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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41065 ***
+
+ Note de transcription:
+
+ L'orthographe originale a été conservée (ex: maronniers,
+ ébulition, tisanne etc.)
+
+ Quelques corrections ont été apportées. La liste des modifications
+ se trouve à la fin du texte.
+
+ On notera l'emploi de l'abréviation C{e} pour Compagnie.
+
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+
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+ LES FEMMES DE PROIE
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+
+ MADEMOISELLE
+ CACHEMIRE
+
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+
+ EN PRÉPARATION
+ DU MÊME AUTEUR:
+
+
+ CAMILLE DESMOULINS ET LES DANTONISTES, essai sur
+ la Révolution française (1789-1794), 1 vol. in-8º.
+
+
+ Coulommiers.--Typ. de A. MOUSSIN.
+
+
+
+
+ LES FEMMES DE PROIE
+
+
+ MADEMOISELLE
+ CACHEMIRE
+
+ PAR
+
+ JULES CLARETIE
+
+
+ [Logo de l'éditeur]
+
+
+ PARIS
+ E. DENTU, ÉDITEUR
+ LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+ PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLÉANS
+ 1867
+ Tous droits réservés
+
+
+
+
+A JULES LEVALLOIS
+
+
+Voilà plusieurs jours déjà que je suis à Florence. C'est loin de Paris,
+mon ami! Il n'y a pas seulement les Alpes et les Apennins entre les
+boulevards et les Cascine, il y a un monde. Monde d'idées, monde de
+faits. Tout s'agite ici; là-bas, dirait-on, tout est calme. J'entends
+passer sous mes fenêtres des chants de joie, des hymnes de guerre. Le
+mot de liberté traverse l'air du matin au soir, et c'est le premier nom
+qui m'éveille. Ah! ce n'est plus _la Femme à barbe_! Ces Italiens sont
+en retard.
+
+Ils vont se battre, paraît-il, ils partent. Je vois passer les
+volontaires avec leurs soeurs qui pleurent et leurs pauvres mères qui
+ont les yeux rouges. Ils marquent le pas, ne disent rien, mais ils
+savent où ils vont. On pourra les vaincre--la guerre a ses destins--mais
+ils sauront mourir. Ce sont là d'étranges spectacles et je n'y suis pas
+habitué. Quelle antithèse! Et--pour la première fois peut-être--en
+voyage je ne regrette point Paris. C'est à lui pourtant que je pense et
+c'est lui que j'ai voulu peindre--une de ses mille faces tout au
+moins--dans un livre que je suis heureux de vous dédier et que je
+souhaiterais plus digne de vous. Paris? Il est là-bas, avec ses
+tournoiements, ses mugissements, sa perpétuelle agitation, sa fièvre
+éternelle. Il va et vient, s'agite, se démène, vit à grands guides, rit
+à grosse voix, s'excite, s'irrite, s'éperonne et s'époumonne. Il y a,
+dirait-on, un peu de tétanos dans son cas. Je le vois ainsi, du moins,
+épileptique et fou, et c'est de la sorte que je l'ai présenté. L'image
+ne séduira pas tout le monde. Il est évident qu'un pastel est plus
+aimable et beaucoup plus poli qu'un miroir. Mais je réponds de la
+plupart des traits.
+
+Qui sait? Vous m'accuserez peut-être, mon cher ami, d'avoir à plaisir
+broyé le bitume et poussé au noir, vous qui regardez les choses de loin
+et qui de Paris ne voyez plus que l'immense figure, couchée là-bas, sous
+le vaste ciel, toute de marbre, dirait-on, éclatante et fière, blanche
+par les jours de soleil. C'est de Montretout que vous contemplez le
+spectacle. Les cris de forcenés lorsqu'il vous parviennent à Saint-Cloud
+ont eu le temps de s'adoucir; l'âcre senteur de boudoirs et d'usines, de
+restaurants et d'écuries, s'est saturée des parfums sains des arbres, de
+l'eau, de la terre retournée. Puis, à deux pas, la forêt vous console.
+Vous avez vos livres et vos fourmis, Goëthe qui vous parle de la nature
+et la nature qui vous parle de tout. Vous avez bien le temps quand
+frissonnent les marronniers, quand les feuilles s'ouvrent au printemps
+ou se dorent à l'automne, quand l'herbe vous tend ses tapis et le bon
+livre ses pages fraîches, vous avez bien le temps d'écouter le récit de
+la ruelle, le scandale qui court, ou le boursier qui vole!--Ou si vous
+le faites, ô philosophe, c'est pour en rire.
+
+Mais on ne peut pas toujours rire. Voilà pourquoi j'ai écrit ce
+livre--moral, vous le verrez, de la morale brûlante--et malheureusement
+encore actuel. Il fait bien pourtant de se presser, car un temps
+viendra--qui n'est pas loin, je l'espère--où il ne sera plus possible.
+Il arrivera une heure où le roman, où le drame--sur lesquels elle règne
+depuis quinze ans--n'appartiendront plus à la femme de proie. Celui qui
+croirait alors écrire une oeuvre d'art sur ce sujet ne composerait
+plus qu'une façon de mémoire historique. La saison sera finie parce que
+la femme de proie sera vaincue. On s'en occupe déjà beaucoup moins, ce
+me semble. Il faut à nos appétits une autre nourriture, d'autres
+inspirations à nos écrivains.--Il est temps de remplacer cette matière
+par un idéal.
+
+Non pas, à mon avis, qu'on ait abusé du sujet. Il fallait bien peindre
+ce qu'on avait sous les yeux. Le prosecteur ne peut disséquer, dans son
+amphithéâtre, que les cas atteints par maladie régnante. Que si
+l'épidémie persiste ne vous en prenez pas à lui, dites-vous:
+l'atmosphère est mauvaise, et laissez faire le scalpel du chirurgien. Je
+sais bien; des _études_ pareilles ne sont pas du goût de tout le monde.
+Le lecteur, quoiqu'en dise cet autre, veut encore moins être respecté
+que flatté! Tout écrivain qui respecte quelque peu l'hypocrisie doit
+s'attacher à faire style de velours. Devant Saint-Simon assurément
+Dangeau fût devenu blême, disant: Quel est ce duc mal léché? Mais la
+bile de Saint-Simon avait raison de passer dans son encre et l'encre est
+restée. Voilà le fait.
+
+Nous écrivons un roman, il est vrai. Vous allez me dire: «Ne
+pouviez-vous pas justement laisser loin de vous cette réalité
+douloureuse, regarder plus haut que la terre, chercher autre part et
+vous échapper, à votre gré, vers les grands horizons, les lignes pures,
+les régions consolantes!» Certes. Vous avez deviné, mon ami, lorsque
+parut _Robert Burat_ et vous avez bien voulu dire que la tristesse des
+oeuvres de notre génération venait seulement des obstacles que nous
+avions rencontrés à nos débuts,--obstacles moraux, j'entends,--manque
+d'air et d'espace et que, dépouillés de ces sources vivifiantes et
+libres nous nous étions réfugiés dans le doute ou dans l'ironie. Et vous
+nous indiquiez le remède et vous ressuscitiez nos espoirs. En effet,
+vous aviez raison. Il y a encore des espérances de par le monde. Il y a
+encore des souffles puissants et des courants invincibles, le droit
+n'est point frappé à mort, la liberté n'est point à jamais vaincue.
+
+Ne la croyait-on pas au tombeau cette Italie, qui tressaille et se
+redresse à cette heure? Soupçonnait-on que cette _poussière de morts_
+pût se retrouver aussi vivante? Ne la regardait-on pas depuis longtemps
+comme un Musée, _campo-santo_ de l'art où l'on venait admirer des
+cadavres? Eh bien! la patrie des Donatello et des Ghirlandajo, la terre
+des Brunelleschi et des Michel-Ange, le pays des artistes allait devenir
+le pays des citoyens. Ils sont debout, ils marchent. Mal armés, faibles
+et chétifs, ces paysans nourris de riz vont se mesurer avec les robustes
+soldats de l'Autriche. Ce qui les attend, peu leur importe. S'ils
+tombent, ils tomberont joyeux. Ils ne doutent pas du succès. Ceci est le
+secret. Mais ils ont la justice. C'est quelque chose. Ils réclament le
+_droit à la patrie_, rien de plus: Les canons ennemis qui les
+mitrailleront ne pourront les priver du moins d'une tombe dans la terre
+natale.
+
+Et voilà comment renaissent les nations.
+
+Mon cher ami, je ne crois pas avoir assombri les tableaux parisiens que
+je vous présente. Cela est ainsi. Mademoiselle Cachemire me paraît même,
+si je dois l'avouer, un peu bien modeste auprès de certaines de ses
+rivales qui courent non pas le roman mais le monde. Mais, tout en se
+piquant de faire vrai, on est encore forcé de se contenter
+d'indications. Que voulez-vous? J'ai tâché aussi de relever les côtés
+sombres d'un tel sujet par des coins assez consolants. Il faut tout
+prévoir. M. Tartufe pourrait se fâcher:
+
+ Comment! couvrez ce sein....
+
+Puis je ne suis point pessimiste, diable! Je m'arrête volontiers devant
+un marais aux eaux croupissantes--surtout quand le marais va jusqu'à ma
+porte. Je vois ces taches verdâtres, cette eau stagnante, ces herbes
+mauvaises, fauves et perfides, luisantes comme des glaives, ces façons
+de terre ferme qui sollicitent et qui engloutissent, ces squammes et ces
+moisissures, mais vienne un rayon de soleil, un oiseau qui chante, une
+libellule qui passe, et, je vous en réponds, mon cher Levallois, c'est
+le rayon qui m'attire, c'est la libellule au corselet bleu que je
+regarde, que je suis des yeux et c'est l'oiseau que j'écoute.
+
+Tenez, quelque plaisir que j'aie à causer avec vous, je laisse ma plume
+et je vous quitte. Je vais à deux pas, dans ces jardins de Boboli où
+passa Montaigne, où se promena Pétrarque sans doute, et Masaccio et
+Marcile Ficin, et les artistes et les poètes; où les arbres en berceaux,
+les oliviers, les citronniers font de l'ombre avec du soleil et
+réalisent un vers de Virgile:
+
+ Est iter in sylvis ubi coelum condidit umbra.
+
+J'y vais rêver, j'y vais songer, j'y vais oublier Paris et penser à
+vous.
+
+ Florence, 31 mai 1866.
+
+ * * * * *
+
+ Paris.
+
+Je n'ai rien changé, mon cher ami, à cette dédicace écrite, là-bas,
+entre deux dépêches, entre deux journaux lus en hâte, entre deux
+nouvelles dont l'une apportait la paix, l'autre la guerre. Recevez ce
+livre comme un faible témoignage d'un vif et profond attachement.
+Encore une fois, j'aurais dû le revoir davantage avant de vous
+l'adresser, avant de le présenter au public. Un autre jour je ferai
+mieux. Je ferai du moins autre chose. Il est temps d'aborder les
+questions hautes et palpitantes, et de laisser aller où elles vont
+toutes les reines d'une nuit ou d'un jour.
+
+Bref, j'ai peint ici _Paris qui dépense_. J'eusse préféré vous présenter
+_Paris qui pense_. C'est un autre travail. Croyez-moi, mon bien cher
+ami, votre affectueusement dévoué,
+
+ JULES CLARETIE.
+
+ 5 Septembre 1866.
+
+
+
+
+LES
+
+FEMMES DE PROIE
+
+
+
+
+I
+
+
+L'auberge est au bord de l'eau et ses murailles blanchies se reflètent
+dans la Seine. Une barque pleine de poisson frais est amarrée sous les
+fenêtres, parmi les roseaux. Quelque peintre de passage--il en vient
+beaucoup de ce côté--a peint, sur la porte d'entrée un lapin à demi
+dépouillé qui fricasse tout vif sur un feu clair. Le nom de l'aubergiste
+se détache en grosses lettres bleues: LABARBADE. C'est là que descendent
+les artistes en tournée dans la forêt de Fontainebleau. La fille du père
+Labarbade était une célébrité à Samoreau, dans ce pays qu'une chanson a
+fait illustre:
+
+ A Samoreau y a de belles filles,
+ Y en a-t-une si parfaite en beauté,
+ Que Godefroid y a tiré son portrait.
+
+Qu'est-ce que ce Godefroid, le Titien inconnu de cette _belle fille_?
+L'histoire de l'art est là-dessus muette, Vasari se tait, mais la belle
+fille était peut-être Suzanne Labarbade.
+
+Elle avait seize ans alors, pas davantage; de grands yeux noirs dans un
+visage un peu hâlé, des cheveux épais, mal attachés et qui roulaient sur
+ses épaules parfois, brusquement. Elle se savait jolie. Quand elle
+passait dans les rues, les regards venaient à elle tout droit. Puis elle
+avait des miroirs. Ce qu'elle savait déjà, les miroirs le lui
+répétaient. Elle les cachait sous son lit, ou derrière son armoire,
+parce que le père Labarbade ne badinait pas. C'était un homme dur, rendu
+plus rude encore par le malheur. Toute sa vie il avait travaillé sans
+grande chance. Il était de ceux qui naissent condamnés. Sa première
+femme, la mère de Suzanne, était morte jeune. Remarié, le pauvre homme
+n'avait trouvé que le chagrin, la mauvaise humeur au logis, les
+querelles. Madame Labarbade, la seconde, avare, criarde, très-belle
+d'ailleurs et très-vaniteuse, élevait la petite Suzanne à la dure. Elle
+la battait souvent, plus souvent la privait de manger, l'envoyait au lit
+sans souper _pour lui apprendre_. Suzanne ne disait rien, se couchait et
+mordait ses draps afin que dans la pièce à côté la belle-mère ne
+l'entendît pas pleurer.
+
+L'enfant, à défaut d'orgueil, avait l'entêtement. On ne la faisait point
+plier. Elle se raidissait contre les injustices, opposait ses ironies
+aux sévérités et peu à peu s'habituait à l'abandon.
+
+Dans les premiers temps, le père Labarbade avait bien pris le parti de
+sa fille. Il la défendait. Cela ne lui convenait pas qu'on la
+maltraitât. Il élevait la voix, et bien souvent quand arrivaient ces
+scènes, il coupait une grosse miche de pain, la mettait dans les bras de
+l'enfant, avec des pommes ou des confitures et lui disait: va-t-en
+maintenant! Mais comme les querelles l'ennuyaient, il se lassa de lutter
+contre la ménagère qui savait trop bien lui faire payer toutes ces
+colères. Il en vint même à se persuader que toutes les criailleries
+étaient du fait de Suzanne, et que sans elle bien certainement la maison
+eût été plus tranquille.--Arrangez-vous comme vous voudrez, dit-il un
+beau soir, je ne me mêle plus de vos affaires. Cette petite est trop
+ennuyeuse, à la fin des fins.
+
+Et il donna à Suzanne une brusque poussée. A partir de ce jour, dans
+cette maison, l'enfant se sentit bien seule.
+
+D'ailleurs, le père venait d'avoir un fils. Madame Labarbade était
+accouchée d'un gros garçon, pesant et criant. Labarbade, complétement
+faible sous son apparence solide, avait brusquement viré de bord,
+abandonné la petite fille pour ne plus s'occuper que de _son gamin_.
+Suzanne, livrée sans défense à l'humeur de sa belle-mère s'irritait tout
+bas contre son père; elle avait compté jusqu'alors sur cette apparence
+de secours, sur cette pseudo-volonté, sur les violences de Labarbade
+succédant brusquement, comme des coulées de lave, à de longs mois de
+soumission; et voilà que tout lui manquait, c'était fini. La belle-mère
+triomphait. Quel isolement! Mais elle patientait encore. Un je ne sais
+quoi lui disait que cette vie ne durerait pas longtemps. Elle
+travaillait pour s'étourdir ou plutôt elle s'agitait. Elle pêchait. Elle
+conduisait le bateau elle-même, et aimait à le lancer dans les joncs qui
+pliaient tout autour. Les cheveux dénoués, les bras nus dans un casaquin
+qui laissait voir ses aisselles, elle dirigeait sa barque et servait de
+passeuse aux jeunes gens qui voulaient traverser l'eau pour descendre à
+l'auberge de Labarbade. Quand ils essayaient de plaisanter avec elle,
+elle devenait toute pâle. Ces rires soulignés par des gestes, des mots
+bizarres, les phrases à double entente la troublaient et lui donnaient
+chaud. Une fois seule elle se répétait tout cela, fermait les yeux,
+devinait, rêvait. L'inconnu la tourmentait. Elle avait soif d'un avenir
+mal défini qui tardait bien à se montrer. On lui avait dit bien des
+fois,--des passants--peut-être sans y ajouter grande importance:
+Viendrais-tu à Paris avec moi? Paris! Ce seul mot ne signifiait pas
+autre chose pour elle que: Liberté! Mais ce qu'elle souhaitait par
+dessus tout c'était d'être libre. La maison lui pesait, elle étouffait
+dans sa chambre, prenait en haine son père, son petit frère, les
+voisins, le pays.
+
+Quelle vie! s'user là, se marier là, vieillir, devenir maigre sous le
+travail ou engraisser. On est laide si vite. Et tous ces paysans
+l'ennuyaient tant avec leurs grosses mains et leurs gros pieds! Quand
+elle n'allait pas au bateau, prendre pour la cuisine les anguilles
+gluantes qui glissaient brusquement entre ses doigts ou tirer de l'eau
+du puits ou ramasser les salades dans le verger, elle s'appuyait sur le
+rebord de la fenêtre ouverte et regardait l'eau courir, les arbres
+frissonner, les passants marcher en sifflant sur la route. Ou bien elle
+sortait et s'asseyait au bord de l'eau. C'était là qu'il faisait bon!
+Seule, avec ses désirs, avec ses rêves! La berge, pleine d'herbes hautes
+et fraîches, s'adoucissait, glissant vers l'eau. C'était vert, ce
+terrain, marécageux, tentant. A deux pas les roseaux, les ajoncs courbés
+miroitaient au soleil comme des aiguilles, les nénufars jaunes et
+luisants ouvraient à l'air leurs feuilles larges. Point de bruit. Les
+froissements des ailes sèches des libellules qui volaient lançant des
+reflets bleus. Le miroitement d'acier de l'eau pailletée où, çà et là,
+sautillaient les poissons comme dans la poële à frire. Et derrière, sur
+la route, le murmure vague, lent, sourd et comme menaçant des peupliers
+qui s'agitaient. Vivre là, dormir là, y voir Paris en songe! Mais tout à
+coup la voix du père appelait Suzanne, il fallait se lever, regagner la
+maison, se mettre au fourneau ou s'enfermer dans cette vieille chambre
+où, tant de fois, elle avait pleuré se rongeant les poings.
+
+Que c'était triste maintenant. Des murailles blanchies à la chaux, le
+parquet carrelé et froid, au plafond des traverses de bois toutes
+noires. De la poussière, un lit à couverture jaune, une vieille armoire
+luisante et brune, un dressoir avec des faïences à fleurs rouges et
+bleues ébréchées, des chaises de paille et de noyer, des imageries
+d'Epinal, _Mathilde et Malek-Adel_ dans un cadre orange, des paquets de
+ficelles suspendus ici, là des champignons en grappes. Un pot de pommade
+en verre opaque, une terrine de foie gras conservée comme une relique,
+de vieux papiers, des livres poudreux et déchirés, mais quels livres!
+Elle les avait lus, relus. Des almanachs, la _Vie d'Abd-el-Kader_,
+l'_Annuaire du département_. On étouffait là-dedans. Sans ses espoirs de
+lendemain, ses soifs de revanche, elle y fut morte.
+
+Mais elle était décidée à vivre.
+
+Un soir--c'était la fête de Samoreau--Suzanne alla danser malgré sa
+belle-mère. Elle avait passé des nuits pour coudre elle-même une robe
+blanche que Labarbade lui avait achetée pour ses étrennes, et que madame
+Labarbade avait conservée en pièce. Mais Suzanne savait où était la
+robe. Elle avait ouvert l'armoire, pris l'étoffe et sur un patron
+emprunté à une couturière de Fontainebleau, elle avait taillé cette
+robe.
+
+La nuit était tombée, une nuit de juillet, et les paysans de Samoreau
+dansaient sur la petite place. Les carabines partaient, l'on gagnait des
+lapins en logeant de grosses boules dans des trous, l'on cassait en deux
+les pipes de terre, les tourniquets chargés de porcelaine mal peinte
+grinçaient lourdement sur leur axe. On entendait un bruit composé de
+mille bruits: des cris, des chants, des rires, de la musique, des coups
+de fusil, des notes de crécelles et de mirlitons. La lumière était
+rouge; des lampes de schiste éclairaient la _salle de danse_, formée par
+quelques piquets soutenant une corde qui tenait lieu de muraille. Juchés
+sur une estrade de planches, qui criait et menaçait au moindre geste,
+quatre musiciens, les joues enflées, jouaient de la clarinette et du
+cornet. La lumière des lampes suspendues aux arbres paillettait le
+cuivre des instruments, rougissait les faces apoplectiques des
+musiciens, enveloppait de reflets les paysans en paletots, les jeunes
+filles en robe de percale blanche. Hommes et femmes, tout se heurte. Les
+danseurs étalent des grâces lourdes, empoignent brutalement les
+fillettes qui suent et rient, et les entraînent dans un galop plein de
+chocs. Ils vont, rouges, essoufflés, tournent et poussent des cris, et
+la musique achevée, ils tombent sur des bancs, s'essuyent le front ou se
+jettent à terre pour respirer.
+
+A travers les feuilles d'un vert sombre des maronniers, la lune
+glissait des rayons pâles parmi cette fournaise en plein air, faite de
+hurlements, de poussière, de poudre et de fumée.
+
+Au milieu de la foule, Suzanne dansait. Elle était charmante, le teint
+animé, affolée de danse, les prunelles électriques, avec une expression
+de joie. Comme elle se sentait regardée, elle s'étudiait. Elle avait de
+ces balancements de corps qui attiraient. Réservée pourtant, avec je ne
+sais quelles intuitions aristocratiques, elle faisait l'effet d'une note
+plus calme au milieu de ces choeurs épileptiques. Il y avait autour
+d'elle des jeunes gens de la ville et des dames qui ne la quittaient pas
+des yeux. Elle était fière de ces regards; elle éclatait d'une joie
+profonde. C'était cela qu'elle souhaitait. Être vue! Tout à coup, la
+foule des danseurs s'écarta, fendue par des bras robustes et Suzanne,
+reçut, sur le nez, un énorme et brutal soufflet. Elle chancela et parut
+s'évanouir. Elle ne voyait plus rien, n'entendait plus rien. Le sang
+coulait sur sa robe blanche. Une rumeur s'éleva, et, parmi le bruit,
+Suzanne distingua ces mots:
+
+--Je t'apprendrai à venir danser sans ma permission, pécore!
+
+C'était le père. Elle sentit qu'une main forte l'entraînait.
+
+Une fois au logis, folle de colère, de honte, d'amour-propre outragé,
+prise de rage, elle fit un paquet de ses robes, de ses peignes, de sa
+pommade, de ses miroirs, sauta par la fenêtre, qui n'était pas haute,
+sur les plates-bandes du jardin, et se sauva jusqu'au pont de Valvins.
+Puis, à travers la forêt, à travers la nuit, sans rien craindre, elle se
+dirigea sur Paris.
+
+C'était bien loin. Mais elle connaissait la route. Un 15 août Labarbade
+l'y avait menée en carriole, voir la fête. Le feu d'artifice était
+encore devant ses yeux. Elle mangea, en chemin, des morceaux de pain
+qu'elle avait emportés. D'ailleurs, elle avait un peu d'argent, de quoi
+vivre quelques jours. C'était peu. Cela lui suffisait. Elle compta sa
+fortune en arrivant. Il lui restait vingt francs, une pièce d'or et des
+sous. Le soir était venu, elle avait faim, rôdait autour des petits
+restaurants, toute seule, son paquet à la main. Elle ne savait guère où
+elle se trouvait. C'était une rue montante, pleine de bruit, de
+voitures, de gens en blouse, d'ouvriers, d'ouvrières, qui s'en allaient
+chez eux, la journée finie. Il avait plu. Tous ces gens étaient pleins
+de boue, et Suzanne, fatiguée, sentait sa jupe appesantie qui claquait,
+à chaque pas, sur ses talons. Mais elle n'était pas attristée. Tout ce
+qu'elle voyait la grisait; de temps à autre passait auprès d'elle, en
+sifflant, un drôle hardi qui la regardait. Elle ne baissait pas les
+yeux, et il lui semblait qu'elle avait entendu cette chanson, ce
+refrain, ces cris--quelque part.
+
+Il fallait manger pourtant, le pain était fini. Au détour d'une rue, une
+odeur de graisse fondue arrêta court Suzanne sur le trottoir. Elle
+regarda avec des yeux pleins d'appétit et tendit la main. C'était une
+marchande de pommes de terre frites et de harengs qui remuait sa poële.
+
+--Donnez-m'en, dit Suzanne.
+
+Elle demeurait, la main tendue, regardant cette graisse qui grésillait.
+
+--Pour combien? dit la marchande.
+
+Suzanne ne savait pas; elle répondit au hasard et tendit sa pièce de
+vingt francs pour payer.
+
+--Comment, dit l'autre, vous n'avez pas de monnaie?... Six sous!
+
+Suzanne fouilla dans sa poche, jeta les sous et s'enfuit. Elle cherchait
+un coin, n'importe où, pour s'asseoir. Partout du monde. Alors, tout en
+marchant, elle grignotait ses pommes de terre, déchiquetait de ses dents
+blanches son hareng saur, et se sentait fière, heureuse, confiante,
+libre.
+
+Du premier coup, elle avait bien vu que Paris était son élément. La
+fange même des rues lui plaisait. Comme la boue liquide que la pluie
+délayait dans la campagne l'attristait, lorsqu'elle la regardait, du
+haut de sa fenêtre, à Samoreau! A Paris, elle trouvait comme une volupté
+à marcher là-dedans, crottée, salie, et à regarder les voitures aux
+lanternes à biseaux, qui passaient, éclaboussant le monde. Elle n'avait
+pas d'étonnements, elle n'avait rien oublié de tout cela qu'elle avait
+vu, petite; elle l'eût deviné. C'était son milieu. Ce terrain était fait
+pour elle. Il lui semblait qu'elle avait eu cent fois la vision de ces
+maisons hautes, de ces longues rues, de cette foule. Elle avait soif;
+elle entra chez un marchand de vin, demanda à boire et vida son verre,
+au milieu des hommes qui l'examinaient.
+
+Elle marchait toujours, lasse cependant, brisée, devant tous ces
+magasins pleins de lumières, pleins de bijoux, pleins de soie, pleins de
+luxe. Ses jambes pliaient, mais elle voulait voir, regarder, toucher des
+yeux ces merveilles. Des chapeaux, des robes, des diamants! Elle savait
+bien que c'était à Paris qu'on trouvait tout cela.
+
+En attendant, il fallait vivre et se reposer, dormir. Où cela? Suzanne
+se disait, un peu tremblante, qu'il fallait donner son nom à l'hôtel
+garni, celui de ses parents, son âge. Elle le savait par plus d'une qui
+était partie comme elle, un jour de fièvre. Elle se dénonçait ainsi,
+elle était découverte si le père voulait la poursuivre. Elle s'éloignait
+alors brusquement des maisons où des transparents allumés annonçaient
+les hôtels garnis comme on se détournerait d'un piége. Mais comment
+faire? Elle errait toujours, laissant passer les heures, accablée, ses
+pieds alourdis la retenant à chaque pas. C'était un long boulevard qui
+durait toujours, avec des bancs de temps à autre et des rangées de
+petits arbres maigres. D'un côté les maisons étaient basses, resserrées,
+avec des enseignes vieillies, et faisaient face à de grands bâtiments
+sombres d'où s'échappaient des mugissements de boeufs. Le ciel était
+bas et le gaz semblait attristé dans ces ténèbres.
+
+Suzanne commençait à se sentir envahie par un vague effroi. La solitude
+ne lui était jamais apparue sous la forme d'une nuit passée en plein
+air, sur un banc, par un temps pluvieux. Elle s'était assise, les bras
+alanguis, les yeux à terre, entendant comme un bourdonnement vague
+autour d'elle, la pensée reportée vers cet intérieur qu'elle avait
+quitté, et où le pain, le gîte, le petit lit de noyer lui étaient du
+moins assurés. Elles doivent avoir souvent de telles nostalgies,
+soudaines, imprévues, aussitôt étouffées que nées, ces filles du hasard,
+lancées à coeur perdu dans la vie d'aventure.
+
+Suzanne s'éveilla, pour ainsi dire, tout à coup. On venait de lui
+frapper sur l'épaule. Elle regarda. Il y avait une femme assise à côté
+d'elle, une ouvrière, le costume décent, la voix douce et fatiguée. Le
+gaz éclairait nettement son visage, jeune encore, pourtant plein de
+rides, maigre et chagrin.
+
+--Qu'avez-vous donc? dit cette femme. Vous pleurez?
+
+--Non, dit Suzanne, comme si on l'eût prise en faute, et elle écrasa
+entre ses paupières deux grosses larmes qui lui montaient aux yeux.
+
+Elle s'était dit, depuis longtemps, qu'il faut se défier, au début.
+Puis elle ne voulait pas avouer qu'elle pouvait regretter quelque chose.
+
+La femme haussa doucement les épaules, se leva du banc où elle était
+assise et s'éloignait déjà, lorsque Suzanne la rappela.
+
+--Madame?...
+
+Elle revint sur ses pas et dit à Suzanne:
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--J'arrive à Paris. Je n'y connais personne. Je cherche un logement. Ne
+pouvez-vous pas m'en indiquer un?
+
+--Si fait, dit la femme, j'ai ma chambre.
+
+On se prête ainsi volontiers asile, ou nourriture, dans ces classes qui
+savent le prix d'un abri. Le peuple a conservé l'habitude, sinon le
+culte de l'hospitalité, ou plutôt il comprend, il pratique la
+franc-maçonnerie du besoin. La femme était une ouvrière, point riche,
+qui vivait seule, séparée de son mari. Elle habitait à quelques pas de
+là, chaussée du Maine, une chambre avec une cuisine et une façon
+d'antichambre qui était son atelier. Elle travaillait à de la chaussure
+avec une machine à coudre. Ce qu'elle gagnait lui suffisait bien. Elle
+économisait même pour les mauvais jours. C'était une honnête femme,
+mariée à un de ces beaux parleurs d'atelier qui pérorent au fond des
+cafés, laissant l'ouvrage les attendre. Elle l'avait aimé beaucoup, puis
+la désillusion et la lassitude étaient venues. Un jour, on s'était
+séparé, d'un commun accord. Victoire Herbaut restée seule, sans enfants,
+s'était cloîtrée, à trente ans, l'espoir fini, n'aimant plus que son
+frère, qui la venait voir quelquefois, et tâchait de l'égayer, sans y
+réussir. Si elle travaillait encore avec un peu de courage, c'était pour
+lui. Il avait dix ans de moins qu'elle. Elle l'avait élevé. C'était
+presque son enfant, et cette femme était de celles qui naissent mères.
+
+Suzanne savait déjà tout cela en arrivant chez Victoire. L'autre était
+un peu bavarde, très-confiante, facile à se livrer, à s'apitoyer. Elle
+avait lu sur le visage de la jeune fille une telle angoisse qu'elle
+s'était offerte sans trop réfléchir.
+
+--Vous allez trouver le logis bien petit, disait-elle en montant
+l'escalier. Mais à la guerre comme à la guerre. Demain nous aviserons!
+
+On fit un lit dans l'antichambre, sur le parquet, avec un matelas et des
+draps. Puis Suzanne se coucha. Mais elle ne dormit pas. Victoire
+Herbaut, assise à côté d'elle, questionnait. Il fallut tout dire.
+Victoire hochait la tête et paraissait peu rassurée.
+
+--Ma pauvre petite, disait-elle, vous avez fait un mauvais coup. Ah! le
+logis du papa! La cheminée où bout la soupe aux choux. Je n'ai jamais
+été si heureuse que lorsque maman me grondait, parce que je mettais du
+vinaigre de Bully dans mes cheveux. Car j'ai été coquette, moi aussi. Ça
+m'a passé! ça vous passera! Voyez-vous, il faut travailler, travailler
+beaucoup, vous amasser un petit magot, pas bien lourd, parce qu'on
+économise peu, malgré tout, et quand vous voudrez vous marier, bien
+choisir pour ne pas vous tromper!
+
+--Vous avez raison, disait tout bas Suzanne dont les yeux s'emplissaient
+de gravier et qui s'enfonçait déjà, en rêve, dans ces pyrotechnies de
+velours et de rubis qu'elle voulait....
+
+--Allons, je vous fatigue, fit brusquement madame Herbaut en se
+retirant. Ne m'en veuillez pas. Je suis jacasse. A demain!
+
+Suzanne n'entendait déjà plus.
+
+Le lendemain, quand elle s'éveilla, elle éprouva une grande joie. Le
+soleil entrait par la fenêtre qui donnait sur l'antichambre, un soleil
+joyeux, plein de chaleur et de vie. Elle se leva reposée. Madame Herbaut
+travaillait déjà, à côté! Tout ce petit logis était gai, propre; il y
+avait une pendule sur la cheminée avec Paul embrassant Virginie, des
+chandeliers en zinc, des gravures sur la muraille; dans un cadre en
+oeil-de-boeuf, sous verre, fané, triste, jauni, un bouquet de fleurs
+d'oranger avec des rubans pleins de poussière. Le lit était déjà fait,
+avec une couverture au crochet, rouge et blanc, et madame Herbaut avait
+étalé sur la commode les chaussures qu'elle devait piquer ce jour-là.
+
+--Ah! dit-elle à Suzanne, vous avez une bonne mine! Voyons, causons, en
+attendant que votre café chauffe.--Je prends le café au lait le matin,
+et vous?... Que savez-vous faire?...
+
+--Moi? rien!
+
+--Allons donc! Il faut apprendre à coudre! regardez-moi aller... Ce
+n'est pas bien difficile. Tenez, essayez!
+
+Elle installa Suzanne devant la machine à coudre et lui enseigna comment
+manoeuvraient les aiguilles et comment le cuir se trouvait cousu à
+double chaînette.
+
+--Je comprends bien, dit Suzanne, mais je ne saurai jamais. Cela
+m'ennuierait.
+
+--Pourtant, dit madame Herbaut, il faut bien vous décider à faire
+quelque chose!
+
+Il y avait justement, dans la maison, au-dessus de l'appartement de
+Victoire, une petite chambre à louer. Cent cinquante francs par an, avec
+une fenêtre sur la chaussée. Suzanne l'arrêta et, aussitôt, écrivit à
+son père. Elle disait que sa résolution était depuis longtemps prise,
+qu'elle serait morte à Samoreau, qu'il lui fallait Paris, qu'elle allait
+travailler d'ailleurs, qu'elle avait déjà un état et qu'elle ne
+demanderait jamais rien à personne. Le dernier trait était dirigé contre
+sa belle-mère. La réponse ne se fit pas attendre. Labarbade, poussé sans
+doute par sa femme, envoyait Suzanne au diable et écrivait qu'il ne
+voulait plus en aucune façon entendre parler d'elle. Son dernier mot
+était celui-ci: _Tu n'es plus rien pour moi!_
+
+Suzanne le lut sans émotion. Labarbade avait pleuré en l'écrivant.
+
+Dans les premiers temps, Suzanne travailla. Il le fallait bien; les
+vingt francs étaient partis vite; mais ce travail lui pesait; elle
+souhaitait l'inaction, le repos, ce que Paris lui avait promis. Elle
+faisait part quelquefois de ses rêves à madame Herbaut, qui la regardait
+avec un certain effroi:
+
+--Ma pauvre enfant, disait l'ouvrière, nous sommes nées en bas, restons
+en bas. C'est dangereux de chercher à monter. J'ai eu de mes amies qui
+ont fait aussi de ces rêves-là. Où sont-elles, les pauvres filles?
+Tandis que moi, je ne suis pas riche, ni heureuse, mais je vis.
+
+Joseph Guérin, l'imprimeur, venait voir sa soeur quelquefois. C'était
+un garçon gai, franc, rieur, bruyant, chantant, amusant, blagueur. Il
+savait tout, causait de tout, apportait toutes les nouvelles, celles du
+jour, celles de la veille, et celles du lendemain. Rien ne lui échappait
+à Paris. Il savait la couleur des cheveux de la femme à la mode, l'heure
+à laquelle elle allait au bois, les noms de ceux qu'elle ruinait, la
+liste des dettes qu'elle contractait chez les fournisseurs, le secret
+des coulisses littéraires, et pourquoi telle pièce n'aurait pas de
+succès, et pour quelle raison mademoiselle Jane Essler avait refusé le
+rôle, quel roman allait faire scandale, quel cadavre avait été apporté à
+la Morgue, quel mot avait été dit au Jockey-Club, quel duel menaçait
+d'avoir lieu, pour quoi, pour qui, quelle nouvelle politique préoccupait
+les esprits, ce qui se passait au boulevard Montmartre, rue de Bréda,
+rue Mouffetard, au Pérou et au Mexique. Sans avoir rien appris
+foncièrement, il avait de toutes choses une teinture solide; frotté de
+science, de lettres, d'arts, il ne restait jamais à court, ramassait et
+colportait les propos de l'atelier, y ajoutait de son cru, tout en
+_composant_ devant sa _casse_, imitait Mélingue ou Bressant, courait aux
+pièces nouvelles, jugeait, appréciait, condamnait, _ne se montant pas le
+coup_ et clignant de l'oeil quand on lui citait tel ou tel écrivain à
+la mode, en disant avec son accent gouailleur:
+
+--Encore bien heureux qu'on lui corrige ses fautes de participes!
+
+C'était surtout avec lui que Suzanne aimait à causer. Elle se sentait
+comprise et devinée. L'argot parisien, dont Joseph émaillait ses
+discours, elle l'entendait. Elle avait l'intuition de tout ce qui
+pousse, fleur de serre ou fleur de ruisseau, sur le terreau parisien.
+Quand Joseph, parlant à sa soeur, s'arrêtait, quand Victoire Herbaut,
+doucement, en souriant, donnant une tape au jeune homme sur la joue,
+disait: «Tais-toi donc, bavard!» Suzanne s'écriait: «Encore!»
+
+Suzanne n'était déjà plus la petite paysanne un peu sauvage de Samoreau.
+Le soleil parisien avait effacé le hâle trop rude des rayons
+campagnards, ne laissant à cette physionomie éveillée que des tons
+chauds, des reflets sains et mordorés comme on en voit sur certains
+bronzes. Joseph avait du goût; il savait un peu dessiner. Il fit le
+portrait de Suzanne. Les séances avaient lieu le soir, à la lampe.
+C'était tout une affaire. Suzanne ne pouvait rester en place, Joseph se
+fâchait et grondait. Ce portrait aux deux crayons, assez mal dessiné,
+mais très-expressif, leur prit deux semaines, et, une fois fini, Joseph
+le fit encadrer. Suzanne était étonnée de tout ce que savait Joseph
+Guérin. Il chantait bien, dansait à merveille, écrivait avec de
+magnifiques paraphes.--C'est un phénix! disait madame Herbaut. A force
+de l'admirer, très-naïvement, Suzanne finit par l'aimer. Elle n'avait
+jamais aimé, mais elle savait ce que c'était que l'amour et se rendait
+compte de ce qu'elle éprouvait. Elle ne le lui dissimula pas, et le jour
+où Joseph, à bout d'hésitations, lui confia à son tour qu'il
+l'adorait,--depuis le jour où il l'avait vue,--elle se sentit remuée
+d'une façon nouvelle, conquise par un sentiment de triomphe, fière
+d'elle-même, heureuse.
+
+Madame Herbaut voyait ou devinait ces sentiments-là sans rien dire,
+hochant la tête, songeant qu'ils feraient ensemble un joli couple. Elle
+attendait pour parler mariage; elle les laissait causer, aller et venir
+où ils voulaient. Suspendue au bras de Joseph, les cheveux dans un petit
+filet garni de jais, avec une petite broche en doublé à son col et des
+manchettes blanches, Suzanne allait se promener le dimanche ou courait
+les champs, dansait dans les bals de campagne. Elle aimait surtout
+Nogent, avec ses îles touffues, sa population de canotiers se croisant
+sous les grandes arches du viaduc, ses cabarets en plein air, ses rives
+où les ouvriers, les commis, les grisettes, les militaires, assis et
+bruyant, déjeunaient en regardant couler la rivière. Une promenade en
+bateau la comblait de joie. C'était Joseph qui ramait; elle plongeait
+ses mains dans la Marne, cassait au passage les nénufars ou essayait de
+prendre les petites ablettes qui filaient. Elle se rappelait, comme on
+se souvient d'un temps bien éloigné, de ces jours où elle passait les
+pratiques, dans le lourd bachot du père Labarbade. Parfois, elle
+s'amusait à réveiller quelque canotier endormi dans sa barque, sous les
+saules. On se fâchait, Suzanne riait, et Joseph ramait de plus belle.
+
+Le soir, on dînait dans l'île d'Amour, sur la pelouse. On sautait sur la
+balançoire du restaurant, et Suzanne se laissait aller dans le vide,
+hésitante, effrayée, ouvrant ses narines à l'air frais qui la frappait
+au visage et collait sa jupe contre ses jambes. Puis, c'était le bal.
+Elle bondissait sur l'herbe aux premières notes cuivrées de ces
+orchestres de campagne. Le quadrille l'affolait, elle se lançait dans la
+danse, entraînait Joseph, secouée par la musique criarde comme par une
+pile voltaïque, intrépide, déterminée, toujours debout, jamais lassée.
+
+Une ville à part, d'un caractère singulier, née d'hier, coulée d'un jet,
+c'est Plaisance,--un des quartiers inconnus de ce grand Paris.
+
+Toutes les rues de cette petite ville dans une grande ville datent de
+1845. On le voit du reste, au nom des carrefours, rue Médéah, rue
+Mazagran, rue Constantine, souvenirs de la campagne d'Algérie, alors
+toute récente, glorification des victoires africaines alors toutes
+fraîches. Les maisons sont basses, coquettes, beaucoup à un seul
+étage--pas plus--presque toutes peintes, au moins en partie, avec une
+physionomie gaie, vivante. Les hôtels garnis, les guinguettes, les
+petits restaurants, les marchands de vins fraternisent, s'appuient l'un
+contre l'autre, peuplent les rues. Il y a des grilles de bois, peintes
+en vert, et de la vraie verdure aussi, des acacias, des marronniers
+montrant à travers ces moellons leurs feuilles pleines de poussière. Du
+mouvement partout, du bruit sur la chaussée et des chansons sous les
+tonnelles. Une population, laborieuse ou flâneuse, ouvriers ou bohèmes,
+ruisselle là du soir au matin, et le jour et la nuit. Des filles en
+fichu, des rôdeurs de comptoirs en casquettes avec des paletots
+luisants. La Chaussée du Maine, non loin de là, a la physionomie de tous
+les boulevards extérieurs. Des arbres grêles, de petites maisons, des
+étalages de bouquinistes ou de marchands de bric-à-brac, les vieux
+pastels et les vieilles estampes coudoyant les vieux habits et les
+vieilles pendules; çà et là, un établissement plus vaste, des maisons de
+confection pour les travailleurs, avec des blouses bleues et des
+pantalons de coutil à bouton d'os à la montre, ou des bureaux de
+déménagements, des loueurs de voitures à bras, toute une série
+d'industries à l'usage des petits commerces et des pauvres gens. On
+tourne à droite et voilà l'ancien chemin de ronde, triste et vaste qui
+conduit au cimetière Montparnasse. C'est le cimetière pauvre. On se
+heurte aux corbillards nus, aux bières d'enfants portés à bras d'hommes,
+aux convois où les parents suivent la casquette à la main, et les
+femmes, en bonnets noir, en châles de quatre sous, avec les yeux
+gonflés. La route est semée des boutiques de ces gens qui vivent de la
+mort: marbriers, marchands d'immortelles. Les adieux tout faits, les
+regrets stéréotypés larmoient sur les couronnes qu'on achète en passant,
+par hasard, parce qu'on a oublié. Des petits enfants en plâtre, poupins
+et laids, joignent les mains à l'étalage avec le même geste et
+attendent qu'on les mette là-bas, sur les tombes, sous la pluie qui les
+verdira.
+
+Les croque-morts habitent là, ou ils y mangent. Leur restaurant attitré
+est une petite gargote, dans une ruelle qui donne--quelle
+antithèse!--rue de la Gaîté. L'établissement est petit, d'aspect
+bizarre, une construction d'un autre siècle, avec des grilles, une porte
+basse, des murs peints en vert et des pots au fronton de la maison. Les
+murs du cabaret n'entendent pas d'ailleurs des _requiem_ ou des _dies
+iræ_; la gaudriole, chassée de partout, y règne en maîtresse. Quand ils
+ont fini leur journée, tout en mangeant, les croque-morts chantent.
+
+La plupart de ces rues sont sales. Le ruisseau coule emportant tous les
+détritus, brun et boueux. Les enfants y barbotent sans craindre les
+voitures qui sont rares, et deviennent gros et gras, au grand air. Le
+voisinage du cimetière les fait bien porter. Il y a aussi des
+vieillards. Près de là, au _Champ d'Asile_, se réunissent les joueurs de
+boules. Le cochonnet exilé du Luxembourg, refoulé par les constructions
+et les démolitions nouvelles, s'est réfugié là, dans ce terrain vague
+où, sans doute en 1815, avant de gagner la route de Fontainebleau, les
+grognards vaincus campèrent un moment. Petits employés, petits rentiers,
+des gens regardent, appuyés sur leur canne, les boules qui roulent et
+mesurent les distances. Il y a des _juges du camp_ que leur équité rend
+célèbres. On a de la gloire à tout âge et partout.
+
+Suzanne aimait à se promener dans ce quartier, à voir, à écouter, à
+vivre. Elle battait les pavés de sa jupe où se dessinait, en cercle,
+l'armature d'une crinoline qui ballottait. Tête nue, ses cheveux bien
+pommadés, un fichu de soie autour du cou, elle sortait sans but, pour
+regarder les boutiques. Toutes se ressemblent. Des traiteurs, avec des
+peaux de lapins écorchés pendus aux branches d'un pin minuscule devant
+la porte, des pâtissiers avec des gâteaux étalés, des beignets, des
+_flans_, des _chaussons_, çà et là un gâteau de Savoie avec un bouquet
+ou un saint en pastillage planté au milieu; des modistes, ou des
+lingères, de petits bonnets avec des rubans bleus ou de jolies ruches
+derrière les vitres, des corsets parfois piqués de rose; puis des
+libraires, des marchands d'images, de livraisons à un sou, de cahiers de
+chansons, de complaintes; et des photographes, avec leurs enseignes; des
+portraits-cartes pendus à la porte, autant de stations pour Suzanne,
+autant de réflexions, de spectacles. Les brodequins la faisaient rêver,
+les portraits surtout l'attiraient. Il y en avait de toutes sortes,
+ouvriers endimanchés, pétrifiés dans la pose choisie, étranglés dans
+leurs cravates avec de gros yeux et de grosses mains; jeunes filles
+maigres et chlorotiques regardant les passants d'un air niais; des
+soldats, leur briquet entre les jambes, des bourgeois, leur parapluie à
+la main. Tout cela, l'air triste, ennuyé, ankylosé. Suzanne ne les
+regardait pas. Ce qui la charmait, c'était la réunion des artistes du
+théâtre, jeunes gens aux cheveux longs et gras, l'air penché ou
+insolent, leur main dans la poche, ou revêtus de leurs costumes,
+mousquetaires, bandits, seigneurs moyen-âge. Et les femmes! Des robes
+traînantes, galonnées d'or, une couronne sur la tête, superbes, fières,
+irrésistibles,--des princesses! «Il y a des femmes qui s'habillent
+ainsi, pensait Suzanne, et qui se montrent sous ces habits, le soir!»
+Quel rêve, quel aiguillonnant désir, quelle envie! Le théâtre n'était
+pas loin, ce théâtre au fronton duquel un Buridan en plâtre, l'air
+malade, regarde une Folie qui se porte trop bien. Suzanne y allait, se
+grisait de spectacles, se donnait la fièvre, écoutait la voix des jeunes
+premiers comme on écoute une musique, fermait les yeux pour se voir à la
+place de la jeune première, derrière cette rampe, et le rideau tombé, la
+lumière éteinte, rentrait avec un monde dans la tête de désirs
+inassouvis.
+
+Joseph avec tout cela en était venu à l'aimer follement. Elle s'était
+donnée à lui tout entière. Peut-être l'aimait-elle vraiment. Il y avait
+si longtemps qu'elle «savait!» Il héritait de toutes ses inquiétudes,
+des sollicitations d'autrefois, des éveils qu'elle avait comprimés,
+là-bas. Mais elle fut surtout grise de Joseph, le jour où celui-ci lui
+annonça qu'on organisait à son imprimerie une représentation dramatique
+au bénéfice d'un camarade que la machine avait estropié, et qu'il avait
+obtenu pour elle, Suzanne, un rôle dans la représentation.
+
+--Allons, donc, dit-elle en devenant rouge, puis pâle. Un rôle! Je ne
+saurai jamais jouer!
+
+--Toi?... Mais, bête que tu es, tu as tout ce qui fait le talent.
+Regarde toi!
+
+Suzanne joua. Elle remplissait un rôle dans ce petit tableau populaire
+qui est comme la clef de voûte de toutes ces représentations, la _Corde
+sensible_. Joseph lui avait fait répéter le rôle, le soir, avec grand
+soin, lui donnant les intonations, l'expression, le geste. Elle obtint
+un succès; elle fut applaudie. Il y avait dans la salle un ou deux
+journalistes qu'on avait décidés à venir à ce petit théâtre du passage
+du Saumon, et qui citèrent le nom de Suzanne quelques jours après. Elle
+en fut éperdue de joie. Elle prenait le journal, le regardait, épelait
+ce nom qui était le sien, riait, embrassait Joseph et le remerciait.
+Elle était heureuse, car elle sentait maintenant que la route s'ouvrait.
+Elle avait trouvé sa voie. Ces planches pouvaient être un piédestal.
+Elle déclara qu'elle se ferait actrice. Cette vie lui plaisait. Joseph
+ne s'étonna qu'à demi. Il avait rêvé plus d'une fois aussi les succès du
+théâtre; il avait joué déjà, à Montparnasse, dans des représentations
+extraordinaires; il chantait à ravir la chansonnette, ce succédané de la
+romance.--«Eh bien! soit, dit-il.» Il avait beaucoup d'amis parmi les
+acteurs. Sans plus hésiter, il alla en prendre un sous le bras, le
+priant de le présenter au directeur. On engagea Suzanne, qui débuta la
+semaine suivante.
+
+--Quel nom mettrons-nous sur l'affiche? demanda le directeur.
+
+--Dame! répondit Joseph en interrogeant Suzanne du regard.
+
+--Attendez, fit le régisseur, qui écoutait. Je vote pour _Bruyère_?
+
+--Oh! non, voilà un nom que je n'aime pas, fit-elle, _c'est campagne_!
+
+--Alors, dit le régisseur, mettez Cachemire ou Camélia, ce sera
+parisien!
+
+--Ah! Cachemire, oui, c'est joli, ça, tiens! dit Suzanne, Cachemire!
+
+Et, en riant, elle battait des mains.
+
+Cachemire passa ainsi, subitement, de l'ombre à la lumière. Chaque soir,
+on l'applaudissait, non point pour son talent, mais pour cette grâce et
+cette fraîcheur auxquelles le public n'est pas habitué. On la traitait
+en enfant gâté. Elle sortait de scène, ivre, joyeuse, toute rouge,
+grisée par les bravos et les sourires. Dans la coulisse, Joseph
+l'attendait. Au milieu des deux ou trois habilleuses du petit théâtre,
+des figurants, des hommes de service, des pompiers, Suzanne trônait
+comme une reine. Joseph sentait que chaque jour il perdait pied dans ce
+coeur, qui n'était déjà plus à lui. Il avait été un passe-temps pour
+cette tête désoeuvrée et avide d'inconnu. Maintenant son rôle était
+fini.
+
+--Qu'est-ce que vous avez donc ensemble? lui demandait un soir Victoire
+Herbaut. Êtes-vous brouillés?
+
+--Non.
+
+--Cependant, je ne me trompe pas, voyons. Tu as fait quelque chose à
+Suzanne. Elle ne te parle plus comme auparavant. Il faudrait pourtant
+songer à vous marier.
+
+--Nous marier?... Ah! nous marier! fit Joseph. Mariage de coulisses,
+mariage à la détrempe! Non, va, je te promets qu'à présent nous ne nous
+marierons pas!
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que. Tu verras.
+
+Joseph se repentait maintenant d'avoir poussé Suzanne dans cette voie du
+théâtre. Il s'était d'abord senti flatté par les succès de la jeune
+fille. Au fond de plus d'un ouvrier parisien, il y a toujours un germe
+de _cabotin_ qui ne demande qu'à fleurir. Pour un peu, Joseph se serait
+fait acteur, lui aussi, comme il eût été goguettier, si les goguettes
+avaient encore existé. Il était né _artiste_, disait-il. Il ne lui
+déplaisait pas que Suzanne débutât et se fît applaudir. Madame Herbaut
+avait bien résisté un peu, mais elle cédait facilement, et elle en était
+venue à présent à coudre elle-même les robes que Suzanne devait mettre
+sur la scène, des petites toilettes de quatre sous, relevées avec
+quelques méchants rubans, et qui rendaient charmante celle qui les
+portait et qui tournait toutes les têtes du quartier. Mais Joseph se
+voyait maintenant séparé de Suzanne par les becs de gaz de la rampe,
+comme si cette rampe eût été une barrière infranchissable. Elle était
+d'un monde et lui d'un autre. Quoiqu'il la ramenât tous les soirs à la
+maison, causant, riant, penchée à son bras comme jadis, il sentait bien
+qu'elle n'était plus la même.--«On t'a changée derrière un portant, ma
+pauvre fille, disait-il. Tu n'es plus Lisette, ça se sent. Mais après
+tout, tu sais, tu feras comme tu voudras; tu es libre, et tu ne mettras
+pas la mode au pays!» A quoi Suzanne se mettait à rire, apaisant Joseph
+comme elle pouvait, mais sans insister. Elle songeait bien à autre
+chose.
+
+A présent, sa pauvre chambre lui déplaisait. C'était étroit, triste,
+_misère_. Elle aimait mieux loger chez Joseph, qui avait du moins un
+petit appartement, avec des bustes en plâtre, des gravures et une
+bibliothèque. Elle songeait déjà à avoir mieux que cela. Elle avait vu
+de ses camarades partir, le soir, après le spectacle, dans quelque
+coupé. Elle était lasse des robes d'Orléans, des chapeaux de paille, des
+talmas de taffetas. Les robes bouffantes, à jupons relevés, les
+pince-taille aux larges ceintures et les sombreros empennés
+l'attiraient, la fascinaient. Il fallait qu'elle eût cela bientôt.
+
+En remontant un soir cet escalier qui menait chez madame Herbaut et
+qu'elle avait franchi, le coeur ému si fort, lors de son arrivée à
+Paris, elle entendit un bruit au-dessus d'elle, des cris, une
+trépidation; elle se hâta, et, en ouvrant la porte de l'appartement de
+Victoire, elle vit la pauvre femme qui se débattait, pâle et meurtrie,
+entre les bras d'un homme menaçant. Suzanne, effrayée jeta un cri.
+L'homme se tourna vers elle.
+
+--Bon! quelle est celle-ci, à présent? dit-il d'une voix avinée.
+
+Victoire s'était dégagée, et, poussant Suzanne vers la porte:
+
+--Allez-vous-en, ma pauvre enfant, disait-elle, allez-vous-en. Il vous
+battrait aussi. Partez. C'est mon mari!
+
+Suzanne était demeurée interdite, sur le palier, n'osant faire un pas,
+écoutant encore les cris qui partaient de la chambre, lorsque l'homme
+sortit brusquement, poussant avec fracas la porte derrière lui, et
+jetant un regard farouche et terne à la fois, le regard de l'ivresse
+mauvaise. Il descendit l'escalier lourdement, faisant vibrer la rampe à
+laquelle il s'accrochait. Lorsque Suzanne n'entendit plus rien, elle
+entra, et trouva madame Herbaut assise sur son lit et pleurant.
+
+--Mais qu'y a-t-il donc? dit-elle. Pourquoi est-il venu?
+
+Victoire hocha la tête sans répondre, étouffant ses sanglots dans son
+mouchoir.
+
+--Vous a-t-il fait mal, madame Herbaut?
+
+Elle releva la manche de sa robe et montra à Suzanne son poignet rouge
+et meurtri. Suzanne tremblait encore. Elle était toute pâle. Elle avait
+réellement eu peur.
+
+--Il ne faut pas vous effrayer, mon enfant, dit Victoire. Ça devait
+arriver. S'il m'avait laissée tranquille, c'eût été trop beau. Il paraît
+qu'il n'a pas d'ouvrage; il lui faut de l'argent. Je ne voulais pas en
+donner. Je n'en ai pas trop. Alors il a frappé... Mettez donc un peu de
+sel dans de l'eau pour mon bras... C'est vrai, j'ai mal... Et puis il a
+pris la tire-lire, vous savez... Mais non, au fait, vous ne savez pas,
+Suzanne... Je mettais de côté pour Joseph et pour vous. Vous auriez
+trouvé ça au mariage, mes pauvres petits!
+
+--Au mariage! songea Suzanne. Il lui semblait qu'elle entendait l'écho
+lointain d'un mot qu'elle ne comprenait plus.
+
+--Dame, fit madame Herbaut, il faudra bien que vous en veniez là. Vous
+vous aimez, c'est bien, mais être comme vous êtes, ce n'est pas une
+position. Il peut venir des enfants; c'est pour les enfants qu'il faut
+se mettre d'accord avec la loi. Il n'y a que cela au monde, des petits
+êtres bons et doux comme le pain! Je sais bien que si j'en avais eu un,
+moi!... La charbonnière en a un, l'avez-vous vu? Un petit ange! noir
+comme tout, et quand on le débarbouille, un amour! Ça me fait mal, moi!
+Oh! un petit garçon...
+
+--Comme vous êtes écorchée, madame Herbaut!
+
+--Ce n'est rien. Seulement, s'il revient souvent, ce sera à en perdre la
+tête!
+
+--Pourquoi reviendrait-il?
+
+--Il en a le droit.
+
+--Eh bien! et le commissaire?
+
+--Oh! Herbaut est chez lui, ici. Nous sommes séparés de bonne volonté,
+mais la loi n'a rien dit. Il peut venir à toute heure; je suis sa
+chose... Se séparer? Il faut plaider pour ça, il faut être riche!..,
+mais il ne reviendra pas, il faut l'espérer. C'est quelque femme qui lui
+aura monté la tête. Comme on en fait des mauvais coups pour de l'argent!
+
+--Dites-le à Joseph, alors!
+
+--Non! oh! non, fit Victoire. Ils se battraient!
+
+_Ils se battraient!_ Ce mot resta sur le coeur de Suzanne. Une fois
+seule dans sa chambre, elle se prit à réfléchir. Comment! c'était là le
+mariage! cette chaîne, cet esclavage, c'était ce qu'elle avait eu l'idée
+de partager avec Joseph? Elle frémit à l'idée seule qu'elle pût être
+liée pour la vie comme l'était madame Herbaut. Elle s'étonnait aussi
+qu'on pût se résigner comme le faisait Victoire.
+
+--Ah! disait-elle tout haut, ce n'est pas moi qu'on mènerait ainsi.
+
+Puis, en songeant, elle se sentait mal à l'aise. Elle éprouvait un
+sentiment de crainte. Cet homme pouvait revenir. Il était chez lui,
+avait dit Victoire. S'il s'avisait de frapper encore? Elle était donc
+exposée à ses coups, elle aussi?
+
+--Ma foi, non, fit Suzanne...
+
+Elle se revit, faisant ses paquets et fuyant la maison paternelle. Elle
+eut l'idée de se sauver encore, mais cette fois au grand jour, sans se
+cacher et sans craindre, et sachant bien où elle allait.
+
+On frappa à sa porte. C'était Joseph.
+
+--Qu'y a-t-il, voyons, dit-il d'un air alarmé... Victoire est blessée...
+Que s'est-il passé?
+
+--Tu ne le sais pas? fit Suzanne.
+
+--Non.
+
+--Elle ne t'a rien dit?
+
+--Elle n'a rien voulu dire.
+
+--Ma foi, tant pis, fit-elle... C'est son mari qui est venu!
+
+--Herbaut? Il l'a frappée?... Ah çà, mais, dit Joseph en serrant les
+poings, ce gredin-là va donc continuer à nous ennuyer toute la vie?
+
+--Dame! dit Suzanne.
+
+--Qu'il n'y revienne pas, reprit Joseph, je serais là!... Pauvre
+Victoire, va! Elle ne disait rien, elle ne voulait pas parler...
+Comprends-tu cela? Elle était embarrassée, et vois, j'ai cru un
+moment... mais en voilà une idée...
+
+--Quelle idée? dis...
+
+--C'est trop bête!
+
+--Mais enfin...
+
+--Eh bien, j'ai cru qu'il y avait eu _bisbille_ entre vous.
+
+--Tiens, fit Suzanne, c'est gracieux pour moi cette pensée-là! Note que
+tu en as beaucoup de la sorte depuis quelque temps.
+
+Elle parut froissée, plus qu'elle ne l'était véritablement. Mais elle
+tenait à montrer cette mauvaise humeur et cet ennui qui la pénétraient,
+qui l'accablaient. Elle commençait à éprouver les lassitudes ressenties
+déjà chez son père, cette soif de grand air, ce désir de mouvement qui
+dominaient sa nature changeante. Cette vie fausse partagée entre le
+théâtre et la vie médiocre, presque besoigneuse, lui pesait. Elle se
+sentait mal à l'aise auprès de Joseph. Auparavant, la pièce finie, elle
+s'habillait lestement, descendait de sa loge, se pendait au bras du
+jeune homme et regagnait le logis avec lui en babillant. Maintenant elle
+tardait à descendre. Elle bavardait avec celui-ci, avec celui-là, avec
+le jeune premier et le troisième rôle qui avaient l'un et l'autre le
+droit de la tutoyer sans qu'ils fussent jaloux.--«Il peut bien attendre,
+disait-elle.» Quand elle trouvait Joseph à la porte des artistes, elle
+étouffait un soupir.--Ah! c'est toi? disait-elle, comme elle eût dit:
+C'est encore toi? Il n'y avait plus entre eux rien de commun. Elle avait
+pris sa volée, il était demeuré à terre. Quand il parlait elle
+n'écoutait pas, elle n'entendait plus. S'il lui arrivait encore de faire
+allusion au mariage projeté, elle répondait comme quelqu'un qui sort
+d'un rêve.
+
+Joseph sentait bien tous ces changements. Rien ne lui échappait. Il
+pouvait mesurer le terrain qu'il avait perdu. Il le faisait, un peu
+tristement tous les jours, et doucement en prenait son parti, tout en
+maudissant les coulisses, la rampe et, comme il disait, le _diable
+dramatique et son train_.
+
+--Ah! tu boudes! dit-il à Suzanne en la voyant s'asseoir sur une chaise,
+le menton dans la paume de la main. Si tu t'ennuies, je vais m'en aller!
+
+--Je ne boude pas, fit Suzanne... Mais pourquoi penser que je pouvais me
+quereller avec ta soeur? Vous ai-je habitués jamais à des mauvaises
+humeurs? Lors même que j'ai à parler, je me tais!
+
+--Ah! tiens, voilà une bonne parole! C'est à moi qu'elle s'adresse?
+Pourquoi donc se taire, quand on a quelque chose à se dire? As-tu
+quelque raison de te plaindre de moi?... C'est possible. A parler
+franchement, je ne suis plus ton fait. On se lasse de tout, tu me diras;
+j'ai fait mon temps. A un autre! C'est ça que tu penses, hein?
+
+--Si j'étais menteuse, pourtant......, fit Suzanne en hochant la tête.
+
+--Je te rends justice. Tu es franche. On t'ennuie, tu le dis. Pauvre
+fille, va! Tu crois être heureuse? Avec une tête comme la tienne,
+changeante, jamais satisfaite, on se lasse de tout et toujours. Tu crois
+que les châles de l'Inde font le bonheur, je parie? Va voir rue de Bréda
+si j'y suis. Tu es libre! Mais note bien que le fricot chez nous
+t'aurait aussi bien nourrie que le homard là-bas. Ça te regarde. J'ai
+fait ce que j'ai pu pour t'attacher à moi. Je t'aimais, mais, là,
+vraiment. En travaillant on aurait fait bouillir la marmite, et on ne
+reste pas toujours imprimeur, n'est-ce pas? Enfin, soit! Mais ne reviens
+jamais te plaindre.
+
+--Après tout, dit Suzanne, est-ce ma faute si je ne suis pas née
+grisette?
+
+--Une bonne excuse, parlons-en. Tu te crois faite pour le luxe? Parbleu!
+tu es jolie. La soie te va bien. Un chapeau à plumes fait plus
+d'_esbrouffe_ qu'un bonnet. Mais il y en a tant d'autres comme toi; et
+toutes ne réussissent pas. Mieux encore valait servir la pratique chez
+ton père ou recoudre mes boutons, va. C'est plus ennuyeux, mais c'est
+plus sûr.
+
+--C'est possible dit Suzanne en se levant et en mettant son chapeau.
+
+--Tu sors?
+
+--Oui.
+
+--Moi, j'ai mon après-midi, je tiendrai compagnie à Victoire!
+
+En sortant, Suzanne alla droit rue de Laval, dans une maison meublée,
+chez une amie de théâtre qui l'avait bien souvent raillée sur sa liaison
+avec Joseph. Elle lui dit qu'elle était lasse, décidée à rompre avec
+cette existence d'actrice bourgeoise.
+
+--Je sens que je touche déjà du doigt ce luxe, je n'ai qu'à étendre la
+main, je n'ai qu'à vouloir, je veux.
+
+--Eh bien! ma petite Cachemire, dit l'autre, quittez le boulevard
+extérieur et venez ici. Il y a un appartement dans la maison que le
+portier me laissera occuper jusqu'au 15. Je suis très-bien avec le
+portier. Et d'ici au 15 vous avez le temps d'avoir un coupé!
+
+Le soir même, Suzanne annonça qu'elle partait. Madame Herbaut devint
+toute pâle et pleura un peu. Joseph se contenta de dire à sa
+soeur:--Il y a des gens qui aiment la misère, que veux-tu?
+
+
+
+
+II
+
+
+_Léon de Bruand à Paul Barré, officier d'infanterie de marine, à Saïgon
+(Cochinchine)._
+
+ 25 décembre.
+
+ «Mon cher ami,
+
+«Je continue à t'entretenir de moi. Aimable confident, placé à deux
+mille lieues de son ami et qu'il me semble voir si souvent, et qui
+m'écoute et qui me répond! Ah! que tes Armanites me valent mieux que nos
+Parisiens. C'est une fête que j'ai à te raconter, figure-toi. Encore un
+réveillon! Il est probable que je finirai par m'en lasser. Quelle
+étrange chose, un plaisir officiel! Être contraint à la gaieté parce que
+finit le mois de décembre, et que l'on célèbre quelque part la messe de
+Noël! Gontran m'avait écrit. Je lui avais envoyé le matin deux mots de
+réponse; on m'attendait. Je suis allé au théâtre d'abord; il y avait, çà
+et là, à travers les fauteuils d'orchestre, des jeunes gens qui se
+promettaient de s'amuser beaucoup, en sortant; j'ai entendu ce bout de
+dialogue:
+
+«--Berlurette y sera-t-elle?
+
+«--Je ne sais pas, mais il y aura des truffes!
+
+«Cher esprit français!--Gontran m'avait annoncé des _femmes
+ravissantes_! C'est le mot d'usage. J'avais ordonné à Jean de bourrer ma
+voiture de bouquets de violettes. Me voilà parti. J'arrive chez Gontran,
+je passe devant la loge du concierge, toute bruyante et encombrée de
+voisins. Je remarque sur la table l'oie proverbiale, doublée de marrons.
+Et je fais mon entrée chez Gaston, suivi de Jean, qui portait
+majestueusement les bouquets.
+
+«Gontran avait décoré son appartement d'une façon charmante, à la
+chinoise, avec des lampes d'opale, projetant sur la table de
+très-agréables demi-clartés. Les faïences détrônées de leur dressoir,
+s'étalaient sur la nappe avec leurs garnitures de bananes et de figues
+de Barbarie. On était assis déjà. A mon arrivée, grande clameur.
+Gontran, Paul et Gérard s'écrient:
+
+«--C'est Léon! ce cher Léon! Bravo, Léon! L'exactitude est la royauté
+des hommes polis!
+
+«Jean déverse ses monceaux de violettes.
+
+«--Oh! oh! Léon a dévalisé un parterre. Quelle est cette idée d'empereur
+de la décadence? Et ces violettes du pôle? C'est gai comme un
+enterrement!
+
+«--Pourquoi ces fleurs... et pour qui?
+
+«En effet, je regarde de tous côtés, je cherche un visage féminin,
+partout des favoris ou des moustaches.
+
+«--Mon cher ami, pardonnez-moi, dit Gontran. Ces dames se sont excusées.
+
+«--Par lettre, ajoute Gérard.
+
+«--Je demande les lettres!
+
+
+_Cliché nº_ 1:
+
+ «Mon petit chat,
+
+«Tu sais combien mon pas du deuxième acte est fatigant. Je serai rompue
+ce soir. Avec cela que le directeur nous fait répéter toute la journée
+et que le régisseur est à giffler. Je ne pourrai pas vraiment me rendre
+à ce réveillon. Et puis mon bottier m'attend pour m'essayer des
+bottines.
+
+«Je t'embrasse sur le nez.
+
+ «ANGÈLE.»
+
+--L'excuse du bottier est valable, étant absurde.
+
+
+_Cliché nº_ 2:
+
+«Je suis ennuyée comme tout, mon cher Paul, mais vrai, je ne peux pas
+aller chez M. Gontran. Je n'aurais qu'à y rencontrer Mathilde; vous
+savez combien je la déteste. J'aime mieux rester à la maison. Peut-être
+que je jetterais un froid, voyez-vous, je suis franche. Les femmes qui
+posent, et moi, ça fait deux.
+
+«Mes excuses à M. Gontran et à Angèle.
+
+ «LOUISE.
+
+«_P.S._--Venez donc prendre le thé chez moi demain. Je vous en conterai
+de Mathilde!»
+
+
+_Cliché nº_ 3:
+
+--Non, non! Passez-le! dit Paul, c'est convenu, les absentes n'ont pas
+tort!
+
+--A table!
+
+--A table, dit Gontran, et tâchons d'avoir de l'esprit!
+
+--Moi, qui n'en ai jamais que devant les femmes!
+
+--Quelles femmes? Celles qui ne savent pas l'orthographe?
+
+--Eh! ma foi, messieurs, interrompt Gontran, faut-il vous l'avouer? Je
+suis très-satisfait de ce qui arrive. Un réveillon entre hommes. Pas de
+prétention. Soyons Gaulois. Puis que diraient nos maîtresses si elles
+apprenaient que nous avons soupé avec des créatures?
+
+--Un joli mot, créatures... Vous l'avez bien dit, Gontran!
+
+--Madame de... serait furieuse, dit Gérard en essuyant son lorgnon.
+
+--Ce Gérard, savez-vous pourquoi il ne la nomme pas; c'est pour qu'on
+lui demande son nom?
+
+--Hélas! je n'en suis plus là...
+
+--Amusons-nous, messieurs!
+
+Amusons-nous! amusons-nous! le mot d'ordre éternel! _Le plaisir à la
+rescousse!_
+
+On croit généralement qu'il est facile de s'amuser. Pourtant, à peine
+connaissons-nous par le temps qui court, non pas la gaieté, mais le
+sourire, cette mélancolie de la gaieté. Quant au bon gros et gras rire
+d'autrefois, où est-il? Qui l'a entendu? On dit le rire de nos pères. De
+nos pères! On a bien raison!
+
+Amusons-nous! Et nous voilà, nous efforçant, nous surmenant, nous
+excitant, comme si nous avions pris quelque haschich.
+
+--Savez-vous le dernier mot de Raoul?
+
+--S'il n'est pas méchant, ne le dites pas!
+
+--Il est très-méchant!
+
+--Tant mieux pour nous!
+
+--On lui parlait de William. William, a-t-il dit, ce n'est pas un sot,
+c'est le Sot!
+
+--Oh! oh! un peu vieillot! Ce diable de Raoul... Il a donc lu
+Royer-Collard? Excellent vin, Gontran!
+
+--Le vin de mes aïeux, mon cher Léon! le cru m'appartient!
+
+--Vous êtes vigneron à présent?
+
+--Non, mais Bourguignon, tout pâle que je suis!
+
+--Et la pièce d'Augier nous n'en parlons pas?
+
+--Je n'aime guère le dernier acte!
+
+--C'est comme notre réveillon, ça manque de femmes!
+
+--Ne parlons ni des femmes ni de l'amour... cela porte malheur!
+
+--Au jeu...
+
+--L'amour? Une forêt de Bondy... au temps de Cartouche!
+
+--Joli! Ah! à propos, Gérard, reconnaissez-vous ce portrait-carte?
+
+--Elle vous l'a donné?
+
+--Lisez la dédicace!
+
+--Diable! Et vous gardez cela dans votre portefeuille?
+
+--Le fait est que sa place est dans un porte-monnaie.
+
+--Messieurs, pardon, vous savez, à propos de Céleste, j'ai des nouvelles
+de Robert!
+
+--Tiens, tiens!
+
+--Il a été tué en Kabylie!
+
+--Bah! et l'on disait que le pays était si bien gardé?
+
+--Ce Gérard est d'un flegme féroce!
+
+--Dame, vous savez, je l'ai peu connu, Robert. Et vous, Paul?
+
+--Moi, beaucoup. J'ai encore une paire de fleurets à lui!
+
+--Un brave garçon, Robert.
+
+--Et malheureux!
+
+--Parbleu!
+
+--Messieurs, messieurs, et le mot d'ordre?
+
+--Ah! oui, le mot d'ordre, amusons-nous!
+
+--J'ai eu tort de renvoyer les domestiques. Le service laisse à désirer.
+Lucien, vous ne versez pas!
+
+--Allons donc! j'ai déjà mal à la tête.
+
+--Une femme dirait: j'ai mal au coeur! Menteuse!
+
+--Excellent, ce champagne.
+
+--Oui, mais pourquoi des coupes, c'est ennuyeux.
+
+--Je vous avoue que, sur ce chapitre, je suis horriblement rétrograde.
+Je préfère les flûtes pour boire le champagne!
+
+--Les flûtes? Un grand verre bête et bourgeois! Quand on le tient à la
+main on a toujours envie d'improviser des couplets de baptême! Une
+coupe, à la bonne heure! cela rajeunit de cinq cents ans!
+
+--Gaston rêve toujours l'Italie des Médicis et la maîtresse du Titien!
+
+--Ambitieux, ce Gaston!
