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-The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 7), by
-Alphonse de Lamartine
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org
-
-
-Title: Cours Familier de Littérature (Volume 7)
- Un entretien par mois
-
-Author: Alphonse de Lamartine
-
-Release Date: October 14, 2012 [EBook #41054]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 7 ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine
-P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team
-at http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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-
-[Note au lecteur de ce fichier numérique:
-
-Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
-corrigées.]
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-
-
- COURS FAMILIER
- DE
- LITTÉRATURE
-
-
- UN ENTRETIEN PAR MOIS
-
- PAR
- M. A. DE LAMARTINE
-
-
-
-
- TOME SEPTIÈME.
-
-
-
-
- PARIS
- ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
- RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
- 1859
-
-
-L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
-l'étranger.
-
-
- COURS FAMILIER
- DE
- LITTÉRATURE
-
-
- REVUE MENSUELLE.
-
- VII
-
-
-Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et
-de la Marine, rue Jacob, 56.
-
-
-
-
-XXXVIIe ENTRETIEN
-
-LA LITTÉRATURE DES SENS
-
-LA PEINTURE
-
-LÉOPOLD ROBERT.
-
-(2e PARTIE)
-
-
-I
-
-Nous avons dit, en finissant le dernier Entretien, qu'il y avait un amour
-d'abord innocent, puis imprudent, puis mortel, mais toujours inspirateur,
-dans le génie de Léopold Robert, et que le secret de ses tableaux était
-dans son âme. Racontons ce qu'on sait de ce mystère; cela nous aidera à
-comprendre le prodigieux effet des peintures de ce jeune homme, dès
-qu'elles parurent aux regards du public. Il en sortit comme une flamme,
-parce qu'il avait délayé ses couleurs sur sa palette avec des larmes et
-avec du feu. Telle inspiration, tel effet; voilà le secret de l'impression
-qu'on produit dans tous les arts, soit avec la parole écrite, soit avec les
-notes, soit avec le pinceau; car l'art, au fond, ne vous y trompez pas, ce
-n'est que la nature.
-
-
-II
-
-En ce temps-là vivaient, tantôt à Florence, tantôt à Rome, tantôt en
-Suisse, au bord du lac de Constance, des familles exilées, dont les
-prodigieuses vicissitudes d'élévation et de chute seront l'étonnement de
-l'histoire. Elles étaient alors le spectacle de l'Italie: c'étaient des
-branches de la famille des Bonaparte. Plusieurs de ces branches, détachées
-du tronc par l'exil de Napoléon à Sainte-Hélène, s'étaient réfugiées en
-Italie, terre des ruines et patrie de leurs ancêtres. C'était d'abord la
-mère de Napoléon, _Hécube_ de cette race, vivant à l'ombre, avec ses
-orgueils et ses mémoires d'aïeule, dans le palais du cardinal son frère.
-C'était Lucien Bonaparte, dont le nom répondait autant à la République qu'à
-l'Empire, caractère à deux aspects des hommes de deux dates, la République
-et l'Empire. Il avait dédaigné un trône offert au prix de la répudiation
-d'une épouse de son choix; il élevait une belle et nombreuse famille de
-fils et de filles qui portent tous, dans un coin de leur nature, le sceau
-d'une étrange puissance d'originalité et de volonté. Parent de la femme de
-Lucien par ma mère, j'ai eu moi-même l'occasion de connaître cette femme,
-que son mari avait préférée à un sceptre. Ceux de ses enfants que j'ai
-connus par elle avaient une empreinte de son énergie: Romains, Corses,
-Toscans, natures granitiques.
-
-
-III
-
-C'était ensuite Louis Bonaparte, roi volontairement descendu du trône de
-Hollande, homme né pour être le contraste avec le chef de sa maison, fait
-pour la vie privée, ambitieux de repos, de mérite littéraire, et non de
-puissance. Je l'ai connu mystérieusement à Florence, pendant plusieurs
-années, sans que le public soupçonnât nos rapports, que les convenances
-politiques de ma situation m'empêchaient d'ébruiter. Je n'allais jamais
-dans son palais; il venait chez moi, la nuit, dans une voiture sans
-armoirie, suivi d'un seul valet de chambre qui aidait ses pas infirmes à
-monter l'escalier de ma villa, hors des murs de Florence. Nous passions de
-longues soirées, tête à tête, dans des entretiens purement littéraires ou
-philosophiques qu'il avait la complaisance de rechercher. Je servais les
-Bourbons; il était Bonaparte: il y avait cette incompatibilité entre nous;
-mais il était avant tout philosophe et poëte; il me lisait ses
-compositions; j'oubliais qu'il était roi d'une dynastie que je ne
-reconnaissais pas: les lettres nivellent tout pendant qu'on en parle.
-L'entretien terminé, bien avant dans la nuit, je le reconduisais
-respectueusement jusqu'à sa voiture; il laissait après lui dans ma pensée
-un parfum d'honnêteté que je crois respirer encore.
-
-
-IV
-
-C'était la famille de Joseph Bonaparte, ex-roi de Naples et d'Espagne,
-réfugié en Amérique avec d'opulents débris de ses royautés.
-
-C'était la princesse Borghèse, soeur de Napoléon. Je vivais familièrement
-avec son beau-frère, le prince Aldobrandini, et je voyais habituellement
-son mari, le prince Borghèse, le Crassus de l'Italie moderne. Il était né
-pour jouir et pour faire jouir, non pour gouverner; homme féminin, mari
-indulgent, prince nul. Il habitait ses palais de Toscane; sa femme habitait
-son palais et ses villas impériales de Rome. Je ne l'ai jamais connue, mais
-je l'ai entrevue quelquefois dans ses promenades en voiture sous les pins
-parasols, à travers les statues, moins belles qu'elle, des jardins
-Borghèse. C'était dans les dernières années de sa courte vie; elle
-resplendissait encore des reflets de son soleil couchant, comme une tête de
-Vénus grecque effleurée, dans un musée, par un dernier rayon du soir. Je ne
-sais par quel caprice, dans une femme où tout était caprice, jusqu'à la
-mort, elle menait ordinairement avec elle un pauvre capucin, assis à ses
-côtés dans sa voiture. Le contraste de ce capuchon de laine brune, de cette
-tête de l'ascétisme chrétien, à côté de ces cheveux semés de fleurs et de
-ce visage de beauté mourante après tant d'éclat, faisait monter le sourire
-aux lèvres ou les larmes aux yeux. Charmante créature qui mourait enfant!
-
-
-V
-
-C'était la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, qui venait de temps en
-temps à Rome ou en Toscane voir ses fils, et qui retournait vite à sa
-solitude de Suisse. J'étais déjà prématurément connu littérairement alors;
-elle était illustre par son rang, ses malheurs, son goût pour les lettres,
-son talent pour la musique; elle voulait me voir; elle me fit témoigner le
-désir de me rencontrer, comme par hasard, dans une allée _des Cascines_, où
-j'avais l'habitude de me promener à cheval; elle m'assigna plusieurs fois
-la place et l'heure. J'y manquai toujours; j'avais contre elle les
-préventions vives d'un partisan de Louis XVIII; j'accusais cette reine
-d'avoir trempé dans le retour de l'île d'Elbe, en 1815. Je me privai d'un
-grand plaisir pour ne pas faire une infidélité de simple politesse aux rois
-que je servais.
-
-C'était enfin le prince Napoléon, fils aîné du roi de Hollande et de la
-reine Hortense, frère du prince, alors inconnu, à qui les versatilités du
-peuple, les inexpériences de la liberté, les impatiences de la multitude et
-les péripéties du sort préparaient de loin, dans l'ombre, un second empire.
-
-Ce prince, fils d'Hortense (nous parlons de celui qui n'est plus), était un
-des hommes que les dons de la nature et les perfectionnements de
-l'éducation avaient façonnés pour toutes les fortunes. On venait, par un
-mariage de famille, de lui donner pour épouse sa cousine, la princesse
-Charlotte, fille aînée de Joseph Bonaparte: cette famille, impériale par le
-souvenir, proscrite par le présent, ne pouvait guère s'unir qu'avec
-elle-même. Je n'ai fait qu'entrevoir cette princesse Charlotte, cause
-innocente ou fatale de la mort de Léopold Robert. J'en dirai peu. Quant à
-son mari, le prince Napoléon, l'attrait empressé qu'il témoignait pour moi
-établit entre nous des rapports gênés par la politique, mais bizarres, qui
-ressemblaient à ces inclinations furtives qu'on s'avoue du regard et qu'on
-se dissimule des lèvres.
-
-Il avait l'extérieur d'un héros de roman, mais tempéré par la modestie, ce
-voile du vrai mérite. Sa taille était élégante; sa tête, dégagée de ses
-épaules minces, semblait s'incliner de peur d'humilier la foule; son oeil
-était limpide, sa bouche ferme; sa physionomie intéressait avant qu'on eût
-appris son nom; il y avait dans ses traits cette dignité qui survit aux
-éclipses du sort. Il n'y avait pas de mère qui n'eût désiré l'avoir pour
-époux de sa fille, pas d'homme qui n'eût voulu en faire son ami. Je n'ai
-connu que le duc d'Orléans, en France, qui représentât si bien l'espérance
-d'une dynastie; mais le duc d'Orléans avait trop d'intention dans
-l'attitude: on voyait qu'il posait involontairement pour un trône
-populaire. Le prince Napoléon ne posait pas, il primait et il charmait.
-S'il n'avait été Bonaparte je l'aurais aimé avec plus de liberté.
-
-
-VI
-
-Nous nous rencontrions souvent à la cour: les convenances politiques ne
-nous permettaient pas de nous voir ailleurs; même à la cour, et confondus
-par le mouvement du salon dans les mêmes groupes, nous ne pouvions pas,
-sans éveiller les ombrages de la diplomatie, nous adresser directement la
-parole. Il avait donc été convenu entre nous, par l'intermédiaire d'un ami
-commun, que nos conversations seraient à double entente; que nous ne nous
-regarderions jamais face à face en causant ensemble, mais que nous aurions
-l'air de nous adresser à un troisième interlocuteur dans la confidence des
-deux; que chacun de nous paraîtrait adresser à ce tiers complaisant ce que
-nous avions à nous dire; que nous nous entretiendrions obliquement, par
-ricochet, et que nos paroles, insaisissables ainsi à la foule,
-ressembleraient à ces projectiles qu'on dirige d'un côté pour frapper
-ailleurs. Nous observâmes longtemps, avec une égale adresse, cette
-convention diplomatique de salon. La conversation y perdait en abandon,
-mais elle y gagnait en piquant; la gêne inspire, et l'attrait d'esprit que
-nous éprouvions l'un pour l'autre s'en accrut encore. Il n'espérait pas me
-ramener à ses opinions de famille; je n'avais rien à flatter en lui que la
-proscription: il y avait entre nous toute une dynastie.
-
-
-VII
-
-Un jour cependant, et sans avoir concerté la rencontre, nous nous trouvâmes
-inopinément rapprochés par un de ces accidents de voyage qui ont l'air de
-préméditation et qui sont des hasards.
-
-C'était dans une chaude semaine du mois de juillet, en Italie. Nous allions
-chercher, ma jeune femme et moi, les sites pittoresques et la fraîcheur des
-eaux et des bois dans les hautes gorges du groupe des Apennins, à
-_Vallombrose_ et aux _Camaldules_, deux célèbres abbayes presque
-inaccessibles, comme la Grande-Chartreuse de Grenoble.
-
-Après avoir passé là quelques-uns de ces jours qui ressemblent à des haltes
-du temps où la vie cesse de fuir, dans les vastes cellules, dans les longs
-corridors frais, au bord des bassins glacés et sous les sapins aux murmures
-lyriques de Vallombrose, nous redescendîmes dans la profonde vallée qui
-sépare de la Toscane habitée cette oasis de paix, et nous reprîmes à
-cheval la route d'une autre oasis encore plus enfoncée dans le ciel au delà
-des nuages: les _Camaldules_.
-
-La saison était caniculaire, malgré les haleines du torrent presque
-desséché dont nous suivions les bords, et qui montrait ses blocs roulés à
-nu dans son lit, comme Job montrait ses os à Dieu dans sa nudité sur sa
-couche. La réverbération du soleil contre les parois de marbre de la vallée
-incendiait l'air respirable; nous cherchâmes, vers le milieu du jour, un
-abri sous un vaste _caroubier_, espèce d'oranger sauvage et gigantesque qui
-affecte la régularité immobile de l'oranger taillé par la main de l'homme,
-qui porte des fèves succulentes pour les chevaux du désert, et qui verse,
-de son dôme touffu et toujours vert, une ombre imperméable au soleil de
-midi.
-
-Nous nous oubliâmes trop longtemps, sur la foi de nos guides, dans cette
-sieste sous l'arbre. Quand nous remontâmes sur nos vigoureux petits chevaux
-de Corse, pour gravir le plateau rocheux qui monte aux Camaldules, la nuit
-en descendait à grandes ombres.
-
-Avant d'atteindre la cime du plateau, et de tourner à gauche dans la gorge
-sombre de pâturages, de torrents, de grands bois qui servent d'avenues à
-l'abbaye, la nuit était faite; on ne voyait plus le chemin sous les pas de
-son cheval; quelques rares lueurs, à travers les branches d'arbres,
-indiquaient seules une ou deux chaumières éparses, châlets des pasteurs de
-l'Apennin plaqués sur les flancs de la montagne, à notre gauche; à droite,
-le murmure d'un torrent invisible et profondément encaissé montait comme
-une terreur dans la nuit.
-
-
-VIII
-
-Après avoir suivi longtemps à tâtons le sentier ténébreux qui mène à
-l'abbaye, nos guides arrêtèrent nos chevaux; ils sonnèrent aux grilles pour
-demander l'hospitalité habituelle aux pèlerins et aux voyageurs. On leur
-répondit rudement des fenêtres que l'heure était indue, qu'on n'ouvrait
-plus à de nouveaux hôtes, et que d'ailleurs le monastère était plein de
-visiteurs arrivés avant nous. Les guides eurent beau répliquer qu'ils
-conduisaient le ministre de France et sa famille, que nous avions des
-lettres du tout-puissant ministre d'État _Fossombroni_, qui nous
-recommandait au prieur, les fenêtres se refermèrent, les lueurs des
-flambeaux s'éteignirent dans le monastère, et il nous fallut reprendre,
-pour trouver un abri, le sentier par lequel nous étions venus.
-
-
-IX
-
-Pendant que nous vaguions ainsi, à la froide rosée de la nuit, de châlet en
-châlet, sans qu'une porte voulût s'ouvrir à la voix des guides, les
-frissons qui sortaient des sapins et des cascades nous saisissaient; la
-faim et le sommeil, après une journée de marche, faisaient transir et
-grelotter les femmes; une nuit sans foyer, sans toit et sans nourriture,
-sur une couche d'herbe humide de neige, au sommet de l'Apennin, alarmait ma
-tendresse pour des santés chères et délicates. Je commençais à maudire ma
-curiosité, quand un bruit de pas, à travers le feuillage, sous les arbres
-sur notre droite, appela notre attention.
-
-C'était un pâtre d'un châlet voisin qui accourait, envoyé vers nous par
-deux étrangers abrités, comme nous cherchions à nous abriter nous-mêmes,
-sous son toit de feuilles. Ces deux jeunes et aimables étrangers, nous dit
-le pâtre, étaient le prince Napoléon et la princesse Charlotte, sa femme,
-arrivés un peu avant nous au monastère, et, comme nous, repoussés du seuil
-par l'affluence des pèlerins aux Camaldules. Ils venaient d'apprendre que
-le ministre de France et sa suite avaient été renvoyés comme eux, sans
-égards, des portes du couvent, et qu'ils cherchaient en vain un toit de
-berger pour y reposer leur tête. Bien que le châlet où ils nous avaient
-devancés fût étroit, ils nous en offraient avec empressement la moitié. Le
-prince avait chargé son envoyé d'ajouter de sa part que, si nous avions
-quelque scrupule à loger ainsi les représentants de deux dynasties opposées
-dans la même chaumière, nous serions libres de ne pas nous voir, et qu'il
-se retirerait avec la princesse dans la partie séparée du châlet où les
-montagnards gardent le foin des vaches pour l'hiver.
-
-Nous acceptâmes, avec les expressions d'une vive reconnaissance,
-l'obligeante proposition; seulement nous insistâmes pour que rien ne fût
-dérangé à l'établissement nocturne dans le châlet intérieur, et nous ne
-consentîmes à accepter que le logement du fenil. Nos hôtes ajoutèrent, à
-cette exquise politesse, l'envoi de la moitié de leur souper; mais les
-frontières furent fidèlement respectées de part et d'autre, et, malgré le
-désir de nous voir plus intimement à cette hauteur, au-dessus des petites
-convenances diplomatiques, nous ne franchîmes, ni l'un ni l'autre, la
-palissade de branches de châtaignier qui séparait le fenil du châlet.
-
-
-X
-
-Nous passâmes une nuit délicieuse, sous les couvertures de nos mules,
-étendus sur le foin embaumé par les fleurs du thé de montagnes, au
-bruissement des feuilles de sapin et des châtaigniers, qui faisaient
-chanter, sur des modes différents, les brises de la nuit. Le torrent des
-Camaldules grondait dans le fond de son ravin, comme un mouvement convulsif
-de la terre qui fait mieux goûter l'immobile sérénité du ciel; les aigles
-jetaient des cris sur leurs rochers au lever de la lune et de chaque grande
-étoile qu'ils prenaient pour l'aurore. Une bande blanche et jaune à
-l'horizon de la mer Adriatique annonça le jour. Le prince et la princesse,
-qui voulaient poursuivre leur voyage plus loin que nous, sortirent,
-couverts de leur manteau, du châlet, au premier crépuscule du matin. Nous
-les saluâmes respectueusement du geste par la fenêtre sans vitres du fenil,
-et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir.
-
-La princesse Charlotte, jeune, mince, grêle, flexible comme un roseau qui
-n'a pas encore ses noeuds, était plus semblable à un enfant qu'à une jeune
-femme. On n'entrevoyait sa puissance d'attraction future qu'à l'extrême
-finesse de sa physionomie et à la profondeur précoce de son regard; la
-passion encore absente pouvait un jour se répandre de là sur les traits
-pour tout animer. C'était un visage qui ne charmait pas au premier regard,
-mais qui saisissait l'oeil et qui forçait à y revenir. La beauté de son
-mari jetait encore une ombre de plus sur elle. À cette époque, cette femme
-était quelque chose de fragile qui pouvait se consolider ou se briser,
-selon le sort. Telle était cette princesse; elle devait tuer un jour, bien
-involontairement, le jeune peintre qui aurait pu devenir le Raphaël de son
-siècle et qui ne fut que Léopold.
-
-J'ai passé souvent bien des heures, au palais Barberini de Rome, à
-contempler cette naïve et opulente figure de la belle _Fornarina_, dont
-l'attrait consuma Raphaël. Quelle différence entre ces deux visages! Mais
-l'amour se cache sous la laideur comme sous la beauté: ce n'est pas le
-regard qui aime, c'est le coeur.
-
-
-XI
-
-C'est dans cette famille des Bonaparte, réfugiés pour la plupart à Rome, et
-protégeant les arts afin de prolonger au moins ses règnes éphémères sur les
-peuples, en régnant sur les talents, que Léopold Robert passait ses soirées
-à Rome: on lui avait commandé quelques tableaux. Son génie, encore
-énigmatique, jouissait d'être compris par anticipation sur sa gloire. Être
-compris, pour un artiste, poëte, peintre, musicien, statuaire, c'est être
-obligé. L'admiration, voilà le salaire des grandes âmes! Léopold
-fréquentait surtout le palais de la princesse Charlotte; cette jeune femme
-s'essayait sous sa direction à dessiner, à peindre, à graver les oeuvres du
-maître; l'intimité des occupations amena l'intimité des coeurs. Léopold
-Robert, timide d'abord, encouragé ensuite, familier enfin, devint
-l'habitué de ce salon. Le sauvage montagnard du Jura oublia une distance
-qu'on s'étudiait à effacer par tant d'égards. Il se plaisait là où il
-plaisait lui-même; il n'avait rien de séduisant, ni dans les traits du
-visage, ni dans les grâces de l'entretien, excepté son génie, mais il était
-attachant par son dévouement modeste et exclusif à ses amis. Silencieux,
-réservé, susceptible, comme toutes les délicates natures, il intéressait
-vivement par son silence même. On aime à ouvrir ce qui est fermé; le prince
-et la princesse lisaient seuls dans l'âme de Robert; cette âme était un
-abîme de mystères du beau qui ne sortaient qu'un à un, non de ses lèvres,
-mais de ses pinceaux. C'était une faveur que d'y lire avant le public: voir
-éclore les oeuvres de génie, c'est presque participer à la jouissance de
-les enfanter.
-
-Léopold Robert avait renoncé à tout, même à la pauvre Thérésina, son
-premier amour[1], sans se rendre compte à lui-même du vrai motif de son
-inconstance. On lui parlait en vain de mariage avec quelque jeune fille de
-son pays, dont la chaste affection aurait animé l'isolement de son
-atelier: il écartait toutes ces perspectives de sa pensée; il cherchait
-(comme on le voit dans ses lettres) tous les sophismes de situation pour se
-justifier à lui-même sa vie solitaire.
-
-[Note 1: Voir l'Entretien précédent.]
-
-
-XII
-
-Une si vive imagination ne pouvait cependant se sevrer si jeune d'amour. Il
-était évident que son coeur était assez rempli d'un rêve pour ne pas sentir
-le vide de toute affection domestique. La douce intimité dans laquelle il
-vivait avec le prince et la princesse suffisait à son existence; lui-même
-paraissait nécessaire à leur bonheur. Ces trois personnes de rangs si
-différents, mais également exilées dans la patrie des arts, associaient
-leurs talents comme leurs coeurs. Le prince composait de grands paysages
-historiques avec les pages de la nature que la mer, les montagnes, les
-ruines déroulaient sous ses yeux; Léopold Robert y jetait des groupes
-humains et pittoresques qui les animaient de leurs scènes; la princesse
-Charlotte les gravait sous l'inspiration du jeune maître. Rien n'était plus
-innocent que ces rapports du professeur à l'élève; mais cette innocence
-même cachait un piége à Léopold Robert: ce piége, c'était la perfide
-_habitude_, qui fait germer, sans qu'on s'en aperçoive, les premières
-racines d'un sentiment innomé dans les coeurs: si le danger était connu on
-le fuirait; on s'y expose parce qu'on ne le voit pas. L'histoire célèbre
-d'Héloïse et d'Abeilard, mille autres histoires domestiques aussi fatales
-attestent le danger de ces rapprochements trop habituels entre une élève
-innocente et un maître imprévoyant; le péril pour tous les deux naît
-précisément de l'ignorance du péril. Quelques écrivains, selon nous trop
-austères, ont paru reprocher amèrement à la princesse Charlotte trop de
-complaisance à laisser naître cet amour dans le coeur de son maître et de
-son ami; rien ne justifie à nos yeux ce reproche: elle était trop
-exclusivement attachée au prince son mari, un des hommes les plus
-séduisants de l'Italie, pour songer seulement à la nature des sentiments
-qu'elle pouvait inspirer à un pauvre artiste, fils d'un châlet du Jura et
-enfoui dans les ruines de Rome. D'ailleurs, nous l'avons dit, la
-physionomie ingrate et le caractère concentré du jeune artiste ne
-laissaient ni prévoir en lui, ni éclater hors de lui, des sentiments contre
-lesquels la princesse aurait pu avoir à se défendre. Elle fit une victime
-sans préméditation; pas une goutte de ce sang ne doit rejaillir sur sa
-mémoire. Ses lettres, après la mort de Robert, ont la candeur de
-l'étonnement et de la douleur, mais aucun remords ne s'y mêle aux profonds
-regrets. C'est une soeur qui pleure un frère; ce n'est nullement une amante
-qui s'accuse de la mort d'une victime.
-
-Ce sentiment, confus et non analysé dans l'âme de Robert, se révèle
-cependant, dans ses grands ouvrages à cette époque de sa vie intérieure,
-par deux symptômes de l'art qui sont en même temps deux symptômes de la
-passion. Ces deux symptômes sont la grande poésie et la grande mélancolie
-de ses oeuvres.
-
-C'est en effet à ces jours heureux de sa jeunesse que se reportent la
-conception et la lente exécution de son tableau qu'on peut appeler le
-portrait de l'Italie: _les Moissonneurs_.
-
-
-XIII
-
-Qu'est-ce que _les Moissonneurs_?
-
-En contemplant bien ce magnifique tableau, et en entrant, par tous les
-pores, dans la pensée du peintre, c'est la poésie du bonheur, c'est l'idéal
-de la paix des champs, c'est l'infini dans la calme jouissance de la
-nature, c'est l'idylle de l'humanité, dans son premier Éden, devant le
-Créateur: idylle transposée aujourd'hui sous le soleil, dans ce monde de
-travail et de sueur, mais pleine encore de toute la félicité que cette
-terre corrompue peut offrir à l'homme.
-
-Telle est évidemment, selon nous, la pensée du tableau: c'est un hymne,
-c'est un _Évohé_, c'est un cantique peint en formes et en couleurs sur la
-toile! Toute la toile chante, nous le répétons. De Théocrite, de Virgile
-dans ses églogues, de Gesner, ce compatriote de Robert, nous le demandons
-au spectateur, qui est-ce qui a le mieux chanté? qui est-ce qui a été le
-plus poëte de ces poëtes ou de ce peintre? Nous ne craignons pas de
-répondre: C'est le peintre, c'est Robert, c'est le grand lyrique des
-_Moissonneurs_.
-
-
-XIV
-
-Asseyez-vous avec nous devant cette incomparable page, et regardez la
-scène, et puis retournez-vous et regardez en vous-mêmes: que sentez-vous?
-Je vais vous le dire.
-
-À l'âge de quinze à vingt ans, à cette époque de l'existence où l'horizon
-de la vie est tout voilé d'une brume chaude qui noie et qui colore les
-contours secs de toutes choses; à ce moment où la vie, commencée sans qu'on
-en aperçoive le terme, paraît longue comme l'infini; à cette heure où cette
-vie n'a pas dit encore son dernier mot à l'adolescent qu'elle caresse; à
-cette minute où l'amour, qui n'est au fond que l'éternité de la vie,
-déborde du coeur dans les sens et des sens dans le coeur, comme un océan de
-cette vie qui baigne tous les objets et qui les transfigure; à cette
-période de votre jeunesse, disons-nous, avez-vous jamais voyagé en Italie,
-en rêvant, éveillé, la félicité d'Éden sous le ciel d'été de la campagne de
-Naples ou de Rome? Vous souvenez-vous des impressions que vous a fait
-éprouver l'heure de midi, un jour de canicule, à l'ombre d'un caroubier ou
-d'un pan d'aqueduc romain entre les Abruzzes? Si vous ne vous en souvenez
-pas, je vais m'en souvenir pour vous: écoutez, et reconnaissez vos
-impressions physiques et morales dans les miennes. Je suis ivre d'Italie
-depuis que j'ai respiré son atmosphère.
-
-
-XV
-
-La plaine est grise comme une cendre d'herbes brûlées par le soleil; autour
-de vous une vapeur ambiante sort des pierres et rampe presque visible sur
-le sol; de légers nuages de poussière rose s'élèvent et retombent çà et là
-sous les pieds de l'alouette qui secoue en partant la tige des pavots
-saupoudrés de terre; le silence du sommeil, à l'heure de la sieste, pèse
-sur l'espace; on entend seulement, de loin en loin, le frôlement métallique
-de l'épi contre l'épi, quand la brise de mer effleure en passant les grands
-champs de blé; les ombres crues de l'aqueduc se replient, comme pour fuir
-la chaleur du milieu du jour, sous les arcades.
-
-Les montagnes de Tivoli, de Frascati, d'Albano, du Soracte, s'élèvent,
-grandies par le mirage de la vapeur diurne, et semblent danser derrière
-vous dans le firmament; l'horizon de la mer ne se distingue de l'horizon du
-ciel que par un ruban d'azur foncé qui indique au pêcheur le premier
-frisson du vent qui se lève; une ou deux voiles commencent à palpiter dans
-le lointain; la lumière qui descend de la voûte céleste, qui rejaillit des
-montagnes, qui flotte sur les vagues, qui se répercute du sol au mur de
-l'aqueduc et de l'aqueduc au sol, vous immerge dans un éblouissement tiède,
-où vous croyez voir, sentir, respirer le jour sans ombre et sans fin; il
-vous semble nager en Dieu, la lumière des pensées.
-
-Votre âme se transfigure en rayons et se répand, comme cette pluie de feu,
-dans toute l'étendue; vous n'êtes plus ici ou là; vous êtes partout, vous
-contractez l'ubiquité de cette lumière: elle est si transparente que vous
-croyez lire jusqu'au fond du firmament, comme on voit dans une eau claire,
-à l'ombre d'un cap, jusqu'aux grains de sable de la plage. Une silencieuse
-contemplation qui flotte sur tout, qui ne s'attache à rien, s'empare de
-vous, semblable à un sommeil imparfait où l'on se sent rêver, mais où on
-sait qu'on rêve.
-
-
-XVI
-
-Cependant le soleil, qui marche toujours, a dépassé les arcs de l'aqueduc
-et penche vers les montagnes; un souffle fait voler çà et là le duvet des
-chardons qui floconnent à vos pieds; de temps en temps le gémissement d'un
-chariot rustique résonne sur la route; la cigale, cette guitare de la terre
-chaude, grince dans le sillon. On voit se dessiner sur la ligne de la mer
-les profils de quelques vieilles glaneuses qui portent une gerbe sur leurs
-têtes, ou de quelques belles jeunes filles balançant à la cadence de leur
-pas, sur leurs épaules, une urne étrusque contenant l'eau pour les lieurs
-de blé mûr; leur ombre lapidaire les suit sur la route comme un pli de leur
-lourde robe. Les sons de la musette de Calabre, sur laquelle les
-_pfifferari_ préludent dans le lointain aux danses du soir, grondent en
-approchant de la plaine. Une indescriptible impression de bien-être, de
-paix, d'existence, de sécurité, de plénitude des sens et du coeur, pénètre
-l'âme avec les rayons, avec l'air, avec le son, avec l'horizon sans bornes
-de la campagne de Rome; on se sent noyé dans la béatitude du soleil d'été;
-la vie surabondante écume et murmure, comme une cascade de _Terni_, dans la
-poitrine; on craindrait de troubler par une parole, par le bruit même
-d'une respiration, l'extase qui vous soulève d'ici-bas on ne sait où; on se
-tait, et ce silence est l'hymne inarticulé de la saison où l'homme
-fructifie avec l'herbe des champs.
-
-
-XVII
-
-C'est là l'impression qui avait évidemment saisi Léopold Robert, homme des
-champs lui-même, dans ses haltes fréquentes sous le chêne ou sous le rocher
-de _Sonnino_, pendant ses excursions pittoresques avec la sauvage et tendre
-Thérésina. C'est cette félicité de l'humanité naïve, laborieuse, opulente
-de peu, qu'il avait rêvée, qu'il avait vue, et qu'il voulait reproduire en
-un groupe, comme une image complète du bonheur terrestre, comme l'hymne
-sans mots de la création.
-
-Il pouvait prendre cette image de l'extase humaine sous mille aspects, sous
-mille formes, dans mille attitudes et dans mille scènes plus élevées du
-drame de la vie: les palais, les temples, les bosquets, les bords des
-fontaines lui offraient ces images de la félicité ou de la volupté, dans
-les champs de victoire, dans les triomphes des guerriers ou des orateurs
-sauveurs de la patrie et idoles des peuples, dans les actes de foi et de
-culte qui unissent les hommes à Dieu par la piété, cette plénitude de
-l'âme; par les langueurs de l'amour heureux, dans les jardins d'Armide et
-d'Alcine, où le Tasse et l'Arioste enlacent leurs héros dans les bras de
-beautés ivres de regards. Tout cela lui parut ou trop abstrait, ou trop
-conventionnel, ou trop mystique, ou trop sensuel: il conçoit, plus près de
-terre, une félicité rurale et domestique plus accessible à l'universalité
-de l'espèce humaine, félicité fondée non sur les chimères d'esprit ou de
-coeur, mais sur les instincts innés de l'homme et sur les réalités
-péniblement douces de la vie. La famille, l'amour, le travail, l'enfance,
-la jeunesse, la maturité, la sainte vieillesse, la récolte après la
-moisson, la mort dans l'espérance, après la vie dans la sueur. En un mot,
-sa félicité ce n'est pas l'Éden c'est la terre. Regardez! voilà le groupe.
-
-
-XVIII
-
-C'est l'été; le ciel est pur; on ne le voit qu'à sa clarté; il revêt tout
-de sa lumière, dans laquelle il se noie et se confond lui-même; l'air, on
-ne le voit pas non plus, mais on le sent: il est chaud, mais déjà trempé de
-ces premières moiteurs d'un beau soir qui se mêlent, sur le front, avec la
-sueur de la journée de l'homme, pour la rafraîchir et pour l'embaumer; on
-distingue l'heure, non-seulement aux lourdes ombres qui s'allongent
-derrière les roues du char et derrière les épaules des jeunes filles, mais
-on la discerne plus visiblement encore aux deux ou trois légers nuages qui
-flottent très-loin dans le ciel et qui se teignent, seulement par le haut,
-des lueurs répercutées du soleil. Quelques lignes indécises des Abruzzes
-s'articulent à peine dans l'horizon, derrière le groupe animé.
-
-Une longue plaine basse, vers laquelle le char va descendre, s'incline vers
-la mer et se relève à gauche par le cap Circé. On est sur un plateau
-intermédiaire entre l'Abruzze et la grande mer.
-
-À l'extrémité du plateau, qui commence à incliner vers les marais Pontins,
-une mer d'épis prélude à une mer de vagues: pas un arbre à l'horizon; rien
-que la glèbe nue et chaude sous le soleil, la terre cultivée et non
-ombragée, la terre féconde, la terre nourricière, _Alma parens!_ Admirez
-la profonde réflexion du peintre, qui pouvait être tenté par un beau chêne
-aux bras tortueux ou par quelques fraîches fleurs de lotus endormies sur le
-lit des eaux. Non, rien pour l'agrément, tout pour l'idée, tout pour
-l'homme, tout pour le travail. Quel rigorisme de conception! et cependant
-quel charme! Qui songerait à regretter l'arbre ou la source, une fois qu'on
-a porté ses regards sur le groupe humain?
-
-Or voici le groupe.
-
-
-XIX
-
-Un char robuste à deux roues massives, un char de moisson dans la campagne
-de Rome, vient, à vide de gerbes, chercher aux champs les meules du jour.
-Le char se présente au spectateur la pointe du timon en avant; il est
-traîné ou plutôt il était traîné tout à l'heure par une paire de buffles
-robustes, attelés au timon par une longue tringle de bois arrondi qui passe
-par-dessus le timon; ce joug y est fixé par le milieu au moyen d'une
-chaîne, en anneaux luisants de fer, qu'on voit briller et qu'on croit
-entendre cliqueter au branle du front des buffles. Des cordes de chanvre
-redoublées relient le joug aux cornes épatées des deux animaux domestiques.
-Un large collier, en lames de cuivre, pend sous leur poitrail, luxe du
-riche laboureur plutôt qu'une nécessité de l'attelage.
-
-Les deux larges têtes des buffles, dans lesquelles on distingue
-l'obéissance affectionnée dans l'indépendance naturelle, tendent vers le
-marais leurs naseaux relevés; on voit qu'ils aspirent de là l'air salin et
-marin de leurs mares habituelles, dans le marais au delà du champ qu'on
-moissonne; leurs yeux sont doux et résignés. Des poils d'un noir fauve se
-rebroussent sur leurs larges fronts; leurs lourdes paupières clignottent
-pour écarter les mouches par le mouvement de leurs cils; une écume
-sanglante, mêlée de poussière, suinte autour de leurs bouches et de leurs
-naseaux. On aime ces deux colosses apprivoisés qui souffrent l'ardeur du
-jour et qui semblent jouir de souffrir pour l'homme. Ils sentent leur
-dignité et font corps avec la famille humaine.
-
-
-XX
-
-Un jeune homme, d'une beauté apollonienne sous le costume d'un bouvier des
-Abruzzes, est debout entre les deux têtes de buffles: c'est le fils de la
-maison; il tient renversée la baguette armée de l'aiguillon, comme on
-tiendrait un sceptre: il pèse en arrière, de tout son poids, sur le timon
-pour arrêter le char sur sa pente; un de ses coudes pose avec confiance sur
-le cou d'un des buffles; son autre coude s'étend nonchalamment sur le joug.
-
-Son attitude rappelle, sans les imiter, les attitudes les plus naturelles
-et les plus articulées des figures de Phidias, dans les bas-reliefs du
-Parthénon. Le costume de ce jeune homme même, quoique conforme à celui des
-paysans des montagnes de Rome, paraît aussi antique et aussi sculptural que
-s'il était copié sur une médaille d'Athènes ou d'Argos. Il en est de même
-de tous les costumes d'hommes, de femmes, d'enfants, de pêcheurs, de
-bergers, de laboureurs, de mendiants, dans les tableaux de Léopold Robert.
-On voit que le costume, cet écueil de tous les peintres modernes, et
-l'homme sont sortis du même jet de son imagination pittoresque; ses figures
-naissent toutes vêtues; il a l'inspiration du haillon comme du soulier, de
-la guêtre, du manteau. Mérite prodigieux qu'on n'a pas assez remarqué dans
-ses oeuvres, le choix et l'ajustement de ses costumes sont tellement
-adaptés aux figures qu'on ne s'aperçoit pas si ces vestes, ces chemises,
-ces pourpoints, ces chausses sont coupés par un tailleur ou drapés par un
-statuaire. Il n'a pas eu besoin de dénaturer le costume moderne pour
-peindre des hommes et des femmes d'hier en habits antiques; son oeil groupe
-la toile, le drap, le cuir, comme il groupe les personnages; en restant
-vrai il transfigure tout en beau: le vulgaire devient idéal sous sa touche.
-
-L'expression de ce bel adolescent qui gouverne les boeufs est fière,
-pensive et mâle; son front est encadré dans des boucles épaisses de cheveux
-noirs; ses cheveux sont surmontés d'une calotte brune; il penche l'oreille
-d'un côté pour écouter la _zampogna_ des _pfifferari_; il regarde, de
-l'autre côté, un groupe de trois femmes de différents âges qui marchent
-près des roues pour ramasser les épis tombés du char. Il nous a semblé
-reconnaître, dans le visage d'une de ces jeunes femmes, le portrait un peu
-idéalisé de la princesse Charlotte.
-
-
-XXI
-
-Un homme d'un âge plus mûr, quoique jeune encore, est assis, les jambes
-pendantes, sur la croupe du second buffle: c'est le gendre du père de
-famille; sa femme est derrière lui, debout sur le plancher du chariot;
-adossée aux ridelles, elle tient entre ses mains un petit enfant de trois
-mois, emmaillotté comme une chrysalide.
-
-La figure de cette _sposa_, toute majestueuse et maternelle, rappelle la
-chaste matrone impassible aux légèretés de la jeunesse; elle a quelque
-chose de saint et de froid qui imite une Madone de pierre dans sa niche sur
-le chemin.
-
-Elle écoute cependant aussi la _zampogna_, mais comme un souvenir de ses
-jeunes années, ou plutôt elle la fait écouter à son enfant, dont le sourire
-est toute sa joie.
-
-Au fond du char, le vieillard maître du champ, et père, beau-père ou aïeul
-de toute cette famille, gouverne. Assis sur une botte de foin des buffles,
-il témoigne de son rang et de son autorité en posant avec une impérieuse
-douceur la main sur le bras d'un serviteur qui replie, à l'ordre de son
-maître, les toiles étendues tout à l'heure sur le char pour le garantir
-contre le soleil. Nous ne connaissons pas, dans toute la sculpture antique,
-ni dans toute la peinture moderne, de groupe pastoral plus simple et plus
-classique à la fois que ces buffles, ce bouvier, ce gendre, cette jeune
-femme, ce vieillard, ce serviteur, ces glaneuses, dans leurs attitudes,
-dans leurs perspectives, dans leurs contrastes, dans leurs expressions
-différentes et concordantes sur le char et autour du char de la moisson.
-C'est un poëme plus qu'un tableau. Le poëme expose, mais il faut qu'il
-chante. Il va chanter.
-
-
-XXII
-
-À gauche du timon, deux _pfifferari_, joueurs de cornemuse des Calabres,
-dansent lourdement aux sons de leur musette devant les buffles, comme pour
-célébrer la bienvenue du maître de la maison sur son champ; leurs pas
-pesants et malhabiles touchent au grotesque sans dépasser le sourire;
-l'ivresse de la récolte respire dans leurs pieds; leurs coudes pressent
-l'outre musicale pleine d'air modulé; l'ébriété est dans leurs épaules,
-dans leurs genoux.
-
-L'un d'eux recourbe sur sa tête, en la tenant par la pointe et par le
-manche, la mince faucille avec laquelle il va faucher les épis mûrs; c'est
-le délire du travail heureux, le _Te Deum_ de la vie domestique. On sent
-que le peintre fut paysan comme nous, dans le champ paternel de la
-Chaux-de-Fonds: nous ne sommes bien inspirés que par nos souvenirs. Moi
-aussi j'ai chanté l'épisode des _Laboureurs_ dans mon poëme domestique de
-_Jocelyn_; mais combien mon encre est pâle à coté de cette palette!
-
-
-XXIII
-
-Un peu au-dessous des deux joueurs de musette dansants on aperçoit les
-têtes de quelques moissonneuses courbées sur le sillon. La première et la
-plus rapprochée du char se relève aux sons de la _zampogna_, et tourne aux
-trois quarts son visage du côté du groupe.
-
-Ce visage est un des plus ravissants qui soient jamais sortis d'une toile.
-La belle moissonneuse de Léopold Robert compte dix-neuf ans; la délicatesse
-et la force de cette saison de la vie se marient, dans un harmonieux
-ensemble, sur ses traits; elle regarde avec un demi-sourire de distraction
-et de raillerie les grotesques gambades des danseurs maladroits de
-l'Abruzze; mais son oeil large, ouvert et tendu par une arrière-pensée,
-lance au-dessus d'eux un regard chargé de rêverie vers le bel adolescent
-qui retient les buffles; on voit qu'elle a l'espérance d'être bientôt la
-fiancée de cet Antinoüs rustique et de monter à son tour sur le char comme
-fille du maître du champ. Il ne manquait à ce drame rural que l'amour: le
-voilà! Il sort, tout voilé, mais tout brûlant, du regard de la belle
-moissonneuse et de l'attitude langoureuse, pensive et fière, du toucheur de
-buffles. Évidemment cette tête est un portrait encore. Est-ce la princesse?
-Est-ce Thérésina? Qui sait si ce n'est pas l'une et l'autre, fondues et
-transfigurées en une seule réminiscence?
-
-
-XXIV
-
-C'est là tout le tableau; c'est-à-dire ce sont là tous les personnages;
-mais l'expression profonde, variée, naïve, et pourtant auguste, de toutes
-ces figures; mais les attitudes, ces physionomies du corps; mais les
-costumes, ces draperies de la statue animée de l'homme et de la femme; mais
-le geste, cette langue du silence; mais l'ombre, cette contre-épreuve de la
-réalité des personnages; mais le jour, cet élément de la couleur; mais
-l'horizon, cet infini de la toile; mais l'air, cet élément impalpable qu'on
-ne doit voir qu'en ne le voyant pas, quelle plume pourrait donner
-l'impression d'un tel pinceau? Tout est inspiration dans la conception, et
-tout est réflexion dans l'exécution. Le groupe monte du sol au sommet du
-char en concentrant le regard et l'intérêt sur toutes les figures en
-particulier, puis en reportant cet intérêt de chacune à toutes et de toutes
-à chacune, en sorte que la beauté de l'une contraste et concourt avec la
-beauté de l'ensemble, et qu'il en résulte un rejaillissement général de
-splendeur et de félicité qui produit en un instant l'enthousiasme. On ne
-peut trouver qu'un mot pour exprimer l'impression des _Moissonneurs_:
-Raphaël a fait la _transfiguration_ d'un Dieu, les _Moissonneurs_ sont la
-_transfiguration_ de la terre.
-
-
-XXV
-
-Le succès fut soudain, universel, immense; Rome l'acclama tout entière dans
-l'atelier; Paris l'acclama avec la même unanimité involontaire dans le
-Louvre; ce ne fut qu'un cri. Ce cri, évidence du génie, fut bien, comme à
-l'ordinaire, suivi de ce murmure sourd de l'étonnement et de l'envie,
-qu'est la basse continue des acclamations humaines; mais la critique fut
-submergée dans l'enthousiasme: le graveur vendit en peu de mois pour plus
-d'un million d'estampes[2]. Jamais aucun livre ne se répandit à un si grand
-nombre d'exemplaires dans la circulation de l'Europe; jamais poëte ou
-écrivain ne communiqua sa pensée à plus d'âmes à la fois dans le monde.
-Avions-nous tort, en commençant, de ranger la peinture dans la catégorie
-des littératures? Quelle imprimerie a multiplié une idée plus que cette
-gravure de Mercuri? Quel poëte a soupiré comme ce peintre?
-
-[Note 2: La photographie, contre laquelle j'ai lancé, dans le premier
-Entretien sur Léopold Robert, un anathème inspiré par le charlatanisme qui
-la déshonore, en multiplia les copies. La photographie, c'est le
-photographe. Depuis que nous avons admiré les merveilleux portraits saisis
-à un éclat de soleil par Adam Salomon, le statuaire du sentiment, qui se
-délasse à peindre, nous ne disons plus c'est un métier; c'est un art; c'est
-mieux qu'un art, c'est un phénomène solaire où l'artiste collabore avec le
-soleil!]
-
-
-XXVI
-
-C'est surtout dans les yeux et dans le coeur de ses amis, le prince et la
-princesse Bonaparte, qu'il savoura sa gloire. La gloire est un _isoloir_
-qui sépare l'artiste de son humble berceau, qui l'élève dans la sphère des
-abstractions, qui confond tous les rangs à une hauteur où il n'y a plus de
-mesure humaine pour discerner les distances; la gloire seule est au-dessus
-des distinctions sociales, parce qu'elle est la distinction divine,
-l'ennoblissement par la nature, le sacre d'en haut.
-
-Léopold Robert dut jouir, avec plus de délices encore que d'orgueil, de ce
-rapprochement par la gloire avec ceux qu'il aimait d'en bas et qu'il
-pouvait dès lors aimer de plain-pied.
-
-Cependant il éprouva le besoin, à la voix de ses amis et de ses
-protecteurs en France, de venir à Paris étudier son succès afin de le
-dépasser encore. L'histoire doit conserver les noms de ces rares patrons du
-génie de Robert: M. Marcotte, M. Paturle, M. de Lécluse, sans lesquels le
-génie lui-même ne serait qu'une éclatante mendicité. Ces hommes de coeur et
-de goût furent la Providence de sa fortune et de sa renommée: que son nom
-rayonne sur eux, ce n'est que justice; leur opulence et leur amitié ont
-rayonné longtemps sur son obscurité; la postérité doit reconnaissance à
-ceux qui furent les nourriciers de ses grands artistes.
-
-
-XXVII
-
-Léopold s'achemina donc vers Paris à l'appel de ces amis, mais déjà triste;
-la gloire a ses mélancolies comme la religion, comme l'amour: plus on
-monte, plus l'on voit de profondeur sous ses pieds; plus on possède, plus
-on sent le néant de ce qu'on atteint. D'ailleurs, ce qu'il aimait au fond,
-sans peut-être se l'avouer, il ne le possédait pas, il ne pouvait se
-flatter de le posséder jamais.
-
-Il s'achemina lentement, très-lentement, vers Paris; la chaîne d'amitié
-qui le retenait en Italie était lourde; il accompagna à Florence le prince
-et la princesse qui fuyaient Rome. La révolution de 1830 venait d'éclater
-en France et de triompher en trois jours. À chaque secousse de la liberté
-en France on sent trembler par sympathie le sol antique de l'Italie
-indépendante, hélas! de coeur. Les États romains s'agitaient: les
-populations les plus vivaces habitent ces montagnes.
-
-Le prince Napoléon était dans une pénible perplexité d'esprit: d'un côté sa
-famille et lui devaient une généreuse hospitalité au pape; reconnaître
-l'asile qu'ils avaient reçu par une participation aux insurrections contre
-leur hôte, c'était une ingratitude; d'un autre côté, agrandir la révolution
-française, incomplète, selon eux, en France, où elle venait de couronner un
-autre Bourbon, la fomenter, la servir, la transformer en révolution
-générale en Italie, c'était ouvrir des perspectives à leur dynastie
-napoléonienne ici ou là; c'était de plus acquérir des titres de popularité
-héroïque dans cette ancienne patrie de leur famille, redevenue la patrie de
-leur exil.
-
-Enfin ils étaient jeunes, et les révolutions sont l'instinct de la
-jeunesse, parce qu'elles pressent le pas du temps et parce qu'elles
-arrachent violemment à l'avenir le mot du destin. L'impatience, dans l'âme
-vraiment italienne du fils aîné de la reine Hortense, l'emporta sur la
-convenance de sa situation envers le pape; il se laissa entraîner à la voix
-des patriotes romains, ses amis; il marcha en volontaire avec eux contre
-les troupes du pape. Le feu de l'insurrection s'amortit avant de s'être
-propagé jusqu'à Rome: l'Italie se lève, mais ne se tient pas assez
-longtemps debout. Les fatigues d'une campagne d'hiver, les agitations d'un
-esprit qui ne savait pas bien où était le devoir, les fièvres contractées
-dans les campements nocturnes au milieu des régions insalubres de la
-_malaria_, emportèrent en peu de jours le prince. Il mourut sans gloire,
-quoique né pour la gloire: il se pressa trop de la saisir là où il crut
-apercevoir son ombre; le Ciel lui devait peut-être une meilleure occasion,
-et une meilleure mort. L'impatience est le défaut, mais aussi la vertu de
-la jeunesse. Il fut jeune; la mort l'en punit: c'était une grande dureté
-du destin.
-
-
-XXVIII
-
-Pendant que le prince mourait dans une bourgade des montagnes de Rome
-insurgées, la princesse Charlotte était restée à Florence, chez sa mère
-mourante. Léopold Robert donnait aux deux femmes les soins de l'amitié.
-
-Léopold Robert, quoique républicain de patrie et plébéien de naissance,
-n'aimait pas les révolutions.--«Je ne les trouve bonnes,» écrit-il à cette
-époque à son ami, M. Marcotte, «que quand elles sont faites par la plus
-grande masse, quand personne n'est sacrifié, et quand elles satisfont tout
-le monde. Je suis bien aise d'être à Florence, où tous les habitants aiment
-trop leur tranquillité et leur prince pour remuer!»
-
-Un pareil révolutionnaire était peu à compter parmi les patriotes d'Italie,
-car toute révolution est un déplacement, et tout déplacement dérange
-quelque chose ou quelqu'un dans le monde. Une révolution voulue et faite
-par tout le monde n'est plus une révolution; c'est un progrès dans l'ordre.
-Mais le peintre raisonnait en politique comme Platon: c'est le défaut des
-artistes.
-
-
-XXIX
-
-La perte de son ami causa une profonde douleur à Robert; cette douleur même
-le rendit plus empressé à consoler le deuil de la princesse. Sa mère et
-elle ne voyaient que lui, dans les premiers moments, à Florence. Voici en
-quels termes il en écrit à son correspondant le plus intime de Paris, M.
-Marcotte.
-
- «Florence, 1831.
-
-Je vois tous les jours ici les Bonaparte. Je connaissais particulièrement
-ce pauvre prince Napoléon; sa femme et sa belle-mère, qui sont
-naturellement très-affligées, m'engagent tant à y aller que chaque jour j'y
-vais un moment. Je les connaissais de vieille date. Elles sont extrêmement
-simples et accueillantes. Mais figurez-vous la situation de cette jeune
-veuve qui vient de faire une perte si cruelle! La mère est infirme et ne
-peut vivre longtemps; la fille est menacée de se voir bientôt seule au
-monde, ce qui rend sa position si intéressante. Vous me demandez pourquoi
-ce jeune prince Napoléon se trouvait avec les insurgés. C'est une de ces
-destinées qu'on peut dire malheureuses. Homme charmant, réunissant toutes
-les qualités, estimé de tous, aimant l'étude et fort instruit. Quand la
-fatalité amena ici son jeune frère, qui avait été renvoyé de Rome comme
-suspect, ces deux jeunes gens, ayant appris que leur mère (la reine
-Hortense) partait de Rome pour venir les rejoindre à Florence, à cause des
-troubles de la Romagne, voulurent aller au-devant d'elle; ils furent reçus
-à Perugia, à Foligno, à Spoleto, à Terni, avec de si vives démonstrations
-de joie, on leur fit tant d'instances pour se joindre aux insurgés et pour
-leur prêter l'appui d'un grand nom, qu'ils se laissèrent entraîner,
-Napoléon par faiblesse. Quand je le vis à Terni, je m'aperçus combien il
-était préoccupé de la position où il mettait sa famille; il m'en parla
-beaucoup, mais enfin le sort était jeté. Il a succombé à l'agitation d'une
-vie trop rude pour lui, accoutumé au calme et au repos; on ne sait pas bien
-encore par quelle mort; on parle de fièvre, de duel, de poison; pour moi,
-je crois sa mort naturelle. Sa veuve est dans les larmes; je n'ose encore
-la revoir.»
-
-Quelques jours après il s'excuse, dans une lettre du 16 mai 1831, d'avoir
-suspendu son voyage vers Paris. On devine à ses expressions quel intérêt
-tendre l'attache presque à son insu à ce séjour. «Que vous dirai-je, sinon
-que Florence m'est chère par plus d'un motif, et que je pensais bien peu à
-y trouver des _empêchements si forts_ pour la quitter. Croyez cependant que
-ce n'est rien d'indigne d'un honnête homme qui me lie ici, et, sans vous
-donner pour le moment d'autres détails, conservez-moi toute votre estime!
-Le scrupule parle dans la réticence.»
-
-
-XXX
-
-Le secret est maintenant dévoilé par la mort: il aimait; peut-être se
-flattait-il d'être aimé un jour!
-
-L'isolement et les malheurs de cette jeune et intéressante princesse,
-poursuivie par la politique et par le sort, et jetée par ses adversités
-mêmes dans une intimité plus fraternelle avec ce seul ami de ses meilleurs
-jours, avaient changé la douce amitié de Rome en une irrémédiable passion.
-Cette flamme qui avait couvé sept ans dans le coeur du jeune homme, amortie
-par le devoir et par le respect, venait d'éclater sous la main même de la
-mort.
-
-Dès qu'il s'en aperçut il eut le courage de s'enfuir jusqu'à Paris. Il y
-resta peu et il n'y jouit de rien. Il attrista ses amis par sa mélancolie,
-écrite sur ses traits. Il repartit soudainement pour Neuchâtel; il chercha
-quelques souvenirs de ses jours obscurs dans sa famille, à la
-Chaux-de-Fonds. Il ne s'arrêta de nouveau qu'à Florence. «J'y ai retrouvé,
-dit-il, la princesse Charlotte; sa mère et elle ne sortent pas du tout.
-Leur société m'est très-agréable, parce qu'elle est douce, naturelle,
-simple, droite de coeur, vraie et franche. Je voudrais travailler à mon
-tableau des _Saisons_, mais il y a une épine dans ma vie qui me pique; il
-faut que je m'éloigne; peut-être à distance la sentirai-je moins!» L'épine,
-c'était le regard de Charlotte.
-
-Les lettres de Robert à cette époque sont pleines d'inspirations mystiques
-vers _cette autre vie_ où l'on sera réuni à ce qui est digne d'être aimé
-dans ce bas monde. Il dessine son tombeau d'artiste, symbole des sombres
-pressentiments qui travaillaient son âme. Il s'enfuit de Florence à Venise
-pour exécuter ce tombeau. Qu'est-ce qui le décida cette fois à se détacher
-d'un séjour et d'une société intime qui le possédaient par tous les liens
-mystérieux de l'âme? On l'ignore; peut-être une jalousie maladive qu'il
-n'osait s'avouer à lui-même, mais dont la suite des événements a révélé
-quelques symptômes dans la vie de la princesse comme dans les lettres de
-Robert.
-
-
-XXXI
-
-À Venise, le secret de son amour lui échappe dans quelques-unes de ses
-lettres à son ami d'Argenteuil, M. Marcotte.
-
-«Quant à des sentiments autres que ceux de l'estime et d'une vive amitié de
-la part de la princesse, je crois qu'ils n'existent pas. Ne serait-ce pas
-d'ailleurs une grande folie à moi de m'abandonner à un attrait toujours
-combattu par la raison? Car, enfin, quelle illusion puis-je me faire, cher
-ami? Cette liaison, je vous le répète, ne peut que m'élever l'âme et me
-donner le désir de me maintenir dans le sentier de la vertu. Quel avantage
-n'y a-t-il pas dans ces attachements qui donnent de l'intérêt à la vie et
-qui retrempent l'énergie du coeur?...»--«Elle part pour l'Angleterre,»
-écrit-il en novembre de la même année, «elle laisse sa mère malade pour
-aller secourir son père infirme, à qui l'on ne permet pas de passer la mer.
-J'en éprouve une peine mortelle, et c'est le jour des Morts que j'ai appris
-cette triste nouvelle. Sans être superstitieux, il y a des coïncidences qui
-frappent, quoique la raison les écarte; il me semble que je suis encore
-plus seul depuis hier!.... Tant que j'ai conservé l'espoir de la revoir, je
-croyais mes sentiments pour elle très-naturels; à présent ils me possèdent
-trop. Tenez, voilà cette page que je vais vous confier et qui vous fera
-connaître cette inclination que vous avez soupçonnée et que je voulais me
-dérober à moi-même.»
-
-Nous n'avons pas la page, mais, dans plusieurs lettres consécutives, il
-s'étudie en homme scrupuleux à justifier la princesse, non-seulement de
-toute faiblesse, mais même de toute séduction volontaire avec lui... «Moi,
-moi seul, dit-il, je suis la cause d'un malheur que j'aurais dû renfermer
-en moi seul. Ne pensez pas qu'un autre que moi en soit coupable ou qu'elle
-ait le moindre reproche à se faire envers moi ou envers le monde.»
-
-«Mon ami! écrit-il encore trois mois avant sa mort, cet attachement ne me
-rend pas malheureux autant que vous le pouvez penser, et, vous le dirai-je?
-toute remplie qu'en soit mon âme, je trouve cet état moins pénible que le
-vide du coeur. Je ne puis penser à Florence sans émotion; la raison, le
-devoir, le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une
-tristesse violente de s'emparer de moi; c'est seulement une mélancolie qui
-ne peut nuire à mes travaux. Une inclination qui n'a pour objet que les
-sens tourmente et abaisse; celle qui ne s'attache qu'à la beauté de l'âme,
-à la bonté du coeur, aux charmes de l'esprit, ne peut qu'élever. Vertu,
-candeur, simplicité, tout est en elle! Je ne romprai jamais des relations
-qui me sont si chères..... J'aime mieux que le temps amortisse une
-inclination que vous croyez trop passionnée et qu'il la transforme en
-amitié. Je dirai plus: je n'aurais point fait mon tableau (_Les Pêcheurs_)
-si mon coeur n'eût été nourri de cette tendresse. Elle m'a donné une
-énergie, une inspiration, un ressort que je n'aurais pas eus sans elle...
-Quant à la religion, si elle condamne les passions qui conduisent au vice,
-défend-elle les penchants qui en éloignent?»
-
-
-XXXII
-
-Ce tableau des _Pêcheurs_, c'était sa vie et c'était sa mort; il y peignait
-ses pressentiments et son dernier soupir. Aussi ce tableau fut-il son
-chef-d'oeuvre. Jetons-y un long et dernier regard.
-
-_Les Moissonneurs_ avaient été l'apothéose de la félicité humaine; _les
-Pêcheurs_ sont l'agonie de la terre, le _Dies iræ_ de l'art, le prélude de
-mort du génie frappé au coeur, l'angoisse des cruelles séparations.
-
-Le ciel bas et brumeux de Venise en automne, le silence des grèves
-interrompu seulement par le bruit des pierres de ses quais qui tombent une
-à une dans l'eau morte de ses lagunes, étaient un site et un séjour
-admirablement choisis d'instinct pour la conception et pour l'exécution
-d'une telle oeuvre. L'oeuvre, la voici.
-
-La scène se groupe sur un quai de Venise, en face de la mer; une grande
-barque pontée de pêcheurs est à l'ancre sur le bord du quai. On passe du
-quai au navire par une planche qui sert de pont pour le chargement. Le mât
-se dresse dans le ciel; la vergue, lourde de voile à demi déroulée, se
-hisse sur le mât; un matelot, chargé d'un paquet de filets, passe sur la
-planche et jette son fardeau sur le pont. Au delà du navire on voit se
-dérouler une mer terne et indécise entre le calme et la tempête; le ciel
-est gris; un gros nuage noir à gauche renferme des _grains_ sinistres dans
-ses flancs; de légers flocons de nuages, détachés et effilés en charpie sur
-la droite, annoncent que le vent souffle déjà impétueux dans les hautes
-régions de l'atmosphère, quoiqu'on ne le sente pas encore en bas. Quelques
-voiles lointaines rentrent au port en dansant sur les premières lames,
-comme des mouettes fouettées par l'ouragan de la haute mer. Les présages
-sont douteux; la saison même n'est pas propice, l'heure ne l'est pas
-davantage; on reconnaît le soir aux grandes ombres qui traînent sur la
-terre et aux reflets pâles d'un soleil couchant sur le sommet des édifices.
-Une branche de vigne à demi défeuillée, et dont les dernières feuilles,
-rougies par la gelée, pendent mortes le long d'un mur de clôture,
-pronostique l'hiver, qui double les périls du flot. Les pêcheurs sont
-réunis sur l'extrême bord du quai, un pied sur la terre, prêts à mettre
-l'autre sur le pont du navire. C'est là que se déroule tout le drame muet
-du tableau.
-
-
-XXXIII
-
-La première figure qui attire le regard, au sommet du groupe, est celle du
-père de famille, maître de la barque, roi de l'équipage. Il est déjà vêtu
-de sa capote de laine de pêcheur; d'une main il s'appuie sur le trident et
-le harpon, instruments de pêche; de l'autre il montre, par un geste
-inquiet, le nuage qui plombe dans le lointain sur la mer; il sonde
-l'horizon d'un regard plein de pressentiments.
-
-À sa gauche est un vieillard, compagnon résigné et insoucieux de la fortune
-du navire, qui apporte sur son épaule les diverses provisions de la
-navigation.
-
-Devant lui, deux petits enfants, dont il est l'aïeul vont faire leur
-première campagne sur les flots. L'un des deux enfants, vêtu d'une capote à
-capuchon qui retombe sur son visage mouillé des larmes de sa mère, s'appuie
-sur l'épaule de son frère, en cherchant la main de son camarade pour y
-enlacer ses doigts: l'autre, plus jeune encore, mais d'un visage plus
-réfléchi, tourne et élève son joli visage vers la figure de son grand-père;
-il semble lire dans les yeux du chef de la famille les terreurs de la
-prochaine nuit.
-
-Ce groupe, qui fait contraster la mort et l'enfance, est digne, par
-l'expression des figures et par la naïveté des poses, de Corrége, ce poëte
-des enfants.
-
-
-XXXIV
-
-En face de ce groupe, et plus rapprochés du navire, sont deux hommes de mer
-dans la vigueur de l'âge et de la rude profession. L'un est accroupi sur un
-tas de voiles; il regarde obliquement le bord qu'on va quitter, sans savoir
-s'il le reverra jamais; l'autre, debout, en beau costume dalmate, s'appuie
-d'une main sur une borne du quai, et tient de l'autre la boussole, prête à
-être encastrée dans l'_habitacle_; on voit que c'est le pilote de la barque
-et vraisemblablement le gendre du pêcheur. Il détourne ses regards du quai
-et les plonge dans le lointain pour ne pas voir sa jeune épouse et son
-nouveau-né, qui sont debout aussi sur une marche du quai, assistant à
-l'embarquement en silence.
-
-Entre le quai et le bord, un bel adolescent, au geste d'Achille, déroule et
-jette héroïquement sur la barque les lourds filets qui ruissellent en
-mailles et en cordages sur ses pieds. Ces trois figures sont d'une mâle
-beauté qui rappelle aussi l'antique; quelques critiques les trouvent trop
-belles; ils accusent l'expression de leur physionomie et leur attitude de
-trop de majesté pour des hommes de leur profession. Mais ces critiques de
-Paris ne sont jamais allés en Italie ou en Grèce; ils auraient vu partout
-des physionomies et des poses héroïques, dans des groupes de pasteurs ou de
-matelots. Cette terre est majestueuse de naissance; la nature humaine y
-porte la couronne, une empreinte de dignité et de noblesse qu'aucune
-profession ne fait déroger. Voyez Homère: est-ce que Nausicaa n'est pas
-princesse en lavant ses robes à la fontaine? Est-ce que le conducteur de
-boeufs, de porcs ou de mules, n'y tient pas le fouet ou l'aiguillon comme
-les rois y tiennent le sceptre? Les regards de tous ces hommes,
-admirablement groupés dans leurs attitudes diverses, ont l'unité du même
-sentiment: l'attention sombre à l'horizon menaçant; la préoccupation muette
-du vent qui va sortir du nuage. Une transe courageuse, mais prévoyante,
-jette le même frisson sur tous ces visages, à l'exception du jeune
-adolescent; celui-là n'a sur la figure que la mâle fierté de son métier et
-la présomption de son ignorance. Le danger, pour lui, n'existe pas. On le
-regarde, on l'admire; il suffit.
-
-
-XXXV
-
-Mais à deux pas de l'adolescent sont sa mère et sa soeur; le pathétique
-commence là avec la femme et l'enfant: la mère, vieillie par la maladie
-plus que par l'âge, est languissamment assise sur une des marches du quai
-des Esclavons, adossée au mur d'une masure qui est sans doute la sienne;
-son bâton, qui échappe à sa main affaissée, atteste qu'elle est infirme et
-qu'elle s'est traînée avec effort jusque-là, pour voir une dernière fois
-l'embarquement de son mari et de ses jeunes enfants; elle les recommande à
-Dieu de ses lèvres pâles et balbutiantes. Son regard est attaché sur le
-mari et sur les enfants. L'adieu est déjà dit; ces chers parents ont le
-pied sur le pont de la barque; la mer les ramènera-t-elle? la
-retrouveront-ils quand ils reviendront? Problème touchant qui se pose sur
-tous les visages! Pour elle, le problème semble déjà résolu; elle n'a plus
-qu'un souffle de vie, ce souffle est dans son coeur. Une larme monte aux
-yeux quand on la regarde.
-
-
-XXXVI
-
-À côté d'elle, mais debout, est une toute jeune femme, sa fille sans aucun
-doute; elle tient sur son bras un petit enfant nouveau-né, sur la tête
-duquel elle incline et elle presse son front, comme si cette tendre
-pression s'adressait à son mari qui s'embarque.
-
-Son mari est un de ces deux beaux et vigoureux marins, tout pensifs, qui se
-préparent au départ; elle ne les regarde déjà plus, car elle ne verrait
-plus à travers ses larmes; ses joues sont pâles et fanées de sa douleur;
-mais cette douleur est calme et belle comme l'habitude de la résignation
-dans une profession qui vit de périls mortels. Son attitude et son pauvre
-costume de _contadine_ de Chioggia rappellent les madones de _Perugin_ ou
-de _Sasso-Ferato_; mais la divinité ici n'est que dans la tristesse: c'est
-la figure du pressentiment; on voit, dans la mère malade, le tombeau; on
-voit, dans la jeune femme et dans l'enfant, la future indigence. Nul doute,
-cependant, qu'une réminiscence de la princesse Charlotte ne se retrouve
-dans le charmant visage de la jeune mère. La main ne peut pas s'abstraire
-du coeur; quand le modèle est sans cesse dans l'âme, il se reproduit à
-notre insu dans le tableau.
-
-
-XXXVII
-
-Léopold Robert travaillait au tableau des _Pêcheurs_ avec patience et
-assiduité, comme au monument de sa vie, tantôt ardent à l'oeuvre, tantôt
-découragé et laissant tomber ses pinceaux. Enfermé avec le seul compagnon
-de sa vie, son frère Aurèle Robert, dans le grenier d'un palais de Venise
-qui lui servait d'atelier, il retouchait et modifiait infatigablement ses
-figures. Il finit par leur donner à toutes cette impression de terreur
-tragique ou de douleur anticipée qui en fait un drame pathétique,
-intelligible au premier regard, et indélébile dans le souvenir une fois
-qu'on l'a regardé.
