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diff --git a/41065-0.txt b/41065-0.txt new file mode 100644 index 0000000..abb8ee1 --- /dev/null +++ b/41065-0.txt @@ -0,0 +1,11410 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41065 *** + + Note de transcription: + + L'orthographe originale a été conservée (ex: maronniers, + ébulition, tisanne etc.) + + Quelques corrections ont été apportées. La liste des modifications + se trouve à la fin du texte. + + On notera l'emploi de l'abréviation C{e} pour Compagnie. + + + + + LES FEMMES DE PROIE + + + + + MADEMOISELLE + CACHEMIRE + + + + + EN PRÉPARATION + DU MÊME AUTEUR: + + + CAMILLE DESMOULINS ET LES DANTONISTES, essai sur + la Révolution française (1789-1794), 1 vol. in-8º. + + + Coulommiers.--Typ. de A. MOUSSIN. + + + + + LES FEMMES DE PROIE + + + MADEMOISELLE + CACHEMIRE + + PAR + + JULES CLARETIE + + + [Logo de l'éditeur] + + + PARIS + E. DENTU, ÉDITEUR + LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES + PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS + 1867 + Tous droits réservés + + + + +A JULES LEVALLOIS + + +Voilà plusieurs jours déjà que je suis à Florence. C'est loin de Paris, +mon ami! Il n'y a pas seulement les Alpes et les Apennins entre les +boulevards et les Cascine, il y a un monde. Monde d'idées, monde de +faits. Tout s'agite ici; là-bas, dirait-on, tout est calme. J'entends +passer sous mes fenêtres des chants de joie, des hymnes de guerre. Le +mot de liberté traverse l'air du matin au soir, et c'est le premier nom +qui m'éveille. Ah! ce n'est plus _la Femme à barbe_! Ces Italiens sont +en retard. + +Ils vont se battre, paraît-il, ils partent. Je vois passer les +volontaires avec leurs soeurs qui pleurent et leurs pauvres mères qui +ont les yeux rouges. Ils marquent le pas, ne disent rien, mais ils +savent où ils vont. On pourra les vaincre--la guerre a ses destins--mais +ils sauront mourir. Ce sont là d'étranges spectacles et je n'y suis pas +habitué. Quelle antithèse! Et--pour la première fois peut-être--en +voyage je ne regrette point Paris. C'est à lui pourtant que je pense et +c'est lui que j'ai voulu peindre--une de ses mille faces tout au +moins--dans un livre que je suis heureux de vous dédier et que je +souhaiterais plus digne de vous. Paris? Il est là-bas, avec ses +tournoiements, ses mugissements, sa perpétuelle agitation, sa fièvre +éternelle. Il va et vient, s'agite, se démène, vit à grands guides, rit +à grosse voix, s'excite, s'irrite, s'éperonne et s'époumonne. Il y a, +dirait-on, un peu de tétanos dans son cas. Je le vois ainsi, du moins, +épileptique et fou, et c'est de la sorte que je l'ai présenté. L'image +ne séduira pas tout le monde. Il est évident qu'un pastel est plus +aimable et beaucoup plus poli qu'un miroir. Mais je réponds de la +plupart des traits. + +Qui sait? Vous m'accuserez peut-être, mon cher ami, d'avoir à plaisir +broyé le bitume et poussé au noir, vous qui regardez les choses de loin +et qui de Paris ne voyez plus que l'immense figure, couchée là-bas, sous +le vaste ciel, toute de marbre, dirait-on, éclatante et fière, blanche +par les jours de soleil. C'est de Montretout que vous contemplez le +spectacle. Les cris de forcenés lorsqu'il vous parviennent à Saint-Cloud +ont eu le temps de s'adoucir; l'âcre senteur de boudoirs et d'usines, de +restaurants et d'écuries, s'est saturée des parfums sains des arbres, de +l'eau, de la terre retournée. Puis, à deux pas, la forêt vous console. +Vous avez vos livres et vos fourmis, Goëthe qui vous parle de la nature +et la nature qui vous parle de tout. Vous avez bien le temps quand +frissonnent les marronniers, quand les feuilles s'ouvrent au printemps +ou se dorent à l'automne, quand l'herbe vous tend ses tapis et le bon +livre ses pages fraîches, vous avez bien le temps d'écouter le récit de +la ruelle, le scandale qui court, ou le boursier qui vole!--Ou si vous +le faites, ô philosophe, c'est pour en rire. + +Mais on ne peut pas toujours rire. Voilà pourquoi j'ai écrit ce +livre--moral, vous le verrez, de la morale brûlante--et malheureusement +encore actuel. Il fait bien pourtant de se presser, car un temps +viendra--qui n'est pas loin, je l'espère--où il ne sera plus possible. +Il arrivera une heure où le roman, où le drame--sur lesquels elle règne +depuis quinze ans--n'appartiendront plus à la femme de proie. Celui qui +croirait alors écrire une oeuvre d'art sur ce sujet ne composerait +plus qu'une façon de mémoire historique. La saison sera finie parce que +la femme de proie sera vaincue. On s'en occupe déjà beaucoup moins, ce +me semble. Il faut à nos appétits une autre nourriture, d'autres +inspirations à nos écrivains.--Il est temps de remplacer cette matière +par un idéal. + +Non pas, à mon avis, qu'on ait abusé du sujet. Il fallait bien peindre +ce qu'on avait sous les yeux. Le prosecteur ne peut disséquer, dans son +amphithéâtre, que les cas atteints par maladie régnante. Que si +l'épidémie persiste ne vous en prenez pas à lui, dites-vous: +l'atmosphère est mauvaise, et laissez faire le scalpel du chirurgien. Je +sais bien; des _études_ pareilles ne sont pas du goût de tout le monde. +Le lecteur, quoiqu'en dise cet autre, veut encore moins être respecté +que flatté! Tout écrivain qui respecte quelque peu l'hypocrisie doit +s'attacher à faire style de velours. Devant Saint-Simon assurément +Dangeau fût devenu blême, disant: Quel est ce duc mal léché? Mais la +bile de Saint-Simon avait raison de passer dans son encre et l'encre est +restée. Voilà le fait. + +Nous écrivons un roman, il est vrai. Vous allez me dire: «Ne +pouviez-vous pas justement laisser loin de vous cette réalité +douloureuse, regarder plus haut que la terre, chercher autre part et +vous échapper, à votre gré, vers les grands horizons, les lignes pures, +les régions consolantes!» Certes. Vous avez deviné, mon ami, lorsque +parut _Robert Burat_ et vous avez bien voulu dire que la tristesse des +oeuvres de notre génération venait seulement des obstacles que nous +avions rencontrés à nos débuts,--obstacles moraux, j'entends,--manque +d'air et d'espace et que, dépouillés de ces sources vivifiantes et +libres nous nous étions réfugiés dans le doute ou dans l'ironie. Et vous +nous indiquiez le remède et vous ressuscitiez nos espoirs. En effet, +vous aviez raison. Il y a encore des espérances de par le monde. Il y a +encore des souffles puissants et des courants invincibles, le droit +n'est point frappé à mort, la liberté n'est point à jamais vaincue. + +Ne la croyait-on pas au tombeau cette Italie, qui tressaille et se +redresse à cette heure? Soupçonnait-on que cette _poussière de morts_ +pût se retrouver aussi vivante? Ne la regardait-on pas depuis longtemps +comme un Musée, _campo-santo_ de l'art où l'on venait admirer des +cadavres? Eh bien! la patrie des Donatello et des Ghirlandajo, la terre +des Brunelleschi et des Michel-Ange, le pays des artistes allait devenir +le pays des citoyens. Ils sont debout, ils marchent. Mal armés, faibles +et chétifs, ces paysans nourris de riz vont se mesurer avec les robustes +soldats de l'Autriche. Ce qui les attend, peu leur importe. S'ils +tombent, ils tomberont joyeux. Ils ne doutent pas du succès. Ceci est le +secret. Mais ils ont la justice. C'est quelque chose. Ils réclament le +_droit à la patrie_, rien de plus: Les canons ennemis qui les +mitrailleront ne pourront les priver du moins d'une tombe dans la terre +natale. + +Et voilà comment renaissent les nations. + +Mon cher ami, je ne crois pas avoir assombri les tableaux parisiens que +je vous présente. Cela est ainsi. Mademoiselle Cachemire me paraît même, +si je dois l'avouer, un peu bien modeste auprès de certaines de ses +rivales qui courent non pas le roman mais le monde. Mais, tout en se +piquant de faire vrai, on est encore forcé de se contenter +d'indications. Que voulez-vous? J'ai tâché aussi de relever les côtés +sombres d'un tel sujet par des coins assez consolants. Il faut tout +prévoir. M. Tartufe pourrait se fâcher: + + Comment! couvrez ce sein.... + +Puis je ne suis point pessimiste, diable! Je m'arrête volontiers devant +un marais aux eaux croupissantes--surtout quand le marais va jusqu'à ma +porte. Je vois ces taches verdâtres, cette eau stagnante, ces herbes +mauvaises, fauves et perfides, luisantes comme des glaives, ces façons +de terre ferme qui sollicitent et qui engloutissent, ces squammes et ces +moisissures, mais vienne un rayon de soleil, un oiseau qui chante, une +libellule qui passe, et, je vous en réponds, mon cher Levallois, c'est +le rayon qui m'attire, c'est la libellule au corselet bleu que je +regarde, que je suis des yeux et c'est l'oiseau que j'écoute. + +Tenez, quelque plaisir que j'aie à causer avec vous, je laisse ma plume +et je vous quitte. Je vais à deux pas, dans ces jardins de Boboli où +passa Montaigne, où se promena Pétrarque sans doute, et Masaccio et +Marcile Ficin, et les artistes et les poètes; où les arbres en berceaux, +les oliviers, les citronniers font de l'ombre avec du soleil et +réalisent un vers de Virgile: + + Est iter in sylvis ubi coelum condidit umbra. + +J'y vais rêver, j'y vais songer, j'y vais oublier Paris et penser à +vous. + + Florence, 31 mai 1866. + + * * * * * + + Paris. + +Je n'ai rien changé, mon cher ami, à cette dédicace écrite, là-bas, +entre deux dépêches, entre deux journaux lus en hâte, entre deux +nouvelles dont l'une apportait la paix, l'autre la guerre. Recevez ce +livre comme un faible témoignage d'un vif et profond attachement. +Encore une fois, j'aurais dû le revoir davantage avant de vous +l'adresser, avant de le présenter au public. Un autre jour je ferai +mieux. Je ferai du moins autre chose. Il est temps d'aborder les +questions hautes et palpitantes, et de laisser aller où elles vont +toutes les reines d'une nuit ou d'un jour. + +Bref, j'ai peint ici _Paris qui dépense_. J'eusse préféré vous présenter +_Paris qui pense_. C'est un autre travail. Croyez-moi, mon bien cher +ami, votre affectueusement dévoué, + + JULES CLARETIE. + + 5 Septembre 1866. + + + + +LES + +FEMMES DE PROIE + + + + +I + + +L'auberge est au bord de l'eau et ses murailles blanchies se reflètent +dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarrée sous les +fenêtres, parmi les roseaux. Quelque peintre de passage--il en vient +beaucoup de ce côté--a peint, sur la porte d'entrée un lapin à demi +dépouillé qui fricasse tout vif sur un feu clair. Le nom de l'aubergiste +se détache en grosses lettres bleues: LABARBADE. C'est là que descendent +les artistes en tournée dans la forêt de Fontainebleau. La fille du père +Labarbade était une célébrité à Samoreau, dans ce pays qu'une chanson a +fait illustre: + + A Samoreau y a de belles filles, + Y en a-t-une si parfaite en beauté, + Que Godefroid y a tiré son portrait. + +Qu'est-ce que ce Godefroid, le Titien inconnu de cette _belle fille_? +L'histoire de l'art est là-dessus muette, Vasari se tait, mais la belle +fille était peut-être Suzanne Labarbade. + +Elle avait seize ans alors, pas davantage; de grands yeux noirs dans un +visage un peu hâlé, des cheveux épais, mal attachés et qui roulaient sur +ses épaules parfois, brusquement. Elle se savait jolie. Quand elle +passait dans les rues, les regards venaient à elle tout droit. Puis elle +avait des miroirs. Ce qu'elle savait déjà, les miroirs le lui +répétaient. Elle les cachait sous son lit, ou derrière son armoire, +parce que le père Labarbade ne badinait pas. C'était un homme dur, rendu +plus rude encore par le malheur. Toute sa vie il avait travaillé sans +grande chance. Il était de ceux qui naissent condamnés. Sa première +femme, la mère de Suzanne, était morte jeune. Remarié, le pauvre homme +n'avait trouvé que le chagrin, la mauvaise humeur au logis, les +querelles. Madame Labarbade, la seconde, avare, criarde, très-belle +d'ailleurs et très-vaniteuse, élevait la petite Suzanne à la dure. Elle +la battait souvent, plus souvent la privait de manger, l'envoyait au lit +sans souper _pour lui apprendre_. Suzanne ne disait rien, se couchait et +mordait ses draps afin que dans la pièce à côté la belle-mère ne +l'entendît pas pleurer. + +L'enfant, à défaut d'orgueil, avait l'entêtement. On ne la faisait point +plier. Elle se raidissait contre les injustices, opposait ses ironies +aux sévérités et peu à peu s'habituait à l'abandon. + +Dans les premiers temps, le père Labarbade avait bien pris le parti de +sa fille. Il la défendait. Cela ne lui convenait pas qu'on la +maltraitât. Il élevait la voix, et bien souvent quand arrivaient ces +scènes, il coupait une grosse miche de pain, la mettait dans les bras de +l'enfant, avec des pommes ou des confitures et lui disait: va-t-en +maintenant! Mais comme les querelles l'ennuyaient, il se lassa de lutter +contre la ménagère qui savait trop bien lui faire payer toutes ces +colères. Il en vint même à se persuader que toutes les criailleries +étaient du fait de Suzanne, et que sans elle bien certainement la maison +eût été plus tranquille.--Arrangez-vous comme vous voudrez, dit-il un +beau soir, je ne me mêle plus de vos affaires. Cette petite est trop +ennuyeuse, à la fin des fins. + +Et il donna à Suzanne une brusque poussée. A partir de ce jour, dans +cette maison, l'enfant se sentit bien seule. + +D'ailleurs, le père venait d'avoir un fils. Madame Labarbade était +accouchée d'un gros garçon, pesant et criant. Labarbade, complétement +faible sous son apparence solide, avait brusquement viré de bord, +abandonné la petite fille pour ne plus s'occuper que de _son gamin_. +Suzanne, livrée sans défense à l'humeur de sa belle-mère s'irritait tout +bas contre son père; elle avait compté jusqu'alors sur cette apparence +de secours, sur cette pseudo-volonté, sur les violences de Labarbade +succédant brusquement, comme des coulées de lave, à de longs mois de +soumission; et voilà que tout lui manquait, c'était fini. La belle-mère +triomphait. Quel isolement! Mais elle patientait encore. Un je ne sais +quoi lui disait que cette vie ne durerait pas longtemps. Elle +travaillait pour s'étourdir ou plutôt elle s'agitait. Elle pêchait. Elle +conduisait le bateau elle-même, et aimait à le lancer dans les joncs qui +pliaient tout autour. Les cheveux dénoués, les bras nus dans un casaquin +qui laissait voir ses aisselles, elle dirigeait sa barque et servait de +passeuse aux jeunes gens qui voulaient traverser l'eau pour descendre à +l'auberge de Labarbade. Quand ils essayaient de plaisanter avec elle, +elle devenait toute pâle. Ces rires soulignés par des gestes, des mots +bizarres, les phrases à double entente la troublaient et lui donnaient +chaud. Une fois seule elle se répétait tout cela, fermait les yeux, +devinait, rêvait. L'inconnu la tourmentait. Elle avait soif d'un avenir +mal défini qui tardait bien à se montrer. On lui avait dit bien des +fois,--des passants--peut-être sans y ajouter grande importance: +Viendrais-tu à Paris avec moi? Paris! Ce seul mot ne signifiait pas +autre chose pour elle que: Liberté! Mais ce qu'elle souhaitait par +dessus tout c'était d'être libre. La maison lui pesait, elle étouffait +dans sa chambre, prenait en haine son père, son petit frère, les +voisins, le pays. + +Quelle vie! s'user là, se marier là, vieillir, devenir maigre sous le +travail ou engraisser. On est laide si vite. Et tous ces paysans +l'ennuyaient tant avec leurs grosses mains et leurs gros pieds! Quand +elle n'allait pas au bateau, prendre pour la cuisine les anguilles +gluantes qui glissaient brusquement entre ses doigts ou tirer de l'eau +du puits ou ramasser les salades dans le verger, elle s'appuyait sur le +rebord de la fenêtre ouverte et regardait l'eau courir, les arbres +frissonner, les passants marcher en sifflant sur la route. Ou bien elle +sortait et s'asseyait au bord de l'eau. C'était là qu'il faisait bon! +Seule, avec ses désirs, avec ses rêves! La berge, pleine d'herbes hautes +et fraîches, s'adoucissait, glissant vers l'eau. C'était vert, ce +terrain, marécageux, tentant. A deux pas les roseaux, les ajoncs courbés +miroitaient au soleil comme des aiguilles, les nénufars jaunes et +luisants ouvraient à l'air leurs feuilles larges. Point de bruit. Les +froissements des ailes sèches des libellules qui volaient lançant des +reflets bleus. Le miroitement d'acier de l'eau pailletée où, çà et là, +sautillaient les poissons comme dans la poële à frire. Et derrière, sur +la route, le murmure vague, lent, sourd et comme menaçant des peupliers +qui s'agitaient. Vivre là, dormir là, y voir Paris en songe! Mais tout à +coup la voix du père appelait Suzanne, il fallait se lever, regagner la +maison, se mettre au fourneau ou s'enfermer dans cette vieille chambre +où, tant de fois, elle avait pleuré se rongeant les poings. + +Que c'était triste maintenant. Des murailles blanchies à la chaux, le +parquet carrelé et froid, au plafond des traverses de bois toutes +noires. De la poussière, un lit à couverture jaune, une vieille armoire +luisante et brune, un dressoir avec des faïences à fleurs rouges et +bleues ébréchées, des chaises de paille et de noyer, des imageries +d'Epinal, _Mathilde et Malek-Adel_ dans un cadre orange, des paquets de +ficelles suspendus ici, là des champignons en grappes. Un pot de pommade +en verre opaque, une terrine de foie gras conservée comme une relique, +de vieux papiers, des livres poudreux et déchirés, mais quels livres! +Elle les avait lus, relus. Des almanachs, la _Vie d'Abd-el-Kader_, +l'_Annuaire du département_. On étouffait là-dedans. Sans ses espoirs de +lendemain, ses soifs de revanche, elle y fut morte. + +Mais elle était décidée à vivre. + +Un soir--c'était la fête de Samoreau--Suzanne alla danser malgré sa +belle-mère. Elle avait passé des nuits pour coudre elle-même une robe +blanche que Labarbade lui avait achetée pour ses étrennes, et que madame +Labarbade avait conservée en pièce. Mais Suzanne savait où était la +robe. Elle avait ouvert l'armoire, pris l'étoffe et sur un patron +emprunté à une couturière de Fontainebleau, elle avait taillé cette +robe. + +La nuit était tombée, une nuit de juillet, et les paysans de Samoreau +dansaient sur la petite place. Les carabines partaient, l'on gagnait des +lapins en logeant de grosses boules dans des trous, l'on cassait en deux +les pipes de terre, les tourniquets chargés de porcelaine mal peinte +grinçaient lourdement sur leur axe. On entendait un bruit composé de +mille bruits: des cris, des chants, des rires, de la musique, des coups +de fusil, des notes de crécelles et de mirlitons. La lumière était +rouge; des lampes de schiste éclairaient la _salle de danse_, formée par +quelques piquets soutenant une corde qui tenait lieu de muraille. Juchés +sur une estrade de planches, qui criait et menaçait au moindre geste, +quatre musiciens, les joues enflées, jouaient de la clarinette et du +cornet. La lumière des lampes suspendues aux arbres paillettait le +cuivre des instruments, rougissait les faces apoplectiques des +musiciens, enveloppait de reflets les paysans en paletots, les jeunes +filles en robe de percale blanche. Hommes et femmes, tout se heurte. Les +danseurs étalent des grâces lourdes, empoignent brutalement les +fillettes qui suent et rient, et les entraînent dans un galop plein de +chocs. Ils vont, rouges, essoufflés, tournent et poussent des cris, et +la musique achevée, ils tombent sur des bancs, s'essuyent le front ou se +jettent à terre pour respirer. + +A travers les feuilles d'un vert sombre des maronniers, la lune +glissait des rayons pâles parmi cette fournaise en plein air, faite de +hurlements, de poussière, de poudre et de fumée. + +Au milieu de la foule, Suzanne dansait. Elle était charmante, le teint +animé, affolée de danse, les prunelles électriques, avec une expression +de joie. Comme elle se sentait regardée, elle s'étudiait. Elle avait de +ces balancements de corps qui attiraient. Réservée pourtant, avec je ne +sais quelles intuitions aristocratiques, elle faisait l'effet d'une note +plus calme au milieu de ces choeurs épileptiques. Il y avait autour +d'elle des jeunes gens de la ville et des dames qui ne la quittaient pas +des yeux. Elle était fière de ces regards; elle éclatait d'une joie +profonde. C'était cela qu'elle souhaitait. Être vue! Tout à coup, la +foule des danseurs s'écarta, fendue par des bras robustes et Suzanne, +reçut, sur le nez, un énorme et brutal soufflet. Elle chancela et parut +s'évanouir. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Le sang +coulait sur sa robe blanche. Une rumeur s'éleva, et, parmi le bruit, +Suzanne distingua ces mots: + +--Je t'apprendrai à venir danser sans ma permission, pécore! + +C'était le père. Elle sentit qu'une main forte l'entraînait. + +Une fois au logis, folle de colère, de honte, d'amour-propre outragé, +prise de rage, elle fit un paquet de ses robes, de ses peignes, de sa +pommade, de ses miroirs, sauta par la fenêtre, qui n'était pas haute, +sur les plates-bandes du jardin, et se sauva jusqu'au pont de Valvins. +Puis, à travers la forêt, à travers la nuit, sans rien craindre, elle se +dirigea sur Paris. + +C'était bien loin. Mais elle connaissait la route. Un 15 août Labarbade +l'y avait menée en carriole, voir la fête. Le feu d'artifice était +encore devant ses yeux. Elle mangea, en chemin, des morceaux de pain +qu'elle avait emportés. D'ailleurs, elle avait un peu d'argent, de quoi +vivre quelques jours. C'était peu. Cela lui suffisait. Elle compta sa +fortune en arrivant. Il lui restait vingt francs, une pièce d'or et des +sous. Le soir était venu, elle avait faim, rôdait autour des petits +restaurants, toute seule, son paquet à la main. Elle ne savait guère où +elle se trouvait. C'était une rue montante, pleine de bruit, de +voitures, de gens en blouse, d'ouvriers, d'ouvrières, qui s'en allaient +chez eux, la journée finie. Il avait plu. Tous ces gens étaient pleins +de boue, et Suzanne, fatiguée, sentait sa jupe appesantie qui claquait, +à chaque pas, sur ses talons. Mais elle n'était pas attristée. Tout ce +qu'elle voyait la grisait; de temps à autre passait auprès d'elle, en +sifflant, un drôle hardi qui la regardait. Elle ne baissait pas les +yeux, et il lui semblait qu'elle avait entendu cette chanson, ce +refrain, ces cris--quelque part. + +Il fallait manger pourtant, le pain était fini. Au détour d'une rue, une +odeur de graisse fondue arrêta court Suzanne sur le trottoir. Elle +regarda avec des yeux pleins d'appétit et tendit la main. C'était une +marchande de pommes de terre frites et de harengs qui remuait sa poële. + +--Donnez-m'en, dit Suzanne. + +Elle demeurait, la main tendue, regardant cette graisse qui grésillait. + +--Pour combien? dit la marchande. + +Suzanne ne savait pas; elle répondit au hasard et tendit sa pièce de +vingt francs pour payer. + +--Comment, dit l'autre, vous n'avez pas de monnaie?... Six sous! + +Suzanne fouilla dans sa poche, jeta les sous et s'enfuit. Elle cherchait +un coin, n'importe où, pour s'asseoir. Partout du monde. Alors, tout en +marchant, elle grignotait ses pommes de terre, déchiquetait de ses dents +blanches son hareng saur, et se sentait fière, heureuse, confiante, +libre. + +Du premier coup, elle avait bien vu que Paris était son élément. La +fange même des rues lui plaisait. Comme la boue liquide que la pluie +délayait dans la campagne l'attristait, lorsqu'elle la regardait, du +haut de sa fenêtre, à Samoreau! A Paris, elle trouvait comme une volupté +à marcher là-dedans, crottée, salie, et à regarder les voitures aux +lanternes à biseaux, qui passaient, éclaboussant le monde. Elle n'avait +pas d'étonnements, elle n'avait rien oublié de tout cela qu'elle avait +vu, petite; elle l'eût deviné. C'était son milieu. Ce terrain était fait +pour elle. Il lui semblait qu'elle avait eu cent fois la vision de ces +maisons hautes, de ces longues rues, de cette foule. Elle avait soif; +elle entra chez un marchand de vin, demanda à boire et vida son verre, +au milieu des hommes qui l'examinaient. + +Elle marchait toujours, lasse cependant, brisée, devant tous ces +magasins pleins de lumières, pleins de bijoux, pleins de soie, pleins de +luxe. Ses jambes pliaient, mais elle voulait voir, regarder, toucher des +yeux ces merveilles. Des chapeaux, des robes, des diamants! Elle savait +bien que c'était à Paris qu'on trouvait tout cela. + +En attendant, il fallait vivre et se reposer, dormir. Où cela? Suzanne +se disait, un peu tremblante, qu'il fallait donner son nom à l'hôtel +garni, celui de ses parents, son âge. Elle le savait par plus d'une qui +était partie comme elle, un jour de fièvre. Elle se dénonçait ainsi, +elle était découverte si le père voulait la poursuivre. Elle s'éloignait +alors brusquement des maisons où des transparents allumés annonçaient +les hôtels garnis comme on se détournerait d'un piége. Mais comment +faire? Elle errait toujours, laissant passer les heures, accablée, ses +pieds alourdis la retenant à chaque pas. C'était un long boulevard qui +durait toujours, avec des bancs de temps à autre et des rangées de +petits arbres maigres. D'un côté les maisons étaient basses, resserrées, +avec des enseignes vieillies, et faisaient face à de grands bâtiments +sombres d'où s'échappaient des mugissements de boeufs. Le ciel était +bas et le gaz semblait attristé dans ces ténèbres. + +Suzanne commençait à se sentir envahie par un vague effroi. La solitude +ne lui était jamais apparue sous la forme d'une nuit passée en plein +air, sur un banc, par un temps pluvieux. Elle s'était assise, les bras +alanguis, les yeux à terre, entendant comme un bourdonnement vague +autour d'elle, la pensée reportée vers cet intérieur qu'elle avait +quitté, et où le pain, le gîte, le petit lit de noyer lui étaient du +moins assurés. Elles doivent avoir souvent de telles nostalgies, +soudaines, imprévues, aussitôt étouffées que nées, ces filles du hasard, +lancées à coeur perdu dans la vie d'aventure. + +Suzanne s'éveilla, pour ainsi dire, tout à coup. On venait de lui +frapper sur l'épaule. Elle regarda. Il y avait une femme assise à côté +d'elle, une ouvrière, le costume décent, la voix douce et fatiguée. Le +gaz éclairait nettement son visage, jeune encore, pourtant plein de +rides, maigre et chagrin. + +--Qu'avez-vous donc? dit cette femme. Vous pleurez? + +--Non, dit Suzanne, comme si on l'eût prise en faute, et elle écrasa +entre ses paupières deux grosses larmes qui lui montaient aux yeux. + +Elle s'était dit, depuis longtemps, qu'il faut se défier, au début. +Puis elle ne voulait pas avouer qu'elle pouvait regretter quelque chose. + +La femme haussa doucement les épaules, se leva du banc où elle était +assise et s'éloignait déjà, lorsque Suzanne la rappela. + +--Madame?... + +Elle revint sur ses pas et dit à Suzanne: + +--Que me voulez-vous? + +--J'arrive à Paris. Je n'y connais personne. Je cherche un logement. Ne +pouvez-vous pas m'en indiquer un? + +--Si fait, dit la femme, j'ai ma chambre. + +On se prête ainsi volontiers asile, ou nourriture, dans ces classes qui +savent le prix d'un abri. Le peuple a conservé l'habitude, sinon le +culte de l'hospitalité, ou plutôt il comprend, il pratique la +franc-maçonnerie du besoin. La femme était une ouvrière, point riche, +qui vivait seule, séparée de son mari. Elle habitait à quelques pas de +là, chaussée du Maine, une chambre avec une cuisine et une façon +d'antichambre qui était son atelier. Elle travaillait à de la chaussure +avec une machine à coudre. Ce qu'elle gagnait lui suffisait bien. Elle +économisait même pour les mauvais jours. C'était une honnête femme, +mariée à un de ces beaux parleurs d'atelier qui pérorent au fond des +cafés, laissant l'ouvrage les attendre. Elle l'avait aimé beaucoup, puis +la désillusion et la lassitude étaient venues. Un jour, on s'était +séparé, d'un commun accord. Victoire Herbaut restée seule, sans enfants, +s'était cloîtrée, à trente ans, l'espoir fini, n'aimant plus que son +frère, qui la venait voir quelquefois, et tâchait de l'égayer, sans y +réussir. Si elle travaillait encore avec un peu de courage, c'était pour +lui. Il avait dix ans de moins qu'elle. Elle l'avait élevé. C'était +presque son enfant, et cette femme était de celles qui naissent mères. + +Suzanne savait déjà tout cela en arrivant chez Victoire. L'autre était +un peu bavarde, très-confiante, facile à se livrer, à s'apitoyer. Elle +avait lu sur le visage de la jeune fille une telle angoisse qu'elle +s'était offerte sans trop réfléchir. + +--Vous allez trouver le logis bien petit, disait-elle en montant +l'escalier. Mais à la guerre comme à la guerre. Demain nous aviserons! + +On fit un lit dans l'antichambre, sur le parquet, avec un matelas et des +draps. Puis Suzanne se coucha. Mais elle ne dormit pas. Victoire +Herbaut, assise à côté d'elle, questionnait. Il fallut tout dire. +Victoire hochait la tête et paraissait peu rassurée. + +--Ma pauvre petite, disait-elle, vous avez fait un mauvais coup. Ah! le +logis du papa! La cheminée où bout la soupe aux choux. Je n'ai jamais +été si heureuse que lorsque maman me grondait, parce que je mettais du +vinaigre de Bully dans mes cheveux. Car j'ai été coquette, moi aussi. Ça +m'a passé! ça vous passera! Voyez-vous, il faut travailler, travailler +beaucoup, vous amasser un petit magot, pas bien lourd, parce qu'on +économise peu, malgré tout, et quand vous voudrez vous marier, bien +choisir pour ne pas vous tromper! + +--Vous avez raison, disait tout bas Suzanne dont les yeux s'emplissaient +de gravier et qui s'enfonçait déjà, en rêve, dans ces pyrotechnies de +velours et de rubis qu'elle voulait.... + +--Allons, je vous fatigue, fit brusquement madame Herbaut en se +retirant. Ne m'en veuillez pas. Je suis jacasse. A demain! + +Suzanne n'entendait déjà plus. + +Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle éprouva une grande joie. Le +soleil entrait par la fenêtre qui donnait sur l'antichambre, un soleil +joyeux, plein de chaleur et de vie. Elle se leva reposée. Madame Herbaut +travaillait déjà, à côté! Tout ce petit logis était gai, propre; il y +avait une pendule sur la cheminée avec Paul embrassant Virginie, des +chandeliers en zinc, des gravures sur la muraille; dans un cadre en +oeil-de-boeuf, sous verre, fané, triste, jauni, un bouquet de fleurs +d'oranger avec des rubans pleins de poussière. Le lit était déjà fait, +avec une couverture au crochet, rouge et blanc, et madame Herbaut avait +étalé sur la commode les chaussures qu'elle devait piquer ce jour-là. + +--Ah! dit-elle à Suzanne, vous avez une bonne mine! Voyons, causons, en +attendant que votre café chauffe.--Je prends le café au lait le matin, +et vous?... Que savez-vous faire?... + +--Moi? rien! + +--Allons donc! Il faut apprendre à coudre! regardez-moi aller... Ce +n'est pas bien difficile. Tenez, essayez! + +Elle installa Suzanne devant la machine à coudre et lui enseigna comment +manoeuvraient les aiguilles et comment le cuir se trouvait cousu à +double chaînette. + +--Je comprends bien, dit Suzanne, mais je ne saurai jamais. Cela +m'ennuierait. + +--Pourtant, dit madame Herbaut, il faut bien vous décider à faire +quelque chose! + +Il y avait justement, dans la maison, au-dessus de l'appartement de +Victoire, une petite chambre à louer. Cent cinquante francs par an, avec +une fenêtre sur la chaussée. Suzanne l'arrêta et, aussitôt, écrivit à +son père. Elle disait que sa résolution était depuis longtemps prise, +qu'elle serait morte à Samoreau, qu'il lui fallait Paris, qu'elle allait +travailler d'ailleurs, qu'elle avait déjà un état et qu'elle ne +demanderait jamais rien à personne. Le dernier trait était dirigé contre +sa belle-mère. La réponse ne se fit pas attendre. Labarbade, poussé sans +doute par sa femme, envoyait Suzanne au diable et écrivait qu'il ne +voulait plus en aucune façon entendre parler d'elle. Son dernier mot +était celui-ci: _Tu n'es plus rien pour moi!_ + +Suzanne le lut sans émotion. Labarbade avait pleuré en l'écrivant. + +Dans les premiers temps, Suzanne travailla. Il le fallait bien; les +vingt francs étaient partis vite; mais ce travail lui pesait; elle +souhaitait l'inaction, le repos, ce que Paris lui avait promis. Elle +faisait part quelquefois de ses rêves à madame Herbaut, qui la regardait +avec un certain effroi: + +--Ma pauvre enfant, disait l'ouvrière, nous sommes nées en bas, restons +en bas. C'est dangereux de chercher à monter. J'ai eu de mes amies qui +ont fait aussi de ces rêves-là. Où sont-elles, les pauvres filles? +Tandis que moi, je ne suis pas riche, ni heureuse, mais je vis. + +Joseph Guérin, l'imprimeur, venait voir sa soeur quelquefois. C'était +un garçon gai, franc, rieur, bruyant, chantant, amusant, blagueur. Il +savait tout, causait de tout, apportait toutes les nouvelles, celles du +jour, celles de la veille, et celles du lendemain. Rien ne lui échappait +à Paris. Il savait la couleur des cheveux de la femme à la mode, l'heure +à laquelle elle allait au bois, les noms de ceux qu'elle ruinait, la +liste des dettes qu'elle contractait chez les fournisseurs, le secret +des coulisses littéraires, et pourquoi telle pièce n'aurait pas de +succès, et pour quelle raison mademoiselle Jane Essler avait refusé le +rôle, quel roman allait faire scandale, quel cadavre avait été apporté à +la Morgue, quel mot avait été dit au Jockey-Club, quel duel menaçait +d'avoir lieu, pour quoi, pour qui, quelle nouvelle politique préoccupait +les esprits, ce qui se passait au boulevard Montmartre, rue de Bréda, +rue Mouffetard, au Pérou et au Mexique. Sans avoir rien appris +foncièrement, il avait de toutes choses une teinture solide; frotté de +science, de lettres, d'arts, il ne restait jamais à court, ramassait et +colportait les propos de l'atelier, y ajoutait de son cru, tout en +_composant_ devant sa _casse_, imitait Mélingue ou Bressant, courait aux +pièces nouvelles, jugeait, appréciait, condamnait, _ne se montant pas le +coup_ et clignant de l'oeil quand on lui citait tel ou tel écrivain à +la mode, en disant avec son accent gouailleur: + +--Encore bien heureux qu'on lui corrige ses fautes de participes! + +C'était surtout avec lui que Suzanne aimait à causer. Elle se sentait +comprise et devinée. L'argot parisien, dont Joseph émaillait ses +discours, elle l'entendait. Elle avait l'intuition de tout ce qui +pousse, fleur de serre ou fleur de ruisseau, sur le terreau parisien. +Quand Joseph, parlant à sa soeur, s'arrêtait, quand Victoire Herbaut, +doucement, en souriant, donnant une tape au jeune homme sur la joue, +disait: «Tais-toi donc, bavard!» Suzanne s'écriait: «Encore!» + +Suzanne n'était déjà plus la petite paysanne un peu sauvage de Samoreau. +Le soleil parisien avait effacé le hâle trop rude des rayons +campagnards, ne laissant à cette physionomie éveillée que des tons +chauds, des reflets sains et mordorés comme on en voit sur certains +bronzes. Joseph avait du goût; il savait un peu dessiner. Il fit le +portrait de Suzanne. Les séances avaient lieu le soir, à la lampe. +C'était tout une affaire. Suzanne ne pouvait rester en place, Joseph se +fâchait et grondait. Ce portrait aux deux crayons, assez mal dessiné, +mais très-expressif, leur prit deux semaines, et, une fois fini, Joseph +le fit encadrer. Suzanne était étonnée de tout ce que savait Joseph +Guérin. Il chantait bien, dansait à merveille, écrivait avec de +magnifiques paraphes.--C'est un phénix! disait madame Herbaut. A force +de l'admirer, très-naïvement, Suzanne finit par l'aimer. Elle n'avait +jamais aimé, mais elle savait ce que c'était que l'amour et se rendait +compte de ce qu'elle éprouvait. Elle ne le lui dissimula pas, et le jour +où Joseph, à bout d'hésitations, lui confia à son tour qu'il +l'adorait,--depuis le jour où il l'avait vue,--elle se sentit remuée +d'une façon nouvelle, conquise par un sentiment de triomphe, fière +d'elle-même, heureuse. + +Madame Herbaut voyait ou devinait ces sentiments-là sans rien dire, +hochant la tête, songeant qu'ils feraient ensemble un joli couple. Elle +attendait pour parler mariage; elle les laissait causer, aller et venir +où ils voulaient. Suspendue au bras de Joseph, les cheveux dans un petit +filet garni de jais, avec une petite broche en doublé à son col et des +manchettes blanches, Suzanne allait se promener le dimanche ou courait +les champs, dansait dans les bals de campagne. Elle aimait surtout +Nogent, avec ses îles touffues, sa population de canotiers se croisant +sous les grandes arches du viaduc, ses cabarets en plein air, ses rives +où les ouvriers, les commis, les grisettes, les militaires, assis et +bruyant, déjeunaient en regardant couler la rivière. Une promenade en +bateau la comblait de joie. C'était Joseph qui ramait; elle plongeait +ses mains dans la Marne, cassait au passage les nénufars ou essayait de +prendre les petites ablettes qui filaient. Elle se rappelait, comme on +se souvient d'un temps bien éloigné, de ces jours où elle passait les +pratiques, dans le lourd bachot du père Labarbade. Parfois, elle +s'amusait à réveiller quelque canotier endormi dans sa barque, sous les +saules. On se fâchait, Suzanne riait, et Joseph ramait de plus belle. + +Le soir, on dînait dans l'île d'Amour, sur la pelouse. On sautait sur la +balançoire du restaurant, et Suzanne se laissait aller dans le vide, +hésitante, effrayée, ouvrant ses narines à l'air frais qui la frappait +au visage et collait sa jupe contre ses jambes. Puis, c'était le bal. +Elle bondissait sur l'herbe aux premières notes cuivrées de ces +orchestres de campagne. Le quadrille l'affolait, elle se lançait dans la +danse, entraînait Joseph, secouée par la musique criarde comme par une +pile voltaïque, intrépide, déterminée, toujours debout, jamais lassée. + +Une ville à part, d'un caractère singulier, née d'hier, coulée d'un jet, +c'est Plaisance,--un des quartiers inconnus de ce grand Paris. + +Toutes les rues de cette petite ville dans une grande ville datent de +1845. On le voit du reste, au nom des carrefours, rue Médéah, rue +Mazagran, rue Constantine, souvenirs de la campagne d'Algérie, alors +toute récente, glorification des victoires africaines alors toutes +fraîches. Les maisons sont basses, coquettes, beaucoup à un seul +étage--pas plus--presque toutes peintes, au moins en partie, avec une +physionomie gaie, vivante. Les hôtels garnis, les guinguettes, les +petits restaurants, les marchands de vins fraternisent, s'appuient l'un +contre l'autre, peuplent les rues. Il y a des grilles de bois, peintes +en vert, et de la vraie verdure aussi, des acacias, des marronniers +montrant à travers ces moellons leurs feuilles pleines de poussière. Du +mouvement partout, du bruit sur la chaussée et des chansons sous les +tonnelles. Une population, laborieuse ou flâneuse, ouvriers ou bohèmes, +ruisselle là du soir au matin, et le jour et la nuit. Des filles en +fichu, des rôdeurs de comptoirs en casquettes avec des paletots +luisants. La Chaussée du Maine, non loin de là, a la physionomie de tous +les boulevards extérieurs. Des arbres grêles, de petites maisons, des +étalages de bouquinistes ou de marchands de bric-à-brac, les vieux +pastels et les vieilles estampes coudoyant les vieux habits et les +vieilles pendules; çà et là, un établissement plus vaste, des maisons de +confection pour les travailleurs, avec des blouses bleues et des +pantalons de coutil à bouton d'os à la montre, ou des bureaux de +déménagements, des loueurs de voitures à bras, toute une série +d'industries à l'usage des petits commerces et des pauvres gens. On +tourne à droite et voilà l'ancien chemin de ronde, triste et vaste qui +conduit au cimetière Montparnasse. C'est le cimetière pauvre. On se +heurte aux corbillards nus, aux bières d'enfants portés à bras d'hommes, +aux convois où les parents suivent la casquette à la main, et les +femmes, en bonnets noir, en châles de quatre sous, avec les yeux +gonflés. La route est semée des boutiques de ces gens qui vivent de la +mort: marbriers, marchands d'immortelles. Les adieux tout faits, les +regrets stéréotypés larmoient sur les couronnes qu'on achète en passant, +par hasard, parce qu'on a oublié. Des petits enfants en plâtre, poupins +et laids, joignent les mains à l'étalage avec le même geste et +attendent qu'on les mette là-bas, sur les tombes, sous la pluie qui les +verdira. + +Les croque-morts habitent là, ou ils y mangent. Leur restaurant attitré +est une petite gargote, dans une ruelle qui donne--quelle +antithèse!--rue de la Gaîté. L'établissement est petit, d'aspect +bizarre, une construction d'un autre siècle, avec des grilles, une porte +basse, des murs peints en vert et des pots au fronton de la maison. Les +murs du cabaret n'entendent pas d'ailleurs des _requiem_ ou des _dies +iræ_; la gaudriole, chassée de partout, y règne en maîtresse. Quand ils +ont fini leur journée, tout en mangeant, les croque-morts chantent. + +La plupart de ces rues sont sales. Le ruisseau coule emportant tous les +détritus, brun et boueux. Les enfants y barbotent sans craindre les +voitures qui sont rares, et deviennent gros et gras, au grand air. Le +voisinage du cimetière les fait bien porter. Il y a aussi des +vieillards. Près de là, au _Champ d'Asile_, se réunissent les joueurs de +boules. Le cochonnet exilé du Luxembourg, refoulé par les constructions +et les démolitions nouvelles, s'est réfugié là, dans ce terrain vague +où, sans doute en 1815, avant de gagner la route de Fontainebleau, les +grognards vaincus campèrent un moment. Petits employés, petits rentiers, +des gens regardent, appuyés sur leur canne, les boules qui roulent et +mesurent les distances. Il y a des _juges du camp_ que leur équité rend +célèbres. On a de la gloire à tout âge et partout. + +Suzanne aimait à se promener dans ce quartier, à voir, à écouter, à +vivre. Elle battait les pavés de sa jupe où se dessinait, en cercle, +l'armature d'une crinoline qui ballottait. Tête nue, ses cheveux bien +pommadés, un fichu de soie autour du cou, elle sortait sans but, pour +regarder les boutiques. Toutes se ressemblent. Des traiteurs, avec des +peaux de lapins écorchés pendus aux branches d'un pin minuscule devant +la porte, des pâtissiers avec des gâteaux étalés, des beignets, des +_flans_, des _chaussons_, çà et là un gâteau de Savoie avec un bouquet +ou un saint en pastillage planté au milieu; des modistes, ou des +lingères, de petits bonnets avec des rubans bleus ou de jolies ruches +derrière les vitres, des corsets parfois piqués de rose; puis des +libraires, des marchands d'images, de livraisons à un sou, de cahiers de +chansons, de complaintes; et des photographes, avec leurs enseignes; des +portraits-cartes pendus à la porte, autant de stations pour Suzanne, +autant de réflexions, de spectacles. Les brodequins la faisaient rêver, +les portraits surtout l'attiraient. Il y en avait de toutes sortes, +ouvriers endimanchés, pétrifiés dans la pose choisie, étranglés dans +leurs cravates avec de gros yeux et de grosses mains; jeunes filles +maigres et chlorotiques regardant les passants d'un air niais; des +soldats, leur briquet entre les jambes, des bourgeois, leur parapluie à +la main. Tout cela, l'air triste, ennuyé, ankylosé. Suzanne ne les +regardait pas. Ce qui la charmait, c'était la réunion des artistes du +théâtre, jeunes gens aux cheveux longs et gras, l'air penché ou +insolent, leur main dans la poche, ou revêtus de leurs costumes, +mousquetaires, bandits, seigneurs moyen-âge. Et les femmes! Des robes +traînantes, galonnées d'or, une couronne sur la tête, superbes, fières, +irrésistibles,--des princesses! «Il y a des femmes qui s'habillent +ainsi, pensait Suzanne, et qui se montrent sous ces habits, le soir!» +Quel rêve, quel aiguillonnant désir, quelle envie! Le théâtre n'était +pas loin, ce théâtre au fronton duquel un Buridan en plâtre, l'air +malade, regarde une Folie qui se porte trop bien. Suzanne y allait, se +grisait de spectacles, se donnait la fièvre, écoutait la voix des jeunes +premiers comme on écoute une musique, fermait les yeux pour se voir à la +place de la jeune première, derrière cette rampe, et le rideau tombé, la +lumière éteinte, rentrait avec un monde dans la tête de désirs +inassouvis. + +Joseph avec tout cela en était venu à l'aimer follement. Elle s'était +donnée à lui tout entière. Peut-être l'aimait-elle vraiment. Il y avait +si longtemps qu'elle «savait!» Il héritait de toutes ses inquiétudes, +des sollicitations d'autrefois, des éveils qu'elle avait comprimés, +là-bas. Mais elle fut surtout grise de Joseph, le jour où celui-ci lui +annonça qu'on organisait à son imprimerie une représentation dramatique +au bénéfice d'un camarade que la machine avait estropié, et qu'il avait +obtenu pour elle, Suzanne, un rôle dans la représentation. + +--Allons, donc, dit-elle en devenant rouge, puis pâle. Un rôle! Je ne +saurai jamais jouer! + +--Toi?... Mais, bête que tu es, tu as tout ce qui fait le talent. +Regarde toi! + +Suzanne joua. Elle remplissait un rôle dans ce petit tableau populaire +qui est comme la clef de voûte de toutes ces représentations, la _Corde +sensible_. Joseph lui avait fait répéter le rôle, le soir, avec grand +soin, lui donnant les intonations, l'expression, le geste. Elle obtint +un succès; elle fut applaudie. Il y avait dans la salle un ou deux +journalistes qu'on avait décidés à venir à ce petit théâtre du passage +du Saumon, et qui citèrent le nom de Suzanne quelques jours après. Elle +en fut éperdue de joie. Elle prenait le journal, le regardait, épelait +ce nom qui était le sien, riait, embrassait Joseph et le remerciait. +Elle était heureuse, car elle sentait maintenant que la route s'ouvrait. +Elle avait trouvé sa voie. Ces planches pouvaient être un piédestal. +Elle déclara qu'elle se ferait actrice. Cette vie lui plaisait. Joseph +ne s'étonna qu'à demi. Il avait rêvé plus d'une fois aussi les succès du +théâtre; il avait joué déjà, à Montparnasse, dans des représentations +extraordinaires; il chantait à ravir la chansonnette, ce succédané de la +romance.--«Eh bien! soit, dit-il.» Il avait beaucoup d'amis parmi les +acteurs. Sans plus hésiter, il alla en prendre un sous le bras, le +priant de le présenter au directeur. On engagea Suzanne, qui débuta la +semaine suivante. + +--Quel nom mettrons-nous sur l'affiche? demanda le directeur. + +--Dame! répondit Joseph en interrogeant Suzanne du regard. + +--Attendez, fit le régisseur, qui écoutait. Je vote pour _Bruyère_? + +--Oh! non, voilà un nom que je n'aime pas, fit-elle, _c'est campagne_! + +--Alors, dit le régisseur, mettez Cachemire ou Camélia, ce sera +parisien! + +--Ah! Cachemire, oui, c'est joli, ça, tiens! dit Suzanne, Cachemire! + +Et, en riant, elle battait des mains. + +Cachemire passa ainsi, subitement, de l'ombre à la lumière. Chaque soir, +on l'applaudissait, non point pour son talent, mais pour cette grâce et +cette fraîcheur auxquelles le public n'est pas habitué. On la traitait +en enfant gâté. Elle sortait de scène, ivre, joyeuse, toute rouge, +grisée par les bravos et les sourires. Dans la coulisse, Joseph +l'attendait. Au milieu des deux ou trois habilleuses du petit théâtre, +des figurants, des hommes de service, des pompiers, Suzanne trônait +comme une reine. Joseph sentait que chaque jour il perdait pied dans ce +coeur, qui n'était déjà plus à lui. Il avait été un passe-temps pour +cette tête désoeuvrée et avide d'inconnu. Maintenant son rôle était +fini. + +--Qu'est-ce que vous avez donc ensemble? lui demandait un soir Victoire +Herbaut. Êtes-vous brouillés? + +--Non. + +--Cependant, je ne me trompe pas, voyons. Tu as fait quelque chose à +Suzanne. Elle ne te parle plus comme auparavant. Il faudrait pourtant +songer à vous marier. + +--Nous marier?... Ah! nous marier! fit Joseph. Mariage de coulisses, +mariage à la détrempe! Non, va, je te promets qu'à présent nous ne nous +marierons pas! + +--Pourquoi? + +--Parce que. Tu verras. + +Joseph se repentait maintenant d'avoir poussé Suzanne dans cette voie du +théâtre. Il s'était d'abord senti flatté par les succès de la jeune +fille. Au fond de plus d'un ouvrier parisien, il y a toujours un germe +de _cabotin_ qui ne demande qu'à fleurir. Pour un peu, Joseph se serait +fait acteur, lui aussi, comme il eût été goguettier, si les goguettes +avaient encore existé. Il était né _artiste_, disait-il. Il ne lui +déplaisait pas que Suzanne débutât et se fît applaudir. Madame Herbaut +avait bien résisté un peu, mais elle cédait facilement, et elle en était +venue à présent à coudre elle-même les robes que Suzanne devait mettre +sur la scène, des petites toilettes de quatre sous, relevées avec +quelques méchants rubans, et qui rendaient charmante celle qui les +portait et qui tournait toutes les têtes du quartier. Mais Joseph se +voyait maintenant séparé de Suzanne par les becs de gaz de la rampe, +comme si cette rampe eût été une barrière infranchissable. Elle était +d'un monde et lui d'un autre. Quoiqu'il la ramenât tous les soirs à la +maison, causant, riant, penchée à son bras comme jadis, il sentait bien +qu'elle n'était plus la même.--«On t'a changée derrière un portant, ma +pauvre fille, disait-il. Tu n'es plus Lisette, ça se sent. Mais après +tout, tu sais, tu feras comme tu voudras; tu es libre, et tu ne mettras +pas la mode au pays!» A quoi Suzanne se mettait à rire, apaisant Joseph +comme elle pouvait, mais sans insister. Elle songeait bien à autre +chose. + +A présent, sa pauvre chambre lui déplaisait. C'était étroit, triste, +_misère_. Elle aimait mieux loger chez Joseph, qui avait du moins un +petit appartement, avec des bustes en plâtre, des gravures et une +bibliothèque. Elle songeait déjà à avoir mieux que cela. Elle avait vu +de ses camarades partir, le soir, après le spectacle, dans quelque +coupé. Elle était lasse des robes d'Orléans, des chapeaux de paille, des +talmas de taffetas. Les robes bouffantes, à jupons relevés, les +pince-taille aux larges ceintures et les sombreros empennés +l'attiraient, la fascinaient. Il fallait qu'elle eût cela bientôt. + +En remontant un soir cet escalier qui menait chez madame Herbaut et +qu'elle avait franchi, le coeur ému si fort, lors de son arrivée à +Paris, elle entendit un bruit au-dessus d'elle, des cris, une +trépidation; elle se hâta, et, en ouvrant la porte de l'appartement de +Victoire, elle vit la pauvre femme qui se débattait, pâle et meurtrie, +entre les bras d'un homme menaçant. Suzanne, effrayée jeta un cri. +L'homme se tourna vers elle. + +--Bon! quelle est celle-ci, à présent? dit-il d'une voix avinée. + +Victoire s'était dégagée, et, poussant Suzanne vers la porte: + +--Allez-vous-en, ma pauvre enfant, disait-elle, allez-vous-en. Il vous +battrait aussi. Partez. C'est mon mari! + +Suzanne était demeurée interdite, sur le palier, n'osant faire un pas, +écoutant encore les cris qui partaient de la chambre, lorsque l'homme +sortit brusquement, poussant avec fracas la porte derrière lui, et +jetant un regard farouche et terne à la fois, le regard de l'ivresse +mauvaise. Il descendit l'escalier lourdement, faisant vibrer la rampe à +laquelle il s'accrochait. Lorsque Suzanne n'entendit plus rien, elle +entra, et trouva madame Herbaut assise sur son lit et pleurant. + +--Mais qu'y a-t-il donc? dit-elle. Pourquoi est-il venu? + +Victoire hocha la tête sans répondre, étouffant ses sanglots dans son +mouchoir. + +--Vous a-t-il fait mal, madame Herbaut? + +Elle releva la manche de sa robe et montra à Suzanne son poignet rouge +et meurtri. Suzanne tremblait encore. Elle était toute pâle. Elle avait +réellement eu peur. + +--Il ne faut pas vous effrayer, mon enfant, dit Victoire. Ça devait +arriver. S'il m'avait laissée tranquille, c'eût été trop beau. Il paraît +qu'il n'a pas d'ouvrage; il lui faut de l'argent. Je ne voulais pas en +donner. Je n'en ai pas trop. Alors il a frappé... Mettez donc un peu de +sel dans de l'eau pour mon bras... C'est vrai, j'ai mal... Et puis il a +pris la tire-lire, vous savez... Mais non, au fait, vous ne savez pas, +Suzanne... Je mettais de côté pour Joseph et pour vous. Vous auriez +trouvé ça au mariage, mes pauvres petits! + +--Au mariage! songea Suzanne. Il lui semblait qu'elle entendait l'écho +lointain d'un mot qu'elle ne comprenait plus. + +--Dame, fit madame Herbaut, il faudra bien que vous en veniez là. Vous +vous aimez, c'est bien, mais être comme vous êtes, ce n'est pas une +position. Il peut venir des enfants; c'est pour les enfants qu'il faut +se mettre d'accord avec la loi. Il n'y a que cela au monde, des petits +êtres bons et doux comme le pain! Je sais bien que si j'en avais eu un, +moi!... La charbonnière en a un, l'avez-vous vu? Un petit ange! noir +comme tout, et quand on le débarbouille, un amour! Ça me fait mal, moi! +Oh! un petit garçon... + +--Comme vous êtes écorchée, madame Herbaut! + +--Ce n'est rien. Seulement, s'il revient souvent, ce sera à en perdre la +tête! + +--Pourquoi reviendrait-il? + +--Il en a le droit. + +--Eh bien! et le commissaire? + +--Oh! Herbaut est chez lui, ici. Nous sommes séparés de bonne volonté, +mais la loi n'a rien dit. Il peut venir à toute heure; je suis sa +chose... Se séparer? Il faut plaider pour ça, il faut être riche!.., +mais il ne reviendra pas, il faut l'espérer. C'est quelque femme qui lui +aura monté la tête. Comme on en fait des mauvais coups pour de l'argent! + +--Dites-le à Joseph, alors! + +--Non! oh! non, fit Victoire. Ils se battraient! + +_Ils se battraient!_ Ce mot resta sur le coeur de Suzanne. Une fois +seule dans sa chambre, elle se prit à réfléchir. Comment! c'était là le +mariage! cette chaîne, cet esclavage, c'était ce qu'elle avait eu l'idée +de partager avec Joseph? Elle frémit à l'idée seule qu'elle pût être +liée pour la vie comme l'était madame Herbaut. Elle s'étonnait aussi +qu'on pût se résigner comme le faisait Victoire. + +--Ah! disait-elle tout haut, ce n'est pas moi qu'on mènerait ainsi. + +Puis, en songeant, elle se sentait mal à l'aise. Elle éprouvait un +sentiment de crainte. Cet homme pouvait revenir. Il était chez lui, +avait dit Victoire. S'il s'avisait de frapper encore? Elle était donc +exposée à ses coups, elle aussi? + +--Ma foi, non, fit Suzanne... + +Elle se revit, faisant ses paquets et fuyant la maison paternelle. Elle +eut l'idée de se sauver encore, mais cette fois au grand jour, sans se +cacher et sans craindre, et sachant bien où elle allait. + +On frappa à sa porte. C'était Joseph. + +--Qu'y a-t-il, voyons, dit-il d'un air alarmé... Victoire est blessée... +Que s'est-il passé? + +--Tu ne le sais pas? fit Suzanne. + +--Non. + +--Elle ne t'a rien dit? + +--Elle n'a rien voulu dire. + +--Ma foi, tant pis, fit-elle... C'est son mari qui est venu! + +--Herbaut? Il l'a frappée?... Ah çà, mais, dit Joseph en serrant les +poings, ce gredin-là va donc continuer à nous ennuyer toute la vie? + +--Dame! dit Suzanne. + +--Qu'il n'y revienne pas, reprit Joseph, je serais là!... Pauvre +Victoire, va! Elle ne disait rien, elle ne voulait pas parler... +Comprends-tu cela? Elle était embarrassée, et vois, j'ai cru un +moment... mais en voilà une idée... + +--Quelle idée? dis... + +--C'est trop bête! + +--Mais enfin... + +--Eh bien, j'ai cru qu'il y avait eu _bisbille_ entre vous. + +--Tiens, fit Suzanne, c'est gracieux pour moi cette pensée-là! Note que +tu en as beaucoup de la sorte depuis quelque temps. + +Elle parut froissée, plus qu'elle ne l'était véritablement. Mais elle +tenait à montrer cette mauvaise humeur et cet ennui qui la pénétraient, +qui l'accablaient. Elle commençait à éprouver les lassitudes ressenties +déjà chez son père, cette soif de grand air, ce désir de mouvement qui +dominaient sa nature changeante. Cette vie fausse partagée entre le +théâtre et la vie médiocre, presque besoigneuse, lui pesait. Elle se +sentait mal à l'aise auprès de Joseph. Auparavant, la pièce finie, elle +s'habillait lestement, descendait de sa loge, se pendait au bras du +jeune homme et regagnait le logis avec lui en babillant. Maintenant elle +tardait à descendre. Elle bavardait avec celui-ci, avec celui-là, avec +le jeune premier et le troisième rôle qui avaient l'un et l'autre le +droit de la tutoyer sans qu'ils fussent jaloux.--«Il peut bien attendre, +disait-elle.» Quand elle trouvait Joseph à la porte des artistes, elle +étouffait un soupir.--Ah! c'est toi? disait-elle, comme elle eût dit: +C'est encore toi? Il n'y avait plus entre eux rien de commun. Elle avait +pris sa volée, il était demeuré à terre. Quand il parlait elle +n'écoutait pas, elle n'entendait plus. S'il lui arrivait encore de faire +allusion au mariage projeté, elle répondait comme quelqu'un qui sort +d'un rêve. + +Joseph sentait bien tous ces changements. Rien ne lui échappait. Il +pouvait mesurer le terrain qu'il avait perdu. Il le faisait, un peu +tristement tous les jours, et doucement en prenait son parti, tout en +maudissant les coulisses, la rampe et, comme il disait, le _diable +dramatique et son train_. + +--Ah! tu boudes! dit-il à Suzanne en la voyant s'asseoir sur une chaise, +le menton dans la paume de la main. Si tu t'ennuies, je vais m'en aller! + +--Je ne boude pas, fit Suzanne... Mais pourquoi penser que je pouvais me +quereller avec ta soeur? Vous ai-je habitués jamais à des mauvaises +humeurs? Lors même que j'ai à parler, je me tais! + +--Ah! tiens, voilà une bonne parole! C'est à moi qu'elle s'adresse? +Pourquoi donc se taire, quand on a quelque chose à se dire? As-tu +quelque raison de te plaindre de moi?... C'est possible. A parler +franchement, je ne suis plus ton fait. On se lasse de tout, tu me diras; +j'ai fait mon temps. A un autre! C'est ça que tu penses, hein? + +--Si j'étais menteuse, pourtant......, fit Suzanne en hochant la tête. + +--Je te rends justice. Tu es franche. On t'ennuie, tu le dis. Pauvre +fille, va! Tu crois être heureuse? Avec une tête comme la tienne, +changeante, jamais satisfaite, on se lasse de tout et toujours. Tu crois +que les châles de l'Inde font le bonheur, je parie? Va voir rue de Bréda +si j'y suis. Tu es libre! Mais note bien que le fricot chez nous +t'aurait aussi bien nourrie que le homard là-bas. Ça te regarde. J'ai +fait ce que j'ai pu pour t'attacher à moi. Je t'aimais, mais, là, +vraiment. En travaillant on aurait fait bouillir la marmite, et on ne +reste pas toujours imprimeur, n'est-ce pas? Enfin, soit! Mais ne reviens +jamais te plaindre. + +--Après tout, dit Suzanne, est-ce ma faute si je ne suis pas née +grisette? + +--Une bonne excuse, parlons-en. Tu te crois faite pour le luxe? Parbleu! +tu es jolie. La soie te va bien. Un chapeau à plumes fait plus +d'_esbrouffe_ qu'un bonnet. Mais il y en a tant d'autres comme toi; et +toutes ne réussissent pas. Mieux encore valait servir la pratique chez +ton père ou recoudre mes boutons, va. C'est plus ennuyeux, mais c'est +plus sûr. + +--C'est possible dit Suzanne en se levant et en mettant son chapeau. + +--Tu sors? + +--Oui. + +--Moi, j'ai mon après-midi, je tiendrai compagnie à Victoire! + +En sortant, Suzanne alla droit rue de Laval, dans une maison meublée, +chez une amie de théâtre qui l'avait bien souvent raillée sur sa liaison +avec Joseph. Elle lui dit qu'elle était lasse, décidée à rompre avec +cette existence d'actrice bourgeoise. + +--Je sens que je touche déjà du doigt ce luxe, je n'ai qu'à étendre la +main, je n'ai qu'à vouloir, je veux. + +--Eh bien! ma petite Cachemire, dit l'autre, quittez le boulevard +extérieur et venez ici. Il y a un appartement dans la maison que le +portier me laissera occuper jusqu'au 15. Je suis très-bien avec le +portier. Et d'ici au 15 vous avez le temps d'avoir un coupé! + +Le soir même, Suzanne annonça qu'elle partait. Madame Herbaut devint +toute pâle et pleura un peu. Joseph se contenta de dire à sa +soeur:--Il y a des gens qui aiment la misère, que veux-tu? + + + + +II + + +_Léon de Bruand à Paul Barré, officier d'infanterie de marine, à Saïgon +(Cochinchine)._ + + 25 décembre. + + «Mon cher ami, + +«Je continue à t'entretenir de moi. Aimable confident, placé à deux +mille lieues de son ami et qu'il me semble voir si souvent, et qui +m'écoute et qui me répond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos +Parisiens. C'est une fête que j'ai à te raconter, figure-toi. Encore un +réveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle +étrange chose, un plaisir officiel! Être contraint à la gaieté parce que +finit le mois de décembre, et que l'on célèbre quelque part la messe de +Noël! Gontran m'avait écrit. Je lui avais envoyé le matin deux mots de +réponse; on m'attendait. Je suis allé au théâtre d'abord; il y avait, çà +et là, à travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se +promettaient de s'amuser beaucoup, en sortant; j'ai entendu ce bout de +dialogue: + +«--Berlurette y sera-t-elle? + +«--Je ne sais pas, mais il y aura des truffes! + +«Cher esprit français!--Gontran m'avait annoncé des _femmes +ravissantes_! C'est le mot d'usage. J'avais ordonné à Jean de bourrer ma +voiture de bouquets de violettes. Me voilà parti. J'arrive chez Gontran, +je passe devant la loge du concierge, toute bruyante et encombrée de +voisins. Je remarque sur la table l'oie proverbiale, doublée de marrons. +Et je fais mon entrée chez Gaston, suivi de Jean, qui portait +majestueusement les bouquets. + +«Gontran avait décoré son appartement d'une façon charmante, à la +chinoise, avec des lampes d'opale, projetant sur la table de +très-agréables demi-clartés. Les faïences détrônées de leur dressoir, +s'étalaient sur la nappe avec leurs garnitures de bananes et de figues +de Barbarie. On était assis déjà. A mon arrivée, grande clameur. +Gontran, Paul et Gérard s'écrient: + +«--C'est Léon! ce cher Léon! Bravo, Léon! L'exactitude est la royauté +des hommes polis! + +«Jean déverse ses monceaux de violettes. + +«--Oh! oh! Léon a dévalisé un parterre. Quelle est cette idée d'empereur +de la décadence? Et ces violettes du pôle? C'est gai comme un +enterrement! + +«--Pourquoi ces fleurs... et pour qui? + +«En effet, je regarde de tous côtés, je cherche un visage féminin, +partout des favoris ou des moustaches. + +«--Mon cher ami, pardonnez-moi, dit Gontran. Ces dames se sont excusées. + +«--Par lettre, ajoute Gérard. + +«--Je demande les lettres! + + +_Cliché nº_ 1: + + «Mon petit chat, + +«Tu sais combien mon pas du deuxième acte est fatigant. Je serai rompue +ce soir. Avec cela que le directeur nous fait répéter toute la journée +et que le régisseur est à giffler. Je ne pourrai pas vraiment me rendre +à ce réveillon. Et puis mon bottier m'attend pour m'essayer des +bottines. + +«Je t'embrasse sur le nez. + + «ANGÈLE.» + +--L'excuse du bottier est valable, étant absurde. + + +_Cliché nº_ 2: + +«Je suis ennuyée comme tout, mon cher Paul, mais vrai, je ne peux pas +aller chez M. Gontran. Je n'aurais qu'à y rencontrer Mathilde; vous +savez combien je la déteste. J'aime mieux rester à la maison. Peut-être +que je jetterais un froid, voyez-vous, je suis franche. Les femmes qui +posent, et moi, ça fait deux. + +«Mes excuses à M. Gontran et à Angèle. + + «LOUISE. + +«_P.S._--Venez donc prendre le thé chez moi demain. Je vous en conterai +de Mathilde!» + + +_Cliché nº_ 3: + +--Non, non! Passez-le! dit Paul, c'est convenu, les absentes n'ont pas +tort! + +--A table! + +--A table, dit Gontran, et tâchons d'avoir de l'esprit! + +--Moi, qui n'en ai jamais que devant les femmes! + +--Quelles femmes? Celles qui ne savent pas l'orthographe? + +--Eh! ma foi, messieurs, interrompt Gontran, faut-il vous l'avouer? Je +suis très-satisfait de ce qui arrive. Un réveillon entre hommes. Pas de +prétention. Soyons Gaulois. Puis que diraient nos maîtresses si elles +apprenaient que nous avons soupé avec des créatures? + +--Un joli mot, créatures... Vous l'avez bien dit, Gontran! + +--Madame de... serait furieuse, dit Gérard en essuyant son lorgnon. + +--Ce Gérard, savez-vous pourquoi il ne la nomme pas; c'est pour qu'on +lui demande son nom? + +--Hélas! je n'en suis plus là... + +--Amusons-nous, messieurs! + +Amusons-nous! amusons-nous! le mot d'ordre éternel! _Le plaisir à la +rescousse!