+
+--Non, mais je trouve l'habit noir stupide, que voulez-vous? Et vous
+êtes de mon avis aussi! Quant aux soirées, il faut être maigre comme je
+le suis pour n'y pas mourir d'apoplexie! Puis c'est fatigant d'être
+regardé comme un gibier par toutes les jeunes filles à marier. Un bal me
+fait toujours l'effet d'une chasse à courre.
+
+--A court d'esprit!
+
+--A l'ordre, Gontran! Gontran abuse de son titre d'amphytrion,
+messieurs!
+
+--J'ai décrété la liberté de la tribune! Pourquoi exiler le calembour?
+
+--Le calembour? il n'y a plus que cela au monde!
+
+--Le calembour et le souper: la bêtise et l'appétit! Quand on s'est bien
+ennuyé dans un salon, et qu'entre une valse et un quadrille on a causé
+trois pour cent avec le père, idéal avec la mère et beau temps avec la
+fille, rien n'est bon comme d'ôter ses gants dans un cabinet de
+restaurant et de causer librement...
+
+--Avec des filles d'Ève!
+
+--Filles d'Ève?... mauvaise désignation! Dites filles de Rabelais!
+
+--Mais au fait, Paul, pourquoi Louise en veut-elle tant à Mathilde?
+
+--Affaire de commerce!
+
+--Vous savez que Léon a été amoureux fou de cette petite Louise?
+
+--Moi? Je jure que non!
+
+--Il renie ses déesses! Mon cher, vous vous êtes compromis avec elle,
+d'avant-scène en avant-scène!
+
+--Messieurs! messieurs! On voit que vous n'êtes pas du secret! Louise
+n'était pas une passion... c'était un éventail!
+
+--Un éventail?
+
+--Relisez le _Chandelier_, de Musset.
+
+--Un éventail qui lui permettait de feuilleter tout à son aise son roman
+avec madame...
+
+--Pas de noms propres!
+
+--Parbleu, nous parlons de Louise!
+
+--Discrétion! discrétion! Vous ne buvez pas, Urbain?
+
+--Je suis dyspeptique, vous savez!...
+
+--Passer du _Chandelier_ au _Malade imaginaire_! ce n'est pas sortir de
+la comédie!
+
+--Il n'y a point là d'imagination. La dyspepsie Dyspepsia. Difficulté de
+digérer ou digestion dépravée.
+
+--Au diable les définitions, Urbain! Amusons-nous, messieurs!
+
+Et s'amusait-on?...
+
+Tu es bien indiscret, mon cher ami! On riait un peu, on criait
+beaucoup, le champagne pétillait et le parfait fondait en même temps que
+les bougies. De temps à autre le cliquetement d'une bobèche qui se
+fendillait jetait sa petite note grêle dans cette symphonie. On ouvrait
+les fenêtres par intervalles et une bouffée de vent piquant, nous
+apportait quelques notes du _Noël_ d'Adam qu'on exécutait à tue-tête
+dans la loge du portier. Ou bien, c'était une bourrée limousine qui se
+dansait, là-bas, à coups de pieds, chez le charbonnier maître chez lui.
+La fenêtre se refermait et nous reprenions nos propos qu'on voulait
+originaux, qu'on arrosait de champagne et qui ne poussaient pas.
+
+--Vous savez, dit Gaston, que ces gens-là s'amusent plus que nous?
+
+Il y eut autour de la table un sourire rempli d'une mélancolique
+approbation.
+
+--Il faut bien nous l'avouer, dit Gérard, il n'y a plus que les portiers
+qui aient l'esprit de se divertir.
+
+--Le fait est que nous avons été bêtes comme des acrobates.
+
+--Bah! qui le saura?... Personne. L'important est que le réveillon soit
+terminé. Il est bien convenu n'est-ce pas que tout le monde s'est amusé?
+
+«--Comme des fous, répondis-je.
+
+«Au même moment, la porte s'ouvre. Deux femmes paraissent. L'une, c'est
+Pauline, une petite actrice de la banlieue, fort jolie, et qu'on vient
+d'engager au Vaudeville; l'autre, une jeune fille charmante, brune,
+l'oeil intelligent et voluptueux, la toilette encore modeste, des
+mains de reine, un joli sourire.
+
+«Pauline nous la présente.
+
+«--Mademoiselle Cachemire!
+
+«Retiens ce nom, il sera célèbre dans le _high-life_ du plaisir. A
+partir de ce moment, j'ai pris intérêt à ce souper absurde. Cette jeune
+fille, qui dans un an sera terriblement blasée, regardait de tous ses
+yeux, mais sans étonnement, comme quelqu'un qui se retrouve chez elle.
+Pythagore avait raison; mademoiselle Cachemire a été évidemment une
+beauté célèbre, au temps d'Alcibiade. Elle éclatait de joie, elle
+n'était pas habituée à ces meubles et à ces lumières. C'était évident.
+On ne se trompe pas à ces choses-là. Pourtant elle avait assez d'art
+pour qu'un plus clairvoyant se fût mépris et se fût persuadé qu'elle
+n'est pas née, comme cela doit être, dans la loge d'un concierge.
+
+«J'ai pris intérêt à l'étudier. Jusqu'à trente ans, on est poëte; à
+trente ans, on est philosophe, et j'ai trente-deux ans. De plus, j'aime
+la médecine, tu le sais. J'ai pris mademoiselle Cachemire pour _sujet_.
+Il serait assez intéressant de savoir où arrivera cette enfant de vingt
+ans qui débute maintenant et qui rêve toutes les splendeurs des
+courtisanes en renom. J'ai du temps à perdre, et bien des choses à
+oublier, j'ai grande envie de me donner ce spectacle et de servir de
+premier échelon à Cachemire. Et qui sait si je ne jouerai pas de cette
+façon un rôle dans l'éternelle comédie de la rédemption que tous les
+hommes de coeur ont tentée?
+
+«Sottise! L'ère des rédemptions est close. Je le sais. Mais la vie
+parisienne est si plate et si niaise...
+
+«Je t'en reparlerai, et te donnerai des nouvelles de mademoiselle
+Cachemire. En attendant je sors de chez Gontran, harassé.
+
+«Je n'aime pas ces fêtes périodiques, dont la fatalité même est banale
+et qui vous obligent--pourquoi?--à pourchasser la gaieté, alors que
+souvent c'est le repos, le calme, la quiétude que vous souhaitez. Puis,
+ces plaisirs qui portent avec eux leur date--comme les forçats leurs
+numéros--ont quelque chose de particulièrement attristant, et le matin,
+quand on se met au lit, la tête lourde et les membres las, un petit
+spectre malin vient ricaner tout près de vous:--_Tu as un an de plus!_
+
+«Un an de plus! A mon âge qu'est-ce que cela? Rien. Et cependant, je me
+souviens que, l'an passé, pas plus tard, j'avais fait réveillon avec
+Robert. Pauvre Robert! Quelle gaieté, quel entrain, quel esprit! Il
+avait eu de la bonne humeur pour tous, lui! _Poor Yorick!_
+
+«Mais conçois-tu, ce réveillon qui aboutit à un sermon, comme un
+chapitre de Paul de Kock qui finirait par le monologue d'Hamlet? Au
+fait, et pourquoi pas?
+
+«Tout à l'heure, pendant que ma voiture me ramenait chez moi, je
+regardais ces rues encore sombres, le gaz tremblotant, le ciel blafard,
+les pavés humides, les bouchers en tabliers blancs ouvrant leurs
+boutiques où les lampes éclairaient des monceaux de chair rose, les
+balayeuses nettoyant les trottoirs avec des mouvements d'automates, les
+ouvriers, le pain de la journée sous le bras, se rendant à l'ouvrage...
+Tout à coup, un homme est venu, qui a brusquement éteint le gaz à
+demi-mourant. La rue n'était plus éclairée que par une lueur pâle. Cette
+lueur, c'est le jour.
+
+«Le jour!... On s'éveille, on va parler, on va penser, on va vivre!
+Maudit réveillon! je vais me coucher.»
+
+
+
+
+III
+
+
+M. de Bruand était comte. Le fief et le château de Bruand, sis à trois
+lieues de Cosne-en-Cosnois, lui appartenaient encore. Son grand-père
+n'avait pas émigré. Il avait servi la République, comme Custine, comme
+M. de Biron, et s'était fait tuer à la tête des chasseurs de Lecourbe, à
+Hohenlinden. Son fils,--le père de Léon,--élevé dans le château de
+Bruand par un vieux prêtre, avait grandi libre, courant les bois, vêtu
+comme un de ses métayers, montant à cheval, chassant, pêchant, menant
+depuis l'enfance la vie facile du gentilhomme campagnard. Il s'était
+marié à vingt ans, avait eu trois enfants d'une femme morte jeune. Léon,
+le cadet, seul avait survécu; c'était encore un enfant lorsque M. le
+comte Hubert de Bruand mourut misérablement dans une partie de chasse. A
+dix ans, Léon, orphelin, se trouvait possesseur d'une fortune
+considérable en terres, et formant un revenu suffisant pour mener
+partout, même à Paris, un aristocratique train de vie. Son tuteur était
+un brave et digne cousin de madame de Bruand, très-faible et très-bon
+homme, qui envoya le jeune homme à Paris, et le laissa agir à sa guise,
+proclamant que la nature de Léon était essentiellement honnête et bonne,
+et que, quoi que fît le jeune homme, il retomberait toujours sur ses
+pieds.
+
+En cela, le tuteur avait raison. Léon de Bruand ressentit d'abord cette
+fièvre de Paris, qui embrase, qui torture, qui jette hors des gonds tant
+de faibles esprits et de consciences hésitantes. Mais la vanité de
+toutes ces cohues de plaisirs, toujours semblables, lui apparut bientôt.
+Il eut des lendemains amers, pleins de réflexions et de déceptions, et
+au lieu de s'étourdir, en descendant plus avant dans le gouffre, il
+s'arrêta sur le bord, et se contenta du spectacle. Il devint un Parisien
+dilettante. A vingt ans, il était las d'agir. A vingt-deux ans, il était
+las de regarder; à vingt-cinq ans, il se mariait.
+
+Alors, Léon respira, se sentit réellement vivre, et fut heureux. Il
+croyait avoir jeté l'ancre. Sa femme mourut en couches, après deux
+années de ménage, laissant Léon effaré devant cette fosse soudainement
+ouverte à ses pieds. En se revoyant face à face avec la solitude qui lui
+était si chère, quand il la partageait avec _elle_ (la solitude à deux,
+c'est le monde entier resserré dans un Eden de quelques pas), il se
+troubla, il eut peur, il se lança dans les voyages, cherchant à oublier
+et se souvenant toujours; il avait beaucoup aimé sa femme. Il avait cru
+sa vie assurée, nouée à elle, solide et défiant le sort. Maintenant,
+tout était à recommencer. Une vie nouvelle à refaire! Une vie, soit, on
+la reconstruirait encore. Mais un bonheur! Il restait à Léon de Bruand,
+pour se consoler, une petite fille, celle qui avait coûté la vie à sa
+mère. Il l'avait mise en nourrice, ne voulant pas la voir; il semblait
+la haïr, et il la plaignait.--Pauvre enfant qui grandira sans mère!
+disait-il. On lui annonça, un jour, que l'enfant était morte. Il en
+éprouva comme de l'étonnement; puis il tomba sur une chaise. On le vit
+pleurer et on l'entendit qui disait:
+
+--Comme je suis seul!
+
+Bientôt après, subitement, il reparut dans le cercle de ses anciennes
+amitiés. Ce fut une clameur.--«Léon! Léon de Bruand! Léon qui nous
+revient! Vous nous aviez donc fui, mon cher ami?--Le mariage? Vous en
+faisiez donc une prison?»--Puis des condoléances devant la douleur que
+Léon dissimulait mal, des consolations, puis le silence sur ce sujet,
+puis les propos nouveaux, les anecdotes du moment, la biographie des
+héros du jour, toutes les historiettes parisiennes qui sont la vie, la
+préoccupation, et comme l'âme de ce monde où Léon reposait le pied. Ce
+mouvement électrique, sans cesse renouvelé autour de lui, était seul
+capable de lui faire oublier le passé. Pour la première fois de sa vie,
+il s'étourdit. Il fut des plus bruyants et des plus fous. On le vit
+partout à la fois, aux théâtres, aux courses, aux eaux, au club. Il
+joua, il fit courir, il eut des chevaux et des maîtresses. On copiait
+son élégance et l'on ramassait les miettes de son esprit. Il fut à la
+mode. Il eut des ennemis, il eut des flatteurs, il eut des envieux. Tout
+cela faisait cortége. Les bacheliers qui débutaient dans la vie et les
+bourgeois fascinés par l'inconnu, le dévoraient des yeux, au théâtre,
+quand il entrait dans une avant-scène avec une femme en renom. Il était
+brun, grand, élancé, la moustache relevée, quelque chose de sympathique
+et de froid en même temps, le sourire semi-bénin, semi-railleur, les
+dents blanches, l'oeil vert, plein de flamme et de franchise.
+
+Ainsi, du moins, le voyaient ceux qui ne le connaissaient pas. Il
+fallait à peine l'approcher pour deviner toute l'amertume, toute la
+lassitude, tout le dédain cachés sous cette désinvolture charmante.
+L'oeil, qui brillait tout à l'heure, songeait à présent, se fixait
+longuement sur les objets, sans les voir, regardant ailleurs, dans le
+passé, quelque image évanouie, chère à ce coeur vaillant et à cette
+pensée haute. Léon était triste; il vivait de cette vie rapide, parce
+qu'elle était la plus facile, la plus étourdissante et la plus
+intelligente, après tout.
+
+--Je suis curieux, disait-il, parfois. Otez-moi la curiosité, je n'ai
+plus de prétexte pour vivre.
+
+Cette curiosité s'usait tous les jours, mais il en restait encore assez
+pour que Léon se tînt debout. Il allait avoir vingt-huit ans. Son
+coeur en avait soixante. Il raisonnait comme un vieillard, et disait
+parfois: _De mon temps_... Ce temps-là datait de cinq ans, mais entre ce
+moment et celui où il vivait, il y avait une tombe, un monde...
+
+En apercevant Cachemire, Léon de Bruand se sentit soudain, non pas
+conquis, il ne pouvait plus l'être, mais attiré, assez étonné de cette
+fleur encore un peu campagnarde,--juste ce qu'il fallait pour la rendre
+charmante,--ainsi rencontrée dans une serre chaude de Paris. Léon
+traitait l'amour en artiste, comme toutes choses. Il le cherchait
+partout, certain d'avance de ne le trouver nulle part. Il y avait en lui
+du peintre et de l'impresario. Pour le plaisir de quelque spectacle un
+peu bizarre il fût allé bien loin, plus loin encore; il descendait
+quelquefois dans les régions inconnues de Paris, en quête d'inédit,
+promenant son crochet dans les haillons moraux, tout heureux quand il
+avait éclairé, de sa lanterne, un morceau de caillou qu'il lançait à
+travers Paris comme un diamant. Il cherchait des étoiles dans le
+ruisseau. Il en avait déjà trouvé quelques-unes--des nébuleuses.
+
+Cachemire lui sembla digne d'un regard. Il l'analysa, et se promit de
+connaître le secret de ce joli petit sphinx aux dents blanches, aux yeux
+noirs, aux joues roses.
+
+--Secret banal, pensait-il. Qu'importe!
+
+Le samedi suivant, il y avait bal à l'Opéra. De la poussière sur les
+boulevards, des ifs de gaz allumés aux coins de la rue Le Peletier et de
+la rue Drouot, quelques masques en cache-nez, courant le long de l'Opéra
+brillant de lumières. Chez les marchands de vins et les cafés
+environnants, de pauvres garçons, transis de froid, déguisés en
+défroques, prenant de l'eau-de-vie en attendant le premier quadrille. On
+se prépare. Onze heures sonnent. Les boulevards s'encombrent. A travers
+la foule compacte, les danseurs costumés circulent, jouant du coude,
+entraînant quelque pauvre fille dont les épaules nues frissonnent, et
+qui grelotte en jupe courte. Cela crie, se heurte, se bouscule, se
+succède, va, vient, fait groupe, grossit, s'enrégimente, défile, se
+jette dans la salle de bal, hurle, danse, entrejette de ci de là ses
+bras et ses jambes, s'excite, s'enivre, s'embrasse, s'insulte. La salle
+est pleine. Sous les lustres, les couleurs s'injurient. Le blanc, le
+jaune, le rouge, le bleu,--l'arc-en-ciel émietté--gambadent. Par les
+escaliers, des flots de soie, de plumets, de dominos, d'habits noirs, de
+décorations, d'agents de change, de cabotins, de diplomates, de
+paillasses, de gens sans nom, de gens illustres, d'hommes, de femmes,
+montent et descendent en s'accrochant, en se déchirant, en se jetant des
+oeillades ou des sottises. Les couloirs s'encombrent, les galeries
+s'emplissent, on étouffe, on conquiert le parquet pas à pas; les femmes
+vous arrêtent, on arrête les femmes. Une odeur de poussière, de couleur,
+de sueur et de poudre de riz pénètre dans les poumons. Et cet air qui
+asphyxie semble parfumé. L'acide carbonique voltige à travers les
+quadrilles. L'on se cherche sans se trouver et l'on se parle sans
+s'entendre; la Laryngite fait des signes de tête à la Migraine derrière
+les piliers, happant un monsieur qui passe, une dame qui s'enfuit, une
+fille qui rit à grosses gouttes. Tout est bouleversé, la musique devient
+du bruit, la gaieté de la névrose, la couleur crie, le langage sent
+l'ail; les échos de la halle s'échappent des lèvres carminées. Dans une
+avant-scène, un municipal, les bras croisés, regarde la cohue avec
+effarement. Et, là-bas, au fond de la salle, parmi le tourbillon des
+rubans, des plumets, des toques, des bonnets, des jupons, des pompons,
+derrière ces bras qui s'agitent, ces jambes qui se démènent, ces cous
+qui se tendent et se gonflent, ces torses qui se cambrent, ces reins qui
+se brisent; derrière cette épilepsie hurlante, un homme pâle se dresse
+sur ses pieds, lance ses bras en télégraphe et du geste domine et dirige
+un tonnerre de musiciens qui clame victorieusement de tous ses
+cuivres...
+
+--Allons au foyer, dit Gontran de Rives à Léon de Bruand.
+
+Léon traversa le grand couloir où se tiennent les _aficionados_, les
+journalistes, les promeneurs, les élégants, passant en revue de l'oeil
+et de la main les dominos et les masques féminins qui circulent.
+
+Il entra dans le foyer; autre cohue, plaisanteries de commis en congé,
+robes déchirées par les bottes maladroites, coups de coude dans
+l'estomac, poussière, bruit, gaz, chaleur, avec un parfum de punch du
+côté des buvettes et des bustes en marbre écarquillant, devant tout ce
+monde étrange, leurs énormes yeux blancs.
+
+Soudain un domino rose vint se pendre au bras de M. de Bruand.
+
+Tous les dominos se ressemblent. L'oeil brille, aiguisé, derrière le
+loup de velours. Le sourire resplendit sous la barbe de dentelle; les
+mains se posent sur l'habit noir comme deux petits problèmes. La voix
+se dissimule sous le capuchon enrubanné et les ondulations du corps vous
+raillent sans pitié dans leur large fourreau soyeux.
+
+Mais Cachemire avait intérêt à se faire reconnaître. On lui avait,
+depuis la soirée de Noël, parlé beaucoup du comte et de son humeur.
+
+--Êtes-vous moins triste, à présent? dit-elle.
+
+--Ai-je été triste, jamais? fit Léon en raillant.
+
+--L'autre soir, vous aviez l'air maussade.
+
+--Le vilain mot, et qu'il faut une jolie bouche pour le faire passer.
+
+--La mienne est horrible!
+
+--Elle ment.
+
+--Pourquoi dites-vous qu'elle ment? Vous ne me connaissez pas.
+
+--Croyez-vous?
+
+--Quel est donc mon nom?
+
+--Il est fort joli, et vous va bien.
+
+--Vous voyez que vous ne le savez pas!
+
+--Je vous le dirai tout bas, ce soir, au dessert, à la Maison-d'Or.
+Tenez-vous à le connaître?
+
+--Oui, dit Cachemire.
+
+Elle entra à la Maison-d'Or, qu'elle ne connaissait pas encore, comme
+une reine entre chez elle. Elle monta l'escalier, la tête haute,
+impérative, insolente, charmante. Elle était jolie à ravir; son teint,
+ordinairement un peu pâle, animé ce soir-là, rayonnait. Ses yeux
+jetaient feu et flammes. Elle avait des dents à tout croquer.
+
+Léon de Bruand en agit avec elle comme on fait avec les jeunes tigres.
+Il lui tendit, jour par jour, juste ce qu'il voulait qu'elle
+dévorât,--non pas son coeur, mais le bout des doigts,--puis la main
+tout entière, et un peu le bras, au sortir des théâtres. Dès lors,
+Cachemire fut à la mode. On félicita Léon sur sa découverte. On jeta des
+bouquets à Cachemire quand elle chanta des couplets de revue. Le comte
+lui meubla un entresol rue Taitbout. Elle donna des soirées.
+
+Elle reçut des lettres, des déclarations, des vers. Elle eut des
+articles dans les journaux. On cita un jeune Valaque qui tenta de se
+suicider pour elle. On la chercha aux premières représentations; on
+détourna les lorgnettes du cheval à la mode pour lui donner un coup
+d'oeil, à elle, aux courses. Les photographes implorèrent qu'elle vînt
+poser chez eux, en passant. Les collégiens achetèrent ses
+portraits--cartes, pour les contempler, le soir en se couchant, ou à
+l'étude, derrière leur pupitre éperdûment levé. On fit même sa
+biographie.
+
+Le père Labarbade rentra un soir chez lui, après une course à
+Fontainebleau, avec des yeux rouges.
+
+--Qu'as-tu? lui demanda sa femme.
+
+--Rien!
+
+Le père Labarbade prit son petit garçon sur ses genoux, l'enfant avait
+sept ans déjà, et lui dit tout doucement:
+
+--Au moins tu seras gentil, toi, quand tu seras grand?
+
+--Gentil?... Mais je suis gentil, dit le gamin en faisant la moue et en
+se dégageant des bras du père.
+
+Il courut se réfugier sous l'égide de madame Labarbade, regardant le
+_vieux_ avec des sourcils froncés, et disant:
+
+--N'est-ce pas, maman, que je suis gentil?
+
+--Toi, tu es un amour, fit la mère.
+
+--C'est vrai, ça, papa gronde toujours... Je t'aime mieux que papa, toi!
+
+Labarbade se leva brusquement, sortit, tira de sa poche un
+portrait-carte de Cachemire, qu'il avait trouvé à Fontainebleau chez un
+papetier, le déchira et marcha dessus avec rage.
+
+A la maison, madame Labarbade taillait au petit Adolphe une tartine de
+confitures que l'enfant guignait avec des yeux avides en chantant une
+chanson qui courait Samoreau:
+
+ Je viens d'enterrer ma grand' tante,
+ Je l'ai clouée en son cercueil.
+ Ell' me laiss' dix mill' livres de rente
+ Et ça m'aide à porter son deuil.
+ Je lui fais faire une bière en chêne
+ Où tout de son long ell' peut dormir.
+ Je prends bien gard' que rien ne la gêne
+ Où il y a de la gên' y a pas de plaisir.
+
+Léon de Bruand était bien décidé à ne mettre dans cette liaison avec
+Cachemire, rien de ce qui était vraiment _lui_. Son esprit, sa bonne
+grâce, sa fantaisie, il les accordait généreusement. Mais il comptait,
+pour ainsi dire, chaque soir, en avare, les molécules de son coeur.
+Ces sortes de liaisons duraient plus ou moins. Elles se ressemblaient
+toutes. Comme en naissant, elles portaient avec elle leur dissolvant,
+Léon se fût parfaitement cru coupable, coupable envers le passé, envers
+ses souvenirs, envers sa conscience, en accordant à ce qui n'était
+qu'une distraction le sérieux d'un amour véritable.
+
+Cachemire le trouvait d'ailleurs charmant. Il était sympathique, avec ce
+quelque chose de dédaigneux qui domine les âmes nées en bas. Cachemire
+comprenait la supériorité de Léon. Elle en fut d'abord fière, Léon était
+comte! Elle voulut, quand il lui écrivait, qu'il imprimât chaque fois
+son cachet sur la cire rouge. Ces armoiries l'amusaient à regarder. Un
+comte! Elle avait rêvé les titres aussi dans son lit enfiévré de
+Samoreau! Ses rêves se réalisaient. Au théâtre, elle écrasait ses
+camarades avec ce nom du comte de Bruand.--On voit bien que vous êtes
+une parvenue, lui dit un jour Clara Peplum, qui s'appelle Louise de
+Haris.
+
+Un soir, Léon de Bruand causait de Cachemire avec Gontran de Rives.
+Gontran est gai, toujours en éveil, bon, un peu rouge, un peu gros, une
+âme délicate dans une enveloppe de fermier normand.
+
+--Mais, par ma foi, disait Gontran, voilà une aventure qui dure
+longtemps! C'est une passion...
+
+--Peuh! fit Léon.
+
+--Un caprice?...
+
+--Pas le moins du monde. Je n'ai jamais aimé Cachemire, si la définition
+du verbe aimer est exacte. Elle m'a séduit et un peu intrigué. Mon vice
+suprême, la curiosité, a parlé et j'ai voulu savoir où irait cette jeune
+fille, sachant d'où elle était venue. Aussi bien, cette liaison peut
+durer longtemps encore. Mon dilettantisme n'est pas lassé. Cachemire
+m'intrigue. Elle ne s'est pas, jusqu'à présent, dirait un peintre,
+_dessinée_. S'il me fallait te faire son portrait j'hésiterais. Bonne?
+elle ne l'est pas. Ses vices parlent trop haut. Méchante? elle est
+incapable de l'être. Il lui faudrait déployer une énergie qu'elle n'a
+point. Elle est comme ses pareilles, paresseuse et vulgaire, avec des
+traits de madone de Vinci et un charme de fille de Shakespeare. Ce n'est
+pas la première fois, dans notre vie parisienne, que nous rencontrons
+des anges du Pérugin dignes tout au plus d'entonner les refrains de
+Charles Colmance! Seulement, chez elle ce n'est pas la voix, c'est le
+coeur qui est enroué!
+
+Cachemire demeurait dans cet état de béatitude parfaite qui suit le
+triomphe. Elle n'ambitionnait plus rien, jouissait du succès, de son
+luxe, de ses robes, de ses chevaux, de ce coup de féerie qui lui avait
+fait gravir l'échelle si soudainement. Elle était partout à la fois,
+étalant ses toilettes, sa joie, son assurance. Quand elle ne jouait pas,
+elle courait les théâtres deux ou trois fois par soirée; se montrait
+ici, remontait en voiture, allait là, faisait frissonner sa robe contre
+la porte des loges ou riait tout haut pour qu'on la remarquât. Elle
+provoquait les lorgnettes, rendait le feu à son tour, prenait des airs
+de tête répétés devant sa glace, essayait des sourires, arrangeait sa
+voilette, donnait un tour à ses cheveux, posait ses mains sur le rebord
+des avant-scènes. Elle applaudissait le premier comique; aux drames,
+elle se cachait derrière son éventail quand venait une scène
+attendrissante comme si tout cela lui eût semblé ridicule, et, au fond,
+se sentait remuée par les gros effets, les grosses pièces, les gros
+drames, les féeries épicées, les décors, les pyrotechnies. Elle aimait à
+dîner dans les restaurants, à souper, insultait les garçons, tachait ses
+robes et riait. Elle manquait l'heure des répétitions, bravait les
+amendes, arborait de folles toilettes aux _premières_, écrasait ses
+rivales, et semblait adorer Léon pour tous ces succès d'amour-propre qui
+venaient de lui. Elle se sentait au fond un peu _tenue_, comme elle
+disait. Léon passait quelquefois des journées entières chez elle, la
+faisant causer, la questionnant, l'ennuyant. Il parlait peu, et
+Cachemire lui disait:
+
+--Ah! que vous êtes drôle! Qu'est-ce que cela vous fait que j'aie été
+ceci ou cela quand j'avais seize ans?
+
+--Oh! rien, disait Léon.
+
+Alors elle songeait aux propos de ses camarades, aux parties de plaisir
+des acteurs qu'elle connaissait, aux pique-niques à Asnières ou à
+Bougival, aux déjeuners sans façon, à la gaieté libre, aux échappées de
+Bohême, au luxe un instant secoué, et à l'école buissonnière du
+sentiment!
+
+Léon la voyait devenir tout à coup rêveuse, et souriait en lui-même, car
+le spectacle menaçait d'être curieux.
+
+Le domestique de M. de Bruand lui annonça, un matin, à l'heure du lever,
+qu'un M. Célestin Fargeau demandait à lui parler.
+
+--Célestin Fargeau! dit Léon. Qu'il entre!
+
+C'était son ancien précepteur du château de Bruand, un répétiteur que
+M. de Bruand, le père, avait appelé de Paris à Bruand pendant trois
+années, un esprit bizarre et indépendant, un professeur capable de
+s'attacher pour quelque temps à un élève, comme il s'était attaché à
+Léon, mais improbable, de s'astreindre à un enseignement régulier, et
+menant à Paris une existence décousue, improbable, à la façon de
+Lazarille de Tormes,--une vie à la belle aventure et à la vilaine
+étoile.
+
+Fargeau entra, comme une bombe, dans la chambre de M. de Bruand. Léon
+était en pantalon du matin en flanelle grise, en chemise de soie rose,
+et fumait un cigare. Fargeau, pour toute toilette, s'était contenté de
+brosser dans l'antichambre son chapeau bossué.
+
+Célestin Fargeau avait cinquante ans déjà, de petits fils blancs
+frisaient dans sa barbe noire, et sa tête commençait à devenir chauve.
+Il avait le teint pâle de ceux qui vivent la nuit et les rides profondes
+de ceux qui ont souffert.
+
+Sa physionomie s'éclaira lorsqu'il aperçut M. de Bruand.
+
+--Pardieu, dit-il, vous n'avez pas changé! Je voudrais bien en avoir
+fait autant.
+
+Puis, après avoir serré la main que Léon lui tendait:
+
+--Or çà, dit-il en se jetant dans un fauteuil et en croisant les jambes,
+je viens vous demander un service, non pour moi, Dieu merci! mais pour
+une autre, pour une femme...
+
+--Je suis tout à vous, mon cher Fargeau, dit Léon.
+
+--Voici donc ce que c'est. J'habite, dans le quartier des Batignolles,
+une maison d'ouvriers où loge une brave femme assez pauvre et
+très-honnête qui s'est jetée par la fenêtre pas plus tard qu'hier... A
+vrai dire, elle est tombée, car c'est à la suite d'une querelle de
+ménage. Bref, elle est fort malade, une côte enfoncée, le tibia et le
+péroné brisés... Elle est mourante et pas d'argent... Vous comprenez?...
+
+--Merci d'avoir pensé à moi, mon cher maître, dit Léon de Bruand en
+allant à son secrétaire.
+
+Il prit cinq billets de cent francs et les tendit à Fargeau qui se mit à
+les plier avec précaution, en homme qui n'est pas habitué à ces
+_paperasses_.
+
+--Et quand votre protégée aura besoin d'autres secours, commença Léon.
+
+Fargeau l'interrompit.
+
+--Nous en avons assez pour un moment, dit-il. J'avais eu d'abord
+l'intention de faire une collecte dans le quartier. Mauvaise idée. Puis,
+le frère de la femme m'en a détourné. Un brave garçon qui a tout de
+suite apporté ses économies. Alors j'ai pensé à vous. Ah! ma parole, je
+suis content de vous avoir revu!
+
+--Me voici, dit aussitôt,--comme si elle eût attendu, pour entrer, la
+fin de la phrase de Fargeau,--Cachemire traînant sur le parquet une robe
+de soie vert-chou, garnie de malines noires.
+
+Fargeau se leva de son fauteuil et salua en tendant en avant son crâne
+ravagé, et Cachemire le regarda d'un air un peu étonné et un peu
+dédaigneux.
+
+--M. Célestin Fargeau, mon ami, dit Léon de Bruand. Mademoiselle
+Cachemire, ajouta-t-il en désignant Suzanne.
+
+--Parbleu, je connais madame, fit Célestin, et je l'ai applaudie plus
+d'une fois.
+
+Cachemire salua à son tour du regard et de la tête.
+
+--Eh bien, fit alors Célestin, la main sur le bouton de la porte. Je
+vous laisse, mon cher Léon. Merci encore pour notre protégée.
+
+--Quelle protégée donc? demanda tout à coup Cachemire.
+
+--Une pauvre femme tombée d'un troisième étage et à demi-morte à l'heure
+qu'il est.
+
+--Ah! mon Dieu, fit-elle... une femme?... Et pauvre sans doute?
+
+--Pauvre, dit Fargeau.
+
+--Mais elle doit avoir les os brisés?
+
+--Elle est cruellement blessée. Seulement, la chirurgie est une science
+superbe et peut-être...
+
+--Ah! la pauvre femme! Vous la connaissez, Léon? dit Cachemire en
+joignant ses mains gantées.
+
+--Non.
+
+--Eh bien, je voudrais la connaître, moi... Je ne sais pas, ce que vous
+me dites-là m'a remuée... Elle doit être tout en sang. On voit ses
+blessures, n'est-ce pas? Conduisez-moi chez elle, monsieur. Mais, au
+fait, venez avec nous, Léon!
+
+--Soit, fit M. de Bruand.
+
+Il donna ordre d'atteler. Fargeau monta en voiture à côté de Cachemire,
+en face de Léon. De temps à autre il s'essuyait le front et se penchait
+à la portière. L'odeur de patchouly qu'affectionnait Cachemire lui
+montait à la tête et l'étourdissait.
+
+On arriva devant la maison de Fargeau. Cachemire monta la première.
+L'escalier était gras, humide, et sa robe criait en l'essuyant. Elle se
+rappelait l'escalier de la chaussée du Maine. Arrivée au troisième
+étage, elle s'arrêta:
+
+--C'est bien là, n'est-ce pas?
+
+--Oui, dit Fargeau.
+
+--Elle vient ici comme elle irait à l'Ambigu, songeait M. de Bruand.
+
+La clef était sur la porte, Fargeau ouvrit. Après une petite
+antichambre, dans une pièce éclairée par un feu de charbon de terre
+brûlant dans un poële de faïence où chauffait une tisane, Cachemire
+aperçut une femme dont le front était à demi caché sous une bandelette
+et qui étendait sur la couverture du lit un bras maintenu dans un
+appareil de bois. La malade fixait sur elle de grands yeux un peu
+égarés, et, à mesure que Cachemire avançait, semblait plus étonnée et
+plus inquiète. Tout à coup, elle poussa un cri étouffé, et Cachemire y
+répondit par un nom, en reculant, toute rouge:
+
+--Victoire!... Comment c'est vous!
+
+C'était Victoire Herbaut. Une vieille voisine, qui était assise au pied
+du lit, se leva, recommandant de ne pas trop faire parler la malade.
+
+Le visage de Victoire était livide, maigre, effrayant, des yeux
+enfiévrés dans une face émaciée. Cachemire la regardait en sentant son
+coeur serré par une sorte d'angoisse. Il y avait en elle plus de
+terreur que de pitié, mais il y avait une émotion vraie.
+
+--Oh! ma pauvre madame Herbaut, dit-elle.
+
+--Oui, articula faiblement Victoire... voilà comme on se retrouve...
+C'est fini, moi... vous savez, c'est Herbaut qu'est cause de tout...
+J'avais déménagé, pour l'éviter. Il revenait toujours me faire des
+scènes. De Plaisance au quartier de Clichy il y a loin, je me disais: Il
+ne viendra plus... Est-ce qu'il saura où je suis? Ah! bien, il l'a su,
+et rapidement encore. Il est revenu.... toujours ivre, ma pauvre
+Suzanne, toujours...
+
+Cachemire avait tressailli à ce nom de Suzanne qui n'était plus le sien.
+Elle fit à madame Herbaut, un signe pour lui dire de se taire.
+
+--Non, non, dit Victoire... Je veux vous dire... Mais asseyez-vous donc,
+messieurs, fit-elle en tournant ses grands yeux vers Fargeau et M. de
+Bruand. Madame Grédouard, approchez donc des chaises... Alors, je vous
+disais, il est revenu. Il m'a frappée... Je l'ai mis à la porte, une
+fois, deux fois... Mais, l'autre soir, il est arrivé, sentant
+l'eau-de-vie. Il voulait de l'argent. Je n'en ai plus, moi. Il a
+recommencé ses menaces. Seulement, cette fois, il avait l'air si
+égaré,--des yeux d'assassin il avait--que j'ai eu peur... J'ai ouvert la
+fenêtre pour appeler, et, comme il revenait avec un tabouret levé, je me
+suis penchée et voilà; je suis tombée. Je suis dans un joli état, si
+vous me voyiez... Tenez, dit-elle en allongeant son bras.
+
+--Madame Herbaut! s'écria madame Grédouard la voisine, le médecin a
+recommandé l'immobilité, vous savez...
+
+--C'est vrai... Quoique ça me semble bien inutile, allez. Je suis
+délivrée... Mais c'est mon pauvre Joseph...
+
+--Joseph! fit Cachemire en essayant de sourire...
+
+--Oui, continua madame Herbaut, il est allé chercher Herbaut au fin fond
+d'un cabaret où il se cachait, et il l'a traîné chez le commissaire de
+police. Seulement, en se battant, Herbaut lui a donné un coup de couteau
+dans le bras. On dit que ce ne sera rien. Je le voudrais... Joseph! Il
+me parlait de vous l'autre jour. Il ne vous en veut pas...
+
+--Mais vous, fit Cachemire en interrompant brusquement madame Herbaut,
+vous souffrez beaucoup, dites?
+
+--Pas trop, vous savez. Je m'en vais. Je le sens bien. Je suis presque
+contente!
+
+Cachemire se sentait mal à l'aise dans cette chambre, en présence de
+cette femme qui ne connaissait pas _Cachemire_ et qui se souvenait de
+_Suzanne_. Elle regardait Léon de Bruand comme pour l'interroger et
+chercher s'il devinait quelque chose. Ce nom de Joseph, ainsi jeté dans
+le milieu de ces confidences, l'avait un peu effrayée. Léon, causant
+tout bas avec Fargeau, paraissait ne rien entendre.
+
+Cachemire n'était pas encore bien revenue de l'étonnement que lui avait
+causé cette rencontre ou plutôt ce heurt avec Victoire Herbaut. «Comme
+c'est étrange! pensait-elle.» Quant à Victoire, elle ne voyait même pas
+la bizarrerie de la rencontre. Elle ne se rendait plus compte de ce qui
+arrivait. Sa tête était comme brisée. Elle regardait, sans la bien voir,
+la robe verte de Suzanne. Elle songeait à toute autre chose qu'au
+présent; elle évoquait le passé, les débuts de Suzanne, ses amours avec
+Joseph... Elle allait en parler, lorsque Cachemire se pencha brusquement
+sur elle et lui dit tout bas:
+
+--Ne dites rien, madame Herbaut, mon _époux_ est ici!
+
+--Ah! vous êtes donc mariée, Suzanne? fit Victoire avec un étonnement
+douloureux.
+
+Elle ajouta un moment après, tout bas aussi:
+
+--Certainement, Joseph ne vous aurait pas faite aussi riche. C'est égal,
+il vous aimait bien!
+
+On entendit, à ce moment, la clef qui grinçait dans la serrure.
+
+--Justement c'est Joseph! dit madame Herbaut.
+
+Cachemire devint pâle. Léon se leva, et regarda la porte qui s'ouvrait.
+Joseph entra, le bras gauche en écharpe, sa casquette sur la tête et
+s'arrêta un peu saisi devant tant de monde. En apercevant Cachemire, il
+rougit, recula légèrement, hésita; puis, ôtant sa casquette, il la salua
+sans mot dire, et M. de Bruand après elle, puis il tendit la main à
+Fargeau.
+
+--Mon ami, lui dit Célestin à l'oreille, j'apporte de l'argent. Vous
+êtes sauvés!
+
+--De l'argent? cette bêtise! c'est _madame_ qui le donne peut-être?
+
+--Non, dit Léon qui avait entendu, c'est moi, monsieur, et je vous le
+prête. Vous me le rendrez quand vous pourrez.
+
+Joseph avait pris les billets de banque, les regardait, hésitait, ne
+savait que dire.
+
+--Voici ma carte, fit M. de Bruand. Quand votre soeur sera guérie et
+que vous pourrez travailler, songez seulement à votre créancier.
+
+Joseph était maintenant horriblement pâle, ne comprenant point, n'osant
+prendre ni refuser.
+
+--C'est que vous ne savez pas, commença-t-il.
+
+Fargeau lui saisit la main droite et lui dit à l'oreille:
+
+--C'est de nous qu'il vient, non pas d'elle!
+
+Léon s'était déjà éloigné. Il attendait sur le palier.
+
+Cachemire se pencha de nouveau sur Victoire:
+
+--Je reviendrai, dit-elle.
+
+--Oui, n'est-ce pas? revenez, fit la mourante.
+
+Sa voix tremblait.
+
+Quant à Cachemire, un peu pâle sous son blanc, elle ne regardait pas
+Joseph. Mais, tout à coup, son assurance lui revint, elle alla droit à
+lui, lui tendit la main et, découvrant ses dents entre ses lèvres
+peintes:
+
+--Faisons la paix, dit-elle.
+
+--La paix? répondit Joseph. Sommes-nous donc en guerre?... Il y a quinze
+jours, je vous ai fait votre entrée, au premier acte. Vous savez,
+chevalier du lustre. On va au théâtre comme on peut!
+
+--Eh bien! votre main?
+
+--La voici.
+
+--Viens me voir, lui dit-elle tout bas.
+
+Il répondit tout haut:
+
+--Vous demeurez trop loin.
+
+Célestin Fargeau offrit son bras à Cachemire pour descendre l'escalier.
+Il en était fort embarrassé et s'accrochait dans ses jupes. Alors il
+riait.
+
+A la porte, Léon lui dit sérieusement:
+
+--Il s'est passé là-haut une comédie... l'avez-vous remarquée,
+Fargeau?... Qu'en dites-vous? Pour moi, je trouve affreux ce mélange de
+sang et de patchouly.
+
+--C'est de l'antithèse! fit Célestin. Les chevaux emportaient Léon et
+Cachemire.
+
+Il tira de sa poche une pipe en écume, vieille et noire, et l'alluma
+dans la rue, après avoir refoulé le tabac sous son pouce. Puis, tout en
+fumant, il redescendit, comme il disait, «vers Paris,» et, s'arrêtant
+parfois aux étalages des bouquinistes, examinant les gravures anciennes
+et les tableaux enfumés, il arriva rue Racine, devant une façon de petit
+café dont il ouvrit la porte brusquement, en habitué. En l'apercevant,
+la dame du comptoir, éternellement assise à la même place, parmi les
+bocaux de chinois, les prunes à l'eau-de-vie, les drageoirs en plaqué,
+garnis de morceaux de sucre disposés symétriquement, lui adressa un
+sourire stéréotypé. Il porta la main à son chapeau, machinalement et
+alla s'asseoir dans un coin. Sans lui demander ce qu'il désirait le
+garçon lui apporta une canette de bière et les journaux.
+
+--Avez-vous vu M. Terral? demanda Célestin.
+
+--Pas encore.
+
+--Quand il viendra, vous nous donnerez les échecs.
+
+Il ouvrit un des journaux, le parcourut rapidement en homme qui sait
+lire, et en déplia un autre dont il prit le suc de la même façon. De
+temps à autre, il arrosait sa lecture d'une gorgée de bière et
+s'arrêtait pour regarder tournoyer la fumée de sa pipe.
+
+Depuis vingt ans que le _Café Athalie_ existait, Fargeau avait ainsi
+dépensé bien des heures, à la même table, causant, jouant, développant
+volontiers ses idées, toujours bizarres, étonnantes quelquefois et
+laissant le temps passer, pour les choses, sans se douter que l'âge
+venait et que les auditeurs n'étaient plus les mêmes.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Célestin Fargeau était comme le produit de la paresse et du dédain, une
+sorte d'étranger, dans cette civilisation qui se fait tous les jours
+plus hypocrite à mesure qu'elle se décompose davantage, un déclassé, un
+inutile, un bohème. Il avait fait de tout, hormis peut-être une
+malhonnêteté. Avec mille cordes à son arc, il n'était jamais parvenu à
+toucher le but. Né pauvre, il avait vécu pauvre, bien résigné à mourir
+de même. Il avait été élevé par un vieil oncle, assez riche, qui devait
+le faire son héritier. Mais une aventurière survint, et l'oncle ne put
+léguer à son neveu une fortune qu'il n'avait plus. Célestin s'en
+consola, entra à l'École Normale, travailla modérément et devint
+professeur. On l'envoya en province, à Lisieux, faire la classe à
+quelques marmots mal débarbouillés.
+
+Célestin était un esprit avide d'espace, désordonné, systématique,
+enclin à l'ennui. Au bout d'un an, il donna sa démission. Un vieux
+bonhomme, qui habitait Pont-l'Evêque, le choisit pour le précepteur de
+son fils. Fargeau, au milieu des rues paisibles de la petite ville,
+regardant les anciennes maisons aux murs couverts d'ardoises,
+déchiffrant sur l'église les inscriptions du temps des baillis ou de
+Robespierre, passait, bâillant sa vie du matin au soir. Quand il avait
+quelques heures devant lui, il allait s'asseoir sous les pommiers,
+fumait sa pipe et regardait, s'étendant au loin, la grasse campagne de
+la vallée d'Auge. Au fond, cette existence de province l'étouffait.
+Mais, né paresseux, l'inactivité le retenait malgré lui, par de molles
+attaches, dans ce coin de la Normandie, où la vie est saine et facile.
+
+Il le quitta pourtant, revint à Paris, essaya d'y faire sa trouée, lutta
+comme un autre et longtemps, fit taire son besoin de repos, son humeur
+rêveuse, tenta çà et là plus d'une voie, fut repoussé, prit en dégoût le
+succès et se retira dans un coin, comme en quelque fossé, pour y
+végéter, en attendant qu'il y mourût.
+
+Sans haine, d'ailleurs, acceptant sans protestations la vie qu'il
+s'était faite ou qu'on lui avait faite, comprenant tout, sachant tout ou
+devinant tout. Frotté à tous les mondes dans sa vie de hasards et de
+rencontres, il avait été professeur, répétiteur, pion à l'occasion, et
+la plupart de ses anciens élèves le saluaient encore; il avait écrit
+des livres sans les signer, des dictionnaires, des manuels
+technologiques, des encyclopédies, des prospectus; il avait été commis
+dans un magasin de nouveautés, tenant des livres, inspecteur de
+l'affichage, prote dans une imprimerie, voyageur de commerce, rédacteur
+en chef d'un journal philosophique, _La vraie Morale_, écrivain public,
+et que de choses encore, lorsque, les positions dites stables lui
+paraissant à la longue un peu bien changeantes, il se résigna--en
+riant--à vivre de flânerie, de rêverie, d'aventures, travaillant selon
+le hasard, corrigeant les ouvrages des écrivains amateurs, donnant des
+leçons de sanskrit et de malais, collaborant à des dictionnaires
+improbables, toujours anonyme, toujours exploité, toujours dédaigneux.
+
+Sa tête était un pandoemonium littéraire et scientifique. Toute la
+bibliothèque philosophique de Ladrange s'y était casée. Ses systèmes,
+ses souvenirs, ses lectures, ses chimères s'y heurtaient avec des chocs
+bruyants. Il était pythagoricien, anti-platonicien--c'est lui qui
+appelait Platon, «le penseur autoritaire, le Bossuet des Grecs,»--un peu
+swedenborgiste, babouviste, connaissait par coeur le _Moniteur de la
+Révolution_, taillait et rognait dans les héros de 1793, les jugeait
+curieusement, en politique qu'il était et aussi en moraliste, pouvait à
+la moindre réquisition, citer les dates et les faits les plus nébuleux,
+et n'ignorait rien, ni du passé, ni du présent;--prêt à donner un
+jugement sur toute la dynastie des Tchin et un renseignement sur
+l'article de tel ou tel publiciste, en telle année, dans tel journal ou
+telle revue.
+
+Célestin Fargeau eût fait la fortune d'un polémiste. Sa mémoire avait
+gardé, dans leurs moindres détails, tous les faits de l'histoire des
+trente dernières années. Mais de cette science et de cette netteté
+d'impressions et de souvenirs, il ne se servait que pour se faire
+écouter des habitués du _Café Athalie_.
+
+Depuis quelque temps, Fargeau, en réalité peu liant de sa nature, avait
+l'habitude de faire, chaque jour, avant le dîner, sa partie d'échecs
+avec un jeune homme, Fernand Terral, qui passait parfois de longues
+heures à causer «avec le philosophe.» Fernand Terral avait vingt-huit
+ans «tout au plus.» Mais, désillusionné, sceptique, amer, l'esprit
+faussé, il était l'aîné de Fargeau par ses propos et ses idées. Fargeau,
+au milieu de toutes ses traverses, avait conservé la foi. Il s'irritait
+souvent, et fulminait, mais ne savait nier. Il lui plaisait d'ailleurs
+de converser avec ce Terral, si éminemment intelligent, embrassant
+toutes choses, l'esprit à fleur de peau, comme les désirs et les
+appétits.
+
+C'était lui que Fargeau attendait. Le jeune homme ne tarda pas, vint
+s'asseoir en face de Fargeau qui lui donna la main, et demanda de
+l'absinthe.
+
+On se mit à jouer aux échecs. Fargeau, patient et mathématique, eut
+rapidement battu son adversaire; Terral, au surplus, paraissait
+distrait. Sa main manoeuvrait les pièces du jeu avec fièvre, son
+oeil noir regardait devant lui, presque sans voir.
+
+--Mais surveillez donc votre jeu! disait Fargeau de temps à autre.
+
+Terral haussait les épaules, comme pour s'accuser, et continuait à
+songer à toute autre chose qu'à sa Tour et à son Fou.
+
+Grand, maigre, la peau brune, les cheveux longs et noirs,
+très-brillants, un peu bouclés, le nez gros, légèrement bossué, les
+joues presque imberbes, mais de grosses moustaches relevées en croc, à
+la façon de quelque raffiné, le menton carré, solide, la main nerveuse
+et fine, la souplesse et la force réunies, un grand charme et en même
+temps une résolution énergique dans ses yeux noirs, presque en même
+temps doux, caressants, menaçants, pleins d'éclairs, et pleins de
+promesses, Terral se campait fièrement, marchait d'ordinaire comme si le
+bitume ou le pavé eussent été conquis par lui, élargissant la poitrine,
+aspirant l'air à pleins poumons, la tête en feu, les narines ardentes.
+Il avait les poches plates; mais il portait avec désinvolture ses
+vêtements, les rendait élégants en les arborant un peu à la façon d'un
+«premier rôle» de théâtre, et passait dans la rue la tête haute, avec
+quelque chose de méprisant qui lui allait bien.
+
+Ainsi s'affirmait-il d'habitude dès la première vue. Mais ce jour-là,
+songeur, un peu abattu, il rêvait. Fargeau s'en aperçut, se mit à rire.
+Cette nature complexe, bruyante, audacieuse, prête à toute escalade
+et en même temps à toute raillerie, lui fournissait un curieux
+sujet d'étude. Cet homme revenu maintenant du voyage au pays
+d'Espérance--prenait plaisir à analyser ce singulier type d'ambitieux.
+
+--Voyons, dit-il brusquement, ne jouons plus, cela est plus simple. Les
+échecs vous importent peu aujourd'hui.
+
+--Ma foi, fit Terral, à la vérité, ce n'est pas cette partie qui me
+tient au coeur, mais celle que je joue avec la fortune. Je commence à
+désespérer.
+
+--Allons donc! si cela était vrai, vous ne le diriez pas.
+
+--C'est possible. Et j'ai pourtant comme une appréhension de défaite. Il
+y a longtemps déjà que je lutte à Paris.
+
+--Un an peut-être?
+
+--Deux ans!
+
+--Oh! oh! dit Fargeau en riant. Il y a trente ans pour le moins, moi, et
+je me suis résigné à ne plus vaincre.
+
+--Oui, vous êtes né heureux, vous, satisfait de tout, vous, un sage!
+
+--Joli titre! Pourquoi pas Socrate tout de suite!
+
+--Quant à moi, je m'irrite à la fin, je désespère. Je ne vois rien
+venir, rien éclore. Toutes mes espérances crèvent comme des bulles de
+savon. Je deviens haineux, j'attends, et j'attends depuis trop
+longtemps. Je suis de ceux à qui le succès prompt, le luxe, la vie
+large,--la seule vie!--doivent arriver aussitôt, sous peine de rejeter
+parmi les classés un affamé de plus et des dents féroces.
+
+--Ah! c'est charmant, dit Fargeau en hochant la tête, et voilà une
+excellente façon de prendre patience. Mais, que diable espériez-vous
+rencontrer à Paris, en quittant votre province? La poule aux oeufs
+d'or. Il y a longtemps qu'on l'a mise à la broche. Le plat est épuisé.
+On n'en fait plus. Or, comme ce rôti fantastique me fait songer au repas
+du soir, laissons la partie et allons dîner. Nous causerons _inter
+pocula_.
+
+Ils sortirent.
+
+Terral, dans la rue, marchait, regardant les pavés, sans mot dire, et
+Fargeau, passant son bras sous celui du jeune homme, l'examinait en
+dessous. Il le conduisit ainsi par la rue Monsieur-le-Prince, jusqu'à
+l'escalier qui mène à la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel. Ils
+escaladèrent les marches, et se trouvèrent presque aussitôt à l'entrée
+d'une sorte de boutique sans enseigne, dans laquelle on apercevait du
+dehors deux longues tables pouvant donner place chacune à trente
+convives.
+
+--Table d'hôte habituelle, dit Fargeau. On dîne fort mal; mais il n'est
+pas question de plaisir; c'est un devoir strict que la nature nous
+impose, et que nous accomplissons en faisant la grimace.
+
+Quelques dîneurs avaient déjà pris place. Devant eux on venait de placer
+leurs bouteilles à moitié pleines, cravatées de serviettes avec des
+ronds par-dessus les goulots. L'un avalait un potage tandis qu'un autre
+dépêchait un roastbeef et que le voisin mâchait une salade. La nappe
+portait des taches variées, dont l'analyse aurait exercé la sagacité des
+chimistes. Autour de la table circulait une jeune fille maigre et brune,
+d'une beauté douteuse, mais dont les grands yeux noirs et les lèvres
+d'un rouge vif paraissaient exercer une magnétique influence. Les
+intonations des habitués prenaient une douceur évidente quand ils
+adressaient à mademoiselle Julie leurs humbles suppliques. On
+n'entendait point d'ordres impératifs comme: Garçon, mon
+veau!--Sacrebleu! garçon, vous vous moquez du monde? il me semble que
+vous ne pressez guère ma saucisse! Mais:--Auriez-vous l'extrême
+obligeance, mademoiselle, de me faire donner un gigot braisé? Et,
+visiblement, il y avait une caresse dans la simple demande qu'on faisait
+d'un fromage de gruyère. Bien des espérances voletaient autour du
+tablier sale et des mains rouges de mademoiselle Julie.
+
+Une femme d'un âge respectable et de cet embonpoint qu'on s'obstine à
+qualifier de raisonnable alors qu'il est un défi jeté à l'anatomie
+remplissait le comptoir. Son oeil d'aigle veillait à tout. Elle tenait
+le livre où étaient inscrits les comptes des clients. Et, à sa façon de
+saluer chaque nouvel arrivant, il était aisé de mesurer exactement le
+crédit dont chacun jouissait dans la maison.
+
+Généralement, les tables d'hôte du quartier Latin offrent cette
+particularité, qu'elles sont hantées presque exclusivement par des
+jeunes gens appartenant à une même province. Telle n'est remplie que de
+Bretons, telle autre que de Poitevins. Et malgré ce lien apparent, il
+est bien rare que les habitués se traitent entre eux comme des
+camarades. On remarque des groupes de cinq ou six personnes, le plus
+souvent amis de collége, quelquefois réunis par cette communauté de
+plaisirs que créent des budgets identiques, mais la conversation ne se
+généralise guère. Après le repas, chacun tire de son côté. On se
+rencontre, on ne se lie pas. Il faudrait forcer les couleurs, si l'on
+voulait donner à ce détail de moeurs une physionomie plus accentuée.
+
+En face de Terral trois étudiants parlaient examen, boules blanches,
+Colmet d'Aage, Oudot, Bugnet et Machelard. Le sujet paraissait
+inépuisable.
+
+A côté on dissertait sur la célébrité du bal Bullier; le sujet
+paraissait bien plus inépuisable encore.
+
+--Savez-vous quel est le bonheur pour moi? dit brusquement Terral à
+Fargeau qui mangeait lentement, selon le précepte de l'école de Salerne.
+
+--Voyons, fit l'autre.
+
+--C'est le luxe, le tapage, le bruit, les passants éclaboussés, les
+grands lévriers suivant la voiture que l'on conduit soi-même, la vie des
+eaux, le jeu, la table, la femme, la femme surtout...
+
+--Quelle femme? dit Fargeau froidement. Nous en avons de plusieurs
+espèces. Il s'agirait de s'entendre.
+
+Il vit l'occasion de placer là un de ses systèmes, posa sur la nappe
+maculée sa fourchette et s'essuyant la barbe:
+
+--Écoutez-moi une minute, une seule, voulez-vous?
+
+--J'écoute.
+
+--C'est toute une théorie. Sans avoir eu beaucoup de maîtresses, dit
+Fargeau, j'ai appris, je crois, à connaître la femme. J'ai bâti pour
+l'espèce un tableau de classificateur. Je divise les femmes en _femmes
+de basse-cour_, comprenez-vous? et en _femmes de proie_. Il y a bien
+encore les oiseaux à plumage doré et charmant; inutiles ceux-là! Je n'en
+dirai rien. Les femmes de basse-cour, saintes femmes très-inconnues dont
+on ne parle point, les mères, les soeurs, les poules qui couvent les
+oeufs, élèvent leurs petits, et se contentent d'être dévouées,
+compatissantes, utiles, et qui traduisent le mot séduction par
+dévouement. Puis, les _femmes de proie_, celles-ci fort répandues et que
+mon amour de l'histoire naturelle m'a fait particulièrement étudier. Il
+en est des femmes de proie comme des oiseaux rapaces, et les livres de
+fauconnerie vous en apprendront tout autant sur les moeurs de ces
+créatures que les travaux des moralistes. D'ailleurs, sans être
+matérialiste, il faut avouer que l'anatomie peut expliquer bien des
+choses. En fait d'oiseaux de proie, il y a les rapaces superbes et les
+oiseaux de la haute et de la basse volerie. Cherchez bien, cette
+division vous la trouverez non-seulement dans l'ornithologie, mais
+ailleurs. Chez les oiseaux, à côté des gerfauts, des sacres et des
+faucons, oiseaux rameurs aux doigts déliés, aux serres élégantes dans
+leur longueur féroce, il y a les voiliers, griffes ramassées, doigts
+gros et courts, les _voiliers saillants_, comme on dit. Les premiers
+font partie de la haute, les seconds de la basse volerie. Il y a encore
+les voiliers communs, dits ignobles, et que les fauconniers
+n'employaient pas, les vautours, les milans, les orfraies, les
+balbazards... toute une race sanguinaire qui s'affirme à coups de becs
+et de griffes. Eh bien! regardez la ménagerie parisienne et dans la
+serre des femmes, ne trouvez-vous pas tout d'abord cette haute volerie
+qui porte un plumage soyeux, des ongles rosés et des mains fines? Race
+d'oiseaux de proie qui dissimule sa férocité sous son élégance et se
+promène au bois, richement parée comme le faucon couronné d'une aigrette
+sur le poing du fauconnier. Puis, à côté, la famille nombreuse des
+éperviers, famille intermédiaire, aussi avide, moins civilisée, ne
+dissimulant rien de ses appétits, dévorant au grand jour la proie
+convoitée, le butin volé, moins dangereuse quoique plus gourmande,
+puisqu'elle est moins hypocrite et qu'elle garde dans ses mains liantes,
+les lambeaux de chair qu'elle a déchirés. Enfin, tout au bas de
+l'échelle, la tourbe au vol circulaire des buses et des harpies, toute
+fangeuse de boue, toute souillée de carnage, troupeau terrible qui
+rongerait encore plus que le foie de Prométhée, qui lui déchirerait le
+coeur, engloutirait son cerveau et fouillerait du bec jusqu'à son âme.
+Notez que je ne parle que des oiseaux diurnes; les chauves-souris et les
+hiboux, je ne m'en inquiète guère. C'est l'affaire de la police et du
+garde-champêtre, homme charitable qui les tient de l'oeil et du bâton.
+Je me contente de ce qui se voit, de ce qui nous menace. Les oiseaux
+nocturnes ne sont pas les plus dangereux et je les plains de n'être pas
+faits pour la lumière. Mais ces oiseaux de proie qui dépèceraient tout
+un troupeau si on les laissait faire, que n'ai-je des ciseaux pour
+rogner comme il faut leurs griffes! Tiens! ajouta Fargeau, j'allais
+oublier l'aigle, l'oiseau royal des naturalistes, le plus redoutable, le
+plus majestueux et aussi le plus féroce des oiseaux de proie, au
+demeurant assez lâche et vivant de charognes souvent, lorsque la proie
+vivante est dangereuse à conquérir. Eh bien! ne trouvez-vous pas que nos
+femmes de proie ont aussi leurs aigles? De grande taille, l'envergure
+surprenante, le regard embrassant des lieues entières de terrain,
+examinant la proie de là-haut, tombant tout à coup et comme la foudre
+sur le mouton bêlant, puis, les ailes en éventail, toute grandes,
+regagnant son aire. Voilà dona Aquilina. J'imagine que les courtisanes
+de grande race appartiennent à cette famille. Pour moi, qui n'ai regardé
+mademoiselle Cachemire qu'avec les yeux du physionomiste, je puis vous
+affirmer qu'elle a--en petit modèle, réduction Collas,--de l'aigle le
+regard implacable, perçant, la serre puissante et l'appétit farouche.
+Avis au berger. Ici il fera bien de prendre sa fronde s'il veut
+conserver ses moutons. Et pourtant qui sait? vous trouverez peut-être
+des philosophes qui proclameront la nécessité de ces vampires! Le doux
+Joseph de Maistre plaiderait leur cause comme il a plaidé celle du
+bourreau, lui qui veut que tous les êtres soient _in mutua funera_...
+Souvenez-vous de ces fameuses _Soirées de Saint-Pétersbourg_: «Il y a
+des insectes de proie, des oiseaux de proie, des poissons de proie et
+des quadrupèdes de proie!» Il n'oublie que les bipèdes,--les femmes de
+proie,--le Savoisien!
+
+--Et maintenant, dit Fargeau en reprenant sa fourchette, il s'agirait de
+savoir si c'est la femme de proie que vous appelez la femme!...
+
+--Pardon, demanda Terral comme s'il n'eût entendu et retenu qu'un nom de
+toute cette tirade... vous avez dit que vous connaissez Cachemire?
+
+--Oui, Cachemire.
+
+--Cachemire, du Vaudeville?
+
+--Cachemire, du Vaudeville.
+
+--La maîtresse de M. de Bruand?
+
+--M. de Bruand est mon ancien élève, et c'est chez lui que j'ai vu
+mademoiselle Cachemire.
+
+--Ah! dit Terral, votre élève?
+
+--Mon seul élève, je peux dire, et j'en suis fier.
+
+--Cachemire! murmurait Terral, devenu tout à coup silencieux. Il
+entrevoyait, derrière ce nom, tout un monde de voluptés ignorées, de
+surprises et de fièvres. Il lui venait à l'esprit d'âpres tentations.
+Dominer cette femme, qui dominait Paris, et--par cette femme,--Paris
+lui-même, car il allait aussi vite, l'impatient!
+
+--Et la reverrez-vous? demanda-t-il à Fargeau.
+
+--Cachemire?
+
+--Oui.
+
+--Demain peut-être, si elle revient au chevet de Victoire Herbaut.
+
+--Victoire Herbaut?
+
+--Une pauvre femme qui se meurt dans ma maison et que M. de Bruand et sa
+maîtresse sont venus secourir aujourd'hui.
+
+--Mais, demanda Terral en levant sur Fargeau des yeux résolus, ne
+pourrais-je aussi secourir cette femme?
+
+--Quelle idée, fit Célestin. Au contraire!
+
+--J'irai donc demain! dit Terral.
+
+--Demain?
+
+--Demain.
+
+--Va pour demain! fit Célestin Fargeau.
+
+Jusqu'à la fin du repas, Fernand Terral, qui avait vu Suzanne au
+théâtre, au bois, un peu partout, la regardant, la contemplant,
+l'enviant, ne songea qu'à celle qu'il appelait, comme Fargeau, comme M.
+de Bruand, comme tout le monde, mademoiselle Cachemire.
+
+La famille de Fernand Terral était une famille de petite bourgeoisie; le
+père avait été huissier, mais sa vue affaiblie l'avait forcé au repos.
+Il vivait de peu à Saint-Mesmin, près de Mussidan, plantant ses choux,
+mais très-hargneux, très-irrité contre la destinée. Veuf d'ailleurs, ce
+qui le consolait un peu, il avait obtenu pour son fils une bourse au
+collége de Bergerac. C'est là que Fernand avait grandi, enfermé
+toujours, en butte aux attaques, car ce titre de _boursier_ est comme un
+point de mire de railleries. De bonne heure pris entre l'humeur
+acariâtre d'un père vieux et n'entendant rien aux premiers élans de la
+jeunesse et la méchanceté de ses condisciples, Fernand s'était posé ce
+hardi problème, qui est celui de la vie même: _vaincre!_ Vaincre les
+concurrents et les obstacles, sauter par-dessus les fossés, culbuter les
+ennemis, et ne s'embarrasser point d'inutiles et gênantes amitiés. On
+appelle cela jeter son lest.
+
+Mais au lieu de marcher à cette victoire par les routes droites et
+larges, Fernand, peu instruit, assoiffé de jouissances, comprimé et
+aspirant à la libre satisfaction de ses besoins, se dicta dès son entrée
+dans le monde, ce programme net, farouche, absolu: _Arriver, coûte que
+coûte et quand même!_
+
+C'est l'idéal, c'est la règle de bien des gens.
+
+Fernand Terral était de cette race de combattants acharnés qui
+disputent, comme avec des crocs, leur proie dans la mêlée humaine. Il
+lui fallait sa place à tous les soleils, une place large qu'il entendait
+conquérir, sinon par le mérite, du moins par la force. La nature l'avait
+fait beau, hardi, entreprenant. Elle lui avait donné l'audace, la grande
+vertu qui devient si facilement le grand vice. Il lui était permis de
+beaucoup oser: il avait les épaules assez larges pour supporter bien des
+espoirs écroulés, bien des châteaux en Espagne tombant tout à coup en
+ruines. Mais il voulait arriver vite, aller droit au but, sans se
+demander où et sur qui il marchait.
+
+Il avait soif, il avait faim. Soif de toute liqueur, faim de la vie
+parisienne, des mets recherchés, de ce je ne sais quoi de pimenté que la
+grande ville, inépuisable, donne en détail et vend en gros. Avec de
+telles idées on ne peut rester longtemps en province, à regarder les
+canards barboter dans le ruisseau de la rue. Fernand quitta
+Saint-Mesmin. Le jour même partait pour Paris, par le même train, un
+compatriote de Terral, un peintre, Charles Bourdenois, qui allait
+tenter, lui aussi, la fortune. Ils avaient été amis d'enfance, et, à
+Coutras, pendant la longue attente du train qui vient de Bordeaux, ils
+échangèrent bien des rêves. On se quitta à Paris. Bourdenois allait
+loger à Saint-Denis, chez un parent, contre-maître dans une usine,
+«s'enterrer,» songeait Fernand. On s'était promis de se revoir. Deux
+heures après, Fernand ne songeait pas plus à Charles Bourdenois qu'il ne
+songeait au vieux père Terral, enfoncé dans sa vieille maison de
+province, seul à présent, comme dans une tanière.
+
+Et qu'allait-il faire à Paris, ce Fernand? Qu'allait y faire Cachemire?
+Attendre le hasard et, au passage, le harponner. Fernand n'avait pas
+d'état. Le père Terral n'avait pas voulu payer les inscriptions de
+droit. L'autre, d'ailleurs, ne tenait pas à s'enfermer encore dans
+l'école. Il n'avait ni place, ni protecteur, ni talent, ni métier. Mais
+il était sûr d'avoir tout cela un jour, ou plutôt de s'en passer. Un
+instant, il songea à se faire homme de lettres. Il y a tant de gens qui
+remplacent la vocation par l'aventure! Il aurait pu réussir. Il laissa
+passer le temps, il ne commença pas, il prit bientôt en dégoût toute
+carrière, vécut d'expédients; un été, à Baden, par hasard, il gagna
+quelques mille francs, et, souriant à cette chance palpable, rentra à
+Paris, joua à la Bourse, mangea tout.
+
+Mais le temps avait marché et Fernand avait vécu,--c'était quelque
+chose,--de plus, quelques-uns commençaient à le connaître à Paris.
+
+Être connu! C'était là son rêve! Non pas qu'il aimât la célébrité! Cela
+ne se monnaye pas. Mais la réputation, c'était le premier échelon de la
+fortune. Un homme connu est plus qu'à demi arrivé. Il trouve des
+protecteurs à revendre, et des amis, et des commanditaires, et des
+prêteurs, et des garants. Donc, Fernand Terral voulait être _connu_.
+Connu par quelque action d'éclat, par quelque excentricité, par quelque
+scandale, que lui importait, mais connu. Parfois, sa pensée se fixait
+sur quelqu'un des privilégiés de Paris, des illustres du boulevard, et
+il se disait: «Si je me mêlais à cette vie, si je me trouvais sur son
+chemin!»--Ou encore, songeant à telle héroïne de la vie facile:--«Si on
+la voyait à mon bras, un soir, se disait-il, je serais en lumière le
+lendemain.» Ainsi raisonnait Fernand Terral lorsque Célestin Fargeau lui
+proposa de le présenter à Cachemire.
+
+C'était peut-être l'occasion qui venait. Fernand se tenait encore en
+marge de ce monde parisien où régnait Cachemire, mais il en connaissait
+tous les secrets et toutes les misères. Riche, il aurait pu s'y
+introduire brusquement, de par le droit du plus offrant; artiste ou
+écrivain, il aurait eu là comme les autres, ses grandes ou ses petites
+entrées. Inconnu, il lui fallait ruser ou s'imposer par quelque
+violence. Il avait vu Cachemire, elle était déjà de celles qui, folles,
+vivent selon le principe du sage, dans une maison de verre. Paris tout
+entier est dans le secret de la vie de ses héros. La Chronique, cette
+Renommée aux cent plumes, s'était emparée de Cachemire, de ses
+vêtements, de ses appartements, de sa façon d'être. On la
+pourctraiturait à l'envi, on retrouvait sa photographie dans les
+Courriers de Paris aussi fréquemment qu'aux vitrines de la rue Vivienne.
+Sa jolie tête brune était célèbre, son sourire,--elle souriait de ses
+lèvres rouges et de toutes ses dents blanches--était banal. On
+retrouvait partout ses beaux cheveux, légèrement ébouriffés sur son
+front mat, son nez un peu gros et spirituel, ses yeux de feu. Ces
+yeux-là avaient rendu fou le quart de Paris. Elle avait de rusées façons
+de les alanguir, de les adoucir, de les mieux attiser en amortissant
+leur éclat. Sa tête penchait gracieusement sur son cou estompé à la
+nuque de cheveux fins, comme ceux qui se jouaient sur ses tempes. Elle
+avait des mains d'enfant, des mouvements de créole. Sa pâleur qu'elle
+affectait, qu'elle préparait, ajoutait à sa séduction. Sous la poudre et
+les pâtes on eût retrouvé le ton brun et savoureux de sa peau de
+paysanne.
+
+Un journal parisien avait publié--par le menu, comme un
+commissaire-priseur--l'inventaire de l'appartement que lui avait meublé,
+rue Saint-Georges, M. Léon de Bruand. L'antichambre donnait sur la salle
+à manger, en vieux chêne authentique avec d'horribles magots, et des
+coquetteries de Saxe. Trois portes: ici le salon, là le boudoir, à
+droite la chambre à coucher. Dans le salon, tendu de blanc, avec un
+plafond peint par Voillemot--par Voillemot ou par Chaplin--des
+jardinières garnies de bruyères rosées, de cathaléas et de fusains du
+Japon teintés de pourpre. Dans le boudoir, des meubles roses, un
+portrait de Cachemire avec une dédicace, une coupe craquelée pour les
+cartes!--une chiffonnière de laque, pour les billets doux. Deux
+hécatombes! Que de tendresses ignorées, de dévouement dédaigné, d'amour
+méconnu. Puis on entrait dans la chambre où le lit blanc, couvert de
+dentelles, se reflétait dans une psyché garnie d'amours joufflus.
+C'était le rêve! Terral, en passant dans la rue, depuis que Fargeau lui
+avait parlé, avait regardé les fenêtres de cette chambre où dormait
+Cachemire, les volets encore fermés à midi.
+
+Elle avait une façon à elle de se vêtir qu'elle avait trouvée
+d'intuition. Mise, avant toutes, à la mode du premier empire, elle
+portait la taille haute, les cheveux à la grecque et les jupes unies.
+Une longue robe blanche, quelques rubans pourpres dans les cheveux, aux
+bras et au cou des cercles d'or, et la voilà charmante. Elle avait
+surtout la manie des chapeaux; elle en changeait chaque jour. Certain
+chapeau orné de plumes de pintades eut seul l'honneur d'être porté une
+semaine. Un jour, elle eut l'idée de compter ceux qu'elle entassait dans
+un coin. Cent vingt chapeaux! Et tous frais et tout neufs. M. de Bruand
+la trouva les jetant en riant à sa femme de chambre qui les recevait à
+la volée.
+
+Terral savait tout cela. Et il allait voir cette femme! Fargeau le prit
+par le bras; ils montèrent en causant de Montparnasse à la rue des
+Dames. Toujours les longs espoirs échangés en chemin!
+
+--Quelle ville, disait Terral, et quels hommes ceux qui la tiennent dans
+leurs mains ou sous leur genou.
+
+--Ah! çà, mais, s'écria Fargeau en riant, vous me faites l'effet d'être
+un cerveau chauffé à trente-six atmosphères. Dominer Paris, diriger les
+foules! C'est un joli état parbleu. Voulez-vous un moyen d'y arriver?
+Ayez du génie. Appelez-vous Victor Hugo ou Balzac, et ne vous inquiétez
+de rien, c'est fait! Eh! vraiment oui, c'est la grande ville! Que de
+gens ont la soif de Paris, l'hystérie de Paris! que de gens partent pour
+Lutèce, un beau soir, à pied, comme les grands hommes marchent aux
+conquêtes futures, comme Fabert a emboîté le pas vers le bâton de
+maréchal de France, comme Amyot s'est lancé par les chemins, pour ce
+Paris qui était aussi l'intelligence et la lumière de son temps. Il n'y
+a qu'une ville comme celle-là au monde. A Paris, du jour au lendemain,
+du matin au soir, du soir au matin, un homme est célèbre, une femme est
+illustre, pour un héroïsme, pour une infamie, pour un chef-d'oeuvre,
+pour un bon mot, pour un dévouement, pour une méchanceté, pour rien.
