droite; ils ont dans +leurs maisons des portraits de Pierre III, avec ce signe de leur +secte[182]. + +[Note 182: Ces détails sont tirés, en partie, de l'ouvrage du baron +Haxthausen, _Studien über Russland_. L'auteur de cette esquisse vint à +se trouver, en 1820, à Bobrouisk, forteresse sur la Bérésina, où, peu +de temps auparavant, un missionnaire, arrivé de l'intérieur de la +Russie, avait déterminé une centaine de soldats à s'unir à cette +secte, dans les formes requises. Il fut condamné à recevoir le knout, +et ses convertis furent transportés en Sibérie.] + +Les Khlestovstchiki ou Flagellants (de _khlestat_, flageller), sont +considérés comme une branche des Skoptzi. Ils s'infligent la +discipline et quelques autres pénitences, à l'exemple d'un grand +nombre d'orthodoxes de l'Église d'Occident; mais ils ont, semble-t-il, +des doctrines mystérieuses et des rites marqués au coin de la plus +sauvage superstition[183]. + +[Note 183: Ces sectaires sont accusés des extravagances coupables +attribuées aux Adamites; l'on dit que la police de Moscou surprit l'un +de leurs conciliabules en 1840, et qu'il fut prouvé, par l'enquête +faite en conséquence de cette découverte, que les Khlestovstchiki, ne +représentent qu'un degré inférieur ou préparatoire de la secte des +Skoptzi; qu'ils mettent la femme en commun, bien que, pour le cacher, +ils vivent en couples mariés par des prêtres de l'Église établie. +C'est un fait constant qu'à leurs assemblées ils se trémoussent +souvent jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement; mais ces extravagances +se retrouvent dans la Grande-Bretagne et en Amérique. + +Les Flagellants du moyen-âge avaient été accusés des folies +criminelles imputées aux Khlestovstchiki; il serait possible que, dans +les deux cas, ce fût le résultat naturel d'une surexcitation +d'imagination, produite par l'excès des mortifications.] + +Les plus remarquables des Raskolniky sont incontestablement les +Malakanes et les Doukhobortzi. Malakanes est un surnom donné aux +membres de cette secte, parce qu'ils mangent du lait, en russe, +_malako_, les jours de jeûne; mais ils s'appellent entre eux +_Istinniyé Christiané_, c'est-à-dire vrais Chrétiens. On ne sait rien +sur leur origine. On dit seulement que, vers le milieu du XVIIIe +siècle, un Prussien, prisonnier de guerre, sans grade officiel, +s'établit au milieu des paysans, dans un village du gouvernement de +Kharkof, et s'acquit une telle influence sur eux, qu'ils le +consultaient en toute occasion et suivaient toujours ses avis. Il +n'avait pas de demeure à lui; mais il allait de chaumière en +chaumière, lisant et expliquant chaque soir la Bible à un groupe de +villageois, et il continua ainsi jusqu'à sa mort. + +On n'a pu découvrir aucun autre détail sur son compte, ni même son +nom, et la seule chose que l'on sache, c'est qu'il vécut dans un +village habité par les Malakanes. Il est cependant beaucoup plus +probable qu'il avait trouvé une communauté religieuse préexistante, +avec laquelle ses opinions coïncidaient, plutôt que d'en être le +fondateur, car l'on découvrit, vers cette époque, dit-on, une +communauté semblable dans le gouvernement de Tamboff. Cette secte +n'est pas nombreuse. Environ trois mille de ses membres sont établis +dans le gouvernement de la Crimée, où ils ont été visités, en 1843, +par le baron Haxthausen, qui parvint à obtenir l'explication suivante +de leur croyance: + +Ils reconnaissent la Bible pour la parole divine, et l'unité de Dieu +en trois personnes. Ce Dieu incréé, principe de toutes choses, est un +esprit éternel, immuable, invisible. Dieu demeure au milieu des +clartés d'un monde pur. Il voit tout, il fait tout, il régit tout; +tout est rempli de lui; il a créé le ciel et la terre et tout ce qui +respire. Au commencement, tout ce qui sortit de ses mains était bon et +parfait. L'âme d'Adam, non son corps, fut créée à l'image de Dieu. +Cette âme immortelle était douée d'une pureté céleste et d'une notion +claire de la divinité. Le mal était inconnu à Adam, qui jouissait +d'une sainte liberté aboutissant à Dieu le Créateur. Ils admettent le +dogme de la chute d'Adam, la naissance, la mort et la résurrection du +Christ, de la même manière que les autres Chrétiens, et ils donnent +aux dix commandements l'interprétation suivante: + +Le premier et le second défendent l'idolâtrie: donc le culte des +images est interdit. + +Le troisième montre que l'on ne doit pas faire de serment. + +Le quatrième s'observe en passant les dimanches et les autres fêtes à +prier, à chanter les louanges de Dieu et à lire la Bible. + +Le cinquième, en ordonnant d'honorer père et mère, commande +l'obéissance envers toutes les autorités. + +Le sixième défend deux sortes de meurtre. Premièrement, le meurtre +corporel, au moyen d'une arme, du poison, etc., qui est un crime, +excepté en cas de guerre, où il est permis de tuer pour la défense du +czar et du pays, et, en second lieu, le meurtre spirituel, que l'on +commet en détournant les autres de la vérité par des paroles +trompeuses, ou en les attirant, par le mauvais exempte, dans une voie +qui conduit à la damnation éternelle. Ils considèrent aussi comme +meurtre, d'injurier, de persécuter ou de haïr un voisin. Suivant les +paroles de saint Jean: Celui qui hait son frère est un meurtrier. + +En ce qui concerne le septième commandement, ils voient un adultère +spirituel, même dans un trop grand attachement à ce monde et à ses +plaisirs passagers, et, en conséquence, l'on doit fuir non-seulement +l'impudicité, mais encore l'ivrognerie, la gourmandise et la mauvaise +fréquentation. + +Par le huitième, ils mettent la violence et la ruse sur la même ligne +que le vol. + +Aux termes du neuvième commandement, toute insulte, raillerie, +flatterie ou tout mensonge, est considéré comme faux témoignage. + +Par le dixième, ils entendent les mortifications de toutes les +convoitises et de toutes les passions. + +Ils complètent ainsi leur Confession de foi: + +«Nous croyons que quiconque observera fidèlement les dix commandements +de Dieu, sera sauvé; mais nous croyons aussi que, depuis la chute +d'Adam, aucun homme ne saurait les accomplir par sa propre force. +L'homme, pour devenir capable de bonnes oeuvres et de fidélité aux +commandements de Dieu, doit croire en Jésus-Christ, son fils unique. + +»Cette loi pure, nécessaire pour notre salut, ne peut se puiser que +dans la parole de Dieu seul. Nous croyons que le Verbe divin crée en +nous cette foi, qui nous rend dignes de la grâce.» + +En ce qui concerne le sacrement du baptême, ils disent: + +«Bien que nous sachions que le Christ fut baptisé par Jean dans le +fleuve du Jourdain, et que les Apôtres ont eux-mêmes conféré le +baptême, notamment Philippe à l'eunuque, nous comprenons cependant +par ce sacrement, non l'eau terrestre, qui purifie seulement le corps +et non l'âme, mais l'onde vivifiante, qui est la foi absolue en Dieu +et la soumission à sa parole sainte; car le Sauveur dit: «Quiconque +croit en moi, son corps se changera en une source d'eau vive.» Et +Jean-Baptiste dit: «Pour moi, je baptise d'eau, mais il y en a un au +milieu de vous, que vous ne connaissez point, c'est celui qui baptise +du Saint-Esprit.» Et Paul dit: «Le Christ ne m'a pas envoyé pour +baptiser, mais pour annoncer sa parole.» Nous entendons, en +conséquence, par le sacrement du baptême, l'âme purifiée du péché par +la foi, et la mort en nous-mêmes du vieil homme et de ses oeuvres, +pour revêtir à nouveau une vie pure et sainte. Bien qu'à la naissance +d'un enfant nous lavions avec de l'eau les impuretés de son corps, ce +n'est pas là le baptême à nos yeux. Quant à la sainte Cène, c'est une +commémoration du Christ; mais les paroles de l'Évangile sont le pain +spirituel de vie. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de +la parole de Dieu. + +»L'esprit seul donne la vie. Il n'est donc pas nécessaire de recevoir +le pain et le vin en substance.» + +Il est très curieux que cette secte, dont la croyance brille d'un tel +spiritualisme, se compose exclusivement de paysans illettrés, vivant +au milieu d'une population plongée dans la superstition et presque +idolâtre, comme cela se voit chez les sectaires de l'Église grecque, +en Russie. Les ouvrages mystiques de l'écrivain allemand bien connu, +Jung Stilling, qui ont été traduits en russe, sont très populaires +parmi les Malakanes, qui croient, en général, au Millenium. + +En 1833, l'un d'eux, appelé Terentius Belioreff, se mit à exhorter au +repentir, annonçant que le Millenium commencerait dans trente mois, et +il ordonna que les affaires et les travaux de tous genres, à +l'exception des plus indispensables, fussent abandonnés, et que le +peuple passât tout son temps en prières et en chants. Il se proclama +le prophète Élie, envoyé pour annoncer la venue du Seigneur, pendant +qu'Enoch, son compagnon, était chargé de la même mission dans l'Ouest. +Il annonça le jour où il devait monter au ciel en présence de tous. +Plusieurs milliers de Malakanes se réunirent de différentes parties de +la Russie. Au jour convenu, il parut sur un char, ordonna à la foule +de s'agenouiller, et alors, étendant les bras, il s'élança du char et +mesura la terre de son corps. + +Les Malakanes, désappointés, livrèrent le pauvre enthousiaste à la +police locale, comme imposteur. Il fut mis en prison; mais au bout de +quelque temps de ce régime, il cessa de parler de son identité avec le +prophète Élie, tout en continuant à prêcher le Millenium sous les +verroux, et, après son élargissement, jusqu'à sa mort. Il laissa un +nombre considérable de prosélytes, qui s'assemblent souvent pour +passer des jours et des nuits en prières et en chants continuels. Une +communauté de biens s'établit entre eux, et ils émigrèrent, avec la +permission du gouvernement, en Géorgie, où ils dressèrent leurs tentes +en vue du mont Ararath, pour attendre le Millenium, devancés dans +cette province par une colonie de Luthériens du Wurtemberg, fondée +dans le même dessein. + +S'il est étonnant de trouver au sein des campagnes ignorantes de la +Russie des opinions religieuses d'un spiritualisme aussi élevé, +combien n'est-il pas plus surprenant encore de rencontrer chez ces +paysans quelques-unes des doctrines nourries par les Gnostiques qui +appartenaient aux classes les plus éclairées de la société chrétienne. +Tel est le cas, cependant, avec les Doukhobortzi, ou Combattants en +esprit[184]. + +[Note 184: De _Doukh_, esprit ou âme dans tous les dialectes slaves, +et _Boretz_, lutteur ou combattant.] + +L'origine de cette secte est inconnue. Ils la font dériver eux-mêmes +des trois jeunes hommes qui furent jetés dans la fournaise ardente par +Nabuchodonosor, pour avoir refusé d'adorer son image (Daniel, III), +légende qui porte probablement avec elle un sens allégorique. Ils +n'ont pas de documents historiques sur leur secte, ou du moins on n'en +a découvert aucun jusqu'ici. Selon notre opinion, cependant, ils +continuent la secte des Patarènes, qui soutenaient exactement la même +doctrine que les Doukhobortzi, sur la chute de l'âme avant la création +de ce monde, et qui étaient très nombreux au XIIIe siècle et au XIVe, +en Servie, en Bosnie et dans la Dalmatie, mais dont il n'est plus fait +mention depuis la dernière partie du XVe siècle. Il est très-naturel +de supposer que quelques-uns de ces sectaires, persécutés dans le +Midi, se réfugièrent au milieu de leurs frères slaves de Russie, +d'autant mieux que le dialecte du pays qu'ils avaient habité a +beaucoup de rapport avec le russe. Quoi qu'il en soit, les +Doukhobortzi furent découverts, quelques années avant le milieu du +XVIIIe siècle, sur différents points de la Russie. Ils furent +violemment persécutés sous le règne de Catherine et de Paul, +particulièrement à cause de leur refus de servir dans l'armée; et ils +supportèrent cette persécution avec une fermeté, une résignation et +une douceur vraiment remarquable. L'empereur Alexandre leur accorda +toute liberté, et leur permit de fonder des établissements dans le +sud de la Russie, sur les bords de Molotchna, où ils se signalèrent +par leur industrie et leur droiture. Quant à leurs dogmes, nous +donnons plus bas la Confession de foi qu'ils présentèrent à Kokhowski, +gouverneur de Cathérinoslaff, au temps de leur persécution sous +Catherine, et qui, vu l'ignorance des paysans auteurs de ce document, +étonne véritablement par les idées abstraites et les expressions +recherchées qu'il renferme: + +«Notre langage est rude en toute occasion; les écrivains coûtent cher, +et il ne nous est pas facile, à nous qui sommes sous les verroux, de +nous en procurer. C'est pourquoi cette déclaration de notre cru est si +mal rédigée. Ceci considéré, nous vous prions, ô chef, de pardonner à +des hommes peu versés dans l'art d'écrire, le désordre des pensées, le +peu de clarté et la défectuosité de l'exposition, le défaut de goût +dans le discours et l'âpreté des mots; et si, revêtant l'éternelle +vérité d'une enveloppe grossière, nous défigurons par là des traits +divins, nous vous conjurons de ne vous en pas lasser pour elle, car +elle brille de sa propre beauté dans tous les temps et de toute +éternité. + +»Dieu est un, mais il est un en trois personnes. Cette sainte Trinité +est un être impénétrable. Le Père est la lumière, le Fils est la vie, +le Saint-Esprit est la paix. Dans l'homme, le Père se manifeste comme +la mémoire, le Fils comme la raison, le Saint-Esprit comme la volonté; +l'âme humaine est l'image de Dieu; mais en nous cette image n'est rien +autre que la mémoire, la volonté et la raison. L'âme avait existé +avant la création du monde visible. Elle est tombée antérieurement +avec beaucoup d'autres esprits, qui faillirent alors dans le monde +spirituel, dans le monde d'en haut; en conséquence, la chute d'Adam +et Ève ne doit pas être prise à la lettre; mais cette partie de +l'Écriture est une image où se trouve représentée d'abord la chute de +l'âme humaine, de son état de pureté céleste dans le monde spirituel +et avant sa venue ici-bas; en second lieu, la rechute faite par Adam, +au commencement des jours de ce monde, et dont la description est +adaptée à notre intelligence; et, en dernier lieu, la chute qui, +depuis Adam, se renouvelle spirituellement et charnellement chez tous +les hommes, et qui se renouvellera jusqu'à la fin du monde. +Originairement l'âme tomba, parce qu'elle détourna sur elle-même la +contemplation et l'amour qu'elle devait concentrer sur Dieu, et +qu'elle s'enorgueillit de sa propre beauté. Quand, pour son châtiment, +l'âme fut enfermée dans sa prison charnelle, elle succomba pour la +seconde fois dans la personne d'Adam, par le crime du serpent +séducteur, c'est-à-dire sous les excitations corruptrices de la chair. +Maintenant notre chute à tous est due à la séduction du même serpent +qui est entré en nous par Adam, avec l'orgueil et la vaine gloire de +l'esprit et l'impudicité de la chair. En punition de sa première chute +dans le monde spirituel, l'âme perdit l'image divine et se vit +emprisonnée dans la matière. La mémoire de l'homme s'affaiblit, et il +oublia ce qu'il avait été jadis. Un voile s'étendit sur sa raison, et +sa volonté se corrompit. C'est ainsi qu'Adam parut sur cette terre +avec un faible souvenir de son premier séjour, et privé d'une raison +ferme et droite. Son péché, ou sa rechute ici-bas, ne s'étend pas +néanmoins à sa postérité, car chacun pèche et se sauve pour soi-même. +Bien que ce ne soit pas la faute d'Adam, mais l'opiniâtreté +individuelle qui forme la racine du péché, personne n'en est cependant +exempt; car l'homme, déjà tombé avant de venir au monde, apporte avec +lui un penchant à une nouvelle chute. Après la première chute de +l'âme, Dieu créa ce monde pour elle, et la précipita, selon sa +justice, du séjour de l'éternelle pureté sur cette terre, comme dans +une prison, en châtiment du péché[185]; et maintenant notre esprit +dans ses chaînes terrestres, se plonge et s'ensevelit dans ce gouffre +d'éléments qui fermentent autour de lui. D'un autre côté, l'âme est +envoyée dans cette vie comme dans un lieu d'épreuve, afin que, livrée +à son libre arbitre sous son enveloppe charnelle, elle choisisse entre +le bien et le mal, et obtienne ainsi le pardon de son premier crime ou +s'attire un châtiment éternel. Une fois la chair formée pour nous sur +cette terre, notre esprit s'y précipite d'en haut, et l'homme est +appelé à l'existence. Notre chair est la tente disposée pour recevoir +notre âme, et sous laquelle nous perdons le souvenir et le sentiment +de ce que nous avions été avant notre incarnation; c'est l'eau des +éléments dans ce monde du Seigneur, où nos âmes purifiées doivent se +transformer en un esprit éternellement pur, supérieur au premier; +c'est l'archange au glaive de feu, qui nous barre le chemin à l'arbre +de vie, à Dieu, à l'absorption en sa divinité. Et ici se trouve +accomplie sur l'homme cette destination divine, et maintenant il faut +prendre garde qu'il n'avance sa main, et aussi qu'il ne prenne de +l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive à toujours. + +[Note 185: C'était là exactement la doctrine des Patarins de la +Bosnie.] + +»Dieu, prévoyant de toute éternité la chute de l'âme dans la chair, et +sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'éternel +amour décida de descendre sur la terre, de se faire homme et de +satisfaire par ses souffrances à l'éternelle justice. + +»Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut observer +cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, il ne +représente que la sagesse suprême de Dieu, le Tout-Puissant, enveloppé +au commencement dans la nature du monde et caché plus tard sous la +lettre de la parole révélée. Le Christ est le Verbe divin, qui nous +parle dans le livre de la nature et dans les Écritures saintes; le +pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la +création et dans le coeur de la créature, qui donne à tout le +mouvement et la vie, et se trouve à la fois partout, en nombre, poids +et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos ancêtres comme +dans nous-mêmes, s'est manifesté et agit encore en différentes +manières; considéré dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarné +de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vérité pure, +l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarné, inexprimable, +la plus sainte allégresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque +battement du coeur, l'esprit de chasteté, de sobriété, de modération. + +»Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mêmes, il naquit +dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par +l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans +Marie. Il naît dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le désert, +et il est tenté par le diable dans la personne de tous les hommes, au +moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains. +Quand il se développe en nous, il nous donne des paroles +d'enseignement; il est persécuté et meurt sur la croix; il est couché +dans le tombeau de la chair; il se lève brillant de gloire dans l'âme +des affligés de la dixième heure; il vit en eux quarante jours, +échauffe leurs coeurs, les guide vers le ciel, et les offre sur +l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, véritable et agréable à +Dieu.» + +Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: «Nous savons +qu'il a fait des miracles; pécheurs, nous étions morts, aveugles et +sourds, et il nous a ressuscités; mais nous repoussons les prétendus +miracles du corps.» + +Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les Écritures; +mais ils prétendent que tout y a un sens mystérieux qui n'est +intelligible et n'a été révélé qu'à eux seuls, et que tout y est +symbolique. Ainsi l'histoire de Caïn est une allégorie des fils +corrompus d'Adam, qui persécutent l'Église invisible figurée par Abel. +La confusion des langues n'est rien autre chose que la séparation des +Églises. Pharaon noyé est le symbole de la défaite de Satan, qui +périra avec tous ses suppôts dans la mer rouge de feu, à travers +laquelle les élus, c'est-à-dire les Doukhobortzi, passeront sains et +saufs. Ils expliquent de la même manière le Nouveau-Testament; ainsi, +l'eau changée en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors +de son union mystérieuse avec notre âme, convertira dans notre coeur +les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et céleste, en un +breuvage de joie et de félicité. + +La croyance métaphysique de ces sectaires ne suffit pas à les +préserver de la superstition la plus grossière et la plus révoltante, +preuve surabondante que les spéculations métaphysiques conduisent +quelquefois ceux qui s'y livrent à des conséquences dont le simple bon +sens d'un ignorant se serait défendu, et offrent à peine une ombre de +compensation à l'absence des principes positifs de la religion. On +prétend généralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets, +dont le mystère n'a jamais été percé. Ceux-là mêmes d'entre eux qui se +sont ralliés à l'Église officielle ayant gardé un silence obstiné à +cet égard, nous ne saurions dire si cette opinion est fondée ou non. +Le fait qui suit semble néanmoins établi d'une manière incontestable: + +Un individu appelé Kapoustin, officier libéré des gardes, s'unit, vers +le commencement de ce siècle, aux Doukhobortzi établis sur les bords +de la Molotchna. La dignité imposante de son maintien, ses capacités +extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante éloquence, lui +acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui +un prophète et se soumirent aveuglément à toutes ses instructions. Il +introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des +âmes, enseignant que l'âme de chaque fidèle était une émanation de la +Divinité, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en +changeant de corps, tant que le monde créé existerait. Que Dieu s'est +manifesté comme Christ dans le corps de Jésus, le plus parfait et le +plus pur des hommes, et que l'âme de Jésus était conséquemment la plus +pure et la plus parfaite de toutes les âmes. Que depuis le temps où +Dieu s'est manifesté en Jésus, il demeure avec l'humanité, vivant et +se manifestant en chaque croyant; mais l'individualité spirituelle de +Jésus, conformément à ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles: «Je +resterai avec vous jusqu'à la fin des temps,» continue à habiter ce +monde, changeant de corps de génération en génération, mais gardant, +par un privilége de Dieu, le souvenir de sa première existence. C'est +pourquoi tout homme en qui réside l'âme de Jésus, a la conscience de +ce qu'il est. + +Pendant les premiers âges du Christianisme, ce fait était +universellement admis, et le nouveau Jésus se dévoilait à tous; il +gouvernait l'Église et décidait toutes les controverses en matière de +Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes usurpèrent bientôt +le trône de Jésus, qui n'a conservé qu'un petit nombre de fidèles, +suivant ce qu'il a prédit lui-même: «Qu'il y a beaucoup d'appelés, +mais peu d'élus.» Ces vrais croyants, dit-il, sont les Doukhobortzi; +Jésus ne les quitte pas, et son âme se perpétue en l'un d'eux; ainsi, +Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), que beaucoup de vos +anciens ont connu, était un Jésus véritable; mais aujourd'hui c'est +moi qui suis Jésus, aussi vrai que le ciel est sur ma tête et la terre +sous mes pieds. Je suis le Jésus-Christ unique, votre Seigneur. C'est +pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils se prosternèrent et ils +l'adorèrent. + +Kapoustin fonda une communauté parfaite de biens entre ses disciples; +les champs étaient cultivés en commun et leurs fruits répartis selon +les besoins de chacun; quelques manufactures s'établirent et la +colonie devint florissante. + +En 1814, il fut emprisonné pour son prosélytisme, mais relâché, +quelque temps après, sous caution. Le bruit de sa mort se répandit +alors; mais les autorités ayant ordonné l'ouverture de la fosse où on +le disait enterré, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous +les efforts pour découvrir sa résidence furent vains, et ce ne fut +qu'après sa mort bien réelle que l'on découvrit qu'il avait passé +plusieurs années dans une caverne ignorée, d'où il dirigeait ses +disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont +douze reçurent le nom d'apôtres. Ce conseil choisit pour son +successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit +faible et déréglé; mais le gouvernement de la communauté était conduit +par le conseil. Ses membres virent cependant s'échapper de leurs mains +l'empire absolu que Kapoustin avait exercé sur l'esprit de ses +disciples, et leur autorité, aussi bien que la vérité de leurs +doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui +donnèrent des symptômes de rébellion. Le conseil se constitua en +tribunal secret pour le maintien de son autorité, et ceux qui lui +avaient résisté ou qui parurent suspects de désertion en faveur de +l'Église instituée, furent attirés ou conduits de force dans une +maison bâtie dans une île de la Molotchna, et appelée _Ray i Mouka_, +c'est-à-dire Paradis et Torture, et mis à mort de diverses manières. +Le gouvernement reçut avis de cet odieux attentat, et l'on découvrit +un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutilés tandis que +d'autres semblaient avoir été enterrés vivants. L'enquête judiciaire +sur cette horrible affaire, commencée en 1834, fut terminée en 1839. +L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant à cette +colonie fussent transportés au-delà du Caucase, et divisés, dans ces +provinces, en communautés séparées, soumises à la plus rigoureuse +surveillance. Ceux qui consentirent à entrer dans le giron de l'Église +nationale, purent cependant rester dans leurs anciens établissements. + +Le récit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours, +serait incroyable, si l'authenticité n'en était constatée par une +autorité aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince +Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on +vient de rapporter se produisit dans une province confiée à son +administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les +détails de cette affaire, donne la traduction d'une proclamation +adressée aux Doukhobortzi, et signée du comte de Woronzoff comme +gouverneur-général des provinces de la Nouvelle-Russie et de +Bessarabie, le 26 janvier 1841. + +Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les +provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance +et sur les instructions de leurs prédicateurs, ils s'étaient rendus +coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile +aux déserteurs et cachant les crimes de leurs frères, qui attendaient +en prison le juste châtiment de leurs forfaits. En conséquence de cet +ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transportés +au-delà du Caucase, et le reste se soumit à l'Église de l'État; mais, +selon toute probabilité, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre +autorité ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la +proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels +il fait allusion, et dont les débats mériteraient certainement de +figurer au premier rang des causes célèbres de l'Europe. + + + + +CHAPITRE XV. + +RUSSIE. + +(Suite.) + + Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie religieuse. + -- Utilité de leurs travaux. -- Leur persécution par + l'impératrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux sous + l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les sociétés bibliques, + etc. -- Remarques générales sur les Russes. -- Constitution + donnée à Moscou par les Polonais. -- Situation religieuse des + Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations générales sur la + condition actuelle des nations slaves. -- Ce que l'Europe peut + espérer ou craindre d'elles. -- Causes qui s'opposent aujourd'hui + aux progrès du Protestantisme parmi les Polonais. -- Moyens de + propager la religion de l'Évangile chez les Slaves. -- + Perspective heureuse pour elle en Bohême. -- Succès des efforts + du révérend F.-W. Kossuth à Prague. -- Raisons pour que les + Protestants anglais et américains prêtent quelque attention à la + situation religieuse des Slaves. -- Alliance entre Rome et la + Russie. -- Influence du despotisme et des institutions libérales + sur le Catholicisme et le Protestantisme. -- Causes de la + recrudescence actuelle du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on + pourrait y opposer. -- Importance d'une alliance entre les + Protestants anglais et slaves. + + +Nous n'achèverons pas le tableau des sectes religieuses de la Russie, +sans une rapide esquisse des Martinistes, qui méritent une place +honorable dans les annales de la religion, et, tout à la fois, dans +celle de la Franc-Maçonnerie, pour avoir mis en pratique, au moyen des +loges maçonniques, les sublimes préceptes de la Religion; et peut-être +la Franc-Maçonnerie n'eut-elle jamais occasion de se déployer dans +une plus noble sphère d'activité que sous le nom de Martinisme, en +Russie. + +Le chevalier Saint-Martin n'est pas aussi connu qu'il mériterait de +l'être[186]. Ce serait cependant excéder les limites de cet ouvrage, +que de donner une biographie de cet homme remarquable, qui, dans un +siècle où l'école philosophique exerçait en France un tyrannique +empire sur l'opinion publique, travaillait sans relâche à répandre les +doctrines du Christianisme pur, bien qu'empreint d'une teinte +considérable de mysticisme. Il essaya d'établir ses doctrines au moyen +des loges maçonniques, en leur imprimant une direction religieuse et +pratique. Il ne parvint pas à réaliser ses vues dans sa patrie, bien +qu'il eût obtenu quelque succès au sein des loges de Lyon et de +Montpellier; mais ses doctrines furent importées en Russie par un +Polonais, le comte Grabianka, et par un Russe, l'amiral Plestcheyeff, +et introduites par leur influence dans les loges maçonniques de ce +pays, où elles ont pris depuis ce temps de plus grands développements +encore. Les ouvrages de Jacob Boehme et d'écrivains religieux +protestants, tels que Jean Arndt, Spener et quelques autres de la même +école, et les écrits de Saint-Martin lui-même, devinrent les guides de +cette société, qui comptait dans son sein des personnes appartenant +aux premiers rangs de la communauté. Leur but n'était pas de +s'abandonner uniquement à des spéculations religieuses, mais de mettre +avant tout en pratique les préceptes du Christianisme, en faisant le +bien, et ils déployèrent à cet égard la plus louable activité. Leur +sphère d'action, loin de se limiter à simples actes de charité, +s'étendait à l'éducation et aux progrès des lettres. Ils firent de +Moscou leur siége principal, et ils fondèrent dans cette capitale une +société typographique pour l'encouragement de la littérature. Afin +d'exciter les jeunes gens à se vouer au culte des lettres, cette +société achetait tous les manuscrits qui lui étaient apportés, prose +et poésie, productions originales et traductions. Un grand nombre de +ces manuscrits, indignes de voir le jour, furent détruits ou délaissés +dans les cartons; mais beaucoup d'entre eux eurent les honneurs de +l'impression. Les sociétaires favorisaient surtout la publication des +ouvrages de religion et de morale; mais ils imprimaient aussi les +oeuvres consacrées aux diverses branches des lettres et des sciences, +si bien que la littérature russe s'enrichit rapidement d'un grande +nombre d'écrits traduits en partie des langues étrangères. Ils +fondèrent aussi une vaste bibliothèque, pour laquelle ils déboursèrent +plus de quarante mille livres sterling, monnaie d'Angleterre, composée +principalement d'ouvrages religieux, et accessible à tous ceux qui +désiraient puiser des renseignements. Une école s'ouvrit à leurs +frais, et ils s'appliquaient à rechercher les jeunes gens de mérite +pour leur fournir les moyens d'achever leurs études dans le pays ou +aux Universités étrangères. + +[Note 186: Le chevalier Saint-Martin naquit en 1743 et mourut en 1803. +Ses principaux ouvrages sont: _de l'Erreur et de la Vérité_, et _des +Rapports entre Dieu, l'Homme et la Nature_. On trouve un aperçu de sa +vie et de ses ouvrages dans la _Biographie universelle_.] + +Au sein de cette admirable société, l'on remarque en relief les traits +de Novikoff, qui, dès ses plus jeunes années, se dévoua, de toutes les +forces de son coeur et de son âme, au développement intellectuel de sa +patrie. Il publia, en débutant, un recueil périodique de littérature, +s'attachant à répandre des avis utiles, attaquant les préjugés, les +abus, et tout ce qui était mal. Il fonda ensuite un journal savant et +une autre publication d'un caractère plus populaire, mais toujours +avec un but sérieux, et il consacra le produit de ses oeuvres à créer +des écoles primaires avec l'instruction gratuite. Il fixa plus tard sa +résidence à Moscou, où il institua la société typographique dont nous +avons parlé. + +Chaque membre de la Franc-Maçonnerie contribuait à ces nobles fins, +non-seulement de sa bourse, mais encore par ses efforts personnels, par +son influence sur ses parents et sur ses amis, pour les engager à suivre +son exemple. S'ils découvraient, fût-ce au loin, un homme de talent, ils +s'efforçaient de le mettre dans son jour. C'est ainsi que l'un des +membres les plus actifs de cette société, M. Tourghénéff[187], trouva, +au fond d'une province, un jeune homme d'avenir, mais qui n'avait pas +les moyens de cultiver ses talents. Il l'emmena à Moscou et le mit à +même d'étudier à l'Université. Ce jeune homme devint l'illustre +historien de Russie Karamsin, aussi distingué par la noblesse de son +caractère que par son mérite éclatant. + +[Note 187: Père d'Alexandre et de Nicolas Tourghénéff, tous les deux +bien connus à l'étranger.] + +Le zèle des Martinistes en faveur des oeuvres de charité, égalait +celui qu'ils apportaient au progrès intellectuel de leur pays. Ceux +qui ne pouvaient donner beaucoup d'argent, donnaient leur temps et +leurs peines. Plusieurs Martinistes dépensèrent littéralement jusqu'à +leur dernier rouble pour venir en aide aux établissements utiles de +leur société et aux souffrances de leurs semblables; ainsi, +Lapoukhine, membre de l'une des plus grandes familles de Russie, +dépensa de cette manière une fortune princière, tout en n'accordant à +ses besoins que le plus strict nécessaires. Sénateur et juge de la +cour criminelle de Moscou, sa vie entière fut consacrée à la défense +des opprimés et des innocents, dans un pays où l'état de la justice +fournissait ample matière à sa générosité. Bien d'autres encore que +l'on pourrait citer, sacrifièrent des fortunes considérables et se +soumirent à de grandes privations afin de pouvoir mieux seconder les +nobles efforts de leur société. + +Il est malheureusement bien rare qu'un Polonais trouve à parler ainsi +des Russes; ajoutons qu'il s'est rencontré parmi eux beaucoup +d'individus d'une générosité diamétralement opposée à la ligne de +conduite suivie systématiquement par leur gouvernement envers les +compatriotes de l'auteur; ils ont allégé les souffrances de plus d'une +victime de ce système de persécution; et, ce qui est peut-être une +preuve plus grande encore d'élévation d'âme, ils ont su flatter les +sentiments de nationalité, profondément blessés, de ceux dont les vues +ne pouvaient s'accorder avec les leurs. De tels hommes nous sauraient +peu de gré de proclamer ici leurs noms; mais si ces lignes viennent à +leur tomber un jour sous les yeux, qu'ils demeurent bien convaincus +que nos compatriotes sont instruits de leurs actions et en apprécient +tout le mérite. Rien ne saurait nous empêcher cependant d'exprimer le +respect plein de reconnaissance dont nos concitoyens sont pénétrés +pour la mémoire du prince Galitzin, gouverneur-général de Moscou, qui +se montra d'une bonté toute paternelle envers beaucoup de jeunes +Polonais, victimes d'une persécution systématique commencée, en 1820, +contre leur nationalité, dans les provinces polonaises de la Russie, +et qui furent exilés de leurs foyers au coeur même de ce pays, +uniquement pour avoir mis leurs talents et leur conduite morale en +obstacle à l'accomplissement des fins de cette persécution. Nous +n'hésitons pas à affirmer que les opinions que nous avons exprimées +sont partagées par tous les vrais patriotes polonais, au nombre +desquels nous en citerions qui ont préféré les souffrances de l'exil +aux avantages considérables qu'ils pouvaient se procurer en faisant +acte d'adhésion à un système politique contre lequel ils luttent +aujourd'hui. Ce n'est pas une aveugle haine de nationalité qui fera +jamais prospérer une cause légitime, car de semblables sentiments sont +plutôt faits pour la dégrader. Un honnête homme restera fidèle à la +cause qu'il a embrassée par des motifs de conscience, sans avoir égard +à son intérêt ni aux personnes qui pourraient l'attaquer ou la +défendre. Il ne la désertera pas, parce que les êtres pour qui il +nourrit des sentiments de considération personnelle et même +d'affection viendraient à se trouver en opposition avec lui, ou parce +qu'il aurait le malheur de ne pouvoir sympathiser avec beaucoup de ses +défenseurs. + +Revenons aux Martinistes. Il est certain que s'ils avaient eu la +liberté de continuer leurs nobles travaux, ils eussent accéléré la +marche de la véritable civilisation en Russie; car ils apportaient +tout leur zèle à éclairer leurs concitoyens, non-seulement en semant à +pleines mains l'instruction littéraire et scientifique dans les +diverses classes de la population, mais surtout en inspirant un esprit +vraiment religieux à l'Église nationale, qui ne représente qu'un +assemblage de formes extérieures et de croyances superstitieuses, et +en la transformant en agent puissant de moralisation et d'éducation +religieuse pour le peuple. + +Les loges maçonniques embrassèrent peu à peu tout le territoire, et +leur influence bienfaisante commençait à se faire sentir tous les +jours davantage. Elles comptaient dans leur sein les hommes les plus +recommandables de la Russie, de hauts fonctionnaires, des lettrés, des +négociants, et particulièrement des éditeurs et des imprimeurs. On +trouvait aussi dans leurs rangs plusieurs hauts dignitaires de +l'Église, en même temps que de simples prêtres de paroisse. + +Ce fut une glorieuse époque dans les annales de la Franc-Maçonnerie, +qui ne fournit jamais peut-être, bien que trop courte, hélas! de plus +noble carrière d'utilité, que celle qu'elle parcourut en Russie sous +la conduite de ses chefs martinistes. Elle eût découvert à ce pays +tout un horizon nouveau, en changeant le cours de ses idées de +conquête et d'agression contre d'autres contrées, et en dirigeant +l'énergie de ses populations sur des progrès intérieurs et sa propre +civilisation; mais rien de ce qui est noble et bon ne peut fructifier +sans l'air fécondant de la liberté. Les aspirations généreuses se +flétrissent tôt ou tard sous le souffle glacé du despotisme, qui, bien +qu'inspiré par circonstance d'intentions équitables, les refoulera +toujours quand leur objet viendra à froisser ses intérêts réels ou +imaginaires. Il en fut ainsi avec les Martinistes. L'impératrice +Catherine, qui avait réalisé dans son empire un certain nombre de +réformes conçues dans un esprit de libéralisme remarquable, devint de +plus en plus despote en avançant en âge. La peur de la révolution +française lui fit abandonner toutes les idées dont l'étalage lui +acquit l'adulation de ces mêmes écrivains qui avaient précipité cette +terrible commotion. Il ne fut plus question d'aider par tous les +moyens au développement intellectuel de ses sujets, mais bien, au +contraire, de les arrêter dans la voie du progrès, et conséquemment, +la Franc-Maçonnerie en général et la société typographique en +particulier, éveillèrent ses défiances. L'un de ses membres les plus +actifs, Novikoff, dont nous avons dit les efforts pour éclairer ses +concitoyens, fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, et +Lapoukhine, le prince Nicolas Troubetzki et Tourghénéff furent exilés +dans leurs terres; les ouvrages d'Arndt, de Spener, de Boehme et +d'autres livres religieux traduits en russe, furent saisis et brûlés +comme dangereux pour l'ordre public. + +L'empereur Paul mit Novikoff en liberté à son avènement au trône; mais +les épreuves de ce patriote n'étaient pas terminées. Délivré de ses +fers, il trouva la désolation assise dans son foyer; sa femme était +morte, et ses trois jeunes enfants en proie à un fléau terrible et +incurable. L'empereur Paul, dont les accès fièvreux de despotisme +étaient le résultat d'un esprit affaibli et troublé par un sentiment +douloureux des torts de sa mère à son égard, mais dont la nature avait +quelque chose de noble et de chevaleresque, demanda à Novikoff[188], +quand il lui fut présenté à sa sortie de la forteresse, comment il +pourrait compenser l'injustice dont il avait été victime et les +souffrances qu'il avait endurées. «En rendant la liberté à tous ceux +qui furent jetés dans les fers en même temps que moi,» répondit +Novikoff. + +[Note 188: Quelle qu'ait pu être la conduite de Paul en général, et +l'on ne saurait douter du désordre mental qui influençait le plus +souvent ses actions, les Polonais n'oublieront jamais ses procédés +vraiment chevaleresques envers Kosciuszko, à qui il vint apporter +lui-même la nouvelle de sa liberté, en attestant que, s'il avait été +sur le trône, la Pologne n'eût pas été détruite. Le même monarque, +immédiatement après son avènement, consentit en faveur des provinces +polonaises saisies par sa mère, au maintien du langage national, des +lois et de l'administration locales.] + +Les Martinistes ne purent reprendre le cours de leurs premiers +travaux, ils continuèrent cependant à défendre et à propager leur +doctrine. L'empereur Alexandre qui, à la suite de la guerre de France, +s'était mis à incliner au mysticisme religieux, particulièrement sous +l'influence de la célèbre madame Krudener, et qui désirait sincèrement +le bien de son pays, appela les Martinistes dans ses conseils. Il +confia à l'un d'eux, le prince Galitzin, le département des cultes et +de l'instruction publique. Galitzin et d'autres Martinistes +rivalisèrent d'efforts pour répandre les lumières au sein du peuple, +et surtout pour faire dominer l'élément religieux dans l'éducation. Ce +fut à cette époque que les Sociétés bibliques se multiplièrent sous +l'influence du gouvernement, et que beaucoup d'ouvrages étrangers d'un +caractère religieux, tels que ceux de Jung Stilling, etc., furent +traduits et publiés. Un journal d'une tendance mystique, intitulé le +_Messager de Sion_, fut publié en russe par M. Labzin. Ce recueil +périodique eut un grand débit, et, selon toute apparence, beaucoup de +lecteurs partageaient ces opinions; mais, comme il n'existe pas de +publicité en Russie, il est très difficile de constater le véritable +état des choses. On peut dire cependant, en toute assurance, que les +tendances libérales et religieuses qui s'étaient manifestées sous le +règne de l'empereur Alexandre, ont disparu de la Russie et cédé le +terrain à une ligne de politique dont le but invariable est de mouler +les divers éléments de nationalité et de religion renfermés dans les +limites de l'Empire russe, en une seule Église, en une seule nation; +politique qui, selon nous, porte en elle-même plus de germes de +destruction que de conservation d'un État. Nous avons dit la +persécution à laquelle l'Église grecque unie avait eu à faire tête +sous le gouvernement actuel, les tentatives qui avaient pour objet de +convertir l'Église protestante des provinces de la Baltique, sont +aussi bien connues. C'est en conséquence de cette politique, que les +Sociétés bibliques furent défendues, et que les missionnaires +protestants qui propageaient la religion des Écritures dans les +provinces asiatiques de la Russie, furent empêchés de poursuivre leurs +travaux. + +Nous l'avouerons, c'est avec un sentiment de satisfaction peu +ordinaire, que nous avons insisté sur les faits propres à jeter un +jour favorable sur le sombre tableau qui a été souvent fait de la +condition sociale de nos frères slaves de Russie. L'exemple des +Martinistes et des Malakanes, pris dans les classes les plus élevées +et les plus basses à la fois de la société russe, prouve que le long +despotisme qui s'est appesanti depuis des siècles et qui pèse encore +sur ce pays, et l'influence non moins funeste d'une servitude +dégradante jusqu'au sein du foyer domestique, n'ont pas détruit dans +ses habitants les germes des plus nobles qualités morales qui, sous +tout autre ciel plus doux, se fussent développés entièrement[189]. + +[Note 189: Peu d'exemples peut-être fournissent une plus forte preuve +de l'influence dégradante du despotisme, que celui du comte +Rostopchine, lors de l'incendie de Moscou en 1812. Cet acte de +patriotisme, par lequel une nation voua sa propre capitale aux flammes +pour délivrer le pays d'un agresseur étranger, mérite l'admiration +sincère de tout vrai patriote, dussent-ce même les intérêts de sa +propre patrie en avoir souffert, comme celle de l'auteur. C'est là, en +effet, une cause de juste orgueil pour tous les Russes, mais +principalement pour l'acteur principal de ce terrible drame qui +n'était autre que Rostopchine, et cependant la servilité du courtisan +étouffa dans le coeur de cet homme la grandeur du héros. Ayant appris +que l'empereur Alexandre n'approuvait pas l'idée de la destruction de +Moscou par les Russes eux-mêmes, bien que cette idée fût convertie en +fait, Rostopchine publia un pamphlet en français désavouant cette +action héroïque et attribuant l'incendie de la capitale russe aux +Français. Hélas! faut-il, de nos jours, avoir vu une nation désavouer, +sous l'influence du despotisme, une action que toute autre eût +revendiquée avec orgueil!] + +Les souffrances qui ont été infligées à la nation de l'auteur de cet +ouvrage par le gouvernement russe, sont trop bien connues; et c'est +précisément à cause de son opposition à cette aveugle politique, qu'il +se trouve aujourd'hui sur le sol hospitalier de l'Angleterre. Il +n'hésite point toutefois à déclarer, au nom de ses concitoyens, que +les sentiments qui les animent à l'égard des Russes, ne sont pas ceux +de la vengeance, mais d'un regret profond de les voir transformés en +misérables instruments d'oppression, et par cela même cent fois plus à +plaindre que le parti opprimé. Ils espèrent qu'une nation qui peut se +glorifier des trophées républicains de Novogorod, et qui a produit un +Minine et un Pojarski, est réservée à de plus hautes destinées[190]. +Longues et sanglantes furent les luttes qui divisèrent les deux +nations, et la victoire couronna plus d'une fois les aigles +polonaises; mais peu de peuples peuvent se vanter d'un triomphe aussi +glorieux que celui qui fut obtenu, en 1612, sur Moscou, par le général +polonais Zolkiewski. Ayant défait les forces russes, Zolkiewski marcha +sur leur capitale qui, en proie à l'anarchie et aux factions, trembla +à l'approche d'un ennemi redouté. Pour échapper à la ruine imminente +de leur pays, les boyards offrirent, par l'intermédiaire de +Zolkiewski, le trône de Russie au fils de Sigismond III, sans stipuler +d'autre condition que la liberté de leur Église. Le général victorieux +accepta cette proposition; il y fit ajouter qu'une constitution, +garantissant aux habitants leurs vies et leurs propriétés, serait +établie en même temps en Moscovie; ainsi, le vainqueur conférait une +liberté inespérée aux vaincus. Entré dans la capitale à la demande des +boyards, il rétablit l'ordre et se concilia la confiance illimitée des +habitants. Quand, pour accélérer l'exécution du traité conclu par ses +soins, Zolkiewski partit de Moscou, il laissa cette capitale, naguère +terrifiée et consternée à son approche, au milieu des regrets +universels de la population. Les principaux personnages du pays +l'accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville, les fenêtres et même +les toits des maisons, dans les rues qu'il avait à traverser, étaient +garnis de Russes appelant la bénédiction du ciel sur le général +polonais, qu'ils redoutaient peu de temps auparavant comme leur plus +terrible ennemi[191]. Nous autres Polonais, nous serons toujours plus +fiers de ce triomphe de notre Zolkiewski, que de toutes les victoires +remportées par notre nation; que les Russes se glorifient des trophées +sanglants de leur Souvaroff et du massacre de Praga!... + +[Note 190: La Russie, plongée dans l'anarchie et en guerre avec la +Pologne par suite de la rupture du traité conclu par Zolkiewski, fut à +deux doigts de sa perte. Elle dut son salut au patriotisme de Minine, +bourgeois de Nijni-Novogorod, et du prince Pojarski, qu'il excita à ce +mettre à la tête d'une force armée.] + +[Note 191: Karamsin a fait remarquer justement que l'avènement de +Vladislav eût changé le sort de la Russie en affaiblissant +l'autocratie, et peut-être la face de toute l'Europe eût-elle été +modifiée, si le père de ce prince, le roi Sigismond, avait eu en +partage la sagesse de Zolkiewski. Malheureusement nous avons vu qu'il +n'en était pas ainsi. Zolkiewski ne put obtenir de Sigismond la +confirmation de son traité; il se retira de dégoût et ne prit plus +aucune part aux affaires concernant la Russie. Il laissa le lieu de sa +retraite quand le pays fut menacé par les Turcs, et périt dans une +bataille qu'il leur livra en 1620.] + +Les Slaves de l'empire turc se convertirent à une période moins +récente que les autres nations de leur race; c'était là, du reste, une +conséquence de leur proximité de Constantinople et de leurs relations +fréquentes avec cette capitale de l'Orient. Ils sont restés depuis ce +temps sous la juridiction du patriarche grec. Leur histoire +ecclésiastique n'offre aucun trait particulier digne d'intérêt, à +l'exception de la secte des _Bogomils_, qui eut quelque succès dans la +Bulgarie, et qui était très certainement d'origine slave, comme +l'indique son nom, tiré de _Boh_, Dieu, et _Milouy_, ayez pitié. Nous +citerons encore les _Patarins_, secte importée d'Italie, et qui compta +de nombreux adhérents en Servie, en Bosnie et en Dalmatie, du XIIe au +XVe siècle. La description de ces sectes se trouve dans toutes les +histoires ecclésiastiques; mais il règne encore beaucoup d'incertitude +sur la véritable nature de leurs doctrines, que nos limites ne nous +permettent pas de rechercher[192]. Nous avons déjà fait remarquer que +les _Patarins_ avaient des doctrines semblables à celles des +Doukhobortzi. Un nombre considérable de Serviens, parmi lesquels +plusieurs familles nobles de ce pays, embrassèrent l'islamisme vers la +fin du XIVe siècle. Ils ont conservé la langue slave, leurs traditions +nationales et le trait caractéristique de ces peuples, l'attachement à +leur race, en unissant à ces sentiments une foi ardente à la lettre du +Koran. Un grand nombre de ces Slaves se distinguèrent au service de la +Turquie et furent investis des plus hautes dignités de l'État. +Conformément à l'Ethnographie slave de Szaffarik, leur nombre +s'élevait à un demi-million d'âmes, outre trois cent mille Bulgares +qui sont devenus aussi sectateurs de Mahomet. + +[Note 192: Une étude très intéressante sur ces sectes se trouve dans +l'ouvrage de sir Gardner Wilkinson: _la Dalmatie et le Montenegro_, +vol. II, p. 97.] + +Après avoir tracé rapidement l'histoire religieuse des nations slaves, +nous ajouterons quelques considérations générales sur cette question +et sur les principaux sujets qui s'y rattachent immédiatement. Notre +but, en mettant cette esquisse au jour, n'a jamais été d'amuser nos +lecteurs, car un ouvrage de fiction eût infiniment mieux convenu dans +ce cas que des faits historiques; notre intention a été d'apporter un +faible support au service de la cause de la Réforme en général, en +produisant un nouveau témoignage en sa faveur, et d'exciter ainsi +l'intérêt des Protestants anglais pour la même cause dans les contrées +slaves. Les Protestants de la Grande-Bretagne embrassent, dans leur +zèle à répandre la vérité chrétienne, les nations les plus reculées du +globe, et des sommes immenses sont généreusement dépensées pour +propager la parole divine dans leurs divers langages. Les +missionnaires anglais et américains font des efforts pour convertir au +Christianisme les sauvages insulaires de l'Océan Pacifique aussi bien +que les brahmes érudits de l'Inde. Ils cherchent dans toutes les +parties du monde les enfants dispersés d'Israël, pour leur ouvrir les +yeux à la lumière; ils ont visité les Nestoriens et d'autres débris +des Églises de l'Orient, afin de ressusciter parmi eux les vérités +obscurcies et presque éteintes de l'Évangile. Plusieurs contrées de +l'Europe occidentale ont eu aussi leur part de ces efforts pour +ranimer l'esprit religieux; mais les nations slaves semblait seules +déshéritées de cet apostolat universel. La race qui produisit Jean +Huss et qui a donné des preuves de son zèle et de son attachement aux +vérités proclamées par ce grand réformateur, plus peut-être qu'aucune +nation du globe, éveille moins d'intérêt dans l'esprit et dans le +coeur des Protestants anglais, que les habitants de l'intérieur de +l'Afrique ou ceux des régions polaires; et cependant cette race, qui +comprend près du tiers de toute la population de l'Europe, qui occupe +plus de la moitié de son territoire et qui étend sa domination sur +l'Asie septentrionale tout entière, ne compte dans son sein qu'un +million cinq cent mille Protestants. Nous pensons donc que ceux +d'entre les Protestants anglais qui ont réellement à coeur le succès +de la cause protestante, même aux extrémités du monde, devraient au +moins accorder quelque attention à l'état actuel de la Réforme et à +son avenir dans des régions voisines de leurs propres foyers, et dont +les destinées religieuses et politiques sont appelées à décider, soit +en bien, soit en mal, de celles de l'Europe elle-même. L'expérience de +l'histoire ne devrait-elle pas suffire pour diriger l'attention des +Protestants anglais sur ces nations, où les écrits de leur propre +Wickliffe ont eu un puissant retentissement, tandis qu'ils ne +trouvèrent aucun écho parmi les habitants de beaucoup d'autres +contrées. Un ferment d'agitation politique et religieuse travaille +fortement aujourd'hui l'esprit des nations slaves; le résultat de ce +bouillonnement peut produire un grand bien ou un grand mal pour +l'Europe, selon la direction qui sera imprimée au mouvement résultant +de cette fermentation. Ce résultat peut être un progrès intellectuel, +politique et religieux, conduisant au gouvernement constitutionnel et +à la réforme de l'Église dans les États slaves. Il peut servir à +naturaliser et à consolider le même ordre de choses dans d'autres +pays; mais il peut conduire aussi à une guerre de race, dans laquelle +les antipathies et l'orgueil national joueraient un si grand rôle, que +toutes autres considérations se tairaient devant le sentiment de +vengeance une fois évoqué contre des torts réels ou imaginaires, et +devant la perspective éblouissante d'une grandeur nationale à +conquérir, quel que soit d'ailleurs le sort réservé à ces illusions. +Les nations, comme les individus, sont capables des sentiments les +plus élevés aussi bien que des plus mauvaises passions. Elles sont +capables de générosité, de bonté et de reconnaissance, mais aussi +d'arrogance, d'avidité et de vengeance; avec cette différence, que ces +derniers sentiments, toujours réprouvés dans l'individu, ne sont que +trop souvent considérés comme des vertus, quand, passés dans l'esprit +d'une nation tout entière, ils prennent le masque du patriotisme. Il +n'est pas rare que des hommes, qui reculeraient devant la moindre +infraction aux règles les plus strictes de la morale tant qu'il s'agit +de leur intérêt particulier, adoptent sans hésitation le principe de +la patrie avant tout. Cette observation s'applique à toutes les +nations, et principalement aux Slaves, dont les sentiments nationaux +ont été irrités par le souvenir des maux historiques qu'ils ont eu à +souffrir des Allemands. Ce souvenir, au lieu d'être effacé en +adoucissant les sentiments blessés du parti opprimé, est, au +contraire, entretenu par de nouveaux actes d'agression contre sa +nationalité, et par les ouvrages d'écrivains allemands exaltant les +faits d'oppression par lesquels leurs ancêtres exterminèrent les +habitants slaves de provinces entières, et proclamant bien haut +l'intention de continuer cette oeuvre d'anéantissement national, en +soumettant les Slaves modernes à la suprématie politique de +l'Allemagne. + +Parmi ces ouvrages, le plus remarquable est celui de M. Heffter, que +nous regrettons de n'avoir pas lu avant d'avoir écrit notre _Essai sur +le Panslavisme_. Cet ouvrage est intitulé _Der Weltkampf der Deutschen +und der Slaven_, ou _la Lutte universelle entre les Allemands et les +Slaves_ (1847). C'est un ouvrage bien écrit, avec une connaissance +profonde du sujet; il contient une description détaillée de +l'asservissement des Slaves de la Baltique par les Allemands. Peu +d'ouvrages cependant soulèvent à un plus haut degré les sentiments +violents d'animosité nationale de la part des Slaves contre les +Allemands, car toute sa teneur est une paraphrase continuelle des +événements ainsi décrits par Herder: «Les Slaves furent ou exterminés +ou réduits en servitude par provinces entières, et leurs terres furent +distribuées aux évêques et aux nobles.» Le savant auteur, après avoir +réuni toutes les preuves historiques contre le caractère national des +Slaves, en excluant systématiquement tout ce que ses propres +concitoyens ont dit en leur faveur, déclare (page 459) que les Slaves +ne méritent aucun intérêt; car c'est leur conduite, ajoute-t-il, qui +leur a valu les maux dont ils se plaignent. Le même auteur fait +observer que le dernier acte de la lutte nationale fut la violation de +tout principe du droit des gens qui fut accueillie par une réprobation +si générale en Europe, c'est-à-dire l'incorporation de la république +de Cracovie à l'Autriche. Il triomphe à l'idée que le Germanisme +poursuivra avec fermeté le cours de ses conquêtes sur le territoire +slave; il condescend généreusement à laisser aux Slaves leur langage +et leur littérature, à la condition qu'ils ne feront aucune tentative +d'émancipation politique; il déclare enfin que les contrées slaves +soumises à la domination allemande de la Prusse et de l'Autriche, +doivent perdre tout espoir d'atteindre un but que les Allemands leur +défendent de poursuivre. Les mêmes sentiments furent manifestés à la +diète de Francfort, qui oublia probablement que la population slave de +l'Empire autrichien est plus du double de sa population allemande. +Nous avons donné les extraits d'autres écrivains allemands exprimant +les mêmes opinions, dans notre _Essai sur le Panslavisme_ (p. 133). +Toutes ces manifestations d'une intention positive de tenir +politiquement les Slaves sous la domination de l'Allemagne, +produisirent une immense irritation parmi ceux de la Prusse et de +l'Autriche; il est à craindre que les évènements qui ont suivi, ainsi +que la politique continuée aujourd'hui par le cabinet autrichien, +n'aient pas adouci ce malheureux sentiment, et, dans le cas d'une +nouvelle commotion politique dans l'Ouest, cette irritation pourrait +produire des collisions et des complications telles, que les hommes +d'État de l'Europe n'en ont peut-être jamais rêvées dans leurs +spéculations philosophiques. Nous saisissons avec empressement +l'occasion de représenter à la presse périodique et aux hommes publics +de ce pays, la grande importance qui s'attache à leurs opinions dans +les contrées auxquelles ces opinions se rapportent. Ainsi, par +exemple, les articles hostiles de la presse anglaise et les discours +du même genre dans les deux chambres du Parlement, causés par des +accusations entièrement dénuées de fondement ou produites par des +parties également coupables des excès qu'elles imputaient aux +Polonais, firent sur notre pays un effet déplorable; ces +manifestations hostiles ont été dues généralement à une irritation +momentanée, résultant d'une impression fausse, et quelquefois elles se +sont produites uniquement en opposition au parti politique anglais +favorable à la cause polonaise, et quelquefois même sans autre raison +qu'un accès de mauvaise humeur chez un individu, qui l'exhalait contre +les Polonais parce qu'ils lui en offraient la première occasion. +L'impression de tous ces discours et de ces accusations violentes +s'effaça bientôt de l'esprit du public anglais, accoutumé aux +expressions peu mesurées du sentiment politique; et peut-être un grand +nombre des personnes qui ont pris part à ces manifestations les +ont-elles oubliées depuis long-temps; mais l'impression produite en +Pologne fut profonde et pénible, car les rapports de toutes ces +expressions hostiles, émanées de la plume des journalistes anglais ou +tombées des lèvres des membres du Parlement, circulèrent rapidement en +Pologne, tandis que toutes les manifestations de sympathie qui eurent +lieu à cette époque en faveur de ce même pays, de la part de la presse +et des hommes publics de l'Angleterre, furent soigneusement +soustraites à la connaissance de ses habitants[193]. Ces circonstances +ont rendu un très grand service à la Russie, en affaiblissant +l'influence morale de l'Angleterre dans l'est de l'Europe, et en +augmentant dans une proportion inverse celle de la Russie, qui a dû un +nouvel accroissement aux évènements récents de la Hongrie; et +cependant peut-on douter un instant que l'influence morale de +l'Angleterre ne soit un des leviers les plus puissants de la liberté +et de la civilisation dans plus d'une contrée, et que les véritables +intérêts de la Grande-Bretagne ne réclament toute l'énergie de ses +efforts pour établir cette influence en tous lieux, afin de la faire +servir au but religieux que nous avons indiqué? Ce serait l'unique +moyen de contre-balancer des tendances d'une nature tout opposée, +hostiles à la fois aux intérêts politiques, commerciaux et religieux +de l'Angleterre. Personne ne doute aujourd'hui du désir traditionnel +de la Russie de conquérir la Turquie; tôt ou tard cette politique +persévérante triomphera, à moins qu'on ne la prive, en temps opportun, +des moyens dont elle dispose. La Russie arrivera infailliblement à +subjuguer l'Empire ottoman, ou tout au moins à lui infliger un coup +mortel, en convertissant à ses vues politiques et religieuses les +Slaves turcs. Elle est mieux que jamais en mesure d'atteindre le but +constant de son ambition, depuis que l'Autriche, dominée malgré elle +par les évènements récents de la Hongrie, et surtout par sa politique +meurtrière dans ce pays, est devenue sans puissance contre +l'envahissement moral de la Russie dans ces régions. Ses progrès +peuvent encore trouver une barrière infranchissable, sans que l'on use +de mauvais procédés envers cette puissance, qui ne fait, en +définitive, que ce que toute autre nation, située comme elle l'est, +eût probablement fait à sa place, mais en adoptant, au contraire, les +moyens les plus réfléchis pour contre-balancer son influence. Nous +croyons, en toute sincérité, que l'on ne saurait en employer d'autres +plus efficaces que ceux dont nous avons parlé dans notre _Essai sur le +Panslavisme et le Germanisme_, c'est-à-dire un libre développement de +la nationalité des Slaves de l'Ouest et du Sud. Un régime +constitutionnel, concédé _bonâ fide_ par l'Autriche, aiderait +puissamment à ce progrès si désirable dans l'intérêt de l'Europe tout +entière. Il est bien à craindre qu'il ne soit trop tard, si les Slaves +de l'Ouest, abandonnés par l'Europe et exposés aux efforts +inconsidérés de l'Allemagne pour les maintenir dans un état de +subordination politique, en viennent à se livrer définitivement à +l'opinion, qui gagne déjà beaucoup de terrain parmi eux, que le seul +moyen pour les Slaves d'obtenir une position dans la société +européenne, est de sacrifier les intérêts de leurs branches séparées à +ceux de leur race entière, et de chercher une compensation à ce +sacrifice dans la perspective glorieuse d'un empire qui, formé de +toutes leurs branches, acquerrait infailliblement une prépondérance +décisive dans les affaires du monde. Tous ceux qui ont étudié la +situation des diverses nations slaves, savent qu'une telle combinaison +est bien moins une utopie qu'une prévision réalisable, et l'Europe +fera bien d'y avoir l'oeil avant qu'il soit trop tard. À tout +évènement, c'est un sujet qui mérite l'examen sérieux de tous ceux qui +s'intéressent à la situation politique du continent. Ils verront +bientôt que les effets des déplorables procédés dont nous avons parlé, +deviennent de jour en jour plus évidents, et qu'ils peuvent appeler de +grandes et éternelles calamités, non-seulement sur les deux races +rivales, mais encore sur la cause de l'humanité et de la civilisation +en général. Tous les moyens possibles devraient donc être employés +pour détourner les conséquences trop probables d'animosités +nationales, dont l'existence ne saurait malheureusement être mise en +doute. + +[Note 193: Le cabinet russe, en obtenant à plusieurs reprises, du +gouvernement français, l'expulsion de quelques réfugiés polonais, de +Paris ou même de la France, avait en vue un objet assurément plus +important que de vexer simplement ces individus. La diplomatie russe +est trop sage pour condescendre à des actes aussi puérils +d'oppression, afin d'empêcher ces réfugiés de s'abandonner à un esprit +permanent d'hostilité contre la Russie; car elle sait bien que, +chassés de France, ils peuvent recommencer en Angleterre ou en +Belgique, et que son intervention ne servirait qu'à produire sur le +public français une impression défavorable contre elle. Son véritable +but, en obtenant du gouvernement français ces actes de condescendance +à ses désirs, était de montrer à la Pologne le pouvoir de l'influence +russe en France, afin que les Polonais comprissent bien qu'ils +n'avaient rien à attendre de ce gouvernement. Sa politique a +complètement réussi sur ce point, et nous devons ajouter qu'elle a +rendu un grand service aux Polonais, en détruisant une illusion +dangereuse qui leur a fait beaucoup de mal en plus d'une occasion.] + +La Religion n'est-elle pas le plus sûr moyen de réconcilier les +individus aussi bien que les nations, bien que trop souvent les hommes +l'aient transformée en instrument de désordre. Plus la forme sous +laquelle le Christianisme se présente aux hommes est pure, plus son +influence est puissante à cimenter les liens de charité et de +bienveillance réciproques entre les individus et les nations unies +sous les mêmes formes; mais malheureusement, ainsi que nous avons eu +occasion de le dire, la communauté de religion n'a pas empêché les +Protestants allemands d'abandonner leurs frères slaves de Bohême, ni +même de s'unir contre eux aux Allemands catholiques de l'Autriche et +de la Bavière; bien que, d'un autre côté, les Protestants polonais +appuyassent de tout leur zèle leurs frères de France. Le Gouvernement +protestant de la Prusse s'applique malheureusement bien plus à +convertir ses sujets slaves en Allemands qu'à propager le +Protestantisme parmi eux. Nous avons dit que les Églises protestantes +de la Pologne prussienne ont perdu leur nationalité polonaise, et par +cela même tout moyen d'exercer une influence quelconque sur les +Polonais de cette province. Ajoutons que dans la province de +Koenigsberg il existe une population considérable de Protestants +polonais, de telle sorte qu'il y a soixante-dix églises où le service +divin s'accomplit en langue nationale. Cette population diminue chaque +jour par suite des efforts incessants du gouvernement pour la fondre, +comme nous l'avons dit, avec l'élément germain. Les écoles primaires, +pour les enfants de cette population, sont confiées, à peu +d'exceptions près, à des professeurs qui sont ou entièrement étrangers +au polonais ou très imparfaitement versés dans cette langue, ce qui +fait que leurs élèves polonais passent tout leur temps à apprendre un +peu d'allemand, tandis que toute autre instruction donnée dans ces +écoles est perdue pour eux. Il arrive fréquemment que les élèves +apprennent par coeur des pages entières en allemand, sans pouvoir les +comprendre; il est très naturel dès lors qu'ils restent au-dessous des +élèves allemands, qui reçoivent l'instruction dans leur propre +langue, et cependant cette circonstance est attribuée à l'infériorité +intellectuelle des élèves polonais. C'est grâce à ce système vicieux +d'éducation, que la population dont il s'agit perd rapidement sa +langue native; beaucoup d'individus l'abandonnent pour l'allemand, et +l'oublient tout-à-fait, tandis que d'autres parlent un dialecte +corrompu par un mélange d'allemand. + +L'unique palladium de l'idiome national, au sein de cette population, +est la Bible, dont le beau langage et le style correct le préservent +d'une entière destruction. Le clergé, aux soins spirituels duquel +cette population est confiée, a fait de grands efforts pour obtenir du +gouvernement un changement de système, mais toutes ses instances ont +été vaines; il a représenté le vice d'une éducation qui est plus +calculée pour arrêter le développement de l'intelligence de l'élève +que pour le favoriser; il a dit que les préceptes de la Religion ne +sauraient produire aucune impression durable sur l'esprit de la +jeunesse, à moins d'être enseignés dans la langue maternelle. Il a +fait envisager aussi que la nationalité polonaise de ses églises, dans +l'intérêt de la cause protestante en général, devrait être garantie et +développée au lieu d'être ruinée sourdement et détruite; car ces +Églises pourraient jeter un pont entre le Protestantisme et les +Slaves. Toutes ces représentations sont restées sans effet, bien qu'il +existe en Prusse quelques Protestants éminents qui semblent comprendre +l'importance des Églises protestantes polonaises et la nécessité, dans +l'intérêt réel du Protestantisme, de développer leur nationalité au +lieu de la déprimer; mais rien n'a été fait à cet égard par le +gouvernement prussien, et le système de germanisation dont nous avons +parlé, poursuit, au contraire, son cours en pleine vigueur. + +Outre les antipathies nationales qui ont été réveillées par les +circonstances auxquelles nous avons fait allusion, et qui rendront +illusoires tous les efforts des Allemands pour répandre les doctrines +protestantes parmi les Slaves, il existe encore une autre cause qui a +contribué puissamment à rallier les Polonais à l'Église catholique et +à arrêter les progrès du Protestantisme allemand. Ce sont ces +extravagances théologiques qui le font considérer par les Polonais +comme synonyme d'irréligion[194]. Les mêmes causes qui paralysent +l'influence du Protestantisme allemand sur les Polonais, s'appliquent +aux Bohémiens et aux autres Slaves. + +[Note 194: Le principal motif de l'hostilité manifestée à Posen contre +le moderne réformateur Czerski, a été celui que le parti auquel il +appartenait était désigné par le nom de catholiques allemands, et que +les extravagances de Rongé et d'autres meneurs du mouvement religieux +qu'ils avaient créé, étaient attribuées à tous les sectateurs. Il a +donc été facile de représenter la tendance de Czerski comme +anti-nationale et irréligieuse.] + +Les Protestants qui peuvent propager plus efficacement leur religion +parmi les Slaves, sont ceux d'Angleterre et d'Amérique. L'impression +profonde produite par les doctrines de Wickliffe dans ces régions +éloignées, est un gage certain du succès que les vérités de l'Évangile +y obtiendraient encore, si les compatriotes de ce grand réformateur +imitaient la ferveur de son zèle. Disons toutefois que cette +entreprise doit être conduite avec beaucoup de réserve et de +discrétion. Nous sommes parfaitement convaincus que toute tentative de +conversion personnelle, dans les circonstances actuelles, ferait +infiniment plus de mal que de bien à la cause du Protestantisme au +sein de ces populations. La première mesure et la plus indispensable +pour arriver à la restauration de la cause protestante dans les +contrées slaves, est le rétablissement des dernières Églises +protestantes, en les rappelant à l'esprit religieux qui les abandonne +et en leur rendant leur nationalité détruite. Aucun effort ne devrait +coûter pour atteindre ce but, car l'entier développement de l'esprit +religieux et de la nationalité de ces églises deviendra une semence +féconde en heureux résultats. L'existence de pareilles Églises sera +même approuvée de beaucoup de Catholiques, qui éprouvent une forte +aversion pour le Protestantisme allemand, dégradé, comme nous l'avons +vu, au point de n'être plus entre les mains du gouvernement qu'un +instrument politique. Les Écritures, mais surtout le Nouveau-Testament +en langue nationale, devraient être aussi répandues le plus possible, +et de préférence dans les versions autorisées par le Catholicisme, de +manière à ce que le clergé de cette Église n'ait aucune raison de +s'opposer à leur circulation. Des traductions des meilleurs ouvrages +protestants de dévotion pourraient être d'un grand avantage; mais ceux +de controverse devraient être mis de côté, car l'objet de ces +traductions doit être de rallier les Slaves catholiques ou grecs, en +leur prouvant que le Protestantisme n'est pas l'irréligion, comme +beaucoup d'entre eux le croient sincèrement, mais une forme plus pure +de Christianisme, de manière à éviter de blesser leurs sentiments en +s'attaquant à ce qu'ils regardent comme sacré. En résumé, le but des +efforts des Protestants dans ces contrées, devrait être d'éclairer et +d'améliorer et non de détruire; car il sera toujours plus facile de +renverser une Église existante que d'en fonder une nouvelle, et un +édifice imparfait est certainement préférable à un amas de ruines. Une +réforme graduelle des Églises nationales dans les contrées slaves, +aura une influence bienfaisante sur le progrès religieux et +intellectuel de la nation; elle peut compter, en conséquence, sur +l'approbation et le soutien de tous les penseurs de ces pays, qui +s'opposeront, au contraire, à toute tentative d'innovation violente, +comme beaucoup plus propre à bouleverser qu'à édifier les esprits. + +La plus grande contrée slave, la Russie, est entièrement fermée aux +efforts du Protestantisme, les missionnaires protestants n'ont pas +même la permission de convertir les populations païennes et +mahométanes soumises à son empire. La Bohême est le pays dans lequel +se réveille aujourd'hui le Protestantisme, intimement lié au sort de +sa nationalité. Beaucoup de Protestants ont certainement entendu +parler des efforts heureux du pasteur protestant Kossuth[195] (de +l'Église genevoise ou presbytérienne), pour ranimer et pour étendre +l'Église protestante en Bohême; nous avons reçu de Prague, dans une +lettre datée le 9 juillet 1851, les détails suivants sur les travaux +de ce moderne Réformateur. + +[Note 195: C'est un proche parent du Hongrois Kossuth, qui n'est qu'un +Slave madgyarisé.] + +Le nombre des Protestants bohémiens à Prague et dans le voisinage de +cette ville, était très restreint, ils n'avaient pas d'église qui leur +fût propre, le seul endroit consacré au culte protestant à Prague +étant une chapelle luthérienne. Ils adressèrent une pétition au +gouvernement en 1784, pour obtenir l'autorisation de bâtir une église; +mais il ne fut pas fait droit à leur requête, parce que les lois +autrichiennes exigent que la congrégation s'élève à cinq cents âmes +pour obtenir cette permission. En 1846, le révérend Frédéric-Guillaume +Kossuth essaya de fonder à Prague une véritable Congrégation +protestante bohémienne. Il parvint, après de grands efforts, à ranimer +le zèle de ses membres en prêchant la parole de Dieu. Il agit en même +temps sur leurs sentiments nationaux, en leur rappelant qu'ils étaient +les descendants des grands et glorieux Hussites; sa parole fit une +impression profonde sur beaucoup de Catholiques, parmi lesquels il +obtint plusieurs conversions. + +L'année 1848 apporta la liberté religieuse à l'Autriche; l'Évangile +put être prêché avec plus de liberté. Le lieu où Kossuth prêchait +était rempli chaque dimanche, et les Catholiques s'unissaient par +centaines à sa Congrégation. Ce fait excita l'attention du +gouvernement et du clergé catholique, qui se mit à prêcher contre +Kossuth, en l'attaquant dans les termes les moins mesurés. +Quelques-uns de ses membres allèrent même jusqu'à déclarer qu'il était +le véritable Antechrist et que la fin du monde approchait. Ces +déclamations exposèrent Kossuth aux insultes de la populace. Il avait +excité la haine du clergé catholique par son zèle religieux, et celle +des Allemands par son ardeur à ranimer l'esprit national parmi les +Slaves bohémiens. Les calomnies les plus absurdes furent propagées +contre lui dans la presse, et la persécution se multiplia sous mille +formes pour écraser le hardi Réformateur. Kossuth, intrépide au milieu +de la tempête déchaînée contre lui, continua sa croisade en faveur de +la religion et de la nationalité de la Bohême; il publia, en 1849, un +journal religieux intitulé: _Czesko Bratrsky Hlasatel_, ou le Hérault +des Frères bohémiens, qui eut un grand succès et produisit +d'excellents résultats; mais cette publication ne tarda pas à être +prohibée par le gouvernement. Sa Congrégation s'augmentait rapidement +par les conversions des Catholiques; elle devint bientôt si +nombreuse, que la chambre dans laquelle il prêchait pouvait à peine en +contenir la moitié. Son principal objet est de répandre les Écritures; +il en vendit jusqu'à onze cents exemplaires et en aurait vendu +davantage s'il en avait eus. La Congrégation de Kossuth s'est accrue +de plus de sept cents convertis du Catholicisme, parmi lesquels trois +ecclésiastiques, et de deux Juifs qu'il a baptisés; de telle sorte +qu'elle compte aujourd'hui plus de onze cents membres. Kossuth fut +renvoyé de la chambre dans laquelle il avait prêché et qui avait été +louée pour cet effet. Il adressa une pétition au gouvernement afin +d'obtenir pour sa Congrégation l'une des églises vacantes de Prague, +qui avait appartenu à leurs ancêtres spirituels les Hussites; mais +cette pétition fut rejetée. Kossuth recueillit alors avec beaucoup de +peine la somme de 6,000 florins (15,000 francs), et il acheta une +ancienne église hussite, qui était restée fermée depuis l'année 1620, +au prix de 27,500 florins (68,750 francs). Les 6,000 florins qu'il +avait recueillis ont été payés argent comptant; il doit payer le reste +du prix d'achat par à-comptes annuels de 3,000 florins. + +C'est là un bien lourd fardeau pour une pauvre Congrégation; mais elle +lutte vaillamment contre les difficultés qui l'assaillent de toutes +parts. Nous appellerons cependant l'attention toute particulière des +Protestants anglais sur ce sujet, principalement de la part de ceux +qui ont la conviction des dangers auxquels leur propre Protestantisme +est exposé au milieu des attaques incessantes du Catholicisme; ils +verront que toutes les considérations de devoir envers les grands +intérêts de leur religion, leur recommandent une active sympathie pour +la Congrégation de Prague qui, en peu de temps, a soustrait sept cents +individus au joug de l'Église catholique. Rome fait tout ce qu'elle +peut pour multiplier ses églises dans cette contrée protestante; le +simple bon sens prouve en conséquence qu'il est à la fois de l'intérêt +et du devoir des Protestants anglais d'étendre, autant qu'ils le +peuvent, l'Église protestante dans les États catholiques, et surtout +dans les endroits où l'utilité de cet établissement s'est manifestée +d'une manière aussi évidente qu'à Prague. + +Les remarques que nous avons faites sur la Bohême, ont été +accompagnées, dans la première édition de cet ouvrage, du passage +suivant de la préface de la _Lyra Cesko Slowanska_, ou Poésies +nationales bohémiennes, traduites par notre ami le révérend A. H. +Wratislaw, professeur au _Christ College_, à Cambridge, qui a visité +plusieurs fois la Bohême et d'autres contrées slaves, et s'est +familiarisé avec leur langage et leur littérature. + +«Nous ne pensons pas que l'Angleterre pût faire à la Bohême un présent +plus agréable et plus utile qu'une réimpression de la meilleure +traduction bohémienne de la Bible.» + +Nous disons avec satisfaction que ce désir, partagé par tous les amis +de la Bohême et de la vérité religieuse, est maintenant en voie de +réalisation. La Société biblique anglaise et étrangère imprime en ce +moment en Autriche, sous la direction d'un savant slave, une nouvelle +édition à cinq mille exemplaires de la Bible de Kralitz, renommée pour +l'exactitude de sa traduction aussi bien que pour la pureté de son +langage et la beauté de son style. Nous croyons que cette noble +entreprise est due à l'initiative du comte de Shaftesbury, qui a rendu +ainsi un nouveau et signalé service à la cause de la vérité +évangélique. + +Le plus grand nombre des Slaves protestants se trouvent au nord de la +Hongrie, parmi les Slovaques, qui parlent un dialecte de la langue +bohémienne. Ils comptent environ huit cent mille âmes appartenant en +partie à la Confession de Genève, mais surtout, croyons-nous, à celle +d'Augsbourg. Leur nationalité n'a pas été attaquée sous le +gouvernement hongrois, sauf quelques rares tentatives de fusion avec +l'élément madgyare, qui produisirent de déplorables disputes entre les +Protestants slaves et les Madgyares. Il existe enfin environ cent +quarante mille Protestants dans la Lusace, sous la domination de la +Prusse et de la Saxe; cette petite population slave est animée d'un +sentiment profond de nationalité, et l'état avancé de son éducation +pourrait fournir un certain nombre d'individus capables de travailler +à l'évangélisation de leur race. La condition intellectuelle et +religieuse des Protestants slaves mérite l'intérêt des Protestants +anglais et américains, au moins tout autant que celle des Chrétiens +dispersés en Orient. Ces derniers ont été l'objet de recherches et de +soins tout particuliers de la part des voyageurs qui ont bravé toutes +les fatigues et tous les périls pour visiter ces populations +lointaines. Rien de semblable n'a été fait encore en faveur des +Églises protestantes slaves, et, cependant, nous sommes convaincus +qu'un grand service eût peut-être été rendu à la cause protestante en +général, si quelques sujets anglais, à la hauteur de cette tâche, +eussent entrepris de visiter ces Églises, d'examiner leur condition et +d'établir des relations permanentes entre elles et leur propre pays. +Les plus vastes champs offerts par les contrées slaves aux travaux +évangéliques des Protestants anglais et américains, sont +incontestablement les populations appartenant à la race qui suit +l'Église d'Orient et vit sous la domination de la Porte ottomane. Un +bien immense pourrait être fait en Servie et en Bulgarie, non par des +conversions individuelles à la Religion protestante, mais par la +propagation des Écritures et d'une saine éducation parmi les habitants +de ces contrées en général, et au sein du clergé en particulier. Les +Slaves de l'Église d'Orient seront beaucoup plus accessibles au +Protestantisme que les sectateurs de Rome. On trouvera non-seulement +le peuple, mais même le clergé disposé à accueillir les Écritures et +les ouvrages de dévotion dans leur langue, si on les leur offre d'une +manière convenable, sans blesser leurs sentiments ou leurs préjugés. +On pourrait aisément rayonner à cet effet des Îles Ioniennes, de +Constantinople, de Thessalonique, et Belgrade pourrait devenir un +centre d'action très important. Le gouvernement turc n'empêchera pas +de répandre l'Évangile parmi des sujets chrétiens; mais, ainsi que +nous l'avons déjà dit, rien de semblable n'est permis aujourd'hui en +Russie. + +Outre le but si grand de propager la vérité évangélique, qui porte les +Protestants anglais à s'exposer aux extrémités du monde, il est une +raison pour laquelle nous les engageons à prêter une attention toute +particulière à la situation religieuse des Slaves. On ne saurait +douter un instant des progrès immenses que la réaction catholique a +faits sur le continent, où, sous le masque de conservation, elle s'est +arrogée sur les affaires publiques de divers pays une influence telle, +que les plus beaux jours de la domination cléricale auraient à lui +porter envie. Ce parti réactionnaire a déjà manifesté d'une manière +évidente son hostilité envers l'Angleterre et ses sympathies pour la +Russie. Cette tendance n'est pas le résultat de quelques vues +personnelles ou des sentiments des chefs de ce parti, mais elle +réside dans la nature même des choses; en effet, la Russie, malgré sa +mésintelligence accidentelle avec le Pape, au sujet des affaires des +Églises grecques unies, a le même intérêt que lui à s'opposer aux +progrès des opinions libérales. Le siége papal supportera beaucoup de +la Russie plutôt que d'entrer en collision avec cette puissance; car +il n'a jamais perdu l'espoir de soumettre l'Église russe à sa +suprématie au moyen d'une union semblable à celle de Florence, et, +bien que cette union puisse être aujourd'hui d'un accomplissement +difficile, sa réalisation se suppléerait, en attendant mieux, par une +alliance entre le chef spirituel de Rome et le pape politique de +Russie. Une alliance de ce genre ne serait pas une nouveauté; car +c'est en Russie que l'ordre des Jésuites, aboli partout ailleurs, +trouva un refuge et préserva son existence menacée, circonstance qui +facilita beaucoup son rétablissement, en 1814, par le pape Pie VII. Le +clergé catholique de Pologne fut soutenu vigoureusement par le +gouvernement russe, qui se servit de beaucoup de ses membres pour +atteindre le but de sa politique réactionnaire. L'insurrection de +1830-1831 réveilla cependant les sentiments patriotiques de la grande +majorité du clergé polonais, de manière à rendre l'influence de Rome +sans force contre la voix de la patrie. La conduite des +ecclésiastiques polonais fut censurée sévèrement par le pape Grégoire +XVI[196], mais il trouva pour le gouvernement russe des remontrances +d'une douceur extrême, au sujet de la séparation forcée de l'Église +grecque unie d'avec Rome; car il savait bien que sa domination courait +un plus grand danger par l'établissement d'un gouvernement libéral +dans la Pologne catholique, que par le despotisme de la Russie +schismatique, quand même cette oppression serait dirigée contre une +population catholique. La restauration de l'autorité papale, le retour +des Jésuites à Naples et des Liguoristes à Vienne, en conséquence de +la réaction politique dans ces deux capitales, prouve évidemment que +les intérêts politiques et religieux deviennent de plus en plus +solidaires les uns des autres, et que, dans un avenir plus ou moins +éloigné, ils exerceront une grande influence sur leur développement +mutuel. Les intérêts du Papisme, c'est-à-dire du despotisme religieux, +sont intimement liés à ceux de l'absolutisme politique, qui peut seul +le maintenir intact. Il peut s'adapter, en cas de nécessité, à des +institutions libérales et se maintenir quelque temps au milieu d'elles +à la faveur de circonstances particulières; mais il ne saurait +résister long-temps à la liberté de discussion, principalement dans un +endroit où il a sa source et son représentant suprême. Aucun argument +contraire ne saurait prévaloir contre les principes proclamés dans la +lettre encyclique de Grégoire XVI[197], ni contre les mesures +adoptées par le gouvernement papal à Rome, après son rétablissement. +Le Christianisme protestant veut la liberté pour se développer, et son +plus grand ennemi est le despotisme, de quelque nom qu'il se couvre, +clérical, monarchique ou démocratique; car il importe peu que la +liberté de répandre la parole de Dieu et la propagation de la vérité +évangélique soit entravée par les décrets d'un pouvoir absolu ou par +ceux d'une autorité ou d'une faction républicaine. Nous citerons à +l'appui, que c'est en conséquence de l'établissement d'un régime +constitutionnel en Piémont, que les Vaudois obtinrent la pleine +jouissance des droits civils et politiques, et que ce fut le +gouvernement absolu de la Russie qui empêcha les missionnaires +protestants de continuer leurs travaux dans ses provinces asiatiques. +Cette cause sacrée ne retirera jamais d'avantages du soutien d'un +pouvoir arbitraire ou d'une alliance avec lui; l'histoire prouve que +le Protestantisme ne fut jamais aussi faible que lorsqu'on le dégrada +au point de le faire servir d'instrument ou de prétexte aux vues et +aux passions politiques. Nous savons qu'il y a beaucoup d'hommes pieux +et sincères, particulièrement en Allemagne, qui, effrayés des excès de +l'aberration politique et de l'incrédulité religieuse, réclament la +main puissante d'un pouvoir absolu, non-seulement pour le maintien de +l'ordre social, mais encore pour celui de la Religion. Il est en +dehors de notre sujet de discuter jusqu'à quel point leur première +supposition est soutenable; mais, en ce qui concerne la seconde, nous +ferons seulement remarquer que c'est sous les gouvernements absolus de +l'Allemagne et quand leurs sujets n'ont eu aucune liberté de +discussion, que le Panthéisme s'est répandu le plus largement, et que +les doctrines subversives de tout principe de religion et de moralité +ont été ouvertement propagées dans ce pays. + +[Note 196: Rome, avec sa sagacité habituelle, prévit le danger qui +menaçait sa domination en Pologne, si ce pays était rendu à +l'indépendance. De là le Bref auquel nous faisons allusion dans le +texte, adressé en 1852 aux évêques de Pologne par Grégoire XVI, qui +condamnait en termes violents la tentative que la nation avait faite +l'année précédente pour recouvrer son indépendance. Le même Bref en +mentionne un autre d'une teneur semblable, envoyé au pays dans le +temps le plus orageux de sa lutte, mais qui n'atteignit pas sa +destination, ainsi que le pape s'en plaint. Nous pensons toutefois que +cette plainte n'est pas dénuée de fondement, et, bien que le Bref en +question n'ait pas été proclamé publiquement, il doit avoir circulé +parmi quelques membres du clergé; car il est bien connu que les moines +de l'ordre des Missionnaires, particulièrement dévoués à Rome, +refusèrent l'absolution aux soldats polonais pour s'être battus contre +l'empereur de Russie. La _Gazette officielle_ de Rome, qui s'était +abstenue de toute censure contre l'insurrection polonaise aussi +long-temps que la lutte avait duré, éclata, après sa malheureuse +issue, en injures les plus grossières contre les patriotes qui y +avaient pris part, et à la bravoure desquels leurs adversaires +politiques eux-mêmes ont rendu justice. Le pape avait, en effet, de +bonnes raisons pour redouter le succès de l'insurrection polonaise, +car il y avait déjà en voie de circulation, parmi plusieurs jeunes +ecclésiastiques, un plan d'émancipation et de Réforme de l'Église +polonaise sur les principes suivants: Séparation complète d'avec Rome, +service divin en langue nationale au lieu du latin, permission de +mariage au clergé, etc.; la hiérarchie était conservée et le dogme de +la transsubstantiation, de même que la confession auriculaire, +abandonnés à la conscience de chacun. La persécution de l'Église +grecque unie à Rome par le gouvernement russe, et la tendance du +gouvernement prussien à germaniser le gouvernement de Posen, ont +considérablement fortifié dans ces régions l'attachement du peuple à +l'Église catholique, et le progrès de la religion évangélique n'y a +plus d'autre chance aujourd'hui que l'établissement très éventuel +d'institutions libres.] + +[Note 197: «De cette source corrompue de l'indifférentisme, découle +cette opinion absurde et erronée ou plutôt cette démence +(_deliramentum_) que la liberté de conscience devrait être maintenue +et assurée. La voie est ouverte à cette très pernicieuse erreur, par +cette liberté d'opinions sans frein ni limites, qui se répand au loin +au grand détriment de la société civile et religieuse, quelques +individus prétendant avec la dernière imprudence que la cause de la +religion ne peut que gagner à cette indépendance de l'esprit. Mais +saint Augustin l'a dit: «Que peut-il y avoir de plus mortel pour l'âme +que la liberté d'erreur!» Et, en effet, ôtez à l'homme le frein qui le +retient dans le sentier de la vérité, sa nature, portée au mal, tombe +dans le précipice toujours ouvert sous ses pas; nous pouvons dire que +l'abîme sans fond d'où saint Jean vit s'élever une épaisse fumée et +s'élancer les sauterelles qui obscurcirent le soleil avant de dévaster +la terre, s'est ouvert de nouveau. De là le désordre des esprits, une +plus grande corruption de la jeunesse, un mépris des choses sacrées et +des lois les plus saintes, répandu parmi le peuple, en un mot le fléau +le plus mortel à la société, ainsi que le prouve l'expérience des âges +les plus reculés, où nous voyons les États les plus florissants en +gloire, en richesses et en puissance tomber par ce seul germe de +destruction--une liberté immodérée d'opinions et de paroles et l'amour +de la nouveauté. + +»À cet ordre de choses appartient cette liberté funeste, détestable et +à jamais exécrable, de la liberté de la librairie, de publier quelque +écrit que ce soit, liberté que quelques individus osent réclamer et +soutenir par tous les moyens. Nous sommes terrifiés, vénérables +Frères, à la vue des doctrines monstrueuses ou plutôt des erreurs qui +menacent de submerger notre Église et qui sont semées en tous lieux au +moyen d'une multitude de livres, de pamphlets et de toutes sortes de +publications, petits en taille, mais immenses en malice, et dont la +malédiction qui en sort s'étend sur toute la terre. Il y a cependant, +chose bien pénible à dire! des hommes qui sont arrivés à un tel degré +d'impudence, qu'ils soutiennent obstinément que le déluge d'erreurs +qui provient de cette source, est suffisamment compensé par un livre, +en défense de la vérité de la religion, qui vient apparaître +accidentellement au milieu de ce flot de perversité. Il est +incontestablement contraire à toutes les idées de justice, de +permettre un mal certain parce qu'il y aurait espoir d'en retirer un +bien présumable. Maintenant, quel homme de sang-froid dira que les +poisons devraient circuler librement, être vendus publiquement et +colportés, et même bus, parce qu'il existe un remède qui peut +quelquefois sauver de la destruction ceux qui en prennent! La +discipline de l'Église, pour détruire les mauvais livres, a été toute +différente depuis le temps des apôtres, dont nous lisons qu'ils +brûlèrent un grand nombre de livres (_Actes 19_); il suffit de +parcourir les lois qui ont été faites à ce sujet par le cinquième +concile de Latran, et par la constitution publiée ensuite par Léon X, +notre prédécesseur d'heureuse mémoire, disant _que ce qui avait été +créé avec sagesse pour la propagation de la foi et des sciences +utiles, ne devait pas être perverti et devenir préjudiciable au salut +des fidèles_. Ce fut aussi l'objet principal de l'examen des pères du +concile de Trente, qui, pour remédier à un pareil mal, publièrent un +décret salutaire, ordonnant de mettre à l'index tous les livres qui +contiendraient des doctrines impures. _Il est nécessaire de combattre +vigoureusement, disait Clément XIII, notre prédécesseur d'heureuse +mémoire, dans ses lettres encycliques sur la proscription des livres +pernicieux_, il est nécessaire de combattre vigoureusement tant que +les circonstances l'exigeront, afin de détruire le poison mortel de +tant de livres, car l'erreur ne disparaîtra jamais, à moins que les +criminels éléments du mal ne soient livrés aux flammes. Il est donc +suffisamment évident, d'après la sollicitude constante avec laquelle +ce saint siége apostolique s'est efforcé, à travers les âges, de +condamner les livres pernicieux et suspects et de les arracher de la +main des hommes, combien est fausse, téméraire, injurieuse au siége +apostolique, et féconde en maux de toutes sortes pour les chrétiens, +la doctrine de ceux qui non-seulement rejettent la censure des livres +comme une mesure oppressive, mais sont arrivés même à un tel degré de +perversité, qu'ils la représentent comme opposée aux principes +d'équité et de justice, et osent refuser à l'Église le droit de +l'établir et de l'exercer.»] + +Grandes et terribles comme l'ont été les commotions qui ont ébranlé +l'Europe continentale depuis février 1848, et dont la fin, malgré le +calme apparent qui règne sur le continent d'Europe n'est pas encore +venue, elles n'ont été que l'effet naturel de causes longuement +accumulées; elles ont été en grande partie prévues et prédites par +ceux qui surveillaient leur progrès, bien que la soudaineté de +l'éruption ait surpris ceux-là mêmes qui s'y attendaient depuis +long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins +sociaux et politiques avait été prévue par beaucoup de penseurs, la +tournure que les événements ont prise était peu attendue par eux. De +tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en conséquence +de ces commotions, aucun peut-être n'est plus frappant que la force +immense manifestée sur le continent par le parti catholique. C'est là +le résultat naturel des longs et persévérants efforts que ce parti +avait faits sans jamais se laisser abattre. Opposé, comme nous le +sommes, à ses vues et à ses fins, et aussi profondément que nous +déplorions ses erreurs, nous pensons que la fidélité inébranlable +qu'il a montrée à sa cause est loin de mériter le blâme. Rien, en +effet, ne pouvait être plus désespéré que la situation du Catholicisme +à l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa gloire; sa capitale +réduite en ville provinciale de l'Empire français, son chef captif, +une indifférence complète pour ses doctrines et pour ses cérémonies +parmi les classes instruites de la société. C'est dans ces +circonstances que plusieurs individus zélés et doués d'intelligence +entreprirent de relever par leurs écrits la condition déchue de +l'Église catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indifférence en +matière de Religion[198], produisit une immense sensation; plusieurs +autres productions vinrent à l'appui, particulièrement celles du comte +Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, écrits dans +un style magnifique, attaquaient leurs adversaires à l'aide des +arguments les plus captieux, les étourdissant d'un nombre infini de +citations et de faits adaptés à leur objet. Il n'est donc pas étonnant +qu'une telle réunion de talents et de savoir, animée par un zèle +sincère, produisît un effet puissant, surtout à une époque où le +besoin de principes religieux commençait à se faire sentir, et que +beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallièrent à l'étendard de +l'Église catholique, relevé par des champions aussi puissants. Ce +parti, qui préconisait en même temps l'absolutisme politique, s'accrut +rapidement, et fut secondé par quelques Protestants, hommes de talent +hors ligne, qui passèrent à l'Église catholique et dévouèrent leur +plume à son service[199]. Ce parti, soutenu par l'influence de la cour +romaine, par les Bourbons rétablis en France et par la politique de +Metternich, s'acquit une grande influence; mais ce succès lui fit +abandonner sa prudence habituelle et recourir à des mesures d'une +violente réaction sous le règne de Charles X, ce qui contribua +beaucoup à la révolution de Juillet 1830. Cet évènement porta un rude +coup à ce parti. Il ne s'abandonna pas cependant au découragement; +mais, formé par l'expérience, il ne chercha plus son point d'appui +dans le gouvernement, comme il l'avait fait de 1815 à 1830. Il +commença alors à agir directement sur le peuple, en se servant avec un +redoublement d'énergie de la presse, de la chaire et du confessionnal. +Nous assistons aujourd'hui au résultat de ses efforts persévérants. Il +est naturel que ce parti se soit grossi d'une foule d'hommes qui +trouvent que la cause qui triomphe est la cause légitime; car, +malheureusement, il en a été et il en sera toujours ainsi en tous +lieux. La justice nous oblige cependant à reconnaître que le parti +catholique a trouvé pour adhérents beaucoup d'hommes sincères, dont le +jugement a été égaré par leurs sentiments. La généralité des hommes ne +se donnera pas la peine d'examiner de près le mérite réel d'une cause, +elle jugera de sa valeur par la manière dont elle est défendue. Les +hommes se rangent, en général, du côté où ils trouvent une grande +puissance intellectuelle et un zèle sincère, tandis qu'ils condamnent +et méprisent souvent la meilleure cause si elle n'a pas l'avantage +d'être ainsi représentée. La grande ferveur et l'ardeur des +Catholiques à gagner leurs adversaires, surtout ceux dont la richesse, +le rang et les talents promettaient d'utiles alliés, ont souvent +obtenu plus de succès que les arguments les plus logiques présentés +d'une manière froide. Une proclamation publique de la vérité, tombée +du haut de la chaire, d'une plate-forme, où par la voie de la presse, +bien que soutenue des raisons les plus fortes, manquera souvent de +produire une impression aussi profonde que celle qui peut résulter +d'efforts individuels. N'est-il pas très naturel que ceux qui vont sur +les grandes routes réussissent à convertir plus de gens que ceux qui +restent chez eux en attendant qu'on vienne frapper à leur porte pour +être admis. Ce n'est pas seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de +soutien, il y a des hommes riches d'intelligence, dont l'âme +incertaine et le coeur souffrant se soumettront facilement à +l'influence vivifiante d'un intérêt d'affection, mais reculeront, au +contraire, au contact glacé d'une sévère raison qui n'aura pas pour +elle le contact magique d'une véritable sympathie. C'est là ce qui eut +lieu de la part d'un grand nombre d'individus intelligents, en +Allemagne et peut-être dans un pays moins éloigné, individus dont la +position et les principes les mettent au-dessus de tout soupçon +d'avoir été influencés par les vils motifs de l'intérêt personnel, et +dont l'intelligence supérieure eût certainement résisté aux arguments +les plus captieux, mais dont le coeur chaud et la vive imagination ne +résistèrent pas à l'épreuve de la fascination d'un échange de pensées +mêlé de manifestation de sympathies. Nous espérons qu'après avoir +décrit, comme nous l'avons fait, les procédés immoraux des Jésuites et +les calamités qu'ils ont appelées sur notre pays et sur la Bohême, on +ne nous soupçonnera pas de partialité pour leur ordre. Cependant la +vérité, qui est le premier devoir de l'historien, veut que justice +soit rendue aux qualités extraordinaires qu'ils ont déployées en tant +d'occasions. Il ne saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manière +peu scrupuleuse avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le +but de leur tortueuse politique; mais leur zèle et leur dévouement à +leur Église, leur persévérance à poursuivre une entreprise une fois +commencée, leur savoir, le tact, la prudence et l'habileté qu'ils +apportent à la direction des affaires les plus difficiles, sont +assurément dignes d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent +possédé seulement la moitié de ces qualités, bien des choses qui nous +blessent aujourd'hui se fussent passées autrement. Les Jésuites ne +discourent pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les +actes, n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'à +discréditer la meilleure des causes en faisant douter de la sincérité +de ses promoteurs et en laissant naître le soupçon qu'ils ne sont mis +en avant que pour couvrir la faiblesse réelle de la cause; les +Jésuites sont de dangereux ennemis, mais des amis dévoués; leurs +adhérents peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs +adversaires doivent craindre leur hostilité. Il n'y a donc pas lieu de +s'étonner que ce parti soit servi avec tant de zèle et de dévouement; +on les hait, on ne les méprise pas; mais la haine est souvent bien +près de la crainte, et la crainte conduit à la soumission. Il est donc +bien naturel qu'un parti redouté par ses ennemis et qui inspire une +confiance sans bornes à ses amis, remporte de grands avantages sur un +parti qui n'éveille ni l'un ni l'autre de ces sentiments. + +[Note 198: Lamennais, qui avait rendu d'immenses services à la cause +de Rome par sa plume éloquente, reconnut enfin ses illusions; mais, +malheureusement, il tomba dans un autre extrême.] + +[Note 199: Tels furent, par exemple, les écrivains politiques +allemands bien connus, Haller, Jarcke, Philips, etc.] + +Les Jésuites sont des hommes éminemment pratiques, car ils employent +toujours les moyens les mieux adaptés à l'accomplissement de leurs +desseins, sachant bien que le défaut d'habileté ne peut être suppléé +par de bonnes intentions. Ils ne se bercent pas de puériles +satisfactions d'amour-propre, ni d'un succès insignifiant; ils ne +considèrent un premier pas fait que comme un stimulant pour ce qui +reste à faire et comme un marche-pied pour atteindre des résultats +plus importants. Ils n'attendent pas l'approche du danger, et ils +essaient d'effrayer leur ennemi par de vagues dénonciations; ils +examinent avec calme sa force et sa position, ses moyens d'attaque, +ses mouvements et ses intentions probables, et ils adoptent les +mesures nécessaires pour lui tenir tête sur tous les points. La +prudence ordinaire prescrit cette manière d'agir; ce n'est pas son +usage, mais son abus qui est condamnable. L'Évangile nous ordonne +non-seulement d'être innocents comme la colombe, mais encore prudents +comme le serpent; il nous recommande la prudence par l'exemple de +l'homme qui bâtit une tour et du roi qui va à la guerre. La cause de +la vérité ne saurait que se déconsidérer par les moyens exagérés que +les Jésuites ont employés en beaucoup de pays; mais personne ne +saurait nier que cette cause ne puisse progresser à la faveur du +talent, de la prudence et du savoir, et que ces nobles dons de la +Providence devraient être utiles pour la propagation de ce grand +objet. + +Si c'est un tort de travailler dans les ténèbres et de prendre les +couleurs d'un parti auquel on s'est opposé, comme cela s'est vu dans +le fait que nous avons rapporté précédemment, est-il donc plus +convenable de tenir conseil dans les rues, de proclamer, sur les +toits, des projets à peine ébauchés, et de célébrer des victoires qui +sont encore à gagner... + +Se servir du savoir pour corrompre la vérité, comme l'ont fait les +Jésuites en mainte occasion, est un acte d'immoralité que l'on ne +saurait trop flétrir. Le seul moyen efficace pour contre-balancer +cette influence sans principes ainsi que la propagation de l'erreur, +c'est l'instruction. «La science est la puissance,» a dit un grand +philosophe anglais, et il en est surtout ainsi quand on l'applique à +la défense de la vérité, qui importe le plus à l'humanité. C'est grâce +à la puissance du savoir, que Wickliffe, Huss, et les Réformateurs du +XVIe siècle purent ébranler l'esclavage spirituel que Rome avait +établi au moyen-âge, et ce n'est pas par l'ignorance que l'on +parviendra jamais à contre-balancer ses efforts réactionnaires. + +L'organisation merveilleuse des Jésuites, qui a été comparée à une +épée dont la garde est à Rome et la pointe partout, ne peut être +imitée par les Protestants. L'esclavage moral que leur ordre impose à +ses membres est trop opposé à la liberté spirituelle, qui est le trait +caractéristique du Protestantisme; mais ce serait tomber dans un autre +extrême que de proclamer le Protestantisme incapable d'organisation; +assertion que les Catholiques répètent comme une sorte de brocard, et +que beaucoup de Protestants reconnaissent comme une triste vérité. +Nous croyons cependant que cette assertion ne repose sur rien de +sérieux; car il vaudrait autant déclarer que la liberté est +incompatible avec l'ordre; nous sommes convaincus qui si un grand +nombre de sociétés protestantes ont été privées d'une action puissante +et d'une organisation convenable, c'est que la nécessité n'en avait +pas encore été bien comprise. On ne peut douter cependant qu'une +organisation qui concentrerait en un seul foyer tous les talents et le +savoir dispersés parmi les Protestants, et qui donnerait à son action +cette universalité de rayonnement que leurs adversaires déploient pour +égarer l'opinion publique en plus d'une contrée, ne produise bientôt +des résultats palpables. La possibilité d'une bonne organisation +protestante, et les graves avantages qu'on pourrait en retirer, ont +été démontrés clairement par l'association puissante sortie du génie +de Wesley. Les Wesleyens n'ont pas besoin de l'éloge d'un individu +aussi humble que l'auteur de cet essai; leurs grands services, et +surtout leur zèle à relever la condition religieuse, morale et +intellectuelle des classes ouvrières, sont connus de toutes parts. +Nous ferons seulement remarquer que, bien qu'il puisse se trouver +parmi les autres Congrégations protestantes, des Chrétiens aussi bons +et aussi pieux que chez les Wesleyens, nulle d'elles n'a fait d'aussi +constants efforts que cette branche du Protestantisme pour étendre sa +sphère d'activité bienfaisante; avantage qu'il faut rapporter +entièrement à l'efficacité de son organisation. Puisse-t-elle +conserver long-temps ce qui fait sa force et sa vitalité, et continuer +à développer le champ de ses travaux chrétiens, en les étendant +jusqu'aux terres habitées par la race dont nous avons essayé +d'esquisser les principaux traits religieux! + +En prenant congé de nos lecteurs, nous ferons remarquer que, bien que +les Protestants anglais aient laissé passer, sans y prendre garde, la +condition religieuse des nations slaves, celle de leur propre pays est +un sujet d'observation et de commentaires aussi constants parmi ces +nations que dans le reste de l'Europe. L'Église d'Angleterre est le +point principal qui attire l'attention de tout le continent. Toutes +les affaires de cette Église sont surveillées avec soin; car beaucoup +de craintes et autant d'espérance se rattachent à ses destinées. Cette +attention fut éveillée, pour la première fois, par l'apparition du +célèbre ouvrage du comte Joseph de Maistre, _Du Pape_, publié il y a +plus de trente ans[200], dans lequel il prédit hardiment le retour de +l'Église anglicane à Rome; les tendances qui se sont manifestées dans +ce sens, de la part de plusieurs membres ecclésiastiques et laïques de +cette Église, ont donné un poids immense à cette prédiction. +L'importance de ces tendances a été considérablement exagérée par le +parti catholique, qui est parvenu à répandre l'opinion que l'Église +d'Angleterre est à la veille de se réunir à Rome. Les rapports les +plus défavorables sur la condition de l'Église anglicane, sont en même +temps propagés avec activité, on la représente comme marchant à grands +pas à une dissolution inévitable; tandis que ceux qui ont vécu en +Angleterre, peuvent apprécier le savoir et la piété de ses prélats, +ainsi que le zèle, la dévotion et les vertus vraiment chrétiennes +déployées par son clergé, qui a souvent à lutter contre de grandes +difficultés dans l'accomplissement de ses devoirs sacrés. Tout ceci +est fait de propos délibéré; car une correspondance intime entre +l'établissement protestant le plus important (telle est sans contredit +l'Église d'Angleterre) et les Églises protestantes du continent, +pourrait être d'un très grand avantage à la cause protestante en +général, et lui fournir les moyens de contre-balancer les efforts +réactionnaires de Rome, ainsi que les dangers provenant d'une toute +autre source. L'importance de cette mesure avait été aperçue par +Cranmer, qui en favorisa la réalisation en attirant en Angleterre des +théologiens protestants distingués du continent, et en donnant asile +aux réfugiés religieux des diverses parties de l'Europe. C'était un +premier pas vers l'établissement d'une alliance permanente, qui eût +probablement conduit à des conséquences importantes, si les jours +d'Édouard VI s'étaient prolongés. Il n'entre pas dans notre cadre de +discuter l'état des relations qui existent entre les Protestants de +l'Europe occidentale et ceux de la Grande-Bretagne; mais nous appelons +encore une fois l'attention de ce pays sur les grands avantages qui +pourraient résulter pour la cause de la vraie religion, et, +conséquemment, pour celle de la civilisation et de l'humanité, de +l'établissement de relations intimes entre l'Angleterre et les Slaves +protestantes et ceux appartenant à l'Église grecque sous la domination +de la Turquie, car ceux de la Russie sont inaccessibles. Le premier +pas indispensable vers la réalisation de ce grand dessein serait, +comme nous l'avons dit, de rechercher sur les lieux mêmes la condition +véritable de ces Slaves, et, dans l'état actuel des communications, +cette tâche peut être aisément accomplie si elle est entreprise par +d'intelligents voyageurs. Une telle alliance, cimentée sérieusement, +peut produire des avantages incalculables; car le développement de la +religion des Écritures, parmi ces peuples, aurait une influence +puissante sur toute leur race. Ce sujet mérite l'attention de tout ce +qu'il y a de penseurs et de chrétiens sincères parmi les Protestants +de la Grande-Bretagne. + +[Note 200: La préface de ce livre est datée de 1817.] + +Nous terminons cette esquisse rapide de l'histoire religieuse des +nations slaves, en exprimant toute notre gratitude à nos concitoyens +en particulier, et à nos frères slaves en général, pour l'indulgence +et les encouragements qu'ils ont bien voulu accorder aux efforts que +nous avons déjà faits pour soumettre au public anglais leur condition +politique et religieuse. Nous les remercions du concours utile qu'ils +nous ont prêté par leurs communications sur divers objets importants. +Ces communications sont d'une valeur inappréciable pour un auteur qui, +comme nous, se trouve placé à une grande distance des contrées qui +font l'objet de ses travaux; elles nous ont été de la plus grande +utilité pour la publication de cet ouvrage. Nous espérons que cette +esquisse recevra le même accueil, et qu'on la jugera bien plus par la +sincérité des intentions de l'auteur que par son habileté à les +mettre en relief. + + + + +APPENDICE + + + + +Appendice A. + + +DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES, + +CONFORMÉMENT AUX DIFFÉRENTS ÉTATS AUXQUELLES ELLES APPARTIENNENT; + +Fait par Szaffarick en 1842. + + +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+ + | | Russie. | Autriche.| Prusse. | Turquie.|République| Saxe.| Totaux. | + | | | | | | de | | | + | | | | | | Cracovie.| | | + +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+ + |Grand-Russes ou | | | | | | | | + | Moscovites. |35,314,000| » | » | » | » | » |35,314,000| + |Petit-Russiens ou | | | | | | | | + | Ruthéniens. |10,370,000| 2,774,000| » | » | » | » |13,144,000| + |Blanc-Russiens. | 2,726,000| » | » | » | » | » | 2,726,000| + |Bulgares. | 80,000| 7,000| » |3,500,000| » | » | 3,587,000| + |Serviens ou Illyriens.| 100,000| 2,594,000| » |2,600,000| » | » | 5,294,000| + |Croates. | » | 801,000| » | » | » | » | 801,000| + |Carinthiens. | » | 1,151,000| » | » | » | » | 1,151,000| + |Polonais. | 4,912,000| 2,341,000|1,982,000| » | 130,000 | » | 9,365,000| + |Bohémiens et Moraves. | » | 4,370,000| 44,000| » | » | » | 4,414,000| + |Slovakes (Hongrie | | | | | | | | + | septentrionale). | » | 2,753,000| » | » | » | » | 2,753,000| + |Lusaciens ou Wendes | | | | | | | | + | (Haute Lusace). | » | » | 38,000| » | » |60,000| 98,000| + | dº (Basse-Lusace).| » | » | 44,000| » | » | » | 44,000| + | |----------|----------|---------|---------|----------|------|----------| + | Totaux |53,502,000|16,791,000|2,108,000|6,100,000| 130,000 |60,000|78,691,000| + +----------------------+----------+----------+---------+---------+----------+------+----------+ + + +DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES, + +D'APRÈS LES DIFFÉRENTES CROYANCES RELIGIEUSES AUXQUELLES ELLES +APPARTIENNENT. + +Supputation de Szaffarick en 1842. + + +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+ + | | L'Église | Grecs | Catholiques.|Protestants.|Mahométans.| + | |grecque ou| unis à | | | | + | |d'Orient. | Rome. | | | | + +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+ + |Grand-Russes ou | | | | | | + | Moscovites. |35,314,000| » | » | » | » | + |Petits-Russiens ou | | | | | | + | Malo-Russes. |10,154,000|2,900,000| » | » | » | + |Blanc-Russiens. | 2,376,000| » | 350,000| » | » | + |Bulgares. | 3,287,000| » | 50,000| » | 250,000| + |Serviens ou Illyriens.| 2,880,000| » | 1,864,000| » | 550,000| + |Croates. | » | » | 801,000| » | » | + |Carinthiens. | » | » | 1,138,000| 13,000| » | + |Polonais. | » | » | 8,923,000| 442,000| » | + |Bohémiens et Moraves. | » | » | 4,270,000| 144,000| » | + |Slovakes (dans le nord| | | | | | + | de la Hongrie). | » | » | 1,953,000| 800,000| » | + |Lusaciens ou Wendes | | | | | | + | (Haute-Lusace). | » | » | 10,000| 88,000| » | + | dº (Basse-Lusace).| » | » | » | 44,000| » | + | |----------|---------|-------------|------------|-----------| + | Totaux |54,011,000|2,900,000| 19,359,000| 1,531,00| 800,000| + +----------------------+----------+---------+-------------+------------+-----------+ + + + + +Appendice B. + + +«L'État hongrois fut fondé au commencement du Xe siècle, à l'époque où +la nation asiatique des Hongrois ou Madgiares, venue d'un pays voisin +des monts Ourals, détruisit l'Empire slave de la Grande-Moravie[201] +et conquit le territoire de l'ancienne Dacie, habitée par les Slaves +et en partie par les Valaques qui sont les descendants des colons +romains établis dans ces régions au temps de la domination romaine. Le +Christianisme pénétra en Hongrie (de 972 à 997); les frontières de ce +pays furent considérablement augmentées, au commencement du XIIe +siècle, par le royaume slave de Croatie, qui, après l'extinction de sa +dynastie nationale, choisit volontairement pour monarque Coloman Ier, +roi de Hongrie. La nation hongroise se trouva ainsi composée de trois +populations différentes: les Hongrois proprement dits, les Slaves et +les Valaques, auxquels se joignirent un certain nombre d'Allemands qui +émigrèrent dans ce pays à différentes époques, mais principalement +sous la domination autrichienne. + +[Note 201: Le royaume de la Grande-Moravie ne comprenait pas seulement +la province qui porte actuellement le nom de Moravie, il s'étendait +aussi sur la plus grande partie de la Hongrie actuelle et sur quelques +autres contrées adjacentes.] + +»À une époque reculée, et peut-être contemporaine de l'établissement +de la Religion chrétienne, le latin fut adopté pour toutes les +transactions officielles de la Hongrie. C'était une mesure très sage, +en ce qu'elle établissait un lien commun de communication entre les +éléments hétérogènes de la population. Elle écartait la cause de +dissensions le plus active entre des nations d'une origine et d'un +langage entièrement différents, et consacrait une sorte d'égalité +entre le conquérant et le vaincu, en les plaçant l'un et l'autre sur +un terrain neutre. L'histoire nous enseigne que chaque fois qu'une +nation en a conquis une autre, une lutte s'est organisée entre les +deux races représentées pas leur langage, jusqu'à ce que la +nationalité du vaincu succombât sous les efforts du conquérant, comme +cela eut lieu à l'égard des Slaves de la Baltique, ou jusqu'à ce que +la nationalité des conquérants s'absorbât dans celle des vaincus qui +leur était supérieurs en nombre, comme nous le voyons avec les Francs +dans la Gaule, les Danois en Normandie, et en quelque sorte avec les +Normands français en Angleterre. Les annales de la Hongrie n'offrent +aucune lutte de ce genre; et bien que ce pays ait été en butte à la +conquête étrangère et aux commotions intérieures; les partis qui le +déchirèrent furent tous politiques ou religieux; mais nous ne voyons +aucune lutte s'élever entre les différentes races qui forment sa +population. La Hongrie offre un rare exemple dans l'histoire, d'un +État composé des populations les plus hétérogènes et unies seulement +par le lien d'un même langage, étranger à elles toutes, mais également +adopté par elles, et qui, malgré cette diversité d'éléments +constituants, soutint les plus terribles orages qui l'assaillirent à +l'extérieur et à l'intérieur. La Hongrie sut même conserver sa +constitution libre sous une série de monarques qui régnèrent d'une +manière absolue sur le reste de leurs États. Ce fait, peut-être sans +exemple dans l'histoire, doit être entièrement attribué, dans notre +opinion, à la circonstance qui avait enlevé la cause la plus active de +désunion entre les diverses races, et qui avait fait que les +Madgiares, les Slaves, les Valaques, pussent se considérer comme égaux +aux Hongrois et comme constituant politiquement une seule et même +nation. + +»On aurait cru que l'expérience de leur propre histoire eût engagé les +hommes d'État de la Hongrie à continuer une ligne de politique qui +avait suffi à leurs ancêtres pour conserver l'intégrité de leur pays +et de sa constitution, malgré les éléments naturels de dissolution +qu'il renferme. Tel n'a pas été cependant le cas, et les Madgiares, ou +Hongrois proprement dits, ayant conçu récemment l'idée de remplacer +l'usage du latin par celui de leur idiome particulier (qui n'est pas +le langage de la grande majorité des habitants), des efforts pour +atteindre ce but se manifestèrent pour la première fois à la diète de +1830, et continuèrent pendant plusieurs diètes successives, jusqu'à ce +que celle de 1844 décrétât la résolution suivante, qui reçut la +sanction impériale: «La langue hongroise sera employée dans les +transactions officielles du pays; elle deviendra celle de +l'enseignement dans toutes les écoles publiques. Les diètes +délibéreront en hongrois.» Les députés des royaumes annexés (la +Croatie et la Slavonie) furent cependant autorisés, pour le cas où ils +ne comprendraient pas le hongrois, à donner leur vote en latin; mais +ce privilége ne devait avoir force de loi que pour les diètes qui +auraient lieu dans les six années suivantes. Les autorités des mêmes +royaumes annexés devaient recevoir la correspondance de celles de +Hongrie en langue hongroise, mais on leur permettait d'adresser la +leur en latin aux autorités hongroises. Le hongrois devait être +enseigné dans toutes les écoles des provinces ci-dessus mentionnées. + +»Ces dispositions, calculées pour détruire la nationalité des +populations non madgiares, souleva une violente opposition parmi les +Slaves. Les provinces de Croatie et de Slavonie, qui ont l'avantage de +posséder une diète provinciale, prirent de fortes résolutions contre +l'introduction de la langue madgiare dans leurs provinces, et firent à +Vienne des représentations pressantes à cet effet, demandant même une +administration séparée. Elles finirent par déclarer leur ferme +résolution de substituer au latin dans leurs provinces, non le +madgiar, mais leur propre langue slave. Les Slovaques, qui n'ont pas +les moyens légaux des Croates pour s'opposer aux mesures prises contre +leur nationalité, essayèrent de lutter pour sa conservation par des +efforts individuels. Le parti national, composé de presque toute la +jeune génération de la classe instruite, essaya de répandre, par tous +les moyens possibles, la culture de la langue et de la littérature +nationales, et de défendre leur nationalité contre les envahissements +du madgiarisme. Le clergé catholique ou protestant multiplia ses +efforts en faveur de ce but patriotique. On peut remarquer aussi que +les Slovaques, qui ont adopté le pur bohémien pour leurs oeuvres +littéraires, possèdent une littérature de quelque importance. Deux des +écrivains bohémiens les plus éminents de nos jours, et que nous avons +déjà mentionnés comme les créateurs de l'idée du panslavisme, Kollar +et Szaffarik, appartiennent aux Slovaques. Il se fait aujourd'hui dans +la Croatie un mouvement littéraire très remarquable, que l'on doit +attribuer, en très grande partie, à Ludevit Gay, qui a posé les +fondements de la littérature périodique, dont l'influence se fait déjà +sentir d'une manière puissante sur les Slaves du sud de la Hongrie, +ainsi que sur ceux de la Dalmatie, et a déjà fait revivre un vif +sentiment de nationalité parmi eux. + +»La diète de Croatie s'est déclarée indépendante de la Hongrie, et des +collisions se sont manifestées entre ses habitants et d'autres Slaves +du sud de la Hongrie, d'une part, et les Madgiares et les populations +allemandes d'autre part. Si l'on ne parvient pas à arrêter ce débat +par des moyens de conciliation, on peut s'attendre aux conséquences +les plus fatales pour la Hongrie. Un million environ de la population, +comprenant la frontière militaire qui s'étend le long des confins +turcs, se compose de Slaves. Ils sont dressés à la discipline et aux +habitudes guerrières. Un certain nombre d'entre eux prennent déjà part +aux débats si déplorablement soulevés, et, suivant toute apparence, +ils seront bientôt suivis du reste de leurs frères et soutenus par une +grande partie des habitants de la Servie. Les Slaves de la Hongrie +septentrionale, qui n'ont pas, comme les Croates, de diète provinciale +pour représenter les intérêts de leur nationalité, ne pouvaient pas +manifester leur opposition aux Madgiares de la même manière que leurs +frères du Sud. Il est cependant plus que probable que, s'ils +n'obtiennent pas une garantie complète pour les droits de leur +nationalité, ils se sépareront de la Hongrie, et que les Slovaques +s'uniront à la Bohême, avec laquelle ils ont déjà un lien commun +d'origine et de langage. La diète hongroise a fait aujourd'hui la +concession trop tardive, en faveur des Slaves de la Croatie, de +laisser à cette province l'usage du langage national dans les +transactions publiques; mais ce droit ayant été arraché plutôt +qu'accordé, il est très douteux que les Croates consentent à rester +unis à la Hongrie et à se joindre à ses diètes où ils seraient obligés +de délibérer en madgiar; il n'est pas non plus probable qu'ils +consentent à l'introduction de l'étude de cet idiome dans leurs +écoles, car le temps passé à l'apprendre peut être employé par les +élèves à acquérir des connaissances beaucoup plus utiles. Ce que nous +avons dit des Croates s'applique également à tous les Slaves de la +Hongrie. Nous craignons que ces circonstances ne conduisent fatalement +à une dissolution de la Hongrie comme État, et ce sera un bien triste +évènement, car aucun ami de la liberté ne peut retenir le juste tribut +d'éloges qui est dû aux Hongrois pour les efforts incessants qu'ils +ont faits depuis long-temps, afin de développer leurs libertés +constitutionnelles et de les étendre à toutes les classes d'habitants. +Nous, en particulier, comme Polonais, nous ne pouvons que porter le +plus vif intérêt à une nation qui a toujours manifesté la plus vive +sympathie pour notre pays. Espérons donc que la catastrophe qui semble +menacer aujourd'hui la Hongrie sera détournée de ce noble peuple, +malgré le sombre aspect de son horizon politique, qui présage une +tempête de la plus terrible espèce.» (_Panslavisme et Germanisme_, p. +178, 188.) + + + + +Appendice C. + + +«Une violente opposition à l'établissement de l'État confédéré en +question se manifestera infailliblement de la part des Madgiares, en +ce qu'ils seront obligés de se soumettre à un grand sacrifice de +nationalité, en devenant, d'État séparé, la partie d'un autre État, et +d'accepter ou plutôt de subir l'égalité avec les Slaves, sur lesquels +ils s'étaient efforcés d'établir leur domination, en leur imposant la +langue madgiare. Mais il ne sera pas possible de retenir plus +long-temps les Slaves de la Hongrie sous la domination de cet État; +ceux du Sud ayant déjà commencé à s'opposer à main armée à cet ordre +de choses, leur exemple sera très probablement suivi par leurs frères +du Nord, les Slovaques, à la première occasion favorable. Les +Madgiares sont trop faibles numériquement pour pouvoir maintenir une +existence politique indépendante au milieu des populations slaves qui +les entourent; ils n'auront, en conséquence, d'autre ressource que de +s'unir à l'empire confédéré, afin de continuer le développement de +leur propre nationalité en devenant partie constitutive de cet État.» +(_Panslavisme et Germanisme_, p. 319 et 320.) + + + + +Appendice D. + +(Voyez appendice B, page 440). + + + + +Appendice E. + + +«Les rapides progrès du développement intellectuel en Europe ont +exercé aussi leur influence sur les nations slaves; la littérature a +marché graduellement, et toutes les branches des connaissances +humaines ont été cultivées à leur tour par ces nations. Les principaux +sujets cependant qui ont captivé l'attention des savants slaves, sont +l'histoire et les antiquités de leurs pays respectifs, étudiées +non-seulement dans leurs chroniques écrites, mais encore dans leurs +chants populaires, dans les traditions et les superstitions; la +culture et les progrès de leurs langages nationaux ont également fait +l'objet de leurs méditations et de leurs efforts. Il en résulta la +conviction universelle que toutes les nations slaves sont +non-seulement autant de rejetons d'une même tige et leurs idiomes +respectifs autant de dialectes d'une langue-mère, mais encore qu'il +existe une affinité évidente entre les principaux traits de leur +nature morale et physique. Bref, tous les Slaves, malgré les +modifications diverses résultant de l'influence du climat, de la +religion et de la forme du gouvernement, appartiennent par leur +essence à une seule et même nation. Cette conviction répandit parmi +tous les hommes de la même race un grand amour de nationalité, et les +savants qui avaient éveillé ce sentiment le propagèrent par leurs +écrits parmi tous leurs compatriotes. La pensée d'étendre leur +activité intellectuelle sur la race très nombreuse d'Europe, au lieu +de la limiter à la sphère comparativement étroite de leur propre +nation, parut des plus attrayantes aux écrivains slaves, dont les +ouvrages n'avaient eu qu'un cercle très restreint de lecteurs, à cause +du petit nombre d'habitants parlant le langage dans lequel leurs +ouvrages sont écrits. C'est surtout ce qui arrive avec la Bohême; car, +bien que ce pays possède aujourd'hui une littérature importante et +compte plusieurs auteurs du premier mérite, son public de lecteurs est +très limité. La population parlant le bohémien s'élève, y compris les +Slovaques de Hongrie, à plus de sept millions d'individus[202]; mais +comme presque toutes les classes instruites, surtout en Bohême, savent +l'allemand, la littérature nationale de ce pays a souvent à soutenir +une concurrence redoutable avec les productions d'Allemagne, et, en +conséquence, les ouvrages les plus importants publiés en bohémien +doivent, en général, leur appui bien plus au patriotisme éclairé de +quelques individus qu'à l'étendue de leur circulation. La littérature, +de nos jours, ne peut cependant atteindre un haut degré de prospérité +sans avoir un vaste champ ouvert à la renommée de ses écrivains et au +bénéfice de ses éditeurs, qui doivent pouvoir récompenser le travail +littéraire de manière à ce que les hommes de talent soient engagés à +se dévouer à la pénible carrière d'auteur. Les lettrés bohémiens +arrivèrent en conséquence à cette conclusion, que le moyen le plus sûr +d'atteindre ce but serait d'étendre l'activité intellectuelle de +chaque nation slave à la race tout entière, au lieu de la limiter, +comme on avait fait jusqu'ici, à telle ou telle branche. Kollar, +ecclésiastique protestant de la congrégation slave de Pesth, en +Hongrie, et qui s'y était acquis une réputation méritée par ses +productions littéraires, fut le premier qui mit en avant cette grande +idée d'une manière saisissable, au moyen de plusieurs écrits, mais +surtout par la dissertation qu'il publia en allemand, en 1828, sous le +titre de: _Wechselseitigkeit_, ou Réciprocité. Il adopta la langue +allemande pour cette publication, afin de lui préparer un accès plus +facile dans toutes les contrées slaves, auprès des classes les plus +instruites, qui comprennent généralement cette langue. Il proposa, +dans cet ouvrage, une réciprocité littéraire entre toutes les nations +slaves, c'est-à-dire que tout Slave instruit serait désormais versé +dans les langages et dans la littérature des principales branches de +la tige commune, et que tous les lettrés slaves posséderaient une +connaissance approfondie de tous les dialectes de leur race. Il prouva +en même temps que les divers dialectes slaves ne diffèrent pas plus +entre eux que les quatre principaux dialectes de l'ancienne Grèce +(l'Attique, l'Ionien, le Dorique et l'Éolien), et que les auteurs qui +écrivirent dans ces quatre dialectes furent également considérés comme +Grecs, malgré cette différence, et que leurs productions furent +revendiquées comme la propriété commune et la gloire de toute la +Grèce, et non comme appartenant exclusivement à la population dans le +dialecte de laquelle elles avaient été publiées. Si cette division de +langage en plusieurs dialectes n'a pas empêché les Grecs de créer la +plus brillante littérature du monde, pourquoi la même cause +agirait-elle comme une entrave sur celle des peuples d'origine slave? +Les avantages que toutes ces nations pourraient recueillir d'une +réciprocité de ce genre sont certainement très grands, car elle +donnerait un essor considérable à la littérature de toutes les +branches slaves, et en même temps une valeur intrinsèque plus grande à +leurs productions, en ouvrant aux auteurs un champ plus vaste à leur +renommée et plus de chance d'être rémunérés de leurs travaux. + +[Note 202: Voyez l'appendice A.] + +»Vers l'époque où Kollar émit l'idée d'une alliance littéraire entre +tous les Slaves, un autre écrivain bohémien, qui s'est acquis depuis +une réputation européenne par ses recherches sur l'ancienne histoire +slave, Szaffarik, publia une esquisse de tous les dialectes et de la +littérature de ces peuples. Cet ouvrage, publié aussi en allemand, +vint puissamment en aide aux projets de Kollar, en faisant comprendre +aux Slaves, à la fois joyeux et étonnés, toute leur importance comme +race. Ce fait, porté à la connaissance des autres nations par ce même +ouvrage, ne saurait plus être mis en question. + +»La proposition de Kollar, appuyée par les écrits de Szaffarik, +rencontra un écho tout naturel parmi les hommes de lettres de toutes +les nations slaves. C'était une semence qui tombait dans une terre +préparée pour la recevoir par l'étude spéciale dont nous avons +parlé.--L'étude des divers langages et de la littérature slaves +devient de plus en plus générale parmi ces nations, et déjà +aujourd'hui il est peu d'écrivains de quelque mérite, appartenant à +cette race, qui ne soit pas versé dans les dialectes et dans les +lettres cultivées par toutes ses branches. + +»C'est l'origine de ce qu'on appelle le Panslavisme, qui n'était, à sa +source, qu'une alliance littéraire entre les nations slaves; mais +était-il possible que ce mouvement, purement intellectuel dans son +principe, ne prît pas une direction politique! et n'était-il pas +naturel que les diverses nations de la même race, réunissant leurs +efforts séparés pour relever leur condition littéraire, arrivassent, +par une succession naturelle de raisonnements, à l'idée et au désir +d'acquérir une importance politique, en réunissant toutes les branches +de leur tronc en un puissant empire ou confédération, qui leur assurât +une prépondérance décisive sur les affaires de l'Europe! Il n'y a donc +pas lieu de s'étonner que ce résultat naturel de circonstances que +nous avons décrites, commence déjà à se manifester avec une énergie +croissante, en éveillant, d'une part, les plus brillantes espérances +et la perspective la plus éblouissante dans l'esprit de plus d'un +Slave, et en suggérant, d'un autre côté, dans une proportion +correspondante, les craintes et les appréhensions les plus fortes +parmi un grand nombre d'Allemands, dont le pays, par sa position +géographique, doit être nécessairement le premier à éprouver les +effets d'une telle combinaison.» (_Panslavisme et Germanisme_, p. +109, 112.) + + + + +Appendice F. + + +«L'Allemagne subit en ce moment une crise importante. La résolution de +la diète de Francfort, d'abolir la souveraineté des trente-huit États +indépendants qui ont composé la Confédération germanique, afin +d'établir un seul empire allemand, est, en effet, une entreprise +hardie. Il est cependant beaucoup plus facile de prendre une +résolution de ce genre que de la mettre à exécution, car il n'est pas +aisé d'admettre que tous ces États, surtout les plus grands, résignent +volontairement leur existence indépendante pour se fondre dans un seul +État où beaucoup d'intérêts locaux ou individuels disparaîtraient +devant l'intérêt général. Les intérêts commerciaux de l'Allemagne +septentrionale, qui ont empêché sa jonction au Zollverein, devraient +être sacrifiés à ceux des contrées manufacturières du Sud. Vienne, +Berlin, et d'autres capitales, tombent au rang de villes principales, +et un grand nombre d'individus qui remplissent aujourd'hui des +fonctions plus ou moins hautes dans les ministères, dans les +ambassades étrangères, etc., des différents États, se trouveraient +sans emplois. Les monarques eux-mêmes deviennent tout au plus des +gouverneurs héréditaires de leurs États respectifs, et c'est à peine +s'ils peuvent raisonnablement espérer de conserver long-temps cette +position subordonnée, leur emploi devant être reconnu bientôt +tout-à-fait inutile et remplacé par des magistratures beaucoup moins +onéreuses. L'unité allemande, décrétée à Francfort, rencontrera donc +l'opposition la plus sérieuse de la part de tous ces intérêts +militants. Le Hanovre s'est déjà déclaré contre cette décision; la +Prusse ne semble pas le moins du monde disposée à résigner +l'importante position que ses monarques et ses hommes d'État ont si +long-temps et si heureusement travaillé à lui conquérir. Il est plus +que probable que le parlement autrichien, assemblé en ce moment à +Vienne, ne se soumettra pas à celui de Francfort.» (_Panslavisme et +Germanisme_, p. 331 et 332.) + + * * * * * + +_N. B._--Toutes ces observations furent imprimées en mai et juin 1848, +à l'époque où les Hongrois étaient, en apparence, dans les meilleurs +termes avec le cabinet autrichien, et la diète de Francfort au zénith +de sa gloire. + + + + +Appendice G. + +LES SLAVES EN MORÉE. + + +Un fait singulier a été établi par l'écrivain allemand bien connu, M. +Fallmerayer, dans son _Histoire de la Morée au moyen-âge_, c'est que +cette partie de la Grèce a été en la possession des Slaves du VIe au +IXe siècle; ce qui explique les noms slaves donnés à beaucoup de +villes encore existantes de cette province et celui même de Morée. Une +version commune veut qu'on l'ait appelée ainsi du nombre de ses +mûriers (bien qu'elle n'eût rien de plus remarquable, sous ce rapport, +que beaucoup d'autres parties de l'empire byzantin); mais il est bien +plus raisonnable de faire dériver le nom de cette péninsule de _More_, +en slave la Mer, d'autant mieux que les écrivains byzantins ne s'en +servirent jamais et conservèrent toujours celui de Péloponèse, par la +raison toute vraisemblable que c'était un mot d'origine barbare, +qu'ils n'eussent pas rejeté s'il avait eu sa racine dans le grec. + +On sait que les Slaves, qui avaient commencé à faire de très +fréquentes incursions dans l'empire grec, sous Justinien Ier, furent +conquis, pendant la seconde partie du VIe siècle, par la nation +asiatique des Avars, que la cour de Byzance avait excités à attaquer +les Slaves. Cependant, les Avars devinrent des ennemis plus +redoutables pour l'empire grec que les Slaves ne l'avaient été, et ces +derniers, marchant dès lors sous la bannière de leurs vainqueurs et +comme leur avant-garde, pénétrèrent jusqu'aux murs de Constantinople. +Tout le Péloponèse fut ravagé par les Slaves, à l'exception de +l'Acrocorinthe, avec ses deux ports de mer (Cenchrea et Lecheum), +Patras, Modon, Coron, Arges, avec la campagne voisine d'Anapli, dans +le district actuel de Praslo, Vitylos, sur le versant occidental du +Taygète, et les hauteurs de la province de Maïna. Le reste du +Péloponèse fut réduit en un désert aride, et les habitants qui +échappèrent à la mort et à la captivité s'enfuirent, ou dans les +places fortes que nous venons d'indiquer ou dans les îles de +l'Archipel. + +Les Slaves ayant ainsi conquis la Morée, y fondèrent un établissement +permanent. C'est un fait dont on peut aisément s'assurer par une étude +attentive des auteurs byzantins. Cedrénus, Théophane et le patriarche +Nicéphore, qui écrivirent au VIIIe siècle, appellent le pays situé +entre le Danube et les montagnes d'Arcadie et de Messénie, +_Sclabinia_, c'est-à-dire le pays des Slaves ou Esclavons; Constantin +Porphyrogenète dit que tout le Péloponèse, au temps de Constantin +Copronyme (741-75), se fondit dans l'élément slave et barbare. + +La domination des Avars, qui avaient presque ruiné l'empire grec, se +vit ébranlée à sa base par la révolte des Slaves de l'Ouest, sous le +règne de l'empereur Héraclius (610-41); la nation slave des Serbes et +des Chrobates (Serviens et Croates) ayant été appelée par cet empereur +à les chasser des provinces méridionales du Danube, cette circonstance +laissa les Slaves en paisible possession du Péloponèse et des autres +terres qu'ils avaient enlevées aux Avars. Suivant la pente naturelle +de leurs dispositions au calme, ils adoptèrent, comme ils l'avaient +fait dans d'autres contrées, les occupations tranquilles de +l'agriculture et de l'industrie, et ils perdirent bientôt toute trace +de cette humeur guerrière qui semblait les caractériser au temps de +leur invasion dans l'empire grec. Cette transformation fournit aux +monarques byzantins les moyens de les attaquer avec succès; Constant +II (642-68) porta la guerre dans le pays des Slaves, afin d'ouvrir une +communication entre la capitale, d'une part, et Philippi et +Thessalonique de l'autre. Justinien II (685-95 et 705-10) dirigea +aussi une expédition victorieuse contre les Slaves, et fit un grand +nombre de prisonniers qu'il transplanta dans l'Asie-Mineure. L'empire +grec ayant repris une énergie momentanée sous la dynastie isaurienne, +Constantin Copronyme poussa ses conquêtes sur le territoire des Slaves +jusqu'à Bérée, au-dessus de Thessalonique, ainsi qu'on n'en saurait +douter en examinant la délimitation des frontières de l'empire faite +par les ordres de l'impératrice Irène, en 793. Les Slaves du +Péloponèse furent conquis, sous le règne de l'empereur Michel III, à +l'exception des _Milingi_ et des _Eseritæ_ qui habitaient Lacédémone +et Elis, ainsi que le rapporte Constantin Porphyrogenète[203]. + +[Note 203: _De administrando imperio_, part. ij, chap. LVJ.] + +L'empereur Basile Ier ou le Macédonien, acheva de les soumettre; +vinrent ensuite la Religion chrétienne et la civilisation grecque, qui +effaça leur individualité, perdue au milieu des Hellènes, de même que +l'élément allemand absorba celle de leurs frères des rivages de la +Baltique. + +Les traces de l'occupation de la Morée par les Slaves se retrouvent +encore dans ce pays. Plusieurs localités décrites par Pausanias et +même par Procope, ont disparu et ont été remplacées par d'autres +portant des noms slaves, tels que Goritz, Slavitza, Veligosti, etc., +etc. Il est presque inutile d'ajouter que les habitants, dont le +langage avait donné des noms à ces localités, sont nécessairement +restés un temps considérable dans les lieux qui continuent de porter +ces noms, après que les individus eux-mêmes ont disparu comme nation +des pays où se trouvent situées les villes nommées par eux. + +Il paraît que la population actuelle de la Morée a, pour le moins, +autant de sang slave que de sang grec dans les veines. «Le caractère +des habitants de la Morée a cependant, selon un voyageur moderne[204], +plus de ressemblance avec celui des anciens Grecs qu'avec les Slaves +ou tout autre peuple. Il en est de même de leurs costumes, des moeurs +de leurs différentes communautés et de leurs sentiments. Et, bien +qu'ils aient hérité peu des nobles qualités de leurs ancêtres, ils +possèdent leur finesse et leur esprit de ruse, et, comme les anciens +Grecs, ils sont également _dolis instructi et arte Pelasgâ_.» Cette +réflexion n'est certainement pas applicable aux Slaves. + +[Note 204: Sir Gardner Wilkinson, dans son ouvrage sur la Dalmatie et +Montenegro, vol. II, p. 453.] + + +FIN. + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +CHAPITRE PREMIER. + +LES SLAVES. + + Pages. + + Origine du nom des Slaves. -- Hérodote en parle. -- Tacite, + Pline et Ptolémée en font mention. -- Ils s'étendent au Sud + et à l'Ouest. -- Leur caractère et leurs moeurs. -- Conquête + et extermination des peuples situés entre l'Elbe et la + Baltique. -- Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. -- + Oppression des Slaves par les Germains, et leur résistance au + Christianisme. -- Renaissance de l'animosité nationale entre + les Allemands et les Slaves à notre époque. -- Religion des + anciens Slaves. -- Hospitalité, caractère doux et pacifique, + probité des Slaves idolâtres attestée par les missionnaires + chrétiens. -- Anecdote qui rappelle les peuples hyperboréens. + -- Leur bravoure et leur habileté militaire. -- Leur courage + à supporter les fatigues et les tourments. -- Progrès rapide + du Christianisme parmi eux, dès qu'il est prêché dans leur + langue. -- Royaume de la Grande-Moravie. -- Traduction des + Écritures en slavon, et introduction de la langue nationale + dans le culte religieux par Cyrille et Méthodius. -- + Persécution de ce culte par l'Église catholique romaine. -- + Les rois de France prêtaient leur serment de couronnement sur + un exemplaire des Évangiles slaves. 