-
-On voit dans ses lettres, à cette époque, qu'il tremble également de
-l'achever ou de le laisser imparfait. C'est son adieu au monde ou c'est le
-chef-d'oeuvre qu'il veut faire acclamer par l'univers, pour que l'excès de
-sa gloire lui mérite l'excès du bonheur dans la possession de ce qu'il
-aime. Il rêvait évidemment, pendant ce travail à Venise, ce que le Tasse
-avait rêvé à Ferrare pendant qu'il composait le huitième chant de _la
-Jérusalem_, de légitimer, à force de renommée, ses prétentions à la main
-d'une autre Éléonore.
-
-Son secret, concentré dans son coeur, s'y envenimait par le silence; tantôt
-il songeait à revenir à Florence, après avoir fini son tableau, tantôt à
-fuir plus loin encore de l'idole qui le retenait et qui le repoussait tour
-à tour. Une correspondance fréquente, et dont on ne connaît pas les termes,
-existait entre la princesse et lui. Son frère Aurèle, cependant, voyait
-quelquefois les lettres, brûlées depuis; si l'on en croit ce témoin
-consciencieux et véridique, ces lettres n'exprimaient que l'amitié la plus
-vive, mais la plus irréprochable. L'homme souvent traduit mal le coeur de
-la femme; souvent aussi l'expression, sous une plume de femme, dépasse la
-pensée, quand elle écrit à celui par qui elle se sent aimée; il y a une
-politesse tendre du coeur qui flatte et qui prolonge l'illusion d'un ami.
-On laisse trop croire, de peur de trop détromper. Si c'est une faute, c'est
-la faute de la bonté.
-
-«Les lettres de la princesse que j'ai vues, dit le frère de Léopold,
-étaient empreintes d'un intérêt constant, qui pouvait provenir seulement de
-l'estime pour le talent et pour le caractère de Léopold. Il aurait fallu
-des yeux plus clairvoyants que les miens pour y découvrir d'autres
-sentiments, car il y régnait une réserve d'expressions toute platonique...
-Peut-être, ajoute-t-il, est-ce là ce qui a fait durer l'illusion. Si le
-génie ne se croit pas égal au rang, pourquoi s'approche-t-il de ce qui est
-au-dessus de lui (par les convenances de ce monde)?»
-
-Ces expressions du frère et du confident du grand artiste ne laissent aucun
-doute sur la cause de sa mort; on ignore seulement quelle en fut l'occasion
-immédiate et déterminante. Des révélations subséquentes, et que le double
-respect de deux tombes ne permet pas d'approfondir, laissent seulement
-entrevoir dans ce mystère une vague probabilité.
-
-La princesse n'avait donné qu'une tendre amitié au fidèle artiste. Un jeune
-et héroïque étranger, d'un grand nom, exilé comme elle de sa patrie et
-errant en Italie, comme elle, après l'ombre de la liberté, avait son amour.
-Cet amour se dénoua bientôt après par une catastrophe dont elle fut la
-victime. Elle n'en avait pas fait la confidence encore à son ami de Venise.
-On conçoit tout ce qu'il devait en coûter à cette femme, qui recevait de
-Léopold plus qu'elle ne pouvait rendre, de lui faire un pareil aveu; cet
-aveu ne se fait jamais que par l'événement à un ami jeune et passionné, qui
-regarde toujours comme dérobé à son espérance ce qu'on a donné de tendresse
-à un autre.
-
-Peut-être y eut-il un jour, une heure, une lettre de la princesse à
-Léopold, où cet aveu s'échappa, par devoir ou par nécessité, de sa plume.
-Peut-être une rumeur publique, venue de Florence et mentionnée par hasard
-dans une conversation devant lui, un soir à Venise, lui apporta-t-elle la
-fatale révélation. On n'a pas lu la dernière lettre, on n'a pas su avec
-quel indiscret étranger Léopold s'était entretenu, ce jour-là, sur le quai
-de Venise. Tout est resté mystère, conjecture, énigme, dont un seul homme a
-le mot, l'illustre étranger aimé d'une femme morte, et qui ne peut, sans
-sacrilége, trahir sa vie et sa mort! Léopold Robert semble avoir pris soin
-lui-même, peu de moments avant sa fin, de prévenir toute interprétation
-offensante à l'honneur de la princesse. «Je ne veux pas quitter ce sujet
-(sa tristesse),» écrit-il à M. Marcotte, «sans vous faire une prière...
-c'est de ne faire aucune supposition qui puisse être désavantageuse à une
-personne dont les qualités et les mérites appellent non-seulement la
-considération, mais l'attachement de tous ceux qui l'approchent. D'ailleurs
-mes sentiments pour elle sont nobles et purs, et, quand ils auront plus de
-calme, ils me feront trouver un bien dans ce qui m'a tant agité...»
-
-Il cherchait ce bien et cet apaisement dans la religion et dans la prière;
-la Bible de sa mère était sans cesse dans ses mains; il y trouvait des
-souvenirs; il n'y puisa pas assez la résignation et la force; il ne trouva
-pas non plus en lui-même la mâle et tendre impassibilité de Michel-Ange,
-qui, voyant dans son cercueil, couvert de fleurs, passer le visage adoré de
-Vittoria Colonna, s'écria: QUE NE L'AI-JE DU MOINS BAISÉE AU FRONT!... Mais
-Michel-Ange était un héros; Léopold Robert n'était qu'un homme; et puis, ne
-se console-t-on pas plus virilement de la mort que de l'indifférence de
-celle dont on se flattait d'être aimé?....
-
-
-XXXVIII
-
-Quoiqu'il en soit, le 20 mars 1835, après avoir entendu dans la soirée de
-la veille le _Requiem_ de Mozart, chanté, à sa prière, par deux Allemands
-musiciens de sa connaissance; après avoir donné quelques coups de pinceau à
-son tableau et après avoir lu en silence quelques versets de sa Bible, il
-était monté à son atelier, où son frère, en entrant, le trouva sans vie au
-pied de son chevalet. Il s'était frappé à la gorge d'un seul coup qui avait
-tranché sa destinée, son amour, sa gloire: malade, comme il l'avait dit une
-fois lui-même, DE LA MALADIE DE CEUX QUI ONT ASPIRÉ TROP HAUT!...
-
-Il dort dans la patrie de _Canova_, avec lequel il eut tant de ressemblance
-par le sentiment du beau, ce vrai but de l'art. Son corps est indiqué au
-passant par une simple pierre où ses amis ont gravé son nom. Il repose dans
-la petite île de Saint-Christophe, parmi les lagunes de Venise. La mer
-qu'il peignit de là, dans ses _Pêcheurs_, se déroule terne et brumeuse
-autour de l'îlot. Était-ce une prévision de sa destinée? Son tombeau était
-dans son horizon, sa tristesse était dans les physionomies de ses figures;
-le navire sur lequel cette famille va s'embarquer ressemble à un
-catafalque, au sommet duquel la vergue et le mât figurent une croix funèbre
-sur la sépulture des vagues!
-
-Que les voyageurs sympathiques à la mélancolie de l'âme et à la maladie
-mortelle du génie (trop aspirer) aillent penser et prier sur ce petit
-tertre de sable qui recouvre sa tombe. Son âme n'était pas responsable de
-sa main; la nature ne l'avait pas doué ou il n'avait pas exercé en lui la
-force nécessaire à ces grands hommes, destinés à lutter avec ce qu'on nomme
-l'idéal; l'idéal fait plus de victimes qu'on ne pense: c'est la maladie des
-grandes imaginations qui ont un faible coeur. Où Michel-Ange aurait
-survécu, Léopold Robert succomba. Plaignons-le, ne l'accusons pas. Sa mort
-ne fut pas une délibération de sa raison, mais un accès de défaillance qui
-_anéantit_ sa raison. Il y a des organisations qui n'ont pas la trempe de
-leur volonté; la vie les tue par leur puissance même de trop sentir. Nous
-ne l'excusons pas, à Dieu ne plaise! Nous l'interprétons.
-
-
-XXXIX
-
-Tel fut Léopold Robert. Quand on mesure par la pensée tout ce qu'il y a de
-sensibilité dans ses deux oeuvres capitales: _les Moissonneurs_ et _les
-Pêcheurs_ de l'Adriatique; quand on le voit passer, comme par une gamme
-prodigieuse, des impressions humaines de l'excès de vie, de jeunesse,
-d'amour, de bonheur, dans le char des _Moissonneurs_, à l'excès de
-mélancolie et d'abattement dans la barque des _Pêcheurs_; quand on parcourt
-la distance morale qu'il y a de la figure de la fiancée couronnée d'épis et
-de pavots, dansant devant les boeufs du tableau de la _Madonna dell' Arco_,
-à la figure de la jeune épouse transie des frissons du départ, pressant son
-nourrisson dans ses bras, ou à la figure de la femme âgée et mourante,
-voyant partir pour la première fois ses deux petits-fils et voyant partir,
-pour la dernière fois aussi, le mari vieilli de ses beaux jours, qu'elle ne
-verra plus revenir, on comprend tout ce qu'a dû sentir, dans la moelle de
-ses nerfs, le peintre capable d'avoir exprimé ainsi les deux pôles extrêmes
-de la sensibilité humaine: l'excès de la félicité, l'excès de la douleur.
-Une telle puissance de sentir était, pour Robert, une impuissance de vivre.
-Notre faculté de souffrir est en raison de notre faculté de sentir: tel
-meurt d'un événement dont tel autre sourit; en lui la note avait brisé le
-clavier.
-
-
-XL
-
-Le succès des _Pêcheurs_ de l'Adriatique, qui arrivait à Paris le jour ou
-l'âme de Robert s'envolait rejoindre ailleurs l'âme de Titien et de
-Raphaël, ne fut pas un succès, mais un triomphe. La couronne
-d'enthousiasme, comme celle du Tasse, ne décora qu'un tombeau; les
-gravures, à millions d'exemplaires, cette édition des tableaux, répandit,
-du palais à la chaumière, l'oeuvre posthume de Léopold. Depuis ce jour on
-n'a pas cessé de s'extasier sur ces deux pendants de la joie et de la
-tristesse, _les Moissonneurs_ et _les Pêcheurs_. La critique, qui constate
-la gloire comme l'ombre constate le corps quand il y a du soleil en haut,
-n'a pas cessé non plus de protester contre notre enthousiasme à nous
-ignorants; mais l'ignorance aura le dernier mot, car elle est l'instinct
-des sens et de l'âme. L'âme et les sens ne se trompent pas, tandis que la
-critique se trompe et que l'envie blasphème au lieu de juger.
-
-Léopold Robert survivra, parce qu'il est, comme le tendre et pieux
-Scheffer, qui vient de mourir, un novateur, un initiateur, un inventeur
-d'un nouveau genre de peinture: la peinture d'expression, la peinture
-spiritualiste, la peinture qui vient de l'âme, qui s'adresse à l'âme, qui
-émeut l'âme presque sans passer par les sens. C'est un défaut, disent les
-savants; cette peinture n'est qu'une sorte de gravure, cette peinture fait
-penser et sentir, mais elle ne fait pas assez voir; elle n'accentue pas
-assez les objets; elle ne colorie pas assez la nature; elle ne sculpte pas
-assez les figures sur la toile, par le jeu savant et puissant des jours et
-des ombres, pour faire saillir en relief les objets de la surface plane du
-tableau; elle n'étonne pas comme Michel-Ange; elle n'illumine pas comme
-Raphaël; elle n'éblouit pas comme Titien; elle n'éclabousse pas comme
-Rubens; oui, mais elle rappelle Van Dyck, ce traducteur de l'âme sur les
-traits presque incolores de la physionomie.
-
-
-XLI
-
-Tout cela est vrai! Nous ne voulons pas louer un genre par ses défauts, ni
-donner à deux grands peintres quelques qualités de métier qui peuvent leur
-manquer. Sans doute il y a eu et il y a, aujourd'hui surtout, en France,
-où une génération de grands peintres prépare un second siècle de Léon X, en
-deçà des Alpes, il y a des peintres qui peignent, comme Géricault, ou
-dessinent, comme Michel-Ange, avec le crayon fougueux et infaillible qui
-calque les formes du Créateur, qui sculpte la charpente des os et des
-muscles du corps humain; il y en a qui ont ravi à Titien le coloris, à
-Raphaël la grâce, à Rubens l'éblouissement et l'empâtement profond, délayés
-dans des rayons par leurs pinceaux ruisselants; il y en a qui font nager,
-comme _Huet_, leurs paysages, sévèrement réfléchis par un oeil pensif, dans
-les lumières sereines de _Claude Lorrain_ ou dans les ombres transparentes
-de _Poussin_; il y en a qui pétrissent, comme _Delacroix_, en pâtes
-splendides, les teintes de l'arc-en-ciel sur leurs palettes; il y en a qui,
-comme _Gudin_, font onduler la lumière et étinceler l'écume sur les vagues
-remuées par le souffle de leurs lèvres; il y en a, comme _Meyssonnier_, qui
-donnent aux scènes et aux intérieurs de la vie domestique l'intérêt, la
-réalité, le pittoresque et le classique de la peinture héroïque; il y en a
-qui, comme mademoiselle _Rosa Bonheur_, transportent avec une vigueur
-masculine, sur la grande toile, les pastorales de Théocrite, les chevaux
-de charrette ou les taureaux fumants dans le sillon retourné par le soc
-luisant; il y en a qui, comme les deux _Lehmann_, dont le plus jeune, dans
-sa Graziella écoutant le livre qu'on lui lit à la lueur du crépuscule, sur
-la terrasse de l'île de Procida, au bord de la mer, semblent avoir retrouvé
-sur leur palette l'âme mélodieuse de Léopold Robert. Mais y en a-t-il qui,
-avec tout leur art, quoique techniquement très-supérieurs à Léopold Robert,
-fassent penser et parler la toile, la langue, l'âme, en termes aussi
-expressifs et aussi pathétiques que l'_écrivain_ des _Moissonneurs_ et des
-_Pêcheurs_? Y en a-t-il qui donnent en quelques traits de pinceau une
-émotion si profonde et si durable au coeur? En un mot, y en a-t-il qui
-sentent plus et qui exprimeraient mieux? Or peindre n'est-ce pas exprimer?
-Que me font le dessin et la couleur si vous ne me faites pas penser et
-sentir? Un rayon de soleil sur la plaque du photographe dessine mieux
-encore que votre crayon, et un arc-en-ciel a plus de couleurs que vos
-palettes.
-
-Mais prenez un enfant, menez-le devant le tableau des _Moissonneurs_,
-demandez-lui ce que disent ces deux têtes de buffles attelés au timon.--Ils
-disent, répondra l'enfant, la fatigue du jour qui se repose et
-l'obéissance des animaux heureuse d'obéir au jeune bouvier qui caresse de
-sa main distraite leurs rudes poils entre leurs cornes sur leurs fronts.
-C'est l'association volontaire de l'animal domestique et de l'homme,
-l'amour entre deux.--Que disent ces deux joueurs de cornemuse, par leurs
-gestes et par le mouvement gauche et aviné de leurs pieds poudreux? Ils
-disent l'ivresse de la moisson qui commence, et la joie de la terre qui
-fait bondir les pieds de l'homme à la réception des dons de Dieu.--Que dit
-le visage de cette jeune et belle moissonneuse, regardant de loin les
-musiciens des Abruzzes? Elle dit que les pas grotesques des danseurs la
-font sourire en dedans, mais qu'elle pense au jour prochain de ses noces
-avec le fils du maître du champ qui gouverne les buffles, jour où elle
-formera elle-même, avec ses compagnes, aux sons de la même _zampogna_, des
-pas plus légers et plus gracieux.--Et que dit le toucheur de buffles? Il
-dit qu'il est fier et content de son attelage, qu'il a le consentement de
-son père à sa prochaine union avec la belle Coupeuse des gerbes voisines,
-et qu'il défie avec assurance le destin de lui ravir sa jeunesse et son
-bonheur.--Et que dit la jeune mère, debout sur le char, son nouveau-né dans
-les bras? Elle dit qu'elle méprise désormais ces musiques, ces danses, ces
-joies folles de la jeunesse, qu'elle a recueilli toute sa pensée dans la
-tendresse sévère de son mari, assis sur le buffle, et tout son avenir dans
-ce nourrisson pressé sur son sein.--Et ce vieillard, maître du champ,
-accoudé sur les sacs, regardant avec une affectueuse indifférence les
-musiciens, les danseurs, la moisson, le soleil couchant, que dit-il? Il dit
-que son soleil, à lui, baisse aussi, que sa famille est établie et
-prospère, que ses champs sont riches de gerbes, que ses cheveux blancs, qui
-s'échappent de son chapeau sur ses tempes amaigries et pâles, lui annoncent
-la fin des labours et des moissons ici-bas, et que l'automne de la terre
-lui prédit sa propre automne.
-
-
-XLII
-
-Passons à l'autre tableau: _les Pêcheurs de l'Adriatique_, et continuons
-d'interroger l'enfant sur la signification si différente de ces visages
-attristés, par ce nuage, sur ce départ.--Que dit le maître de la barque? Il
-dit que le coup de vent est là-bas sous ce nuage lointain, qu'il montre du
-geste à l'équipage, et qu'il faut s'attendre à de rudes lames en pleine
-mer.--Que disent les deux têtes de ces deux petits enfants sous leur
-capuchon? Elles disent qu'elles affrontent pour la première fois la mer,
-qu'elles sont toutes tièdes encore des baisers de leur aïeule malade,
-qu'elles frissonnent au vent froid de la vague salée, et qu'il faut bien
-écouter et bien regarder le père, leur seule et tendre providence sur les
-flots pendant la manoeuvre.
-
---Et que disent ces deux mâles, mais sombres visages de pilote et de chef
-d'équipage, adossés à la barque et détournant leurs regards du quai, d'où
-les femmes regardent l'embarquement? Elles disent que la résolution et le
-péril visible luttent dans leurs pensées, muettes sur leurs lèvres, et
-qu'il y a à l'horizon un point noir d'où la mort peut tomber avec le
-vent.--Et que dit le visage du jeune fils qui déplie si majestueusement les
-filets, sans rien regarder ni sur terre ni sur mer? Il dit l'orgueil de son
-premier embarquement pour une grande traversée et la présomption de la
-jeunesse qui ne peut pas croire à la mort.--Et que dit la jeune mariée,
-debout, son nouveau-né dans le pli de son manteau sur ses bras? Elle dit
-que son coeur n'est déjà plus dans sa poitrine, mais qu'il est déjà sur la
-barque, à demi mort, au milieu de la bourrasque, avec son mari qui la
-quitte pour la première fois.--Et que dit la femme malade, assise sur la
-marche du quai, auprès du cep de vigne défeuillé par le vent de mer? Elle
-ne dit plus rien; elle est déjà morte, morte d'angoisse autant que de
-maladie, sans avoir revu ni son mari, compagnon encore robuste de sa longue
-vie, ni ces deux petits garçons, ces derniers-nés lancés à la mer avant
-l'âge.--Et que dit l'ensemble de toutes ces figures et de toutes ces
-physionomies répercutées les unes sur les autres? Il dit l'agonie sur la
-terre et le naufrage sur la mer, l'angoisse de la mort partout, l'éternelle
-séparation.
-
-
-XLIII
-
-Or combien n'a-t-il pas fallu de réflexion, de sensibilité, de création
-mentale et manuelle, au peintre de ces deux grandes scènes de la vie
-humaine, pour avoir conçu, reproduit, exprimé tant de sentiments divers
-dans les physionomies de tant de personnages, si heureusement ou si
-douloureusement impressionnés? Combien n'a-t-il pas fallu de génie
-expressif pour traduire tant d'âme et tant de nuances d'âme sur les traits
-de ces visages? et, ajoutons, sur des traits toujours beaux; car, dans
-Léopold Robert comme dans la statuaire grecque, l'expression n'enlève
-jamais rien au _beau_, cette première condition de l'idéal dans l'art.
-
-Et comment distinguerez-vous, dans des oeuvres si fortement empreintes de
-pensées et si communicatives de sentiment, comment distinguerez-vous,
-disons-nous, la peinture de la littérature, le dessinateur du poëte, le
-peintre du philosophe, le tableau du livre? Est-ce que l'un ne vous parle
-pas aussi clairement et aussi éloquemment que l'autre? Est-ce que la toile
-ne vaut pas la page? Est-ce que le pinceau ne rivalise pas avec la plume?
-Est-ce qu'il y a plus de langage dans un mot écrit que dans un trait peint?
-Est-ce que Michel-Ange n'est pas aussi foudroyant que Bossuet? Est-ce que
-Raphaël n'est pas aussi lyrique dans _la Transfiguration_ qu'_Isaïe_?
-Est-ce que Scheffer n'est pas aussi mystique que saint Augustin? Est-ce que
-Léopold Robert n'est pas aussi pathétique que Bernardin de Saint-Pierre
-dans son naufrage de Virginie? Est-ce qu'en sortant d'une galerie du
-Louvre ou du Vatican vous ne vous sentez pas l'âme aussi remuée qu'en
-fermant les plus beaux livres d'une bibliothèque?
-
-S'il en est ainsi, pourquoi donc vous étonneriez-vous que j'aie fait
-entrer, pour la première fois, la musique et la peinture, et bientôt la
-statuaire, dans un cours de littérature?
-
-Et pourquoi n'aurais-je pas choisi, pour cette innovation, un des plus
-littéraires des peintres de ce temps, Léopold Robert? Car c'est
-véritablement pour moi celui dont le crayon se rapproche le plus de la
-plume, le plus pensif et le plus senti, avec Scheffer, de tous ceux qui ont
-écrit leur âme avec des formes et des couleurs sur une toile. Ce ne sera
-pas un peintre si vous voulez, dirai-je à ces critiques, mais ce sera le
-plus lyrique, le plus pathétique, le plus dramatique, le plus idéal des
-écrivains à l'huile! Et si vous doutez de son talent, regardez sa vie et
-regardez sa mort; il a vécu de ses rêves, il a peint du sang de son coeur,
-il est mort de son génie. Blâmons son acte; plaignons sa défaillance; mais
-aimons son âme. Tout est infini en Dieu, même le pardon!
-
- LAMARTINE.
-
-
-
-
-XXXVIIIe ENTRETIEN
-
-LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.
-
-LE DRAME DE FAUST
-
-PAR GOETHE.
-
-
-I
-
-Pour bien comprendre une littérature il faut d'abord bien comprendre un
-peuple; car la littérature d'un peuple, ce n'est pas seulement son génie,
-c'est son caractère.
-
-La race allemande est une branche de la famille orientale. Sa langue
-l'atteste non-seulement par son antique construction et par sa primitive
-fécondité, mais elle l'atteste plus encore par ses étymologies, qui la
-rattachent évidemment à la vieille langue sacrée des Indes, le _sanscrit_.
-Creusez le mot, vous trouvez l'Inde à sa racine.
-
-L'histoire, qui perd tant de choses sur la route des siècles, a
-complétement perdu les traces de cette filiation de la race allemande avec
-les Indes; mais la langue est un témoin qu'on ne peut récuser.
-
-Le caractère allemand est un autre témoin de cette parenté éloignée de
-l'Allemagne avec les Indes. Le peuple allemand est rêveur et mystique comme
-l'enfant dépaysé du Gange; il s'enivre de sa propre imagination, il aime le
-surnaturel, il se délecte dans les traditions populaires, il ressasse
-éternellement les vieilles légendes, il a la pensée pleine de héros qui
-n'ont jamais existé; le monde visible occupe moins de place pour lui que le
-monde invisible; il converse la moitié de sa vie avec des fantômes:
-l'Allemagne est la terre des hallucinations.
-
-Cette disposition somnolente et rêveuse de l'Allemagne la rend prompte à
-l'idée, lente à l'action; penser lui suffit, peu lui importe de conclure,
-encore moins d'agir; aussi la lenteur un peu lourde de l'Allemagne est-elle
-passée en proverbe. Il n'y a rien de si paresseux que le bien-être; le
-_kef_ des Orientaux, cet état des sens où l'âme contemplative se détache du
-corps pour planer dans l'espace imaginaire, est l'état naturel de
-l'Allemagne. Pourquoi s'agiterait-elle? Elle n'est pas où elle est; elle
-vit dans la région des chimères; elle est bien.
-
-Cette paresse pensive du génie de l'Allemagne se retrouve jusque dans sa
-constitution politique. Cette constitution est illogique, gênante,
-nationalement impuissante; l'Allemagne la déplore, mais elle ne la modifie
-pas. Déchirée plus que constituée en empires, en royautés, en féodalités
-ecclésiastiques, en principautés, en municipalités ou en républiques
-souveraines, cette terre manque essentiellement d'unité; elle est
-constamment en diètes ou en délibérations avec elle-même. Pendant qu'elle
-délibère on la frappe à la tête ou au coeur; avant qu'elle ait réuni ses
-contingents on est au centre de ses provinces, à Mayence, à Francfort, à
-Vienne, en Saxe, à Munich, à Berlin. Quoique très-belliqueuse de courage,
-elle est, de toutes les races, la plus ouverte aux invasions; on la frappe
-à tous les membres sans que la tête le sente; avant qu'elle ait porté la
-main à la blessure elle est conquise; mais aussi elle ne meurt d'aucune de
-ces blessures, parce que sa vie nationale est partout et que son
-patriotisme, qui enfante des armées sur des champs de défaites, est
-immortel. Il est heureux peut-être pour l'Europe que le caractère de
-l'Allemagne se refuse ainsi à l'unité; car, si l'Allemagne était une,
-l'Europe serait peut-être vassale de la Germanie.
-
-
-II
-
-La littérature allemande a toutes les qualités et tous les défauts de ce
-caractère national des Germains; elle est lente et contemplative comme
-cette race; elle a mis treize cents ans à se développer en littérature
-digne d'être étudiée, et, malgré ces treize cents ans de vieillesse, elle a
-encore aujourd'hui les balbutiements, la naïveté, disons le mot, la
-puérilité d'une première enfance. Ce n'est pas le génie cependant qui
-manque aux Allemands, fortes têtes de la famille européenne, c'est l'emploi
-de leur génie; ils jouent avec leur imagination comme des enfants avec
-leurs jouets. Au lieu de lui demander ces oeuvres sérieuses que l'Italie,
-la France, l'Angleterre font produire à leurs grands hommes de lettres, les
-Allemands rêvent, et nous pensons. Le Rhin et le Danube sont des _Léthés_
-qui semblent ne rouler que des songes.
-
-
-III
-
-Nous remonterons incessamment avec vous ce cours lent de la pensée
-allemande par ses oeuvres, depuis nos jours, c'est-à-dire depuis Klopstock,
-Schiller, Goethe, ces poëtes culminants du dix-huitième siècle, jusqu'à
-l'année 1152 du douzième siècle, où parut l'_Iliade_ des Germains, le poëme
-barbare et sublime des _Nibelungen_. Aujourd'hui, selon notre habitude de
-ne caractériser les littérateurs que par leur chef-d'oeuvre, nous allons
-vous introduire dans le théâtre allemand par l'analyse du _Faust_ de
-Goethe, drame qui contient, dans l'imagination d'un poëte aussi philosophe
-que Voltaire, aussi mélodieux que Racine, aussi observateur que Molière,
-aussi mystique que Dante, tout le génie de la littérature allemande et tout
-le caractère du peuple allemand.
-
-L'auteur de ce drame de _Faust_, Goethe, presque notre contemporain, est
-incontestablement à nos yeux le plus grand génie de la race allemande.
-Étudions un moment l'homme avant d'étudier l'oeuvre: l'homme dans Goethe
-n'est pas moins caractéristique que l'oeuvre.
-
-
-IV
-
-Un de ces hommes d'élite littéraire, mais trop modestes, qui font pendant
-toute une vie d'études le travail pour ainsi dire souterrain de la pensée
-de leur siècle, hommes de silence qui ne demandent rien au bruit, tout au
-mérite, M. Blaze de Bury, écrivain de l'école ascétique, renfermé comme
-dans les cloîtres studieux de la religion littéraire, a publié, il y a
-douze ans, une complète étude sur le génie de Goethe et une incomparable
-traduction du drame de _Faust_; nous nous en servirons, comme on se sert,
-dans les ténèbres d'une langue inconnue, d'une lumière empruntée qui fait
-rejaillir de tous les mots les couleurs mêmes de cette langue, ou comme on
-se sert, dans un souterrain, d'un écho qui répercute le bruit de tous les
-pas de ceux qui vous devancent dans sa nuit. En marchant à sa lueur et sur
-sa trace nous retrouverons Goethe tout entier.
-
-
-V
-
-Avant de dire quelques mots à notre tour de la vie de Goethe, voyons
-d'abord en lui l'homme extérieur. L'homme est dans ses oeuvres, sans doute,
-mais il est aussi dans ses traits: la nature moule le visage sur l'âme.
-Prenons la figure de Goethe à cette époque fugitive où la fleur de la
-jeunesse éclate encore sur les traits, mais où le fruit de la pensée ou du
-sentiment commence à se former et à s'entrevoir sous cette jeunesse qui
-s'effeuille. Nous avons de ce grand homme d'excellents portraits à tous les
-âges.
-
-Le voilà à vingt-six ans. Sa taille est élevée; sa stature est mince et
-souple; ses membres, un peu longs comme dans toutes les natures nobles,
-sont rattachés au buste par des jointures presque sans saillie; ses
-épaules, gracieusement abaissées, se confondent avec les bras et laissent
-s'élancer entre elles un cou svelte qui porte légèrement sa tête sans
-paraître en sentir le poids; cette tête, veloutée de cheveux très-fins, est
-d'un élégant ovale; le front, siége de la pensée, la laisse transpercer à
-travers une peau féminine; la voûte du front descend par une ligne presque
-perpendiculaire sur les yeux; un léger sillon, signe de la puissance et de
-l'habitude de la réflexion, s'y creuse à peine entre les deux sourcils
-très-relevés et très-arqués, semblables à des sourcils de jeune fille
-grecque; les yeux sont bleus, le regard doux, quoique un peu tendu par
-l'observation instinctive dans l'homme qui doit beaucoup peindre; le nez
-droit, un peu renflé aux narines comme celui de l'Apollon antique: il jette
-une ombre sur la lèvre supérieure; la bouche entière, parfaitement modelée,
-a l'expression d'un homme qui sourit intérieurement à des images toujours
-agréables; le menton, cet organe de la force morale, a beaucoup de fermeté,
-sans roideur; une fossette le divise en deux lobes pour en tempérer la
-sévérité. Toute la physionomie exprime la beauté apollonienne en elle-même,
-et hors d'elle-même l'amour et la jouissance de la beauté. L'intelligence
-heureuse s'y joue sans paraître s'y briser sur aucun point, comme la
-lumière s'y joue sans se heurter à aucun angle. C'est le portrait vivant de
-la facilité dans la toute-puissance. La terre est déjà un ciel pour ces
-figures de prédestinés de l'amour, du bonheur et du génie sans obstacles.
-Je ne vois guère que Raphaël, dans les portraits de son adolescence, qui
-puisse lutter avec cette sévérité rayonnante d'un visage humain; mais
-Raphaël devait mourir jeune, et Goethe devait mourir vieux, après avoir
-passé sans se flétrir par tous les âges et en empruntant successivement au
-contraire tous les genres de beauté à chacun des âges de la vie.
-
-Remontons maintenant à son berceau, et suivons-le de là, de destinée en
-destinée et de chefs-d'oeuvre en chefs-d'oeuvre, jusqu'à l'apothéose; car
-la tombe pour lui n'a été qu'une apothéose: ce n'est pas un homme comme
-nous, c'est un immortel.
-
-
-VI
-
-«Le 28 août 1749,» dit-il lui-même dans son mémorial domestique, «je vins
-au monde à Francfort-sur-le-Mein, pendant que l'horloge sonnait midi.»
-
-Il était né dans une ville libre; heureusement né, ni trop haut, où l'on
-est facilement corrompu par l'orgueil de la naissance, ni trop bas, où l'on
-est facilement avili par la servilité d'une condition inférieure; il était
-né à ce degré précis de l'échelle sociale où l'on voit juste autant
-d'hommes au-dessus de soi qu'au-dessous, et où l'on participe, par égale
-portion, de la dignité des classes aristocratiques et de l'activité des
-classes plébéiennes; heureux milieu qui est le vrai point d'optique de la
-vie humaine.
-
-Son père était le premier magistrat élu de la bourgeoisie de Francfort; la
-maison gothique et sombre qu'il habitait dans une rue déserte de Francfort
-rappelait, par sa vétusté, par ses escaliers tournants, par ses vestibules
-fermés de grilles de fer sur la rue, et par ses fenêtres sans symétrie,
-échelonnées sur la façade, la demeure forte du gentilhomme allemand,
-interdite aux séditions du peuple comme aux assauts de la féodalité.
-Francfort était la Florence de l'Allemagne, moins les Médicis; ville où le
-négoce ne dérogeait pas à la noblesse, et où les arts illustraient les
-métiers.
-
-L'enfance de Goethe, sur laquelle il s'appesantit trop dans ses Mémoires, à
-l'exemple de Jean-Jacques Rousseau dans ses _Confessions_, ne mérite pas
-d'être regardée avant l'âge où les sensations deviennent des idées. On
-trouve les premières prédispositions de l'enfant à la rêverie, maladie
-féconde des grandes imaginations, dans la description de la chambre haute
-où son père lui faisait étudier ses leçons. Qui de nous ne se reconnaît pas
-dans cette peinture de l'enfant captif au dernier échelon de quelque cage
-paternelle?
-
-«Au second étage de notre maison, dit-il, il y avait une chambre dont les
-fenêtres étaient couvertes de plantes, afin de remplacer un véritable
-jardin que nous ne possédions pas. La vue donnait sur les jardins de nos
-voisins et sur une plaine fertile, qu'on découvrait par-dessus les murs de
-la ville. C'est dans cette chambre qu'en été je venais apprendre mes
-leçons, contempler un orage, admirer le coucher du soleil et soupirer après
-la campagne. J'y voyais aussi nos voisins se promener dans leurs jardins,
-arroser leurs fleurs, regarder jouer leurs enfants, et se livrer avec des
-amis à toutes sortes d'amusements. Plus d'une fois le bruit d'une boule
-qu'on lançait et des quilles qu'elle faisait tomber arrivait sourdement
-jusqu'à moi. Tout ceci éveillait dans mon jeune coeur d'incertains désirs
-et un besoin de solitude tellement en harmonie avec mes dispositions à la
-gravité rêveuse et aux vagues pressentiments que je ne tardai pas à en être
-visiblement influencé. Au reste, notre maison, si pleine de recoins
-obscurs, était très-propre à entretenir de semblables penchants. Pour
-comble de malheur on croyait alors que, pour guérir les enfants de la
-crainte du surnaturel, il fallait les accoutumer de bonne heure à
-l'envisager sans effroi. Dans cette conviction on nous força à coucher
-seuls, et lorsque, ne pouvant plus maîtriser nos terreurs, nous nous
-échappions du lit pour nous glisser dans la compagnie des valets et des
-servantes, notre père, enveloppé dans sa robe de chambre mise à l'envers,
-et, par conséquent, suffisamment déguisé pour nous, nous barrait le passage
-et nous faisait retourner sur nos pas. Le résultat de ce procédé est facile
-à comprendre. Le moyen de se débarrasser de la peur quand on se trouve
-entre deux situations également propres à l'exciter! Ma mère, dont
-l'affabilité et la bonne humeur ne se démentaient jamais, et qui aurait
-voulu voir tout le monde dans les mêmes dispositions d'esprit, eut recours
-à un moyen plus aimable et qui lui réussit à merveille: celui d'entre nous
-qui n'avait pas eu peur la nuit recevait, le matin, une ample distribution
-de friandises. Bientôt nous vainquîmes complétement nos terreurs, parce que
-nous trouvâmes notre intérêt à le faire.
-
-«Mon père avait suspendu, dans la salle d'entrée, une collection de vues de
-Rome, gravée par quelques habiles prédécesseurs de Piranese, qui avaient
-une entente merveilleuse de l'architecture et de la perspective. Grâce à
-ces gravures, je contemplais chaque jour la place du Peuple, le Colisée,
-la place et l'église de Saint-Pierre. Ces divers points de Rome
-m'impressionnèrent si vivement que, malgré son laconisme habituel, mon père
-se plut souvent à me les expliquer. Il avait, au reste, une grande
-prédilection pour tout ce qui tenait à l'Italie, et il employait une partie
-de son temps à composer et à revoir la relation du voyage qu'il avait fait
-en ce pays, et d'où il avait rapporté une collection de marbres et de
-curiosités naturelles.»
-
-
-VII
-
-C'est par ces fenêtres que la mélancolie entrait dans les sens et dans
-l'âme du poëte futur. C'est ainsi qu'elle entrait plus tard dans la mienne,
-par les fenêtres au couchant de ma chambre dans la maison de mon père,
-ouvrant sur des toits éclaboussés d'une morne lumière et attristés encore
-par le roucoulement de pigeons blancs qui bordaient les tuiles de la rue
-voisine.
-
-La poésie y entra aussi malgré le père de Goethe; il répugnait, comme
-beaucoup de vieillards, à ces innovations du génie; elles dérangent les
-vieilles admirations dans l'esprit à compartiments des hommes qui ont fait
-leurs provisions d'idées pour leur vie, et qui s'impatientent quand on les
-force d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose.
-
-Les dix premiers chants du poëme épique de _la Messiade_, par Klopstock,
-venaient de paraître; l'Allemagne s'étonnait et frémissait d'enthousiasme à
-cette poésie sérieuse comme une religion, où le drame du Calvaire se
-déroule entre le ciel et l'enfer et où l'enfer lui-même laisse entrer le
-rayon de la miséricorde.
-
-Un vieil ami du père de Goethe apporta un jour ces pages à la maison et
-voulut les lire; le père s'indigna au premier vers de cette poésie qui
-prenait au sérieux sa mission jusque-là futile en Allemagne; il rejeta avec
-fureur le livre sur le parquet et pria son ami de ne jamais lui prononcer
-le nom de Klopstock. L'ami contristé s'éloigna; mais la mère, encore jeune,
-de Goethe l'arrêta, à l'insu de son mari, dans l'antichambre, lui redemanda
-le volume et le lut en secret comme un objet d'édification de ses enfants.
-Les enfants furent ravis et retinrent les passages les plus pathétiques
-dans leur mémoire.
-
-Quelques jours après, pendant que le père de Goethe se faisait raser dans
-le salon, Goethe et sa soeur se récitaient l'un à l'autre, au coin du feu,
-à demi-voix, les amours d'Abbadonna et de Satan. Tout à coup la jeune
-fille, oubliant dans son enthousiasme l'aversion de son père pour ce livre,
-jette pathétiquement ses bras au cou de son frère en déclamant à haute
-voix, et avec des larmes, l'apostrophe de l'amante de Satan. À ce geste, à
-ces accents, à ces larmes, le barbier, croyant à un accès de démence de la
-jeune fille, laisse tomber son bassin rempli d'eau de savon dans la
-poitrine du père; le père se lève, indigné d'être poursuivi jusque dans la
-mémoire de ses enfants par la poésie de son aversion, il s'emporte contre
-sa famille et proscrit plus sévèrement le livre de sa maison.
-
-
-VIII
-
-Après les premières études faites sous l'oeil de son père, le talent
-poétique se révéla dans le jeune adolescent par le premier amour, ce
-révélateur du beau dans tous les coeurs nés pour aimer. Des jeunes gens de
-son âge, mais d'une condition très-inférieure à la sienne, l'entraînèrent
-dans des compagnies suspectes des faubourgs de Francfort. C'est dans une de
-ces tavernes, fréquentées par ces jeunes corrupteurs de son adolescence,
-qu'une jeune fille angélique, pureté morale dépaysée dans la boue, lui
-apparut pour la première fois et lui fit sentir la beauté de la vertu en
-contraste avec les vices. Cette jeune fille se nommait _Gretchen_,
-abréviation familière du nom de Marguerite; elle fut évidemment pour Goethe
-le type de ces deux figures de _Marguerite_ et de _Mignon_, figures de
-femmes dégradées par la condition, divinisées par la nature, qui devinrent
-les plus touchantes créations de son génie. Les premières impressions sont
-les vraies muses de notre âme.
-
-Cette jeune fille servait à boire, dans la maison de sa tante, à ses
-cousins, jeunes débauchés amis de Goethe. La première fois qu'il la vit
-rayonner comme une étoile du firmament au-dessus de cette lie, Goethe
-rougit de lui-même et de ses amis. Il ne continua à les fréquenter que pour
-la revoir. La scène de la première entrevue de Goethe avec _Gretchen_ est
-biblique par sa naïveté; lisez-la de sa main:
-
-«Quand le vin commença à manquer sur la table, un des jeunes gens appela la
-servante, et je vis entrer une jeune fille d'une beauté éblouissante, et
-d'une modestie d'attitude et d'expression qui contrastait avec le lieu où
-nous étions.
-
-«Elle nous salua avec une grâce timide.
-
-«--La servante est malade, dit-elle; elle vient de se coucher; que lui
-voulez-vous?
-
-«--Nous n'avons plus de vin, dit un des jeunes buveurs; tu serais bien
-aimable si tu voulais aller nous en chercher.
-
-«La jeune fille prit quelques flacons vides et sortit; je la suivis des
-yeux avec admiration. Un joli bonnet noir à la mode allemande s'adaptait
-étroitement à sa petite tête, qu'un col long et mince attachait
-gracieusement à une nuque souple et à des épaules d'une forme statuaire.
-Tout en elle était accompli, et je jouissais tranquillement du charme de sa
-personne en la regardant s'en aller, car, lorsqu'elle était devant moi, mon
-imagination était fascinée par ses yeux si purs et si calmes et par sa
-bouche si délicate. Je fis des reproches à mes amis de ce qu'ils avaient
-fait sortir cette enfant si tard dans la soirée. Ils se moquèrent de moi,
-en me disant qu'elle n'avait que la rue à traverser pour aller chez le
-marchand de vin. _Gretchen_, c'était le nom de cette jeune fille, revint en
-effet au bout de quelques minutes. On la fit asseoir à la table de ses
-cousins; elle trempa ses lèvres dans un verre de vin à notre santé; puis
-elle se retira en recommandant à ses cousins de ne pas faire trop de
-bruit, parce que sa tante, leur mère, allait se mettre au lit.
-
-«Depuis cet instant l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant
-aller chez elle, je me rendis à l'église de sa paroisse; j'eus le bonheur
-de la voir. Les cantiques du culte protestant ne me parurent pas trop longs
-cette fois, car, tandis que tout le monde chantait, je m'enivrais du
-bonheur de regarder cette adorable jeune fille. Je sortis immédiatement
-derrière elle; je n'eus cependant pas le courage de lui parler, je me
-bornai à la saluer; elle me répondit par un léger signe de tête.»
-
-
-IX
-
-À une seconde réunion dans la même maison, les deux cousins de Gretchen
-prièrent Goethe d'écrire des vers amoureux au nom d'une jeune fille à un
-jeune homme qu'ils voulaient tromper par cette feinte déclaration d'amour.
-
-«Je cherchai à leur complaire en écrivant ces vers; mais, m'impatientant
-contre moi-même, je jetai la plume. Cela ne va pas! m'écriai-je.
-
---«Tant mieux! dit Gretchen à demi-voix; vous ne devriez pas vous mêler de
-cette tromperie. Et, quittant son rouet, elle vint s'asseoir près de moi.
-
-«Mes cousins, me dit-elle, ne sont au fond ni méchants ni vicieux, mais
-l'amour du divertissement les entraîne quelquefois à des plaisanteries
-dangereuses. Je suis entièrement dans leur dépendance, et cependant j'ai
-refusé de copier votre déclaration d'amour. Comment donc un jeune homme
-riche et indépendant comme vous l'êtes peut-il se prêter à une mauvaise
-plaisanterie qui finira mal?
-
-«Elle lut mes vers. C'est bien joli, dit-elle; c'est dommage qu'on ne
-puisse pas en faire un usage sérieux.
-
---«Vous avez raison, lui dis-je; mais supposez un moment qu'un jeune homme
-qui vous adore mette cette déclaration de tendresse sous votre main en vous
-conjurant de la signer de votre nom; que feriez-vous?
-
-«Elle rougit, sourit, réfléchit un moment, prit la plume, et écrivit sans
-rien dire son nom au bas des vers.
-
-«Je me levai tout hors de moi, et j'allais la serrer dans mes bras; mais
-elle me repoussa doucement.
-
---«Point de familiarité légère, me dit-elle: c'est trop vil; mais de
-l'amour innocent, si vous en êtes capable. Maintenant partez avant que mes
-cousins reviennent du jardin.
-
-«Je n'avais pas la force de me retirer; elle prit, pour m'y décider, une de
-mes mains entre les siennes. Mes larmes étaient près de couler, je crus
-voir ses yeux se mouiller. J'appuyai mon front un instant sur ses mains et
-je m'enfuis précipitamment. Jamais encore je ne m'étais senti si
-troublé!...»
-
-
-X
-
-Quelques jours après, les deux cousins, ses amis, l'invitèrent de nouveau à
-se divertir avec eux à leur table. À la fin du souper ils lui demandèrent
-un conte pour leur abréger la veillée; il y consentit.
-
-«Jusque-là, dit-il, _Gretchen_ n'avait pas cessé de filer au rouet dans
-l'embrasure de la fenêtre. À ce moment elle se leva, vint s'asseoir au bout
-de la table, y appuya ses deux bras enlacés sur lesquels elle posa ses deux
-mains, attitude qui lui seyait admirablement, et qu'elle conservait
-quelquefois pendant plusieurs heures sans faire d'autre mouvement que
-quelques légers signes de tête provoqués par ce qu'elle voyait, entendait
-autour d'elle, ou par ce qu'elle pensait en elle-même.»
-
-
-XI
-
-Ces amours pures, tantôt contrariées, tantôt servies par des circonstances
-d'un intérêt touchant dans le récit de Goethe, finirent, comme toutes les
-fleurs folles de la vie, par un coup de vent qui en disperse les illusions
-et les parsème sur le sol: le jeune Goethe, réprimandé par ses parents et
-compromis par ses mauvaises relations avec les cousins de Gretchen, fut
-envoyé à Strasbourg pour y achever ses études de droit. Là il connut le
-philosophe allemand Herder, neuve, vaste et forte pensée dont M. Quinet,
-nature allemande dans un talent français, a donné pour la première fois à
-la France la traduction, le sens et le commentaire.
-
-La fréquentation de Herder mûrit de bonne heure le génie aussi
-philosophique que poétique de Goethe. Un second épisode d'amour pastoral
-avec Frédérica, la fille d'un pasteur protestant de village, sur les bords
-du Rhin, entremêla des songes dorés de la jeunesse les graves occupations
-de l'étudiant de Francfort. Cet amour, peint avec les couleurs du _Vicaire
-de Wakefield_, ne fut qu'une distraction attachante pour Goethe et causa
-la mort de la pauvre Frédérique.
-
-Rappelé dans sa famille par son père, Goethe, chez qui l'imagination
-dominait le sentiment, s'attacha passionnément à sa soeur, âme ardente et
-souffrante, qui s'attacha elle-même à ce frère comme si elle eût vécu en
-lui plus qu'en elle-même.
-
-Il alla, après quelques mois de séjour chez son père, se mêler à Leipzig à
-tout le mouvement des études, des littératures et des factions scolastiques
-de la haute Allemagne. Il y connut tout ce qui illustrait alors l'Allemagne
-dans les lettres; il commença lui-même à s'y faire connaître comme un jeune
-écrivain et comme un futur poëte d'un immense avenir.
-
-C'était le moment où la vieille littérature naïve de la Germanie se
-greffait, sous l'influence du grand Frédéric, sur la philosophie et à la
-littérature de la France. Voltaire était le missionnaire de cette poésie et
-de cette philosophie chez les Allemands. Le monde germanique et le monde
-français luttaient dans les universités, dans les livres et sur les
-théâtres. Goethe, avec cette impartialité éclectique qui est la force du
-génie original et qui prend son point d'appui en soi-même, méprisa ces
-vaines controverses et écrivit sous la seule inspiration de sa nature.
-Cette nature était allemande par le terroir, grecque par la beauté,
-française par l'indépendance des préjugés des lieux et des temps.
-
-
-XII
-
-Son premier essai, qui tient plus de J.-J. Rousseau que de Voltaire, fut le
-livre de _Werther_.
-
-Ce livre, dont l'exagération sentimentale et maladive ressemble aujourd'hui
-à un accès de folie du coeur, a été cependant l'origine et le type de toute
-une littérature européenne qui a bouleversé pendant plus d'un demi-siècle
-les imaginations jeunes et fortes de l'Occident. La _Corinne_ de Mme de
-Staël, le _René_ de M. de Chateaubriant, le _Lara_ de lord Byron, les
-mélancolies de nos propres poésies françaises depuis André Chénier jusqu'à
-nos poëtes d'aujourd'hui, à l'exception de Béranger et de M. de Musset,
-poëtes de réaction et d'ironie contre le sérieux des âmes, toutes ces
-oeuvres sont de la famille de Werther. Quant à moi, je ne m'en cache pas,
-Werther a été une maladie mentale de mon adolescence poétique; il a donné
-sa note aux _Méditations poétiques_ et à _Jocelin_; seulement la grande
-religiosité qui manquait à Goethe, et qui surabonde en moi, a fait monter
-mes chants de jeunesse au ciel au lieu de les faire résonner comme une
-pelletée de terre sur une bière dans le sépulcre d'un suicide.
-
-
-XIII
-
-Il y a toujours une réalité sous une fiction dans l'oeuvre, quelle qu'elle
-soit, d'un homme de génie. Goethe raconte lui-même l'origine de ce roman,
-qui commence par une idylle et qui finit par un coup de feu.
-
-Goethe, d'une beauté déjà olympienne et d'une célébrité déjà entrevue,
-était à Wetzlar.
-
-Le jeune _Jérusalem_, fils d'un prédicateur renommé de l'Allemagne, y
-vivait en même temps et dans les mêmes sociétés. _Jérusalem_ était épris
-d'une passion violente pour la femme future d'un de ses amis (la Charlotte
-du livre): Charlotte était fiancée à un employé de la chancellerie
-impériale de Wetzlar. Elle était orpheline. Goethe, introduit chez elle par
-Jérusalem, adorait dans Charlotte l'image angélique et naïve de la
-maternité dans les soins qu'elle avait de ses petits frères et de ses
-petites soeurs; elle était leur unique providence.
-
-Goethe, Charlotte et son fiancé ne formaient qu'un coeur. On ne savait
-lequel des trois occupait la meilleure place dans l'affection innocente et
-confiante des deux autres. «Bientôt cependant, dit Goethe, je devins
-inquiet et rêveur; il me sembla que j'avais trouvé tout ce qui manquait à
-mon bonheur dans la fiancée d'un autre. Charlotte aimait à m'avoir pour
-compagnon de ses promenades; le fiancé se joignait à nous toutes les fois
-que son emploi le lui permettait. Nous contractâmes ainsi l'habitude de
-vivre constamment ensemble; c'était ensemble que nous parcourions les
-champs encore humides de rosée, que nous écoutions l'hymne de l'alouette et
-le gai rappel de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand
-des orages d'été éclataient sur nos têtes, nous nous rapprochions les uns
-des autres, et, sous influence de ce constant amour mutuel, tous les petits
-chagrins de famille disparaissaient.»
-
-Goethe, obligé de s'éloigner un moment, trouva Charlotte refroidie pour lui
-à son retour; il s'éloigna pour plus longtemps, et il apprit, sur les bords
-du Rhin, le suicide du jeune _Jérusalem_. Il en attribua, peut-être
-imaginairement, la cause au même sentiment qu'il avait ressenti pour
-Charlotte et au désespoir qu'avait éprouvé Jérusalem en contemplant le
-bonheur paisible de cette jeune femme unie à son fiancé.
-
-
-XIV
-
-Goethe alors conçut _Werther_, et personnifia ses propres sentiments dans
-ce personnage fantastique. Il écrivit en quatre semaines de solitude et de
-fièvre cette maladie du coeur et cette catastrophe de la mort qui
-devinrent, à l'apparition de ce livre étrange, le manuel de l'Allemagne et
-bientôt après de l'Europe tout entière. Nos temps n'ont pas d'exemple d'une
-commotion pareille imprimée par quelques pages à l'imagination du monde.
-Pourquoi? On ne saurait le dire aujourd'hui, si ce n'est parce qu'un miasme
-de cette maladie morale du suicide par malaise de vivre était répandu dans
-l'air du siècle, et que ce miasme, concentré dans quelques pages d'un homme
-de génie, acquérait tout à coup une puissance irrésistible de corrompre
-l'imagination, d'énerver l'âme et de tuer des milliers de vies!
-
-De nombreux suicides suivirent en effet ici la lecture de ce livre. Le
-siècle était malade; il sentait qu'il portait en lui sa propre mort
-prochaine par la foi mourante dans son âme et par les révolutions couvées
-sous ses institutions; il tendait à devancer par des morts volontaires
-l'effet de ces germes morbifiques qu'il portait dans ses veines. Un livre à
-succès n'est jamais qu'une de ces deux choses: l'explosion dans une seule
-âme d'une disposition presque universelle quoique encore latente du temps,
-ou bien la prophétie d'une vérité à venir qui n'éclaire encore qu'une tête
-supérieure à l'humanité. Dans le premier cas le livre n'attend pas son
-succès une heure: il est l'étincelle sur la poudre des imaginations; dans
-le second cas il paraît comme s'il n'avait pas paru, et il attend son
-public pendant des années ou pendant des siècles.
-
-_Werther_, comme le _Génie du Christianisme_, n'attendit pas son succès une
-heure: l'électricité ne court pas plus vite d'un pôle à l'autre; le monde
-entier des jeunes gens, des amants, des femmes, des malades de coeur, se
-jeta sur ce livre.
-
-Ce livre était plein cependant de puérilités qui touchaient au ridicule, de
-naïvetés qui touchaient à la niaiserie, de germanismes de moeurs qui
-touchaient à la caricature; c'est vrai, mais le feu y était. Quand le feu
-est dans un livre, peu importe qu'il brûle de la paille, des haillons ou
-des immondices; c'est toujours la flamme; elle ne s'entache pas de ses
-impurs aliments; elle brûle, elle brille, elle éblouit, et le monde est
-fasciné.
-
-
-XV
-
-Il fut fasciné par _Werther_; mais, par un phénomène moral très-connu chez
-les grands artistes comme Goethe, pendant que le livre incendiait le monde
-l'auteur resta froid. Son imagination seule s'était échauffée en le
-composant; son coeur était resté tiède et dans ce parfait équilibre qui
-permet à l'écrivain de juger son ouvrage. C'est là la particulière
-puissance du génie de Goethe, puissance qui le fit accuser d'insensibilité.
-Plus tard il se séparait en deux parts en écrivant ses poëmes et ses
-romans; l'une de ces deux parts regardait penser et écrire l'autre, afin de
-pouvoir la diriger et la juger. Le suprême et impassible bon sens siégeait
-ainsi dans sa tête au-dessus de la féconde imagination, comme dans l'oeuvre
-de la Providence l'homme travaillait et le dieu regardait.
-
-On a fait un reproche à Goethe de cette impassibilité artistique; si le
-reproche s'adressait à l'homme, il pouvait être fondé; s'il s'adressait à
-l'artiste, il était absurde. Qu'est-ce qu'un artiste qui ne dominerait pas
-sa propre inspiration? Ce serait un fou. Qu'on ait regretté dans Goethe,
-homme, l'absence de cette sensibilité qui fait aimer et souffrir, nous le
-concevons; mais qu'on ait reproché à Goethe, artiste, son impassibilité
-presque divine, nous ne le concevons pas; l'impassibilité n'est-elle pas le
-signe de la force? Vous lui voudriez une faiblesse, il ne vous présente
-qu'une toute-puissance. Vous ne le comprendrez jamais: c'est un Phidias qui
-ne sent pas dans sa chair les coups que son ciseau donne au bloc de marbre
-dont il fait un dieu!
-
-
-XVI
-
-Presque en même temps qu'il écrivait _Werther_ pour les masses, il
-écrivait, pour l'élite, son premier drame, _Goetz de Berlichengen_. C'était
-un drame national pour l'Allemagne, puisé dans les sources historiques du
-monde chevaleresque et féodal. Ce drame imprimé rallia à ce jeune homme la
-sérieuse admiration de toute la patrie allemande. Du fond de la sombre
-maison de son père, à Francfort, le nom de Goethe, porté à la foule par
-_Werther_, porté à l'élite et aux universités par _Goetz de Berlichengen_,
-grandit, comme l'aloès, en un soleil. Les hautes sociétés de Francfort
-recherchèrent ce beau jeune homme, obscur de près dans leur bourgeoisie,
-rayonnant au loin sur toute l'Europe. Une jeune fille, belle, riche,
-séduisante, mais capricieuse, nommée _Lilli_, lui donna le désir d'un
-mariage d'amour et de raison réunis en elle. Ainsi que cela a lieu en
-Allemagne, ces amours, favorisés par les deux familles, allèrent jusqu'aux
-plus douces intimités et jusqu'aux plus saintes promesses; quelques
-caprices d'humeur de _Lilli_, quelques impatiences de Goethe rompirent
-tout. Il voyagea pour se consoler en Italie et en Sicile. Son voyage, qu'il
-a imprimé dans ses Mémoires, n'a qu'un seul intérêt, l'enthousiasme d'un
-homme du Nord pour le soleil, l'ivresse de la nature respirée sur place
-dans les parfums de Naples et de Palerme. L'homme sensuel y éclate partout,
-l'homme sensible nulle part. À peine quelques frissons d'amour à la brise
-tiède du midi, à l'aspect d'une blonde Milanaise à Rome, d'une brune
-Espagnole à Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, poëte;
-ces frissons ne vont pas jusqu'à l'âme: c'est de la jeunesse, ce n'est pas
-de la tendresse; ce coeur d'artiste pose toujours devant lui-même; les
-passions ne sont que ses études. Aussi ne vieillit-il pas, bien qu'il
-touche à sa quarantième année: il est comme ces statues de marbre de la
-galerie du Vatican, qui prennent des siècles sans prendre une ride! Goethe
-est un homme de marbre aussi; il émeut son siècle, il ne s'émeut pas.
-
-
-XVII
-
-Après ce voyage à Naples et en Sicile, voyage qu'il faut faire quand on
-veut chanter, car tout y chante dans la nature, mer, ciel, montagnes,
-atmosphère et impressions, Goethe s'arrêta quelques années à Rome. C'est là
-qu'il partagea son temps, comme l'horloge partage les heures, entre des
-sociétés douces, des promenades philosophiques, des études variées et
-universelles, telles que la peinture, la chimie, la philosophie, la poésie,
-la prose. Il se prête à tout, ne se donne à rien; il ressemble à un de ces
-philosophes scythes de l'école d'Anacharsis, qui prenait un portique
-d'Athènes pour une habitation, et qui suivait tantôt les leçons de Platon,
-tantôt les ateliers de Zeuxis ou de Phidias. Il envoyait de là à ses amis
-d'Allemagne les drames, les romans, les poëmes, les élégies qui tombaient
-de sa plume, selon la saison, au vent des sept collines.
-
-_Herman et Dorothée_, pastiche admirable d'_Homère_, poëme qui a la
-simplicité des scènes de _Nausicaa_; _le Comte d'Egmont_, tragédie moderne;
-enfin _Faust_, moitié drame, moitié poëme, toujours rêve, mais rêve du
-génie, selon nous le plus vaste, le plus haut, le plus universel de ses
-chefs-d'oeuvre. Il employa douze ans à le composer; il y résuma, comme dans
-un poëme séculaire, toute la passion, toute la foi, tout le scepticisme,
-toute la beauté morale et toute la laideur infernale de l'humanité. C'est
-le poëme d'un Manichéen; c'est le ciel et l'enfer dans un même cadre; c'est
-le drame du bon et du mauvais principe dont la nature porte malgré elle
-l'empreinte sur toutes ses surfaces. C'est la médaille à l'endroit et à
-l'envers de l'humanité, l'une portant l'effigie du bien, l'autre l'effigie
-du mal, sans que le monde, incertain, puisse dire: J'appartiens à ce dieu:
-ou, Je suis la victime de ce démon.
-
-L'esprit humain n'avait jamais osé, même dans l'antiquité, concevoir un
-pareil drame. Il faudrait convoquer la terre, le ciel et l'enfer à y
-assister.
-
-
-XVIII
-
-Ce drame de _Faust_, le voici.
-
-Mais d'abord hâtons-nous de vous dire que l'invention n'en appartient pas à
-Goethe, pas plus que l'invention d'_Ahasverus_, l'homme immortel,
-n'appartient aux innombrables poëtes qui ont chanté ce songe universel de
-l'expiation par la vie; pas plus que l'invention de _don Juan_, cette
-moquerie incarnée de la vertu, de l'amour dans la fidélité de don Juan, ce
-vampire de la femme, n'appartient à l'Espagne ou à la France.
-
-_Faust_ est une vieille tradition populaire de la vieille Allemagne,
-tradition si populaire que le docteur _Faust_, ce type de l'homme vendu au
-diable, joue un rôle dans les marionnettes comme épouvantail des petits
-enfants. De tout temps et en tout pays l'homme aspire plus haut que sa
-nature bornée ici-bas, immortelle ailleurs; de tout temps, disons-nous,
-l'homme, ambitieux d'infini, s'est cassé la tête contre les murs de sa
-prison terrestre; il a voulu être dieu, au moins pour un temps, au moins
-ici-bas, et, pour conquérir cette puissance surhumaine, il l'a empruntée
-tantôt à Dieu par la prière, tantôt au diable, cette parodie malfaisante de
-la Divinité. Ne pouvant faire un pacte avec le souverain Bien, il a tenté
-d'en faire un avec le souverain Mal, et il a dit au démon: Donne-moi la
-terre, je te donnerai mon âme.
-
-De ce pacte imaginaire, que les peuples enfants ont cru quelquefois
-réalisé, sont nées les légendes innombrables qui ont épouvanté le moyen
-âge et amusé plus tard les âges suivants. C'est un magnifique thème pour
-une imagination à la fois passionnée et métaphysique.
-
-Oui, ce sujet est le plus beau de tous pour une âme forte; nous comprenons
-qu'il ait tenté Goethe: combien de fois ne nous a-t-il pas tenté
-nous-mêmes! Mais nous avons craint de paraître impie envers le Créateur en
-prenant la création en flagrant délit de méchanceté ou de ridicule: le vase
-même mal façonné, même brisé, doit respecter le potier. Goethe n'était pas
-retenu par ce scrupule, parce qu'il était mille fois plus poëte que nous et
-mille fois moins respectueux envers l'oeuvre divine, dont les imperfections
-apparentes sont d'ineffables perfections.
-
-
-XIX
-
-Quoi qu'il en soit, Goethe eut ce bonheur de trouver son drame tout conçu
-dans l'esprit des peuples et tout popularisé dans l'oreille même des
-enfants que la lanterne magique des poëtes de rue familiarisait dès le
-berceau avec le docteur Faust et le diable. Il ne lui manquait que ce
-personnage ironique, la pire forme du diable, riant du bien et jouissant du
-mal, Méphistophélès. Mais nous nous trompons, ce personnage même ne lui
-manquait plus, car un poëte anglais, _Marlow_, l'avait déjà inventé dans un
-premier drame de Faust sous le nom de _Méphistophélis_. Goethe trouva ce
-caractère satanique tout fait; il n'eut qu'une voyelle à changer dans le
-nom de cet infernal personnage. Méphistophélès, c'est le diable de nos
-jours, c'est le Satan civilisé, c'est le démon de bonne compagnie qu'on
-appelle _ricanement_ quand il dénigre l'enthousiasme, _envie_ quand il
-salit la gloire, _libertinage_ quand il profane l'amour, _scepticisme_
-quand il ridiculise la vertu, _force d'âme_ quand il nie Dieu en le
-respirant par tous les pores. Méphistophélès, c'est un personnage que les
-jeunes écrivains et les poëtes de ces derniers temps en France ont beaucoup
-trop fréquenté, et qui donne à leur prose trop ricaneuse ou à leurs vers
-lestes et ingambes des grâces de mauvais aloi, aussi éloignées de la
-véritable grâce que le dénigrement est loin de l'enthousiasme. L'Allemand
-_Heyne_, ce petit-fils de Méphistophélès, croyant et sceptique, religieux
-et impie, pathétique et ironique, est de cette famille. Mais il y a aussi
-du _Faust_ dans les imprécations de _Job_ sur son fumier quand il
-interpelle son Créateur; il y a du _Faust_ dans Pascal quand il prend
-l'homme dans le creux de la main, comme le fossoyeur d'_Hamlet_ quand il
-pèse sa poussière et qu'il la jette à son néant. Il y a du _Faust_ à grande
-dose dans lord Byron, ce disciple de Goethe, quand il fait ricaner
-_Manfred_ devant un crâne vide. Un disciple de _Heyne_, qui vient de mourir
-à Paris, a été le spirituel et déplorable modèle de cette jeunesse infatuée
-de mauvais rire allemand. Méphistophélès inspire bien toujours la
-perversité; mais il n'inspire le génie qu'à Goethe et à Byron, et aux
-hommes de leur grande race. L'_Olympio_ de Victor Hugo a les tristesses et
-les amertumes de ce désespéré du doute; il n'a ni la bouffonnerie ni la
-grimace de ces jeunes saltimbanques de la philosophie et de la poésie;
-ceux-là dansent sur une corde tendue du ciel à la terre comme les baladins
-sur leur ficelle tendue entre deux mâts vénitiens. Hugo est un poëte,
-ceux-là sont des rimeurs. Musset, qui leur est bien supérieur, s'est trop
-inspiré de _Heyne_, au lieu de s'inspirer de lui-même; il a donné dans ses
-boutades de scepticisme l'exemple et l'excuse à ses imberbes émules. La
-poésie est descendue avec lui d'un degré du ciel: paix à sa cendre! Il
-faudra bien que la poésie y remonte si elle ne veut pas salir sa robe dans
-la lie des ruisseaux où l'on s'efforce de l'entraîner depuis quelque temps.
-Un écho de Méphistophélès, ce corrupteur du bien et ce moqueur du beau, se
-fait entendre de loin dans tous les livres de cette jeune école. _Heyne_
-lui a donné l'accent allemand à Paris; Byron, l'accent anglais; Musset et
-ses imitateurs soi-disant légers, l'accent français. Prenons garde! la pire
-des corruptions, c'est celle qui rit d'elle-même.
-
- _Sese ipsum deserere turpissimum est!_
-
-Que nous reste-t-il si nous perdons le respect au moins de notre misère?
-Mais revenons à _Faust_; nous en sommes bien loin, car nous n'en sommes
-qu'à ses parodistes.
-
-
-XX
-
-_Faust_ est la tragédie du coeur humain dans le personnage de Marguerite.
-
-_Faust_ est la tragédie de l'esprit humain aux prises avec les deux
-principes du bien et du mal dans le personnage de _Faust_!
-
-Enfin _Faust_ est la tragédie de Dieu et de Satan, le bien et le mal, dans
-le personnage de _Méphistophélès_.
-
-Marguerite, c'est le bien ou l'amour!
-
-Faust, c'est l'homme ou le doute, l'indécision, la fluctuation, le crime,
-la chute, le repentir tardif.
-
-Méphistophélès, c'est la propagande perverse du mal par le génie du mal
-pour corrompre et ruiner l'oeuvre de Dieu, l'homme et la femme.
-
-Y eut-il jamais un sujet de drame plus humain et plus surhumain à la fois?
-
-Suivez avec attention l'analyse de ce poëme épique en dialogue, que nous
-allons feuilleter avec vous. Supposez-vous spectateur, mais spectateur à
-loisir, spectateur solitaire; non devant une scène bruyante, mais devant
-votre livre et votre lampe, ayant le temps et le silence nécessaires aux
-impressions réfléchies, et mesurez l'étendue et la profondeur de cette
-oeuvre incomparable du génie moderne en Allemagne.
-
-
-XXI
-
-Il est nuit; c'est le jour de la pensée, parce qu'elle s'y recueille et
-qu'elle y recueille le monde extérieur avec elle.
-
-La scène représente une chambre haute dans un vieux château gothique des
-siècles de féodalité. Un beau jeune homme, le front déjà pâli par la
-méditation et les yeux fatigués par la veille, est renversé sur le dossier
-d'un fauteuil de bois. Il est entouré de volumes sur les sciences occultes,
-documents scientifiques ou cabalistiques. On voit que, las de la terre, il
-a tenté d'escalader le ciel par des échelons surnaturels qui se sont brisés
-sous ses pieds.
-
-«Ah! philosophie, science, théologie; ainsi j'ai tout sondé avec une
-infatigable obstination, dit-il avec amertume, et maintenant, pauvre
-insensé, me voilà aussi avancé qu'en commençant, et j'ai appris qu'il n'y a
-rien à savoir! Aucun scrupule cependant ne m'a entravé; je ne crains ni
-enfer ni diable; je n'ai ni biens, ni argent, ni honneurs, ni crédit dans
-le monde: un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix-là! C'est pourquoi,
-à la fin, je me suis précipité dans la magie.... Oh! si, par la force de
-l'esprit et de la parole, certains arcanes m'étaient enfin révélés! Si je
-pouvais découvrir ce que contient le monde dans ses entrailles!» (Il
-regarde le firmament.)