+L'ébulition est à l'ordre du jour; cette ville, chauffée à blanc, lance
+des bouillons, et l'écume blanche paraît à la surface. Et c'est cette
+écume qui en est en même temps la gloire et le fléau. Il y a de tout, en
+ces flocons, en ces tourbillons: des hommes de génie et des sots, des
+pourvoyeurs de bagnes et des martyrs d'honnêteté. Le sublimé de
+Paris,--un _sublimé corrosif_, celui-là--c'est Paris, le Paris qui vit,
+qui chante, qui pleure, qui caresse, qui menace, qui jette au monde en
+pâture sa ration d'esprit, de joie, de terreur, sa part de chanson et sa
+part de drame; Paris le grand acteur que tous regardent et qui chaque
+soir, devant tous, joue un rôle nouveau, souvent sublime, parfois
+terrible, étonnant toujours. Il fait bon, pour les ambitieux,
+passionner cette ville de passion, et la dominer tout entière. La grande
+Catherine se fût faite courtisane, si elle n'avait pu être impératrice,
+pour avoir cette capitale à ses pieds. On devient infâme à vouloir
+régner sur ces tas de maisons qui pensent. Voilà pourquoi tant de
+chastes et pures consciences, venues de partout, sont tombées, dès le
+premier pas, dans la boue, sans se relever jamais. Ces pavés vous
+donnent le vertige. Il y a des tentations de toutes parts, dans les
+boutiques qui flamboient, dans les fenêtres qui rayonnent, dans les
+regards qui étincellent, dans les ombres qui glissent la nuit le long
+des rues. La chute est partout, le succès n'est qu'en un seul endroit:
+un oasis de luxe, dans un désert de fange. Règle générale, donc:--prenez
+garde à vous crotter! Gare à vos pantalons et à vos consciences!
+
+--Mais chut, maintenant, dit Fargeau! Nous allons voir une malade.
+
+Victoire Herbaut s'affaiblissait chaque jour. Le médecin désespérait.
+Bien souvent elle avait fait demander Cachemire. Elle voulait se
+rattacher à elle, la revoir un peu, causer. Elle voulait peut-être la
+ramener à Joseph. Joseph était là. Mais lorsque Cachemire entrait, il
+prenait sa casquette et gagnait l'escalier;--toujours doucement, avec
+son honnête sourire.
+
+--Tu ne l'aimes donc plus? lui demandait sa soeur parfois.
+
+--Je n'aime pas ses robes.
+
+--Mais tu souffres peut-être?
+
+--Moi, petite soeur, j'ai mal à ton bras, voilà tout.
+
+--Bien vrai?
+
+--Quand on te le dit. La petite bête est morte ou envolée, comme on
+voudra. Au choix: _de Profundis_--ou bon voyage!
+
+Cachemire venait là par distraction peut-être. Puis, cette douleur était
+un spectacle aussi. Ensuite, cela la changeait, et la rue des Dames
+était, au surplus, un but de promenade.
+
+Fernand Terral la vit enfin. Il se campa devant elle comme un général
+devant une citadelle, l'étudiant, interrogeant ses grands yeux noirs,
+voulant deviner et dompter cette femme qu'on ne domptait pas. Il y
+réussit. Dès l'abord, il étonna Cachemire. Ses regards avaient quelque
+chose d'assez dédaigneux et de fier qui intriguèrent et irritèrent un
+peu Suzanne. Elle se sentit piquée. Fernand, avec ses cheveux noirs,
+insolemment épais, son teint mat, sa moustache relevée, sa mâle stature,
+n'était pas un cavalier de médiocre suffrage. Elle le retrouva le
+lendemain encore au chevet de Victoire Herbaut, et le surlendemain, il
+l'attendait encore. Il la séduisit par une froideur profondément jouée,
+car la beauté et le charme de cette femme le séduisaient. Il l'attira à
+lui, et Cachemire en vint à aller visiter Victoire, non pour Victoire,
+mais pour ce jeune homme dont les grands yeux brillants la troublaient.
+
+Fargeau ne se montrait que rarement. Quelquefois M. de Bruand venait
+chercher Cachemire au chevet de Victoire. Il la trouvait, causant avec
+Terral, et ne paraissait pas s'en apercevoir.
+
+Il essayait de donner du courage à la malade, saluait le jeune homme et
+s'éloignait.
+
+Fernand avait envie de le poursuivre dans l'escalier et de le frapper au
+visage.
+
+Quand Joseph rentrait, bien souvent il rencontrait Terral près du lit,
+avec Suzanne. Il le regardait et ne le saluait pas, ne disait rien à
+cause de sa soeur, mais devinait tout. Quand Terral s'éloignait,
+Suzanne lui donnait la main.
+
+Les forces de Victoire diminuaient de plus en plus. Elle le sentait,
+souriait, disait à son frère:
+
+--Allons, cette fois, c'est fini!
+
+--Mais non, mais non... courage!
+
+--Ah! du courage! J'en ai eu assez, hein? Ce n'est pas maintenant que
+j'en ai besoin! Toujours piocher, c'est dur! Il m'en a pris des envies
+de flâner des fois! Mais comment faire?
+
+Joseph s'asseyait au pied du lit, regardait sa soeur avec des yeux qui
+caressaient, et voulait causer. Mais elle l'interrompait:
+
+--Tu sais, mon Joseph, il ne faut pas lui en vouloir à _lui_. Ce n'est
+pas un mauvais homme au fond. Quand je ne serai plus là, mon pauvre
+petit, il faudra le faire relâcher. Tu me le promets? Je ne veux pas le
+voir. Ça ferait encore des histoires. Mais quand il saura que je n'y
+suis plus, je parie qu'il réfléchira, tout fou qu'il est. Et puis, voilà
+une chose que je voudrais... Sa montre est au Mont-de-Piété,--sa montre
+en argent. Il y a joliment longtemps. Ce qu'elle me coûte, je ne le
+sais même pas. J'ai toujours renouvelé les reconnaissances. Cette pauvre
+montre! Il l'avait le jour de nos noces. Le soir, aux _Barreaux Verts_,
+pendant le repas, il la regardait, il la regardait... Après ça, qui te
+répond qu'il ne m'aimait pas? Je n'ai peut-être pas su le prendre. Je me
+suis toujours dit: Rien ne serait arrivé, rien, si nous avions eu un
+enfant.
+
+Elle revenait toujours à cette idée:--Tu dégageras la montre?
+
+Joseph promettait.
+
+--Tu la lui porteras, quand tu auras retiré la plainte, tu lui diras
+bien que je ne lui en veux pas, que je suis partie en oubliant tout.
+N'est-ce pas, Joseph? Ou, si ça ne peut pas s'arrêter, ne le charge pas
+trop, va. Il ne me fera plus de mal.
+
+Et Joseph, suffoqué, se levait et allait fumer une cigarette sur le
+palier, pendant que les larmes lui coulaient sur les joues. Il savait
+bien, il voyait bien qu'elle allait mourir.
+
+--C'est le premier chagrin, songeait-il, qu'elle aura fait à ceux
+qu'elle aime!
+
+Un soir, Cachemire rentrait du théâtre, au bras de M. Léon de Bruand.
+
+On lui remit une lettre.
+
+Elle n'était pas signée. Mais c'était Joseph qui l'avait écrite. Elle
+reconnut l'écriture.
+
+--Ah! parbleu! dit-elle simplement, je l'avais condamnée, moi aussi.
+
+--Qui donc? fit M. de Bruand.
+
+Cachemire lui tendit la lettre.
+
+«_Victoire est morte. Elle vous aimait bien. On l'enterrera
+après-demain, à l'église des Batignolles; dix heures._»
+
+--Pauvre femme! dit M. de Bruand.
+
+Cachemire, devant la glace, arrangeait ses cheveux pour la nuit.
+
+Elle se souvint, pourtant, le surlendemain, en prenant son chocolat dans
+le lit, que, ce jour-là, on enterrait Victoire Herbaut. Elle appela sa
+femme de chambre.
+
+--Je m'habille!
+
+--Et quelle robe prendra madame?
+
+--Attendez... Ah! en sortant de l'église, je vais à Asnières, chez
+Coralie. Donnez-moi ma robe mauve!
+
+La messe était dite dans une chapelle basse. La bière, couverte du drap
+noir, attendait, au milieu, entre les cierges. Joseph avait payé les
+frais de l'église. Il était là, blanc comme un linge, avec les yeux
+rouges. A côté de lui les amis d'atelier, de pauvres gens, de vieilles
+femmes. Le prêtre disait la messe vivement et récitait les prières avec
+des borborygmes. Fernand Terral était venu. Il regardait, en curieux,
+ces gens qui priaient ou pleuraient.
+
+Tout à coup on entendit un bruit de chaises remuées sur les dalles.
+
+On se retourna.
+
+C'était Cachemire qui entrait, avec des frous-frous, un livre de messe
+en velours bleu dans ses mains gantées.
+
+Elle s'agenouilla près de la bière.
+
+Les yeux fatigués de Joseph la regardaient.
+
+Quand on bénit le corps, elle prit le goupillon des mains de Fernand,
+qui s'était avancé, et le remercia d'un sourire.
+
+Puis elle fit le signe de la croix avec l'eau bénite.
+
+Au moment de partir, elle dit à Fernand:
+
+--Votre bras jusqu'à ma voiture, monsieur Terral?
+
+Intérieurement Fernand sourit.
+
+--Pauvre femme! dit Cachemire en sortant de l'église. Monsieur Terral,
+venez donc me trouver chez moi. J'y suis tous les jours après la
+répétition et jusqu'au dîner, de quatre à cinq heures.
+
+Fernand s'inclina.
+
+Cachemire, à Asnières, montait en canot avec les amis de Coralie,
+pendant que Joseph demeurait encore, accablé, devant la tombe à peine
+fermée de madame Herbaut.
+
+Terral arrivait, à l'heure dite, dans la vie de Cachemire. Elle
+s'ennuyait. M. de Bruand lui offrait un luxe trop uniforme; il y avait
+un nuage dans son bonheur. Ce n'était pas cela, c'était une autre vie,
+plus heurtée, qu'elle avait désirée, qu'elle rêvait, au bord de l'eau,
+là-bas, dans ses songeries malsaines, que berçaient les frissons des
+peupliers. Joseph Guérin, les cabotins de Montparnasse, M. de Bruand,
+les rencontres de coulisses, c'était bien, mais il n'y avait point là
+encore l'homme fait pour elle, _son maître_. M. de Bruand était trop
+poli, Joseph avait été trop aimant. Elle rêvait d'être battue. Elle se
+jeta à la tête de Fernand. Avant même qu'il fût son amant, il la
+dominait, la pliait à ses volontés. C'était bien ce qu'il avait espéré.
+Une fois à lui, elle se sentit heureuse, elle voulut l'être tout-à-fait,
+briser sa chaîne, laisser là M. de Bruand, laisser le théâtre, aller
+vivre de pain et d'oeufs à la coque quelque part, dans un
+grenier.--Allons donc, fit Terral. Il la voulait en évidence, aimée,
+enviée. Ce n'était pas une maîtresse pour lui, mais un instrument. Il
+n'avait jamais aimé, n'aimerait jamais. «--La mansarde, le grenier de
+Béranger, dit-il: Tu es folle!» C'était ce grenier qu'il voulait
+fuir,--«Non, tu resteras avec M. de Bruand. Que m'importe? Je sais que
+tu m'aimes, cela me suffit. D'ailleurs tu es chez toi, il te laisse
+libre. Laisse-moi faire mon oeuvre, j'ai le levier. Le pavé cédera!--»
+
+--Tiens, tu es un ange, toi, disait Cachemire qui ne comprenait pas.
+
+Elle était satisfaite, elle vivait. C'était, du matin au soir, un
+mouvement, une correspondance, des petits mots, des lettres de Fernand
+qu'elle recevait, qu'elle embrassait, qu'elle portait sur elle, qu'elle
+relisait. Ils couraient ensemble dans des fiacres, Terral baissant les
+stores pour qu'on ne le vît pas, car ce n'était pas l'heure, il fallait
+attendre, il s'afficherait quand il faudrait.--Tu as donc honte de moi?
+disait-elle en l'embrassant. C'était des bavardages sans fin. On allait
+dans les coins de Paris où le _tout Paris_ ne va pas, dans les théâtres
+de banlieue, à Saint-Denis, au Jardin des Plantes. Cachemire s'excusait
+comme elle pouvait auprès de M. de Bruand, mentait comme un diplomate
+pour expliquer ses absences, et retrouvait tous les fils de sa toile
+avec une adresse qui tenait du prodige. Et quelle joie de s'échapper de
+ce boudoir qu'elle avait voulu et qui lui pesait, d'aller manger du pain
+de seigle quelque part, grignoter des goujons, redescendre, se
+rapprocher du ruisseau. Ces écoles buissonnières étaient rares. On
+pouvait être découvert. Terral se savait mieux caché à Paris que partout
+ailleurs, et il le cachait, cet amour, comme un adultère. L'amour volé!
+Je crois justement qu'il a sa punition, à Paris, dans ceci, que, pour se
+satisfaire, il lui faut courir les hôtels, se blottir dans les fiacres,
+se dissimuler vulgairement, se faire bas. Les promenades au grand
+soleil, les journées où l'on part le matin, joyeux, et d'où l'on revient
+le soir, baigné d'air, lui sont interdites. Il cherchait les bois: il a
+les ruelles!
+
+
+
+
+V
+
+
+La fuite de Suzanne avait porté un coup terrible au père Labarbade. Il
+n'avait plus le coeur à l'ouvrage, vieillissait et chaque jour
+devenait plus sombre. On le voyait bien, à Samoreau. Les commères en
+caquetaient sur le pas de leurs portes. Les amis de l'aubergiste lui
+disaient de _faire attention_, qu'on doit se soigner si l'on veut ne pas
+tomber malade, et qu'il faut parfois secouer le chagrin pour qu'il
+s'envole. A tout cela, Labarbade répondait par des haussements
+d'épaule, allait s'asseoir sur le banc, devant l'auberge, et regardait
+couler la Marne, comme un homme qui a envie de se noyer.
+
+Sa femme lui disait quelquefois:
+
+--Tu deviens maussade, sais-tu, et tes pratiques déserteront l'auberge
+si tu continues à leur présenter ce visage de mauvaise humeur.
+
+--A leur aise, disait-il.
+
+Il ajoutait quelquefois:
+
+--L'auberge peut bien tomber si elle veut. Nous en aurons bien assez
+pour nous, n'est-ce pas?
+
+--Pour nous, oui, parbleu! Pour toi surtout.
+
+Tu t'habilles comme un paysan et tu vis comme un ours. Mais pour le
+petit?
+
+Et Labarbade avait alors un amer sourire.
+
+--Ah! parlons-en du petit!... Je m'en moque pas mal. Il a des bras, il
+travaillera. J'ai bûché dur, moi, il me semble. A chacun son tour. Se
+sacrifier pour ses enfants, à présent? Une bêtise.
+
+La plupart du temps, madame Labarbade regardait alors son mari, et le
+bravant du regard et du geste:
+
+--Est-ce la faute d'Adolphe, disait-elle, si ta fille est allée faire à
+Paris les cent dix-neuf coups? Pauvre petit amour. Il faut bien que sa
+mère l'aime, puisque tu le détestes...
+
+--Moi?
+
+Et bien souvent encore, Labarbade quittait la place, sortait par la
+porte de la cuisine, allait s'asseoir dans le jardin, sous le grand
+cerisier où, toute petite, il avait fait jouer Suzanne, et quand il se
+sentait bien seul, il pleurait.
+
+Madame Labarbade le voyait, un matin, pâle, les yeux rouges, très-agité,
+qui marchait dans la maison, comme un automate, au hasard. Il était venu
+des peintres de Barbison qui avaient commandé un repas, de la friture,
+des côtelettes, et qui attendaient, dans la salle, en chantant.
+
+--Eh bien! dit-elle, t'occupes-tu du déjeuner? On réclame. Ils
+appellent.
+
+--Le déjeuner? fit Labarbade machinalement. C'est vrai, ils ont commandé
+un déjeuner. Où est le poisson?
+
+--Dans le bateau; veux-tu que j'aille le chercher?
+
+--Quel bateau? dit-il.
+
+Madame Labarbade le regarda d'un air effrayé.
+
+--Ah çà! qu'as-tu donc, dit-elle... Tu deviens fou?
+
+--Le diable m'emporte, ma tête se perd... Ils crient, ces gens-là à
+présent?
+
+On entendait chanter, à tue-tête, le grand morceau du _Nouveau_, paroles
+et musique célèbres dans les ateliers:
+
+ Voici les apprêts du supplice
+ _Nouveau_, tu vas mourir!
+ Ton père et toute sa famille
+ Versent sur toi des larmes de sang!
+ Une, deux, trois!
+
+--Voyons, dit madame Labarbade, veux-tu les servir, oui ou non?
+
+--A quoi bon? fit-il. Je suis fatigué. Je suis malade.
+
+--Malade?
+
+--Je ne me tiens plus. Tu ne vois donc pas que j'ai la fièvre? Qu'ils
+s'en aillent!
+
+Dans la salle à manger, les couteaux accompagnaient sur les verres la
+vieille complainte de Barbison:
+
+ Les peintres de Barbison
+ Ont des barbes de bison!
+
+--Décidément, tu veux perdre ton auberge, tiens! dit madame Labarbade.
+
+La porte de la cuisine s'ouvrit et un jeune homme aux cheveux roux
+s'écria:
+
+--Quand vous serez satisfait de notre _pose_, père Labarbade, nous vous
+saurons gré d'apporter le goujon?
+
+--Il n'y a pas de poisson ici, dit Labarbade brusquement.
+
+--Comment?
+
+--Inutile d'attendre. Vous ne déjeuneriez pas.
+
+--Vous dites?
+
+--Allez au pont de Valvins, on vous servira.
+
+--Ah çà! dit le jeune homme, mais c'est insensé, cela!
+
+--Vous ne voyez donc pas qu'il est fou, dit madame Labarbade. Je vais
+vous servir, moi!
+
+Elle mit bravement la main à la pâte et quand ils furent partis, elle
+s'approcha de Labarbade, courbé en deux sur une chaise.
+
+--Quand on est malade, dit-elle, on se couche. Je ferai bien aller les
+fourneaux sans toi, tu sais. Je n'ai pas peur de me salir les mains,
+après tout. Nous avons Adolphe à élever, et je veux qu'il ait de quoi
+s'établir à sa majorité.
+
+--Nous ne sommes pas des mendiants, dit Labarbade.
+
+--Il ne manquerait plus que cela. Mais si tu peux doubler les quatre
+sous que nous avons, pourquoi ne pas le faire? Tu étais plus courageux
+que cela quand tu travaillais pour mademoiselle ta fille!
+
+--Ah! pour Dieu, s'écria brusquement Labarbade, ne parle pas de ma
+fille!
+
+--Et pourquoi? dit-elle. Elle est donc sacrée à présent, mademoiselle
+Cachemire!
+
+--Cachemire! dit-il en se levant. Pourquoi l'appelles-tu Cachemire? Tu
+es une mauvaise femme! Je te défends de l'appeler Cachemire. Ce n'est
+pas son nom, n'est-ce pas? Je sais bien, je sais bien. Tu ne l'as jamais
+aimée. Était-elle assez malheureuse ici! C'est peut-être toi qui es
+cause... Et moi, bête brute, qui la battais... Donne-moi de l'eau,
+ajouta-t-il en retombant assis... Oh! ma tête!... Quand je te dis de me
+donner de l'eau!
+
+Madame Labarbade haussa les épaules, remplit un bol à la fontaine et
+l'apporta à Labarbade, qui y trempa son mouchoir.
+
+Il se rafraîchissait le front, les tempes, les lèvres qui le brûlaient.
+Ses yeux semblaient de feu. Il regardait avec une expression souffrante
+et fixe.
+
+Il voulut se lever encore, ses jambes plièrent.
+
+--Mais qu'est-ce que j'ai donc? dit-il.
+
+--Eh! parbleu, fit-elle. Tu as que tu t'emportes pour une ingrate qui ne
+se moque pas mal de toi et de nous, et que tu vas te donner la migraine!
+
+--Qui t'a dit qu'elle ne pensait pas à moi? Je l'ai maudite, c'est comme
+si je l'avais chassée. Elle n'ose plus revenir. Elle m'aime encore.
+J'irai à Paris, j'irai. Je la verrai. A quelle heure part le train?...
+Il faut une demi-heure d'ici à Fontainebleau. Je serai ce soir à Paris.
+Où est mon chapeau?... Je ne peux pas avoir mon chapeau à présent? Tu me
+regardes là comme une oie. Je suis bien libre d'aller embrasser Suzanne,
+n'est-ce pas?... A moins qu'elle ne me fasse mettre à la porte. C'est
+possible. Tout est possible. Elle a des chevaux, des robes de soie. Je
+te les déchirerai, ses robes! Tu dis?... Je te demande ce que tu dis?
+
+--Rien, fit madame Labarbade, qui commençait à avoir peur.
+
+--J'étouffe, continuait-il... Un bain de pieds... Ça ferait descendre le
+sang... Je serais mieux. Oh! je suis malade, je le sens bien. Il me
+semble qu'on me scie la tête... Je veux me coucher!
+
+--Et s'il vient du monde encore?
+
+Labarbade éclata de rire.
+
+--A la porte, le monde, à la porte!
+
+Madame Labarbade fut effrayée de ce rire nerveux, Elle courut chez le
+médecin,--qui, en arrivant, trouva Labarbade couché, lui tâta le pouls,
+l'interrogea et partit, hochant la tête, disant à madame Labarbade:
+
+--C'est fort grave. Attaque foudroyante. Il y a longtemps que couvait
+fort l'encéphalagie hématogène. Votre mari est tombé comme frappé par un
+coup de feu.
+
+--Mais qu'est-ce donc? Il est fou?
+
+--C'est la fièvre chaude. Je le saignerai tout à l'heure. Je vais
+chercher ma trousse. En attendant, de la glace autour de la tête.
+
+--La fièvre chaude! dit madame Labarbade.
+
+Et cette fois elle fut atterrée.
+
+Le délire gagnait déjà Labarbade. Il se remuait dans son lit par
+brusques soubresauts. Tantôt il se tenait sur son séant, roulant des
+yeux hagards, tantôt il se couchait de tout son long, cherchant dans ses
+draps un peu de fraîcheur. Il n'entendait et ne voyait rien, ne
+comprenait plus. Toutes ses souffrances refoulées, ses amertumes, ses
+douleurs lui venaient aux lèvres. Il appelait sa fille et la repoussait,
+il la maudissait, voulait l'embrasser et parlait de la tuer. Il criait,
+râlait et pleurait. Ses mains désignaient parfois quelque chose ou
+quelqu'un dans le vide; elles s'étendaient, pleines de caresses, puis,
+tout d'un coup presque au même instant, se roidissaient et se
+crispaient, chargées de menaces. Le visage était ravagé, déjà presque
+méconnaissable. Madame Labarbade tremblait. Elle était toute seule dans
+cette auberge avec le mourant, qu'elle prenait pour un fou. Elle se
+sentit saisie de terreur, et, laissant le malade là, elle voulut
+s'enfuir, aller chercher Adolphe à la pension, une voisine,
+quelqu'un... Comme elle ouvrait la porte, le docteur rentrait. Il
+voulait saigner Labarbade. Mais il se débattit et lutta; il fallut
+appeler des maçons qui travaillaient à côté pour maintenir le pauvre
+homme en délire. Ensuite, madame Labarbade leur versa la goutte.
+
+Cette saignée fit du bien à Labarbade; elle l'affaiblit. Il put
+s'assoupir et dormit jusqu'au soir.
+
+--Je reviendrai, dit le docteur, demain matin. J'espère que la nuit sera
+tranquille.
+
+Vers neuf heures, Madame Labarbade veillait auprès de son mari, à la
+chandelle, en compagnie d'une vieille femme de Samoreau, qui se vantait
+de connaître des _simples_ pour les guérisons.--Labarbade s'éveilla. Il
+se redressa brusquement, regarda la lumière avec deux yeux fixes, et
+dit, d'une voix creuse et brusque:
+
+--Qui est là?
+
+--Moi! dit madame Labarbade.
+
+--Qui, vous?... Suzanne! Où est Suzanne? L'avez-vous vue? C'est elle que
+je cherche. Pourquoi m'a-t-on attaché dans ce lit? Est-ce que je suis un
+coquin, moi? Qu'est-ce que j'ai fait? Où est-elle?
+
+Les deux femmes se regardèrent. C'était le délire qui continuait.
+Labarbade rejeta loin de lui sa couverture et sortit du lit. Ses pieds
+brûlants s'appuyaient sur le carrelage de la chambre. Il marchait,
+gesticulant, devant ces femmes effarées qui tremblaient de terreur.
+
+--Je la leur enlèverai, parbleu, ma fille! Ils me la rendront. Adolphe!
+qui a parlé d'Adolphe? Ah! les enfants! Des ingrats... des ingrats...
+J'espère que je l'aimais, celle-là! Plus que le petit, tu as dit? Oui,
+eh bien, après?... Il se moque pas mal de moi, lui... J'ai faim... A
+manger! Je veux manger, sacrebleu!... Certainement, je la reverrai,
+Suzanne! Ah! qu'il fait chaud!... Anaïs!
+
+--Quoi? dit madame Labarbade toute surprise de ce nom ainsi jeté dans ce
+chaos et qui était le sien.
+
+--Je t'avais dit de me donner mes habits d'été. Tu ne l'as pas fait...
+Je sais, si je pouvais étouffer, cela t'irait... N'aie pas peur, tout te
+reviendra, tout. Nos pauvres rentes sont à ton nom. Mais, vois-tu, ce
+n'est pas une raison; il fallait me donner mes habits d'été!
+
+--Oh! dit madame Labarbade effrayée, ne le croyez pas, madame Germain...
+Il est fou!...
+
+--Voulez-vous que je lui fasse une tisanne? dit madame Germain.
+
+--Oui.
+
+La bonne femme tira des herbes de sa poche, les jeta dans une cafetière
+et y versa de l'eau mélangée de vin blanc, puis elle mit la cafetière
+sur le feu.
+
+--Et vous croyez?
+
+--Vous verrez.
+
+Labarbade, épuisé, s'était rejeté instinctivement sur son lit. Ses
+cheveux, presque blancs, roulaient, pleins de sueur, sur l'oreiller. Sa
+poitrine, découverte par l'ouverture de la chemise, se soulevait par
+brusques secousses, et la gorge se contractait sous des pressions
+douloureuses. Ses yeux, fiévreux, élargis, égarés, regardaient le
+plafond. Il ne jetait plus que des mots sans suite, des soupirs:
+
+--Ah! mon Dieu!... Suzanne!... Maudite la mort!
+
+Lorsque la mixture de madame Germain fut prête, on essaya de la faire
+prendre au malade. Mais il saisit la tasse qu'on lui tendait, et la
+brisa contre la muraille.
+
+--Du poison! dit-il, du poison!
+
+Madame Labarbade devint rouge, puis verte de colère.
+
+--Ah! s'écria-t-elle, c'est trop à la fin. Je ne suis pas ta fille,
+moi!...
+
+Elle sortit et laissa Labarbade délirer toute la nuit. Madame Germain,
+profondément vexée du peu de succès de sa _panacée_, s'était retirée
+aussi. Le malade était seul dans sa chambre, éclairée par une veilleuse.
+Il criait, il menaçait, il geignait; il parlait à des êtres invisibles.
+La fièvre l'envahissait de plus en plus, et l'étreignait à présent tout
+entier. Quelquefois il riait d'un rire strident, et terrifiait madame
+Labarbade, qui l'entendait, assise sur une chaise, dans la pièce du bas.
+
+Elle n'osait plus bouger. Il lui semblait que ces cris et cette fureur
+s'adressaient à elle. Elle eût tremblé que, passant la nuit au chevet de
+Labarbade, il ne se jetât sur elle comme un insensé. Elle restait donc
+là, devant le feu, écoutant ces plaintes et ces exclamations qui
+déchiraient la nuit et la faisaient tressaillir comme autant de
+secousses électriques. Les ombres des meubles qui dansaient, mises en
+mouvement par la flamme remuante du foyer, l'effrayaient encore
+davantage. Elle se levait parfois, soulevait les rideaux de la fenêtre
+et regardait, dans la campagne, si le jour ne venait pas.
+
+Les étoiles brillaient sur le ciel clair, et se reflétaient dans l'eau
+calme; les silhouettes des maisons se détachaient nettement sur l'autre
+rive. C'était la nuit.
+
+Madame Labarbade revenait à sa chaise, s'asseyait, poussait un soupir et
+songeait.
+
+Elle songeait à cette Cachemire que Labarbade aimait encore, et au petit
+Adolphe, à son fils, qui dormait, à cette heure, dans son lit de fer, à
+la pension Desvignes, de Fontainebleau. Elle savait que Suzanne avait
+fait fortune à Paris et trouvé la pie au nid dans les quartiers neufs.
+Elle avait lu les journaux; elle y avait vu, signalés l'un après
+l'autre, les succès de Cachemire.
+
+Son imagination grandissait ces petits faits divers de la chronique et
+en faisait des événements. Elle pensait que Cachemire devait être riche,
+et bien souvent déjà elle avait regretté, comme elle disait, de l'avoir
+_tarabustée_. Elle se disait cela à elle-même. D'ailleurs, elle haïssait
+toujours autant Suzanne,--davantage peut-être--depuis qu'elle était
+devenue Cachemire. Elle se reprochait seulement de s'être fait une
+ennemie de cette enfant, qui maintenant pouvait être une puissante
+alliée.
+
+--Car elle doit m'en vouloir, se disait-elle. Quel dommage! Quel appui
+Adolphe eût trouvé chez elle! Ah! si j'osais... Non. Assurément elle
+m'en veut encore. Puis elle se disait qu'après tout Suzanne était
+faible, capable d'une violence et d'un coup de tête, incapable d'une
+longue rancune et d'une haine profonde. Elle se répétait que la soeur
+pouvait, si elle voulait, assurer l'avenir du frère, et souriant alors,
+elle bâtissait d'ambitieux châteaux en Espagne...
+
+Le matin venait. La lumière blafarde entrait dans la salle où madame
+Labarbade avait passé la nuit. Là-haut, dans la chambre du malade, plus
+de cris, plus rien. Le feu s'éteignait. Frissonnante, madame Labarbade
+se leva, et monta l'escalier en bâillant.
+
+A la porte de la chambre de Labarbade, elle s'arrêta, tendit l'oreille
+et écouta. Point de bruit. Elle tourna la clef, entra brusquement et
+regarda le lit.
+
+Personne. Au même instant, en une seconde, elle aperçut, dans un coin de
+la chambre, couché roide, les jambes croisées, les bras étendus, la face
+contre le carreau, Labarbade, les pieds encore enveloppés, et comme
+empêtrés dans la couverture, qui, retenue aux tringles des rideaux,
+n'avait pas suivi tout entière le corps. Il s'était, en voulant
+s'élancer hors de son lit sans doute, ouvert le crâne à la tempe droite,
+contre le marbre de la commode, et déjà le froid de la mort était venu.
+Madame Labarbade poussa un grand cri en touchant ces membres glacés.
+
+Le médecin, qui arriva bientôt, déclara que le décès remontait à trois
+ou quatre heures.
+
+--Madame, ajouta-t-il un peu sévèrement, on ne laisse jamais seuls des
+malades attaqués de fièvre chaude.
+
+Il hocha la tête et ajouta:
+
+--Au surplus, le cas était foudroyant et tout à fait désespéré.
+
+C'était une consolation.
+
+Madame Labarbade, le jour même, alla chercher son fils à la pension.
+
+--Ton père est mort, lui dit-elle.
+
+--Ah!
+
+Il baissa un moment la tête, puis, tout à coup:
+
+--Aussi, cela m'étonnait de te voir. Je me disais: Ce n'est pourtant pas
+un jour de sortie!
+
+On enterra Labarbade sans grands frais. Le petit Adolphe portait une
+grosse couronne. Quand on descendit la bière dans la fosse, il jeta sa
+couronne, et, curieusement, se pencha pour juger de l'effet qu'elle
+faisait sur le cercueil.
+
+Le soir, madame Labarbade le prit entre ses bras, le caressa et lui dit
+en l'embrassant:
+
+--Tu n'as plus que moi maintenant, mais tu n'as pas perdu celui des deux
+qui t'aimait le mieux.
+
+--Est-ce que tu me remettras en pension, toi! dit l'enfant.
+
+--Nous verrons. Peut-être. Je ne sais pas.
+
+Elle songeait à Cachemire.
+
+--On s'y _embête_ tellement, dit Adolphe.
+
+--Pauvre chéri, va, fit la mère. Tu es tout pâlot, c'est vrai. Tiens, va
+prendre la clef de la grande armoire dans le paletot gris de ton père,
+que je te fasse une _trempette_ dans un petit verre.
+
+Le jour même de la mort de Labarbade, elle avait écrit à Cachemire.
+Cachemire n'était pas à Paris. Léon de Bruand l'avait emmenée passer une
+huitaine de jours à Arcachon. La lettre traîna dans la loge du
+concierge. Lorsque Cachemire revint, elle la découvrit dans un tas de
+billets, la prit et la lut avant les autres, devint un peu pâle et resta
+absorbée dans un fauteuil.
+
+Presque au même instant sa femme de chambre entrait.
+
+--Madame, c'est le coiffeur.
+
+--Bien. Tout à l'heure. Tu ne sais pas, Constance?
+
+--Madame?
+
+--Mon chapeau de crêpe rose, impossible de le mettre! Je suis en deuil à
+présent.
+
+--En deuil?
+
+--Papa est mort!
+
+--Ah! madame!
+
+--Oh! ça me contrarie. Si tu crois qu'on n'aime pas ses parents. C'est
+vrai ça, me voilà _toute chose_. Eh bien! où est-il ce coiffeur?
+
+Le coiffeur entra.
+
+--Il y a longtemps que vous ne m'avez coiffée, M. Anatole? A Arcachon,
+pas un bon perruquier. Je suis peut-être trop difficile. Vous savez,
+vous me lirez toujours le _Moniteur de la Coiffure_. Je voudrais y
+trouver un _type_ nouveau... Ah! que je suis contrariée!... Avez-vous
+déjà perdu votre père, vous?
+
+--Il y a joliment longtemps!
+
+--Ça vaut mieux. Quand on est petit, on ne s'en aperçoit pas! Oh! c'est
+assez de frisure, allez. Je suis bien comme cela. Aujourd'hui, je reste
+ici, d'ailleurs. Au fait, avez-vous des nouvelles de la pièce de
+Meilhac? Qu'est-ce qu'on en dit? Je voulais revenir d'Arcachon deux
+jours plus tôt pour être à la _première_! Ah! bien oui!... Mon _époux_
+était enchanté des sapins, de l'odeur de résine, des promenades en
+canot, de la mer... Et moi _je me faisais vieille_! Ah! Dieu!
+
+--C'est un succès, cette pièce.
+
+--Et Camille?
+
+--Hum! hum! vous savez. Je rasais ce matin M. Olivier Renaud. Il prétend
+qu'elle est actrice comme le serait une tulipe. Jolie, rien de plus.
+
+--Gentillette, oui! Encore si c'était elle qui eût perdu son père! Elle
+est blonde. Qu'est-ce que cela lui ferait, le deuil?
+
+--Eh bien, à demain, monsieur Anatole! dit Cachemire en saluant d'un
+petit mouvement de main, à l'espagnole.
+
+Elle s'étendit sur une causeuse, les bras nus et repliés sous sa tête
+brune, ferma les yeux et essaya de dormir. C'était sa sieste. Mais le
+sommeil ne vint pas. Elle se releva, et sonna sa femme de chambre. Elle
+voulait avoir des nouvelles de Fernand Terral.
+
+--Il est venu hier encore, dit Constance. Je l'ai averti du prochain
+retour de madame. Assurément, il reviendra aujourd'hui.
+
+--J'y serai pour lui. Si _Monsieur_ vient, tu lui diras que je suis au
+Bois. Dis à Firmin qu'il attelle et qu'il aille promener ses chevaux où
+il voudra.
+
+Les huit jours qu'elle avait passés à Arcachon avaient semblé bien longs
+à Cachemire. Elle aimait ce Terral, ou peut-être croyait-elle l'aimer:
+en tout cas, il s'était imposé à elle, il l'avait conquise, la subissait
+et l'adorait à la fois. Il avait bien visé; il avait attaqué ce coeur
+de femme par toutes ses vanités et par tous ses vices. Il avait su, tout
+en lui montrant son amour, lui faire entrevoir quelque chose comme un
+mépris. Elle se sentait dominée par cette volonté de fer, transportée,
+enivrée et rapetissée aussi sous un regard ardent, impuissante devant
+cet implacable jeune homme qui semblait se livrer et qui se gardait tout
+entier. Si Léon de Bruand l'eût aimée ainsi, d'un amour où la raillerie
+succédait brusquement aux caresses, Cachemire eût adoré Léon de Bruand.
+Mais Léon, plus froid et plus dédaigneux en réalité, quoiqu'il
+n'affichât point son dédain, se contentait de sourire, de traiter
+Cachemire en enfant gâté et de céder poliment à tous les caprices qui ne
+pouvaient l'entraîner trop loin. Fernand, au contraire, s'étudiant à
+pénétrer chaque jour plus avant dans le coeur de cette femme, à la
+dompter, à l'étonner, à se poser devant elle comme un problème, à la
+fasciner par le contraste de ses élans et de ses froideurs, s'emparait
+peu à peu de Cachemire, la séduisait par ses railleries et ses
+amertumes, par sa gaieté feinte, par ses regards hardis, par la
+conscience de sa force et de sa beauté. Léon de Bruand avait voulu
+emmener Cachemire à Arcachon. Mais elle ne fût point partie si Fernand
+ne lui eût pas dit de partir. Elle eût tout risqué pour lui, tout brisé.
+Elles croient peut-être, ces vierges folles, se rattacher ainsi à la
+pitié, à la vertu, au pardon, à tous les soleils purs et réchauffants,
+en se livrant, sans lutter, au courant passionné qui les emporte, comme
+si ce nouvel amour, comme si cette âpre volupté pouvaient «refaire une
+virginité» à ces Marions qui prennent le désir pour le repentir.
+
+Mais Fernand Terral trouvait peut-être que l'heure n'était pas venue de
+regarder en face Paris,--le Paris presque fantastique des rêves,--avec
+Cachemire à son bras. Il voulait être sûr de cette femme, et l'éprouver,
+il voulait surtout frapper un coup de Maître Ambitieux; par exemple,
+ajouter un autre titre à celui qu'on ne manquerait pas de lui donner.
+Être _Fernand Terral, celui qui a enlevé Cachemire à M. de Bruand_, ne
+lui suffisait pas. Il voulait autre chose. Mais quoi? Il attendait,
+comptant sur son étoile.
+
+Fernand croisa, un soir, dans le Luxembourg, un jeune homme qu'il
+reconnut, Charles Bourdenois, son camarade d'enfance, son compagnon de
+voyage qu'il n'avait plus revu, qu'il croyait mort. On causa. Bourdenois
+n'était pas riche. Il avait été nommé pensionnaire du département, avec
+un subside de 600 francs par an.
+
+--Tu comprends, dit-il, quelle aubaine. Chacun me félicitait de mon
+bonheur et se plaisait à faire ressortir la générosité intelligente de
+mes protecteurs. Cinquante francs par mois, c'est-à-dire la liberté,
+Paris, les Musées, les ateliers en renom, les joies de la camaraderie,
+puis un nom, la gloire, la fortune, peut-être... Hélas! mon ami, tu le
+sais sans doute comme moi, cinquante francs par mois, c'est en réalité
+l'atroce misère: et en fait de camaraderie, on ne trouve que jalousie,
+dénigrement et haine, en sorte qu'aux difficultés matérielles viennent
+se joindre les obstacles vivants. Qu'importe, au surplus! j'ai accepté
+la lutte, je travaille opiniâtrement, je ne dîne pas tous les jours, je
+vis à peu près seul, mais je veux arriver, et les progrès que je fais
+soutiennent et avivent incessamment ma foi.
+
+«Je ne viserai jamais à l'argent. Mon seul chagrin, c'est de n'avoir pas
+un atelier assez grand pour travailler, et de ne pouvoir payer des
+modèles. Je suis obligé, quand je veux faire des études d'après nature,
+d'aller, comme aujourd'hui, chez un de mes amis qui a un vaste atelier,
+boulevard Pigale, et qui a toujours des modèles. C'est une grande
+course, car je demeure faubourg Saint-Jacques, et qui me fait perdre
+beaucoup de temps. Le soir, je vais faire une promenade en fumant ma
+pipe le long des grands boulevards déserts qui vont du chemin de fer de
+Sceaux à la barrière Fontainebleau. Cela, les jours où j'ai dîné.
+
+--Et les jours où tu n'as pas dîné?
+
+--Ah! dans ce cas, je supprime la promenade et je la remplace par le
+lit, conformément au proverbe.
+
+--Eh bien! moi, dit Fernand Terral, plutôt que de mener une vie aussi
+plate et morne, je déchirerais ma dernière chemise pour m'en faire une
+corde de pendu.
+
+--Tu mènes donc une existence de Sardanapale? Je parie que tu as fait
+fortune? Moi, mon cher Fernand, je n'ai pas un sou, je vis dans un
+grenier, je mange à la fortune du pot et je suis le plus heureux des
+hommes!
+
+--Ah bah! Eh bien, moi, je suis complétement agacé, mécontent, et
+pourtant le ciel parisien s'ouvre, j'ai ma part d'amour au festin et
+j'aurai demain ma part de richesse. Nous ne raisonnons pas de même.
+
+--Tant pis. Tu es donc amoureux, toi aussi?
+
+--Je suis aimé, voilà tout. Amoureux? A quoi cela m'avancerait-il. Et
+toi?
+
+--Moi? mon cher, je ne sais pas la première lettre du nom d'une
+charmante fille qui vient, tous les jours, au Luxembourg, se promener
+avec son père; je la suis comme une bête, échangeant avec
+elle,--quelquefois,--un regard, par-ci par-là, un petit signe, un rien;
+je ne lui ai jamais parlé, elle ne soupçonne pas qui je suis ni comment
+je m'appelle. Malgré tout, je suis fortuné comme un roi, Louis XVI
+excepté.
+
+--Alors, c'est une idylle?
+
+--Une pure idylle! L'idylle d'un _réaliste_! J'ai un camarade qui
+prétend que je traite l'amour comme M. Gleyre ses tableaux. Bah! les
+jolis rêves de Gleyre valent bien les cabarets de François Bonvin!
+
+--C'est ce qu'on aime le mieux qui vaut le plus.
+
+--Mon cher, dit Bourdenois, c'est un ange. L'autre jour, là, dans
+cette allée, son père passait, marchant lentement,--l'air d'un savant,
+cet homme-là,--je parie qu'il est bibliothécaire à la Sorbonne! Tu
+sais, on s'imagine des choses comme cela! Bref, il avait son pantalon
+retroussé, on voyait ses bas bleus. Pauvre bonhomme! J'avais envie
+de rire. Mais _elle_ était-là. _Elle_ se pencha, mon cher ami, et si
+gracieusement!--tu ne l'as pas vue, il fallait la voir,--elle remit le
+pantalon en ordre, lui donnant des petits coups avec ses petites mains,
+comme pour lui dire: Allons, voyons, voulez-vous tout de suite couvrir
+les bas bleus de mon père!... J'en ferai un tableau... Le tableau y
+est!... Ah! cette femme!
+
+--Antigone et OEdipe.
+
+--Le diable t'emporte avec ta mythologie. Non pas Antigone. Un ange, je
+t'ai dit. Un ange! Adieu, sceptique. Va à celles qui t'aiment. Moi, je
+rêve à celle qui ne me connaît pas. Au fait, tu sais, puisque tu es reçu
+chez Dame-Fortune, si cette dame peut me fournir une commande, cela
+mettrait du beurre dans les épinards. Au revoir!
+
+Fernand Terral allait justement engager Cachemire à suivre M. de Bruand
+à Arcachon. Elle était partie à contre-coeur. Huit jours sans voir
+Terral! S'il allait ne plus l'aimer, l'oublier? Elle en avait peur. Elle
+fut maussade pendant tout le voyage.
+
+--Vous trouvez donc Arcachon horrible, ma chère? disait Léon de Bruand.
+
+--Horrible, oui!
+
+--Bah! Cela vous fera un bien énorme. L'air résineux des sapins est
+excellent pour les poumons.
+
+--Oui, moquez-vous! Et si j'allais engraisser?
+
+--Vous boiriez du vinaigre. C'est souverain.
+
+Il allumait un cigare, quittait Cachemire, et allait se promener et
+rêver sur la plage.
+
+Elle revit Paris avec une joie de prisonnier délivré. Paris! Le bruit,
+les lumières, les théâtres, les chevaux, les coulisses. C'était tout
+cela. C'était Terral surtout. Après avoir congédié son coiffeur, et
+demandé des nouvelles de Fernand à sa femme de chambre, elle sonna
+encore Constance.
+
+--Madame, j'allais justement venir. Il y a là une dame qui vous demande.
+
+--Une dame?... Dis-moi. Si M. Terral ne devait pas venir aujourd'hui, je
+lui écrirais...
+
+--Oh! madame, soyez-en sûre, il viendra.
+
+--Tu crois? Et qui est cette dame?
+
+--Madame Labarbade, madame.
+
+Cachemire devint rouge.
+
+--Ah!... une dame en deuil?
+
+--Oui, madame.
+
+--Fais-la entrer!...
+
+Au fond, Cachemire était enchantée de revoir la belle-mère et de se
+présenter à elle dans tout son luxe. Aussi elle lui tendit les mains,
+mais cela ne suffit pas à madame Labarbade qui lui prit le front,
+l'embrassa et dit, avec des larmes dans la voix:
+
+--Crois-tu, ma pauvre enfant? quel malheur!
+
+--Oui, dit Cachemire... Assieds-toi, tiens, là...
+
+--Il est mort mercredi dans la nuit, ma pauvre enfant... Conçois-tu
+cela? Je l'ai bien soigné, va! Et puis j'ai tant fait qu'il t'a
+pardonné... Et te pardonner, quoi, je te le demande? Parce que tu as su
+faire ton chemin et devenir une actrice, une bonne actrice, je le
+sais,--au lieu de faire frire des goujons dans notre auberge. Un joli
+métier, aubergiste! Ton père aura travaillé trente ans,--trente ans, ni
+plus ni moins,--et il a laissé à ton pauvre petit frère et à moi
+personnellement, (moi, cela m'est égal), juste de quoi grignoter un
+morceau de pain... Ah! il faut encore que je t'embrasse de la part
+d'Adolphe... Là, sur les deux joues... Il t'aime bien, va. Cher enfant!
+Et intelligent! Oh! Il ne te fera pas honte, ma bonne Suzanne...
+Laisse-moi t'appeler Cachemire, veux-tu? Un joli nom que tu as choisi
+là. On te connaît, tu sais, à Samoreau. Ah! si tu allais jamais dans ta
+calèche, tu en trouverais des gens pour te tenir le marche-pied. Car tu
+as une calèche?
+
+--Un coupé.
+
+--Un coupé!... Ah! un coupé? Tiens, oui, c'est juste, un coupé! Ah! il
+t'aimait bien, ton père, va! Quel malheur qu'il ne t'aie pas vu ici,
+avec tes meubles... C'est superbe, sais-tu? je n'ai vu que
+l'antichambre, fichtre! Il faut te rendre cette justice de dire que,
+toute petite, tu as toujours été intelligente. Ça m'ennuyait
+quelquefois--j'étais si bête--tes airs de supériorité, mais je disais
+comme cela à ton père,--plus de mille fois je l'ai dit:--Ta fille? Elle
+a l'air d'une petite reine.
+
+Cachemire se sentait doucement caressée par ces compliments. Elle était
+vaine. Madame Labarbade visait et frappait juste. Elle fit si bien
+qu'elle convertit Cachemire à elle, qu'elle l'endoctrina, et, peu à
+peu, à force de cajolerie, lui fit adopter le plan qu'elle avait mûri à
+Samoreau et qui était celui-ci: Entrer chez Cachemire en qualité de
+majordome féminin, surveiller les gens, la cuisinière, le cocher, le
+groom, la femme de chambre, vérifier les comptes des fournisseurs, tenir
+la maison en ordre, dépouiller la correspondance et parfois répondre à
+de certaines lettres qu'il était inutile de jeter au feu.
+
+--Écoute, ma chère petite, tu es riche et tu es jolie, tu es lancée à
+toute vapeur, c'est très-bien--disait-elle--mais on peut s'arrêter,
+enlaidir et se ruiner. Cela n'arrivera pas, j'en suis sûre. Mais cela
+peut arriver. Laisse donc ta belle-maman prendre soin de te garder une
+pomme pour la soif. D'autant plus qu'une femme de mon âge donne du poids
+à une femme du tien, tu le sais. L'union fait la force. Tu verras que tu
+t'en trouveras mieux. Je ne te demande en retour que de faire élever ton
+petit frère; c'est peu de chose et tu dois bien cela à un brave enfant
+qui est si gentil et qui t'aime tant.
+
+--Puisque tu le veux, dit Cachemire...
+
+Elle avait souvent rêvé la dame de compagnie, et la surveillante.
+
+Il ne lui déplaisait pas de la trouver dans madame Labarbade, ainsi
+amendée et convertie.
+
+--Soit, dit-elle.
+
+--Ah! tu es fille d'esprit! dit madame Labarbade. Mais songe bien qu'il
+ne faut plus se tutoyer à présent. C'est plus digne. Je t'appellerai
+Cachemire.--C'est un joli nom décidément, tu as du goût,--et tu
+m'appelleras tout court Anaïs.
+
+L'installation de la belle-mère demanda peu de temps. Madame Labarbade,
+subitement transplantée à Paris, prit terre avec rapidité et marqua son
+_coin_ dans l'appartement de Cachemire. M. de Bruand s'informa à peine
+de la nouvelle venue. Il lui déplaisait, assurément, de voir aller et
+venir cette mouche du coche, mais il ne laissa rien voir de son
+déplaisir.
+
+--Vous ne m'aviez jamais parlé de votre belle-mère, dit-il à Cachemire.
+
+--Non. J'étais assez mal avec elle. Je ne comptais jamais la revoir.
+
+Madame Labarbade s'était mise au fait de toutes choses. Cachemire lui
+avait donné les clefs des armoires et la laissait libre. Chaque matin,
+_maman Anaïs_ faisait les comptes, distribuait l'argent, établissait le
+bilan de la maison. Les domestiques la détestaient; elle leur pesait
+horriblement. Jusqu'à présent, ils avaient été maîtres de leurs actions
+dans cette maison, où la surveillance était inconnue. Il leur semblait
+dur à présent d'avoir un Cerbère aux côtés, toujours en éveil, et dont
+l'oeil ne se fermait jamais.
+
+--Il vaut bien la peine de servir chez une _demoiselle_, disait le
+cocher un soir à la femme de chambre. Alors, _vaut autant_ soigner les
+chevaux de gens honnêtes!
+
+Ils avaient envie de se plaindre à M. de Bruand. Ils eussent été bien
+reçus! Léon ne s'occupait point de ce qui se passait chez Cachemire, et
+se laissait diriger par elle absolument comme s'il n'eût pas eu de
+volonté. Et que lui importait? Cachemire, par exemple, obéissant en cela
+aux obsessions de madame Labarbade, avait demandé que son frère fût
+élevé auprès d'elle par un précepteur. Aussi bien M. de Bruand avait
+consenti à se heurter, à chaque visite, contre le petit Adolphe, qui
+emplissait l'appartement de ses criailleries. Il avait même trouvé le
+précepteur.
+
+--Voilà votre affaire, dit-il un jour à Fargeau. Une nature torse à
+redresser, qu'est-ce que vous en dites?
+
+--J'y tâcherai, répondit Fargeau.
+
+Il venait chez Cachemire tous les jours, et, dans le salon ou le
+boudoir--n'importe où--en présence de madame Labarbade quelquefois, il
+enseignait le latin au petit Adolphe, qui bâillait, se mettait à grimper
+sur les fauteuils au milieu de la leçon, ou fredonnait quelque couplet
+de vaudeville appris la veille. Fargeau, tout d'abord, avait essayé de
+dompter ce caractère d'enfant mutin, tapageur, méchant et mauvais. Peine
+perdue. Madame Labarbade, d'ailleurs, avait déclaré qu'elle entendait
+qu'on ne causât pas le moindre chagrin à son fils.
+
+--Mais voyez donc le pauvre petit, disait-elle à Fargeau. Il est faible
+comme un poulet, pâlot et les yeux cernés.... le travail le fatiguerait.
+Laissez-le tranquille, allez. Une promenade au Luxembourg lui vaut tout
+autant qu'une leçon de votre satanée grammaire. Et puis, à quoi ça
+sert-il, le latin?
+
+--Dites-le-moi? faisait Fargeau.
+
+Il se tournait vers son élève et tout en haussant les épaules:
+
+--Va-t'en jouer, mon ami, va. Tu n'as pas besoin de te tailler un avenir
+dans le marbre. Tu as une maman qui songe pour toi au solide.
+
+Madame Labarbade souriait. Elle trouvait que Célestin Fargeau avait du
+bon.
+
+Un beau jour, le petit Adolphe revint chez Cachemire escorté d'un
+sergent de ville, qui le tenait par le bras. L'enfant pleurait. Madame
+Labarbade poussa les hauts cris. Elle eût volontiers fait sur-le-champ
+une barricade contre l'arbitraire. On s'expliqua. Le jeune Adolphe,
+d'après le rapport du sergent de ville, avait trouvé fort ingénieux de
+faire tremper des grains de mil et de chenevis dans du rhum,--il avait
+lu la recette dans quelque almanach--de les y laisser macérer, puis de
+jeter aux poissons des bassins du Luxembourg ces graines ainsi imbibées
+d'alcool. Aussitôt les poissons, pris d'ivresse, de surnager, le ventre
+en l'air, comme morts, dans leurs bassins. Ç'avait été un grand
+scandale. Les habitués du jardin croyaient à un empoisonnement des eaux.
+Le petit Adolphe se vantait tout haut de l'espièglerie. Un sergent de
+ville l'emmena aussitôt chez le commissaire, qui renvoya l'enfant chez
+ses parents.
+
+A ce récit, madame Labarbade faillit étouffer d'un accès de fou rire.
+
+Quand le sergent de ville fut parti, elle prit son fils sur ses genoux
+et le couvrit de baisers, tout en disant à Cachemire et à Fargeau, qui
+étaient là:
+
+--Hein? Quel esprit! Il inventerait le diable, ce gamin-là! Qu'en
+dites-vous, monsieur Fargeau?... Oui, mon chéri, tu as bien fait...
+Concevez-vous cela, Suzanne, griser des poissons rouges... Embrasse-moi,
+mon petit, tu ne seras pas un imbécile, va, toi, quand tu seras grand!
+
+Depuis quelque temps, Cachemire ne jouait plus. Le théâtre tenait, comme
+on dit, un de ces succès de saison qui devait le mener jusqu'à l'hiver,
+une _pièce d'été_. Le mois de Juillet finissait à peine, et Cachemire ne
+devait _rentrer_ qu'en octobre. Elle avait, d'ailleurs, besoin de repos.
+Elle était fatiguée. Elle passait quelquefois des heures entières,
+étendue sur une chaise longue, bâillant, prenant un livre, le laissant
+tomber, regardant le plafond, lasse, ennuyée, paresseuse. Bien souvent
+M. de Bruand la trouvait ainsi, un peu maussade. Il n'insistait pas, et
+se retirait. Cachemire en était satisfaite, et pourtant, au fond du
+coeur, bien au fond, elle se sentait un peu atteinte dans sa vanité.
+Elle eût voulu faire un peu souffrir--légèrement, d'ailleurs, et comme
+en passant--ce M. de Bruand, si froid et si dédaigneux.
+
+Au surplus, elle l'oubliait bien vite, en songeant à Terral. C'est de ce
+côté-là qu'était sa vie. Quand elle savait que Fernand l'attendait
+quelque part, l'heure du rendez-vous venue elle quittait tout, se jetait
+dans un fiacre et allait vers lui. Elle montait bien souvent, en
+courant, les cinq étages qui menaient chez Terral. Elle arrivait
+essoufflée, poussait la porte et se précipitait dans ses bras, se
+pendait à son cou et l'enlaçait en lui répétant qu'elle l'aimait.
+
+Il la laissait dire.
+
+Cet amour, qui l'avait un moment enveloppé lui-même, commençait à
+s'affaiblir et disparaissait. Il avait cru trouver d'autres jouissances,
+jouissances d'orgueil, dans une liaison avec une femme comme Cachemire.
+Tout d'abord, il s'était senti fier de tenir sous sa main celle que tous
+enviaient et qui se jouait de tous. Il avait comparé cette vie
+enivrante, cet amour plein de griserie à cette vie calme et froide qu'il
+avait failli trouver à Saint-Mesmin et qu'il avait évitée. Il s'était
+dit que maintenant Paris compterait avec lui, ce Paris à qui il enlevait
+une de ses sirènes. Mais Paris s'était bien inquiété de lui! A peine
+l'avait-il regardé passer. Puis, encore un coup, il lui fallait se
+cacher pour aimer Cachemire. Elle n'était pas à lui tout entière, et cet
+amour, il le volait. Son impuissance le rendait furieux. Quand il disait
+qu'il pouvait bien se faire adorer de Cachemire, mais qu'il lui était
+impossible de la faire vivre, quand il s'avouait--et il fallait bien, à
+toute heure, qu'il se l'avouât--qu'un autre le payait, cet amour, il lui
+prenait de violentes rages. Il avait envie de faire un éclat.
+
+Repousser Cachemire? Il y avait songé. Mais c'était briser peut-être le
+balancier qui devait lui permettre d'arriver à son but. L'afficher
+bravement aux yeux de tous, la forcer à rompre tout à coup avec M. de
+Bruand? Mais c'était aller droit à l'aventure! Que deviendraient-ils,
+l'un et l'autre? Il lui manquait, pour tenter cela, la première mise de
+fonds, l'argent qui lui eût permis de faire des dettes, de vivre de la
+_haute vie_, en attendant le hasard, ce compère des ambitieux.
+
+Mais Fernand était pauvre; il avait atteint, sans en être satisfait, un
+de ses premiers rêves,--il devenait amer parfois--rarement,--il avait
+peur que l'avenir ne tînt pas plus que le présent. Sans cette foi
+robuste en lui-même qui lui faisait tout supporter, tout entreprendre,
+il eût renoncé à tout assaut. Il avait pourtant la patience en même
+temps que l'audace. Aussi bien, après quelques pensées défaillantes, se
+redressait-il plus impétueux que jamais dans sa course à la fortune.
+
+Il ne voyait plus Fargeau. Ses visées s'étaient tournées d'un autre
+côté. Il s'était fait présenter, par un ami qu'il connaissait à peine,
+dans un cercle où l'on jouait. Quelque crédit chez un tailleur, et
+Terral, élégant des pieds à la tête, avait fait son entrée un soir. Au
+lansquenet, il risquait peu de chose,--quelques louis empruntés çà et
+là,--mais si bien, si à propos que, limitant son gain, il ne sortait pas
+sans avoir grossi son maigre capital. Il savait calculer le nombre des
+séries, et juger si la _main_ s'épuisait, comme si pendant dix ans il
+eût _piqué le carton_ dans une maison de jeu. Quelle que fût son audace,
+il ne risquait pas les coups énormes. Une perte brusque eût pu le
+ruiner. Une fois décavé, plus de ressources. Il avait trouvé, grâce à
+des tentations comprimées et à une terrible force de volonté,
+l'introuvable moyen de vivre du jeu à Paris, dans un cercle--et il
+s'était juré de vivre ainsi, dépensant le lendemain ce qu'il avait gagné
+la veille, jusqu'au jour où, un capital en main, il pourrait se mesurer
+face à face, pied contre pied, comme dans un duel, avec sa Chance.
+
+Cette vie de privations relatives, d'envies inassouvies, de rages
+sourdes, de bouillantes ambitions, comme elle lui pesait cependant! Il
+était temps qu'il trouvât, n'importe où, de n'importe quelle façon, une
+occasion d'employer ses forces inactives, et de dépenser ce trésor de
+combinaisons, de projets et de machinations, entassé le jour dans ses
+courses à travers Paris, la nuit dans ses veilles, seul sous les toits,
+si haut, près des étoiles qu'il dédaignait; si haut, loin de cette rue
+où il voulait passer, tête levée, en ouvrant la foule comme le boulet.
+
+Un soir, au cercle, Gontran de Rives prit à part M. de Bruand, et le
+conduisit jusqu'au boulevard tout en fumant.
+
+--Mon cher ami, lui dit-il, savez-vous ce qui m'a été dit, ce matin?
+Vous vous en moquez sans doute parfaitement. Mais on m'a assuré que
+mademoiselle Cachemire s'est montrée, l'autre soir, avec un créole
+quelconque,--cheveux de jais, moustaches noires,--dans une avant-scène
+des Délassements.
+
+--Ah bah? fit Léon en souriant.
+
+--Charmante, mademoiselle Cachemire, mais si elle goûte à l'avant-scène
+des Délassements-Comiques...
+
+--On s'est trompé, mon cher Gontran, répondit Léon. Je n'ai pas quitté
+Cachemire durant une seule soirée depuis quinze jours.
+
+--Je retire donc ce que j'ai dit. Quant à moi, vous savez bien,
+Géraldine?
+
+--Parfaitement.
+
+--Je l'entraîne à la campagne. Elle m'adore. Je me construis un Eden à
+quelques dix lieues d'ici, et, jusqu'à ce que le caprice soit passé, je
+mène une vie de berger d'Arcadie, en mangeant du raisin, de l'amour et
+du fromage à la crème! Je vous enverrai mon adresse campagnarde. Adieu!
+
+M. de Bruand n'avait pas mis en doute une minute qu'on se fût trompé.
+Mais il tenait à ne point parler plus longtemps de Cachemire avec M. de
+Rives.
+
+--Qu'est-ce que ce créole? se dit-il une fois seul. Le diable m'emporte
+s'il parviendra à me rendre jaloux. Mais il est désagréable de savoir
+qu'un monsieur qu'on ne connaît pas se plaît à marcher sur vos brisées!
+
+Cachemire avait voulu déménager. Elle habitait à présent, dans l'avenue
+des Champs-Élysées, un petit hôtel qui appartenait à M. de Bruand, et
+qu'il avait loué jusqu'ici à la comtesse Simpson. Lady Simpson étant
+retournée en Angleterre, il avait mis l'hôtel à la disposition de
+Cachemire. Suzanne quitta son appartement avec une joie d'enfant. Elle
+n'avait pas ce culte des souvenirs qui rend la vie si chère et peuple le
+chemin que l'on suit d'ombres souriantes qui doucement vous
+accompagnent, tout bas vous parlent et rendent la route et moins longue
+et moins dure. Elle ne savait pas ce que l'homme laisse de joies
+accrochées aux angles des maisons, repliées dans les recoins des
+murailles, et comme assises encore ou endormies sur les vieux meubles,
+joies qu'il retrouve, bien changées quelquefois à la première visite
+faite au passé. S'éveiller dans la dentelle, sous un plafond peint par
+Chaplin, après s'être endormie dans des draps jaunes, sous des poutres
+de chêne noir, luisantes et tarotées par les vers, loger ici, puis là,
+puis ailleurs, ne tenir à rien, ne s'arrêter nulle part, ne rien laisser
+de soi-même aux lieux qu'on habite et ne rien leur prendre, jouir de
+tout, comme en courant, et tout oublier, en une nuit, en une seconde,
+c'est leur existence! Elles portent tout avec elles, comme un voyageur
+qui n'est sûr ni du gîte, ni du pain. Elles ne connaissent que le
+Présent. Et qu'elles ont raison! Le Passé? Fi, l'horreur! Et l'Avenir?
+Ah! l'Avenir... Je vous le dis en vérité, elles font bien de ne pas le
+regarder!
+
+C'était un hôtel élégant, situé entre cour et jardin, avec un perron en
+pierre, une grille Louis XV et des murailles de hauteur moyenne toutes
+couronnées de lierres. Deux étages seulement, une bonbonnière. Au
+premier, le salon tendu de blanc, avec des horloges à cadran bleu
+incrustées dans les cheminées de marbre blanc veiné de jaune. Un boudoir
+à gauche, à droite un petit salon de lecture. Du côté du jardin, un
+fumoir avec divan et canapés de soie jaune. Au second, la chambre de
+Cachemire, un nid de soie et de dentelles, candide, virginal, du duvet
+de cygne ou de l'hermine. Un cabinet de toilette, une autre chambre, et,
+au-dessus du fumoir du premier étage, un autre boudoir dominant les
+jardins environnants, un boudoir plein de parfums et plein de fleurs.
+Les écuries et le logis des gens étaient au fond du jardin, cachés par
+des catalpas énormes et des arbres de Judée. Madame Labarbade habitait
+la chambre parallèle à celle de Cachemire. Elle avait fait, du spacieux
+cabinet de toilette qui y attenait, l'_appartement_ du petit Adolphe.
+Elle vivait là, grosse et grasse, se mirant avec complaisance, prenant
+_l'air du bureau_ et se faisant les ongles tout comme une autre. Elle
+ressemblait à ces vastes Flamandes des tableaux de Rubens,
+appétissantes, hautes en couleur; et, se comparant à cette petite
+Cachemire, blanche et délicate,--elle se disait, souriant de ses lèvres
+rouges:
+
+--Ma foi... dame... le hasard... qui sait?
+
+Lorsqu'elle voulait voir Fernand Terral, Cachemire allait le plus
+souvent chez lui. Ou bien ils se donnaient un rendez-vous au pied de
+quelque monument, à l'angle d'une rue, ils montaient dans un fiacre et
+se promenaient à travers Paris. Il y avait dans ces courses, stores
+baissés, une saveur de fruit défendu qui plaisait à Cachemire. Elle
+était née pour tromper: elle trompait. Quelle joie! La fille d'Ève se
+sentait à l'aise dans ce milieu de petits mensonges, de fuites furtives,
+d'intrigues embrouillées et de perfidies.
+
+Quand madame Labarbade, qui avait surpris la plus grande partie des
+secrets de Suzanne et qui s'était fait confier les autres, lui disait:
+
+--Prenez garde! M. de Bruand n'a pas l'air bien patient. S'il apprend ce
+qui est, il se fâchera, et ce n'est pas ce M. Terral qui fera marcher
+la maison lorsque nous serons sur le pavé.
+
+--Ah bah! répondait-elle. Je ne suis pas une esclave, n'est-ce pas? Il
+arrivera ce qui arrivera, J'aime Fernand, et l'_autre_ m'ennuie, voilà!
+
+Au mois de septembre, un jour que M. de Bruand était parti dans le
+Nivernais, pour ouvrir la chasse, elle avait invité Fernand à venir
+prendre le thé à son hôtel. Fernand était venu, par hasard, l'air
+ennuyé. Il était las décidément de cette liaison, il s'était trompé de
+route. Il songeait à rompre. Et pourtant il vint.
+
+C'était le soir; madame Labarbade était sortie; elle avait emmené son
+Adolphe au théâtre. Cachemire n'avait gardé que sa femme de chambre,
+Constance, pour faire le thé.
+
+--Vilain, dit-elle à Fernand dès qu'il arriva, tu t'es fait attendre.
+Regarde-moi. D'où viens-tu?
+
+--Qu'importe? fit-il.
+
+--Il importe beaucoup... C'est vrai, ça... On n'aime qu'un être au
+monde, et quand on l'appelle, il ne vient pas. Assieds-toi là!
+
+--Voyons, dit-elle, car Fernand ne répondait pas, qu'y a-t-il? Tu es
+triste? Es-tu _tracassé_? Qu'as-tu donc?
+
+--Rien.
+
+--Rien, c'est toujours quelque chose. Est-ce que je ne t'aime pas assez?
+Est-ce que tu es jaloux? Est-ce que tu as joué... perdu de l'argent?...
+Quoi?... Il y a toujours moyen de tout réparer.
+
+--Ce n'est pas cela, dit Fernand. Encore une fois, ce n'est rien.
+Tiens, tu es charmante, dit-il en lui prenant les mains... Tu es une
+bonne fille... Mais...
+
+--Mais quoi?... Dis donc.... Oh! certainement, tu as quelque chose.
+Dis-le tout de suite.
+
+Il n'avait rien à dire. Toutes ses lassitudes, Cachemire ne les eût pas
+comprises. Puis, en la regardant, il se reprenait à cette séduction
+qu'elle distillait de ses grands yeux noirs, et qui courait par tout
+son corps comme un fluide. A quoi bon lui conter ses dégoûts et ses
+colères contre la lenteur du sort? N'était-elle point la plus enviable
+des maîtresses et ces trésors de beauté ne lui suffisaient-ils pas? Il
+se leva avec vivacité comme pour secouer plus facilement ses pensées, et
+d'un geste prompt:
+
+--Bah! dit-il, comme se parlant à lui-même. Laissons cela. Le vent
+propice viendra tôt ou tard. Il ne s'agit que d'avoir un solide
+vaisseau.
+
+Il se frappa la poitrine, qui rendit un son mat, et ajouta, riant à
+demi;--La carcasse est bonne!
+
+Cachemire, toujours assise, lui avait pris les mains et les couvrait de
+baisers.
+
+--Je t'aime, va! disait-elle. Aie confiance!
+
+Au même moment, la porte s'ouvrit et laissa passer M. de Bruand. Léon
+parut un peu surpris; ses lèvres effleurèrent un sourire. Il resta un
+moment immobile, regardant Cachemire et étudiant Terral. Puis, au bout
+d'un moment:
+
+--Je n'ai pas l'honneur de connaître monsieur, dit-il. Je vous saurais
+gré de me le nommer, ma chère amie.
+
+Mais Fernand releva la tête avec hauteur, et répondit, à son tour, de sa
+voix vibrante:
+
+--Je vous demande pardon, monsieur. Je ne tiens à être présenté qu'aux
+gens qui me plaisent!
+
+Une idée brusque,--une de celles qu'il avait caressées aussi durant ses
+ambitieuses songeries,--lui était revenue, invincible.
+
+--J'ai sans doute mal entendu, répliqua M. de Bruand. Je suis ici chez
+moi!
+
+Cachemire, assise encore, pâle, tremblant un peu, suppliait Fernand du
+regard.
+
+--Je me retire donc, dit Terral. Mais je croyais me trouver ici sur un
+terrain neutre où un homme de coeur est l'égal d'un gentilhomme.
+
+--Ah! pardieu, fit M. de Bruand en s'asseyant avec un petit éclat de
+rire, je vous vois venir, monsieur... Vous êtes, je le conçois, fâché de
+me rencontrer. Oui, j'ai trouvé Pougues-les-Eaux assez maussade et je
+suis revenu. Je vous en demande pardon. Je vous prie encore de m'excuser
+d'avoir consacré ma première visite à ma maîtresse, dont je ne vous
+savais pas l'ami...
+
+Fernand était pâle comme un mort, et ses mains tremblaient un peu. Il
+avait envie de souffleter cet homme qui le tenait à distance, et le
+cravachait de sa raillerie.
+
+--Pardon, ma chère amie, continua M. de Bruand. N'étiez-vous pas avec
+monsieur dans une avant-scène d'un petit théâtre, l'autre jour? J'avais
+fait louer la loge par Jean, l'après-midi, si j'ai bonne mémoire...
+
+--Monsieur, s'écria Terral, devenu livide, c'est assez! Ceci est une
+grossièreté, vous venez de m'insulter, et vous m'en rendrez raison!
+
+--Ah bah!
+
+--Je me nomme Fernand Terral; et n'ai jamais laissé passer, sans la
+relever, une allusion ou une injure.
+
+--Méthode excellente, dit M. de Bruand en regardant le bout de ses
+bottes. Au surplus, si vous vous croyez insulté, vous êtes libre de
+m'envoyer vos témoins. Mais je vous préviens que je ne ferai pas une
+seconde largesse. C'est assez de la loge en question. Je ne fournirai ni
+les épées ni les pistolets!
+
+Cachemire s'était levée; elle se jeta sur Terral qui, poussant un cri de
+rage sourde, la main levée, allait se précipiter sur M. de Bruand.
+
+--Allons donc! dit Léon. Voilà un geste inutile!
+
+Il ouvrit son portefeuille, y prit une carte, la jeta sur un guéridon,
+et dit, rallumant son cigare:
+
+--Vos amis me trouveront chez moi le matin!
+
+Il se tourna vers Cachemire, la salua et dit, en riant:
+
+--Surtout ne croyez pas qu'il y ait guet-apens. Ah! si j'avais su être
+importun, comme je serais demeuré là-bas. Mais il pleuvait. Je hais la
+pluie. Au revoir!
+
+Il salua Cachemire interdite et les laissa l'un et l'autre pâles, elle
+tremblante, prête à pleurer, perdant la tête, lui se disant:--Cette
+fois, c'est la fortune, peut-être!
+
+--Quelle sottise! se dit M. de Bruand en rentrant chez lui. Je ne
+connais pas ce monsieur!... Terrin, Terreau, Terral! Bah! je n'ai jamais
+reculé devant un coup d'épée..... mes témoins?
+
+Il se mit à écrire, puis sonna son domestique.
+
+--Vous porterez ces deux lettres, l'une à M. de Handa-Machado, l'autre à
+M. de Rives. De suite.
+
+Jean sortit.
+
+--Un duel, fit Léon une fois seul, cela est bon pour un désoeuvré
+comme moi. Au fond, c'est stupide!
+
+Il rencontra, du regard, une lettre sur son bureau et reconnut
+l'écriture.
+
+--Une lettre de Gontran de Rives... et datée de Bade. Gontran n'est pas
+à Paris!
+
+--C'est dommage, dit M. de Bruand.
+
+Il songeait, et pendant ce temps on sonnait à sa porte, on sonnait
+toujours. Le timbre de M. de Bruand sonnait à se rompre.
+
+Le cocher promenait les chevaux; Jean était sorti. M. de Bruand alla
+ouvrir lui-même.
+
+--Ah! c'est vous, dit-il. Je suis heureux, je suis bien heureux de vous
+voir!
+
+C'était Célestin Fargeau.
+
+--Et vous arrivez bien, dit M. de Bruand à Fargeau. Je ne serais pas
+fâché de philosopher avec vous sur le chapitre du duel. Je me bats
+demain!
+
+--Vous?
+
+--Avec un monsieur Fernand Terral, que vous connaissez....
+
+--Terral! Ah! mon Dieu, dit Fargeau, se souvenant de la présentation
+qu'il avait faite de Terral à Cachemire, comme c'est étrange!...
+
+--Voulez-vous me servir de témoin? dit M. de Bruand.
+
+--Moi?... Une bizarre idée, celle-là! Que dira-t-on à votre club? Bast!