1 + + +CHAPITRE II. + +BOHÊME. + + Origine de ce nom, et premiers temps historiques. -- + Conversion au Christianisme. -- Vaudois réfugiés dans ce + pays. -- Règne de l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son + caractère. -- Il se met à la tête du parti national à + l'Université de Prague. -- Son triomphe sur le parti + allemand. -- Conséquences. -- Influence des doctrines de + Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevêque de Prague fait brûler + les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. -- Le pape + cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. -- Jean Huss + commence à prêcher contre les indulgences du pape et est + excommunié par le légat du Saint-Père. -- Concile de + Constance. -- Arrivée de Jean Huss à Constance. -- Son + emprisonnement. -- L'empereur s'oppose d'abord à la violation + du sauf-conduit qu'il a donné, mais les pères du concile lui + persuadent d'abandonner Jean Huss. -- Procès et défense de ce + dernier. -- Sa condamnation. -- Son supplice. -- Procès et + supplice de Jérôme de Prague. 34 + + +CHAPITRE III. + +BOHÊME. (Suite). + + Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. -- Ziska. + -- Supplice de quelques Hussites ordonné par le légat du + pape. -- Première lutte entre les Catholiques romains et les + Hussites. -- Proclamation de Ziska et soulèvement à Prague. + -- Destruction de quelques églises et couvents par les + Hussites. -- Invasion et défaite de l'empereur Sigismond. -- + Négociations politiques. -- L'anglais Pierre Payne. -- + Ambassade à la Pologne. -- Arrivée de forces polonaises au + secours des Hussites. -- Mort de Ziska. -- Son caractère. 80 + + +CHAPITRE IV. + +BOHÊME. (Suite.) + + Procope le Grand. -- Bataille d'Aussig. -- Ambassade en + Pologne. -- Croisade contre les Hussites, conduite par Henry + Beaufort, évêque de Winchester. -- Elle échoue. -- Tentative + infructueuse de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond. + -- Les Hussites ravagent l'Allemagne. -- Nouvelle croisade + contre les Hussites, commandée par le cardinal Césarini, et + son issue malheureuse. -- Observations générales sur les + succès prodigieux des Hussites. -- Négociations du concile de + Bâle avec les Hussites. -- _Compactata_ ou concessions faites + par le concile aux Hussites. -- Les Taborites vont au secours + du roi de Pologne. -- Leurs préparatifs. -- Divisions parmi + les Hussites à la suite des _compactata_. -- Mort de Procope + et défaite des Taborites. -- Observations générales sur la + guerre des Hussites. -- Leur énergie morale et physique. -- + On les accuse à tort de cruautés. -- Exemple du prince Noir + de Galles. -- Rétablissement de Sigismond. -- Les Taborites + changent leur nom pour celui de Frères Bohémiens. -- + Remarques sur les Moraves, leurs descendants. -- Luttes entre + les Catholiques romains et les Hussites soutenus par les + Polonais. -- George Podiebrad. -- Ses grandes qualités. -- + Hostilité de Rome contre lui. -- Les Polonais le soutiennent. + -- Règne de la dynastie polonaise en Bohême. 104 + + +CHAPITRE V. + +BOHÊME. (Suite.) + + Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des + Protestants. -- Progrès du Protestantisme sous Maximilien et + Rodolphe. -- Querelles entre les Protestants et les + Catholiques sous le règne de Mathias. -- Défenestration de + Prague. -- Ferdinand II: sa fermeté de caractère et son + dévouement à l'Église catholique. -- Il est déposé; élection + de Frédéric, palatin du Rhin. -- Zèle des Catholiques dans + l'intérêt de leur cause. -- Élizabeth d'Angleterre et Henry + IV de France. -- Conduite déloyale des Protestants allemands. + -- Défaite des Bohémiens: conséquences de cette défaite. -- + Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême sont + abandonnés par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la + nationalité slave de Bohême. -- Résurrection de la langue + nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême. + -- Condition actuelle et avenir de ce pays. 141 + + +CHAPITRE VI. + +POLOGNE. + + Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. -- + Introduction du Christianisme. -- Influence du clergé + germanique. -- Existence des Églises nationales. -- Influence + du Hussitisme. -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. -- + Influence de l'Université de Cracovie sur les progrès de + l'intelligence nationale. -- Projet de réforme ecclésiastique + présenté à la Diète de 1459. -- Doctrines protestantes en + Pologne avant Luther. -- Progrès du Luthéranisme en Pologne. + -- Affaire de Dantzick. -- Caractère de Sigismond. -- + Situation politique du pays. -- Société secrète à Cracovie + pour la discussion des questions religieuses. -- Arrivée des + Frères Bohêmes et diffusion de leurs doctrines. -- Émeute + soulevée par les étudiants de l'Université de Cracovie; leur + départ pour les Universités étrangères; conséquences de cet + événement. -- Premier mouvement contre Rome. -- Synode + catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes contre + les Protestants. -- Irritation produite par ses résolutions + et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les hérétiques. + -- Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec Rome; + influence de ses écrits. -- Dispositions du roi + Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église. 161 + + +CHAPITRE VII. + +POLOGNE. (Suite.) + + Jean A. Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques + en Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrivée du + nonce Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de + Lowicz et meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs + Juifs, meurtre commis par ce synode à l'instigation de + Lippomani. -- Le prince Radziwill le Noir; services qu'il a + rendus à la cause de la Réforme. 186 + + +CHAPITRE VIII. + +POLOGNE. (Suite). + + Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. -- Projet + de synode national combattu par les intrigues du cardinal + Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour opérer + l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. + -- _Consensus_ de Sandomir. -- Déplorables conséquences de la + haine des Luthériens contre les autres Confessions + protestantes. -- Origine et progrès des Anti-trinitaires ou + Sociniens. -- Situation prospère du Protestantisme et son + influence sur le pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction + des Jésuites. 201 + + +CHAPITRE IX. + +POLOGNE. (Suite.) + + Situation de la Pologne à la mon de Sigismond-Auguste. -- Les + intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des + Luthériens contre la Confession de Genève, empêchent la + nomination d'un candidat protestant au trône de Pologne. -- + Projet, suggéré par Coligny, de donner la couronne à un + prince français. -- Parfaite égalité de droits accordée par + la confédération de 1573 à toutes les sectes chrétiennes. -- + Patriotisme déployé à cette occasion par François Krasinski, + évêque de Cracovie. -- Effet produit en Pologne par le + massacre de la Saint-Barthélemy. -- Aspect de la Diète + électorale, décrit par un Français. -- Élection de Henri de + Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais + en faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrivée à + Paris de l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort + des Protestants français. -- Tentatives faites dans le but + d'empêcher le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les + droits des Protestants. -- Henri est forcé, par ces derniers, + de confirmer leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite + de Henri et élection de Étienne Batory. -- Conversion + soudaine de ce prince à l'Église de Rome, sous l'influence de + l'évêque Solikowski. -- Les Jésuites se concilient ses + faveurs en affectant de protéger les lettres et les sciences. 227 + + +CHAPITRE X. + +POLOGNE. (Suite.) + + Élection de Sigismond III. -- Son caractère. -- Sa soumission + complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire + le Protestantisme en Pologne. -- Exposé des manoeuvres des + Jésuites et leur succès. -- Histoire de l'Église d'Orient en + Pologne. -- Histoire de la Lithuanie. -- Rôle de l'Église + d'Orient dans ce pays; dualisme religieux des princes + lithuaniens. -- Union avec la Pologne. -- Les Jésuites + entreprennent de soumettre l'Église de Pologne à la + suprématie de Rome. -- Instructions données par eux à + l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret l'union de son + Église avec Rome tout en paraissant s'y opposer. -- L'union + est conclue à Brestz; ses déplorables effets pour la Pologne. + -- Lettre du prince Sapiéha. 243 + + +CHAPITRE XI. + +POLOGNE. (Suite.) + + Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la + cause du Protestantisme en Pologne. -- Conséquences funestes + de sa politique, malgré les services rendus au pays par + d'illustres patriotes. -- Potoçki. -- Zamoyski le Grand. -- + Christophe Radziwill. -- Fâcheux effet de l'administration de + Sigismond sur les relations extérieures de la Pologne. -- + Règne de Vladislav IV et impuissance de ses efforts pour + détruire l'influence des Jésuites. 266 + + +CHAPITRE XII. + +POLOGNE (Suite.) + + Règne de Jean-Casimir. -- Révolte des Cosaques. -- Le + bigotisme des évêques catholiques s'oppose à toute + réconciliation avec eux. -- Invasion et expulsion des + Sociniens. -- Règne de Jean Sobieski. -- Pillage et + destruction du temple protestant de Vilna, à l'instigation + des Jésuites. -- Meurtre juridique de Lyszczynski. -- + Élection et règne d'Auguste II. -- Première disposition + légale contre la liberté religieuse des Protestants, obtenue + par surprise sous l'influence de la Russie. -- Protestation + des patriotes catholiques contre cette mesure. -- Nobles + efforts de Leduchowski pour défendre les droits de ses + concitoyens protestants, menacés par les intrigues de + l'évêque Szaniawski. -- Meurtre juridique de Thorn. -- + Réflexions sur cet évènement. -- Lettre pastorale de l'évêque + Szaniawski aux Protestants. -- Les représentations des + puissances étrangères, en faveur des Protestants polonais, ne + servent qu'à rendre la persécution plus violente contre eux. + -- Ils sont privés des droits politiques. -- Situation + malheureuse des Protestants polonais sous le règne d'Auguste + III. -- Généreuse conduite du cardinal Lipski. 281 + + +CHAPITRE XIII. + +POLOGNE. (Suite.) + + État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. -- + Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. + -- Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour + relever leur pays. -- Rétablissement des Anti-Papistes ou + Dissidents dans leurs anciens droits par l'influence + étrangère. -- Réflexions à ce sujet -- Remarques générales + sur les causes de la chute du Protestantisme en Pologne. -- + Comparaison avec l'Angleterre. -- Condition actuelle des + Protestants polonais. -- Services rendus par le prince Adam + Czartoryski à la cause de l'éducation publique, dans les + provinces polonaises de la Russie. -- Triste destinée de + l'école protestante de Kiéydany. -- Esquisse biographique de + Jean Cassius, ministre protestant dans la Pologne prussienne. + -- De la haute école de Lissa, et du prince Antoine + Sulkowski. 309 + + +CHAPITRE XIV. + +RUSSIE. + + Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Première + expédition russe contre Constantinople. -- Expéditions + réitérées contre l'Empire grec. -- Relations commerciales + entre les deux pays. -- Introduction du Christianisme en + Russie et influence de la civilisation byzantine sur cet + empire naissant. -- Expédition des Russes chrétiens contre + Constantinople, et prédiction concernant la conquête de cette + ville par leurs armes. -- Division de la Russie en plusieurs + principautés. -- Conquête de ce pays par les Mogols. -- + Origine et progrès de Moscou. -- Esquisse historique de + l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à nos jours; son + organisation actuelle. -- Union forcée avec l'Église de + Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. -- Description + des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les Strigolniky. -- + Les Judaïstes. -- Effets de la réforme du XVIe siècle sur la + Russie. -- Rectification des livres sacrés et schisme qui en + est la suite. -- Terribles actes de superstition. -- Les + Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. -- Superstitions + payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. -- Les + Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques. + -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. -- + Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet. 344 + + +CHAPITRE XV. + +RUSSIE. (Suite.) + + Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie + religieuse. -- Utilité de leurs travaux. -- Leur persécution + par l'impératrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux + sous l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les sociétés + bibliques, etc. -- Remarques générales sur les Russes. -- + Constitution donnée à Moscou par les Polonais. -- Situation + religieuse des Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations + générales sur la condition actuelle des nations slaves. -- Ce + que l'Europe peut espérer ou craindre d'elles. -- Causes qui + s'opposent aujourd'hui aux progrès du Protestantisme parmi + les Polonais. -- Moyens de propager la religion de l'Évangile + chez les Slaves. -- Perspective heureuse pour elle en Bohême. + -- Succès des efforts du révérend F.-W. Kossuth à Prague. -- + Raisons pour que les Protestants anglais et américains + prêtent quelque attention, à la situation religieuse des + Slaves. -- Alliance entre Rome et la Russie. -- Influence du + despotisme et des institutions libérales sur le Catholicisme + et le Protestantisme. -- Causes de la recrudescence actuelle + du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on pourrait y opposer. + -- Importance d'une alliance entre les Protestants anglais et + slaves. 392 + + + APPENDICE. 439 + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Essai sur l'Histoire Religieuse des +Nations Slaves, by Valérian Krasinski + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE *** + +***** This file should be named 41066-8.txt or 41066-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/1/0/6/41066/ + +Produced by Laurent Vogel, Christine P. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves + (traduit de l'anglais) + +Author: Valérian Krasinski + +Release Date: October 14, 2012 [EBook #41066] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE *** + + + + +Produced by Laurent Vogel, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This book was produced from scanned images of public +domain material from the Google Print project.) + + + + + + +</pre> + + +<p class="center smaller">232.—IMPRIMERIE H. SIMON DAUTREVILLE ET C<sup>e</sup>, +RUE NEUVE-DES-BONS-ENFANTS, 3.</p> + +<h1>ESSAI<br> + <span class="smaller">SUR</span><br> + L'HISTOIRE RELIGIEUSE<br> + <span class="smaller">DES</span><br> + NATIONS SLAVES</h1> + +<p class="p2 center smaller">PAR</p> + +<p class="p2 center">LE COMTE VALÉRIEN KRASINSKI,</p> + +<p class="center smaller">AUTEUR DE L'HISTOIRE DE LA RÉFORME EN POLOGNE, +DU PANSLAVISME ET GERMANISME, ETC.<br> + (Traduit de l'Anglais.)</p> + +<p class="p4 center smaller">PARIS<br> + CHEZ GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES, PALAIS-ROYAL,<br> + PÉRISTYLE MONTPENSIER.<br> + 1853.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="pagev" name="pagev"></a>(p. v)</span> PRÉFACE.</h2> + +<p>L'ouvrage que l'on va lire a eu en Angleterre un grand succès d'estime +et deux éditions successives publiées en 1849 et en 1851. Bien que le +but de l'auteur, comme il le déclare lui-même à la fin de son livre, +eût été surtout d'exercer une influence directe sur le public anglais, +son travail présente néanmoins une étude trop sérieuse de faits la +plupart inconnus en Europe, pour que la publication de cet ouvrage, +dans la langue la plus répandue sur le continent, ne soit éminemment +utile à tous ceux qui, par position ou par goût, se livrent aux études +philosophiques, historiques et politiques. La controverse que la +lecture de plusieurs pages de cet essai peut faire naître dans +l'esprit des personnes qui ne partagent pas les idées et les croyances +religieuses de l'Auteur, contribuerait puissamment, en se produisant +par la voie de la presse, à la découverte de la vérité dans l'une des +plus importantes questions de l'histoire moderne.</p> + +<p>En effet, l'histoire religieuse d'une nation, est, dit l'auteur, +l'histoire de son développement moral et intellectuel; elle a toujours +exercé l'influence la plus décisive sur son état politique et social. +Cette vérité n'a peut-être jamais été démontrée d'une manière plus +évidente que dans les pays habités par les nations slaves.</p> + +<p>Ces nations constituent la race la plus nombreuse en Europe, elles +occupent la plus grande partie de son territoire et étendent leur +domination sur une grande partie de l'Asie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="pagevi" name="pagevi"></a>(p. vi)</span> La population slave se monte à 80 millions d'habitants soumis +au joug de la Russie, de l'Autriche, de la Porte Ottomane et de la +Saxe<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>. Un mouvement intellectuel des plus remarquables se manifeste +dans toutes les branches de la famille slave. Depuis un quart de +siècle, la littérature a produit dans son sein un grand nombre +d'ouvrages d'un mérite supérieur, dans tous les genres de +connaissances humaines. En même temps que ce mouvement se propage, il +se développe parmi les populations slaves une tendance vers l'union de +leurs branches multiples, et un désir irrésistible de se séparer des +peuples d'origine différente, avec lesquels elles se trouvent mêlées +sous le rapport politique.</p> + +<p>Cette tendance est le résultat naturel du progrès des communications +entre les branches si variées de la race slave. On a été conduit à +reconnaître que, malgré les différences de climats, de religions et de +formes politiques susceptibles de modifier quelques traits de +caractère, tous les Slaves ne forment, pour ainsi dire, qu'une seule +grande nation, parlant divers dialectes émanés de la même langue-mère, +et tellement rapprochés l'un de l'autre, qu'un matelot de Raguse peut +s'entretenir facilement avec un pêcheur d'Arkhangel, et un habitant +slave de Prague communiquer sans plus de difficulté avec un bourgeois +de Varsovie ou de Moscou.</p> + +<p>Dans un ouvrage intitulé: «<i>Panslavisme et Germanisme</i>,» l'auteur +avait déjà cherché à appeler l'attention du public sur l'importance du +mouvement slave, sur les dangers auxquels s'exposait la Hongrie par +suite de la lutte malheureuse des Madgyars contre la nationalité +slave<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Cette lutte eut pour résultat d'absorber l'existence de la +Hongrie dans la monarchie à laquelle elle ne se rattachait que par des +liens constitutionnels. Ce sont les sentiments de nationalité des +Slaves du Sud, froissés par les tendances du madgyarisme<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, qui ont +fait de ces populations les instruments dociles de la politique de +l'Autriche. L'enthousiasme <span class="pagenum"><a id="pagevii" name="pagevii"></a>(p. vii)</span> pour la dynastie de Hapsbourg ne +compte évidemment pour rien dans ce résultat. Mais si la fibre +nationale a été assez puissante pour pousser les Slaves à des actes +d'hostilité contre les Madgyars, avec lesquels ils ont été unis +pendant des siècles par des liens politiques, confondant leurs vœux +d'indépendance avec le patriotisme hongrois, ce même sentiment les +empêchera de se conformer bénévolement aux exigences du pouvoir +central, auquel la politique de l'Autriche veut décidément imprimer un +caractère allemand.</p> + +<p>L'Allemagne exercera sans doute une grande influence sur le +développement politique et religieux des Slaves occidentaux, qui ne +laisseront pas que de réagir à leur tour contre cette influence.</p> + +<p>Mais les publicistes allemands devraient réfléchir que non-seulement +les considérations de religion, de justice et d'humanité, mais encore +leurs propres intérêts comme Allemands, leur commandent d'entretenir +la bonne harmonie avec les Slaves de l'Occident, en respectant leurs +sentiments de nationalité au lieu de les irriter par une compression +systématique.</p> + +<p>L'Auteur, profondément affligé par les sentiments hostiles que +l'Assemblée nationale de Francfort a manifestés contre la Pologne dans +l'affaire de Posen, ne se réjouit cependant nullement de voir ses +prédictions sur le sort qui attendait les travaux de la diète +allemande, si complètement réalisés<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>. L'existence d'une Allemagne +forte et unie, est une nécessité européenne utile aux intérêts de la +civilisation générale, y compris celle des Slaves occidentaux. Mais +les intérêts de l'Allemagne exigent que l'on soit juste envers ces +Slaves, dont les sentiments de dignité nationale ont été éveillés, qui +ont acquis la conscience de leur importance et de leur force, et qui, +par conséquent, ne sauraient abdiquer la position que leur assurent et +la nature et la justice. Les Slaves occidentaux formeraient une +puissante barrière entre l'Allemagne et la Russie, si l'Allemagne ne +changeait <span class="pagenum"><a id="pageviii" name="pageviii"></a>(p. viii)</span> imprudemment cette barrière en avant-garde de la +puissance russe. Il n'existe pas de Slave éclairé qui ne sache que le +progrès moral et matériel de sa nationalité aurait bien plus à gagner +à une alliance intime avec l'Occident civilisé qu'avec l'Orient encore +barbare de l'Europe, et qu'un progrès dans la première de ces voies +est de beaucoup préférable à toute satisfaction de vanité nationale +suggérée par l'idée d'une prédominance politique dans le monde. Mais +les Slaves n'achèteront pas les avantages d'une civilisation plus +avancée au prix d'un vasselage envers une race étrangère, qui tend +bien moins à développer qu'à détruire leur nationalité. À défaut +d'autre alternative, ils préféreront confondre les destinées de leurs +branches particulières avec celles de la race commune, sans s'arrêter +à la forme qui doit les représenter, et chercher une compensation à ce +sacrifice dans les brillantes espérances du Panslavisme politique. +L'Auteur, qui avait déjà antérieurement indiqué la possibilité d'une +combinaison semblable (<i>Panslavisme et Germanisme</i>, page 331), ne +présumait pas alors que l'Autriche, dont les intérêts les plus vitaux +commandaient l'opposition la plus vigoureuse à un pareil plan, fût +obligée de se jeter dans les bras de la grande puissance Slave, qui +peut seule mettre ce plan à exécution. Il s'attendait moins encore à +ce que l'Autriche hâtât en quelque sorte cet évènement par la +politique sans nom qu'elle a suivie à l'égard de la Hongrie, cette +nation sur laquelle elle devait compter le plus pour opposer une vive +résistance à la Russie, dont l'influence avait fait de si grands pas +en Gallicie, depuis le temps des atrocités perpétrées à Tarnow.</p> + +<p>Il est tout-à-fait superflu de démontrer l'immense accroissement de +puissance que la Russie a acquis par son intervention en Hongrie, et +l'influence qu'elle a solidement établie sur les Slaves du Sud, qui +parlent des dialectes très ressemblants au russe et qui professent la +Religion grecque. Aucun homme, quelque peu versé dans la connaissance +des affaires de l'Europe, ne pourra admettre un instant que l'échec +que la Grande-Bretagne et la France ont fait subir à la Russie au +sujet de ses tentatives d'intimidation <span class="pagenum"><a id="pageix" name="pageix"></a>(p. ix)</span> contre la Turquie, lui +aurait fait abandonner ses projets d'agrandissement politique devenus +un instinct, non-seulement du cabinet, mais du peuple russe. La Russie +redoublera d'efforts pour asseoir encore plus solidement son influence +sur les Slaves de la Turquie, et pour lui infliger ainsi un coup plus +sensible qu'elle ne le ferait par une campagne heureuse. Lorsque la +Russie parviendra à une domination directe ou indirecte sur les Slaves +méridionaux, elle débordera complètement les Slaves occidentaux, les +forcera à rentrer dans son système politique, et fera dépendre leur +destinée de celle de son empire. Le sort de la Hongrie n'est +certainement pas moins fâcheux, parce qu'il a pu être prédit d'avance. +Il en sera de même des Slaves occidentaux et méridionaux; une +connaissance exacte de la question suffit pour faire cette prédiction, +bien que le rôle de Cassandre ne soit nullement agréable dans les +affaires publiques ou particulières. Le danger est imminent et grave, +mais il n'est pas trop tard encore pour le conjurer. La voix calme que +pourrait élever l'Angleterre pour adoucir l'animosité qui règne entre +les Slaves et les Allemands, serait d'un grand poids pour éviter une +guerre de races dont les horreurs sont faciles à prévoir, lorsqu'on se +rappelle les conflits sanglants qui ont éclaté entre les Madgyars, les +Slaves, les Valaques et les Allemands pendant les troubles de la +Hongrie. On peut prévenir ces calamités en développant parmi les +Slaves qui ne sont pas encore tombés sous la domination de la Russie, +une nationalité basée sur les principes d'une sage liberté. C'est là +une mesure pratique, et, si elle est habilement mise à exécution, elle +pourra contre-balancer l'influence que la Russie exerce sur ces mêmes +Slaves et qu'elle appuie de son immense force matérielle. Bien plus, +elle pourra réagir sur la population de la Russie elle-même, et +obliger cette puissance à adopter une ligne de politique plus +libérale. La mesure dont il s'agit est d'une exécution facile, car les +Slaves préféreront une existence nationale libre aux projets ambitieux +de la prépondérance politique. Mais, encore un coup, les Slaves ne +voudront pas acheter la jouissance des institutions libérales au prix +de <span class="pagenum"><a id="pagex" name="pagex"></a>(p. x)</span> leur nationalité, car ils savent parfaitement qu'on peut les +acquérir par une révolution politique inattendue, tandis que la +nationalité une fois perdue ne peut être reconquise. Or, l'attachement +à leur nationalité est le trait distinctif du caractère des Slaves. Ce +sentiment anime le paysan le plus ignorant autant que le plus savant +érudit, et il est aussi vivace en ce moment qu'il l'était il y a mille +ans. L'empereur Léon le Philosophe (881-912), dit que les Slaves +préfèrent être opprimés par leurs princes, plutôt que d'obéir aux +Romains et à leurs sages lois. Les Croates de nos jours ont pris les +armes contre les Madgyars, avec lesquels ils sont restés pendant des +siècles dans l'union politique la plus intime, jouissant des mêmes +libertés constitutionnelles sans jamais tenter de la +rompre,—uniquement parce que leur sentiment national a été froissé +par la mesure qui leur imposait de force la langue madgyare. Ce +sentiment est beaucoup moins fort dans la race teutonique, dont le +patriotisme porte un caractère local. Les Allemands de l'Alsace sont +Français de sentiment et sont fiers de l'être; il en est de même des +Allemands des provinces baltiques de la Russie; il en est tout +autrement des Slaves. Un écrivain allemand ajustement fait observer +que le patriotisme des Slaves n'est pas attaché à la terre, mais +qu'ils sont unis par un lien puissant, celui de la langue, laquelle +est aussi souple et flexible que les nations qui la parlent<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>, et +l'on peut appliquer aux Slaves en général, ce qu'un homme d'État +éminent de la Grande-Bretagne (Sir Robert Peel) a dit en parlant des +Polonais: <i>Cælum non animum mutant</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>.</p> + +<p>Le sentiment de nationalité est devenu plus fort et plus universel +<span class="pagenum"><a id="pagexi" name="pagexi"></a>(p. xi)</span> que jamais parmi les Slaves. Ce sentiment se joint à la +conviction que leur race est destinée à prendre dans le monde une +position en rapport avec le chiffre de sa population et l'étendue du +territoire qu'elle occupe. Cette conviction n'est, en aucune manière, +le rêve de l'imagination; elle est le résultat naturel d'une +appréciation calme de l'histoire contemporaine et du passé de la race +slave. Aucune race n'a plus souffert de l'oppression étrangère et des +dissensions intérieures, et cependant, au lieu de disparaître et +d'être absorbée par d'autres nations, comme cela est arrivé aux Celtes +autrefois si puissants, les Slaves forment aujourd'hui la population +la plus nombreuse en Europe, occupent la plus grande partie de son +territoire, et sont animés plus que jamais du sentiment que l'on +pourrait appeler leur <i>nationalisme</i> plutôt que leur <i>patriotisme</i>. +Est-il possible d'admettre que la Providence, qui ne fait rien en +vain, eût produit un prodige moral comme celui que présente l'histoire +de la race slave, prodige auquel nul autre n'est peut-être comparable +dans les annales du monde, sans un but qui vînt y répondre dignement. +N'est-il pas beaucoup plus naturel de supposer qu'une race, dont +l'existence matérielle et morale a été conservée d'une manière si +merveilleuse, soit destinée à accomplir une grande mission? Cette idée +devient la croyance universelle de tous les Slaves, qui, tout en +différant sur d'autres points, s'accordent tous sur celui-ci; et +faut-il ajouter qu'une foi vive dans l'accomplissement d'un grand +projet, est le plus fort garant de sa réussite finale. L'auteur de cet +essai avoue franchement qu'il croit autant que tout autre Slave à la +future grandeur de sa race; mais il espère fermement, et il fait des +vœux ardents pour que cette grandeur soit fondée sur le +développement moral et intellectuel de toutes les branches, et pour +que leur union en une <span class="pagenum"><a id="pagexii" name="pagexii"></a>(p. xii)</span> grande famille s'accomplisse sur les +bases d'une religion pure et d'une liberté rationnelle, au lieu d'être +uniquement une combinaison de forces brutales, cimentées par la haine +commune d'une race étrangère et par l'ambition politique tendant à la +conquête et à l'oppression des autres nations.</p> + +<p>Dans un ouvrage publié il y a douze ans, l'auteur a cherché à donner +un récit détaillé de l'origine des progrès et de la décadence de la +Réforme religieuse en Pologne et de l'influence que cette Réforme a +exercée sur l'état général du pays. L'ouvrage actuel en contient le +résumé enrichi de quelques faits nouveaux parvenus à la connaissance +de l'auteur. Le coup d'œil sur les anciens Slaves, par lequel ce +livre débute, est tiré d'un ouvrage manuscrit sur l'histoire et la +situation politique et intellectuelle des nations slaves, auquel +l'auteur a travaillé et qu'il publiera sans doute un jour. Les sources +où il a puisé, sont, pour l'histoire des Hussites, indépendamment de +l'ouvrage bien connu de Lenfant, les écrits de Théobald, Cochléus, +Æneas Sylvius, Hagee et Balbinus, et surtout celui de Pelzel, que +l'auteur a principalement suivi dans la partie de son travail relative +à la Bohême. En ce qui concerne la Russie, l'auteur a consulté +Karamsine; il s'est servi d'une description de la secte des Raskolniky +par un prêtre russe, ouvrage qui contient beaucoup de matériaux +intéressants mais réunis sans examen critique; il a puisé dans +Haxthausen, Tourghénéff, dans le cours de littérature slave professé +au Collége de France par Mickiewicz; enfin il s'est entouré des +renseignements qui lui ont été communiqués personnellement par des +habitants de la Pologne et de la Russie. Le résumé de toutes ces +recherches a été d'abord livré au public en Angleterre, sous forme +d'un cours que l'auteur a fait oralement à Cambridge, à Durham et à +Édimbourg. L'ouvrage actuel en est le développement.</p> + +<p>L'Auteur a considéré comme un devoir pénible, en racontant l'histoire +religieuse de la Bohême et de son propre pays, de passer plus d'une +fois condamnation, non-seulement sur les machinations dont les +Jésuites se sont servis pour abattre la cause de la <span class="pagenum"><a id="pagexiii" name="pagexiii"></a>(p. xiii)</span> Réforme, +mais aussi sur l'indolence, les jalousies intestines, les querelles et +les trahisons des Protestants, qui ont plus nui à leur cause que les +attaques de leurs adversaires. L'Auteur, bien qu'il soit né et qu'il +ait été élevé dans le sein de l'Église réformée en Pologne, déclare +solennellement qu'il est étranger à tout sentiment d'hostilité contre +les membres de l'Église de Rome, parmi lesquels il compte beaucoup +d'amis et de parents. Une grande partie de sa famille étant +catholique, l'auteur a vécu en Pologne beaucoup plus avec les membres +de cette Église qu'avec les Protestants; il avoue cependant n'avoir +jamais éprouvé, de leur part, aucune marque de malveillance à cause de +ses opinions religieuses. Bien plus, il constate avec satisfaction que +la publication de son ouvrage, d'une tendance protestante, l'<i>Histoire +de la Réforme en Pologne</i>, n'a pas changé, à son égard, les sentiments +de ses amis et de ses parents; mais qu'au contraire, malgré des +opinions religieuses diamétralement opposées aux siennes, la plupart +d'entre eux ont rendu une justice complète à la sincérité de ses +convictions.</p> + +<p>Nous espérons que le public éclairé de l'Europe fera de même.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> CHAPITRE PREMIER.<br> +LES SLAVES.</h2> + +<p class="resume">Origine de nom des Slaves. — Hérodote en parle. — Tacite, Pline et + Ptolémée en font mention. — Ils s'étendent au Sud et à + l'Ouest. — Leur caractère et leurs mœurs. — Conquête et + extermination des peuples situés entre l'Elbe et la + Baltique. — Quelques mots sur les Wendes de la Lusace. — Oppression + des Slaves par les Germains, et leur résistance au + Christianisme. — Renaissance de l'animosité nationale entre les + Allemands et les Slaves à notre époque. — Religion des anciens + Slaves. — Hospitalité, caractère doux et pacifique, probité des + Slaves idolâtres attestée par les missionnaires + chrétiens. — Anecdote qui rappelle les peuples hyperboréens. — Leur + bravoure et leur habileté militaire. — Leur courage à supporter + les fatigues et les tourments. — Progrès rapide du Christianisme + parmi eux, dès qu'il est prêché dans leur langue. — Royaume de la + Grande-Moravie. — Traduction des Écritures en slavon, et + introduction de la langue nationale dans le culte religieux par + Cyrille et Méthodius. — Persécution de ce culte par l'Église + catholique romaine. — Les rois de France prêtaient leur serment de + couronnement sur un exemplaire des Évangiles slaves.</p> + +<p>Un écrivain éminent d'Allemagne, Herder, fait remarquer que les +nations slaves occupent une plus large place sur la terre que dans +l'histoire. La distance qui séparait de l'Empire romain les pays +habités d'abord par ces peuples, lui paraît en être la principale +raison. Ils ne furent connus sous le nom de Slaves que dans le VI<sup>e</sup> +siècle par les écrivains byzantins<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, et <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> ceux de l'Europe +occidentale. Toutefois, le père des historiens n'avait pas ignoré +leur existence; car, on ne <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> peut, un seul instant, mettre en +doute que les peuples cités par Hérodote dans le livre de ses +histoires qui a nom <i>Melpomène</i>, les Callipèdes, les Halisoniens, les +laboureurs scythes, etc., ne soient des Slaves. Si l'on considère leur +immense population, ils ont autant de titres à être une nation +autochtone d'Europe, que les Grecs, les Latins, les Celtes et les +Germains. Ils ne sont pas venus dans cette partie du globe en même +temps que les Huns, les Goths, etc., comme quelques auteurs l'ont +supposé. Pline, Tacite et Ptolémée font mention des Slaves sous le nom +de Vindes, de Serbes, de Slavani, etc.; mais ils n'ont commencé à être +bien connus de l'Ouest et du Sud de l'Europe, qu'après être sortis de +leurs positions primitives à l'Est de la Vistule et au Nord des monts +Carpathes, et s'être étendus par degrés au Sud et à l'Occident.</p> + +<p>Les causes de cette émigration extraordinaire sont inconnues; on +l'attribue à une surabondance de population et à la pression exercée +par les nations étrangères de l'Est et du Nord. Quoi qu'il en soit, +cette émigration différa entièrement de l'émigration des races +teutoniques qui conquirent les provinces situées au sud-ouest de +l'Empire romain et des invasions des hordes asiatiques, des Huns, par +exemple, des Avares, et, dans les derniers temps, des Tartares et des +Mongols. Ce fut une invasion pacifique; ils venaient, non dévaster, +mais fonder des colonies. L'écrivain allemand Herder, cité au +commencement de ce chapitre, retrace parfaitement, ainsi qu'il suit, +cet épisode si important dans l'histoire de l'humanité.</p> + +<p>«Nous rencontrons, dit-il, les Slaves, pour la première fois sur le +Don, parmi les Goths, plus tard sur le Danube, au milieu des Huns et +des Bulgares. Ils ont <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> souvent porté le trouble dans l'Empire +romain en se réunissant à ces nations, surtout comme leurs associés, +leurs auxiliaires et leurs vassaux. Malgré quelques expéditions, ils +ne formèrent jamais, comme les Germains, un peuple de guerriers +entreprenants et aventureux. Au contraire, ils suivirent pour la +plupart les peuplades teutoniques, occupant paisiblement les terres +que celles-ci avaient évacuées, et se trouvèrent à la fin maîtres du +vaste territoire qui s'étend du Don à l'Elbe et de la mer Adriatique à +la mer Baltique. Sur le versant septentrional des monts Carpathes, +leurs établissements, à partir de Lunebourg, couvraient le +Mecklembourg, la Poméranie, le Brandebourg, la Saxe, la Lusace, la +Bohême, la Moravie, la Silésie, la Pologne et la Russie; au-delà de +ces montagnes, ils s'étaient d'abord établis en Moldavie et en +Valachie, et s'étendirent de plus en plus jusqu'à ce que l'empereur +Héraclius les eût admis en Dalmatie. Ils étaient aussi très nombreux +en Pannonie, et s'étendirent du Frioul à l'extrémité sud-est de la +Germanie, de sorte que leur territoire avait pour limites l'Istrie, la +Carinthie et la Carniole. En un mot, les pays qu'ils possédaient +forment la partie la plus étendue de l'Europe que, même maintenant, +une seule nation puisse occuper. Ils s'établirent dans les pays +abandonnés par les autres peuples, comme agriculteurs et comme +pasteurs; cette occupation pacifique fut un grand bienfait pour ces +contrées dépeuplées par l'émigration de leurs premiers habitants et +dévastées par le passage destructeur des nations étrangères. Ces +peuples étaient adonnés à l'agriculture et aux divers arts +domestiques; ils faisaient des amas de blé, élevaient les bestiaux, en +un mot, ils cherchaient à tirer parti de tous les produits de leur +sol et de leur industrie. Le <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> long des côtes de la Baltique, à +partir de Lubeck, ils construisirent quelques ports de mer. Vineta, +entre autres villes, située dans l'île de Rugen<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>, fut l'Amsterdam +des Slaves. Ils entretinrent un commerce assidu avec les Prussiens et +les Lettoniens, comme le prouve la langue de ces peuples. Ils +fondèrent Kioff sur le Dnieper et Novgorod sur le Wolkhow; ces deux +villes devinrent des comptoirs florissants, elles reliaient le +commerce de la mer Noire à celui de la Baltique, et distribuaient les +produits de l'Orient, au Nord et à l'Ouest de l'Europe. En Allemagne, +ils travaillaient aux mines; ils savaient fondre et couler les métaux, +préparer le sel, manufacturer la toile, brasser l'hydromel, planter +des arbres fruitiers et mener, suivant leur usage, une vie joyeuse, +embellie par la musique. Ils étaient charitables et hospitaliers à +l'excès, vains de leur indépendance quoique soumis et obéissants, +ennemis de la fraude et du vol. Toutes ces qualités cependant ne les +garantissaient pas de l'oppression, ils contribuèrent eux-mêmes à la +perte de leur liberté. En effet, comme ils n'ont jamais combattu pour +la domination du monde, ils n'ont jamais eu de princes héréditaires +belliqueux, d'eux-mêmes ils ont payé tribut pour occuper en paix leur +contrée, et furent toujours opprimés par les autres nations, surtout +par les peuples de race germanique.</p> + +<p>»Les richesses qu'ils devaient au commerce, furent évidemment la cause +des attaques dont ils furent l'objet depuis Charlemagne<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>; la +religion chrétienne en était le prétexte: il convenait bien mieux à +l'héroïque nation <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> des Francs de traiter en esclave un peuple +industrieux, adonné à l'agriculture et au commerce, que de s'appliquer +eux-mêmes à ces arts pacifiques. Ce que les Francs avaient commencé, +les Saxons l'achevèrent. Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en +esclavage en masse, par provinces, et les évêques et les nobles se +partagèrent leurs dépouilles. Les Allemands du Nord ruinèrent leur +commerce sur la Baltique. Vineta périt misérablement sous les coups +des Danois, et ce qui reste de ce peuple en Allemagne, peut se +comparer aux Péruviens échappés aux Espagnols. Est-il donc étonnant +qu'après des siècles d'esclavage, avec l'exaspération profonde de ce +peuple contre ces despotes et ces brigands qui se paraient du nom du +Christ, leur caractère, si doux jadis, soit devenu cruel, dissimulé, +et ait dégénéré en une indolence servile? Et cependant leur ancien +caractère se laisse encore apercevoir, là surtout où ils jouissent de +quelque degré de liberté<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.» (<i>Ideen zur Philosophie der +Menschheit</i>, vol. IV, chap. IV.)</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> Les Allemands ont exercé sur les Slaves de la Baltique une +oppression qui dépasse tout ce que cette race malheureuse eut à +souffrir, au Sud, des Turcs, à l'Est, des Mongols. En effet, la +conduite de ces infidèles à l'égard des Slaves conquis, fut pleine +d'humanité si on la compare aux traitements que leur firent subir les +Allemands baptisés (car je ne puis les appeler chrétiens). Les Mongols +qui conquirent les provinces du Nord-Est de la Russie, sous les +descendants du terrible Gengis-Khan, et qui sont la personnification +des peuples sauvages et barbares, laissèrent aux chrétiens une liberté +entière en religion. Ils exemptèrent même les membres du clergé et +leurs familles de la capitation imposée aux autres habitants. Ils ne +les privèrent point de leur territoire, et jamais ne leur +prescrivirent l'oubli de leur langue nationale, de leurs mœurs et +de leurs coutumes. Les Mahométans osmanlis, laissèrent aux Bulgares +et aux Serbes subjugués, leur foi, leurs <span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> propriétés et leurs +institutions locales et municipales. Au contraire, les chrétiens +d'Allemagne, princes et évêques, se partagèrent les terres des Slaves +qui, par provinces entières, furent exterminés ou réduits en +servitude<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.</p> + +<p>Les Turcs admirent les Slaves qui, par force ou par persuasion, +avaient embrassé l'Islamisme (les Slaves de Bosnie), à tous les droits +et priviléges dont ils jouissaient eux-mêmes; quelques-uns occupèrent +les dignités les plus élevées de la Porte ottomane, et même celle de +vizir, tandis que les Allemands étendirent leurs persécutions jusque +sur les descendants chrétiens de leurs victimes. Ils furent réduits en +esclavage, sans pouvoir rester dans les villages habités par les +colons allemands établis sur leurs propres terres. Ils étaient exclus, +en outre, des compagnies ou corporations de commerce.</p> + +<p>Une loi, à Hambourg, établissait que quiconque aspirait au titre de +bourgeois de cette ville, eût à prouver qu'il n'était pas d'origine +slavonne. Beaucoup de documents officiels prouvent que les +persécutions des conquérants allemands continuèrent long-temps après +la soumission définitive et la conversion de cette race +malheureuse<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>; un écrivain allemand rapporte que, long-temps après +l'établissement de la religion chrétienne, un Slave, rencontré sur une +grande route et qui ne pouvait justifier d'une façon satisfaisante son +départ de son village, était exécuté sur place ou tué comme un <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> +vil animal<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. Il ne faut donc pas s'étonner que la langue slave, qui +s'étendait, à l'Ouest, jusqu'à la rivière Eyder, et au Sud, au-delà +des rives de la Saale, ait disparu à la fin: ceux qui le parlaient, +ont été, soit exterminés, soit entièrement dénationalisés et changés +en Allemands<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.</p> + +<p>En rappelant cet assassinat d'une nation par l'autre, je n'ai pas +écouté les accusations intentées par le parti opprimé. Les plaintes de +la victime se sont perdues dans la suite des temps, et les Slaves de +la Baltique n'ont pas eu, comme les Mexicains, un Ixtlilxochilt, comme +les Péruviens, un Garcilasso de la Vega, pour dénoncer à <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> la +postérité les griefs de leur nation. C'est des oppresseurs eux-mêmes, +qu'est parti le premier témoignage contre les cruautés de leurs +compatriotes, et il faut le dire à l'honneur de l'humanité, il s'est +trouvé, parmi les Allemands, des gens vertueux, de véritables prêtres +du Christ, qui élevèrent une voix courageuse contre la conduite +barbare et inhumaine des princes et des nobles; car, sous le prétexte +de convertir les Slaves idolâtres à la religion chrétienne, ils leur +faisaient éprouver une oppression plus cruelle que les persécutions +exercées par des païens.</p> + +<p>On dira peut-être, à quoi bon ranimer le souvenir d'anciennes cruautés +qu'il vaut mieux ensevelir dans l'oubli du passé? Sans doute; mais +malheureusement le contraire a lieu. Depuis quelques années, une lutte +s'est établie entre les écrivains slaves et allemands; et tous, dans +leur polémique, donnent une grande importance à l'histoire de leurs +mutuelles relations. Mais, ce qui est le plus regrettable, les +animosités nationales entre les deux races ne se sont pas bornées aux +écrits des historiens: elles ont été entretenues par les pamphlets, +les journaux, et ont même abouti à des collisions, comme à Posen et à +Prague. Cette malheureuse disposition se développe avec une très +grande force, et l'on peut craindre qu'elle ne produise de tristes +résultats pour les deux races humaines et pour l'humanité en général; +on n'a donc nullement le droit, suivant moi, de présenter, sous des +couleurs favorables, une injustice qui est un fait: il vaut mieux +l'exposer devant le tribunal de l'opinion publique en Europe, qui +trouvera, peut-être, quelques moyens de remédier, avant qu'il soit +trop tard, aux conséquences, autrement inévitables, de ce déplorable +état de choses. Il est d'ailleurs <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> impossible de comprendre +nettement tout l'effet des doctrines religieuses sur le caractère +national des Slaves. La propagation de ces doctrines parmi cette même +nation, concorde avec les causes de son succès et de sa chute.</p> + +<p>Je désire surtout que les protestants étrangers, acquièrent une +connaissance parfaite des causes et des effets auxquels je fais +allusion; eux seuls, en effet, pourront se former une juste idée de +l'histoire religieuse des Slaves et du mouvement religieux qui, sans +aucun doute, suivra le mouvement politique qui agite aujourd'hui cette +nation avec une force sans cesse croissante.</p> + +<p>Mais, avant de décrire la conversion des nations slaves à la religion +de l'Évangile, je ferai une espèce de tableau de leur idolâtrie, de +leurs mœurs, coutumes, de l'état de leur civilisation sous le +paganisme. La condition sociale et morale d'un peuple a toujours une +grande influence sur ses révolutions religieuses.</p> + +<p>«Les Slaves, dit Procope<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>, honorent un Dieu, maître du tonnerre; +ils le reconnaissent pour le seul Dieu de l'univers, et lui offrent +des animaux et différentes sortes de victimes. Ils ne croient pas que +le destin ait aucun pouvoir sur les mortels. Sont-ils en danger de +périr par la maladie ou le fer de l'ennemi, ils font vœu à Dieu de +lui offrir des sacrifices s'ils échappent à la mort. Ils honorent +encore les fleuves, les nymphes, et quelques autres divinités; ils +leur offrent des sacrifices et font en même temps des pratiques de +divination.» Ce tableau de la religion slavonne s'accorde avec le +récit de Nestor; il raconte que la principale divinité <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> des +Slaves, adorée à Kioff, à Novgorod et ailleurs, était Péroun, ou le +tonnerre. Cette idole était en bois, avec une tête d'argent et des +moustaches d'or. Le même auteur cite les noms d'autres divinités, mais +sans décrire leurs attributs<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>.</p> + +<p>Les détails que les chroniqueurs bohêmes et polonais donnent sur les +anciennes divinités de leur pays, laissent beaucoup à désirer. Ce sont +des traditions recueillies long-temps après la disparition de +l'idolâtrie; et leur tentative de les accorder avec la mythologie +grecque et romaine, donne à penser que leur imagination a souvent +suppléé au manque de connaissances précises sur ce sujet. Les seules +divinités que l'on puisse affirmer avoir été adorées dans la patrie +primitive des Slaves, c'est-à-dire la Pologne et la Russie, sont +celles dont le souvenir se conserve encore, en partie, dans les chants +populaires, les fêtes et les superstitions de ces contrées. Les +principales de ces divinités sont: <i>Lada</i><a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>, que l'on croit la +déesse des plaisirs et de l'amour; <i>Kupala</i>, le dieu des fruits de la +terre; et <i>Koleda</i>, le dieu des fêtes. Le nom de <i>Lada</i>, dans +certaines parties de la Russie, reparaît dans des chants et des danses +qui ne reviennent qu'à certaines saisons de l'année. La fête de +<i>Kupala</i> se célèbre, le 23 juin, par des feux de joie autour desquels +le peuple danse. Ce dieu a ainsi survécu à l'extinction de l'idolâtrie +nationale, et son culte se perpétue en un certain degré dans plusieurs +parties de la Pologne et de la Russie; la jeunesse des villages danse +autour de feux allumés, le soir avant la Saint-Jean-Baptiste (23 +juin): elle donne à <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> ce saint le nom de <i>Jean Kupala</i><a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>. La +fête de <i>Koleda</i> a lieu le 24 décembre, et il est à remarquer qu'en +Pologne et dans plusieurs autres parties de la Russie, ce nom remplace +celui de fête de Noël: on s'en sert encore pour plusieurs cérémonies +pratiquées en ce jour.</p> + +<p>Quant au culte des nymphes des rivières, dont parle Procope, on peut +en retrouver des traces de nos jours. La croyance aux fées et aux +autres êtres fantastiques qui habitent les bois, l'eau et l'air, est +encore vivace chez les paysans de plusieurs contrées slaves, et s'est +conservée dans de nombreuses traditions populaires, dans des chants et +des pratiques superstitieuses. Tous ces restes de la mythologie +slavonne ont été recueillis avec un soin particulier, et les travaux +de quelques savants slaves ont jeté une vive lumière sur cette +question. Toutefois, les seules données certaines que nous ayons, sont +ce que rapportent, sur les Slaves de la Baltique, des auteurs +européens, voisins de ces peuples et témoins oculaires (du moins +quelques-uns) de ce qu'ils décrivent. Un hasard heureux a même +conservé jusqu'à nos jours les objets qu'adoraient les Slaves<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>. +<span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> Je donnerai donc sur l'idolâtrie slave, des détails que l'on +peut admettre comme positifs.</p> + +<p>La divinité la plus célèbre des Slavons de la Baltique était +<i>Sviantovit</i> ou <i>Sviantovid</i><a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, dont le temple et l'idole étaient à +Arkona, capitale de l'île de Rugen. En 1168, Waldemar, premier roi de +Danemarck, détruisit ce dernier vestige de l'idolâtrie slave. Un +historien danois contemporain, Saxo Grammaticus, qui, probablement, +assistait à l'expédition<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>, donne les détails suivants sur +Sviantovit et son culte:</p> + +<p>«Au milieu de la ville, sur un terrain aplani, s'élevait un temple, +construit artistement en bois. Sa magnificence et la sainteté de +l'idole qu'il renfermait, l'avaient mis en grande vénération.</p> + +<p>»Les murs intérieurs de l'édifice étaient d'un travail achevé, et +couverts des images de divers objets, peintes d'une manière grossière +et imparfaite. Il n'y avait qu'une seule entrée; le temple lui-même +avait une double enceinte. L'enceinte extérieure consistait en une +muraille surmontée d'un toit peint en rouge. La partie intérieure, +surmontée par quatre poteaux, avait, au lieu de murailles, des +tentures de tapisserie. Le même toit les abritait toutes deux. L'idole +placée dans cet édifice, dépassait de beaucoup la taille humaine. Elle +avait quatre têtes et autant de cous, deux poitrines et deux dos, +tournés de côtés différents. La barbe était soigneusement peignée, et +la chevelure rasée de près. Dans la main droite, elle tenait une corne +faite de plusieurs métaux; et, chaque année, le prêtre chargé du +<span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> culte de cette idole, la remplissait de vin<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>. Le bras +gauche de la divinité était courbé, sur le côté, dans la forme d'un +arc; son vêtement descendait jusqu'aux jambes, et celles-ci étaient +formées de différentes sortes de bois si bien jointes, qu'un examen +attentif pouvait seul découvrir les pièces du rapport. Les pieds +posaient sur le sol, où ils étaient même enfoncés. Non loin de +l'idole, étaient rangés avec art, son épée, sa bride et les autres +objets qui lui appartenaient; parmi eux brillait surtout son épée, +d'une grandeur démesurée, avec une poignée d'argent et un fourreau +d'un travail merveilleux. Voici quelles étaient les cérémonies de son +culte solennel:—Tous les ans, après la moisson, la population +s'assemblait devant le temple; on y immolait des bestiaux, et on +faisait un repas solennel, considéré comme une cérémonie religieuse.</p> + +<p>»Le prêtre qui, contrairement à l'usage du pays, se faisait +reconnaître à la longueur de sa chevelure et de sa barbe, nettoyait +d'abord, au commencement de la cérémonie, l'intérieur du temple, où +seul il avait accès. En accomplissant cette tâche, il retenait avec +soin sa respiration, pour ne pas souiller la présence de la divinité +par l'impureté d'une haleine mortelle. Il sortait du temple toutes les +fois qu'il voulait respirer. Le jour suivant, lorsque le peuple était +réuni devant les portes du temple, le prêtre apportait la corne qu'il +avait prise aux mains de l'idole, et augurait du bonheur de l'année +suivante d'après son contenu. Si la liqueur avait baissé, il prédisait +la disette, sinon l'abondance. Il ordonnait alors d'épargner les +provisions, ou bien d'en être prodigue. Il renversait ensuite le +contenu de la corne aux <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> pieds de l'idole, sous forme de +libation, et le remplaçait par du vin nouveau; puis il adressait à sa +divinité des prières pour lui-même, pour le salut de la contrée et de +ses habitants, pour l'accroissement de leurs biens, pour la défaite +des ennemis, et vidait la corne tout d'un trait. Après l'avoir remplie +de nouveau, il la replaçait dans la main droite de l'idole. Un épais +gâteau rond, fait avec du miel, lui était aussi offert par le prêtre. +Celui-ci plaçait le gâteau entre lui-même et le peuple, et demandait +aux assistants s'ils pouvaient le voir par dessus. S'ils répondaient +oui, il les invitait à se munir, pour l'année suivante, d'un gâteau +capable de le dérober à leur vue. Il finissait par bénir le peuple, au +nom de l'idole, et par l'exhorter à témoigner sa ferveur par des +sacrifices fréquents, promettant, en récompense, la victoire sur terre +et sur mer. Le reste du jour était consacré à des festins, et +l'assemblée consommait les offrandes faites au dieu. Dans cette fête, +l'intempérance était un acte de piété, la sobriété un péché. Chaque +année, hommes et femmes donnaient une pièce d'argent pour l'entretien +et le culte de l'idole. Le tiers des dépouilles prises sur l'ennemi +lui était consacré; on les devait à son appui. Le même dieu avait 300 +chevaux, autant de soldats, qui faisaient la guerre en son nom. Tout +leur butin revenait au prêtre de l'idole; il l'employait à décorer +l'intérieur du temple, et l'enfermait sous clef dans des salles +secrètes, où une immense quantité d'argent et de magnifiques +vêtements, pourris par le temps, étaient amoncelés. Il y avait aussi +un nombre considérable d'offrandes faites par ceux qui désiraient se +concilier la faveur du dieu. La Slavonie<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> n'était pas la +seule à offrir de l'argent à cette idole: tous les rois voisins lui +envoyaient des présents, sans penser au sacrilége dont ils se +rendaient coupables. Ainsi, entre autres, Suénon, roi de +Danemarck<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>, envoya au dieu, pour se le rendre favorable, une coupe +d'un travail achevé, préférant à sa religion une religion étrangère. +Il fut puni de ce sacrilége par une mort violente et misérable. Le +même dieu avait d'autres temples dans différents endroits, sous la +direction de prêtres d'un rang égal, mais d'un pouvoir moins étendu. +Il avait encore un cheval blanc, réservé exclusivement pour lui. +C'était un péché d'arracher un crin de sa crinière et de sa queue; le +prêtre seul pouvait lui donner de la nourriture et le monter.</p> + +<p>»Sviantovit (c'est le nom de l'idole) combattait sur ce cheval contre +les ennemis de son culte, suivant la croyance des Rugiens. Ce qui +avait donné lieu à cette croyance, c'est que souvent, le matin, on +trouvait dans l'écurie, le cheval du dieu couvert d'écume et de sueur, +comme s'il avait pris un exercice violent et voyagé durant la nuit. On +essayait de prévoir l'avenir au moyen de ce cheval, de la manière +suivante:—Avait-on résolu de porter la guerre quelque part, on +plaçait à terre, devant le temple, trois rangées d'épieux, et le +prêtre, après avoir accompli les prières solennelles, les faisait +franchir au cheval. Si, en passant par dessus les épieux, il levait +d'abord le pied droit, les présages étaient favorables; s'il levait le +pied gauche, ou tous les deux à la fois, les présages étaient +contraires et l'expédition était alors abandonnée.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> Suivant le même auteur, Sviantovit avait un étendard qui +donnait à ceux qui le suivaient le privilége de faire tout ce qu'ils +voudraient. Ils pouvaient piller impunément, même les temples des +Dieux, commettre toutes sortes de violences, sans qu'on les leur +imputât à crimes.</p> + +<p>Waldemar, roi de Danemarck et conquérant de Rugen, fit mettre en +pièces cette idole si célèbre. Les morceaux servirent à cuire des +aliments: circonstance qui contribua beaucoup à détruire la croyance à +cette divinité.</p> + +<p>Les détails de ce culte, et la description de ce temple le plus +célèbre parmi les Slaves, nous ont été conservés par un auteur +contemporain; ils sont authentiques, selon moi, et nous donnent une +idée exacte de l'idolâtrie slave. Cette religion se perpétua encore +sur les bords de la Baltique, trois siècles après la conversion des +autres nations slaves au christianisme.</p> + +<p>D'autres tableaux de la même idolâtrie se retrouvent chez différents +écrivains allemands qui vivaient dans le voisinage des Slaves de la +Baltique: quelques-uns même les connaissaient particulièrement. +Toutefois les limites de cet ouvrage ne me permettent pas d'entrer +dans de longs détails, et je terminerai par le passage suivant +d'Helmold, prêtre allemand du Holstein, qui avait eu des rapports +personnels avec les Slaves idolâtres.</p> + +<p>«Les Slaves, dit-il, ont différentes sortes d'idolâtrie, et ne +s'accordent pas entre eux dans leurs rites superstitieux. +Quelques-unes de leurs idoles ont des figures bizarres, comme l'idole +de Plunen (Plon, dans le Holstein), appelée <i>Podaga</i>. Plusieurs dieux +sont censés habiter dans les bois, et n'ont pas d'images pour les +représenter, tandis que d'autres ont trois têtes et même plus. Par +dessus tant de dieux auxquels ils attribuent <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> la protection de +leurs champs et de leurs forêts, et même le pouvoir de dispenser les +peines et les plaisirs, ils placent dans le ciel un Dieu qui commande +à tous les autres, mais ne s'occupe que des choses célestes. Tous les +dieux sont issus de son sang, et sont plus puissants les uns que les +autres, selon qu'ils tiennent de plus près au grand dieu qui leur +assigne leurs différents emplois.» (<i>Chronicon Slavorum</i>, livre I, ch. +XXIII.) La théogonie slave ressemble à celle de la Grèce; dans les +deux, les dieux et les demi-dieux sont issus de la divinité suprême et +obéissent à ses commandements. Toutefois, ce n'est pas ici le lieu de +chercher les rapports de la mythologie slavonne avec la mythologie +classique ou indienne, et je dois passer à la description de l'état +moral de la race qui croyait à cette mythologie.</p> + +<p>Tous les auteurs qui ont observé les Slaves sur les bords du Danube et +les rivages de la Baltique, rendent un témoignage favorable de leur +caractère national. «Ils ne sont enclins ni à l'injustice ni à la +fraude», dit Procope; et l'empereur Maurice rapporte qu'ils ne +retenaient pas leurs prisonniers, comme les autres nations, dans un +perpétuel esclavage; ils leur permettaient, après un certain temps, de +retourner dans leur patrie en payant une rançon, ou de rester parmi +eux, libres et bien traités<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. La vertu principale des Slaves est +l'hospitalité; sous ce rapport, ils l'emportent sur toute autre +nation. Les empereurs Maurice et Léon le philosophe<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>, rapportent +que les Slaves accueillaient les voyageurs avec la plus grande +bienveillance. Ils les conduisaient dans <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> d'autres villes, +pourvoyaient à tous leurs besoins, les confiaient même en garde à +quelques-uns de leurs compatriotes qui répondaient de leur sûreté à la +personne qui les avait amenés. S'il arrivait quelque mal à l'étranger, +malgré la vigilance de son hôte, celui-ci était puni par ses voisins +ou par ceux qui lui avaient confié le voyageur. L'hospitalité que les +Byzantins vantent dans les Slaves du Sud, était en égal honneur chez +les Slaves de la Baltique. Adam de Brême dit<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>, qu'aucune nation ne +les surpassa en douceur de mœurs, en hospitalité et en obligeance. +Helmold, qui les avait visités lui-même en compagnie de l'évêque +d'Oldembourg, à l'époque de leur exaspération contre les chrétiens +leurs voisins, en fait le plus grand éloge. Il dit avoir appris par +expérience ce qu'il savait déjà par ouï dire, que les Slaves sont le +peuple le plus hospitalier. Si l'un d'eux, ce qui était bien rare, +était convaincu d'avoir éconduit un étranger ou de lui avoir refusé +l'hospitalité, on avait le droit d'incendier sa maison et ses biens, +tous le traitaient d'infâme, de scélérat qui méritait la réprobation +universelle. Le biographe de saint Othon dit que les Poméraniens +tiennent toujours leurs tables chargées de viandes et de boissons<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>, +afin que le maître de la maison puisse les offrir à ses hôtes et aux +étrangers à tous les moments de la journée. Le même auteur ajoute ce +qui suit sur la probité des Slaves. «Il règne parmi eux une telle +confiance, dit-il, ils sont si peu enclins au vol et à la fraude, que +jamais ils ne ferment ni leurs coffres ni leurs caisses. Ils ne +connaissent ni clefs ni verroux, et grand est leur <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> étonnement +de voir fermés les coffres et les malles de l'évêque. Ils placent leur +linge, leur argent, leurs objets précieux dans des caisses et des +tonneaux simplement recouverts; ils ne craignent pas le vol, ils ne +savent ce que c'est.» Mais la particularité la plus curieuse que cet +auteur rapporte sur les Slaves de Poméranie, c'est qu'ils reprochaient +au Christianisme son immoralité et surtout le vol et le brigandage qui +dominaient chez les chrétiens, ils blâmaient aussi les cruautés qu'ils +exerçaient les uns sur les autres<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p> + +<p>Les Byzantins et d'autres auteurs de l'Occident ont beaucoup vanté la +chasteté et la fidélité conjugale des femmes slaves. L'empereur +Maurice<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a> dit qu'elles sont des épouses dévouées et que souvent +elles s'immolaient sur le cadavre de leurs maris.</p> + +<p>L'Anglo-Saxon saint Boniface, l'apôtre de la Germanie, parle des +Slaves dans une lettre adressée à son compatriote Ethelbald, roi de +Mercie, qu'on accusait de mœurs désordonnées<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>. «Cette nation, la +plus détestable de toutes, comme il l'appelle à cause de son +idolâtrie, a, dit-il, un tel respect pour la fidélité conjugale, que +les femmes se tuent à la mort de leurs maris, et tous vantent à l'envi +leur dévouement.» Il paraît que les femmes slaves partageaient avec +leurs maris les difficultés des expéditions et même les dangers du +combat. Quand les Avares, en 625, firent une tentative infructueuse +<span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> contre Constantinople, beaucoup de Slaves qui avaient pris +part à l'expédition y périrent, et les Grecs trouvèrent, après leur +retraite, beaucoup de femmes parmi les morts<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.</p> + +<p>Voici comme Helmold, que j'ai déjà cité, parle de leurs liens et de +leurs affections de famille<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>: «L'hospitalité et l'amour des parents +sont aux yeux des Slaves les premières vertus. On ne trouve chez eux +ni pauvre ni mendiant; car, lorsque quelqu'un, soit par faiblesse, +soit par l'effet de l'âge, ne peut plus pourvoir à ses besoins, ses +parents le recueillent avec empressement.»</p> + +<p>J'ai cité l'expression de Herder, où il dit que les Slaves menaient +une vie joyeuse et embellie par la musique: l'anecdote suivante, +rapportée par les écrivains byzantins, prouve quel amour les Slaves +avaient pour la musique et dans quelle paix ils vivaient lorsque leurs +voisins les laissaient en repos.</p> + +<p>«En 890, pendant la guerre contre les Avares, les Grecs firent +prisonniers trois étrangers qui, au lieu d'armes, portaient des +cistres. L'empereur leur demanda qui ils étaient. «Nous sommes Slaves, +dirent-ils, et nous habitons à l'extrémité de l'Océan occidental (mer +Baltique). Le khan des Avares a envoyé des présents à nos chefs et +nous a demandé des troupes pour combattre les Grecs. Nos chefs ont +reçu les présents, mais nous ont envoyés au khan des Avares répondre +que notre éloignement nous empêche de lui porter secours. Nous avons +été nous-mêmes quinze mois en chemin. Le khan, plein d'égards pour +notre caractère sacré d'ambassadeurs, nous a laissé retourner dans +nos foyers. Nous <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> avons entendu parler des richesses et de la +bienveillance des Grecs, et nous avons saisi cette favorable occasion +de pénétrer en Thrace. Nous ne connaissons pas l'usage des armes, nous +ne jouons que du cistre. Chez nous, il n'y a pas de fer: nous menons +une vie calme et pacifique sans avoir de guerre, et nous consacrant +uniquement à la musique.»</p> + +<p>L'empereur admira le caractère paisible de ce peuple, la haute et +vigoureuse stature de ces étrangers; il les accueillit avec +bienveillance et leur fournit les moyens de regagner leur patrie. +(Stritter, <i>Memoriæ populorum</i>, vol. II, p. 53, 54). Cette anecdote +nous fait croire que les récits rapportés par les anciens sur la +félicité et l'innocence des Hyperboréens, ne sont pas si dénués de +fondements qu'on le croit généralement. J'ai déjà cité le passage de +Herder où il décrit l'état avancé du commerce et de l'industrie chez +les Slaves, et je n'ai pas besoin de répéter les témoignages variés +des écrivains contemporains, sur lesquels il a appuyé le tableau qu'il +en trace.</p> + +<p>Telle était la condition morale d'un peuple que les Allemands ont +exterminé ou réduit en esclavage. Il ne faudrait pas croire cependant +que les Slavons, pour être aussi industrieux, aussi pacifiques que les +Péruviens, fussent aussi peu propres que ce peuple à la guerre. Il est +très vrai, comme Herder l'a observé, qu'ils payaient d'eux-mêmes un +tribut pour avoir le droit d'habiter en paix leur patrie. Cependant, +quand les circonstances les contraignaient à la guerre, ils devenaient +terribles pour leurs oppresseurs. Dans les combats, ils déployaient un +courage, une adresse, une constance dans les souffrances et les +fatigues, qui rappelle les indomptables Indiens de l'Amérique +septentrionale, <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> plutôt que les Péruviens si soumis. Les +écrivains byzantins qui connaissaient les Slaves par leurs +observations personnelles, racontent qu'ils marchaient au combat sans +tuniques et sans manteaux, et n'ayant qu'une sorte de caleçon pour +couvrir leur nudité. Ils n'avaient point d'armures, ils ne portaient +que des épieux, quelques-uns seulement y joignaient des boucliers. Ils +se servaient d'arcs et de flèches courtes, trempées dans un poison +violent. Ils combattaient toujours à pied, et étaient très habiles à +se défendre dans les défilés, dans les bois, et dans tous les lieux +d'un difficile accès. Par des manœuvres adroites, ils savaient +attirer l'ennemi dans des embuscades en simulant la retraite. Ils +étaient des plongeurs expérimentés et pouvaient rester sous l'eau plus +long-temps que personne, en recevant l'air au moyen de longs roseaux +qui s'élevaient au-dessus de l'eau.</p> + +<p>Ils étaient très adroits à surprendre leurs ennemis dans des +rencontres particulières, et Procope en cite un exemple curieux: +Bélisaire assiégeait la place de Terracine, en Italie, et désirait +vivement s'emparer de quelque assiégé. Dans son armée se trouvaient +beaucoup de Slaves, qui, chez eux, sur le Danube, s'exerçaient à faire +des prisonniers en se cachant sous les pierres et parmi les +broussailles: Bélisaire offrit une riche récompense à celui qui lui +ramènerait tout vif un Goth assiégé. À un certain endroit, près des +remparts, les Goths venaient d'ordinaire couper de l'herbe. Un jour, +dès le matin, un Slave s'y traîna en rampant parmi les hautes herbes +et s'y blottit. Un Goth sort de la ville, et s'avance sans soupçonner +le danger dont il s'approche, et tout occupé à surveiller les +mouvements du camp ennemi. Tout-à-coup le Slave s'élance de sa +cachette, saisit le <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> Goth par derrière et comprime ses +mouvements avec tant de vigueur, que celui-ci ne put faire de +résistance et se laissa emporter jusqu'au camp<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.</p> + +<p>Les Slaves se rapprochaient encore des Indiens de l'Amérique +septentrionale, par leur constance à supporter les tortures que leur +faisaient subir leurs ennemis, pour apprendre le nombre et la position +de leur armée. Ils se laissaient mourir dans les tourments les plus +cruels, sans répondre à une seule question et sans faire entendre une +seule plainte<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>.</p> + +<p>Les exploits militaires des Slaves ne se bornent pas à ces faits +individuels qui demandent plus d'adresse que de valeur. On en trouve +la preuve dans les invasions que les Slaves firent à travers l'Empire +grec. Ils étendirent leurs dévastations de la mer Noire à la mer +Ionienne, défirent souvent les Grecs, surtout à Andrinople en 551, et +pénétrèrent jusqu'aux portes de Thessalonique et de Constantinople. +Cependant ils furent quelques temps soumis à la nation des Avares +d'Asie; ils combattirent avec valeur à l'avant-garde de leurs +conquérants, et firent voir leur courage à l'attaque de Constantinople +en 626, qu'ils faillirent emporter d'assaut<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>.</p> + +<p>Le territoire que les Slaves conquirent sur l'Empire <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> grec, et +qu'ils occupent encore, s'étend jusqu'aux environs d'Andrinople. +Pendant deux siècles et même plus, ils furent maîtres presque de toute +la Morée<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>. Au Nord, ils défendirent trois cents ans leur +indépendance et l'idolâtrie de leurs pères contre le Danemarck, +l'Allemagne, et à l'occasion, contre leurs frères convertis de +Pologne.</p> + +<p>Malgré les changements qu'ont fait subir au génie de la nation slave +l'influence du temps, la forme du gouvernement, la religion, le climat +et les autres circonstances, il n'a subi aucune altération dans ses +caractères essentiels; j'ai donné tous ces détails, parce qu'ils nous +apprennent à apprécier les causes qui ont eu de l'influence sur +l'histoire politique et religieuse des Slaves. Ils nous montrent +encore ce que nous pouvons craindre et espérer du mouvement qui agite +aujourd'hui cette race d'une manière si puissante.</p> + +<p>Le caractère doux et pacifique de la race slave, la rendait +particulièrement propre à recevoir la doctrine de l'Évangile. Aussi le +Christianisme fit parmi elle de rapides progrès, quand il fut prêché +dans la langue nationale et par des missionnaires qui ne souillaient +pas leurs travaux évangéliques par des vues d'intérêt tout personnel. +Mais on résista au Christianisme jusqu'à la mort, toutes les fois +qu'il devint un instrument politique et qu'il changea les sublimes +préceptes de l'Évangile, la douceur, la patience et l'humilité, en +doctrines <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> viles de soumission absolue au joug abhorré des +envahisseurs. Ce fut malheureusement ce qui arriva aux Slavons de la +Baltique. Leur conversion par les Allemands équivalut à leur +destruction. Les quelques mots de Herder que j'ai déjà cités, le +rappellent d'une manière bien plus véridique. «Les Slaves furent ou +exterminés ou réduits en esclavage dans toutes les provinces, et les +nobles et les évêques se partagèrent leurs dépouilles<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> Il en fut autrement chez les Slaves du Sud, là l'Évangile fut +prêché dans la langue nationale et ne devint pas un moyen d'acquérir +la richesse et le pouvoir.</p> + +<p>Les progrès du Christianisme chez les Slaves doivent dater de leurs +rapports avec les Grecs. Car, malgré les hostilités qui séparèrent de +bonne heure les deux nations, il y eut entre elles des relations +actives de commerce. Beaucoup de Slaves entrèrent au service des +empereurs grecs, et quelques-uns, au <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, +occupèrent des positions très élevées<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>.</p> + +<p>Les Croates et les Serviens, appelés par l'empereur Héraclius, +descendirent du nord des monts Carpathes et s'établirent dans le pays +qu'ils occupent aujourd'hui. Ils furent les premiers Slaves chez qui +le Christianisme devint la religion dominante. Le roi de Bulgarie<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a> +se convertit en 861, et c'est dans ce pays que s'établit d'abord +l'Église chrétienne slave, par la traduction des Écritures. +L'établissement de cette Église s'accomplit dans la Grande-Moravie.</p> + +<p>Il ne faut pas confondre le royaume de la Grande-Moravie, <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> +avec la province d'Autriche qui porte aujourd'hui ce nom. C'était un +État puissant, qui s'étendait des frontières de la Bavière à la +rivière Drina en Hongrie, et des bords du Danube et des Alpes, au +Nord, au-delà des monts Carpathes, jusqu'à la rivière Stryi dans le +Sud de la Pologne, et à l'Ouest jusqu'à Magdebourg. Sa période de +grandeur politique fut de peu de durée, mais son influence +intellectuelle fut prédominante durant cette courte période et a +laissé des traces qu'on retrouve encore de nos jours. La traduction +des Écritures et de la liturgie grecque en langue slave, qui +s'accomplit dans la Grande-Moravie, est encore usitée par tous les +Slaves qui suivent cette Église, et même par une partie de ceux qui +ont reconnu la suprématie du pape. Je donnerai donc quelques détails +sur ce sujet.</p> + +<p>La Moravie tomba, comme les autres nations slaves, sous l'influence de +Charlemagne, et le reconnut, ainsi que Louis le Débonnaire son fils, +pour son suzerain. La Moravie recouvra son indépendance en 873 sous +Sviatopluk ou Sviatopolk, courageux soldat et gouverneur habile. Ce +fut sous le règne de Charlemagne que des missionnaires occidentaux y +introduisirent le Christianisme. On y érigea des évêchés sous la +juridiction de l'archevêque de Passau et sous celle de l'évêque de +Salzbourg. Mais la conversion du peuple accomplie par des prêtres +étrangers, peu versés dans la langue du pays, ne fut que nominale. +Aussi le prince morave Rostislav, prédécesseur de Sviatopluk, +demanda-t-il en 863 à l'empereur grec Michel, de lui envoyer des +hommes instruits qui connussent la langue slave. Ils devaient traduire +les Écritures en slavon, et organiser le culte public selon les +mœurs du pays. Laissons parler le plus ancien chroniqueur slave, +Nestor, moine de Kioff.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> «Les princes moraves, Rostislav, Sviatopolk et Kotzel, +envoyèrent dire à l'empereur Michel: «Notre contrée a reçu le baptême, +mais nous n'avons pas de prédicateurs éclairés pour nous instruire et +nous traduire les livres sacrés; nous n'entendons ni le grec ni le +latin. Les uns nous enseignent une chose, les autres une autre, nous +ne pouvons donc comprendre ni le sens ni la portée des Écritures. +Envoyez-nous des doctes pour nous expliquer les Écritures et nous en +montrer le sens.»</p> + +<p>»L'empereur Michel, après avoir entendu cette lettre, fit venir ses +philosophes et leur montra le message des princes slaves; ceux-ci lui +répondirent: «Il y a à Thessalonique un homme du nom de Léon. Ses deux +fils connaissent tous deux la langue slave et sont tous deux des +philosophes instruits.» L'empereur fit dire à Léon d'envoyer à la cour +ses deux fils, Méthodius et Constantin. Ils vinrent, et Michel leur +dit: «Les peuples slaves me demandent des savants pour leur traduire +les Saintes-Écritures.» Sur l'ordre de l'empereur, ils allèrent +trouver dans les pays des Slaves les princes Rostislav, Sviatopolk et +Kotzel. À leur arrivée, ils composèrent un alphabet slavon et +traduisirent les Évangiles et les actes des apôtres. Les Slaves furent +dans la joie en entendant chanter la magnificence du Seigneur dans +leur propre langue, lorsque les Grecs eurent traduit le psalmiste et +les autres livres.» (<i>Annales de Nestor</i>, texte original, édition de +Saint-Pétersbourg, 1767, pages 20, 23.)</p> + +<p>Quelques savants slaves de distinction pensent que Méthodius et son +frère Constantin, mieux connu sous le nom du moine Cyrille, ont +commencé la traduction des Écritures en Bulgare et inventé alors +l'alphabet slavon. <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> Mais que l'invention de l'alphabet et la +traduction des écritures aient été effectuées d'abord en Moravie ou y +aient été apportées par Méthodius et Cyrille, c'est dans ce pays que +les pieux travaux de ces saints hommes ont reçu leur plus entier +développement, par la complète organisation du service divin dans la +langue du pays.</p> + +<p>Toutefois, il faut remarquer cette circonstance-ci. Quoique Cyrille et +Méthodius aient établi le service divin en slavon, selon les rites de +l'Église grecque, ils restèrent toujours sous l'obéissance du pape +romain, et ne passèrent pas sous celle des patriarches de +Constantinople. C'était précisément alors le commencement de ce grand +débat qui se termina par la séparation complète des deux Églises. +L'établissement du culte slave en Moravie, où le service latin avait +été introduit, excita la colère du clergé allemand qui en dénonça les +auteurs au pape Nicolas I<sup>er</sup>. Le pape somma les deux frères de +comparaître devait lui. Ceux-ci obéirent et surent si bien se +justifier, que le pape Adrien I<sup>er</sup>, successeur de Nicolas, confirma +le mode de culte qu'ils avaient établi et créa Méthodius archevêque de +Moravie. Cyrille refusa la dignité épiscopale qu'on lui offrait en +même temps, entra au couvent, et y mourut peu après. De semblables +accusations obligèrent Méthodius à reparaître à Rome en 879. Il obtint +du pape Jean VIII, la confirmation de la liturgie slave, mais à +condition qu'en emploierait en même temps le latin, et que celui-ci +aurait la préséance sur la langue slave. Les hostilités contre la +liturgie slave allèrent toujours en croissant, et après la mort de +Méthodius, elles dégénérèrent en persécution violente. Des prêtres qui +défendaient le culte de Dieu dans la langue nationale, furent chassés +de leur patrie par l'influence allemande. L'État de Moravie <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> +fut détruit en 907 par les Magyars ou Hongrois idolâtres. Quand les +conquérants furent convertis au Christianisme en 973, le service latin +fut établi parmi eux, et la liturgie slavonne disparut. Elle subsista +quelque temps en Bohême et en Pologne. J'aurai plus tard occasion de +donner quelques détails sur ce sujet dans les chapitres relatifs à ces +contrées.</p> + +<p>Les caractères slavons inventés par Cyrille ne sont qu'une +modification de l'alphabet grec, avec l'addition de quelques lettres +empruntées aux alphabets orientaux, et qui ont pour but d'exprimer +certains sons particuliers au slavon, mais étrangers à la langue +grecque. Le synode provincial de Salone (en Dalmatie), en 1060, +déclara cet alphabet slavon une invention diabolique et Méthodius un +hérétique. Cependant, de nos jours encore, il continue à être en usage +dans les livres de piété, chez tous les Slaves qui suivent la religion +grecque, et même parmi quelques-uns de ceux qui reconnaissent la +suprématie du pape.</p> + +<p>Un autre alphabet slavon est en usage pour les cérémonies sacrées dans +quelques églises de Dalmatie qui, fidèles au dogme et aux rites de +l'Église catholique romaine, ont le privilége d'accomplir le service +divin dans leur langue. Il est connu sous le nom d'alphabet glagolite, +et son origine est attribuée à saint Jérôme, né en Dalmatie. Cette +opinion ne soutient pas l'épreuve de la critique historique. Saint +Jérome est mort en 420, bien avant l'établissement des Slaves dans sa +patrie. C'est pourquoi Dobrowski, un des savants slaves les plus +éminents, a-t-il supposé qu'après la prohibition de l'alphabet de +Cyrille par le synode de Salone, en 1060, les caractères glagolites +ont été inventés par quelques prêtres slaves de Dalmatie, qui, pour +sauver la liturgie <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> nationale, ont attribué ces caractères à +saint Jérôme. Cette supposition, généralement admise depuis quelque +temps, a été réfutée par Kopitar, conservateur de la bibliothèque +impériale à Vienne, qui fait autant autorité que Dobrowski sur les +questions slaves. Kopitar a établi, par la découverte d'un vieux +manuscrit glagolite, que cet alphabet est au moins aussi ancien que +celui de Cyrille, bien qu'on ne puisse déterminer l'époque de son +origine<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> CHAPITRE II.<br> +BOHÊME.</h2> + +<p class="resume">Origine de ce nom, et premiers temps historiques. — Conversion au + Christianisme. — Vaudois réfugiés dans ce pays. — Règne de + l'empereur Charles VI. — Jean Huss. — Son caractère. — Il se met à + la tête du parti national à l'Université de Prague. — Son triomphe + sur le parti allemand. — Conséquences. — Influence des doctrines de + Wicleff sur Jean Huss. — L'archevêque de Prague fait brûler les + ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. — Le pape cite Jean + Huss devant son tribunal, à Rome. — Jean Huss commence à prêcher + contre les indulgences du pape et est excommunié par le légat du + Saint-Père. — Concile de Constance. — Arrivée de Jean Huss à + Constance. — Son emprisonnement. — L'empereur s'oppose d'abord à la + violation du sauf-conduit qu'il a donné, mais les pères du + concile lui persuadent d'abandonner Jean Huss. — Procès et défense + de ce dernier. — Sa condamnation. — Son supplice. — Procès et + supplice de Jérôme de Prague.</p> + +<p>La Bohême, quoique relativement d'une médiocre étendue, occupe une des +premières places dans l'histoire religieuse de l'Europe. Par sa +position géographique, qui entame en forme de coin le corps +germanique, par le vif esprit de nationalité qui anime sa population +slave et que des siècles d'oppression n'ont pu détruire, cette nation +mérite un intérêt particulier de tous ceux que le progrès de +l'humanité ne trouve pas indifférents. Nulle part, peut-être, +l'influence des opinions religieuses sur le développement national, +<i>et vice versà</i>, n'apparaît avec autant d'éclat que dans l'histoire de +ce pays, petit par son étendue, mais grand par ce qu'il a fait. Nulle +part on ne voit d'une manière aussi évidente qu'en Bohême, les +avantages de la liberté religieuse et les tristes conséquences de sa +suppression.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> Le nom de Bohême tire son origine de la nation celtique des +Boïens, qui occupaient ce pays au commencement de notre ère, d'où le +nom de Boïohemum (maison ou pays des Boïens) est venu; il s'est changé +en Bohême, et est encore usité par l'Europe occidentale, mais non par +les habitants slaves du pays. La population teutonique des Marcomans +occupa ensuite la Bohême. Cette nation disparut au <span class="smcap">V</span><sup>e</sup> siècle, après +s'être réunie aux Goths, aux Alains et aux autres nations, dans leur +passage du nord-est de l'Europe au sud-ouest. Derrière eux, les +populations slaves des Tchekhs occupèrent les terres abandonnées par +eux durant cette émigration que j'ai rappelée dans le premier chapitre +en citant les paroles de Herder. Cette nation s'est maintenue dans le +pays, et reçoit de l'Europe occidentale le nom de Bohémiens, bien que +dans sa langue elle conserve son ancien nom de Tchekhs, que lui +donnent tous les autres peuples slaves. La royauté de Bohême se +constitua d'une manière définitive sous Boleslav I<sup>er</sup> (936-967) et +s'adjoignit la province de Moravie sous Brzetislav (1037-1055). Les +rois de Bohême tombèrent de bonne heure sous l'influence des empereurs +allemands, reconnurent leur suzeraineté, et en reçurent la couronne +royale à la fin du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle. Pendant le <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, elle acquit +une grandeur extraordinaire, mais de courte durée, sous le roi +Przemysl Ottokar, qui étendit sa domination jusqu'aux rives de +l'Adriatique<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>. Ce royaume devint très florissant sous la dynastie +de Luxembourg, et c'est dans cette période que prend place le +mouvement politique et religieux si connu qu'a suscité Jean Huss.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> Le Christianisme doit avoir pénétré en Bohême vers l'époque de +Charlemagne, qui fit la guerre à ce pays et le contraignit à payer +tribut. Il s'affranchit cependant de la suzeraineté des successeurs de +Charlemagne, et se plaça sous la protection de Swiatopluk, roi de la +Grande-Moravie, où, comme nous l'avons dit, les travaux apostoliques +de Méthodius et de Cyrille avaient établi définitivement le +Christianisme. Méthodius baptisa le roi de Bohême, Borivoy, et donna à +la Bohême l'organisation religieuse qu'il avait fondée en Moravie. +Après la destruction du royaume de Moravie, l'influence croissante de +l'Allemagne sur la Bohême fit abandonner cette organisation +religieuse, c'est-à-dire le culte accompli dans la langue nationale +avec les rites et la discipline de l'Église grecque. On y substitua la +liturgie latine et les pratique de l'Église romaine. En 1094, +l'autorité ecclésiastique fit détruire le dernier asile de la vieille +religion, le couvent bénédictin de Sazava, et anéantir les derniers +livres slaves qui subsistaient encore<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.</p> + +<p>Cependant, quoique interdites officiellement en Bohême, les Églises +nationales doivent avoir continué en secret pendant de longues années, +chez un peuple aussi attaché à tout ce qui est national. Quoi de plus +naturel qu'il ait préféré le culte accompli dans sa langue à celui qui +empruntait une langue inconnue<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>. Ces Églises ou congrégations +n'étaient pas opposées aux dogmes <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> fondamentaux de Rome ou à sa +suprématie, la persécution changea leurs dispositions et leur appui +fut assuré à tous ceux qui plus tard attaquèrent les dogmes. De l'aveu +unanime des écrivains protestants et catholiques, les Vaudois +persécutés en France trouvèrent un refuge en Bohême et en Pologne. +D'après de Thou, le grand réformateur de Lyon, Pierre de Vaux +lui-même, parcourut les contrées slaves et s'établit en Bohême. Le +savant Perrin dit la même chose; Stranski<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>, écrivain protestant de +Bohême, s'exprime ainsi: «Les derniers restes de l'idolâtrie ou +l'influence des Latins avaient profondément altéré le rituel grec. En +1176, de pieux personnages, disciples de Pierre de Vaux, chassés de +France et d'Allemagne, vinrent se réfugier en Bohême et s'établirent +dans les villes de Zatec et de Lani. Ils se joignirent à ceux qui +suivaient l'Église grecque, et par leurs prédications réformèrent le +culte qui s'était altéré.»</p> + +<p>Un autre écrivain protestant, Francovitch, plus connu sous son nom +d'emprunt Illyricus Flaccius, prétend avoir lu un récit des procédures +suivies par l'Inquisition en Pologne et en Bohême, vers 1330. Elles +établissent que des souscriptions furent recueillies dans ces deux +pays, et envoyées aux Vaudois d'Italie, regardés comme des frères et +des maîtres, et que plusieurs Bohémiens visitèrent cette secte pour y +étudier la théologie. (<i>Catalogus testium veritatis</i>, cap. <span class="smcap">XV</span>, p. +1505).</p> + +<p>L'écrivain catholique romain Hagec, s'exprime ainsi:</p> + +<p>«En 1341, des hérétiques appelés <i>Grubenhaimer</i> c'est-à-dire habitants +des cavernes, rentrèrent en Bohême. Nous en avons parlé plus haut, à +l'année 1176. Ils s'établirent dans les villes, surtout à Prague, où +ils <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> pouvaient mieux se cacher. Ils prêchaient dans quelques +maisons, mais avec beaucoup de mystère. Quoique connus de plusieurs, +on les toléra, à cause de la grande apparence de piété sous laquelle +ils savaient cacher leur perversité.» (<i>Histoire de Bohême</i>, page +550.)</p> + +<p>Æneas Sylvius, depuis le pape Pie II, prétend que les Hussites sont +une ramification des Vaudois. Il est, en effet, très probable que +cette doctrine s'était étendue au loin en Bohême, quand Jean Huss +commença à prêcher contre Rome, et qu'elle contribua pour beaucoup aux +progrès de ses réformes.</p> + +<p>La dynastie nationale de Bohême, qui occupait le trône même avant +l'introduction du Christianisme dans cette contrée, s'éteignit dans la +ligne masculine, en 1306, avec Wenceslav II. La couronne de Bohême +passa alors dans la maison de Luxembourg, par le mariage d'Élizabeth, +fille du dernier roi de l'ancienne dynastie, avec Jean de Luxembourg, +fils de l'empereur Henri VII.</p> + +<p>Jean est célèbre par ses exploits militaires, et surtout par sa mort +chevaleresque à la bataille de Crécy. On sait qu'il y combattit sans +motifs politiques, et seulement par amour des aventures. Charles, son +fils et son successeur, fut d'un caractère tout opposé. Élevé à +l'Université de Prague, sous la direction des premiers savants de +l'époque, il fut un des plus érudits de son temps, et, sauf Jacques +I<sup>er</sup> d'Angleterre, il n'a peut-être pas eu son pareil sur le trône. +Son intelligence, cependant, était d'un ordre plus élevé que l'esprit +de ce pédant couronné assis sur le trône d'Angleterre: il le fit voir +dans ses écrits, et surtout dans ses actes. Il y a, certes, une grande +différence entre la vie de Charles, écrite par lui-même, où il donne à +son fils les préceptes d'une humilité chrétienne, et le <i>Basilicon +doron</i> <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> de Jacques, rempli d'absurdes idées sur le pouvoir +royal. La différence des deux règnes est bien plus grande encore; +celui de Jacques fut, au moins, insignifiant, celui de Charles est le +règne le plus habile et le plus prospère qui ait rendu la Bohême +heureuse.</p> + +<p>Charles I<sup>er</sup> de Bohême est plus connu de l'Europe occidentale sous +le nom de Charles IV, empereur d'Allemagne. Il est, en outre, célèbre +par sa bulle d'or, qui régla l'élection des empereurs. Il prit part +encore aux affaires de Rome, durant la période si courte de liberté +dont elle jouit sous le fameux tribun Cola de Rienzi.</p> + +<p>À cette occasion, il eut une correspondance personnelle avec +Pétrarque. Son règne, comme empereur, est compté parmi les règnes +inactifs et insignifiants. Cependant, s'il se montra empereur inactif +en Allemagne, il fut, sans contredit, un grand roi pour la Bohême. Il +trouva ce pays épuisé par les guerres continuelles de son père. +Celui-ci n'avait eu d'autre pensée que d'en tirer de l'or et des +hommes pour ses expéditions fréquentes, sans grands scrupules sur les +moyens qui lui procuraient ces ressources; aussi son règne avait-il +engendré de grands abus de toute espèce.</p> + +<p>Aussitôt après son avènement, Charles s'appliqua à réformer tous ces +abus, et ses efforts honnêtes et persévérants pour améliorer l'état +matériel, moral et intellectuel de son peuple, furent couronnés d'un +brillant succès. Toutefois il n'apporta pas, dans ses réformes, la +main violente d'un despote. Souvent, en effet, des mesures bonnes dans +l'intention et même dans leurs résultats, abaissent le caractère de la +nation en l'asservissant à son gouvernement, et affaiblissent ou même +détruisent tous les germes de vertus viriles, car les sociétés sont +soumises aux mêmes lois que les individus. <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> Mais Charles +respecta les libertés constitutionnelles du royaume, quoiqu'elles +missent obstacle à quelques lois bienfaisantes qui devançaient leur +époque. Par l'influence de son caractère, il réussit à réformer une +grande partie des abus les plus criants qui s'étaient introduits dans +l'ordre ecclésiastique et civil du royaume. Il réprima l'avidité de +beaucoup de nobles; rétablit la sécurité publique par des édits +sévères contre les perturbateurs de haut et bas étage; protégea le +faible contre le fort; étendit, dans les villes, les franchises +municipales qui avaient augmenté leur population, leur commerce et +leur industrie, et fit fleurir l'agriculture. Il avait autant de soins +pour le progrès intellectuel que pour la condition matérielle de ses +sujets. En 1347, il fonda l'Université de Prague sur le modèle de +celles de Bologne et de Paris, en remplit les chaires des savants les +plus illustres, et la soutint de riches dotations. Les nobles efforts +de ce roi pour éclairer ses sujets, montrent combien il devançait son +siècle. Le premier, il sut trouver les véritables moyens d'améliorer +l'état intellectuel d'un peuple, en favorisant le développement et la +culture de sa langue et de sa littérature nationale. Charles s'y +appliqua avec zèle par la protection qu'il donna aux auteurs qui +écrivaient en bohémien. Cette circonstance eut la plus grande +influence sur les progrès de la doctrine des Hussites. Dans d'autres +contrées, la réforme religieuse servit au développement de la langue +nationale par la traduction des Écritures, que les réformateurs +répandaient parmi le peuple avec d'autres ouvrages écrits dans la +langue usuelle. En Bohême, ce fut le développement de la langue et de +la littérature nationales, qui fraya les voies à cette puissante +révolution religieuse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> Charles, au dehors, avait maintenu soigneusement la paix avec +ses voisins; au dedans, il avait assuré et affermi la tranquillité, en +châtiant avec sévérité l'esprit turbulent de la noblesse. Ce repos ne +put pas étouffer ce caractère martial des Bohémiens, dont ils avaient +fait preuve si souvent, surtout sous le règne aventureux du roi +précédent<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>. Charles rendit même la valeur de ses sujets plus utile, +par l'organisation qu'il introduisit. Leur ardeur et leurs habitudes +belliqueuses s'entretinrent encore par le service que beaucoup de +Bohémiens prirent à l'étranger, lorsque la paix régnait chez eux.</p> + +<p>Tel était l'état de la Bohême avant la terrible commotion qu'elle +subit dans la première moitié du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, et qui est connue sous +le nom de guerre des Hussites. La Bohême était, en quelque sorte, +prête à cette lutte effroyable contre les forces de l'Allemagne, +augmentées des anathèmes de Rome et des croisades de l'Europe +occidentale. Le pays était riche, éclairé, belliqueux: par dessus +tout, le sentiment national s'était développé d'une manière +extraordinaire. Ce fut là, selon moi, la <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> source principale de +l'énergie que les Bohémiens déployèrent dans la défense de leur +indépendance politique et religieuse; énergie qui, je ne crains pas de +le dire, n'a jamais été égalée dans l'histoire moderne.</p> + +<p>L'étude de l'histoire nationale faite sur les monuments anciens, qui +formaient naturellement une partie importante de la littérature, ne +pouvait que retremper l'attachement des Slaves pour le culte de leur +pays. Il faut y joindre l'influence des Vaudois, dont l'existence en +Bohême durant cette période, c'est-à-dire au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, ne peut +être mise en doute. Quelques années avant la prédication de Jean Huss, +des prêtres pieux et instruits, tels que Stiekna, Milicz, Janova, +etc., défendirent la communion sous les deux espèces, ce qui était +l'essence de leur culte. Leurs efforts tendaient à la réforme des +mœurs corrompues de leur temps, plutôt encore qu'ils ne marquaient +une opposition décidée contre l'ordre ecclésiastique établi. +Toutefois, en attirant l'attention des esprits sur les sujets +religieux, ils préparaient les voies aux réformes de Jean Huss.</p> + +<p>La vie, les opinions et le martyr du grand réformateur slave ont été +racontés maintes et maintes fois, et surtout dans un ouvrage récent +très répandu en Angleterre (<i>Les Réformateurs avant la Réformation</i>, +par Émile Bonnechose, traduit du français par C. Mackenzie). Les +limites étroites de cet ouvrage m'interdisent de longs détails sur ce +sujet intéressant; en outre, je n'ai pas pour but de discuter au point +de vue théologique les différentes croyances qui ont prévalu et +prévalent encore parmi les races slaves. Je veux seulement déterminer +l'influence que ces diverses croyances ont exercée sur la condition +politique et intellectuelle de ces populations. J'insisterai donc sur +les conséquences qu'entraînèrent <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> les doctrines de Jean Huss, +et je tracerai en quelques mots la vie et les travaux du grand +réformateur slave.</p> + +<p>Jean Huss naquit en 1369 dans un village appelé Hussinetz. Il tira son +nom (qui signifie oie en bohémien) du lieu de sa naissance, +circonstance à laquelle il fait souvent allusion dans ses lettres. Son +origine était humble, mais il s'éleva par son savoir et ses vertus, +que ne lui contestent pas ses ennemis en théologie, même les plus +violents. Ainsi le jésuite Balbin dit de lui: «Il était plutôt subtil +qu'éloquent; mais sa modestie, ses mœurs sévères, sa vie dure, sa +conduite irréprochable, sa figure pâle et amaigrie, la douceur de ses +habitudes, son affabilité pour les plus humbles, persuadaient plus +qu'une éloquence accomplie.» Jean Huss se fit également remarquer à +l'Université et dans l'Église. En 1393, il fut reçu bachelier et +maître ès-arts, et, en 1401, doyen de la Faculté. En 1400, il devint +confesseur de la reine, sur laquelle il exerça une grande influence. +En 1403, il commença à prêcher dans la langue nationale, mais ne +commença qu'en 1409 ses attaques contre l'Église établie. Une des +grandes causes de sa popularité parmi ses concitoyens, fut son vif +attachement pour son pays. Ses écrits latins sont connus de l'Europe +occidentale, mais on sait moins qu'il fit faire de grands progrès à sa +langue nationale, en fixant les règles de l'orthographe. Les règles +qu'il établit étaient encore en usage il n'y a pas long-temps. Il dut +aussi une bonne part de sa popularité aux modifications qu'il apporta +dans la constitution de l'Université de Prague. Charles IV, comme nous +l'avons dit, avait fondé en 1347 ce corps savant sur le modèle des +Universités de Paris et de Bologne, en conservant leurs statuts et +leurs usages. Selon <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> ces statuts, les étrangers avaient dans +toutes les affaires de l'Université un suffrage, et les nationaux +trois. Mais, au début de cette Université, la première ouverte dans +toute l'étendue de l'Empire germanique, il s'y rendit de toutes parts +plus de maîtres ès-arts et de docteurs étrangers que de professeurs +bohémiens; on donna donc trois voix aux étrangers, et on n'en réserva +qu'une pour les autres. Cette disposition fit que la plupart des +honneurs et des émoluments attachés à l'Université étaient aux mains +des Allemands et non de ceux à qui l'Université appartenait.</p> + +<p>Cette circonstance excitait chez les Bohémiens de la jalousie et du +mauvais vouloir contre les Allemands. Jean Huss, avec son futur +compagnon de martyre, Jérôme Zwickowicz, entreprit de changer cette +injuste disposition. Voici ce qu'il dit à cette occasion: «Quand +Charles IV, de glorieuse et chère mémoire, a fondé cette Université, +il régla que, pendant un certain temps, les maîtres ès-arts allemands +auraient dans l'élection du recteur et dans la nomination des autres +officiers académiques, trois suffrages contre un dont jouiront les +Bohémiens. Le motif de cette disposition était le petit nombre de nos +compatriotes qui, à cette époque, avaient reçu les grades de docteur +et de maître ès-arts. Aujourd'hui que, par la grâce de Dieu, beaucoup +parmi nous ont reçu ces degrés, il est de toute justice que nous ayons +trois suffrages, et que les Allemands n'en aient qu'un.» Des deux +côtés, les débats furent très vifs; à la fin, l'influence de Jean Huss +obtint du roi de Bohême Wenceslav le décret suivant: «Quoiqu'on doive +aimer tout le monde également, la charité, cependant, pour être bien +ordonnée, souffre des degrés. Aussi, considérant que la nation +allemande ne fait pas <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> partie de ce pays, et qu'elle s'est en +outre, comme nous nous en sommes assurés, attribué trois suffrages +dans tous les actes de l'Université de Prague, contre un que possède +la nation bohémienne, la maîtresse légitime de cette contrée; +considérant qu'il est contraire à la justice que des étrangers +jouissent des priviléges de nos nationaux aux dépens de ces derniers, +nous ordonnons par le présent acte, sous peine de notre déplaisir, que +la nation bohémienne, sans aucun retard ni opposition, jouira du +privilége des trois suffrages dans tous les conseils, jugements, +élections et autres actes et dispositions académiques, de la même +manière que les choses se passent à l'Université de Paris et dans +celles de la Lombardie et de l'Italie.»</p> + +<p>Les Allemands firent les efforts les plus grands pour conserver leurs +priviléges, et, dans une réunion qui se tint avant la publication du +décret qui précède, on décida, dit-on, que s'ils étaient privés de +leurs droits, ils se retireraient en corps de Prague. Ceux qui +résisteraient à cette décision seraient condamnés à perdre deux +doigts. Ce trait caractéristique d'animosité nationale montre que les +études intellectuelles ne font pas toujours cesser ces sentiments +regrettables. Les évènements qui se sont passés depuis 1848 nous +montrent une chose fort déplorable encore à penser. L'Allemagne +moderne se vante de son grand développement intellectuel, et cependant +il n'a en rien changé les sentiments qui animaient contre les Slaves +les Allemands du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle. Peut-être les progrès de la civilisation +ont-ils adouci l'expression de ces sentiments, mais au fond ils sont +restés inaltérables. Il y a maintenant quatre ans, et, dans l'époque +si féconde où nous vivons, quatre ans semblent être le quart d'un +siècle, il y a quatre ans <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> je dénonçais ce malheureux état de +choses, et j'en indiquais les funestes conséquences; elles ne se sont +que trop développées avec une rapidité effrayante<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>. Puisse le ciel, +dans sa clémence, nous épargner pourtant les malheurs qui +ensanglantèrent le <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>L'édit publié, les Allemands exécutèrent leur résolution; sauf un +petit nombre, ils quittèrent Prague et se retirèrent en Allemagne. +Cette émigration paraît avoir été considérable<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. C'est d'elle que +datent l'Université de Leipsig et, bientôt après, d'autres +établissements semblables. Aussi Jean Huss, comme le principal auteur +de cette résolution, devint-il en Allemagne l'objet d'une haine +universelle. La même cause le rendit populaire parmi ses compatriotes +et l'objet de leur admiration; sa popularité surpassa même celle dont +O'Connell jouit en Irlande dans ses plus beaux jours. Cette +circonstance contribua plus que tout le reste à favoriser les progrès +de ses doctrines en Bohême et dans tous les pays de langue slave. Elle +explique aussi en grande partie pourquoi elles n'eurent aucun écho en +Allemagne, où un siècle plus tard la réformation s'établissait si +rapidement avec Luther.</p> + +<p>Le fait que je viens de rappeler se passait en 1409. Aussitôt après, +Jean Huss fut élu recteur de l'Université de Prague, et se mit à +prêcher ouvertement des doctrines opposées à celles de Rome. La +Bohême, comme <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> je l'ai dit, était disposée à recevoir ses +enseignements. La tradition de l'Église nationale, entretenue par les +Vaudois réfugiés, le progrès des idées dû à l'Université de Prague, +l'y avait préparée. À ces causes il faut en ajouter une autre très +puissante, qui donna le branle au mouvement religieux. Je veux dire +les doctrines de Wiclef ou Wicklyffe, le réformateur de l'Angleterre.</p> + +<p>Malgré la distance qui sépare la Bohême de la Grande-Bretagne, et qui, +surtout, avec les communications imparfaites du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, formait +une barrière infranchissable entre les deux pays, des circonstances +particulières facilitèrent leurs rapports et apportèrent à Prague les +doctrines du prêtre de Lutterworth. Richard II épousa la princesse +Anne, fille de l'empereur Charles IV, dont j'ai rappelé plus haut le +règne bienfaisant. Cette princesse emmena avec elle en Angleterre +quelques serviteurs qui, après sa mort, rapportèrent en Bohême les +écrits de Wiclef. Plusieurs Bohémiens fréquentèrent l'Université +d'Oxford, si célèbre alors; Jérôme de Prague y resta, dit-on, quelque +temps, se pénétra des opinions de Wiclef et en remporta les ouvrages à +son retour. Deux lollards anglais, Jacques et Conrad de Canterbury, +vinrent à Prague apporter à Jean Huss les ouvrages de Wiclef. Jean +Huss les goûta peu d'abord, mais changea d'avis quand il connut mieux +leur contenu.</p> + +<p>D'après le même récit, ces Anglais demandèrent à Jean Huss la +permission d'orner de peintures le vestibule de sa maison. Sur un des +murs, ils représentèrent l'entrée du Christ à Jérusalem; sur l'autre, +la procession pontificale avec toutes ses splendeurs et ses pompes. +Jean Huss admira ces peintures; il en parla avec éloge, et beaucoup +d'habitants de Prague vinrent les voir et firent des commentaires sur +leur signification. Les opinions <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> étaient divisées; les uns +défendaient l'intention de ces peintures, les autres l'attaquaient. On +conçoit facilement qu'à une époque où l'art de la peinture était +encore inconnu, une attaque aussi audacieuse contre l'autorité révérée +de Rome devait produire une vive sensation. Elle excita même une telle +fermentation parmi les habitants de Prague, que les étrangers anglais +furent obligés de quitter la ville. Ce fait attira l'attention du +public sur les œuvres de Wiclef; elles circulèrent dès lors en +Bohême, et même Sbinko, archevêque de Prague, en fit brûler un grand +nombre publiquement en 1410. L'auteur qui rappelle le fait, ajoute que +les livres qui périrent dans cet auto-da-fé étaient très bien écrits +et magnifiquement reliés. On peut en conclure qu'ils étaient entre les +mains de personnes considérables, et qu'ainsi ces opinions avaient +pénétré dans les hautes classes de la société.</p> + +<p>Huss traduisit quelques ouvrages de Wiclef, et les envoya aux nobles +les plus distingués de Bohême et de Moravie. Ces ouvrages se +répandirent encore en Pologne, où ils trouvèrent d'ardents +admirateurs. Je remets à plus tard quelques détails particuliers sur +ce sujet.</p> + +<p>Tout ce qui précède montre que, lorsque Jean Huss se mit à prêcher ses +doctrines, la Bohême était mûre pour une insurrection spirituelle +contre l'autorité de Rome. Cependant, avec un autre chef que lui, +cette insurrection aurait été partielle, et elle n'aurait pas eu ce +caractère national auquel elle dut la rapidité de ses progrès et +l'énergie que ses adhérents montrèrent dans la longue et déplorable +lutte qui en fut la conséquence. Si Jean Huss s'était renfermé dans +les discussions théologiques sans s'identifier à la cause nationale, +ses succès se seraient bornés à quelques disciples, au lieu de +<span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> s'étendre sur toute une nation. Cette remarque n'a pas échappé +à Balbin, si sagace d'ordinaire dans ses observations; son cœur +honnête bat d'amour pour sa nation, sous l'habit de jésuite qui le +recouvre, et son jugement éclairé reste impartial malgré l'influence +désolante de l'ordre auquel il appartenait. Cet écrivain éminent a +fait de généreux efforts pour rassembler les monuments historiques et +littéraires de la Bohême, que son ordre recherchait avec tant d'ardeur +pour les détruire. Il a rendu un service immense à son pays par la +profonde étude qu'il a faite de tout ce qui se rapporte à la doctrine +des Hussites. Dévoué à l'Église catholique romaine, il condamne +sévèrement les dogmes de ces réformateurs redoutables; il n'hésite +jamais cependant à leur rendre justice dans l'occasion. Son +impartialité est au-dessus de tout éloge, elle vient d'un pur amour de +la vérité, et non de ce qu'on appelle une indifférence philosophique, +où l'historien, n'ayant ni cœur, ni âme, ni foi à rien, n'est plus +qu'une machine propre à peser les faits et les preuves.</p> + +<p>Je demande excuse au lecteur pour m'être arrêté trop long-temps sur +l'historien patriotique de la Bohême; mais, dans le cours de cet +ouvrage, je n'aurai que trop souvent le droit de flétrir énergiquement +la conduite du corps célèbre auquel Balbin appartenait, on peut donc +me pardonner de m'arrêter un moment avec plaisir sur une de ces rares +exceptions qui brillent de loin en loin dans la longue et obscure +suite d'iniquités commises par cette société, et que nous rencontrons +dans l'histoire de Bohême et dans l'histoire de ma patrie.</p> + +<p>Revenons aux causes extraordinaires que Jean Huss exerça sur ses +compatriotes. Balbin, qui ne pouvait en parler sans condamner les +hostilités de son ordre contre <span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> le sentiment national des +Bohémiens, s'en est tiré par un coup de maître. Il décrit d'abord +l'effet produit par les prédications de Jean Huss dans une chapelle +appelée Bethléem, puis il ajoute le vers suivant de Virgile:</p> + +<p class="quote">«Hic illius arma, hic currus fuit.»</p> + +<p>Oui, dans toutes les révolutions religieuses qui, sans doute, +succéderont dans l'avenir aux commotions politiques et sociales qui +ébranlent le monde, la victoire parmi les Slaves appartiendra au parti +qui emploiera les mêmes armes et saura monter sur le même char, +c'est-à-dire qui sera le parti national.</p> + +<p>Comme exemple de l'éloquence populaire qu'employait Jean Huss, je +citerai un fragment rapporté par l'écrivain protestant Théobald, dont +Balbin lui-même reconnaît la science et l'exactitude.</p> + +<p>«Chers Bohémiens, n'est-il pas indigne qu'on vous empêche de proclamer +la vérité, et surtout la vérité qui s'est révélée de nos jours en +Angleterre et ailleurs? N'est-il pas indigne que l'usage des +sépultures distinctes et des longues sonneries des cloches n'ont +d'autre but que de remplir la bourse des prêtres? Sous prétexte de +discipline, ils maintiennent bien d'autres abus qui ne sont propres +qu'à jeter le trouble dans la chrétienté. Ils cherchent à vous +entraver dans leurs règles confuses; mais prouvez que vous êtes des +hommes, vous aurez bientôt brisé ces chaînes, et vous vous trouverez +si libres, que vous croirez sortir de prison. Au surplus, n'est-ce pas +une infamie, un crime, que de brûler des livres qui n'ont d'autre tort +que de contenir la vérité et d'être écrits pour votre bonheur.»</p> + +<p>C'est lorsque l'archevêque de Prague eut fait brûler les livres de +Wiclef que ce sermon eut lieu. On <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> conçoit que de telles +paroles adressées à l'intelligence et aux sentiments patriotiques de +tous, devaient produire de puissants effets.</p> + +<p>Les circonstances politiques où se trouvait la Bohême à cette époque, +étaient également favorables au progrès des doctrines hostiles à la +hiérarchie catholique romaine. Venceslav, fils de Charles IV, avait en +1378 succédé à son père et reçu avec la couronne royale de Bohême, la +couronne impériale d'Allemagne. Il hérita des dignités et du pouvoir +de son père, mais non de ses talents et de ses vertus. Esprit faible, +caractère violent et porté à la débauche, il eut un règne tyrannique +et oppressif. Déposé dans une conspiration de la noblesse, il fut +replacé sur le trône par l'appui de ses parents, et le reperdit +aussitôt après. Son propre frère, Sigismond, roi de Hongrie, se saisit +de lui par trahison, l'enferma dans la prison publique de sa capitale, +et le retint ensuite sous sa surveillance à Vienne. Venceslav, au bout +de huit mois de captivité, réussit à s'échapper, et retourna à Prague, +où ses sujets, dégoûtés de la tyrannie de Sigismond, l'accueillirent +avec joie. Cet évènement se passait en 1403. Du jour où, pour la +troisième fois, Venceslav eut repris possession de sa couronne, il +changea complètement de caractère. Son esprit était abattu, à la +violence avait succédé une sorte d'apathie, il ne pensait plus qu'à +satisfaire ses goûts sensuels, et avait fait succéder aux rigueurs +tyranniques le relâchement d'une autorité paresseuse. En un mot, à la +grue de la fable avait succédé le soliveau; on ne peut autrement +exprimer les changements que le malheur produisit sur lui. La couronne +impériale lui fut retirée et passa à son frère Sigismond. Il garda la +Bohême, et la douceur de son règne y favorisa le libre développement +des doctrines <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> opposées à l'Église dominante. Sous un autre +monarque, elles auraient trouvé une répression sévère dans l'autorité +ecclésiastique et même dans l'autorité civile. Venceslav, qui +détestait les prêtres et les appelait les plus dangereux de tous les +comédiens, vit avec plaisir leur pouvoir battu en brèche par les +prédications de Jean Huss. Il riait des plaintes qu'ils lui +adressaient à ce sujet; aussi tous les efforts de l'autorité cléricale +pour arrêter les progrès de Jean Huss, n'étant pas soutenus par le +pouvoir royal, n'avaient-ils aucun effet.</p> + +<p>Sbinko, archevêque de Prague, après avoir essayé en vain de mettre +obstacle aux succès de Jean Huss, obtint du pape Alexandre V, en 1410, +une bulle qui l'autorisait à réprimer par la force toute hérésie dans +sa juridiction, à détruire les écrits de Wiclef, et enfin, interdisait +toute prédication, sauf dans les paroisses, les couvents et les +églises épiscopales. Cette défense était dirigée contre Jean Huss, qui +prêchait dans une chapelle; aussi ses amis les plus puissants +firent-ils une vive opposition à la publication de cette bulle. Elle +fut cependant publiée le 9 mars 1410, et aussitôt Jean Huss fut cité +devant la cour de l'archevêque, sous l'accusation d'hérésie. Jean Huss +et un grand nombre des partisans de Wiclef apportèrent leurs livres à +l'archevêque, le priant de leur indiquer et de leur faire voir leurs +hérésies, pour qu'ils pussent les abjurer. La commission chargée +d'examiner les livres déclara hérétiques tous les ouvrages de Wiclef. +L'archevêque fit décider dans un synode provincial que ces livres +seraient brûlés, et interdit sous peine d'excommunication de prêcher +dans les chapelles.</p> + +<p>L'Université de Prague protesta contre cet arrêt. Elle <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> +déclara que l'archevêque n'avait pas le droit de disposer des livres +qui appartenaient à ses membres. L'Université a le droit d'examiner +toutes les doctrines: on ne peut rien apprendre sans livres; que, si +l'on admet le principe que l'archevêque met en avant, il faut détruire +aussi les ouvrages des philosophes païens. Le roi accueillit avec +faveur ces réclamations et invita l'archevêque à remettre l'exécution +de son auto-da-fé littéraire. L'affaire fut soumise à la décision du +nouveau pape, Jean XXIII. L'archevêque, sans attendre son jugement, +fit brûler les ouvrages de Wiclef et, aussitôt après, prononça contre +Jean Huss une excommunication solennelle.</p> + +<p>À cette nouvelle, grande fut la sensation dans toute l'étendue de la +Bohême. Elle se trouvait partagée entre deux partis, violemment +opposés, et dont les dissentiments éclataient par de fréquentes +collisions. Le roi défendit sévèrement toute démonstration publique +d'aucune sorte, condamna l'archevêque à indemniser les propriétaires +des livres qu'il avait brûlés, et, sur son refus, mit ses biens sous +le séquestre.</p> + +<p>Jean Huss continua ses prédications; il ne voulait, dit-il, enseigner +que ce qu'avaient enseigné les Écritures, le Christ et les apôtres. Il +ne cherchait pas à se séparer de l'Église universelle, au contraire, +il se tenait fermement attaché à tous les dogmes; le pape n'a pas +connu la vérité dans cette affaire, autrement il n'aurait pas commandé +les actes de vandalisme que le prélat s'est permis. Il dévoilait les +projets de l'archevêque, du clergé et de leurs partisans conjurés +contre lui, et déclarait qu'il ne pouvait pas obéir aux commandements +des hommes de préférence aux commandements de Dieu et de +Jésus-Christ. Il invitait le peuple à rester fidèle à la <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> +vérité. Outre ses sermons, lui et ses amis défendaient publiquement +les écrits de Wiclef.</p> + +<p>Au milieu de ces agitations, une ambassade pontificale annonça +l'élection du pape Jean XXIII. Le roi, la reine, et les chefs de la +noblesse s'adressèrent au légat, lui exposèrent l'état réel de la +question, et le prièrent d'obtenir du pape le retrait de la bulle +rendue par son prédécesseur, et surtout de la clause qui attaquait les +priviléges de la chapelle de Bethléem. Malgré les efforts du roi, le +légat fut suivi à Rome des délégués de l'archevêque. Persuadé par eux, +le pape approuva la conduite du prélat, et cita Jean Huss à +comparaître devant son tribunal pour y répondre à l'accusation +d'hérésie portée contre lui. Le roi fit un nouvel appel au +souverain-pontife, pour faire valoir les libertés de l'Église +bohémienne. Jean Huss, y disait-on, ne pouvait entreprendre un voyage +à Rome, au milieu des dangers qui menaceraient ses jours, il fallait +l'autoriser à prêcher dans la chapelle de Bethléem, et terminer les +différends religieux en les soumettant à l'université de Prague, ou +bien envoyer aux frais du roi un cardinal chargé de tout apaiser.</p> + +<p>Le pape répondit que la présence de Jean Huss à Rome était +indispensable, et que trois juges étaient déjà désignés pour examiner +son affaire. Ces nouvelles décisions excitèrent l'archevêque à +prononcer derechef l'excommunication contre Jean Huss, et à demander +la restitution de ses biens. Irrité de n'avoir obtenu qu'un refus et +de voir beaucoup de prêtres se refuser à lancer dans les églises +l'anathème contre Jean Huss, l'archevêque mit Prague sous l'interdit. +Le roi, indigné de sa conduite, bannit ceux des membres du clergé qui +s'étaient le plus signalés en exécutant les ordres de l'archevêque, +saisit <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> le trésor du chapitre de Prague, et, par une sage loi, +défendit aux tribunaux ecclésiastiques de poursuivre pour une affaire +séculière. Ces vigoureuses mesures décidèrent l'archevêque à se +radoucir, et, comme le roi et Jean Huss désiraient vivement apaiser +ces querelles, les deux partis, d'un commun accord, soumirent leurs +différends à un tribunal d'arbitrage. Ce tribunal se réunit le 3 +juillet 1411, et après quelques jours de délibération, rendit la +décision suivante:</p> + +<p>L'archevêque devait faire sa soumission au roi, lever l'interdit et +les peines ecclésiastiques qu'il avait prononcées, arrêter toutes les +poursuites pour hérésie, et envoyer à Rome une déclaration écrite +portant qu'il n'y avait pas d'hérétiques en Bohême. De son côté, le +roi devait rendre les biens de l'archevêque, punir toute hérésie, +veiller sur les deux partis et les contenir, et défendre les +priviléges de l'Université et ceux du clergé. Les deux partis +souscrivirent à cette décision. Quelque temps après, dans une +assemblée générale de l'Université, Jean Huss fit une confession de sa +foi, et pria publiquement l'archevêque de le dispenser d'aller à Rome, +vu sa résolution de vivre désormais en enfant fidèle de l'Église. +Toutefois, l'archevêque retardait toujours l'exécution de sa promesse; +il n'envoyait pas à Rome la déclaration solennelle à laquelle il +s'était engagé; il sentait bien que la cour pontificale refuserait de +la recevoir. La mort le tira bientôt d'embarras.</p> + +<p>Cette pacification ne pouvait être qu'une trève de courte durée. Une +circonstance, survenue à la fin de l'année 1411, ranima la fureur des +querelles religieuses. Le pape Jean XXIII proclama une croisade contre +Ladislas, roi de Naples, et promit indulgence plénière à tous ceux +qui y prendraient part personnellement ou <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> par des +contributions pécuniaires. Un légat vint, à cet effet, en Bohême, et +arracha à la crédulité du peuple des sommes considérables d'argent. +Cette spoliation choquait vivement les esprits éclairés; et Jean Huss +prêcha contre cet abus monstrueux de l'autorité pontificale. Il +démontra publiquement l'absurdité et l'impiété de ce trafic +scandaleux, qui servait à remplir le trésor du pape. Le clergé, +surtout le haut clergé, et les bourgeois allemands de Prague, qui +formaient une puissante corporation et occupaient les principaux +offices municipaux de la vieille ville, se rangèrent du côté du pape. +Jean Huss avait pour lui le plus grand nombre de laïques, qui +embrassèrent avec chaleur ses opinions.</p> + +<p>Ce dernier parti avait à sa tête Jérôme de Prague, qui partagea avec +Jean Huss la palme du martyre. Il était né à Prague, d'une famille +noble, mais pauvre, et avait fait ses études avec Jean Huss, dont il +était devenu l'ami. Il visita plusieurs Universités étrangères, et +entre autres celle d'Oxford, dont il rapporta plusieurs ouvrages de +Wiclef. Il fit un pèlerinage à la Terre-Sainte, concourut à organiser +l'Université de Cracovie, et travailla comme un missionnaire en +Lithuanie.</p> + +<p>C'était un homme d'un grand savoir et d'une profonde expérience. Son +caractère énergique, son éloquence brillante, produisirent souvent, +sur ses compatriotes, une impression plus puissante que les +prédications de Jean Huss.</p> + +<p>Le légat excommunia Jean Huss; aussitôt tout le royaume, et surtout la +capitale, devinrent le théâtre de luttes continuelles entre les deux +partis, luttes sanglantes et déplorables.</p> + +<p>Le roi intima sévèrement à toutes les autorités du royaume de faire +cesser ces troubles. À cet effet, le <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> clergé convoqua un synode +qui se réunit à Boehmisch-Brod, le 6 février 1413. Les opinions +théologiques qui furent soutenues dans cette réunion, étaient d'un +caractère si opposé et si tranché, qu'il fut impossible de s'accorder +sur un seul point. Maître Jacobel de Miess, un des disciples les plus +absolus et les plus décidés de Wiclef en Bohême, alla droit au vif de +la question, et demanda, en terminant, à qui il fallait obéir: aux +ordres des hommes, d'êtres faillibles, ou bien aux commandements de +Dieu et aux préceptes de Jésus-Christ. Le parti romain soutenait que +le clergé bohémien devait une soumission absolue au pape et aux +cardinaux, comme aux véritables et légitimes successeurs de saint +Pierre et des apôtres. Le parti de Jean Huss, représenté, en l'absence +de son chef, par son ami, Jean Iesienicki, adoptait un moyen terme et +demandait que la pacification de 1411 (Voir page <a href="#page55">55</a>) fût renouvelée; +il fallait rétablir les anciennes libertés de l'Église de Bohême dans +ses rapports avec Rome; Jean Huss pourrait comparaître devant le +synode pour se justifier de l'accusation d'hérésie; sa justification +serait suivie du châtiment de ses accusateurs, et de pareilles +accusations seraient formellement interdites pour l'avenir; enfin, on +révoquerait l'excommunication lancée contre Jean Huss, et une +ambassade irait à la cour pontificale pour purger la Bohême du soupçon +d'hérésie.</p> + +<p>Ces propositions avaient évidemment pour but d'introduire quelques +réformes dans l'Église, sans en venir à une rupture. L'expérience a +prouvé plus tard qu'il n'en pouvait être ainsi. Cependant, l'espoir +que Jean Huss et ses amis semblaient avoir entretenu à plaisir, +n'était pas si déraisonnable qu'il peut nous le paraître aujourd'hui, +surtout si nous nous rappelons que de <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> fervents catholiques +demandaient eux-mêmes, avec instance, une réforme ecclésiastique.</p> + +<p>Le parti romain se refusa à ces propositions, et le synode se sépara +sans avoir abouti à quoi que ce soit. Le roi nomma alors une +commission composée de quelques prélats et du recteur de l'Université, +qui devait décider des points en litige. Quand cette commission +commença ses travaux, le parti ultra-montain soutint que le pape et +les cardinaux étaient seuls la tête et le corps de l'Église. +Iesienicki, qui représentait le parti hussite, consentait à +reconnaître ce principe, en ajoutant que lui et son parti étaient +prêts à accepter les décisions de l'Église, mais comme un chrétien +véritable et pieux doit les accueillir. La commission adopta cette +addition dirigée contre l'infaillibilité du pape et de son collége, +que le parti romain soutenait avec opiniâtreté. Les chefs de ce parti +protestèrent contre cette opinion du conseil, et leur obstination +irrita tellement Venceslav qu'il les chassa de son royaume.</p> + +<p>Le roi pria aussi Jean Huss de quitter Prague, où sa présence +augmentait l'effervescence des partis; celui-ci se retira donc à la +campagne, même avant la convocation du synode, et, sans ralentir ses +efforts, il continua à prêcher en bohémien et à publier des écrits +dans cette langue. Sur ces entrefaites, l'empereur Sigismond obtint du +pape Jean XXIII, la convocation d'un concile général à Constance, pour +le 1<sup>er</sup> novembre 1414. Il invita Jean Huss à se présenter devant le +concile, sous la protection d'un sauf-conduit impérial, et à y +défendre lui-même sa cause. Jean Huss accepta aussitôt le +sauf-conduit, et revint à Prague. Il y déclara qu'il voulait se +justifier de toute imputation d'hérésie, devant l'archevêque et un +synode. Sur le refus de l'archevêque, <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> il s'adressa à +l'inquisiteur pontifical. Celui-ci réunit quelques membres de la +noblesse et du clergé, déclara Jean Huss pur de tout soupçon +d'hérésie, et lui en donna une attestation écrite; cette déclaration +invitait l'archevêque à lui rendre le même témoignage.</p> + +<p>Huss écrivit alors à Sigismond pour lui réitérer sa promesse de se +rendre à Constance, et pour le prier d'obtenir un examen public de ses +opinions devant le concile. L'empereur le lui promit, et, +conjointement avec son frère Venceslav, désigna trois nobles Bohémiens +pour l'accompagner au concile.</p> + +<p>Aussitôt qu'on connut la résolution de Jean Huss, de toutes parts on +lui envoya des présents de toute sorte et de l'argent; tous le +considéraient comme leur plus digne représentant dans une assemblée +qui réunissait l'élite des esprits de ce siècle.</p> + +<p>Avant de partir, Jean Huss adressa une lettre d'adieu à ses +concitoyens. Voici à peu près ce qu'elle contenait: Il allait +s'exposer, il en était sûr, à la malice de ses nombreux ennemis, mais +il avait une ferme confiance dans la providence divine. Son Sauveur le +protégerait et garderait de tout danger, il lui inspirerait sa sagesse +pour défendre la vérité, et s'il fallait la sceller de son sang, il +lui donnerait le courage d'accomplir ce sacrifice. En même temps il +exhortait ses concitoyens à rester fidèles à la parole divine, à prier +Dieu avec ferveur pour qu'il lui accordât de se montrer son obéissant +serviteur dans cette occasion solennelle.</p> + +<p>Le 11 octobre 1414, Jean Huss commença son voyage, qui ressembla à une +marche triomphale à travers la Bohême. Partout, une foule considérable +l'accueillait et l'accompagnait pendant une partie de la route, en +invoquant en sa faveur la protection céleste <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> et en lui +témoignant de toutes manières son respect. Au moment où il franchit la +frontière de Bohême, il tourna bride, et des hauteurs de Boehmerwald +il jeta un long et dernier regard sur le sol si cher de sa patrie, et, +après avoir adressé au ciel une fervente prière pour le bonheur de son +pays, il mit le pied sur le sol germanique.</p> + +<p>J'ai raconté plus haut la part importante que Jean Huss avait prise +dans la querelle des maîtres allemands et de l'Université de Prague. +Cette affaire lui avait attiré la haine des Allemands. Toutefois, +l'accueil qu'on lui fit fut rien moins qu'hostile. Aux environs de +Nuremberg, une des cités les plus grandes d'Allemagne à cette époque, +un grand nombre d'habitants vinrent au devant de lui et +l'introduisirent solennellement dans leur ville. Tout le temps qu'il y +séjourna, les personnages les plus distingués et les plus savants de +la ville, prêtres et laïques, s'empressèrent autour de lui et +l'entretinrent publiquement des questions les plus importantes. Il +reçut encore un favorable accueil de plusieurs autres villes +d'Allemagne, quoique ses ennemis l'eussent fait devancer de trois +journées par un évêque qui défendait aux peuples de prêter l'oreille +aux paroles de l'hérétique.</p> + +<p>Jean Huss arriva à Constance le 2 novembre 1414, et fut accueilli à +son entrée dans cette ville par un immense concours de population. Il +n'avait pas sur lui le sauf-conduit impérial; mais, le lendemain, il +lui fut apporté par Venceslav de Duba, un des trois nobles désignés +pour l'accompagner et qui le fit savoir immédiatement au concile. À la +requête de Chlumski, autre de ces trois nobles, le pape s'engagea à ne +pas inquiéter Jean Huss, quand même il aurait tué son propre frère, +<span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> et le 9 novembre, sur la prière des nobles bohémiens, on leva +même l'interdit qui pesait toujours sur lui.</p> + +<p>En Bohême, les nombreux ennemis que Jean Huss s'était attirés parmi le +clergé, firent tous les efforts imaginables pour le perdre. On invita +tous ceux qui auraient assisté à un sermon ou à une controverse +publique, à déclarer par une disposition tout ce qu'ils y auraient +trouvé de répréhensible. On dressa de cette façon une longue liste +d'accusations contre le réformateur. La plupart n'avaient d'autres +fondements que des bruits inexacts, ou des malentendus; d'autres +reposaient sur des attaques réelles contre les mauvaises mœurs et +les empiétements du clergé, ou bien contre la vente des indulgences. +C'étaient là des accusations bien autrement dangereuses pour lui, que +quelques erreurs sur de simples points de doctrine. On envoya le +réquisitoire à Jean Huss: il répondit en protestant contre les +faussetés qu'il contenait, mais il ne put empêcher le clergé de Bohême +de le faire porter au concile par une députation spéciale.</p> + +<p>Le lendemain de son arrivée, un membre de cette députation afficha sur +les portes de toutes les églises de Constance, les plus violentes +dénonciations contre cet hérétique obstiné, qui ne faisait aucun cas +ni de l'Église ni de l'interdit. Les autres s'efforçaient de persuader +aux cardinaux que Jean Huss travaillait à changer toute l'organisation +de l'Église, et qu'il ne reculait devant aucun moyen pour y parvenir. +En même temps on semait adroitement le bruit qu'il voulait prêcher +publiquement pour gagner le peuple à ses projets, qu'il se préparait +en secret à prendre la fuite; on n'épargnait rien, en un mot, pour lui +faire ravir sa liberté. Ces machinations eurent l'effet qu'on en +attendait: <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> le 28 novembre, le bourgmestre de Constance se +transporta au logis de Jean Huss avec deux évêques, et le somma de +venir se défendre devant le pape et les cardinaux. Chlumski, se +doutant de leur intention, déclara que c'était contraire au +sauf-conduit de l'empereur; mais la députation insista et fit entourer +la maison par les hommes d'armes qui l'avaient accompagnée. Huss obéit +à ces injonctions, et comparut devant le collége assemblé, qui lui +demanda si la Bohême était pleine d'hérésies de toute espèce. Il +répondit qu'il avait en horreur toutes doctrines non orthodoxes, qu'il +aimerait mieux mourir que de les suivre: il s'était rendu devant le +concile pour en recevoir des enseignements, et il était prêt à abjurer +toute erreur et à en faire pénitence. Cette déclaration satisfit +l'assemblée, et on l'invita à se retirer. Il resta cependant sous la +surveillance d'une troupe armée.</p> + +<p>La haine théologique des ennemis de Jean Huss ne fut pas déconcertée +pour si peu dans la seconde moitié du même jour; à la réunion des +cardinaux, ils firent de tels efforts pour exciter la colère du +sacré-collége, qu'ils lui arrachèrent la promesse de ne mettre jamais +Jean Huss en liberté. Aussitôt après cette réunion, le concile somma +Chlumski de lui abandonner Jean Huss. Celui-ci, irrité de la violation +du sauf-conduit impérial, s'adressa au pape et le requit avec menaces +de rendre aussitôt la liberté à son prisonnier. Le pape s'engagea de +nouveau à ne faire aucun mal à Jean Huss, mais déclara qu'il avait la +main forcée par ses cardinaux, qu'excitait sans cesse la haine +violente du clergé bohémien. Cette déclaration peut avoir quelque +fondement de vérité, si l'on se rappelle que le même pape fut, +bientôt après, déposé et jeté en prison par le concile<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> +Chlumski protesta contre la conduite du concile, et fit afficher sa +protestation aux portes de toutes les églises. Il montra le +sauf-conduit impérial aux princes et évêques allemands qui se +trouvaient à Constance, au bourgmestre et aux citoyens principaux de +la ville, dans la pensée que, vassaux de l'Empereur, ils +respecteraient son sauf-conduit. Ce fut en vain, Jean Huss fut gardé +pendant une semaine dans la maison d'un chanoine de Constance, puis +jeté, le 6 décembre, dans le cachot bas et humide d'un couvent +dominicain. L'Empereur, averti par Chlumski, donna immédiatement +l'ordre de remettre Jean Huss en liberté; mais les pères du concile +refusèrent d'obéir. Au jour de Noël, l'Empereur arriva lui-même à +Constance, et demanda la liberté de Jean Huss. Il prévoyait l'effet +que cette affaire produirait en Bohême, dont la couronne devait lui +revenir après la mort de son frère Venceslav, et pensait bien qu'on +lui imputerait tout le mal qui aurait été fait. Après avoir plusieurs +fois menacé le concile de se retirer, il quitta Constance. Une +députation de cardinaux vint lui représenter que le concile avait le +droit de traiter Jean Huss suivant son bon plaisir, que personne +n'était engagé par une promesse faite à un hérétique, <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> et +qu'au cas où l'Empereur ne reviendrait pas à Constance et +n'abandonnerait pas Jean Huss, les pères étaient décidés à dissoudre +le concile et à abandonner l'Église aux entreprises des réformateurs. +Ces considérations amenèrent Sigismond à rentrer dans la ville, et à +déclarer, le 1<sup>er</sup> janvier 1415, qu'il ne se mêlerait pas davantage +de cette affaire.