-
-«Oh! que ne jettes-tu un dernier regard sur ma misère, rayon argenté de la
-lune, toi qui m'as vu tant de fois après minuit veiller sur ce pupitre!
-Alors c'était sur un monceau de livres et de papiers, ma pauvre amie de
-là-haut, que tu m'apparaissais.... Hélas! si je pouvais au moins, sur les
-cimes des montagnes, errer dans ta douce lumière, flotter au bord des
-grottes profondes avec les esprits incorporels, m'étendre sur les prés
-avec ton crépuscule, et, libre de toutes les angoisses de la science, me
-baigner, plein de vie et de santé, dans tes rosées!
-
-«Qu'ai-je pour horizon au lieu de cela? un amas de livres rongés des vers,
-couverts de poussière; partout autour de moi des télescopes, des boîtes,
-des instruments de physique ou de chimie vermoulus, héritages de mes
-ancêtres!
-
-Et cela est un monde! Et l'on appelle cela un monde!»
-
-Après une longue et vaine lamentation sur la vanité de la science pour le
-bonheur ou même pour la lumière, Faust ouvre négligemment un volume
-cabalistique; il tombe par hasard sur le signe qui donne à l'homme la
-toute-puissance sur la nature et la toute-félicité.
-
-«Ciel! s'écrie-t-il, comme tous mes sens viennent de tressaillir à ce
-signe! Je sens tout à coup la jeune et sainte séve de la vie bouillonner
-dans mes nerfs et dans mes veines. Suis-je devenu un dieu? Tout m'est
-révélé clair et facile.»
-
-Ici un hymne magnifique, semblable sans doute à celui qui fit explosion des
-lèvres de la première créature intelligente, quand le monde entra avec son
-premier regard dans sa prunelle! Nous ne le reproduisons pas, cet hymne, à
-cause de son étendue; mais que le lecteur se représente le chant de la joie
-céleste dans la présence de Dieu.
-
-Puis Faust tourne le feuillet, et tout se voile, tout se trouble, tout se
-transfigure. «Le ciel se couvre; la lune retire sa lumière; la lampe
-s'éteint, elle fume; des lueurs de feu rouge tremblent sur mes tempes.»
-
-C'est l'Esprit corrompu de la terre qui s'approche et qui lui apparaît.
-
-
-XXII
-
-L'Esprit se dévoile dans la flamme de l'enfer.
-
-Un dialogue doublement infernal s'établit entre Faust et l'Apparition.
-Faust brave courageusement l'horreur que l'Esprit lui inspire; il
-s'abandonne à lui. L'Esprit lui parle un langage lyrique comme les étoiles
-du firmament, mystérieux comme les sept sceaux de l'abîme.
-
-Au moment où Faust va lui répondre, un de ses élèves, Wagner, apprenti
-prédicateur, entre pour le consulter sur l'éloquence.
-
-L'Esprit infernal s'évanouit, et Faust, impatienté, se moque de l'histoire
-et de la rhétorique comme de mensonges convenus pour amuser les sots.
-
-Faust, après le départ de son disciple, le maudit d'avoir fait ainsi
-évanouir l'Apparition; il se répand en invectives dignes de Job sur la
-vanité de la science; il foule aux pieds tous les livres entassés dans la
-bibliothèque de ses pères.--«Trouverai-je en eux ce qui me manque? dit-il;
-irai-je feuilleter ces milliers de volumes pour lire que partout les hommes
-se sont agités de même pour améliorer leur sort et qu'un homme heureux n'a
-jamais vécu? Et toi, crâne vide, qui parais rire de mes aspirations, ton
-ricanement veut-il me dire que l'esprit qui l'habitait s'est jadis fourvoyé
-comme le mien? Tu cherchais la pure lumière, n'est-ce pas? et tu as erré
-misérablement dans les ténèbres avec la vaine soif de la vérité!...
-Mystérieuse même en plein jour, la nature ne se laisse pas dépouiller de
-ses voiles, et, ce qu'elle veut cacher à ton esprit, tous tes efforts ne
-l'arracheront pas de son sein.»
-
-Il aperçoit une fiole d'opium qui se trouve sur les tablettes de son
-laboratoire; à l'instant l'ivresse d'un bonheur imaginaire s'empare de ses
-sens, et il chante des félicités inouïes. «Buvons courageusement, se
-dit-il; il est temps de franchir ce pas de la vie à la mort, dût-il nous
-conduire au néant!...
-
-«Sors maintenant de ton antique étui, coupe limpide, coupe de cristal si
-longtemps oubliée; tu brillais jadis aux fêtes des aïeux, et, lorsque tu
-passais de main en main, les fronts soucieux se déridaient; c'était le
-devoir du convive de célébrer en vers la beauté et de te vider d'un seul
-trait. Tu me rappelles maintes nuits de ma folle jeunesse; cette fois je ne
-te passerai plus à mon voisin, et mon esprit ne s'exercera plus à vanter
-l'artiste qui t'a façonnée; en toi repose une liqueur qui donne une rapide
-ivresse; je l'ai préparée, je l'ai choisie; qu'elle soit pour moi le
-suprême breuvage! Je la consacre comme une libation solennelle à l'aurore
-du jour.»
-
-Il porte la coupe à ses lèvres.
-
-À ce moment un chant de voix célestes se fait entendre dans les airs; c'est
-le matin du jour de Pâques. Le choeur invisible chante en vers et en
-musique triomphale:
-
- Christ est ressuscité!
- Paix sur la terre! etc.
-
-La main de Faust s'abaisse; la coupe lui échappe. Les cloches de la
-cathédrale résonnent et se mêlent à l'angélique mélodie du jour de Pâques
-dans le ciel et sur la terre.
-
-L'homme endurci s'amollit à ses joies religieuses d'enfance. «Cantiques
-célestes, s'écrie-t-il, puissants et doux! pourquoi me cherchez-vous dans
-la poussière? Résonnez aux oreilles de ceux que vous pouvez consoler.
-J'entends bien le message que vous m'apportez, mais la foi me manque pour y
-croire! Le miracle n'existe que pour la foi. Je ne puis m'élever vers ces
-sphères d'où la bonne nouvelle retentit; et cependant, accoutumé d'enfance
-à cette voix, elle me rappelle à la vie. Autrefois un baiser du divin amour
-descendait sur moi dans ce recueillement solennel du dimanche; le bruit des
-cloches remplissait mon âme de pressentiments, et ma prière était une
-voluptueuse extase; une ardeur sereine, ineffable, me poussait à travers
-les bois et les champs, et là, seul, je fondais en larmes, et je sentais
-comme éclore en moi tout un monde. Ce souvenir vivifie mon coeur rajeuni et
-me détourne de la mort! Ô chantez! sonnez, chantez encore, anges et
-cloches! Une larme a coulé, la terre m'a reconquis!»
-
-Les chants et les cloches recommencent à se faire entendre:
-
- Christ est ressuscité!...
- Etc., etc., etc.
-
-
-XXIII
-
-Ici le lieu de la scène est changé; la nuit s'est écoulée.
-
-C'est l'heure où le peuple, vieillards, ouvriers, femmes, soldats, jeunes
-filles, sortent en foule de la porte de la ville pour se répandre en repos,
-en liberté et en joie, dans la campagne. Les entretiens entrecoupés de tous
-ces groupes qui passent sont une parfaite imitation des moeurs du peuple;
-c'est le choeur dans les tragédies antiques. Ces conversations tiennent au
-sujet, comme on le verra plus tard, par le tableau de la candeur des jeunes
-filles de la bourgeoisie qui tremblent d'être séduites ou compromises aux
-yeux de la petite ville si elles se laissent approcher par la mauvaise
-compagnie. On pressent les périls, les malheurs et la honte de Marguerite,
-sans doute confondue dans ces groupes timides et charmants. Ce tableau
-repose les yeux par le contraste de la douce ignorance du peuple, qui ne
-souffre que du travail, avec les philosophes, qui souffrent de la pensée.
-
-
-XXIV
-
-_Faust_ paraît à son tour; il se promène avec son disciple Wagner; son
-coeur se dilate à l'aspect de cet essaim d'heureux peuple au premier
-sourire du printemps.
-
-«Regarde,» dit-il à Wagner dans des vers semblables à des odes d'_Horace_
-ou d'_Hafiz_; «voilà le fleuve et le ruisseau délivrés de leur couche de
-glace, etc. Tourne maintenant, du haut de ces sommets, les regards vers la
-ville; hors de la sombre porte, toute une foule variée se penche; chacun
-veut s'ensoleiller aujourd'hui. Ils fêtent la résurrection du Seigneur, et
-eux-mêmes semblent des ressuscités du fond de leurs demeures, de leurs
-chambres étroites, de leurs servitudes de négoce ou de métiers, de leurs
-bouges infects, de leurs rues fangeuses, de la nuit livide, de leurs
-cathédrales. Regarde un peu comme dans les jardins et les prés cette foule
-s'extravase, comme la rivière balance mainte barque joyeuse! J'entends déjà
-la musique des ménétriers dans les villages; c'est le paradis du peuple.»
-
-
-XXV
-
-Des paysans chantent une ronde joviale et amoureuse. Ils proposent
-respectueusement à Faust de trinquer avec eux; les services que Faust a
-rendus à ce peuple pendant une épidémie récente le font acclamer, de groupe
-en groupe, par le peuple reconnaissant.
-
-«Quelle joie ce doit être pour toi, ô grand homme! lui dit son disciple, de
-te voir ainsi honoré par cette multitude! Bienheureux celui qui peut faire
-un si puissant et si salutaire emploi de ses facultés! Le père le montre à
-son enfant; on s'informe, on s'attroupe, on s'empresse; la musique
-s'interrompt, la danse s'arrête. Tu passes; ils se rangent en haie, les
-bonnets volent en l'air. Peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent comme
-devant l'image de la Divinité!»
-
-_Faust_ déprécie éloquemment ces hommages et se dénigre lui-même. «Regarde
-plutôt décliner le soleil couchant, le jour expiré!... «Oh! que n'ai-je des
-ailes pour m'enlever dans les airs et tendre incessamment vers lui? Je
-verrais dans un éternel crépuscule ce globe dont je n'entendrais pas le
-bruit à mes pieds.»
-
-Voici la poésie de l'infini devenue mélancolie lyrique; elle dicte à Faust
-des vers dignes d'être répétés par l'écho des firmaments. Nous souffrons de
-ne pas les reproduire à votre oreille; mais ces entretiens seraient un
-volume si je n'abrégeais pas la partie extatique de ce prodigieux poëme
-pour laisser au drame pathétique l'espace qui lui appartient. Plaignez-moi
-d'abréger et plaignez-vous vous-mêmes de ne pas tout entendre.
-
-
-XXVI
-
-L'entretien de Faust et de Wagner est interrompu par un chien barbet, en
-apparence égaré, qui circule autour d'eux et qui finit par les flatter en
-rampant à leurs pieds. Wagner s'étonne; Faust soupçonne à demi un esprit
-déguisé sous la forme caressante de ce charmant animal. Il entre, suivi de
-Wagner et du chien, par la porte sombre de la ville.
-
-
-XXVII
-
-La scène change de place; on est de nouveau dans le cabinet d'étude de
-Faust. Il y est seul avec le mystérieux animal, le chien barbet.
-
-Faust ouvre l'Évangile, le chien s'agite et grogne. «_Au commencement était
-le Verbe._--Non, non, se dit-il à lui-même, au commencement était la force!
-la force, le dieu du monde!» Le chien gémit et hurle à côté de lui.
-
-Ici une imitation de la scène des sorcières de Shakspeare défigure un peu
-cette belle oeuvre. Le chien, aux paroles enchantées de Faust, apparaît
-tout à coup sous forme humaine derrière le poêle du jeune docteur. Ceci est
-évidemment de la part de Goethe un sacrifice à la triviale popularité de la
-tradition puérile de l'Allemagne. Il faut laisser cette scène aux enfants
-et au peuple infatués de la sorcellerie du moyen âge, et ne voir dans le
-barbet changé en homme, et en homme cachant un esprit démoniaque sous ses
-formes humaines, que l'inspiration manichéenne du mal conseillant le mal à
-tout ce qui respire.
-
-Ceci admis, le rôle du mal, caché sous la forme de Méphistophélès, devient
-vrai comme le monde réel et pittoresque comme l'incarnation de toute
-perversité. Goethe, quoique bien peu avancé dans la vie, puisqu'il n'avait
-que quarante ans quand il composait _Faust_, se montre un observateur
-consommé de la malice humaine et de la séduction par la passion. S'il avait
-peu senti par lui-même, il avait tout compris dans les autres. Jamais la
-force lyrique et la force impassible et analytique de l'observation ne
-furent plus étrangement réunies dans un même homme. Poursuivons.
-
-
-XXVIII
-
-À ce moment Méphistophélès apparaît sous le costume d'un étudiant allemand
-élégamment vêtu, l'épée au côté, le manteau rejeté avec grâce sur l'épaule,
-le sourire du sceptique sur les lèvres, le ricanement ironique dans
-l'accent, la physionomie indécise entre l'homme d'esprit moderne et le
-satyre antique; ses gestes sont saccadés et forcés comme ceux de l'homme
-qui dit une chose et qui en pense une autre. On dirait que Goethe a
-fréquenté, dans les tavernes de Francfort, ces êtres dépravés qui masquent
-à demi le vice sous l'élégance et le crime sous l'hypocrisie. _Faust_, en
-esprit fort qui a si souvent évoqué les puissances occultes de la nature,
-n'est nullement étonné; il conserve son sang-froid; il cause familièrement
-avec l'hôte infernal de sa solitude.
-
---«Qui es-tu?--Je suis l'Esprit qui _nie tout et toujours_; je lutte contre
-tout ce qui est pour le vicier ou le détruire, et je ne puis réussir: tout
-renaît et subsiste malgré moi.»
-
-Ceci est dit en vers d'une métaphysique aussi poétique qu'elle est
-profonde, mais c'est le sens. On voit combien Goethe, tout esprit
-sceptique qu'il était, avait compris, jeune, que l'extrême scepticisme
-était l'extrême forme, la forme satanique de tout mal. Car le scepticisme
-complet mène au mépris de la création, de soi-même et de Dieu: c'est le
-suicide par le blasphème, c'est le déicide par le désespoir.
-
-Dans la scène suivante, Méphistophélès, transfiguré en jeune et brillant
-gentilhomme, pervertit de plus en plus l'esprit malade de Faust. Il lui
-fait apparaître, tantôt dans ses songes, tantôt dans ses veilles, des
-esprits secondaires qui jouent avec la création ou qui la raillent.
-
-Après l'avoir ainsi fasciné, il propose à Faust d'être son serviteur
-ici-bas, pourvu qu'il s'engage à se donner à lui dans l'autre monde. Le
-pacte, délibéré en dialogue, est conclu et signé.
-
---«Je te mènerai loin, se dit tout bas Méphistophélès, car tu es une de ces
-âmes qui ne s'arrêtent jamais dans leur course effrénée vers la science ou
-vers la puissance!»
-
-
-XXIX
-
-Un disciple de Faust frappe à la porte. Méphistophélès revêt la robe et la
-figure du docteur; il reçoit l'étudiant; il répond à ses questions sur la
-logique, la métaphysique, la jurisprudence, la médecine, en embrouillant
-tellement la tête du jeune homme de définitions scolastiques et absurdes
-que Pascal lui-même ne démontrerait pas mieux le néant emphatique de
-l'esprit humain et la vanité sonore de ce que nous appelons _savoir_. «Mon
-cher ami, finit-il par dire à l'écolier stupéfait, la théorie est grise et
-l'arbre de la vie est vert; cueillez ses fruits. Va maintenant, ajoute-t-il
-à part et à voix basse; crois dans ton orgueil que tu es semblable à Dieu,
-_qui sait le bien et le mal_; suis ce vieux dicton de ton cousin le
-serpent. Ta prétendue ressemblance avec Dieu pourra bien t'inquiéter
-quelque jour!»
-
-Il rentre ensuite auprès de Faust et l'emmène, en brillant équipage, à
-travers le monde, qui ne le reconnaît plus. La toile tombe.
-
-
-XXX
-
-Encore un changement de scène; on est transporté dans une taverne de
-débauchés à Leipzig. Les convives boivent, chantent, se racontent leurs
-amours.
-
-Méphistophélès entre avec Faust, lie conversation avec ces buveurs; il fait
-jaillir pour eux tous les vins qu'ils désirent du bois de la table; puis il
-allume une flamme qui leur brûle les doigts, et s'envole, en se moquant
-d'eux, hors de la tabagie. «Voilà, mes amis, ce que c'est qu'un miracle!»
-dit-il en riant.
-
-Les deux personnages, l'un menant l'autre, apparaissent ensuite dans un
-long sabbat de sorcières, vaine imitation de Shakspeare, puérilité poétique
-grotesque de détails, qui n'est propre qu'à amuser l'imagination d'enfants
-ou de la populace dans un conte de fée. Les esprits sérieux se détournent
-de ces débauches d'imagination, qui ne servent qu'à détruire la belle
-illusion du drame pathétique dans lequel nous allons enfin entrer.
-
-
-XXXI
-
-Attention! nous y voici.
-
-On est dans une rue de la ville; Marguerite passe seule et les yeux baissés
-auprès de Faust.
-
-FAUST.
-
-Ma belle demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et ma protection pour
-vous conduire où vous allez?
-
-MARGUERITE.
-
-Je ne suis ni demoiselle ni belle, et je n'ai besoin de personne pour me
-conduire à la maison.
-
-FAUST.
-
-Par le ciel! cette enfant est la beauté accomplie! Je ne vis de ma vie rien
-de pareil. Si convenable, si modeste, et cependant si entraînante. Le rose
-de ses lèvres, l'éclat de ses joues! non, jamais je ne saurais l'oublier.
-La manière dont elle baisse les yeux s'est incrustée à fond dans mon coeur.
-Et cette robe courte qui laisse entrevoir ses pieds fugitifs! D'honneur,
-c'est à ravir les yeux et la pensée. (_Survient Méphistophélès._) Il faut
-que tu me procures cette charmante jeune fille.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Laquelle?
-
-FAUST.
-
-Celle qui vient de passer à l'instant.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Celle-là? Bon! Elle vient de chez son prêtre, qui lui a donné à bon droit
-l'absolution; je m'étais glissé derrière le confessionnal. Mais c'est
-l'innocence même que cette enfant: je n'ai aucun pouvoir sur elle!
-
-Faust insiste avec l'autorité et la véhémence de la passion qui veut être
-servie et non conseillée: «Quelque chose seulement d'elle, un fichu de son
-cou, une chose qui l'ait touchée!--Eh bien! dit Méphistophélès, je ferai
-plus: elle est maintenant sortie de sa demeure, je vais t'introduire dans
-sa chambre; là tu pourras tout seul te repaître dans l'atmosphère qu'elle
-habite en paix, atmosphère d'espérance et d'illusion.»
-
-
-XXXII
-
-La scène change; c'est le soir du même jour. Marguerite, rentrée, est seule
-dans sa chambre, tresse ses nattes de cheveux et les relève de ses mains
-enfantines autour de sa tête. Elle rêve à haute voix en se parant. «Je
-voudrais bien savoir, murmure-t-elle, quel était ce jeune seigneur
-d'aujourd'hui. Il est bien beau et il doit être de noble race; cela se lit
-sur son visage; autrement il n'aurait pas été si familier.» (_Elle sort de
-nouveau._)
-
-Méphistophélès et Faust paraissent sur le pas de la porte; c'est là une des
-plus charmantes scènes inventées par le génie divin ou satanique de
-l'amour, et dont on ne trouve de trace ni dans le drame antique ni dans le
-moderne. Shakspeare même dans son chef-d'oeuvre, _Roméo et Juliette_, n'a
-pas cette délicieuse invention: la respiration de l'atmosphère aimée dans
-laquelle respire la personne qu'on aime! la visite au vide animé qui a
-contenu l'idole de ses yeux. Écoutez:
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust intimidé par ce sanctuaire_.
-
-Entre tout doucement; allons! entre!
-
- FAUST, _après un moment de silence_.
-
-Je t'en supplie, laisse-moi tout seul.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS, _furetant dans toute la chambre_.
-
-Toute jeune fille n'a pas cette élégante propreté dans son pauvre asile.
-
-FAUST, _parcourant la chambre d'un regard avide et enthousiasmé, sent son
-libertinage se changer en respect de l'innocence dans son coeur_.
-
-Oh! salut, doux demi-jour qui règnes dans ce sanctuaire! Empare-toi de mon
-coeur, douce peine du désir d'amour qui vis altéré de la rosée de
-l'espérance! Comme tout respire ici la paix, l'ordre et le contentement!
-Dans cette pauvreté que de richesse! Dans ce réduit sombre, que de
-félicité! (_En s'approchant du fauteuil de famille_:)
-
-Ô toi qui, dans leur joie ou dans leur douleur, as reçu les aïeux sur tes
-bras ouverts! combien de fois des groupes d'enfants, les mains tendues, ont
-dû se suspendre autour de ce trône patriarcal! Ici même, peut-être, ma
-bien-aimée, reconnaissante envers son divin Christ, enfant aux joues
-fraîches et saines, est venue pieusement baiser la main amaigrie de
-l'aïeul. Je sens, jeune fille, ton esprit d'ordre et d'économie murmurer
-autour de moi; cet esprit d'arrangement nature là ton sexe, qui te souffle
-comment on étend proprement le tapis sur la table cirée, comment on
-saupoudre le parquet de sable! Ô douce main, semblable à la main d'une
-créature céleste, tu fais de cet asile un paradis! (_L'aspect de cette
-chambre lui inspire des pensées délicieuses, mais toujours pures. Il ne se
-reconnaît plus; l'air saint qu'il respire le sanctifie à son insu._) Quelle
-atmosphère surnaturelle m'enveloppe? Je venais ici pour précipiter par la
-violence le moment de la possession, et je me perds en songes de
-respectueux amour. Sommes-nous donc le jouet de chaque impression de l'air?
-Et si tout à coup elle venait à entrer, comme tu expierais vite l'audace
-d'avoir profané son asile! comme il serait petit devant toi, comme il
-rentrerait en terre sous tes pieds, le grand homme!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Vite! je l'aperçois en bas qui monte!
-
-FAUST.
-
-Éloignons-nous; je ne reviendrai jamais!
-
-Mais, avant qu'il s'éloigne, Méphistophélès, habile à préparer de loin la
-séduction, présente une cassette à Faust.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Voici une cassette passablement lourde; je suis allé la prendre quelque
-part; glisse-la toujours dans cette armoire, et je te jure que la tête lui
-tournera. J'ai mis dedans bien des petites choses pour en gagner une autre.
-Tu sais, un enfant est enfant, un jeu est un jeu.
-
-FAUST, _retenu maintenant par un scrupule, hésite_.
-
-Je ne sais si je dois!...
-
-Poussé par Méphistophélès, il finit par glisser la cassette dans
-l'armoire.--Ils s'évadent sans être vus.
-
-
-XXXIII
-
-Marguerite entre, sa lampe à la main. Elle est toute troublée; elle chante
-pour se rassurer la ballade du roi de _Thulé_, comme Desdémona chante la
-romance du _Saule_: le chant est un compagnon de l'âme peureuse. «J'étouffe
-ici!» dit-elle. Elle ouvre machinalement l'armoire pour serrer ses habits
-de fête; la cassette se rencontre sous sa main. Elle s'étonne, elle se
-demande comment cette cassette a été déposée là, elle l'ouvre en tremblant:
-les bijoux la frappent et l'éblouissent. «Je voudrais voir comment ce
-collier siérait à mon cou.»
-
-Elle s'en pare et va se regarder au petit miroir.
-
---«Si seulement les boucles d'oreilles étaient à moi? Je suis tout autre
-ainsi. À quoi te sert donc la beauté, ô jeunesse? Personne ne fait
-attention à nous; tout va à l'or, tout dépend de l'or! Ah! pauvres, pauvres
-que nous sommes!...»
-
-
-XXXIV
-
-La toile tombe sur l'éblouissement et l'hésitation de la pauvre enfant. La
-toile se relève sur Faust et Méphistophélès qui causent ensemble.
-
---«Pensez donc, dit Méphistophélès avec humeur; la parure que je m'étais
-procurée pour _Gretchen_, un prêtre l'a escamotée.» La mère vient à
-découvrir la chose; aussitôt un frisson la prend, la pauvre femme. Elle a
-toujours son front plongé dans son livre de prières; elle flaire un à un
-tous les meubles pour s'assurer si l'objet est saint ou profane; elle
-sentit donc clairement que l'objet n'apportait pas grande bénédiction dans
-sa maison. «Mon enfant, s'écria-t-elle, bien mal acquis pèse sur l'âme et
-brûle le sang. Consacrons ceci à la Mère de Dieu, et la manne du ciel
-descendra sur nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «Il ne peut
-être impie, dit-elle, celui qui a si galamment apporté cette cassette ici.»
-La mère fait venir un prêtre: il leur promet toutes les joies du paradis et
-les laisse tout édifiées.--«Et Gretchen? demande Faust.--«Elle est
-maintenant inquiète, agitée, ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle doit,
-rêve nuit et jour aux bijoux, et bien plus à celui qui les a
-apportés!»--Faust supplie Méphistophélès de lui procurer un autre écrin
-plus riche pour remplacer celui que la mère de Gretchen a enlevé à sa
-bien-aimée.
-
-
-XXXV
-
-Le lieu change; on est dans la maison d'une voisine pauvre, à laquelle
-Marguerite vient raconter naïvement qu'elle a trouvé une seconde cassette
-pleine de merveilles dans son armoire.
-
---«Ne va pas le dire cette fois à ta mère,» lui recommande la voisine;
-«elle la porterait encore en présent à l'église.»
-
-La voisine ajuste la parure au front, au cou, aux doigts de
-Marguerite.--«Quel dommage, dit la belle enfant, de ne pouvoir ainsi me
-montrer ni dans la rue ni dans l'église!--Viens me voir souvent, lui dit la
-voisine; là tu pourras t'en parer en cachette et te promener une petite
-heure devant le miroir.»
-
-La scène est délicieuse d'enfantillage d'un côté, de bavardage de l'autre.
-
-Méphistophélès l'interrompt en paraissant. Il semble frappé de respect à la
-vue de Marguerite étincelante de bijoux; il raconte à la voisine que son
-mari absent est mort à Padoue, laissant un trésor, et comment il peut lui
-amener un témoin de sa mort, le soir, dans son petit jardin derrière la
-maison, pourvu que la charmante Marguerite s'y trouve aussi à la nuit
-tombante. Il obtient ainsi par astuce une entrevue de Marguerite et de
-Faust. L'innocente jeune fille y consent par obligeance pour la voisine,
-sans prévoir le piége.
-
-Faust, prévenu par Méphistophélès du rendez-vous promis, s'y rend avec son
-guide satanique. La scène dans le jardin de la veuve est une délicieuse
-pastorale de l'Éden, dont Méphistophélès, qui converse avec la veuve, est
-le serpent sous l'herbe.
-
-
-XXXVI
-
-Faust se plaint à Marguerite de sa triste condition de voyageur, qui le
-condamne à ne rien aimer de permanent; il touche de pitié le coeur naïf de
-la belle enfant.
-
-MARGUERITE.
-
-Oh! moi!.... songez à moi quelquefois un petit moment; j'aurai assez de
-temps pour me souvenir de vous!
-
-FAUST.
-
-Vous êtes donc beaucoup seule?
-
-MARGUERITE.
-
-Hélas! oui. Notre ménage est petit, encore faut-il s'en occuper; il faut
-faire le feu, préparer les aliments, balayer, tricoter et coudre, et courir
-ici et le soir et le matin. Cependant nous pourrions, ma mère et moi, nous
-donner moins de tracas; mon père a laissé en mourant un joli petit avoir,
-une maisonnette et un jardin hors de la ville. Mon frère est soldat; ma
-petite soeur est morte. La pauvre enfant m'a causé bien des peines;
-pourtant je ne regretterais pas de les reprendre pour elle: la pauvre
-enfant m'était si chère!
-
-FAUST.
-
-Un ange! si elle te ressemblait.
-
-MARGUERITE.
-
-C'était moi qui l'élevais, et elle m'aimait de tout son coeur. Elle était
-née après la mort de mon père; le chagrin avait tari le sein de ma mère;
-vous comprenez qu'elle ne pouvait penser à allaiter le pauvre petit
-vermisseau. Je l'élevai toute seule avec du lait et de l'eau, au point que
-c'était mon enfant; dans mes bras, sur mes genoux, elle me souriait,
-jouait, grandissait.
-
-FAUST.
-
-N'as-tu pas senti alors le bonheur le plus pur?
-
-MARGUERITE.
-
-Oh! oui! Mais il y avait aussi bien des heures pénibles: le berceau était
-placé la nuit auprès de mon lit; son moindre mouvement me réveillait; il
-fallait lui donner à boire, la coucher à côté de moi, et, si elle ne se
-taisait pas vite, se lever du lit et marcher pieds nus à travers la chambre
-en la berçant; ce qui n'empêchait pas, sitôt le jour venu, d'être au
-lavoir, au marché, et ainsi de suite, comme je serai demain. Dame!
-Monsieur, on n'a pas le coeur bien à l'aise, mais on en goûte mieux son
-repas et son repos.
-
-Ce charmant babillage de jeune fille, qui paraît oiseux peut-être ici au
-lecteur, a un triple but caché dans l'esprit de l'auteur, qui prépare ainsi
-son pathétique dans le drame. D'abord il prouve l'innocente et naïve
-confiance de la jeune fille; puis il annonce au spectateur qu'elle a un
-frère chéri au service, frère dont la mort accidentelle sera bientôt un
-crime de son amour pour Faust; puis enfin cette tendresse pour sa petite
-soeur, qu'elle élève si maternellement au berceau, prépare un contraste
-terrible avec le crime de délire qui lui fera plus tard sacrifier à la
-fièvre le propre fruit de ses entrailles. Ce sont les trois coups de
-pinceau qui paraissent flotter au hasard sur la toile et qui sont trois
-merveilleuses combinaisons calculées du grand peintre de caractère et de
-situation!
-
-Pendant cet entretien des deux amants, Méphistophélès s'entretient à
-l'écart avec la voisine. Il lui fait astucieusement entendre à demi mot que
-son coeur est tendre et libre, et qu'il pourrait bien, s'il l'osait, se
-présenter à elle pour finir son dur veuvage. La voisine va au-devant de ces
-galanteries de Méphistophélès, et sa ruse diabolique a un complice tout
-stylé dans la vanité de la voisine veuve, intéressée à la séduction de
-Marguerite pour mieux séduire elle-même le coeur de Méphistophélès. (_Ils
-passent._)
-
-Faust et la jeune fille passent à leur tour devant le spectateur en se
-promenant dans le jardin.
-
-FAUST.
-
-Ainsi tu m'as reconnu, petit ange, dès que j'ai mis le pied dans le jardin?
-
-MARGUERITE.
-
-Ne l'avez-vous pas vu? Je baissais les yeux.
-
-FAUST.
-
-Et tu me pardonnes la liberté que j'ai prise de t'aborder et de te parler
-l'autre jour, au moment où tu sortais de l'église?
-
-MARGUERITE.
-
-Je me sentais toute troublée; jamais rien de pareil ne m'était arrivé, et
-personne n'avait rien à dire sur mon compte. Ô mon Dieu! me disais-je, il
-faut qu'il ait trouvé dans ton air quelque chose de bien hardi et de bien
-immodeste pour se croire en droit d'aborder ainsi sans inconvenance une
-jeune fille! Je l'avouerai, cependant, je ne sais quoi s'est remué là (sur
-son coeur) pour vous. Toujours est-il que j'étais mécontente de moi de
-n'être pas assez indignée contre vous!
-
-FAUST, _voulant la serrer contre son coeur_.
-
-Chère âme!
-
-MARGUERITE.
-
-Laissez un peu! (_Elle cueille une marguerite du jardin et elle l'effeuille
-en rêvant._)--Il m'aime!--Il ne m'aime pas!--Il m'aime! (_Elle jette un cri
-de joie._)
-
-FAUST.
-
-Oui, céleste enfant; laisse la voix d'une fleur être pour nous l'oracle de
-Dieu! Il t'aime! Comprends-tu ce que ce mot veut dire: il t'aime!
-
-(_Il lui prend les deux mains dans les siennes._)
-
-MARGUERITE.
-
-Je me sens toute tressaillir.
-
-FAUST, _avec un sincère et ardent enthousiasme_.
-
-Oh! ne tremble pas! Que ce regard, que cette étreinte te disent
-l'inexprimable par les paroles! Se livrer sans réserve l'un à l'autre,
-s'enivrer d'une félicité qui doit être éternelle, oui, éternelle! car la
-fin d'un tel bonheur serait le désespoir! Oh! non, non! point de fin! point
-de fin!
-
-Marguerite serre sa main, se dégage et s'échappe.
-
-Méphistophélès et la veuve repassent en causant tout bas par l'allée du
-jardin rapprochée du spectateur.
-
-MARTHE (c'est le nom de la voisine).
-
-Voici la nuit.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Oui, nous nous retirons.
-
-MARTHE.
-
-Je vous engagerais bien à rester plus longtemps, mais on est si méchant
-ici! Et notre jeune couple?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Enfuis là-bas dans l'allée, les joyeux papillons!
-
-MARTHE.
-
-Il en paraît bien épris.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Et elle aussi éprise de lui; c'est le cours du monde.
-
-Ils sortent du jardin. Pendant qu'ils s'éloignent, une scène de badinage
-amoureux, naïve et tendre, se laisse entrevoir et entendre dans un petit
-pavillon du fond du jardin entre les deux amants heureux de leurs aveux,
-affligés de leur séparation. C'est de l'_Albane_ à côté d'un _Rembrandt_,
-la lumière et l'ombre.
-
-
-XXXVII
-
-La scène suivante se passe quelque temps après sur les plus hautes cimes du
-Tyrol. Faust, non rassasié, mais ennuyé de son bonheur, est allé se reposer
-de sa félicité dans la solitude et dans la contemplation extatique de la
-nature.
-
-Méphistophélès l'y a suivi, comme le doute suit la foi, pour l'empêcher de
-s'enraciner dans l'âme pieuse.
-
-Ici Goethe s'étend dans ses pensées aussi loin que l'espace et s'élève
-aussi haut que les étoiles. Sa vraie nature intellectuelle, son panthéisme
-véritablement indien, c'est-à-dire une divinisation vague de l'oeuvre au
-lieu de l'ouvrier; une immersion les yeux fermés, à tout risque de l'âme,
-dans le sein de la nature matérielle et intellectuelle, éclatent dans les
-monologues de Faust comme dans son dialogue avec le génie du doute et du
-mal. Nous ne vous en donnerons ici que les principales éjaculations. Elles
-sont les plus beaux éclairs de paroles qui entr'ouvrent aux regards l'âme
-mystérieuse du grand poëte.
-
-«Esprit sublime!» s'écrie-t-il en s'adressant à je ne sais quelle
-toute-puissance occulte, qui est peut-être la science, peut-être la foi,
-peut-être le génie infernal auquel il s'est donné pour disciple, «esprit
-sublime! tu m'as donné tout ce que je demandais. Ce n'est pas en vain que
-tu as tourné vers moi ton visage à travers le feu! Tu m'as donné la
-puissante nature pour royaume, la force de la sentir, la volupté d'en
-jouir! Tu fais passer en revue devant moi la foule de tout ce qui a vie; tu
-m'apprends à reconnaître mes frères dans le buisson silencieux, dans l'air,
-dans les eaux; et lorsque la tempête mugit et gronde dans la forêt, roulant
-les pins gigantesques, secouant avec fracas leurs branches et déracinant
-leurs souches; lorsque le bruit de leur chute fait retentir de coups sourds
-l'écho des montagnes, alors tu me conduis dans l'asile paisible des
-grottes, et les merveilles de ma propre conscience se révèlent par la
-réflexion à moi; et la lune pure et sereine monte à mes yeux, apaisant sous
-ses rayons toutes choses...
-
-«Oh! combien je sens cependant que rien de parfait n'est la part de
-l'homme! Tu m'as imposé, au milieu de ces délices qui me confondent avec la
-Divinité, un compagnon dont je ne saurais déjà plus me passer. Froid et
-superbe, d'un souffle de sa parole il réduit tous tes dons à néant! Il
-nourrit dans ma poitrine une ardeur insatiable qui me pousse sans cesse
-vers cette douce image (Marguerite). Ainsi je vais, comme un homme ivre,
-des désirs à la jouissance, et dans la jouissance je regrette le désir!»
-
-Méphistophélès le raille sur cet enthousiasme vide. «Tu appelles cela,» lui
-dit-il, «un plaisir surnaturel? S'étendre sur les montagnes dans la nuit et
-la rosée, embrasser dans ses extases le ciel et la terre, se gonfler
-jusqu'à se croire un dieu, creuser avec la perplexité du pressentiment la
-moelle de la terre, sentir se résumer dans sa poitrine l'oeuvre entière des
-six jours, jouir je ne sais de quoi, et conclure l'extase sublime (en
-ricanant) je n'ose dire comment!»
-
---«Fi sur toi!» s'écrie avec dégoût Faust indigné de voir profaner par
-cette ironie Dieu, la nature, la pensée, l'amour.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Ta bien-aimée, en attendant, est dans la sombre ville, et tout lui pèse,
-tout la chagrine; elle t'aime au delà de sa puissance de sentir; le temps
-lui paraît lamentablement long; elle s'accoude à sa fenêtre, regarde passer
-les nuages au-dessus des vieux murs gris de la ville. _Que ne suis-je un
-petit oiseau?_ Ainsi chante-t-elle en elle tout le long du jour, la moitié
-des nuits!
-
-FAUST.
-
-Serpent, vil serpent!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Peu m'importe, pourvu que je t'enlace.
-
-FAUST.
-
-Sors d'ici, misérable, et ne prononce pas le nom de l'angélique créature,
-et ne viens pas présenter à ma passion sainte un profane désir!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Qu'en résulterait-il? Elle croit que tu t'es enfui!
-
-FAUST.
-
-Non, je suis de coeur et d'esprit auprès d'elle; je ne puis jamais
-l'oublier, jamais la perdre. Oui, j'envie le corps du Seigneur quand ses
-lèvres pieuses y touchent!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Bravo! mon cher. Je vous ai souvent enviés, moi, couple de jumeaux couché
-parmi les roses!
-
-Faust, qui se sent dominé et entraîné à perdre ce qu'il aime, s'invective
-lui-même et pleure sur sa victime. Méphistophélès rit et raille.
-
-
-XXXVIII
-
-La scène se transforme: on voit Marguerite seule dans sa petite chambre,
-filant au rouet; elle chante une complainte délicieuse et mélancolique sur
-son propre sort:
-
- Adieu mes jours de paix!
- Mon âme est navrée! etc.
-
- Où il n'est pas,
- Là est ma tombe! etc.
-
- C'est lui qu'à ma fenêtre
- Je cherche à l'horizon! etc.
-
- Et son air noble!
- Et sa parole pénétrante!
- Et sa main qui presse la mienne!
- Ô ciel! Et son baiser! etc.
-
- Adieu mes jours de paix!
- Mon âme est navrée! etc.
-
-Après cette apparition et cette complainte mélancolique qui fait lire dans
-le coeur muet de Marguerite, la scène est transportée de nouveau au jardin
-de Marthe, la voisine veuve, entremetteuse des entrevues. Écoutez ce
-dialogue que Goethe a surpris mot à mot entre les lèvres de l'amant et
-l'oreille de l'amante. Qui ne l'a pas entendu une fois au moins dans sa
-vie? L'âme pieuse de la femme, être plus divin que nous dans ses
-aspirations, parce qu'il est moins distrait et plus sensible, s'y retrouve
-tout entière. Dans quel drame antique, dans quel drame français
-trouverez-vous une telle scène? Racine lui-même, qu'on appelle tendre,
-a-t-il soupiré ainsi dans _Esther_? Il y a aussi loin de ces tragédies
-d'apparat à cette tragédie de l'âme qu'il y a loin de la déclamation
-théâtrale au sang chaud qui crie en suintant de la blessure secrète du
-coeur.
-
-MARGUERITE, FAUST, _seuls au jardin_.
-
-MARGUERITE.
-
-Promets-moi, Henri!
-
-FAUST.
-
-Tout ce qui est en ma puissance.
-
-MARGUERITE.
-
-Eh bien! dis-moi, comment te comportes-tu avec la religion? Tu es un bon,
-un excellent coeur; mais je crois que tu n'en as pas beaucoup.
-
-FAUST.
-
-Laissons cela, mon enfant! Tu sens ma tendresse envers toi; pour ceux que
-j'aime je donnerais mon sang et ma vie; je ne veux troubler personne dans
-ses sentiments et sa foi.
-
-MARGUERITE.
-
-Ce n'est pas tout; il faut y croire.
-
-FAUST.
-
-Faut-il?
-
-MARGUERITE.
-
-Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! Tu ne respectes pas non plus les
-saints sacrements.
-
-FAUST.
-
-Je les respecte.
-
-MARGUERITE.
-
-Mais sans les désirer. Depuis longtemps tu n'es pas allé à la messe, à
-confesse. Crois-tu en Dieu?
-
-FAUST.
-
-Ma douce amie, qui oserait dire: Je crois en Dieu? Interroge les prêtres ou
-les sages, et leur réponse ne te semblera qu'une raillerie à l'adresse de
-celui qui leur aura fait cette question.
-
-MARGUERITE.
-
-Ainsi tu n'y crois pas?
-
-FAUST.
-
-Tu me mésentends, ô gracieux visage! Qui oserait nommer Dieu et faire cette
-profession: Je crois en lui? Quel être sentant pourrait prendre sur lui de
-dire: Je ne crois pas en lui? Celui qui contient tout, soutient tout, ne
-contient-il et ne soutient-il pas toi, moi, lui-même? La voûte du firmament
-ne s'arrondit-elle pas là-haut? Ici-bas, la terre ferme ne s'étend-elle
-pas? Et les étoiles éternelles ne se montrent-elles pas en nous regardant
-avec amour? Mon oeil ne se plonge-t-il pas dans ton oeil, et alors tout
-n'afflue-t-il pas vers ton cerveau et vers ton coeur? Tout ne flotte-t-il
-pas dans un éternel mystère, invisible, visible, autour de toi? Remplis-en
-ton coeur aussi grand qu'il est, et, quand tu nageras dans la plénitude de
-l'extase, nomme ce sentiment comme tu le voudras: nomme le bonheur! foi!
-amour! Dieu! je n'ai point de nom pour cela! Le sentiment est tout; le nom
-n'est que bruit et fumée, obscurcissant la céleste flamme.
-
-MARGUERITE.
-
-Tout cela est bel et bon; le prêtre dit bien à peu près la même chose, mais
-avec des mots un peu différents.
-
-FAUST.
-
-En tous lieux tous les coeurs que la clarté des cieux illumine parlent
-ainsi chacun dans sa langue; pourquoi ne le ferais-je pas, moi, dans la
-mienne?
-
-MARGUERITE.
-
-À l'entendre ainsi, la chose peut paraître raisonnable; cependant j'y
-trouve encore du louche, car tu n'as point de christianisme.
-
-FAUST.
-
-Chère enfant!
-
-MARGUERITE.
-
-Déjà depuis longtemps je souffre de te voir dans la compagnie....
-
-FAUST.
-
-Que veux-tu dire?
-
-MARGUERITE.
-
-Cet homme que tu as avec toi m'est, au fond de l'âme, odieux. Rien dans ma
-vie ne m'a enfoncé le trait plus avant que le repoussant visage de cet
-homme.
-
-FAUST.
-
-Chère mignonne, ne le crains pas.
-
-MARGUERITE.
-
-Son approche me tourne le sang. Je suis cependant bienveillante pour les
-autres hommes; mais autant je brûle du désir de te regarder, autant
-l'aspect de cet homme m'inspire une secrète horreur; et c'est ce qui fait
-que je le tiens pour un coquin! Dieu me pardonne si je lui fais injure!
-
-FAUST.
-
-Il faut bien qu'il y ait aussi de ces oiseaux-là.
-
-MARGUERITE.
-
-Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. S'il se montre à la porte, il a
-toujours l'air si ricaneur et presque fâché. On voit qu'il ne prend aucune
-part à rien. Il porte écrit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je
-suis si bien dans tes bras, si libre, si à l'aise! et sa présence me serre
-le coeur.
-
-FAUST.
-
-Ange plein de pressentiments!
-
-MARGUERITE.
-
-Cela me domine à tel point que, dès qu'il s'approche de nous, je crois en
-vérité que je ne t'aime plus. Aussi, lorsqu'il est là, je ne saurais prier
-et j'ai le coeur rongé intérieurement. Il en doit être, Henri, de même pour
-toi.
-
-FAUST.
-
-C'est de l'antipathie!
-
-MARGUERITE.
-
-Il faut que je te quitte.
-
-FAUST.
-
-Ah! ne pourrai-je jamais passer tranquillement une heure sur ton sein,
-serrer mon coeur contre ton coeur et confondre mon âme dans la tienne!
-
-MARGUERITE.
-
-Encore si je dormais seule, je laisserais bien volontiers pour toi les
-verrous ouverts ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et, si elle nous
-surprenait, j'en mourrais sur la place.
-
-FAUST.
-
-Chère ange, sois sans inquiétude. Tiens! ce flacon: trois gouttes de ce
-breuvage suffiront pour que la nature s'endorme doucement en un sommeil
-profond.
-
-MARGUERITE.
-
-Que ne ferais-je point pour toi! J'espère qu'il ne lui en peut résulter
-aucun mal?
-
-FAUST.
-
-Autrement, cher amour, est-ce que je te le conseillerais?
-
-MARGUERITE.
-
-Quand je te vois, je ne sais quoi me force à vouloir tout ce que tu veux,
-et j'ai déjà tant fait pour toi qu'il ne me reste plus rien à faire.
-
-(_Entre Méphistophélès._)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-La brebis est-elle partie?
-
-FAUST.
-
-Viens-tu encore d'espionner?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Non, mais j'ai tout saisi fort scrupuleusement. Maître docteur, on vous a
-fait la leçon, et j'espère que vous en profiterez. Les filles trouvent
-toutes leur compte à ce qu'on soit pieux et simple, à la vieille mode.
-«S'il cède sur ce point, pensent-elles, nous en aurons bon marché à notre
-tour.»
-
-FAUST.
-
-Monstre, ne vois-tu pas combien cette âme fidèle et sincère, toute remplie
-de sa foi, qui suffit à la rendre heureuse, souffre saintement de se sentir
-forcée à croire perdu l'homme qu'elle chérit entre tous?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Amoureux insensé et sensible, une petite fille te mène par le nez!
-
-FAUST.
-
-Grotesque ébauche de boue et de feu!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Et la physionomie, comme elle s'y entend à ravir! En ma présence elle se
-sent toute je ne sais comment; mon masque lui révèle un esprit caché; elle
-sent, à n'en pas douter, que je suis un génie, peut-être bien aussi le
-diable. Eh! eh! cette nuit...
-
-FAUST.
-
-Que t'importe?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-C'est que j'en ai aussi ma part de joie.
-
-
-XXXIX
-
-Après cette scène, où l'on pressent deux crimes involontaires dans une
-imprudence soufflée aux deux amants par le génie qui corrompt tout, jusqu'à
-l'amour, beaucoup de mois se passent sans qu'on sache ce qui est advenu de
-Marguerite et de Faust. Une scène biblique d'une simplicité patriarcale ou
-helvétique révèle au spectateur le fatal secret de la séduction accomplie
-de Marguerite: la pauvre coupable porte dans son sein une accusation cachée
-de sa faute.
-
-Voici la scène.
-
-Marguerite est allée, sa cruche à la main, chercher l'eau du ménage à la
-fontaine; elle y rencontre une jeune fille du voisinage, jaseuse et
-médisante comme les commères désoeuvrées des petites villes. On va voir
-comment un simple accident de conversation plonge le poignard jusqu'au sang
-dans le sein de la pauvre séduite.
-
-Le théâtre représente un puits dans une rue déserte. Marguerite, sa cruche
-posée sur la margelle du puits, la tête basse et les deux mains croisées
-avec langueur sur sa robe, cause avec Lieichen, jeune fille à la langue
-affilée.
-
-LIEICHEN, _à Marguerite_.
-
-N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?
-
-MARGUERITE.
-
-Pas un mot; je vois si peu de monde!
-
-Lieichen alors raconte à Marguerite la chute enfin ébruitée de la petite
-Barbe, abandonnée par son séducteur, qui s'est enfui sans l'épouser, après
-avoir abusé de sa tendresse. Marguerite l'écoute les yeux baissés, la
-rougeur sur les joues, comme si la honte de Barbe était déjà sur son propre
-front. Elle revient atterrée à la maison, rentre dans sa chambre et arrose
-machinalement un pot de fleurs placé pieusement par elle devant une image
-de la sainte Vierge dans une niche au-dessus de son lit.
-
- Oh! daigne, ô toi dont le coeur a saigné,
- Incliner ton front vers ma douleur! etc.
-
-Ce _Stabat Mater dolorosa_ en vers naïfs, dont le contre-coup frappe à
-chaque verset le coeur de la pauvre fille, produit ici une déchirante
-impression dans la bouche de cette enfant qui sera bientôt mère d'un fils
-repoussé par le monde!
-
- Autrefois, à l'aube naissante,
- En allant cueillir ces bouquets,
- J'arrosais de mes pleurs de déité
- Les pots de fleurs sur ma fenêtre!
- Et maintenant le premier rayon du soleil
- M'a surprise encore éveillée,
- Assise sur mon séant
- Dans ma couche de tristesse!
-
-
-XL
-
-La scène est transportée dans la rue, la nuit, sous la fenêtre de
-Marguerite. Un soldat, à demi ivre de douleur plus que de vin, revient de
-l'armée; il a appris en approchant de la ville la honte de sa soeur chérie,
-qu'il célébrait partout comme la gloire et la beauté de la famille. Il a
-noyé son humiliation et sa douleur dans quelques verres de vin; il vient à
-tâtons chercher le seuil de son enfance et s'assurer si sa soeur n'a pas
-été calomniée par la malignité des voisins.
-
-En s'approchant de la maison il chante en s'accompagnant d'une mandoline
-quelques couplets grivois sur les filles qui se laissent séduire. Faust et
-Méphistophélès se rencontrent au même instant dans la rue, rapportant un
-écrin plein de bijoux des montagnes à Marguerite. Une querelle s'engage
-entre le soldat et le séducteur. Le soldat tombe frappé à mort sur le
-seuil de la maison par l'épée de Faust. Méphistophélès et Faust s'évadent;
-le peuple s'attroupe. Marguerite descend cependant pour recevoir le dernier
-soupir de son frère adoré; il la reconnaît avec horreur, l'appelle des noms
-les plus infâmes en présence de toute la ville, et meurt intrépide en la
-maudissant.
-
-Arrêtons-nous là pour aujourd'hui, là où le pathétique commence, et
-réservons pour le prochain entretien les développements d'un drame qui se
-joue dans l'âme plus encore que sur la scène, et dont on ne peut omettre un
-détail, parce que chaque détail est un coup de sympathie mille fois plus
-acéré qu'un coup de poignard.
-
-Il y a assez à réfléchir et à admirer sur cette première moitié de l'oeuvre
-du poëte, qui, en créant Faust et Marguerite, a créé non plus la tragédie
-des cours, des dieux ou des rois, mais la véritable tragédie du coeur
-humain!
-
- LAMARTINE.
-
- (_La suite au mois prochain._)
-
-
-
-
-XXXIXe ENTRETIEN.
-
-LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.
-
-LE DRAME DE FAUST
-
-PAR GOETHE.
-
-(2e PARTIE.)
-
-
-I
-
-Nous avons interrompu le dernier entretien au moment où l'expiation de
-l'amour commence pour le coeur de l'infortunée Marguerite, déjà trois fois
-involontairement coupable, mais restée toujours intéressante comme une
-victime tombée au piége de l'esprit infernal de Méphistophélès: une fois
-coupable de faiblesse contre l'amour surnaturel que lui inspirait Faust;
-une autre fois coupable d'avoir endormi sa mère du sommeil éternel en ne
-croyant lui donner qu'une goutte de pavot pour assoupir sa surveillance;
-une troisième fois coupable accidentellement du meurtre de son frère chéri
-par son amant, par suite de la mauvaise renommée que sa liaison fatale avec
-un séducteur étranger avait portée jusqu'aux oreilles de ce brave soldat,
-son frère.
-
-Entrons à fond maintenant dans la pathétique horreur de ce drame, et voyons
-comment le poëte allemand, qui a joué jusqu'ici avec la riante et naïve
-imagination, va torturer de la même main les fibres les plus sanglantes du
-coeur! Théocrite devient Sophocle au besoin; mais nous nous trompons, ni
-Théocrite n'a de telles puretés virginales au commencement, ni Sophocle n'a
-de telles mélancolies à la fin. Goethe est Goethe: ne le rabaissons pas ici
-en le comparant. L'Allemagne lui doit de n'avoir rien à envier à la Grèce
-ou à Rome. Cet homme olympique montait de la terre au ciel et descendait du
-ciel à la terre avec la souplesse et la prestance d'un demi-dieu. D'une
-main il portait le monde antique, de l'autre le monde chrétien. Assistons
-à la dernière partie de son oeuvre, et laissons son divin génie le louer
-mieux que nous.
-
-
-II
-
-Quelque temps sans doute après le meurtre de son frère, dont le dernier
-soupir a été une malédiction, la pauvre Marguerite, déshonorée, mais
-toujours pieuse, éprouve le besoin de prier, brebis égarée et souillée, au
-milieu du troupeau du peuple. La scène représente la cathédrale de la
-petite ville, pendant une solennité à l'église. Belle, humble, inclinée
-vers le pavé du temple, loin derrière la foule de ses compagnes, elle prie
-à voix basse. On voit derrière elle l'esprit méphitique et implacable de
-Méphistophélès, qui, jaloux de ce moment d'oubli et de paix, souffle à la
-dévote enfant ces infernales inspirations, ces hontes homicides plus fortes
-que la nature.
-
-«Pauvre Marguerite, lui murmure-t-il à voix basse et en vers mordants
-comme une poésie corrosive du coeur, où est-il le temps où, l'âme encore
-parfumée d'innocence, tu osais t'approcher de l'autel? lorsque, dans ce
-missel aujourd'hui accusateur, tu balbutiais, toute petite, d'une voix
-tremblante, quelque sainte oraison? Les joies de l'enfance et les joies de
-Dieu dans un même coeur!
-
-(_Une voix tonnante, quoique sourde comme un remords, se fait entendre._)
-
- Marguerite! Marguerite!
- Où donc la tête? où donc le coeur?
- Viens-tu prier ici pour l'âme de ta mère,
- Que ta faute a mise au cercueil?
- Et quel est ce sang sur le seuil de ta porte?
- Et là, là, plus bas que ton coeur,
- Ne sens-tu pas déjà dans ton sein
- Remuer quelque chose qui en s'agitant
- T'agite aussi toi-même? Fatal pressentiment!
-
-«Hélas! hélas! soupire la pauvre jeune fille, que ne suis-je délivrée des
-horribles pensées qui m'obsèdent et qui de toutes parts s'élèvent contre
-moi!»
-
-Le choeur des chantres de la cathédrale, accompagné du mugissement des
-orgues, entonne le premier verset du choeur du sépulcre:
-
- _Dies iræ, dies illa,
- Solvet sectum in favilla!_
-
-L'infortunée Marguerite prend cet écho du jugement dernier pour l'arrêt de
-son jugement personnel.
-
-Méphistophélès, agenouillé derrière elle, murmure lui-même à son oreille
-des menaces directes en vers de la même mesure.
-
- La colère du Ciel fond sur moi;
- Les trompettes retentissent,
- Les sépulcres se meuvent,
- Et ton coeur, comme un mort dans son cercueil,
- Tressaille dans ton sein.
-
-MARGUERITE, _épouvantée_.
-
- Oh! que ne fuis-je d'ici?
- Cet orgue m'étouffe et me déchire,
- Ce chant m'écrase le coeur
- Dans le creux secret de mon sein.
-
-Le choeur des orgues, des chantres et des enfants de choeur, chante le
-verset suivant, qui annonce aux coupables que rien ne restera sans éclater
-et sans vengeance au dernier jugement.
-
- Ciel! ô ciel! s'écrie Marguerite,
- Tout s'écroule sur moi.
- Je suis dans un cercle de fer;
- La voûte de l'église s'abîme!
- De l'air! de l'air! de l'air!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS, _à voix basse_.
-
-Cache-toi!--Le péché, la honte, la faute ne peuvent se couvrir d'un voile
-éternel!
-
-MARGUERITE, _presque folle_.
-
-Oh! de l'air! de l'air! de la lumière! Malheur à moi!
-
-Le choeur redouble, par un troisième verset, sa terreur; Méphistophélès y
-ajoute par les menaces infernales qu'il murmure à son oreille; il épouvante
-sa victime jusqu'au désespoir, cette impénitente finale de ceux qui ne
-croient plus être pardonnés.
-
-«Oh! voisine, voisine!» s'écrie-t-elle, «un flacon à respirer ou je tombe!»
-
-Elle tombe en effet, évanouie, sur les dalles de l'église.
-
-La toile s'abaisse, au moment de sa chute, sur cette scène, une des plus
-fantastiques et des plus contondantes que le génie du drame ait jamais
-conçues.
-
-
-III
-
-L'acte qui suit est une puérilité savante et poétique intercalée hors de
-propos par le poëte comme un ballet infernal et vertigineux dans le drame
-humain.
-
-Méphistophélès soulève un des coins du voile de la nature; il met Faust en
-communication avec les sorciers, les monstres, les feux follets, les
-esprits secondaires qui peuplent, invisibles, tous les éléments, et il leur
-fait chanter des rondes bizarres et sataniques sur les vanités et sur les
-misères de l'humanité. C'est une superbe débauche d'imagination, de
-philosophie et de poésie; mais c'est une débauche. Elle interrompt le
-récit, elle glace le coeur, et elle n'amuse pas l'esprit: temps et talent
-perdus dans les espaces imaginaires.
-
-Revenons au drame humain.
-
-
-IV
-
-Il se rouvre dans une vaste plaine sans horizon, sous un ciel gris comme le
-soir d'automne d'un jour qui va bientôt rentrer dans l'éternité
-mystérieuse. Méphistophélès cause avec Faust. Le visage décomposé de Faust
-contraste avec le sourire mal déguisé, mais triomphant, du génie du mal.
-
-FAUST.
-
-Dans le dénûment! elle! dans le désespoir! misérable sur la terre! un
-moment insensée et maintenant en prison! L'infortunée! la douce créature!
-en être tombée là! là!
-
-(_Se tournant vers Méphistophélès._)
-
-Esprit de trahison, esprit de néant! tu me l'as caché... En prison!... en
-prison! elle! dans une irréparable honte! abandonnée au jugement humain
-qui juge et qui n'a point d'âme!... Et pendant ce temps tu m'éloignais, tu
-me retenais par d'insipides distractions, tu me dérobais son angoisse
-croissante, et tu la laissais périr sans secours!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS, _froidement_.
-
-Est-elle donc la première?
-
-FAUST.
-
-Chien! exécrable monstre! que ne reprends-tu ta forme de ver de terre pour
-que je puisse t'écraser du pied! etc., etc.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Qui donc l'a poussée dans l'abîme, moi ou toi?
-
-(_Faust l'accable de mépris et d'imprécations._)
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS, _en ricanant_.
-
-De quoi te plains-tu? Tu veux voler et tu n'es pas prémuni contre le
-vertige! As-tu fini?
-
-FAUST.
-
-Sauve-la, ou malheur à toi!... La plus affreuse imprécation sur toi pendant
-des milliers d'années!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Sauve-la!...--Le puis-je? Encore une fois, qui donc l'a poussée dans cette
-prison, moi ou toi?
-
-FAUST.
-
-Conduis-moi où elle est; il faut que je la délivre.
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Penses-y bien! Pense qu'un meurtre commis par ta main sur ce brave soldat,
-son frère, est encore là tout présent à l'esprit de la ville où son cadavre
-est tombé sous tes coups, et, au-dessus de la place où son sang a coulé,
-plane la vengeance publique qui attend son assassin!
-
-FAUST, _en l'injuriant avec plus de colère_.
-
-Conduis-moi où elle est, te dis-je; il faut qu'elle soit libre!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Cela, je le puis. Je peux assoupir les sens du geôlier; empare-toi de la
-clef de la prison pendant sa léthargie. Entraîne-la de ta main seule
-dehors! Je veille, les chevaux sont prêts, je vous enlève! Cela, je le
-puis.
-
-FAUST.
-
-Promptement, et partons!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Allons! En avant! en avant!
-
-Ils disparaissent et rencontrent en courant dans la nuit vers la ville une
-horde de sorciers qui s'agitent autour d'un gibet dressé dans l'ombre.
-
-Passons sur ces sorcelleries déplacées dans le sérieux d'un tel drame.
-
-
-V
-
-Ici la scène est dans le cachot de Marguerite; nous la mutilerions en
-l'abrégeant. C'est une de ces scènes où l'imagination et le coeur de
-l'homme ont recréé la nature dans tout son honneur et dans toute sa
-pitié.--Lisez!
-
-FAUST, _avec un trousseau de clefs et une lampe, devant une petite porte de
-fer_.
-
-Je suis pénétré d'une épouvante désaccoutumée dès longtemps, pénétré du
-sentiment de toutes les calamités humaines. C'est ici qu'elle habite,
-derrière cette muraille humide; et son crime fut une douce illusion! Tu
-trembles d'aller à elle! tu crains de la revoir! Avance! ton irrésolution
-hâte sa mort. (_Ouvrant la porte._) Elle ne se doute pas que son amant
-épie, qu'il entend gronder les chaînes, la paille qui frémit.
-
-MARGUERITE, _sur son grabat, s'efforçant de se cacher_.
-
-Ah! ah! ils viennent! Affreuse mort!
-
-FAUST, _bas_.
-
-Chut! chut! je viens te délivrer!
-
-MARGUERITE, _se traînant jusqu'à lui_.
-
-Si tu es un homme, alors compatis à ma misère.
-
-FAUST.
-
-Tes cris vont éveiller les gardiens qui dorment!
-
-(_Il saisit les chaînes pour les détacher._)
-
-MARGUERITE, _à genoux_.
-
-Qui t'a donné, bourreau, cette puissance sur moi? Tu viens déjà me
-chercher, à minuit! Aie pitié, et laisse-moi vivre. Demain, au point du
-jour, n'est-ce pas assez tôt? (_Elle se lève._) Je suis pourtant encore si
-jeune, si jeune! et déjà mourir! J'étais belle aussi, et ce fut ma perte.
-Le bien-aimé était près de moi; maintenant il est loin; ma couronne est
-arrachée, les fleurs dispersées. Ne me saisis pas si violemment!
-Épargne-moi! Que t'ai-je fait? Ne me laisse pas implorer en vain: je ne
-t'ai jamais vu de ma vie.
-
-FAUST.
-
-Comment résister à tant de douleur?
-
-MARGUERITE.
-
-Je suis maintenant tout entière en ta puissance. Laisse seulement que
-j'allaite mon enfant. Je l'ai bercé sur mon coeur toute cette nuit; ils me
-l'ont pris pour me tourmenter, et ils disent maintenant que je l'ai tué!
-Jamais plus je ne serai joyeuse. Ils chantent des chansons sur moi: c'est
-méchant de leur part. Un vieux conte finit ainsi; mais qui leur a dit d'y
-faire allusion?
-
-FAUST, _se jetant à ses pieds_.
-
-Un amant est à tes genoux; il vient ouvrir la porte à ta captivité
-lamentable.
-
-MARGUERITE, _faisant de même_.
-
-Oui, oui, à genoux pour invoquer les saints! Vois sous ces marches, sous le
-seuil, l'enfer bout; le malin, avec des grincements terribles, mène un
-train!
-
-FAUST, _à voix haute_.
-
-Gretchen! Gretchen!
-
-MARGUERITE, _d'un air attentif_.
-
-C'était la voix du bien-aimé. (_Elle bondit. Les chaînes tombent._) Où
-est-il? Je l'ai entendu appeler. Je suis libre! Personne ne me retiendra!
-Je veux voler à son cou, me reposer sur son sein. Il a appelé Gretchen; il
-se tenait sur le pas de la porte. Au milieu des hurlements horribles et du
-fracas de l'enfer, au milieu des éclats de rire des démons, j'ai reconnu sa
-voix si douce, si aimante.
-
-FAUST.
-
-C'est moi!
-
-MARGUERITE.
-
-C'est toi! Oh! dis-le encore. (_Elle le saisit._) Lui! lui! Où sont toutes
-les tortures? où sont les angoisses des cachots, des fers? C'est toi! tu
-viens me sauver! Je suis sauvée! Oui, voilà bien la rue où je te vis pour
-la première fois, et le jardin charmant où Marthe et moi nous t'attendions.
-
-FAUST, _l'entraînant_.
-
-Suis-moi! Viens!
-
-MARGUERITE.
-
-Oh! reste! J'aime tant à rester où tu es! (_Elle le caresse._)
-
-FAUST.
-
-Hâte-toi! Si tu ne te hâtes pas, nous le payerons cher.
-
-MARGUERITE.
-
-Hé quoi! tu ne peux plus m'embrasser? Mon ami, éloigné de moi si peu de
-temps, et tu as désappris à m'embrasser! D'où me viennent ces angoisses
-dans tes bras, lorsque, autrefois, tes paroles, tes regards me mettaient
-tout un ciel dans l'âme et que tu m'embrassais à m'étouffer! Embrasse-moi,
-autrement je t'embrasse. (_Elle se pend à son cou._) Oh! Dieu! tes lèvres
-sont froides; elles sont muettes. Où ton amour est-il resté? Qui me l'a
-ravi? (_Elle se détourne de lui._)
-
-FAUST.
-
-Viens, suis-moi, douce amie, prends courage! Je t'aime d'une ardeur
-infinie! Suis-moi seulement; je ne demande que ça.
-
-MARGUERITE, _les yeux attachés sur lui_.
-
-Est-ce donc bien toi? en es-tu bien sûr?
-
-FAUST.
-
-Oh! oui; mais viens!
-
-MARGUERITE.
-
-Tu brises mes chaînes, tu me reprends dans ton sein! D'où vient que tu n'as
-pas horreur de moi? et sais-tu, mon ami, qui tu délivres?
-
-FAUST.
-
-Viens, viens! déjà la nuit se fait moins sombre.
-
-MARGUERITE.
-
-J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé: ne t'était-il pas donné à toi
-comme à moi? Oui, à toi. C'est toi! je le crois à peine. Donne ta main! Ce
-n'est pas un songe! Ta main chérie! Ah! mais elle est humide; essuie-la. Il
-me semble qu'il y a du sang après. Ah! Dieu! qu'as-tu fait? Rengaine cette
-épée, je t'en conjure.
-
-FAUST.
-
-Ce qui est fait est fait, n'y pensons plus. Veux-tu donc que je meure?
-
-MARGUERITE.
-
-Non; il faut que tu vives, toi! Je veux te nommer les tombes dont je te
-recommande le soin dès demain. Tu donneras la meilleure à ma mère; mon
-frère tout auprès d'elle; moi un peu de côté, seulement pas trop loin, et
-le petit sur mon sein droit. Personne autre ne voudra reposer près de moi.
-Me serrer à ton côté, c'était un doux, un charmant bonheur, mais je ne le
-ressentirai plus; il me semble que j'ai besoin de me faire violence pour
-aller à toi, que tu me repousses loin de toi. Cependant c'est toi, et tu me
-regardes avec tant de douceur, de tendresse!
-
-FAUST.
-
-Si tu sens que c'est moi, viens donc!
-
-MARGUERITE.
-
-Par là?
-
-FAUST.
-
-À la liberté!
-
-MARGUERITE.
-
-Dehors, c'est le tombeau; la mort guette. Allons! viens d'ici dans le lit
-de repos éternel, et pas un pas de plus. Tu pars maintenant, Henri? Si je
-pouvais t'accompagner!
-
-FAUST.
-
-Tu peux; ah! veuille seulement! La porte est ouverte.
-
-MARGUERITE.
-
-Je n'ose sortir. Pour moi il n'y a rien à espérer. Que sert de fuir? Ils
-sont à nos trousses. C'est si misérable d'être réduit à mendier, et encore
-avec une mauvaise conscience! si misérable d'errer à l'étranger! Et
-d'ailleurs je ne leur échapperai pas.
-
-FAUST.
-
-Je reste auprès de toi.
-
-MARGUERITE.
-
-Vite! vite! sauve ton pauvre enfant! Va, suis le chemin le long du
-ruisseau, au delà du petit pont, dans le bois, à gauche, à l'endroit de la
-planche, dans l'étang. Prends-le vite! Il cherche à sortir de l'eau; il se
-débat encore. Sauve! sauve!
-
-FAUST.
-
-Reviens à toi! Un seul pas, et tu es libre.
-
-MARGUERITE.