_ + +On croit généralement qu'il est facile de s'amuser. Pourtant, à peine +connaissons-nous par le temps qui court, non pas la gaieté, mais le +sourire, cette mélancolie de la gaieté. Quant au bon gros et gras rire +d'autrefois, où est-il? Qui l'a entendu? On dit le rire de nos pères. De +nos pères! On a bien raison! + +Amusons-nous! Et nous voilà, nous efforçant, nous surmenant, nous +excitant, comme si nous avions pris quelque haschich. + +--Savez-vous le dernier mot de Raoul? + +--S'il n'est pas méchant, ne le dites pas! + +--Il est très-méchant! + +--Tant mieux pour nous! + +--On lui parlait de William. William, a-t-il dit, ce n'est pas un sot, +c'est le Sot! + +--Oh! oh! un peu vieillot! Ce diable de Raoul... Il a donc lu +Royer-Collard? Excellent vin, Gontran! + +--Le vin de mes aïeux, mon cher Léon! le cru m'appartient! + +--Vous êtes vigneron à présent? + +--Non, mais Bourguignon, tout pâle que je suis! + +--Et la pièce d'Augier nous n'en parlons pas? + +--Je n'aime guère le dernier acte! + +--C'est comme notre réveillon, ça manque de femmes! + +--Ne parlons ni des femmes ni de l'amour... cela porte malheur! + +--Au jeu... + +--L'amour? Une forêt de Bondy... au temps de Cartouche! + +--Joli! Ah! à propos, Gérard, reconnaissez-vous ce portrait-carte? + +--Elle vous l'a donné? + +--Lisez la dédicace! + +--Diable! Et vous gardez cela dans votre portefeuille? + +--Le fait est que sa place est dans un porte-monnaie. + +--Messieurs, pardon, vous savez, à propos de Céleste, j'ai des nouvelles +de Robert! + +--Tiens, tiens! + +--Il a été tué en Kabylie! + +--Bah! et l'on disait que le pays était si bien gardé? + +--Ce Gérard est d'un flegme féroce! + +--Dame, vous savez, je l'ai peu connu, Robert. Et vous, Paul? + +--Moi, beaucoup. J'ai encore une paire de fleurets à lui! + +--Un brave garçon, Robert. + +--Et malheureux! + +--Parbleu! + +--Messieurs, messieurs, et le mot d'ordre? + +--Ah! oui, le mot d'ordre, amusons-nous! + +--J'ai eu tort de renvoyer les domestiques. Le service laisse à désirer. +Lucien, vous ne versez pas! + +--Allons donc! j'ai déjà mal à la tête. + +--Une femme dirait: j'ai mal au coeur! Menteuse! + +--Excellent, ce champagne. + +--Oui, mais pourquoi des coupes, c'est ennuyeux. + +--Je vous avoue que, sur ce chapitre, je suis horriblement rétrograde. +Je préfère les flûtes pour boire le champagne! + +--Les flûtes? Un grand verre bête et bourgeois! Quand on le tient à la +main on a toujours envie d'improviser des couplets de baptême! Une +coupe, à la bonne heure! cela rajeunit de cinq cents ans! + +--Gaston rêve toujours l'Italie des Médicis et la maîtresse du Titien! + +--Ambitieux, ce Gaston! + +--Non, mais je trouve l'habit noir stupide, que voulez-vous? Et vous +êtes de mon avis aussi! Quant aux soirées, il faut être maigre comme je +le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'être +regardé comme un gibier par toutes les jeunes filles à marier. Un bal me +fait toujours l'effet d'une chasse à courre. + +--A court d'esprit! + +--A l'ordre, Gontran! Gontran abuse de son titre d'amphytrion, +messieurs! + +--J'ai décrété la liberté de la tribune! Pourquoi exiler le calembour? + +--Le calembour? il n'y a plus que cela au monde! + +--Le calembour et le souper: la bêtise et l'appétit! Quand on s'est bien +ennuyé dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a causé +trois pour cent avec le père, idéal avec la mère et beau temps avec la +fille, rien n'est bon comme d'ôter ses gants dans un cabinet de +restaurant et de causer librement... + +--Avec des filles d'Ève! + +--Filles d'Ève?... mauvaise désignation! Dites filles de Rabelais! + +--Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant à Mathilde? + +--Affaire de commerce! + +--Vous savez que Léon a été amoureux fou de cette petite Louise? + +--Moi? Je jure que non! + +--Il renie ses déesses! Mon cher, vous vous êtes compromis avec elle, +d'avant-scène en avant-scène! + +--Messieurs! messieurs! On voit que vous n'êtes pas du secret! Louise +n'était pas une passion... c'était un éventail! + +--Un éventail? + +--Relisez le _Chandelier_, de Musset. + +--Un éventail qui lui permettait de feuilleter tout à son aise son roman +avec madame... + +--Pas de noms propres! + +--Parbleu, nous parlons de Louise! + +--Discrétion! discrétion! Vous ne buvez pas, Urbain? + +--Je suis dyspeptique, vous savez!... + +--Passer du _Chandelier_ au _Malade imaginaire_! ce n'est pas sortir de +la comédie! + +--Il n'y a point là d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficulté de +digérer ou digestion dépravée. + +--Au diable les définitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs! + +Et s'amusait-on?... + +Tu es bien indiscret, mon cher ami! On riait un peu, on criait +beaucoup, le champagne pétillait et le parfait fondait en même temps que +les bougies. De temps à autre le cliquetement d'une bobèche qui se +fendillait jetait sa petite note grêle dans cette symphonie. On ouvrait +les fenêtres par intervalles et une bouffée de vent piquant, nous +apportait quelques notes du _Noël_ d'Adam qu'on exécutait à tue-tête +dans la loge du portier. Ou bien, c'était une bourrée limousine qui se +dansait, là-bas, à coups de pieds, chez le charbonnier maître chez lui. +La fenêtre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait +originaux, qu'on arrosait de champagne et qui ne poussaient pas. + +--Vous savez, dit Gaston, que ces gens-là s'amusent plus que nous? + +Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mélancolique +approbation. + +--Il faut bien nous l'avouer, dit Gérard, il n'y a plus que les portiers +qui aient l'esprit de se divertir. + +--Le fait est que nous avons été bêtes comme des acrobates. + +--Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le réveillon soit +terminé. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amusé? + +«--Comme des fous, répondis-je. + +«Au même moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est +Pauline, une petite actrice de la banlieue, fort jolie, et qu'on vient +d'engager au Vaudeville; l'autre, une jeune fille charmante, brune, +l'oeil intelligent et voluptueux, la toilette encore modeste, des +mains de reine, un joli sourire. + +«Pauline nous la présente. + +«--Mademoiselle Cachemire! + +«Retiens ce nom, il sera célèbre dans le _high-life_ du plaisir. A +partir de ce moment, j'ai pris intérêt à ce souper absurde. Cette jeune +fille, qui dans un an sera terriblement blasée, regardait de tous ses +yeux, mais sans étonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle. +Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a été évidemment une +beauté célèbre, au temps d'Alcibiade. Elle éclatait de joie, elle +n'était pas habituée à ces meubles et à ces lumières. C'était évident. +On ne se trompe pas à ces choses-là. Pourtant elle avait assez d'art +pour qu'un plus clairvoyant se fût mépris et se fût persuadé qu'elle +n'est pas née, comme cela doit être, dans la loge d'un concierge. + +«J'ai pris intérêt à l'étudier. Jusqu'à trente ans, on est poëte; à +trente ans, on est philosophe, et j'ai trente-deux ans. De plus, j'aime +la médecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire pour _sujet_. +Il serait assez intéressant de savoir où arrivera cette enfant de vingt +ans qui débute maintenant et qui rêve toutes les splendeurs des +courtisanes en renom. J'ai du temps à perdre, et bien des choses à +oublier, j'ai grande envie de me donner ce spectacle et de servir de +premier échelon à Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette +façon un rôle dans l'éternelle comédie de la rédemption que tous les +hommes de coeur ont tentée? + +«Sottise! L'ère des rédemptions est close. Je le sais. Mais la vie +parisienne est si plate et si niaise... + +«Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle +Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harassé. + +«Je n'aime pas ces fêtes périodiques, dont la fatalité même est banale +et qui vous obligent--pourquoi?--à pourchasser la gaieté, alors que +souvent c'est le repos, le calme, la quiétude que vous souhaitez. Puis, +ces plaisirs qui portent avec eux leur date--comme les forçats leurs +numéros--ont quelque chose de particulièrement attristant, et le matin, +quand on se met au lit, la tête lourde et les membres las, un petit +spectre malin vient ricaner tout près de vous:--_Tu as un an de plus!_ + +«Un an de plus! A mon âge qu'est-ce que cela? Rien. Et cependant, je me +souviens que, l'an passé, pas plus tard, j'avais fait réveillon avec +Robert. Pauvre Robert! Quelle gaieté, quel entrain, quel esprit! Il +avait eu de la bonne humeur pour tous, lui! _Poor Yorick!_ + +«Mais conçois-tu, ce réveillon qui aboutit à un sermon, comme un +chapitre de Paul de Kock qui finirait par le monologue d'Hamlet? Au +fait, et pourquoi pas? + +«Tout à l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je +regardais ces rues encore sombres, le gaz tremblotant, le ciel blafard, +les pavés humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs +boutiques où les lampes éclairaient des monceaux de chair rose, les +balayeuses nettoyant les trottoirs avec des mouvements d'automates, les +ouvriers, le pain de la journée sous le bras, se rendant à l'ouvrage... +Tout à coup, un homme est venu, qui a brusquement éteint le gaz à +demi-mourant. La rue n'était plus éclairée que par une lueur pâle. Cette +lueur, c'est le jour. + +«Le jour!... On s'éveille, on va parler, on va penser, on va vivre! +Maudit réveillon! je vais me coucher.» + + + + +III + + +M. de Bruand était comte. Le fief et le château de Bruand, sis à trois +lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-père +n'avait pas émigré. Il avait servi la République, comme Custine, comme +M. de Biron, et s'était fait tuer à la tête des chasseurs de Lecourbe, à +Hohenlinden. Son fils,--le père de Léon,--élevé dans le château de +Bruand par un vieux prêtre, avait grandi libre, courant les bois, vêtu +comme un de ses métayers, montant à cheval, chassant, pêchant, menant +depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard. Il s'était +marié à vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Léon, +le cadet, seul avait survécu; c'était encore un enfant lorsque M. le +comte Hubert de Bruand mourut misérablement dans une partie de chasse. A +dix ans, Léon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune +considérable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener +partout, même à Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur était +un brave et digne cousin de madame de Bruand, très-faible et très-bon +homme, qui envoya le jeune homme à Paris, et le laissa agir à sa guise, +proclamant que la nature de Léon était essentiellement honnête et bonne, +et que, quoi que fît le jeune homme, il retomberait toujours sur ses +pieds. + +En cela, le tuteur avait raison. Léon de Bruand ressentit d'abord cette +fièvre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant +de faibles esprits et de consciences hésitantes. Mais la vanité de +toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bientôt. +Il eut des lendemains amers, pleins de réflexions et de déceptions, et +au lieu de s'étourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il +s'arrêta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien +dilettante. A vingt ans, il était las d'agir. A vingt-deux ans, il était +las de regarder; à vingt-cinq ans, il se mariait. + +Alors, Léon respira, se sentit réellement vivre, et fut heureux. Il +croyait avoir jeté l'ancre. Sa femme mourut en couches, après deux +années de ménage, laissant Léon effaré devant cette fosse soudainement +ouverte à ses pieds. En se revoyant face à face avec la solitude qui lui +était si chère, quand il la partageait avec _elle_ (la solitude à deux, +c'est le monde entier resserré dans un Eden de quelques pas), il se +troubla, il eut peur, il se lança dans les voyages, cherchant à oublier +et se souvenant toujours; il avait beaucoup aimé sa femme. Il avait cru +sa vie assurée, nouée à elle, solide et défiant le sort. Maintenant, +tout était à recommencer. Une vie nouvelle à refaire! Une vie, soit, on +la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait à Léon de Bruand, +pour se consoler, une petite fille, celle qui avait coûté la vie à sa +mère. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait +la haïr, et il la plaignait.--Pauvre enfant qui grandira sans mère! +disait-il. On lui annonça, un jour, que l'enfant était morte. Il en +éprouva comme de l'étonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit +pleurer et on l'entendit qui disait: + +--Comme je suis seul! + +Bientôt après, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes +amitiés. Ce fut une clameur.--«Léon! Léon de Bruand! Léon qui nous +revient! Vous nous aviez donc fui, mon cher ami?--Le mariage? Vous en +faisiez donc une prison?»--Puis des condoléances devant la douleur que +Léon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet, +puis les propos nouveaux, les anecdotes du moment, la biographie des +héros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la +préoccupation, et comme l'âme de ce monde où Léon reposait le pied. Ce +mouvement électrique, sans cesse renouvelé autour de lui, était seul +capable de lui faire oublier le passé. Pour la première fois de sa vie, +il s'étourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit +partout à la fois, aux théâtres, aux courses, aux eaux, au club. Il +joua, il fit courir, il eut des chevaux et des maîtresses. On copiait +son élégance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut à la +mode. Il eut des ennemis, il eut des flatteurs, il eut des envieux. Tout +cela faisait cortége. Les bacheliers qui débutaient dans la vie et les +bourgeois fascinés par l'inconnu, le dévoraient des yeux, au théâtre, +quand il entrait dans une avant-scène avec une femme en renom. Il était +brun, grand, élancé, la moustache relevée, quelque chose de sympathique +et de froid en même temps, le sourire semi-bénin, semi-railleur, les +dents blanches, l'oeil vert, plein de flamme et de franchise. + +Ainsi, du moins, le voyaient ceux qui ne le connaissaient pas. Il +fallait à peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la +lassitude, tout le dédain cachés sous cette désinvolture charmante. +L'oeil, qui brillait tout à l'heure, songeait à présent, se fixait +longuement sur les objets, sans les voir, regardant ailleurs, dans le +passé, quelque image évanouie, chère à ce coeur vaillant et à cette +pensée haute. Léon était triste; il vivait de cette vie rapide, parce +qu'elle était la plus facile, la plus étourdissante et la plus +intelligente, après tout. + +--Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosité, je n'ai +plus de prétexte pour vivre. + +Cette curiosité s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez +pour que Léon se tînt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son +coeur en avait soixante. Il raisonnait comme un vieillard, et disait +parfois: _De mon temps_... Ce temps-là datait de cinq ans, mais entre ce +moment et celui où il vivait, il y avait une tombe, un monde... + +En apercevant Cachemire, Léon de Bruand se sentit soudain, non pas +conquis, il ne pouvait plus l'être, mais attiré, assez étonné de cette +fleur encore un peu campagnarde,--juste ce qu'il fallait pour la rendre +charmante,--ainsi rencontrée dans une serre chaude de Paris. Léon +traitait l'amour en artiste, comme toutes choses. Il le cherchait +partout, certain d'avance de ne le trouver nulle part. Il y avait en lui +du peintre et de l'impresario. Pour le plaisir de quelque spectacle un +peu bizarre il fût allé bien loin, plus loin encore; il descendait +quelquefois dans les régions inconnues de Paris, en quête d'inédit, +promenant son crochet dans les haillons moraux, tout heureux quand il +avait éclairé, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lançait à +travers Paris comme un diamant. Il cherchait des étoiles dans le +ruisseau. Il en avait déjà trouvé quelques-unes--des nébuleuses. + +Cachemire lui sembla digne d'un regard. Il l'analysa, et se promit de +connaître le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux +noirs, aux joues roses. + +--Secret banal, pensait-il. Qu'importe! + +Le samedi suivant, il y avait bal à l'Opéra. De la poussière sur les +boulevards, des ifs de gaz allumés aux coins de la rue Le Peletier et de +la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opéra +brillant de lumières. Chez les marchands de vins et les cafés +environnants, de pauvres garçons, transis de froid, déguisés en +défroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On +se prépare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers +la foule compacte, les danseurs costumés circulent, jouant du coude, +entraînant quelque pauvre fille dont les épaules nues frissonnent, et +qui grelotte en jupe courte. Cela crie, se heurte, se bouscule, se +succède, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrégimente, défile, se +jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de là ses +bras et ses jambes, s'excite, s'enivre, s'embrasse, s'insulte. La salle +est pleine. Sous les lustres, les couleurs s'injurient. Le blanc, le +jaune, le rouge, le bleu,--l'arc-en-ciel émietté--gambadent. Par les +escaliers, des flots de soie, de plumets, de dominos, d'habits noirs, de +décorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de +paillasses, de gens sans nom, de gens illustres, d'hommes, de femmes, +montent et descendent en s'accrochant, en se déchirant, en se jetant des +oeillades ou des sottises. Les couloirs s'encombrent, les galeries +s'emplissent, on étouffe, on conquiert le parquet pas à pas; les femmes +vous arrêtent, on arrête les femmes. Une odeur de poussière, de couleur, +de sueur et de poudre de riz pénètre dans les poumons. Et cet air qui +asphyxie semble parfumé. L'acide carbonique voltige à travers les +quadrilles. L'on se cherche sans se trouver et l'on se parle sans +s'entendre; la Laryngite fait des signes de tête à la Migraine derrière +les piliers, happant un monsieur qui passe, une dame qui s'enfuit, une +fille qui rit à grosses gouttes. Tout est bouleversé, la musique devient +du bruit, la gaieté de la névrose, la couleur crie, le langage sent +l'ail; les échos de la halle s'échappent des lèvres carminées. Dans une +avant-scène, un municipal, les bras croisés, regarde la cohue avec +effarement. Et, là-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des +rubans, des plumets, des toques, des bonnets, des jupons, des pompons, +derrière ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se démènent, ces cous +qui se tendent et se gonflent, ces torses qui se cambrent, ces reins qui +se brisent; derrière cette épilepsie hurlante, un homme pâle se dresse +sur ses pieds, lance ses bras en télégraphe et du geste domine et dirige +un tonnerre de musiciens qui clame victorieusement de tous ses +cuivres... + +--Allons au foyer, dit Gontran de Rives à Léon de Bruand. + +Léon traversa le grand couloir où se tiennent les _aficionados_, les +journalistes, les promeneurs, les élégants, passant en revue de l'oeil +et de la main les dominos et les masques féminins qui circulent. + +Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en congé, +robes déchirées par les bottes maladroites, coups de coude dans +l'estomac, poussière, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du +côté des buvettes et des bustes en marbre écarquillant, devant tout ce +monde étrange, leurs énormes yeux blancs. + +Soudain un domino rose vint se pendre au bras de M. de Bruand. + +Tous les dominos se ressemblent. L'oeil brille, aiguisé, derrière le +loup de velours. Le sourire resplendit sous la barbe de dentelle; les +mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problèmes. La voix +se dissimule sous le capuchon enrubanné et les ondulations du corps vous +raillent sans pitié dans leur large fourreau soyeux. + +Mais Cachemire avait intérêt à se faire reconnaître. On lui avait, +depuis la soirée de Noël, parlé beaucoup du comte et de son humeur. + +--Êtes-vous moins triste, à présent? dit-elle. + +--Ai-je été triste, jamais? fit Léon en raillant. + +--L'autre soir, vous aviez l'air maussade. + +--Le vilain mot, et qu'il faut une jolie bouche pour le faire passer. + +--La mienne est horrible! + +--Elle ment. + +--Pourquoi dites-vous qu'elle ment? Vous ne me connaissez pas. + +--Croyez-vous? + +--Quel est donc mon nom? + +--Il est fort joli, et vous va bien. + +--Vous voyez que vous ne le savez pas! + +--Je vous le dirai tout bas, ce soir, au dessert, à la Maison-d'Or. +Tenez-vous à le connaître? + +--Oui, dit Cachemire. + +Elle entra à la Maison-d'Or, qu'elle ne connaissait pas encore, comme +une reine entre chez elle. Elle monta l'escalier, la tête haute, +impérative, insolente, charmante. Elle était jolie à ravir; son teint, +ordinairement un peu pâle, animé ce soir-là, rayonnait. Ses yeux +jetaient feu et flammes. Elle avait des dents à tout croquer. + +Léon de Bruand en agit avec elle comme on fait avec les jeunes tigres. +Il lui tendit, jour par jour, juste ce qu'il voulait qu'elle +dévorât,--non pas son coeur, mais le bout des doigts,--puis la main +tout entière, et un peu le bras, au sortir des théâtres. Dès lors, +Cachemire fut à la mode. On félicita Léon sur sa découverte. On jeta des +bouquets à Cachemire quand elle chanta des couplets de revue. Le comte +lui meubla un entresol rue Taitbout. Elle donna des soirées. + +Elle reçut des lettres, des déclarations, des vers. Elle eut des +articles dans les journaux. On cita un jeune Valaque qui tenta de se +suicider pour elle. On la chercha aux premières représentations; on +détourna les lorgnettes du cheval à la mode pour lui donner un coup +d'oeil, à elle, aux courses. Les photographes implorèrent qu'elle vînt +poser chez eux, en passant. Les collégiens achetèrent ses +portraits--cartes, pour les contempler, le soir en se couchant, ou à +l'étude, derrière leur pupitre éperdûment levé. On fit même sa +biographie. + +Le père Labarbade rentra un soir chez lui, après une course à +Fontainebleau, avec des yeux rouges. + +--Qu'as-tu? lui demanda sa femme. + +--Rien! + +Le père Labarbade prit son petit garçon sur ses genoux, l'enfant avait +sept ans déjà, et lui dit tout doucement: + +--Au moins tu seras gentil, toi, quand tu seras grand? + +--Gentil?... Mais je suis gentil, dit le gamin en faisant la moue et en +se dégageant des bras du père. + +Il courut se réfugier sous l'égide de madame Labarbade, regardant le +_vieux_ avec des sourcils froncés, et disant: + +--N'est-ce pas, maman, que je suis gentil? + +--Toi, tu es un amour, fit la mère. + +--C'est vrai, ça, papa gronde toujours... Je t'aime mieux que papa, toi! + +Labarbade se leva brusquement, sortit, tira de sa poche un +portrait-carte de Cachemire, qu'il avait trouvé à Fontainebleau chez un +papetier, le déchira et marcha dessus avec rage. + +A la maison, madame Labarbade taillait au petit Adolphe une tartine de +confitures que l'enfant guignait avec des yeux avides en chantant une +chanson qui courait Samoreau: + + Je viens d'enterrer ma grand' tante, + Je l'ai clouée en son cercueil. + Ell' me laiss' dix mill' livres de rente + Et ça m'aide à porter son deuil. + Je lui fais faire une bière en chêne + Où tout de son long ell' peut dormir. + Je prends bien gard' que rien ne la gêne + Où il y a de la gên' y a pas de plaisir. + +Léon de Bruand était bien décidé à ne mettre dans cette liaison avec +Cachemire, rien de ce qui était vraiment _lui_. Son esprit, sa bonne +grâce, sa fantaisie, il les accordait généreusement. Mais il comptait, +pour ainsi dire, chaque soir, en avare, les molécules de son coeur. +Ces sortes de liaisons duraient plus ou moins. Elles se ressemblaient +toutes. Comme en naissant, elles portaient avec elle leur dissolvant, +Léon se fût parfaitement cru coupable, coupable envers le passé, envers +ses souvenirs, envers sa conscience, en accordant à ce qui n'était +qu'une distraction le sérieux d'un amour véritable. + +Cachemire le trouvait d'ailleurs charmant. Il était sympathique, avec ce +quelque chose de dédaigneux qui domine les âmes nées en bas. Cachemire +comprenait la supériorité de Léon. Elle en fut d'abord fière, Léon était +comte! Elle voulut, quand il lui écrivait, qu'il imprimât chaque fois +son cachet sur la cire rouge. Ces armoiries l'amusaient à regarder. Un +comte! Elle avait rêvé les titres aussi dans son lit enfiévré de +Samoreau! Ses rêves se réalisaient. Au théâtre, elle écrasait ses +camarades avec ce nom du comte de Bruand.--On voit bien que vous êtes +une parvenue, lui dit un jour Clara Peplum, qui s'appelle Louise de +Haris. + +Un soir, Léon de Bruand causait de Cachemire avec Gontran de Rives. +Gontran est gai, toujours en éveil, bon, un peu rouge, un peu gros, une +âme délicate dans une enveloppe de fermier normand. + +--Mais, par ma foi, disait Gontran, voilà une aventure qui dure +longtemps! C'est une passion... + +--Peuh! fit Léon. + +--Un caprice?... + +--Pas le moins du monde. Je n'ai jamais aimé Cachemire, si la définition +du verbe aimer est exacte. Elle m'a séduit et un peu intrigué. Mon vice +suprême, la curiosité, a parlé et j'ai voulu savoir où irait cette jeune +fille, sachant d'où elle était venue. Aussi bien, cette liaison peut +durer longtemps encore. Mon dilettantisme n'est pas lassé. Cachemire +m'intrigue. Elle ne s'est pas, jusqu'à présent, dirait un peintre, +_dessinée_. S'il me fallait te faire son portrait j'hésiterais. Bonne? +elle ne l'est pas. Ses vices parlent trop haut. Méchante? elle est +incapable de l'être. Il lui faudrait déployer une énergie qu'elle n'a +point. Elle est comme ses pareilles, paresseuse et vulgaire, avec des +traits de madone de Vinci et un charme de fille de Shakespeare. Ce n'est +pas la première fois, dans notre vie parisienne, que nous rencontrons +des anges du Pérugin dignes tout au plus d'entonner les refrains de +Charles Colmance! Seulement, chez elle ce n'est pas la voix, c'est le +coeur qui est enroué! + +Cachemire demeurait dans cet état de béatitude parfaite qui suit le +triomphe. Elle n'ambitionnait plus rien, jouissait du succès, de son +luxe, de ses robes, de ses chevaux, de ce coup de féerie qui lui avait +fait gravir l'échelle si soudainement. Elle était partout à la fois, +étalant ses toilettes, sa joie, son assurance. Quand elle ne jouait pas, +elle courait les théâtres deux ou trois fois par soirée; se montrait +ici, remontait en voiture, allait là, faisait frissonner sa robe contre +la porte des loges ou riait tout haut pour qu'on la remarquât. Elle +provoquait les lorgnettes, rendait le feu à son tour, prenait des airs +de tête répétés devant sa glace, essayait des sourires, arrangeait sa +voilette, donnait un tour à ses cheveux, posait ses mains sur le rebord +des avant-scènes. Elle applaudissait le premier comique; aux drames, +elle se cachait derrière son éventail quand venait une scène +attendrissante comme si tout cela lui eût semblé ridicule, et, au fond, +se sentait remuée par les gros effets, les grosses pièces, les gros +drames, les féeries épicées, les décors, les pyrotechnies. Elle aimait à +dîner dans les restaurants, à souper, insultait les garçons, tachait ses +robes et riait. Elle manquait l'heure des répétitions, bravait les +amendes, arborait de folles toilettes aux _premières_, écrasait ses +rivales, et semblait adorer Léon pour tous ces succès d'amour-propre qui +venaient de lui. Elle se sentait au fond un peu _tenue_, comme elle +disait. Léon passait quelquefois des journées entières chez elle, la +faisant causer, la questionnant, l'ennuyant. Il parlait peu, et +Cachemire lui disait: + +--Ah! que vous êtes drôle! Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie été +ceci ou cela quand j'avais seize ans? + +--Oh! rien, disait Léon. + +Alors elle songeait aux propos de ses camarades, aux parties de plaisir +des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques à Asnières ou à +Bougival, aux déjeuners sans façon, à la gaieté libre, aux échappées de +Bohême, au luxe un instant secoué, et à l'école buissonnière du +sentiment! + +Léon la voyait devenir tout à coup rêveuse, et souriait en lui-même, car +le spectacle menaçait d'être curieux. + +Le domestique de M. de Bruand lui annonça, un matin, à l'heure du lever, +qu'un M. Célestin Fargeau demandait à lui parler. + +--Célestin Fargeau! dit Léon. Qu'il entre! + +C'était son ancien précepteur du château de Bruand, un répétiteur que +M. de Bruand, le père, avait appelé de Paris à Bruand pendant trois +années, un esprit bizarre et indépendant, un professeur capable de +s'attacher pour quelque temps à un élève, comme il s'était attaché à +Léon, mais improbable, de s'astreindre à un enseignement régulier, et +menant à Paris une existence décousue, improbable, à la façon de +Lazarille de Tormes,--une vie à la belle aventure et à la vilaine +étoile. + +Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Léon +était en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose, +et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'était contenté de +brosser dans l'antichambre son chapeau bossué. + +Célestin Fargeau avait cinquante ans déjà, de petits fils blancs +frisaient dans sa barbe noire, et sa tête commençait à devenir chauve. +Il avait le teint pâle de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes +de ceux qui ont souffert. + +Sa physionomie s'éclaira lorsqu'il aperçut M. de Bruand. + +--Pardieu, dit-il, vous n'avez pas changé! Je voudrais bien en avoir +fait autant. + +Puis, après avoir serré la main que Léon lui tendait: + +--Or çà, dit-il en se jetant dans un fauteuil et en croisant les jambes, +je viens vous demander un service, non pour moi, Dieu merci! mais pour +une autre, pour une femme... + +--Je suis tout à vous, mon cher Fargeau, dit Léon. + +--Voici donc ce que c'est. J'habite, dans le quartier des Batignolles, +une maison d'ouvriers où loge une brave femme assez pauvre et +très-honnête qui s'est jetée par la fenêtre pas plus tard qu'hier... A +vrai dire, elle est tombée, car c'est à la suite d'une querelle de +ménage. Bref, elle est fort malade, une côte enfoncée, le tibia et le +péroné brisés... Elle est mourante et pas d'argent... Vous comprenez?... + +--Merci d'avoir pensé à moi, mon cher maître, dit Léon de Bruand en +allant à son secrétaire. + +Il prit cinq billets de cent francs et les tendit à Fargeau qui se mit à +les plier avec précaution, en homme qui n'est pas habitué à ces +_paperasses_. + +--Et quand votre protégée aura besoin d'autres secours, commença Léon. + +Fargeau l'interrompit. + +--Nous en avons assez pour un moment, dit-il. J'avais eu d'abord +l'intention de faire une collecte dans le quartier. Mauvaise idée. Puis, +le frère de la femme m'en a détourné. Un brave garçon qui a tout de +suite apporté ses économies. Alors j'ai pensé à vous. Ah! ma parole, je +suis content de vous avoir revu! + +--Me voici, dit aussitôt,--comme si elle eût attendu, pour entrer, la +fin de la phrase de Fargeau,--Cachemire traînant sur le parquet une robe +de soie vert-chou, garnie de malines noires. + +Fargeau se leva de son fauteuil et salua en tendant en avant son crâne +ravagé, et Cachemire le regarda d'un air un peu étonné et un peu +dédaigneux. + +--M. Célestin Fargeau, mon ami, dit Léon de Bruand. Mademoiselle +Cachemire, ajouta-t-il en désignant Suzanne. + +--Parbleu, je connais madame, fit Célestin, et je l'ai applaudie plus +d'une fois. + +Cachemire salua à son tour du regard et de la tête. + +--Eh bien, fit alors Célestin, la main sur le bouton de la porte. Je +vous laisse, mon cher Léon. Merci encore pour notre protégée. + +--Quelle protégée donc? demanda tout à coup Cachemire. + +--Une pauvre femme tombée d'un troisième étage et à demi-morte à l'heure +qu'il est. + +--Ah! mon Dieu, fit-elle... une femme?... Et pauvre sans doute? + +--Pauvre, dit Fargeau. + +--Mais elle doit avoir les os brisés? + +--Elle est cruellement blessée. Seulement, la chirurgie est une science +superbe et peut-être... + +--Ah! la pauvre femme! Vous la connaissez, Léon? dit Cachemire en +joignant ses mains gantées. + +--Non. + +--Eh bien, je voudrais la connaître, moi... Je ne sais pas, ce que vous +me dites-là m'a remuée... Elle doit être tout en sang. On voit ses +blessures, n'est-ce pas? Conduisez-moi chez elle, monsieur. Mais, au +fait, venez avec nous, Léon! + +--Soit, fit M. de Bruand. + +Il donna ordre d'atteler. Fargeau monta en voiture à côté de Cachemire, +en face de Léon. De temps à autre il s'essuyait le front et se penchait +à la portière. L'odeur de patchouly qu'affectionnait Cachemire lui +montait à la tête et l'étourdissait. + +On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la première. +L'escalier était gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se +rappelait l'escalier de la chaussée du Maine. Arrivée au troisième +étage, elle s'arrêta: + +--C'est bien là, n'est-ce pas? + +--Oui, dit Fargeau. + +--Elle vient ici comme elle irait à l'Ambigu, songeait M. de Bruand. + +La clef était sur la porte, Fargeau ouvrit. Après une petite +antichambre, dans une pièce éclairée par un feu de charbon de terre +brûlant dans un poële de faïence où chauffait une tisane, Cachemire +aperçut une femme dont le front était à demi caché sous une bandelette +et qui étendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un +appareil de bois. La malade fixait sur elle de grands yeux un peu +égarés, et, à mesure que Cachemire avançait, semblait plus étonnée et +plus inquiète. Tout à coup, elle poussa un cri étouffé, et Cachemire y +répondit par un nom, en reculant, toute rouge: + +--Victoire!... Comment c'est vous! + +C'était Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui était assise au pied +du lit, se leva, recommandant de ne pas trop faire parler la malade. + +Le visage de Victoire était livide, maigre, effrayant, des yeux +enfiévrés dans une face émaciée. Cachemire la regardait en sentant son +coeur serré par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de +terreur que de pitié, mais il y avait une émotion vraie. + +--Oh! ma pauvre madame Herbaut, dit-elle. + +--Oui, articula faiblement Victoire... voilà comme on se retrouve... +C'est fini, moi... vous savez, c'est Herbaut qu'est cause de tout... +J'avais déménagé, pour l'éviter. Il revenait toujours me faire des +scènes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il +ne viendra plus... Est-ce qu'il saura où je suis? Ah! bien, il l'a su, +et rapidement encore. Il est revenu.... toujours ivre, ma pauvre +Suzanne, toujours... + +Cachemire avait tressailli à ce nom de Suzanne qui n'était plus le sien. +Elle fit à madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire. + +--Non, non, dit Victoire... Je veux vous dire... Mais asseyez-vous donc, +messieurs, fit-elle en tournant ses grands yeux vers Fargeau et M. de +Bruand. Madame Grédouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous +disais, il est revenu. Il m'a frappée... Je l'ai mis à la porte, une +fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arrivé, sentant +l'eau-de-vie. Il voulait de l'argent. Je n'en ai plus, moi. Il a +recommencé ses menaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si +égaré,--des yeux d'assassin il avait--que j'ai eu peur... J'ai ouvert la +fenêtre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret levé, je me +suis penchée et voilà; je suis tombée. Je suis dans un joli état, si +vous me voyiez... Tenez, dit-elle en allongeant son bras. + +--Madame Herbaut! s'écria madame Grédouard la voisine, le médecin a +recommandé l'immobilité, vous savez... + +--C'est vrai... Quoique ça me semble bien inutile, allez. Je suis +délivrée... Mais c'est mon pauvre Joseph... + +--Joseph! fit Cachemire en essayant de sourire... + +--Oui, continua madame Herbaut, il est allé chercher Herbaut au fin fond +d'un cabaret où il se cachait, et il l'a traîné chez le commissaire de +police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donné un coup de couteau +dans le bras. On dit que ce ne sera rien. Je le voudrais... Joseph! Il +me parlait de vous l'autre jour. Il ne vous en veut pas... + +--Mais vous, fit Cachemire en interrompant brusquement madame Herbaut, +vous souffrez beaucoup, dites? + +--Pas trop, vous savez. Je m'en vais. Je le sens bien. Je suis presque +contente! + +Cachemire se sentait mal à l'aise dans cette chambre, en présence de +cette femme qui ne connaissait pas _Cachemire_ et qui se souvenait de +_Suzanne_. Elle regardait Léon de Bruand comme pour l'interroger et +chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jeté dans +le milieu de ces confidences, l'avait un peu effrayée. Léon, causant +tout bas avec Fargeau, paraissait ne rien entendre. + +Cachemire n'était pas encore bien revenue de l'étonnement que lui avait +causé cette rencontre ou plutôt ce heurt avec Victoire Herbaut. «Comme +c'est étrange! pensait-elle.» Quant à Victoire, elle ne voyait même pas +la bizarrerie de la rencontre. Elle ne se rendait plus compte de ce qui +arrivait. Sa tête était comme brisée. Elle regardait, sans la bien voir, +la robe verte de Suzanne. Elle songeait à toute autre chose qu'au +présent; elle évoquait le passé, les débuts de Suzanne, ses amours avec +Joseph... Elle allait en parler, lorsque Cachemire se pencha brusquement +sur elle et lui dit tout bas: + +--Ne dites rien, madame Herbaut, mon _époux_ est ici! + +--Ah! vous êtes donc mariée, Suzanne? fit Victoire avec un étonnement +douloureux. + +Elle ajouta un moment après, tout bas aussi: + +--Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est égal, +il vous aimait bien! + +On entendit, à ce moment, la clef qui grinçait dans la serrure. + +--Justement c'est Joseph! dit madame Herbaut. + +Cachemire devint pâle. Léon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait. +Joseph entra, le bras gauche en écharpe, sa casquette sur la tête et +s'arrêta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il +rougit, recula légèrement, hésita; puis, ôtant sa casquette, il la salua +sans mot dire, et M. de Bruand après elle, puis il tendit la main à +Fargeau. + +--Mon ami, lui dit Célestin à l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous +êtes sauvés! + +--De l'argent? cette bêtise! c'est _madame_ qui le donne peut-être? + +--Non, dit Léon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le +prête. Vous me le rendrez quand vous pourrez. + +Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hésitait, ne +savait que dire. + +--Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre soeur sera guérie et +que vous pourrez travailler, songez seulement à votre créancier. + +Joseph était maintenant horriblement pâle, ne comprenant point, n'osant +prendre ni refuser. + +--C'est que vous ne savez pas, commença-t-il. + +Fargeau lui saisit la main droite et lui dit à l'oreille: + +--C'est de nous qu'il vient, non pas d'elle! + +Léon s'était déjà éloigné. Il attendait sur le palier. + +Cachemire se pencha de nouveau sur Victoire: + +--Je reviendrai, dit-elle. + +--Oui, n'est-ce pas? revenez, fit la mourante. + +Sa voix tremblait. + +Quant à Cachemire, un peu pâle sous son blanc, elle ne regardait pas +Joseph. Mais, tout à coup, son assurance lui revint, elle alla droit à +lui, lui tendit la main et, découvrant ses dents entre ses lèvres +peintes: + +--Faisons la paix, dit-elle. + +--La paix? répondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze +jours, je vous ai fait votre entrée, au premier acte. Vous savez, +chevalier du lustre. On va au théâtre comme on peut! + +--Eh bien! votre main? + +--La voici. + +--Viens me voir, lui dit-elle tout bas. + +Il répondit tout haut: + +--Vous demeurez trop loin. + +Célestin Fargeau offrit son bras à Cachemire pour descendre l'escalier. +Il en était fort embarrassé et s'accrochait dans ses jupes. Alors il +riait. + +A la porte, Léon lui dit sérieusement: + +--Il s'est passé là-haut une comédie... l'avez-vous remarquée, +Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mélange de +sang et de patchouly. + +--C'est de l'antithèse! fit Célestin. Les chevaux emportaient Léon et +Cachemire. + +Il tira de sa poche une pipe en écume, vieille et noire, et l'alluma +dans la rue, après avoir refoulé le tabac sous son pouce. Puis, tout en +fumant, il redescendit, comme il disait, «vers Paris,» et, s'arrêtant +parfois aux étalages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes +et les tableaux enfumés, il arriva rue Racine, devant une façon de petit +café dont il ouvrit la porte brusquement, en habitué. En l'apercevant, +la dame du comptoir, éternellement assise à la même place, parmi les +bocaux de chinois, les prunes à l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqué, +garnis de morceaux de sucre disposés symétriquement, lui adressa un +sourire stéréotypé. Il porta la main à son chapeau, machinalement et +alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il désirait le +garçon lui apporta une canette de bière et les journaux. + +--Avez-vous vu M. Terral? demanda Célestin. + +--Pas encore. + +--Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs. + +Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait +lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même façon. De +temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et +s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe. + +Depuis vingt ans que le _Café Athalie_ existait, Fargeau avait ainsi +dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant +volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et +laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'âge +venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes. + + + + +IV + + +Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une +sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours +plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un +inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une +malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à +toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir +de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait +le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put +léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en +consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint +professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à +quelques marmots mal débarbouillés. + +Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique, +enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux +bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de +son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville, +regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises, +déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de +Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait +quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers, +fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de +la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait. +Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles +attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile. + +Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta +comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur +rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le +succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y +végéter, en attendant qu'il y mourût. + +Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il +s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou +devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de +rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et +la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit +des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels +technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis +dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de +l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur +en chef d'un journal philosophique, _La vraie Morale_, écrivain public, +et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui +paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna--en +riant--à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon +le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des +leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires +improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux. + +Sa tête était un pandoemonium littéraire et scientifique. Toute la +bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes, +ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs +bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien--c'est lui qui +appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»--un peu +swedenborgiste, babouviste, connaissait par coeur le _Moniteur de la +Révolution_, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait +curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à +la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux, +et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;--prêt à donner un +jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur +l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou +telle revue. + +Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait +gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des +trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté +d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire +écouter des habitués du _Café Athalie_. + +Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait +l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs +avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues +heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit +ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit +faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau, +au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait +souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs +de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant +toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les +appétits. + +C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint +s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de +l'absinthe. + +On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut +rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait +distrait. Sa main manoeuvrait les pièces du jeu avec fièvre, son +oeil noir regardait devant lui, presque sans voir. + +--Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre. + +Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à +songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou. + +Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs, +très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les +joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à +la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse +et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même +temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même +temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de +promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le +bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine, +aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes. +Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses +vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un +«premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec +quelque chose de méprisant qui lui allait bien. + +Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là, +songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire. +Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade +et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux +sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays +d'Espérance--prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux. + +--Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les +échecs vous importent peu aujourd'hui. + +--Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me +tient au coeur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à +désespérer. + +--Allons donc! si cela était vrai, vous ne le diriez pas. + +--C'est possible. Et j'ai pourtant comme une appréhension de défaite. Il +y a longtemps déjà que je lutte à Paris. + +--Un an peut-être? + +--Deux ans! + +--Oh! oh! dit Fargeau en riant. Il y a trente ans pour le moins, moi, et +je me suis résigné à ne plus vaincre. + +--Oui, vous êtes né heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage! + +--Joli titre! Pourquoi pas Socrate tout de suite! + +--Quant à moi, je m'irrite à la fin, je désespère. Je ne vois rien +venir, rien éclore. Toutes mes espérances crèvent comme des bulles de +savon. Je deviens haineux, j'attends, et j'attends depuis trop +longtemps. Je suis de ceux à qui le succès prompt, le luxe, la vie +large,--la seule vie!--doivent arriver aussitôt, sous peine de rejeter +parmi les classés un affamé de plus et des dents féroces. + +--Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tête, et voilà une +excellente façon de prendre patience. Mais, que diable espériez-vous +rencontrer à Paris, en quittant votre province? La poule aux oeufs +d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise à la broche. Le plat est épuisé. +On n'en fait plus. Or, comme ce rôti fantastique me fait songer au repas +du soir, laissons la partie et allons dîner. Nous causerons _inter +pocula_. + +Ils sortirent. + +Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavés, sans mot dire, et +Fargeau, passant son bras sous celui du jeune homme, l'examinait en +dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'à +l'escalier qui mène à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils +escaladèrent les marches, et se trouvèrent presque aussitôt à l'entrée +d'une sorte de boutique sans enseigne, dans laquelle on apercevait du +dehors deux longues tables pouvant donner place chacune à trente +convives. + +--Table d'hôte habituelle, dit Fargeau. On dîne fort mal; mais il n'est +pas question de plaisir; c'est un devoir strict que la nature nous +impose, et que nous accomplissons en faisant la grimace. + +Quelques dîneurs avaient déjà pris place. Devant eux on venait de placer +leurs bouteilles à moitié pleines, cravatées de serviettes avec des +ronds par-dessus les goulots. L'un avalait un potage tandis qu'un autre +dépêchait un roastbeef et que le voisin mâchait une salade. La nappe +portait des taches variées, dont l'analyse aurait exercé la sagacité des +chimistes. Autour de la table circulait une jeune fille maigre et brune, +d'une beauté douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lèvres +d'un rouge vif paraissaient exercer une magnétique influence. Les +intonations des habitués prenaient une douceur évidente quand ils +adressaient à mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On +n'entendait point d'ordres impératifs comme: Garçon, mon +veau!--Sacrebleu! garçon, vous vous moquez du monde? il me semble que +vous ne pressez guère ma saucisse! Mais:--Auriez-vous l'extrême +obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot braisé? Et, +visiblement, il y avait une caresse dans la simple demande qu'on faisait +d'un fromage de gruyère. Bien des espérances voletaient autour du +tablier sale et des mains rouges de mademoiselle Julie. + +Une femme d'un âge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine à +qualifier de raisonnable alors qu'il est un défi jeté à l'anatomie +remplissait le comptoir. Son oeil d'aigle veillait à tout. Elle tenait +le livre où étaient inscrits les comptes des clients. Et, à sa façon de +saluer chaque nouvel arrivant, il était aisé de mesurer exactement le +crédit dont chacun jouissait dans la maison. + +Généralement, les tables d'hôte du quartier Latin offrent cette +particularité, qu'elles sont hantées presque exclusivement par des +jeunes gens appartenant à une même province. Telle n'est remplie que de +Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgré ce lien apparent, il +est bien rare que les habitués se traitent entre eux comme des +camarades. On remarque des groupes de cinq ou six personnes, le plus +souvent amis de collége, quelquefois réunis par cette communauté de +plaisirs que créent des budgets identiques, mais la conversation ne se +généralise guère. Après le repas, chacun tire de son côté. On se +rencontre, on ne se lie pas. Il faudrait forcer les couleurs, si l'on +voulait donner à ce détail de moeurs une physionomie plus accentuée. + +En face de Terral trois étudiants parlaient examen, boules blanches, +Colmet d'Aage, Oudot, Bugnet et Machelard. Le sujet paraissait +inépuisable. + +A côté on dissertait sur la célébrité du bal Bullier; le sujet +paraissait bien plus inépuisable encore. + +--Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral à +Fargeau qui mangeait lentement, selon le précepte de l'école de Salerne. + +--Voyons, fit l'autre. + +--C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants éclaboussés, les +grands lévriers suivant la voiture que l'on conduit soi-même, la vie des +eaux, le jeu, la table, la femme, la femme surtout... + +--Quelle femme? dit Fargeau froidement. Nous en avons de plusieurs +espèces. Il s'agirait de s'entendre. + +Il vit l'occasion de placer là un de ses systèmes, posa sur la nappe +maculée sa fourchette et s'essuyant la barbe: + +--Écoutez-moi une minute, une seule, voulez-vous? + +--J'écoute. + +--C'est toute une théorie. Sans avoir eu beaucoup de maîtresses, dit +Fargeau, j'ai appris, je crois, à connaître la femme. J'ai bâti pour +l'espèce un tableau de classificateur. Je divise les femmes en _femmes +de basse-cour_, comprenez-vous? et en _femmes de proie_. Il y a bien +encore les oiseaux à plumage doré et charmant; inutiles ceux-là! Je n'en +dirai rien. Les femmes de basse-cour, saintes femmes très-inconnues dont +on ne parle point, les mères, les soeurs, les poules qui couvent les +oeufs, élèvent leurs petits, et se contentent d'être dévouées, +compatissantes, utiles, et qui traduisent le mot séduction par +dévouement. Puis, les _femmes de proie_, celles-ci fort répandues et que +mon amour de l'histoire naturelle m'a fait particulièrement étudier. Il +en est des femmes de proie comme des oiseaux rapaces, et les livres de +fauconnerie vous en apprendront tout autant sur les moeurs de ces +créatures que les travaux des moralistes. D'ailleurs, sans être +matérialiste, il faut avouer que l'anatomie peut expliquer bien des +choses. En fait d'oiseaux de proie, il y a les rapaces superbes et les +oiseaux de la haute et de la basse volerie. Cherchez bien, cette +division vous la trouverez non-seulement dans l'ornithologie, mais +ailleurs. Chez les oiseaux, à côté des gerfauts, des sacres et des +faucons, oiseaux rameurs aux doigts déliés, aux serres élégantes dans +leur longueur féroce, il y a les voiliers, griffes ramassées, doigts +gros et courts, les _voiliers saillants_, comme on dit. Les premiers +font partie de la haute, les seconds de la basse volerie. Il y a encore +les voiliers communs, dits ignobles, et que les fauconniers +n'employaient pas, les vautours, les milans, les orfraies, les +balbazards... toute une race sanguinaire qui s'affirme à coups de becs +et de griffes. Eh bien! regardez la ménagerie parisienne et dans la +serre des femmes, ne trouvez-vous pas tout d'abord cette haute volerie +qui porte un plumage soyeux, des ongles rosés et des mains fines? Race +d'oiseaux de proie qui dissimule sa férocité sous son élégance et se +promène au bois, richement parée comme le faucon couronné d'une aigrette +sur le poing du fauconnier. Puis, à côté, la famille nombreuse des +éperviers, famille intermédiaire, aussi avide, moins civilisée, ne +dissimulant rien de ses appétits, dévorant au grand jour la proie +convoitée, le butin volé, moins dangereuse quoique plus gourmande, +puisqu'elle est moins hypocrite et qu'elle garde dans ses mains liantes, +les lambeaux de chair qu'elle a déchirés. Enfin, tout au bas de +l'échelle, la tourbe au vol circulaire des buses et des harpies, toute +fangeuse de boue, toute souillée de carnage, troupeau terrible qui +rongerait encore plus que le foie de Prométhée, qui lui déchirerait le +coeur, engloutirait son cerveau et fouillerait du bec jusqu'à son âme. +Notez que je ne parle que des oiseaux diurnes; les chauves-souris et les +hiboux, je ne m'en inquiète guère. C'est l'affaire de la police et du +garde-champêtre, homme charitable qui les tient de l'oeil et du bâton. +Je me contente de ce qui se voit, de ce qui nous menace. Les oiseaux +nocturnes ne sont pas les plus dangereux et je les plains de n'être pas +faits pour la lumière. Mais ces oiseaux de proie qui dépèceraient tout +un troupeau si on les laissait faire, que n'ai-je des ciseaux pour +rogner comme il faut leurs griffes! Tiens! ajouta Fargeau, j'allais +oublier l'aigle, l'oiseau royal des naturalistes, le plus redoutable, le +plus majestueux et aussi le plus féroce des oiseaux de proie, au +demeurant assez lâche et vivant de charognes souvent, lorsque la proie +vivante est dangereuse à conquérir. Eh bien! ne trouvez-vous pas que nos +femmes de proie ont aussi leurs aigles? De grande taille, l'envergure +surprenante, le regard embrassant des lieues entières de terrain, +examinant la proie de là-haut, tombant tout à coup et comme la foudre +sur le mouton bêlant, puis, les ailes en éventail, toute grandes, +regagnant son aire. Voilà dona Aquilina. J'imagine que les courtisanes +de grande race appartiennent à cette famille. Pour moi, qui n'ai regardé +mademoiselle Cachemire qu'avec les yeux du physionomiste, je puis vous +affirmer qu'elle a--en petit modèle, réduction Collas,--de l'aigle le +regard implacable, perçant, la serre puissante et l'appétit farouche. +Avis au berger. Ici il fera bien de prendre sa fronde s'il veut +conserver ses moutons. Et pourtant qui sait? vous trouverez peut-être +des philosophes qui proclameront la nécessité de ces vampires! Le doux +Joseph de Maistre plaiderait leur cause comme il a plaidé celle du +bourreau, lui qui veut que tous les êtres soient _in mutua funera_... +Souvenez-vous de ces fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_: «Il y a +des insectes de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et +des quadrupèdes de proie!» Il n'oublie que les bipèdes,--les femmes de +proie,--le Savoisien! + +--Et maintenant, dit Fargeau en reprenant sa fourchette, il s'agirait de +savoir si c'est la femme de proie que vous appelez la femme!... + +--Pardon, demanda Terral comme s'il n'eût entendu et retenu qu'un nom de +toute cette tirade... vous avez dit que vous connaissez Cachemire? + +--Oui, Cachemire. + +--Cachemire, du Vaudeville? + +--Cachemire, du Vaudeville. + +--La maîtresse de M. de Bruand? + +--M. de Bruand est mon ancien élève, et c'est chez lui que j'ai vu +mademoiselle Cachemire. + +--Ah! dit Terral, votre élève? + +--Mon seul élève, je peux dire, et j'en suis fier. + +--Cachemire! murmurait Terral, devenu tout à coup silencieux. Il +entrevoyait, derrière ce nom, tout un monde de voluptés ignorées, de +surprises et de fièvres. Il lui venait à l'esprit d'âpres tentations. +Dominer cette femme, qui dominait Paris, et--par cette femme,--Paris +lui-même, car il allait aussi vite, l'impatient! + +--Et la reverrez-vous? demanda-t-il à Fargeau. + +--Cachemire? + +--Oui. + +--Demain peut-être, si elle revient au chevet de Victoire Herbaut. + +--Victoire Herbaut? + +--Une pauvre femme qui se meurt dans ma maison et que M. de Bruand et sa +maîtresse sont venus secourir aujourd'hui. + +--Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux résolus, ne +pourrais-je aussi secourir cette femme? + +--Quelle idée, fit Célestin. Au contraire! + +--J'irai donc demain! dit Terral. + +--Demain? + +--Demain. + +--Va pour demain! fit Célestin Fargeau. + +Jusqu'à la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au +théâtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant, +l'enviant, ne songea qu'à celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M. +de Bruand, comme tout le monde, mademoiselle Cachemire. + +La famille de Fernand Terral était une famille de petite bourgeoisie; le +père avait été huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forcé au repos. +Il vivait de peu à Saint-Mesmin, près de Mussidan, plantant ses choux, +mais très-hargneux, très-irrité contre la destinée. Veuf d'ailleurs, ce +qui le consolait un peu, il avait obtenu pour son fils une bourse au +collége de Bergerac. C'est là que Fernand avait grandi, enfermé +toujours, en butte aux attaques, car ce titre de _boursier_ est comme un +point de mire de railleries. De bonne heure pris entre l'humeur +acariâtre d'un père vieux et n'entendant rien aux premiers élans de la +jeunesse et la méchanceté de ses condisciples, Fernand s'était posé ce +hardi problème, qui est celui de la vie même: _vaincre!_ Vaincre les +concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fossés, culbuter les +ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gênantes amitiés. On +appelle cela jeter son lest. + +Mais au lieu de marcher à cette victoire par les routes droites et +larges, Fernand, peu instruit, assoiffé de jouissances, comprimé et +aspirant à la libre satisfaction de ses besoins, se dicta dès son entrée +dans le monde, ce programme net, farouche, absolu: _Arriver, coûte que +coûte et quand même!_ + +C'est l'idéal, c'est la règle de bien des gens. + +Fernand Terral était de cette race de combattants acharnés qui +disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mêlée humaine. Il +lui fallait sa place à tous les soleils, une place large qu'il entendait +conquérir, sinon par le mérite, du moins par la force. La nature l'avait +fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donné l'audace, la grande +vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui était permis de +beaucoup oser: il avait les épaules assez larges pour supporter bien des +espoirs écroulés, bien des châteaux en Espagne tombant tout à coup en +ruines. Mais il voulait arriver vite, aller droit au but, sans se +demander où et sur qui il marchait. + +Il avait soif, il avait faim. Soif de toute liqueur, faim de la vie +parisienne, des mets recherchés, de ce je ne sais quoi de pimenté que la +grande ville, inépuisable, donne en détail et vend en gros. Avec de +telles idées on ne peut rester longtemps en province, à regarder les +canards barboter dans le ruisseau de la rue. Fernand quitta +Saint-Mesmin. Le jour même partait pour Paris, par le même train, un +compatriote de Terral, un peintre, Charles Bourdenois, qui allait +tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient été amis d'enfance, et, à +Coutras, pendant la longue attente du train qui vient de Bordeaux, ils +échangèrent bien des rêves. On se quitta à Paris. Bourdenois allait +loger à Saint-Denis, chez un parent, contre-maître dans une usine, +«s'enterrer,» songeait Fernand. On s'était promis de se revoir. Deux +heures après, Fernand ne songeait pas plus à Charles Bourdenois qu'il ne +songeait au vieux père Terral, enfoncé dans sa vieille maison de +province, seul à présent, comme dans une tanière. + +Et qu'allait-il faire à Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire? +Attendre le hasard et, au passage, le harponner. Fernand n'avait pas +d'état. Le père Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de +droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas à s'enfermer encore dans +l'école. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni métier. Mais +il était sûr d'avoir tout cela un jour, ou plutôt de s'en passer. Un +instant, il songea à se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui +remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu réussir. Il laissa +passer le temps, il ne commença pas, il prit bientôt en dégoût toute +carrière, vécut d'expédients; un été, à Baden, par hasard, il gagna +quelques mille francs, et, souriant à cette chance palpable, rentra à +Paris, joua à la Bourse, mangea tout. + +Mais le temps avait marché et Fernand avait vécu,--c'était quelque +chose,--de plus, quelques-uns commençaient à le connaître à Paris. + +Être connu! C'était là son rêve! Non pas qu'il aimât la célébrité! Cela +ne se monnaye pas. Mais la réputation, c'était le premier échelon de la +fortune. Un homme connu est plus qu'à demi arrivé. Il trouve des +protecteurs à revendre, et des amis, et des commanditaires, et des +prêteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait être _connu_. +Connu par quelque action d'éclat, par quelque excentricité, par quelque +scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pensée se fixait +sur quelqu'un des privilégiés de Paris, des illustres du boulevard, et +il se disait: «Si je me mêlais à cette vie, si je me trouvais sur son +chemin!»--Ou encore, songeant à telle héroïne de la vie facile:--«Si on +la voyait à mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumière le +lendemain.» Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Célestin Fargeau lui +proposa de le présenter à Cachemire. + +C'était peut-être l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en +marge de ce monde parisien où régnait Cachemire, mais il en connaissait +tous les secrets et toutes les misères. Riche, il aurait pu s'y +introduire brusquement, de par le droit du plus offrant; artiste ou +écrivain, il aurait eu là comme les autres, ses grandes ou ses petites +entrées. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque +violence. Il avait vu Cachemire, elle était déjà de celles qui, folles, +vivent selon le principe du sage, dans une maison de verre. Paris tout +entier est dans le secret de la vie de ses héros. La Chronique, cette +Renommée aux cent plumes, s'était emparée de Cachemire, de ses +vêtements, de ses appartements, de sa façon d'être. On la +pourctraiturait à l'envi, on retrouvait sa photographie dans les +Courriers de Paris aussi fréquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne. +Sa jolie tête brune était célèbre, son sourire,--elle souriait de ses +lèvres rouges et de toutes ses dents blanches--était banal. On +retrouvait partout ses beaux cheveux, légèrement ébouriffés sur son +front mat, son nez un peu gros et spirituel, ses yeux de feu. Ces +yeux-là avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de rusées façons +de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant +leur éclat. Sa tête penchait gracieusement sur son cou estompé à la +nuque de cheveux fins, comme ceux qui se jouaient sur ses tempes. Elle +avait des mains d'enfant, des mouvements de créole. Sa pâleur qu'elle +affectait, qu'elle préparait, ajoutait à sa séduction. Sous la poudre et +les pâtes on eût retrouvé le ton brun et savoureux de sa peau de +paysanne. + +Un journal parisien avait publié--par le menu, comme un +commissaire-priseur--l'inventaire de l'appartement que lui avait meublé, +rue Saint-Georges, M. Léon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle +à manger, en vieux chêne authentique avec d'horribles magots, et des +coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, là le boudoir, à +droite la chambre à coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un +plafond peint par Voillemot--par Voillemot ou par Chaplin--des +jardinières garnies de bruyères rosées, de cathaléas et de fusains du +Japon teintés de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un +portrait de Cachemire avec une dédicace, une coupe craquelée pour les +cartes!