diff options
Diffstat (limited to '41054-8.txt')
| -rw-r--r-- | 41054-8.txt | 9916 |
1 files changed, 0 insertions, 9916 deletions
diff --git a/41054-8.txt b/41054-8.txt deleted file mode 100644 index 1c1e7cd..0000000 --- a/41054-8.txt +++ /dev/null @@ -1,9916 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume 7), by -Alphonse de Lamartine - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - - -Title: Cours Familier de Littérature (Volume 7) - Un entretien par mois - -Author: Alphonse de Lamartine - -Release Date: October 14, 2012 [EBook #41054] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 7 *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine -P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - -[Note au lecteur de ce fichier numérique: - -Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été -corrigées.] - - - - - COURS FAMILIER - DE - LITTÉRATURE - - - UN ENTRETIEN PAR MOIS - - PAR - M. A. DE LAMARTINE - - - - - TOME SEPTIÈME. - - - - - PARIS - ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, - RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. - 1859 - - -L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à -l'étranger. - - - COURS FAMILIER - DE - LITTÉRATURE - - - REVUE MENSUELLE. - - VII - - -Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et -de la Marine, rue Jacob, 56. - - - - -XXXVIIe ENTRETIEN - -LA LITTÉRATURE DES SENS - -LA PEINTURE - -LÉOPOLD ROBERT. - -(2e PARTIE) - - -I - -Nous avons dit, en finissant le dernier Entretien, qu'il y avait un amour -d'abord innocent, puis imprudent, puis mortel, mais toujours inspirateur, -dans le génie de Léopold Robert, et que le secret de ses tableaux était -dans son âme. Racontons ce qu'on sait de ce mystère; cela nous aidera à -comprendre le prodigieux effet des peintures de ce jeune homme, dès -qu'elles parurent aux regards du public. Il en sortit comme une flamme, -parce qu'il avait délayé ses couleurs sur sa palette avec des larmes et -avec du feu. Telle inspiration, tel effet; voilà le secret de l'impression -qu'on produit dans tous les arts, soit avec la parole écrite, soit avec les -notes, soit avec le pinceau; car l'art, au fond, ne vous y trompez pas, ce -n'est que la nature. - - -II - -En ce temps-là vivaient, tantôt à Florence, tantôt à Rome, tantôt en -Suisse, au bord du lac de Constance, des familles exilées, dont les -prodigieuses vicissitudes d'élévation et de chute seront l'étonnement de -l'histoire. Elles étaient alors le spectacle de l'Italie: c'étaient des -branches de la famille des Bonaparte. Plusieurs de ces branches, détachées -du tronc par l'exil de Napoléon à Sainte-Hélène, s'étaient réfugiées en -Italie, terre des ruines et patrie de leurs ancêtres. C'était d'abord la -mère de Napoléon, _Hécube_ de cette race, vivant à l'ombre, avec ses -orgueils et ses mémoires d'aïeule, dans le palais du cardinal son frère. -C'était Lucien Bonaparte, dont le nom répondait autant à la République qu'à -l'Empire, caractère à deux aspects des hommes de deux dates, la République -et l'Empire. Il avait dédaigné un trône offert au prix de la répudiation -d'une épouse de son choix; il élevait une belle et nombreuse famille de -fils et de filles qui portent tous, dans un coin de leur nature, le sceau -d'une étrange puissance d'originalité et de volonté. Parent de la femme de -Lucien par ma mère, j'ai eu moi-même l'occasion de connaître cette femme, -que son mari avait préférée à un sceptre. Ceux de ses enfants que j'ai -connus par elle avaient une empreinte de son énergie: Romains, Corses, -Toscans, natures granitiques. - - -III - -C'était ensuite Louis Bonaparte, roi volontairement descendu du trône de -Hollande, homme né pour être le contraste avec le chef de sa maison, fait -pour la vie privée, ambitieux de repos, de mérite littéraire, et non de -puissance. Je l'ai connu mystérieusement à Florence, pendant plusieurs -années, sans que le public soupçonnât nos rapports, que les convenances -politiques de ma situation m'empêchaient d'ébruiter. Je n'allais jamais -dans son palais; il venait chez moi, la nuit, dans une voiture sans -armoirie, suivi d'un seul valet de chambre qui aidait ses pas infirmes à -monter l'escalier de ma villa, hors des murs de Florence. Nous passions de -longues soirées, tête à tête, dans des entretiens purement littéraires ou -philosophiques qu'il avait la complaisance de rechercher. Je servais les -Bourbons; il était Bonaparte: il y avait cette incompatibilité entre nous; -mais il était avant tout philosophe et poëte; il me lisait ses -compositions; j'oubliais qu'il était roi d'une dynastie que je ne -reconnaissais pas: les lettres nivellent tout pendant qu'on en parle. -L'entretien terminé, bien avant dans la nuit, je le reconduisais -respectueusement jusqu'à sa voiture; il laissait après lui dans ma pensée -un parfum d'honnêteté que je crois respirer encore. - - -IV - -C'était la famille de Joseph Bonaparte, ex-roi de Naples et d'Espagne, -réfugié en Amérique avec d'opulents débris de ses royautés. - -C'était la princesse Borghèse, soeur de Napoléon. Je vivais familièrement -avec son beau-frère, le prince Aldobrandini, et je voyais habituellement -son mari, le prince Borghèse, le Crassus de l'Italie moderne. Il était né -pour jouir et pour faire jouir, non pour gouverner; homme féminin, mari -indulgent, prince nul. Il habitait ses palais de Toscane; sa femme habitait -son palais et ses villas impériales de Rome. Je ne l'ai jamais connue, mais -je l'ai entrevue quelquefois dans ses promenades en voiture sous les pins -parasols, à travers les statues, moins belles qu'elle, des jardins -Borghèse. C'était dans les dernières années de sa courte vie; elle -resplendissait encore des reflets de son soleil couchant, comme une tête de -Vénus grecque effleurée, dans un musée, par un dernier rayon du soir. Je ne -sais par quel caprice, dans une femme où tout était caprice, jusqu'à la -mort, elle menait ordinairement avec elle un pauvre capucin, assis à ses -côtés dans sa voiture. Le contraste de ce capuchon de laine brune, de cette -tête de l'ascétisme chrétien, à côté de ces cheveux semés de fleurs et de -ce visage de beauté mourante après tant d'éclat, faisait monter le sourire -aux lèvres ou les larmes aux yeux. Charmante créature qui mourait enfant! - - -V - -C'était la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, qui venait de temps en -temps à Rome ou en Toscane voir ses fils, et qui retournait vite à sa -solitude de Suisse. J'étais déjà prématurément connu littérairement alors; -elle était illustre par son rang, ses malheurs, son goût pour les lettres, -son talent pour la musique; elle voulait me voir; elle me fit témoigner le -désir de me rencontrer, comme par hasard, dans une allée _des Cascines_, où -j'avais l'habitude de me promener à cheval; elle m'assigna plusieurs fois -la place et l'heure. J'y manquai toujours; j'avais contre elle les -préventions vives d'un partisan de Louis XVIII; j'accusais cette reine -d'avoir trempé dans le retour de l'île d'Elbe, en 1815. Je me privai d'un -grand plaisir pour ne pas faire une infidélité de simple politesse aux rois -que je servais. - -C'était enfin le prince Napoléon, fils aîné du roi de Hollande et de la -reine Hortense, frère du prince, alors inconnu, à qui les versatilités du -peuple, les inexpériences de la liberté, les impatiences de la multitude et -les péripéties du sort préparaient de loin, dans l'ombre, un second empire. - -Ce prince, fils d'Hortense (nous parlons de celui qui n'est plus), était un -des hommes que les dons de la nature et les perfectionnements de -l'éducation avaient façonnés pour toutes les fortunes. On venait, par un -mariage de famille, de lui donner pour épouse sa cousine, la princesse -Charlotte, fille aînée de Joseph Bonaparte: cette famille, impériale par le -souvenir, proscrite par le présent, ne pouvait guère s'unir qu'avec -elle-même. Je n'ai fait qu'entrevoir cette princesse Charlotte, cause -innocente ou fatale de la mort de Léopold Robert. J'en dirai peu. Quant à -son mari, le prince Napoléon, l'attrait empressé qu'il témoignait pour moi -établit entre nous des rapports gênés par la politique, mais bizarres, qui -ressemblaient à ces inclinations furtives qu'on s'avoue du regard et qu'on -se dissimule des lèvres. - -Il avait l'extérieur d'un héros de roman, mais tempéré par la modestie, ce -voile du vrai mérite. Sa taille était élégante; sa tête, dégagée de ses -épaules minces, semblait s'incliner de peur d'humilier la foule; son oeil -était limpide, sa bouche ferme; sa physionomie intéressait avant qu'on eût -appris son nom; il y avait dans ses traits cette dignité qui survit aux -éclipses du sort. Il n'y avait pas de mère qui n'eût désiré l'avoir pour -époux de sa fille, pas d'homme qui n'eût voulu en faire son ami. Je n'ai -connu que le duc d'Orléans, en France, qui représentât si bien l'espérance -d'une dynastie; mais le duc d'Orléans avait trop d'intention dans -l'attitude: on voyait qu'il posait involontairement pour un trône -populaire. Le prince Napoléon ne posait pas, il primait et il charmait. -S'il n'avait été Bonaparte je l'aurais aimé avec plus de liberté. - - -VI - -Nous nous rencontrions souvent à la cour: les convenances politiques ne -nous permettaient pas de nous voir ailleurs; même à la cour, et confondus -par le mouvement du salon dans