</p> + +<p>La commission chargée d'examiner Jean Huss, recueillit en sa présence +les témoignages portés contre lui, et lui présenta une liste de +quarante-quatre articles qui l'accusaient d'opinions contraires à +l'enseignement de l'Église. Huss y répondit: il prouva que les uns +étaient sans fondements; que les autres étaient des doctrines mal +interprétées; quant aux charges qui restaient contre lui, elles +n'entraînaient pas le crime d'hérésie, puisqu'aucun concile n'avait +condamné les opinions auxquelles elles avaient rapport; elles étaient, +au contraire, conformes aux Écritures et au sens commun. Sur un seul +point Jean Huss fut complètement opposé au concile; il refusait +d'admettre que le pape et les cardinaux composassent l'Église. Une +circonstance inattendue vint compliquer les difficultés de sa +position. J'ai cité, plus haut, maître Jacobel de Miess comme un des +plus hardis partisans de Wiclef. Pendant que Jean Huss était à +Constance, il se mit à administrer aux laïques la communion sous les +deux espèces. Déjà, avant Jean Huss, un prêtre bohémien d'une grande +piété et d'un grand savoir, Mathias de Ianova, avait soutenu cette +forme de communion, dont les églises slaves faisaient primitivement +usage. Ceci provoqua une controverse publique dans l'Université de +Prague, et malgré les défenses énergiques du chapitre de la ville, ce +mode de communion fut pratiqué dans trois églises. Les <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> +partisans de Jean Huss ne s'accordèrent pas entre eux sur ce point, et +s'en remirent à sa décision. Huss, pour ne pas diviser ses partisans, +répondit que l'usage du vin, dans la communion, était permis aux +laïques, sans être nécessaire. Cette réponse, au lieu de fixer le +point en litige, accrut la violence des discussions, et Jean Huss fut +invité de nouveau à se prononcer, d'une manière décisive, sur ce +sujet. Il vit bien que sa réponse lui serait fatale devant le concile, +mais sa conscience ne lui permit pas d'hésiter, et il se prononça pour +l'usage du pain et du vin, s'autorisant de l'exemple du Christ et des +apôtres, et de la tradition de l'Église primitive. Depuis ce temps, +l'usage du pain et du vin est le symbole de ses partisans.</p> + +<p>Les souffrances de la prison firent tomber Huss sérieusement malade, +et les médecins du pape ordonnèrent de le transporter dans une prison +plus salubre. Il sortait de maladie, quand la fuite du pape lui valut +de nouvelles souffrances. Cet évènement causa la plus grande +confusion, et il fallut la fermeté de l'empereur pour empêcher le +concile de se séparer. Les moines dominicains, geôliers de Jean Huss, +remirent à l'empereur les clefs de sa prison. Les amis de Jean Huss +conçurent alors l'espoir que l'empereur le délivrerait, ou au moins le +prendrait sous sa garde. Il n'en fut rien: à l'instigation des pères +du concile, l'empereur le livra à l'évêque de Constance, qui l'enferma +dans la prison solitaire du château de Gottlieben, et lui mit les fers +aux pieds et aux mains.</p> + +<p>Ces durs traitements soulevèrent en Bohême une indignation +universelle. On discuta, dans des réunions publiques, les moyens de +prévenir les dangers qui menaçaient le favori de la nation. La +noblesse de Bohême <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> adressa à l'empereur comme à l'héritier de +la couronne, une protestation contre les rigueurs qu'on faisait subir +à Jean Huss: elle lui demandait de traiter Jean Huss d'une manière +digne de lui, et de sauver ainsi l'honneur du peuple bohémien, qu'on +insultait par une telle conduite à la face de l'univers entier<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>.</p> + +<p>Les nobles bohémiens et polonais qui se trouvaient à Constance, firent +de vives remontrances au concile dans le même but. Un Polonais du plus +haut rang, Venceslav Leszczynski de Lezna, se fit remarquer par +l'énergie de ses réclamations en faveur de Jean Huss, qu'il appelait +un défenseur intrépide et zélé de la vérité<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>. Il faut remarquer que +les opinions de Jean Huss n'étaient nullement aussi radicales que +celles de Wiclef. Il voulait surtout réformer des abus que +reconnaissaient également les plus zélés catholiques; mais il +n'admettait nullement les opinions qu'un siècle plus tard Luther, +Zwingle, Calvin, proclamaient sur la papauté. Quelques-uns de ses +partisans, il est vrai, avaient adopté les opinions des Vaudois. Mais, +quant à Jean Huss, il n'était jamais allé aussi loin. La haine +violente que le clergé lui portait venait en partie de ses opinions +particulières sur certains points de théologie, mais surtout de la +façon dont il voulait trancher les difficultés. Il en appelait +toujours aux Écritures, et soumettait les livres saints au jugement du +peuple, au lieu de les réserver au jugement du clergé. C'était là un +véritable principe révolutionnaire. Admis pour des sujets de médiocre +importance, il pouvait s'appliquer aux questions les plus vitales, et +établir le droit du jugement <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> privé, ce grand principe que +proclama la Réformation au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Les pères du concile le +sentaient bien, aussi des hommes tels que le cardinal Pierre d'Ailly, +ce grand défenseur des réformes dans le clergé, combattaient-ils +violemment les opinions de Jean Huss, et le considéraient-ils comme +rebelle à l'autorité de l'Église.</p> + +<p>Le 5 juin 1415, Jean Huss comparut devant le concile qui lui montra le +manuscrit de son traité sur l'Église, d'où l'on avait extrait les +chefs de l'accusation portés contre lui, et lui demanda si c'étaient +bien là ses sentiments. Jean Huss répondit que oui, et déclara qu'il +était prêt à les justifier et à rétracter toutes les erreurs dont on +le convaincrait, les Écritures à la main. Cette réponse souleva des +clameurs universelles. On lui répliqua qu'il ne s'agissait pas de +discuter les Écritures, mais de rétracter les opinions que l'Église, +c'est-à-dire le pape et les cardinaux, sous l'inspiration immédiate de +Dieu, déclarait erronées. Jean Huss protesta de sa haine pour toute +erreur, et se mit à exposer ses croyances religieuses. Des voix +nombreuses couvrirent la sienne, et lui répondirent qu'on ne lui +demandait pas ses opinions. Il devait se taire et se contenter de +répondre aux questions qu'on lui adresserait. Le tumulte dépassa +bientôt toutes les bornes. Jean Huss déclara qu'il attendait plus de +dignité, de bienveillance et de modération d'une assemblée aussi +vénérable. Il se défendit avec tant d'éloquence et de talent, qu'il +réussit à réfuter la première accusation portée contre lui. Cependant +tant d'efforts l'avaient épuisé, et il devint nécessaire de le +reconduire en prison.</p> + +<p>On lui laissa un jour de répit, et on reprit son procès le 7 juin. On +l'accusa d'avoir, sur la transsubstantiation, <span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> des doctrines +contraires à celles de l'Église, et, comme preuve, on produisit les +dépositions des témoins. Huss nia la vérité de l'accusation, et força +les juges à l'abandonner. D'autres accusations furent portées, et ses +juges exigèrent de lui une soumission absolue au concile. Huss +demandait qu'on prouvât ce dont on l'accusait, quand l'empereur, qui +était présent, le trahit lâchement. Il déclara que, malgré le +sauf-conduit qu'il avait accordé, instruit aujourd'hui qu'une promesse +faite à un hérétique n'est pas valide, il lui retirait sa protection +et l'invitait à s'en remettre à la décision du concile. Cette +déclaration si inattendue décida du sort de Jean Huss; il le vit bien; +il remercia l'empereur de la protection qu'il lui avait accordée +jusque là; mais, vaincu par tant d'émotions, il perdit connaissance et +ne revint à lui qu'en prison.</p> + +<p>Le lendemain, on reprit le jugement pour la troisième et la dernière +fois. On incrimina les opinions qu'il avait exprimées si souvent à +Prague, et avec tant de force, sur l'Église, le pape et les cardinaux. +On lui reprocha surtout la soumission qu'en certaines circonstances il +réclamait du clergé à l'égard du pouvoir séculier. Jean Huss ne +pouvait nier ces opinions si connues, il ne pouvait que les défendre. +On ne le lui permit pas. Le cardinal Pierre d'Ailly résuma les débats, +et laissa à Jean Huss l'alternative, ou de se soumettre sans +conditions à la décision du concile, ou d'entendre prononcer sa +sentence. Huss demanda à exposer ses doctrines d'une manière +détaillée, s'engageant, si le concile les rejetait, à se soumettre à +sa décision. On repoussa cette demande si juste, et on lui imposa la +déclaration suivante:</p> + +<p>«Il reconnaissait publiquement que les doctrines <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> contenues +dans les quarante-quatre propositions extraites de ses ouvrages +étaient fausses; il les abjurait et les rétractait pour croire et +enseigner le contraire.»</p> + +<p>Huss répondit qu'il ne pouvait pas abjurer ce qu'il n'avait pas +enseigné, et qu'il était contre sa conscience de nier la vérité de +doctrines dont on ne lui avait pas prouvé la fausseté. On l'invita à +se soumettre dans le moment; on lui promit d'adoucir les termes du +désaveu qu'il devait signer. Toutes les représentations, toutes les +prières, le trouvèrent insensible; il déclara que Dieu jugerait entre +le concile et lui, et fut ramené dans sa prison.</p> + +<p>L'empereur Sigismond semble avoir redouté l'influence d'un particulier +qui jouissait d'une popularité si grande en Bohême et même en Pologne. +Quel que soit le motif de son changement, il conseilla aux cardinaux +de ne pas croire Jean Huss, s'il rétractait ses opinions, et de le +condamner comme hérétique. Si on le laissait retourner en Bohême, il +détacherait de l'Église cette contrée tout entière et la Pologne, où +son hérésie avait pénétré; il ne fallait pas différer son supplice, il +voulait y assister et il promettait le même traitement à Jérôme de +Prague, le plus ardent et le plus capable de ses disciples. Ces +paroles, si agréables aux cardinaux, furent entendues des nobles de la +Bohême qui avaient accompagné Jean Huss, et de Pierre Mladenowicz, +disciple de Huss. Ce dernier avait suivi son maître à Constance, il +assista à son procès et à son supplice, et a laissé une histoire de ce +procès, à laquelle nous avons emprunté notre récit. Les nobles et +Pierre Mladenowicz allèrent immédiatement prévenir Jean Huss du sort +qui l'attendait, et l'exhorter, puisqu'il devait sceller de sa mort +ses opinions, à ne pas céder sur un seul point à ses <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> +adversaires. Avec le caractère de Jean Huss, la recommandation était +superflue. Ils firent connaître aussi à leurs partisans de Bohême la +conduite de l'empereur. Cette nouvelle souleva de grandes agitations, +on tint des assemblées dans plusieurs villes et on envoya au concile +des représentations qui devaient être aussi inutiles que les +précédentes.</p> + +<p>Les lettres que de sa prison Jean Huss adressait à ses partisans, +devenaient plus ardentes à mesura que sa fin approchait. Il les +exhortait sans cesse à ne croire que la parole du Christ, à résister +fermement au concile, qui traitait les Bohémiens en ennemis en +refusant de les convaincre par le raisonnement, et à rester fidèlement +attachés à la communion sous les deux espèces que le Christ et ses +apôtres avaient introduite. Jean Huss insista davantage sur cette +doctrine, lorsque le concile eut rendu un décret pour interdire aux +laïques l'usage du calice, et déclaré hérétiques tous ceux qui +résisteraient à sa décision.</p> + +<p>Le concile présenta à Jean Huss différentes formules d'abjuration où +il rétractait ses opinions et se soumettait à l'Église.</p> + +<p>Les plus illustres cardinaux le visitèrent souvent dans sa prison, et +par la persuasion, les promesses et les offres de toute sorte, +essayèrent d'obtenir de lui une rétractation. Plusieurs députations du +concile discutèrent avec lui sur les points condamnés, mais ne purent +ébranler les convictions qu'il avait de leur vérité. Il leur demandait +des preuves tirées de l'Écriture ou du sens commun, tandis qu'ils ne +lui apportaient que des décisions de conciles et lui demandaient une +soumission absolue à leur autorité.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> juillet, Jean Huss envoya au concile sa dernière <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> +déclaration: il ne pouvait pas, il ne voulait pas abjurer aucune de +ses opinions, avant qu'on lui eût prouvé leur erreur l'Écriture à la +main.</p> + +<p>Le concile ayant perdu l'espoir d'amener Huss à une rétractation, fixa +son supplice au 6 juillet 1415. En ce jour, une immense réunion de +princes et de seigneurs ecclésiastiques et laïques, eut lieu sous la +présidence de l'empereur, dans la cathédrale de Constance. On avait +dressé dans la nef un échafaud élevé, avec une petite cellule en bois +où étaient suspendus les vêtements d'un prêtre catholique romain. À la +vue de cet appareil, Huss comprit ce qu'il signifiait. Il se jeta +alors à genoux, et se mit à prier, prosterné à terre. Pendant ce +temps, l'évêque de Londres adressait à l'empereur, assis sur un trône, +un long discours qui se terminait ainsi:</p> + +<p>«C'est pour cette sainte œuvre que vous avez été choisi par Dieu, +élu dans le ciel plutôt que sur la terre, placé sur le trône par le +Roi du ciel plutôt que par les princes de l'Empire, c'est pour +détruire par le glaive impérial les hérésies et les erreurs que nous +avons condamnées. Dieu vous a accordé pour l'accomplissement de cette +sainte mission, la sagesse de la divine vérité, le pouvoir de la +majesté royale, en vous disant: «Je place ma parole dans ta bouche, et +je t'inspire ma sagesse, je t'ai élevé au-dessus des nations et des +royaumes, je t'ai soumis les peuples pour que tu exécutes mes +jugements et détruises l'iniquité.» Frappez donc les hérésies et les +erreurs, frappez surtout cet hérétique obstiné, dont la méchanceté et +la pestilence ont infecté plusieurs royaumes. Voilà l'œuvre qui +vous est assignée, glorieux prince, voilà l'œuvre que vous devez +accomplir, puisque l'autorité de la justice vous appartient. La +bouche des enfants et des nouveau-nés <span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> chantera elle-même vos +louanges, et votre mémoire vivra éternellement pour avoir détruit de +si grands ennemis de la vraie foi: puisse Jésus-Christ vous accorder +la grâce d'accomplir votre pieuse mission.»</p> + +<p>Après ces odieuses paroles, on lut du haut de la chaire, le résumé du +procès de Jean Huss. Jean Huss essaya en vain de présenter quelques +observations relatives à divers passages de ce résumé, puis, +reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il se mit à genoux et se +recommanda à Dieu et à son Sauveur. Mais un évêque l'ayant accusé de +s'être donné pour la quatrième personne de la Divinité, il défia +l'évêque de lui citer personne qui l'ait entendu s'exprimer ainsi, et +comme l'évêque ne pouvait répondre, il s'écria: «Quel est mon malheur +d'entendre de tels blasphèmes! j'en appelle à vous, ô Christ, dont ce +concile condamne publiquement la parole.» On lut ensuite la sentence +du concile qui condamnait au feu les écrits de Jean Huss, le dégradait +lui-même de la dignité ecclésiastique, et le livrait au pouvoir +temporel. Après la lecture de la sentence, sept évêques s'approchèrent +de Jean Huss et l'invitèrent à se revêtir des vêtements sacerdotaux. +Ils l'engagèrent ensuite à rétracter ses erreurs, au nom de son +honneur et de son salut éternel. Jean Huss monta sur l'échafaud sans +répondre et s'adressa ainsi à la foule qui se pressait dans l'Église: +«Les évêques m'ordonnent de confesser devant vous mes erreurs; si +cette rétractation n'eût entraîné que la perte de mon honneur mortel, +peut-être m'auraient-ils persuadé de satisfaire leur désir. Mais je +suis ici sous les yeux du Dieu Tout-Puissant, et je ne puis les +contenter sans déshonorer son nom et sans m'exposer moi-même aux +reproches de ma conscience. Je n'ai jamais enseigné ce qu'on me +<span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> reproche: j'ai toujours cru, écrit, enseigné et prêché le +contraire. Pourrais-je lever les yeux au ciel, pourrais-je regarder en +face ceux que ma voix a instruits et dont le nombre est si grand, si +j'avais ébranlé dans leur cœur des croyances aussi saintes? Mon +exemple a-t-il jeté dans le doute et l'incertitude tant d'âmes, tant +de consciences, éclairées par les propres paroles de la +Sainte-Écriture, par la pure doctrine de l'Écriture, et ainsi mises en +garde contre les atteintes du mal? Non, non, j'ai toujours regardé le +salut de tant d'âmes comme plus précieux que la conservation de leur +corps périssable.» Les évêques interrompirent ses paroles, le firent +descendre et le dégradèrent de sa dignité sacerdotale. Un évêque lui +prit des mains le calice en disant: «Ô Judas, maudit pour avoir +abandonné les voies de paix et conspiré avec les Juifs, nous te +retirons la coupe du salut.» Huss, répondit: «J'ai confiance dans Dieu +le Père et dans Jésus-Christ, je souffre en leur nom, et ils ne me +retireront pas la coupe du salut. J'ai même la ferme assurance de m'y +abreuver aujourd'hui dans son royaume.» Chaque évêque s'approchait de +lui à son tour et lui retirait un vêtement sacerdotal en maudissant +ses hérésies. À chacun, Huss répondait qu'il souffrait patiemment ces +blasphèmes en considération de Jésus-Christ, son divin maître. À la +fin de la cérémonie, quand il s'agit d'enlever la tonsure cléricale, +quelques évêques voulaient se servir de rasoirs, les autres employer +des ciseaux. Huss se retourna du côté de l'empereur qui, de son trône, +voyait cette contestation, et lui dit avec calme: «Je m'étonne, +qu'étant aussi cruels les uns que les autres, ils ne soient pas même +d'accord sur leurs cruautés.» Enfin, ils se décidèrent à couper avec +des ciseaux la peau du sommet de la <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> tête. Après cette cruelle +opération, ils annoncèrent que l'Église, l'ayant privé de tous ses +ornements et priviléges, ils n'avaient plus qu'à le livrer à +l'autorité temporelle. Ils se rappelèrent, cependant, qu'ils avaient +oublié quelque cérémonie, et ils apportèrent un capuchon en papier où +l'on avait représenté trois horribles figures de démons avec cette +inscription: «Hérésiarque.» Huss s'écria en voyant le capuchon: «Notre +Seigneur Jésus-Christ a porté pour moi une couronne d'épines, pourquoi +ne porterais-je pas pour la glorification de son nom cet ignominieux +capuchon.» Les évêques lui posèrent le bonnet sur la tête en disant: +«Nous livrons ton corps aux flammes et ton âme aux démons.» Huss se +contenta de lever les yeux et de dire: «Ô Jésus-Christ, je remets +entre tes mains mon âme que tu as rachetée.»</p> + +<p>Les évêques retournèrent alors trouver l'empereur, et livrèrent Jean +Huss au pouvoir séculier. Sigismond ordonna au duc de Bavière, qui +était placé à ses pieds, le globe impérial dans la main, de recevoir +Jean Huss des mains des évêques, et de le livrer aux exécuteurs.</p> + +<p>Le duc, suivi de tous les bourgeois armés de la ville, conduisit +immédiatement Jean Huss au lieu du supplice. En quittant l'Église, +celui-ci vit brûler en un tas ses écrits et ceux de ses disciples. Il +sourit doucement à ce spectacle: il sentait bien que ce feu ne brûlait +pas la semence qu'il avait laissée derrière lui. Pendant tout le temps +que cette triste procession mit à se rendre au lieu du supplice, Jean +Huss s'adressa au peuple dont les longues bandes se pressaient sur la +route; il soutenait que sa mort n'avait pas pour cause une hérésie +quelconque, mais la haine de ses ennemis qui avaient réuni contre lui +les accusations les plus fausses.</p> + +<p>Le lieu de l'exécution était situé au-delà de la porte <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> de +Gottlieben: c'était une voirie où on écorchait les animaux; on avait +même laissé à dessein quelques cadavres pour accumuler les outrages. +En y arrivant, Jean Huss montra une constance noble et sereine. Il se +mit à genoux, et d'une voix haute et claire il chanta les versets 31 +et 81 des Psaumes et pria avec ferveur. Les assistants, en voyant sa +piété, se disaient unanimement: «Nous ne savons ce qu'il a fait +auparavant; pour le moment nous le voyons prier, et nous entendons ses +prières ardentes et ses pieuses paroles.» Un, entre autres, invita un +prêtre qui suivait à cheval le cortége, à confesser le martyr; le +prêtre répondit qu'on devait refuser à un hérétique ce moyen de salut. +Huss s'était cependant confessé à un moine dans sa prison. Mladenowicz +ajoute même en rapportant cette circonstance: «Le Christ, ignoré du +monde, habite même parmi ses ennemis<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>.»</p> + +<p>Pendant la prière de Jean Huss, son capuchon tomba de sa tête; un +soldat le replaça en disant qu'il devait être brûlé avec les démons, +les maîtres qu'il avait servis. Le bourreau lui ordonna de monter; il +obéit en s'écriant: «Ô Seigneur Jésus-Christ, soutenez-moi, faites que +je puisse supporter avec fermeté la mort cruelle et ignominieuse à +laquelle on m'a condamné pour avoir prêché la sainte parole de +l'Évangile.» Il se tourna ensuite vers les assistants; mais le duc de +Bavière lui défendit de parler, et ordonna à l'exécuteur de le +dépouiller de ses habits et de l'attacher au poteau avec les mains +liées derrière le dos. Le bourreau obéit; mais, comme Huss avait le +visage tourné vers l'Orient, il fut, en sa <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> qualité +d'hérétique, tourné d'un autre côté du poteau. Après qu'il eut +remercié l'exécuteur de la douceur avec laquelle il accomplissait ses +fonctions, on lui passa autour du cou une chaîne qui le liait au +poteau. Huss dit qu'il était heureux de supporter ces tourments pour +la défense de la foi, quand le Sauveur avait porté un fardeau plus +pesant encore. On entassa alors du bois et de la paille autour de lui, +jusqu'à la hauteur des genoux. À ce moment, le maréchal de l'empereur, +Haupt de Pappenheim, survint et le somma au nom de l'empereur de +rétracter ses erreurs. Huss répondit: «Qu'ai-je à rétracter, puisque +je ne suis convaincu d'aucune erreur? J'ai toujours prêché la vérité +et l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et je meurs avec joie +pour lui.» À ces mots, le messager impérial joignit ses mains +au-dessus de sa tête, et partit: l'exécuteur alluma aussitôt le feu. +Huss s'écriait: «Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, ayez pitié de +moi!» Comme il le répétait pour la troisième fois, le vent chassa sur +lui les flammes et la fumée qui l'étouffèrent. On vit toutefois son +corps s'agiter pendant le tempe nécessaire pour dire trois fois la +prière du Seigneur.</p> + +<p>Quand le bûcher fut consumé, on trouva la partie supérieure de son +corps suspendue au poteau par la chaîne sans être consumée. On apporta +aussitôt d'autre bois, on abattit le poteau et on consuma complètement +jusqu'aux derniers restes. Le cœur, qui était tombé du corps et +s'était brisé, fut réduit à coups de bâton en petits morceaux et brûlé +à part. On jeta dans les flammes les habits que Jean Huss avait portés +au supplice, et quand tout fut bien consumé, on recueillit avec soin +les cendres et on les jeta dans le Rhin.</p> + +<p>Ainsi périt le grand réformateur des Slaves. Quoiqu'il <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> n'ait +pas attaqué les dogmes de l'Église catholique romaine, comme le firent +plus tard les réformateurs du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il établit cependant le +principe fondamental du protestantisme, c'est-à-dire l'appel à +l'autorité des Écritures et non à celle de l'Église.</p> + +<p>Il me reste à ajouter quelques mots sur Jérôme de Prague, le plus +éminent des disciples de Jean Huss, que le concile de Constance fit +périr comme son maître. En partant de Bohême, Huss, qui connaissait +l'ardeur de Jérôme et la haine que le parti romain lui portait, lui +défendit de le suivre à Constance. Malgré cette défense, Jérôme y +arriva le 4 avril 1415, et, le 7 du même mois, il afficha à la porte +de l'Hôtel-de-ville et aux portes de toutes les églises, une demande +rédigée en trois langues (latin, allemand, bohémien) et adressée à +l'empereur et au concile. Il y réclamait un sauf-conduit pour venir +assister son ami Jean Huss dans son procès. Le concile répondit, le +17, qu'il le défendrait contre la violence, mais non contre la +justice, et qu'il le mettrait en jugement. Cette réponse l'engagea à +décliner la tendre miséricorde des prélats, et il retournait en +Bohême, lorsque, près des frontières, il fut saisi, ramené et enchaîné +à Constance le 23 mai, et jeté en prison avec des fers pesants aux +mains et aux pieds. Ces durs traitements, son inquiétude pour son ami, +lui causèrent une cruelle maladie qui lui abattit le corps et +l'esprit. Dans cet état pitoyable, quelques membres du concile lui +persuadèrent de se rétracter. Il le fit en public le 11 septembre +1415, et, sur la demande du concile, renouvela sa rétractation le 23 +du même mois. Il y déclarait qu'il était prêt à faire pénitence de ses +fautes, et qu'il se soumettait d'une manière absolue à l'autorité du +concile.</p> + +<p>Cette conduite disposa favorablement pour lui les <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> prélats; +ils proposaient déjà de le mettre en liberté, lorsque le clergé de +Bohême y mit opposition, en déclarant qu'il ne croyait pas à sa +sincérité et en apportant de nouvelles accusations contre lui. Une +nouvelle commission d'enquête fut nommée sous l'influence de ses plus +cruels ennemis. Elle l'accusa d'être depuis sa jeunesse l'ami de Jean +Huss et un zélé partisan de Wiclef, d'avoir rapporté ses ouvrages en +Bohême et de l'honorer comme un saint, d'avoir dirigé toutes les +attaques contre le clergé, traité d'idolâtrie le culte des images des +saints, profané des reliques, insulté publiquement le pape et le +clergé, etc., etc. Jérôme demanda à se défendre en public; on le lui +permit en présence de tout le concile, le 23 mai 1416. Il réfuta tous +les chefs d'accusation dirigés contre lui, avec tant d'éloquence, de +finesse, de savoir sacré et profane, qu'il inspira la plus vive +admiration à l'illustre savant italien Poggio Bracciolini. Ce dernier, +qui était présent comme secrétaire du concile, va jusqu'à comparer +Jérôme à Socrate. Il reprit sa défense le 26 du même mois, avec autant +de succès. Mais, invité à répéter sa rétractation, au lieu d'obéir il +fit avec la plus grande éloquence le panégyrique de son ami Jean Huss, +il proclama son innocence, sa justice, et même sa sainteté; il +s'emporta avec violence contre les Allemands, les accusant d'être les +ennemis les plus acharnés de la Bohême, et d'avoir juré sa perte comme +celle de son ami Jean Huss, parce que tous deux avaient le plus +contribué à leur enlever leurs injustes priviléges dans l'Université +de Prague. C'était pour satisfaire leur désir insatiable de vengeance +qu'ils le poursuivaient. Le plus grand péché qu'il eût commis, +ajoutait-il, c'était d'avoir désavoué, sous la contrainte des +circonstances, les doctrines de Jean Huss; mais il y adhérait +maintenant de <span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> toute son âme, et il était prêt à endurer pour +elles, toutes sortes de souffrances et de supplices.</p> + +<p>On ne peut décrire l'impression que fit sur les auditeurs ce discours +de Jérôme auquel on s'attendait si peu. On le ramena en prison et on +essaya tous les moyens possibles de persuasion pour le décider à une +rétractation. Il ne voulut rien écouter. Il fut donc condamné, le 30 +mai 1416, à être dégradé comme Jean Huss, de sa dignité +ecclésiastique, et à être brûlé vif dans le même endroit où celui-ci +avait reçu la palme du martyre. Arrivé au lieu fatal, il baisa le sol +sur lequel Huss avait marché, se dépouilla lui-même de ses vêtements, +pria avec ferveur tandis qu'on l'attachait au poteau, et présenta ses +mains à l'exécuteur. On l'entoura jusqu'au cou d'un amas de bois mêlé +de paille, et comme on allumait le feu par derrière, il dit à +l'exécuteur: «Allume le feu sous mes yeux; j'ai eu peur du feu, mais +maintenant je ne pourrai reculer.» Il se mit alors à chanter un hymne +sacré, et les flammes l'entouraient déjà de tous côtés, qu'on +l'entendait encore répéter dans la langue de ses pères: «Dieu puissant +et mon père, ayez pitié de moi et oubliez mes péchés!» On brûla ses +vêtements; et quand tout fut éteint, on recueillit soigneusement les +cendres et on les jeta dans le Rhin, comme on avait fait pour celles +de Jean Huss.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> CHAPITRE III.<br> +BOHÊME.<br> +(Suite).</h2> + +<p class="resume">Effet que produit la mort de Jean Huss en + Bohême. — Ziska. — Supplice de quelques Hussites ordonné par le + légat du pape. — Première lutte entre les catholiques romains et + les Hussites. — Proclamation de Ziska et soulèvement à + Prague. — Destruction de quelques églises et couvents par les + Hussites. — Invasion et défaite de l'empereur + Sigismond. — Négociations politiques. — L'anglais Pierre + Payne. — Ambassade à la Pologne. — Arrivée de forces polonaises au + secours des Hussites. — Mort de Ziska. — Son caractère.</p> + +<p>La nouvelle de la mort de Jean Huss jeta la consternation dans la +Bohême, et souleva contre les auteurs du crime un cri universel +d'indignation. Grands et petits regardèrent comme un outrage fait à la +Bohême le supplice du plus populaire de leurs concitoyens. +L'Université de Prague, dans son adresse à toute la chrétienté, +défendit la mémoire de Jean Huss. Les écrits du même genre se +multiplièrent. Un, entre autres, après avoir déclaré que Jean Huss +avait été assassiné malgré son innocence, appelait le concile de +Constance le corps des satrapes du moderne Antechrist. L'annonce du +supplice de Jérôme ne fit qu'enflammer l'indignation publique. On +frappa une médaille en l'honneur de Jean Huss, et, dans le calendrier +des saints, le 6 juillet lui fut consacré. On le regarda comme un +martyr national, victime de la haine des Allemands et de son propre +attachement à son pays. Les doctrines qu'il avait scellées de son +sang en reçurent une force nouvelle, et le <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> nombre de ses +partisans s'accrut rapidement. Plusieurs églises admirent la communion +sous les deux espèces, et célébrèrent les cérémonies du culte dans la +langue du pays.</p> + +<p>Les disciples de Jean Huss, qui prirent le nom de Hussites, se +partagèrent en deux parties: les uns rejetaient tout-à-fait l'autorité +de l'Église, et ne voulaient accepter que les Écritures pour règle de +la foi; les autres se bornaient à la communion sous les deux espèces, +à la libre prédication de l'Évangile, et à quelques réformes moins +importantes. Les premiers prirent le nom de Taborites, et les autres +de Calixtins, à cause de la communion sous les deux espèces dont un +calice était l'emblême. Cependant ce ne fut que plus tard que les +croyances des deux partis prirent un développement distinct et une +forme définitive.</p> + +<p>Les progrès du Hussitisme, quoiqu'il se fût répandu dans toutes les +classes de la Bohême, trouvèrent une vive résistance dans les +catholiques romains. Ceux-ci formaient une minorité puissante, qui +embrassait tout le haut clergé, la plus grande partie du clergé +inférieur, les couvents et les monastères, beaucoup de nobles et de +riches bourgeois, surtout d'origine allemande. Le parti possesseur de +richesses aussi grandes et d'une influence aussi considérable, était +bien organisé, et s'appuyait sur Rome et sur l'empereur Sigismond qui +s'était déclaré contre les Hussites. Les Hussites étaient les plus +nombreux, et comprenaient la plus grande partie de la nation. De leur +côté se rangeaient beaucoup de nobles et de bourgeois, et presque tous +les paysans. C'est cette classe, au cœur et à l'esprit simple, +capable de plus de dévouement et d'ardeur pour la cause qu'elle +embrasse que les habitants plus raffinés des villes, qui fait la +force <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> d'un parti et le rend vraiment national. Il leur fallait +un chef capable de diriger par ses actes le mouvement que Jean Huss +avait préparé par sa parole. Ce chef fut Jean Trocznowski, plus connu +en Europe sous son sobriquet de Ziska<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>: l'histoire moderne n'offre +peut-être pas un autre exemple de talents aussi extraordinaires et +d'une énergie aussi sauvage.</p> + +<p>Ziska, noble bohémien, était né dans la dernière partie du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> +siècle, à Trocznow, propriété de son père, dans le cercle de Béchin. +La tradition rapporte que sa mère, surveillant un jour les +moissonneurs, fut prise des douleurs de l'enfantement et donna +naissance à Ziska sous un chêne<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. Cette circonstance fut plus tard +considérée comme un présage de l'énergie que l'enfant né sous son +ombrage devait déployer durant sa vie. Ziska fut d'abord page de +l'empereur Charles IV, et suivit ensuite la carrière militaire. Il +servit long-temps en Pologne, où il se distingua en maintes occasions, +et surtout à la bataille de Grunwald et Tannenberg, en 1410, où les +chevaliers teutoniques furent vaincus. Ziska, à son retour dans sa +patrie, devint chambellan du roi Venceslav. Il n'était plus jeune +quand eut lieu le martyre de Jean Huss, et cet homme fit sur son +esprit une puissante impression. Courtisan peu soigneux de sa faveur, +il quitta les joies de la salle du festin, et on le vit se promener +seul, le long des corridors du palais, <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> les bras croisés et +plongé dans une méditation profonde. Le roi, le voyant dans cette +agitation extraordinaire, lui demanda: «Yankou (Jeanet), +qu'avez-vous?—Je ne puis supporter l'injure faite à la Bohême dans la +ville de Constance par l'assassinat de Jean Huss,» répondit Ziska. Le +roi lui répliqua: «Ni vous, ni moi, ne pouvons venger cet outrage; si +vous trouvez quelque moyen de le faire, vous le pouvez, je vous le +permets.» Ziska saisit avec empressement cette idée, et vit tous les +avantages qu'il pourrait retirer pour l'accomplissement de ses +projets, de l'appui du nom royal. Il demanda donc au roi de lui donner +par écrit et de marquer de son sceau l'autorisation qu'il venait de +lui accorder verbalement. Le roi, qui aimait à rire et qui savait que +Ziska n'avait ni richesse, ni amis, ni influence, regarda sa demande +comme une bonne plaisanterie, et la lui accorda aussitôt. Mais Ziska +sut s'en servir pour faire partager ses projets à beaucoup de +personnes. Les querelles entre les partis religieux augmentaient tous +les jours en Bohême; mais elles n'avaient pas encore été suivies de +luttes sérieuses. Le roi Venceslav restait indifférent. Il n'avait pas +d'enfant pour hériter de sa couronne, et détestait son frère Sigismond +qui lui avait donné assez de sujet de le haïr. Son seul souci était +d'inventer de nouveaux plaisirs pour passer joyeusement le reste de sa +vie. Il se disait probablement: «Après moi le déluge!» comme répétait, +dit-on, un homme d'État célèbre de nos jours, qui fut précipité du +pouvoir en 1848, par l'éruption soudaine des principes que, depuis +plus de trente ans, il s'étudiait à comprimer.</p> + +<p>Il n'en était pas de même de son frère Sigismond, empereur +d'Allemagne, roi de Hongrie, et héritier présomptif <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> de la +couronne de Bohême. Il sentait que sa lâche conduite à l'égard de Jean +Huss, la violation du sauf-conduit qu'il lui avait offert, l'avaient +rendu odieux aux partisans de l'homme qu'il avait trahi. Il lui +fallait persécuter les Hussites, s'il voulait occuper en paix le trône +de Bohême. Le concile de Constance ne pouvait pas non plus rester +indifférent à un mouvement que sa conduite avait provoqué, et il somma +environ quatre cents principaux Hussites de comparaître devant lui, +leur offrant des sauf-conduits. L'exemple de Jean Huss était trop +récent pour que l'on eût confiance dans l'honneur du concile et l'on +ne tint compte de sa sommation. Le concile publia alors un édit contre +eux en vingt-quatre articles, et adressa une lettre à l'empereur +Sigismond. Les Hussites, disait cette lettre, sont devenus plus +ardents à soutenir leurs doctrines, depuis le supplice de leurs deux +chefs: grands et petits partagent leurs opinions: on fait circuler +nombre d'écrits scandaleux contre les décrets du concile. La communion +sous les deux espèces est administrée impunément: on révère Jean Huss +et Jérôme de Prague comme deux saints; on opprime les catholiques +romains et surtout le clergé. La même lettre déplorait la négligence +de Venceslav, et le soupçonnait, sinon de soutenir les Hussites, au +moins de ne pas mettre obstacle à leurs progrès.</p> + +<p>Le concile de Constance se sépara le 22 avril 1418, après avoir mis +fin aux divisions intestines de Rome par l'élection du pape Martin V. +Le soin de poursuivre la guerre contre les éternels ennemis de +l'Église, regardait, dès lors, le nouveau pontife. Il adressa au +clergé de Bohême, de Pologne, d'Angleterre et d'Allemagne, une bulle +où il reprochait à beaucoup de nobles et de <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> prélats, de rester +comme des <i>chiens muets</i> quand l'hérésie levait la tête. Il leur +ordonnait de poursuivre les partisans des doctrines de Jean Huss et de +Wiclef, de les juger suivant les lois ecclésiastiques, et de les +livrer au pouvoir séculier. Il recommandait aux princes et aux juges +séculiers de veiller sévèrement à l'exécution de ses ordres: et, pour +que personne ne pût alléguer son ignorance de ces questions, il +joignait à sa bulle quarante-quatre propositions de Wiclef et trente +de Jean Huss que le concile de Constance avait condamnées. Il ne +suffisait pas de promulguer des bulles, il fallait en assurer +l'exécution. En conséquence, Martin envoya en Bohême, comme légat, le +cardinal Dominique de Raguse, qui devait veiller à l'exécution de la +bulle. Le légat réussit à faire brûler deux Hussites dans la ville de +Slan; mais cet acte de persécution souleva contre lui une indignation +si violente et si universelle, qu'il fut obligé de quitter la Bohême. +Il adressa alors une lettre à l'empereur Sigismond, où il déclarait +que la parole et les écrits étaient désormais insuffisants en Bohême, +et que le fer et le feu pouvaient seuls la ramener à l'Église.</p> + +<p>Toutes ces circonstances ne faisaient que fournir de nouveaux aliments +à l'animation qui soulevait toute la Bohême, et surtout la ville de +Prague. Venceslav, craignant une insurrection, ordonna aux habitants +de rendre leurs armes. Cet ordre jeta la consternation dans la ville; +on craignait de désobéir au roi et on ne voulait pas exciter sa +colère, on craignait encore plus de se mettre soi-même dans +l'impossibilité de se défendre. Les habitants furent tirés de leur +perplexité par Ziska, qui, depuis sa conversation avec le roi, +guettait le moment favorable de mettre ses projets à exécution. Il +<span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> alla trouver les bourgeois qui délibéraient sur la conduite à +tenir, et leur déclara que, connaissant les intentions réelles du roi, +il pourrait leur donner le meilleur avis sur les circonstances +présentes. Sur sa proposition, les citoyens revêtirent leurs vêtements +les plus riches, endossèrent leurs plus belles armes, et se rendirent +au palais du roi, conduits par Ziska qui s'adressa à lui en ces +termes: «Sire, Votre Majesté nous demande nos armes, les voici, prêtes +à vous servir. Montrez-nous les ennemis contre lesquels nous devons +les employer.» Cet ingénieux stratagème plut au roi ou l'intimida; il +approuva la conduite des citoyens de Prague et les congédia +gracieusement. Cette circonstance confirma le bruit du crédit dont +Ziska jouissait auprès du roi, et accrut son influence parmi le +peuple.</p> + +<p>Ziska opéra, dès lors, de concert avec Nicolas de Hussinetz, riche +noble, dans les domaines duquel Jean Huss était né et qui avait +embrassé avec ardeur ses doctrines. Il s'empara d'une forte position +sur une montagne, l'appela le mont Thabor, et la fortifia de toutes +les ressources de l'art. Il était temps, en effet, que les Hussites +songeassent à la résistance; chaque jour leurs ennemis devenaient plus +entreprenants et s'appuyaient davantage sur Sigismond, l'héritier +présomptif, qui venait encore d'introduire des troupes dans plusieurs +provinces de la Bohême.</p> + +<p>Les causes qui produisent les guerres civiles ou religieuses, +s'accumulent long-temps avant que la lutte ne s'engage. Les discours, +les écrits des chefs excitent et échauffent par degrés l'animosité des +partis. Elle devient bientôt si ardente, qu'on essaie en vain d'en +calmer l'effervescence et d'en prévenir l'éruption, et une étincelle +suffit pour allumer dans tout un pays un <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> incendie qui ne +s'éteint qu'au bout de longues années de souffrance. C'est ce qui +arriva en Bohême. Quatre ans s'écoulèrent entre le martyre de Jean +Huss et la terrible lutte qui en fut la conséquence.</p> + +<p>Pour raconter les premières hostilités qui s'engagèrent entre les +Hussites et les catholiques romains, j'emprunterai le récit d'un +auteur contemporain qui y assista. C'est Benessius Horzowicki, +disciple et ami de Jean Huss, qui prit une part active dans la +question de l'Université débattue avec les docteurs allemands. Nous +devons la conservation de son récit à l'honnête jésuite Balbin, qui le +déclare digne de foi, quoique venant d'un hérétique.</p> + +<p>«Le jour de la Saint-Michel, dans l'année 1419, une foule considérable +s'était réunie dans une vaste plaine appelée <i>les Croix</i>, qui borde la +route de Béneschow à Prague. Plusieurs villes et villages s'y étaient +donné rendez-vous. La population de Prague, venue soit à pied, soit en +voiture, y était surtout en majorité. Trois prêtres du nom de Jacob, +Jean Cardinal et Mathias Toczenicki, avaient convoqué à la fois cette +foule immense. Car, tant que vécut Venceslav, le peuple se réunissait +sur certaines montagnes qu'il décorait des titres d'Horeb, de Baranek +(agneau), de Thabor, et où il venait recevoir la communion sous les +deux espèces. Mathias Toczenicki fit mettre une table sur trois +tonneaux vides et donna l'Eucharistie à la foule, sans aucun étalage. +La table n'était pas même recouverte et les prêtres ne portaient pas +leurs vêtements sacerdotaux.</p> + +<p>»Vers le soir, toute la multitude se dirigea sur Prague, en +s'éclairant avec des torches, et arriva dans la nuit à Wissehrad, la +forteresse de Prague. Il est étonnant <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> qu'ils n'aient pas saisi +l'occasion de surprendre ce château, dont la conquête plus tard leur +coûta si cher, mais la guerre n'était pas encore commencée. Coranda, +curé de Pilsen, les rejoignit au même endroit, portant aussi +l'Eucharistie, suivi d'une foule nombreuse des deux sexes. Avant que +cette foule eût quitté la plaine <i>des Croix</i>, un seigneur invita +l'assemblée à réparer le dommage fait à un pauvre homme dont on avait +ravagé le champ, et aussitôt une collecte abondante l'indemnisa de +tout ce qu'il avait perdu. La foule ne commettait pas d'hostilités, +elle s'avançait en pèlerinage le bâton à la main. Mais les choses +devaient bientôt changer de face. Les prêtres, en se retirant, +convoquèrent l'assemblée pour la Saint-Martin. Les garnisons que +Sigismond avaient placées dans différentes villes, se rassemblèrent +pour empêcher ces réunions et engagèrent plusieurs combats sanglants. +Les habitants de Pilsen, Clattau, Tausche et Sussicz, qui se +trouvaient sur la route du lieu fixé comme point de ralliement, furent +prévenus par Coranda qu'on avait préparé contre eux une embuscade: ils +s'armèrent et prévinrent ceux qui devaient s'y rendre avec eux. On +improvisa ainsi une armée très nombreuse. En arrivant à la ville de +Cnin, ils apprirent que les habitants d'Aust, ville du district du +Béchin, non loin du Thabor, réclamaient leur secours. Les impériaux +s'étaient portés sur la route qui menait à Prague et leur coupaient le +passage. On envoya aussitôt à leur secours cinq fourgons remplis +d'hommes armés. À peine ces derniers avaient-ils franchi la Moldau, +qu'ils aperçurent deux corps, l'un de cavaliers, l'autre de personnes +à pied. Le premier avait à sa tête Pierre Sternberg, gentilhomme +catholique romain et directeur de la monnaie à Kuttemberg. Le second +groupe se <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> composait d'environ quatre cents personnes, hommes +et femmes, qui faisaient un pèlerinage d'Aust à Prague. C'était à leur +secours qu'on les avait envoyés. Les Hussites envoyèrent aussitôt à +Cnin demander du renfort, et, en attendant, se dirigèrent vers la +petite éminence où le peuple d'Aust s'était posté. Avant leur arrivée, +Sternberg attaqua les habitants d'Aust et les mit en fuite. +Quelques-uns s'échappèrent et vinrent rejoindre leurs alliés de Cnin, +qui prirent position sur une petite colline et attendirent l'attaque +de Sternberg. Ils se défendirent avec tant de vigueur qu'ils +l'obligèrent à se retirer à Kuttemberg. Après leur victoire, ils +séjournèrent tout le jour dans le lieu où les habitants d'Aust avaient +été mis en fuite, ensevelirent leurs morts et y firent accomplir le +service divin par leurs prêtres. Ils se rendirent ensuite à Prague +pour y célébrer leur victoire, et y furent accueillis par de grandes +réjouissances.»</p> + +<p>Ce récit prouve que les Hussites ne sont pas la première cause des +sanglantes luttes qui suivirent. Ce sont les bandes armées de +l'empereur, qui, les premières, ont dispersé violemment leurs +pèlerinages pacifiques et tout religieux.</p> + +<p>Ce combat servit la cause des Hussites. Dans toute lutte, le premier +avantage obtenu, si insignifiant et si accidentel qu'il soit, produit +le plus souvent un effet moral très grand sur l'imagination du +vulgaire. Ce succès excite l'ardeur d'un parti, abat l'enthousiasme de +l'autre, quoique généralement il n'y ait lieu ni à se réjouir ni à se +désespérer. Cependant, bien que le jugement froid d'un chef sache +apprécier, à leur juste valeur, ces légers succès, un homme de génie +voit toute l'importance du résultat qui les suit, et Ziska n'était +pas <span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> homme à laisser passer une occasion aussi favorable sans +en tirer parti pour l'exécution de ses projets. Il adressa aux +habitants de la ville de Tausch ou Tista, une proclamation en forme de +circulaire, et l'envoya dans toutes les villes de Bohême où l'armée +impériale n'avait pas mis garnison. Cette proclamation faisait appel à +leurs sentiments patriotiques et religieux; tout y était +merveilleusement calculé pour toucher la corde la plus sensible de +leurs cœurs et la faire vibrer avec le plus de puissance. Voici la +traduction de cette pièce si curieuse:</p> + +<p>«Très chers Frères, que Dieu vous accorde, avec sa grâce, de revenir à +vos premiers sentiments d'amour pour lui, et de mériter, par vos +bonnes œuvres, d'habiter dans sa crainte comme de sincères enfants +de Dieu. S'il vous a châtiés et punis, je vous demande, en son nom, de +ne pas vous laisser abattre par l'affliction. Reportez-vous à ceux qui +travaillent pour la foi, qui sont persécutés par ses ennemis, et +surtout par les Allemands. Vous-mêmes, vous avez éprouvé leur +méchanceté, à cause de votre amour pour Jésus-Christ. Imitez vos +ancêtres, les premiers Bohémiens, qui ont toujours su défendre la +cause de Dieu et la leur. Pour vous, mes Frères, vous devez avoir +toujours, devant les yeux, la loi de Dieu et le bien de votre patrie, +et veiller aux deux avec vigilance. Que celui de vous qui sait manier +un couteau, jeter une pierre ou porter un bâton se tienne prêt à +marcher. Je vous préviens donc, mes Frères, que nous réunissons de +tous côtés des troupes pour combattre les ennemis de notre foi et les +oppresseurs de notre patrie. Recommandez à vos prédicateurs d'exciter, +dans leurs prêches, le peuple à la guerre contre l'antechrist, et +d'exhorter tout le <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> monde, jeunes et vieux, à se tenir prêts. +Que je vous trouve aussi bien munis de pain, de bière, de vivres et de +provisions, et surtout armés avec de bonnes armes. Les temps sont +venus où il nous faut nous armer et contre l'étranger et contre +l'ennemi domestique. Ayez toujours sous les yeux cette première +rencontre, où peu contre beaucoup, presque sans armes contre des +soldats bien armés, vous avez obtenu la victoire. La main de Dieu ne +s'est pas retirée de nous. Ayez courage et tenez-vous prêts. Que Dieu +fortifie vos cœurs.—Ziska du Calice, avec l'espoir en Dieu, chef +des Taborites<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>.»</p> + +<p>Ziska se mit à la tête d'un grand nombre de paysans, qui accoururent +de toutes parts sous ses étendards. Il surprit et fit prisonnier un +corps de cavalerie, dont les chevaux et les armes servirent à monter +et à armer sa propre troupe. Il entra à Prague aux acclamations de +toute la ville. Les Hussites commencèrent alors à exercer des +violences sur quelques membres du clergé catholique, et à prendre +possession de leurs églises pour y établir leur culte. Les magistrats +de la ville voulurent s'y opposer. Une terrible lutte en fut la +conséquence, les premiers magistrats y périrent; plusieurs églises et +couvents furent pillés.</p> + +<p>Ces évènements affectèrent tellement le roi Venceslav, qu'il mourut +d'une attaque d'apoplexie. Il était sans enfants, et la couronne +passait ainsi à son frère Sigismond. <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> Celui-ci était alors aux +prises avec les Turcs, et cette guerre favorisa le développement du +Hussitisme. Malheureusement, les disciples de Jean Huss compromirent +leur cause par les excès déplorables du plus sauvage fanatisme. +Partout les églises, les couvents furent pillés et détruits<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>; +partout les prêtres, les moines, et souvent les nonnes furent mis à +mort avec la plus grande barbarie. Ziska, qui était l'âme du +mouvement, perdit, au siége de la ville de Raby, le seul œil valide +qui lui restait, et c'est lorsqu'il fut complètement aveugle, qu'il +déploya les talents militaires les plus extraordinaires.</p> + +<p>Sigismond convoqua à Brunn, en Moravie, une diète où accoururent les +catholiques romains, aussi dévoués à sa cause que les Hussites y +étaient contraires. Il promit l'amnistie à tous ceux qui reviendraient +à l'Église. Ses offres furent repoussées, et il se prépara à réduire +les hérétiques par la force des armes. La ville de Prague était au +pouvoir des Hussites; mais la garnison impériale tenait toujours la +citadelle. L'Empereur marcha contre la ville avec une armée composée +de catholiques bohémiens, moraviens, hongrois et allemands. Cette +armée avait pour chefs, au-dessous de l'Empereur, cinq électeurs, deux +ducs, deux landgraves, et plus de cinquante princes allemands, et se +montait, d'après les écrivains contemporains, à plus de cent mille +hommes. Malgré ce nombre immense, elle fut repoussée par les Hussites, +qui, outre les assaillants, avaient la citadelle à combattre. Les +envahisseurs commirent les plus grandes atrocités, surtout dans leur +retraite. Beaucoup d'habitants <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> furent massacrés par les +soldats, pour qui tout Bohémien était un Hussite. Une seconde +tentative, faite contre Prague par l'Empereur, dans la même année +1420, eut aussi peu de succès. Ces avantages excitèrent, au plus haut +degré, le courage et le fanatisme des Hussites. Beaucoup de leurs +prédicateurs annoncèrent que le règne du juste était proche, et que +les armes des Taborites allaient l'établir sur tout le monde. Cette +croyance inspirait une intrépidité inébranlable à ceux qui la +partageaient, et explique les triomphes extraordinaires des Hussites. +Il y avait aussi une prédiction répandue parmi eux qui soutenait leur +courage. Un tremblement de terre devait engloutir toutes les villes et +les villages de la Bohême, sauf les cinq villes qui auraient montré le +plus d'ardeur pour leur cause. Dans les marches, les prêtres +précédaient toujours les Hussites; ils portaient des calices souvent +faite de bois, et administraient la communion sous les deux espèces, +en remplaçant plus d'une fois le vin avec de l'eau; derrière les +prêtres, marchaient les combattants en chantant les psaumes, et +l'arrière-garde était formée par les femmes, qui travaillaient aux +fortifications et prenaient soin des blessés. La croyance +superstitieuse sur la destruction des villes et des villages, en +chassait tous les habitants et les ralliait à l'armée qui, ainsi, +n'eut jamais besoin de recrues.</p> + +<p>Il me faudrait des volumes pour décrire les batailles qui se +livrèrent, le courage extraordinaire et l'habileté que déployèrent les +Hussites à surprendre leurs ennemis. Je ne puis non plus raconter en +détail les négociations diplomatiques qui eurent pour effet de mettre +fin à la guerre. Je ne puis qu'esquisser tous ces évènements.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> Les Bohémiens réunirent une diète dans la ville de Czaslaw +pour délibérer sur les affaires de leur pays. Ils déclarèrent +Sigismond indigne de la couronne et résolurent de l'offrir au roi de +Pologne ou à un prince de sa dynastie. C'est en cette occasion qu'ils +formulèrent les quatre articles célèbres dont ils ne se départirent +jamais dans leurs négociations avec les autorités impériales et +ecclésiastiques. Voici ces articles:</p> + +<p>«1<sup>o</sup> La parole de Dieu sera librement annoncée par les prêtres +chrétiens dans le royaume de Bohême et le margraviat de la Moravie;</p> + +<p>»2<sup>o</sup> Le sacrement vénérable du corps et du sang de Jésus-Christ sera +administré, sous les deux espèces, aux adultes et aux enfants, comme +le Christ l'a établi;</p> + +<p>»3<sup>o</sup> Les prêtres et les moines, dont beaucoup s'occupent des affaires +publiques, seront privés des biens temporels qu'ils possèdent en si +grand nombre, et pour lesquels ils négligent leur sacré ministère. +Leurs biens nous seront rendus, afin que, selon la doctrine de +l'Évangile et la pratique des apôtres, le clergé nous soit soumis, +vive dans la pauvreté et serve aux autres d'exemple d'humilité;</p> + +<p>»4<sup>o</sup> Tous les péchés publics déclarés mortels et tous les délits +contraires à la loi divine, seront punis suivant les lois du pays, par +ceux qui y seront préposés, sans avoir égard à ceux qui les auront +commis, pour qu'on ne puisse pas dire de la Bohême et de la Moravie +qu'on y tolère les désordres.»</p> + +<p>Cette diète, à laquelle beaucoup de catholiques avaient assisté, +établit une régence composée de magnats et nobles, et de bourgeois: +Ziska en faisait partie. Sigismond adressa à la diète un message où il +promettait de confirmer leurs libertés, de réparer les torts <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> +dont ils se plaignaient justement, à condition qu'on le reconnût pour +souverain: il les menaçait de la guerre en cas de refus. La diète +répondit par une adresse qui montre combien étaient entré +profondément, dans le cœur des Hussites, le sentiment de religion +et de patriotisme. Voici ce dont ils se plaignaient:</p> + +<p>«1<sup>o</sup> Votre Majesté, au grand déshonneur de notre pays, a laissé brûler +maître Jean Huss, qui s'était rendu à Constance sur la foi de votre +sauf-conduit.</p> + +<p>»2<sup>o</sup> Tous les hérétiques qui s'écartent de la foi chrétienne, ont eu +la liberté de s'expliquer au Concile de Constance; seul, notre noble +compatriote n'a pas eu ce droit. En outre, pour aggraver l'offense +faite à notre pays, vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, qui +s'était rendu à Constance sous la même garantie de la foi publique que +Jean Huss.</p> + +<p>»3<sup>o</sup> Dans le même concile, à votre instigation, la Bohême a été +proscrite et anathématisée. Le pape a lancé une bulle +d'excommunication contre les Bohémiens, leurs prêtres et leurs +prédicateurs, pour les faire périr.</p> + +<p>»4<sup>o</sup> Votre Majesté a fait publier la même bulle à Breslau, pour +exciter les haines contre la Bohême et causer la ruine de tout le +royaume.</p> + +<p>»5<sup>o</sup> Par cette publication, Votre Majesté a animé et soulevé contre +nous tous les peuples vaincus, nous dénonçant des hérétiques +déclarés.»</p> + +<p>On lui reprochait encore d'usurper la couronne de Bohême sans le +consentement de la nation, ce qui exposait les Bohémiens au mépris et +aux railleries de l'univers.</p> + +<p>On l'accusait d'aliéner plusieurs provinces appartenant à la Bohême, +sans que les États y eussent consenti, etc.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> Ils terminaient en demandant que la Bohême et la Moravie +cessassent d'être au ban des autres nations; ils réclamaient le +redressement de leurs griefs, et invitaient Sigismond à se prononcer +avec netteté et précision sur les quatre articles, qu'ils étaient +déterminés à maintenir, ainsi que les droits, les constitutions, les +priviléges, les bonnes coutumes de Bohême, dont ils avaient joui sous +ses prédécesseurs. Sigismond répondit que le supplice de Jean Huss et +de Jérôme de Prague avait eu lieu contre sa volonté. Il essayait +d'expliquer les autres griefs portés contre lui, et promettait +d'examiner les quatre articles et de maintenir les libertés +nationales.</p> + +<p>Ses offres ayant été rejetées, il pénétra en Bohême avec une armée +composée surtout de Hongrois, mais fut repoussé par Ziska. Les forces +impériales envahirent la Bohême à plusieurs reprises, mais sans plus +de succès, et les Hussites, usant de représailles, envahirent les +provinces de l'Empire.</p> + +<p>Trois partis politiques divisaient alors la Bohême. Les catholiques +romains et la plus grande partie de la haute noblesse, même de celle +qui se rattachait aux Calixtins ou aux Hussites modérés, désiraient le +triomphe de Sigismond. Le parti de Prague, composé des bourgeois de +Prague et de plusieurs autres villes, et soutenu par beaucoup +d'habitants, formait la secte des Calixtins, et voulait un autre roi +que Sigismond. Le troisième parti, les Taborites, dont Ziska était le +chef, rejetait tout roi. Le parti de Prague proposa d'offrir la +couronne au roi de Pologne. Les Hussites, en présence des forces +considérables de Sigismond, qui disposait de la Hongrie et de +l'Allemagne, furent amenés à apaiser leurs différends et à demander, +d'un commun accord, l'assistance d'un peuple parent. À plusieurs +reprises, on <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> envoya en Pologne des ambassades composées de +représentants de tous les partis. Parmi eux se remarquait l'Anglais +Pierre Payne, comme député des Taborites<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>. Le roi de Pologne était +Vladislav Jagellon, grand-duc de Lithuanie, qui s'était fait chrétien +à son mariage avec Hedwige, reine de Pologne, en 1386. Il était très +vieux et d'un caractère irrésolu. Les Bohémiens lui offrirent la +couronne, à condition qu'il acceptât les quatre articles proclamés par +la diète de Czaslaw, et appuyèrent leur proposition d'arguments +puissants. Ils invoquaient la communauté d'origine et la ressemblance +du langage<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a> qui les unissaient aux Polonais. Ils représentaient +quels avantages politiques résulteraient, pour les deux pays, de la +réunion des deux couronnes sur la même tête. On pourrait alors créer +un puissant empire slave, de l'Elbe à la mer Noire et jusqu'aux +environs de Moscou<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, et résister victorieusement aux attaques +<span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> des Allemands; car les Polonais, comme les Bohémiens, avaient +à s'en plaindre, et surtout de l'ordre teutonique, toujours soutenu +par les empereurs. On reçut avec affabilité les députés bohémiens; +mais le roi ne pouvait se décider à prendre un parti. Les avantages +que les Bohémiens faisaient briller à ses yeux étaient trop grands +pour qu'on pût les accepter. Le clergé, qui dominait dans le sénat, +s'opposa à ce projet, et, sans être dévot, le vieux monarque +envisageait avec effroi l'idée de se mettre à la tête des hérétiques. +Il déclara, à la fin, qu'il consulterait sur cette grave matière, son +cousin, le grand-duc de Lithuanie, Vitold. Il lui envoya une +ambassade, avec deux députés bohémiens. Les autres restèrent en +Pologne, bien traités du roi, mais comme séquestrés dans une ville, +car l'autorité ecclésiastique avait mis en interdit tout endroit où +les Hussites avaient mis les pieds. Le caractère de Vitold était tout +opposé au caractère de Jagellon. Il était hardi, ambitieux, +entreprenant, sans scrupules religieux qui pussent entraver chez lui +l'espoir d'un agrandissement, et se souciant fort peu de toutes ces +matières, comme il le disait avec franchise. Il n'avait qu'une sorte +de souveraineté déléguée sur la Lithuanie; il gouvernait cependant le +pays avec un pouvoir absolu, et agissait avec l'indépendance la plus +complète dans ses relations intérieures ou extérieures. Sans la +distance qui séparait sa province de la Bohême, il aurait, malgré son +grand âge, accepté la couronne qui lui était offerte, et ses sujets, +qui suivaient l'Église grecque, auraient volontiers soutenu les +Hussites contre les Latins. Il paraît avoir conseillé à son cousin de +Pologne, de refuser l'offre des Bohémiens, à cause de l'opposition de +son clergé catholique. Tous deux cependant furent d'avis de les +<span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> soutenir, et envoyèrent à leur secours Coributt, neveu du roi, +avec cinq mille cavaliers et de l'argent.</p> + +<p>Coributt entra à Prague à la tête de ses cavaliers et fut accueilli +avec joie. Sans être très nombreuses, les forces qu'il amenait étaient +considérables pour un siècle qui ne connaissait pas les armées +permanentes; elles apportaient surtout un appui moral très grand à la +cause des Hussites. Jusque-là, ils avaient été l'objet d'une haine +universelle de la part des peuples environnants, qui les regardaient +comme les ennemis de Dieu. Ils recevaient en ce moment la preuve d'une +sympathie active. Une nation puissante et alliée les soutenait, et un +souverain, tout en restant catholique romain, reconnaissait leurs +droits par un acte qui leur permettait d'espérer qu'il prendrait un +jour leur cause comme la sienne. Seuls, il est vrai, les Polonais +soutinrent les Hussites contre les forces unies de Rome et de +l'Allemagne; déjà beaucoup, avant l'arrivée de Coributt, étaient +accourus sous les drapeaux de Ziska, leur ancien compagnon d'armes.</p> + +<p>Si l'arrivée de Coributt réjouit les Bohémiens, elle alarma vivement +les partisans de l'empereur Sigismond. Ils firent courir les bruits +les plus défavorables et les plus absurdes contre lui, l'accusant, par +exemple, de n'avoir pas été baptisé au nom de la Trinité, <i>d'être un +Russe, ennemi du nom chrétien</i>. On dit même qu'il avait été élevé dans +l'Église grecque de Pologne. Cette circonstance, loin de lui nuire, +lui fut très favorable; car il ne fit pas de difficultés pour recevoir +la communion sous les deux espèces, et les Hussites tenaient surtout à +cette pratique. Un fort parti l'appelait au trône de Bohême; mais il +n'avait pas les qualités nécessaires pour se maintenir à la tête d'un +pays aussi bouleversé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> Peu de temps après l'arrivée de Coributt, une armée allemande +envahit la Bohême et vint se faire battre. Ziska, toujours occupé avec +les impériaux, n'était pas d'avis de mettre Coributt à la tête du +pays, et déclarait qu'il ne se soumettrait pas à un étranger, et +qu'une nation libre n'avait pas besoin de roi. Ce désaccord aboutit à +une lutte entre lui et les villes qui avaient formé une ligue pour +placer Coributt sur le trône de Bohême. Ziska marcha contre Prague; +mais ses soldats refusèrent de détruire leur capitale. La paix fut +conclue, Ziska entra à Prague en allié, et reconnut Coributt comme +régent de Bohême. Il marcha avec lui sur la Moravie, dont les +impériaux avaient occupé une partie, mais mourut le 11 octobre 1424, +de la peste, près la ville de Przybislav qu'il assiégeait<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>.</p> + +<p>J'ai raconté, plus haut, l'histoire de ce personnage extraordinaire, +avant de commencer la guerre des Hussites. Je n'ai pu, faute d'espace, +donner des détails sur les batailles qu'il livra, et sur le courage et +l'habileté militaire qu'il déploya en tant d'occasions, malgré sa +cécité complète. Cochlée, qui l'a en horreur, le regarde comme le +premier général de son temps, pour avoir gagné tant de batailles +malgré sa cécité sans en perdre plus d'une, et pour avoir enseigné +l'art de la guerre à des paysans qui ne s'étaient jamais battus. Un +écrivain contemporain, Æneas Sylvius, expose en détail la tactique +<span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> qu'il avait inventée pour rompre les charges de la cavalerie +pesamment armée des Allemands, en leur opposant un rempart de +fourgons. Cette tactique procura aux Bohémiens maintes victoires, même +après la mort de Ziska<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. Il laissa un code militaire qui réglait +l'ordre et la discipline de l'armée en guerre, la manière de camper, +de marcher à l'ennemi, de partager le butin, de punir les déserteurs, +etc.</p> + +<p>Cruel pour l'ennemi, il était affable pour ses soldats. Il les +appelait ses frères, voulait qu'ils l'appelassent leur frère, et leur +partageait le butin, qui était toujours abondant. Même après la perte +de son dernier œil<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>, il se tenait dans un chariot, tout près de +l'étendard principal de son armée; il se faisait renseigner sur les +lieux, la force et la position de l'ennemi, par des officiers qu'on +nommerait aujourd'hui des aides-de-camp, et il leur donnait ses ordres +en conséquence. Malgré cette cécité, il exécuta des opérations +stratégiques habiles, et dans des lieux très difficiles, avec une +telle rapidité et un tel bonheur, qu'on en trouverait avec peine un +autre exemple dans l'histoire des guerres modernes.</p> + +<p>Balbin prétend avoir vu un portrait de Ziska de grandeur naturelle, +fait de son vivant, et dont quelques nobles de Bohême conservaient +soigneusement des copies. D'après ce portrait, il était de teille +moyenne, <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> d'une vigoureuse complexion. Il avait une large +poitrine et de larges épaules, un vaste front, la tête ronde et le nez +aquilin. Il portait le costume polonais et la moustache polonaise. La +tête était rasée, sauf une touffe de cheveux bruns; c'était encore là +une mode de Pologne, où, comme je l'ai dit, il avait pendant +long-temps obtenu du service.</p> + +<p>Ziska fut enseveli dans la cathédrale de Czaslaw. On lui éleva un +monument de marbre avec sa statue et quelques inscriptions latines; +au-dessus on suspendit sa masse d'armes en fer<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>.</p> + +<p>On ne peut établir d'une manière certaine quels dogmes religieux il +professait; du moins il fut le chef politique des Taborites, qui +avaient les mêmes dogmes que les Vaudois. Le disciple de Wiclef, +Pierre Payne, avait surtout contribué à répandre ces dogmes. Cependant +on dit qu'il traita avec la plus grande cruauté un nombre considérable +de <i>Picards</i>, nom donné souvent par les catholiques aux Vaudois, aux +Taborites, et à leurs descendants les <i>Frères bohémiens</i>. Pour moi, le +témoignage d'Æneas Sylvius prouve que les Picards persécutés par +Ziska, étaient une secte extravagante venue de France, qui n'avait +avec les Vaudois et les Taborites, de commun que le nom donné par +leurs ennemis. Ziska me paraît avoir puni en eux, avec justice, les +actes de cruauté et de violence dont ils s'étaient rendus +coupables<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Il <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> est curieux cependant qu'une messe +permanente ait été établie pour le repos de son âme, au lieu de sa +sépulture, et soit dite par un prêtre calixtin.</p> + +<p>En effet, pendant quelque temps, il s'opposa aux calixtins qui +formaient le parti de Prague. Il leur fit même la guerre. De tout +cela, on peut conclure que ce rude soldat n'avait guère de principes +religieux bien arrêtés. Il semble avoir pris les armes contre Rome, +moins par opposition religieuse que pour venger l'honneur national de +la Bohême auquel, selon lui, le supplice de Jean Huss avait porté +atteinte. On peut assurer seulement qu'il regardait la communion sous +les deux espèces comme le point de religion le plus essentiel. Il +avait même adopté pour sa marque distinctive, l'emblême de cette +communion, le calice; il l'avait fait peindre sur ses étendards, et +l'ajoutait même à son nom dans sa signature. En effet, il signait +Bratr Jan z Kalicha, ou frère Jean du Calice.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> CHAPITRE IV.<br> +BOHÊME.<br> +(Suite.)</h2> + +<p class="resume">Procope le Grand. — Bataille d'Aussig. — Ambassade en + Pologne. — Croisade contre les Hussites, conduite par Henry + Beaufort, évêque de Winchester. — Elle échoue. — Tentative + infructueuse de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond. — Les + Hussites ravagent l'Allemagne. — Nouvelle croisade contre les + Hussites, commandée par le cardinal Césarini, et son issue + malheureuse. — Observations générales sur les succès prodigieux + des Hussites. — Négociations du concile de Bâle avec les + Hussites. — <i>Compactata</i> ou concessions faites par le concile aux + Hussites. — Les Taborites vont au secours du roi de + Pologne. — Leurs préparatifs. — Divisions parmi les Hussites à la + suite des <i>compactata</i>. — Mort de Procope et défaite des + Taborites. — Observations générales sur la guerre des + Hussites. — Leur énergie morale et physique. — On les accuse à tort + de cruautés. — Exemple du prince noir de Galles. — Rétablissement + de Sigismond. — Les Taborites changent leur nom pour celui de + Frères bohémiens. — Remarques sur les Moraves, leurs + descendants. — Luttes entre les catholiques romains et les + Hussites soutenus par les Polonais. — George Podiebrad. — Ses + grandes qualités. — Hostilité de Rome contre lui. — Les Polonais le + soutiennent. — Règne de la dynastie polonaise en Bohême.</p> + +<p>La mort soudaine de Ziska jeta la consternation dans son armée, qui se +divisa en trois parties. L'une garda le nom de Taborites et choisit +pour chef Procope le Saint ou le Tonsuré, que Ziska avait désigné pour +son successeur. Le second corps déclara qu'il ne voulait plus de chef, +parce que nul au monde ne pourrait dignement remplacer Ziska, et prit +le nom d'Orphelins. Ces Orphelins se donnèrent pourtant des chefs. Ils +restèrent dans leurs camps sans jamais entrer dans les villes, excepté +pour des nécessités inévitables, comme, par exemple, <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> pour +acheter des vivres. Les Orebites formaient le troisième parti. Ce nom +venait de la montagne où ils s'assemblaient d'abord, et à laquelle ils +avaient probablement donné le nom biblique d'Horeb. Ils suivaient +toujours avec les Taborites l'étendard de Ziska, mais avaient des +chefs particuliers. Malgré cette division en trois parties, les +Hussites étaient toujours unanimes pour défendre leur patrie, qu'ils +appelaient la <i>Terre promise</i>, donnant aux provinces allemandes +voisines, les noms d'Edom, de Moab, d'Amalek et de terre des +Philistins.</p> + +<p>Procope est moins célèbre que Ziska. Selon moi, il mérite d'être placé +par l'histoire au-dessus du terrible aveugle. Ziska est très célèbre +pour avoir le premier allumé cette guerre sanglante dont les heureux +succès furent continués après sa mort par Procope, jusqu'à sa chute +héroïque sur le champ de bataille de Lipan. Procope, égal à son +prédécesseur en valeur et en habileté militaire, était en outre un +savant accompli. Ce qui le place au-dessus de Ziska, c'est son +patriotisme. Il n'avait pas l'ambition de celui qu'il remplaçait. +Ziska n'avait d'autre but que de punir ses ennemis, et sur son lit de +mort il recommanda à Procope d'exterminer par le fer et par le feu +tous les adversaires de sa religion; l'autre, sans se laisser éblouir +par ses triomphes continuels sur l'ennemi, eut toujours à cœur le +rétablissement de la paix.</p> + +<p>Procope était fils d'un noble ruiné. Son oncle maternel l'adopta, lui +donna une éducation savante, et le fit voyager en Italie, en France, +en Espagne et en Terre-Sainte. À son retour, son oncle, dit-on, le fit +entrer dans les ordres contre son gré, d'où lui vint le sobriquet de +<i>Tonsuré</i>. Quand la guerre des Hussites éclata, il quitta l'Église +pour l'armée, s'attacha à Ziska qui le <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> choisit pour son +successeur. Ses exploits, plus tard, lui méritèrent le surnom de +<i>Grand</i>, qui servit à le distinguer d'un autre Procope, chef des +Orphelins, et connu sous le nom de <i>Prokopek</i> ou petit Procope.</p> + +<p>La guerre continua, et les Hussites firent plus d'une irruption +heureuse dans les diverses provinces limitrophes d'Allemagne. +L'empereur et les princes d'Allemagne accusaient le pape et le clergé +de leurs échecs, disant que c'était à eux à éteindre l'incendie que +les prêtres avaient allumé. Ils se plaignaient en outre, que le +clergé, maître de richesses considérables, ne les consacrait pas au +succès de leur cause, mais à des vues d'intérêt particulier. Le pape +envoya des lettres à l'empereur, au roi de Pologne et aux princes +allemands, pour les exhorter à se réunir tous ensemble contre la +Bohême.</p> + +<p>Dans ces lettres, il dépeignait les Hussites comme des ennemis plus +odieux que les Turcs. Ceux-ci, nés hors de l'Église, ne commettaient +pas un acte de révolte en faisant la guerre aux Chrétiens. Nés dans +l'Église, les Hussites se révoltaient contre son autorité.</p> + +<p>Les représentations du pape, les instances du clergé, décidèrent le +roi de Pologne à rappeler son neveu de Bohême. Mais Coributt revint +aussitôt à Prague, où il avait un puissant parti. Le roi, pour prouver +qu'il agissait contre sa volonté, envoya 5,000 hommes aux impériaux; +mais ceux-ci, craignant, et peut-être non sans raison, que les +Polonais, au lieu de combattre les Hussites, ne se joignissent à eux, +les renvoyèrent avant qu'ils ne fussent arrivés au rendez-vous. Les +princes allemands n'étaient guère disposés à obéir aux injonctions du +pape; mais les fréquentes incursions des Hussites les décidèrent à +réunir une armée d'environ <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> 100,000 hommes, et à marcher sur +la Bohême. Les Hussites de tous les partis se réunirent dans le danger +commun. Procope le Grand commanda les Taborites et les Orphelins: les +Calixtins avaient à leur tête Coributt et quelques nobles de Bohême. +Les Hussites assiégèrent la ville d'Aussig, qui doit être bien connue +de ceux qui ont voyagé dans ce beau pays, car elle se trouve sur la +route qui mène de Dresde à Tœplitz. Là, sur les confins du monde +germanique et slave, eut lieu une rencontre entre les deux armées qui +représentaient des croyances opposées et même des races ennemies; on a +remarqué que dans cette lutte entre les Slaves et les Allemands, les +deux races employèrent chacune les armes qui lui étaient +particulières. Les soldats allemands, bardés de fer, avaient pour +armes, selon l'usage de l'Occident, la lance, l'épée, la hache +d'armes, et montaient sur des chevaux vigoureux et pesants. Les +Bohémiens et leurs auxiliaires de Pologne, s'étaient retranchés +derrière 500 chariots, liés ensemble par de fortes chaînes; ils se +tenaient à l'intérieur et s'abritaient sous de vastes boucliers en +bois fixés dans le sol. Leurs armes principales étaient, outre les +fléaux de fer, l'arme si célèbre des Hussites, les longues lances à +crochet, qui leur servaient à jeter les ennemis en bas de leurs +chevaux<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. Bien inférieurs en nombre aux Allemands, ils les +surpassaient par le courage: excités par une longue suite de succès, +ils se croyaient invincibles.</p> + +<p>Les Allemands chargèrent les Bohémiens avec la plus grande +impétuosité, forcèrent la ligne des chariots, <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> rompant avec +leurs haches d'armes les chaînes qui les unissaient. Ils réussirent +même à jeter à bas la seconde ligne de défense que les Bohémiens +avaient formée avec leurs boucliers. Mais une longue marche, par une +journée très chaude, avait fatigué les Allemands, même avant le +commencement du combat; les efforts qu'ils avaient faits pour rompre +les lignes de défense de l'ennemi, avaient épuisé les cavaliers et les +chevaux. L'œil d'aigle de Procope saisit l'occasion. Les Hussites, +campés en ce lieu depuis plusieurs jours, et restés sur la défensive +jusque-là, étaient tout frais: ils se précipitèrent avec fureur sur +leurs assaillants épuisés. Les pesants cavaliers furent jetés à bas de +leurs chevaux par les longs crochets des Hussites, ou assommés par +leurs fléaux de fer, cette arme terrible, contre laquelle les piques +servaient si peu de défense. La bataille dura du matin au soir. Les +Allemands combattirent avec courage; mais, malgré leur supériorité +numérique, la valeur, l'habileté, l'avantage de la position des +Hussites décidèrent la victoire en leur faveur. La déroute des +Allemands fut complète, leurs pertes considérables, le butin immense. +Leurs principaux chefs périrent en cette journée. Si grands que furent +les avantages matériels qui résultèrent pour les Hussites de ce combat +(16 juin 1426), il eut des conséquences morales bien plus grandes, en +les faisant passer pour invincibles. Ils ne s'endormirent pas après ce +brillant succès, mais envahirent l'Autriche, sous la conduite de +Procope et de Coributt, tandis que d'autres bandes ravageaient +d'autres provinces d'Allemagne.</p> + +<p>Peu après ce combat, les Calixtins déposèrent Coributt de sa dignité +de régent du royaume, et même l'enfermèrent à Prague. Les Taborites +et les Hussites le <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> délivrèrent, et l'envoyèrent avec leurs +députés à Cracovie, pour inviter son oncle, le roi de Pologne, à se +déclarer pour les Hussites.</p> + +<p>Les députés soutinrent en public des discussions contre les doctrines +de l'Université de Cracovie; mais l'évêque suspendit le service divin +pour tout le temps que les hérétiques resteraient dans cette ville. +Coributt en fut si indigné, qu'en présence même de son oncle, il +menaça l'évêque de sa vengeance, disant qu'il n'épargnerait pas même +saint Stanislas, le patron du pays. Cette circonstance montre qu'il +partageait les opinions des Taborites<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>.</p> + +<p>Le pape, désespérant de trouver en Allemagne un homme capable de +réduire les Hussites, tourna ses regards vers un pays éloigné, dont +les armes s'étaient illustrées sur le sol français. Il choisit, à cet +effet, un personnage bien connu dans l'histoire d'Angleterre, Henry +Beaufort, le grand évêque de Manchester, qu'il venait de créer +cardinal. Il l'envoya comme son légat <i>a latere</i> en Allemagne, en +Hongrie, en Bohême, par une bulle datée du 16 février 1427. La tâche +de conquérir et de convertir des soldats aussi intrépides et des +hérétiques aussi obstinés que les Hussites, était faite pour séduire +l'âme d'un Plantagenet<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>, et Beaufort accepta cette périlleuse +mission. Il fit publier la croisade pontificale dans son diocèse; mais +ses concitoyens avaient assez à faire en France, sans aller chercher +<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> si loin l'occasion de montrer leur courage. Il vint presque +seul en Allemagne pour remplir sa mission. De Malines, il informa le +pape de son voyage. Celui-ci lui répondit une lettre de remerciements, +et l'exhorta à poursuivre vigoureusement son entreprise. Beaufort +obtint un succès merveilleux, et peut-être, depuis le jour où le cri +célèbre: «Diex le volt!» retentit à Clermont et trouva de l'écho dans +tous les cœurs, jamais prédications ne produisirent un effet aussi +rapide et aussi puissant que celles de Beaufort. Toute l'Allemagne +sembla se lever à sa voix: les bandes armées du bord du Rhin et de +l'Elbe, les riches bourgeois des villes hanséatiques, les hardis +montagnards des Alpes, s'empressèrent de se rendre sous l'étendard de +l'Église militante, qu'arborait l'évêque anglais: Beaufort se trouva +ainsi à la tête d'une nombreuse armée, qui, d'après les témoignages +des écrivains contemporains, se montait à 90,000 cavaliers et comptait +autant d'hommes à pied.</p> + +<p>Cette armée immense, commandée, sous Beaufort, par trois électeurs, +beaucoup de princes et de comtes de l'Empire, entra en Bohême au mois +de juin 1427, partagée en trois corps, et campa à Egra, Kommotau et +Tausk. Le danger de cette invasion formidable excita les sentiments +patriotiques de tous les Bohémiens, depuis le magnat le plus illustre +jusqu'au plus pauvre artisan. On oublia toutes dissensions +religieuses. Les Calixtins, les Taborites et les Orphelins, laissant +de côté leurs dissentiments, s'unirent contre l'ennemi commun; la +noblesse catholique, elle-même, restée jusqu'alors la plus zélée pour +les ennemis des Hussites, sentit la voix de la patrie parler plus haut +dans les cœurs que les animosités religieuses, et rejoignit les +étendards de Procope le Grand pour repousser l'invasion.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> Les forces de l'ennemi, supérieures en nombre à celles que +les Bohémiens avaient réunies, mirent le siége devant Miess. Les +Bohémiens se portèrent au-devant de lui, et quand ils arrivèrent sur +les bords de la rivière Miess, qui les séparait des Allemands, leur +vue frappa ceux-ci d'une terreur si panique, qu'ils tournèrent bride +avant le premier choc<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>. Beaufort, après avoir essayé en vain de les +rallier, fut entraîné dans la fuite de ses croisés, et fut rejoint par +l'électeur de Trèves, qui arrivait avec un corps de cavalerie. Les +Bohémiens se mirent à poursuivre les fugitifs, à en tuer et à en +pendre un grand nombre; pour eux, ils ne perdirent que peu d'hommes. +Beaucoup de ces malheureux fuyards furent tués par les paysans qui les +traquaient comme des bêtes fauves. Le butin qui échut aux vainqueurs +fut immense: petits et grands y prirent une large part, et c'est de ce +partage, dit-on, que date la fortune de plusieurs familles de Bohême +qui subsistent encore aujourd'hui<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>.</p> + +<p>Le pape écrivit, le 2 octobre 1427, à Beaufort, une longue lettre de +condoléance sur la malheureuse <i>retraite des fidèles</i>. Il l'invitait à +renouveler sa tentative sur la Bohême; mais le belliqueux prélat parut +s'être dégoûté, dès lors, d'une guerre contre les Bohémiens +hérétiques, et ne se mêla plus de leurs affaires.</p> + +<p>La conduite patriotique des Bohémiens catholiques amena une sorte de +réconciliation entre les diverses <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> sectes religieuses. Les +Hussites et les catholiques conclurent une trève de six mois, et, à +l'expiration de cette trève, une conférence publique entre les deux +partis devait régler les différends religieux. À cette nouvelle, le +pape envoya une lettre à l'archevêque d'Olmutz pour prévenir cette +conférence, <i>qui ne produirait rien de bon et pourrait perdre +beaucoup</i>. La conférence eut lieu cependant; elle fut sans résultat au +point de vue religieux, et servit seulement à prolonger la trève.</p> + +<p>L'empereur Sigismond, désespérant de réussir par la force, essaya la +voie des négociations. En 1428, il envoya aux Taborites et aux +Orphelins, une députation pour leur représenter ses droits à la +couronne de Bohême, et pour leur offrir des conditions favorables. Les +ambassadeurs furent entendus à Kuttemberg; mais on leur répondit que +Sigismond avait perdu tout droit au trône par ses guerres et ses +croisades sanglantes contre la Bohême, et par l'outrage qu'il avait +fait à ce pays en laissant brûler Jean Huss et Jérôme de Prague. +Procope, qui n'assistait pas à l'entrevue, voyait, au contraire, une +occasion favorable de terminer la lutte cruelle qui, depuis dix ans +déjà, désolait ce pays. Il pria les ambassadeurs de venir le trouver +au Thabor, où se trouvait alors son quartier-général, et il leur +exprima son désir de pacifier la Bohême. Les ambassadeurs +accueillirent avec joie ses propositions, et lui donnèrent un +sauf-conduit pour se rendre en Autriche avec une légère escorte et +avoir une entrevue avec l'empereur. Procope se rendit à la cour +impériale; «c'était la meilleure occasion de faire la paix, dit +Balbin; mais l'Empereur refusa toute concession, et Procope revint en +Bohême avec la satisfaction de lui avoir offert la paix.» Sans se +laisser décourager par son peu <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> de succès, il proposa l'année +suivante, 1429, dans la diète réunie à Prague, de reconnaître +Sigismond s'il voulait accepter l'autorité des Écritures, suivre leurs +préceptes, communier sous les deux espèces, et satisfaire les demandes +des Bohémiens. On ouvrit des négociations avec l'empereur, qui réunit +une diète à Presbourg. Procope y vint à la tête d'une députation +bohémienne. La conférence dura toute une semaine, et la députation +revint à Prague pour rendre compte de ce qu'elle avait fait. Les +écrivains qui ont rapporté ces évènements, ne disent pas quels furent +les résultats de la conférence de Prague; ils racontent seulement que, +malgré le grand nombre de partisans que Sigismond comptait à la diète +de Prague, on repoussa tout projet d'accommodement avec lui. On peut +croire que l'empereur n'aurait pas accompli les demandes qu'on lui +faisait, ou n'aurait pas donné des garanties suffisantes de leur +exécution. Quoi qu'il en soit, les Hussites de tous les partis +acceptèrent avec enthousiasme la proposition que fit Procope d'envahir +l'Allemagne. Il entra dans ce pays, désola la Saxe jusqu'aux portes de +Magdebourg, ravagea le Brandebourg et la Lusace, et revint en Bohême +avec un butin immense. L'espoir d'un pareil succès attira sous ses +drapeaux un grand nombre de Bohémiens, et l'année suivante, 1430, il +réunit dans les plaines de Weissenberg, une armée de 52,000 hommes à +pied, de 20,000 cavaliers, avec 3,000 chariots tirés par 12 ou 14 +chevaux chaque. À la tête de cette armée il ravagea la Saxe et la +Franconie jusqu'au Mein. Cent villes ou châteaux environ furent +réduits en cendres; le butin fut si considérable, que les chariots des +Bohémiens y suffisaient à peine. Outre ce butin, ils se faisaient +payer des sommes énormes par les princes, les <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> évêques, les +villes, comme des rançons pour prévenir le pillage et la +destruction<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>.</p> + +<p>Les heureuses invasions des Hussites remplirent Rome et l'Allemagne de +consternation. L'empereur réunit une diète de l'empire à Nuremberg, où +l'on résolut une nouvelle expédition contre la Bohême, et le pape fit +proclamer par son légat, le célèbre Julien Césarini, une Croisade +contre les hérétiques. La bulle publiée à ce sujet promettait +indulgence plénière à tous ceux qui prendraient part à la Croisade ou +s'y feraient remplacer. Elle remettait soixante jours des peines du +purgatoire à tous ceux, hommes ou femmes, qui prieraient pour le +succès de l'expédition. Des confesseurs, appartenant au clergé +séculier et régulier, devaient entendre les confessions des Croisés, +et avaient pleins pouvoirs de les absoudre s'ils s'étaient rendus +coupables de violences contre des prêtres et des moines, s'ils avaient +brûlé des églises ou commis d'autres sacriléges, même dans les cas +réservés pour le siége apostolique.</p> + +<p>Tous ceux qui avaient fait vœu de pèlerinage à Rome, à Compostelle +ou ailleurs, en étaient relevés à condition de consacrer à la Croisade +l'argent qu'ils auraient dépensé dans leur pèlerinage. Les confesseurs +ne devaient prendre qu'un sou de Bohême pour confesser un Croisé, et +même ne rien demander, si cette offrande n'était pas faite +spontanément.</p> + +<p>À ces avantages spirituels, on joignait l'espoir d'avantages plus +positifs et plus matériels. Le butin immense que ces heureuses +invasions avaient apporté et accumulé en Bohême, y avait produit une +richesse considérable. <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> Une Croisade contre la Bohême devait +donc séduire toutes les classes de l'Allemagne, depuis le prince +jusqu'au paysan le plus pauvre. Tous les avantages spirituels et +temporels étaient réunis: on allait obtenir la rémission de ses péchés +sans se soumettre à des pénitences sévères, sans être obligé à de +fortes donations à l'Église, et de plus on pourrait ou faire sa +fortune, ou la réparer. En un mot, c'était ce qu'on appellerait +aujourd'hui <i>une spéculation magnifique</i>, et témoignait d'un +<i>charlatanisme fieffé</i>, pour employer le langage du jour. D'autres +causes plus élevées poussaient non moins vivement les esprits à une +Croisade contre la Bohême. La honte que les victoires des Bohémiens +avaient infligée à l'antique renommée militaire des Allemands, +excitait dans tous les cœurs fiers un vif désir de l'effacer par +des actes éclatants de valeur. Les ruines fumantes de tant de villes +et de châteaux qui marquaient le passage des Hussites à travers les +riches provinces de l'Allemagne, enflammaient encore chez les +habitants de ces contrées l'ardeur de la vengeance contre les auteurs +de ces calamités.</p> + +<p>Les Croisés accoururent donc à Nuremberg de toutes les parties de +l'Allemagne; mais l'empereur essaya encore la voie des négociations. +Les propositions qu'il fit aux Bohémiens ayant été acceptées, une +députation représentant tous les partis de la Bohême vint trouver la +cour à Egra. Les négociations durèrent quinze jours; mais l'empereur +se refusait à des concessions sincères. Les Bohémiens, voyant qu'on +continuait les préparatifs de la Croisade contre eux, rompirent la +conférence, déclarant que ce n'était pas leur faute si une juste paix +ne terminait point cette guerre terrible. Ils se préparèrent à +défendre vigoureusement leur patrie. Tous, même les <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> +Catholiques, réunis contre l'ennemi commun, se rallièrent sous la +bannière de Procope le Grand, qui rassembla près de Chotieschow, +50,000 fantassins, 7,000 cavaliers d'élite, et 3,000 chariots, +attirail de guerre devenu indispensable pour les Bohémiens.</p> + +<p>Les Croisés étaient environ 90,000 fantassins, 40,000 cavaliers, et +avaient pour chefs, outre le légat Césarini, les électeurs de Saxe et +de Brandebourg, le duc de Bavière et un grand nombre de princes +séculiers et ecclésiastiques d'Allemagne. Ils pénétrèrent en Bohême +par la grande forêt qui la limite du côté de la Bavière. Les +éclaireurs qu'ils avaient envoyés reconnaître la position et la force +des Bohémiens, se laissèrent tromper par les manœuvres habiles de +Procope, et par les indications mensongères que leur donnèrent les +habitants. Ils rapportèrent que les Bohémiens, en proie à des +divisions intestines, fuyaient dans tous les sens devant l'armée des +envahisseurs. Les Croisés s'avancèrent sans obstacle jusqu'à Tausch et +en firent le siége; mais, quelques jours après, Procope apparut à la +tête des Taborites et des Orphelins, et força les assiégeants de +s'enfuir. Les Croisés se dispersèrent, mirent tout à feu et à sang, et +se rallièrent à Riesenberg où ils prirent une forte position. Ils +s'aperçurent bientôt que les prétendues divisions des Bohémiens +étaient un mensonge, et qu'au contraire ils se réunissaient de toutes +parts contre l'ennemi commun. La connaissance de l'accord des +Bohémiens produisit sur les Croisés de Césarini l'effet qu'il avait +déjà produit sur les Croisés de Beaufort. Le duc de Bavière fut le +premier à fuir, abandonnant son équipage pour ralentir la poursuite +des ennemis; l'électeur de Brandebourg, et bientôt l'armée tout +entière suivirent son exemple. Le seul homme qui ne partagea pas la +panique générale, <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> fut un prêtre, le cardinal lui-même. Il +harangua ses troupes avec une grande présence d'esprit, il leur +représenta que leur fuite déshonorerait leur patrie, et que leurs +ancêtres idolâtres combattaient plus courageusement pour leurs idoles, +qu'eux-mêmes pour la cause du Christ. Il les exhortait à se rappeler +les anciens héros de leur race, les Ariovistes, les Tuiscons, les +Arminius, et leur montrait qu'ils avaient plus de chances de se sauver +par la résistance que par une fuite honteuse où ils seraient pour sûr +atteints et égorgés. Que ce soit le souvenir de la gloire de leurs +ancêtres ou le sentiment de leur propre salut qui donna le plus de +poids aux paroles du cardinal, je ne sais, mais enfin il réussit à les +rallier et à occuper la forte position de Riesenberg, où il était +résolu d'attendre l'ennemi. Cette détermination ne dura pas +long-temps; car, à la vue des Bohémiens, les Croisés furent saisis +d'une terreur si panique que Césarini ne put pas les arrêter et fut +même entraîné dans leur fuite; 11,000 Allemands périrent dans cette +journée, où l'on ne fit que 700 prisonniers; 240 fourgons chargés d'or +et d'argent, et aussi, comme le remarque un chroniqueur, d'excellent +vin, tombèrent entre les mains des Bohémiens. Ils s'emparèrent encore +de toute l'artillerie des ennemis qui montait à 50 canons; quelques +historiens l'évaluent à 150 canons. Césarini perdit dans cette fuite +son chapeau et sa robe de cardinal, sa crosse, sa sonnette et la bulle +pontificale qui proclamait la croisade dont le résultat était si +piteux.</p> + +<p>Les auteurs allemands ont commenté de bien des manières la panique +extraordinaire qui saisit un peuple aussi belliqueux que les +Allemands, et les fit fuir deux fois à la seule vue des Bohémiens. +Jamais personne n'a <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> mis en doute la valeur dont les Allemands +ont donné tant de preuves avant et depuis la guerre des Hussites. Cet +exemple prouve peut-être plus que tout autre que, même dans une lutte +physique, l'activité morale est supérieure à la force brute. Une +petite nation qui combat <i>pro aris et focis</i>, pour ses autels et sa +liberté, qui a foi dans la justice et le succès de sa cause, peut +l'emporter sur les armées les plus nombreuses et les plus +disciplinées. Celles-ci n'ont pas d'inspirations semblables pour les +soutenir, et se laissent bientôt décourager même par leurs succès +temporaires. Les Espagnols ont l'habitude de dire d'un homme qu'il a +été et non pas qu'il est brave; car souvent la même personne peut +montrer la plus grande bravoure dans une circonstance, et dans +d'autres agir tout différemment. Tous admettent la vérité de cette +observation; mais ce qui est vrai d'une personne, l'est aussi de +plusieurs, et même de toute une nation, surtout si l'on songe que les +foules sont plus sujettes que les individus aux effets temporaires de +l'enthousiasme et de l'abattement. L'histoire est pleine d'exemples de +ce fait, et ce sera pour moi une triste tâche de décrire, sous +l'influence désolante du despotisme autrichien et romain, la +prostration de cet esprit national que la guerre des Hussites avait +développé en Bohême avec une énergie aussi remarquable. Sans scruter +ces pages de l'histoire, nous pouvons voir aujourd'hui revivre +l'esprit national là où depuis long-temps il paraissait éteint, et ces +exemples ne peuvent que remplir de joie les cœurs de tous les amis +de la liberté du genre humain et de la dignité de la nature humaine. +Rome, dont la gloire semblait ensevelie pour toujours dans l'urne +funéraire de ses anciens héros, a montré par la noble résistance +qu'elle a faite contre l'inqualifiable <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> invasion de la Gaule +moderne, que l'esprit de Camille, endormi depuis tant de siècles sous +les ruines de la ville éternelle, a revécu dans ses énergiques +défenseurs. Venise, la belle Venise, tombée ignominieusement, après +des siècles de grandeur, sans avoir disputé son indépendance, a +déployé dans son admirable résistance aux oppresseurs de l'Italie, un +patriotisme digne des jours glorieux des Dandolo, des Zeno, des +Pisani; sa résistance n'a pas réussi à rendre à la reine de +l'Adriatique ses antiques honneurs, mais elle a fait briller son nom +d'un aussi vif éclat que celui qui illumine la page la plus illustre +de sa romanesque histoire de la <i>Guerre de Chiozza</i> (1378-81). On peut +donc justement espérer que, malgré les nuages noirs qui assombrissent +aujourd'hui l'horizon de la belle Italie, ses enfants pourront bientôt +lui assurer tous les avantages de la liberté civile et religieuse, et +qu'elle pourra redevenir</p> + +<p class="poem10"> + Magna parens frugum saturnia tellus,<br> + Magna virûm.</p> + +<p>L'issue malheureuse de la croisade de Césarini mit un terme aux +tentatives d'invasion en Bohême; mais les Taborites et les Orphelins +continuèrent leurs courses sur les provinces de l'Empire. Les deux +Procope pénétrèrent en Hongrie, où, malgré la vigoureuse résistance +des habitants, ils commirent de grands dégâts. L'Empereur et le +concile qui venait de s'assembler à Bâle, se décidèrent donc à obtenir +par la douceur ce qu'ils n'avaient pu obtenir par la force. Par suite +de cette résolution, l'empereur et le cardinal Césarini adressèrent +aux Hussites des lettres affectueuses où ils les invitaient à des +conférences religieuses dans la ville de Bâle, et leur accordaient la +liberté d'accomplir le service <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> divin suivant leurs rites, +pendant le séjour qu'ils y feraient. Après une négociation prolongée, +les Hussites acceptèrent cette entrevue et envoyèrent à Bâle une +députation de prêtres appartenant à tous les partis, que le recteur de +l'Université de Prague avait choisis. Il y avait aussi des députés +laïques, et à leur tête était Procope le Grand.</p> + +<p>Ils furent rejoints par un ambassadeur polonais. Procope fit beaucoup +valoir cette nouvelle preuve d'intérêt donnée par une nation parente; +c'était probablement la conséquence des ambassades envoyées par les +Hussites en Pologne en 1431 et 1432, dont j'ai rendu compte. La +députation des Hussites, composée de 300 personnes, arriva à Bâle le 6 +janvier 1433; Æneas Sylvius assistait à son arrivée, et voici comment +il la décrit:</p> + +<p>«Toute la population de Bâle se pressait dans les rues ou hors de la +ville pour les voir arriver. Ils étaient au milieu de membres du +concile qu'avait attirés la réputation de cette belliqueuse nation. +Hommes, femmes, enfants, personnes de tout âge et de toute condition +remplissaient les places publiques, occupaient les portes et les +fenêtres et même les toits des maisons pour attendre leur venue. Les +spectateurs considéraient attentivement les Bohémiens, désignant du +doigt ceux qui avaient attiré particulièrement leurs regards. Ils +s'étonnaient de leurs habits étrangers qu'ils voyaient pour la +première fois, de leur visage terrible, de leurs yeux ardents. On ne +trouvait nullement exagérées toutes les peintures qu'on en avait +faites. (Il courait à cette époque en Allemagne, un dicton qui disait +que dans chaque Hussite il y avait cent démons). Tous les regards se +portaient sur Procope. C'est lui, disait-on, qui a battu tant +d'armées de fidèles, détruit tant de <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> villes, massacré tant de +mille hommes. C'est lui que ses soldats redoutent autant que ses +ennemis; c'est ce général, invincible, courageux, qui ne connaît pas +la crainte.» Les députés hussites avaient reçu de leurs commettants +l'ordre d'insister sur les articles qui avaient toujours servi de base +aux négociations pour la paix, et ils refusèrent d'entrer dans aucune +discussion des dogmes proclamés par Jean Huss ou par Wiclef, et sur +lesquels les pères du concile les invitaient à s'expliquer. Si l'on +avait adopté le premier de ces quatre articles, c'est-à-dire la +liberté illimitée de prêcher la parole de Dieu, sa conséquence aurait +été la libre interprétation des Écritures, principe fondamental du +Protestantisme.</p> + +<p>Les débats entre les Hussites et les pères du concile furent donc +bornés à ces quatre articles. Ulric, prêtre des Orphelins, défendit +contre Henry Kalteisen, docteur en théologie, la liberté de prêcher la +parole de Dieu. Jean de Rokiczan soutint la deuxième proposition, la +communion des deux espèces, contre Jean de Raguse, général des +Dominicains et plus tard cardinal. L'Anglais Pierre Payne soutint +contre Jean de Polemar, archidoyen de Barcelone, que le clergé ne +pouvait pas posséder de biens temporels. La quatrième proposition, +concernant le châtiment des crimes sans considération de leurs +auteurs, c'est-à-dire du clergé, fut défendue par un prêtre taborite, +Nicolas Peldrzymowski, contre Gilles Charlier, professeur de +théologie, doyen de Cambrai. Les Bohémiens furent beaucoup fatigués et +peu convaincus par les longs discours de leurs adversaires. Le +cardinal Césarini prit à l'occasion part dans ces discussions, et eut +affaire à Procope, qui maniait la dialectique avec autant de +dextérité et de succès que l'épée <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> ailleurs. En voici un +exemple: les députés ayant refusé, comme j'ai dit, de discuter autre +chose que les quatre propositions, sous prétexte qu'ils n'en avaient +pas le droit, le cardinal leur reprocha d'avoir des opinions +hétérodoxes et de croire, entre autres choses, <i>que les ordres +mendiants étaient une invention du diable</i>.—<i>Oui</i>, dit Procope, +<i>puisque les mendiants n'ont été institués ni par les patriarches, ni +par Moïse, ni par J.-C., ni par les prophètes, ni par les apôtres, que +peuvent-ils être sinon une invention du diable et une œuvre de +ténèbres</i>. Cette réponse excita un rire universel dans l'assemblée. +Rappelons encore une anecdote relative à ces conférences, qui prouve +la vivacité des parentés slaves. Jean de Raguse était un Slave, né +dans la ville dont il portait le nom, et qui, à cette époque, était un +centre célèbre de la littérature slave en Dalmatie. Pendant ses +discussions avec les députés hussites, il employa plus d'une fois les +mots d'hérétique et d'hérésie. Procope irrité s'écria: «Cet homme, +notre compatriote, nous insulte en nous appelant hérétiques.» Jean de +Raguse répondit: «C'est parce que je suis votre compatriote de nation +et de langue que je voudrais vous ramener dans le sein de l'Église.» +Les sentiments nationaux des Bohémiens furent si blessés par ce qu'ils +considéraient comme un affront dont l'auteur était un de leurs +compatriotes, qu'ils furent sur le point de se retirer. On eut de la +peine à leur persuader de rester; quelques-uns même demandèrent que +Jean de Raguse cessât de prendre part aux controverses.</p> + +<p>Les députés hussites, après avoir séjourné trois mois à Bâle, +revinrent en Bohême sans avoir rien obtenu. La haine mortelle qui +animait les Catholiques romains, surtout ceux d'Allemagne, s'adoucit +beaucoup par la <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> courtoisie que montra le concile et les +relations amicales que les deux partis entretinrent pendant le séjour +des Bohémiens. À leur départ, le concile envoya une ambassade en +Bohême pour reprendre à Prague les conférences infructueuses de Bâle. +On accueillit l'ambassade avec de grands honneurs, et une diète fut +convoquée à Prague. Les négociations entre la diète et les délégués du +concile réussirent davantage: les Bohémiens consentirent à admettre +les quatre propositions modifiées, ou, comme l'on dit, expliquées par +le concile, qui les confirma solennellement sous le nom de +<i>Compactata</i>. L'empereur Sigismond fut, aussitôt après, reconnu comme +roi légitime de Bohême.</p> + +<p>Cet accord avec l'empereur et le concile fut conclu par les magnats et +les villes principales de la Bohême. Ils étaient las de cette longue +guerre qui, malgré ses succès, était une calamité pour le plus grand +nombre, et ceux qui s'étaient enrichis à la guerre désiraient la paix +pour jouir de leurs richesses. Les Calixtins, qui formaient une sorte +d'Église aristocratique, inclinaient plus vers Rome que les Hussites +extrêmes, les Taborites, les Orphelins, les Orebites. Sigismond était +justement impopulaire en Bohême; mais il avait pour lui le prestige de +la légitimité, et malgré les outrages qu'il avait infligés à la +Bohême, beaucoup se rappelaient qu'il était fils de Charles IV, le +meilleur roi qui se fût jamais assis sur le trône. Le sentiment de +fidélité à la dynastie légitime est imprimé profondément dans l'esprit +de toute nation. Ce sentiment, malgré la glorieuse administration de +Cromwell, assura au fugitif Charles II son éclatante restauration, et +fit que ses partisans restèrent si fidèlement attachés à la cause de +cette malheureuse dynastie. Ces sentiments trouvaient <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> peu +d'écho chez les Hussites extrêmes, que je puis appeler les puritains +de Bohême, et qui, comme ceux d'Angleterre, inclinaient au +gouvernement républicain.</p> + +<p>Pendant les négociations entre la diète de Prague et le concile, +Czapek, chef des Orphelins, offrit ses services au roi de Pologne, +alors en guerre avec l'Ordre germanique. Malgré l'opposition du +clergé, le roi catholique et le sénat polonais accueillirent avec joie +le secours de ces hérétiques obstinés.</p> + +<p>Les Orphelins et quelques Taborites<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>, avec huit mille fantassins, +huit cents cavaliers et trois cent quatre-vingts chariots, entrèrent +en Pologne, et, après s'être unis aux Polonais, envahirent les +possessions de l'Ordre teutonique<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>, prirent douze places fortes et +ravagèrent tout le pays. La vue seule de ces rudes soldats inspirait +la terreur, tous s'enfuyaient à l'approche des Hussites redoutés. Ils +pénétrèrent jusqu'à la Baltique, remplirent d'eau de mer leurs +bouteilles, pour les rapporter chez eux comme preuve que leurs armes +avaient atteint les rivages d'une mer lointaine.</p> + +<p>Les Orphelins revinrent en Bohême, et se joignirent à Procope qui, +avec les Taborites et les Orebites, s'était déclaré contre les +<i>Compactata</i>, ou quatre propositions expliquées par le concile. +Procope se plaignait que le concile eût essayé de tromper les +Bohémiens par cet <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> artifice, et accusait ceux qui soutenaient +les projets du concile, de trahir leurs propres intérêts par une +prudence mal entendue. Aussi les délégués du concile firent-ils tout +ce qu'ils purent pour exciter les partisans des <i>Compactata</i> contre +les Taborites et leurs alliés. Une ligue composée des principaux +nobles du pays, Calixtins et Catholiques, se forma, et son premier +acte fut de s'assurer la possession de Prague. Ils réussirent sans +peine à occuper la vieille ville, dont les habitants partageaient +leurs opinions. Mais ceux de la nouvelle ville refusèrent de se +soumettre à la ligue, et s'opposèrent à l'entrée des troupes, sous les +ordres de Procope le Petit et du Taborite Kerski.</p> + +<p>Une sanglante bataille eut lieu le 6 mai 1434, les ligueurs +emportèrent de force la ville nouvelle et en chassèrent les +défenseurs, qui allèrent rejoindre le camp de Procope le Grand. Le +parti des vrais Hussites<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a> subsistait encore, malgré les pertes +considérables qu'il avait éprouvées à la défaite de Prague. Beaucoup +de villes les appuyaient encore, et leurs forces réunies formaient une +nombreuse armée plus à craindre par son esprit que par son nombre. +Procope, à la tête de trente-six mille combattants, marcha sur Prague +pour reprendre la ville nouvelle; mais la ligue réunit contre lui une +année plus nombreuse que la sienne, et rallia même les premiers alliés +de Procope. Les armées se rencontrèrent dans les plaines de Lipan, le +29 mai, entre les villes de Boehmish-Brod et de Kaursim, à quatre +milles allemands de Prague.</p> + +<p>Procope souhaitait une bataille dans l'espoir de pénétrer dans Prague +par un de ces mouvements stratégiques <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> où il excellait, et +d'occuper la ville où il avait de nombreux partisans et d'où ses +adversaires avaient fait sortir toutes leurs forces. Mais les ligueurs +firent une charge furieuse contre son camp, et rompirent son rempart +habituel, les barricades de chariots. Les Taborites, peu habitués à +voir la cavalerie rompre leur rempart mobile, plièrent et s'enfuirent +de l'autre côté du camp. Procope rallia les fugitifs; mais, à ce +moment critique, Czapek, le même qui avait conduit en Pologne les +Hussites auxiliaires, trahit sa cause et s'enfuit du champ de bataille +avec sa cavalerie. Alors Procope, suivi de ses meilleurs soldats, se +précipita au milieu de l'ennemi, lui disputa long-temps la victoire, +jusqu'à ce que, accablé par le nombre, il succombât, ainsi que son +homonyme, Procope le Petit, qui avait vaillamment combattu à son côté.</p> + +<p>Ainsi finit le grand chef bohémien, dont le nom seul remplissait de +terreur les ennemis de sa patrie. Ce héros succomba, plutôt fatigué de +vaincre que vaincu (<i>non tam victus quam vincendo fessus</i>). Cette +expression n'est pas d'un écrivain de sa croyance et de sa race, mais +d'un Catholique contemporain (Æneas Sylvius Piccolomini, depuis le +pape Pie II.—<i>Hist. Bohêm.</i>, cap. LI), qui pouvait apprécier son +caractère et qui l'avait connu personnellement à Bâle. Ce fut une +victoire gagnée par des Bohémiens sur des Bohémiens, et non pour des +Bohémiens. On peut dire que la bataille de Lipan termine la guerre des +Hussites. Quelques chefs taborites continuèrent, pendant quelque +temps, une guerre de partisans, mais insignifiante, et qui se termina +facilement.</p> + +<p>On doit regarder cette guerre comme un des plus extraordinaires +épisodes de l'histoire moderne, et peut-être <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> comme le plus +extraordinaire. Une petite nation comme la Bohême, avec une population +divisée, sans autres secours extérieurs qu'une poignée de Polonais, a +résisté, pendant près de quinze ans, aux forces réunies de l'Allemagne +et de la Hongrie, et a tiré de terribles représailles des invasions de +ses ennemis. Une autre circonstance montre que, dans cette lutte +inégale, les Bohémiens ont déployé une valeur incomparable et une +activité intellectuelle dont on trouverait difficilement un pareil +exemple. Au milieu de la tourmente de cette guerre acharnée, +l'Université de Prague continua ses cours habituels et conféra ses +grades académiques, et l'instruction paraît avoir été répandue dans +toutes les classes de la population. On a des traités sur différents +points religieux, écrits à cette époque par des artisans, et l'on y +trouve souvent beaucoup de talent et un zèle enflammé. Æneas Sylvius, +déjà cité plus d'une fois, dit que toutes les femmes des Taborites +connaissaient à fond l'Ancien et le Nouveau-Testament. Il remarque +qu'en général les Hussites, qu'il hait cordialement, n'ont pas d'autre +mérite que l'amour des lettres (<i>nam perfidum genus illud hominum hoc +solum boni habet quod litteras amat.</i> Voir sa lettre à Carvajal). Je +ne crois pas que l'Europe occidentale puisse opposer à Procope le +Grand, personne qui ait réuni un courage aussi entreprenant, une +habileté militaire aussi consommée et une science si profonde, comme +il en donna la preuve en luttant d'arguments contre les doctrines de +l'Église romaine avec autant de succès que les armes à la main sur le +champ de bataille.</p> + +<p>On a beaucoup parlé des cruautés commises par les Hussites et surtout +par leurs illustres chefs, Ziska et Procope. Beaucoup d'historiens +allemands emploient <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> l'expression de <i>barbarie de Hussite</i>, +pour désigner tout acte cruel, barbare et sauvage. Je n'ai point +l'intention de justifier les cruautés dont les Hussites se rendirent +coupables plus d'une fois; mais ils n'ont pas été les agresseurs dans +cette lutte sauvage. Que la responsabilité de ces atrocités retombe +sur la tête des cruels et iniques assassins de Jean Huss et de Jérôme +de Prague, de ceux qui ont égorgé les premiers Hussites à Slan, qui +ont massacré des pèlerins inoffensifs, occupés à honorer Dieu suivant +leur conscience, et qui se sont conduits envers les Hussites avec +autant de cruauté que ceux-ci en ont montré envers leurs ennemis. Les +Allemands et les autres peuples de l'Europe n'ont-ils pas, eux aussi, +à répondre sur les mêmes accusations de cruauté et de barbarie que les +ennemis religieux et politiques des Hussites font peser sur leur +mémoire? Soutenir le contraire serait aller contre l'évidence +historique. Pour moi je m'en porte garant, et un seul exemple prouvera +si j'ai tort ou raison.</p> + +<p>L'histoire complète des guerres des Hussites n'offre pas un exemple +d'une cruauté aussi grande que le massacre de Limoges, où hommes, +femmes et enfants furent égorgés, non par un soldat échauffé dont la +fureur n'écoute plus les ordres du chef, mais d'après l'ordre réfléchi +du commandant lui-même. Un général ordonna de sang-froid d'égorger les +hommes et même les femmes et les enfants qui, à genoux devant lui, se +défendaient d'avoir pris part à la trahison de leurs supérieurs! Et +quel est le chef qui viola si cruellement les lois divines et +humaines? C'était sans doute un barbare infidèle ou un fanatique +poussé à la cruauté par la persécution de sa croyance et de sa race, +comme Ziska et Procope? Non, c'était le miroir, le parangon de la +chevalerie, le <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> sujet de tant de romans, le prince noir de +Galles<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>, et cependant ce carnage insensé n'a pas obscurci sur son +écusson, aux yeux de la postérité, la gloire de Crécy et de Poitiers, +ou sa conduite chevaleresque envers le roi de France prisonnier. Les +annales de l'Europe occidentale, à cette époque, fourniraient d'autres +exemples de cruautés semblables; mais un historien impartial ne jugera +pas les grands caractères du moyen-âge au point de vue élevé de +moralité que notre siècle éclairé reconnaît, au moins, s'il ne la +pratique pas. Obligé de rapporter leurs crimes, il saura payer à leurs +nobles actions le tribut d'éloges qu'elles méritent; car leurs excès, +pour employer l'expression du grand orateur romain, furent la faute de +leur âge et non celle des hommes;—<i>non vitia hominis, sed vitia +sæculi.</i> Nous donc, Slaves, à la vue de l'énergie que notre race a +déployée dans la guerre des Hussites, nous concevons l'orgueilleux +espoir que l'avenir produira des caractères aussi énergiques que ceux +qui ont signalé cette époque, et que leur carrière sera féconde, non +en destructions et en souffrances, mais en bienfaits et en avantages +pour <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> l'humanité. Puisse leur gloire consister, non à +continuer les luttes terribles de Ziska et de Procope, mais à +développer et à compléter la noble entreprise de Jean Huss et de +Jérôme de Prague.</p> + +<p>Les Calixtins et les Catholiques romains accueillirent l'empereur +Sigismond comme leur monarque légitime. Il jura le maintien des +<i>Compactata</i> et des libertés nationales. Quelques chefs des Taborites +résistèrent; ils furent défaits, pris et exécutés; mais il eut la +sagesse de ne pas persécuter le reste des Taborites, il leur laissa la +ville de Tabor, leur accorda le libre exercice de leur religion et une +étendue considérable de terrain, en se contentant d'un léger tribut.</p> + +<p>Dès qu'on les laissa paisibles, ils s'appliquèrent à l'industrie, et +les farouches soldats devinrent de pacifiques citoyens; en un mot, le +véritable caractère slave, paisible et industrieux quand il n'est pas +opprimé, reparut là comme auparavant et comme il s'est toujours +montré. Æneas Sylvius les visita au Tabor. Ne sachant où passer la +nuit, comme il raconte, il aima mieux coucher dans leur ville que dans +la campagne, où il aurait eu à se garder des voleurs. Les Slaves le +reçurent avec l'hospitalité nationale, faisant éclater leur joie à sa +vue; quoique leur aspect dénotât leur misère, ils lui offrirent +aussitôt, à lui et à sa suite, de la viande et de la boisson en +abondance. Il les appelle cependant <i>une secte abominable, perfide, +digne des peines capitales</i>. Il ne leur reproche aucun vice ni aucune +immoralité, leur seul crime est de rejeter la suprématie de l'Église +romaine, de ne pas croire à la transsubstantiation, etc. Il énumère +une série de propositions de l'Église que les Taborites rejetaient, et +termine ainsi (lettre à Carvajal): «Cependant ce peuple sacrilége et +infâme (<i>sceleratissimos</i>), <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> que l'empereur Sigismond devrait +exterminer ou reléguer à l'autre extrémité du monde, pour l'occuper à +déterrer ou à briser des pierres, et l'exclure de tout rapport avec le +genre humain, obtient de lui, au contraire, des droits et des +immunités, il ne paie qu'un léger tribut: c'est une honte et une +injure pour lui et son royaume. Il suffit d'un peu de levain pour +aigrir toute la pâte, et de cette lie du peuple pour souiller toute la +nation.» Voilà les sentiments charitables avec lesquels le savant +illustre et le pape futur reconnaissait l'hospitalité des pauvres +Taborites.</p> + +<p>Vers 1450, les Taborites changèrent leur nom pour celui de Frères +bohémiens, et, en 1456, ils formèrent une communauté tout-à-fait +distincte des autres sectateurs de Jean Huss, des Calixtins. En 1458, +les Catholiques et les Calixtins leur firent supporter une violente +persécution. La persécution reprit avec violence en 1466; mais elle ne +put abattre le zèle et le courage des Frères, dont la dévotion +grandissait avec les tourments et la persécution. Ils réunirent un +synode à Khota, et fondèrent leur Église en élisant les plus vieux, +selon l'usage des premiers chrétiens. Ils adoptèrent les mêmes dogmes +que les Vaudois, et leurs prêtres reçurent l'ordination d'Étienne, +l'évêque vaudois de Vienne<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>; ils furent souvent appelés, pour ce +fait, Vaudois.</p> + +<p>La première Église protestante des Slaves continua à souffrir la +persécution la plus inexorable, et fut obligée de se réfugier dans +les cavernes et les forêts pour y tenir <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> ses synodes et y +accomplir le service divin. On donnait à ses sectateurs les noms +injurieux d'Adamistes, de picards, de voleurs, de brigands, et toutes +les appellations les plus outrageantes.</p> + +<p>Les souffrances de cette Église furent suspendues en 1471, à +l'avènement du prince polonais Vladislav Jagellon, qui lui accorda +aussitôt la liberté religieuse. Les Frères espérèrent alors en des +temps plus heureux pour leur culte qui, en 1500, comptait environ deux +cents lieux d'exercice. En 1503 on les exclut des offices publics, +mais ils présentèrent au roi Vladislav une apologie de leurs +croyances, et ce prince, convaincu de leur innocence, arrêta la +persécution. En 1506, le clergé catholique réussit à la renouveler, +sous prétexte que la reine, qui était enceinte, pourrait obtenir, par +cet acte de piété, une heureuse délivrance. Les Frères ne ralentirent +pas leur zèle, malgré leur misérable condition, et publièrent en 1506, +à Venise, une traduction de la Bible dans leur langue.</p> + +<p>Lorsque la dynastie autrichienne reparut sur le trône de Bohême, les +Frères furent de nouveau en butte à ses rigueurs. La diète de Prague, +en 1544, publia contre eux des lois sévères, leurs lieux de réunion +furent fermés et leurs ministres emprisonnés. En 1548, le roi +Ferdinand leur ordonna par un édit, sous les peines les plus sévères, +de quitter le pays dans le délai de quarante-deux jours. Un grand +nombre, et parmi eux les principaux ministres, émigrèrent en Pologne, +où ils furent très honorablement accueillis et fondèrent des Églises +florissantes.</p> + +<p>On sait que les Frères moraves continuèrent la tradition de l'Église +bohémienne, reconstituée pendant le cours du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle par le +comte Zinzendorff. On connaît <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> leurs vertus, leur piété, leur +zèle infatigable de propagande. Je ne saurais cependant me défendre +d'un certain étonnement à la vue d'un fait que je me déclare +impuissant à comprendre. Les Frères moraves consacrent leurs travaux, +leur charité, au monde entier, à l'exception de la race dont ils sont +eux-mêmes sortis, de la race qui a produit Jean Huss. Il semble, en +vérité, qu'ils aient plus à cœur la prospérité des Groënlandais, +des Nègres et des Hottentots, que celle des Slaves. Ils pourraient, +sans avoir à franchir mers ni montagnes, faire beaucoup de bien dans +le voisinage de leurs églises les plus florissantes. À coup sûr, on ne +leur demande pas d'entreprendre la conversion des Slaves soumis à la +domination russe; mais n'y a-t-il pas en Silésie une foule de Slaves? +On n'espère même pas qu'ils cherchent à opérer des conversions parmi +ceux qui obéissent à l'Église romaine; ces tentatives pourraient +entraîner des querelles incompatibles avec leur caractère pacifique, +et plus nuisibles d'ailleurs que profitables; mais il y a en Silésie +et dans la Prusse orientale, un grand nombre de Slaves protestants, +dont l'éducation religieuse est très imparfaite, faute de pasteurs qui +soient en mesure de les instruire dans leur langue. Ces Slaves offrent +un vaste champ aux travaux des Frères moraves; cependant, bien que +l'on puisse rencontrer parmi ceux-ci plusieurs ministres très savants +dans la langue des Hindous, des Hottentots et des Esquimaux, je doute +que l'on en trouve qui connaissent le dialecte dans lequel Jean Huss a +proclamé la parole de Dieu. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce +point: je me bornerai à demander s'il ne paraîtrait pas étrange que le +descendant d'une illustre famille se dévouât entièrement aux intérêts +de l'humanité, et ne fît exception que pour les <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> membres de sa +propre famille? C'est là, précisément, le cas des Frères moraves. Ils +prennent le nom du pays slave où fut établie leur première Église; ils +se présentent comme les descendants des plus purs disciples du grand +réformateur slave, et pourtant ils demeurent complètement étrangers à +cette race! Si je pouvais être assez heureux pour que ce livre attirât +l'attention de quelques Moraves, je les prierais instamment de +considérer que leur communauté est une branche coupée du grand arbre +slave; que les boutures de l'arbre, transplantées çà et là à +l'étranger, n'ont jamais produit que de petits oasis, tandis que, si +elles étaient de nouveau regreffées sur le tronc originaire, elles +produiraient en peu de temps une épaisse et vaste forêt.</p> + +<p>Je reviens à l'histoire des Hussites modérés, qui formaient la +majorité des habitants de la Bohême. Aussitôt que Sigismond se crut +solidement assis sur le trône de ce pays, il se prononça ouvertement +pour le rétablissement de l'ancien ordre ecclésiastique. Cette mesure +aurait sans doute provoqué une nouvelle guerre entre la Bohême et +Sigismond; mais ce prince mourut en 1437. Il ne laissa point de fils, +et il désigna pour son successeur en Hongrie et en Bohême, Albert +d'Autriche, époux de sa fille Élisabeth. Albert fut reconnu sans +difficulté comme roi de Hongrie, et nommé empereur; mais son aversion +connue pour les <i>Compactata</i> lui valut une forte opposition en Bohême. +Accepté par les Catholiques et couronné à Prague, il se vit repoussé +par les Hussites qui nommèrent Casimir, frère du roi de Pologne et +fils de Vladislav Jagellon, à qui ils avaient fréquemment offert la +couronne. La diète polonaise de Korczyn confirma cette élection en +dépit du clergé, et envoya une armée à l'appui des Hussites. Casimir, +qui n'avait alors que <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> treize ans, entra en Bohême à la tête +de cette armée, et ayant opéré sa jonction avec les Hussites, il +remporta des avantages considérables sur le parti impérial, soutenu +par les forces allemandes et hongroises; mais la trahison du comte de +Cilley<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, une épidémie qui décima l'armée, et quelques disputes +intestines entre les Hussites, l'empêchèrent de triompher. Le concile +de Bâle parvint à arrêter les hostilités, et un congrès se réunit à +Breslau pour rétablir la paix. Les délégués polonais demandèrent que +Casimir et Albert consentirent à renoncer à leurs prétentions au trône +de Bohême et se soumissent à la décision qui serait prise par une +diète de ce pays. Cette proposition libérale, qui ralliait les +Bohémiens de tous les partis, fut repoussée par l'empereur, qui +craignait que le parti de Casimir, soutenu par les Hussites ne vînt à +l'emporter sur le sien, composé exclusivement de Catholiques. Le +concile de Bâle prévint le retour des hostilités, et l'empereur mourut +peu de temps après en Hongrie. Ce prince était un défenseur énergique +de l'autorité absolue de Rome; mais ses qualités personnelles ont été +louées par Bartoszek Drahonitzki, Bohémien <i>ultrà</i>, qui a dit de lui: +«Puisse son âme reposer en paix, parce que, <i>bien qu'Allemand</i>, il +était honnête, vaillant et bon.»</p> + +<p>Le roi de Pologne, Vladislav III, fut élevé au trône de Hongrie après +la mort d'Albert, et son frère Casimir, ayant obtenu le gouvernement +de la Lithuanie, ne lui disputa plus la couronne de Bohême. Albert +n'avait point d'enfants; mais il laissait une femme enceinte, dont il +avait invoqué les droits pour obtenir la couronne <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> de Hongrie +et pour prétendre à celle de Bohême. La reine donna le jour à un fils; +les titres du prince enfant (Vladislaus Postumus), méconnus par les +Hongrois qui, comme je l'ai dit, nommèrent le roi de Pologne, furent +respectés en Bohême, et Georges Podiebradski, noble hussite, homme +très éminent et très influent dans son pays, fut chargé de la régence +pendant la minorité de Vladislav. Patriote sincère, Podiebradski avait +réellement à cœur la tranquillité de son pays et celle de toute la +chrétienté, qui était alors très menacée par les Turcs. L'empereur +Frédéric III et plusieurs autres princes apprécièrent ses loyales +intentions; mais ils ne purent réussir à obtenir du pape la +confirmation des <i>Compactata</i>, qui avaient été solennellement garantis +par le concile de Bâle, et dont Podiebradski et les Hussites +sollicitaient l'exécution. Le pape Nicolas II envoya en Bohême, en +1447, le cardinal Carvajal, en qualité de légat. Celui-ci fut reçu +avec les plus grands honneurs. Les Bohémiens insistèrent sur la +confirmation des <i>Compactata</i>; mais il demanda le temps de réfléchir +sur cet important sujet, et il réclama l'exemplaire original afin de +l'examiner avec attention. On fit droit à cette requête; mais aussitôt +le légat quitta Prague en secret et emporta le précieux document. Il +fut arrêté en route par des chevaliers de Bohême, qui le sommèrent de +restituer ce qu'ils appelaient leur <i>grande charte</i> ecclésiastique. +«La voici, dit le légat; mais un jour viendra où vous n'oserez plus +l'invoquer.» En dépit de l'opposition faite aux <i>Compactata</i> par le +pape, l'Église calixtine fut maintenue pendant la régence de +Podiebradski.</p> + +<p>Vladislav Postume prit les rênes du gouvernement en 1456, mais il +mourut l'année suivante. Un grand nombre de candidats exposèrent +leurs prétentions à la <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> diète réunie à Prague en 1458: George +Podiebradski fut élu.</p> + +<p>Podiebradski était un homme des plus éminents; mais il avait à lutter +contre d'immenses embarras. S'il rendit à la Bohême les provinces qui +avaient été occupées par les princes étrangers, il ne put maintenir la +paix inférieure, qui était continuellement troublée par les intrigues +du pape. Il fut reconnu comme roi de Bohême par l'empereur; il jura +obéissance au pape sous la réserve des <i>Compactata</i>; mais le pape Pie +II qui, sous le nom d'Æneas Sylvius, avait été secrétaire du concile +de Bâle, et qui, en cette qualité, avait été l'un des principaux +auteurs des <i>Compactata</i>, en demanda l'abolition, et il excommunia +Podiebradski en 1463<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>. L'empereur, et plusieurs autres princes qui +avaient l'intention de placer Podiebradski à la tête d'une expédition +contre les Turcs, intercédèrent auprès du pape, qui demeura +inexorable. La situation devint encore plus difficile lorsque Paul II +fut élevé à l'épiscopat. Ce pontife fit savoir, par l'organe de son +légat, que, «bien que le concile de Bâle eût garanti les <i>Compactata</i>, +cet acte n'avait jamais été confirmé par le Saint-Père.» Paul II +déclara que «le Saint-Père était infaillible dans ses jugements contre +l'hérésie; qu'un monarque hérétique était impie; que le règne d'un +monarque impie ne pouvait être que funeste à l'humanité, et, en +conséquence, l'emploi de la force était légitime.» Cette déclaration +fut, en 1465, suivie d'une croisade dont Podiebradski triompha. Mais +les intrigues du pape devinrent plus actives; vainement Podiebradski +fit remarquer les progrès incessants des Turcs depuis la prise de +<span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> Constantinople en 1454; vainement il offrit des troupes, de +l'argent, son bras, pour combattre l'ennemi commun de la chrétienté. +Le légat du pape, Fantinus de la Valle, déclara à Nuremberg que, dans +la pensée du Saint-Père, il valait mieux employer l'armée de l'empire +et prêcher la croisade contre les hérétiques que contre les Turcs.</p> + +<p>Les intrigues du pape atteignirent enfin leur but. Un grand nombre de +sujets de Podiebradski, notamment les nobles et les évêques, se +dégagèrent du serment de fidélité; mais la loyauté de la petite +noblesse et des villes demeura inébranlable. L'empereur Frédéric III, +qui avait été l'ami et qui était l'obligé de Podiebradski, tenta de +s'emparer de la couronne de Bohême, et le roi de Hongrie, l'illustre +Mathias Corvin, se joignit aux ennemis de son beau-père (il avait +épousé la fille de Podiebradski). Ils envahirent la Bohême et +essayèrent de persuader à tous les sujets catholiques que le serment +prêté à un hérétique ne devait pas être un lien pour eux. Repoussés +par les vrais patriotes, ces conseils infâmes exercèrent une certaine +influence sur un grand nombre de Bohémiens, et Podiebradski fut même +en butte aux poignards des assassins; il réussit néanmoins à battre +tous ses ennemis, tant la l'intérieur qu'au dehors. Son fils aîné, +Victorin, défit l'Empereur et lui dicta la paix près des murs de +Vienne, et, lui-même, il entoura le roi de Hongrie qui avait pénétré +dans ses États, et le força de signer un traité.</p> + +<p>Le dernier acte de la vie de Podiebradski fut un acte de noble +patriotisme. Ce prince avait deux fils, Victorin et Henry, tous deux +doués des plus hautes qualités<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. Il savait cependant à quels +périls serait exposée <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> la Bohême sous le gouvernement de son +fils, qui n'aurait pu se maintenir sur le trône qu'en sacrifiant les +intérêts et la dignité de son pays. Il chercha donc à se choisir, au +dehors, un successeur qui fût en mesure de dominer la situation. Ce +successeur, il ne devait le trouver ni en Allemagne ni en Hongrie, +mais bien chez une nation alliée, au sein de laquelle les affinités de +race l'emportaient sur les querelles théologiques, et qui avait +maintes fois combattu pour les Hussites. Podiebradski ouvrit, en 1460, +des négociations pour conclure une alliance avec Casimir, roi de +Pologne, celui-là même que les Hussites avaient, en 1439, élu au trône +de leur pays. Cette alliance fut conclue dans une entrevue des deux +souveraine à Glogow, en 1462, et Podiebradski s'engagea à assurer, par +son influence, la succession de la couronne de Bohême à un fils de +Casimir, qui devait épouser une de ses filles. Lorsque les intrigues +du pape créèrent en Bohême un parti hostile à Podiebradski, ce parti +essaya de corrompre Casimir, en lui offrant la couronne de Bohême +ainsi que la cession de plusieurs provinces, pourvu qu'il consentît à +rompre le traité de Glogow et à combattre son nouvel allié. Casimir +repoussa ces propositions; il soutint énergiquement Podiebradski, +malgré les plaintes du pape qui lui reprochait d'agir contre les +intérêts de la chrétienté.</p> + +<p>La santé du roi de Bohême s'était gravement altérée au milieu de ces +rudes épreuves; sentant que sa fin était proche, il convoqua une diète +générale et présenta pour son successeur le prince Vladislav, fils +aîné du roi de Pologne. Ce choix fut agréé par la diète bohémienne et +ratifié par la diète de Pologne, contrairement à la volonté du +clergé.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> Podiebradski mourut en 1471, à l'âge de cinquante-quatre ans. +Ce fut un roi plein de patriotisme, distingué par ses talents, +énergique et noble de caractère. Les difficultés contre lesquelles il +eut à lutter, empêchèrent son règne d'être aussi prospère que celui de +l'empereur Charles IV.</p> + +<p>Vladislav de Pologne monta sur le trône de Bohême en 1471; il confirma +les <i>Compactata</i>; mais le pape Sixte IV se déclara contre lui et +soutint les prétentions rivales du roi de Hongrie, Mathias Corvin. Il +s'ensuivit une guerre qui ne tarda pas à être apaisée par le pape +lui-même, en présence des périls que présentait l'approche des Turcs. +Le règne de Vladislav fut assez insignifiant. En 1489, ce prince fut +appelé à la couronne de Hongrie, après la mort de Mathias Corvin. Il +mourut en 1516, et eut pour successeur, sur les trônes de Bohême et de +Hongrie, son fils Louis, qui périt en 1526, à la bataille de Mohacz, +livrée contre les Turcs.</p> + +<p>Pendant ces deux règnes, les Hussites et les Catholiques furent +maintenus sur le pied d'une parfaite égalité de droits.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> CHAPITRE V.<br> +BOHÊME.<br> +(Suite.)</h2> + +<p class="resume"> + Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des + Protestants. — Progrès du Protestantisme sous Maximilien et + Rodolphe. — Querelles entre les Protestants et les Catholiques + sous le règne de Mathias. — Défenestration de Prague. — Ferdinand + II: sa fermeté de caractère et son dévouement à l'Église + catholique. — Il est déposé; élection de Frédéric, palatin du + Rhin. — Zèle des Catholiques dans l'intérêt de leur + cause. — Élizabeth d'Angleterre et Henry IV de France. — Conduite + déloyale des Protestants allemands. — Défaite des Bohémiens; + conséquences de cette défaite. — Guerre de Trente ans; les + Protestants de Bohême sont abandonnés par ceux + d'Allemagne. — Triste situation de la nationalité slave de + Bohême. — Résurrection de la langue nationale, de la littérature + et de l'esprit public en Bohême. — Condition actuelle et avenir de + ce pays.</p> + +<p>Louis ne laissa point d'enfants; il fut remplacé sur le trône de +Hongrie et de Bohême par Ferdinand d'Autriche, frère de l'empereur +Charles-Quint, et marié à la sœur de Louis. C'était un prince bigot +et despote. Déjà, sous le règne précédent, les doctrines de Luther +s'étaient rapidement répandues parmi les Calixtins; le Protestantisme +fit d'autant plus de progrès sous Ferdinand, que les Bohémiens +refusèrent de prendre part à la guerre déclarée contre la ligue de +Smalkalde, et qu'ils formèrent une union pour la défense des libertés +nationales et religieuses <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> menacées par Ferdinand. La défaite +des Protestants à la bataille de Muhlberg, gagnée par Charles-Quint en +1547, ruina leur cause en Allemagne, et produisit en Bohême une +violente réaction. Plusieurs chefs de l'union furent exécutés; +d'autres, emprisonnés et bannis; on confisqua les biens des nobles, on +surimposa les villes, qui furent dépouillées, en outre, de leurs +priviléges. Ces mesures furent exécutées avec l'aide des soldats +allemands, espagnols et hongrois, et légalisées par une assemblée +connue sous le nom de diète sanglante. Ce fut à cette assemblée que le +chapitre de Prague déclara que l'opposition faite à l'autorité royale +était inspirée par les livres des hérétiques; le clergé demanda et +obtint l'établissement d'une censure placée sous sa direction. Ce fut +également sous le règne de Ferdinand que les Jésuites s'introduisirent +en Bohême.</p> + +<p>Les priviléges de l'Église calixtine (officiellement <i>Église +utraquiste</i>) ne furent pas abolis. Ferdinand, qui avait pris la +couronne impériale après l'abdication de son frère Charles-Quint, +adoucit, pendant les dernières années de son règne, les rigueurs de +cette politique impitoyable, qu'il fallait plutôt attribuer à son +éducation espagnole et aux leçons de Ximénès qu'à une inspiration +naturelle. Il mourut en 1564, exprimant, dit-on, de sincères regrets +au sujet du traitement qu'il avait infligé à ses sujets de Bohême. Il +eut pour successeur son fils, Maximilien II, dont le noble caractère +et la tolérance firent supposer qu'il avait quelque penchant en faveur +de la Réforme. Maximilien mourut en 1576, honoré de tous les partis. +Le jésuite Balbinus l'appelle «le meilleur des princes,» et le +protestant Stranski lui reconnaît «une âme vraiment pieuse.» Son fils, +l'empereur Rodolphe, avait été élevé à la cour de son <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> cousin +Philippe II d'Espagne, et il devait naturellement être hostile au +Protestantisme, devenu désormais trop puissant en Bohême et en +Autriche pour être aisément supprimé. Mais il était trop absorbé par +ses études d'astrologie, d'alchimie, etc., pour suivre une ferme ligne +de conduite, soit en bien, soit en mal. On ne mit donc pas à exécution +les mesures projetées contre le Protestantisme. Rodolphe, craignant de +perdre sa couronne, que menaçait son frère Mathias, se hâta +d'accorder, sous le titre de Charte royale, pleine et entière liberté +des cultes, et de livrer aux Protestants l'Université de Prague.</p> + +<p>Rodolphe fut détrôné par son frère Mathias, qui, afin de s'assurer la +possession de la Bohême, confirma la Charte. Les dangers de l'approche +des Turcs engagèrent Mathias à réunir à Linz, en 1614, une assemblée +générale des États. Ce fut la première fois qu'on recourut à une +convocation de ce genre, qui ne devait plus avoir lieu qu'en 1848. Les +États de Linz écoutèrent respectueusement les demandes et les +propositions de l'empereur; mais comme leurs réclamations et leurs +plaintes sur plusieurs points de droit civil et ecclésiastique +demeuraient sans résultat, l'assemblée se sépara sans prendre aucune +résolution.</p> + +<p>Mathias réussit à renouveler pour vingt ans la trève avec la Turquie. +D'autre part, les affaires religieuses de la Bohême lui créèrent de +graves embarras. On ne l'aimait pas, et son successeur désigné, +Ferdinand de Styrie, était détesté à cause de ses sentiments de +bigoterie outrée. Les Jésuites et les autres partisans de Ferdinand +déclaraient ouvertement que la Charte royale, arrachée par la force, +était nulle et non avenue; que l'on devait abattre les têtes des +principaux nobles; qu'un <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> grand nombre de ceux qui ne +posséderaient rien alors ne tarderaient pas à habiter de beaux +châteaux; que Mathias était trop faible pour mettre en pièces un vieux +parchemin; que le pieux Ferdinand changerait toutes choses; car, +disaient-ils, <i>novus rex, nova lex</i> (nouveau roi, loi nouvelle).