-
-Si nous avions seulement passé la montagne! Là ma mère est assise sur une
-pierre. Le froid me saisit à la nuque... Là ma mère est assise sur une
-pierre et branle la tête; elle ne hoche plus, elle ne cligne plus; la tête
-lui est lourde; elle a dormi si longtemps! Elle ne veille plus. Elle
-dormait à souhait pour nos plaisirs. C'étaient d'heureux temps!
-
-FAUST.
-
-Puisque ni mes paroles ni mes instances ne peuvent rien, il faut que je
-t'emporte d'ici!
-
-MARGUERITE.
-
-Laisse-moi; non, pas de violence! Ne me saisis pas si brutalement!
-Autrefois n'ai-je pas tout fait pour toi par amour?
-
-FAUST.
-
-Le jour commence à poindre! Ma mie, ma bien-aimée!
-
-MARGUERITE.
-
-Le jour! oui, il fait jour! Le dernier jour pénètre ici! Ce devait être mon
-jour de noces! Ne dis à personne que tu as été déjà auprès de Gretchen. Oh!
-ma couronne, c'en est fait! Nous nous reverrons, mais pas à la danse. La
-foule se presse, on ne l'entend pas. La place, les rues ne la peuvent
-contenir. La cloche appelle, la baguette est rompue! Comme ils me
-garrottent et me saisissent! Me voilà déjà enlevée vers l'échafaud. Déjà
-palpite sur le cou de chacun le tranchant du couteau qui palpite au-dessus
-du mien. Le monde est muet comme la tombe.
-
-FAUST.
-
-Oh! pourquoi suis-je né?
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS, _paraissant à la porte_.
-
-Alerte! ou vous êtes perdus! Désespoir inutile, irrésolution et bavardage!
-Mes chevaux frémissent! L'aube blanchit l'horizon.
-
-MARGUERITE.
-
-Qu'est-ce qui s'élève de terre? Lui! lui! Chasse-le! Que veut-il dans le
-saint lieu? Il me veut!
-
-FAUST.
-
-Il faut que tu vives!
-
-MARGUERITE.
-
-Justice de Dieu, je m'abandonne à toi!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_.
-
-Viens! viens! ou je te plante là avec elle.
-
-MARGUERITE.
-
-Je suis à toi, Père, sauve-moi! Vous, anges, saintes armées, déployez vos
-bataillons pour me protéger! Henri, tu me fais horreur!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS.
-
-Elle est jugée!
-
-VOIX D'EN HAUT.
-
-Elle est sauvée!
-
-MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_.
-
-Viens à moi! (_Il disparaît avec Faust._)
-
-VOIX DU FOND, _s'affaiblissant_.
-
-Henri! Henri!
-
-
-VI
-
-Une telle oeuvre était plus qu'un homme; c'était tout à la fois l'épopée,
-le drame, la raison et le surnaturel de l'esprit et du coeur humain. Goethe
-ne la laissa transpirer que page à page de son portefeuille poétique. Les
-premières communications qu'il en fit aux grands esprits dont l'Allemagne
-était si riche alors arrachèrent un cri d'admiration même à ses rivaux,
-s'il pouvait en avoir.
-
-Je lis dans une des premières lettres de _Schiller_, qui devint plus tard
-l'ami de Goethe, ce mot qui exprime son impression à l'aspect d'un seul
-fragment de cette oeuvre: «Je désire passionnément lire ce qui n'est pas
-encore publié de _Faust_, car je vous confesse que ce que j'en ai vu est
-pour moi le torse d'Hercule.»
-
-Schiller n'avait lu encore, selon toute apparence, que les grandes
-contemplations métaphysiques de Faust et de Méphistophélès dans les
-montagnes; s'il avait lu les scènes pastorales, naïves, déchirantes, de la
-séduction de Marguerite et de ses amours à la fenêtre devant la lune,
-Schiller aurait ajouté au torse d'Hercule le torse de Vénus. La comparaison
-était caractéristique; car, après Phidias, aussi divin dans l'expression de
-la force que dans l'expression de la grâce, il n'y avait eu que Goethe
-pour créer de la même main, du même ciseau et du même bloc, Faust et
-Marguerite!
-
-
-VII
-
-Goethe, par la haute sérénité de son caractère, n'était nullement pressé de
-jouir. Après avoir terminé _Faust_ dans la paisible solitude de son séjour
-à Rome et en avoir envoyé seulement quelques fragments à ses amis
-d'Allemagne, il revint à la pure épopée, son premier amour poétique. On
-peut remarquer, dans ses Mémoires et dans ses correspondances, qu'Homère
-était à ses yeux le premier et le dernier mot du génie humain, la Bible de
-l'histoire et de l'imagination. Nous partageons entièrement cette opinion
-de Goethe sur Homère; il nous paraît non pas plus grand, mais aussi grand
-que nature, c'est-à-dire un demi-dieu.
-
-On voit dans ces épanchements confidentiels de Goethe qu'il était ramené
-sans cesse vers les peintures de la vie domestique, si simplement et
-cependant si poétiquement décrites et chantées dans l'_Odyssée_. L'épisode
-de _Nausicaa_ l'obsède visiblement; il y revient malgré lui dans beaucoup
-de ses notes de voyage; il rêve de reproduire cette idylle épique dans sa
-langue moderne et en appliquant aux moeurs bourgeoises de son pays allemand
-les chastes couleurs de la poésie homérique. C'était un rêve de génie. Ce
-qui dépopularisait, en effet, la poésie épique dans nos siècles nouveaux,
-c'était l'absence de réalité dans l'épopée. Des dieux auxquels on a cessé
-de croire, des héros dont les exploits et les amours sont des fables, des
-moeurs dont les descriptions nous semblent des inventions étranges du poëte
-au lieu du portrait ressemblant de la civilisation que nous avons sous les
-yeux, tout cela intéresse peu le vulgaire des lecteurs; le savant seul s'y
-plaît, mais la foule se détourne et court aux légendes et aux complaintes
-des chanteurs de rues; de là un triste abaissement du niveau de
-l'imagination du peuple. Il est privé de poésie parce que les poëtes
-lettrés lui chantent des choses au-dessus de sa portée et parce que ses
-poëtes populaires lui chantent des platitudes ou des cynismes. Cette lacune
-dans la poésie populaire avait vivement frappé le grand esprit à la fois
-métaphysique et réaliste de Goethe, comme elle nous frappa vivement
-nous-même, il y a quelques années, quand nous écrivîmes le poëme domestique
-et familier de _Jocelyn_. Nous eûmes, sans nous être entendus, et à la
-différence près du talent, la même pensée née du même temps: faire
-descendre la poésie des nuages, et l'introduire comme un hôte de tous les
-jours et de toutes les conditions au foyer domestique de famille, chez le
-savant comme chez l'ignorant, chez le riche comme chez le pauvre; changer
-en pain quotidien de toutes les âmes pensantes ou aimantes cette ambroisie
-poétique jusque-là réservée aux dieux de ce monde.
-
-
-VIII
-
-HERMAN ET DOROTHÉE.
-
-Goethe ébaucha à Rome la première conception de ce poëme bourgeois, de
-cette idylle de la petite ville allemande, dans le poëme d'_Herman et
-Dorothée_, un de ses plus délicieux ouvrages. Il ne le termina que plus
-tard, et il ajouta alors les principaux détails pathétiques empruntés à
-l'émigration française des bords du Rhin; ces scènes de déroute dont il
-avait été témoin pendant la retraite des Prussiens devant Dumouriez, en
-1792, avaient fait sur son esprit une forte impression de pitié qu'il
-reproduisit dans son poëme.
-
-
-IX
-
-Rien n'est plus simple que le plan de ce poëme épique. Comme tout ce qui
-est réellement beau, le drame ne comporte aucun artifice de composition.
-C'est la nature bien peinte, le coeur humain bien compris, la poésie,
-c'est-à-dire la beauté latente de la vie domestique bien chantée. Cela n'a
-point pour but d'étonner, mais de charmer et surtout d'édifier l'âme par la
-reproduction émue des plus doux et des meilleurs sentiments de famille.
-Qu'il y a loin de là à _Werther_! Il y a aussi loin que du bon sens au
-délire, que de la maladie mentale à la santé du coeur et de l'esprit.
-
-Lisons ensemble quelques scènes de ce tableau aussi homérique par la forme
-qu'il est flamand ou allemand par le fond.
-
-Écoutez!
-
-
-X
-
-L'hôtelier du _Lion d'or_, dans une petite ville d'Allemagne, cause avec sa
-femme, assis sur un banc de bois au seuil de son auberge. La rue est
-déserte; la ville entière s'est portée en masse hors des murs, au-devant
-d'une colonne fugitive d'émigrés des bords du Rhin, qui se sauvent avec
-leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs
-troupeaux, leurs meubles, devant l'armée envahissante des Français. Le fils
-unique de l'aubergiste, Herman lui-même, a attelé ses beaux chevaux favoris
-au chariot de poste de son père, et il est allé porter des vivres, des
-couvertures, des vêtements, à ces infortunés surpris par l'irruption dans
-la nuit.
-
-«Je ne donne pas volontiers mon vieux linge,» dit la femme de ménage au
-mari économe, «car on a mainte occasion de l'employer utilement, et, quand
-on en a besoin, on n'en trouve pas à prix d'argent; mais aujourd'hui j'ai
-rassemblé avec plaisir ce que j'avais de meilleur en fait de chemises et de
-couvertures, car j'ai entendu dire qu'il y avait dans cette foule des
-enfants et des vieillards demi-nus. Et, dis-moi, veux-tu me pardonner? j'ai
-aussi mis à contribution ton armoire: j'ai pris ta belle robe de chambre en
-fine cotonnade, cette indienne à fleurs si chaudement doublée de flanelle;
-je l'ai donnée; mais tu sais qu'elle est vieille et tout à fait hors de
-mode.»
-
-L'hôte regrette sa vieille robe de chambre, mais il pardonne en pensant au
-bien-être des infirmes qui s'envelopperont de sa dépouille.
-
-L'heure du soir allonge l'ombre des maisons sur la rue; la foule rentre
-escortant la colonne fugitive.
-
-«Regarde, dit l'hôtesse, voici déjà les curieux qui rentrent après avoir vu
-les pauvres émigrés. Probablement tout a traversé la ville maintenant. Vois
-comme leurs souliers sont couverts de poussière, comme ils ont le visage
-enflammé; chacun a son mouchoir à la main, pour essuyer la sueur de son
-front. Je ne voudrais pas m'en aller ainsi, par la chaleur d'un pareil
-jour, courir après un si navrant spectacle; c'est bien assez d'entendre le
-récit qu'on nous en fera.
-
-«Oui, répond l'aubergiste-cultivateur, c'est là un temps de moisson comme
-nous en avons rarement; nous avons déjà rentré le foin bien séché dans le
-fenil, et nous rentrerons de même le blé dans la grange. Le ciel est clair,
-on n'y distingue pas le plus léger nuage, et depuis le matin il s'est levé
-un vent frais et agréable. Voilà un temps frais qui durera. Le blé est mur;
-demain on commencera à faucher la riche moisson!»
-
- * * * * *
-
-Pendant que l'hôte et l'hôtesse s'entretiennent ainsi, on voit rentrer,
-dans une élégante calèche fabriquée à Landau, le riche marchand, avec ses
-filles, qui habite la maison nouvellement restaurée à neuf en face de
-l'hôtellerie, de l'autre côté de la place. «Voici, dit de nouveau la bonne
-hôtesse, voici le pasteur et notre voisin le pharmacien! Ils vont nous dire
-ce qu'ils ont vu là-bas.»
-
- * * * * *
-
-Le pasteur et le pharmacien entrent; ils s'attablent autour d'un pot à
-bière écumant dans l'arrière-salle de l'auberge. Ils causent, chacun selon
-son caractère, de l'événement de la journée.
-
-Le pharmacien décrit en termes pathétiques le douloureux convoi. «Rien ne
-ressemble à ce spectacle, dit-il, si ce n'est le jour funèbre où l'incendie
-dévora notre pauvre petite ville, il y a vingt ans.»
-
-Le pasteur, jeune et modeste ecclésiastique, l'honneur de la ville,
-recommande à ses amis la confiance en Dieu et la charité.
-
-Un bruit de fer des chevaux qui font retentir le pavé sous la voûte de
-l'auberge interrompt l'entretien et lui fait prendre un autre tour. Le
-second chant commence.
-
-
-XI
-
-C'est le chariot d'Herman, le fils de l'aubergiste, qui revient à vide de
-sa course au-devant des proscrits.
-
-Le jeune homme, ordinairement si réservé et recueilli en lui-même, entre
-tout rayonnant d'une splendeur intérieure dans la salle. Le pasteur s'en
-aperçoit. «On voit, dit-il au jeune homme, que vous revenez tout changé et
-tout satisfait; jamais il n'y eut tant d'animation dans vos yeux; on voit
-que vous avez répandu vos dons parmi les affligés et que de bénédictions
-sont descendues sur vous!»
-
-Herman raconte à sa mère l'épisode le plus touchant de son voyage. «En
-suivant, dit-il, la route qui mène au village où la colonne fugitive va
-passer la nuit, j'aperçus une lourde charrette traînée par deux boeufs, les
-plus gros et les plus vigoureux de ce pays des étrangers. À côté de la
-voiture marchait d'un pas ferme et souple une jeune fille tenant à la main
-une longue baguette armée de l'aiguillon et conduisant en le pressant
-l'attelage. Quand elle me vit, elle s'approcha timidement, mais avec
-confiance, de moi, et me dit: «Nous n'avons pas été toujours dans cette
-humiliante situation où nous sommes aujourd'hui; je ne suis pas encore
-habituée à demander à l'étranger cette aumône qu'il donne souvent à regret
-et seulement pour se délivrer de l'importunité du pauvre; mais le besoin
-me force à parler. Là, sur la paille, languit la femme d'un homme riche de
-notre village; elle vient d'accoucher, et j'ai eu bien de la peine à la
-sauver avec les boeufs de cette charrette. Nous ne pourrons arriver que
-bien tard après les autres; à peine si cette pauvre femme garde un souffle
-de vie, et son nouveau-né repose tout nu entre ses bras. Si vous êtes de
-ces environs et si vous avez du linge qui vous soit inutile, donnez-le à
-cette malheureuse mère!»
-
-«Ainsi parla la belle jeune fille, et sur la paille où elle était étendue
-la pauvre femme, toute faible et toute pâle, se lève et me regarde. Moi je
-répondis à la jeune fille: «Il y a souvent un bon génie qui nous conseille
-et qui nous fait deviner les plus pressants besoins de nos frères. Ma mère,
-comme si elle avait pressenti vos besoins, m'a donné, pour ceux qui
-n'auraient pas de quoi se couvrir, ce paquet de hardes et de linge.» Et
-aussitôt, dénouant les cordes par lesquelles il était lié, je remis à la
-jeune fille la robe de chambre de mon père, les chemises et les draps. Elle
-me remercia avec des transports de joie et s'écria: «Celui qui est heureux
-ne croit pas qu'il puisse y avoir encore des miracles, mais c'est dans
-l'angoisse du malheur qu'on reconnaît comment le doigt de Dieu conduit les
-bons coeurs à une bonne action. Puisse-t-il vous rendre à vous-même le bien
-qui nous arrive par vous!»
-
-«La pauvre femme en couches prit en souriant ce linge que la jeune fille
-lui tendait, et se réjouit surtout en sentant la douce flanelle tiède qui
-doublait la robe de chambre. «Hâtons-nous d'arriver au prochain village, où
-nos compatriotes doivent faire halte pour la nuit; là je coudrai le linge
-pour la layette de l'enfant, et j'arrangerai avec soin tout ce qui sera
-nécessaire.» Elle me remercia encore et toucha les boeufs; le char
-s'éloigna. Pour moi, j'arrêtai les chevaux et je restai. Un combat
-s'élevait en moi; je ne savais ce qu'il y avait de mieux à faire, de courir
-rapidement au village de la halte et de partager entre les émigrés les
-provisions de bouche que j'avais apportées, ou de les remettre toutes à la
-belle et charitable jeune fille, afin qu'elle les distribuât elle-même
-entre les nécessiteux. Mon coeur décida: je courus après elle, je la
-rejoignis bientôt et je lui dis:
-
-«Ma mère n'a pas seulement mis dans mon chariot du linge pour ceux qui en
-manquent, elle y a joint aussi diverses provisions qui sont là dans les
-coffres; je veux remettre tout cela entre tes mains; je suis plus sûr que,
-de cette manière, ses intentions seront bien accomplies; car tu partageras
-ces provisions avec discernement, au lieu que moi je serais obligé de m'en
-rapporter au hasard.--Je les partagerai avec conscience, répondit-elle;
-elles réjouiront celui qui est dans le besoin.»
-
-«J'ouvris les coffres de la voiture, j'en tirai les lourds jambons, le
-pain, les bouteilles de vin et de bière; je lui donnai tout, et j'aurais
-voulu lui donner encore plus, mais les coffres étaient vidés. Elle déposa
-tout cela aux pieds de la malade; puis elle s'éloigna, et je repris avec
-mes chevaux le chemin de la ville!»
-
- * * * * *
-
-Y a-t-il dans Homère ou dans Virgile une scène plus antique et plus
-naïvement racontée? Et cependant la scène est d'hier, les moeurs sont du
-jour et du pays, et le sentiment en est de tous les temps. On respire
-néanmoins le christianisme jusque dans l'amour.
-
-
-XII
-
-Le père, le pasteur, le pharmacien, la mère reprennent, chacun dans son
-caractère, l'entretien sur l'événement du jour, après le récit d'Herman.
-
-La mère, qui commence à se douter du sentiment né de la pitié et du malheur
-dans le coeur de son fils, prévient les objections qu'elle pressent dans
-l'esprit du père par les souvenirs de leur ménage, contracté sous les
-auspices de la Providence seule, au jour de la ruine, le lendemain du grand
-incendie de la ville.
-
-«C'était un dimanche, dit-elle: le feu consumait tout. J'avais passé la
-nuit d'angoisse hors de la ville, gardant les lits et les caisses; enfin je
-m'endormis. Quand la fraîcheur du matin me réveilla, je vis la fumée et les
-charbons ardents et les murailles toutes noires et toutes nues de la ville.
-J'avais le coeur lourd, mais le soleil parut plus beau que jamais et le
-courage me revint. Je me levai à la hâte, je voulais revoir la place où
-avait été notre maison, et regarder si les poules que j'aimais tant avaient
-pu se sauver; car j'avais encore le caractère simple et naïf d'un enfant.
-
-«Quand j'eus monté sur les décombres de la maison et de la cour qui
-fumaient encore, pendant que je contemplais cette demeure ainsi dévastée,
-toi tu arrivais de l'autre côté; tu cherchais la place occupée par
-l'étable: un cheval y était resté; les débris jonchaient le sol, mais le
-cheval avait disparu. Ainsi nous restions l'un en face de l'autre tristes
-et pensifs, car le mur qui séparait notre cour de la vôtre était tombé. Tu
-me pris la main et tu me dis: «Lise! comment fais-tu pour venir ici?
-Va-t-en! va-t-en! sur ces décombres encore enflammés tu brûleras tes
-souliers.» Tu me pris dans tes bras et tu m'emportas à travers la cour. Le
-porche de la maison était encore debout avec sa voûte, comme nous le voyons
-aujourd'hui: c'était tout ce qui restait! Tu m'assis par terre, tu
-m'embrassas; moi je me défendais, et tu me dis avec douceur: «Regarde,
-notre maison est renversée; reste avec nous, aide-moi à la reconstruire;
-j'aiderai ton père à rebâtir la sienne.» Mais je ne te comprenais pas
-jusqu'à ce que tu eusses envoyé ta mère parler à mon père, jusqu'à ce que
-notre mariage fût conclu. Je me souviens encore de ces poutres à demi
-brûlées et de ce soleil levant pourtant si beau, car ce jour-là m'a donné
-un mari, et à cette désolation m'est venu un fils! Voilà pourquoi, mon
-Herman, j'aime à te voir ainsi penser enfin au mariage avec une douce
-confiance dans ce jour de calamité; j'aime à te voir décidé à prendre la
-jeune fille de ton choix dans le tumulte de la guerre et au milieu des
-ruines.»
-
-Le père éloigne, par des propos d'aubergiste économe, l'idée de prendre une
-fille pauvre.--«Heureux, dit-il, celui à qui ses parents donnent une maison
-en bon état et qui réussit à la meubler plus richement! Aussi j'espère,
-Herman, que tu amèneras bientôt ici une fiancée avec une belle dot.» (Il
-fait allusion à une des filles du riche marchand, roulant en calèche et
-recrépissant à neuf sa haute maison de l'autre côté de la place, en face de
-l'auberge.)
-
-«Ce n'est pas en vain, poursuit-il, que la mère de famille prépare, pendant
-de longues années, pour sa fille, la toile d'un tissu solide et fin, ce
-n'est pas en vain que les parrains lui conservent leur belle argenterie, et
-que le père enferme dans son armoire la belle pièce d'or devenue rare; car,
-avec tous ces dons, la fiancée doit réjouir le jeune homme qu'elle aura
-préféré. Oui, je sais comme une femme se délecte dans la maison de son mari
-en retrouvant les meubles qu'elle y a apportés, et le lit et la table dont
-elle a fourni elle-même les draps et les nappes.»
-
-Enfin le père s'explique plus clairement et mentionne à son fils une des
-filles du riche marchand à la maison verte en face de la sienne. Herman
-répond avec embarras «qu'il a songé longtemps, en effet, à la plus jeune de
-ces trois filles, mais que, sa timidité naturelle l'ayant fait railler dans
-cette maison sur son silence et sur la coupe trop rustique de ses habits,
-il a laissé échapper, par confusion, son chapeau de sa main, et il est
-sorti pour jamais de cette maison moqueuse.»
-
-Le père s'irrite à ces paroles contre la gaucherie et l'obstination de son
-fils; Herman, humilié et contristé de ce reproche, se lève, pose doucement
-le doigt sur le loquet de la porte et sort.
-
-La mère, après une douce réprimande à son mari, sort à son tour pour aller
-consoler son fils.
-
-
-XIII
-
-Pendant que l'aubergiste, le pharmacien et le pasteur continuent
-l'entretien à table, la mère cherche Herman dans les cours et dans l'écurie
-de ses chers chevaux favoris; elle le découvre enfin au fond d'un jardin
-reculé qui touche d'un côté aux basses-cours, de l'autre aux murs ruinés de
-la ville. Il était assis, le dos tourné à la maison, le visage dans ses
-mains, sous un débris de treille dont les grappes et les feuilles jaunies
-penchaient de la charpente vermoulue de la treille sur son front.
-
-L'entretien de la mère et du fils est aussi familier et aussi pathétique
-que celui d'Ulysse dans les cours de son palais d'Ithaque. Herman,
-désespéré, veut s'engager comme soldat dans l'armée de l'Allemagne; sa
-mère l'en détourne avec des paroles emmiellées d'amour de femme et de
-tendresse de mère.
-
-«Mon fils, si tu désires tant conduire dans ta demeure une fiancée afin que
-la nuit soit aussi pour toi une douce moitié de la vie, et que le jour tu
-trouves le travail plus agréable et plus récompensé, tu ne peux pas le
-désirer plus vivement que ton père et que ta mère!--Mais je crois
-maintenant que tu as fait un choix! C'est cette jeune fille fugitive,
-n'est-ce pas, que tu as choisie?»
-
-Herman avoue son amour.--«Laisse-moi faire, lui dit sa mère attendrie; les
-hommes se posent en face l'un de l'autre comme des rochers; ton père est
-prompt, mais il est bon et tendre. Une fois le soir venu, quand le feu de
-ses paroles avec ses amis est évaporé, il devient doux et maniable, et il
-sent ses torts envers les autres. Allons ensemble lui parler; nous mettrons
-dans nos intérêts nos deux voisins qui sont à table avec lui, et le digne
-pasteur nous secondera.» Elle dit, et ils rentrent en silence à la maison.
-
-
-XIV
-
-Le pasteur faisait en ce moment un admirable discours dont toutes les
-allusions indirectes tendaient à excuser auprès de l'aubergiste le
-caractère modeste, timide et sédentaire du pauvre Herman. Ce discours est
-aussi plein de sagesse que la moelle des Proverbes de Salomon; c'est
-l'éloge de la vie rustique opposée aux hasards de la vie agitée et
-ambitieuse des habitants des villes.
-
-Le père est déjà préparé ainsi à apprécier mieux le caractère pacifique et
-laborieux d'Herman. La mère, qui entre tenant son fils par la main, parle
-pour lui à son mari avec une adresse inspirée par la plus habile tendresse.
-Elle déclare le choix fait irrévocablement par Herman. Le père s'étonne et
-se tait; le pasteur prend avec une douce éloquence le parti de la mère et
-du fils.
-
-«Ne méconnaissez pas la jeune fille qui, la première, a touché l'âme
-muette de votre fils. Heureux celui qui épouse sa première bien-aimée, car
-alors les plus doux désirs ne languissent pas au fond de son coeur! Un
-amour vrai transforme en un moment l'adolescent en homme. Herman n'a pas le
-caractère léger ou variable; si vous repoussez sa demande, j'ai peur que
-ses plus belles années ne se consument dans la douleur.»
-
-Le pharmacien disserte longuement, en homme qui veut masquer sa sensibilité
-sous un certain pédantisme de diplomatie bourgeoise. Il propose d'aller
-préalablement lui-même avec le pasteur prendre et peser les renseignements
-sur la jeune fille dans le village où les émigrés campés avec leurs
-familles et leurs bagages ont fait halte pour la nuit. Ce parti, qui
-concilie la prudence du père avec la tendresse pressée de la mère et
-l'amour impatient d'Herman, est accepté d'un consentement commun. Les deux
-négociateurs se proposent de partir dans le chariot de poste d'Herman.
-
-Ici la poésie allemande redevient homérique sous la plume de Goethe. Toutes
-les fois qu'on se rapproche de la nature et de la vie du peuple, on
-redevient antique.
-
-Lisez.
-
-«Herman court a l'écurie, où les chevaux vigoureux repuisent leur force en
-mangeant l'avoine choisie et le foin des meilleures prairies. Il leur
-glisse entre les lèvres le mors luisant, il passe les courroies dans les
-boucles argentées, il attache les longues et larges rênes et conduit ses
-limoniers dans la cour. Le serviteur empressé, prenant le chariot par le
-timon, le fait avancer lourdement dans la cour. Herman et lui mesurent la
-longueur des rênes et attellent les chevaux qui traînent avec rapidité le
-char. Herman saisit son fouet, s'asseoit sur le siége et conduit la voiture
-sous la voûte de la grande porte; les deux amis, le pasteur et le
-pharmacien, prennent place au fond du chariot. Il roule rapidement,
-laissant derrière les roues le pavé des rues, les murs de la ville et les
-tours reblanchies à neuf des remparts. Herman ne ralentit la course de ses
-chevaux qu'au moment où il aperçoit tout près devant lui le clocher du
-village et les premières maisons entourées de jardins.
-
-«Descendez maintenant, dit-il à ses compagnons de route, et allez vous
-informer si la jeune exilée est vraiment digne de la main que je lui
-présente. Si je n'avais que moi à consulter, je courrais au village, et
-elle déciderait d'un mot de mon sort. Allez! vous la distinguerez aisément
-entre toutes ses compagnes, car il serait difficile de trouver une figure
-semblable à la sienne. Mais je vais vous indiquer seulement comment sont
-ses vêtements: un corset rouge, lacé avec souplesse, serre sa poitrine
-légèrement arrondie; un jupon noir lui emboîte étroitement la taille; le
-rebord plissé de sa chemise entoure son doux visage et son gracieux menton.
-Sa figure ovale porte l'empreinte de la paix, de son âme et de la franchise
-de son caractère; ses longs cheveux se reploient sur ses tempes en nattes
-épaisses, retenues au sommet de sa tête par de grosses épingles d'argent; à
-son corset est suspendue une robe bleue qui, dans ses plis multipliés,
-enserre son beau corps. Mais, je vous en prie, ne lui parlez pas, à elle;
-ne laissez pas soupçonner vos intentions; interrogez les anciens, et voyez
-ce qu'ils raconteront d'elle. Voilà ce que j'ai pensé en route.»
-
-
-XV
-
-Les renseignements, comme on le pense, sont ceux de l'estime et de
-l'affection générales pour cette jeune fille, la providence visible de ses
-compagnons de fuite. Le pasteur et le pharmacien retrouvent le jeune homme
-auprès de ses chevaux, sur la place du village. Ils lui rapportent ces
-bonnes nouvelles; mais Herman, maintenant, commence à trembler de voir sa
-main refusée par la jeune fille, dont le coeur est peut-être engagé
-ailleurs. «Je crains, leur dit-il, qu'elle n'ait déjà frappé dans la main
-d'un heureux jeune homme de son pays, et je me vois tout honteux devant
-elle de mes propositions rejetées.»
-
-Les deux négociateurs le rassurent en vain; ils lui proposent de sonder le
-coeur de la jeune étrangère.
-
-«Herman a à peine écouté ces paroles. Sa résolution est prise.--Arrive ce
-qui pourra, dit-il, je veux aller moi-même apprendre mon sort de sa
-bouche. J'ai en elle une confiance comme jamais homme n'en a eu pour aucune
-femme. Ses paroles seront sages, raisonnables, j'en suis sûr. Dussé-je la
-voir pour la dernière fois, je veux du moins rencontrer encore le regard
-plein de franchise de cet oeil noir. Dussé-je ne jamais la presser sur mon
-coeur, je veux contempler encore cette poitrine et ces épaules que je
-voudrais enlacer dans mes bras. Je veux voir cette bouche dont un baiser et
-un _oui_ me rendront heureux à tout jamais, et dont un _non_ peut me perdre
-aussi à tout jamais. Mais laissez-moi aller seul, et ne m'attendez pas.
-Retournez auprès de mon père et de ma mère, pour leur dire que leur fils ne
-s'était pas trompé et que l'étrangère est digne d'être aimée. Laissez-moi
-seul. Je m'en retournerai par le sentier qui passe auprès du poirier, en
-bas de la colline. Oh! si j'avais le bonheur de la ramener avec moi!
-Peut-être aussi reprendrai-je seul ce sentier, pour ne plus jamais le
-revoir avec joie.
-
-«En disant ces mots, il remit les rênes entre les mains du pasteur, qui,
-maîtrisant les chevaux, monta dans la voiture et prit la place du
-conducteur.
-
-«Mais toi, tu t'arrêtes, ô prudent pharmacien! et tu dis au pasteur: Mon
-ami, je vous confierais volontiers mon coeur, mon âme, mon esprit; mais mes
-jambes et mon corps ne semblent pas trop en sûreté si les rênes sont
-remises entre les mains d'un ecclésiastique.
-
-«--Asseyez-vous, répond le pasteur en souriant, et confiez-moi sans crainte
-votre corps ainsi que votre âme. Ma main est depuis longtemps exercée à
-tenir des rênes, et mon oeil à prévoir les détours du chemin. Quand
-j'accompagnais à Strasbourg le jeune baron, nous étions habitués à sortir
-en voiture, et tous les jours le char conduit par moi passait sous la porte
-sonore, et courait au loin dans la plaine, sous les tilleuls, à travers les
-chemins poudreux et la foule animée des promeneurs.
-
-«À demi rassuré, le pharmacien prit place dans la voiture, et s'assit comme
-un homme prêt à s'élancer prudemment dehors. Les chevaux galopent,
-impatients de regagner l'écurie. La poussière vole en tourbillons sous
-leurs pieds rapides. Le jeune homme regarde encore longtemps cette
-poussière, puis il disparaît et reste là comme privé de sentiment.
-
-«Comme le voyageur qui, le soir, fixant encore ses regards sur les
-derniers rayons du soleil, voit flotter son image dans un bosquet obscur,
-puis auprès d'un rocher, et, de quelque côté qu'il se tourne ensuite, croit
-toujours la voir courir devant lui et se reproduire en couleurs
-étincelantes, ainsi la suave image de la jeune fille se montre aux yeux
-d'Herman et paraît suivre le sentier qui s'en va à travers les champs de
-blé... Mais, ce n'est pas une illusion, c'est elle-même! Elle porte une
-grande cruche et une plus petite à anse, et se dirige vers la fontaine.»
-
-Leur entrevue et leur conversation à la fontaine est biblique. «Leur image
-penchée sur l'eau limpide se réfléchit sur le ciel bleu peint dans le
-bassin; ils s'y voient en puisant l'eau, ils s'y sourient, et s'y inclinent
-amicalement l'un devant l'autre.--«Laisse-moi boire,» lui dit Herman en
-badinant. Elle lui tend sa cruche; puis tous deux se reposent avec une
-confiance mutuelle, appuyés sur les cruches. Mais ils ne se parlent pas
-d'amour.--«Je suis ici pour toi, dit simplement Herman. Ma mère désirait
-depuis longtemps avoir dans sa maison une jeune fille qui lui devînt utile,
-non-seulement par son travail, mais aussi par son affection, et qui
-remplaçât auprès d'elle la fille qu'elle a malheureusement perdue!»
-
-«L'orpheline comprend ce qu'il semble hésiter à lui dire; elle accepte le
-titre de servante dans la maison de la mère d'Herman. Herman cache son
-secret et sa joie dans son coeur. Il veut porter, au retour de la fontaine,
-une des cruches de Dorothée; elle refuse. «Laissez-moi, dit-elle; celui qui
-désormais doit me commander dans la maison de sa mère ne doit pas paraître
-me servir. Ne me plaignez pas; toute femme apprend de bonne heure à servir
-selon la vocation qui lui est assignée par sa condition. Voyez, la jeune
-fille sert un frère, elle sert ses parents; toute sa vie se passe à aller
-et à venir, à porter maint fardeau, à préparer ceci ou cela pour les
-autres.» À son retour elle soigne la pauvre femme accouchée et distribue
-l'eau et le pain entre tous les autres petits enfants de la pauvre femme.»
-Greuze n'a pas de plus touchant tableau de famille sous son pinceau.
-
-Le traducteur est poëte ici comme le modèle.
-
-
-XVI
-
-Dorothée suit Herman vers la ville. «Ils s'en vont tous les deux à pied aux
-rayons du soleil couchant; ils causent de la pluie et du beau temps; ils se
-plaisent à voir les hautes tiges des blés que le vent incline, et qui, le
-long du sentier où ils passent, s'élèvent à la hauteur de leurs fronts.»
-
-Cependant Dorothée interroge prudemment son nouvel ami sur le caractère de
-ses parents qu'elle va servir, afin de leur complaire en toute chose. «Et
-toi, maintenant,» lui dit-elle après avoir reçu toutes ses instructions,
-«dis-moi comment je dois en agir avec toi, fils unique de mes maîtres, qui
-seras mon maître aussi.»
-
-
-XVII
-
-Au moment où elle parlait ainsi, ils arrivaient tous deux auprès du
-poirier. La lune brillait dans toute sa splendeur; le dernier rayon du
-soleil avait disparu, et dans l'espace leur regard découvrait à la fois une
-clarté brillante comme celle du jour et les ténèbres de la nuit. Herman
-avait entendu avec joie la dernière question que lui avait adressée la
-jeune fille. Ils s'assirent tous deux sous le poirier pour se reposer un
-instant, et il allait lui ouvrir son coeur en lui prenant la main; mais, en
-sentant au doigt de la jeune fille l'anneau d'or, signe fatal, il craignit
-d'entendre un refus, et ils restèrent ainsi l'un près de l'autre assis en
-silence. Puis Dorothée dit: «Que j'aime cette douce lumière de la lune!
-C'est une clarté presque aussi vive que celle du jour. Je vois
-distinctement les maisons, les tours de la ville, et j'aperçois une
-fenêtre au-dessous du toit; il me semble que je pourrais en compter les
-vitres.
-
-«--Cette maison que tu aperçois, dit le jeune homme, est notre demeure;
-c'est là que je te conduis, et cette fenêtre est celle de ma chambre, qui
-deviendra la tienne peut-être, car nous ferons des changements dans notre
-maison. Ces blés qui sont mûrs pour la moisson de demain sont à nous; nous
-viendrons nous asseoir à l'ombre de ce poirier et prendre ici notre repas.
-Mais, viens, descendons par le sentier de la vigne et du jardin; car, vois,
-l'orage approche, et le nuage enveloppera bientôt la clarté de la lune.»
-
-Tous deux se lèvent et descendent dans le champ couvert de blonds épis,
-heureux de voir la lueur nocturne qui les éclaire encore; ils avancent
-ensuite dans la vigne et cheminent dans l'obscurité.
-
-Herman conduit la jeune étrangère le long des escaliers aux degrés
-rustiques et informes placés sous la treille qui les obscurcit; elle
-s'avance à pas tremblants en appuyant sa main sur l'épaule d'Herman.
-
-La lune projetait à travers les pampres quelques lueurs vacillantes; mais,
-bientôt voilée entièrement de nuages, elle laisse le jeune couple dans une
-complète obscurité.
-
-«Herman soutient d'un bras robuste et avec précaution la jeune fille
-penchée sur lui; mais, comme elle ne connaît ni le chemin ni ses sentiers
-difficiles, elle fait un faux pas; le pied lui manque et craque légèrement.
-Elle est près de tomber; mais elle glisse sur lui; il étend à la hâte le
-bras et soutient sa bien-aimée. Elle s'incline doucement sur son épaule;
-leurs poitrines, leurs joues se touchent, et lui reste là, immobile comme
-le marbre, enchaîné par son austère volonté. Il n'ose l'étreindre plus
-fortement, mais il se raffermit pour lui servir d'appui. Chargé de son doux
-fardeau, il sent les battements du coeur de la jeune fille, il respire le
-parfum de son haleine et supporte avec un mâle sentiment cette femme qui
-fait l'honneur de son sexe.
-
-«Cependant elle cache la douleur qu'elle éprouve au pied et lui dit en
-riant: «S'il faut en croire les gens bien avisés, quand notre pied craque
-non loin du seuil de la maison où l'on se dispose à entrer, c'est un signe
-de malheur. J'aurais pourtant voulu recevoir un meilleur présage. Mais
-arrêtons-nous un moment, afin que tes parents ne te reprochent pas de leur
-amener une fille boiteuse et d'être un hôte peu intelligent.»
-
-
-XVIII
-
-Cependant le père, la mère, le pharmacien et le pasteur, après avoir donné
-et reçu les renseignements les plus touchants sur la perfection de coeur de
-la belle étrangère, abrégeaient l'heure à table dans les entretiens les
-plus émus et les plus édifiants. Nous regrettons vivement de ne pouvoir les
-donner ici au lecteur: c'est Homère et la Bible fondus dans la familière
-sagesse des vieux jours.
-
-Mais la porte s'ouvre: «Les parents d'Herman et leurs deux amis s'étonnent
-de la taille et de la beauté de la jeune étrangère, qui s'accorde si bien
-avec celle d'Herman; et, quand ils se présentent tous deux sur le seuil, la
-porte semble trop petite pour eux!
-
-«Des exclamations un peu légères du père sur la beauté séduisante de
-l'étrangère amenée par son fils blessent le pudique orgueil de la jeune
-fille; ne sachant pas le sens que le père donne à ses paroles, et croyant
-qu'on offense ainsi en elle la domesticité chaste à laquelle elle se croit
-encore destinée, elle se tient immobile et triste; une rougeur subite
-colore son cou et son visage; elle reproche doucement au vieillard de
-n'avoir pas assez de pitié envers celle qui franchit le seuil de la porte
-d'une maison étrangère pour y servir. Le pasteur s'interpose, sans
-s'expliquer encore complétement. Le malentendu gonfle le coeur et fait
-déborder les larmes de fierté des yeux de Dorothée; elle veut partir à
-l'instant d'une maison où l'on ne la respecte pas assez. Elle avoue son
-penchant pour Herman et sa joie secrète quand elle l'a vu revenir près
-d'elle à la fontaine. «J'avais conçu peut-être, dit-elle, l'idée de devenir
-un jour digne de son choix; mais vous me faites sentir ma folie, la
-différence irrémédiable de nos deux conditions, et la distance qui existe
-entre le jeune homme riche et la jeune fille pauvre. Laissez-moi m'en aller
-avant d'avoir éprouvé plus douloureusement cette humiliation; ni la nuit
-qui enveloppe la terre, ni l'orage que j'entends gronder, ni la pluie
-d'averse qui tombe, ni le vent qui mugit dans les arbres, rien ne
-m'arrêtera ici.»
-
-«À ces mots elle s'avance résolument vers la porte, portant sous son bras
-le petit paquet avec lequel elle était venue; mais la mère la saisit des
-deux mains et lui dit avec étonnement:
-
-«Que signifient cette résolution et ces larmes sans cause? Non, je ne veux
-pas te laisser partir; tu es la fiancée de mon fils.»
-
-«Le père, toujours un peu aigri par la déception de ses vues ambitieuses,
-veut aller se coucher pour éviter cette scène d'attendrissement, de
-reproches et de larmes. Herman, soutenu par sa mère et par les voisins,
-s'avance vers Dorothée et lui dit d'une voix tremblante d'émotion et
-d'amour:
-
-«Ne regrette pas ces larmes et cette douleur passagère, car elles ont
-assuré mon bonheur et le tien aussi. Non, je ne suis pas allé à la fontaine
-du village voisin pour y chercher en toi une servante, mais pour t'amener
-ici comme ma fiancée; mais, hélas! mon regard timide ne pouvait discerner
-le penchant de ton coeur; quand tu me saluas dans le miroir de la source,
-je n'aperçus que de l'amitié dans tes yeux!»
-
-«Le pasteur explique tout à la jeune fille et restitue le véritable sens
-aux propos mal compris du père. Les amants s'embrassent. Dorothée tombe aux
-genoux de l'aubergiste et lui demande pardon de sa fierté. «Les devoirs,
-dit-elle, que la servante s'engageait à remplir, c'est la fille qui les
-remplira désormais avec amour!»
-
-Tous se donnent le baiser de paix et pleurent en silence des larmes de
-joie. Le pasteur échange les anneaux et bénit les amants. Le délicieux
-poëme finit par une allusion patriotique et héroïque aux devoirs sévères
-que l'orage du continent et l'invasion française imposent à tous ceux qui
-peuvent porter les armes et sacrifier même la plus tendre épouse à la mort
-acceptée pour défendre son pays.
-
-Nous ne connaissons rien dans les langues modernes d'analogue à ce charmant
-et sévère morceau d'antiquité transporté dans notre âge. On croit, en
-achevant de le lire, sortir d'une tente des patriarches où l'on s'est
-entretenu avec _Jacob_ ou avec _Lia_. Un parfum de piété et d'amour sort de
-tous les vers; le coeur est doucement ému, mais jouit de son émotion comme
-d'une vertu. C'est la poésie édifiante, c'est la sainteté de l'amour
-portées par un grand poëte à sa plus simple et à sa plus épique expression.
-Oh! si tous les peuples avaient de pareils poëmes à feuilleter les jours de
-loisir entre leurs mains au lieu des saletés cyniques de leurs corrupteurs
-populaires, combien la poésie prendrait un rôle nouveau et saint dans les
-moeurs! et combien le génie des _Goethes_ futurs deviendrait un puissant
-auxiliaire de la liberté et de la vertu!
-
-
-XIX
-
-Si nous étions gouvernement, nous ferions imprimer à des millions
-d'exemplaires _Herman et Dorothée_, et nous les répandrions gratuitement
-dans les villes et dans les campagnes pour édifier en les charmant les
-veillées des ateliers ou des étables. Après avoir appliqué si longtemps la
-littérature au vice, il serait bien temps de l'appliquer à la morale. La
-morale pour le peuple n'est que dans le sentiment; le plus populaire des
-véhicules pour le sentiment c'est un beau poëme. _Laprade_, _Legouvé_ et
-_Autran_, parmi nous, seraient dignes de prendre la plume de Goethe et de
-donner à leur patrie ces chefs-d'oeuvre de la chaumière que le peuple
-placerait, à côté d'_Herman et Dorothée_ ou de _Paul et Virginie_, au
-chevet du lit de ses fils et de ses filles. Pendant qu'_Heyne_ et autres
-sèment de fleurs charmantes, mais malséantes, l'imagination de la jeunesse
-lettrée, ces poëtes sèmeraient des lis purs et des roses virginales dans le
-pot de fleurs de la mansarde, sur la fenêtre de la jeune fille et du jeune
-homme de nos ateliers ou de nos villages. Je l'avais tenté autrefois dans
-le poëme des _Pêcheurs_, à moitié fini et perdu sans retour dans un voyage
-aux Pyrénées. Je n'ai plus ni assez de liberté d'esprit ni assez de
-fraîcheur de palette pour recommencer cette oeuvre d'épopée
-professionnelle; mais Victor Hugo, ce _Goethe_ de la France, pourrait, dans
-les loisirs de l'exil et de la mer, surpasser _Herman et Dorothée_ de toute
-la hauteur de son génie épique. Le lyrisme est fait pour les salons,
-l'épopée pour les chaumières; la popularité durable et honnête est là: le
-récit est plus inépuisable que le chant, parce que l'homme a plus de
-mémoire que d'enthousiasme.
-
-
-XX
-
-Goethe quitta enfin l'Italie après avoir ou achevé ou ébauché ces
-chefs-d'oeuvre. Il était dans toute la jeunesse et dans toute
-l'avant-gloire de sa vie. Il rentra en Allemagne comme un triomphateur
-futur, capable à lui seul de restaurer ou de fonder un empire littéraire
-nouveau pour la Germanie. L'Allemagne était pleine d'hommes à sa hauteur en
-philosophie, en histoire, en science, en politique, en roman, en critique,
-en poésie; il suffit de nommer les Herder, les Kant, les Jacobi, les
-Schlegel, les Winkelman, les Klopstock, les Wieland, les Schiller, pour
-assigner au dix-huitième siècle allemand la même fécondité intellectuelle
-qu'au dix-huitième siècle français. Le mouvement imprimé à l'esprit
-européen par Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu et leurs disciples
-s'était communiqué au delà du Rhin. Tout fermentait d'idées, tout éclatait
-de génie, tout rivalisait d'émulation. Jamais l'Allemagne n'avait présenté
-dans toutes ses parties du nord ou du midi de pareils groupes d'hommes
-supérieurs. Le grand Frédéric avait secoué la torche à Berlin, elle
-illuminait partout. La nature, qui a ses saisons de fécondité morale comme
-la terre a ses saisons de séve et de fertilité matérielles, semblait avoir
-enfanté en peu d'années une race de géants pour l'Allemagne. Les princes
-eux-mêmes, plus entraînés qu'alarmés par ce mouvement vertigineux des
-esprits en ébullition dans leurs contrées, participaient à ces enivrements
-de gloire littéraire. Ils se disputaient à l'envi le patronage des hommes
-éminents propres à illustrer leur nom et leur règne dans l'avenir. Il y
-avait vingt Périclès dans ces vingt républiques athéniennes dont
-l'Allemagne de 1780 était composée. Berlin, Dresde, Vienne, Hambourg,
-Koenigsberg, Iéna, Goettingue, Leipsick, tous les centres d'universités,
-toutes les cours étaient autant de foyers où se concentrait l'influence
-d'un de ces nombreux génies qui rayonnaient de là sur le reste de la
-Germanie. L'ambition de chacun de ces rois, de ces princes souverains, de
-ces villes capitales, était de conquérir et de posséder un de ces hommes
-supérieurs qui portaient avec eux la renommée d'un royaume ou d'une ville.
-Chacune de ces cités voulait être une Athènes. Berlin l'était pour les
-sciences, Dresde l'était pour les arts, Leipsick pour la critique,
-Koenigsberg pour la philosophie; Weymar désirait l'être pour la poésie.
-
-Cette capitale véritablement arcadienne, située dans la verte Thuringe,
-entre _Iéna_, _Berlin_ et _Dresde_, était la résidence d'une cour
-athénienne. Goethe, très-jeune encore à l'époque où son nom avait éclaté
-tout à coup par _Werther_ en Europe, avait eu la bonne fortune de
-rencontrer sur les bords du Rhin le jeune prince héréditaire de Weymar, le
-duc Charles-Auguste. Deux jeunes amis de Goethe, avec lesquels il voyageait
-alors, les deux comtes de Stolberg, célèbres eux-mêmes depuis, avaient
-présenté leur compagnon de voyage au jeune duc de Weymar. Ce coup d'oeil
-décida de la vie entière de Goethe.
-
-L'irrésistible attrait qui attacha pour jamais le prince et le poëte
-ressembla à un de ces coups foudroyants de sympathie dont Goethe fit plus
-tard une théorie physiologique et morale dans son roman des _Affinités
-électives_. Ils oublièrent les distances qui les séparaient, ils se
-jurèrent une amitié indissoluble, ils se promirent de se rejoindre un jour
-à Weymar pour vivre tous deux de la même vie aussitôt que les circonstances
-leur laisseraient la liberté de leurs sentiments l'un pour l'autre.
-
-Cet instinct, qui faisait ainsi reconnaître au duc de Weymar le plus grand
-homme de l'Allemagne dans un jeune écrivain à peine entrevu par une
-première ébauche de génie, témoigne d'une sorte de divination dans le
-prince. Par une étrange et heureuse coïncidence, la duchesse Amélie de
-Weymar, jeune encore et qui voyageait avec son fils, parut partager dès la
-première rencontre l'attrait de ce prince pour le poëte. De cette rencontre
-naquit une triple amitié qui ne se refroidit plus jamais entre la
-princesse, le prince et le poëte. La beauté morale du jeune favori
-transperçait à cette époque à travers la beauté matérielle de ses traits.
-C'était _Adrien_ et _Antinoüs_, moins la divinisation suspecte du favori
-par l'empereur païen. De ce jour Goethe dévoua sa vie à la princesse
-Amélie et au duc Charles-Auguste; l'une parut être sa _Léonore d'Est_ à la
-cour de Ferrare, l'autre rappela à cette cour _le Tasse_ aimé de la mère,
-favori du fils. Mais le Tasse était insensé de génie et d'amour, Goethe
-faisait prédominer dans toute sa vie la raison sur la passion. Il savait
-conserver son heureuse étoile en la voilant.
-
-
-XXI
-
-Le prince, la princesse Amélie et le poëte s'étaient séparés à regret à
-Francfort, en se promettant une éternelle réunion à Weymar quand l'heure du
-règne du jeune duc serait sonnée. Ce sont ces années d'attente que Goethe
-était allé passer en Italie. Il revint s'établir à son retour, à Weymar. Il
-y retrouva sa même place dans la confiance sans bornes du duc
-Charles-Auguste et dans la prédilection de la duchesse Amélie. Le prince
-lui avait préparé une charmante maison, retraite silencieuse et poétique
-propre à l'entretien du philosophe avec ses idées et du poëte avec ses
-rêves. Un jardin l'entourait, un ruisseau en bordait les pelouses; un banc
-de bois sur le seuil ombragé d'arbustes permettait au solitaire de venir
-assister le soir aux adieux resplendissants du soleil et aux concerts des
-oiseaux, dont il interprétait si bien les gazouillements dans ses vers.
-Mais le prince, tout en préparant ainsi le bien-être rural de son ami,
-s'était réservé d'employer plus utilement son rare génie et sa sagacité
-politique au bonheur de ses peuples et à l'éclat littéraire de sa cour.
-C'est ainsi que la colonne corinthienne qui porte le fronton de l'édifice
-en est en même temps l'ornement. Il faut lire dans les lettres de Goethe à
-mademoiselle Auguste de Stolberg, soeur de ses deux premiers amis, les
-comtes de Stolberg, l'épanchement de coeur du poëte entré en jouissance de
-sa nouvelle vie. Sans passer, comme tant d'autres hommes de renommée, par
-les transes du travail et de l'infortune, il avait conquis du premier coup
-la plénitude du bien-être, du loisir, des honneurs, de la liberté et de
-l'influence sur son siècle. Il avait trouvé tout cela à la fois dans une
-haute amitié et peut-être dans un respectueux amour. C'était _le Tasse_
-allemand, mais c'était _le Tasse_ heureux. Il jouait avec l'amour, dans sa
-correspondance avec _Bettida d'Arnim_, jeune fille de dix-neuf ans, à
-laquelle il permettait de l'adorer sur son déclin; il voulait mourir dans
-l'ivresse calme des illusions. Ne rien perdre de la vie, c'était sa
-sagesse.
-
-Le duc de Weymar lui avait donné, indépendamment du ministère de
-l'instruction publique dans ses États, la direction absolue des théâtres et
-des nobles plaisirs de sa cour. Il lui avait donné de plus une place
-innomée, mais qui l'élevait au-dessus de toute rivalité dans la confiance
-du prince et dans les affaires d'État, la place de favori avoué et immuable
-dans son coeur. Il en avait fait un autre lui-même, un _vizir_ familier,
-incontesté, irresponsable, qui régnait à Weymar sans autre investiture que
-celle du génie et de la faveur. La cour et le peuple avaient accepté sans
-discussion cette espèce de partage de l'empire entre le souverain légal et
-le souverain intellectuel du nord de l'Allemagne.
-
-
-XXII
-
-On peut dire qu'à dater de ce jour la vie de Goethe ne fut pas une vie,
-mais un règne. Il eut la place que Denys de Sicile offrit à Platon, que
-Frédéric donna à Voltaire, mais sans la tyrannie de Denys et sans
-l'inconstance de Frédéric. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un ascendant
-aussi continu et aussi paisible d'un grand poëte sur un souverain et sur un
-peuple. Le duc Charles-Auguste ne s'était réservé que les fatigues et les
-difficultés du pouvoir, pour n'en laisser à son ami que les loisirs, les
-douceurs et les ornements. La cour de Weymar, sous les auspices de ces deux
-amis, dont l'un prêtait sa gloire, l'autre sa puissance à une pensée
-commune, devint en peu d'années le foyer de l'art, du théâtre, de la
-renommée en Allemagne. Tout se groupait autour du nom de Goethe.
-
-Son caractère était éminemment propre à rallier l'Allemagne intellectuelle
-autour de lui. La révolution française secouait déjà le monde de ses
-pressentiments; Goethe, au fond plus philosophe et aussi incrédule aux
-théories populaires du christianisme que Voltaire, dominait du haut d'une
-indifférence superbe les querelles religieuses et politiques du temps. Il
-pensait et parlait librement sur ces matières, mais il ne proscrivait ni
-n'insultait personne pour sa foi ou pour son incrédulité. Il respectait
-tout ce qui était sincère dans les croyances humaines; il considérait la
-foi religieuse en artiste et non en apôtre ou en martyr. Les cultes, selon
-lui, étaient un droit de l'imagination, qui divinisait à son gré les
-superstitions de l'ignorance ou les symboles les plus transcendants de la
-raison et de la piété humaine.
-
-Chaque siècle, chaque peuple, chaque homme, selon Goethe, avait une
-croyance à la hauteur de son intelligence ou à la mesure de son horizon. La
-lumière dans laquelle plongeaient les têtes culminantes comme la sienne ne
-descendait pas jusqu'aux masses populaires, capables de croire, incapables
-de raisonner leur croyance. Quant à lui, il était ce qu'on est convenu
-d'appeler très-improprement panthéiste, c'est-à-dire ne séparant pas en
-deux la création et la créature, et adorant la nature entière comme la
-divinité des choses sans s'élever à la divinité de l'esprit; philosophes
-pour ainsi dire brutaux et fatalistes dans leur croyance, qui reconnaissent
-bien en Dieu la force latente de tous les phénomènes visibles ou
-invisibles, mais qui n'y reconnaissent pas l'individualité et la suprême
-intelligence, c'est-à-dire ce qui constitue l'_être_, refusant ainsi à
-l'Être des êtres ce qu'ils sont forcés d'accorder au dernier insecte de la
-nature.
-
-Le panthéisme de Goethe ne tombait point dans cette absurdité si
-injustement attribuée aux doctrines primitives de l'Inde, source de toutes
-les théogonies antiques et modernes. Sa foi se serait plus justement
-appelée polythéisme que panthéisme, c'est-à-dire qu'il reconnaissait et
-qu'il adorait la Divinité dans toutes ses oeuvres sans la confondre avec
-ses oeuvres: sorte de _paganisme_ sans idolâtrie, qui adorait la puissance
-divine dans la puissance matérielle des éléments, mais qui dans l'élément
-adorait l'impulsion divine et non l'élément lui-même. Complétement
-incrédule à telle ou telle révélation historique par des miracles, Goethe
-admettait seulement cette révélation naturelle et progressive par la raison
-humaine, comme miroir de l'intelligence divine, successivement frappé de
-plus de clarté à mesure qu'il se dégage davantage des ignorances et des
-superstitions qui le ternissent. Mais Goethe semblait croire à une première
-grande révélation primitive, faite à l'homme nouvellement créé par Dieu ou
-apportée par des messagers demi-dieux, qui avait enseigné directement à la
-créature raisonnable les premières notions de la Divinité, de la vertu, des
-langues, notions que la terre seule était impuissante dans son silence à
-donner.
-
-Selon Goethe, comme selon les philosophes indiens, comme selon les
-philosophes chrétiens transcendants, comme selon les philosophes grecs et
-romains eux-mêmes (voyez le mot de Cicéron _antiquissimum purissimum_!), le
-monde physique comme le monde moral avait commencé par _un état plus
-parfait, plus pur et plus lumineux_, par un _Éden_ dans lequel l'homme
-naissant avait entendu les confidences de Dieu par des révélateurs divins.
-Ces confidences et ces révélations de la science suprême avaient longtemps
-éclairé et régi le monde oriental; puis elles s'étaient égarées,
-troublées, taries dans les sables, et, pour leur rendre leur pureté, il
-fallait, par des révélations purement humaines, les passer de siècle en
-siècle au filtre de la science et de la raison.
-
-Voilà les véritables croyances religieuses de Goethe.
-
-
-XXIII
-
-Quant à sa politique, elle participait de cet éclectisme calme et de cette
-superbe indifférence pour le fanatisme de tels ou tels partis monarchiques
-ou populaires, aristocratiques ou démocratiques.
-
-Sa véritable théorie, c'était son mépris des hommes et surtout des masses,
-incapables, selon lui, de se donner ou de se conserver des institutions
-supérieures à leur nature essentiellement versatile. Goethe, en cela,
-participait beaucoup du génie de Machiavel, de Bacon, de Voltaire, de M. de
-Talleyrand, hommes très-supérieurs en intelligence, très-inférieurs en
-conscience, mais professant tout haut ou tout bas, à l'égard des formes
-sociales, la politique du mépris; politique selon nous coupable, parce
-qu'elle désespère, mais politique bien explicable par le spectacle des
-impuissances éternelles des sages à améliorer la condition des insensés.
-
- LAMARTINE.
-
- (_La suite au mois prochain._)
-
-
-
-
-XLe ENTRETIEN.
-
-LITTÉRATURE VILLAGEOISE.
-
-APPARITION D'UN POËME ÉPIQUE EN PROVENCE.
-
-
-I
-
-Je vais vous raconter aujourd'hui une bonne nouvelle! Un grand poëte épique
-est né. La nature occidentale n'en fait plus, mais la nature méridionale en
-fait toujours: il y a une vertu dans le soleil.
-
-Un vrai poëte homérique en ce temps-ci; un poëte né, comme les hommes de
-Deucalion, d'un caillou de la _Crau_; un poëte primitif dans notre âge de
-décadence; un poëte grec à Avignon; un poëte qui crée une langue d'un
-idiome comme Pétrarque a créé l'italien; un poëte qui d'un patois vulgaire
-fait un langage classique d'images et d'harmonie ravissant l'imagination et
-l'oreille; un poëte qui joue sur la _guimbarde_ de son village des
-symphonies de Mozart et de Beethoven; un poëte de vingt-cinq ans qui, du
-premier jet, laisse couler de sa veine, à flots purs et mélodieux, une
-épopée agreste où les scènes descriptives de l'_Odyssée_ d'Homère et les
-scènes innocemment passionnées du _Daphnis et Chloé_ de Longus, mêlées aux
-saintetés et aux tristesses du christianisme, sont chantées avec la grâce
-de Longus et avec la majestueuse simplicité de l'aveugle de Chio, est-ce là
-un miracle? Eh bien! ce miracle est dans ma main; que dis-je? il est déjà
-dans ma mémoire, il sera bientôt sur les lèvres de toute la Provence. J'ai
-reçu le volume il y a deux jours, et les pages en sont aussi froissées par
-mes doigts, avides de fermer et de rouvrir le volume, que les blonds
-cheveux d'un enfant sont froissés par la main d'une mère, qui ne se lasse
-pas de passer et de repasser ses doigts dans les boucles pour en palper le
-soyeux duvet et pour les voir dorés au rayon du soleil.
-
-Or voici comment j'eus, par hasard, connaissance de la bonne nouvelle.
-
-
-II
-
-Adolphe Dumas, non pas le Dumas encyclopédique dont chaque pas fait
-retentir la terre de bruit sous son pied; non pas le jeune Dumas son fils,
-silencieux et méditatif, qui se recueille autant que son père se répand, et
-qui ne sort, après trois cent soixante-cinq jours, de son repos, qu'avec un
-chef-d'oeuvre de nouveauté, d'invention et de goût dans la main; mais le
-Dumas poétique, le Dumas prophétique, le Dumas de la Durance, celui qui
-jette de temps en temps des cris d'aigle sur les rochers de Provence, comme
-Isaïe en jetait aux flots du Jourdain, sur les rochers du Carmel, Adolphe
-Dumas enfin, que je respecte à cause de son éternelle inspiration, et que
-j'aime à cause de sa rigoureuse sincérité, vint un soir du printemps
-dernier frapper à la porte de ma retraite, dans un coin de Paris.
-
-Sa tête hébraïque fumait plus qu'à l'ordinaire de ce feu d'enthousiasme qui
-s'évapore perpétuellement du foyer sacré de son front. «Qu'avez-vous?» lui
-dis-je.--Ce que j'ai? répondit-il; j'ai un secret, un secret qui sera
-bientôt un prodige. Un enfant de mon pays, un jeune homme qui boit comme
-moi les eaux de la Durance et du Rhône, est ici, chez moi, en ce moment.
-Depuis huit jours qu'il a pris gîte sous mon humble toit, il m'a enivré de
-poésie natale, mais tellement enivré que j'en trébuche en marchant, comme
-un buveur, et que j'ai senti le besoin de décharger mon coeur avec vous. Ce
-jeune homme repart demain soir pour son champ d'oliviers, à Maillane,
-village des environs d'Avignon. Avant de partir il désire vous voir, parce
-que la Saône se jette dans le Rhône, et qu'il a reconnu, en buvant dans le
-creux de sa main l'eau de nos grands fleuves, quelques-unes des gouttes que
-vous avez laissées tomber de votre coupe dans votre Saône.
-
-«Bien, lui dis-je; amenez-le demain à la fin du jour; je lui souhaiterai
-bon voyage au pays de Pétrarque, de l'amour et de la gloire, maintenant que
-les vers, l'amour et la gloire sont devenus une pincée de cendre trempée
-d'eau amère entre mes doigts.»
-
-Merci, dit-il; et il me serra la main dans sa main nerveuse, qui tremble,
-qui étreint et qui brise les doigts de ses amis comme une serre d'aigle
-concasse et broie les barreaux de sa cage.
-
-
-III
-
-Le lendemain, au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un
-beau et modeste jeune homme, vêtu avec une sobre élégance, comme l'amant de
-Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
-chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune poëte
-villageois destiné à devenir, comme _Burns_, le laboureur écossais,
-l'Homère de Provence.
-
-Sa physionomie, simple, modeste et douce, n'avait rien de cette tension
-orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise
-trop souvent ces hommes de vanité, plus que de génie, qu'on appelle les
-poëtes populaires: ce que la nature a donné, on le possède sans prétention
-et sans jactance. Le jeune Provençal était à l'aise dans son talent comme
-dans ses habits; rien ne le gênait, parce qu'il ne cherchait ni à s'enfler,
-ni à s'élever plus haut que nature. La parfaite convenance, cet instinct de
-justesse dans toutes les conditions, qui donne aux bergers, comme aux rois,
-la même dignité et la même grâce d'attitude ou d'accent, gouvernait toute
-sa personne. Il avait la bienséance de la vérité; il plaisait, il
-intéressait, il émouvait; on sentait dans sa mâle beauté le fils d'une de
-ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans
-notre Midi.
-
-Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les lois de
-l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de noyer de sa
-mère, dans son _mas de Maillane_. Le dîner fut sobre, l'entretien à coeur
-ouvert, la soirée courte et causeuse, à la fraîcheur du soir et au
-gazouillement des merles, dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de
-_Mireille_.
-
-Le jeune homme nous récita quelques vers, dans ce doux et nerveux idiome
-provençal qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce attique,
-tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins parlés uniquement
-par moi jusqu'à l'âge de douze ans, dans les montagnes de mon pays, me
-rendait ce bel idiome intelligible. C'étaient quelques vers lyriques; ils
-me plurent, mais sans m'enivrer: le génie du jeune homme n'était pas là; le
-cadre était trop étroit pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet
-autre chanteur sans langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans
-son village pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses
-troupeaux, ses dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des
-premiers exemplaires de son poëme; il sortit.
-
-
-IV
-
-Quand il fut dans la rue, je demandai à Adolphe Dumas quelques détails sur
-ce jeune homme; Dumas pouvait d'autant mieux les donner qu'il est lui-même
-un enfant d'_Eyragues_ (Eyragues est un village à deux pas de Maillane,
-patrie de Frédéric Mistral). Mais Dumas est un déserteur de la langue de
-ses pères, qui a préféré l'idiome châtré et léché de la Seine à l'idiome
-sauvage et libre du Rhône. Il en a des remords cuisants dans le coeur, et
-il pleure quand il entend un écho provençal à travers les oliviers de son
-hameau.
-
-Cet enfant, me dit-il, est né à Maillane, village situé à trois lieues
-d'Avignon, entre le lit de la Durance, ce torrent de Provence, et la chaîne
-de montagnes qu'on appelle les Alpines; la grande route romaine qui menait
-à Arles courait au pied des Alpines et traversait Maillane. Cette vallée
-est d'un aspect à la fois grec et romain; c'est un cirque comme celui
-d'Arles, dont les monticules dégradés des Alpines sont les gradins. Le ciel
-azuré du Midi est coupé crûment par ces rochers; ce firmament a ces
-tristesses splendides qui sont le caractère de la Sabine ou des Abruzzes.
-Cet horizon trempe les hommes dans la lumière et dans la rêverie.
-L'inspiration plane comme les aigles au-dessus des rochers dans le ciel.
-
-La maison paternelle de ce jeune homme, maison de paysan riche, entourée
-d'étables pleines, de vignes, de figuiers, d'oliviers, de champs de courges
-et de maïs, est adossée au village, et regarde par ses fenêtres basses les
-grises montagnes des Alpines, où paissent ses chèvres et ses moutons. Son
-père, comme tous les riches cultivateurs de campagne qui rêvent follement
-pour leur fils une condition supérieure, selon leur vanité, à la vie
-rurale, fit étudier son fils à Aix et à Avignon pour en faire un avocat de
-village. C'était une idée fausse, quoique paternelle; heureusement la
-Providence la trompa: le jeune homme étudiait le grec, le latin, le
-grimoire de jurisprudence par obéissance; mais la veste de velours du
-paysan provençal et ses guêtres de cuir tanné lui paraissaient aussi nobles
-que la toge râpée du trafiquant de paroles, et, de plus, le souvenir
-mordant de sa jeune mère, qui l'adorait et qui pleurait son absence, le
-rappelait sans cesse à ses oliviers de Maillane.
-
-Son père mourut avant l'âge; le jeune homme se hâta de revenir à la maison
-pour aider sa mère et son frère à gouverner les étables, à faire les
-huiles et à cultiver les champs. Il se hâta aussi d'oublier les langues
-savantes et importunes dont on avait obsédé sa mémoire et la chicane dont
-on avait sophistiqué son esprit. Comme un jeune olivier sauvage dont les
-enfants ont barbouillé en passant le tronc d'ocre et de chaux, Mistral
-rejeta cette mauvaise écorce; il reprit sa teinte naturelle, et il éclata
-dans son tronc et dans ses branches de toute sa séve et de toute sa
-liberté, en pleine terre, en plein soleil, en pleine nature. Il se sentait
-poëte sans savoir ce que c'était que la poésie; il avait une langue
-harmonieuse sur les lèvres sans savoir si c'était un patois; cette langue
-de sa mère était, à son gré, la plus délicieuse, car c'était celle où il
-avait été béni, bercé, aimé, caressé par cette mère. Il avait le loisir du
-poëte dans les longues soirées de l'étable, après les boeufs rattachés à la
-crèche ou sous l'ombre des maigres buissons de chênes verts, en gardant de
-l'oeil les taureaux et les chèvres; il était de plus encouragé à chanter je
-ne sais quoi, dans cette langue adorée de Provence, par quelques amis plus
-lettrés que lui, qui l'avaient connu et pressenti à Aix ou à Avignon
-pendant ses études, et qui venaient quelquefois le visiter chez sa mère
-pendant la vendange des raisins ou des olives. De ce nombre était
-Romanille, d'Avignon, poëte provençal d'un haut atticisme dans sa langue;
-de ce nombre aussi était Adolphe Dumas, qui était né dans les ruines d'un
-couvent de chartreux, sous un rocher de la Durance, et qui en avait respiré
-l'ascétisme d'anachorète chrétien du temps de saint Jérôme.