les mêmes groupes, nous ne pouvions pas, -sans éveiller les ombrages de la diplomatie, nous adresser directement la -parole. Il avait donc été convenu entre nous, par l'intermédiaire d'un ami -commun, que nos conversations seraient à double entente; que nous ne nous -regarderions jamais face à face en causant ensemble, mais que nous aurions -l'air de nous adresser à un troisième interlocuteur dans la confidence des -deux; que chacun de nous paraîtrait adresser à ce tiers complaisant ce que -nous avions à nous dire; que nous nous entretiendrions obliquement, par -ricochet, et que nos paroles, insaisissables ainsi à la foule, -ressembleraient à ces projectiles qu'on dirige d'un côté pour frapper -ailleurs. Nous observâmes longtemps, avec une égale adresse, cette -convention diplomatique de salon. La conversation y perdait en abandon, -mais elle y gagnait en piquant; la gêne inspire, et l'attrait d'esprit que -nous éprouvions l'un pour l'autre s'en accrut encore. Il n'espérait pas me -ramener à ses opinions de famille; je n'avais rien à flatter en lui que la -proscription: il y avait entre nous toute une dynastie. - - -VII - -Un jour cependant, et sans avoir concerté la rencontre, nous nous trouvâmes -inopinément rapprochés par un de ces accidents de voyage qui ont l'air de -préméditation et qui sont des hasards. - -C'était dans une chaude semaine du mois de juillet, en Italie. Nous allions -chercher, ma jeune femme et moi, les sites pittoresques et la fraîcheur des -eaux et des bois dans les hautes gorges du groupe des Apennins, à -_Vallombrose_ et aux _Camaldules_, deux célèbres abbayes presque -inaccessibles, comme la Grande-Chartreuse de Grenoble. - -Après avoir passé là quelques-uns de ces jours qui ressemblent à des haltes -du temps où la vie cesse de fuir, dans les vastes cellules, dans les longs -corridors frais, au bord des bassins glacés et sous les sapins aux murmures -lyriques de Vallombrose, nous redescendîmes dans la profonde vallée qui -sépare de la Toscane habitée cette oasis de paix, et nous reprîmes à -cheval la route d'une autre oasis encore plus enfoncée dans le ciel au delà -des nuages: les _Camaldules_. - -La saison était caniculaire, malgré les haleines du torrent presque -desséché dont nous suivions les bords, et qui montrait ses blocs roulés à -nu dans son lit, comme Job montrait ses os à Dieu dans sa nudité sur sa -couche. La réverbération du soleil contre les parois de marbre de la vallée -incendiait l'air respirable; nous cherchâmes, vers le milieu du jour, un -abri sous un vaste _caroubier_, espèce d'oranger sauvage et gigantesque qui -affecte la régularité immobile de l'oranger taillé par la main de l'homme, -qui porte des fèves succulentes pour les chevaux du désert, et qui verse, -de son dôme touffu et toujours vert, une ombre imperméable au soleil de -midi. - -Nous nous oubliâmes trop longtemps, sur la foi de nos guides, dans cette -sieste sous l'arbre. Quand nous remontâmes sur nos vigoureux petits chevaux -de Corse, pour gravir le plateau rocheux qui monte aux Camaldules, la nuit -en descendait à grandes ombres. - -Avant d'atteindre la cime du plateau, et de tourner à gauche dans la gorge -sombre de pâturages, de torrents, de grands bois qui servent d'avenues à -l'abbaye, la nuit était faite; on ne voyait plus le chemin sous les pas de -son cheval; quelques rares lueurs, à travers les branches d'arbres, -indiquaient seules une ou deux chaumières éparses, châlets des pasteurs de -l'Apennin plaqués sur les flancs de la montagne, à notre gauche; à droite, -le murmure d'un torrent invisible et profondément encaissé montait comme -une terreur dans la nuit. - - -VIII - -Après avoir suivi longtemps à tâtons le sentier ténébreux qui mène à -l'abbaye, nos guides arrêtèrent nos chevaux; ils sonnèrent aux grilles pour -demander l'hospitalité habituelle aux pèlerins et aux voyageurs. On leur -répondit rudement des fenêtres que l'heure était indue, qu'on n'ouvrait -plus à de nouveaux hôtes, et que d'ailleurs le monastère était plein de -visiteurs arrivés avant nous. Les guides eurent beau répliquer qu'ils -conduisaient le ministre de France et sa famille, que nous avions des -lettres du tout-puissant ministre d'État _Fossombroni_, qui nous -recommandait au prieur, les fenêtres se refermèrent, les lueurs des -flambeaux s'éteignirent dans le monastère, et il nous fallut reprendre, -pour trouver un abri, le sentier par lequel nous étions venus. - - -IX - -Pendant que nous vaguions ainsi, à la froide rosée de la nuit, de châlet en -châlet, sans qu'une porte voulût s'ouvrir à la voix des guides, les -frissons qui sortaient des sapins et des cascades nous saisissaient; la -faim et le sommeil, après une journée de marche, faisaient transir et -grelotter les femmes; une nuit sans foyer, sans toit et sans nourriture, -sur une couche d'herbe humide de neige, au sommet de l'Apennin, alarmait ma -tendresse pour des santés chères et délicates. Je commençais à maudire ma -curiosité, quand un bruit de pas, à travers le feuillage, sous les arbres -sur notre droite, appela notre attention. - -C'était un pâtre d'un châlet voisin qui accourait, envoyé vers nous par -deux étrangers abrités, comme nous cherchions à nous abriter nous-mêmes, -sous son toit de feuilles. Ces deux jeunes et aimables étrangers, nous dit -le pâtre, étaient le prince Napoléon et la princesse Charlotte, sa femme, -arrivés un peu avant nous au monastère, et, comme nous, repoussés du seuil -par l'affluence des pèlerins aux Camaldules. Ils venaient d'apprendre que -le ministre de France et sa suite avaient été renvoyés comme eux, sans -égards, des portes du couvent, et qu'ils cherchaient en vain un toit de -berger pour y reposer leur tête. Bien que le châlet où ils nous avaient -devancés fût étroit, ils nous en offraient avec empressement la moitié. Le -prince avait chargé son envoyé d'ajouter de sa part que, si nous avions -quelque scrupule à loger ainsi les représentants de deux dynasties opposées -dans la même chaumière, nous serions libres de ne pas nous voir, et qu'il -se retirerait avec la princesse dans la partie séparée du châlet où les -montagnards gardent le foin des vaches pour l'hiver. - -Nous acceptâmes, avec les expressions d'une vive reconnaissance, -l'obligeante proposition; seulement nous insistâmes pour que rien ne fût -dérangé à l'établissement nocturne dans le châlet intérieur, et nous ne -consentîmes à accepter que le logement du fenil. Nos hôtes ajoutèrent, à -cette exquise politesse, l'envoi de la moitié de leur souper; mais les -frontières furent fidèlement respectées de part et d'autre, et, malgré le -désir de nous voir plus intimement à cette hauteur, au-dessus des petites -convenances diplomatiques, nous ne franchîmes, ni l'un ni l'autre, la -palissade de branches de châtaignier qui séparait le fenil du châlet. - - -X - -Nous passâmes une nuit délicieuse, sous les couvertures de nos mules, -étendus sur le foin embaumé par les fleurs du thé de montagnes, au -bruissement des feuilles de sapin et des châtaigniers, qui faisaient -chanter, sur des modes différents, les brises de la nuit. Le torrent des -Camaldules grondait dans le fond de son ravin, comme un mouvement convulsif -de la terre qui fait mieux goûter l'immobile sérénité du ciel; les aigles -jetaient des cris sur leurs rochers au lever de la lune et de chaque grande -étoile qu'ils prenaient pour l'aurore. Une bande blanche et jaune à -l'horizon de la mer Adriatique annonça le jour. Le prince et la princesse, -qui voulaient poursuivre leur voyage plus loin que nous, sortirent, -couverts de leur manteau, du châlet, au premier crépuscule du matin. Nous -les saluâmes respectueusement du geste par la fenêtre sans vitres du fenil, -et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir. - -La princesse Charlotte, jeune, mince, grêle, flexible comme un roseau qui -n'a pas encore ses noeuds, était plus semblable à un enfant qu'à une jeune -femme. On n'entrevoyait sa puissance d'attraction future qu'à l'extrême -finesse de sa physionomie et à la profondeur précoce de son regard; la -passion encore absente pouvait un jour se répandre de là sur les traits -pour tout animer. C'était un visage qui ne charmait pas au premier regard, -mais qui saisissait l'oeil et qui forçait à y revenir. La beauté de son -mari jetait encore une ombre de plus sur elle. À cette époque, cette femme -était quelque chose de fragile qui pouvait se consolider ou se briser, -selon le sort. Telle était cette princesse; elle devait tuer un jour, bien -involontairement, le jeune peintre qui aurait pu devenir le Raphaël de son -siècle et qui ne fut que Léopold. - -J'ai passé souvent bien des heures, au palais Barberini de Rome, à -contempler cette naïve et opulente figure de la belle _Fornarina_, dont -l'attrait consuma Raphaël. Quelle différence entre ces deux visages! Mais -l'amour se cache sous la laideur comme sous la beauté: ce n'est pas le -regard qui aime, c'est le coeur. - - -XI - -C'est dans cette famille des Bonaparte, réfugiés pour la plupart à Rome, et -protégeant les arts afin de prolonger au moins ses règnes éphémères sur les -peuples, en régnant sur les talents, que Léopold Robert passait ses soirées -à Rome: on lui avait commandé quelques tableaux. Son génie, encore -énigmatique, jouissait d'être compris par anticipation sur sa gloire. Être -compris, pour un artiste, poëte, peintre, musicien, statuaire, c'est être -obligé. L'admiration, voilà le salaire des grandes âmes! Léopold -fréquentait surtout le palais de la princesse Charlotte; cette jeune femme -s'essayait sous sa direction à dessiner, à peindre, à graver les oeuvres du -maître; l'intimité des occupations amena l'intimité des coeurs. Léopold -Robert, timide d'abord, encouragé ensuite, familier enfin, devint -l'habitué de ce salon. Le sauvage montagnard du Jura oublia une distance -qu'on s'étudiait à effacer par tant d'égards. Il se plaisait là où il -plaisait lui-même; il n'avait rien de séduisant, ni dans les traits du -visage, ni dans les grâces de l'entretien, excepté son génie, mais il était -attachant par son dévouement modeste et exclusif à ses amis. Silencieux, -réservé, susceptible, comme toutes les délicates natures, il intéressait -vivement par son silence même. On aime à ouvrir ce qui est fermé; le prince -et la princesse lisaient seuls dans l'âme de Robert; cette âme était un -abîme de mystères du beau qui ne sortaient qu'un à un, non de ses lèvres, -mais de ses pinceaux. C'était une faveur que d'y lire avant le public: voir -éclore les oeuvres de génie, c'est presque participer à la jouissance de -les enfanter. - -Léopold Robert avait renoncé à tout, même à la pauvre Thérésina, son -premier amour[1], sans se rendre compte à lui-même du vrai motif de son -inconstance. On lui parlait en vain de mariage avec quelque jeune fille de -son pays, dont la chaste affection aurait animé l'isolement de son -atelier: il écartait toutes ces perspectives de sa pensée; il cherchait -(comme on le voit dans ses lettres) tous les sophismes de situation pour se -justifier à lui-même sa vie solitaire. - -[Note 1: Voir l'Entretien précédent.] - - -XII - -Une si vive imagination ne pouvait cependant se sevrer si jeune d'amour. Il -était évident que son coeur était assez rempli d'un rêve pour ne pas sentir -le vide de toute affection domestique. La douce intimité dans laquelle il -vivait avec le prince et la princesse suffisait à son existence; lui-même -paraissait nécessaire à leur bonheur. Ces trois personnes de rangs si -différents, mais également exilées dans la patrie des arts, associaient -leurs talents comme leurs coeurs. Le prince composait de grands paysages -historiques avec les pages de la nature que la mer, les montagnes, les -ruines déroulaient sous ses yeux; Léopold Robert y jetait des groupes -humains et pittoresques qui les animaient de leurs scènes; la princesse -Charlotte les gravait sous l'inspiration du jeune maître. Rien n'était plus -innocent que ces rapports du professeur à l'élève; mais cette innocence -même cachait un piége à Léopold Robert: ce piége, c'était la perfide -_habitude_, qui fait germer, sans qu'on s'en aperçoive, les premières -racines d'un sentiment innomé dans les coeurs: si le danger était connu on -le fuirait; on s'y expose parce qu'on ne le voit pas. L'histoire célèbre -d'Héloïse et d'Abeilard, mille autres histoires domestiques aussi fatales -attestent le danger de ces rapprochements trop habituels entre une élève -innocente et un maître imprévoyant; le péril pour tous les deux naît -précisément de l'ignorance du péril. Quelques écrivains, selon nous trop -austères, ont paru reprocher amèrement à la princesse Charlotte trop de -complaisance à laisser naître cet amour dans le coeur de son maître et de -son ami; rien ne justifie à nos yeux ce reproche: elle était trop -exclusivement attachée au prince son mari, un des hommes les plus -séduisants de l'Italie, pour songer seulement à la nature des sentiments -qu'elle pouvait inspirer à un pauvre artiste, fils d'un châlet du Jura et -enfoui dans les ruines de Rome. D'ailleurs, nous l'avons dit, la -physionomie ingrate et le caractère concentré du jeune artiste ne -laissaient ni prévoir en lui, ni éclater hors de lui, des sentiments contre -lesquels la princesse aurait pu avoir à se défendre. Elle fit une victime -sans préméditation; pas une goutte de ce sang ne doit rejaillir sur sa -mémoire. Ses lettres, après la mort de Robert, ont la candeur de -l'étonnement et de la douleur, mais aucun remords ne s'y mêle aux profonds -regrets. C'est une soeur qui pleure un frère; ce n'est nullement une amante -qui s'accuse de la mort d'une victime. - -Ce sentiment, confus et non analysé dans l'âme de Robert, se révèle -cependant, dans ses grands ouvrages à cette époque de sa vie intérieure, -par deux symptômes de l'art qui sont en même temps deux symptômes de la -passion. Ces deux symptômes sont la grande poésie et la grande mélancolie -de ses oeuvres. - -C'est en effet à ces jours heureux de sa jeunesse que se reportent la -conception et la lente exécution de son tableau qu'on peut appeler le -portrait de l'Italie: _les Moissonneurs_. - - -XIII - -Qu'est-ce que _les Moissonneurs_? - -En contemplant bien ce magnifique tableau, et en entrant, par tous les -pores, dans la pensée du peintre, c'est la poésie du bonheur, c'est l'idéal -de la paix des champs, c'est l'infini dans la calme jouissance de la -nature, c'est l'idylle de l'humanité, dans son premier Éden, devant le -Créateur: idylle transposée aujourd'hui sous le soleil, dans ce monde de -travail et de sueur, mais pleine encore de toute la félicité que cette -terre corrompue peut offrir à l'homme. - -Telle est évidemment, selon nous, la pensée du tableau: c'est un hymne, -c'est un _Évohé_, c'est un cantique peint en formes et en couleurs sur la -toile! Toute la toile chante, nous le répétons. De Théocrite, de Virgile -dans ses églogues, de Gesner, ce compatriote de Robert, nous le demandons -au spectateur, qui est-ce qui a le mieux chanté? qui est-ce qui a été le -plus poëte de ces poëtes ou de ce peintre? Nous ne craignons pas de -répondre: C'est le peintre, c'est Robert, c'est le grand lyrique des -_Moissonneurs_. - - -XIV - -Asseyez-vous avec nous devant cette incomparable page, et regardez la -scène, et puis retournez-vous et regardez en vous-mêmes: que sentez-vous? -Je vais vous le dire. - -À l'âge de quinze à vingt ans, à cette époque de l'existence où l'horizon -de la vie est tout voilé d'une brume chaude qui noie et qui colore les -contours secs de toutes choses; à ce moment où la vie, commencée sans qu'on -en aperçoive le terme, paraît longue comme l'infini; à cette heure où cette -vie n'a pas dit encore son dernier mot à l'adolescent qu'elle caresse; à -cette minute où l'amour, qui n'est au fond que l'éternité de la vie, -déborde du coeur dans les sens et des sens dans le coeur, comme un océan de -cette vie qui baigne tous les objets et qui les transfigure; à cette -période de votre jeunesse, disons-nous, avez-vous jamais voyagé en Italie, -en rêvant, éveillé, la félicité d'Éden sous le ciel d'été de la campagne de -Naples ou de Rome? Vous souvenez-vous des impressions que vous a fait -éprouver l'heure de midi, un jour de canicule, à l'ombre d'un caroubier ou -d'un pan d'aqueduc romain entre les Abruzzes? Si vous ne vous en souvenez -pas, je vais m'en souvenir pour vous: écoutez, et reconnaissez vos -impressions physiques et morales dans les miennes. Je suis ivre d'Italie -depuis que j'ai respiré son atmosphère. - - -XV - -La plaine est grise comme une cendre d'herbes brûlées par le soleil; autour -de vous une vapeur ambiante sort des pierres et rampe presque visible sur -le sol; de légers nuages de poussière rose s'élèvent et retombent çà et là -sous les pieds de l'alouette qui secoue en partant la tige des pavots -saupoudrés de terre; le silence du sommeil, à l'heure de la sieste, pèse -sur l'espace; on entend seulement, de loin en loin, le frôlement métallique -de l'épi contre l'épi, quand la brise de mer effleure en passant les grands -champs de blé; les ombres crues de l'aqueduc se replient, comme pour fuir -la chaleur du milieu du jour, sous les arcades. - -Les montagnes de Tivoli, de Frascati, d'Albano, du Soracte, s'élèvent, -grandies par le mirage de la vapeur diurne, et semblent danser derrière -vous dans le firmament; l'horizon de la mer ne se distingue de l'horizon du -ciel que par un ruban d'azur foncé qui indique au pêcheur le premier -frisson du vent qui se lève; une ou deux voiles commencent à palpiter dans -le lointain; la lumière qui descend de la voûte céleste, qui rejaillit des -montagnes, qui flotte sur les vagues, qui se répercute du sol au mur de -l'aqueduc et de l'aqueduc au sol, vous immerge dans un éblouissement tiède, -où vous croyez voir, sentir, respirer le jour sans ombre et sans fin; il -vous semble nager en Dieu, la lumière des pensées. - -Votre âme se transfigure en rayons et se répand, comme cette pluie de feu, -dans toute l'étendue; vous n'êtes plus ici ou là; vous êtes partout, vous -contractez l'ubiquité de cette lumière: elle est si transparente que vous -croyez lire jusqu'au fond du firmament, comme on voit dans une eau claire, -à l'ombre d'un cap, jusqu'aux grains de sable de la plage. Une silencieuse -contemplation qui flotte sur tout, qui ne s'attache à rien, s'empare de -vous, semblable à un sommeil imparfait où l'on se sent rêver, mais où on -sait qu'on rêve. - - -XVI - -Cependant le soleil, qui marche toujours, a dépassé les arcs de l'aqueduc -et penche vers les montagnes; un souffle fait voler çà et là le duvet des -chardons qui floconnent à vos pieds; de temps en temps le