</p> + +<p>Le parti national, composé principalement de Protestants, devenait, de +jour en jour, plus jaloux de l'influence allemande, dirigée par +l'Autriche. En 1616, la diète de Prague rendit une loi qui interdisait +la délivrance de lettres de naturalisation aux individus qui ne +parlaient point la langue bohémienne. En même temps, la lutte entre le +parti des Jésuites, qui avait à sa tête les ministres de l'empire +Slawata et Martinitz, et le parti national protestant, dont les +principaux chefs étaient les comtes Thurn et Schlik, devenait de plus +en plus vive. Elle s'envenima à l'occasion de deux nouvelles églises +qui avaient été construites par les Protestants de Klostergrab et de +Braunau, et qui furent fermées, puis démolies par ordre de +l'archevêque<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. Une pétition, signée par un grand nombre de nobles +et de citadins, contre cet acte arbitraire, fut repoussée par le roi. +Les deux partis étaient violemment agités; les Protestants prêchaient, +les Catholiques faisaient des processions. Plusieurs nobles se +rendirent au château royal, et demandèrent à Slawata et à Martinitz +s'ils étaient les auteurs de la réponse que le roi avait faite à la +pétition. Il s'ensuivit une lutte dans laquelle les ministres furent +jetés par les fenêtres d'une hauteur considérable. <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> Les +ministres tombèrent sur un tas de boue et se relevèrent sains et +saufs; heureux hasard qui produisit une vive impression sur la +multitude, qui y voyait soit une intervention divine, soit le secours +de Satan. Ceux qui s'étaient rendus coupables de cet acte brutal, +connu sous le nom de «défenestration de Prague,» alléguèrent pour +exemple que, d'après l'ancienne coutume du pays, ce moyen était +employé pour punir les traîtres, et ils invoquèrent l'exemple de +Jézabel, celui de la roche Tarpéïenne, etc. Ils établirent +immédiatement un conseil de régence, composé de trente personnes, qui +commencèrent par expulser les Jésuites, auxquels ils attribuaient tous +les malheurs. Il fut défendu aux Jésuites de rentrer dans le pays, +sous peine de mort, et toute intercession en leur faveur fut réputée +crime de haute trahison.</p> + +<p>Mathias, craignant que tous les Protestants de l'empire ne se +levassent en faveur de la Bohême, exprimait le désir de négocier; mais +son successeur désigné, Ferdinand, ne reculait devant aucune +considération, du moment qu'il s'agissait des intérêts de l'Église. Il +était complètement dirigé par l'influence de son confesseur, le +Jésuite Lamormain, auquel il donna l'assurance qu'il préférerait +placer sa tête sur le billot, s'exiler, mendier son pain, plutôt que +de tolérer dans ses États la présence de l'hérésie.</p> + +<p>La guerre commença, et les Impériaux, sous les ordres des généraux +espagnols Buquoi et Dampierre, furent battus par les Protestants. +Mathias mourut: Ferdinand prit la couronne au milieu des circonstances +les plus critiques. Les Bohémiens, secondés par Bethlem Gabor, prince +de Transylvanie, défirent ses troupes et l'assiégèrent dans Vienne, +où il comptait beaucoup <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> d'ennemis. Ceux-ci entourèrent son +palais, en demandant qu'il fût envoyé dans un couvent et que ses +ministres fussent mis à mort. Poursuivi jusque dans ses appartements +par une députation qui le pressait de céder à la révolte, Ferdinand ne +faiblit pas un seul instant, et sa fermeté donna du cœur à ses +partisans. Les prêtres répandirent le bruit que, pendant qu'il priait +devant un crucifix, celui-ci lui dit en latin: «<i>Ferdinande, non +deseram te</i> (Ferdinand, je ne t'abandonnerai pas).» Un détachement +d'Impériaux parvint à entrer dans la ville, et, bientôt après, la +nouvelle d'une victoire remportée par Buquoi sur les insurgés de +Bohême, ainsi que la levée du siége, confirmèrent le miracle, auquel +toute la population catholique ne manqua pas d'ajouter foi. Cependant +les Bohémiens prononcèrent la déposition de Ferdinand, et nommèrent à +sa place Frédéric, palatin du Rhin, dont les titres étaient, à vrai +dire, plus apparents que réels. Ce prince passait pour le chef de la +confédération protestante de l'Allemagne<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>; de plus, il était neveu +de Maurice, prince d'Orange, stathouder de Hollande, et gendre de +Jacques I<sup>er</sup>, roi d'Angleterre; mais, personnellement, il était +tout-à-fait au-dessous de son rôle. Les Bohémiens poursuivirent la +guerre avec une grande énergie; ils triomphèrent des Impériaux et, de +concert avec Bethlem Gabor, ils mirent de nouveau le siége devant +Vienne. Les chances de Ferdinand paraissaient complètement perdues; +mais elles se relevèrent, grâce à la persévérante fermeté de <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> +l'empereur, à l'immense activité et à l'habileté des Jésuites, à la +fidélité des Catholiques, et grâce surtout à la honteuse désertion des +princes allemands, qui abandonnèrent la cause du Protestantisme, dont +ils professaient les doctrines.</p> + +<p>Les premiers succès des Bohémiens excitèrent les alarmes des princes +catholiques, et non-seulement le pape, l'Espagne et l'Allemagne +catholique s'unirent pour la défense de leur cause, représentée par +Ferdinand II, mais encore la France oublia, dans cette circonstance, +le principe fondamental de sa politique étrangère, qui lui conseillait +de s'opposer à l'agrandissement de la maison d'Autriche. Le magnifique +plan qui avait été formé par le génie de Henry IV et de Sully, pour +fonder, sur des bases durables, la paix et la prospérité de la +communauté européenne, fut, à la veille même de son exécution, détruit +par le crime de Ravaillac, et Élizabeth, qui avait imaginé le même +plan qu'elle avait communiqué à Sully, était depuis long-temps dans la +tombe. Les successeurs de ces grands monarques étaient complètement +incapables de comprendre ces nobles idées<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>. Richelieu qui, plus +tard, déclara la <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> guerre à l'Autriche et soutint les +Protestants de l'Allemagne, n'était pas encore arrivé à la direction +des affaires. La cour de France, trompée par les intrigues de +l'Espagne, envoya un ambassadeur à Vienne, et prépara la paix entre +Ferdinand et Bethlem Gabor, qui avait été obligé de quitter les +remparts de la capitale de l'Autriche, par suite de la rigueur de +l'hiver et de l'entrée inattendue de Sigismond III de Pologne sur le +territoire de la Hongrie. Jacques I<sup>er</sup> désapprouva la conduite de +son gendre; il considérait la révolte de la Bohême contre Ferdinand +comme une atteinte portée au droit divin des rois, et, au lieu de lui +venir en aide, il retint le zèle de ses sujets, qui voulaient +secourir leurs <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> coreligionnaires protestants de la Bohême. +D'un autre côté, Maurice de Nassau, oncle du nouveau roi de Bohême, ne +pouvait assister son neveu; car la trève qu'il avait conclue avec +l'Espagne n'était pas encore expirée, et il éprouvait, dans son +gouvernement intérieur, de graves embarras.</p> + +<p>L'Union évangélique, dont l'intérêt évident était de défendre les +Protestants de la Bohême, adopta une politique toute différente. Les +princes luthériens qui la composaient étaient plus jaloux des Réformés +ou Calvinistes que des Catholiques. L'électeur de Saxe craignait que +le succès des Bohémiens ne permît à la branche aînée de sa famille +(la branche Ernestine)<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>, très dévouée <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> à la cause +protestante, de reprendre la dignité électorale ainsi que les États +dont elle avait été privée par son aïeul, sous l'influence de +l'Autriche. Il se rangea donc du parti de Ferdinand, et, au lieu de +soutenir les Bohémiens, il les combattit très activement. Les autres +membres de l'Union Évangélique furent amenés, sous l'inspiration de +l'ambassade française, qui avait déjà réconcilié Ferdinand et Bethlem +Gabor, à signer à Ulm, le 3 juillet 1620, un traité en vertu duquel +ils abandonnaient leur chef, le palatin du Rhin, relativement aux +affaires de Bohême, en ne se réservant de le défendre que dans le cas +où ses États héréditaires seraient attaqués par la ligue catholique. +Ce fut ainsi que, dans cette occasion mémorable, les Catholiques +demeurèrent noblement fidèles à leur cause, tandis que les Protestants +désertèrent honteusement celle de leur parti.</p> + +<p>Cette déplorable attitude des Protestants de l'Allemagne ne pouvait +que décourager complètement ceux de la Bohême, qui jugèrent bientôt de +l'insuffisance d'un roi tel que Frédéric. Ils furent défaits, le 8 +novembre 1620, à Weissenberg, près de Prague, par une armée supérieure +de Bavarois et d'Impériaux, commandée par Buquoi. Frédéric, qui +festoyait au moment de la bataille, fut si effrayé à la nouvelle du +désastre, que, au lieu de défendre sa capitale, comme ses sujets l'y +engageaient, il prit lâchement la fuite, abandonnant son pays aux +vengeances de l'ennemi. Les vengeances furent terribles: les +principaux membres de la noblesse furent exécutés; un grand nombre de +citoyens honorables s'exilèrent, et leurs biens furent confisqués. On +imposa de fortes amendes à des personnes qui n'avaient pris aucune +part à l'insurrection. Toutes ces dépouilles <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> allèrent +enrichir une bande d'aventuriers étrangers qui servaient dans l'armée +impériale, et toutes les provinces devinrent la récompense des princes +alliés,—du duc de Bavière, dont le secours avait été si puissant, et +de l'électeur de Saxe, qui reçut, en récompense de la vigueur qu'il +avait déployée contre ses coreligionnaires de la Bohême, la belle +province de Lusace. Le Protestantisme et la nationalité slave de la +Bohême, confondus dans le même arrêt par les Jésuites qui +conseillaient Ferdinand, furent livrés à la persécution la plus +violente, et il en résulta pour le pays, une misère effroyable! Voici +comment s'exprime, à cet égard, un Bohémien catholique, dans un livre +publié à Vienne sous le régime de la censure, il y a un demi-siècle; +cette description ne saurait donc être taxée de mensonge, ni même +d'exagération:</p> + +<p>«Sous le règne de Ferdinand II, la nation bohémienne fut entièrement +modifiée et refondue. Il n'y a peut-être pas dans l'histoire un autre +exemple d'une nation dont les conditions aient été si profondément +modifiées dans l'espace de quinze ans. En 1620, la Bohême, sauf +quelques nobles et moines, était protestante; à la mort de Ferdinand +II, elle était, au moins en apparence, entièrement catholique. Les +Jésuites réclamèrent l'honneur de cette grande conversion. Un jour +qu'ils s'en glorifiaient à Rome, en présence du pape, le célèbre +capucin, Valérien Magnus, qui avait également pris part à la +conversion de la Bohême, s'écria: «Saint-Père, donnez-moi des soldats +comme il en a été donné aux Jésuites, et je convertirai le monde +entier.»</p> + +<p>Avant la bataille de Weissenberg, les États de Bohême possédaient un +pouvoir au moins égal à celui du Parlement d'Angleterre. Ils +faisaient des lois, concluaient <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> des alliances avec leurs +voisins, frappaient des impôts, conféraient les titres de noblesse, +avaient leur garde particulière, choisissaient leurs rois, ou, tout au +moins, leur consentement était demandé lorsque le père désirait +laisser la couronne à son fils. Ils perdirent tous ces priviléges sous +le règne de Ferdinand II.</p> + +<p>Jusqu'à cette époque, les Bohémiens paraissaient sur le champ de +bataille comme une nation indépendante, et ils y ont souvent rencontré +la gloire. Désormais, ils furent confondus avec d'autres peuples, et +leur nom n'a plus retenti dans le combat. On disait autrefois: les +Bohémiens ont marché à l'ennemi, les Bohémiens ont livré l'assaut, les +Bohémiens ont pris la ville, les Bohémiens ont gagné la victoire. +Glorieuses paroles qu'aucune bouche n'a plus prononcées, qu'aucun +historien n'a plus transmises à la mémoire des hommes! Considérés +comme nation, les Bohémiens avaient été braves, invincibles, +audacieux, passionnés pour l'honneur; après Weissenberg, ils perdirent +courage, dignité, audace. Ils s'enfuirent dans les forêts comme des +troupeaux, ils se laissèrent fouler aux pieds! Leur valeur fut +ensevelie dans la plaine où se livra la dernière bataille! +Individuellement, les Bohémiens sont encore braves, animés de l'esprit +militaire et de l'amour de la gloire; mais, mêlés avec des peuples +étrangers, ils ressemblent aux eaux de la Moldave qui se sont +confondues avec celles de l'Elbe. Réunies, ces deux rivières portent +des navires, s'élancent par delà leurs bords, inondent les terres, +entraînent des monts et des rochers; mais on dit toujours: c'est +l'Elbe! et personne ne songe à la Moldave.</p> + +<p>La langue bohémienne, qui était usitée dans toutes les affaires +officielles, et dont la noblesse était si fière, <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> devint un +objet de mépris. Les hautes classes adoptèrent l'allemand, que les +bourgeois furent obligés d'apprendre, parce que dans les villes les +sermons étaient prononcés en cette langue. Les campagnes seules +conservèrent l'idiome national, que l'on appela dédaigneusement «la +langue des paysans.» Autant les sciences, la littérature et les arts +avaient été florissants sous les règnes de Maximilien et de Rodolphe, +autant ils déclinèrent à cette triste époque. Je ne sache pas qu'il y +ait eu, après l'expulsion des Protestants, un seul savant de quelque +mérite. L'Université de Prague était aux mains des Jésuites, et encore +le pape avait-il ordonné d'y suspendre toute promotion, en sorte que +l'on ne pouvait plus y recevoir aucun degré académique. Quelques +patriotes, prêtres ou laïques, protestèrent contre cette mesure, mais +ce fut en vain. Les Jésuites et d'autres ordres occupaient la grande +majorité des écoles, où l'on n'enseignait guère qu'un latin corrompu. +Sans doute, il y avait parmi les Jésuites des hommes très distingués; +mais on sait que leurs principes sont contraires à l'instruction du +peuple, et ils s'appliquaient à maintenir leurs élèves dans une +honteuse ignorance, afin de garder leur supériorité, non-seulement sur +les laïques, mais aussi sur les autres congrégations. Ils allaient de +ville en ville, exigeant que les habitants leur fissent voir les +livres qu'ils possédaient. Ces livres étaient examinés et le plus +souvent brûlés; c'est ce qui explique aujourd'hui la rareté des livres +bohémiens. Les Jésuites voulurent également effacer toute trace +d'anciens souvenirs littéraires; ils contèrent à leurs élèves, +qu'avant leur arrivée, le pays était voué à la plus profonde +ignorance; ils dissimulèrent les travaux, les noms mêmes des savants +illustres qui avaient précédé cette triste époque. <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> Aucun des +écrits du noble Balbinus sur l'ancienne littérature de la Bohême +n'aurait pu être publié avant la suppression de leur ordre, parce +qu'ils avaient soin de n'en communiquer le manuscrit à personne. Les +Bohémiens changèrent même leur costume national et adoptèrent peu à +peu le costume actuel. Je dois également faire remarquer qu'à cette +même époque se termine l'histoire des Bohémiens, et que celle des +autres nations établies en Bohême commence. (<i>Pelzel's Geschichte von +Boehmen</i>, <i>p. 185 et suiv.</i>)</p> + +<p>Mais si cet abaissement de la Bohême fut l'œuvre des satellites +coalisés de Rome et de l'Autriche,—des prêtres et des soldats,—il +faut surtout l'attribuer à la lâcheté des souverains protestants qui, +sauf de rares exceptions, trahirent la défense de leur foi.</p> + +<p>Il est, en vérité, surprenant que divers écrivains protestants +semblent embarrassés pour expliquer la ruine presque complète et si +rapide du Protestantisme en Bohême et en Autriche, sous le règne de +Ferdinand II. On s'en prenait généralement à la légèreté du caractère +slave, à la témérité des chefs de la Bohême, à leur imprudence, que +sais-je encore? On croyait voir le doigt d'une fatalité mystérieuse +dans cette promptitude avec laquelle Rome était parvenue à reconquérir +sur le Protestantisme, dans l'Est de l'Europe, tant de pays qui lui +avaient échappé. À mon sens, les causes de la ruine du Protestantisme +en Bohême, peuvent se réduire à deux principales, qui sont: 1<sup>o</sup> la +violente persécution dirigée contre les Protestants; 2<sup>o</sup> l'effet moral +que produisit sur les Bohémiens la désertion de ceux qui étaient le +plus intéressés au triomphe du nouveau culte. Ce dernier fait était de +nature à influencer profondément l'opinion publique, qui pouvait +penser, soit que les Protestants <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> ralliés au Catholicisme +n'avaient pas été sincères dans leurs idées de Réforme, soit que l'on +devait désespérer d'une cause destinée à périr: <i>Quos Deus vult +perdere priùs dementat.</i> Les Catholiques profitèrent habilement de la +situation, qui impressionnait plus vivement la foule que n'auraient pu +le faire les raisonnements les plus logiques. L'histoire prouve que le +succès a toujours exercé plus de prestige sur les esprits des +multitudes, que les mérites ou les défauts des partis triomphants ou +vaincus. Il est plus facile et plus profitable de se ranger du côté +des vainqueurs, et la plupart des hommes ne sont que trop disposés à +croire que la ligne droite se trouve là où se présentent pour eux le +plus d'avantages; il n'y a qu'un petit nombre d'âmes généreuses qui +soient capables de tenir jusqu'au bout pour une cause qu'ils +considèrent comme étant celle de la justice. Aussi ne faut-il pas +s'étonner qu'après la mort ou l'exil des principaux chefs du +Protestantisme en Bohême, les masses se soient laissées entraîner, +comme un troupeau, sous le joug de l'Église romaine, ou qu'elles aient +tenté de dissimuler leur foi en se confondant extérieurement à ses +rites. Quelque mystérieux que soient les desseins de la Providence, +ils suivent cependant les règles invariables selon lesquelles Dieu +dirige les affaires du monde physique et du monde moral; ils +présentent un enchaînement de causes et d'effets, dont l'étude ne +dépasse point la portée de l'intelligence humaine. S'étonne-t-on de +voir un homme se casser le cou ou les jambes en tombant d'une hauteur +considérable? De même, il n'est pas surprenant qu'une cause désertée +par ses défenseurs naturels, finisse par succomber.</p> + +<p>Les princes protestants de l'Allemagne ne tardèrent <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> pas à +être cruellement punis, par Ferdinand lui-même, de la lâcheté dont ils +avaient fait preuve en abandonnant les Bohémiens. Après avoir eu +raison de ces derniers, Ferdinand s'attaqua aux libertés religieuses +et politiques de ceux qui les avaient abandonnés à l'heure du péril. +Telle fut l'origine de la célèbre Guerre de Trente ans. Les libertés +de l'Allemagne ne furent sauvées que par la valeur de Gustave-Adolphe +et de ses généraux, et par la politique du grand Richelieu; mais il +fallut payer ce service en livrant l'Alsace à la France, et les plus +belles provinces du Nord à la Suède. Le traité de Westphalie, qui +termina la guerre, régla dans tous leurs détails les rapports qui +devaient exister entre les Catholiques et les Protestants de +l'Allemagne, mais il ne renferma pas un seul mot en faveur des +Protestants de la Bohême. Aucune stipulation ne fut faite, soit pour +garantir leur liberté religieuse, soit même pour accorder la plus +légère compensation à ceux qui avaient été exilés ou privés de leurs +biens pour la défense d'une cause dont les droits étaient raffermis +par le traité lui-même. Tous ces avantages furent pour les Allemands; +quant aux Bohémiens, il semble que, en raison de leur origine slave, +on ne les jugea dignes d'aucune attention. Ils pouvaient bien, en +vérité, s'écrier comme le vieux prophète: «J'ai appelé mes amis, mais +ils ne m'ont pas écouté.»</p> + +<p>Si Gustave-Adolphe avait vécu, le destin de la Bohême eût été tout +autre. Malheureusement, le principal auteur du traité de Westphalie +paraît s'être conformé à ce célèbre adage: <i>Quantilla sapientia +regitur mundus</i>; car il n'est point de sage politique qui ne soit +fondée en même temps sur la justice.—Ces faits doivent éveiller dans +l'âme des Slaves de pénibles réflexions. <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> Les Bohémiens furent +traités à cette époque, par les Suédois et les Allemands, leurs +coreligionnaires, de la même façon que de nos jours les Polonais ont +été traités par les nations de l'Occident, qui leur avaient montré +tant de sympathie et qui étaient évidemment intéressées à les +soutenir. Je signalerai ici un fait remarquable qui a échappé aux +historiens de l'Europe: Au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, alors que les opinions +religieuses exerçaient encore une influence si considérable sur les +affaires politiques, les Polonais catholiques soutinrent les Bohémiens +hussites contre les Allemands fidèles à Rome; tandis qu'aujourd'hui, +ni le lien religieux, ni les sympathies politiques, ni même la +similitude des intérêts, n'ont pu procurer à la Bohême et à la Pologne +l'assistance de l'Europe occidentale. Serait-il vrai que ces Slaves, +qui luttent pour la conquête de leurs droits, ne doivent plus compter +sur le secours de l'Ouest, mais qu'ils peuvent tourner leurs regards +vers cette grande nation, slave d'origine, qu'ils ont jusqu'à ce jour +si énergiquement combattue? C'est là une opinion qui se répand parmi +les Slaves de l'Ouest et du Sud, et dont les évènements récents ne +sont pas de nature à arrêter les progrès. Les hommes d'État de +l'Europe feront sagement de se préoccuper de cette situation avant +qu'il soit trop tard.</p> + +<p>La Bohême souffrit, pendant la Guerre de Trente ans, d'effroyables +calamités. Ce malheureux pays fut aussi cruellement ravagé par les +Suédois et les Saxons (Protestants) que par les troupes catholiques de +Tilly et de Wallenstein. Il comptait 732 villes et 34,700 villages; le +nombre des villes était réduit de moitié, et la population, qui +s'élevait à 3,000,000 d'âmes, tomba à 780,000.</p> + +<p>Un grand nombre d'Allemands, attirés par les nouveaux <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> +propriétaires et par le gouvernement, s'établirent sur les terres +désertes de la Bohême, et repeuplèrent peu à peu les villes; des +districts entiers devinrent allemands, à tel point qu'on n'y parlait +même plus la langue bohême. L'instruction publique était entièrement +entre les mains des Jésuites, qui s'étaient montrés si hostiles à la +nationalité slave. Aussi la langue nationale, sans être abolie +légalement<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, était-elle menacée de partager le sort du dialecte des +Slaves de la Baltique. Heureusement, elle fut sauvée par les efforts +de quelques patriotes, notamment de Balbinus, dont j'ai souvent déjà +fait mention. Celui-ci revendiqua, dans un traité, les droits de +l'idiome national, dont il signala tous les mérites en démontrant +combien il était absurde et injuste de le proscrire. D'autres +personnages, parmi lesquels on remarque le feld-maréchal Kinsky, +soutinrent, après lui, la même cause. En 1781, l'empereur Joseph II +publia son édit de tolérance, à la suite duquel tous ceux qui +professaient secrètement le Protestantisme déclarèrent ouvertement +leur foi. On croit que ce prince hésita quelque temps entre l'allemand +et le bohémien pour établir une langue officielle dans toute l'étendue +de son empire. L'idée d'imposer un seul et même langage à tant de +nationalités différentes qui forment la population des États +autrichiens, était assurément très hasardeuse. Cependant Joseph +résolut de mettre ce projet à exécution, et il choisit l'allemand de +préférence à l'idiome de la Bohême; ce choix était assez naturel, à +cause du discrédit où ce dernier était <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> tombé, bien que la +majorité de la population autrichienne, composée de Slaves, comprît +aisément la langue bohémienne et n'entendît pas un mot de l'allemand. +L'allemand fut donc substitué au latin dans les cours professés à +l'Université de Prague; il fut introduit dans toutes les écoles, sans +en excepter les écoles primaires; les enfants qui n'avaient pas appris +l'allemand ne pouvaient être admis dans les écoles latines ni même +être pris en apprentissage.</p> + +<p>Ce fut ainsi que le plus grand adversaire des Jésuites imagina une +mesure plus fatale à la nationalité slave de la Bohême, que toutes les +manœuvres employées dans le même but par les disciples de Loyola +pendant un siècle et demi. Le sentiment national s'émut vivement, et, +depuis cette époque, de continuels efforts ont été tentés pour relever +la langue et la littérature de la Bohême. L'ordonnance de Joseph +devint lettre morte comme tout le reste de ses plans; mais l'élan +imprimé à la littérature nationale ne fit que s'accroître, et il a +produit un grand nombre d'ouvrages très remarquables. Les nobles de la +Bohême ont déployé le zèle le plus actif en faveur de cette +littérature; et, chose singulière! les descendants de ces étrangers +qui avaient reçu des propriétés en Bohême pour les services qu'ils +avaient rendus à la dynastie autrichienne en l'aidant à détruire les +libertés religieuses du pays, figurent aujourd'hui à la tête des plus +ardents patriotes, et défendent énergiquement la nationalité slave que +leurs ancêtres avaient vaincue. Le descendant du général qui gagna, +sur les Bohémiens, la bataille de Weissenberg, en 1620, le comte +Buquoi, l'un des plus riches propriétaires et auteur de plusieurs +ouvrages scientifiques, est en ce moment considéré comme le chef du +parti <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> national. Après l'insurrection de Prague (juin 1848), +il fut mis en prison par ordre du gouvernement autrichien, qui +l'accusait de diriger une conspiration slave ayant pour but de le +placer sur le trône de la Bohême. Il fut mis en liberté; mais le fait +que je viens de rappeler permet d'apprécier le degré de popularité +dont jouit, parmi les patriotes, le descendant du vainqueur de la +Bohême.</p> + +<p>Les évènements récemment survenus en Autriche, ont fourni aux +Bohémiens l'occasion de rentrer pleinement dans la possession de leurs +droits, et on reconnaît généralement que, par leur organisation, par +leur esprit de conduite, ils se sont montrés souvent très supérieurs +aux autres partis politiques qui s'agitent au sein de la monarchie.</p> + +<p>Nul ne peut, aujourd'hui, prévoir le tour que prendront les affaires +en Autriche; il y a cependant un fait certain, c'est que l'issue ne +saurait être favorable à l'élément germanique; car les populations +slaves ne sont demeurées fidèles à la dynastie autrichienne que dans +l'espérance de rentrer dans la jouissance de leur nationalité; et les +évènements de la Croatie viennent de confirmer ce que j'avançais déjà +il y a quelques années, à savoir que les Slaves ne consentiront pas +plus à devenir Allemands que Magyars<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>. Je puis ajouter que, si +l'agitation actuelle de la Bohême se développe pacifiquement et amène +la création d'un gouvernement constitutionnel, elle ne tardera pas à +être suivie d'un mouvement religieux qui produira, dans l'Église, une +révolution semblable à celle qui s'est accomplie dans l'État. Cette +révolution est ardemment désirée par les enfants les plus éclairés de +la Bohême.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> CHAPITRE VI.<br> +POLOGNE.</h2> + +<p class="resume"> + Caractère général de l'histoire religieuse de la + Pologne. — Introduction du Christianisme. — Influence du clergé + germanique. — Existence des Églises nationales. — Influence du + Hussitisme. — Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. — Influence de + l'Université de Cracovie sur les progrès de l'intelligence + nationale. — Projet de réforme ecclésiastique présenté à la Diète + de 1459. — Doctrines protestantes en Pologne avant + Luther. — Progrès du Luthéranisme en Pologne. — Affaire de + Dantzick. — Caractère de Sigismond. — Situation politique du + pays. — Société secrète à Cracovie pour la discussion des + questions religieuses. — Arrivée des Frères Bohêmes et diffusion + de leurs doctrines. — Émeute soulevée par les étudiants de + l'Université de Cracovie; leur départ pour les Universités + étrangères; conséquences de cet évènement. — Premier mouvement + contre Rome. — Synode catholique romain de 1551 et ses résolutions + violentes contre les Protestants. — Irritation produite par ses + résolutions et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les + hérétiques. — Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec + Rome; influence de ses écrits. — Dispositions du roi + Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église.</p> + +<p>L'histoire de l'Église de Pologne ne présente pas d'incidents aussi +vifs, aussi variés que la lutte des partis politiques et religieux en +Bohême; mais elle renferme, pour l'époque actuelle, des enseignements +bien plus précieux que ceux dont les exploits des Hussites ou la +défaite du Protestantisme en Bohême sous Ferdinand II nous ont déjà +fourni le texte. La cause du Protestantisme <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> fut vaincue en +Pologne, non point par la force matérielle, mais par la force +morale;—non point par l'épée ou par le canon, mais par une sorte +d'<i>agitation pacifique</i>, entraînant parfois des actes de violence; +elle fut vaincue, en un mot, par les moyens employés aujourd'hui dans +le même but en Angleterre et dans tous les pays libres, sauf toutefois +les différences de temps et de lieux. C'est à ce titre que l'histoire +du Protestantisme en Pologne me paraît devoir offrir plus d'intérêt +que le récit des guerres sanglantes qui, ailleurs, ont précédé son +triomphe ou sa chute. Elle ne se borne pas, comme l'histoire de la +Bohême, à démontrer que la propagation des Écritures a toujours, et +partout, contribué puissamment au développement intellectuel, +politique et matériel des nations, et que leur décadence ou leur +suppression a produit l'effet contraire; elle confirme, de plus, une +grande et triste vérité, à savoir que, dans les luttes morales comme +dans les luttes matérielles, le succès appartient, non pas aux +meilleures causes, mais à celles qui sont le mieux défendues. Les +évènements que je me propose de retracer, prouveront que le zèle le +plus ardent et les talents les plus distingués, lorsqu'ils procèdent +isolément et sans plan arrêté, demeurent impuissants en face d'un +système fortement conçu, qui sait réunir et diriger vers un seul et +même but tous les efforts individuels; car l'organisation et la +discipline parviennent le plus souvent à vaincre, dans les luttes +matérielles, le courage le plus intrépide de troupes irrégulières, et, +dans les luttes de l'ordre moral, la résistance isolée des plus +éminents esprits.</p> + +<p>Le Christianisme paraît s'être introduit de la Grande-Moravie en +Pologne, dans le courant du <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle. Dès <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> le <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle il +y avait déjà fait de grands progrès. Le roi Mieczislav I<sup>er</sup> reçut le +baptême en 965, non point à l'instigation de missionnaires étrangers +envoyés pour le convertir lui et son peuple, mais sous l'influence des +chrétiens nés en Pologne. Il épousa, en même temps, la fille du roi de +Bohême qui était chrétien, et fut baptisé par un prêtre bohémien. +L'Église nationale slave, établie en Bohême par Méthodius et Cyrille, +devait naturellement franchir les frontières de la Pologne, où elle +comptait déjà de nombreux adhérents, convertis par les missionnaires +moraves indépendamment des chrétiens fugitifs de Moravie qui +cherchèrent un asile en Pologne après la conquête de leur pays par les +Magyars. Les relations intimes qui existaient alors entre les +souverains polonais et l'empire germanique<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>, assurèrent à l'Église +germanique une grande influence sur la Pologne, dont le premier +évêque, établi à Posen, fut placé sous la juridiction spirituelle de +l'archevêché de Mayence d'abord, puis de celui de Magdebourg. Les +premiers couvents de ce pays furent habités par des bénédictins venus +de Cluny (France), et, pendant de longues années, toutes les fonctions +ecclésiastiques en Pologne, appartinrent à des prêtres ou à des moines +originaires de l'Italie ou de la France, et surtout de l'Allemagne. +Ces derniers se multiplièrent à tel point, que bientôt ils remplirent +les couvents et la plupart des paroisses. Ils se préoccupaient plus +des intérêts de leurs compatriotes que de l'instruction religieuse des +indigènes; on vit s'établir, au centre de la Pologne, des couvents où +l'on n'admettait que des moines de l'Allemagne<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> et il +existe encore des lettres pastorales par lesquelles les évêques +polonais du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle enjoignaient au clergé des paroisses de +prêcher dans la langue nationale, et non dans la langue allemande, +incompréhensible pour leurs ouailles<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>, et interdisaient la +nomination des curés qui ne connaissaient pas le dialecte du pays. Il +était très naturel que ce clergé étranger s'efforçât de défendre le +rituel de Rome contre les Églises nationales qui, cependant, +réussirent à conserver leur existence jusqu'au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Telle +est, du moins, l'opinion des meilleurs historiens polonais, et +notamment celle du rév. M. Juszinsky, prêtre catholique, dont +l'instruction profonde et la sagacité sont décisives en pareille +matière. Juszinsky établit, en s'appuyant sur des autorités +incontestables, que les réformateurs du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle adoptèrent, pour +leurs congrégations, un grand nombre de cantiques empruntés aux +Églises de Pologne (ce qui prouve que leur souvenir était encore très +récent), et il affirme que l'on se servait très fréquemment des +bréviaires polonais à la fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>J'ai rappelé, en parlant de la Bohême, que l'influence des Vaudois +s'était étendue jusqu'en Pologne, et j'ai décrit les rapports des +Hussites avec ce pays. L'incident le plus remarquable de ces relations +est, sans contredit, la discussion publique qui eut lieu en 1431, en +présence du roi et du sénat, entre les délégués hussites et les +docteurs de l'Université de Cracovie. L'historien polonais, l'évêque +Dlugosz, qui raconte ce <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> fait, dit que la discussion, soutenue +en langue polonaise, dura plusieurs jours, que, de l'aveu de tous les +assistants, les hérétiques furent battus, mais qu'ils ne voulurent +jamais avouer leur défaite. Une autre ambassade hussite arriva, en +1432, en Pologne, pour proposer au roi Vladislav Jagellon une alliance +contre les chevaliers teutoniques, et lui annoncer que le concile de +Bâle avait admis les députés de leur secte. Cette dernière +circonstance détermina l'archevêque de Gniezno, ainsi que plusieurs +évêques, à recevoir dans leurs églises les députés hussites; mais +lorsque ceux-ci vinrent à Cracovie, l'évêque prononça l'interdit tant +que les hérétiques demeureraient dans l'enceinte de la ville. Le roi, +qui désirait s'allier avec les Hussites, fut si irrité contre +l'évêque, qu'il voulut le mettre à mort; on l'empêcha heureusement de +commettre cet acte de violence. L'alliance projetée n'eut pas lieu; +mais un ambassadeur polonais fut envoyé à Bâle afin de soutenir les +Hussites. Évidemment, grâce à ces relations amicales, les Hussites +devaient répandre leurs doctrines en Pologne; et il suffit de relire, +à cet égard, les règlements publiés en diverses occasions par le +clergé romain afin d'arrêter le progrès de ces doctrines. Ces +règlements ordonnaient aux curés d'emprisonner et de conduire devant +les évêques tous ceux qui étaient soupçonnés de favoriser la nouvelle +secte. Ils interdisaient toute communication avec la Bohême ou les +Bohémiens, et recommandaient particulièrement d'inspecter les livres +qui se trouvaient entre les mains des curés de paroisse. L'influence +du clergé obtint de l'autorité civile les ordres les plus sévères pour +la punition des hérétiques; toutefois, les récits de cette époque ne +mentionnent qu'un acte de persécution sanglante contre les Hussites, +acte <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> commis dans un moment de trouble et à l'instigation d'un +seul évêque<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>. Quelques grandes familles protégeaient ouvertement +les doctrines des Hussites, qui, ayant à leur tête Melsztynski, membre +puissant de la noblesse, étaient sur le point de triompher, lorsque +leur chef fut tué dans un combat.</p> + +<p>Bien que les doctrines des Hussites se fussent répandues dans une +grande partie de la Pologne, elles n'avaient point, dans ce pays, les +sympathies nationales qui leur donnèrent tant de force en Bohême, +parce que la nationalité polonaise n'avait point à lutter contre +l'élément germanique; en Bohême, cette lutte datait de l'affaire de +l'Université de Prague et de l'exécution de Jean Huss, qui dirigeait +un mouvement à la fois politique et religieux. Cependant, je le +répète, grâce aux affinités des Slaves avec la Bohême et à leur propre +mérite, les doctrines des Hussites avaient pris racine en Pologne, +comme le prouvent les règlements du clergé catholique; elles étaient +accueillies par un grand nombre d'esprits, et préparaient le terrain à +la Réforme du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. La création, en 1400, de l'Université +<span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> de Cracovie, qui enfanta le génie de Copernic, après un +siècle à peine d'existence, imprima une impulsion vigoureuse au +mouvement intellectuel de la Pologne. Les chaires de cet établissement +étaient principalement occupées par des indigènes qui comptaient un +grand nombre de savants, formés dans les Universités de l'Italie, à +Paris, et surtout à Prague où les Polonais possédaient un collége. Dès +ce moment, l'instruction fut très vivement encouragée par les +honneurs, les émoluments et les perspectives des bénéfices attachés +aux chaires de l'Université de Cracovie; car on choisissait +ordinairement, <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> parmi les plus illustres professeurs, les +candidats pour les évêchés vacants. Aussi, pendant le <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, +l'Église polonaise peut-elle citer avec orgueil plusieurs prélats +aussi distingués par leur science que par leur piété;—entre autres, +Dlugosz, qui rendit de grands services à son pays par la protection +qu'il accorda aux lettres, par l'accomplissement d'importantes +missions diplomatiques et par la publication des <i>Annales</i>, ouvrage +fort estimé de tous les savants de l'Europe;—Martin Tromba, +archevêque de Gniezno et primat de Pologne, qui joua un rôle éminent +au concile de Constance, et qui forma le projet d'introduire dans les +cérémonies du culte la langue nationale, ou, tout au moins, de rendre +intelligible pour le peuple, la liturgie latine, dont il fit traduire +les livres en polonais<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.</p> + +<p>Nous trouvons une preuve très remarquable de l'élévation de sentiments +qui distinguait, à cette époque, le clergé polonais, dans la +dissertation qui fut présentée au concile de Constance, et lue +publiquement le 8 juillet 1418, par le docteur Paul Voladimir, recteur +de l'Université de Cracovie et chanoine de la cathédrale. Cette +dissertation attaque vivement le principe reconnu et pratiqué par les +chevaliers teutoniques, à savoir: <i>que les Chrétiens sont autorisés à +convertir les infidèles par la force des armes, et que les terres des +infidèles appartiennent de droit aux chrétiens</i>; principe en vertu +duquel le pape concéda aux chevaliers la possession de la <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> +Prusse, habitée par une population païenne, qui fut, dès ce moment, +conquise, baptisée, et soumise en outre au plus rude servage.</p> + +<p>Rappelons, enfin, le projet de réforme ecclésiastique présenté à la +diète polonaise de 1459, par Ostrorog, palatin de Posen. Ce projet, +sans rien toucher aux dogmes ni aux rites de l'Église catholique +romaine, signalait énergiquement les abus et proposait des réformes si +décisives, que son adoption eût amené la séparation avec Rome plus +rapidement peut-être que ne l'eussent fait les plus violentes attaques +dirigées contre le dogme<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>. Il y avait, dans plusieurs pays, des +hommes qui critiquaient isolément les abus de l'Église; mais, ici, il +s'agissait d'une critique faite publiquement par un sénateur <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> +du royaume à rassemblée des États, et d'après laquelle on peut se +former une idée des sentiments qui animaient, à cette époque, les +hommes d'État de la Pologne. Ce furent sans doute ces dispositions qui +permirent au roi Casimir III de porter secours au roi de Bohême, +Georges Podiebradski, bien que celui-ci fût excommunié et malgré la +vive opposition du pape et des évêques. Casimir n'eût point osé +résister à l'autorité, s'il n'avait été soutenu par l'opinion publique +de son pays.</p> + +<p>Ainsi, il est évident que le terrain était suffisamment préparé pour +la Réforme en Pologne, avant que ce mouvement se fût déclaré en +Allemagne et en Suisse, et je crois que la Pologne n'avait point +besoin d'être stimulée par l'exemple de l'étranger. Les premières +pensées de Réforme se firent jour dans un livre publié à Cracovie en +1515, c'est-à-dire deux ans avant que Luther fût entré en lutte avec +Rome. Ce livre posait ouvertement le principe de la Réforme, et +proclamait—«que l'on ne doit ajouter foi qu'à la Bible, et que l'on +peut se dispenser d'obéir aux commandements humains<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>.—Les +doctrines de Luther se répandirent très rapidement dans la Prusse +polonaise, habitée par des bourgeois allemands fréquemment en rapport +avec l'Allemagne. À Dantzick, qui était la principale ville de cette +province, et qui, sous la suzeraineté des rois de Pologne, jouissait +d'une liberté complète pour son administration intérieure, la réforme +de Wittemberg fit de tels progrès, qu'en 1524 ses adhérents +possédaient <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> cinq églises. Malheureusement, les réformateurs +furent aveuglés par leurs succès; et, au lieu de poursuivre leurs +avantages par les moyens qu'ils avaient d'abord employés, par la +persuasion, ils eurent recours à la violence, et imprimèrent à leurs +cultes un caractère politique. Quatre mille hommes armés entourèrent +l'Hôtel-de-Ville avec des canons, et forcèrent le conseil, composé de +membres de l'aristocratie de la cité, à se dissoudre et à signer une +déclaration constatant qu'il avait, par ses propres actes, provoqué +l'insurrection. Le nouveau conseil, choisi dans le parti du mouvement, +abolit entièrement les cérémonies du culte catholique, ferma les +monastères, et ordonna que les couvents et autres édifices consacrés +au clergé fussent convertis en écoles et en hôpitaux. Il déclara que +les biens de l'Église seraient réunis au domaine de l'État; il les +laissa cependant intacts.</p> + +<p>Cette révolution ne pouvait se justifier; car un très grand nombre +d'habitants adhéraient aux principes de l'ancienne Église, et ils +avaient incontestablement le droit de jouir, quant à l'exercice de +leur culte, d'une liberté égale à celle que les Réformistes +réclamaient pour eux-mêmes. Le changement opéré par la violence d'un +parti et non par le vote réfléchi des citoyens dans l'ordre religieux +et politique, était aussi illégal qu'injuste, et il ne pouvait avoir +d'autre caractère aux yeux du roi, quelle que fût, d'ailleurs, +l'opinion personnelle de ce prince.</p> + +<p>Le trône de Pologne était alors occupé par Sigismond I<sup>er</sup>, noble +cœur et esprit élevé. Une députation de l'ancien conseil de +Dantzick se présenta devant lui en habits de deuil, le suppliant de +sauver la ville, attaquée par l'hérésie, et de rétablir les +institutions. Elle <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> l'assura, en même temps, que la majorité +des citoyens désirait cette restauration. Le roi invita les chefs de +la révolution à comparaître en sa présence: ceux-ci, tout en +protestant de leur fidélité, refusèrent d'obéir à cet ordre; ils +furent mis hors la loi par la diète, et le roi se rendit lui-même à +Dantzick, pour réinstaller le conseil, pendant que les principaux +chefs du mouvement étaient exécutés ou bannis.</p> + +<p>Cet acte de Sigismond I<sup>er</sup> ne peut être considéré que comme une +mesure politique; il ne se rattachait à aucun plan de persécution +religieuse. Si le roi avait laissé libre carrière à la révolte dans +une ville soumise à son autorité, il eût encouragé d'autres +soulèvements qui auraient compromis la tranquillité générale. Il ne +poursuivit aucun disciple du Protestantisme dans les diverses +provinces de ses États, et, si les Réformistes de Dantzick s'étaient +contentés d'une prédication pacifique, il ne les aurait pas inquiétés. +En effet, bien qu'en rétablissant l'ancienne administration de +Dantzick, il eût prohibé l'hérésie, il y toléra complètement, peu +d'années après, les paisibles manœuvres du Luthéranisme qui devint, +sous le règne suivant, la religion de la majorité des habitants, sans +qu'il fût porté atteinte à la liberté des catholiques romains. +Sigismond professa publiquement ses intentions tolérantes dans une +réponse adressée au célèbre Jean Eck ou Eckius, qui lui avait dédié un +livre contre Luther, où il le pressait de persécuter les hérétiques et +de suivre l'exemple de Henry VIII d'Angleterre qui venait de publier +un livre contre le réformateur allemand: «Que le roi Henry écrive +contre Martin, si bon lui semble, dit Sigismond; quant à moi, je +demeurerai le roi des brebis et des boucs.»</p> + +<p>Le progrès intellectuel que j'ai déjà signalé favorisa <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> la +cause de la Réforme, qui fut également secondée par la constitution +politique du pays. Il n'y avait peut-être pas alors de nation plus +libre que la Pologne. Cette liberté était, il est vrai, restreinte aux +classes nobles: mais la noblesse polonaise ne pouvait être comparée à +celle des royaumes de l'Europe occidentale; elle formait une sorte de +caste militaire qui comprenait à peu près le dixième de la population, +en sorte que le nombre des habitants jouissant de droits politiques, +se trouvait, proportionnellement à l'ensemble, plus considérable que +ne l'était celui des électeurs en France, avant l'application du +suffrage universel. Il y avait, dans cette caste, des familles dont la +fortune et l'influence égalaient celles des plus puissants barons de +la féodale Angleterre; d'autres, au contraire, cultivaient elles-mêmes +leurs champs. Mais, quelle que fût l'inégalité des fortunes, tous les +nobles étaient égaux en droit. Le plus pauvre, dans sa cabane, était +un <i>seigneur</i> aussi bien que le riche dans son palais, et sa personne +était aussi efficacement protégée par le <i>neminem captivabimus</i>, +l'<i>habeas corpus</i> du Polonais<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.</p> + +<p>Cette corporation puissante n'était pas moins jalouse des empiètements +du clergé que de ceux de l'autorité royale, et ces dispositions +devaient faciliter le progrès des nouvelles doctrines. Les villes qui, +pour la plupart, étaient très florissantes, se gouvernaient d'après +les lois municipales importées de l'Allemagne; et, par le fait, elles +formaient de petites républiques, administrées <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> par des +magistrats civils qui rendaient la justice au civil comme au criminel.</p> + +<p>Un écrivain contemporain constate que les ouvrages de Luther furent +publiquement vendus à l'Université de Cracovie, qu'on les lut +avidement, sans que les théologiens polonais exprimassent aucun +sentiment de désapprobation. Quant à lui, ajoute-t-il, à mesure qu'il +les parcourait, ses vieilles opinions faisaient place à une conviction +nouvelle<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>. Telles étaient, en Pologne, les dispositions des esprits +les plus éclairés, qui, cependant, n'en étaient encore arrivés qu'au +doute. Une société secrète, composée des étudiants les plus instruits, +prêtres et laïques, se réunissait fréquemment pour discuter sur les +matières religieuses, et notamment sur les nouvelles publications +anti-papistes, qui se produisaient en Europe et qui lui étaient +transmises par Lismanini, moine italien, confesseur de l'épouse de +Sigismond, Bona Sforza, et qui prenait une part active à ces réunions. +Les dogmes de l'Église romaine qui ne s'appuyaient pas sur la lettre +des Écritures, étaient librement examinés; mais, à l'une de ces +réunions, un prêtre belge, nommé Pastoris, attaqua le mystère de la +Trinité comme étant incompatible avec l'unité de Dieu. Cette doctrine, +toute nouvelle en Pologne (bien qu'elle eût été déjà mise en avant +dans les œuvres de Servet), émut à tel point les personnes +présentes, qu'elles demeurèrent stupéfaites et terrifiées, en songeant +qu'une proposition aussi hardie conduirait à la négation de la +religion révélée. Elle fut adoptée par quelques membres, et amena +l'établissement, en Pologne, d'une secte qui devint plus tard célèbre +sous le nom de Socinianisme, <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> bien que ni Lelius ni Faustus +Socin n'en soient les véritables fondateurs. D'autre part, +l'audacieuse proposition de Pastoris jeta l'effroi dans les âmes +timorées, et arrêta un grand nombre de Réformistes, qui préférèrent +demeurer fidèles à l'Église établie, malgré ses erreurs et ses abus, +plutôt que de s'aventurer dans une voie qui les eût plongés dans un +pur déisme, en réduisant la Bible à un simple code de morale. +Toutefois, il y eut des esprits fermes et sincères qui résolurent de +poursuivre la recherche de la vérité, non point seulement avec leur +raison, mais avec le texte même des Écritures.</p> + +<p>À l'époque où ce mouvement religieux agitait les hautes classes à +Cracovie, les masses populaires, dans la province de Posen, furent +excitées plus vivement encore par l'arrivée des Frères Bohêmes. +Ceux-ci, exilés de leur pays au nombre de mille environ, se dirigèrent +vers la Prusse où le duc Albert de Brandebourg leur offrait un asile. +Lors de leur passage à Posen, en juin 1548, André Gorka, juge suprême +des provinces de la Grande-Pologne<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>, membre de la noblesse et très +riche, les accueillit avec empressement et les logea dans ses +domaines. Il avait déjà embrassé très chaudement les doctrines de la +Réforme. Les Frères Bohêmes célébrèrent publiquement le service divin; +leurs sermons et leurs hymnes, dont les habitants comprenaient le +langage, leur concilièrent les sympathies de la population. Leur +origine slave leur donnait des avantages que le Luthéranisme, +d'origine germanique, ne possédait pas, et leur permettait d'espérer +la conversion de toute <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> la province où ils avaient trouvé une +hospitalité si généreuse. L'évêque de Posen, voyant le danger que +courait son autorité spirituelle, obtint du roi Sigismond-Auguste, qui +venait de succéder à son père Sigismond I<sup>er</sup>, un ordre d'exil contre +les Frères Bohêmes. On aurait pu éluder cet ordre ou en obtenir la +révocation; mais les Frères, craignant de soulever des troubles, se +rendirent en Prusse, où le duc Albert leur accorda la naturalisation, +une complète liberté religieuse, ainsi qu'une église pour leur culte: +en même temps, la protection de ce prince les défendit contre les +attaques que les docteurs luthériens commençaient à diriger contre +leurs dogmes<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>. L'année suivante, 1549, un grand nombre de Frères +retournèrent en Pologne où ils avaient été si bien reçus, et ils y +continuèrent leurs travaux sans être inquiétés. Leurs congrégations +s'accrurent rapidement; plusieurs grandes familles, les Leszczynski, +les Ostrorog, etc., adoptèrent leurs doctrines; en peu de temps ils +élevèrent environ quatre-vingts églises dans la province de la +Grande-Pologne, indépendamment de celles qu'ils avaient fondées sur +différents points du pays.</p> + +<p>Ici se présente un incident qui tourna encore au profit du +Protestantisme. Les étudiants de l'Université de Cracovie ayant eu une +querelle avec les bedeaux du recteur, ceux-ci firent usage de leurs +armes et tuèrent plusieurs jeunes gens. On demanda justice contre les +<span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> meurtriers en accusant le recteur, qui était dignitaire de +l'Église, d'avoir ordonné le massacre. Les étudiants reçurent la +promesse que l'affaire serait jugée; mais ils étaient si irrités que, +malgré les efforts de quelques personnes influentes, ils quittèrent +Cracovie en masse et se rendirent presque tous dans les Universités +étrangères, notamment à l'Académie protestante de Goldberg en Silésie +et à l'Université récemment établie à Kœnigsberg, d'où ils +revinrent plus tard, conservant l'empreinte profonde des opinions +réformistes<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>.</p> + +<p>L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se révéla à +l'occasion du mariage d'un prêtre dans les environs de Cracovie. Ce +prêtre fut cité à comparaître devant le tribunal de son évêque; il +obéit; mais il se présenta accompagné d'un si grand nombre d'amis +influents, que la poursuite fut abandonnée. Enfin, un noble très +riche, Olesniçki, porta un coup décisif aux règlements de l'Église +catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville +de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui +ornaient l'Église et établit le culte protestant de la Confession de +<span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> Genève. Cet exemple fut suivi et décida le progrès du +Protestantisme dans la province de Cracovie.</p> + +<p>Le clergé catholique, voyant l'inutilité de ses dénonciations contre +les hérétiques, se réunit, en 1551, dans un synode général, présidé +par le primat. Ce fut à cette occasion que l'évêque de Varmie +(Ermeland), Hosius, composa sa célèbre Confession de la foi +catholique, qui fut adoptée par l'Église de Rome comme étant l'exposé +fidèle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle fût signée par tous +les membres du clergé, parmi lesquels quelques-uns étaient suspects, +et il demanda au roi d'exiger également la signature des laïques. Il +ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrès de la +Réforme, il décida en outre que l'on déclarerait la guerre à la +noblesse hérétique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le +clergé. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel +devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prélats +objectèrent qu'il y avait péril à attaquer un corps aussi puissant que +la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode décida qu'il +mettrait à exécution ses résolutions violentes, et les évêques +envoyèrent partout des citations judiciaires aux prêtres et aux nobles +qui avaient rompu avec l'Église romaine. Ils furent appuyés par la +cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation +de l'hérésie.</p> + +<p>Il était, cependant, plus aisé de voter toutes ces mesures que de les +exécuter, dans un pays où la liberté des citoyens était si solidement +établie. Il y eut bien quelques persécutions sanglantes, accomplies +dans l'ombre d'un couvent ou d'un donjon; mais les premières attaques +dirigées contre la Réforme produisirent un effet diamétralement +opposé à celui que l'on attendait. <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Stadniçki, noble influent, +introduisit dans ses domaines de Dobieçko<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>, le culte de la +Confession de Genève. Cité à comparaître devant l'évêque de son +diocèse, il offrit de justifier ses opinions religieuses; le tribunal +repoussa cette proposition et le condamna, par défaut, à la mort +civile et à la perte de ses biens. Stadniçki dénonça cet acte, en +termes très violents, à une assemblée des nobles, qui virent avec +effroi les tendances de l'Église et l'avènement d'une autorité +nouvelle plus menaçante pour eux que l'autorité royale. Les nobles +polonais furent saisis d'horreur à la pensée qu'ils deviendraient les +sujets d'une corporation qui, sous la direction d'un chef étranger et +non responsable, disposerait de la vie, de la propriété, de l'honneur +des citoyens, et le cri d'alarme poussé par le Protestant Stadniçki, +trouva de l'écho dans toute la Pologne, même parmi les nobles qui +demeuraient attachés à la foi romaine. De là une indignation +universelle contre le clergé, dont les prétentions fournirent le texte +presque exclusif des débats qui eurent lieu lors des élections de +1552<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>. Le pays tout entier enjoignit à ses députés, dans les termes +les plus énergiques, de restreindre l'autorité des évêques.</p> + +<p>Les dispositions de la diète de 1552, se réunissant sous de tels +auspices, ne pouvaient être un instant douteuses; les opinions +religieuses de la plupart des membres se révélèrent immédiatement. À +la messe qui précéda, selon l'usage, l'ouverture des délibérations, +plusieurs députés détournèrent la tête pendant l'élévation <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> +de l'hostie, tandis que le roi et les sénateurs baissaient humblement +leurs fronts. Raphaël Leszczynski, noble, riche et influent, fit plus +encore: il demeura couvert au moment où s'accomplissait la cérémonie +la plus solennelle du culte romain. Les Catholiques n'osèrent point +censurer ces actes de mépris pour leur foi, et la chambre des députés +exprima son approbation en appelant à la présidence ce même +Leszczynski, lequel avait donné sa démission de sénateur pour devenir +député<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. Ainsi, l'esprit de la majorité était nettement indiqué; +les partis les plus opposés en politique se rencontraient dans un +sentiment commun d'hostilité contre la juridiction épiscopale. Le roi, +qui inclinait naturellement vers la modération, essaya de concilier +les différends; mais il échoua, et, de concert avec la diète, il +décida que le clergé se bornerait désormais à juger l'orthodoxie des +doctrines, sans appliquer aux hérétiques aucune peine temporelle. Ce +fut ainsi que la liberté religieuse pour toutes les croyances se +trouva virtuellement consacrée en Pologne, dès 1552, à une époque où, +dans d'autres pays, même dans des pays protestants, cette liberté +n'était accordée qu'à une croyance privilégiée.</p> + +<p>Un homme contribua puissamment au succès de l'opposition dirigée +contre le clergé; il a acquis une haute renommée dans l'histoire du +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, et il eût rendu à son pays d'immenses services, si +l'éclat de ses talents n'avait pas été terni par une inconcevable +violence de passion et par une absence totale de principes: <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> +je veux parler de Stanislas Orzechowski, plus connu sous le nom latin +d'Orichovius<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.</p> + +<p>Orzechowski naquit en 1513 dans le palatinat ou province de +Russie-Rouge ou Ruthénie (aujourd'hui la Galicie-Orientale). Il étudia +dans les Universités allemandes, et, pendant son séjour à Wittemberg, +il était le favori de Luther et de Melanchton. Il visita ensuite Rome +et revint dans son pays en 1543, complètement gagné à la cause de la +Réforme. Mais, jugeant que cette dernière ne pouvait rien pour lui, +tandis que l'Église romaine disposait des honneurs et des richesses, +il prit les ordres et fut promu à la dignité de chanoine. Il ne tarda +pas cependant à exprimer ses véritables opinions et il se maria +publiquement. Excommunié et condamné aux châtiments les plus sévères, +il fut si vigoureusement assisté par l'influence de ses amis, que +personne n'osa mettre à exécution le jugement rendu contre lui. Ses +écrits et ses discours dans de nombreuses réunions eurent une grande +part à l'affermissement de la liberté religieuse, reconnue par la loi +de 1552. Avant cette date, Orzechowski s'était réconcilié avec Rome; +relevé de l'excommunication, il avait invoqué la décision du pape au +sujet de son mariage, dont on lui avait promis la confirmation; car +les évêques voulaient à toute force enlever au parti de la Réforme un +écrivain aussi puissant. Cependant le pape ajournait son jugement. Il +n'osait pas autoriser un précédent aussi dangereux; en outre, +Orzechowski venait de perdre, par sa versatilité, l'influence +extraordinaire qu'il avait exercée sur le peuple, et il ne passait +plus pour un adversaire très redoutable. Orzechowski vit bien que +Rome se jouait <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> de lui et il recommença ses attaques plus +vivement que jamais<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Ses œuvres furent mises à l'index, et on +le dénonça comme un serviteur de Satan. Violemment excité par la +persécution, il redoubla d'invectives contre le pape Paul IV, et dans +un écrit adressé au roi, il fit observer qu'un évêque catholique +investi de la dignité de sénateur, était nécessairement traître à son +pays, attendu qu'il était obligé de sacrifier les intérêts de son +souverain à ceux du pape,—ayant prêté serment d'abord au pape, puis +au roi<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Le clergé, pour lequel Orzechowski était surtout dangereux à +cause de l'ascendant que la violence de son langage lui donnait sur +les masses populaires, désirait vivement le réduire au silence pour le +convertir ensuite à la cause de l'Église catholique. La mort de la +femme d'Orzechowski fit disparaître le plus grand obstacle qui +s'opposât à sa réconciliation avec Rome. Le Réformiste de la veille se +soumit alors à la loi de l'Église qui pouvait récompenser +généreusement ses services. Il attaqua les Protestants avec une +vivacité égale à celle qu'il avait déployée contre Rome<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>. Il +défendit la suprématie du pape sur tous les souverains de la +chrétienté, et soutint cette cause avec plus d'audace et de vigueur +qu'on ne l'avait jamais fait<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>. Les doctrines qu'il développa dans +la véhémence de sa passion, présentent d'autant plus d'intérêt +qu'elles peuvent être considérées comme l'exposé fidèle des principes +qui auraient gouverné le monde si l'Église romaine avait triomphé. Il +ne fit en définitive que proclamer les opinions de cette Église, +<span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> et le cardinal Hosius donna son approbation complète à toutes +ses propositions. Mais pourquoi remonter au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle? La doctrine +qui reconnaît la suprématie du pape sur les rois n'a-t-elle pas été +défendue de nos jours, comme elle le fut par Orzechowski, et avec un +style beaucoup plus remarquable, par des écrivains de premier mérite, +tels que le comte de Maistre, dans les <i>Soirées de Saint-Pétersbourg</i>, +et par l'abbé de Lamennais? Ce dernier, il est vrai, après avoir +défendu le despotisme politique et spirituel, est passé à l'autre +extrême avec une versatilité semblable à celle d'Orzechowski, sinon +par les mêmes motifs d'intérêt personnel.</p> + +<p>Orzechowski était cependant un allié trop dangereux pour rendre à +l'Église romaine, dont la situation était presque désespérée, +l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince +éclairé et tolérant, montrait une vive prédilection pour les doctrines +des Réformistes. Les <i>Institutes</i> de Calvin étaient lues et commentées +devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai déjà parlé, +et il accueillait très gracieusement les lettres que Calvin lui +adressait. Il était entouré de Protestants ou d'hommes qui désiraient +la réforme de l'Église, tels que François Krasinski, qui avait été +élevé avec lui, et qui, après avoir étudié sous Melanchton, était +devenu évêque de Cracovie. Les Réformistes espéraient que le roi se +déclarerait contre Rome; mais ce qui arrêtait surtout Sigismond, +c'étaient les luttes intérieures qui déchiraient le Protestantisme. Il +voulait, toutefois, réformer l'Église en convoquant un synode +national. Ce vœu, partagé par un grand nombre de personnages +considérables de la noblesse et même du clergé, fut exprimé par la +diète de 1552, renouvelé par <span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> celle de 1555, les députés ayant +insisté sur la nécessité de réunir un synode national, sous la +présidence du roi lui-même, pour réformer l'Église en prenant pour +base les Saintes-Écritures. On devait appeler au sein de cette +assemblée les représentants de toutes les sectes religieuses du pays, +ainsi que les Réformateurs les plus célèbres de l'Europe, Calvin, +Beza, Melanchton et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais +l'homme qui inspirait le plus de confiance pour le succès de cette +grande œuvre, était Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis déjà une +haute réputation en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir +arrêter l'attention de mes lecteurs sur ce personnage éminent.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> CHAPITRE VII.<br> +POLOGNE.<br> +(Suite.)</h2> + +<p class="resume"> + Jean A Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques en + Allemagne, en Angleterre et en Pologne. — Arrivée du nonce + Lippomani, et ses intrigues. — Synode catholique de Lowicz et + meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs, + meurtre commis par ce synode à l'instigation de Lippomani. — Le + prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus à la cause de + la Réforme.</p> + +<p>La famille des Laski a produit, pendant le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, plusieurs +hommes illustres dans l'Église, dans la politique et dans les camps. +Jean Laski, archevêque de Gniezno, chancelier de Pologne, publia en +1506 la première collection des lois de ce pays, collection connue +sous le nom de <i>Statut de Laski</i>. Il avait trois neveux, qui tous +acquirent une réputation européenne. Stanislas résida long-temps à la +cour du roi de France, François I<sup>er</sup>, qu'il accompagna à la bataille +de Pavie et dont il partagea la captivité; puis il revint dans son +pays où il fut successivement revêtu des plus hautes dignités. +Jaroslav, dont les talents extraordinaires et l'expérience militaire +et politique sont attestés par les premiers écrivains de l'époque, par +Paul Jovius, Érasme, etc., est demeuré surtout célèbre par le rôle +qu'il joua lors de l'intervention des Turcs en Hongrie et du siége de +<span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> Vienne en 1529<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>. Le troisième frère était Jean Laski le +Réformiste. Il naquit en 1499; destiné dès sa jeunesse à la carrière +de l'Église, il reçut une excellente instruction et visita les +différents pays de l'Europe, où il se mit en relation avec les savants +les plus distingués de son temps. En 1524, il fut, en Suisse, présenté +à Zwingle, qui jeta dans son âme les premiers doutes sur l'orthodoxie +de l'Église romaine. Il passa l'année 1525 à Bâle avec Érasme, chez +lequel il vivait et qui avait pour lui une admiration presque +enthousiaste. Laski fit voir le prix qu'il attachait à l'amitié +d'Érasme, en subvenant <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> à tous ses besoins avec autant de +générosité que de délicatesse. Non-seulement il le remboursa très +largement de toutes les dépenses occasionnées par son séjour, mais +encore il lui acheta sa bibliothèque, dont il lui laissa la jouissance +sa vie durant<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>. Il est probable qu'il dut à Érasme cette rare +douceur de caractère qui distingua tous ses actes.</p> + +<p>Laski retourna en Pologne en 1526; il inclinait déjà vers le +Protestantisme: il resta toutefois fidèle à l'Église établie, dans +l'espérance que l'on pourrait la réformer sans rompre avec Rome; ce +fut dans cette pensée qu'il engagea Érasme à signaler avec de grands +ménagements, au roi de Pologne, la nécessité d'opérer quelques +réformes. <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> Par l'influence de ses relations de famille, et par +l'ascendant de son propre mérite, Laski se serait certainement élevé +aux premières dignités de l'Église polonaise; déjà même le roi l'avait +nommé évêque de Cujavie. Mais il se présenta devant le prince, et lui +déclara franchement que ses opinions religieuses ne lui permettaient +pas d'accepter cette marque de faveur. Ses scrupules furent respectés; +il quitta son pays en 1540, rendit publique son adhésion aux principes +de l'Église protestante de Suisse, et se maria à Mayence (1540). Ses +connaissances étendues, son esprit élevé, ses relations avec les +savants de son époque, lui acquirent une grande réputation parmi les +princes protestants, qui cherchèrent à l'attirer dans leurs États. Le +souverain de la Frise orientale, où la Réforme avait été introduite en +1528, désira que Laski vînt compléter cette grande œuvre. Laski +hésita long-temps; il désigna, pour le suppléer, son ami Hardenberg; +enfin, cédant aux plus vives instances, il accepta, en 1543, la +mission qui lui était proposée, et fut nommé surintendant de toutes +les églises de la Frise. Il devait rencontrer d'immenses obstacles, +car il lui fallut lutter contre la répugnance que l'on éprouvait +encore à supprimer entièrement les rites de la religion catholique, +contre la corruption du clergé, et surtout contre l'indifférence de la +majeure partie du peuple en matière de religion. À force de zèle et de +persévérance, il réussit, après six ans de lutte, à extirper +complètement les racines du Papisme et à établir dans le pays la +Religion protestante. Pendant ces six années (sauf quelques +intervalles de découragement et de dégoût), Laski abolit l'adoration +des images, améliora les règles de la hiérarchie et de la discipline, +organisa, selon les Écritures, la cérémonie <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> de la communion, +et composa une confession de foi; en un mot, il fut le véritable +fondateur du Protestantisme dans la Frise.</p> + +<p>La confession de foi, écrite par Laski, confirmait, au sujet de la +communion, la doctrine adoptée par les réformateurs suisses et par +l'Église anglicane; aussi éveilla-t-elle l'indignation violente des +Luthériens. Les docteurs de Hambourg et de Brunswick dirigèrent contre +Laski les accusations les plus grossières, auxquelles celui-ci +répondit par de solides arguments. Cependant, à partir de cette +époque, il se manifesta en Frise un mouvement marqué en faveur des +doctrines de Luther, et les chefs de ce nouveau parti annoncèrent +hautement le projet d'appeler Melanchton. Le Réformateur polonais se +décida alors à abandonner la direction des affaires religieuses en +Frise, et ne conserva que l'administration d'un temple à Emden.</p> + +<p>En 1548, Laski fut instamment prié, par l'archevêque Cranmer, de venir +se joindre en Angleterre à plusieurs hommes éminents qui étaient +chargés de compléter la Réforme de l'Église. Cette invitation lui +était adressée d'après les conseils de Pierre Martyr et de Turner. +Bien que Laski eût encore en Frise de nombreux partisans et se vît +retenu par la reine, il résolut de répondre à l'appel de Cranmer. +Toutefois, comme il n'était pas fixé sur les principes qui devaient +servir de base à la Réforme de l'Église anglicane, il jugea prudent de +ne faire d'abord qu'une visite temporaire en Angleterre, afin +d'étudier le terrain. Il prit donc un congé et arriva en Angleterre au +mois de septembre 1548. Il demeura six mois à Lambeth avec +l'archevêque Cranmer, dont il devint l'intime ami et dont les vues +s'accordèrent complètement avec les siennes, tant sur le point de +doctrine que sur <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> les questions de hiérarchie et de discipline +ecclésiastique. Il retourna en Frise au mois d'août 1548, et l'on peut +juger de l'impression favorable qu'il produisit en Angleterre, par les +louanges que lui décerna Latimer, dans un sermon prêché devant le roi +Édouard VI<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>.</p> + +<p>Laski retrouva sa congrégation dans une situation très périlleuse, et +l'introduction de l'<i>Intérim</i><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a> dans la Frise hâta son départ. Il +visita plusieurs États de l'Allemagne, et se rendit ensuite en +Angleterre, où il arriva au printemps de 1550.</p> + +<p>Laski fut nommé surintendant de la congrégation protestante étrangère +établie à Londres, et sa nomination fut signée par Édouard VI, le 23 +juillet 1550, et rédigée dans les termes les plus flatteurs. La +congrégation fut mise en possession de l'église des Frères Augustins, +et d'une charte qui lui conférait tous les droits attribués aux +corporations. Elle se composait de Français, d'Allemands, d'Italiens, +généreusement accueillis par le gouvernement anglais. Le rôle qu'elle +était appelée à jouer avait une grande importance, et sa création fait +honneur au zèle et aux vues éclairées de Cranmer, car elle contenait, +en quelque sorte, la semence <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> destinée à féconder la Réforme +dans les pays où ses membres avaient dû s'exiler.</p> + +<p>Laski eut beaucoup de peine à défendre la liberté de sa congrégation +contre les paroisses qui réclamaient fréquemment son concours pour le +service des églises locales. En 1551, il fut attaché à la commission +chargée de réformer la loi ecclésiastique, et devint ainsi le collègue +de Latimer, Cheek, Taylor, Cox, Parker, Cook et Pierre Martyr. Il se +trouvait donc dans une position très favorable pour soutenir les +étrangers de distinction qui avaient été obligés de chercher refuge en +Angleterre. Dans une lettre qu'il lui adressa, Melanchton fit lui-même +appel à son patronage.</p> + +<p>La mort d'Édouard VI et l'avènement de Marie arrêtèrent les progrès de +la Réforme en Angleterre; toutefois, la congrégation de Laski put +quitter le pays sans être inquiétée. Elle s'embarqua le 15 septembre +1553 à Gravesend, en présence d'une foule de Protestants anglais qui +invoquaient à genoux la protection divine en faveur des pieux +voyageurs. Une tempête sépara la flottille, et le navire qui portait +Laski entra dans le port d'Elseneur. Le roi de Danemark accorda une +audience aux pèlerins et les écouta avec bonté; mais son chapelain, +Noviomagus, parvint à changer ses dispositions bienveillantes en +attaquant violemment, devant Laski lui-même, la confession de Genève. +Laski fut profondément affecté de ce procédé du clergé danois, qui ne +se borna pas à insulter un homme malheureux, mais qui alla jusqu'à lui +proposer d'abjurer son <i>hérésie</i>. La défense qu'il soumit au roi +n'apaisa pas l'<i>odium theologicum</i> des Luthériens; l'un d'eux, +Westphalus, appela <i>Martyrs du diable</i> les disciples de Laski, tandis +qu'un autre, nommé Bugenhagius, déclara qu'ils ne devaient <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> +pas être considérés comme chrétiens. On leur signifia que le roi +aimerait mieux encore souffrir la présence des Papistes dans ses +États, et ils durent s'embarquer malgré la mauvaise saison. Les +enfants de Laski obtinrent seuls la permission d'attendre, pour +partir, que le temps devînt plus favorable.</p> + +<p>À Lubeck, à Hambourg, à Rostock, la congrégation fut en butte aux +mêmes sentiments de haine de la part des Luthériens, qui refusèrent +même de prendre connaissance de ses doctrines, et qui les condamnèrent +sans l'entendre. Dantzick donna asile aux débris de la congrégation; +quant à Laski, il fut accueilli avec respect dans la Frise, d'où il +écrivit au roi de Danemarck une lettre de remontrances au sujet de la +rigueur imméritée que ce prince avait déployée contre lui; bientôt +après, l'illustre roi de Suède, Gustave Wasa, lui offrit une retraite +dans ses États, en lui promettant une liberté complète pour toute la +congrégation. Laski ne profita point de cette offre généreuse; il +comptait sans doute s'établir en Frise, où déjà il avait servi avec +tant de succès la cause de la Réforme. Mais l'influence croissante du +Luthéranisme et l'hostilité qu'il rencontra, le déterminèrent à se +retirer à Francfort-sur-le-Mein, où il fonda une Église pour les +réfugiés protestants de la Belgique.</p> + +<p>Laski entretenait des relations suivies avec ses compatriotes, et +jouissait de l'estime du roi de Pologne, auquel il avait été vivement +recommandé par Édouard VI. Il ne perdait jamais de vue la grande +mission qu'il se proposait d'accomplir, dès que l'occasion lui +permettrait de propager la Réforme dans son propre pays. Lorsqu'il +s'engagea au service de la Frise et de l'Angleterre, il se réserva +toujours expressément la faculté de retourner <span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> en Pologne +aussitôt que la situation des affaires religieuses pourrait l'y +appeler utilement.</p> + +<p>Pendant son séjour à Francfort, Laski s'occupa activement de réunir +les deux Églises protestantes, c'est-à-dire l'Église luthérienne et +l'Église réformée. Il y fut encouragé par les lettres de +Sigismond-Auguste, qui avait fort à cœur cette fusion, considérée +par lui comme un acheminement vers la conclusion des luttes +religieuses qui déchiraient le royaume. Laski présenta donc au sénat +de Francfort un mémoire dans lequel il prouvait qu'il n'y avait pas de +raisons suffisantes pour motiver la séparation des deux Églises. Une +discussion sur cet important sujet devait avoir lieu le 22 mai 1556. +Le résultat aurait-il été favorable? cela est plus que douteux. Le +docteur luthérien Brentius arrêta la tentative projetée, en demandant +que l'Église réformée signât la Confession d'Augsbourg. De là un très +vif débat qui, au lieu d'amener un rapprochement, ne fit qu'envenimer +la situation. Cependant Laski ne désespérait pas; sur l'invitation du +duc de Hesse, il se rendit à Wittenberg pour s'entretenir avec +Melanchton. Bien qu'il fût très honorablement accueilli, il ne put +obtenir la faveur d'une discussion officielle. Melanchton lui remit, +pour le roi de Pologne, une lettre à laquelle il annexa la Confession +d'Augsbourg, telle qu'il l'avait modifiée, en promettant de plus +amples explications si le roi se décidait à établir la Réforme dans +ses États.</p> + +<p>Avant de retourner en Pologne, Laski publia une nouvelle édition du +livre dans lequel il rendait compte de la situation des Églises +étrangères à Londres, pendant son séjour en Angleterre et depuis son +départ. Il dédia cette édition au roi, au sénat et à toutes les +assemblées locales. En outre, il fit connaître ses vues sur la +nécessité <span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> de réformer l'Église polonaise, et exposa les +motifs qui le poussaient à rejeter les doctrines et la hiérarchie de +Rome. Il soutint que les Écritures seules étaient la base de la +doctrine religieuse et de la discipline ecclésiastique;—que les +traditions et les vieilles coutumes ne devaient jouir d'aucune +autorité;—que même le témoignage des Pères de l'Église ne pouvait +être considéré comme décisif, attendu qu'ils avaient souvent exprimé +des opinions très diverses, et qu'ils n'avaient jamais réussi à +constituer l'unité du dogme;—que le plus sûr moyen de lever tous les +doutes était de remonter à la doctrine et à l'organisation de l'Église +primitive;—que la lettre des Écritures ne pouvait être expliquée ni +commentée en termes complètement étrangers à leur esprit; et que sous +ce rapport les conciles et les théologiens avaient commis de graves +erreurs. Laski ajouta que le pape opposait au rétablissement du texte +de la Bible, de sérieux obstacles qu'il était indispensable de +surmonter, et que l'on avait déjà fait un grand pas vers le but, +puisque le roi n'était pas hostile à la Réforme, réclamée par la +majorité du pays. Cette Réforme, toutefois, devait être conduite avec +beaucoup de prudence, parce que tous ceux qui combattaient Rome +n'étaient pas également orthodoxes; il fallait prendre garde d'élever +une nouvelle tyrannie sur les ruines de l'ancienne, et en même temps +de favoriser l'athéisme par un excès d'indulgence. «On ne s'entend pas +encore, dit Laski, sur le vrai sens de l'Eucharistie; supplions Dieu +de nous éclairer. Nous ne recevons que par la foi le corps et le sang +de Notre-Seigneur; il n'y a point dans la communion de présence +réelle.» Après avoir exposé ses principes religieux, il fournit +quelques explications personnelles. Il rappela qu'il n'avait jamais +<span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> été exilé, mais qu'il avait quitté son pays avec +l'autorisation du feu roi, et qu'il avait été, dans plusieurs États, +ministre de la foi chrétienne.</p> + +<p>Laski était le chef naturel du parti de la Réforme en Pologne: +l'admiration et les espérances des Protestants l'appelaient à cette +haute position, aussi bien que la haine et les calomnies des Papistes. +Il arriva en Pologne à la fin de 1556. Aussitôt les évêques, à +l'instigation du nonce Lippomani, se réunirent pour délibérer sur la +ligne de conduite qu'ils devaient adopter à l'égard de celui qu'ils +appelaient «le bourreau de l'Église.» Ils représentèrent au roi les +périls dont il était menacé par le retour d'un homme qui n'avait +d'autre but que de semer le trouble; ils dirent que Laski rassemblait +des troupes pour détruire les églises du diocèse de Cracovie et +soulever le pays contre le roi. Mais ces observations ne produisirent +aucun effet. Laski fut nommé surintendant de toutes les Églises +réformées de la Petite-Pologne. Sa science, sa moralité, ses relations +avec les familles les plus distinguées, contribuèrent puissamment à la +propagation des doctrines de l'Église suisse parmi les classes +supérieures de la société. Il avait constamment en vue la fusion de +toutes les sectes protestantes, et la fondation d'une Église nationale +réformée, à l'exemple de celle d'Angleterre, qui lui inspirait une +vive admiration et à laquelle il s'intéressa jusqu'à la fin de sa +vie<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. Pour surcroît de difficultés, il dut lutter très <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> +vivement contre l'apparition des doctrines anti-trinitaires. Il prit +une part active aux discussions des synodes et à la première +traduction polonaise de la Bible. Il publia également un grand nombre +d'écrits, dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Il mourut en 1560, +et ne put mener à fin ses vastes projets. Nous ne possédons +malheureusement que très peu de renseignements sur les travaux qu'il +accomplit en Pologne à la fin de sa carrière, les prêtres catholiques, +et surtout les Jésuites, ayant eu grand soin de détruire tout ce qui +se rattachait à l'histoire du Protestantisme. Il faut ajouter que les +descendants de Laski se convertirent au Papisme, et que, dès lors, ils +ont sans doute essayé de supprimer les écrits de leur aïeul, qu'ils +considéraient comme hérétique<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.</p> + +<p>Rome s'opposa de toutes ses forces à la convocation du synode national +conseillé par Laski et même par des Catholiques désireux de former une +Église polonaise. Le pape Paul IV envoya en Pologne un de ses plus +habiles serviteurs, Lippomani, évêque de Vérone, et il écrivit au roi, +au sénat, ainsi qu'aux membres les plus influents de la noblesse, +qu'il allait procéder lui-même aux réformes nécessaires, et qu'il +rétablirait l'unité de l'Église par la convocation d'un concile +général. Mais le <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> célèbre réformiste, Vergerio<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, dévoila +le mensonge d'une telle promesse. La lettre que le pape adressa au roi +est très remarquable<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>; elle donne une juste idée des progrès +accomplis par le Protestantisme en Pologne, et elle prouverait au +besoin que les prétentions de la papauté ont toujours été invariables.</p> + +<p>La mission de Lippomani ne fut pas infructueuse. Le nonce ranima le +courage du clergé, accrut les hésitations du roi en l'assurant que +Rome accorderait les réformes <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> reconnues nécessaires, et +réussit même, par ses intrigues, à semer la discorde dans le camp des +Protestants. Dès que l'on connut les conseils de violence qu'il avait +donnés au roi, le pays tout entier se souleva contre lui avec tant +d'ardeur que, lorsqu'accompagné de sa suite, il fit son entrée dans la +chambre des Députés, lors de la diète de 1556, il fut apostrophé d'un +cri unanime: «<i>Salve progenies viperarum!</i> (Salut, race des vipères!)» +Il réunit à Lowicz le clergé polonais, qui s'apitoya sur la situation +de l'Église et vota une foule de résolutions destinées à combattre +l'hérésie. Ce synode ne réussit cependant pas à faire reconnaître sa +juridiction. Lutomirski, chanoine de Przemysl, cité à comparaître sous +l'inculpation d'hérésie, proclama publiquement ses opinions +protestantes; il arriva suivi de ses amis, portant tous une Bible, +c'est-à-dire l'arme la plus redoutable pour Rome. Le synode n'osa plus +poursuivre un antagoniste aussi hardi, et il ferma les portes de la +salle où il était assemblé.</p> + +<p>Après cet échec, le clergé voulut prendre sa revanche sur une question +de sacrilége. Afin de réussir plus sûrement, il choisit sa victime +dans les rangs inférieurs de la société. Une pauvre jeune fille, +Dorothée Lazeçka, fut accusée d'avoir dérobé une hostie aux moines +dominicains de Sochaczew<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>, en feignant de recevoir la communion. +On disait qu'elle avait caché cette hostie sous ses vêtements, et +qu'elle l'avait vendue aux Juifs d'un village voisin, moyennant trois +dollars et une robe brodée de soie. L'hostie aurait alors été portée à +la synagogue, où, percée à coups d'épingle, elle aurait laissé +échapper du sang qui aurait été recueilli dans un vase. <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> Les +Juifs essayèrent vainement de démontrer l'absurdité de cette fable, en +alléguant que leur religion n'admettait pas le mystère de la +transsubstantiation, et que dès lors on ne pouvait les soupçonner +d'avoir soumis à une pareille épreuve une hostie, qui n'était pour eux +qu'un simple pain à cacheter. Le synode, sous l'influence de +Lippomani, les condamna, ainsi que la malheureuse jeune fille, à être +brûlés vifs. Cette sentence inique ne pouvait être exécutée sans +l'<i>exequatur</i>, ou l'autorisation du roi, et Sigismond-Auguste était un +prince trop éclairé pour que l'on espérât d'obtenir sa sanction. +L'évêque Przyrembski, vice-chancelier de Pologne, fit un rapport dans +lequel il supplia le roi de ne pas laisser impuni un crime aussi +horrible, commis contre la majesté de Dieu. Myszkowski, grand +dignitaire de la couronne et protestant, fut si indigné de ce rapport, +que la présence seule du roi retint sa main prête à frapper le prélat. +Sigismond envoya au <i>staroste</i> (gouverneur) de Sochaczew, l'ordre de +relâcher les accusés; mais le vice-chancelier fabriqua un <i>exequatur</i> +auquel il apposa secrètement le sceau royal, et il transmit un ordre +d'exécution. Informé de cette fourberie, le roi se hâta d'expédier un +messager pour en prévenir les tristes effets. Il était trop tard. +L'assassinat juridique était accompli!</p> + +<p>Ce crime a été raconté par les écrivains protestants et par les +historiens catholiques. Raynaldus, qui a écrit sous l'inspiration de +la cour de Rome, fait remarquer que ce miracle se produisit en Pologne +fort à propos pour confondre les hérétiques, qui demandaient la +communion sous les deux espèces, et pour leur prouver que le corps, la +chair et le sang de J.-C. étaient contenus dans chacune des deux +espèces. Il serait superflu d'apprécier <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> ici les réflexions de +l'historien catholique<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>.</p> + +<p>Cette atrocité souleva d'horreur toute la Pologne: la haine contre +Lippomani ne fit que s'accroître. Le nonce fut attaqué par des +pamphlets, par des caricatures, etc.; sa vie fut même en danger, et il +dut quitter le pays.</p> + +<p>Parmi les actes de Lippomani, je signalerai encore l'essai qu'il tenta +pour convertir le prince Radziwill. Il lui écrivit une lettre dans +laquelle il parut douter de son hérésie, et lui déclara qu'il serait +le plus parfait de tous les hommes s'il voulait servir fidèlement la +véritable Église. Radziwill lui renvoya une réponse, rédigée par +Vergerius, et pleine de récriminations contre Rome. Ce personnage +éminent mérite de fixer notre attention; car il contribua plus que +tout autre aux progrès de la Réforme polonaise.</p> + +<p>Nicolas Radziwill, surnommé <i>le Noir</i>, à cause de son teint, +appartenait à une riche famille lithuanienne. Une instruction solide +et de nombreux voyages développèrent ses talents naturels. +Sigismond-Auguste ayant épousé sa cousine, Barbe Radziwill, il se +trouva en relations intimes avec le roi, dont il gagna toute la +confiance. Il fut nommé chancelier de Lithuanie et palatin de Vilna: +il figura dans les affaires les plus importantes, et obtint, en +récompense, la propriété d'immenses domaines. Il visita à plusieurs +reprises, en qualité d'ambassadeur, les cours de Charles-Quint et de +Ferdinand I<sup>er</sup>, et reçut de Charles-Quint le titre de prince de +l'Empire. Radziwill fut converti aux doctrines de la Réforme, à la +suite de ses rapports avec les Protestants de Prague, et, vers 1553, +il se rallia à la confession de Genève. À partir de ce moment, il se +voua tout entier aux intérêts <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> de sa nouvelle religion. +L'influence considérable et la popularité dont il jouissait en +Lithuanie lui permirent d'engager avec succès la lutte contre Rome. Le +clergé ne put résister à un adversaire aussi redoutable; les prêtres +eux-mêmes se convertissaient avec tant d'ensemble, qu'il ne restait +plus, dans le diocèse de Samogitie, que huit prêtres catholiques. La +noblesse presque entière adopta le culte protestant. Radziwill bâtit à +Vilna un magnifique temple et un collége; il patrona par ses +libéralités les hommes distingués de son parti; il fit traduire et +imprimer à ses frais (1564), la première Bible protestante qui ait +paru en Lithuanie, ainsi qu'un grand nombre d'autres écrits en faveur +de la Réforme<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>. Il fût parvenu, sans aucun doute, à obtenir la +conversion du roi; malheureusement, il mourut en 1565, dans toute la +force de l'âge. À son lit de mort, il conjura son fils aîné, +Nicolas-Christophe, de demeurer fidèle à la foi de son père. Déjà, +lorsque son fils s'approcha pour la première fois de la sainte table, +il lui avait rappelé, dans un discours éloquent, qu'il allait hériter +d'une immense fortune, d'un nom illustre, d'une estime universelle; +que tous ces biens étaient périssables, et qu'il devait surtout songer +aux biens solides qui procurent le salut éternel! La mort de Radziwill +porta un coup fatal à la cause du Protestantisme en Lithuanie, bien +que ce grand homme fût, jusqu'à un certain point, remplacé par son +cousin, Nicolas Radziwill, frère de la <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> reine Barbe et +surnommé Rufus, ou le <i>Rouge</i>. Celui-ci commanda en chef les forces +lithuaniennes, et se distingua par ses talents militaires. Après la +mort de son cousin, il fut nommé palatin de Vilna, et protégea avec +ardeur les temples et les écoles. Les descendants de Radziwill le Noir +rentrèrent tous au sein de l'Église romaine, et leur lignée s'est +perpétuée jusqu'à nos jours; mais ceux de Radziwill Rufus professèrent +le Protestantisme jusqu'à l'extinction de leur branche. J'aurai, dans +la suite de cet ouvrage, occasion de revenir sur cette famille.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> CHAPITRE VIII.<br> +POLOGNE.<br> +(Suite.)</h2> + +<p class="resume"> + Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. — Projet de + synode national combattu par les intrigues du cardinal + Commendoni. — Efforts des Protestants polonais pour opérer l'Union + des Confessions Bohémienne, Genevoise et + Luthérienne. — <i>Consensus</i> de Sandomir. — Déplorables conséquences + de la haine des Luthériens contre les autres confessions + protestantes. — Origine et progrès des Anti-trinitaires ou + Sociniens. — Situation prospère du Protestantisme et son influence + sur le pays. — Le cardinal Hosius. — Introduction des Jésuites.</p> + +<p>J'ai fait connaître l'indignation qu'éprouvèrent les membres de la +diète de 1557, lorsque Lippomani osa pénétrer dans la salle de leurs +délibérations. Si le roi avait été un homme de résolution et de +caractère, il eût, d'un seul coup, établi l'indépendance spirituelle +de son royaume, en chargeant un synode national de la Réforme +ecclésiastique; car une grande partie du clergé désirait vivement +cette mesure et n'attendait que le signal de l'autorité. +Malheureusement, Sigismond-Auguste, bien qu'il comprît la nécessité de +convoquer ce synode, était trop irrésolu pour prendre un parti +décisif. Il avait les meilleures intentions; il aimait sincèrement son +pays; mais il ressemblait à tant d'autres qui, placés à la tête d'un +État, obéissent toujours à l'opinion publique ou plutôt se laissent +entraîner par le courant, au lieu de le diriger. Pressé par les +instances de la diète, il adopta un moyen-terme, et adressa au +<span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> pape Paul IV, au concile de Trente, une lettre par laquelle +il formulait les cinq demandes ci-après:</p> + +<p>1<sup>o</sup> La faculté de dire la messe dans la langue nationale;</p> + +<p>2<sup>o</sup> La communion sous les deux espèces;</p> + +<p>3<sup>o</sup> Le mariage des prêtres;</p> + +<p>4<sup>o</sup> L'abolition des annates;</p> + +<p>5<sup>o</sup> La convocation d'un concile national pour opérer la Réforme de +l'Église ainsi que la réunion des différentes sectes.</p> + +<p>Il est presque inutile d'ajouter que ces demandes furent repoussées +par le pape<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>.</p> + +<p>Cependant le parti protestant devenait, chaque jour, plus hardi, et, à +la diète de 1559, une tentative fut faite pour enlever aux évêques la +dignité de sénateurs, sur le motif que leur serment de fidélité au +pape était en contradiction directe avec leurs devoirs envers le pays. +Ossolinski, auteur de cette proposition, lut publiquement la formule +du serment incriminé, il en expliqua les funestes tendances, et il +conclut en soutenant que, si les évêques l'observaient fidèlement, ils +devaient trahir l'État. La motion ne fut pas adoptée; on s'attendait à +une Réforme prochaine et générale de l'Église, et la diète de 1563 +vota une résolution qui prescrivait la convocation d'un synode +national représentant toutes les sectes de la Pologne. Cette mesure, +appuyée par l'archevêque-primat Uchanski, dont les opinions +réformistes étaient bien connues, fut entravée par le célèbre +diplomate romain, le cardinal Commendoni, qui avait déjà déployé de +grands talents dans <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> d'importantes négociations, et, en +particulier, pendant sa mission en Angleterre (1553), où il aida de +ses conseils la reine Marie pour la restauration de la religion +romaine.</p> + +<p>Commendoni s'appliqua à persuader au roi que la convocation d'un +synode national, au lieu de rétablir la paix et l'union au sein de +l'Église polonaise, amènerait des désordres politiques, et les +funestes dissensions qui agitaient alors le parti protestant, +donnèrent un grand poids aux arguments du cardinal<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> J'ai dit déjà que les discussions intérieures du parti +protestant empêchèrent la création d'une Église polonaise réformée; +elles produisirent également le plus déplorable effet sur les +dispositions d'un grand nombre d'hommes influents qui, dégoûtés de la +violence avec laquelle les Réformistes, au lieu de s'unir sur les +larges bases de la Bible, se querellaient sur des questions de détail, +retournèrent à l'Église catholique avec la certitude que celle-ci, +malgré des erreurs manifestes, devait les conduire plus sûrement au +salut. Les Catholiques ne manquèrent pas de tirer parti de ces +disputes et de les signaler comme un châtiment du ciel, en disant que +la Providence, afin de prouver que les hérétiques ne proclamaient pas +le Verbe de Dieu, comme ils le prétendaient, mais seulement leurs +propres impostures, suscitait entre eux ces luttes interminables.</p> + +<p>Les Protestants de la Pologne se partageaient entre trois confessions, +à savoir: 1<sup>o</sup> La confession bohémienne ou vaudoise, qui se répandit +dans la Grande-Pologne; 2<sup>o</sup> la confession de Genève ou de Calvin, +dominante en Lithuanie et dans la Pologne du Sud, et à laquelle +appartenaient les principales familles polonaises; 3<sup>o</sup> la confession +luthérienne, qui prévalait surtout dans les villes habitées par des +bourgeois d'origine allemande, et qui était professée par quelques +grandes familles, telles que les Gorka, les Zborowski, etc. Il n'y +avait pas de différence entre les deux premières, si ce n'est que la +confession bohémienne admettait la succession apostolique de ses +évêques, doctrine empruntée aux Vaudois d'Italie, ce qui lui fit +donner souvent le nom d'Église vaudoise. Aussi, ces deux confessions +purent-elles aisément conclure, en 1555, dans la ville de Kozminek, +un pacte d'union par lequel elles se déclaraient <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> en +communauté spirituelle, tout en gardant leur hiérarchie respective. +Cette fusion répandit une joie très vive parmi les réformateurs de +l'Europe, dont quelques-uns, entre autres Calvin, adressèrent aux +Protestants polonais des lettres de félicitations.</p> + +<p>Les Églises unies entreprirent de s'allier également avec les +Luthériens; c'était une œuvre difficile, attendu les différences de +dogmes qui existaient entre la confession d'Augsbourg et celle de +Genève, au sujet de l'Eucharistie. Un synode des Églises bohémienne et +genevoise de Pologne, assemblé en 1557 et présidé par Jean Laski, +invita les Luthériens à contracter l'union; mais ces avances +demeurèrent sans effet, et les Luthériens continuèrent à accuser +d'hérésie l'Église bohémienne. Celle-ci cependant poursuivit son but, +et délégua deux de ses ministres pour soumettre sa doctrine au +jugement des princes protestants d'Allemagne, ainsi qu'aux principaux +réformateurs de ce pays et de la Suisse. Elle parvint ainsi à obtenir +l'approbation du duc de Wurtemberg, du palatin du Rhin, de Calvin, de +Beza, de Viret, de Pierre Martyr, etc. De tels témoignages apaisèrent +momentanément le mauvais vouloir des Luthériens, qui se montrèrent +moins rebelles aux idées de fusion; mais ces bonnes dispositions +furent neutralisées par l'arrivée de plusieurs émissaires allemands et +par la prétention de différents docteurs luthériens, qui demandaient +que les autres Églises protestantes souscrivissent à la confession +d'Augsbourg, et qui attaquaient, comme hérétique, la confession de +l'Église de Bohême. Ce fut pour ce motif que les Bohémiens envoyèrent, +en 1568, une députation à Wittemberg, afin de faire examiner leur +doctrine par la faculté de théologie. L'approbation sans réserve qui +fut exprimée par <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> ce corps savant, produisit une impression +favorable sur les Luthériens qui, à partir de ce moment, cessèrent +d'attaquer l'Église de Bohême.</p> + +<p>L'année 1569 fut marquée par l'un des évènements les plus +considérables de l'histoire de mon pays, je veux parler de l'union +formée par la diète de Lublin entre la Lithuanie et la Pologne<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>. +Les principaux nobles, qui appartenaient aux trois Confessions +protestantes de la Pologne, résolurent de préparer l'union de leurs +Églises et de l'accomplir l'année suivante, espérant que +Sigismond-Auguste, qui avait souvent émis le vœu de voir cette +fusion s'accomplir, se déciderait enfin à embrasser le Protestantisme. +Ils voulaient, en même temps, mettre fin au scandale causé par toutes +ces divisions intérieures qui compromettaient la cause de la Réforme. +Le synode s'assembla, en avril 1570, dans la ville de Sandomir: il se +composait des membres les plus influents de la noblesse, tels que les +palatins de Sandomir, de Cracovie, etc., ainsi que des principaux +ministres des différentes Confessions. Après de longs débats, l'union +si désirée fut conclue et signée le 14 avril 1570<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>.</p> + +<p>Si cette union avait subsisté, le Protestantisme n'aurait pas tardé à +triompher définitivement en Pologne. <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> Ce résultat n'échappait +pas à l'attention des Papistes, qui recommencèrent leur guerre +d'épigrammes et d'injures. Cependant ce ne fut point de là que vint le +danger; si l'union fut dissoute, il faut s'en prendre aux Protestants. +Par le fait, ce contrat était atteint d'un vice radical, et il devait +se rompre de lui-même sous les efforts qui avaient été tentés pour +fondre, quant au point de dogme, des Confessions dont les doctrines +sur l'Eucharistie étaient si différentes. Comment s'étonner que les +Luthériens, avec leur dogme de la <i>consubstantiation</i>, qui se +rapproche beaucoup plus de celui de la <i>transsubstantiation</i> que de la +doctrine genevoise et bohémienne, aient plus souvent incliné vers +l'Église de Rome que vers les autres sectes protestantes? De nombreux +synodes essayèrent vainement de conjurer la rupture du pacte de +Sandomir. Les plus violentes attaques vinrent du ministre luthérien de +Posen, Gericius, dont les Jésuites excitaient habilement +l'amour-propre, et d'un autre ministre de la même Confession, Enoch, +qui, ne pouvant se plier à la discipline sévère de l'Église de Bohême, +était passé aux Luthériens. Ces deux hommes poussèrent la violence de +leur hostilité au point de prétendre, dans leurs sermons, que l'on +devait préférer le Papisme à l'union de Sandomir;—que tous les +Luthériens qui fréquentaient les Églises bohémiennes compromettaient +le salut de leurs âmes,—et qu'il était beaucoup plus criminel de se +rallier aux Bohémiens que de s'unir avec les Jésuites. Ces +déclamations causèrent un immense scandale; nombre de Protestants, +encore incertains dans leur foi, se dégoûtèrent, et abandonnant leurs +congrégations, retournèrent sous le joug de l'ancienne Église. +L'exemple donné par de nobles familles, fut imité par le peuple. Il +eût été beaucoup <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> plus sage de choisir, pour base du pacte +d'union, une doctrine commune à toutes les Confessions protestantes, +telle que le salut par la foi, et de ne point toucher aux doctrines +sur l'Eucharistie, qui s'écartent trop les unes des autres pour se +rapprocher jamais. Au lieu de traiter les questions qui rentrent +surtout dans le domaine de la conscience individuelle, on aurait dû se +concerter sur l'adoption de mesures pratiques destinées à garantir la +liberté de toutes les sectes et à organiser la défense contre l'ennemi +commun; on aurait aisément atteint le but en établissant un centre +d'action. Malheureusement, les choses ne se passèrent pas ainsi, et +c'est là une des principales causes de la chute du Protestantisme en +Pologne.</p> + +<p>L'hostilité des Luthériens, contre les autres Confessions, était +assurément très nuisible aux intérêts de tous les Protestants; mais ce +fut de l'Église de Genève, dominante en Lithuanie et dans le Sud de la +Pologne, que vinrent les plus grands périls: je veux parler des +doctrines anti-trinitaires qui avaient pris naissance au sein d'une +société secrète en 1546. Les écrits de Servet avaient circulé en +Pologne. Lelius Socin, qui visita ce pays en 1552, avait propagé les +mêmes opinions, de même que Stancari, Italien très instruit, +professeur d'hébreu à l'Université de Cracovie; ce dernier affirmait +que la médiation de N. S. Jésus-Christ avait eu lieu en vertu de sa +nature humaine, et non en vertu de son caractère divin. Le docteur +qui, le premier, érigea les opinions anti-trinitaires en corps de +doctrine, fut un certain Pierre Gonesius ou Goniondski. Après avoir +suivi les cours de plusieurs Universités étrangères, il abandonna, en +Suisse, la foi romaine pour les idées anti-trinitaires. Il revint en +Pologne, où il passa d'abord <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> pour un sectateur de la +Confession de Genève; mais, au synode de 1556, il se refusa à +reconnaître la Trinité telle qu'on l'expliquait, et il soutint +l'existence de trois dieux distincts, en attribuant au Père seul le +caractère véritable de la divinité. Le synode, redoutant un nouveau +schisme, envoya Gonesius à Melanchton, qui essaya vainement de changer +ses opinions. Au synode de Brestz, en Lithuanie (1558), Gonesius lut +un traité contre le baptême des enfants, et il ajouta qu'il y avait +encore d'autres erreurs que le Papisme avait léguées à la Réforme. Le +synode lui commanda le silence sous peine d'excommunication; mais +Gonesius refusa d'obéir, et il trouva un grand nombre d'adhérents, +entre autres Jean Kiszka, commandant en chef des troupes de la +Lithuanie, noble, riche et influent, qui favorisa la fondation +d'Églises où l'on prêchait la suprématie du Père sur le Fils. Ces +doctrines, qui se rapprochaient plus de celles d'Arius que des idées +de Servet, n'étaient qu'une transition conduisant à la négation +complète de la Trinité et de la divinité de Jésus-Christ. Gonesius +compta bientôt, au nombre de ses disciples, des personnages éminents +appartenant à la noblesse et au clergé. Les docteurs anti-trinitaires +se divisèrent sur plusieurs points; mais l'ensemble de la doctrine se +propagea très rapidement, et menaça des périls les plus sérieux +l'existence de l'Église réformée. Ces périls s'accrurent par la mort +de Jean Laski.</p> + +<p>La Providence laissa au Protestantisme de vaillants champions qui +luttèrent avec zèle et courage contre le mal qui allait chaque jour +s'aggravant, et qui attaquait même les esprits les plus éclairés; mais +ils luttèrent sans succès. La scission fut complète en 1562, et, en +1565, l'Église anti-trinitaire, ou, comme l'appelaient ses membres, +<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> la jeune Église réformée de Pologne, se trouva entièrement +constituée. Elle avait ses synodes, ses écoles, son organisation; +voici ses principaux points de doctrine, tels qu'ils furent exposés +dans sa Confession, publiée en 1574: «Dieu a fait le Christ, +c'est-à-dire le prophète le plus parfait, le prêtre le plus saint, le +roi invincible, par lequel il a créé le monde nouveau. Ce monde a été +prêché, établi, accompli par le Christ. Le Christ a amendé l'ancien +ordre de choses; il a assuré à ses élus la ville éternelle, afin +qu'ils puissent croire en lui, après Dieu. Le Saint-Esprit n'est pas +Dieu, c'est un don que le Père a accordé au Fils.» La même Confession +interdisait le serment ou les poursuites devant les tribunaux; les +coupables devaient être réprimandés, jamais persécutés ni punis. +L'Église se réservait seulement le droit d'expulser les prêtres +réfractaires. Le baptême devait être administré aux adultes et être +considéré comme un emblême de purification, changeant le vieil homme +en homme du ciel. L'Eucharistie était expliquée dans le même sens que +par l'Église de Genève. Malgré la publication de ce manifeste, il +subsista toujours de grandes divisions sur les questions de doctrine +entre les Anti-trinitaires, qui ne s'accordaient que sur un point: la +prééminence du Père sur le Fils; tandis que les uns soutenaient le +dogme d'Arius, les autres allaient jusqu'à nier la divinité du Christ. +Ces doctrines reçurent leur formule définitive du célèbre Faustus +Socinus, dont le nom a été injustement donné à une secte qu'il n'avait +nullement fondée. Il arriva en Pologne en 1579, et s'établit à +Cracovie, d'où, après un séjour de quatre ans, il alla s'établir dans +un village appelé Pavlikovicé, qui appartenait à Cristophe Morsztyn, +dont il épousa, bientôt après, la fille, Élizabeth. <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> Ce +mariage, qui l'allia aux premières familles de Pologne, prépara les +voies à l'influence extraordinaire qu'il exerça dans les hautes +classes de la société et sur les congrégations anti-trinitaires qui +l'avaient d'abord repoussé. Socinus fut invité à assister à leur +principale réunion, et il prit une grande part aux débats. Ainsi, au +synode de Wengrow, en 1584, il réussit à maintenir l'adoration de +Jésus-Christ, en affirmant que le rejet de cette doctrine aboutirait +au judaïsme et même à l'athéisme. Dans ce même synode et dans celui de +Chmielnik, il fit repousser les opinions millénaires enseignées par +plusieurs Anti-trinitairiens. Enfin, son autorité fut complètement +établie en 1588, au synode de Brestz (Lithuanie) où, tranchant tous +les différends qui divisaient la nouvelle diète, il donna à celle-ci +l'unité et un corps de doctrine.</p> + +<p>Socinus avait été plusieurs fois l'objet des persécutions des +Papistes, mais il n'en avait point souffert sérieusement. À la fin, la +publication de son livre <i>De Jesu Christo servatore</i>, souleva de +violentes haines contre lui, et, pendant sa résidence à Cracovie, une +bande de peuple, conduite par des élèves de l'Université, envahit sa +demeure, le maltraita, et l'eût sans doute assassiné sans +l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur +Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes généreux ne parvinrent à +l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mêmes aux +plus graves périls. Socinus perdit, dans cette affaire, sa +bibliothèque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Traité +contre les athées. Il se rendit à Luklavicé, village situé à 9 milles +polonais de Cracovie, où s'était établie depuis quelque temps une +Église anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski, +propriétaire <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> de ce village, et y demeura jusqu'à sa mort +arrivée en 1607. Il laissa une fille appelée Agnès, qui épousa +Wyszowaty, noble lithuanien, et qui est la mère du célèbre écrivain de +ce nom.</p> + +<p>Après la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son énergie et +sa résignation dans l'infortune semblèrent l'abandonner, et il resta +plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le même temps, +il perdit le revenu considérable de ses domaines de Toscane, qui +furent confisqués à la mort de son protecteur François de Médicis, et +il dut avoir recours à la générosité de ses amis; mais il supporta +très patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle +de son caractère. Ses écrits étaient exempts de cette violence de +langage qui déshonore les discussions religieuses de cette époque. Ses +talents, son savoir immense, la sincérité évidente de son âme et la +pureté de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se +soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prêché, avec tant de +succès, de déplorables doctrines dont il ne pouvait assurément prévoir +les fatales conséquences!</p> + +<p>Déjà, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient +commencé à nier la révélation; mais ses commentaires sur les Écritures +et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'Église comme +infidèle. Les idées rationalistes, défendues par les Anti-trinitaires, +ne conviennent pas à l'esprit des Slaves, et si elles s'étaient +produites un siècle plus tard, c'est-à-dire après le triomphe de la +Réforme, elles n'auraient eu qu'un très petit nombre d'adhérents parmi +les savants et les docteurs, sans entraîner la masse de la population. +Prêchées au milieu de la lutte qui se débattait entre Rome et le +Protestantisme, à une époque où <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> l'union du parti de la +Réforme était plus que jamais indispensable, elles exercèrent +l'influence la plus funeste. Leur hardiesse épouvanta les âmes +timorées qui cherchèrent un refuge dans la tyrannie de l'Église +romaine, habile à profiter des circonstances qui la servaient avec +tant d'à-propos. L'archevêque Tillotson a reconnu que les Sociniens, +tout en combattant avec succès les innovations de l'Église de Rome, +ont fourni les arguments les plus solides contre la Réforme. De notre +temps, le Rationalisme a produit le même effet sur les hommes les plus +éminents de l'Allemagne, Stolberg, Werner, Frédéric Schlegel, etc. Les +doutes que faisaient naître les doctrines de Socinus rendirent les +Protestants fort indifférents aux distinctions qui existaient entre +les Églises réformées et l'Église romaine. Ce fut là le principal +motif de la décadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en +effet, s'attendre à voir des esprits indécis sacrifier leurs intérêts +à une confession religieuse, et s'exposer sans foi à la persécution? +Aussi devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint à +enlever tant de familles à la cause du Protestantisme, en réservant +aux Papistes les honneurs et les dignités et en persécutant les +partisans de la Réforme.</p> + +<p>Les règles de morale prescrites par les Anti-trinitaires étaient très +sévères, car elles commandaient l'observance littérale des Écritures, +sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-même professa sur +la politique, et qu'il développa dans sa lettre à Paléologue, +imposaient l'obéissance passive et la soumission absolue; elles +blâmaient vivement la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi +que la résistance des Protestants français contre leurs persécuteurs. +Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutôt celui +<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> d'un moine qui se serait proposé d'avilir la Réforme, que +celui d'un réfugié italien. Cependant, ces principes n'étaient point +complètement adoptés par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de +1596 et 1598, exploitèrent, dans l'intérêt de leur propre défense, les +priviléges que la constitution accordait à la noblesse. Les Sociniens +des classes inférieures critiquèrent cet abandon partiel de la +doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une +résolution, déclarant que les Chrétiens devaient quitter les régions +exposées à l'invasion des hordes tartares plutôt que de tuer ces +barbares en défendant leurs foyers. Mais une règle aussi contraire à +l'indépendance d'un pays exposé, comme l'était la Pologne, à de +continuelles invasions,—condamnée par le sentiment national,—et, de +plus, contredite par l'exemple des premiers Chrétiens qui combattirent +vaillamment dans les légions romaines,—une telle règle ne pouvait +être strictement observée par les Sociniens polonais, qui comptaient +dans leurs rangs des hommes voués à la carrière des armes.</p> + +<p>Ce ne fut pas Socinus qui écrivit le catéchisme de la secte à laquelle +il a donné son nom; ce fut un Allemand établi en Pologne, nommé +Smalcius, aidé par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catéchisme +est le développement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de +Catéchisme Racovien, parce qu'il fut publié à Racow, petite ville dans +le sud de la Pologne, où était établie une école socinienne célèbre +dans toute l'Europe. Il fut édité en polonais et en latin, et il en +parut une traduction anglaise à Amsterdam en 1652. Dans la même année, +le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, déclara que «le livre +intitulé <i>Catechesis Ecclesiarum in Regno Poloniæ</i>, etc., communément +appelé <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Catéchisme Racovien, contenait des doctrines +blasphématoires, erronées et scandaleuses,» et il ordonna en +conséquence, «aux sheriffs de Londres et de Middlesex, de saisir tous +les exemplaires partout où ils les pourraient trouver, et de les +brûler devant la Vieille Bourse à Londres, et à New-Palace à +Westminster.» En 1819, M. Abraham Rees a publié une nouvelle +traduction anglaise, accompagnée d'une notice historique.</p> + +<p>Les congrégations sociniennes, principalement composées de nobles et +de riches propriétaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles +avaient cependant plusieurs écoles, notamment celle de Racow, qui +était fréquentée par des élèves de diverses sectes; elles produisirent +des écrivains très distingués sur les matières théologiques. La +collection appelée <i>Bibliotheca fratrum polonorum</i> est très estimée, +et elle est étudiée par les Protestants de toutes les Confessions.</p> + +<p>Lors du Consensus de Sandomir, c'est-à-dire en 1570, le Protestantisme +était à l'apogée de sa prospérité. On ne saurait dire exactement quel +était le nombre de ses temples. Le Jésuite Skarga, qui vivait à la fin +du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle et au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, affirme que les +Protestants prirent aux Catholiques environ deux mille églises. Les +principales familles de Pologne avaient embrassé le Protestantisme, +qu'elles abandonnèrent ensuite en partie, dégoûtées par les divisions +de sectes et épouvantées par les idées anti-trinitaires<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>. Elles +avaient créé des écoles ainsi que des imprimeries, d'où sortirent +<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> non-seulement des écrits de polémique, mais encore des +œuvres de littérature et de science. La Réforme imprima, en effet, +à toute la nation, un mouvement intellectuel dont les résultats furent +considérables. L'arme la plus puissante dont les Protestants de +Pologne firent usage pour attaquer le Papisme, fut la Bible elle-même, +traduite et commentée en langue nationale. De leur côté, les +Catholiques se défendirent vigoureusement, et ces controverses +perpétuelles obligèrent les deux adversaires à se livrer à de fortes +études. La connaissance du latin était déjà très répandue, on y +joignit celle de l'hébreu et du grec. Les traductions de la Bible, +publiées par les Protestants aussi bien que par les Catholiques, sont +des modèles de pureté et d'élégance; elles vont de pair avec les +autres produits du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, qui fut pour la Pologne le siècle +d'Auguste, et les écrivains de nos jours les relisent avec fruit.</p> + +<p>Les publications de cette époque indiquent une tendance prononcée en +faveur d'une révision de la Constitution nationale, qui resserrait +dans des limites beaucoup trop restreintes le pouvoir exécutif dont le +roi était investi; et les nombreuses réformes accomplies par la diète +de 1564 avaient déjà produit d'heureux résultats. Cependant, les +défauts de la Constitution polonaise étaient largement compensés par +les avantages d'une liberté qui n'avait pas encore dégénéré en +licence. Il y avait en Pologne plus de liberté religieuse qu'en aucun +autre pays d'Europe; on n'y connaissait pas la persécution; le +commerce et l'industrie offraient un champ à l'activité humaine; aussi +les étrangers, chassés de leur pays pour leurs opinions religieuses, +affluaient-ils en Pologne. Il y avait à Cracovie, à Vilna, à Posen, +etc., des Congrégations protestantes françaises et italiennes; les +<span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> Congrégations écossaises étaient également très nombreuses; +la plus florissante était concentrée à Kiéydany, petite ville de +Lithuanie appartenant aux princes Radziwill. Parmi les principales +familles écossaises, on distinguait celle des Bonar, qui arriva en +Pologne avant la Réforme et qui adhéra avec la plus vive ardeur aux +principes du Protestantisme. Après s'être élevée par les richesses et +par les talents de quelques-uns de ses membres aux plus hautes +dignités de l'État, cette famille s'éteignit dans le cours du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> +siècle. Il y a aujourd'hui encore en Pologne plusieurs familles nobles +d'origine écossaise, les Haliburton, les Wilson, les Fergus, les +Stuart, les Hasler, les Watson, etc.; deux ministres écossais, Forsyth +et Inglis, ont composé des poésies sacrées. Le plus distingué de tous +est sans contredit le docteur John Johnstone, le plus remarquable +peut-être des naturalistes du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Il semble, en vérité, qu'il y ait entre l'Écosse et la +Pologne un lien mystérieux. Si, dans le passé, les Écossais ont trouvé +en Pologne une seconde patrie, n'est-ce pas de l'Écosse que sont +partis, de nos jours, les accents les plus généreux en faveur de notre +nationalité? L'illustre poète, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chanté en +vers immortels les grandes et tristes destinées de la Sarmatie? Et à +ce nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au cœur si noble, +qui s'est toujours montré le défenseur si ardent de la cause +polonaise, le nom de lord Dudley Stuart?</p> + +<p>Malgré ses dissensions intérieures, le Protestantisme de Pologne se +trouvait dans une situation très favorable; il avait pour lui la +majorité des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la +masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient à +l'Église grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants. +J'ai déjà dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les +doctrines de la Réforme; il en était de même d'un grand nombre de +prélats et de prêtres, qui étaient disposés à concourir à la fondation +d'une Église nationale réformée, mais qui étaient éloignés du +Protestantisme par les divisions peu édifiantes de tant de sectes. La +plupart des membres laïques du sénat polonais étaient ou Protestants +ou partisans de l'Église grecque. Enfin, le roi donna une preuve +marquée de ses préférences pour la Réforme, en appelant au sénat +<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> l'évêque catholique Paç, qui était devenu protestant. Ainsi +l'Église romaine en Pologne était sur le bord de l'abîme: elle ne fut +sauvée que par l'un de ces puissants caractères qui apparaissent +parfois dans l'histoire pour hâter ou pour arrêter pendant des siècles +la marche des événements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu +raison d'appeler le grand cardinal.</p> + +<p>Stanislas Hosen (en latin Hosius) naquit à Cracovie, en 1504, d'une +famille allemande enrichie par le commerce. Il fut élevé en Pologne; +mais il compléta ses études à Padoue, où il se lia intimement avec le +célèbre prélat anglais Reginald de la Pole (cardinal Polus). De Padoue +il se rendit à Bologne, où il prit le grade de docteur en droit sous +la direction de Buoncompagni, qui plus tard devint pape sous le nom de +Grégoire XIII. Revenu en Pologne, il fut recommandé par l'évêque de +Cracovie, Tomiçki, à la reine Bona Sforza, qui lui procura un +avancement rapide. Le roi Sigismond I<sup>er</sup> lui confia les affaires de +la Prusse polonaise et le nomma chanoine de Cracovie. Hosius se +distingua bientôt par son hostilité contre les Protestants; toutefois, +il ne les combattit pas d'abord directement, imitant, selon +l'expression de son biographe (Rescius), «la prudence du serpent», il +les fit attaquer par d'autres prédicateurs. Il fut appelé à l'évêché +de Culm, et s'acquitta avec talent de missions importantes auprès de +l'empereur Charles-Quint et de son frère Ferdinand. Devenu évêque +d'Ermeland, et, par conséquent, chef de l'Église dans la Prusse +polonaise, il opposa vainement son influence aux progrès de la Réforme +de Luther, à laquelle se convertirent rapidement la plupart des +habitants. Son activité tenait du prodige; il dictait à la fois à +plusieurs secrétaires; pendant ses repas, il traitait souvent les +affaires les plus <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> difficiles, expédiait sa correspondance ou +écoutait la lecture de quelque livre nouveau; il se mettait ainsi au +courant de tous les évènements de son époque, et de toutes les +opinions exprimées par les réformateurs qu'il combattait. Il +s'adressait continuellement au roi, aux nobles, au clergé; il +assistait aux diètes, aux réunions provinciales, aux synodes, aux +chapitres, etc., et en même temps il composait une foule d'ouvrages +qui l'ont élevé au rang des premiers écrivains de son Église, et qui +ont été traduits dans les principales langues de l'Europe<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>. Il +écrivait avec une égale habileté en latin, en polonais et en allemand, +et il savait adapter son style au caractère de ses lecteurs. Ainsi, +ses ouvrages latins nous montrent le théologien profond, érudit et +subtil; en allemand, il imite avec succès la vigueur et la rudesse du +style de Luther, et en polonais il prend une forme légère, presque +plaisante, et conforme au goût et au caractère de ses concitoyens. +Hosius étudiait particulièrement la polémique des écrivains +appartenant aux différentes Confessions protestantes, et il sut +merveilleusement tirer parti de leurs arguments contradictoires. Il ne +se faisait aucun scrupule de conseiller la répression la plus violente +contre les hérétiques, et, sur ce point, il professa ouvertement ses +principes dans une lettre qu'il adressait au cardinal de Lorraine +(Guise) pour le féliciter du meurtre de Coligny, et pour remercier +Dieu <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> du massacre de la Saint-Barthélemy. Il n'hésitait pas à +déclarer que ces nouvelles l'avaient rempli de joie et qu'il invoquait +en faveur de la Pologne un semblable bienfait<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>.</p> + +<p>Et cependant ce prélat, qui se laissait aller à de si odieux +sentiments, possédait à tous autres égards les plus nobles qualités; +sans partager l'exagération de Bayle, qui le considère comme le plus +grand homme que la Pologne ait jamais produit, on doit reconnaître +qu'Hosius se distinguait autant par l'élévation de ses talents que par +l'éminence de ses vertus. Aussi, n'est-ce point à lui qu'il convient +d'imputer les fautes qu'il a commises, mais aux principes de l'Église +qu'il défendait. Sa passion était si vive, que, dans l'un de ses +écrits de polémique, il déclara que, dépourvues de leur caractère +sacré, les Écritures n'auraient point à ses yeux plus de valeur que +les fables d'Ésope<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>. Il fut créé cardinal, en 1561, par le pape +Pie IV, et il présida le concile de Trente. Nommé grand-pénitentiaire +de l'Église, il passa les dernières années de sa vie à Rome, où il +mourut en 1579, à l'âge de soixante-dix-huit ans.</p> + +<p>En politique comme en religion, Hosius défendait énergiquement les +doctrines de Rome; il soutenait que les sujets n'avaient aucun droit, +et qu'ils devaient une obéissance aveugle à leur souverain. De même +qu'un grand nombre d'écrivains catholiques, il attribuait les +innovations politiques aux doctrines de la Réforme; il affirmait que +les peuples se révoltaient parce qu'ils lisaient les Écritures, et il +réprimandait surtout les femmes qui lisaient la Bible.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> Malgré sa profonde instruction, Hosius ne put se soustraire +au préjugé qui, dans la pratique du Catholicisme, représentait la +mortification comme agréable à Dieu; il se soumettait à de rudes +flagellations et se frappait jusqu'au sang avec une ferveur égale à +celle qu'il eût déployée contre les ennemis du pape.</p> + +<p>Telle fut la vie de cet homme célèbre qui, voyant échouer tous ses +efforts pour combattre la Réforme en Pologne, adopta une politique qui +lui valut l'éternelle reconnaissance de Rome et la malédiction de sa +patrie. Hosius appela à son aide le nouvel ordre des Jésuites, qui, +par son admirable organisation, par son zèle, par son activité peu +scrupuleuse sur le choix des moyens, réussit à préserver le +Catholicisme d'une ruine imminente dans toute l'Europe, et même à le +rétablir triomphant dans des contrées où il avait été déjà vaincu.</p> + +<p>Dès 1558, l'ordre des Jésuites envoya en Pologne un de ses membres +nommé Canisius, pour étudier la situation du pays. Canisius déclara +que la Pologne était profondément atteinte par l'hérésie, et il +attribuait ce fait à l'éloignement que le roi manifestait pour toute +mesure sanguinaire destinée à réprimer le Protestantisme. Il +s'entretint, avec les principaux chefs du clergé catholique, au sujet +de l'établissement des Jésuites en Pologne; mais il revint de sa +mission sans avoir obtenu aucun résultat positif. En 1564, Hosius, à +son retour du concile de Trente, remarqua les progrès du +Protestantisme dans son diocèse; il s'adressa à l'illustre général des +Jésuites, Lainez, et le pria de lui envoyer quelques membres de son +ordre. Lainez lui expédia immédiatement des Jésuites de Rome et +d'Allemagne. Hosius logea ses nouveaux hôtes à Braunsberg, petite +ville de son diocèse, et dota richement cette Congrégation <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> +naissante, dont le but était de se répandre dans toute la Pologne. En +1561, on essaya d'introduire les Jésuites à Elbing; mais la population +protestante de cette ville montra une opposition si vive, qu'Hosius +fut obligé d'abandonner son projet. Les progrès des Jésuites furent +d'abord très lents; ce ne fut que six ans après leur arrivée en +Pologne, que l'évêque de Posen, cédant aux instances du légat, les +accueillit dans cette ville, leur fit donner l'une des principales +églises, ainsi que deux hôpitaux et une école, les dota d'un fonds de +terre et leur abandonna sa bibliothèque. Les Jésuites gagnèrent +ensuite la faveur de la princesse Anne, sœur du roi +Sigismond-Auguste. Plus tard, le primat Uchanski, qui, par la mort de +Sigismond-Auguste, voyait s'évanouir les chances du Protestantisme, +qu'il avait paru disposé à adopter, voulut se réconcilier avec Rome en +déployant le plus grand zèle pour les intérêts catholiques, et il +s'érigea en protecteur de l'ordre des Jésuites. Son exemple fut suivi +par plusieurs évêques. Je décrirai ailleurs le nombre et l'influence +des Jésuites, lorsque j'aurai à retracer les intrigues incessantes à +l'aide desquelles cet ordre parvint à détruire en Pologne le parti +anti-papiste, sacrifiant ainsi à la domination de Rome la prospérité +nationale et les plus chers intérêts du pays.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> CHAPITRE IX.<br> +POLOGNE.<br> +(Suite).</h2> + +<p class="resume"> + Situation de la Pologne à la mort de Sigismond-Auguste. — Les + intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des Luthériens + contre la Confession de Genève, empêchent la nomination d'un + candidat protestant au trône de Pologne. — Projet, suggéré par + Coligny, de donner la couronne à un prince français. — Parfaite + égalité de droits accordée par la confédération de 1573 à toutes + les sectes chrétiennes. — Patriotisme déployé à cette occasion par + François Krasinski, évêque de Cracovie. — Effet produit en Pologne + par le massacre de la Saint-Barthélemy. — Aspect de la diète + électorale, décrit par un Français. — Élection de Henri de Valois + et concessions obtenues par les Protestants polonais en faveur de + leurs coreligionnaires de France. — Arrivée à Paris de l'ambassade + polonaise, et son influence sur le sort des Protestants + français. — Tentatives faites dans le but d'empêcher le nouveau + roi de confirmer, dans son serment, les droits des + Protestants. — Henri est forcé, par ces derniers, de confirmer + leurs droits lors de son couronnement. — Fuite de Henri et + élection de Étienne Batory. — Conversion soudaine de ce prince à + l'Église de Rome, sous l'influence de l'évêque Solikowski. — Les + Jésuites se concilient ses faveurs en affectant de protéger les + lettres et les sciences.</p> + +<p>Sigismond-Auguste, dont les tendances inspiraient aux Protestants +l'espoir d'une Réforme prochaine, mourut en 1571 sans laisser de +postérité, et, avec lui, s'éteignit la dynastie jagellonne, qui avait +occupé le trône pendant deux siècles (1386-1572). La Pologne se trouva +alors dans une situation très critique; car il fallait procéder à une +élection, formalité qui n'avait existé qu'en théorie, tant que la +dynastie des Jagellons avait pu fournir <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> des souverains. La +division des partis religieux augmentait les difficultés, les +Protestants et les Catholiques s'attachant, avec une ardeur égale, à +donner la couronne à un candidat qui partageât leur croyance. Les +Catholiques avaient commencé leurs intrigues avant la mort de +Sigismond-Auguste, et ils avaient trouvé un chef habile dans le +cardinal Commendoni, qui connaissait déjà la Pologne et qui était +revenu dans ce pays afin de pousser à la guerre contre les Turcs. +Commendoni voulait élever au trône l'archiduc Ernest, fils de +l'empereur Maximilien II, et, dans ce but, il proposa à plusieurs +nobles catholiques le plan suivant: on devait d'abord élire grand-duc +de Lithuanie l'archiduc Ernest, qui aurait ensuite levé une armée de +24,000 hommes, pour contraindre, en cas de besoin, la Pologne à suivre +l'exemple du grand-duché.</p> + +<p>Après s'être concerté avec le parti papiste, Commendoni s'efforça de +diviser et d'affaiblir les Protestants, dont le chef était Jean +Firley, palatin de Cracovie et grand-maréchal de Pologne<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>. +Celui-ci dirigeait les sectateurs de la Confession de Genève, et, en +sa qualité de grand-maréchal, il était le premier dignitaire de +l'État: sa haute position, sa popularité, son influence, faisaient +supposer qu'il aspirait lui-même à la couronne et qu'il avait de +fortes chances de succès. Un sentiment d'inimitié personnelle, +peut-être même la crainte d'assurer le triomphe de la Confession de +Genève, détermina la puissante famille luthérienne des Zborowski à +s'opposer à Firley; par les mêmes motifs, les Gorka, autre famille +luthérienne très influente, s'unit aux Zborowski. Commendoni profita +de ces divisions. Il sut, de <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> plus, en se servant habilement +d'André Zborowski, demeuré seul de sa famille fidèle à la foi romaine, +envenimer les sentiments de jalousie dont Firley était l'objet, et il +amena les Zborowski à abandonner l'intérêt du parti protestant et à se +rallier au candidat catholique. Il informa alors l'empereur du succès +de ses manœuvres, et le pria de lui envoyer de l'argent et de faire +avancer ses troupes vers la frontière de Pologne. Il assura que +l'archiduc pourrait ainsi, avec l'aide des Papistes, obtenir le trône +sans souscrire à aucune condition qui fût de nature à restreindre son +autorité et en dépit de tous les efforts des Protestants<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>. Cet +odieux complot, qui aurait plongé le pays dans les horreurs de la +guerre civile sans assurer la couronne sur la tête de l'archiduc, fut +déjoué par la prudence et la modération de l'empereur lui-même, qui, +malgré son désir de placer son fils sur le trône de Pologne, comprit +l'impossibilité de réussir par la trahison et la violence, et qui +préféra recourir aux négociations.</p> + +<p>L'influence acquise à la cour de France par Coligny et le parti +protestant, à la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exerça +une grande influence dans les relations de la France avec les +puissances étrangères et particulièrement avec la Pologne. Coligny +avait conçu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout à +l'Espagne, et il voulait réunir les Protestants, jusqu'alors si +divisés, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succès de +sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique +et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement +ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort à la domination +<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> de Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc à la +cour de France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, +duc d'Anjou, sur le trône de Pologne, et Catherine de Médicis saisit +avidement une occasion si favorable à l'ambition de son fils. Ce plan +avait été préparé du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur, +nommé Balagny, fut envoyé en Pologne, sous le prétexte de demander +pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, sœur de +Sigismond, mais en réalité pour étudier de près la situation du pays.</p> + +<p>Plusieurs assemblées provinciales, ainsi qu'une assemblée générale des +États de la Pologne, prirent les mesures nécessaires pour maintenir la +tranquillité publique pendant l'interrègne. Les affaires de l'État +furent administrées par le grand-maréchal, au nom du primat et du +sénat. La diète de convocation<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a> se réunit à Varsovie au mois de +janvier 1573. Le clergé catholique ne songea plus à triompher des +Anti-Papistes, il dut se résigner à défendre ses positions. +Karnkowski, évêque de Cujavie, proposa une loi qui devait assurer à +toutes les sectes chrétiennes de la Pologne, une parfaite égalité de +droits. Son but était de garantir ainsi les priviléges et les libertés +des évêques catholiques. Il demandait cependant qu'on supprimât +l'obligation imposée aux propriétaires, patrons des paroisses, de ne +conférer les bénéfices qu'aux prêtres catholiques romains. Mais +l'influence de Commendoni opéra un changement complet dans l'opinion +des évêques, qui se mirent à <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> protester contre la mesure +proposée par un de leurs collègues, et refusèrent de la signer. Un +seul fit exception: ce fut François Krasinski, évêque de Cracovie et +vice-chancelier de Pologne; plaçant les intérêts de son pays au-dessus +des intérêts de Rome, il signa l'acte, qui fut accepté définitivement +par la diète, le 6 janvier 1573. Son patriotisme lui attira les plus +vives censures de Rome, et Commendoni le considéra comme suspect, au +point de vue de l'orthodoxie, et comme entièrement dévoué à +Firley<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>. La même diète fixa l'élection du roi au 7 avril, à +Kamien, petite ville voisine de Varsovie.</p> + +<p>On présentait plusieurs candidats; mais deux seulement étaient +sérieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc +d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirigé par Commendoni, était le plus +fort; mais il ne tarda pas à perdre du terrain, par suite des fautes +que commirent les gens de l'empereur, et surtout à cause du +ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte portée, +par cette maison, aux libertés de la <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> Bohême. Ce ressentiment +devint si vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son +influence du côté du prince français.</p> + +<p>La France déploya, à cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme +l'avènement d'un prince français au trône de Pologne avait +principalement pour but de renverser la suprématie de l'Autriche et de +l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la +cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de +Sigismond-Auguste, un agent nommé Schomberg, avec mission de préparer +une alliance avec les princes protestants. Dès que la mort de +Sigismond fut connue, Montluc, évêque de Valence, fut chargé de se +rendre en Pologne, muni des instructions de Coligny; mais il n'avait +pas encore passé la frontière, au moment où s'accomplit le massacre de +la Saint-Barthélemy. On sait que Coligny fut l'une des victimes de +cette abominable journée. Montluc crut devoir suspendre son voyage; +mais Catherine de Médicis lui ordonna de poursuivre sa route, sans +changer un mot à ses instructions; ce qui prouve avec quelle justesse +et avec <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> quel patriotisme Coligny avait apprécié les intérêts +français en Allemagne.</p> + +<p>Montluc arriva en Pologne au mois de novembre 1572, et il y trouva la +situation respective des partis complètement changée. Les Papistes, +désespérant du succès de l'archiduc, s'étaient, depuis le massacre de +la Saint-Barthélemy, chaudement ralliés au duc d'Anjou, qu'ils +regardaient comme l'exterminateur de l'hérésie, tandis que les +Protestants, indignés, abandonnaient la cause de la France. Il y avait +même, parmi les Catholiques, des patriotes sincèrement révoltés par le +récit des atrocités commises à Paris<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>. Montluc eut donc à vaincre +d'immenses difficultés. Il fut vivement soutenu par sa cour, qui fit +les plus grands efforts pour démontrer que la Saint-Barthélemy était +un évènement politique, et non religieux, et le duc d'Anjou lui-même, +dans une lettre écrite aux États de Pologne, déclina toute +participation au massacre.</p> + +<p>La diète d'élection s'ouvrit en avril 1573. Un auteur contemporain, +qui y assistait, dit que cette diète ressemblait plus à un camp qu'à +une assemblée civile; tout le monde était armé, et cependant il ne +coula pas une goutte de sang!