+vous avez raison, on dira ce qu'on voudra... Je suis tout à vous,
+fit-il, et cela me rappellera ma jeunesse. En ce temps-là, nous étions
+des têtes brûlées et nous soutenions, le sabre au poing, les idées qui
+étaient les nôtres. C'était absurde. Et comment est survenu ce duel?
+
+--M. Terral est l'amant de Cachemire.
+
+--Bah!.... Et c'est pour cela que vous vous battez?
+
+--C'est pour cela. Je sais bien qu'il y a du ridicule en tout ceci. Il
+faut être un champignon comme moi, sans parents et sans affections, pour
+risquer sa vie à propos de vétilles... Mais je m'ennuie tant!
+
+--Je conçois cela, dit Fargeau. Moi aussi j'ai mes moments où je calcule
+si la véritable sagesse ne consisterait pas à enjamber le parapet du
+Pont-Neuf, mais j'ai mes raisons. A quoi suis-je bon? Notez que je me
+trouve bon à quelque chose, puisque la Seine est encore vierge de mon
+paletot. Mais vous!...
+
+--Moi? Je suis las, las de tout, las de vivre!
+
+--Las de vivre! C'est folie. A votre âge! avec votre fortune. Nous
+déraisonnons. Voyons, quel est votre second témoin?
+
+--M. Handa-Machado.
+
+--Ignoré pour moi.
+
+--Voici son adresse. Je vous saurais gré de vous entendre avec lui pour
+régler avec les témoins de M. Terral, les conditions du combat. Pas de
+transactions. Rien. Tout ce que ces messieurs voudront sera accepté.
+
+--Tout?
+
+--Tout!
+
+--Le diable m'emporte si je croyais vous servir de témoin, mon cher
+Léon. Le duel? Usage vieux et bête!... Mais vous le voulez! Je conçois,
+c'est une distraction. Au surplus, vous devez être merveilleux sur le
+terrain. Et voulez-vous que je dise tout?
+
+--Dites, fit M. de Bruand.
+
+--C'est votre réputation qui vous vaut ce duel. Je le vois bien à
+présent. La peste soit des ambitieux qui pataugent dans les bas-fonds,
+avec toutes les envies dans le coeur!
+
+--Je ne vous comprends pas.
+
+--Ce Terral, vous ne le savez peut-être pas, c'est moi qui l'ai présenté
+à Cachemire. Il avait l'air curieux de voir de près une étoile: j'ai
+fourni le télescope. Mais, en vérité, je ne me doutais guères qu'il
+nourrissait le projet de se mesurer avec vous!...
+
+--Comment? vous croyez?...
+
+--J'en suis sûr. Ce Machiavel périgourdin a toutes les colères de la
+médiocrité qui rampe et qui voudrait des ailes. Nos provinces sont
+pleines de ces jeunes gens-là, vivant les yeux fixés sur Paris, comme
+sur la Ville Promise, dédaigneux du bonheur qu'ils ont la plupart du
+temps sous la main, avides de cet Inconnu vers lequel ils tendent leurs
+lèvres altérées, et qui viennent traîner leurs souliers dans nos rues,
+avec l'espoir d'être raccrochés aussitôt par la Fortune. Ah! qu'il
+serait temps de décentraliser toutes choses pour rejeter dans leur
+milieu où ils auraient été de braves gens, des notaires de campagne ou
+des conseillers municipaux, tous ces Fernand Terral, que Paris change
+subitement en chevaliers d'aventures.
+
+--Est-ce pour m'empêcher de me battre avec lui, que vous me dites ceci!
+
+--Pas le moins du monde. Je ne serais pas fâché, d'ailleurs que ce
+muguet reçût de vous une leçon profitable. Ne le tuez pas surtout! J'ai
+peur que ce Terral ne s'emporte et ne s'enferre comme un poulet.
+
+--Qui sait? fit M. de Bruand.
+
+Au bout d'un moment, M. Handa-Machado fit passer sa carte à Léon. M. de
+Bruand lui présenta Fargeau. M. Handa-Machado eut la politesse de ne pas
+arrêter son regard sur les vêtements de Célestin, et lui offrit aussitôt
+sa voiture pour rejoindre les témoins de Fernand Terral.
+
+L'affaire fut bientôt arrangée. Terral avait choisi pour ses témoins un
+officier de spahis, son compatriote qu'il avait rencontré le matin même
+dans la rue, et une de ses connaissances de table d'hôte. Il avait un
+moment songé à Charles Bourdenois. Mais l'officier lui plaisait mieux,
+et le second témoin avait, dans le quartier latin, une excellente
+réputation de duelliste.
+
+Les témoins de Terral vinrent le trouver chez lui.
+
+--C'est pour demain, dit l'officier. Bois de Boulogne, Auteuil, où l'on
+pourra. Le rendez-vous est à Courbevoie.
+
+--Bien, dit Fernand.
+
+--Veux-tu que je t'enseigne un coup excellent, dit le spahi.
+
+--Merci. Je réponds de moi.
+
+--C'est votre premier duel, monsieur? demanda le second témoin.
+
+--Mon premier duel.
+
+--Ah!
+
+Au bout d'un moment de silence, l'officier demanda des fleurets.
+
+--Je n'ai pas de fleurets, dit Terral.
+
+--Bon. En ce cas, vite à la salle d'armes. Il faut se dérouiller la
+main.
+
+--C'est juste, dit Fernand.
+
+Il fit des armes jusqu'à l'heure du dîner. Son jeu, très-serré et
+très-fin, était à la fois élégant et sûr. Le prévôt avec lequel il
+faisait assaut paraissait un peu étonné et lui demandait de qui il était
+élève.
+
+--D'un gendarme, dit Terral.
+
+--Ancien soldat? vieux, sans doute? continua le prévôt tout en
+continuant l'assaut. Ce _coupé de couronnement_ sent l'ancienne méthode.
+Mais votre jeu est excellent. Avec cela, classique. Ah! pardon,
+mauvaise; cette parade de quarte basse est mauvaise. Remarquez-le. Elle
+se prend sur un coup porté dans la ligne basse en frappant
+vigoureusement le fer de l'adversaire par un coup sec,--là!
+bien,--parfait! La main en tierce, l'épée horizontale. Excellent! Et
+vous vous battez demain, monsieur?
+
+--Je me bats demain.
+
+--Bonne chance, dit le prévôt.
+
+--J'en aurai, répondit Fernand.
+
+Il emmena ses témoins dîner avec lui au restaurant, près de la barrière.
+On les servit dans le jardin, sous les acacias. Il y avait autour d'eux
+des familles d'ouvriers qui, au dessert, chantaient en s'accompagnant
+sur leurs verres. Terral paraissait extrêmement gai. Il ressemblait à un
+homme qui, sentant approcher l'heure décisive de sa vie, se
+contraindrait à sourire pour faire bon visage à la fortune.
+
+Ce n'était pas, d'ailleurs, le duel en lui-même qui lui importait, mais
+les conséquences du duel. M. de Bruand était assez connu dans le monde
+parisien pour que sur son adversaire, heureux ou malheureux, rejaillît
+une bonne partie de sa renommée.
+
+--Que je le blesse ou qu'il me blesse, songeait Fernand, le résultat
+sera le même pour moi, et tout aussi profitable. Il se peut faire
+pourtant que je succombe... il peut me tuer.
+
+Mais rapidement la réflexion succédait à la réflexion, et il ajoutait
+bien vite:
+
+--Bast! les morts sont _arrivés_, et je n'aurai pas à me préoccuper de
+l'avenir.
+
+Il quitta ses témoins assez tard, leur donnant rendez-vous pour le
+lendemain. Il rentra chez lui, seul. Il entendit du bruit dans sa
+chambre. C'était Cachemire qui était venue.
+
+--Ah! mon pauvre Fernand, dit-elle en se jetant à son cou, il y a
+longtemps que je t'attends là. Tu te bats, dis?... n'est-ce pas que tu
+te bats? Je ne veux pas que tu te battes, moi!
+
+--Ma chère amie, fit Terral, à cette heure il me faut tout mon
+sang-froid. Ce que j'ai résolu se fera, vous le concevez bien.
+Laissez-moi.
+
+--Mais s'il allait te tuer, songe donc! Qu'est-ce que je deviendrais,
+moi?
+
+--Tu es folle. C'est pour me dire cela que tu es venue ici? J'ai besoin
+d'être seul.
+
+--Ah! voilà que tu me chasses, à présent? Tu ne m'aimes plus, tiens!
+
+--C'est pour vous que je me bats, ma chère enfant, vous l'oubliez!
+
+--Oui, dit Suzanne en lui prenant les mains, tu as raison... Je suis une
+ingrate... Mais, vois-tu, j'ai tellement peur de te perdre... Ah! ce
+monsieur de Bruand, si tu savais comme je le déteste. On dit qu'il est
+très-fort aux armes?... le sais-tu?... A quoi vous battez-vous?
+
+--A l'épée.
+
+--Voilà. J'ai peur, moi. Rassure-moi, dis-moi quelque chose. Tu te
+défendras bien, mon Fernand?
+
+--Je me défendrai, dit-il brusquement. Écoute, ajouta-t-il un moment
+après, mais laisse-moi: ma première visite sera pour toi, demain, après
+le duel.
+
+--Oh! tu me trouveras debout, va. Je ne dormirai pas. Seulement tu as
+raison, je m'en vais. Je te laisse là. Mon pauvre Fernand, je ne t'ai
+jamais autant aimé!
+
+Elle lui prit le front, pencha jusqu'à ses lèvres la tête robuste de
+Terral, et lui donna un long baiser. Puis elle descendit, et regarda sa
+montre sous le premier réverbère.
+
+--Huit heures, dit-elle. J'ai le temps d'aller retrouver Antonia.
+
+Elle fit signe à un fiacre qui passait et jeta une adresse au cocher.
+
+--Tu as une place dans ta loge? dit-elle à Antonia en arrivant chez son
+amie.
+
+--Oui.
+
+--Je vais avec toi. Je ne suis pas fâchée de revoir le ballet, moi. Et
+puis, ce Colbrun, est-il drôle au quatrième acte!
+
+Resté seul, Fernand Terral, accoudé à sa fenêtre, regardait tour à tour
+la rue pleine de passants, les boutiques éclairées, la brume lumineuse
+au-dessus des maisons, le ciel d'un bleu profond, plein d'étoiles, mais
+surtout cette fourmillière bruyante, où, se disait-il, demain il allait
+s'ouvrir une place, brusquement, au prix de son sang peut-être!
+
+M. de Bruand était seul, chez lui, dans son cabinet de travail,
+songeant. Il était assis devant son secrétaire encombré de papiers,
+relisant de vieilles lettres jaunies, se retrempant amèrement dans ce
+passé qui lui avait promis un si triomphant avenir. Il y avait des
+lettres de sa femme, des lettres d'amis, de Paul Barré, de quelques
+autres. Combien parmi ceux-là, qui n'écriraient jamais plus! Que de
+morts, de séparations, d'éternels adieux!
+
+--Et l'on veut que le monde soit gai, songeait M. de Bruand. Il s'agite
+pour oublier, voilà tout. Quant au vrai sourire, cherchez-le sur les
+lèvres de roses des enfants. Passé quinze ans, la grimace commence!
+
+Il ne savait pourquoi il s'était assis de la sorte devant les tiroirs où
+dormaient les douleurs et les joies d'autrefois. Le résultat de la
+rencontre du lendemain l'inquiétait peu. Il était sûr de lui. Mais un
+secret instinct le poussait. Il s'était senti le besoin de jeter un
+regard en arrière; la pente des souvenirs est glissante et le coup
+d'oeil était devenu une contemplation.
+
+Les années écoulées revivaient dans ces papiers ensevelis côte à côte.
+Ses premiers espoirs, ses ivresses premières lui revenaient comme des
+parfums mal évanouis. Il les respirait avec une volupté attendrie,
+passant en revue, et sans amertume, toutes ses déceptions et toutes ses
+souffrances.
+
+Parfois il prenait une lettre au hasard, la relisait, se trouvait
+subitement transporté vers un temps qu'il avait oublié, et il revivait,
+en une minute, parfois toute une année de bonheur.
+
+--Ah! le souvenir, dit-il tout haut, tout à coup, comme si on l'eût
+écouté, il n'y a décidément que cela au monde.
+
+Il entendit, en ce moment, qu'on frappait à sa porte.
+
+Il eut un geste de mauvaise humeur. Ne pouvoir demeurer seul un moment!
+
+--Qui est là?
+
+Peut-être un importun!
+
+--C'est moi, dit la voix de Fargeau.
+
+--Vous, mon ami? Entrez.
+
+Fargeau paraissait grave, ennuyé. Il y avait une ride profonde entre ses
+deux gros sourcils.
+
+--Je comptais vous trouver seul, dit-il. Je viens causer un peu.
+
+--Et vous arrivez bien, dit Léon de Bruand. Je mets en règle mes
+affaires.
+
+--Allons donc! fit Célestin. Cela en vaut-il la peine?
+
+--Non. Aussi bien n'est-ce pas à cause de ce duel. Mais, insensiblement,
+songeant à tous les heurts de la vie, j'ai été amené à ressentir comme
+une soif de souvenirs... J'ai ouvert ces lettres... Cela m'a soulagé.
+
+--Les bains de passé, dit Fargeau, c'est souverain pour ceux qui ont le
+moindre bonheur derrière eux. Pour moi, je retournerais bien cinq cents
+fois la tête que je ne verrais rien, pas un sourire.
+
+--Vous voilà triste, fit Léon avec étonnement.
+
+--Oui... On a des moments comme cela... C'est ce maudit duel!... Le
+diable soit de ce M. Terral... J'ai donc encore un fonds d'illusions?
+L'ambition de cet homme m'avait un moment séduit. J'y voyais la légitime
+impatience d'une âme qui sent sa force. L'âme? Imbécile! Il ne
+s'agissait que d'appétit! Ah! depuis ce matin, j'ai beaucoup songé, tout
+en fumant ma pipe... Vous évoquez votre passé? Ce n'est pas le Fargeau
+d'à-présent qui vient de vous parler, mais le Fargeau d'autrefois...
+celui qui vous a connu tout enfant et qui a fait de vous un homme.
+
+--Vous êtes un brave garçon, tenez, dit Léon.
+
+--Un peu bien bohême!... Mais si l'on creusait... Ah! que cette nuit va
+me sembler longue!
+
+--Passez-la ici.
+
+--Je veux vous laisser dormir. Mais, ah! çà, voyons, dit Fargeau, vous
+êtes bien décidé à ce duel?
+
+--Décidé, non! mais je me battrai. Oh! je connais toutes les phrases
+faites là-dessus. Rousseau _dixit_. Désertion, lâcheté, suicide à deux.
+Et l'on a bien d'autres choses à faire en ce monde qu'à se lever à 5
+heures du matin, à se mettre en bras de chemise comme un garçon
+tapissier et à déranger quatre hommes de bonne volonté. Mais empêchez
+les malapris de vous marcher sur le pied ou de salir de leurs talons
+les tapis de vos maîtresses! Ce qui m'ennuie, c'est que le mélodrame
+finit la plupart du temps par un vaudeville, et que la grande dame des
+champs de bataille et des guerres civiles vous fait neuf fois sur dix
+l'affront de vous mépriser et de vous renvoyer sain et sauf et remettant
+son habit comme un bourgeois qui vient de faire des haltères.
+
+--Tout cela est triste et vous riez, dit Fargeau.
+
+--Croyez-vous? fit M. de Bruand.
+
+--Au fait, reprit-il, voilà comme la force des choses fait qu'on se mêle
+de la partie alors qu'on voulait seulement juger les coups. Le rôle de
+spectateur indifférent est des plus difficiles, et bien fort qui
+résisterait à l'envie de siffler les marionnettes. Qu'avais-je besoin de
+rouler des yeux d'Othello devant Cachemire et son amant? Se battre,
+c'est du temps à perdre et les désoeuvrés comme moi n'en ont pas trop
+pour mener leur existence inutile!
+
+Fargeau dans un fauteuil, les jambes croisées et la tête renversée sur
+le dossier roulait une cigarette en regardant la rosace du plafond où
+pendait une lanterne japonaise.
+
+--Bah! donnez une leçon à ce Terral et le temps ne sera point perdu.
+Mais du diable s'il était utile de dégainer pour mademoiselle Cachemire.
+Quand je songe que cette fille, avec toute sa perversité, est encore une
+des meilleures que l'on puisse rencontrer, j'en ai froid dans le dos. On
+est fort indulgent, à mon avis, pour ces créatures qui ont la
+circonstance atténuante de la beauté. Que la Vénus de Milo soit une
+scélérate, elle trouvera demain des défenseurs qui prouveront par A plus
+B que tant de perversité ne peut entrer dans une telle poitrine. A la
+vérité, la plupart de ces filles ne valent que le mépris, mais j'en sais
+qui méritent aussi la colère des honnêtes gens. Passe pour Cachemire!
+Inconsciente du mal qu'elle peut faire, obéissant aux sollicitations de
+ses appétits et de ses sens, elle se laisse aller à la dérive, à la
+garde du diable, au hasard, et mettant le pied en riant sur la côte où
+le vent la pousse. Et elle briserait les existences sans qu'on pût lui
+en vouloir beaucoup, à peu près comme l'enfant casse en deux son
+joujou,--pour tuer le temps. Ce n'est point là la grande courtisane.
+Celle-ci, il faut la voir de près pour la bien juger et, tel que je
+suis, je connais bien des choses. Le monde ébloui qui les voit passer au
+Bois, je ne sais où, partout,--puisqu'on ne peut entrer nulle part sans
+se cogner à l'une d'elles,--se laisse prendre encore à leur luxe, à leur
+grâce, à leur beauté composite, engluer par leurs sourires. Et pour lui,
+qui sait? ce sont peut-être les grandes calomniées. Qu'elle daigne
+saluer Héraclite qui passe et, tout grincheux qu'il est, Héraclite
+avouera qu'elles valent mieux que leur réputation. Pauvre de moi! J'ai
+le crâne assez dépourvu de cheveux, et le coeur assez chauve
+d'illusions pour les considérer sous leur jour véritable. Vivent les
+sceptiques; ils voient juste! Souvenez-vous de Montaigne et
+rappelez-vous ce qu'il dit de ces fameuses courtisanes italiennes si
+vantées, si chantées. Il n'en eût point donné, je parie, un fétu même à
+l'heure où la _libéralité du temps_ ne l'avait pas doté de sa gravelle.
+Eh bien! moi, simple spectateur comme vous,--mais plus désintéressé que
+vous,--j'aperçois le vrai et je le dis tout cru. Le coeur me saute à
+voir la France, cette pauvre diablesse de nation qui est encore la
+meilleure de toutes, ainsi livrée à ce sérail. La courtisane a tout
+envahi, elle est à toutes les avenues, elle tient tous les secrets, elle
+dirige toutes les consciences. C'est la courtisane qui prend par la main
+la jeunesse et la traîne dans le monde,--tiers, quart ou fraction de
+monde,--pendue à sa jupe, étiolée, pâlie. Le jeune homme passe
+brusquement du salon de sa mère au boudoir de Cora. Là, dans ce milieu
+bizarre, capiteux, troublant, il apprend à douter de sa foi, à railler
+ses croyances, à tout jeter, lest d'honneur et de convictions, par
+dessus les moulins. Et vous le savez bien, parbleu, que le Mentor de nos
+Télémaques a maintenant de la poudre de riz sur les joues, et dans le
+dos des _suivez-moi jeune homme_! Encore si c'était Ninon de Lenclos.
+Mais les Ninons du jour n'offriraient à Voltaire d'autre bibliothèque
+que les mémoires d'Anonyma ou les Parnasses, édition belge. Jeunes gens
+où êtes-vous? Demandez aux avant-scènes! Le gilet échancré jusqu'à
+l'abdomen--qui naîtra plus tard,--le camélia blanc à la boutonnière, les
+cheveux en deux, ils sont autour d'elles, autour d'Anna qui sourit, ou
+de la vieille Esther qui fronce les lèvres. On joue du George Sand sur
+la scène et pendant ce temps l'on trace dans cette loge, là-bas, le
+programme du souper prochain, l'on s'associe pour le lansquenet, et,
+pour passer le temps, on se fiance. La Marceline décrépite épouse
+Chérubin qui paye les cornettes, et si Chérubin réclame, parle d'oiseau
+bleu, ou, par hasard, de la romance à madame, Marceline dit:--Eh bien!
+_et ta soeur?_ Voilà les adolescents. Que seront les hommes? Mon cher
+Bruand, par ma foi, je vous trouve l'indulgence même. Vous voyez cette
+comédie et vous haussez les épaules. Mais c'est un drame aussi cela.
+Songez que, par leurs amants, vieux ou jeunes, ces femmes ont un oeil
+dans toutes les familles, une oreille à la chambre de vos épouses,
+qu'elles ont le secret de vos fautes et le dernier mot de vos
+défaillances, qu'elles ont les lettres et les serments, qu'elles
+tiennent la moitié de Paris par le coeur, par les sens ou par la
+gorge, qu'elles gardent pour leurs vieux jours ce qu'elles ont deviné de
+secrets de familles, de plaies cicatrisées qu'elles rouvriront, de
+blessures qu'elles essaieront de faire saigner. Elles sont inoffensives,
+dit-on, naissent et passent, emportées comme elles sont venues--par un
+souffle? Et c'est votre indulgence ou votre curiosité qui fait leur
+force. Inoffensive? Et dans combien de drames bourgeois n'ont-elles pas
+joué le premier rôle? Que de foyers déserts! Par elles, que de faibles
+gens déshonorés, de coeurs flétris! Elles peuvent tout. Et si toutes
+elles n'agissent pas, c'est qu'elles sont lâches. Ah! que de haines dans
+ces âmes fangeuses contre vos mères, contre vos femmes, contre vos
+soeurs! Que de vengeances méditées, quelle âpre soif de prendre leur
+revanche sur ces honnêtetés qui les éblouissent! Elles tremblent et
+reculent, soit. Leur main défaille. Mais supposons-les aussi courageuses
+qu'elles sont haineuses, avec la force dont elles disposent (et quelle
+force la faiblesse des autres!) l'équilibre est rompu. Elles règnent et
+vous mettent vos fautes sous le menton comme on y mettrait un couteau.
+Les exemples ne manquent pas,--ni les scandales, Paris a vu de ces
+_chantages à l'amour_ organisés comme un plan de bataille. Vous avez été
+trop bon, M. de Bruand, et Cachemire peut-être n'a qu'à attendre pour
+devenir mauvaise. Les femmes, c'est le contraire du vin. Elles
+s'aigrissent en vieillissant.
+
+Peu après, ils se séparèrent. Il y eut, dans la poignée de main que
+Fargeau donna à Léon, quelque chose de l'embrassement d'un père.
+
+Le lendemain, on se rencontra au bois de Boulogne. Le jour s'éveillait,
+un vent un peu frais passait à travers les branches. Il y avait, dans le
+ciel, comme une promesse de chaleur et de vie. Dernier sourire de l'été.
+On devinait des oiseaux dans les arbres, on sentait des frémissements
+d'ailes sous des frémissements de feuilles, et parfois dans cette
+matinée de septembre, comme des bouffées de printemps.
+
+Dans la voiture qui les conduisait, M. Handa-Machado, tenant les épées,
+enveloppées de serge verte, ne disait mot. Fargeau, tête baissée,
+semblait regarder son pantalon noir, luisant aux genoux; M. de Bruand, à
+la portière, contemplait les arbres déjà jaunes et le ciel toujours
+bleu.
+
+--Nous ne serons pas les premiers, dit M. Handa-Machado en apercevant
+une voiture à l'entrée du pont de Courbevoie.
+
+--Ah!
+
+Lorsqu'ils furent près d'elle, Fargeau jeta un coup d'oeil sur cette
+voiture, et vit justement la tête de M. Fernand Terral, un peu pâle.
+
+On donna le mot aux cochers qui touchèrent vers le bois de Boulogne.
+
+Puis on choisit le terrain.
+
+Le spahi jetait feu et flammes et semblait diriger le duel.
+
+M. Handa-Machado, assez froid, le laissait dire, puis discutait
+doucement.
+
+--C'est bête, songeait Fargeau.
+
+Le second témoin de Terral devait servir, au besoin, de médecin.
+
+Terral, adossé contre un chêne, les bras croisés, attendait en se
+mordillant la moustache. M. de Bruand, comme s'il n'eût pas eu de rôle
+dans le drame qui se préparait, étudiait les colorations que donne
+l'automne au feuillage.
+
+Il fallut tirer les armes au sort. Le spahi avait apporté de longues
+épées à coquilles, d'apparence brutale comparées aux fines aiguilles que
+tenait M. Handa-Machado.
+
+Le sort choisit les lourdes épées du soldat.
+
+On se mit en garde.
+
+Fargeau, le sourcil froncé, regardait Terral avec une certaine
+expression de menace.
+
+Blanc et l'oeil étincelant, Fernand s'était déjà précipité sur M. de
+Bruand avec l'impétuosité d'un duelliste habitué au terrain. Quoique ce
+fût sa première affaire, il se sentait sûr de lui. Mais, souriant, M. de
+Bruand écarta son fer.
+
+Fernand, par un brusque mouvement de moulinet, cherchait à envelopper
+l'arme de M. de Bruand. Le poignet de Léon tenait son épée immobile.
+
+M. de Bruand n'avait qu'à se fendre pour percer Terral en pleine
+poitrine.
+
+--Allons donc! murmura Fargeau dans sa barbe.
+
+Mais M. de Bruand, dédaigneux, demeurait en garde, les yeux sur les yeux
+de Terral.
+
+Tout à coup, Fernand recula, rompit, puis bondit en avant avec une
+terrible brusquerie, et son épée disparut dans la poitrine de M. de
+Bruand.
+
+--Tonnerre! dit Fargeau.
+
+Fernand Terral, appuyé sur la coquille de son épée, regardait M. de
+Bruand couché sur l'herbe.
+
+Le docteur pansait déjà la blessure. Célestin Fargeau, agenouillé,
+soutenait le corps entre ses bras.
+
+M. de Bruand n'avait pas perdu connaissance. Il était livide, les lèvres
+blêmes, mais son oeil conservait la même vivacité.
+
+--Eh bien! murmura-t-il. C'est fini!
+
+Fernand Terral s'approcha alors et lui tendit la main.
+
+--Inutile, dit Léon. Je vous ai accordé le droit de croiser l'épée avec
+moi, c'est assez!
+
+Une rougeur de colère teignit les joues de Fernand qui s'en alla, poussé
+par le spahi.
+
+--Voilà le duel, songeait Fargeau, et la justice!
+
+On amena la voiture.
+
+M. de Bruand fut couché soigneusement sur les coussins.
+
+--Je vous accompagne, dit M. Handa-Machado à Fargeau.
+
+Doucement, lentement, la voiture prit le chemin des Champs-Élysées. A
+chaque cahot, M. de Bruand retenait une plainte. Fargeau se mordait les
+lèvres pour ne point jurer de rage, et le docteur soutenait la tête du
+blessé.
+
+A la hauteur de l'Arc de Triomphe, le cocher entendit deux maçons qui
+allaient à leur ouvrage, échanger à haute voix ce propos:
+
+--Hein,--celui-ci clignait des yeux,--une voiture comme ça à nous!
+
+--Ah! dame!
+
+--Il y a des gens qui ont de la chance!
+
+
+
+
+VI
+
+
+Les cahots de la voiture secouaient M. de Bruand et lui arrachaient des
+plaintes sourdes. Parfois une sanglante écume venait à ses lèvres, et le
+médecin ou Fargeau l'essuyait. Le docteur tenait la main de Léon et lui
+tâtait le pouls. La fièvre gagnait.
+
+--Nous ne sommes qu'aux Champs-Élysées? dit le médecin en regardant par
+la portière, et les minutes sont des siècles. Un tour de roue peut être
+mortel. M. de Bruand a-t-il un ami de ce côté chez qui il puisse être
+transporté?
+
+--Il a un hôtel à lui.
+
+--Parbleu, l'hôtel de Cachemire.
+
+On arrêta les chevaux. Fargeau courut à la grille, sonna. Constance vint
+ouvrir.
+
+--Vite, un lit; et appelez les gens. Monsieur se meurt.
+
+--Monsieur!
+
+Le docteur et le cocher soutenaient M. de Bruand et le portaient, comme
+un enfant, vers la porte de l'hôtel. Il était évanoui. La foule
+s'assemblait. Le petit hôtel s'emplissait de cris. Madame Labarbade,
+dans la cour, agitait son mouchoir en criant au meurtre. Mais le petit
+Adolphe, qui vit passer la figure blanche de M. de Bruand, se contenta
+de dire:
+
+--Parlons-en. Joli teint pour aller en soirée!
+
+Cachemire n'était pas là. Depuis le matin, elle attendait dans la
+chambre de Terral.
+
+Il fallut tous les soins éclairés du docteur, toute l'activité de
+Fargeau, pour que M. de Bruand ne mourût point durant l'heure qui
+suivit. On l'avait couché dans le lit de Cachemire. Sa tête penchée sur
+l'oreiller, ses yeux clos, sa bouche ouverte lui donnaient l'air d'un
+cadavre. Fargeau se cognait le front, jurait, faisait de la
+charpie, lançait les domestiques chez le pharmacien, et servait
+d'aide-chirurgien. Il resta là, sans manger, jusqu'au soir et il y passa
+la nuit.
+
+En revenant à lui, M. de Bruand l'avait aperçu le premier. Il le
+remercia, lui tendant la main, et il allait parler, mais Fernand fit un
+signe, et dit souriant:
+
+--Chut! n'ouvrez pas la bouche! Plus tard!
+
+Madame Labarbade, de temps à autre, venait s'informer de l'état du
+malade. Mais Cachemire ne paraissait point. Elle avait passé la nuit
+dehors. Elle revint le lendemain, apprit tout, et dit:
+
+--C'est amusant! Où coucherai-je ici? Bien certainement je ne mettrai
+pas les pieds dans ma chambre!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Je ne veux pas le voir, lui!
+
+--Tu as tort.
+
+--C'est possible.
+
+--Après tout, dit madame Labarbade, tu sais, comme tu voudras!
+
+La blessure était grave. Le coup d'épée, traversant le poumon droit,
+avait ouvert la veine sous-clavière: porté de bas en haut, il avait
+longé le ventricule gauche du coeur. Une ligne de plus et ce coup
+terrible eût été foudroyant. Léon avait voulu connaître la gravité de sa
+blessure. Il connaissait assez d'anatomie pour savoir quels dangers il
+courait. Il fit son testament. Toute sa fortune revenait à des parents
+éloignés qu'il ne connaissait même pas. Madame Labarbade avait appris
+que le blessé, demandant du papier et de l'encre, était resté durant
+quelque temps à écrire des lettres, dans son lit. Elle avait même mis
+l'oeil à la serrure, mais le lit de M. de Bruand ne lui apparaissait
+ainsi que de trois quarts. Elle ne voyait que le secrétaire qu'on avait
+approché, et sur lequel brûlait une bougie, entourée de papiers et de
+bâtons de cire.
+
+La curiosité tenait bien fort madame Labarbade, et son pouls battait une
+charge fébrile. Elle eût donné un mois de sa vie pour pénétrer dans
+cette chambre; elle avait déjà la main sur le bouton de la serrure
+lorsqu'elle entendit, derrière elle, un froissement de soie.
+
+C'était Cachemire.
+
+--Qu'y a-t-il donc? fit Suzanne. Que regardez-vous là?
+
+--Tu ne sais pas, dit maman Anaïs, il fait son testament!
+
+--Le Bruand?
+
+--C'est ton sort qui se décide-là!
+
+--Mon sort? Je m'en moque. Il doit être furieux contre moi, sans compter
+qu'il a ses raisons. Fernand l'a joliment arrangé. Voilà ce que c'est!
+Et puis je n'y tiens pas à sa «fortune...» J'espère bien ne manquer de
+rien avec Terral!
+
+--Avec Terral?
+
+--Oh! dit Cachemire en surprenant un reproche dans le regard de sa
+belle-mère. Tout ce que vous direz et rien, c'est la même chose. Je l'ai
+dans le sang!
+
+--Mais, fit madame Labarbade, avec ça que je t'empêche de l'aimer! Où
+as-tu pris que je voulais te dire quelque chose! Il est assez joli
+garçon pour qu'on lui passe des dragées. Seulement, si tu étais adroite,
+au lieu de prendre la poudre d'escampette et toujours, et toujours,
+_sans décesser_ comme tu le fais, de temps à autre tu te mettrais une
+chaise et tu irais t'asseoir au chevet de M. de Bruand. Ce n'est pas
+gai, mais tu gagnerais bien tes journées...
+
+--Oui, l'héritage?
+
+--Sans doute, l'héritage! Il faut songer au solide. Et puis, tu sais, si
+ça t'ennuyait trop, tu pourrais patienter avec cette idée qu'il n'en a
+pas pour longtemps.
+
+--Oh! ma foi, dit Cachemire, qu'il garde son argent s'il veut. Je ne lui
+demande rien. Je ne veux pas le voir. Quand je pense qu'il aurait pu
+tuer Fernand... Le bon Dieu a été juste, heureusement... D'ailleurs les
+cartes, toutes les _réussites_, étaient pour nous, tu sais! Je sors,
+moi... Garde-le, ton M. de Bruand, si tu tiens aux picaillons. Moi, je
+suis jeune, je m'en moque; j'ai quelqu'un qui m'aime, je n'ai plus
+besoin de me fatiguer à causer avec ceux que je n'aime pas.
+
+Elle tourna les talons et dit: «Adieu!»--avec un sourire.
+
+Madame Labarbade entendit les volants de sa robe crier joyeusement sur
+les escaliers de l'hôtel.
+
+--Petite sotte! dit-elle tout haut... Je suis jeune? Oui, tu es jeune.
+Parbleu! Mais tu ne le seras pas toujours. Si tu crois que la jeunesse a
+été inventée pour toi... Va avec ton Terral, va. Un joli monsieur. Il te
+mènera loin!
+
+Elle reprit son poste d'observation, l'oeil à la serrure, le cou
+tendu, Mohican femelle, toute prête à scalper un mourant. M. de Bruand
+n'écrivait plus. Il y avait sur le secrétaire plusieurs plis cachetés
+d'un large placard rouge. Le testament était-là! Cette fois, madame
+Labarbade n'y tint plus. Elle voulut voir. Elle ouvrit la porte, entra
+doucement dans la chambre, croisant les mains et penchant la tête sur
+l'épaule gauche, avec une attitude douloureuse.
+
+--Vous m'avez appelée? dit-elle, lorsqu'elle fut près du lit.
+
+--Moi?
+
+--J'avais cru... Vous n'avez donc pas sonné?
+
+--Non.
+
+Elle jetait sur les papiers un regard oblique. Elle voulait lire. Mais
+le dernier pli, jeté-là au hasard, couvrait tous les autres et il était
+tourné du côté de la cire. Madame Labarbade ne voyait ni écriture ni
+adresse.
+
+--Vous n'êtes pas plus mal?
+
+--Au contraire, dit Léon, je vais mieux!
+
+--Ah! j'en suis ravie. Parbleu, je savais bien... Le docteur disait...
+
+--Il disait?
+
+--Rien. D'ailleurs ces médecins sont des ignorants. Ce ne sont pas leurs
+ordonnances qui guérissent, allez, mais bien plutôt les soins... les
+soins intelligents... Où est la teinture d'arnica? Là! Il faut la
+secouer de temps en temps. (Elle agitait la fiole violemment)... Je
+voudrais vous panser moi-même. Je suis sûre que je vous guérirais plus
+vite.
+
+--Je vous remercie, dit M. de Bruand en souriant un peu.
+
+--Ah! les mains de femme, continua madame Labarbade... Les soeurs de
+charité!... Cachemire n'est pas venue ce matin?... Ni hier, je parie?...
+Je vous le demande, son poste ne devrait-il pas être à vos côtés?
+
+--Pourquoi? fit-il.
+
+--Mais... parce qu'elle vous doit...
+
+--Elle ne me doit rien.
+
+--Que voulez-vous! elle est oublieuse... Ah! si l'on m'avait aimée comme
+vous l'avez aimée...
+
+--Je ne l'aimais pas, dit M. de Bruand.
+
+--Ah!
+
+Madame Labarbade demeura un instant décontenancée. Elle souriait,
+regardait Léon, regardait les lettres, et remuait les doigts comme si
+elle eût égrené un chapelet.
+
+--Après tout, dit-elle, votre vraie garde-malade, c'est moi...
+
+--Je le sais, dit Léon. Vous ne m'avez pas souvent quitté.
+
+Elle crut voir là un reproche; mais elle ne laissa pas deviner qu'elle
+pouvait comprendre, et continua, d'une voix qu'elle adoucissait:
+
+--Votre appareil n'est point dérangé?
+
+--Non. Tout est pour le mieux. Merci.
+
+--Mais ce secrétaire vous gêne, dit-elle en dérangeant brusquement les
+lettres mises les unes sur les autres.
+
+Léon surprit ce mouvement, se redressa en s'aidant de ses mains et dit
+avec vivacité:
+
+--Laissez ceci!
+
+--Je vous demande pardon... je croyais...
+
+Elle n'avait pu découvrir que l'adresse d'une lettre. _A Monsieur Paul
+Barré, officier de marine._ Ce nom ne lui apprenait rien.
+
+--Vous ne voulez pas un livre? dit-elle en faisant mine de se retirer.
+
+Léon ne répondit pas.
+
+--Si vous avez besoin de quelque chose, je ne quitte pas la maison, moi.
+Au premier signe j'accourrai.
+
+--Bien, dit M. de Bruand.
+
+Elle se retira comme elle était venue, doucement, et referma la porte
+avec précaution. Elle s'éloignait lorsqu'elle aperçut Célestin Fargeau
+qui la salua sans rien dire, et entra dans la chambre de Léon.
+
+--Le diable emporte celui-là, dit madame Labarbade entre ses dents. Fin
+comme l'ambre avec ses airs de Job et de pané. Je suis sûre qu'il aura
+le gros lot. Bast, ajouta-t-elle, pourvu que l'autre époumonné ne
+m'oublie pas!
+
+Fargeau venait souvent à l'hôtel. Léon le recevait toujours et à toute
+heure. Fargeau entrait même lorsque le médecin était là. M. de Bruand ne
+vivait plus guère que lorsqu'il causait avec son ancien précepteur. Les
+anciens amis du club, M. Handa-Machado et les autres, ressemblaient
+vaguement à des importuns. Maintenant que leur compagnon de plaisir se
+trouvait cloué dans ce lit, il n'y avait plus grand'chose de commun
+entre eux et lui. La vie folle, la vie rapide, la vie à haute atmosphère
+les rappelait. Ils plaignaient beaucoup M. de Bruand et le regrettaient,
+mais ils commençaient à l'oublier. On parlait d'autre chose là-bas, et
+Léon avait déjà comme l'intuition de cet oubli.
+
+--Ce n'est pas la mort, disait-il, c'est la façon dont je meurs qui
+m'accable... Triste fin pour un grand seigneur, comme je me piquais de
+l'être, que de tomber ainsi sous le fleuret d'un aventurier, de râler
+dans une chambre où peut-être _elle_ a reçu cet homme,--et de mourir, en
+un mot, «en la plume comme canards.» C'est une expression de Brantôme
+qui me revient. Heureux ceux qui finissent bien, mon cher Fargeau, comme
+ce comte de Bure, qui voulut mourir cuirassé, épée au côté et casque en
+tête. Moi, je l'avoue, je finis mal.
+
+Il reprenait alors:
+
+--Ah! les rêves! Les premières journées, les premiers pas, les premiers
+sourires! Vingt ans! L'espoir! L'air libre et pur! Une femme! Ma
+femme!... Et les lendemains! Les journées folles, les courses, les
+soupers, l'air asphyxiant, le gaz, les restaurants, Cachemire! Quel
+kaléidoscope! Quelle ironie! quelles chimères, et quelles folies!
+
+--Je suis puni par où j'ai péché, dit-il un soir... Étais-je né pour
+cette vie de mannequin parisien? Vous le savez, ce qu'il me fallait,
+c'était un coin où rêver, un bon livre, un ami, vous et elle (il
+songeait à celle qui n'était plus.) Mais je n'ai pas eu la force de
+supporter la solitude. Je meurs inutile, après avoir--qui sait? vécu
+ridicule. Tu l'as voulu, George Dandin de boulevard!
+
+--Et après tout, fit M. de Bruand avec un rire sec, ne l'ai-je pas
+mérité? Oui, sotte existence, que celle-ci! Encore une fois, il y avait
+d'autres façons d'oublier. L'homme est si peu de chose sans le devoir!
+J'ai trop tôt désespéré, je me suis lassé trop tôt, j'ai jeté le manche
+et la cognée, me contentant de regarder, en spectateur, tous ces
+bûcherons humains acharnés après les obstacles. La fatigue m'a pris.
+J'avais bien le droit d'être las, mais j'aurais dû avoir la force de
+secouer cette torpeur, et de me mesurer avec la vie, au lieu de la
+laisser passer sans m'enquérir si elle était bonne ou mauvaise. Toutes
+les choses humaines, mon cher Fargeau, ont leur sanction!
+
+--Et quelle sanction méritiez-vous, je vous le demande? dit Fargeau
+presque avec colère. Ah! si le sort, pour être équitable, tenait
+tellement à vous porter quelque coup, tonnerre! que réservera-t-il donc
+à la folie de Cachemire et à l'ambition de ce Terral?
+
+--Attendons la fin, dit Léon avec un sourire railleur. Pour moi, cet
+homme et cette femme, faits l'un pour l'autre évidemment, ressemblent à
+des gens qui croiraient étreindre un marbre merveilleux et qui
+presseraient entre leurs bras une statue de plâtre. Ils veulent la
+fortune et l'amour; c'est--je le gagerais--la misère et le dégoût qu'ils
+trouveront... s'ils ont la patience d'attendre et de chercher ensemble.
+Non, pas votre misère, Fargeau. Eh! pardieu, votre habit est râpé, mais
+votre conscience est neuve. J'entends une misère terrible, dissimulée
+sous un sourire, la misère en gants blancs et en robe de soie.
+
+--Possible, dit Fargeau.
+
+--Au fond, continua Léon de Bruand, Cachemire n'aime que la misère, la
+bohême, le ruisseau. Elle suivra Terral au cabaret si Terral y descend.
+Par passion? Jamais. Je vous l'ai dit souvent. Par caprice, par goût,
+par amour de l'antithèse. Elle a, comme toutes les autres, la nostalgie
+du passé, du vin bleu, des bottines trouées et du haillon. Elle m'aurait
+aimé, qui sait? si je l'avais salie. Elle aime le luxe d'instinct, mais
+au fond la fantaisie sans le sou, l'amour va-nu-pieds est son amour à
+elle. C'est une amoureuse de la misère, comme vous, Fargeau.
+
+--Amoureux de la misère moi? dit Fargeau! C'est possible. Lourd bagage,
+la fortune! Je marche d'un pas plus léger en ne portant rien. Ont-ils
+l'air bête, les garçons de banque, avec leurs sacoches! N'importe. On
+réfléchit aussi, vous savez, à ses moments perdus. Vous parlez de vie
+inutile? Et la mienne, bon Dieu!--Une intelligence gâchée, une volonté
+sans muscles. Bast! Est-ce bien ma faute ou celle du temps?--Un de mes
+amis, dit Fargeau, un exilé de la vie européenne, revenant d'un séjour
+de dix ans en Abyssinie, me disait que ce qui l'avait frappé tout
+d'abord au retour c'était le peu de solidité de nos pas. Nous mettons le
+pied à terre en hésitant, nous allons, comme si quelque vent nous
+secouait, tremblants, en gens qui cherchent leur voie, ignorent le but,
+demandent le chemin. Tout au contraire, les nègres de là-bas posent
+hardiment sur le sol la plante de leurs pieds. Le but? Ils le
+connaissent. Leur chemin? il est tout tracé, comme leur existence. Ils
+savent ce que leur tiendra la vie; nous, nous espérons en ce qu'elle
+nous promet. Ils ont des lois, ils ont des dogmes. Dogmes et lois, nous
+avons tout analysé, discuté, détruit. Nous cherchons. De là cette
+démarche hésitante. De là leurs pas fermes et certains. Puis ici les
+têtes entraînent le corps. La boîte crânienne est trop lourde.
+L'équilibre est rompu et l'individu titube. Nous n'avons plus assez de
+muscles, tout le mal est là! Le sang disparaît, les nerfs arrivent. Ce
+monde est anémique. Nous faisons réellement trop bon marché de la
+matière. En développant notre cerveau outre mesure, nous réduisons à
+rien la machine humaine qui est construite pour l'équilibre, non pour
+l'instabilité. Un homme n'est complet que lorsque son intelligence et
+ses instincts sont d'accord, lorsque tout en lui se pondère. Mais qui
+fait la part des instincts aujourd'hui? La foule! Quant à l'élite, elle
+n'a ni sang ni muscles, et comme elle refuse ses droits à la bête, c'est
+par la bête qu'elle est domptée. La bête, lisez la femme. Chez elle du
+moins l'éducation est instinctive; aussi, armée de son flair elle vient
+à bout de l'intelligence la plus solide. Sa subtilité étrangle notre
+franchise. C'est le combat du sauvage contre l'Européen. Il a la nature
+pour lui, ses organes contre nos armes, son instinct contre notre
+savoir. Les femmes sont des Peaux-Rouges et elles scalpent notre
+génération. A preuve,--il se touchait le front,--l'inévitable,
+l'implacable, la terrible calvitie régnante! Mais,--puisque j'ai parlé
+de moi,--j'aurais pu être énergique, lutter, me roidir; moi aussi j'ai
+déserté. Tenez, il y a quelque chose d'injuste en tout ceci! Et à quoi,
+diable, pense donc la nature, lorsqu'elle souffle une énergie de démon à
+des gens comme ce Terral et qu'elle prête une âme de cire molle et une
+insurmontable amitié pour le _far niente_ à d'honnêtes garçons comme moi
+qui ne demandaient, après tout, qu'à être de braves gens, utiles aux
+autres? Ah! si du moins tous les coquins pouvaient être des paresseux!
+
+Pendant que M. de Bruand demeurait ainsi couché dans le petit hôtel des
+Champs-Élysées, Fernand Terral s'était mis déjà en campagne pour faire
+rendre à la situation nouvelle qu'il s'était faite tout ce qu'elle
+pouvait contenir «d'avantageux.» Il lui importait à cette heure que
+l'événement fît tout le bruit possible, et il ne voulait s'en remettre à
+personne qu'à lui-même pour attacher le grelot, et même pour sonner la
+cloche. Il avait rencontré dans le courant de sa vie parisienne, un de
+ces journalistes _in partibus_ qui tiennent bureau de nouvelles, les
+transmettent aux journaux des départements et de l'étranger,
+chroniqueurs assermentés de tous les accidents et de tous les scandales;
+qui sont au littérateur véritable, ce que le courtier marron est au
+négociant. Au courant de tout, sachant tout, prévoyant tout, Matouchard
+était, en son genre, une puissance. Il disposait de onze journaux de
+province, sans compter les feuilles belges, allemandes ou espagnoles. Il
+avait établi une boutique de correspondance où les hommes de lettres
+sans ouvrage trouvaient à s'occuper et à caser leur expérience, à prix
+réduits. Matouchard, transformant son appartement en salle de rédaction,
+surveillait ses rédacteurs comme un contre-maître ses ouvriers. Il les
+aiguillonnait, les activait, les renseignait parfois, relisait la copie,
+revoyait, corrigeait, mettait lui-même l'adresse des lettres et faisait
+ce qu'il appelait les variantes.
+
+Ces variantes était bien simples. Un événement politique surgissait-il,
+concernant,--par exemple,--la question romaine, Matouchard tirait, à
+l'aide de la presse à copier, un second exemplaire de la correspondance
+faite par un de ceux qu'il appelait ses «nègres» et se contentait
+d'enlever un mot ou d'en ajouter deux à l'un des textes. Si la
+correspondance était destinée à un journal démocratique, Matouchard,
+assaisonnait ainsi la nouvelle du jour. «Enfin, il est presque certain
+que les troupes françaises vont évacuer Rome. La Convention du 24
+novembre...»--Mais si la correspondance devait être imprimée dans un
+journal religieux, Matouchard enlevait prestement l'adverbe plein
+d'espérance et le remplaçait par un regret ainsi formulé: «Hélas! il est
+presque certain que les troupes françaises vont évacuer Rome...» Le
+reste de la correspondance ne variait pas d'ailleurs d'un _iota_ pour le
+journal radical et pour le journal catholique.
+
+Matouchard, au surplus, ne se donnait pas pour un homme de lettres. Il
+entreprenait la _nouvelle_ et le _renseignement_, comme d'autres
+entreprennent la maçonnerie. Sa maison était une _Agence Havas_ au
+petit pied, un centre où se donnaient rendez-vous ceux qui désiraient
+du nouveau et ceux qui en apportaient, une halle aux cancans politiques
+et littéraires. Parfois, les nouvelles expédiées de Paris par la maison
+Matouchard et Compagnie, revenaient à Paris sur les ailes du _Moniteur
+de la Côte-d'Or_ ou du _Courrier du Centre_, comme des nouvelles
+inédites, et Paris en faisait ses gorges chaudes ou fraîches. Il était
+donc bien évident que le récit du duel de M. de Bruand et de Terral,
+publié dans ses détails par un journal de province, devait être
+reproduit par quelque feuille parisienne.
+
+Fernand, qui ne connaissait pas de journalistes célèbres--de ceux qu'on
+lit et qui se font lire,--se félicitait que le hasard l'eût mis en
+relation avec un homme aussi précieux, en pareille circonstance, que
+Philippe Matouchard.
+
+Aussitôt donc, il se rendit chez lui, dans une des maisons de la rue
+Geoffroy-Marie, au coeur de ce faubourg Montmartre où se distillent
+les bruits du jour, creuset de la pensée où les cerveaux bouillonnent,
+où la vapeur siffle, où la machine halète, où, de la rue du Croissant à
+la rue Grange-Batelière, tout ce que le monde entier lira, applaudira ou
+sifflera demain, s'imprime, se dit, se raconte, se maquille, se conteste
+et se _blague_ ce matin ou ce soir.
+
+Fernand monta au troisième. Il y avait sur la porte le nom de
+Matouchard. Il frappa; un gamin vint ouvrir, et Terral entra dans une
+antichambre encombrée de papiers, de vieux journaux, simplement _ornée_
+de chapeaux et de cannes suspendus à des patères. Il demanda M.
+Matouchard.
+
+Matouchard était déjà près de lui, la main ouverte, souriant, un cigare
+à la bouche.
+
+--Eh parbleu! monsieur Terral, vous arrivez à merveille. On parlait de
+vous. Entrez donc! Mes compliments. Un fameux duel! Entrez, entrez.
+
+Fernand passa dans la pièce à côté, la _salle de rédaction_, où une
+demi-douzaine de pauvres diables, penchés sur des pupitres ou des
+tables, écrivaient tout en fumant. Il y en avait de vieux et de jeunes,
+tous de costume médiocre, qui regardèrent Fernand Terral sans curiosité,
+presque avec dédain. Rien dans cette pièce qui dénotât quelque chose de
+littéraire (et, certes, le contraire eût été étonnant). A peine, aux
+murailles, quelques charges du _Gaulois_ ou du _Diogène_, Alphonse Karr
+déguisé en guêpe, par Hadol; Paulin Ménier, dans le _Courrier de Lyon_,
+par Durandeau, des lithographies de Carjat, des dessins, tout ce qui
+survit de ces pauvres diables de petits journaux fulminants au début,
+puis éteints tout à coup comme des feux d'artifice qui ne durent pas et
+dont il ne reste que la carcasse. Il y avait aussi sur une table
+recouverte d'un tapis vert des journaux amoncelés, la plupart découpés
+au ciseau, _écrémés_ par le «correspondancier» chargé de _faire la
+cuisine_. Dans un coin, auprès d'un poële, cinq ou six lampes à tringles
+attendaient le soir pour éclairer ces malheureux faisant encore, et
+toujours _de la copie_.
+
+--Asseyez-vous donc, monsieur Terral, dit Matouchard.
+
+A ce nom, il y eut plus d'un regard fixé sur Fernand, qui soutint le
+feu, s'assit élégamment et alluma un cigare à l'allumette que lui
+tendait Matouchard.
+
+--Avez-vous des nouvelles de M. de Bruand? demanda Matouchard.
+
+--Oui. Il va mieux.
+
+--Ah! ah!... Joli coup, le vôtre, à ce qu'il paraît. Voyons, contez-nous
+la chose, et vous autres, écoutez. Il ne faut pas _rater_ ça. C'est tout
+ce qu'il y a aujourd'hui. C'est vrai, calme plat. Jusqu'à la session, ne
+me parlez pas de correspondance... un métier de chien!
+
+--De chien de Bruxelles! dit un des _porions littéraires_.
+
+Fernand conta dans tous ses détails l'affaire de la veille. Il se tailla
+un rôle à la fois romanesque et digne. Il savait trop bien que tout
+allait être répété.
+
+--Bravo! bravo! disait Matouchard.
+
+Il tira sa montre.
+
+--Voyons, le courrier part à cinq heures. Il est trois heures, vous
+pouvez bien brosser la chose, Landrumeau?... Deux heures, il ne vous
+faut même pas ça?
+
+--Pour _l'Observateur de l'Aube_?
+
+--Oui. Demain nous l'enverrons à d'autres.
+
+--Allons-y, dit Landrumeau.
+
+--Vous savez que ça va rudement vous poser? fit Matouchard en tapant sur
+l'épaule de Terral... Bruand était un terrible... Mouché par vous,
+diable!
+
+--J'ai vu plus fort que ça dans les Antilles, dit un des
+_correspondanciers_ en quittant sa plume. Un duelliste acharné,--il
+avait tué dix-sept personnes,--un fort à bras, démoli net par un crapaud
+qui n'avait touché un fleuret de sa vie.
+
+--C'est roide, fit Matouchard d'un ton incrédule.
+
+--Parole. Le petit est lieutenant de dragons à présent. Tiens, à
+propos... J'ai oublié d'annoncer la nomination de Riovel.
+
+--Un ruban qui n'est pas volé, dit un autre. Vous savez que Riovel a été
+le confident de Caussidière, en 1848?
+
+--C'est bien pour ça qu'on le décore. Ses anciennes opinions sont
+mortes. On met une croix dessus.
+
+--Oh! un mot!... Matouchard, dites donc, Matouchard? Vérillac qui a fait
+un mot!
+
+--Pourvu qu'il ne le mette pas dans sa correspondance. La province se
+plaindrait.
+
+--C'est vrai, dit Vérillac... Quand je flanque de l'esprit dans un
+_Courrier de Paris_, les Quimper-Corentinois, qui croient que je me
+moque d'eux, menacent Matouchard,--qui signe--de lui casser les reins!
+
+--Ne causez pas tant, dit Matouchard, et allez-y de la fin. Après
+ça--_vous pourrez jouer la Fille de l'Air_.
+
+--Ouf, dit Vérillac, moi j'ai conclu. Voilà!
+
+Pendant que Matouchard relisait le courrier de Vérillac, Fernand Terral
+causait.
+
+--Pourquoi n'êtes-vous pas allé trouver Olivier Renaud? demandait
+Vérillac. Il aurait conté votre affaire dans ses _Echos_.
+
+--Je ne le connais pas.
+
+--Quelle raison!... Il vous aurait sauté au cou. Est-ce que vous croyez
+qu'il a tous les jours des machines comme ça à se mettre sous la dent?
+
+--Le fait est, dit un autre, que ses articles sont bien pauvres.
+
+--Toujours la même chose!
+
+--Toujours. Je vous dis qu'il _est vidé_!
+
+--Pour être vidé maintenant, il aurait fallu d'abord qu'il _eût quelque
+chose dans le ventre_. Il n'avait rien.
+
+--Pas grand'chose...
+
+--Rien...
+
+--Et Paul Duchemin?
+
+--Ça vaut mieux. Mais c'est vieillot.
+
+--C'est _Ermite de la Chaussée d'Antin_.
+
+--Restauration.
+
+--Ganache!
+
+--Il a fait des romans pas mauvais, pourtant... _Arnaud_... Avez-vous lu
+_Arnaud_?
+
+--Ça a paru chez Amyot?
+
+--Chez Lévy.
+
+--Pas lu.
+
+--De jolis détails... Du paysage... Mais _ça ne se tient pas_!
+
+--C'est _bonhomme_. Il devrait lire Balzac.
+
+--C'est selon. Le Balzac de _Vautrin_, oui, le Balzac de la _Recherche
+de l'absolu_, non!
+
+--Mon cher ami, ce que tu dis là est stupide. La _Recherche de
+l'absolu_? un chef-d'oeuvre...
+
+--Un chef-d'oeuvre embêtant. L'as-tu lu?
+
+--Et toi?
+
+--Ne blaguons pas. Balzac a de la poigne. C'est le bonhomme du temps.
+Lamartine passera... Mais Balzac...
+
+--Et Musset?
+
+--Ah! vous savez, dit Matouchard, vous nous assommez là-bas! Nous ne
+sommes pas ici sous la coupole de l'Institut. Si vous voulez disséquer
+les gloires, allez dehors. Musset? Est-ce que c'est une actualité,
+Musset? Si vous savez le refrain de la nouvelle chanson de Thérésa,
+dites-le-moi, je l'enverrai à l'_Etoile Belge_. Mais des _mots_! Faites
+du Sainte-Beuve alors..., vous m'embêtez!
+
+Terral sortit de cette _fabrique de nouvelles_ très-satisfait de son
+expédition et certain que, sous peu de jours, _tout Paris_ s'occuperait
+de lui. Il marchait dans la rue en conquérant, le front haut, comme si
+chacun eût pu déchiffrer sur son visage ce qui faisait son triomphe. Il
+gagna ainsi les quais, s'assit au café d'Orsay et se prit à regarder les
+gens qui passaient. Devant lui, de l'autre côté de la Seine, les arbres
+des Tuileries frissonnaient aux derniers souffles chauds; les feuilles,
+dorées par l'automne, tombaient une à une en tournoyant et le soleil
+égayait les tons assombris déjà des horizons. Mais que regardait Terral,
+c'était la mêlée des équipages, la foule des cavaliers et des piétons
+élégants qui se croisaient à deux pas de lui. Le quai d'Orsay conduit à
+la fois aux Champs-Élysées, au bois de Boulogne et au Corps-Législatif.
+A quelques minutes du faubourg Saint-Germain, faisant face au jardin des
+Tuileries, près des casernes de cavalerie, c'est un quai élégant, un
+peu grave, où les voitures blasonnées, les officiers à cheval, les
+députés se rendant à la Chambre défilent reconnus et salués par les
+passants qui les heurtent. Un provincial ferait là en quelques minutes
+connaissance avec la plupart des privilégiés du nom et de la fortune
+politique. Fernand Terral, qui connaissait les hommes et les choses de
+la vie parisienne, regardait et souriait à la pensée que parmi tous ces
+gens qui ne le connaissaient pas, dans ces équipages où caquetaient
+délicieusement des femmes souriantes, on ne parlait peut-être, à cette
+heure, que de son duel avec M. de Bruand.
+
+--Et ce sera bien mieux, songeait-il, lorsque les journaux auront dit
+leur mot!
+
+Il se balançait sur sa chaise, le bras gauche replié sur le dossier, les
+jambes croisées et fumant son cigare en rêvant. Un vent frais lui
+caressait doucement les cheveux; il se sentait vraiment heureux, la tête
+pleine de projets et d'ambitions--si près maintenant de se réaliser.
+
+Tout à coup, il fit un mouvement et se redressa en apercevant Célestin
+Fargeau qui venait de son côté, la tête baissée. Fargeau regardait le
+pavé et n'aurait certes par aperçu Fernand Terral, mais celui-ci
+l'appela par son nom et se leva, lui tendant la main.
+
+--Comment va M. de Bruand? dit-il.
+
+--Ah! c'est vous, fit Célestin en le reconnaissant. Mes compliments,
+ajouta-t-il avec un sourire plein d'amertume. La partie est bien jouée.
+
+--Quelle partie? demanda Terral.
+
+--Ayez donc les qualités de vos vices, dit Fargeau brusquement. Vous
+êtes dévoré d'ambition. Corrigez donc cela par un peu de franchise.
+
+--Je ne vous comprends pas du tout.
+
+--Diable? On est donc devenu bien dur à l'entendement? Vous avez voulu
+un bout de renommée, n'est-ce pas, et M. de Bruand vous a servi de
+cible, pour montrer votre adresse aux badauds? C'est bien. Vous voilà
+satisfait. Il vous reste à vous montrer aussi habile que vous avez été
+audacieux.
+
+Ces paroles avaient été dites avec une sévérité de ton qui ajoutait à
+leur valeur. Terral, un peu pâle écoutait en retroussant sa moustache
+avec son index.
+
+--Je ne savais pas, dit-il, rencontrer en vous un juge.
+
+--Ah! bah! Et pourquoi?
+
+--Vous me comprenez, dit Terral.
+
+--Oui-da! fit Célestin, parce que j'ai un chapeau bossué et des
+pantalons qui se frangent! Ah! il vous faut des moralistes en gilet
+blanc? Écoutez. Il est probable que nous ne nous reverrons jamais. Quand
+je vous retrouverai sur le trottoir de droite, je prendrai soin
+d'ailleurs de passer sur le trottoir de gauche. Mais je vous le dis une
+bonne fois, je n'échangerais pas ces misérables souliers que vous
+voyez-là et qui ne doivent rien à personne contre les bottes vernies que
+vous portez et dont les semelles sont tachées de sang!
+
+--Ah! pardieu! s'écria Terral...
+
+Il fit un mouvement pour se jeter sur Fargeau qui le regarda d'un air
+dur en caressant sa longue barbe. Mais il se contint, et, les lèvres
+frémissantes encore, les mains crispées:
+
+--Vous n'avez pas répondu à ma question, dit-il, avec une froideur que
+démentait le tremblement de sa voix. Je vous ai demandé des nouvelles de
+M. de Bruand.
+
+--M. de Bruand est mort, répondit Fargeau.
+
+Terral ne répondit rien, il baissa la tête, laissa échapper sourdement
+un _ah!_ et recula d'un pas, tandis que Fargeau continuait sa marche.
+
+Puis tout à coup il courut après lui, le rappela.
+
+--Eh! bien, dit Fargeau, quoi encore?
+
+Terral lui tendait la main.
+
+Fargeau regardait cette main d'un air indifférent et reportait ses yeux
+sur ceux de Terral comme pour l'interroger.
+
+--Oublions, dit Terral lentement.
+
+Fargeau redressa la tête avec une expression de mépris hautain.
+
+--Oubliez, dit Terral en se reprenant.
+
+Fargeau haussa les épaules.
+
+--Soit, dit-il...
+
+--Votre main, en ce cas?
+
+--Oh! oh! fit l'autre. Autre chanson. L'oubli? Va pour l'oubli! Je ne
+suis pas un justicier, après tout. Mais la main! Tenez, vous allez
+rencontrer à présent bien des flatteurs et des courtisans;--parbleu! les
+sourires des thuriféraires, les compliments des envieux et l'admiration
+des niais, cela se trouve à l'angle des rues, mais la poignée de main
+d'un honnête homme, monsieur Terral, voilà ce que l'on cherche et ce
+que l'on ne découvre pas!
+
+Il laissa Terral pétrifié et se demandant s'il avait bien entendu.
+Méprisé par cet homme! Renié par Fargeau! Le bohème repoussant
+l'aventurier! Fernand se maîtrisa encore; il se sentait pris de rage.
+Mais, en réfléchissant, que lui importait,--se dit-il,--le suffrage de
+ce Diogène du _Café Athalie_? Le reverrait-il jamais à présent? Mieux
+valait certes le laisser passer. Il se rassit, se prit à réfléchir de
+nouveau. M. de Bruand était mort! Cette idée ne laissait pas que de le
+remuer un peu. Mort!
+
+Et il songeait.
+
+--Bah! se dit-il ensuite. Après? N'ai-je pas joué franc jeu ma vie
+contre la sienne? C'était affaire au sort de choisir. Si j'ai gagné,
+tant mieux pour moi!
+
+Puis il réfléchit que la justice allait s'en mêler, qu'on allait
+l'arrêter, qu'il fallait passer par la cour d'assises avant d'entrer
+front levé dans le monde parisien. Assurément il serait acquitté, mais
+la prison préventive était chose dure. L'instruction pouvait longtemps
+durer.
+
+--Eh! bien, soit, se dit-il, je partirai pour Bruxelles et j'y resterai
+jusqu'au jour du procès.
+
+Et comment partir? Il n'avait pas d'argent. Il trouverait certes bien le
+prix du voyage: on emprunte. Mais comment vivre là-bas? Il rentra chez
+lui, tourmenté. Dans sa chambre, comme s'il lui avait donné rendez-vous
+(il n'y songeait guères) il trouva encore Cachemire.
+
+--Tu ne sais pas? commença-t-elle.
+
+--Si, je sais. M. de Bruand est mort.
+
+--Qui te l'a dit?
+
+--Fargeau.
+
+--Encore un qui me déplaît!... Mais, voyons, Fernand, s'il est mort,
+est-ce qu'on ne peut rien te faire à toi?... J'ai peur... Dis, réponds,
+dis-moi quelque chose.
+
+--On me jugera, fit Terral.
+
+--Des juges?... Oh! mon Dieu!... Et s'ils allaient te condamner, mon
+Fernand?
+
+--Ils ne me condamneront pas.
+
+--Est-ce qu'on sait? Ah! il avait bien besoin de mourir, dit-elle en
+s'asseyant sur le lit de Terral.
+
+--Et que vas-tu faire? demanda-t-elle au bout d'un moment.
+
+--Ah! si j'avais de l'argent, dit Terral comme à lui-même en frappant la
+table de son poing fermé.
+
+--Il te faut de l'argent? Pourquoi?... Pour te sauver, n'est-ce pas?
+C'est pour te sauver que tu veux de l'argent, dis?
+
+--Oui.
+
+--Tu en auras!
+
+--Allons donc! C'est toi qui me l'apporteras, n'est-ce pas? Je le
+refuse...
+
+--Et pourquoi cela, reprit Cachemire étonnée... Je veux te sauver,
+entends-tu? combien te faut-il?
+
+--Rien.
+
+--Combien as-tu ici?
+
+Elle lui enleva son porte-monnaie de sa poche, en visita le contenu,
+ouvrit des tiroirs, regarda et dit:
+
+--Où vas-tu avec cela? en Belgique?
+
+--Oui, je pars ce soir.
+
+--Mais tu mourras de faim, là-bas. Voyons, Fernand, dis-moi, est-ce que
+tu m'aimes?
+
+--Si je t'aime, dit-il, réellement touché ou flatté par le sourire
+suppliant de la jeune fille.
+
+Il l'embrassa follement, et elle, implorant toujours:
+
+--Si je t'apporte, ce soir, de quoi vivre là-bas, le prendras-tu,
+dis?... Accepte, va. Est-ce que nous ne sommes pas des amis de toujours?
+Qui nous sépare à présent? Personne. Et puis, tu ne resteras pas
+longtemps à Bruxelles... Tu reviendras... Si tu ne reviens pas, j'irai,
+moi, j'irai. Tu le prendras, cet argent, hein? Va-t-en, mon chat, ils te
+mettraient en prison, vois-tu. Ah! ça serait payer cher un homme qui ne
+te vaut pas!
+
+--Eh bien, soit, dit Terral, je prends. Demain je serai à Bruxelles.
+Avant un mois le procès aura lieu. Je reviendrai, je te reviendrai tout
+entier, Suzanne, et nous ne nous quitterons jamais, tu entends, jamais!
+
+Cachemire sortit de chez Terral folle de joie. Jusqu'à présent, cet
+homme l'avait dominée, et elle avait senti que son amour pour elle était
+fait de supériorité et de dédain. Mais à cette heure, au contraire,
+c'était elle qui protégeait! Sans elle, il se voyait traqué, perdu
+peut-être: elle le sauvait. La fille d'Ève triomphait en appesantissant
+sa petite main sur ce front orgueilleux. Maintenant Terral--elle le
+répétait enivrée,--était bien à elle. Elle l'enchaînait, elle se
+l'attachait. Elle arriva, joyeuse, dans ce petit hôtel des
+Champs-Élysées, où dans une chambre, entre des cierges allumés, M. de
+Bruand, froid et roide, dormait son dernier sommeil.
+
+Tout l'hôtel était en désordre. Madame Labarbade allait et venait,
+parcourant les escaliers, interrogeant les chambres, les armoires,
+fouillant, inventoriant, prenant possession de toutes choses. Les
+domestiques la laissaient faire, un peu étonnés, bavardant tout bas,
+maugréant, mais n'osant prendre sur eux de s'opposer à cet
+envahissement. Madame Labarbade ne pouvait-elle point avoir le droit de
+l'accomplir, M. de Bruand n'avait-il pas laissé un testament? Ne
+devait-elle pas espérer d'y figurer en bon lieu? Et non-seulement elle
+l'espérait, mais elle en était certaine. Aussi regardait-elle déjà la
+plupart des objets comme siens. En apercevant Cachemire, elle l'appela,
+et lui dit tout bas que M. Fargeau avait emporté le testament chez le
+notaire, et que l'ouverture aurait lieu le lendemain,--après les
+funérailles,--chez M. de Bruand.
+
+--Je me moque pas mal du testament, dit Cachemire en montant à sa
+chambre.
+
+Elle n'avait pas d'argent, mais elle avait des diamants. Là était le
+salut de Terral.
+
+Au moment d'entrer dans la chambre, elle s'arrêta; elle songea tout à
+coup (elle l'avait oublié) que c'était là qu'était mort M. de Bruand.
+
+Assurément elle allait se heurter au cadavre, derrière cette porte.
+
+Elle s'arrêta, hésitante; elle tremblait un peu, et elle était pâle.
+Mais brusquement elle poussa la porte et fut un instant suffoquée par
+une odeur de cire fondue.
+
+Personne dans cette chambre. Les rideaux fermés, laissant filtrer à
+peine la lueur affaiblie du jour; au fond, sur le lit, entre les
+cierges, le mort, M. de Bruand, maigre sous les draps aux lignes
+marmoréennes. Elle n'osa pas regarder; elle marcha, détournant la tête,
+jusqu'au petit secrétaire dont elle avait la clef et où elle avait
+enfermé ses diamants,--les diamants que celui qui était là lui avait
+donnés autrefois.
+
+Elle avait peur au fond. Il lui semblait sentir un frisson courir sur sa
+nuque. Derrière elle, on avait fait du bruit. Elle s'arrêta. Rien. Elle
+fit alors tourner la clef dans la serrure; le petit meuble s'ouvrit,
+elle y prit trois ou quatre écrins et referma le secrétaire vivement;
+elle avait hâte de sortir. Et pourtant l'instinct qui pousse toute
+créature vivante vers le spectacle de la créature morte l'agitant, elle
+voulut voir aussi, voir M. de Bruand, voir le cadavre.
+
+Elle se retourna, regarda, demeura immobile.
+
+Les yeux ouverts, fixes et vitreux, les cheveux collés par grosses
+mèches et tombant roides sur l'oreiller, le cou sinueux, la bouche
+contournée par l'agonie, M. de Bruand la terrifia.
+
+Elle poussa un cri, arracha, pour ainsi dire, ses pieds alourdis au
+tapis et s'élança dans l'escalier. Là elle se heurta contre deux hommes
+qui montaient. C'étaient Célestin Fargeau et M. Gontran de Rives,
+accouru de Baden aussitôt pour passer la dernière nuit auprès de son ami
+mort.
+
+Cachemire avait pris une voiture et s'était fait conduire au
+Mont-de-Piété. Elle demanda cinq mille francs sur ses diamants. Fernand
+Terral ne prit que la moitié de la somme. Il partit le soir même.
+Cachemire voulait rompre son engagement et partir avec lui. Il l'en
+détourna. Pendant que la vapeur l'emportait vers Bruxelles, elle entrait
+en scène et chantait un rondeau sur une musique nouvelle, souriant aux
+provocations des lorgnettes et aux bravos gantés de blanc.
+
+A cette même heure, Fargeau et Gontran de Rives, assis à côté l'un de
+l'autre, commençaient la veillée funèbre. Fargeau avait vu mourir M. de
+Bruand, la nuit précédente, en plein délire. Il était fatigué. Peu à peu
+il s'assoupit. M. de Rives contemplait à la lueur des cierges renouvelés
+ce visage froid qui avait souri, cette bouche livide qui avait aimé!
+Gontran n'était pas un Hamlet, mais l'antithèse le glaçait. Tout en
+veillant ainsi, il se souvenait de ces autres veilles chaudes et
+joyeuses où Léon, le roi du festin, semblait défier l'avenir. Que ce
+temps-là était loin! Il datait d'un mois à peine pourtant. Et les mêmes
+rires éclataient à la même place, à la même heure; les mêmes salons
+s'allumaient, les mêmes femmes se fardaient pour d'autres... On oubliait
+celui qui partait, comme dans une bataille celui qui tombe. Serrez les
+rangs! Et les rangs se resserraient. Et l'on marchait, et le cadavre
+restait là-bas, abandonné, sans un souvenir. La nuit parut longue à
+Gontran de Rives. Pour la première fois cet insouciant en mesura la
+durée, aux battements de son coeur. Quand vint le jour,--lui que ce
+jour avait tant de fois surpris à table et riant encore,--il la trouva
+sinistre, l'aurore blafarde; il eut froid, il se sentit seul et un peu
+tremblant; il secoua Fargeau pour l'éveiller.
+
+--C'est le jour dit-il.
+
+--Ah! le jour!
+
+Fargeau regarda le corps de M. de Bruand et hocha la tête.
+
+--J'avais espéré un moment, dit-il, que tout cela était un rêve!
+
+--Cela, dit M. de Rives, c'est pour moi le réveil... Mon pauvre Bruand!
+
+Les journaux inséraient, ce soir-là, les lignes suivantes à la colonne
+des _faits divers_:
+
+«_Aujourd'hui ont eu lieu, en présence de quelques amis, les funérailles
+de M. le comte Léon de Bruand. Plus à plaindre peut-être que la victime,
+le vainqueur de ce duel, M. Fernand Terral, s'est réfugié à Bruxelles,
+où il attendra la fin de l'instruction. On pense que l'affaire viendra
+devant le jury avant la fin du mois prochain._»
+
+Paris s'était vivement préoccupé de ce duel; puis, avec le temps, il
+l'oublia, et ne s'en souvint que lorsque la publication du procès devant
+la cour d'assises vint lui rappeler qu'il avait eu lieu. Dès l'ouverture
+de la première audience, Terral s'était constitué prisonnier. Son
+attitude parut excellente dans l'auditoire, aux journalistes qui
+rendirent compte des débats et surtout aux femmes. Cachemire se fit
+remarquer par une toilette tapageuse qu'on eut envie d'applaudir. Les
+jurés acquittèrent Fernand Terral à l'unanimité. Célestin Fargeau
+s'était montré excessivement calme dans sa déposition. Mais à la sortie
+de l'audience, il se heurta contre Fernand Terral, et lui lança un
+regard ironique qui n'était pas exempt de menace. Il avait cependant
+promis d'oublier! A ce regard, Terral ne répondit rien. Il était libre,
+très-connu maintenant, presque illustre.