gémissement d'un -chariot rustique résonne sur la route; la cigale, cette guitare de la terre -chaude, grince dans le sillon. On voit se dessiner sur la ligne de la mer -les profils de quelques vieilles glaneuses qui portent une gerbe sur leurs -têtes, ou de quelques belles jeunes filles balançant à la cadence de leur -pas, sur leurs épaules, une urne étrusque contenant l'eau pour les lieurs -de blé mûr; leur ombre lapidaire les suit sur la route comme un pli de leur -lourde robe. Les sons de la musette de Calabre, sur laquelle les -_pfifferari_ préludent dans le lointain aux danses du soir, grondent en -approchant de la plaine. Une indescriptible impression de bien-être, de -paix, d'existence, de sécurité, de plénitude des sens et du coeur, pénètre -l'âme avec les rayons, avec l'air, avec le son, avec l'horizon sans bornes -de la campagne de Rome; on se sent noyé dans la béatitude du soleil d'été; -la vie surabondante écume et murmure, comme une cascade de _Terni_, dans la -poitrine; on craindrait de troubler par une parole, par le bruit même -d'une respiration, l'extase qui vous soulève d'ici-bas on ne sait où; on se -tait, et ce silence est l'hymne inarticulé de la saison où l'homme -fructifie avec l'herbe des champs. - - -XVII - -C'est là l'impression qui avait évidemment saisi Léopold Robert, homme des -champs lui-même, dans ses haltes fréquentes sous le chêne ou sous le rocher -de _Sonnino_, pendant ses excursions pittoresques avec la sauvage et tendre -Thérésina. C'est cette félicité de l'humanité naïve, laborieuse, opulente -de peu, qu'il avait rêvée, qu'il avait vue, et qu'il voulait reproduire en -un groupe, comme une image complète du bonheur terrestre, comme l'hymne -sans mots de la création. - -Il pouvait prendre cette image de l'extase humaine sous mille aspects, sous -mille formes, dans mille attitudes et dans mille scènes plus élevées du -drame de la vie: les palais, les temples, les bosquets, les bords des -fontaines lui offraient ces images de la félicité ou de la volupté, dans -les champs de victoire, dans les triomphes des guerriers ou des orateurs -sauveurs de la patrie et idoles des peuples, dans les actes de foi et de -culte qui unissent les hommes à Dieu par la piété, cette plénitude de -l'âme; par les langueurs de l'amour heureux, dans les jardins d'Armide et -d'Alcine, où le Tasse et l'Arioste enlacent leurs héros dans les bras de -beautés ivres de regards. Tout cela lui parut ou trop abstrait, ou trop -conventionnel, ou trop mystique, ou trop sensuel: il conçoit, plus près de -terre, une félicité rurale et domestique plus accessible à l'universalité -de l'espèce humaine, félicité fondée non sur les chimères d'esprit ou de -coeur, mais sur les instincts innés de l'homme et sur les réalités -péniblement douces de la vie. La famille, l'amour, le travail, l'enfance, -la jeunesse, la maturité, la sainte vieillesse, la récolte après la -moisson, la mort dans l'espérance, après la vie dans la sueur. En un mot, -sa félicité ce n'est pas l'Éden c'est la terre. Regardez! voilà le groupe. - - -XVIII - -C'est l'été; le ciel est pur; on ne le voit qu'à sa clarté; il revêt tout -de sa lumière, dans laquelle il se noie et se confond lui-même; l'air, on -ne le voit pas non plus, mais on le sent: il est chaud, mais déjà trempé de -ces premières moiteurs d'un beau soir qui se mêlent, sur le front, avec la -sueur de la journée de l'homme, pour la rafraîchir et pour l'embaumer; on -distingue l'heure, non-seulement aux lourdes ombres qui s'allongent -derrière les roues du char et derrière les épaules des jeunes filles, mais -on la discerne plus visiblement encore aux deux ou trois légers nuages qui -flottent très-loin dans le ciel et qui se teignent, seulement par le haut, -des lueurs répercutées du soleil. Quelques lignes indécises des Abruzzes -s'articulent à peine dans l'horizon, derrière le groupe animé. - -Une longue plaine basse, vers laquelle le char va descendre, s'incline vers -la mer et se relève à gauche par le cap Circé. On est sur un plateau -intermédiaire entre l'Abruzze et la grande mer. - -À l'extrémité du plateau, qui commence à incliner vers les marais Pontins, -une mer d'épis prélude à une mer de vagues: pas un arbre à l'horizon; rien -que la glèbe nue et chaude sous le soleil, la terre cultivée et non -ombragée, la terre féconde, la terre nourricière, _Alma parens!_ Admirez -la profonde réflexion du peintre, qui pouvait être tenté par un beau chêne -aux bras tortueux ou par quelques fraîches fleurs de lotus endormies sur le -lit des eaux. Non, rien pour l'agrément, tout pour l'idée, tout pour -l'homme, tout pour le travail. Quel rigorisme de conception! et cependant -quel charme! Qui songerait à regretter l'arbre ou la source, une fois qu'on -a porté ses regards sur le groupe humain? - -Or voici le groupe. - - -XIX - -Un char robuste à deux roues massives, un char de moisson dans la campagne -de Rome, vient, à vide de gerbes, chercher aux champs les meules du jour. -Le char se présente au spectateur la pointe du timon en avant; il est -traîné ou plutôt il était traîné tout à l'heure par une paire de buffles -robustes, attelés au timon par une longue tringle de bois arrondi qui passe -par-dessus le timon; ce joug y est fixé par le milieu au moyen d'une -chaîne, en anneaux luisants de fer, qu'on voit briller et qu'on croit -entendre cliqueter au branle du front des buffles. Des cordes de chanvre -redoublées relient le joug aux cornes épatées des deux animaux domestiques. -Un large collier, en lames de cuivre, pend sous leur poitrail, luxe du -riche laboureur plutôt qu'une nécessité de l'attelage. - -Les deux larges têtes des buffles, dans lesquelles on distingue -l'obéissance affectionnée dans l'indépendance naturelle, tendent vers le -marais leurs naseaux relevés; on voit qu'ils aspirent de là l'air salin et -marin de leurs mares habituelles, dans le marais au delà du champ qu'on -moissonne; leurs yeux sont doux et résignés. Des poils d'un noir fauve se -rebroussent sur leurs larges fronts; leurs lourdes paupières clignottent -pour écarter les mouches par le mouvement de leurs cils; une écume -sanglante, mêlée de poussière, suinte autour de leurs bouches et de leurs -naseaux. On aime ces deux colosses apprivoisés qui souffrent l'ardeur du -jour et qui semblent jouir de souffrir pour l'homme. Ils sentent leur -dignité et font corps avec la famille humaine. - - -XX - -Un jeune homme, d'une beauté apollonienne sous le costume d'un bouvier des -Abruzzes, est debout entre les deux têtes de buffles: c'est le fils de la -maison; il tient renversée la baguette armée de l'aiguillon, comme on -tiendrait un sceptre: il pèse en arrière, de tout son poids, sur le timon -pour arrêter le char sur sa pente; un de ses coudes pose avec confiance sur -le cou d'un des buffles; son autre coude s'étend nonchalamment sur le joug. - -Son attitude rappelle, sans les imiter, les attitudes les plus naturelles -et les plus articulées des figures de Phidias, dans les bas-reliefs du -Parthénon. Le costume de ce jeune homme même, quoique conforme à celui des -paysans des montagnes de Rome, paraît aussi antique et aussi sculptural que -s'il était copié sur une médaille d'Athènes ou d'Argos. Il en est de même -de tous les costumes d'hommes, de femmes, d'enfants, de pêcheurs, de -bergers, de laboureurs, de mendiants, dans les tableaux de Léopold Robert. -On voit que le costume, cet écueil de tous les peintres modernes, et -l'homme sont sortis du même jet de son imagination pittoresque; ses figures -naissent toutes vêtues; il a l'inspiration du haillon comme du soulier, de -la guêtre, du manteau. Mérite prodigieux qu'on n'a pas assez remarqué dans -ses oeuvres, le choix et l'ajustement de ses costumes sont tellement -adaptés aux figures qu'on ne s'aperçoit pas si ces vestes, ces chemises, -ces pourpoints, ces chausses sont coupés par un tailleur ou drapés par un -statuaire. Il n'a pas eu besoin de dénaturer le costume moderne pour -peindre des hommes et des femmes d'hier en habits antiques; son oeil groupe -la toile, le drap, le cuir, comme il groupe les personnages; en restant -vrai il transfigure tout en beau: le vulgaire devient idéal sous sa touche. - -L'expression de ce bel adolescent qui gouverne les boeufs est fière, -pensive et mâle; son front est encadré dans des boucles épaisses de cheveux -noirs; ses cheveux sont surmontés d'une calotte brune; il penche l'oreille -d'un côté pour écouter la _zampogna_ des _pfifferari_; il regarde, de -l'autre côté, un groupe de trois femmes de différents âges qui marchent -près des roues pour ramasser les épis tombés du char. Il nous a semblé -reconnaître, dans le visage d'une de ces jeunes femmes, le portrait un peu -idéalisé de la princesse Charlotte. - - -XXI - -Un homme d'un âge plus mûr, quoique jeune encore, est assis, les jambes -pendantes, sur la croupe du second buffle: c'est le gendre du père de -famille; sa femme est derrière lui, debout sur le plancher du chariot; -adossée aux ridelles, elle tient entre ses mains un petit enfant de trois -mois, emmaillotté comme une chrysalide. - -La figure de cette _sposa_, toute majestueuse et maternelle, rappelle la -chaste matrone impassible aux légèretés de la jeunesse; elle a quelque -chose de saint et de froid qui imite une Madone de pierre dans sa niche sur -le chemin. - -Elle écoute