-
-«La mère de Mistral, me racontait hier Adolphe Dumas, nous servait à table,
-son fils et moi, debout, comme c'est la coutume des riches matrones de
-Provence en présence de leurs maris et de leurs fils. Je vois encore d'ici
-ses belles longues mains blanches, sortant d'une manche de toile fine
-retroussée jusqu'aux coudes, pour nous tendre les mets qu'elle avait
-elle-même préparés ou pour remplacer les cruches de vin quand elles étaient
-vides.
-
---Asseyez-vous donc avec nous, Madame Mistral, lui disais-je, tout honteux
-d'être servi par cette belle veuve arlésienne, semblable à une reine de la
-Bible ou de l'Odyssée. «Oh! non, Monsieur, répondait-elle en rougissant, ce
-n'est pas la coutume à Maillane; nous savons que nous sommes les femmes de
-nos maris et les mères de nos fils, mais aussi les servantes de la maison.
-Ne prenez pas garde!»
-
-Et elle s'en allait modestement manger debout un morceau de pain et
-d'agneau sur le coin du dressoir, où brillaient, comme de l'acier fin, ses
-grands plats d'étain, polis chaque samedi par ses servantes.
-
-Cette mère vit encore; elle n'a que quelques rares cheveux blancs comme une
-frange de fil de la Vierge rapportée du verger sous sa coiffe; elle
-n'aspire qu'à trouver bientôt une Rébecca au puits pour son cher enfant.
-
-Voilà toute l'histoire du jeune villageois de Maillane; cette histoire
-était nécessaire pour comprendre son poëme. Son poëme, c'est lui, c'est son
-pays, c'est la Provence aride et rocheuse, c'est le Rhône jaune, c'est la
-Durance bleue, c'est cette plaine basse, moitié cailloux, moitié fange, qui
-surmonte à peine de quelques pouces de glaise et de quelques arbres
-aquatiques les sept embouchures marécageuses par lesquelles le Rhône, frère
-du Danube, serpente, troublé et silencieux, vers la mer, comme un reptile
-dont les écailles se sont recouvertes de boue en traversant un marais;
-c'est son soleil d'une splendeur d'étain calcinant les herbes de la
-Camargue; ce sont ses grands troupeaux de chevaux sauvages et de boeufs
-maigres, dont les têtes curieuses apparaissent au-dessus des roseaux du
-fleuve, et dont les mugissements et les hennissements de chaleur
-interrompent seuls les mornes silences de l'été. C'est ce pays qui a fait
-le poëme: on peint mal ce qu'on imagine, on ne chante bien que ce que l'on
-respire. La Provence a passé tout entière dans l'âme de son poëte;
-_Mireille_, c'est la transfiguration de la nature et du coeur humain en
-poésie dans toute cette partie de la basse Provence comprise entre les
-Alpines, Avignon, Arles, Salon et la mer de Marseille. Cette lagune est
-désormais impérissable: un Homère champêtre a passé par là. Un pays est
-devenu un livre; ouvrons le livre, et suivez-moi.
-
-
-V
-
-Donc, il y a six jours que la poste du soir m'apporta un gros et fort
-volume intitulé _Mireïo_: c'est le nom provençal de _Mireille_. Ce livre
-était le tribut de souvenir que le poëte découvert par Adolphe Dumas
-m'avait promis l'été dernier. J'ouvris nonchalamment le volume, je vis des
-vers. J'ai l'âme peu poétique en ce moment; je lutte dans une fièvre
-continuelle avec une catastrophe domestique qui, si elle s'achève,
-entraînera malheureusement bien d'autres que moi. Mon devoir consciencieux
-est de lutter à mort contre les iniquités, les humiliations, les calomnies,
-les avanies de toute nature dont la France me déshonore et me travestit en
-retour de quelques erreurs peut-être, mais d'un dévouement, corps, âme et
-fortune, qui ne lui a pas manqué dans ses jours de crise, à elle. Chaque
-soir je me couche en désirant que ce jour honteux soit le dernier; chaque
-matin je me réveille en me disant à moi-même: Reprends coeur, bois ton
-amertume; lutte encore, car, si tu faiblis un moment ou si tu quittes ta
-patrie en abandonnant à tes créanciers des terres que nul n'ose acheter, ta
-lâcheté perdra ceux que tu dois sauver; tu es leur otage, ne t'enfuis pas;
-sois le _Régulus_ de leur salut. La France, qui te raille et qui t'outrage
-aujourd'hui, t'entendra peut-être demain. Encore un jour!
-
-Voilà mes jours.
-
-
-VI
-
-Je rejetai donc le volume sur la cheminée, et je me dis: Je n'ai pas le
-coeur aux vers: à un autre temps!
-
-Cependant, quand l'heure du sommeil ou de l'insomnie fut venue, je pris,
-par distraction, le volume sur la tablette de la cheminée, et je l'emportai
-sous le bras dans ma chambre. Je le jetai sur mon lit, j'allumai ma lampe,
-et, comme je n'arrive plus jamais à quelques heures de sommeil que par la
-fatigue des yeux sur un livre, je rouvris le livre et je lus.
-
-Cette nuit-là je ne dormis pas une minute.
-
-Je lus les douze chants d'une haleine, comme un homme essoufflé que ses
-jambes fatiguées emportent malgré lui d'une pierre milliaire à l'autre, qui
-voudrait se reposer, mais qui ne peut s'asseoir. Je pourrais retourner le
-vers célèbre de Dante dans l'épisode de _Françoise de Rimini_, et dire,
-comme Francesca: «À ce passage nous fermâmes le livre et nous ne lûmes pas
-plus avant!» Moi j'en lus jusqu'à l'aurore, je relus encore le lendemain et
-les jours suivants! Et maintenant relisons, si vous voulez, une troisième
-fois ensemble; je vais feuilleter page à page ce divin poëme épique du
-coeur de la Chloé moderne avec vous; vous jugerez si le charme qui m'a
-saisi à cette lecture vient de mon imagination ou du génie de ce jeune
-Provençal. Écoutez!
-
-Mais d'abord sachez que tout le récit est écrit, à peu près comme les
-chants du Tasse, en stances rimées de sept vers inégaux dans leur
-régularité. Ces stances sonnent mélodieusement à l'oreille, comme les
-grelots d'argent aux pieds des danseuses de l'Orient. Les vers varient
-leurs hémistiches et leur repos pour laisser respirer le lecteur; ils se
-relèvent aux derniers vers de la stance pour remettre l'oreille en route et
-pour dire, comme le coursier de Job: Allons!
-
-Ces vers sont mâles comme le latin, femelles comme l'italien, transparents
-pour le français, comme des mots de famille qui se reconnaissent à travers
-quelque différence d'accent. Je pourrais vous les donner ici dans leur
-belle langue originale, mais j'aime mieux vous les traduire en m'aidant de
-la naïve traduction en pur français classique faite par le poëte lui-même.
-Nul ne sait mieux ce qu'il a voulu dire; notre français à nous serait un
-miroir terne de son oeuvre: le sien à lui est un miroir vivant. À nous
-deux, nous répondrons mieux aux nécessités des deux langues. Lisons donc:
-c'est moi qui parle, mais c'est lui qui chante. Ne vous étonnez pas de la
-simplicité antique et presque triviale du début: il chante pour le village,
-avec accompagnement de la flûte au lieu de la lyre. Arrière la trompette de
-l'épopée héroïque! C'est l'épopée des villageois, c'est la muse de la
-veillée qu'il invoque.
-
-«Je chante une fille de Provence et les amours de jeune âge à travers la
-_Crau_, vers le bord de la mer, dans les grands champs de blé... Bien que
-son front ne resplendît que de sa fraîcheur, bien qu'elle n'eût ni diadème
-d'or, ni mantelet de soie tissé à Damas, je veux qu'elle soit élevée en
-honneur comme une reine et célébrée avec amour par notre pauvre langue
-dédaignée; car ce n'est que pour vous que je chante, ô pâtres des collines
-de Provence, et pour vous autres, habitants rustiques de nos _mas_.» (Les
-_mas_ sont les fermes isolées des plaines d'Arles et de la Crau.)
-
-L'invocation au Christ né parmi les pasteurs continue pendant trois
-strophes; le poëte, dans une comparaison ingénieuse et simple, demande à
-Dieu d'atteindre au sommet de l'olivier la branche haute où gazouillent le
-mieux les chantres de l'air, la _branche des oiseaux_. Puis il décrit ainsi
-le lieu de la scène, description fidèle comme si elle était reflétée dans
-les eaux du Rhône qui coule sous la berge du pauvre vannier parmi les
-osiers.
-
-«Au bord du Rhône, entre les grands peupliers et les saules touffus de la
-rive, dans une pauvre cabane rongée par l'eau, un vannier demeurait avec
-son fils unique; ils s'en allaient après l'hiver, de ferme en ferme,
-raccommoder les corbeilles rompues et les paniers troués.»
-
-Le père et le fils, s'en allant ainsi de compagnie au printemps offrir leur
-service de _mas_ en _mas_, voient venir un orage et s'entretiennent des
-granges les plus hospitalières où ils pourraient trouver sous les meules de
-paille un abri contre la pluie et la nuit. «Père, dit Vincent, c'est le nom
-du fils, apprenti de son père, combien fait-on de charrues au mas des
-_Micocoules_, que je vois là-bas blanchir entre les mûriers?--Six, répond
-le père.--Ah! c'est donc là, reprend l'adolescent, un des plus forts
-domaines de la _Crau_?
-
---«Je le crois bien, continue le vannier; ne vois-tu pas leur verger
-d'oliviers, entre lesquels serpentent des rubans de vignes traînantes et de
-pâles amandiers? Il y a, dit-on, autant d'avenues d'oliviers dans le
-domaine qu'il y a de jours dans l'année, et chacune de ces avenues compte
-autant de pieds d'arbres qu'il y a d'avenues.
-
---«Par ma foi! dit le fils, que d'_oliveuses_ il faut avoir dans la saison
-pour cueillir tant d'olives!--Ne t'inquiète pas, répond le vieux vannier;
-quand viendra la Toussaint, les filles des beaux villages de Provence qui
-se louent pour la vendange des oliviers, tout en chantant sur les branches,
-te rempliront jusqu'à la gorge les sacs et les _linceux_ d'olives roses et
-amygdalines!
-
-«Et le vannier, qu'on appelait maître Ambroise, continuait de discourir
-avec son enfant; et le soleil, qui sombrait derrière les collines, teignait
-des plus belles couleurs les légères nuées; et les laboureurs, assis sur
-leurs boeufs accouplés par le joug et tenant leurs aiguillons la pointe en
-l'air, revenaient lentement pour souper; et la nuit _sombrissait_ là-bas
-sur les marécages.
-
---«Allons! allons! dit encore Vincent, déjà j'entrevois dans l'aire le
-faîte arrondi de la meule de paille. Nous voici à l'abri; c'est là que
-foisonnent les brebis.--Ah! dit le père, pour l'été elles ont le petit bois
-de pins, pour l'hiver, la plaine caillouteuse. Oh! oh! tout y est, dans ce
-domaine!
-
---«Et toutes ces grandes touffes d'arbres qui font ombre sur les tuiles, et
-cette belle fontaine qui coule en un vivier, et ces nombreuses ruches
-d'abeilles que chaque automne dépouille de leur miel et de leur cire, et
-qui, au renouveau du mois de mai, suspendent cent essaims aux grands
-micocouliers!
-
---«Et puis, en toute la terre, père, ce qui me paraît encore le plus beau,
-interrompit Vincent, c'est la fille du _mas_, celle qui, s'il vous en
-souvient, mon père, nous fit, l'été dernier, faire pour la maison deux
-corbeilles de cueilleur d'olives et remettre deux anses à son petit
-panier.»
-
-
-VII
-
-Ils arrivent. La jeune fille venait de donner les feuilles de mûrier à ses
-vers à soie, et, sur le seuil de la grange, elle allait, à la rosée du
-soir, tordre un écheveau de fil. La fille _Mireille_ et les étrangers se
-saluent dans les termes de cette simple et modeste familiarité, politesse
-du coeur de ceux qui n'ont pas de temps à perdre en vains discours. Ils
-demandent l'hospitalité, non du toit, mais des bords de la meule de paille,
-pour passer la nuit.
-
-«Et avec son fils, chante le poëte, le vannier alla s'asseoir sur un
-rouleau de pierre qui sert à aplanir le sillon après le labour; et ils se
-mirent, sans plus de paroles, à tresser à eux deux une manne commencée, et
-à tordre et à entre-croiser vigoureusement les fils flexibles arrachés de
-leur faisceau dénoué de forts osiers.»
-
-Vincent touchait à ses seize ans. Le poëte trace rapidement en traits
-proverbiaux du pays le portrait du beau villageois ambulant et son
-caractère. Pendant que le poëte décrit, le soir tombe; les ouvriers
-rentrent des champs; la belle _Mireille_ (la fille du _mas_) apporte, pour
-faire souper au frais ses travailleurs, «sur la table de pierre, la salade
-de légumes, et, du large plat chavirant sous le poids, chaque valet de la
-ferme tirait déjà à pleine cuillère de buis les fèves; et le vieillard et
-son fils continuaient à tresser l'osier à l'écart.»
-
---«Eh bien! voyons, leur dit un peu brusquement Ramon, le riche maître du
-domaine et l'heureux père de _Mireille_, allons! laissez là la corbeille.
-Ne voyez-vous pas naître les étoiles? Mireille, apporte les écuelles.
-Allons! à table! car vous devez être las.
-
---«Eh bien! allons! dit le vannier; et ils s'avancèrent vers un bout de la
-table de pierre et se coupèrent du pain. Mireille, leste et accorte,
-assaisonna pour eux un plat de féverolles avec l'huile des oliviers, et
-vint ensuite en courant l'avancer vers eux de sa belle main.»
-
-Le portrait de Mireille, tracé en courant par le poëte, en cinq ou six
-traits empruntés à la nature rurale, rappelle la Sulamite, dans le cantique
-amoureux de Salomon.
-
-«Son visage à fleur de joues avait deux fossettes; sa poitrine, qui
-commençait à se soulever, était une pêche double et pas mûre encore. Gaie,
-folâtre et un peu sauvage, ah! si dans un verre d'eau vous aviez vu cette
-gentillesse et cette grâce reflétées, d'un trait vous l'auriez bue!»
-
-Quelle expression neuve, naïve et passionnée, qu'aucune langue n'avait
-encore ou trouvée ou osée!
-
-Après le repas, les ouvriers et Mireille prient le vieux vannier de leur
-chanter un des chants célèbres dans la contrée, dont il charmait autrefois
-les veillées.--«Ah! répond-il, de mon temps j'étais un chanteur, c'est
-vrai, mais les miroirs aujourd'hui sont brisés!» Mireille insiste.--«Belle
-enfant, lui dit-il, ma voix n'est plus qu'un épi égrené, mais pour vous
-complaire je chanterai.» Après avoir vidé son verre plein de vin, le
-vannier chante.
-
-
-VIII
-
-Que chante-t-il? Un chant militaire, une campagne navale du héros de la
-Provence, le bailli de Suffren, dans l'Inde. La chanson est un véritable
-poëme héroïque, écrit avec la poudre et le sang sur le pont d'un vaisseau
-démâté par le canon. C'est la patrie et la gloire au point de vue du peuple
-marin des côtes provençales: le poëte n'embouche pas moins bien le clairon
-que la flûte. L'auditoire enthousiasmé oublie d'abreuver les six paires de
-boeufs dans la rigole d'eau courante. À la fin tout le monde se retire en
-répétant la cantate du vannier, autrefois matelot sur le vaisseau de
-Suffren. Mireille et Vincent, le fils du chanteur, restent seuls, attardés
-et jaseurs, sur le seuil de la maison. Leur conversation est une églogue de
-Provence, et non de Mantoue. Tout est original dans le poëme, parce que
-tout est né de la nature dans le poëte.
-
-«Ah! çà, Vincent, disait _Mireille_, quand tu as pris ta bourrée d'osier
-sur tes épaules pour aller çà et là raccommoder les corbeilles, en dois-tu
-voir, dans tes voyages, des vieux châteaux, des déserts sauvages, des
-villages, des fêtes, des pèlerinages! Nous, nous ne sortons jamais de notre
-pigeonnier.
-
---«C'est bien vrai, Mademoiselle, dit le jeune apprenti; mais la soif
-s'étanche aussi bien par l'agacement d'une groseille aux dents que par
-l'eau de toute la cruche; et si, pour trouver de l'ouvrage, il faut essuyer
-les injures du temps, tout de même le voyage a ses moments de plaisir, et
-l'ombre sur la route fait oublier le chaud.»
-
-Le récit que Vincent fait de ses voyages à la jeune fille est incomparable
-en grâce, en vérité, en nouveauté et cependant en poésie. Quelques notes
-mal étouffées d'amour qui s'ignore commencent à tinter à son insu dans la
-voix de l'enfant. Nous regrettons de tronquer ce long et délicieux
-gazouillement de l'innocence et de l'amour; mais il faudrait tout copier:
-le poëte a douze chants, nous n'avons qu'une heure.
-
-«Devant le _mas_ des Micocoules, ainsi Vincent déployait tous les replis de
-sa mémoire; la rougeur montait à ses joues, et son oeil noir jetait de
-douces lueurs dans la nuit. Ce qu'il disait des lèvres, il le gesticulait
-avec ses bras, et sa parole coulait abondante comme une ondée soudaine sur
-un regain du mois de mai.
-
-«Les grillons chantant dans les mottes de terre plus d'une fois se turent
-comme pour écouter; souvent les rossignols, souvent l'oiseau de nuit, dans
-le bois de pins, firent silence. Attentive et émue jusqu'au fond de son
-âme, _Mireille_, assise sur un fagot de feuilles coupées, n'aurait pas
-fermé les yeux jusqu'à la première aube du jour.
-
-«--Il me semble, dit-elle en se retirant à pas lents vers sa mère, que,
-pour l'enfant d'un vannier, il parle merveilleusement bien! Ô mère! c'est
-un plaisir d'aller dormir l'hiver, mais à présent, pour dormir, la nuit est
-trop claire. Écoutons-le, écoutons encore; je passerais à l'entendre ainsi
-mes veillées et ma vie.»
-
-Et là finit le premier chant de _Mireille_. On sent que l'amour couve dans
-ces deux coeurs: on va le voir éclore au deuxième chant.
-
-
-IX
-
-Que ne puis-je vous le transcrire tout entier! Les fils poétiques sont si
-délicats et si indissolublement ajustés dans la trame qu'en enlever un
-c'est faire écheveler la trame entière; citons-en plutôt quelques passages
-au hasard, et par induction jugez de l'ensemble du chant.
-
-
-LA CUEILLETTE DES OLIVES.
-
-«Chantez, chantez, _magnanarelles_ (filles qui cueillent les olives)! car
-la cueillette veut et inspire les chants.--Beaux sont les vers à soie quand
-ils s'endorment de leur troisième somme; les mûriers sont pleins de jeunes
-filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu'un essaim de
-blondes abeilles qui dérobent leur miel aux romarins des champs pierreux.
-
-«En défeuillant vos rameaux, chantez, chantez, _magnanarelles_! Mireille
-est à la feuille un beau matin de mai; cette matinée-là, pour pendeloques,
-à ses oreilles, la folâtre avait pendu deux cerises... Vincent, cette
-matinée-là, passa par là de nouveau.
-
-«À son bonnet écarlate, comme en ont les riverains des mers latines, il
-avait gentiment une plume de coq; et en foulant les sentiers il faisait
-fuir les couleuvres vagabondes, et des sonores tas de pierre avec son bâton
-il chassait les cailloux.
-
---«Ô Vincent! lui cria Mireille du milieu des vertes allées, pourquoi
-passes-tu si vite? Vincent aussitôt se retourna vers la plantation, et sur
-un mûrier, perchée comme une gaie coquillade, il découvrit la fillette, et
-vers elle vola joyeux.
-
-«Eh bien! Mireille, vient-elle bien, la feuille?--Eh! peu à peu tout rameau
-se dépouille.--Voulez-vous que je vous aide?--Oui!» Pendant qu'elle riait
-là haut en jetant de folâtres cris de joie, Vincent, frappant du pied le
-trèfle, grimpa sur l'arbre comme un loir. «Mireille, il n'a que vous, le
-vieux maître Ramon?
-
-«Faites les branches basses; j'atteindrai les cimes, moi, allez!» Et, de sa
-main légère, celle-ci, trayant la ramée: «Cela garde d'ennui de travailler
-(avec) un peu de compagnie! Seule, il vous vient un nonchaloir!» dit-elle.
-«Moi de même; ce qui m'irrite, répondit le gars, c'est justement cela.
-
-«Quand nous sommes là-bas, dans notre hutte, où nous n'entendons que le
-bruissement du Rhône impétueux qui mange les graviers, oh! parfois, quelles
-heures d'ennui! Pas autant l'été; car, d'habitude, nous faisons nos courses
-l'été, avec mon père, de métairie en métairie.
-
-«Mais quand le petit houx devient rouge (de baies), que les journées se
-font hivernales et longues les veillées, autour de la braise à demi
-éteinte, pendant qu'au loquet siffle ou miaule quelque lutin, sans lumière
-et sans grandes paroles, il faut attendre le sommeil, moi tout seul avec
-lui!...
-
---«La jeune fille lui dit vivement: Mais la mère, où demeure-t-elle
-donc?--Elle est morte!... Le garçon se tut un petit moment, puis reprit:
-Quand Vincenette était avec nous, et que, toute jeune, elle gardait encore
-la cabane, pour lors c'était un plaisir!--Mais quoi? Vincent,
-
-«Tu as une soeur?--Elle est servante du côté de Beaucaire, répond-il. Elle
-n'est pas laide non plus, poursuit-il, ma soeur, mais combien êtes-vous
-plus belle encore!» À ce mot Mireille laissa échapper la branche à moitié
-cueillie. «Oh! dit-elle à Vincent...
-
-«Chantez, chantez, magnanarelles! Il est beau le feuillage des mûriers;
-beaux sont les vers à soie quand ils s'endorment de leur troisième sommeil!
-Les mûriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend gaies et
-rieuses, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel
-dans les champs pierreux.»
-
-
-X
-
-Ici Vincent, dans des stances timides et indirectes, compare la beauté de
-sa soeur à celle de Mireille, et, à chaque compliment qui l'étonne et la
-flatte, laissant de nouveau échapper la branche de l'olivier: «Oh!
-voyez-vous ce Vincent!» dit en rougissant Mireille.
-
-Et cependant le jour grandissait, et le soleil que les jeunes filles
-avaient devancé faisait fumer les brumes du matin sur les roches nues des
-Alpines. «Oh! nous n'avons rien fait! Quelle honte! dit Mireille en
-regardant les mûriers encore touffus de feuilles. Cet enfant dit qu'il est
-monté pour m'aider, et tout son travail ensuite est de me faire rire.
-
---«Eh bien! à qui cueillera plus vite, Mademoiselle. Nous allons le voir.»
-Et vite, de deux mains passionnées, ardentes à l'ouvrage, ils tordent les
-branches, ils descendent les grands et petits rameaux. Plus de paroles,
-plus de repos (brebis qui bêle perd sa dentée d'herbe); le mûrier qui les
-porte est à l'instant dépouillé tout nu!
-
-Ils reprirent cependant bientôt haleine. (Dieu que la jeunesse est une
-belle chose!) En foulant ensemble la feuille dans le même sac, une fois il
-arriva que les jolis doigts effilés de la jeune _magnanarelle_ se
-rencontrèrent par hasard emmêlés avec des doigts brûlants, les doigts de
-Vincent.
-
-«Elle et lui tressaillirent; leurs joues se colorèrent de la fleur
-vermeille d'amour, et tous deux à la fois, d'un feu inconnu, sentirent
-l'étincelle ardente s'échapper; mais, comme celle-ci avec effroi retirait
-sa main de la feuille, lui par le trouble encore tout ému:
-
---«Qu'avez-vous? dit-il; une guêpe cachée vous aurait-elle piquée?--Je ne
-sais, répondit-elle à voix basse et en baissant le front. Et sans plus en
-dire chacun se met à cueillir de nouveau quelque brindille; pourtant, avec
-des yeux malins en dessous, ils s'épiaient à qui rirait le
-premier..........»
-
-Mais lisez tout entier le passage qui suit cette rencontre involontaire des
-deux mains dans les feuilles. Le voilà:
-
-
-XI
-
-«Leur poitrine battait!... La feuille tomba, puis de nouveau, comme pluie;
-et puis, venu l'instant où ils la mettaient au sac, la main blanche et la
-main brune, soit à dessein ou par bonheur, toujours venaient l'une vers
-l'autre, mêmement qu'au travail ils prenaient grande joie.
-
-«Chantez, chantez, magnanarelles, en défeuillant vos rameaux!... Vois!
-vois! tout à coup Mireille crie, Vois!--Qu'est-ce?» Le doigt sur la bouche,
-vive comme une locustelle sur un cep, vis-à-vis de la branche où elle
-juche, elle indiquait du bras... «Un nid... que nous allons voir!
-
---«Attends!...» Et, retenant son souffle haletant, tel qu'un passereau le
-long des tuiles, Vincent, de branche en branche, a bondi vers le nid. Au
-fond d'un trou qui, naturellement, entre la dure écorce, s'était formé, par
-l'ouverture les petits se voyaient, déjà pourvus de plumes et remuant.
-
-«Mais Vincent, qui, à la branche tortue, vient de nouer ses jambes
-vigoureuses, suspendu d'une main, dans le tronc caverneux fouille de
-l'autre main. Un peu plus élevée, Mireille alors, la flamme aux joues:
-Qu'est-ce? demande-t-elle avec prudence. «Des pimparrins!» De belles
-mésanges bleues!
-
-Mireille éclata de rire. «Écoute, dit-elle, ne l'as-tu jamais ouï dire?
-Lorsqu'on trouve à deux un nid au faîte d'un mûrier ou de tout arbre
-pareil, l'année ne passe pas qu'ensemble la sainte Église ne vous unisse...
-Proverbe, dit mon père, est toujours véridique.
-
-«Oui, réplique Vincent; mais il faut ajouter que cet espoir ne peut se
-fondre si, avant d'être en cage, s'échappent les petits.--Jésus, mon Dieu!
-prends garde! cria la jeune fille, et, sans retard, serre-les avec soin,
-car cela nous regarde!» Ma foi! répond ainsi le jouvenceau,
-
-«Le meilleur endroit pour les serrer serait peut-être votre
-corsage...--Tiens! oui, donne! c'est vrai!...» Le garçon aussitôt plonge sa
-main dans la cavité de l'arbre; et sa main, qui retourne pleine, en tire
-quatre du creux. «Bon Dieu! dit Mireille en tendant la main, oh!
-combien?...
-
---«La gentille nichée! Tiens! tiens! pauvres petits, un bon baiser!» Et,
-folle de plaisir, de mille doux baisers elle les dévore et les caresse.
-Puis avec amour doucement les coule sous son corsage qui enfle.--«Tiens!
-tiens! tends la main derechef,» cria Vincent.
-
---«Oh! les jolis petits! Leurs têtes bleues ont de petits yeux fins comme
-des aiguilles!» Et vite encore dans la blanche et lisse prison elle cache
-trois mésanges; et chaudement, dans le sein de la jeune fille, la petite
-couvée, qui se blottit, croit qu'on l'a remise au fond de son nid.
-
---«Mais tout de bon, Vincent, y en a-t-il encore?--Oui! sainte Vierge!
-Vois! tout à l'heure je dirai que tu as la main fée!--Eh! bonne fille que
-vous êtes! les mésanges, quand vient la Saint-Georges, elles font dix,
-douze oeufs et même quatorze, maintes fois!... Mais tiens! tiens! tends la
-main, les derniers éclos! Et vous, beau creux, adieu!»
-
-
-XII
-
-À peine le jeune homme se décroche, à peine celle-ci arrange les oiseaux
-bien délicatement dans son fichu fleuri... Aie! aie! aie! d'une voix
-chatouilleuse fait soudain la pauvrette. Et, pudique, sur la poitrine elle
-se presse les deux mains. Aie! aie! aie! je vais mourir!»
-
-«Ho! pleurait-elle, ils m'égratignent! Aie! m'égratignent et me piquent!
-Cours vite, Vincent, vite!...» C'est que, depuis un moment, vous le
-dirai-je? dans la cachette grand et vif était l'émoi. Depuis un moment,
-dans la bande ailée avaient, les derniers éclos, mis le bouleversement.
-
-«Et, dans l'étroit vallon, la folâtre multitude, qui ne peut librement se
-caser, se démenant des griffes et des ailes, faisait, dans les ondulations,
-culbutes sans pareilles: faisait, le long des talus, mille belles roulades.
-
-«Aie! aie! viens les recevoir! vole!» lui soupirait-elle. Et, comme le
-pampre que le vent fait frissonner, comme une génisse qui se sent piquée
-par les frelons, ainsi gémit, bondit et se ploie l'adolescente des
-Micocoules.... Lui pourtant a volé vers elle... Chantez en défeuillant;
-
-«En défeuillant vos rameaux, chantez, _magnanarelles_! Sur la branche où
-Mireille pleure, lui pourtant a volé. «Vous le craignez donc bien le
-chatouillement? lui dit-il de sa bouche amie. Eh! comme moi, dans les
-orties, si, nu pieds, maintes fois il vous fallait vaguer!
-
-«Comment feriez-vous?» Et, pour déposer les oisillons qu'elle a dans son
-corsage, il lui offre en riant son bonnet de marin. Déjà Mireille, sous
-l'étoffe que la nichée rendait bouffante, envoie la main, et dans la
-_coiffe_ déjà, une à une, rapporte les mésanges.
-
-«Déjà, le front baissé, pauvrette! et détournée un peu de côté, déjà le
-sourire se mêlait à ses larmes; semblablement à la rosée qui, le matin, des
-liserons mouille les clochettes lourdes, et roule en perles, et s'évapore
-aux premières clartés...
-
-«Et sous eux voilà que la branche tout à coup éclate et se rompt!... Au cou
-du vannier la jeune fille effrayée, avec un cri perçant, se précipite et
-enlace ses bras; et du grand arbre qui se déchire, en une rapide virevolte,
-ils tombent, serrés comme deux jumeaux sur la souple ivraie...
-
-«Frais zéphirs (vent), largue et (vent) grec, qui des bois remuez le dais,
-sur le jeune couple que votre murmure un petit moment mollisse et se
-taise! Folles brises, respirez doucement! Donnez le temps que l'on rêve, le
-temps qu'à tout le moins ils rêvent le bonheur!
-
-«Toi qui gazouilles dans ton lit, va lentement, va lentement, petit
-ruisseau parmi tes galets sonores; ne fais pas tant de bruit, car leurs
-deux âmes sont dans le même rayon de feu, parties comme une ruche qui
-essaime... Laissez-les se perdre dans les airs pleins d'étoiles!
-
-«Mais elle, au bout d'un instant, se délivra du danger. Moins pâles sont
-les fleurs du cognassier. Puis ils s'assirent sur le talus, l'un près de
-l'autre se mirent, un petit moment se regardèrent, et voici comment parla
-le jeune homme aux paniers:
-
-
-XIII
-
-«Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille!... Ô honte de l'allée! arbre
-du diable! arbre funeste qu'on a planté un vendredi! que le marasme
-s'empare de toi! que l'artison te dévore, et que ton maître te prenne en
-horreur!--Mais elle, avec un tremblement qu'elle ne peut arrêter:
-
-«Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni! Mais, telle qu'un enfant
-dans ses langes qui parfois pleure et ne sait pourquoi, j'ai quelque chose,
-dit-elle, qui me tourmente; cela m'ôte le voir et l'ouïr; mon coeur en
-bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut rester calme.»
-
-«Peut-être, dit le vannier, est-ce la peur que votre mère ne vous gronde
-pour avoir mis trop de temps à la _feuille_? Comme moi, quand je m'en
-venais à l'heure indue, déchiré, barbouillé comme un Maure, pour être allé
-chercher des mûres.--Oh! non, dit Mireille; autre peine me tient.»
-
-Mireille, enfin, après un naïf interrogatoire, finit par avouer à Vincent
-qu'elle l'aime! «Oh! dit l'humble enfant du vannier, ne vous jouez pas
-ainsi de moi, Mademoiselle! Vous la reine des Micocoules! moi le fils
-vagabond du vannier!»
-
-L'aveu n'est pas moins involontaire et pas moins franc sur les deux
-bouches. «Eh bien! je le dirai une fois aussi, Mireille, je t'aime!
-
-«Je t'aime tellement que si tu disais: Je veux une étoile, il n'est ni
-traversée de mers, ni forêts, ni torrents en fureur, ni bourreau, ni feu,
-ni fer qui m'arrêtent. Au sommet des pics des montagnes, là où la terre
-touche le ciel, j'irais la cueillir, et dimanche tu l'aurais pendue à ton
-cou.
-
-«Mais, ô la plus belle de toutes! plus j'y pense, plus, hélas! je sens que
-je me fais illusion. J'ai vu une fois un figuier dans mon chemin, cramponné
-à la roche nue, contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hélas! qu'à peine
-aux lézards gris il donnait autant d'ombre qu'une touffe de jasmin. Jusqu'à
-ses racines une seule fois par an vient clapoter l'onde d'une source
-voisine, et l'arbuste avide se penche pour boire autant qu'il peut au flot
-abondant qui monte à ses pieds pour le désaltérer. Cela lui suffit toute
-une année pour vivre. Cela s'applique à moi, ô Mireille! aussi juste que la
-pierre à la bague!
-
-«Car je suis le figuier, Mireille, toi la fontaine!...»
-
-L'entretien s'attendrit entre les deux enfants; au moment où il va
-s'exalter jusqu'au délire, on entend la voix grondeuse d'une vieille
-femme. «Les vers à soie, à midi, n'auront donc point de feuilles à manger?»
-dit-elle.
-
-«Au sommet touffu d'un pin tout retentissant d'un joyeux tumulte d'oiseaux,
-une volée de passereaux qui s'abat remplit quelquefois l'air d'un gai
-ramage à l'heure où fraîchit le soir; mais si tout à coup d'un glaneur qui
-les guette la pierre lancée tombe sur la cime de l'arbre, de toute part,
-effarouchés dans leurs ébats, la volée s'enfuit dans le bois.»
-
-Ainsi, troublé dans son bonheur, le couple innocent s'enfuit dans la lande,
-elle vers la maison, son faisceau de feuilles sur la tête, lui immobile, la
-regardant de loin courir dans le blé.
-
-Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles à laquelle on
-ne peut rien comparer que les gémissements les plus chastes du Cantique des
-Cantiques. Il y respire une pureté d'images, une verve de bonheur, une
-jeunesse de coeur et de génie qui ne peuvent avoir été écrites que par un
-poëte de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le coeur y bondit dans
-la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mûriers de la Crau
-ou sous les châtaigniers de Sicile. Ô poésie d'un vrai poëte! tu es le
-rajeunissement éternel des imaginations, la Jouvence du coeur.
-
-
-XIV
-
-Le troisième chant s'ouvre par une description à la fois biblique,
-homérique et virgilienne d'une assemblée de matrones arlésiennes dans une
-magnanerie, occupées, tout en jasant, à faire monter les vers à soie
-réveillés sur les brindilles de mûriers pour y filer leurs berceaux
-transparents.
-
-Mireille va et vient dans la foule, semblable à la jeune âme de la maison
-et de la saison. Elle rougit de quelques propos de jeunes filles, ses
-compagnes, qui parlent de leurs fiancés sans se douter qu'elle a choisi le
-sien; elle va cacher sa rougeur subite à la cave sous prétexte d'aller
-chercher la flasque de vin des Micocoules. Les jeunes filles, animées par
-la goutte de vin, jasent comme des colombes roucoulent; une, entre autres,
-en supposant par badinage qu'elle a épousé un fils de roi de la contrée,
-fait, en contemplant son pays du haut de sa tour, une géographie splendide
-de la belle Provence. Écoutez:
-
-«Je verrais, disait-elle, mon gai royaume de Provence, tel qu'un clos
-d'orangers, devant moi s'épanouir, avec sa mer bleue mollement étendue sous
-ses collines et ses plaines, et les grandes barques pavoisées cinglant à
-pleine voile au pied du château d'If.
-
-«Et le mont Ventoux que laboure la foudre, le Ventoux, qui, vénérable,
-élève sur les montagnes blotties au-dessous de lui sa blanche tête
-jusqu'aux astres, tel qu'un grand et vieux chef de pasteurs qui, entre les
-hêtres et les pins sauvages, accoté de son bâton, contemple son troupeau.
-
-«Et le Rhône, où tant de cités, pour boire, viennent à la file, en riant et
-chantant, plonger leurs lèvres tout le long; le Rhône, si fier dans ses
-bords, et qui, dès qu'il arrive à Avignon, consent pourtant à s'infléchir
-pour venir saluer Notre-Dame des Doms.
-
-«Et la Durance, cette chèvre ardente à la course, farouche, vorace, qui
-ronge en passant et cades et argousiers; la Durance, cette fille
-sémillante qui vient du puits avec sa cruche, et qui répand son onde en
-jouant avec les gars qu'elle trouve par la route, etc.»
-
-
-XV
-
-L'une des compagnes de Mireille découvre que la jeune fille des Micocoules
-a causé en secret avec Vincent, l'enfant aux pieds nus; on raille Mireille.
-Une matrone prend sa défense et raconte, pour les faire taire, aux
-médisantes une légende provençale qui fait rentrer la raillerie dans leurs
-bouches. Lisez cela.
-
-«Il était un vieux pâtre, dit-elle; il avait passé toute sa vie seul et
-sauvage dans l'âpre _Lubéron_, gardant son troupeau. Enfin, sentant son
-corps de fer ployer vers le cimetière, il voulut, comme c'était son devoir,
-se confesser à l'ermite de Saint-Eucher.»
-
-Il avait tout oublié dans son isolement, depuis ses premières Pâques
-jusqu'à ses prières. De sa cabane il monta donc à l'ermitage, et, devant
-l'ermite, il s'agenouilla, courbant le front à terre.
-
-«De quoi vous accusez-vous, mon frère?» dit le chapelain. «Hélas! répondit
-le vieillard, voici ce dont je m'accuse: Une fois, dans mon troupeau, une
-bergeronnette, qui est un oiseau ami des bergers, voletait... Par malheur
-je tuai avec un caillou la pauvre hoche-queue!»
-
-«S'il ne le fait à dessein cet homme doit être idiot, pensa l'ermite... Et
-aussitôt, brisant la confession»: Allez suspendre à cette perche, lui
-dit-il en étudiant son visage, votre manteau; car je vais maintenant, mon
-frère, vous donner la sainte absolution.»
-
-«La perche que le prêtre, afin de l'éprouver, lui montrait, était un rayon
-de soleil qui tombait obliquement dans la chapelle. De son manteau le bon
-vieux pâtre se décharge, et, crédule, en l'air le jette... Et le manteau
-resta suspendu au rayon éclatant.»
-
---«Homme de Dieu! s'écria l'ermite... Et aussitôt de se précipiter aux
-genoux du saint pâtre, en pleurant à _chaudes larmes_. Moi! se peut-il que
-je vous absolve? Ah! que l'eau pleuve de mes yeux! et sur moi que votre
-main s'étende, car c'est vous qui êtes un grand saint, et moi le pécheur.»
-
-Et cela vous fait voir, jeune langue, qu'il ne faut jamais se moquer de
-l'habit. Comme un grain de raisin (je l'ai vu), notre jeune maîtresse est
-devenue vermeille dès que le nom de Vincent a été prononcé. Voyons, belle
-enfant, là est quelque mystère.--«Je veux, dit Mireille, me cacher en un
-couvent de nonnes à la fleur de mes ans plutôt que de me laisser unir à un
-époux.» On rit, on se moque de son serment. Cela amène la belle Nore à
-chanter la ballade provençale de _Magali_.
-
-Et telles, comme, quand une cigale grince dans un sillon son chant d'été,
-toutes les autres cigales en choeur reprennent son même chant, telles les
-jeunes filles en choeur répétaient toutes ensemble le refrain de la ballade
-de Nore.
-
-Voici la ballade:
-
-
-XVI
-
-«Ô Magali, ma tant aimée, mets la tête à la fenêtre; écoute un peu cette
-sérénade de violon et de tambourin! Le ciel est là-haut, plein d'étoiles;
-le vent tombe, mais les étoiles en te voyant pâliront.»
-
---«Pas plus que du murmure des branches de ton aubade je me soucie. Mais je
-m'en vais dans la mer blonde me faire anguille de rocher.»
-
-«Ô Magali, si tu te fais le poisson de l'onde, moi, pêcheur je me ferai; je
-te pêcherai.»
-
---«Oh! mais si tu te fais pêcheur, quand tu jetteras tes filets je me ferai
-l'oiseau qui vole, je m'envolerai dans les landes.»
-
-«Ô Magali, si tu te fais l'oiseau de l'air, je me ferai, moi, le chasseur;
-je te chasserai.»
-
---«Aux perdreaux, aux becs-fins, si tu viens tendre tes lacets, je me
-ferai, moi, l'herbe fleurie, et me cacherai dans les prés vastes.»
-
-«Ô Magali, si tu te fais la marguerite, je me ferai, moi, l'eau limpide; je
-t'arroserai.»
-
---«Si tu te fais l'onde limpide, je me ferai, moi, le grand nuage, et
-promptement m'en irai ainsi en Amérique, là-bas, bien loin!»
-
-«Ô Magali, si tu t'en vas aux lointaines Indes, je me ferai, moi, le vent
-de mer; je te porterai.»
-
---«Si tu te fais le vent marin, je fuirai d'un autre côté; je me ferai
-l'ardeur du grand soleil qui fond la glace.»
-
-«Ô Magali, si tu te fais l'ardeur du soleil, je me ferai, moi, le vert
-lézard, et te boirai.»
-
---«Si tu te fais la salamandre qui se cache sous le hallier, je serai, moi,
-la lune pleine, qui éclaire les sorciers la nuit.»
-
---«Ô Magali, si tu te fais lune sereine, je me ferai, moi, belle brume; je
-t'envelopperai.»
-
---«Mais si la belle brume m'enveloppe, pour cela tu ne me tiendras pas;
-moi, belle rose virginale, je m'épanouirai dans le buisson.»
-
-«Ô Magali, si tu le fais la rose belle, je me ferai, moi, le papillon; je
-m'enivrerai de toi.»
-
---«Va, poursuivant, cours, cours! jamais, jamais tu ne m'atteindras. Moi,
-de l'écorce d'un grand chêne je me vêtirai dans la forêt sombre.»
-
-«Ô Magali, si tu te fais l'arbre des mornes, je me ferai, moi, la touffe de
-lierre; je t'embrasserai.»
-
---«Si tu veux me prendre à bras le corps, tu ne saisiras qu'un vieux
-chêne... je me ferai blanche nonnette du monastère du grand saint Blaise.»
-
-«Ô Magali, si tu te fais nonnette blanche, moi, prêtre, je te confesserai
-et je t'entendrai.»
-
-«Là les femmes tressaillirent, les cocons roux tombèrent des mains, et
-elles criaient à Nore: Oh! dis ensuite ce que fit, étant nonnain, Magali,
-qui déjà, pauvrette, s'est faite chêne et fleur aussi, lune, soleil et
-nuage, herbe, oiseau et poisson.»
-
-«De la chanson, reprit Nore, je vais vous chanter ce qui reste. Nous en
-étions, s'il m'en souvient, à l'endroit où elle dit que dans le cloître
-elle va se jeter, et où l'ardent chasseur répond qu'il y entrera comme
-confesseur.... Mais de nouveau voyez l'obstacle qu'elle oppose.»
-
---«Si du couvent tu passes les portes, tu trouveras toutes les nonnes
-autour de moi errantes, car en suaire tu me verras.»
-
-«Ô Magali, si tu te fais la pauvre morte, adoncques je me ferai la terre;
-là je t'aurai.»
-
---«Maintenant je commence enfin à croire que tu ne me parles pas en riant.
-Voilà mon annelet de verre pour souvenir, beau jouvenceau.»
-
-«Ô Magali, tu me fais du bien!... Mais, dès qu'elles t'ont vue, ô Magali,
-vois les étoiles, comme elles ont pâli!»
-
-
-XVII
-
-«Nore se tait; nul ne disait mot. Tellement bien Nore chantait que les
-autres, en même temps, d'un penchement de front l'accompagnaient,
-sympathiques, comme les touffes de souchet qui, pendantes et dociles, se
-laissent aller ensemble au courant d'une fontaine.»
-
-Et vous, lecteur, que dites-vous de ce chant de Nore? Y a-t-il dans les
-ballades de Schiller ou de Goethe une parabole d'amour comparable par sa
-candeur et sa gaieté tendre à cette parabole villageoise du berger et du
-poëte de Maillane? Cette ballade finit le troisième chant; elle vous laisse
-dans le coeur et dans l'oreille un écho de musette prolongé à travers les
-myrtes de la Calabre. Et vous êtes tout surpris, avec le sourire sur les
-lèvres, de trouver une larme sur votre main. Chantons-nous ainsi dans nos
-villes?
-
-
-XVIII
-
-Les demandes de la main de Mireille à son père par ses prétendants
-remplissent le quatrième chant. C'est la situation de Pénélope transportée
-du palais au village, c'est Ithaque au mas des Micocoules. Mais, si la
-situation est analogue, les détails sont tous originaux; la nature forme
-des ressemblances, jamais de copies.
-
-«Quand vient la saison, dit le poëte, où les violettes éclosent par touffes
-dans les vertes pelouses, les couples amoureux ne manquent pas pour aller
-les cueillir à l'ombre; quand vient le temps où la mer agitée apaise sa
-fière poitrine et respire lentement de toutes ses mamelles, les prames et
-les barques ne manquent pas pour aller sur l'aile des rames s'éparpiller
-sur la mer tranquille; quand vient le temps où l'essaim des jeunes vierges
-fleurit parmi les femmes, les poursuivants ne manquent ni dans la Crau, ni
-dans les manoirs des châtelains, ni au mas des Micocoules. Il en vint
-trois: un gardien de cavales, un pasteur de génisses, un berger de brebis,
-tous les trois jeunes et beaux.»
-
-Le cortége d'ânes, de boucs, de béliers, de chèvres, de chevrettes et de
-petits chevreaux, descendant des montagnes du Dauphiné dans la Crau aux
-sons des clochettes appendues au cou des béliers conducteurs et suivi du
-pâtre enveloppé de son lourd manteau, est une de ces scènes calquées sur
-les flancs des montagnes, aux rayons d'un soleil d'automne. Le pasteur,
-environné de ses chiens blancs et énormes, passe avec orgueil cette revue
-de ses richesses au défilé des monts dans la plaine.
-
-Alari, ce riche possesseur des troupeaux ambulants, aborde Mireille sur le
-seuil du _mas_, sous prétexte de lui demander le chemin, mais, en réalité,
-pour sonder son coeur. Il lui fait présent d'une coupe taillée dans le
-buis, ciselée de ses mains pendant les longs loisirs solitaires du
-pâturage. Le bouclier d'Achille, dans l'_Iliade_, n'est pas mieux décrit
-que cette coupe avec ses bas-reliefs sculptés au couteau. Mireille admire,
-raille, refuse, et s'enfuit.
-
-
-XIX
-
-Un gardien des cavales de la Crau, présomptueux et superbe, est refusé de
-même. Pourtant les mille cavales sauvages qu'il possède sont peintes par le
-poëte avec des couleurs de Salvator Rosa. «Elles flairent le vent et se
-souviennent, après dix ans d'esclavage, de l'exhalation salée et enivrante
-de la mer, échappées sans doute de l'attelage de Neptune, leur premier
-ancêtre, semblent encore teintes d'écume, et, quand la mer souffle et
-s'assombrit, quand les vaisseaux rompent leurs câbles, les étalons de la
-Camargue hennissent de joie; ils font claquer, comme une mèche de fouet,
-leur longue queue traînante; ils creusent le sol avec leur sabot, ils
-sentent pénétrer dans leur chair le trident du dieu terrible qui fait
-bondir les flots.»
-
-Le maître de ces escadrons de cavales demande Mireille à son père. Raymond
-l'agrée, fait venir Mireille; mais Mireille demande du temps, pleure et se
-sauve. «Père, dit le cavalier, il suffit; je retire ma demande, car un
-gardien des cavales de la Camargue connaît la piqûre du cousin!» «Il a
-deviné que le coeur de l'enfant n'est plus à elle. Triste et résigné, il
-reprend au repas le sentier pierreux du désert.»
-
-
-XX
-
-Un troisième, féroce gardeur de taureaux et de vaches, arrive avec la
-confiance de sa richesse et la dureté de son métier.
-
-«Combien de fois, dit le poëte, n'avait-il pas, dans les _ferrades_ (jour
-de l'année où l'on marque les animaux sauvages dans la Camargue), combien
-de fois n'avait-il pas renversé à terre ses taureaux par leurs cornes?
-Combien de fois, rude sevreur des veaux, ne les avait-il pas sevrés, et sur
-le dos de la mère irritée rompu des brassées de gourdins, jusqu'à ce
-qu'elle fuie la grêle des coups, hurlante et retournant la tête vers son
-nourrisson entre les jeunes pins?»
-
-Où avez-vous vu dans les épopées pastorales, depuis les tentes de Jacob, de
-pareilles images?
-
-Un magnifique combat de taureaux dans la plaine d'Arles diversifie le
-poëme. Le toucheur de boeufs triomphe, mais, jeté en l'air par les cornes
-de l'animal, il reste marqué d'une cicatrice au front. Les couronnes qu'il
-a reçues des filles d'Arles lui donnent la certitude d'honorer Mireille en
-la demandant pour épouse.
-
-Monté sur la jument blanche, il vient, plein de confiance, au mas des
-Micocoules; il rencontre Mireille lavant, comme Nausicaa, à la fontaine.
-«Dieu! qu'elle était belle, trempant dans l'argent de l'écoulement de la
-source ses pieds au gué!»
-
-Le dialogue entre le fier toucheur de boeufs et la jeune laveuse est à lui
-seul une idylle accomplie; combien nous regrettons de ne pas le reproduire
-en entier! Enfin l'amoureux propose à Mireille de le suivre au pays de la
-Camargue, où l'on entend la mer à travers les rameaux sonores des pins.
-«Ils sont trop loin, vos pins, répond-elle.--Prêtres et filles, réplique le
-bouvier, ne peuvent savoir jamais la patrie où ils iront manger leur pain
-un jour.» Il me suffit de le manger avec celui que j'aime. Je ne demande
-rien de plus pour me sevrer de mon nid.--Belle, alors, dit le bouvier,
-donnez-moi votre amour!
-
-«Je vous le donnerai, jeune homme, réplique Mireille; mais, avant, ces
-orties porteront des grappes de raisins vermeils, votre bâton à trident de
-fer fleurira, ces collines de rocher s'amolliront comme de la cire, et l'on
-ira par mer au village des Beaux sur la roche au milieu des terres!»
-
-
-XXI
-
-Humilié et irrité de ce refus, le bouvier remonte sur sa jument blanche et
-s'éloigne en ruminant sa vengeance.
-
-Il rencontre malheureusement le pauvre fils du vannier, Vincent. «Droit
-comme un roseau de la Durance, Vincent cheminait seul vers le mas des
-Micocoules; son visage éblouissait de bonheur, de paix et d'amour, en
-rêvant aux douces paroles que Mireille lui avait dites un matin parmi les
-mûriers. La brise molle de la mer lointaine s'engouffrait dans sa chemise
-enflée sur sa poitrine; il marchait dans les galets pieds nus, léger et gai
-comme un lézard.»
-
-Il venait aussi de temps en temps aux Micocoules, faisait, en imitant le
-chant d'un oiseau, le signal de son arrivée à son amante. Le récit de leurs
-douces entrevues et de leurs chastes entretiens à travers le buisson, au
-clair de la lune, dépasse en naïveté et en fraîcheur tout ce que vous avez
-lu de Daphnis et de Chloé auprès de la fontaine. Longus est licencieux,
-Mistral est virginal dans son amour. Du paganisme au christianisme se
-mesure la distance entre les deux poëmes.
-
-
-XXII
-
-Le toucheur de boeufs soupçonne Vincent d'être la cause cachée de l'affront
-de Mireille; il insulte grossièrement le beau vannier. Le combat remplit le
-cinquième chant. Vincent est laissé inanimé sur le sol. La vengeance
-divine, sous la forme d'une croyance populaire du pays, s'attache au
-meurtrier: il se noie dans le Rhône en traversant le fleuve avec son cheval
-pour repasser dans la Camargue. Les ballades allemandes n'ont rien de plus
-fantastique et de plus lugubre que ce passage du Rhône pendant une nuit
-d'orage. Ce sont des stances de _Lenora_. Ce poëte du Midi a, quand il
-veut, les cordes surnaturelles et frissonnantes du Nord.
-
-Au sixième chant, Vincent inanimé est rencontré par trois garçons de ferme,
-qui le portent au mas des Micocoules.
-
-«Oh! quel spectacle! Abandonné dans le désert des champs avec les étoiles
-pour compagnes, là le pauvre adolescent avait passé la nuit, et l'aube
-humide et claire, en frappant sur ses paupières, lui avait rouvert les yeux
-et ranimé la vie dans ses veines froides.»
-
-Ici le poëte, pour peindre le déchirement de coeur de Mireille à l'aspect
-de son amoureux baigné de sang, invoque toute la pléiade fraternelle des
-Provençaux vivants, «Romanille le premier, Aubanel, Anselme, et toi, Ravan,
-qui confonds ton humble chanson avec celle des grillons bruns qui examinent
-ton hoyau quand il fend la glèbe; et toi aussi, Adolphe Dumas, qui trempes
-ta noble lyre dans l'écume de notre Durance débordée!»
-
-Les chants d'Herminie et de Clorinde, dans la _Jérusalem délivrée_, n'ont
-pas de scènes plus pathétiques que ce retour du pauvre vannier entre les
-bras de sa fiancée en larmes. Par respect pour le père de Mireille et pour
-la réputation de la jeune fille, Vincent ne veut pas avouer la cause de sa
-blessure; il l'attribue à un coup de son outil à lame acérée, qui, en
-coupant un fagot d'osier, est venue percer la poitrine. Mireille elle-même
-ne soupçonne pas le pieux mensonge.
-
-Ici la scène amoureuse devient une scène des traditions superstitieuses du
-peuple de Provence. On porte l'infortuné vannier à la grotte des Fées, dans
-le vallon d'enfer, pour qu'il soit guéri par les sorcières. Les poëtes du
-pays s'extasient, selon nous, outre mesure sur ces légendes superstitieuses
-de Provence et sur les sorcelleries de la grotte des Fées. Quant à nous,
-nous déchirerions ce chant tout entier sans rien regretter dans le poëme.
-Les vers sont beaux et pittoresques, mais toutes ces fantasmagories sont
-refroidissantes pour le sentiment, fussent-elles dans Shakspeare ou dans
-Goethe: les fantômes n'ont pas de coeur. Mistral gagnerait à les supprimer.
-Il n'y a pas de sortilége qui vaille une touchante réalité.
-
-
-XXIII
-
-Au septième chant Vincent est guéri: il travaille tout pensif à côté de
-son vieux père, sur la porte de leur cabane, au bord du Rhône. Il avouait
-son amour timide au vieillard, qui refusait de croire à tant d'audace:
-«Pendant que le vent de mer, courbeur puissant des peupliers, hurlait sur
-leurs têtes au-dessus de la voix du jeune homme;
-
-«Le Rhône, irrité par le vent, faisait, comme un troupeau de vaches, courir
-ses vagues troublées à la mer; mais ici, entre les cépées d'osier qui
-faisaient abri et ombrage, une mare d'eau azurée, loin des ondes, mollement
-venait s'alentir.
-
-«Des bièvres, le long de la grève, rongeaient de la saulaie l'écorce amère;
-là-bas, à travers le cristal du calme continuel, vous apercevez les brunes
-loutres, errantes dans les profondeurs bleues, à la pêche des beaux
-poissons argentés.
-
-«Au long balancement du vent berceur, le long de cette rive, les pendulines
-avaient suspendu leurs nids, et leurs petits nids blancs, tissus comme une
-molle robe, avec l'ouate qu'aux peupliers blancs l'oiseau, lorsqu'ils sont
-en fleur, dérobe, s'agitaient aux rameaux d'aune et aux roseaux.
-
-«Rousse comme une tortillade, une alerte jeune fille d'un large filet
-étendait les plis, trempés d'eau, sur un figuier. Les animaux de la rivière
-et les pendulines des oseraies n'avaient pas plus peur d'elle que des joncs
-tremblants.
-
-«C'était Vincenette, soeur de Vincent, qui, cette jeune fille, revenait du
-pays d'Arles à la hutte de son père.
-
-«Pauvrette! c'était la fille de maître Ambroise, Vincenette. Ses oreilles,
-personne encore ne les lui avait percées; elle avait des yeux bleus comme
-des prunes de buisson et le sein à peine enflé; épineuse fleur de câpre que
-le Rhône amoureux aimait à éclabousser.
-
-«Avec sa barbe blanche et rude qui lui tombait jusqu'aux hanches, maître
-Ambroise à son fils répondit: «Écervelé, assurément tu dois l'être, car tu
-n'es plus maître de ta bouche!--Pour que l'âne se délicote, père, il faut
-que le pré soit rudement beau!
-
-«Mais à quoi bon tant de paroles? Vous savez comme elle est! Si elle était
-à Arles, les filles de son âge se cacheraient en pleurant, car après elle
-on a brisé le moule!... Que répondrez-vous à votre fils quand vous saurez
-qu'elle m'a dit: _Je te veux!_»
-
---«Richesse et pauvreté, insensé, te répondront.»
-
-Le père, supplié d'aller demander Mireille à sa famille, combat cette
-pensée comme un ridicule orgueil. «Les cinq doigts de la main, dit-il, mon
-enfant, ne sont pas tous égaux. Le maître t'a fait lézard gris; tiens-toi à
-ta place dans ta crevasse nue, bois ton rayon de soleil et rends grâce!»
-
-
-XXIV
-
-Rien n'y fait. Vincent insiste tellement que le père part pour aller sonder
-le coeur du père de Mireille. Il arrive un beau soir de moisson au domaine
-des Micocoules. Il y a ici un demi-chant descriptif de la moisson, cette
-bénédiction de l'homme des champs, cette fructification de la terre par la
-charrue, qu'il faudrait copier en lettres d'or comme un catéchisme des
-chaumières. Nous renonçons à l'abréger; chaque trait contribue au tableau;
-c'est un tissu d'images dont on ne peut arracher un brin sans dégrader
-l'oeuvre.
-
-«Et les six mules, belles et luisantes, suivaient, sans détourner ni
-s'arrêter, le sillon; elles semblaient, en tirant, comprendre elles-mêmes
-pourquoi il faut labourer la terre sans marcher trop lentement et sans
-courir, vers le sol baissant le museau, patientes, attentives à l'ouvrage,
-et le cou tendu comme un arc!»
-
-Ce demi-chant est rempli de stances semblables sur tous les phénomènes de
-la culture, de la lune, des saisons; ce sont les Géorgiques de la France
-méridionale, mais les Géorgiques animées par la joie de l'amour et de la
-récolte, les Géorgiques passionnées au lieu des Géorgiques purement
-descriptives du Virgile de Mantoue. Ô Delille, ô Saint-Lambert, ô Roucher!
-qu'êtes-vous devant les stances de ce septième chant de Mireille?
-
-Raymond refuse sa fille au vannier, à table, dans une scène de caractère
-digne de la plus haute comédie; scène où le pathétique se mêle au comique,
-dans un entretien qu'avouerait Molière. L'insolence de l'aristocratie
-descend du palais à la chaumière, comme une passion inhérente au coeur
-humain, dont la forme change, mais dont le fond est immuable. Nul homme ne
-veut descendre, et tout homme veut monter: c'est la nature; les
-institutions n'y font rien; l'Américain, qui ne reconnaît pas la noblesse
-du sang, adore la vile noblesse de l'or et s'insurge contre l'égalité de la
-couleur; sa philosophie ne s'étend pas du blanc au noir. Le riche
-laboureur, dans _Mireille_, ne descend pas jusqu'au pauvre raccommodeur de
-corbeilles; le père de Vincent est rudement congédié.
-
-Mireille, qui entend tout, dit à son père: «Vous me tuerez donc, car c'est
-moi qui l'aime!--Eh bien! vas-y, répond l'impitoyable père à sa fille;
-vas-y, avec ton mendiant, courir les champs. Tu t'appartiens, pars!
-Bohémienne errante; sur trois cailloux, avec la Chienne (nom d'une
-bohémienne de la contrée), va cuire ta gamelle sous la voûte d'un pont!
-Souviens-toi de ma parole: tu ne le verras plus, ton vilain amoureux.»
-
-Le vannier se revenge à ces insultes en termes d'une dignité modeste, mais
-virile; il rappelle ses campagnes en mer et sa probité intacte. Le
-laboureur lui répond qu'il a servi aussi sa patrie dans les camps, et qu'il
-a conquis après sa richesse à force de travail au soleil et à la pluie; car
-la terre est telle, dit-il, qu'un arbre d'avelines (le noisetier): «À qui
-ne la frappe pas à grands coups elle ne donne rien! Dans ma richesse on
-compterait les gouttes de sueur qui ont coulé de mes membres! Garde ton
-chien, je garde mon cygne!»
-
-À ces mots le vannier reprit son sac et son bâton derrière la porte. Irus,
-dans Homère, n'est pas un mendiant plus noble ni plus touchant qu'Ambroise.
-Le coeur de Mireille rugit dans son sein.
-
-
-XXV
-
-«Qui tiendra la forte lionne quand, de retour à son antre, elle n'y
-retrouve plus son lionceau? Soudain, hurlante, légère et efflanquée, elle
-court sur les montagnes d'Afrique; elle court pendant qu'un chasseur maure
-lui emporte son petit à travers les broussailles épineuses.»
-
-«Qui vous tiendra, filles amoureuses? Dans sa chambrette sombre, où la lune
-qui brille allonge sur le plancher son rayon, Mireille est dans son lit,
-couchée, qui pleure toute la nuitée avec son front dans ses mains jointes.
-Notre Dame d'amour, dites-moi ce que je dois faire!
-
-«Ô sort cruel, qui m'accables d'ennuis! Ô père dur, qui me foules aux
-pieds, si tu voyais de mon coeur le déchirement et le trouble, tu aurais
-pitié de ton enfant! Moi, que tu nommes ta mignonne, tu me courbes
-aujourd'hui sous le joug comme si j'étais un poulain qu'on peut dresser au
-labour!
-
-«Ah! que la mer ne déborde-t-elle, et dans la Crau que ne lâche-t-elle ses
-vagues! Joyeuse je verrais s'engloutir ce bien au soleil, seule cause de
-mes larmes! Ou pourquoi, d'une pauvre femme, pourquoi ne suis-je pas née
-moi-même, dans quelque trou de serpent!... Alors, alors, peut-être...
-
-«Si un pauvre garçon me plaisait, si Vincent demandait (ma main), vite,
-vite on me marierait!... Ô mon beau Vincent! pourvu qu'avec toi je pusse
-vivre et t'embrasser comme fait le lierre, dans les ornières j'irais
-boire. Le manger de ma faim serait tes doux baisers!
-
-«Et pendant qu'ainsi dans sa couchette la belle enfant se désole, le sein
-brûlant de fièvre et frémissant d'amour, des premiers temps de ses amours
-pendant qu'elle repasse les charmantes heures et les moments si clairs, lui
-revient tout à coup un conseil de Vincent.
-
-«Oui, s'écrie-t-elle, un jour que tu vins au mas, c'est bien toi qui me
-dis: «Si jamais un chien enragé, un lézard, un loup ou un serpent énorme,
-ou toute autre bête errante, vous fait sentir sa dent aiguë, si le malheur
-vous abat, courez, courez aux Saintes; vous aurez tôt du soulagement.»
-
-«Aujourd'hui le malheur m'abat; partons! Nous en reviendrons contente.»
-
-Cela dit, elle saute, légère, de son petit drap blanc; elle ouvre, avec la
-clef luisante, la garde-robe qui recouvre son trousseau, meuble superbe de
-noyer, tout fleuri sous le ciselet.
-
-«Ses petits trésors de jeune fille étaient là: sa couronne, de la première
-fois qu'elle fit son bon jour (sa communion); un brin de lavande flétrie,
-un petit cierge usé, presque en entier, et bénit pour dissiper les foudres
-dans le sombre éloignement.
-
-«Elle, avec un lacet blanc, d'abord se noue autour des hanches un rouge
-cotillon, qu'elle-même a piqué d'une fine broderie carrelée, petit
-chef-d'oeuvre de couture; sur celui-là, d'un autre bien plus beau lestement
-elle s'attife encore.
-
-«Puis dans une casaque noire elle presse légèrement sa petite taille,
-qu'une épingle d'or suffit à resserrer; par tresses longues et brunes ses
-cheveux pendent et revêtent comme d'un manteau ses deux épaules blanches;
-mais elle en saisit les boucles éparses,
-
-«Vite les rassemble et les retrousse à pleine main, les enveloppe d'une
-dentelle fine et transparente; et, une fois les belles touffes ainsi
-étreintes, trois fois gracieusement elle les ceint d'un ruban à teinte
-bleue, diadème arlésien de son front jeune et frais.
-
-«Elle attacha son tablier; sur le sein, de son fichu de mousseline elle se
-croise à petits plis le virginal tissu. Mais son chapeau de Provençale, son
-petit chapeau à grandes ailes pour défendre des mortelles chaleurs, elle
-oublia, par malheur, de s'en couvrir la tête...
-
-«Cela fini, l'ardente fille prend à la main sa chaussure; par l'escalier de
-bois, sans faire de bruit, descend en cachette, enlève la barre pesante de
-la porte, se recommande aux bonnes Saintes, et part, comme le vent, dans la
-nuit qui transit le coeur.
-
-«C'était l'heure où les constellations aux nautonniers font beau signe. De
-l'Aigle de saint Jean, qui vient de se jucher aux pieds de son évangéliste,
-sur les trois astres où il réside, on voyait clignoter le regard. Le temps
-était serein et calme et resplendissant d'étoiles.
-
-«Et dans les plaines étoilées, précipitant ses roues ailées, le grand Char
-des âmes, dans les profondeurs célestes du Paradis prenait la montée
-brillante, avec sa charge bienheureuse; et les montagnes sombres
-regardaient passer le Char volant.
-
-«Mireille allait devant elle, comme jadis Maguelonne, celle qui chercha si
-longtemps, éplorée, dans les bois, son ami Pierre de Provence, qui, emporté
-par la fureur des flots, l'avait laissée abandonnée.
-
-«Cependant, aux limites du terroir cultivé, et dans le parc où se
-rassemblent les brebis, les pâtres de son père allaient traire déjà, et
-les uns, avec la main, tenant les brebis par le museau, immobiles devant
-les abris-vent, faisaient téter les agneaux bruns. Et sans cesse on
-entendait quelque brebis bêlant...
-
-«D'autres chassaient les mères qui n'ont plus d'agneau vers le trayeur.
-Dans l'obscurité, assis sur une pierre, et muet comme la nuit, des mamelles
-gonflées celui-ci exprimait le bon lait chaud; le lait, jaillissant à longs
-traits, s'élevait dans les bords écumeux de la seille, à vue d'oeil.
-
-«Les chiens étaient couchés, tranquilles; les beaux et grands chiens,
-blancs comme des lis, gisaient le long de l'enclos, le museau allongé dans
-les thyms. Silence tout à l'entour, et sommeil, et repos dans la lande
-embaumée; le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles.
-
-«Et, comme un éclair, à ras des claies Mireille passe; pâtres et brebis,
-comme lorsque leur courbe la tête un soudain tourbillon, s'agglomèrent.
-Mais la jeune fille: «Avec moi aux Saintes-Maries nul ne veut venir d'entre
-les bergers?» Et devant eux elle fila comme un esprit.
-
-«Les chiens du _mas_ la reconnurent, et du repos ne bougèrent. Mais elle,
-des chênes nains frôlant les têtes, est déjà loin, et sur les touffes des
-panicauts, des camphrées, ce perdreau de fille vole, vole! Ses pieds ne
-touchent pas le sol!»
-
-
-XXVI
-
-Tout le commencement de ce chant est de l'Arioste dans ses plus beaux
-moments, tout le reste est du Tasse; la fuite d'Herminie dans la nuit n'est
-pas si furtive et si accentuée de beaux détails.
-
-Ô jeune homme de Maillane, tu seras l'Arioste et le Tasse quand tu voudras,
-comme tu as été homérique et virgilien quand tu l'as voulu, sans y penser!
-
-
-XXVII
-
-Mais n'allons pas plus avant; nous enlèverions aux lecteurs futurs de ce
-poëte des chaumières l'intérêt qui s'attache à tout dénoûment.