--une chiffonnière de laque, pour les billets doux. Deux +hécatombes! Que de tendresses ignorées, de dévouement dédaigné, d'amour +méconnu. Puis on entrait dans la chambre où le lit blanc, couvert de +dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus. +C'était le rêve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui +avait parlé, avait regardé les fenêtres de cette chambre où dormait +Cachemire, les volets encore fermés à midi. + +Elle avait une façon à elle de se vêtir qu'elle avait trouvée +d'intuition. Mise, avant toutes, à la mode du premier empire, elle +portait la taille haute, les cheveux à la grecque et les jupes unies. +Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux, aux +bras et au cou des cercles d'or, et la voilà charmante. Elle avait +surtout la manie des chapeaux; elle en changeait chaque jour. Certain +chapeau orné de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté une +semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter ceux qu'elle entassait dans +un coin. Cent vingt chapeaux! Et tous frais et tout neufs. M. de Bruand +la trouva les jetant en riant à sa femme de chambre qui les recevait à +la volée. + +Terral savait tout cela. Et il allait voir cette femme! Fargeau le prit +par le bras; ils montèrent en causant de Montparnasse à la rue des +Dames. Toujours les longs espoirs échangés en chemin! + +--Quelle ville, disait Terral, et quels hommes ceux qui la tiennent dans +leurs mains ou sous leur genou. + +--Ah! çà, mais, s'écria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'être +un cerveau chauffé à trente-six atmosphères. Dominer Paris, diriger les +foules! C'est un joli état parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver? +Ayez du génie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquiétez +de rien, c'est fait! Eh! vraiment oui, c'est la grande ville! Que de +gens ont la soif de Paris, l'hystérie de Paris! que de gens partent pour +Lutèce, un beau soir, à pied, comme les grands hommes marchent aux +conquêtes futures, comme Fabert a emboîté le pas vers le bâton de +maréchal de France, comme Amyot s'est lancé par les chemins, pour ce +Paris qui était aussi l'intelligence et la lumière de son temps. Il n'y +a qu'une ville comme celle-là au monde. A Paris, du jour au lendemain, +du matin au soir, du soir au matin, un homme est célèbre, une femme est +illustre, pour un héroïsme, pour une infamie, pour un chef-d'oeuvre, +pour un bon mot, pour un dévouement, pour une méchanceté, pour rien. +L'ébulition est à l'ordre du jour; cette ville, chauffée à blanc, lance +des bouillons, et l'écume blanche paraît à la surface. Et c'est cette +écume qui en est en même temps la gloire et le fléau. Il y a de tout, en +ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de génie et des sots, des +pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honnêteté. Le sublimé de +Paris,--un _sublimé corrosif_, celui-là--c'est Paris, le Paris qui vit, +qui chante, qui pleure, qui caresse, qui menace, qui jette au monde en +pâture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa +part de drame; Paris le grand acteur que tous regardent et qui chaque +soir, devant tous, joue un rôle nouveau, souvent sublime, parfois +terrible, étonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux, +passionner cette ville de passion, et la dominer tout entière. La grande +Catherine se fût faite courtisane, si elle n'avait pu être impératrice, +pour avoir cette capitale à ses pieds. On devient infâme à vouloir +régner sur ces tas de maisons qui pensent. Voilà pourquoi tant de +chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombées, dès le +premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavés vous +donnent le vertige. Il y a des tentations de toutes parts, dans les +boutiques qui flamboient, dans les fenêtres qui rayonnent, dans les +regards qui étincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long +des rues. La chute est partout, le succès n'est qu'en un seul endroit: +un oasis de luxe, dans un désert de fange. Règle générale, donc:--prenez +garde à vous crotter! Gare à vos pantalons et à vos consciences! + +--Mais chut, maintenant, dit Fargeau! Nous allons voir une malade. + +Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le médecin désespérait. +Bien souvent elle avait fait demander Cachemire. Elle voulait se +rattacher à elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-être la +ramener à Joseph. Joseph était là. Mais lorsque Cachemire entrait, il +prenait sa casquette et gagnait l'escalier;--toujours doucement, avec +son honnête sourire. + +--Tu ne l'aimes donc plus? lui demandait sa soeur parfois. + +--Je n'aime pas ses robes. + +--Mais tu souffres peut-être? + +--Moi, petite soeur, j'ai mal à ton bras, voilà tout. + +--Bien vrai? + +--Quand on te le dit. La petite bête est morte ou envolée, comme on +voudra. Au choix: _de Profundis_--ou bon voyage! + +Cachemire venait là par distraction peut-être. Puis, cette douleur était +un spectacle aussi. Ensuite, cela la changeait, et la rue des Dames +était, au surplus, un but de promenade. + +Fernand Terral la vit enfin. Il se campa devant elle comme un général +devant une citadelle, l'étudiant, interrogeant ses grands yeux noirs, +voulant deviner et dompter cette femme qu'on ne domptait pas. Il y +réussit. Dès l'abord, il étonna Cachemire. Ses regards avaient quelque +chose d'assez dédaigneux et de fier qui intriguèrent et irritèrent un +peu Suzanne. Elle se sentit piquée. Fernand, avec ses cheveux noirs, +insolemment épais, son teint mat, sa moustache relevée, sa mâle stature, +n'était pas un cavalier de médiocre suffrage. Elle le retrouva le +lendemain encore au chevet de Victoire Herbaut, et le surlendemain, il +l'attendait encore. Il la séduisit par une froideur profondément jouée, +car la beauté et le charme de cette femme le séduisaient. Il l'attira à +lui, et Cachemire en vint à aller visiter Victoire, non pour Victoire, +mais pour ce jeune homme dont les grands yeux brillants la troublaient. + +Fargeau ne se montrait que rarement. Quelquefois M. de Bruand venait +chercher Cachemire au chevet de Victoire. Il la trouvait, causant avec +Terral, et ne paraissait pas s'en apercevoir. + +Il essayait de donner du courage à la malade, saluait le jeune homme et +s'éloignait. + +Fernand avait envie de le poursuivre dans l'escalier et de le frapper au +visage. + +Quand Joseph rentrait, bien souvent il rencontrait Terral près du lit, +avec Suzanne. Il le regardait et ne le saluait pas, ne disait rien à +cause de sa soeur, mais devinait tout. Quand Terral s'éloignait, +Suzanne lui donnait la main. + +Les forces de Victoire diminuaient de plus en plus. Elle le sentait, +souriait, disait à son frère: + +--Allons, cette fois, c'est fini! + +--Mais non, mais non... courage! + +--Ah! du courage! J'en ai eu assez, hein? Ce n'est pas maintenant que +j'en ai besoin! Toujours piocher, c'est dur! Il m'en a pris des envies +de flâner des fois! Mais comment faire? + +Joseph s'asseyait au pied du lit, regardait sa soeur avec des yeux qui +caressaient, et voulait causer. Mais elle l'interrompait: + +--Tu sais, mon Joseph, il ne faut pas lui en vouloir à _lui_. Ce n'est +pas un mauvais homme au fond. Quand je ne serai plus là, mon pauvre +petit, il faudra le faire relâcher. Tu me le promets? Je ne veux pas le +voir. Ça ferait encore des histoires. Mais quand il saura que je n'y +suis plus, je parie qu'il réfléchira, tout fou qu'il est. Et puis, voilà +une chose que je voudrais... Sa montre est au Mont-de-Piété,--sa montre +en argent. Il y a joliment longtemps. Ce qu'elle me coûte, je ne le +sais même pas. J'ai toujours renouvelé les reconnaissances. Cette pauvre +montre! Il l'avait le jour de nos noces. Le soir, aux _Barreaux Verts_, +pendant le repas, il la regardait, il la regardait... Après ça, qui te +répond qu'il ne m'aimait pas? Je n'ai peut-être pas su le prendre. Je me +suis toujours dit: Rien ne serait arrivé, rien, si nous avions eu un +enfant. + +Elle revenait toujours à cette idée:--Tu dégageras la montre? + +Joseph promettait. + +--Tu la lui porteras, quand tu auras retiré la plainte, tu lui diras +bien que je ne lui en veux pas, que je suis partie en oubliant tout. +N'est-ce pas, Joseph? Ou, si ça ne peut pas s'arrêter, ne le charge pas +trop, va. Il ne me fera plus de mal. + +Et Joseph, suffoqué, se levait et allait fumer une cigarette sur le +palier, pendant que les larmes lui coulaient sur les joues. Il savait +bien, il voyait bien qu'elle allait mourir. + +--C'est le premier chagrin, songeait-il, qu'elle aura fait à ceux +qu'elle aime! + +Un soir, Cachemire rentrait du théâtre, au bras de M. Léon de Bruand. + +On lui remit une lettre. + +Elle n'était pas signée. Mais c'était Joseph qui l'avait écrite. Elle +reconnut l'écriture. + +--Ah! parbleu! dit-elle simplement, je l'avais condamnée, moi aussi. + +--Qui donc? fit M. de Bruand. + +Cachemire lui tendit la lettre. + +«_Victoire est morte. Elle vous aimait bien. On l'enterrera +après-demain, à l'église des Batignolles; dix heures._» + +--Pauvre femme! dit M. de Bruand. + +Cachemire, devant la glace, arrangeait ses cheveux pour la nuit. + +Elle se souvint, pourtant, le surlendemain, en prenant son chocolat dans +le lit, que, ce jour-là, on enterrait Victoire Herbaut. Elle appela sa +femme de chambre. + +--Je m'habille! + +--Et quelle robe prendra madame? + +--Attendez... Ah! en sortant de l'église, je vais à Asnières, chez +Coralie. Donnez-moi ma robe mauve! + +La messe était dite dans une chapelle basse. La bière, couverte du drap +noir, attendait, au milieu, entre les cierges. Joseph avait payé les +frais de l'église. Il était là, blanc comme un linge, avec les yeux +rouges. A côté de lui les amis d'atelier, de pauvres gens, de vieilles +femmes. Le prêtre disait la messe vivement et récitait les prières avec +des borborygmes. Fernand Terral était venu. Il regardait, en curieux, +ces gens qui priaient ou pleuraient. + +Tout à coup on entendit un bruit de chaises remuées sur les dalles. + +On se retourna. + +C'était Cachemire qui entrait, avec des frous-frous, un livre de messe +en velours bleu dans ses mains gantées. + +Elle s'agenouilla près de la bière. + +Les yeux fatigués de Joseph la regardaient. + +Quand on bénit le corps, elle prit le goupillon des mains de Fernand, +qui s'était avancé, et le remercia d'un sourire. + +Puis elle fit le signe de la croix avec l'eau bénite. + +Au moment de partir, elle dit à Fernand: + +--Votre bras jusqu'à ma voiture, monsieur Terral? + +Intérieurement Fernand sourit. + +--Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'église. Monsieur Terral, +venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours après la +répétition et jusqu'au dîner, de quatre à cinq heures. + +Fernand s'inclina. + +Cachemire, à Asnières, montait en canot avec les amis de Coralie, +pendant que Joseph demeurait encore, accablé, devant la tombe à peine +fermée de madame Herbaut. + +Terral arrivait, à l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle +s'ennuyait. M. de Bruand lui offrait un luxe trop uniforme; il y avait +un nuage dans son bonheur. Ce n'était pas cela, c'était une autre vie, +plus heurtée, qu'elle avait désirée, qu'elle rêvait, au bord de l'eau, +là-bas, dans ses songeries malsaines, que berçaient les frissons des +peupliers. Joseph Guérin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand, +les rencontres de coulisses, c'était bien, mais il n'y avait point là +encore l'homme fait pour elle, _son maître_. M. de Bruand était trop +poli, Joseph avait été trop aimant. Elle rêvait d'être battue. Elle se +jeta à la tête de Fernand. Avant même qu'il fût son amant, il la +dominait, la pliait à ses volontés. C'était bien ce qu'il avait espéré. +Une fois à lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'être tout-à-fait, +briser sa chaîne, laisser là M. de Bruand, laisser le théâtre, aller +vivre de pain et d'oeufs à la coque quelque part, dans un +grenier.--Allons donc, fit Terral. Il la voulait en évidence, aimée, +enviée. Ce n'était pas une maîtresse pour lui, mais un instrument. Il +n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais. «--La mansarde, le grenier de +Béranger, dit-il: Tu es folle!» C'était ce grenier qu'il voulait +fuir,--«Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que +tu m'aimes, cela me suffit. D'ailleurs tu es chez toi, il te laisse +libre. Laisse-moi faire mon oeuvre, j'ai le levier. Le pavé cédera!--» + +--Tiens, tu es un ange, toi, disait Cachemire qui ne comprenait pas. + +Elle était satisfaite, elle vivait. C'était, du matin au soir, un +mouvement, une correspondance, des petits mots, des lettres de Fernand +qu'elle recevait, qu'elle embrassait, qu'elle portait sur elle, qu'elle +relisait. Ils couraient ensemble dans des fiacres, Terral baissant les +stores pour qu'on ne le vît pas, car ce n'était pas l'heure, il fallait +attendre, il s'afficherait quand il faudrait.--Tu as donc honte de moi? +disait-elle en l'embrassant. C'était des bavardages sans fin. On allait +dans les coins de Paris où le _tout Paris_ ne va pas, dans les théâtres +de banlieue, à Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait +comme elle pouvait auprès de M. de Bruand, mentait comme un diplomate +pour expliquer ses absences, et retrouvait tous les fils de sa toile +avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'échapper de +ce boudoir qu'elle avait voulu et qui lui pesait, d'aller manger du pain +de seigle quelque part, grignoter des goujons, redescendre, se +rapprocher du ruisseau. Ces écoles buissonnières étaient rares. On +pouvait être découvert. Terral se savait mieux caché à Paris que partout +ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultère. L'amour volé! +Je crois justement qu'il a sa punition, à Paris, dans ceci, que, pour se +satisfaire, il lui faut courir les hôtels, se blottir dans les fiacres, +se dissimuler vulgairement, se faire bas. Les promenades au grand +soleil, les journées où l'on part le matin, joyeux, et d'où l'on revient +le soir, baigné d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a +les ruelles! + + + + +V + + +La fuite de Suzanne avait porté un coup terrible au père Labarbade. Il +n'avait plus le coeur à l'ouvrage, vieillissait et chaque jour +devenait plus sombre. On le voyait bien, à Samoreau. Les commères en +caquetaient sur le pas de leurs portes. Les amis de l'aubergiste lui +disaient de _faire attention_, qu'on doit se soigner si l'on veut ne pas +tomber malade, et qu'il faut parfois secouer le chagrin pour qu'il +s'envole. A tout cela, Labarbade répondait par des haussements +d'épaule, allait s'asseoir sur le banc, devant l'auberge, et regardait +couler la Marne, comme un homme qui a envie de se noyer. + +Sa femme lui disait quelquefois: + +--Tu deviens maussade, sais-tu, et tes pratiques déserteront l'auberge +si tu continues à leur présenter ce visage de mauvaise humeur. + +--A leur aise, disait-il. + +Il ajoutait quelquefois: + +--L'auberge peut bien tomber si elle veut. Nous en aurons bien assez +pour nous, n'est-ce pas? + +--Pour nous, oui, parbleu! Pour toi surtout. + +Tu t'habilles comme un paysan et tu vis comme un ours. Mais pour le +petit? + +Et Labarbade avait alors un amer sourire. + +--Ah! parlons-en du petit!... Je m'en moque pas mal. Il a des bras, il +travaillera. J'ai bûché dur, moi, il me semble. A chacun son tour. Se +sacrifier pour ses enfants, à présent? Une bêtise. + +La plupart du temps, madame Labarbade regardait alors son mari, et le +bravant du regard et du geste: + +--Est-ce la faute d'Adolphe, disait-elle, si ta fille est allée faire à +Paris les cent dix-neuf coups? Pauvre petit amour. Il faut bien que sa +mère l'aime, puisque tu le détestes... + +--Moi? + +Et bien souvent encore, Labarbade quittait la place, sortait par la +porte de la cuisine, allait s'asseoir dans le jardin, sous le grand +cerisier où, toute petite, il avait fait jouer Suzanne, et quand il se +sentait bien seul, il pleurait. + +Madame Labarbade le voyait, un matin, pâle, les yeux rouges, très-agité, +qui marchait dans la maison, comme un automate, au hasard. Il était venu +des peintres de Barbison qui avaient commandé un repas, de la friture, +des côtelettes, et qui attendaient, dans la salle, en chantant. + +--Eh bien! dit-elle, t'occupes-tu du déjeuner? On réclame. Ils +appellent. + +--Le déjeuner? fit Labarbade machinalement. C'est vrai, ils ont commandé +un déjeuner. Où est le poisson? + +--Dans le bateau; veux-tu que j'aille le chercher? + +--Quel bateau? dit-il. + +Madame Labarbade le regarda d'un air effrayé. + +--Ah çà! qu'as-tu donc, dit-elle... Tu deviens fou? + +--Le diable m'emporte, ma tête se perd... Ils crient, ces gens-là à +présent? + +On entendait chanter, à tue-tête, le grand morceau du _Nouveau_, paroles +et musique célèbres dans les ateliers: + + Voici les apprêts du supplice + _Nouveau_, tu vas mourir! + Ton père et toute sa famille + Versent sur toi des larmes de sang! + Une, deux, trois! + +--Voyons, dit madame Labarbade, veux-tu les servir, oui ou non? + +--A quoi bon? fit-il. Je suis fatigué. Je suis malade. + +--Malade? + +--Je ne me tiens plus. Tu ne vois donc pas que j'ai la fièvre? Qu'ils +s'en aillent! + +Dans la salle à manger, les couteaux accompagnaient sur les verres la +vieille complainte de Barbison: + + Les peintres de Barbison + Ont des barbes de bison! + +--Décidément, tu veux perdre ton auberge, tiens! dit madame Labarbade. + +La porte de la cuisine s'ouvrit et un jeune homme aux cheveux roux +s'écria: + +--Quand vous serez satisfait de notre _pose_, père Labarbade, nous vous +saurons gré d'apporter le goujon? + +--Il n'y a pas de poisson ici, dit Labarbade brusquement. + +--Comment? + +--Inutile d'attendre. Vous ne déjeuneriez pas. + +--Vous dites? + +--Allez au pont de Valvins, on vous servira. + +--Ah çà! dit le jeune homme, mais c'est insensé, cela! + +--Vous ne voyez donc pas qu'il est fou, dit madame Labarbade. Je vais +vous servir, moi! + +Elle mit bravement la main à la pâte et quand ils furent partis, elle +s'approcha de Labarbade, courbé en deux sur une chaise. + +--Quand on est malade, dit-elle, on se couche. Je ferai bien aller les +fourneaux sans toi, tu sais. Je n'ai pas peur de me salir les mains, +après tout. Nous avons Adolphe à élever, et je veux qu'il ait de quoi +s'établir à sa majorité. + +--Nous ne sommes pas des mendiants, dit Labarbade. + +--Il ne manquerait plus que cela. Mais si tu peux doubler les quatre +sous que nous avons, pourquoi ne pas le faire? Tu étais plus courageux +que cela quand tu travaillais pour mademoiselle ta fille! + +--Ah! pour Dieu, s'écria brusquement Labarbade, ne parle pas de ma +fille! + +--Et pourquoi? dit-elle. Elle est donc sacrée à présent, mademoiselle +Cachemire! + +--Cachemire! dit-il en se levant. Pourquoi l'appelles-tu Cachemire? Tu +es une mauvaise femme! Je te défends de l'appeler Cachemire. Ce n'est +pas son nom, n'est-ce pas? Je sais bien, je sais bien. Tu ne l'as jamais +aimée. Était-elle assez malheureuse ici! C'est peut-être toi qui es +cause... Et moi, bête brute, qui la battais... Donne-moi de l'eau, +ajouta-t-il en retombant assis... Oh! ma tête!... Quand je te dis de me +donner de l'eau! + +Madame Labarbade haussa les épaules, remplit un bol à la fontaine et +l'apporta à Labarbade, qui y trempa son mouchoir. + +Il se rafraîchissait le front, les tempes, les lèvres qui le brûlaient. +Ses yeux semblaient de feu. Il regardait avec une expression souffrante +et fixe. + +Il voulut se lever encore, ses jambes plièrent. + +--Mais qu'est-ce que j'ai donc? dit-il. + +--Eh! parbleu, fit-elle. Tu as que tu t'emportes pour une ingrate qui ne +se moque pas mal de toi et de nous, et que tu vas te donner la migraine! + +--Qui t'a dit qu'elle ne pensait pas à moi? Je l'ai maudite, c'est comme +si je l'avais chassée. Elle n'ose plus revenir. Elle m'aime encore. +J'irai à Paris, j'irai. Je la verrai. A quelle heure part le train?... +Il faut une demi-heure d'ici à Fontainebleau. Je serai ce soir à Paris. +Où est mon chapeau?... Je ne peux pas avoir mon chapeau à présent? Tu me +regardes là comme une oie. Je suis bien libre d'aller embrasser Suzanne, +n'est-ce pas?... A moins qu'elle ne me fasse mettre à la porte. C'est +possible. Tout est possible. Elle a des chevaux, des robes de soie. Je +te les déchirerai, ses robes! Tu dis?... Je te demande ce que tu dis? + +--Rien, fit madame Labarbade, qui commençait à avoir peur. + +--J'étouffe, continuait-il... Un bain de pieds... Ça ferait descendre le +sang... Je serais mieux. Oh! je suis malade, je le sens bien. Il me +semble qu'on me scie la tête... Je veux me coucher! + +--Et s'il vient du monde encore? + +Labarbade éclata de rire. + +--A la porte, le monde, à la porte! + +Madame Labarbade fut effrayée de ce rire nerveux, Elle courut chez le +médecin,--qui, en arrivant, trouva Labarbade couché, lui tâta le pouls, +l'interrogea et partit, hochant la tête, disant à madame Labarbade: + +--C'est fort grave. Attaque foudroyante. Il y a longtemps que couvait +fort l'encéphalagie hématogène. Votre mari est tombé comme frappé par un +coup de feu. + +--Mais qu'est-ce donc? Il est fou? + +--C'est la fièvre chaude. Je le saignerai tout à l'heure. Je vais +chercher ma trousse. En attendant, de la glace autour de la tête. + +--La fièvre chaude! dit madame Labarbade. + +Et cette fois elle fut atterrée. + +Le délire gagnait déjà Labarbade. Il se remuait dans son lit par +brusques soubresauts. Tantôt il se tenait sur son séant, roulant des +yeux hagards, tantôt il se couchait de tout son long, cherchant dans ses +draps un peu de fraîcheur. Il n'entendait et ne voyait rien, ne +comprenait plus. Toutes ses souffrances refoulées, ses amertumes, ses +douleurs lui venaient aux lèvres. Il appelait sa fille et la repoussait, +il la maudissait, voulait l'embrasser et parlait de la tuer. Il criait, +râlait et pleurait. Ses mains désignaient parfois quelque chose ou +quelqu'un dans le vide; elles s'étendaient, pleines de caresses, puis, +tout d'un coup presque au même instant, se roidissaient et se +crispaient, chargées de menaces. Le visage était ravagé, déjà presque +méconnaissable. Madame Labarbade tremblait. Elle était toute seule dans +cette auberge avec le mourant, qu'elle prenait pour un fou. Elle se +sentit saisie de terreur, et, laissant le malade là, elle voulut +s'enfuir, aller chercher Adolphe à la pension, une voisine, +quelqu'un... Comme elle ouvrait la porte, le docteur rentrait. Il +voulait saigner Labarbade. Mais il se débattit et lutta; il fallut +appeler des maçons qui travaillaient à côté pour maintenir le pauvre +homme en délire. Ensuite, madame Labarbade leur versa la goutte. + +Cette saignée fit du bien à Labarbade; elle l'affaiblit. Il put +s'assoupir et dormit jusqu'au soir. + +--Je reviendrai, dit le docteur, demain matin. J'espère que la nuit sera +tranquille. + +Vers neuf heures, Madame Labarbade veillait auprès de son mari, à la +chandelle, en compagnie d'une vieille femme de Samoreau, qui se vantait +de connaître des _simples_ pour les guérisons.--Labarbade s'éveilla. Il +se redressa brusquement, regarda la lumière avec deux yeux fixes, et +dit, d'une voix creuse et brusque: + +--Qui est là? + +--Moi! dit madame Labarbade. + +--Qui, vous?... Suzanne! Où est Suzanne? L'avez-vous vue? C'est elle que +je cherche. Pourquoi m'a-t-on attaché dans ce lit? Est-ce que je suis un +coquin, moi? Qu'est-ce que j'ai fait? Où est-elle? + +Les deux femmes se regardèrent. C'était le délire qui continuait. +Labarbade rejeta loin de lui sa couverture et sortit du lit. Ses pieds +brûlants s'appuyaient sur le carrelage de la chambre. Il marchait, +gesticulant, devant ces femmes effarées qui tremblaient de terreur. + +--Je la leur enlèverai, parbleu, ma fille! Ils me la rendront. Adolphe! +qui a parlé d'Adolphe? Ah! les enfants! Des ingrats... des ingrats... +J'espère que je l'aimais, celle-là! Plus que le petit, tu as dit? Oui, +eh bien, après?... Il se moque pas mal de moi, lui... J'ai faim... A +manger! Je veux manger, sacrebleu!... Certainement, je la reverrai, +Suzanne! Ah! qu'il fait chaud!... Anaïs! + +--Quoi? dit madame Labarbade toute surprise de ce nom ainsi jeté dans ce +chaos et qui était le sien. + +--Je t'avais dit de me donner mes habits d'été. Tu ne l'as pas fait... +Je sais, si je pouvais étouffer, cela t'irait... N'aie pas peur, tout te +reviendra, tout. Nos pauvres rentes sont à ton nom. Mais, vois-tu, ce +n'est pas une raison; il fallait me donner mes habits d'été! + +--Oh! dit madame Labarbade effrayée, ne le croyez pas, madame Germain... +Il est fou!... + +--Voulez-vous que je lui fasse une tisanne? dit madame Germain. + +--Oui. + +La bonne femme tira des herbes de sa poche, les jeta dans une cafetière +et y versa de l'eau mélangée de vin blanc, puis elle mit la cafetière +sur le feu. + +--Et vous croyez? + +--Vous verrez. + +Labarbade, épuisé, s'était rejeté instinctivement sur son lit. Ses +cheveux, presque blancs, roulaient, pleins de sueur, sur l'oreiller. Sa +poitrine, découverte par l'ouverture de la chemise, se soulevait par +brusques secousses, et la gorge se contractait sous des pressions +douloureuses. Ses yeux, fiévreux, élargis, égarés, regardaient le +plafond. Il ne jetait plus que des mots sans suite, des soupirs: + +--Ah! mon Dieu!... Suzanne!... Maudite la mort! + +Lorsque la mixture de madame Germain fut prête, on essaya de la faire +prendre au malade. Mais il saisit la tasse qu'on lui tendait, et la +brisa contre la muraille. + +--Du poison! dit-il, du poison! + +Madame Labarbade devint rouge, puis verte de colère. + +--Ah! s'écria-t-elle, c'est trop à la fin. Je ne suis pas ta fille, +moi!... + +Elle sortit et laissa Labarbade délirer toute la nuit. Madame Germain, +profondément vexée du peu de succès de sa _panacée_, s'était retirée +aussi. Le malade était seul dans sa chambre, éclairée par une veilleuse. +Il criait, il menaçait, il geignait; il parlait à des êtres invisibles. +La fièvre l'envahissait de plus en plus, et l'étreignait à présent tout +entier. Quelquefois il riait d'un rire strident, et terrifiait madame +Labarbade, qui l'entendait, assise sur une chaise, dans la pièce du bas. + +Elle n'osait plus bouger. Il lui semblait que ces cris et cette fureur +s'adressaient à elle. Elle eût tremblé que, passant la nuit au chevet de +Labarbade, il ne se jetât sur elle comme un insensé. Elle restait donc +là, devant le feu, écoutant ces plaintes et ces exclamations qui +déchiraient la nuit et la faisaient tressaillir comme autant de +secousses électriques. Les ombres des meubles qui dansaient, mises en +mouvement par la flamme remuante du foyer, l'effrayaient encore +davantage. Elle se levait parfois, soulevait les rideaux de la fenêtre +et regardait, dans la campagne, si le jour ne venait pas. + +Les étoiles brillaient sur le ciel clair, et se reflétaient dans l'eau +calme; les silhouettes des maisons se détachaient nettement sur l'autre +rive. C'était la nuit. + +Madame Labarbade revenait à sa chaise, s'asseyait, poussait un soupir et +songeait. + +Elle songeait à cette Cachemire que Labarbade aimait encore, et au petit +Adolphe, à son fils, qui dormait, à cette heure, dans son lit de fer, à +la pension Desvignes, de Fontainebleau. Elle savait que Suzanne avait +fait fortune à Paris et trouvé la pie au nid dans les quartiers neufs. +Elle avait lu les journaux; elle y avait vu, signalés l'un après +l'autre, les succès de Cachemire. + +Son imagination grandissait ces petits faits divers de la chronique et +en faisait des événements. Elle pensait que Cachemire devait être riche, +et bien souvent déjà elle avait regretté, comme elle disait, de l'avoir +_tarabustée_. Elle se disait cela à elle-même. D'ailleurs, elle haïssait +toujours autant Suzanne,--davantage peut-être--depuis qu'elle était +devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'être fait une +ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait être une puissante +alliée. + +--Car elle doit m'en vouloir, se disait-elle. Quel dommage! Quel appui +Adolphe eût trouvé chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurément elle +m'en veut encore. Puis elle se disait qu'après tout Suzanne était +faible, capable d'une violence et d'un coup de tête, incapable d'une +longue rancune et d'une haine profonde. Elle se répétait que la soeur +pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frère, et souriant alors, +elle bâtissait d'ambitieux châteaux en Espagne... + +Le matin venait. La lumière blafarde entrait dans la salle où madame +Labarbade avait passé la nuit. Là-haut, dans la chambre du malade, plus +de cris, plus rien. Le feu s'éteignait. Frissonnante, madame Labarbade +se leva, et monta l'escalier en bâillant. + +A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrêta, tendit l'oreille +et écouta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et +regarda le lit. + +Personne. Au même instant, en une seconde, elle aperçut, dans un coin de +la chambre, couché roide, les jambes croisées, les bras étendus, la face +contre le carreau, Labarbade, les pieds encore enveloppés, et comme +empêtrés dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux, +n'avait pas suivi tout entière le corps. Il s'était, en voulant +s'élancer hors de son lit sans doute, ouvert le crâne à la tempe droite, +contre le marbre de la commode, et déjà le froid de la mort était venu. +Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacés. + +Le médecin, qui arriva bientôt, déclara que le décès remontait à trois +ou quatre heures. + +--Madame, ajouta-t-il un peu sévèrement, on ne laisse jamais seuls des +malades attaqués de fièvre chaude. + +Il hocha la tête et ajouta: + +--Au surplus, le cas était foudroyant et tout à fait désespéré. + +C'était une consolation. + +Madame Labarbade, le jour même, alla chercher son fils à la pension. + +--Ton père est mort, lui dit-elle. + +--Ah! + +Il baissa un moment la tête, puis, tout à coup: + +--Aussi, cela m'étonnait de te voir. Je me disais: Ce n'est pourtant pas +un jour de sortie! + +On enterra Labarbade sans grands frais. Le petit Adolphe portait une +grosse couronne. Quand on descendit la bière dans la fosse, il jeta sa +couronne, et, curieusement, se pencha pour juger de l'effet qu'elle +faisait sur le cercueil. + +Le soir, madame Labarbade le prit entre ses bras, le caressa et lui dit +en l'embrassant: + +--Tu n'as plus que moi maintenant, mais tu n'as pas perdu celui des deux +qui t'aimait le mieux. + +--Est-ce que tu me remettras en pension, toi! dit l'enfant. + +--Nous verrons. Peut-être. Je ne sais pas. + +Elle songeait à Cachemire. + +--On s'y _embête_ tellement, dit Adolphe. + +--Pauvre chéri, va, fit la mère. Tu es tout pâlot, c'est vrai. Tiens, va +prendre la clef de la grande armoire dans le paletot gris de ton père, +que je te fasse une _trempette_ dans un petit verre. + +Le jour même de la mort de Labarbade, elle avait écrit à Cachemire. +Cachemire n'était pas à Paris. Léon de Bruand l'avait emmenée passer une +huitaine de jours à Arcachon. La lettre traîna dans la loge du +concierge. Lorsque Cachemire revint, elle la découvrit dans un tas de +billets, la prit et la lut avant les autres, devint un peu pâle et resta +absorbée dans un fauteuil. + +Presque au même instant sa femme de chambre entrait. + +--Madame, c'est le coiffeur. + +--Bien. Tout à l'heure. Tu ne sais pas, Constance? + +--Madame? + +--Mon chapeau de crêpe rose, impossible de le mettre! Je suis en deuil à +présent. + +--En deuil? + +--Papa est mort! + +--Ah! madame! + +--Oh! ça me contrarie. Si tu crois qu'on n'aime pas ses parents. C'est +vrai ça, me voilà _toute chose_. Eh bien! où est-il ce coiffeur? + +Le coiffeur entra. + +--Il y a longtemps que vous ne m'avez coiffée, M. Anatole? A Arcachon, +pas un bon perruquier. Je suis peut-être trop difficile. Vous savez, +vous me lirez toujours le _Moniteur de la Coiffure_. Je voudrais y +trouver un _type_ nouveau... Ah! que je suis contrariée!... Avez-vous +déjà perdu votre père, vous? + +--Il y a joliment longtemps! + +--Ça vaut mieux. Quand on est petit, on ne s'en aperçoit pas! Oh! c'est +assez de frisure, allez. Je suis bien comme cela. Aujourd'hui, je reste +ici, d'ailleurs. Au fait, avez-vous des nouvelles de la pièce de +Meilhac? Qu'est-ce qu'on en dit? Je voulais revenir d'Arcachon deux +jours plus tôt pour être à la _première_! Ah! bien oui!... Mon _époux_ +était enchanté des sapins, de l'odeur de résine, des promenades en +canot, de la mer... Et moi _je me faisais vieille_! Ah! Dieu! + +--C'est un succès, cette pièce. + +--Et Camille? + +--Hum! hum! vous savez. Je rasais ce matin M. Olivier Renaud. Il prétend +qu'elle est actrice comme le serait une tulipe. Jolie, rien de plus. + +--Gentillette, oui! Encore si c'était elle qui eût perdu son père! Elle +est blonde. Qu'est-ce que cela lui ferait, le deuil? + +--Eh bien, à demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un +petit mouvement de main, à l'espagnole. + +Elle s'étendit sur une causeuse, les bras nus et repliés sous sa tête +brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'était sa sieste. Mais le +sommeil ne vint pas. Elle se releva, et sonna sa femme de chambre. Elle +voulait avoir des nouvelles de Fernand Terral. + +--Il est venu hier encore, dit Constance. Je l'ai averti du prochain +retour de madame. Assurément, il reviendra aujourd'hui. + +--J'y serai pour lui. Si _Monsieur_ vient, tu lui diras que je suis au +Bois. Dis à Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux où +il voudra. + +Les huit jours qu'elle avait passés à Arcachon avaient semblé bien longs +à Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-être croyait-elle l'aimer: +en tout cas, il s'était imposé à elle, il l'avait conquise, la subissait +et l'adorait à la fois. Il avait bien visé; il avait attaqué ce coeur +de femme par toutes ses vanités et par tous ses vices. Il avait su, tout +en lui montrant son amour, lui faire entrevoir quelque chose comme un +mépris. Elle se sentait dominée par cette volonté de fer, transportée, +enivrée et rapetissée aussi sous un regard ardent, impuissante devant +cet implacable jeune homme qui semblait se livrer et qui se gardait tout +entier. Si Léon de Bruand l'eût aimée ainsi, d'un amour où la raillerie +succédait brusquement aux caresses, Cachemire eût adoré Léon de Bruand. +Mais Léon, plus froid et plus dédaigneux en réalité, quoiqu'il +n'affichât point son dédain, se contentait de sourire, de traiter +Cachemire en enfant gâté et de céder poliment à tous les caprices qui ne +pouvaient l'entraîner trop loin. Fernand, au contraire, s'étudiant à +pénétrer chaque jour plus avant dans le coeur de cette femme, à la +dompter, à l'étonner, à se poser devant elle comme un problème, à la +fasciner par le contraste de ses élans et de ses froideurs, s'emparait +peu à peu de Cachemire, la séduisait par ses railleries et ses +amertumes, par sa gaieté feinte, par ses regards hardis, par la +conscience de sa force et de sa beauté. Léon de Bruand avait voulu +emmener Cachemire à Arcachon. Mais elle ne fût point partie si Fernand +ne lui eût pas dit de partir. Elle eût tout risqué pour lui, tout brisé. +Elles croient peut-être, ces vierges folles, se rattacher ainsi à la +pitié, à la vertu, au pardon, à tous les soleils purs et réchauffants, +en se livrant, sans lutter, au courant passionné qui les emporte, comme +si ce nouvel amour, comme si cette âpre volupté pouvaient «refaire une +virginité» à ces Marions qui prennent le désir pour le repentir. + +Mais Fernand Terral trouvait peut-être que l'heure n'était pas venue de +regarder en face Paris,--le Paris presque fantastique des rêves,--avec +Cachemire à son bras. Il voulait être sûr de cette femme, et l'éprouver, +il voulait surtout frapper un coup de Maître Ambitieux; par exemple, +ajouter un autre titre à celui qu'on ne manquerait pas de lui donner. +Être _Fernand Terral, celui qui a enlevé Cachemire à M. de Bruand_, ne +lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Mais quoi? Il attendait, +comptant sur son étoile. + +Fernand croisa, un soir, dans le Luxembourg, un jeune homme qu'il +reconnut, Charles Bourdenois, son camarade d'enfance, son compagnon de +voyage qu'il n'avait plus revu, qu'il croyait mort. On causa. Bourdenois +n'était pas riche. Il avait été nommé pensionnaire du département, avec +un subside de 600 francs par an. + +--Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me félicitait de mon +bonheur et se plaisait à faire ressortir la générosité intelligente de +mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est-à-dire la liberté, +Paris, les Musées, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie, +puis un nom, la gloire, la fortune, peut-être... Hélas! mon ami, tu le +sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en réalité +l'atroce misère: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie, +dénigrement et haine, en sorte qu'aux difficultés matérielles viennent +se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accepté +la lutte, je travaille opiniâtrement, je ne dîne pas tous les jours, je +vis à peu près seul, mais je veux arriver, et les progrès que je fais +soutiennent et avivent incessamment ma foi. + +«Je ne viserai jamais à l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas +un atelier assez grand pour travailler, et de ne pouvoir payer des +modèles. Je suis obligé, quand je veux faire des études d'après nature, +d'aller, comme aujourd'hui, chez un de mes amis qui a un vaste atelier, +boulevard Pigale, et qui a toujours des modèles. C'est une grande +course, car je demeure faubourg Saint-Jacques, et qui me fait perdre +beaucoup de temps. Le soir, je vais faire une promenade en fumant ma +pipe le long des grands boulevards déserts qui vont du chemin de fer de +Sceaux à la barrière Fontainebleau. Cela, les jours où j'ai dîné. + +--Et les jours où tu n'as pas dîné? + +--Ah! dans ce cas, je supprime la promenade et je la remplace par le +lit, conformément au proverbe. + +--Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutôt que de mener une vie aussi +plate et morne, je déchirerais ma dernière chemise pour m'en faire une +corde de pendu. + +--Tu mènes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait +fortune? Moi, mon cher Fernand, je n'ai pas un sou, je vis dans un +grenier, je mange à la fortune du pot et je suis le plus heureux des +hommes! + +--Ah bah! Eh bien, moi, je suis complétement agacé, mécontent, et +pourtant le ciel parisien s'ouvre, j'ai ma part d'amour au festin et +j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de même. + +--Tant pis. Tu es donc amoureux, toi aussi? + +--Je suis aimé, voilà tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et +toi? + +--Moi? mon cher, je ne sais pas la première lettre du nom d'une +charmante fille qui vient, tous les jours, au Luxembourg, se promener +avec son père; je la suis comme une bête, échangeant avec +elle,--quelquefois,--un regard, par-ci par-là, un petit signe, un rien; +je ne lui ai jamais parlé, elle ne soupçonne pas qui je suis ni comment +je m'appelle. Malgré tout, je suis fortuné comme un roi, Louis XVI +excepté. + +--Alors, c'est une idylle? + +--Une pure idylle! L'idylle d'un _réaliste_! J'ai un camarade qui +prétend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les +jolis rêves de Gleyre valent bien les cabarets de François Bonvin! + +--C'est ce qu'on aime le mieux qui vaut le plus. + +--Mon cher, dit Bourdenois, c'est un ange. L'autre jour, là, dans +cette allée, son père passait, marchant lentement,--l'air d'un savant, +cet homme-là,--je parie qu'il est bibliothécaire à la Sorbonne! Tu +sais, on s'imagine des choses comme cela! Bref, il avait son pantalon +retroussé, on voyait ses bas bleus. Pauvre bonhomme! J'avais envie +de rire. Mais _elle_ était-là. _Elle_ se pencha, mon cher ami, et si +gracieusement!--tu ne l'as pas vue, il fallait la voir,--elle remit le +pantalon en ordre, lui donnant des petits coups avec ses petites mains, +comme pour lui dire: Allons, voyons, voulez-vous tout de suite couvrir +les bas bleus de mon père!... J'en ferai un tableau... Le tableau y +est!... Ah! cette femme! + +--Antigone et OEdipe. + +--Le diable t'emporte avec ta mythologie. Non pas Antigone. Un ange, je +t'ai dit. Un ange! Adieu, sceptique. Va à celles qui t'aiment. Moi, je +rêve à celle qui ne me connaît pas. Au fait, tu sais, puisque tu es reçu +chez Dame-Fortune, si cette dame peut me fournir une commande, cela +mettrait du beurre dans les épinards. Au revoir! + +Fernand Terral allait justement engager Cachemire à suivre M. de Bruand +à Arcachon. Elle était partie à contre-coeur. Huit jours sans voir +Terral! S'il allait ne plus l'aimer, l'oublier? Elle en avait peur. Elle +fut maussade pendant tout le voyage. + +--Vous trouvez donc Arcachon horrible, ma chère? disait Léon de Bruand. + +--Horrible, oui! + +--Bah! Cela vous fera un bien énorme. L'air résineux des sapins est +excellent pour les poumons. + +--Oui, moquez-vous! Et si j'allais engraisser? + +--Vous boiriez du vinaigre. C'est souverain. + +Il allumait un cigare, quittait Cachemire, et allait se promener et +rêver sur la plage. + +Elle revit Paris avec une joie de prisonnier délivré. Paris! Le bruit, +les lumières, les théâtres, les chevaux, les coulisses. C'était tout +cela. C'était Terral surtout. Après avoir congédié son coiffeur, et +demandé des nouvelles de Fernand à sa femme de chambre, elle sonna +encore Constance. + +--Madame, j'allais justement venir. Il y a là une dame qui vous demande. + +--Une dame?... Dis-moi. Si M. Terral ne devait pas venir aujourd'hui, je +lui écrirais... + +--Oh! madame, soyez-en sûre, il viendra. + +--Tu crois? Et qui est cette dame? + +--Madame Labarbade, madame. + +Cachemire devint rouge. + +--Ah!... une dame en deuil? + +--Oui, madame. + +--Fais-la entrer!... + +Au fond, Cachemire était enchantée de revoir la belle-mère et de se +présenter à elle dans tout son luxe. Aussi elle lui tendit les mains, +mais cela ne suffit pas à madame Labarbade qui lui prit le front, +l'embrassa et dit, avec des larmes dans la voix: + +--Crois-tu, ma pauvre enfant? quel malheur! + +--Oui, dit Cachemire... Assieds-toi, tiens, là... + +--Il est mort mercredi dans la nuit, ma pauvre enfant... Conçois-tu +cela? Je l'ai bien soigné, va! Et puis j'ai tant fait qu'il t'a +pardonné... Et te pardonner, quoi, je te le demande? Parce que tu as su +faire ton chemin et devenir une actrice, une bonne actrice, je le +sais,--au lieu de faire frire des goujons dans notre auberge. Un joli +métier, aubergiste! Ton père aura travaillé trente ans,--trente ans, ni +plus ni moins,--et il a laissé à ton pauvre petit frère et à moi +personnellement, (moi, cela m'est égal), juste de quoi grignoter un +morceau de pain... Ah! il faut encore que je t'embrasse de la part +d'Adolphe... Là, sur les deux joues... Il t'aime bien, va. Cher enfant! +Et intelligent! Oh! Il ne te fera pas honte, ma bonne Suzanne... +Laisse-moi t'appeler Cachemire, veux-tu? Un joli nom que tu as choisi +là. On te connaît, tu sais, à Samoreau. Ah! si tu allais jamais dans ta +calèche, tu en trouverais des gens pour te tenir le marche-pied. Car tu +as une calèche? + +--Un coupé. + +--Un coupé!... Ah! un coupé? Tiens, oui, c'est juste, un coupé! Ah! il +t'aimait bien, ton père, va! Quel malheur qu'il ne t'aie pas vu ici, +avec tes meubles... C'est superbe, sais-tu? je n'ai vu que +l'antichambre, fichtre! Il faut te rendre cette justice de dire que, +toute petite, tu as toujours été intelligente. Ça m'ennuyait +quelquefois--j'étais si bête--tes airs de supériorité, mais je disais +comme cela à ton père,--plus de mille fois je l'ai dit:--Ta fille? Elle +a l'air d'une petite reine. + +Cachemire se sentait doucement caressée par ces compliments. Elle était +vaine. Madame Labarbade visait et frappait juste. Elle fit si bien +qu'elle convertit Cachemire à elle, qu'elle l'endoctrina, et, peu à +peu, à force de cajolerie, lui fit adopter le plan qu'elle avait mûri à +Samoreau et qui était celui-ci: Entrer chez Cachemire en qualité de +majordome féminin, surveiller les gens, la cuisinière, le cocher, le +groom, la femme de chambre, vérifier les comptes des fournisseurs, tenir +la maison en ordre, dépouiller la correspondance et parfois répondre à +de certaines lettres qu'il était inutile de jeter au feu. + +--Écoute, ma chère petite, tu es riche et tu es jolie, tu es lancée à +toute vapeur, c'est très-bien--disait-elle--mais on peut s'arrêter, +enlaidir et se ruiner. Cela n'arrivera pas, j'en suis sûre. Mais cela +peut arriver. Laisse donc ta belle-maman prendre soin de te garder une +pomme pour la soif. D'autant plus qu'une femme de mon âge donne du poids +à une femme du tien, tu le sais. L'union fait la force. Tu verras que tu +t'en trouveras mieux. Je ne te demande en retour que de faire élever ton +petit frère; c'est peu de chose et tu dois bien cela à un brave enfant +qui est si gentil et qui t'aime tant. + +--Puisque tu le veux, dit Cachemire... + +Elle avait souvent rêvé la dame de compagnie, et la surveillante. + +Il ne lui déplaisait pas de la trouver dans madame Labarbade, ainsi +amendée et convertie. + +--Soit, dit-elle. + +--Ah! tu es fille d'esprit! dit madame Labarbade. Mais songe bien qu'il +ne faut plus se tutoyer à présent. C'est plus digne. Je t'appellerai +Cachemire.--C'est un joli nom décidément, tu as du goût,--et tu +m'appelleras tout court Anaïs. + +L'installation de la belle-mère demanda peu de temps. Madame Labarbade, +subitement transplantée à Paris, prit terre avec rapidité et marqua son +_coin_ dans l'appartement de Cachemire. M. de Bruand s'informa à peine +de la nouvelle venue. Il lui déplaisait, assurément, de voir aller et +venir cette mouche du coche, mais il ne laissa rien voir de son +déplaisir. + +--Vous ne m'aviez jamais parlé de votre belle-mère, dit-il à Cachemire. + +--Non. J'étais assez mal avec elle. Je ne comptais jamais la revoir. + +Madame Labarbade s'était mise au fait de toutes choses. Cachemire lui +avait donné les clefs des armoires et la laissait libre. Chaque matin, +_maman Anaïs_ faisait les comptes, distribuait l'argent, établissait le +bilan de la maison. Les domestiques la détestaient; elle leur pesait +horriblement. Jusqu'à présent, ils avaient été maîtres de leurs actions +dans cette maison, où la surveillance était inconnue. Il leur semblait +dur à présent d'avoir un Cerbère aux côtés, toujours en éveil, et dont +l'oeil ne se fermait jamais. + +--Il vaut bien la peine de servir chez une _demoiselle_, disait le +cocher un soir à la femme de chambre. Alors, _vaut autant_ soigner les +chevaux de gens honnêtes! + +Ils avaient envie de se plaindre à M. de Bruand. Ils eussent été bien +reçus! Léon ne s'occupait point de ce qui se passait chez Cachemire, et +se laissait diriger par elle absolument comme s'il n'eût pas eu de +volonté. Et que lui importait? Cachemire, par exemple, obéissant en cela +aux obsessions de madame Labarbade, avait demandé que son frère fût +élevé auprès d'elle par un précepteur. Aussi bien M. de Bruand avait +consenti à se heurter, à chaque visite, contre le petit Adolphe, qui +emplissait l'appartement de ses criailleries. Il avait même trouvé le +précepteur. + +--Voilà votre affaire, dit-il un jour à Fargeau. Une nature torse à +redresser, qu'est-ce que vous en dites? + +--J'y tâcherai, répondit Fargeau. + +Il venait chez Cachemire tous les jours, et, dans le salon ou le +boudoir--n'importe où--en présence de madame Labarbade quelquefois, il +enseignait le latin au petit Adolphe, qui bâillait, se mettait à grimper +sur les fauteuils au milieu de la leçon, ou fredonnait quelque couplet +de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essayé de +dompter ce caractère d'enfant mutin, tapageur, méchant et mauvais. Peine +perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait déclaré qu'elle entendait +qu'on ne causât pas le moindre chagrin à son fils. + +--Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle à Fargeau. Il est faible +comme un poulet, pâlot et les yeux cernés.... le travail le fatiguerait. +Laissez-le tranquille, allez. Une promenade au Luxembourg lui vaut tout +autant qu'une leçon de votre satanée grammaire. Et puis, à quoi ça +sert-il, le latin? + +--Dites-le-moi? faisait Fargeau. + +Il se tournait vers son élève et tout en haussant les épaules: + +--Va-t'en jouer, mon ami, va. Tu n'as pas besoin de te tailler un avenir +dans le marbre. Tu as une maman qui songe pour toi au solide. + +Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Célestin Fargeau avait du +bon. + +Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escorté d'un +sergent de ville, qui le tenait par le bras. L'enfant pleurait. Madame +Labarbade poussa les hauts cris. Elle eût volontiers fait sur-le-champ +une barricade contre l'arbitraire. On s'expliqua. Le jeune Adolphe, +d'après le rapport du sergent de ville, avait trouvé fort ingénieux de +faire tremper des grains de mil et de chenevis dans du rhum,--il avait +lu la recette dans quelque almanach--de les y laisser macérer, puis de +jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibées +d'alcool. Aussitôt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre +en l'air, comme morts, dans leurs bassins. Ç'avait été un grand +scandale. Les habitués du jardin croyaient à un empoisonnement des eaux. +Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espièglerie. Un sergent de +ville l'emmena aussitôt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez +ses parents. + +A ce récit, madame Labarbade faillit étouffer d'un accès de fou rire. + +Quand le sergent de ville fut parti, elle prit son fils sur ses genoux +et le couvrit de baisers, tout en disant à Cachemire et à Fargeau, qui +étaient là: + +--Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-là! Qu'en +dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chéri, tu as bien fait... +Concevez-vous cela, Suzanne, griser des poissons rouges... Embrasse-moi, +mon petit, tu ne seras pas un imbécile, va, toi, quand tu seras grand! + +Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le théâtre tenait, comme +on dit, un de ces succès de saison qui devait le mener jusqu'à l'hiver, +une _pièce d'été_. Le mois de Juillet finissait à peine, et Cachemire ne +devait _rentrer_ qu'en octobre. Elle avait, d'ailleurs, besoin de repos. +Elle était fatiguée. Elle passait quelquefois des heures entières, +étendue sur une chaise longue, bâillant, prenant un livre, le laissant +tomber, regardant le plafond, lasse, ennuyée, paresseuse. Bien souvent +M. de Bruand la trouvait ainsi, un peu maussade. Il n'insistait pas, et +se retirait. Cachemire en était satisfaite, et pourtant, au fond du +coeur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanité. +Elle eût voulu faire un peu souffrir--légèrement, d'ailleurs, et comme +en passant--ce M. de Bruand, si froid et si dédaigneux. + +Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant à Terral. C'est de ce +côté-là qu'était sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait +quelque part, l'heure du rendez-vous venue elle quittait tout, se jetait +dans un fiacre et allait vers lui. Elle montait bien souvent, en +courant, les cinq étages qui menaient chez Terral. Elle arrivait +essoufflée, poussait la porte et se précipitait dans ses bras, se +pendait à son cou et l'enlaçait en lui répétant qu'elle l'aimait. + +Il la laissait dire. + +Cet amour, qui l'avait un moment enveloppé lui-même, commençait à +s'affaiblir et disparaissait. Il avait cru trouver d'autres jouissances, +jouissances d'orgueil, dans une liaison avec une femme comme Cachemire. +Tout d'abord, il s'était senti fier de tenir sous sa main celle que tous +enviaient et qui se jouait de tous. Il avait comparé cette vie +enivrante, cet amour plein de griserie à cette vie calme et froide qu'il +avait failli trouver à Saint-Mesmin et qu'il avait évitée. Il s'était +dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris à qui il enlevait +une de ses sirènes. Mais Paris s'était bien inquiété de lui! A peine +l'avait-il regardé passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se +cacher pour aimer Cachemire. Elle n'était pas à lui tout entière, et cet +amour, il le volait. Son impuissance le rendait furieux. Quand il disait +qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui était +impossible de la faire vivre, quand il s'avouait--et il fallait bien, à +toute heure, qu'il se l'avouât--qu'un autre le payait, cet amour, il lui +prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un éclat. + +Repousser Cachemire? Il y avait songé. Mais c'était briser peut-être le +balancier qui devait lui permettre d'arriver à son but. L'afficher +bravement aux yeux de tous, la forcer à rompre tout à coup avec M. de +Bruand? Mais c'était aller droit à l'aventure! Que deviendraient-ils, +l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la première mise de +fonds, l'argent qui lui eût permis de faire des dettes, de vivre de la +_haute vie_, en attendant le hasard, ce compère des ambitieux. + +Mais Fernand était pauvre; il avait atteint, sans en être satisfait, un +de ses premiers rêves,--il devenait amer parfois--rarement,--il avait +peur que l'avenir ne tînt pas plus que le présent. Sans cette foi +robuste en lui-même qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre, +il eût renoncé à tout assaut. Il avait pourtant la patience en même +temps que l'audace. Aussi bien, après quelques pensées défaillantes, se +redressait-il plus impétueux que jamais dans sa course à la fortune. + +Il ne voyait plus Fargeau. Ses visées s'étaient tournées d'un autre +côté. Il s'était fait présenter, par un ami qu'il connaissait à peine, +dans un cercle où l'on jouait. Quelque crédit chez un tailleur, et +Terral, élégant des pieds à la tête, avait fait son entrée un soir. Au +lansquenet, il risquait peu de chose,--quelques louis empruntés çà et +là,--mais si bien, si à propos que, limitant son gain, il ne sortait pas +sans avoir grossi son maigre capital. Il savait calculer le nombre des +séries, et juger si la _main_ s'épuisait, comme si pendant dix ans il +eût _piqué le carton_ dans une maison de jeu. Quelle que fût son audace, +il ne risquait pas les coups énormes. Une perte brusque eût pu le +ruiner. Une fois décavé, plus de ressources. Il avait trouvé, grâce à +des tentations comprimées et à une terrible force de volonté, +l'introuvable moyen de vivre du jeu à Paris, dans un cercle--et il +s'était juré de vivre ainsi, dépensant le lendemain ce qu'il avait gagné +la veille, jusqu'au jour où, un capital en main, il pourrait se mesurer +face à face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance. + +Cette vie de privations relatives, d'envies inassouvies, de rages +sourdes, de bouillantes ambitions, comme elle lui pesait cependant! Il +était temps qu'il trouvât, n'importe où, de n'importe quelle façon, une +occasion d'employer ses forces inactives, et de dépenser ce trésor de +combinaisons, de projets et de machinations, entassé le jour dans ses +courses à travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits, +si haut, près des étoiles qu'il dédaignait; si haut, loin de cette rue +où il voulait passer, tête levée, en ouvrant la foule comme le boulet. + +Un soir, au cercle, Gontran de Rives prit à part M. de Bruand, et le +conduisit jusqu'au boulevard tout en fumant. + +--Mon cher ami, lui dit-il, savez-vous ce qui m'a été dit, ce matin? +Vous vous en moquez sans doute parfaitement. Mais on m'a assuré que +mademoiselle Cachemire s'est montrée, l'autre soir, avec un créole +quelconque,--cheveux de jais, moustaches noires,--dans une avant-scène +des Délassements. + +--Ah bah? fit Léon en souriant. + +--Charmante, mademoiselle Cachemire, mais si elle goûte à l'avant-scène +des Délassements-Comiques... + +--On s'est trompé, mon cher Gontran, répondit Léon. Je n'ai pas quitté +Cachemire durant une seule soirée depuis quinze jours. + +--Je retire donc ce que j'ai dit. Quant à moi, vous savez bien, +Géraldine? + +--Parfaitement. + +--Je l'entraîne à la campagne. Elle m'adore. Je me construis un Eden à +quelques dix lieues d'ici, et, jusqu'à ce que le caprice soit passé, je +mène une vie de berger d'Arcadie, en mangeant du raisin, de l'amour et +du fromage à la crème! Je vous enverrai mon adresse campagnarde. Adieu! + +M. de Bruand n'avait pas mis en doute une minute qu'on se fût trompé. +Mais il tenait à ne point parler plus longtemps de Cachemire avec M. de +Rives. + +--Qu'est-ce que ce créole? se dit-il une fois seul. Le diable m'emporte +s'il parviendra à me rendre jaloux. Mais il est désagréable de savoir +qu'un monsieur qu'on ne connaît pas se plaît à marcher sur vos brisées! + +Cachemire avait voulu déménager. Elle habitait à présent, dans l'avenue +des Champs-Élysées, un petit hôtel qui appartenait à M. de Bruand, et +qu'il avait loué jusqu'ici à la comtesse Simpson. Lady Simpson étant +retournée en Angleterre, il avait mis l'hôtel à la disposition de +Cachemire. Suzanne quitta son appartement avec une joie d'enfant. Elle +n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chère et peuple le +chemin que l'on suit d'ombres souriantes qui doucement vous +accompagnent, tout bas vous parlent et rendent la route et moins longue +et moins dure. Elle ne savait pas ce que l'homme laisse de joies +accrochées aux angles des maisons, repliées dans les recoins des +murailles, et comme assises encore ou endormies sur les vieux meubles, +joies qu'il retrouve, bien changées quelquefois à la première visite +faite au passé. S'éveiller dans la dentelle, sous un plafond peint par +Chaplin, après s'être endormie dans des draps jaunes, sous des poutres +de chêne noir, luisantes et tarotées par les vers, loger ici, puis là, +puis ailleurs, ne tenir à rien, ne s'arrêter nulle part, ne rien laisser +de soi-même aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de +tout, comme en courant, et tout oublier, en une nuit, en une seconde, +c'est leur existence! Elles portent tout avec elles, comme un voyageur +qui n'est sûr ni du gîte, ni du pain. Elles ne connaissent que le +Présent. Et qu'elles ont raison! Le Passé? Fi, l'horreur! Et l'Avenir? +Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vérité, elles font bien de ne pas le +regarder! + +C'était un hôtel élégant, situé entre cour et jardin, avec un perron en +pierre, une grille Louis XV et des murailles de hauteur moyenne toutes +couronnées de lierres. Deux étages seulement, une bonbonnière. Au +premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges à cadran bleu +incrustées dans les cheminées de marbre blanc veiné de jaune. Un boudoir +à gauche, à droite un petit salon de lecture. Du côté du jardin, un +fumoir avec divan et canapés de soie jaune. Au second, la chambre de +Cachemire, un nid de soie et de dentelles, candide, virginal, du duvet +de cygne ou de l'hermine. Un cabinet de toilette, une autre chambre, et, +au-dessus du fumoir du premier étage, un autre boudoir dominant les +jardins environnants, un boudoir plein de parfums et plein de fleurs. +Les écuries et le logis des gens étaient au fond du jardin, cachés par +des catalpas énormes et des arbres de Judée. Madame Labarbade habitait +la chambre parallèle à celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux +cabinet de toilette qui y attenait, l'_appartement_ du petit Adolphe. +Elle vivait là, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenant +_l'air du bureau_ et se faisant les ongles tout comme une autre. Elle +ressemblait à ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens, +appétissantes, hautes en couleur; et, se comparant à cette petite +Cachemire, blanche et délicate,--elle se disait, souriant de ses lèvres +rouges: + +--Ma foi... dame... le hasard... qui sait? + +Lorsqu'elle voulait voir Fernand Terral, Cachemire allait le plus +souvent chez lui. Ou bien ils se donnaient un rendez-vous au pied de +quelque monument, à l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et +se promenaient à travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores +baissés, une saveur de fruit défendu qui plaisait à Cachemire. Elle +était née pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d'Ève se +sentait à l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives, +d'intrigues embrouillées et de perfidies. + +Quand madame Labarbade, qui avait surpris la plus grande partie des +secrets de Suzanne et qui s'était fait confier les autres, lui disait: + +--Prenez garde! M. de Bruand n'a pas l'air bien patient. S'il apprend ce +qui est, il se fâchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher +la maison lorsque nous serons sur le pavé. + +--Ah bah! répondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il +arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'_autre_ m'ennuie, voilà! + +Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand était parti dans le +Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invité Fernand à venir +prendre le thé à son hôtel. Fernand était venu, par hasard, l'air +ennuyé. Il était las décidément de cette liaison, il s'était trompé de +route. Il songeait à rompre. Et pourtant il vint. + +C'était le soir; madame Labarbade était sortie; elle avait emmené son +Adolphe au théâtre. Cachemire n'avait gardé que sa femme de chambre, +Constance, pour faire le thé. + +--Vilain, dit-elle à Fernand dès qu'il arriva, tu t'es fait attendre. +Regarde-moi. D'où viens-tu? + +--Qu'importe? fit-il. + +--Il importe beaucoup... C'est vrai, ça... On n'aime qu'un être au +monde, et quand on l'appelle, il ne vient pas. Assieds-toi là! + +--Voyons, dit-elle, car Fernand ne répondait pas, qu'y a-t-il? Tu es +triste? Es-tu _tracassé_? Qu'as-tu donc? + +--Rien. + +--Rien, c'est toujours quelque chose. Est-ce que je ne t'aime pas assez? +Est-ce que tu es jaloux? Est-ce que tu as joué... perdu de l'argent?... +Quoi?... Il y a toujours moyen de tout réparer. + +--Ce n'est pas cela, dit Fernand. Encore une fois, ce n'est rien. +Tiens, tu es charmante, dit-il en lui prenant les mains... Tu es une +bonne fille... Mais... + +--Mais quoi?... Dis donc.... Oh! certainement, tu as quelque chose. +Dis-le tout de suite. + +Il n'avait rien à dire. Toutes ses lassitudes, Cachemire ne les eût pas +comprises. Puis, en la regardant, il se reprenait à cette séduction +qu'elle distillait de ses grands yeux noirs, et qui courait par tout +son corps comme un fluide. A quoi bon lui conter ses dégoûts et ses +colères contre la lenteur du sort? N'était-elle point la plus enviable +des maîtresses et ces trésors de beauté ne lui suffisaient-ils pas? Il +se leva avec vivacité comme pour secouer plus facilement ses pensées, et +d'un geste prompt: + +--Bah! dit-il, comme se parlant à lui-même. Laissons cela. Le vent +propice viendra tôt ou tard. Il ne s'agit que d'avoir un solide +vaisseau. + +Il se frappa la poitrine, qui rendit un son mat, et ajouta, riant à +demi;--La carcasse est bonne! + +Cachemire, toujours assise, lui avait pris les mains et les couvrait de +baisers. + +--Je t'aime, va! disait-elle. Aie confiance! + +Au même moment, la porte s'ouvrit et laissa passer M. de Bruand. Léon +parut un peu surpris; ses lèvres effleurèrent un sourire. Il resta un +moment immobile, regardant Cachemire et étudiant Terral. Puis, au bout +d'un moment: + +--Je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur, dit-il. Je vous saurais +gré de me le nommer, ma chère amie. + +Mais Fernand releva la tête avec hauteur, et répondit, à son tour, de sa +voix vibrante: + +--Je vous demande pardon, monsieur. Je ne tiens à être présenté qu'aux +gens qui me plaisent! + +Une idée brusque,--une de celles qu'il avait caressées aussi durant ses +ambitieuses songeries,--lui était revenue, invincible. + +--J'ai sans doute mal entendu, répliqua M. de Bruand. Je suis ici chez +moi! + +Cachemire, assise encore, pâle, tremblant un peu, suppliait Fernand du +regard. + +--Je me retire donc, dit Terral. Mais je croyais me trouver ici sur un +terrain neutre où un homme de coeur est l'égal d'un gentilhomme. + +--Ah! pardieu, fit M. de Bruand en s'asseyant avec un petit éclat de +rire, je vous vois venir, monsieur... Vous êtes, je le conçois, fâché de +me rencontrer. Oui, j'ai trouvé Pougues-les-Eaux assez maussade et je +suis revenu. Je vous en demande pardon. Je vous prie encore de m'excuser +d'avoir consacré ma première visite à ma maîtresse, dont je ne vous +savais pas l'ami... + +Fernand était pâle comme un mort, et ses mains tremblaient un peu. Il +avait envie de souffleter cet homme qui le tenait à distance, et le +cravachait de sa raillerie. + +--Pardon, ma chère amie, continua M. de Bruand. N'étiez-vous pas avec +monsieur dans une avant-scène d'un petit théâtre, l'autre jour? J'avais +fait louer la loge par Jean, l'après-midi, si j'ai bonne mémoire... + +--Monsieur, s'écria Terral, devenu livide, c'est assez! Ceci est une +grossièreté, vous venez de m'insulter, et vous m'en rendrez raison! + +--Ah bah! + +--Je me nomme Fernand Terral; et n'ai jamais laissé passer, sans la +relever, une allusion ou une injure. + +--Méthode excellente, dit M. de Bruand en regardant le bout de ses +bottes. Au surplus, si vous vous croyez insulté, vous êtes libre de +m'envoyer vos témoins. Mais je vous préviens que je ne ferai pas une +seconde largesse. C'est assez de la loge en question. Je ne fournirai ni +les épées ni les pistolets! + +Cachemire s'était levée; elle se jeta sur Terral qui, poussant un cri de +rage sourde, la main levée, allait se précipiter sur M. de Bruand. + +--Allons donc! dit Léon. Voilà un geste inutile! + +Il ouvrit son portefeuille, y prit une carte, la jeta sur un guéridon, +et dit, rallumant son cigare: + +--Vos amis me trouveront chez moi le matin! + +Il se tourna vers Cachemire, la salua et dit, en riant: + +--Surtout ne croyez pas qu'il y ait guet-apens. Ah! si j'avais su être +importun, comme je serais demeuré là-bas. Mais il pleuvait. Je hais la +pluie. Au revoir! + +Il salua Cachemire interdite et les laissa l'un et l'autre pâles, elle +tremblante, prête à pleurer, perdant la tête, lui se disant:--Cette +fois, c'est la fortune, peut-être! + +--Quelle sottise! se dit M. de Bruand en rentrant chez lui. Je ne +connais pas ce monsieur!... Terrin, Terreau, Terral! Bah! je n'ai jamais +reculé devant un coup d'épée..... mes