cependant aussi la _zampogna_, mais comme un souvenir de ses -jeunes années, ou plutôt elle la fait écouter à son enfant, dont le sourire -est toute sa joie. - -Au fond du char, le vieillard maître du champ, et père, beau-père ou aïeul -de toute cette famille, gouverne. Assis sur une botte de foin des buffles, -il témoigne de son rang et de son autorité en posant avec une impérieuse -douceur la main sur le bras d'un serviteur qui replie, à l'ordre de son -maître, les toiles étendues tout à l'heure sur le char pour le garantir -contre le soleil. Nous ne connaissons pas, dans toute la sculpture antique, -ni dans toute la peinture moderne, de groupe pastoral plus simple et plus -classique à la fois que ces buffles, ce bouvier, ce gendre, cette jeune -femme, ce vieillard, ce serviteur, ces glaneuses, dans leurs attitudes, -dans leurs perspectives, dans leurs contrastes, dans leurs expressions -différentes et concordantes sur le char et autour du char de la moisson. -C'est un poëme plus qu'un tableau. Le poëme expose, mais il faut qu'il -chante. Il va chanter. - - -XXII - -À gauche du timon, deux _pfifferari_, joueurs de cornemuse des Calabres, -dansent lourdement aux sons de leur musette devant les buffles, comme pour -célébrer la bienvenue du maître de la maison sur son champ; leurs pas -pesants et malhabiles touchent au grotesque sans dépasser le sourire; -l'ivresse de la récolte respire dans leurs pieds; leurs coudes pressent -l'outre musicale pleine d'air modulé; l'ébriété est dans leurs épaules, -dans leurs genoux. - -L'un d'eux recourbe sur sa tête, en la tenant par la pointe et par le -manche, la mince faucille avec laquelle il va faucher les épis mûrs; c'est -le délire du travail heureux, le _Te Deum_ de la vie domestique. On sent -que le peintre fut paysan comme nous, dans le champ paternel de la -Chaux-de-Fonds: nous ne sommes bien inspirés que par nos souvenirs. Moi -aussi j'ai chanté l'épisode des _Laboureurs_ dans mon poëme domestique de -_Jocelyn_; mais combien mon encre est pâle à coté de cette palette! - - -XXIII - -Un peu au-dessous des deux joueurs de musette dansants on aperçoit les -têtes de quelques moissonneuses courbées sur le sillon. La première et la -plus rapprochée du char se relève aux sons de la _zampogna_, et tourne aux -trois quarts son visage du côté du groupe. - -Ce visage est un des plus ravissants qui soient jamais sortis d'une toile. -La belle moissonneuse de Léopold Robert compte dix-neuf ans; la délicatesse -et la force de cette saison de la vie se marient, dans un harmonieux -ensemble, sur ses traits; elle regarde avec un demi-sourire de distraction -et de raillerie les grotesques gambades des danseurs maladroits de -l'Abruzze; mais son oeil large, ouvert et tendu par une arrière-pensée, -lance au-dessus d'eux un regard chargé de rêverie vers le bel adolescent -qui retient les buffles; on voit qu'elle a l'espérance d'être bientôt la -fiancée de cet Antinoüs rustique et de monter à son tour sur le char comme -fille du maître du champ. Il ne manquait à ce drame rural que l'amour: le -voilà! Il sort, tout voilé, mais tout brûlant, du regard de la belle -moissonneuse et de l'attitude langoureuse, pensive et fière, du toucheur de -buffles. Évidemment cette tête est un portrait encore. Est-ce la princesse? -Est-ce Thérésina? Qui sait si ce n'est pas l'une et l'autre, fondues et -transfigurées en une seule réminiscence? - - -XXIV - -C'est là tout le tableau; c'est-à-dire ce sont là tous les personnages; -mais l'expression profonde, variée, naïve, et pourtant auguste, de toutes -ces figures; mais les attitudes, ces physionomies du corps; mais les -costumes, ces draperies de la statue animée de l'homme et de la femme; mais -le geste, cette langue du silence; mais l'ombre, cette contre-épreuve de la -réalité des personnages; mais le jour, cet élément de la couleur; mais -l'horizon, cet infini de la toile; mais l'air, cet élément impalpable qu'on -ne doit voir qu'en ne le voyant pas, quelle plume pourrait donner -l'impression d'un tel pinceau? Tout est inspiration dans la conception, et -tout est réflexion dans l'exécution. Le groupe monte du sol au sommet du -char en concentrant le regard et l'intérêt sur toutes les figures en -particulier, puis en reportant cet intérêt de chacune à toutes et de toutes -à chacune, en sorte que la beauté de l'une contraste et concourt avec la -beauté de l'ensemble, et qu'il en résulte un rejaillissement général de -splendeur et de félicité qui produit en un instant l'enthousiasme. On ne -peut trouver qu'un mot pour exprimer l'impression des _Moissonneurs_: -Raphaël a fait la _transfiguration_ d'un Dieu, les _Moissonneurs_ sont la -_transfiguration_ de la terre. - - -XXV - -Le succès fut soudain, universel, immense; Rome l'acclama tout entière dans -l'atelier; Paris l'acclama avec la même unanimité involontaire dans le -Louvre; ce ne fut qu'un cri. Ce cri, évidence du génie, fut bien, comme à -l'ordinaire, suivi de ce murmure sourd de l'étonnement et de l'envie, -qu'est la basse continue des acclamations humaines; mais la critique fut -submergée dans l'enthousiasme: le graveur vendit en peu de mois pour plus -d'un million d'estampes[2]. Jamais aucun livre ne se répandit à un si grand -nombre d'exemplaires dans la circulation de l'Europe; jamais poëte ou -écrivain ne communiqua sa pensée à plus d'âmes à la fois dans le monde. -Avions-nous tort, en commençant, de ranger la peinture dans la catégorie -des littératures? Quelle imprimerie a multiplié une idée plus que cette -gravure de Mercuri? Quel poëte a soupiré comme ce peintre? - -[Note 2: La photographie, contre laquelle j'ai lancé, dans le premier -Entretien sur Léopold Robert, un anathème inspiré par le charlatanisme qui -la déshonore, en multiplia les copies. La photographie, c'est le -photographe. Depuis que nous avons admiré les merveilleux portraits saisis -à un éclat de soleil par Adam Salomon, le statuaire du sentiment, qui se -délasse à peindre, nous ne disons plus c'est un métier; c'est un art; c'est -mieux qu'un art, c'est un phénomène solaire où l'artiste collabore avec le -soleil!] - - -XXVI - -C'est surtout dans les yeux et dans le coeur de ses amis, le prince et la -princesse Bonaparte, qu'il savoura sa gloire. La gloire est un _isoloir_ -qui sépare l'artiste de son humble berceau, qui l'élève dans la sphère des -abstractions, qui confond tous les rangs à une hauteur où il n'y a plus de -mesure humaine pour discerner les distances; la gloire seule est au-dessus -des distinctions sociales, parce qu'elle est la distinction divine, -l'ennoblissement par la nature, le sacre d'en haut. - -Léopold Robert dut jouir, avec plus de délices encore que d'orgueil, de ce -rapprochement par la gloire avec ceux qu'il aimait d'en bas et qu'il -pouvait dès lors aimer de plain-pied. - -Cependant il éprouva le besoin, à la voix de ses amis et de ses -protecteurs en France, de venir à Paris étudier son succès afin de le -dépasser encore. L'histoire doit conserver les noms de ces rares patrons du -génie de Robert: M. Marcotte, M. Paturle, M. de Lécluse, sans lesquels le -génie lui-même ne serait qu'une éclatante mendicité. Ces hommes de coeur et -de goût furent la Providence de sa fortune et de sa renommée: que son nom -rayonne sur eux, ce n'est que justice; leur opulence et leur amitié ont -rayonné longtemps sur son obscurité; la postérité doit reconnaissance à -ceux qui furent les nourriciers de ses grands artistes. - - -XXVII - -Léopold s'achemina donc vers Paris à l'appel de ces amis, mais déjà triste; -la gloire a ses mélancolies comme la religion, comme l'amour: plus on -monte, plus l'on voit de profondeur sous ses pieds; plus on possède, plus -on sent le néant de ce qu'on atteint. D'ailleurs, ce qu'il aimait au fond, -sans peut-être se l'avouer, il ne le possédait pas, il ne pouvait se -flatter de le posséder jamais. - -Il s'achemina lentement, très-lentement, vers Paris; la chaîne d'amitié -qui le retenait en Italie était lourde; il accompagna à Florence le prince -et la princesse qui fuyaient Rome. La révolution de 1830 venait d'éclater -en France et de triompher en trois jours. À chaque secousse de la liberté -en France on sent trembler par sympathie le sol antique de l'Italie -indépendante, hélas! de coeur. Les États romains s'agitaient: les -populations les plus vivaces habitent ces montagnes. - -Le prince Napoléon était dans une pénible perplexité d'esprit: d'un côté sa -famille et lui devaient une généreuse hospitalité au pape; reconnaître -l'asile qu'ils avaient reçu par une participation aux insurrections contre -leur hôte, c'était une ingratitude; d'un autre côté, agrandir la révolution -française, incomplète, selon eux, en France, où elle venait de couronner un -autre Bourbon, la fomenter, la servir, la transformer en révolution -générale en Italie, c'était ouvrir des perspectives à leur dynastie -napoléonienne ici ou là; c'était de plus acquérir des titres de popularité -héroïque dans cette ancienne patrie de leur famille, redevenue la patrie de -leur exil. - -Enfin ils étaient jeunes, et les révolutions sont l'instinct de la -jeunesse, parce qu'elles pressent le pas du temps et parce qu'elles -arrachent violemment à l'avenir le mot du destin. L'impatience, dans l'âme -vraiment italienne du fils aîné de la reine Hortense, l'emporta sur la -convenance de sa situation envers le pape; il se laissa entraîner à la voix -des patriotes romains, ses amis; il marcha en volontaire avec eux contre -les troupes du pape. Le feu de l'insurrection s'amortit avant de s'être -propagé jusqu'à Rome: l'Italie se lève, mais ne se tient pas assez -longtemps debout. Les fatigues d'une campagne d'hiver, les agitations d'un -esprit qui ne savait pas bien où était le devoir, les fièvres contractées -dans les campements nocturnes au milieu des régions insalubres de la -_malaria_, emportèrent en peu de jours le prince. Il mourut sans gloire, -quoique né pour la gloire: il se pressa trop de la saisir là où il crut -apercevoir son ombre; le Ciel lui devait peut-être une meilleure occasion, -et une meilleure mort. L'impatience est le défaut, mais aussi la vertu de -la jeunesse. Il fut jeune; la mort l'en punit: c'était une grande dureté -du destin. - - -XXVIII - -Pendant que le prince mourait dans une bourgade des montagnes de Rome -insurgées, la princesse Charlotte était restée à Florence, chez sa mère -mourante. Léopold Robert donnait aux deux femmes les soins de l'amitié. - -Léopold Robert, quoique républicain de patrie et plébéien de naissance, -n'aimait pas les révolutions.