<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a></p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> Les détails relatifs à l'élection de Henri de Valois +appartiennent à l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira +donc de rappeler que Montluc réussit à surmonter les obstacles que le +massacre de la Saint-Barthélemy venait d'opposer au succès de sa +mission. Il repoussa toutes les objections élevées contre son +candidat, promit tout ce qui était demandé, souscrivit à toutes les +garanties que l'on réclamait en matière politique et religieuse. Les +Protestants, qui n'avaient point de prince étranger à présenter comme +candidat, désiraient l'élection d'un Polonais; mais l'antagonisme des +Luthériens rendait ce résultat impossible. Voyant alors que leur +opposition pourrait entraîner une guerre civile, les Protestants +résolurent d'accepter la candidature du duc d'Anjou, en stipulant, +pour leur religion, de solides garanties. Firley, leur principal chef, +rédigea des conditions qui devaient protéger, non-seulement les +Protestants de Pologne, mais encore ceux de France, et Montluc fut +obligé de les accepter sous peine de voir échouer l'élection.</p> + +<p>En vertu de ces stipulations, signées le 4 mai 1573, le roi de France +devait accorder aux Protestants de ce royaume, une amnistie complète, +ainsi que la liberté religieuse; les Protestants qui désiraient +quitter le pays devaient être autorisés à vendre leurs biens ou à +toucher leurs revenus, pourvu qu'ils ne se retirassent pas dans des +contrées ennemies de la France; ceux qui <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> avaient émigré +pouvaient rentrer dans le royaume. Toute procédure contre les +Protestants accusés de trahison devait être annulée. Ceux qui avaient +été condamnés reprendraient leurs honneurs et leurs biens, et on +accorderait une indemnité aux enfants de ceux qui avaient été +massacrés. Le roi devait désigner, dans chaque province, certaines +villes où les Protestants pourraient exercer librement leur religion, +etc.<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>—De telles conditions permettent d'apprécier les avantages +qu'aurait procurés, au Protestantisme, l'établissement définitif de la +Réforme en Pologne. Ce pays avait alors une telle influence, et le +sentiment religieux y était si profond, que son exemple eût entraîné +toute l'Europe.</p> + +<p>Une ambassade composée de douze nobles, parmi lesquels se trouvaient +plusieurs Protestants, se rendit à Paris afin d'annoncer au duc +d'Anjou son élection au trône de Pologne. De Thou décrit l'admiration +universelle qu'ils excitèrent par la splendeur de leur appareil, et +plus encore par leur science et leur distinction<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>. Leur arrivée +influa favorablement sur les intérêts des Protestants français. Le +siége de Sancerre fut suspendu, et les Protestants de cette ville +furent admis à traiter à de meilleures conditions. Malgré la +prééminence du parti papiste, qui rendait très difficile +l'accomplissement des promesses faites par Montluc, la cour de France, +par un édit de juillet 1573, accorda aux Protestants plusieurs +<span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> concessions importantes. Ainsi, on interdit la publication de +tout libelle dirigé contre eux; on leur garantit, dans les villes de +Montauban, La Rochelle et Nîmes, la faculté d'exercer publiquement la +religion protestante, qui pouvait être professée en particulier dans +toutes les parties du royaume, sauf dans un rayon de deux lieues de +Paris; enfin, la vie et les biens des Protestants furent déclarés +inviolables. Malgré ces concessions, les membres protestants de +l'ambassade polonaise, abandonnés et même combattus sur ce point par +leurs collègues catholiques, insistèrent sur l'exécution complète du +traité signé avec Montluc; mais leurs réclamations demeurèrent sans +résultat<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>.</p> + +<p>Pendant que l'ambassade polonaise était à Paris, le parti papiste +essaya, par ses intrigues, de détruire l'effet des garanties +constitutionnelles données à la liberté des cultes. Hosius prétendit +que la loi du 6 janvier 1573, constituait un crime contre Dieu, et +qu'elle devait être abolie par le nouveau roi; il engagea vivement +l'archevêque de Gniezno et le fameux cardinal de Lorraine, à empêcher +le roi de prêter serment en faveur de la liberté des cultes. Enfin, +lorsque Henri prêta ce serment, il lui conseilla ouvertement le +parjure, en lui affirmant que la foi jurée aux hérétiques pouvait être +violée impunément<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>. Guillaume Ruzeus, confesseur <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> de +Henri, fut chargé d'expliquer au roi que son devoir était de trahir +son serment. Solikowski donna au prince un avis plus dangereux encore, +en lui faisant observer que, placé sous le joug de la nécessité, il +devait promettre et jurer tout ce qu'on lui demandait, et prévenir +ainsi la guerre civile; mais que, une fois en possession du trône, il +se trouverait parfaitement en mesure d'abattre l'hérésie sans même +user de violence.</p> + +<p>Ce fut le 10 septembre 1573, en l'église Notre-Dame de Paris, que fut +solennellement présenté, à Henri, le diplôme de son élection. L'évêque +Karnkowski, membre de l'ambassade polonaise, protesta, au commencement +de la cérémonie, contre l'article du serment qui garantissait la +liberté religieuse. Cette démarche produisit une certaine confusion, +et le Protestant Zborowski s'adressa ainsi à Montluc: «Si vous n'aviez +pas accepté, au nom du duc, les conditions relatives à la liberté des +cultes, nous aurions pu empêcher l'élection.» Henri feignit de ne pas +comprendre, mais Zborowski, se tournant vers lui, ajouta: «Je répète, +Sire, que si votre ambassadeur n'avait pas accepté la condition qui +garantit la liberté des cultes en Pologne, nous aurions empêché votre +élection, et que si, en ce moment, vous ne confirmez pas les promesses +qui ont été faites, vous ne serez pas notre roi.» À la suite de cet +incident, les membres de l'ambassade entourèrent leur nouveau +souverain, et l'un d'eux, appartenant à la religion <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> +catholique, lut la formule du serment que Henri répéta sans +hésitation. L'évêque Karnkowski s'approcha du roi après la prestation +du serment, et déclara que l'octroi de la liberté religieuse ne devait +point porter atteinte à l'autorité de Rome; le roi souscrivit par +écrit à cette déclaration.</p> + +<p>Henri quitta Paris au mois de septembre; il voyagea à petites +journées, et n'arriva en Pologne qu'au mois de janvier 1574. Malgré +les termes de son serment, les Protestants n'étaient pas complètement +rassurés, et ils résolurent d'observer attentivement la conduite de +leurs adversaires lors de la diète du couronnement. Leurs craintes +n'étaient que trop fondées. Gratiani, secrétaire de Commendoni, partit +de Cracovie, muni des instructions du parti papiste; il joignit Henri +en Saxe, lui fit observer qu'il avait le droit de gouverner la Pologne +à titre de souverain absolu, et lui traça le plan à suivre pour +détruire les libertés que le roi avait juré de maintenir. On connut +bientôt les doctrines soutenues par Hosius sur la valeur du serment, +les lettres qu'il avait écrites au clergé polonais pour l'engager à +violer la loi du 6 janvier 1573, et pour assurer que le serment prêté +à Paris n'était qu'une feinte, le roi devant, après son couronnement, +proscrire toutes les Églises contraires à celles de Rome. Les évêques +manifestèrent ouvertement l'intention de modifier la formule du +serment de Paris. Le légat du pape prêcha dans le même sens. Ces +intrigues excitèrent naturellement les soupçons du parti protestant, +qui paraissait même disposé à empêcher le couronnement de Henri et à +déclarer l'élection nulle et non avenue. Le pays était à la veille +d'une guerre religieuse.</p> + +<p>Le roi gardait en apparence une attitude de neutralité <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> entre +les deux partis; toutefois, il fit savoir qu'il était disposé à prêter +un serment qui serait conforme au vote unanime du sénat et de la +Chambre des nonces; c'était, en réalité, mettre en doute la légalité +du serment qu'il avait prêté à Paris et qui avait été prescrit, non +point par l'unanimité, mais seulement par la majorité des +représentants de la nation. L'influence du parti de Rome devenait de +plus en plus sensible, et, bien que l'époque du couronnement fût +proche, il n'y avait encore rien de décidé sur la formule du serment. +Avant le commencement de la cérémonie, Firley, grand-maréchal, +Zborowski, palatin de Sandomir, Radziwill, palatin de Vilna, et +quelques autres chefs protestants, se rendirent au cabinet du roi et +lui proposèrent, soit d'omettre entièrement la partie du serment +relative aux affaires religieuses (c'est-à-dire de ne garantir ni les +droits des Protestants ni ceux de la hiérarchie romaine), soit de +répéter la formule de Paris. Le roi, n'osant manquer ouvertement à une +promesse solennelle, essaya d'une réponse évasive en assurant qu'il +défendrait l'honneur et les biens des Protestants; mais Firley insista +pour que le serment de Paris fût répété sans restriction d'aucune +sorte. Pendant le cours de la cérémonie, et au moment où la couronne +allait être placée sur la tête du roi, Firley déclara que si le +serment en question n'était pas prêté, il ne permettait pas que le +couronnement eût lieu, et en même temps, assisté de Dembinski, +chancelier de Pologne, Protestant comme lui, il présenta à Henri, qui +était agenouillé au pied de l'autel, un parchemin contenant la formule +arrêtée à Paris. Cette hardiesse effraya le roi qui se leva +immédiatement; les dignitaires placés auprès de lui demeurèrent muets +de surprise; mais Firley s'empara de la <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> couronne et dit à +Henri à haute voix: «Si vous ne jurez pas, vous ne régnerez pas.» De +là, grande confusion! les Catholiques furent frappés d'épouvante, +quelques Protestants même, entre autres Zborowski et Radziwill, +hésitèrent déjà. Firley ne s'émut pas, il obligea le roi à répéter le +serment de Paris; il sauva ainsi par son courage la liberté religieuse +de son pays.</p> + +<p>Le serment que Henri avait prêté à contre-cœur, n'était point de +nature à dissiper les craintes et les soupçons des Protestants. Chaque +jour les évêques, encouragés par la faveur du roi, devenaient plus +audacieux et parlaient hautement de leurs projets; il y avait dans +tout le pays un mécontentement général produit par l'influence +croissante du clergé. Les Zborowski, famille protestante bien +accueillie à la cour par suite de l'appui qu'elle avait donné à +l'élection de Henri, vit peu à peu son crédit s'évanouir. Firley +mourut, et on soupçonna le poison. Enfin, par ses mœurs dissolues, +le roi blessait ouvertement le sentiment public. Le dégoût était +universel et la guerre civile était imminente, lorsque, fort +heureusement, Henri quitta secrètement la Pologne en apprenant la mort +de son frère Charles IX, auquel il succéda comme roi de France, sous +le nom de Henri III.</p> + +<p>Après avoir attendu pendant près d'un an le retour de Henri, les +Polonais déclarèrent le trône vacant, et élurent pour roi Étienne +Batory, prince de Transylvanie. Sorti des rangs du peuple, Batory ne +devait son élévation qu'à son propre mérite, et il était si populaire, +que les évêques n'osèrent pas s'opposer à son élection, bien qu'il fût +Protestant. Ils envoyèrent cependant auprès de lui leur collègue +Solikowski, dont j'ai déjà eu <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> occasion de parler plus haut. +Celui-ci se trouvait dans une situation très difficile; car, parmi les +treize délégués chargés d'annoncer à Batory son élection au trône de +Pologne, il y avait douze Protestants. Solikowski parvint à obtenir +une entrevue avec Batory, et il réussit à lui persuader qu'il n'avait +aucune chance de se maintenir sur le trône s'il ne professait +publiquement le Catholicisme; il lui démontra que la princesse Anne, +sœur de Sigismond-Auguste, catholique zélée, ne consentirait jamais +à prendre pour époux un Protestant; or, cette alliance était au nombre +des conditions imposées au nouvel élu. Batory céda, et les délégués +protestants furent très désappointés lorsque, le lendemain, ils virent +le roi assister dévotement à la messe. Cet acte ranima les espérances +des Catholiques, dont la cause était si compromise.</p> + +<p>Batory garantit sans hésitation les droits des Protestants. Il +s'opposa à toute persécution religieuse, et récompensa le mérite sans +distinction de culte. Ce grand prince, dont le règne dura dix ans et +doit être rangé au milieu des règnes les plus glorieux de la Pologne, +causa cependant un grand préjudice à son pays en protégeant les +Jésuites. J'ai déjà raconté comment, par l'influence de Hosius, cette +corporation s'était introduite en Pologne, et comment elle s'était +placée sous le patronage de la princesse Anne, devenue l'épouse +d'Étienne Batory. Ils ne firent qu'augmenter leur influence en +laissant croire au roi qu'ils pouvaient développer les arts et les +sciences en Pologne. Batory fonda, pour leur ordre, l'Université de +Vilna, le collége de Polotzk et quelques autres établissements +auxquels il accorda de riches dotations, malgré l'opposition des +Protestants.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> L'influence des Jésuites nuisit à la politique extérieure de +Batory, qui, après avoir fait essuyer plusieurs défaites aux armées +moscovites, était déjà entré en Russie. Il s'arrêta dans sa marche +victorieuse en signant le traité de paix de 1582, d'après les conseils +du célèbre Jésuite Possevinus, qui, trompé par les promesses du czar +Ivan Vassilévitch, engagea Batory à abandonner tous les avantages de +la campagne.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> CHAPITRE X.<br> +POLOGNE.<br> +(Suite.)</h2> + +<p class="resume"> + Élection de Sigismond III. — Son caractère. — Sa soumission + complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire le + Protestantisme en Pologne. — Exposé des manœuvres des Jésuites + et leur succès. — Histoire de l'Église d'Orient en + Pologne. — Histoire de la Lithuanie. — Rôle de l'Église d'Orient + dans ce pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. — Union + avec la Pologne. — Les Jésuites entreprennent de soumettre + l'Église de Pologne à la suprématie de Rome. — Instructions + données par eux à l'archevêque de Kioff, pour préparer en secret + l'union de son Église avec Rome tout en paraissant s'y + opposer. — L'Union est conclue à Brestz; ses déplorables, effets + pour la Pologne. — Lettre du prince Sapiéha.</p> + +<p>Étienne Batory mourut en 1586, et fut remplacé sur le trône de Pologne +par Sigismond III, fils de Jean, roi de Suède, et de Catherine +Jagellon, sœur de Sigismond-Auguste. Le nouveau roi dut en grande +partie son élection à sa qualité d'unique représentant, par sa mère, +de la dynastie, pour laquelle la nation avait conservé un vif +attachement, et dont la descendance mâle s'était éteinte avec +Sigismond-Auguste. La mère de Sigismond III professait avec ardeur la +foi romaine, et s'était mise entièrement à la merci des Jésuites. Son +royal époux, fils du grand Gustave Wasa, se disait Luthérien; mais il +variait parfois dans ses opinions religieuses et <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> inclinait +vers Rome. Il permit que son fils et successeur Sigismond fût élevé +dans la religion romaine, pensant lui faciliter ainsi son avènement au +trône de Pologne: ce fut pour la même raison que le jeune prince +apprit la langue polonaise. Le roi Jean entama à diverses reprises des +négociations avec le Jésuite Possevinus et d'autres envoyés du pape, +en vue d'une réconciliation avec le siége de Rome; il demanda que la +communion sous les deux espèces, le mariage des prêtres et la +célébration de la messe dans la langue nationale, fussent autorisés en +Suède. Le pape rejeta ces conditions; et on peut douter que le roi ait +eu l'intention sincère de mener à bonne fin cette réconciliation avec +Rome, car il aurait vraisemblablement provoqué une révolte de ses +sujets et compromis sa couronne. Il regretta même d'avoir élevé son +fils dans les principes catholiques; mais le jeune prince était +profondément dévoué à sa foi, et son père ne put jamais le décider à +assister à une cérémonie luthérienne.</p> + +<p>Ses dispositions étaient si bien connues à Rome, que Sixte V écrivit à +l'ambassadeur de France que Sigismond abolirait le Protestantisme, +non-seulement en Pologne, mais encore en Suède. Cette élection +menaçait donc en Pologne la cause protestante, déjà mise en péril par +la déplorable partialité qu'Étienne Batory avait montrée en faveur des +Jésuites, et par les nombreuses écoles que cet ordre avait fondées. Si +la réaction romaine avait pu faire de si grands progrès sous le règne +d'un prince qui désirait défendre la liberté religieuse de ses sujets, +que ne devait-on pas attendre de la bigoterie excessive de Sigismond +III? Et, en effet, toute la politique de ce prince pendant son long +règne (de 1587 à 1632) eut exclusivement pour but d'assurer la +suprématie <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> de Rome dans les affaires intérieures et dans les +relations extérieures de la Pologne, au prix même de l'intérêt +national sacrifié sans scrupule. Ce déplorable système compromit la +prospérité de la Pologne et prépara la décadence et la ruine de ce +malheureux pays. Le parti anti-romain était encore assez fort pour +empêcher toute persécution ouverte; la persécution, d'ailleurs, était +interdite par la loi. Mais Sigismond, docile aux conseils des +Jésuites, essaya avec succès de la corruption, et il adopta un plan +analogue à celui que Gratiani avait proposé à Henri de Valois.</p> + +<p>Bien que son autorité fût limitée, à certains égards, le roi avait +conservé, pour la distribution des honneurs et des richesses, des +prérogatives beaucoup plus étendues que celles des autres souverains +de l'Europe<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>, et il se fit une règle de n'admettre à ses faveurs +que les Catholiques romains, et plus particulièrement les prosélytes +que l'intérêt, plutôt que la raison, avait convertis. L'influence que +les Jésuites exerçaient sur ce prince, était sans limite. Sigismond se +glorifiait du titre de roi des Jésuites, et, par le fait, il n'était +qu'un instrument docile aux mains des disciples de Loyola, dont le +patronage était nécessaire pour obtenir tous les bénéfices, et qui +exigeaient de leurs protégés un dévouement complet non-seulement à la +cause de Rome, mais encore aux intérêts de leur ordre. En +conséquence, les <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> principales dignités de l'État et les riches +domaines de la couronne n'étaient plus le prix de services rendus au +pays; on ne les obtenait qu'en faisant profession de Romanisme, et ils +étaient employés à doter les Jésuites. Aussi les richesses de cet +ordre s'accrurent si rapidement, qu'en 1607 ils possédaient 400,000 +dollars de revenu (environ 2,500,000 francs), somme énorme à cette +époque. Les Jésuites fondèrent partout des colléges; ils possédaient +cinquante écoles où étaient instruits la plupart des enfants de la +noblesse: c'était là le but principal de leur ambition, car ils +voulaient surtout s'emparer de l'éducation nationale et établir ainsi +leur influence, ou plutôt leur domination, sur le pays.</p> + +<p>J'ai retracé les progrès considérables que la Réforme avait faits en +Lithuanie, grâce aux efforts du prince Nicolas Radziwill, surnommé le +Noir, et à ceux de son cousin et homonyme Radziwill Rufus, j'ai +également signalé les dispositions favorables manifestées à l'égard +des Jésuites par le roi Étienne Batory, qui fonda pour eux +l'Université de Vilna, ainsi que plusieurs colléges. La majorité des +habitants de la Lithuanie appartenaient soit aux Confessions +protestantes, soi à l'Église grecque; aussi ce fut dans ce pays que +les disciples de Loyola déployèrent le plus d'activité. Un auteur +catholique de nos jours<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>, qui a écrit cette histoire avec +impartialité et dont les travaux annoncent de profondes recherches, a +décrit, ainsi qu'il suit, les manœuvres employées par les Jésuites +pour atteindre leur but.</p> + +<p>Après avoir rappelé la fondation des colléges livrés par Batory à +cette corporation, cet auteur ajoute:—«L'exemple <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> du roi fut +suivi par quelques magnats lithuaniens, notamment par Christophe +Radziwill, qui établit un collége de Jésuites à Nieswiez en 1584; il +avait été rattaché à l'Église catholique par les conseils du célèbre +Jésuite Skarga, et il avait déterminé ses jeunes frères, Georges +(devenu plus tard cardinal et archevêque de Vilna et de Cracovie), +Albert et Stanislas, à abandonner la Confession de Genève.</p> + +<p>Ce retour des fils de Radziwill le Noir à la foi de leurs pères, porta +une rude atteinte aux progrès de la Confession de Genève en Lithuanie; +car les nouveaux convertis chassèrent immédiatement, de leurs vastes +domaines, tous les ministres protestants, et donnèrent les Églises aux +Catholiques. Dès ce moment, cette branche de la famille des Radziwill +fit une opposition vigoureuse au Protestantisme, qui était soutenu par +Radziwill Rufus, et son exemple engagea un grand nombre de nobles à +rentrer dans le sein de l'Église romaine. Les Jésuites, favorisés par +le roi, invitèrent les membres les plus distingués de leur société à +venir enseigner dans leurs écoles et prêcher dans leurs chaires. Ils +attaquèrent les Protestants par des écrits de polémique; sur ce +terrain, les Protestants pouvaient leur répondre, avec des hommes tels +que Volanus, Lasiçki, Sudrovius, etc.; mais les Jésuites, là comme +ailleurs, ne tardèrent pas à faire usage d'autres armes. Du haut de la +chaire, ils déclamèrent contre Zwingle, Luther, Calvin et leurs +adhérents; ils provoquèrent les Protestants à des disputes publiques, +s'adressèrent à la multitude dans les marchés et dans tous les lieux +de réunion, recherchèrent la faveur des nobles afin de les gagner à +leur cause; bref, ils ne négligèrent aucun moyen pour affaiblir ou +calomnier leurs adversaires, ils poussèrent <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> la foule à +détruire les temples protestants, bien que, d'après les lois de la +Lithuanie, ce fût un crime capital. En 1581, ils persuadèrent à +l'évêque de Vilna d'interdire aux Protestants qui portaient leurs +morts au cimetière, la rue dans laquelle leur église était située; et +comme les Protestants ne tenaient pas compte de cette défense, leurs +élèves, aidés de la populace, attaquèrent les ministres qui revenaient +d'un enterrement, et les laissèrent pour morts. Ces mêmes élèves +avaient formé le projet de détruire les temples de Vilna, en profitant +de l'absence de Radziwill Rufus, palatin de la ville et commandant en +chef les forces de la Lithuanie, parti alors pour faire campagne +contre la Moscovie. Toutefois, ces excès furent prévenus par un ordre +rigoureux du roi, qui céda aux instances du plus illustre et du plus +dévoué de ses généraux.</p> + +<p>Radziwill Rufus jouissait, en effet, de la faveur de son souverain et +d'une grande influence dans son pays; il les employait au service de +ses coreligionnaires, qu'il défendait par tous les moyens dont il +disposait. Il donna asile aux ministres qui avaient été chassés par +Radziwill le Noir; il attacha à sa cour les Protestants les plus +instruits, encouragea leurs travaux, et ouvrit aux plus méritants +l'accès des dignités et des honneurs. S'appuyant sur les troupes +nombreuses placées sous son commandement, il tint les Jésuites en +respect dans toutes les parties de la Lithuanie, et les empêcha de +persécuter ouvertement les Réformistes. Mais il mourut en 1584, +accablé par l'âge et épuisé de fatigue; sa mort affligea vivement les +Protestants, qu'elle priva d'un puissant appui, et elle répandit la +joie dans le camp des Jésuites, qui voyaient tomber le plus ferme +soutien de la Confession de Genève.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> Son fils Christophe succéda à toutes ses dignités; mais il +n'avait pas rendu au pays les mêmes services; il ne possédait pas la +même influence, et les Jésuites pouvaient lui opposer la branche +catholique de la famille des Radziwill. Cette branche fit alors les +efforts les plus énergiques pour détruire l'ouvrage de Radziwill le +Noir; Georges, cardinal et évêque de Vilna, déclara une guerre +d'extermination aux Réformistes de la Lithuanie. Dès qu'il eut pris +possession de son siége, il donna l'ordre de saisir les écrits +protestants chez tous les libraires de Vilna, et de les brûler devant +l'église du collége des Jésuites. Il n'y avait pas un seul point de la +Lithuanie où cette société n'eût ses missions; on la retrouvait dans +les maisons des nobles, dans les églises, aux fêtes, aux enterrements, +partout enfin, et partout à la recherche des conversions. Elle parlait +au cœur de la foule en séduisant les yeux, par le charme des +représentations scéniques qui rappelaient la canonisation des saints, +par des processions, par des reliques exposées en grande pompe, etc. +Tous ces actes avaient pour but de faire impression sur la multitude +et d'effacer les Protestants, dont les Jésuites ne cessaient de +ridiculiser le culte et de le rendre odieux par leur polémique +toujours pleine de personnalité. Les calomnies les plus violentes +étaient dirigées contre les Protestants les plus vertueux et les plus +instruits, particulièrement contre ceux qui appartenaient à la +Confession de Genève; Volanus<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>, par exemple, qui, grâce à +<span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> sa sobriété, vécut près de quatre-vingt-dix ans, fut traité +d'ivrogne. On répandit contre Sudrowski<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>, dont le savoir égalait +celui des Jésuites les plus érudits, le bruit qu'il s'était rendu +coupable de vol et qu'il avait rempli l'office de bourreau. Dès qu'un +synode protestant se réunissait, on voyait paraître un pamphlet +contenant une lettre du diable aux membres de cette assemblée, quelque +histoire ridicule sur ses délibérations, etc. Lorsqu'un prêtre +protestant se mariait, il était sûr de recevoir un épithalame écrit +par les Jésuites; et, lorsqu'un ministre mourait, ceux-ci publiaient +des lettres qu'il était censé adresser de l'enfer aux principaux +membres de sa secte. Toutes ces pièces de bouts-rimés, nourries de +gros sel, produisaient nécessairement un grand effet sur la populace. +Les Protestants réfutaient les calomnies des Jésuites; mais les +Jésuites revenaient à la charge, et, en fin de compte, ils réussirent +à couvrir de haine et de mépris les ministres de la religion +réformée<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>.</p> + +<p>Cette lutte, commencée sous le règne d'Étienne Batory, ne fit que +s'envenimer sous le règne de Sigismond III, qui était entièrement +dévoué aux Jésuites. Les écoles et les colléges ouverts par cet ordre +devinrent l'instrument le plus énergique des conversions; +l'instruction y était gratuite, et on y admettait, on cherchait même à +y attirer les élèves protestants et ceux qui appartenaient à l'Église +grecque. Ce libéralisme <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> apparent gagna aux Jésuites un grand +nombre de partisans, même parmi les adversaires de Rome, et, comme on +voyait beaucoup de jeunes gens qui avaient pu terminer leurs études +chez les Jésuites sans abandonner leur religion, les Protestants et +les Grecs ne faisaient aucune difficulté d'envoyer leurs enfants dans +ces colléges, qui étaient établis sur tous les points du pays, tandis +que les écoles protestantes se trouvaient fort éloignées. Les +Protestants possédaient cependant d'excellentes écoles où l'éducation +était supérieure à celle des Jésuites; mais comme ces établissements +n'étaient soutenus que par des contributions volontaires, ils ne +pouvaient lutter contre leurs concurrents, qui jouissaient de riches +dotations. La plupart de ceux qui étaient entretenus par la libéralité +des grandes familles protestantes, cessèrent d'exister ou furent +convertis en écoles catholiques, dès que leurs patrons furent rentrés +dans le sein de la vieille Église. Les Jésuites apportaient le plus +grand soin à rattacher leurs élèves à leur ordre, en les traitant avec +une extrême douceur, en les patronnant dans toutes les carrières, en +les maintenant le plus long-temps possible sous leur tutelle, afin de +bien connaître leurs dispositions et de s'en servir dans l'intérêt de +leurs desseins<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>. Les élèves protestants <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> devinrent ainsi +l'objet de l'attention particulière des Jésuites qui, maîtres de +l'esprit des enfants, pouvaient exercer sur les parents une influence +plus efficace. D'une part, les Jésuites persécutaient très activement +les ministres et les écrivains de l'Église réformée; d'autre part, ils +employaient tous les moyens de séduction à l'égard des laïques, et +notamment des hommes riches et haut placés, auxquels ils prodiguaient +les bons procédés et les services. Ils entreprirent alors de convertir +les familles, ou au moins quelques-uns de leurs membres, en ébranlant +leur foi par la subtilité des arguments, puis en leur présentant les +faveurs royales et tous les avantages temporels comme prix de leur +retour à la religion catholique. En outre, ils s'entremettaient dans +les mariages, et tâchaient d'unir les Protestants influents avec de +jeunes filles catholiques, belles, riches et entièrement dévouées à +leur ordre. Cette politique fut couronnée d'un plein succès; car si +les dames catholiques ne réussissaient pas toujours à convertir leurs +maris, elles obtenaient au moins que leurs enfants fussent élevés dans +la foi catholique, et ce fut ainsi que beaucoup de familles +protestantes revinrent à l'Église romaine. Le zèle des Jésuites a +souvent entraîné les conséquences les plus déplorables au sein des +familles, où s'introduisaient les divisions de <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> sectes et de +cultes. Tel qui avait jusqu'alors résisté à toute séduction, se +laissait gagner par les conseils affectueux, par l'insistance, par le +désespoir d'un parent soumis à l'influence des Jésuites, et ces +prédications du foyer domestique étaient plus puissantes que les plus +forts raisonnements. On sait bien, d'ailleurs, que l'Église de Rome a +fait plus de prosélytes en parlant à l'imagination et au cœur qu'en +s'attaquant à la raison.</p> + +<p>Je ne puis passer sous silence le fait suivant, qui caractérise +parfaitement la politique des Jésuites. Dans une émeute, à Vilna, le +fils d'un noble protestant nommé Lenczyçki, enfant de quinze ans, se +précipita au milieu de la populace furieuse, qui criait: «Mort aux +hérétiques!» et se déclara hardiment Protestant et prêt à mourir pour +sa foi. Les Jésuites furent frappés d'admiration. Non-seulement ils +protégèrent le jeune homme, mais encore ils l'accablèrent de caresses +et le rendirent sain et sauf à ses parents. Ils réussirent ensuite à +le convertir et à en faire l'un des membres les plus distingués de +leur ordre.</p> + +<p>Les Jésuites polonais comptèrent dans leurs rangs plusieurs hommes de +talent, tels que Casimir Sarbiewski, ou Sarbievius, le premier poète +latin des temps modernes<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>; Smigleçki ou Smiglecius, dont le traité +sur la logique, adopté dans différentes écoles, fut réimprimé à Oxford +en 1658. Mais leur système d'éducation était plus propre à arrêter +qu'à développer les progrès des élèves; car ils suivirent en Pologne +la méthode qu'ils avaient appliquée en Bohême, où, selon la remarque +<span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> de Pelzel, «ils se contentèrent de donner à leurs disciples +les écailles du savoir, tandis qu'ils gardèrent l'huître pour eux.» +Les déplorables effets de ces vices d'éducation ne tardèrent pas à se +révéler. À la fin du règne de Sigismond III, alors que les Jésuites +s'étaient emparés presque exclusivement de la direction des écoles +publiques, la littérature nationale avait décliné avec une rapidité +égale à celle de ses progrès pendant le siècle précédent. La Pologne +qui, depuis la moitié du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle jusqu'à la fin du règne de +Sigismond III (1632), avait produit une foule d'ouvrages remarquables +en langue polonaise comme en langue latine, ne put citer qu'un très +petit nombre d'écrits remarquables composés depuis cette époque +jusqu'à la seconde partie du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Le mélange de locutions +latines avec la langue polonaise, dit macaronisme, créa un style +barbare qui déshonora, pendant plus d'un siècle, la littérature +nationale.</p> + +<p>Comme le but des Jésuites était surtout de combattre les +Anti-papistes, le principal objet de leur enseignement se rattachait à +la polémique religieuse; en sorte que leurs élèves les plus +distingués, au lieu d'acquérir de solides connaissances qui les +eussent rendus utiles au pays, perdaient leur temps à étudier les +vaines subtilités de la dialectique. Les disciples de Loyola savaient +bien que, de toutes les faiblesses humaines, la vanité est celle qui +offre le plus de prise, et ils étaient aussi prodigues de louanges +pour leurs partisans que prodigues d'injures pour leurs adversaires. +Ils accablèrent de flatteries les bienfaiteurs de leur ordre, et le +style de leurs panégyriques enthousiastes atteste la décadence +complète du goût et du sentiment littéraire chez un peuple qui pouvait +applaudir à de tels écrits. Les œuvres classiques du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle +ne furent point réimprimées, <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> tant que domina l'influence des +Jésuites. Les hommes distingués du règne de Sigismond III, les +Zamoyski, les Sapiéha, les Zolkiewski, ainsi que les principaux +écrivains de cette époque, furent élevés à d'autres écoles; car les +Jésuites resserraient l'horizon des intelligences, et les hommes +exceptionnels qui s'élevèrent au-dessus du niveau commun épuisèrent +vainement leurs efforts à lutter contre l'ignorance et les préjugés +populaires. Il n'y avait plus ni notions de droit, ni sentiment +d'égalité civile, le temps des castes et des priviléges était revenu, +les paysans étaient partout soumis à la plus dégradante servitude.</p> + +<p>Les Jésuites ont été souvent accusés de favoriser le relâchement des +mœurs, et, en effet, un grand nombre de leurs écrits tendent à +affaiblir les principes de la morale. Cependant, je le déclare +sincèrement, cette accusation ne doit pas atteindre les Jésuites +polonais. Cet ordre fit reculer l'intelligence de la nation; il +n'enseigna qu'un mauvais latin, il se montra plein de préjugés, il fut +violent et querelleur; mais il faut reconnaître que ses mœurs +étaient pures et que, sous son influence, le foyer domestique présenta +l'image des vertus patriarcales. S'il y a eu des Jésuites qui ont +défendu certains principes d'une moralité plus que douteuse, il ne +faut point les chercher parmi les Jésuites polonais.</p> + +<p>Après avoir rompu en quelque sorte les rangs du Protestantisme, les +Jésuites se disposèrent à soumettre à la domination de Rome l'Église +grecque de Pologne, qui comprenait environ la moitié de la population, +et dont les adhérents habitaient principalement les territoires +annexés à la Pologne pendant le cours du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Je décrirai +ailleurs l'établissement de l'Église grecque parmi les populations +slaves (ou russes). Je me <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> bornerai dès à présent à rappeler +que la principauté de Halitch (aujourd'hui la Gallicie) fut réunie à +la Pologne en 1340, lorsque le roi Casimir le Grand fit valoir ses +droits d'héritage après l'extinction de la famille régnante de +Halitch. Casimir assura à son pays cette importante acquisition de +territoire en confirmant les anciens droits et priviléges des +habitants, et en accordant à ses nouveaux sujets toutes les libertés +polonaises. Toutefois, ce fut en 1386, lors de son union avec la +Lithuanie<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>, que la Pologne vit s'accroître chez elle le chiffre +des adhérents à l'Église grecque. La manière dont les souverains de la +Lithuanie établirent leur autorité sur ce pays, mérite d'être +signalée, et elle est, je crois, unique dans l'histoire.</p> + +<p>Les Lithuaniens ou Lettoniens, forment une race à part, complètement +distincte des races slave et teutonne. Leur langue se rapproche plus +du sanskrit qu'aucun autre idiome de l'Europe<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>. Depuis un temps +immémorial, ils habitaient les côtes de la Baltique, depuis les +Bouches de la Vistule à l'Est, jusqu'aux rives de la Narva, et +s'étendaient au loin dans le Sud. Ils se divisaient en Prussiens, +Lettoniens ou Livoniens, et Lithuaniens, et ne différaient les uns des +autres que par de légères variantes de dialecte. La conquête et la +conversion des Prussiens furent tentées par les rois polonais pendant +les <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> et <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècles, mais elles ne furent définitivement +accomplies qu'au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. L'Ordre teutonique des chevaliers +hospitaliers, acheva la <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> soumission complète des Prussiens, +tandis qu'un autre Ordre, celui des chevaliers Porte-Glaive, fit subir +le même sort à la Livonie. Quant aux Lithuaniens, ils réussirent +non-seulement à conserver leur indépendance, mais encore à fonder un +puissant empire par la conquête des principautés de la Russie +occidentale. Ces principautés, habitées par une population convertie à +l'Église grecque, se trouvaient très affaiblies depuis l'invasion des +Mongols en 1240, et elles étaient sans cesse exposées aux brigandages +de ces barbares. Vers le milieu du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, les rois lithuaniens +les occupèrent en y établissant, comme gouverneurs, des princes de +leur famille, qui étaient chargés de protéger les habitants, et qui, +peu à peu, adoptèrent la religion du pays. Des troubles extérieurs +arrêtèrent, pendant quelque temps, le développement de l'empire +lithuanien; mais, vers 1320, après l'avènement de Ghédimine, cet +empire fit de grands progrès. Ghédimine, militaire habile et sage +politique, s'empara, sans éprouver de résistance, de tout le pays +compris entre ses frontières et la mer Noire, et il l'organisa à la +manière féodale, soit en remettant le gouvernement de certaines +principautés à ses fils, qui devenaient ainsi ses vassaux, soit en +laissant en place les dignitaires qui administraient les provinces au +moment de la conquête. Les fils de Ghédimine reçurent tous le baptême +et furent admis au sein de l'Église grecque; quelques-uns se marièrent +à des princesses dont les familles avaient autrefois régné sur le +pays. Ghédimine prit lui-même le titre de grand-duc de Lithuanie et de +Russie, et, bien qu'il demeurât fidèle aux pratiques de l'idolâtrie, +il fut loyalement servi par ses sujets chrétiens, qui combattirent, +sous ses ordres, contre leurs propres coreligionnaires. Le dialecte +de la <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> Russie-Blanche fut adopté pour les transactions +officielles en Lithuanie, et il ne fut remplacé par la langue +polonaise que vers le milieu du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Ghédimine eut pour successeur son fils Olgherd, qui fut baptisé, selon +les rites de l'Église grecque, lors de son mariage avec une princesse +de Vitepsk. À Kioff et dans d'autres villes russes, ce prince suivait +les cérémonies chrétiennes, construisait des églises et des couvents, +tandis qu'à Vilna, capitale de la Lithuanie, il se prosternait devant +les idoles et adorait le feu sacré. On assure qu'il mourut en +chrétien; mais son corps fut brûlé selon les rites du Paganisme. +Quelques-uns de ses fils furent baptisés et élevés au sein de l'Église +grecque; quant à Jagellon, qui lui succéda sur le trône, il reçut une +éducation païenne; il se convertit toutefois aux doctrines de l'Église +d'Occident, en 1386, lorsqu'il épousa Hedwige, reine de Pologne. Il +entraîna en même temps la conversion des idolâtres lithuaniens<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>; +les partisans de l'Église grecque demeurèrent d'ailleurs fidèles à +leur foi.</p> + +<p>Les archevêques de Kioff, métropolitains des églises russes, +transportèrent leur résidence à Vladimir sur la Kliazma, vers le +milieu du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle; ils se rendirent ensuite à Moscou, d'où leur +juridiction spirituelle s'étendait sur toutes les églises des États +lithuaniens; <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> mais, en 1415, le grand-duc Vitold fit nommer un +archevêque de Kioff, qu'il rendit indépendant de celui de Moscou. +Malgré les efforts de plusieurs prélats, les Églises de la Lithuanie +n'accédèrent point à l'Union conclue en 1438, à Florence, entre les +Églises d'Orient et d'Occident. Les églises de Halitch, principauté +réunie à la Pologne en 1340, reconnurent pour leur métropolitain +l'archevêque de Kioff, qui, lui-même, avait reçu son investiture du +patriarche de Constantinople. L'Église grecque de Pologne possédait +aussi une hiérarchie complète et un grand nombre de couvents richement +dotés. Les évêques étaient nommés par les nobles, confirmés par le roi +et sacrés par l'archevêque. Les dignitaires appartenaient, en général, +à la noblesse, et comptaient dans leurs rangs un grand nombre d'hommes +de mérite qui avaient fait leurs études dans les Universités +étrangères ou à Cracovie. J'ai déjà dit que la plupart des grandes +familles de la Lithuanie appartenaient à l'Église grecque; je citerai, +entre autres, les princes Czartoryski, Sanguszko, Wiszniowiecki, +Ostrogski, etc. Les membres de l'Église grecque, en Pologne, servirent +leur pays avec une loyauté égale à celle des Catholiques romains. Ils +remplirent les emplois les plus élevés. La plus grande victoire que +les Polonais eussent jamais remportée sur les Moscovites (celle +d'Orscha, en 1515), fut gagnée par le prince Constantin Ostrogski, +sectateur de la foi grecque et très hostile à toute union avec Rome.</p> + +<p>Telle était la situation de l'Église grecque en Pologne, lorsque les +Jésuites entreprirent de soumettre ce pays à la suprématie de Rome. +Ils publièrent d'abord de nombreux écrits en faveur de l'union de +Florence, et cherchèrent à gagner à leur cause les membres les plus +influents du clergé grec, en leur faisant espérer <span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> que leurs +évêques auraient place au sénat, à côté des évêques de l'Église +catholique. Ils n'essayèrent pas de convertir les élèves appartenant à +l'Église grecque, qui fréquentaient leurs écoles; ils s'appliquèrent +seulement à leur faire partager leurs idées, relativement à l'Union +avec Rome, espérant que, ce premier pas fait, ils pourraient, plus +tard, arriver facilement à leurs fins. Les Jésuites ont été souvent +accusés de prendre, en quelque sorte, le masque d'une religion opposée +à la leur, dans le seul but de la détruire; cette tactique n'a jamais +été aussi manifeste que dans les incidents qui se rapportent à +l'histoire de l'Église de Pologne. Le personnage choisi par les +Jésuites pour jouer le principal rôle dans cette triste comédie fut un +noble lithuanien, Michel Rahoza, qui avait été élevé dans leurs écoles +et qu'ils parvinrent à faire nommer archevêque de Kioff par le roi +Sigismond III. Cette nomination était contraire à l'usage établi; +l'archevêque devait être nommé par les nobles de son Église, et +confirmé seulement par le roi. Rahoza obéissait aveuglément aux +Jésuites, qui lui adressèrent une instruction écrite sur les moyens de +détruire le parti hostile à l'Église de Rome, tout en paraissant être +attaché à ce même parti. Ce document remarquable, qui jette un grand +jour sur la politique des Jésuites, a été imprimé dans l'ouvrage de +Lukaszewicz; je crois devoir, dans la note ci-dessous<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, en donner +la traduction littérale en conservant <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> les expressions latines +qui s'y trouvent mêlées au polonais. C'est assurément une pièce +diplomatique des plus curieuses; on y exalte le zèle et les talents du +prélat; on fait briller à ses yeux la perspective des plus hautes +dignités, et on lui enseigne un système de mensonge et de fraude qui +doit le conduire au succès.</p> + +<p>Dès que le terrain fut ainsi préparé, l'archevêque de Kioff convoqua +en 1590, à Brestz (Lithuanie), une réunion de son clergé, auquel il +représenta la nécessité et les avantages d'une alliance avec Rome; il +valait bien mieux, disait-il, obéir au chef de l'Église d'Occident, à +<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> une autorité entourée de prestige, reconnue par les hommes +les plus éminents et respectée par les nations les plus puissantes du +monde civilisé, que d'être soumis au patriarche de Constantinople, à +l'esclave d'un roi infidèle, au chef d'une Église ignorante et +superstitieuse.—Le projet de l'archevêque fut très chaudement +accueilli par le clergé; mais il rencontra une forte opposition parmi +les laïques. En 1594, on réunit dans la même ville un autre synode +auquel assistèrent plusieurs évêques catholiques, et l'archevêque et +quelques évêques signèrent leur consentement d'adhésion à l'Union +conclue à Florence en 1438; ils admirent ainsi le <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> <i>Filioque</i> +(pour la filiation du Saint-Esprit), le purgatoire et la suprématie du +pape; ils conservaient la langue slave pour la célébration du service +divin, ainsi que le rite et la discipline de l'Église d'Orient. Une +députation se rendit à Rome pour annoncer au pape Clément VIII ce +grave évènement. En 1596, le roi ordonna la convocation d'un synode +pour procéder à la publication et à la mise en vigueur de l'Union. Ce +synode s'assembla à Brestz, et l'archevêque de Kioff, ainsi que les +prélats qui avaient souscrit à l'Union, firent une solennelle +proclamation de cet acte, remercièrent le Tout-Puissant et +excommunièrent leurs adversaires. Cependant la majorité des laïques, +ayant à leur tête le prince Ostrogski, palatin de Kioff, et les +évêques de Léopol et de Premysl, se déclarèrent contre l'Union, et +dans une nombreuse assemblée, convoquée par le prince, ils +excommunièrent, à leur tour, les évêques qui l'avaient proclamée. Dès +ce moment, le parti de l'Union, soutenu par le roi et les Jésuites, +ouvrit la persécution contre ses adversaires, auxquels il enleva ses +couvents et ses églises. Il était dirigé par Rudzki, élève des +Jésuites, qui, ayant abjuré le Protestantisme, avait remplacé Rahoza +sur le siége métropolitain. L'évêque de Polotzk, Josaphat Koncewicz, +prélat irréprochable dans ses mœurs, mais très intolérant dans son +zèle, rencontra, dans son diocèse, une vive opposition qu'il tenta de +réprimer avec un tel excès de violence, que les Catholiques eux-mêmes +en furent effrayés. Le prince Léon Sapiéha, chancelier de Lithuanie, +l'un des hommes les plus remarquables que ce pays ait produits, lui +fit observer, en termes très énergiques, combien sa conduite était à +la fois impolitique et contraire aux principes chrétiens. Sa lettre, +dont je publie en note la traduction<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> décrit exactement +l'intolérance du parti catholique et sa funeste influence sur le pays. +Mais déjà les Jésuites étaient assez puissants pour combattre l'effet +de toutes ces remontrances. Koncewicz persista dans la voie des +<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> persécutions, et le 12 juillet 1623, les habitants de +Vitepsk, indignés, se soulevèrent et tuèrent le prélat, qui fut +canonisé en 1643. Ce crime fut sévèrement puni.</p> + +<p>Parmi les résultats politiques de l'Union, le plus déplorable fut, +sans contredit, le mécontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui +étaient très sincèrement dévoués aux doctrines de l'Église d'Orient. +Ces Cosaques formaient une nombreuse armée, fortement aguerrie par ses +luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organisés en troupes +régulières par Étienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne, +qu'ils défendaient, non-seulement contre les Mahométans, mais encore +contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il était donc +aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'Église d'Orient une +persécution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraîner dans +l'Union, et il y eut parmi eux quelques révoltes partielles qui furent +aisément apaisées, grâce à la popularité dont jouissaient le prince +Vladislav, fils aîné du roi, et le commandant en chef Pierre +Konaszewicz. Ce dernier rendit à son pays d'immenses services pendant +les guerres de Turquie et de Russie; mais il était aussi fidèlement +attaché à l'Église d'Orient qu'à la Pologne. Ce fut sous sa protection +que le parti hostile à l'Union s'assembla à Kioff dans un synode où +furent élus un archevêque et plusieurs évêques pour remplacer ceux qui +avaient accepté cet acte; ces nouveaux prélats furent sacrés par +Théophile, patriarche de Jérusalem, qui s'était arrêté à Kioff à son +retour de Moscou.</p> + +<p>L'Union divisa ainsi l'Église de Pologne en deux camps hostiles, et +l'anarchie religieuse engendra bientôt l'anarchie politique. Mais je +dois maintenant revenir à l'histoire du Protestantisme.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> CHAPITRE XI.<br> +POLOGNE.<br> +(Suite.)</h2> + +<p class="resume"> + Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la + cause du Protestantisme en Pologne. — Conséquences funestes de sa + politique, malgré les services rendus au pays par d'illustres + patriotes. — Potoçki. — Zamoyski le Grand. — Christophe + Radziwill. — Fâcheux effet de l'administration de Sigismond sur + les relations extérieures de la Pologne. — Règne de Wladislav IV + et impuissance de ses efforts pour détruire l'influence des + Jésuites.</p> + +<p>L'Union conclue à Brestz, repoussée par une notable partie de la +noblesse et du clergé, mal accueillie par la grande majorité des +masses, trouva cependant accès auprès de beaucoup de riches familles +et d'ecclésiastiques influents; et cette adhésion, fortifiant le parti +des Jésuites, lui souffla l'audace d'agir avec plus de violence contre +les Protestants, en joignant la persécution aux moyens de séduction. +Les lois du pays ne fournissant aucune arme qui permît aux autorités +d'opprimer les Anti-Papistes, les Jésuites atteignirent le même but, +en se servant de la chaire et du confessionnal pour exciter les +classes inférieures à des actes de violence contre les écoles et les +temples protestants, sans épargner la personne des Pasteurs, et en +couvrant ces crimes du voile de l'impunité assurée à leurs intrigues. +Le roi Sigismond III, avons-nous dit, s'était <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> plu, dans le +cours de son règne, à conférer les plus hautes dignités de la couronne +aux créatures du parti jésuitique. Les tribunaux se composaient de +magistrats électifs, et il était facile aux Jésuites de n'ouvrir les +portes du sanctuaire qu'aux personnes dévouées à leurs intérêts. La +direction presque exclusive qu'ils s'étaient arrogée de l'éducation +des nobles, la classe dominante de la nation, mettait à leur dévotion +les générations élevées dans leurs écoles, et leur donnait une +influence immense dans l'administration de la justice, sur toute +l'étendue du territoire. Aussi n'y avait-il pas lieu de s'étonner que +les auteurs des plus violentes agressions contre les Protestants +obtinssent l'impunité devant de semblables tribunaux, qui acquittaient +les coupables en recourant, au besoin, aux subtilités juridiques, +telles qu'une nullité d'enquête, etc.; ou, quand le délit était par +trop flagrant, on procurait aux criminels le moyen d'échapper, par la +fuite, aux conséquences de l'arrêt que les juges se voyaient forcés de +prononcer contre les accusés. En beaucoup de cas, les coupables +restaient à l'abri du châtiment, grâce à l'intimidation qui paralysait +les poursuites judiciaires, et à la conviction dans laquelle on était, +que toute mesure de ce genre ne servirait qu'à constituer la victime +en frais, sans autre résultat pour elle. Les Protestants avaient vu +leurs temples menacés de destruction, la sépulture de leurs +coreligionnaires troublée par les plus sacriléges attentats à la mort, +et leurs ministres odieusement traités, même avant l'avènement de +Sigismond III; mais ces tentatives avaient rencontré presque toujours +une juste répression. Sous le règne de ce monarque, cependant, une +guerre de parti, fomentée dans la lie du peuple, éclata contre les +Réformés, à l'instigation des Jésuites <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> et de leurs +instruments. En 1591, la populace signala son entrée en campagne par +l'incendie de l'église protestante de Cracovie, sous la conduite de +quelques étudiants de l'Université<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>. Ce crime demeura impuni, et, +pour prévenir le retour d'une semblable catastrophe, les Protestants +transférèrent le siége de leur culte dans un village voisin de +Cracovie, où ils ne se virent pas toujours à l'abri des attaques du +fanatisme. Ces agressions réitérées, jointes aux insultes personnelles +et aux actes de violence auxquels ces citoyens étaient fréquemment en +butte, décidèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer de cette +ville, qui vit ainsi décroître sa prospérité. Les temples de Posen, +Vilna et autres villes, furent détruits de la même manière, les +sépultures violées, et les ministres de la religion accablés de +mauvais traitements. De fréquents attentats à la propriété privée +venaient encore ajouter aux griefs des Protestants; mais l'influence +du clergé catholique leur interdisait tout recours utile en justice. +Le chevet des mourants était assailli, dans l'espoir de leur arracher +un mot ou un signe qui montrât qu'ils avaient abjuré leur croyance +avant de mourir. On voyait les plus proches parents, le père ou la +mère, l'enfant lui-même, <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> entreprendre de troubler l'agonie +des siens; zèle inconsidéré! plus propre à jeter le doute et les +ténèbres dans leur esprit, qu'à les préparer à faire face à ce moment +solennel, comme il convient à un vrai chrétien<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>. Les Protestants +essayèrent en vain à résister. Ils projetèrent, peu de temps après +l'avènement de Sigismond III, de fonder à Vilna une Université, rivale +de celle des Jésuites; mais leur plan fut traversé par une ordonnance +du roi et par l'influence du clergé. Les rangs des Protestants +s'éclaircissaient, de jour en jour, au profit de l'Église de Rome, +dont nous avons dépeint l'infatigable séduction; et la persécution +croissait en raison de l'affaiblissement de leurs forces. Le seul +moyen de faire face à l'orage eût été une étroite union entre tous les +Anti-Papistes du pays; mais, hélas! l'esprit de division l'emporta, et +l'alliance de Sandomir, après d'impuissants efforts pour la maintenir, +fut définitivement dissoute par les Luthériens. Une assemblée fut +convoquée à Vilna, en 1599, pour y délibérer d'un pacte d'alliance +entre les Protestants et l'Église grecque, sans que cette tentative +fût plus heureuse que les précédentes. Une association de défense +mutuelle se conclut cependant à cette époque, mais elle resta sur le +papier, sans produire aucun résultat.</p> + +<p>Vers la fin du long règne de Sigismond III (1587-1632), le +Protestantisme pouvait être considéré comme abattu, bien qu'il comptât +encore beaucoup de sectateurs parmi lesquels les grandes familles du +pays revendiquent des noms illustres: des Leszczynski, des <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> +rejetons de la souche des Radziwill, etc. Jean Potoçki, palatin de +Braçlaw, offrit, en dépit des séductions royales les plus pressantes, +un rare et noble exemple de fidélité à la religion de l'Évangile. Et +nous sommes heureux de pouvoir dire que la famille distinguée dont il +a fondé en réalité la brillante fortune, est encore en possession de +la plus grande partie de ses vastes domaines, et compte, dans son +sein, plusieurs membres qui portent dignement l'illustration de leur +race.</p> + +<p>Jean Potoçki naquit d'une famille déjà riche et considérable, et fut +élevé dans la religion protestante. Il se distingua par ses services +militaires sous Étienne Batory et sous le règne de Sigismond III; et +ce fut entièrement aux exploits et à l'habileté de ce guerrier, que ce +dernier roi dut la déroute des mécontents à la bataille de Gouzow, en +1608. Il s'était joint aux troupes royales à la tête d'une force +importante, levée à ses frais avec le concours des siens; en +récompense de ses services, le roi lui conféra, avec de vastes +domaines, la dignité de palatin de Braçlaw. Les plus hautes dignités +de la couronne attendaient Potoçki, s'il eût consenti à trahir sa +religion pour la faveur royale; mais il était digne de ce héros de ne +devoir sa fortune qu'à l'éclat de ses services. Il commandait l'armée +polonaise au siége de Smolensk, où il mourut en 1611, à l'âge de +cinquante-six ans. La ville fut prise peu de temps après sa mort par +son frère Jacques, qui lui avait succédé dans le commandement de +l'armée, mais dont l'abjuration avait affligé l'Église au sein de +laquelle ses frères et lui avaient été nourris depuis le berceau. Jean +Potoçki ne laissa pas d'enfants, et ses biens passèrent à son neveu +Stanislas, qui devint plus tard un guerrier renommé. Converti à la +foi catholique, ce dernier ferma l'Académie <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> protestante +fondée par son oncle, et transforma ses bâtiments en écurie, ainsi que +le rapporte avec joie un écrivain des Jésuites du nom de Niesieçki. Il +y eut d'autres branches de la même famille qui restèrent fidèles au +Protestantisme; car ce même auteur, qui écrivait il y a cent ans +environ, dit que l'hérésie, dont cette illustre famille avait été +infectée, ne s'éteignit que de son temps<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>.</p> + +<p>Une particularité bien remarquable de l'histoire de Sigismond, au +milieu des succès sans nombre qu'il obtint dans la conversion de ses +sujets, est l'impuissance de ses efforts pour ébranler la foi +évangélique de sa propre sœur, la princesse Anne, qu'il tenait en +grande et affectueuse estime. Puffendorf, dans son histoire de Suède, +rapporte que lorsque la mère de cette jeune princesse, Catherine +Jagellon, se vit sur son lit de mort, elle fut si troublée par la +crainte du purgatoire, que son confesseur, le jésuite Warszewiçki +(célèbre auteur), eut pitié de l'agonie de son âme, et lui dit que le +purgatoire n'était qu'une fable inventée pour le vulgaire. Ces paroles +furent entendues par la princesse Anne, qui se tenait derrière le +rideau du lit de sa mère, et la décidèrent à méditer les Écritures et +plus tard à embrasser la religion protestante.</p> + +<p>Le triomphe écrasant de Sigismond III sur le parti anti-catholique de +Pologne, si puissant au moment de son avènement, fut cependant acheté +au prix des plus chers intérêts du pays, dont ce prince était toujours +prêt à faire le plus complet sacrifice, quand les Jésuites, <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> +ses conseillers ordinaires, le réclamaient au nom de leur Église en +général, ou de leur ordre en particulier. Nous avons décrit plus haut +l'empire absolu qu'ils exercèrent sur l'esprit du roi Sigismond; mais +leur funeste influence fut long-temps balancée par Zamoyski, à qui +notre histoire a décerné le titre de <i>Grand</i>, et qui, réunissant en sa +personne, avec un ardent patriotisme, les qualités supérieures de +l'homme d'État, du guerrier et de l'écrivain, exerça une influence +immense sur ses concitoyens<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Il était né Protestant, mais +rebuté, <span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> selon toute apparence, par les divisions qui +régnaient au sein du Protestantisme, et s'attendant probablement, +comme beaucoup de patriotes éclairés, à une réforme de l'Église +nationale, il s'unit à cette Église, mais il n'en resta pas moins +toute sa vie l'un des plus ardents défenseurs de la liberté +religieuse. Il avait coutume de dire que, bien qu'il fût prêt à donner +la moitié de sa vie pour convertir ses concitoyens à sa foi, il la +sacrifierait tout entière, plutôt que de souffrir qu'aucun d'eux fût +persécuté à cause de ses croyances. Sigismond, qui devait en partie sa +couronne aux efforts de ce puissant magnat, était forcé d'accueillir +ses avis avec déférence; mais son influence auprès du roi baissait en +raison de l'empire croissant des Jésuites. Zamoyski prit le monarque à +partie, au sein d'une diète assemblée, et lui reprocha, dans un +langage sévère, l'abandon de ses devoirs de souverain. Il fût parvenu +<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> sans doute à opposer une digue infranchissable à +l'envahissement du mal; malheureusement pour la Pologne, il mourut peu +de temps après, et les choses allèrent de mal en pis, jusqu'à +l'explosion d'une guerre civile. Cette levée de boucliers se termina +par la défaite des adversaires de Sigismond, suivie d'une paix conclue +par les efforts de plusieurs patriotes influents; mais rien n'empêcha +ce monarque aveugle de courir à l'abîme vers lequel il précipitait la +nation. Nous avons décrit plus haut l'influence funeste des Jésuites +sur l'éducation nationale, et le mécontentement des sectaires de +l'Église d'Orient produit par la même cause. Ces deux circonstances +devinrent dans la suite une source de maux incalculables pour la +Pologne, et la cause première de la décadence et de la chute de ce +royaume; mais les déplorables effets de cette influence sur les +affaires étrangères <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> de ce pays, se firent sentir pendant le +règne de Sigismond lui-même. C'est ainsi qu'il perdit son sceptre +héréditaire de Suède, pour avoir voulu y rétablir le Catholicisme, et +qu'il suscita à la Pologne une guerre avec cette puissance, qui +s'offrait naturellement comme sa première alliée, la couronne des deux +pays reposant sur la même tête. La Livonie, riche province +particulièrement importante par ses ports de mer, qui s'était soumise +à la Pologne sous Sigismond-Auguste, et dont la population était +protestante, fut perdue par l'inconcevable bigoterie de ce monarque. +Un violent mécontentement s'était manifesté parmi ses habitants, lors +de l'installation des Jésuites à Riga sous Étienne Batory, et cette +circonstance en avait rendu la conquête aisée à la Suède. Elle eût été +sauvée cependant par le prince Christophe Radziwill, qui la défendit +vaillamment contre les armes suédoises, et raffermit par son influence +la fidélité ébranlée de sa population. Mais Sigismond et ses +misérables conseillers, qui détestaient dans Radziwill le Protestant +fervent, refusèrent de lui envoyer tout secours<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> Ainsi, +pour enlever à un sujet protestant l'occasion de se distinguer, fût-ce +même contre une nation protestante, une province importante fut +sacrifiée. Un fait analogue se produisit dans la Prusse polonaise, où +plusieurs villes, irritées des entreprises continuelles des Jésuites +contre leur liberté religieuse, opposèrent à peine une ombre de +résistance à Gustave-Adolphe, malgré le concours des circonstances qui +semblaient mettre obstacle à l'ambition de ce souverain. Le héros +<span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> polonais Zolkiewski avait su, dans une assemblée des grands +de Moscovie, en 1612, faire tomber le sceptre de la maison éteinte de +Rurik aux mains de Vladislav, fils de Sigismond; mais ce monarque +entêté perdit ce vaste empire pour la Pologne, en se refusant à +exécuter le traité conclu à cet effet par Zolkiewski, et en essayant à +ceindre pour son propre compte la couronne moscovite. Ses faiblesses +trop connues au profit de la Société de Jésus, et son ardeur de +prosélytisme, poussèrent les Moscovites à une résistance désespérée +contre l'alliance <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> qu'ils avaient précédemment recherchée. +L'influence de ses conseillers en Loyola asservissait son gouvernement +à la politique de l'Autriche, à laquelle il sacrifiait, en toutes +circonstances, la grandeur et la liberté de son royaume. Ainsi, quand +la Bohême se leva pour défendre ses libertés politiques et religieuses +contre la maison d'Autriche, au lieu de suivre l'exemple de Casimir +Jagellon et de soutenir cette nation amie contre une injuste +oppression, il fit intervenir en Hongrie, sans le consentement de la +diète, exigé en cas de guerre par la constitution, un corps +considérable de Cosaques, qui contribua puissamment à arrêter les +progrès de Bethlem Gabor, prince de Transylvanie. Ayant, en outre, +irrité le sultan par cette violation de neutralité, il s'attira une +guerre avec la Turquie, aussi peu nécessaire que funeste aux intérêts +de la Pologne. Tout compte fait, ces calamités l'emportent de beaucoup +sur l'avantage d'avoir conquis quelques provinces moscovites, perdues +en un quart de siècle après sa mort.</p> + +<p>Protestant, nous serions peut-être suspect d'exagérer la désastreuse +influence de la réaction catholique sur les destinées de notre pays; +mais il s'agit d'un fait consacré par l'impartialité de l'histoire et +proclamé par un auteur contemporain d'un mérite avoué, évêque +catholique lui-même (Piaseçki), qui déclara, en termes formels, que +c'est par l'influence exclusive des Jésuites<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a> que Sigismond III +appela d'éternels malheurs sur le royaume que l'élection lui avait +livré.</p> + +<p>À ce faible prince succéda son fils aîné, Vladislav IV, <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> +jeune monarque d'un esprit droit et généreux. Ses lumières et son +expérience des maux causés par la piété ignorante de son père, lui +inspirèrent une aversion si profonde contre les Jésuites, qu'aucun +membre de cette société ne fut admis à sa cour. Sa nature +bienveillante répugnait à la persécution. Le mérite personnel avait +seul droit à ses faveurs, et le guidait dans le choix des dignitaires +de l'État sans égard à leur conviction religieuse. Ses efforts pour +opposer une digue au flot toujours montant de la persécution, ne +purent triompher cependant de l'esprit d'intolérance que les Jésuites +avaient répandu au loin, surtout au sein de la noblesse inférieure et +nombreuse, formée dans leurs écoles. Bien qu'il fût parvenu à réprimer +les émeutes populaires suscitées contre les Protestants, il resta +impuissant en face de deux grands actes de persécution légale, +l'abolition du temple et du collége protestants de Vilna, en 1640, et +celle de la célèbre école des Sociniens; mesures de rigueur ordonnées +par les diètes, sous prétexte d'injures adressées aux statues des +saints par les élèves de ces établissements. Vladislav fit de grands +efforts pour calmer l'irritation produite au sein des populations de +l'Ukraine<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>, par les tentatives qui <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> avaient été faites +pour leur imposer l'Union avec Rome. Il confirma la hiérarchie adoptée +par les partisans de l'Église indépendante, qui se retrempa dans la +célèbre Académie fondée à Kioff par Pierre Mohila, prélat d'un noble +caractère, de haute naissance et de grand savoir<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>. La mort de ce +souverain, qui sut enchaîner, par un mérite tout personnel, les +aveugles passions du fanatisme évoqué sous le règne de son père, leur +donna de nouveau libre carrière et appela sur la Pologne les terribles +calamités au récit desquelles nous consacrerons le chapitre suivant.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> CHAPITRE XII.<br> +POLOGNE.<br> +(Suite.)</h2> + +<p class="resume"> + Règne de Jean-Casimir. — Révolte des Cosaques. — Le bigotisme des + évêques catholiques s'oppose à toute réconciliation avec + eux. — Invasion et expulsion des Sociniens. — Règne de Jean + Sobieski. — Pillage et destruction du temple protestant de Vilna, + à l'instigation des Jésuites. — Meurtre juridique de + Lyszczynski. — Élection et règne d'Auguste II. — Première + disposition légale contre la liberté religieuse des Protestants, + obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. — Protestation + des patriotes catholiques contre cette mesure. — Nobles efforts de + Leduchowski pour défendre les droits de ses concitoyens + protestants, menacés par les intrigues de l'évêque + Szaniawski. — Meurtre juridique de Thorn. — Réflexions sur cet + évènement. — Lettre pastorale de l'évêque Szaniawski aux + Protestants. — Les représentations des puissances étrangères, en + faveur des Protestants polonais, ne servent qu'à rendre la + persécution plus violente contre eux. — Ils sont privés des droits + politiques. — Situation malheureuse des Protestants polonais sous + le règne d'Auguste III. — Généreuse conduite du cardinal Lipski.</p> + +<p>Vladislav IV eut pour successeur son frère, Jean-Casimir, Jésuite et +cardinal, que le pape avait relevé de ses vœux lors de son élection +au trône. L'esprit de tolérance du dernier règne ne pouvait trouver +son compte à ces précédents, bien que la piété du nouveau monarque fût +loin de l'aveuglement de son père. Vladislav avait à peine fermé les +yeux, qu'une révolte terrible s'alluma dans l'Ukraine, appuyée par des +hordes de paysans, sectaires de l'Église grecque. La Pologne se +trouvait sans <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> défense contre l'irruption d'un pareil fléau, +quand les insurgés, ayant à leur tête Chmielniçki, noble polonais de +la religion grecque, homme d'énergie et de talents supérieurs, +s'avancèrent en flots pressés et irrésistibles. Le roi, qui marchait à +leur rencontre avec des forces insuffisantes, se vit assiégé par eux +dans son camp fortifié. Sa perte semblait inévitable; mais Chmielniçki +et les principaux chefs de Cosaques s'arrêtèrent sur le bord de +l'abîme vers lequel ils précipitaient leur patrie, la voix du +patriotisme s'éleva dans leurs cœurs et imposa silence au fanatisme +haineux et aux mauvaises passions qui marchent à sa suite. La concorde +fut le résultat de cet heureux retour. Chmielniçki, qui avait assiégé +son souverain, lui rendit fidèlement l'hommage d'un homme-lige, +implora son pardon en fléchissant le genou, et reçut du roi la +nomination de hetman ou général des Cosaques, dont les droits +politiques et religieux furent confirmés en cette circonstance. Le +traité intervenu entre les parties belligérantes, stipulait +expressément que l'archevêque de Kioff, métropolitain de l'Église +grecque de Pologne, aurait un siége dans le sénat. Cette condition, +demandée par les Cosaques, était non-seulement juste, car le +représentant d'une Église qui comptait des provinces entières de +sectateurs avait un titre incontestable à siéger au sein de +l'Assemblée politique où chaque évêque catholique avait sa place +marquée; mais le pays tout entier avait encore le plus haut intérêt à +ce que le chef spirituel d'un corps aussi formidable que les Cosaques +devînt membre du conseil suprême de l'État, puisque cela ne pouvait +que contribuer puissamment à confirmer ces populations guerrières, +mais indisciplinées, dans leur fidélité à la couronne de Pologne. +Cette combinaison, tout équitable et <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> avantageuse qu'elle fût, +échoua devant le fanatisme arrogant des prélats romains; en effet, +quand l'archevêque grec de Kioff, Sylvestre Kossowski, dont l'actif +patriotisme avait entraîné la pacification de l'Ukraine, entra au +sénat pour prendre possession de son siége, les dignitaires +catholiques sortirent en groupe de la salle des séances, en déclarant +qu'ils ne consentiraient jamais à siéger avec un schismatique. Les +remontrances respectueusement adressées aux évêques sur l'injustice de +leur conduite et sur les dangers qui en résultaient pour la nation, +demeurèrent toutes infructueuses, et cet outrage, par lequel on +répondait aux services patriotiques de l'archevêque de Kioff, +produisit une violente irritation parmi les Cosaques, qui ne tardèrent +pas à se soulever de nouveau. Défaits cette fois, ils s'attachèrent à +la fortune du czar de Moscovie, qui vint attaquer la Pologne avec des +forces immenses, pendant que Charles-Gustave, roi de Suède, +l'envahissait de son côté. Ce dernier monarque, sachant mettre à +profit les graves mécontentements que Jean-Casimir avait soulevés en +Pologne, s'avança à la tête d'un corps formidable de troupes d'élite. +Des bandes de mécontents se joignirent à lui, et il se vit bientôt +maître de la plus grande partie du pays. Son génie guerrier, la +sévère discipline de son armée et la bienveillance de ses manières lui +conquirent en peu de temps une grande popularité parmi les Polonais, +et tous les patriotes éclairés, sentant la nécessité d'avoir un +monarque capable d'opposer une digue à l'anarchie et aux incursions +des barbares, offrirent la couronne à Charles-Gustave, en demandant +qu'une diète fût convoquée pour consacrer officiellement son élection. +Le choix d'un monarque protestant, du caractère de Charles-Gustave, +écrasait <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> d'un seul coup la faction cléricale et dotait le +pays d'un gouvernement fort; si l'on considère, en outre, que la +Suède, monarchie constitutionnelle, possédait alors, dans le nord de +l'Allemagne, de vastes provinces contiguës à la Pologne, l'on ne +saurait douter que l'avènement de son roi au trône de ce pays n'eût +inauguré, dans l'Europe septentrionale, l'ère d'un grand empire +constitutionnel, rival redouté de l'Autriche, et mortel aux +envahissements des czars de Moscovie vers l'ouest. Malheureusement, +cette combinaison échoua devant l'arrogance que Charles-Gustave, enflé +de ses succès, mit dans sa réponse à la députation polonaise chargée +de l'inviter à convoquer une diète pour son élection: «Formalité +superflue, objecta-t-il, son épée l'ayant déjà fait maître du +royaume.» L'insolence de cette réplique irrita violemment la fibre +nationale. Le roi de Suède fut abandonné, et ses forces, assaillies de +toutes parts, furent chassées du territoire. La paix se rétablit en +1660, par le traité d'Oliva, conclu sous la garantie médiatrice de +l'Angleterre, de la France et de la Hollande. Les Protestants eurent +plus à souffrir durant ces guerres que le reste des habitants. Dans la +Grande-Pologne, on les persécuta pour les maux infligés aux +Catholiques par les Suédois<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>, tandis que plusieurs de leurs +temples <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> et de ceux des Sociniens furent mis en cendres par +les Cosaques, qui confondaient Catholiques et Protestants dans leur +ressentiment religieux.</p> + +<p>Jean-Casimir, qui s'était enfui en Silésie lors de l'invasion +suédoise, fut rappelé par la nation, et fit vœu à son retour, sous +l'invocation de la Vierge dont il implora la protection pour lui et +pour son royaume, de s'appliquer à réprimer les abus qui pesaient sur +les classes inférieures, et à convertir, ce qui voulait dire à +persécuter, les hérétiques. La première parti de ce vœu, tout digne +qu'elle fût des préoccupations d'un Chrétien, resta dans l'oubli. +Jean-Casimir crut s'acquitter envers le ciel en réduisant l'hérésie. +Le Protestantisme comptait encore un grand nombre d'adhérents, et +parmi eux plusieurs familles influentes. Les religionnaires avaient en +outre pour eux l'appui intéressé des princes étrangers de leur Église, +alliés en ce moment de la Pologne. Le vœu royal ne trouvant dès +lors à s'appesantir que sur les Sociniens, un Jésuite, du nom de +Karwat, pressa la diète de 1658 de témoigner sa reconnaissance à Dieu +par des actes. Cette diète fit une loi qui défendit, sous la sanction +la plus sévère, de professer ou de propager le Socinianisme dans les +États polonais; la peine de mort menaçait ceux qui passeraient outre +ou favoriseraient cette secte en quelque manière que ce fût. On +laissait cependant à ceux qui persévéreraient dans leur croyance, un +délai de trois ans pour vendre leurs propriétés et réaliser leur +avoir. Une entière sûreté leur <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> était promise pendant ce +temps, mais on leur interdisait les pratiques de leur culte et toute +intervention dans les affaires publiques. Ce décret n'était motivé par +aucune considération politique, aussi n'imputait-il pas de trahison +aux Sociniens; mais on l'avait entièrement fondé sur des motifs +théologiques, et principalement sur ce qu'ils n'admettaient pas la +Divinité de Jésus-Christ,—raison assez bizarre chez un peuple qui +tolérait les Juifs et admettait les Mahométans à la jouissance des +droits civils. Le délai triennal accordé par la diète de 1658, fut +réduit à deux ans par celle de 1659, qui décréta que tous les +Sociniens qui n'auraient pas embrassé le Catholicisme le 10 juillet +1660, eussent à quitter le pays sous les peines édictées par la diète +de 1658. Aux termes du même décret, ces Sociniens, qui pouvaient +abjurer leur croyance, n'eurent plus d'autre choix que la Confession +romaine, beaucoup d'entre eux s'étant faits Protestants pour se +soustraire aux rigueurs de la première loi.</p> + +<p>La rapidité du temps, l'état du pays ruiné par la guerre, et l'avidité +des acquéreurs qui mirent leur accablement à profit, obligèrent les +Sociniens à vendre leurs propriétés à vil prix. Sur ces entrefaites, +la persécution s'amoncelait autour d'eux sous toutes les formes. La +proscription semblait les mettre hors la loi, et comme tous exercices +religieux leur étaient interdits, rien n'était plus facile que de +trouver à les persécuter sur ce terrain. Pour échapper à cette +destinée, les Sociniens tentèrent un effort suprême, d'une nature si +extraordinaire, que l'on chercherait en vain à expliquer comment ils +auraient pu s'illusionner un seul instant sur un succès impossible. +Ils présentèrent une requête au roi contre le décret de 1658, +s'offrant à prouver qu'il n'existait <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> pas de différence +fondamentale entre leurs dogmes et les doctrines de l'Église +catholique. Cette proposition fut rejetée. Ils implorèrent la +protection, ou, tout au moins, l'intercession des puissances +étrangères; mais, bien que le traité d'Oliva, conclu en 1660, garantît +à toutes les Confessions religieuses de Pologne les droits dont elles +avaient joui avant la guerre, et que la Suède s'efforçât de sauver le +Socinianisme du naufrage, leur sort n'en resta pas moins fixé, sans +que les représentations faites en leur faveur par l'électeur de +Brandebourg obtinssent un meilleur résultat. Le désespoir conduisit +les Sociniens à proposer un rapprochement avec Rome, au moyen d'une +conférence tenue à l'amiable. L'autorisation en fut donnée par +l'évêque de Cracovie, qui pouvait raisonnablement voir, dans cette +démarche de leur part, l'intention secrète d'entrer au giron de son +Église avec quelque semblant de conviction, et non par contrainte. Et, +en effet, quel homme de bon sens eût supposé que des controversistes +aussi habiles que les membres de cette secte, pussent se bercer de +l'espoir d'obtenir des concessions d'une Église dont les doctrines +étaient diamétralement opposées à leurs dogmes... Quoi qu'il en soit, +les Sociniens maintinrent très sérieusement leurs arguments au +colloque de Roznow (10 mars 1660), et il est presque inutile d'ajouter +qu'autant en emporta le vent. Il ne leur resta plus que le parti de +l'exil, avant l'expiration du délai prescrit. Cette émigration forcée +fut accompagnée de beaucoup de cruautés, malgré la généreuse +intervention de plusieurs membres éminents de la noblesse, qui, tout +en faisant profession de Catholicisme, restaient attachés à un grand +nombre de Sociniens par les liens du sang et de l'amitié. Ils se +dispersèrent en Europe; la Transylvanie, qui <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> comptait +beaucoup de coreligionnaires, et la Hongrie, offrirent un refuge à une +grande partie d'entre eux. La reine de Pologne permit à beaucoup de +ces infortunés de s'établir dans les principautés silésiennes d'Oppeln +et de Ratibor, qui lui appartenaient, et quelques princes de la +Silésie suivirent son exemple. Disséminés sur plusieurs points de +cette contrée, ils n'y formèrent aucune Congrégation, et ils +l'abandonnèrent peu à peu ou se convertirent au Protestantisme. Un +nombre considérable d'entre eux fondèrent une association religieuse à +Manheim, sous la protection du palatin du Rhin; mais ils se rendirent +bientôt suspects de propager leurs doctrines, ce qui n'a rien que de +probable, eu égard à la ferveur bien connue de leur zèle, et ils +furent obligés de se disperser. Ils demandèrent, pour la plupart, un +asile à la Hollande, où la liberté des cultes régnait sans entrave, et +qui comptait quelques Sociniens, dont la fraternité, jointe à celle +des sectaires de l'Angleterre et de l'Allemagne, vint largement en +aide aux bannis de la Pologne. Les renseignements nous font défaut sur +leur sort dans cette contrée hospitalière; mais tout porte à croire +qu'ils y avaient une Congrégation florissante, puisqu'ils purent +éditer à Amsterdam, en 1680, un Nouveau-Testament en langue polonaise. +Quelques Sociniens se retirèrent en Prusse, où les attendait l'accueil +hospitalier de leur compatriote le prince Boguslav Radziwill, dernier +Protestant de sa famille, qui gouvernait cette province pour +l'électeur de Brandebourg. Ils formèrent deux établissements +limitrophes de la Pologne, appelés Rutow et Andréaswalde. En 1779, les +habitants de ces endroits reçurent du gouvernement l'autorisation de +bâtir un temple; mais leur Congrégation, qui n'avait jamais été bien +considérable, alla en <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> déclinant; et, d'après les +renseignements authentiques que nous avons obtenus sur ce point en +1838, grâce à la bienveillance du feu baron Bulow, ministre de Prusse +à la cour d'Angleterre, l'association d'Andréaswalde subsista jusqu'en +1803, époque à laquelle elle fut dissoute; et, en 1838, il ne restait +plus en Prusse que deux gentilshommes, derniers membres survivants de +la secte jadis célèbre des Sociniens, un Morsztyn et un Schlichtyng, +tous les deux vieillards très avancés en âge et représentants de noms +distingués dans les annales politiques et religieuses de la Pologne. +Les familles de ces personnages s'étaient réunies au Protestantisme, +comme l'avaient fait le reste des sectaires. En Pologne même, depuis +l'expulsion des Sociniens en 1660, on ne retrouve aucun vestige de la +secte qui s'était glorifiée de compter au nombre de ses adhérents +quelques-unes des grandes familles du pays, et sur laquelle les +lumières de ses membres avaient jeté le plus vif éclat dans toute +l'Europe. Les rangs des Protestants étaient alors entièrement rompus. +Ils perdirent leur principal appui dans les familles toutes-puissantes +des Radziwill et des Leszczynski; la branche protestante de la +première étant venue à s'éteindre en 1669, et la dernière ayant passé +à l'Église de Rome vers cette époque. Les Leszczynski, devenus +Catholiques, ne se firent pas pour cela les persécuteurs de leurs +anciens coreligionnaires; ils continuèrent, au contraire, à protéger +de leur influent patronage les habitants protestants de Lissa, ville +qui leur appartenait.</p> + +<p>Le roi Jean Sobieski, admirablement doté par la main de la Providence, +avait une aversion profonde pour la persécution religieuse; mais +l'autorité royale, étranglée dans d'étroites limites, était +impuissante à faire respecter <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> les lois qui reconnaissaient +encore la parfaite égalité des Confessions religieuses, et, sous son +règne, deux évènements flétrissants signalèrent le pouvoir que le +clergé catholique s'était acquis en Pologne, et la manière dont il +entendait en user.</p> + +<p>L'Église protestante de Vilna, avons-nous dit, avait été abolie en +1640, en vertu du décret d'une diète qui défendait aux Protestants +d'avoir un lieu consacré au culte dans l'enceinte de la ville. Ils +avaient, en conséquence, élevé dans un faubourg un temple, un hospice +et un asile pour leurs ministres.</p> + +<p>Le 2 avril 1682, une populace nombreuse, soulevée par des étudiants du +collége des Jésuites, se rua sur ce temple et le détruisit de fond en +comble, brisa les cercueils, en arracha les morts, et, après leur +avoir prodigué les plus indignes outrages, les mit en lambeaux et +livra aux flammes ces restes profanés. Rien n'échappa sur les lieux au +pillage ou à la destruction, ni les valeurs matérielles, ni un grand +nombre de documents précieux déposés en cet endroit comme dans un lieu +de sûreté. L'orgie populaire dura deux jours entiers, sans que +l'autorité prît la moindre mesure de répression, et le recteur du +collége des Jésuites, mis en demeure d'interposer son autorité au sein +d'une émeute dirigée par ses élèves, osa non-seulement s'y refuser, +mais encore donner des louanges à leur conduite. Les ministres durent +la vie à un noble catholique appelé Puzyna, qui accourut à la tête de +quelques hommes armés et les conduisit au couvent des moines +franciscains, où ils trouvèrent un asile et les traitements les plus +humains. Jean Sobieski, informé de l'attentat, institua immédiatement +une commission pour instruire le procès et punir les coupables. Cette +commission, composée <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> de l'évêque de Vilna et de plusieurs +dignitaires de la couronne, après l'enquête la plus consciencieuse, +condamna quelques-uns d'entre les assaillants, élèves des Jésuites et +autres, à la peine de mort, et ordonna la restitution du pillage; mais +les Jésuites corrompirent les geôliers, qui favorisèrent l'évasion des +condamnés, et l'on ne revit, en somme, qu'une très faible partie des +objets dérobés. Le roi voulait que les Jésuites payassent les dommages +causés par l'émeute; mais comme il ne put obtenir aucun acte de +réparation pour ses sujets protestants, ces derniers relevèrent leur +temple de leurs propres deniers<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>. L'autre crime qui déshonore +cette période historique, est l'assassinat juridique de Casimir +Lyszczynski, estimable propriétaire, frappé par l'aveugle haine du +clergé, malgré les efforts de Sobieski pour sauver cette innocente +victime du fanatisme. Lyszczynski parcourait un livre intitulé +<i>Theologia naturalis</i>, par Henri Alsted, théologien protestant, et, +trouvant dans les arguments employés par l'auteur pour prouver +l'existence de Dieu, une confusion telle, qu'il était possible d'en +déduire des conséquences entièrement opposées, il ajouta en marge: +<i>Ergo, non est Deus</i>, tournant évidemment en dérision les arguments de +l'auteur. Un malheureux, appelé Brzoska, débiteur de Lyszczynski, +découvrit cette circonstance et lança contre lui une accusation +d'athéisme, en produisant aux yeux de Witwiçki, évêque de Posnanie, un +exemplaire de l'ouvrage avec l'annotation ci-dessus mentionnée. Ce +prélat se saisit de l'affaire comme d'une proie expiatoire, et son +aveugle zèle fut secondé par Zaluski, évêque de Kioff, dignitaire +connu pour sa brillante érudition <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> et doué de quelques autres +qualités qui ne l'empêchèrent pas, néanmoins, de sacrifier à la rage +du fanatisme<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>. Le roi, dont l'esprit éclairé se soulevait à l'idée +de semblables énormités, entreprit de sauver Lyszczynski, en ordonnant +que l'affaire fût évoquée à Vilna, où, comme Lithuanien, il avait ses +juges naturels; mais rien ne put soustraire l'infortuné à la fureur +fanatique des deux évêques; on alla jusqu'à violer en sa personne le +privilége inviolable de tout noble polonais, privilége religieusement +respecté jusque-là dans les plus grands criminels eux-mêmes, de +demeurer libre jusqu'à ce que la justice ait prononcé. Sur la simple +accusation d'un débiteur, soutenue par deux évêques, l'affaire fut +dénoncée à la Diète de 1689, devant laquelle le clergé, mais +particulièrement l'évêque Zaluski, accusa Lyszczynski d'avoir nié +l'existence de Dieu et proféré des blasphèmes contre la divinité de +Marie et contre les saints. La malheureuse victime, terrifiée par le +danger de sa situation, avoua tout ce que l'on voulut mettre à sa +charge, fit une ample rétractation de ce qu'elle pouvait avoir dit ou +écrit contre les doctrines de l'Église romaine, et déclara s'humilier +devant son infaillibilité. Vain refuge d'un courage abattu! La Diète, +cédant aux exhortations impies du clergé, condamna Lyszczynski à avoir +la langue arrachée par le bourreau, à être ensuite décapité et jeté +sanglant sur le bûcher. Cette monstrueuse sentence fut exécutée, et +Zaluski lui-même en parle comme d'un acte de justice et de piété. Le +roi, révolté de ces horreurs, s'écria que l'Inquisition n'aurait pas +fait pis. Ajoutons, en historien impartial, que le pape Innocent XI, +loin d'approuver cette décision <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> infâme, éclata en amers +reproches contre ses instigateurs. Ces sanglants holocaustes ont +déshonoré plusieurs contrées de l'Europe, et cette même époque vit +non-seulement des hommes, mais des femmes et des jeunes filles, tomber +en Écosse sous le glaive de la persécution, non pour avoir blasphémé +Dieu, mais pour s'être refusés à reconnaître la suprématie spirituelle +du roi. L'héroïque souverain de la Pologne, désarmé sur son trône en +présence d'un acte de fanatisme sauvage, tel est l'enseignement à +tirer, contre la réaction catholique, de l'horrible spectacle que +toute sa volonté n'eût pas imposé à la nation un siècle plus tôt. Nous +recommandons cette leçon à la méditation de tous ceux qui nient la +possibilité d'une réaction de ce genre.</p> + +<p>Zaluski raconte ainsi cette scène révoltante: «Après l'amende +honorable, le condamné fut mené sur l'échafaud, où le bourreau lui +arracha d'abord avec un fer rouge la langue de la bouche <i>avec +laquelle il avait été cruel envers Dieu</i>; ensuite ils brûlèrent à +petit feu ses mains, instrument de la production abominable. Le papier +sacrilége fut jeté aux flammes; lui-même, enfin, ce monstre de son +siècle, ce déicide, fut précipité dans les flammes +expiatoires,—expiatoires si un tel forfait pouvait être lavé!<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>» +Il nous semble que ces lignes du savant évêque n'ont rien à envier aux +blasphèmes imputés à la malheureuse victime de son fanatisme.</p> + +<p>L'électeur de Saxe, choisi pour succéder à Jean Sobieski, en 1696, +sous le nom d'Auguste II, confirma, suivant l'usage, les droits et les +libertés des Dissidents; mais une nouvelle condition fut introduite +dans les <i>Pacta conventa</i>, ou garanties constitutionnelles stipulées +<span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> des rois à leur avènement, sous le sceau du serment, à +savoir, qu'il ne leur serait conféré par lui aucune dignité de marque, +sénatoriale ou autre, ni aucun emploi important de la couronne. Bien +que ce prince, Luthérien d'origine, eût plutôt fait profession +d'indifférence religieuse, en payant d'une messe le trône de Pologne, +il livra les hérétiques à la funeste piété des évêques, afin de +convertir ces derniers à ses vues politiques. L'avènement de Stanislas +Leszczynski, qui y fut élu en 1704, après l'expulsion d'Auguste par +Charles XII, ranima dans le cœur des Protestants l'espoir de jouir +encore en paix des droits que la Constitution leur garantissait comme +à tous les autres citoyens. L'esprit éclairé du nouveau monarque et +l'influence de Charles XII, qui lui avait mis le sceptre entre les +mains, répondaient que cette attente ne serait pas trompée. Le traité +d'alliance conclu entre le roi Stanislas et le héros suédois, assurait +aux Dissidents de Pologne la pleine jouissance des droits et des +libertés consacrés en leur faveur par les lois du pays; abrogation, +expressément prononcée, des restrictions introduites dans les derniers +temps. Les espérances des Protestants, qui se virent persécutés par +les troupes de Pierre le Grand, comme partisans de Stanislas +Leszczynski, s'écroulèrent, avec la fortune de Charles XII, à la +bataille de Pultawa. Soutenu par les armes russes, Auguste II reprit +possession du trône de Pologne, que Stanislas fut obligé d'abandonner, +et, pour raffermir son autorité contestée par les partisans de son +adversaire, il s'entoura d'un corps nombreux de troupes saxonnes qui +se rendirent odieuses par leurs excès. Les habitants se confédérèrent, +sous la présidence de Leduchowski, et engagèrent une lutte à outrance +avec les satellites royaux. Pierre le Grand <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> finit par offrir +sa médiation entre le roi et la nation, et son ambassadeur insinua, à +cet effet, un traité qui fut conclu à Varsovie, le 3 novembre 1716. La +cheville ouvrière de cette négociation fut Szaniawski, évêque de +Cujavie, qui, devant son élévation à l'influence de Pierre le Grand, +lui était entièrement dévoué. Ce prélat réussit, par ses intrigues, à +rendre de grands services à la Russie et à Rome, en leur sacrifiant +les intérêts de son pays. Sous prétexte d'économie, d'une organisation +plus efficace, etc., etc., l'effectif de l'armée polonaise fut réduit, +en vertu d'une clause de ce traité, à un chiffre tout-à-fait +disproportionné à la défense d'un vaste territoire. L'article 4 du +même acte, sous prétexte de réformer les abus qui s'étaient glissés +dans le pays durant l'invasion suédoise, et par une interprétation +perfide de quelques lois, prescrivait la démolition de tous les +temples protestants élevés depuis 1632, et défendait aux +Religionnaires, excepté dans les villes où ils avaient des églises +avant cette époque, de se réunir en public ou dans l'intimité, pour +prêcher ou pour chanter. Une première infraction à ces dispositions +était punie d'une amende, la récidive de l'emprisonnement, et enfin du +bannissement. Les ministres étrangers pouvaient célébrer le service +divin dans leur demeure; mais les natifs, en y assistant, tombaient +sous l'application de cette pénalité.</p> + +<p>La politique oppressive de la Russie atteignait ainsi deux buts +considérables: elle désarmait la Pologne et se ménageait un prétexte à +future intervention dans les affaires de ce pays, en créant un parti +mécontent, opprimé dans ses foyers et d'autant plus ardent à chercher +un protecteur au dehors. Le roi Auguste II trahit alors, d'une +manière que l'on ne saurait trop flétrir, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> les intérêts du +pays qui lui avait confié ses destinées; et tout prouve aujourd'hui +qu'il nourrissait le projet de démembrer la Pologne au profit de +Pierre le Grand.</p> + +<p>Le clergé n'attendit pas la conclusion du traité pour promulguer +l'article en question, qu'il fit afficher aux portes des églises en le +déclarant loi de l'État. Cette mesure excita non-seulement de vives +alarmes parmi les Protestants, mais une indignation générale dans la +partie saine du Catholicisme. Des protestations s'élevèrent de toutes +parts; elles étaient adressées au maréchal de la Confédération, +Leduchowski, par les notabilités du pays, le prince Casimir Sapiéha, +palatin de Vilna, le prince Vladislav Sapiéha, palatin de Brestz, le +prince Radziwill, chancelier de Lithuanie, le prince Czartoryski, +vice-chancelier de la même province, Stanislas Potoçki, grand-général +de l'armée lithuanienne, Skorzewski, maréchal de la Confédération de +Posnanie, etc., tous témoins irrécusables du patriotisme des +Protestants et des services rendus par eux à la nation. Mais la plus +remarquable de ces déclarations spontanées est celle assurément qui +émane d'Ançuta, évêque de Missionopolis, coadjuteur de Vilna et +référendaire de Lithuanie. Dans une lettre adressée à Szaniawski +lui-même, ce prélat rend le plus éclatant hommage aux vertus +patriotiques des Religionnaires, et demande instamment qu'aucune +disposition restrictive contre leurs priviléges ne soit étendue aux +habitants lithuaniens. Nous sommes fiers de constater qu'il se trouva, +dans notre patrie, un dignitaire catholique assez courageux pour +revendiquer les droits de la justice et de l'humanité, quand +l'influence jésuitique y dominait en souveraine.</p> + +<p>Leduchowski épousa chaleureusement la cause de <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> ses +concitoyens protestants, et il insista pour que leurs droits, déjà +consacrés par les lois du pays, fussent strictement maintenus. +Szaniawski lui fit une réponse équivoque, contre laquelle il protesta +par la présentation d'un projet d'article stipulant la confirmation +des droits garantis aux Dissidents par la loi de 1573, nonobstant +toutes ordonnances ou règlements. Rien de plus simple assurément; mais +le patriote, dont la droiture conjurait ainsi l'orage grondant au ciel +de son pays, vit ses intentions traversées par l'artificieux évêque, +qui parvint à substituer au projet de Leduchowski l'interprétation +suivante de l'article attaqué: «Nous maintenons tous les anciens +droits et priviléges des Dissidents en religion, mais tous les abus +seront réformés<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.</p> + +<p>Le pays, miné par les guerres, dévoré par l'anarchie, aspirait à tout +prix à la paix. Aussi la diète convoquée pour la confirmation du +traité projeté entre Auguste II et la nation, dura-t-elle à peine +sept heures, consacrées <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> tout entières à la lecture et à la +signature des conventions: ce qui la fit surnommer la Diète muette. Le +roi donna aux Protestants, qui lui avaient adressé une pétition à ce +sujet, une déclaration portant que leurs droits n'étaient pas +invalidés par le traité en question. Mais cette déclaration, comme les +explications fournies à Leduchowski, étaient à peu près illusoires, en +ce que le mot <i>abus</i> laissait la plus grande latitude à la persécution +catholique, dont les apôtres voyaient autant d'abus à détruire dans +tous les faits religieux qui ne ressortaient pas de leur Église.</p> + +<p>Cette première disposition légale, obtenue par la ruse contre la +liberté religieuse des Protestants, ne touchait pas à leurs droits +politiques; et cependant, à la diète de 1718, la faction cléricale osa +s'opposer à ce que Piotrowski, membre dissident, prît possession de +son siége, quelles que fussent les représentations de la partie +éclairée de cette assemblée et bien qu'il n'existât aucune loi qui +exclût les Protestants de la législature du pays. Mais rien n'égale, +en fait d'acte d'audacieuse persécution, le spectacle que la ville de +Thorn offrit à l'Europe indignée, sous le règne de ce même Auguste II.</p> + +<p>La ville de Thorn, située dans la Prusse polonaise et habitée en +partie par une population d'origine allemande, se fit Protestante au +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Les citoyens, distingués de tout temps par leur loyauté +envers les rois de Pologne, avaient vaillamment défendu leurs remparts +contre Charles XII, inébranlables dans leur serment de fidélité à +Auguste II. La politique des Jésuites les poussait invariablement à +implanter leur bannière au sein des populations anti-papistes, afin +d'y recruter des prosélytes pour le Saint-Siége. C'est ainsi qu'après +<span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> une longue résistance de la part des habitants de Thorn, ils +réussirent à établir leur collége dans cette ville, dont la partie +protestante se vit dès lors en butte, comme partout ailleurs, à la +haine fanatique de leurs élèves. Les ministres avaient aussi à lutter +contre une hostilité de tous les instants.</p> + +<p>Il était naturel que de tels procédés, source d'une irritation +continuelle, amenassent des collisions; et, en effet, le 16 juillet +1724, une lutte s'engagea pendant une procession des Jésuites, entre +leurs élèves et un certain nombre d'écoliers protestants. Les +autorités de la ville ayant fait arrêter l'un des premiers à cause de +sa turbulence; ses camarades se saisirent d'un jeune Protestant, le +maltraitèrent et l'emmenèrent prisonnier dans leur collége, dont le +recteur ferma sur lui les portes, malgré les réclamations des +magistrats. Cette résistance illégale excita la colère des habitants; +une foule considérable s'assembla devant le collége et délivra le +captif sans commettre cependant aucun excès. Au moment où elle +s'écoulait, des coups d'armes à feu partent de l'établissement; ivre +de fureur, elle se retourne contre le collége, en arrache les +ornements et brûle tout sur place. L'ordre ne tarda pas néanmoins à se +rétablir, sans qu'il en eût coûté la vie à personne.</p> + +<p>Les écrivains catholiques prétendent que le peuple, ayant pris +possession du collége, foula aux pieds l'hostie consacrée, détruisit +plusieurs images du Sauveur, de la Vierge et des Saints, et profana +leur culte de diverses manières; mais cette allégation est repoussée +par les Protestants. On s'étonnerait peu toutefois que la populace +s'en fût prise à quelques images.</p> + +<p>Jamais occasion ne fut plus favorable, pour les Jésuites, de porter +un nouveau coup aux Protestants de <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> Pologne. Ils se mirent +immédiatement à l'œuvre, et répandirent, dans tout le pays, un +récit imprimé des faits qu'ils dénonçaient à la nation comme un +sacrilége, invoquant la Majesté divine outragée, pour appeler un +châtiment exemplaire sur la tête des habitants de Thorn, et demandant +solennellement que leurs temples et leurs écoles leur fussent enlevés, +pour être remis avec l'administration de la ville entre les mains des +Catholiques. Cette peinture assombrie impressionna vivement l'esprit +public, et les passions populaires se réveillèrent si impatientes, +qu'aux élections, auxquelles on procédait en ce moment, les +commettants enjoignirent à leurs mandataires de n'entrer en fonction +qu'après avoir vengé la Majesté de Dieu offensée. Tout fut mis en +œuvre pour exalter la rage du fanatisme contre les Protestants de +Thorn. Des agents, mis en campagne sur tous les points du royaume, +distribuaient des imprimés chargés des plus sombres couleurs; des +jeûnes et des prières publics furent ordonnés par le clergé, et la +chaire et le confessionnal se transformèrent en deux puissants foyers +d'agitation. Les miracles, comme le sang jaillissant des images +profanées, etc., ne faillirent pas davantage à la sainte propagande.</p> + +<p>Une commission, composée d'ecclésiastiques et de laïques, tous +Catholiques, fut chargée par le roi de l'instruction de l'affaire. +L'enquête, dirigée par les Jésuites, n'admit que les dépositions des +témoins produits par eux, ceux des Protestants étant récusés sous +prétexte de complicité dans le crime. Plus de soixante personnes +furent jetées en prison, et l'affaire fut portée devant le tribunal +appelé la Cour assessoriale, qui représentait le degré suprême de +juridiction pour les <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> villes. Ce tribunal, composé des +premiers magistrats du royaume, eût certainement couvert de son +intégrité le droit sacré de la défense; mais cette garantie s'évanouit +par l'adjonction de quarante membres nouveaux, choisis pour les +débats, sous l'influence des Jésuites.</p> + +<p>L'avocat de Thorn plaida l'illégalité de la commission, exclusivement +formée de Catholiques, la confrontation des témoins et la défense +paralysés. Vains efforts! la cour n'accueillit aucune exception, et +prononça son arrêt sur le témoignage unique de la commission. Cet +arrêt, en tête duquel figurait la déclaration impie: «Que le châtiment +resterait encore au-dessous de la vengeance divine,» condamnait le +président du conseil municipal, Roesner, à avoir la tête tranchée, et +prononçait la confiscation de ses biens. L'accusation avait eu +seulement à lui imputer de n'avoir pas fait son devoir à l'explosion +du tumulte, et ce délit, en le supposant prouvé, n'entraînait que la +destitution. Le vice-président de la ville et douze bourgeois, accusés +d'avoir excité la foule, s'entendirent frapper de la même peine; +enfin, plusieurs individus furent condamnés à l'amende, à la prison et +à d'autres peines afflictives. Aux termes du même arrêt, la moitié du +Conseil de Thorn et de la milice bourgeoise devait se composer à +l'avenir de Catholiques. Le collége protestant leur était livré avec +l'église de Sainte-Marie. Les Religionnaires ne pouvaient plus avoir +d'écoles qu'à l'extérieur de la ville, et il leur était interdit +d'imprimer quoi que ce fût sans l'autorisation de l'évêque catholique.</p> + +<p>La diète confirma ce décret, et le président et le vice-président de +la ville, qui étaient restés libres jusque-là, furent arrêtés en même +temps. De nombreuses protestations s'élevèrent jusqu'au trône en +faveur des condamnés; <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> le conseil municipal de Thorn +pétitionna pour qu'un sursis leur fût au moins accordé; mais tout cela +en vain. Les Jésuites, au contraire, réussirent à avancer d'une +semaine le jour de l'exécution.</p> + +<p>Une circonstance qui avait dû influer sur l'adhésion de plusieurs +membres du tribunal, semblait cependant s'offrir en obstacle à +l'exécution de cette affreuse sentence. C'était l'obligation, pour les +Jésuites, de confirmer par le serment les faits présentés dans l'acte +d'accusation; cette condition, que la loi exigeait, en pareil cas, de +la partie poursuivante, avant que la justice ait son cours, paraissait +un gage de salut en présence du saint caractère de cette partie, qui +reculerait sans doute devant une attestation équivalente à un ordre +d'exécution. La commission chargée de faire exécuter l'arrêt, se +réunit, le 5 décembre 1724, à l'hôtel-de-ville de Thorn, et appela en +sa présence accusés et accusateurs. Ces derniers étaient représentés +par Wolenski et par d'autres Jésuites. Quand la sentence fut lue, le +serment <i>confirmatoire</i> fut déféré; Wolenski répondit avec une douceur +affectée, que l'Église n'était pas altérée de sang: <i>Religiosum non +sitire sanguinem.</i> Mais il fit signe à deux autres Jésuites, +Piotrowski et Schubert, qui fléchirent le genou et proférèrent le +serment requis. Six laïques, appartenant à la lie du peuple, firent +comme eux et proférèrent le serment requis, bien que l'arrêt exigeât +qu'ils fussent égaux en rang aux accusés<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>.</p> + +<p>L'exécution eut lieu le 7 décembre. Le vieux Roesner, <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> homme +universellement respecté, qui avait fait ses preuves de patriotisme en +défendant Thorn contre les Suédois, eut la tête tranchée au point du +jour, dans la cour de l'hôtel-de-ville. Il s'était refusé à racheter +sa vie au prix d'une abjuration, et il mourut avec la constance et la +résignation d'un martyr chrétien. Libre pendant tout le cours des +débats, il n'eût tenu qu'à lui de se soustraire à la mort par la +fuite; mais il était fort de son innocence, et il craignait, en outre, +d'appeler des rigueurs sur la ville qu'il administrait. Il annonça +lui-même sa condamnation en disant: «Dieu veuille que ma mort assure +la paix de l'Église et de la ville!» Les restes de cet homme de bien +reçurent tous les honneurs dus à son élévation. Le vice-président, +Zernike, qui, aux termes de la sentence, était beaucoup plus coupable +que Roesner, obtint un sursis d'exécution, et finit par être gracié. +Les autres condamnés furent exécutés, à l'exception d'un seul, qui +embrassa le Catholicisme. L'église enlevée aux Luthériens fut +consacrée le jour suivant, et le Jésuite Nieruszowski prononça, à +cette occasion, un sermon sur les premiers Machabées, IV, 36, 48, 57, +où les membres de la commission d'exécution apparaissaient plus +semblables aux anges qu'à de simples mortels: «<i>Ecce viri potiùs +angelis quàm hominibus simillimi!</i>»</p> + +<p>Les meurtres juridiques de Thorn sont d'autant plus douloureux à +contempler, que la Pologne s'était vue exempte de ces cruautés à une +époque où le sang des querelles religieuses rougissait presque toutes +les contrées de l'Europe. Un frisson d'indignation avait couru +jusqu'aux extrémités du pays, quand, en 1556, l'influence de Lippomani +fit dresser l'échafaud de quelques malheureux Juifs et d'une pauvre +fille chrétienne; et <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> cependant, en 1724, le cri de vengeance +et de mort du parti jésuitique contre d'imaginaires blasphémateurs, +trouvait un écho universel sur tous les points du territoire. Loin de +nous la pensée d'excuser la Pologne sur ce qu'il n'existe pas de +nation qui ne se soit déshonorée par de bien plus grandes énormités +encore. Ce qui est mal en soi ne saurait se justifier par l'exemple +d'autrui. Nous pensons, cependant, qu'un examen sérieux et impartial +de cette tragique affaire, déchargerait les cœurs polonais d'une +responsabilité qui incombe tout entière à la faction anti-nationale, +dont la politique avait fait de la nation l'instrument de ses vues. Il +est très facile à un corps fortement organisé, obéissant à une seule +volonté, étendant ses ramifications sur tout un pays et son influence +sur toutes les classes de la société, de produire une agitation +universelle sur le premier sujet venu; mais principalement s'il s'agit +de religion, et bien plus encore s'il possède à son service deux +moyens d'action aussi puissants sur l'esprit du peuple que la chaire +et le confessionnal. Comment s'étonnerait-on que ces leviers, aux +mains des Jésuites de Pologne, aient produit leur effet naturel sur la +masse de la nation, et que le bruit de la multitude soulevée ait +étouffé la voix de quelques patriotes éclairés? Que tout lecteur +impartial et réfléchi veuille nous dire s'il n'arrive pas, dans tout +pays libre, que l'opinion de la grande majorité, généralement appelée +opinion publique, se laisse fourvoyer à ce point par l'esprit +d'agitation, que les hommes doués de sagesse, malgré leur supériorité +intellectuelle sur les masses, n'ont d'autre alternative que de se +soumettre ou de faire place à ceux qui partagent l'erreur ou qui en +profitent. Telle était la situation de la Pologne, quand la +toute-puissante <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> société de Jésus, secouant le drapeau de +l'agitation contre la ville de Thorn, dirigea l'élection des membres +de la Diète, et choisit la commission préposée à l'instruction de +cette affaire.</p> + +<p>Ces considérations, on le comprend, ne se présentèrent pas à l'esprit +sous l'impression première de ce déplorable évènement, qui fit +beaucoup de tort à la Pologne dans l'opinion de toute l'Europe. Les +monarques protestants et les États de Hollande adressèrent des +remontrances au roi de ce pays, et l'ambassadeur anglais à la diète +allemande, M. Finch, prononça à Ratisbonne, le 7 février 1725, un +discours des plus violents à ce sujet, menaçant la Pologne de la +guerre dans le cas où il ne serait pas fait droit aux réclamations des +religionnaires. Ces menaces ne firent qu'aggraver le mal en irritant +la nation, et fournirent de nouvelles armes à la persécution contre +les Protestants polonais. Immédiatement après l'affaire de Thorn, +Szaniawski, dont nous avons dit la duplicité fatale à la sûreté de son +pays et à la liberté religieuse de ses concitoyens, et qui avait été +promu à l'évêché de Cracovie, publia, le 10 janvier 1725, une lettre +pastorale où, après avoir invité les Protestants à entrer au giron de +son Église, il déclarait aux récalcitrants «qu'ils eussent à se +rappeler qu'il était leur pasteur, puisqu'ils avaient franchi le seuil +de l'Église par le baptême, et qu'elle voyait en eux des enfants +désobéissants et des sujets rebelles.» Il se mit à l'œuvre en +conséquence, et, aux termes de ses nouveaux mandements, les +Protestants furent tenus d'observer les fêtes catholiques et soumis +spirituellement aux prêtres de leur paroisse; leurs mariages durent +être célébrés par le clergé romain, conformément aux canons du +concile de Trente: les unions contractées <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> devant un ministre +de la religion ou devant un magistrat civil, étaient déclarées nulles +et de nul effet, par ce motif, que le tribunal du nonce apostolique +avait décidé, le 25 octobre 1723, sur une instance ouverte à Cracovie, +que le mariage des dissidents, célébré par un ministre hérétique, +n'était pas valable<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>. Ainsi, un nonce du pape et un évêque +catholique imposaient des lois aux Protestants en matière de foi +religieuse.</p> + +<p>Les puissances protestantes, la Russie, la Suède, le Danemarck et la +Hollande, continuaient à intervenir, par voie diplomatique, en faveur +des Protestants polonais, et le ministre anglais à la cour de Pologne, +M. Woodward, en 1731, remit au roi un mémoire dans lequel il énumérait +les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la +répression de ces abus, et finissait par une menace de représailles +envers les Catholiques établis au sein des nations protestantes. +C'était jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M. +Woodward, de faire payer les maux des Protestants à des Catholiques +entièrement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une +injustice, mais une inconséquence frappante dans la bouche du +représentant d'un pays où la loi pénale sévissait contre les +Catholiques. La faction cléricale, se faisant une arme de ces +démonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les +proclama livrés à l'influence étrangère, et obtint ainsi, en 1732, une +loi qui les excluait de tous les emplois publics. À l'honneur de la +nation, la persécution légale dut s'arrêter là; et la même loi, +déclarant avec la paix l'inviolabilité des personnes et des propriétés +des Anti-Papistes, les autorisa à prendre rang dans l'armée <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> +jusqu'au grade d'officier-général inclusivement, et à posséder des +starosties ou fiefs de la couronne.</p> + +<p>Le règne d'Auguste III, de 1733 à 1764, laissa les Protestants gémir +sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mémoire qu'ils +adressèrent à son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et à la +diète de 1766: «Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes, +nous ont été enlevés en partie sous différents prétextes; ceux qui +nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les +restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix +de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, privée d'écoles en +beaucoup d'endroits, croît dans l'ignorance, sans pouvoir s'élever à +la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte +rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades +et des mourants les exposent à de grands dangers. Il nous faut +non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrés du +baptême, du mariage et des funérailles, mais ce prix, laissé à +l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts +n'arrivent à leur dernière demeure, même à la nuit, qu'à travers mille +entraves sacriléges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes +condamnés à les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de +vie. Le <i>jus patronatus</i> dans nos terres nous est disputé; nos églises +ont à subir l'inspection des évêques catholiques, et notre discipline +ecclésiastique, maintenue suivant l'ancienne règle, est entravée de +toutes manières. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont +contraints à suivre les processions catholiques. Les lois +ecclésiastiques, ou <i>jura canonica</i>, nous sont imposées. Non-seulement +force-t-on à élever dans la foi catholique les enfants issus de +mariages mixtes, mais ceux <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> d'une veuve protestante qui épouse +un catholique, sont obligés de suivre la religion de leur beau-père. +On nous appelle hérétiques, bien que les lois du pays nous accordent +le nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus désespérée, +que le sénat, les diètes et les tribunaux, à quelque juridiction +qu'ils appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. +Nous n'oserions paraître, même aux élections, sans nous exposer à un +danger certain, et l'ancien droit national a cessé de nous couvrir de +son égide tutélaire.»</p> + +<p>Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les +Protestants de Pologne pendant le règne de la dynastie saxonne, est +adouci par un seul trait de lumière tout-à-fait inespéré. La +Providence leur suscita un bon génie et un protecteur influent dans la +personne du cardinal Lipski, évêque de Cracovie. Ce noble prélat +portait sous la pourpre romaine le cœur d'un patriote et d'un vrai +chrétien; il ne se borna pas à protéger les Protestants de son diocèse +contre son clergé, et à leur permettre de réparer leurs temples, il +exhorta les tribunaux à leur être favorables, et intercéda pour eux +auprès du roi. C'est à la tolérance éclairée de ce dignitaire +catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de +leurs dernières églises dans la Petite-Pologne, qui était sous sa +juridiction spirituelle; tandis que, sous la même dynastie, ils +perdirent la moitié environ de celles qu'ils possédaient dans la +Grande-Pologne et dans la Lithuanie.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> CHAPITRE XIII.<br> +POLOGNE.<br> +(Suite).</h2> + +<p class="resume"> + État déplorable de la Pologne sous la dynastie + saxonne. — Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la + Russie. — Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes + pour relever leur pays. — Rétablissement des Anti-Papistes ou + Dissidents dans leur anciens droits par l'influence + étrangère. — Réflexions à ce sujet. — Remarques générales sur les + causes de la chute du Protestantisme en Pologne. — Comparaison + avec l'Angleterre. — Condition actuelle des Protestants + polonais. — Services rendus par le prince Adam Czartoryski à la + cause de l'éducation publique, dans les provinces polonaises de + la Russie. — Triste destinée de l'école protestante de + Kiéydany. — Esquisse biographique de Jean Cassius, ministre + protestant dans la Pologne prussienne. — De la haute école de + Lissa, et du prince Antoine Sulkowski.</p> + +<p>La situation de la Pologne aux derniers jours de la dynastie saxonne, +est ainsi décrite par l'éminent historien polonais Lelevel: «Du +commencement du règne de Jean-Casimir et des révoltes des Cosaques, à +la fin de la guerre de Suède et à la Diète muette, c'est-à-dire de +1648 à 1717,—période de soixante-dix années,—des maux de diverses +natures ravagèrent le sol de la Pologne et désolèrent la nation. Ces +calamités entraînèrent la décadence de la République, qui vit refouler +ses anciennes limites en perdant plusieurs provinces, tandis que les +rangs de sa population s'éclaircirent par <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> l'émigration des +Cosaques, des Sociniens et d'un grand nombre de Protestants, comme par +l'exclusion civique prononcée contre le reste des Dissidents. Les +finances ruinées, la détresse générale, l'éducation, ou confiée aux +Jésuites ou complètement négligée, l'épuisement résultant des crises +convulsives qui avaient agité le pays durant soixante-dix années, tout +menaçait la nation affaiblie du plus funeste avenir. La Pologne perdit +toute son énergie sous la dynastie saxonne; elle tomba dans une +léthargie profonde, et ne donna plus d'autres signes de vie que ceux +qui indiquent la paralysie. Faite à la souffrance et à l'humiliation, +elle se croyait en possession du bonheur; imbue de faux principes, il +lui suffisait de jouir dans le désordre d'une étendue encore vaste de +pays, et de conserver des institutions républicaines au milieu des +puissances absolues qui grandissaient sur ses ruines.</p> + +<p>Le principe républicain présidait à la constitution de la Pologne, +mais elle n'en avait pas moins vécu de longues années sous la tutelle +étrangère. Les deux rois de la dynastie saxonne ne s'étaient pas fait +scrupule de la livrer à l'influence russe, et de l'abaisser sous le +protectorat de Pierre le Grand, d'Anne et d'Élisabeth. La cour de +Saint-Pétersbourg protestait sans cesse de tout l'intérêt qu'elle +prenait à la sûreté du monarque, ainsi qu'à la paix, au bien-être et à +la liberté de la République. Elle disait bien haut qu'elle avait à +cœur la conservation de ces éléments de prospérité, et que pour +prouver la sincérité de son dévouement au roi et à la nation, elle ne +laisserait se former, sous aucun prétexte, l'ombre même d'une +confédération, ou se glisser, de quelque part que cela vînt, aucune +innovation qui portât une atteinte sacrilége aux prérogatives royales +ou à la <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> République, à sa liberté et à ses droits; mais +qu'elle saurait prendre, au contraire, des mesures efficaces contre +toute éventualité de ce genre<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>.</p> + +<p>Tel était le degré d'abaissement auquel la réaction dirigée par les +Jésuites avait réduit la Pologne. Une soumission dégradante à +l'influence de la Russie, constituait en effet tout le système +politique d'Auguste III et de son ministre, le comte Bruhl, qui +gouvernait en son nom.</p> + +<p>Il était tout naturel dès lors que beaucoup de Polonais +s'empressassent près de la cour de Saint-Pétersbourg, pour y briguer +les faveurs qui relevaient de la cour. Il était plus naturel encore +que les Protestants, courbés sous l'oppression dans leurs foyers, +recourussent à la même protection; et, en effet, la Russie n'aurait eu +qu'un mot à dire pour redresser, par son influence en Pologne, les +torts sous lesquels gémissaient les dissidents de ce pays, ou tout au +moins pour alléger leurs souffrances, si elle avait été sincère dans +ses déclarations réitérées de maintenir la paix, les droits et la +liberté de la République;—déclarations qui ne pouvaient qu'ajouter +aux motifs de ceux-là mêmes dont la paix, les droits et la liberté +étaient violés, de réclamer l'accomplissement de promesses faites de +la manière la plus solennelle, par une puissance qui n'avait qu'à +vouloir pour les tenir. Mais par le maintien des droits et de la +liberté de la République polonaise, la politique russe n'entendait +rien autre chose que le maintien de sa constitution défectueuse, avec +tous les abus qui condamnaient le pays à l'impuissance, et, +fatalement, à la perpétuité du joug moscovite; aussi les Protestants +ne <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> reçurent-ils jamais de ces régions le moindre +adoucissement à leurs maux.</p> + +<p>La nécessité de remédier à une situation grosse d'une ruine imminente +pour la République, préoccupait de plus en plus vivement plusieurs +patriotes éclairés, mais surtout les princes Czartoryski. Cette +famille, en possession d'une influence et de richesses immenses, +entreprit de corriger les vices de la constitution, en substituant au +principe électif les bases solides d'une monarchie dont la stabilité +eût offert au pays le seul moyen de se relever de l'humiliation où +l'avait plongé la forme défectueuse de son gouvernement. Avant +d'atteindre ce but, les princes Czartoryski avaient à lutter contre +des préjugés enracinés et contre des factions puissantes; ils +résolurent, pour écarter ces obstacles, d'éclairer la nation, dont le +droit sens s'était corrompu sous le misérable système d'éducation +publique des Jésuites. Ils firent fleurir, à force de labeurs, les +lettres et les sciences, et suscitèrent des partisans à leur œuvre, +sur tous les points du territoire. Ils élevèrent à un certain degré de +considération des familles obscures, et rendirent à leur ancien lustre +celles que le vent de la fortune avait abattues. Le comte Bruhl, +ministre d'Auguste III, converti à leurs vues au moyen de quelques +services d'importance, les laissa disposer des fonctions publiques, +qu'ils confièrent aux plus méritants. S'empressant partout au-devant +des hommes supérieurs, et capables, par leurs écrits, d'exercer de +l'influence sur l'opinion publique, ils répandirent dans la nation le +goût de la littérature et des arts. Leurs généreux efforts trouvèrent +un auxiliaire puissant dans la personne de Konarski, prêtre catholique +de l'ordre des <i>Patres Pii</i> (Piiaristes), qui fonda des écoles où le +système d'éducation <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> était aussi bien combiné pour développer +l'intelligence des élèves, que celui des Jésuites semblait l'être pour +en arrêter les progrès. Ayant ainsi préparé le terrain, ils +réussirent, à la diète de convocation assemblée après la mort +d'Auguste III, en 1764, à triompher du parti républicain, à l'aide des +troupes russes qui avaient été envoyées pour appuyer l'élection de +leur parent Poniatowski, et à introduire, dans la constitution de leur +pays, plusieurs réformes déjà très salutaires, qui fortifiaient le +pouvoir exécutif et limitaient la faculté de dissoudre les diètes par +le <i>veto</i> d'un seul membre. Le gouvernement russe s'aperçut bientôt +que cet accroissement de l'autorité royale était contraire à sa propre +influence. Son appui passa, en conséquence, aux républicains, qui +abolirent toutes les réformes introduites par les Czartoryski, et dont +le maintien eût préservé la Pologne du démembrement qui mit fin peu +d'années plus tard à son existence nationale.</p> + +<p>C'est dans ces conjonctures que l'impératrice Catherine, éprise des +adulations de Voltaire et d'autres écrivains de son école qui +exaltaient son libéralisme, se déclara pour les Anti-Papistes, ou, +comme on les appelait officiellement, les Dissidents de Pologne, et +s'adjoignit Frédéric II, de Prusse. Les demandes de ces souverains +philanthropes furent faites d'un ton si impérieux, que bon nombre de +patriotes, disposés à accueillir les demandes des Protestants sur le +terrain de la religion, se sentirent atteints dans leur fierté +nationale. L'influence de la Russie engagea ces mêmes Dissidents à +former deux confédérations pour le recouvrement de leurs droits, l'une +à Thorn, dans la Prusse polonaise, et l'autre à Sloutzk, en Lithuanie. +Composées de Protestants et du seul évêque grec de Mohilow, toute +<span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> la noblesse polonaise ayant répudié le schisme grec, auquel +restaient néanmoins attachés un grand nombre de paysans, ces deux +confédérations ne comptaient que cinq cent soixante-treize membres. +Beaucoup de Protestants désapprouvaient hautement la violence de ces +mesures, disant que le salut du pays était la loi suprême, et qu'il +valait bien mieux gémir sous les abus et subir l'injustice de ses +concitoyens, que d'exposer l'État à des commotions qui mettraient son +indépendance en danger<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. Mais la logique brutale des faits les +poussait en avant, et, malgré tous leurs regrets, un grand nombre +d'entre eux se virent contraints par les troupes russes de s'unir à +ces confédérations.</p> + +<p>Le cadre de cette esquisse ne comporterait pas le récit de toutes les +intrigues politiques mêlées à la cause des Protestants, de 1764 à +1767, et dont nous avons donné le détail dans un ouvrage séparé<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>. +Nous dirons seulement qu'en 1767 les Dissidents de Pologne furent +réadmis à une parfaite égalité de droits avec les Catholiques, après +une longue négociation, à laquelle prirent part non-seulement +l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse, mais encore ceux +d'Angleterre, de Danemarck et de Suède.</p> + +<p>Le rétablissement des Dissidents polonais dans leurs anciens droits, +par l'intervention des puissances étrangères, est un évènement que +tout Protestant patriote accueillit avec plus de regret que de joie. +Et l'on ne saurait douter que les rapides progrès de l'intelligence +nationale, surtout depuis l'abolition de la société des <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> +Jésuites, en 1773, n'eussent amené d'eux-même ce résultat au bout de +quelques années<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>. Toute l'étendue de ce progrès et la générosité +du caractère polonais ne se révélèrent jamais avec plus de force, +selon nous, que dans cette remarquable occurrence où, délaissés par +leurs protecteurs étrangers quand l'heure sonna, pour ces derniers, +d'arracher à la nation un consentement dérisoire à la première +mutilation de son territoire, les Protestants n'eurent à essuyer +aucune reprise de persécution, malgré les circonstances justement +odieuses sous l'empire desquelles ils avaient été remis en possession +de leurs anciens droits.</p> + +<p>Nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, en terminant ce +récit, que, bien que les moyens qui firent triompher les réclamations +des Religionnaires soient profondément regrettables, le reproche qui +leur a été souvent jeté d'avoir frayé le chemin à l'ambition de la +Russie, en invoquant sa protection, est parfaitement absurde. Est-ce +la faute des Protestants si l'influence russe posa la couronne de +Pologne sur la tête d'Auguste III, dont l'avènement se signala par +l'abolition de leurs droits politiques? Est-ce leur faute si ce même +Auguste et son ministre tinrent la Pologne honteusement enchaînée, +durant tout son règne, aux pieds de la cour de Saint-Pétersbourg; si +ce monarque réduisit le pays à une telle attitude de servilité +vis-à-vis de cette cour, qu'elle put disposer du même sceptre en +faveur de son successeur Poniatowski? Est-ce juste de jeter la pierre +à une faible minorité de citoyens, opprimés pour s'être appuyés sur la +main que beaucoup de leurs compatriotes catholiques flattaient dans +l'espoir <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> d'en obtenir des faveurs, et à laquelle d'autres +croyaient attaché le salut de leur patrie expirante? Les Protestants +eurent tort d'agir comme ils le firent; ils auraient dû défendre leur +cause par tous les moyens constitutionnels, et plutôt souffrir mille +persécutions que d'invoquer l'appui moral de l'étranger; ils auraient +dû rester purs de cette souillure contagieuse qui déshonora tant de +leurs concitoyens catholiques. C'eût été là, cependant, un héroïsme +presque au-dessus de notre faible humanité, et l'on ne saurait +s'étonner que, sous l'aiguillon de la persécution, ils aient commis +une faute dont les Catholiques se sont rendus coupables en bien plus +grand nombre, sans avoir la même excuse; à l'exemple déplorable de la +cour, qui poussa, en quelque sorte, toute la nation dans cette voie +funeste. Et cependant, l'appel des Protestants à la protection du +dehors devint un thème d'éternels reproches contre eux, et leurs +prétentions en souffrirent auprès de beaucoup de patriotes sincères; +il se trouve même aujourd'hui des auteurs qui, en parlant de cette +phase regrettable, continuent à rejeter sur la faible minorité +protestante, le blâme d'une faute imputable, au premier chef, à la +grande majorité catholique, aussi justes en cela que dans un autre cas +déjà rappelé. Quiconque, cependant, est versé dans l'histoire de +l'humanité, s'étonnera peu de l'inconséquence étrange de ce procédé; +car, hélas! partout, et de tout temps,</p> + +<p class="poem10"> + Les petits ont pâti des sottises des grands.</p> + +<p>Il est très remarquable que chaque malheur public qui s'abat sur la +Pologne, semble s'appesantir plus particulièrement sur les +Protestants de ce pays, tandis que <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> leur prospérité se lie à +l'ère la plus brillante des annales polonaises, aux jours glorieux de +Sigismond-Auguste et d'Étienne Batory. Ainsi, les calamités qui +assombrirent le règne de Jean-Casimir, eurent la plus déplorable +influence sur les affaires des Protestants. Le traité de 1717, qui +porta le premier coup à l'indépendance nationale, frappa aussi leur +liberté religieuse de la première restriction légale. Le long règne de +la dynastie saxonne, qui prépara la chute de la nation en paralysant +son énergie, fut également destructif des dernières libertés des +Dissidents; mais cette coïncidence n'apparut nulle part plus frappante +qu'au sanglant dénoûment des destinées de la Pologne, au jour le plus +fatal de ses annales, le 5 novembre 1794. Parmi les troupes peu +nombreuses destinées à défendre contre les forces formidables de +Souvaroff, le faubourg de Varsovie, Praga, dont les fortifications +s'étendent au loin, se trouvaient une partie de la garde de Lithuanie, +commandée presque exclusivement par des nobles protestants de cette +province et le cinquième régiment d'infanterie, qui en comptait aussi +plusieurs dans ses rangs. Le chef de ce dernier régiment, le comte +Paul Grabowski, d'une illustre famille protestante, jeune homme +brillant d'avenir, languissait en ce moment sur un lit de douleur. Il +se traîne cependant où l'honneur l'appelle, et trouve une mort +glorieuse à la tête de son régiment, qui s'ensevelit tout entier, avec +la garde lithuanienne, sous les ruines de la République;—pas un homme +ne s'enfuit, pas un ne se rendit. Cette funèbre journée jeta le deuil +dans presque toutes les grandes familles protestantes de Lithuanie, +chacune d'elles ayant un de ses membres à regretter. Si les +Protestants de Pologne donnèrent prise au blâme, en <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> +recourant à l'étranger pour s'affranchir de la persécution, ils +rachetèrent noblement cette faute par ce sacrifice expiatoire sur +l'autel de leur patrie expirante.</p> + +<p>Après avoir esquissé à larges traits l'histoire de la Réforme en +Pologne, nous soumettrons au lecteur quelques réflexions générales sur +cet évènement religieux. Le Protestantisme dut surtout son +accroissement rapide en ce pays, aux germes d'indépendance que les +doctrines de Jean Huss, non moins que les institutions libres, avaient +fait éclore au sein de la nation; mais le triomphe des Réformateurs, +uniquement appuyé sur des efforts individuels, s'écroula sous les +coups de la réaction catholique; parce qu'ils n'eurent pas, pour le +soutenir, l'autorité suprême de l'État, qui restait avec leurs +adversaires. Ils détachaient des fragments de l'Église constituée, +mais ils ne la réformaient pas: il manquait à la durée de leur +œuvre un régime uniforme de culte national, qui, à l'exemple de +l'Angleterre et de l'Écosse, eût embrassé dans sa sphère d'action le +pays tout entier. La proximité de l'Allemagne et l'élément allemand +mêlé à la population des villes, facilitèrent la diffusion du +Luthéranisme dans ces régions; tandis que la Confession bohémienne, +favorisée par la similitude de langage et par les sympathies de race +entre les Polonais et les Bohémiens, fit de rapides progrès dans la +Grande-Pologne. Les doctrines de Genève, grâce aux efforts énergiques +de Radziwill le Noir, se répandirent avec une rapidité merveilleuse en +Lithuanie, et obtinrent un grand succès dans la Pologne méridionale, +où elles furent propagées par plusieurs familles influentes. Le +triomphe extraordinaire qui avait signalé l'apparition de la Réforme +en Pologne, fut suivi d'une série de malheurs qui auraient <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> +amené partout les mêmes résultats. Les succès, comme les revers de +cette cause religieuse, dans tous les pays où elle a paru, dépendirent +essentiellement de l'influence exercée sur elle par l'autorité +souveraine ou réellement dominante, qui avait entrepris de la faire +triompher ou de l'abattre. Les doctrines de Luther eussent-elles +établi aussi facilement leur empire dans une grande partie de +l'Allemagne, si elles n'avaient pas été embrassées par l'Électeur de +Saxe et par d'autres princes allemands, puis sauvées de la réaction +catholique, autrement dit l'intérim de Charles V, par Maurice de +Meissen? Et, sans l'intervention de Gustave-Adolphe pour arrêter +Ferdinand II dans la voie de la compression, l'Allemagne protestante +n'eût-elle pas été exposée au sort de la Bohême et de l'Autriche, où +le Protestantisme fut écrasé par ce même Ferdinand? C'est grâce aux +efforts du glorieux monarque de Suède, Gustave Wasa, que la Réforme +s'établit si rapidement dans son royaume; le Danemarck l'embrassa de +même sous Christiern III. Et l'Angleterre verrait-elle le +Protestantisme fleurir aujourd'hui sur son sol, si la reine Marie +était montée sur le trône immédiatement après la mort de son père, +quand un intervalle de six années éclairées par l'ardent prosélytisme +du grand martyr protestant Cranmer, n'empêcha pas cette souveraine de +trouver un parlement pour proclamer l'abolition de tout ce qui avait +été fait sous le règne de son prédécesseur? Et supposé qu'elle eût +tenu le sceptre vingt ans encore, avec un monarque catholique pour +successeur, qui peut dire si la Réforme eût été la religion dominante +de la Grande-Bretagne, ou seulement la croyance d'une faible minorité +de ses habitants? D'un autre côté, la France ne serait-elle pas +aujourd'hui une <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> nation protestante, si François I<sup>er</sup> avait +embrassé le Protestantisme? Et cette révolution salutaire n'eût-elle +pas très bien pu s'accomplir à une époque moins reculée, si Henry IV +avait montré plus d'attachement à sa foi religieuse?</p> + +<p>Les mêmes causes qui agirent sur les destinées de la Réforme dans +diverses contrées de l'Europe, produisirent les mêmes effets en +Pologne. Que les jours de deux apôtres de la foi évangélique, aussi +puissants dans leur zèle que Radziwill le Noir et Jean Laski, vinssent +à se prolonger au-delà du terme fatalement assigné à leur mission, et +leur crédit, principalement celui dont jouissait Radziwill, décidait, +très probablement, l'esprit chancelant de Sigismond-Auguste à +embrasser cette croyance et à consolider d'un seul coup la triomphe de +la Réforme en Pologne; mais, malheureusement pour la cause des +Écritures et pour celle de la nation, la mort trancha ces deux nobles +carrières au moment où elles multipliaient les plus hardis efforts +pour fonder une Église nationale réformée dans leur pays, et quand le +Protestantisme réclamait au plus haut degré l'assistance de pareils +hommes pour résister aux attaques de champions de l'Église romaine +aussi formidables qu'Hosius et Commendoni. Étienne Batory, attiré du +Protestantisme dans le giron de cette Église, porta un nouveau coup à +la cause de la Réforme en Pologne; et le règne de Sigismond III, qui, +pendant près d'un demi-siècle, travailla sans relâche à la ruine des +Confessions dissidentes de son royaume, y produisit les mêmes effets +que chez toute autre nation.</p> + +<p>Les Protestants eux-mêmes commirent incontestablement de déplorables +erreurs, dont la première est leurs divisions, causées par la +jalousie et le mauvais vouloir <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> qui animaient les Luthériens +contre les Confessions de Genève et de Bohême. C'est ce malheureux +sentiment qui, après la mort de Sigismond-Auguste, mit obstacle à +l'élection d'un Protestant au trône de Pologne. Et les déclamations de +plusieurs théologiens luthériens contre ces deux Confessions, +auxquelles ils déclaraient hautement préférer l'Église catholique, ne +purent qu'agir de la manière la plus funeste sur les intérêts de tous +les Protestants. Les Luthériens polonais ne sont pas seuls, cependant, +à porter le blâme de ces regrettables procédés; et, malheureusement, +la conduite de leurs frères d'Allemagne fut aussi condamnable et +produisit des conséquences plus désastreuses encore; car, ainsi que +nous l'avons rapporté, leur misérable jalousie de la Confession +réformée entraîna la dissolution de l'Union évangélique, et la chute +du Protestantisme en Bohême et dans l'Autriche proprement dite.</p> + +<p>L'une des grandes causes de la faiblesse des Protestants en Pologne +était l'organisation défectueuse de leurs églises, qui manquaient d'un +centre commun. La Confession genevoise et celle de Bohême, unies dès +1555, étaient assez nombreuses à cette époque pour soutenir une lutte +victorieuse contre leurs ennemis, si elles avaient su centraliser dans +leur sein une administration forte avec une action permanente. Mais, +au lieu de ce lien commun, chacune des trois provinces qui divisaient +politiquement le pays, la Grande-Pologne, la Petite-Pologne et la +Lithuanie, avait son organisation ecclésiastique séparée, entièrement +indépendante l'une de l'autre; et les Protestants polonais ne +s'unissaient qu'accidentellement en synodes généraux, leur grande +convocation nationale. C'était là un vice très sérieux; car de longs +intervalles s'écoulaient toujours entre ces assemblées, <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> et +laissaient leurs affaires exposées, sans aucune garantie protectrice, +à la persécution incessante des autorités catholiques constituées à +demeure. Pour contre-balancer cette influence hostile, les Protestants +eussent dû fonder une sorte de comité de permanence, ayant son siége +dans la capitale du pays et veillant sans relâche à leurs intérêts. +Malheureusement, rien de semblable n'eut lieu, et les rares synodes +généraux qui s'assemblèrent, ne parvinrent pas une fois, malgré le +zèle incontestable de leurs membres, à atteindre le but de leur +convocation; à vrai dire, il est presque sans exemple qu'une assemblée +nombreuse, convoquée accidentellement pour quelque objet d'importance, +produise autre chose qu'une surexcitation fébrile, suivie par contre +d'une lassitude et d'un refroidissement qui rendent illusoires toutes +les bonnes intentions dont elle s'était montrée animée. C'est là ce +qui explique, selon nous, comment des résolutions les plus fermes +adoptées aux synodes protestants, il ne sort trop souvent que <i>vox, +vox et præterea nihil</i>, tandis que les Catholiques, sans faire aucune +démonstration publique, marchent pas à pas, mais sans jamais dévier, à +l'accomplissement de leurs desseins.