+
+La pomme d'or était là, à portée de sa main; il n'avait plus qu'à la
+cueillir! A quoi bon s'attarder en chemin?
+
+Le soir même, il se montra au théâtre, dans une avant-scène, avec
+Cachemire et l'attention de toute la salle fut pour lui.
+
+--Tiens, je t'aime, dit Suzanne, toute fière du succès et de la
+gloire--c'était de la gloire--de son amant.
+
+Elle n'habitait plus le petit hôtel des Champs-Élysées. Le testament de
+M. de Bruand exilait de là Cachemire, et le petit Adolphe, et la _maman
+Anaïs_ elle-même, qui s'en alla furieuse et _secoua la poussière de ses
+souliers_ sur la mémoire du défunt. M. de Bruand laissait ce qui lui
+restait de sa fortune (fort éprouvée), à Paul Barré, son ami d'enfance,
+une rente viagère à Jean, son domestique, et partageait ses objets d'art
+entre ses camarades, donnant la meilleure part à M. Gontran de Rives. Il
+avait, au dernier moment, effacé un paragraphe concernant Célestin
+Fargeau.
+
+Fargeau, qui connaissait les intentions de M. de Bruand, n'avait rien
+voulu entendre.
+
+--Ai-je besoin de quelque chose? avait-il dit. Oui, de ne plus
+ressembler à un corbeau qui dépécerait les héritages.
+
+Il n'avait consenti à accepter que quelques livres, de la main à la
+main. C'était assez.
+
+Madame Labarbade, d'abord écrasée et furieuse, se calma peu à peu. Il le
+fallait bien. Elle ne songea qu'à _mettre sur pied_ le nouvel
+appartement de «_sa chère Suzanne_.» Elle fut vraiment superbe,--ayant
+l'oeil à tout, comme un chef de tranchée. Cachemire, comptant sur
+l'avenir et l'imprévu, avait pris un logement luxueux, rue Taitbout, et
+n'avait voulu rien retrancher de son genre de vie. Madame Labarbade
+choisit, parmi les bijoux, ceux qu'il fallait mettre en gage pour
+assurer les frais de premier établissement. Elle fit vendre à l'encan
+certains meubles inutiles et un peu vieillis, en acheta d'autres et,
+pour le payement du tapissier échelonna des billets mensuels; elle
+organisa le crédit comme Carnot organisa la victoire,--et réalisant une
+partie des bracelets, colliers et parures de Cachemire, elle mit, comme
+elle disait, _la maison en avance_, de telle façon qu'on pût attendre
+les beaux jours, la pluie d'or et les Jupiters en mac-farlanes.
+
+Mais ce ne fut pas sans prélever un léger escompte que la bonne madame
+Labarbade s'acquitta de cette mission. On la vit, en ce temps-là, rôder
+dans les bureaux d'un agent de change, et maman Anaïs commença à
+collectionner de grands morceaux de papier jaune qui étaient des
+obligations de chemins de fer. Cachemire l'ignorait, et peu lui
+importait d'ailleurs. Madame Labarbade essayait parfois de lui donner
+des conseils,--en particulier de la détourner de Fernand Terral, qui
+continuait à trotter par le cerveau de la jeune fille. Mais Cachemire
+accueillit ces observations d'une façon telle que maman Anaïs jugea
+peut-être inutile de les risquer une nouvelle fois.
+
+Cachemire eût voulu tout d'abord que Fernand partageât son appartement.
+Il refusa. Il voulait être libre et la laisser libre aussi. Il avait, à
+son tour, abandonné son ancien logement, et maintenant il habitait un
+charmant entresol, meublé à l'antique, vieux chêne et vieux bronzes,
+boulevard des Italiens. Tout cela non payé, mais il était désormais de
+ceux à qui l'on n'envoie pas la facture acquittée. Il s'était mis à
+jouer à la Bourse. La hausse et la baisse valent parfois la rouge et la
+noire. Ses opérations étaient heureuses. Il avait _le flair_.
+
+Dès les premiers jours de l'installation de Cachemire, Fernand se
+plaignait de la présence du jeune Adolphe qui grandissait et devenait de
+plus en plus insupportable. Il conseilla à Cachemire de le mettre au
+collége. Ce fut une éruption dans le logis. Madame Labarbade jeta feu et
+flammes. Mais Cachemire, que son frère gênait aussi, se montra
+inflexible. Maman Anaïs vit qu'il fallait céder ou rompre. Elle était
+prudente; elle rompit. Adolphe s'achemina donc un jour, tout larmoyant,
+vers les hauteurs de la rue Blanche, accompagné de sa mère qui portait
+dans toutes ses poches des pots de confitures. On arriva sous une porte
+cochère décorée d'un drapeau tricolore et des armes de la ville de
+Paris; maman Anaïs tira la sonnette, et, une heure après, le collége
+Chaptal comptait une jeune âme de plus. Pendant que l'enfant se
+mordillait les ongles sur son banc en recevant la bordée de regards que
+les _anciens_ jettent infailliblement au nouveau, maman Anaïs s'en
+revenait vers la rue Taitbout en essuyant ses yeux rouges avec un
+mouchoir de batiste emprunté à Cachemire.
+
+--Va, disait-elle pour se consoler, et comme si Adolphe l'eût écoutée,
+ta mère te nourrit du moins un magot qui se portera bien. N'aie pas
+peur, un jour tu t'en moqueras pas mal de cette soeur qui tient si
+fort à t'emprisonner comme ça! A chacun son tour. Tu auras le tien, mon
+chéri.
+
+Débarrassée du _chéri_, Cachemire se trouva plus à l'aise. Elle se
+sentait vraiment heureuse. Jusqu'à présent, elle n'avait pas vécu à sa
+guise. M. de Bruand lui pesait. Elle s'était cachée pour aimer; à cette
+heure, elle pouvait marcher tête haute, sans craindre d'être suivie,
+épiée, dénoncée. Ce Fernand! elle se pendait à son bras avec une
+audacieuse fierté. Elle aimait à marcher à pied sur le boulevard pour se
+montrer avec lui; elle jouissait des regards qu'on jetait au vainqueur
+de M. de Bruand. Une première représentation partagée avec lui, elle la
+savourait comme une liqueur. Elle maudissait son théâtre qui les
+séparait fatalement à de certaines heures; elle eût souhaité qu'il fût
+acteur pour que le métier les réunît comme le faisait l'amour. Mais cet
+amour, qui n'avait, semblait-il, jamais été plus ardent en elle,
+changeait déjà de face. Elle se figurait à présent aimer davantage
+Fernand Terral, en réalité elle l'aimait moins. Son orgueil seul
+maintenant et son amour-propre étaient caressés. Elle prenait plaisir à
+entendre murmurer quelque éloge de Fernand, et elle se parait aussitôt
+de cette louange; mais ce n'était déjà plus ce sentiment doublé de je ne
+sais quel sacrifice et qui, deux mois auparavant, l'eût poussée à tout
+vendre, à tout quitter, tout perdre pour suivre Fernand--nu-pieds,
+n'importe où,--si Fernand l'eût voulu.
+
+D'ailleurs, elle était venue en aide à Fernand, à ce Fernand si haut
+placé au-dessus d'elle. Depuis ce temps elle se regardait comme son
+égale.
+
+Les premiers moments d'ivresse passés, lorsqu'elle se fut habituée à se
+montrer au bras de Fernand, lorsqu'elle le vit bien à elle, et qu'elle
+eut bien dit à tous et à toutes qu'il était à elle, elle commença à
+désirer autre chose, d'autres secousses, d'autres surprises, d'autres
+distractions. Elle se prit à regretter la mort de ce M. de Bruand, qui,
+jadis traversait sa vie comme un reproche, et qu'elle détestait si bien.
+Haïr quelqu'un, cela aide parfois à en aimer un autre.
+
+Elle s'avoua un jour qu'elle s'ennuyait.
+
+L'ennui! L'ennui au milieu du luxe, du bruit du théâtre, des courses au
+Bois, des billets doux, de cette vie pour ainsi dire électrisée.
+
+Elle voulut secouer cette torpeur, s'étourdir. Elle fut de toutes les
+fêtes,--elle et lui. On les voyait partout, Fernand et Cachemire,
+cherchant, chassant, traquant le plaisir. Aujourd'hui à ce bal, demain à
+cet autre, ce soir ici, là, ici et là à la fois. Le théâtre, les
+courses, les soupers. Ils épuisaient toutes choses.
+
+L'argent que Fernand gagnait le matin se fondait le soir comme dans un
+creuset. Il ne s'en inquiétait pas. La Bourse n'était-elle point là? Il
+avait le secret de ce Temple. Et chaque jour, le steeplechase à
+l'argent, et chaque soir le steeplechase aux voluptés. Mais ce n'était
+ni le luxe, ni le théâtre en fête, ni les rires s'envolant au plafond
+avec le champagne, qui grisaient et égayaient Cachemire. Si Fernand la
+voulait rendre heureuse, il n'avait qu'à l'emporter vers ce bal où
+l'orchestre cuivré lançait ses notes éclatantes,--Mabille,--où
+tournoyaient les valseurs, où se crispait le quadrille, où les saxhorns
+vomissaient leurs accords de tonnerre au-dessus d'une foule _hystérisée_
+par la danse folle.
+
+On dînait au Moulin-Rouge dans quelque cabinet et l'on riait et
+chantait, fenêtres ouvertes. Par ces belles soirées d'août qui
+pastichent à Paris les crépuscules de Florence, la lune se levait,
+là-bas, au bout de la mer de verdure formée par tous ces arbres des
+Champs-Élysées et des Tuileries. Elle s'élevait blonde dans le fond du
+ciel d'un gris bleu, à peine allumée dans cette ombre indécise,
+argentée, brumeuse où se détachaient les deux clochers de
+Sainte-Clotilde et les pavillons des Tuileries. Point de vent; un air
+déjà frais après la journée chaude, les feuilles immobiles çà et là
+comme une guirlande de perles dans un écrin vert; des rinceaux de boules
+dépolies, des colliers de becs de gaz qui tout à l'heure allaient
+s'allumer dans la verdure. Ils regardaient cela, vaguement, sans rien
+analyser, respirant l'air, prenant le frais, la main dans la main sur le
+divan, et les yeux tournés vers le paysage.
+
+--Ça vous grise, cet air du soir, disait Cachemire.
+
+L'air du soir et aussi le champagne rosé qui fondait la glace des
+carafes. Peu à peu la nuit venait. Les lumières naissaient, pétillaient
+dans les feuilles. Ce vert des arbres est si beau, animé par le gaz! On
+entendait monter du bas des charmilles un bruit d'assiettes et de voix.
+La lune se faisait plus intense, noyait les marronniers d'une teinte
+laiteuse. Les guirlandes s'incendiaient, l'heure approchait des bals
+voisins. Un bruit de cuivre éclatait, poussé par le vent, des valses,
+des quadrilles, les _Miserere_ de Verdi et les épilepsies d'Offenbach.
+Les notes arrivaient par bouffées, sur le vent rafraîchi, dans ce
+cabinet chaud de gaz. Et Cachemire alors, une cigarette à la main,
+allait à la fenêtre, regardait les dîneurs en bas dans leurs boxes de
+verdure, ou respirait, narines dilatées, les airs de danse qui venaient
+du lointain. Elle se retournait alors:--J'ai des envies de sauter,
+disait-elle, et, devant la glace, se regardant, se souriant, elle
+cambrait les reins, levait les bras, gonflait le cou ou jetait sa tête
+en arrière et levait le pied jusqu'aux bougies.
+
+Puis c'était Mabille. On y allait à pied, Cachemire frétillant au bras
+de Terral, fredonnant un refrain entendu la veille, s'interrompant pour
+dire des mots, des riens. Elle faisait frissonner sa robe en entrant
+par la porte illuminée, devant les sergents de ville ennuyés, et les
+gamins jeunes et railleurs, et les fillettes avides qui la regardaient
+passer avec de grands yeux où il y avait l'envie. Ils faisaient un tour
+de bal, saluaient çà et là, s'asseyaient, regardaient la foule. Terral
+jouissait de ces fêtes, parodies des nuits du midi, affichait Cachemire,
+tendait son gant à d'autres gants qui passaient. Cachemire écoutait la
+musique et battait le sable du bout de son pied. Des femmes pâles et
+peintes l'analysaient et se la montraient. Tous les couples ou les
+groupes qui passaient avaient un regard pour elle. Mais brusquement elle
+se relevait, prenait le bras de Terral, le menait autour du jardin,
+jetait des yeux allumés sur les endroits où les danseurs s'agitaient à
+l'ombre des palmiers de zinc à lanternes blanches. Parfois, le long des
+arcades de bois décorées de verres de couleur, un cliquitement
+éclatait. Cachemire se reculait, se pressait contre Terral, puis riait
+en voyant des taches d'huile sur sa robe traînante.
+
+Elle allait aux jeux, à la toupie hollandaise qu'elle regardait se
+cogner avec un coup sec aux arêtes de cuivre. Elle gagnait pour vingt
+francs un morceau de fayence de cinq sous. Puis, vite, la tireuse de
+cartes. Une grosse femme vêtue d'une robe à raies rouges et noires, une
+toque polonaise sur la tête, l'air bien nourri, se tenait sur une
+chaise. Elle se levait. Terral entrait--et Cachemire--dans une façon de
+chaumière où, sur une table à tapis de damas, une grosse lampe éclairait
+des cartes dispersées.--Le grand jeu ou le petit jeu?--Tous les jeux!
+disait Cachemire. L'autre débitait sa chanson éternelle: Vous êtes en ce
+moment ennuyée. Mais patience. Il y a beaucoup de _coeur_. C'est un
+jeune brun qui vous aime--Cachemire serrait la main de Terral--Et voilà
+du trèfle! oh! neuf de trèfle, c'est bon signe que ce trèfle-là! avant
+huit jours on vous apportera beaucoup d'argent. Il y a bien un peu de
+carreau, mais si peu! Patience!--Et vous, monsieur, le grand ou le petit
+jeu?
+
+--Merci. Je le connais, mon avenir! répondait Terral.
+
+Ils sortaient, Cachemire fière, enchantée, songeant à ce _trèfle_ et à
+ce _coeur_ qui ne quittaient pas sa destinée.
+
+Elle revenait vers les quadrilles. Ses yeux s'agrandissaient. Fernand la
+sentait se serrer contre lui avec des frémissements d'oiseau qui veut
+s'envoler, elle battait la terre de ses pieds, elle accompagnait
+l'orchestre de ses lèvres. O le souvenir du bal de Samoreau!
+
+Comme elle eût voulu se lancer dans cette foule tournoyante. Et
+l'orchestre allait, un orchestre criant, hurlant, où des bruits de bois
+se mêlaient aux bruits de cuivre, il secouait ses danseurs frénétiques,
+les hommes sautillant--les pouces dans l'entournure du gilet, le chapeau
+en arrière,--croisant les jambes, les tordant, les jetant en l'air,
+tournoyant comme des derviches en ébriété sur le talon ou sur le bout du
+soulier, criant, se courbant, se relevant, faisant les gracieux devant
+des femmes qui luttaient de gestes frénétiques, agitées comme par une
+torpille, semblables à des paquets de linge et de chair. Dans un
+tourbillon, on ne voyait que des pointes de bottines s'élevant en l'air,
+des jupes froissées, des flots de cheveux secoués sur le front, sur la
+nuque, des gestes épileptiques, des têtes jetées en arrière, des yeux
+perdus, et des mains s'agitant au-dessus de ces corps, comme des mains
+de noyés au-dessus de l'eau. Et tout cela fouetté, secoué, activé par
+des clameurs, des bravos, des trépignements, des hurlements de bêtes
+fauves.
+
+Cachemire, alors, regrettait d'être Cachemire, et la «nostalgie de la
+boue» lui entrait au coeur.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Fernand Terral eût volontiers élevé, dans un coin de son logis, non pas
+un autel aux dieux inconnus, mais une statue à l'Audace. Il lui devait
+tant! Il avait touché le but, la fortune lui souriait. On parlait de son
+coup d'oeil en affaires et de son bonheur en amour sous les galeries
+de la Bourse. Matouchard le poursuivait pour fonder avec lui une grande
+affaire littérario-industrielle, un journal-annonces, quelque chose de
+gigantesque. Terral devait trouver les fonds dans la poche de ses amis
+et Matouchard le succès du journal dans la cervelle de ses rédacteurs.
+Mais Terral n'y tenait qu'à moitié. Pourquoi s'imposer une position
+sociale lorsqu'il lui était si facile de s'en passer? Il figura bientôt
+au premier rang de cette bohème dorée sur toutes les coutures qu'on
+rencontre partout à Paris, sans pouvoir affirmer au juste ni d'où elle
+vient ni où elle va. Le boulevard est ainsi encombré de personnalités
+bizarres, dont on connaît tout au plus le nom et le visage; gens
+charmants, souriants, au fait de tous les petits mystères de tous les
+mondes, sachant sur le bout du doigt la comédie contemporaine, rôdeurs
+et maraudeurs de toutes les coulisses, et mieux renseignés cent fois
+sur les Parisiens et les Parisiennes que l'almanach Bottin tout entier.
+
+Héros éphémères au surplus, qui disparaissent un beau matin comme une
+bulle de savon qui se crève. Il en est ainsi qui durent huit jours,
+d'autres un mois, d'autres dix ans. Ces derniers sont rares. Ce ne sont
+pas les privilégiés d'ailleurs: leur vieillesse est sinistre et l'on
+devient mélancolique à compter les efforts qu'ils multiplient pour ne
+pas se survivre.
+
+Terral s'était décidément classé parmi ces célébrités du macadam qui
+font qu'on se demande souvent ce que c'est que la gloire. On citait ses
+mots dans les petits journaux.
+
+On vantait son escrime et la façon dont il conduisait son _dog-cart_;
+pour mille écus il n'eût point manqué son _tour du lac_ à l'heure où il
+est «convenable» d'aller au Bois. Il savourait largement cette
+atmosphère de flatteries, d'encens, de grosses envies et de petites
+calomnies qu'il s'était faite. Cette vie trouvée, c'était la vie
+cherchée. Il marchait en pleine terre promise.
+
+Il remontait les Champs-Élysées, un matin, tout en fumant, lorsque à
+travers les allées il aperçut, allant à pas comptés et baissant la tête,
+Bourdenois, qu'il n'avait pas revu depuis le jour où ils avaient échangé
+leurs confidences. Bourdenois ne le voyait pas; il ne devait rien voir;
+il paraissait absorbé, il était pâle et fatigué. Terral hésita un moment
+à le reconnaître, puis il marcha droit à lui, autant pour causer avec un
+camarade d'enfance que pour étaler son succès devant un ami.
+
+--Bourdenois, dit-il tout haut, quand il fut à quelques pas du peintre.
+
+L'autre releva la tête, se retourna, aperçut Terral et s'arrêta,
+ébauchant un sourire un peu attristé.
+
+--Je suis heureux de te retrouver, dit Terral. Que diable! Es-tu donc un
+lycanthrope ou as-tu oublié mon adresse?
+
+--Moi? dit Bourdenois... Non...
+
+Il paraissait un peu embarrassé.
+
+Le contraste était frappant entre Terral, le front haut, l'attitude
+fière sous ses vêtements élégants, et Bourdenois qui semblait regarder
+son paletot aux coudes usés et son pantalon soigneusement brossé mais où
+les genoux avaient, avec le temps, marqué leur place.
+
+--Tu as l'air sombre, caro Carlo, dit Terral... Le coeur est malade?
+
+--Oui, fit Bourdenois avec un sourire, le coeur!
+
+--Et l'estomac, pensa Terral. Il y a des gens maladroits. As-tu déjeuné?
+dit-il tout haut.
+
+--Non... Oui, répondit le peintre en se reprenant.
+
+--A cette heure-ci? Impossible! Tu as pris du chocolat peut-être.
+Allons, tu me tiendras compagnie!
+
+Il l'entraîna par le bras, tout en causant, vers le Café du Rond-Point,
+où les gentlemen de ce quartier hippique fraternisent volontiers avec
+les maquignons voisins et les écuyers du Cirque. Bourdenois aurait bien
+voulu refuser.
+
+--Allons, dit Terral, je suis vraiment enchanté de causer un moment avec
+toi. Je tiens à te prouver que j'avais raison jadis de souhaiter
+beaucoup et de désirer. Les désirs deviennent plus rapidement qu'on ne
+pense des réalités, et le royaume de ce monde n'est décidément qu'aux
+audacieux.
+
+--J'en suis persuadé, fit Bourdenois.
+
+Il semblait réfléchir et regardait la nappe blanche avec des yeux qui ne
+voyaient pas.
+
+--Mange donc, reprit Terral en riant... Et bois, quoique ce vin soit
+détestable.
+
+Il appela le garçon et demanda du Moulin-à-Vent;--puis regardant
+Bourdenois:
+
+--Oui, mon cher, dit-il, je suis au comble de mes voeux, et tu sais si
+ces diables de voeux étaient gigantesques. Je suis riche et je suis
+aimé. Le louis et la femme,--les deux pommes d'or à cueillir. Les voilà
+cueillies et je les croque. Et chose bizarre, mon ami, je dois tout cela
+à ce duel.
+
+--Quel duel? demanda Bourdenois.
+
+--Comment, quel duel?
+
+Terral posa sur son assiette la fourchette qu'il portait à sa bouche et
+regarda son ami d'un air stupéfait.
+
+--Tu ne sais pas l'histoire de mon duel?
+
+--Tu t'es battu?
+
+--Tu ne lis donc pas les journaux?
+
+--Mon ami, dit Bourdenois, tu m'excuseras; je vis comme un ours, dans
+mon atelier. Je ne sais rien, je ne lis rien. J'attends et je travaille.
+
+Terral contraint de s'avouer que sa renommée n'avait pas franchi
+certaines frontières, parut un peu vexé un moment, mais il s'en consola
+bien vite en racontant l'aventure. Bourdenois écoutait de l'air d'un
+homme qui songe à autre chose et qui n'a pas grande attention à accorder
+aux malheurs d'autrui.
+
+Lorsque Fernand eut achevé, Bourdenois le félicita modérément, et il se
+fit un silence.
+
+Puis Terral interrogea son compatriote par politesse:
+
+--Ah! çà, dit-il, et toi? Tes amours? Car tu avais des amours? Cette
+idylle en pleine pépinière du jardin de Marie de Médicis! Daphnis et
+Chloé échangeant des regards aux pieds de la statue de Velléda? Que
+devient ta Vierge du Luxembourg?
+
+--Tu as bien tort de railler, fit Bourdenois. Je suis malheureux, et je
+souffre.
+
+--Je ne raille pas, dit Terral.
+
+--Eh! bien, reprit Bourdenois, tout cela n'existe plus. Un joli rêve.
+Mais il a bien fallu s'éveiller.
+
+--Comment!... Cet ange?
+
+--Tu ne comprends pas, dit Bourdenois en voyant le sourire de Terral. Ce
+n'est point une déception. D'ailleurs ce n'était pas une maîtresse que
+je souhaitais, mais une femme. Tu n'as jamais désiré le foyer, toi qui
+désires tant? Et tu te crois ambitieux! Je le suis plus que toi! Est-ce
+que je ne t'ai pas dit que je _la_ voyais souvent au Luxembourg, dans la
+même allée, à la même heure, comme si elle fût venue à un rendez-vous.
+Son père l'accompagnait toujours. Son père! un honnête homme, celui-là.
+Un pauvre vieux professeur entêté dans ses idées et qui a donné sa
+démission en 1851... Il est pauvre, et vend des leçons de latin à des
+marmots qui se mouchent dans leur grammaire, quand il devrait enseigner
+la philosophie dans une chaire de la Sorbonne. On ne choisit pas.
+D'ailleurs il préfère sa position à toute autre. Sa conscience lui tient
+lieu de dessert. Puis, il mange après tout, le bonhomme! Sa fille--elle
+s'appelle Claire, Claire, tu entends?--fait de la tapisserie pour les
+magasins du voisinage. Elle tient la maison en ordre. Ils n'ont pas de
+bonne. Et c'est un nid pourtant, un nid flamand, propre et gai. Il m'a
+invité à aller le visiter. J'y suis allé. Nous avons causé. Il fallait
+voir sa joie quand il a découvert que mes idées étaient les siennes! Et
+comme il prenait soin de me convertir sur la question des nuances
+imperceptibles! Bref, je l'adore.
+
+--Et sa fille aussi? dit Terral.
+
+--Et sa fille aussi, fit Bourdenois que le vin rendait bavard.
+
+Il s'était habitué à ne boire que de l'eau.
+
+--Et mademoiselle Claire?
+
+--Eh! bien?
+
+--Est-ce qu'elle t'aime?
+
+--Oui, dit Bourdenois simplement.
+
+--Alors épouse-la.
+
+Bourdenois recula brusquement sa chaise et avec un accent désespéré qui
+ne toucha pourtant pas Terral:
+
+--Eh! voilà, mon ami, ce qui me tue. L'épouser? Impossible!
+
+--Et pourquoi?
+
+--Ah! pourquoi? Parce que je ne gagne pas avec mes pinceaux de quoi me
+nourrir, comprends-tu? Parce que la municipalité de notre petite ville
+qui m'avait envoyé ici pour étudier, m'a retranché net la pension
+qu'elle me faisait à Paris. Vote du conseil municipal. Il faut
+s'incliner. Alors pourquoi m'ont-ils mis en diligence un beau matin,
+comme un colis, s'ils devaient ici me laisser pour compte? Oui, j'ai
+beau chercher, aller, venir, lutter, je suis gueux comme devant. Et je
+m'en moquerais, si je n'aimais pas. Me marier?... Parbleu! Mais que
+deviendrait Claire avec un imbécile qui n'a pas de quoi vivre entre les
+mains. Et son père! Elle ne veut pas le quitter. Elle a raison. Et les
+enfants? me vois-tu à la tête de cette famille qui me dirait:
+Nourris-moi! Tiens, il me prend des idées folles. J'ai envie d'en finir
+par le saut du pont. Je doute, que veux-tu? Je n'ai peut-être pas de
+talent! Non, je n'en ai pas puisqu'on m'achète vingt francs des tableaux
+qui me coûtent plus que cela de toile et de couleur. Et quand je vois
+des sots qui vendent leurs barbouillages comme de la paille... Des sots,
+il n'y a pas à dire... Je me demande si j'y vois clair, et si c'est moi
+qui suis un niais, ou si ce sont eux...
+
+--A la bonne heure, dit Terral, te voilà bien près de haïr. La rage est
+le premier échelon du succès.
+
+--La rage? dit Bourdenois étonné. Ah! bien, oui, la rage! Je t'en moque,
+la rage! Je vis dans mon coin, un triste coin, et je ne déteste
+personne, je te prie de le croire; je n'en veux qu'à moi-même... Il y a
+longtemps que je ne me suis plaint comme je le fais... Mais je ne sais
+pas, ce matin... Qu'est-ce que ce vin-là?... J'ai mal à la tête... Je
+n'en bois pas tous les dimanches... Du fromage, un petit pain, de la
+charcuterie dans les grands jours, et de l'eau, voilà le régime. Ça ne
+refait pas l'estomac. Seulement de temps en temps, j'entre dans un
+bouillon Duval, je verse dans le bouillon un demi-septier de vin,--c'est
+la mesure--et j'avale le mélange, je _fais chabrol_, comme nous disions
+chez nous. Avec cela, on se soutient. Non, je n'enrage pas. Je me
+plains, mais je me résigne. Eh bien, quoi! ou je succomberai et ce sera
+fini, ou je m'en tirerai et j'oublierai vite. Tiens, sortons. Ma tête
+tourne. Ouf! Il fait chaud ici!
+
+--Sortons, dit Terral en souriant.
+
+Il paya le garçon et alla faire un tour de Bois avec Bourdenois, mais
+dans une voiture fermée. Bourdenois parla encore et de son amour et de
+ses luttes, et de sa résignation.
+
+--Où veux-tu que je te conduise? dit enfin Terral un peu lassé.
+
+Bourdenois allait dire son adresse. Il s'arrêta.
+
+--Où tu voudras.
+
+Terral le déposa sur le boulevard et le quitta sans insister. Il avait
+été tenté de lui glisser quelques louis dans la poche.
+
+--Bast! se dit-il. A quoi bon? D'ailleurs à l'avenir, je prendrai garde
+à de pareilles rencontres! C'est un chapitre de la _Morale en action_,
+ce garçon-là. Il y a deux sortes de gens qu'il faut éviter: les coquins
+forcenés et les gens vertueux!
+
+Charles Bourdenois rentra seul dans son atelier, un pauvre diable de
+taudis où un poële immense, veuf de charbon depuis longtemps, ne
+chauffait même pas en hiver les toiles, les lambeaux d'études, les
+plâtres et le chevalet de l'artiste. C'était une pièce assez vaste,
+prenant le jour par une large fenêtre vitrée avec balcon, qui donnait
+sur le boulevard extérieur. A la muraille étaient accrochés les
+différents objets qui formaient le _luxe_ de Bourdenois, des tableaux
+inachevés, des croquis, un portrait de femme, un portrait en pied qu'on
+avait laissé pour compte à l'artiste,--accident plus commun qu'on ne
+pense. Le reste était bien dégarni. Les meubles en vieux chêne, un bahut
+et des bronzes que Bourdenois avait achetés jadis, s'étaient peu à peu
+dirigés vers le marchand de bric-à-brac ou le revendeur. Ce qui restait
+n'avait plus de valeur et sentait la misère. On avait froid au coeur
+en entrant-là.
+
+Bourdenois se laissa tomber sur une façon de divan usé et crevé,
+laissant voir le crin qui le rembourrait et qui sortait par flocons--et,
+croisant les bras, il se mit à rêver. La porte d'un petit cabinet noir
+qu'on eût dit creusé dans un placard, laissait apercevoir le petit lit
+en fer, plat comme un lit de camp, où il dormait, où il oubliait, où il
+rêvait d'_elle_!
+
+Il se sentait véritablement étourdi. Le Moulin-à-Vent avait monté à la
+tête du buveur d'eau; puis, cette rencontre l'avait troublé et mis hors
+de lui. Terral puissant, Terral riche, l'audace s'imposant à la foule,
+la fortune conquise par un coup de main. Il y avait de quoi ébranler la
+foi la mieux affermie.
+
+--Je suis peut-être un sot, pensait Bourdenois. La lutte assidue n'est
+que bêtise, et quelque brutalité vaudrait mieux. Pour attirer
+l'attention, un coup de grosse caisse vaut mieux qu'une plainte. L'homme
+qui a le mieux compris son époque, c'est Mangin. Terral a joué sa vie et
+il a gagné. Ah! si j'osais!
+
+--Et oser quoi? reprenait-il ensuite. Est-ce que je suis de ceux qui
+inventent les événements? Comment saurais-je les faire naître quand je
+suis incapable peut-être d'en profiter?...
+
+Il était horriblement découragé. Ses idées se mêlaient, se heurtaient.
+Pour la première fois, il en avait peur. Quelle vie triste, mais calme
+et d'incessant labeur jusqu'alors. Sa médiocrité lui avait suffi; il ne
+s'était même pas révolté quand elle était devenue la misère. Maintenant,
+le succès de Terral le transformait. Il le sentit si bien qu'il fit un
+effort pour penser à autre chose. Il songea à Claire.
+
+M. Gouvenot, le professeur, habitait avec sa fille, rue Soufflot au
+cinquième étage, un appartement dont le balcon donnait à la fois sur le
+Panthéon et sur le Luxembourg. Quatre pièces, la chambre du père, la
+chambre de Claire, une salle à manger qui servait de salon, une
+bibliothèque et une cuisine. Tout cela propre, presque gai, flamand
+comme avait dit Bourdenois à Terral. C'était là, dans ce paisible
+intérieur, que le peintre reportait sa pensée lorsqu'il voulait oublier
+un peu les âpretés de tous les jours.
+
+Il évoquait le visage pur, les grands yeux noirs, le sourire confiant et
+pourtant mélancolique de Claire, et soudain le voilà rasséréné, plus
+décidé que jamais à tout braver, plus certain de réussir. M. Gouvenot
+accueillait avec un vif plaisir ce jeune homme qu'il avait rencontré
+comme par hasard et qui, de jour en jour, de conversation en
+conversation, lui était devenu véritablement cher. M. Gouvenot était le
+fils d'un conventionnel et il avait vieilli dans les idées de son père,
+qui avaient été celles de son enfance. Justement Bourdenois avait, parmi
+ses oncles maternels, un de ces proconsuls de la République que la
+réaction essaya d'englober dans une réprobation générale et qui
+furent--je ne parle pas de quelques terribles exceptions--de patients et
+zélés organisateurs, prêts à sacrifier leur existence et leurs intérêts
+au devoir, de braves gens et de bons citoyens. Il n'en avait pas fallu
+davantage pour que M. Gouvenot s'éprît de belle amitié pour le peintre.
+Le vieillard était d'ailleurs un homme confiant, communicatif, marchant
+désarmé dans la vie, l'oeil sur son idéal, et ne regardant guères à ses
+pieds.
+
+Il avait été bien des fois trompé, trahi, berné sans que sa candeur
+native--doublée de résolution et de fermeté--se fût un instant démentie.
+C'était Claire qui veillait sur lui.--C'est moi qui suis _sa fille_,
+disait-il parfois en riant. Absorbé par des travaux importants sur
+l'histoire de la Révolution et de la réaction thermidorienne qu'il avait
+entrepris d'écrire, il accumulait depuis trente ans des matériaux, des
+journaux, des dessins, des autographes, des brochures, les réunissait en
+liasses, les étiquetait, et ne se décidait jamais à mettre la main à la
+plume.
+
+--Le temps n'est peut-être pas venu, disait-il doucement. Laissons
+marcher les choses. Plus on s'éloigne d'une époque, plus on y voit
+clair. Il est peut-être bien tôt!
+
+--Ah! çà, mais, lui demandait parfois Claire, est-ce que tu vas raconter
+des histoires de 1789 aux élèves à qui tu donnes des répétitions?
+
+--Eh! eh! faisait M. Gouvenot qui souriait à cette idée.
+
+Le fait est qu'il expliquait avec complaisance les vieux auteurs latins,
+et qu'il s'enthousiasmait tout naïvement,--devant les enfants
+étonnés--aux discours de Tite-Live, aux sévérités de Tacite.
+
+Il se morigénait ensuite et se disait:
+
+--Vieille bête, tu auras donc toujours dix-huit ans?
+
+Claire était déjà majeure. Mais décidée à rester et toujours aux côtés
+de son père. Elle ne voulait se marier que si son mari acceptait cette
+vie à trois. En cela Charles Bourdenois était assurément l'homme qu'elle
+eût choisi. Elle l'aimait et surtout l'estimait. Seulement encore
+fallait-il réfléchir. Entre eux deux, dès le premier jour, le maigre
+fantôme de la misère menaçait de se dresser. Il ne fallait pas songer à
+cette union--qu'elle eût souhaitée--tant que Charles ne pouvait
+répondre de son avenir et de l'avenir des siens.
+
+Et le temps passait. Bourdenois, semblable à la soeur Anne du conte de
+fées, ne voyait rien venir. Il désespérait. Cette rencontre de Terral
+lui fit l'effet d'une heure d'ivresse. Il demeura pendant quelques jours
+la tête lourde et le coeur mal affermi. Il n'avait plus la même ardeur
+au travail, il lui semblait avoir bu quelque liqueur mauvaise.
+D'ailleurs, ce n'était plus seulement la gêne qui le torturait, c'était
+la faim. Oui, la faim, avec toutes ses horreurs. Bourdenois ne vendait
+rien, n'avait rien, ne connaissait personne, s'enfermait d'ailleurs dans
+son atelier comme dans son antre et se laissait dévorer par cette
+maladie qu'on n'a pas encore su guérir. Un matin, il sortit de sa bauge.
+Pourquoi? Il n'en savait rien. Ce logis farouche lui faisait peur. Il y
+avait deux jours qu'il n'avait mangé, et, l'avant-veille, son repas,
+arrosé d'eau, avait été misérable. Il se sentait l'estomac tiraillé, la
+tête vide, il lui semblait que les passants avaient des tournures
+étranges, que les voitures roulaient avec un son bizarre, que les
+maisons tournaient.
+
+Il marchait au hasard, mais regardant à terre pourtant, le trottoir, les
+pavés, les ruisseaux.
+
+Il se souvenait qu'autrefois il avait trouvé, en sortant de chez lui, 20
+francs entre deux pavés. Il les avait donnés à un pauvre.
+
+--Aujourd'hui, songeait-il, je les garderais et je mangerais!
+
+Il ne savait où il allait. Il se retrouva sur les boulevards
+extérieurs; il s'arrêtait machinalement aux étalages des marchands de
+livres ou de chansons, devant les images accrochées à des cordes. Il
+marchait plus vite en passant devant les traiteurs ou les cafés. Puis il
+avait envie d'entrer, de s'asseoir, de manger et de ne point payer.
+
+Mais il passait. Il alla ainsi jusqu'à Montmartre. Il faisait beau.
+Bourdenois se souvenait être venu souvent là regarder Paris au soleil
+couchant. La butte était envahie par des bandes d'enfants. Ils se
+battaient, se culbutaient ou se laissaient glisser sur leur pantalon
+jusqu'en bas. Toute cette joie, ce mouvement, ces cris, ces joues
+rouges, firent mal à Bourdenois. Il marcha encore. Les terrains
+devenaient vagues. Il s'arrêta sur la route de Saint-Denis, aux
+fortifications. Ses nerfs horriblement tendus l'avaient seuls soutenu
+jusqu'ici. Il s'affaissa tout à coup et tomba plutôt qu'il ne s'assit
+sur l'herbe.
+
+Le soleil envoyait aux murs blancs des maisons des reflets d'or. Il
+s'élevait de l'herbe comme un murmure. Des oiseaux se poursuivaient et
+se chamaillaient dans les arbres grêles et poudreux. Bourdenois se
+coucha tout de son long sur l'herbe. On dut le prendre pour un homme
+ivre.
+
+Il espérait dormir. Impossible. Ses entrailles le tiraillaient,
+appelaient, torturaient. Il se redressa sur le coude, regardant la route
+d'où le soleil était parti, le ciel qui se teignait de rouge, la nuit
+qui venait.
+
+Un frisson le parcourait tout entier. Il se vit seul dans ce silence qui
+montait.
+
+Un enfant vint à passer près de lui portant--pour son père qui
+travaillait près de là sans doute--du ragoût dans une gamelle et un
+morceau de pain sous son bras.
+
+Bourdenois sentit cette odeur de sauce, et ses yeux dilatés virent à
+deux pas de lui cette nourriture qui venait.
+
+Il eut l'idée--un éclair--de se jeter sur cet enfant, d'arracher, de
+voler... Brusquement il se recoucha, mordant ses poings.
+
+--Je suis un misérable, se dit-il.
+
+La pensée qui avait surgi lui faisait horreur. Il retomba épuisé.
+
+C'était une torpeur étrange, une sorte d'ivresse qui s'emparait de lui.
+Il entendait comme des chants--là-bas, bien loin, une voix
+d'homme,--voulait appeler, se soulever et ne pouvait pas. Il éprouvait
+cette sensation bizarre qu'on a parfois en rêve. La terre manque sous
+vos pieds et l'on tombe brusquement--dans le vide.
+
+L'homme qui chantait aperçut, par hasard, sur le talus, Bourdenois sans
+connaissance. Il fut tenté de continuer sa route, croyant avoir affaire
+à quelque ivrogne. Mais il vit la face pâle du jeune homme, amaigrie,
+creusée.--Drôle de figure, pensa-t-il. Il s'avança, se pencha sur
+Bourdenois et lui prit la main. Elle était comme glacée. Le pouls
+battait faiblement.
+
+--Hum! dit l'homme tout haut, ce n'est pas un _soiffard_, c'est un
+malade.
+
+Il lui frappa dans les mains, il lui ôta sa cravate, il appela le
+premier passant venu,--un charretier qui menait du bois à la Briche,--et
+lui dit de l'aider.
+
+--A cause? fit l'autre.
+
+--Vous ne voyez donc pas que cet homme-là se meurt. Portons-le chez le
+pharmacien et plus vite que cela!
+
+--Facile à dire. Et le pharmacien demandé, où est-il?
+
+--Alors, chez le marchand de vin. C'est un _bouchon_, ça, là-bas?
+
+--Oui.
+
+Ils emportèrent Bourdenois, on le ranima, il regarda autour de lui. Il
+ne s'expliquait rien, ne comprenait pas, interrogeait tous ces visages
+curieux.
+
+--Eh bien! dit l'homme qui l'avait vu le premier, comment vous
+trouvez-vous!
+
+C'était un ouvrier à l'air franc et gai; Bourdenois le regarda fixement
+comme s'il le reconnaissait.
+
+--Inutile de me dévisager, continua l'autre en riant. Vous ne m'avez
+jamais vu. Mais c'est égal. Voyons que vous est-il arrivé?
+
+--Je ne sais pas, dit Bourdenois dont la tête tournait.
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria la marchande de vin... Du vinaigre! Il
+s'évanouit encore!
+
+La tête de Bourdenois se penchait sur l'épaule gauche.
+
+--Ah! sacrebleu, fit alors l'ouvrier en se cognant le front, je devine à
+présent. Il meurt de faim tout simplement.
+
+--De faim?
+
+Ils étaient dix ou douze à regarder d'un air incrédule les vêtements de
+Charles Bourdenois.
+
+--Oui, de faim!... Quand vous m'examinerez avec des yeux de loto?... De
+faim... Allons vite, un bouillon, un beefsteack, du pain, du vin, du vin
+surtout. Leste!
+
+La marchande débouchait déjà une bouteille de _cachet vert_. Bourdenois
+revint à lui peu à peu, trempa ses lèvres dans le verre, s'informa et
+tendit la main à l'ouvrier.
+
+--Oh! dit celui-ci, il n'y a pas de quoi. Seulement, je ne suis pas
+fâché d'avoir deviné que vous tombiez d'inanition. Eh! la mère. On n'est
+pas si bête que ça, qu'en dites-vous?
+
+Bourdenois, attablé devant un beefsteack qui saignait sous le couteau,
+mangeait avec la voracité et le contentement naïf des enfants ou des
+convalescents. Il ne songeait pas que tout à l'heure il faudrait payer.
+Le besoin était le plus fort: l'appétit, dans le réveil de son être,
+avait pris le pas sur le raisonnement.
+
+L'ouvrier, assis devant le peintre, lui remplissait son verre et
+trinquait de temps à autre.
+
+--Et comme ça, dit-il, vous étiez donc sorti sans argent? Comment
+diable...
+
+Bourdenois laissa brusquement tomber sa fourchette sur son assiette, et
+resta immobile. Sans argent! Il se rappela tout, et fit un mouvement
+pour se lever de table.
+
+--Eh bien! quoi? dit l'autre. Vous partez?
+
+Le peintre retomba assis sur son tabouret.
+
+--Vous ne mangez plus?
+
+--Non.
+
+--En voilà une idée! Tenez, je devine, dit l'ouvrier en baissant la
+voix; pas le sou, hein?
+
+Le regard de Bourdenois répondit pour lui.
+
+--Alors c'est donc une affaire, ça! fit l'ouvrier. J'ai cent sous sur
+moi--heureusement. Nous partagerons.
+
+--Eh! dit Bourdenois, qui sait si je pourrai seulement vous rendre...
+
+--Ah! çà, on est donc bien bas percé? Excusez la question. Mais peut-on
+savoir quel état...
+
+--Je suis peintre...
+
+--Peintre de tableaux?
+
+--Oui.
+
+--Comme ça se trouve. Nous pouvons nous donner la main--de loin. Je suis
+peintre sur porcelaine... Décorateur... Mais alors, la toile, ça ne
+roule pas, hein! C'est les photographes qui sont cause de tout, je
+parie.
+
+--Peintre sur porcelaine, songeait Bourdenois. Et combien gagnez-vous
+par jour? demanda-t-il.
+
+--Cent sous... La journée est de dix heures. Ensuite, je puis encore
+travailler à mes _veillées_.
+
+--Et, fit Bourdenois, croyez-vous que je pourrais...
+
+--Vous? Certainement. Je me charge de vous donner l'emploi des couleurs
+qui ne sont pas les mêmes que vos couleurs à l'huile. Et si vous voulez
+faire la figure ou le paysage, vous pourrez patienter. D'autant plus que
+si vous torchez pas mal la toile, vous pouvez devenir plus fort, au bout
+d'un certain temps, que les peintres sur porcelaine. Seulement, ah! ma
+foi! pas de simagrées. C'est du métier, vous savez!
+
+--Eh! le métier! dit Bourdenois comme s'il se fût parlé à lui-même. Je
+le sais par coeur, ce mot-là. «C'est du métier!» Le grand argument de
+la Bohême qui veut ne rien faire et croupir en son coin. Eh! bien, j'en
+ferai, du métier! Le principal est de vivre. Ensuite j'irai à l'art, si
+je puis,--la journée finie et le pain gagné. Le hasard fait bien ce
+qu'il fait, tenez. Il vous a jeté sur mon chemin pour me sauver. Je
+m'appelle Charles Bourdenois. Je n'ai pas un sou, mais je suis un
+honnête garçon, et je vous suis dès aujourd'hui tout dévoué,--corps et
+coeur.
+
+--Accepté! fit l'autre. Je m'appelle Rambosson. Aussi _riche_ que vous,
+et avec ça marié de l'an dernier, et une fille en nourrice. Malgré tout,
+gai comme un pierrot,--ce qui vaut mieux que de l'être comme un
+croque-mort. La chose a voulu que j'aille aujourd'hui pour figurer à
+Saint-Denis dans un conseil de famille, et que je passe à côté de vous.
+Ça s'est bien trouvé. Demain je demande au patron qu'il vous donne une
+_banquette_ dans l'atelier,--à moins que vous ne préfériez travailler
+chez vous.
+
+--Non, dit Bourdenois, L'atelier!... Je travaillerai mieux loin de ces
+maudites toiles qui ne vous nourrissent pas!
+
+Ils revinrent ensemble à Paris. Rambosson donna rendez-vous à Bourdenois
+pour le lendemain. Charles revint dans son pauvre logis, le coeur plus
+allègre, confiant à présent, et revoyant plus près de lui le visage de
+celle qu'il aimait. C'était par le travail de chaque jour, par le
+travail de l'ouvrier, qu'il allait tenter d'arriver jusqu'à elle. Il se
+sentait fier du sacrifice, plein de courage, emporté par cette idée qui
+prenait corps devant ses yeux:
+
+--Tu pourras la nourrir! Demain ton travail ne sera plus infécond, et
+ton dévouement stérile.
+
+Avant de s'endormir, il jeta à ses toiles inachevées un dernier regard,
+et comme un amant parlerait à sa maîtresse:
+
+--Je reviendrai à vous, dit-il tout haut, oui, je vous reviendrai, mais
+lorsque chaque soir j'aurai gagné la nourriture du lendemain!
+
+Pendant ce temps, Fernand Terral montait en voiture, et se rendait avec
+Cachemire chez Antonia Raymond, une femme à la mode, qui donnait une
+soirée. Les invitations imprimées en lettres d'or sur Bristol glacé,
+portaient que _la toilette la plus simple était de rigueur_; aussi se
+trouva-t-il dans l'appartement d'Antonia, rue du Helder, assez de
+diamants pour nourrir tout un faubourg pendant un mois. La fine fleur de
+l'élégance et de l'insolence parisienne, y luttait de parures et de
+toilettes chimériques. C'était pourtant un médianoche intime où quelques
+rares étrangers avaient été admis. Célébrités de turf et de boulevard,
+illustrations des coulisses dramatiques heurtant les héros des coulisses
+de la Bourse, une grande partie de ce _tout Paris_ qui défraye les
+chroniques, avait franchi l'antichambre d'Antonia Raymond. Des
+boursiers, des acteurs, un ou deux de ces journalistes qui font plus de
+bruit ou de tapage, à eux seuls, que la corporation tout entière, des
+actrices, des mondaines du demi-monde, quelques gens titrés accourus en
+hâte (la plupart de fort loin), pour se brûler aux chandelles
+parisiennes, un amalgame étrange, l'image exacte de ce qui reste au fond
+du vase lorsque les forces vives de la province et de l'étranger, tout
+ce qu'il y a de riche, de beau, ou de noble un peu partout a fini de se
+dissoudre au grand foyer.
+
+Antonia rayonnait dans ce milieu hybride où le blason coudoyait la
+boutique, où, dans les propos, l'argot de la rue venait donner de la
+tête contre le langage encore mal désappris du faubourg Saint-Germain ou
+d'une cour allemande. Elle avait fait tendre de fleurs sa vaste salle à
+manger, et Chevet y dressait un souper de trois mille francs. Elle était
+l'amie de Cachemire. Suzanne, simplement vêtue d'une robe blanche,
+garnie de violettes du pôle naturelles, éclipsait les toilettes les plus
+_diamantées_, et Antonia ne tarissait pas d'éloges sur cette parure.
+Tout le succès, comme on dit, était d'ailleurs pour Cachemire, et Terral
+savourait ce triomphe avec une certaine nuance de dédain.
+
+Les invités n'avaient pas grand besoin d'être présentés les uns aux
+autres. Tous se connaissaient ou à peu près, beaucoup se tutoyaient. Un
+chroniqueur de petit journal prenait en note, dans un coin, les noms des
+convives, car après la chronique des bals du grand monde, il était donné
+à ce temps-ci de connaître la chronique des fêtes du monde interlope.
+Berthe Jouanni était là, celle qui provoqua en duel un de ses amants qui
+venait de se marier; Félicie Germont, l'ancienne écuyère de
+l'Hippodrome; Géraldine de Riancourt, qui porte le nom de son père comme
+on se parerait d'un ruban qu'on aurait sali,--bien d'autres encore--; le
+comte Broski, Olivier Renaud, le petit Barberino, venu d'Italie pour
+faire tourner les cervelles féminines de la rue de Bréda; bien d'autres,
+dont on redisait les noms à tous les angles d'écurie, sur tous les
+champs de course, dans tous les cabinets de restaurants.
+
+Et--comme deux souverains parmi leurs sujets,--Terral portant sa tête
+haute, Cachemire arborant son plus chaste et son plus irrésistible
+sourire.
+
+--Et M. de Rives? demanda Antonia avant de se mettre à
+table.--Rieusaint, vous n'avez pas amené M. de Rives?
+
+--Impossible, ma chère, répondit le comte, M. de Rives est un anachorète
+à présent. Rangé comme les papiers d'un bureaucrate. C'est bête!
+
+--Eh bien! nous souperons sans lui!
+
+On soupa.
+
+Elles se ressemblent toutes, ces nuits passées sous les lustres
+étincelants,--chaudes, fiévreuses, enivrées, gloutones,--pendant qu'au
+dehors il fait froid ou faim! Les mêmes gaîtés, les mêmes plaisanteries,
+les mêmes baisers, les mêmes cris. Les mêmes cris, surtout. Point de
+plaisir sans hurlements, disent ces fous. Tous entraînés alors dans la
+ronde grimaçante, élèvent leur diapason et détonnent. Choc des verres,
+rires sans cause, éclats sans fin, tout se heurte. La symphonie tourne
+au bruit.
+
+On ne converse pas, on s'interpelle, et le rictus remplacé la gaieté!
+Chasse au plaisir! Les lendemains seuls valent quelque chose--par
+l'enseignement. La morale se nomme alors indigestion, dyspepsie,
+névralgie. L'eau de Pullna prend des attitudes de vieux sermoneur. Tout
+se paye.
+
+En ce moment, ils ne songeaient pas à l'échéance.
+
+--Hurrah! Du vin! Du Madère! Finissez donc! Imbécile! Un seul, rien
+qu'un seul!... A la porte!... Une chanson! Rien! Personne! Ah! Oh!
+Eh!... En jouant du mirliton! Espèce d'académicien en chambre!... Ta
+parole?... Ça doit se manger la levrette! Jamais! Oui!... Non! Tu m'en
+rendras raison!... Bonsoir!
+
+Et parmi cette confusion, cette tempête, des propos plus longs,--mais
+aussi fous:
+
+--C'est insensé! Géraldine, vous mangez trop de parfait, mon enfant...
+C'est une indigestion que vous préparez à la fille de votre mère!
+
+--Eh! bien, qu'est-ce que ça vous fait, à vous? Encore du parfait,
+Robert, donne-m'en. Rien qu'un peu. Oh! est-il agaçant... Passe-moi le
+reste, Berthe!
+
+--Ah! vous savez, on a des nouvelles de Miron, qui avait _sauvé la
+caisse_?
+
+--Tiens, tiens...
+
+--Il mène un train de prince, à Bruxelles. La Rue aux Herbes Potagères
+ne parle que de lui!
+
+--Vive Miron!
+
+--Un toast à Miron!
+
+--Mesdames, Josépha n'a pas bu. Je demande pourquoi Josépha n'a pas bu!
+
+--Parce que Miron est une canaille, voilà!
+
+--Un peu fort, Josépha, ma fille!
+
+--Comment écris-tu canaille? Par un K?
+
+--Oui, une canaille. Il m'a flouée. Une chaîne superbe, grosse comme ça.
+Il me la donne. Je saute de joie. Moi qui étais si gentille pour lui! Un
+jour, je veux mettre la chaîne au clou... C'était du doublé!
+
+--Je m'en doutais!
+
+--Très-fort, Miron. Tromper ses actionnaires, bien, mais tromper
+Josépha... Mieux... Très-fort!
+
+--Vive Miron! vive Miron!
+
+--Sur l'air des _Lampions_: Vive Miron! vive Miron! vive Miron!
+
+--Est-elle _grue_, cette Josépha! dit Berthe en vidant une coupe de
+Champagne.
+
+Josépha se leva furieuse, saisit une pomme dans une corbeille et
+l'envoya brusquement à la tête de Berthe qui esquiva le coup. La pomme
+alla briser un petit miroir de Venise, ce qui, dit quelqu'un, fit rire
+l'assemblée _aux éclats_. Le petit Barberino raccommoda Berthe et
+Josépha en les embrassant toutes les deux. Antonia s'était levée pour
+voir les dessins faits par la brisure de la glace.
+
+--Deux losanges à droite, dit-elle en se rasseyant. Signe d'argent! Le
+petit Polonais _casquera_!
+
+--Oh! superbe! Antonia, ma chère, tu es superbe! Boranoff, ça vous venge
+ça, hein? Le petit Polonais _casquera_! Vive la Russie!
+
+--Ah! je m'en moque, cher... Laissez-moi. Félicie me raconte son
+histoire!
+
+--De quel droit?
+
+--Pas de faveur! Vive l'égalité! Pas de préférence!
+
+--On ne doit pas se parler à voix basse!
+
+--A la porte, Félicie!
+
+--Qu'elle parle pour tout le monde!
+
+--Faites-la monter sur la table...
+
+--Félicie, monte sur la table et conte-nous ton histoire!
+
+--L'histoire de Félicie! On demande l'histoire de Félicie!
+
+--Tout haut!
+
+--Silence!
+
+--Elle parlera.
+
+--Elle ne parlera pas!
+
+Félicie pleurait. Le vin lui montait à la fibre lacrymale. Elle
+contemplait son assiette avec mélancolie. Ses cheveux s'étaient dénoués
+et retombaient sur ses épaules. Elle regarda toute la table d'un air
+vague et lentement:
+
+--Ça m'est égal, vous savez, dit-elle avec les hésitations et les
+accents traînards de l'ivresse... Je vais vous la dire, mon histoire...
+Si vous croyez qu'elle est drôle?... Passe-moi du vin, mon petit
+Léopold... Non, le Xérès... Il faut vous dire que j'ai habité chez mes
+parents!
+
+--Parbleu!
+
+--Tout le monde a habité chez ses parents, cria Cachemire qui reposait
+sa tête dans le gilet de Fernand Terral.
+
+--A Chaillot, les parents! fit Berthe en suçant un morceau de citron
+trempé dans le poivre.
+
+--Ah! oui, continua-t-elle, avec ça qu'ils étaient mignons. Moi, je
+m'embêtais... Laissez mes cheveux, vous! Et puis, il y avait un petit
+clerc d'huissier sur le même carré. Il était joli comme tout.
+
+--Joli comme Barberino.
+
+--Si c'est une scie! fit le petit napolitain avec humeur.
+
+--Chut! Silence! L'histoire de Félicie.
+
+--Inélégante, cette histoire-là! dit le comte Broski.
+
+Félicie n'entendait rien.
+
+--A la fin des fins, eh! bien! quoi!... Je devins sa maîtresse... Mais
+voilà... Et l'enfant?
+
+--Ah! ah! il y avait un enfant!
+
+--Un enfant? Tableau!
+
+--Et qu'en as-tu fait de ton enfant, Félicie?
+
+Elle regarda encore la table de son oeil atone et avec un terrible
+sourire--celui des folles:
+
+--Je l'ai tué, dit-elle doucement.
+
+Ils étaient ivres, ils étaient fous, ils riaient, ils criaient, ils se
+galvanisaient, ils se tordaient, et _s'hystérisaient_.
+
+Mais quand elle eut dit ces mots, instinctivement ils se regardèrent,
+devenus glacés dans leur ivresse.
+
+--Je l'ai tué!... continuait Félicie au milieu de ce silence. Si petit!
+Je l'ai étouffé... De cette main-là... Ensuite, je l'ai mis dans la
+caisse à fleurs sur notre fenêtre--dans la terre... J'arrosais tous les
+matins. Il n'y avait pas besoin d'arroser, allez! Ça poussait! ça
+poussait! Du fumier, quoi! J'ai toujours gardé un bouquet de ces
+fleurs-là... Il est fané le pauvre bouquet, dit-elle en pleurant dans le
+verre qu'elle tenait, mais vrai,--il sent encore bon!
+
+Le silence était devenu glacé, sinistre, sépulcral. On s'examinait,
+chacun se demandant qui le premier allait partir.
+
+--Eh! bien, s'écria Terral en se levant brusquement, en voilà une partie
+de plaisir! On se tait... Jetons-la par la fenêtre, Félicie, avec ses
+histoires de revenants!... Le diable l'emporte, elle est lugubre!...
+Olivier Renaud, mon cher, un article à faire celui-là!
+
+--Ça a _jeté un froid_! dit Renaud.
+
+--Du vin! s'écria Antonia. Versez à boire!
+
+--Et oublions Félicie Hamlet!
+
+--Félicie Young! dit Olivier Renaud.
+
+--Je ne sais pas pourquoi vous m'insultez, dit-elle, je m'appelle
+Germot, moi!
+
+La symphonie du souper allait _crescendo_. De moment en moment, cette
+salle où l'on étouffait s'emplissait d'un bruit plus intense, de notes
+plus aiguës. Ce fouillis de têtes avinées, de pommettes rougies,
+d'étoffes claires et d'habits noirs, ce mélange de froissements de soie,
+de bruits de bouchons sautant en l'air, de verres heurtés et brisés, de
+lourds propos, cette chaleur parfumée, cette atmosphère chargée,
+pénétrante, électrique, les transportaient, les grisaient davantage.
+
+Cachemire se sentait heureuse dans cette fièvre.
+
+Ses tempes battaient. Elle pressait dans ses petites mains les mains de
+Terral. Elle regardait Antonia d'un air de triomphe. Elle se savait la
+reine de toutes ces femmes, la mieux aimée, la plus enviée! Elle avait
+toujours à présent un écrasant sourire. La fille du père Labarbade se
+donnait des airs d'Impéria.
+
+Et Terral aussi rayonnait. Il surprenait au passage plus d'un regard
+féminin braqué sur lui. Par ces hommes qui étaient là, lui aussi se
+savait étudié, jalousé! Il avait maintenant de l'or dans ses poches. Qui
+pouvait l'arrêter? Tout s'ouvrait. L'ambitieux voyait avancer l'avenir.
+
+--Terral, lui cria du bout de la table Olivier Renaud qui le regardait,
+allons, un toast!
+
+--Le diable soit des toasts, dit-il, ou buvez à la grande famille des
+sots, si vous voulez! Vous leur devez bien cela, journaliste!
+
+--Et vous, millionnaire futur!
+
+--Pourquoi pas? dit-il. Il y a assez d'imbéciles qui rampent. Laissez
+les gens d'esprit prendre leur vol. Il est bien temps que l'intelligence
+soit payée à sa valeur. Et si on ne la paie pas, qu'elle prenne! Oui, ma
+foi. Qu'est-ce que la morale absurde qui changerait le monde en cloître?
+La nature nous a créés appétits et désirs. C'est pour que désirs et
+appétits, tout soit satisfait. Que diable! si nous avons des dents, ce
+n'est point pour être condamné à nous les arracher. C'est pour dévorer.
+Et ceux qui ont les dents les plus longues doivent dévorer davantage!
+
+--Bravo!
+
+--Terral, vous êtes superbe!
+
+--Une chaire à la Sorbonne pour Fernand Terral!
+
+--La morale? Jolie sottise! Ce qui est bien ici est détestable là.
+Allez donc au Malabar avec votre morale stupide, ô gens vertueux! On
+vous pendra comme des gredins. Tout ce qui est profitable est bon, qu'en
+dites-vous, Broski?
+
+--Approuvé! Passez-moi le rhum!
+
+--D'autant plus que l'humanité est pétrie d'ineptie! Triste espèce!
+
+--Ah! dites donc, Terral, pas de sottises, fit Berthe.
+
+Cachemire regardait Terral avec amour. Elle ne l'avait jamais vu si
+beau!
+
+--Il n'y a que deux sortes de gens, continuait-il, ceux qui osent
+affirmer leur ambition. Place à ceux-là. Vive l'audace. Puis ceux qui se
+rongent le foie dans leur coin, sans oser faire un mouvement. Ils
+meurent tout aussi haineux et non satisfaits. Tant pis pour les timides!
+La règle donc est celle-ci: Vouloir beaucoup et prendre le plus
+possible. A l'assaut!
+
+--A la baïonnette!
+
+--Vous êtes magnifique, Terral, criait Olivier Renaud: L'Achille du
+boulevard!
+
+--Machiavel lui-même!
+
+--Oh! des bêtises alors, fit Antonia. Pas de noms propres!
+
+--Terral nous ennuie, disait Félicie en pleurant sur sa robe de soie
+mauve... Une chanson!
+
+--Une chanson! _La Femme à barbe!_
+
+--Comment? Il n'y a plus de liqueur? Passez-moi de l'eau de Cologne
+alors!
+
+--De l'eau de Cologne! C'est une idée!
+
+--Ah! çà, mais là-bas vous êtes ivres donc?
+
+--Oui! De l'eau de Cologne!... J'ai soif, moi, répétait Félicie... J'ai
+soif!
+
+--Du vinaigre de toilette, n'importe quoi!
+
+--A boire!
+
+Ils buvaient.
+
+La nuit finissait, la longue nuit embrasée, la nuit folle; le jour se
+levait, les ouvriers sortaient déjà dans les rues silencieuses, et,
+fous, avides encore, les lèvres cuites, ces insatiables demandaient à
+boire, à boire encore, toujours! Ils n'avaient plus de vin. Ils avaient
+bu des liqueurs précieuses, des _crus_ princiers, des crêmes exquises,
+et pour apaiser cette soif terrible, le matin venu, ils buvaient encore,
+mais cette fois, du petit bleu, pris à la hâte chez le marchand de vins,
+dans la rue,--du vin âpre qui les rafraîchissait, qui les jetait à
+terre, çà et là, groupés d'une façon sinistre, pâles, hâves, le fard
+tombé, verdâtres, les bougies s'éteignant dans les bobèches qui
+craquaient, quelques-uns ronflant, d'autres se plaignant, geignant,
+d'autres pleurant. Et Terral seul, debout, regardait ces yeux plombés,
+ces corps écrasés, ces vaincus de l'orgie en soutenant Cachemire qui
+s'était affaissée entre ses bras.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Un soir, en rentrant de sa répétition, Cachemire, toute joyeuse, dit à
+Fernand Terral:
+
+--Tu ne sais pas? Le théâtre répète une féerie! Il a assez de la
+comédie en costume moderne. C'est si bête! On aura des jupes courtes.
+C'est Marcelin qui va dessiner les costumes, et j'ai un rôle, oh! mais
+un rôle!... Six toilettes!
+
+--Ah! fit Terral.
+
+--Tu n'as pas l'air content?
+
+--Moi? si fait!
+
+Cachemire ne répliqua point. Mais elle ne s'était pas trompée. Terral
+avait paru contrarié; il l'était en effet, et il songeait à présent.
+Depuis quelque temps, d'ailleurs, il était jaloux.
+
+Terral, à la fin, s'était pris pour Cachemire d'un amour plus profond ou
+du moins plus violent qu'il n'osait se l'avouer. Encore ne pouvait-il se
+plaindre à personne de cette chute. C'était lui-même qui avait creusé la
+fosse où il était tombé. A force de jouer avec la passion, il s'y était
+brûlé le coeur ou les sens, un peu de l'un et beaucoup des autres. Il
+s'était cru au-dessus de la moyenne des hommes, et la cuirasse qu'il
+avait endossée avait pourtant ses défauts par où les flèches pouvaient
+pénétrer. Ce Titan avait trouvé son maître, et cet audacieux était bien
+près, à cette heure, de se voir dominé par la faible volonté et les
+caprices fous de Cachemire. Mais comme il était fort, réellement fort,
+il leur résistait. Il ne voulait pas qu'elle prît sur lui plus d'empire
+qu'il ne voulait lui en donner, et comme il reconnaissait
+instinctivement la puissance de cette enfant, instinctivement aussi il
+se roidissait et ne voulait pas faiblir.
+
+Ce qui avait poussé dans une sorte d'amour ce Terral, incapable pourtant
+d'aimer, c'était la jalousie. Il comprenait, il sentait depuis quelque
+temps que Cachemire n'était plus à lui tout entière. Elle semblait lasse
+et rassasiée, elle n'avait plus de ces élans qui la poussaient vers lui,
+de ces paroles où elle se livrait,--et sans mentir,--emportée qu'elle
+était elle-même par l'orgueil de sa conquête. Maintenant, au lieu de
+bavarder comme autrefois quand elle se trouvait avec Terral, la linotte
+demeurait triste avec de grands yeux ouverts sur quelque chose que
+Fernand ne voyait pas. Il la questionnait, elle balbutiait une réponse
+qui n'expliquait rien et elle soupirait.
+
+L'orgueilleux Terral souffrait vraiment de voir qu'elle ne lui
+appartenait plus. Il y avait une ombre, un désir,--il ne savait
+quoi,--entre elle et lui. Sa vanité s'en froissa. C'était le seul
+sentiment peut-être par lequel ce roc vivant fût accessible. Dès qu'il
+fut jaloux, il devint faible.
+
+Cachemire s'en aperçut et en abusa.
+
+Elle demeurait plus longtemps à présent à ses répétitions, elle n'était
+pas exacte à tous les rendez-vous qu'elle donnait, elle se faisait
+attendre, elle écoutait à peine les reproches, loin de demander pardon
+comme autrefois, elle souriait, chantonnait, passait à autre chose. Elle
+se sentait sûre de Terral, et n'avait plus besoin de se l'attacher aussi
+fortement. Pourtant elle l'aimait encore, par habitude peut-être.
+Fernand se demandait s'il ne valait pas mieux la quitter que de vivre
+ainsi, à ses côtés. Car enfin, l'argent qu'il gagnait était pour elle,
+et il en gagnait beaucoup. Cachemire avait des goûts de dépense folle.
+Il se creusait la tête pour y découvrir une mine d'or. Souvent il la
+trouvait. Ses coups de bourse étaient d'une audace effrénée, toujours
+heureux. Il remuait des millions en n'ayant pas mille francs en poche.
+Avec Rien il avait, il arrachait Tout.
+
+Cachemire ne lui en savait pas gré. Naturellement Terral, accablé de
+préoccupations, n'était plus le Terral dédaigneux et fier qu'elle avait
+connu, qui l'avait séduite. C'était un élégant comme tout le monde,
+comme M. de Bruand, non plus un amant, mais presque un mari, un maître.
+Toute domination la fatiguait. Ce n'était pas tant la vie luxueuse que
+la vie facile qu'elle aimait. Oh! sa liberté!
+
+Elle la trouvait, cette liberté, entre deux portants, dans les
+coulisses, dans sa loge où les lettres pleuvaient. Cette loge étroite,
+encombrée de pots de pommades, de brosses, de cold-cream, de couleurs,
+de poudre, de fausses nattes, de bijoux, de soie, cette loge sentant le
+gaze et le patchouly, cette boîte à cancans où l'habilleuse, le
+perruquier, les camarades, la portière, se suivaient, c'était un
+Eldorado. Elle y passait ses meilleures heures, ses plus enviées. Quand
+il fallait la quitter, elle se sentait un peu triste. Elle y restait
+donc le plus possible, caquetant, riant, à peine habillée, devant un
+miroir qui marivaudait avec elle, et lui répétait, tout un soir, qu'elle
+était belle et faite pour être aimée.
+
+Être aimée! Eh! certes, elle savait bien que Terral l'aimait. Mais cet
+amour-là avait quelque chose de _déjà vu_ qui la fatiguait. Elle eût
+voulu le conserver, mais y juxtaposer quelque roman nouveau, et de
+nouvelles émotions dont elle avait soif. Parfois aussi, comme dans le
+souper chez Antonia, elle sentait se réveiller en elle sa passion pour
+Terral. Mais cela durait peu. Elle songeait ensuite et rêvait;--si le
+Désir peut s'appeler le Rêve! Tout Paris connaît Messidor. C'est un
+petit homme maigre, couturé par la petite vérole, la figure en lame de
+couteau, mais les yeux pleins de poudre et la voix vibrante. Il jouait
+alors dans un drame quelconque un rôle comique, et tombait dans la pièce
+comme marée en carême pour chanter la _ronde_ de rigueur.
+
+Pendant qu'il _détaillait_ ses couplets un soir, il vit dans une
+avant-scène une jeune femme vêtue de blanc qui tenait sur lui une
+lorgnette braquée.
+
+--Tiens, se dit Messidor, Cachemire!
+
+C'était Cachemire.
+
+On en causa au foyer; Messidor en rit le premier. Le lendemain, à
+l'heure de la ronde, Cachemire était encore là.
+
+--Oh! oh! dit-on à Messidor, c'est significatif. Messidor, tu as tourné
+la tête à Cachemire. Le bourreau des coeurs, ce Messidor! On demande
+le crâne de Messidor.
+
+--Et qu'est-ce qu'on en ferait? dit mademoiselle Fernande, une des
+victimes de Messidor.
+
+Le surlendemain, à son entrée en scène, Messidor aperçut encore
+Cachemire.
+
+--Ah! _mes enfants_, dit-il en rentrant dans les coulisses, écoutez, je
+ne suis point fat, quoiqu'on m'ait fait assez laid pour me permettre de
+l'être, mais,--il porta en riant la main à son coeur,--c'est certain,
+je suis aimé!
+
+--Aimé! dit mademoiselle Fernande en haussant les épaules.
+
+Elle ajouta, dans le dialecte des _Frontins_ du Palais-Royal:
+
+--Il croit, ma parole, que toutes les femmes le _gobent_! Mais
+regarde-toi donc, Messidor!
+
+Messidor ne se trompait pas. Cette face maigre, ce corps malingre, ce je
+ne sais quoi de spirituellement grêle, avaient séduit Cachemire, cette
+Cachemire à la recherche d'un _idéal_. L'_éclectisme_,--qu'elle ne
+connaissait pas,--l'avait conduite de Terral à Messidor. Il l'eût menée
+tout aussi bien de la statue de l'Apollon du Belvédère au surmoulage de
+quelque pauvre statuette mexicaine. Elle mit d'ailleurs une certaine
+hardiesse dans l'aventure. Un soir, elle monta bravement dans les
+coulisses, saluant à droite et à gauche quelque camarade, elle alla
+droit à la loge de Messidor, et l'enleva littéralement dans son coupé.
+On en parla deux jours dans le monde des théâtres. Ce fut un petit
+scandale.
+
+Comme il en est de plus gros, on oublia celui-ci pour les autres, et
+tout fut dit.
+
+La vie de mensonge pour laquelle elle était née, la vie de ruses, de
+tromperies, de souriantes hypocrisies recommença donc pour Cachemire.
+Elle se sentit dans son élément, et respira. Elle avait langui jusqu'à
+présent (la constance, quel supplice pour ses pareilles! il ne leur faut
+ni la vertu ni les demi-vertus!), mais dès-lors, Cachemire redevint
+elle-même. Volupté suprême de la fille d'Ève, elle avait trompé M. de
+Bruand pour Terral, elle trompa Terral pour Messidor. Ce n'était que le
+début. S'étourdir, aller, venir, la vie folle, le choc des verres, les
+courses, le bruissement de la soie, l'odeur du souper, c'était son
+atmosphère, sa vie. Elle était née pour cela. Elle trouvait qu'il était
+temps de secouer les jougs. Terral pesait autant qu'avait pesé Armand.
+Terral! Elle le craignait cependant, et elle se cachait. Ah! s'il avait
+su!...
+
+Or, il savait. Il savait puisqu'il devinait. Il était furieux. Il se
+contraignait pour laisser croire qu'il ignorait. Il avait peur de
+l'explosion. Il n'avait point de preuves, mais des soupçons. Le jour où
+sous peine de ridicule il ne lui serait plus permis de laisser croire
+qu'il ne savait rien, ce jour-là serait terrible.
+
+Et ce jour-là devait arriver.
+
+Cachemire lui avait dit de venir la prendre, une après-midi, à l'heure
+du dîner. Il l'emmènerait au restaurant, puis au théâtre. Elle ne jouait
+pas. Terral avait loué une loge dans la journée. A l'heure indiquée il
+se présenta.
+
+Cachemire était absente.
+
+Terral trouva madame Labarbade et le petit Adolphe, en tunique, qui
+grimpait sur les fauteuils de reps blanc. C'était un jeudi; sa mère
+l'avait fait sortir.
+
+--Cachemire rentrera-t-elle bientôt? demanda Fernand.
+
+--Ah! fit madame Labarbade. Voilà!
+
+Elle avait pris un air important, et, les mains fermées, faisait
+tourner ses pouces autour l'un de l'autre.
+
+--Elle est au théâtre? dit encore Terral.
+
+--Je ne crois pas!
+
+--Rentrera-t-elle pour dîner?
+
+--Non, non, certainement. Je vais, moi, dîner avec mon Adolphe au
+Palais-Royal, et après le repas, nous irons au théâtre voir jouer
+Gil-Pérès!
+
+--Et mademoiselle Schneider! dit le collégien en clignant l'oeil
+gauche.
+
+--Gamin, va! fit la mère.
+
+Terral s'était assis, un peu impatient.
+
+--C'est bien, j'attendrai.
+
+Madame Labarbade passa dans sa chambre pour prendre son châle.
+
+--Vous savez, vous, dit alors Adolphe en s'approchant de Terral, si vous
+attendez ma soeur, vous attendrez longtemps. Il y a beau jour qu'elle
+a filé. Elle _la fait bonne_, allez! Savez-vous où elle dîne? A Nogent!
+
+--Parbleu! dit Terral en se levant.
+
+Il prit son chapeau et sortit brusquement pendant que le jeune Adolphe,
+étendu à la créole, battait avec ses souliers une charge sur le canapé,
+pour témoigner son contentement.