--«Je ne les trouve bonnes,» écrit-il à cette -époque à son ami, M. Marcotte, «que quand elles sont faites par la plus -grande masse, quand personne n'est sacrifié, et quand elles satisfont tout -le monde. Je suis bien aise d'être à Florence, où tous les habitants aiment -trop leur tranquillité et leur prince pour remuer!» - -Un pareil révolutionnaire était peu à compter parmi les patriotes d'Italie, -car toute révolution est un déplacement, et tout déplacement dérange -quelque chose ou quelqu'un dans le monde. Une révolution voulue et faite -par tout le monde n'est plus une révolution; c'est un progrès dans l'ordre. -Mais le peintre raisonnait en politique comme Platon: c'est le défaut des -artistes. - - -XXIX - -La perte de son ami causa une profonde douleur à Robert; cette douleur même -le rendit plus empressé à consoler le deuil de la princesse. Sa mère et -elle ne voyaient que lui, dans les premiers moments, à Florence. Voici en -quels termes il en écrit à son correspondant le plus intime de Paris, M. -Marcotte. - - «Florence, 1831. - -Je vois tous les jours ici les Bonaparte. Je connaissais particulièrement -ce pauvre prince Napoléon; sa femme et sa belle-mère, qui sont -naturellement très-affligées, m'engagent tant à y aller que chaque jour j'y -vais un moment. Je les connaissais de vieille date. Elles sont extrêmement -simples et accueillantes. Mais figurez-vous la situation de cette jeune -veuve qui vient de faire une perte si cruelle! La mère est infirme et ne -peut vivre longtemps; la fille est menacée de se voir bientôt seule au -monde, ce qui rend sa position si intéressante. Vous me demandez pourquoi -ce jeune prince Napoléon se trouvait avec les insurgés. C'est une de ces -destinées qu'on peut dire malheureuses. Homme charmant, réunissant toutes -les qualités, estimé de tous, aimant l'étude et fort instruit. Quand la -fatalité amena ici son jeune frère, qui avait été renvoyé de Rome comme -suspect, ces deux jeunes gens, ayant appris que leur mère (la reine -Hortense) partait de Rome pour venir les rejoindre à Florence, à cause des -troubles de la Romagne, voulurent aller au-devant d'elle; ils furent reçus -à Perugia, à Foligno, à Spoleto, à Terni, avec de si vives démonstrations -de joie, on leur fit tant d'instances pour se joindre aux insurgés et pour -leur prêter l'appui d'un grand nom, qu'ils se laissèrent entraîner, -Napoléon par faiblesse. Quand je le vis à Terni, je m'aperçus combien il -était préoccupé de la position où il mettait sa famille; il m'en parla -beaucoup, mais enfin le sort était jeté. Il a succombé à l'agitation d'une -vie trop rude pour lui, accoutumé au calme et au repos; on ne sait pas bien -encore par quelle mort; on parle de fièvre, de duel, de poison; pour moi, -je crois sa mort naturelle. Sa veuve est dans les larmes; je n'ose encore -la revoir.» - -Quelques jours après il s'excuse, dans une lettre du 16 mai 1831, d'avoir -suspendu son voyage vers Paris. On devine à ses expressions quel intérêt -tendre l'attache presque à son insu à ce séjour. «Que vous dirai-je, sinon -que Florence m'est chère par plus d'un motif, et que je pensais bien peu à -y trouver des _empêchements si forts_ pour la quitter. Croyez cependant que -ce n'est rien d'indigne d'un honnête homme qui me lie ici, et, sans vous -donner pour le moment d'autres détails, conservez-moi toute votre estime! -Le scrupule parle dans la réticence.» - - -XXX - -Le secret est maintenant dévoilé par la mort: il aimait; peut-être se -flattait-il d'être aimé un jour! - -L'isolement et les malheurs de cette jeune et intéressante princesse, -poursuivie par la politique et par le sort, et jetée par ses adversités -mêmes dans une intimité plus fraternelle avec ce seul ami de ses meilleurs -jours, avaient changé la douce amitié de Rome en une irrémédiable passion. -Cette flamme qui avait couvé sept ans dans le coeur du jeune homme, amortie -par le devoir et par le respect, venait d'éclater sous la main même de la -mort. - -Dès qu'il s'en aperçut il eut le courage de s'enfuir jusqu'à Paris. Il y -resta peu et il n'y jouit de rien. Il attrista ses amis par sa mélancolie, -écrite sur ses traits. Il repartit soudainement pour Neuchâtel; il chercha -quelques souvenirs de ses jours obscurs dans sa famille, à la -Chaux-de-Fonds. Il ne s'arrêta de nouveau qu'à Florence. «J'y ai retrouvé, -dit-il, la princesse Charlotte; sa mère et elle ne sortent pas du tout. -Leur société m'est très-agréable, parce qu'elle est douce, naturelle, -simple, droite de coeur, vraie et franche. Je voudrais travailler à mon -tableau des _Saisons_, mais il y a une épine dans ma vie qui me pique; il -faut que je m'éloigne; peut-être à distance la sentirai-je moins!» L'épine, -c'était le regard de Charlotte. - -Les lettres de Robert à cette époque sont pleines d'inspirations mystiques -vers _cette autre vie_ où l'on sera réuni à ce qui est digne d'être aimé -dans ce bas monde. Il dessine son tombeau d'artiste, symbole des sombres -pressentiments qui travaillaient son âme. Il s'enfuit de Florence à Venise -pour exécuter ce tombeau. Qu'est-ce qui le décida cette fois à se détacher -d'un séjour et d'une société intime qui le possédaient par tous les liens -mystérieux de l'âme? On l'ignore; peut-être une jalousie maladive qu'il -n'osait s'avouer à lui-même, mais dont la suite des événements a révélé -quelques symptômes dans la vie de la princesse comme dans les lettres de -Robert. - - -XXXI - -À Venise, le secret de son amour lui échappe dans quelques-unes de ses -lettres à son ami d'Argenteuil, M. Marcotte. - -«Quant à des sentiments autres que ceux de l'estime et d'une vive amitié de -la part de la princesse, je crois qu'ils n'existent pas. Ne serait-ce pas -d'ailleurs une grande folie à moi de m'abandonner à un attrait toujours -combattu par la raison? Car, enfin, quelle illusion puis-je me faire, cher -ami? Cette liaison, je vous le répète, ne peut que m'élever l'âme et me -donner le désir de me maintenir dans le sentier de la vertu. Quel avantage -n'y a-t-il pas dans ces attachements qui donnent de l'intérêt à la vie et -qui retrempent l'énergie du coeur?...»--«Elle part pour l'Angleterre,» -écrit-il en novembre de la même année, «elle laisse sa mère malade pour -aller secourir son père infirme, à qui l'on ne permet pas de passer la mer. -J'en éprouve une peine mortelle, et c'est le jour des Morts que j'ai appris -cette triste nouvelle. Sans être superstitieux, il y a des coïncidences qui -frappent, quoique la raison les écarte; il me semble que je suis encore -plus seul depuis hier!.... Tant que j'ai conservé l'espoir de la revoir, je -croyais mes sentiments pour elle très-naturels; à présent ils me possèdent -trop. Tenez, voilà cette page que je vais vous confier et qui vous fera -connaître cette inclination que vous avez soupçonnée et que je voulais me -dérober à moi-même.» - -Nous n'avons pas la page, mais, dans plusieurs lettres consécutives, il -s'étudie en homme scrupuleux à justifier la princesse, non-seulement de -toute faiblesse, mais même de toute séduction volontaire avec lui... «Moi, -moi seul, dit-il, je suis la cause d'un malheur que j'aurais dû renfermer -en moi seul. Ne pensez pas qu'un autre que moi en soit coupable ou qu'elle -ait le moindre reproche à se faire envers moi ou envers le monde.» - -«Mon ami! écrit-il encore trois mois avant sa mort, cet attachement ne me -rend pas malheureux autant que vous le pouvez penser, et, vous le dirai-je? -toute remplie qu'en soit mon âme, je trouve cet état moins pénible que le -vide du coeur. Je ne puis penser à Florence sans émotion; la raison, le -devoir, le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une -tristesse violente de s'emparer de moi; c'est seulement une mélancolie qui -ne peut nuire à mes travaux. Une inclination qui n'a pour objet que les -sens tourmente et abaisse; celle qui ne s'attache qu'à la beauté de l'âme, -à la bonté du coeur, aux charmes de l'esprit, ne peut qu'élever. Vertu, -candeur, simplicité, tout est en elle! Je ne romprai jamais des relations -qui me sont si chères..... J'aime mieux que le temps amortisse une -inclination