</p> + +<p>Les Dissidents polonais commirent encore une grande faute à la diète +de 1573, qui leur garantit une parfaite égalité de droits civils et +religieux avec les Catholiques. Il ne suffisait pas, comme +l'expérience le démontra, d'arracher à la législation du pays une +déclaration que le clergé catholique invalida en fait par son refus +d'y souscrire, et que ses efforts rendirent en effet illusoire; il eût +fallu que les Dissidents tinssent ferme, jusqu'à ce qu'ils eussent mis +leurs adversaires dans l'impossibilité de leur nuire, en leur ôtant +les armes qui faisaient leur <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> supériorité, c'est-à-dire +jusqu'à ce qu'ils eussent exclu les évêques du sénat, déclaré par la +voix de la législature que l'Église de Rome n'était pas l'Église +dominante de Pologne, et détruit ainsi dans sa source l'influence +qu'elle exerçait sur les affaires temporelles à l'exclusion des +Confessions dissidentes. L'Église catholique une fois réduite à son +attitude spirituelle, ses adversaires avaient l'avantage de pouvoir la +combattre à armes égales, au lieu de se laisser prendre à l'apparence +d'une paix impossible avec un ennemi qui, les traitant de rebelles et +d'usurpateurs, ne reculait pour les frapper qu'en présence d'un +obstacle insurmontable. Les Protestants, unis à cette époque aux +sectaires de l'Église d'Orient, étaient assez forts pour remporter +cette victoire, qui pouvait seule assurer leur repos; et l'opinion +régnante les autorisait à compter sur un appui sérieux, même de la +part de beaucoup de Catholiques. Mais ils dédaignèrent leur ennemi, +s'imaginant que l'opinion publique du pays resterait toujours avec +eux; et, en conséquence, au lieu de suivre une voie qui leur était +tracée par les plus sains principes de la conservation de soi-même, +ils reconnurent tous les droits et priviléges de cette même Église, +dont les évêques, à l'exception d'un seul, leur refusaient toute +satisfaction de ce chef.</p> + +<p>Les Protestants travaillaient avec ardeur à fortifier leur position en +améliorant leur condition morale, en fondant des écoles et en publiant +la Bible et des ouvrages religieux; mais le courant de la réaction fut +si rapide et si fort, et les attaques de leurs antagonistes si +incessantes, qu'ils eurent à lutter sur ce terrain même avec les plus +grandes difficultés, usant leurs forces contre un ennemi que le +triomphe grandissait. Nous avons décrit <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> en son lieu, +l'influence désastreuse des doctrines des Anti-Trinitaires sur la +cause de la Réforme en Pologne.</p> + +<p>Nous ne cherchons en aucune manière à atténuer les fautes dont les +Protestants polonais avaient assumé la responsabilité; mais nous +répétons notre conviction, que les circonstances extérieures qui +causèrent principalement la chute de la Réforme en Pologne, eussent +entraîné le même résultat dans tout autre pays. Nous avons déjà dit +que le triomphe de la Religion réformée, en Angleterre, eût été très +douteux si la reine Marie avait tenu le sceptre plus long-temps, et +si, au lieu de transmettre la couronne à Élizabeth, elle l'avait +laissée à un souverain catholique. Ajoutons que Jacques II, monarque +qui ne disposait ni des artifices ni des moyens de séduction que +Sigismond III avait au service de sa bigoterie, mais qui se tenait +seul dans sa croyance, contre une Église réformée constituée et +comptant pour adhérents tout un parlement et la grande majorité de la +nation, réussit dans le court espace de son règne, malgré toutes les +difficultés de sa position, à séduire beaucoup d'individus qui +trahirent leur religion pour la faveur du roi. Et qui peut dire où +cela se serait arrêté, si, au lieu de s'abandonner aux mouvements +impérieux de sa dévotion et de sa nature despotique, il eût agi avec +cette habileté consommée qui caractérise en général la politique des +Jésuites? Mais, allons plus loin, et admettons pour un instant une +éventualité que nous espérons bien ne voir jamais se réaliser; +laissant toutefois à nos lecteurs le soin d'apprécier si elle est dans +les choses possibles. Supposé, donc, qu'il existât dans la +Grande-Bretagne une faction,—le nom ne fait rien à l'affaire,—ayant +pour but de rétablir la suprématie <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> de l'Église de Rome; que +cette faction poursuivît son dessein avec une persévérance infatigable +et une grande habileté, employant tous les moyens possibles pour +arriver à ses fins; qu'elle recourût aux artifices employés par les +Jésuites pour soumettre l'Église grecque de Pologne à la domination +catholique, et s'abaissât jusqu'à voler l'habit des ministres de +l'Église même qu'elle aspirerait à détruire ou à subjuguer; supposé +que la littérature, levier le plus puissant pour semer le bon grain ou +l'ivraie dans un État civilisé, se transformât dans les mains de cette +même faction en instrument de ses vues, prostituant les trésors de la +science et les plus nobles dons de l'intelligence à une œuvre de +ténèbres, et convertissant ou plutôt égarant l'opinion publique, au +moyen de publications adaptées aux degrés les plus bas comme aux plus +élevés de la culture intellectuelle, par la philosophie, la poésie, +l'histoire, aussi bien que par le roman, la légende populaire, voire +même les contes de nourrice;—que tous ces ouvrages eussent une +tendance plus ou moins cachée, mais toujours la même, à déprécier le +Protestantisme et à exalter le Catholicisme; tandis que les +protestants, soit imprudent mépris de leurs adversaires, soit +impuissance d'une organisation sans lien commun, se contenteraient +d'être les hérauts des triomphes de leurs ennemis et de proférer des +plaintes amères contre leurs succès, au lieu de lutter d'efforts pour +éclairer l'opinion publique et de prendre des mesures efficaces pour +arrêter leurs progrès;—supposé, enfin, que notre faction catholique +se fît un parti imposant parmi les classes supérieures du pays et +acquît ainsi à sa cause l'influence souveraine du rang, de la richesse +et de la mode,—influence puissante en tous lieux, mais surtout en +Angleterre, où la <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> grande disproportion du capital au travail +établit entre l'employé et celui qui employe, entre le commerçant et +le chaland, des liens de dépendance beaucoup plus étroits que ceux de +la hiérarchie féodale,—en ce pays, où souvent les radicaux les plus +déterminés en politique se soumettent au prestige du rang et de la +<i>fashion</i>, dont les séductions ne sont même pas toujours sans empire +sur l'esprit le plus sérieux;—toutes ces batteries une fois dressées +et combinées pour porter à la fois sur le Protestantisme de cette +contrée, avec le même acharnement que l'on y mit en Pologne, <i>mutatis +mutandis</i>, qui saurait prédire ce qu'il en adviendrait?</p> + +<p>Nos lecteurs apprécieront si les évènements dont nous sommes témoins, +sont de nature à justifier, ou non, les aperçus qui se trouvent +consignés dans ces lignes.</p> + +<p>Quant à l'état actuel du Protestantisme en Pologne, il est loin d'être +tel que les amis de la Réforme le souhaiteraient. Szafarik, dans son +ethnographie slave, porte le nombre des Protestants polonais, en +chiffres ronds, à 442,000, disséminés pour la plupart en Prusse et en +Silésie. Il existe un nombre considérable de Protestants en Pologne; +mais ce sont des colons allemands, dont beaucoup toutefois se sont +incarnés dans leur nouvelle patrie et sont vraiment Polonais de +cœur et de langage. Suivant le tableau statistique publié en 1845, +il y avait dans le royaume de Pologne, c'est-à-dire cette partie du +territoire polonais qui fut annexée à la Russie par le traité de +Vienne, sur une population de 4,857,250 habitants, 252,009 Luthériens, +3,790 Réformés, et 546 Moraves. Nous n'avons pas de données +statistiques concernant la population protestante des autres +provinces <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> polonaises soumises à la Russie. Nous pouvons +seulement dire, d'après nos souvenirs, qu'il y a vingt ans environ, il +existait là de vingt à trente églises de la Confession genevoise. +Leurs Congrégations, consistant principalement en petite noblesse, +sont loin d'être nombreuses, à l'exception de deux, qui, composées de +paysans se montent à trois ou quatre mille âmes environ<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>. La même +Confession possédait plusieurs écoles de plus haute lignée en +Lithuanie, fondées en partie et soutenues par la branche protestante +de la famille des princes Radziwill. On comptait de ces écoles à +Vilna, Brestz, Szydlow, Birzé, Sloutzk et Kiéydany.</p> + +<p>De celles-là, les deux dernières seulement vécurent jusqu'à nous, +richement dotées par leurs fondateurs, les Radziwill, et mises à +couvert de la persécution catholique par cette puissante famille, dont +les membres, voués plus tard au Catholicisme, n'en continuèrent pas +moins à témoigner beaucoup de bienveillance aux institutions +protestantes de leurs ancêtres. En 1804, le département universitaire +de Vilna, comprenant les provinces enlevées à la Pologne par la +Russie, reçut une nouvelle organisation du prince Adam Czartoryski, +que l'empereur Alexandre<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a> avait nommé <i>curateur</i>, c'est-à-dire +directeur suprême de ce département. Cette organisation intronisa un +système d'éducation publique, rival des meilleures créations de +l'Europe, et l'instruction, reçue en polonais, préserva la +nationalité polonaise <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> sous la domination de la Russie. +L'école protestante de Kiéydany<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a> et celle de Sloutzk, eurent une +large part à la nouvelle organisation; elles furent considérablement +agrandies, et touchèrent des revenus additionnels au moyen d'un +prélèvement annuel concédé à perpétuité sur le fonds général du +département de l'instruction publique, et une indemnité en faveur des +élèves qui étudiaient à l'Université de Vilna pour exercer le +professorat aux mêmes écoles. Ainsi le prince Czartoryski, en rendant +service à son pays en général, a procuré en même temps un grand +avantage à ses concitoyens protestants, en relevant la condition de +leurs écoles; et, comme l'histoire témoigne que la vérité religieuse a +toujours progressé sous l'empire d'un bon système d'éducation +publique, il n'avait pas peu mérité de cette cause sacrée, en +généralisant un tel progrès dans les provinces polonaises de la +Russie. Les services de ce grand patriote sont assez connus en ce pays +et dans le reste de l'Europe, ils n'ont pas besoin de nos louanges +pour être appréciés comme ils le méritent, par tout ce qu'il y a de +nobles âmes et d'esprits éclairés chez toutes les nations. L'école de +Sloutzk existe encore, si nous ne nous trompons, bien que profondément +modifiée; mais celle de Kiéydany, qui avait traversé deux siècles de +prospérité et résisté à toutes les persécutions catholiques, fut +supprimée en 1824 dans les malheureuses circonstances que voici: en +1823, le sénateur russe Novossiltzoff, qui était chargé de la +direction suprême des affaires de l'instruction publique de la +Lithuanie, sous le grand-duc Constantin, signala son administration +par diverses mesures oppressives contre les établissements <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> +universitaires de cette province. Une grande fermentation commença à +se manifester parmi les élèves, et s'accrut des rigueurs déployées +contre les plus mutins, de même que du système d'inquisition appliqué +à l'Université de Vilna et aux écoles de son département. Une +circulaire secrète fut adressée aux recteurs de tous les +établissements, leur enjoignant de surveiller les compositions +diffamatoires qui pourraient échapper à l'effervescence des élèves, et +d'en rendre bon compte aux autorités. Le malheur voulut que le fils du +révérend M. Moleson (descendant des anciennes familles écossaises dont +nous avons parlé), ministre protestant et recteur de l'école de +Kiéydany, découvrît, par hasard, l'une de ces circulaires parmi les +papiers de son père; provoqué par ses termes mêmes, il résout à +l'instant, avec la fougue d'un écolier de dix-sept ans, de jouer un +tour de son métier aux autorités, en composant et en placardant +quelques pamphlets auxquels il n'eût autrement jamais pensé. Plusieurs +étudiants se joignent à lui, et bientôt il a mis au jour et affiché +sur les murs de quelques maisons, un libelle, très peu sanglant +d'ailleurs, contre le grand-duc Constantin.</p> + +<p>Novossiltzoff, en personne, se rendit à Kiéydany pour diriger +l'instruction de cette affaire; les auteurs du libelle furent bientôt +découverts, et le cas fut soumis à une cour martiale, qui condamna le +jeune Moleson et un autre enfant de son âge, appelé Tyr, pour une +offense qui eût appelé partout ailleurs sur les coupables une +correction d'écolier, aux travaux perpétuels dans les mines de +Nertchinsk, en Sibérie; et la sentence fut immédiatement exécutée. Le +collége de Kiéydany fut supprimé par un <i>oukaze</i>, et l'admission de +tous ses élèves interdite dans tout établissement public d'éducation. +<span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Le prince Galitzin, ministre de l'instruction publique en +Russie, essaya d'adoucir l'ordonnance barbare qui privait +d'enseignement deux cents jeunes gens environ, innocents même de +l'offense puérile d'une tête chaude; mais l'influence de Novossiltzoff +paralysa ses bonnes intentions.</p> + +<p>Le clergé protestant de la Confession genevoise, en Lithuanie, tire +ses ressources de biens fonds, ainsi que de propriétés d'une autre +nature dont les églises ont été dotées par la libéralité de leurs +fondateurs. Les avantages d'une fondation à perpétuité sur le principe +d'une contribution volontaire, sont écrits dans le sort des églises et +des écoles protestantes de Pologne. En effet, presque toutes celles du +dernier ordre s'écroulèrent, comme nous l'avons déjà fait observer, +aussitôt que les patrons ou les Congrégations qui les avaient +alimentées vinrent à déserter leur culte, à se disperser ou à +s'appauvrir par la persécution ou par toute autre cause; tous les +établissements, au contraire, qui avaient l'avantage d'une fondation +perpétuelle, soutinrent le choc de toutes les adversités et +contribuèrent puissamment à raffermir la foi des habitants protestants +de leur ressort. À ce propos, nous ne saurions nous empêcher de faire +remarquer, avec une véritable satisfaction patriotique, que malgré +l'influence que les Jésuites exercèrent sur notre malheureux pays, ils +ne purent jamais, quoi qu'ils fissent, effacer de l'esprit national +tout sens de justice et de légalité, au point d'obtenir la +confiscation des biens des églises et des écoles protestantes, et Dieu +sait pourtant si l'intention manquait à ces bons pères!</p> + +<p>L'école de Sloutzk et celle de Kiéydany furent du plus grand avantage +aux Protestants de la Lithuanie; car non-seulement l'instruction y +était gratuite, mais il <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> y avait des bourses dans chacune +d'elles, pour les élèves sans ressources, qui étaient entièrement +entretenus aux frais de ces établissements. L'éducation qu'ils y +recevaient leur ouvrait les portes d'une Université. Les ministres et +les professeurs faisaient leurs études aux Universités protestantes du +dehors. Des dons pour cette classe d'étudiants, furent fondés à +Kœnigsberg par les princes Radziwill; à Marbourg, par une reine de +Danemarck, princesse de Hesse; à Leyde, par la maison d'Orange, et à +Édimbourg, par un négociant écossais qui avait long-temps fait le +commerce en Pologne. Cette dernière fondation est de très peu +d'importance, et, quand personne n'y prétend, on l'emploie à quelque +autre objet. Les autres fondations dont nous avons parlé n'ont pas été +supprimées, que nous sachions; et, tout au moins, quelques-unes +d'entre elles servent aux Protestants de la Pologne prussienne. Le +gouvernement russe a interdit à ceux de la Lithuanie et du royaume de +Pologne de recourir aux Universités étrangères, mais il défraie leurs +étudiants en théologie à l'Université de Dorpat. Les Universités de +Vilna et de Varsovie, qui avaient tant profité à la jeunesse +polonaise, sans acception de Confessions, ont été abolies à la suite +des évènements de 1831, et l'ensemble du système d'éducation a subi +une modification que l'on ne saurait malheureusement considérer comme +un progrès.</p> + +<p>Dans la Pologne prussienne, on comptait, selon le recensement de 1846, +dans les provinces de la Prusse occidentale ou l'ancienne Prusse +polonaise, sur une population de 1,019,105 habitants, 502,148 +Protestants, et, dans celle de Posen, ou Posnanie, sur 1,364,399 âmes, +il y avait 416,648 Protestants. Parmi ces Protestants, il y a des +Polonais; mais, malheureusement, leur <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> nombre, au lieu +d'augmenter, diminue chaque jour, grâce aux efforts du gouvernement +pour germaniser à tout prix ses sujets d'origine slave. Le culte, dans +presque toutes les églises, est fait en allemand; le service polonais, +loin d'être encouragé, est écarté par tous les moyens imaginables, les +efforts continuels du gouvernement prussien pour fondre la population +slave dans l'élément germain, donnèrent au Catholicisme le grand +avantage d'y être considéré, et non sans raison, comme le dernier +refuge de la nationalité polonaise, et firent par là un tort +considérable au Protestantisme. La masse de la population appelle le +Protestantisme la Religion allemande, et considère l'Église de Rome +comme l'Église nationale. Il en résulte que beaucoup de patriotes, qui +eussent bien plus volontiers incliné vers le Protestantisme, se sont +ralliés à la bannière de Rome comme au seul moyen de préserver leur +nationalité de l'envahissement du Germanisme. Voilà sur quels +fondements la presse allemande accuse les Polonais de Posen d'être de +superstitieux Catholiques, courbés sous la domination des prêtres. +Mais nous pouvons opposer à cette insinuation un fait récent. La Ligue +polonaise, ou l'Association nationale de la Pologne prussienne, qui +s'était formée, en 1848, pour assurer la conservation de sa +nationalité par tous les moyens légaux et constitutionnels, par la +propagation de la littérature, du langage national et de l'éducation, +et qui comptait dans son sein tout ce que cette province renfermait +d'honorables Polonais, avait pour président honoraire l'archevêque de +Posen, tandis que son comité de direction était présidé par un noble +Protestant, le comte Gustave Potworowski. L'auteur de ce livre espère +avoir donné des preuves incontestables de l'énergie de <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> ses +opinions protestantes, dans son <i>Histoire de la Réforme en Pologne</i>, +ouvrage qui, principalement dans la traduction allemande, a été +répandu à profusion dans son propre pays. Il déclare, avec une sorte +d'orgueil patriotique, que, loin de lui nuire dans l'esprit de ses +concitoyens, la sincérité de ses convictions lui a valu des +témoignages d'estime même de la part de ceux dont les vues religieuses +s'éloignent le plus des siennes. L'Association nationale dont il vient +de parler, gardienne de ces nobles sentiments d'impartialité, lui +avait fait l'honneur de le nommer son correspondant. Mais ce qui +dénote au plus haut degré l'absence de tout fanatisme religieux chez +les Polonais catholiques, et leur sincérité à reconnaître le mérite de +leurs concitoyens protestants, c'est l'admiration respectueuse qu'ils +professaient pour le caractère de Jean Cassius, ministre de la ville +de Orzeszkow, non loin de Posen, dont la mort, arrivée en 1849, fut +une perte cruelle pour la cause de sa religion et de son pays. +Quelques détails incidents sur la vie de cet homme distingué ne seront +peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs.</p> + +<p>Jean Cassius descendait d'une ancienne famille appartenant aux Frères +Bohémiens. Elle s'était établie en Pologne au temps des persécutions +qui s'appesantirent sur cette communauté vraiment chrétienne, et avait +produit sur cette terre d'adoption plusieurs ministres distingués par +leur piété et par leur savoir. Jean Cassius hérita des qualités +éminentes de ses ancêtres, et l'ardent patriotisme qui faisait battre +son cœur et dirigeait toutes ses actions, en reçut une nouvelle +grâce. Il unit pendant quelque temps, aux devoirs d'un ministre de la +religion, l'emploi de professeur de classiques à la haute école de +Posen, où ses talents et son zèle firent <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> de ses élèves des +citoyens utiles et lui acquirent l'estime de ses compatriotes. Le +gouvernement à qui ses tendances et ses aspirations patriotiques +portaient ombrage, le destitua de son emploi en 1827, comme <i>persona +ingrata</i> aux autorités, et lui offrit cependant une situation beaucoup +plus avantageuse en Poméranie. Cassius rejeta cette offre, qui avait +pour but de l'enlever à une sphère d'action toute morale, et pourtant +il n'avait d'autre ressource, pour subvenir aux besoins de sa +nombreuse famille, qu'un très mince revenu attaché à ses fonctions de +ministre. L'estime de tous ses concitoyens, fut, pour cette âme +généreuse, une riche compensation à son sacrifice. Il n'y avait pas +d'affaire publique de quelque importance qui ne lui fût soumise, et le +zèle, les talents, la résolution droite et ferme qu'il déployait en +toute occasion, lui acquirent à lui, ministre protestant, parmi les +hommes de toutes religions, un degré d'influence auquel ont atteint +bien peu, s'il en est, de hauts dignitaires de l'Église nationale. Ses +concitoyens na furent pas oublieux de ses services, ils prirent soin +de ses enfants et leur firent donner une éducation brillante et solide +à la fois. Les malheurs qui frappèrent, en 1848, son pays natal, +brisèrent son cœur patriotique; sa mort fut pleurée comme une +calamité publique. Les principaux citoyens de la province, sans +excepter les plus hauts dignitaires de l'Église romaine, assistèrent +aux funérailles du patriote chrétien, et l'accompagnèrent en deuil +jusqu'à sa dernière demeure, pour honorer sa mémoire. On a pourvu à +l'existence de sa famille, et une souscription a été ouverte pour +l'érection d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de ses +services et de la reconnaissance de ses concitoyens.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> L'exemple de Cassius montre quels avantages le Protestantisme +eût pu obtenir dans la Pologne prussienne et dans d'autres contrées +slaves, s'il avait été soutenu dans sa marche par les moyens puissants +qui l'avaient rendu autrefois si florissant dans ces régions, +c'est-à-dire par la nationalité qu'une forme pure de Christianisme +développe, élève et sanctifie, en lui confiant la noble mission de +travailler aux grandes fins de la Religion; car il n'y a qu'une Église +fille de l'erreur, ou un système capable d'asservir la Religion à ses +vues politiques, qui essaiera jamais d'éteindre les sentiments de +nationalité, sacrés pour tous les peuples qui ne sont pas tombés à ce +degré de dégradation morale et intellectuelle où le bien-être matériel +devient le but suprême de la vie.</p> + +<p>Nous ne terminerons pas cette esquisse de l'histoire religieuse de +notre pays, sans parler de l'institution protestante qui subsiste +encore sur son sol, et qui, dans notre ferme conviction, pourrait être +de la plus haute utilité à la cause de la Religion des Écritures, si, +au lieu d'avoir à lutter sans cesse contre la germanisation +systématique du gouvernement prussien, elle était livrée à la liberté +de ses allures nationales, nous voulons parler de la haute école de +Lissa ou Leszno, dans la Pologne prussienne.</p> + +<p>Nous avons saisi plusieurs fois l'occasion de mentionner, dans le +cours de cet ouvrage, que la puissante famille des Leszczynski, +propriétaires de cette ville, d'où ils tirent leur nom, s'était +distinguée par l'ardeur de son zèle et de son attachement à la vraie +Religion, dès le temps de Huss. Raphaël Leszczynski, dont nous avons +dit la manifestation hardie contre Rome, donna l'église catholique de +Leszno aux Frères Bohémiens en 1550, <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> et y fonda, en 1555, une +école qui fut considérablement augmentée par son descendant André +Leszczynski, palatin de Brzescie, en Cujavie. C'était cependant une +sorte d'école primaire; mais quand Leszno vit sa prospérité se +développer par l'immigration de plusieurs milliers d'industrieux +Protestants, qui venaient de la Bohême et de la Moravie demander à la +Grande-Pologne un refuge contre la persécution qui suivit dans ces +contrées la bataille de Weissenberg (1620), le propriétaire de cette +ville, Raphaël Leszczynski y ouvrit (en 1628) une école d'un plus haut +degré pour la Confession helvéto-bohémienne, et la dota +magnifiquement. Outre les langues anciennes, le polonais et +l'allemand, on enseignait dans cette école beaucoup d'autres sciences, +telles que les mathématiques, l'histoire universelle, la géographie, +l'histoire naturelle, etc. Elle était dirigée par des hommes du plus +grand savoir, comme Johnston, professeur d'origine scoto-polonaise, +dont nous avons parlé, et qui composa pour elle un Manuel d'histoire +universelle, publié à Leszno en 1639. L'individualité la plus +remarquable de celles qui figurent dans l'enseignement de cette école, +est assurément le célèbre philologue Jean Amos Coménius<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>, dont +les ouvrages <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> acquirent à leur auteur une réputation plus +qu'européenne, et qui, à une époque où presque toutes les écoles de +l'Europe s'en tenaient aux anciennes méthodes d'instruction, bonnes +tout au plus à gaspiller le temps des élèves, osa ouvrir une nouvelle +route dans ce champ si étendu, en composant pour l'école de Leszno son +célèbre traité <i>Janua linguarum reserata</i>, qui facilita beaucoup +l'étude des langues étrangères.</p> + +<p>Cette école était suivie par des élèves protestants, non-seulement de +toutes les parties de la Pologne, mais encore de la Prusse, de la +Silésie, de la Bohême, de la Moravie et même de la Hongrie. Elle +possédait une imprimerie, d'où sont sortis plusieurs ouvrages +importants en polonais, en bohémien, en allemand et en latin.</p> + +<p>La ville de Leszno, détruite comme nous l'avons dit, <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> en +1656, fut rebâtie, et son école réouverte en 1663, par les efforts +réunis des habitants protestants de cette ville et de la province dans +laquelle elle est située. On y attacha un séminaire pour l'instruction +des futurs ministres. Cette école resta bien au-dessous de sa première +splendeur, car elle avait perdu une grande partie des biens de sa +fondation, et les Protestants étaient généralement ruinés par la +guerre et par la persécution. La ville de Leszno vit cependant +refleurir sa prospérité sous le patronage de la famille Leszczynski +qui, bien que convertie au Catholicisme, fut loin de persécuter les +habitants protestants de ses possessions, et les protégea, au +contraire, de son influence, contre l'oppression du clergé. Pendant +les commotions produites par l'invasion de Charles XII, les habitants +de la ville de Leszno épousèrent avec chaleur les intérêts de leur +seigneur héréditaire, le roi Stanislas Leszczynski, <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> ce qui +attira sur eux le ressentiment de son adversaire, le roi Auguste II, +électeur de Saxe, et de ses alliés, les Russes, qui brûlèrent la ville +en 1707. Leszno, ou Lissa, fut néanmoins reconstruit peu de temps +après, avec l'église et l'école protestante, qui dut sa réorganisation +aux grands sacrifices et aux efforts des habitants protestants de la +ville et de la province dans laquelle elle est située. En 1738, la +cité de Leszno fut acquise par la famille des princes Sulkowski, qui +se montrèrent aussi bons et utiles patrons que les Leszczynski. +L'école se releva graduellement sous l'administration de plusieurs +recteurs de la famille de Cassius, la même qui produisit l'homme +distingué dont nous avons esquissé les principaux traits; mais cette +institution, qui est aujourd'hui le meilleur de tous les +établissements de ce genre en Pologne, et qui peut entrer en lice avec +les premières écoles de l'Allemagne, doit la prospérité dont elle +jouit de nos jours au zèle paternel du dernier propriétaire de +Leszno, le prince Antoine Sulkowski<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> qui, après avoir +fourni une brillante carrière militaire au service de son pays, vint +chercher le calme de la vie privée au sein de sa famille, qu'il ne +quitta plus que lorsque les intérêts de sa patrie exigèrent +impérieusement son concours. Cependant les occupations auxquelles il +se consacrait dans cette retraite, moins apparentes que celles qui +avaient rempli la première partie de son existence, n'en furent ni +moins méritantes ni moins utiles à ses concitoyens. Il prit lui-même +l'administration supérieure de l'école de Leszno, et, grâce aux +fatigues et aux dépenses qu'il prodigua pour son <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> +amélioration, il parvint à lui rendre tout l'éclat dont elle avait +brillé aux beaux jours des Leszczynski.</p> + +<p>L'école se divise aujourd'hui en six classes, où les élèves apprennent +les principes de la religion, le latin, le grec et l'hébreu, le +polonais, l'allemand, la langue et la littérature françaises, les +mathématiques, l'histoire naturelle et la philosophie, la géographie, +l'histoire, le dessin et la musique. La jeunesse catholique s'y trouve +représentée d'une manière notable. Un ecclésiastique de ce culte est +attaché au collége pour son instruction <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> religieuse. Le nombre +des élèves est d'environ trois cents; chacun d'eux trouvait dans ce +prince un ami toujours prêt à donner une assistance généreuse à ceux +qui en avaient besoin et qui méritaient sa bienveillance par leur +conduite. À leur sortie du collége, son active influence les suivait +dans la carrière qu'ils avaient embrassée, et allait au-devant de +leurs espérances. Sulkowski fournit, en effet, un noble exemple de la +hauteur de vues justement attribuée aux Catholiques les plus +distingués de notre pays, qui ont toujours fait abstraction <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> +de la différence de religion, quand il s'est agi d'être utiles à leurs +concitoyens.</p> + +<p>Nous terminerons ici l'histoire religieuse de deux nations amies dont +les destinées sont intimement liées à celle du Protestantisme. Nous +allons essayer d'esquisser les principaux traits religieux du grand +Empire slavon, qui exerce déjà une puissante influence non-seulement +sur les nations d'origine slave, mais sur les affaires de l'Europe en +général, et même sur celles de l'Asie.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> CHAPITRE XIV.<br> +RUSSIE.</h2> + +<p class="resume"> + Origine du nom de Russie. — Novogorod et Kioff. — Première + expédition russe contre Constantinople. — Expéditions réitérées + contre l'Empire grec. — Relations commerciales entre les deux + pays. — Introduction du Christianisme en Russie et influence de la + civilisation byzantine sur cet empire naissant. — Expédition des + Russes chrétiens contre Constantinople, et prédiction concernant + la conquête de cette ville par leurs armes. — Division de la + Russie en plusieurs principautés. — Conquête de ce pays par les + Mogols. — Origine et progrès de Moscou. — Esquisse historique de + l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à nos jours; son + organisation actuelle. — Union forcée avec l'Église de Russie de + l'Église grecque, déjà unie à Rome. — Description des sectes + russes ou les Raskolniky. — Les Strigolniky. — Les + Judaïstes. — Effets de la réforme du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle sur la + Russie. — Rectification des livres sacrés et schisme qui en est la + suite. — Terribles actes de superstition. — Les Starovértzy ou + sectateurs de l'ancienne foi. — Superstitions payennes. — Les + Eunuques. — Les Flagellants. — Les Malakanes ou Protestants. — Les + Doukhobortzi ou Gnostiques. — Superstitions horribles dans + lesquelles ils tombent. — Proclamation du comte Woronzoff à ce + sujet.</p> + +<p>L'histoire ecclésiastique de la Russie n'offre pas, comme celle de la +Bohême et de la Pologne, le triste et émouvant tableau de ces luttes +morales et physiques entre des partis religieux, dont les forces se +balancèrent assez pour laisser douter un moment de quel côté resterait +la victoire. L'Église d'Orient, établie en Russie depuis la conversion +de ce pays au Christianisme, y régna sans rivale et sans autre +ferment de discorde, <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> que les querelles intestines de ses +propres sectes.</p> + +<p>Le nom de Russie, qui, depuis Pierre le Grand, a remplacé celui de +Moscovie, s'applique à une vaste étendue de pays que le czar n'est +même pas encore parvenu à placer tout entière à l'ombre de son +sceptre. Ce nom prit naissance au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle, à l'époque où des +hordes de ces aventuriers scandinaves, connus dans l'histoire +byzantine sous le nom de Varègues<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>, et qui portaient le surnom de +Russes, vinrent fonder, sous la conduite d'un chef appelé Rurick, un +État voisin des bords de la Baltique, en soumettant à leurs armes +plusieurs tribus slavonnes et finoises. Cette nouvelle puissance, dont +Novogorod était la capitale, reçut de ses fondateurs la dénomination +de Russie, de même que la Neustrie prit des Normands le nom de +Normandie, et la Gaule celui de France depuis la conquête des Francs.</p> + +<p>Un évènement remarquable signala le règne de Rurick. Les conquérants +scandinaves, mis en contact avec la Grèce, frayèrent la voie au +Christianisme, dans les contrées qu'ils avaient soumises. Deux chefs +venus avec Rurick de la Scandinavie, leur commune patrie, Ascold et +Dir, entreprirent une expédition sur Constantinople, en descendant le +cours du Dnieper. Ils n'avaient d'autre dessein, selon toute +apparence, que d'entrer au service de l'empereur, comme le faisaient +fréquemment leurs compatriotes; mais ayant aperçu en chemin une +petite ville bâtie sur la rive la plus élevée du fleuve, ils <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> +s'en emparèrent et y établirent le siége d'une domination nouvelle. +C'était la ville de Kioff. Beaucoup de Varègues de Novogorod étant +venus augmenter leurs forces, que grossirent un grand nombre +d'indigènes, ils méditèrent bientôt une plus vaste entreprise, digne +de l'audace des hommes du Nord. Ils s'ouvrirent une route vers le +Bosphore de Thrace, mirent tout à feu et à sang sur les côtes, et +furent bientôt aux portes de Constantinople, qu'ils assiégèrent par +mer; les habitants de cette ville prononcèrent pour la première fois +en frémissant le nom des Russes (Ρως). Une violente tempête, +attribuée par les Grecs à un miracle, dispersa et détruisit en partie +les barques des pirates, dont il ne retourna à Kioff que de misérables +restes. Les annalistes byzantins qui décrivent cet évènement, ajoutent +que les Russes idolâtres, effrayés du courroux céleste, demandèrent le +baptême; une épître circulaire du patriarche Photius, publiée vers la +fin de 866, confirme ce témoignage historique. Quoi qu'il en soit, les +Slaves du Dnieper et leurs vainqueurs scandinaves, semblent avoir reçu +les premières impressions chrétiennes à cette époque; elles +pénétrèrent facilement chez ces peuples, à la faveur des relations +commerciales qui existaient entre eux et les colonies grecques des +côtes septentrionales de la mer Noire, d'où les colons venaient +probablement visiter Kioff et d'autres contrées slaves, pour les +intérêts de leur commerce.</p> + +<p>La domination des Khozars<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>, alliés des empereurs <span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> grecs +et établis dans ces régions antérieurement à l'incursion des +Scandinaves, n'avait pu que préparer favorablement le terrain.</p> + +<p>Rurick mourut en 879, il eut pour successeur Oleg, comme tuteur de son +jeune fils Igor. Oleg s'avança vers le Sud, à la tête d'une force +considérable, composée à la fois de Scandinaves et d'aborigènes du +nouvel empire. Il subjugua tout le pays baigné par le Dnieper, établit +sa capitale à Kioff, et imposa ses armes victorieuses à plusieurs +contrées slaves qui, réunies à l'empire fondé par Rurick, prirent +également le nom de Russie.</p> + +<p>Oleg entreprit en 906 une expédition contre Constantinople, mit le +siége devant cette ville, et força l'empereur à lui payer un lourd +tribut. Il conclut alors un traité de paix et de commerce, qui fut +renouvelé en 911, et dont les détails, conservés par l'historien +Nestor, offrent un tableau intéressant des relations qui existaient à +cette époque entre la Grèce et les sujets d'Oleg. Son successeur Igor, +après être resté long-temps en paix avec les Grecs, dirigea ses armes +vers l'Asie mineure, où il exerça de grands ravages. Il fut défait par +eux, et la paix se rétablit en 945, sur les bases du traité d'Oleg, +sauf quelques modifications.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> Les rapports constants des Grecs avec le nouvel Empire russe, +favorisèrent les progrès du Christianisme dans ces régions.</p> + +<p>Olga, veuve d'Igor et dépositaire de sa puissance durant la minorité +de son fils Sviatoslav, alla à Constantinople en 955, y fut instruite +dans la religion chrétienne et baptisée en grande pompe; mais son +exemple ne trouva d'imitateurs, ni dans son fils, ni dans un grand +nombre de ses sujets. Sviatoslav, prince d'humeur guerrière, étendit +les limites de son empire jusqu'au pied du Caucase. Aidé des subsides +de l'empereur grec et sur son invitation, il marcha contre le roi des +Bulgares, le battit, et résolut de transférer le siége de son empire +sur les rives du Danube. En guerre avec les Grecs, qui se repentaient +de l'avoir attiré vers le midi de l'Europe, il entra dans la Thrace, +qu'il ravagea jusqu'à Andrinople; ce n'est donc pas la première fois +que les Russes virent cette ville en 1829. Jean Zimiscès s'avança +contre lui et l'obligea à évacuer la Bulgarie. Sviatoslav, vaincu, +demanda la paix qui fut conclue. Il reprit le chemin de Kioff où il +fut tué. Il eut pour successeur Vladimir, qui s'empara de la couronne, +à l'exclusion de ses frères, reçut le baptême en 986, épousa une +princesse grecque et introduisit le Christianisme dans ses États, en +ordonnant la destruction des idoles et de leurs temples, et en +imposant le baptême à ses sujets.</p> + +<p>L'empire de Vladimir, connu sous le nom de Russie, s'étendait des +rivages de la Baltique à la mer Noire, des bords du Volga et du pied +du Caucase au sommet des Carpathes et aux rives du Bug et du San. Cet +empire se composait de diverses populations d'origine slave, et, au +Nord, de plusieurs tribus finoises, toutes également <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> +comprises sous la dénomination générale de Russes, mais de mœurs +bien différentes, et réunies, en l'absence de tout système régulier de +gouvernement, par le lien commun d'une souveraineté dont la +prérogative consistait uniquement à prélever sur elles un certain +tribut, qui se payait le plus souvent quand le souverain ou ses +délégués se trouvaient en mesure de le réclamer à main armée. Les +relations fréquentes de Constantinople avec Kioff contribuèrent +beaucoup, non-seulement à convertir la capitale de ce nouvel empire au +Christianisme, mais encore à le façonner à la civilisation byzantine, +aux arts et au luxe, qui furent probablement importés de la Grèce, +même avant les dogmes de la Religion chrétienne. L'annaliste allemand, +Ditmar de Mersebourg, à qui une description de la ville de Kioff fut +faite par quelques-uns de ses compatriotes, qui l'avaient visitée avec +l'expédition de Boleslav I<sup>er</sup>, roi de Pologne, en 1018, l'appelle la +rivale de Constantinople, à cause du grand nombre d'églises, de +marchés, d'édifices publics et de la quantité de richesses qu'elle +renfermait. Il ajoute que beaucoup de Grecs y étaient établis. +Vladimir mourut en 1015, et partagea son empire entre ses douze fils, +qui devaient tenir leurs gouvernements sous la suzeraineté de l'aîné, +résidant à Kioff avec le titre de grand-duc de Russie.—Ce partage de +la Russie entre tant de gouvernements remis à des princes du sang, +entraîna les suites les plus funestes après la mort de Vladimir, +jusqu'à ce que l'un de ses fils, Yaroslav, eût réuni sous son sceptre +tous les États paternels. Ce monarque, doué d'une intelligence élevée, +aida puissamment aux progrès du Christianisme et de la civilisation +dans son empire. Il fit élever un grand nombre d'églises et de +couvents par des architectes <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> de Byzance, fonda de nouvelles +villes, ouvrit des écoles, attira dans ses États des ecclésiastiques +grecs, des savants, des artistes, et fit traduire beaucoup d'ouvrages +du grec en langue slave. Son zèle pour la religion chrétienne ne +l'empêcha cependant pas d'imiter les entreprises de ses ancêtres +payens contre Constantinople. Sous prétexte de mauvais traitements +subis par quelques-uns de ses sujets dans la ville impériale, il +déclara la guerre à Constantin Monomaque, et leva, en 1043, une armée +considérable qui s'avança le long des rivages de la mer Noire, +soutenue par une flotte imposante. La flotte russe parvint à +l'embouchure du Bosphore; après un combat long-temps incertain, elle +succomba en partie sous les ravages du feu grégeois et dut profiter +d'un vent propice pour sauver ses débris. L'expédition de terre +atteignit Varna; mais, privée de l'appui de la flotte, elle fut +accablée par le nombre, après une résistance désespérée, sans qu'un +seul homme cherchât son salut dans la fuite<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>.</p> + +<p>Ce fut la dernière expédition des Russes contre l'Empire grec. La +Russie, déchirée par des factions ennemies, perdit toute force +d'action à l'extérieur, et finit par devenir elle-même la proie des +étrangers. N'eût été cette circonstance, il est probable que les +siècles passés eussent vu s'accomplir la prédiction trouvée inscrite +au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle sous la statue de Bellérophon à Constantinople, à +savoir, que la cité impériale serait prise par les Russes; prédiction +bien rare, selon Gibbon, par la clarté du style et la précision +incontestable de la date. Qui sait si, de nos jours, nous ne verrons +pas s'accomplir <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> la destinée prophétisée à la superbe +métropole de l'Orient.</p> + +<p>Yaroslav partagea son empire entre ses fils, en laissant toutefois le +titre de grand-duc et la suprématie à l'aîné des princes. Cette +autorité suprême fut transmise, suivant l'usage des contrées slaves, +non par ordre de primogéniture, mais à l'ancienneté, c'est-à-dire que +le grand-duc décédé, eut pour successeur le membre le plus âgé de sa +dynastie. Cette combinaison ne pouvait manquer de produire des +troubles continuels, d'autant que les diverses principautés se +subdivisaient toujours entre les fils du monarque décédé. Le pouvoir +se fractionna ainsi aux mains d'un grand nombre de petits princes, +guerroyant les uns contre les autres, et la Russie se vit bientôt sans +défense contre les incursions de ses voisins. L'autorité du grand-duc +de Kioff tomba, sous la pression de ces circonstances, dans la plus +complète insignifiance; tandis que deux principautés puissantes, +fondées par les talents de leurs chefs, s'élevèrent au Sud et au +Nord-Est. La première est celle de Halitch, comprenant toute la zone +orientale de la province autrichienne de Gallicie et une partie des +gouvernements russes de Volhynie et de Podolie; la seconde est la +principauté de Vladimir sur la Klazma, embrassant tout le gouvernement +russe de ce nom, avec quelques provinces adjacentes, et dont les +souverains prirent le titre de grands-ducs. Il existait aussi trois +républiques, régies par des institutions entièrement populaires. +Novogorod, Pskow et Viatka, communauté formée par des émigrants de +Novogorod, dans l'endroit qui porte aujourd'hui ce nom.</p> + +<p>La Russie se divisait donc en plusieurs États fréquemment en guerre +entre eux, habités par des populations <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> aussi différentes +l'une de l'autre, qu'elles l'étaient des Polonais, des Bohémiens et +d'autres nations slaves, n'ayant de commun que le nom et la même +dynastie, à laquelle se rattachaient également les nombreux souverains +de ce pays. Le seul lien réel de tous ces États, était l'unité de +l'Église, gouvernée par l'archevêque de Kioff, son métropolitain.</p> + +<p>Telle était la situation de la Russie, quand les Mogols, commandés par +Batou-Khan, petit-fils de Dgenghis-Khan, envahirent ce pays en +1238-1239 et 1240, ne laissant que ruines et désolation sur leur +passage. Ils poursuivirent le cours de leurs ravages en Pologne et en +Hongrie, et s'avancèrent jusqu'à Liegnitz, en Silésie, où ils défirent +complètement une armée chrétienne. Le chemin leur était ouvert +jusqu'au Rhin; mais, heureusement pour l'Europe, quelques évènements +survenus dans l'Asie centrale les rappelèrent aux rivages de la mer +Caspienne.</p> + +<p>Batou-Khan posa ses tentes sur les bords du Volga, et somma les +princes de Russie de lui rendre hommage, les menaçant, en cas de +refus, d'une reprise d'hostilités. L'obéissance était le seul parti à +suivre; le grand-duc de Vladimir rendit hommage à Batou, dans son camp +sur le Volga, et ensuite au grand khan Koublay, près le grand mur de +la Chine. Ses successeurs reçurent l'investiture des descendants de +Batou, qui devinrent indépendants sous le nom de khans de Kiptchak.</p> + +<p>Au commencement du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, le prince de Moscou, s'étant concilié +les bonnes grâces du khan, obtint la dignité héréditaire de grand-duc, +à laquelle était attachée une sorte de suzeraineté sur les autres +princes de Russie, et qui, jusque-là, n'avait été la prérogative +exclusive d'aucune de leurs branches. Ses successeurs <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> +s'efforcèrent, comme ligne invariable de politique, de briguer, par +tous les moyens possibles, la faveur du khan, dont l'appui grandissait +incessamment leur puissance aux dépens de celle des autres princes de +Russie. De cette manière, le pouvoir des grands-ducs de Moscou se +fortifia par degrés, tandis que celui du khan s'affaissait sous les +commotions intérieures, jusqu'à ce qu'enfin ils se sentirent assez +forts pour secouer le joug, vers la fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Telle fut l'origine de Moscou, le cœur de l'empire russe actuel, +formé des principautés nord-est de l'ancienne Russie. Nous avons +expliqué, au chap. X, comment les principautés du sud et de l'ouest de +la Russie se réunirent, au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, à la Pologne et à la +Lithuanie.</p> + +<p>Le premier archevêque de Kioff fut sacré, vers 900, par le patriarche +de Constantinople, et institué métropolitain de toutes les églises de +Russie. À partir de cette époque, les métropolitains de Russie furent +sacrés à Constantinople, et fréquemment choisis parmi les Grecs. Après +la prise de Constantinople par les Latins, le siége de l'empire et +celui du patriarchat ayant été transférés à Nicée, les archevêques de +Kioff furent sacrés dans cette ville, jusqu'à ce que l'ancien ordre de +choses se rétablît par l'expulsion des Latins.</p> + +<p>Les chroniques parlent de plusieurs tentatives faites par les papes +pour soumettre l'Église russe à leur suprématie, mais sans atteindre +le but de leur politique. Une circonstance révèle cependant +l'influence temporaire que Rome s'était acquise à Kioff, vers la fin +du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle. Le Grec Ephraïm, métropolitain de cette ville, de 1070 +à 1096, introduisit en effet, dans le calendrier russe, sous la date +du 9 mai, la commémoration de la <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> translation des reliques de +saint Nicolas, de la Lycie à Bari, en Italie, fête inconnue de +l'Église d'Orient, mais observée par celle de Rome. La principauté de +Halitch, située entre les régions catholiques de la Pologne et de la +Hongrie, devint le point de mire des efforts de la Papauté. Les +Hongrois s'étant rendus maîtres de cette principauté en 1214, +essayèrent de la soumettre à leur chef spirituel; mais leur expulsion +du pays détruisit tout espoir d'annexion religieuse. Daniel, prince de +Halitch, homme d'État et guerrier distingué, pensa qu'il pourrait +tirer du pape quelque assistance contre les Mogols, et, dans cette +vue, il entama une négociation avec Innocent IV, qui envoya son légat +pour recevoir la soumission de Daniel et celle de l'Église de Halitch, +à laquelle il promit de tolérer telles de ses anciennes pratiques qui +ne seraient pas en opposition directe avec les rites de l'Église +catholique. Daniel fut sacré roi de Halitch par le légat, en 1254, et +il reconnut la suprématie de Rome; mais, comme l'assistance promise +n'arrivait pas, il rompit en visière avec le pape. Halitch fut réunie +à la Pologne en 1340. L'histoire de son Église a trouvé son cadre +ailleurs.</p> + +<p>Nous avons déjà parlé de l'invasion des Mogols et des terribles +ravages qu'ils exercèrent dans ce pays. Les églises et les couvents +jonchèrent le sol de leurs débris; le clergé fut ou massacré ou traîné +en captivité; mais aussitôt que ces Asiatiques eurent établi leur +domination sur les principautés du nord-est de la Russie, ils +s'efforcèrent de consolider leur puissance en convertissant à leurs +vues politiques le clergé des pays conquis; en conséquence, le khan +des Mogols déclara que tout individu, touchant de près ou de loin à +l'Église, serait exempté de l'impôt personnel frappé sur la +population, <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> pour les années 1254-1255; et, en 1257, le même +khan, en vertu de lettres-patentes, accorda au clergé russe et à toute +personne attachée à l'Église nationale, une exemption pleine et +entière de tous les impôts et charges pesant soit sur la propriété, +soit sur la personne des habitants de la Russie. Un évêque russe avait +sa résidence à Saray, capitale des khans, qui chargeaient quelquefois +ces prélats de missions de haute confiance. C'est ainsi que l'évêque +Théognoste fut envoyé, en 1279, par le khan Mengutemir, à l'empereur +grec Michel Paléologue. Cette position toute favorable de l'Église +russe la fit croître rapidement en influence et en richesse. Beaucoup +de personnes cherchèrent dans son sein un refuge contre l'oppression +de leurs maîtres barbares; tandis que d'autres, pour mettre leurs +propriétés à l'abri de tout attentat, en faisaient don à l'Église, qui +les leur restituait à titre de tenanciers.</p> + +<p>La ville de Kioff fut détruite par les Mogols en 1240; mais l'autorité +des khans demeura toujours plus forte et plus respectée dans les +principautés de l'est de la Russie que dans les régions occidentales, +où des troubles se manifestaient fréquemment. Cet état de choses +conduisit le métropolitain de Kioff à transférer sa résidence à +Vladimir sur la Klazma, capitale des grands-ducs de Russie, sous la +protection desquels la bannière des Églises russes se déployait en +toute sécurité.</p> + +<p>Nous avons parlé plus haut de l'union de Kioff avec la Lithuanie et +des destinées de l'Église d'Orient dans ce pays. Les métropolitains de +Vladimir, qui transportèrent plus tard leur siége à Moscou, +s'efforcèrent de maintenir leur juridiction sur les Églises de la +Lithuanie, en établissant de temps à autre leur résidence dans cette +province; mais, malgré leurs tentatives réitérées, <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> cette +union fut entièrement rompue par l'élection d'un archevêque de Kioff, +en 1418. Une haine violente s'alluma entre les deux Églises, à ce +point que le khan de Crimée ayant pillé Kioff, en 1484, à +l'instigation du grand-duc de Moscou, lui envoya, à titre de présent, +une partie des vases sacrés enlevés à l'église de cette ville. Les +métropolitains de Moscou étaient ou sacrés par les patriarches de +Constantinople, ou simplement approuvés par eux. Le métropolitain +Isidore, savant d'origine grecque, assista, en 1438, au concile de +Florence, où il souscrivit à l'union de son Église avec Rome, d'après +les bases arrêtées à cet effet entre l'empereur grec Jean Paléologue +et le pape Eugène IV. Il revint à Moscou en 1439, avec la dignité de +cardinal et investi de l'autorité d'un légat; mais il fut déposé et +renfermé dans un couvent, d'où il parvint néanmoins à s'échapper; il +mourut à Rome dans un âge avancé. Après la prise de Constantinople par +les Turcs, les métropolitains de Moscou furent élus et sacrés sans +aucun recours au patriarche grec. En 1551, un synode général tenu à +Moscou, promulgua un code de lois ecclésiastiques, appelé <i>Stoglav</i>, +c'est-à-dire les Cent-Chapitres.</p> + +<p>En 1588, le patriarche de Constantinople Jérémie, ayant un procès au +divan, vint à Moscou demander des secours pour ses églises. Le pieux +czar Fœdor Ivanovitsch s'empressa de répondre à son appel, et +Jérémie, renonçant à ses prétentions sur les Églises russes, sacra +patriarche de Russie le métropolitain de Moscou. La chaire s'éleva +presque au niveau du trône sous ces patriarches indépendants. La +considération dont ils jouissaient s'augmentait encore des marques +publiques de respect qu'ils recevaient du czar, qui, le dimanche des +Rameaux, marchait nu-tête devant eux, en <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> conduisant par la +bride l'âne sur lequel ils traversaient les rues de Moscou, en +souvenir de l'entrée du Christ à Jérusalem. En 1682, l'Académie +slavo-græco-latine fut fondée à Moscou par le czar Fœdor, fils +d'Alexis; il pourvut cet établissement de savants professeurs, sortis +de l'Académie de Kioff, que la Pologne avait perdue sous le règne +précédent. Après la mort du patriarche Adrien, en 1702, Pierre le +Grand abolit cette dignité, se proclama chef suprême de l'Église +grecque, et institua, sous le nom de très saint synode, un conseil +chargé de toutes les affaires ecclésiastiques du pays. Ce souverain +ordonna aussi que des écoles fussent ouvertes dans chaque siége +épiscopal. Il décréta que les couvents ne pourraient plus acquérir de +propriétés territoriales, et soumit les domaines de l'Église à l'impôt +général. En 1764, l'impératrice Catherine confisqua tous les biens du +clergé, qui possédait environ neuf cent mille serfs mâles, et +substitua à ses possessions des pensions pour les évêques, les +couvents, etc. Plusieurs écoles ecclésiastiques s'ouvrirent sous +divers règnes, et leur organisation fut fixée par un oukaze de 1814.</p> + +<p>Le synode institué par Pierre le Grand préside encore au gouvernement +de l'Église russe. Ce conseil se compose habituellement de deux +métropolitains, de deux évêques, du premier prêtre séculier, et des +membres lais venant à la suite; il y a encore le procureur, deux +secrétaires-généraux, cinq secrétaires ordinaires, et un certain +nombre de clercs. Le procureur a le droit de suspendre l'exécution des +décisions du synode, et d'en appeler, dans tous les cas, à la décision +de l'empereur. Le synode a le jugement des choses religieuses en +matière de foi et de discipline, il contrôle l'administration des +diocèses, qui lui transmettent deux fois par an un <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> rapport +détaillé sur la situation des églises, des écoles, etc.</p> + +<p>Il existe en Russie, outre un grand nombre de séminaires, cinq +académies ecclésiastiques: Kioff, Moscou, Saint-Pétersbourg, Kasan et +Troïtza. Tous les fils du clergé doivent être élevés dans ces +séminaires, qui entretiennent gratuitement un certain nombre d'élèves. +Ce système d'éducation obligatoire a produit quelques-uns des savants +les plus remarquables de la Russie. Le clergé y forme un corps à part, +et il est bien rare qu'un individu appartenant à une autre classe, +s'enrôle sous la bannière de l'Église. De par la loi, la vocation +religieuse est héréditaire, mais on obtient aisément du pouvoir +l'autorisation de suivre une autre carrière. Les membres les plus +distingués de la famille ecclésiastique ont le plus souvent recours à +cette faculté, à l'exception de ceux qui, entrant dans l'ordre +monacal, peuvent aspirer aux degrés les plus élevés de la hiérarchie +religieuse. C'est pour cette raison que le clergé séculier (ou les +prêtres de paroisse) se compose généralement de ceux qui ne sauraient +prétendre à rien de plus avantageux.</p> + +<p>Il a déjà été question de l'Union de l'Église grecque de Pologne avec +Rome, et des conséquences qu'elle produisit. Le démembrement du +territoire polonais fit tomber sous la domination russe la majeure +partie des habitants appartenant à cette Église. On essaya par tous +les moyens, sous le règne de Catherine, de pousser ses sectaires dans +le giron de celle de Russie; mais ces tentatives n'eurent qu'un succès +partiel et cessèrent tout-à-fait sous le règne de l'empereur +Alexandre. En 1839, plusieurs évêques de l'Église ci-dessus +mentionnée, formulèrent, à l'instigation du gouvernement russe, le +vœu d'une séparation d'avec Rome et d'une réunion à l'Église +nationale de Russie. Cette déclaration fut <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> suivie d'un oukaze +ordonnant à toutes Églises unies de suivre l'exemple de leurs évêques. +Les mesures les plus coërcitives furent mises en usage pour effectuer +une conversion générale. Un grand nombre d'ecclésiastiques qui +refusèrent de prendre l'oukaze impérial pour règle de leur conscience, +furent punis de leur désobéissance par la déportation en Sibérie, +l'emprisonnement, etc. Pour colorer cette conversion forcée, on +allégua que ces populations avaient appartenu primitivement à l'Église +d'Orient, et devaient, en conséquence, rentrer au bercail; principe +d'une admirable logique, en vertu duquel les habitants des Îles +Britanniques pourraient, avec autant de justice, se voir repoussés +dans le giron de l'Église catholique, ou même ramenés à la religion +des druides et au culte d'Odin. Cette persécution a dédommagé Rome de +la perte de la population arrachée du sein de son Église, en soulevant +en sa faveur tout l'intérêt qui s'attache d'ordinaire à un parti +opprimé, et en ranimant le zèle de beaucoup de ses sectateurs<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>.</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire de l'Église russe, +c'est assurément celle de ses sectes dissidentes, comprises sous la +dénomination générale de <i>Raskolniky</i> ou Schismatiques.</p> + +<p>Il est probable que plusieurs des sectes qui avaient troublé l'Église +d'Orient en Grèce, étaient passées en Russie, car l'on trouve çà et là +des traces de leur existence dans les chroniques du moyen-âge. Les +premiers désordres sérieux de l'Église russe se manifestèrent en +<span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> 1375, à Novogorod, quand un homme d'une condition inférieure, +du nom de Karp Strigolnik, se mit à se déchaîner publiquement contre +la coutume qui forçait les prêtres à payer une certaine somme d'argent +à l'évêque pour leur ordination. Un tel usage constituait, disait-il, +une véritable simonie, et les Chrétiens devaient fuir les prêtres qui +avaient acheté les ordres. Il attaquait aussi la confession +auriculaire comme inutile, et ses opinions ne laissèrent pas que de +trouver un grand nombre d'adhérents. Les rues de Novogorod devinrent +bientôt le théâtre d'une lutte acharnée entre ces réformateurs et les +partisans de l'ordre de choses établi. Les premiers furent vaincus, et +leurs principaux chefs, y compris Strigolnik lui-même, furent +précipités à la rivière et noyés. Leur mort, bien loin d'éteindre +leurs doctrines, leur imprima une force nouvelle, comme cela résulte +des lettres pastorales de plusieurs évêques et même des patriarches de +Constantinople, à qui des rapports avaient été transmis sur cette +secte.</p> + +<p>Les institutions républicaines de Novogorod et de Pskoff, où les +partisans de Strigolnik étaient répandus en grand nombre, leur +offraient un vaste champ de liberté; mais quand ces républiques furent +réduites en provinces de Moscou (à la fin du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle et au +commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup>), une persécution rigoureuse les força à +chercher asile dans les possessions suédoises et polonaises. Il semble +que les modernes Raskolniky aient hérité de l'esprit de cette secte.</p> + +<p>Une autre secte, plus remarquable, prit naissance pendant la dernière +partie du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, dans la même république de Novogorod. Sa +véritable nature est cependant très incertaine, car la seule donnée +positive que nous ayons sur ses doctrines, est tirée d'un ouvrage +<span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> de polémique écrit contre elle, en 1491, par un certain +Joseph, abbé du couvent de Volokolamsk, et nous sommes réduits, en +conséquence, à juger de ces sectaires aussi bien que des Strigolniky, +sur l'unique témoignage de leurs ennemis.</p> + +<p>Suivant l'auteur que nous venons de citer, un Juif, du nom de +Zacharie, qu'il appelle suppôt de Satan, sorcier, nécromancien, +astrologue, et même astronome, vint, en 1470, à Novogorod, où il +enseigna, en secret, que la loi de Moïse était la seule vraie +religion, et que le Nouveau-Testament était une fiction, puisque le +Messie n'était pas encore né, que le culte des images constituait une +idolâtrie coupable. Aidé de quelques autres Juifs, il séduisit +l'esprit de plusieurs prêtres de l'Église grecque et de leurs +familles, et ces néophytes devinrent si zélés, qu'ils demandèrent la +circoncision. Leurs maîtres hébreux les détournèrent cependant d'un +dessein qui les eût exposés à être découverts; ils leur conseillèrent +de conformer leur conduite extérieure aux préceptes du Christianisme, +car il suffisait qu'ils fussent bons Israélites de cœur. Ils +suivirent cet avis et travaillèrent en secret avec beaucoup de succès +à augmenter le nombre de leurs prosélytes. Les principaux promoteurs +de cette secte furent deux prêtres appelés Alexius et Dionysius, les +protopopes de l'église Sainte-Sophie, cathédrale de Novogorod, un +certain Gabriel et un laïque de haut rang.</p> + +<p>Ces Juifs mystérieux se conformèrent si rigoureusement, en apparence, +aux rites de l'Église grecque, qu'ils s'acquirent une réputation de +grande sainteté. Ce fut à ce point que le grand-duc de Moscou, ayant +réduit la république de Novogorod en province de son empire, +transféra dans sa capitale les deux prêtres Dionysius et <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> +Alexius, et les plaça à la tête du clergé de ses principales églises. +Alexius s'attira si bien la faveur du grand-duc, qu'il avait ses +entrées toujours libres auprès de lui, distinction accordée à un très +petit nombre de favoris. Il travaillait pendant ce temps à la +propagation de ses doctrines, qui furent embrassées secrètement par +beaucoup d'ecclésiastiques et de laïques, entre autres par Kouritzin, +secrétaire du grand-duc, et Zozyme, abbé du couvent de Saint-Siméon, +qui, recommandé par Alexius à la faveur du grand-duc, fut promu, en +1490, à la dignité d'archevêque de Moscou. Ainsi, un sectateur secret +du Judaïsme, devint le chef de l'Église russe.</p> + +<p>L'existence de cette secte est un fait historique, mais il est presque +impossible de préciser la nature de ses doctrines. Était-ce un mode +plus pur de Christianisme, rejetant le culte des images et d'autres +superstitions aussi grossières de l'Église grecque, ou simplement une +secte déiste; car il est bien difficile de croire que le Judaïsme pur +eût trouvé des prosélytes parmi les Chrétiens, et surtout au sein du +clergé, que la loi mosaïque avait toujours laissé inébranlable. Le +célèbre Uriel d'Acosta fournit peut-être dans l'histoire religieuse le +seul exemple d'une conversion de ce genre<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>. En effet, bien qu'il y +eût, comme on sait, en Espagne et en Portugal, un grand nombre de +Juifs qui déguisaient leur croyance sous le manteau du Catholicisme, +au point même de se charger de fonctions ecclésiastiques, c'étaient là +des Juifs de naissance que la persécution avait contraints à prendre +ce masque, et non des Chrétiens qui avaient embrassé le Judaïsme. La +description de cette <span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> secte, par l'abbé Joseph, est tellement +remplie d'invectives, que l'on est tenté de la croire pour le moins +très exagérée. Il donne cependant les noms de quelques-uns de ces +sectaires, qui laissèrent le pays pour se faire circonscrire, et il +les accuse de s'être livrés à la magie et à l'astrologie; mais cette +accusation répand un faible rayon de lumière sur leurs dogmes, en +donnant à penser que c'était une de ces sectes mystérieuses dont les +traces sont imprimées dans la poussière du moyen-âge. Alexius et +plusieurs chefs de la secte moururent avec la réputation de pieux +Chrétiens; mais son existence fut découverte par Gennadius, évêque de +Novogorod, qui envoya plusieurs de ses adhérents à Moscou, avec les +preuves recueillies contre eux, sans savoir toutefois que le +métropolitain lui-même et le secrétaire du grand-duc comptaient au +nombre de ses adeptes. Il les accusa d'avoir osé comparer les statues +des saints à la matière brute qui les représentait, d'en avoir placé +au milieu d'endroits impurs, d'avoir craché sur la croix, blasphémé le +Christ et la Vierge, nié la vie future, et, par conséquent, +l'immortalité de l'âme. Le grand-duc convoqua à Moscou, le 17 octobre +1490, un synode d'évêques et d'autres ecclésiastiques, pour juger +cette grave affaire. Les accusés, au nombre desquels figuraient les +protopopes ci-dessus mentionnés, Dionysius et Gabriel, outre beaucoup +d'autres, repoussèrent avec fermeté les faits mis à leur charge; mais +ce système de dénégation ne put prévaloir contre les preuves de tout +genre et les nombreux témoins produits par l'accusation. Plusieurs +membres du synode voulaient que les accusés fussent mis à la question; +mais le grand-duc ne le permit pas. Chose vraiment étonnante, si l'on +considère la barbarie de l'époque et le penchant de ce souverain à la +<span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> cruauté. Le synode dut se contenter d'anathématiser et de +faire emprisonner les sectaires. Ceux qui furent renvoyés à Novogorod +eurent à subir un traitement plus cruel. Parés d'oripeaux fantastiques +représentant la figure du diable, et la tête couverte de grands +bonnets d'écorce, avec cette inscription: «Ceci est la milice de +Satan,» ils furent placés à cheval, le visage tourné vers la croupe, +et promenés, par l'ordre de l'archevêque, à travers les rues de la +ville, en butte aux insultes de la populace. Ils eurent ensuite leur +coiffure brûlée sur leur tête, et furent jetés en prison; traitement +barbare, sans doute, mais encore humain pour ce temps d'intolérance, +où les hérétiques avaient à supporter les persécutions les plus +cruelles dans l'Europe occidentale.</p> + +<p>Zozyme et Kouritzin continuèrent néanmoins à propager leurs opinions, +et l'on dit que, grâce à cette propagande secrète, des doutes se +répandirent au sein du peuple, sur les dogmes les plus importants du +Christianisme. Ecclésiastiques et laïques en vinrent à disputer sur la +nature du Christ, le mystère de la Trinité, la sainteté des images. +C'était là, selon nous, une conséquence naturelle de l'agitation +d'esprit causée dans les masses par les révélations vraies ou +imaginaires sorties du jugement des hérétiques. Le métropolitain +Zozyme fut à son tour accusé d'hérésie par le même Joseph, dans une +épître adressée à l'évêque de Sousdal. On ignore si cette accusation +suggéra une enquête sur l'orthodoxie du chef de l'Église russe. On +sait seulement qu'il se démit de sa dignité en 1494, et se retira dans +un couvent. Kouritzin continua à jouir de la faveur du monarque, et se +vit chargé par lui d'une mission diplomatique auprès de l'empereur +Maximilien I<sup>er</sup>; mais l'abbé Joseph et l'évêque Gennadius, dont la +haine <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> contre les hérétiques était infatigable, découvrirent, +vers le commencement du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, un nombre considérable de ces +sectaires, qui allèrent chercher en Allemagne et en Lithuanie un +refuge contre leurs persécuteurs. Kouritzin et plusieurs de ses +adhérents, interrogés sur leurs opinions, les défendirent ouvertement. +Le grand-duc les abandonna cette fois à la clémence et à la +miséricorde de leurs accusateurs; en conséquence de quoi, Kouritzin, +l'abbé du couvent de Saint-Georges à Novogorod, et plusieurs autres, +furent brûlés vifs. Karamsin, qui a décrit cet évènement, n'a pas +établi la véritable nature des opinions confessées par Kouritzin et +ses compagnons, probablement parce qu'il ne croyait pas pouvoir faire +fonds sur ce qui leur était attribué par le fanatisme violent de leurs +accusateurs.</p> + +<p>La secte semble avoir disparu depuis cette époque. Il existe cependant +aujourd'hui une secte de Raskolniky qui observe la loi mosaïque et qui +est généralement connue sous le nom de Soubotniky, ou Hommes du +samedi, en raison de ce qu'ils célèbrent le samedi au lieu du +dimanche; mais l'on ne sait pas d'une manière bien certaine, s'ils ont +adopté le Judaïsme dans toute sa rigueur ou si leur religion est un +mélange de Christianisme et de loi mosaïque. Nous penchons pour la +dernière supposition; car, dans le premier cas, on les eût vus +contracter avec les Juifs d'origine une alliance dont il n'existe +aucune trace.</p> + +<p>La Réforme, qui put se glorifier d'un grand nombre de conversions +parmi les membres de l'Église grecque de Pologne, passa presque +inaperçue sur celle de Russie. Les chroniques russes rapportent qu'en +1553, un certain Mathias Baschkin se mit à enseigner qu'il n'y avait +pas de sacrements, et que la croyance à la divinité du <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> +Christ, aux décisions des conciles et à la sainteté des saints, +constituait autant d'erreurs. Soumis à un interrogatoire, il repoussa +l'accusation; mais une fois en prison, il confessa ses opinions et +nomma plusieurs individus qui les partageaient, déclarant qu'elles +leur avaient été enseignées par deux Catholiques natifs de Lithuanie, +et que l'évêque de Rézan les avait confirmés dans cette croyance. Un +concile d'évêques, convoqué à dessein, condamna les hérétiques à un +emprisonnement à vie. C'est tout ce que l'on trouve sur ce point dans +les chroniques russes; mais il est impossible de dire sûrement si les +doctrines en question étaient celles des Anti-Trinitaires, qui +commençaient à se répandre en Pologne à cette époque, ou seulement les +dogmes du Protestantisme, défiguré par le fanatisme ignorant des +chroniqueurs. Ce que nous voyons de plus remarquable à noter, c'est +qu'un évêque semble avoir nourri ces opinions. Il se démit de sa +dignité épiscopale pour cause de maladie, mais en réalité peut-être +pour se soustraire à une destitution imminente et à un scandale +public. Que les doctrines de la Réforme ayent pénétré dans les États +de Moscou, cela résulte évidemment de l'exposé suivant, émané d'un +écrivain polonais Protestant, Wengierski, qui prit le pseudonyme de +Regenvolscius. Il dit qu'en 1552, trois moines appelés Théodosius, +Artémius et Thomas, arrivèrent de l'intérieur de la Moscovie à +Vitepsk, ville de la Lithuanie; ils ne connaissaient pas d'autre +langue que la leur et ne possédaient aucun savoir; ils condamnèrent +cependant le culte des images, mirent en pièces celles qui leur +tombèrent sous la main, et les chassèrent des temples et des maisons, +en exhortant le peuple par leurs discours et leurs écrits à adorer +Dieu seul dans la personne de <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> notre Seigneur Jésus-Christ. +Leur zèle ayant soulevé la colère d'un peuple superstitieux, fortement +attaché aux rites idolâtres, ils quittèrent Vitepsk, et se retirèrent +dans l'intérieur de la Lithuanie où la parole de Dieu retentissait +déjà avec plus de liberté. Théodosius, qui avait plus de quatre-vingts +ans, mourut bientôt après, Artémius se retira auprès du prince de +Sloutzk, et Thomas, plus éloquent et mieux versé que les autres dans +l'esprit des Écritures, devint l'un des ministres de l'Église de Dieu, +et s'établit à Polotzk, où la religion commençait à se révéler dans sa +pureté, pour instruire les fidèles et les confirmer dans la +connaissance de Dieu et dans leurs sentiments de piété éclairée. Après +s'être noblement acquitté des devoirs de sa vocation pendant plusieurs +années, il scella de sa mort les principes des nouvelles doctrines. +Quand le czar de Moscou, Ivan Vassilévitch, s'empara de Polotzk en +1563, il ordonna, entre autres cruautés exercées contre les habitants, +de précipiter Thomas à la rivière pour le punir d'avoir été autrefois +son sujet et d'avoir déserté son Église. Le bon grain semé à Vitepsk +par le martyre produisit néanmoins une moisson abondante, car les +habitants prirent le culte des images en aversion, et la Pologne leur +ayant envoyé des apôtres de la vraie religion, ils consacrèrent une +église au culte évangélique. (<i>Slavonia Reform.</i>, p. 262). L'on sait +qu'il existe maintenant beaucoup de Protestants en Russie; mais ils +sont tous d'origine étrangère, à la seule exception peut-être de la +famille des comtes Golovkin, qui se firent Protestants en Hollande, au +commencement du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, et persévérèrent dans cette croyance. +Nous pensons toutefois que le comte Golovkin, auteur de plusieurs +ouvrages en français, qui fut envoyé comme ambassadeur en Chine +<span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> en 1805, et appelé à d'autres missions diplomatiques, est le +dernier Protestant de cette famille.</p> + +<p>Le patriarche Nicon, élevé au siége patriarchal par son mérite, causa, +sous la règne d'Alexis, une commotion profonde dans l'Église russe, en +voulant réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'interprétation +des Écritures et des livres de dévotion. La longue période de la +domination des Mogols avait plongé le pays entier dans un état de +barbarie, et le clergé, bien qu'en possession d'immunités +considérables sous cette domination, était tombé dans la plus +grossière et la plus superstitieuse ignorance, au point de faire +désespérer de son émancipation intellectuelle, même long-temps après +que le pays eût secoué le joug des Asiatiques. La transcription des +livres sacrés, confiée à d'ignorants copistes, était devenue par +degrés si infidèle, que leur sens était entièrement perdu et que le +texte d'une copie différait souvent de celui d'une autre. Déjà, en +1520, le czar Vasili Ivanovitch avait demandé aux moines du mont Athos +un homme capable de corriger le texte des livres sacrés, et à sa +requête, un moine grec appelé Maxime, bien versé dans la langue slave, +fut envoyé à Moscou. Il y reçut un accueil distingué et travailla +pendant dix laborieuses années à comparer les manuscrits de la version +slave avec le texte grec original; mais la supériorité de son savoir +excita la jalousie du clergé ignorant de Moscou, qui l'accusa de +corrompre au lieu de corriger les livres sacrés, dans le but d'établir +une nouvelle doctrine. Toutes les justifications de Maxime ne purent +le sauver, et il fut enfermé dans un couvent où il resta jusqu'à sa +mort en 1555.</p> + +<p>On renouvela vainement plusieurs tentatives pour corriger les livres +sacrés. Enfin, le patriarche Nicon <span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> convoqua à Moscou, en +1654, un concile spécial, auquel assistèrent le patriarche d'Antioche, +celui de Servie et cinquante-six évêques. Le concile décida que les +Écritures et les livres de liturgie à l'usage de l'Église russe +seraient soigneusement émendés. En conséquence de cette décision, le +czar Alexis fit recueillir de toutes parts les vieux manuscrits +sacrés. L'agent envoyé à cet effet au couvent du mont Athos, rapporta +plus de huit cents originaux grecs, parmi lesquels se trouvaient une +copie des Évangiles écrite au commencement du <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle, et une +autre dans le <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup>. Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, et +plusieurs autres prélats grecs d'Orient, envoyèrent plus de deux cents +manuscrits. Les différends qui s'élevèrent entre le czar Alexis et le +patriarche Nicon, et qui finirent par la déposition de ce dernier, en +1664, entravèrent pendant quelque temps l'accomplissement de la +réforme projetée; mais elle fut définitivement décidée par un concile +convoqué à cette époque et composé, sous la présidence du czar +lui-même, des patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, qui agissaient +aussi au nom de ceux de Constantinople et de Jérusalem et d'un grand +nombre de prélats russes. En conséquence de cette décision, le texte +des Écritures et des livres de liturgie fut fixé conformément aux plus +anciens manuscrits slaves, qui avaient paru donner la traduction la +plus fidèle des originaux grecs et de la version des Septante; les +livres sacrés ainsi corrigés furent livrés à l'impression.</p> + +<p>Bien que cette réforme importante se fût accomplie avec la sanction +des plus hautes autorités de toutes les Églises d'Orient, elle +rencontra de nombreuses oppositions dans le pays. Paul, évêque de +Kolomna, avec beaucoup de prêtres et un nombre immense de laïques, +<span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> surtout des classes inférieures, se déclara contre ce qu'il +appelait l'hérésie Niconnienne. Selon lui et ses nombreux adhérents, +les modifications introduites corrompaient les livres saints et la +vraie doctrine, sous prétexte de les corriger. L'évêque réfractaire +fut déposé et renfermé dans un couvent; des mesures sévères furent +prises contre les opposants; mais la persécution ne servit qu'à +enflammer leur fanatisme et à susciter de violentes collisions dans +l'enceinte même de la capitale. Cette opposition se manifesta plus +vivement encore dans le Nord, sur les bords de la mer Blanche. Ces +nouveaux partisans de l'ancien texte furent appelés <i>Pomoranes</i>, +c'est-à-dire habitants de la côte. Le siége principal de leur +résistance organisée était le couvent fortifié de Solovietzk, situé +dans une île de cette mer. Après une défense acharnée, il fut pris +d'assaut en 1678, et la plupart de ses défenseurs, ceux du moins qui +restèrent debout, se jetèrent dans les flammes pour gagner la couronne +du martyre. Les <i>Raskolniky</i> ou Schismatiques, comme les appelait +alors l'Église nationale, propagèrent leurs opinions dans toute la +Sibérie, dans le pays des Cosaques du Don, et en diverses autres +provinces lointaines. Un grand nombre d'entre eux émigrèrent en +Pologne et même en Turquie, où ils formèrent de nouveaux +établissements. Le fanatisme, exalté par la persécution, dégénéra +bientôt en actes de la plus sauvage superstition. Le suicide ou le +baptême du feu, comme ils disaient, devint à leurs yeux le plus sûr +moyen de faire son salut. Cette doctrine suscita dans leurs rangs un +nombre infini de victimes. Il est avéré que des milliers de ces +sectaires, de tout âge et de tout sexe, s'enfermaient dans des +maisons, dans des granges, etc., y mettaient le feu et périssaient +dans les <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> flammes, en récitant des prières et en chantant des +hymnes. On croit généralement que ces scènes d'horrible superstition +se reproduisent encore aujourd'hui dans plusieurs provinces éloignées, +particulièrement en Sibérie et dans le Nord, où beaucoup de +<i>Raskolniky</i> sont allés fonder des colonies au plus profond des +forêts, de manière à cacher leur existence au reste du monde<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>.</p> + +<p>Les <i>Raskolniky</i> se divisent en deux grandes branches: les +<i>Popovstchina</i>, ou ceux qui ont des prêtres, et les <i>Bezpopovstchina</i>, +ou ceux qui n'en ont pas. Ils se subdivisent en un grand nombre de +sectes, dont quelques-unes naquirent sous la pression des évènements +que nous avons rapportés, tandis que d'autres, qui avaient une +existence antérieure, furent comprises, à partir de ce moment, sous le +nom général de <i>Raskolniky</i>. En ce qui concerne ceux de la première +branche, ils se séparent encore en plusieurs nuances d'opinions, sur +des points de peu d'importance, mais principalement sur les cérémonies +extérieures. Ils se considèrent comme la véritable Église, victime de +l'hérésie niconnienne, c'est-à-dire comme l'Église fondamentale, dont +ils ne diffèrent pas du reste en doctrine, mais seulement par +<span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> quelques rites extérieurs et par leur opiniâtreté à garder le +texte incorrect des livres sacrés. Ils considèrent aussi comme un +grand péché de se couper la barbe, opinion partagée autrefois par +l'Église constituée, et fondée sur ce qu'un article du Stoglav (canons +du concile tenu à Moscou en 1551), déclare que se raser est un péché +que même le sang des martyrs ne saurait laver; et, en conséquence, +celui qui se dépouille de sa barbe est un ennemi de Dieu, qui nous a +créé à son image. L'argument le plus péremptoire des partisans du +menton rasé contre la doctrine qui proclame irrémissible l'altération +des traits divins de la créature par l'ablation de la barbe, c'est que +la femme, dépourvue de cet ornement, est aussi créée à l'image de +Dieu. Les défenseurs de la barbe, forcés dans leurs retranchements par +cet argument, s'appuient sur le passage suivant du Lévitique <span class="smcap">XIX</span> et +<span class="smcap">XXVII</span>: «Vous ne tondrez point en rond les coins de votre tête et vous +ne gâterez point les cornes de votre barbe<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>.»</p> + +<p>La séparation de l'Église nationale et des <i>Raskolniky</i> devint +complète sous Pierre le Grand, dont les mesures coërcitives pour +civiliser ses sujets en modifiant leur extérieur, blessèrent +profondément les préjugés de la nation. Un membre intelligent de la +secte des <i>Raskolniky</i>, a fait remarquer très judicieusement au baron +Haxthausen, que ce n'était pas le patriarche Nicon, mais bien ce +monarque absolu qui les avait séparés du reste de leur nation, en lui +imposant le système occidental de civilisation, dont l'ablation de la +barbe était un symbole. La mémoire de Pierre le Grand est en horreur +<span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> parmi les <i>Raskolniky</i>, et quelques-uns d'entre eux +soutiennent qu'il était le véritable Antechrist, car il est écrit que +l'Antechrist changera le cours des âges, et le czar avait accompli +cette prophétie en reportant le commencement de l'année du 1<sup>er</sup> +septembre au 1<sup>er</sup> janvier, et en abolissant la supputation des temps +depuis l'origine du monde, pour adopter le mode des hérétiques latins, +qui ne supputent les années qu'à partir de la naissance du Christ (Ère +chrétienne). Ils disent aussi que c'est un blasphème de mettre des +impôts sur l'âme (ce souffle pur de Dieu), au lieu de faire peser +toutes les charges sur les possessions terrestres<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>.</p> + +<p>Les adhérents de l'ancien texte, qui forment la classe la plus +nombreuse des <i>Raskolniky</i>, se nomment entre eux <i>Starovértzi</i>, ou +ceux de l'ancienne foi, et sont appelés officiellement +<i>Staroobradtzi</i>, ceux des anciens rites; leurs ministres sont en +général des prêtres ordonnés par les évêques de l'Église constituée, +mais qui l'ont abandonnée ou ont été expulsés de son sein; le +gouvernement ne reconnaît pas leur caractère religieux. Il fait +cependant aujourd'hui de grands efforts pour les réconcilier avec +l'Église constituée; il a déclaré que les différences existant entre +leur rites et ceux consacrés par le concile de 1664, ne constituent +pas d'hérésie, et il leur a accordé une autorisation solennelle de +garder intact leur ordre ecclésiastique. On leur a conféré la +dénomination de <i>Yedinovertzi</i> ou Coreligionnaires, en leur demandant +seulement que leurs prêtres reçussent l'ordination des évêques de +l'Église de l'État, avec promesse de n'intervenir en rien dans +l'éducation de ces prêtres, et de procéder à la cérémonie de +l'ordination <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> conformément à l'ancien rituel. On n'a retiré +encore que très peu d'avantages de cette offre, les rares +Congrégations qui l'ont acceptée en sont au regret, et surveillent +même d'un regard soupçonneux ceux de leurs prêtres ordonnés de la +manière qui précède, redoutant que les évêques, dont ces derniers ont +reçu l'ordination, n'exercent sur eux une influence corruptrice. Ils +ont un grand nombre de couvents d'hommes et de femmes, avec les mêmes +règles monastiques que celles qui existent dans tous les +établissements semblables de l'Église grecque<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>.</p> + +<p>Les sectes comprises sous la dénomination générale de +<i>Bezpopovstchina</i>, ou ceux qui n'ont pas de prêtres, sont très +nombreuses; beaucoup d'entre elles ne se distinguent que par quelques +cérémonies extérieures; leurs doctrines sont ou inconnues ou bornées à +quelques pratiques superstitieuses qu'ils ont héritées peut-être des +traditions païennes de leurs ancêtres<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>. Il <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> existe sans +doute plusieurs sectes descendues de celles qui ont fréquemment +troublé l'Empire byzantin; mais cette description prolongée nous +entraînerait au-delà des limites de notre esquisse. Nous nous +bornerons, en conséquence, à donner à larges traits un court aperçu +des plus remarquables de celles dont l'existence n'est pas +contestable. Tels sont les <i>Skoptzi</i> ou eunuques, qui sont même +répandus en assez grand nombre à Saint-Pétersbourg, à Moscou et dans +d'autres grandes villes, et comptent parmi eux de riches négociants, +principalement des argentiers, des joailliers, etc. On suppose qu'ils +s'infligent la mutilation d'Origène, prenant à la lettre les paroles +de l'Évangile qui poussèrent ce Père de l'Église à cette extravagance +(Saint Mathieu, <span class="smcap">XIX</span>, v. 12). D'autres doutent cependant que leur +superstition soit fondée sur la même erreur d'interprétation. Leurs +véritables doctrines sont impénétrables; tout ce que l'on peut dire +avec certitude, c'est que la mortification de la chair est l'idée +dominante de leur croyance, car beaucoup d'entre eux s'infligent la +discipline et s'imposent toutes ces tortures, cilices, chaînes, croix +de fer, etc., qui ont rendu célèbres quelques saints de l'Église de +Rome. Une circonstance vraiment curieuse, est la vénération +extraordinaire, dit-on, que ces fanatiques professent pour la mémoire +de l'empereur Pierre III, l'époux assassiné de l'impératrice +Catherine. Ils prétendent qu'il est leur chef et une véritable +émanation du Christ; qu'il n'a pas été assassiné, et que l'on mit le +corps d'un soldat à la place de celui de Pierre, qui s'enfuit à +Irkoutzk en Sibérie; et comme toute grâce sort de l'Orient, il +reviendra du lieu de sa retraite sonner la grande cloche de la +cathédrale de Moscou, et son retentissement sera entendu par ses +vrais disciples, les <span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> Skoptzi de toutes les parties du monde, +et son règne commencera...</p> + +<p>Les Skoptzi apportent un zèle extrême à faire des prosélytes et +donnent des sommes considérables à ceux qui s'unissent à leur secte. +Quiconque réussit à faire douze prosélytes, reçoit le titre d'apôtre; +mais l'on ignore quels sont les priviléges attachés à cette dignité.</p> + +<p>Ils s'assemblent généralement, pour leur culte mystérieux, dans la +nuit des samedis aux dimanches. Ils ont des signes secrets de +reconnaissance, dont l'un consiste, dit-on, à placer un mouchoir rouge +sur le genou droit et à le frapper de la main droite; ils ont dans +leurs maisons des portraits de Pierre III, avec ce signe de leur +secte<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>.</p> + +<p>Les Khlestovstchiki ou Flagellants (de <i>khlestat</i>, flageller), sont +considérés comme une branche des Skoptzi. Ils s'infligent la +discipline et quelques autres pénitences, à l'exemple d'un grand +nombre d'orthodoxes de l'Église d'Occident; mais ils ont, semble-t-il, +des doctrines mystérieuses et des rites marqués au coin de la plus +sauvage superstition<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>.</p> + +<p>Les plus remarquables des Raskolniky sont incontestablement les +Malakanes et les Doukhobortzi. Malakanes est un surnom donné aux +membres de cette secte, parce qu'ils mangent du lait, en russe, +<i>malako</i>, <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> les jours de jeûne; mais ils s'appellent entre eux +<i>Istinniyé Christiané</i>, c'est-à-dire vrais Chrétiens. On ne sait rien +sur leur origine. On dit seulement que, vers le milieu du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> +siècle, un Prussien, prisonnier de guerre, sans grade officiel, +s'établit au milieu des paysans, dans un village du gouvernement de +Kharkof, et s'acquit une telle influence sur eux, qu'ils le +consultaient en toute occasion et suivaient toujours ses avis. Il +n'avait pas de demeure à lui; mais il allait de chaumière en +chaumière, lisant et expliquant chaque soir la Bible à un groupe de +villageois, et il continua ainsi jusqu'à sa mort.</p> + +<p>On n'a pu découvrir aucun autre détail sur son compte, ni même son +nom, et la seule chose que l'on sache, c'est qu'il vécut dans un +village habité par les Malakanes. Il est cependant beaucoup plus +probable qu'il avait trouvé une communauté religieuse préexistante, +avec laquelle ses opinions coïncidaient, plutôt que d'en être le +fondateur, car l'on découvrit, vers cette époque, dit-on, une +communauté semblable dans le gouvernement de Tamboff. Cette secte +n'est pas nombreuse. Environ trois mille de ses membres sont établis +dans le gouvernement de la Crimée, où ils ont été visités, en 1843, +par le baron Haxthausen, qui parvint à obtenir l'explication suivante +de leur croyance:</p> + +<p>Ils reconnaissent la Bible pour la parole divine, et l'unité de Dieu +en trois personnes. Ce Dieu incréé, <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> principe de toutes +choses, est un esprit éternel, immuable, invisible. Dieu demeure au +milieu des clartés d'un monde pur. Il voit tout, il fait tout, il +régit tout; tout est rempli de lui; il a créé le ciel et la terre et +tout ce qui respire. Au commencement, tout ce qui sortit de ses mains +était bon et parfait. L'âme d'Adam, non son corps, fut créée à l'image +de Dieu. Cette âme immortelle était douée d'une pureté céleste et +d'une notion claire de la divinité. Le mal était inconnu à Adam, qui +jouissait d'une sainte liberté aboutissant à Dieu le Créateur. Ils +admettent le dogme de la chute d'Adam, la naissance, la mort et la +résurrection du Christ, de la même manière que les autres Chrétiens, +et ils donnent aux dix commandements l'interprétation suivante:</p> + +<p>Le premier et le second défendent l'idolâtrie: donc le culte des +images est interdit.</p> + +<p>Le troisième montre que l'on ne doit pas faire de serment.</p> + +<p>Le quatrième s'observe en passant les dimanches et les autres fêtes à +prier, à chanter les louanges de Dieu et à lire la Bible.</p> + +<p>Le cinquième, en ordonnant d'honorer père et mère, commande +l'obéissance envers toutes les autorités.</p> + +<p>Le sixième défend deux sortes de meurtre. Premièrement, le meurtre +corporel, au moyen d'une arme, du poison, etc., qui est un crime, +excepté en cas de guerre, où il est permis de tuer pour la défense du +czar et du pays, et, en second lieu, le meurtre spirituel, que l'on +commet en détournant les autres de la vérité par des paroles +trompeuses, ou en les attirant, par le mauvais exempte, dans une voie +qui conduit à la damnation éternelle. Ils considèrent aussi comme +meurtre, d'injurier, de persécuter ou de haïr un voisin. Durant +<span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> les paroles de saint Jean: Celui qui hait son frère est un +meurtrier.</p> + +<p>En ce qui concerne le septième commandement, ils voient un adultère +spirituel, même dans un trop grand attachement à ce monde et à ses +plaisirs passagers, et, en conséquence, l'on doit fuir non-seulement +l'impudicité, mais encore l'ivrognerie, la gourmandise et la mauvaise +fréquentation.</p> + +<p>Par le huitième, ils mettent la violence et la ruse sur la même ligne +que le vol.</p> + +<p>Aux termes du neuvième commandement, toute insulte, raillerie, +flatterie ou tout mensonge, est considéré comme faux témoignage.</p> + +<p>Par le dixième, ils entendent les mortifications de toutes les +convoitises et de toutes les passions.</p> + +<p>Ils complètent ainsi leur Confession de foi:</p> + +<p>«Nous croyons que quiconque observera fidèlement les dix commandements +de Dieu, sera sauvé; mais nous croyons aussi que, depuis la chute +d'Adam, aucun homme ne saurait les accomplir par sa propre force. +L'homme, pour devenir capable de bonnes œuvres et de fidélité aux +commandements de Dieu, doit croire en Jésus-Christ, son fils unique.</p> + +<p>»Cette loi pure, nécessaire pour notre salut, ne peut se puiser que +dans la parole de Dieu seul. Nous croyons que le Verbe divin crée en +nous cette foi, qui nous rend dignes de la grâce.»</p> + +<p>En ce qui concerne le sacrement du baptême, ils disent:</p> + +<p>«Bien que nous sachions que le Christ fut baptisé par Jean dans le +fleuve du Jourdain, et que les Apôtres ont eux-mêmes conféré le +baptême, notamment Philippe à l'eunuque, nous comprenons cependant +par ce <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> sacrement, non l'eau terrestre, qui purifie seulement +le corps et non l'âme, mais l'onde vivifiante, qui est la foi absolue +en Dieu et la soumission à sa parole sainte; car le Sauveur dit: +«Quiconque croit en moi, son corps se changera en une source d'eau +vive.» Et Jean-Baptiste dit: «Pour moi, je baptise d'eau, mais il y en +a un au milieu de vous, que vous ne connaissez point, c'est celui qui +baptise du Saint-Esprit.» Et Paul dit: «Le Christ ne m'a pas envoyé +pour baptiser, mais pour annoncer sa parole.» Nous entendons, en +conséquence, par le sacrement du baptême, l'âme purifiée du péché par +la foi, et la mort en nous-mêmes du vieil homme et de ses œuvres, +pour revêtir à nouveau une vie pure et sainte. Bien qu'à la naissance +d'un enfant nous lavions avec de l'eau les impuretés de son corps, ce +n'est pas là le baptême à nos yeux. Quant à la sainte Cène, c'est une +commémoration du Christ; mais les paroles de l'Évangile sont le pain +spirituel de vie. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de +la parole de Dieu.</p> + +<p>»L'esprit seul donne la vie. Il n'est donc pas nécessaire de recevoir +le pain et le vin en substance.»</p> + +<p>Il est très curieux que cette secte, dont la croyance brille d'un tel +spiritualisme, se compose exclusivement de paysans illettrés, vivant +au milieu d'une population plongée dans la superstition et presque +idolâtre, comme cela se voit chez les sectaires de l'Église grecque, +en Russie. Les ouvrages mystiques de l'écrivain allemand bien connu, +Jung Stilling, qui ont été traduits en russe, sont très populaires +parmi les Malakanes, qui croient, en général, au Millenium.</p> + +<p>En 1833, l'un d'eux, appelé Terentius Belioreff, se mit à exhorter au +repentir, annonçant que le Millenium <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> commencerait dans trente +mois, et il ordonna que les affaires et les travaux de tous genres, à +l'exception des plus indispensables, fussent abandonnés, et que le +peuple passât tout son temps en prières et en chants. Il se proclama +le prophète Élie, envoyé pour annoncer la venue du Seigneur, pendant +qu'Enoch, son compagnon, était chargé de la même mission dans l'Ouest. +Il annonça le jour où il devait monter au ciel en présence de tous. +Plusieurs milliers de Malakanes se réunirent de différentes parties de +la Russie. Au jour convenu, il parut sur un char, ordonna à la foule +de s'agenouiller, et alors, étendant les bras, il s'élança du char et +mesura la terre de son corps.</p> + +<p>Les Malakanes, désappointés, livrèrent le pauvre enthousiaste à la +police locale, comme imposteur. Il fut mis en prison; mais au bout de +quelque temps de ce régime, il cessa de parler de son identité avec le +prophète Élie, tout en continuant à prêcher le Millenium sous les +verroux, et, après son élargissement, jusqu'à sa mort. Il laissa un +nombre considérable de prosélytes, qui s'assemblent souvent pour +passer des jours et des nuits en prières et en chants continuels. Une +communauté de biens s'établit entre eux, et ils émigrèrent, avec la +permission du gouvernement, en Géorgie, où ils dressèrent leurs tentes +en vue du mont Ararath, pour attendre le Millenium, devancés dans +cette province par une colonie de Luthériens du Wurtemberg, fondée +dans le même dessein.</p> + +<p>S'il est étonnant de trouver au sein des campagnes ignorantes de la +Russie des opinions religieuses d'un spiritualisme aussi élevé, +combien n'est-il pas plus surprenant encore de rencontrer chez ces +paysans quelques-unes des doctrines nourries par les Gnostiques +<span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> qui appartenaient aux classes les plus éclairées de la +société chrétienne. Tel est le cas, cependant, avec les Doukhobortzi, +ou Combattants en esprit<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>.</p> + +<p>L'origine de cette secte est inconnue. Ils la font dériver eux-mêmes +des trois jeunes hommes qui furent jetés dans la fournaise ardente par +Nabuchodonosor, pour avoir refusé d'adorer son image (Daniel, <span class="smcap">III</span>), +légende qui porte probablement avec elle un sens allégorique. Ils +n'ont pas de documents historiques sur leur secte, ou du moins on n'en +a découvert aucun jusqu'ici. Selon notre opinion, cependant, ils +continuent la secte des Patarènes, qui soutenaient exactement la même +doctrine que les Doukhobortzi, sur la chute de l'âme avant la création +de ce monde, et qui étaient très nombreux au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle et au +<span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>, en Servie, en Bosnie et dans la Dalmatie, mais dont il n'est +plus fait mention depuis la dernière partie du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle. Il est +très-naturel de supposer que quelques-uns de ces sectaires, persécutés +dans le Midi, se réfugièrent au milieu de leurs frères slaves de +Russie, d'autant mieux que le dialecte du pays qu'ils avaient habité a +beaucoup de rapport avec le russe. Quoi qu'il en soit, les +Doukhobortzi furent découverts, quelques années avant le milieu du +<span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, sur différents points de la Russie. Ils furent +violemment persécutés sous le règne de Catherine et de Paul, +particulièrement à cause de leur refus de servir dans l'armée; et ils +supportèrent cette persécution avec une fermeté, une résignation et +une douceur vraiment remarquable. L'empereur Alexandre leur accorda +toute liberté, et leur permit de fonder des établissements dans le +sud de la Russie, sur <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> les bords de Molotchna, où ils se +signalèrent par leur industrie et leur droiture. Quant à leurs dogmes, +nous donnons plus bas la Confession de foi qu'ils présentèrent à +Kokhowski, gouverneur de Cathérinoslaff, au temps de leur persécution +sous Catherine, et qui, vu l'ignorance des paysans auteurs de ce +document, étonne véritablement par les idées abstraites et les +expressions recherchées qu'il renferme:</p> + +<p>«Notre langage est rude en toute occasion; les écrivains coûtent cher, +et il ne nous est pas facile, à nous qui sommes sous les verroux, de +nous en procurer. C'est pourquoi cette déclaration de notre cru est si +mal rédigée. Ceci considéré, nous vous prions, ô chef, de pardonner à +des hommes peu versés dans l'art d'écrire, le désordre des pensées, le +peu de clarté et la défectuosité de l'exposition, le défaut de goût +dans le discours et l'âpreté des mots; et si, revêtant l'éternelle +vérité d'une enveloppe grossière, nous défigurons par là des traits +divins, nous vous conjurons de ne vous en pas lasser pour elle, car +elle brille de sa propre beauté dans tous les temps et de toute +éternité.</p> + +<p>»Dieu est un, mais il est un en trois personnes. Cette sainte Trinité +est un être impénétrable. Le Père est la lumière, le Fils est la vie, +le Saint-Esprit est la paix. Dans l'homme, le Père se manifeste comme +la mémoire, le Fils comme la raison, le Saint-Esprit comme la volonté; +l'âme humaine est l'image de Dieu; mais en nous cette image n'est rien +autre que la mémoire, la volonté et la raison. L'âme avait existé +avant la création du monde visible. Elle est tombée antérieurement +avec beaucoup d'autres esprits, qui faillirent alors dans le monde +spirituel, dans le monde d'en haut; en conséquence, la chute d'Adam +et Ève ne doit pas être prise à <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> la lettre; mais cette partie +de l'Écriture est une image où se trouve représentée d'abord la chute +de l'âme humaine, de son état de pureté céleste dans le monde +spirituel et avant sa venue ici-bas; en second lieu, la rechute faite +par Adam, au commencement des jours de ce monde, et dont la +description est adaptée à notre intelligence; et, en dernier lieu, la +chute qui, depuis Adam, se renouvelle spirituellement et charnellement +chez tous les hommes, et qui se renouvellera jusqu'à la fin du monde. +Originairement l'âme tomba, parce qu'elle détourna sur elle-même la +contemplation et l'amour qu'elle devait concentrer sur Dieu, et +qu'elle s'enorgueillit de sa propre beauté. Quand, pour son châtiment, +l'âme fut enfermée dans sa prison charnelle, elle succomba pour la +seconde fois dans la personne d'Adam, par le crime du serpent +séducteur, c'est-à-dire sous les excitations corruptrices de la chair. +Maintenant notre chute à tous est due à la séduction du même serpent +qui est entré en nous par Adam, avec l'orgueil et la vaine gloire de +l'esprit et l'impudicité de la chair. En punition de sa première chute +dans le monde spirituel, l'âme perdit l'image divine et se vit +emprisonnée dans la matière. La mémoire de l'homme s'affaiblit, et il +oublia ce qu'il avait été jadis. Un voile s'étendit sur sa raison, et +sa volonté se corrompit. C'est ainsi qu'Adam parut sur cette terre +avec un faible souvenir de son premier séjour, et privé d'une raison +ferme et droite. Son péché, ou sa rechute ici-bas, ne s'étend pas +néanmoins à sa postérité, car chacun pèche et se sauve pour soi-même. +Bien que ce ne soit pas la faute d'Adam, mais l'opiniâtreté +individuelle qui forme la racine du péché, personne n'en est cependant +exempt; car l'homme, déjà tombé avant de venir au monde, apporte +<span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> avec lui un penchant à une nouvelle chute. Après la première +chute de l'âme, Dieu créa ce monde pour elle, et la précipita, selon +sa justice, du séjour de l'éternelle pureté sur cette terre, comme +dans une prison, en châtiment du péché<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>; et maintenant notre +esprit dans ses chaînes terrestres, se plonge et s'ensevelit dans ce +gouffre d'éléments qui fermentent autour de lui. D'un autre côté, +l'âme est envoyée dans cette vie comme dans un lieu d'épreuve, afin +que, livrée à son libre arbitre sous son enveloppe charnelle, elle +choisisse entre le bien et le mal, et obtienne ainsi le pardon de son +premier crime ou s'attire un châtiment éternel. Une fois la chair +formée pour nous sur cette terre, notre esprit s'y précipite d'en +haut, et l'homme est appelé à l'existence. Notre chair est la tente +disposée pour recevoir notre âme, et sous laquelle nous perdons le +souvenir et le sentiment de ce que nous avions été avant notre +incarnation; c'est l'eau des éléments dans ce monde du Seigneur, où +nos âmes purifiées doivent se transformer en un esprit éternellement +pur, supérieur au premier; c'est l'archange au glaive de feu, qui nous +barre le chemin à l'arbre de vie, à Dieu, à l'absorption en sa +divinité. Et ici se trouve accomplie sur l'homme cette destination +divine, et maintenant il faut prendre garde qu'il n'avance sa main, et +aussi qu'il ne prenne de l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne +vive à toujours.</p> + +<p>»Dieu, prévoyant de toute éternité la chute de l'âme dans la chair, et +sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'éternel +amour décida de descendre sur la terre, de se faire homme et de +satisfaire par ses souffrances à l'éternelle justice.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> »Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut +observer cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, +il ne représente que la sagesse suprême de Dieu, le Tout-Puissant, +enveloppé au commencement dans la nature du monde et caché plus tard +sous la lettre de la parole révélée. Le Christ est le Verbe divin, qui +nous parle dans le livre de la nature et dans les Écritures saintes; +le pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la +création et dans le cœur de la créature, qui donne à tout le +mouvement et la vie, et se trouve à la fois partout, en nombre, poids +et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos ancêtres comme +dans nous-mêmes, s'est manifesté et agit encore en différentes +manières; considéré dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarné +de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vérité pure, +l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarné, inexprimable, +la plus sainte allégresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque +battement du cœur, l'esprit de chasteté, de sobriété, de +modération.</p> + +<p>»Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mêmes, il naquit +dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par +l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans +Marie. Il naît dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le désert, +et il est tenté par le diable dans la personne de tous les hommes, au +moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains. +Quand il se développe en nous, il nous donne des paroles +d'enseignement; il est persécuté et meurt sur la croix; il est couché +dans le tombeau de la chair; il se lève brillant de gloire dans l'âme +des affligés de la dixième heure; il vit en eux quarante jours, +échauffe leurs cœurs, les guide vers le <span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> ciel, et les offre +sur l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, véritable et agréable +à Dieu.»</p> + +<p>Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: «Nous savons +qu'il a fait des miracles; pécheurs, nous étions morts, aveugles et +sourds, et il nous a ressuscités; mais nous repoussons les prétendus +miracles du corps.»</p> + +<p>Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les Écritures; +mais ils prétendent que tout y a un sens mystérieux qui n'est +intelligible et n'a été révélé qu'à eux seuls, et que tout y est +symbolique. Ainsi l'histoire de Caïn est une allégorie des fils +corrompus d'Adam, qui persécutent l'Église invisible figurée par Abel. +La confusion des langues n'est rien autre chose que la séparation des +Églises. Pharaon noyé est le symbole de la défaite de Satan, qui +périra avec tous ses suppôts dans la mer rouge de feu, à travers +laquelle les élus, c'est-à-dire les Doukhobortzi, passeront sains et +saufs. Ils expliquent de la même manière le Nouveau-Testament; ainsi, +l'eau changée en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors +de son union mystérieuse avec notre âme, convertira dans notre cœur +les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et céleste, en un +breuvage de joie et de félicité.</p> + +<p>La croyance métaphysique de ces sectaires ne suffit pas à les +préserver de la superstition la plus grossière et la plus révoltante, +preuve surabondante que les spéculations métaphysiques conduisent +quelquefois ceux qui s'y livrent à des conséquences dont le simple bon +sens d'un ignorant se serait défendu, et offrent à peine une ombre de +compensation à l'absence des principes positifs de la religion. On +prétend généralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets, +dont le mystère <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> n'a jamais été percé. Ceux-là mêmes d'entre +eux qui se sont ralliés à l'Église officielle ayant gardé un silence +obstiné à cet égard, nous ne saurions dire si cette opinion est fondée +ou non. Le fait qui suit semble néanmoins établi d'une manière +incontestable:</p> + +<p>Un individu appelé Kapoustin, officier libéré des gardes, s'unit, vers +le commencement de ce siècle, aux Doukhobortzi établis sur les bords +de la Molotchna. La dignité imposante de son maintien, ses capacités +extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante éloquence, lui +acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui +un prophète et se soumirent aveuglément à toutes ses instructions. Il +introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des +âmes, enseignant que l'âme de chaque fidèle était une émanation de la +Divinité, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en +changeant de corps, tant que le monde créé existerait. Que Dieu s'est +manifesté comme Christ dans le corps de Jésus, le plus parfait et le +plus pur des hommes, et que l'âme de Jésus était conséquemment la plus +pure et la plus parfaite de toutes les âmes. Que depuis le temps où +Dieu s'est manifesté en Jésus, il demeure avec l'humanité, vivant et +se manifestant en chaque croyant; mais l'individualité spirituelle de +Jésus, conformément à ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles: «Je +resterai avec vous jusqu'à la fin des temps,» continue à habiter ce +monde, changeant de corps de génération en génération, mais gardant, +par un privilége de Dieu, le souvenir de sa première existence. C'est +pourquoi tout homme en qui réside l'âme de Jésus, a la conscience de +ce qu'il est.</p> + +<p>Pendant les premiers âges du Christianisme, ce fait était +universellement admis, et le nouveau Jésus se dévoilait <span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> à +tous; il gouvernait l'Église et décidait toutes les controverses en +matière de Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes +usurpèrent bientôt le trône de Jésus, qui n'a conservé qu'un petit +nombre de fidèles, suivant ce qu'il a prédit lui-même: «Qu'il y a +beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.» Ces vrais croyants, dit-il, sont +les Doukhobortzi; Jésus ne les quitte pas, et son âme se perpétue en +l'un d'eux; ainsi, Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), +que beaucoup de vos anciens ont connu, était un Jésus véritable; mais +aujourd'hui c'est moi qui suis Jésus, aussi vrai que le ciel est sur +ma tête et la terre sous mes pieds. Je suis le Jésus-Christ unique, +votre Seigneur. C'est pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils +se prosternèrent et ils l'adorèrent.</p> + +<p>Kapoustin fonda une communauté parfaite de biens entre ses disciples; +les champs étaient cultivés en commun et leurs fruits répartis selon +les besoins de chacun; quelques manufactures s'établirent et la +colonie devint florissante.</p> + +<p>En 1814, il fut emprisonné pour son prosélytisme, mais relâché, +quelque temps après, sous caution. Le bruit de sa mort se répandit +alors; mais les autorités ayant ordonné l'ouverture de la fosse où on +le disait enterré, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous +les efforts pour découvrir sa résidence furent vains, et ce ne fut +qu'après sa mort bien réelle que l'on découvrit qu'il avait passé +plusieurs années dans une caverne ignorée, d'où il dirigeait ses +disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont +douze reçurent le nom d'apôtres. Ce conseil choisit pour son +successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit +faible et déréglé; mais le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> de la communauté +était conduit par le conseil. Ses membres virent cependant s'échapper +de leurs mains l'empire absolu que Kapoustin avait exercé sur l'esprit +de ses disciples, et leur autorité, aussi bien que la vérité de leurs +doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui +donnèrent des symptômes de rébellion. Le conseil se constitua en +tribunal secret pour le maintien de son autorité, et ceux qui lui +avaient résisté ou qui parurent suspects de désertion en faveur de +l'Église instituée, furent attirés ou conduits de force dans une +maison bâtie dans une île de la Molotchna, et appelée <i>Ray i Mouka</i>, +c'est-à-dire Paradis et Torture, et mis à mort de diverses manières. +Le gouvernement reçut avis de cet odieux attentat, et l'on découvrit +un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutilés tandis que +d'autres semblaient avoir été enterrés vivants. L'enquête judiciaire +sur cette horrible affaire, commencée en 1834, fut terminée en 1839. +L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant à cette +colonie fussent transportés au-delà du Caucase, et divisés, dans ces +provinces, en communautés séparées, soumises à la plus rigoureuse +surveillance. Ceux qui consentirent à entrer dans le giron de l'Église +nationale, purent cependant rester dans leurs anciens établissements.</p> + +<p>Le récit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours, +serait incroyable, si l'authenticité n'en était constatée par une +autorité aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince +Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on +vient de rapporter se produisit dans une province confiée à son +administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les +détails de cette affaire, <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> donne la traduction d'une +proclamation adressée aux Doukhobortzi, et signée du comte de +Woronzoff comme gouverneur-général des provinces de la Nouvelle-Russie +et de Bessarabie, le 26 janvier 1841.</p> + +<p>Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les +provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance +et sur les instructions de leurs prédicateurs, ils s'étaient rendus +coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile +aux déserteurs et cachant les crimes de leurs frères, qui attendaient +en prison le juste châtiment de leurs forfaits. En conséquence de cet +ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transportés +au-delà du Caucase, et le reste se soumit à l'Église de l'État; mais, +selon toute probabilité, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre +autorité ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la +proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels +il fait allusion, et dont les débats mériteraient certainement de +figurer au premier rang des causes célèbres de l'Europe.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> CHAPITRE XV.<br> +RUSSIE.<br> +(Suite.)</h2> + +<p class="resume"> + Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie + religieuse. — Utilité de leurs travaux. — Leur persécution par + l'impératrice Catherine. — Ils reprennent leurs travaux sous + l'empereur Alexandre. — Ils font fleurir les sociétés bibliques, + etc. — Remarques générales sur les Russes. — Constitution donnée à + Moscou par les Polonais. — Situation religieuse des Slaves de + l'Empire ottoman. — Observations générales sur la condition + actuelle des nations slaves. — Ce que l'Europe peut espérer ou + craindre d'elles. — Causes qui s'opposent aujourd'hui aux progrès + du Protestantisme parmi les Polonais. — Moyens de propager la + religion de l'Évangile chez les Slaves. — Perspective heureuse + pour elle en Bohême. — Succès des efforts du révérend F.-W. + Kossuth à Prague. — Raisons pour que les Protestants anglais et + américains prêtent quelque attention à la situation religieuse + des Slaves. — Alliance entre Rome et la Russie. — Influence du + despotisme et des institutions libérales sur le Catholicisme et + le Protestantisme. — Causes de la recrudescence actuelle du + Catholicisme. — Quel contrepoids l'on pourrait y + opposer. — Importance d'une alliance entre les Protestants anglais + et slaves.</p> + +<p>Nous n'achèverons pas le tableau des sectes religieuses de la Russie, +sans une rapide esquisse des Martinistes, qui méritent une place +honorable dans les annales de la religion, et, tout à la fois, dans +celle de la Franc-Maçonnerie, pour avoir mis en pratique, au moyen des +loges maçonniques, les sublimes préceptes de la Religion; et peut-être +la Franc-Maçonnerie n'eut-elle jamais occasion de se déployer dans +une plus noble <span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> sphère d'activité que sous le nom de +Martinisme, en Russie.</p> + +<p>Le chevalier Saint-Martin n'est pas aussi connu qu'il mériterait de +l'être<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>. Ce serait cependant excéder les limites de cet ouvrage, +que de donner une biographie de cet homme remarquable, qui, dans un +siècle où l'école philosophique exerçait en France un tyrannique +empire sur l'opinion publique, travaillait sans relâche à répandre les +doctrines du Christianisme pur, bien qu'empreint d'une teinte +considérable de mysticisme. Il essaya d'établir ses doctrines au moyen +des loges maçonniques, en leur imprimant une direction religieuse et +pratique. Il ne parvint pas à réaliser ses vues dans sa patrie, bien +qu'il eût obtenu quelque succès au sein des loges de Lyon et de +Montpellier; mais ses doctrines furent importées en Russie par un +Polonais, le comte Grabianka, et par un Russe, l'amiral Plestcheyeff, +et introduites par leur influence dans les loges maçonniques de ce +pays, où elles ont pris depuis ce temps de plus grands développements +encore. Les ouvrages de Jacob Boehme et d'écrivains religieux +protestants, tels que Jean Arndt, Spener et quelques autres de la même +école, et les écrits de Saint-Martin lui-même, devinrent les guides de +cette société, qui comptait dans son sein des personnes appartenant +aux premiers rangs de la communauté. Leur but n'était pas de +s'abandonner uniquement à des spéculations religieuses, mais de mettre +avant tout en pratique les préceptes du Christianisme, en faisant le +bien, et ils déployèrent à cet égard la plus <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> louable +activité. Leur sphère d'action, loin de se limiter à simples actes de +charité, s'étendait à l'éducation et aux progrès des lettres. Ils +firent de Moscou leur siége principal, et ils fondèrent dans cette +capitale une société typographique pour l'encouragement de la +littérature. Afin d'exciter les jeunes gens à se vouer au culte des +lettres, cette société achetait tous les manuscrits qui lui étaient +apportés, prose et poésie, productions originales et traductions. Un +grand nombre de ces manuscrits, indignes de voir le jour, furent +détruits ou délaissés dans les cartons; mais beaucoup d'entre eux +eurent les honneurs de l'impression. Les sociétaires favorisaient +surtout la publication des ouvrages de religion et de morale; mais ils +imprimaient aussi les œuvres consacrées aux diverses branches des +lettres et des sciences, si bien que la littérature russe s'enrichit +rapidement d'un grande nombre d'écrits traduits en partie des langues +étrangères. Ils fondèrent aussi une vaste bibliothèque, pour laquelle +ils déboursèrent plus de quarante mille livres sterling, monnaie +d'Angleterre, composée principalement d'ouvrages religieux, et +accessible à tous ceux qui désiraient puiser des renseignements. Une +école s'ouvrit à leurs frais, et ils s'appliquaient à rechercher les +jeunes gens de mérite pour leur fournir les moyens d'achever leurs +études dans le pays ou aux Universités étrangères.</p> + +<p>Au sein de cette admirable société, l'on remarque en relief les traits +de Novikoff, qui, dès ses plus jeunes années, se dévoua, de toutes les +forces de son cœur et de son âme, au développement intellectuel de +sa patrie. Il publia, en débutant, un recueil périodique de +littérature, s'attachant à répandre des avis utiles, attaquant les +préjugés, les abus, et tout ce qui était mal. Il fonda <span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> +ensuite un journal savant et une autre publication d'un caractère plus +populaire, mais toujours avec un but sérieux, et il consacra le +produit de ses œuvres à créer des écoles primaires avec +l'instruction gratuite. Il fixa plus tard sa résidence à Moscou, où il +institua la société typographique dont nous avons parlé.</p> + +<p>Chaque membre de la Franc-Maçonnerie contribuait à ces nobles fins, +non-seulement de sa bourse, mais encore par ses efforts personnels, +par son influence sur ses parents et sur ses amis, pour les engager à +suivre son exemple. S'ils découvraient, fût-ce au loin, un homme de +talent, ils s'efforçaient de le mettre dans son jour. C'est ainsi que +l'un des membres les plus actifs de cette société, M. +Tourghénéff<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>, trouva, au fond d'une province, un jeune homme +d'avenir, mais qui n'avait pas les moyens de cultiver ses talents. Il +l'emmena à Moscou et le mit à même d'étudier à l'Université. Ce jeune +homme devint l'illustre historien de Russie Karamsin, aussi distingué +par la noblesse de son caractère que par son mérite éclatant.</p> + +<p>Le zèle des Martinistes en faveur des œuvres de charité, égalait +celui qu'ils apportaient au progrès intellectuel de leur pays. Ceux +qui ne pouvaient donner beaucoup d'argent, donnaient leur temps et +leurs peines. Plusieurs Martinistes dépensèrent littéralement jusqu'à +leur dernier rouble pour venir en aide aux établissements utiles de +leur société et aux souffrances de leurs semblables; ainsi, +Lapoukhine, membre de l'une des plus grandes familles de Russie, +dépensa de cette manière une fortune princière, tout en n'accordant à +ses besoins que le plus strict nécessaires. Sénateur et juge <span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> +de la cour criminelle de Moscou, sa vie entière fut consacrée à la +défense des opprimés et des innocents, dans un pays où l'état de la +justice fournissait ample matière à sa générosité. Bien d'autres +encore que l'on pourrait citer, sacrifièrent des fortunes +considérables et se soumirent à de grandes privations afin de pouvoir +mieux seconder les nobles efforts de leur société.</p> + +<p>Il est malheureusement bien rare qu'un Polonais trouve à parler ainsi +des Russes; ajoutons qu'il s'est rencontré parmi eux beaucoup +d'individus d'une générosité diamétralement opposée à la ligne de +conduite suivie systématiquement par leur gouvernement envers les +compatriotes de l'auteur; ils ont allégé les souffrances de plus d'une +victime de ce système de persécution; et, ce qui est peut-être une +preuve plus grande encore d'élévation d'âme, ils ont su flatter les +sentiments de nationalité, profondément blessés, de ceux dont les vues +ne pouvaient s'accorder avec les leurs. De tels hommes nous sauraient +peu de gré de proclamer ici leurs noms; mais si ces lignes viennent à +leur tomber un jour sous les yeux, qu'ils demeurent bien convaincus +que nos compatriotes sont instruits de leurs actions et en apprécient +tout le mérite. Rien ne saurait nous empêcher cependant d'exprimer le +respect plein de reconnaissance dont nos concitoyens sont pénétrés +pour la mémoire du prince Galitzin, gouverneur-général de Moscou, qui +se montra d'une bonté toute paternelle envers beaucoup de jeunes +Polonais, victimes d'une persécution systématique commencée, en 1820, +contre leur nationalité, dans les provinces polonaises de la Russie, +et qui furent exilés de leurs foyers au cœur même de ce pays, +uniquement pour avoir mis leurs talents et leur conduite morale en +obstacle à l'accomplissement <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> des fins de cette persécution. +Nous n'hésitons pas à affirmer que les opinions que nous avons +exprimées sont partagées par tous les vrais patriotes polonais, au +nombre desquels nous en citerions qui ont préféré les souffrances de +l'exil aux avantages considérables qu'ils pouvaient se procurer en +faisant acte d'adhésion à un système politique contre lequel ils +luttent aujourd'hui. Ce n'est pas une aveugle haine de nationalité qui +fera jamais prospérer une cause légitime, car de semblables sentiments +sont plutôt faits pour la dégrader. Un honnête homme restera fidèle à +la cause qu'il a embrassée par des motifs de conscience, sans avoir +égard à son intérêt ni aux personnes qui pourraient l'attaquer ou la +défendre. Il ne la désertera pas, parce que les êtres pour qui il +nourrit des sentiments de considération personnelle et même +d'affection viendraient à se trouver en opposition avec lui, ou parce +qu'il aurait le malheur de ne pouvoir sympathiser avec beaucoup de ses +défenseurs.</p> + +<p>Revenons aux Martinistes. Il est certain que s'ils avaient eu la +liberté de continuer leurs nobles travaux, ils eussent accéléré la +marche de la véritable civilisation en Russie; car ils apportaient +tout leur zèle à éclairer leurs concitoyens, non-seulement en semant à +pleines mains l'instruction littéraire et scientifique dans les +diverses classes de la population, mais surtout en inspirant un esprit +vraiment religieux à l'Église nationale, qui ne représente qu'un +assemblage de formes extérieures et de croyances superstitieuses, et +en la transformant en agent puissant de moralisation et d'éducation +religieuse pour le peuple.</p> + +<p>Les loges maçonniques embrassèrent peu à peu tout le territoire, et +leur influence bienfaisante commençait <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> à se faire sentir tous +les jours davantage. Elles comptaient dans leur sein les hommes les +plus recommandables de la Russie, de hauts fonctionnaires, des +lettrés, des négociants, et particulièrement des éditeurs et des +imprimeurs. On trouvait aussi dans leurs rangs plusieurs hauts +dignitaires de l'Église, en même temps que de simples prêtres de +paroisse.</p> + +<p>Ce fut une glorieuse époque dans les annales de la Franc-Maçonnerie, +qui ne fournit jamais peut-être, bien que trop courte, hélas! de plus +noble carrière d'utilité, que celle qu'elle parcourut en Russie sous +la conduite de ses chefs martinistes. Elle eût découvert à ce pays +tout un horizon nouveau, en changeant le cours de ses idées de +conquête et d'agression contre d'autres contrées, et en dirigeant +l'énergie de ses populations sur des progrès intérieurs et sa propre +civilisation; mais rien de ce qui est noble et bon ne peut fructifier +sans l'air fécondant de la liberté. Les aspirations généreuses se +flétrissent tôt ou tard sous le souffle glacé du despotisme, qui, bien +qu'inspiré par circonstance d'intentions équitables, les refoulera +toujours quand leur objet viendra à froisser ses intérêts réels ou +imaginaires. Il en fut ainsi avec les Martinistes. L'impératrice +Catherine, qui avait réalisé dans son empire un certain nombre de +réformes conçues dans un esprit de libéralisme remarquable, devint de +plus en plus despote en avançant en âge. La peur de la révolution +française lui fit abandonner toutes les idées dont l'étalage lui +acquit l'adulation de ces mêmes écrivains qui avaient précipité cette +terrible commotion. Il ne fut plus question d'aider par tous les +moyens au développement intellectuel de ses sujets, mais bien, au +contraire, de les arrêter dans la voie du progrès, et conséquemment, +la <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> Franc-Maçonnerie en général et la société typographique en +particulier, éveillèrent ses défiances. L'un de ses membres les plus +actifs, Novikoff, dont nous avons dit les efforts pour éclairer ses +concitoyens, fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, et +Lapoukhine, le prince Nicolas Troubetzki et Tourghénéff furent exilés +dans leurs terres; les ouvrages d'Arndt, de Spener, de Boehme et +d'autres livres religieux traduits en russe, furent saisis et brûlés +comme dangereux pour l'ordre public.</p> + +<p>L'empereur Paul mit Novikoff en liberté à son avènement au trône; mais +les épreuves de ce patriote n'étaient pas terminées. Délivré de ses +fers, il trouva la désolation assise dans son foyer; sa femme était +morte, et ses trois jeunes enfants en proie à un fléau terrible et +incurable. L'empereur Paul, dont les accès fièvreux de despotisme +étaient le résultat d'un esprit affaibli et troublé par un sentiment +douloureux des torts de sa mère à son égard, mais dont la nature avait +quelque chose de noble et de chevaleresque, demanda à Novikoff<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>, +quand il lui fut présenté à sa sortie de la forteresse, comment il +pourrait compenser l'injustice dont il avait été victime et les +souffrances qu'il avait endurées. «En rendant la liberté à tous ceux +qui furent jetés dans les fers en même temps que moi,» répondit +Novikoff.</p> + +<p>Les Martinistes ne purent reprendre le cours de leurs <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> +premiers travaux, ils continuèrent cependant à défendre et à propager +leur doctrine. L'empereur Alexandre qui, à la suite de la guerre de +France, s'était mis à incliner au mysticisme religieux, +particulièrement sous l'influence de la célèbre madame Krudener, et +qui désirait sincèrement le bien de son pays, appela les Martinistes +dans ses conseils. Il confia à l'un d'eux, le prince Galitzin, le +département des cultes et de l'instruction publique. Galitzin et +d'autres Martinistes rivalisèrent d'efforts pour répandre les lumières +au sein du peuple, et surtout pour faire dominer l'élément religieux +dans l'éducation. Ce fut à cette époque que les Sociétés bibliques se +multiplièrent sous l'influence du gouvernement, et que beaucoup +d'ouvrages étrangers d'un caractère religieux, tels que ceux de Jung +Stilling, etc., furent traduits et publiés. Un journal d'une tendance +mystique, intitulé le <i>Messager de Sion</i>, fut publié en russe par M. +Labzin. Ce recueil périodique eut un grand débit, et, selon toute +apparence, beaucoup de lecteurs partageaient ces opinions; mais, comme +il n'existe pas de publicité en Russie, il est très difficile de +constater le véritable état des choses. On peut dire cependant, en +toute assurance, que les tendances libérales et religieuses qui +s'étaient manifestées sous le règne de l'empereur Alexandre, ont +disparu de la Russie et cédé le terrain à une ligne de politique dont +le but invariable est de mouler les divers éléments de nationalité et +de religion renfermés dans les limites de l'Empire russe, en une seule +Église, en une seule nation; politique qui, selon nous, porte en +elle-même plus de germes de destruction que de conservation d'un État. +Nous avons dit la persécution à laquelle l'Église grecque unie avait +eu à faire tête sous le gouvernement <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> actuel, les tentatives +qui avaient pour objet de convertir l'Église protestante des provinces +de la Baltique, sont aussi bien connues. C'est en conséquence de cette +politique, que les Sociétés bibliques furent défendues, et que les +missionnaires protestants qui propageaient la religion des Écritures +dans les provinces asiatiques de la Russie, furent empêchés de +poursuivre leurs travaux.</p> + +<p>Nous l'avouerons, c'est avec un sentiment de satisfaction peu +ordinaire, que nous avons insisté sur les faits propres à jeter un +jour favorable sur le sombre tableau qui a été souvent fait de la +condition sociale de nos frères slaves de Russie. L'exemple des +Martinistes et des Malakanes, pris dans les classes les plus élevées +et les plus basses à la fois de la société russe, prouve que le long +despotisme qui s'est appesanti depuis des siècles et qui pèse encore +sur ce pays, et l'influence non moins funeste d'une servitude +dégradante jusqu'au sein du foyer domestique, n'ont pas détruit dans +ses habitants les germes des plus nobles qualités morales qui, sous +tout autre ciel plus doux, se fussent développés entièrement<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> Les souffrances qui ont été infligées à la nation de l'auteur +de cet ouvrage par le gouvernement russe, sont trop bien connues; et +c'est précisément à cause de son opposition à cette aveugle politique, +qu'il se trouve aujourd'hui sur le sol hospitalier de l'Angleterre. Il +n'hésite point toutefois à déclarer, au nom de ses concitoyens, que +les sentiments qui les animent à l'égard des Russes, ne sont pas ceux +de la vengeance, mais d'un regret profond de les voir transformés en +misérables instruments d'oppression, et par cela même cent fois plus à +plaindre que le parti opprimé. Ils espèrent qu'une nation qui peut se +glorifier des trophées républicains de Novogorod, et qui a produit un +Minine et un Pojarski, est réservée à de plus hautes destinées<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>. +Longues et sanglantes furent les luttes qui divisèrent les deux +nations, et la victoire couronna plus d'une fois les aigles +polonaises; mais peu de peuples peuvent se vanter d'un triomphe aussi +glorieux que celui qui fut obtenu, en 1612, sur Moscou, par le général +polonais Zolkiewski. Ayant défait les forces russes, Zolkiewski marcha +sur leur capitale qui, en proie à l'anarchie et aux factions, trembla +à l'approche d'un ennemi redouté. Pour échapper à la ruine imminente +de leur pays, les boyards offrirent, par l'intermédiaire de +Zolkiewski, le trône de Russie au fils de Sigismond III, sans stipuler +d'autre condition que la liberté de leur Église. Le général victorieux +accepta cette proposition; il y fit ajouter qu'une constitution, +garantissant aux habitants leurs vies et leurs propriétés, serait +établie en même temps en Moscovie; <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> ainsi, le vainqueur +conférait une liberté inespérée aux vaincus. Entré dans la capitale à +la demande des boyards, il rétablit l'ordre et se concilia la +confiance illimitée des habitants. Quand, pour accélérer l'exécution +du traité conclu par ses soins, Zolkiewski partit de Moscou, il laissa +cette capitale, naguère terrifiée et consternée à son approche, au +milieu des regrets universels de la population. Les principaux +personnages du pays l'accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville, les +fenêtres et même les toits des maisons, dans les rues qu'il avait à +traverser, étaient garnis de Russes appelant la bénédiction du ciel +sur le général polonais, qu'ils redoutaient peu de temps auparavant +comme leur plus terrible ennemi<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>. Nous autres Polonais, nous +serons toujours plus fiers de ce triomphe de notre Zolkiewski, que de +toutes les victoires remportées par notre nation; que les Russes se +glorifient des trophées sanglants de leur Souvaroff et du massacre de +Praga!...</p> + +<p>Les Slaves de l'empire turc se convertirent à une période moins +récente que les autres nations de leur race; c'était là, du reste, une +conséquence de leur proximité de Constantinople et de leurs relations +fréquentes avec cette capitale de l'Orient. Ils sont restés depuis ce +temps sous la juridiction du patriarche grec. Leur histoire +ecclésiastique n'offre aucun trait particulier digne d'intérêt, à +l'exception de la secte des <i>Bogomils</i>, qui eut <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> quelque +succès dans la Bulgarie, et qui était très certainement d'origine +slave, comme l'indique son nom, tiré de <i>Boh</i>, Dieu, et <i>Milouy</i>, ayez +pitié. Nous citerons encore les <i>Patarins</i>, secte importée d'Italie, +et qui compta de nombreux adhérents en Servie, en Bosnie et en +Dalmatie, du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle. La description de ces sectes se +trouve dans toutes les histoires ecclésiastiques; mais il règne encore +beaucoup d'incertitude sur la véritable nature de leurs doctrines, que +nos limites ne nous permettent pas de rechercher<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>. Nous avons déjà +fait remarquer que les <i>Patarins</i> avaient des doctrines semblables à +celles des Doukhobortzi. Un nombre considérable de Serviens, parmi +lesquels plusieurs familles nobles de ce pays, embrassèrent +l'islamisme vers la fin du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. Ils ont conservé la langue +slave, leurs traditions nationales et le trait caractéristique de ces +peuples, l'attachement à leur race, en unissant à ces sentiments une +foi ardente à la lettre du Koran. Un grand nombre de ces Slaves se +distinguèrent au service de la Turquie et furent investis des plus +hautes dignités de l'État. Conformément à l'Ethnographie slave de +Szaffarik, leur nombre s'élevait à un demi-million d'âmes, outre trois +cent mille Bulgares qui sont devenus aussi sectateurs de Mahomet.</p> + +<p>Après avoir tracé rapidement l'histoire religieuse des nations slaves, +nous ajouterons quelques considérations générales sur cette question +et sur les principaux sujets qui s'y rattachent immédiatement. Notre +but, en mettant cette esquisse au jour, n'a jamais été d'amuser nos +lecteurs, car un ouvrage de fiction eût infiniment mieux convenu dans +ce cas que des faits historiques; notre <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> intention a été +d'apporter un faible support au service de la cause de la Réforme en +général, en produisant un nouveau témoignage en sa faveur, et +d'exciter ainsi l'intérêt des Protestants anglais pour la même cause +dans les contrées slaves. Les Protestants de la Grande-Bretagne +embrassent, dans leur zèle à répandre la vérité chrétienne, les +nations les plus reculées du globe, et des sommes immenses sont +généreusement dépensées pour propager la parole divine dans leurs +divers langages. Les missionnaires anglais et américains font des +efforts pour convertir au Christianisme les sauvages insulaires de +l'Océan Pacifique aussi bien que les brahmes érudits de l'Inde. Ils +cherchent dans toutes les parties du monde les enfants dispersés +d'Israël, pour leur ouvrir les yeux à la lumière; ils ont visité les +Nestoriens et d'autres débris des Églises de l'Orient, afin de +ressusciter parmi eux les vérités obscurcies et presque éteintes de +l'Évangile. Plusieurs contrées de l'Europe occidentale ont eu aussi +leur part de ces efforts pour ranimer l'esprit religieux; mais les +nations slaves semblait seules déshéritées de cet apostolat universel. +La race qui produisit Jean Huss et qui a donné des preuves de son zèle +et de son attachement aux vérités proclamées par ce grand réformateur, +plus peut-être qu'aucune nation du globe, éveille moins d'intérêt dans +l'esprit et dans le cœur des Protestants anglais, que les habitants +de l'intérieur de l'Afrique ou ceux des régions polaires; et cependant +cette race, qui comprend près du tiers de toute la population de +l'Europe, qui occupe plus de la moitié de son territoire et qui étend +sa domination sur l'Asie septentrionale tout entière, ne compte dans +son sein qu'un million cinq cent mille Protestants. Nous pensons donc +que ceux d'entre les Protestants anglais <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> qui ont réellement à +cœur le succès de la cause protestante, même aux extrémités du +monde, devraient au moins accorder quelque attention à l'état actuel +de la Réforme et à son avenir dans des régions voisines de leurs +propres foyers, et dont les destinées religieuses et politiques sont +appelées à décider, soit en bien, soit en mal, de celles de l'Europe +elle-même. L'expérience de l'histoire ne devrait-elle pas suffire pour +diriger l'attention des Protestants anglais sur ces nations, où les +écrits de leur propre Wickliffe ont eu un puissant retentissement, +tandis qu'ils ne trouvèrent aucun écho parmi les habitants de beaucoup +d'autres contrées. Un ferment d'agitation politique et religieuse +travaille fortement aujourd'hui l'esprit des nations slaves; le +résultat de ce bouillonnement peut produire un grand bien ou un grand +mal pour l'Europe, selon la direction qui sera imprimée au mouvement +résultant de cette fermentation. Ce résultat peut être un progrès +intellectuel, politique et religieux, conduisant au gouvernement +constitutionnel et à la réforme de l'Église dans les États slaves. Il +peut servir à naturaliser et à consolider le même ordre de choses dans +d'autres pays; mais il peut conduire aussi à une guerre de race, dans +laquelle les antipathies et l'orgueil national joueraient un si grand +rôle, que toutes autres considérations se tairaient devant le +sentiment de vengeance une fois évoqué contre des torts réels ou +imaginaires, et devant la perspective éblouissante d'une grandeur +nationale à conquérir, quel que soit d'ailleurs le sort réservé à ces +illusions. Les nations, comme les individus, sont capables des +sentiments les plus élevés aussi bien que des plus mauvaises passions. +Elles sont capables de générosité, de bonté et de reconnaissance, +mais aussi d'arrogance, d'avidité et de vengeance; <span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> avec +cette différence, que ces derniers sentiments, toujours réprouvés dans +l'individu, ne sont que trop souvent considérés comme des vertus, +quand, passés dans l'esprit d'une nation tout entière, ils prennent le +masque du patriotisme. Il n'est pas rare que des hommes, qui +reculeraient devant la moindre infraction aux règles les plus strictes +de la morale tant qu'il s'agit de leur intérêt particulier, adoptent +sans hésitation le principe de la patrie avant tout. Cette observation +s'applique à toutes les nations, et principalement aux Slaves, dont +les sentiments nationaux ont été irrités par le souvenir des maux +historiques qu'ils ont eu à souffrir des Allemands. Ce souvenir, au +lieu d'être effacé en adoucissant les sentiments blessés du parti +opprimé, est, au contraire, entretenu par de nouveaux actes +d'agression contre sa nationalité, et par les ouvrages d'écrivains +allemands exaltant les faits d'oppression par lesquels leurs ancêtres +exterminèrent les habitants slaves de provinces entières, et +proclamant bien haut l'intention de continuer cette œuvre +d'anéantissement national, en soumettant les Slaves modernes à la +suprématie politique de l'Allemagne.