témoins? + +Il se mit à écrire, puis sonna son domestique. + +--Vous porterez ces deux lettres, l'une à M. de Handa-Machado, l'autre à +M. de Rives. De suite. + +Jean sortit. + +--Un duel, fit Léon une fois seul, cela est bon pour un désoeuvré +comme moi. Au fond, c'est stupide! + +Il rencontra, du regard, une lettre sur son bureau et reconnut +l'écriture. + +--Une lettre de Gontran de Rives... et datée de Bade. Gontran n'est pas +à Paris! + +--C'est dommage, dit M. de Bruand. + +Il songeait, et pendant ce temps on sonnait à sa porte, on sonnait +toujours. Le timbre de M. de Bruand sonnait à se rompre. + +Le cocher promenait les chevaux; Jean était sorti. M. de Bruand alla +ouvrir lui-même. + +--Ah! c'est vous, dit-il. Je suis heureux, je suis bien heureux de vous +voir! + +C'était Célestin Fargeau. + +--Et vous arrivez bien, dit M. de Bruand à Fargeau. Je ne serais pas +fâché de philosopher avec vous sur le chapitre du duel. Je me bats +demain! + +--Vous? + +--Avec un monsieur Fernand Terral, que vous connaissez.... + +--Terral! Ah! mon Dieu, dit Fargeau, se souvenant de la présentation +qu'il avait faite de Terral à Cachemire, comme c'est étrange!... + +--Voulez-vous me servir de témoin? dit M. de Bruand. + +--Moi?... Une bizarre idée, celle-là! Que dira-t-on à votre club? Bast! +vous avez raison, on dira ce qu'on voudra... Je suis tout à vous, +fit-il, et cela me rappellera ma jeunesse. En ce temps-là, nous étions +des têtes brûlées et nous soutenions, le sabre au poing, les idées qui +étaient les nôtres. C'était absurde. Et comment est survenu ce duel? + +--M. Terral est l'amant de Cachemire. + +--Bah!.... Et c'est pour cela que vous vous battez? + +--C'est pour cela. Je sais bien qu'il y a du ridicule en tout ceci. Il +faut être un champignon comme moi, sans parents et sans affections, pour +risquer sa vie à propos de vétilles... Mais je m'ennuie tant! + +--Je conçois cela, dit Fargeau. Moi aussi j'ai mes moments où je calcule +si la véritable sagesse ne consisterait pas à enjamber le parapet du +Pont-Neuf, mais j'ai mes raisons. A quoi suis-je bon? Notez que je me +trouve bon à quelque chose, puisque la Seine est encore vierge de mon +paletot. Mais vous!... + +--Moi? Je suis las, las de tout, las de vivre! + +--Las de vivre! C'est folie. A votre âge! avec votre fortune. Nous +déraisonnons. Voyons, quel est votre second témoin? + +--M. Handa-Machado. + +--Ignoré pour moi. + +--Voici son adresse. Je vous saurais gré de vous entendre avec lui pour +régler avec les témoins de M. Terral, les conditions du combat. Pas de +transactions. Rien. Tout ce que ces messieurs voudront sera accepté. + +--Tout? + +--Tout! + +--Le diable m'emporte si je croyais vous servir de témoin, mon cher +Léon. Le duel? Usage vieux et bête!... Mais vous le voulez! Je conçois, +c'est une distraction. Au surplus, vous devez être merveilleux sur le +terrain. Et voulez-vous que je dise tout? + +--Dites, fit M. de Bruand. + +--C'est votre réputation qui vous vaut ce duel. Je le vois bien à +présent. La peste soit des ambitieux qui pataugent dans les bas-fonds, +avec toutes les envies dans le coeur! + +--Je ne vous comprends pas. + +--Ce Terral, vous ne le savez peut-être pas, c'est moi qui l'ai présenté +à Cachemire. Il avait l'air curieux de voir de près une étoile: j'ai +fourni le télescope. Mais, en vérité, je ne me doutais guères qu'il +nourrissait le projet de se mesurer avec vous!... + +--Comment? vous croyez?... + +--J'en suis sûr. Ce Machiavel périgourdin a toutes les colères de la +médiocrité qui rampe et qui voudrait des ailes. Nos provinces sont +pleines de ces jeunes gens-là, vivant les yeux fixés sur Paris, comme +sur la Ville Promise, dédaigneux du bonheur qu'ils ont la plupart du +temps sous la main, avides de cet Inconnu vers lequel ils tendent leurs +lèvres altérées, et qui viennent traîner leurs souliers dans nos rues, +avec l'espoir d'être raccrochés aussitôt par la Fortune. Ah! qu'il +serait temps de décentraliser toutes choses pour rejeter dans leur +milieu où ils auraient été de braves gens, des notaires de campagne ou +des conseillers municipaux, tous ces Fernand Terral, que Paris change +subitement en chevaliers d'aventures. + +--Est-ce pour m'empêcher de me battre avec lui, que vous me dites ceci! + +--Pas le moins du monde. Je ne serais pas fâché, d'ailleurs que ce +muguet reçût de vous une leçon profitable. Ne le tuez pas surtout! J'ai +peur que ce Terral ne s'emporte et ne s'enferre comme un poulet. + +--Qui sait? fit M. de Bruand. + +Au bout d'un moment, M. Handa-Machado fit passer sa carte à Léon. M. de +Bruand lui présenta Fargeau. M. Handa-Machado eut la politesse de ne pas +arrêter son regard sur les vêtements de Célestin, et lui offrit aussitôt +sa voiture pour rejoindre les témoins de Fernand Terral. + +L'affaire fut bientôt arrangée. Terral avait choisi pour ses témoins un +officier de spahis, son compatriote qu'il avait rencontré le matin même +dans la rue, et une de ses connaissances de table d'hôte. Il avait un +moment songé à Charles Bourdenois. Mais l'officier lui plaisait mieux, +et le second témoin avait, dans le quartier latin, une excellente +réputation de duelliste. + +Les témoins de Terral vinrent le trouver chez lui. + +--C'est pour demain, dit l'officier. Bois de Boulogne, Auteuil, où l'on +pourra. Le rendez-vous est à Courbevoie. + +--Bien, dit Fernand. + +--Veux-tu que je t'enseigne un coup excellent, dit le spahi. + +--Merci. Je réponds de moi. + +--C'est votre premier duel, monsieur? demanda le second témoin. + +--Mon premier duel. + +--Ah! + +Au bout d'un moment de silence, l'officier demanda des fleurets. + +--Je n'ai pas de fleurets, dit Terral. + +--Bon. En ce cas, vite à la salle d'armes. Il faut se dérouiller la +main. + +--C'est juste, dit Fernand. + +Il fit des armes jusqu'à l'heure du dîner. Son jeu, très-serré et +très-fin, était à la fois élégant et sûr. Le prévôt avec lequel il +faisait assaut paraissait un peu étonné et lui demandait de qui il était +élève. + +--D'un gendarme, dit Terral. + +--Ancien soldat? vieux, sans doute? continua le prévôt tout en +continuant l'assaut. Ce _coupé de couronnement_ sent l'ancienne méthode. +Mais votre jeu est excellent. Avec cela, classique. Ah! pardon, +mauvaise; cette parade de quarte basse est mauvaise. Remarquez-le. Elle +se prend sur un coup porté dans la ligne basse en frappant +vigoureusement le fer de l'adversaire par un coup sec,--là! +bien,--parfait! La main en tierce, l'épée horizontale. Excellent! Et +vous vous battez demain, monsieur? + +--Je me bats demain. + +--Bonne chance, dit le prévôt. + +--J'en aurai, répondit Fernand. + +Il emmena ses témoins dîner avec lui au restaurant, près de la barrière. +On les servit dans le jardin, sous les acacias. Il y avait autour d'eux +des familles d'ouvriers qui, au dessert, chantaient en s'accompagnant +sur leurs verres. Terral paraissait extrêmement gai. Il ressemblait à un +homme qui, sentant approcher l'heure décisive de sa vie, se +contraindrait à sourire pour faire bon visage à la fortune. + +Ce n'était pas, d'ailleurs, le duel en lui-même qui lui importait, mais +les conséquences du duel. M. de Bruand était assez connu dans le monde +parisien pour que sur son adversaire, heureux ou malheureux, rejaillît +une bonne partie de sa renommée. + +--Que je le blesse ou qu'il me blesse, songeait Fernand, le résultat +sera le même pour moi, et tout aussi profitable. Il se peut faire +pourtant que je succombe... il peut me tuer. + +Mais rapidement la réflexion succédait à la réflexion, et il ajoutait +bien vite: + +--Bast! les morts sont _arrivés_, et je n'aurai pas à me préoccuper de +l'avenir. + +Il quitta ses témoins assez tard, leur donnant rendez-vous pour le +lendemain. Il rentra chez lui, seul. Il entendit du bruit dans sa +chambre. C'était Cachemire qui était venue. + +--Ah! mon pauvre Fernand, dit-elle en se jetant à son cou, il y a +longtemps que je t'attends là. Tu te bats, dis?... n'est-ce pas que tu +te bats? Je ne veux pas que tu te battes, moi! + +--Ma chère amie, fit Terral, à cette heure il me faut tout mon +sang-froid. Ce que j'ai résolu se fera, vous le concevez bien. +Laissez-moi. + +--Mais s'il allait te tuer, songe donc! Qu'est-ce que je deviendrais, +moi? + +--Tu es folle. C'est pour me dire cela que tu es venue ici? J'ai besoin +d'être seul. + +--Ah! voilà que tu me chasses, à présent? Tu ne m'aimes plus, tiens! + +--C'est pour vous que je me bats, ma chère enfant, vous l'oubliez! + +--Oui, dit Suzanne en lui prenant les mains, tu as raison... Je suis une +ingrate... Mais, vois-tu, j'ai tellement peur de te perdre... Ah! ce +monsieur de Bruand, si tu savais comme je le déteste. On dit qu'il est +très-fort aux armes?... le sais-tu?... A quoi vous battez-vous? + +--A l'épée. + +--Voilà. J'ai peur, moi. Rassure-moi, dis-moi quelque chose. Tu te +défendras bien, mon Fernand? + +--Je me défendrai, dit-il brusquement. Écoute, ajouta-t-il un moment +après, mais laisse-moi: ma première visite sera pour toi, demain, après +le duel. + +--Oh! tu me trouveras debout, va. Je ne dormirai pas. Seulement tu as +raison, je m'en vais. Je te laisse là. Mon pauvre Fernand, je ne t'ai +jamais autant aimé! + +Elle lui prit le front, pencha jusqu'à ses lèvres la tête robuste de +Terral, et lui donna un long baiser. Puis elle descendit, et regarda sa +montre sous le premier réverbère. + +--Huit heures, dit-elle. J'ai le temps d'aller retrouver Antonia. + +Elle fit signe à un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher. + +--Tu as une place dans ta loge? dit-elle à Antonia en arrivant chez son +amie. + +--Oui. + +--Je vais avec toi. Je ne suis pas fâchée de revoir le ballet, moi. Et +puis, ce Colbrun, est-il drôle au quatrième acte! + +Resté seul, Fernand Terral, accoudé à sa fenêtre, regardait tour à tour +la rue pleine de passants, les boutiques éclairées, la brume lumineuse +au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'étoiles, mais +surtout cette fourmillière bruyante, où, se disait-il, demain il allait +s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-être! + +M. de Bruand était seul, chez lui, dans son cabinet de travail, +songeant. Il était assis devant son secrétaire encombré de papiers, +relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amèrement dans ce +passé qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des +lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barré, de quelques +autres. Combien parmi ceux-là, qui n'écriraient jamais plus! Que de +morts, de séparations, d'éternels adieux! + +--Et l'on veut que le monde soit gai, songeait M. de Bruand. Il s'agite +pour oublier, voilà tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les +lèvres de roses des enfants. Passé quinze ans, la grimace commence! + +Il ne savait pourquoi il s'était assis de la sorte devant les tiroirs où +dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le résultat de la +rencontre du lendemain l'inquiétait peu. Il était sûr de lui. Mais un +secret instinct le poussait. Il s'était senti le besoin de jeter un +regard en arrière; la pente des souvenirs est glissante et le coup +d'oeil était devenu une contemplation. + +Les années écoulées revivaient dans ces papiers ensevelis côte à côte. +Ses premiers espoirs, ses ivresses premières lui revenaient comme des +parfums mal évanouis. Il les respirait avec une volupté attendrie, +passant en revue, et sans amertume, toutes ses déceptions et toutes ses +souffrances. + +Parfois il prenait une lettre au hasard, la relisait, se trouvait +subitement transporté vers un temps qu'il avait oublié, et il revivait, +en une minute, parfois toute une année de bonheur. + +--Ah! le souvenir, dit-il tout haut, tout à coup, comme si on l'eût +écouté, il n'y a décidément que cela au monde. + +Il entendit, en ce moment, qu'on frappait à sa porte. + +Il eut un geste de mauvaise humeur. Ne pouvoir demeurer seul un moment! + +--Qui est là? + +Peut-être un importun! + +--C'est moi, dit la voix de Fargeau. + +--Vous, mon ami? Entrez. + +Fargeau paraissait grave, ennuyé. Il y avait une ride profonde entre ses +deux gros sourcils. + +--Je comptais vous trouver seul, dit-il. Je viens causer un peu. + +--Et vous arrivez bien, dit Léon de Bruand. Je mets en règle mes +affaires. + +--Allons donc! fit Célestin. Cela en vaut-il la peine? + +--Non. Aussi bien n'est-ce pas à cause de ce duel. Mais, insensiblement, +songeant à tous les heurts de la vie, j'ai été amené à ressentir comme +une soif de souvenirs... J'ai ouvert ces lettres... Cela m'a soulagé. + +--Les bains de passé, dit Fargeau, c'est souverain pour ceux qui ont le +moindre bonheur derrière eux. Pour moi, je retournerais bien cinq cents +fois la tête que je ne verrais rien, pas un sourire. + +--Vous voilà triste, fit Léon avec étonnement. + +--Oui... On a des moments comme cela... C'est ce maudit duel!... Le +diable soit de ce M. Terral... J'ai donc encore un fonds d'illusions? +L'ambition de cet homme m'avait un moment séduit. J'y voyais la légitime +impatience d'une âme qui sent sa force. L'âme? Imbécile! Il ne +s'agissait que d'appétit! Ah! depuis ce matin, j'ai beaucoup songé, tout +en fumant ma pipe... Vous évoquez votre passé? Ce n'est pas le Fargeau +d'à-présent qui vient de vous parler, mais le Fargeau d'autrefois... +celui qui vous a connu tout enfant et qui a fait de vous un homme. + +--Vous êtes un brave garçon, tenez, dit Léon. + +--Un peu bien bohême!... Mais si l'on creusait... Ah! que cette nuit va +me sembler longue! + +--Passez-la ici. + +--Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! çà, voyons, dit Fargeau, vous +êtes bien décidé à ce duel? + +--Décidé, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases +faites là-dessus. Rousseau _dixit_. Désertion, lâcheté, suicide à deux. +Et l'on a bien d'autres choses à faire en ce monde qu'à se lever à 5 +heures du matin, à se mettre en bras de chemise comme un garçon +tapissier et à déranger quatre hommes de bonne volonté. Mais empêchez +les malapris de vous marcher sur le pied ou de salir de leurs talons +les tapis de vos maîtresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mélodrame +finit la plupart du temps par un vaudeville, et que la grande dame des +champs de bataille et des guerres civiles vous fait neuf fois sur dix +l'affront de vous mépriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant +son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltères. + +--Tout cela est triste et vous riez, dit Fargeau. + +--Croyez-vous? fit M. de Bruand. + +--Au fait, reprit-il, voilà comme la force des choses fait qu'on se mêle +de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rôle de +spectateur indifférent est des plus difficiles, et bien fort qui +résisterait à l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de +rouler des yeux d'Othello devant Cachemire et son amant? Se battre, +c'est du temps à perdre et les désoeuvrés comme moi n'en ont pas trop +pour mener leur existence inutile! + +Fargeau dans un fauteuil, les jambes croisées et la tête renversée sur +le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond où +pendait une lanterne japonaise. + +--Bah! donnez une leçon à ce Terral et le temps ne sera point perdu. +Mais du diable s'il était utile de dégainer pour mademoiselle Cachemire. +Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversité, est encore une +des meilleures que l'on puisse rencontrer, j'en ai froid dans le dos. On +est fort indulgent, à mon avis, pour ces créatures qui ont la +circonstance atténuante de la beauté. Que la Vénus de Milo soit une +scélérate, elle trouvera demain des défenseurs qui prouveront par A plus +B que tant de perversité ne peut entrer dans une telle poitrine. A la +vérité, la plupart de ces filles ne valent que le mépris, mais j'en sais +qui méritent aussi la colère des honnêtes gens. Passe pour Cachemire! +Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obéissant aux sollicitations de +ses appétits et de ses sens, elle se laisse aller à la dérive, à la +garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la côte où +le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pût lui +en vouloir beaucoup, à peu près comme l'enfant casse en deux son +joujou,--pour tuer le temps. Ce n'est point là la grande courtisane. +Celle-ci, il faut la voir de près pour la bien juger et, tel que je +suis, je connais bien des choses. Le monde ébloui qui les voit passer au +Bois, je ne sais où, partout,--puisqu'on ne peut entrer nulle part sans +se cogner à l'une d'elles,--se laisse prendre encore à leur luxe, à leur +grâce, à leur beauté composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui, +qui sait? ce sont peut-être les grandes calomniées. Qu'elle daigne +saluer Héraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Héraclite +avouera qu'elles valent mieux que leur réputation. Pauvre de moi! J'ai +le crâne assez dépourvu de cheveux, et le coeur assez chauve +d'illusions pour les considérer sous leur jour véritable. Vivent les +sceptiques; ils voient juste! Souvenez-vous de Montaigne et +rappelez-vous ce qu'il dit de ces fameuses courtisanes italiennes si +vantées, si chantées. Il n'en eût point donné, je parie, un fétu même à +l'heure où la _libéralité du temps_ ne l'avait pas doté de sa gravelle. +Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,--mais plus désintéressé que +vous,--j'aperçois le vrai et je le dis tout cru. Le coeur me saute à +voir la France, cette pauvre diablesse de nation qui est encore la +meilleure de toutes, ainsi livrée à ce sérail. La courtisane a tout +envahi, elle est à toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle +dirige toutes les consciences. C'est la courtisane qui prend par la main +la jeunesse et la traîne dans le monde,--tiers, quart ou fraction de +monde,--pendue à sa jupe, étiolée, pâlie. Le jeune homme passe +brusquement du salon de sa mère au boudoir de Cora. Là, dans ce milieu +bizarre, capiteux, troublant, il apprend à douter de sa foi, à railler +ses croyances, à tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par +dessus les moulins. Et vous le savez bien, parbleu, que le Mentor de nos +Télémaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le +dos des _suivez-moi jeune homme_! Encore si c'était Ninon de Lenclos. +Mais les Ninons du jour n'offriraient à Voltaire d'autre bibliothèque +que les mémoires d'Anonyma ou les Parnasses, édition belge. Jeunes gens +où êtes-vous? Demandez aux avant-scènes! Le gilet échancré jusqu'à +l'abdomen--qui naîtra plus tard,--le camélia blanc à la boutonnière, les +cheveux en deux, ils sont autour d'elles, autour d'Anna qui sourit, ou +de la vieille Esther qui fronce les lèvres. On joue du George Sand sur +la scène et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, là-bas, le +programme du souper prochain, l'on s'associe pour le lansquenet, et, +pour passer le temps, on se fiance. La Marceline décrépite épouse +Chérubin qui paye les cornettes, et si Chérubin réclame, parle d'oiseau +bleu, ou, par hasard, de la romance à madame, Marceline dit:--Eh bien! +_et ta soeur?_ Voilà les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher +Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence même. Vous voyez cette +comédie et vous haussez les épaules. Mais c'est un drame aussi cela. +Songez que, par leurs amants, vieux ou jeunes, ces femmes ont un oeil +dans toutes les familles, une oreille à la chambre de vos épouses, +qu'elles ont le secret de vos fautes et le dernier mot de vos +défaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles +tiennent la moitié de Paris par le coeur, par les sens ou par la +gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont deviné de +secrets de familles, de plaies cicatrisées qu'elles rouvriront, de +blessures qu'elles essaieront de faire saigner. Elles sont inoffensives, +dit-on, naissent et passent, emportées comme elles sont venues--par un +souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosité qui fait leur +force. Inoffensive? Et dans combien de drames bourgeois n'ont-elles pas +joué le premier rôle? Que de foyers déserts! Par elles, que de faibles +gens déshonorés, de coeurs flétris! Elles peuvent tout. Et si toutes +elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lâches. Ah! que de haines dans +ces âmes fangeuses contre vos mères, contre vos femmes, contre vos +soeurs! Que de vengeances méditées, quelle âpre soif de prendre leur +revanche sur ces honnêtetés qui les éblouissent! Elles tremblent et +reculent, soit. Leur main défaille. Mais supposons-les aussi courageuses +qu'elles sont haineuses, avec la force dont elles disposent (et quelle +force la faiblesse des autres!) l'équilibre est rompu. Elles règnent et +vous mettent vos fautes sous le menton comme on y mettrait un couteau. +Les exemples ne manquent pas,--ni les scandales, Paris a vu de ces +_chantages à l'amour_ organisés comme un plan de bataille. Vous avez été +trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-être n'a qu'à attendre pour +devenir mauvaise. Les femmes, c'est le contraire du vin. Elles +s'aigrissent en vieillissant. + +Peu après, ils se séparèrent. Il y eut, dans la poignée de main que +Fargeau donna à Léon, quelque chose de l'embrassement d'un père. + +Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'éveillait, +un vent un peu frais passait à travers les branches. Il y avait, dans le +ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l'été. +On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frémissements +d'ailes sous des frémissements de feuilles, et parfois dans cette +matinée de septembre, comme des bouffées de printemps. + +Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les épées, +enveloppées de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tête baissée, +semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, à +la portière, contemplait les arbres déjà jaunes et le ciel toujours +bleu. + +--Nous ne serons pas les premiers, dit M. Handa-Machado en apercevant +une voiture à l'entrée du pont de Courbevoie. + +--Ah! + +Lorsqu'ils furent près d'elle, Fargeau jeta un coup d'oeil sur cette +voiture, et vit justement la tête de M. Fernand Terral, un peu pâle. + +On donna le mot aux cochers qui touchèrent vers le bois de Boulogne. + +Puis on choisit le terrain. + +Le spahi jetait feu et flammes et semblait diriger le duel. + +M. Handa-Machado, assez froid, le laissait dire, puis discutait +doucement. + +--C'est bête, songeait Fargeau. + +Le second témoin de Terral devait servir, au besoin, de médecin. + +Terral, adossé contre un chêne, les bras croisés, attendait en se +mordillant la moustache. M. de Bruand, comme s'il n'eût pas eu de rôle +dans le drame qui se préparait, étudiait les colorations que donne +l'automne au feuillage. + +Il fallut tirer les armes au sort. Le spahi avait apporté de longues +épées à coquilles, d'apparence brutale comparées aux fines aiguilles que +tenait M. Handa-Machado. + +Le sort choisit les lourdes épées du soldat. + +On se mit en garde. + +Fargeau, le sourcil froncé, regardait Terral avec une certaine +expression de menace. + +Blanc et l'oeil étincelant, Fernand s'était déjà précipité sur M. de +Bruand avec l'impétuosité d'un duelliste habitué au terrain. Quoique ce +fût sa première affaire, il se sentait sûr de lui. Mais, souriant, M. de +Bruand écarta son fer. + +Fernand, par un brusque mouvement de moulinet, cherchait à envelopper +l'arme de M. de Bruand. Le poignet de Léon tenait son épée immobile. + +M. de Bruand n'avait qu'à se fendre pour percer Terral en pleine +poitrine. + +--Allons donc! murmura Fargeau dans sa barbe. + +Mais M. de Bruand, dédaigneux, demeurait en garde, les yeux sur les yeux +de Terral. + +Tout à coup, Fernand recula, rompit, puis bondit en avant avec une +terrible brusquerie, et son épée disparut dans la poitrine de M. de +Bruand. + +--Tonnerre! dit Fargeau. + +Fernand Terral, appuyé sur la coquille de son épée, regardait M. de +Bruand couché sur l'herbe. + +Le docteur pansait déjà la blessure. Célestin Fargeau, agenouillé, +soutenait le corps entre ses bras. + +M. de Bruand n'avait pas perdu connaissance. Il était livide, les lèvres +blêmes, mais son oeil conservait la même vivacité. + +--Eh bien! murmura-t-il. C'est fini! + +Fernand Terral s'approcha alors et lui tendit la main. + +--Inutile, dit Léon. Je vous ai accordé le droit de croiser l'épée avec +moi, c'est assez! + +Une rougeur de colère teignit les joues de Fernand qui s'en alla, poussé +par le spahi. + +--Voilà le duel, songeait Fargeau, et la justice! + +On amena la voiture. + +M. de Bruand fut couché soigneusement sur les coussins. + +--Je vous accompagne, dit M. Handa-Machado à Fargeau. + +Doucement, lentement, la voiture prit le chemin des Champs-Élysées. A +chaque cahot, M. de Bruand retenait une plainte. Fargeau se mordait les +lèvres pour ne point jurer de rage, et le docteur soutenait la tête du +blessé. + +A la hauteur de l'Arc de Triomphe, le cocher entendit deux maçons qui +allaient à leur ouvrage, échanger à haute voix ce propos: + +--Hein,--celui-ci clignait des yeux,--une voiture comme ça à nous! + +--Ah! dame! + +--Il y a des gens qui ont de la chance! + + + + +VI + + +Les cahots de la voiture secouaient M. de Bruand et lui arrachaient des +plaintes sourdes. Parfois une sanglante écume venait à ses lèvres, et le +médecin ou Fargeau l'essuyait. Le docteur tenait la main de Léon et lui +tâtait le pouls. La fièvre gagnait. + +--Nous ne sommes qu'aux Champs-Élysées? dit le médecin en regardant par +la portière, et les minutes sont des siècles. Un tour de roue peut être +mortel. M. de Bruand a-t-il un ami de ce côté chez qui il puisse être +transporté? + +--Il a un hôtel à lui. + +--Parbleu, l'hôtel de Cachemire. + +On arrêta les chevaux. Fargeau courut à la grille, sonna. Constance vint +ouvrir. + +--Vite, un lit; et appelez les gens. Monsieur se meurt. + +--Monsieur! + +Le docteur et le cocher soutenaient M. de Bruand et le portaient, comme +un enfant, vers la porte de l'hôtel. Il était évanoui. La foule +s'assemblait. Le petit hôtel s'emplissait de cris. Madame Labarbade, +dans la cour, agitait son mouchoir en criant au meurtre. Mais le petit +Adolphe, qui vit passer la figure blanche de M. de Bruand, se contenta +de dire: + +--Parlons-en. Joli teint pour aller en soirée! + +Cachemire n'était pas là. Depuis le matin, elle attendait dans la +chambre de Terral. + +Il fallut tous les soins éclairés du docteur, toute l'activité de +Fargeau, pour que M. de Bruand ne mourût point durant l'heure qui +suivit. On l'avait couché dans le lit de Cachemire. Sa tête penchée sur +l'oreiller, ses yeux clos, sa bouche ouverte lui donnaient l'air d'un +cadavre. Fargeau se cognait le front, jurait, faisait de la +charpie, lançait les domestiques chez le pharmacien, et servait +d'aide-chirurgien. Il resta là, sans manger, jusqu'au soir et il y passa +la nuit. + +En revenant à lui, M. de Bruand l'avait aperçu le premier. Il le +remercia, lui tendant la main, et il allait parler, mais Fernand fit un +signe, et dit souriant: + +--Chut! n'ouvrez pas la bouche! Plus tard! + +Madame Labarbade, de temps à autre, venait s'informer de l'état du +malade. Mais Cachemire ne paraissait point. Elle avait passé la nuit +dehors. Elle revint le lendemain, apprit tout, et dit: + +--C'est amusant! Où coucherai-je ici? Bien certainement je ne mettrai +pas les pieds dans ma chambre! + +--Et pourquoi? + +--Je ne veux pas le voir, lui! + +--Tu as tort. + +--C'est possible. + +--Après tout, dit madame Labarbade, tu sais, comme tu voudras! + +La blessure était grave. Le coup d'épée, traversant le poumon droit, +avait ouvert la veine sous-clavière: porté de bas en haut, il avait +longé le ventricule gauche du coeur. Une ligne de plus et ce coup +terrible eût été foudroyant. Léon avait voulu connaître la gravité de sa +blessure. Il connaissait assez d'anatomie pour savoir quels dangers il +courait. Il fit son testament. Toute sa fortune revenait à des parents +éloignés qu'il ne connaissait même pas. Madame Labarbade avait appris +que le blessé, demandant du papier et de l'encre, était resté durant +quelque temps à écrire des lettres, dans son lit. Elle avait même mis +l'oeil à la serrure, mais le lit de M. de Bruand ne lui apparaissait +ainsi que de trois quarts. Elle ne voyait que le secrétaire qu'on avait +approché, et sur lequel brûlait une bougie, entourée de papiers et de +bâtons de cire. + +La curiosité tenait bien fort madame Labarbade, et son pouls battait une +charge fébrile. Elle eût donné un mois de sa vie pour pénétrer dans +cette chambre; elle avait déjà la main sur le bouton de la serrure +lorsqu'elle entendit, derrière elle, un froissement de soie. + +C'était Cachemire. + +--Qu'y a-t-il donc? fit Suzanne. Que regardez-vous là? + +--Tu ne sais pas, dit maman Anaïs, il fait son testament! + +--Le Bruand? + +--C'est ton sort qui se décide-là! + +--Mon sort? Je m'en moque. Il doit être furieux contre moi, sans compter +qu'il a ses raisons. Fernand l'a joliment arrangé. Voilà ce que c'est! +Et puis je n'y tiens pas à sa «fortune...» J'espère bien ne manquer de +rien avec Terral! + +--Avec Terral? + +--Oh! dit Cachemire en surprenant un reproche dans le regard de sa +belle-mère. Tout ce que vous direz et rien, c'est la même chose. Je l'ai +dans le sang! + +--Mais, fit madame Labarbade, avec ça que je t'empêche de l'aimer! Où +as-tu pris que je voulais te dire quelque chose! Il est assez joli +garçon pour qu'on lui passe des dragées. Seulement, si tu étais adroite, +au lieu de prendre la poudre d'escampette et toujours, et toujours, +_sans décesser_ comme tu le fais, de temps à autre tu te mettrais une +chaise et tu irais t'asseoir au chevet de M. de Bruand. Ce n'est pas +gai, mais tu gagnerais bien tes journées... + +--Oui, l'héritage? + +--Sans doute, l'héritage! Il faut songer au solide. Et puis, tu sais, si +ça t'ennuyait trop, tu pourrais patienter avec cette idée qu'il n'en a +pas pour longtemps. + +--Oh! ma foi, dit Cachemire, qu'il garde son argent s'il veut. Je ne lui +demande rien. Je ne veux pas le voir. Quand je pense qu'il aurait pu +tuer Fernand... Le bon Dieu a été juste, heureusement... D'ailleurs les +cartes, toutes les _réussites_, étaient pour nous, tu sais! Je sors, +moi... Garde-le, ton M. de Bruand, si tu tiens aux picaillons. Moi, je +suis jeune, je m'en moque; j'ai quelqu'un qui m'aime, je n'ai plus +besoin de me fatiguer à causer avec ceux que je n'aime pas. + +Elle tourna les talons et dit: «Adieu!»--avec un sourire. + +Madame Labarbade entendit les volants de sa robe crier joyeusement sur +les escaliers de l'hôtel. + +--Petite sotte! dit-elle tout haut... Je suis jeune? Oui, tu es jeune. +Parbleu! Mais tu ne le seras pas toujours. Si tu crois que la jeunesse a +été inventée pour toi... Va avec ton Terral, va. Un joli monsieur. Il te +mènera loin! + +Elle reprit son poste d'observation, l'oeil à la serrure, le cou +tendu, Mohican femelle, toute prête à scalper un mourant. M. de Bruand +n'écrivait plus. Il y avait sur le secrétaire plusieurs plis cachetés +d'un large placard rouge. Le testament était-là! Cette fois, madame +Labarbade n'y tint plus. Elle voulut voir. Elle ouvrit la porte, entra +doucement dans la chambre, croisant les mains et penchant la tête sur +l'épaule gauche, avec une attitude douloureuse. + +--Vous m'avez appelée? dit-elle, lorsqu'elle fut près du lit. + +--Moi? + +--J'avais cru... Vous n'avez donc pas sonné? + +--Non. + +Elle jetait sur les papiers un regard oblique. Elle voulait lire. Mais +le dernier pli, jeté-là au hasard, couvrait tous les autres et il était +tourné du côté de la cire. Madame Labarbade ne voyait ni écriture ni +adresse. + +--Vous n'êtes pas plus mal? + +--Au contraire, dit Léon, je vais mieux! + +--Ah! j'en suis ravie. Parbleu, je savais bien... Le docteur disait... + +--Il disait? + +--Rien. D'ailleurs ces médecins sont des ignorants. Ce ne sont pas leurs +ordonnances qui guérissent, allez, mais bien plutôt les soins... les +soins intelligents... Où est la teinture d'arnica? Là! Il faut la +secouer de temps en temps. (Elle agitait la fiole violemment)... Je +voudrais vous panser moi-même. Je suis sûre que je vous guérirais plus +vite. + +--Je vous remercie, dit M. de Bruand en souriant un peu. + +--Ah! les mains de femme, continua madame Labarbade... Les soeurs de +charité!... Cachemire n'est pas venue ce matin?... Ni hier, je parie?... +Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas être à vos côtés? + +--Pourquoi? fit-il. + +--Mais... parce qu'elle vous doit... + +--Elle ne me doit rien. + +--Que voulez-vous! elle est oublieuse... Ah! si l'on m'avait aimée comme +vous l'avez aimée... + +--Je ne l'aimais pas, dit M. de Bruand. + +--Ah! + +Madame Labarbade demeura un instant décontenancée. Elle souriait, +regardait Léon, regardait les lettres, et remuait les doigts comme si +elle eût égrené un chapelet. + +--Après tout, dit-elle, votre vraie garde-malade, c'est moi... + +--Je le sais, dit Léon. Vous ne m'avez pas souvent quitté. + +Elle crut voir là un reproche; mais elle ne laissa pas deviner qu'elle +pouvait comprendre, et continua, d'une voix qu'elle adoucissait: + +--Votre appareil n'est point dérangé? + +--Non. Tout est pour le mieux. Merci. + +--Mais ce secrétaire vous gêne, dit-elle en dérangeant brusquement les +lettres mises les unes sur les autres. + +Léon surprit ce mouvement, se redressa en s'aidant de ses mains et dit +avec vivacité: + +--Laissez ceci! + +--Je vous demande pardon... je croyais... + +Elle n'avait pu découvrir que l'adresse d'une lettre. _A Monsieur Paul +Barré, officier de marine._ Ce nom ne lui apprenait rien. + +--Vous ne voulez pas un livre? dit-elle en faisant mine de se retirer. + +Léon ne répondit pas. + +--Si vous avez besoin de quelque chose, je ne quitte pas la maison, moi. +Au premier signe j'accourrai. + +--Bien, dit M. de Bruand. + +Elle se retira comme elle était venue, doucement, et referma la porte +avec précaution. Elle s'éloignait lorsqu'elle aperçut Célestin Fargeau +qui la salua sans rien dire, et entra dans la chambre de Léon. + +--Le diable emporte celui-là, dit madame Labarbade entre ses dents. Fin +comme l'ambre avec ses airs de Job et de pané. Je suis sûre qu'il aura +le gros lot. Bast, ajouta-t-elle, pourvu que l'autre époumonné ne +m'oublie pas! + +Fargeau venait souvent à l'hôtel. Léon le recevait toujours et à toute +heure. Fargeau entrait même lorsque le médecin était là. M. de Bruand ne +vivait plus guère que lorsqu'il causait avec son ancien précepteur. Les +anciens amis du club, M. Handa-Machado et les autres, ressemblaient +vaguement à des importuns. Maintenant que leur compagnon de plaisir se +trouvait cloué dans ce lit, il n'y avait plus grand'chose de commun +entre eux et lui. La vie folle, la vie rapide, la vie à haute atmosphère +les rappelait. Ils plaignaient beaucoup M. de Bruand et le regrettaient, +mais ils commençaient à l'oublier. On parlait d'autre chose là-bas, et +Léon avait déjà comme l'intuition de cet oubli. + +--Ce n'est pas la mort, disait-il, c'est la façon dont je meurs qui +m'accable... Triste fin pour un grand seigneur, comme je me piquais de +l'être, que de tomber ainsi sous le fleuret d'un aventurier, de râler +dans une chambre où peut-être _elle_ a reçu cet homme,--et de mourir, en +un mot, «en la plume comme canards.» C'est une expression de Brantôme +qui me revient. Heureux ceux qui finissent bien, mon cher Fargeau, comme +ce comte de Bure, qui voulut mourir cuirassé, épée au côté et casque en +tête. Moi, je l'avoue, je finis mal. + +Il reprenait alors: + +--Ah! les rêves! Les premières journées, les premiers pas, les premiers +sourires! Vingt ans! L'espoir! L'air libre et pur! Une femme! Ma +femme!... Et les lendemains! Les journées folles, les courses, les +soupers, l'air asphyxiant, le gaz, les restaurants, Cachemire! Quel +kaléidoscope! Quelle ironie! quelles chimères, et quelles folies! + +--Je suis puni par où j'ai péché, dit-il un soir... Étais-je né pour +cette vie de mannequin parisien? Vous le savez, ce qu'il me fallait, +c'était un coin où rêver, un bon livre, un ami, vous et elle (il +songeait à celle qui n'était plus.) Mais je n'ai pas eu la force de +supporter la solitude. Je meurs inutile, après avoir--qui sait? vécu +ridicule. Tu l'as voulu, George Dandin de boulevard! + +--Et après tout, fit M. de Bruand avec un rire sec, ne l'ai-je pas +mérité? Oui, sotte existence, que celle-ci! Encore une fois, il y avait +d'autres façons d'oublier. L'homme est si peu de chose sans le devoir! +J'ai trop tôt désespéré, je me suis lassé trop tôt, j'ai jeté le manche +et la cognée, me contentant de regarder, en spectateur, tous ces +bûcherons humains acharnés après les obstacles. La fatigue m'a pris. +J'avais bien le droit d'être las, mais j'aurais dû avoir la force de +secouer cette torpeur, et de me mesurer avec la vie, au lieu de la +laisser passer sans m'enquérir si elle était bonne ou mauvaise. Toutes +les choses humaines, mon cher Fargeau, ont leur sanction! + +--Et quelle sanction méritiez-vous, je vous le demande? dit Fargeau +presque avec colère. Ah! si le sort, pour être équitable, tenait +tellement à vous porter quelque coup, tonnerre! que réservera-t-il donc +à la folie de Cachemire et à l'ambition de ce Terral? + +--Attendons la fin, dit Léon avec un sourire railleur. Pour moi, cet +homme et cette femme, faits l'un pour l'autre évidemment, ressemblent à +des gens qui croiraient étreindre un marbre merveilleux et qui +presseraient entre leurs bras une statue de plâtre. Ils veulent la +fortune et l'amour; c'est--je le gagerais--la misère et le dégoût qu'ils +trouveront... s'ils ont la patience d'attendre et de chercher ensemble. +Non, pas votre misère, Fargeau. Eh! pardieu, votre habit est râpé, mais +votre conscience est neuve. J'entends une misère terrible, dissimulée +sous un sourire, la misère en gants blancs et en robe de soie. + +--Possible, dit Fargeau. + +--Au fond, continua Léon de Bruand, Cachemire n'aime que la misère, la +bohême, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend. +Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par goût, +par amour de l'antithèse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie +du passé, du vin bleu, des bottines trouées et du haillon. Elle m'aurait +aimé, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais +au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour à +elle. C'est une amoureuse de la misère, comme vous, Fargeau. + +--Amoureux de la misère moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage, +la fortune! Je marche d'un pas plus léger en ne portant rien. Ont-ils +l'air bête, les garçons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On +réfléchit aussi, vous savez, à ses moments perdus. Vous parlez de vie +inutile? Et la mienne, bon Dieu!--Une intelligence gâchée, une volonté +sans muscles. Bast! Est-ce bien ma faute ou celle du temps?--Un de mes +amis, dit Fargeau, un exilé de la vie européenne, revenant d'un séjour +de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frappé tout +d'abord au retour c'était le peu de solidité de nos pas. Nous mettons le +pied à terre en hésitant, nous allons, comme si quelque vent nous +secouait, tremblants, en gens qui cherchent leur voie, ignorent le but, +demandent le chemin. Tout au contraire, les nègres de là-bas posent +hardiment sur le sol la plante de leurs pieds. Le but? Ils le +connaissent. Leur chemin? il est tout tracé, comme leur existence. Ils +savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous espérons en ce qu'elle +nous promet. Ils ont des lois, ils ont des dogmes. Dogmes et lois, nous +avons tout analysé, discuté, détruit. Nous cherchons. De là cette +démarche hésitante. De là leurs pas fermes et certains. Puis ici les +têtes entraînent le corps. La boîte crânienne est trop lourde. +L'équilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de +muscles, tout le mal est là! Le sang disparaît, les nerfs arrivent. Ce +monde est anémique. Nous faisons réellement trop bon marché de la +matière. En développant notre cerveau outre mesure, nous réduisons à +rien la machine humaine qui est construite pour l'équilibre, non pour +l'instabilité. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et +ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondère. Mais qui +fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant à l'élite, elle +n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits à la bête, c'est +par la bête qu'elle est domptée. La bête, lisez la femme. Chez elle du +moins l'éducation est instinctive; aussi, armée de son flair elle vient +à bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilité étrangle notre +franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Européen. Il a la nature +pour lui, ses organes contre nos armes, son instinct contre notre +savoir. Les femmes sont des Peaux-Rouges et elles scalpent notre +génération. A preuve,--il se touchait le front,--l'inévitable, +l'implacable, la terrible calvitie régnante! Mais,--puisque j'ai parlé +de moi,--j'aurais pu être énergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai +déserté. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et à quoi, +diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une énergie de démon à +des gens comme ce Terral et qu'elle prête une âme de cire molle et une +insurmontable amitié pour le _far niente_ à d'honnêtes garçons comme moi +qui ne demandaient, après tout, qu'à être de braves gens, utiles aux +autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient être des paresseux! + +Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couché dans le petit hôtel des +Champs-Élysées, Fernand Terral s'était mis déjà en campagne pour faire +rendre à la situation nouvelle qu'il s'était faite tout ce qu'elle +pouvait contenir «d'avantageux.» Il lui importait à cette heure que +l'événement fît tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre à +personne qu'à lui-même pour attacher le grelot, et même pour sonner la +cloche. Il avait rencontré dans le courant de sa vie parisienne, un de +ces journalistes _in partibus_ qui tiennent bureau de nouvelles, les +transmettent aux journaux des départements et de l'étranger, +chroniqueurs assermentés de tous les accidents et de tous les scandales; +qui sont au littérateur véritable, ce que le courtier marron est au +négociant. Au courant de tout, sachant tout, prévoyant tout, Matouchard +était, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de +province, sans compter les feuilles belges, allemandes ou espagnoles. Il +avait établi une boutique de correspondance où les hommes de lettres +sans ouvrage trouvaient à s'occuper et à caser leur expérience, à prix +réduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rédaction, +surveillait ses rédacteurs comme un contre-maître ses ouvriers. Il les +aiguillonnait, les activait, les renseignait parfois, relisait la copie, +revoyait, corrigeait, mettait lui-même l'adresse des lettres et faisait +ce qu'il appelait les variantes. + +Ces variantes était bien simples. Un événement politique surgissait-il, +concernant,--par exemple,--la question romaine, Matouchard tirait, à +l'aide de la presse à copier, un second exemplaire de la correspondance +faite par un de ceux qu'il appelait ses «nègres» et se contentait +d'enlever un mot ou d'en ajouter deux à l'un des textes. Si la +correspondance était destinée à un journal démocratique, Matouchard, +assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. «Enfin, il est presque certain +que les troupes françaises vont évacuer Rome. La Convention du 24 +novembre...»--Mais si la correspondance devait être imprimée dans un +journal religieux, Matouchard enlevait prestement l'adverbe plein +d'espérance et le remplaçait par un regret ainsi formulé: «Hélas! il est +presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome...» Le +reste de la correspondance ne variait pas d'ailleurs d'un _iota_ pour le +journal radical et pour le journal catholique. + +Matouchard, au surplus, ne se donnait pas pour un homme de lettres. Il +entreprenait la _nouvelle_ et le _renseignement_, comme d'autres +entreprennent la maçonnerie. Sa maison était une _Agence Havas_ au +petit pied, un centre où se donnaient rendez-vous ceux qui désiraient +du nouveau et ceux qui en apportaient, une halle aux cancans politiques +et littéraires. Parfois, les nouvelles expédiées de Paris par la maison +Matouchard et Compagnie, revenaient à Paris sur les ailes du _Moniteur +de la Côte-d'Or_ ou du _Courrier du Centre_, comme des nouvelles +inédites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraîches. Il était +donc bien évident que le récit du duel de M. de Bruand et de Terral, +publié dans ses détails par un journal de province, devait être +reproduit par quelque feuille parisienne. + +Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes célèbres--de ceux qu'on +lit et qui se font lire,--se félicitait que le hasard l'eût mis en +relation avec un homme aussi précieux, en pareille circonstance, que +Philippe Matouchard. + +Aussitôt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue +Geoffroy-Marie, au coeur de ce faubourg Montmartre où se distillent +les bruits du jour, creuset de la pensée où les cerveaux bouillonnent, +où la vapeur siffle, où la machine halète, où, de la rue du Croissant à +la rue Grange-Batelière, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou +sifflera demain, s'imprime, se dit, se raconte, se maquille, se conteste +et se _blague_ ce matin ou ce soir. + +Fernand monta au troisième. Il y avait sur la porte le nom de +Matouchard. Il frappa; un gamin vint ouvrir, et Terral entra dans une +antichambre encombrée de papiers, de vieux journaux, simplement _ornée_ +de chapeaux et de cannes suspendus à des patères. Il demanda M. +Matouchard. + +Matouchard était déjà près de lui, la main ouverte, souriant, un cigare +à la bouche. + +--Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez à merveille. On parlait de +vous. Entrez donc! Mes compliments. Un fameux duel! Entrez, entrez. + +Fernand passa dans la pièce à côté, la _salle de rédaction_, où une +demi-douzaine de pauvres diables, penchés sur des pupitres ou des +tables, écrivaient tout en fumant. Il y en avait de vieux et de jeunes, +tous de costume médiocre, qui regardèrent Fernand Terral sans curiosité, +presque avec dédain. Rien dans cette pièce qui dénotât quelque chose de +littéraire (et, certes, le contraire eût été étonnant). A peine, aux +murailles, quelques charges du _Gaulois_ ou du _Diogène_, Alphonse Karr +déguisé en guêpe, par Hadol; Paulin Ménier, dans le _Courrier de Lyon_, +par Durandeau, des lithographies de Carjat, des dessins, tout ce qui +survit de ces pauvres diables de petits journaux fulminants au début, +puis éteints tout à coup comme des feux d'artifice qui ne durent pas et +dont il ne reste que la carcasse. Il y avait aussi sur une table +recouverte d'un tapis vert des journaux amoncelés, la plupart découpés +au ciseau, _écrémés_ par le «correspondancier» chargé de _faire la +cuisine_. Dans un coin, auprès d'un poële, cinq ou six lampes à tringles +attendaient le soir pour éclairer ces malheureux faisant encore, et +toujours _de la copie_. + +--Asseyez-vous donc, monsieur Terral, dit Matouchard. + +A ce nom, il y eut plus d'un regard fixé sur Fernand, qui soutint le +feu, s'assit élégamment et alluma un cigare à l'allumette que lui +tendait Matouchard. + +--Avez-vous des nouvelles de M. de Bruand? demanda Matouchard. + +--Oui. Il va mieux. + +--Ah! ah!... Joli coup, le vôtre, à ce qu'il paraît. Voyons, contez-nous +la chose, et vous autres, écoutez. Il ne faut pas _rater_ ça. C'est tout +ce qu'il y a aujourd'hui. C'est vrai, calme plat. Jusqu'à la session, ne +me parlez pas de correspondance... un métier de chien! + +--De chien de Bruxelles! dit un des _porions littéraires_. + +Fernand conta dans tous ses détails l'affaire de la veille. Il se tailla +un rôle à la fois romanesque et digne. Il savait trop bien que tout +allait être répété. + +--Bravo! bravo! disait Matouchard. + +Il tira sa montre. + +--Voyons, le courrier part à cinq heures. Il est trois heures, vous +pouvez bien brosser la chose, Landrumeau?... Deux heures, il ne vous +faut même pas ça? + +--Pour _l'Observateur de l'Aube_? + +--Oui. Demain nous l'enverrons à d'autres. + +--Allons-y, dit Landrumeau. + +--Vous savez que ça va rudement vous poser? fit Matouchard en tapant sur +l'épaule de Terral... Bruand était un terrible... Mouché par vous, +diable! + +--J'ai vu plus fort que ça dans les Antilles, dit un des +_correspondanciers_ en quittant sa plume. Un duelliste acharné,--il +avait tué dix-sept personnes,--un fort à bras, démoli net par un crapaud +qui n'avait touché un fleuret de sa vie. + +--C'est roide, fit Matouchard d'un ton incrédule. + +--Parole. Le petit est lieutenant de dragons à présent. Tiens, à +propos... J'ai oublié d'annoncer la nomination de Riovel. + +--Un ruban qui n'est pas volé, dit un autre. Vous savez que Riovel a été +le confident de Caussidière, en 1848? + +--C'est bien pour ça qu'on le décore. Ses anciennes opinions sont +mortes. On met une croix dessus. + +--Oh! un mot!... Matouchard, dites donc, Matouchard? Vérillac qui a fait +un mot! + +--Pourvu qu'il ne le mette pas dans sa correspondance. La province se +plaindrait. + +--C'est vrai, dit Vérillac... Quand je flanque de l'esprit dans un +_Courrier de Paris_, les Quimper-Corentinois, qui croient que je me +moque d'eux, menacent Matouchard,--qui signe--de lui casser les reins! + +--Ne causez pas tant, dit Matouchard, et allez-y de la fin. Après +ça--_vous pourrez jouer la Fille de l'Air_. + +--Ouf, dit Vérillac, moi j'ai conclu. Voilà! + +Pendant que Matouchard relisait le courrier de Vérillac, Fernand Terral +causait. + +--Pourquoi n'êtes-vous pas allé trouver Olivier Renaud? demandait +Vérillac. Il aurait conté votre affaire dans ses _Echos_. + +--Je ne le connais pas. + +--Quelle raison!... Il vous aurait sauté au cou. Est-ce que vous croyez +qu'il a tous les jours des machines comme ça à se mettre sous la dent? + +--Le fait est, dit un autre, que ses articles sont bien pauvres. + +--Toujours la même chose! + +--Toujours. Je vous dis qu'il _est vidé_! + +--Pour être vidé maintenant, il aurait fallu d'abord qu'il _eût quelque +chose dans le ventre_. Il n'avait rien. + +--Pas grand'chose... + +--Rien... + +--Et Paul Duchemin? + +--Ça vaut mieux. Mais c'est vieillot. + +--C'est _Ermite de la Chaussée d'Antin_. + +--Restauration. + +--Ganache! + +--Il a fait des romans pas mauvais, pourtant... _Arnaud_... Avez-vous lu +_Arnaud_? + +--Ça a paru chez Amyot? + +--Chez Lévy. + +--Pas lu. + +--De jolis détails... Du paysage... Mais _ça ne se tient pas_! + +--C'est _bonhomme_. Il devrait lire Balzac. + +--C'est selon. Le Balzac de _Vautrin_, oui, le Balzac de la _Recherche +de l'absolu_, non! + +--Mon cher ami, ce que tu dis là est stupide. La _Recherche de +l'absolu_? un chef-d'oeuvre... + +--Un chef-d'oeuvre embêtant. L'as-tu lu? + +--Et toi? + +--Ne blaguons pas. Balzac a de la poigne. C'est le bonhomme du temps. +Lamartine passera... Mais Balzac... + +--Et Musset? + +--Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez là-bas! Nous ne +sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez disséquer +les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualité, +Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thérésa, +dites-le-moi, je l'enverrai à l'_Etoile Belge_. Mais des _mots_! Faites +du Sainte-Beuve alors..., vous m'embêtez! + +Terral sortit de cette _fabrique de nouvelles_ très-satisfait de son +expédition et certain que, sous peu de jours, _tout Paris_ s'occuperait +de lui. Il marchait dans la rue en conquérant, le front haut, comme si +chacun eût pu déchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il +gagna ainsi les quais, s'assit au café d'Orsay et se prit à regarder les +gens qui passaient. Devant lui, de l'autre côté de la Seine, les arbres +des Tuileries frissonnaient aux derniers souffles chauds; les feuilles, +dorées par l'automne, tombaient une à une en tournoyant et le soleil +égayait les tons assombris déjà des horizons. Mais que regardait Terral, +c'était la mêlée des équipages, la foule des cavaliers et des piétons +élégants qui se croisaient à deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit à +la fois aux Champs-Élysées, au bois de Boulogne et au Corps-Législatif. +A quelques minutes du faubourg Saint-Germain, faisant face au jardin des +Tuileries, près des casernes de cavalerie, c'est un quai élégant, un +peu grave, où les voitures blasonnées, les officiers à cheval, les +députés se rendant à la Chambre défilent reconnus et salués par les +passants qui les heurtent. Un provincial ferait là en quelques minutes +connaissance avec la plupart des privilégiés du nom et de la fortune +politique. Fernand Terral, qui connaissait les hommes et les choses de +la vie parisienne, regardait et souriait à la pensée que parmi tous ces +gens qui ne le connaissaient pas, dans ces équipages où caquetaient +délicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-être, à cette +heure, que de son duel avec M. de Bruand. + +--Et ce sera bien mieux, songeait-il, lorsque les journaux auront dit +leur mot! + +Il se balançait sur sa chaise, le bras gauche replié sur le dossier, les +jambes croisées et fumant son cigare en rêvant. Un vent frais lui +caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tête +pleine de projets et d'ambitions--si près maintenant de se réaliser. + +Tout à coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Célestin +Fargeau qui venait de son côté, la tête baissée. Fargeau regardait le +pavé et n'aurait certes par aperçu Fernand Terral, mais celui-ci +l'appela par son nom et se leva, lui tendant la main. + +--Comment va M. de Bruand? dit-il. + +--Ah! c'est vous, fit Célestin en le reconnaissant. Mes compliments, +ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien jouée. + +--Quelle partie? demanda Terral. + +--Ayez donc les qualités de vos vices, dit Fargeau brusquement. Vous +êtes dévoré d'ambition. Corrigez donc cela par un peu de franchise. + +--Je ne vous comprends pas du tout. + +--Diable? On est donc devenu bien dur à l'entendement? Vous avez voulu +un bout de renommée, n'est-ce pas, et M. de Bruand vous a servi de +cible, pour montrer votre adresse aux badauds? C'est bien. Vous voilà +satisfait. Il vous reste à vous montrer aussi habile que vous avez été +audacieux. + +Ces paroles avaient été dites avec une sévérité de ton qui ajoutait à +leur valeur. Terral, un peu pâle écoutait en retroussant sa moustache +avec son index. + +--Je ne savais pas, dit-il, rencontrer en vous un juge. + +--Ah! bah! Et pourquoi? + +--Vous me comprenez, dit Terral. + +--Oui-da! fit Célestin, parce que j'ai un chapeau bossué et des +pantalons qui se frangent! Ah! il vous faut des moralistes en gilet +blanc? Écoutez. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Quand +je vous retrouverai sur le trottoir de droite, je prendrai soin +d'ailleurs de passer sur le trottoir de gauche. Mais je vous le dis une +bonne fois, je n'échangerais pas ces misérables souliers que vous +voyez-là et qui ne doivent rien à personne contre les bottes vernies que +vous portez et dont les semelles sont tachées de sang! + +--Ah! pardieu! s'écria Terral... + +Il fit un mouvement pour se jeter sur Fargeau qui le regarda d'un air +dur en caressant sa longue barbe. Mais il se contint, et, les lèvres +frémissantes encore, les mains crispées: + +--Vous n'avez pas répondu à ma question, dit-il, avec une froideur que +démentait le tremblement de sa voix. Je vous ai demandé des nouvelles de +M. de Bruand. + +--M. de Bruand est mort, répondit Fargeau. + +Terral ne répondit rien, il baissa la tête, laissa échapper sourdement +un _ah!_ et recula d'un pas, tandis que Fargeau continuait sa marche. + +Puis tout à coup il courut après lui, le rappela. + +--Eh! bien, dit Fargeau, quoi encore? + +Terral lui tendait la main. + +Fargeau regardait cette main d'un air indifférent et reportait ses yeux +sur ceux de Terral comme pour l'interroger. + +--Oublions, dit Terral lentement. + +Fargeau redressa la tête avec une expression de mépris hautain. + +--Oubliez, dit Terral en se reprenant. + +Fargeau haussa les épaules. + +--Soit, dit-il... + +--Votre main, en ce cas? + +--Oh! oh! fit l'autre. Autre chanson. L'oubli? Va pour l'oubli! Je ne +suis pas un justicier, après tout. Mais la main! Tenez, vous allez +rencontrer à présent bien des flatteurs et des courtisans;--parbleu! les +sourires des thuriféraires, les compliments des envieux et l'admiration +des niais, cela se trouve à l'angle des rues, mais la poignée de main +d'un honnête homme, monsieur Terral, voilà ce que l'on cherche et ce +que l'on ne découvre pas! + +Il laissa Terral pétrifié et se demandant s'il avait bien entendu. +Méprisé par cet homme! Renié par Fargeau! Le bohème repoussant +l'aventurier! Fernand se maîtrisa encore; il se sentait pris de rage. +Mais, en réfléchissant, que lui importait,--se dit-il,--le suffrage de +ce Diogène du _Café Athalie_? Le reverrait-il jamais à présent? Mieux +valait certes le laisser passer. Il se rassit, se prit à réfléchir de +nouveau. M. de Bruand était mort! Cette idée ne laissait pas que de le +remuer un peu. Mort! + +Et il songeait. + +--Bah! se dit-il ensuite. Après? N'ai-je pas joué franc jeu ma vie +contre la sienne? C'était affaire au sort de choisir. Si j'ai gagné, +tant mieux pour moi! + +Puis il réfléchit que la justice allait s'en mêler, qu'on allait +l'arrêter, qu'il fallait passer par la cour d'assises avant d'entrer +front levé dans le monde parisien. Assurément il serait acquitté, mais +la prison préventive était chose dure. L'instruction pouvait longtemps +durer. + +--Eh! bien, soit, se dit-il, je partirai pour Bruxelles et j'y resterai +jusqu'au jour du procès. + +Et comment partir? Il n'avait pas d'argent. Il trouverait certes bien le +prix du voyage: on emprunte. Mais comment vivre là-bas? Il rentra chez +lui, tourmenté. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donné rendez-vous +(il n'y songeait guères) il trouva encore Cachemire. + +--Tu ne sais pas? commença-t-elle. + +--Si, je sais. M. de Bruand est mort. + +--Qui te l'a dit? + +--Fargeau. + +--Encore un qui me déplaît!... Mais, voyons, Fernand, s'il est mort, +est-ce qu'on ne peut rien te faire à toi?... J'ai peur... Dis, réponds, +dis-moi quelque chose. + +--On me jugera, fit Terral. + +--Des juges?... Oh! mon Dieu!... Et s'ils allaient te condamner, mon +Fernand? + +--Ils ne me condamneront pas. + +--Est-ce qu'on sait? Ah! il avait bien besoin de mourir, dit-elle en +s'asseyant sur le lit de Terral. + +--Et que vas-tu faire? demanda-t-elle au bout d'un moment. + +--Ah! si j'avais de l'argent, dit Terral comme à lui-même en frappant la +table de son poing fermé. + +--Il te faut de l'argent? Pourquoi?... Pour te sauver, n'est-ce pas? +C'est pour te sauver que tu veux de l'argent, dis? + +--Oui. + +--Tu en auras! + +--Allons donc! C'est toi qui me l'apporteras, n'est-ce pas? Je le +refuse... + +--Et pourquoi cela, reprit Cachemire étonnée... Je veux te sauver, +entends-tu? combien te faut-il? + +--Rien. + +--Combien as-tu ici? + +Elle lui enleva son porte-monnaie de sa poche, en visita le contenu, +ouvrit des tiroirs, regarda et dit: + +--Où vas-tu avec cela? en Belgique? + +--Oui, je pars ce soir. + +--Mais tu mourras de faim, là-bas. Voyons, Fernand, dis-moi, est-ce que +tu m'aimes? + +--Si je t'aime, dit-il, réellement touché ou flatté par le sourire +suppliant de la jeune fille. + +Il l'embrassa follement, et elle, implorant toujours: + +--Si je t'apporte, ce soir, de quoi vivre là-bas, le prendras-tu, +dis?... Accepte, va. Est-ce que nous ne sommes pas des amis de toujours? +Qui nous sépare à présent? Personne. Et puis, tu ne resteras pas +longtemps à Bruxelles... Tu reviendras... Si tu ne reviens pas, j'irai, +moi, j'irai. Tu le prendras, cet argent, hein? Va-t-en, mon chat, ils te +mettraient en prison, vois-tu. Ah! ça serait payer cher un homme qui ne +te vaut pas! + +--Eh bien, soit, dit Terral, je prends. Demain je serai à Bruxelles. +Avant un mois le procès aura lieu. Je reviendrai, je te reviendrai tout +entier, Suzanne, et nous ne nous quitterons jamais, tu entends, jamais! + +Cachemire sortit de chez Terral folle de joie. Jusqu'à présent, cet +homme l'avait dominée, et elle avait senti que son amour pour elle était +fait de supériorité et de dédain. Mais à cette heure, au contraire, +c'était elle qui protégeait! Sans elle, il se voyait traqué, perdu +peut-être: elle le sauvait. La fille d'Ève triomphait en appesantissant +sa petite main sur ce front orgueilleux. Maintenant Terral--elle le +répétait enivrée,--était bien à elle. Elle l'enchaînait, elle se +l'attachait. Elle arriva, joyeuse, dans ce petit hôtel des +Champs-Élysées, où dans une chambre, entre des cierges allumés, M. de +Bruand, froid et roide, dormait son dernier sommeil. + +Tout l'hôtel était en désordre. Madame Labarbade allait et venait, +parcourant les escaliers, interrogeant les chambres, les armoires, +fouillant, inventoriant, prenant possession de toutes choses. Les +domestiques la laissaient faire, un peu étonnés, bavardant tout bas, +maugréant, mais n'osant prendre sur eux de s'opposer à cet +envahissement. Madame Labarbade ne pouvait-elle point avoir le droit de +l'accomplir, M. de Bruand n'avait-il pas laissé un testament? Ne +devait-elle pas espérer d'y figurer en bon lieu? Et non-seulement elle +l'espérait, mais elle en était certaine. Aussi regardait-elle déjà la +plupart des objets comme siens. En apercevant Cachemire, elle l'appela, +et lui dit tout bas que M. Fargeau avait emporté le testament chez le +notaire, et que l'ouverture aurait lieu le lendemain,--après les +funérailles,--chez M. de Bruand. + +--Je me moque pas mal du testament, dit Cachemire en montant à sa +chambre. + +Elle n'avait pas d'argent, mais elle avait des diamants. Là était le +salut de Terral. + +Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrêta; elle songea tout à +coup (elle l'avait oublié) que c'était là qu'était mort M. de Bruand. + +Assurément elle allait se heurter au cadavre, derrière cette porte. + +Elle s'arrêta, hésitante; elle tremblait un peu, et elle était pâle. +Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoquée par +une odeur de cire fondue. + +Personne dans cette chambre. Les rideaux fermés, laissant filtrer à +peine la lueur affaiblie du jour; au fond, sur le lit, entre les +cierges, le mort, M. de Bruand, maigre sous les draps aux lignes +marmoréennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, détournant la tête, +jusqu'au petit secrétaire dont elle avait la clef et où elle avait +enfermé ses diamants,--les diamants que celui qui était là lui avait +donnés autrefois. + +Elle avait peur au fond. Il lui semblait sentir un frisson courir sur sa +nuque. Derrière elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrêta. Rien. Elle +fit alors tourner la clef dans la serrure; le petit meuble s'ouvrit, +elle y prit trois ou quatre écrins et referma le secrétaire vivement; +elle avait hâte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute +créature vivante vers le spectacle de la créature morte l'agitant, elle +voulut voir aussi, voir M. de Bruand, voir le cadavre. + +Elle se retourna, regarda, demeura immobile. + +Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux collés par grosses +mèches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche +contournée par l'agonie, M. de Bruand la terrifia. + +Elle poussa un cri, arracha, pour ainsi dire, ses pieds alourdis au +tapis et s'élança dans l'escalier. Là elle se heurta contre deux hommes +qui montaient. C'étaient Célestin Fargeau et M. Gontran de Rives, +accouru de Baden aussitôt pour passer la dernière nuit auprès de son ami +mort. + +Cachemire avait pris une voiture et s'était fait conduire au +Mont-de-Piété. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand +Terral ne prit que la moitié de la somme. Il partit le soir même. +Cachemire voulait rompre son engagement et partir avec lui. Il l'en +détourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait +en scène et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux +provocations des lorgnettes et aux bravos gantés de blanc. + +A cette même heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis à côté l'un de +l'autre, commençaient la veillée funèbre. Fargeau avait vu mourir M. de +Bruand, la nuit précédente, en plein délire. Il était fatigué. Peu à peu +il s'assoupit. M. de Rives contemplait à la lueur des cierges renouvelés +ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aimé! +Gontran n'était pas un Hamlet, mais l'antithèse le glaçait. Tout en +veillant ainsi, il se souvenait de ces autres veilles chaudes et +joyeuses où Léon, le roi du festin, semblait défier l'avenir. Que ce +temps-là était loin! Il datait d'un mois à peine pourtant. Et les mêmes +rires éclataient à la même place, à la même heure; les mêmes salons +s'allumaient, les mêmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait +celui qui partait, comme dans une bataille celui qui tombe. Serrez les +rangs! Et les rangs se resserraient. Et l'on marchait, et le cadavre +restait là-bas, abandonné, sans un souvenir. La nuit parut longue à +Gontran de Rives. Pour la première fois cet insouciant en mesura la +durée, aux battements de son coeur. Quand vint le jour,--lui que ce +jour avait tant de fois surpris à table et riant encore,--il la trouva +sinistre, l'aurore blafarde; il eut froid, il se sentit seul et un peu +tremblant; il secoua Fargeau pour l'éveiller. + +--C'est le jour dit-il. + +--Ah! le jour! + +Fargeau regarda le corps de M. de Bruand et hocha la tête. + +--J'avais espéré un moment, dit-il, que tout cela était un rêve! + +--Cela, dit M. de Rives, c'est pour moi le réveil... Mon pauvre Bruand! + +Les journaux inséraient, ce soir-là, les lignes suivantes à la colonne +des _faits divers_: + +«_Aujourd'hui ont eu lieu, en présence de quelques amis, les funérailles +de M. le comte Léon de Bruand. Plus à plaindre peut-être que la victime, +le vainqueur de ce duel, M. Fernand Terral, s'est réfugié à Bruxelles, +où il attendra la fin de l'instruction. On pense que l'affaire viendra +devant le jury avant la fin du mois prochain._» + +Paris s'était vivement préoccupé de ce duel; puis, avec le temps, il +l'oublia, et ne s'en souvint que lorsque la publication du procès devant +la cour d'assises vint lui rappeler qu'il avait eu lieu. Dès l'ouverture +de la première audience, Terral s'était constitué prisonnier. Son +attitude parut excellente dans l'auditoire, aux journalistes qui +rendirent compte des débats et surtout aux femmes. Cachemire se fit +remarquer par une toilette tapageuse qu'on eut envie d'applaudir. Les +jurés acquittèrent Fernand Terral à l'unanimité. Célestin Fargeau +s'était montré excessivement calme dans sa déposition. Mais à la sortie +de l'audience, il se heurta contre Fernand Terral, et lui lança un +regard ironique qui n'était pas exempt de menace. Il avait cependant +promis d'oublier! A ce regard, Terral ne répondit rien. Il était libre, +très-connu maintenant, presque illustre. + +La pomme d'or était là, à portée de sa main; il n'avait plus qu'à la +cueillir! A quoi bon s'attarder en chemin? + +Le soir même, il se montra au théâtre, dans une avant-scène, avec +Cachemire et l'attention de toute la salle fut pour lui. + +--Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fière du succès et de la +gloire--c'était de la gloire--de son amant. + +Elle n'habitait plus le petit hôtel des Champs-Élysées. Le testament de +M. de Bruand exilait de là Cachemire, et le petit Adolphe, et la _maman +Anaïs_ elle-même, qui s'en alla furieuse et _secoua la poussière de ses +souliers_ sur la mémoire du défunt. M. de Bruand laissait ce qui lui +restait de sa fortune (fort éprouvée), à Paul Barré, son ami d'enfance, +une rente viagère à Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art +entre ses camarades, donnant la meilleure part à M. Gontran de Rives. Il +avait, au dernier moment, effacé un paragraphe concernant Célestin +Fargeau. + +Fargeau, qui connaissait les intentions de M. de Bruand, n'avait rien +voulu entendre. + +--Ai-je besoin de quelque chose? avait-il dit. Oui, de ne plus +ressembler à un corbeau qui dépécerait les héritages. + +Il n'avait consenti à accepter que quelques livres, de la main à la +main. C'était assez. + +Madame Labarbade, d'abord écrasée et furieuse, se calma peu à peu. Il le +fallait bien. Elle ne songea qu'à _mettre sur pied_ le nouvel +appartement de «_sa chère Suzanne_.» Elle fut vraiment superbe,--ayant +l'oeil à tout, comme un chef de tranchée. Cachemire, comptant sur +l'avenir et l'imprévu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et +n'avait voulu rien retrancher de son genre de vie. Madame Labarbade +choisit, parmi les bijoux, ceux qu'il fallait mettre en gage pour +assurer les frais de premier établissement. Elle fit vendre à l'encan +certains meubles inutiles et un peu vieillis, en acheta d'autres et, +pour le payement du tapissier échelonna des billets mensuels; elle +organisa le crédit comme Carnot organisa la victoire,--et réalisant une +partie des bracelets, colliers et parures de Cachemire, elle mit, comme +elle disait, _la maison en avance_, de telle façon qu'on pût attendre +les beaux jours, la pluie d'or et les Jupiters en mac-farlanes. + +Mais ce ne fut pas sans prélever un léger escompte que la bonne madame +Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-là, rôder +dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anaïs commença à +collectionner de grands morceaux de papier jaune qui étaient des +obligations de chemins de fer. Cachemire l'ignorait, et peu lui +importait d'ailleurs. Madame Labarbade essayait parfois de lui donner +des conseils,--en particulier de la détourner de Fernand Terral, qui +continuait à trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire +accueillit ces observations d'une façon telle que maman Anaïs jugea +peut-être inutile de les risquer une nouvelle fois. + +Cachemire eût voulu tout d'abord que Fernand partageât son appartement. +Il refusa. Il voulait être libre et la laisser libre aussi. Il avait, à +son tour, abandonné son ancien logement, et maintenant il habitait un +charmant entresol, meublé à l'antique, vieux chêne et vieux bronzes, +boulevard des Italiens. Tout cela non payé, mais il était désormais de +ceux à qui l'on n'envoie pas la facture acquittée. Il s'était mis à +jouer à la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la +noire. Ses opérations étaient heureuses. Il avait _le flair_. + +Dès les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se +plaignait de la présence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de +plus en plus insupportable. Il conseilla à Cachemire de le mettre au +collége. Ce fut une éruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et +flammes. Mais Cachemire, que son frère gênait aussi, se montra +inflexible. Maman Anaïs vit qu'il fallait céder ou rompre. Elle était +prudente; elle rompit. Adolphe s'achemina donc un jour, tout larmoyant, +vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagné de sa mère qui portait +dans toutes ses poches des pots de confitures. On arriva sous une porte +cochère décorée d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de +Paris; maman Anaïs tira la sonnette, et, une heure après, le collége +Chaptal comptait une jeune âme de plus. Pendant que l'enfant se +mordillait les ongles sur son banc en recevant la bordée de regards que +les _anciens_ jettent infailliblement au nouveau, maman Anaïs s'en +revenait vers la rue Taitbout en essuyant ses yeux rouges avec un +mouchoir de batiste emprunté à Cachemire. + +--Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'eût écoutée, +ta mère te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas +peur, un jour tu t'en moqueras pas mal de cette soeur qui tient si +fort à t'emprisonner comme ça! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon +chéri. + +Débarrassée du _chéri_, Cachemire se trouva plus à l'aise. Elle se +sentait vraiment heureuse. Jusqu'à présent, elle n'avait pas vécu à sa +guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'était cachée pour aimer; à cette +heure, elle pouvait marcher tête haute, sans craindre d'être suivie, +épiée, dénoncée. Ce Fernand! elle se pendait à son bras avec une +audacieuse fierté. Elle aimait à marcher à pied sur le boulevard pour se +montrer avec lui; elle jouissait des regards qu'on jetait au vainqueur +de M. de Bruand. Une première représentation partagée avec lui, elle la +savourait comme une liqueur. Elle maudissait son théâtre qui les +séparait fatalement à de certaines heures; elle eût souhaité qu'il fût +acteur pour que le métier les réunît comme le faisait l'amour. Mais cet +amour, qui n'avait, semblait-il, jamais été plus ardent en elle, +changeait déjà de face. Elle se figurait à présent aimer davantage +Fernand Terral, en réalité elle l'aimait moins. Son orgueil seul +maintenant et son amour-propre étaient caressés. Elle prenait plaisir à +entendre murmurer quelque éloge de Fernand, et elle se parait aussitôt +de cette louange; mais ce n'était déjà plus ce sentiment doublé de je ne +sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'eût poussée à tout +vendre, à tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand--nu-pieds, +n'importe où,--si Fernand l'eût voulu. + +D'ailleurs, elle était venue en aide à Fernand, à ce Fernand si haut +placé au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son +égale. + +Les premiers moments d'ivresse passés, lorsqu'elle se fut habituée à se +montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien à elle, et qu'elle +eut bien dit à tous et à toutes qu'il était à elle, elle commença à +désirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres +distractions. Elle se prit à regretter la mort de ce M. de Bruand, qui, +jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle détestait si bien. +Haïr quelqu'un, cela aide parfois à en aimer un autre. + +Elle s'avoua un jour qu'elle s'ennuyait. + +L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du théâtre, des courses au +Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire électrisée. + +Elle voulut secouer cette torpeur, s'étourdir. Elle fut de toutes les +fêtes,--elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire, +cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui à ce bal, demain à +cet autre, ce soir ici, là, ici et là à la fois. Le théâtre, les +courses, les soupers. Ils épuisaient toutes choses. + +L'argent que Fernand gagnait le matin se fondait le soir comme dans un +creuset. Il ne s'en inquiétait pas. La Bourse n'était-elle point là? Il +avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase à +l'argent, et chaque soir le steeplechase aux voluptés. Mais ce n'était +ni le luxe, ni le théâtre en fête, ni les rires s'envolant au plafond +avec le champagne, qui grisaient et égayaient Cachemire. Si Fernand la +voulait rendre heureuse, il n'avait qu'à l'emporter vers ce bal où +l'orchestre cuivré lançait ses notes éclatantes,--Mabille,--où +tournoyaient les valseurs, où se crispait le quadrille, où les saxhorns +vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foule _hystérisée_ +par la danse folle. + +On dînait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et +chantait, fenêtres ouvertes. Par ces belles soirées d'août qui +pastichent à Paris les crépuscules de Florence, la lune se levait, +là-bas, au bout de la mer de verdure formée par tous ces arbres des +Champs-Élysées et des Tuileries. Elle s'élevait blonde dans le fond du +ciel d'un gris bleu, à peine allumée dans cette ombre indécise, +argentée, brumeuse où se détachaient les deux clochers de +Sainte-Clotilde et les pavillons des Tuileries. Point de vent; un air +déjà frais après la journée chaude, les feuilles immobiles çà et là +comme une guirlande de perles dans un écrin vert; des rinceaux de boules +dépolies, des colliers de becs de gaz qui tout à l'heure allaient +s'allumer dans la verdure. Ils regardaient cela, vaguement, sans rien +analyser, respirant l'air, prenant le frais, la main dans la main sur le +divan, et les yeux tournés vers le paysage. + +--Ça vous grise, cet air du soir, disait Cachemire. + +L'air du soir et aussi le champagne rosé qui fondait la glace des +carafes. Peu à peu la nuit venait. Les lumières naissaient, pétillaient +dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, animé par le gaz! On +entendait monter du bas des charmilles un bruit d'assiettes et de voix. +La lune se faisait plus intense, noyait les marronniers d'une teinte +laiteuse. Les guirlandes s'incendiaient, l'heure approchait des bals +voisins. Un bruit de cuivre éclatait, poussé par le vent, des valses, +des quadrilles, les _Miserere_ de Verdi et les épilepsies d'Offenbach. +Les notes arrivaient par bouffées, sur le vent rafraîchi, dans ce +cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette à la main, +allait à la fenêtre, regardait les dîneurs en bas dans leurs boxes de +verdure, ou respirait, narines dilatées, les airs de danse qui venaient +du lointain. Elle se retournait alors:--J'ai des envies de sauter, +disait-elle, et, devant la glace, se regardant, se souriant, elle +cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tête +en arrière et levait le pied jusqu'aux bougies. + +Puis c'était Mabille. On y allait à pied, Cachemire frétillant au bras +de Terral, fredonnant un refrain entendu la veille, s'interrompant pour +dire des mots, des riens. Elle faisait frissonner sa robe en entrant +par la porte illuminée, devant les sergents de ville ennuyés, et les +gamins jeunes et railleurs, et les fillettes avides qui la regardaient +passer avec de grands yeux où il y avait l'envie. Ils faisaient un tour +de bal, saluaient çà et là, s'asseyaient, regardaient la foule. Terral +jouissait de ces fêtes, parodies des nuits du midi, affichait Cachemire, +tendait son gant à d'autres gants qui passaient. Cachemire écoutait la +musique et battait le sable du bout de son pied. Des femmes pâles et +peintes l'analysaient et se la montraient. Tous les couples ou les +groupes qui passaient avaient un regard pour elle. Mais brusquement elle +se relevait, prenait le bras de Terral, le menait autour du jardin, +jetait des yeux allumés sur les endroits où les danseurs s'agitaient à +l'ombre des palmiers de zinc à lanternes blanches. Parfois, le long des +arcades de bois décorées de verres de couleur, un cliquitement +éclatait. Cachemire se reculait, se pressait contre Terral, puis riait +en voyant des taches d'huile sur sa robe traînante. + +Elle allait aux jeux, à la toupie hollandaise qu'elle regardait se +cogner avec un coup sec aux arêtes de cuivre. Elle gagnait pour vingt +francs un morceau de fayence de cinq sous. Puis, vite, la tireuse de +cartes. Une grosse femme vêtue d'une robe à raies rouges et noires, une +toque polonaise sur la tête, l'air bien nourri, se tenait sur une +chaise. Elle se levait. Terral entrait--et Cachemire--dans une façon de +chaumière où, sur une table à tapis de damas, une grosse lampe éclairait +des cartes dispersées.--Le grand jeu ou le petit jeu?--Tous les jeux! +disait Cachemire. L'autre débitait sa chanson éternelle: Vous êtes en ce +moment ennuyée. Mais patience. Il y a beaucoup de _coeur_. C'est un +jeune brun qui vous aime--Cachemire serrait la main de Terral--Et voilà +du trèfle! oh! neuf de trèfle, c'est bon signe que ce trèfle-là! avant +huit jours on vous apportera beaucoup d'argent. Il y a bien un peu de +carreau, mais si peu! Patience!--Et vous, monsieur, le grand ou le petit +jeu? + +--Merci. Je le connais, mon avenir! répondait Terral. + +Ils sortaient, Cachemire fière, enchantée, songeant à ce _trèfle_ et à +ce _coeur_ qui ne quittaient pas sa destinée. + +Elle revenait vers les quadrilles. Ses yeux s'agrandissaient. Fernand la +sentait se serrer contre lui avec des frémissements d'oiseau qui veut +s'envoler, elle battait la terre de ses pieds, elle accompagnait +l'orchestre de ses lèvres. O le souvenir du bal de Samoreau! + +Comme elle eût voulu se lancer dans cette foule tournoyante. Et +l'orchestre allait, un orchestre criant, hurlant, où des bruits de bois +se mêlaient aux bruits de cuivre, il secouait ses danseurs frénétiques, +les hommes sautillant--les pouces dans l'entournure du gilet, le chapeau +en arrière,--croisant les jambes, les tordant, les jetant en l'air, +tournoyant comme des derviches en ébriété sur le talon ou sur le bout du +soulier, criant, se courbant, se relevant, faisant les gracieux devant +des femmes qui luttaient de gestes frénétiques, agitées comme par une +torpille, semblables à des paquets de linge et de chair. Dans un +tourbillon, on ne voyait que des pointes de bottines s'élevant en l'air, +des jupes froissées, des flots de cheveux secoués sur le front, sur la +nuque, des gestes épileptiques, des têtes jetées en arrière, des yeux +perdus, et des mains s'agitant au-dessus de ces corps, comme des mains +de noyés au-dessus de l'eau. Et tout cela fouetté, secoué, activé par +des clameurs, des bravos, des trépignements, des hurlements de bêtes +fauves. + +Cachemire, alors, regrettait d'être Cachemire, et la «nostalgie de la +boue» lui entrait au coeur. + + + + +VII + + +Fernand Terral eût volontiers élevé, dans un coin de son logis, non pas +un autel aux dieux inconnus, mais une statue à l'Audace. Il lui devait +tant! Il avait touché le but, la fortune lui souriait. On parlait de son +coup d'oeil en affaires et de son bonheur en amour sous les galeries +de la Bourse. Matouchard le poursuivait pour fonder avec lui une grande +affaire littérario-industrielle, un journal-annonces, quelque chose de +gigantesque. Terral devait trouver les fonds dans la poche de ses amis +et Matouchard le succès du journal dans la cervelle de ses rédacteurs. +Mais Terral n'y tenait qu'à moitié. Pourquoi s'imposer une position +sociale lorsqu'il lui était si facile de s'en passer? Il figura bientôt +au premier rang de cette bohème dorée sur toutes les coutures qu'on +rencontre partout à Paris, sans pouvoir affirmer au juste ni d'où elle +vient ni où elle va. Le boulevard est ainsi encombré de personnalités +bizarres, dont on connaît tout au plus le nom et le visage; gens +charmants, souriants, au fait de tous les petits mystères de tous les +mondes, sachant sur le bout du doigt la comédie contemporaine, rôdeurs +et maraudeurs de toutes les coulisses, et mieux renseignés cent fois +sur les Parisiens et les Parisiennes que l'almanach Bottin tout entier. + +Héros éphémères au surplus, qui disparaissent un beau matin comme une +bulle de savon qui se crève. Il en est ainsi qui durent huit jours, +d'autres un mois, d'autres dix ans. Ces derniers sont rares. Ce ne sont +pas les privilégiés d'ailleurs: leur vieillesse est sinistre et l'on +devient mélancolique à compter les efforts qu'ils multiplient pour ne +pas se survivre. + +Terral s'était décidément classé parmi ces célébrités du macadam qui +font qu'on se demande souvent ce que c'est que la gloire. On citait ses +mots dans les petits journaux. + +On vantait son escrime et la façon dont il conduisait son _dog-cart_; +pour mille écus il n'eût point manqué son _tour du lac_ à l'heure où il +est «convenable» d'aller au Bois. Il savourait largement cette +atmosphère de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites +calomnies qu'il s'était faite. Cette vie trouvée, c'était la vie +cherchée. Il marchait en pleine terre promise. + +Il remontait les Champs-Élysées, un matin, tout en fumant, lorsque à +travers les allées il aperçut, allant à pas comptés et baissant la tête, +Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour où ils avaient échangé +leurs confidences. Bourdenois ne le voyait pas; il ne devait rien voir; +il paraissait absorbé, il était pâle et fatigué. Terral hésita un moment +à le reconnaître, puis il marcha droit à lui, autant pour causer avec un +camarade d'enfance que pour étaler son succès devant un ami. + +--Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut à quelques pas du peintre. + +L'autre releva la tête, se retourna, aperçut Terral et s'arrêta, +ébauchant un sourire un peu attristé. + +--Je suis heureux de te retrouver, dit Terral. Que diable! Es-tu donc un +lycanthrope ou as-tu oublié mon adresse? + +--Moi? dit Bourdenois... Non... + +Il paraissait un peu embarrassé. + +Le contraste était frappant entre Terral, le front haut, l'attitude +fière sous ses vêtements élégants, et Bourdenois qui semblait regarder +son paletot aux coudes usés et son pantalon soigneusement brossé mais où +les genoux avaient, avec le temps, marqué leur place. + +--Tu as l'air sombre, caro Carlo, dit Terral... Le coeur est malade? + +--Oui, fit Bourdenois avec un sourire, le coeur! + +--Et l'estomac, pensa Terral. Il y a des gens maladroits. As-tu déjeuné? +dit-il tout haut. + +--Non... Oui, répondit le peintre en se reprenant. + +--A cette heure-ci? Impossible! Tu as pris du chocolat peut-être. +Allons, tu me tiendras compagnie! + +Il l'entraîna par le bras, tout en causant, vers le Café du Rond-Point, +où les gentlemen de ce quartier hippique fraternisent volontiers avec +les maquignons voisins et les écuyers du Cirque. Bourdenois aurait bien +voulu refuser. + +--Allons, dit Terral, je suis vraiment enchanté de causer un moment avec +toi. Je tiens à te prouver que j'avais raison jadis de souhaiter +beaucoup et de désirer. Les désirs deviennent plus rapidement qu'on ne +pense des réalités, et le royaume de ce monde n'est décidément qu'aux +audacieux. + +--J'en suis persuadé, fit Bourdenois. + +Il semblait réfléchir et regardait la nappe blanche avec des yeux qui ne +voyaient pas. + +--Mange donc, reprit Terral en riant... Et bois, quoique ce vin soit +détestable. + +Il appela le garçon et demanda du Moulin-à-Vent;--puis regardant +Bourdenois: + +--Oui, mon cher, dit-il, je suis au comble de mes voeux, et tu sais si +ces diables de voeux étaient gigantesques. Je suis riche et je suis +aimé. Le louis et la femme,--les deux pommes d'or à cueillir. Les voilà +cueillies et je les croque. Et chose bizarre, mon ami, je dois tout cela +à ce duel. + +--Quel duel? demanda Bourdenois. + +--Comment, quel duel? + +Terral posa sur son assiette la fourchette qu'il portait à sa bouche et +regarda son ami d'un air stupéfait. + +--Tu ne sais pas l'histoire de mon duel? + +--Tu t'es battu? + +--Tu ne lis donc pas les journaux? + +--Mon ami, dit Bourdenois, tu m'excuseras; je vis comme un ours, dans +mon atelier. Je ne sais rien, je ne lis rien. J'attends et je travaille. + +Terral contraint de s'avouer que sa renommée n'avait pas franchi +certaines frontières, parut un peu vexé un moment, mais il s'en consola +bien vite en racontant l'aventure. Bourdenois écoutait de l'air d'un +homme qui songe à autre chose et qui n'a pas grande attention à accorder +aux malheurs d'autrui. + +Lorsque Fernand eut achevé, Bourdenois le félicita modérément, et il se +fit un silence. + +Puis Terral interrogea son compatriote par politesse: + +--Ah! çà, dit-il, et toi? Tes amours? Car tu avais des amours? Cette +idylle en pleine pépinière du jardin de Marie de Médicis! Daphnis et +Chloé échangeant des regards aux pieds de la statue de Velléda? Que +devient ta Vierge du Luxembourg? + +--Tu as bien tort de railler, fit Bourdenois. Je suis malheureux, et je +souffre. + +--Je ne raille pas, dit Terral. + +--Eh! bien, reprit Bourdenois, tout cela n'existe plus. Un joli rêve. +Mais il a bien fallu s'éveiller. + +--Comment!... Cet ange? + +--Tu ne comprends pas, dit Bourdenois en voyant le sourire de Terral. Ce +n'est point une déception. D'ailleurs ce n'était pas une maîtresse que +je souhaitais, mais une femme. Tu n'as jamais désiré le foyer, toi qui +désires tant? Et tu te crois ambitieux! Je le suis plus que toi! Est-ce +que je ne t'ai pas dit que je _la_ voyais souvent au Luxembourg, dans la +même allée, à la même heure, comme si elle fût venue à un rendez-vous. +Son père l'accompagnait toujours. Son père! un honnête homme, celui-là. +Un pauvre vieux professeur entêté dans ses idées et qui a donné sa +démission en 1851... Il est pauvre, et vend des leçons de latin à des +marmots qui se mouchent dans leur grammaire, quand il devrait enseigner +la philosophie dans une chaire de la Sorbonne. On ne choisit pas. +D'ailleurs il préfère sa position à toute autre. Sa conscience lui tient +lieu de dessert. Puis, il mange après tout, le bonhomme! Sa fille--elle +s'appelle Claire, Claire, tu entends?--fait de la tapisserie pour les +magasins du voisinage. Elle tient la maison en ordre. Ils n'ont pas de +bonne. Et c'est un nid pourtant, un nid flamand, propre et gai. Il m'a +invité à aller le visiter. J'y suis allé. Nous avons causé. Il fallait +voir sa joie quand il a découvert que mes idées étaient les siennes! Et +comme il prenait soin de me convertir sur la question des nuances +imperceptibles! Bref, je l'adore. + +--Et sa fille aussi? dit Terral. + +--Et sa fille aussi, fit Bourdenois que le vin rendait bavard. + +Il s'était habitué à ne boire que de l'eau. + +--Et mademoiselle Claire? + +--Eh! bien? + +--Est-ce qu'elle t'aime? + +--Oui, dit Bourdenois simplement. + +--Alors épouse-la. + +Bourdenois recula brusquement sa chaise et avec un accent désespéré qui +ne toucha pourtant pas Terral: + +--Eh! voilà, mon ami, ce qui me tue. L'épouser? Impossible! + +--Et pourquoi? + +--Ah! pourquoi? Parce que je ne gagne pas avec mes pinceaux de quoi me +nourrir, comprends-tu? Parce que la municipalité de notre petite ville +qui m'avait envoyé ici pour étudier, m'a retranché net la pension +qu'elle me faisait à Paris. Vote du conseil municipal. Il faut +s'incliner. Alors pourquoi m'ont-ils mis en diligence un beau matin, +comme un colis, s'ils devaient ici me laisser pour compte? Oui, j'ai +beau chercher, aller, venir, lutter, je suis gueux comme devant. Et je +m'en moquerais, si je n'aimais pas. Me marier?... Parbleu! Mais que +deviendrait Claire avec un imbécile qui n'a pas de quoi vivre entre les +mains. Et son père! Elle ne veut pas le quitter. Elle a raison. Et les +enfants? me vois-tu à la tête de cette famille qui me dirait: +Nourris-moi! Tiens, il me prend des idées folles. J'ai envie d'en finir +par le saut du pont. Je doute, que veux-tu? Je n'ai peut-être pas de +talent! Non, je n'en ai pas puisqu'on m'achète vingt francs des tableaux +qui me coûtent plus que cela de toile et de couleur. Et quand je vois +des sots qui vendent leurs barbouillages comme de la paille... Des sots, +il n'y a pas à dire... Je me demande si j'y vois clair, et si c'est moi +qui suis un niais, ou si ce sont eux... + +--A la bonne heure, dit Terral, te voilà bien près de haïr. La rage est +le premier échelon du succès. + +--La rage? dit Bourdenois étonné. Ah! bien, oui, la rage! Je t'en moque, +la rage! Je vis dans mon coin, un triste coin, et je ne déteste +personne, je te prie de le croire; je n'en veux qu'à moi-même... Il y a +longtemps que je ne me suis plaint comme je le fais... Mais je ne sais +pas, ce matin... Qu'est-ce que ce vin-là?... J'ai mal à la tête... Je +n'en bois pas tous les dimanches... Du fromage, un petit pain, de la +charcuterie dans les grands jours, et de l'eau, voilà le régime. Ça ne +refait pas l'estomac. Seulement de temps en temps, j'entre dans un +bouillon Duval, je verse dans le bouillon un demi-septier de vin,--c'est +la mesure--et j'avale le mélange, je _fais chabrol_, comme nous disions +chez nous. Avec cela, on se soutient. Non, je n'enrage pas. Je me +plains, mais je me résigne. Eh bien, quoi! ou je succomberai et ce sera +fini, ou je m'en tirerai et j'oublierai vite. Tiens, sortons. Ma tête +tourne. Ouf! Il fait chaud ici! + +--Sortons, dit Terral en souriant. + +Il paya le garçon et alla faire un tour de Bois avec Bourdenois, mais +dans une voiture fermée. Bourdenois parla encore et de son amour et de +ses luttes, et de sa résignation. + +--Où veux-tu que je te conduise? dit enfin Terral un peu lassé. + +Bourdenois allait dire son adresse. Il s'arrêta. + +--Où tu voudras. + +Terral le déposa sur le boulevard et le quitta sans insister. Il avait +été tenté de lui glisser quelques louis dans la poche. + +--Bast! se dit-il. A quoi bon? D'ailleurs à l'avenir, je prendrai garde +à de pareilles rencontres! C'est un chapitre de la _Morale en action_, +ce garçon-là. Il y a deux sortes de gens qu'il faut éviter: les coquins +forcenés et les gens vertueux! + +Charles Bourdenois rentra seul dans son atelier, un pauvre diable de +taudis où un poële immense, veuf de charbon depuis longtemps, ne +chauffait même pas en hiver les toiles, les lambeaux d'études, les +plâtres et le chevalet de l'artiste. C'était une pièce assez vaste, +prenant le jour par une large fenêtre vitrée avec balcon, qui donnait +sur le boulevard extérieur. A la muraille étaient accrochés les +différents objets qui formaient le _luxe_ de Bourdenois, des tableaux +inachevés, des croquis, un portrait de femme, un portrait en pied qu'on +avait laissé pour compte à l'artiste,--accident plus commun qu'on ne +pense. Le reste était bien dégarni. Les meubles en vieux chêne, un bahut +et des bronzes que Bourdenois avait achetés jadis, s'étaient peu à peu +dirigés vers le marchand de bric-à-brac ou le revendeur. Ce qui restait +n'avait plus de valeur et sentait la misère. On avait froid au coeur +en entrant-là. + +Bourdenois se laissa tomber sur une façon de divan usé et crevé, +laissant voir le crin qui le rembourrait et qui sortait par flocons--et, +croisant les bras, il se mit à rêver. La porte d'un petit cabinet noir +qu'on eût dit creusé dans un placard, laissait apercevoir le petit lit +en fer, plat comme un lit de camp, où il dormait, où il oubliait, où il +rêvait d'_elle_! + +Il se sentait véritablement étourdi. Le Moulin-à-Vent avait monté à la +tête du buveur d'eau; puis, cette rencontre l'avait troublé et mis hors +de lui. Terral puissant, Terral riche, l'audace s'imposant à la foule, +la fortune conquise par un coup de main. Il y avait de quoi ébranler la +foi la mieux affermie. + +--Je suis peut-être un sot, pensait Bourdenois. La lutte assidue n'est +que bêtise, et quelque brutalité vaudrait mieux. Pour attirer +l'attention, un coup de grosse caisse vaut mieux qu'une plainte. L'homme +qui a le mieux compris son époque, c'est Mangin. Terral a joué sa vie et +il a gagné. Ah! si j'osais! + +--Et oser quoi? reprenait-il ensuite. Est-ce que je suis de ceux qui +inventent les événements? Comment saurais-je les faire naître quand je +suis incapable peut-être d'en profiter?... + +Il était horriblement découragé. Ses idées se mêlaient, se heurtaient. +Pour la première fois, il en avait peur. Quelle vie triste, mais calme +et d'incessant labeur jusqu'alors. Sa médiocrité lui avait suffi; il ne +s'était même pas révolté quand elle était devenue la misère. Maintenant, +le succès de Terral le transformait. Il le sentit si bien qu'il fit un +effort pour penser à autre chose. Il songea à Claire. + +M. Gouvenot, le professeur, habitait avec sa fille, rue Soufflot au +cinquième étage, un appartement dont le balcon donnait à la fois sur le +Panthéon et sur le Luxembourg. Quatre pièces, la chambre du père, la +chambre de Claire, une salle à manger qui servait de salon, une +bibliothèque et une cuisine. Tout cela propre, presque gai, flamand +comme avait dit Bourdenois à Terral. C'était là, dans ce paisible +intérieur, que le peintre reportait sa pensée lorsqu'il voulait oublier +un peu les âpretés de tous les jours. + +Il évoquait le visage pur, les grands yeux noirs, le sourire confiant et +pourtant mélancolique de Claire, et soudain le voilà rasséréné, plus +décidé que jamais à tout braver, plus certain de réussir. M. Gouvenot +accueillait avec un vif plaisir ce jeune homme qu'il avait rencontré +comme par hasard et qui, de jour en jour, de conversation en +conversation, lui était devenu véritablement cher. M. Gouvenot était le +fils d'un conventionnel et il avait vieilli dans les idées de son père, +qui avaient été celles de son enfance. Justement Bourdenois avait, parmi +ses oncles maternels, un de ces proconsuls de la République que la +réaction essaya d'englober dans une réprobation générale et qui +furent--je ne parle pas de quelques terribles exceptions--de patients et +zélés organisateurs, prêts à sacrifier leur existence et leurs intérêts +au devoir, de braves gens et de bons citoyens. Il n'en avait pas fallu +davantage pour que M. Gouvenot s'éprît de belle amitié pour le peintre. +Le vieillard était d'ailleurs un homme confiant, communicatif, marchant +désarmé dans la vie, l'oeil sur son idéal, et ne regardant guères à ses +pieds. + +Il avait été bien des fois trompé, trahi, berné sans que sa candeur +native--doublée de résolution et de fermeté--se fût un instant démentie. +C'était Claire qui veillait sur lui.--C'est moi qui suis _sa fille_, +disait-il parfois en riant. Absorbé par des travaux importants sur +l'histoire de la Révolution et de la réaction thermidorienne qu'il avait +entrepris d'écrire, il accumulait depuis trente ans des matériaux, des +journaux, des dessins, des autographes, des brochures, les réunissait en +liasses, les étiquetait, et ne se décidait jamais à mettre la main à la +plume. + +--Le temps n'est peut-être pas venu, disait-il doucement. Laissons +marcher les choses. Plus on s'éloigne d'une époque, plus on y voit +clair. Il est peut-être bien tôt! + +--Ah! çà, mais, lui demandait parfois Claire, est-ce que tu vas raconter +des histoires de 1789 aux élèves à qui tu donnes des répétitions? + +--Eh! eh! faisait M. Gouvenot qui souriait à cette idée. + +Le fait est qu'il expliquait avec complaisance les vieux auteurs latins, +et qu'il s'enthousiasmait tout naïvement,--devant les enfants +étonnés--aux discours de Tite-Live, aux sévérités de Tacite. + +Il se morigénait ensuite et se disait: + +--Vieille bête, tu auras donc toujours dix-huit ans? + +Claire était déjà majeure. Mais décidée à rester et toujours aux côtés +de son père. Elle ne voulait se marier que si son mari acceptait cette +vie à trois. En cela Charles Bourdenois était assurément l'homme qu'elle +eût choisi. Elle l'aimait et surtout l'estimait. Seulement encore +fallait-il réfléchir. Entre eux deux, dès le premier jour, le maigre +fantôme de la misère menaçait de se dresser. Il ne fallait pas songer à +cette union--qu'elle eût souhaitée--tant que Charles ne pouvait +répondre de son avenir et de l'avenir des siens. + +Et le temps passait. Bourdenois, semblable à la soeur Anne du conte de +fées, ne voyait rien venir. Il désespérait. Cette rencontre de Terral +lui fit l'effet d'une heure d'ivresse. Il demeura pendant quelques jours +la tête lourde et le coeur mal affermi. Il n'avait plus la même ardeur +au travail, il lui semblait avoir bu quelque liqueur mauvaise. +D'ailleurs, ce n'était plus seulement la gêne qui le torturait, c'était +la faim. Oui, la faim, avec toutes ses horreurs. Bourdenois ne vendait +rien, n'avait rien, ne connaissait personne, s'enfermait d'ailleurs dans +son atelier comme dans son antre et se laissait dévorer par cette +maladie qu'on n'a pas encore su guérir. Un matin, il sortit de sa bauge. +Pourquoi? Il n'en savait rien. Ce logis farouche lui faisait peur. Il y +avait deux jours qu'il n'avait mangé, et, l'avant-veille, son repas, +arrosé d'eau, avait été misérable. Il se sentait l'estomac tiraillé, la +tête vide, il lui semblait que les passants avaient des tournures +étranges, que les voitures roulaient avec un son bizarre, que les +maisons tournaient. + +Il marchait au hasard, mais regardant à terre pourtant, le trottoir, les +pavés, les ruisseaux. + +Il se souvenait qu'autrefois il avait trouvé, en sortant de chez lui, 20 +francs entre deux pavés. Il les avait donnés à un pauvre. + +--Aujourd'hui, songeait-il, je les garderais et je mangerais! + +Il ne savait où il allait. Il se retrouva sur les boulevards +extérieurs; il s'arrêtait machinalement aux étalages des marchands de +livres ou de chansons, devant les images accrochées à des cordes. Il +marchait plus vite en passant devant les traiteurs ou les cafés. Puis il +avait envie d'entrer, de s'asseoir, de manger et de ne point payer. + +Mais il passait. Il alla ainsi jusqu'à Montmartre. Il faisait beau. +Bourdenois se souvenait être venu souvent là regarder Paris au soleil +couchant. La butte était envahie par des bandes d'enfants. Ils se +battaient, se culbutaient ou se laissaient glisser sur leur pantalon +jusqu'en bas. Toute cette joie, ce mouvement, ces cris, ces joues +rouges, firent mal à Bourdenois. Il marcha encore. Les terrains +devenaient vagues. Il s'arrêta sur la route de Saint-Denis, aux +fortifications. Ses nerfs horriblement tendus l'avaient seuls soutenu +jusqu'ici. Il s'affaissa tout à coup et tomba plutôt qu'il ne s'assit +sur l'herbe. + +Le soleil envoyait aux murs blancs des maisons des reflets d'or. Il +s'élevait de l'herbe comme un murmure. Des oiseaux se poursuivaient et +se chamaillaient dans les arbres grêles et poudreux. Bourdenois se +coucha tout de son long sur l'herbe. On dut le prendre pour un homme +ivre. + +Il espérait dormir. Impossible. Ses entrailles le tiraillaient, +appelaient, torturaient. Il se redressa sur le coude, regardant la route +d'où le soleil était parti, le ciel qui se teignait de rouge, la nuit +qui venait. + +Un frisson le parcourait tout entier. Il se vit seul dans ce silence qui +montait. + +Un enfant vint à passer près de lui portant--pour son père qui +travaillait près de là sans doute--du ragoût dans une gamelle et un +morceau de pain sous son bras. + +Bourdenois sentit cette odeur de sauce, et ses yeux dilatés virent à +deux pas de lui cette nourriture qui venait. + +Il eut l'idée--un éclair--de se jeter sur cet enfant, d'arracher, de +voler... Brusquement il se recoucha, mordant ses poings. + +--Je suis un misérable, se dit-il. + +La pensée qui avait surgi lui faisait horreur. Il retomba épuisé. + +C'était une torpeur étrange, une sorte d'ivresse qui s'emparait de lui. +Il entendait comme des chants--là-bas, bien loin, une voix +d'homme,--voulait appeler, se soulever et ne pouvait pas. Il éprouvait +cette sensation bizarre qu'on a parfois en rêve. La terre manque sous +vos pieds et l'on tombe brusquement--dans le vide. + +L'homme qui chantait aperçut, par hasard, sur le talus, Bourdenois sans +connaissance. Il fut tenté de continuer sa route, croyant avoir affaire +à quelque ivrogne. Mais il vit la face pâle du jeune homme, amaigrie, +creusée.--Drôle de figure, pensa-t-il. Il s'avança, se pencha sur +Bourdenois et lui prit la main. Elle était comme glacée. Le pouls +battait faiblement. + +--Hum! dit l'homme tout haut, ce n'est pas un _soiffard_, c'est un +malade. + +Il lui frappa dans les mains, il lui ôta sa cravate, il appela le +premier passant venu,--un charretier qui menait du bois à la Briche,--et +lui dit de l'aider. + +--A cause? fit l'autre. + +--Vous ne voyez donc pas que cet homme-là se meurt. Portons-le chez le +pharmacien et plus vite que cela! + +--Facile à dire. Et le pharmacien demandé, où est-il? + +--Alors, chez le marchand de vin. C'est un _bouchon_, ça, là-bas? + +--Oui. + +Ils emportèrent Bourdenois, on le ranima, il regarda autour de lui. Il +ne s'expliquait rien, ne comprenait pas, interrogeait tous ces visages +curieux. + +--Eh bien! dit l'homme qui l'avait vu le premier, comment vous +trouvez-vous! + +C'était un ouvrier à l'air franc et gai; Bourdenois le regarda fixement +comme s'il le reconnaissait. + +--Inutile de me dévisager, continua l'autre en riant. Vous ne m'avez +jamais vu. Mais c'est égal. Voyons que vous est-il arrivé? + +--Je ne sais pas, dit Bourdenois dont la tête tournait. + +--Ah! mon Dieu, s'écria la marchande de vin... Du vinaigre! Il +s'évanouit encore! + +La tête de Bourdenois se penchait sur l'épaule gauche. + +--Ah! sacrebleu, fit alors l'ouvrier en se cognant le front, je devine à +présent. Il meurt de faim tout simplement. + +--De faim? + +Ils étaient dix ou douze à regarder d'un air incrédule les vêtements de +Charles Bourdenois. + +--Oui, de faim!... Quand vous m'examinerez avec des yeux de loto?... De +faim... Allons vite, un bouillon, un beefsteack, du pain, du vin, du vin +surtout. Leste! + +La marchande débouchait déjà une bouteille de _cachet vert_. Bourdenois +revint à lui peu à peu, trempa ses lèvres dans le verre, s'informa et +tendit la main à l'ouvrier. + +--Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de quoi. Seulement, je ne suis pas +fâché d'avoir deviné que vous tombiez d'inanition. Eh! la mère. On n'est +pas si bête que ça, qu'en dites-vous? + +Bourdenois, attablé devant un beefsteack qui saignait sous le couteau, +mangeait avec la voracité et le contentement naïf des enfants ou des +convalescents. Il ne songeait pas que tout à l'heure il faudrait payer. +Le besoin était le plus fort: l'appétit, dans le réveil de son être, +avait pris le pas sur le raisonnement. + +L'ouvrier, assis devant le peintre, lui remplissait son verre et +trinquait de temps à autre. + +--Et comme ça, dit-il, vous étiez donc sorti sans argent? Comment +diable... + +Bourdenois laissa brusquement tomber sa fourchette sur son assiette, et +resta immobile. Sans argent! Il se rappela tout, et fit un mouvement +pour se lever de table. + +--Eh bien! quoi? dit l'autre. Vous partez? + +Le peintre retomba assis sur son tabouret. + +--Vous ne mangez plus? + +--Non. + +--En voilà une idée! Tenez, je devine, dit l'ouvrier en baissant la +voix; pas le sou, hein? + +Le regard de Bourdenois répondit pour lui. + +--Alors c'est donc une affaire, ça! fit l'ouvrier. J'ai cent sous sur +moi--heureusement. Nous partagerons. + +--Eh! dit Bourdenois, qui sait si je pourrai seulement vous rendre... + +--Ah! çà, on est donc bien bas percé? Excusez la question. Mais peut-on +savoir quel état... + +--Je suis peintre... + +--Peintre de tableaux? + +--Oui. + +--Comme ça se trouve. Nous pouvons nous donner la main--de loin. Je suis +peintre sur porcelaine... Décorateur... Mais alors, la toile, ça ne +roule pas, hein! C'est les photographes qui sont cause de tout, je +parie. + +--Peintre sur porcelaine, songeait Bourdenois. Et combien gagnez-vous +par jour? demanda-t-il. + +--Cent sous... La journée est de dix heures. Ensuite, je puis encore +travailler à mes _veillées_. + +--Et, fit Bourdenois, croyez-vous que je pourrais... + +--Vous? Certainement. Je me charge de vous donner l'emploi des couleurs +qui ne sont pas les mêmes que vos couleurs à l'huile. Et si vous voulez +faire la figure ou le paysage, vous pourrez patienter. D'autant plus que +si vous torchez pas mal la toile, vous pouvez devenir plus fort, au bout +d'un certain temps, que les peintres sur porcelaine. Seulement, ah! ma +foi! pas de simagrées. C'est du métier, vous savez! + +--Eh! le métier! dit Bourdenois comme s'il se fût parlé à lui-même. Je +le sais par coeur, ce mot-là. «C'est du métier!» Le grand argument de +la Bohême qui veut ne rien faire et croupir en son coin. Eh! bien, j'en +ferai, du métier! Le principal est de vivre. Ensuite j'irai à l'art, si +je puis,--la journée finie et le pain gagné. Le hasard fait bien ce +qu'il fait, tenez. Il vous a jeté sur mon chemin pour me sauver. Je +m'appelle Charles Bourdenois. Je n'ai pas un sou, mais je suis un +honnête garçon, et je vous suis dès aujourd'hui tout dévoué,--corps et +coeur. + +--Accepté! fit l'autre. Je m'appelle Rambosson. Aussi _riche_ que vous, +et avec ça marié de l'an dernier, et une fille en nourrice. Malgré tout, +gai comme un pierrot,--ce qui vaut mieux que de l'être comme un +croque-mort. La chose a voulu que j'aille aujourd'hui pour figurer à +Saint-Denis dans un conseil de famille, et que je passe à côté de vous. +Ça s'est bien trouvé. Demain je demande au patron qu'il vous donne une +_banquette_ dans l'atelier,--à moins que vous ne préfériez travailler +chez vous. + +--Non, dit Bourdenois, L'atelier!... Je travaillerai mieux loin de ces +maudites toiles qui ne vous nourrissent pas! + +Ils revinrent ensemble à Paris. Rambosson donna rendez-vous à Bourdenois +pour le lendemain. Charles revint dans son pauvre logis, le coeur plus +allègre, confiant à présent, et revoyant plus près de lui le visage de +celle qu'il aimait. C'était par le travail de chaque jour, par le +travail de l'ouvrier, qu'il allait tenter d'arriver jusqu'à elle. Il se +sentait fier du sacrifice, plein de courage, emporté par cette idée qui +prenait corps devant ses yeux: + +--Tu pourras la nourrir! Demain ton travail ne sera plus infécond, et +ton dévouement stérile. + +Avant de s'endormir, il jeta à ses toiles inachevées un dernier regard, +et comme un amant parlerait à sa maîtresse: + +--Je reviendrai à vous, dit-il tout haut, oui, je vous reviendrai, mais +lorsque chaque soir j'aurai gagné la nourriture du lendemain! + +Pendant ce temps, Fernand Terral montait en voiture, et se rendait avec +Cachemire chez Antonia Raymond, une femme à la mode, qui donnait une +soirée. Les invitations imprimées en lettres d'or sur Bristol glacé, +portaient que _la toilette la plus simple était de rigueur_; aussi se +trouva-t-il dans l'appartement d'Antonia, rue du Helder, assez de +diamants pour nourrir tout un faubourg pendant un mois. La fine fleur de +l'élégance et de l'insolence parisienne, y luttait de parures et de +toilettes chimériques. C'était pourtant un médianoche intime où quelques +rares étrangers avaient été admis. Célébrités de turf et de boulevard, +illustrations des coulisses dramatiques heurtant les héros des coulisses +de la Bourse, une grande partie de ce _tout Paris_ qui défraye les +chroniques, avait franchi l'antichambre d'Antonia Raymond. Des +boursiers, des acteurs, un ou deux de ces journalistes qui font plus de +bruit ou de tapage, à eux seuls, que la corporation tout entière, des +actrices, des mondaines du demi-monde, quelques gens titrés accourus en +hâte (la plupart de fort loin), pour se brûler aux chandelles +parisiennes, un amalgame étrange, l'image exacte de ce qui reste au fond +du vase lorsque les forces vives de la province et de l'étranger, tout +ce qu'il y a de riche, de beau, ou de noble un peu partout a fini de se +dissoudre au grand foyer. + +Antonia rayonnait dans ce milieu hybride où le blason coudoyait la +boutique, où, dans les propos, l'argot de la rue venait donner de la +tête contre le langage encore mal désappris du faubourg Saint-Germain ou +d'une cour allemande. Elle avait fait tendre de fleurs sa vaste salle à +manger, et Chevet y dressait un souper de trois mille francs. Elle était +l'amie de Cachemire. Suzanne, simplement vêtue d'une robe blanche, +garnie de violettes du pôle naturelles, éclipsait les toilettes les plus +_diamantées_, et Antonia ne tarissait pas d'éloges sur cette parure. +Tout le succès, comme on dit, était d'ailleurs pour Cachemire, et Terral +savourait ce triomphe avec une certaine nuance de dédain. + +Les invités n'avaient pas grand besoin d'être présentés les uns aux +autres. Tous se connaissaient ou à peu près, beaucoup se tutoyaient. Un +chroniqueur de petit journal prenait en note, dans un coin, les noms des +convives, car après la chronique des bals du grand monde, il était donné +à ce temps-ci de connaître la chronique des fêtes du monde interlope. +Berthe Jouanni était là, celle qui provoqua en duel un de ses amants qui +venait de se marier; Félicie Germont, l'ancienne écuyère de +l'Hippodrome; Géraldine de Riancourt, qui porte le nom de son père comme +on se parerait d'un ruban qu'on aurait sali,--bien d'autres encore--; le +comte Broski, Olivier Renaud, le petit Barberino, venu d'Italie pour +faire tourner les cervelles féminines de la rue de Bréda; bien d'autres, +dont on redisait les noms à tous les angles d'écurie, sur tous les +champs de course, dans tous les cabinets de restaurants. + +Et--comme deux souverains parmi leurs sujets,--Terral portant sa tête +haute, Cachemire arborant son plus chaste et son plus irrésistible +sourire. + +--Et M. de Rives? demanda Antonia avant de se mettre à +table.--Rieusaint, vous n'avez pas amené M. de Rives? + +--Impossible, ma chère, répondit le comte, M. de Rives est un anachorète +à présent. Rangé comme les papiers d'un bureaucrate. C'est bête! + +--Eh bien! nous souperons sans lui! + +On soupa. + +Elles se ressemblent toutes, ces nuits passées sous les lustres +étincelants,--chaudes, fiévreuses, enivrées, gloutones,--pendant qu'au +dehors il fait froid ou faim! Les mêmes gaîtés, les mêmes plaisanteries, +les mêmes baisers, les mêmes cris. Les mêmes cris, surtout. Point de +plaisir sans hurlements, disent ces fous. Tous entraînés alors dans la +ronde grimaçante, élèvent leur diapason et détonnent. Choc des verres, +rires sans cause, éclats sans fin, tout se heurte. La symphonie tourne +au bruit. + +On ne converse pas, on s'interpelle, et le rictus remplacé la gaieté! +Chasse au plaisir! Les lendemains seuls valent quelque chose--par +l'enseignement. La morale se nomme alors indigestion, dyspepsie, +névralgie. L'eau de Pullna prend des attitudes de vieux sermoneur. Tout +se paye. + +En ce moment, ils ne songeaient pas à l'échéance. + +--Hurrah! Du vin! Du Madère! Finissez donc! Imbécile! Un seul, rien +qu'un seul!... A la porte!... Une chanson! Rien! Personne! Ah! Oh! +Eh!... En jouant du mirliton! Espèce d'académicien en chambre!... Ta +parole?... Ça doit se manger la levrette! Jamais! Oui!... Non! Tu m'en +rendras raison!... Bonsoir! + +Et parmi cette confusion, cette tempête, des propos plus longs,--mais +aussi fous: + +--C'est insensé! Géraldine, vous mangez trop de parfait, mon enfant... +C'est une indigestion que vous préparez à la fille de votre mère! + +--Eh! bien, qu'est-ce que ça vous fait, à vous? Encore du parfait, +Robert, donne-m'en. Rien qu'un peu. Oh! est-il agaçant... Passe-moi le +reste, Berthe! + +--Ah! vous savez, on a des nouvelles de Miron, qui avait _sauvé la +caisse_? + +--Tiens, tiens... + +--Il mène un train de prince, à Bruxelles. La Rue aux Herbes Potagères +ne parle que de lui! + +--Vive Miron! + +--Un toast à Miron! + +--Mesdames, Josépha n'a pas bu. Je demande pourquoi Josépha n'a pas bu! + +--Parce que Miron est une canaille, voilà! + +--Un peu fort, Josépha, ma fille! + +--Comment écris-tu canaille? Par un K? + +--Oui, une canaille. Il m'a flouée. Une chaîne superbe, grosse comme ça. +Il me la donne. Je saute de joie. Moi qui étais si gentille pour lui! Un +jour, je veux mettre la chaîne au clou... C'était du doublé! + +--Je m'en doutais! + +--Très-fort, Miron. Tromper ses actionnaires, bien, mais tromper +Josépha... Mieux... Très-fort! + +--Vive Miron! vive Miron! + +--Sur l'air des _Lampions_: Vive Miron! vive Miron! vive Miron! + +--Est-elle _grue_, cette Josépha! dit Berthe en vidant une coupe de +Champagne. + +Josépha se leva furieuse, saisit une pomme dans une corbeille et +l'envoya brusquement à la tête de Berthe qui esquiva le coup. La pomme +alla briser un petit miroir de Venise, ce qui, dit quelqu'un, fit rire +l'assemblée _aux éclats_. Le petit Barberino raccommoda Berthe et +Josépha en les embrassant toutes les deux. Antonia s'était levée pour +voir les dessins faits par la brisure de la glace. + +--Deux losanges à droite, dit-elle en se rasseyant. Signe d'argent! Le +petit Polonais _casquera_! + +--Oh! superbe! Antonia, ma chère, tu es superbe! Boranoff, ça vous venge +ça, hein? Le petit Polonais _casquera_! Vive la Russie! + +--Ah! je m'en moque, cher... Laissez-moi. Félicie me raconte son +histoire! + +--De quel droit? + +--Pas de faveur! Vive l'égalité! Pas de préférence! + +--On ne doit pas se parler à voix basse! + +--A la porte, Félicie! + +--Qu'elle parle pour tout le monde! + +--Faites-la monter sur la table... + +--Félicie, monte sur la table et conte-nous ton histoire! + +--L'histoire de Félicie! On demande l'histoire de Félicie! + +--Tout haut! + +--Silence! + +--Elle parlera. + +--Elle ne parlera pas! + +Félicie pleurait. Le vin lui montait à la fibre lacrymale. Elle +contemplait son assiette avec mélancolie. Ses cheveux s'étaient dénoués +et retombaient sur ses épaules. Elle regarda toute la table d'un air +vague et lentement: + +--Ça m'est égal, vous savez, dit-elle avec les hésitations et les +accents traînards de l'ivresse... Je vais vous la dire, mon histoire... +Si vous croyez qu'elle est drôle?... Passe-moi du vin, mon petit +Léopold... Non, le Xérès... Il faut vous dire que j'ai habité chez mes +parents! + +--Parbleu! + +--Tout le monde a habité chez ses parents, cria Cachemire qui reposait +sa tête dans le gilet de Fernand Terral. + +--A Chaillot, les parents! fit Berthe en suçant un morceau de citron +trempé dans le poivre. + +--Ah! oui, continua-t-elle, avec ça qu'ils étaient mignons. Moi, je +m'embêtais... Laissez mes cheveux, vous! Et puis, il y avait un petit +clerc d'huissier sur le même carré. Il était joli comme tout. + +--Joli comme Barberino. + +--Si c'est une scie! fit le petit napolitain avec humeur. + +--Chut! Silence! L'histoire de Félicie. + +--Inélégante, cette histoire-là! dit le comte Broski. + +Félicie n'entendait rien. + +--A la fin des fins, eh! bien! quoi!... Je devins sa maîtresse... Mais +voilà... Et l'enfant? + +--Ah! ah! il y avait un enfant! + +--Un enfant? Tableau! + +--Et qu'en as-tu fait de ton enfant, Félicie? + +Elle regarda encore la table de son oeil atone et avec un terrible +sourire--celui des folles: + +--Je l'ai tué, dit-elle doucement. + +Ils étaient ivres, ils étaient fous, ils riaient, ils criaient, ils se +galvanisaient, ils se tordaient, et _s'hystérisaient_. + +Mais quand elle eut dit ces mots, instinctivement ils se regardèrent, +devenus glacés dans leur ivresse. + +--Je l'ai tué!... continuait Félicie au milieu de ce silence. Si petit! +Je l'ai étouffé... De cette main-là... Ensuite, je l'ai mis dans la +caisse à fleurs sur notre fenêtre--dans la terre... J'arrosais tous les +matins. Il n'y avait pas besoin d'arroser, allez! Ça poussait! ça +poussait! Du fumier, quoi! J'ai toujours gardé un bouquet de ces +fleurs-là... Il est fané le pauvre bouquet, dit-elle en pleurant dans le +verre qu'elle tenait, mais vrai,--il sent encore bon! + +Le silence était devenu glacé, sinistre, sépulcral. On s'examinait, +chacun se demandant qui le premier allait partir. + +--Eh! bien, s'écria Terral en se levant brusquement, en voilà une partie +de plaisir! On se tait... Jetons-la par la fenêtre, Félicie, avec ses +histoires de revenants!... Le diable l'emporte, elle est lugubre!... +Olivier Renaud, mon cher, un article à faire celui-là! + +--Ça a _jeté un froid_! dit Renaud. + +--Du vin! s'écria Antonia. Versez à boire! + +--Et oublions Félicie Hamlet! + +--Félicie Young! dit Olivier Renaud. + +--Je ne sais pas pourquoi vous m'insultez, dit-elle, je m'appelle +Germot, moi! + +La symphonie du souper allait _crescendo_. De moment en moment, cette +salle où l'on étouffait s'emplissait d'un bruit plus intense, de notes +plus aiguës. Ce fouillis de têtes avinées, de pommettes rougies, +d'étoffes claires et d'habits noirs, ce mélange de froissements de soie, +de bruits de bouchons sautant en l'air, de verres heurtés et brisés, de +lourds propos, cette chaleur parfumée, cette atmosphère chargée, +pénétrante, électrique, les transportaient, les grisaient davantage. + +Cachemire se sentait heureuse dans cette fièvre. + +Ses tempes battaient. Elle pressait dans ses petites mains les mains de +Terral. Elle regardait Antonia d'un air de triomphe. Elle se savait la +reine de toutes ces femmes, la mieux aimée, la plus enviée! Elle avait +toujours à présent un écrasant sourire. La fille du père Labarbade se +donnait des airs d'Impéria. + +Et Terral aussi rayonnait. Il surprenait au passage plus d'un regard +féminin braqué sur lui. Par ces hommes qui étaient là, lui aussi se +savait étudié, jalousé! Il avait maintenant de l'or dans ses poches. Qui +pouvait l'arrêter? Tout s'ouvrait. L'ambitieux voyait avancer l'avenir. + +--Terral, lui cria du bout de la table Olivier Renaud qui le regardait, +allons, un toast! + +--Le diable soit des toasts, dit-il, ou buvez à la grande famille des +sots, si vous voulez! Vous leur devez bien cela, journaliste! + +--Et vous, millionnaire futur! + +--Pourquoi pas? dit-il. Il y a assez d'imbéciles qui rampent. Laissez +les gens d'esprit prendre leur vol. Il est bien temps que l'intelligence +soit payée à sa valeur. Et si on ne la paie pas, qu'elle prenne! Oui, ma +foi. Qu'est-ce que la morale absurde qui changerait le monde en cloître? +La nature nous a créés appétits et désirs. C'est pour que désirs et +appétits, tout soit satisfait. Que diable! si nous avons des dents, ce +n'est point pour être condamné à nous les arracher. C'est pour dévorer. +Et ceux qui ont les dents les plus longues doivent dévorer davantage! + +--Bravo! + +--Terral, vous êtes superbe! + +--Une chaire à la Sorbonne pour Fernand Terral! + +--La morale? Jolie sottise! Ce qui est bien ici est détestable là. +Allez donc au Malabar avec votre morale stupide, ô gens vertueux! On +vous pendra comme des gredins. Tout ce qui est profitable est bon, qu'en +dites-vous, Broski? + +--Approuvé! Passez-moi le rhum! + +--D'autant plus que l'humanité est pétrie d'ineptie! Triste espèce! + +--Ah! dites donc, Terral, pas de sottises, fit Berthe. + +Cachemire regardait Terral avec amour. Elle ne l'avait jamais vu si +beau! + +--Il n'y a que deux sortes de gens, continuait-il, ceux qui osent +affirmer leur ambition. Place à ceux-là. Vive l'audace. Puis ceux qui se +rongent le foie dans leur coin, sans oser faire un mouvement. Ils +meurent tout aussi haineux et non satisfaits. Tant pis pour les timides! +La règle donc est celle-ci: Vouloir beaucoup et prendre le plus +possible. A l'assaut! + +--A la baïonnette! + +--Vous êtes magnifique, Terral, criait Olivier Renaud: L'Achille du +boulevard! + +--Machiavel lui-même! + +--Oh! des bêtises alors, fit Antonia. Pas de noms propres! + +--Terral nous ennuie, disait Félicie en pleurant sur sa robe de soie +mauve... Une chanson! + +--Une chanson! _La Femme à barbe!_ + +--Comment? Il n'y a plus de liqueur? Passez-moi de l'eau de Cologne +alors! + +--De l'eau de Cologne! C'est une idée! + +--Ah! çà, mais là-bas vous êtes ivres donc? + +--Oui! De l'eau de Cologne!... J'ai soif, moi, répétait Félicie... J'ai +soif! + +--Du vinaigre de toilette, n'importe quoi! + +--A boire! + +Ils buvaient. + +La nuit finissait, la longue nuit embrasée, la nuit folle; le jour se +levait, les ouvriers sortaient déjà dans les rues silencieuses, et, +fous, avides encore, les lèvres cuites, ces insatiables demandaient à +boire, à boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient +bu des liqueurs précieuses, des _crus_ princiers, des crêmes exquises, +et pour apaiser cette soif terrible, le matin venu, ils buvaient encore, +mais cette fois, du petit bleu, pris à la hâte chez le marchand de vins, +dans la rue,--du vin âpre qui les rafraîchissait, qui les jetait à +terre, çà et là, groupés d'une façon sinistre, pâles, hâves, le fard +tombé, verdâtres, les bougies s'éteignant dans les bobèches qui +craquaient, quelques-uns ronflant, d'autres se plaignant, geignant, +d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombés, +ces corps écrasés, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui +s'était affaissée entre ses bras. + + + + +VIII + + +Un soir, en rentrant de sa répétition, Cachemire, toute joyeuse, dit à +Fernand Terral: + +--Tu ne sais pas? Le théâtre répète une féerie! Il a assez de la +comédie en costume moderne. C'est si bête! On aura des jupes courtes. +C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rôle, oh! mais +un rôle!... Six toilettes! + +--Ah! fit Terral. + +--Tu n'as pas l'air content? + +--Moi? si fait! + +Cachemire ne répliqua point. Mais elle ne s'était pas trompée. Terral +avait paru contrarié; il l'était en effet, et il songeait à présent. +Depuis quelque temps, d'ailleurs, il était jaloux. + +Terral, à la fin, s'était pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou +du moins plus violent qu'il n'osait se l'avouer. Encore ne pouvait-il se +plaindre à personne de cette chute. C'était lui-même qui avait creusé la +fosse où il était tombé. A force de jouer avec la passion, il s'y était +brûlé le coeur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il +s'était cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il +avait endossée avait pourtant ses défauts par où les flèches pouvaient +pénétrer. Ce Titan avait trouvé son maître, et cet audacieux était bien +près, à cette heure, de se voir dominé par la faible volonté et les +caprices fous de Cachemire. Mais comme il était fort, réellement fort, +il leur résistait. Il ne voulait pas qu'elle prît sur lui plus d'empire +qu'il ne voulait lui en donner, et comme il reconnaissait +instinctivement la puissance de cette enfant, instinctivement aussi il +se roidissait et ne voulait pas faiblir. + +Ce qui avait poussé dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant +d'aimer, c'était la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque +temps que Cachemire n'était plus à lui tout entière. Elle semblait lasse +et rassasiée, elle n'avait plus de ces élans qui la poussaient vers lui, +de ces paroles où elle se livrait,--et sans mentir,--emportée qu'elle +était elle-même par l'orgueil de sa conquête. Maintenant, au lieu de +bavarder comme autrefois quand elle se trouvait avec Terral, la linotte +demeurait triste avec de grands yeux ouverts sur quelque chose que +Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une réponse +qui n'expliquait rien et elle soupirait. + +L'orgueilleux Terral souffrait vraiment de voir qu'elle ne lui +appartenait plus. Il y avait une ombre, un désir,--il ne savait +quoi,--entre elle et lui. Sa vanité s'en froissa. C'était le seul +sentiment peut-être par lequel ce roc vivant fût accessible. Dès qu'il +fut jaloux, il devint faible. + +Cachemire s'en aperçut et en abusa. + +Elle demeurait plus longtemps à présent à ses répétitions, elle n'était +pas exacte à tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait +attendre, elle écoutait à peine les reproches, loin de demander pardon +comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait à autre chose. Elle +se sentait sûre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi +fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-être. +Fernand se demandait s'il ne valait pas mieux la quitter que de vivre +ainsi, à ses côtés. Car enfin, l'argent qu'il gagnait était pour elle, +et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des goûts de dépense folle. +Il se creusait la tête pour y découvrir une mine d'or. Souvent il la +trouvait. Ses coups de bourse étaient d'une audace effrénée, toujours +heureux. Il remuait des millions en n'ayant pas mille francs en poche. +Avec Rien il avait, il arrachait Tout. + +Cachemire ne lui en savait pas gré. Naturellement Terral, accablé de +préoccupations, n'était plus le Terral dédaigneux et fier qu'elle avait +connu, qui l'avait séduite. C'était un élégant comme tout le monde, +comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un maître. +Toute domination la fatiguait. Ce n'était pas tant la vie luxueuse que +la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa liberté! + +Elle la trouvait, cette liberté, entre deux portants, dans les +coulisses, dans sa loge où les lettres pleuvaient. Cette loge étroite, +encombrée de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs, +de poudre, de fausses nattes, de bijoux, de soie, cette loge sentant le +gaze et le patchouly, cette boîte à cancans où l'habilleuse, le +perruquier, les camarades, la portière, se suivaient, c'était un +Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus enviées. Quand +il fallait la quitter, elle se sentait un peu triste. Elle y restait +donc le plus possible, caquetant, riant, à peine habillée, devant un +miroir qui marivaudait avec elle, et lui répétait, tout un soir, qu'elle +était belle et faite pour être aimée. + +Être aimée! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet +amour-là avait quelque chose de _déjà vu_ qui la fatiguait. Elle eût +voulu le conserver, mais y juxtaposer quelque roman nouveau, et de +nouvelles émotions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le +souper chez Antonia, elle sentait se réveiller en elle sa passion pour +Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rêvait;--si le +Désir peut s'appeler le Rêve! Tout Paris connaît Messidor. C'est un +petit homme maigre, couturé par la petite vérole, la figure en lame de +couteau, mais les yeux pleins de poudre et la voix vibrante. Il jouait +alors dans un drame quelconque un rôle comique, et tombait dans la pièce +comme marée en carême pour chanter la _ronde_ de rigueur. + +Pendant qu'il _détaillait_ ses couplets un soir, il vit dans une +avant-scène une jeune femme vêtue de blanc qui tenait sur lui une +lorgnette braquée. + +--Tiens, se dit Messidor, Cachemire! + +C'était Cachemire. + +On en causa au foyer; Messidor en rit le premier. Le lendemain, à +l'heure de la ronde, Cachemire était encore là. + +--Oh! oh! dit-on à Messidor, c'est significatif. Messidor, tu as tourné +la tête à Cachemire. Le bourreau des coeurs, ce Messidor! On demande +le crâne de Messidor. + +--Et qu'est-ce qu'on en ferait? dit mademoiselle Fernande, une des +victimes de Messidor. + +Le surlendemain, à son entrée en scène, Messidor aperçut encore +Cachemire. + +--Ah! _mes enfants_, dit-il en rentrant dans les coulisses, écoutez, je +ne suis point fat, quoiqu'on m'ait fait assez laid pour me permettre de +l'être, mais,--il porta en riant la main à son coeur,--c'est certain, +je suis aimé! + +--Aimé! dit mademoiselle Fernande en haussant les épaules. + +Elle ajouta, dans le dialecte des _Frontins_ du Palais-Royal: + +--Il croit, ma parole, que toutes les femmes le _gobent_! Mais +regarde-toi donc, Messidor! + +Messidor ne se trompait pas. Cette face maigre, ce corps malingre, ce je +ne sais quoi de spirituellement grêle, avaient séduit Cachemire, cette +Cachemire à la recherche d'un _idéal_. L'_éclectisme_,--qu'elle ne +connaissait pas,--l'avait conduite de Terral à Messidor. Il l'eût menée +tout aussi bien de la statue de l'Apollon du Belvédère au surmoulage de +quelque pauvre statuette mexicaine. Elle mit d'ailleurs une certaine +hardiesse dans l'aventure. Un soir, elle monta bravement dans les +coulisses, saluant à droite et à gauche quelque camarade, elle alla +droit à la loge de Messidor, et l'enleva littéralement dans son coupé. +On en parla deux jours dans le monde des théâtres. Ce fut un petit +scandale. + +Comme il en est de plus gros, on oublia celui-ci pour les autres, et +tout fut dit. + +La vie de mensonge pour laquelle elle était née, la vie de ruses, de +tromperies, de souriantes hypocrisies recommença donc pour Cachemire. +Elle se sentit dans son élément, et respira. Elle avait langui jusqu'à +présent (la constance, quel supplice pour ses pareilles! il ne leur faut +ni la vertu ni les demi-vertus!), mais dès-lors, Cachemire redevint +elle-même. Volupté suprême de la fille d'Ève, elle avait trompé M. de +Bruand pour Terral, elle trompa Terral pour Messidor. Ce n'était que le +début. S'étourdir, aller, venir, la vie folle, le choc des verres, les +courses, le bruissement de la soie, l'odeur du souper, c'était son +atmosphère, sa vie. Elle était née pour cela. Elle trouvait qu'il était +temps de secouer les jougs. Terral pesait autant qu'avait pesé Armand. +Terral! Elle le craignait cependant, et elle se cachait. Ah! s'il avait +su!... + +Or, il savait. Il savait puisqu'il devinait. Il était furieux. Il se +contraignait pour laisser croire qu'il ignorait. Il avait peur de +l'explosion. Il n'avait point de preuves, mais des soupçons. Le jour où +sous peine de ridicule il ne lui serait plus permis de laisser croire +qu'il ne savait rien, ce jour-là serait terrible. + +Et ce jour-là devait arriver. + +Cachemire lui avait dit de venir la prendre, une après-midi, à l'heure +du dîner. Il l'emmènerait au restaurant, puis au théâtre. Elle ne jouait +pas. Terral avait loué une loge dans la journée. A l'heure indiquée il +se présenta. + +Cachemire était absente. + +Terral trouva madame Labarbade et le petit Adolphe, en tunique, qui +grimpait sur les fauteuils de reps blanc. C'était un jeudi; sa mère +l'avait fait sortir. + +--Cachemire rentrera-t-elle bientôt? demanda Fernand. + +--Ah! fit madame Labarbade. Voilà! + +Elle avait pris un air important, et, les mains fermées, faisait +tourner ses pouces autour l'un de l'autre. + +--Elle est au théâtre? dit encore Terral. + +--Je ne crois pas! + +--Rentrera-t-elle pour dîner? + +--Non, non, certainement. Je vais, moi, dîner avec mon Adolphe au +Palais-Royal, et après le repas, nous irons au théâtre voir jouer +Gil-Pérès! + +--Et mademoiselle Schneider! dit le collégien en clignant l'oeil +gauche. + +--Gamin, va! fit la mère. + +Terral s'était assis, un peu impatient. + +--C'est bien, j'attendrai. + +Madame Labarbade passa dans sa chambre pour prendre son châle. + +--Vous savez, vous, dit alors Adolphe en s'approchant de Terral, si vous +attendez ma soeur, vous attendrez longtemps. Il y a beau jour qu'elle +a filé. Elle _la fait bonne_, allez! Savez-vous où elle dîne? A Nogent! + +--Parbleu! dit Terral en se levant. + +Il prit son chapeau et sortit brusquement pendant que le jeune Adolphe, +étendu à la créole, battait avec ses souliers une charge sur le canapé, +pour témoigner son contentement. + +--Tu ne sais pas? dit-il à sa mère lorsqu'elle rentra, j'ai _déclaqué_ +tout. Il va tomber au beau milieu du _balthazar_, là-bas. Ça va être du +joli! + +--Ah! petit scélérat, fit madame Labarbade en riant, tu n'auras donc +jamais fini? + +--Jamais! C'est la tête du Messidor que je voudras voir. M. Fernand va +mettre les pieds dans le plat. _V'là ce que c'est, c'est bien fait_, +chantait-il d'une voix de grillon. + +--Tu peux te vanter d'avoir de la malice, toi, répétait madame Labarbade +en l'embrassant... Et puis, je ne suis pas fâchée que la péronelle ait +sur les doigts. Si elle croit que celui-là est du bois dont on fait les +M. Bruand! + +--Ensuite, tu sais, dit Adolphe, elle _m'embête_! L'autre dimanche, je +n'avais pas de tabac, je lui demande vingt sous, elle refuse. Oh! bien, +alors!... C'est pas une soeur, ça! + +--Ne crains rien, va, ajouta la mère, ses châles de l'Inde ne dureront +pas toujours..... On aura sa revanche. Allons, viens! + +Terral était parti pâle, les dents serrées, cherchant une voiture sans +une autre pensée que celle-ci: courir à Nogent, y trouver Cachemire, et +la ramener à Paris après avoir souffleté celui... Mais le nom de cet +homme, il l'ignorait. Puis il ne savait même pas où la rencontrer, elle, +dans ce Nogent. Il revint machinalement chez Cachemire. Personne. Madame +Labarbade était partie, la femme de chambre n'était plus là, le cocher +avait sans doute conduit Cachemire à la campagne. Terral passa une +soirée agitée; son amour-propre, plus douloureux que son amour, le +torturait, ainsi outragé. Mais il saurait bien se venger. + +Il alla à son cercle, joua, perdit, perdit follement. En sortant il +devait seize mille francs au petit Barberino. Peu lui importait. Il +devait toucher le lendemain une liquidation. Il payerait. C'était +Cachemire seule qui le rendait nerveux, furieux. Il voulut attendre au +lendemain pour sa revanche. Il rentra chez lui, essaya de lire, puis de +s'endormir, passa la nuit la plus agitée du monde, et se leva avec le +jour. A dix heures, il était chez elle; Cachemire n'était pas rentrée. + +--Bien, dit Terral à madame Labarbade qui prenait un air inquiet pour +lui parler, je reviendrai. + +Il revint. Cachemire couchée, dormait,--à quatre heures. + +--Madame a dit que personne... commença la femme de chambre. + +--Je sais, fit Terral, mais j'entre. + +Il poussa brusquement la porte de la chambre. + +Les rideaux étaient tirés; les gais rayons de soleil, arrêtés au +passage, filtraient à peine de petits jets de lumière, semblables à des +égratignures, qui se fichaient tout droit, comme des flèches, sur le +tapis blanc à fleurs pâles. + +Le lit, aux grands rideaux de guipure soutenus par des rubans roses, se +dessinait vaguement, comme une blancheur, dans la pénombre. Il y avait +réellement quelque chose de candide et de virginal dans cette chambre où +l'on n'entendait maintenant que la respiration un peu oppressée de celle +qui dormait. + +Terral s'approcha du lit. + +Il s'était habitué à l'obscurité, à cette obscurité sourde des +appartements qui confisquent la nuit pendant le jour. Il regarda +Cachemire, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras droit dont +la main pendait et elle reposait, la bouche entr'ouverte. Ses cheveux +noirs, dénoués, s'étaient répandus sur son front, et ruisselaient sur +la dentelle de l'oreiller. Les paupières alourdies semblaient baissées +sur les yeux battus comme par une main de plomb. Il y avait sur ce +visage aux lignes pures quelque chose comme de la fatigue, la fatigue +lente à secouer des lendemains du plaisir. + +Terral examina un moment Cachemire, puis il alla à la fenêtre, tira +brusquement les rideaux sur leur tringle, souleva l'espagnolette, poussa +les volets et fit, dans l'ombre parfumée de la chambre à coucher, comme +une trouée de lumière. + +Cachemire n'avait rien entendu. Elle n'avait pas bougé. + +Il la prit par le bras et la secoua presque brutalement. + +Elle se souleva doucement, écartant de ses deux mains les cheveux qui +lui coulaient sur le front, se frottant les yeux avec des mouvements de +chatte et souriant, instinctivement. + +Quand elle aperçut Terral, elle poussa comme un soupir. + +--Ah! c'est toi!... + +--C'est moi. + +Elle fut en un instant réveillée, et sur le qui vive. + +--Tu m'en veux beaucoup, n'est-ce pas? dit-elle. + +Elle avait préparé ses batteries, sûre d'elle-même. + +--Non, dit-il froidement. Pourquoi t'en voudrais-je, n'es-tu pas libre? + +Il comprenait bien que ce n'était pas en s'imposant à une nature +inconstante et vaine qu'on la domptait. Dans ces paroles, il mit une +teinte de mépris. C'était le moyen de ramener, par le dépit, celle qui +s'enfuyait. + +--Des pactes comme le nôtre ne sont pas signés pour longtemps, ajouta +Fernand. Eh! pardieu, qui nous réunit? Un caprice. Il est fini, n'en +parlons plus. J'ai--une minute--été tenté hier de me fâcher +ridiculement. J'ai réfléchi. Je viens t'embrasser et te dire adieu. + +--Comment prononces-tu ça? + +--Tu es une bonne fille au fond, dit Terral en lui prenant les +mains,--il eût voulu les broyer--nous serons toujours d'excellents amis. +Donne ton front, que je t'embrasse... + +--Fernand, fit-elle alors en se redressant et en le regardant en face, +dis-moi la vérité, tu ne m'aimes plus? + +--Vous avouerez, ma chère enfant, que vous m'avez peut-être donné le +droit de vous oublier un peu... + +--Je t'ai oublié, moi? + +--Du diable si j'essayerai de m'en plaindre, mais je serais aveugle de +ne pas le voir. Je t'ai attendue hier une heure au moins, d'autres se +seraient cruellement désespérés.... A chacun son tempérament, moi... + +--Toi, tu es allé chez Antonia? Voyons, ne le nie pas. + +--J'ai parfaitement, que je sache, le droit d'aller où bon me semble, et +vous de même au surplus, ma chérie. Je n'interroge pas, ne me faites pas +de questions, c'est bien le moins. + +--Et si je te dis tout, moi, te tairas-tu encore? + +--Ah! çà mais, dit Terral en riant, tu es jalouse, Dieu me pardonne! + +--C'est possible! J'ai mon amour-propre comme une autre, n'est-ce pas? + +--Pardieu! + +--Écoute, vois-tu, Fernand. C'est vrai, on m'a entraînée à Nogent. C'est +Florine... Une partie de campagne, voilà tout... C'était sa fête!... Je +t'ai fait attendre... mais ce n'est pas une raison... Ah! j'ai été +contrariée. Tu m'en veux encore, je le vois bien. Dis-moi, tu as vu +Antonia, n'est-ce pas? + +--Ah! s'écria Terral, laisse-là cette niaise scène de jalousie. Que +t'importe Antonia, et moi, et les autres? Me prends-tu pour un sot? Ce +n'est pas Florine qui t'a entraînée hier, tu es allée à Nogent avec +Messidor! + +--Fernand... + +--Eh! si je te le dis, c'est que je le sais! + +--Je jure, commença Cachemire... + +--Pourquoi jurer? Est-ce que je crie, est-ce que je me plains? Y a-t-il +un reproche sur mes lèvres ou dans mes yeux? Regarde-moi. Après M. de +Bruand, Messidor..., pourquoi pas? Est-ce que je te suis une chaîne, +moi? Tu désires être libre... Va! Mais ce que je ne veux pas, entends-tu +bien, c'est qu'on rie de moi par derrière et qu'on croie m'avoir trompé +quand on m'aura menti! Je ne suis pas de ceux qu'on prend aux glus +vulgaires. Et tu as cru faire de moi ton jouet, pauvre petite! Mais +regarde-moi encore, je te briserais, toi et ce petit, entre ces deux +doigts. + +Il se promenait à grands pas à travers la chambre, redressant sa tête +hardie, suivi des yeux par cette Cachemire, devenue humble tout à coup, +en retrouvant le Terral d'autrefois,--celui dont le regard la traversait +comme un éclair. + +--Je ne suis pas un tyran, dit-il encore, et quel autre droit ai-je sur +toi que celui du hasard et d'une fantaisie échangée? Mais à +personne,--pas même à toi,--je ne permets d'oser me railler. Passer de +mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es née d'ailleurs, ajouta-t-il +avec mépris, et faite pour cela. Mais,--et Fernand Terral redressait son +torse splendide,--essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voilà, +entends-tu bien, ce que je te défends! + +--Eh! bien, oui, dit-elle tout à coup entraînée et écrasée à la fois par +cette colère dédaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande +pardon. Je m'accuse. Je me repens. Je t'aime toujours. Tu es mon Terral. +Voyons, est-ce que tu ne m'aimes plus, toi? Regarde-moi. Je suis ta +petite femme. Je t'en prie, ne t'en va pas, Fernand, ne t'en va pas sans +m'avoir dit que tout est oublié! + +Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, était jetée +comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire était +venue se blottir à ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les +genoux de Terral sa tête brune et pâlie, et le carressant d'un sourire +d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les épaules +nues, irrésistible, avec des battements de coeur, et se contenait, +sachant bien, que le salut de la partie était dans sa froideur et dans +son implacable dédain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia, +elle lui arracha son pardon par des larmes. Elle ne l'aimait plus +pourtant. Mais il la _tenait_ toujours. Elle ne devinait pas que cet +homme l'adorait. Elle se croyait délaissée. Elle avait peur,--par +vanité,--de le perdre et de le voir à une autre. Sans doute elle voulait +bien le tromper, mais elle était résolue à ne pas le laisser échapper. +Malgré tout, malgré l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point +perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il était encore le +préféré sinon le seul, l'aimant sinon l'amant. + +Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affecté avec un tel +courage un détachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour où +elle lirait clairement en lui, il serait perdu. Elle n'avait fait +heureusement qu'épeler les premières faiblesses de Terral, et cette +scène dernière venait de la rejeter dans ces réflexions pleines de +troubles qui lui venaient lorsqu'elle essayait autrefois de s'expliquer +cet étrange caractère de Terral. Tant de câlineries d'enfant opposées à +des intrépidités audacieuses, le mépris et l'amour, l'ironie et la +caresse, l'ardent baiser et la main de fer prête à frapper, Terral avait +à la fois, et à quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses +et ces brutalités, le charme qui attirait et la colère qui terrifiait. + +--C'est donc le diable, songeait Cachemire pendant que Constance, sa +femme de chambre, l'habillait. Puis elle se rappelait l'attitude +qu'elle avait eue devant lui tout à l'heure, et rougissait de tant de +faiblesse. Elle eût voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle! +Cachemire! Pleurer! + +--Bah! fit-elle, tout à coup, si c'est le diable, on lui coupera les +griffes! + +--Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupéfaite. + +--Rien. Un peu plus de poudre de riz ici. C'est cela. Bon, et qui fait +tout ce bruit dans l'antichambre? demanda-t-elle en tendant l'oreille. +Va donc t'informer. + +Mademoiselle Constance revint en disant que c'étaient plusieurs +créanciers qui désiraient parler à _madame_. + +--Et personne n'est là pour les recevoir? fit Cachemire. + +--Si fait, Héloïse. + +Héloïse était la cuisinière. + +--Héloïse est une sotte, dit Suzanne, elle ne s'en tirera jamais. Il +faut leur envoyer _maman Anaïs_. + +Constance sortit par la porte qui conduisait à la chambre de madame +Labarbade pendant que Cachemire, comme pour accompagner le choeur des +créanciers, se mit à fredonner sur le piano l'air d'_Ay Chiquita_! + +Madame Labarbade étendue sur une causeuse, lisait un roman de Xavier de +Montépin, édition Cadot,--les classiques du boudoir. Elle regarda +Constance d'un air de mauvaise humeur en posant sur le guéridon +l'in-octavo jaune, et marquant d'une croix avec son ongle le passage où +elle s'était arrêtée. + +--Madame, dit Constance, ce sont des fournisseurs. Ils font un beau +tapage dans l'antichambre, et madame m'a priée... + +--Allons bon! fit madame Labarbade, je vous vois venir. Jolie +commission! C'est Suzanne qui fait les dettes, et c'est maman Labarbade +qui reçoit les camouflets. Ah! je puis me vanter d'avoir été maligne le +jour où j'ai eu la sottise de venir ici. On n'est bien que chez soi +décidément. Et puis des corvées, à n'en plus finir! Est-ce que ce sont +mes créanciers, à moi, est-ce que je les connais, moi, voyons? + +--Ah! mais, dit Constance, il faut cependant se dépêcher. Ils vont tout +briser, et il n'y a là-bas que cette _grue_ d'Héloïse. + +--C'est bon, grommela _maman Anaïs_. On y va. + +Elle donna devant la glace un tour à sa chevelure, un petit coup à son +tablier de soie, prit un air digne en fourrant ses mains dans ses +poches, et passa dans l'antichambre. + +Ils étaient là, criant, réclamant et parlant de forcer les portes, et +jetant dans leurs clameurs de menaçants noms d'huissiers. Le plus +acharné, le petit père Moïse, n'en démordait pas, et demandait qu'on lui +_serfit mam'zelle Gagemire_. + +--Eh! bien, eh! bien, qu'est-ce que c'est, dit madame Labarbade! On se +dévore?... C'est donc une tuerie ici? On se croirait à la Bourse. Tas de +sans coeur! Vous ne savez donc pas que la petite est couchée, malade? + +--_Malate?_ demanda Moïse avec anxiété. Alors, raison de _blus_ pour +_bayer_! + +--C'est vrai, dit un autre. La santé de mademoiselle Cachemire, c'est +notre garantie. + +--N'ayez pas peur, fit madame Labarbade. Elle a bon pied, bon oeil. +Seulement est-ce une raison pour faire un sabbat à réveiller toute une +caserne, s'il était nuit? + +--Il fait _chour_ reprit Moïse, et nous _afons_ le droit de _tapacher_ +guand on baye bas! + +--Tiens, vous croyez ça, vous? + +--Parbleu! qu'on nous paye, nous nous tairons! + +--Voilà une heure que nous faisons le pied de grue! + +--On m'a fait rapporter ma note vingt-deux fois. Vingt-deux fois une +note de boucherie! + +--Et moi donc! + +--Et moi, en ai-je fait de ces pas pour ne rien toucher! + +--_Foui! foui!_ nous les gonnaissons, les marges de zet esgalier, bar +exemple! z'est eine invamie! z'est intécent! + +--Indécent! dites donc, parlez pour vous, vieux sans-culotte, dit madame +Labarbade. Et qui vous a dit qu'on ne vous solderait pas? + +--Comment qui nous l'a dit, puisqu'il y a trois mois que nous avons le +bec dans l'eau! + +--Eh bien, et les à-compte? dit madame Labarbade. + +--Ils m'égrazeraient bas le bied, les à-gomptes, z'ils dompaient tessus! + +--Enfin, quoi! reprit maman Anaïs. Si je vous disais que demain à cette +heure-ci vous serez payés! + +--Nous n'en croirions pas un mot! + +--On nous l'a vaite drop soufent! + +--Foi d'honnête femme, dit madame Labarbade. + +--L'honnêteté ne paye pas, répondit quelqu'un. + +--Vous verrez que si, mon gros. Seulement, ah! seulement, je vais vous +dire (et maman Anaïs baissait la voix), c'est de l'argent et du bon +argent sorti de ma poche que vous aurez. Aussi dites donc, hé, on fera +bien l'escompte à la banquière? + +--L'escompte! + +--Ah bien, l'escompte! + +--Parlons-en! + +--On ne vait d'esgompte gu'au gompdant, ma ponne tame! + +--Chut donc! En voilà des criards. A votre aise. Je garderai mon +saint-frusquin. Il est bien à moi. + +--Zoit. Nous aurons regours sur mam'zelle Gagemire! + +--Turlututu! A votre aise... Faites saisir. Avec ça que les frais que +vous ferez ne vous coûteront pas un peu plus que l'escompte en question. +Voyons, voulez-vous me rabattre vingt pour cent sur vos factures? + +--Vingt pour cent! + +--C'est une plaisanterie! + +--Fous nous brenez donc pour des vilous? dit Moïse. Gombien groyez-fous +que nous gagnons? + +--Ne parlons plus de vingt pour cent. Ça peut-il passer pour quinze? Ah +çà! est-ce que vous croyez qu'on ne rabattrait pas ça si je faisais +estimer tous vos comptes par des experts? + +--En voilà une idée! Estimer nos comptes! + +--Nous ne sommes pas des maçons! + +--Paix, alors. Voyons, nous disons quinze pour cent? + +--Non... Non... + +--Touze, si fous foulez, dit Moïse! + +--Je suis bonne princesse, fit maman Anaïs. Va pour douze! apportez les +factures demain à cette heure-ci acquittées, et je solde. Seulement ne +mentionnez pas l'escompte sur l'acquit. C'est inutile. Acquittez la +somme brute, ça suffira, je marquerai la différence sur mes livres! + +Les fournisseurs se retirèrent enchantés. Madame Labarbade, fière +d'avoir apaisé la tempête alla tout droit chez Cachemire. + +--Eh bien? dit Suzanne. + +--Fini. Envolés. Ah! les gredins, ils crient comme des grives. Ce n'est +pas sans peine que j'ai congédié la compagnie. Tu sais, j'ai promis que +demain on les payerait... + +--Allons donc! Es-tu folle? Je n'ai pas un sou! + +--Il faut pourtant les payer. Il y a assez longtemps qu'ils _droguent_. +D'ailleurs j'ai promis... + +--Tu as promis, tu as promis... + +--Ma petite, une honnête femme n'a que sa parole. On a dit qu'on +payerait. On payera. Voyons, bête, est ce que tu n'as pas quatre fois +trop de diamants? On en met la moitié au clou et il en reste assez pour +donner dans l'oeil de ceux qui regardent... + +--C'est que je dois beaucoup, je parie! + +--Une misère, au contraire. Tu n'as pas d'ordre. Cinquante-huit mille +francs. Ce n'est rien. Il y a quatre _châles d'Inde_ dans ce total-là. +Tu vois, je sais tes comptes. Voyons, donne-moi ta parure verte, ta +grosse croix, les boucles d'oreilles que cet Espagnol t'a envoyées.--Il +n'est jamais venu chercher la monnaie, cet imbécile-là.--Je porte tout +ça aux Blancs-Manteaux ou chez un orfèvre et adieu les créanciers, ou +une partie des créanciers. C'est toujours ça de moins! + +--Tu as raison, dit Cachemire. Payons-en quelques-uns. J'ai justement +besoin d'un nouveau châle. Quand j'aurai bouché l'ancien trou, j'en +referai un second. + +--Tu as oublié d'être sotte, Suzanne, fit maman Anaïs. + +En une après-midi, madame Labarbade, toujours active, mit au +Mont-de-Piété, ou accrocha chez des changeurs de contre-bande les +diamants en question. Elle en tira plus de soixante-deux mille francs. +Au retour, elle accusa à Cachemire cinquante-huit mille francs _en +entrée_... tout juste de quoi solder les créanciers le lendemain. + +--Eh bien! donne-moi une partie de cet argent-là, dit Suzanne. + +--En voilà une idée! Nous sommes engagées d'honneur pour demain. Cet +argent n'est pas à nous! + +--Et les reconnaissances? + +--Je les garde, dit la belle-mère, tu les perdrais! + +Le lendemain, madame Labarbade paya pour cinquante-sept mille deux cents +francs de fournitures, mais en réalité, déduction faite de l'escompte de +quinze pour cent, elle ne sortit de sa _caisse_ que quarante-huit mille +six cent vingt francs. Elle congédia les créanciers enchantés et, +rentrée chez elle, calcula sur la couverture du roman jaune, ce que +cette petite affaire lui avait rapporté. + +Quatre mille francs cachés à Cachemire, plus huit mille cinq cent +quatre-vingts francs produits par l'escompte obtenu, c'était plus de +douze mille francs qui lui tombaient dans la poche. + +--J'irai trouver demain mon agent de change, pensa maman Anaïs. + +Elle sourit encore à cette idée qu'avant un mois Cachemire serait de +nouveau forcée de liquider sa position, et qu'il y aurait un autre +profit pour l'intermédiaire. + +--La petite a du bon, songeait-elle. + +Puis elle prit le journal, regardant à la colonne de la bourse, les +valeurs qu'il fallait acheter. + +Terral, pendant ce temps, courait dans Paris à la recherche d'un certain +Duréchaud, agent de change, qu'on n'avait pas vu depuis la veille. On +disait,--mais les bruits de Paris ont si peu de consistance,--qu'un +grand bal avait été donné la nuit précédente à la maison Duréchaud, et +que l'agent avait profité de la fête pour faire atteler une chaise de +poste et gagner quelque ville de province d'où sans doute il serait +monté en wagon pour la Belgique. Huit jours auparavant, Terral avait +remis à M. Duréchaud trente-deux mille francs, pour une opération qu'il +tentait. L'affaire avait réussi. A la liquidation, Terral devait toucher +quelque chose comme deux cent soixante mille francs. Il se présenta à la +caisse au jour dit. La caisse était fermée. Il s'informa, on lui +répondit par l'histoire du bal. Il courut et fouilla Paris. Partout la +même réponse et le bruit s'accréditant, grossissait. + +Le soir, l'_on dit_ était une vérité. + +Or, Terral avait joué la veille et perdu quinze mille francs. Une dette +de jeu (ironie du préjugé!) est chose sacrée. Comment payer? Il avait +jusqu'au lendemain midi. Mais, en dehors de l'argent risqué chez +Duréchaud, Terral ne possédait rien. Pas une ressource. Duréchaud +demeurant à Paris, Fernand continuait ses entreprises audacieuses. Cette +dernière venait de réussir--prodigieusement--comme avaient réussi toutes +les autres. Et voilà que sur son chemin cet intrépide rencontrait un +coquin! + +--Misère! se dit Terral, je n'avais jamais calculé la partie qu'en la +jouant avec des honnêtes gens. + +--Qu'est-ce que cela prouve? ajouta-t-il. Que je suis un niais, comme +les autres. Un sot. Ce Duréchaud a bien fait. + +--Je ne lui conseillerais pourtant pas, conclut-il avec une menace dans +la pensée, de se retrouver sur mon passage! + +Cependant, il fallait se procurer les quinze mille francs dus à +Barberino. Le temps s'écoulait, le soir venait, demain arrivait. Terral +s'adressa à tout le monde en souriant, demandant quinze mille francs +comme il eût demandé cinq louis, avec un accent délibéré, comme s'il +eût dû les renvoyer dix minutes après par son laquais, lui qui n'avait +pas cinquante francs en poche! On lui refusa partout avec le même +sourire, la même politesse, la même phrase. Le comte Broski, ses amis, +ses connaissances de cercle, tous. Terral sentait fuir les heures, et +avec quelle rapidité! Il avait des sueurs froides à cette idée que +demain tout Paris, ce tout Paris qui le connaissait, dirait: «Vous savez +bien, Terral? Fernand Terral, celui qui a tué M. de Bruand? Il n'a pas +pu payer une dette de jeu,--15,000 livres, un rien!--au petit +Barberino!» + +--Un homme à la mer! + +Accablé, morne, face à face avec la pensée de son isolement, de sa +non-réussite, de cette terrible dette de Damoclès qui allait le tuer net +demain, Fernand se rendit le soir presque machinalement chez Cachemire. +Pourquoi y allait-il? Il ne le savait. Le malheureux avait besoin de +parler à quelqu'un qui ne fût pas un camarade de boulevard et de +retrouver autre chose que cet éternel sourire qui refusait +éternellement. Il se faisait un grand bruit justement chez Cachemire. +Cachemire se plaignait, madame Labarbade répliquait. Le petit Adolphe +pleurait. On venait de ramener, à l'heure même, Adolphe, renvoyé du +collége pour insubordination féroce. + +Fernand alla droit à l'appartement de Cachemire. Elle sortait du bain et +tendait ses petits pieds au pédicure. + +--Ah! c'est vous, mon ami, dit-elle en présentant son front à son +amant. Me donnez-vous une minute pour achever ma toilette? + +Fernand s'assit dans un fauteuil, la regardant enveloppée dans une +longue robe de chambre de mousseline blanche garnie de rubans roses, +toujours charmante, un peu pâle cependant. + +Il ne disait rien, et ce silence étonnant Cachemire: + +--Quelles nouvelles? demanda-t-elle. + +--Rien. + +Elle congédia le pédicure. + +--Voyons, dit-elle, il y a quelque chose? Quoi? + +--Rien, en vérité. + +--Je vois, fit Cachemire en fronçant ses lèvres avec une adorable moue, +vous êtes encore jaloux, vilain! + +--Moi? jaloux!... Ah! répondit-il en la repoussant doucement, j'ai bien +d'autres préoccupations à cette heure que la jalousie... + +--Tu es poli, dit-elle. + +--Poli!... C'est vrai, j'ai eu tort. Voyons, ta main.... Tu sais bien +que je t'aime... malgré tout. + +--Malgré tout? Il y a une intention dans ce _malgré tout_. Quand je te +dis que je le déteste, ce Messidor. Est-ce ça, voyons, qui t'ennuie? +Regarde-toi. Tu as une paire de sourcils. Brr! On dirait que tu vas y +aller de _ton_ cinquième acte! + +--Ah! c'est que tu ignores, toi.... Je suis perdu, dit Terral. + +--Comment, perdu? + +--J'ai joué, je dois, je n'ai pas d'argent. Voilà. Comprends-tu? + +--Comment, pas d'argent? Décavé? Plus rien.... Et la Bourse? + +--Sur ce terrain, j'ai trouvé plus fort que moi. On m'a volé. Un +misérable! Ah! du diable si je ne songe pas à me faire sauter la +cervelle! + +--Te tuer! dit Cachemire en l'embrassant. Tu ne vas pas te tuer, mon +Fernand, dis?... Oh! d'abord je te suis partout, comme ton ombre, je te +surveille. Non, tu ne te tueras pas! + +--Ne crains rien, va! tu as raison. Et qu'est-ce que le suicide? Une +bêtise. Il s'agit de trouver un expédient et non un pistolet. Voyons, +as-tu de l'argent, toi, à me prêter? + +--De l'argent? + +--Oui, de l'argent. Elle t'étonne, cette question-là? Ne sommes-nous pas +associés? Appui pour appui. Demain soir j'aurai peut-être cent mille +francs, trouvés je ne sais où, si j'ai demain matin la misérable +somme... + +--Et combien te faut-il? + +--Quinze mille francs. + +--Eh! dit Cachemire, c'est une fortune cela! Je n'ai pas un sou! + +Il baissa la tête et regarda le tapis, comme un homme écrasé. + +--Pas un sou, c'est vrai, reprit Cachemire... Il faut pourtant trouver +cet argent-là. Une dette de baccarat, c'est solennel comme un sacrement. +Je vous demande un peu pourquoi? Si on pouvait faire un billet, +parbleu; on s'en moquerait. Tiens au fait, j'en ai un demain, un billet. +C'est le 15... Sans compter le terme. J'étais déjà assez tracassée. Ton +affaire me renverse. Nous ne pouvons cependant pas rester comme ça... +Mais voyons, tu n'as pas d'amis, personne ne peut te prêter?... + +--Personne, dit Terral amèrement. Ah! ma foi, fit-il, c'est chose +réglée. Voilà le commencement de la fin. Le cheval a bronché. Le +cavalier est désarçonné. A un autre! + +Il s'était mis à marcher, frappant de sa canne les fauteuils, irrité, +mordillant sa moustache. + +--Baste! je ne me plains pas, dit-il avec colère, il faut, dans l'assaut +au succès, bien des cadavres pour combler le fossé, et laisser passer +ceux qui ont leur étoile. Si je suis destiné à servir de marchepied à +d'autres, tant pis pour moi. Je ne serai pas le seul. N'importe! +J'étais,--oh! je le sens bien,--marqué pour la fortune, et +c'est,--quoi?--une partie malheureuse, une carte,--une carte!--qui me +rejette à l'ornière! Eh! bien, non, je chercherai, je trouverai, je +payerai! + +--Où vas-tu? dit Cachemire en le voyant se diriger vers la porte. + +--Je ne sais pas, au hasard. C'est parfois un bon chemin. + +--Fernand, dit-elle, écoute-moi, je ne suis pas une mauvaise fille, va! +Je t'ai fait du mal, l'autre jour, c'est vrai, mais il ne faut pas m'en +vouloir. Eh! bien, quoi? On a ses heures bêtes, n'est-ce pas? Oublie +Messidor, veux-tu, et je te le trouve cet argent qui te manque, je te +le donne! + +--Messidor? répondit Terral. Qui te parle de Messidor? Mais tu l'as donc +toi, cet argent-là? + +--Je l'ai ici, dit-elle en montrant une chiffonnière. Elle ouvrit un +tiroir, y prit des joyaux, des écrins et les montrant à +Terral:--J'envoie tout à l'orfèvre et tu es sauvé, tu payes, tu rejoues, +tu gagnes, tu fais ce que tu veux! Ah! et dites après cela que je ne +suis pas gentille!... + +--Suzanne, fit Terral en la serrant dans ses bras. + +--C'est tout ce qui reste, dit-elle en haussant les épaules, mais c'est +moi qui m'en moque. Eh! bien, nous en mangerons de la vache enragée! +Après? J'ai un bon estomac! Veux-tu les porter toi-même au marchand? + +--Moi?... Non, dit-il après avoir hésité. + +Eh! bien, j'appellerai maman Anaïs. + +Elle tira un cordon de sonnette et dit à Constance de prévenir madame +Labarbade. + +La belle-mère vint avec Adolphe, à qui on avait déjà acheté, dans un +magasin de confection, un paletot pour remplacer sa tunique de lycéen. + +--Et qu'y a-t-il donc? demanda maman Anaïs. + +--Un _méli-mélo_, dit Adolphe tout bas à l'oreille de sa mère. Je parie +qu'on se chamaille? + +--Tiens, répondit Cachemire en prenant les bijoux. Mets ça dans ton +tablier, Anaïs; j'ai besoin d'argent. + +--Ah! bah! Encore? + +Madame Labarbade regarda alternativement Fernand et Cachemire. Fernand +debout contre la cheminée feuilletait une pièce de théâtre. + +--Eh! bien, oui, dit Cachemire, encore! Va! + +--Mais ce sont les derniers... + +--Ce sont les derniers. Va donc, je te dis! + +--C'est bon, dit maman Anaïs. Parbleu, ce n'est pas à moi de faire des +observations. Viens, toi! + +Adolphe suivit sa mère qui haussa les épaules en fermant la porte, et +dit en avançant la lèvre inférieure: + +--Dieu de Dieu, en voilà une qui est pressée! Pauvre cervelle, va! Train +d'hôpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en +moque! + +--Et moi donc! dit le tendre Adolphe. + +Ce n'était certes pas l'héroïsme qui avait poussé Cachemire à sacrifier +à Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obéi à ce premier +mouvement, un peu banal dans sa précipitation, de toutes ces femmes au +coeur mou qui recevraient sans une larme la nouvelle de la mort d'une +mère, et verseraient des torrents de pleurs sur le trépas d'une +perruche. Elle obéissait d'ailleurs encore,--sans s'en rendre compte,--à +l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dévouée pour le forcer +à oublier qu'elle l'avait fui et trompé. Non pas qu'elle le craignît +vraiment. C'était la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment +où parfois il dévore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire +n'était pas assez énergique pour dévorer qui que ce fût; mais elle +songeait bien souvent à rompre sa chaîne et à s'enfuir. En attendant, +elle demeurait souriante et caressante comme autrefois. + +L'argent trouvé, les bijoux vendus, tout fut réparé. Fernand paya. Il +s'était dit qu'il effacerait bien vite cette première perte. Il joua +encore. Cachemire, un soir, en voulant aller à un bal que donnait +Antonia, regretta pour la première fois une parure d'améthystes qu'elle +aimait beaucoup. + +--J'aurais dû conserver au moins celle-là, pensa-t-elle. + +Elle se consola bien vite. Les mécomptes glissaient sur elle. Elle +l'aimait d'ailleurs, cette existence heurtée, la gêne dans le luxe, les +antithèses de la bohème, l'éternelle bascule, les hauts et les bas. Tout +ce dont M. de Bruand l'avait entourée semblait fuir peu à peu. Le linge, +la garde-robe, ce bien-être excessif où elle nageait, tout cela s'était +comme tari. Madame Labarbade lui faisait chaque jour des observations et +des remontrances. Elle _parlait raison_. Elle prêchait. + +--Voyons, disait-elle, il faut être sage une fois dans sa vie. As-tu +bien réfléchi, où vas-tu? Je m'étais promis de n'en souffler mot, mais +c'est plus fort que moi. Je te vois glisser, glisser...; je crie: au +secours! Tu vis là, depuis tantôt un an, avec ce grand diable de Terral, +qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pèse plus que tes écus. +Il est sur tes talons, il t'ennuie, il dit qu'il t'adore. C'est +très-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que +vous vous _affectionnez_ tant que ça? Il t'aurait pour sa part, depuis +longtemps, souhaité le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de +monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant à toi, si tu étais +franche, tu avouerais qu'il est passablement gênant. Il a la prétention +d'être aimé. A son aise. Mais que fait-il pour ça? Songe donc, ce dadais +de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquiétait de tes +désirs, il te comblait de cadeaux, il n'était pas du tout désagréable, +sans compter qu'on pouvait dire que c'était un homme bien élevé. Et puis +tu étais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc +d'avoir une inclination, maintenant que M. Fernand a mis le grapin sur +toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la première condition pour +qu'une femme ne périsse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse à sa tête. Et +tu es plus esclave qu'une négresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru. +Enfin, il ne me dit jamais bonjour. Je vaux pourtant un coup de chapeau, +saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tiré les oreilles, le brutal, +un jour que le petit lui a marché sur le pied sans le vouloir. Je dis le +petit, pas si petit, ça devient un homme au contraire, et un bel homme, +si je m'y connais. Il verra bien, un jour ou l'autre, ce monsieur +Terral, il verra! Pour en revenir à toi, ma chérie, à ta place je me +dépêcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en +dépêtrer, et je vivrais à ma guise, j'aurais un _époux_ qui ne me +laisserait manquer de rien et à qui je boucherais assez adroitement les +yeux pour qu'il ne pût rien voir aux petites distractions dont je +sèmerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un coeur, +adorée, enviée,--tu es mademoiselle Cachemire,--et tu vis avec un +boursicotier comme si tu étais sa femme. Car enfin, tu lui es fidèle, +bête! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y +répondrais. Il ne manque pas de gens à Paris qui ne savent où mettre +leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-là, rêveuse, tu +n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son congé en deux mots: +«C'est fini, va te promener.» C'est clair et net, et tu verras, quand tu +n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en améthystes ne +te manqueront jamais! + +--J'y songerai, répétait Cachemire. + +Et, fatiguée de Terral, avide de liberté, de bruit, de nouveauté, elle +n'osait changer, elle demeurait dans sa lassitude, sans faire encore un +mouvement pour la secouer. Elle n'était vraiment satisfaite, gaie, +triomphante qu'au théâtre, parmi les cancans de coulisses et les +historiettes du _Manteau d'Arlequin_. Ce n'était pas l'art qu'elle +aimait,--elle ne le comprenait certes pas,--c'était le dessous du +métier, les mille propos de la loge, les _blagues_ de la répétition, les +lazzis avec les camarades, le plaisir d'écraser une rivale, de _faire +poser_ un jeune premier prenant son rôle un peu trop au sérieux ou de +_remettre un régisseur à sa place_. Elle était assez insolente, et +très-paresseuse, bravait les amendes, envoyait les rôles au diable, et +n'en faisait qu'à sa tête. Il fallut la remplacer un soir. + +Au moment de lever le rideau, Cachemire était absente de sa loge. Le +régisseur fit une annonce au public, en déclarant que _mademoiselle +Cachemire avait manqué à tous ses devoirs_. Le public des étages +supérieurs siffla vertement, le public de l'orchestre applaudit à tout +rompre. Pendant ce temps Cachemire, oubliant le théâtre, oubliant son +rôle, oubliant Terral, dînait avec des Anglais au pavillon +d'Armenonville. + +A partir de ce jour, elle commença à le braver singulièrement, ce +Fernand, et à s'en détacher de plus en plus. Il ne ressemblait plus +d'ailleurs au Fernand d'autrefois. Il devenait sombre, inquiet. Son +audace l'abandonnait. La chance avait tourné. Terral avait marché +jusque-là comme sur un terrain sec où il faisait fièrement retentir ses +talons: maintenant, il s'enfonçait comme en un terrain fangeux. Chaque +effort fait pour avancer le plongeait plus avant dans ce marais. Il +jouait et perdait. Ses opérations,--celles qu'il croyait les plus +solides,--lui craquaient dans les mains. Il s'endettait; il +s'embourbait: il n'avait plus ce coup d'oeil d'aigle qui pénétrait +hommes et choses; il voyait faux; ou plutôt la fureur de ne pas réussir, +les rages concentrées l'aveuglaient. Il s'inquiétait peu de Cachemire. +S'il ne la quittait pas, c'est que l'habitude l'enchaînait à elle. Puis, +dans tout ce Paris qui le connaissait pourtant, il n'y avait peut-être +plus qu'elle qui lui sourît encore. Comédie, ce sourire, il le savait +bien. Mais c'était un sourire, et cela lui suffisait. + +Il la voyait rarement. Avait-il le temps de la voir? Il passait des +nuits entières à jouer avec de faibles sommes ramassées çà et là, +empruntées comme autrefois. Quand il gagnait, il relevait la tête, mais +c'était pour reperdre bientôt. Le jour alors, il se cachait, ou il +dormait, ou il cherchait,--penché sur le papier,--de folles martingales. +Cet homme pratique se repaissait de chimères! + +Il marchait à une ruine certaine, à un _tollé_ immense que pousseraient +un jour ceux qui lui prêtaient encore quelques louis, qui lui tendaient +la main, ou qui le tutoyaient. Oui, un jour.... Il n'y voulait pas +songer. Il entendait le choeur grondant de tous ces gens, l'accabler +de dédains. Et toutes les portes condamnées, tous les cercles fermés, +tous les vastes espoirs, chassés comme une volée d'oiseaux,--la partie +si fièrement entamée, cette partie, immense avec le destin, perdue, à +jamais perdue! + +--Aussi bien, se disait-il, faut-il se roidir et résister. Ah! je la +trouverai, la pierre philosophale du jeu, et vive encore Fernand Terral! +Je ne suis pas battu! + +Cachemire ne se doutait pas de tout ce qu'il souffrait, mais elle le +voyait nerveux, irrité, assombri, et elle le trouvait _maussade_. +Parfois, elle lui refusait sa porte. Il redescendait, la mort dans le +coeur, cet escalier tant de fois franchi avec l'assurance +orgueilleuse, et se demandait s'il devait lutter contre cette enfant, et +l'écraser. Puis, bientôt: + +--A quoi bon? ajoutait-il. L'adversaire, le seul adversaire, c'est le +Sort! + +Cet amour, qui l'avait un moment saisi, il l'étouffait. Cette jalousie, +qui l'eût rendu si ridicule à ses propres yeux, il l'avait vaincue. Et +peu lui importait cette femme, maintenant que la lutte redevenait pour +lui aussi terrible qu'auparavant, et que son rocher de Sisyphe,--la +misère, l'obscurité, l'oubli,--menaçait encore de l'écraser. + +Il eût eu au surplus fort à faire en s'inquiétant de Cachemire. Elle +était bien aise, elle aussi, de lui échapper. + +Les paroles de madame Labarbade, qu'elle s'était tant de fois répétées, +lui revenaient à l'oreille. Elle avait échappé à la fascination de +Fernand. + +Il s'était humilié en acceptant ces secours qu'elle lui avait offerts +sans arrière-pensée pourtant. + +Depuis qu'il n'était plus invincible, intrépidement résolu, comme +autrefois, Cachemire, le craignant moins, ne l'aimait plus autant. Elle +songeait à en finir avec lui; il était temps, disait-elle, de se _faire +une position_. + +Elle n'avait qu'à vouloir. Elle voulut. + +Dès lors, elle ne fut plus visible lorsque Fernand se présenta. Elle lui +donnait de rares et courts rendez-vous. Elle avait l'air affairée, elle +paraissait et disparaissait. + +Il n'insistait pas, d'ailleurs, et la laissait libre. Il eût rompu +volontiers sur-le-champ. Mais c'était elle, elle encore qui gardait une +sorte d'hypocrite apparence, et ne voulait pas avouer que tout était +fini lorsque le dénouement était bien arrêté dans son esprit. + +Elle était vraiment affranchie, heureuse, emportée par la vie +torrentielle. Point de soupers complets sans la chanson de Cachemire. +Point de fêtes dans ce monde barriolé sans la fille du père Labarbade. + +Elle était des plus rieuses, des plus affolées. Elle en arrivait à avoir +de l'esprit. On citait ses _mots_ dans les petits journaux. + +Elle était de fer. La nuit, debout; le jour, debout. Elle jouait, +répétait, apprenait ses rôles dans son bain, déjeunait en ville, courait +au théâtre, dînait, soupait, passait la nuit, recevait ses amis, tout +cela dans une journée, tout cela tous les jours, sans compter les +fournisseurs à recevoir, les chapeaux à choisir, les robes à essayer, +les cheveux à friser, les photographes qui vous traquent, les camarades +qui vous poursuivent, les ennemis, les importuns et les amoureux! + +La vie lui eût été cent fois plus douce et plus facile, mariée là-bas, à +Samoreau, travaillant en chantant et dormant avec de beaux rêves. Mais +il lui plaisait,--comme aux autres,--de se condamner à perpétuité au +bagne parisien. + +Elle traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses +dorures. + +Elle le traînait avec des éclats de rire d'une gaieté épileptique, et +quand elle le sentait à son pied,--ce qui lui arrivait rarement, car +elle ne _pensait_ pas,--elle le plongeait dans le champagne. + + + + +IX + + +C'était un jour de course,--l'inauguration du turf de Vincennes. Le +faubourg Saint-Antoine étonné, vit arriver ces voitures emportées, +entendit ces grelots et ces coups de fouets, et se regarda, ne +comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait crié +jadis: _Les faubourgs descendent_,--on s'écria, non moins effrayé: _La +fashion monte!_ + +Elles passaient, les filles folles, étendues dans leurs victorias, +regardant ces maisons hautes, chargées d'enseignes, maisons de +travailleurs, avec des noms d'ébénistes, des noms laborieux, des noms +d'ouvriers. + +Elles souriaient. + +On les voyait examiner les ruisseaux du faubourg d'un air curieux, comme +si elles ne les connaissaient pas. + +Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air à leurs enfants, les +faubouriens, inquiétés par cette tempête de soie, ne savaient que +penser. + +Ils avaient peur. + +Les fillettes qui s'étaient peignées tout à l'heure, devant leurs +miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fièvre. Quelqu'un dit: +Prenez garde, il y aura de mauvais rêves dans les mansardes! + +Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg à leur +droite et passent par un boulevard. + +Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, chargées de +spectateurs, fourmillent. + +Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'emboîtent adroitement +comme les _steam-boats_ sur la Tamise. + +Il y a des coupés élégants et d'humbles fiacres, des calèches et des +voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et où s'empile, où +s'étouffe toute une famille qui _veut voir_. + +Il y a des voitures faites tout exprès, avec des élégants juchés dessus, +et débouchant du _Cordon Impérial_. + +Les femmes veulent grimper. + +On leur tend la main, on les hisse. Les piétons qui passent regardent. +On applaudit. + +C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-là les modes +nouvelles. + +L'excentricité donne le mot d'ordre. + +Des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis un an, se reconnaissent. +Les élégantes en voiture découverte, recueillent à droite et à gauche +les saluts, les sourires. + +Elles distribuent des poignées de mains, se font présenter de nouveaux +soupirants par les anciens, ébauchent des romans aux dénouements +faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui coûte +bien peu à celle-ci, et fort cher à celui-là. + +On parie, on joue. Cette prairie est aussi un tapis vert. + +Quand les jockeys partent, un grand frisson parcourt la foule. Il y a +des cris quand on hisse au poteau la couleur du vainqueur. Les chapeaux +s'agitent, et l'on pousse des hurrahs, mais l'enthousiasme hippique +n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course à cheval est à la +mode, comme demain peut-être, le seront les courses de taureaux. Si la +chose arrive, nous verrons éclore une race _d'aficionados_ comme nous +avons vu naître un clan de _gentlemen riders_. Tout est bien. + +Prétexte à tapage, à retour bruyant, à champagne débouché, à saluts +échangés avec mademoiselle Trois-Étoiles, à paris, à voile vert, à +déjeuner sur la pelouse, à souper le soir et la nuit, voilà les courses. +Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trépignent +comme secoués par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont +la franchise de se rendre là, maquillées, plâtrées, charmantes de +provocation, comme à un étal. + +Cachemire avait emmené avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de +théâtre. + +La pauvre Flore, servant de repoussoir à son amie, voyait les +soupirants, non, les hennissants, assiéger la voiture de Cachemire; elle +entendait les propos échangés, les caresses de la voix, les +plaisanteries plus qu'équivoques, applaudies par ceux qui les risquaient +et par celle qui les recueillait,--et de tout ce bouquet amoureux, elle +ne recevait pas même une feuille. + +Flore trouvait maintenant, dans son for intérieur, que Cachemire était +une _poseuse_. + +Elle regrettait d'être venue. + +Cachemire, accoudée sur les coussins de sa voiture, répondait à tous, +caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moulées par +ses gants. Elle jouait de l'éventail, et respirait de temps à autre un +gros tas de violettes du pôle qu'elle avait sur ses genoux. + +Autour d'elle, les railleries féminines partaient comme des pois +fulminants. + +--Regarde donc Cachemire. Elle fait foule! + +--La pauvre petite a bien raison de jouir de son reste. Elle se +_décatit_ furieusement. + +--Plâtrée... + +--Pâlotte... + +--Elle m'a toujours déplu! + +Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle eût eu le +ciel dans le coeur, Suzanne Labarbade songeait que demain, à midi, +peut-être serait-elle _saisie_, car la veille, le tapissier qu'on +n'avait pas «réglé» depuis longtemps, avait parlé de _contrainte par +corps_. + +Cachemire se trouvait «embarrassée.» Elle devait beaucoup de tous côtés, +et, comme elle disait, sa liaison avec Terral l'avait _mise en retard_. +Madame Labarbade lui montrait bien souvent, à l'heure des comptes, tout +ce qu'elle avait perdu à s'attarder au bras de Fernand dans les petits +chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dépensé, puis +haussait les épaules en regardant son miroir. + +--Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout réparer? demandait-elle. + +--Parbleu! répondait le miroir. + +--Il n'est que temps, ajoutait la prudente madame Labarbade. + +Elles tinrent conseil, un soir, en tête à tête, tout en prenant une +tasse de thé que maman Labarbade arrosait de curaçao. + +La maison ne _marchait_ pas, les fournisseurs se plaignaient. On avait +des démêlés avec le fruitier; la cuisinière prenait le parti du boucher +qui réclamait au moins des _à compte_. Il ne fallait même pas hausser la +voix quand on parlait aux domestiques. Mal payés, ils devenaient +insolents, tout prêts à déclarer qu'ils ne tenaient pas à la _barraque_. + +Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protestés, c'est peu +ragoûtant. Et quand ça se met quelque part. Brr! Défunt ton pauvre père +a eu trop de mal avec ces gredins d'huissiers pour que je ne les porte +pas dans ma basse. Il faut éviter ces gens-là. Pour ça, ma petite, je te +le répète, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre +quelqu'un en titre. Rien de plus facile; quand on te savait avec Terral, +on te laissait, respectant ce hérisson-là! Mais maintenant tu n'as qu'un +signe à faire. Réfléchis seulement, pas trop longtemps à cause des +billets à ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui +te plaise? Non?... Voyons... Examine... Mais paye tes billets, Suzanne, +paye tes billets! On est honnête femme ou on ne l'est pas! + +Cachemire recevait depuis quelque temps, tous les soirs dans sa loge, un +superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immaculé au milieu, +parfois un billet, d'autres fois une carte de visite avec des +protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout signé René de +Navailles. L'enveloppe des lettres portait une couronne de comte, +gauffrée en bleu sur le vélin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais +elle connaissait l'homme. + +M. René de Navailles était depuis quelque temps un des plus assidus +habitués du Vaudeville. On le voyait en habit noir démesurément ouvert, +avec des parements écarquillés à droite et à gauche, le camellia de +rigueur à la boutonnière, les coudes appuyés sur le velours rouge de +l'avant-scène, les mains coupées en deux par des manchettes +hyperboliques retenues par des émeraudes, les gants blancs, la cravate +blanche passée sous un col géométriquement rabattu et boutonné par un +brillant. Au physique un peu maigre, un peu pâle, l'air ennuyé, le +lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, la moustache petite et +retroussée, les cheveux séparés au milieu du front par un coiffeur +géomètre. Toute l'élégance compassée et régulière d'un jeune homme +élégant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans +comme si la jeunesse était chose embarrassante ou inutile. + +Dès l'abord, Cachemire le trouva de son goût par la simple raison +qu'elle aperçut, avant toute chose, les émeraudes des manchettes. Elle +s'informa. + +--Comment, lui dit Antonia à qui elle parla de M. de Navailles, tu ne +connais pas le petit René, le jeune René, celui qu'Olivier Renaud +appelle René d'Anjou? Ah! çà mais, ton Terral t'a enterrée, ma fille, il +faut te refaire. Tu n'y es plus! + +--Possible, mais enfin, quoi! Je ne le connais pas. Quel homme est-ce? + +--Un homme charmant, un peu _crampon_, mais généreux; un homme comme il +faut. Du Jockey, s'il te plaît. Comment donc! C'est lui qui a inventé de +briser les cols carcans, et depuis ce temps-là on les appelle les _cols +Navailles_, tu ne sais pas ça? + +--Non, dit Cachemire devenue songeuse. + +--Et riche, ajouta Antonia. C'est un bon parti. + +Le soir, en rentrant au théâtre, Cachemire dit à la concierge: + +--S'il venait encore un commissionnaire apporter un bouquet, vous lui +remettriez ce billet! + +--Mais ce n'est pas un commissionnaire, fit la concierge, c'est un +domestique, et galonné, Dieu sait! + +--Raison de plus. + +Le billet faisait savoir à M. le comte René de Navailles que +mademoiselle Cachemire consentait à le recevoir le lendemain dans +l'après-midi. M. de Navailles ne parut pas au théâtre ce soir-là, mais +Suzanne savait déjà que le domestique avait emporté le billet. Elle se +mit sous les armes le lendemain, et _manqua sa répétition_ pour attendre +M. de Navailles. L'huissier s'était présenté le matin avec la _broche_ +du tapissier non payée. Madame Labarbade lui avait dit de patienter, +assurant que le solde ne tarderait pas à s'effectuer. «Inutile de faire +le protêt. Ce sera acquitté. Nous ne sommes pas des imbéciles!» Et +l'huissier s'était retiré en clignant des yeux. Mais il était temps que +Cachemire, menacée d'une inondation de dettes, se rattachât à quelque +branche un peu solide. Elle avait choisi la branche Navailles. + +On sonna tout à coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour à ses +beaux cheveux noirs et s'allongea savamment sur sa causeuse, les bras +nus dans sa robe de chambre, un _rôle_ à la main et les pieds jouant +avec des babouches. + +Brusquement la porte s'ouvrit et madame Labarbade parut. + +--Tu ne sais pas? dit-elle. Ce n'est pas le comte, C'est ton Terral. +Faut-il le congédier? + +--Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrière +maman Anaïs. Est-ce que je vous gêne? + +La belle-mère parut un peu effrayée, puis elle voulut répondre, mais un +regard hautain de Fernand la fit reculer. + +Elle se retira, grommelant, et télégraphiant, derrière Terral, des +signes d'intelligence à Cachemire. + +Celle-ci n'avait pas bougé; elle demeurait sur sa causeuse, l'air +maussade et ne disant mot. + +--Eh! bien? fit Terral. Qu'y a-t-il?... Du nouveau, ce me semble! On ne +m'attendait pas? Je te gêne? En vérité, je ne traîne pourtant pas +souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conçois... le passé, c'est +fatigant, et je suis le passé... Voyons, sois franche, ma présence te +pèse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en +large, la main dans les poches. + +Il avait l'air défait, pâle; ses yeux brillaient d'un éclat singulier. + +Il se sentait mal à l'aise, comme après un accès de fièvre. + +De fait, ses tempes et ses orbites brûlaient; toute la nuit précédente, +penché sur des cartes, il avait joué, disputé sa vie aux cartes, +perdu... + +--Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout à coup +devant Cachemire. + +--Oui, dit-elle en souriant. + +Terral devint un peu plus pâle, recula légèrement et dit: + +--C'est bien! + +Il alla droit à la porte. + +--Eh! dit Cachemire, tu t'en vas? + +--Oui. + +--Sans m'embrasser? + +--Oh! fit Terral. Point de comédie. Tu as de moi par-dessus les épaules. +Je le sens, je le sais bien. Si je suis venu, c'est qu'une sotte +habitude m'a poussé. Et puis,--et puis dans ce Paris, pas un réduit, pas +un ami, rien, personne! Au fond peu m'importe et pourtant... Ne crains +rien. Cette visite est la dernière. Je le conçois, Terral pauvre et +barbottant, te compromettrait. Est-ce que je veux te compromettre? Adieu, +va, adieu! + +--Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant à lui... Fernand! + +--Quoi? fit-il. + +--Tu vas me détester, tu t'en vas irrité. Pourquoi ne nous +quitterions-nous pas amis encore, puisque nous devons nous quitter? + +--C'est juste, dit Terral amèrement. Voici ma main, tiens! + +--Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aimé, va... + +--C'est possible. + +--Tu ne me crois pas? Écoute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui, +je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis née pour tout ce luxe... Je +ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, éreintée, +poitrinaire et avoir eu tout, chevaux, voiture, cachemires, soupers, le +diable! Tu m'as donné tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais +ailleurs, il ne faut pas m'accuser. C'est ma nature. Mais si tu +voulais,--songe donc,--si tu voulais, vois-tu, cette vie-là, nous la +partagerions... Tu en aurais ta part... Tu sais, je me cacherais comme +autrefois--pour t'aimer--et ce luxe, qui est ma vie, je te l'apporterais +chez toi, en te disant: Voilà ta part! + +--Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-même, +aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais à me +fuir, comme tu y penses à présent. Et qui te dit que je toucherais à ta +part de festin?... Misère, je suis tombé bien bas, mais je ne suis pas +encore de ceux-là. La lutte, oui, la lutte à main armée au besoin, +contre tout et contre tous, mais la bataille et non pas la vie hideuse +de celui qui marche derrière une femme, et ramasse les miettes d'un pain +mal gagné! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout +et davantage, mais accepter... Tu ne sais donc pas ce que tu me +proposes-là? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour +viendrait où tu me jetterais le tout à la face et où je rougirais +d'avoir... car j'ai bien peur, imbécile que je suis, de pouvoir encore +rougir. + +--Ah! tu es bête, va! s'écria Cachemire moitié souriante, moitié +blessée... Si tu savais! + +Un coup de sonnette coupa net la phrase qu'elle allait commencer. Elle +tressaillit... + +--C'est _lui_? demanda Terral froidement. + +Cachemire ne répondit point. + +--Je ne voudrais pas le rencontrer, continua Terral dont la voix +tremblait. + +Sans répondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de +service par l'appartement de madame Labarbade. + +--Tu reviendras? murmura Cachemire. + +--Jamais, dit Terral. + +Il sortit. + +Cachemire referma la porte sur lui, et avec un soupir: + +--Eh! bien, dit-elle, tout compte fait, j'aime mieux cela. C'est plus +simple. + +Elle prit un air souriant pour recevoir M. de Navailles. + +Terral était déjà dans la rue. + +Il s'arrêta un moment sous les fenêtres, il regarda ces rideaux de +guipure, les rideaux de cette chambre où il s'était éveillé parfois +avant Cachemire, où il la contemplait dormant. + +Il se revoyait lui-même rayonnant, audacieux... Ce passé datait d'hier. +Et maintenant!... + +Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui, +le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé +portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte. +Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit--et +bête, pensait-il. + +Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec +une femme, un jeune homme qui le salua de la main--à l'espagnole,--et +lui jeta un: + +--Bonjour, cher! + +C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois. + +Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à +Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait +maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère! + +M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille +illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de +sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de +Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de +chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire. +Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se +réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende +honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la +main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles +qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un +capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de +Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au +retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet, +grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du +monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection +ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques, +et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui +pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de +l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de +l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deux _aimables +illustres_, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de +cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie. +Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui, +vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la +bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce +petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme +considérable aux fondateurs du _Globe_, et jamais un inventeur ou un +chercheur ne frappa vainement à sa porte. + +Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait +embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire. + +Ce fut le père de René de Navailles. + +Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à +côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les +Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la +retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel. + +Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant +espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous +le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment +qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au +château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son +orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles +plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une +place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique, +se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel +Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le +souvenir d'une élégance suprême et toute française. + +Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de +toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il +avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une +époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand +chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait +de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui +valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient +illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans +éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant, +avait été celui-ci: + +--Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume +des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils. + +Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur +les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René +d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une +centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête +contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils +du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et +courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne +savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait, +passait de l'écurie au boudoir et pensait à _Miss Amelia_ en courtisant +Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don +Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé +sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à +bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange +d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les pièces +_idiotes_ et la musique _infecte_. Il posait en axiome que madame +Viardot est une _gêneuse_ à côté de mademoiselle Thérésa. Quand il +parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait _le vieux +raseur_. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il +se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce _héros +du grand Seize_ avait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du +Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,--sa journée +glorieuse,--c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il +avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer. +Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le +commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans +après, René de Navailles en riait, disait-il, _comme une petite folle_. + +Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer. + +Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un _empêcheur de danser +en rond_. + +--Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait +pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de +courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles! + +--Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement +ennuyeux. Quelle fatigue! + +--_Un rasoir_, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un +londrès. + +--Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée +des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande! +Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel +rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, me _monter des scies_. +«Mademoiselle Cachemire, dite la _pluie qui marche_. Elle est _amusante +comme la pluie_, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait un +_travesti_ superbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore +Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les +lâcherais avec plaisir! + +--Quand passe-t-elle, cette pièce? + +--Lundi. + +--Et c'est aujourd'hui? + +--Jeudi. + +--Lâche-les. Il fait beau. Nous irons à Trouville. J'ai un costume de +bain à essayer. Rayé noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le +fou--baigneur. J'aurai un succès! + +--Tiens, fit Cachemire, j'irais bien à Trouville. Je ne connais pas la +mer. + +--Allons donc? + +--Parole! + +--Alors, c'est décidé... nous partons!... Au diable, ton régisseur! + +--Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons à samedi. +C'est la répétition générale. Je les laisse en plan au milieu de la +pièce. Ah! quelle chance! + +--Attendons, fit René de Navailles. + +Le samedi, devant ce public des répétitions générales qui est, à peu de +chose près, le public des premières représentations, auteurs, acteurs, +journalistes, directeurs, amis des amis, mères d'actrices, coiffeurs et +couturières, la toile se leva sur le premier acte de la féerie--une +tentative de littérature _fantaisiste_ qui ne devait pas réussir au +Vaudeville. Les décors étaient posés, la scène remplie par les artistes. +Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et répétaient en habit +de ville. On voyait le Génie des Eaux en paletot brun causer avec la +nymphe des Fontaines vêtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la +pièce, logés dans une avant-scène, faisaient leurs observations. Le +directeur, à côté d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil +menaçant à un acteur, et tempêtait contre les machinistes. Messieurs de +la censure écoutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient +des _mots_ trempés de vinaigre. Vint l'entrée de mademoiselle Cachemire. + +--«Que vois-je? dit alors Le Génie des Eaux, j'aperçois ma fidèle +alliée, la Pluie!» + +Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jouèrent les +premières mesures du rondeau de _la Pluie_. + +Mais la Pluie manqua son entrée. + +Les acteurs se regardaient entre eux, regardaient la coulisse, +interrogeaient l'avant-scène des auteurs. + +--Eh bien! et mademoiselle Cachemire? disait le directeur... + +--Mademoiselle Cachemire! criait le régisseur. + +--La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud à l'orchestre. Qu'on +aille chercher saint Médard, il la fera venir. + +A quoi répondait Paul Duchemin: + +--La pièce a de la sécheresse. + +Il y avait tumulte sur la scène. Tout à coup, grande marque de +satisfaction. C'était Cachemire. Elle faisait enfin son entrée. Jupe +courte, corsage de soie verte, coiffure de brillants. Marcelin avait +dessiné le costume. Elle s'avança sur le devant de la scène, sourit à +quelques amis, et entama son rondeau: + + Je suis la pluie, + Souvent j'ennuie + Quand j'apparais, trempant les hori_zons_ + Et la bergère + Dans la chaumière + Avec Colin rentre ses blancs mou_tons_ + + Je suis la pluie! Avec moi le tonnerre + Marche grommelant.... + +--_Grondant_, dit un des cinq auteurs. Il y a _grondant_. _Grommelant_ +aurait un pied de plus. Le vers serait faux. + +--Il y a _grondant_, répéta le régisseur. + +--_Grondant_, _grommelant_. Qu'est-ce que ça fait? dit Cachemire en +haussant ses épaules blanches de poudre de riz. + +Elle fit une moue dédaigneuse et poussa un soupir ennuyé en regardant +les fauteuils d'orchestre. + +Le directeur parut ébahi, risqua une observation. Le régisseur s'était +approché de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit même des +cinq auteurs. + +--Ah! au fait, dit-elle, ça m'est bien égal! D'ailleurs je ne le sais +pas, mon rondeau! + +--Eh bien! on vous mettra à l'amende, répliqua le directeur du bord de +sa loge. + +Cachemire ne répliqua point, se retourna et passa dans les coulisses. +Les acteurs en scène se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa +stalle. Le régisseur bondit, partit comme une flèche, et une fois dans +la coulisse: + +--Mademoiselle, dit-il à Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe +d'artistes et de figurantes, il s'agit de répéter sérieusement ou de ne +pas répéter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard? + +--Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rôle. C'est +une _panne_. C'est absurde. Me faire chanter l'air de _Margot_, un air +vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rôle. + +--Où allez-vous? + +--Je vais me déshabiller! + +Le lendemain, l'engagement était rompu, Cachemire était assignée par +son directeur, et partait pour Trouville avec M. René de Navailles. + +Elle ne connaissait point la mer. Quand on la lui montra, elle la trouva +ridicule. Tout le monde ne comprend pas cette voix qui parle si haut de +l'infini. + +Les journées d'ailleurs n'étaient que d'amples mascarades. La vie des +bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perpétuel, c'est la +fièvre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient, +s'habille, babille, ôte une robe, en remet deux, change de costume comme +les princesses de féeries, multiplie les rubans, décuple les glands, les +pompons, centuple, accumule les cocardes. C'est une consommation +frénétique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de +cannes longues, de bottines jaunes, de cheveux rouges. C'est une course +éternelle de la plage au salon, du salon au théâtre, de la vase noirâtre +au parquet luisant, des crabes aux rinceaux, de la lame au piano. Quelle +fatigue! Quelle intensité de vie dans ces corps féminins pour supporter +une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promène, s'assied, bâille, +regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu récréatifs: quelque +salle de Casino, une règle de jeu de l'écarté collée au mur, l'affiche +des règlements du cercle. Dans un coin de méchantes croûtes, des +tableaux à vendre. Çà et là, des bougies à abat-jour vert pour le soir. +Il va au café. Les stores baissés cachent la vue de la mer immense. On +se croirait rue du Sentier. Des boks de bière, des journaux qui +traînent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est +l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux déchirés, +des revues non coupées. Il faut marcher doucement pour n'éveiller pas +les gens qui dorment. Et le soir, pour se distraire, quelque concert, +quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-être, pas une n'a +respiré à quelque pas de là le sain parfum de cette terre normande, +noire et profonde, l'air qui passait sur ces haies ombreuses et grasses, +sur ces terrains verts, où paissaient les moutons forts et gourmands. + +Cachemire s'amusa un moment à faire mouiller par la vague mourant sur le +sable, le bout de ses bottines, à regarder les crabes courir obliquement +sur la grève, à lorgner les baigneurs dont les silhouettes grêles se +dessinaient près des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par +jour. Elle restait sur une chaise, au milieu de ce fourmillement de +jupes et de corsages rouges, bleus, blancs, fouillis de couleurs, +élégance de bal masqué, et caquetait avec M. René de Navailles qui ne +tournait point la tête de peur de déranger un seul de ses cheveux. La +plage l'intéressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de +l'Océan, un musée de gravures de mode. Elle les feuilletait, une à une, +puis s'ennuyait. Le soir, elle allait au concert, s'ennuyait encore, ou +bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de René, courant la +vallée d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes allées, les +horizons vastes, les pommiers, les moissons hautes, les maisons +couvertes d'ardoises, enfoncées dans les vergers, elle s'ennuyait +toujours. La côte de Grâce et son panorama infini, ensoleillé, plein +d'eau, plein de ciel, plein d'espace, la fatiguait. Elle remarquait, +d'ailleurs, ou du moins René de Navailles remarquait pour elle, que sur +la plage, au concert, au Casino, on l'évitait. Le _Cant_ bourgeois +semblait établir autour d'elle une façon de barrière. Ils quittèrent +Trouville, revinrent à Paris, et, presque sans s'y arrêter, prirent +gaiement la route de Bade. + +Bade! Le paradis des fous! + +Pendant ce temps, madame Labarbade transformait doucement son genre de +vie. Elle était allée, un matin, chez un photographe. L'envie de son +portrait la démangeait. Le photographe,--_Photographie de l'Étoile, au +rabais, boulevard Sébastopol_,--était un loustic, fruit sec de l'atelier +de Bouguereau, qui eut, avec maman Anaïs, le petit mot pour rire. + +--A la bonne heure, disait madame Labarbade, voilà ce que j'appelle un +photographe charmant! Je vous enverrai des pratiques. + +--Inutile, répondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en +venant plus souvent vous-même. + +--Voyez-vous ça... Lovelace!... + +--Eh! eh! Lovelace a croqué des pommes moins appétissantes que vous! + +Madame Labarbade était enchantée. Elle aspirait cet encens avec un +sourire olympien. + +Quand elle s'éloigna, elle lança au photographe une oeillade qu'il ne +dut pas oublier. + +Il s'appelait Firmin Monséchard. + +--Firmin! Quel joli nom! se disait madame Labarbade. Firmin! + +Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monséchard, +avec ses vingt-huit ans, ses cheveux longs et gras, son _bagout_ de +rapin l'avait bouleversée. Elle songeait à l'épouser. Mais elle se +ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anaïs +était sur une pente glissante, et Firmin Monséchard ne lui sortait pas +du cerveau. «Lovelace en a croqué de moins appétissantes!» Tout le jour, +cette phrase se modulait à son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il +fallut retourner à la photographie pour voir l'_épreuve dans le baquet_, +et l'épreuve séchant dans l'atelier, et le portrait collé sur le carton. +Madame Labarbade n'était pas assez stoïque pour résister à tant +d'assauts. Puis la chair est faible. Et c'est ainsi que pendant que +Cachemire tentait à Bade la fortune, accompagnée de René de Navailles, +maman Anaïs cédait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait +de deux mille francs ce fond de portraitiste,--car Firmin Monséchard +était bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal! + +A Bade, Cachemire avait trouvé le pays de son rêve. Une ville petite, +proprette et gaie, où le plaisir est roi, la fantaisie souveraine, +l'imprévu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous +les sapins, les courses dans la forêt avec des voitures jaunes et des +cochers en veste rose, le défilé devant la Conversation, la musique +autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosités de la +Forêt-Noire, une foire de Saint-Cloud perpétuelle, mais plus élégante, +plus surprenante et plus folle. Le soir, le théâtre, la musique, Paris, +Paris partout, le Paris du bruit, des fêtes et du plaisir. Elle saluait +cent figures de connaissance en une heure. Elle était au diable, libre, +et pourtant elle n'avait pas quitté la rue Taitbout. Olivier Renaud +était là, Antonia était là, le petit Barberino était là, M. Gontran de +Rives était là. + +Elle lui avait même parlé. + +--Eh bien! qu'est-ce que vous devenez? + +--Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis à Bade pour +jouer, je parie? Non. Tout simplement pour prendre des bains de +bourgeons de sapin. _Hôtel à la Cour de Darmstadt._ C'est bête comme +tout. Mais c'est comme ça. Et croyez-vous, ma chère amie, que +l'hydrotérapie me réussit mieux que le souper. C'est un fait. + +--Mais vous devenez lugubre, alors! + +--Pas tant que ça. Je songe à me marier, voilà tout. Les petits marmots! +Ah! les marmots! Je souhaite que vous en trouviez un, un jour, sous un +chou. Vous verrez. Adieu. Et bonne chance! + +--Il est niais, ce de Rives, avait-elle dit. + +--Un poseur, avait ajouté M. de Navailles. + +Deux pas plus loin, ils rencontrèrent Olivier Renaud, riant beaucoup. + +--Vous êtes gai, fit Cachemire. + +--Je crois bien. Je n'ai pas ri comme cela depuis le soir de votre +répétition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de +Strasbourg à Paris avec un charmant compagnon, très-spirituel et +très-gai, qui revenait de Suisse. Il était enchanté de Bâle, des wagons +helvètes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous +avions causé de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il +voyageait pour son plaisir, et je lui avais répliqué que je m'étais mis +en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais étudier +un coin de l'Allemagne. Il était bien convenu que nous ferions le voyage +ensemble. J'avais un moment quitté mon compagnon, à l'arrivée, et je +m'étais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la +première figure que je devais rencontrer en y entrant, c'était la +sienne. Il regardait le tapis vert et jouait. Le premier jour, il perdit +une somme assez ronde, le second jour, il perdit une somme plus forte, +le troisième jour il était complétement dépouillé.--«Bah! se dit-il, il +me reste ma chaîne de montre.» Le voilà parti chez un orfèvre de la +Léopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frédérics +d'or, et revint triomphant. «De cette façon, je pourrai regagner Paris +dès ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant à la Maison +de Conversation, du diable si j'y reviens!» Dix minutes après, il avait +perdu les frédérics d'or de sa chaîne de montre. «Eh bien! fit-il, +n'ai-je point mes boutons de manchettes?» En effet. Les boutons de +manchettes engagés, il réfléchit qu'une pièce d'or peut refaire une +fortune en un quart-d'heure. Il joua les boutons de manchette. On trouve +toujours à emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demandé à +Paris arrivait. L'argent venu, il le joua encore. Un ami, qui le +rencontra et qui partait pour la France le soir même, le jeta dans le +wagon et le ramena de force chez lui. Bref, mon compagnon revint au +boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuyé, Bade lui ayant fait +oublier la Suisse, ses beautés et ses surprises... Et celui-là voyageait +pour son plaisir! + +--Tiens, dit Olivier Renaud, vous ne riez pas. Je parie que vous avez +perdu? + +--Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce râteau, gai +comme tout! + +--D'autant plus que la veine reviendra, fit René de Navailles. J'ai un +_fétiche_. + +--Lequel? + +--Un décime avec une croix. + +--Excellent! dit Olivier Renaud. + +--Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbécile qui +s'est _éteint_ d'amour pour Olympe Gérard. + +--Parfait, dit encore Olivier. Venez-vous voir la Trinkhalle? C'est +encore un autre fétiche. + +--C'est ça, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes +là-dessus. + +--De jolies peintures, fit Olivier. Le Goetzenberger qui en a +accouché, était un fameux drôle. Pas plus de couleur que sur la main. +Tenez, voici l'histoire de l'_Image de Keller_, et du château de +Neuwindeck. Connaissez-vous? Non. Voici: + +«Un chevalier de Thuringe, passant un soir près de Lauf, s'arrête au +château de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui +envahissent la porte d'entrée, il se fraye un passage jusqu'à la salle +des chevaliers. Sur son chemin, personne. L'abandon, l'ombre, le +silence. Mais dans la grande salle, il aperçoit une jeune fille vêtue de +blanc, assise, et l'oeil fixé sur les dalles. Ça vous amuse? + +--Oui... si vous voulez. + +«Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lève, le salue, et ses grands +yeux bleus brillant dans un visage pâle, semblent interroger l'étranger. + +«--C'est l'hospitalité que je demande, damoiselle,--je dis +_damoiselle_,--et le pain et le sel qu'on offre aux errants. + +«La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison, +et des fruits. Point de pain ni de sel. + +«--Ce château est le vôtre? dit le chevalier. + +«Elle inclina la tête et demeura silencieuse. + +--Pas bavarde! fit René de Navailles. + +--Vous allez voir. + +«--Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme. + +«Elle étendit la main vers les portraits de la muraille, et répondit +lentement: + +«--Je suis la dernière du nom! + +--Ah! très-joli! fit le dernier des Navailles. + +«La légende, continua Renaud, dit naïvement que, tout en causant, le +chevalier «était souvent revenu à la bouteille,» et la très-sceptique +brochure qu'on vous vendra à Bade pour quelques kreutzers ajoute: «_Il +n'est donc pas surprenant qu'il se sentît le coeur épris._» Bref, le +chevalier proposa à la jeune fille de l'épouser. + +»--En vérité! s'écria-t-elle. + +»Et sa pâleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux +dans un reliquaire, et sur ses blonds cheveux posant une couronne de +romarin: + +»--Venez, dit-elle au chevalier. + +»Elle marchait. Il la suivit. A l'entrée de la chapelle, deux +chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient roides et comme +pétrifiés. A la vue de la jeune fille, ils quittèrent leur attitude, et +le chevalier les vit marcher à ses côtés. Des cierges brûlaient dans la +chapelle, éclairant les visages de marbre des morts couchés sur leurs +tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un évêque revêtu +de ses ornements pontificaux, s'élevait, les mains jointes. La jeune +fille toucha du doigt l'évêque de bronze, et la statue se dirigea +lourdement vers l'autel. Alors, les lèvres d'airain s'agitèrent, +l'oeil sombre s'illumina, et de cette poitrine de bronze, la voix de +l'évêque fantôme sortit, et cette voix disait: + +»--Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du +comte de Windeck? + +--C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-là, dit René. + +--Vous l'avez voulu: fit Olivier. + +»Ici les légendes, qui s'accordent à peindre la terreur du chevalier, +diffèrent sur le dénouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait +chanté, et dissipé de sa voix claire ce tourbillon de fantômes, et que +le chevalier se soit retrouvé évanoui, «dans les hautes herbes de la +cour, auprès de son cheval fidèle.» Les autres, plus sévères, font +engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui répondit: «Oui,» +à la question de l'évêque de bronze. Ce dernier et terrible dénouement +se retrouve, absolument semblable, dans une légende espagnole qui fait +épouser à don Juan, une morte fiancée, et le foudroie au moment où il +passe son anneau aux doigts glacés de la jeune fille. Il est assez +curieux que cette lumineuse Espagne emprunte ainsi ses brumeuses +terreurs aux légendes du Rhin. + +--Ça m'est égal, la lumineuse Espagne! dit René. + +--Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir ça, l'Espagne! + +--Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous réciter +l'article que j'envoie ce soir à mon journal. C'est de la primeur. Du +Renaud inédit. Au revoir! + +Le soir, Cachemire gagna dix ou douze mille francs. + +Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfiévrée, le sang +à la tête, heureuse, se montrant à la Lichtenthal, au théâtre, au +Vieux-Château, avec des mises éclatantes, des bijoux superbes, un peu +maquillée déjà, toujours séduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle +se moquait bien du théâtre. Cette ville de Bade, quelle scène où elle +s'étalait, se montrait, se sentait admirée et applaudie. Elle en venait +à aimer ce René de Navailles, comme un moment elle avait aimé M. de +Bruand, pour tous ces triomphes! Elle était la reine de ces allées +superbes, l'enviée, la fêtée, la charmeresse! Alors quand elle songeait +à son enfance, à sa jeunesse, au bateau qu'elle passait, à son père +s'asphyxiant sur ses fourneaux, à la brave femme qui l'avait recueillie +et qui était morte, à Madame Herbaut, à Joseph, à ce foyer d'honnêteté +qu'elle avait fui: + +--Il y a des gens, se disait-elle, qui trouvent le bonheur dans la +vertu! Sont-ils bêtes! + +La malheureuse les _plaignait_. + + + + +X + + +La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'était comme soulevée à +cette idée qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il était de +ces gens qui rêvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est +par horreur de la boue qu'ils marchent dans le sang. Il revint chez lui, +accablé. Son logis à présent était redevenu morne et presque aussi +lugubre que jadis--plus sinistre, car Terral avait dépensé de sa +provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre était vendu. Les +tableaux, les bronzes partis. Çà et là quelques bimbelots encore +accrochés, traînant--la momie du luxe. Un lit, une table, quelques +chaises. Rien de plus. Cette vue serrait le coeur de Terral. Il avait +envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait là comme dans un antre. +Si l'on sonnait, il n'ouvrait pas. On pouvait le surprendre, le voir +ainsi misérable. Quelle honte! + +Il se laissa tomber sur son lit, rêvant. + +--Étrange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle +voulait me sauver. Et ce sacrifice banal pouvait me tirer du mauvais +pas.... il me faut si peu d'argent! Combien? Qui sait! Dix louis! La +chance est terrible. En une heure, dix louis peuvent devenir une +fortune. Avec dix louis j'irais à Baden, essayer ma martingale... + +Il allait à un petit tiroir où il enfermait des fèves, traçait à la +craie, sur sa table, un jeu de trente et quarante et jouait. + +Les fèves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il +gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fèves, mettez des florins, ce +gain eût été une fortune. + +--Parbleu, se disait-il, je la tiens, ma martingale. Infaillible. Il +faut absolument que je la risque. Oh! réparer la brèche, me reconstruire +une richesse, et vivre. Car je n'ai pas su vivre. + +Sa pensée le reportait soudain vers Suzanne. + +--Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'eût été infâme. Et pourquoi +infâme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes +scrupules. A quoi bon? Dix louis, et c'est assez! Eh! bien, est-ce que +je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prêtait, elle ne +donnait pas. J'ai été un sot! + +Puis se levant, allant à la porte: + +--Après tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent, +je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, là. Je +l'emporte. J'attends le soir. Je joue. Je gagne. C'est bien... Je... +Oui, j'y vais! + +Il boutonnait son habit, cherchait son chapeau. + +Il s'arrêta brusquement. + +--Et si j'allais rencontrer un de ses amants chez elle. Cette fois, je +n'aurais pas le droit de le tuer comme M. de Bruand: s'il me +connaissait, il raillerait. Écrire? La lettre peut se perdre. Non. Et +puis, non, décidément, pas de son argent, à elle. C'est fini. Qu'elle +aille où son destin la pousse, et moi aussi! + +Pourtant, il lui fallait un enjeu--il redemandait un levier; où trouver +ce qui était sa vie? Il fallait donc recommencer ces âpres chasses à +l'or d'autrefois, il fallait espérer au lieu de jouir, attendre au lieu +de posséder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait +partout. Demander encore, c'était dévoiler le secret de sa misère. + +--Pas d'amis! se disait-il accablé par le vide qu'il avait fait autour +de lui, au temps où dédaigneux de toutes choses, confiant en sa force, +il criait le _moi seul!_ de Médée. + +Pas d'amis! + +Il cherchait, interrogeait, fouillait ses souvenirs et dans cette nuit, +dans cette foule qui l'entourait, il ne trouvait qu'un nom, un seul. +Bourdenois, + +--Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombré! Perdu! Oublié! + +Bourdenois! Celui-là peut-être aurait pu le sauver. Le Titan se +raccrochait à l'enfant; l'homme fort regrettait le _naïf_. Terral +s'arrêta longuement devant ce nom, plein du passé, et, peu à peu, comme +si la lumière s'était faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu +imprimé, çà et là, ce nom, il ne savait où,--dans des comptes-rendus de +journaux peut-être. + +--Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-être lui dont parlait +la critique... + +--C'est lui, se dit bientôt Terral, l'idée confuse prenant corps et se +fixant... Je suis sauvé! + +C'était le cri de l'égoïsme à la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois +restait seul. Il alla à Bourdenois. + +Terral entra dans un cabinet de lecture, demanda le livret du Salon, +chercha à la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de +lui enlever un monde des épaules. + +Il avait lu: + +BOURDENOIS (Charles-Henri), né à Mussidan (Dordogne), élève de M. +Cabanel. + +_Rue d'Enfer, 11._ + +269.--_Les Volontaires de 92._ + +270.--_Hérault de Séchelles brûlant les trophées de la royauté._ + +--C'est lui! se dit Terral. Ah! voilà le salut! + +Il alla à pied, la tête en feu, plein de projets, plein de fièvre, rue +d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'eût poursuivi, jusqu'au +cinquième étage, où demeurait Bourdenois. + +Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu étonnée +et qui demanda le nom du visiteur. + +--Fernand Terral. + +--Oh! dit la jeune femme dont le visage s'éclaira... Veuillez entrer, je +vous prie. Mon mari m'a souvent parlé de vous! + +--Marié, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouvé sa carapace. + +La porte de l'antichambre s'ouvrit brusquement; et Bourdenois, en +vareuse rouge, s'écria, tendant les mains à Terral: + +--Ah! ah! D'où diable sors-tu?... je t'ai cherché, je t'ai traqué,... +Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te réclamer dans les _Petites +affiches_. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou? + +--Moi?... Non, dit Terral, je reviens de plus loin. + +--Mais entrez donc, interrompit madame Bourdenois, vous ne pouvez causer +ici. + +Terral fut introduit dans l'atelier. Il y avait, sur le chevalet, une +toile commencée. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits +panneaux grands comme la main, représentant des tableaux projetés. Une +propreté flamande. On sentait qu'un oeil de ménagère inspectait tout +cela. L'atelier d'ailleurs respirait le calme, sentait bon. Le mobilier +était un brave ameublement sans prétention; mais tout cela gai, +souriant. Les choses ont leur bonheur. + +Il fallut que Terral entendît l'histoire tout entière de Bourdenois, et +comment la misère s'était lassée à la fin, et comment l'artiste s'était +fait peintre sur porcelaine, gagnant son pain le jour, gagnant la nuit +sa gloire, composant à la lampe des tableaux qui enfin avaient trouvé +des juges et des acheteurs. Une première toile vendue, dix avaient +suivi. Bourdenois avait eu des commandes, çà et là. Les marchands de +tableaux l'exploitaient bien un peu, mais c'est le sort commun des +débutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter +aux orties la palette du peintre sur porcelaine, l'horizon s'ouvrait, le +pain était assuré et non-seulement le sien, mais celui _des autres_. +Plus d'obstacles alors au mariage. Le père avait consenti. Ah! que +Bourdenois avait cherché Terral pour lui annoncer cette joie! Mais, à ce +moment même, Terral se cachait, dévorait sa _déveine_, et ne sortait que +la nuit. Ce mariage ne datait que de deux mois, trois mois au plus. On +s'était marié le jour même de l'ouverture du Salon, et Bourdenois +apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une médaille. + +--Médaillé! Conçois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a passé, +je me moque de la pluie. Le beau temps est venu. Je suis heureux comme +un vaurien. Tu vois ma petite femme? Je me couperais en quatre pour +elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas après s'être déchiré +à toutes les ronces de la création. Tu vois, je donne dans le poétique. +C'est bête comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre +Terral, que je n'ai pas volé mon bonheur! + +--Certes, dit Terral. + +--Ah çà! Et toi? + +--Moi?--(Madame Bourdenois préparait des grogs dans la chambre à côté. +Charles et Terral étaient seuls).--Moi, j'ai fait naufrage. J'ai mené ma +barque à toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomètre. La machine a +sauté. + +--Ah! + +--C'est une leçon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voilà déjà +consolé. Je suis de ceux qui s'arrêtent, je ne suis pas de ceux qui +tombent! + +--Oui, très-bien, fit Bourdenois. Mais où en es-tu, voyons? Naufragé, +soit, mais il te reste au moins... + +--Rien. + +--Rien? + +--Eh! bien, dit gaiement Bourdenois, nous allons partager! + +Il s'était levé, allant droit à un petit buffet en vieux chêne dont il +ouvrit le tiroir. + +--Tiens! + +--Qu'est cela? + +--Tu vois, dit Bourdenois en lui tendant un billet de cent francs. Le +quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant à t'offrir, +mais... + +Terral hésitait, humilié à demi, écrasé aussi par ce mouvement si simple +du brave garçon. Tout à coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et +dit: + +--Soit. Je te rendrai cela bientôt, je t'en réponds. A demain. + +--Tu pars? + +--Oui. C'est cet argent que je venais te demander, tu ne comprends pas? +Maintenant je suis tiré d'affaire. Ces cent francs là, mon cher, c'est +peut-être un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain! + +--Eh! bien, dit madame Bourdenois, qui rentrait dans l'atelier, et mes +grogs? Vous ne pouvez pas refuser, monsieur... + +Terral causa encore un moment, trouva pour madame Bourdenois un ou deux +compliments, serra la main de son _ami_, et descendit. Dans les +escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, chargé de +livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chénier. C'était le +beau-père. + +--J'en échapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgré +toutes les fatalités du monde. Cinq louis. Cela suffit. + +Il s'habilla. Bien portés, ses vêtements râpés, mais de bonne coupe, lui +donnaient encore une élégance presque insolente. Il attendit le soir et +se promena avant le dîner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des +agents d'affaires, le rencontrèrent. + +--Ah! quel hasard! Est-ce que votre soirée est prise, Terral? + +--Non. + +--En ce cas, nous vous invitons, nous vous entraînons, nous vous +enlevons. Grande réception dans les salons de Brébant. C'est la +Compagnie qui paye. + +Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une société +de crédit industriel. On avait invité des journalistes, Terral rencontra +Olivier Renaud, bien d'autres qu'il connaissait, le petit Barberino, des +compagnons de plaisir. Barberino avait amené avec lui un jeune homme au +regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu pâle. + +--Quel est ce monsieur? demanda Renaud à Terral. + +--Je ne le connais pas. + +Il apprit, cinq minutes après, au potage, que le jeune homme se nommait +Paul de Rieux,--une grande famille de Bourgogne, disait-on. + +Pendant le dîner, M. Paul de Rieux fit _des mots_. + +Il était placé en face de Terral et ses dents blanches découvertes par +un immuable sourire, il semblait quêter, à chaque saillie, son +approbation. + +Dans le brouhaha du repas, le bruit des conversations partielles se +mêlant aux interpellations d'un bout de la table à l'autre, Terral se +taisait et songeait. Tout à l'heure on allait jouer. C'était alors qu'il +risquerait ce suprême enjeu, venu du hasard. Il n'écoutait pas. Ses +voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'élevait à +chaque nouveau vin annoncé par le garçon. Le Léoville et le Roederer +formaient les dièzes et les bémols. On se mit à parler politique et l'on +finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts à la prospérité de +l'entreprise se perdirent dans les considérations sur la conduite de +Robespierre et le procès des Girondins. + +Le café était versé dans une pièce contiguë. La table desservie, les +garçons étendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua. + +--Allons, se dit Terral, c'est l'instant. Et,--comme il arrive parfois +aux heures difficiles,--un souvenir de ses vieilles lectures lui revint +et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel à l'heure des +crises: _Aux armes!_ + +On établit un lansquenet. + +Le petit Barberino prit la banque. Terral jeta un louis, puis un autre, +perdit, alluma un cigare en souriant et ne rejoua plus avant de l'avoir +fumé. Puis il revint à la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les +cartes. + +--Trois louis! dit Terral. + +--Je les tiens, fit Barberino. + +Terral gagna. + +--Six louis! + +Il gagna encore. Il passa sept fois, gagnant toujours. + +Il avait devant lui un tas d'or, trois mille huit cent quarante francs, +gagnés en deux minutes. Il _passa la main_, ramassa son gain et revint à +la fenêtre. + +Il regardait les boulevards, noirs, le ciel pluvieux, les lanternes des +voitures qui se croisaient, les passants de plus en plus rares avec des +parapluies. + +--Allons, dit-il gaiement, ce ne sera pas le soleil, ce sera la pluie +d'Austerlitz... + +Il se remit à la table de jeu, tint une mise considérable, mais perdit +cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientôt et demeura +debout contre la table, regardant les cartes, l'or, les joueurs, le +tapis,--pétrifié. Il lui semblait que c'était un rêve. Quoi, plus rien? +Rien. Eh! bien, il allait emprunter à quelqu'un des convives, là, +sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commençait à +peine; avouer qu'il était _décavé_, impossible. Alors il se prit à +regarder, il examina les joueurs, il s'efforçait de s'intéresser à la +partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: «Je vais +gagner. Tout à l'heure. Patience!» + +Ses yeux s'arrêtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui +lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait à l'annulaire +gauche des diamants qui jetaient des étincelles de lumière électrique. +Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparaître, il vit +les mains de M. de Rieux se perdre dans les basques de l'habit et, +rapidement, faire passer dans la manche gauche du vêtement, un jeu de +cartes. + +Terral recula. Si rapidement que le tour eût été exécuté, il avait tout +vu. + +Il attendit. + +Deux minutes après, M. de Rieux _prenait la main_. + +Il la prenait à vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante +et un mille deux cents francs. + +Puis il dit, avec son sourire éternel: + +--Ouf! je passe la main! + +Il leva alors ses yeux bleus et gais sur les spectateurs. + +Terral le regardait d'un air foudroyant. + +L'aventurier pâlit devant ce regard et comprit que Terral savait tout. +Mais il se remit bien vite de l'émotion, essuya d'un air négligent les +bijoux de sa main gauche, se leva comme fatigué et passa, s'étirant les +bras, dans la pièce à côté. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait déjà +disparu. En regardant à terre, dans un coin, Terral aperçut un petit +paquet que l'autre avait dû laisser là. + +Il se baissa, le prit, et devint pâle à son tour. + +C'était un jeu de cartes, un double jeu de cartes préparé. + +Haletant, Terral regarda. Il y avait là dix coups arrangés. On pouvait +_passer_ dix fois. Une fortune! + +Oui! il contemplait ces morceaux de carton, il les comptait, sans les +déranger, l'oeil embrasé, le sang aux tempes, tremblant, fasciné par +ces cartes qui lui murmuraient mille choses mauvaises. Ces figures aux +couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en même temps. Il +croyait qu'il allait s'évanouir. + +Tout à coup, il se secoua brusquement. + +--Si on me voyait ici, pensa-t-il. Et si on apercevait _cela_! + +Il enfonça le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant +toujours, la main dans la poche. Il avait peur de devenir fou. Tout +tournoyait autour de lui. La tenture rouge du salon l'aveuglait, les +glaces se renvoyaient les milles lumières rosées ou bleuâtres des +cristaux des lustres; Terral ne voyait pas, n'entendait pas. Tout se +troublait autour de lui et bourdonnait. + +Rien de distinct que cette pensée: + +--Dans ta main, une fortune! + +Alors, comme un homme ivre, il se rapprocha de la table, prit les cartes +du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse étonnante d'un grec, y +substitua audacieusement les cartes de l'_autre_. + +Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcément, +mathématiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il +entendait le bruit des louis, les chuchottements, les exclamations et +cette musique l'enivrait. Ah! c'était vraiment la fortune, cela! Plus +que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait osé le rêver, les coups +étaient formidables. Il avait là, devant lui, à lui, tous ses rêves, ses +rêves détruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit, +l'éclat, les chevaux, les femmes, Cachemire! + +Tout à coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les +cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri: + +--On nous vole, messieurs! + +Terral bondit, livide. + +Le petit Barberino montrait les cartes. + +--Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-là est préparé! + +--C'est une infamie! s'écria M. de Rieux qui regardait en face Fernand +Terral de l'autre côté de la table. + +Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'élancer sur le misérable, +mais un cercle irrité le retint, on se partageait le tas d'or déjà; il +se sentit poussé au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il +put se dégager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,--ils étaient +quatre,--et les envoya d'une secousse, contre la muraille, jurant. + +Il se trouva sur le boulevard, nu-tête, sous la pluie, seul, abîmé. + +--Messieurs, disait en haut le petit Barberino, remercions M. Paul de +Rieux, mon ami, ici présent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous +allions être les victimes! + +On remercia M. Paul de Rieux. + +Terral eut un moment l'idée du suicide. Décidément la partie était +achevée, et la ruine complète. Le sort avait eu le dessus. S'acharner +eût été folie. Il s'achemina à travers les rues boueuses, jusqu'à la +Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tête-nue, regardant l'eau +couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumières du gaz +s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Châtelet +et les tourelles se découpaient en noir sur le ciel sombre avec des +attitudes bizarres. Il demeurait là hésitant. Ses mains brûlantes se +rafraîchissaient sur le grès mouillé du pont. Le vent lui passait dans +les cheveux et calmait sa fièvre. + +--Le suicide? Pourquoi? se disait-il. N'y a-t-il que Paris au monde? + +Après l'idée de mort, l'idée de fuite. Il se voyait, emporté au loin, +sauvé, recommençant ailleurs, en Espagne, en Amérique, il ne savait où, +une vie nouvelle, et, plus tard, revenant ici, s'imposant, relevant le +front, écrasant ceux qui l'écrasaient. + +Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint, +mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se +détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui +attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au +chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec +cette idée fixe: _Partir!_ + +La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le +jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide, +c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque +dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient +comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La +fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de +cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il +était plus fatigué que le matin. + +Il avait faim, d'ailleurs. + +--J'ai faim. + +Cette pensée,--ce besoin,--s'empara de lui tout entier. + +Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente +sous à lui, trente sous. + +--Qu'importe! + +Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le +fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de +la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers +pauvres, chercha quelque _gargotte_ où il pût manger sans crainte d'être +reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins, +avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune +et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La +porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec +l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces +cadrans aujourd'hui sont rares): _Soupe à neuf heures_. + +Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du +bruit. + +Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du boeuf, un +peu de vin, n'importe quoi. + +--Misère, se disait-il avec une amère colère, j'ai faim! + +On ne le regardait point. Il n'est pas si rare de voir ainsi courir les +crèmeries des affamés en habit noir. La misère n'a pas d'uniforme. +Terral entendait dans un cabinet vitré, des maçons attablés en +pique-nique, et qui arrosaient de chansons leur dessert: + + Architectes et maîtres maçons + Méprisez pas les compagnons + Qu'ils vous ont mis le pain en main, + Que vous en aviez grand besoin! + +Il restait là, n'ayant plus d'appétit, à écouter, absorbé. La salle se +vidait peu à peu. Les habitués faisaient, en passant, des amitiés à la +dame de comptoir et si le mari se fâchait, ils lui jetaient en riant +quelque épigramme. A la fin, Terral s'aperçut qu'il était presque seul. +Il se leva, et dit à la crèmière: + +--Combien? + +Elle regarda son mari. + +Celui-ci fit un petit calcul mental, et répondit: + +--C'est dix-huit sous. + +Terral paya. Il se dit, en sortant: + +--Il faut peu de chose. Si l'on était philosophe, pourtant! Bah! +ajouta-t-il, les philosophes sont des sots! + +Il regarda l'heure à la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle +soirée lente à passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il +n'avait même pas de lumière au logis. Le boulevard? A présent, ce +boulevard lui faisait peur. Que de gens avaient le droit de le +souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait été +plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait même +pas l'idée de se venger. Il était perdu; le courant l'entraînait. +C'était d'une autre façon qu'il entendait le remonter. + +Mais quel scandale! comme on avait dû s'entretenir de lui dans tous ces +cercles! Les journaux allaient s'en mêler. + +--Je ne les lirai pas, songeait-il. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! le +proverbe ment comme un homme: les oreilles ne «m'ont point tinté» +aujourd'hui! + +Tout en pensant, il allait au hasard, fatigué. En route, il se sentit +accablé. + +--Eh bien! se dit-il, j'ai encore douze sous... une fortune, fit-il avec +un affreux sourire. + +Il côtoyait le Luxembourg, il entra dans un petit café, et s'assit. + +--Je resterai là jusqu'à minuit. + +Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se fût plongé +dans la lecture, et s'absorba dans ses réflexions irritées. On lui +servit du café. Il ne le vit pas. Il franchissait déjà l'Océan, +débarquait à New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la +tête, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il écouta et promena son +regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un énorme +poêle de faïence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de +derrière ce poêle. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue +souvent. Mais où? Mais quand? + +--Ma foi, oui, disait-elle, je suis boudhiste. Pourquoi ne serais-je +pas boudhiste? Avec ça que le Çakia-Mouni est si bête que ça! Mais il +avait trouvé la doctrine chrétienne 500 ans avant Jésus, songez donc! Un +bonhomme qui prêche la vertu à des sauvages, l'oubli des injures à des +étrangleurs, la haine du sang à des espèces de Caraïbes. Vous savez une +chose, c'est que parmi les trois ou quatre cent mille boudhistes qui +peuplent l'Asie, le meurtre est cent fois plus rare qu'en Europe. Il y a +des villes peuplées comme Paris où l'on s'assassine moins que dans le +faubourg Montmartre. Et puis, la doctrine est calmante. Qui ne s'est un +peu consolé, à l'idée d'un _nirvâna_ colossal, d'un anéantissement +complet de la nature se fondant, goutte d'eau en une mer, avec la +création tout entière? Ça fait passer bien des méchantes heures et ça +évite bien des indigestions. Notez que j'ai été assez heureux pour +trouver dans cette vie un brin de _nirvâna_, sans attendre ce que je +puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doublé de dédain ou +de mépris, il n'y a que cela au monde! + +--Mais je le reconnais, se dit Terral en se levant machinalement, c'est +Fargeau! + +Il s'approcha du poêle, jeta un regard de l'autre côté et vit, causant +et fumant, trois hommes, l'un gros et grand, l'autre long et mince, avec +des cheveux roux, et au milieu, Fargeau, une pipe entre les dents, et +qui s'interrompait parfois dans son exposé de doctrines, pour lancer au +plafond un peu de fumée. + +Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrière, Terral s'avança. Un +je ne sais quoi le poussait. La curiosité, peut-être. Fargeau lui avait +refusé la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un dédain de plus +ou de moins, peu importait à Terral. + +Fernand alla à Fargeau et lui frappa sur l'épaule. + +L'autre se retourna, vit Terral, et dit: + +--Ah! + +Puis il ajouta: + +--C'est vous, eh bien! + +--Je voudrais vous parler, dit Terral. + +--Ah! bon! fit Célestin, je sors. + +Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche à houblon, +en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de la _Grève +de Samarez_, de Pierre Leroux. + +--Vous ne venez pas, Vobrichon? dit le maigre personnage au gros homme +qui restait assis. + +--Non. Je veux lire la _Revue des Deux-Mondes_. La _machine_ de Sand +m'intéresse! + +Fargeau avait pris le bras du philosophe Goussard (ainsi se nommait son +maigre interlocuteur), et il avait fait signe à Terral de le suivre. + +On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation où elle +en était restée: + +--Fargeau, mon ami, dit-il d'une voix douce, enfantine (il avait bien +quarante-cinq ans), vous n'êtes pas dans le vrai. Vous êtes pour +l'anéantissement, je suis pour le progrès. Vous arrêteriez l'humanité +dans _le bien_, je veux qu'elle aille jusqu'au _mieux_. Nous avons du +chemin à faire pour arriver à l'égalité, à la fraternité, à la concorde +universelle, mais nous y arriverons. + +--Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! Égalité! c'est +joli. Égalité de droits, soit. Mais l'égalité de situation? Goussard, +vous êtes un archange, mais vous rêvez. + +--Je rêve? + +--Ah! çà, voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des députés et +des égouttiers? + +--Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des députés, +quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des égouttiers, lorsque la +science, étant arrivée à nourrir l'homme par des vapeurs et non par la +matière, et à remplacer le beefsteak par une liqueur concentrée, une +essence nutritive, la nature humaine se trouvera transformée et +idéalisée? Quand on digérera des parfums au lieu de... Enfin, les égouts +seront inutiles, et,--les villes assainies, la santé publique sera +sauvegardée,--la vie humaine décuplée, les égouttiers se feront +jardiniers, et... + +--Et vous avez bu trop de bière, mon bon Goussard. Vous êtes plus +Allemand, à vous seul, que toute l'université de Bonn et celle +d'Heidelberg... Allez vous coucher! + +--Vous ne comprenez rien au progrès. Au fond, dit Goussard, vous êtes un +matérialiste. + +Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut à l'angle d'une +ruelle. + +Ils étaient arrivés, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive +gauche, les quartiers de Fargeau. + +--Eh bien! dit Célestin, que me voulez-vous? + +--Moi, fit Terral en riant presque, d'un rire nerveux, je viens +philosopher aussi... un moment... et je tiens à vous dire que le fond du +sac de la vie est bête et sale... Je suis ruiné, perdu, accablé. J'ai +voulu me jeter à l'eau et je vais me jeter au diable! + +--Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort fût aussi +adroit! + +--Oui, oui, reprit Terral, j'entends déjà tout ce que vous allez me +dire. Mais je ne suis point fâché de l'entendre de vous. C'est le fer +rouge sur la plaie. On crie et l'on guérit. Allez! Dites-moi que +l'audace est stupide, que l'honnêteté est souveraine, et que j'ai eu +tort de ne pas me nourrir de Berquin et de lait de poule. Mais, entre +nous, que vous a-t-il servi de croire à votre Bouddha, tandis que je ne +croyais à rien, pour en arriver à être tout aussi misérable que moi, et +tout aussi désespéré? + +--Je pourrais vous dire, répondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne +croire à rien pour avoir des souliers aussi troués que les miens? Ma +foi, non! La morale serait niaise. Vous êtes vaincu, voilà la morale. +Vos ongles se sont brisés sur le roc; c'est la morale, cela! La morale, +c'est votre pâleur, c'est votre colère, c'est votre pensée de suicide. +Je n'ai jamais songé à me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie +est absurde et que tout est _au delà_,--dans l'anéantissement, la paix +des atômes. Seulement, j'attends, étant sûr de ce lendemain auquel vous +préfériez le jour présent. Et voilà qu'aujourd'hui vous manque, et que +vous ne croyez pas à demain! + +Involontairement, Fernand Terral baissait la tête. Fargeau le regardait +et l'étudiait comme un médecin examinerait un malade. + +--Voulez-vous ma pensée? dit Fargeau à Terral qui courbait la tête; tout +votre salut est dans vos revers. Vous êtes jeune! Si c'était une leçon, +cela? Je sais que les leçons d'habitude ne servent pas à grand'chose. +Mais le hasard!... + +--Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse, +et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier! + +--Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail... + +--Le travail! + +Et Terral se prit à rire. + +--Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai +logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà +perdu votre morale avec moi. Restons-en là. + +--Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que +je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?.... +Jamais!... Je vous prends comme un _cas_ et je vous étudie comme un +_sujet_ qu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas +suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez! +Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le +Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je +parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:--un résidu. +Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé. +Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral! + +--Soit! dit Fernand. + +--Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait +d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de +votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je +vous connais bien. + +--Continuez, dit Terral. + +--Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés +comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de +fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les +chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on +veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux +routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui +déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue. +N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut +lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau, +on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive! +Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et +encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années +encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils +ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de +trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se +prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout +comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des +remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque. +Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés +heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un +coeur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les +flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de +voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans +pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit +tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille. +Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses +pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a +marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une +colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les +yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se +ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne, +il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il +y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes +lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors, +largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes +qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui +crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les +plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui +éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes +soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous +aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous +volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi +donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins? +Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette +boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces +débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de +marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères. +Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les +espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent +en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle +fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme +une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi +qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à +présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta +beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui +sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne +sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus. +Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs +tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main +d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent +semble souffler, qui les agite comme des arbres à demi morts. On les +voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie +passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un +de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un +rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales, +fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le +cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les +contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs, +et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux +noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où +est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux, +ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont +faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie +toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta +double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans +ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder +dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce +sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des +oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent +jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains +de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle +de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les +médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le +sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler, +courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le +droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma +mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et +penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde +ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce +teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable +qui te ronge le sein,--ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non +pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel! + +Fargeau avait parlé avec une sorte d'excitation et de colère que Terral +ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigués avaient rajeuni; sa voix avait +repris les accents d'autrefois. Il avait dû souffrir avant d'abdiquer. + +Terral, étonné, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait +pas, ne l'ébranlait pas. Il n'était point ému. + +--Tout cela est fort beau, dit-il, et prouve que le monde est mal fait. +Je ne me charge pas de l'orthopédie. Redressez-les, don Quichotte! Moi, +je veux la fortune, et je vais à elle--encore une fois, toujours--si je +puis! + +--Meilleure chance, dit Fargeau. + +Ils se séparèrent. + +Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courbé sur le +pavé, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les +épaules, et rentra chez lui. + +--J'ai fait de _la copie_ pour le roi de Prusse, songeait-il. On ne le +convaincra plus, celui-là. Mais c'est justice. Le repentir serait +immoral parfois. + +Il allait se mettre au lit, quand il aperçut sur sa cheminée une lettre +que le concierge avait dû placer là. + +--Qui diable peut m'écrire? + +C'était Adolphe Labarbade qui priait M. Célestin Fargeau de l'attendre +le lendemain à midi. + +--J'attendrai, se dit Fargeau. Encore un joli monsieur! + +Le lendemain, à midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entrée chez +Célestin Fargeau. Il avait dépouillé les habits du lycéen et revêtu le +_veston_ d'ordonnance du _gandin_. On l'eût pris pour une réclame de +Dusautoy. Son premier regard fut un peu dédaigneux. Le logement +qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dorés +sur toutes les moulures, que le fils de maman Anaïs avait coutume de +fréquenter. Il n'en tendit pas moins la main à Fargeau en lui disant: +_Bonjour, cher?_ + +--Eh bien! dit Fargeau, qu'y a-t-il pour votre service? + +--Voilà, répondit Adolphe. + +Il alluma un cigare puisé dans un étui de Manille, et tout en fumant: + +--Vous ne devez pas ignorer, pas vrai, mon bon Fargeau, que le +baccalauréat a été institué par les gouvernements pour l'aplatissement +des jeunes gens qui se moquent de Cicéron comme de leur première +culotte? + +--Parbleu! dit Fargeau qui s'amusait de cet aplomb. + +--D'un autre côté, impossible de faire son droit sans le morceau de +parchemin qu'ils appellent un diplôme. + +--Oui. C'est bien ridicule. + +--Dites que c'est obscène! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que +je veux faire mon droit. Maman le veut. Désobligerai-je pas maman, moi? +Jamais de la vie! Comprenez? + +--Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalauréat. + +--Voilà le _hic_! Ils me refuseront. + +--Pourquoi? + +--Parce que leur latin m'embête et que je ne l'ai pas appris. C'est une +raison. Mais j'ai songé à vous, citoyen Fargeau. Vous êtes un puits de +science, vous êtes ferré à glace sur Homère, vous êtes riche en savoir, +un Rothschild de science... + +--Je ne suis même riche qu'en cela! + +--On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplôme à la +pointe d'une version latine? + +--Hein, vous dites? + +--Passez le _bachot_ pour moi! + +--A votre place? sous votre nom? + +--C'est si facile! + +--Ah! çà, mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire, +pour qui me prenez-vous, décidément?... Pas physionomiste, mon jeune +monsieur! Tous les gens qui n'ont pas des bottines vernies ne sont pas +fatalement des canailles. L'habit ne fait pas le moine. Savez-vous ce +que vous m'offrez? De commettre un faux, rien de plus. C'est quelque +chose. Il y a de pauvres diables, misérables comme les pierres, qui font +cela. Les entrailles qui crient sont si éloquentes! On les écoute. Moi, +j'aime mieux serrer la boucle de mon pantalon et garder mon nom, qui en +vaut un autre. Je m'appelle Célestin Fargeau et non Adolphe Labarbade. +Si vous croyez que j'échangerais ma défroque contre la vôtre, c'est une +erreur de plus à ajouter à vos folies. Où est mon chapeau? J'ai à +sortir! + +--Ah! dit le jeune homme étonné. Ainsi, vous refusez? + +--Radicalement.--Et sans rancune, dit Fargeau en montrant la porte au +fils de madame Labarbade. + +Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les épaules et se +disant que Fargeau était un imbécile. Il remonta dans le coupé qui +l'attendait à la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On +l'attendait pour déjeuner, et en chemin il prépara, d'après les +vaudevilles à la mode, les _mots_ qu'il devait improviser au dessert. + +Cachemire avait déjà fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des +Croisés une fois ruiné, elle lui avait signifié son congé sur vélin. +Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la même pensée en tête. +Les contrats qu'elle signait se déchiraient bientôt. Elle avait en +circulation tant de billets d'amour qu'elle en laissait protester +quelques-uns. C'était la vie assourdissante, étourdissante, d'ailleurs +luxueuse car maintenant elle savait le prix d'un bijou, son poids et +elle amassait. Les amours ne duraient guères, les morts allaient vite. +Elle lançait sa fantaisie à toute bride sur le pavé, courant, changeant, +avide de nouveauté, d'imprévu, de sensations non encore éprouvées, de +liqueurs non goûtées, de frémissements inconnus. Cette vie frénétique, +électrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui eût écrasé un +porte-faix, ces journées lourdes après des nuits passées dans le gaz du +souper, ces réveils accablés, ces soirées de théâtre, ces faiblesses de +tête, ces délabrements d'estomac et ces haut-le-coeur qui accompagnent +de semblables existences, elle les supportait vaillamment, riant +toujours, héroïquement, remplaçant par les bains chimiques, les pâtes, +les couleurs, les engins de toilette, tout ce qui s'en allait d'elle, +s'écaillant et se frelatant. + +Elle était, elle était toujours la Cachemire désirée, lorgnée, détestée, +adorée, des premières représentations, des courses, des concerts, des +soirées du Cirque, de partout. Son sourire était le même, découvrant les +dents par le même rictus, mais impassible maintenant, mais attristé, +mais comme taillé dans le plâtre avec un ciseau. Elle ne laissait rien +paraître des défaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois, +et qui, lorsqu'elle était seule, lui faisaient pousser des cris de +souffrance. Sa poitrine lui faisait mal, des frissons lui couraient dans +les reins. Elle se regardait dans ses miroirs à biseau, effrayée de sa +pâleur. Mais elle reprenait,--si quelqu'un entrait, à sourire et +chantonnait--peut-être pour oublier. + +Et le soir, le théâtre, le bal, le souper l'attiraient, l'étreignaient +encore! Elle se brûlait l'estomac avec les écrevisses bordelaises; elle +était dyspeptique déjà, usée. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait +des envies de s'encanailler, elle rêvait d'aller danser à la +Boule-Noire, déguisée, et de boire des saladiers de vin chaud sur les +tables grasses. Le crin-crin du bal de barrière lui secouait les nerfs, +ou bien, elle courait les cafés-concerts, avalant cette musique +endiablée qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bière et les +asphyxiantes bouffées du tabac. Les pièces de théâtre qu'il fallait +suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tête se faisait vide. Elle +n'éprouvait plus de réelle fièvre que devant les écuyers qui tournaient, +emportés par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les +cymbales de l'orchestre marquent le galop de leur voix de cuivre. Elle +ouvrait de grands yeux en regardant ces hommes demi-nus risquant leur +vie, et ses petites mains applaudissaient en déchirant leurs gants. + +Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On eût dit +une de ces boîtes mécaniques qu'on démonte pièce à pièce, et qui tombent +éparses brusquement. De tout ce qui avait été Cachemire, la brune +Cachemire, à la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un +visage maquillé, aux muscles enduits de blancs d'oeufs, de grands yeux +hystériques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle +entrait dans une loge, entendre, à ses côtés, le petit rire content +d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beauté repeinte, +la maladie sous cette splendeur encore insolente et la souffrance sous +ce sourire. + +Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monséchard, +le photographe, trouvait souvent Cachemire buvant de la tisane et +rêvant, la tête appuyée dans la main, le coude sur le bras d'un +fauteuil, hochant la tête et revoyant peut-être, comme dans un rêve, +Samoreau, les journées pleines de soleil, et les nuits pleines +d'étoiles, là-bas contre la forêt où le vent passait en chantant... + +Madame Labarbade haussait les épaules. + +Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coupé--car elle était +riche, on l'aimait encore, on se ruinait encore pour cette femme qui +toussait--et elle donnait ordre qu'on la descendît aux Tuileries. + +S'il faisait beau, elle allait s'asseoir sur une chaise, sous les +marronniers, et regardait jouer les enfants. Les uns troquaient leurs +timbres-postes, les autres jouaient aux soldats, chantant une +_Marseillaise_ enfantine, d'autres, une petite pelle en main, +bâtissaient des châteaux avec du sable. Les petites filles regardaient +leur jupe ballonner. Tout cela était rose, frais, bruyant. Vaguement, +Cachemire se disait peut-être que c'était bien beau un enfant et que ce +devait être bien bon. + +Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigués allaient du jardin à la rue, +d'un arbre à l'autre. On voyait passer derrière la grille un omnibus +chargé de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un +municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! Étendue sur le +coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait, comme si la fièvre +ne l'eût pas rongée, comme si elle n'eût pas dû payer, le lendemain, par +un accablement énervé ces secousses toujours nouvelles. + +Les médecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie. +Cette maladie avait tant de noms. Elle le cherchait dans les tarots. Les +cartes disaient: «Tu guériras!» Mais il fallait éviter la glace, ne pas +se regarder. Ses yeux plombés, ses joues livides lui répondaient alors: +C'est bien fini. + +Elle se roulait parfois, déchirant ses vêtements, brisant ses meubles, +écumante, répétant comme des râles ces cris: + +--Je ne veux pas mourir! + +D'autres fois, anéantie, elle demeurait des journées entières, dans un +fauteuil, comptant et recomptant les fleurs du tapis ou les dessins de +la tenture. + +On lui remettait des cartes. Elle lisait les noms. + +--Je ne connais pas! dit-elle. + +C'étaient les noms de ses amants. + +Elle était ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque +Adolphe entra, fort animé, revenant du restaurant. Il fit signe à sa +mère, l'amena au fond de la chambre, et lui dit: + +--Maman, est-ce qu'il n'y aurait pas cinq louis de trop dans ton +porte-monnaie, pour ton fils chéri? + +Madame Labarbade leva les yeux au ciel. + +Cachemire entendait qu'on parlait par-derrière son fauteuil. + +--Qui est-là? dit-elle. + +--C'est moi, petite soeur, dit Adolphe. + +--Ah! tu viens? + +--Je viens chercher de l'argent! + +Il s'approcha de Cachemire. + +--Tu sais... J'ai joué et j'ai perdu! + +--Combien! + +--Dix louis? + +--Toujours intelligent, pensa madame Labarbade avec un sourire. + +--Est-ce que tu ne les as pas? + +--Si fait. Dans ce tiroir. Là. + +Adolphe se pencha pour embrasser sa soeur. + +--Tu sens le rhum, dit-elle. + +--C'est possible! + +--Elle sent bien la tisane, maugréa madame Labarbade. + +--C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tête, depuis quelque temps, je +ne peux pas supporter une odeur... le rhum! C'est bon, le rhum, dit-elle +avec un sourire vague. + +Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu'à la +porte: + +--Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu'à te le +reprendre! + +--Et il n'aurait qu'à m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien +assez des exigences de _l'autre_! + +L'autre, c'était Firmin Monséchard. + +Adolphe était déjà dans l'escalier. + +--C'est vrai, disait Cachemire toute seule avec un sourire d'envie, le +rhum... le punch... les petites flammes bleues... C'est joli... Ce soir, +avec Raoul, je ferai un punch. Nous nous amuserons. C'est bon le rhum! + +Fernand Terral ne tenait plus à rien dans ce Paris qu'il avait voulu +conquérir. Il en avait respiré les parfums enivrants; c'était maintenant +l'âcre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir, +plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavés, foulés aux +pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une pépite, plus +rien. Il fallait s'enfuir, secouer à jamais ses dernières soifs, et +creuser ailleurs une autre mine pour trouver un autre filon. + +--Soit, se dit Terral, je partirai. + +Deux jours après il était à Boulogne, avec un peu d'argent raccroché en +vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un médaillon, ce +qui lui venait de sa mère. Dans le trajet de Paris à Boulogne,--la +nuit,--l'ambitieux avait rêvé son dernier rêve. Après Paris, Londres +était là. Londres, cet autre Océan, cette Californie, ce monde. Là, +encore, triomphe l'intrépide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir, +toute large, une trouée. Là, le gâteau est savoureux pour ceux qui ont +des dents. Il ne s'agit que de se faire une place à table à coups de +courage ou à coups de couteau. + +Terral arpentait la jetée, au vent frais du matin, pendant qu'on +embarquait sur le _packet_ les bagages des passagers. Ses bagages à lui +n'étaient point lourds. Il portait tout avec lui, César et sa fortune. +Les Anglais qui regagnaient leur pays, aussi flegmatiquement qu'ils +l'avaient quitté, entraient dans les hôtels et mangeaient. Un garçon +s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'_Hôtel d'Albion_. + +--Je n'ai pas faim, dit Terral. + +Il avait décidé qu'il mangerait seulement le soir, à Londres,--par +économie. + +Et pour se réchauffer,--car la brise le glaçait en pénétrant dans ses +vêtements,--il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi, +il se heurta contre un jeune homme qui sourit et profita de l'occasion +pour lui demander, en français, mais avec un accent étranger, à quelle +heure partait le paquebot. + +--A sept heures, dit Terral. + +--Nous avons donc quinze minutes encore, fit le jeune homme en regardant +l'heure à un merveilleux chronomètre. + +--Quinze minutes, oui, dit Terral. + +Et il s'éloigna. + +Comme il revenait sur ses pas, frappant toujours le quai de ses +semelles, il retrouva, à la même place, le jeune homme regardant la mer. + +--Pardon, dit le jeune homme en souriant encore, pensez-vous que la +traversée soit mauvaise aujourd'hui? + +--Je n'y connais rien, répondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je +ne suis pas marin. + +--Ah!... Mais, au moins, reprit l'étranger après un court silence, +craignez-vous le mal de mer? + +--Non, dit Terral. Qu'est-ce que je crains? ajouta-t-il mentalement. + +--Je vous demande mille excuses pour toutes mes questions, monsieur, +mais entre compagnons de voyage... Vous allez à Londres, n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur. + +--Moi aussi. + +--Et connaissez-vous cet hôtel, je vous prie? dit le jeune homme en +tendant une carte à Terral. + +--Je ne suis jamais allé à Londres. Je suis tout aussi ignorant que +vous. Je ne saurais vous répondre, monsieur. + +--Je demanderai donc à un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les +Anglais. + +--Ah! + +--Je suis Espagnol. Voilà trois ans que je voyage un peu partout. Je +traverse la Manche parce qu'il faut bien avoir vu l'Angleterre, mais ce +ciel plein de brume me terrifie par avance... Connaissez-vous l'Espagne, +monsieur? + +--Non, dit Terral. + +--Tant mieux pour vous, fit l'autre avec l'assurance chevaleresque des +Castillans, il vous reste donc des émotions à éprouver! + +--Qui sait? dit Terral. + +La cloche du paquebot sonnait. Ils descendirent l'escalier du quai, et, +par la planche d'embarquement, ils entrèrent dans le bateau encombré +déjà de colis et de malles et dont les siéges étaient occupés par des +figures de keepsakes, effrayées par avance à l'idée du tangage. + +--Allons, dit l'Espagnol, je vais être horriblement malade. De Barcelone +à Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice. + +Il s'accouda contre le bastingage regardant le quai, Boulogne encore +endormie et échelonnée en amphithéâtre, puis se retournant vers Terral, +il lui offrit, dans un porte-cigares de paille de manille, un papelito +andalou. + +Terral remercia, prit la cigarette et l'alluma. + +Il s'était jusqu'alors tenu sur une certaine réserve, hésitant et se +drapant dans sa fierté. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet +lui était venu et germait. Il étudiait ce jeune homme que, tout à +l'heure, il ne connaissait point et qui se livrait ainsi avec +l'expansion--souvent apparente--des Méridionaux. + +L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il était petit, brun, avec des +yeux grands et profonds, une moustache d'hidalgo, un teint de Maure et +des mouvements électriques. Irréprochablement vêtu, les doigts pleins de +bijoux comme beaucoup de ses compatriotes, il portait en sautoir un sac +de voyage fermé par une serrure en acier surmontée d'une couronne de +comte. Son élégance un peu roide et mâle, dans sa recherche, effaçait ce +que ce goût des joailleries, inhérent aux races du Midi, pouvait avoir +peut-être de ridicule ou de bizarre. + +Le caractère distinctif de sa physionomie était la franchise, une gaieté +vive, quelque chose de pétulant et de sévère en même temps. + +En quelques minutes, Fernand avait analysé et deviné tout cela. Il était +assez fataliste et l'idée lui était venue que le hasard ne jetait +peut-être pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'était peut-être la +branche de salut tendue au noyé, la main qu'il fallait saisir, +l'occasion qu'il devait arrêter... Puis il se disait, allant de l'avant +à l'arrière du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui +tiraient les cordages, et se préparaient au départ: + +--A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est là-bas... Et va +donc conter ce que tu souffres à ce confident de rencontre! + +Pendant que le bateau s'éloignait, laissant Boulogne à chaque tour de +roue, et l'horizon découper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol +fumait, fredonnant _la Jota_ aragonaise. + +L'embarquement avait pris du temps à cause d'une vingtaine de chevaux +qu'il avait fallu caser sur le pont dans des boxes. + +Le marchand qui les transportait à Londres interrogeait le capitaine +d'un air inquiet. + +--Aurons-nous beau temps, au moins? + +--Je l'espère. + +--Bon vent, bonne mer? + +--Nous verrons. + +--Diable! fit le marchand en regardant le ciel. + +Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu pâle, un vent frais, une +mer calme. + +--On a pourtant vu des gens mourir du mal de mer, disait un bourgeois +parisien à un matelot anglais qui ne le comprenait pas. + +Les blondes ladies et les transparentes miss débouchaient déjà leurs +flacons d'eau-de-vie et en arrosaient--par précaution--les énormes +tranches de sandwiches qu'elles escamotaient--par hygiène. + +L'Espagnol se rapprocha de Terral: + +--Vous voyagez pour votre plaisir? + +--Moi?... Oui... Si vous voulez... + +--Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la réputation +de ne connaître aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre +fleuve que le Mançanarès... Ah! que cette odeur de goudron est +insupportable!... Marchons, voulez-vous?... + +--Marchons. + +--Je voudrais être de retour déjà de mon expédition. Peut-être cependant +pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me déplaît par avance. J'y vais +pour en être revenu, vous savez. + +Tout cela dit gaiement, avec cet accent castillan qui n'est pas sans +charme. + +--Et vous? + +--Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est +Paris qui me pèse. + +--Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris! + +Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du +Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il +connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau. + +--Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait +qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que +cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter. + +Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol +en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte +d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un +mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console +en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui +s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il +avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du +Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne +poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin, +retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie +richesse. + +--Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce +qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il +est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce +qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci. +Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon +séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux; +mais, _hombre!_ que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour +les chrétiens qui craignent le mal de mer! + +Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une +chose: _je porte tout avec moi!_ + +Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont +le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Le +_brandy_ luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à +son tour et s'était affaissé sur son banc. + +La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le +capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et +de leur boucher les yeux. + +--Satané temps de chien, disait le marchand, à la dernière traversée +j'en ai perdu trois et il faut encore que le même jeu recommence. + +Les matelots manoeuvraient en sifflant d'un air narquois. Si l'on se +plaignait de la pluie qui commençait à tomber doucement, ils répondaient +avec ce flegme railleur des Anglais: + +--Ce sera bien autre chose tout à l'heure! + +D'autres chantaient le _Tirely_ que les matelots de Nelson entonnèrent +au matin de Trafalgar. + +Terral était heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonçait, de ce +ciel soudain obscurci.--Il ne s'expliquait pas sa joie, mais il +respirait plus librement dans cette atmosphère qui sentait le soufre. Il +aimait ces sourdes colères des hommes et des choses. Peut-être se fût-il +improvisé tribun, un soir d'émeute, parmi cette atmosphère électrique +que dégagent les foules. + +--Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempête? + +--Vous êtes bien gai, disait l'autre. + +La pluie était plus rude, le noir du ciel s'étendait, bavait à travers +l'horizon comme une tache d'encre qui gagnerait un papier de soie. + +Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zébrures rougeâtres qui +tranchaient sur le fond noir comme autant de plaies vives et saignantes. +C'était la nuit, une nuit crépusculaire, coupée par de sinistres +éclaircies. Le bateau rudement secoué, montait, lancé comme un bouchon +sur cette masse formidable et retombait, prêt à se briser contre les +lames ou à s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain +devant lui, comme un gouffre. + +On entendait parmi les rafales qui grinçaient dans les cordages, les +commandements et les appels--ou les hennissements des chevaux. Sur le +pont, couchés çà et là, enveloppés dans des manteaux, sans mouvement, +semblables à des paquets, des passagers râlaient ou criaient. Parfois +une prière affreuse s'entendait au milieu de l'orage: + +--Je souffre, jetez-moi donc à la mer! + +Terral, roide, droit comme un chêne, les bras croisés, tête nue, passait +avec un audacieux mépris parmi cette foule renversée et peureuse. Il +retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la défier, +cette mer irritée, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait à +travers le pont son écume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs +imprégnés de sel et ricanait comme un Manfred. + +Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings fermés. + +--Eh! bien, quoi? dit Terral. Qu'y a-t-il? + +--Cette tempête m'en tuera la moitié. Je suis ruiné, dit l'autre. +Tonnerre! + +Terral haussa les épaules. + +Il revint s'asseoir à l'arrière du bateau, entre des caisses recouvertes +de toiles goudronnées, près de Godova. L'Espagnol, cramponné à un +cordage, les nerfs tendus, l'oeil fixe, les joues effroyablement +caves, poussait des gémissements et regardait fixement les choses avec +une prunelle embrasée. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait +parfois en poussant des cris: + +--_Valgame dios!... La muerte!... Tiene usted cuchillo?... Un cuchillo! +La muerte! la muerte!_ + +Terral, les bras croisés, face à face avec ce moribond--car Godova +souffrait à mourir--sentait croître en lui--comme ces plantes mauvaises +qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidité,--une +pensée atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge. + +C'était ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce +bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fièvre, +qui faisaient sourdre dans le coeur de l'ambitieux brisé une terrible +tempête--l'antithèse de cet autre ouragan qui grondait. + +--Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est là +disparaissait,--qui s'en inquiéterait? + +Peu à peu l'horrible pensée prit corps, et se planta devant Terral avec +un arsenal de discussions, de conseils et de logique. + +--Qui songe donc à l'Espagnol à présent?... Il râle! S'il passait +par-dessus le bord, le bruit de sa chute dans le flot ne mourrait-il pas +étouffé sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le +verrait? Une fortune tient pourtant dans ce sac? Une fortune dans un sac +de cuir grand comme les deux mains! + +Dans cette espèce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les +recouvrait comme d'une couche de suie, la serrure seule du petit sac +brillait, lançant à Terral de provoquants éclairs. + +Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux délire le secouait. +Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide. + +--_La muerte! La muerte!_ criait l'Espagnol en se mordant les poings. + +Il voulait mourir. + +La mort? + +--Elle est près de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pensée +se faisait ironique comme un défi. + +Il se rapprochait alors. Ses mains, agitées d'un prurit nerveux, se +tendaient vers le sac de cuir qu'il allait arracher d'une secousse, +emporter soudain!--Puis l'idée du vol lui apparaissait plus vile que +l'idée du crime. Quelle différence y aurait-il bientôt dans ses +souvenirs entre l'agonie de M. de Bruand et la mort de cet inconnu! + +Et puis en fin de compte pourquoi celui-ci se trouvait-il sur son +chemin? Pourquoi ce triple sot s'était-il livré? + +Lui avait-on demandé ses confidences? Il avait fait parade de sa +fortune, il avait tout dit, le niais! Et à quoi lui servait cette +richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante écume lui +venait aux lèvres. Sa bile remuée le faisait vert,--un cadavre! + +--Ah! bah! se dit Terral. + +Et il se dressa, les yeux en feu, roide, décidé, prêt à jouer sa vie, +cette fois,--sa tête,--pour de l'or! + +Il se pencha sur Godova, le prit brusquement entre ses bras. L'ombre +était toujours profonde. Dans ce coin du bateau, personne. L'équipage +manoeuvrait, là-bas, à l'avant. De ce côté, rien, pas un regard. Seul +avec son crime. Il attira l'Espagnol contre sa poitrine qui haletait, et +sa main droite chercha déjà le sac de cuir, prêt à l'arracher. + +--Merci! je vous remercie!... dit alors Godova d'une voix qui se +mourait. + +Et Terral sentit tout à coup une main froide qui pressait la sienne. + +Cette fois il recula. + +Ses bras se détendirent et Godova retomba sur le pont, la tête couchée +sur son bras gauche. + +--Ah! misérable! cria Terral tout haut, et, comme un fou, hagard, il +descendit,--se cognant le front à l'escalier étroit,--dans les cabines, +se jeta sur son lit et demeura accroupi, là, comme une bête fauve. + +Quand il revint à lui,--car cette réflexion sombre fut comme un +évanouissement--il vit la cabine remplie de gens qui, attablés, +mangeaient. La tempête était passée. On avait quitté la haute mer, et +maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit à +table, demanda des oeufs, coupa machinalement un peu de fromage dans +le bloc de Chester que la _stuardess_ posa devant lui, paya et remonta +sur le pont. + +--Eh bien! lui cria aussitôt une voix claire... Nous sommes donc sauvés! + +Terral tressaillit. + +C'était la voix de don Antonio. + +--Oui, dit Terral. + +Et dès lors il ne parla plus. + +Quatre heures après, ils étaient arrivés à Londres. Le bateau s'arrêta +devant Custom-House, et l'on déchargeait les bagages. Terral voyait +cette foule sur le quai, à gauche, la grande arche de London-Bridge qui +découpe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des +flots pressés de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il +entendait le bruit immense de la fournaise humaine. Il redressait le +front. Il disait encore comme le héros de Stendhal: _Aux armes!_ Et il +s'enfonçait, seul, sans guide, dans la grande Cité. + +Il s'arrêta devant un hôtel-taverne d'apparence médiocre, entra, demanda +une chambre, et lorsqu'il fut seul: + +--Qu'est devenu l'Espagnol? se dit-il. Je n'ai pas voulu le suivre. +J'avais peur de moi; oui, peur. Fiez-vous donc au premier venu! Cet +homme-là ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il +avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle générosité! Qui sait? +Cela peut être une faiblesse! + + + + +XI + + +Cachemire avait trouvé comme une excitation suprême dans les orgies +finales. Littéralement elle avait soif maintenant d'alcools; ce punch, +qu'elle aimait, lui communiquait une ardeur nouvelle, une flamme +inconnue. Elle ressemblait à ces lampes qui s'éteignent et projettent +tout à coup une lueur rajeunie. Elle put faucher comme un regain de +succès et de louanges. Avec ses joues embrasées et ses yeux pleins de +fièvre, ses lèvres carminées, ses cheveux opulents encore, elle avait +une singulière attraction et comme un charme inconnu. Le successeur de +M. Raoul de Navailles, (un agent de change ou un député--peut-être +était-il _deux_) en était fier. Il recevait de ses amis des compliments +à l'adresse de Cachemire et les prenait pour lui. + +La gaieté d'autrefois, le fol entrain semblaient être revenus à Suzanne. +Elle se sentait transportée pour ainsi dire dans un air nouveau, et la +vie lui paraissait semblable à ces rêves où le corps ne touche point la +terre, où l'on voit tout du haut de l'éther et comme balancé dans un +hamac. Se trouvant belle ainsi, elle voulut qu'on lui fît son portrait. +M. de Navailles s'adressa à un jeune peintre, déjà en pleine réputation, +Charles Bourdenois. L'artiste vint, et, de cette physionomie déjà +transfigurée par une maladie intérieure, il fit un chef-d'oeuvre en +quelques séances. Cachemire, transportée, le regardait souvent, ce +portrait, s'admirant et s'envoyant des sourires. Par amour pour le +tableau, elle s'éprit du peintre et le lui dit, un matin, en causant, +pendant qu'il retouchait quelques méplats des joues. Bourdenois feignit +de croire à une plaisanterie, répondit spirituellement, et dès ce jour +ne revint plus. Le portrait d'ailleurs était achevé. + +Cachemire appela, pour le leur montrer, madame Labarbade et le jeune +Adolphe: + +--Tiens, c'est joli, ça, dit maman Anaïs. Mais, vois-tu, ma petite, +comme ressemblance, ça ne vaudra jamais la photographie! + +Peut-être songeait-elle à Firmin Monséchard, le collaborateur du soleil. + +Adolphe avait mis son lorgnon et examinait le portrait en sifflotant le +quadrille de la _Belle-Hélène_. + +--Pas mal, cette petite _machine_!... Bigre, si la chose va au Salon, ça +te fera une fameuse réclame... _Ame qui s'avance, âme qui s'avance_, +ponpon, ponpon... Adorable, décidément, le portrait. On en mangerait! + +--Oui, adorable! + +Cachemire, seule, demeurait bien des fois avec ce portrait en +tête-à-tête, se comparant à ce chef-d'oeuvre, où l'artiste, sans le +vouloir peut-être, avait mis une mélancolie poignante, et que les +Egyptiens eussent appelé _le goût de la mort_. Mais ce n'est point cela +qu'elle y voyait, et dans ce sourire navré qui était le sien, elle +retrouvait, comme nichées là, toutes les heures dépensées sans compter, +tous les refrains du passé,--ceux d'hier aussi, ces refrains qu'on +entonnait avec les baisers cristallins des verres comme accompagnement. + +--C'est égal, dit-elle, nous avons eu de bons moments! + +Et,--défilant comme une lanterne magique,--ils passaient tous, rieurs, +bruyants, saccadés, surmenés, ces souvenirs. Elle les saluait d'un +sourire, et ses yeux fixés sur les jours finis, sur les nuits oubliées, +jetaient encore des éclairs. Elle frissonnait en se rappelant, +frissonnait toujours d'ivresse!--Point de regrets. Elle eût refait +encore, sans s'arrêter d'un pas, ce chemin où les fleurs poussent dans +la boue. Elle se mourait, elle s'en allait, elle sentait en elle quelque +chose qui la dissolvait, et pas de remords. Une fièvre nouvelle, fièvre +de plaisir, besoin de secousses et d'émotions, soif de bruit, de soupers +et d'amours. + +Elle avait renvoyé son médecin qui l'ennuyait, la réprimandant après +chaque excès nouveau. Elle avait jeté au feu ses ordonnances. Elle +désaltérait par de la tisane de champagne son corps en feu. Elle +trouvait,--cette fille faible et qui n'avait eu dans sa vie que des +instincts, point de volonté,--une énergie singulière pour résister à son +mal, défendre sa vie et rire au nez de la mort. + +Mais la mort se moque bien que l'on rie. Elle avançait chaque jour d'un +pas. Elle étendait la main, cette maigre main qui trouve toujours ce +qu'elle cherche, toujours. Cachemire se sentait à présent profondément +atteinte. C'était, aux moments imprévus, des engourdissements profonds, +des fourmillements bizarres, de terribles douleurs de tête, des +souffrances sourdes, fixes et tenaces qui la faisaient crier,--portant +la main à son front, et pleurant: + +--Mais qu'ai-je donc là?... + +Elle rappela son médecin. + +--Qu'ai-je donc? dites! Qu'est-ce que j'ai? + +Le docteur ne répondait pas; il prescrivait les remèdes d'autrefois, des +bains, des tisanes, du calme. + +--Du calme! disait Cachemire en se tordant sur son canapé; ces gens-là +sont fous!... Est-ce qu'on peut être calme? + +Excitée, agacée, les nerfs à fleur de peau, elle souffrait à présent +d'un mot, d'un regard, d'un objet mal placé qui l'affectait +douloureusement. Les moindres choses maintenant, un tableau accroché de +travers, un chiffon traînant sur un meuble, lui faisaient pousser les +hauts cris. Une affreuse maladie nerveuse, compliquée d'affection +cérébrale, la secouait, et la jetait dans des bizarreries cruelles. Elle +ressentait toujours en elle un sentiment de gêne et de pesanteur; des +crampes survenaient. Parfois aussi un affaissement complet, et quand on +lui parlait, ses yeux arrêtés sur le tapis ou sur les moulures d'une +porte, semblaient morts. + +M. Raoul de Navailles que Cachemire avait vexé, pouvait se dire bien +vengé. La solitude maintenant se faisait autour d'elle. + +On parlait de Suzanne, un soir, à son cercle. + +--Eh bien! Raoul, lui en veux-tu toujours? + +--Ah! mes amis, au fond c'était _la reine des crampons_! Une sensitive. +A Chaillot, les sensitives! C'est parfaitement moi qui l'ai _lâchée_. +Pour le moment, parlez-moi de _Grenouillette_. Un type, Grenouillette! + +--_Ranula_, _batrakion_, traduisit un auditeur, qui avait fait ses +classes. + +--Une vraie femme, messieurs. Née dans une loge de portier et faite pour +mourir dans un palais. Et puis, des manies! Elle a tant brossé d'habits +dans son jeune temps, que sa joie est d'épousseter mon _mackintosh_, le +matin, quand je sors de chez elle. Je la laisse faire! + +--De sorte que lorsque cet ange de la brosse de chiendent s'ennuiera +chez elle comme maîtresse, tu pourras la prendre chez toi comme femme de +chambre! + +--Toujours adroit, ce Raoul! + +--Vive Raoul! + +Cachemire ne s'expliquait point le mal qui la courbait, qui la creusait, +qui la disséquait chaque jour. Elle semblait, en effet, rapetisser; sa +poitrine se cavait et sa colonne vertébrale, comme si elle eût dévié, se +bombait. Une pâleur de cire gagnait sa tête et s'étendait tristement sur +ses mains, où les nerfs et les os faisaient saillie. Ses yeux, toujours +étranges, s'enfonçaient dans leurs orbites bleuies, où couraient des +fibrilles sanglantes. Ses tempes s'accusaient par des cavités qui +faisaient ressortir davantage son front, devenu bossué et déprimé en +même temps. Tous ses mouvements avaient comme une rigidité cadavérique. +Elle poussait parfois, en étendant le bras, des cris étouffés, et l'on +eût dit que ses os, devenus friables, s'étaient brisés tout à coup. + +Des médecins, appelés en consultation, avaient murmuré, certain jour, un +nom que Cachemire n'avait pas entendu. _Ramollissement aigu_, avait dit +l'un. L'autre avait ajouté: _Ramollissement ataxique_. + +--Parbleu, dit madame Labarbade, qui prêtait l'oreille; avec la vie +qu'elle a menée! Il y a un proverbe là-dessus: «Tant va la cruche à +l'eau...» + +Lorsque cette maladie affreuse vous vient et vous torture, c'est chaque +jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilité, +atrocement exaltée, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire +semble vous casser et vous désarticuler les membres. La mobilité peu à +peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientôt ni étendre +le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'étend pas. Ce n'est point la +folie, ce n'est point l'idiotisme. C'est la paralysie. Forces et +facultés, tout baisse en même temps et dégénère. Le rachitisme est là, +bien près. Cachemire se voyait, à présent, mourir. Elle se faisait +horreur. Parfois, bravant ses souffrances, elle soulevait ses draps, +quand elle était couchée et se regardait sous ses couvertures. Sa +poitrine avait disparu; plus de seins; les os des hanches semblaient +près de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrême +ciselait ses jambes, où les muscles grêles faisaient à peine saillie +autour des os, cruellement dessinés. Elle se contemplait, fantôme +d'elle-même, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des +maillots d'autrefois, qui s'enroulaient à présent, comme des hardes, +autour de ses tibias rongés. + +Alors elle pleurait, baissait la tête, sanglotait. Ou c'étaient des +cris, une rage folle, des défis soudains, et des révoltes, qui se +résolvaient en des rêveries sans motif et en des accablements comateux. + +Il lui fallait boire des eaux ferrées, du vin de quinquina, des huiles +de foie de morue, qui lui soulevaient le coeur, amenaient de grosses +larmes de dégoût à ses yeux rouges. + +--Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains à +sa poitrine. + +Le délire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au théâtre, +encore entendre la musique, le crin-crin des violons, les cuivres des +instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des décors, des +acteurs. Maman Anaïs la faisait transporter, en haussant les épaules, +dans quelque baignoire bien obscure, d'où Cachemire dévorait sans +comprendre ce qui se passait sur la scène, ses grands yeux braqués sur +le théâtre, le cou tendu, comme un _formicaleo_, qui guetterait sa +proie. Puis, tout-à-coup: + +--Je m'ennuie! disait-elle. + +Et il fallait partir. + +Madame Labarbade poussait des soupirs à fendre les rochers de +Fontainebleau, mettait sa belle-fille en voiture et souvent revenait +dans la baignoire, écouter la fin de la pièce, pendant que la _petite_ +partait seule. Elle donnait aussi, dans le théâtre, des rendez-vous à +Firmin Monséchard, qui secouait, à ses côtés, sa chevelure superbe, où +le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrivée chez elle, +Cachemire se faisait déshabiller par la servante (Constance l'avait +quittée depuis longtemps, elle avait été ravie à la France par un +Valaque), et tâchait de dormir. Mais les nuits se succédaient longues, +lentes, cruelles, pleines de délires, de fièvres, de cris, avec des +aurores insultantes et accablées. Ah! les nuits d'autrefois, le café +Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'était encore la +passion, mais déviée, dépravée. Une nuit, pendant que la fantasmagorie +de la congestion l'entourait, Cachemire aperçut, mais comme une figure +étrange et falotte, Terral--ce Terral qu'elle avait oublié; oui, oublié, +comme les autres. + +Ce nom, cette pensée, les souvenirs de cet homme tourmentèrent toute la +nuit cette tête affaiblie, d'où l'intelligence fuyait. + +--J'ai envie de l'épouser, dit-elle le lendemain, au matin, quand madame +Labarbade entra dans sa chambre. + +--Comment, l'épouser? l'épouser? Épouser qui? + +--Fernand. + +--Le Terral?... Oh! oh! Il revient sur l'eau, celui-là. Tiens, au fait, +voilà longtemps qu'on n'en avait parlé! Eh bien! mais, épouse-le, ma +petite. A ton aise. Vous ferez bon ménage, je parie! + +--Ménage! balbutia Cachemire, tout bas, comme un enfant. + +--Il est joli, le Terral, songeait maman Anaïs, s'il ressemble à la +_jeune première_. + +--Le ménage! répétait Suzanne. + +Peu à peu, elle s'assoupit. Sa petite tête ratatinée se fixa sur son +oreiller,--un oreiller de dentelles, dont le luxe semblait railler tant +de misère. Ses grandes paupières transparentes tombèrent sur ses pauvres +yeux fatigués. Elle s'endormit. + +Madame Labarbade se _faisait belle_ pour recevoir son photographe. + +Ce matin-là, justement, Fernand Terral s'était levé furieux, dans sa +petite chambre, n'ayant rien trouvé depuis quinze jours de recherches +dans Londres, acculé là-bas, comme il l'avait été ici, désespéré. + +--La chance a tourné! pensait-il. + +Il avait tout fait pour l'attirer à lui, cette chance, tout essayé pour +sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait être plein de +ressources! Il les avait cherchées. Mais cette ville immense ne livre +ses secrets qu'aux initiés. Elle est mystérieuse et comme secrète pour +l'étranger. C'est là surtout que le malheureux se voit seul. La foule +parisienne a des voix, un mouvement, une âme; la foule de Londres est +une mer terrible qui vous submergerait si vous tombiez. Puis toute +civilisation est une énigme; Terral avait deviné les rébus de Paris, du +boulevard, des coulisses, du demi-monde, des égouts et des _dessous_ de +Paris; mais il faut être un terrible OEdipe pour déchiffrer d'un coup +d'oeil les termes inconnus du problème anglais. + +Terral creusait, semblable à un mineur, remuant le terrain et ne +découvrant point la pépite d'or. Il allait, par les rues innombrables, +cherchant le filon qu'il devait suivre. Mais dans cette foule, dans ce +bruit, dans ce monde, il se trouvait isolé, découragé, perdu. Son +argent, sa maigre bourse, s'épuisaient. Il se présenta dans une maison +de commerce, demandant une place. On n'avait pas besoin de ses services. +Les Anglais d'ailleurs sont défiants; un Français expatrié, sans +ressource sur le pavé de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance +médiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par +tous les moyens, fortune!... + +Il s'offrit à un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des +traductions d'ouvrages français. Il savait l'anglais assez bien, et le +libraire se chargeait de corriger lui-même les fautes de langue. Ces +libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulière. +C'est-là, dans cette ruelle, que se débitent, soigneusement pliés, +cachetés, empaquetés, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni. +Ce sont les _Galeries de Bois_ de la librairie. Terral traduisit ainsi +certains livres, des poésies, des contes. Ce travail lui faisait monter +la sueur au front. Il n'était point né pour cela. A la fin, il se +brouilla avec l'éditeur et se vit de nouveau sans ressources. + +Il replongea, chercha et lutta encore. Mais décidément la fortune +l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait à peine deux +guinées à manger avant de songer à mourir de faim. Dans les rues +interminables d'Oxford ou de Piccadilly, les angoisses de Paris lui +revenaient. En passant devant ces _oyster rooms_ où les poissons, les +crabes, les huîtres marinées sont exposés derrière les vitrines, il se +disait qu'une heure allait bientôt sonner où, passant famélique, il +regarderait cette mangeaille de ses yeux avides. + +Ou bien: + +--Décidément, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer à +se rendre. Mes cinquante francs achevés, je m'achemine un soir vers +Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumâtre!... + +Il songeait aussi à s'engager, lorsqu'en passant auprès du Parlement, il +voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraîner +au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrés de porter, devant qui +ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrôlement. + +Une seule chose l'effrayait: la discipline. + +Né libre, il voulait mourir comme il avait vécu, quitte à mourir plus +vite. Puis revenir en France sans argent, affamé, vaincu!... Chose +impossible. Londres le tenait. Il s'était donné à Londres jusqu'à ce que +Londres voulût bien se donner à lui. + +Ce matin-là, il compta, en se levant, que c'était le trente-deuxième de +son séjour. Plus d'un mois d'efforts, plus d'un mois de perdu! + +--Bast, dit Terral, la fortune m'attend peut-être au coin de quelque +square. Cherchons toujours! + +Il se sentait, par extraordinaire, plus allègre, tout dispos, presque +confiant. Il ouvrit sa fenêtre, une fenêtre à guillotine, sans rideaux, +qui donnait sur la rue. La pluie fine des matins de Londres tombait sur +les trottoirs, et les ruisseaux noirs reflétaient les cuivres des portes +que les servantes en chapeau passaient au tripoli. Des chanteurs longs +et maigres jouaient du petit bugle et jouaient faux--en marchant en +cadence. Les laitiers sonnaient aux portes des maisons, et les marchands +de nourriture pour les chats vendaient, de porte en porte, des morceaux +de chevaux achetés aux équarisseurs. Au-dessus de cette rue boueuse et +grise, des cheminées, d'innombrables cheminées perçaient le brouillard +de leurs noirs tuyaux qui semblaient près de crever le ciel aux nuages +bas et sombres. + +--Et voilà justement l'image de ma vie, pensait Terral tout en +s'habillant, brume, brouillard, boue, frissons, ennui. Tout cela doit +finir pourtant! + +Machinalement il s'assit, songeant avant de sortir; il prit un volume +qui se trouvait là, à portée de sa main, l'ouvrit sans penser. C'était +une Bible, une de ces Bibles que les Sociétés de propagande anglaises +sèment un peu partout, à leurs frais. Collée sur le carton, à +l'intérieur, une inscription. Terral lut; c'étaient un ou deux noms, +John Bigelow, Mary Bigelow, Anna, Peter, suivis de trois noms formant +devise: _Truth, Justice, Patience!_ + +--Vérité, Justice, Patience! Ah! dit Terral, en jetant le livre loin de +lui, mots d'ordre des niais et des sots, je vous retrouverai donc +pourtant! + +Il sortit, agité et mécontent. On lui avait indiqué une espèce de maison +de commission qui avait besoin d'employés, la maison Nicholson, Anderson +and Co, King-William Street (Strand). Terral déjeuna dans une taverne, +et à midi, se présenta dans les bureaux. On lui répondit que ces +messieurs étaient à leurs docks, près de Lambeth. Ce fut une façon de +jeune commis, logé dans une antichambre, qui lui donna cette réponse. +Terral remercia, et descendant par Trafalgar-Place, il traversa le pont +de Westminster; et, de l'autre côté de la Tamise, demanda la maison +Nicholson-Anderson. Après des recherches il la trouva. C'était un de ces +entrepôts comme on n'en voit que là-bas, une cave, un trou fumeux, où +tout le jour durant, le gaz éclairait des étoffes, des conserves, des +soieries, du fromage, de tout un peu. Des hommes pâles allaient et +venaient parmi les colis. Dans un coin, appuyé contre un tonneau de +mélasse, un petit homme frais, poupin, souriant, l'oreille rouge, le nez +plein de rubis et l'oeil plein de santé, causait en anglais avec un +grand monsieur maigre et desséché comme un hareng. + +Terral s'approcha d'eux et demanda, un peu contraint: + +--Monsieur Nicholson? + +--C'est moi, monsieur, répondit le petit homme en excellent français. +Qu'y a-t-il pour votre service? + +Terral dit sa position, conta ses mésaventures, ses espoirs trahis, se +montra acculé, misérable, et demanda, dans les bureaux, une place qui +pût le faire vivre. + +--Et comment vous appelez-vous? dit M. Nicholson avec un accent +bordelais très-prononcé: + +--Fernand Terral. + +--Tiens! dit M. Nicholson en regardant Terral assez fixement. Mais je +connais ce nom-là, moi!... Pardieu, nous lisons aussi à Londres les +chroniques parisiennes. Vous êtes un joueur émérite, monsieur, +ajouta-t-il en soulignant le mot avec malice. + +--Moi? fit Terral en devenant tout pâle. + +--Si j'en crois certain récit publié par le _London Herald_, d'après le +_Figaro_, il vous est arrivé dernièrement... Eh?... A moins que ce ne +soit un homonyme... Eh! bien, ma foi, dit M. Nicholson, je ne vous en +fais pas un crime. Au contraire. La vie à présent est une lutte à main +armée. La ruse ou la force. Eh! eh!... vous devez être un garçon +intelligent, monsieur Terral... _Dear_ Anderson?... + +Le monsieur maigre s'avança. + +M. Nicholson lui dit, en mauvais anglais, quelques mots que Terral +comprit:--Ce garçon-là pourrait nous être utile, dit M. Nicholson. + +--Ah! fit M. Anderson. + +--Il a eu des malheurs, là-bas! + +--Ah! dit encore M. Anderson. + +--C'est ce qu'il nous faut. + +--Pour l'associer?... + +--L'associer? _Comment vont tes pauvres pieds?_ + +Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernière +phrase de M. Nicholson. Elle équivaut, en anglais, à l'expression du +ruisseau parisien: _Et ta soeur?_--Mais il la traduisit et la devina, +au ton dont elle fut prononcée. M. Nicholson commençait fort à +l'intriguer. Ce petit homme avait des allures railleuses, et, en parlant +le français, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et +l'étudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrière les +colis, dans un retrait méphitique qui servait de bureau à la maison +Nicholson, Anderson et C{e}. + +M. Nicholson, flanqué du maigre M. Anderson, ressemblait à une boule de +bilboquet à côté de son manche. + +--Monsieur Terral, dit-il à brûle-pourpoint, je suis enchanté que vous +soyez venu à nous. Vos précédents (il souriait) me font espérer que nous +pourrons nous entendre. Je vais donc jouer cartes sur table,--cartes sur +table, cela doit vous séduire. Eh! eh! Ne vous fâchez pas, dit-il, en +voyant le front de Terral se rembrunir. Et d'abord, sachez qui je suis. +Je m'appelle Arnaud-Léon Caminade, je suis né à Bordeaux; je ne suis +pas plus Anglais que ma savate, et pas plus Nicholson que vous. M. +Anderson, ici présent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral +Napier, qui a trouvé que S. M. Victoria récompense peu les services de +la marine et qui s'est associé avec moi. Charmant homme, M. Anderson! +Quand j'arrivai à Londres, j'étais comme vous, sans ressources, avec +plusieurs prises de corps lancées à Bordeaux contre moi. Je résolus de +gagner ma vie, eh! eh! Et, me demandant quel commerce je pouvais tenter +(à Bordeaux, j'étais marchand de contre-marques), je résolus, de concert +avec l'ami Anderson, d'exploiter la crédulité humaine et la confiance +française. Ah! que vous êtes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson, +en bon Anglais qu'il est, ne demandait pas mieux que de jouer sous jambe +la perfide Gaule. Nous nous associâmes, et avec nous, un jeune bachelier +parisien coupable d'avoir imité de trop près l'écriture d'un sien +parent. Ce fut lui que nous chargeâmes de la correspondance. Un +imprimeur nous fit des têtes de lettres, nous louâmes cet entresol, +voilà deux mois, et nos commandes se mirent à pleuvoir sur le marché +parisien. On nous expédia tout. Nous vendîmes et payâmes. Aujourd'hui, +la maison Nicholson, Anderson et C{e} est assez bien posée pour se faire +livrer pour 500,000 fr., pour un million de marchandises en huit jours. +Nous avons un logement dans le Strand pour faire du _genre_. Le Strand! +Cela sonne l'or, à Paris. Mais notre bachelier nous a quittés et volés. +Le drôle a traversé l'Atlantique. Le repêcher à New-York, impossible! +Il faut le remplacer. Or, M. Anderson ne sait pas aligner deux phrases +françaises de suite, et ce n'est pas à la porte du Grand-Théâtre ou à +Bataclan que j'ai appris l'orthographe. Soyez notre scribe, voulez-vous? +Bons appointements, part dans les bénéfices. Vous n'avez qu'à faire la +correspondance, à enjôler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller +l'expéditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous à trois +mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les présente. Plus +personne! Nicholson est mort, Anderson est parti, mais Caminade est +millionnaire, mais l'ex-marin a un sac superbe..... Mais vous pouvez +être aussi riche que nous! + +--Tudieu, dit Terral, vous avez confiance en moi! + +--C'est que je suis physionomiste! Et puis je connais votre histoire, je +vous dis. J'ai roulé quatre mois dans les coulisses parisiennes +_té_!--_Eh! bé_, la réponse? + +--Je suis tout à vous, dit Terral. + +--Bravo! fit Nicholson. + +--_All right!_ s'écria M. Anderson. + +--Vous faites votre fortune et la nôtre, dit Caminade. Maintenant, où +logez-vous? + +--Dans Soho. + +--Il faut loger ici, ne pas quitter Lambeth, ne pas vous montrer. On +nous connaît à peine. Le _gouspin_ qui habite le Strand ne soupçonne pas +qui nous sommes. Nous lui laisserons l'affaire sur le dos, à l'heure du +départ, et il barbotera dans les réclamations et les accusations comme +il pourra. Ces gens qui nous servent de commis sont de pauvres +Irlandais idiots qui suent et s'échinent, et ne voient pas plus loin que +leur nez. Que personne ne vous connaisse, c'est le principal. _Té!_ +monsieur Terral, vous êtes un heureux. Nous attendions un homme de bonne +volonté. Il vient, et c'est vous! Si vos lettres sont éloquentes, c'est +deux millions que nous _levons à_ Lutèce! + +Terral sortit ivre, congestionné, croyant rêver, hésitant, et pourtant +fou de joie. La fortune, c'était la fortune! C'était le vol aussi. Ah! +bast! c'était la guerre, la conquête de l'intelligence sur la bêtise, le +triomphe de la hardiesse; c'était aussi l'audace! Ce qui l'étonnait et +l'encourageait dans son projet, c'était le bruit de son aventure, venu +jusque-là. Il était donc déshonoré, puisqu'on le devinait, puisqu'on le +jugeait sur son nom? Raison de plus alors pour disputer une proie à ce +monde d'honnêtes gens qui le méprisaient ainsi. + +--Je le tiens, le levier d'Archimède, disait-il, je le tiens et je +saurai bien, entre cet Anglais et ce Caminade, me faire bientôt la part +du lion! L'instrument deviendra la volonté. Ah! j'ai médit de mon +étoile. Elle se lève! + +Il solda le prix de sa chambre, choisit un logement dans Lambeth, _the +smutty Lambeth_, «le sale Lambeth» comme on dit à Londres. MM. Caminade +et Anderson logeaient à Twickenham, à la campagne, et partaient chaque +soir pour revenir tous les matins. Terral rumina tout le jour des +projets de tactique, et sa tête en feu semblait près d'éclater. Le soir, +il alla au théâtre machinalement, comme autrefois à Paris. C'était à +Princess' Theater. On jouait une pièce politique où la reine, les lords, +le gouvernement hommes et choses, tout était discuté. A chaque allusion, +le public trépignait, applaudissait ou sifflait. Au nom d'O'Connell, un +Irlandais se leva et cria: _bravo!_ On ne protesta pas. Point de +policemen. Liberté. Terral ne voyait et n'écoutait rien. La +représentation finie, il erra longtemps encore dans les rues, songeant +toujours. Il se perdit. Des policemen le remirent dans son chemin. Il +s'égara encore. + +En passant par une rue étroite, noire,--il se trouvait dans +Saint-Gilles, sans le savoir,--il vit une ombre devant lui, immobile. Il +avança. C'était un homme aux épaules carrées, qui l'attendait. Terral +fit mine de vouloir boxer. Au même moment, trois ou quatre bandits, se +détachant des ténèbres, le saisirent par derrière, en un tour de main +l'étendirent sur le carreau et le laissèrent là, nu comme un ver. + +MM. Nicholson et Anderson furent étonnés, le lendemain, de ne pas revoir +leur associé. Ils se crurent trahis et se prirent à trembler. + +--Pourtant, _té_, disait Caminade, sa coquinerie m'inspirait bien de la +confiance! + +Le soir, ils furent rassurés. On leur dit qu'un Français avait été, la +nuit précédente, étranglé dans Saint-Gilles par la bande _d'étouffeurs_, +de _garrotters_, dont on parlait tant. M. Caminade alla voir le cadavre +et reconnut Terral. + +--Ah! pas de chance! dit-il. Comment faire? Bast! Après tout, j'écrirai +avec des fautes d'orthographe; ce n'en sera que plus vraisemblable +_té_! Mais vous voyez, _master Anderson_, que M. Terral était un des +nôtres! + +Ce fut l'oraison funèbre du révolté. + + + + +XII + + +Madame Labarbade prit à part, un matin, le médecin qui venait chaque +jour chez Cachemire. + +--Eh bien, docteur? demanda-t-elle, d'un air plutôt ennuyé qu'affligé. + +Le docteur remettait ses gants et donnait un coup d'oeil à son +pantalon pour examiner si les plis tombaient méthodiquement sur ses +bottines vernies. C'était un médecin gracieux, le médecin des petites +dames, qui ne diffèrent même pas des grandes par la taille. + +--Ma foi, dit-il, je n'espère plus rien; tout est dit à présent. Il +faudrait un miracle pour la sauver, et M. Renan (il souriait), a prouvé +que les miracles sont rares. Toujours charmante, vous, madame Labarbade! + +--On fait ce qu'on peut. Alors, docteur, c'est réglé le compte de la +petite? + +--La maladie est la plus forte, et le médecin ressemble à la plus belle +fille du monde: il ne peut donner que ce qu'il a de science!... + +--C'est trop juste. Oh! je ne vous accuse pas, vous savez bien. C'était +si chétif! Et... comment dirai-je?... l'échéance? + +--Quelle échéance? + +--Enfin, pour combien de temps... + +--Ah! dit le médecin, ceci est le secret de la nature. Un mois, un an, +un jour, on ne sait pas, madame Labarbade! + +Il prit la main de la belle-mère et la baisa, puis redescendit +l'escalier en souriant: + +--L'_échéance_! songeait-il. Le mot est charmant... L'échéance! + +Son coupé l'attendait à la porte. Il se fit conduire chez madame de +Mirvieille qui, à demi évanouie, se désolait en l'attendant. Quelle +chose affreuse! Madame de Mirvieille avait une rougeur sur le nez! + +Madame Labarbade rentra dans la chambre de Cachemire avec un air +maussade. Suzanne, toujours étendue sur cette chaise longue où, depuis +si longtemps, elle semblait rivée, regardait devant elle d'un air +hébété. L'autre s'arrêta, la contempla en croisant les bras, d'un air de +pitié dédaigneuse, et poussa un soupir. Puis, haussant les épaules: + +--Eh! bien, dit-elle en traînant sa voix pour l'adoucir, il t'a apporté +de bonnes nouvelles, ce docteur. Cela va mieux! + +--Oui.... dit Cachemire en relevant la tête péniblement. Ah! oui. + +--Tu ne l'as donc pas entendu? + +--Non... Alors, dit-elle avec le sourire niais d'un enfant timide, je +puis guérir? Guérir! + +--Comment donc! fit la mère Labarbade d'un ton presque railleur, mais tu +vas guérir! + +--Je voudrais, continua Suzanne... J'essaye... Mais j'ai si mal... La +tête, les bras, le cou, tout. J'ai bien mal. Il n'est pas venu de +lettres pour moi? + +--Comment des lettres? Quelles lettres? + +--Je ne sais pas... Des lettres... un billet, n'importe quoi. Je +m'ennuie! + +--Il y a beau temps que c'est fini, le facteur, murmura madame Labarbade +entre ses dents. Encore heureuse d'avoir gardé un quartier de poire pour +la soif! + +--Anaïs, dit Cachemire en essayant de se soulever sur ses oreillers. +Écoute donc! + +--Et qu'est-ce que tu veux que j'écoute? + +--Oui, oui, fit Cachemire. Ouvre la fenêtre, dis! La fenêtre. Je veux +entendre. Tu n'entends pas? + +--Eh! bien, quoi? dit madame Labarbade en tirant les rideaux et en +ouvrant la fenêtre toute grande. + +Une bouffée d'air un peu frais entra brusquement dans cette chambre de +malade et, en même temps, un son d'orgue, un son joyeux qui semblait +ironique. + +--C'est bien ça, dit Cachemire. + +Et sa lèvre supérieure, relevée par un sourire, découvrit ses dents +jaunies dans sa petite bouche agrandie maintenant. + +--Quoi? demanda encore maman Labarbade. + +--Cet air... tu ne sais pas... cet air... + +Elle l'avait entendu, elle l'avait chanté, cet air de la rue, +autrefois,--et cet _autrefois_ datait de l'an dernier,--devant tant de +gens qui l'adoraient, tant de femmes qui l'enviaient. Elle se revoyait +dans le costume qu'elle portait alors. Jupe courte, une toque sur les +cheveux, des diamants au cou, frappant bravement les planches des talons +de ses bottines et riant quand, tournant sur elle-même, la flamme de la +rampe semblait vouloir s'élancer vers elle pour lui donner un baiser de +feu. Et maintenant l'air revenait, le même air, toujours gai, toujours +fou, sous ses fenêtres, et il lui semblait que ce refrain la ranimait et +torturait en même temps. + +--Je l'ai chanté, tu sais, dit-elle en tournant ses grands yeux caves +vers madame Labarbade... Ah! je parie que je le sais encore... Tiens! + +Elle fit un terrible effort de mémoire, rappelant des idées et des mots +dans sa tête vidée, et sa voix brisée, déchirée, sa voix qui n'était +qu'un râle, commença. Mais elle s'arrêta bientôt, ne trouvant plus, +cherchant... de grosses larmes lui venant aux yeux, un sanglot étouffant +sa chanson qui n'avait plus de force. + +Alors elle s'affaissa sur ses oreillers, la bouche béante, la figure +creusée et livide, et murmurant, sans qu'on l'entendit: + +--Ferme la fenêtre... La fenêtre... J'ai froid... + +Dans la rue, s'accompagnant sur l'orgue, le chanteur commençait un autre +refrain: + + A Paris, à la Rochelle, ah! sous les bois! + Ah! sous les bois! + Sous la feuille nouvelle! + On a vu trois demoiselles + Ah! sous les bois! + +Cachemire demeurait étendue sur sa chaise, un frisson terrible secouait +ce corps brisé, et brusquement une toux caverneuse lui monta de la +poitrine à la gorge. + +--Allons, bon! dit madame Labarbade en la voyant ainsi secouée... Ça +devait arriver, ça! Ouvrir la fenêtre, je vous demande! Ça n'a que le +souffle, et ça s'amuse encore à chanter des romances! + +Elle poussa la fenêtre, mit l'espagnolette et revint à Cachemire en +levant les bras au plafond. + +--Eh bien! où est l'éther à présent? Des sels anglais, n'importe quoi! +Où diable le flacon? ah! bien!... Là, à la bonne heure, respire ça, +va!... Dieu de Dieu, dit-elle tout haut, celle-ci pourra se vanter de +m'avoir fait faire mon purgatoire de mon vivant! + +Cachemire était évanouie. On la porta sur son lit, où elle demeura +jusqu'au soir. Vers six heures elle revint à elle, puis se rendormit. +Madame Labarbade ordonna à la femme de chambre de veiller sur _madame_, +et passa dans sa chambre pour s'habiller. Elle avait à sortir. On la vit +descendre une heure après, toute parée et toute embaumée des parfums de +Lubin. La femme de chambre n'eut garde de rester auprès de Cachemire. On +l'attendait aussi. Les femmes de chambre ont un coeur. + +Vers six heures, Suzanne s'éveilla, regarda autour d'elle, appela, et +tout à coup se sentit prise d'une peur terrible. + +Elle eut comme une lueur de raison, de désespoir, elle se vit seule, +elle trembla, elle poussa un cri d'horrible effroi, elle se leva pour +appeler encore, pour sonner. Mais plus de forces! Alors, elle retomba +sur son lit, accablée, ses effarés yeux ouverts sur cette chambre où +les meubles, agrandis par la lueur étrange de la veilleuse, prenaient +des figures fantastiques. Il lui semblait que tout s'animait, remuait, +avançait vers elle pour l'étouffer. Le ciel de lit s'abaissait, le lit +se resserrait, la chambre avait des murailles mouvantes qui allaient +l'engloutir. Elle ne respirait plus, voulait de l'air, se débattait +comme dans le vide. C'était le délire qui venait, un délire affreux, +mélangé de souffrances et de désirs, vision de satyre et de damné, +agonie atroce, comme il en est tant. + +Tout ce qu'il y avait de forces encore, d'énergie dernière, de nerfs +oubliés dans ce corps dont la maladie avait fait comme un citron pressé, +se réunit pour la dernière heure et s'acheva par une éruption. + +Elle s'était mise à présent sur son séant, sa maigre silhouette renvoyée +à la muraille par la veilleuse, ses bras amincis décrivant des +mouvements bizarres, rejetant ses draps, essayant de se lever en +retombant sur son lit avec des cris de douleur. Elle interrogeait +l'ombre, la nuit, le silence de ses yeux fixes; elle semblait chercher +quelqu'un, elle parlait: + +--Quoi?... Que voulez-vous? Le bal! C'est le bal!... Oui, je danserai... +Ohé, oh!... Ohé! les autres!... monsieur de Bruand? Et quand il +viendrait, M. de Bruand?... Je suis jolie, n'est-ce pas?... Ces +filles-là, c'est jaloux et ça n'a pas de coeur! Jamais elles n'auront +ces jambes-là... Jamais... Mais regarde donc ces jambes, Terral!... +_Évohé, Bacchus est roi!_... Je m'en moque, moi!... Je te donne mon +châle rouge, tiens... Elle ne l'aura pas, du moins, la Labarbade!... Je +te demande un peu, me laisser seule comme ça... Et puis j'ai soif, +moi!... Du rhum!... Où l'a-t-elle mis, le rhum?... Elle garde toutes les +clefs, cette femme-là!... Avec ça que je suis une petite fille. Elle est +jolie, la petite fille!... _A Samoreau, y a de belles filles, y en a +t'une de si parfaite en beauté..._ C'est toi, Fernand? Comment +t'appelles-tu? Du tabac!... Je te jure qu'à ma première sortie, quand je +serai guérie, ce ne sera pas long, nous irons à l'Ambigu, et je +t'achèterai du tabac... Et puis on a sonné!... Qui a sonné?... M. de +Bruand!... Il m'embête, M. de Bruand!... Et papa aussi... et cette +autre... Elle a serré le sucre... ma tisane n'est pas sucrée... Je la +déteste... Elle est aux courses, je parie... Appelle-la, va!... Fernand, +appelle-la... Je te demande un peu, boire dix bouteilles de +champagne!... Je t'aime bien, moi, toujours, donne-moi ta bouche, là... +Tu es beau, toi... Je t'aime, je te dis! Encore!... Fernand!... J'ai +déchiré mon catéchisme, ça m'est bien égal... _Le roi de Béotie!_... On +va joliment lui retirer le rôle... A bas les gêneurs!... En pêcheur +napolitain... Joli costume... J'ai trop mangé... Certainement que si je +n'avais pas tant mangé... A Chaillot!... D'un coup d'épée, oui, mort!... +Ne le dis pas au père Labarbade, va!... Un brave homme... Le petit +Navailles? C'est M. de Bruand qui l'a tué!... Oh! j'ai soif... Tu ne +sais pas? Antonia m'a mis du plomb fondu dans le gosier, parce que je +lui ai _levé_ son Gérard. Bête, Antonia!... Du plomb fondu, c'est +stupide!... Fernand l'ôtera... _Si parfaite en beauté que Godefroid y a +tiré son portrait!_ Le repentir?... Certainement j'aurai le rôle... A +boire!... A boire!... Elle a donc tout bu, cette femme?... Voleuse, +c'est une voleuse!... J'ai soif!... mon Dieu! mon Dieu, j'ai soif! Elle +me tuera!... Je suis bien malade!... + +Le délire dura deux heures. + +Après avoir quitté Firmin Monséchard, madame Labarbade rentra, toujours +charmée, au logis. Elle se heurta, dans l'escalier, contre le jeune +Adolphe qui revenait, sentant le souper, de _tailler un baccarat_. Il +avait perdu. + +--Viens-tu voir ta soeur? dit maman Anaïs. + +--Oh! alors! Il pleut! répondit-il en haussant les épaules. + +Madame Labarbade entra dans la chambre de Cachemire. Suzanne était +étendue sur son oreiller, livide, les cheveux épars, et de sa bouche, +entr'ouverte, sortait un bruit étrange. + +--Bon, elle dort! songea madame Labarbade. + +Cachemire ne dormait pas. + +Elle râlait. + +Le lendemain, quand Anaïs s'éveilla, on lui annonça que Suzanne était +morte. + +--Ah! pauvre petite, dit madame Labarbade, comme c'est drôle. Je lui +donnais bien encore trois jours. + +Un matin, le prote de l'imprimerie J. D. et Comp. en voyant les épreuves +de son journal quotidien, trouva l'entrefilet suivant: + +«On lit dans le _Figaro-Programme_: + +«Mademoiselle Suzanne Labarbade, connue au théâtre sous le nom de +_Cachemire_, vient de mourir à Paris.» + +Rien de plus. + +Le prote devint pâle, laissa tomber sa plume, et sortit un moment dans +la cour de l'imprimerie. + +--Suzanne! ah! pauvre fille! dit-il. + +Il s'adossa contre la muraille, et, croisant les bras, demeura là, +immobile, les yeux fixés sur le ruisseau. + +--Ça n'a pas duré longtemps, dit-il encore tout haut, comme si on l'eût +écouté. + +Au bout d'un moment, une voix l'appela de l'imprimerie: + +--Eh bien, monsieur Joseph, la correction?... On attend la mise en +pages! + +--C'est juste, dit Joseph. + +Et il se remit au travail. + +Joseph,--le frère de Victorine Herbaut, le premier amour de +Cachemire,--était prote depuis un an, à l'imprimerie J. D. De temps à +autre il écrivait, donnait des articles à quelques journaux +démocratiques, écrivait des notices pour des petits livres, pour la +_Bibliothèque_ du peuple à bon marché! Il avait vécu tant bien que mal +depuis le temps, suivant toujours la droite voie, laborieux, oubliant +chaque jour sa gaieté folle d'autrefois pour une résignation douce, aimé +de ses camarades, à tous dévoué, organisant, en manière de distraction, +des loteries, des représentations, des comités de secours pour les +ouvriers pauvres, et trouvant toujours,--comme jadis,--le petit mot pour +rire, au fond de toutes choses, mais un petit mot trempé de larmes. + +La journée finie, Joseph s'informa de l'heure où l'on enterrait +Cachemire. + +C'était pour le lendemain «onze heures pour midi.» Il fut exact. La +bière était déjà sous la porte, avec les tapisseries noires, les cierges +banals, des chandeliers qui servent à tout le monde, le goupillon que de +vieilles femmes prenaient, en passant devant le portail, d'un air +indifférent qui voulait être ému. + +Joseph demeurait dans la cour, songeant, les yeux et le coeur gros. + +--L'appartement est au premier, lui dit le concierge. + +--Je sais... merci... J'aime mieux être là!... + +A midi, madame Labarbade descendit, en grand deuil, et demandant au +jeune Adolphe si sa robe lui allait bien. + +--Superbe, dit Adolphe. + +On se mit en marche pour l'église. Il y avait cinq ou six personnes +derrière le corbillard, le portier, la fruitière, Joseph. Les voisins +disaient: + +--Elle a fini de mal faire! + +--Un feu de paille! + +Ou: + +--Il en restera toujours bien assez! + +A l'église, on se rencontra avec le convoi d'un officier de la garde +nationale, escorté d'un peloton _d'épauletiers_, et de deux tambours. +Les deux cercueils entrèrent en même temps. Les tambours battirent au +champ pour l'un et l'autre. + +--Elle a de la chance, dit madame Labarbade. + +--Je la trouve bien bonne, ajouta Adolphe qui _égayait la situation_. + +Madame Labarbade ne suivit pas jusqu'au cimetière. Adolphe y alla par +devoir. Comme il était resté devant la fosse béante de sa soeur, +Joseph demeura, les pieds dans la glaise, devant ce trou que les +fossoyeurs comblaient. + +Tant de souvenirs tenaient pour lui dans cette terre! + +--La pauvre fille est plus heureuse à présent, dit-il en s'en allant. + +Le lendemain il était au travail. + +--Mais au fait, lui dit-on à l'imprimerie, est-ce que vous n'avez pas +connu Cachemire, Joseph? + +--Jamais, répondit-il. + +Il n'avait connu que Suzanne. + + * * * * * + +Cachemire avait laissé, dit-on, une fortune. Madame Labarbade était +femme à la réaliser le mieux du monde. On afficha, dans tout Paris, la +_vente des meubles et objets ayant appartenu à mademoiselle Cachemire_, +et les chroniqueurs en parlèrent pendant huit jours. Les femmes du monde +se disputèrent les _reliquiæ_ de la fille. Avec ses _petites économies_, +et ce qu'elle toucha à l'Hôtel des Ventes, madame Labarbade se trouva +riche, vraiment riche. + +Elle songea à épouser Firmin Monséchard, mais ce photographe avait +reporté son affection sur une écuyère du Cirque Napoléon qui crevait +les cercles en papier comme pas une. + +Maman Anaïs secoua sur Paris la poussière de ses bottines, et se retira +en province, en Champagne, dans une petite ville où elle vit honorée et +parfaitement heureuse confite en sa vanité satisfaite. Elle se donne +pour la veuve d'un riche restaurateur, et le bruit court qu'elle +épousera bientôt, grâce au curé qui la protége, M. le percepteur des +contributions,--ce dont le capitaine de gendarmerie ne se consolera +jamais. + +Le jeune Adolphe, qui habite Paris, vient seul troubler la félicité de +sa mère. + +Elle reçoit de temps à autre des dépêches ainsi conçues: + +«_Moi arrêté! Prise de corps. Dois deux cents louis. Clichy à la clef. +Petite mère, sauver moi._ + + «_Adolphe._» + +La mère sauve,--mais elle soupire. + +On annonçait l'autre jour, à monsieur Adolphe Labarbade, que la +contrainte par corps allait être abolie. + +--Bien. Il me faudra alors trouver un autre _truc_! + +Il le trouvera. + +--Ma foi, disait un soir Célestin Fargeau, je suis encore bien heureux +d'être né en 1813 et de vivre aujourd'hui. Miséricorde! Comment seront +les Parisiens de l'avenir?... + + + 1865--Mai à Novembre. + + + FIN + + + Coulommiers.--Typ. de A. MOUSSIN. + + + Liste des modifications: + + Page 2: «pale» remplacé par «parle» (Goëthe qui vous parle de la + nature) + Page 12: «avair» par «avait» (Elle avait soif d'un avenir mal + défini) + Page 13: «les les» par «les» (et regardait l'eau courir, les + arbres frissonner) + Page 14: «grincaient» par «grinçaient» (grinçaient lourdement + sur leur axe.) + «menacait» par «menaçait» (qui criait et menaçait au + moindre geste) + Page 16: «diriga» par «dirigea» (sans rien craindre, elle se + dirigea sur Paris) + Page 32: «applauplaudie» par «applaudie» (elle fut applaudie) + Page 38: «mo» par «moi» (ce n'est pas moi qu'on mènerait ainsi) + «homm» par «homme» (Cet homme pouvait revenir) + Page 54: «partagait» par «partageait» (quand il la partageait + avec _elle_) + Page 68: «chirugie» par «chirurgie» (la chirurgie est une + science superbe) + Page 70: «ces» par «ses» (il a recommencé ses menaces) + Page 98: «de Burand» par «de Bruand» (au bras de M. Léon de + Bruand) + «de Baurnd» par «de Bruand» (Qui donc? fit M. de Bruand) + Page 101: «Dailleurs» par «D'ailleurs» (D'ailleurs tu es chez toi) + Page 113: «n'avaient» par «n'avait» (la couverture, qui... + n'avait pas suivi) + Page 126: «didiriger» par «diriger» (et se laissait diriger par + elle) + Page 136: «partout» par «par tout» (courait par tout son corps) + Page 143: «le spahis» par «le spahi» (un coup excellent, dit le + spahi) + Page 145: «'ai» par «j'ai» (j'ai tellement peur de te perdre) + Page 149: «le pieds» par «le pied» (de vous marcher sur le pied) + Page 152: «commes» par «comme» (emportées comme elles sont venues) + Page 154: «de de» par «de» (M. de Bruand, comme s'il n'eût pas eu) + Page 155: «eutre» par «entre» (soutenait le corps entre ses bras) + Page 157: «--Monsieur» par «--Monsieur!» + Page 177: «qu» par «qui» (pour se jeter sur Fargeau qui le regarda) + Page 181: «peut être» par «peut-être» (il se voyait traqué, perdu + peut-être) + Page 182: «prendre eux» par «prendre sur eux» (mais n'osant + prendre sur eux de s'opposer) + Page 193: «monraient» par «montraient» (l'analysaient et se la + montraient) + Page 196: «affimer» par «affirmer» (à Paris, sans pouvoir affirmer + au juste) + «coulises» par «coulisses» (maraudeurs de toutes les + coulisses) + Page 204: «bibiliothèque» par «bibliothèque» (Quatre pièces... + une bibliothèque et une cuisine.) + Page 232: «Aldophe» par «Adolphe» (tu sais, dit Adolphe, elle + _m'embête_!) + Page 246: «caculé» par «calculé» (je n'avais jamais calculé la partie) + Page 251: «Aldolphe» par «Adolphe» (--Un _méli-mélo_, dit Adolphe) + Page 284: «de de» par «de la» (un orfèvre de la Léopold-Strasse) + Page 299: «bijous» par «bijoux» (essuya d'un air négligent les + bijoux de sa main gauche) + Page 309: «anéatissement» par «anéantissement» (--dans + l'anéantissement, la paix des atômes.) + Page 313: «agitent» par «agite» (Parfois un vent semble souffler, + qui les agite comme des arbres) + Page 317: «appelent» par «appellent» (le morceau de parchemin + qu'ils appellent un diplôme) + Page 321: «ouaient» par «jouaient» (les autres jouaient aux soldats) + «conme» par «comme» (comme si la fièvre ne l'eût pas rongée) + Page 334: «enfin» par «en fin» (Et puis en fin de compte) + Page 345: «OEpide» par «OEdipe» (mais il faut être un terrible + OEdipe) + Page 347: «pensai» par «pensait» (l'image de ma vie, pensait + Terral) + Page 350: «avai» par «avait» (Ce petit homme avait des allures + railleuses) + Page 362: «haussaut» par «haussant» (Il pleut! répondit-il en + haussant les épaules.) + Page 363: «na» par «n'a» (Ça n'a pas duré longtemps) + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Femmes de proie. Mademoiselle +Cachemire, by Jules Claretie + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41065 *** |