que vous croyez trop passionnée et qu'il la transforme en -amitié. Je dirai plus: je n'aurais point fait mon tableau (_Les Pêcheurs_) -si mon coeur n'eût été nourri de cette tendresse. Elle m'a donné une -énergie, une inspiration, un ressort que je n'aurais pas eus sans elle... -Quant à la religion, si elle condamne les passions qui conduisent au vice, -défend-elle les penchants qui en éloignent?» - - -XXXII - -Ce tableau des _Pêcheurs_, c'était sa vie et c'était sa mort; il y peignait -ses pressentiments et son dernier soupir. Aussi ce tableau fut-il son -chef-d'oeuvre. Jetons-y un long et dernier regard. - -_Les Moissonneurs_ avaient été l'apothéose de la félicité humaine; _les -Pêcheurs_ sont l'agonie de la terre, le _Dies iræ_ de l'art, le prélude de -mort du génie frappé au coeur, l'angoisse des cruelles séparations. - -Le ciel bas et brumeux de Venise en automne, le silence des grèves -interrompu seulement par le bruit des pierres de ses quais qui tombent une -à une dans l'eau morte de ses lagunes, étaient un site et un séjour -admirablement choisis d'instinct pour la conception et pour l'exécution -d'une telle oeuvre. L'oeuvre, la voici. - -La scène se groupe sur un quai de Venise, en face de la mer; une grande -barque pontée de pêcheurs est à l'ancre sur le bord du quai. On passe du -quai au navire par une planche qui sert de pont pour le chargement. Le mât -se dresse dans le ciel; la vergue, lourde de voile à demi déroulée, se -hisse sur le mât; un matelot, chargé d'un paquet de filets, passe sur la -planche et jette son fardeau sur le pont. Au delà du navire on voit se -dérouler une mer terne et indécise entre le calme et la tempête; le ciel -est gris; un gros nuage noir à gauche renferme des _grains_ sinistres dans -ses flancs; de légers flocons de nuages, détachés et effilés en charpie sur -la droite, annoncent que le vent souffle déjà impétueux dans les hautes -régions de l'atmosphère, quoiqu'on ne le sente pas encore en bas. Quelques -voiles lointaines rentrent au port en dansant sur les premières lames, -comme des mouettes fouettées par l'ouragan de la haute mer. Les présages -sont douteux; la saison même n'est pas propice, l'heure ne l'est pas -davantage; on reconnaît le soir aux grandes ombres qui traînent sur la -terre et aux reflets pâles d'un soleil couchant sur le sommet des édifices. -Une branche de vigne à demi défeuillée, et dont les dernières feuilles, -rougies par la gelée, pendent mortes le long d'un mur de clôture, -pronostique l'hiver, qui double les périls du flot. Les pêcheurs sont -réunis sur l'extrême bord du quai, un pied sur la terre, prêts à mettre -l'autre sur le pont du navire. C'est là que se déroule tout le drame muet -du tableau. - - -XXXIII - -La première figure qui attire le regard, au sommet du groupe, est celle du -père de famille, maître de la barque, roi de l'équipage. Il est déjà vêtu -de sa capote de laine de pêcheur; d'une main il s'appuie sur le trident et -le harpon, instruments de pêche; de l'autre il montre, par un geste -inquiet, le nuage qui plombe dans le lointain sur la mer; il sonde -l'horizon d'un regard plein de pressentiments. - -À sa gauche est un vieillard, compagnon résigné et insoucieux de la fortune -du navire, qui apporte sur son épaule les diverses provisions de la -navigation. - -Devant lui, deux petits enfants, dont il est l'aïeul vont faire leur -première campagne sur les flots. L'un des deux enfants, vêtu d'une capote à -capuchon qui retombe sur son visage mouillé des larmes de sa mère, s'appuie -sur l'épaule de son frère, en cherchant la main de son camarade pour y -enlacer ses doigts: l'autre, plus jeune encore, mais d'un visage plus -réfléchi, tourne et élève son joli visage vers la figure de son grand-père; -il semble lire dans les yeux du chef de la famille les terreurs de la -prochaine nuit. - -Ce groupe, qui fait contraster la mort et l'enfance, est digne, par -l'expression des figures et par la naïveté des poses, de Corrége, ce poëte -des enfants. - - -XXXIV - -En face de ce groupe, et plus rapprochés du navire, sont deux hommes de mer -dans la vigueur de l'âge et de la rude profession. L'un est accroupi sur un -tas de voiles; il regarde obliquement le bord qu'on va quitter, sans savoir -s'il le reverra jamais; l'autre, debout, en beau costume dalmate, s'appuie -d'une main sur une borne du quai, et tient de l'autre la boussole, prête à -être encastrée dans l'_habitacle_; on voit que c'est le pilote de la barque -et vraisemblablement le gendre du pêcheur. Il détourne ses regards du quai -et les plonge dans le lointain pour ne pas voir sa jeune épouse et son -nouveau-né, qui sont debout aussi sur une marche du quai, assistant à -l'embarquement en silence. - -Entre le quai et le bord, un bel adolescent, au geste d'Achille, déroule et -jette héroïquement sur la barque les lourds filets qui ruissellent en -mailles et en cordages sur ses pieds. Ces trois figures sont d'une mâle -beauté qui rappelle aussi l'antique; quelques critiques les trouvent trop -belles; ils accusent l'expression de leur physionomie et leur attitude de -trop de majesté pour des hommes de leur profession. Mais ces critiques de -Paris ne sont jamais allés en Italie ou en Grèce; ils auraient vu partout -des physionomies et des poses héroïques, dans des groupes de pasteurs ou de -matelots. Cette terre est majestueuse de naissance; la nature humaine y -porte la couronne, une empreinte de dignité et de noblesse qu'aucune -profession ne fait déroger. Voyez Homère: est-ce que Nausicaa n'est pas -princesse en lavant ses robes à la fontaine? Est-ce que le conducteur de -boeufs, de porcs ou de mules, n'y tient pas le fouet ou l'aiguillon comme -les rois y tiennent le sceptre? Les regards de tous ces hommes, -admirablement groupés dans leurs attitudes diverses, ont l'unité du même -sentiment: l'attention sombre à l'horizon menaçant; la préoccupation muette -du vent qui va sortir du nuage. Une transe courageuse, mais prévoyante, -jette le même frisson sur tous ces visages, à l'exception du jeune -adolescent; celui-là n'a sur la figure que la mâle fierté de son métier et -la présomption de son ignorance. Le danger, pour lui, n'existe pas. On le -regarde, on l'admire; il suffit. - - -XXXV - -Mais à deux pas de l'adolescent sont sa mère et sa soeur; le pathétique -commence là avec la femme et l'enfant: la mère, vieillie par la maladie -plus que par l'âge, est languissamment assise sur une des marches du quai -des Esclavons, adossée au mur d'une masure qui est sans doute la sienne; -son bâton, qui échappe à sa main affaissée, atteste qu'elle est infirme et -qu'elle s'est traînée avec effort jusque-là, pour voir une dernière fois -l'embarquement de son mari et de ses jeunes enfants; elle les recommande à -Dieu de ses lèvres pâles et balbutiantes. Son regard est attaché sur le -mari et sur les enfants. L'adieu est déjà dit; ces chers parents ont le -pied sur le pont de la barque; la mer les ramènera-t-elle? la -retrouveront-ils quand ils reviendront? Problème touchant qui se pose sur -tous les visages! Pour elle, le problème semble déjà résolu; elle n'a plus -qu'un souffle de vie, ce souffle est dans son coeur. Une larme monte aux -yeux quand on la regarde. - - -XXXVI - -À côté d'elle, mais debout, est une toute jeune femme, sa fille sans aucun -doute; elle tient sur son bras un petit enfant nouveau-né, sur la tête -duquel elle incline et elle presse son front, comme si cette tendre -pression s'adressait à son mari qui s'embarque. - -Son mari est un de ces deux beaux et vigoureux marins, tout pensifs, qui se -préparent au départ; elle ne les regarde déjà plus, car elle ne verrait -plus à travers ses larmes; ses joues sont pâles et fanées de sa douleur; -mais cette douleur est calme et belle comme l'habitude de la résignation -dans une profession qui vit de périls mortels. Son attitude et son pauvre -costume de _contadine_ de Chioggia rappellent les madones de _Perugin_ ou -de _Sasso-Ferato_; mais la divinité ici n'est que dans la tristesse: c'est -la figure du pressentiment; on voit, dans la mère malade, le tombeau; on -voit, dans la jeune femme et dans l'enfant, la future indigence. Nul doute, -cependant, qu'une réminiscence de la princesse Charlotte ne se retrouve -dans le charmant visage de la jeune mère. La main ne peut pas s'abstraire -du coeur; quand le modèle est sans cesse dans l'âme, il se reproduit à -notre insu dans le tableau. - - -XXXVII - -Léopold Robert travaillait au tableau des _Pêcheurs_ avec patience et -assiduité, comme au monument de sa vie, tantôt ardent à l'oeuvre, tantôt -découragé et laissant tomber ses pinceaux. Enfermé avec le seul compagnon -de sa vie, son frère Aurèle Robert, dans le grenier d'un palais de Venise -qui lui servait d'atelier, il retouchait et modifiait infatigablement ses -figures. Il finit par leur donner à toutes cette impression de terreur -tragique ou de douleur anticipée qui en fait un drame pathétique, -intelligible au premier regard, et indélébile dans le souvenir une fois -qu'on l'a regardé. - -On voit dans ses lettres, à cette époque, qu'il tremble également de -l'achever ou de le laisser imparfait. C'est son adieu au monde ou c'est le -chef-d'oeuvre qu'il veut faire acclamer par l'univers, pour que l'excès de -sa gloire lui mérite l'excès du bonheur dans la possession de ce qu'il -aime. Il