</p> + +<p>Parmi ces ouvrages, le plus remarquable est celui de M. Heffter, que +nous regrettons de n'avoir pas lu avant d'avoir écrit notre <i>Essai sur +le Panslavisme</i>. Cet ouvrage est intitulé <i>Der Weltkampf der Deutschen +und der Slaven</i>, ou <i>la Lutte universelle entre les Allemands et les +Slaves</i> (1847). C'est un ouvrage bien écrit, avec une connaissance +profonde du sujet; il contient une description détaillée de +l'asservissement des Slaves de la Baltique par les Allemands. Peu +d'ouvrages cependant soulèvent à un plus haut degré les sentiments +violents d'animosité nationale de la part des Slaves contre les +<span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> Allemands, car toute sa teneur est une paraphrase continuelle +des événements ainsi décrits par Herder: «Les Slaves furent ou +exterminés ou réduits en servitude par provinces entières, et leurs +terres furent distribuées aux évêques et aux nobles.» Le savant +auteur, après avoir réuni toutes les preuves historiques contre le +caractère national des Slaves, en excluant systématiquement tout ce +que ses propres concitoyens ont dit en leur faveur, déclare (page 459) +que les Slaves ne méritent aucun intérêt; car c'est leur conduite, +ajoute-t-il, qui leur a valu les maux dont ils se plaignent. Le même +auteur fait observer que le dernier acte de la lutte nationale fut la +violation de tout principe du droit des gens qui fut accueillie par +une réprobation si générale en Europe, c'est-à-dire l'incorporation de +la république de Cracovie à l'Autriche. Il triomphe à l'idée que le +Germanisme poursuivra avec fermeté le cours de ses conquêtes sur le +territoire slave; il condescend généreusement à laisser aux Slaves +leur langage et leur littérature, à la condition qu'ils ne feront +aucune tentative d'émancipation politique; il déclare enfin que les +contrées slaves soumises à la domination allemande de la Prusse et de +l'Autriche, doivent perdre tout espoir d'atteindre un but que les +Allemands leur défendent de poursuivre. Les mêmes sentiments furent +manifestés à la diète de Francfort, qui oublia probablement que la +population slave de l'Empire autrichien est plus du double de sa +population allemande. Nous avons donné les extraits d'autres écrivains +allemands exprimant les mêmes opinions, dans notre <i>Essai sur le +Panslavisme</i> (p. 133). Toutes ces manifestations d'une intention +positive de tenir politiquement les Slaves sous la domination de +l'Allemagne, produisirent une immense <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> irritation parmi ceux +de la Prusse et de l'Autriche; il est à craindre que les évènements +qui ont suivi, ainsi que la politique continuée aujourd'hui par le +cabinet autrichien, n'aient pas adouci ce malheureux sentiment, et, +dans le cas d'une nouvelle commotion politique dans l'Ouest, cette +irritation pourrait produire des collisions et des complications +telles, que les hommes d'État de l'Europe n'en ont peut-être jamais +rêvées dans leurs spéculations philosophiques. Nous saisissons avec +empressement l'occasion de représenter à la presse périodique et aux +hommes publics de ce pays, la grande importance qui s'attache à leurs +opinions dans les contrées auxquelles ces opinions se rapportent. +Ainsi, par exemple, les articles hostiles de la presse anglaise et les +discours du même genre dans les deux chambres du Parlement, causés par +des accusations entièrement dénuées de fondement ou produites par des +parties également coupables des excès qu'elles imputaient aux +Polonais, firent sur notre pays un effet déplorable; ces +manifestations hostiles ont été dues généralement à une irritation +momentanée, résultant d'une impression fausse, et quelquefois elles se +sont produites uniquement en opposition au parti politique anglais +favorable à la cause polonaise, et quelquefois même sans autre raison +qu'un accès de mauvaise humeur chez un individu, qui l'exhalait contre +les Polonais parce qu'ils lui en offraient la première occasion. +L'impression de tous ces discours et de ces accusations violentes +s'effaça bientôt de l'esprit du public anglais, accoutumé aux +expressions peu mesurées du sentiment politique; et peut-être un grand +nombre des personnes qui ont pris part à ces manifestations les +ont-elles oubliées depuis long-temps; mais l'impression produite en +Pologne fut <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> profonde et pénible, car les rapports de toutes +ces expressions hostiles, émanées de la plume des journalistes anglais +ou tombées des lèvres des membres du Parlement, circulèrent rapidement +en Pologne, tandis que toutes les manifestations de sympathie qui +eurent lieu à cette époque en faveur de ce même pays, de la part de la +presse et des hommes publics de l'Angleterre, furent soigneusement +soustraites à la connaissance de ses habitants<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>. Ces circonstances +ont rendu un très grand service à la Russie, en affaiblissant +l'influence morale de l'Angleterre dans l'est de l'Europe, et en +augmentant dans une proportion inverse celle de la Russie, qui a dû un +nouvel accroissement aux évènements récents de la Hongrie; et +cependant peut-on douter un instant que l'influence morale de +l'Angleterre ne soit un des leviers les plus puissants de la liberté +et de la civilisation dans plus d'une contrée, et que les véritables +intérêts de la Grande-Bretagne ne réclament toute l'énergie de ses +efforts pour établir cette influence en tous lieux, afin de la faire +servir au but religieux que nous avons indiqué? Ce serait l'unique +moyen de contre-balancer des tendances d'une nature tout opposée, +<span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> hostiles à la fois aux intérêts politiques, commerciaux et +religieux de l'Angleterre. Personne ne doute aujourd'hui du désir +traditionnel de la Russie de conquérir la Turquie; tôt ou tard cette +politique persévérante triomphera, à moins qu'on ne la prive, en temps +opportun, des moyens dont elle dispose. La Russie arrivera +infailliblement à subjuguer l'Empire ottoman, ou tout au moins à lui +infliger un coup mortel, en convertissant à ses vues politiques et +religieuses les Slaves turcs. Elle est mieux que jamais en mesure +d'atteindre le but constant de son ambition, depuis que l'Autriche, +dominée malgré elle par les évènements récents de la Hongrie, et +surtout par sa politique meurtrière dans ce pays, est devenue sans +puissance contre l'envahissement moral de la Russie dans ces régions. +Ses progrès peuvent encore trouver une barrière infranchissable, sans +que l'on use de mauvais procédés envers cette puissance, qui ne fait, +en définitive, que ce que toute autre nation, située comme elle l'est, +eût probablement fait à sa place, mais en adoptant, au contraire, les +moyens les plus réfléchis pour contre-balancer son influence. Nous +croyons, en toute sincérité, que l'on ne saurait en employer d'autres +plus efficaces que ceux dont nous avons parlé dans notre <i>Essai sur le +Panslavisme et le Germanisme</i>, c'est-à-dire un libre développement de +la nationalité des Slaves de l'Ouest et du Sud. Un régime +constitutionnel, concédé <i>bonâ fide</i> par l'Autriche, aiderait +puissamment à ce progrès si désirable dans l'intérêt de l'Europe tout +entière. Il est bien à craindre qu'il ne soit trop tard, si les Slaves +de l'Ouest, abandonnés par l'Europe et exposés aux efforts +inconsidérés de l'Allemagne pour les maintenir dans un état de +subordination <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> politique, en viennent à se livrer +définitivement à l'opinion, qui gagne déjà beaucoup de terrain parmi +eux, que le seul moyen pour les Slaves d'obtenir une position dans la +société européenne, est de sacrifier les intérêts de leurs branches +séparées à ceux de leur race entière, et de chercher une compensation +à ce sacrifice dans la perspective glorieuse d'un empire qui, formé de +toutes leurs branches, acquerrait infailliblement une prépondérance +décisive dans les affaires du monde. Tous ceux qui ont étudié la +situation des diverses nations slaves, savent qu'une telle combinaison +est bien moins une utopie qu'une prévision réalisable, et l'Europe +fera bien d'y avoir l'œil avant qu'il soit trop tard. À tout +évènement, c'est un sujet qui mérite l'examen sérieux de tous ceux qui +s'intéressent à la situation politique du continent. Ils verront +bientôt que les effets des déplorables procédés dont nous avons parlé, +deviennent de jour en jour plus évidents, et qu'ils peuvent appeler de +grandes et éternelles calamités, non-seulement sur les deux races +rivales, mais encore sur la cause de l'humanité et de la civilisation +en général. Tous les moyens possibles devraient donc être employés +pour détourner les conséquences trop probables d'animosités +nationales, dont l'existence ne saurait malheureusement être mise en +doute.</p> + +<p>La Religion n'est-elle pas le plus sûr moyen de réconcilier les +individus aussi bien que les nations, bien que trop souvent les hommes +l'aient transformée en instrument de désordre. Plus la forme sous +laquelle le Christianisme se présente aux hommes est pure, plus son +influence est puissante à cimenter les liens de charité et de +bienveillance réciproques entre les individus et les nations unies +sous les mêmes formes; mais malheureusement, <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> ainsi que nous +avons eu occasion de le dire, la communauté de religion n'a pas +empêché les Protestants allemands d'abandonner leurs frères slaves de +Bohême, ni même de s'unir contre eux aux Allemands catholiques de +l'Autriche et de la Bavière; bien que, d'un autre côté, les +Protestants polonais appuyassent de tout leur zèle leurs frères de +France. Le Gouvernement protestant de la Prusse s'applique +malheureusement bien plus à convertir ses sujets slaves en Allemands +qu'à propager le Protestantisme parmi eux. Nous avons dit que les +Églises protestantes de la Pologne prussienne ont perdu leur +nationalité polonaise, et par cela même tout moyen d'exercer une +influence quelconque sur les Polonais de cette province. Ajoutons que +dans la province de Kœnigsberg il existe une population +considérable de Protestants polonais, de telle sorte qu'il y a +soixante-dix églises où le service divin s'accomplit en langue +nationale. Cette population diminue chaque jour par suite des efforts +incessants du gouvernement pour la fondre, comme nous l'avons dit, +avec l'élément germain. Les écoles primaires, pour les enfants de +cette population, sont confiées, à peu d'exceptions près, à des +professeurs qui sont ou entièrement étrangers au polonais ou très +imparfaitement versés dans cette langue, ce qui fait que leurs élèves +polonais passent tout leur temps à apprendre un peu d'allemand, tandis +que toute autre instruction donnée dans ces écoles est perdue pour +eux. Il arrive fréquemment que les élèves apprennent par cœur des +pages entières en allemand, sans pouvoir les comprendre; il est très +naturel dès lors qu'ils restent au-dessous des élèves allemands, qui +reçoivent l'instruction dans leur propre langue, et cependant cette +circonstance est attribuée à <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> l'infériorité intellectuelle des +élèves polonais. C'est grâce à ce système vicieux d'éducation, que la +population dont il s'agit perd rapidement sa langue native; beaucoup +d'individus l'abandonnent pour l'allemand, et l'oublient tout-à-fait, +tandis que d'autres parlent un dialecte corrompu par un mélange +d'allemand.</p> + +<p>L'unique palladium de l'idiome national, au sein de cette population, +est la Bible, dont le beau langage et le style correct le préservent +d'une entière destruction. Le clergé, aux soins spirituels duquel +cette population est confiée, a fait de grands efforts pour obtenir du +gouvernement un changement de système, mais toutes ses instances ont +été vaines; il a représenté le vice d'une éducation qui est plus +calculée pour arrêter le développement de l'intelligence de l'élève +que pour le favoriser; il a dit que les préceptes de la Religion ne +sauraient produire aucune impression durable sur l'esprit de la +jeunesse, à moins d'être enseignés dans la langue maternelle. Il a +fait envisager aussi que la nationalité polonaise de ses églises, dans +l'intérêt de la cause protestante en général, devrait être garantie et +développée au lieu d'être ruinée sourdement et détruite; car ces +Églises pourraient jeter un pont entre le Protestantisme et les +Slaves. Toutes ces représentations sont restées sans effet, bien qu'il +existe en Prusse quelques Protestants éminents qui semblent comprendre +l'importance des Églises protestantes polonaises et la nécessité, dans +l'intérêt réel du Protestantisme, de développer leur nationalité au +lieu de la déprimer; mais rien n'a été fait à cet égard par le +gouvernement prussien, et le système de germanisation dont nous avons +parlé, poursuit, au contraire, son cours en pleine vigueur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> Outre les antipathies nationales qui ont été réveillées par +les circonstances auxquelles nous avons fait allusion, et qui rendront +illusoires tous les efforts des Allemands pour répandre les doctrines +protestantes parmi les Slaves, il existe encore une autre cause qui a +contribué puissamment à rallier les Polonais à l'Église catholique et +à arrêter les progrès du Protestantisme allemand. Ce sont ces +extravagances théologiques qui le font considérer par les Polonais +comme synonyme d'irréligion<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>. Les mêmes causes qui paralysent +l'influence du Protestantisme allemand sur les Polonais, s'appliquent +aux Bohémiens et aux autres Slaves.</p> + +<p>Les Protestants qui peuvent propager plus efficacement leur religion +parmi les Slaves, sont ceux d'Angleterre et d'Amérique. L'impression +profonde produite par les doctrines de Wickliffe dans ces régions +éloignées, est un gage certain du succès que les vérités de l'Évangile +y obtiendraient encore, si les compatriotes de ce grand réformateur +imitaient la ferveur de son zèle. Disons toutefois que cette +entreprise doit être conduite avec beaucoup de réserve et de +discrétion. Nous sommes parfaitement convaincus que toute tentative de +conversion personnelle, dans les circonstances actuelles, ferait +infiniment plus de mal que de bien à la cause du Protestantisme au +sein de ces populations. La première mesure et la plus indispensable +pour arriver à la restauration de la cause protestante <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> dans +les contrées slaves, est le rétablissement des dernières Églises +protestantes, en les rappelant à l'esprit religieux qui les abandonne +et en leur rendant leur nationalité détruite. Aucun effort ne devrait +coûter pour atteindre ce but, car l'entier développement de l'esprit +religieux et de la nationalité de ces églises deviendra une semence +féconde en heureux résultats. L'existence de pareilles Églises sera +même approuvée de beaucoup de Catholiques, qui éprouvent une forte +aversion pour le Protestantisme allemand, dégradé, comme nous l'avons +vu, au point de n'être plus entre les mains du gouvernement qu'un +instrument politique. Les Écritures, mais surtout le Nouveau-Testament +en langue nationale, devraient être aussi répandues le plus possible, +et de préférence dans les versions autorisées par le Catholicisme, de +manière à ce que le clergé de cette Église n'ait aucune raison de +s'opposer à leur circulation. Des traductions des meilleurs ouvrages +protestants de dévotion pourraient être d'un grand avantage; mais ceux +de controverse devraient être mis de côté, car l'objet de ces +traductions doit être de rallier les Slaves catholiques ou grecs, en +leur prouvant que le Protestantisme n'est pas l'irréligion, comme +beaucoup d'entre eux le croient sincèrement, mais une forme plus pure +de Christianisme, de manière à éviter de blesser leurs sentiments en +s'attaquant à ce qu'ils regardent comme sacré. En résumé, le but des +efforts des Protestants dans ces contrées, devrait être d'éclairer et +d'améliorer et non de détruire; car il sera toujours plus facile de +renverser une Église existante que d'en fonder une nouvelle, et un +édifice imparfait est certainement préférable à un amas de ruines. Une +réforme graduelle des Églises nationales dans les contrées slaves, +<span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> aura une influence bienfaisante sur le progrès religieux et +intellectuel de la nation; elle peut compter, en conséquence, sur +l'approbation et le soutien de tous les penseurs de ces pays, qui +s'opposeront, au contraire, à toute tentative d'innovation violente, +comme beaucoup plus propre à bouleverser qu'à édifier les esprits.</p> + +<p>La plus grande contrée slave, la Russie, est entièrement fermée aux +efforts du Protestantisme, les missionnaires protestants n'ont pas +même la permission de convertir les populations païennes et +mahométanes soumises à son empire. La Bohême est le pays dans lequel +se réveille aujourd'hui le Protestantisme, intimement lié au sort de +sa nationalité. Beaucoup de Protestants ont certainement entendu +parler des efforts heureux du pasteur protestant Kossuth<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a> (de +l'Église genevoise ou presbytérienne), pour ranimer et pour étendre +l'Église protestante en Bohême; nous avons reçu de Prague, dans une +lettre datée le 9 juillet 1851, les détails suivants sur les travaux +de ce moderne Réformateur.</p> + +<p>Le nombre des Protestants bohémiens à Prague et dans le voisinage de +cette ville, était très restreint, ils n'avaient pas d'église qui leur +fût propre, le seul endroit consacré au culte protestant à Prague +étant une chapelle luthérienne. Ils adressèrent une pétition au +gouvernement en 1784, pour obtenir l'autorisation de bâtir une église; +mais il ne fut pas fait droit à leur requête, parce que les lois +autrichiennes exigent que la congrégation s'élève à cinq cents âmes +pour obtenir cette permission. En 1846, le révérend Frédéric-Guillaume +Kossuth essaya de fonder à Prague une véritable Congrégation +protestante bohémienne. Il parvint, après <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> de grands efforts, +à ranimer le zèle de ses membres en prêchant la parole de Dieu. Il +agit en même temps sur leurs sentiments nationaux, en leur rappelant +qu'ils étaient les descendants des grands et glorieux Hussites; sa +parole fit une impression profonde sur beaucoup de Catholiques, parmi +lesquels il obtint plusieurs conversions.</p> + +<p>L'année 1848 apporta la liberté religieuse à l'Autriche; l'Évangile +put être prêché avec plus de liberté. Le lieu où Kossuth prêchait +était rempli chaque dimanche, et les Catholiques s'unissaient par +centaines à sa Congrégation. Ce fait excita l'attention du +gouvernement et du clergé catholique, qui se mit à prêcher contre +Kossuth, en l'attaquant dans les termes les moins mesurés. +Quelques-uns de ses membres allèrent même jusqu'à déclarer qu'il était +le véritable Antechrist et que la fin du monde approchait. Ces +déclamations exposèrent Kossuth aux insultes de la populace. Il avait +excité la haine du clergé catholique par son zèle religieux, et celle +des Allemands par son ardeur à ranimer l'esprit national parmi les +Slaves bohémiens. Les calomnies les plus absurdes furent propagées +contre lui dans la presse, et la persécution se multiplia sous mille +formes pour écraser le hardi Réformateur. Kossuth, intrépide au milieu +de la tempête déchaînée contre lui, continua sa croisade en faveur de +la religion et de la nationalité de la Bohême; il publia, en 1849, un +journal religieux intitulé: <i>Czesko Bratrsky Hlasatel</i>, ou le Hérault +des Frères bohémiens, qui eut un grand succès et produisit +d'excellents résultats; mais cette publication ne tarda pas à être +prohibée par le gouvernement. Sa Congrégation s'augmentait rapidement +par les conversions des Catholiques; elle devint bientôt si +nombreuse, que la chambre dans laquelle il prêchait <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> pouvait à +peine en contenir la moitié. Son principal objet est de répandre les +Écritures; il en vendit jusqu'à onze cents exemplaires et en aurait +vendu davantage s'il en avait eus. La Congrégation de Kossuth s'est +accrue de plus de sept cents convertis du Catholicisme, parmi lesquels +trois ecclésiastiques, et de deux Juifs qu'il a baptisés; de telle +sorte qu'elle compte aujourd'hui plus de onze cents membres. Kossuth +fut renvoyé de la chambre dans laquelle il avait prêché et qui avait +été louée pour cet effet. Il adressa une pétition au gouvernement afin +d'obtenir pour sa Congrégation l'une des églises vacantes de Prague, +qui avait appartenu à leurs ancêtres spirituels les Hussites; mais +cette pétition fut rejetée. Kossuth recueillit alors avec beaucoup de +peine la somme de 6,000 florins (15,000 francs), et il acheta une +ancienne église hussite, qui était restée fermée depuis l'année 1620, +au prix de 27,500 florins (68,750 francs). Les 6,000 florins qu'il +avait recueillis ont été payés argent comptant; il doit payer le reste +du prix d'achat par à-comptes annuels de 3,000 florins.</p> + +<p>C'est là un bien lourd fardeau pour une pauvre Congrégation; mais elle +lutte vaillamment contre les difficultés qui l'assaillent de toutes +parts. Nous appellerons cependant l'attention toute particulière des +Protestants anglais sur ce sujet, principalement de la part de ceux +qui ont la conviction des dangers auxquels leur propre Protestantisme +est exposé au milieu des attaques incessantes du Catholicisme; ils +verront que toutes les considérations de devoir envers les grands +intérêts de leur religion, leur recommandent une active sympathie pour +la Congrégation de Prague qui, en peu de temps, a soustrait sept cents +individus au joug de l'Église catholique. Rome fait tout ce qu'elle +peut pour multiplier <span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> ses églises dans cette contrée +protestante; le simple bon sens prouve en conséquence qu'il est à la +fois de l'intérêt et du devoir des Protestants anglais d'étendre, +autant qu'ils le peuvent, l'Église protestante dans les États +catholiques, et surtout dans les endroits où l'utilité de cet +établissement s'est manifestée d'une manière aussi évidente qu'à +Prague.</p> + +<p>Les remarques que nous avons faites sur la Bohême, ont été +accompagnées, dans la première édition de cet ouvrage, du passage +suivant de la préface de la <i>Lyra Cesko Slowanska</i>, ou Poésies +nationales bohémiennes, traduites par notre ami le révérend A. H. +Wratislaw, professeur au <i>Christ College</i>, à Cambridge, qui a visité +plusieurs fois la Bohême et d'autres contrées slaves, et s'est +familiarisé avec leur langage et leur littérature.</p> + +<p>«Nous ne pensons pas que l'Angleterre pût faire à la Bohême un présent +plus agréable et plus utile qu'une réimpression de la meilleure +traduction bohémienne de la Bible.»</p> + +<p>Nous disons avec satisfaction que ce désir, partagé par tous les amis +de la Bohême et de la vérité religieuse, est maintenant en voie de +réalisation. La Société biblique anglaise et étrangère imprime en ce +moment en Autriche, sous la direction d'un savant slave, une nouvelle +édition à cinq mille exemplaires de la Bible de Kralitz, renommée pour +l'exactitude de sa traduction aussi bien que pour la pureté de son +langage et la beauté de son style. Nous croyons que cette noble +entreprise est due à l'initiative du comte de Shaftesbury, qui a rendu +ainsi un nouveau et signalé service à la cause de la vérité +évangélique.</p> + +<p>Le plus grand nombre des Slaves protestants se trouvent au nord de la +Hongrie, parmi les Slovaques, qui <span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> parlent un dialecte de la +langue bohémienne. Ils comptent environ huit cent mille âmes +appartenant en partie à la Confession de Genève, mais surtout, +croyons-nous, à celle d'Augsbourg. Leur nationalité n'a pas été +attaquée sous le gouvernement hongrois, sauf quelques rares tentatives +de fusion avec l'élément madgyare, qui produisirent de déplorables +disputes entre les Protestants slaves et les Madgyares. Il existe +enfin environ cent quarante mille Protestants dans la Lusace, sous la +domination de la Prusse et de la Saxe; cette petite population slave +est animée d'un sentiment profond de nationalité, et l'état avancé de +son éducation pourrait fournir un certain nombre d'individus capables +de travailler à l'évangélisation de leur race. La condition +intellectuelle et religieuse des Protestants slaves mérite l'intérêt +des Protestants anglais et américains, au moins tout autant que celle +des Chrétiens dispersés en Orient. Ces derniers ont été l'objet de +recherches et de soins tout particuliers de la part des voyageurs qui +ont bravé toutes les fatigues et tous les périls pour visiter ces +populations lointaines. Rien de semblable n'a été fait encore en +faveur des Églises protestantes slaves, et, cependant, nous sommes +convaincus qu'un grand service eût peut-être été rendu à la cause +protestante en général, si quelques sujets anglais, à la hauteur de +cette tâche, eussent entrepris de visiter ces Églises, d'examiner leur +condition et d'établir des relations permanentes entre elles et leur +propre pays. Les plus vastes champs offerts par les contrées slaves +aux travaux évangéliques des Protestants anglais et américains, sont +incontestablement les populations appartenant à la race qui suit +l'Église d'Orient et vit sous la domination de la Porte ottomane. Un +bien immense <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> pourrait être fait en Servie et en Bulgarie, non +par des conversions individuelles à la Religion protestante, mais par +la propagation des Écritures et d'une saine éducation parmi les +habitants de ces contrées en général, et au sein du clergé en +particulier. Les Slaves de l'Église d'Orient seront beaucoup plus +accessibles au Protestantisme que les sectateurs de Rome. On trouvera +non-seulement le peuple, mais même le clergé disposé à accueillir les +Écritures et les ouvrages de dévotion dans leur langue, si on les leur +offre d'une manière convenable, sans blesser leurs sentiments ou leurs +préjugés. On pourrait aisément rayonner à cet effet des Îles +Ioniennes, de Constantinople, de Thessalonique, et Belgrade pourrait +devenir un centre d'action très important. Le gouvernement turc +n'empêchera pas de répandre l'Évangile parmi des sujets chrétiens; +mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, rien de semblable n'est permis +aujourd'hui en Russie.</p> + +<p>Outre le but si grand de propager la vérité évangélique, qui porte les +Protestants anglais à s'exposer aux extrémités du monde, il est une +raison pour laquelle nous les engageons à prêter une attention toute +particulière à la situation religieuse des Slaves. On ne saurait +douter un instant des progrès immenses que la réaction catholique a +faits sur le continent, où, sous le masque de conservation, elle s'est +arrogée sur les affaires publiques de divers pays une influence telle, +que les plus beaux jours de la domination cléricale auraient à lui +porter envie. Ce parti réactionnaire a déjà manifesté d'une manière +évidente son hostilité envers l'Angleterre et ses sympathies pour la +Russie. Cette tendance n'est pas le résultat de quelques vues +personnelles ou des sentiments des chefs de ce parti, mais elle +réside <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> dans la nature même des choses; en effet, la Russie, +malgré sa mésintelligence accidentelle avec le Pape, au sujet des +affaires des Églises grecques unies, a le même intérêt que lui à +s'opposer aux progrès des opinions libérales. Le siége papal +supportera beaucoup de la Russie plutôt que d'entrer en collision avec +cette puissance; car il n'a jamais perdu l'espoir de soumettre +l'Église russe à sa suprématie au moyen d'une union semblable à celle +de Florence, et, bien que cette union puisse être aujourd'hui d'un +accomplissement difficile, sa réalisation se suppléerait, en attendant +mieux, par une alliance entre le chef spirituel de Rome et le pape +politique de Russie. Une alliance de ce genre ne serait pas une +nouveauté; car c'est en Russie que l'ordre des Jésuites, aboli partout +ailleurs, trouva un refuge et préserva son existence menacée, +circonstance qui facilita beaucoup son rétablissement, en 1814, par le +pape Pie VII. Le clergé catholique de Pologne fut soutenu +vigoureusement par le gouvernement russe, qui se servit de beaucoup de +ses membres pour atteindre le but de sa politique réactionnaire. +L'insurrection de 1830-1831 réveilla cependant les sentiments +patriotiques de la grande majorité du clergé polonais, de manière à +rendre l'influence de Rome sans force contre la voix de la patrie. La +conduite des ecclésiastiques polonais fut censurée sévèrement par le +pape Grégoire XVI<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> mais il trouva pour le gouvernement +russe des remontrances d'une douceur extrême, au sujet de la +séparation forcée de l'Église grecque unie d'avec Rome; car il savait +bien que sa domination courait un plus grand danger par +l'établissement d'un gouvernement libéral dans la Pologne catholique, +que par le despotisme de la Russie schismatique, quand même cette +oppression serait dirigée contre une population catholique. La +restauration de l'autorité papale, le retour des Jésuites à Naples et +des Liguoristes à Vienne, en conséquence de la réaction politique dans +ces deux capitales, prouve évidemment que les intérêts politiques et +religieux deviennent de plus en plus solidaires les uns des autres, et +que, dans un avenir plus ou moins éloigné, ils exerceront une grande +influence sur leur développement mutuel. Les intérêts du Papisme, +c'est-à-dire du despotisme religieux, sont intimement liés à ceux de +l'absolutisme politique, qui peut seul le maintenir intact. Il peut +s'adapter, en cas de nécessité, à des institutions libérales et se +maintenir <span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> quelque temps au milieu d'elles à la faveur de +circonstances particulières; mais il ne saurait résister long-temps à +la liberté de discussion, principalement dans un endroit où il a sa +source et son représentant suprême. Aucun argument contraire ne +saurait prévaloir contre les principes proclamés dans la lettre +encyclique de Grégoire XVI<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, ni contre les mesures adoptées par +le gouvernement papal à Rome, après son <span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> rétablissement. Le +Christianisme protestant veut la liberté pour se développer, et son +plus grand ennemi est le despotisme, de quelque nom qu'il se couvre, +clérical, monarchique ou démocratique; car il importe peu que la +liberté de répandre la parole de Dieu et la propagation de la vérité +évangélique soit entravée par les décrets d'un pouvoir absolu ou par +ceux d'une autorité ou d'une faction républicaine. Nous citerons à +l'appui, que c'est en conséquence de l'établissement d'un régime +constitutionnel en Piémont, que les Vaudois obtinrent la pleine +jouissance des droits civils et politiques, et que ce fut le +gouvernement absolu de la Russie qui empêcha les missionnaires +protestants de continuer leurs travaux dans ses provinces asiatiques. +Cette cause sacrée ne retirera jamais d'avantages du soutien d'un +pouvoir arbitraire ou d'une alliance avec lui; l'histoire prouve que +le Protestantisme ne fut jamais <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> aussi faible que lorsqu'on le +dégrada au point de le faire servir d'instrument ou de prétexte aux +vues et aux passions politiques. Nous savons qu'il y a beaucoup +d'hommes pieux et sincères, particulièrement en Allemagne, qui, +effrayés des excès de l'aberration politique et de l'incrédulité +religieuse, réclament la main puissante d'un pouvoir absolu, +non-seulement pour le maintien de l'ordre social, mais encore pour +celui de la Religion. Il est en dehors de notre sujet de discuter +jusqu'à quel point leur première supposition est soutenable; mais, en +ce qui concerne la seconde, nous ferons seulement remarquer que c'est +sous les gouvernements absolus de l'Allemagne et quand leurs sujets +n'ont eu aucune liberté de discussion, que le Panthéisme s'est répandu +le plus largement, et que les doctrines subversives de tout principe +de religion et de moralité ont été ouvertement propagées dans ce pays.</p> + +<p>Grandes et terribles comme l'ont été les commotions qui ont ébranlé +l'Europe continentale depuis février 1848, et dont la fin, malgré le +calme apparent qui règne sur le continent d'Europe n'est pas encore +venue, elles n'ont été que l'effet naturel de causes longuement +accumulées; elles ont été en grande partie prévues et prédites par +ceux qui surveillaient leur progrès, bien que la soudaineté de +l'éruption ait surpris ceux-là mêmes qui s'y attendaient depuis +long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins +sociaux et politiques avait été prévue par beaucoup de penseurs, la +tournure que les événements ont prise était peu attendue par eux. De +tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en conséquence +de ces commotions, aucun peut-être n'est plus frappant que la force +immense manifestée sur le continent par le parti catholique. <span class="pagenum"><a id="page428" name="page428"></a>(p. 428)</span> +C'est là le résultat naturel des longs et persévérants efforts que ce +parti avait faits sans jamais se laisser abattre. Opposé, comme nous +le sommes, à ses vues et à ses fins, et aussi profondément que nous +déplorions ses erreurs, nous pensons que la fidélité inébranlable +qu'il a montrée à sa cause est loin de mériter le blâme. Rien, en +effet, ne pouvait être plus désespéré que la situation du Catholicisme +à l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa gloire; sa capitale +réduite en ville provinciale de l'Empire français, son chef captif, +une indifférence complète pour ses doctrines et pour ses cérémonies +parmi les classes instruites de la société. C'est dans ces +circonstances que plusieurs individus zélés et doués d'intelligence +entreprirent de relever par leurs écrits la condition déchue de +l'Église catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indifférence en +matière de Religion<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>, produisit une immense sensation; plusieurs +autres productions vinrent à l'appui, particulièrement celles du comte +Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, écrits dans +un style magnifique, attaquaient leurs adversaires à l'aide des +arguments les plus captieux, les étourdissant d'un nombre infini de +citations et de faits adaptés à leur objet. Il n'est donc pas étonnant +qu'une telle réunion de talents et de savoir, animée par un zèle +sincère, produisît un effet puissant, surtout à une époque où le +besoin de principes religieux commençait à se faire sentir, et que +beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallièrent à l'étendard de +l'Église catholique, relevé par des champions aussi <span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> +puissants. Ce parti, qui préconisait en même temps l'absolutisme +politique, s'accrut rapidement, et fut secondé par quelques +Protestants, hommes de talent hors ligne, qui passèrent à l'Église +catholique et dévouèrent leur plume à son service<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>. Ce parti, +soutenu par l'influence de la cour romaine, par les Bourbons rétablis +en France et par la politique de Metternich, s'acquit une grande +influence; mais ce succès lui fit abandonner sa prudence habituelle et +recourir à des mesures d'une violente réaction sous le règne de +Charles X, ce qui contribua beaucoup à la révolution de Juillet 1830. +Cet évènement porta un rude coup à ce parti. Il ne s'abandonna pas +cependant au découragement; mais, formé par l'expérience, il ne +chercha plus son point d'appui dans le gouvernement, comme il l'avait +fait de 1815 à 1830. Il commença alors à agir directement sur le +peuple, en se servant avec un redoublement d'énergie de la presse, de +la chaire et du confessionnal. Nous assistons aujourd'hui au résultat +de ses efforts persévérants. Il est naturel que ce parti se soit +grossi d'une foule d'hommes qui trouvent que la cause qui triomphe est +la cause légitime; car, malheureusement, il en a été et il en sera +toujours ainsi en tous lieux. La justice nous oblige cependant à +reconnaître que le parti catholique a trouvé pour adhérents beaucoup +d'hommes sincères, dont le jugement a été égaré par leurs sentiments. +La généralité des hommes ne se donnera pas la peine d'examiner de près +le mérite réel d'une cause, elle jugera de sa valeur par la manière +dont elle est défendue. Les hommes se rangent, en général, du côté où +ils trouvent une <span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> grande puissance intellectuelle et un zèle +sincère, tandis qu'ils condamnent et méprisent souvent la meilleure +cause si elle n'a pas l'avantage d'être ainsi représentée. La grande +ferveur et l'ardeur des Catholiques à gagner leurs adversaires, +surtout ceux dont la richesse, le rang et les talents promettaient +d'utiles alliés, ont souvent obtenu plus de succès que les arguments +les plus logiques présentés d'une manière froide. Une proclamation +publique de la vérité, tombée du haut de la chaire, d'une plate-forme, +où par la voie de la presse, bien que soutenue des raisons les plus +fortes, manquera souvent de produire une impression aussi profonde que +celle qui peut résulter d'efforts individuels. N'est-il pas très +naturel que ceux qui vont sur les grandes routes réussissent à +convertir plus de gens que ceux qui restent chez eux en attendant +qu'on vienne frapper à leur porte pour être admis. Ce n'est pas +seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de soutien, il y a des +hommes riches d'intelligence, dont l'âme incertaine et le cœur +souffrant se soumettront facilement à l'influence vivifiante d'un +intérêt d'affection, mais reculeront, au contraire, au contact glacé +d'une sévère raison qui n'aura pas pour elle le contact magique d'une +véritable sympathie. C'est là ce qui eut lieu de la part d'un grand +nombre d'individus intelligents, en Allemagne et peut-être dans un +pays moins éloigné, individus dont la position et les principes les +mettent au-dessus de tout soupçon d'avoir été influencés par les vils +motifs de l'intérêt personnel, et dont l'intelligence supérieure eût +certainement résisté aux arguments les plus captieux, mais dont le +cœur chaud et la vive imagination ne résistèrent pas à l'épreuve de +la fascination d'un échange de pensées mêlé de manifestation <span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> +de sympathies. Nous espérons qu'après avoir décrit, comme nous l'avons +fait, les procédés immoraux des Jésuites et les calamités qu'ils ont +appelées sur notre pays et sur la Bohême, on ne nous soupçonnera pas +de partialité pour leur ordre. Cependant la vérité, qui est le premier +devoir de l'historien, veut que justice soit rendue aux qualités +extraordinaires qu'ils ont déployées en tant d'occasions. Il ne +saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manière peu scrupuleuse +avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le but de leur +tortueuse politique; mais leur zèle et leur dévouement à leur Église, +leur persévérance à poursuivre une entreprise une fois commencée, leur +savoir, le tact, la prudence et l'habileté qu'ils apportent à la +direction des affaires les plus difficiles, sont assurément dignes +d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent possédé seulement +la moitié de ces qualités, bien des choses qui nous blessent +aujourd'hui se fussent passées autrement. Les Jésuites ne discourent +pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les actes, +n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'à discréditer +la meilleure des causes en faisant douter de la sincérité de ses +promoteurs et en laissant naître le soupçon qu'ils ne sont mis en +avant que pour couvrir la faiblesse réelle de la cause; les Jésuites +sont de dangereux ennemis, mais des amis dévoués; leurs adhérents +peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs adversaires +doivent craindre leur hostilité. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner +que ce parti soit servi avec tant de zèle et de dévouement; on les +hait, on ne les méprise pas; mais la haine est souvent bien près de la +crainte, et la crainte conduit à la soumission. Il est donc bien +naturel qu'un parti redouté par ses ennemis et qui <span class="pagenum"><a id="page432" name="page432"></a>(p. 432)</span> inspire +une confiance sans bornes à ses amis, remporte de grands avantages sur +un parti qui n'éveille ni l'un ni l'autre de ces sentiments.</p> + +<p>Les Jésuites sont des hommes éminemment pratiques, car ils employent +toujours les moyens les mieux adaptés à l'accomplissement de leurs +desseins, sachant bien que le défaut d'habileté ne peut être suppléé +par de bonnes intentions. Ils ne se bercent pas de puériles +satisfactions d'amour-propre, ni d'un succès insignifiant; ils ne +considèrent un premier pas fait que comme un stimulant pour ce qui +reste à faire et comme un marche-pied pour atteindre des résultats +plus importants. Ils n'attendent pas l'approche du danger, et ils +essaient d'effrayer leur ennemi par de vagues dénonciations; ils +examinent avec calme sa force et sa position, ses moyens d'attaque, +ses mouvements et ses intentions probables, et ils adoptent les +mesures nécessaires pour lui tenir tête sur tous les points. La +prudence ordinaire prescrit cette manière d'agir; ce n'est pas son +usage, mais son abus qui est condamnable. L'Évangile nous ordonne +non-seulement d'être innocents comme la colombe, mais encore prudents +comme le serpent; il nous recommande la prudence par l'exemple de +l'homme qui bâtit une tour et du roi qui va à la guerre. La cause de +la vérité ne saurait que se déconsidérer par les moyens exagérés que +les Jésuites ont employés en beaucoup de pays; mais personne ne +saurait nier que cette cause ne puisse progresser à la faveur du +talent, de la prudence et du savoir, et que ces nobles dons de la +Providence devraient être utiles pour la propagation de ce grand +objet.</p> + +<p>Si c'est un tort de travailler dans les ténèbres et de prendre les +couleurs d'un parti auquel on s'est opposé, <span class="pagenum"><a id="page433" name="page433"></a>(p. 433)</span> comme cela s'est +vu dans le fait que nous avons rapporté précédemment, est-il donc plus +convenable de tenir conseil dans les rues, de proclamer, sur les +toits, des projets à peine ébauchés, et de célébrer des victoires qui +sont encore à gagner...</p> + +<p>Se servir du savoir pour corrompre la vérité, comme l'ont fait les +Jésuites en mainte occasion, est un acte d'immoralité que l'on ne +saurait trop flétrir. Le seul moyen efficace pour contre-balancer cette +influence sans principes ainsi que la propagation de l'erreur, c'est +l'instruction. «La science est la puissance,» a dit un grand +philosophe anglais, et il en est surtout ainsi quand on l'applique à +la défense de la vérité, qui importe le plus à l'humanité. C'est grâce +à la puissance du savoir, que Wickliffe, Huss, et les Réformateurs du +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle purent ébranler l'esclavage spirituel que Rome avait +établi au moyen-âge, et ce n'est pas par l'ignorance que l'on +parviendra jamais à contre-balancer ses efforts réactionnaires.</p> + +<p>L'organisation merveilleuse des Jésuites, qui a été comparée à une +épée dont la garde est à Rome et la pointe partout, ne peut être +imitée par les Protestants. L'esclavage moral que leur ordre impose à +ses membres est trop opposé à la liberté spirituelle, qui est le trait +caractéristique du Protestantisme; mais ce serait tomber dans un autre +extrême que de proclamer le Protestantisme incapable d'organisation; +assertion que les Catholiques répètent comme une sorte de brocard, et +que beaucoup de Protestants reconnaissent comme une triste vérité. +Nous croyons cependant que cette assertion ne repose sur rien de +sérieux; car il vaudrait autant déclarer que la liberté est +incompatible avec l'ordre; nous sommes convaincus qui si un grand +nombre <span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> de sociétés protestantes ont été privées d'une action +puissante et d'une organisation convenable, c'est que la nécessité +n'en avait pas encore été bien comprise. On ne peut douter cependant +qu'une organisation qui concentrerait en un seul foyer tous les +talents et le savoir dispersés parmi les Protestants, et qui donnerait +à son action cette universalité de rayonnement que leurs adversaires +déploient pour égarer l'opinion publique en plus d'une contrée, ne +produise bientôt des résultats palpables. La possibilité d'une bonne +organisation protestante, et les graves avantages qu'on pourrait en +retirer, ont été démontrés clairement par l'association puissante +sortie du génie de Wesley. Les Wesleyens n'ont pas besoin de l'éloge +d'un individu aussi humble que l'auteur de cet essai; leurs grands +services, et surtout leur zèle à relever la condition religieuse, +morale et intellectuelle des classes ouvrières, sont connus de toutes +parts. Nous ferons seulement remarquer que, bien qu'il puisse se +trouver parmi les autres Congrégations protestantes, des Chrétiens +aussi bons et aussi pieux que chez les Wesleyens, nulle d'elles n'a +fait d'aussi constants efforts que cette branche du Protestantisme +pour étendre sa sphère d'activité bienfaisante; avantage qu'il faut +rapporter entièrement à l'efficacité de son organisation. +Puisse-t-elle conserver long-temps ce qui fait sa force et sa +vitalité, et continuer à développer le champ de ses travaux chrétiens, +en les étendant jusqu'aux terres habitées par la race dont nous avons +essayé d'esquisser les principaux traits religieux!</p> + +<p>En prenant congé de nos lecteurs, nous ferons remarquer que, bien que +les Protestants anglais aient laissé passer, sans y prendre garde, la +condition religieuse <span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> des nations slaves, celle de leur propre +pays est un sujet d'observation et de commentaires aussi constants +parmi ces nations que dans le reste de l'Europe. L'Église d'Angleterre +est le point principal qui attire l'attention de tout le continent. +Toutes les affaires de cette Église sont surveillées avec soin; car +beaucoup de craintes et autant d'espérance se rattachent à ses +destinées. Cette attention fut éveillée, pour la première fois, par +l'apparition du célèbre ouvrage du comte Joseph de Maistre, <i>Du Pape</i>, +publié il y a plus de trente ans<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>, dans lequel il prédit hardiment +le retour de l'Église anglicane à Rome; les tendances qui se sont +manifestées dans ce sens, de la part de plusieurs membres +ecclésiastiques et laïques de cette Église, ont donné un poids immense +à cette prédiction. L'importance de ces tendances a été +considérablement exagérée par le parti catholique, qui est parvenu à +répandre l'opinion que l'Église d'Angleterre est à la veille de se +réunir à Rome. Les rapports les plus défavorables sur la condition de +l'Église anglicane, sont en même temps propagés avec activité, on la +représente comme marchant à grands pas à une dissolution inévitable; +tandis que ceux qui ont vécu en Angleterre, peuvent apprécier le +savoir et la piété de ses prélats, ainsi que le zèle, la dévotion et +les vertus vraiment chrétiennes déployées par son clergé, qui a +souvent à lutter contre de grandes difficultés dans l'accomplissement +de ses devoirs sacrés. Tout ceci est fait de propos délibéré; car une +correspondance intime entre l'établissement protestant le plus +important (telle est sans contredit l'Église d'Angleterre) et les +Églises protestantes du continent, pourrait être <span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> d'un très +grand avantage à la cause protestante en général, et lui fournir les +moyens de contre-balancer les efforts réactionnaires de Rome, ainsi +que les dangers provenant d'une toute autre source. L'importance de +cette mesure avait été aperçue par Cranmer, qui en favorisa la +réalisation en attirant en Angleterre des théologiens protestants +distingués du continent, et en donnant asile aux réfugiés religieux +des diverses parties de l'Europe. C'était un premier pas vers +l'établissement d'une alliance permanente, qui eût probablement +conduit à des conséquences importantes, si les jours d'Édouard VI +s'étaient prolongés. Il n'entre pas dans notre cadre de discuter +l'état des relations qui existent entre les Protestants de l'Europe +occidentale et ceux de la Grande-Bretagne; mais nous appelons encore +une fois l'attention de ce pays sur les grands avantages qui +pourraient résulter pour la cause de la vraie religion, et, +conséquemment, pour celle de la civilisation et de l'humanité, de +l'établissement de relations intimes entre l'Angleterre et les Slaves +protestantes et ceux appartenant à l'Église grecque sous la domination +de la Turquie, car ceux de la Russie sont inaccessibles. Le premier +pas indispensable vers la réalisation de ce grand dessein serait, +comme nous l'avons dit, de rechercher sur les lieux mêmes la condition +véritable de ces Slaves, et, dans l'état actuel des communications, +cette tâche peut être aisément accomplie si elle est entreprise par +d'intelligents voyageurs. Une telle alliance, cimentée sérieusement, +peut produire des avantages incalculables; car le développement de la +religion des Écritures, parmi ces peuples, aurait une influence +puissante sur toute leur race. Ce sujet mérite l'attention de tout ce +qu'il y a de penseurs et de chrétiens <span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> sincères parmi les +Protestants de la Grande-Bretagne.</p> + +<p>Nous terminons cette esquisse rapide de l'histoire religieuse des +nations slaves, en exprimant toute notre gratitude à nos concitoyens +en particulier, et à nos frères slaves en général, pour l'indulgence +et les encouragements qu'ils ont bien voulu accorder aux efforts que +nous avons déjà faits pour soumettre au public anglais leur condition +politique et religieuse. Nous les remercions du concours utile qu'ils +nous ont prêté par leurs communications sur divers objets importants. +Ces communications sont d'une valeur inappréciable pour un auteur qui, +comme nous, se trouve placé à une grande distance des contrées qui +font l'objet de ses travaux; elles nous ont été de la plus grande +utilité pour la publication de cet ouvrage. Nous espérons que cette +esquisse recevra le même accueil, et qu'on la jugera bien plus par la +sincérité des intentions de l'auteur que par son habileté à les +mettre en relief.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> APPENDICE</h2> + +<a id="appena" name="appena"></a> +<h3>Appendice A.</h3> + +<p class="center">DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,<br> +CONFORMÉMENT AUX DIFFÉRENTS ÉTATS AUXQUELLES ELLES APPARTIENNENT;<br> +Fait par Szaffarick en 1842.</p> + +<table border="1" cellpadding="3" summary="Dénombrement."> +<tr> +<td> </td> +<td class="center">Russie.</td> +<td class="center">Autriche.</td> +<td class="center">Prusse.</td> +<td class="center">Turquie.</td> +<td class="center">République<br> de Cracovie.</td> +<td class="center">Saxe.</td> +<td class="center">Totaux.</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_bot">Grand-Russes ou Moscovites.</td> +<td class="right bord_bot">35,314,000</td> +<td class="center bord_bot">»</td> +<td class="center bord_bot">»</td> +<td class="center bord_bot">»</td> +<td class="center bord_bot">»</td> +<td class="center bord_bot">»</td> +<td class="right bord_bot">35,314,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Petit-Russiens ou Ruthéniens.</td> +<td class="right bord_both">10,370,000</td> +<td class="right bord_both">2,774,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">13,144,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Blanc-Russiens.</td> +<td class="right bord_both">2,726,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">2,726,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Bulgares.</td> +<td class="right bord_both">80,000</td> +<td class="right bord_both">7,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">3,500,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">3,587,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Serviens ou Illyriens.</td> +<td class="right bord_both">100,000</td> +<td class="right bord_both">2,594,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">2,600,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">5,294,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Croates.</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">801,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">801,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Carinthiens.</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">1,151,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">1,151,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Polonais.</td> +<td class="right bord_both">4,912,000</td> +<td class="right bord_both">2,341,000</td> +<td class="right bord_both">1,982,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">130,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">9,365,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Bohémiens et Moraves.</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">4,370,000</td> +<td class="right bord_both">44,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">4,414,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Slovakes (Hongrie septentrionale).</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">2,753,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">2,753,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Lusaciens ou Wendes (Haute Lusace).</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">38,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">60,000</td> +<td class="right bord_both">98,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_top"><span class="add1em">d<sup>o</sup> (Basse-Lusace).</span></td> +<td class="center bord_top">»</td> +<td class="center bord_top">»</td> +<td class="right bord_top">44,000</td> +<td class="center bord_top">»</td> +<td class="center bord_top">»</td> +<td class="center bord_top">»</td> +<td class="right bord_top">44,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="right">Totaux</td> +<td class="right">53,502,000</td> +<td class="right">16,791,000</td> +<td class="right">2,108,000</td> +<td class="right">6,100,000</td> +<td class="right">130,000</td> +<td class="right">60,000</td> +<td class="right">78,691,000</td> +</tr> +</table> + +<p class="p2 center">DÉNOMBREMENT DES POPULATIONS SLAVES,<br> +D'APRÈS LES DIFFÉRENTES CROYANCES RELIGIEUSES AUXQUELLES ELLES +APPARTIENNENT.<br> +Supputation de Szaffarick en 1842.</p> + +<table border="1" cellpadding="3" summary="Dénombrement."> +<tr> +<td> </td> +<td class="center">L'Église grecque<br> ou d'Orient.</td> +<td class="center">Grecs unis à Rome.</td> +<td class="center">Catholiques.</td> +<td class="center">Protestants.</td> +<td class="center">Mahométans.</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_bot">Grand-Russes ou Moscovites.</td> +<td class="right bord_bot">35,314,000</td> +<td class="center bord_bot">»</td> +<td class="center bord_bot">»</td> +<td class="center bord_bot">»</td> +<td class="center bord_bot">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Petits-Russiens ou Malo-Russes.</td> +<td class="right bord_both">10,154,000</td> +<td class="right bord_both">2,900,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Blanc-Russiens.</td> +<td class="right bord_both">2,376,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">350,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Bulgares.</td> +<td class="right bord_both">3,287,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">50,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">250,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Serviens ou Illyriens.</td> +<td class="right bord_both">2,880,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">1,864,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">550,000</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Croates.</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">801,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Carinthiens.</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">1,138,000</td> +<td class="right bord_both">13,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Polonais.</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">8,923,000</td> +<td class="right bord_both">442,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Bohémiens et Moraves.</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">4,270,000</td> +<td class="right bord_both">144,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Slovakes (dans le nord de la Hongrie).</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">1,953,000</td> +<td class="right bord_both">800,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_both">Lusaciens ou Wendes (Haute-Lusace).</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="center bord_both">»</td> +<td class="right bord_both">10,000</td> +<td class="right bord_both">88,000</td> +<td class="center bord_both">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="bord_top"><span class="add1em">d<sup>o</sup> (Basse-Lusace).</span></td> +<td class="center bord_top">»</td> +<td class="center bord_top">»</td> +<td class="center bord_top">»</td> +<td class="right bord_top">44,000</td> +<td class="center bord_top">»</td> +</tr> +<tr> +<td class="right">Totaux</td> +<td class="right">54,011,000</td> +<td class="right">2,900,000</td> +<td class="right">19,359,000</td> +<td class="right">1,531,00</td> +<td class="right">800,000</td> +</table> + +<a id="appenb" name="appenb"></a> +<h3><span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> Appendice B.</h3> + +<p>«L'État hongrois fut fondé au commencement du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, à l'époque +où la nation asiatique des Hongrois ou Madgiares, venue d'un pays +voisin des monts Ourals, détruisit l'Empire slave de la +Grande-Moravie<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a> et conquit le territoire de l'ancienne Dacie, +habitée par les Slaves et en partie par les Valaques qui sont les +descendants des colons romains établis dans ces régions au temps de la +domination romaine. Le Christianisme pénétra en Hongrie (de 972 à +997); les frontières de ce pays furent considérablement augmentées, au +commencement du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, par le royaume slave de Croatie, qui, +après l'extinction de sa dynastie nationale, choisit volontairement +pour monarque Coloman I<sup>er</sup>, roi de Hongrie. La nation hongroise se +trouva ainsi composée de trois populations différentes: les Hongrois +proprement dits, les Slaves et les Valaques, auxquels se joignirent un +certain nombre d'Allemands qui émigrèrent dans ce pays à différentes +époques, mais principalement sous la domination autrichienne.</p> + +<p>»À une époque reculée, et peut-être contemporaine de l'établissement +de la Religion chrétienne, le latin fut adopté pour toutes les +transactions officielles de la Hongrie. C'était une mesure très sage, +en ce qu'elle établissait un lien commun de communication entre les +éléments hétérogènes de la population. Elle écartait la cause de +dissensions le plus active entre des nations d'une origine et d'un +langage entièrement différents, et consacrait une sorte d'égalité +entre le conquérant et le vaincu, en les plaçant l'un et l'autre sur +un terrain neutre. L'histoire nous enseigne que chaque fois qu'une +nation en a conquis une autre, une lutte s'est organisée entre les +deux races représentées pas leur langage, jusqu'à ce que la +nationalité du vaincu succombât sous les efforts du conquérant, comme +cela eut lieu à l'égard des Slaves de la Baltique, ou jusqu'à ce que +la nationalité des conquérants s'absorbât dans celle des vaincus qui +leur était supérieurs en nombre, comme nous le voyons avec les Francs +dans la Gaule, les Danois en Normandie, et en quelque sorte avec +<span class="pagenum"><a id="page441" name="page441"></a>(p. 441)</span> les Normands français en Angleterre. Les annales de la +Hongrie n'offrent aucune lutte de ce genre; et bien que ce pays ait +été en butte à la conquête étrangère et aux commotions intérieures; +les partis qui le déchirèrent furent tous politiques ou religieux; +mais nous ne voyons aucune lutte s'élever entre les différentes races +qui forment sa population. La Hongrie offre un rare exemple dans +l'histoire, d'un État composé des populations les plus hétérogènes et +unies seulement par le lien d'un même langage, étranger à elles +toutes, mais également adopté par elles, et qui, malgré cette +diversité d'éléments constituants, soutint les plus terribles orages +qui l'assaillirent à l'extérieur et à l'intérieur. La Hongrie sut même +conserver sa constitution libre sous une série de monarques qui +régnèrent d'une manière absolue sur le reste de leurs États. Ce fait, +peut-être sans exemple dans l'histoire, doit être entièrement +attribué, dans notre opinion, à la circonstance qui avait enlevé la +cause la plus active de désunion entre les diverses races, et qui +avait fait que les Madgiares, les Slaves, les Valaques, pussent se +considérer comme égaux aux Hongrois et comme constituant politiquement +une seule et même nation.</p> + +<p>»On aurait cru que l'expérience de leur propre histoire eût engagé les +hommes d'État de la Hongrie à continuer une ligne de politique qui +avait suffi à leurs ancêtres pour conserver l'intégrité de leur pays +et de sa constitution, malgré les éléments naturels de dissolution +qu'il renferme. Tel n'a pas été cependant le cas, et les Madgiares, ou +Hongrois proprement dits, ayant conçu récemment l'idée de remplacer +l'usage du latin par celui de leur idiome particulier (qui n'est pas +le langage de la grande majorité des habitants), des efforts pour +atteindre ce but se manifestèrent pour la première fois à la diète de +1830, et continuèrent pendant plusieurs diètes successives, jusqu'à ce +que celle de 1844 décrétât la résolution suivante, qui reçut la +sanction impériale: «La langue hongroise sera employée dans les +transactions officielles du pays; elle deviendra celle de +l'enseignement dans toutes les écoles publiques. Les diètes +délibéreront en hongrois.» Les députés des royaumes annexés (la +Croatie et la Slavonie) furent cependant autorisés, pour le cas où ils +ne comprendraient pas le hongrois, à donner leur vote en latin; mais +ce privilége ne devait avoir force de loi que pour les diètes qui +auraient lieu dans les six années suivantes. Les autorités <span class="pagenum"><a id="page442" name="page442"></a>(p. 442)</span> +des mêmes royaumes annexés devaient recevoir la correspondance de +celles de Hongrie en langue hongroise, mais on leur permettait +d'adresser la leur en latin aux autorités hongroises. Le hongrois +devait être enseigné dans toutes les écoles des provinces ci-dessus +mentionnées.</p> + +<p>»Ces dispositions, calculées pour détruire la nationalité des +populations non madgiares, souleva une violente opposition parmi les +Slaves. Les provinces de Croatie et de Slavonie, qui ont l'avantage de +posséder une diète provinciale, prirent de fortes résolutions contre +l'introduction de la langue madgiare dans leurs provinces, et firent à +Vienne des représentations pressantes à cet effet, demandant même une +administration séparée. Elles finirent par déclarer leur ferme +résolution de substituer au latin dans leurs provinces, non le +madgiar, mais leur propre langue slave. Les Slovaques, qui n'ont pas +les moyens légaux des Croates pour s'opposer aux mesures prises contre +leur nationalité, essayèrent de lutter pour sa conservation par des +efforts individuels. Le parti national, composé de presque toute la +jeune génération de la classe instruite, essaya de répandre, par tous +les moyens possibles, la culture de la langue et de la littérature +nationales, et de défendre leur nationalité contre les envahissements +du madgiarisme. Le clergé catholique ou protestant multiplia ses +efforts en faveur de ce but patriotique. On peut remarquer aussi que +les Slovaques, qui ont adopté le pur bohémien pour leurs œuvres +littéraires, possèdent une littérature de quelque importance. Deux des +écrivains bohémiens les plus éminents de nos jours, et que nous avons +déjà mentionnés comme les créateurs de l'idée du panslavisme, Kollar +et Szaffarik, appartiennent aux Slovaques. Il se fait aujourd'hui dans +la Croatie un mouvement littéraire très remarquable, que l'on doit +attribuer, en très grande partie, à Ludevit Gay, qui a posé les +fondements de la littérature périodique, dont l'influence se fait déjà +sentir d'une manière puissante sur les Slaves du sud de la Hongrie, +ainsi que sur ceux de la Dalmatie, et a déjà fait revivre un vif +sentiment de nationalité parmi eux.</p> + +<p>»La diète de Croatie s'est déclarée indépendante de la Hongrie, et des +collisions se sont manifestées entre ses habitants et d'autres Slaves +du sud de la Hongrie, d'une part, et les Madgiares et les populations +allemandes d'autre part. Si l'on ne parvient pas à arrêter ce débat +par des moyens de conciliation, on peut s'attendre aux conséquences +<span class="pagenum"><a id="page443" name="page443"></a>(p. 443)</span> les plus fatales pour la Hongrie. Un million environ de la +population, comprenant la frontière militaire qui s'étend le long des +confins turcs, se compose de Slaves. Ils sont dressés à la discipline +et aux habitudes guerrières. Un certain nombre d'entre eux prennent +déjà part aux débats si déplorablement soulevés, et, suivant toute +apparence, ils seront bientôt suivis du reste de leurs frères et +soutenus par une grande partie des habitants de la Servie. Les Slaves +de la Hongrie septentrionale, qui n'ont pas, comme les Croates, de +diète provinciale pour représenter les intérêts de leur nationalité, +ne pouvaient pas manifester leur opposition aux Madgiares de la même +manière que leurs frères du Sud. Il est cependant plus que probable +que, s'ils n'obtiennent pas une garantie complète pour les droits de +leur nationalité, ils se sépareront de la Hongrie, et que les +Slovaques s'uniront à la Bohême, avec laquelle ils ont déjà un lien +commun d'origine et de langage. La diète hongroise a fait aujourd'hui +la concession trop tardive, en faveur des Slaves de la Croatie, de +laisser à cette province l'usage du langage national dans les +transactions publiques; mais ce droit ayant été arraché plutôt +qu'accordé, il est très douteux que les Croates consentent à rester +unis à la Hongrie et à se joindre à ses diètes où ils seraient obligés +de délibérer en madgiar; il n'est pas non plus probable qu'ils +consentent à l'introduction de l'étude de cet idiome dans leurs +écoles, car le temps passé à l'apprendre peut être employé par les +élèves à acquérir des connaissances beaucoup plus utiles. Ce que nous +avons dit des Croates s'applique également à tous les Slaves de la +Hongrie. Nous craignons que ces circonstances ne conduisent fatalement +à une dissolution de la Hongrie comme État, et ce sera un bien triste +évènement, car aucun ami de la liberté ne peut retenir le juste tribut +d'éloges qui est dû aux Hongrois pour les efforts incessants qu'ils +ont faits depuis long-temps, afin de développer leurs libertés +constitutionnelles et de les étendre à toutes les classes d'habitants. +Nous, en particulier, comme Polonais, nous ne pouvons que porter le +plus vif intérêt à une nation qui a toujours manifesté la plus vive +sympathie pour notre pays. Espérons donc que la catastrophe qui semble +menacer aujourd'hui la Hongrie sera détournée de ce noble peuple, +malgré le sombre aspect de son horizon politique, qui présage une +tempête de la plus terrible espèce.» (<i>Panslavisme et Germanisme</i>, p. +178, 188.)</p> + +<a id="appenc" name="appenc"></a> +<h3><span class="pagenum"><a id="page444" name="page444"></a>(p. 444)</span> Appendice C.</h3> + +<p>«Une violente opposition à l'établissement de l'État confédéré en +question se manifestera infailliblement de la part des Madgiares, en +ce qu'ils seront obligés de se soumettre à un grand sacrifice de +nationalité, en devenant, d'État séparé, la partie d'un autre État, et +d'accepter ou plutôt de subir l'égalité avec les Slaves, sur lesquels +ils s'étaient efforcés d'établir leur domination, en leur imposant la +langue madgiare. Mais il ne sera pas possible de retenir plus +long-temps les Slaves de la Hongrie sous la domination de cet État; +ceux du Sud ayant déjà commencé à s'opposer à main armée à cet ordre +de choses, leur exemple sera très probablement suivi par leurs frères +du Nord, les Slovaques, à la première occasion favorable. Les +Madgiares sont trop faibles numériquement pour pouvoir maintenir une +existence politique indépendante au milieu des populations slaves qui +les entourent; ils n'auront, en conséquence, d'autre ressource que de +s'unir à l'empire confédéré, afin de continuer le développement de +leur propre nationalité en devenant partie constitutive de cet État.» +(<i>Panslavisme et Germanisme</i>, p. 319 et 320.)</p> + +<a id="append" name="append"></a> +<h3>Appendice D.</h3> + +<p>(Voyez appendice <a href="#appenb">B</a>, page 440).</p> + +<a id="appene" name="appene"></a> +<h3>Appendice E.</h3> + +<p>«Les rapides progrès du développement intellectuel en Europe ont +exercé aussi leur influence sur les nations slaves; la littérature a +marché graduellement, et toutes les branches des connaissances +humaines ont été cultivées à leur tour par ces nations. Les principaux +sujets cependant qui ont captivé l'attention des savants slaves, sont +l'histoire et les antiquités de leurs pays respectifs, étudiées +non-seulement dans leurs chroniques écrites, mais encore dans leurs +chants populaires, dans les traditions et les superstitions; la +culture et les progrès de leurs langages nationaux ont également +<span class="pagenum"><a id="page445" name="page445"></a>(p. 445)</span> fait l'objet de leurs méditations et de leurs efforts. Il en +résulta la conviction universelle que toutes les nations slaves sont +non-seulement autant de rejetons d'une même tige et leurs idiomes +respectifs autant de dialectes d'une langue-mère, mais encore qu'il +existe une affinité évidente entre les principaux traits de leur +nature morale et physique. Bref, tous les Slaves, malgré les +modifications diverses résultant de l'influence du climat, de la +religion et de la forme du gouvernement, appartiennent par leur +essence à une seule et même nation. Cette conviction répandit parmi +tous les hommes de la même race un grand amour de nationalité, et les +savants qui avaient éveillé ce sentiment le propagèrent par leurs +écrits parmi tous leurs compatriotes. La pensée d'étendre leur +activité intellectuelle sur la race très nombreuse d'Europe, au lieu +de la limiter à la sphère comparativement étroite de leur propre +nation, parut des plus attrayantes aux écrivains slaves, dont les +ouvrages n'avaient eu qu'un cercle très restreint de lecteurs, à cause +du petit nombre d'habitants parlant le langage dans lequel leurs +ouvrages sont écrits. C'est surtout ce qui arrive avec la Bohême; car, +bien que ce pays possède aujourd'hui une littérature importante et +compte plusieurs auteurs du premier mérite, son public de lecteurs est +très limité. La population parlant le bohémien s'élève, y compris les +Slovaques de Hongrie, à plus de sept millions d'individus<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>; mais +comme presque toutes les classes instruites, surtout en Bohême, savent +l'allemand, la littérature nationale de ce pays a souvent à soutenir +une concurrence redoutable avec les productions d'Allemagne, et, en +conséquence, les ouvrages les plus importants publiés en bohémien +doivent, en général, leur appui bien plus au patriotisme éclairé de +quelques individus qu'à l'étendue de leur circulation. La littérature, +de nos jours, ne peut cependant atteindre un haut degré de prospérité +sans avoir un vaste champ ouvert à la renommée de ses écrivains et au +bénéfice de ses éditeurs, qui doivent pouvoir récompenser le travail +littéraire de manière à ce que les hommes de talent soient engagés à +se dévouer à la pénible carrière d'auteur. Les lettrés bohémiens +arrivèrent en conséquence à cette conclusion, que le moyen le plus sûr +d'atteindre ce but serait d'étendre l'activité intellectuelle de +chaque nation slave à la race tout entière, au lieu <span class="pagenum"><a id="page446" name="page446"></a>(p. 446)</span> de la +limiter, comme on avait fait jusqu'ici, à telle ou telle branche. +Kollar, ecclésiastique protestant de la congrégation slave de Pesth, +en Hongrie, et qui s'y était acquis une réputation méritée par ses +productions littéraires, fut le premier qui mit en avant cette grande +idée d'une manière saisissable, au moyen de plusieurs écrits, mais +surtout par la dissertation qu'il publia en allemand, en 1828, sous le +titre de: <i>Wechselseitigkeit</i>, ou Réciprocité. Il adopta la langue +allemande pour cette publication, afin de lui préparer un accès plus +facile dans toutes les contrées slaves, auprès des classes les plus +instruites, qui comprennent généralement cette langue. Il proposa, +dans cet ouvrage, une réciprocité littéraire entre toutes les nations +slaves, c'est-à-dire que tout Slave instruit serait désormais versé +dans les langages et dans la littérature des principales branches de +la tige commune, et que tous les lettrés slaves posséderaient une +connaissance approfondie de tous les dialectes de leur race. Il prouva +en même temps que les divers dialectes slaves ne diffèrent pas plus +entre eux que les quatre principaux dialectes de l'ancienne Grèce +(l'Attique, l'Ionien, le Dorique et l'Éolien), et que les auteurs qui +écrivirent dans ces quatre dialectes furent également considérés comme +Grecs, malgré cette différence, et que leurs productions furent +revendiquées comme la propriété commune et la gloire de toute la +Grèce, et non comme appartenant exclusivement à la population dans le +dialecte de laquelle elles avaient été publiées. Si cette division de +langage en plusieurs dialectes n'a pas empêché les Grecs de créer la +plus brillante littérature du monde, pourquoi la même cause +agirait-elle comme une entrave sur celle des peuples d'origine slave? +Les avantages que toutes ces nations pourraient recueillir d'une +réciprocité de ce genre sont certainement très grands, car elle +donnerait un essor considérable à la littérature de toutes les +branches slaves, et en même temps une valeur intrinsèque plus grande à +leurs productions, en ouvrant aux auteurs un champ plus vaste à leur +renommée et plus de chance d'être rémunérés de leurs travaux.</p> + +<p>»Vers l'époque où Kollar émit l'idée d'une alliance littéraire entre +tous les Slaves, un autre écrivain bohémien, qui s'est acquis depuis +une réputation européenne par ses recherches sur l'ancienne histoire +slave, Szaffarik, publia une esquisse de tous les dialectes et de la +littérature de ces peuples. Cet ouvrage, publié aussi en allemand, +<span class="pagenum"><a id="page447" name="page447"></a>(p. 447)</span> vint puissamment en aide aux projets de Kollar, en faisant +comprendre aux Slaves, à la fois joyeux et étonnés, toute leur +importance comme race. Ce fait, porté à la connaissance des autres +nations par ce même ouvrage, ne saurait plus être mis en question.</p> + +<p>»La proposition de Kollar, appuyée par les écrits de Szaffarik, +rencontra un écho tout naturel parmi les hommes de lettres de toutes +les nations slaves. C'était une semence qui tombait dans une terre +préparée pour la recevoir par l'étude spéciale dont nous avons +parlé.—L'étude des divers langages et de la littérature slaves +devient de plus en plus générale parmi ces nations, et déjà +aujourd'hui il est peu d'écrivains de quelque mérite, appartenant à +cette race, qui ne soit pas versé dans les dialectes et dans les +lettres cultivées par toutes ses branches.</p> + +<p>»C'est l'origine de ce qu'on appelle le Panslavisme, qui n'était, à sa +source, qu'une alliance littéraire entre les nations slaves; mais +était-il possible que ce mouvement, purement intellectuel dans son +principe, ne prît pas une direction politique! et n'était-il pas +naturel que les diverses nations de la même race, réunissant leurs +efforts séparés pour relever leur condition littéraire, arrivassent, +par une succession naturelle de raisonnements, à l'idée et au désir +d'acquérir une importance politique, en réunissant toutes les branches +de leur tronc en un puissant empire ou confédération, qui leur assurât +une prépondérance décisive sur les affaires de l'Europe! Il n'y a donc +pas lieu de s'étonner que ce résultat naturel de circonstances que +nous avons décrites, commence déjà à se manifester avec une énergie +croissante, en éveillant, d'une part, les plus brillantes espérances +et la perspective la plus éblouissante dans l'esprit de plus d'un +Slave, et en suggérant, d'un autre côté, dans une proportion +correspondante, les craintes et les appréhensions les plus fortes +parmi un grand nombre d'Allemands, dont le pays, par sa position +géographique, doit être nécessairement le premier à éprouver les +effets d'une telle combinaison.» (<i>Panslavisme et Germanisme</i>, p. +109, 112.)</p> + +<a id="appenf" name="appenf"></a> +<h3><span class="pagenum"><a id="page448" name="page448"></a>(p. 448)</span> Appendice F.</h3> + +<p>«L'Allemagne subit en ce moment une crise importante. La résolution de +la diète de Francfort, d'abolir la souveraineté des trente-huit États +indépendants qui ont composé la Confédération germanique, afin +d'établir un seul empire allemand, est, en effet, une entreprise +hardie. Il est cependant beaucoup plus facile de prendre une +résolution de ce genre que de la mettre à exécution, car il n'est pas +aisé d'admettre que tous ces États, surtout les plus grands, résignent +volontairement leur existence indépendante pour se fondre dans un seul +État où beaucoup d'intérêts locaux ou individuels disparaîtraient +devant l'intérêt général. Les intérêts commerciaux de l'Allemagne +septentrionale, qui ont empêché sa jonction au Zollverein, devraient +être sacrifiés à ceux des contrées manufacturières du Sud. Vienne, +Berlin, et d'autres capitales, tombent au rang de villes principales, +et un grand nombre d'individus qui remplissent aujourd'hui des +fonctions plus ou moins hautes dans les ministères, dans les +ambassades étrangères, etc., des différents États, se trouveraient +sans emplois. Les monarques eux-mêmes deviennent tout au plus des +gouverneurs héréditaires de leurs États respectifs, et c'est à peine +s'ils peuvent raisonnablement espérer de conserver long-temps cette +position subordonnée, leur emploi devant être reconnu bientôt +tout-à-fait inutile et remplacé par des magistratures beaucoup moins +onéreuses. L'unité allemande, décrétée à Francfort, rencontrera donc +l'opposition la plus sérieuse de la part de tous ces intérêts +militants. Le Hanovre s'est déjà déclaré contre cette décision; la +Prusse ne semble pas le moins du monde disposée à résigner +l'importante position que ses monarques et ses hommes d'État ont si +long-temps et si heureusement travaillé à lui conquérir. Il est plus +que probable que le parlement autrichien, assemblé en ce moment à +Vienne, ne se soumettra pas à celui de Francfort.» (<i>Panslavisme et +Germanisme</i>, p. 331 et 332.)</p> + +<p class="p2"><i>N. B.</i>—Toutes ces observations furent imprimées en mai et juin 1848, +à l'époque où les Hongrois étaient, en apparence, dans les meilleurs +termes avec le cabinet autrichien, et la diète de Francfort au zénith +de sa gloire.</p> + +<a id="appeng" name="appeng"></a> +<h3><span class="pagenum"><a id="page449" name="page449"></a>(p. 449)</span> Appendice G.<br> +LES SLAVES EN MORÉE.</h3> + +<p>Un fait singulier a été établi par l'écrivain allemand bien connu, M. +Fallmerayer, dans son <i>Histoire de la Morée au moyen-âge</i>, c'est que +cette partie de la Grèce a été en la possession des Slaves du <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> au +<span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle; ce qui explique les noms slaves donnés à beaucoup de +villes encore existantes de cette province et celui même de Morée. Une +version commune veut qu'on l'ait appelée ainsi du nombre de ses +mûriers (bien qu'elle n'eût rien de plus remarquable, sous ce rapport, +que beaucoup d'autres parties de l'empire byzantin); mais il est bien +plus raisonnable de faire dériver le nom de cette péninsule de <i>More</i>, +en slave la Mer, d'autant mieux que les écrivains byzantins ne s'en +servirent jamais et conservèrent toujours celui de Péloponèse, par la +raison toute vraisemblable que c'était un mot d'origine barbare, +qu'ils n'eussent pas rejeté s'il avait eu sa racine dans le grec.</p> + +<p>On sait que les Slaves, qui avaient commencé à faire de très +fréquentes incursions dans l'empire grec, sous Justinien I<sup>er</sup>, +furent conquis, pendant la seconde partie du <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, par la +nation asiatique des Avars, que la cour de Byzance avait excités à +attaquer les Slaves. Cependant, les Avars devinrent des ennemis plus +redoutables pour l'empire grec que les Slaves ne l'avaient été, et ces +derniers, marchant dès lors sous la bannière de leurs vainqueurs et +comme leur avant-garde, pénétrèrent jusqu'aux murs de Constantinople. +Tout le Péloponèse fut ravagé par les Slaves, à l'exception de +l'Acrocorinthe, avec ses deux ports de mer (Cenchrea et Lecheum), +Patras, Modon, Coron, Arges, avec la campagne voisine d'Anapli, dans +le district actuel de Praslo, Vitylos, sur le versant occidental du +Taygète, et les hauteurs de la province de Maïna. Le reste du +Péloponèse fut réduit en un désert aride, et les habitants qui +échappèrent à la mort et à la captivité s'enfuirent, ou dans les +places fortes que nous venons d'indiquer ou dans les îles de +l'Archipel.</p> + +<p>Les Slaves ayant ainsi conquis la Morée, y fondèrent un établissement +permanent. C'est un fait dont on peut aisément s'assurer par une étude +attentive des auteurs byzantins. Cedrénus, Théophane et le patriarche +Nicéphore, qui écrivirent au <span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle, appellent <span class="pagenum"><a id="page450" name="page450"></a>(p. 450)</span> le pays +situé entre le Danube et les montagnes d'Arcadie et de Messénie, +<i>Sclabinia</i>, c'est-à-dire le pays des Slaves ou Esclavons; Constantin +Porphyrogenète dit que tout le Péloponèse, au temps de Constantin +Copronyme (741-75), se fondit dans l'élément slave et barbare.</p> + +<p>La domination des Avars, qui avaient presque ruiné l'empire grec, se +vit ébranlée à sa base par la révolte des Slaves de l'Ouest, sous le +règne de l'empereur Héraclius (610-41); la nation slave des Serbes et +des Chrobates (Serviens et Croates) ayant été appelée par cet empereur +à les chasser des provinces méridionales du Danube, cette circonstance +laissa les Slaves en paisible possession du Péloponèse et des autres +terres qu'ils avaient enlevées aux Avars. Suivant la pente naturelle +de leurs dispositions au calme, ils adoptèrent, comme ils l'avaient +fait dans d'autres contrées, les occupations tranquilles de +l'agriculture et de l'industrie, et ils perdirent bientôt toute trace +de cette humeur guerrière qui semblait les caractériser au temps de +leur invasion dans l'empire grec. Cette transformation fournit aux +monarques byzantins les moyens de les attaquer avec succès; Constant +II (642-68) porta la guerre dans le pays des Slaves, afin d'ouvrir une +communication entre la capitale, d'une part, et Philippi et +Thessalonique de l'autre. Justinien II (685-95 et 705-10) dirigea +aussi une expédition victorieuse contre les Slaves, et fit un grand +nombre de prisonniers qu'il transplanta dans l'Asie-Mineure. L'empire +grec ayant repris une énergie momentanée sous la dynastie isaurienne, +Constantin Copronyme poussa ses conquêtes sur le territoire des Slaves +jusqu'à Bérée, au-dessus de Thessalonique, ainsi qu'on n'en saurait +douter en examinant la délimitation des frontières de l'empire faite +par les ordres de l'impératrice Irène, en 793. Les Slaves du +Péloponèse furent conquis, sous le règne de l'empereur Michel III, à +l'exception des <i>Milingi</i> et des <i>Eseritæ</i> qui habitaient Lacédémone +et Elis, ainsi que le rapporte Constantin Porphyrogenète<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>.</p> + +<p>L'empereur Basile I<sup>er</sup> ou le Macédonien, acheva de les soumettre; +vinrent ensuite la Religion chrétienne et la civilisation grecque, qui +effaça leur individualité, perdue au milieu des Hellènes, de même que +l'élément allemand absorba celle de leurs frères des rivages de la +Baltique.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page451" name="page451"></a>(p. 451)</span> Les traces de l'occupation de la Morée par les Slaves se +retrouvent encore dans ce pays. Plusieurs localités décrites par +Pausanias et même par Procope, ont disparu et ont été remplacées par +d'autres portant des noms slaves, tels que Goritz, Slavitza, +Veligosti, etc., etc. Il est presque inutile d'ajouter que les +habitants, dont le langage avait donné des noms à ces localités, sont +nécessairement restés un temps considérable dans les lieux qui +continuent de porter ces noms, après que les individus eux-mêmes ont +disparu comme nation des pays où se trouvent situées les villes +nommées par eux.</p> + +<p>Il paraît que la population actuelle de la Morée a, pour le moins, +autant de sang slave que de sang grec dans les veines. «Le caractère +des habitants de la Morée a cependant, selon un voyageur moderne<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>, +plus de ressemblance avec celui des anciens Grecs qu'avec les Slaves +ou tout autre peuple. Il en est de même de leurs costumes, des +mœurs de leurs différentes communautés et de leurs sentiments. Et, +bien qu'ils aient hérité peu des nobles qualités de leurs ancêtres, +ils possèdent leur finesse et leur esprit de ruse, et, comme les +anciens Grecs, ils sont également <i>dolis instructi et arte Pelasgâ</i>.» +Cette réflexion n'est certainement pas applicable aux Slaves.</p> + +<p class="p2 center">FIN.</p> + +<h2><span class="pagenum"><a id="page453" name="page453"></a>(p. 453)</span> TABLE DES MATIÈRES.</h2> + +<div class="toc"> +<p class="center">Chapitre premier.<br> +<span class="smaller">LES SLAVES.</span></p> + +<p> <span class="ralign10">Pages.</span></p> + +<p>Origine du nom des Slaves. — Hérodote en parle. — Tacite, + Pline et Ptolémée en font mention. — Ils s'étendent au Sud + et à l'Ouest. — Leur caractère et leurs mœurs. — Conquête et + extermination des peuples situés entre l'Elbe et la Baltique. — Quelques + mots sur les Wendes de la Lusace. — Oppression des + Slaves par les Germains, et leur résistance au Christianisme. — Renaissance + de l'animosité nationale entre les Allemands et + les Slaves à notre époque. — Religion des anciens Slaves. — Hospitalité, + caractère doux et pacifique, probité des Slaves + idolâtres attestée par les missionnaires chrétiens. — Anecdote + qui rappelle les peuples hyperboréens. — Leur bravoure et + leur habileté militaire. — Leur courage à supporter les fatigues + et les tourments. — Progrès rapide du Christianisme + parmi eux, dès qu'il est prêché dans leur langue. — Royaume + de la Grande-Moravie. — Traduction des Écritures en slavon, + et introduction de la langue nationale dans le culte religieux + par Cyrille et Méthodius. — Persécution de ce culte + par l'Église catholique romaine. — Les rois de France prêtaient + leur serment de couronnement sur un exemplaire des + Évangiles slaves. +<span class="ralign10"><a href="#page1">1</a></span></p> + + +<p class="p2 center">Chapitre II.<br> +<span class="smaller">BOHÊME.</span></p> + +<p>Origine de ce nom, et premiers temps historiques. — Conversion + au Christianisme. — Vaudois réfugiés dans ce pays. — Règne + de l'empereur Charles VI. — Jean Huss. — Son caractère. — Il + se met à la tête du parti national à l'Université de Prague. — Son + triomphe sur le parti allemand. — Conséquences. — Influence + des doctrines de Wicleff sur Jean Huss. — L'archevêque + de Prague fait brûler les ouvrages de Wicleff et excommunie + Jean Huss. — Le pape cite Jean Huss devant son tribunal, + à Rome. — Jean Huss commence à prêcher contre + les indulgences du pape et est excommunié par le légat du + <span class="pagenum"><a id="page454" name="page454"></a>(p. 454)</span> Saint-Père. — Concile de Constance. — Arrivée de Jean + Huss à Constance. — Son emprisonnement. — L'empereur + s'oppose d'abord à la violation du sauf-conduit qu'il a donné, + mais les pères du concile lui persuadent d'abandonner Jean + Huss. — Procès et défense de ce dernier. — Sa condamnation. — Son + supplice. — Procès et supplice de Jérôme de Prague. +<span class="ralign10"><a href="#page34">34</a></span></p> + + +<p class="p2 center">Chapitre III.<br> +<span class="smaller">BOHÊME. (Suite).</span></p> + +<p>Effet que produit la mort de Jean Huss en Bohême. — Ziska. — Supplice + de quelques Hussites ordonné par le légat du pape. — Première + lutte entre les Catholiques romains et les Hussites. — Proclamation + de Ziska et soulèvement à Prague. — Destruction + de quelques églises et couvents par les Hussites. — Invasion + et défaite de l'empereur Sigismond. — Négociations politiques. — L'anglais + Pierre Payne. — Ambassade à la Pologne. — Arrivée + de forces polonaises au secours des Hussites. — Mort de + Ziska. — Son caractère. +<span class="ralign10"><a href="#page80">80</a></span></p> + + +<p class="p2 center">Chapitre IV.<br> +<span class="smaller">BOHÊME. (Suite.)</span></p> + +<p>Procope le Grand. — Bataille d'Aussig. — Ambassade en Pologne. — Croisade + contre les Hussites, conduite par Henry + Beaufort, évêque de Winchester. — Elle échoue. — Tentative + infructueuse de rétablir la paix avec l'empereur Sigismond. — Les + Hussites ravagent l'Allemagne. — Nouvelle croisade + contre les Hussites, commandée par le cardinal Césarini, et son + issue malheureuse. — Observations générales sur les succès + prodigieux des Hussites. — Négociations du concile de Bâle + avec les Hussites. — <i>Compactata</i> ou concessions faites par le + concile aux Hussites. — Les Taborites vont au secours du roi + de Pologne. — Leurs préparatifs. — Divisions parmi les Hussites + à la suite des <i>compactata</i>. — Mort de Procope et défaite + des Taborites. — Observations générales sur la guerre des + Hussites. — Leur énergie morale et physique. — On les accuse + à tort de cruautés. — Exemple du prince Noir de Galles. — Rétablissement + de Sigismond. — Les Taborites changent + leur nom pour celui de Frères Bohémiens. — Remarques sur + les Moraves, leurs descendants. — Luttes entre les Catholiques + romains et les Hussites soutenus par les Polonais. — George + Podiebrad. — Ses grandes qualités. — Hostilité de Rome + contre lui. — Les Polonais le soutiennent. — Règne de la + dynastie polonaise en Bohême. +<span class="ralign10"><a href="#page104">104</a></span></p> + + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page455" name="page455"></a>(p. 455)</span> Chapitre V.<br> +<span class="smaller">BOHÊME. (Suite.)</span></p> + +<p>Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des Protestants. — Progrès + du Protestantisme sous Maximilien et Rodolphe. — Querelles + entre les Protestants et les Catholiques sous + le règne de Mathias. — Défenestration de Prague. — Ferdinand + II: sa fermeté de caractère et son dévouement à l'Église + catholique. — Il est déposé; élection de Frédéric, palatin du + Rhin. — Zèle des Catholiques dans l'intérêt de leur cause. — Élizabeth + d'Angleterre et Henry IV de France. — Conduite + déloyale des Protestants allemands. — Défaite des Bohémiens: + conséquences de cette défaite. — Guerre de Trente ans; les + Protestants de Bohême sont abandonnés par ceux d'Allemagne. — Triste + situation de la nationalité slave de Bohême. — Résurrection + de la langue nationale, de la littérature et de l'esprit + public en Bohême. — Condition actuelle et avenir de ce pays. +<span class="ralign10"><a href="#page141">141</a></span></p> + + +<p class="p2 center">Chapitre VI.<br> +<span class="smaller">POLOGNE.</span></p> + +<p>Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. — Introduction + du Christianisme. — Influence du clergé germanique. — Existence + des Églises nationales. — Influence du + Hussitisme. — Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. — Influence + de l'Université de Cracovie sur les progrès de l'intelligence + nationale. — Projet de réforme ecclésiastique présenté + à la Diète de 1459. — Doctrines protestantes en Pologne + avant Luther. — Progrès du Luthéranisme en Pologne. — Affaire + de Dantzick. — Caractère de Sigismond. — Situation + politique du pays. — Société secrète à Cracovie pour la discussion + des questions religieuses. — Arrivée des Frères Bohêmes + et diffusion de leurs doctrines. — Émeute soulevée par les + étudiants de l'Université de Cracovie; leur départ pour les + Universités étrangères; conséquences de cet événement. — Premier + mouvement contre Rome. — Synode catholique romain + de 1551 et ses résolutions violentes contre les Protestants. — Irritation + produite par ses résolutions et abolition de + l'autorité ecclésiastique sur les hérétiques. — Oréchovius, ses + disputes et sa réconciliation avec Rome; influence de ses écrits. — Dispositions + du roi Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme + de l'Église. +<span class="ralign10"><a href="#page161">161</a></span></p> + + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page456" name="page456"></a>(p. 456)</span> Chapitre VII.<br> +<span class="smaller">POLOGNE. (Suite.)</span></p> + +<p>Jean A. Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques en + Allemagne, en Angleterre et en Pologne. — Arrivée du nonce + Lippomani, et ses intrigues. — Synode catholique de Lowicz + et meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs, + meurtre commis par ce synode à l'instigation de Lippomani. — Le + prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus à la cause + de la Réforme. +<span class="ralign10"><a href="#page186">186</a></span></p> + + +<p class="p2 center">Chapitre VIII.<br> +<span class="smaller">POLOGNE. (Suite).</span></p> + +<p>Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. — Projet de + synode national combattu par les intrigues du cardinal Commendoni. — Efforts + des Protestants polonais pour opérer + l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. — <i>Consensus</i> + de Sandomir. — Déplorables conséquences + de la haine des Luthériens contre les autres Confessions + protestantes. — Origine et progrès des Anti-trinitaires ou + Sociniens. — Situation prospère du Protestantisme et son influence + sur le pays. — Le cardinal Hosius. — Introduction des + Jésuites. +<span class="ralign10"><a href="#page201">201</a></span></p> + + +<p class="p2 center">Chapitre IX.<br> +<span class="smaller">POLOGNE. (Suite.)</span></p> + +<p>Situation de la Pologne à la mon de Sigismond-Auguste. — Les + intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des Luthériens + contre la Confession de Genève, empêchent la nomination d'un + candidat protestant au trône de Pologne. — Projet, suggéré par + Coligny, de donner la couronne à un prince français. — Parfaite + égalité de droits accordée par la confédération de 1573 à + toutes les sectes chrétiennes. — Patriotisme déployé à cette + occasion par François Krasinski, évêque de Cracovie. — Effet + produit en Pologne par le massacre de la Saint-Barthélemy. — Aspect + de la Diète électorale, décrit par un Français. — Élection + de Henri de Valois et concessions obtenues par les Protestants + polonais en faveur de leurs coreligionnaires de France. — Arrivée + à Paris de l'ambassade polonaise, et son influence + sur le sort des Protestants français. — Tentatives faites dans le + but d'empêcher le nouveau roi de confirmer, dans son serment, + les droits des Protestants. — Henri est forcé, par ces derniers, + de confirmer leurs droits lors de son couronnement. — Fuite de + Henri et élection de Étienne Batory. — Conversion soudaine + de ce prince à l'Église de Rome, sous l'influence de l'évêque + Solikowski. — Les Jésuites se concilient ses faveurs en affectant + de protéger les lettres et les sciences. +<span class="ralign10"><a href="#page227">227</a></span></p> + + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page457" name="page457"></a>(p. 457)</span> Chapitre X.<br> +<span class="smaller">POLOGNE. (Suite.)</span></p> + +<p>Élection de Sigismond III. — Son caractère. — Sa soumission + complète aux Jésuites; efforts de ces derniers pour détruire le + Protestantisme en Pologne. — Exposé des manœuvres des + Jésuites et leur succès. — Histoire de l'Église d'Orient en Pologne. — Histoire + de la Lithuanie. — Rôle de l'Église d'Orient + dans ce pays; dualisme religieux des princes lithuaniens. — Union + avec la Pologne. — Les Jésuites entreprennent de soumettre + l'Église de Pologne à la suprématie de Rome. — Instructions + données par eux à l'archevêque de Kioff, pour préparer + en secret l'union de son Église avec Rome tout en paraissant + s'y opposer. — L'union est conclue à Brestz; ses déplorables + effets pour la Pologne. — Lettre du prince Sapiéha. +<span class="ralign10"><a href="#page243">243</a></span></p> + + +<p class="p2 center">Chapitre XI.<br> +<span class="smaller">POLOGNE. (Suite.)</span></p> + +<p>Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la + cause du Protestantisme en Pologne. — Conséquences funestes + de sa politique, malgré les services rendus au pays par d'illustres + patriotes. — Potoçki. — Zamoyski le Grand. — Christophe + Radziwill. — Fâcheux effet de l'administration de Sigismond + sur les relations extérieures de la Pologne. — Règne de + Vladislav IV et impuissance de ses efforts pour détruire l'influence + des Jésuites. +<span class="ralign10"><a href="#page266">266</a></span></p> + + +<p class="p2 center">Chapitre XII.<br> +<span class="smaller">POLOGNE (Suite.)</span></p> + +<p>Règne de Jean-Casimir. — Révolte des Cosaques. — Le bigotisme + des évêques catholiques s'oppose à toute réconciliation avec + eux. — Invasion et expulsion des Sociniens. — Règne de Jean + Sobieski. — Pillage et destruction du temple protestant de + Vilna, à l'instigation des Jésuites. — Meurtre juridique de + Lyszczynski. — Élection et règne d'Auguste II. — Première + disposition légale contre la liberté religieuse des Protestants, + obtenue par surprise sous l'influence de la Russie. — Protestation + des patriotes catholiques contre cette mesure. — Nobles + efforts de Leduchowski pour défendre les droits de + ses concitoyens protestants, menacés par les intrigues de l'évêque + Szaniawski. — Meurtre juridique de Thorn. — Réflexions + sur cet évènement. — Lettre pastorale de l'évêque Szaniawski + aux Protestants. — Les représentations des puissances étrangères, + en faveur des Protestants polonais, ne servent qu'à rendre + la persécution plus violente contre eux. — Ils sont privés + des droits politiques. — Situation malheureuse des Protestants + polonais sous le règne d'Auguste III. — Généreuse conduite + du cardinal Lipski. +<span class="ralign10"><a href="#page281">281</a></span></p> + + +<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page458" name="page458"></a>(p. 458)</span> Chapitre XIII.<br> +<span class="smaller">POLOGNE. (Suite.)</span></p> + +<p>État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. — Asservissement + de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. — Efforts + des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour + relever leur pays. — Rétablissement des Anti-Papistes ou Dissidents + dans leurs anciens droits par l'influence étrangère. — Réflexions + à ce sujet — Remarques générales sur les causes + de la chute du Protestantisme en Pologne. — Comparaison avec + l'Angleterre. — Condition actuelle des Protestants polonais. — Services + rendus par le prince Adam Czartoryski à la cause de + l'éducation publique, dans les provinces polonaises de la Russie. — Triste + destinée de l'école protestante de Kiéydany. — Esquisse + biographique de Jean Cassius, ministre protestant dans + la Pologne prussienne. — De la haute école de Lissa, et du + prince Antoine Sulkowski. +<span class="ralign10"><a href="#page309">309</a></span></p> + + +<p class="p2 center">Chapitre XIV.<br> +<span class="smaller">RUSSIE.</span></p> + +<p>Origine du nom de Russie. — Novogorod et Kioff. — Première + expédition russe contre Constantinople. — Expéditions réitérées + contre l'Empire grec. — Relations commerciales entre les deux + pays. — Introduction du Christianisme en Russie et influence + de la civilisation byzantine sur cet empire naissant. — Expédition + des Russes chrétiens contre Constantinople, et prédiction + concernant la conquête de cette ville par leurs armes. — Division + de la Russie en plusieurs principautés. — Conquête de + ce pays par les Mogols. — Origine et progrès de Moscou. — Esquisse + historique de l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à + nos jours; son organisation actuelle. — Union forcée + avec l'Église de Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. — Description + des sectes russes ou les Raskolniky. — Les Strigolniky. — Les + Judaïstes. — Effets de la réforme du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle + sur la Russie. — Rectification des livres sacrés et schisme qui + en est la suite. — Terribles actes de superstition. — Les Starovértzy + ou sectateurs de l'ancienne foi. — Superstitions + payennes. — Les Eunuques. — Les Flagellants. — Les Malakanes + ou Protestants. — Les Doukhobortzi ou Gnostiques. — Superstitions + horribles dans lesquelles ils tombent. — Proclamation + du comte Woronzoff à ce sujet. +<span class="ralign10"><a href="#page344">344</a></span></p> + + +<p class="p2 center">Chapitre XV.<br> +<span class="smaller">RUSSIE. (Suite.)</span></p> + +<p>Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie religieuse. — Utilité + de leurs travaux. — Leur persécution par l'impératrice + <span class="pagenum"><a id="page459" name="page459"></a>(p. 459)</span> Catherine. — Ils reprennent leurs travaux sous l'empereur + Alexandre. — Ils font fleurir les sociétés bibliques, etc. — Remarques + générales sur les Russes. — Constitution donnée + à Moscou par les Polonais. — Situation religieuse des Slaves + de l'Empire ottoman. — Observations générales sur la condition + actuelle des nations slaves. — Ce que l'Europe peut + espérer ou craindre d'elles. — Causes qui s'opposent aujourd'hui + aux progrès du Protestantisme parmi les Polonais. — Moyens + de propager la religion de l'Évangile chez les Slaves. — Perspective + heureuse pour elle en Bohême. — Succès des + efforts du révérend F.-W. Kossuth à Prague. — Raisons pour + que les Protestants anglais et américains prêtent quelque attention, + à la situation religieuse des Slaves. — Alliance entre + Rome et la Russie. — Influence du despotisme et des institutions + libérales sur le Catholicisme et le Protestantisme. — Causes + de la recrudescence actuelle du Catholicisme. — Quel + contrepoids l'on pourrait y opposer. — Importance d'une alliance + entre les Protestants anglais et slaves. +<span class="ralign10"><a href="#page392">392</a></span></p> + +<p><span class="smcap">Appendice.</span> +<span class="ralign10"><a href="#page439">439</a></span></p> +</div> + +<div class="p4 footnote"> +<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Voir l'appendice <a href="#appena">A</a>, à la fin du volume.</p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Voir l'appendice <a href="#appenb">B</a> et <a href="#appenc">C</a>.</p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Voir l'appendice <a href="#append">D</a>.</p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Voir l'appendice <a href="#appenf">F</a>.</p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: M. Bodenstedt dans un article de la <i>Gazette universelle +d'Augsbourg</i> du 11 mai 1848, intitulé «les Slaves et l'Allemagne.»</p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: L'anecdote suivante peut servir à caractériser, par un +trait de plus, l'assertion ci-dessus: On sait bien qu'en 1846, un +certain nombre de paysans de la Gallicie, entraînés par l'appât du +pillage des propriétés appartenant à leurs seigneurs, en ont massacré +plusieurs, et que les autorités autrichiennes non-seulement +autorisaient, mais, en beaucoup de cas, récompensaient ces actes +infâmes. Il était tout naturel qu'une politique aussi abominable +donnât naissance à une foule de dénonciateurs qui, sous prétexte +d'attachement au gouvernement existant, accusaient leurs seigneurs de +trahison et de malveillance à l'égard du souverain. Il est arrivé +qu'un paysan accusa son seigneur, devant un magistrat autrichien, +d'avoir injurié l'Empereur de la manière la plus violente. À la +question du magistrat: quels étaient les termes injurieux dont il +s'était servi, le paysan, voulant aggraver autant que possible la +faute de son seigneur, répondit: «Oh! Monsieur, il a dit les mots les +plus horribles contre l'Empereur, il l'a même appelé Allemand! +<i>Naturam expelles furcâ tamen usquè recurrit.</i></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Les auteurs qui ont parlé des Slaves dans le <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle, +sont: Procope, Jornandès, Agathias, l'empereur Maurice, Jean de Biclar +et Ménandre. Ils les appellent Sclavènes ou Sclaves. Ces formes sont +des corruptions du mot Slaves, ou Slavènes, employé par le peuple même +et par les écrivains allemands qui ont été en rapport avec les Slaves +de la Baltique, tels qu'Adam de Brême, Helmold, etc. L'étymologie du +nom de <i>Slave</i>, a été entendue de diverses façons. Les uns dérivent ce +nom du mot <i>slava</i> qui signifie <i>gloire</i> dans tous les dialectes +slaves; et cette opinion semble confirmée par le grand nombre de mots +slaves qui en viennent d'une manière incontestable; par exemple: +<i>Stanislav</i> (Stanislas), fondateur de gloire; <i>Promislav</i>, sentiment +de la gloire; <i>Vladislav</i>, dominant la gloire, etc. D'autres +étymologistes tirent le même nom de <i>slovo</i>, qui signifie, dans tous +les dialectes slaves, <i>parole</i> ou <i>mot</i>. Ils s'appuient sur ce fait +que, dans tous les dialectes, on emploie un a ou un o indifféremment, +<i>slavanié</i> ou <i>slovanié</i><a id="footnotetag7-A" name="footnotetag7-A"></a><a href="#footnote7-A" title="Go to footnote 7-A"><span class="smaller">[7-A]</span></a>. Pour justifier leur étymologie, ils +allèguent une circonstance curieuse, c'est que toutes les nations +slaves donnent aux Allemands le nom de <i>Niemietz</i>, c'est-à-dire +<i>muets</i>. Ils expliquent ainsi ce nom. Les Slaves, ne pouvant +comprendre les étrangers, croyaient qu'ils n'avaient qu'un langage +inarticulé, et les appelaient, pour ce motif, <i>niem</i> ou <i>muets</i>. Au +contraire, persuadés que seuls ils possédaient le don de la parole (du +moins, intelligible pour eux), ils s'appelaient <i>Slovanié</i>, +c'est-à-dire, hommes qui ont le don de la parole. Quelle que soit la +véritable étymologie du nom <i>Slaves</i>, on ne peut douter que cette +dénomination de Slaves, Sclaves, Esclaves, Schiavi, ne vienne du grand +nombre des Slaves de la Baltique vendus dans les marchés par les +conquérants germains, ou réduits à un esclavage rigoureux sur leur sol +natal. (Cette circonstance sert à expliquer l'antipathie nationale qui +divise la race allemande et la race slave, et qui, il est triste de +l'avouer, s'est réveillée récemment, en plusieurs occasions, avec une +animosité digne des temps les plus barbares.) On doit remarquer aussi +que tous les écrivains occidentaux appellent les Slaves, <i>Slavini</i>, +<i>Sclaves</i>, et même <i>Vinidæ</i>, <i>Venedes</i> et <i>Wendes</i>; ce dernier nom a +été donné par les Allemands aux Slaves de la Baltique, et s'applique +maintenant à ceux de la Lusace et de la Saxe qui s'intitulent +eux-mêmes Serbes. Il est impossible d'établir l'origine de cette +dénomination donnée aux Slaves par les Allemands, ainsi que par les +Finnois et les Lettoniens, mais dont eux-mêmes ne peuvent se rendre +compte; en un mot, de toutes les conjectures faites sur ce sujet, +aucune n'a abouti à un résultat satisfaisant. Je ferai seulement +remarquer que ce n'est pas un cas exceptionnel, qu'on trouve beaucoup +de nations qui ont reçu des étrangers des noms bien différents de ceux +qu'elles se donnent à elles-mêmes. Ainsi, les Allemands s'appellent +<i>Deutsche</i>, et sont appelés Allemands par les Français; Germains par +les Anglais comme par les Romains; Niemtzy par les Slaves et les +peuples de l'Est. Les peuples appelés Finnois par les Européens de +l'Occident, s'appellent Suomi ou Suomalaiset et reçoivent des Slaves +le nom de Tchoudy.</p> + +<p><a id="footnote7-A" name="footnote7-A"></a> +<b><a href="#footnotetag7-A">7-A</a></b>: Ce qui est la plus probable, c'est que les mots +<i>slovo</i>, parole, verbe, discours (λογος des Grecs), et +<i>slava</i>, gloire, n'étaient, dans l'origine, qu'un seul et même mot +employé dans deux sens différents. L'idée de la gloire, en effet, ne +naît que de la notoriété qu'acquiert un nom ou un évènement divulgué +par la parole. Les verbes <i>slavit</i> et <i>slovit</i>, et leurs dérivés +<i>vistavit</i> et <i>vistovit</i>, etc., signifiaient probablement, dans +l'origine, à peu près la même chose: <i>divulguer, développer par la +parole</i>. Le mot latin <i>fama</i> et le mot français <i>renommé</i> n'ont pas +une autre étymologie.</p> + +<p class="auteur">N. d. T.</p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Ceci est une erreur. Vineta ou Julin était située à +l'embouchure de l'Oder et non dans l'île de Rugen.</p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Le mot <i>attaque</i> est faible; <i>brigandages</i> et <i>rapines</i> +seraient plus conformes à la vérité.</p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: L'âme généreuse de Herder exprimait, il y a quatre-vingt +ans, ces regrets sur la décadence du caractère national des Slaves qui +subsistent encore en Allemagne, c'est-à-dire des Wendes de la Lusace. +Ils avaient pour fondement des données inexactes fournies par des gens +envieux et mal disposés, ou bien ce malheureux état de choses a +disparu avec les progrès de la civilisation. Elle a mis fin à +l'oppression qui pesait sur ces restes de la race slave en Allemagne: +on le voit d'une manière évidente, d'après le portrait suivant de +cette population fait par un écrivain moderne d'Allemagne:</p> + +<p class="quote"> + «C'est un peuple (les Wendes) vif, robuste, laborieux, appliqué + aux travaux de l'agriculture et de la pêche. Son assiduité à + l'église, les souhaits et les expressions pieuses qu'il emploie + souvent, sa droiture et la pureté de ses mœurs, témoignent de + la force de ses sentiments religieux. On s'accorde à reconnaître + sa frugalité, sa propreté, sa fidélité conjugale, et une foule + d'autres excellentes qualités. Les Wendes sont pacifiques, et, + comme beaucoup d'autres peuples slaves, ils n'ont pas d'esprit + militaire; cependant ils sont pleins d'audace pour défendre leurs + foyers, et leurs recrues bien disciplinées ont mérité, en maintes + occasions, le renom de vaillants soldats. Malgré la plus dure + oppression, malgré l'esclavage de la glèbe, les Wendes ont + conservé la bonne humeur, la gaîté qu'ils possèdent comme tous + les autres peuples slaves, et cet esprit modéré et joyeux qui se + retrouve dans leurs chants nationaux, si gais. Des chansons + allègres font retentir les maisons ou les champs, lorsqu'ils + travaillent ou se réunissent en un cercle joyeux. Ils sont, à la + lettre, fous de danse. On voit souvent aujourd'hui les femmes qui + traient les vaches, faire assaut de chants par gageure, et les + bergers jouer sur des trompes ou des cornemuses leurs airs + nationaux. Ces airs sont généralement des airs d'amour, + quelquefois ce sont des plaintes sur la perte ou l'infidélité de + l'objet aimé. Quelques-uns ont un caractère élégiaque, et sont + remplis de pensées enthousiastes et étincelantes d'imagination + sur la beauté de la nature, l'instabilité des choses d'ici-bas, + la destinée humaine, avec une forte tendance au merveilleux.» + (<i>Blicke in die Vaterlandische Vorzeit von Karl Preusker.</i> + Leipsig, 1843, vol. II, p. 179.)</p> + +<p>La faible population qui a sauvé jusqu'ici sa nationalité slave et +n'est pas encore germanisée, bien qu'elle vive au milieu de la race +teutonique, se réduit à environ 144,000 âmes, dont 60,000 subsistent +sous la domination saxonne; le reste appartient à la Prusse; 10,000 +environ appartiennent à l'Église catholique romaine; les autres +suivent le luthérianisme. Malgré ce nombre si restreint, ils ont une +littérature nationale, outre la Bible et autres ouvrages de piété. +Elle consiste en collections de chants nationaux, de traditions, de +récits, et aussi en quelques productions modernes. Ils ont une société +littéraire pour le maintien de leur langue et de leur littérature +nationale. Cette société est surtout composée de membres du clergé +catholique et protestant.</p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Herder, cité plus haut.</p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Ainsi, par exemple, Meinhard, évêque d'Halberstadt, +décrétait, en 1248, que les habitants slaves de quelques places +dépendantes du couvent de Bistorf, seraient chassés et remplacés par +des Allemands bons catholiques, au cas qu'ils refusassent d'abandonner +ce qu'il appelle leurs coutumes païennes. L'évêque de Breslau +ordonnait, en 1495, que tous les paysans polonais d'une place appelée +Woitz, apprissent en deux ans l'allemand, sous peine d'expulsion.</p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: <i>Gebhardi Geschichte der Wenden</i>, p. 260. Cet auteur +n'est nullement favorable aux Slaves, et son ouvrage est fait sur les +témoignages d'un autre écrivain allemand, contemporain de ces +événements.—Helmold, <i>Chronicon Slavorum</i>.</p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: Les Slaves, forcés de se conformer extérieurement aux +rites du christianisme, depuis environ soixante ans, se soulevèrent +avec succès contre leurs oppresseurs en 1066 année de la conquête de +l'Angleterre par les Normands. Ils détruisirent toutes les églises, +tous les couvents, sacrifièrent à leurs dieux, dans la ville de +Lubeck, l'évêque de Mecklembourg, et chassèrent de leur pays les +Allemands et les Danois. Krouko, prince de l'île de Rugen, qu'ils +appelèrent au trône, conquit le Holstein, et le conserva à la paix +qu'il fit accepter aux Danois et aux Allemands. Les Slaves rétablirent +le culte idolâtre de leurs pères, et jouirent d'une paix complète +pendant quarante années. Mais Krouko fut tué au commencement du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> +siècle. Les agressions des Allemands et des Danois recommencèrent, et +les Slaves soutinrent cette lutte inégale jusqu'en 1168. Cette +année-là, leur roi Pribislav reçut le baptême et fut créé prince de +l'Empire germanique; ses descendants continuent, dans la maison +princière de Mecklembourg, la seule dynastie slave encore subsistante. +L'île de Rugen, le dernier rempart de l'indépendance et de l'idolâtrie +slaves, fut conquise et convertie l'année suivante, 1169, par Waldemar +I<sup>er</sup>, roi de Danemark. Les descendants du roi national de l'île se +sont perpétués jusqu'à nos jours, et sont représentés par le prince de +Putbus. La langue slave alla en s'éteignant dans les contrées qui +entourent Leipsig jusqu'à la fin du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle, et le dernier homme +qui la parla en Poméranie, mourut, dit-on, en 1404. Le service divin +dans la même langue se continua à Wustrow dans le duché de Lunebourg, +royaume du Hanovre, jusqu'au milieu du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Les habitants +du district de Luchow, situé dans le même duché et qui s'appelle +communément Wendland ou terre des Wendes ou Slaves, parlent encore +aujourd'hui un dialecte particulier d'allemand, mélangé de mots +slavons. Les seuls Slaves de l'Allemagne qui ont conservé leur +nationalité, sont les Wendes de Lusace, dont nous avons déjà parlé.</p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: <i>De Bello Gothico.</i></p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Nestor, moine de Kioff, le plus ancien historien des +Slaves, vivait dans la seconde moitié du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: <i>Lad</i> signifie, dans les langues slaves, <i>ordre</i>, +<i>tact</i>, et sert de racine à plusieurs mots.</p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Il faut remarquer que, dans beaucoup de contrées, le +soir de la Saint-Jean, on allume des feux de joie, qui probablement +ont rapport au solstice d'été.</p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Une collection considérable d'antiquités slaves fut +trouvée, vers la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, en creusant le sol, dans le +village de Prillwitz, sur le lac Tollenz, dans le Mecklembourg. On +croit que ce village occupe la place où Rhetra, temple célèbre des +Slaves, fut élevé. Cette découverte resta ignorée du monde savant +jusqu'en 1771, où le docteur March, chapelain du duc de Mecklembourg, +en publia une description accompagnée de gravures. Ces antiquités +furent trouvées dans deux vases de métal qu'on croit avoir servi aux +sacrifices, et qui étaient placés de manière que l'un servît de +couvercle à l'autre. Quelques inscriptions étaient gravées sur ces +vases; malheureusement on les fondit pour faire une cloche, avant de +les donner à examiner à des personnes compétentes en inscriptions. Ces +vases renfermaient des idoles et quelques objets qui servaient à +l'accomplissement des sacrifices. Tous ces objets sont composés du +mélange de divers métaux, mais non dans la même proportion; plusieurs +contiennent beaucoup d'argent, tandis que d'autres n'en ont pas du +tout. Quelques-uns portent des inscriptions slaves, en caractères +runiques, mais mutilées pour la plupart.</p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Le premier de ces noms signifie en slavon <i>saint</i> +guerrier ou conquérant, le second <i>sainte vue</i>; la description de +l'idole montrera que les deux interprétations se justifient également +bien.</p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Il était secrétaire d'Absalon, archevêque de Lund, qui +commandait l'expédition sous le roi.</p> + +<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> +<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Peut-être d'hydromel, boisson nationale des Slaves.</p> + +<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Par Slavonie, les chroniqueurs germains entendaient +d'ordinaire le pays des Slaves de la Baltique.</p> + +<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: D'après l'<i>Histoire du Danemarck</i>, par Dahlman, ce roi +est Suénon-Grate, qui fut tué en 1157, et non le père de Canut le +Grand, comme on le croit généralement.</p> + +<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> +<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: <i>Strategicum</i>, lib. <span class="smcap">XI</span>, cap. <span class="smcap">VIII</span>.</p> + +<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: <i>Strategicum</i>, loco citato, et Leonis imperatoris +<i>tactica</i>, cap. <span class="smcap">XVIII</span>, sec. 102, 103.</p> + +<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: «Moribus et hospitalite nulla gens honestior ac +benignior potest inveniri.» (<i>Historia ecclesiastica</i>, lib. <span class="smcap">II</span>, cap. +<span class="smcap">XII</span>.)</p> + +<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: <i>Vita S. Othonis</i>, cap. <span class="smcap">LX</span>.</p> + +<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: «At illi (Pomeranii) inquiunt, nihil nobis ac vobis, +patriæ leges non dimittimus; contenti sumus religione quam habemus. +Apud Christianos, aiunt, fures sunt, latrones sunt; cruciantur +pedibus, privantur oculis, et omnia genera scelorum, christiani +exercent in christianos: absit a nobis religio talis.» (<i>Vita S: +Othonis</i>, cap. <span class="smcap">XXV</span>, p. 673.)</p> + +<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: <i>Strategicum</i>, lib. <span class="smcap">XI</span>, cap. <span class="smcap">VIII</span>. L'empereur Léon le +Philosophe répète la même chose dans sa <i>Tactique</i>, chap. <span class="smcap">XVIII</span>, sec. +105. Quelques écrivains regardent cette coutume comme indiquant chez +les Slavons une origine indienne.</p> + +<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> +<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Lettre de saint Boniface dans les <i>Antiquités slaves</i> de +Szaffarik.</p> + +<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a> +<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Stritter, vol. <span class="smcap">II</span>, p. 72.</p> + +<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: <i>Chronique des Slaves</i>, chap. <span class="smcap">XII</span>.</p> + +<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: <i>De Bello Gothico, apud Stritter</i>, vol. <span class="smcap">II</span>, p. 31.</p> + +<p>L'empereur Maurice décrit avec détail la manière dont les Slaves font +la guerre. Sir Gardner Wilkinson a fait la remarque que la manière +dont les Monténégrins de nos jours font la guerre, est tout-à-fait la +même. (Voir son livre: <i>Dalmatie et Monténégrins</i>, vol. 1, p. 35.)</p> + +<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> +<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Stritter, <i>Memoriæ populorum</i>, vol. <span class="smcap">II</span>, p. 89.</p> + +<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> +<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: J'ai rapporté plus haut que, dans cette invasion, on +trouva des femmes slaves au milieu des cadavres de leurs maris. Les +Grecs appelèrent les Avares contre les Slaves, mais bientôt après, les +mêmes Slaves reparurent sous la domination des Avares, et beaucoup +plus terribles qu'auparavant. Neuf siècles plus tard, un évènement +semblable se représentait avec les descendants de ces Slaves, avec les +Serviens. Ils imploraient en vain contre les Turcs, l'assistance des +Chrétiens de l'Occident, et surtout de l'empereur Sigismond. Livrés à +leurs seules forces, ils furent défaits dans les plaines de +Kossovo-polé, par le sultan Bajazet, en 1386, et obligés de se +soumettre. Cinq ans après (1391), ils contribuèrent beaucoup à la +victoire des Turcs sur l'empereur Sigismond, à Nicopolis. Je désire +vivement attirer l'attention des esprits réfléchis sur cette +circonstance; il se peut que les populations slaves, dont l'opposition +à la Russie a mis obstacle jusqu'ici à ses projets d'agrandissement, +désespèrent un jour de l'assistance de l'Occident, et contribuent le +plus puissamment à l'exécution de ces mêmes projets.</p> + +<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> +<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Voir l'appendice <a href="#appenf">6</a>.</p> + +<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> +<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Une vive peinture de l'oppression exercée par les +Allemands sur la nation slave, se trouve dans le discours adressé à +Lubeck, par un chef slave, à l'évêque d'Oldenbourg. Helmold, qui était +présent, le rapporte ainsi: «L'évêque invitait les Slaves à se rendre +à Oldenbourg, à abandonner leurs idoles pour recevoir le baptême, et +renoncer surtout au pillage et à l'assassinat. Pribislav lui +répondit:—«Vénérable prélat, vos paroles sont les paroles de Dieu, +elles sont utiles à notre salut; mais pouvons-nous suivre la voie que +vous nous tracez, au milieu des maux qui nous environnent? Si vous +voulez les connaître, écoutez patiemment mes plaintes. Le peuple que +vous voyez est votre peuple, et nous vous découvrirons nos besoins, +car c'est à notre évêque de nous prendre en pitié. Nos maîtres nous +oppriment avec tant de rigueur, nous imposent tant de tributs et un +esclavage si dur, que la mort nous est plus désirable que la vie.</p> + +<p>»Cette année même, nous autres, habitants de ce petit coin de terre, +nous avons payé au duc, mille marcs, cent au comte, et cela ne suffit +pas encore, et chaque jour nous sommes pressurés jusqu'à l'épuisement +de nos ressources. Comment pourrions-nous pratiquer une nouvelle +religion? Comment fonder des églises et recevoir le baptême, lorsque +nous pouvons être forcés chaque jour à prendre la fuite; s'il y avait +là au moins un lieu de refuge pour nous! Traversons-nous la Travène, +(Trawe, dans le Holstein), mêmes calamités nous attendent; nous +retirons-nous à la rivière Panis (Peine en Poméranie), partout les +mêmes maux. Quelle ressource nous reste, sinon de quitter la terre, de +nous embarquer sur mer, et de vivre à la discrétion des vagues? Est-ce +notre faute si, chassés de notre pays, nous troublons la paix des +mers; si nous prélevons nos moyens d'existence sur les Danois et sur +les marchands qui passent? Nos maîtres ne sont-ils pas responsables +des injustices où ils nous réduisent?»</p> + +<p>L'évêque lui représenta que cette persécution cesserait du jour où ils +seraient chrétiens; Pribislav répondit: «Si vous désirez que nous +embrassions votre religion, assurez-nous les mêmes droits dont +jouissent les Saxons dans leurs fermes, et de nous-mêmes nous nous +ferons chrétiens, nous bâtirons des églises et paierons les dîmes.» +(Helmold, <i>Chronicon Slavorum</i>.)</p> + +<p>Outre Helmold, un autre missionnaire allemand, Adam de Brême, a décrit +la tyrannie exercée sur les Slaves par les Allemands, sous prétexte de +religion (Voir son <i>Histoire ecclésiastique</i>, livre <span class="smcap">III</span>, chap. <span class="smcap">XXV</span>). +J'ai eu l'occasion plus haut d'établir que cette persécution continua +long-temps après la conversion des Slaves. On rencontre avec plaisir +une exception à cette conduite cruelle, dans les missions du prélat +allemand saint Othon, évêque de Bamberg. Il arriva en Poméranie en +1125, sans forces militaires et connaissant parfaitement la langue du +pays. Ses prédications, jointes à son désintéressement et à son +affabilité, convertirent ces peuples, jusque-là rebelles, à toute +tentative d'une conversion forcée.</p> + +<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a> +<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Stritter, vol. <span class="smcap">II</span>, p. 6; le siége patriarcal de +Constantinople fut occupé en 766 par un Slave (Stritter, vol. <span class="smcap">II</span>, p. +80).</p> + +<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> +<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Les Slaves qui s'étaient établis graduellement dans la +Mœsie, province grecque, furent conquis en 679, par les Bulgares. +Cette nation, grossière et peu nombreuse, imposa son nom aux vaincus, +mais adopta leur langue, leurs mœurs, et, au bout de deux siècles, +se trouva complètement fondue avec les Slaves. La Bulgarie soutint des +luttes sanglantes contre l'Empire grec et d'autres peuples voisins; +mais, après une guerre malheureuse contre l'empereur Basile II, elle +fut conquise par lui et devint province grecque en 1018. En 1186, elle +recouvra son indépendance; mais, après beaucoup de vicissitudes, elle +fut soumise par les Turcs en 1389, et continua, jusqu'à nos jours, de +former une province de l'Empire ottoman.</p> + +<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> +<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Voici un fait curieux. Les Évangiles sur lesquels les +rois de France, à leur couronnement, prêtaient serment dans la +cathédrale de Reims, sont slaves, écrits en partie avec les caractères +de Cyrille, en partie avec les caractères glagolites. Pierre le Grand, +en visitant Reims, en 1719, découvrit le premier cette circonstance. +Le savant slave si connu, Hanka, a publié, en 1846, à Prague, une +histoire de ce manuscrit, illustrée de <i>fac-simile</i>, etc. Voici ce +qu'il en dit: «Ce manuscrit fut offert par l'empereur Charles III, roi +de Bohême, au couvent d'Emmaüs, comme un précieux monument écrit par +saint Procope, abbé au couvent de Sazava. Il fut enlevé du couvent par +les Hussites, qui le sauvèrent de la destruction, dans leur vénération +respectueuse pour le rituel slave. On le trouve ensuite à +Constantinople, sans qu'on sache comment il y fut porté. On croit +qu'il y fut envoyé en présent par le roi hussite de Bohême, George +Podiebrad, à l'époque où il négocia un rapprochement avec l'Église +grecque. Ce livre était magnifiquement relié, et enrichi d'or, de +pierres précieuses et de saintes reliques. Un siècle environ plus +tard, en 1546, un peintre de Constantinople, nommé Paleokappas, qui +trafiquait d'objets précieux, le porta au concile de Trente. Le +cardinal de Lorraine l'y acheta et en fit présent à la cathédrale de +Reims, dont il était archevêque. Il disparut durant la première +révolution. Quelques années plus tard, un Russe très instruit, +Alexandre Tourguéneff, le découvrit dans la bibliothèque publique de +Reims, où il avait été déposé sous le consulat de Napoléon; mais il +n'avait plus cette magnifique reliure qui l'avait fait placer parmi +les ornements du sacre des rois.»</p> + +<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> +<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Shakspeare n'aurait pas commis une erreur géographique +si grossière, en plaçant ses héros naufragés sur les côtes de la +Bohême (<i>Récits d'Hiver</i>, acte <span class="smcap">III</span>, scène <span class="smcap">III</span>), s'il avait choisi +cette période pour la date de sa pièce.</p> + +<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> +<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: Voir Palacky, Geschichte Von Bohmen, vol. <span class="smcap">I</span>, p. 339.</p> + +<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: Lenfant rapporte, d'après l'autorité de Spondanus, que +le pape Innocent IV accorda aux Bohémiens, vers la fin du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle, d'accomplir le service divin dans leur langue (<i>Histoire des +Hussites</i>, vol. <span class="smcap">I</span>, p. 3). Le jésuite bohémien Balbin, considère comme +un privilége glorieux pour les Slaves, d'avoir eu la permission +d'accomplir le culte divin dans leur langue.</p> + +<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> +<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: <i>Respublica Bohema</i>, cap <span class="smcap">VI</span>; p. 272.</p> + +<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> +<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: Il y a plusieurs anecdotes caractéristiques sur l'esprit +chevaleresque qui animait les Bohémiens sous Jean de Luxembourg. Ce +monarque se préparait à marcher contre la Pologne: les nobles lui +représentèrent que la constitution du pays les obligeait à rejoindre +ses étendards à l'intérieur de la Bohême, mais non à le suivre au-delà +des frontières. Il se contenta de répondre: «J'irai seul au combat, et +je verrai qui de vous sera assez hardi, assez vil ou assez lâche pour +ne pas suivre son roi.» Ces paroles firent cesser toute résistance.</p> + +<p>Il arriva sur le champ de bataille de Crécy, lorsque les Français +étaient déjà en déroute. Il était aveugle; ses suivants lui dirent où +en était le combat, et l'invitèrent à se soustraire à un danger +inutile. Le roi leur répondit en bohémien: «<i>Toho Buh da ne bude, aby +Kral czeski z bitwy utikal!</i>» ce qui signifie: «J'en prends Dieu à +témoin, on ne verra pas un roi de Bohême prendre la fuite!» Ces +paroles inspirèrent la confiance à la petite troupe de Bohémiens qui +l'accompagnait. Tous, se serrant autour de leur monarque aveugle, et +résolus de mourir avec lui, se précipitèrent au milieu des Anglais, +quoique sans espoir de succès ou de salut. Sept grands de Bohême et +plus de deux cents cavaliers périrent en cette occasion.</p> + +<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: <i>Panslavisme et Germanisme</i>, page 246, et Appendice H.</p> + +<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> +<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Tous les auteurs diffèrent sur le nombre des étudiants +étrangers qui quittèrent l'Université de Prague en cette circonstance. +Hagec le porte à 40,000, Lupacius à 44,000; Lauda, auteur +contemporain, cité par Balbin, le réduit à 36,000, Dubravius à 24,000, +Trithême et Cochléus descendent jusqu'à 2,000. Æneas Sylvius dit +qu'ils étaient au nombre de 5,000; cette évaluation, donnée par le +meilleur écrivain de son temps et qui fut contemporain de cet +évènement, me paraît la plus voisine de la vérité.</p> + +<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> +<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Le pape Jean XXIII (Balthazar Cossa) était né à Naples, +d'une famille noble quoique pauvre. Dans sa jeunesse, il fit le métier +de pirate, puis entra dans les ordres, et sut si bien gagner la faveur +du pape Boniface IX, qu'il fut créé par lui cardinal, et envoyé comme +son légat à Bologne. Sa conduite était scandaleuse sous tous les +rapports. Il réussit cependant à obtenir les bonnes grâces du pape +Alexandre V, et à l'emporter, après sa mort, en 1410, sur Grégoire XII +et Benoit XIII, qui se disputaient le siége pontifical. Jean avait +convoqué le concile de Constance sur l'invitation de l'empereur +Sigismond, et le concile se décida, aussitôt après sa réunion, à le +déposer à cause de ses vices. Jean parvint à s'échapper de Constance +et à se mettre sous la protection du duc d'Autriche. On le jugea par +défaut, et on le déposa. Le concile requit le duc de lui livrer Jean, +et le tint quelque temps prisonnier au château de Heidelberg. Plus +tard il put se rendre en Italie, où Martin V, son successeur, le nomma +doyen du sacré-collége. Il mourut en 1419.</p> + +<p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> +<b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: L'original de cette protestation se trouve dans la +bibliothèque de la faculté d'Édimbourg.</p> + +<p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> +<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: Voir mon <i>Histoire de la réformation en Pologne</i>, vol. +1, 62-64.</p> + +<p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> +<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: J'ai dit plus haut qu'il fut témoin oculaire de tout ce +qui se passa, et que ce récit lui est surtout emprunté.</p> + +<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Ziska veut dire «le borgne.» Le Z se prononce comme le J +français.</p> + +<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Le tronc de ce chêne resta debout jusqu'au commencement +du <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup> siècle. Il fut bientôt après détruit à cause des forgerons +des environs. Ils croyaient qu'une tranche enlevée à ce tronc, et +attachée à leur marteau, avait la vertu de rendre leurs coups plus +pesants. L'autorité ecclésiastique, pour mettre fin à cette pratique +superstitieuse, fit couper ce qui restait du tronc et élever en son +lieu une chapelle portant une inscription qui déclarait qu'à cet +endroit était né l'hérétique Ziska, de triste mémoire.</p> + +<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> +<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: M. Bonnechose, en reproduisant cette lettre célèbre (les +<i>Réformateurs avant la réformation</i>, vol. <span class="smcap">II</span>, p. 287 de la traduction +en anglais), en a omis les traits les plus caractéristiques, tels que +les allusions aux deux nations bohémienne et allemande. Cette lettre +que Lenfant (<i>Histoire des Hussites</i>, vol. <span class="smcap">I</span>, p. 103) a traduite de +l'ouvrage de Théobald, a été publiée dans la langue originale avec une +traduction allemande dans le premier volume de <i>Neue Abhandlungen der +Prager Gesellschaft</i>.</p> + +<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> +<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Les historiens protestants et catholiques élèvent à cinq +cent cinquante le nombre de ces couvents et de ces églises.</p> + +<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Pierre Payne était né dans le comté de Lincoln, à Haugh +ou Hough, à trois milles de Grantham. Il étudia à Oxford dans Edmund's +Hall, dont plus tard il devint le principal (1410-1415). On ne peut +indiquer avec précision l'époque où il vint en Bohême; il jouit d'une +grande réputation parmi les Hussites. Lenfant nous le montre comme un +homme d'un profond savoir, qui s'occupa d'éclaircir les passages +obscurs des écrits de Wiclef. Voici ce qu'en dit Cochlée, écrivain +catholique romain: «Petrus Payne, ingeniosus magister Oxoniensis, qui +articulos Wiclephi et libros ejus punctatim et seriatim deduxit, et +suis opusculis pestiferis imposuit, arte inferiores sed veneno +pervicaciores; quæ Wicleph obscure posuit, iste explanavit; ipse suo +pravo ingenio non solum erat Wiclephi errorum doctor sed approbator et +auctor, augmentator et promulgator, hujus purissimi regni Bohemiæ +primarius et perniciosissimus infector et destructor. Taboritis maxime +favebat, sectator Wiclephi obstinacissimus, Pragam cum libris ejus +profugit.» Cochlée se trompe en accusant Payne d'avoir le premier +infecté la Bohême. Bien avant qu'il y vînt, les ouvrages de Wiclef y +étaient répandus. On croit qu'il mourut à Prague en 1455.</p> + +<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: La ressemblance entre les langues polonaise et +bohémienne, si grande encore, l'était bien plus jadis. L'auteur de cet +ouvrage a lu plusieurs ouvrages de Jean Huss, et tous, sauf quelques +mots, sont aussi facilement entendus d'un Polonais que s'ils étaient +écrits dans sa propre langue.</p> + +<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> +<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: La Lithuanie, réunie à la Pologne par le mariage de +Jagellon, avait pour bornes, au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, à l'Est, la rivière Ougra +près de Kalouga, et comprenait la ville de Viazma, distante de Moscou +de 150 milles anglais. Au Sud, elle touchait aux rivages de la mer +Noire, entre les embouchures du Dnieper et du Dniester.</p> + +<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> +<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Une tradition vulgaire rapporte qu'à son lit de mort, il +ordonna de faire un tambour avec sa peau, pour qu'à ce son les ennemis +tremblassent de frayeur, et de jeter son corps en pâture aux animaux +sauvages et aux oiseaux, aimant mieux être dévoré par eux que par les +vers. On ajoute que ses demandes furent accomplies. Il y avait même à +Prague un vieux tambour que on prétendait être fait avec la peau de +Ziska. Mais quand les Prussiens l'eurent enlevé à la prise de Prague +par Frédéric II, en 1744, les Bohémiens prétendirent que cette +tradition n'avait aucun fondement. Elle est, en effet, de l'invention +la plus absurde, et rien chez les écrivains contemporains ne la +justifie.