+
+--Tu ne sais pas? dit-il à sa mère lorsqu'elle rentra, j'ai _déclaqué_
+tout. Il va tomber au beau milieu du _balthazar_, là-bas. Ça va être du
+joli!
+
+--Ah! petit scélérat, fit madame Labarbade en riant, tu n'auras donc
+jamais fini?
+
+--Jamais! C'est la tête du Messidor que je voudras voir. M. Fernand va
+mettre les pieds dans le plat. _V'là ce que c'est, c'est bien fait_,
+chantait-il d'une voix de grillon.
+
+--Tu peux te vanter d'avoir de la malice, toi, répétait madame Labarbade
+en l'embrassant... Et puis, je ne suis pas fâchée que la péronelle ait
+sur les doigts. Si elle croit que celui-là est du bois dont on fait les
+M. Bruand!
+
+--Ensuite, tu sais, dit Adolphe, elle _m'embête_! L'autre dimanche, je
+n'avais pas de tabac, je lui demande vingt sous, elle refuse. Oh! bien,
+alors!... C'est pas une soeur, ça!
+
+--Ne crains rien, va, ajouta la mère, ses châles de l'Inde ne dureront
+pas toujours..... On aura sa revanche. Allons, viens!
+
+Terral était parti pâle, les dents serrées, cherchant une voiture sans
+une autre pensée que celle-ci: courir à Nogent, y trouver Cachemire, et
+la ramener à Paris après avoir souffleté celui... Mais le nom de cet
+homme, il l'ignorait. Puis il ne savait même pas où la rencontrer, elle,
+dans ce Nogent. Il revint machinalement chez Cachemire. Personne. Madame
+Labarbade était partie, la femme de chambre n'était plus là, le cocher
+avait sans doute conduit Cachemire à la campagne. Terral passa une
+soirée agitée; son amour-propre, plus douloureux que son amour, le
+torturait, ainsi outragé. Mais il saurait bien se venger.
+
+Il alla à son cercle, joua, perdit, perdit follement. En sortant il
+devait seize mille francs au petit Barberino. Peu lui importait. Il
+devait toucher le lendemain une liquidation. Il payerait. C'était
+Cachemire seule qui le rendait nerveux, furieux. Il voulut attendre au
+lendemain pour sa revanche. Il rentra chez lui, essaya de lire, puis de
+s'endormir, passa la nuit la plus agitée du monde, et se leva avec le
+jour. A dix heures, il était chez elle; Cachemire n'était pas rentrée.
+
+--Bien, dit Terral à madame Labarbade qui prenait un air inquiet pour
+lui parler, je reviendrai.
+
+Il revint. Cachemire couchée, dormait,--à quatre heures.
+
+--Madame a dit que personne... commença la femme de chambre.
+
+--Je sais, fit Terral, mais j'entre.
+
+Il poussa brusquement la porte de la chambre.
+
+Les rideaux étaient tirés; les gais rayons de soleil, arrêtés au
+passage, filtraient à peine de petits jets de lumière, semblables à des
+égratignures, qui se fichaient tout droit, comme des flèches, sur le
+tapis blanc à fleurs pâles.
+
+Le lit, aux grands rideaux de guipure soutenus par des rubans roses, se
+dessinait vaguement, comme une blancheur, dans la pénombre. Il y avait
+réellement quelque chose de candide et de virginal dans cette chambre où
+l'on n'entendait maintenant que la respiration un peu oppressée de celle
+qui dormait.
+
+Terral s'approcha du lit.
+
+Il s'était habitué à l'obscurité, à cette obscurité sourde des
+appartements qui confisquent la nuit pendant le jour. Il regarda
+Cachemire, elle était étendue, la tête appuyée sur son bras droit dont
+la main pendait et elle reposait, la bouche entr'ouverte. Ses cheveux
+noirs, dénoués, s'étaient répandus sur son front, et ruisselaient sur
+la dentelle de l'oreiller. Les paupières alourdies semblaient baissées
+sur les yeux battus comme par une main de plomb. Il y avait sur ce
+visage aux lignes pures quelque chose comme de la fatigue, la fatigue
+lente à secouer des lendemains du plaisir.
+
+Terral examina un moment Cachemire, puis il alla à la fenêtre, tira
+brusquement les rideaux sur leur tringle, souleva l'espagnolette, poussa
+les volets et fit, dans l'ombre parfumée de la chambre à coucher, comme
+une trouée de lumière.
+
+Cachemire n'avait rien entendu. Elle n'avait pas bougé.
+
+Il la prit par le bras et la secoua presque brutalement.
+
+Elle se souleva doucement, écartant de ses deux mains les cheveux qui
+lui coulaient sur le front, se frottant les yeux avec des mouvements de
+chatte et souriant, instinctivement.
+
+Quand elle aperçut Terral, elle poussa comme un soupir.
+
+--Ah! c'est toi!...
+
+--C'est moi.
+
+Elle fut en un instant réveillée, et sur le qui vive.
+
+--Tu m'en veux beaucoup, n'est-ce pas? dit-elle.
+
+Elle avait préparé ses batteries, sûre d'elle-même.
+
+--Non, dit-il froidement. Pourquoi t'en voudrais-je, n'es-tu pas libre?
+
+Il comprenait bien que ce n'était pas en s'imposant à une nature
+inconstante et vaine qu'on la domptait. Dans ces paroles, il mit une
+teinte de mépris. C'était le moyen de ramener, par le dépit, celle qui
+s'enfuyait.
+
+--Des pactes comme le nôtre ne sont pas signés pour longtemps, ajouta
+Fernand. Eh! pardieu, qui nous réunit? Un caprice. Il est fini, n'en
+parlons plus. J'ai--une minute--été tenté hier de me fâcher
+ridiculement. J'ai réfléchi. Je viens t'embrasser et te dire adieu.
+
+--Comment prononces-tu ça?
+
+--Tu es une bonne fille au fond, dit Terral en lui prenant les
+mains,--il eût voulu les broyer--nous serons toujours d'excellents amis.
+Donne ton front, que je t'embrasse...
+
+--Fernand, fit-elle alors en se redressant et en le regardant en face,
+dis-moi la vérité, tu ne m'aimes plus?
+
+--Vous avouerez, ma chère enfant, que vous m'avez peut-être donné le
+droit de vous oublier un peu...
+
+--Je t'ai oublié, moi?
+
+--Du diable si j'essayerai de m'en plaindre, mais je serais aveugle de
+ne pas le voir. Je t'ai attendue hier une heure au moins, d'autres se
+seraient cruellement désespérés.... A chacun son tempérament, moi...
+
+--Toi, tu es allé chez Antonia? Voyons, ne le nie pas.
+
+--J'ai parfaitement, que je sache, le droit d'aller où bon me semble, et
+vous de même au surplus, ma chérie. Je n'interroge pas, ne me faites pas
+de questions, c'est bien le moins.
+
+--Et si je te dis tout, moi, te tairas-tu encore?
+
+--Ah! çà mais, dit Terral en riant, tu es jalouse, Dieu me pardonne!
+
+--C'est possible! J'ai mon amour-propre comme une autre, n'est-ce pas?
+
+--Pardieu!
+
+--Écoute, vois-tu, Fernand. C'est vrai, on m'a entraînée à Nogent. C'est
+Florine... Une partie de campagne, voilà tout... C'était sa fête!... Je
+t'ai fait attendre... mais ce n'est pas une raison... Ah! j'ai été
+contrariée. Tu m'en veux encore, je le vois bien. Dis-moi, tu as vu
+Antonia, n'est-ce pas?
+
+--Ah! s'écria Terral, laisse-là cette niaise scène de jalousie. Que
+t'importe Antonia, et moi, et les autres? Me prends-tu pour un sot? Ce
+n'est pas Florine qui t'a entraînée hier, tu es allée à Nogent avec
+Messidor!
+
+--Fernand...
+
+--Eh! si je te le dis, c'est que je le sais!
+
+--Je jure, commença Cachemire...
+
+--Pourquoi jurer? Est-ce que je crie, est-ce que je me plains? Y a-t-il
+un reproche sur mes lèvres ou dans mes yeux? Regarde-moi. Après M. de
+Bruand, Messidor..., pourquoi pas? Est-ce que je te suis une chaîne,
+moi? Tu désires être libre... Va! Mais ce que je ne veux pas, entends-tu
+bien, c'est qu'on rie de moi par derrière et qu'on croie m'avoir trompé
+quand on m'aura menti! Je ne suis pas de ceux qu'on prend aux glus
+vulgaires. Et tu as cru faire de moi ton jouet, pauvre petite! Mais
+regarde-moi encore, je te briserais, toi et ce petit, entre ces deux
+doigts.
+
+Il se promenait à grands pas à travers la chambre, redressant sa tête
+hardie, suivi des yeux par cette Cachemire, devenue humble tout à coup,
+en retrouvant le Terral d'autrefois,--celui dont le regard la traversait
+comme un éclair.
+
+--Je ne suis pas un tyran, dit-il encore, et quel autre droit ai-je sur
+toi que celui du hasard et d'une fantaisie échangée? Mais à
+personne,--pas même à toi,--je ne permets d'oser me railler. Passer de
+mes bras dans ceux d'un autre? Soit. Tu es née d'ailleurs, ajouta-t-il
+avec mépris, et faite pour cela. Mais,--et Fernand Terral redressait son
+torse splendide,--essayer de me prendre pour dupe, Cachemire, voilà,
+entends-tu bien, ce que je te défends!
+
+--Eh! bien, oui, dit-elle tout à coup entraînée et écrasée à la fois par
+cette colère dédaigneuse et contenue, j'ai eu tort. Je te demande
+pardon. Je m'accuse. Je me repens. Je t'aime toujours. Tu es mon Terral.
+Voyons, est-ce que tu ne m'aimes plus, toi? Regarde-moi. Je suis ta
+petite femme. Je t'en prie, ne t'en va pas, Fernand, ne t'en va pas sans
+m'avoir dit que tout est oublié!
+
+Sur un fauteuil, la robe que Cachemire portait la veille, était jetée
+comme au hasard. Terral la prit, la repoussa et s'assit. Cachemire était
+venue se blottir à ses pieds, lui prenant les mains, appuyant sur les
+genoux de Terral sa tête brune et pâlie, et le carressant d'un sourire
+d'esclave, implorant, priant, s'humiliant. Il la regardait, les épaules
+nues, irrésistible, avec des battements de coeur, et se contenait,
+sachant bien, que le salut de la partie était dans sa froideur et dans
+son implacable dédain. Alors elle fut servile et basse, elle supplia,
+elle lui arracha son pardon par des larmes. Elle ne l'aimait plus
+pourtant. Mais il la _tenait_ toujours. Elle ne devinait pas que cet
+homme l'adorait. Elle se croyait délaissée. Elle avait peur,--par
+vanité,--de le perdre et de le voir à une autre. Sans doute elle voulait
+bien le tromper, mais elle était résolue à ne pas le laisser échapper.
+Malgré tout, malgré l'habitude, la lassitude, le temps, il n'avait point
+perdu de son prestige aux yeux de cette femme, et il était encore le
+préféré sinon le seul, l'aimant sinon l'amant.
+
+Terral s'applaudissait dans son orgueil d'avoir affecté avec un tel
+courage un détachement qu'il n'avait pas. Il savait bien que le jour où
+elle lirait clairement en lui, il serait perdu. Elle n'avait fait
+heureusement qu'épeler les premières faiblesses de Terral, et cette
+scène dernière venait de la rejeter dans ces réflexions pleines de
+troubles qui lui venaient lorsqu'elle essayait autrefois de s'expliquer
+cet étrange caractère de Terral. Tant de câlineries d'enfant opposées à
+des intrépidités audacieuses, le mépris et l'amour, l'ironie et la
+caresse, l'ardent baiser et la main de fer prête à frapper, Terral avait
+à la fois, et à quelques heures de distance, tout cela, ces tendresses
+et ces brutalités, le charme qui attirait et la colère qui terrifiait.
+
+--C'est donc le diable, songeait Cachemire pendant que Constance, sa
+femme de chambre, l'habillait. Puis elle se rappelait l'attitude
+qu'elle avait eue devant lui tout à l'heure, et rougissait de tant de
+faiblesse. Elle eût voulu sur-le-champ prendre sa revanche. Elle!
+Cachemire! Pleurer!
+
+--Bah! fit-elle, tout à coup, si c'est le diable, on lui coupera les
+griffes!
+
+--Madame a dit? interrompit Constance en demeurant stupéfaite.
+
+--Rien. Un peu plus de poudre de riz ici. C'est cela. Bon, et qui fait
+tout ce bruit dans l'antichambre? demanda-t-elle en tendant l'oreille.
+Va donc t'informer.
+
+Mademoiselle Constance revint en disant que c'étaient plusieurs
+créanciers qui désiraient parler à _madame_.
+
+--Et personne n'est là pour les recevoir? fit Cachemire.
+
+--Si fait, Héloïse.
+
+Héloïse était la cuisinière.
+
+--Héloïse est une sotte, dit Suzanne, elle ne s'en tirera jamais. Il
+faut leur envoyer _maman Anaïs_.
+
+Constance sortit par la porte qui conduisait à la chambre de madame
+Labarbade pendant que Cachemire, comme pour accompagner le choeur des
+créanciers, se mit à fredonner sur le piano l'air d'_Ay Chiquita_!
+
+Madame Labarbade étendue sur une causeuse, lisait un roman de Xavier de
+Montépin, édition Cadot,--les classiques du boudoir. Elle regarda
+Constance d'un air de mauvaise humeur en posant sur le guéridon
+l'in-octavo jaune, et marquant d'une croix avec son ongle le passage où
+elle s'était arrêtée.
+
+--Madame, dit Constance, ce sont des fournisseurs. Ils font un beau
+tapage dans l'antichambre, et madame m'a priée...
+
+--Allons bon! fit madame Labarbade, je vous vois venir. Jolie
+commission! C'est Suzanne qui fait les dettes, et c'est maman Labarbade
+qui reçoit les camouflets. Ah! je puis me vanter d'avoir été maligne le
+jour où j'ai eu la sottise de venir ici. On n'est bien que chez soi
+décidément. Et puis des corvées, à n'en plus finir! Est-ce que ce sont
+mes créanciers, à moi, est-ce que je les connais, moi, voyons?
+
+--Ah! mais, dit Constance, il faut cependant se dépêcher. Ils vont tout
+briser, et il n'y a là-bas que cette _grue_ d'Héloïse.
+
+--C'est bon, grommela _maman Anaïs_. On y va.
+
+Elle donna devant la glace un tour à sa chevelure, un petit coup à son
+tablier de soie, prit un air digne en fourrant ses mains dans ses
+poches, et passa dans l'antichambre.
+
+Ils étaient là, criant, réclamant et parlant de forcer les portes, et
+jetant dans leurs clameurs de menaçants noms d'huissiers. Le plus
+acharné, le petit père Moïse, n'en démordait pas, et demandait qu'on lui
+_serfit mam'zelle Gagemire_.
+
+--Eh! bien, eh! bien, qu'est-ce que c'est, dit madame Labarbade! On se
+dévore?... C'est donc une tuerie ici? On se croirait à la Bourse. Tas de
+sans coeur! Vous ne savez donc pas que la petite est couchée, malade?
+
+--_Malate?_ demanda Moïse avec anxiété. Alors, raison de _blus_ pour
+_bayer_!
+
+--C'est vrai, dit un autre. La santé de mademoiselle Cachemire, c'est
+notre garantie.
+
+--N'ayez pas peur, fit madame Labarbade. Elle a bon pied, bon oeil.
+Seulement est-ce une raison pour faire un sabbat à réveiller toute une
+caserne, s'il était nuit?
+
+--Il fait _chour_ reprit Moïse, et nous _afons_ le droit de _tapacher_
+guand on baye bas!
+
+--Tiens, vous croyez ça, vous?
+
+--Parbleu! qu'on nous paye, nous nous tairons!
+
+--Voilà une heure que nous faisons le pied de grue!
+
+--On m'a fait rapporter ma note vingt-deux fois. Vingt-deux fois une
+note de boucherie!
+
+--Et moi donc!
+
+--Et moi, en ai-je fait de ces pas pour ne rien toucher!
+
+--_Foui! foui!_ nous les gonnaissons, les marges de zet esgalier, bar
+exemple! z'est eine invamie! z'est intécent!
+
+--Indécent! dites donc, parlez pour vous, vieux sans-culotte, dit madame
+Labarbade. Et qui vous a dit qu'on ne vous solderait pas?
+
+--Comment qui nous l'a dit, puisqu'il y a trois mois que nous avons le
+bec dans l'eau!
+
+--Eh bien, et les à-compte? dit madame Labarbade.
+
+--Ils m'égrazeraient bas le bied, les à-gomptes, z'ils dompaient tessus!
+
+--Enfin, quoi! reprit maman Anaïs. Si je vous disais que demain à cette
+heure-ci vous serez payés!
+
+--Nous n'en croirions pas un mot!
+
+--On nous l'a vaite drop soufent!
+
+--Foi d'honnête femme, dit madame Labarbade.
+
+--L'honnêteté ne paye pas, répondit quelqu'un.
+
+--Vous verrez que si, mon gros. Seulement, ah! seulement, je vais vous
+dire (et maman Anaïs baissait la voix), c'est de l'argent et du bon
+argent sorti de ma poche que vous aurez. Aussi dites donc, hé, on fera
+bien l'escompte à la banquière?
+
+--L'escompte!
+
+--Ah bien, l'escompte!
+
+--Parlons-en!
+
+--On ne vait d'esgompte gu'au gompdant, ma ponne tame!
+
+--Chut donc! En voilà des criards. A votre aise. Je garderai mon
+saint-frusquin. Il est bien à moi.
+
+--Zoit. Nous aurons regours sur mam'zelle Gagemire!
+
+--Turlututu! A votre aise... Faites saisir. Avec ça que les frais que
+vous ferez ne vous coûteront pas un peu plus que l'escompte en question.
+Voyons, voulez-vous me rabattre vingt pour cent sur vos factures?
+
+--Vingt pour cent!
+
+--C'est une plaisanterie!
+
+--Fous nous brenez donc pour des vilous? dit Moïse. Gombien groyez-fous
+que nous gagnons?
+
+--Ne parlons plus de vingt pour cent. Ça peut-il passer pour quinze? Ah
+çà! est-ce que vous croyez qu'on ne rabattrait pas ça si je faisais
+estimer tous vos comptes par des experts?
+
+--En voilà une idée! Estimer nos comptes!
+
+--Nous ne sommes pas des maçons!
+
+--Paix, alors. Voyons, nous disons quinze pour cent?
+
+--Non... Non...
+
+--Touze, si fous foulez, dit Moïse!
+
+--Je suis bonne princesse, fit maman Anaïs. Va pour douze! apportez les
+factures demain à cette heure-ci acquittées, et je solde. Seulement ne
+mentionnez pas l'escompte sur l'acquit. C'est inutile. Acquittez la
+somme brute, ça suffira, je marquerai la différence sur mes livres!
+
+Les fournisseurs se retirèrent enchantés. Madame Labarbade, fière
+d'avoir apaisé la tempête alla tout droit chez Cachemire.
+
+--Eh bien? dit Suzanne.
+
+--Fini. Envolés. Ah! les gredins, ils crient comme des grives. Ce n'est
+pas sans peine que j'ai congédié la compagnie. Tu sais, j'ai promis que
+demain on les payerait...
+
+--Allons donc! Es-tu folle? Je n'ai pas un sou!
+
+--Il faut pourtant les payer. Il y a assez longtemps qu'ils _droguent_.
+D'ailleurs j'ai promis...
+
+--Tu as promis, tu as promis...
+
+--Ma petite, une honnête femme n'a que sa parole. On a dit qu'on
+payerait. On payera. Voyons, bête, est ce que tu n'as pas quatre fois
+trop de diamants? On en met la moitié au clou et il en reste assez pour
+donner dans l'oeil de ceux qui regardent...
+
+--C'est que je dois beaucoup, je parie!
+
+--Une misère, au contraire. Tu n'as pas d'ordre. Cinquante-huit mille
+francs. Ce n'est rien. Il y a quatre _châles d'Inde_ dans ce total-là.
+Tu vois, je sais tes comptes. Voyons, donne-moi ta parure verte, ta
+grosse croix, les boucles d'oreilles que cet Espagnol t'a envoyées.--Il
+n'est jamais venu chercher la monnaie, cet imbécile-là.--Je porte tout
+ça aux Blancs-Manteaux ou chez un orfèvre et adieu les créanciers, ou
+une partie des créanciers. C'est toujours ça de moins!
+
+--Tu as raison, dit Cachemire. Payons-en quelques-uns. J'ai justement
+besoin d'un nouveau châle. Quand j'aurai bouché l'ancien trou, j'en
+referai un second.
+
+--Tu as oublié d'être sotte, Suzanne, fit maman Anaïs.
+
+En une après-midi, madame Labarbade, toujours active, mit au
+Mont-de-Piété, ou accrocha chez des changeurs de contre-bande les
+diamants en question. Elle en tira plus de soixante-deux mille francs.
+Au retour, elle accusa à Cachemire cinquante-huit mille francs _en
+entrée_... tout juste de quoi solder les créanciers le lendemain.
+
+--Eh bien! donne-moi une partie de cet argent-là, dit Suzanne.
+
+--En voilà une idée! Nous sommes engagées d'honneur pour demain. Cet
+argent n'est pas à nous!
+
+--Et les reconnaissances?
+
+--Je les garde, dit la belle-mère, tu les perdrais!
+
+Le lendemain, madame Labarbade paya pour cinquante-sept mille deux cents
+francs de fournitures, mais en réalité, déduction faite de l'escompte de
+quinze pour cent, elle ne sortit de sa _caisse_ que quarante-huit mille
+six cent vingt francs. Elle congédia les créanciers enchantés et,
+rentrée chez elle, calcula sur la couverture du roman jaune, ce que
+cette petite affaire lui avait rapporté.
+
+Quatre mille francs cachés à Cachemire, plus huit mille cinq cent
+quatre-vingts francs produits par l'escompte obtenu, c'était plus de
+douze mille francs qui lui tombaient dans la poche.
+
+--J'irai trouver demain mon agent de change, pensa maman Anaïs.
+
+Elle sourit encore à cette idée qu'avant un mois Cachemire serait de
+nouveau forcée de liquider sa position, et qu'il y aurait un autre
+profit pour l'intermédiaire.
+
+--La petite a du bon, songeait-elle.
+
+Puis elle prit le journal, regardant à la colonne de la bourse, les
+valeurs qu'il fallait acheter.
+
+Terral, pendant ce temps, courait dans Paris à la recherche d'un certain
+Duréchaud, agent de change, qu'on n'avait pas vu depuis la veille. On
+disait,--mais les bruits de Paris ont si peu de consistance,--qu'un
+grand bal avait été donné la nuit précédente à la maison Duréchaud, et
+que l'agent avait profité de la fête pour faire atteler une chaise de
+poste et gagner quelque ville de province d'où sans doute il serait
+monté en wagon pour la Belgique. Huit jours auparavant, Terral avait
+remis à M. Duréchaud trente-deux mille francs, pour une opération qu'il
+tentait. L'affaire avait réussi. A la liquidation, Terral devait toucher
+quelque chose comme deux cent soixante mille francs. Il se présenta à la
+caisse au jour dit. La caisse était fermée. Il s'informa, on lui
+répondit par l'histoire du bal. Il courut et fouilla Paris. Partout la
+même réponse et le bruit s'accréditant, grossissait.
+
+Le soir, l'_on dit_ était une vérité.
+
+Or, Terral avait joué la veille et perdu quinze mille francs. Une dette
+de jeu (ironie du préjugé!) est chose sacrée. Comment payer? Il avait
+jusqu'au lendemain midi. Mais, en dehors de l'argent risqué chez
+Duréchaud, Terral ne possédait rien. Pas une ressource. Duréchaud
+demeurant à Paris, Fernand continuait ses entreprises audacieuses. Cette
+dernière venait de réussir--prodigieusement--comme avaient réussi toutes
+les autres. Et voilà que sur son chemin cet intrépide rencontrait un
+coquin!
+
+--Misère! se dit Terral, je n'avais jamais calculé la partie qu'en la
+jouant avec des honnêtes gens.
+
+--Qu'est-ce que cela prouve? ajouta-t-il. Que je suis un niais, comme
+les autres. Un sot. Ce Duréchaud a bien fait.
+
+--Je ne lui conseillerais pourtant pas, conclut-il avec une menace dans
+la pensée, de se retrouver sur mon passage!
+
+Cependant, il fallait se procurer les quinze mille francs dus à
+Barberino. Le temps s'écoulait, le soir venait, demain arrivait. Terral
+s'adressa à tout le monde en souriant, demandant quinze mille francs
+comme il eût demandé cinq louis, avec un accent délibéré, comme s'il
+eût dû les renvoyer dix minutes après par son laquais, lui qui n'avait
+pas cinquante francs en poche! On lui refusa partout avec le même
+sourire, la même politesse, la même phrase. Le comte Broski, ses amis,
+ses connaissances de cercle, tous. Terral sentait fuir les heures, et
+avec quelle rapidité! Il avait des sueurs froides à cette idée que
+demain tout Paris, ce tout Paris qui le connaissait, dirait: «Vous savez
+bien, Terral? Fernand Terral, celui qui a tué M. de Bruand? Il n'a pas
+pu payer une dette de jeu,--15,000 livres, un rien!--au petit
+Barberino!»
+
+--Un homme à la mer!
+
+Accablé, morne, face à face avec la pensée de son isolement, de sa
+non-réussite, de cette terrible dette de Damoclès qui allait le tuer net
+demain, Fernand se rendit le soir presque machinalement chez Cachemire.
+Pourquoi y allait-il? Il ne le savait. Le malheureux avait besoin de
+parler à quelqu'un qui ne fût pas un camarade de boulevard et de
+retrouver autre chose que cet éternel sourire qui refusait
+éternellement. Il se faisait un grand bruit justement chez Cachemire.
+Cachemire se plaignait, madame Labarbade répliquait. Le petit Adolphe
+pleurait. On venait de ramener, à l'heure même, Adolphe, renvoyé du
+collége pour insubordination féroce.
+
+Fernand alla droit à l'appartement de Cachemire. Elle sortait du bain et
+tendait ses petits pieds au pédicure.
+
+--Ah! c'est vous, mon ami, dit-elle en présentant son front à son
+amant. Me donnez-vous une minute pour achever ma toilette?
+
+Fernand s'assit dans un fauteuil, la regardant enveloppée dans une
+longue robe de chambre de mousseline blanche garnie de rubans roses,
+toujours charmante, un peu pâle cependant.
+
+Il ne disait rien, et ce silence étonnant Cachemire:
+
+--Quelles nouvelles? demanda-t-elle.
+
+--Rien.
+
+Elle congédia le pédicure.
+
+--Voyons, dit-elle, il y a quelque chose? Quoi?
+
+--Rien, en vérité.
+
+--Je vois, fit Cachemire en fronçant ses lèvres avec une adorable moue,
+vous êtes encore jaloux, vilain!
+
+--Moi? jaloux!... Ah! répondit-il en la repoussant doucement, j'ai bien
+d'autres préoccupations à cette heure que la jalousie...
+
+--Tu es poli, dit-elle.
+
+--Poli!... C'est vrai, j'ai eu tort. Voyons, ta main.... Tu sais bien
+que je t'aime... malgré tout.
+
+--Malgré tout? Il y a une intention dans ce _malgré tout_. Quand je te
+dis que je le déteste, ce Messidor. Est-ce ça, voyons, qui t'ennuie?
+Regarde-toi. Tu as une paire de sourcils. Brr! On dirait que tu vas y
+aller de _ton_ cinquième acte!
+
+--Ah! c'est que tu ignores, toi.... Je suis perdu, dit Terral.
+
+--Comment, perdu?
+
+--J'ai joué, je dois, je n'ai pas d'argent. Voilà. Comprends-tu?
+
+--Comment, pas d'argent? Décavé? Plus rien.... Et la Bourse?
+
+--Sur ce terrain, j'ai trouvé plus fort que moi. On m'a volé. Un
+misérable! Ah! du diable si je ne songe pas à me faire sauter la
+cervelle!
+
+--Te tuer! dit Cachemire en l'embrassant. Tu ne vas pas te tuer, mon
+Fernand, dis?... Oh! d'abord je te suis partout, comme ton ombre, je te
+surveille. Non, tu ne te tueras pas!
+
+--Ne crains rien, va! tu as raison. Et qu'est-ce que le suicide? Une
+bêtise. Il s'agit de trouver un expédient et non un pistolet. Voyons,
+as-tu de l'argent, toi, à me prêter?
+
+--De l'argent?
+
+--Oui, de l'argent. Elle t'étonne, cette question-là? Ne sommes-nous pas
+associés? Appui pour appui. Demain soir j'aurai peut-être cent mille
+francs, trouvés je ne sais où, si j'ai demain matin la misérable
+somme...
+
+--Et combien te faut-il?
+
+--Quinze mille francs.
+
+--Eh! dit Cachemire, c'est une fortune cela! Je n'ai pas un sou!
+
+Il baissa la tête et regarda le tapis, comme un homme écrasé.
+
+--Pas un sou, c'est vrai, reprit Cachemire... Il faut pourtant trouver
+cet argent-là. Une dette de baccarat, c'est solennel comme un sacrement.
+Je vous demande un peu pourquoi? Si on pouvait faire un billet,
+parbleu; on s'en moquerait. Tiens au fait, j'en ai un demain, un billet.
+C'est le 15... Sans compter le terme. J'étais déjà assez tracassée. Ton
+affaire me renverse. Nous ne pouvons cependant pas rester comme ça...
+Mais voyons, tu n'as pas d'amis, personne ne peut te prêter?...
+
+--Personne, dit Terral amèrement. Ah! ma foi, fit-il, c'est chose
+réglée. Voilà le commencement de la fin. Le cheval a bronché. Le
+cavalier est désarçonné. A un autre!
+
+Il s'était mis à marcher, frappant de sa canne les fauteuils, irrité,
+mordillant sa moustache.
+
+--Baste! je ne me plains pas, dit-il avec colère, il faut, dans l'assaut
+au succès, bien des cadavres pour combler le fossé, et laisser passer
+ceux qui ont leur étoile. Si je suis destiné à servir de marchepied à
+d'autres, tant pis pour moi. Je ne serai pas le seul. N'importe!
+J'étais,--oh! je le sens bien,--marqué pour la fortune, et
+c'est,--quoi?--une partie malheureuse, une carte,--une carte!--qui me
+rejette à l'ornière! Eh! bien, non, je chercherai, je trouverai, je
+payerai!
+
+--Où vas-tu? dit Cachemire en le voyant se diriger vers la porte.
+
+--Je ne sais pas, au hasard. C'est parfois un bon chemin.
+
+--Fernand, dit-elle, écoute-moi, je ne suis pas une mauvaise fille, va!
+Je t'ai fait du mal, l'autre jour, c'est vrai, mais il ne faut pas m'en
+vouloir. Eh! bien, quoi? On a ses heures bêtes, n'est-ce pas? Oublie
+Messidor, veux-tu, et je te le trouve cet argent qui te manque, je te
+le donne!
+
+--Messidor? répondit Terral. Qui te parle de Messidor? Mais tu l'as donc
+toi, cet argent-là?
+
+--Je l'ai ici, dit-elle en montrant une chiffonnière. Elle ouvrit un
+tiroir, y prit des joyaux, des écrins et les montrant à
+Terral:--J'envoie tout à l'orfèvre et tu es sauvé, tu payes, tu rejoues,
+tu gagnes, tu fais ce que tu veux! Ah! et dites après cela que je ne
+suis pas gentille!...
+
+--Suzanne, fit Terral en la serrant dans ses bras.
+
+--C'est tout ce qui reste, dit-elle en haussant les épaules, mais c'est
+moi qui m'en moque. Eh! bien, nous en mangerons de la vache enragée!
+Après? J'ai un bon estomac! Veux-tu les porter toi-même au marchand?
+
+--Moi?... Non, dit-il après avoir hésité.
+
+Eh! bien, j'appellerai maman Anaïs.
+
+Elle tira un cordon de sonnette et dit à Constance de prévenir madame
+Labarbade.
+
+La belle-mère vint avec Adolphe, à qui on avait déjà acheté, dans un
+magasin de confection, un paletot pour remplacer sa tunique de lycéen.
+
+--Et qu'y a-t-il donc? demanda maman Anaïs.
+
+--Un _méli-mélo_, dit Adolphe tout bas à l'oreille de sa mère. Je parie
+qu'on se chamaille?
+
+--Tiens, répondit Cachemire en prenant les bijoux. Mets ça dans ton
+tablier, Anaïs; j'ai besoin d'argent.
+
+--Ah! bah! Encore?
+
+Madame Labarbade regarda alternativement Fernand et Cachemire. Fernand
+debout contre la cheminée feuilletait une pièce de théâtre.
+
+--Eh! bien, oui, dit Cachemire, encore! Va!
+
+--Mais ce sont les derniers...
+
+--Ce sont les derniers. Va donc, je te dis!
+
+--C'est bon, dit maman Anaïs. Parbleu, ce n'est pas à moi de faire des
+observations. Viens, toi!
+
+Adolphe suivit sa mère qui haussa les épaules en fermant la porte, et
+dit en avançant la lèvre inférieure:
+
+--Dieu de Dieu, en voilà une qui est pressée! Pauvre cervelle, va! Train
+d'hôpital, grande vapeur. Au fond, heureusement, c'est moi qui m'en
+moque!
+
+--Et moi donc! dit le tendre Adolphe.
+
+Ce n'était certes pas l'héroïsme qui avait poussé Cachemire à sacrifier
+à Fernand Terral ses derniers bijoux; elle avait obéi à ce premier
+mouvement, un peu banal dans sa précipitation, de toutes ces femmes au
+coeur mou qui recevraient sans une larme la nouvelle de la mort d'une
+mère, et verseraient des torrents de pleurs sur le trépas d'une
+perruche. Elle obéissait d'ailleurs encore,--sans s'en rendre compte,--à
+l'influence de Terral. Elle se faisait humble et dévouée pour le forcer
+à oublier qu'elle l'avait fui et trompé. Non pas qu'elle le craignît
+vraiment. C'était la force de l'habitude. Le chien rampe jusqu'au moment
+où parfois il dévore la main qui le caresse ou le menace. Cachemire
+n'était pas assez énergique pour dévorer qui que ce fût; mais elle
+songeait bien souvent à rompre sa chaîne et à s'enfuir. En attendant,
+elle demeurait souriante et caressante comme autrefois.
+
+L'argent trouvé, les bijoux vendus, tout fut réparé. Fernand paya. Il
+s'était dit qu'il effacerait bien vite cette première perte. Il joua
+encore. Cachemire, un soir, en voulant aller à un bal que donnait
+Antonia, regretta pour la première fois une parure d'améthystes qu'elle
+aimait beaucoup.
+
+--J'aurais dû conserver au moins celle-là, pensa-t-elle.
+
+Elle se consola bien vite. Les mécomptes glissaient sur elle. Elle
+l'aimait d'ailleurs, cette existence heurtée, la gêne dans le luxe, les
+antithèses de la bohème, l'éternelle bascule, les hauts et les bas. Tout
+ce dont M. de Bruand l'avait entourée semblait fuir peu à peu. Le linge,
+la garde-robe, ce bien-être excessif où elle nageait, tout cela s'était
+comme tari. Madame Labarbade lui faisait chaque jour des observations et
+des remontrances. Elle _parlait raison_. Elle prêchait.
+
+--Voyons, disait-elle, il faut être sage une fois dans sa vie. As-tu
+bien réfléchi, où vas-tu? Je m'étais promis de n'en souffler mot, mais
+c'est plus fort que moi. Je te vois glisser, glisser...; je crie: au
+secours! Tu vis là, depuis tantôt un an, avec ce grand diable de Terral,
+qui est joli homme, je le veux bien, mais qui te pèse plus que tes écus.
+Il est sur tes talons, il t'ennuie, il dit qu'il t'adore. C'est
+très-joli, l'amour, mais c'est peu nourrissant. Et au fond, est-ce que
+vous vous _affectionnez_ tant que ça? Il t'aurait pour sa part, depuis
+longtemps, souhaité le bonsoir si tu n'avais pas eu la faiblesse de
+monnayer, pour monsieur, tes bijoux... Et quant à toi, si tu étais
+franche, tu avouerais qu'il est passablement gênant. Il a la prétention
+d'être aimé. A son aise. Mais que fait-il pour ça? Songe donc, ce dadais
+de M. de Bruand te rendait du moins heureuse. Il s'inquiétait de tes
+désirs, il te comblait de cadeaux, il n'était pas du tout désagréable,
+sans compter qu'on pouvait dire que c'était un homme bien élevé. Et puis
+tu étais libre avec lui; il ne faut pas te figurer... Essaye donc
+d'avoir une inclination, maintenant que M. Fernand a mis le grapin sur
+toi! Pas possible. Oh! vois-tu, ma petite, la première condition pour
+qu'une femme ne périsse pas d'ennui, c'est qu'elle fasse à sa tête. Et
+tu es plus esclave qu'une négresse. C'est vrai. Un jaloux, un bourru.
+Enfin, il ne me dit jamais bonjour. Je vaux pourtant un coup de chapeau,
+saperlotte! Et puis! mon Adolphe, il lui a tiré les oreilles, le brutal,
+un jour que le petit lui a marché sur le pied sans le vouloir. Je dis le
+petit, pas si petit, ça devient un homme au contraire, et un bel homme,
+si je m'y connais. Il verra bien, un jour ou l'autre, ce monsieur
+Terral, il verra! Pour en revenir à toi, ma chérie, à ta place je me
+dépêcherais d'envoyer promener ce monsieur, j'aurais le courage de m'en
+dépêtrer, et je vivrais à ma guise, j'aurais un _époux_ qui ne me
+laisserait manquer de rien et à qui je boucherais assez adroitement les
+yeux pour qu'il ne pût rien voir aux petites distractions dont je
+sèmerais mon existence. Comment! Tu es actrice, jolie comme un coeur,
+adorée, enviée,--tu es mademoiselle Cachemire,--et tu vis avec un
+boursicotier comme si tu étais sa femme. Car enfin, tu lui es fidèle,
+bête! au lieu de collectionner les billets que je recevrais, j'y
+répondrais. Il ne manque pas de gens à Paris qui ne savent où mettre
+leur argent. Voyons, n'ai-je pas raison, dis? Tu restes-là, rêveuse, tu
+n'as pas de courage, tiens! Flanque-lui donc son congé en deux mots:
+«C'est fini, va te promener.» C'est clair et net, et tu verras, quand tu
+n'auras plus le Terral dans tes jupes, que les parures en améthystes ne
+te manqueront jamais!
+
+--J'y songerai, répétait Cachemire.
+
+Et, fatiguée de Terral, avide de liberté, de bruit, de nouveauté, elle
+n'osait changer, elle demeurait dans sa lassitude, sans faire encore un
+mouvement pour la secouer. Elle n'était vraiment satisfaite, gaie,
+triomphante qu'au théâtre, parmi les cancans de coulisses et les
+historiettes du _Manteau d'Arlequin_. Ce n'était pas l'art qu'elle
+aimait,--elle ne le comprenait certes pas,--c'était le dessous du
+métier, les mille propos de la loge, les _blagues_ de la répétition, les
+lazzis avec les camarades, le plaisir d'écraser une rivale, de _faire
+poser_ un jeune premier prenant son rôle un peu trop au sérieux ou de
+_remettre un régisseur à sa place_. Elle était assez insolente, et
+très-paresseuse, bravait les amendes, envoyait les rôles au diable, et
+n'en faisait qu'à sa tête. Il fallut la remplacer un soir.
+
+Au moment de lever le rideau, Cachemire était absente de sa loge. Le
+régisseur fit une annonce au public, en déclarant que _mademoiselle
+Cachemire avait manqué à tous ses devoirs_. Le public des étages
+supérieurs siffla vertement, le public de l'orchestre applaudit à tout
+rompre. Pendant ce temps Cachemire, oubliant le théâtre, oubliant son
+rôle, oubliant Terral, dînait avec des Anglais au pavillon
+d'Armenonville.
+
+A partir de ce jour, elle commença à le braver singulièrement, ce
+Fernand, et à s'en détacher de plus en plus. Il ne ressemblait plus
+d'ailleurs au Fernand d'autrefois. Il devenait sombre, inquiet. Son
+audace l'abandonnait. La chance avait tourné. Terral avait marché
+jusque-là comme sur un terrain sec où il faisait fièrement retentir ses
+talons: maintenant, il s'enfonçait comme en un terrain fangeux. Chaque
+effort fait pour avancer le plongeait plus avant dans ce marais. Il
+jouait et perdait. Ses opérations,--celles qu'il croyait les plus
+solides,--lui craquaient dans les mains. Il s'endettait; il
+s'embourbait: il n'avait plus ce coup d'oeil d'aigle qui pénétrait
+hommes et choses; il voyait faux; ou plutôt la fureur de ne pas réussir,
+les rages concentrées l'aveuglaient. Il s'inquiétait peu de Cachemire.
+S'il ne la quittait pas, c'est que l'habitude l'enchaînait à elle. Puis,
+dans tout ce Paris qui le connaissait pourtant, il n'y avait peut-être
+plus qu'elle qui lui sourît encore. Comédie, ce sourire, il le savait
+bien. Mais c'était un sourire, et cela lui suffisait.
+
+Il la voyait rarement. Avait-il le temps de la voir? Il passait des
+nuits entières à jouer avec de faibles sommes ramassées çà et là,
+empruntées comme autrefois. Quand il gagnait, il relevait la tête, mais
+c'était pour reperdre bientôt. Le jour alors, il se cachait, ou il
+dormait, ou il cherchait,--penché sur le papier,--de folles martingales.
+Cet homme pratique se repaissait de chimères!
+
+Il marchait à une ruine certaine, à un _tollé_ immense que pousseraient
+un jour ceux qui lui prêtaient encore quelques louis, qui lui tendaient
+la main, ou qui le tutoyaient. Oui, un jour.... Il n'y voulait pas
+songer. Il entendait le choeur grondant de tous ces gens, l'accabler
+de dédains. Et toutes les portes condamnées, tous les cercles fermés,
+tous les vastes espoirs, chassés comme une volée d'oiseaux,--la partie
+si fièrement entamée, cette partie, immense avec le destin, perdue, à
+jamais perdue!
+
+--Aussi bien, se disait-il, faut-il se roidir et résister. Ah! je la
+trouverai, la pierre philosophale du jeu, et vive encore Fernand Terral!
+Je ne suis pas battu!
+
+Cachemire ne se doutait pas de tout ce qu'il souffrait, mais elle le
+voyait nerveux, irrité, assombri, et elle le trouvait _maussade_.
+Parfois, elle lui refusait sa porte. Il redescendait, la mort dans le
+coeur, cet escalier tant de fois franchi avec l'assurance
+orgueilleuse, et se demandait s'il devait lutter contre cette enfant, et
+l'écraser. Puis, bientôt:
+
+--A quoi bon? ajoutait-il. L'adversaire, le seul adversaire, c'est le
+Sort!
+
+Cet amour, qui l'avait un moment saisi, il l'étouffait. Cette jalousie,
+qui l'eût rendu si ridicule à ses propres yeux, il l'avait vaincue. Et
+peu lui importait cette femme, maintenant que la lutte redevenait pour
+lui aussi terrible qu'auparavant, et que son rocher de Sisyphe,--la
+misère, l'obscurité, l'oubli,--menaçait encore de l'écraser.
+
+Il eût eu au surplus fort à faire en s'inquiétant de Cachemire. Elle
+était bien aise, elle aussi, de lui échapper.
+
+Les paroles de madame Labarbade, qu'elle s'était tant de fois répétées,
+lui revenaient à l'oreille. Elle avait échappé à la fascination de
+Fernand.
+
+Il s'était humilié en acceptant ces secours qu'elle lui avait offerts
+sans arrière-pensée pourtant.
+
+Depuis qu'il n'était plus invincible, intrépidement résolu, comme
+autrefois, Cachemire, le craignant moins, ne l'aimait plus autant. Elle
+songeait à en finir avec lui; il était temps, disait-elle, de se _faire
+une position_.
+
+Elle n'avait qu'à vouloir. Elle voulut.
+
+Dès lors, elle ne fut plus visible lorsque Fernand se présenta. Elle lui
+donnait de rares et courts rendez-vous. Elle avait l'air affairée, elle
+paraissait et disparaissait.
+
+Il n'insistait pas, d'ailleurs, et la laissait libre. Il eût rompu
+volontiers sur-le-champ. Mais c'était elle, elle encore qui gardait une
+sorte d'hypocrite apparence, et ne voulait pas avouer que tout était
+fini lorsque le dénouement était bien arrêté dans son esprit.
+
+Elle était vraiment affranchie, heureuse, emportée par la vie
+torrentielle. Point de soupers complets sans la chanson de Cachemire.
+Point de fêtes dans ce monde barriolé sans la fille du père Labarbade.
+
+Elle était des plus rieuses, des plus affolées. Elle en arrivait à avoir
+de l'esprit. On citait ses _mots_ dans les petits journaux.
+
+Elle était de fer. La nuit, debout; le jour, debout. Elle jouait,
+répétait, apprenait ses rôles dans son bain, déjeunait en ville, courait
+au théâtre, dînait, soupait, passait la nuit, recevait ses amis, tout
+cela dans une journée, tout cela tous les jours, sans compter les
+fournisseurs à recevoir, les chapeaux à choisir, les robes à essayer,
+les cheveux à friser, les photographes qui vous traquent, les camarades
+qui vous poursuivent, les ennemis, les importuns et les amoureux!
+
+La vie lui eût été cent fois plus douce et plus facile, mariée là-bas, à
+Samoreau, travaillant en chantant et dormant avec de beaux rêves. Mais
+il lui plaisait,--comme aux autres,--de se condamner à perpétuité au
+bagne parisien.
+
+Elle traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses
+dorures.
+
+Elle le traînait avec des éclats de rire d'une gaieté épileptique, et
+quand elle le sentait à son pied,--ce qui lui arrivait rarement, car
+elle ne _pensait_ pas,--elle le plongeait dans le champagne.
+
+
+
+
+IX
+
+
+C'était un jour de course,--l'inauguration du turf de Vincennes. Le
+faubourg Saint-Antoine étonné, vit arriver ces voitures emportées,
+entendit ces grelots et ces coups de fouets, et se regarda, ne
+comprenant pas. Il y eut alors un cri, un grand cri. Comme on avait crié
+jadis: _Les faubourgs descendent_,--on s'écria, non moins effrayé: _La
+fashion monte!_
+
+Elles passaient, les filles folles, étendues dans leurs victorias,
+regardant ces maisons hautes, chargées d'enseignes, maisons de
+travailleurs, avec des noms d'ébénistes, des noms laborieux, des noms
+d'ouvriers.
+
+Elles souriaient.
+
+On les voyait examiner les ruisseaux du faubourg d'un air curieux, comme
+si elles ne les connaissaient pas.
+
+Promenant leurs femmes et faisant prendre l'air à leurs enfants, les
+faubouriens, inquiétés par cette tempête de soie, ne savaient que
+penser.
+
+Ils avaient peur.
+
+Les fillettes qui s'étaient peignées tout à l'heure, devant leurs
+miroirs de quatre sous, se sentaient prises de fièvre. Quelqu'un dit:
+Prenez garde, il y aura de mauvais rêves dans les mansardes!
+
+Depuis, les voitures allant aux courses, laissent le faubourg à leur
+droite et passent par un boulevard.
+
+Le champ de courses est vaste et beau. Les tribunes, chargées de
+spectateurs, fourmillent.
+
+Les voitures, qui paraissent vouloir se heurter, s'emboîtent adroitement
+comme les _steam-boats_ sur la Tamise.
+
+Il y a des coupés élégants et d'humbles fiacres, des calèches et des
+voitures de commerce, avec le nom du fabricant, et où s'empile, où
+s'étouffe toute une famille qui _veut voir_.
+
+Il y a des voitures faites tout exprès, avec des élégants juchés dessus,
+et débouchant du _Cordon Impérial_.
+
+Les femmes veulent grimper.
+
+On leur tend la main, on les hisse. Les piétons qui passent regardent.
+On applaudit.
+
+C'est un tohu-bohu de couleurs et de costumes. On risque-là les modes
+nouvelles.
+
+L'excentricité donne le mot d'ordre.
+
+Des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis un an, se reconnaissent.
+Les élégantes en voiture découverte, recueillent à droite et à gauche
+les saluts, les sourires.
+
+Elles distribuent des poignées de mains, se font présenter de nouveaux
+soupirants par les anciens, ébauchent des romans aux dénouements
+faciles. Entre deux courses, on a le temps de signer un pacte qui coûte
+bien peu à celle-ci, et fort cher à celui-là.
+
+On parie, on joue. Cette prairie est aussi un tapis vert.
+
+Quand les jockeys partent, un grand frisson parcourt la foule. Il y a
+des cris quand on hisse au poteau la couleur du vainqueur. Les chapeaux
+s'agitent, et l'on pousse des hurrahs, mais l'enthousiasme hippique
+n'est qu'une parodie des courses anglaises. La course à cheval est à la
+mode, comme demain peut-être, le seront les courses de taureaux. Si la
+chose arrive, nous verrons éclore une race _d'aficionados_ comme nous
+avons vu naître un clan de _gentlemen riders_. Tout est bien.
+
+Prétexte à tapage, à retour bruyant, à champagne débouché, à saluts
+échangés avec mademoiselle Trois-Étoiles, à paris, à voile vert, à
+déjeuner sur la pelouse, à souper le soir et la nuit, voilà les courses.
+Quelques-uns seuls savent le nom du cheval qui court; tous trépignent
+comme secoués par une ardeur de jockey. Les crieuses d'amour seules ont
+la franchise de se rendre là, maquillées, plâtrées, charmantes de
+provocation, comme à un étal.
+
+Cachemire avait emmené avec elle Flore Hardy, une de ses camarades de
+théâtre.
+
+La pauvre Flore, servant de repoussoir à son amie, voyait les
+soupirants, non, les hennissants, assiéger la voiture de Cachemire; elle
+entendait les propos échangés, les caresses de la voix, les
+plaisanteries plus qu'équivoques, applaudies par ceux qui les risquaient
+et par celle qui les recueillait,--et de tout ce bouquet amoureux, elle
+ne recevait pas même une feuille.
+
+Flore trouvait maintenant, dans son for intérieur, que Cachemire était
+une _poseuse_.
+
+Elle regrettait d'être venue.
+
+Cachemire, accoudée sur les coussins de sa voiture, répondait à tous,
+caquetait, montrait ses dents blanches et ses petites mains moulées par
+ses gants. Elle jouait de l'éventail, et respirait de temps à autre un
+gros tas de violettes du pôle qu'elle avait sur ses genoux.
+
+Autour d'elle, les railleries féminines partaient comme des pois
+fulminants.
+
+--Regarde donc Cachemire. Elle fait foule!
+
+--La pauvre petite a bien raison de jouir de son reste. Elle se
+_décatit_ furieusement.
+
+--Plâtrée...
+
+--Pâlotte...
+
+--Elle m'a toujours déplu!
+
+Et pendant qu'elle souriait ainsi dans ce luxe, comme si elle eût eu le
+ciel dans le coeur, Suzanne Labarbade songeait que demain, à midi,
+peut-être serait-elle _saisie_, car la veille, le tapissier qu'on
+n'avait pas «réglé» depuis longtemps, avait parlé de _contrainte par
+corps_.
+
+Cachemire se trouvait «embarrassée.» Elle devait beaucoup de tous côtés,
+et, comme elle disait, sa liaison avec Terral l'avait _mise en retard_.
+Madame Labarbade lui montrait bien souvent, à l'heure des comptes, tout
+ce qu'elle avait perdu à s'attarder au bras de Fernand dans les petits
+chemins du sentiment. Elle soupirait, regrettant ce temps dépensé, puis
+haussait les épaules en regardant son miroir.
+
+--Ne suis-je pas assez jeune et jolie pour tout réparer? demandait-elle.
+
+--Parbleu! répondait le miroir.
+
+--Il n'est que temps, ajoutait la prudente madame Labarbade.
+
+Elles tinrent conseil, un soir, en tête à tête, tout en prenant une
+tasse de thé que maman Labarbade arrosait de curaçao.
+
+La maison ne _marchait_ pas, les fournisseurs se plaignaient. On avait
+des démêlés avec le fruitier; la cuisinière prenait le parti du boucher
+qui réclamait au moins des _à compte_. Il ne fallait même pas hausser la
+voix quand on parlait aux domestiques. Mal payés, ils devenaient
+insolents, tout prêts à déclarer qu'ils ne tenaient pas à la _barraque_.
+
+Avisons, dit maman Labarbade. Les billets protestés, c'est peu
+ragoûtant. Et quand ça se met quelque part. Brr! Défunt ton pauvre père
+a eu trop de mal avec ces gredins d'huissiers pour que je ne les porte
+pas dans ma basse. Il faut éviter ces gens-là. Pour ça, ma petite, je te
+le répète, je te le dis tous les jours, je ne vois qu'un moyen. Prendre
+quelqu'un en titre. Rien de plus facile; quand on te savait avec Terral,
+on te laissait, respectant ce hérisson-là! Mais maintenant tu n'as qu'un
+signe à faire. Réfléchis seulement, pas trop longtemps à cause des
+billets à ordre, vois, choisis. Tu as bien, dans le tas, quelqu'un qui
+te plaise? Non?... Voyons... Examine... Mais paye tes billets, Suzanne,
+paye tes billets! On est honnête femme ou on ne l'est pas!
+
+Cachemire recevait depuis quelque temps, tous les soirs dans sa loge, un
+superbe bouquet de roses blanches, avec un camellia immaculé au milieu,
+parfois un billet, d'autres fois une carte de visite avec des
+protestations au crayon sur le carton porcelaine. Le tout signé René de
+Navailles. L'enveloppe des lettres portait une couronne de comte,
+gauffrée en bleu sur le vélin. Cachemire ne connaissait pas le nom, mais
+elle connaissait l'homme.
+
+M. René de Navailles était depuis quelque temps un des plus assidus
+habitués du Vaudeville. On le voyait en habit noir démesurément ouvert,
+avec des parements écarquillés à droite et à gauche, le camellia de
+rigueur à la boutonnière, les coudes appuyés sur le velours rouge de
+l'avant-scène, les mains coupées en deux par des manchettes
+hyperboliques retenues par des émeraudes, les gants blancs, la cravate
+blanche passée sous un col géométriquement rabattu et boutonné par un
+brillant. Au physique un peu maigre, un peu pâle, l'air ennuyé, le
+lorgnon incrusté dans l'arcade sourcilière, la moustache petite et
+retroussée, les cheveux séparés au milieu du front par un coiffeur
+géomètre. Toute l'élégance compassée et régulière d'un jeune homme
+élégant qui baillait sa vie et usait un peu partout ses vingt-cinq ans
+comme si la jeunesse était chose embarrassante ou inutile.
+
+Dès l'abord, Cachemire le trouva de son goût par la simple raison
+qu'elle aperçut, avant toute chose, les émeraudes des manchettes. Elle
+s'informa.
+
+--Comment, lui dit Antonia à qui elle parla de M. de Navailles, tu ne
+connais pas le petit René, le jeune René, celui qu'Olivier Renaud
+appelle René d'Anjou? Ah! çà mais, ton Terral t'a enterrée, ma fille, il
+faut te refaire. Tu n'y es plus!
+
+--Possible, mais enfin, quoi! Je ne le connais pas. Quel homme est-ce?
+
+--Un homme charmant, un peu _crampon_, mais généreux; un homme comme il
+faut. Du Jockey, s'il te plaît. Comment donc! C'est lui qui a inventé de
+briser les cols carcans, et depuis ce temps-là on les appelle les _cols
+Navailles_, tu ne sais pas ça?
+
+--Non, dit Cachemire devenue songeuse.
+
+--Et riche, ajouta Antonia. C'est un bon parti.
+
+Le soir, en rentrant au théâtre, Cachemire dit à la concierge:
+
+--S'il venait encore un commissionnaire apporter un bouquet, vous lui
+remettriez ce billet!
+
+--Mais ce n'est pas un commissionnaire, fit la concierge, c'est un
+domestique, et galonné, Dieu sait!
+
+--Raison de plus.
+
+Le billet faisait savoir à M. le comte René de Navailles que
+mademoiselle Cachemire consentait à le recevoir le lendemain dans
+l'après-midi. M. de Navailles ne parut pas au théâtre ce soir-là, mais
+Suzanne savait déjà que le domestique avait emporté le billet. Elle se
+mit sous les armes le lendemain, et _manqua sa répétition_ pour attendre
+M. de Navailles. L'huissier s'était présenté le matin avec la _broche_
+du tapissier non payée. Madame Labarbade lui avait dit de patienter,
+assurant que le solde ne tarderait pas à s'effectuer. «Inutile de faire
+le protêt. Ce sera acquitté. Nous ne sommes pas des imbéciles!» Et
+l'huissier s'était retiré en clignant des yeux. Mais il était temps que
+Cachemire, menacée d'une inondation de dettes, se rattachât à quelque
+branche un peu solide. Elle avait choisi la branche Navailles.
+
+On sonna tout à coup, elle se regarda dans la glace, donna un tour à ses
+beaux cheveux noirs et s'allongea savamment sur sa causeuse, les bras
+nus dans sa robe de chambre, un _rôle_ à la main et les pieds jouant
+avec des babouches.
+
+Brusquement la porte s'ouvrit et madame Labarbade parut.
+
+--Tu ne sais pas? dit-elle. Ce n'est pas le comte, C'est ton Terral.
+Faut-il le congédier?
+
+--Et pourquoi? demanda Terral d'un air railleur en se dressant derrière
+maman Anaïs. Est-ce que je vous gêne?
+
+La belle-mère parut un peu effrayée, puis elle voulut répondre, mais un
+regard hautain de Fernand la fit reculer.
+
+Elle se retira, grommelant, et télégraphiant, derrière Terral, des
+signes d'intelligence à Cachemire.
+
+Celle-ci n'avait pas bougé; elle demeurait sur sa causeuse, l'air
+maussade et ne disant mot.
+
+--Eh! bien? fit Terral. Qu'y a-t-il?... Du nouveau, ce me semble! On ne
+m'attendait pas? Je te gêne? En vérité, je ne traîne pourtant pas
+souvent mes souliers dans ton salon. Mais je conçois... le passé, c'est
+fatigant, et je suis le passé... Voyons, sois franche, ma présence te
+pèse... Pourquoi diable suis-je venu? dit-il en se promenant de long en
+large, la main dans les poches.
+
+Il avait l'air défait, pâle; ses yeux brillaient d'un éclat singulier.
+
+Il se sentait mal à l'aise, comme après un accès de fièvre.
+
+De fait, ses tempes et ses orbites brûlaient; toute la nuit précédente,
+penché sur des cartes, il avait joué, disputé sa vie aux cartes,
+perdu...
+
+--Tu attends quelqu'un? dit-il brusquement, en se plantant tout à coup
+devant Cachemire.
+
+--Oui, dit-elle en souriant.
+
+Terral devint un peu plus pâle, recula légèrement et dit:
+
+--C'est bien!
+
+Il alla droit à la porte.
+
+--Eh! dit Cachemire, tu t'en vas?
+
+--Oui.
+
+--Sans m'embrasser?
+
+--Oh! fit Terral. Point de comédie. Tu as de moi par-dessus les épaules.
+Je le sens, je le sais bien. Si je suis venu, c'est qu'une sotte
+habitude m'a poussé. Et puis,--et puis dans ce Paris, pas un réduit, pas
+un ami, rien, personne! Au fond peu m'importe et pourtant... Ne crains
+rien. Cette visite est la dernière. Je le conçois, Terral pauvre et
+barbottant, te compromettrait. Est-ce que je veux te compromettre? Adieu,
+va, adieu!
+
+--Fernand, dit Cachemire en se levant et en allant à lui... Fernand!
+
+--Quoi? fit-il.
+
+--Tu vas me détester, tu t'en vas irrité. Pourquoi ne nous
+quitterions-nous pas amis encore, puisque nous devons nous quitter?
+
+--C'est juste, dit Terral amèrement. Voici ma main, tiens!
+
+--Tu sais, fit-elle, je t'ai bien aimé, va...
+
+--C'est possible.
+
+--Tu ne me crois pas? Écoute, je t'aime encore, va... Je le sens... Oui,
+je t'aime. Seulement, que veux-tu? Je suis née pour tout ce luxe... Je
+ne pourrais pas vivre sans cela. J'aime mieux mourir jeune, éreintée,
+poitrinaire et avoir eu tout, chevaux, voiture, cachemires, soupers, le
+diable! Tu m'as donné tout cela, tu ne peux plus me le donner. Je vais
+ailleurs, il ne faut pas m'accuser. C'est ma nature. Mais si tu
+voulais,--songe donc,--si tu voulais, vois-tu, cette vie-là, nous la
+partagerions... Tu en aurais ta part... Tu sais, je me cacherais comme
+autrefois--pour t'aimer--et ce luxe, qui est ma vie, je te l'apporterais
+chez toi, en te disant: Voilà ta part!
+
+--Tu es folle, dit Terral en la repoussant, et tu te trompes toi-même,
+aveugle que tu es. Demain, pas plus tard que demain, tu songerais à me
+fuir, comme tu y penses à présent. Et qui te dit que je toucherais à ta
+part de festin?... Misère, je suis tombé bien bas, mais je ne suis pas
+encore de ceux-là. La lutte, oui, la lutte à main armée au besoin,
+contre tout et contre tous, mais la bataille et non pas la vie hideuse
+de celui qui marche derrière une femme, et ramasse les miettes d'un pain
+mal gagné! j'ai pu t'emprunter quelque chose, je croyais te rendre tout
+et davantage, mais accepter... Tu ne sais donc pas ce que tu me
+proposes-là? Parbleu, non, tu ne le sais pas. Seulement un jour
+viendrait où tu me jetterais le tout à la face et où je rougirais
+d'avoir... car j'ai bien peur, imbécile que je suis, de pouvoir encore
+rougir.
+
+--Ah! tu es bête, va! s'écria Cachemire moitié souriante, moitié
+blessée... Si tu savais!
+
+Un coup de sonnette coupa net la phrase qu'elle allait commencer. Elle
+tressaillit...
+
+--C'est _lui_? demanda Terral froidement.
+
+Cachemire ne répondit point.
+
+--Je ne voudrais pas le rencontrer, continua Terral dont la voix
+tremblait.
+
+Sans répondre, Cachemire ouvrit une porte qui donnait sur l'escalier de
+service par l'appartement de madame Labarbade.
+
+--Tu reviendras? murmura Cachemire.
+
+--Jamais, dit Terral.
+
+Il sortit.
+
+Cachemire referma la porte sur lui, et avec un soupir:
+
+--Eh! bien, dit-elle, tout compte fait, j'aime mieux cela. C'est plus
+simple.
+
+Elle prit un air souriant pour recevoir M. de Navailles.
+
+Terral était déjà dans la rue.
+
+Il s'arrêta un moment sous les fenêtres, il regarda ces rideaux de
+guipure, les rideaux de cette chambre où il s'était éveillé parfois
+avant Cachemire, où il la contemplait dormant.
+
+Il se revoyait lui-même rayonnant, audacieux... Ce passé datait d'hier.
+Et maintenant!...
+
+Il fût demeuré là longtemps peut-être, mais il remarqua, à côté de lui,
+le cocher d'un coupé qui le considérait du haut de son siége. Ce coupé
+portait les chiffres RN entrelacés et surmontés d'une couronne de comte.
+Terral devina. Il s'éloigna, secouant cet attendrissement subit--et
+bête, pensait-il.
+
+Au coin de la rue, il aperçut, passant dans une voiture découverte avec
+une femme, un jeune homme qui le salua de la main--à l'espagnole,--et
+lui jeta un:
+
+--Bonjour, cher!
+
+C'était Adolphe, le petit Adolphe, qui se rendait au Bois.
+
+Terral haussa les épaules et continua sa marche, ne songeant plus déjà à
+Cachemire, et se retrouvant en face de cette pensée qui l'obsédait
+maintenant, se dressait devant lui à toute heure et partout: la misère!
+
+M. le comte René de Navailles était le dernier héritier d'une famille
+illustre. L'histoire des Navailles est écrite en lettres d'or et de
+sang, dans les annales de l'Auvergne. Gontran-Raoul-Hubert, comte de
+Navailles, seigneur d'Yprevard, fut un des compagnons de plaisirs et de
+chasses à l'homme de ce l'Espinchal, dont Fléchier raconte l'histoire.
+Ce Navailles n'échappa que par hasard à la justice des Grands Jours, se
+réfugia à la cour de Savoie, obtint des lettres de grâce, et fit amende
+honorable devant le Parlement de Paris, un cierge de six livres à la
+main. Son fils, tué à Fontenoy, était le père de ce comte de Navailles
+qui mourut sur l'échafaud le 5 thermidor, laissant deux héritiers, l'un
+capitaine à l'armée de Condé, l'autre compagnon de voyage de
+Chateaubriand, en Amérique. L'aîné devait être fait pair de France au
+retour des Bourbons, et mourir d'apoplexie à la tribune. Le cadet,
+grand-père de René de Navailles, continua à voyager, fit le tour du
+monde avec Dumont d'Urville, se composa une superbe collection
+ethnologique, écrivit même plusieurs volumes de relations scientifiques,
+et vit son nom plusieurs fois cité parmi ceux des naturalistes qui
+pouvaient prétendre à une place méritée sur les banquettes de
+l'Institut. Il fut un causeur charmant, hôte assidu des soirées de
+l'Arsenal, fort apprécié de Nodier et de Cuvier, ces deux _aimables
+illustres_, l'érudit le plus charmant, et le savant le moins empesé de
+cette époque. Ce M. de Navailles versa même, dit-on, dans l'utopie.
+Personne ne lui en fera un crime. Il plaida pour Saint-Simon, lui,
+vieillard, à l'heure où les jeunes gens seuls s'enrôlaient sous la
+bannière saint-simonienne. Vivement épris des choses de l'idée, ce
+petit-fils des terribles châtelains de Clermont apporta une somme
+considérable aux fondateurs du _Globe_, et jamais un inventeur ou un
+chercheur ne frappa vainement à sa porte.
+
+Il mourut vieux, laissant un fils, Charles de Navailles, qui avait
+embrassé, malgré ses conseils, la carrière militaire.
+
+Ce fut le père de René de Navailles.
+
+Le nom de Charles de Navailles menaça un moment de devenir illustre, à
+côté des noms de ces généraux africains, les Lamoricière, les
+Changarnier, les Bedeau, les Cavaignac; il s'était fort distingué à la
+retraite de Constantine, sous les ordres du général Clauzel.
+
+Mais une blessure assez grave mit le comte, jeune encore et pouvant
+espérer à tous les honneurs, hors du service militaire. Il eût pu, sous
+le dernier règne, aspirer à d'autres faveurs et l'on crut un moment
+qu'il occuperait un fauteuil à la pairie. Mais le comte était mal vu au
+château. Ancien garde du corps, on soupçonnait quelque peu son
+orléanisme de nouvelle date. Ces soupçons irritaient M. de Navailles
+plus que de raison, il apprit qu'on s'occupait de lui chercher une
+place; mais il refusa nettement, demeura en dehors de toute politique,
+se maria, devint veuf, vit passer la révolution de Février et le nouvel
+Empire sans acclamer ni protester, et mourut en 1855, laissant le
+souvenir d'une élégance suprême et toute française.
+
+Le nom de Charles de Navailles avait été prononcé jadis à l'occasion de
+toutes les fêtes et de toutes les excentricités. Grand sportman, il
+avait battu les chevaux anglais, sur le terrain britannique, à une
+époque où les chevaux français occupaient un rang fort inférieur; grand
+chasseur, il remportait le prix aux chasses du roi Charles X. On citait
+de lui des traits dignes de Lauzun; on parlait de certaine causeuse qui
+valait bien la cheminée tournante de d'Argenson; ses duels étaient
+illustres et c'est lui qui était monté à l'assaut de Constantine, sans
+éteindre son cigare et sans ôter ses gants. Son dernier mot, en mourant,
+avait été celui-ci:
+
+--Du moins j'ai laissé intact le vieux blason et j'ai suivi la coutume
+des Navailles: point de fille! Mon héritier est un fils.
+
+Ce fils, dernier rejeton de la race, était cet aimable René, célèbre sur
+les champs de courses, illustre au Café-Anglais, le petit René, le René
+d'Anjou du journaliste Olivier Renaud. C'était pour lui assurer une
+centaine de mille livres de rente que ses aïeux avaient risqué leur tête
+contre la justice du roi et contre la justice du peuple. Le petit-fils
+du pair de France s'habillait en jockey, toque rouge, veste jaune, et
+courait les steeple-chase en tutoyant son groom. Il ne disait, ne
+savait, n'écoutait rien; il s'habillait, se déshabillait, se rhabillait,
+passait de l'écurie au boudoir et pensait à _Miss Amelia_ en courtisant
+Cidalise. Il était partout, sans s'amuser nulle part. Il cherchait, Don
+Juan de l'émotion, une distraction, un tressaillement. Il était blasé
+sans le savoir. Il parlait peu et parlait trop. Il s'était habitué à
+bâiller élégamment. Il s'était composé un langage hybride, mélange
+d'anglais d'écurie et de français de coulisses. Il trouvait les pièces
+_idiotes_ et la musique _infecte_. Il posait en axiome que madame
+Viardot est une _gêneuse_ à côté de mademoiselle Thérésa. Quand il
+parlait de son aïeul, l'ami de Bougainville, il l'appelait _le vieux
+raseur_. Sa trivialité de langage contrastait avec sa tenue correcte. Il
+se départissait pourtant de cette attitude de soldat prussien. Ce _héros
+du grand Seize_ avait, un matin, jeté une partie de la vaisselle du
+Café-Anglais sur le boulevard. Mais sa principale journée,--sa journée
+glorieuse,--c'était le premier dimanche d'une foire de Saint-Cloud où il
+avait dévasté une boutique de pain d'épices en refusant de rien payer.
+Le marchand avait pris M. le comte au collet et l'avait traîné devant le
+commissaire, entre deux rangées de huées. Quand il y songeait, deux ans
+après, René de Navailles en riait, disait-il, _comme une petite folle_.
+
+Tel était l'homme que Cachemire avait promis d'adorer.
+
+Il avait pourtant ses manies. Antonia l'appelait un _empêcheur de danser
+en rond_.
+
+--Ma chère enfant, dit-il un soir à Cachemire, est-ce qu'il n'y aurait
+pas moyen d'envoyer ton théâtre au diable? C'est ennuyeux, les jours de
+courses et les soirs de soupers. Encore si l'on te donnait des rôles!
+
+--Le fait est, répondit-elle en faisant la moue, que c'est passablement
+ennuyeux. Quelle fatigue!
+
+--_Un rasoir_, répliqua M. le comte René de Navailles en allumant un
+londrès.
+
+--Et puis, continua Cachemire, ne m'ont-ils pas retiré le rôle de la Fée
+des Eaux, dans la pièce qu'ils montent. Une féerie, je vous demande!
+Moi, j'ai maintenant un pauvre petit rondeau, rien de plus!... Et quel
+rôle, La Pluie! On va m'ennuyer avec ça, me _monter des scies_.
+«Mademoiselle Cachemire, dite la _pluie qui marche_. Elle est _amusante
+comme la pluie_, etc.» Un tas de bêtises! Tandis qu'il y avait un
+_travesti_ superbe. Ah! bien oui, le travesti. Bernique! c'est Flore
+Hardy qui a le travesti! Une grande fadasse comme ça... Ah! que je les
+lâcherais avec plaisir!
+
+--Quand passe-t-elle, cette pièce?
+
+--Lundi.
+
+--Et c'est aujourd'hui?
+
+--Jeudi.
+
+--Lâche-les. Il fait beau. Nous irons à Trouville. J'ai un costume de
+bain à essayer. Rayé noir et jaune, avec des clochettes au bonnet. Le
+fou--baigneur. J'aurai un succès!
+
+--Tiens, fit Cachemire, j'irais bien à Trouville. Je ne connais pas la
+mer.
+
+--Allons donc?
+
+--Parole!
+
+--Alors, c'est décidé... nous partons!... Au diable, ton régisseur!
+
+--Veux-tu faire une chose bien faite? dit Cachemire. Attendons à samedi.
+C'est la répétition générale. Je les laisse en plan au milieu de la
+pièce. Ah! quelle chance!
+
+--Attendons, fit René de Navailles.
+
+Le samedi, devant ce public des répétitions générales qui est, à peu de
+chose près, le public des premières représentations, auteurs, acteurs,
+journalistes, directeurs, amis des amis, mères d'actrices, coiffeurs et
+couturières, la toile se leva sur le premier acte de la féerie--une
+tentative de littérature _fantaisiste_ qui ne devait pas réussir au
+Vaudeville. Les décors étaient posés, la scène remplie par les artistes.
+Quelques-uns n'avaient pas leur costume encore, et répétaient en habit
+de ville. On voyait le Génie des Eaux en paletot brun causer avec la
+nymphe des Fontaines vêtue de gaze. Les quatre ou cinq auteurs de la
+pièce, logés dans une avant-scène, faisaient leurs observations. Le
+directeur, à côté d'eux, se levait parfois furibond, jetait un conseil
+menaçant à un acteur, et tempêtait contre les machinistes. Messieurs de
+la censure écoutaient. A l'orchestre, les amis des auteurs commettaient
+des _mots_ trempés de vinaigre. Vint l'entrée de mademoiselle Cachemire.
+
+--«Que vois-je? dit alors Le Génie des Eaux, j'aperçois ma fidèle
+alliée, la Pluie!»
+
+Le chef d'orchestre leva son archet et les musiciens jouèrent les
+premières mesures du rondeau de _la Pluie_.
+
+Mais la Pluie manqua son entrée.
+
+Les acteurs se regardaient entre eux, regardaient la coulisse,
+interrogeaient l'avant-scène des auteurs.
+
+--Eh bien! et mademoiselle Cachemire? disait le directeur...
+
+--Mademoiselle Cachemire! criait le régisseur.
+
+--La pluie est absente, murmurait Olivier Renaud à l'orchestre. Qu'on
+aille chercher saint Médard, il la fera venir.
+
+A quoi répondait Paul Duchemin:
+
+--La pièce a de la sécheresse.
+
+Il y avait tumulte sur la scène. Tout à coup, grande marque de
+satisfaction. C'était Cachemire. Elle faisait enfin son entrée. Jupe
+courte, corsage de soie verte, coiffure de brillants. Marcelin avait
+dessiné le costume. Elle s'avança sur le devant de la scène, sourit à
+quelques amis, et entama son rondeau:
+
+ Je suis la pluie,
+ Souvent j'ennuie
+ Quand j'apparais, trempant les hori_zons_
+ Et la bergère
+ Dans la chaumière
+ Avec Colin rentre ses blancs mou_tons_
+
+ Je suis la pluie! Avec moi le tonnerre
+ Marche grommelant....
+
+--_Grondant_, dit un des cinq auteurs. Il y a _grondant_. _Grommelant_
+aurait un pied de plus. Le vers serait faux.
+
+--Il y a _grondant_, répéta le régisseur.