-Laissons-leur la curiosité, ce viatique des longues routes dans la lecture
-comme dans le drame. Ce dénoûment est triste comme deux lis couchés dans la
-même vase après un débordement du Rhône dans les jardins de la Crau.
-
-En ceci le poëte nous semble manquer de cette habileté manuelle de
-composition qui a manqué à Virgile dans l'_Énéide_, et qui n'a manqué
-jamais ni au Tasse ni à l'Arioste. Mais, si la composition pouvait être
-plus riche de combinaisons dramatiques, la poésie ne pouvait pas être plus
-neuve, plus pathétique, plus colorée, plus saisissante de détails. Cela est
-écrit dans le coeur avec des larmes, comme dans l'oreille avec des sons,
-comme dans les yeux avec des images. À chaque stance le souffle s'arrête
-dans la poitrine et l'esprit se repose par un point d'admiration! l'écho de
-ces stances est un perpétuel applaudissement de l'âme et de l'imagination
-qui vous suit de la première jusqu'à la dernière stance, comme, en marchant
-dans la grotte sonore de Vaucluse, chaque pas est renvoyé par un écho,
-chaque goutte d'eau qui tombe est une mélodie.
-
-Ah! nous avons lu, depuis que nos cheveux blanchissent sur des pages, bien
-des poëtes de toutes les langues et de tous les siècles. Bien des génies
-littéraires morts ou vivants ont évoqué dans leurs oeuvres leur âme ou leur
-imagination devant nos yeux pendant des nuits de pensive insomnie sur leurs
-livres; nous avons ressenti, en les lisant, des voluptés inénarrables, bien
-des fêtes solitaires de l'imagination. Parmi ces grands esprits, morts ou
-vivants, il y en a dont le génie est aussi élevé que la voûte du ciel,
-aussi profond que l'abîme du coeur humain, aussi étendu que la pensée
-humaine; mais, nous l'avouons hautement, à l'exception d'Homère, nous n'en
-avons lu aucun qui ait eu pour nous un charme plus inattendu, plus naïf,
-plus émané de la pure nature, que le poëte villageois de Maillane.
-
-Nous ne sommes pas fanatique cependant de la soi-disant démocratie dans
-l'art; nous ne croyons à la nature que quand elle est cultivée par
-l'éducation; nous n'avons jamais goûté avec un faux enthousiasme ces
-médiocrités rimées sur lesquelles des artisans dépaysés dans les lettres
-tentent trop souvent, sans génie ou sans outils, de faire extasier leur
-siècle; excepté _Jasmin_, un grand épique, mais qui a trop bu l'eau de la
-Garonne au lieu de l'eau du Mélès; excepté _Reboul, de Nîmes_, qui est né
-classique et qui semble avoir été baptisé dans l'eau du Jourdain, le fleuve
-des prophètes, au lieu du Rhône, le fleuve des trouvères, nous n'avons vu,
-en général, que des avortements dans cette poésie des ateliers. Que
-chantent-ils, ceux qui ne voient la nature que dans la guinguette? Il
-pourrait en sortir des Béranger; mais des Homère et des Théocrite, non! Ces
-génies ne poussent qu'en plein air, ou en plein champ, ou en pleine mer.
-Vénus était fille de l'onde. La grande poésie est de même race que la
-grande beauté: elle sort de la mer.
-
-
-XXVIII
-
-Or pourquoi aucune des oeuvres achevées cependant de nos poëtes européens
-actuels (y compris, bien entendu, mes faibles essais), pourquoi ces oeuvres
-du travail et de la méditation n'ont-elles pas pour moi autant de charme
-que cette oeuvre spontanée d'un jeune laboureur de Provence? Pourquoi chez
-nous (et je comprends dans ce mot nous les plus grands poëtes métaphysiques
-français, anglais ou allemands du siècle, Byron, Goethe, Klopstock,
-Schiller, et leurs émules), pourquoi, dans les oeuvres de ces grands
-écrivains consommés, la séve est-elle moins limpide, le style moins naïf,
-les images moins primitives, les couleurs moins printanières, les clartés
-moins sereines, les impressions enfin qu'on reçoit à la lecture de leurs
-oeuvres méditées moins inattendues, moins fraîches, moins originales, moins
-personnelles, que les impressions qui jaillissent des pages incultes de ces
-poëtes des veillées de la Provence? Ah! c'est que nous sommes l'art et
-qu'ils sont la nature; c'est que nous sommes métaphysiciens et qu'ils sont
-sensitifs; c'est que notre poésie est retournée en dedans et que la leur
-est déployée en dehors; c'est que nous nous contemplons nous-mêmes et
-qu'ils ne contemplent que Dieu dans son oeuvre; c'est que nous pensons
-entre des murs et qu'ils pensent dans la campagne; c'est que nous procédons
-de la lampe et qu'ils procèdent du soleil. Oui, il faut finir cet Entretien
-par le mot qui l'a commencé: IL Y A UNE VERTU DANS LE SOLEIL! Sur chaque
-page de ce livre de lumière il y a une goutte de rosée de l'aube qui se
-lève, il y a une haleine du matin qui souffle, il y a une jeunesse de
-l'année qui respire, il y a un rayon qui jaillit, qui échauffe, qui égaye
-jusque dans la tristesse de quelques parties du récit. Ces poëtes du soleil
-ne pleurent même pas comme nous; leurs larmes brillent comme des ondées
-pleines de lumière, pleines d'espérance, parce qu'elles sont pleines de
-religion. Voyez Reboul, dans son Enfant mort au berceau! Voyez Jasmin dans
-son Fils de maçon tué à l'ouvrage ou dans son Aveugle! Voyez Mistral dans
-sa mort des deux amants!
-
-«Et, pendant qu'aux lieux où Mireille vivait ils se frapperont leurs fronts
-sur la terre de regrets et de remords, elle et moi, enveloppés d'un serein
-azur sous les eaux tremblotantes; oui, moi et toi, ma toute belle, dans une
-étreinte enivrée, à jamais et sans fin nous confondrons, dans un éternel
-embrassement, nos deux pauvres âmes!
-
-«Et le cantique de la mort résonnait là-bas dans la vieille église, etc.,
-etc.»
-
-
-XXIX
-
-Voilà la littérature villageoise trouvée, grâce et gloire à la Provence!
-Voilà des livres tels qu'il en faudrait au peuple de nos campagnes pour
-lire à la veillée après les sueurs du jour, au bruit du rouet qui dévide la
-soie du Midi ou du peigne à dents de fer qui démêle le chanvre ou la laine
-du Nord! voilà de ces livres qui bénissent et qui édifient l'humble foyer
-où ils entrent! voilà de ces épopées sur lesquelles les grossières
-imaginations du peuple inculte se façonnent, se modèlent, se polissent, et
-font passer avec des récits enchanteurs, de l'aïeul à l'enfant, de la mère
-à la fille, du fiancé à l'amante, toutes les bontés de l'âme, toutes les
-beautés de la pensée, toutes les saintetés de tous les amours qui font un
-sanctuaire du foyer du pauvre! Ah! qu'il y a loin d'un peuple nourri par de
-telles épopées villageoises à ce pauvre peuple suburbain de nos villes,
-assis les coudes sur la table avinée des guinguettes, et répétant à voix
-fausse ou un refrain grivois de Béranger (digne d'un meilleur sort), ou un
-couplet équivoque de Musset (digne de meilleure oeuvre), ou un gros rire
-cynique d'Heyne, ce Diogène de la lyre, ricaneur et corrupteur de ce qui
-mérite le plus de respect ici-bas, le travail et la misère!
-
-Quant à nous, si nous étions riche, si nous étions ministre de
-l'instruction publique, ou si nous étions seulement membre influent d'une
-de ces associations qui se donnent charitablement la mission de répandre ce
-qu'on appelle les bons livres dans les mansardes et dans les chaumières,
-nous ferions imprimer à six millions d'exemplaires le petit poëme épique
-dont nous venons de donner dans cet Entretien une si brève et si imparfaite
-analyse, et nous l'enverrions gratuitement, par une nuée de facteurs
-ruraux, à toutes les portes où il y a une mère de famille, un fils, un
-vieillard, un enfant capable d'épeler ce catéchisme de sentiment, de poésie
-et de vertu, que le paysan de Maillane vient de donner à la Provence, à la
-France et bientôt à l'Europe. Les Hébreux recevaient la manne d'en haut,
-cette manne nous vient d'en bas; c'est le peuple qui doit sauver le peuple.
-
-
-XXX
-
-Quant à toi, ô poëte de Maillane, inconnu il y a quelques jours aux autres
-et peut-être inconnu à toi-même, rentre humble et oublié dans la maison de
-ta mère; attelle tes quatre taureaux blancs ou tes six mules luisantes à la
-charrue comme tu faisais hier; bêche avec ta houe le pied de tes oliviers;
-rapporte pour tes vers à soie, à leur réveil, les brassées de feuilles de
-tes mûriers; lave tes moutons au printemps dans la Durance ou dans la
-Sorgue; jette là la plume et ne la reprends que l'hiver, à de rares
-intervalles de loisir, pendant que la _Mireille_ que le Ciel te destine
-sans doute étendra la nappe blanche et coupera les tranches du pain blond
-sur la table où tu as choqué ton verre avec Adolphe Dumas, ton voisin et
-ton précurseur. On ne fait pas deux chefs-d'oeuvre dans une vie; tu en as
-fait un: rends grâce au Ciel et ne reste pas parmi nous: tu manquerais le
-chef-d'oeuvre de la vie, le bonheur dans la simplicité. VIVRE DE PEU!
-Est-ce donc peu que le nécessaire, la paix, la poésie et l'amour? Oui, ton
-poëme épique est un chef-d'oeuvre; je dirai plus, il n'est pas de
-l'Occident, il est de l'Orient; on dirait que, pendant la nuit, une île de
-l'Archipel, une flottante Délos s'est détachée de son groupe d'îles
-grecques ou ioniennes, et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au
-continent de la Provence embaumée, apportant avec elle un de ces chantres
-divins de la famille des Mélésigènes. Sois le bienvenu parmi les chantres
-de nos climats! Tu es d'un autre ciel et d'une autre langue, mais tu as
-apporté avec toi ton climat, ta langue et ton ciel! Nous ne te demandons
-pas d'où tu viens ni qui tu es: _Tu Marcellus eris!_
-
-Un été j'étais à Hyères, cette langue de terre de ta Provence que la mer et
-le soleil caressent de leurs flots et de leurs rayons, comme un cap avancé
-de Chio ou de Rhodes; là les palmiers et les aloès d'Idumée se trompent de
-ciel et de terre: ils se croient, pour fleurir, dans leur oasis natale. Le
-soir, mon ami M. Messonnier, poëte, écrivain et philosophe retiré sous sa
-treille et sous son figuier dans la petite maison de Massillon, un des
-prophètes de Louis XIV, me fit faire le tour de la ville. Il me conduisit
-au soleil couchant dans un jardin bien exposé au midi et à la brise de mer;
-les aloès et les palmiers y germent et y fructifient en pleine terre. Je me
-crus transporté dans une oasis de Libye. On sait que l'aloès ne fleurit que
-tous les vingt-cinq ans et qu'il meurt après avoir répandu dans un effort
-suprême son âme embaumée dans les airs; il y en avait un dans ce petit
-jardin dont on attendait la floraison d'un moment à l'autre.
-
-Or, par une heureuse coïncidence, ce rare phénomène végétal semblait nous
-avoir attendus pour s'accomplir sous nos yeux. Au moment où le soleil
-touchait la mer, la tige de l'arbre, dont la séve est de l'encens, sortit
-tout à coup de ses noeuds gonflés de vie comme un glaive qu'une main
-robuste tire du fourreau pour le faire reluire au soleil, et la fleur d'un
-quart de siècle éclata au sommet de la tige dans un bruyant épanouissement
-semblable à l'explosion végétale d'un obus qui sort du mortier. Les oiseaux
-couchés sur les arbustes voisins s'envolèrent d'épouvante, et le parfum,
-cette âme de la fleur, embauma longtemps tout le golfe.
-
-Ô poëte de Maillane, tu es l'aloès de la Provence! Tu as grandi de trois
-coudées en un jour, tu as fleuri à vingt-cinq ans; ton âme poétique parfume
-Avignon, Arles, Marseille, Toulon, Hyères et bientôt la France; mais, plus
-heureux que l'arbre d'Hyères, le parfum de ton livre ne s'évaporera pas en
-mille ans.
-
-J'espère que mes lecteurs me pardonneront cette digression. Nous allons
-revenir à l'Allemagne.
-
- LAMARTINE.
-
-
-
-
-XLIe ENTRETIEN.
-
-LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.
-
-TROISIÈME PARTIE DE GOETHE.
-
-SCHILLER.
-
-
-I
-
-Revenons à l'Allemagne.
-
-Au commencement, Goethe avait respiré, comme toute l'Allemagne, avec
-quelque ivresse les idées démocratiques de la France; il se flattait que la
-raison, triomphant du même coup de la monarchie absolue, de l'Église
-dominante et de la féodalité arriérée, allait créer un exemplaire
-d'institutions et de gouvernement qui servirait de modèle au monde moderne.
-Le fanatisme d'espérance qui avait saisi _Klopstock_, le chantre épique de
-_la Messiade_, et que ce grand et saint poëte exhalait dans des odes
-enflammées et tonnantes comme des bombes d'enthousiasme allemand, ce
-fanatisme ne s'était pas entièrement communiqué à Goethe, mais il en
-ressentait quelques reflets.
-
-Les premières scènes populaires et tragiques de la révolution de Paris et
-de Versailles, les hiérarchies sociales qui s'écroulaient, les anarchies
-qui s'entre-déchiraient, et enfin la guerre de 1792, dans laquelle sa chère
-Allemagne commençait sa carrière de gloire par de mornes déroutes en
-Champagne et dans les Ardennes; enfin, l'affection passionnée que Goethe
-portait à son prince et à son ami, le duc de Weimar, tout cela avait
-promptement refroidi le goût, plus littéraire que politique, du grand poëte
-pour la Révolution.
-
-Le roi de Prusse avait entraîné avec lui le duc de Weimar et son armée dans
-la campagne d'invasion en France, de 1792. Goethe, quoique étranger à l'art
-militaire, avait suivi courageusement son cher duc jusque sur les champs de
-bataille. Aussi calme au feu que dans le silence de ses études à Weimar, il
-avait assisté de plus près que les bataillons prussiens à la canonnade de
-Valmy. Bien supérieur à _Horace_, qui jetait son bouclier pour mieux fuir
-la mort des héros, et qui se vantait de sa lâcheté pour mieux flatter
-Auguste, le poëte allemand bravait pendant deux mois la mort pour son
-prince, et ne s'en vantait pas; il était héros comme il était poëte, sans
-mérite et sans effort. Son âme, comme les choses hautes, était au niveau de
-tout.
-
-Le récit de cette campagne contre Dumouriez, et des désastres de cette
-retraite de 1792, est écrit dans les Mémoires de Goethe avec cette placide
-impartialité qui prouve une âme supérieure à ses propres impressions. Il
-rentra à Weimar avec son souverain, et reprit, comme après une distraction
-légère, le cours de ses travaux d'esprit et de ses fonctions politiques, au
-bruit à peine entendu de la monarchie qui croulait en France et des têtes
-qui tombaient par milliers sur les échafauds de la Terreur. Son retour à
-Weimar fut une fête pour ses amis.
-
-«J'arrivai chez moi, dit-il, à minuit; la scène de famille qui m'attendait
-était très-propre à répandre une illumination joyeuse au milieu de quelque
-roman fantastique. La maison que mon souverain m'avait destinée dans la
-ville était presque habitable: cependant il m'avait réservé le plaisir de
-la faire achever et distribuer à ma guise. Bientôt j'eus le plaisir d'y
-recevoir, en qualité de commensal, Henri Mayer, ce digne artiste dont
-j'avais fait la connaissance à Rome. Son secours me fut d'une grande
-utilité dans les établissements que mes amis et moi (le duc et la duchesse
-Amélie) nous nous proposions de créer à Weimar, pour le progrès de la
-peinture et de la sculpture. Mes premiers regards cependant se tournèrent
-vers le théâtre... Ce théâtre, en effet, grâce au grand acteur et auteur
-Ifland, à Kotsbue, à Cimarosa, à Mozart, était devenu, pour la tragédie, la
-comédie et la musique, l'école du coeur, des yeux et des oreilles de toute
-l'Allemagne.» Goethe s'effaçait généreusement lui-même pour y faire jouer,
-chanter et briller les chefs-d'oeuvre de tous ses rivaux. «Peut-être, me
-dira-t-on, écrit-il quelque part, que, pour seconder plus efficacement les
-progrès du théâtre de Weimar, j'aurais dû y travailler moi-même, non en
-qualité de ministre, mais en qualité d'auteur. Il me serait difficile
-d'expliquer les motifs qui m'en ont empêché... Mes premiers essais
-dramatiques, ajoute-t-il, l'expliquent peut-être. Ces essais, embrassant
-l'histoire morale du monde, se trouvaient être trop larges pour la scène
-toujours étroite d'un théâtre, et, de plus, mes dernières compositions en
-ce genre sondaient si profondément et si hardiment les plaies secrètes du
-coeur et de l'esprit humain que presque tout le monde se sentait blessé par
-mon audace.»
-
-Cette époque de sa vie fut celle de sa liaison avec le seul rival qu'on sut
-lui susciter en Allemagne, le poëte dramatique _Schiller_. Ces deux
-existences désormais n'en font qu'une, tellement qu'il est impossible
-d'écrire l'histoire du génie de l'un sans toucher au génie de l'autre.
-Cette fraternité complète, entre deux gloires dont l'une pouvait offusquer
-ou éclipser l'autre, est, après l'amitié de Virgile et d'Horace, un des
-plus beaux exemples de cette supériorité de caractères préférable mille
-fois à la supériorité de l'esprit. Disons donc un mot de Schiller. Ces deux
-noms inséparables sont à eux seuls toute une littérature pour leur pays.
-
-
-II
-
-La vie de Schiller, homme plus sympathique au coeur que Goethe, mais
-génie, selon moi, très-inférieur, est devenu, pour ainsi dire, légendaire
-en Allemagne. Un écrivain français, explorateur pittoresque des
-littératures du Nord, M. Marmier, a résumé cette vie dans une préface de sa
-traduction de ce grand homme. Mais, depuis la publication de cette notice,
-les correspondances intimes de Goethe et de Schiller, publiées par notre
-_Revue germanique_, excellent écho d'un bord du Rhin à l'autre bord, a jeté
-une lumière bien plus domestique jusque dans le coeur de Schiller. On ne
-sait rien d'un homme tant qu'on n'a pas lu sa correspondance. L'homme
-extérieur se peint dans ses oeuvres, l'homme intérieur se peint dans ses
-lettres. Et pourquoi le portrait est-il plus fidèle ainsi? C'est que dans
-ses oeuvres l'écrivain se peint tel qu'il désire paraître et que dans sa
-correspondance il se peint tel qu'il est: les oeuvres, c'est la volonté;
-les lettres, c'est la nature. On n'est jamais plus ressemblant que quand on
-se peint à son insu au lieu de façonner sa physionomie devant un miroir.
-Nous avons ces lettres sous nos yeux.
-
-Schiller était né, comme notre cher poëte de Nîmes, _Reboul_, dans la
-boutique d'un boulanger, son oncle, dans une jolie bourgade des bords
-arcadiens du Necker, en Wurtemberg. Son père servait dans l'armée du duc de
-Wurtemberg en qualité de chirurgien subalterne, barbier du régiment.
-C'était un homme tendre, pieux et un peu mystique, qui s'occupait de l'âme
-de ses malades autant que de leur corps. Le premier de ses remèdes était la
-prière; il tournait leur pensée vers le Médecin suprême, et priait
-volontiers avec eux au pied de leur lit. Ses vertus le firent distinguer
-par le duc de Wurtemberg, un de ces petits princes qui connaissaient tous
-leurs sujets par leurs noms. Le duc créait alors ces charmants jardins
-pittoresques dont son palais de campagne, près de Stuttgart, était
-enveloppé. Il confia à ce brave homme, las de la guerre, la surveillance de
-ces délicieux jardins. À la naissance de son fils, le père de Schiller
-éleva l'enfant dans ses bras et l'offrit à Dieu comme le patriarche. À la
-mort de son père, le jeune poëte s'écria devant sa mère éplorée: «Que ne
-puis-je finir ma vie dans l'innocence et dans la piété où il a passé la
-sienne!»
-
-La mère du poëte, naïve et rêveuse comme les filles de l'Allemagne, était
-poëte elle-même sans avoir cultivé jamais la poésie comme un art. Elle
-adorait son mari, et elle célébrait chaque anniversaire de leur mariage par
-des vers où l'on sentait la vibration prolongée de l'amour de la jeune
-fille dans le coeur de la femme. Le poëte de Stuttgart, _Schwab_, que nous
-avons visité nous-mêmes dans sa demeure philosophique, auprès du toit
-paternel de Schiller, attribuait comme nous à l'influence tendre et rêveuse
-de cette mère le germe de la sensibilité poétique dans le génie de
-Schiller. Les mères sont la prédestination des fils; elle nourrissait son
-enfant des lectures de la Bible et des chants de Klopstock, dans son épopée
-du Christ; l'enfant suçait de ses lèvres la piété et la foi. Plus tard la
-philosophie de Goethe devint son symbole; mais il conserva jusqu'à la mort
-sa piété, parce que sa foi venait des hommes, mais que sa piété venait de
-sa mère.
-
-
-III
-
-La description vivante que Schwab et M. Marmier font des collines où
-Schiller reçut sa première éducation, dans la demeure d'un pasteur nommé
-Mozer, explique de même sa passion pour la nature. L'âme est le miroir de
-la création; la nature commence par s'y refléter, puis elle s'y anime, et
-le poëte est créé dans l'enfant.
-
-Entré dans une espèce d'université militaire à Stuttgart, Schiller, d'un
-extérieur alors grêle, pâle, maladif, commença sa vie par la tristesse, et
-conçut une révolte secrète contre la servitude disciplinaire à laquelle les
-élèves de cette école étaient assujettis. «Ô Charles! écrivait-il à cette
-époque à son premier ami, le monde réel où je suis jeté est tout autre que
-le monde que nous portions dans notre coeur.»
-
-La contrainte qu'il éprouvait dans cette université allait jusqu'à lui
-faire un crime de la lecture de Goethe, de Shakspeare et de Klopstock. On
-le força à étudier la médecine, pour l'exercer à la pratiquer ensuite, à
-l'exemple de son père, dans quelque régiment du prince de Wurtemberg; mais
-sa nature, quoique souple, échappait par l'imagination à cette tyrannie de
-l'école. Lié d'inclination littéraire avec quelques-uns de ses compagnons
-de captivité, il composait déjà, à l'envi de ses émules, des ébauches de
-poésie et de drame. C'est à cette époque qu'il écrivit son premier ouvrage
-pour la scène, _les Brigands_.
-
-_Les Brigands_ furent pour Schiller ce que _Werther_ avait été pour Goethe,
-une débauche d'imagination prise au sérieux par la naïveté du peuple
-allemand. Il y avait dans cette oeuvre informe beaucoup de passion et peu
-de sens; c'était une page de J.-J. Rousseau ou de Proudhon contre l'ordre
-social, un rêve de liberté absolue se faisant à elle-même sa propre
-législation par l'énergie du coeur et par la force du bras.
-
-«La passion pour la poésie, écrivait-il plus tard en parlant de cette
-ébauche, est ardente et indomptable comme l'amour; on comprimait ma pensée:
-elle fit explosion par la création d'un _monstre_ (le chef de ses brigands)
-qui n'a jamais existé dans le monde. Ma seule excuse, c'est que j'ai voulu
-peindre les hommes deux ans avant de les connaître!» N'est-ce pas ce que
-Rousseau et Proudhon, et tous les utopistes inexpérimentés de la plume,
-pouvaient dire de la société humaine? Ils la façonnaient dans leur
-imagination avant d'en connaître les éléments. Malheur à l'imagination, qui
-se sépare de la nature! Elle crée l'impossible, et, après avoir enfanté la
-chimère, elle s'abîme à grand bruit dans le néant.
-
-Schiller, homme de bonne foi plus que d'orgueil, reconnut bientôt son
-erreur. Mais ce drame, soulevé, comme _Werther_, par les applaudissements
-frénétiques de la jeunesse, éclatait déjà sur tous les théâtres. Scandale
-pour les uns, augure de génie pour les autres, bruit immense pour tous.
-
-
-IV
-
-Ce succès ne fut, en effet, pour le jeune Schiller que du bruit; la fortune
-et la gloire ne le suivirent pas. Il entra à vingt ans comme chirurgien
-militaire dans un régiment. Il s'éprit d'une veuve charmante et légère, à
-laquelle il donna dans ses poésies lyriques le nom de Laure: Pétrarque
-allemand dont l'amour s'évaporait en métaphysique. Bientôt disgracié du
-prince pour avoir fait diversion à ses fonctions subalternes de chirurgien
-par un drame et par des odes, il s'évade de Stuttgart et va chercher plus
-d'indulgence à Manheim. On refuse d'y représenter sa tragédie, un peu
-froide, en effet, de _Fiesque_; on le pourchasse au nom de son prince
-mécontent. Il se réfugie sous un nom supposé dans un château désert
-appartenant à la mère d'un de ses amis. Il y devient platoniquement
-amoureux de la soeur de cet ami, fiancée à un autre. La jeune fille ne se
-doute pas des sentiments du poëte, se marie, et meurt dans la fleur de son
-printemps.
-
-Des lettres du directeur des théâtres de Manheim le rappellent dans cette
-ville avec un traitement de cinquante louis par an, salaire exigu de ses
-travaux pour la scène.
-
-Ses drames de _Fiesque_ et de _l'Amour et l'Intrigue_ n'y eurent aucun
-succès. Il se noya de tristesse et se consola par des amours indignes de
-lui. On lui retira jusqu'à son traitement de poëte du théâtre, et on lui
-conseilla amicalement de reprendre son métier de chirurgien militaire. Il
-chercha fortune dans le journalisme littéraire; ses critiques offensèrent
-des acteurs favoris du public; il fut menacé; il quitta Manheim et se
-réfugia à Leipsick. On voit par une de ses lettres à un de ses amis, qui
-habitait Leipsick, combien il lui fallait peu pour vivre et pour se croire
-heureux. «Une chambre à coucher qui fait en même temps mon cabinet de
-travail, une armoire, un lit, une table et quelques chaises, pourvu que
-cela ne soit ni sous le toit ni au rez-de-chaussée. Je ne voudrais pas non
-plus avoir sous les yeux l'aspect du cimetière; j'aime les hommes, le
-mouvement et le bruit d'une foule.»
-
-
-V
-
-Mécontent bientôt de cette résidence à la ville, il alla habiter un petit
-village à la lisière de la forêt du Rosenthal, non loin de Leipsick. Il y
-écrivit sa tragédie de _Don Carlos_, oeuvre estimable, réfléchie, mais
-tiède, où la politique tient la place de l'émotion. Schiller s'abîmait en
-même temps dans la philosophie nuageuse et apocalyptique de Kant, ce
-mathématicien de la philosophie. Arraché bientôt après à cet asile studieux
-par la versatilité de son âme et de sa fortune, il alla à Dresde; il s'y
-laissa prendre à un amour plus vénal que sincère pour une jeune Saxonne
-d'une grande beauté. Ses amis l'enlevèrent au piége et le conduisirent à
-Weimar. Herder, Wieland l'accueillirent en frère plus jeune, mais du même
-sang. Il y épousa, sans autre dot que sa gloire future, Charlotte de
-_Lengefeld_, jeune fille d'un rang distingué et d'une vertu accomplie. Il
-connut Goethe chez sa belle-mère. Ces deux hommes différaient trop l'un de
-l'autre pour se convenir au premier coup d'oeil: Schiller avait toutes les
-illusions de l'imagination, Goethe n'en avait que les forces.
-
-«J'ai vu hier Goethe, écrivait Schiller à cette date; la grande idée que
-j'avais de cet homme n'a pas été amoindrie par son aspect, mais je doute
-qu'il puisse y avoir jamais une liaison bien intime entre lui et moi.
-Beaucoup des choses qui passionnent mon imagination et mon coeur sont déjà
-épuisées pour lui; sa nature n'est pas la mienne, son monde n'est pas le
-mien.»
-
-Cette différence des deux natures se révélait au premier coup d'oeil entre
-ces deux hommes. Schiller, le visage allongé et mince, le cou long, les
-membres grêles, la physionomie maladive, le regard timide et indécis, le
-costume étriqué et presque ridicule de l'étudiant en médecine, dépaysé dans
-une cour, n'avait rien de l'homme de génie que la souffrance. Goethe,
-véritable Apollon dans sa maturité forte et sereine, régnait par droit de
-nature encore plus que par droit d'aînesse et de rang sur son jeune émule;
-mais Goethe était sans jalousie comme la toute-puissance; au lieu
-d'éloigner ou d'éclipser son rival de célébrité, il songea généreusement à
-l'élever jusqu'à lui et à l'attacher par des liens de reconnaissance à la
-cour de Weimar. Il décida le duc à donner à Schiller l'emploi honorable et
-lucratif de professeur d'histoire à l'Université d'Iéna, capitale de
-l'instruction publique dans ses États.
-
-Schiller, quoique étranger au professorat et à l'histoire, ouvrit son cours
-en 1789 avec un succès qui prouvait son aptitude universelle. Goethe, aussi
-fier de ce succès que Schiller lui-même, ne manqua pas une occasion de
-faire valoir son nouvel ami à la cour de Weimar. Frappé des beautés
-frustes, mais dramatiques, de la pièce des _Brigands_, et des beautés
-littéraires de _Fiesque_ et de la tragédie de _Don Carlos_, il songeait
-déjà à appeler Schiller d'Iéna à Weimar, pour y faire écrire et représenter
-ses chefs-d'oeuvres sur la scène du palais. Le grand acteur _Ifland_, le
-_Garrick_ et le _Talma_ de l'Allemagne, avait été fixé par Goethe à Weimar.
-Les rôles qu'_Ifland_ représentait devenaient classiques en sortant de ses
-lèvres.
-
-C'est à cette époque, et pendant les années qui suivirent 1789, que Goethe
-et Schiller, désormais amis, entretinrent cette correspondance intime qui
-les dévoile tous les deux. La _Revue germanique_, rédigée récemment à
-Paris, en a traduit et publié des fragments pleins d'intérêt pour ceux qui,
-comme nous, cherchent l'homme sous le poëte. Il y a dans ces fragments une
-bonhomie de grands hommes qui caractérise l'Allemagne, cette terre de la
-naïveté dans la grandeur. Écoutez quelques mots de ce dialogue à portes
-closes entre deux amis sur leurs ouvrages, et même sur leurs ébauches les
-plus secrètes. Ils se conseillent au lieu de se critiquer; la gloire de
-l'un et la gloire de l'autre ne semblent être qu'une même gloire. On ne
-sait, en vérité, quel est le maître, quel est le disciple.
-
-
-VI
-
-La liaison littéraire avait commencé entre ces deux hommes par la
-publication en commun d'un recueil littéraire intitulé _les Heures_.
-Goethe, provoqué par Schiller, avait consenti à ce rôle de collaborateur,
-qui semblait incompatible avec son rang, mais qui pouvait être utile à la
-fortune de son ami.
-
-«Mon esprit, écrit Schiller à Goethe, le 23 août 1794, est absorbé dans la
-contemplation de l'ensemble de votre génie. Votre regard observateur, qui
-repose si calme et si limpide sur toutes choses, ne vous égare jamais dans
-le vague des pures spéculations imaginaires; vous suivez droit la marche de
-la nature. Si vous étiez né Grec ou seulement Italien, ayant sous les yeux,
-dès le berceau, une nature merveilleuse et un art idéal, vous auriez
-atteint le but dès le point de départ, et le grand style se serait formé en
-vous sur le modèle éternel; mais vous êtes né Allemand avec une âme
-grecque, et il vous a fallu vous refaire Grec à force de contemplation et
-d'intuition.»
-
---«Je vous ai attendu longtemps, répond Goethe; j'ai marché jusqu'ici seul
-dans ma voie, non compris, non encouragé! Combien je me réjouis qu'après
-une rencontre d'intelligence entre vous et moi si tardive, si peu prévue,
-nous devions désormais marcher deux! Tout ce qui est moi et en moi je vous
-en ferai part avec joie; car, sentant bien que mon entreprise (d'arriver à
-la vérité et à l'art suprême) est au-dessus de la force d'un seul et de
-notre durée ici-bas, j'aimerais à déposer bien des choses dans votre sein,
-non-seulement pour les conserver ainsi au monde, mais pour les vivifier.»
-
-N'est-ce pas ainsi que Socrate pouvait parler au jeune Platon pour se
-continuer et se grandir après lui dans son disciple?
-
---«N'espérez pas, réplique Schiller, de rencontrer en moi une grande
-richesse d'idées; c'est là ce que je trouverai en vous. Vous gouvernez un
-monde obéissant à vos intuitions, moi je flotte timidement entre le métier
-et le génie. Mais, hélas! la maladie énerve mes forces physiques; j'aurais
-difficilement le temps d'accomplir en moi une grande oeuvre
-intellectuelle.»
-
-
-VII
-
-«Je vais avoir quinze jours de liberté, écrit Goethe à son nouvel ami,
-pendant un voyage de ma cour; venez me voir pendant ce loisir, nous
-causerons de nos _Heures_; nous ne verrons que quelques rares amis qui
-pensent comme nous. Vous vivrez entièrement à votre guise; de nouveaux
-points de contact s'établiront ainsi entre nous.»
-
---«J'irai,» écrit à l'instant Schiller.
-
-Les amis se rencontrent, s'entretiennent et se séparent.
-
---«Me voilà revenu, écrit Schiller, mais mon esprit est toujours avec vous
-à Weimar.»
-
-Goethe lui envoie à Iéna les premiers volumes de son roman philosophique,
-_William Meister_, oeuvre énigmatique que les initiés seuls peuvent bien
-comprendre, et que nous-même nous avouons ne pas comprendre suffisamment
-pour en parler. Schiller en est ravi; M. Guillaume de Humboldt, le frère
-aîné du savant célèbre, partage le plaisir de Schiller. Nous avons connu à
-Rome, en 1811, Guillaume de Humboldt, diplomate, homme d'État, philosophe
-curieux du beau et du bon sous toutes les formes. Nous avons visité à sa
-suite les antiquités romaines et le cratère du Vésuve. La sérénité de son
-esprit, la noble gravité de sa parole, la profondeur de ses connaissances
-historiques et la chaleur tempérée de son enthousiasme nous ont donné une
-idée du caractère de Goethe, son ami. Jamais son image ne s'est effacée de
-notre souvenir:
-
- Principibus placuisse viris!
-
-La correspondance de Schiller et de Goethe est pleine du nom de Guillaume
-de Humboldt. On voit qu'il était pour eux un de ces hommes qui, semblables
-aux dieux cachés, font peu d'oeuvres, mais rendent beaucoup d'oracles.
-«Guillaume de Humboldt, dit Schiller à Goethe, trouve, comme moi, que l'âge
-vous mûrit sans vous affaiblir, et que votre esprit est dans toute sa mâle
-jeunesse et dans toute sa plénitude créatrice.»--«Puisque j'ai, outre votre
-suffrage, celui de Guillaume de Humboldt, je continue avec confiance.
-Combien n'est-il pas plus utile et plus délicieux de se mirer dans les
-autres qu'en soi-même! J'irai bientôt vous voir à Iéna.»
-
-
-VIII
-
-Schiller travaillait alors à son vaste drame historique de _Wallenstein_,
-sans cesse interrompu par la souffrance, sans cesse repris par
-l'obstination de la volonté. C'est, selon nous, son véritable
-chef-d'oeuvre; mais ce chef-d'oeuvre est en histoire ce que le _Faust_ de
-Goethe est en philosophie poétique, trop vaste et trop débordant pour la
-scène; c'est une épopée du moyen âge dialoguée avec génie par un poëte
-moderne. La patience allemande, qui ne dispute pas le temps à son plaisir,
-pouvait seule s'accommoder de ces développements démesurés du drame
-réfléchi. Schiller avait divisé sa pièce en trois pièces, ce qu'on appelle
-une _trilogie_ en littérature. L'esprit français ne s'accommode pas de
-cette suspension d'une action qui s'arrête à un soleil et reprend à
-l'autre. Le plaisir, en France, court plus vite que le temps; il n'attend
-personne, pas même le génie. Schiller envoyait acte par acte son drame de
-_Wallenstein_ à Goethe; Goethe l'appréciait et le corrigeait avec le même
-amour qui si cette oeuvre eût été la sienne.
-
---«Qu'il me paraît étrange, écrivait Schiller à son ami, ministre et favori
-d'un souverain, de vous voir lancé au plus haut et au plus épais de ce
-monde, tandis que je suis assis entre mes pauvres fenêtres de papier huilé,
-n'ayant aussi que papiers devant moi, et que cependant, malgré cette
-différence dans nos destinées, nous puissions nous comprendre si
-parfaitement l'un l'autre!»
-
-Schiller venait d'être père; Goethe, le 28 octobre 1795, le félicitait sur
-ce bonheur de famille: «Dieu bénisse le nouvel hôte. Je serai bientôt près
-de vous; j'ai besoin de ces entretiens que vous seul vous pouvez me
-donner.»
-
-Goethe lui-même venait d'avoir un fils. «Un de mes soucis, écrivait-il,
-repose maintenant dans le berceau!»
-
-L'union de la jeune mère de ce fils avec le grand homme n'était pas encore
-consacrée par le mariage légal; elle le fut depuis.
-
-Les idées de Goethe sur les femmes étaient des idées tout à fait
-orientales. Il considérait, en patriarche de Canaan ou en brahmine de
-l'Inde, la femme comme une créature inférieure en force et en dignité à
-l'homme; elle n'était à ses yeux que la plus charmante décoration de la
-nature, un appât à la perpétuation de l'espèce humaine, une source de
-plaisir sacré, et surtout une esclave chargée de régner sur son maître par
-ses charmes supérieurs à ses droits, une servante antique de la tente arabe
-ou du gynécée grec, dont les fonctions consistaient à gouverner dans un
-bel ordre intérieur les autres agents inférieurs de la domesticité.
-
-Ces idées étaient conformes en lui à ce culte pour le fait grossier de la
-nature qui a donné la force à l'homme, la faiblesse et l'attrait à la
-femme. Le fatalisme s'accommode très-bien de la servitude; l'homme, aux
-yeux de Goethe, était roi par droit de nature; ce roi pouvait aimer ses
-sujettes, mais il n'était pas tenu de les respecter.
-
-La conduite de Goethe à l'égard des femmes, surtout depuis son âge avancé,
-avait été le commentaire de ces doctrines: s'il aimait, il ne s'enchaînait
-pas par l'amour.
-
-
-IX
-
-Cependant les années de Goethe, qui s'accumulaient, quoique saines et
-vertes, commençaient à lui faire sentir la nécessité de remettre le soin de
-sa maison et le dépôt de son coeur à une femme qui fût à la fois l'ordre et
-le charme de sa maison. Comme le patriarche, il était assis au bord du
-puits pour examiner les _Sara_ qui venaient puiser l'eau à la fontaine. Un
-hasard lui offrit ce qu'il cherchait vaguement encore. Il faut se
-souvenir, pour bien comprendre ce mariage précédé d'un long noviciat
-domestique, que Goethe, aux yeux de la ville de Weimar, n'était pas
-seulement un poëte, un ministre, un favori du souverain, mais une sorte de
-dieu antique au-dessus des moeurs et des lois, un être d'exception qui
-avait ses moeurs et ses lois à part du reste de l'humanité.
-
-Or le copiste et l'imprimeur du théâtre de Weimar, nommé Vulpius, avait des
-rapports de service fréquents et habituels avec Goethe, à la fois ministre,
-auteur et directeur de la scène. Un jour que ce Vulpius avait à porter à
-Goethe les épreuves à corriger d'une de ses pièces, un surcroît d'affaires
-l'empêcha inopinément de remplir ce devoir lui-même; il chargea une de ses
-filles de porter à sa place le manuscrit et l'épreuve d'imprimerie à
-l'auteur de _Faust_ et de lui rapporter les corrections.
-
-La jeune fille, à peine entrée dans son printemps, avait la candeur et la
-fleur de beauté de Marguerite dans le jardin de la voisine. Elle aborde en
-tremblant et en rougissant le majestueux vieillard; Goethe, frappé de son
-innocence et de ses charmes, éprouva pour elle ce que Faust avait éprouvé
-à l'aspect de Marguerite sur les marches de l'église; il voulut non
-séduire, mais plaire. Sa mâle beauté, sa tendre déférence, le prestige de
-son nom, plus grand que nature dans l'esprit de la jeune fille, enlevèrent
-le coeur et le consentement de la jeune messagère. Elle accepta avec
-ivresse le gouvernement de la maison du grand homme et le rôle d'épouse
-équivoque auquel il conviendrait au poëte d'élever sa belle gouvernante. De
-ce jour elle régna, servante et reine, dans l'intérieur de la maison de
-Goethe. Nul à Weimar n'aurait osé se scandaliser d'une hardiesse de la vie
-privée ou publique du roi de l'intelligence en Allemagne; il était, comme
-Louis XIV, au-dessus de l'humanité: il avait le droit divin du scandale.
-
-L'union de Goethe et de la belle jeune fille qu'il avait installée reine
-subalterne de sa maison fut heureuse. Ce fils en naquit; la mort l'enleva
-dans son berceau. On voit que Goethe le pleura comme un homme vulgaire. «Il
-faut, dit-il à son ami Schiller, laisser ses droits à la nature et pleurer
-quand elle vous envoie des larmes; autrement elles s'accumulent et vous
-noient le coeur, d'autant plus abondantes que vous les avez plus
-ajournées; ensuite il faut reprendre le travail, ce consolateur infaillible
-qui guérit tout en déplaçant tout.»
-
-Un autre fils survint et vécut âge d'homme. Mais, pendant que nous touchons
-à la vie privée du grand homme, disons ce qui l'honore après avoir dit ce
-qui l'inculpe. Il épousa légalement plus tard la jeune et charmante
-compagne qu'il s'était donnée, et il l'épousa dans des circonstances qui
-donnent un grand prix d'honnêteté et de désintéressement à son amour.
-
-C'était le lendemain de la bataille d'Iéna; les Français, vainqueurs,
-s'avançaient sur Weimar. Le duc, vaincu avec les Prussiens, ses alliés,
-avait abandonné son palais et fuyait vers Berlin. On s'attendait au
-massacre des habitants et à l'incendie de la ville; Goethe envisagea d'un
-regard calme le péril. «Je ne dois pas, dit-il, laisser après moi une femme
-tendre et fidèle, mère de mon fils, sans nom et sans asile. Elle aura du
-moins un titre au bénéfice et à l'honneur de ma mémoire.» Et il épousa
-mademoiselle Vulpius la veille du jour qu'il croyait être le jour suprême
-de sa patrie et de sa vie. Philosophe dans la région de la pensée, homme
-de bien dans la région des réalités, il consacra son amour au moment
-peut-être où il ne l'éprouvait plus. Madame Goethe mourut avant lui, et il
-ne parut la regretter que comme un maître regrette une fidèle servante,
-colonne de sa maison. Il ne laissa jamais de prise sur lui aux douleurs
-violentes ou éternelles; il voulait conserver à tout prix le calme olympien
-de son intelligence. Vivre, pour lui, c'était oublier.
-
-Madame Goethe, depuis longtemps souffrante, expira en voiture, pendant une
-des promenades que le poëte-ministre faisait autour de Weimar. «Ils vont
-être bien surpris à la maison!» dit-il à son cocher qui étendait le corps
-inanimé de sa maîtresse sur le gazon du bord de la route. Ce mot du
-stoïcisme ou de l'indifférence resta le proverbe du superbe égoïsme du
-grand homme en Allemagne. Mais reprenons la correspondance des deux amis.
-
-
-X
-
-On avait pris souvent en Allemagne des poésies de Schiller pour des poésies
-de Goethe et des odes de Goethe pour des odes de Schiller. Goethe ne
-s'offensait pas, comme on va le voir, de cette promiscuité de gloire entre
-son ami et lui. «Que l'on nous confonde dans nos talents, écrivait-il à
-Schiller, ce m'est chose agréable; cela montre que nous nous élevons
-toujours davantage ensemble au-dessus de l'_affectation_ de notre siècle,
-c'est-à-dire au _beau_ simple, pour arriver à ce qui est universellement
-_bon_. Il faut convenir aussi qu'à nous deux nous tenons un large espace
-dans le monde de l'intelligence en nous donnant la main et en faisant la
-chaîne.»
-
-Cependant à cette époque, 1795, ils dérogèrent tous deux à la noblesse et à
-la dignité de leur génie en publiant des livres d'épigrammes anonymes, mais
-mordantes, contre les écrivains et les poëtes leurs contemporains et leurs
-compatriotes. Badinages grecs peu dignes d'eux; Aristophane et Sophocle
-dans le même homme. Cela n'agrandit pas, cela jure et cela rapetisse: jeux
-d'écoliers qu'on s'afflige d'avoir à leur reprocher. Les aigles plongent du
-haut du firmament sur la tête de leurs ennemis et ne les mordent pas au
-talon. Glissons sur ces misères.
-
-
-XI
-
-Goethe et Schiller continuent à s'entretenir de la tragédie de
-_Wallenstein_, à laquelle Schiller travaille pendant trois ans. «Je vous
-salue de mon jardin d'Iéna (c'est le 1er mai 1797), écrit Schiller à son
-ami et à son maître; je m'y suis installé ce matin. Un doux paysage
-m'entoure; le soleil se couche en souriant, et les rossignols chantent.
-Tout m'enveloppe d'accueil et de joie autour de moi, et ma première soirée
-sur mon propre domaine est du plus heureux présage.»
-
---«Avant-hier, répond Goethe, j'ai fait visite à _Wieland_ (le Voltaire
-érudit et gracieux de l'Allemagne); il habite une jolie et vaste maison
-dans la plus laide contrée du monde. Triste chose que le monde,
-continue-t-il ailleurs; on y apprend bien des choses, mais qui au fond ne
-nous apprennent rien; mais quant à ce qui nous importe davantage, à la
-seule chose même qui nous importe véritablement, l'inspiration intérieure,
-le monde, au lieu de nous la donner, nous la prend.»
-
---«Je lis madame de Staël, répond Schiller; elle oublie son sexe sans
-s'élever au-dessus de lui; c'est une nature raisonneuse, mais très-peu
-poétique (c'est-à-dire créatrice).»
-
-Dans les lettres suivantes, la tragédie de Schiller, _Wallenstein_, est
-enfin terminée. Ils concertent ensemble les moyens de la faire dignement
-représenter sur la scène de Weimar. Goethe préside en l'absence de son ami
-aux répétitions. Il appelle Schiller à Weimar, le présente au duc, le loge
-au château, le traite en frère. Ses anxiétés sur le sort du drame à la
-représentation sont fiévreuses d'amitié.
-
-La pièce réussit et devient la gloire immortelle de Schiller. Goethe la
-goûte comme sa propre gloire. Ou ne sait lequel admirer le plus, ou du
-maître sans ombrage ou du disciple sans rivalité. Une plus tendre étreinte
-resserre le coeur des deux rivaux après ce succès monumental de
-_Wallenstein_; les lettres deviennent plus pressées et plus
-confidentielles; ils pensent, ils sentent, ils vivent à deux. Schiller
-s'établit à Weimar pour jouir plus habituellement de l'intimité de Goethe.
-Les lettres s'abrégent sans se refroidir; on n'a plus que des billets.
-
-Madame de Staël, fuyant la tyrannie de Napoléon, qui l'avait reléguée hors
-de France, s'arrête quelques semaines à Weimar, et cherche à répandre
-autour d'elle, sur Goethe et Schiller, l'éblouissement de son esprit. Les
-deux amis, en Allemands un peu ombrageux, parce qu'ils sont timides,
-évitent, autant que possible, les rencontres prolongées avec la fille de M.
-Necker, et se confient l'un à l'autre leurs impressions sur cette Sapho de
-tribune. Ils la jugent sévèrement.
-
-
-XII
-
-C'est pendant cette longue intimité des deux écrivains, intimité favorable
-à leur fécondité littéraire, que Schiller écrivit _Wallenstein_, _Marie
-Stuart_, _Jeanne d'Arc_, _Guillaume Tell_, drames dont fut constitué son
-théâtre allemand. C'est alors aussi qu'il écrivit ces odes et ces ballades
-germaniques, enthousiastes par la forme, populaires par le fond, qui
-rivalisèrent avec les oeuvres lyriques de Goethe. Dans tous ces genres il
-approcha Goethe, il ne l'atteignit et ne le dépassa jamais. Pour un
-observateur expérimenté du génie humain, il fut toujours le disciple,
-jamais le maître. Il calqua son oeuvre sur l'oeuvre de Goethe, sans pouvoir
-calquer l'incommensurable génie de son modèle. On sent dans sa vie
-l'imitation puissante et habile, mais enfin l'imitation partout. Goethe
-écrit _Goltz de Berlichengen_, Schiller écrit _Wallenstein_; Goethe chante
-les ballades nationales de la Germanie, Schiller soupire les ballades du
-moyen âge et les légendes de la tradition des chaumières; Goethe exhale
-avec dédain sa mauvaise humeur de géant dans des épigrammes contre la
-médiocrité de ses rivaux, Schiller rime des sarcasmes contre les
-engouements ignares de son pays. Enfin Goethe abjure, dans son omnipotence,
-toutes les crédulités du vulgaire, et cherche sa divinité universelle dans
-la divinité individuelle de tout ce qui vit dans la nature; son dieu, c'est
-la vie; la vie, c'est son dieu. Schiller, d'abord chrétien et pieux, suit
-son maître, et chante comme lui ses hymnes au Dieu inconnu. Mais Goethe
-accomplit toutes ces phases de sa poésie et de sa philosophie indienne avec
-la majesté d'un dieu de l'Inde, Schiller avec la faiblesse et l'embarras
-d'un homme qui marche sur les pas d'un dieu. Aussi les traces de Goethe
-dans l'histoire littéraire de l'Allemagne et du monde ne seront jamais
-effacées; les traces de Schiller, quoique chères aux âmes tendres,
-s'effaceront à l'apparition du premier grand poëte qui naîtra en Allemagne.
-L'un fut le génie, l'autre ne fut que le talent; je n'ai jamais pu les
-comparer.
-
-Cependant Schiller égala et dépassa un jour son maître dans un poëme
-lyrique presque sans égal dans la poésie de toutes les langues modernes,
-intitulé _la Cloche_. Ce dithyrambe, réfléchi et vociféré tout à la fois
-sur l'instrument aérien qui sonne à la fois les prières, les douleurs, les
-glas funèbres, les naissances, les effrois de l'homme, est digne de rester
-dans la mémoire de la postérité. Schiller ne le composa pas comme l'ode se
-compose, c'est-à-dire par une rapide et involontaire explosion de l'âme,
-qui n'éclate qu'un instant et qui se répercute à jamais de l'âme du poëte
-dans l'oreille des siècles. On voit, par sa correspondance avec Goethe,
-qu'il le conçut un jour d'inspiration, mais qu'il l'exécuta en trois ans
-d'étude et de retouches. Le lecteur va juger, sur une traduction toujours
-atténuante de l'oeuvre originale, combien Schiller dépassa Pindare et
-Horace dans ce dithyrambe didactique du poëte qui se souvenait d'avoir été
-chrétien. Nous empruntons cette traduction à M. _Marmier_, l'importateur
-des poésies du Nord dans notre langue, poëte lui-même par l'imagination et
-le sentiment.
-
-Écoutez!
-
-
-XIII
-
-LA CLOCHE.
-
-«Le moule d'argile est encore plongé et scellé dans la terre; aujourd'hui
-la cloche doit être faite. À l'oeuvre, compagnons! courage! La sueur doit
-ruisseler du front brûlant; l'oeuvre doit honorer le maître, mais il faut
-que la bénédiction vienne d'en haut.
-
-«Il convient de mêler des paroles sérieuses à l'oeuvre sérieuse que nous
-préparons: le travail que de sages paroles accompagnent s'exécute gaiement.
-Considérons gravement ce que produira notre faible pouvoir; car il faut
-mépriser l'homme sans intelligence qui ne réfléchit pas aux entreprises
-qu'il veut accomplir. C'est pour méditer dans son coeur sur le travail que
-sa main exécute que la pensée a été donnée à l'homme: c'est là ce qui
-l'honore.
-
-«Prenez du bois de sapin, choisissez des branches sèches, afin que la
-flamme, plus vive, se précipite dans le conduit. Quand le cuivre
-bouillonnera, mêlez-y promptement l'étain pour opérer un sûr et habile
-alliage.
-
-«La cloche que nous formons à l'aide du feu dans le sein de la terre
-attestera notre travail au sommet de la tour élevée. Elle sonnera pendant
-de longues années; bien des hommes l'entendront retentir à leurs oreilles,
-pleurer avec les affligés et s'unir aux prières des fidèles. Tout ce que le
-sort changeant jette parmi les enfants de la terre montera vers cette
-couronne de métal et la fera vibrer au loin.
-
-«Je vois jaillir des bulles blanches. Bien! la masse est en fusion.
-Laissons-la se pénétrer du sel de la cendre qui hâtera sa fluidité. Que le
-mélange soit pur d'écume, afin que la voix du métal poli retentisse pleine
-et sonore; car la cloche salue avec l'accent solennel de la joie l'enfant
-bien-aimé à son entrée dans la vie, lorsqu'il arrive plongé dans le
-sommeil. Les heures joyeuses et sombres de sa destinée sont encore cachées
-pour lui dans les voiles du temps; l'amour de sa mère veille avec de
-tendres soins sur son matin doré; mais les années fuient rapides comme une
-flèche. L'enfant se sépare fièrement de la jeune fille; il se précipite
-avec impétuosité dans le courant de la vie; il parcourt le monde avec le
-bâton de voyage et rentre étranger au foyer paternel, et il voit devant lui
-la jeune fille charmante dans l'éclat de sa fraîcheur, avec son regard
-pudique. Un vague désir, un désir sans nom, saisit l'âme du jeune homme; il
-erre dans la solitude, fuyant les réunions tumultueuses de ses frères et
-pleurant à l'écart. Il suit, en rougissant, les traces de celle qui lui est
-apparue, heureux de son sourire, cherchant, pour la parer, les plus belles
-fleurs du vallon. Oh! tendre désir! heureux espoir! jour doré du premier
-amour! Les yeux alors voient le ciel ouvert, le coeur nage dans la
-félicité. Oh! que ne fleurit-il à tout jamais, l'heureux temps du jeune
-amour!
-
-«Comme les tubes brunissent déjà! J'y plonge cette baguette: si nous la
-voyons se vitrifier, il sera temps de couler le métal. Maintenant,
-compagnons, alerte! Examinez le mélange, et voyez si, pour former un
-alliage parfait, le métal doux est uni au métal fort.
-
-«Car de l'alliance de la douceur avec la force, de la sévérité avec la
-tendresse, résulte la bonne harmonie. C'est pourquoi ceux qui s'unissent à
-tout jamais doivent s'assurer que le coeur répond au coeur. Courte est
-l'illusion, long est le repentir. La couronne virginale se marie avec grâce
-aux cheveux de la fiancée quand les cloches argentines de l'église invitent
-aux fêtes nuptiales. Hélas! la plus belle solennité de la vie marque le
-terme du printemps de la vie. La douce illusion s'en va avec le voile et la
-ceinture; la passion disparaît; puisse l'amour rester! La fleur se fane,
-puisse le fruit mûrir! Il faut que l'homme entre dans la vie orageuse; il
-faut qu'il agisse, combatte, plante, crée, et, par l'adresse, par l'effort,
-par le hasard et la hardiesse, subjugue la fortune. Alors les biens
-affluent autour de lui, ses magasins se remplissent de dons précieux; ses
-domaines s'élargissent, sa maison s'agrandit, et, dans cette maison, règne
-la femme sage, la mère des enfants. Elle gouverne avec prudence le cercle
-de la famille, donne des leçons aux jeunes filles, réprimande les garçons.
-Ses mains actives sont sans cesse à l'oeuvre; elle augmente par son esprit
-d'ordre le bien-être du ménage; elle remplit de trésors les armoires
-odorantes, tourne le fil sur le fuseau, amasse dans des buffets
-soigneusement nettoyés la laine éblouissante, le lin blanc comme la neige;
-elle joint l'élégant au solide et jamais ne se repose.
-
-«Du haut de sa demeure, d'où le regard s'étend au loin, le père contemple
-d'un oeil joyeux ses propriétés florissantes. Il voit ses arbres qui
-grandissent, ses granges bien remplies, ses greniers qui plient sous le
-poids de leurs richesses, et ses moissons pareilles à des vagues
-ondoyantes; et alors il s'écrie avec orgueil: La splendeur de ma maison,
-ferme comme les fondements de la terre, brave la puissance du malheur.
-Mais, hélas! avec les rigueurs du destin il n'est point de pacte éternel,
-et le malheur arrive d'un pas rapide.
-
-«Allons! nous pouvons commencer à couler le métal à travers l'ouverture; il
-apparaît bien dentelé. Mais, avant de le laisser sortir, répétez comme une
-prière une pieuse sentence. Ouvrez les conduits, et que Dieu garde
-l'édifice. Voilà que les vagues, rouges comme du feu, courent en fumant
-dans l'enceinte du moule!
-
-«Heureuse est la puissance du feu, quand l'homme la dirige, la domine. Ce
-qu'il fait, ce qu'il crée, il le doit à cette force céleste. Mais terrible
-est cette même force quand elle échappe à ses chaînes, quand elle suit sa
-violente impulsion, fille libre de la nature. Malheur! lorsque, affranchie
-de tout obstacle, elle se répand à travers les rues populeuses et allume
-l'effroyable incendie; car les éléments sont hostiles à l'oeuvre des
-hommes. Du sein des nuages descend la pluie qui est une bénédiction, et du
-sein des nuages descend la foudre. Entendez-vous, au sommet de la tour,
-gémir le tocsin? Le ciel est rouge comme du sang, et cette lueur de pourpre
-n'est pas celle du jour. Quel tumulte à travers les rues! quelle vapeur
-dans les airs! La colonne de feu roule en pétillant de distance en
-distance, et grandit avec la rapidité du vent. L'atmosphère est brûlante
-comme dans la gueule d'un four; les solives tremblent, les poutres tombent,
-les fenêtres éclatent, les enfants pleurent, les mères courent égarées, et
-les animaux mugissent sous les débris. Chacun se hâte, prend la fuite,
-cherche un moyen de salut. La nuit est brillante comme le jour; le seau
-circule de main en main sur une longue ligne, et les pompes lancent des
-gerbes d'eau; l'aquilon arrive en mugissant et fouette la flamme
-pétillante; le feu éclate dans la moisson sèche, dans les parois du
-grenier, atteint les combles et s'élance vers le ciel, comme s'il voulait,
-terrible et puissant, entraîner la terre dans son essor impétueux. Privé
-d'espoir, l'homme cède à la force des dieux, et regarde, frappé de stupeur,
-son oeuvre s'abîmer. Consumé, dévasté, le lieu qu'il occupait est le
-domaine des aquilons, la terreur habite dans les ouvertures désertes des
-fenêtres, et les nuages du ciel planent sur les décombres.
-
-«L'homme jette encore un regard sur le tombeau de sa fortune, puis il prend
-le bâton de voyage. Quels que soient les désastres de l'incendie, une douce
-consolation lui est restée; il compte les têtes qui lui sont chères: ô
-bonheur! il ne lui en manque pas une.
-
-«La terre a reçu le métal, le moule est heureusement rempli; la cloche en
-sortira-t-elle assez parfaite pour récompenser notre art et notre labeur?
-Si la fonte n'avait pas réussi! si le moule s'était brisé! Hélas! pendant
-que nous espérons, peut-être le mal est-il déjà fait!
-
-«Nous confions l'oeuvre de nos mains aux entrailles du sol. Le laboureur
-leur confie ses semences, espérant qu'elles germeront pour son bien, selon
-les desseins du Ciel. Nous ensevelissons dans le sein de la terre des
-semences encore plus précieuses, espérant qu'elles se lèveront du cercueil
-pour une meilleure vie.
-
-«Dans la tour de l'église retentissent les sons de la cloche, les sons
-lugubres qui accompagnent le chant du tombeau, qui annoncent le passage du
-voyageur que l'on conduit à son dernier asile. Hélas! c'est une épouse
-chérie, c'est une mère fidèle que le démon des ténèbres arrache aux bras de
-son époux, aux tendres enfants qu'elle mit au monde avec bonheur, qu'elle
-nourrit sur son sein avec amour. Hélas! les doux liens sont à jamais
-brisés, car elle habite désormais la terre des ombres, celle qui fut la
-mère de famille. C'en est fait de sa direction assidue, de sa vigilante
-sollicitude, et désormais l'étrangère régnera sans amour à son foyer
-désert.
-
-«Pendant que la cloche se refroidit, reposons-nous de notre rude travail;
-que chacun de nous s'égaye comme l'oiseau sous la feuillée. Quand la
-lumière des étoiles brille, le jeune ouvrier, libre de tout souci, entend
-sonner l'heure de la joie; mais le maître n'a pas de repos.
-
-«À travers la forêt sauvage le voyageur presse gaiement le pas pour arriver
-à sa chère demeure. Les brebis bêlantes, les boeufs au large front, les
-génisses au poil luisant se dirigent en mugissant vers leur étable. Le
-chariot chargé de blé s'avance en vacillant. Sur les gerbes brille la
-guirlande de diverses couleurs, et les jeunes gens de la moisson courent à
-la danse. Le silence règne sur la place et dans les rues, les habitants de
-la maison se rassemblent autour de la lumière, et la porte de la ville
-roule sur ses gonds. La terre est _couverte_ d'un voile sombre; mais la
-nuit, qui tient éveillé le méchant, n'effraye pas le paisible bourgeois;
-car l'oeil de la justice est ouvert.
-
-«Ordre saint, enfant béni du Ciel, c'est toi qui formes de douces et libres
-unions; c'est toi qui as jeté les fondements des villes; c'est toi qui as
-fait sortir le sauvage farouche de ses forêts; c'est toi qui, pénétrant
-dans la demeure des hommes, leur donnes des moeurs paisibles et le bien le
-plus précieux, l'amour de la patrie.
-
-«Mille mains actives travaillent et se soutiennent dans un commun accord,
-et toutes les forces se déploient dans ce mouvement empressé. Le maître et
-le compagnon poursuivent leur oeuvre sous la sainte protection de la
-liberté. Chacun se réjouit de la place qu'il occupe et brave le dédain. Le
-travail est l'honneur du citoyen, la prospérité est la récompense du
-travail. Si le roi s'honore de sa dignité, nous nous honorons de notre
-travail.
-
-«Douce paix, heureuse union! restez, restez dans cette ville! Qu'il ne
-vienne jamais le jour où des hordes cruelles traverseraient cette vallée,
-où le ciel, que colore la riante pourpre du soir, refléterait les lueurs
-terribles de l'incendie des villes et des villages!
-
-«À présent, brisez le moule; il a rempli sa destination. Que le regard et
-le coeur se réjouissent à l'aspect de notre oeuvre heureusement achevée!
-Frappez! frappez avec le marteau jusqu'à ce que l'enveloppe éclate; pour
-que nous voyions notre cloche, il faut que le moule soit brisé en morceaux.
-
-«Le maître sait d'une main prudente et en temps opportun rompre
-l'enveloppe; mais malheur! quand le bronze embrasé éclate de lui-même et
-se répand en torrents de feu. Dans son aveugle fureur il s'élance avec le
-bruit de la foudre, déchire la terre qui l'entoure, et, pareil aux gueules
-de l'enfer, vomit la flamme dévorante. Là où règnent les forces
-inintelligentes et brutales, là l'oeuvre pure ne peut s'accomplir. Quand
-les peuples s'affranchissent d'eux-mêmes, le bien-être ne peut subsister.
-
-«Malheur! lorsqu'au milieu des villes l'étincelle a longtemps couvé;
-lorsque la foule, brisant ses chaînes, cherche pour elle-même un secours
-terrible! Alors la révolte, suspendue aux cordes de la cloche, la fait
-gémir dans l'air et change en instrument de violence un instrument de paix.
-
-«Liberté! égalité! voilà les mots qui retentissent. Le bourgeois paisible
-saisit ses armes; la multitude inonde les rues et les places, des bandes
-d'assassins errent de côté et d'autre. Les femmes deviennent des hyènes et
-se font un jeu de la terreur. De leurs dents de panthères elles déchirent
-le coeur palpitant d'un ennemi. Plus rien de sacré; tous les liens d'une
-réserve pudique sont rompus. Le bon cède la place au méchant, et les vices
-marchent en liberté. Le réveil du lion est dangereux, la dent du tigre est
-effrayante; mais ce qu'il y a de plus effrayant c'est l'homme dans son
-délire. Malheur à ceux qui prêtent à cet aveugle éternel la torche, la
-lumière du ciel! Elle ne l'éclaire pas, mais elle peut, entre ses mains,
-incendier les villes, ravager les campagnes.
-
-«Dieu a béni mon travail. Voyez! du milieu de l'enveloppe s'élève le métal,
-pur comme une étoile d'or. De son sommet jusqu'à sa base il reluit comme le
-soleil, et les armoiries bien dessinées attestent l'expérience du mouleur.
-Venez! venez, mes compagnons! formez le cercle! baptisons la cloche,
-donnons lui le nom de Concorde. Qu'elle ne rassemble la communauté que pour
-des réunions de paix et d'affection!
-
-«Qu'elle soit, par le maître qui l'a formée, consacrée à cette oeuvre
-pacifique. Élevée au-dessus de la vie terrestre, elle planera sous la voûte
-du ciel azuré. Elle se balancera près du tonnerre et près des astres. Sa
-voix sera une voix suprême, comme cette des planètes, qui, dans leur
-marche, louent le Créateur et règlent le cours de l'année. Que sa bouche
-d'airain ne soit occupée qu'aux choses graves et éternelles! Que le temps
-la touche à chaque heure dans son vol rapide! Que, sans coeur et sans
-compassion, elle prête sa voix au destin et annonce les vicissitudes de la
-vie! Qu'elle nous répète que rien ne dure en ce monde, que toute chose
-terrestre s'évanouit comme le son qu'elle fait entendre et qui bientôt
-expire!
-
-«Maintenant, arrachez avec les câbles la cloche de la fosse; qu'elle
-s'élève dans les airs, dans l'empire du son! Tirez! tirez! Elle s'émeut,
-elle s'ébranle; elle annonce la joie à cette ville. Que ses premiers
-accents soient des accents de paix.»
-
-
-XIV
-
-Le seul défaut d'un pareil poëme c'est d'être à la fois pensé, décrit et
-chanté. Le véritable enthousiasme ne pense pas, ne décrit pas; il chante.
-Mais, ce genre mixte une fois admis, le poëme de Schiller est digne de
-tinter éternellement dans l'oreille des hommes. Nous n'avons rien de pareil
-en France.
-
-Ce fut une de ses dernières oeuvres; il n'avait que quarante-sept ans, et
-il se laissait déjà atteindre par la mort. C'était une de ces organisations
-frêles et maladives qui ne résistent pas, comme celle de Goethe ou de
-Voltaire, organisations de chêne robuste, aux secousses de leur âme et aux
-secousses de la vie. Il écrivit sa profession de foi désormais
-philosophique en ces termes:
-
-«Heureux temps, jours célestes où, les yeux fermés, je suivais avec abandon
-le cours de la vie! Je me nourrissais de mes songes, et j'étais heureux;
-j'ai appris à penser, et je suis tenté de pleurer d'avoir vu le jour. On
-m'a enlevé la foi qui me donnait le calme; on m'a enseigné à dédaigner ce
-que j'adorais. Quand je voyais le peuple se rendre en foule à l'église,
-quand j'entendais les membres d'une nombreuse communion de croyants
-confondre leurs voix dans une même prière: Oui, me disais-je, elle est
-divine cette loi que les meilleurs des hommes professent, qui dompte
-l'esprit et console le coeur. La froide raison a éteint cet enthousiasme;
-il n'y a rien de véritablement sacré que la vérité et ce que la raison
-reconnaît comme vérité. Ma raison maintenant est le seul guide qui me reste
-pour me porter à Dieu, à la vertu, à l'éternité..... Toutes les
-perfections de la nature sont réunies en Dieu. _La nature est Dieu divisé à
-l'infini_ (profession de foi de son maître Goethe). Là où je découvre un
-corps, je pressens une intelligence; là où je remarque un mouvement, je
-devine une pensée motrice. Ce que nous nommons amour est le désir d'un
-bonheur hors de nous; l'amour est la boussole aimantée du monde
-intellectuel; c'est l'amour qui nous attire à Dieu. Si chaque homme aimait
-tous les hommes, il posséderait le monde entier!»
-
-C'est dans ces pensées qu'il expira peu de temps après, en serrant la main
-de sa femme, en bénissant son enfant, et regardant, comme J.-J. Rousseau,
-le soleil du soir jouer comme un crépuscule du jour éternel sur les rideaux
-de son lit.