</p> + +<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> +<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: L'usage de faire avec des charrettes des remparts +mouvants, ou, comme on dit maintenant, des barricades, est commun à +toutes les nations nomades du centre et du nord de l'Asie. C'est sans +contredit un des moyens de défense les plus naturels et les plus +primitifs. Les Polonais en faisaient souvent usage et l'appelaient +tabor. Ils l'ont probablement emprunté des Tartares, avec lesquels ils +étaient souvent en guerre. Je pense que Ziska, qui avait long-temps +servi en Pologne, y avait appris ce mode de défense, et le porta plus +tard à sa perfection.</p> + +<p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> +<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Il perdit son premier œil dans sa jeunesse, par un +accident, en jouant avec d'autres enfants.</p> + +<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a> +<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: D'après Balbin, l'empereur Ferdinand V, traversant +Czaslaw, visita la cathédrale, et fut frappé à la vue de cette énorme +masse de fer suspendue au-dessus d'un tombeau. Il demanda à ses +courtisans qui c'était. Personne n'osa répondre. Un des assistants dit +enfin que c'était le tombeau de Ziska. «Fi, fi! dit l'empereur, cette +bête malfaisante, quoique morte depuis plus d'un siècle, fait encore +peur aux vivants.» Il quitta là-dessus la cathédrale, et partit +aussitôt de Czaslaw où il avait annoncé qu'il passerait la nuit.</p> + +<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Selon Æneas Sylvius, vers l'année 1418, un certain +Picard (né en France dans la Picardie) vint en Bohême. Ses jongleries +séduisirent beaucoup d'hommes et de femmes; il leur ordonnait d'aller +nus et les appelait Adamites. Il prétendait être fils de Dieu, et se +faisait appeler Adam. Il s'établit avec ses disciples dans une île +formée par la rivière Lusinitz, et y introduisit la communauté des +femmes. Il annonçait que tout l'univers serait réduit en esclavage, +sauf lui et ses partisans. Un jour, quarante de ses disciples +sortirent de leur île pour attaquer quelques villages voisins et +tuèrent deux cents paysans. À cette nouvelle, Ziska fit cerner l'île +où les Adamites s'étaient retirés, et les fit tous tuer, sauf deux +qu'il épargna pour apprendre d'eux leurs pratiques superstitieuses. +Ziska n'a donc pas exterminé les Adamites à cause de leurs dogmes +religieux qu'il ne connaissait pas, mais à cause des assassinats +qu'ils avaient commis. Cependant il y a une autre circonstance plus +difficile à expliquer: il fit brûler, ou le permit au moins, un prêtre +nommé Loquis, qui niait le dogme de la transsubstantiation, que les +Taborites admettaient.</p> + +<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> +<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Il faut se rappeler qu'à l'époque où la bataille eut +lieu, l'usage des armes à feu était peu répandu. La force et le +courage individuel étaient d'une bien plus grande importance alors +qu'aujourd'hui depuis l'introduction de ces armes et surtout de +l'artillerie.</p> + +<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> +<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Coributt paraît être resté alors en Pologne; mais il +revint en Bohême en 1430, et se joignit aux Orphelins avec lesquels il +fit plusieurs expéditions aventureuses en Silésie et en Lusace. Il +revint en dernier lieu en Pologne, et fut la tige de la famille +princière de Wiszniowiecki, aujourd'hui éteinte. Un membre de cette +famille, du nom de Michel, fut roi de Pologne en 1669.</p> + +<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Henry Beaufort était fils de Jean de Gaunt par Catherine +Swynford.</p> + +<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> +<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: L'auteur contemporain, Æneas Sylvius, dit que les +Croisés s'enfuirent même avant d'apercevoir les Bohémiens.</p> + +<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> +<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Il est étrange que cet événement, rapporté par tous les +écrivains ecclésiastiques, ait échappé à l'exact et consciencieux +Lingard. Il se contente de dire que Beaufort leva une petite armée +dans le but chimérique de combattre les Hussites (<i>Histoire +d'Angleterre</i>, vol. <span class="smcap">VIII</span>, page 38 de la <span class="smcap">IV</span><sup>me</sup> édition), et il semble +avoir ignoré que ce projet chimérique fut mis à exécution.</p> + +<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: L'évêque de Bamberg leur paya 9,000 ducats, la ville de +Nuremberg 10,000; sommes énormes avant la découverte de l'Amérique. De +pareilles rançons furent payées par l'électeur de Brandebourg, le duc +de Bavière, le margrave d'Anspach, l'évêque de Salzbourg, etc.</p> + +<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> +<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Voici comment Æneas Sylvius décrit l'aspect des +Taborites: «C'étaient des hommes complètement noirs, parce qu'ils +étaient toujours exposés au soleil, au vent et à la fumée de leur +camp. Leur aspect était horrible et effrayant; leurs yeux étaient ceux +de l'aigle, leur chevelure était hérissée, leur barbe longue, leur +stature prodigieuse, leurs corps velus, et leur peau si dure qu'elle +semblait aussi capable qu'une cuirasse de résister au fer.»</p> + +<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> +<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Elles forment aujourd'hui les provinces de la Prusse +occidentale et la nouvelle Marche de Brandebourg.</p> + +<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> +<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Les Taborites, les Orphelins et les Orebites donnaient +aux Calixtins le nom de <i>Hussites boiteux</i>.</p> + +<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> +<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: «Et puis veci le prince, le duc de Lancastre, le comte +de Cantebruge (Cambridge), le comte de Pembroke, messire Guichard +d'Angle, et tous les autres et leurs gens qui entrèrent dedans, et +pillards à pied, qui étoient tous appareillés de mal faire et de +courir la ville et de occire hommes, femmes et enfants, et ainsi leur +étoit-il commandé. Là eut grand' pitié; car hommes, femmes et enfants +se jetoient à genoux devant le prince et crioient: mercy, gentil sire; +mais il était si enflammé d'ardeur que point n'y entendoit, ni nul, ni +nulle n'étoit ouïe, mais tous mis à l'épée quanque (tout ce que) on +trouvoit et encontroit, ceux et celles qui point coupables n'en +étoient. Ni je ne sçais comment ils n'avoient pitié des pauvres gens +qui n'étoient mie taillés de faire nulle trahison; mais ceux le +comparoient (payaient) et comparèrent plus que les grands maîtres qui +l'avoient fait. Il n'est si dur cœur, que, s'il fût adonc en la +cité de Limoges, et il lui souvint de Dieu, qui n'en pleurât +tendrement du grand meschef qui y étoit; car plus de trois mille +personnes, hommes, femmes et enfants y furent délivrés et décolés +cette journée. Dieu en ait les âmes, car ils furent bien martyrs.» +(<i>Froissard</i>, livre <span class="smcap">I</span><sup>er</sup>, chap. <span class="smcap">DCXXXVI</span>).</p> + +<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> +<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Quelques écrivains supposent que c'était un évêque de +Vienne en Autriche, et qu'il y avait à cette époque un nombre +considérable de Vaudois dans ce pays. Cependant ce fait n'est +nullement prouvé. J'ai suivi l'opinion du rév. docteur Gilly, dont +l'autorité est grande en pareil cas, et qui pense que cette Vienne est +la Vienne du Dauphiné, dans le sud de la France.</p> + +<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Noble allemand, beau-frère de feu l'empereur Sigismond, +et, d'abord, partisan des Hussites.</p> + +<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Ce changement d'opinion donna lieu au bon mot fait à +cette époque: <i>Pius damnavit quod Æneas amavit.</i></p> + +<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Henry a laissé de belles poésies écrites dans la langue +nationale.</p> + +<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> +<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: La construction de ces églises n'était point légale; +suivant les prescriptions de la Charte royale, chacun pouvait +construire des églises dans ses domaines, et les deux églises dont il +est question avaient été élevées sur des territoires appartenant à +l'archevêque de Prague et à l'abbé de Braunau.</p> + +<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Cette confédération, connue sous le nom d'Union +évangélique, fut formée d'après les conseils de Henry IV de France, en +1594, à Heilbronn, confirmée en 1603 à Heidelberg, et renouvelée en +1608 à Aschhausen. Ses membres s'engageaient à fournir un contingent +de troupes et à ne point tenir compte des différences de dogme qui +existaient entre les Luthériens et les Calvinistes.</p> + +<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> +<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Il est fait ici allusion au fameux projet conçu par +Henry IV et Sully en vue de restreindre l'autorité de la maison +d'Autriche et de régler d'une manière stable les rapports des nations +européennes, projet qui aurait pu, à l'avantage de tous les peuples, +établir une paix perpétuelle. La paix eût été maintenue par un congrès +permanent, composé de délégués de toutes les nations de l'Europe et +armé de moyens suffisants pour se faire obéir. Il semble cependant (et +ce fait est peu connu) que le même plan avait été conçu par Élizabeth; +il est même probable que ce fut cette reine qui en suggéra la pensée à +Henry IV. Voici comment s'exprime Sully: «Si la première idée de ce +plan ne fut point inspirée à Henry par Élizabeth, il est au moins +certain que cette grande reine y avait depuis long-temps songé, en vue +de venger l'Europe sur l'Autriche, l'ennemi commun.» (<i>Mémoires de +Sully</i>, <i>livre</i> <span class="smcap">XXX</span>).</p> + +<p>Pendant son voyage en Angleterre (1601), Sully eut sur ce point une +conversation avec Élizabeth, et, en rendant compte de cet incident, il +s'étonne de la conformité parfaite de vues qui existait entre les deux +souverains. (<i>Mémoires</i>, <i>livre</i> <span class="smcap">XII</span>). Sully était rempli d'admiration +en écoutant l'exposé du plan d'Élizabeth, et, après avoir rappelé que +trop souvent les rois se laissent aller à la conception de chimères +irréalisables, il ajoute: «Mais ne former que de sages projets, les +organiser avec prudence, en prévoir les inconvénients de telle sorte +que le remède soit toujours à la portée du mal, c'est là une chose +dont peu de princes sont capables. La plupart des articles, des +conditions et des différents rouages de ce plan sont dus à la pensée +de la reine, et ils prouvent que la pénétration, la sagesse et les +autres qualités de l'esprit, étaient chez cette princesse égales à +celles des plus grands rois.» (<i>Ibid.</i>).</p> + +<p>Élizabeth désirait mettre son projet à exécution, et elle se plaignait +vivement de ce que l'état de la France, épuisée par de terribles +commotions, ne permît pas à Henry IV de seconder ses vues. De son +côté, Henry IV considérait comme un grand malheur de ne pouvoir +commencer la réalisation de ce projet du vivant d'Élizabeth. «La mort +d'Élizabeth, dit Sully, fut une perte irréparable pour l'Europe, et, +en particulier, pour Henry: celui-ci dut presque abandonner son +projet, car il avait perdu <i>un second lui-même</i>.»</p> + +<p>Je ne m'explique pas qu'un fait aussi important ne soit rapporté ni +par Hume ni par Lingard. Celui-ci dit «qu'il était difficile de +concilier la politique des disciples d'Élizabeth avec l'honnêteté et +la bonne foi, mais que, comme résultat, elle fut très avantageuse à +l'Angleterre.» (<i>Vol.</i> <span class="smcap">VIII</span>, <i>chap.</i> <span class="smcap">VII</span>). Le plan que je viens de +rappeler, conçu par Élizabeth elle-même et non par ses ministres, +était très assurément conforme à l'honnêteté et à la bonne foi. Cette +omission me paraît d'autant plus extraordinaire, que Hume et Lingard +n'ont pu ignorer un fait relaté dans un livre aussi connu que les +<i>Mémoires de Sully</i>.</p> + +<p>Je n'hésite pas à dire que Élizabeth, Henry IV et Sully marchaient +fort en avant, non-seulement de leur époque, mais encore de l'époque +actuelle. Si ces deux souverains avaient vécu plus long-temps, +l'Angleterre et la France auraient accompli ce grand œuvre de la +<i>paix permanente</i>, qui fait aujourd'hui dépenser tant de phrases +vides. Le projet d'Henry et d'Élizabeth n'était pas une utopie: ses +auteurs n'étaient assurément pas des visionnaires; l'histoire de leur +règne suffit pour démontrer qu'ils possédaient au plus haut degré la +science du gouvernement; les évènements, d'ailleurs, se sont chargés +de prouver que leur plan était praticable. Parmi les nombreux articles +de ce vaste plan, se trouvait la restauration d'une Hongrie +indépendante, fortifiée par l'adjonction de quelques provinces +voisines et destinée à servir de boulevard contre les infidèles. On +avait les mêmes vues pour la Pologne. La Bohême devait être +indépendante et augmentée de plusieurs provinces peuplées de Slaves, +tandis que les princes de la maison d'Autriche, privés de leurs +couronnes de Hongrie et de Bohême et de leurs États allemands, +devaient entrer en possession de territoires démembrés des colonies +espagnoles de l'Amérique. Eh bien! est-il besoin de dire que la +destruction de l'indépendance de la Pologne est généralement +considérée aujourd'hui non-seulement comme un crime politique, mais +aussi comme un grand malheur politique;—que les évènements, récemment +survenus en Hongrie, ont ébranlé jusque dans ses fondements l'édifice +de la puissance autrichienne, devenue impuissante à arrêter la marche +des Russes vers Constantinople;—enfin, que l'affranchissement des +colonies espagnoles, qui n'étaient point préparées à se gouverner +elles-mêmes, a jeté ces pays lointains dans de continuelles +agitations? Tous ces résultats n'eussent-ils pas été prévenus, si +l'indépendance de la Hongrie et de la Pologne s'était trouvée +garantie, et si les colonies espagnoles, rendues libres avec une forme +monarchique appropriée à leurs mœurs et à leurs habitudes, avaient +été gouvernées par des princes de la maison austro-espagnole? Ces +colonies se seraient développées sous un tel régime, à leur profit et +au profit du monde entier; car le plan de Henry IV comprenait la +liberté universelle des échanges aussi bien que l'égalité complète de +liberté religieuse pour les Catholiques et pour les Protestants. De +plus, le czar de Russie, dont la reine Élizabeth avait su mesurer la +puissance, aurait été invité à entrer dans la confédération +européenne, et s'il avait refusé, il eût été relégué aux confins de +l'Asie. Il est inutile d'ajouter à cette prévision le moindre +commentaire.</p> + +<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a> +<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Cette branche est aujourd'hui représentée par les +maisons souveraines de Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg, Saxe-Meiningen +et Saxe-Weimar.</p> + +<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a> +<b><a href="#footnotetag83">83</a></b>: De nombreuses ordonnances déclarèrent que la langue +bohémienne jouissait des mêmes droits que la langue allemande; mais, +en fait, elle disparut complètement, et ne fut plus employée que dans +les rapports des autorités locales avec les classes ignorantes qui ne +comprenaient que l'idiome national.</p> + +<p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> +<b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: <i>Panslavism and Germanism</i>, p. 193.</p> + +<p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> +<b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Mieczislav reconnut la souveraineté de l'empereur pour +les territoires situés au-delà du Varta, et siégea régulièrement dans +les diètes. Ce lien féodal fut brisé sous le règne suivant.</p> + +<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> +<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Je rapporte ce fait d'après le témoignage d'un écrivain +allemand, Ropel, <i>Geschichte Polens</i>, vol. I, page 572.</p> + +<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> +<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Le souvenir de ces faits se retrouve dans un proverbe +populaire. Pour désigner une chose inintelligible, on dit: <i>C'est un +sermon allemand.</i></p> + +<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> +<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: André Bninski, évêque de Posen, réunit 900 hommes armés, +assiégea la ville de Zbonszyn et força les habitants à lui livrer cinq +prédicateurs hussites qu'il fit brûler publiquement. Ce fait se passa +en 1439, alors que le pays était déchiré par des dissensions +intérieures pendant la minorité du roi.</p> + +<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> +<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: La plus ancienne poésie polonaise que l'on ait +conservée, après l'hymne à la Vierge<a id="footnotetag89-A" name="footnotetag89-A"></a><a href="#footnote89-A" title="Go to footnote 89-A"><span class="smaller">[89-A]</span></a>, est une poésie en +l'honneur du réformateur anglais. Ce poème a été composé vers le +milieu du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, par André Galka Dobrzynski, maître ès-arts de +l'Université de Cracovie. En voici la traduction aussi littérale que +possible:</p> + +<p>«Vous, Polonais, Allemands, et toutes les nations! Wiclef vous parle +le langage de la vérité! La terre et la chrétienté n'ont jamais eu et +n'auront jamais d'homme plus grand que lui. Que celui qui désire se +connaître, approche Wiclef; celui qui suivra sa voie, ne s'égarera +jamais.</p> + +<p>»Il a révélé la sagesse divine, la science humaine et des vérités qui +étaient inconnues aux sages.</p> + +<p>»Il a écrit d'inspiration sur la dignité ecclésiastique, sur la +sainteté de l'Église, sur l'Antechrist italien, sur la perversité des +papes.</p> + +<p>»Vous, prêtres du Christ, qui êtes appelés par le Christ, suivez +Wiclef.</p> + +<p>»Les papes impériaux sont des antechrists; leur pouvoir procède de +l'Antechrist,—des dons des empereurs allemands.</p> + +<p>»Sylvestre, le premier pape, a emprunté son pouvoir au dragon +Constantin, et il a versé son venin sur toutes les églises; conduit +par Satan, Sylvestre a trompé l'empereur et s'est emparé de Rome par +fraude.</p> + +<p>»Nous désirons la paix;—prions Dieu! aiguisons nos glaives, et nous +vaincrons l'Antechrist. Frappons l'Antechrist avec le glaive, mais non +avec un glaive de fer. Saint Paul dit: «Tuez l'Antechrist avec le +glaive du Christ.»</p> + +<p>»La vérité est l'héritage du Christ. Les prêtres ont caché la vérité; +ils la craignent, et ils trompent le peuple avec des fables. Ô Christ! +pour le salut de tes blessures, envoie-nous des prêtres qui puissent +nous guider dans les voies de la vérité et ensevelir l'Antechrist!»</p> + +<p>Le même auteur a écrit, sur les œuvres métaphysiques de Wiclef, un +commentaire latin dont le manuscrit est conservé dans la bibliothèque +de l'Université de Cracovie. Il fut obligé de quitter cette ville, +mais il trouva asile à la cour de Boleslav, prince d'Oppeln (Silésie), +qui professait les doctrines de Jean Huss.</p> + +<p>J'ai puisé ces détails dans l'histoire de la littérature polonaise, +publiée par M. Michel Wiszniewski, élève de l'Université d'Édimbourg +et long-temps professeur à celle de Cracovie. Cet ouvrage, réellement +national, qui ne le cède à aucune des plus célèbres histoires de ce +genre, telles que celles de Tiraboschi, Ginguené, Sismondi, etc., n'a +malheureusement pas été terminé, l'auteur ayant dû s'exiler de son +pays et s'établir en Italie. Puissent des circonstances plus +favorables permettre à M. Michel Wiszniewski de compléter son travail, +bien qu'il n'ait plus rien à ajouter à la réputation qu'il s'est +acquise dans le monde littéraire.</p> + +<p><a id="footnote89-A" name="footnote89-A"></a> +<b><a href="#footnotetag89-A">89-A</a></b>: Cet hymne célèbre, qui était chanté par les soldats +polonais avant la bataille, et qui a été composé par saint Adalbert au +commencement du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, a été traduit en anglais par le docteur +Bowring, dans ses extraits de poésie polonaise, et en français, +par....</p> + +<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Un manuscrit de cette traduction a été conservé à +Varsovie dans la bibliothèque Zaluski, ainsi appelée du nom de deux +frères qui, élevés à l'épiscopat, la fondèrent à grands frais. Elle +était considérée comme l'une des plus riches de l'Europe, et les deux +prélats en firent don à l'État; mais, lors du démembrement de la +Pologne en 1795, elle fut transportée à Saint-Pétersbourg. Cet acte de +spoliation fut accompli sans aucun soin, et les livres les plus +précieux furent perdus dans le transport.</p> + +<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: Dans ce plan de réforme, Ostrorog soutenait que le +Christ ayant déclaré que son royaume n'est pas de ce monde, le pape +n'avait aucune autorité à exercer sur le roi de Pologne, et qu'il ne +devait pas exiger de ce dernier une attitude et un langage contraires +à sa dignité;—que Rome tirait chaque année du pays de fortes sommes +d'argent sous prétextes religieux, mais, en réalité, par des moyens de +superstition, et que l'évêque de Rome inventait les motifs les plus +injustes pour lever des taxes destinées non aux vrais besoins de +l'Église, mais à l'intérêt personnel du pape;—que tous les procès +ecclésiastiques devaient être jugés dans le pays, et non à Rome, «qui +ne prenait aucune brebis sans tondre la laine;»—qu'il y avait, parmi +les Polonais, des gens qui respectaient les affiches de Rome, ornées +de cachets rouges et de ficelles de chanvre et placées à la porte +d'une église, mais que l'on ne devait pas ajouter foi à ces impostures +de l'Italie.»—Il ajoute: «N'est-ce pas chose ridicule de voir le pape +nous imposer, en dépit du roi et du sénat, je ne sais quelles bulles +appelées indulgences? Le pape soutire de l'argent en promettant au +peuple de l'absoudre de ses péchés; et cependant Dieu a dit par la +voix de son prophète: «Mon fils, donnez-moi votre cœur et non votre +argent.» Le pape prétend qu'il emploie ses trésors à l'érection des +églises, mais, par le fait, il ne s'en sert que pour enrichir sa +famille. Je passe sous silence des actes encore plus blâmables. Il y a +des moines qui croient encore à de pareilles fables; il y a un grand +nombre de prédicateurs qui ne pensent qu'à récolter une riche moisson +et à se nourrir des dépouilles du pauvre peuple.» Ostrorog se plaint, +en outre, de l'incapacité de certains moines. «Avec une tonsure et un +capuchon, dit-il, le premier venu se croit apte à corriger le genre +humain. Il crie, et beugle presque, dans la chaire, où il ne rencontre +aucun antagoniste. Les hommes instruits, et même le vulgaire, ne +peuvent écouter sans horreur les non-sens et même les blasphèmes de +ces prédicateurs.»</p> + +<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> +<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: <i>Épître de Bernard de Lublin à Simon de Cracovie.</i> Deux +écrits antérieurs, <i>De vero cultu Dei</i> et <i>De matrimonio sacerdotum</i>, +publiés à Cracovie en 1504, contenaient également des doctrines que +Rome considère comme des hérésies.</p> + +<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: La loi <i>neminem captivabimus nisi jure victum</i>, fut +établie par la diète de 1431. D'après cette loi, le roi, qui +représentait alors le pouvoir judiciaire ainsi que l'autorité +exécutive, ne pouvait faire emprisonner aucun noble, si ce n'est dans +le cas de <i>flagrant délit</i>; mais il devait accepter une caution en +rapport avec le délit qui donnait lieu à l'accusation.</p> + +<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> +<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Modrzewski.</p> + +<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a> +<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: La Pologne était divisée politiquement en Pologne +<i>grande</i> et <i>petite</i>. La première de ces deux provinces, comprenant la +région de l'Ouest, reçut le nom de <i>grande</i>, parce qu'elle fut le +berceau de la monarchie qui s'étendit successivement vers l'Est et +vers le Sud. Elle était cependant moins vaste que la <i>Petite-Pologne</i>, +qui comprenait la région du Sud-Est.</p> + +<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> +<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Les Frères Bohêmes ne jouirent de cette protection que +durant la vie du duc Albert. Après sa mort, la persécution reprit son +cours. En 1568, on défendit aux Frères l'exercice public de leur +culte; on leur ordonna de signer les vingt articles de la Confession +reconnue en Prusse, et on leur défendit d'entretenir aucunes relations +avec leurs coreligionnaires, soit de Pologne, soit de Bohême. Cette +situation les décida à émigrer en 1574 pour la Pologne, où leurs +églises étaient devenues nombreuses et où la loi garantissait la +liberté des cultes.</p> + +<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> +<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: L'Université de Kœnigsberg contribua puissamment à +répandre en Pologne la connaissance des Écritures, en publiant les +premières Bibles et les premiers écrits anti-papistes qui aient paru +dans la langue du pays. Elle avait été fondée en 1544 par Albert, duc +de Prusse, en vue de populariser les principes protestants. Une +anecdote assez curieuse se rapporte à sa création. À cette époque, la +sanction du pape ou de l'empereur semblait indispensable pour la +fondation d'une Université, et Sabinus, le premier recteur de +l'Université de Kœnigsberg, était tellement pénétré de cette +pensée, qu'il s'adressa au cardinal Bembo afin d'obtenir du pape +l'autorisation d'ériger une école qui avait pour but avoué de +combattre l'autorité de Rome. Le cardinal Bembo répondit à cette +singulière requête par un refus poli. L'Empereur rejeta de même la +demande, qui ne fut accordée que par Sigismond-Auguste, roi de +Pologne, se fondant sur son titre de suzerain du duc de Prusse. Chose +bizarre! l'autorisation donnée pour l'érection d'une Université +protestante, fut contresignée par un évêque catholique romain, +Padniewski, chancelier de Pologne.</p> + +<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> +<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Actuellement dans la Pologne autrichienne.</p> + +<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> +<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: La constitution polonaise, de même que celle de Hongrie, +était <i>délégative</i> et non <i>représentative</i>; les électeurs décidaient +les questions qui devaient être portées à la Diète, et ils dictaient, +à l'avance, les votes de leurs députés.</p> + +<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> +<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: Leszczynski avait pour devise: <i>Malo periculosam +libertatem quàm tutum servitium.</i> Il descendait de Stanislas +Leszczynski, défenseur de Jean Huss au concile de Constance, et était +aïeul du roi Stanislas, depuis duc de Lorraine, et dont la fille, +Maria Leszczynski, épousa Louis XV, roi de France.</p> + +<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> +<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Voyez Bayle, article <i>Orichovius</i>.</p> + +<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> +<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Afin de donner une idée de la violence de son style, je +citerai quelques passages des lettres qu'il adressa au pape Jules III: +«Ô Saint-Père, je vous en conjure, pour l'amour de Dieu et de notre +seigneur Jésus-Christ et des saints anges, lisez ce que je vous écris +et rendez-moi réponse! Ne rusez pas avec moi: je ne vous donnerai pas +d'argent, je ne veux avoir avec vous aucune affaire....» Ailleurs, +Orzechowski s'adresse ainsi au même pontife: «Sachez, Jules, sachez +bien à quel homme vous avez affaire,—non pas à un Italien, pas même à +un Russe,—non pas à l'un de vos pauvres sujets, mais au citoyen d'un +royaume où le monarque lui-même est tenu d'obéir à la loi. Vous +pouvez, si cela vous plaît, me condamner à mort; mais ce ne sera pas +tout. Le roi n'exécutera pas votre sentence. La cause sera soumise à +la Diète. Vos Romains courbent leurs genoux devant vos domestiques: +ils fléchissent le cou sous le joug honteux de vos scribes. Il n'en +est pas ainsi parmi nous. Le roi, notre seigneur, ne peut pas faire +tout ce qui lui plaît; il doit faire ce que la loi prescrit. Il ne +dira pas, le jour où vous lui adresserez un signe de votre doigt, ou +lorsque vous ferez briller à ses yeux votre anneau: «Stanislas +Orzechowski, le pape Jules désire que vous alliez en exil: partez +donc!» Non, je vous assure que le roi ne vous obéira pas. Nos lois ne +lui permettent pas d'exiler ou d'emprisonner quiconque n'a pas été +condamné par le tribunal compétent.» Tout ce que dit Orzechowski +touchant l'autorité royale et la liberté des citoyens en Pologne était +parfaitement exact, et je ne sache pas qu'aucun autre pays pût jouir à +cette époque d'un égal degré de liberté.</p> + +<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> +<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: «Le serment, dit Orzechowski en s'adressant au roi, +détruit la liberté des évêques, qui ne sont plus que des espions pour +la nation et pour le souverain. Le haut clergé, qui s'est +volontairement soumis à cet esclavage, a conspiré, par le fait, et +s'est constitué en état de révolte contre le pays. Ces conspirateurs +ont siégé dans vos conseils, ils ont épié vos projets et les ont fait +connaître à leur maître étranger. Si vous vouliez, dans l'intérêt +public, arrêter les usurpations du pape, ils vous excommunieraient et +exciteraient des émeutes sanglantes. Le pape a lâché les moines, qui +se sont abattus sur votre royaume comme une nuée de sauterelles. +Voyez-les, conjurés contre vous! comme ils sont nombreux et cruels! +Contemplez abbayes, couvents, chapitres, synodes! autant de têtes +tonsurées, autant de têtes qui conspirent contre vous!»</p> + +<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> +<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: «Ces abominables sauterelles d'Ariens, de Macédoniens, +d'Eutychéens et de Nestoriens se sont abattues dans vos champs. Elles +croissent en nombre et se répandent dans toute la Pologne et en +Lithuanie, grâce à la négligence des magistrats. Une bande insolente +allume l'incendie, détruit les églises, méconnaît les lois, corrompt +les mœurs, méprise l'autorité et ravale le gouvernement. Elle +renversera le trône. Il importe bien plus de vaincre les fureurs de +l'hérésie que l'ennemi moscovite!»</p> + +<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> +<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: Orzechowski dit: «Le roi n'est établi que pour protéger +le clergé. Le souverain-pontife a seul le droit de faire les rois, et, +dès lors, il a pleine autorité sur eux. La main d'un prêtre est la +main de Jésus-Christ.... L'autorité de saint Pierre ne peut être +subordonnée à aucune autre; elle est supérieure à tout: elle ne paye +ni tributs ni taxes. La mission du prêtre est supérieure à celle du +roi. Le roi est le sujet du clergé; le roi n'est rien sans le prêtre. +Le pape a le droit d'enlever au roi sa couronne. Le prêtre sert +l'autel, mais le roi sert le prêtre et n'est que son ministre armé, +etc., etc.» Orzechowski représentait l'État sous la forme d'un +triangle, avec le clergé au sommet; le roi, ainsi que les nobles, +remplissaient le corps de ce triangle; le reste de la nation n'était +rien. Il recommandait aux nobles de gouverner le peuple +paternellement.</p> + +<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> +<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Après la mort de Louis le Jagellon, roi de Hongrie, qui +périt à la bataille de Mohacz contre les Turcs, en 1525, et ne +laissait point de postérité, un parti puissant éleva au trône Jean +Zapolya, woïvode de Transylvanie. Celui-ci ne put se maintenir en +présence de Ferdinand d'Autriche, qui avait été élu par le parti +opposé, et qui, ayant épousé une sœur du dernier roi, lui succéda +en Bohême, avec l'aide de son frère Charles-Quint. Zapolya se retira +en Pologne, où Jaroslav Laski lui proposa de le replacer sur le trône +de Hongrie en s'appuyant du secours des Turcs. Zapolya donna à Laski +ses pleins pouvoirs, et lui promit, en récompense de ses services, la +principauté de Transylvanie. Laski se rendit donc à Constantinople: il +n'avait rien à offrir, et il avait tout à demander. Cependant, ses +négociations furent si heureuses, que, le 20 février 1528, deux mois +seulement après son arrivée, il signa un traité d'alliance contre +l'Autriche avec le sultan Soliman, qui s'engageait à rendre à Zapolya +la couronne de Hongrie, sans autre condition que celle d'être reconnu +comme le protecteur ou <i>le frère aîné</i> du nouveau roi. Le succès de +l'ambassade de Laski fut dû en grande parti à l'influence slave. Le +vizir et les principaux dignitaires de la Turquie étaient des Slaves +de Bosnie, qui avaient embrassé l'islamisme et étaient devenus les +plus fidèles sujets de la Porte, tout en conservant leur langue et un +vif attachement pour la nationalité slave. On parlait à la cour du +sultan le slave autant que le turc, et Laski put s'entretenir +librement avec le vizir et les ministres, qui le traitaient comme un +compatriote. Laski a laissé un journal de son voyage, et il cite les +paroles remarquables qui lui furent adressées par Mustapha-Pacha: +«Nous sommes du même peuple; vous êtes Lekh<a id="footnotetag106-A" name="footnotetag106-A"></a><a href="#footnote106-A" title="Go to footnote 106-A"><span class="smaller">[106-A]</span></a>, et je suis +Bosnien. Il est naturel que chacun préfère son pays à tout autre.» Ces +paroles, dites par un Slave musulman, investi d'une haute fonction de +l'Empire turc, à un Polonais chrétien, prouvent la force des affinités +slaves et indiquent le parti que l'on pourrait tirer de ces +dispositions nationales.—Conformément au traité, une armée turque +rétablit Zapolya sur le trône de Hongrie, et vint mettre le siége +devant Vienne, qui fut sur le point d'être prise. Cependant Zapolya +oublia ce qu'il devait à Laski, ou plutôt il ne put supporter l'idée +d'être à ce point son obligé. Au lieu de recevoir la principauté de +Transylvanie, Laski fut accusé de conspiration et emprisonné. +L'influence de ses amis le fit remettre en liberté: son innocence fut +proclamée par lettres-patentes, et il reçut en dédommagement des +sommes qu'il avait dépensées au service de Zapolya, les villes de +Kesmark et de Debreczyn. L'âme fière de Laski ne pouvait être apaisée +par cet acte de justice péniblement arraché à l'ingratitude d'un roi +qui lui devait sa couronne. Il quitta le service de Zapolya et résolut +de défaire son propre ouvrage en détrônant ce prince. Il se rendit, en +conséquence, auprès de Ferdinand d'Autriche, qui accueillit à bras +ouvert un allié aussi précieux. En 1540, lorsque Ferdinand réunissait +une armée pour reconquérir la Hongrie, Laski fut envoyé à +Constantinople pour empêcher Soliman de secourir Zapolya. Son arrivée +à la cour ottomane, dans un rôle diamétralement opposé à celui qu'il +avait rempli douze années auparavant, excita la colère et les soupçons +du sultan, qui le fit emprisonner. Sa vie fut même quelque temps en +péril; mais il réussit à calmer Soliman, et rentra tout-à-fait en +grâce. Il tomba malade à Constantinople et se retira en Pologne; il +mourut en 1542 des suites de cette maladie, à laquelle on a supposé +que le poison n'était pas étranger. Son fils Albert, palatin de +Sieradz, visita l'Angleterre en 1583, et fut reçu par la reine +Élizabeth avec les marques de la plus haute distinction. On lui rendit +à Oxford les honneurs réservés d'ordinaire aux souverains. (Voyez +<i>Wood's History and antiquities of Oxford</i>, traduction anglaise, vol. +2, pag. 215-218.)</p> + +<p><a id="footnote106-A" name="footnote106-A"></a> +<b><a href="#footnotetag106-A">106-A</a></b>: Nom donné anciennement aux Polonais par les Russes et +adopté par les Turcs.</p> + +<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> +<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Érasme exprime dans ses lettres la plus vive admiration +pour les talents et le caractère de Laski. Il dit que, malgré son +grand âge, il tira grand profit de ses relations avec ce jeune savant. +Laski n'avait alors que vingt-six ans, et il était déjà connu des +personnages les plus éminents de son époque: ainsi, dans une lettre +écrite à Marguerite de Navarre, sœur de François I<sup>er</sup>, à +l'occasion de la bataille de Pavie, Érasme mentionne les lettres +écrites par cette reine à Jean Laski, son hôte. Il est probable que +Laski fut connu de la reine de Navarre par l'entremise de son frère +Stanislas, qui était attaché à la cour de François I<sup>er</sup>.</p> + +<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> +<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Latimer prépara la réception de Laski, dont il fit un +grand éloge, dans l'un de ses sermons prononcé devant le roi Édouard: +«Jean Laski, disait-il, est venu en Angleterre; c'est un homme d'une +haute instruction, c'est un noble dans son pays. Il est parti: s'il +nous a quittés faute d'emploi, c'est un malheur. Je désirerais que de +tels hommes demeurassent dans le royaume. «Celui qui vous reçoit me +reçoit,» a dit le Christ. Le roi s'honorerait donc en leur faisant +accueil et en les gardant en Angleterre.» (<i>Strype's Memorials of +Cranmer</i>, page 236.)</p> + +<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> +<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: On nomme ainsi le règlement ecclésiastique qui fut +publié par Charles-Quint après sa victoire sur les Protestants, et qui +devait demeurer en vigueur jusqu'à la réunion d'un concile général. Ce +règlement permettait aux Protestants de communier sous les deux +espèces, mais il leur imposait les rites et les dogmes de l'Église +romaine. Il fut aboli par le traité de Passau en 1552.</p> + +<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> +<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Laski vivait encore à l'avènement d'Élizabeth, et bien +qu'il ne fût pas retourné en Angleterre depuis la mort d'Édouard VI, +il entretint une correspondance suivie avec les principaux chefs de +l'Église anglicane et avec la reine elle-même. Zanchy, professeur à +Strasbourg, lui écrivait, en 1558 ou 1559, les lignes suivantes: «Je +ne doute pas que vous n'ayez déjà donné votre avis à la reine sur les +moyens de servir les intérêts de la religion. Je ne saurais cependant +trop insister pour que vous lui écriviez le plus souvent possible; car +je sais quelle est votre influence en Angleterre. Le moment est venu, +où les hommes tels que vous doivent soutenir la reine et l'entourer de +conseils pour venir en aide à l'Église chrétienne; si le royaume du +Christ s'établit en Angleterre, ce résultat sera très profitable pour +les Églises éparses en Allemagne, en Pologne et dans les autres pays.» +(Voyez <i>Strype's Memorials of Cranmer</i>, pages 238, 239.)</p> + +<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> +<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: Laski se maria deux fois; son second mariage eut lieu +en Angleterre. Il laissa neuf enfants, dont le plus distingué fut +Samuel, qui suivit avec honneur la carrière militaire et fut employé +dans plusieurs missions diplomatiques très importantes. Laski dissipa, +dans la conception de ses projets, une immense fortune, et sa famille, +tombée dans l'oubli, embrassa la foi catholique. Il y a cependant, à +ce que je crois, une branche de cette famille qui est demeurée fidèle +au Protestantisme.</p> + +<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> +<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Voyez <i>M'Crie's Reformation in Italy</i>.</p> + +<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> +<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Voici cette lettre: «Si je suis bien informé, je dois +éprouver la plus vive douleur, douter même de votre salut et de celui +de votre royaume. Vous favorisez les hérétiques, vous assistez à leurs +sermons, vous conversez avec eux, vous les admettez à votre table; +vous recevez leurs lettres et vous leur écrivez; vous souffrez que +leurs écrits circulent avec votre approbation; vous ne prohibez point +les assemblées, les conciliabules, les prêches des hérétiques. +N'êtes-vous point, par cette conduite, le soutien des rebelles et des +ennemis du Catholicisme, puisque vous les appuyez au lieu de les +combattre? Comment pouvez-vous, contrairement à votre serment et aux +lois de votre royaume, accorder aux infidèles les premières dignités +de l'État? Oui, vous entretenez, vous nourrissez, vous répandez +l'hérésie par les faveurs que vous prodiguez aux hérétiques. Vous avez +nommé, sans attendre la sanction du Saint-Siége, l'évêque de Chelm, +qui professe les doctrines les plus odieuses, à l'évêché de Cujavie. +Le palatin de Vilna (le prince Radziwill), un hérétique, le soutien et +le chef de l'hérésie, est investi, par vous, des plus hautes dignités. +Il est chancelier de Lithuanie, palatin de Vilna, l'ami le plus intime +du roi; il est, pour ainsi dire, le régent du royaume, et presque le +second roi. Vous avez détruit la juridiction de l'Église et promulgué +un acte de la diète qui autorise chacun à choisir, selon son gré, ses +prédicateurs et son culte. C'est par vos ordres que Jean Laski et +Vergerius sont venus en Pologne; c'est sous votre autorisation que les +habitants d'Elbing et de Dantzick ont aboli la religion catholique +romaine! Si vous ne tenez pas compte de cet avertissement qu'ont +provoqué de tels scandales, je me verrai obligé de recourir à des +moyens plus efficaces. Vous devez changer de conduite. Ne prêtez point +l'oreille à ceux qui veulent que vous vous révoltiez contre l'Église +et contre la vraie religion; exécutez les ordonnances de vos pieux +ancêtres; supprimez toutes les innovations qui ont été introduites +dans votre royaume; rendez aux Églises leur juridiction, reprenez aux +hérétiques les Églises dont ils se sont emparés; chassez les +prédicateurs qui corrompent impunément les sentiments du peuple. +Pourquoi attendre un concile général, puisque vous avez en mains les +moyens d'extirper l'hérésie? Je vous le répète, si notre avertissement +demeure sans effet, je serai obligé d'employer les moyens auxquels le +Saint-Siége ne recourt jamais en vain contre les rebelles endurcis. +Dieu nous est témoin que nous n'avons négligé aucun effort; mais comme +nos lettres, nos ambassades, nos avertissements et nos prières auront +été stériles, nous pousserons la rigueur aux dernières limites.» +(Voyez <i>Raynaldus ad ann.</i>, 1566.)</p> + +<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> +<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Petite ville située entre Lowicz et Varsovie, à 38 +milles anglais de cette capitale.</p> + +<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> +<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: <i>Raynaldus ad annum. 1556</i>, vol. XII, p. 605.</p> + +<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> +<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Cette Bible, in-folio, est très connue des +collectionneurs sous le nom de Bible de Radziwill. Le dernier duc de +Sussex en possédait un exemplaire magnifique qu'il avait payé 50 liv. +sterl. Le fils de Nicolas Radziwill étant devenu catholique, dépensa +5,000 ducats à racheter tous les exemplaires qu'il put trouver et +qu'il fit brûler sur la place publique de Vilna. Radziwill avait dédié +cette Bible au roi, en l'engageant très vivement à abjurer le Papisme. +La traduction fut confiée à plusieurs savants polonais et étrangers; +Laski, notamment, y prit part. Elle se distingue par la pureté et +l'élégance du style.</p> + +<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> +<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Le pape prit connaissance de ces demandes avec un vif +sentiment de dépit, et il s'exprima à leur sujet avec la plus grande +véhémence. (<i>Histoire du Concile de Trente</i>, par Pietro Soave Polano +(Sarpi), traduite en anglais par sir Nathaniel Brent. Londres, 1626, +page 374).</p> + +<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> +<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: La biographie de Commendoni contient le récit de cette +importante affaire qui, sans l'habileté du diplomate italien, aurait +entraîné la chute définitive de l'autorité romaine en Pologne: «Les +chefs des hérétiques, c'est-à-dire les nobles les plus riches et les +plus influents tant à la cour que dans le pays, songèrent à fortifier +leur parti, dès qu'ils virent que Commendoni agissait activement en +faveur de la cause catholique. Ils s'attachèrent à provoquer la +réunion d'un concile national, où ils auraient pu décider les +questions religieuses conformément aux coutumes et aux intérêts de +l'État et sans la participation du pape. Ils disposaient d'un +archevêque (Uchanski), auquel sa dignité donnait une égale influence +dans le sénat et parmi le clergé, et qu'ils avaient séduit par leurs +promesses. Commendoni découvrit le projet ainsi que les intrigues +d'Uchanski et des hérétiques. Il résolut d'abord de dissimuler ce +qu'il savait, ne voulant pas irriter un homme aussi considérable, qui +se serait déclaré ouvertement pour les Protestants s'il avait pensé +que ses desseins étaient découverts. Uchanski était d'autant plus à +craindre, que le roi paraissait très disposé à assembler le clergé. +Commendoni employa toute son intelligence et toute son habileté à +combattre ces fâcheuses dispositions; il ne cessa de représenter au +roi les périls que courait son autorité ainsi que la tranquillité +publique; il lui dit que les concessions faites aux hérétiques et aux +masses populaires entraîneraient la perte successive de tous les +droits attachés à la couronne;—que si les lois, les ordonnances et +les précédents suffisaient à peine à maintenir l'autorité royale, +cette autorité serait bien plus compromise dès que l'on semblerait +légitimer les mauvaises intentions des Réformistes. Commendoni rappela +en outre que, deux ans auparavant, le roi de France, encore enfant, +avait été entraîné par la faiblesse de sa mère et par les funestes +conseils de ses ministres, à montrer la même condescendance en +assistant au colloque de Poissy, comme s'il avait pu être l'arbitre +des différends et des controverses de l'Église;—que cette assemblée +avait été la source de grandes divisions et était devenue comme une +trompette excitant le peuple à la révolte;—que les disputes soulevées +par elle, n'avaient contribué qu'à envenimer la guerre civile.»</p> + +<p>Ce fut ainsi que Commendoni parvint à dissuader le roi d'assembler un +synode national. Ce prince aimait la tranquillité et ne craignait rien +tant que les troubles et les révoltes dans ses États. C'est pourquoi, +lorsque la question s'engagea au sein du sénat, il arrêta le débat et +déclara qu'il n'avait point à intervenir dans les affaires de +l'Église. Un grand nombre d'évêques et de sénateurs défendirent avec +zèle, dans cette circonstance, la cause de la religion. (<i>Vie de +Commendoni</i>, par Gratiani).</p> + +<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> +<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: Jusqu'alors la Lithuanie et la Pologne n'étaient unies +que dans leur souverain, lequel était héréditaire dans le premier de +ces pays, et électif dans le second. En vertu de l'acte de 1569, le +roi résigna ses droits héréditaires en Lithuanie et devint électif +pour les deux pays, qui eurent également un corps législatif commun, +bien que leur administration, leurs lois et leur armée demeurassent +distinctes. Cette situation dura, sauf de légères modifications, +jusqu'à la dissolution de la Pologne.</p> + +<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> +<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Cette union, bien connue dans l'histoire de l'Église +sous le nom de <i>Consensus Sandomiriensis</i>, a été fréquemment racontée. +Les relations les plus exactes se trouvent dans l'<i>Histoire du +Consensus de Sandomir</i>, par J. E. Jablonski, et dans l'<i>Histoire de +l'Église de Bohême en Pologne</i>, par F. Lukaszewicz (ces livres sont +écrits en polonais). J'ai également donné quelques détails sur l'union +de Sandomir dans mon <i>Histoire de la Réforme en Pologne</i>, vol. I, +chapitre <span class="smcap">IX</span>.</p> + +<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> +<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Voici les noms des principales familles qui +embrassèrent le Protestantisme au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle: Radziwill, Zamoyski, +Potoçki, Leszczynski, Sapiéha, Ostrorog, Olesniçki, Sieninski, +Szafranieç, Tenczynski, Ossolinski, Jordan, Zborowski, Gorka, +Mieleçki, Laski, Chodkiewicz, Melsztinski, Dembinski, Bonar, +Boratynski, Firley, Tarlo, Lubomirski, Dzialynski, Sienlawski, +Zaremba, Malachowski, Bninski, Wielopolski, etc.</p> + +<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> +<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: John Johnstone naquit, en 1603, à Szamotuly ou Sambter, +dans la Grande-Pologne. Son père, Siméon Johnstone, était un ministre +protestant descendant des Johnstone de Craigbourne en Écosse. John +étudia dans diverses écoles de son pays; il alla, en 1622, en +Angleterre, puis en Écosse, où il demeura jusqu'en 1625; de là, il +revint en Pologne. En 1625, il entreprit l'éducation de deux fils du +comte Kurzbach, et habita avec eux à Lissa. En 1628, il se rendit en +Allemagne, puis (1629) à Franeker, en Hollande, où il suivit les cours +de médecine. Il se livra aux mêmes études à Leyde, à Londres et à +Cambridge. De retour en Pologne, il devint le précepteur de deux +jeunes nobles, Boguslav Leszczynski et Vladislav Dorohostayski, avec +lesquels il visita Leyde et Cambridge, où il reçut le diplôme de +docteur en médecine; il parcourut d'autres contrées de l'Europe et +rentra en Pologne vers la fin de 1636. L'année suivante, il se maria, +perdit sa femme, se remaria en 1638, et eut, de cette seconde union, +plusieurs enfants. En 1642, les Universités de Francfort-sur-l'Oder et +de Leyde lui offrirent leurs chaires de médecine; il refusa, préférant +vivre dans son pays, et résida à Lissa, en qualité de médecin de son +élève Boguslav Leszczynski. Les guerres de 1655 à 1660 le forcèrent à +quitter la Pologne; il se retira en Silésie, près de Liegnitz, où il +habita jusqu'à sa mort, arrivée en 1675. Son corps fut enseveli à +Lissa. Voici les titres de ses principaux ouvrages:—<i>Thaumatographia +naturalis in X classes divisa</i>, Amsterdam, 1632, 1633, 1661 et +1666;—<i>Historia universalis, civilis et ecclesiastica, ab orbe +condito ad 1633</i>, Leyde, 1633 et 1638, Amsterdam, 1644, Francfort, +1672;—<i>De naturæ constantiâ, etc.</i>, Amsterdam, 1632, traduit en +anglais sous ce titre: <i>the History of the constancy of nature, etc.</i>, +Londres, 1657;—<i>Systema Dendrologicum</i>, Lissa, 1646;—<i>Historia +naturalis de Piscibus et Cetis</i>, Francfort, 1646;—<i>De quadrupedibus, +avibus, piscibus, insectis et serpentibus</i>, Francfort, 1650, 2 vol. +Cette édition est très estimée, à cause des planches exécutées par le +célèbre Merian.—<i>Idea medicinæ universa praticæ</i>, Amsterdam, 1652, +1664, Leyde, 1655;—<i>Historia naturalis de Insectis</i>, Francfort, +1653;—<i>Historia natur. animal. cum figuris</i>, 1657, etc., etc. Le +grand nombre de ces ouvrages, qui eurent, de leur temps, une très +haute réputation, prouve le mérite extraordinaire de John Johnstone.</p> + +<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> +<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Voici les titres des principaux écrits d'Hosius: +<i>Confessio catholicæ fidei christianæ, vel potius explicatio +confessionis à patribus facta in synodo provinciali quæ habita est +Petricoviæ, ann. 1551</i>, Mayence, 1551. (Rescius dit que cet ouvrage a +eu trente-deux éditions en diverses langues du vivant d'Hosius).—<i>De +expresso verbo Dei</i>, 1567.—<i>Propugnatio christianæ catholicæque +doctrinæ</i>, Anvers, 1559.—<i>Confutatio prolegomenon Brentii</i>, Anvers, +1565.—<i>De communione sub utrâque specie.</i> <i>De sacerdotum conjugio.</i> +<i>De Missâ vulgari lingua celebranda</i>, etc. La meilleure édition de ces +divers ouvrages est celle de Cologne, 1584. La vie d'Hosius, écrite +par Rescius (Reszka), a été publiée à Rome en 1587.</p> + +<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> +<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: Voyez dans les écrits d'Hosius, <i>Epistola Carolo +cardinali Lotharingo</i>, etc., <i>Sublacio, 4 septembris 1572</i>.</p> + +<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> +<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Voyez <i>Bayle</i>, art. <i>Hosius</i>.</p> + +<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> +<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: Le grand-maréchal avait la direction suprême du pouvoir +exécutif.</p> + +<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> +<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Les débats de ce complot ont été décrits par le +secrétaire de Commendoni. (Voir <i>Vie de Commendoni</i>, par Gratiani, +livre <span class="smcap">IV</span>, c. <span class="smcap">III</span>).</p> + +<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> +<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: On appelait diète de <i>convocation</i> celle qui se +réunissait après la mort du roi pour fixer l'époque et le lieu de +l'élection, convoquer l'assemblée élective et adopter les mesures +nécessaires pour maintenir la tranquillité dans le pays. Elle était +toujours <i>confédérée</i>, c'est-à-dire que le sénat votait avec la +chambre des députés et que les affaires étaient décidées à la majorité +et non à l'unanimité des suffrages.</p> + +<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> +<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Ce prélat avait fort à cœur la Réforme de l'Église +nationale, et il en entretint très activement le roi +Sigismond-Auguste, dès 1555. C'était un homme aussi distingué par ses +talents politiques que par ses idées éclairées en matière de religion. +J'ai dit plus haut qu'il avait étudié à Wittemberg, sous Melanchton. +Il compléta son instruction ecclésiastique à Rome, et, après son +retour en Pologne, il fut nommé chanoine de Lowicz et archidiacre de +Kalish. Il alla deux fois à Rome pour régler les affaires de l'Église +polonaise, et il fut envoyé ensuite par Sigismond-Auguste, en qualité +d'ambassadeur, auprès de l'empereur Maximilien II. À la cour de +Vienne, il se lia intimement avec Étienne Batory, envoyé de Jean +Zapolya, prince de Transylvanie; et lorsque Batory fut plus tard mis +en prison par l'empereur, Krasinski fit les plus grands efforts pour +obtenir sa liberté, et il y parvint.—Il contribua puissamment à +opérer la fusion législative de la Lithuanie avec la Pologne, et il en +fut récompensé par la dignité de vice-chancelier de Pologne, puis par +sa nomination à l'évêché de Cracovie.</p> + +<p>Cet évêché possédait un revenu très considérable, notamment la +souveraineté du duché de Sévérie, auquel étaient attachées toutes les +prérogatives royales (droit de battre monnaie, de conférer des titres +de noblesse, etc.). Aussi les évêques de Cracovie laissaient-ils +ordinairement de grandes richesses à leurs héritiers; mais Krasinski +dépensa toute sa fortune dans l'intérêt de l'Église ou de l'État. +Lorsque la Pologne, après le départ de Henri de Valois, fut envahie +par les Turcs, il envoya à ses frais un corps de cavalerie pour +grossir l'armée polonaise, et il reçut, à cette occasion, les +remerciements de la diète.</p> + +<p>Étienne Batory, élu roi de Pologne, aurait sans doute placé Krasinski +à la tête de l'Église nationale; mais ce noble prélat mourut en 1579, +à l'âge de cinquante-quatre ans. Le dernier acte de sa vie fut +d'envoyer au roi, qui assiégeait alors Dantzick, un renfort de 50 +cuirassiers et de 200 fantassins levés à ses frais. Il était déjà +malade, et la nouvelle de sa mort arriva au camp en même temps que le +corps de troupes dont il faisait don à son royal ami.</p> + +<p>L'auteur de ce livre descend d'un frère de l'évêque Krasinski.</p> + +<p>La famille des Krasinski s'enorgueillit de compter parmi ses membres +un autre prélat illustre, Adam Krasinski, évêque de Kamiénietz, dont +les efforts pour secouer le joug de l'invasion étrangère ont été +retracés avec détail par l'écrivain français Rulhière (<i>Histoire de +l'Anarchie de la Pologne</i>). Ce fut sur la proposition du même Adam +Krasinski, que l'élection royale fut abolie et que l'hérédité du trône +de Pologne fut proclamée par la célèbre constitution du 3 mai 1791.</p> + +<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> +<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Choisain, qui accompagnait Montluc et qui a écrit le +récit de l'ambassade, dit que toutes les dames de Pologne, en parlant +du massacre de la Saint-Barthélemy, versaient d'abondantes larmes, +comme si elles avaient assisté à cette scène horrible.</p> + +<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> +<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: «Il y avait déjà à Varsovie un grand nombre d'hommes +d'armes et de nobles venus de toutes les parties du royaume avec leurs +amis et leurs vassaux. La plaine où ils avaient établi leurs tentes et +où devait se tenir la diète, présentait l'aspect d'un camp. On les +voyait se promener avec de grands sabres au côté, et parfois marcher +en troupes armées de piques, mousquets, arcs et flèches. Quelques-uns +même avaient amené des canons et se retranchaient dans leur camp. On +aurait pu croire qu'ils allaient à une bataille, et non à une diète; +que tous ces préparatifs étaient destinés à la guerre et non à un +conseil d'État; qu'il s'agissait plutôt de conquérir un royaume +étranger que de disposer de la couronne nationale. Du moins, en +présence de ce spectacle, il était permis de supposer que l'affaire +serait plutôt décidée par la force des armes que par une discussion et +par des votes.</p> + +<p>»Mais ce qui me parut le plus extraordinaire, ce fut de voir que, au +milieu de cette foule d'hommes armés, et à un moment où il n'y avait +ni lois ni magistrats régulièrement établis, il ne se commit pas un +meurtre, pas une épée ne sortit du fourreau. Ces grands débats, où il +s'agissait de donner ou de refuser un royaume, se passèrent en +paroles, tant la nation polonaise a horreur de verser son sang dans +les guerres civiles!» (Voyez <i>Vie de Commendoni</i>, par Gratiani, liv. +<span class="smcap">IV</span>, chap. <span class="smcap">X</span>).</p> + +<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> +<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Popelinière, <i>Histoire de France</i>, 1581, vol. II, fol. +176, p. <span class="smcap">II</span>.</p> + +<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> +<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Il n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne parlât le +latin; beaucoup savaient l'italien et l'espagnol, et quelques-uns +parlaient le français très purement, et on aurait pu les prendre pour +des hommes élevés sur les bords de la Seine et de la Loire plutôt que +pour des riverains de la Vistule ou du Dnieper. Ils firent rougir nos +courtisans, qui ne se contentent pas d'être très ignorants par +eux-mêmes, mais qui affectent en outre d'être les ennemis déclarés de +tout savoir... (<i>De Thou</i>, livre 56).</p> + +<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> +<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: Popelinière reproduit le texte des remontrances +adressées à Charles IX par les ambassadeurs polonais. Cette pièce n'a +pas moins de quatre pages in-folio. (Voyez son <i>Histoire</i>, vol. II, +fol. 196 et suiv.). Les ambassadeurs pressèrent, en outre, le roi, de +réclamer la liberté de la veuve de Coligny, détenue à Turin, et de +réviser le procès de l'amiral, qui avait été condamné par un tribunal +partial et inique.</p> + +<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a> +<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: Hosius envoya au roi Rescius, son confident (plus tard +son biographe), et il lui rappela en outre, dans une lettre du 13 +octobre 1573, «qu'il ne devait pas suivre l'exemple d'Hérode, mais +bien plutôt celui de David, qui n'avait point cru devoir garder un +serment irréfléchi. Il ne s'agissait pas d'un seul Nabal, mais de +plusieurs milliers d'âmes qui pouvaient être livrées au diable. Le roi +avait péché avec Pierre; il devait, comme Pierre, reconnaître son +erreur et se convaincre que son serment ne pouvait le lier à +l'iniquité. Il n'était pas nécessaire de le relever de son serment, +attendu que, suivant toute loi, les actes irréfléchis sont nuls et non +avenus...»</p> + +<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a> +<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: Les rois de Pologne disposaient d'un grand nombre de +domaines connus sous le nom de <i>Starosties</i>, qu'ils étaient tenus de +distribuer à des nobles qui les conservaient pendant leur vie. Ces +dons, originairement concédés en récompense de services rendus, +étaient appelés <i>panis bene merentium</i>; mais comme le roi était +entièrement libre de les distribuer à sa guise, il s'en servait dans +l'intérêt de son autorité. Ils furent largement exploités par +Sigismond III, qui les donnait à ceux de ses sujets qui abandonnaient +le Protestantisme ou l'Église grecque pour se convertir à la cause de +Rome.</p> + +<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> +<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Lukaszewicz, <i>Histoire des Églises helvétiques de la +Lithuanie</i>, en polonais, 2 vol. in-8<sup>o</sup>. Posen, 1842, 1843.</p> + +<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> +<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: André Volanus, né en Silésie, mais élevé en Pologne où +il arriva dès sa jeunesse, était l'un des hommes les plus instruits de +son temps. Protégé par Radziwill le Noir, il remplit avec talent +d'importantes fonctions et reçut en récompense de vastes terrains. Il +composa plusieurs ouvrages politiques; ce furent ses écrits contre les +Jésuites et les Sociniens qui le firent surtout connaître. Il mourut +en 1610.</p> + +<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> +<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Stanislas Sudrowski était un homme instruit et renommé +pour ses vertus. Il fut ministre de l'Église de Genève et surintendant +du district de Vilna. Il publia plusieurs ouvrages, dont l'un, intitulé +<i>Idolatriæ Loyolitarum oppugnatio</i>, excita à tel point le ressentiment +des Jésuites, que ceux-ci demandèrent au roi que l'auteur et le livre +fussent brûlés sur le même bûcher.</p> + +<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> +<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: <i>Lukaszewicz</i>, vol. I, pages 47-85.</p> + +<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> +<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: Le système d'éducation pratiqué par les Jésuites est +admirablement décrit par Broscius, prêtre catholique, professeur de +l'Université de Cracovie et l'un des hommes les plus éclairés de son +temps, dans un livre publié en polonais vers 1620 sous ce titre: +<i>Dialogue entre un propriétaire et un curé.</i> Cet ouvrage excita la +colère des Jésuites qui, ne pouvant se venger sur l'auteur, s'en +prirent à l'éditeur qui fut, à leur instigation, fouetté en place +publique, puis banni. Voici un extrait de Broscius: «Les Jésuites +enseignent aux enfants la grammaire d'Alvar, qui est très difficile et +très longue à apprendre. Ils ont, pour cela, plusieurs raisons: 1<sup>o</sup> En +gardant long-temps leurs élèves dans les écoles, ils peuvent recevoir +un plus grand nombre de présents. (Dans une autre partie de son +ouvrage, Broscius a démenti que les Jésuites recevaient en dons +volontaires des parents et des élèves une valeur supérieure à celle +qu'eût produite le paiement régulier d'une pension); 2<sup>o</sup> Ils peuvent +connaître à fond le caractère de leurs élèves; 3<sup>o</sup> Dans le cas où les +amis de l'enfant voudraient le retirer de l'école, les Jésuites ont un +prétexte pour le retenir, en disant qu'il faut au moins lui laisser le +temps d'apprendre la grammaire, fondement de toute science; 4<sup>o</sup> Ils +gardent leurs élèves jusqu'à l'âge adulte, afin d'engager dans leur +ordre ceux qui ont le plus de talent ou qui attendent les plus forts +héritages. Lorsqu'un enfant n'a ni talent ni espérance de fortune, ils +ne le retiennent pas. Et alors, le malheureux, incapable de rien +faire, en est réduit à invoquer la charité des Jésuites, qui lui +procurent quelque place subalterne dans la maison d'un de leurs +patrons, et s'en servent ensuite dans l'intérêt de leur cause.»</p> + +<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> +<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: Grotius s'exprime ainsi sur Sarbiewski: «<i>Non solum +equavit sed etiam superavit Horatium.</i>» Non-seulement il égala, mais +encore il surpassa Horace. Il y a assurément beaucoup d'exagération +dans ce jugement.</p> + +<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> +<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Cette union fut accomplie par le mariage de Jagellon, +grand-duc de Lithuanie, avec Hedwige, reine de Pologne.</p> + +<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> +<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Le professeur Bohlen de Kœnigsberg, a dit à l'auteur +de ce livre que les paysans lithuaniens pouvaient comprendre des +phrases entières de sanskrit.</p> + +<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> +<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Le Paganisme subsista cependant en Lithuanie long-temps +après la conversion du roi, notamment dans la Samogitie, province +voisine de la Baltique et située au sud de la Courlande; l'idolâtrie +ne fut entièrement détruite dans cette province qu'en 1420. En 1390, +Henry IV d'Angleterre, allié aux chevaliers allemands de la Prusse, +prit part à une croisade contre la Lithuanie, que l'on considérait +encore comme païenne, bien qu'elle eût reçu le baptême depuis quatre +ans. Henry combattit sous les murs de Vilna contre les Lithuaniens et +les Polonais, et il tua dans un combat singulier le prince +Czartoryski, frère de Jagellon. Ce fait est rapporté dans les +chroniques lithuaniennes et par Walsingham, qui dit que: «Henry tua le +frère du roi de Pologne.»</p> + +<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a> +<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: «Nous désirons que vous considériez nos conseils et nos +exhortations comme une preuve de l'intérêt que nous vous portons ainsi +qu'à l'Église catholique. Sans méconnaître que notre principal devoir +est de soutenir la cause de l'Église universelle, nous devons ajouter +que notre patriotisme (<i>erga publicum bonum zelus</i>) nous inspire +d'autant plus d'affection pour votre personne que vous vous montrez +mieux disposé à l'égard de la sainte Église. Les Catholiques se +réjouiront en voyant l'Union s'accomplir sous la direction sage et +habile d'un chef tel que vous, et en même temps ce sera pour vous un +grand honneur de siéger, comme primat de l'Église orientale, à côté du +primat du royaume (l'archevêque de Gniezno). Cependant, il ne pourra +en être ainsi tant que vous dépendrez d'un patriarche sujet des +infidèles, tant que vous entretiendrez le moindre rapport avec lui: +car le respect ainsi que la raison d'État (<i>ratio status</i>) ne +permettra ni aux rois ni aux États du royaume de vous accorder ce +privilége. Comment les provinces polonaises, qui suivent les rites de +l'Église d'Orient, seraient-elles moins favorisées que la Russie qui a +son patriarche particulier? Vous avez déjà rompu avec succès la +première glace, en acceptant votre dignité; vous n'avez point réclamé +la bénédiction du patriarche de Constantinople; vous pouvez agir, à +l'avenir, selon les mêmes principes. Que les obstacles ne vous +effraient pas (<i>non terreant</i>); la plupart sont déjà surmontés; quant +aux autres, la persévérance et l'habileté en auront bientôt raison. +Déjà l'élection des évêques et des métropolitains a été enlevée aux +nobles qui épiaient nos tentatives et qui les eussent surveillées +encore de plus près: peut-être même chercheront-ils à vous créer des +embarras pour l'accomplissement de nos desseins. Certes, c'est par la +grâce de la Divine Providence que vous avez été élu sans leur concours +et que vous vous êtes maintenu malgré leur hostilité. Vous avez en +Pologne et en Lithuanie des alliés particuliers (<i>privatim +clientelas</i>) et un parti puissant qui vous soutient: l'Église entière +vous viendrait en aide aux jours de danger. Qui pourrait vous détrôner +(<i>thronum reposcet</i>), si, à l'exemple des prélats d'Occident, vous +choisissez un coadjuteur destiné à vous succéder, prêt à marcher sur +vos traces et investi à l'avance de la protection royale? Du reste, ne +vous inquiétez ni du clergé ni de la populace. Quant au clergé, voici +comment vous le maintiendrez dans le devoir:—Nommez aux emplois +vacants, non point des hommes considérables qui seraient +indisciplinés, mais des hommes simples, pauvres et complètement +soumis. Renversez et privez de leurs bénéfices, sous un prétexte ou +sous un autre, tous ceux qui vous seraient hostiles, et donnez leur +place et leurs revenus à des hommes de confiance. Exigez de chacun +d'eux le paiement exact de la somme qu'ils doivent à votre dignité; +ayez soin que la richesse ne les rende trop indépendants: changez-les +de résidence, s'il en est besoin; confiez-leur des missions +honorifiques qu'ils auront à remplir à leurs frais. Ayez toujours +auprès de vous plusieurs <i>protopapas</i> (degré supérieur à celui des +prêtres de paroisse) et enseignez-leur vos principes. Taxez les +prêtres de paroisse dans l'intérêt de l'Église et ayez soin qu'ils ne +se réunissent jamais en synodes sans votre autorisation. Pour les +laïques, continuez à agir, comme par le passé, très prudemment +(<i>prudentissime</i>), afin qu'ils ne puissent pas découvrir votre plan. +En cas de dissentiment, ne les attaquez pas d'une manière trop +ouverte; si la bonne harmonie se maintient, usez de tous vos moyens +pour séduire leurs chefs en leur rendant quelques services, ou par des +cadeaux. Les cérémonies de Rome ne doivent être introduites que par +degrés dans votre Église. Il ne faut pas négliger les occasions de +disputes et de controverses avec l'Église d'Occident, afin de +dissimuler vos desseins et de détourner l'attention des nobles aussi +bien que du bas peuple. On peut ouvrir des écoles séparées pour leurs +enfants pourvu que ceux-ci puissent fréquenter les Églises catholiques +et compléter leur éducation dans nos établissements. Le mot Union ne +doit jamais être prononcé, il faut employer un autre terme; ceux qui +conduisent les éléphants évitent de porter des vêtements rouges. En ce +qui touche particulièrement les nobles, faites-leur un cas de +conscience de n'avoir aucun rapport avec les hérétiques, et de +seconder toujours et partout les Catholiques romains pour extirper +l'hérésie. Dans notre pensée, ce conseil est de la plus haute +importance; car, tant que les hérétiques ne seront pas exterminés, il +n'y aura jamais concorde et union entre les Églises Grecque et +Catholique. Comment les sectateurs de l'Église d'Orient pourraient-ils +se soumettre à l'autorité du Saint-Père, tant qu'il y aura en Pologne +des hommes qui, après avoir appartenu à l'Église d'Occident, ont renié +la suprématie de Rome? Enfin, fiez-vous à Dieu, puis au roi qui +dispose des bénéfices spirituels (<i>beneficiorum spiritualium</i>), aux +propriétaires qui, jouissant du droit de patronage (<i>jus +patrionatus</i>), n'en useront qu'au profit des Unionistes. Comptez sur +le succès. Quant à nous, nous vous aiderons non-seulement de nos +prières, mais encore de nos travaux pour défricher la vigne du +Seigneur.» (Extrait d'une lettre adressée par le collége des Jésuites +de Vilna à l'archevêque Rahoza.) <i>Lukaszewicz</i>, vol. I, p. 70.</p> + +<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> +<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Voici comment s'exprime Sapiéha dans sa lettre datée de +Varsovie, 12 avril 1622:—«Par l'abus de votre autorité, par vos actes +contraires aux lois du pays et aux préceptes de la charité, vous avez +répandu partout de dangereuses étincelles qui peuvent allumer +l'incendie. L'obéissance aux lois est plus nécessaire que l'union avec +Rome. Vos manœuvres imprudentes portent atteinte à la dignité du +roi. Sans doute, il est désirable qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et +un seul pasteur; mais il faut tendre à ce but avec réflexion et ne +point user de violence. C'est par la charité, non pas par la force, +que l'Union peut être accomplie; aussi n'est-il pas surprenant que +votre autorité rencontre une si vive opposition. Vous m'informez que +votre vie est en danger: je crois que c'est par votre faute. Vous me +dites que vous êtes prêt à imiter les anciens évêques dans leurs +souffrances: cette imitation est louable, et vous devriez prendre pour +modèle la piété, la sagesse et la douceur des nobles pasteurs. Lisez +leurs vies et vous n'y trouverez pas le récit de poursuites devant les +tribunaux d'Antioche ou de Constantinople; tandis que toutes les cours +de justice ne sont occupées que de procès intentés par vous.—Vous +dites que vous devez vous défendre contre la sédition. Le Christ a été +persécuté, et, loin de chercher à se défendre, il priait pour ses +persécuteurs; ainsi deviez-vous agir, au lieu de répandre des écrits +injurieux ou de proférer des menaces inconnues des apôtres. Vous vous +attribuez le droit de dépouiller les schismatiques et de leur couper +la tête; les Écritures enseignent le contraire. Cette Union a produit +de grands maux. Vous violentez les consciences, vous fermez les +églises, en sorte que les Chrétiens meurent comme les infidèles, sans +prières et sans sacrements. Vous abusez, sans autorisation, des +prérogatives du souverain. Quand vos actes provoquent des troubles, +vous nous écrivez qu'il faut proscrire les adversaires de l'Union. +Dieu veuille que notre pays ne soit point déshonoré par cette +politique impitoyable! Qui donc avez-vous converti par vos rigueurs? +Vous avez mécontenté les Cosaques, fidèles jusqu'à ce jour; vous avez +changé les brebis en boucs; vous avez mis le pays en péril; peut-être +même avez-vous détruit le Catholicisme. L'Union n'a produit que +discordes et querelles. Il eût mieux valu qu'il n'en fût pas question. +Maintenant, je vous informe que, par l'ordre du roi, les églises +doivent être ouvertes et rendues aux Grecs pour que ceux-ci puissent y +accomplir le service divin. Nous n'empêchons pas les Juifs et les +Musulmans d'avoir leurs temples, et cependant vous fermez les églises +chrétiennes? Je reçois de toutes parts des menaces de rupture. L'Union +nous a déjà enlevé Starodoub, Sévérie et d'autres villes. Il ne faut +pas qu'elle entraîne notre ruine complète.»—Cette condamnation de la +conduite de l'évêque est d'autant plus remarquable, que Sapiéha, né et +élevé dans la foi protestante, s'était plus tard converti au +Catholicisme. Léon Sapiéha a servi très utilement son pays comme +chancelier et commandant en chef des troupes en Lithuanie. Le code des +lois, composé sous sa direction, était très populaire, et lorsqu'il +fut aboli par l'empereur actuel dans les provinces polonaises de la +Russie, les gouvernements de Tchernigoff et de Poultava (démembrés de +la Pologne au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle), obtinrent, à titre de grâce spéciale, la +faculté de le conserver.</p> + +<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> +<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: Heydensteyn dit que cette émeute fut causée par des +Écossais, qui avaient alors une Congrégation considérable à Cracovie. +Ayant commencé, selon lui, à soutenir une thèse publique sur la +religion, ils se prirent de querelle avec leurs adversaires, et, +emportés au plus haut degré par le <i>perfervidum scotorum ingenium</i>, +ils tuèrent quelques-uns de ces derniers. Le contemporain Thuanus fait +voir distinctement la main des Jésuites dans cet évènement. Le jésuite +Skarga, qui a publié un pamphlet à cette occasion, accuse les +Protestants d'avoir pris l'offensive, et soutient en même temps que ce +qui existait illégalement pouvait être détruit sans injustice; et +telle était la position, à ses yeux, de l'Église protestante de +Cracovie, puisque les évêques, à qui revient, de droit divin, toute +appréciation locale en matière de foi religieuse, n'avaient pas +autorisé l'érection de ce monument. En conséquence de cette doctrine, +tout établissement religieux, fondé sans l'approbation du clergé +catholique, n'a pas d'existence légale.</p> + +<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> +<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: Afin de prévenir de si graves abus, Krolik, bourgeois +de Cracovie, fit construire, à quelques pas de l'église de Wielkanoç, +village peu éloigné de cette ville, une maison où les Protestants +malades pussent se réfugier pour mourir en paix et à l'abri de la +tyrannie catholique.</p> + +<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> +<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Une traduction polonaise de l'apostille de <i>Scultetus</i>, +ouvrage très populaire chez les Protestants d'Allemagne, est dû à Jean +Potoçki, qui en fit à ses filles une dédicace, empreinte d'un +sentiment de piété fervente et sincère.</p> + +<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> +<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Jean Zamoyski naquit en 1541. Il fut envoyé à Paris à +l'âge de douze ans, et attaché à la cour du dauphin (François II, +époux de Marie d'Écosse), qu'il laissa bientôt pour l'Université. Il +poursuivit ensuite ses études à Strasbourg et à Padoue, où, +conformément à un ancien usage de nommer, chaque année, un des +étudiants recteur ou <i>princeps juventutis literatæ</i>, ses camarades lui +décernèrent cette distinction. Il avait vingt-deux ans quand il publia +un traité <i>de Senatu Romano</i>, Venise, 1563, ouvrage très estimé des +classiques, et tiré à plusieurs éditions. Il fit paraître, peu de +temps après, deux nouveaux opuscules: <i>De constitutionibus et +immunitatibus almæ universitatis Patavinæ</i>, et <i>De perfecto senatore +syntagma</i>. Le roi Sigismond-Auguste prit un vif intérêt à la personne +de Zamoyski, et lui confia, à son retour en Pologne, la tâche +importante, mais pénible, de classer les archives nationales; ce +travail, accompli en trois laborieuses années, lui valut, à titre de +rémunération, une riche <i>starostie</i> (sorte de dotation viagère en +biens fonds). Cet important service, joint à la jeunesse, aux talents +et au caractère de celui qui l'avait rendu, le recommanda +avantageusement à l'attention de ses concitoyens; mais son influence +devint immense, quand, à la mort de Sigismond-Auguste, il proposa, +avec un succès d'enthousiasme, de soumettre l'élection du monarque, +non à la décision d'une diète, mais aux votes directs des nobles ou +électeurs. Cette mesure le rendit très populaire parmi la petite +noblesse, mais elle constituait évidemment une erreur funeste de la +part de Zamoyski, en ce qu'elle livrait le plus haut intérêt de l'État +à une multitude, souvent animée des intentions les plus pures, mais +facile à égarer sur les pas d'un meneur artificieux, quand une affaire +de cette importance aurait exigé la mûre délibération des citoyens les +plus recommandables par leurs lumières et par leur caractère. Zamoyski +s'aperçut plus tard de la faute qu'il avait commise, et il essaya, en +1589, de revenir sur le mode d'élection du souverain, mais ses efforts +furent paralysés par un parti contraire.</p> + +<p>Zamoyski fut l'un des délégués qui vinrent à Paris pour annoncer à +Henri de Valois son élection au trône de Pologne, et après la fuite de +ce monarque, il devint l'un des plus ardents promoteurs de l'avènement +d'Étienne Batory. Le nouveau roi récompensa ce service de Zamoyski, en +le nommant chancelier de la couronne, et il se fit accompagner par +lui, en cette qualité, pendant sa mémorable campagne de Moscovie, en +1579-1582. Quand Batory fut forcé de revenir dans sa capitale, il +laissa le commandement de l'armée à Zamoyski, qu'il créa <i>hetman</i>, ou +grand-général des forces polonaises. Étranger à la vie des camps, ce +grand homme poussa cependant la campagne avec la vigueur et l'habileté +d'un guerrier consommé, jusqu'à la paix qui vint la couronner. Il se +vit encore élever à la dignité de castellan de Cracovie, ou premier +sénateur séculier, et réunit ainsi dans sa personne les plus hautes +distinctions civiles et militaires. Son immense popularité, jointe à +tant d'élévation, le porta à un degré de pouvoir et d'influence, +auquel n'a peut-être jamais atteint un sujet dans aucun autre pays, si +ce n'est en Angleterre le grand comte de Warwick, surnommé le faiseur +de rois.</p> + +<p>Ce fut, comme nous l'avons dit dans le texte, entièrement par +l'influence de Zamoyski, que Sigismond III fut élu en opposition de +l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Rodolphe, qui était soutenu +par un parti puissant. Maximilien s'avança en Pologne pour soutenir +ses prétentions à main armée; mais il fut vaincu et fait prisonnier +par Zamoyski, qui le retint captif jusqu'à ce qu'il eût renoncé +solennellement à ses prétentions au trône de Pologne. Zamoyski +s'aperçut bientôt que l'élection de Sigismond III, issue de son appui, +n'était rien moins qu'avantageuse à son pays, et il opposa tous les +contrepoids de sa puissance aux tendances de ce funeste règne. Il +alla plusieurs fois en personne défendre les frontières menacées, et +résolut de consacrer toute l'énergie de son patriotisme à lutter +contre la politique de plus en plus fatale de Sigismond III, et, en +particulier, contre l'influence de l'Autriche, soutenue par les +Jésuites aux dépens des intérêts de la nation. Enfin, quand il eut +épuisé toutes les représentations, sans que le roi cessât de se livrer +à une foule d'actes en violation directe de la Constitution et +attentatoires à la dignité nationale, Zamoyski qui, en sa qualité de +chancelier, était le premier gardien des libertés publiques, se +détermina à gourmander publiquement le roi, au milieu d'une diète +assemblée. Il s'approcha du trône et commença par lui reprocher, dans +un langage animé, ses fautes d'omission et de commission; il conclut +en déclarant que s'il voulait continuer à violer la Constitution, il +courait risque de perdre sa couronne... Sigismond, enflammé de colère, +se leva de son trône et saisit son épée; mais Zamoyski s'écria: <i>Rex! +non move gladium, ne te Caïum Cæsarem nos Brutos sera posteritas +loquatur. Sumus electores regum destructores tyrannorum. Regna, sed +non impera!</i><a id="footnotetag151-A" name="footnotetag151-A"></a><a href="#footnote151-A" title="Go to footnote 151-A"><span class="smaller">[151-A]</span></a> Cet évènement date de 1608, et Zamoyski, qui était +alors âgé de soixante-quatre ans, mourut peu de temps après. Mécène +dans sa sphère, il fonda, sur ses domaines patrimoniaux, à Zamostz, +une académie dont il confia les chaires à de savants professeurs, à +l'exclusion des Jésuites. Il établit aussi au même endroit, une +imprimerie d'où sont sortis beaucoup de livres précieux, entre autres +un ouvrage accueilli avec la plus grande faveur, et qui, bien que +publié sous le nom de son ami Burski, est considéré généralement comme +l'œuvre de Zamoyski lui-même, ou tout au moins comme une +composition faite d'après ses notes. Cet ouvrage a pour titre +<i>Dialectica Ciceronis quæ dispersè in scriptis reliquit maximè ex +stoïcorum sententia</i>, etc., etc. 1604.</p> + +<p>Le contemporain Thuanus paye un juste tribut d'éloge à Zamoyski. Ses +descendants occupent encore une haute position dans leur pays natal, +et sont honorablement connus à l'étranger.</p> + +<p><a id="footnote151-A" name="footnote151-A"></a> +<b><a href="#footnotetag151-A">151-A</a></b>: Roi! ne tire pas l'épée, de peur qu'une postérité +reculée ne te nomme Caius César, et nous des Brutus. Nous faisons les +rois, nous immolons les tyrans. Règne, mais ne commande pas.</p> + +<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> +<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Le prince Christophe Radziwill était fils de Christophe +Radziwill, palatin de Vilna et <i>hetman</i> ou grand-général de Lithuanie, +qui s'était distingué par de nombreux faits d'armes, et petit-fils de +Radziwill Rufus. La notice suivante sur sa vie est extraite d'un +ouvrage sur la noblesse polonaise, du jésuite Niesieçki, que nous +avons déjà cité, et à qui il faut rendre cette justice, qu'il +reconnaît avec impartialité, comme son coreligionnaire bohémien +Balbinus, le mérite de beaucoup de ses concitoyens, dont il condamne +les croyances:—«S'étant joint, à la tête d'une troupe considérable +des siens, au grand-hetman Chodkiewicz (célèbre guerrier), il se +comporta si brillamment contre les Suédois, que ce chef, frappé de ses +talents militaires et de sa rare intrépidité, obtint pour lui la +dignité de hetman-de-camp ou général-de-camp (second en commandement). +Plus tard, dans le temps que Chodkiewicz était occupé à repousser les +Turcs, les Suédois envahirent inopinément la Livonie et s'emparèrent +de Riga. Radziwill, ayant réuni tout ce qu'il put de troupes +polonaises, harcela l'ennemi et remporta sur lui plusieurs avantages; +mais, privé de tous renforts, il dut renoncer à lutter, avec une +poignée de soldats, contre les forces débordantes des Suédois, qui +envahirent la Lithuanie et prirent son propre château de Birzé. Il +parvint cependant, malgré l'infériorité des siennes, à arrêter leurs +progrès dans cette province. Ces maux étaient l'ouvrage de quelques +flatteurs de la royauté, qui ne pouvaient voir sans envie les exploits +de cet homme distingué et le calomniaient auprès du souverain, de +telle sorte que la dignité de grand-hetman de Lithuanie, devenue +vacante par la mort de Chodkiewicz, ne fut pas conférée, comme elle +eût dû l'être, au guerrier qui avait si bien mérité de sa patrie. +Malgré cette marque de défaveur royale, Radziwill reçut les +remercîments de la diète, pour sa courageuse défense de la Lithuanie. +Il ne prit néanmoins aucune part aux affaires militaires, pendant le +règne de Sigismond III; mais, après l'avènement de Vladislav IV, il +fut fait grand-hetman et palatin de Vilna. Il conclut un traité de +paix avec la Moscovie en 1634, et fit ensuite, contre les Suédois, une +expédition qui se termina bientôt de la même manière. Radziwill était +fort dans l'action et puissant au conseil. Il mourut, en 1640, l'un +des fervents défenseurs des doctrines de Genève.»—Niesieçki, vol. +VIII, p. 54, édit. de 1841.</p> + +<p>Radziwill se montra, en effet, tout dévoué aux intérêts de la religion +réformée, comme son père et son aïeul, dont les richesses immenses et +les hautes dignités lui étaient dévolues avec le mérite et les vertus +patriotiques qui les distinguaient. Il publia à ses frais une nouvelle +édition de la Bible, précédée d'une dédicace à son souverain, dans +laquelle il déclarait, au nom de ses coreligionnaires, qu'ils étaient +prêts à comparaître devant l'oint du Seigneur, et à rendre compte de +leur croyance en s'appuyant, non sur les traditions humaines, mais +uniquement sur les Écritures illuminées de l'Esprit-Saint. Bien qu'il +n'employât aucune expression aussi énergique que celles dont son +prédécesseur Radziwill le Noir s'était servi dans sa dédicace de la +même Bible à Sigismond-Auguste, il en parlait comme d'un précédent à +la sienne. L'abolition de l'Église et de l'école protestantes de +Vilna, fondées par les ancêtres de Radziwill, et dont tous ses efforts +n'avaient pu prévenir la perte, vint briser le cœur du vieux +guerrier, qui avait consacré sa longue carrière au service de son +pays, soit en le défendant contre les attaques du dehors, soit en +luttant contre l'hostilité plus dangereuse encore des dévots +conseillers du monarque. Son fils Janus, palatin de Vilna et +grand-hetman de Lithuanie, vaillant soldat et général habile, rendit +de grands services à son pays pendant la guerre des Cosaques +(1648-54). Il défit plusieurs fois ces rebelles, qui avaient ravagé +beaucoup d'autres provinces, et mit la Lithuanie à l'abri de leurs +incursions. Au temps où Charles-Gustave de Suède, secondé par un grand +nombre de mécontents, envahit la Pologne en 1655, et força le roi +Jean-Casimir à quitter le territoire de la République (Voir le +chapitre suivant.), la Lithuanie fut tout-à-coup inondée par une +immense armée moscovite, que le czar envoyait en aide aux Cosaques +révoltés. Les Lithuaniens, placés dans cette extrémité, reconnurent le +roi de Suède pour leur souverain héréditaire et se déclarèrent +indépendants de la Pologne. Cela eut lieu en vertu d'un traité conclu +à Kiéydany le 18 août 1651, et signé en faveur de la Lithuanie par le +prince Janus Radziwill, l'évêque de Samogitie et un autre sénateur +catholique. Ce fut donc une affaire purement politique et étrangère à +la religion, négociée, non dans l'intérêt particulier des Protestants, +mais en considération de la position des Lithuaniens en général, qui +ne pouvaient se soustraire au joug d'un ennemi barbare et cruel, qu'en +reconnaissant la souveraineté d'un monarque dont l'autorité s'étendait +déjà à une grande partie de la Pologne. Cependant, chose étrange à +dire! beaucoup d'écrivains mettent toute cette affaire sur le compte +du protestantisme de Radziwill, et accusent les Réformés d'avoir frayé +le chemin aux Suédois, bien qu'un simple exposé des faits démontre le +contraire. Ce n'est là, toutefois, qu'un exemple isolé de la +partialité avec laquelle un grand nombre d'auteurs ont traité les +protestants polonais, pour n'avoir pas été meilleurs en définitive que +leurs concitoyens catholiques, tandis que les services importants, +rendus à la nation par les célébrités du Protestantisme, guerriers et +hommes d'État, sont le plus souvent enregistrés sans aucune allusion à +leur foi religieuse, de manière à laisser croire à la majorité des +lecteurs, que la catholicité revendique la gloire de ces grands +hommes. Il est très remarquable que beaucoup d'écrivains polonais, +fort indifférents d'ailleurs en matière de Papisme, n'aient pu se +défendre d'une sorte de prévention involontaire contre les +Protestants; et cela prouve peut-être, plus que toute autre chose, la +vérité de la maxime: «<i>Calumniare fortiter semper aliquid hæret</i>», +principe dont les Jésuites ont fait une large application à leurs +adversaires vivants ou morts.</p> + +<p>Le prince Janus Radziwill mourut en 1655, peu de temps après l'affaire +dont nous venons de parler. Il laissa un seul enfant, une fille, qui +se maria à son cousin, le prince Boguslav Radziwill, le dernier +Protestant de sa famille, mort en 1660. Celui-ci eut une fille, la +princesse Louise, qui épousa un prince de Brandebourg, fils du +grand-électeur, et après la mort de son premier mari, le prince +palatin de Neubourg. La maison royale de Bavière descend de cette +princesse, et de là vient que tous les Radziwill naissent chevaliers +de l'ordre bavarois de Saint-Hubert.</p> + +<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> +<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: «Subter finem ejusdem anni (1616) decesserat quoque +cubili regii præfectus Andreas Bobola, octogenarius. Homo rudis, +morosus, promotus ad illud officium patrocinio sacerdotum Societatis +Jesu, quod illis in omnibus consentiret. Undè utrique, conjuncta +opera, in privatis colloquis, quæ ipsis semper patebant, sollicitantes +regem adeo constrixerant, ut omnia consiliis eorum ageret; et +aulicorum spes et curæ, non nisi ab eorum favore penderent, quem et in +publicis negotiis, isti suggerebant, quid rex decerneret, tanto majori +reipublicæ periculo, quod ad hujusmodi familiaritatem regis +assumebantur personæ (præsertim confessor et concionator) a scholiis +vel a magisterio novitiorum religiosorum, rerum et status politiæ +prorsùs expertes. Hæc que causa unica fuit errorum, non in domesticis +solum, sed in publicis, ut Moschicis, Suecis, Livonicisque, regis +rationibus, et tamen sacrilegii crimen reputabatur, si quis tamen +eorum dicta factave reprehendisset, et nemini quid non ipsis +applauderet, facilis ad dignitates aditus patebat.» (<i>Chronica +Gestarum in Europa.</i> Cracovie, 1648, ad ann. 1616).</p> + +<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a> +<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: La dénomination d'<i>Ukraine</i>, qui signifie littéralement +confins, fut donnée aux provinces de la Pologne limitrophes de la +Moscovie et de la Turquie, soumises aujourd'hui à la Russie. Nous +avons parlé des Cosaques qui habitaient la province polonaise de ce +nom.</p> + +<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a> +<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Pierre Mohila était fils d'un prince régnant de +Moldavie, et allié de près aux premières familles de Pologne. Il fit +ses études à l'Université de Paris, et servit ensuite avec distinction +dans les rangs de l'armée polonaise pendant la guerre de Turquie de +1621. Entré au giron de l'Église en 1628, il fut élu archevêque de +Kioff en 1633. Il publia plusieurs ouvrages, dont le plus remarquable +est son <i>Exposé de la foi de l'Église d'Orient</i>, qui avait été +approuvé par tous les patriarches grecs. Ce livre fut publié en +polonais à Kioff, en 1637. Il a été imprimé plusieurs fois en grec, et +traduit en latin par le savant Suédois Laurentius Normann, évêque de +Gottenbourg. Il y en a aussi une traduction allemande.</p> + +<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> +<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Les troupes suédoises, qui avaient observé tout d'abord +une discipline rigoureuse, se rendirent coupables des excès les plus +odieux quand le pays se souleva contre elles, et se livrèrent alors à +des actes de férocité contre plusieurs membres du clergé catholique. +Les Protestants payèrent pour l'ennemi. Un certain nombre de ministres +et d'autres individus attachés à la Confession de Bohême, furent mis à +mort, et leurs églises réduites en cendres, sans compter celle de +Lissa, avec une école célèbre. Il existe un manuscrit intéressant à la +bibliothèque archiépiscopale de Lambeth: <i>Ultimus in protestantes +Confessionis Bohemiæ ecclesias Anti-Christi furor</i>, par Hartmann et +Cyrille, ecclésiastiques protestants et professeurs de l'école de +Lissa, qui s'intitulent «les exilés du Christ,» et qui furent envoyés +en Hollande et dans la Grande-Bretagne pour solliciter, en faveur de +leurs frères en détresse, des secours qui leur furent généreusement +accordés par les Protestants de ces contrées. Le manuscrit renferme +une description de la barbarie révoltante déployée contre les +Protestants, sans égard à l'âge ou au sexe, et se termine par les mots +<i>dolor vetat plura addere</i>. On avait aussi composé, d'après cet +original, un document imprimé, soumis par les délégués à Cromwell, qui +les autorisa, en vertu d'une ordonnance datée du 2 mai 1659, à +organiser des souscriptions par tout le pays.</p> + +<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> +<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: L'ouvrage de M. Lukaszewicz contient toute la procédure +criminelle relative à cette affaire.</p> + +<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> +<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Ce prélat ne doit être confondu avec aucun de ceux +précédemment nommés en note.</p> + +<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> +<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Salvandy, <i>Histoire de Pologne sous Jean Sobieski</i>, +vol. III, p. 388.</p> + +<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> +<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Leduchowski était un gentilhomme, possesseur d'une +fortune considérable, mais entièrement exempt d'ambition. Il ne prit +aucune part à la lutte entre Auguste II et Stanislas Leszczynski, et +s'étant soustrait aux fureurs de ces deux monarques, il continua à +vivre dans ses domaines. Investi au plus haut degré de la confiance de +ses concitoyens, il fut élu à plusieurs emplois publics. Privé +d'enfants, il fit un testament par lequel il léguait ses biens à des +collatéraux, à l'Église et aux pauvres. Mais quand il vit le pays en +danger, son patriotisme l'emporta sur ses affections de famille et sur +ses intentions religieuses et charitables; il annula ses dispositions +testamentaires, et consacra toute sa fortune à l'entretien des troupes +de la Confédération. Son patriotisme était pur de toute haine +politique ou personnelle, et il résista constamment à ceux qui +voulaient détrôner le roi, ne comprenant, pour son compte, d'autre but +à poursuivre que la paix et la liberté de sa patrie. (V. Ruihière, <i>de +l'Anarchie de Pologne</i>, t. II.) Tel fut ce patriote éminent, le dernier +qui se leva en faveur des droits de ceux de ses concitoyens dont la +croyance n'était pas la sienne. Le sentiment religieux qui présidait à +la libre disposition de ses biens quand les besoins du pays n'en +réclamaient pas le sacrifice, prouve suffisamment que la noblesse de +ses procédés, en cette circonstance, ne découlait pas d'une +indifférence religieuse, improprement appelée philosophique.</p> + +<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> +<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Strimesius, auteur protestant, dit que le nonce du pape +à la cour de Pologne désapprouva l'affaire de Thorn, et défendit aux +Jésuites de faire le serment requis pour l'exécution de la sentence. +On dit aussi que le même nonce apostolique avait obtenu un délai en +faveur des condamnés, mais que lorsque l'ordre de surseoir parvint à +Thorn, il était trop tard, et qu'il transmit à Rome une accusation +contre les Jésuites.</p> + +<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> +<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: <i>Lukaszewicz</i>, vol. I, p. 351, donne la teneur tout +entière de cette lettre pastorale.</p> + +<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> +<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Lelevel, <i>Histoire du règne de Stanislas Poniatowski</i>.</p> + +<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> +<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Ce fait est constaté par Rulhière, que l'on ne saurait +taxer de partialité pour les Protestants. (V. son <i>Histoire de +l'Anarchie de Pologne</i>, vol. II, p. 352, édition de 1819). Et il est +avéré qu'ils regrettèrent amèrement de s'être faits les instruments de +l'influence étrangère.</p> + +<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> +<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: <i>Histoire de la Réformation en Pologne</i>, vol. II, pages +422-534.</p> + +<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> +<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: L'auteur contemporain Walch, zélé Protestant, est de la +même opinion. (Voir son <i>Neuere Kirchen Geschichte</i>, vol. VII).</p> + +<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> +<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Ils se distinguent des paysans voisins par une +meilleure éducation, chacun d'eux sachant lire et écrire, ainsi que +par la supériorité de leurs mœurs et par leur aptitude au travail.</p> + +<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> +<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Les sentiments de ce souverain étaient sans doute aussi +bienveillants que ses vues étaient libérales et éclairées; mais une +influence occulte semble avoir jeté un voile sur cet esprit d'élite, +dans les dernières années de son règne.</p> + +<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> +<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: Nous avons dit que Kiéydany se faisait remarquer par +une Congrégation écossaise très importante.</p> + +<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> +<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Coménius naquit, en 1592, à Komna, en Moravie, d'où il +tire son nom. Après avoir étudié dans plusieurs Universités, il +devint, en 1618, pasteur et maître d'école à Fulnek, ville de sa +province. Il avait conçu de bonne heure une nouvelle méthode +d'enseignement des langues; il publia quelques essais et prépara sur +ce sujet quelques papiers qui furent détruits en 1621, avec sa +bibliothèque, par les Espagnols, qui s'étaient rendus maîtres de la +ville où il résidait. La proscription de tous les ministres +protestants de Bohême et de Moravie, par l'édit de 1624, força +Coménius, avec beaucoup d'autres, à chercher un asile en Pologne, où +il fut nommé recteur de l'école de Leszno et chef de la petite Église +des Frères Moraves. Il publia, en 1631, sa <i>Janua linguarum reserata</i>, +c'est-à-dire la Porte des Langues, qui valut rapidement à son auteur +une réputation prodigieuse; Bayle dit avec raison que ce livre seul +eût suffi pour immortaliser Coménius, car il fut traduit et publié +pendant sa vie non-seulement en douze langues européennes, en latin, +en grec, en bohémien, en polonais, en allemand, en suédois, en +hollandais, en anglais, en français, en espagnol, en italien et en +hongrois, mais encore en plusieurs langues orientales, telles que +l'arabe, le turc et le persan. On peut ajouter que cet ouvrage établit +aussi la réputation de Leszno, où il parut pour la première fois, +après avoir été composé pour son école. La réputation de Coménius +engagea le gouvernement suédois à lui offrir la mission de réglementer +les écoles de ce royaume; mais, préférant sa résidence à Leszno, il +promit seulement d'aider de ses avis ceux que ce gouvernement +emploierait à cette tâche. Il traduisit ensuite en latin une nouvelle +méthode d'instruction pour la jeunesse, qu'il avait écrite en +bohémien. Cette traduction parut à Londres en 1639, sous le titre de +<i>Pansophiæ prodromus</i>. Une traduction anglaise en fut faite par J. +Collier, qui lui donna pour titre <i>les Avant-coureurs du savoir +universel</i> (Londres, 1651). Cet ouvrage augmenta sa réputation à un +tel point, que le Parlement anglais l'invita, en 1641, à venir +coopérer à la réforme de l'école de ce pays. Il arriva à Londres en +1641 mais la guerre civile qui éclata dans la Grande-Bretagne empêcha +d'utiliser ses talents; il tourna ses pas vers la Suède, où sa +présence était sollicitée par de hauts personnages. Après plusieurs +conférences avec le chancelier Oxenstiern, il fut décidé qu'il +s'établirait à Elbing, ville de la Prusse polonaise, et qu'il +composerait dans cette résidence un ouvrage sur sa nouvelle méthode +d'enseignement, à l'aide d'une rémunération considérable qui lui +permît de consacrer son temps tout entier à la recherche des méthodes +générales propres à faciliter l'éducation et l'instruction de la +jeunesse. Après quatre ans consacrés à cette occupation, il revint en +Suède et soumit son manuscrit à une commission chargée de l'examiner; +il fut déclaré digne d'être imprimé quand il serait achevé, mais nous +ignorons s'il a jamais été publié. Il passa encore deux ans à Elbing, +et retourna ensuite à Leszno, en 1650. Il se rendit en Transylvanie, +où le prince régnant, Étienne Ragodzi, l'avait invité à venir réformer +les écoles publiques. Il fit un règlement pour le collége protestant +de Saros-Patak, conformément aux principes de son <i>Pansophiæ +prodromus</i>. Après une résidence de quatre ans en Transylvanie, il +revint à Leszno et présida aux destinées de son école jusqu'à la +destruction de cette ville. Il s'enfuit en Silésie, et, après avoir +erré dans différentes parties de l'Allemagne, il s'établit +définitivement à Amsterdam, où il mourut, en 1691, dans la prospérité.</p> + +<p>Outre les ouvrages déjà mentionnés, Coménius a écrit <i>Synopsis Physicæ +ad Lumen divinum reformatæ</i>, Amsterdam, 1641, publié en anglais en +1652; <i>Porta sapientiæ reserata, seu nova et compendiosa methodus +omnes artes ac scientias addiscendis</i>, Oxoniæ, 1637, et plusieurs +autres ouvrages. Son vaste savoir ne l'empêcha pas de sacrifier à la +superstition de son époque. Il devint l'un des fermes croyants de +toutes ces prophéties qui circulaient parmi les Protestants +d'Allemagne, de Bohême et de Moravie, sur la venue immédiate du +Millenium, la révolution, la chute de l'Antechrist, c'est-à-dire le +Pape, et qui étaient le produit d'imaginations exaltées par la +persécution. Il réunit et publia à Amsterdam, en 1657, dans un ouvrage +intitulé <i>Lux in tenebris</i>, les visions du Morave Drabitius, le +Silésien Kotterus, et Christine Poniatowski, dame polonaise qui prédit +la ruine prochaine du Catholicisme et la destruction de l'Autriche par +la Suède, Cromwell et Ragodzi. Ce livre lui fit un tort considérable +aux yeux de beaucoup de ses contemporains.</p> + +<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> +<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Quelques mots sur la vie de cet homme remarquable, à +qui le principal établissement protestant d'éducation en Pologne doit +tant de sa prospérité, ne déplairont sans doute pas aux lecteurs de +cet ouvrage. L'auteur saisit avec empressement l'occasion de payer un +tribut de regrets à la mémoire de son ami, dont les sympathies ont +adouci l'amertume des plus rudes épreuves de son exil, et que sa mort +laissera toujours inconsolable.</p> + +<p>Le prince Antoine Sulkowski, fils du prince Sulkowski, palatin de +Kalisch, naquit à Leszno, en 1785. Après avoir achevé ses études à +l'Université de Gottingue, il finissait de se former en voyageant, +quand les succès de l'empereur des Français en Prusse éveillèrent dans +le cœur des Polonais l'espoir de recouvrer leur indépendance. +Sulkowski précipita son départ de Paris, où il se trouvait en ce +moment, et rentra dans ses foyers vers la fin de 1806. Il fut nommé +par Napoléon colonel du premier régiment polonais à lever. +L'enthousiasme patriotique fut si grand, que Sulkowski, ayant accompli +sa tâche avec une merveilleuse rapidité, emporta d'assaut la ville +fortifiée de Dirschau, à la tête de son nouveau régiment, le 23 +février de l'année d'ensuite (1807). Il prit une part active au reste +de la campagne, qui se termina par la paix de Tilsitt, en vertu de +laquelle une partie de la Pologne fut rétablie sous le nom de duché de +Varsovie. En 1808, quand plusieurs détachements de la nouvelle armée +polonaise furent dirigés sur l'Espagne, le régiment du prince +Sulkowski fut compris dans l'ordre de départ, et, bien qu'il eût +épousé depuis fort peu de temps Ève Kiçki, jeune femme d'une beauté +accomplie, à laquelle il avait voué ses premières affections, et qu'il +pût aisément se faire dispenser de ce service pénible, il crut de son +devoir de se joindre à ses compagnons d'armes. Arrivé dans la +Péninsule, il se distingua aux batailles d'Almonacid et d'Ocana, ainsi +qu'à la défense de Tolède. Malaga fut pris par les Français, le prince +Sulkowski fut nommé gouverneur de cette ville, et, malgré le sentiment +de haine et de vengeance qui animait les Espagnols contre les armées +envahissantes, il parvint, par sa conduite, à se concilier l'affection +de ses habitants. Il fut promu au rang de major-général, et revint +dans son pays en 1810, où il resta jusqu'à la mémorable campagne de +1812, pendant laquelle il commanda une brigade de cavalerie, prit part +aux principales batailles et fut gravement blessé dans la retraite. +Guéri de ses blessures et nommé au grade de lieutenant-général, il se +joignit à l'armée polonaise sous le prince Poniatowski, et combattit, +à la bataille de Leipsick, à la tête d'une division de cavalerie. +C'est à la suite de cette bataille qu'il se vit assailli par les +circonstances les plus difficiles, qui lui donnèrent occasion de +déployer toutes les qualités honorables de l'âme la plus intègre. Peu +de jours après la mort du prince Poniatowski, il fut nommé, par +l'empereur Napoléon, commandant en chef des débris du corps polonais, +qui, malgré ses grandes pertes, avait conservé tous ses étendards et +son artillerie. Ce commandement fut donné à Sulkowski à la demande +générale de ses compatriotes, malgré sa jeunesse (il avait alors +vingt-neuf ans) et la présence de plusieurs généraux plus âgés. Les +troupes polonaises, exaspérées par de longues souffrances et fatiguées +de se battre pour une cause qui menaçait de les réduire à l'état de +mercenaires, sans avancer celle de leur patrie, pressèrent leur chef +de les reconduire dans leurs foyers, leur souverain légitime, le roi +de Saxe, étant resté à Leipsick sur le désir de Napoléon lui-même. +Sulkowski reporta leurs plaintes bruyantes à l'Empereur, qui promit de +donner une réponse sous huit jours. Cela satisfit les troupes, et la +marche vers le Rhin continua; mais quand le délai fixé fut écoulé sans +que la décision attendue intervint, l'irritation des Polonais devint +si violente et ils accusèrent si bruyamment le prince Sulkowski d'être +prêt à les sacrifier aux vues de son ambition personnelle, que, pour +les décider à accompagner l'Empereur jusqu'à la frontière de ses +États, il dut leur promettre sur l'honneur de ne passer en aucun cas +au-delà du Rhin. Cette promesse solennelle calma l'irritation des +troupes, qui continuèrent leur marche. Quand elles furent parvenues à +un endroit appelé Schluchtern, l'Empereur, passant devant leur front, +appela Sulkowski et lui demanda s'il était vrai que les Polonais +voulussent le quitter. «Oui, Sire, répondit le prince; ils supplient +Votre Majesté de les autoriser à retourner dans leurs foyers, leur +nombre étant désormais trop insignifiant pour être de quelque valeur à +Votre Majesté.» L'Empereur résista, et, ayant assemblé les Polonais, +il leur adressa l'une ces allocutions par lesquelles il savait si bien +ranimer l'enthousiasme du soldat. Les troupes polonaises, exaltées par +les paroles impériales, oublièrent toutes leur première résolution et +promirent de suivre Napoléon jusqu'à la mort. On peut aisément se +faire une idée de la position cruelle dans laquelle le prince +Sulkowski se trouva placé par cette circonstance imprévue; il se +voyait dans l'alternative pénible ou de manquer à la parole par +laquelle il s'était engagé, envers ses compagnons d'armes, à prendre +le Rhin pour limite extrême de leurs travaux guerriers, ou de +sacrifier, si jeune, toutes ses espérances de gloire et d'ambition +(car l'empereur Napoléon, malgré le revers de Leipsick, avait encore +de grandes chances de ramener à lui la fortune), et, ce qui était plus +important encore, en s'exposant aux divers commentaires qui ne +manqueraient pas d'accueillir sa conduite dans cette malheureuse +conjoncture. Il choisit cependant le dernier parti, pensant qu'il n'y +avait pas de compromis possible avec une parole engagée d'une manière +aussi explicite et aussi solennelle que la sienne l'avait été, bien +que ses compatriotes, qui n'étaient pas liés de la même manière, +eussent changé de résolution; il demanda, en conséquence, à +l'Empereur, et obtint de sa bienveillance la permission de retourner +vers son souverain légitime le roi de Saxe, dont la destinée était +alors inconnue. Il quitta l'armée française, accompagné des officiers +de son état-major qui partagèrent sa résolution. Ayant appris que son +souverain était prisonnier à Berlin, il lui adressa de Leipsick une +lettre pour lui demander une libération de service, tant pour lui-même +que pour les officiers qui l'avaient accompagné, et bientôt après il +obtint des souverains alliés la permission de rejoindre sa famille. Il +convient d'ajouter que ses concitoyens rendirent hommage à la loyauté +de sa conduite.—De nouvelles espérances furent conçues, en faveur de +la Pologne, au congrès de Vienne, sous l'inspiration de l'empereur +Alexandre. Le prince Sulkowski fut appelé à coopérer à la formation +d'une armée polonaise, et il accepta avec joie une mission dans +laquelle il pouvait encore servir utilement sa patrie. Bien que le +congrès de Vienne n'ait pas réalisé l'espoir qui avait été nourri, de +voir la Pologne rendue à l'indépendance, il érigea une petite portion +de son territoire en royaume constitutionnel, soumis à l'empereur de +Russie comme roi de Pologne. C'en était assez cependant pour stimuler +les efforts des patriotes polonais et pour les engager à maintenir +cette création imparfaite, d'autant mieux qu'on avait stipulé que des +institutions nationales seraient accordées à ces parties de +l'<i>ancienne Pologne</i> qui restaient annexées comme provinces à la +Russie, à la Prusse et à l'Autriche, et que ces stipulations +laissaient briller la perspective d'un complet rétablissement de ce +pays. Le prince Sulkowski entra donc au service du nouveau royaume, et +fut nommé aide-de-camp général de l'empereur Alexandre. Mais les +caprices tyranniques du grand-duc Constantin conduisirent bientôt +Sulkowski à demander sa mise en disponibilité, en déclarant +franchement à l'empereur les raisons qui l'engageaient à agir ainsi. +L'empereur insista auprès de Sulkowski pour qu'il revînt sur sa +détermination, et lui dit que les circonstances dont il se plaignait +n'étaient que temporaires. Sulkowski, que ses devoirs conduisirent +plusieurs fois à Saint-Pétersbourg, et qui reçut de l'empereur +Alexandre des témoignages de la plus grande bienveillance, insista de +son côté pour quitter le service, et, après plusieurs refus, obtint de +rentrer dans la vie privée en 1818. Il s'établit au château de Reisen, +dans le voisinage de Leszno, et se dévoua tout entier à l'éducation de +sa famille. Depuis la mort de sa vertueuse et charmante compagne, il +ne se reposait plus que sur lui de ce soin. Le bien-être de ses +tenanciers et de tous ceux qui respiraient dans sa dépendance devint +aussi l'objet de sa constante sollicitude. Une nouvelle carrière +s'ouvrit, en outre, pour son patriotisme, quand le grand-duché de +Posen, où Leszno est situé, reçut une représentation provinciale, dont +il fut créé membre héréditaire. Il présida aux États assemblés de sa +province, et fut fait membre du conseil d'État de Prusse. Cela le mit +dans une position difficile et délicate entre le monarque et les États +provinciaux, dont les députés se plaignaient justement des +envahissements continuels du gouvernement sur la nationalité de la +province, qui avait son existence garantie par le traité de Vienne. En +possession de la confiance des deux partis, il réussit, par la fermeté +qu'il déploya dans la défense des priviléges nationaux, à gagner la +confiance de ses concitoyens, tandis que le monarque rendit justice à +sa modération dans l'accomplissement consciencieux de ses pénibles +devoirs. Il se tint cependant à l'écart des affaires publiques autant +qu'il le put, consacrant son temps aux occupations utiles que nous +avons décrites dans cette note. Une mort prématurée vint couper court +à cette carrière, si noblement remplie. Le 14 avril 1835 plongea dans +une douleur profonde sa famille et tous ceux qui l'avaient connu, soit +personnellement, soit de réputation. Mais nul ne sentit sa perte plus +vivement que l'école de Leszno, qui lui devait tout. Professeurs et +élèves accompagnèrent sa dépouille mortelle, et après un discours +pathétique du recteur, déposèrent une couronne sur le cercueil de leur +bienfaiteur, dont la mémoire vivra long-temps dans leurs cœurs +reconnaissants.</p> + +<p>Cette notice biographique fut insérée par l'auteur dans son <i>Histoire +de la Réforme en Pologne</i>, (vol. 2, p. 334, etc.). Il saisit avec +empressement l'occasion de la reproduire, car ses sentiments et ses +opinions à cet égard sont restés les mêmes.</p> + +<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> +<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: Les Varègues étaient des aventuriers scandinaves et +anglo-saxons, qui servaient en qualité de gardes-du-corps à +Constantinople. On a assigné plusieurs origines au nom de Russe; mais +la plus vraisemblable est celle qui le fait dériver de <i>Rhos</i>, +<i>Rotses</i>, ou <i>Rouotses</i>, nom donné aux Suédois par les Finois, qui +jadis avaient plus de relations avec le <i>Roslagen</i> qu'avec toute autre +contrée de la Suède. Les Slaves adoptèrent ce nom, en usage chez les +Finois, qui vivaient entre eux et la Suède.</p> + +<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> +<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Les Khozars, nation asiatique vivant le long des côtes +occidentales de la mer Caspienne, sont mentionnés pour la première +fois en 626, époque à laquelle l'empereur Héraclius conclut un traité +d'alliance avec leur monarque, qui se joignit à lui, à la tête d'une +armée considérable, dans cette guerre mémorable où Héraclius défit +complètement les Persans. Depuis ce temps, les Khosars restèrent les +fidèles alliés de Constantinople, et les empereurs mirent tout en +œuvre pour maintenir cette alliance précieuse. Les Khozars +occupaient tout le pays situé entre les rives du Volga, la mer d'Azof +et la Crimée, et avaient poussé leurs conquêtes vers le Nord, +jusqu'aux bords de l'Oka. Leur capitale, appelée Balangiar ou Ateb, +était située à l'embouchure du Volga. Ils possédaient plusieurs autres +villes célèbres par leur commerce; les raffinements de la civilisation +byzantine n'étaient pas inconnus à leurs mœurs. Vers le milieu du +<span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> siècle, leurs souverains embrassèrent le Judaïsme; mais, un +siècle plus tard, il furent convertis au Christianisme par le même +Cyrille et le même Méthodius, qui devinrent ensuite les apôtres des +Slaves. L'empire des Khozars, affaibli par les attaques continuelles +des Mahométans et par d'autres circonstances malheureuses, fut détruit +en 1016 par les Grecs, ses anciens alliés.</p> + +<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> +<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: Il est remarquable que la campagne russe de 1828 et de +1829 fut dirigée exactement d'après le plan suivi par l'expédition de +Yaroslav, en 1043.</p> + +<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> +<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Un évêque de l'Église nationale russe de Mohiloff, +appelé Barlaam, homme d'une vaste érudition, se déclara en 1812, lors +de l'occupation de cette ville par les Français, pour le nouvel ordre +de choses, et fit chanter un <i>Te Deum</i> à l'occasion de l'occupation de +Moscou par les armées de Napoléon. Il fut déposé par le gouvernement +russe, et confiné dans un couvent.</p> + +<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a> +<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: Je ne parle ici que des Chrétiens, car il y a eu +beaucoup de prosélytes juifs parmi les païens. Les Iduméens avaient +été convertis par Hérode le Grand, et j'ai déjà parlé des Khozars.</p> + +<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a> +<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Les horribles scènes dont nous avons parlé dans le +texte, sont non-seulement décrites par les écrivains religieux de +Russie qui ont pris la plume contre les <i>Raskolniky</i>, elles sont +encore rapportées par les savants voyageurs qui ont exploré les +provinces les plus reculées de la Russie pendant le dernier siècle, +tels que Gmelin, Pallas, Géorgie, Lepekbine, etc. Le baron Haxthausen, +qui a habité la Russie en 1843, dit qu'il y a quelques années, un +certain nombre de ces fanatiques se donnèrent rendez-vous sur une +propriété appartenant à un M. Gourieff, située sur la rive gauche du +Volga, résolus à s'offrir en sacrifice en s'entretuant. Après quelques +rites préparatoires, cet horrible dessein fut mis à exécution. +Trente-six individus étaient tombés sous le fer meurtrier, quand +l'amour de la vie se réveilla dans le cœur d'une jeune femme, qui +s'enfuit vers un village voisin et donna l'alarme. On accourut sur le +théâtre de ce sanglant holocauste; mais l'on trouva quarante-sept +individus étendus sans vie, et deux de ces meurtriers fanatiques +encore debout. Ils furent pris et subirent le châtiment du knout; mais +chaque coup reçu leur arrachait un cri de triomphe, joyeux qu'ils +étaient de souffrir le martyre.</p> + +<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a> +<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: Les mêmes <i>Raskolniky</i> considèrent comme péchés +d'autres choses prohibées par le <i>Stoglav</i>, comme par exemple de +manger du lièvre, atteler avec un seul timon, etc.</p> + +<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a> +<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: Tout le monde sait qu'en Russie la capitation est +perçue sur la population mâle, appelée <i>âmes</i> dans le style officiel.</p> + +<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a> +<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: L'auteur de cet ouvrage apprit en 1830, de la bouche +d'un haut fonctionnaire russe, que le nombre des Raskolniky, de toutes +catégories, pouvait s'élever à cinq millions, et qu'il allait sans +cesse en augmentant. Cela ne se dit pourtant que des classes +inférieures de la société; car, bien qu'il y ait parmi eux de riches +commerçants, leurs enfants, qui ont reçu une meilleure éducation, se +rallient presque invariablement à l'Église nationale.</p> + +<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a> +<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: Un manuscrit russe de 1523, récemment découvert, +renferme un exposé d'un auteur inconnu, dans lequel on trouve ce +passage remarquable: «Il y a des chrétiens qui croient à <i>Péroun</i>, +dieu de la foudre, à <i>Khors</i> et <i>Mokosh</i>, à <i>Sim</i> et à <i>Regl</i>, et aux +<i>Vilas</i>, qui, au dire de ce peuple ignorant, sont trois fois neuf +sœurs. Ils les croient tous dieux et déesses, leur font des +offrandes de <i>korovay</i> et leur sacrifient des poules; ils adorent le +feu, ils l'appellent <i>Svarojitch</i>. Les trois premières divinités +avaient, suivant Nestor, leurs idoles à Kioff avant l'introduction du +Christianisme. On ne sait rien de <i>Sim</i> ni de <i>Regl</i>. La croyance à +l'existence des <i>Vilas</i>, ou fées bienfaisantes, est encore aujourd'hui +une des superstitions des Morlaques en Dalmatie. <i>Korovay</i> est le nom +du gâteau de noces dans plusieurs contrées slaves. Le mot +<i>Svarojitch</i>, appliqué au feu par ses adorateurs, est le nom +patronymique de Svarog<a id="footnotetag181-A" name="footnotetag181-A"></a><a href="#footnote181-A" title="Go to footnote 181-A"><span class="smaller">[181-A]</span></a>, le Vulcain des anciens Slaves. Il est +très probable que les rites secrets des Raskolniky ne sont rien autre +chose que la continuation de l'ancienne idolâtrie slave, à laquelle le +manuscrit fait allusion.</p> + +<p><a id="footnote181-A" name="footnote181-A"></a> +<b><a href="#footnotetag181-A">181-A</a></b>: La ressemblance de ce mot avec <i>Surya</i> et <i>Sourug</i>, +noms indiens du soleil, est l'un des indices de l'origine asiatique +des Slaves.</p> + +<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a> +<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: Ces détails sont tirés, en partie, de l'ouvrage du +baron Haxthausen, <i>Studien über Russland</i>. L'auteur de cette esquisse +vint à se trouver, en 1820, à Bobrouisk, forteresse sur la Bérésina, +où, peu de temps auparavant, un missionnaire, arrivé de l'intérieur de +la Russie, avait déterminé une centaine de soldats à s'unir à cette +secte, dans les formes requises. Il fut condamné à recevoir le knout, +et ses convertis furent transportés en Sibérie.</p> + +<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a> +<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: Ces sectaires sont accusés des extravagances coupables +attribuées aux Adamites; l'on dit que la police de Moscou surprit l'un +de leurs conciliabules en 1840, et qu'il fut prouvé, par l'enquête +faite en conséquence de cette découverte, que les Khlestovstchiki, ne +représentent qu'un degré inférieur ou préparatoire de la secte des +Skoptzi; qu'ils mettent la femme en commun, bien que, pour le cacher, +ils vivent en couples mariés par des prêtres de l'Église établie. +C'est un fait constant qu'à leurs assemblées ils se trémoussent +souvent jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement; mais ces extravagances +se retrouvent dans la Grande-Bretagne et en Amérique.</p> + +<p>Les Flagellants du moyen-âge avaient été accusés des folies +criminelles imputées aux Khlestovstchiki; il serait possible que, dans +les deux cas, ce fût le résultat naturel d'une surexcitation +d'imagination, produite par l'excès des mortifications.</p> + +<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a> +<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: De <i>Doukh</i>, esprit ou âme dans tous les dialectes +slaves, et <i>Boretz</i>, lutteur ou combattant.</p> + +<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a> +<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: C'était là exactement la doctrine des Patarins de la +Bosnie.</p> + +<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a> +<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Le chevalier Saint-Martin naquit en 1743 et mourut en +1803. Ses principaux ouvrages sont: <i>de l'Erreur et de la Vérité</i>, et +<i>des Rapports entre Dieu, l'Homme et la Nature</i>. On trouve un aperçu +de sa vie et de ses ouvrages dans la <i>Biographie universelle</i>.</p> + +<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a> +<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: Père d'Alexandre et de Nicolas Tourghénéff, tous les +deux bien connus à l'étranger.</p> + +<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a> +<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Quelle qu'ait pu être la conduite de Paul en général, +et l'on ne saurait douter du désordre mental qui influençait le plus +souvent ses actions, les Polonais n'oublieront jamais ses procédés +vraiment chevaleresques envers Kosciuszko, à qui il vint apporter +lui-même la nouvelle de sa liberté, en attestant que, s'il avait été +sur le trône, la Pologne n'eût pas été détruite. Le même monarque, +immédiatement après son avènement, consentit en faveur des provinces +polonaises saisies par sa mère, au maintien du langage national, des +lois et de l'administration locales.</p> + +<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a> +<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Peu d'exemples peut-être fournissent une plus forte +preuve de l'influence dégradante du despotisme, que celui du comte +Rostopchine, lors de l'incendie de Moscou en 1812. Cet acte de +patriotisme, par lequel une nation voua sa propre capitale aux flammes +pour délivrer le pays d'un agresseur étranger, mérite l'admiration +sincère de tout vrai patriote, dussent-ce même les intérêts de sa +propre patrie en avoir souffert, comme celle de l'auteur. C'est là, en +effet, une cause de juste orgueil pour tous les Russes, mais +principalement pour l'acteur principal de ce terrible drame qui +n'était autre que Rostopchine, et cependant la servilité du courtisan +étouffa dans le cœur de cet homme la grandeur du héros. Ayant +appris que l'empereur Alexandre n'approuvait pas l'idée de la +destruction de Moscou par les Russes eux-mêmes, bien que cette idée +fût convertie en fait, Rostopchine publia un pamphlet en français +désavouant cette action héroïque et attribuant l'incendie de la +capitale russe aux Français. Hélas! faut-il, de nos jours, avoir vu +une nation désavouer, sous l'influence du despotisme, une action que +toute autre eût revendiquée avec orgueil!</p> + +<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a> +<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: La Russie, plongée dans l'anarchie et en guerre avec la +Pologne par suite de la rupture du traité conclu par Zolkiewski, fut à +deux doigts de sa perte. Elle dut son salut au patriotisme de Minine, +bourgeois de Nijni-Novogorod, et du prince Pojarski, qu'il excita à ce +mettre à la tête d'une force armée.</p> + +<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a> +<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: Karamsin a fait remarquer justement que l'avènement de +Vladislav eût changé le sort de la Russie en affaiblissant +l'autocratie, et peut-être la face de toute l'Europe eût-elle été +modifiée, si le père de ce prince, le roi Sigismond, avait eu en +partage la sagesse de Zolkiewski. Malheureusement nous avons vu qu'il +n'en était pas ainsi. Zolkiewski ne put obtenir de Sigismond la +confirmation de son traité; il se retira de dégoût et ne prit plus +aucune part aux affaires concernant la Russie. Il laissa le lieu de sa +retraite quand le pays fut menacé par les Turcs, et périt dans une +bataille qu'il leur livra en 1620.</p> + +<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a> +<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: Une étude très intéressante sur ces sectes se trouve +dans l'ouvrage de sir Gardner Wilkinson: <i>la Dalmatie et le +Montenegro</i>, vol. <span class="smcap">II</span>, p. 97.</p> + +<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a> +<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: Le cabinet russe, en obtenant à plusieurs reprises, du +gouvernement français, l'expulsion de quelques réfugiés polonais, de +Paris ou même de la France, avait en vue un objet assurément plus +important que de vexer simplement ces individus. La diplomatie russe +est trop sage pour condescendre à des actes aussi puérils +d'oppression, afin d'empêcher ces réfugiés de s'abandonner à un esprit +permanent d'hostilité contre la Russie; car elle sait bien que, +chassés de France, ils peuvent recommencer en Angleterre ou en +Belgique, et que son intervention ne servirait qu'à produire sur le +public français une impression défavorable contre elle. Son véritable +but, en obtenant du gouvernement français ces actes de condescendance +à ses désirs, était de montrer à la Pologne le pouvoir de l'influence +russe en France, afin que les Polonais comprissent bien qu'ils +n'avaient rien à attendre de ce gouvernement. Sa politique a +complètement réussi sur ce point, et nous devons ajouter qu'elle a +rendu un grand service aux Polonais, en détruisant une illusion +dangereuse qui leur a fait beaucoup de mal en plus d'une occasion.</p> + +<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a> +<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Le principal motif de l'hostilité manifestée à Posen +contre le moderne réformateur Czerski, a été celui que le parti auquel +il appartenait était désigné par le nom de catholiques allemands, et +que les extravagances de Rongé et d'autres meneurs du mouvement +religieux qu'ils avaient créé, étaient attribuées à tous les +sectateurs. Il a donc été facile de représenter la tendance de Czerski +comme anti-nationale et irréligieuse.</p> + +<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a> +<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: C'est un proche parent du Hongrois Kossuth, qui n'est +qu'un Slave madgyarisé.</p> + +<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a> +<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Rome, avec sa sagacité habituelle, prévit le danger qui +menaçait sa domination en Pologne, si ce pays était rendu à +l'indépendance. De là le Bref auquel nous faisons allusion dans le +texte, adressé en 1852 aux évêques de Pologne par Grégoire XVI, qui +condamnait en termes violents la tentative que la nation avait faite +l'année précédente pour recouvrer son indépendance. Le même Bref en +mentionne un autre d'une teneur semblable, envoyé au pays dans le +temps le plus orageux de sa lutte, mais qui n'atteignit pas sa +destination, ainsi que le pape s'en plaint. Nous pensons toutefois que +cette plainte n'est pas dénuée de fondement, et, bien que le Bref en +question n'ait pas été proclamé publiquement, il doit avoir circulé +parmi quelques membres du clergé; car il est bien connu que les moines +de l'ordre des Missionnaires, particulièrement dévoués à Rome, +refusèrent l'absolution aux soldats polonais pour s'être battus contre +l'empereur de Russie. La <i>Gazette officielle</i> de Rome, qui s'était +abstenue de toute censure contre l'insurrection polonaise aussi +long-temps que la lutte avait duré, éclata, après sa malheureuse +issue, en injures les plus grossières contre les patriotes qui y +avaient pris part, et à la bravoure desquels leurs adversaires +politiques eux-mêmes ont rendu justice. Le pape avait, en effet, de +bonnes raisons pour redouter le succès de l'insurrection polonaise, +car il y avait déjà en voie de circulation, parmi plusieurs jeunes +ecclésiastiques, un plan d'émancipation et de Réforme de l'Église +polonaise sur les principes suivants: Séparation complète d'avec Rome, +service divin en langue nationale au lieu du latin, permission de +mariage au clergé, etc.; la hiérarchie était conservée et le dogme de +la transsubstantiation, de même que la confession auriculaire, +abandonnés à la conscience de chacun. La persécution de l'Église +grecque unie à Rome par le gouvernement russe, et la tendance du +gouvernement prussien à germaniser le gouvernement de Posen, ont +considérablement fortifié dans ces régions l'attachement du peuple à +l'Église catholique, et le progrès de la religion évangélique n'y a +plus d'autre chance aujourd'hui que l'établissement très éventuel +d'institutions libres.</p> + +<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a> +<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: «De cette source corrompue de l'indifférentisme, +découle cette opinion absurde et erronée ou plutôt cette démence +(<i>deliramentum</i>) que la liberté de conscience devrait être maintenue +et assurée. La voie est ouverte à cette très pernicieuse erreur, par +cette liberté d'opinions sans frein ni limites, qui se répand au loin +au grand détriment de la société civile et religieuse, quelques +individus prétendant avec la dernière imprudence que la cause de la +religion ne peut que gagner à cette indépendance de l'esprit. Mais +saint Augustin l'a dit: «Que peut-il y avoir de plus mortel pour l'âme +que la liberté d'erreur!» Et, en effet, ôtez à l'homme le frein qui le +retient dans le sentier de la vérité, sa nature, portée au mal, tombe +dans le précipice toujours ouvert sous ses pas; nous pouvons dire que +l'abîme sans fond d'où saint Jean vit s'élever une épaisse fumée et +s'élancer les sauterelles qui obscurcirent le soleil avant de dévaster +la terre, s'est ouvert de nouveau. De là le désordre des esprits, une +plus grande corruption de la jeunesse, un mépris des choses sacrées et +des lois les plus saintes, répandu parmi le peuple, en un mot le fléau +le plus mortel à la société, ainsi que le prouve l'expérience des âges +les plus reculés, où nous voyons les États les plus florissants en +gloire, en richesses et en puissance tomber par ce seul germe de +destruction—une liberté immodérée d'opinions et de paroles et l'amour +de la nouveauté.</p> + +<p>»À cet ordre de choses appartient cette liberté funeste, détestable et +à jamais exécrable, de la liberté de la librairie, de publier quelque +écrit que ce soit, liberté que quelques individus osent réclamer et +soutenir par tous les moyens. Nous sommes terrifiés, vénérables +Frères, à la vue des doctrines monstrueuses ou plutôt des erreurs qui +menacent de submerger notre Église et qui sont semées en tous lieux au +moyen d'une multitude de livres, de pamphlets et de toutes sortes de +publications, petits en taille, mais immenses en malice, et dont la +malédiction qui en sort s'étend sur toute la terre. Il y a cependant, +chose bien pénible à dire! des hommes qui sont arrivés à un tel degré +d'impudence, qu'ils soutiennent obstinément que le déluge d'erreurs +qui provient de cette source, est suffisamment compensé par un livre, +en défense de la vérité de la religion, qui vient apparaître +accidentellement au milieu de ce flot de perversité. Il est +incontestablement contraire à toutes les idées de justice, de +permettre un mal certain parce qu'il y aurait espoir d'en retirer un +bien présumable. Maintenant, quel homme de sang-froid dira que les +poisons devraient circuler librement, être vendus publiquement et +colportés, et même bus, parce qu'il existe un remède qui peut +quelquefois sauver de la destruction ceux qui en prennent! La +discipline de l'Église, pour détruire les mauvais livres, a été toute +différente depuis le temps des apôtres, dont nous lisons qu'ils +brûlèrent un grand nombre de livres (<i>Actes 19</i>); il suffit de +parcourir les lois qui ont été faites à ce sujet par le cinquième +concile de Latran, et par la constitution publiée ensuite par Léon X, +notre prédécesseur d'heureuse mémoire, disant <i>que ce qui avait été +créé avec sagesse pour la propagation de la foi et des sciences +utiles, ne devait pas être perverti et devenir préjudiciable au salut +des fidèles</i>. Ce fut aussi l'objet principal de l'examen des pères du +concile de Trente, qui, pour remédier à un pareil mal, publièrent un +décret salutaire, ordonnant de mettre à l'index tous les livres qui +contiendraient des doctrines impures. <i>Il est nécessaire de combattre +vigoureusement, disait Clément XIII, notre prédécesseur d'heureuse +mémoire, dans ses lettres encycliques sur la proscription des livres +pernicieux</i>, il est nécessaire de combattre vigoureusement tant que +les circonstances l'exigeront, afin de détruire le poison mortel de +tant de livres, car l'erreur ne disparaîtra jamais, à moins que les +criminels éléments du mal ne soient livrés aux flammes. Il est donc +suffisamment évident, d'après la sollicitude constante avec laquelle +ce saint siége apostolique s'est efforcé, à travers les âges, de +condamner les livres pernicieux et suspects et de les arracher de la +main des hommes, combien est fausse, téméraire, injurieuse au siége +apostolique, et féconde en maux de toutes sortes pour les chrétiens, +la doctrine de ceux qui non-seulement rejettent la censure des livres +comme une mesure oppressive, mais sont arrivés même à un tel degré de +perversité, qu'ils la représentent comme opposée aux principes +d'équité et de justice, et osent refuser à l'Église le droit de +l'établir et de l'exercer.»</p> + +<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a> +<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: Lamennais, qui avait rendu d'immenses services à la +cause de Rome par sa plume éloquente, reconnut enfin ses illusions; +mais, malheureusement, il tomba dans un autre extrême.</p> + +<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a> +<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: Tels furent, par exemple, les écrivains politiques +allemands bien connus, Haller, Jarcke, Philips, etc.</p> + +<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a> +<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: La préface de ce livre est datée de 1817.</p> + +<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a> +<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Le royaume de la Grande-Moravie ne comprenait pas +seulement la province qui porte actuellement le nom de Moravie, il +s'étendait aussi sur la plus grande partie de la Hongrie actuelle et +sur quelques autres contrées adjacentes.</p> + +<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a> +<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: Voyez l'appendice <a href="#appena">A</a>.</p> + +<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a> +<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: <i>De administrando imperio</i>, part. ij, chap. <span class="smcap">LVJ</span>.</p> + +<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a> +<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Sir Gardner Wilkinson, dans son ouvrage sur la Dalmatie +et Montenegro, vol. <span class="smcap">II</span>, p. 453.</p> +</div> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Essai sur l'Histoire Religieuse des +Nations Slaves, by Valérian Krasinski + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ESSAI SUR L'HISTOIRE RELIGIEUSE *** + +***** This file should be named 41066-h.htm or 41066-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/4/1/0/6/41066/ + +Produced by Laurent Vogel, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This book was produced from scanned images of public +domain material from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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