+
+--_Grondant_, _grommelant_. Qu'est-ce que ça fait? dit Cachemire en
+haussant ses épaules blanches de poudre de riz.
+
+Elle fit une moue dédaigneuse et poussa un soupir ennuyé en regardant
+les fauteuils d'orchestre.
+
+Le directeur parut ébahi, risqua une observation. Le régisseur s'était
+approché de Cachemire, lui mettant sous les yeux le manuscrit même des
+cinq auteurs.
+
+--Ah! au fait, dit-elle, ça m'est bien égal! D'ailleurs je ne le sais
+pas, mon rondeau!
+
+--Eh bien! on vous mettra à l'amende, répliqua le directeur du bord de
+sa loge.
+
+Cachemire ne répliqua point, se retourna et passa dans les coulisses.
+Les acteurs en scène se regardaient. Olivier Renaud riait dans sa
+stalle. Le régisseur bondit, partit comme une flèche, et une fois dans
+la coulisse:
+
+--Mademoiselle, dit-il à Cachemire qui se tenait au milieu d'un groupe
+d'artistes et de figurantes, il s'agit de répéter sérieusement ou de ne
+pas répéter du tout. Vous moquez-vous de nous, par hasard?
+
+--Pas le moins du monde, dit Cachemire. Mais je me moque du rôle. C'est
+une _panne_. C'est absurde. Me faire chanter l'air de _Margot_, un air
+vieux comme les rues. Je n'en veux pas, je refuse le rôle.
+
+--Où allez-vous?
+
+--Je vais me déshabiller!
+
+Le lendemain, l'engagement était rompu, Cachemire était assignée par
+son directeur, et partait pour Trouville avec M. René de Navailles.
+
+Elle ne connaissait point la mer. Quand on la lui montra, elle la trouva
+ridicule. Tout le monde ne comprend pas cette voix qui parle si haut de
+l'infini.
+
+Les journées d'ailleurs n'étaient que d'amples mascarades. La vie des
+bains de mer pour les femmes c'est le mouvement perpétuel, c'est la
+fièvre, pour les maris c'est un peu l'ankylose. Madame va, vient,
+s'habille, babille, ôte une robe, en remet deux, change de costume comme
+les princesses de féeries, multiplie les rubans, décuple les glands, les
+pompons, centuple, accumule les cocardes. C'est une consommation
+frénétique de toquets, de tuniques, de chignons, de jupes courtes, de
+cannes longues, de bottines jaunes, de cheveux rouges. C'est une course
+éternelle de la plage au salon, du salon au théâtre, de la vase noirâtre
+au parquet luisant, des crabes aux rinceaux, de la lame au piano. Quelle
+fatigue! Quelle intensité de vie dans ces corps féminins pour supporter
+une telle gymnastique! Cependant, monsieur se promène, s'assied, bâille,
+regarde, joue. Les paysages qu'il contemple sont peu récréatifs: quelque
+salle de Casino, une règle de jeu de l'écarté collée au mur, l'affiche
+des règlements du cercle. Dans un coin de méchantes croûtes, des
+tableaux à vendre. Çà et là, des bougies à abat-jour vert pour le soir.
+Il va au café. Les stores baissés cachent la vue de la mer immense. On
+se croirait rue du Sentier. Des boks de bière, des journaux qui
+traînent, des mouches qui volent. Un bruit de billes de billards. C'est
+l'ennui. Le salon de lecture n'est pas plus gai. Des journaux déchirés,
+des revues non coupées. Il faut marcher doucement pour n'éveiller pas
+les gens qui dorment. Et le soir, pour se distraire, quelque concert,
+quelque bal. C'est la Vie des Eaux. Et pas un, peut-être, pas une n'a
+respiré à quelque pas de là le sain parfum de cette terre normande,
+noire et profonde, l'air qui passait sur ces haies ombreuses et grasses,
+sur ces terrains verts, où paissaient les moutons forts et gourmands.
+
+Cachemire s'amusa un moment à faire mouiller par la vague mourant sur le
+sable, le bout de ses bottines, à regarder les crabes courir obliquement
+sur la grève, à lorgner les baigneurs dont les silhouettes grêles se
+dessinaient près des cabines. Elle faisait deux ou trois toilettes par
+jour. Elle restait sur une chaise, au milieu de ce fourmillement de
+jupes et de corsages rouges, bleus, blancs, fouillis de couleurs,
+élégance de bal masqué, et caquetait avec M. René de Navailles qui ne
+tournait point la tête de peur de déranger un seul de ses cheveux. La
+plage l'intéressa un jour, deux jours. La fashion a su faire, du bord de
+l'Océan, un musée de gravures de mode. Elle les feuilletait, une à une,
+puis s'ennuyait. Le soir, elle allait au concert, s'ennuyait encore, ou
+bien elle prenait une voiture, et, en compagnie de René, courant la
+vallée d'Auge, avec les chemins herbus et les vertes allées, les
+horizons vastes, les pommiers, les moissons hautes, les maisons
+couvertes d'ardoises, enfoncées dans les vergers, elle s'ennuyait
+toujours. La côte de Grâce et son panorama infini, ensoleillé, plein
+d'eau, plein de ciel, plein d'espace, la fatiguait. Elle remarquait,
+d'ailleurs, ou du moins René de Navailles remarquait pour elle, que sur
+la plage, au concert, au Casino, on l'évitait. Le _Cant_ bourgeois
+semblait établir autour d'elle une façon de barrière. Ils quittèrent
+Trouville, revinrent à Paris, et, presque sans s'y arrêter, prirent
+gaiement la route de Bade.
+
+Bade! Le paradis des fous!
+
+Pendant ce temps, madame Labarbade transformait doucement son genre de
+vie. Elle était allée, un matin, chez un photographe. L'envie de son
+portrait la démangeait. Le photographe,--_Photographie de l'Étoile, au
+rabais, boulevard Sébastopol_,--était un loustic, fruit sec de l'atelier
+de Bouguereau, qui eut, avec maman Anaïs, le petit mot pour rire.
+
+--A la bonne heure, disait madame Labarbade, voilà ce que j'appelle un
+photographe charmant! Je vous enverrai des pratiques.
+
+--Inutile, répondait l'autre. Vous me rendriez beaucoup plus heureux en
+venant plus souvent vous-même.
+
+--Voyez-vous ça... Lovelace!...
+
+--Eh! eh! Lovelace a croqué des pommes moins appétissantes que vous!
+
+Madame Labarbade était enchantée. Elle aspirait cet encens avec un
+sourire olympien.
+
+Quand elle s'éloigna, elle lança au photographe une oeillade qu'il ne
+dut pas oublier.
+
+Il s'appelait Firmin Monséchard.
+
+--Firmin! Quel joli nom! se disait madame Labarbade. Firmin!
+
+Elle le gardait dans sa bouche, comme un bonbon fondant. Ce Monséchard,
+avec ses vingt-huit ans, ses cheveux longs et gras, son _bagout_ de
+rapin l'avait bouleversée. Elle songeait à l'épouser. Mais elle se
+ravisa en pensant aux lendemains du mariage. N'importe. Maman Anaïs
+était sur une pente glissante, et Firmin Monséchard ne lui sortait pas
+du cerveau. «Lovelace en a croqué de moins appétissantes!» Tout le jour,
+cette phrase se modulait à son oreille ou sautillait devant ses yeux. Il
+fallut retourner à la photographie pour voir l'_épreuve dans le baquet_,
+et l'épreuve séchant dans l'atelier, et le portrait collé sur le carton.
+Madame Labarbade n'était pas assez stoïque pour résister à tant
+d'assauts. Puis la chair est faible. Et c'est ainsi que pendant que
+Cachemire tentait à Bade la fortune, accompagnée de René de Navailles,
+maman Anaïs cédait aux sollicitations d'un photographe, et commanditait
+de deux mille francs ce fond de portraitiste,--car Firmin Monséchard
+était bien insinuant et le commerce de la photographie va si mal!
+
+A Bade, Cachemire avait trouvé le pays de son rêve. Une ville petite,
+proprette et gaie, où le plaisir est roi, la fantaisie souveraine,
+l'imprévu demi-dieu. Le bruit de l'or, le tapis vert, la promenade sous
+les sapins, les courses dans la forêt avec des voitures jaunes et des
+cochers en veste rose, le défilé devant la Conversation, la musique
+autrichienne, les verroteries, les sculptures, les curiosités de la
+Forêt-Noire, une foire de Saint-Cloud perpétuelle, mais plus élégante,
+plus surprenante et plus folle. Le soir, le théâtre, la musique, Paris,
+Paris partout, le Paris du bruit, des fêtes et du plaisir. Elle saluait
+cent figures de connaissance en une heure. Elle était au diable, libre,
+et pourtant elle n'avait pas quitté la rue Taitbout. Olivier Renaud
+était là, Antonia était là, le petit Barberino était là, M. Gontran de
+Rives était là.
+
+Elle lui avait même parlé.
+
+--Eh bien! qu'est-ce que vous devenez?
+
+--Moi? Je me range, que voulez-vous! Vous croyez que je suis à Bade pour
+jouer, je parie? Non. Tout simplement pour prendre des bains de
+bourgeons de sapin. _Hôtel à la Cour de Darmstadt._ C'est bête comme
+tout. Mais c'est comme ça. Et croyez-vous, ma chère amie, que
+l'hydrotérapie me réussit mieux que le souper. C'est un fait.
+
+--Mais vous devenez lugubre, alors!
+
+--Pas tant que ça. Je songe à me marier, voilà tout. Les petits marmots!
+Ah! les marmots! Je souhaite que vous en trouviez un, un jour, sous un
+chou. Vous verrez. Adieu. Et bonne chance!
+
+--Il est niais, ce de Rives, avait-elle dit.
+
+--Un poseur, avait ajouté M. de Navailles.
+
+Deux pas plus loin, ils rencontrèrent Olivier Renaud, riant beaucoup.
+
+--Vous êtes gai, fit Cachemire.
+
+--Je crois bien. Je n'ai pas ri comme cela depuis le soir de votre
+répétition, vous savez. Figurez-vous, j'avais fait le chemin de
+Strasbourg à Paris avec un charmant compagnon, très-spirituel et
+très-gai, qui revenait de Suisse. Il était enchanté de Bâle, des wagons
+helvètes et parlait avec reconnaissance de Zurich et de son lac. Nous
+avions causé de choses et d'autres; il avait bien voulu m'avouer qu'il
+voyageait pour son plaisir, et je lui avais répliqué que je m'étais mis
+en route pour mes affaires. Il voulait voir le Rhin, je voulais étudier
+un coin de l'Allemagne. Il était bien convenu que nous ferions le voyage
+ensemble. J'avais un moment quitté mon compagnon, à l'arrivée, et je
+m'étais mis tout seul en route vers la Maison de Conversation. Mais la
+première figure que je devais rencontrer en y entrant, c'était la
+sienne. Il regardait le tapis vert et jouait. Le premier jour, il perdit
+une somme assez ronde, le second jour, il perdit une somme plus forte,
+le troisième jour il était complétement dépouillé.--«Bah! se dit-il, il
+me reste ma chaîne de montre.» Le voilà parti chez un orfèvre de la
+Léopold-Strasse; il engagea sa montre pour une dizaine de frédérics
+d'or, et revint triomphant. «De cette façon, je pourrai regagner Paris
+dès ce soir et j'en serai quitte pour quelques louis! Quant à la Maison
+de Conversation, du diable si j'y reviens!» Dix minutes après, il avait
+perdu les frédérics d'or de sa chaîne de montre. «Eh bien! fit-il,
+n'ai-je point mes boutons de manchettes?» En effet. Les boutons de
+manchettes engagés, il réfléchit qu'une pièce d'or peut refaire une
+fortune en un quart-d'heure. Il joua les boutons de manchette. On trouve
+toujours à emprunter. Il emprunta; pendant ce temps, l'argent demandé à
+Paris arrivait. L'argent venu, il le joua encore. Un ami, qui le
+rencontra et qui partait pour la France le soir même, le jeta dans le
+wagon et le ramena de force chez lui. Bref, mon compagnon revint au
+boulevard, sans avoir vu le Rhin, maussade, ennuyé, Bade lui ayant fait
+oublier la Suisse, ses beautés et ses surprises... Et celui-là voyageait
+pour son plaisir!
+
+--Tiens, dit Olivier Renaud, vous ne riez pas. Je parie que vous avez
+perdu?
+
+--Des sommes folles, dit Cachemire. Mais c'est amusant. Ce râteau, gai
+comme tout!
+
+--D'autant plus que la veine reviendra, fit René de Navailles. J'ai un
+_fétiche_.
+
+--Lequel?
+
+--Un décime avec une croix.
+
+--Excellent! dit Olivier Renaud.
+
+--Et moi, fit Cachemire, un morceau de corde de pendu. Un imbécile qui
+s'est _éteint_ d'amour pour Olympe Gérard.
+
+--Parfait, dit encore Olivier. Venez-vous voir la Trinkhalle? C'est
+encore un autre fétiche.
+
+--C'est ça, dit Cachemire, et vous nous raconterez les histoires peintes
+là-dessus.
+
+--De jolies peintures, fit Olivier. Le Goetzenberger qui en a
+accouché, était un fameux drôle. Pas plus de couleur que sur la main.
+Tenez, voici l'histoire de l'_Image de Keller_, et du château de
+Neuwindeck. Connaissez-vous? Non. Voici:
+
+«Un chevalier de Thuringe, passant un soir près de Lauf, s'arrête au
+château de Neuwindeck pour y passer la nuit. A travers les herbes qui
+envahissent la porte d'entrée, il se fraye un passage jusqu'à la salle
+des chevaliers. Sur son chemin, personne. L'abandon, l'ombre, le
+silence. Mais dans la grande salle, il aperçoit une jeune fille vêtue de
+blanc, assise, et l'oeil fixé sur les dalles. Ça vous amuse?
+
+--Oui... si vous voulez.
+
+«Le chevalier fit quelque bruit. Elle se lève, le salue, et ses grands
+yeux bleus brillant dans un visage pâle, semblent interroger l'étranger.
+
+«--C'est l'hospitalité que je demande, damoiselle,--je dis
+_damoiselle_,--et le pain et le sel qu'on offre aux errants.
+
+«La jeune fille s'inclina, apporta une coupe et du vin, de la venaison,
+et des fruits. Point de pain ni de sel.
+
+«--Ce château est le vôtre? dit le chevalier.
+
+«Elle inclina la tête et demeura silencieuse.
+
+--Pas bavarde! fit René de Navailles.
+
+--Vous allez voir.
+
+«--Le seigneur de ce logis est-il donc absent? continua le jeune homme.
+
+«Elle étendit la main vers les portraits de la muraille, et répondit
+lentement:
+
+«--Je suis la dernière du nom!
+
+--Ah! très-joli! fit le dernier des Navailles.
+
+«La légende, continua Renaud, dit naïvement que, tout en causant, le
+chevalier «était souvent revenu à la bouteille,» et la très-sceptique
+brochure qu'on vous vendra à Bade pour quelques kreutzers ajoute: «_Il
+n'est donc pas surprenant qu'il se sentît le coeur épris._» Bref, le
+chevalier proposa à la jeune fille de l'épouser.
+
+»--En vérité! s'écria-t-elle.
+
+»Et sa pâleur sembla soudain se colorer, elle se leva, prit deux anneaux
+dans un reliquaire, et sur ses blonds cheveux posant une couronne de
+romarin:
+
+»--Venez, dit-elle au chevalier.
+
+»Elle marchait. Il la suivit. A l'entrée de la chapelle, deux
+chevaliers, couverts de leurs armures, se tenaient roides et comme
+pétrifiés. A la vue de la jeune fille, ils quittèrent leur attitude, et
+le chevalier les vit marcher à ses côtés. Des cierges brûlaient dans la
+chapelle, éclairant les visages de marbre des morts couchés sur leurs
+tombes. Au milieu de la chapelle, la statue de bronze d'un évêque revêtu
+de ses ornements pontificaux, s'élevait, les mains jointes. La jeune
+fille toucha du doigt l'évêque de bronze, et la statue se dirigea
+lourdement vers l'autel. Alors, les lèvres d'airain s'agitèrent,
+l'oeil sombre s'illumina, et de cette poitrine de bronze, la voix de
+l'évêque fantôme sortit, et cette voix disait:
+
+»--Kurd de Stein, prenez-vous pour femme, Bertha de Windeck, fille du
+comte de Windeck?
+
+--C'est gai comme tout, ce que vous nous racontez-là, dit René.
+
+--Vous l'avez voulu: fit Olivier.
+
+»Ici les légendes, qui s'accordent à peindre la terreur du chevalier,
+diffèrent sur le dénouement. Les unes veulent que, soudain, le coq ait
+chanté, et dissipé de sa voix claire ce tourbillon de fantômes, et que
+le chevalier se soit retrouvé évanoui, «dans les hautes herbes de la
+cour, auprès de son cheval fidèle.» Les autres, plus sévères, font
+engloutir par la terre entr'ouverte, Kurd de Stein qui répondit: «Oui,»
+à la question de l'évêque de bronze. Ce dernier et terrible dénouement
+se retrouve, absolument semblable, dans une légende espagnole qui fait
+épouser à don Juan, une morte fiancée, et le foudroie au moment où il
+passe son anneau aux doigts glacés de la jeune fille. Il est assez
+curieux que cette lumineuse Espagne emprunte ainsi ses brumeuses
+terreurs aux légendes du Rhin.
+
+--Ça m'est égal, la lumineuse Espagne! dit René.
+
+--Eh! bien, moi non, fit Cachemire. Je voudrais voir ça, l'Espagne!
+
+--Toujours est-il, conclut Olivier Renaud, que je viens de vous réciter
+l'article que j'envoie ce soir à mon journal. C'est de la primeur. Du
+Renaud inédit. Au revoir!
+
+Le soir, Cachemire gagna dix ou douze mille francs.
+
+Cachemire jouait ainsi, perdait, rejouait, regagnait, enfiévrée, le sang
+à la tête, heureuse, se montrant à la Lichtenthal, au théâtre, au
+Vieux-Château, avec des mises éclatantes, des bijoux superbes, un peu
+maquillée déjà, toujours séduisante. Que de jaloux et de jalouses! Elle
+se moquait bien du théâtre. Cette ville de Bade, quelle scène où elle
+s'étalait, se montrait, se sentait admirée et applaudie. Elle en venait
+à aimer ce René de Navailles, comme un moment elle avait aimé M. de
+Bruand, pour tous ces triomphes! Elle était la reine de ces allées
+superbes, l'enviée, la fêtée, la charmeresse! Alors quand elle songeait
+à son enfance, à sa jeunesse, au bateau qu'elle passait, à son père
+s'asphyxiant sur ses fourneaux, à la brave femme qui l'avait recueillie
+et qui était morte, à Madame Herbaut, à Joseph, à ce foyer d'honnêteté
+qu'elle avait fui:
+
+--Il y a des gens, se disait-elle, qui trouvent le bonheur dans la
+vertu! Sont-ils bêtes!
+
+La malheureuse les _plaignait_.
+
+
+
+
+X
+
+
+La couche d'orgueil que Terral portait en lui s'était comme soulevée à
+cette idée qu'il pouvait recevoir de l'argent de Cachemire. Il était de
+ces gens qui rêvent le crime et qui reculeraient devant la honte. C'est
+par horreur de la boue qu'ils marchent dans le sang. Il revint chez lui,
+accablé. Son logis à présent était redevenu morne et presque aussi
+lugubre que jadis--plus sinistre, car Terral avait dépensé de sa
+provision d'audace. Tout ce qu'il avait pu vendre était vendu. Les
+tableaux, les bronzes partis. Çà et là quelques bimbelots encore
+accrochés, traînant--la momie du luxe. Un lit, une table, quelques
+chaises. Rien de plus. Cette vue serrait le coeur de Terral. Il avait
+envie de pleurer ou de crier. Il se barricadait là comme dans un antre.
+Si l'on sonnait, il n'ouvrait pas. On pouvait le surprendre, le voir
+ainsi misérable. Quelle honte!
+
+Il se laissa tomber sur son lit, rêvant.
+
+--Étrange fille, songeait-il. Certes elle ne m'aime plus. Mais elle
+voulait me sauver. Et ce sacrifice banal pouvait me tirer du mauvais
+pas.... il me faut si peu d'argent! Combien? Qui sait! Dix louis! La
+chance est terrible. En une heure, dix louis peuvent devenir une
+fortune. Avec dix louis j'irais à Baden, essayer ma martingale...
+
+Il allait à un petit tiroir où il enfermait des fèves, traçait à la
+craie, sur sa table, un jeu de trente et quarante et jouait.
+
+Les fèves figuraient l'enjeu. Elles se doublaient, se triplaient. Il
+gagnait, gagnait toujours... Au lieu de fèves, mettez des florins, ce
+gain eût été une fortune.
+
+--Parbleu, se disait-il, je la tiens, ma martingale. Infaillible. Il
+faut absolument que je la risque. Oh! réparer la brèche, me reconstruire
+une richesse, et vivre. Car je n'ai pas su vivre.
+
+Sa pensée le reportait soudain vers Suzanne.
+
+--Mais je ne pouvais pas accepter, non. C'eût été infâme. Et pourquoi
+infâme? J'ai des pudeurs que je ne me connaissais pas. Jolis, mes
+scrupules. A quoi bon? Dix louis, et c'est assez! Eh! bien, est-ce que
+je n'aurais pas pu le lui rendre, cet argent? Elle prêtait, elle ne
+donnait pas. J'ai été un sot!
+
+Puis se levant, allant à la porte:
+
+--Après tout, quoi, il est encore temps. Je monte. Je sonne. Cet argent,
+je l'accepte! Elle me le donne. Je l'ai dans les mains, là. Je
+l'emporte. J'attends le soir. Je joue. Je gagne. C'est bien... Je...
+Oui, j'y vais!
+
+Il boutonnait son habit, cherchait son chapeau.
+
+Il s'arrêta brusquement.
+
+--Et si j'allais rencontrer un de ses amants chez elle. Cette fois, je
+n'aurais pas le droit de le tuer comme M. de Bruand: s'il me
+connaissait, il raillerait. Écrire? La lettre peut se perdre. Non. Et
+puis, non, décidément, pas de son argent, à elle. C'est fini. Qu'elle
+aille où son destin la pousse, et moi aussi!
+
+Pourtant, il lui fallait un enjeu--il redemandait un levier; où trouver
+ce qui était sa vie? Il fallait donc recommencer ces âpres chasses à
+l'or d'autrefois, il fallait espérer au lieu de jouir, attendre au lieu
+de posséder. A qui se livrer? A qui emprunter? Il devait, il devait
+partout. Demander encore, c'était dévoiler le secret de sa misère.
+
+--Pas d'amis! se disait-il accablé par le vide qu'il avait fait autour
+de lui, au temps où dédaigneux de toutes choses, confiant en sa force,
+il criait le _moi seul!_ de Médée.
+
+Pas d'amis!
+
+Il cherchait, interrogeait, fouillait ses souvenirs et dans cette nuit,
+dans cette foule qui l'entourait, il ne trouvait qu'un nom, un seul.
+Bourdenois,
+
+--Oui, Bourdenois. Mais qu'est-il devenu? Sombré! Perdu! Oublié!
+
+Bourdenois! Celui-là peut-être aurait pu le sauver. Le Titan se
+raccrochait à l'enfant; l'homme fort regrettait le _naïf_. Terral
+s'arrêta longuement devant ce nom, plein du passé, et, peu à peu, comme
+si la lumière s'était faite en lui, il se rappela qu'il l'avait vu
+imprimé, çà et là, ce nom, il ne savait où,--dans des comptes-rendus de
+journaux peut-être.
+
+--Qui sait? Bourdenois est peintre... C'est peut-être lui dont parlait
+la critique...
+
+--C'est lui, se dit bientôt Terral, l'idée confuse prenant corps et se
+fixant... Je suis sauvé!
+
+C'était le cri de l'égoïsme à la mer. Dans ce grand naufrage, Bourdenois
+restait seul. Il alla à Bourdenois.
+
+Terral entra dans un cabinet de lecture, demanda le livret du Salon,
+chercha à la lettre B, et poussa un grand soupir comme si on venait de
+lui enlever un monde des épaules.
+
+Il avait lu:
+
+BOURDENOIS (Charles-Henri), né à Mussidan (Dordogne), élève de M.
+Cabanel.
+
+_Rue d'Enfer, 11._
+
+269.--_Les Volontaires de 92._
+
+270.--_Hérault de Séchelles brûlant les trophées de la royauté._
+
+--C'est lui! se dit Terral. Ah! voilà le salut!
+
+Il alla à pied, la tête en feu, plein de projets, plein de fièvre, rue
+d'Enfer, et monta rapidement, comme si on l'eût poursuivi, jusqu'au
+cinquième étage, où demeurait Bourdenois.
+
+Ce fut une femme qui ouvrit, une jeune femme souriante et un peu étonnée
+et qui demanda le nom du visiteur.
+
+--Fernand Terral.
+
+--Oh! dit la jeune femme dont le visage s'éclaira... Veuillez entrer, je
+vous prie. Mon mari m'a souvent parlé de vous!
+
+--Marié, songea Terral. Parbleu! La tortue a trouvé sa carapace.
+
+La porte de l'antichambre s'ouvrit brusquement; et Bourdenois, en
+vareuse rouge, s'écria, tendant les mains à Terral:
+
+--Ah! ah! D'où diable sors-tu?... je t'ai cherché, je t'ai traqué,...
+Rien! Pas de Terral. J'avais envie de te réclamer dans les _Petites
+affiches_. Ah çà! tu reviens de Chine, du Mexique, de Tombouctou?
+
+--Moi?... Non, dit Terral, je reviens de plus loin.
+
+--Mais entrez donc, interrompit madame Bourdenois, vous ne pouvez causer
+ici.
+
+Terral fut introduit dans l'atelier. Il y avait, sur le chevalet, une
+toile commencée. Des esquisses le long des murs. Partout, de petits
+panneaux grands comme la main, représentant des tableaux projetés. Une
+propreté flamande. On sentait qu'un oeil de ménagère inspectait tout
+cela. L'atelier d'ailleurs respirait le calme, sentait bon. Le mobilier
+était un brave ameublement sans prétention; mais tout cela gai,
+souriant. Les choses ont leur bonheur.
+
+Il fallut que Terral entendît l'histoire tout entière de Bourdenois, et
+comment la misère s'était lassée à la fin, et comment l'artiste s'était
+fait peintre sur porcelaine, gagnant son pain le jour, gagnant la nuit
+sa gloire, composant à la lampe des tableaux qui enfin avaient trouvé
+des juges et des acheteurs. Une première toile vendue, dix avaient
+suivi. Bourdenois avait eu des commandes, çà et là. Les marchands de
+tableaux l'exploitaient bien un peu, mais c'est le sort commun des
+débutants de passer sous ces fourches caudines. Enfin, il avait pu jeter
+aux orties la palette du peintre sur porcelaine, l'horizon s'ouvrait, le
+pain était assuré et non-seulement le sien, mais celui _des autres_.
+Plus d'obstacles alors au mariage. Le père avait consenti. Ah! que
+Bourdenois avait cherché Terral pour lui annoncer cette joie! Mais, à ce
+moment même, Terral se cachait, dévorait sa _déveine_, et ne sortait que
+la nuit. Ce mariage ne datait que de deux mois, trois mois au plus. On
+s'était marié le jour même de l'ouverture du Salon, et Bourdenois
+apportait, dans la corbeille qui n'existait pas, une médaille.
+
+--Médaillé! Conçois-tu?... disait-il. Tout est fini, le nuage a passé,
+je me moque de la pluie. Le beau temps est venu. Je suis heureux comme
+un vaurien. Tu vois ma petite femme? Je me couperais en quatre pour
+elle. Ah! il fait bon respirer un bouquet de lilas après s'être déchiré
+à toutes les ronces de la création. Tu vois, je donne dans le poétique.
+C'est bête comme chou. Mais rends-moi la justice de dire, mon pauvre
+Terral, que je n'ai pas volé mon bonheur!
+
+--Certes, dit Terral.
+
+--Ah çà! Et toi?
+
+--Moi?--(Madame Bourdenois préparait des grogs dans la chambre à côté.
+Charles et Terral étaient seuls).--Moi, j'ai fait naufrage. J'ai mené ma
+barque à toute vapeur. J'ai perdu de vue le manomètre. La machine a
+sauté.
+
+--Ah!
+
+--C'est une leçon, dit Terral, et je l'accepte. Mais m'en voilà déjà
+consolé. Je suis de ceux qui s'arrêtent, je ne suis pas de ceux qui
+tombent!
+
+--Oui, très-bien, fit Bourdenois. Mais où en es-tu, voyons? Naufragé,
+soit, mais il te reste au moins...
+
+--Rien.
+
+--Rien?
+
+--Eh! bien, dit gaiement Bourdenois, nous allons partager!
+
+Il s'était levé, allant droit à un petit buffet en vieux chêne dont il
+ouvrit le tiroir.
+
+--Tiens!
+
+--Qu'est cela?
+
+--Tu vois, dit Bourdenois en lui tendant un billet de cent francs. Le
+quart d'un tableau. Je voudrais en avoir dix fois autant à t'offrir,
+mais...
+
+Terral hésitait, humilié à demi, écrasé aussi par ce mouvement si simple
+du brave garçon. Tout à coup, il prit le billet, le mit dans sa poche et
+dit:
+
+--Soit. Je te rendrai cela bientôt, je t'en réponds. A demain.
+
+--Tu pars?
+
+--Oui. C'est cet argent que je venais te demander, tu ne comprends pas?
+Maintenant je suis tiré d'affaire. Ces cent francs là, mon cher, c'est
+peut-être un million. Tiens, merci. Au revoir. A demain!
+
+--Eh! bien, dit madame Bourdenois, qui rentrait dans l'atelier, et mes
+grogs? Vous ne pouvez pas refuser, monsieur...
+
+Terral causa encore un moment, trouva pour madame Bourdenois un ou deux
+compliments, serra la main de son _ami_, et descendit. Dans les
+escaliers, il se croisa avec un vieux bonhomme qui montait, chargé de
+livres, en fredonnant l'hymne de M. Joseph Chénier. C'était le
+beau-père.
+
+--J'en échapperai donc, se dit Terral une fois dans la rue, et malgré
+toutes les fatalités du monde. Cinq louis. Cela suffit.
+
+Il s'habilla. Bien portés, ses vêtements râpés, mais de bonne coupe, lui
+donnaient encore une élégance presque insolente. Il attendit le soir et
+se promena avant le dîner, devant son cercle. Des amis de boulevard, des
+agents d'affaires, le rencontrèrent.
+
+--Ah! quel hasard! Est-ce que votre soirée est prise, Terral?
+
+--Non.
+
+--En ce cas, nous vous invitons, nous vous entraînons, nous vous
+enlevons. Grande réception dans les salons de Brébant. C'est la
+Compagnie qui paye.
+
+Il s'agissait d'un repas d'actionnaires, de la fondation d'une société
+de crédit industriel. On avait invité des journalistes, Terral rencontra
+Olivier Renaud, bien d'autres qu'il connaissait, le petit Barberino, des
+compagnons de plaisir. Barberino avait amené avec lui un jeune homme au
+regard bleu, souriant, les cheveux blonds, un peu pâle.
+
+--Quel est ce monsieur? demanda Renaud à Terral.
+
+--Je ne le connais pas.
+
+Il apprit, cinq minutes après, au potage, que le jeune homme se nommait
+Paul de Rieux,--une grande famille de Bourgogne, disait-on.
+
+Pendant le dîner, M. Paul de Rieux fit _des mots_.
+
+Il était placé en face de Terral et ses dents blanches découvertes par
+un immuable sourire, il semblait quêter, à chaque saillie, son
+approbation.
+
+Dans le brouhaha du repas, le bruit des conversations partielles se
+mêlant aux interpellations d'un bout de la table à l'autre, Terral se
+taisait et songeait. Tout à l'heure on allait jouer. C'était alors qu'il
+risquerait ce suprême enjeu, venu du hasard. Il n'écoutait pas. Ses
+voisins le trouvaient maussade. Le diapason des entretiens s'élevait à
+chaque nouveau vin annoncé par le garçon. Le Léoville et le Roederer
+formaient les dièzes et les bémols. On se mit à parler politique et l'on
+finit par ne plus s'entendre du tout. Les toasts à la prospérité de
+l'entreprise se perdirent dans les considérations sur la conduite de
+Robespierre et le procès des Girondins.
+
+Le café était versé dans une pièce contiguë. La table desservie, les
+garçons étendirent un tapis vert, on apporta des cartes et l'on joua.
+
+--Allons, se dit Terral, c'est l'instant. Et,--comme il arrive parfois
+aux heures difficiles,--un souvenir de ses vieilles lectures lui revint
+et il murmura, presque tout haut, le mot de Julien Sorel à l'heure des
+crises: _Aux armes!_
+
+On établit un lansquenet.
+
+Le petit Barberino prit la banque. Terral jeta un louis, puis un autre,
+perdit, alluma un cigare en souriant et ne rejoua plus avant de l'avoir
+fumé. Puis il revint à la table de jeu, et Olivier Renaud lui passa les
+cartes.
+
+--Trois louis! dit Terral.
+
+--Je les tiens, fit Barberino.
+
+Terral gagna.
+
+--Six louis!
+
+Il gagna encore. Il passa sept fois, gagnant toujours.
+
+Il avait devant lui un tas d'or, trois mille huit cent quarante francs,
+gagnés en deux minutes. Il _passa la main_, ramassa son gain et revint à
+la fenêtre.
+
+Il regardait les boulevards, noirs, le ciel pluvieux, les lanternes des
+voitures qui se croisaient, les passants de plus en plus rares avec des
+parapluies.
+
+--Allons, dit-il gaiement, ce ne sera pas le soleil, ce sera la pluie
+d'Austerlitz...
+
+Il se remit à la table de jeu, tint une mise considérable, mais perdit
+cette fois, perdit toujours. Il n'eut plus rien bientôt et demeura
+debout contre la table, regardant les cartes, l'or, les joueurs, le
+tapis,--pétrifié. Il lui semblait que c'était un rêve. Quoi, plus rien?
+Rien. Eh! bien, il allait emprunter à quelqu'un des convives, là,
+sur-le-champ. Mais il n'osait pas. Il avait honte. Le jeu commençait à
+peine; avouer qu'il était _décavé_, impossible. Alors il se prit à
+regarder, il examina les joueurs, il s'efforçait de s'intéresser à la
+partie, il se grisait avec le bruit de l'or, il se disait: «Je vais
+gagner. Tout à l'heure. Patience!»
+
+Ses yeux s'arrêtaient surtout, machinalement, sur M. Paul de Rieux, qui
+lui faisait face, souriant toujours. M. de Rieux avait à l'annulaire
+gauche des diamants qui jetaient des étincelles de lumière électrique.
+Terral regardait ces diamants. Il les vit soudain disparaître, il vit
+les mains de M. de Rieux se perdre dans les basques de l'habit et,
+rapidement, faire passer dans la manche gauche du vêtement, un jeu de
+cartes.
+
+Terral recula. Si rapidement que le tour eût été exécuté, il avait tout
+vu.
+
+Il attendit.
+
+Deux minutes après, M. de Rieux _prenait la main_.
+
+Il la prenait à vingt louis. Il passa neuf fois et gagna net cinquante
+et un mille deux cents francs.
+
+Puis il dit, avec son sourire éternel:
+
+--Ouf! je passe la main!
+
+Il leva alors ses yeux bleus et gais sur les spectateurs.
+
+Terral le regardait d'un air foudroyant.
+
+L'aventurier pâlit devant ce regard et comprit que Terral savait tout.
+Mais il se remit bien vite de l'émotion, essuya d'un air négligent les
+bijoux de sa main gauche, se leva comme fatigué et passa, s'étirant les
+bras, dans la pièce à côté. Terral l'y suivit. M. de Rieux avait déjà
+disparu. En regardant à terre, dans un coin, Terral aperçut un petit
+paquet que l'autre avait dû laisser là.
+
+Il se baissa, le prit, et devint pâle à son tour.
+
+C'était un jeu de cartes, un double jeu de cartes préparé.
+
+Haletant, Terral regarda. Il y avait là dix coups arrangés. On pouvait
+_passer_ dix fois. Une fortune!
+
+Oui! il contemplait ces morceaux de carton, il les comptait, sans les
+déranger, l'oeil embrasé, le sang aux tempes, tremblant, fasciné par
+ces cartes qui lui murmuraient mille choses mauvaises. Ces figures aux
+couleurs crues lui souriaient. Il avait chaud et froid en même temps. Il
+croyait qu'il allait s'évanouir.
+
+Tout à coup, il se secoua brusquement.
+
+--Si on me voyait ici, pensa-t-il. Et si on apercevait _cela_!
+
+Il enfonça le jeu de cartes dans son habit et il rentra le tenant
+toujours, la main dans la poche. Il avait peur de devenir fou. Tout
+tournoyait autour de lui. La tenture rouge du salon l'aveuglait, les
+glaces se renvoyaient les milles lumières rosées ou bleuâtres des
+cristaux des lustres; Terral ne voyait pas, n'entendait pas. Tout se
+troublait autour de lui et bourdonnait.
+
+Rien de distinct que cette pensée:
+
+--Dans ta main, une fortune!
+
+Alors, comme un homme ivre, il se rapprocha de la table, prit les cartes
+du jeu en main, les battit, et, avec l'adresse étonnante d'un grec, y
+substitua audacieusement les cartes de l'_autre_.
+
+Il gagna, et toujours, et dix fois, il gagna, fatalement, forcément,
+mathématiquement; on s'extasiait autour de lui, l'or s'entassait, il
+entendait le bruit des louis, les chuchottements, les exclamations et
+cette musique l'enivrait. Ah! c'était vraiment la fortune, cela! Plus
+que M. de Rieux, il gagnait, plus qu'il n'avait osé le rêver, les coups
+étaient formidables. Il avait là, devant lui, à lui, tous ses rêves, ses
+rêves détruits ce matin et reconstruits ce soir, le luxe, le bruit,
+l'éclat, les chevaux, les femmes, Cachemire!
+
+Tout à coup, un bras se pencha devant lui, une main lui arracha les
+cartes des doigts et, foudroyé, il entendit ce cri:
+
+--On nous vole, messieurs!
+
+Terral bondit, livide.
+
+Le petit Barberino montrait les cartes.
+
+--Reconnaissez-vous votre jeu? Non! Ce jeu-là est préparé!
+
+--C'est une infamie! s'écria M. de Rieux qui regardait en face Fernand
+Terral de l'autre côté de la table.
+
+Terral, vert et farouche, bondit comme pour s'élancer sur le misérable,
+mais un cercle irrité le retint, on se partageait le tas d'or déjà; il
+se sentit poussé au dehors, et ce ne fut que dans l'antichambre qu'il
+put se dégager. Il secoua alors ceux qui le tenaient,--ils étaient
+quatre,--et les envoya d'une secousse, contre la muraille, jurant.
+
+Il se trouva sur le boulevard, nu-tête, sous la pluie, seul, abîmé.
+
+--Messieurs, disait en haut le petit Barberino, remercions M. Paul de
+Rieux, mon ami, ici présent, de nous avoir averti de l'infamie dont nous
+allions être les victimes!
+
+On remercia M. Paul de Rieux.
+
+Terral eut un moment l'idée du suicide. Décidément la partie était
+achevée, et la ruine complète. Le sort avait eu le dessus. S'acharner
+eût été folie. Il s'achemina à travers les rues boueuses, jusqu'à la
+Seine et, sur le parapet d'un pont, il demeura tête-nue, regardant l'eau
+couler. Le fleuve avait des remous sinistres et les lumières du gaz
+s'allongeaient sur lui comme des lames rouges. La silhouette du Châtelet
+et les tourelles se découpaient en noir sur le ciel sombre avec des
+attitudes bizarres. Il demeurait là hésitant. Ses mains brûlantes se
+rafraîchissaient sur le grès mouillé du pont. Le vent lui passait dans
+les cheveux et calmait sa fièvre.
+
+--Le suicide? Pourquoi? se disait-il. N'y a-t-il que Paris au monde?
+
+Après l'idée de mort, l'idée de fuite. Il se voyait, emporté au loin,
+sauvé, recommençant ailleurs, en Espagne, en Amérique, il ne savait où,
+une vie nouvelle, et, plus tard, revenant ici, s'imposant, relevant le
+front, écrasant ceux qui l'écrasaient.
+
+Elle est rapide, la pente des songes. Plus le malheur vous étreint,
+mieux le délire vous montre, rapproché, le but qui s'échappe. Terral se
+détacha de cette eau bourbeuse qui clapotait, qui scintillait, qui
+attirait. Il revint chez lui, machinalement, comme le chien rentre au
+chenil et, au lieu de se coucher, il resta assis, sans lumière, avec
+cette idée fixe: _Partir!_
+
+La nuit l'avait encore maintenu dans ses pensées nouvelles. Mais avec le
+jour, toute son audace parut s'affaisser. La matinée était livide,
+c'était une de ces aurores qui ont froid. Il se sentait pénétré jusque
+dans les os par une atroce humidité. Il grelottait, ses dents claquaient
+comme les dents d'un cholérique. Il se déshabilla et se mit au lit. La
+fatigue l'accablait. Il s'endormit d'un sommeil troublé, plein de
+cauchemars et de visions mauvaises. Quand il se releva, le soir, il
+était plus fatigué que le matin.
+
+Il avait faim, d'ailleurs.
+
+--J'ai faim.
+
+Cette pensée,--ce besoin,--s'empara de lui tout entier.
+
+Il fouilla dans ses poches, ouvrit ses tiroirs, chercha: il avait trente
+sous à lui, trente sous.
+
+--Qu'importe!
+
+Il prit un vieux chapeau défoncé qu'il avait jeté autrefois, dans le
+fond d'une armoire et sortit, les pantalons crottés encore de la boue de
+la veille, les habits fripés. Alors il s'achemina vers les quartiers
+pauvres, chercha quelque _gargotte_ où il pût manger sans crainte d'être
+reconnu, et entra. C'était une façon de crêmerie et de débit de vins,
+avec tables et bancs scellés au mur, et des saladiers de riz tout jaune
+et de compotes des poires à la devanture, sur fond de rideau rouge. La
+porte arborait encore, comme enseigne, le classique cadran bleu avec
+l'aiguille marquant neuf heures, ce qui voulait dire autrefois (ces
+cadrans aujourd'hui sont rares): _Soupe à neuf heures_.
+
+Il y avait des maçons et des ouvriers qui mangeaient en faisant du
+bruit.
+
+Terral choisit un coin, s'assit et demanda du bouillon, du boeuf, un
+peu de vin, n'importe quoi.
+
+--Misère, se disait-il avec une amère colère, j'ai faim!
+
+On ne le regardait point. Il n'est pas si rare de voir ainsi courir les
+crèmeries des affamés en habit noir. La misère n'a pas d'uniforme.
+Terral entendait dans un cabinet vitré, des maçons attablés en
+pique-nique, et qui arrosaient de chansons leur dessert:
+
+ Architectes et maîtres maçons
+ Méprisez pas les compagnons
+ Qu'ils vous ont mis le pain en main,
+ Que vous en aviez grand besoin!
+
+Il restait là, n'ayant plus d'appétit, à écouter, absorbé. La salle se
+vidait peu à peu. Les habitués faisaient, en passant, des amitiés à la
+dame de comptoir et si le mari se fâchait, ils lui jetaient en riant
+quelque épigramme. A la fin, Terral s'aperçut qu'il était presque seul.
+Il se leva, et dit à la crèmière:
+
+--Combien?
+
+Elle regarda son mari.
+
+Celui-ci fit un petit calcul mental, et répondit:
+
+--C'est dix-huit sous.
+
+Terral paya. Il se dit, en sortant:
+
+--Il faut peu de chose. Si l'on était philosophe, pourtant! Bah!
+ajouta-t-il, les philosophes sont des sots!
+
+Il regarda l'heure à la pendule d'un pharmacien: huit heures. Quelle
+soirée lente à passer. Et que faire? Retourner chez lui. A quoi bon? Il
+n'avait même pas de lumière au logis. Le boulevard? A présent, ce
+boulevard lui faisait peur. Que de gens avaient le droit de le
+souffleter du regard! Le droit? Et quel droit? Parce qu'il avait été
+plus fou ou moins habile. Ce M. de Rieux! Ce Barberino! Il n'avait même
+pas l'idée de se venger. Il était perdu; le courant l'entraînait.
+C'était d'une autre façon qu'il entendait le remonter.
+
+Mais quel scandale! comme on avait dû s'entretenir de lui dans tous ces
+cercles! Les journaux allaient s'en mêler.
+
+--Je ne les lirai pas, songeait-il. Qu'est-ce que cela me fait? Ah! le
+proverbe ment comme un homme: les oreilles ne «m'ont point tinté»
+aujourd'hui!
+
+Tout en pensant, il allait au hasard, fatigué. En route, il se sentit
+accablé.
+
+--Eh bien! se dit-il, j'ai encore douze sous... une fortune, fit-il avec
+un affreux sourire.
+
+Il côtoyait le Luxembourg, il entra dans un petit café, et s'assit.
+
+--Je resterai là jusqu'à minuit.
+
+Il prit un journal au hasard, s'accouda dessus comme s'il se fût plongé
+dans la lecture, et s'absorba dans ses réflexions irritées. On lui
+servit du café. Il ne le vit pas. Il franchissait déjà l'Océan,
+débarquait à New-York, triomphait... Puis, brusquement, il releva la
+tête, aux accents d'une voix qu'il connaissait. Il écouta et promena son
+regard autour de lui. Il y avait, coupant la salle en deux, un énorme
+poêle de faïence qui lui masquait une ou deux tables. La voix partait de
+derrière ce poêle. Il la connaissait, cette voix. Il l'avait entendue
+souvent. Mais où? Mais quand?
+
+--Ma foi, oui, disait-elle, je suis boudhiste. Pourquoi ne serais-je
+pas boudhiste? Avec ça que le Çakia-Mouni est si bête que ça! Mais il
+avait trouvé la doctrine chrétienne 500 ans avant Jésus, songez donc! Un
+bonhomme qui prêche la vertu à des sauvages, l'oubli des injures à des
+étrangleurs, la haine du sang à des espèces de Caraïbes. Vous savez une
+chose, c'est que parmi les trois ou quatre cent mille boudhistes qui
+peuplent l'Asie, le meurtre est cent fois plus rare qu'en Europe. Il y a
+des villes peuplées comme Paris où l'on s'assassine moins que dans le
+faubourg Montmartre. Et puis, la doctrine est calmante. Qui ne s'est un
+peu consolé, à l'idée d'un _nirvâna_ colossal, d'un anéantissement
+complet de la nature se fondant, goutte d'eau en une mer, avec la
+création tout entière? Ça fait passer bien des méchantes heures et ça
+évite bien des indigestions. Notez que j'ai été assez heureux pour
+trouver dans cette vie un brin de _nirvâna_, sans attendre ce que je
+puis en absorber dans l'autre. Le calme, voyez-vous, doublé de dédain ou
+de mépris, il n'y a que cela au monde!
+
+--Mais je le reconnais, se dit Terral en se levant machinalement, c'est
+Fargeau!
+
+Il s'approcha du poêle, jeta un regard de l'autre côté et vit, causant
+et fumant, trois hommes, l'un gros et grand, l'autre long et mince, avec
+des cheveux roux, et au milieu, Fargeau, une pipe entre les dents, et
+qui s'interrompait parfois dans son exposé de doctrines, pour lancer au
+plafond un peu de fumée.
+
+Instinctivement, au lieu de se rejeter en arrière, Terral s'avança. Un
+je ne sais quoi le poussait. La curiosité, peut-être. Fargeau lui avait
+refusé la main, jadis. Que ferait-il, maintenant? Et un dédain de plus
+ou de moins, peu importait à Terral.
+
+Fernand alla à Fargeau et lui frappa sur l'épaule.
+
+L'autre se retourna, vit Terral, et dit:
+
+--Ah!
+
+Puis il ajouta:
+
+--C'est vous, eh bien!
+
+--Je voudrais vous parler, dit Terral.
+
+--Ah! bon! fit Célestin, je sors.
+
+Il se leva. L'homme aux cheveux roux, long comme une perche à houblon,
+en fit autant. Celui-ci tenait sous son bras une livraison de la _Grève
+de Samarez_, de Pierre Leroux.
+
+--Vous ne venez pas, Vobrichon? dit le maigre personnage au gros homme
+qui restait assis.
+
+--Non. Je veux lire la _Revue des Deux-Mondes_. La _machine_ de Sand
+m'intéresse!
+
+Fargeau avait pris le bras du philosophe Goussard (ainsi se nommait son
+maigre interlocuteur), et il avait fait signe à Terral de le suivre.
+
+On sortit. A peine dans la rue, Goussard reprit la conversation où elle
+en était restée:
+
+--Fargeau, mon ami, dit-il d'une voix douce, enfantine (il avait bien
+quarante-cinq ans), vous n'êtes pas dans le vrai. Vous êtes pour
+l'anéantissement, je suis pour le progrès. Vous arrêteriez l'humanité
+dans _le bien_, je veux qu'elle aille jusqu'au _mieux_. Nous avons du
+chemin à faire pour arriver à l'égalité, à la fraternité, à la concorde
+universelle, mais nous y arriverons.
+
+--Voyons, voyons, dit Fargeau. Vous allez, vous allez! Égalité! c'est
+joli. Égalité de droits, soit. Mais l'égalité de situation? Goussard,
+vous êtes un archange, mais vous rêvez.
+
+--Je rêve?
+
+--Ah! çà, voyons, dit Fargeau, il y aura bien toujours des députés et
+des égouttiers?
+
+--Oh! dit Goussard. Eh bien! non, ajouta-t-il. Pourquoi des députés,
+quand tout le monde sera heureux? Et pourquoi des égouttiers, lorsque la
+science, étant arrivée à nourrir l'homme par des vapeurs et non par la
+matière, et à remplacer le beefsteak par une liqueur concentrée, une
+essence nutritive, la nature humaine se trouvera transformée et
+idéalisée? Quand on digérera des parfums au lieu de... Enfin, les égouts
+seront inutiles, et,--les villes assainies, la santé publique sera
+sauvegardée,--la vie humaine décuplée, les égouttiers se feront
+jardiniers, et...
+
+--Et vous avez bu trop de bière, mon bon Goussard. Vous êtes plus
+Allemand, à vous seul, que toute l'université de Bonn et celle
+d'Heidelberg... Allez vous coucher!
+
+--Vous ne comprenez rien au progrès. Au fond, dit Goussard, vous êtes un
+matérialiste.
+
+Il salua Terral, serra la main de Fargeau et disparut à l'angle d'une
+ruelle.
+
+Ils étaient arrivés, en causant, dans les quartiers pauvres de la rive
+gauche, les quartiers de Fargeau.
+
+--Eh bien! dit Célestin, que me voulez-vous?
+
+--Moi, fit Terral en riant presque, d'un rire nerveux, je viens
+philosopher aussi... un moment... et je tiens à vous dire que le fond du
+sac de la vie est bête et sale... Je suis ruiné, perdu, accablé. J'ai
+voulu me jeter à l'eau et je vais me jeter au diable!
+
+--Ah! dit Fargeau gravement. Je ne savais pas que le sort fût aussi
+adroit!
+
+--Oui, oui, reprit Terral, j'entends déjà tout ce que vous allez me
+dire. Mais je ne suis point fâché de l'entendre de vous. C'est le fer
+rouge sur la plaie. On crie et l'on guérit. Allez! Dites-moi que
+l'audace est stupide, que l'honnêteté est souveraine, et que j'ai eu
+tort de ne pas me nourrir de Berquin et de lait de poule. Mais, entre
+nous, que vous a-t-il servi de croire à votre Bouddha, tandis que je ne
+croyais à rien, pour en arriver à être tout aussi misérable que moi, et
+tout aussi désespéré?
+
+--Je pourrais vous dire, répondit Fargeau: Que vous a-t-il servi de ne
+croire à rien pour avoir des souliers aussi troués que les miens? Ma
+foi, non! La morale serait niaise. Vous êtes vaincu, voilà la morale.
+Vos ongles se sont brisés sur le roc; c'est la morale, cela! La morale,
+c'est votre pâleur, c'est votre colère, c'est votre pensée de suicide.
+Je n'ai jamais songé à me tuer, moi. Je sais depuis longtemps que la vie
+est absurde et que tout est _au delà_,--dans l'anéantissement, la paix
+des atômes. Seulement, j'attends, étant sûr de ce lendemain auquel vous
+préfériez le jour présent. Et voilà qu'aujourd'hui vous manque, et que
+vous ne croyez pas à demain!
+
+Involontairement, Fernand Terral baissait la tête. Fargeau le regardait
+et l'étudiait comme un médecin examinerait un malade.
+
+--Voulez-vous ma pensée? dit Fargeau à Terral qui courbait la tête; tout
+votre salut est dans vos revers. Vous êtes jeune! Si c'était une leçon,
+cela? Je sais que les leçons d'habitude ne servent pas à grand'chose.
+Mais le hasard!...
+
+--Le hasard, fit Terral, c'est encore le seul dieu que je reconnaisse,
+et c'est à lui que je vais demander de me tirer de ce bourbier!
+
+--Il y en a d'autres au-dessus de lui; vous savez, le travail...
+
+--Le travail!
+
+Et Terral se prit à rire.
+
+--Ce n'est pas à l'heure où j'en suis qu'on recommence sa vie. Je serai
+logique jusqu'au bout, en étant audacieux jusqu'à la fin. Vous avez déjà
+perdu votre morale avec moi. Restons-en là.
+
+--Ah! dit Fargeau avec une certaine fierté dédaigneuse, vous croyez que
+je pose en professeur de philosophie spiritualiste.... Moi?....
+Jamais!... Je vous prends comme un _cas_ et je vous étudie comme un
+_sujet_ qu'on peut conseiller et qui est parfaitement libre de ne pas
+suivre les conseils. Vous voulez être logique? Soyez logique! Allez!
+Mais moins d'orgueil, jeune homme, ce n'est pas vous qui avez inventé le
+Satan de Milton, plus audacieux que vous. Vous vous croyez un type, je
+parie? Vous êtes un produit de ce temps, pas autre chose:--un résidu.
+Votre audace vient de votre époque. Vous êtes moins fort que troublé.
+Les forts, ce sont les apathiques. Vous êtes trop nerveux, Terral!
+
+--Soit! dit Fernand.
+
+--Ah! le joli temps, le joli moment, reprit Fargeau. Vous avez bien fait
+d'épargner à M. de Bruand le souci d'y vivre. Quant à vous, vous êtes de
+votre heure, avec un mélange d'Antony qui a tout gâté. Vous voyez que je
+vous connais bien.
+
+--Continuez, dit Terral.
+
+--Bien. Philosophons... Il en est, voyez-vous, de la marche des sociétés
+comme des caravanes lancées à travers le désert. Souvent, aux heures de
+fatigue et d'épuisement, apparaissent les longues plaines du désert, les
+chemins lépreux, sans oasis, sans eau, sans ombre: c'est le repos qu'on
+veut: c'est l'effort qu'il faut. Les routes accablantes succèdent aux
+routes longues et lourdes, les cailloux aux cailloux, les pierres qui
+déchirent au sable qui aveugle, le vent qui étouffe, au simoun qui tue.
+N'importe, il faut marcher, il faut aller, il faut être debout, il faut
+lutter. Courage! On va, on s'épuise, on halète, on plie sous le fardeau,
+on se couche sous le faix; plus de force, plus de nerfs, plus de salive!
+Marchez toujours! Ces déserts maudits de l'Afrique durent des lieues et
+encore des lieues! Les déserts de la vie durent des années et des années
+encore. Là, comme les pèlerins, les gens étouffent; ils ont soif, ils
+ont faim, ils crient. Marchez toujours! Ces temps noirs, ces temps de
+trouble, d'inaction, d'ennui, de misères ont des lendemains qui se
+prolongent, qui ne finissent jamais. Un malaise général plane sur tout
+comme une nuée d'orage. On respire mal, on se tâte, on cherche des
+remèdes introuvables à des maux inconnus. Tout craque et se disloque.
+Les appétits effrénés montrent leurs dents féroces. Les désirs refoulés
+heurtent les ambitions non satisfaites. Les aspirations légitimes d'un
+coeur qui croit s'unissent aux lamentations du ventre qui veut. Les
+flots d'espérances grossissent et les issues manquent; les groupes de
+voyageurs s'agglomèrent et les routes sont obstruées. On se pousse sans
+pitié, on se heurte sans remords, on s'écrase sans honte. Quand on voit
+tomber un rival, on dit: Un de moins! Il en meurt un, il en naît mille.
+Quand on s'est bien étouffé, bien secoué, bien égorgé, on regarde à ses
+pieds. On n'a point fait un pas. On a marché à la même place; mais on a
+marché sur des cadavres. La route, là-bas, est toujours obstruée. Une
+colère mauvaise agite tous ces gens; un éclair fauve passe dans les
+yeux, et tous, avec la même rage, le même appétit, les mêmes besoins, se
+ruent en se renversant sur les chemins boueux; le vice ricane, il règne,
+il attire à soi cette foule; il lui dit: «Viens! va! sois satisfaite! Il
+y a toujours place autour de mes tonneaux, de mes tapis verts, de mes
+lits souillés, de mes splendeurs et de mes fanges.» Alors, alors,
+largesse et joie! Alors les lumières qui ne s'éteignent pas, les viandes
+qui saignent toujours, les joues qui ne rougissent plus, les baisers qui
+crépitent et qui grisent, les rires nerveux, les joies saccadées, les
+plaisirs qui secouent comme une pile électrique, les voluptés qui
+éreintent, qui souillent, qui tuent! Tu ne nous veux pas pour tes
+soldats, société? Nous serons tes bohêmes et tes va-nu-pieds! Nous
+aurons des bottes vernies ou des souliers éculés, peu importe! Nous
+volerons cent mille francs ou nous emprunterons cent sous, tais-toi
+donc! Nous serons infâmes et te mépriserons. Tu barreras nos chemins?
+Nous prendrons par les fossés, où est la boue et nous te jetterons cette
+boue au visage. Ce sera ta lèpre, ces curieux, ces déclassés, ces
+débraillés, ces déguenillés, ces sans-le-sou qui valaient peut-être de
+marcher le front haut. Tu fais la prude, ils mettront à nu tes ulcères.
+Temps maudit où les portes se referment vers les mains tendues, où les
+espoirs comprimés se changent en haines, où les amours trahis tournent
+en débauche, où les échappées de lumière deviennent de la nuit. Quelle
+fièvre te secoue, société, que tu te tournes sur ton lit de malade comme
+une vieille qui agonise? Le poison qui te tord les entrailles, c'est toi
+qui l'as versé. Tu as dédaigné jadis ceux qui sont tes ennemis à
+présent. Tu as désappris ces mots magiques qui faisaient ta force et ta
+beauté: Dévouement, sacrifice, honneur, abnégation? Mots oubliés qui
+sonnent ainsi qu'un glas funèbre, et, comme on ne les sait plus, ils ne
+sont ni un frein ni un drapeau. On les entend, on ne les comprend plus.
+Et non-seulement les esprits souffrent, mais les corps. Nerfs
+tourmentés, machines délabrées, yeux caves, fronts éteints par la main
+d'ombre, les hommes marchent courbés et endoloris. Parfois un vent
+semble souffler, qui les agite comme des arbres à demi morts. On les
+voit pris de maux innommés qui ressemblent à des vertiges. La folie
+passe en ricanant dans cette foule, touche du front au hasard quelqu'un
+de ces pâles visages, et le visage se contracte et fait la simagrée d'un
+rire sans cause. Cependant la joie semble régner. Tambours et cimbales,
+fêtes et concerts; à moi le bal, à moi les quadrilles, à moi le
+cotillon! Grincez les violons, hurrah les clairons, bien rugi les
+contre-basses! En danse! Eh! par Dieu, jamais on ne vit tant de fleurs,
+et de diamants, et de dentelles, et d'épaules blanches, et de cheveux
+noirs, et de teints roses, et de teints fardés! En danse! en danse! Où
+est la misère, bon Dieu, et la maladie et les souffrances? Ambitieux,
+ceux qui demandent; insensés ceux qui espèrent; mendiants, ceux qui ont
+faim! Tournez, tournez. La valse est bonne pour étourdir. La jolie
+toilette de bal, société, ma mie, et que ce râtelier te va mieux que ta
+double rangée de dents déchaussées. Tu es presque belle, sais-tu, dans
+ce salon et sous ce lustre! Mais qu'on ne s'avise pas de te regarder
+dans la rue. Pouah! la laide grimace! Le pauvre Yorick avait aussi ce
+sourire-là. Il faut avoir de bons yeux et bien regarder, et des
+oreilles, et t'ausculter, car tu es malade. Tes flatteurs te trouvent
+jeune et charmante! Pardieu! leur ordonnance est facile à suivre. Bains
+de mer et douches de Vichy, soierie de Lyon, chapeau de Laure, dentelle
+de Malines et vin de Syracuse! Médecins Tant-Mieux, écoutez un peu les
+médecins Tant-Pis: Bains de pieds sinapisés; il faut faire descendre le
+sang en bas; régime sobre et sain; se coucher tôt et travailler,
+courses au grand air dans ces Alpes de la morale qui s'appellent le
+droit et l'honneur, ascension des glaciers sublimes; c'est là-haut, ma
+mie, qu'on respire! Et chercher le repos, et chasser l'excitation, et
+penser et apprendre. Rien n'est désespéré, ma chère malade; mais regarde
+ton miroir et vois ce laid et maigre visage, ces lèvres violettes, ce
+teint plombé, et dis-toi bien qu'il faut combattre ce cancer implacable
+qui te ronge le sein,--ton vautour, ô Prométhée femelle, coupable, non
+pas d'avoir ravi, mais d'avoir laissé éteindre le feu du ciel!
+
+Fargeau avait parlé avec une sorte d'excitation et de colère que Terral
+ne lui connaissait pas. Ses yeux fatigués avaient rajeuni; sa voix avait
+repris les accents d'autrefois. Il avait dû souffrir avant d'abdiquer.
+
+Terral, étonné, le regardait. Mais ce coup de clairon ne l'atteignait
+pas, ne l'ébranlait pas. Il n'était point ému.
+
+--Tout cela est fort beau, dit-il, et prouve que le monde est mal fait.
+Je ne me charge pas de l'orthopédie. Redressez-les, don Quichotte! Moi,
+je veux la fortune, et je vais à elle--encore une fois, toujours--si je
+puis!
+
+--Meilleure chance, dit Fargeau.
+
+Ils se séparèrent.
+
+Fargeau suivit des yeux un moment Terral qui marchait, courbé sur le
+pavé, le long de la rue. Puis il le perdit de vue. Il haussa les
+épaules, et rentra chez lui.
+
+--J'ai fait de _la copie_ pour le roi de Prusse, songeait-il. On ne le
+convaincra plus, celui-là. Mais c'est justice. Le repentir serait
+immoral parfois.
+
+Il allait se mettre au lit, quand il aperçut sur sa cheminée une lettre
+que le concierge avait dû placer là.
+
+--Qui diable peut m'écrire?
+
+C'était Adolphe Labarbade qui priait M. Célestin Fargeau de l'attendre
+le lendemain à midi.
+
+--J'attendrai, se dit Fargeau. Encore un joli monsieur!
+
+Le lendemain, à midi, M. Adolphe Labarbade faisait son entrée chez
+Célestin Fargeau. Il avait dépouillé les habits du lycéen et revêtu le
+_veston_ d'ordonnance du _gandin_. On l'eût pris pour une réclame de
+Dusautoy. Son premier regard fut un peu dédaigneux. Le logement
+qu'habitait Fargeau contrastait avec les cabinets des restaurants, dorés
+sur toutes les moulures, que le fils de maman Anaïs avait coutume de
+fréquenter. Il n'en tendit pas moins la main à Fargeau en lui disant:
+_Bonjour, cher?_
+
+--Eh bien! dit Fargeau, qu'y a-t-il pour votre service?
+
+--Voilà, répondit Adolphe.
+
+Il alluma un cigare puisé dans un étui de Manille, et tout en fumant:
+
+--Vous ne devez pas ignorer, pas vrai, mon bon Fargeau, que le
+baccalauréat a été institué par les gouvernements pour l'aplatissement
+des jeunes gens qui se moquent de Cicéron comme de leur première
+culotte?
+
+--Parbleu! dit Fargeau qui s'amusait de cet aplomb.
+
+--D'un autre côté, impossible de faire son droit sans le morceau de
+parchemin qu'ils appellent un diplôme.
+
+--Oui. C'est bien ridicule.
+
+--Dites que c'est obscène! Infect, parole d'honneur! Toujours est-il que
+je veux faire mon droit. Maman le veut. Désobligerai-je pas maman, moi?
+Jamais de la vie! Comprenez?
+
+--Parfaitement. Eh bien! passez votre baccalauréat.
+
+--Voilà le _hic_! Ils me refuseront.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que leur latin m'embête et que je ne l'ai pas appris. C'est une
+raison. Mais j'ai songé à vous, citoyen Fargeau. Vous êtes un puits de
+science, vous êtes ferré à glace sur Homère, vous êtes riche en savoir,
+un Rothschild de science...
+
+--Je ne suis même riche qu'en cela!
+
+--On n'est pas parfait. Bref, voulez-vous m'enlever le diplôme à la
+pointe d'une version latine?
+
+--Hein, vous dites?
+
+--Passez le _bachot_ pour moi!
+
+--A votre place? sous votre nom?
+
+--C'est si facile!
+
+--Ah! çà, mais, dit Fargeau en croisant les bras et en essayant de rire,
+pour qui me prenez-vous, décidément?... Pas physionomiste, mon jeune
+monsieur! Tous les gens qui n'ont pas des bottines vernies ne sont pas
+fatalement des canailles. L'habit ne fait pas le moine. Savez-vous ce
+que vous m'offrez? De commettre un faux, rien de plus. C'est quelque
+chose. Il y a de pauvres diables, misérables comme les pierres, qui font
+cela. Les entrailles qui crient sont si éloquentes! On les écoute. Moi,
+j'aime mieux serrer la boucle de mon pantalon et garder mon nom, qui en
+vaut un autre. Je m'appelle Célestin Fargeau et non Adolphe Labarbade.
+Si vous croyez que j'échangerais ma défroque contre la vôtre, c'est une
+erreur de plus à ajouter à vos folies. Où est mon chapeau? J'ai à
+sortir!
+
+--Ah! dit le jeune homme étonné. Ainsi, vous refusez?
+
+--Radicalement.--Et sans rancune, dit Fargeau en montrant la porte au
+fils de madame Labarbade.
+
+Le jeune Adolphe descendit l'escalier en haussant les épaules et se
+disant que Fargeau était un imbécile. Il remonta dans le coupé qui
+l'attendait à la porte, et jeta au cocher le nom de Vachette. On
+l'attendait pour déjeuner, et en chemin il prépara, d'après les
+vaudevilles à la mode, les _mots_ qu'il devait improviser au dessert.
+
+Cachemire avait déjà fini son roman avec M. de Navailles. Ce fils des
+Croisés une fois ruiné, elle lui avait signifié son congé sur vélin.
+Elle ne pouvait d'ailleurs vivre longtemps avec la même pensée en tête.
+Les contrats qu'elle signait se déchiraient bientôt. Elle avait en
+circulation tant de billets d'amour qu'elle en laissait protester
+quelques-uns. C'était la vie assourdissante, étourdissante, d'ailleurs
+luxueuse car maintenant elle savait le prix d'un bijou, son poids et
+elle amassait. Les amours ne duraient guères, les morts allaient vite.
+Elle lançait sa fantaisie à toute bride sur le pavé, courant, changeant,
+avide de nouveauté, d'imprévu, de sensations non encore éprouvées, de
+liqueurs non goûtées, de frémissements inconnus. Cette vie frénétique,
+électrique, toute de soubresauts et de galvanisme qui eût écrasé un
+porte-faix, ces journées lourdes après des nuits passées dans le gaz du
+souper, ces réveils accablés, ces soirées de théâtre, ces faiblesses de
+tête, ces délabrements d'estomac et ces haut-le-coeur qui accompagnent
+de semblables existences, elle les supportait vaillamment, riant
+toujours, héroïquement, remplaçant par les bains chimiques, les pâtes,
+les couleurs, les engins de toilette, tout ce qui s'en allait d'elle,
+s'écaillant et se frelatant.
+
+Elle était, elle était toujours la Cachemire désirée, lorgnée, détestée,
+adorée, des premières représentations, des courses, des concerts, des
+soirées du Cirque, de partout. Son sourire était le même, découvrant les
+dents par le même rictus, mais impassible maintenant, mais attristé,
+mais comme taillé dans le plâtre avec un ciseau. Elle ne laissait rien
+paraître des défaillances soudaines qui la venaient assaillir parfois,
+et qui, lorsqu'elle était seule, lui faisaient pousser des cris de
+souffrance. Sa poitrine lui faisait mal, des frissons lui couraient dans
+les reins. Elle se regardait dans ses miroirs à biseau, effrayée de sa
+pâleur. Mais elle reprenait,--si quelqu'un entrait, à sourire et
+chantonnait--peut-être pour oublier.
+
+Et le soir, le théâtre, le bal, le souper l'attiraient, l'étreignaient
+encore! Elle se brûlait l'estomac avec les écrevisses bordelaises; elle
+était dyspeptique déjà, usée. Souvent, dans son luxe fou, il lui prenait
+des envies de s'encanailler, elle rêvait d'aller danser à la
+Boule-Noire, déguisée, et de boire des saladiers de vin chaud sur les
+tables grasses. Le crin-crin du bal de barrière lui secouait les nerfs,
+ou bien, elle courait les cafés-concerts, avalant cette musique
+endiablée qui s'envole parmi l'aigre odeur de la bière et les
+asphyxiantes bouffées du tabac. Les pièces de théâtre qu'il fallait
+suivre quelque peu l'ennuyaient. Sa tête se faisait vide. Elle
+n'éprouvait plus de réelle fièvre que devant les écuyers qui tournaient,
+emportés par des chevaux sans selle, autour du Cirque, pendant que les
+cymbales de l'orchestre marquent le galop de leur voix de cuivre. Elle
+ouvrait de grands yeux en regardant ces hommes demi-nus risquant leur
+vie, et ses petites mains applaudissaient en déchirant leurs gants.
+
+Toutes ces secousses au fond disloquaient ce faible corps. On eût dit
+une de ces boîtes mécaniques qu'on démonte pièce à pièce, et qui tombent
+éparses brusquement. De tout ce qui avait été Cachemire, la brune
+Cachemire, à la chair savoureuse comme un beau fruit, il restait un
+visage maquillé, aux muscles enduits de blancs d'oeufs, de grands yeux
+hystériques dans un visage blafard. Elle aurait pu parfois, lorsqu'elle
+entrait dans une loge, entendre, à ses côtés, le petit rire content
+d'une rivale qui voyait ou devinait la ruine sous cette beauté repeinte,
+la maladie sous cette splendeur encore insolente et la souffrance sous
+ce sourire.
+
+Madame Labarbade, au retour de quelque promenade avec Firmin Monséchard,
+le photographe, trouvait souvent Cachemire buvant de la tisane et
+rêvant, la tête appuyée dans la main, le coude sur le bras d'un
+fauteuil, hochant la tête et revoyant peut-être, comme dans un rêve,
+Samoreau, les journées pleines de soleil, et les nuits pleines
+d'étoiles, là-bas contre la forêt où le vent passait en chantant...
+
+Madame Labarbade haussait les épaules.
+
+Parfois, aussi, Cachemire faisait atteler son coupé--car elle était
+riche, on l'aimait encore, on se ruinait encore pour cette femme qui
+toussait--et elle donnait ordre qu'on la descendît aux Tuileries.
+
+S'il faisait beau, elle allait s'asseoir sur une chaise, sous les
+marronniers, et regardait jouer les enfants. Les uns troquaient leurs
+timbres-postes, les autres jouaient aux soldats, chantant une
+_Marseillaise_ enfantine, d'autres, une petite pelle en main,
+bâtissaient des châteaux avec du sable. Les petites filles regardaient
+leur jupe ballonner. Tout cela était rose, frais, bruyant. Vaguement,
+Cachemire se disait peut-être que c'était bien beau un enfant et que ce
+devait être bien bon.
+
+Elle prenait le soleil. Ses yeux fatigués allaient du jardin à la rue,
+d'un arbre à l'autre. On voyait passer derrière la grille un omnibus
+chargé de monde, le chapeau de cuir d'un cocher ou le casque d'un
+municipal. Cela l'amusait. Et le soir, quel contraste! Étendue sur le
+coussin rouge d'un restaurant, elle chantait, riait, comme si la fièvre
+ne l'eût pas rongée, comme si elle n'eût pas dû payer, le lendemain, par
+un accablement énervé ces secousses toujours nouvelles.
+
+Les médecins qu'elle appelait ne lui disaient pas le nom de la maladie.
+Cette maladie avait tant de noms. Elle le cherchait dans les tarots. Les
+cartes disaient: «Tu guériras!» Mais il fallait éviter la glace, ne pas
+se regarder. Ses yeux plombés, ses joues livides lui répondaient alors:
+C'est bien fini.
+
+Elle se roulait parfois, déchirant ses vêtements, brisant ses meubles,
+écumante, répétant comme des râles ces cris:
+
+--Je ne veux pas mourir!
+
+D'autres fois, anéantie, elle demeurait des journées entières, dans un
+fauteuil, comptant et recomptant les fleurs du tapis ou les dessins de
+la tenture.
+
+On lui remettait des cartes. Elle lisait les noms.
+
+--Je ne connais pas! dit-elle.
+
+C'étaient les noms de ses amants.
+
+Elle était ainsi, un jour, causant avec madame Labarbade, lorsque
+Adolphe entra, fort animé, revenant du restaurant. Il fit signe à sa
+mère, l'amena au fond de la chambre, et lui dit:
+
+--Maman, est-ce qu'il n'y aurait pas cinq louis de trop dans ton
+porte-monnaie, pour ton fils chéri?
+
+Madame Labarbade leva les yeux au ciel.
+
+Cachemire entendait qu'on parlait par-derrière son fauteuil.
+
+--Qui est-là? dit-elle.
+
+--C'est moi, petite soeur, dit Adolphe.
+
+--Ah! tu viens?
+
+--Je viens chercher de l'argent!
+
+Il s'approcha de Cachemire.
+
+--Tu sais... J'ai joué et j'ai perdu!
+
+--Combien!
+
+--Dix louis?
+
+--Toujours intelligent, pensa madame Labarbade avec un sourire.
+
+--Est-ce que tu ne les as pas?
+
+--Si fait. Dans ce tiroir. Là.
+
+Adolphe se pencha pour embrasser sa soeur.
+
+--Tu sens le rhum, dit-elle.
+
+--C'est possible!
+
+--Elle sent bien la tisane, maugréa madame Labarbade.
+
+--C'est vrai, dit Cachemire en hochant la tête, depuis quelque temps, je
+ne peux pas supporter une odeur... le rhum! C'est bon, le rhum, dit-elle
+avec un sourire vague.