-
-
-XV
-
-Goethe, ferme comme un bloc de marbre jusqu'à ses derniers moments, jouait
-encore comme un jeune homme avec les illusions et avec l'amour. Ses
-liaisons littéraires avec _Bettina d'Arnim_ ressemblent à une de ces
-aurores boréales de l'amour que les vieillards, dont l'imagination survit
-à l'âge, aiment à voir briller sur leur horizon quand le soleil de l'amour
-juvénile est déjà couché depuis longtemps dans leur ciel. Les amours de
-l'homme d'État célèbre allemand, M. de Gentz, pour la jeune et célèbre
-Fanny Elssler, sont comme une répétition, à peu de distance, des amours de
-Goethe et de Bettina: seulement M. de Gentz aimait du coeur, et Goethe
-n'aima jamais que de l'imagination. Il se plaisait à jouer le rôle d'un
-Anacréon allemand couronné de roses, et voulant mourir la coupe des
-illusions encore pleine à la main.
-
-Un mot sur cet épisode très-curieux de la vieillesse du grand homme.
-
-Nous n'avons pas connu nous-mêmes Bettina d'Arnim, mais nous avons connu sa
-fille, et, si l'on doit juger des charmes de physionomie, d'âme et d'esprit
-de la mère, par la figure de la fille, Bettina fut bien digne d'être l'Hébé
-de ce Jupiter mourant.
-
-Son nom de fille était Bettina Brentano; sa famille était italienne. Sa
-beauté portait l'empreinte du climat, son esprit avait la flamme de son
-ciel. Goethe, dans sa première adolescence, avait été épris de sa
-grand'mère, Sophie Laroche, femme illustre par ses talents littéraires en
-Allemagne.
-
-Cette jeune fille avait dans son imagination précoce un foyer
-d'enthousiasme qui demandait un aliment réel ou imaginaire; elle entendait
-souvent accuser la froideur et l'égoïsme de Goethe dans sa famille; elle se
-figura que Goethe n'était resté insensible que faute d'avoir rencontré dans
-sa longue vie une âme à la proportion de la sienne. Elle voulut le venger
-de l'injustice des hommes pour un homme plus grand que l'humanité. Elle ne
-connaissait de Goethe que ses oeuvres; elle s'en fit une image selon son
-coeur, et de cette image elle se fit une idole: l'adoration naquit dans son
-coeur de l'enthousiasme. Ces phénomènes de jeunes filles, répandant, comme
-Madeleine, leur urne de parfum sur les cheveux blancs d'un homme illustre,
-sont plus fréquents qu'on ne pense. Qui de nous ignore combien de jeunes
-coeurs se prodiguaient en pensée et jusqu'en amour à l'auteur de _René_ et
-d'_Atala_, descendant déjà l'autre côté de la vie? La beauté est la
-tentation de l'homme, la gloire est la séduction de la femme. À force de
-rêver de Goethe, la jeune Bettina finit par l'aimer. Il y a un âge où les
-songes ne s'évanouissent pas avec la nuit.
-
-
-XVI
-
-Une ombre tragique jetée tout à coup sur la jeunesse de Bettina accrut son
-amour en nourrissant sa mélancolie. Elle avait pour amie une femme poëte,
-Caroline de Gunderode, chanoinesse d'un des chapitres d'Allemagne.
-
-Caroline de Gunderode, ce Werther féminin, s'exalta jusqu'à la folie, et
-finit par se tuer par dégoût d'une vie prosaïque en contraste avec une âme
-de feu.
-
-Bettina resta seule, et se réfugia d'autant plus dans le sein de ce fantôme
-adoré qui portait pour elle le nom de Goethe. Elle alla à Weimar pour
-l'adorer de plus près; elle enivra le poëte, elle ne le fléchit pas. Goethe
-se souvint de son âge, et se contenta du feu et de l'encens, sans toucher
-au vase fragile d'où cet enivrement montait à lui.
-
-Cette réserve augmenta et fit durer l'amour dans l'âme de la jeune
-Italienne. Goethe plus sensible lui aurait paru un homme; il ne se montra
-qu'en divinité. Cet amour dura sept ans. Une correspondance assidue entre
-la jeune fille et le majestueux poëte nourrit ces deux imaginations de
-rêves brûlants d'un côté, tièdes de l'autre. Pendant ces délicieuses
-années, Bettina, après sept ans de culte, finit par se marier au comte
-d'Arnim, gentilhomme d'une illustre maison de la Prusse et poëte d'un nom
-déjà distingué dans son pays. Les rapports épistolaires entre Bettina
-d'Arnim et Goethe se détendirent et s'interrompirent même complétement de
-1814 à 1833; mais, peu de mois avant la mort de Goethe, Bettina vint se
-réconcilier avec son idole négligée et recevoir ses derniers regards et son
-dernier soupir.
-
-Quelque temps avant sa propre mort, Bettina publia elle-même cette
-correspondance amoureuse entre la jeune fille et le vieillard. Nous la
-possédons tout entière en deux volumes; cette correspondance étincelle plus
-qu'elle ne touche; c'est un feu éblouissant, mais c'est un feu d'artifice;
-une lettre d'Héloïse à Abélard contient plus de chaleur de passion que ces
-deux volumes de lettres entre Bettina et l'auteur de _Werther_. Une
-palpitation du coeur a plus de passion que mille élans d'imagination.
-Malheur aux amours chimériques! on les regarde, on ne les ressent pas. Une
-des lettres de M. de Gentz à Fanny Elssler attendrit plus que toute la
-correspondance de Goethe avec Bettina. On sent que l'homme d'État, quoique
-sénile, souffre et adore; sa sénilité même fait compatir à sa passion.
-Quant à Goethe, il joue; il charme, il n'émeut pas.
-
-Voici deux ou trois de ces lettres devenues un monument de l'Allemagne
-littéraire, un bas-relief du tombeau de Goethe.
-
-«Vous vous imaginez facilement, écrit Bettina à la mère de Goethe, dont
-elle avait fait sa confidente et son amie à Francfort pendant que son fils
-vivait et trônait à Weimar; vous vous imaginez facilement ce que je pense à
-l'heure solitaire où le crépuscule cède à la nuit, maintenant je l'ai
-vu!... (C'était après son voyage pour voir son idole à Weimar.) Maintenant
-je l'ai vu, je connais son sourire et le son de sa voix calme et pourtant
-vibrant d'amour, et ses exclamations qui résonnent comme un chant! Je sais
-comme il approuve ou comme il blâme ce qu'on dit dans le tumulte de la
-passion. L'année passée, quand je me trouvai inopinément avec lui, j'étais
-hors de moi; je voulus parler, mais la voix me manqua; il posa la main sur
-ma bouche et il me dit: «PARLE DES YEUX, JE COMPRENDS TOUT!» Et quand il
-s'aperçut que mes yeux étaient remplis de larmes, il les ferma et il
-ajouta: «DU CALME! DU CALME! C'EST CE QUI VOUS CONVIENT A TOUS DEUX.» Oui,
-chère mère, ce fut comme si la paix descendait sur moi! N'avais-je pas tout
-ce que j'avais uniquement désiré depuis plusieurs années? Ô vous, sa mère,
-je vous remercierai éternellement d'avoir mis au monde celui que j'aime!...
-
-«Il m'est impossible ici, sur les bords du Rhin, continue-t-elle, de ne pas
-vous écrire sur mon amie, la jeune Caroline Gunderode. Hier j'ai été
-visiter l'endroit où elle s'est tuée; les saules ont tellement grandi
-qu'ils couvrent la place. C'est ici, pensai-je, qu'elle erra désespérée et
-qu'elle enfonça le terrible fer dans sa poitrine. Ce projet l'avait occupée
-pendant bien des jours, et moi, qui lui étais si près du coeur, moi qui
-suis maintenant seule ici dans ce lieu fatal, je parcours ce même rivage,
-ne pensant qu'à mon bonheur!... Je lui fais des reproches d'avoir quitté
-cette belle terre. Elle s'est mal conduite à mon égard; elle s'est enfouie
-loin de moi, au moment où j'allais la faire participer à mon bonheur.
-
-«Elle était pleine de timidité, cette belle chanoinesse; elle s'effrayait
-d'avoir à réciter tout haut le _bénédicité_; elle me disait souvent qu'elle
-avait peur parce que son tour approchait de le prononcer devant les
-chanoinesses assemblées. Notre vie commune était belle; c'était l'époque à
-laquelle je commençais à avoir la conscience de moi-même. Ce fut elle qui
-vint me chercher à Offenbach; elle me prit par la main et me pria de venir
-la trouver à la ville. Plus tard nous nous voyions tous les jours; elle
-m'apprit à lire avec réflexion; elle voulait aussi m'enseigner l'histoire,
-mais elle s'aperçut bientôt que j'étais beaucoup trop occupée du présent
-pour que le passé eût le pouvoir de m'enchaîner pendant longtemps. Que
-j'aimais à aller la trouver! Je finis par ne plus pouvoir me passer d'elle
-pendant un seul jour. Je courais la voir tous les après-midi. Quand
-j'arrivais à la porte du chapitre, je regardais à travers le trou de la
-serrure jusqu'à ce qu'on m'eût ouvert. Son petit appartement était au
-rez-de-chaussée, donnant sur le jardin; un peuplier blanc était devant sa
-fenêtre; je grimpais dessus en lui faisant la lecture; à chaque chapitre je
-montais sur une branche plus élevée. Elle m'écoutait, appuyée à la fenêtre,
-et me disait de temps en temps: «Bettina, ne tombe pas!» Maintenant je vois
-combien j'étais heureuse alors, car tout, la moindre des choses même, s'est
-empreint en moi comme une jouissance. Ses traits étaient doux et mous comme
-ceux d'une blonde; pourtant elle avait des cheveux bruns, mais des yeux
-bleus abrités par de longs cils. Elle ne riait pas haut; c'était plutôt un
-doux roucoulement sourd, dans lequel la joie et la sérénité s'exprimaient
-parfaitement. Elle ne marchait pas, elle _glissait_; vous comprendrez ce
-que j'entends par ce mot. Sa robe semblait l'entourer de plis caressants;
-cela venait de la douceur de ses mouvements. Sa taille était élevée et pour
-ainsi dire trop coulante pour l'appeler élancée. Elle était timidement
-gracieuse et trop dépourvue de volonté pour avoir jamais cherché à se faire
-remarquer en société. Un jour qu'elle était chez le prince primat avec
-toutes les chanoinesses, portant le costume de son ordre, une robe à queue,
-un col blanc avec la croix d'ordonnance, quelqu'un fit la remarque qu'elle
-ressemblait à une apparition au milieu des autres dames, à un esprit qui
-allait s'évanouir dans l'air.
-
-«Elle me lisait ses poésies, et se réjouissait de mon approbation comme si
-j'avais été un grand public; c'est qu'aussi je témoignais un vif désir de
-les entendre: non pas que je comprisse ce que j'entendais; c'était plutôt
-pour moi un élément inconnu, et ses doux vers agissaient sur moi comme
-l'harmonie d'une langue étrangère qui vous flatte sans qu'on puisse la
-traduire. Nous lisions _Werther_, et nous discutions beaucoup sur le
-suicide. Elle disait toujours: «Beaucoup apprendre, beaucoup comprendre par
-l'esprit, et mourir jeune! Je ne veux pas voir la jeunesse m'abandonner.»
-
-Puis enfin s'adressant, après ce récit funèbre, à Goethe qui se refusait à
-nourrir sa passion d'un retour complet, Bettina s'écrie:
-
-«Ô toi qui lis ceci, tu n'as pas de manteau assez doux pour envelopper mon
-âme blessée! Tu ne me récompenseras jamais, tu ne m'attireras jamais sur
-ton coeur! Je le sais, je serai seule avec moi-même comme je me suis
-trouvée seule aujourd'hui sur le rivage où mourut Gunderode; seule sous
-les tristes saules où la mort frissonne encore, sur cette place où l'herbe
-ne croît plus; c'est là qu'elle a meurtri son beau corps! ô Jésus! Marie!!!
-
-«Toi, mon seigneur vivant! toi, génie flamboyant qui es au-dessus de moi,
-j'ai pleuré, non pas sur celle que j'ai perdue, non, j'ai pleuré sur moi
-avec moi-même. Il faut que je devienne froide et dure comme l'acier; je
-dois être impitoyable pour ce coeur passionné qui n'a pas, hélas! le droit
-de rien demander. Mais tu es doux, ô Goethe! tu me souris, et ta main
-fraîche me caresse et tempère l'ardeur de mes joues; cela doit me suffire!»
-
-
-XVII
-
-Bettina revient ici à la pensée de son amie Gunderode.
-
-«Lorsque je revins visiter sa tombe, j'y trouvai de pauvres gens qui
-cherchaient leurs vaches; je les suivis; ils devinèrent que je venais du
-tombeau de la dame; ils me dirent que Gunderode leur avait souvent parlé et
-fait l'aumône, et que chaque fois qu'ils passaient près de l'endroit fatal
-ils récitaient un _Pater_. Moi aussi j'ai prié son âme et pour son âme; je
-me suis fait purifier par la lumière de la lune, et je lui ai dit tout haut
-que je la désirais, que je regrettais ces heures où nous échangions ici-bas
-nos pensées, nos sentiments.
-
-«Un jour elle vint joyeusement à ma rencontre, et elle me dit: «Hier j'ai
-causé avec un médecin, et il m'a appris qu'il était très-facile de se
-tuer.» Elle entr'ouvrit sa robe et me montra une place sur son beau sein;
-ses yeux resplendissaient de joie. Je la regardai fixement; pour la
-première fois je me sentis mal à l'aise; je lui demandai: «Eh bien! que
-ferai-je quand tu seras morte?--Oh! répondit-elle, alors je te serai
-devenue indifférente; nous ne serons plus aussi liées; je me brouillerai
-d'abord avec toi!» Je me dirigeai vers la fenêtre pour cacher mes larmes et
-contenir les battements de mon coeur irrité; elle s'était mise à l'autre
-fenêtre et ne disait mot. Je la regardais de côté; ses yeux étaient levés
-vers le ciel, mais le regard en était brisé comme si tout leur feu s'était
-concentré à l'intérieur. Après l'avoir considérée pendant quelque temps, je
-ne pus me contenir: j'éclatai en sanglots, je me jetai à son cou, je la
-forçai à s'asseoir, je m'assis sur ses genoux, je répandis bien des
-larmes, je l'embrassai pour la première fois, j'ouvris sa robe et je baisai
-la place où elle avait appris à atteindre le coeur. Je la suppliai en
-pleurant amèrement d'avoir pitié de moi; je me jetai de nouveau à son cou,
-et je baisai ses mains froides et frissonnantes. Ses lèvres tremblaient;
-elle était roide et pâle comme la mort, et ne pouvait élever la voix; elle
-me dit tout bas: «Bettina, ne me brise pas le coeur!» Afin de ne pas lui
-faire de mal, je cherchai à surmonter ma douleur. Je me mis à sourire, à
-pleurer, à sangloter tout à la fois; mais sa frayeur augmenta; elle se
-coucha sur le canapé. Je m'efforçai alors de lui prouver que j'avais pris
-tout cela pour une plaisanterie.»
-
-
-XVIII
-
-Toute cette longue _passion_ de la chanoinesse Gunderode est décrit par son
-amie _Bettina_ en pages de _Werther_; on sent que le génie de Goethe a
-déteint sur ces jeunes amies.
-
-Goethe parut sensible à cet amour moitié naïf, moitié fantastique de la
-belle enthousiaste. Un sonnet de lui fait foi de cette émotion contenue,
-mais forte.
-
-«_La date du vendredi-saint_, dit-il dans ce sonnet, _était gravée en
-lettres de feu dans le coeur de Pétrarque_; dans mon coeur à moi c'est la
-date d'avril mil huit cent sept qu'on trouvera en traces profondes de feu,
-gravée par le jour où je t'ai connue!
-
-«Ce jour-là je commençai, non, je continuai à aimer celle qu'enfant je
-portais déjà dans mon coeur, etc.»
-
-La passion idéale de Bettina prend chaque jour des teintes plus chaudes
-dans sa correspondance.
-
-«J'ai dû partir après un dernier embrassement, moi qui croyais rester
-éternellement suspendue à ton cou. La maison que tu habites avait disparu
-déjà dans le lointain; je me rappelais tout alors: comment, la nuit, tu
-t'étais promené avec moi dans le jardin; comment tu souriais quand je
-t'expliquais les formes fantastiques des nuages et mes beaux rêves; comment
-tu écoutais avec moi le murmure des feuilles au vent de la nuit.»
-
-On croit véritablement entendre les confidences de _Daïamanti_ au dieu son
-amant, dans une scène des drames indiens; l'imagination allemande est
-teinte des eaux du Gange.
-
-«Tu m'as aimée, je le sais; quand tu me conduisais par la main, je l'ai
-senti à ton haleine, au son de ta voix; oui, j'ai senti à quelque chose,
-comment dirai-je? qui m'enveloppait, qui respirait autour de moi, que tu me
-recevais dans l'intimité de la pensée. Qui m'enlèvera ce souvenir? J'ai
-éprouvé un grand calme. Qu'est-ce que cela veut dire: _s'endormir dans le
-Seigneur?_ Je sais maintenant ce que c'est... Il a fait cette nuit un
-terrible ouragan; je suis sortie pour voir le soleil qui réparait tout. Ô
-cher ami! quelle joie de savourer la brume du matin, de respirer le frais
-du vent qui s'apaise, le parfum des plantes qui pénètre la poitrine et
-monte à la tête, de sentir battre ses tempes et rougir ses joues, et de
-secouer les gouttes de rosée de ses cheveux!... Je me reposai sur le tronc
-d'un arbre à demi renversé pendant la nuit. Sous ses branches touffues je
-découvris une multitude de nids d'oiseaux; il y avait une famille de
-petites mésanges à tête noire et à gorge blanche; elles étaient sept dans
-le même nid; puis des pinsons et des chardonnerets; les pères et les mères
-volaient sur ma tête, cherchant à donner la becquée à leurs petits. Ah!
-pourvu qu'ils parviennent à les élever dans cette situation critique! Si un
-de ces petits oiseaux, précipités du nid par terre, et suspendus au-dessus
-d'un ruisseau rapide, allait y tomber, il se noierait infailliblement à
-l'instant même! Pour comble de malheur, tous les nids pendent de travers.
-Puis, si tu avais vu la vie, le mouvement de ces milliers d'abeilles et de
-mouches qui bourdonnaient autour de moi! En vérité, il n'y a pas de marché
-si populeux et si animé; tout le monde semblait fort bien s'y reconnaître;
-chacun allait chercher sous les fleurs une petite auberge où se retirer,
-puis on en ressortait; on rencontrait le voisin; on passait les uns à côté
-des autres en bourdonnant, comme si on eût voulu se dire où se trouve la
-bonne bière. Mais voilà longtemps que je bavarde sur ce tilleul, et
-pourtant je n'ai pas encore fini. Le tronc tient encore à la racine. Je
-considérai la partie de l'arbre qui est restée, condamnée maintenant à
-traîner l'autre moitié de sa vie par terre, et je pensais qu'elle mourrait
-cet automne. Cher Goethe! je suis enfermée dans mon amour pour toi comme
-dans une cabane solitaire; ma vie se passe à t'attendre!...»
-
-Goethe répond par des sonnets froids et compassés comme des politesses
-allemandes à ces rêves de jeune coeur. Le rêve se poursuit aussi coloré et
-aussi tendre pendant deux volumes. Les billets de Goethe en réponse à ce
-torrent de passion idéale sont de la neige sur des fleurs d'avril.
-
-
-XIX
-
-C'est dans cette naïve et amusante correspondance avec Bettina et avec
-d'autres jeunes enthousiastes de son génie que Goethe laissait décliner son
-heureuse vie. La vie se retirait peu à peu de lui comme le rayon du soir,
-dans la galerie du Vatican, se retire d'abord des pieds, puis du buste,
-puis de la tête de l'Apollon de marbre, rougi par les roses des plus hautes
-clartés du soleil couchant.
-
-Impassible jusqu'au dernier moment comme un dieu de marbre, il expira en
-contemplant avec ravissement le soleil, et en demandant _de la lumière,
-plus de lumière encore_! Weimar ne le pleura pas comme un mortel, mais lui
-fit une apothéose comme à un immortel.
-
-On lui a beaucoup reproché, faute de le comprendre, de n'avoir pas été
-assez homme par la sensibilité qui fait aimer davantage Schiller. Il est
-beau d'être un homme, il est plus beau peut-être d'être plus qu'un homme.
-La prétendue impassibilité de Goethe n'est que sa supériorité; certes, on
-ne peut soupçonner l'auteur de _Werther_, de _Charlotte_, de _Mignon_, de
-_Marguerite_, de n'avoir pas eu dans l'âme toutes les puissances, et même
-les plus délicates, de sentir, d'aimer, de souffrir; celui qui fait pleurer
-ne fait que prêter ses propres larmes à ceux qui le lisent; il en a donc
-lui-même une source chaude, amère et abondante dans son propre coeur.
-
-Mais la faculté de sentir, d'aimer, de souffrir, qui est la plus belle des
-facultés du coeur, n'est pas la plus forte des qualités de l'esprit: la
-preuve en est que la plus simple des femmes sent, aime et pleure; mais le
-génie seul pense et plane au-dessus de ses propres impressions pour les
-contempler et pour les juger avec la sublime impassibilité d'un dieu. Cette
-divine impassibilité du grand artiste, qui se sépare pour ainsi dire en
-deux êtres, l'être sentant et l'être impassible, est supérieure à la
-sensibilité vulgaire, car elle l'élève au-dessus de la région des
-sensations jusqu'à la région de la pure intellectualité.
-
-C'est à cette hauteur que l'homme cesse pour ainsi dire d'être homme pour
-devenir artiste. L'homme souffre encore en lui, mais l'artiste ne souffre
-plus, semblable au martyr qui jouit dans sa foi pendant qu'il gémit dans
-son corps.
-
-Le grand artiste se dissèque intrépidement lui-même pour peindre, pour
-sculpter ou chanter les palpitations les plus douloureuses de ses fibres
-sans les sentir pendant qu'il les dénude à tous les yeux. C'est ce qui
-constitue précisément le beau dans l'art, c'est ce qui fait que le
-pathétique le plus tragique ne dégénère jamais en torture ou en grimace
-dans l'oeuvre des véritables artistes souverains. C'est ce qui fait que,
-dans les ouvrages en marbre ou en vers qui nous restent de l'antiquité, la
-statue ou le personnage dramatique reste toujours beau, même sous les
-tortures de la douleur physique ou de la douleur morale. C'est ce qui fait
-que le Laocoon expire avec beauté sous les noeuds et sous les morsures du
-serpent; que Niobé meurt belle sur les cadavres de ses enfants percés par
-les traits du dieu de l'arc; que le Christ de Michel-Ange rayonne sur la
-croix d'une divinité morale pendant que les clous transpercent ses mains
-et ses pieds; son sang ruisselle de ses blessures, mais son âme ne sent que
-la sainte beauté de son sacrifice.
-
-Conserver la beauté dans la douleur, ne dégrader jamais l'homme
-intellectuel par le déchirement de ses sensations, montrer toujours
-l'intelligence impassible survivant au coeur torturé, voilà le comble de
-l'art antique, voilà la loi du beau; c'est cette loi du beau dans l'art que
-quelques grands artistes de notre époque ont voulu nier et renverser en
-cherchant l'expression dans la seule vérité imitative, en peignant le laid
-avec autant de recherche que le beau, et en inventant ce paradoxe
-artistique et littéraire qu'ils ont appelé _l'art pour l'art_! Notre
-théorie, à nous, comme la théorie des anciens, _c'est l'art pour le beau_;
-c'était la théorie d'Homère, la théorie de Platon, la théorie de Virgile,
-de Cicéron, celle de Milton, de Corneille, de Racine, de Voltaire, du
-Tasse, de Pétrarque, de Byron, de Chateaubriand, d'Hugo, dans les premières
-splendeurs matinales de leurs beaux génies. La théorie du laid est la
-parodie de la nature; la théorie de l'art pour l'art ravale l'art en ne lui
-donnant pour objet que lui-même. Qu'est-ce que l'art si vous le séparez du
-bon et du beau? C'est un jeu d'esprit au lieu de la plus sainte aspiration
-de l'âme, un matérialisme de mots au lieu du divin spiritualisme des
-pensées.
-
-Telle était aussi la pensée de Goethe: c'était l'idolâtrie du beau. Élever
-l'homme au beau, c'était, selon lui, élever l'homme à la vertu.
-
-Voilà pourquoi il se tenait soigneusement lui-même très-haut, loin de
-terre, au-dessus de sa propre sensibilité, comme sur un isoloir de toute
-chose humaine, dans la région supérieure de la sublime indifférence. Voilà
-pourquoi il fut accusé d'insensibilité et de personnalité dans sa vie. Mais
-voilà pourquoi aussi il se soutint toujours, pendant sa longue et heureuse
-vie, dans cette philosophie de calme et de lucidité qui caractérise son
-génie.
-
-
-XX
-
-S'il est permis de comparer la littérature et la politique, Goethe rappela
-à ce point de vue un homme supérieur auquel les moralistes peuvent refuser
-leur estime, mais auquel les historiens observateurs et philosophes ne
-pourraient contester l'admiration: le prince de Talleyrand. Le prince de
-Talleyrand fut en France dans ces derniers temps le Goethe de la politique;
-Goethe fut le prince de Talleyrand de l'Allemagne en littérature; tous les
-deux très-supérieurs au vulgaire, très-dédaigneux des événements, peu
-soucieux de ces doctrines soi-disant immuables que les partis appellent des
-principes et que l'histoire appelle des circonstances. Ils n'avaient foi
-l'un qu'à la nature, l'autre qu'aux faits. Tous les deux aussi, voyant les
-idées et les hommes du haut de leurs dédains pour les engouements
-passagers, pour les erreurs et pour les passions de la foule, ils
-dominaient d'autant plus l'humanité qu'ils la méprisaient davantage. Le
-mépris est une mauvaise puissance, mais c'est une puissance réelle sur les
-hommes; cela prouve qu'on ne partage pas leurs petitesses, leurs
-enthousiasmes et leurs versatilités. Ce mépris est la base de
-l'indifférence philosophique ou politique; cette indifférence laisse à la
-sensibilité son calme, à l'esprit son sang-froid et sa clarté. Ce mépris
-même est une grandeur de l'intelligence. Ces hommes ne sont jamais dévoués,
-mais ils sont habiles. Si c'est dans l'ordre philosophique et littéraire,
-comme Goethe ils conservent leur indépendance de pensée et leur originalité
-de conception à travers toutes les vagues passagères de la médiocrité
-subalterne et toutes les aberrations du mauvais goût; si c'est dans l'ordre
-politique, comme le prince Talleyrand ils conservent et grandissent leur
-haute influence à travers tous les événements secondaires et tous les
-écroulements du siècle; ils se servent des vagues pour exhausser, pour
-gouverner leur navire au lieu de s'y noyer avec l'équipage. Hommes dont le
-temps se moque quelquefois faute de les comprendre, mais qui se moquent du
-temps; ils vivent à part des sottises et des vertus vulgaires; solitaires
-de l'esprit, l'avenir les remarque d'autant plus qu'ils lui apparaissent
-plus isolés dans leur majestueux égoïsme.
-
-Tel fut Goethe, homme aussi peu compris en Allemagne que M. de Talleyrand
-est encore peu compris en France: grands par leur souverain mépris pour les
-axiomes de la politique populaire ou pour les médiocrités de l'esprit
-humain. Cela ne veut pas dire que ces hommes fussent pervers, cela veut
-dire qu'ils étaient supérieurs. Hélas! quand on a beaucoup vécu, beaucoup
-pratiqué les idées, les passions, les rois, les peuples, le dédain superbe
-et tranquille n'est-il pas la dernière forme de la sagesse humaine?
-Remarquez que nous ne disons pas de la vertu.
-
-
-XXI
-
-La mort de Schiller, de Goethe, du grand Frédéric, de Klopstock, de Herder,
-de Wieland, de Kant et de leurs contemporains les plus rapprochés par
-l'âge, tels que les Stolberg, les Guillaume de Humboldt, les Schlegel, les
-Jacob, etc., etc., laissa l'Allemagne littéraire et philosophique vide,
-froide et inanimée comme une terre épuisée qui a perdu sa vigueur et qui a
-besoin de renouveler sa séve par le temps avant de produire de nouvelles
-moissons de grands hommes. Le génie a ses saisons comme la nature; après la
-récolte, la stérilité.
-
-Ce phénomène d'une stérilité relative après des époques de merveilleuse
-fécondité n'est pas seulement spécial à l'Allemagne après la clôture du
-dix-huitième siècle, il est remarquable dans toute l'Europe. Voyez
-l'Angleterre; après que Chatham, le second Pitt, Gibbon, Fox, Canning,
-Byron, Walter Scott, eurent disparu, sa littérature, à l'exception du
-roman, de l'histoire et de l'éloquence, languit; sa tribune même, cette
-littérature de la liberté, s'affaisse. L'Angleterre a oublié sa grande
-parole, l'Italie a perdu sa grande poésie, l'Espagne sa grande gaieté
-comique; la France elle-même se sent, malgré les jactances de sa jeunesse
-littéraire, dans une sorte de décadence orgueilleuse qui l'attriste
-elle-même. Son printemps ne vaut pas les hivers que nous avons traversés et
-qui ont blanchi nos fronts. Nous avons vu les Staël, les de Maistre, les
-Chateaubriand, les Villemain, les Cousin, les Bonald, les Lamennais, les
-Hugo, les Balzac, et leurs égaux et leurs émules dans tous les genres. Les
-grands écrivains, les grands orateurs, les grands philosophes, les grands
-poëtes, les grands critiques, où sont-ils? Dans la tombe ou dans le
-silence. _Les dieux s'en vont_, mais les moqueurs restent; la littérature
-du sarcasme remplace la littérature du génie. C'est un mauvais signe quand
-l'esprit humain se moque de lui-même; la dérision est le sacrilége de
-l'enthousiasme. Dieu frappe de stérilité ceux qui rient de ses dons.
-
-C'est un Anglais, lord Byron, qui a commencé cette décadence morale par
-_Don Juan_; c'est un Allemand, le poëte satirique Heyne, mort récemment à
-Paris, qui a aggravé le sacrilége par une série de facéties en vers et en
-prose qui sont les libelles du génie contre le génie; c'est le charmant
-fantaisiste de la poésie en France, _A. de Musset_, qui a tantôt raillé,
-tantôt adoré l'enthousiasme et l'amour, tantôt mené à la bacchanale ces
-deux chastes divinités des vrais adorateurs du vrai beau. Ces trois hommes
-ont eu des imitateurs trop tentés par les succès faciles du ricanement
-spirituel; ils règnent aujourd'hui sur la jeunesse au coeur léger; ils la
-mènent en chantant et en titubant, comme des ménétriers ivres dès le matin,
-aux fêtes d'un carnaval éternel de l'esprit. Je ne veux pas les nommer,
-leurs oeuvres les nomment; ils s'annonçaient, avec la jactance de
-l'orgueil, comme les régénérateurs de la littérature française; le monde
-intellectuel semblait n'avoir pas existé avant eux; ils ne se
-reconnaissaient ni antécédents, ni modèles, ni ancêtres, ni égaux dans le
-monde de l'esprit. Cette impertinence envers le génie des siècles passés
-leur a porté malheur, la nature a répondu à leur défi par l'impuissance;
-qu'ont-ils produit et que produisent-ils, depuis dix ans, que des sarcasmes
-et des bulles de savon? Ils sont à l'art divin de la pensée ce que les
-parodistes de nos petits théâtres sont aux chefs-d'oeuvre de la scène, ce
-que les grotesques des ballets italiens sont aux statues de Phidias ou aux
-grâces chastes de la Vénus antique. Nous tournons au grotesque; c'est le
-symptôme le plus certain de la décadence de l'art. Il n'y a plus de
-jeunesse, comment y aurait-il une maturité féconde? Il n'y a plus de
-printemps, comment y aurait-il un été?
-
-
-XXII
-
-Cette lacune actuelle de génie en Allemagne est-elle définitive? Cette
-grande époque des Goethe, des Klopstock, des Schiller, est-elle l'apogée de
-la grande littérature allemande? Nous sommes loin de le penser, sans doute;
-nous ne pensons pas non plus que la nature produise souvent, et même
-produise deux fois un homme supérieur en puissance de tête à Goethe. On ne
-monte pas plus haut que certaines pages extatiques de _Faust_: plus haut,
-l'air raréfié ne porte plus l'homme; mais il y a de grandes raisons de
-penser que, si la nature n'enfante pas souvent une individualité poétique
-de la force de Goethe, la littérature allemande dans son ensemble
-retrouvera une période de splendeur égale à la période qui porte le nom de
-Goethe. Nos motifs pour penser ainsi son ceux-ci:
-
-L'Allemagne est encore en grande partie une terre vierge, et, par
-conséquent, susceptible d'une culture littéraire qui produira des fruits
-inconnus. Le caractère éminemment pensif de cette race germanique lui donne
-le temps de mûrir ses idées; elle est lente comme les siècles et patiente
-comme le temps; jamais cette race pensive et même rêveuse n'a été assimilée
-aux idées et aux langues de ces races grecques et latines comme l'Italie,
-l'Espagne, le Portugal et nous, qui dérivons d'Athènes ou de Rome;
-l'Allemagne dérive de l'Inde et du Gange; elle parle une langue consommée,
-savante, circonlocutoire, mais d'une construction et d'une richesse qui la
-rendent propre à exprimer toutes les images et toutes les idéalités de la
-poésie ou de la métaphysique. La philosophie du monde futur couve là dans
-son berceau; il en sortira quelque Platon.
-
-Quant à l'histoire, à l'éloquence, au drame, qui demandent un langage clair
-comme le fait, évident comme le regard, rapide et foudroyant comme le coup
-du verbe humain sur l'âme, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, le
-Portugal paraissent plus aptes à ces trois fonctions de la parole que
-l'Allemagne. Mais la poésie méditative, la poésie épique, la poésie
-lyrique, la théologie mystique ont un instrument mieux façonné à leurs
-usages dans l'allemand. Novalis, Goethe, Klopstock, l'ont déjà
-merveilleusement démontré, d'autres viendront qui le démontreront mieux
-encore.
-
-La primauté littéraire fait lentement le tour du monde comme la primauté
-politique. Le génie des lettres a ses vicissitudes comme l'épée. Cette
-primauté passe des Indes en Égypte, de l'Égypte en Grèce, de la Grèce en
-Arabie, de Bagdad en Perse, de la Perse et de l'Orient des califes dans la
-grande Grèce d'Italie; de la grande Grèce d'Italie, illuminée par
-Pythagore, à Rome; de Rome à Florence et à Ferrare, de Florence et de
-Ferrare en Espagne, en France, en Angleterre, où elle fleurit aujourd'hui.
-Il ne manque à cet avénement de la langue allemande qu'une chose, l'unité
-nationale de ces quarante millions d'hommes qui parlent et qui écrivent la
-langue de Goethe et de Kant. L'absence de cette unité politique, qui rend
-l'Italie impropre jusqu'à présent à conquérir et à garder la possession
-d'elle-même, rend l'Allemagne impropre à conquérir une primauté littéraire.
-Le génie allemand est individuel et non national. Il n'y a pas une
-Allemagne, il y en a dix. La gloire littéraire, ce stimulant du génie, y
-est démembrée comme le territoire; chaque capitale y a son foyer, ses
-talents, mais il n'y existe pas un foyer _commun_.
-
-On déclame beaucoup en France depuis quelques années contre la
-centralisation. Je ne voudrais que deux exemples sous nos yeux pour
-combattre par les faits ce paradoxe en vogue de nos jours. Ces deux
-exemples sont l'Italie en politique, l'Allemagne en littérature. Que
-manque-t-il à l'Italie pour devenir indépendante et pour rester libre? Une
-seule capitale souveraine au lieu des sept ou huit capitales secondaires
-qui se disputent le rang de centre italien. Que manque-t-il à l'Allemagne
-pour régner à son tour par les lettres sur l'esprit européen? Une seule
-capitale où viennent briller et rayonner les grands talents épars dont ses
-diverses capitales sont pleines. Malheur aux peuples à plusieurs têtes! Il
-y a du feu, il n'y a point de foyer.
-
-Cependant cette décentralisation, fatale jusqu'ici à l'Italie, nuisible à
-l'Allemagne, n'empêche pas le génie germanique d'influer puissamment depuis
-quelques années sur la littérature nouvelle de l'Europe dans ce que l'on
-appelle romantisme, c'est-à-dire dans cette tendance heureusement novatrice
-du génie français, italien, britannique, à sortir de la servile imitation
-des anciens; à émanciper nos langues en tutelle, et à les rendre enfin
-originales et libres comme la pensée spontanée du monde moderne; dans le
-romantisme il y a une propension évidente à germaniser la littérature
-moderne. Plus nous nous éloignons des Grecs et des Latins, plus nous nous
-rapprochons de l'Allemagne, fille de l'Inde; on dirait que le génie
-littéraire veut aussi faire le tour du monde comme le fil électrique, et
-revenir à cet Orient d'où tout est parti. La science des langues
-orientales, dans lesquelles les Allemands ont été nos précurseurs et nos
-maîtres, développe de plus en plus chez nous cet attrait vers l'Orient; que
-sera-ce quand nos communications qui s'ouvrent seulement avec la Chine,
-cette école lettrée de quatre cents millions d'hommes, nous auront initiés
-dans la philosophie et dans la littérature de ce mystérieux sanctuaire du
-dernier Orient? L'histoire est le grand révélateur du monde pensant; les
-révélations d'idées vont sortir en foule des langues primitives que nous
-allons lire et écouter dans ces régions de la première civilisation
-humaine. Ce sera la gloire de l'Allemagne de nous y avoir introduits par sa
-langue toute pleine des témoignages étymologiques de sa filiation
-orientale. De cette reconnaissance de l'Occident avec l'Orient par
-l'Allemagne, un grand prodige s'opérera dans l'univers intellectuel:
-l'identité des idées retrouvée par l'identité des langues. Les fils
-dépaysés reconnaîtront leurs ancêtres; les philosophies, dépouillées des
-vêtements divers qui les déguisent, s'embrasseront au grand jour de la
-science dans l'unité des langues, témoignage de l'unité des idées.
-
-Les fils de nos fils verront ces merveilles; il n'y aura plus ni Orient ni
-Occident intellectuels; il n'y aura qu'une littérature, comme il n'y a
-qu'une humanité. L'homme est sorti par l'ignorance d'un état plus parfait
-qu'on a appelé un Éden, il y rentrera par la science. L'Allemagne aura été
-un de ses guides vers cette glorieuse rapatriation des esprits.
-
- LAMARTINE.
-
-
-
-
-XLIIe ENTRETIEN.
-
-VIE ET OEUVRES
-
-DU COMTE DE MAISTRE.
-
-
-I
-
-_Virgilium vidi tantum_; ce qui veut dire ici: J'ai connu personnellement
-ce grand écrivain qu'on nomme le comte de Maistre; je l'ai connu homme, et
-je l'ai vu passer prophète. C'est un grand avantage pour parler d'un
-écrivain que d'avoir vécu dans sa familiarité, car il y a toujours beaucoup
-de l'homme dans l'auteur. Vos portraits du comte de Maistre sont des
-portraits d'imagination; le mien est un portrait d'après nature.
-
-Je vous disais donc que je l'avais connu homme, et que je l'avais vu avec
-le temps passer prophète. C'est un étrange phénomène que cette
-transformation, avec l'aide du temps, d'un homme de style, d'un homme
-d'esprit ou d'un homme de génie, en prophète, par les enfants de ceux qui
-l'ont connu simple mortel comme vous et moi.
-
-Voici comment ce phénomène s'opère.
-
-Un écrivain remarquable, original, téméraire de vérité et de paradoxe,
-surgit dans un coin du monde. Il faut que ce soit loin de Paris, à cause du
-prestige de la distance, du _major e longinquo reverentia_: le lointain
-donne à tout de la majesté. Et puis, si cet écrivain surgissait à Paris,
-l'envie le dénigrerait à sa naissance et l'étoufferait longtemps dans son
-berceau; il aurait à subir, comme nous tous, la comparaison avec d'autres
-hommes égaux ou supérieurs à lui; il serait mesuré à la toise de la jalouse
-médiocrité; on ne lui rendrait sa véritable taille qu'à sa mort, quand il
-faudrait mesurer son cercueil à sa stature. Il faut donc que cet écrivain
-prédestiné à devenir prophète naisse et vive dans l'éloignement; il faut de
-plus qu'il naisse et qu'il vive dans un temps de grande dissension de
-l'esprit humain, époque où chaque parti a besoin de champions éclatants
-pour embrasser, fortifier, diviniser sa cause.
-
-Ces deux conditions admises, c'est-à-dire la distance et l'esprit de parti,
-qu'arrive-t-il?
-
-Le grand homme inconnu écrit ou pérore dans son coin du monde; pendant
-qu'il vit on fait peu d'attention à lui; on ne le regarde que comme une
-curiosité littéraire; ses volumes s'entassent sans beaucoup de bruit les
-uns sur les autres; quelques esprits éminents et cosmopolites s'aperçoivent
-seuls qu'il y a quelque part on ne sait quelle voix qui rend des oracles
-dans la solitude. Ces oracles sont d'autant plus recueillis dans l'élite
-qu'ils se répandent moins dans la foule. L'auteur de ces oracles meurt sans
-avoir atteint la grande célébrité européenne; un silence de quelques années
-se fait sur sa tombe; mais tout à coup un des deux partis d'idées en lutte
-dans le monde intellectuel, religieux, politique, éprouve le besoin de
-confondre, d'éblouir, de foudroyer le parti contraire par l'éclat d'un
-génie solidaire qui lui prête un style, des armes, des idées et de l'audace
-contre ses adversaires. On exhume les livres du mort récent de la poussière
-où ils dormaient, on les réimprime, on les exalte, on fait un bruit immense
-autour de son nom.
-
-Le parti opposé crie au scandale, lit ces livres, y cherche et y trouve
-des excès d'esprit et des paradoxes qui vont jusqu'aux défis du bon sens et
-jusqu'à la justification du supplice comme argument de controverse. Le
-parti du grand inconnu s'irrite de cette contradiction; il s'acharne à
-l'admiration, il adopte jusqu'aux excentricités de son auteur favori, il
-prend à la lettre jusqu'à ses plaisanteries et à ses sarcasmes pour en
-faire des articles de foi, il divinise sa nouvelle école, il en fait un
-saint. Le parti adverse en fait un fou ou un scélérat. Le nom longtemps
-inconnu est lancé et relancé à la tête des combattants; criblé tour à tour
-d'auréoles ou d'invectives, ce nom se répand dans le combat; les livres se
-popularisent dans la dispute; l'un y cherche des ridicules, l'autre des
-oracles; tout le monde y découvre un prodigieux style et une forte vertu.
-
-La génération suivante croit que cet homme dont on parle avec tant de haine
-ou tant d'amour était quelque géant d'un autre âge dépassant la taille
-humaine. Un grand respect la saisit, un grand prestige la subjugue; les
-phrases de l'écrivain font texte, ses opinions font loi, ses rêveries mêmes
-font miracle pour ses fidèles; et voilà l'homme prophète.
-
-
-II
-
-C'est ainsi que le comte de Maistre nous apparaît aujourd'hui, à
-trente-sept ans de distance du temps où nous nous promenions ensemble sous
-les châtaigniers de la vallée de Chambéry, lui me récitant ses vers sur le
-_Caucase_ et sur le _Phâse_, deux excellentes rimes pour un vieux poëte
-revenant de Russie, moi lui récitant les premières stances des
-_Méditations_, sans penser qu'un jour il serait divinisé et moi lapidé pour
-de la prose ou pour des vers. Ô plaisante vicissitude des choses humaines
-qui s'amuse à faire jouer aux hommes les rôles les plus inattendus de tous
-et d'eux-mêmes! Voilà un jeune homme et un vieillard qui se donnent la main
-en jouant du bout du pied avec les cailloux polis du torrent desséché de
-l'_Aisse_ dans le bassin de Chambéry, et qui causent nonchalamment après
-dîner de choses et d'autres, comme deux voyageurs en attendant le départ
-sur le banc de l'hôtellerie; et à trente-sept ans de là le vieillard sera
-devenu prophète, et le jeune homme, après avoir été arbitre momentané
-presque du monde, jugera le vieillard pour gagner sa vie, en intéressant
-ses lecteurs dans un entretien littéraire! Étonnez-vous donc des
-volte-faces de la destinée, et respectez donc quelque chose après cela!
-
-Eh bien! dès cette époque je respectais beaucoup l'éloquent et le
-majestueux vieillard avec lequel je m'entretenais au bord du ruisseau ou à
-table, sans soupçonner cependant que je causais avec un demi-dieu. Je vous
-ferai son portrait physique comme s'il était là sous ma plume, mais
-laissez-moi vous transcrire avant le cadre de ce portrait, aussi original
-et aussi pittoresque que la figure. Ce que je vous peins là, je l'ai vu.
-
-
-III
-
-On a fait un grand seigneur féodal du comte de Maistre. Ce n'est pas cela;
-c'était un simple gentilhomme savoyard de peu de fortune et sans
-illustration jusqu'à lui.
-
-C'est une existence bien naïve et bien pastorale que celle du gentilhomme
-campagnard des vallées de Savoie, et surtout de la vallée véritablement
-arcadienne de Chambéry. Qui peut, après Jean-Jacques Rousseau et
-Chateaubriand, essayer de décrire cette oasis de lumière, d'ombre, de
-prairies en pente, de châtaigniers en groupes, de chaumières éparses, de
-lacs encaissés et dormants dans le demi-jour, sous l'abri majestueux des
-montagnes dentelées de sapins et de neige? Mais on peut décrire la vie du
-gentilhomme savoyard de ces vallées quand on a eu, comme moi, le hasard et
-le bonheur de vivre avec eux et de leur vie dans sa jeunesse.
-
-Sur le penchant le plus incliné vers le torrent ou vers le lac qui forme le
-lit de ces vallées; sur quelque colline arrondie et grasse de gazon; au
-sommet d'un petit promontoire avancé vers les eaux et qui y laisse pendre
-et tremper les branches de ses châtaigniers; au bord d'une grève exposée au
-soleil du levant ou du midi et où brille de loin une marge de sable fin
-lavé d'écume; dans le creux d'une anse, au sommet d'un monticule boisé,
-semblable à une île sur un océan de roseaux, on voit luire au soleil un
-petit nombre de maisons à toits aigus et bleuâtres, couverts d'ardoises,
-sur lesquels des nuées de pigeons blancs en repos sèchent leurs plumes et
-becquettent le grain volé dans la cour.
-
-Ces maisons, en général carrées et basses, n'ont rien qui les distingue
-trop des maisons de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui
-flanquent les angles, et qui ressemblent plus à des colombiers qu'à des
-bastions. Elles sont bordées d'un côté de quelques petites terrasses en
-étages qui dominent la plaine ou les eaux; de larges figuiers y étendent
-leurs branches, qui ont la contorsion et la couleur de grosses couleuvres
-endormies. De l'autre côté, une basse-cour entourée de métairies et
-d'étables couvertes en chaume sert de portique à la maison. Au-dessus et
-au-dessous, un bois de châtaigniers, des groupes de noyers, une vigne
-presque inculte rampant sur le grès, un champ de maïs aux régimes d'or, un
-autre de froment, de blé noir ou de raves, enfin une prairie marécageuse
-tachetée de la verdure suspecte des joncs, forment tout le domaine, et avec
-le domaine tout le patrimoine de la famille. Il faut y ajouter une maison
-noire de vétusté et d'abandon, meublée de meubles antiques, dans quelque
-rue sombre et serpentante de Chambéry, à l'ombre des rampes aristocratiques
-qui montent au château du gouverneur de Savoie.
-
-
-IV
-
-Là vivent, de leurs récoltes en nature, que leurs boeufs et leurs mules
-transportent pendant les derniers jours d'automne à la ville, un certain
-nombre de familles qu'on appelle, les unes par authenticité, les autres par
-courtoisie, la noblesse de Savoie. Leurs titres sont leur uniforme et leur
-épée consacrée héréditairement au service militaire de la maison de Savoie.
-Ces familles ont, en général, cinq ou six enfants par génération. Les fils
-entrent, les uns dans la magistrature de Chambéry et deviennent sénateurs
-du sénat de Savoie, comme fit le comte de Maistre; les autres entrent dans
-l'Église, et ils deviennent évêques de quelque diocèse plus ou moins
-éloigné, de Sardaigne, de Piémont, de Maurienne ou de Tarantaise; les
-autres entrent dans l'armée, et ils deviennent de valeureux officiers, et
-quelquefois des lieutenants-colonels ou des colonels dans la brigade de
-Savoie, composée de trois à quatre mille braves paysans de leurs montagnes;
-quelques-uns, les plus opulents ou les plus ambitieux, entrent à la cour de
-Turin, deviennent écuyers ou chambellans, et s'élèvent, si la faveur ou le
-mérite les secondent, jusqu'au rang de gouverneur de province.
-
-Parmi les filles, un très-petit nombre se marient, parce que la loi ne
-leur accorde qu'une parcelle du patrimoine de la famille; les unes entrent
-dans des couvents, ces sépulcres de la jeunesse et de la beauté qui
-étouffent souvent les gémissements secrets de la nature; les autres restent
-dans la maison, y vieillissent avec une inclination cachée dans leur coeur,
-contractent une physionomie de résignation et de mélancolie douce qui fait
-monter les larmes aux yeux quand on les regarde, puis s'accoutument à leur
-sort, se font les providences de la maison, reprennent leur gaieté et
-deviennent _tantes_, cette seconde maternité de la famille, plus touchante
-encore que l'autre, parce qu'elle est plus désintéressée et plus adoptive.
-Ces tantes font le charme de ces intérieurs; ce sont les cariatides
-gracieuses et vivantes de la maison: elles ne la supportent pas, mais elles
-la décorent.
-
-
-V
-
-Les moeurs de ces familles de gentilshommes sont, d'un côté, simples et
-rurales comme les paysans au milieu desquels ils vivent; de l'autre,
-chevaleresques et militaires comme la cour et l'armée, qu'ils fréquentent
-pendant leur jeunesse. Le contact avec l'Italie, où ils ont leur
-gouvernement, leur donne l'élégance et l'urbanité des cours d'au delà des
-Alpes; leur séjour à la campagne leur laisse la cordiale bonhomie des
-champs; le voisinage de la France, la communauté de langue laissent
-infiltrer chez eux nos livres, nos journaux, nos doctrines et nos
-controverses d'esprit. Cette superficie de littérature française donne aux
-plus lettrés d'entre eux le goût et quelquefois l'émulation d'écrire. Mais
-l'esprit de nation, l'esprit de corps, l'esprit d'Église et l'esprit
-d'aristocratie, héréditaires et obligés dans leur caste, leur défendent la
-liberté de penser autrement qu'on ne pense à la cour de Turin, dans le
-palais de l'évêque ou dans le château du gouverneur de Savoie.
-
-Ceux qui veulent écrire ne peuvent, sous peine de faillir à leur ordre, à
-leur Église ou à leur trône, écrire qu'une de ces deux choses: des
-badinages d'esprit ou des traditions du moyen âge. C'est ce qui explique
-peut-être pourquoi les deux écrivains les plus charmants et les plus
-éloquents de Savoie, le comte de Maistre et Xavier de Maistre, son frère,
-ont écrit, l'un de si sublimes platonismes mêlés de contre-vérités,
-l'autre de si légers et de si pathétiques opuscules de pur sentiment et
-opuscules neutres comme le sentiment.
-
-
-VI
-
-Le hasard me les a fait connaître familièrement l'un et l'autre; mais,
-avant de parler de l'un et de l'autre, on ne peut s'empêcher de remarquer
-que, par un phénomène littéraire qui doit avoir sa raison cachée dans les
-choses, c'est la même petite vallée de Savoie qui a donné au dix-huitième
-et au dix-neuvième siècle les deux plus magnifiques écrivains de paradoxes
-du monde moderne: Jean-Jacques Rousseau et le comte de Maistre; l'un, le
-paradoxe de la nature et de la liberté poussé jusqu'à l'abrutissement de
-l'esprit et à la malédiction de la société et de la civilisation; l'autre,
-le paradoxe de l'autorité et de la foi sur parole, poussé jusqu'à
-l'anéantissement de la liberté personnelle, jusqu'à la glorification du
-bourreau, et jusqu'à l'invocation du glaive du souverain et des foudres de
-Dieu contre la faculté de penser.
-
-Un hasard m'a fait connaître familièrement, à la fleur de mes jours, les
-trois frères de Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux_ et du _Voyage
-autour de ma chambre_, et, plus tard, Joseph de Maistre lui-même. En
-voyageant en Savoie, et en visitant un ami d'enfance qui était le neveu des
-de Maistre, alors justement estimés, mais encore ignorés de la gloire, je
-tombai par accident dans le nid champêtre qui avait vu naître cette couvée
-d'hommes extraordinaires.
-
-C'était une maisonnette toute semblable à celles que j'ai décrites plus
-haut comme la demeure ordinaire des gentilshommes peu opulents de la
-Savoie. On l'appelait Bissy. Je l'ai célébrée dans mes premiers vers par
-une épître familière insérée sous le titre de _Méditation poétique_, et
-adressée au colonel de Maistre, propriétaire de cet ermitage. La maison est
-située sur le flanc septentrional de la vallée qui court, à travers des
-prairies et des bocages, de Chambéry au lac du Bourget. La haute muraille
-noire du _Mont-du-Chat_ étend et gonfle ses fondements jusque dans cette
-vallée; ses ruisseaux, ses cascades, ses longues ombres s'y versent dans le
-torrent large et rocailleux de l'Aisse. Tout y est retentissant de leurs
-murmures et de leur fraîcheur. C'est sur un de ces renflements des racines
-du Mont-du-Chat qu'est assise la maison de Bissy. Un petit bois de
-châtaigniers sauvages toujours jeunes, parce qu'on les coupe toujours pour
-le chauffage de la métairie, la domine et la protége du vent du nord; une
-petite cour pavée de cailloux de deux couleurs roulés par l'Aisse et
-arrosée d'une fontaine, comme dans les cours de village en Suisse ou dans
-le Jura, y coule, à petits filets, d'un tronc d'arbre creusé et verdi de
-mousse. Un corridor, une cuisine, une salle à manger, quelques chambres
-basses pour les provisions, les lingeries, les domestiques, composent le
-rez-de-chaussée. On monte par un escalier de pierres grises au premier
-étage, où l'on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de maîtres ou
-d'hôtes.
-
-Le sapin, lavé et poli par le sable fin des servantes, y répand, comme en
-Suisse, sa saine odeur de résine. Des fenêtres du salon le regard descend
-d'abord sur un petit parterre entouré d'un mur à hauteur d'appui, planté de
-légumes domestiques et d'arbres fruitiers, plus animé, selon moi, que des
-pelouses monotones et des fleurs stériles; de là le regard s'étend sur une
-prairie en pente bordée d'immenses noyers, ces oliviers gigantesques du
-Nord, qui distillent une huile moins limpide, mais plus parfumée que celle
-de l'Attique. Le torrent de l'Aisse, avec ses cailloux roulés, coupe la
-plaine par une ligne blanchâtre que ses eaux, souvent débordées, laissent à
-sec pendant l'été. Au delà se relève un plateau verdoyant et boisé, sur
-lequel blanchissent les tourelles du petit manoir de Servolex, qui
-appartient aujourd'hui à mes neveux, et qui appartenait alors aux neveux
-des de Maistre. Puis la vallée se ferme et s'accidente par les murailles à
-pic et semblables à des falaises de la montagne de _Nivolet_.
-
-
-VII
-
-C'est là que vivait, à cette époque, l'aimable et respectable famille. Elle
-se composait du comte de Maistre, ambassadeur de Sardaigne à Pétersbourg,
-rentrant après une longue absence dans sa patrie, et prêt à publier ses
-grands et étranges livres qui gonflaient son portefeuille, et qui sont
-devenus la controverse d'aujourd'hui; de sa femme et de ses filles,
-retrouvées à cette halte après une longue séparation. Elle se composait du
-colonel de Maistre, propriétaire du domaine de Bissy; de sa femme, toujours
-souriante, et de quelques nièces aussi enjouées et aussi avenantes que
-cette tante. Elle se composait enfin de l'abbé de Maistre, autre frère qui
-devait bientôt devenir évêque d'Aoste; et enfin de Xavier de Maistre, dont
-on regrettait l'absence, et qu'on attendait aussi de Pétersbourg, où un
-heureux et riche mariage avait fixé son sort errant.
-
-L'abbé de Maistre était à la fois très-pieux, très-enjoué, très-semblable
-par son originalité inattendue à un _Sterne_ savoyard ou à un doyen de
-_Saint-Patrick_. Il était au moins l'égal de ses deux frères par l'esprit,
-par l'étrangeté, par la séve locale. Il écrivait des sermons, pour la
-cathédrale de Chambéry ou de Turin, du style élégant, succulent et onctueux
-de nos grands prédicateurs. Il nous en lisait, à son neveu et à moi, des
-passages le matin; le soir il écrivait, sur un gros livre blanc qu'on
-appelait le _livre du fou rire_, les anecdotes les plus niaises et les plus
-bouffonnes recueillies de la vie ou de la bouche de tous les sots d'Italie
-ou de Savoie pour dérider innocemment les plus austères soirées. Il va sans
-dire que le cynisme et l'indécence étaient soigneusement écartés de ce
-recueil. Il y avait un abîme de vices et un abîme de vertus entre Rabelais
-et l'abbé de Maistre; la bêtise seule, la bêtise pure, la bêtise qui
-s'ignore, qui s'enfle et qui jouit naïvement d'elle-même, était
-enregistrée dans ces pages; le rire qui en sortait était franc, mais point
-méchant: l'abbé de Maistre mettait de la charité même dans le ridicule. Sa
-personne répondait à son caractère: il était d'un âge déjà mûr, de taille
-moyenne, d'épaisse corpulence, à figure fine d'expression, quoique un peu
-lourde de joues. La prière et la méditation, auxquelles il consacrait ses
-matinées, répandaient une ombre de recueillement et de concentration
-d'esprit sur ses traits; mais le sérieux et l'enjouement étaient fondus à
-doses si égales dans sa nature que l'on voyait toujours le rire éclatant
-prêt à trahir la gravité sur ses lèvres. Il retenait longtemps le mot gai
-avant de le laisser échapper. Ce sont toujours les visages graves qui
-décochent mieux le rire communicatif, parce qu'il est plus inattendu.
-
-
-VIII
-
-Quant au colonel de Maistre, il n'écrivait pas, mais il jouissait de ses
-trois frères, ses aînés, comme un père aurait joui de la supériorité de
-ses fils. Il avait passé sa jeunesse dans les camps; il passait son âge mûr
-dans sa douce retraite, qui servait de halte et d'asile à tous les parents,
-et là il savourait l'amour d'une cousine adorée et adorable qu'il avait
-épousée tard et qu'il possédait avec délices, comme les bonheurs longtemps
-suspendus. Ce bonheur se lisait sur son visage épanoui sous ses cheveux
-blancs comme un soleil d'automne sur la neige; il était gai, content,
-reposé sans prétention et nullement sans charme, toujours prêt à fournir
-l'occasion de la réplique à ses frères pour les faire briller en
-s'éclipsant, parlant du comte comme d'un ancien, de l'abbé comme d'un
-saint, de Xavier comme du Benjamin absent et regretté de la tribu. Le
-colonel n'en était pas lui-même la moindre grâce ni le moindre mérite, car
-il en était par excellence la bonté.
-
-Ce Benjamin de la tribu, ce Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux de la
-cité d'Aoste_, je ne le connaissais pas alors; je l'ai connu depuis. Le
-connaître, c'était l'aimer.
-
-L'homme délicat et sensible qui a écrit ce livre du _Lépreux_ passe pour le
-second dans sa famille! Erreur et préjugé que le temps rectifiera. Cet
-homme n'est le second de personne; il est le premier des naïfs, et la
-naïveté dans le sublime est le plus naturel des génies, car c'est le génie
-qui s'ignore, l'innocence baptismale du talent.
-
-Sans doute son frère est un merveilleux jouteur de plume; nous avons
-nous-même subi l'éblouissement de son style dans la première jeunesse, à
-cet âge où l'on reçoit sur parole les admirations et les cultes de famille,
-et où l'audace du paradoxe passe pour l'intrépidité de la raison.
-L'écrivain en lui est sans modèle et sera peut-être sans imitateur; mais le
-philosophe savoyard ressemble trop à un sophiste grec de la décadence. Ce
-qu'il y a de plus majestueux en lui c'est l'attitude et de plus miraculeux
-c'est l'écrivain.
-
-Mais tant qu'une larme chaude demandera à couler délicieusement du coeur de
-l'homme sensible, ému des souffrances de ses semblables, on relira _le
-Lépreux_ de Xavier de Maistre, et l'on appellera l'auteur son ami. C'est
-lui alors qui sera grand, car il n'y a de grand dans le talent que
-l'émotion. Gloire aux larmes!
-
-
-IX
-
-Voilà le charmant cadre de famille dans lequel éclatait alors la figure du
-comte Joseph de Maistre. Il portait gravement, mais légèrement, son âge de
-soixante à soixante-dix ans. Sa stature, sans être élevée, paraissait
-grandiose par la dignité un peu exagérée avec laquelle il portait la tête
-en arrière. Un certain air de représentation caractérisait son attitude:
-après avoir représenté devant les cours il représentait encore dans sa
-famille. Sa taille était forte sans embonpoint. Ses pieds posaient à terre
-avec le poids et la fermeté d'une statue de bronze. Ses gestes pittoresques
-rappelaient l'homme semi-italien qui avait beaucoup causé avec les
-Piémontais et les Sardes. Son costume, très-soigné dès le matin, tenait de
-l'homme de cour: cravate blanche, décoration au cou, grande croix pendante
-sur la poitrine, plaque sur le coeur, habit de cérémonie, chapeau toujours
-à la main; il ne voulait pas être surpris en déshabillé par le plus humble
-paysan en sabots de la montagne qui apportait sur sa mule les fagots de
-bois du Mont-du-Chat à la maison de ses frères.
-
-Ses cheveux, d'un blanc de neige et d'une finesse de soie, étaient
-accommodés sur sa tête comme ceux de nos pères, en deux ailes rebroussées
-sur les tempes, enduits de pommade et saupoudrés de poudre; puis, divisés
-sur le derrière de la tête en une troisième natte, ils allaient se
-resserrer dans une queue flottante sur l'habit. La tête, quoique
-naturellement forte, paraissait ainsi plus grosse encore que nature; son
-front large et haut sortait plus ample de ce nuage de frisure et de poudre.
-De grands beaux yeux bleus pleins de lumière, encadrés dans des sourcils
-encore noirs, un nez carré, des joues fermes, une bouche large et façonnée
-à plaisir par la nature pour l'éloquence, un menton solide, relevé, presque
-provoquant, une expression hardie, un demi-sourire moitié de bienveillance,
-moitié de sarcasme, complétaient cette figure.
-
-L'ensemble était d'un homme qui sent sa valeur et qui, sans l'imposer par
-trop d'orgueil, veut la faire sentir aux autres par quelque emphase dans
-l'attitude. Sa politesse, quoique parfaite, retenait à distance plus
-qu'elle ne familiarisait avec lui. Il aimait à se laisser contempler plus
-qu'à se laisser approcher. Le dialogue n'allait pas à son caractère; sa
-conversation était un inépuisable monologue. Il causait avec abondance sans
-jamais s'épuiser d'idées; il jouissait d'être bien écouté; pendant la
-réplique il s'endormait, puis se réveillait trente fois par heure,
-reprenant le fil de l'entretien comme si ses courts sommeils avaient
-seulement reposé ses yeux sans endormir sa pensée.
-
-Sa vie était régulière comme un cadran dont les chiffres romains divisent
-en minutes égales les heures. Il se levait avant le jour. Il commençait par
-la prière et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent
-il allait à la messe à l'heure où les servantes pieuses y vont avant que
-les maîtres soient levés; il écrivait ensuite jusqu'au dîner. On dînait
-alors au milieu du jour. Après le dîner, seul ou en compagnie de l'un ou
-l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne à pommeau d'or cueillie
-parmi les joncs dans quelque marais du Caucase, et il faisait de longues
-promenades sur les collines ou dans la vallée de ses pères. Il s'arrêtait à
-chaque pas pour faire une remarque ou pour conter une anecdote de sa vie de
-Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnément les beaux vers; il en avait
-composé beaucoup dans ses loisirs, il nous en récitait des strophes dont
-les lambeaux sont restés dans ma mémoire. Après ces longues promenades, où
-l'esprit et les pas s'égaraient délicieusement à sa suite, il rentrait à la
-maison; quelquefois il s'arrêtait encore un moment à l'église du faubourg
-ou du village; puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi
-diverse, aussi enjouée et quelquefois aussi étincelante qu'en plein
-soleil.
-
-
-X
-
-Cette conversation, ravivée par ses frères et par ses neveux, hommes d'un
-esprit au niveau de ce génie de famille, roulait en général sur ses
-ouvrages. Ces ouvrages étaient presque tous encore en portefeuille. Il
-consultait tout le monde, et même moi, malgré le disparate de mon extrême
-jeunesse avec ses années. Il me donnait rendez-vous le matin dans sa
-chambre pour me lire ses volumes et pour écouter les observations
-très-inexpérimentées que j'aurais à lui faire sur son style. Il craignait
-beaucoup Paris, cette Athènes de l'Europe, dangereuse, disait-il, pour un
-Scythe comme lui. «Que diraient-ils de cela à Paris?» me répétait-il à
-chaque instant avec un sourire moitié triomphant, moitié défiant, qui
-attestait à la fois sa confiance dans le succès et son appréhension du
-ridicule.
-
-Je lui répondais avec une affectueuse liberté: il l'autorisait par son
-indulgence. Que de phrases malsonnantes, que d'expressions risquées
-jusqu'au grotesque napolitain, que de constructions russes ou savoyardes
-ne lui ai-je pas fait effacer avec la docilité du génie!
-
-Quelquefois il résistait avec une obstination impénitente à raturer un mot
-ou une image. «Non, non, disait-il en persistant, cela les amusera à Paris;
-il faut scandaliser un peu cette pruderie de leur langue!»
-
-Je cédais, quoique à regret, à ce petit désir d'effet par l'audace de la
-phrase. Ce que je lui conseillais alors d'effacer, je l'effacerais encore
-aujourd'hui de ses pages: toutes les excentricités de style ne sont pas des
-bonheurs d'expression. Ses sauvageries de style étaient des appâts tendus à
-la curiosité. Il n'avait pas besoin de ces artifices.
-
-Quelque temps après je fus chargé d'apporter moi-même à Paris un de ses
-principaux ouvrages en manuscrit pour le faire imprimer. Le manuscrit était
-adressé à M. Martainville, rédacteur en chef du _Drapeau blanc_, journal en
-sympathie de doctrine et d'exagération avec le comte de Maistre. C'est
-ainsi que je connus accidentellement Martainville, homme provoquant et
-intrépide. J'avais eu occasion de le voir un an avant dans un duel où il
-avait été héroïque; il ne me connaissait que de visage; il ne savait pas
-mon nom, quoique j'eusse pris parti pour lui dans sa querelle.
-
-Il craignait en ce moment d'être assassiné par les nombreux ennemis que lui
-suscitaient ses invectives mordantes contre les adversaires des Bourbons.
-Il me fallut insister longtemps, donner le nom du comte de Maistre, être
-reconnu comme par des sentinelles à travers des guichets pratiqués dans des
-couloirs, pour parvenir avec mon dépôt jusqu'à lui.
-
-Une fois cette glace rompue, je trouvai dans Martainville un brave et
-jovial combattant de l'épée et de la plume, qui adorait dans le comte de
-Maistre un étranger de la même religion politique que lui. Chateaubriand,
-Bonald, Lamennais (intolérant au nom du Ciel et absolutiste au nom des
-hommes alors), étaient à Paris, à cette époque, avec Martainville, les
-correspondants et les patrons de ce grand écrivain, dont on veut faire
-aujourd'hui, à Turin et à Paris, un agitateur de l'Italie, précurseur de M.
-de Cavour, et, qui sait? peut-être un destructeur du pouvoir temporel des
-papes. Ô pauvre imagination humaine! tu ne vas jamais si loin que la
-bouffonnerie des partis! Si les ombres rient dans l'éternité, l'âme
-beaucoup trop rieuse de celui qui fut ici-bas le comte de Maistre doit bien
-rire en voyant son nom servir d'autorité à une révolution.
-
-Mais maintenant que nous avons le portrait de cet homme devenu l'entretien
-du monde, voyons en peu de mots sa vie, et mêlons-y ses oeuvres; car
-l'homme, la vie et l'oeuvre se tiennent indissolublement dans le
-philosophe, dans le politique et dans l'écrivain.
-
-Nous avons une excellente abréviation de la vie du comte de Maistre écrite
-par son fils. C'est le fils qui connaît le mieux le père; la piété filiale
-est le génie d'un biographe. Nous ne jugerions pas les oeuvres du père sur
-les paroles du fils, mais, quant aux circonstances de la vie domestique, il
-n'y a pas de plus sûrs et de plus honnêtes témoins que les enfants.
-
-Nous faisons toutefois nos réserves sur deux ou trois actes de la vie
-publique du comte de Maistre, actes que nous caractériserons tout autrement
-que ne les caractérise son fils. Si la piété filiale a son culte, elle a
-aussi son fanatisme; nous nous en défendrons: c'est le droit de la
-postérité.
-
-
-XI
-
-Le comte Joseph de Maistre était né à Chambéry en 1754. Son père, président
-de ce qu'on appelait le _sénat de Savoie_, eut dix enfants. Joseph de
-Maistre était le premier-né. Élevé à Chambéry et à Turin, sa naissance le
-prédestinait à la magistrature provinciale dans son pays. D'abord
-substitut, puis sénateur (c'est-à-dire juge) à Chambéry, il y épousa
-mademoiselle de Morand, fille d'une condition égale à la sienne.
-
-Trois enfants qui vivent encore, portés tous les trois à de hautes fortunes
-en France par la renommée paternelle dans l'aristocratie européenne, furent
-le fruit de ce mariage. Ces fortunes attestent la vigueur des opinions
-aristocratiques et religieuses, solidaires depuis Chambéry jusqu'à Paris et
-à Pétersbourg. Les opinions ennoblissent, les orthodoxies deviennent
-parentés entre les petites et les grandes noblesses. Une des filles du
-modeste gentilhomme de Chambéry se nomme la duchesse de Montmorency en
-France.
-
-M. de Maistre exerçait honorablement ses fonctions de magistrature
-provinciale dans sa petite ville au moment où la Révolution française
-éclata. Son fils prétend qu'il était libéral; peut-être?
-
-En 1793, après l'invasion de la Savoie par M. de Montesquiou, le comte de
-Maistre se retira à Turin avec ses frères, qui servaient dans l'armée
-sarde. Revenu peu de jours après à Chambéry, il y vit naître, dans les
-angoisses de l'invasion française, sa troisième fille, Constance de
-Maistre, qu'il ne devait pas revoir avant vingt-cinq ans. Il laissa sa
-femme à Chambéry, pour y préserver leur petite fortune, et il émigra à
-Lausanne. Ses biens paternels, très-modiques, furent séquestrés, mais il
-portait avec lui une meilleure fortune; ce fut à Lausanne qu'il écrivit,
-comme un pamphlet de guerre contre la Révolution française, l'ouvrage qui
-commença sa réputation parmi les émigrés de toute date dont la Suisse,
-l'Allemagne et l'Angleterre se remplissaient alors. C'était une captivité
-de Babylone pour toutes les aristocraties de l'Europe, un peuple dans un
-peuple, qui avait ses doctrines, ses passions, sa langue à part.
-
-M. de Maistre parla dès les premiers jours cette langue de l'émigration
-avec une habileté magistrale, une vigueur et une originalité qui créèrent
-son nom. Ses _Considérations sur la France_ éclatèrent de Lausanne à Turin,
-à Rome, à Londres, à Vienne, à Coblentz, à Pétersbourg, comme un cri
-d'Isaïe au peuple de Dieu. Le style de Bossuet était retrouvé au fond de la
-Suisse. Le début seul annonce un philosophe dans le publiciste. Quelle
-théorie de la monarchie!
-
-«Nous sommes tous attachés au trône de l'Être suprême par une chaîne
-souple qui nous retient sans nous asservir.
-
-«Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est
-l'action libre des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves,
-ils agissent tout à la fois volontairement et fatalement. Ils font
-réellement ce qu'ils veulent, mais sans déranger les plans généraux. Chacun
-de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité dont le diamètre
-varie au gré de l'éternel Géomètre qui sait étendre, restreindre ou diriger
-sans contraindre la nature.
-
-«Dans les ouvrages de l'homme, tout est pauvre comme l'ouvrier; les vues
-sont bornées, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les résultats
-monotones. Dans les ouvrages de Dieu, les richesses de l'infini se montrent
-à découvert jusque dans le moindre élément. Sa puissance opère en se
-jouant; entre ses mains tout est souple, rien ne lui résiste; pour lui tout
-est moyen, même l'obstacle, et les irrégularités produites par l'opération
-des êtres libres viennent se ranger dans l'ordre général.»
-
-Cela continue ainsi pendant plusieurs pages, pages plus semblables à une
-ode d'Orphée célébrant la Divinité dans ses lois qu'à un pamphlet de
-publiciste dépaysé contre la révolution qui l'exile. Les pages de
-l'_Histoire universelle_ de Bossuet n'ont pas plus de cette moelle de grand
-sens dans les choses. C'est un Bossuet laïque.
-
-
-XII
-
-À l'instant le monde de l'émigration et des cours fut attentif et saisi;
-tout le monde lettré se dit: «Écoutons! Voilà un prophète de consolation
-qui nous vient des montagnes.»
-
-Il continue, il console ses coexilés par une magnifique théorie de
-l'irrésistible puissance de la Révolution qui broie tout devant elle, ses
-amis comme ses ennemis. Il y voit un de ces fléaux divins auxquels il est
-presque impie de résister, tant ils sont divins dans leur force. C'est une
-pierre qui roule d'en haut; sa loi est d'écraser ce qui l'arrête. Il disait
-plus vrai qu'il ne croyait dire. La Révolution avait une mission qu'elle
-ignorait elle-même; mais cette mission n'était pas tant de renverser le
-passé que de courir vers un avenir nouveau de la pensée et des choses.
-C'était une marée équinoxiale de l'océan humain; de Maistre n'y voyait
-qu'un accès de fureur et de crime. Fureur et crime y prévalurent, en effet,
-trop inhumainement de 1791 à 1794; la Révolution en a été punie par la
-stérilité. La fureur et le crime ne sèment pas, ils ravagent; mais, une
-fois le sang-froid revenu à l'esprit révolutionnaire, il reprenait un grand
-sens humain que le philosophe du passé ne pouvait ni ne voulait comprendre.
-
-«La Révolution, ajoute-t-il, mène les hommes plus que les hommes ne la
-mènent.» Quelle admirable intuition! et quelle preuve plus sensible qu'elle
-est menée elle-même par une force occulte vers un but inaperçu encore par
-ses amis et par ses ennemis!
-
-«Les révolutionnaires, dit-il, réussissent en tout contre nous parce qu'ils
-sont les instruments d'une force qui en sait plus qu'eux.» Quelle était
-donc cette force omnisciente? pouvait-on répondre au publiciste. Si ce
-n'était pas la fatalité, que vous répudiez avec raison comme un blasphème,
-c'était donc un dessein supérieur à l'intelligence humaine; une force
-supérieure à l'intelligence humaine, qu'est-ce autre chose que Dieu?
-
-«Votre Mirabeau, ajoute-t-il, n'est au fond que le _roi des halles_. Il a
-prétendu en mourant qu'il allait refaire, avec ses débris, la monarchie,
-et, quand il a voulu seulement s'emparer du ministère, il en a été écarté
-par ses rivaux comme un enfant.»
-
-Cela était vrai de Mirabeau vicieux, factieux et populaire; mais combien
-faux de Mirabeau philosophe, orateur et législateur, quand il avait
-dépouillé ses vices avec son habit de tribun! Il était alors le prophète
-inspiré de la vraie Révolution, comme le comte de Maistre était le prophète
-inspiré de la contre-révolution. Aussi, ce qu'il y a à admirer dans ce
-premier ouvrage de Joseph de Maistre, ce ne sont pas les vérités, ce sont
-les vues. Du haut de ses rochers il a le regard de l'aigle; il voit plus
-loin que le vulgaire, mais il ne voit pas toujours vrai. Il commence sa vie
-par un magnifique sophisme, comme Jean-Jacques Rousseau, son compatriote.
-Le sophisme de de Maistre devait aboutir à la servitude, mensonge à la
-dignité morale de l'homme, comme le sophisme de liberté de Jean-Jacques
-Rousseau devait aboutir à l'anarchie, mensonge de la société politique.
-
-Ce fut un malheur pour Joseph de Maistre d'avoir commencé sa course au
-milieu de l'émigration et sur son terrain; il ne voulut plus revenir sur
-ses pas. Il mourut le plus honnête et le plus éloquent des hommes de parti,
-au lieu de vivre et de mourir le plus honnête et le plus éloquent des
-philosophes chrétiens. La vérité pure ne lui plaisait pas assez; il lui
-fallait le sel de l'exagération pour l'assaisonner au goût de sa caste.
-_Inde labes!_
-
-
-XIII
-
-Le livre, à partir de là, devient foudroyant contre les révolutionnaires
-quels qu'ils soient, savants, lettrés, modérés, régicides, justement
-enveloppés, s'écrie-t-il, dans le nuage de la vengeance céleste contre ceux
-qui attentent à la souveraineté. C'est un dithyrambe à la _Némésis_
-révolutionnaire, la hache excusée de tout pourvu qu'elle frappe! «Il y a
-eu, dit-il, des nations condamnées à mort, comme des individus coupables,
-et _nous savons pourquoi_.»
-
-Tout à coup il se tourne inopinément contre les royalistes qui demandent la
-contre-révolution, la conquête de la France, sa division, son
-anéantissement politique. Il fulmine contre cette idée à son tour. «Si la
-Providence efface, c'est pour écrire,» dit-il. Il veut que la réaction de
-la France contre la France vienne d'elle-même, de la France; et en cela il
-se montre à la hauteur des pensées d'en haut. Il finit par une prophétie
-qui n'était que de la logique en comptant sur la versatilité des peuples et
-surtout des Gaulois, en annonçant la restauration des Bourbons sur le
-trône. Seulement, s'il était prophète pour l'événement, il n'était pas
-prophète pour le temps; car ce qu'il annonçait pour demain est arrivé à
-vingt-cinq ans de distance, et, avant de restaurer les Bourbons, la France
-a relevé un trône militaire et absolu pour un des généraux qui l'aidèrent à
-vaincre l'Europe.
-
-Tel est le livre, nul comme prophétie, violent comme philosophie,
-désordonné comme politique (relisez le chapitre sur la glorieuse fatalité
-et sur la vertu divine de la guerre; cela est pensé par un esprit
-exterminateur et écrit avec du sang). Mais ce livre est un éclair de foudre
-parti des montagnes des Alpes pour illuminer d'un jour nouveau et sinistre
-tout l'horizon contre-révolutionnaire de l'Europe encore dans la stupeur.
-Ni Vergniaud, ni Mirabeau lui-même n'avaient eu de pareils éclairs dans la
-parole ni de pareilles vigueurs dans l'esprit. M. de Maistre regardait le
-premier face à face l'écroulement du monde religieux et politique avec le
-sang-froid d'un esprit partial, sans doute, mais surhumain. Le style,
-nouveau aussi par sa sculpture lapidaire, était à la hauteur de l'esprit.
-Ce style bref, nerveux, lucide, nu de phrases, robuste de membres, ne se
-ressentait en rien de la mollesse du dix-huitième siècle, ni de la
-déclamation des derniers livres français; il était né et trempé au souffle
-des Alpes; il était vierge, il était jeune, il était âpre et sauvage; il
-n'avait point de respect humain, il sentait la solitude, il improvisait le
-fond et la forme du même jet; il était, pour tout dire en un mot, _une
-nouveauté_. La nouveauté, c'est le symptôme des gloires futures. Cet homme
-était _nouveau_ parmi les enfants du siècle.
-
-
-XIV
-
-Ce fut le sentiment de l'Europe en le lisant. Un vengeur nous est né!
-s'écrièrent l'ancien régime, l'ancienne politique, l'ancienne aristocratie,
-l'ancienne foi. Mais ce vengeur rajeunissait par la jeunesse de son style
-la vieillesse des choses.
-
-Ce livre, répandu comme un secret parmi l'émigration, fit du gentilhomme
-savoyard le favori sérieux de la contre-révolution, des camps et des cours.
-On dit au roi de Sardaigne: «Comment négligez-vous ce prodige que Dieu vous
-envoie pour vous illustrer et pour vous sauver? Les grandes puissances
-seraient jalouses de ce don du Ciel. Hâtez-vous d'en décorer vos
-conseils.» On l'appela, en 1797, à Turin. La faible monarchie sarde fut
-écrasée dans les guerres de 1799 entre la France et l'Autriche. Le roi de
-Sardaigne se réfugia dans son île, sur un débris de trône. Le comte de
-Maistre, qui n'avait rien à espérer de l'Autriche que l'abandon et de la
-France que la proscription, suivit le roi en Sardaigne. On lui donna, sous
-le titre de régent de la chancellerie, la direction très-insignifiante des
-tribunaux de cette petite île.
-
-Bientôt l'homme parut trop grand pour l'emploi. Cet écrivain qui embrassait
-le monde d'un regard ne pouvait se résigner à l'étroitesse d'horizon d'une
-petite cour insulaire sur un écueil de la Méditerranée, peuplé d'habitants
-presque sauvages. Il fatiguait la cour et les ministres des secousses de
-son imagination. Son génie oratoire et inquiet froissait la routine et la
-médiocrité de la cour de _Cagliari_. On le voit clairement dans sa
-correspondance, il importunait les Sardes et les Piémontais favoris de la
-cour. Ne pouvant nier son mérite, on l'envoya pérorer ailleurs. Lui-même
-étouffait dans cette bourgade décorée du nom de capitale. La Sardaigne
-anéantie et ruinée ne pouvait avoir une diplomatie sérieuse en Europe; un
-peu d'intrigue et quelques supplications aux grandes cours étaient sa seule
-politique. Le roi, évidemment importuné lui-même des imaginations trop
-grandioses du comte de Maistre, le nomma son ministre plénipotentiaire à
-Pétersbourg.
-
-C'était un honneur dans la forme, au fond c'était un exil. Son fils
-présente comme un sacrifice douloureux à la monarchie l'acceptation du
-comte de Maistre de ce poste; on peut croire cependant que l'ambition
-très-haute du comte de Maistre fut heureuse de cette mission à une telle
-cour. Il lui fallait les grandes scènes, les grands auditoires; il avait
-besoin d'espace comme tout ce qui veut rayonner de loin. Les appointements
-(vingt mille francs), conformes à la pénurie de cette pauvre cour de
-Cagliari, étaient insuffisants sans doute, mais ils étaient cependant bien
-au-dessus du traitement d'un sénateur de Chambéry.
-
-
-XV
-
-Le comte arriva à Pétersbourg plein de pensées vagues pour son roi, pour la
-Russie, pour lui-même. Sa tête fermentait de restauration; il voulait
-relever la maison de Savoie par les Russes, peut-être même par les
-Français. On va voir bientôt dans sa correspondance qu'il savait au besoin
-s'accommoder avec la Révolution pourvu qu'elle rétablît et qu'elle agrandît
-le trône de son monarque.
-
-L'empereur Alexandre et l'aristocratie russe l'accueillirent, non pour son
-titre, mais pour son nom. Les _Considérations sur la France_ avaient
-popularisé ce nom jusqu'à la cour de Russie. Il devint en peu de temps le
-favori des salons de Pétersbourg. Il y était gracieux, enjoué, souple,
-éloquent, étrange et sérieux à la fois. Son éloquence à chaînons rompus et
-à brillantes fusées de génie était surtout, comme celle de madame de Staël,
-une éloquence confidentielle de coin du feu; il n'avait pas assez de
-gravité et de solidité pour une tribune, il avait assez d'inspiration, de
-grâce et de décousu pour un tête-à-tête. De plus, son rôle à Pétersbourg
-était de plaire et de flatter. Les Savoyards naissent courtisans par la
-situation subalterne de leur province à Turin. Le grand Savoyard plaisait
-généralement et flattait à merveille. Les ministres étrangers, même les
-ministres de France en Russie, ne voyaient en lui qu'un représentant du
-malheur et du détrônement. On ne craignait pas l'ascendant de Cagliari sur
-le monde; on admirait l'esprit de son représentant. Son existence, un peu
-amère sous le rapport de la fortune, était très-douce sous le rapport de
-la société. De plus, quoi qu'il en dise çà et là dans ses lettres à sa cour
-et dans ses lettres familières, il était loin d'être insensible aux rangs,
-aux titres, aux décorations, aux faveurs de cour. Le titre d'ambassadeur
-d'un roi à la cour de Russie, bien que ce roi ne fût plus qu'un naufragé du
-trône sur un îlot d'Italie, caressait agréablement son orgueil. Je l'ai
-assez vu pour ne pas croire à ce désintéressement d'amour-propre. Cet
-amour-propre n'enlevait rien à sa vertu, mais il transpirait souvent dans
-sa correspondance.
-
-J'en eus un jour une preuve bizarre qui ne s'effacera jamais de mon
-souvenir. Les petites circonstances sont quelquefois les meilleures
-révélations du caractère.
-
-À l'époque de mon mariage, qui fut célébré à Chambéry, le comte Joseph de
-Maistre fut choisi par mon père absent pour le représenter au contrat et
-pour me servir ce jour-là de père. Le contrat se signait dans une maison de
-plaisance nommée Caramagne, à quelque distance de la ville, chez la
-marquise de la Pierre, centre de la société aristocratique de Savoie. Le
-comte d'Andezenne, général piémontais, gouverneur de Savoie, servait de
-père à ma fiancée. Une nombreuse réunion de parents et d'amis remplissait
-le salon. On lut le contrat, et on appela les témoins à la signature. Le
-gouverneur de la Savoie fut appelé le premier par sa qualité de père de la
-fiancée et par son rang de représentant du souverain dans la province. Il
-signa et chercha à passer la plume à la main du comte de Maistre.
-
-Le comte, que nous venions de voir dans le salon, tout couvert de son habit
-de cour et de ses décorations diplomatiques, avait disparu. On le chercha
-en vain dans le château et dans les jardins; nul ne savait par où il
-s'était éclipsé. On fut obligé de laisser en blanc la place de sa
-signature; mais, une fois le contrat signé, il reparut, sortant d'un massif
-de charmille où il s'était dérobé pendant la cérémonie. Nous lui demandâmes
-confidentiellement la raison de cette disparition, qui avait contristé un
-moment la scène.
-
-«C'est, dit-il, qu'en qualité d'ambassadeur du roi et de ministre d'État je
-ne voulais pas inscrire mon nom au-dessous du nom d'un gouverneur de
-Savoie. Demain j'irai signer seul et à la place qui convient à ma dignité.»
-Et il alla, en effet, le lendemain signer le registre. Les uns admirèrent
-cette grandeur de respect pour soi-même, les autres cette politesse. Quant
-à moi, j'admirai cette force du naturel qui place l'étiquette plus haut
-que le coeur.
-
-
-XVI
-
-Sa correspondance avec sa famille et ses amis, à dater de son arrivée à
-Pétersbourg, ne laisse rien dans l'ombre de son âme et de son esprit, de sa
-vie publique et de sa vie domestique. Le comte de Maistre, qui était autant
-homme de conversation qu'homme de plume, était par conséquent un
-correspondant exquis, car les lettres ne sont au fond que la conversation
-écrite. Ces deux volumes de correspondance, tantôt intime comme les soupirs
-d'un exilé vers sa patrie, sa femme, ses enfants, ses frères, tantôt
-politique, sont une des meilleures parties de ses oeuvres. Elles ont été
-complétées récemment par la publication indiscrète de ses dépêches à la
-cour de Sardaigne. L'homme se trahit quelquefois dans ces trois volumes. On
-a dit qu'il n'y avait point de grand homme pour son valet de chambre; on
-peut dire, après avoir lu ces innombrables lettres, qu'il n'y a point de
-secret pour la postérité. Le comte de Maistre s'y met à nu tout entier à
-son insu, et, bien que l'homme y soit toujours brillant et charmant dans sa
-nature, il disparaît souvent sous le diplomate de peu de scrupule.
-L'adorateur inflexible de l'ancien régime n'y disparaît pas moins sous
-l'adorateur de la victoire révolutionnaire, quand la victoire
-révolutionnaire donne une chance à la fortune de son parti. Il est toujours
-honnête homme, sans doute, mais il n'est rien moins que l'homme d'une seule
-pièce qu'on a voulu nous faire de lui. Il sait très-bien se retourner quand
-la roue tourne. Il sait très-bien aussi donner à la fortune le nom
-majestueux et divin de Providence. Quand la Providence tourne la page du
-livre du destin, lui aussi il tourne la page, comme un traducteur obéissant
-du texte sacré. Il continue à prophétiser, sans se troubler des
-contradictions qu'une si haute prétention de confident et de commentateur
-de la Providence fait encourir à son don de prévision. Dangereux métier que
-celui d'augure! Malgré sa piété très-sincère, il y a une certaine impiété à
-se mettre au niveau de l'Infini et à parler sans cesse au nom de Dieu. Il
-avait trop lu la Bible; le ton d'oracle avait vicié en lui l'accent modeste
-de ce grain de poussière pensant qu'on appelle un homme de génie.
-
-Nous en trouvons une preuve étonnante dès les premières pages de sa
-correspondance. Il vient de fulminer, ainsi qu'on l'a vu, contre la
-Révolution, ses oeuvres, ses hommes. La légitimité est son principe,
-l'ancien régime est son dogme; les Bourbons, solidaires, selon lui, de la
-maison de Savoie, sont ses dieux terrestres; il a un culte pour leurs
-malheurs, il a une correspondance avec leur chef Louis XVIII. Il croit et
-il espère en eux comme dans la Providence des trônes et des peuples; il est
-l'ami de leurs représentants ou de leurs favoris, le comte d'Avaray et le
-comte de Blacas. Une pensée contraire à la restauration du principe de la
-légitimité serait une trahison de sa religion politique, une apostasie de
-son coeur.
-
-Tout à coup Bonaparte s'assied sur un trône de victoires; les puissances
-européennes le reconnaissent, l'usurpation se fait dynastie, l'avenir
-paraît s'aplanir et s'étendre sans limites devant la fortune d'un soldat
-heureux. Les royalistes sont consternés. Écoutez M. de Maistre dans ses
-lettres à Madame de Pont, émigrée désespérée à Vienne.
-
-«Tout le monde sait qu'il y a des révolutions heureuses et des usurpations
-auxquelles il plaît à la Providence d'apposer le sceau de la légitimité par
-une longue possession. Qui peut douter qu'en Angleterre Guillaume d'Orange
-ne fut un très-coupable usurpateur? et qui peut douter cependant que
-Georges III, son successeur, ne soit un très-légitime souverain?» (Quelle
-doctrine que celle en vertu de laquelle l'usurpation de la veille est la
-légitimité du lendemain! Quelle morale que celle où le temps transforme le
-crime en vertu!)
-
-Il continue:
-
-«Si la maison de Bourbon est décidément proscrite, il est bon que le
-gouvernement se consolide en France. J'aime bien mieux Bonaparte roi que
-simple conquérant. Cela tue la Révolution française, puisque le plus
-puissant souverain de l'Europe (Bonaparte) aura autant d'intérêt à étouffer
-cet esprit révolutionnaire qu'il en avait besoin pour parvenir à son but.
-Le titre légitime, même seulement en apparence, en impose à un certain
-point à celui qui le porte. N'avez-vous pas observé, Madame, que dans la
-noblesse, qui n'est, par parenthèse, qu'un prolongement de la souveraineté,
-il y a des familles usées au pied de la lettre? La même chose peut arriver
-dans une famille royale. Il n'y a certainement qu'un usurpateur de génie
-qui ait la main assez ferme et même assez dure pour rétablir... Laissez
-faire Napoléon... Ou la maison de Bourbon est _usée_ et condamnée par un de
-ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison,
-et, dans ce cas, il est bon qu'une race nouvelle commence une succession
-légitime, etc.»
-
-On voit avec quelle souplesse de logique le fidèle de l'ancien régime se
-convertit aux volontés de la Providence et les justifie même contre son
-propre dogme. «Il n'y a, écrit-il quelques lignes plus bas, qu'une bonne
-politique comme une bonne physique: c'est la politique expérimentale!»
-Quelle amnistie à toutes les infidélités!
-
-
-XVII
-
-À quelques jours de là on trouve dans une lettre à son frère ces
-délicieuses mélancolies du regret des temps passés:
-
-«Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à _Sonaz_ (château près de
-Chambéry), si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me
-sens tout prêt à faire _une course_ à Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu à
-peu je me suis mis à mépriser la terre; elle n'a que neuf mille lieues de
-tour.--Fi donc! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de
-solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tête sur
-le dossier de mon fauteuil, et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin
-de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je
-me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance
-(Chambéry), la tête appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de
-notre cercle étroit (quelle impertinence, juste ciel!) que de petits hommes
-et de petites choses, je me disais: «Suis-je donc condamné à vivre et à
-mourir ici comme une huître attachée à son rocher?» Alors je souffrais
-beaucoup; j'avais la tête chargée, fatiguée, _aplatie_ par l'énorme poids
-du _rien_. Mais aussi quelle compensation! je n'avais qu'à sortir de ma
-chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis
-seul; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la
-peine d'en être séparé. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume,
-presque à mon insu, s'amuse à te griffonner ces lignes mélancoliques, car
-il y a bien quelque chose de mieux à t'apprendre.
-
-«Je ne puis écrire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds
-de vue. Vous êtes tous dans mon coeur; vous ne pouvez en sortir que
-lorsqu'il cessera de battre. À six cents lieues de distance, les idées de
-famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma
-mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'écrivant
-ceci je pleure comme un enfant.» Délicieux!
-
-
-XVIII
-
-Ces sensibilités de coeur contrastent toujours en lui avec les duretés de
-l'esprit. L'écrivain était acerbe, l'homme était bon; c'est le contraire de
-tant d'autres, tels que Jean-Jacques Rousseau, hommes très-humanitaires
-dans leurs écrits, très-personnels dans leur conduite. M. de Maistre
-n'aurait pas jeté un chien de sa chienne à cette voirie vivante où
-Jean-Jacques Rousseau jetait ses enfants.
-
-Ses lettres suivent pas à pas les événements et les commentent à sa
-manière.
-
-«Après la bataille d'Iéna, dit-il, j'avais écrit à notre ami, M. de Blacas:
-_Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse._ J'ai eu, depuis que je
-raisonne, une aversion particulière pour le grand Frédéric, qu'un siècle
-frénétique s'est hâté de proclamer _grand homme_, mais qui n'était au fond
-qu'un grand Prussien. L'histoire notera ce prince comme un des plus grands
-ennemis du genre humain qui aient jamais existé. Sa monarchie était un
-argument contre la Providence. Aujourd'hui cet argument s'est tourné en
-preuve palpable de la justice éternelle. Cet édifice fameux, construit
-avec du sang et de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de
-brochures, a croulé en un clin d'oeil, et _c'en est fait pour toujours_!»
-
-Voyez le danger des oracles! un demi-siècle après cet anathème la Prusse
-balançait l'empire en Allemagne et prospérait insolemment malgré les vices
-très-réels de son origine, et malgré, qui sait? peut-être à cause du
-machiavélisme de son fondateur et de ses cabinets.
-
-Ceci s'adressait au comte d'Avaray, favori de Louis XVIII, alors réfugié à
-Milan sous la protection de la Russie.
-
-Tournez la page; vous lirez sur Bonaparte les lignes suivantes pour
-justifier la paix conclue par la Russie avec l'usurpateur du royaume de
-Louis XVIII.
-
-«Je sais tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte: il est _usurpateur_, il
-est _meurtrier_; mais, faites-y bien attention, il est _usurpateur_ moins
-que Guillaume d'Orange, _meurtrier_ moins qu'Élisabeth d'Angleterre. Il
-faut savoir ce que décidera le temps, que j'appelle le premier ministre de
-la Divinité au département des souverainetés; mais, en attendant, Monsieur
-le Chevalier, nous ne sommes pas plus forts que Dieu. Il faut traiter avec
-celui à qui il lui a plu de donner la puissance.»
-
-Allez plus loin, vous lirez des lettres à Louis XVIII lui-même, roi bien
-digne par son esprit d'un tel correspondant.
-
-Allez encore, vous arrivez bien inopinément à une des plus étranges
-péripéties de caractère et d'imagination qui puissent confondre le don de
-prophétie dans un homme assez hardi pour se l'arroger. Nous voulons parler
-de la tentative d'un rapprochement personnel du comte de Maistre avec
-Bonaparte.--Pour quel but? Il est facile de le conjecturer quand on a lu
-ses lettres familières et les lettres officielles plus récentes destinées à
-excuser sa démarche auprès de la cour de Sardaigne; et enfin par quel
-intermédiaire? par l'amitié du duc de Rovigo (Savary), accusé alors, à tort
-ou à droit, de l'exécution sanglante du duc d'Enghien. Le comte de Maistre,
-qui venait, deux lettres plus haut, d'anathématiser le meurtre du duc
-d'Enghien, se rapprochant avec déférence de Savary qui venait d'assister à
-l'exécution de la victime! Et le ministre du roi de Sardaigne se
-concertant, à l'insu de son maître, avec le ministre de Bonaparte pour
-opérer un rapprochement intime et secret entre l'homme de Vincennes et le
-roi de Cagliari!
-
-La plume tombe des doigts. Laissons le comte de Maistre faire lui-même
-cette étonnante confession. «Ne vous fiez pas aux princes,» dit
-l'Écriture. Ne vous fiez pas aux prophètes politiques, dit cette
-correspondance. Lisez, car, si vous ne lisiez pas, vous ne croiriez pas.
-
-
-XIX
-
-On a vu, par les lettres précédentes, que l'envoyé oisif du roi de
-Sardaigne à Pétersbourg flottait entre la résistance et l'acquiescement à
-la fortune de Napoléon, et qu'il commençait à prendre au sérieux cette
-fortune qu'il avait d'abord prise en moquerie ou en haine.
-
-On a vu de plus que l'envoyé du roi de Sardaigne s'ennuyait de son
-oisiveté. Qu'avait-il à faire en effet à Pétersbourg qu'à recevoir de loin
-les rumeurs des champs de bataille, des négociations, des congrès, des
-entrevues d'Erfurt ou de Tilsitt entre les princes, et à transmettre à sa
-cour les mille et mille commérages politiques des salons de Pétersbourg,
-commérages vagues, souvent faux, sur lesquels il échafaudait des dépêches,
-des plans, des combinaisons plus propres à amuser sa cour de Cagliari qu'à
-la servir?
-
-L'envoyé de Sardaigne n'avait en réalité là qu'un seul rôle: écouter aux
-portes et faire de l'esprit sur ce qu'il avait entendu par le trou de la
-serrure. Le métier n'allait pas à une tête si forte et si active. Il rêvait
-un rôle plus conforme à sa stature; il n'aspirait à rien moins qu'à rendre
-à son ombre de gouvernement un trône réel sur le continent, _per fas et
-nefas_. On va le voir. Il voulait imposer son nom à la reconnaissance de la
-maison de Savoie par un de ces services officieux, éclatants, qui font d'un
-sujet le restaurateur de son prince; ou plutôt il ne savait pas bien
-précisément encore ce qu'il voulait à cet égard, car la résurrection du
-Piémont lui paraissait radicalement impossible tant que Napoléon serait sur
-le trône, et cependant c'était désormais à Napoléon qu'il allait s'adresser
-pour relever la monarchie de Sardaigne sur le continent. Il s'agissait donc
-dans sa pensée d'un de ces desseins confus, chimériques, équivoques, qui
-ont besoin du succès pour être avoués. Or, puisqu'à ses propres yeux il
-était impossible, Napoléon vivant, de rendre Turin, le Piémont et la Savoie
-au roi de Sardaigne, c'était donc un autre royaume qu'il fallait obtenir de
-Napoléon en indemnité pour cette cour. Mais, pour que cette indemnité d'un
-royaume détaché par Napoléon lui-même de ses conquêtes pût être donné au
-roi de Sardaigne, il fallait deux choses: d'abord consentir à être
-l'obligé et pour ainsi dire le complice du conquérant distributeur
-d'empires. Que devenait l'honneur de la maison de Savoie?
-
-Il fallait de plus accepter, après l'avoir sollicité, un de ces royaumes
-arrachés par le conquérant à une autre maison régnante pour en gratifier la
-maison de Savoie devenue usurpatrice à son tour. Que devenait la
-légitimité?
-
-On voit que tout cela n'était ni très-digne, ni très-logique, ni
-très-moral. Les politiques n'ont pas de scrupules, mais les prophètes, qui
-parlent sans cesse au nom de la morale divine, sont tenus d'en avoir. M. de
-Maistre en manquait ici.
-
-Quoi qu'il en soit, le comte de Maistre inventa dans sa féconde
-imagination, une belle nuit, un plan de restauration, ici ou là, de la cour
-de Sardaigne. Ce plan, il se garda bien de l'avouer à personne, de peur
-qu'on ne soufflât sur sa chimère: les aventureux craignent les conseils.
-
-Ce plan consistait à séduire Savary, l'envoyé de Napoléon en Russie, par
-les empressements de sa politesse et par les agréments de son esprit; puis,
-après avoir séduit l'envoyé, de séduire le maître, de convertir Napoléon à
-la contre-révolution par la puissance d'un entretien tête à tête avec le
-vainqueur du monde, de l'éblouir, de le fasciner, de le magnétiser, de le
-dompter à force d'audace et d'éloquence, de le convaincre de la nécessité
-de rétablir la maison de Savoie dans quelque grand établissement
-monarchique sur le continent; puis, après ce triomphe du génie sur
-Napoléon, de revenir à la cour de Cagliari en apportant à son souverain un
-royaume ou un autre.
-
-
-XX
-
-On comprend, sans qu'il soit besoin de le dire, que l'envoyé du roi de
-Sardaigne en Russie se garda bien de consulter sa cour sur une si étrange
-hallucination de sa propre politique; la cour proscrite, mais scrupuleuse,
-de Cagliari aurait, au premier mot, désavoué et rappelé son ministre.
-Comment, en effet, la maison proscrite de Savoie aurait-elle avec dignité
-mendié un trône à son proscripteur? et comment cette maison royale,
-représentant dans son île la fidélité malheureuse à la légitimité des
-trônes, aurait-elle pu se démentir en expulsant elle-même une autre maison
-royale de ses possessions, par la main de Napoléon, pour se déshonorer en
-acceptant ses dépouilles?
-
-Or, nous l'avons dit, on ne pouvait prendre cette indemnité de la maison
-dépouillée de Savoie que sur d'autres dépouilles. Et, de plus, comment le
-roi de Sardaigne, allié et protégé de la Russie, de l'Angleterre, de
-l'Espagne, de l'Autriche, de la Prusse, parent enfin de la maison de
-Bourbon, aurait-il justifié aux yeux de ces alliés naturels ses relations
-secrètes avec Napoléon, le jour où cette négociation ou cette intrigue
-viendrait à transpirer du cabinet de M. de Maistre dans le monde?
-
-C'était là une de ces manoeuvres équivoques qui perdent plus que la fortune
-d'une cour, qui perdent son caractère. Le comte de Maistre en eut le
-pressentiment sans doute, car il garda un profond silence, silence
-très-répréhensible, envers sa cour sur ces aventures de diplomatie
-très-compromettantes pour ceux dont il était censé être le diplomate. Quand
-un homme représente son souverain, l'homme disparaît sous le ministre. Il
-ne lui est pas permis de dire: J'agis, comme homme privé, dans un sens
-inverse de mon rôle et de mon devoir comme ministre de ma cour. Si l'on
-veut agir comme homme privé et d'après ses propres inspirations au lieu
-d'agir selon ses instructions, il faut commencer par donner sa démission de
-son titre d'envoyé de sa cour. Alors on est libre, on n'engage que soi;
-mais en restant ministre, et en agissant comme homme, on engage sa cour et
-on forfait à sa mission. Voilà les principes.
-
-Le comte de Maistre les faussait en prétendant agir comme homme et rester
-revêtu de son caractère d'envoyé de son roi.
-
-On conçoit l'étonnement et la juste colère qui saisirent les ministres et
-le roi à Cagliari quand les ministres et le roi apprirent avec stupeur
-cette incartade de zèle et cette folie de fidélité dans leur ministre à
-Pétersbourg. De ce jour data, pour M. de Maistre, réprimandé et mal
-pardonné, une défiance et un éloignement de sa cour à son égard qui ne lui
-permirent jamais de monter jusqu'où son génie pouvait prétendre en Piémont.
-
-Lisons de sa propre main le récit de cette incroyable échauffourée de zèle.
-
-
-XXI
-
-«Au moment ou je m'occupais de ces idées, écrit-il plus tard au ministre
-des affaires étrangères à Cagliari pour s'excuser, il arrive ici un
-_favori_ de Napoléon (Savary). Cet homme se prend de quelque intérêt pour
-moi. Il est présenté dans une maison où je suis fort lié, M. de Laval,
-Français résidant à Pétersbourg et chambellan de l'empereur Alexandre. Je
-me demande s'il n'y aurait pas moyen de tirer parti des circonstances en
-faveur du roi. Les hommes extraordinaires (Napoléon) ont tous des moments
-extraordinaires; il ne s'agit que de savoir les saisir.
-
-«Les raisons les plus fortes m'engagent à croire que, si je pouvais aborder
-Napoléon, j'aurais des moyens d'adoucir le lion et de le rendre plus
-traitable à l'égard de la maison de Savoie. Je laisse mûrir cette idée, et
-plus je l'examine, plus elle me paraît plausible. Je commence par les
-moyens de l'exécuter, et à cet égard il n'y a ni doute ni difficulté. Le
-chambellan, M. de Laval, dont il est inutile que je parle longuement,
-était, comme je vous le disais tout à l'heure, _fait exprès_. Il s'agissait
-donc uniquement d'écarter de cette entreprise tous les inconvénients
-possibles, et de prendre garde avant tout de ne pas choquer Napoléon. Pour
-cela je commence par dresser un Mémoire écrit avec cette espèce de
-coquetterie qui est nécessaire toutes les fois qu'on aborde l'autorité,
-surtout l'autorité nouvelle et ombrageuse, sans bassesse cependant, et
-même, si je ne me trompe, avec quelque dignité. Vous en jugerez vous-même,
-puisque je vous ai envoyé la pièce. Au surplus, Monsieur le Chevalier,
-j'avais peu de craintes sur Bonaparte. La première qualité de l'homme né
-pour mener et asservir les hommes, c'est de connaître les hommes. Sans
-cette qualité il ne serait pas ce qu'il est. Je serais bien heureux si
-l'empereur me déchiffrait comme lui. L'empereur Alexandre a vu, dans la
-tentative que j'ai faite, un élan de zèle, et, comme la fidélité lui plaît
-depuis qu'il règne, en refusant de m'écouter il ne m'a fait cependant aucun
-mal. Le souverain légitime intéressé dans l'affaire (le roi de Sardaigne)
-peut se tromper sur ce point; mais l'usurpateur est infaillible.
-
-«Tout paraissant sûr de ce côté, et m'étant assuré d'ailleurs de
-l'approbation de la cour de Russie, et même de la protection que les
-circonstances permettaient, il fallait penser à l'Angleterre.» Il confie
-son idée à l'ambassadeur d'Angleterre en Russie; celui-ci, évidemment
-embarrassé de la confidence, la lui déconseille aussi poliment qu'il peut.
-
-«Je comptais commencer la conversation avec Bonaparte, continue-t-il, à peu
-près de cette manière: _Ce que j'ai à vous demander, avant tout, c'est que
-vous ne cherchiez point à m'effrayer, car vous pourriez me faire perdre le
-fil de mes idées, et fort inutilement, puisque je suis entre vos mains.
-Vous m'avez appelé, je suis venu; j'ai votre parole. Faites-moi fusiller
-demain, si vous voulez, mais écoutez-moi aujourd'hui._
-
-«Quant à l'épilogue que j'avais également projeté, je puis aussi vous le
-faire connaître. Je comptais dire à peu près: _Il me reste, Sire, une chose
-à vous déclarer: c'est que jamais homme vivant ne saura un mot de ce que
-j'ai eu l'honneur de vous dire, pas même le roi mon maître; et je ne dis
-point ceci pour vous; car que vous importe? Vous avez un bon moyen de me
-faire taire, puisque vous me tenez. Je le dis à cause de moi, afin que vous
-ne me croyiez pas capable de publier cette conversation. Pas du tout, Sire!
-Regardez tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire comme des pensées qui
-se sont élevées d'elles-mêmes dans votre coeur. Maintenant, je suis en
-règle; si vous ne voulez pas me croire, vous êtes bien le maître de faire
-tout ce qu'il vous plaira de ma personne; elle est ici._
-
-«Comment donc cette idée a-t-elle été si mal accueillie à Cagliari? Je
-crois que vous m'en dites la raison, sans le savoir, dans la première ligne
-chiffrée de votre lettre du 15 février, où vous me dites que la mienne _est
-un monument de la plus grande surprise_. Voilà le mot, Monsieur le
-Chevalier; le cabinet est surpris. Tout est perdu. En vain le monde croule,
-Dieu nous garde d'une idée imprévue! et c'est ce qui me persuade encore
-davantage que je ne suis pas votre homme; car je puis bien vous promettre
-de faire les affaires de S. M. aussi bien qu'un autre, mais je ne puis vous
-promettre de ne jamais vous surprendre. C'est un inconvénient de caractère
-auquel je ne vois pas trop de remède. Depuis six mortelles années, mon
-infatigable plume n'a cessé d'écrire chaque semaine que S. M., _comptant
-absolument sur la puissance ainsi que sur la loyauté de son grand ami
-l'empereur d'Autriche, et ne voulant pas faire un pas sans son
-approbation_, etc. C'est cela qui ne surprend pas! Dieu veuille bénir les
-armes de M. de Front plus que les miennes! Quand j'ai vu qu'elles se
-brisaient dans mes mains, j'ai fait un effort pour voir si je pourrais
-_rompre la carte_. Bonaparte n'a pas voulu m'entendre; si vous y songez
-bien, vous verrez que c'est une preuve certaine que j'avais bien pensé. Il
-a jugé à propos, au reste, de garder un silence absolu sur cette démarche;
-car je n'ai nulle preuve qu'il en ait écrit à son ambassadeur ici, et je
-suis sûr qu'il n'en a pas parlé au comte Tolstoï à Paris.
-
-«Je n'ai demandé, ajoute-t-il, qu'une simple conversation avec Napoléon
-_comme simple particulier_. (Nous avons montré que le simple particulier
-n'existait pas dans le ministre, à moins qu'il n'eût donné sa démission.)
-Il n'y avait que moi de compromis, dit-il encore, car on était maître de
-m'emprisonner ou de m'étrangler à Paris.»
-
-
-XXII
-
-Nous venons de retrouver dans les _Dépêches_ publiées récemment à Turin des
-traces plus explicites de cette affaire. Elle fut la grande faute de la vie
-publique du comte de Maistre. Écoutez son entretien secret avec Savary, et
-lisez quelques phrases du Mémoire que le comte de Maistre adresse à cet
-aide de camp de Napoléon pour être communiqué à Napoléon lui-même. On ne
-croirait pas, avant d'avoir lu, que la confiance dans la toute-puissance de
-son propre génie eût porté si loin un homme de tant de sens. Il faut croire
-en soi quand on est une intelligence supérieure, mais il ne faut pas y
-croire jusqu'à la folie, sous peine de tenter des choses folles.
-
- «2 octobre 1807.
-
-«Mardi je vis le général Savary chez M. de Laval. Après les premières
-révérences, je lui dis que j'étais extrêmement mortifié de ne pouvoir me
-rendre chez lui, mais que la chose n'était pas possible, vu l'état de
-guerre qui subsistait en quelque manière entre nos deux souverains.
-
-«En effet, lui dis-je, le vôtre chasse les représentants ou les agents du
-roi, et il refuse expressément de le reconnaître pour souverain.
-
-«Il me répondit poliment:--C'est vrai.
-
-«Il engagea d'abord la conversation sur les émigrés, sur la justice et
-l'indispensable nécessité des confiscations, etc.; car il croyait que je
-voulais parler pour moi, et la veille il avait dit à M. de Laval qu'il ne
-voyait pas quelles espérances je pouvais avoir pour mon maître, mais qu'il
-en avait de très-grandes pour moi.
-
-«Il me semble, lui dis-je, Général, que nous perdons du temps, car il ne
-s'agit nullement de moi dans cette affaire. Supposez même que je n'existe
-pas. Je n'ai rien à demander au souverain qui a détruit le mien.
-
-«Il parut un peu surpris. Alors il tomba sur le Piémont.--Pourriez-vous
-concevoir, Monsieur, l'idée d'une restitution? etc. Ce fut encore une
-tirade terrible. Je le laissai dire, car il ne faut jamais arrêter un
-Français qui fait _sa pointe_. Quand il fut las, je lui dis:--Général, nous
-sommes toujours hors de la question, car jamais je ne vous ai dit que je
-voulusse demander la restitution du Piémont.
-
-«--Mais que voulez-vous donc, Monsieur?
-
-«--Parler à votre empereur.
-
-«--Mais je ne vois pas pourquoi vous ne me diriez pas à moi-même...
-
-«--Ah! je vous demande pardon, il y a des choses qui sont personnelles.
-
-«--Mais, Monsieur le Comte, quand vous serez à Paris, il faudra bien que
-vous voyiez M. de Champagny.
-
-«--Je ne le verrai point, Monsieur le Général, du moins pour lui dire ce
-que je veux dire.
-
-«--Cela n'est pas possible; Monsieur, l'Empereur ne vous recevra pas.
-
-«--Il est bien le maître, mais je ne partirai pas, car je ne partirai
-qu'avec la certitude de lui parler.
-
-«Il en revint toujours à sa première question:--Mais qu'est-ce que vous
-voulez? Enfin, Monsieur, la carte géographique est pour tout le monde; vous
-ne pouvez voir autre chose que ce que j'y vois. Voudriez-vous Gênes? la
-Toscane? Piombino? Il courait toute la carte.
-
-«--Je vous ai dit, Monsieur le Général, qu'il ne s'agit que de parler tête
-à tête à votre empereur, oui ou non.
-
-«Je vous exprimerais difficilement l'étonnement du général, et vraiment il
-y avait de quoi être étonné. Cette conversation mémorable a duré, avec une
-véhémence incroyable, depuis sept heures du soir jusqu'à deux heures du
-matin. Un seul ami présent mourait de peur que l'un des deux interlocuteurs
-ne jetât l'autre hors des gonds; mais je m'étais promis à moi-même de ne
-pas gâter l'affaire, et, pourvu que l'un des deux ait fait ce voeu, c'est
-assez.
-
-«Le général Savary m'a dit en propres termes:
-
-«_On ne l'inquiétera point dans sa Sardaigne; qu'il s'appelle même roi s'il
-le juge à propos; ce sera à son fils de savoir ensuite ce qu'il est._
-
-«Voilà une des gentillesses que j'ai entendues. Je ne vous détaille point
-cette conversation; il faudrait un volume, et le livre serait trop triste.
-Ce que je puis vous dire, c'est que je me suis avancé dans la confiance du
-général, car en sortant il dit au chambellan qui l'accompagnait: Je suis
-vif; si par hasard j'ai dit quelque chose qui ait pu affliger le comte de
-Maistre, dites-lui que j'en suis fâché.
-
-«Le résultat a été qu'il se chargerait d'un Mémoire que je lui remis peu de
-jours après. Dans ce Mémoire je demande de m'en aller à Paris avec la
-certitude d'être admis à parler à l'empereur sans intermédiaire; je
-proteste expressément que jamais je ne dirai à aucun homme vivant (sans
-exception quelconque) rien de ce que j'entends dire à l'empereur des
-Français, pas plus que ce qu'il pourrait avoir la bonté de me répondre sur
-certains points; que cependant je ne faisais aucune difficulté de faire à
-monsieur le général Savary, à qui le Mémoire était adressé, les trois
-déclarations suivantes:
-
-«1º Je parlerai sans doute de la maison de Savoie, car je vais pour cela;
-2º je ne prononcerai pas le mot de _restitution_; 3º je ne ferai aucune
-demande qui ne serait pas provoquée.
-
-«Si je suis repoussé, je suis ce que je suis, c'est-à-dire rien, car nous
-sommes dans ce moment totalement à bas. Si je suis appelé, j'ai peine à
-croire que le voyage ne produira pas quelque chose de bon, plus ou moins.»
-
-Savary montre, dans cette entrevue, la rudesse, mais le bon sens d'un
-soldat. Il ne flatte pas le rêve, mais il écoute l'homme. Il expédie même
-son Mémoire à Napoléon.
-
-«Mon Mémoire est parti, dit plus bas le comte. Le vent de l'opinion l'a
-emporté, accompagné, favorisé plus qu'il ne m'est permis de vous le dire.
-Si j'ai vécu jusqu'à présent d'une manière irréprochable, j'en ai recueilli
-le prix dans cette occasion. Malheureusement tout s'est borné à la
-personne, à l'exclusion de l'objet politique.»
-
-
-XXIII
-
-Ce Mémoire, que nous avons sous les yeux, est en tout une aberration de
-zèle. Qu'on en juge par quelques citations.
-
-«Je n'ai point la prétention de déployer à Paris un caractère public; le
-roi mon maître ignore même (je l'assure sur mon honneur) la résolution que
-j'ai prise. La grâce que je demande est donc absolument sans conséquence.
-Arrivé en France, je n'ai plus de titre; le droit publie cesse de me
-protéger, et je ne suis plus qu'un simple particulier comme un autre sous
-la main du gouvernement. Il semble donc que dans cette circonstance la
-politique ne gêne aucunement la bienfaisance. Sa Majesté Impériale
-appréciera d'ailleurs mieux que personne le mouvement qui m'entraîne.
-
-«Au reste, quoique je connaisse les formes et que je sois très-résolu à m'y
-soumettre, quoique j'aie la plus grande idée des ministres français et que
-la confiance qu'ils ont méritée les recommande suffisamment à celle de tout
-le monde, néanmoins je dois répéter ici à M. le général Savary ce que j'ai
-eu l'honneur de lui dire de vive voix: c'est que mon ambition principale,
-en me rendant à Paris, serait, après avoir rempli toutes les formes
-d'usage, d'avoir l'honneur d'entretenir en particulier Sa Majesté
-l'Empereur des Français. Pour obtenir cette faveur, rien ne me coûterait;
-mais, si je ne puis y compter, le courage m'abandonne. Si l'on peut voir au
-premier coup d'oeil quelque chose de trop hardi dans cette ambition, la
-réflexion prouvera bientôt que le sentiment qui m'anime ne peut s'appeler
-audace ni légèreté, et que l'homme qui prend une telle détermination y a
-suffisamment pensé. Je sens d'ailleurs et je proteste que c'est une grâce,
-et que je n'y ai pas le moindre droit; mais, pour la rendre moins
-difficile, ou pour rendre au moins la demande moins défavorable, je ne fais
-aucune difficulté de faire à M. le général Savary les trois déclarations
-suivantes:
-
-«1º Si l'Empereur des Français avait l'extrême bonté de m'entendre,
-j'aurais sans doute l'honneur de lui parler de la maison de Savoie;
-
-«2º Je ne prononcerais pas le mot de _restitution_;
-
-«3º Je ne ferais aucune demande qui ne serait pas provoquée.
-
-«J'ose croire que ces trois déclarations excluent jusqu'à l'apparence de
-l'inconsidération, et, quand même mon désir serait repoussé, j'ose croire
-encore que Sa Majesté l'Empereur des Français n'y verrait rien qui choque
-les convenances, rien qui ne s'accorde parfaitement avec la juste idée
-qu'il doit avoir de lui-même.»
-
-
-XXIV
-
-L'empereur Napoléon ne répondit même pas à une demande d'audience si
-extraordinaire et qui ne pouvait que l'embarrasser. Il ne pouvait sacrifier
-ses départements du Piémont incorporés à l'empire à une conversation
-éloquente avec un homme d'excentricité. Il ne pouvait improviser un trône
-pour M. de Maistre sans détrôner ou un autre souverain des vieilles races,
-ou un nouveau souverain de sa propre maison. Le rêve eut un triste réveil.
-
-Tout fut connu. La cour de Cagliari, de plus en plus surprise, ne ménagea
-pas les termes dans sa réprimande à son ministre en Russie. Nous voyons le
-contre-coup de ces mécontentements très-graves de la cour de Cagliari à
-l'amertume des répliques du comte de Maistre dans une de ses lettres, du 2
-juin, au chevalier _Rossi_, qui lui avait transmis avec une rudesse mal
-mitigée le mécontentement du roi.
-
-«Il y a une expression de votre lettre, répond M. de Maistre au chevalier
-Rossi, qui m'inspire à moi les réflexions les plus profondes et les plus
-tristes. _Ce qui peut vous arriver de plus heureux pour vous_,
-m'écrivez-vous, _c'est que_, etc., etc. (Sans doute _qu'on oublie à
-Cagliari une telle aventure_.)
-
-«Vous m'obligeriez beaucoup de me dire ce qui pourrait m'arriver de plus
-malheureux. Entrez dans cette triste analyse, examinez de tous les côtés où
-il est possible de blesser et de punir un homme; vous verrez que tout est
-fait déjà, et qu'il n'y a plus moyen de tuer un cadavre et de frapper sur
-_rien_.... Vous saisissez votre plume massive, et vous m'écrivez comme à un
-jeune homme qui débuterait dans le monde et qui chercherait une réputation,
-je pourrais même ajouter: comme à une espèce de mauvais sujet. Vous
-souhaitez pour mon bien _que je ne sois pas parti pour Paris, et vous
-m'apprenez même que le roi veut bien ne pas donner une interprétation
-sinistre à ma démarche_!--Était-ce donc pour mon plaisir que je voulais
-aller à Paris?...»
-
-À la suite de ces reproches et de ces récriminations, le comte de Maistre
-accusait très-injustement sa cour d'ingratitude et même de persécution
-envers lui. L'humeur ici manquait, non de fierté, mais de justice. Le peu
-de biens, dans la Savoie, dont il avait craint un moment d'être dépouillé
-en qualité d'émigré lui avait été rendu; le modeste emploi de sénateur au
-tribunal de Chambéry, emploi aussi peu rétribué que peu imposant, n'étaient
-pas de grands sacrifices comparés au rang d'ambassadeur à une des premières
-cours de l'Europe, aux titres, aux dignités éminentes, aux décorations, au
-traitement dont il était honoré par le trésor si pauvre de Sardaigne, et
-enfin aux faveurs très-utiles dont il jouissait, lui, son frère et son
-fils, par l'amitié de l'empereur de Russie. Les plaintes dépassaient
-évidemment ici les griefs. Nous avons vu un autre grand écrivain politique,
-comblé de dons et d'honneurs par les princes de la maison de Bourbon,
-remplir également le monde de ses plaintes mal fondées contre leur
-prétendue ingratitude. Il est plus aisé d'être exigeant envers les autres
-que juste envers soi-même. Seulement ce grand écrivain racontait ses griefs
-à l'univers, et M. de Maistre ne publiait ses amertumes que dans ses
-dépêches confidentielles à sa cour.
-
-Il manifeste déjà à demi-mot, dans ses dépêches un peu récriminatoires,
-l'intention de chercher une plus solide base de sa vie auprès de l'empereur
-Alexandre. Il obtient, en attendant, du roi de Sardaigne, l'autorisation
-d'attacher son fils au service de Russie. Cette autorisation lui est
-accordée; le roi y ajoute une pension de quatre-mille francs pour ce jeune
-homme. Des commérages politiques sur la cour de Russie remplissent en
-partie le reste de ces dépêches.
-
-Le général Caulaincourt, ambassadeur de France après Savary, le traitait
-dans ses lettres avec une dédaigneuse brutalité de style. Le silence de
-Napoléon aux avances du grand écrivain avait aigri l'encre du comte de
-Maistre. Quelques-uns de ces commérages sont peu dignes d'une plume
-sérieuse. Les amours de l'empereur Alexandre avec la belle princesse
-Maria-Antonia, que nous avons connue nous-mêmes sur le déclin encore
-rayonnant de sa beauté, sont racontés avec une légèreté qui étonne.
-
-«Ce n'est point une Montespan, dit-il; c'est une la Vallière, hormis
-qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmélite.»
-
-Son rôle d'ambassadeur courtisan fait fléchir son rigorisme. Il va chez la
-beauté en crédit et se vante de sa faveur auprès d'elle.
-
-«Dimanche dernier, 3 septembre, il y eut une fête superbe chez la favorite,
-à la campagne: bal, feu d'artifice magnifique sur la rivière et souper de
-deux cents couverts. Nous ne fûmes pas peu surpris de n'y voir ni
-l'ambassadeur de France ni aucun Français. Tous les appartements étaient
-ouverts et illuminés. Dans le cabinet de la belle dame, décoré avec la plus
-somptueuse élégance, nous vîmes au-dessus du sopha, devinez quoi? le
-portrait du prince Schwarzenberg. Tout le monde se touchait du coude:
-
-_Allez, allez voir!_ Depuis plus d'une année je n'allais plus dans cette
-maison, et j'ai su qu'on m'en a loué comme d'un trait de politique, parce
-qu'on a cru que je m'étais retiré pour n'avoir pas l'air d'intriguer et de
-m'attacher à cette ancre pour me tenir ferme. Certes, on me faisait
-beaucoup d'honneur. Je n'entends rien du tout à cette tactique; je n'y
-allais plus par indolence, et aussi parce que quelque chose m'avait déplu
-là. Mais cette fois j'ai été invité en personne par le maître de la maison;
-je lui dis en riant: _Mais, Monsieur, il faudra que vous ayez la bonté de
-me présenter de nouveau à madame comme un homme qui arrive_; ce qui fournit
-la matière à un badinage aimable lorsque j'entrai. La belle Maria-Antonia
-recevait son monde avec sa robe blanche et ses cheveux noirs, sans
-diamants, sans perles, sans fleurs; elle sait fort bien qu'elle n'a pas
-besoin de tout cela. _Le negligenze sue sono artifici._ Le temps semble
-glisser sur cette femme comme l'eau sur la toile cirée. Chaque jour on la
-trouve plus belle. Je comprends que la sagesse pourrait éviter ce filet,
-mais je ne comprends guère comment elle pourrait en sortir. Elle a
-d'ailleurs, à ce qu'il paraît, complétement deviné le grand secret de sa
-position: _Ne faites pas attention aux distractions._ Moyennant cela je la
-crois invincible, ou, si vous aimez mieux, inébranlable. On s'était imaginé
-certaines choses, mais tout s'en est allé en fumée.»
-
-Quelques dépêches confidentielles à sa cour vont même au delà; telles sont
-les lettres semi-plaisantes, semi-sérieuses, dans lesquelles il demande,
-pour épier les secrets diplomatiques des maris, un secrétaire d'ambassade
-jeune, beau, séduisant, propre à s'insinuer dans le coeur des femmes. Nous
-savons bien que c'était là une affectation d'habileté diplomatique à tout
-prix, une jactance de légèreté qui ne portait point atteinte à la sévérité
-de ses vrais principes et à la pureté de ses moeurs; mais un rigoriste ne
-doit pas même badiner avec ces vices de cour, de peur de perdre dans des
-badinages l'autorité morale avec laquelle il aura à les flétrir comme
-écrivain.
-
-
-XXV
-
-Quant à ses vues politiques sur les destinées du Piémont, elles sont
-parfaitement caractérisées dans une de ces dépêches. Il comprend
-l'existence importante, mais nécessairement secondaire, de cet État.
-
-«Nous sommes _grain_ de sable, écrit-il, et notre intérêt évident est de
-nous maintenir _grain_. Pourquoi agrandirais-je cette maison? dira
-l'Autriche. Est-ce pour lui livrer une partie de mes possessions en Italie
-et pour exposer l'autre? Pourquoi l'agrandirais-je? dira la France. Est-ce
-pour lui donner les moyens de bâtir quelques citadelles de plus sur les
-Alpes, et de donner à l'Autriche, quand le roi de Sardaigne jugera à propos
-de s'allier avec elle, un poids décisif contre moi?--Donc tout le monde est
-intéressé à nous tenir bas.
-
-«Faites encore, ajoute-t-il, une autre réflexion. Supposez que notre
-souverain de Piémont, n'ayant qu'un titre de prince ou de duc, se contente
-de régner à la manière des Médicis de Florence, par exemple: vous ne
-trouverez pas en Europe de pays supérieur au nôtre; mais si le pays est
-obligé de supporter une couronne royale et si on y bat le tambour, la
-chose change de face, et le voilà tout de suite trop petit pour être une
-planète et trop grand pour être un satellite. Nouvelle cause de médiocrité,
-nous étions trop grands pour être protégés et trop faibles pour agir
-seuls.»
-
- (_Correspondance_, page 73.)
-
-Et voilà l'homme que ses commentateurs de Turin d'aujourd'hui veulent
-représenter comme un ennemi implacable de l'Autriche et comme un zélateur
-de la conquête de l'Italie par le Piémont! Il déclamait à voix basse contre
-l'Autriche, en effet, dans ses lettres confidentielles à la cour sarde;
-mais que reprochait-il à l'Autriche? De trop complaire à la France en lui
-laissant convertir sans protestation la Savoie, géographiquement française,
-et le Piémont, embouchure des Alpes, en départements français.
-
-Quelle que fût sa partialité pour la maison de Savoie, le comte de Maistre
-avait trop de sens pour imaginer que l'Autriche permettrait jamais à un roi
-de Sardaigne, avec sa brave mais petite armée savoyarde, sarde et
-piémontaise, de se substituer à l'empire et de conquérir l'Italie, que
-l'empire lui-même, avec ses six cent mille hommes sous les armes, n'avait
-jamais pu posséder. Il avait trop de sens aussi pour s'imaginer que la
-France permettrait impunément à cette maison de Savoie de constituer contre
-elle, sur les Alpes et au pied des Alpes, à nos portes, une puissance
-équivoque de quinze ou vingt millions d'hommes, qui, en s'alliant, comme
-elle l'a toujours fait, avec l'Autriche, formerait une masse de soixante
-millions d'hommes pesant par leur réunion sur notre frontière de l'Est et
-du Midi d'un poids qui nous écraserait en se réunissant. Une telle
-politique serait une témérité envers la France; car les cabinets de Turin
-et de Vienne auraient la clef des Alpes dans leurs mains unies. Les traités
-de 1814, même après le reflux victorieux de l'Europe contre nous, avaient
-tellement compris cette nécessité, pour la France, de ne pas agrandir
-démesurément la maison ambitieuse de Savoie, que ces traités de 1814 nous
-avaient laissé en souveraineté française les trois quarts de la Savoie. Les
-traités de 1815 nous reprirent la Savoie tout entière et agrandirent sans
-prévoyance et sans justice la maison de Savoie, en lui octroyant, du droit
-de sa convoitise, la république de Gênes. Les Génois, violentés dans leur
-nationalité, murmurèrent et se soulevèrent en vain contre cette
-confiscation de leur indépendance. La légitimité trouva cette fois la
-confiscation très-légitime.
-
-Le comte de Maistre n'aurait pas conseillé cette usurpation de la
-république de Gênes à son pays. Il était si peu illusionné sur la
-convenance et sur la possibilité de la domination du Piémont sur l'Italie
-qu'il écrit, presque à la même date, au ministre de son roi à Cagliari, en
-parcourant les hypothèses d'une restauration encore bien douteuse:
-
-«Les considérations morales sont encore plus fortes. Je ne connais point de
-nation plus véritablement _nation_ et qui ait plus d'unité nationale que la
-piémontaise; mais cette unité tourne contre la nation, ou, pour mieux dire,
-contre la maison régnante, en s'opposant à tout amalgame politique. Ne
-perdez jamais de vue cet axiome: _Aucune nation n'obéit volontairement à
-une autre._ Présentez la maison de Savoie à tous les peuples d'Italie qui
-ont perdu leurs souverains; tous lui prêteront serment avec joie _si elle
-s'établit parmi eux_; mais, si elle devait toujours siéger à Turin, tous
-diraient non. Soumettez les Génois et les Lombards à nos souverains; ils
-vous diront tous _qu'ils sont tous gouvernés par les Piémontais_. Allez
-ensuite en France; demandez à un habitant de Dunkerque ou de Bayonne par
-qui il est gouverné; il vous répondra: _Par le roi de France_ (j'aime à
-supposer qu'il est toujours à sa place); jamais il ne lui viendra en tête
-de vous dire _qu'il est gouverné par les habitants de l'Île-de-France, que
-tous les emplois sont pour ces messieurs, qu'ils viennent faire les maîtres
-chez les autres, qu'ils veulent tout mener à leur manière_, et autres
-chansons des nations sujettes. Un Français ne comprend pas seulement cela;
-l'habitant de Dunkerque est Français, celui de Paris est Français; le roi
-gouverne les Français par les Français: ils n'en savent pas davantage. La
-Providence, en accordant l'unité nationale à vingt-cinq millions d'hommes,
-avait fait de la France _le plus beau des royaumes après celui du ciel_,
-comme l'a dit Grotius; mais si cette unité échoit à un petit rassemblement
-d'hommes, plus elle est prononcée, plus elle s'oppose à l'agrandissement du
-souverain de ce pays. Je pourrais donner beaucoup plus de développement à
-ces idées; mais, pour abréger, j'arrêterai seulement votre pensée sur un
-phénomène remarquable: c'est que _nulle nation n'a le talent d'en gouverner
-une autre_. Je ne connais aucun peuple que je mette au-dessus des
-Piémontais pour ce qui s'appelle bon sens et jugement; mais, lorsqu'ils
-venaient en Savoie pour y commander, ce bon sens n'était plus le même.»
-
-
-XXVI
-
-On a vu en 1848 combien le comte de Maistre avait eu le sentiment de ces
-antipathies intestines qui empêchent tout amalgame durable entre les
-diverses nationalités italiennes, sous un sceptre italien, et plus
-peut-être sous un sceptre italien que sous un protectorat étranger. Le jour
-où le roi de Piémont Charles-Albert laissa transpirer seulement l'ambition
-de changer la couronne de Sardaigne contre la couronne d'Italie, Milan
-bondit sous ses pieds contre Turin, et les peuples de la Lombardie
-désavouèrent leur prétendu libérateur piémontais. La confédération seule
-est le mode futur de l'indépendance italienne, parce qu'elle laisse, à
-chacune des nationalités si diverses et si justement fières de la
-Péninsule, son nom, sa capitale, ses moeurs, sa langue, sa dignité, son
-poids personnel dans l'ensemble. La conquête et l'unification par le
-Piémont n'est qu'un rêve. Ce n'est pas le Piémont qu'il faut grandir; c'est
-l'Italie qu'il faudra constituer libre et diverse comme l'a fait la nature.
-
-L'ambition turbulente de la maison de Savoie est un mauvais auxiliaire. La
-convoitise d'une cour pressée de s'annexer la Lombardie n'est pas un
-_casus belli_ légitime pour la France. Quand une prétention nouvelle et
-envahissante de l'Autriche viendra fournir à la France ce _casus belli_
-légitime, seule excuse qui puisse justifier une guerre européenne, ce n'est
-pas avec la maison de Savoie qu'il faudra s'allier offensivement et
-défensivement, c'est avec la Péninsule tout entière. Alors vous aurez
-délivré la première race d'hommes de la terre pour attester à l'avenir la
-reconnaissance du monde envers l'Italie, _alma parens_, et votre oeuvre
-subsistera, parce que l'Italie entière aura sa place dans cette nouvelle
-ligue des Achéens. Autrement vous n'aurez fait qu'agrandir sur votre
-frontière un ami suspect et un ennemi dangereux, et rien ne subsistera de
-votre oeuvre sanglante et éphémère; car l'Italie veut bien obéir à
-elle-même, mais elle ne consentira jamais à obéir à ce qu'il y a de moins
-italien en elle: une monarchie composée de braves montagnards, de rudes
-insulaires et d'héroïques Cisalpins, propres à la défendre, inhabiles à la
-dominer. La baïonnette n'est pas un sceptre; une confédération libre doit
-seule tenir dans ses mains collectives le sceptre de l'Italie. Nous
-pensons à cet égard comme le comte de Maistre.
-
-
-XXVII
-
-Voilà, comme homme, le véritable portrait du comte de Maistre, avant
-l'époque où il devint illustre par sa plume: une famille angélique, un
-époux irréprochable, un père tendre, une piété de femme sucée avec le lait
-d'une mère, une vertu antique, sauf quelques égarements d'esprit, une
-ambition honnête, mais trop active et peu modeste, une fidélité à son roi
-bien récompensée, mais une fidélité impérieuse forçant la main à son
-gouvernement, enfin un publiciste très-contestable et très-variable, qui,
-pour conserver sa réputation d'infaillibilité, corrigeait après coup ses
-oracles quand la fortune démentait ses prévisions, et qui savait être
-toujours de l'avis des événements, ces oracles de Dieu.
-
-Voyons maintenant en lui l'écrivain et le philosophe.
-
- LAMARTINE.
-
- (_La suite au mois prochain._)
-
-
-FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
-
-
-Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie.
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
-7), by Alphonse de Lamartine
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 7 ***
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