+
+Madame Labarbade prit Adolphe par la main et le reconduisit jusqu'à la
+porte:
+
+--Tu as ce que tu veux, gamin? Sauve-toi. Elle n'aurait qu'à te le
+reprendre!
+
+--Et il n'aurait qu'à m'en demander encore, songea-t-elle. J'ai bien
+assez des exigences de _l'autre_!
+
+L'autre, c'était Firmin Monséchard.
+
+Adolphe était déjà dans l'escalier.
+
+--C'est vrai, disait Cachemire toute seule avec un sourire d'envie, le
+rhum... le punch... les petites flammes bleues... C'est joli... Ce soir,
+avec Raoul, je ferai un punch. Nous nous amuserons. C'est bon le rhum!
+
+Fernand Terral ne tenait plus à rien dans ce Paris qu'il avait voulu
+conquérir. Il en avait respiré les parfums enivrants; c'était maintenant
+l'âcre odeur de ses boues qui lui montait au cerveau. Plus un espoir,
+plus une ambition tapie au coin de ces rues; sur ces pavés, foulés aux
+pieds chaque jour par des orpailleurs avides, plus une pépite, plus
+rien. Il fallait s'enfuir, secouer à jamais ses dernières soifs, et
+creuser ailleurs une autre mine pour trouver un autre filon.
+
+--Soit, se dit Terral, je partirai.
+
+Deux jours après il était à Boulogne, avec un peu d'argent raccroché en
+vendant ses derniers meubles, des habits, une bague, un médaillon, ce
+qui lui venait de sa mère. Dans le trajet de Paris à Boulogne,--la
+nuit,--l'ambitieux avait rêvé son dernier rêve. Après Paris, Londres
+était là. Londres, cet autre Océan, cette Californie, ce monde. Là,
+encore, triomphe l'intrépide assurance de l'homme qui veut s'ouvrir,
+toute large, une trouée. Là, le gâteau est savoureux pour ceux qui ont
+des dents. Il ne s'agit que de se faire une place à table à coups de
+courage ou à coups de couteau.
+
+Terral arpentait la jetée, au vent frais du matin, pendant qu'on
+embarquait sur le _packet_ les bagages des passagers. Ses bagages à lui
+n'étaient point lourds. Il portait tout avec lui, César et sa fortune.
+Les Anglais qui regagnaient leur pays, aussi flegmatiquement qu'ils
+l'avaient quitté, entraient dans les hôtels et mangeaient. Un garçon
+s'approcha de Terral, lui vantant la cuisine de l'_Hôtel d'Albion_.
+
+--Je n'ai pas faim, dit Terral.
+
+Il avait décidé qu'il mangerait seulement le soir, à Londres,--par
+économie.
+
+Et pour se réchauffer,--car la brise le glaçait en pénétrant dans ses
+vêtements,--il marchait, frappant du pied, et songeant. En allant ainsi,
+il se heurta contre un jeune homme qui sourit et profita de l'occasion
+pour lui demander, en français, mais avec un accent étranger, à quelle
+heure partait le paquebot.
+
+--A sept heures, dit Terral.
+
+--Nous avons donc quinze minutes encore, fit le jeune homme en regardant
+l'heure à un merveilleux chronomètre.
+
+--Quinze minutes, oui, dit Terral.
+
+Et il s'éloigna.
+
+Comme il revenait sur ses pas, frappant toujours le quai de ses
+semelles, il retrouva, à la même place, le jeune homme regardant la mer.
+
+--Pardon, dit le jeune homme en souriant encore, pensez-vous que la
+traversée soit mauvaise aujourd'hui?
+
+--Je n'y connais rien, répondit Fernand avec une certaine brusquerie. Je
+ne suis pas marin.
+
+--Ah!... Mais, au moins, reprit l'étranger après un court silence,
+craignez-vous le mal de mer?
+
+--Non, dit Terral. Qu'est-ce que je crains? ajouta-t-il mentalement.
+
+--Je vous demande mille excuses pour toutes mes questions, monsieur,
+mais entre compagnons de voyage... Vous allez à Londres, n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur.
+
+--Moi aussi.
+
+--Et connaissez-vous cet hôtel, je vous prie? dit le jeune homme en
+tendant une carte à Terral.
+
+--Je ne suis jamais allé à Londres. Je suis tout aussi ignorant que
+vous. Je ne saurais vous répondre, monsieur.
+
+--Je demanderai donc à un Anglais. C'est dommage. Je n'aime pas les
+Anglais.
+
+--Ah!
+
+--Je suis Espagnol. Voilà trois ans que je voyage un peu partout. Je
+traverse la Manche parce qu'il faut bien avoir vu l'Angleterre, mais ce
+ciel plein de brume me terrifie par avance... Connaissez-vous l'Espagne,
+monsieur?
+
+--Non, dit Terral.
+
+--Tant mieux pour vous, fit l'autre avec l'assurance chevaleresque des
+Castillans, il vous reste donc des émotions à éprouver!
+
+--Qui sait? dit Terral.
+
+La cloche du paquebot sonnait. Ils descendirent l'escalier du quai, et,
+par la planche d'embarquement, ils entrèrent dans le bateau encombré
+déjà de colis et de malles et dont les siéges étaient occupés par des
+figures de keepsakes, effrayées par avance à l'idée du tangage.
+
+--Allons, dit l'Espagnol, je vais être horriblement malade. De Barcelone
+à Marseille, j'ai souffert le martyre. C'est un second supplice.
+
+Il s'accouda contre le bastingage regardant le quai, Boulogne encore
+endormie et échelonnée en amphithéâtre, puis se retournant vers Terral,
+il lui offrit, dans un porte-cigares de paille de manille, un papelito
+andalou.
+
+Terral remercia, prit la cigarette et l'alluma.
+
+Il s'était jusqu'alors tenu sur une certaine réserve, hésitant et se
+drapant dans sa fierté. Depuis quelques minutes, au contraire, un projet
+lui était venu et germait. Il étudiait ce jeune homme que, tout à
+l'heure, il ne connaissait point et qui se livrait ainsi avec
+l'expansion--souvent apparente--des Méridionaux.
+
+L'Espagnol pouvait avoir vingt-six ans; il était petit, brun, avec des
+yeux grands et profonds, une moustache d'hidalgo, un teint de Maure et
+des mouvements électriques. Irréprochablement vêtu, les doigts pleins de
+bijoux comme beaucoup de ses compatriotes, il portait en sautoir un sac
+de voyage fermé par une serrure en acier surmontée d'une couronne de
+comte. Son élégance un peu roide et mâle, dans sa recherche, effaçait ce
+que ce goût des joailleries, inhérent aux races du Midi, pouvait avoir
+peut-être de ridicule ou de bizarre.
+
+Le caractère distinctif de sa physionomie était la franchise, une gaieté
+vive, quelque chose de pétulant et de sévère en même temps.
+
+En quelques minutes, Fernand avait analysé et deviné tout cela. Il était
+assez fataliste et l'idée lui était venue que le hasard ne jetait
+peut-être pas pour rien cet inconnu sur sa route. C'était peut-être la
+branche de salut tendue au noyé, la main qu'il fallait saisir,
+l'occasion qu'il devait arrêter... Puis il se disait, allant de l'avant
+à l'arrière du bateau, regardant sans les voir, les matelots qui
+tiraient les cordages, et se préparaient au départ:
+
+--A quoi vais-je songer? le salut n'est pas ici, il est là-bas... Et va
+donc conter ce que tu souffres à ce confident de rencontre!
+
+Pendant que le bateau s'éloignait, laissant Boulogne à chaque tour de
+roue, et l'horizon découper les dentelures de ses falaises, l'Espagnol
+fumait, fredonnant _la Jota_ aragonaise.
+
+L'embarquement avait pris du temps à cause d'une vingtaine de chevaux
+qu'il avait fallu caser sur le pont dans des boxes.
+
+Le marchand qui les transportait à Londres interrogeait le capitaine
+d'un air inquiet.
+
+--Aurons-nous beau temps, au moins?
+
+--Je l'espère.
+
+--Bon vent, bonne mer?
+
+--Nous verrons.
+
+--Diable! fit le marchand en regardant le ciel.
+
+Pas un nuage pourtant, une nappe unie, un peu pâle, un vent frais, une
+mer calme.
+
+--On a pourtant vu des gens mourir du mal de mer, disait un bourgeois
+parisien à un matelot anglais qui ne le comprenait pas.
+
+Les blondes ladies et les transparentes miss débouchaient déjà leurs
+flacons d'eau-de-vie et en arrosaient--par précaution--les énormes
+tranches de sandwiches qu'elles escamotaient--par hygiène.
+
+L'Espagnol se rapprocha de Terral:
+
+--Vous voyagez pour votre plaisir?
+
+--Moi?... Oui... Si vous voulez...
+
+--Moi aussi. Nous avons pourtant, nous autres Espagnols, la réputation
+de ne connaître aucunes montagnes autres que nos Sierras et d'autre
+fleuve que le Mançanarès... Ah! que cette odeur de goudron est
+insupportable!... Marchons, voulez-vous?...
+
+--Marchons.
+
+--Je voudrais être de retour déjà de mon expédition. Peut-être cependant
+pousserai-je jusqu'en Ecosse. Londres me déplaît par avance. J'y vais
+pour en être revenu, vous savez.
+
+Tout cela dit gaiement, avec cet accent castillan qui n'est pas sans
+charme.
+
+--Et vous?
+
+--Oh! fit Terral, il est probable que je demeurerai à Londres. C'est
+Paris qui me pèse.
+
+--Je regrette de n'être point de votre avis. Ah! Paris!
+
+Et soulignant son admiration par des gestes, l'Espagnol fit de Paris, du
+Paris épris de folie et du Paris amoureux de sciences, car il
+connaissait l'un et l'autre, un magnifique tableau.
+
+--Notez que je l'ai quitté voilà longtemps, dit-il, car je n'ai fait
+qu'y passer quelques jours. Mais Pétersbourg, Vienne et Berlin, que
+cette fois j'ai vues, m'ont appris à le regretter.
+
+Ainsi causant, ainsi glissant sur la pente des confidences, l'Espagnol
+en vint à confier à Terral qu'il s'appelait Don Antonio Godova, comte
+d'Oriola, qu'il était orphelin, qu'il avait quitté Barcelone après un
+mariage manqué, et laissé la Rambla pour courir le monde. On se console
+en voyageant. Il avait voyagé. Il avait feuilleté ce livre curieux qui
+s'appelle la France et cet album de pastels qui se nomme la Suisse; il
+avait vu l'Allemagne des bords du Rhin et l'Allemagne des bords du
+Danube, l'Autriche et la Russie, et peu s'en était fallu qu'il ne
+poussât jusqu'en Sibérie. En route, il avait laissé son chagrin,
+retrouvé sa gaieté et acheté, argent comptant, l'expérience, cette vraie
+richesse.
+
+--Je n'ai pas de banquier, disait Don Antonio, je porte avec moi ce
+qu'il me faut. Tout est dans ce petit sac et quand je m'aperçois qu'il
+est vide, j'écris à la maison Perez y Ancho à Barcelone et je reçois ce
+qui me plaît. Je n'ai point de domestique. Un domestique est un souci.
+Je ramasse le premier venu et je me l'attache pour le temps de mon
+séjour. Et je voyagerai sans doute ainsi jusqu'à la fin, en curieux;
+mais, _hombre!_ que Dieu eût été bien avisé de ne pas créer d'Océan pour
+les chrétiens qui craignent le mal de mer!
+
+Terral, absorbé, écoutait. Il n'avait dans tout cela entendu qu'une
+chose: _je porte tout avec moi!_
+
+Le pont du bateau présentait déjà ce spectacle comiquement lugubre dont
+le mal de mer se fait l'impresario. Les visages pâles grimaçaient. Le
+_brandy_ luttait vainement contre le malaise. Godova se sentait pris à
+son tour et s'était affaissé sur son banc.
+
+La mer se faisait d'ailleurs menaçante. On signalait un grain. Le
+capitaine avait donné l'ordre de caler les chevaux dans leurs boxes et
+de leur boucher les yeux.
+
+--Satané temps de chien, disait le marchand, à la dernière traversée
+j'en ai perdu trois et il faut encore que le même jeu recommence.
+
+Les matelots manoeuvraient en sifflant d'un air narquois. Si l'on se
+plaignait de la pluie qui commençait à tomber doucement, ils répondaient
+avec ce flegme railleur des Anglais:
+
+--Ce sera bien autre chose tout à l'heure!
+
+D'autres chantaient le _Tirely_ que les matelots de Nelson entonnèrent
+au matin de Trafalgar.
+
+Terral était heureux de ce trouble, de cet orage qui s'annonçait, de ce
+ciel soudain obscurci.--Il ne s'expliquait pas sa joie, mais il
+respirait plus librement dans cette atmosphère qui sentait le soufre. Il
+aimait ces sourdes colères des hommes et des choses. Peut-être se fût-il
+improvisé tribun, un soir d'émeute, parmi cette atmosphère électrique
+que dégagent les foules.
+
+--Eh! bien, capitaine, disait-il d'un ton joyeux, c'est la tempête?
+
+--Vous êtes bien gai, disait l'autre.
+
+La pluie était plus rude, le noir du ciel s'étendait, bavait à travers
+l'horizon comme une tache d'encre qui gagnerait un papier de soie.
+
+Parfois aussi ce ciel se rayait de larges zébrures rougeâtres qui
+tranchaient sur le fond noir comme autant de plaies vives et saignantes.
+C'était la nuit, une nuit crépusculaire, coupée par de sinistres
+éclaircies. Le bateau rudement secoué, montait, lancé comme un bouchon
+sur cette masse formidable et retombait, prêt à se briser contre les
+lames ou à s'engloutir dans le trou profond qui s'ouvrait soudain
+devant lui, comme un gouffre.
+
+On entendait parmi les rafales qui grinçaient dans les cordages, les
+commandements et les appels--ou les hennissements des chevaux. Sur le
+pont, couchés çà et là, enveloppés dans des manteaux, sans mouvement,
+semblables à des paquets, des passagers râlaient ou criaient. Parfois
+une prière affreuse s'entendait au milieu de l'orage:
+
+--Je souffre, jetez-moi donc à la mer!
+
+Terral, roide, droit comme un chêne, les bras croisés, tête nue, passait
+avec un audacieux mépris parmi cette foule renversée et peureuse. Il
+retrouvait toute sa force dans l'orage. Il lui plaisait de la défier,
+cette mer irritée, et quand, dans un brusque roulis, la vague jetait à
+travers le pont son écume bouillonnante, il secouait ses cheveux noirs
+imprégnés de sel et ricanait comme un Manfred.
+
+Le marchand de chevaux se heurta contre lui, jurant, les poings fermés.
+
+--Eh! bien, quoi? dit Terral. Qu'y a-t-il?
+
+--Cette tempête m'en tuera la moitié. Je suis ruiné, dit l'autre.
+Tonnerre!
+
+Terral haussa les épaules.
+
+Il revint s'asseoir à l'arrière du bateau, entre des caisses recouvertes
+de toiles goudronnées, près de Godova. L'Espagnol, cramponné à un
+cordage, les nerfs tendus, l'oeil fixe, les joues effroyablement
+caves, poussait des gémissements et regardait fixement les choses avec
+une prunelle embrasée. Il se plaignait, jurait, appelait, et se tordait
+parfois en poussant des cris:
+
+--_Valgame dios!... La muerte!... Tiene usted cuchillo?... Un cuchillo!
+La muerte! la muerte!_
+
+Terral, les bras croisés, face à face avec ce moribond--car Godova
+souffrait à mourir--sentait croître en lui--comme ces plantes mauvaises
+qui, disent les fables, poussent avec une vertigineuse rapidité,--une
+pensée atroce, lancinante ainsi qu'un fer rouge.
+
+C'était ce ciel obscurci, cette mer furieuse, cette nuit soudaine, ce
+bruit de vagues, ces sifflements de vent, ces hurlements, cette fièvre,
+qui faisaient sourdre dans le coeur de l'ambitieux brisé une terrible
+tempête--l'antithèse de cet autre ouragan qui grondait.
+
+--Si cet homme mourait, songeait Terral, et si ce sac qui est là
+disparaissait,--qui s'en inquiéterait?
+
+Peu à peu l'horrible pensée prit corps, et se planta devant Terral avec
+un arsenal de discussions, de conseils et de logique.
+
+--Qui songe donc à l'Espagnol à présent?... Il râle! S'il passait
+par-dessus le bord, le bruit de sa chute dans le flot ne mourrait-il pas
+étouffé sous ce grondement gigantesque?... Qui le saurait? qui le
+verrait? Une fortune tient pourtant dans ce sac? Une fortune dans un sac
+de cuir grand comme les deux mains!
+
+Dans cette espèce de sombre brouillard qui fondait toutes choses, les
+recouvrait comme d'une couche de suie, la serrure seule du petit sac
+brillait, lançant à Terral de provoquants éclairs.
+
+Il se reculait, il se sentait trembler. Un affreux délire le secouait.
+Il étouffait, et, le long de son dos, coulait une sueur froide.
+
+--_La muerte! La muerte!_ criait l'Espagnol en se mordant les poings.
+
+Il voulait mourir.
+
+La mort?
+
+--Elle est près de lui, songeait Terral, et l'obsession de cette pensée
+se faisait ironique comme un défi.
+
+Il se rapprochait alors. Ses mains, agitées d'un prurit nerveux, se
+tendaient vers le sac de cuir qu'il allait arracher d'une secousse,
+emporter soudain!--Puis l'idée du vol lui apparaissait plus vile que
+l'idée du crime. Quelle différence y aurait-il bientôt dans ses
+souvenirs entre l'agonie de M. de Bruand et la mort de cet inconnu!
+
+Et puis en fin de compte pourquoi celui-ci se trouvait-il sur son
+chemin? Pourquoi ce triple sot s'était-il livré?
+
+Lui avait-on demandé ses confidences? Il avait fait parade de sa
+fortune, il avait tout dit, le niais! Et à quoi lui servait cette
+richesse maintenant? Il agonisait, se tordait, une sanglante écume lui
+venait aux lèvres. Sa bile remuée le faisait vert,--un cadavre!
+
+--Ah! bah! se dit Terral.
+
+Et il se dressa, les yeux en feu, roide, décidé, prêt à jouer sa vie,
+cette fois,--sa tête,--pour de l'or!
+
+Il se pencha sur Godova, le prit brusquement entre ses bras. L'ombre
+était toujours profonde. Dans ce coin du bateau, personne. L'équipage
+manoeuvrait, là-bas, à l'avant. De ce côté, rien, pas un regard. Seul
+avec son crime. Il attira l'Espagnol contre sa poitrine qui haletait, et
+sa main droite chercha déjà le sac de cuir, prêt à l'arracher.
+
+--Merci! je vous remercie!... dit alors Godova d'une voix qui se
+mourait.
+
+Et Terral sentit tout à coup une main froide qui pressait la sienne.
+
+Cette fois il recula.
+
+Ses bras se détendirent et Godova retomba sur le pont, la tête couchée
+sur son bras gauche.
+
+--Ah! misérable! cria Terral tout haut, et, comme un fou, hagard, il
+descendit,--se cognant le front à l'escalier étroit,--dans les cabines,
+se jeta sur son lit et demeura accroupi, là, comme une bête fauve.
+
+Quand il revint à lui,--car cette réflexion sombre fut comme un
+évanouissement--il vit la cabine remplie de gens qui, attablés,
+mangeaient. La tempête était passée. On avait quitté la haute mer, et
+maintenant le bateau voguait en pleine Tamise. Il se leva, se mit à
+table, demanda des oeufs, coupa machinalement un peu de fromage dans
+le bloc de Chester que la _stuardess_ posa devant lui, paya et remonta
+sur le pont.
+
+--Eh bien! lui cria aussitôt une voix claire... Nous sommes donc sauvés!
+
+Terral tressaillit.
+
+C'était la voix de don Antonio.
+
+--Oui, dit Terral.
+
+Et dès lors il ne parla plus.
+
+Quatre heures après, ils étaient arrivés à Londres. Le bateau s'arrêta
+devant Custom-House, et l'on déchargeait les bagages. Terral voyait
+cette foule sur le quai, à gauche, la grande arche de London-Bridge qui
+découpe sa silhouette sur le brouillard. Il apercevait sur le pont des
+flots pressés de passants, des cabs, des omnibus, des camions; il
+entendait le bruit immense de la fournaise humaine. Il redressait le
+front. Il disait encore comme le héros de Stendhal: _Aux armes!_ Et il
+s'enfonçait, seul, sans guide, dans la grande Cité.
+
+Il s'arrêta devant un hôtel-taverne d'apparence médiocre, entra, demanda
+une chambre, et lorsqu'il fut seul:
+
+--Qu'est devenu l'Espagnol? se dit-il. Je n'ai pas voulu le suivre.
+J'avais peur de moi; oui, peur. Fiez-vous donc au premier venu! Cet
+homme-là ne saura jamais qu'il me doit la vie. Et pourtant, ajouta-t-il
+avec un singulier sourire, il me la doit! Quelle générosité! Qui sait?
+Cela peut être une faiblesse!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Cachemire avait trouvé comme une excitation suprême dans les orgies
+finales. Littéralement elle avait soif maintenant d'alcools; ce punch,
+qu'elle aimait, lui communiquait une ardeur nouvelle, une flamme
+inconnue. Elle ressemblait à ces lampes qui s'éteignent et projettent
+tout à coup une lueur rajeunie. Elle put faucher comme un regain de
+succès et de louanges. Avec ses joues embrasées et ses yeux pleins de
+fièvre, ses lèvres carminées, ses cheveux opulents encore, elle avait
+une singulière attraction et comme un charme inconnu. Le successeur de
+M. Raoul de Navailles, (un agent de change ou un député--peut-être
+était-il _deux_) en était fier. Il recevait de ses amis des compliments
+à l'adresse de Cachemire et les prenait pour lui.
+
+La gaieté d'autrefois, le fol entrain semblaient être revenus à Suzanne.
+Elle se sentait transportée pour ainsi dire dans un air nouveau, et la
+vie lui paraissait semblable à ces rêves où le corps ne touche point la
+terre, où l'on voit tout du haut de l'éther et comme balancé dans un
+hamac. Se trouvant belle ainsi, elle voulut qu'on lui fît son portrait.
+M. de Navailles s'adressa à un jeune peintre, déjà en pleine réputation,
+Charles Bourdenois. L'artiste vint, et, de cette physionomie déjà
+transfigurée par une maladie intérieure, il fit un chef-d'oeuvre en
+quelques séances. Cachemire, transportée, le regardait souvent, ce
+portrait, s'admirant et s'envoyant des sourires. Par amour pour le
+tableau, elle s'éprit du peintre et le lui dit, un matin, en causant,
+pendant qu'il retouchait quelques méplats des joues. Bourdenois feignit
+de croire à une plaisanterie, répondit spirituellement, et dès ce jour
+ne revint plus. Le portrait d'ailleurs était achevé.
+
+Cachemire appela, pour le leur montrer, madame Labarbade et le jeune
+Adolphe:
+
+--Tiens, c'est joli, ça, dit maman Anaïs. Mais, vois-tu, ma petite,
+comme ressemblance, ça ne vaudra jamais la photographie!
+
+Peut-être songeait-elle à Firmin Monséchard, le collaborateur du soleil.
+
+Adolphe avait mis son lorgnon et examinait le portrait en sifflotant le
+quadrille de la _Belle-Hélène_.
+
+--Pas mal, cette petite _machine_!... Bigre, si la chose va au Salon, ça
+te fera une fameuse réclame... _Ame qui s'avance, âme qui s'avance_,
+ponpon, ponpon... Adorable, décidément, le portrait. On en mangerait!
+
+--Oui, adorable!
+
+Cachemire, seule, demeurait bien des fois avec ce portrait en
+tête-à-tête, se comparant à ce chef-d'oeuvre, où l'artiste, sans le
+vouloir peut-être, avait mis une mélancolie poignante, et que les
+Egyptiens eussent appelé _le goût de la mort_. Mais ce n'est point cela
+qu'elle y voyait, et dans ce sourire navré qui était le sien, elle
+retrouvait, comme nichées là, toutes les heures dépensées sans compter,
+tous les refrains du passé,--ceux d'hier aussi, ces refrains qu'on
+entonnait avec les baisers cristallins des verres comme accompagnement.
+
+--C'est égal, dit-elle, nous avons eu de bons moments!
+
+Et,--défilant comme une lanterne magique,--ils passaient tous, rieurs,
+bruyants, saccadés, surmenés, ces souvenirs. Elle les saluait d'un
+sourire, et ses yeux fixés sur les jours finis, sur les nuits oubliées,
+jetaient encore des éclairs. Elle frissonnait en se rappelant,
+frissonnait toujours d'ivresse!--Point de regrets. Elle eût refait
+encore, sans s'arrêter d'un pas, ce chemin où les fleurs poussent dans
+la boue. Elle se mourait, elle s'en allait, elle sentait en elle quelque
+chose qui la dissolvait, et pas de remords. Une fièvre nouvelle, fièvre
+de plaisir, besoin de secousses et d'émotions, soif de bruit, de soupers
+et d'amours.
+
+Elle avait renvoyé son médecin qui l'ennuyait, la réprimandant après
+chaque excès nouveau. Elle avait jeté au feu ses ordonnances. Elle
+désaltérait par de la tisane de champagne son corps en feu. Elle
+trouvait,--cette fille faible et qui n'avait eu dans sa vie que des
+instincts, point de volonté,--une énergie singulière pour résister à son
+mal, défendre sa vie et rire au nez de la mort.
+
+Mais la mort se moque bien que l'on rie. Elle avançait chaque jour d'un
+pas. Elle étendait la main, cette maigre main qui trouve toujours ce
+qu'elle cherche, toujours. Cachemire se sentait à présent profondément
+atteinte. C'était, aux moments imprévus, des engourdissements profonds,
+des fourmillements bizarres, de terribles douleurs de tête, des
+souffrances sourdes, fixes et tenaces qui la faisaient crier,--portant
+la main à son front, et pleurant:
+
+--Mais qu'ai-je donc là?...
+
+Elle rappela son médecin.
+
+--Qu'ai-je donc? dites! Qu'est-ce que j'ai?
+
+Le docteur ne répondait pas; il prescrivait les remèdes d'autrefois, des
+bains, des tisanes, du calme.
+
+--Du calme! disait Cachemire en se tordant sur son canapé; ces gens-là
+sont fous!... Est-ce qu'on peut être calme?
+
+Excitée, agacée, les nerfs à fleur de peau, elle souffrait à présent
+d'un mot, d'un regard, d'un objet mal placé qui l'affectait
+douloureusement. Les moindres choses maintenant, un tableau accroché de
+travers, un chiffon traînant sur un meuble, lui faisaient pousser les
+hauts cris. Une affreuse maladie nerveuse, compliquée d'affection
+cérébrale, la secouait, et la jetait dans des bizarreries cruelles. Elle
+ressentait toujours en elle un sentiment de gêne et de pesanteur; des
+crampes survenaient. Parfois aussi un affaissement complet, et quand on
+lui parlait, ses yeux arrêtés sur le tapis ou sur les moulures d'une
+porte, semblaient morts.
+
+M. Raoul de Navailles que Cachemire avait vexé, pouvait se dire bien
+vengé. La solitude maintenant se faisait autour d'elle.
+
+On parlait de Suzanne, un soir, à son cercle.
+
+--Eh bien! Raoul, lui en veux-tu toujours?
+
+--Ah! mes amis, au fond c'était _la reine des crampons_! Une sensitive.
+A Chaillot, les sensitives! C'est parfaitement moi qui l'ai _lâchée_.
+Pour le moment, parlez-moi de _Grenouillette_. Un type, Grenouillette!
+
+--_Ranula_, _batrakion_, traduisit un auditeur, qui avait fait ses
+classes.
+
+--Une vraie femme, messieurs. Née dans une loge de portier et faite pour
+mourir dans un palais. Et puis, des manies! Elle a tant brossé d'habits
+dans son jeune temps, que sa joie est d'épousseter mon _mackintosh_, le
+matin, quand je sors de chez elle. Je la laisse faire!
+
+--De sorte que lorsque cet ange de la brosse de chiendent s'ennuiera
+chez elle comme maîtresse, tu pourras la prendre chez toi comme femme de
+chambre!
+
+--Toujours adroit, ce Raoul!
+
+--Vive Raoul!
+
+Cachemire ne s'expliquait point le mal qui la courbait, qui la creusait,
+qui la disséquait chaque jour. Elle semblait, en effet, rapetisser; sa
+poitrine se cavait et sa colonne vertébrale, comme si elle eût dévié, se
+bombait. Une pâleur de cire gagnait sa tête et s'étendait tristement sur
+ses mains, où les nerfs et les os faisaient saillie. Ses yeux, toujours
+étranges, s'enfonçaient dans leurs orbites bleuies, où couraient des
+fibrilles sanglantes. Ses tempes s'accusaient par des cavités qui
+faisaient ressortir davantage son front, devenu bossué et déprimé en
+même temps. Tous ses mouvements avaient comme une rigidité cadavérique.
+Elle poussait parfois, en étendant le bras, des cris étouffés, et l'on
+eût dit que ses os, devenus friables, s'étaient brisés tout à coup.
+
+Des médecins, appelés en consultation, avaient murmuré, certain jour, un
+nom que Cachemire n'avait pas entendu. _Ramollissement aigu_, avait dit
+l'un. L'autre avait ajouté: _Ramollissement ataxique_.
+
+--Parbleu, dit madame Labarbade, qui prêtait l'oreille; avec la vie
+qu'elle a menée! Il y a un proverbe là-dessus: «Tant va la cruche à
+l'eau...»
+
+Lorsque cette maladie affreuse vous vient et vous torture, c'est chaque
+jour comme un pas fait plus avant dans un enfer. La sensibilité,
+atrocement exaltée, multiplie et centuple les douleurs. Le tortionnaire
+semble vous casser et vous désarticuler les membres. La mobilité peu à
+peu se paralyse comme l'intelligence, et l'on ne peut bientôt ni étendre
+le bras, ni comprendre pourquoi on ne l'étend pas. Ce n'est point la
+folie, ce n'est point l'idiotisme. C'est la paralysie. Forces et
+facultés, tout baisse en même temps et dégénère. Le rachitisme est là,
+bien près. Cachemire se voyait, à présent, mourir. Elle se faisait
+horreur. Parfois, bravant ses souffrances, elle soulevait ses draps,
+quand elle était couchée et se regardait sous ses couvertures. Sa
+poitrine avait disparu; plus de seins; les os des hanches semblaient
+près de crever la peau tendue qui les recouvrait. Une maigreur extrême
+ciselait ses jambes, où les muscles grêles faisaient à peine saillie
+autour des os, cruellement dessinés. Elle se contemplait, fantôme
+d'elle-même, et parfois triste fantaisie, elle essayait de mettre des
+maillots d'autrefois, qui s'enroulaient à présent, comme des hardes,
+autour de ses tibias rongés.
+
+Alors elle pleurait, baissait la tête, sanglotait. Ou c'étaient des
+cris, une rage folle, des défis soudains, et des révoltes, qui se
+résolvaient en des rêveries sans motif et en des accablements comateux.
+
+Il lui fallait boire des eaux ferrées, du vin de quinquina, des huiles
+de foie de morue, qui lui soulevaient le coeur, amenaient de grosses
+larmes de dégoût à ses yeux rouges.
+
+--Quelle pharmacie! disait-elle parfois, en portant ses pauvres mains à
+sa poitrine.
+
+Le délire aussi venait parfois. Alors elle voulait aller au théâtre,
+encore entendre la musique, le crin-crin des violons, les cuivres des
+instruments de Sax. Elle voulait voir des costumes, des décors, des
+acteurs. Maman Anaïs la faisait transporter, en haussant les épaules,
+dans quelque baignoire bien obscure, d'où Cachemire dévorait sans
+comprendre ce qui se passait sur la scène, ses grands yeux braqués sur
+le théâtre, le cou tendu, comme un _formicaleo_, qui guetterait sa
+proie. Puis, tout-à-coup:
+
+--Je m'ennuie! disait-elle.
+
+Et il fallait partir.
+
+Madame Labarbade poussait des soupirs à fendre les rochers de
+Fontainebleau, mettait sa belle-fille en voiture et souvent revenait
+dans la baignoire, écouter la fin de la pièce, pendant que la _petite_
+partait seule. Elle donnait aussi, dans le théâtre, des rendez-vous à
+Firmin Monséchard, qui secouait, à ses côtés, sa chevelure superbe, où
+le parfum des Mille Fleurs luttait avec le collodion. Arrivée chez elle,
+Cachemire se faisait déshabiller par la servante (Constance l'avait
+quittée depuis longtemps, elle avait été ravie à la France par un
+Valaque), et tâchait de dormir. Mais les nuits se succédaient longues,
+lentes, cruelles, pleines de délires, de fièvres, de cris, avec des
+aurores insultantes et accablées. Ah! les nuits d'autrefois, le café
+Anglais, les aventures, la chanson, la passion! Et c'était encore la
+passion, mais déviée, dépravée. Une nuit, pendant que la fantasmagorie
+de la congestion l'entourait, Cachemire aperçut, mais comme une figure
+étrange et falotte, Terral--ce Terral qu'elle avait oublié; oui, oublié,
+comme les autres.
+
+Ce nom, cette pensée, les souvenirs de cet homme tourmentèrent toute la
+nuit cette tête affaiblie, d'où l'intelligence fuyait.
+
+--J'ai envie de l'épouser, dit-elle le lendemain, au matin, quand madame
+Labarbade entra dans sa chambre.
+
+--Comment, l'épouser? l'épouser? Épouser qui?
+
+--Fernand.
+
+--Le Terral?... Oh! oh! Il revient sur l'eau, celui-là. Tiens, au fait,
+voilà longtemps qu'on n'en avait parlé! Eh bien! mais, épouse-le, ma
+petite. A ton aise. Vous ferez bon ménage, je parie!
+
+--Ménage! balbutia Cachemire, tout bas, comme un enfant.
+
+--Il est joli, le Terral, songeait maman Anaïs, s'il ressemble à la
+_jeune première_.
+
+--Le ménage! répétait Suzanne.
+
+Peu à peu, elle s'assoupit. Sa petite tête ratatinée se fixa sur son
+oreiller,--un oreiller de dentelles, dont le luxe semblait railler tant
+de misère. Ses grandes paupières transparentes tombèrent sur ses pauvres
+yeux fatigués. Elle s'endormit.
+
+Madame Labarbade se _faisait belle_ pour recevoir son photographe.
+
+Ce matin-là, justement, Fernand Terral s'était levé furieux, dans sa
+petite chambre, n'ayant rien trouvé depuis quinze jours de recherches
+dans Londres, acculé là-bas, comme il l'avait été ici, désespéré.
+
+--La chance a tourné! pensait-il.
+
+Il avait tout fait pour l'attirer à lui, cette chance, tout essayé pour
+sortir de son ombre et de son bourbier. Londres devait être plein de
+ressources! Il les avait cherchées. Mais cette ville immense ne livre
+ses secrets qu'aux initiés. Elle est mystérieuse et comme secrète pour
+l'étranger. C'est là surtout que le malheureux se voit seul. La foule
+parisienne a des voix, un mouvement, une âme; la foule de Londres est
+une mer terrible qui vous submergerait si vous tombiez. Puis toute
+civilisation est une énigme; Terral avait deviné les rébus de Paris, du
+boulevard, des coulisses, du demi-monde, des égouts et des _dessous_ de
+Paris; mais il faut être un terrible OEdipe pour déchiffrer d'un coup
+d'oeil les termes inconnus du problème anglais.
+
+Terral creusait, semblable à un mineur, remuant le terrain et ne
+découvrant point la pépite d'or. Il allait, par les rues innombrables,
+cherchant le filon qu'il devait suivre. Mais dans cette foule, dans ce
+bruit, dans ce monde, il se trouvait isolé, découragé, perdu. Son
+argent, sa maigre bourse, s'épuisaient. Il se présenta dans une maison
+de commerce, demandant une place. On n'avait pas besoin de ses services.
+Les Anglais d'ailleurs sont défiants; un Français expatrié, sans
+ressource sur le pavé de Londres ne pouvait inspirer qu'une confiance
+médiocre. Il y en a tant de ces aventuriers, cherchant partout et par
+tous les moyens, fortune!...
+
+Il s'offrit à un libraire de Pater-Noster-Street pour lui faire des
+traductions d'ouvrages français. Il savait l'anglais assez bien, et le
+libraire se chargeait de corriger lui-même les fautes de langue. Ces
+libraires de Pater-Noster-Street forment une race particulière.
+C'est-là, dans cette ruelle, que se débitent, soigneusement pliés,
+cachetés, empaquetés, les livres licencieux qui courent le Royaume-Uni.
+Ce sont les _Galeries de Bois_ de la librairie. Terral traduisit ainsi
+certains livres, des poésies, des contes. Ce travail lui faisait monter
+la sueur au front. Il n'était point né pour cela. A la fin, il se
+brouilla avec l'éditeur et se vit de nouveau sans ressources.
+
+Il replongea, chercha et lutta encore. Mais décidément la fortune
+l'abandonnait. Les portes se fermaient devant lui. Il avait à peine deux
+guinées à manger avant de songer à mourir de faim. Dans les rues
+interminables d'Oxford ou de Piccadilly, les angoisses de Paris lui
+revenaient. En passant devant ces _oyster rooms_ où les poissons, les
+crabes, les huîtres marinées sont exposés derrière les vitrines, il se
+disait qu'une heure allait bientôt sonner où, passant famélique, il
+regarderait cette mangeaille de ses yeux avides.
+
+Ou bien:
+
+--Décidément, se disait-il encore, ma veine est finie. Il faut songer à
+se rendre. Mes cinquante francs achevés, je m'achemine un soir vers
+Waterloo-Bridge et vive la Tamise, avec son eau saumâtre!...
+
+Il songeait aussi à s'engager, lorsqu'en passant auprès du Parlement, il
+voyait les sergents recruteurs en uniforme, rubans au schako, entraîner
+au fond d'une taverne quelques jeunes gars enivrés de porter, devant qui
+ils posaient en riant, un petit tas d'or et une feuille d'enrôlement.
+
+Une seule chose l'effrayait: la discipline.
+
+Né libre, il voulait mourir comme il avait vécu, quitte à mourir plus
+vite. Puis revenir en France sans argent, affamé, vaincu!... Chose
+impossible. Londres le tenait. Il s'était donné à Londres jusqu'à ce que
+Londres voulût bien se donner à lui.
+
+Ce matin-là, il compta, en se levant, que c'était le trente-deuxième de
+son séjour. Plus d'un mois d'efforts, plus d'un mois de perdu!
+
+--Bast, dit Terral, la fortune m'attend peut-être au coin de quelque
+square. Cherchons toujours!
+
+Il se sentait, par extraordinaire, plus allègre, tout dispos, presque
+confiant. Il ouvrit sa fenêtre, une fenêtre à guillotine, sans rideaux,
+qui donnait sur la rue. La pluie fine des matins de Londres tombait sur
+les trottoirs, et les ruisseaux noirs reflétaient les cuivres des portes
+que les servantes en chapeau passaient au tripoli. Des chanteurs longs
+et maigres jouaient du petit bugle et jouaient faux--en marchant en
+cadence. Les laitiers sonnaient aux portes des maisons, et les marchands
+de nourriture pour les chats vendaient, de porte en porte, des morceaux
+de chevaux achetés aux équarisseurs. Au-dessus de cette rue boueuse et
+grise, des cheminées, d'innombrables cheminées perçaient le brouillard
+de leurs noirs tuyaux qui semblaient près de crever le ciel aux nuages
+bas et sombres.
+
+--Et voilà justement l'image de ma vie, pensait Terral tout en
+s'habillant, brume, brouillard, boue, frissons, ennui. Tout cela doit
+finir pourtant!
+
+Machinalement il s'assit, songeant avant de sortir; il prit un volume
+qui se trouvait là, à portée de sa main, l'ouvrit sans penser. C'était
+une Bible, une de ces Bibles que les Sociétés de propagande anglaises
+sèment un peu partout, à leurs frais. Collée sur le carton, à
+l'intérieur, une inscription. Terral lut; c'étaient un ou deux noms,
+John Bigelow, Mary Bigelow, Anna, Peter, suivis de trois noms formant
+devise: _Truth, Justice, Patience!_
+
+--Vérité, Justice, Patience! Ah! dit Terral, en jetant le livre loin de
+lui, mots d'ordre des niais et des sots, je vous retrouverai donc
+pourtant!
+
+Il sortit, agité et mécontent. On lui avait indiqué une espèce de maison
+de commission qui avait besoin d'employés, la maison Nicholson, Anderson
+and Co, King-William Street (Strand). Terral déjeuna dans une taverne,
+et à midi, se présenta dans les bureaux. On lui répondit que ces
+messieurs étaient à leurs docks, près de Lambeth. Ce fut une façon de
+jeune commis, logé dans une antichambre, qui lui donna cette réponse.
+Terral remercia, et descendant par Trafalgar-Place, il traversa le pont
+de Westminster; et, de l'autre côté de la Tamise, demanda la maison
+Nicholson-Anderson. Après des recherches il la trouva. C'était un de ces
+entrepôts comme on n'en voit que là-bas, une cave, un trou fumeux, où
+tout le jour durant, le gaz éclairait des étoffes, des conserves, des
+soieries, du fromage, de tout un peu. Des hommes pâles allaient et
+venaient parmi les colis. Dans un coin, appuyé contre un tonneau de
+mélasse, un petit homme frais, poupin, souriant, l'oreille rouge, le nez
+plein de rubis et l'oeil plein de santé, causait en anglais avec un
+grand monsieur maigre et desséché comme un hareng.
+
+Terral s'approcha d'eux et demanda, un peu contraint:
+
+--Monsieur Nicholson?
+
+--C'est moi, monsieur, répondit le petit homme en excellent français.
+Qu'y a-t-il pour votre service?
+
+Terral dit sa position, conta ses mésaventures, ses espoirs trahis, se
+montra acculé, misérable, et demanda, dans les bureaux, une place qui
+pût le faire vivre.
+
+--Et comment vous appelez-vous? dit M. Nicholson avec un accent
+bordelais très-prononcé:
+
+--Fernand Terral.
+
+--Tiens! dit M. Nicholson en regardant Terral assez fixement. Mais je
+connais ce nom-là, moi!... Pardieu, nous lisons aussi à Londres les
+chroniques parisiennes. Vous êtes un joueur émérite, monsieur,
+ajouta-t-il en soulignant le mot avec malice.
+
+--Moi? fit Terral en devenant tout pâle.
+
+--Si j'en crois certain récit publié par le _London Herald_, d'après le
+_Figaro_, il vous est arrivé dernièrement... Eh?... A moins que ce ne
+soit un homonyme... Eh! bien, ma foi, dit M. Nicholson, je ne vous en
+fais pas un crime. Au contraire. La vie à présent est une lutte à main
+armée. La ruse ou la force. Eh! eh!... vous devez être un garçon
+intelligent, monsieur Terral... _Dear_ Anderson?...
+
+Le monsieur maigre s'avança.
+
+M. Nicholson lui dit, en mauvais anglais, quelques mots que Terral
+comprit:--Ce garçon-là pourrait nous être utile, dit M. Nicholson.
+
+--Ah! fit M. Anderson.
+
+--Il a eu des malheurs, là-bas!
+
+--Ah! dit encore M. Anderson.
+
+--C'est ce qu'il nous faut.
+
+--Pour l'associer?...
+
+--L'associer? _Comment vont tes pauvres pieds?_
+
+Terral, peu au fait de l'argot londonner, ne comprit pas la dernière
+phrase de M. Nicholson. Elle équivaut, en anglais, à l'expression du
+ruisseau parisien: _Et ta soeur?_--Mais il la traduisit et la devina,
+au ton dont elle fut prononcée. M. Nicholson commençait fort à
+l'intriguer. Ce petit homme avait des allures railleuses, et, en parlant
+le français, un accent gascon au moins singulier. Terral le regardait et
+l'étudiait, lorsque M. Nicholson lui fit signe de le suivre derrière les
+colis, dans un retrait méphitique qui servait de bureau à la maison
+Nicholson, Anderson et C{e}.
+
+M. Nicholson, flanqué du maigre M. Anderson, ressemblait à une boule de
+bilboquet à côté de son manche.
+
+--Monsieur Terral, dit-il à brûle-pourpoint, je suis enchanté que vous
+soyez venu à nous. Vos précédents (il souriait) me font espérer que nous
+pourrons nous entendre. Je vais donc jouer cartes sur table,--cartes sur
+table, cela doit vous séduire. Eh! eh! Ne vous fâchez pas, dit-il, en
+voyant le front de Terral se rembrunir. Et d'abord, sachez qui je suis.
+Je m'appelle Arnaud-Léon Caminade, je suis né à Bordeaux; je ne suis
+pas plus Anglais que ma savate, et pas plus Nicholson que vous. M.
+Anderson, ici présent, est un ancien matelot de la flotte de l'amiral
+Napier, qui a trouvé que S. M. Victoria récompense peu les services de
+la marine et qui s'est associé avec moi. Charmant homme, M. Anderson!
+Quand j'arrivai à Londres, j'étais comme vous, sans ressources, avec
+plusieurs prises de corps lancées à Bordeaux contre moi. Je résolus de
+gagner ma vie, eh! eh! Et, me demandant quel commerce je pouvais tenter
+(à Bordeaux, j'étais marchand de contre-marques), je résolus, de concert
+avec l'ami Anderson, d'exploiter la crédulité humaine et la confiance
+française. Ah! que vous êtes niais, mes bons compatriotes! M. Anderson,
+en bon Anglais qu'il est, ne demandait pas mieux que de jouer sous jambe
+la perfide Gaule. Nous nous associâmes, et avec nous, un jeune bachelier
+parisien coupable d'avoir imité de trop près l'écriture d'un sien
+parent. Ce fut lui que nous chargeâmes de la correspondance. Un
+imprimeur nous fit des têtes de lettres, nous louâmes cet entresol,
+voilà deux mois, et nos commandes se mirent à pleuvoir sur le marché
+parisien. On nous expédia tout. Nous vendîmes et payâmes. Aujourd'hui,
+la maison Nicholson, Anderson et C{e} est assez bien posée pour se faire
+livrer pour 500,000 fr., pour un million de marchandises en huit jours.
+Nous avons un logement dans le Strand pour faire du _genre_. Le Strand!
+Cela sonne l'or, à Paris. Mais notre bachelier nous a quittés et volés.
+Le drôle a traversé l'Atlantique. Le repêcher à New-York, impossible!
+Il faut le remplacer. Or, M. Anderson ne sait pas aligner deux phrases
+françaises de suite, et ce n'est pas à la porte du Grand-Théâtre ou à
+Bataclan que j'ai appris l'orthographe. Soyez notre scribe, voulez-vous?
+Bons appointements, part dans les bénéfices. Vous n'avez qu'à faire la
+correspondance, à enjôler le fabricant, caresser le Parisien, emmieller
+l'expéditeur. Affaire de deux mois. On fait traite sur nous à trois
+mois. Dans trois mois, les traites arrivent. On les présente. Plus
+personne! Nicholson est mort, Anderson est parti, mais Caminade est
+millionnaire, mais l'ex-marin a un sac superbe..... Mais vous pouvez
+être aussi riche que nous!
+
+--Tudieu, dit Terral, vous avez confiance en moi!
+
+--C'est que je suis physionomiste! Et puis je connais votre histoire, je
+vous dis. J'ai roulé quatre mois dans les coulisses parisiennes
+_té_!--_Eh! bé_, la réponse?
+
+--Je suis tout à vous, dit Terral.
+
+--Bravo! fit Nicholson.
+
+--_All right!_ s'écria M. Anderson.
+
+--Vous faites votre fortune et la nôtre, dit Caminade. Maintenant, où
+logez-vous?
+
+--Dans Soho.
+
+--Il faut loger ici, ne pas quitter Lambeth, ne pas vous montrer. On
+nous connaît à peine. Le _gouspin_ qui habite le Strand ne soupçonne pas
+qui nous sommes. Nous lui laisserons l'affaire sur le dos, à l'heure du
+départ, et il barbotera dans les réclamations et les accusations comme
+il pourra. Ces gens qui nous servent de commis sont de pauvres
+Irlandais idiots qui suent et s'échinent, et ne voient pas plus loin que
+leur nez. Que personne ne vous connaisse, c'est le principal. _Té!_
+monsieur Terral, vous êtes un heureux. Nous attendions un homme de bonne
+volonté. Il vient, et c'est vous! Si vos lettres sont éloquentes, c'est
+deux millions que nous _levons à_ Lutèce!
+
+Terral sortit ivre, congestionné, croyant rêver, hésitant, et pourtant
+fou de joie. La fortune, c'était la fortune! C'était le vol aussi. Ah!
+bast! c'était la guerre, la conquête de l'intelligence sur la bêtise, le
+triomphe de la hardiesse; c'était aussi l'audace! Ce qui l'étonnait et
+l'encourageait dans son projet, c'était le bruit de son aventure, venu
+jusque-là. Il était donc déshonoré, puisqu'on le devinait, puisqu'on le
+jugeait sur son nom? Raison de plus alors pour disputer une proie à ce
+monde d'honnêtes gens qui le méprisaient ainsi.
+
+--Je le tiens, le levier d'Archimède, disait-il, je le tiens et je
+saurai bien, entre cet Anglais et ce Caminade, me faire bientôt la part
+du lion! L'instrument deviendra la volonté. Ah! j'ai médit de mon
+étoile. Elle se lève!
+
+Il solda le prix de sa chambre, choisit un logement dans Lambeth, _the
+smutty Lambeth_, «le sale Lambeth» comme on dit à Londres. MM. Caminade
+et Anderson logeaient à Twickenham, à la campagne, et partaient chaque
+soir pour revenir tous les matins. Terral rumina tout le jour des
+projets de tactique, et sa tête en feu semblait près d'éclater. Le soir,
+il alla au théâtre machinalement, comme autrefois à Paris. C'était à
+Princess' Theater. On jouait une pièce politique où la reine, les lords,
+le gouvernement hommes et choses, tout était discuté. A chaque allusion,
+le public trépignait, applaudissait ou sifflait. Au nom d'O'Connell, un
+Irlandais se leva et cria: _bravo!_ On ne protesta pas. Point de
+policemen. Liberté. Terral ne voyait et n'écoutait rien. La
+représentation finie, il erra longtemps encore dans les rues, songeant
+toujours. Il se perdit. Des policemen le remirent dans son chemin. Il
+s'égara encore.
+
+En passant par une rue étroite, noire,--il se trouvait dans
+Saint-Gilles, sans le savoir,--il vit une ombre devant lui, immobile. Il
+avança. C'était un homme aux épaules carrées, qui l'attendait. Terral
+fit mine de vouloir boxer. Au même moment, trois ou quatre bandits, se
+détachant des ténèbres, le saisirent par derrière, en un tour de main
+l'étendirent sur le carreau et le laissèrent là, nu comme un ver.
+
+MM. Nicholson et Anderson furent étonnés, le lendemain, de ne pas revoir
+leur associé. Ils se crurent trahis et se prirent à trembler.
+
+--Pourtant, _té_, disait Caminade, sa coquinerie m'inspirait bien de la
+confiance!
+
+Le soir, ils furent rassurés. On leur dit qu'un Français avait été, la
+nuit précédente, étranglé dans Saint-Gilles par la bande _d'étouffeurs_,
+de _garrotters_, dont on parlait tant. M. Caminade alla voir le cadavre
+et reconnut Terral.
+
+--Ah! pas de chance! dit-il. Comment faire? Bast! Après tout, j'écrirai
+avec des fautes d'orthographe; ce n'en sera que plus vraisemblable
+_té_! Mais vous voyez, _master Anderson_, que M. Terral était un des
+nôtres!
+
+Ce fut l'oraison funèbre du révolté.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Madame Labarbade prit à part, un matin, le médecin qui venait chaque
+jour chez Cachemire.
+
+--Eh bien, docteur? demanda-t-elle, d'un air plutôt ennuyé qu'affligé.
+
+Le docteur remettait ses gants et donnait un coup d'oeil à son
+pantalon pour examiner si les plis tombaient méthodiquement sur ses
+bottines vernies. C'était un médecin gracieux, le médecin des petites
+dames, qui ne diffèrent même pas des grandes par la taille.
+
+--Ma foi, dit-il, je n'espère plus rien; tout est dit à présent. Il
+faudrait un miracle pour la sauver, et M. Renan (il souriait), a prouvé
+que les miracles sont rares. Toujours charmante, vous, madame Labarbade!
+
+--On fait ce qu'on peut. Alors, docteur, c'est réglé le compte de la
+petite?
+
+--La maladie est la plus forte, et le médecin ressemble à la plus belle
+fille du monde: il ne peut donner que ce qu'il a de science!...
+
+--C'est trop juste. Oh! je ne vous accuse pas, vous savez bien. C'était
+si chétif! Et... comment dirai-je?... l'échéance?
+
+--Quelle échéance?
+
+--Enfin, pour combien de temps...
+
+--Ah! dit le médecin, ceci est le secret de la nature. Un mois, un an,
+un jour, on ne sait pas, madame Labarbade!
+
+Il prit la main de la belle-mère et la baisa, puis redescendit
+l'escalier en souriant:
+
+--L'_échéance_! songeait-il. Le mot est charmant... L'échéance!
+
+Son coupé l'attendait à la porte. Il se fit conduire chez madame de
+Mirvieille qui, à demi évanouie, se désolait en l'attendant. Quelle
+chose affreuse! Madame de Mirvieille avait une rougeur sur le nez!
+
+Madame Labarbade rentra dans la chambre de Cachemire avec un air
+maussade. Suzanne, toujours étendue sur cette chaise longue où, depuis
+si longtemps, elle semblait rivée, regardait devant elle d'un air
+hébété. L'autre s'arrêta, la contempla en croisant les bras, d'un air de
+pitié dédaigneuse, et poussa un soupir. Puis, haussant les épaules:
+
+--Eh! bien, dit-elle en traînant sa voix pour l'adoucir, il t'a apporté
+de bonnes nouvelles, ce docteur. Cela va mieux!
+
+--Oui.... dit Cachemire en relevant la tête péniblement. Ah! oui.
+
+--Tu ne l'as donc pas entendu?
+
+--Non... Alors, dit-elle avec le sourire niais d'un enfant timide, je
+puis guérir? Guérir!
+
+--Comment donc! fit la mère Labarbade d'un ton presque railleur, mais tu
+vas guérir!
+
+--Je voudrais, continua Suzanne... J'essaye... Mais j'ai si mal... La
+tête, les bras, le cou, tout. J'ai bien mal. Il n'est pas venu de
+lettres pour moi?
+
+--Comment des lettres? Quelles lettres?
+
+--Je ne sais pas... Des lettres... un billet, n'importe quoi. Je
+m'ennuie!
+
+--Il y a beau temps que c'est fini, le facteur, murmura madame Labarbade
+entre ses dents. Encore heureuse d'avoir gardé un quartier de poire pour
+la soif!
+
+--Anaïs, dit Cachemire en essayant de se soulever sur ses oreillers.
+Écoute donc!
+
+--Et qu'est-ce que tu veux que j'écoute?
+
+--Oui, oui, fit Cachemire. Ouvre la fenêtre, dis! La fenêtre. Je veux
+entendre. Tu n'entends pas?
+
+--Eh! bien, quoi? dit madame Labarbade en tirant les rideaux et en
+ouvrant la fenêtre toute grande.
+
+Une bouffée d'air un peu frais entra brusquement dans cette chambre de
+malade et, en même temps, un son d'orgue, un son joyeux qui semblait
+ironique.
+
+--C'est bien ça, dit Cachemire.
+
+Et sa lèvre supérieure, relevée par un sourire, découvrit ses dents
+jaunies dans sa petite bouche agrandie maintenant.
+
+--Quoi? demanda encore maman Labarbade.
+
+--Cet air... tu ne sais pas... cet air...
+
+Elle l'avait entendu, elle l'avait chanté, cet air de la rue,
+autrefois,--et cet _autrefois_ datait de l'an dernier,--devant tant de
+gens qui l'adoraient, tant de femmes qui l'enviaient. Elle se revoyait
+dans le costume qu'elle portait alors. Jupe courte, une toque sur les
+cheveux, des diamants au cou, frappant bravement les planches des talons
+de ses bottines et riant quand, tournant sur elle-même, la flamme de la
+rampe semblait vouloir s'élancer vers elle pour lui donner un baiser de
+feu. Et maintenant l'air revenait, le même air, toujours gai, toujours
+fou, sous ses fenêtres, et il lui semblait que ce refrain la ranimait et
+torturait en même temps.
+
+--Je l'ai chanté, tu sais, dit-elle en tournant ses grands yeux caves
+vers madame Labarbade... Ah! je parie que je le sais encore... Tiens!
+
+Elle fit un terrible effort de mémoire, rappelant des idées et des mots
+dans sa tête vidée, et sa voix brisée, déchirée, sa voix qui n'était
+qu'un râle, commença. Mais elle s'arrêta bientôt, ne trouvant plus,
+cherchant... de grosses larmes lui venant aux yeux, un sanglot étouffant
+sa chanson qui n'avait plus de force.
+
+Alors elle s'affaissa sur ses oreillers, la bouche béante, la figure
+creusée et livide, et murmurant, sans qu'on l'entendit:
+
+--Ferme la fenêtre... La fenêtre... J'ai froid...
+
+Dans la rue, s'accompagnant sur l'orgue, le chanteur commençait un autre
+refrain:
+
+ A Paris, à la Rochelle, ah! sous les bois!
+ Ah! sous les bois!
+ Sous la feuille nouvelle!
+ On a vu trois demoiselles
+ Ah! sous les bois!
+
+Cachemire demeurait étendue sur sa chaise, un frisson terrible secouait
+ce corps brisé, et brusquement une toux caverneuse lui monta de la
+poitrine à la gorge.
+
+--Allons, bon! dit madame Labarbade en la voyant ainsi secouée... Ça
+devait arriver, ça! Ouvrir la fenêtre, je vous demande! Ça n'a que le
+souffle, et ça s'amuse encore à chanter des romances!
+
+Elle poussa la fenêtre, mit l'espagnolette et revint à Cachemire en
+levant les bras au plafond.
+
+--Eh bien! où est l'éther à présent? Des sels anglais, n'importe quoi!
+Où diable le flacon? ah! bien!... Là, à la bonne heure, respire ça,
+va!... Dieu de Dieu, dit-elle tout haut, celle-ci pourra se vanter de
+m'avoir fait faire mon purgatoire de mon vivant!
+
+Cachemire était évanouie. On la porta sur son lit, où elle demeura
+jusqu'au soir. Vers six heures elle revint à elle, puis se rendormit.
+Madame Labarbade ordonna à la femme de chambre de veiller sur _madame_,
+et passa dans sa chambre pour s'habiller. Elle avait à sortir. On la vit
+descendre une heure après, toute parée et toute embaumée des parfums de
+Lubin. La femme de chambre n'eut garde de rester auprès de Cachemire. On
+l'attendait aussi. Les femmes de chambre ont un coeur.
+
+Vers six heures, Suzanne s'éveilla, regarda autour d'elle, appela, et
+tout à coup se sentit prise d'une peur terrible.
+
+Elle eut comme une lueur de raison, de désespoir, elle se vit seule,
+elle trembla, elle poussa un cri d'horrible effroi, elle se leva pour
+appeler encore, pour sonner. Mais plus de forces! Alors, elle retomba
+sur son lit, accablée, ses effarés yeux ouverts sur cette chambre où
+les meubles, agrandis par la lueur étrange de la veilleuse, prenaient
+des figures fantastiques. Il lui semblait que tout s'animait, remuait,
+avançait vers elle pour l'étouffer. Le ciel de lit s'abaissait, le lit
+se resserrait, la chambre avait des murailles mouvantes qui allaient
+l'engloutir. Elle ne respirait plus, voulait de l'air, se débattait
+comme dans le vide. C'était le délire qui venait, un délire affreux,
+mélangé de souffrances et de désirs, vision de satyre et de damné,
+agonie atroce, comme il en est tant.
+
+Tout ce qu'il y avait de forces encore, d'énergie dernière, de nerfs
+oubliés dans ce corps dont la maladie avait fait comme un citron pressé,
+se réunit pour la dernière heure et s'acheva par une éruption.
+
+Elle s'était mise à présent sur son séant, sa maigre silhouette renvoyée
+à la muraille par la veilleuse, ses bras amincis décrivant des
+mouvements bizarres, rejetant ses draps, essayant de se lever en
+retombant sur son lit avec des cris de douleur. Elle interrogeait
+l'ombre, la nuit, le silence de ses yeux fixes; elle semblait chercher
+quelqu'un, elle parlait:
+
+--Quoi?... Que voulez-vous? Le bal! C'est le bal!... Oui, je danserai...
+Ohé, oh!... Ohé! les autres!... monsieur de Bruand? Et quand il
+viendrait, M. de Bruand?... Je suis jolie, n'est-ce pas?... Ces
+filles-là, c'est jaloux et ça n'a pas de coeur! Jamais elles n'auront
+ces jambes-là... Jamais... Mais regarde donc ces jambes, Terral!...
+_Évohé, Bacchus est roi!_... Je m'en moque, moi!... Je te donne mon
+châle rouge, tiens... Elle ne l'aura pas, du moins, la Labarbade!... Je
+te demande un peu, me laisser seule comme ça... Et puis j'ai soif,
+moi!... Du rhum!... Où l'a-t-elle mis, le rhum?... Elle garde toutes les
+clefs, cette femme-là!... Avec ça que je suis une petite fille. Elle est
+jolie, la petite fille!... _A Samoreau, y a de belles filles, y en a
+t'une de si parfaite en beauté..._ C'est toi, Fernand? Comment
+t'appelles-tu? Du tabac!... Je te jure qu'à ma première sortie, quand je
+serai guérie, ce ne sera pas long, nous irons à l'Ambigu, et je
+t'achèterai du tabac... Et puis on a sonné!... Qui a sonné?... M. de
+Bruand!... Il m'embête, M. de Bruand!... Et papa aussi... et cette
+autre... Elle a serré le sucre... ma tisane n'est pas sucrée... Je la
+déteste... Elle est aux courses, je parie... Appelle-la, va!... Fernand,
+appelle-la... Je te demande un peu, boire dix bouteilles de
+champagne!... Je t'aime bien, moi, toujours, donne-moi ta bouche, là...
+Tu es beau, toi... Je t'aime, je te dis! Encore!... Fernand!... J'ai
+déchiré mon catéchisme, ça m'est bien égal... _Le roi de Béotie!_... On
+va joliment lui retirer le rôle... A bas les gêneurs!... En pêcheur
+napolitain... Joli costume... J'ai trop mangé... Certainement que si je
+n'avais pas tant mangé... A Chaillot!... D'un coup d'épée, oui, mort!...
+Ne le dis pas au père Labarbade, va!... Un brave homme... Le petit
+Navailles? C'est M. de Bruand qui l'a tué!... Oh! j'ai soif... Tu ne
+sais pas? Antonia m'a mis du plomb fondu dans le gosier, parce que je
+lui ai _levé_ son Gérard. Bête, Antonia!... Du plomb fondu, c'est
+stupide!... Fernand l'ôtera... _Si parfaite en beauté que Godefroid y a
+tiré son portrait!_ Le repentir?... Certainement j'aurai le rôle... A
+boire!... A boire!... Elle a donc tout bu, cette femme?... Voleuse,
+c'est une voleuse!... J'ai soif!... mon Dieu! mon Dieu, j'ai soif! Elle
+me tuera!... Je suis bien malade!...
+
+Le délire dura deux heures.
+
+Après avoir quitté Firmin Monséchard, madame Labarbade rentra, toujours
+charmée, au logis. Elle se heurta, dans l'escalier, contre le jeune
+Adolphe qui revenait, sentant le souper, de _tailler un baccarat_. Il
+avait perdu.
+
+--Viens-tu voir ta soeur? dit maman Anaïs.
+
+--Oh! alors! Il pleut! répondit-il en haussant les épaules.
+
+Madame Labarbade entra dans la chambre de Cachemire. Suzanne était
+étendue sur son oreiller, livide, les cheveux épars, et de sa bouche,
+entr'ouverte, sortait un bruit étrange.
+
+--Bon, elle dort! songea madame Labarbade.
+
+Cachemire ne dormait pas.
+
+Elle râlait.
+
+Le lendemain, quand Anaïs s'éveilla, on lui annonça que Suzanne était
+morte.
+
+--Ah! pauvre petite, dit madame Labarbade, comme c'est drôle. Je lui
+donnais bien encore trois jours.
+
+Un matin, le prote de l'imprimerie J. D. et Comp. en voyant les épreuves
+de son journal quotidien, trouva l'entrefilet suivant:
+
+«On lit dans le _Figaro-Programme_:
+
+«Mademoiselle Suzanne Labarbade, connue au théâtre sous le nom de
+_Cachemire_, vient de mourir à Paris.»
+
+Rien de plus.
+
+Le prote devint pâle, laissa tomber sa plume, et sortit un moment dans
+la cour de l'imprimerie.
+
+--Suzanne! ah! pauvre fille! dit-il.
+
+Il s'adossa contre la muraille, et, croisant les bras, demeura là,
+immobile, les yeux fixés sur le ruisseau.
+
+--Ça n'a pas duré longtemps, dit-il encore tout haut, comme si on l'eût
+écouté.
+
+Au bout d'un moment, une voix l'appela de l'imprimerie:
+
+--Eh bien, monsieur Joseph, la correction?... On attend la mise en
+pages!
+
+--C'est juste, dit Joseph.
+
+Et il se remit au travail.
+
+Joseph,--le frère de Victorine Herbaut, le premier amour de
+Cachemire,--était prote depuis un an, à l'imprimerie J. D. De temps à
+autre il écrivait, donnait des articles à quelques journaux
+démocratiques, écrivait des notices pour des petits livres, pour la
+_Bibliothèque_ du peuple à bon marché! Il avait vécu tant bien que mal
+depuis le temps, suivant toujours la droite voie, laborieux, oubliant
+chaque jour sa gaieté folle d'autrefois pour une résignation douce, aimé
+de ses camarades, à tous dévoué, organisant, en manière de distraction,
+des loteries, des représentations, des comités de secours pour les
+ouvriers pauvres, et trouvant toujours,--comme jadis,--le petit mot pour
+rire, au fond de toutes choses, mais un petit mot trempé de larmes.
+
+La journée finie, Joseph s'informa de l'heure où l'on enterrait
+Cachemire.
+
+C'était pour le lendemain «onze heures pour midi.» Il fut exact. La
+bière était déjà sous la porte, avec les tapisseries noires, les cierges
+banals, des chandeliers qui servent à tout le monde, le goupillon que de
+vieilles femmes prenaient, en passant devant le portail, d'un air
+indifférent qui voulait être ému.
+
+Joseph demeurait dans la cour, songeant, les yeux et le coeur gros.
+
+--L'appartement est au premier, lui dit le concierge.
+
+--Je sais... merci... J'aime mieux être là!...
+
+A midi, madame Labarbade descendit, en grand deuil, et demandant au
+jeune Adolphe si sa robe lui allait bien.
+
+--Superbe, dit Adolphe.
+
+On se mit en marche pour l'église. Il y avait cinq ou six personnes
+derrière le corbillard, le portier, la fruitière, Joseph. Les voisins
+disaient:
+
+--Elle a fini de mal faire!
+
+--Un feu de paille!
+
+Ou:
+
+--Il en restera toujours bien assez!
+
+A l'église, on se rencontra avec le convoi d'un officier de la garde
+nationale, escorté d'un peloton _d'épauletiers_, et de deux tambours.
+Les deux cercueils entrèrent en même temps. Les tambours battirent au
+champ pour l'un et l'autre.
+
+--Elle a de la chance, dit madame Labarbade.
+
+--Je la trouve bien bonne, ajouta Adolphe qui _égayait la situation_.
+
+Madame Labarbade ne suivit pas jusqu'au cimetière. Adolphe y alla par
+devoir. Comme il était resté devant la fosse béante de sa soeur,
+Joseph demeura, les pieds dans la glaise, devant ce trou que les
+fossoyeurs comblaient.
+
+Tant de souvenirs tenaient pour lui dans cette terre!
+
+--La pauvre fille est plus heureuse à présent, dit-il en s'en allant.
+
+Le lendemain il était au travail.
+
+--Mais au fait, lui dit-on à l'imprimerie, est-ce que vous n'avez pas
+connu Cachemire, Joseph?
+
+--Jamais, répondit-il.
+
+Il n'avait connu que Suzanne.
+
+ * * * * *
+
+Cachemire avait laissé, dit-on, une fortune. Madame Labarbade était
+femme à la réaliser le mieux du monde. On afficha, dans tout Paris, la
+_vente des meubles et objets ayant appartenu à mademoiselle Cachemire_,
+et les chroniqueurs en parlèrent pendant huit jours. Les femmes du monde
+se disputèrent les _reliquiæ_ de la fille. Avec ses _petites économies_,
+et ce qu'elle toucha à l'Hôtel des Ventes, madame Labarbade se trouva
+riche, vraiment riche.
+
+Elle songea à épouser Firmin Monséchard, mais ce photographe avait
+reporté son affection sur une écuyère du Cirque Napoléon qui crevait
+les cercles en papier comme pas une.
+
+Maman Anaïs secoua sur Paris la poussière de ses bottines, et se retira
+en province, en Champagne, dans une petite ville où elle vit honorée et
+parfaitement heureuse confite en sa vanité satisfaite. Elle se donne
+pour la veuve d'un riche restaurateur, et le bruit court qu'elle
+épousera bientôt, grâce au curé qui la protége, M. le percepteur des
+contributions,--ce dont le capitaine de gendarmerie ne se consolera
+jamais.
+
+Le jeune Adolphe, qui habite Paris, vient seul troubler la félicité de
+sa mère.
+
+Elle reçoit de temps à autre des dépêches ainsi conçues:
+
+«_Moi arrêté! Prise de corps. Dois deux cents louis. Clichy à la clef.
+Petite mère, sauver moi._
+
+ «_Adolphe._»
+
+La mère sauve,--mais elle soupire.
+
+On annonçait l'autre jour, à monsieur Adolphe Labarbade, que la
+contrainte par corps allait être abolie.
+
+--Bien. Il me faudra alors trouver un autre _truc_!
+
+Il le trouvera.
+
+--Ma foi, disait un soir Célestin Fargeau, je suis encore bien heureux
+d'être né en 1813 et de vivre aujourd'hui. Miséricorde! Comment seront
+les Parisiens de l'avenir?...
+
+
+ 1865--Mai à Novembre.
+
+
+ FIN
+
+
+ Coulommiers.--Typ. de A. MOUSSIN.
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ Page 2: «pale» remplacé par «parle» (Goëthe qui vous parle de la
+ nature)
+ Page 12: «avair» par «avait» (Elle avait soif d'un avenir mal
+ défini)
+ Page 13: «les les» par «les» (et regardait l'eau courir, les
+ arbres frissonner)
+ Page 14: «grincaient» par «grinçaient» (grinçaient lourdement
+ sur leur axe.)
+ «menacait» par «menaçait» (qui criait et menaçait au
+ moindre geste)
+ Page 16: «diriga» par «dirigea» (sans rien craindre, elle se
+ dirigea sur Paris)
+ Page 32: «applauplaudie» par «applaudie» (elle fut applaudie)
+ Page 38: «mo» par «moi» (ce n'est pas moi qu'on mènerait ainsi)
+ «homm» par «homme» (Cet homme pouvait revenir)
+ Page 54: «partagait» par «partageait» (quand il la partageait
+ avec _elle_)
+ Page 68: «chirugie» par «chirurgie» (la chirurgie est une
+ science superbe)
+ Page 70: «ces» par «ses» (il a recommencé ses menaces)
+ Page 98: «de Burand» par «de Bruand» (au bras de M. Léon de
+ Bruand)
+ «de Baurnd» par «de Bruand» (Qui donc? fit M. de Bruand)
+ Page 101: «Dailleurs» par «D'ailleurs» (D'ailleurs tu es chez toi)
+ Page 113: «n'avaient» par «n'avait» (la couverture, qui...
+ n'avait pas suivi)
+ Page 126: «didiriger» par «diriger» (et se laissait diriger par
+ elle)
+ Page 136: «partout» par «par tout» (courait par tout son corps)
+ Page 143: «le spahis» par «le spahi» (un coup excellent, dit le
+ spahi)
+ Page 145: «'ai» par «j'ai» (j'ai tellement peur de te perdre)
+ Page 149: «le pieds» par «le pied» (de vous marcher sur le pied)
+ Page 152: «commes» par «comme» (emportées comme elles sont venues)
+ Page 154: «de de» par «de» (M. de Bruand, comme s'il n'eût pas eu)
+ Page 155: «eutre» par «entre» (soutenait le corps entre ses bras)
+ Page 157: «--Monsieur» par «--Monsieur!»
+ Page 177: «qu» par «qui» (pour se jeter sur Fargeau qui le regarda)
+ Page 181: «peut être» par «peut-être» (il se voyait traqué, perdu
+ peut-être)
+ Page 182: «prendre eux» par «prendre sur eux» (mais n'osant
+ prendre sur eux de s'opposer)
+ Page 193: «monraient» par «montraient» (l'analysaient et se la
+ montraient)
+ Page 196: «affimer» par «affirmer» (à Paris, sans pouvoir affirmer
+ au juste)
+ «coulises» par «coulisses» (maraudeurs de toutes les
+ coulisses)
+ Page 204: «bibiliothèque» par «bibliothèque» (Quatre pièces...
+ une bibliothèque et une cuisine.)
+ Page 232: «Aldophe» par «Adolphe» (tu sais, dit Adolphe, elle
+ _m'embête_!)
+ Page 246: «caculé» par «calculé» (je n'avais jamais calculé la partie)
+ Page 251: «Aldolphe» par «Adolphe» (--Un _méli-mélo_, dit Adolphe)
+ Page 284: «de de» par «de la» (un orfèvre de la Léopold-Strasse)
+ Page 299: «bijous» par «bijoux» (essuya d'un air négligent les
+ bijoux de sa main gauche)
+ Page 309: «anéatissement» par «anéantissement» (--dans
+ l'anéantissement, la paix des atômes.)
+ Page 313: «agitent» par «agite» (Parfois un vent semble souffler,
+ qui les agite comme des arbres)
+ Page 317: «appelent» par «appellent» (le morceau de parchemin
+ qu'ils appellent un diplôme)
+ Page 321: «ouaient» par «jouaient» (les autres jouaient aux soldats)
+ «conme» par «comme» (comme si la fièvre ne l'eût pas rongée)
+ Page 334: «enfin» par «en fin» (Et puis en fin de compte)
+ Page 345: «OEpide» par «OEdipe» (mais il faut être un terrible
+ OEdipe)
+ Page 347: «pensai» par «pensait» (l'image de ma vie, pensait
+ Terral)
+ Page 350: «avai» par «avait» (Ce petit homme avait des allures
+ railleuses)
+ Page 362: «haussaut» par «haussant» (Il pleut! répondit-il en
+ haussant les épaules.)
+ Page 363: «na» par «n'a» (Ça n'a pas duré longtemps)
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Femmes de proie. Mademoiselle
+Cachemire, by Jules Claretie
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41065 ***