rêvait évidemment, pendant ce travail à Venise, ce que le Tasse -avait rêvé à Ferrare pendant qu'il composait le huitième chant de _la -Jérusalem_, de légitimer, à force de renommée, ses prétentions à la main -d'une autre Éléonore. - -Son secret, concentré dans son coeur, s'y envenimait par le silence; tantôt -il songeait à revenir à Florence, après avoir fini son tableau, tantôt à -fuir plus loin encore de l'idole qui le retenait et qui le repoussait tour -à tour. Une correspondance fréquente, et dont on ne connaît pas les termes, -existait entre la princesse et lui. Son frère Aurèle, cependant, voyait -quelquefois les lettres, brûlées depuis; si l'on en croit ce témoin -consciencieux et véridique, ces lettres n'exprimaient que l'amitié la plus -vive, mais la plus irréprochable. L'homme souvent traduit mal le coeur de -la femme; souvent aussi l'expression, sous une plume de femme, dépasse la -pensée, quand elle écrit à celui par qui elle se sent aimée; il y a une -politesse tendre du coeur qui flatte et qui prolonge l'illusion d'un ami. -On laisse trop croire, de peur de trop détromper. Si c'est une faute, c'est -la faute de la bonté. - -«Les lettres de la princesse que j'ai vues, dit le frère de Léopold, -étaient empreintes d'un intérêt constant, qui pouvait provenir seulement de -l'estime pour le talent et pour le caractère de Léopold. Il aurait fallu -des yeux plus clairvoyants que les miens pour y découvrir d'autres -sentiments, car il y régnait une réserve d'expressions toute platonique... -Peut-être, ajoute-t-il, est-ce là ce qui a fait durer l'illusion. Si le -génie ne se croit pas égal au rang, pourquoi s'approche-t-il de ce qui est -au-dessus de lui (par les convenances de ce monde)?» - -Ces expressions du frère et du confident du grand artiste ne laissent aucun -doute sur la cause de sa mort; on ignore seulement quelle en fut l'occasion -immédiate et déterminante. Des révélations subséquentes, et que le double -respect de deux tombes ne permet pas d'approfondir, laissent seulement -entrevoir dans ce mystère une vague probabilité. - -La princesse n'avait donné qu'une tendre amitié au fidèle artiste. Un jeune -et héroïque étranger, d'un grand nom, exilé comme elle de sa patrie et -errant en Italie, comme elle, après l'ombre de la liberté, avait son amour. -Cet amour se dénoua bientôt après par une catastrophe dont elle fut la -victime. Elle n'en avait pas fait la confidence encore à son ami de Venise. -On conçoit tout ce qu'il devait en coûter à cette femme, qui recevait de -Léopold plus qu'elle ne pouvait rendre, de lui faire un pareil aveu; cet -aveu ne se fait jamais que par l'événement à un ami jeune et passionné, qui -regarde toujours comme dérobé à son espérance ce qu'on a donné de tendresse -à un autre. - -Peut-être y eut-il un jour, une heure, une lettre de la princesse à -Léopold, où cet aveu s'échappa, par devoir ou par nécessité, de sa plume. -Peut-être une rumeur publique, venue de Florence et mentionnée par hasard -dans une conversation devant lui, un soir à Venise, lui apporta-t-elle la -fatale révélation. On n'a pas lu la dernière lettre, on n'a pas su avec -quel indiscret étranger Léopold s'était entretenu, ce jour-là, sur le quai -de Venise. Tout est resté mystère, conjecture, énigme, dont un seul homme a -le mot, l'illustre étranger aimé d'une femme morte, et qui ne peut, sans -sacrilége, trahir sa vie et sa mort! Léopold Robert semble avoir pris soin -lui-même, peu de moments avant sa fin, de prévenir toute interprétation -offensante à l'honneur de la princesse. «Je ne veux pas quitter ce sujet -(sa tristesse),» écrit-il à M. Marcotte, «sans vous faire une prière... -c'est de ne faire aucune supposition qui puisse être désavantageuse à une -personne dont les qualités et les mérites appellent non-seulement la -considération, mais l'attachement de tous ceux qui l'approchent. D'ailleurs -mes sentiments pour elle sont nobles et purs, et, quand ils auront plus de -calme, ils me feront trouver un bien dans ce qui m'a tant agité...» - -Il cherchait ce bien et cet apaisement dans la religion et dans la prière; -la Bible de sa mère était sans cesse dans ses mains; il y trouvait des -souvenirs; il n'y puisa pas assez la résignation et la force; il ne trouva -pas non plus en lui-même la mâle et tendre impassibilité de Michel-Ange, -qui, voyant dans son cercueil, couvert de fleurs, passer le visage adoré de -Vittoria Colonna, s'écria: QUE NE L'AI-JE DU MOINS BAISÉE AU FRONT!... Mais -Michel-Ange était un héros; Léopold Robert n'était qu'un homme; et puis, ne -se console-t-on pas plus virilement de la mort que de l'indifférence de -celle dont on se flattait d'être aimé?.... - - -XXXVIII - -Quoiqu'il en soit, le 20 mars 1835, après avoir entendu dans la soirée de -la veille le _Requiem_ de Mozart, chanté, à sa prière, par deux Allemands -musiciens de sa connaissance; après avoir donné quelques coups de pinceau à -son tableau et après avoir lu en silence quelques versets de sa Bible, il -était monté à son atelier, où son frère, en entrant, le trouva sans vie au -pied de son chevalet. Il s'était frappé à la gorge d'un seul coup qui avait -tranché sa destinée, son amour, sa gloire: malade, comme il l'avait dit une -fois lui-même, DE LA MALADIE DE CEUX QUI ONT ASPIRÉ TROP HAUT!... - -Il dort dans la patrie de _Canova_, avec lequel il eut tant de ressemblance -par le sentiment du beau, ce vrai but de l'art. Son corps est indiqué au -passant par une simple pierre où ses amis ont gravé son nom. Il repose dans -la petite île de Saint-Christophe, parmi les lagunes de Venise. La mer -qu'il peignit de là, dans ses _Pêcheurs_, se déroule terne et brumeuse -autour de l'îlot. Était-ce une prévision de sa destinée? Son tombeau était -dans son horizon, sa tristesse était dans les physionomies de ses figures; -le navire sur lequel cette famille va s'embarquer ressemble à un -catafalque, au sommet duquel la vergue et le mât figurent une croix funèbre -sur la sépulture des vagues! - -Que les voyageurs sympathiques à la mélancolie de l'âme et à la maladie -mortelle du génie (trop aspirer) aillent penser et prier sur ce petit -tertre de sable qui recouvre sa tombe. Son âme n'était pas responsable de -sa main; la nature ne l'avait pas doué ou il n'avait pas exercé en lui la -force nécessaire à ces grands hommes, destinés à lutter avec ce qu'on nomme -l'idéal; l'idéal fait plus de victimes qu'on ne pense: c'est la maladie des -grandes imaginations qui ont un faible coeur. Où Michel-Ange aurait -survécu, Léopold Robert succomba. Plaignons-le, ne l'accusons pas. Sa mort -ne fut pas une délibération de sa raison, mais un accès de défaillance qui -_anéantit_ sa raison. Il y a des organisations qui n'ont pas la trempe de -leur volonté; la vie les tue par leur puissance même de trop sentir. Nous -ne l'excusons pas, à Dieu ne plaise! Nous l'interprétons. - - -XXXIX - -Tel fut Léopold Robert. Quand on mesure par la pensée tout ce qu'il y a de -sensibilité dans ses deux oeuvres capitales: _les Moissonneurs_ et _les -Pêcheurs_ de l'Adriatique; quand on le voit passer, comme par une gamme -prodigieuse, des impressions humaines de l'excès de vie, de jeunesse, -d'amour, de bonheur, dans le char des _Moissonneurs_, à l'excès de -mélancolie et d'abattement dans la barque des _Pêcheurs_; quand on parcourt -la distance morale qu'il y a de la figure de la fiancée couronnée d'épis et -de pavots, dansant devant les boeufs du tableau de la _Madonna dell' Arco_, -à la figure de la jeune épouse transie des frissons du départ, pressant son -nourrisson dans ses bras, ou à la figure de la femme âgée et mourante, -voyant partir pour la première fois ses deux petits-fils et voyant partir, -pour la dernière fois aussi, le mari vieilli de ses beaux jours, qu'elle ne -verra plus revenir, on comprend tout ce qu'a dû sentir, dans la moelle de -ses nerfs, le peintre capable d'avoir exprimé ainsi les deux pôles extrêmes -de la sensibilité humaine: l'excès de la félicité, l'excès de la douleur. -Une telle puissance de sentir était, pour Robert, une impuissance de vivre. -Notre faculté de souffrir est en raison de notre faculté de sentir: tel -meurt d'un événement dont tel autre sourit; en lui la note avait brisé le -clavier. - - -XL - -Le succès des _Pêcheurs_ de l'Adriatique, qui arrivait à Paris le jour ou -l'âme de Robert s'envolait rejoindre ailleurs l'âme de Titien et de -Raphaël, ne fut pas un succès, mais un triomphe. La couronne -d'enthousiasme, comme celle du Tasse, ne décora qu'un tombeau; les -gravures, à millions d'exemplaires, cette édition des tableaux, répandit, -du palais à la chaumière, l'oeuvre posthume de Léopold. Depuis ce jour on -n'a pas cessé de s'extasier sur ces deux pendants de la joie et de la -tristesse, _les Moissonneurs_ et _les Pêcheurs_. La critique, qui constate -la gloire comme l'ombre constate le corps quand il y a du soleil en haut, -n'a pas cessé non plus de protester contre notre enthousiasme à nous -ignorants; mais l'ignorance aura le dernier mot, car elle est l'instinct -des sens et de l'âme. L'âme et les sens ne se trompent pas, tandis que la -critique se trompe et que l'envie blasphème au lieu de juger. - -Léopold Robert survivra, parce qu'il est, comme le tendre et pieux -Scheffer, qui vient de mourir, un novateur, un initiateur, un inventeur -d'un nouveau genre de peinture: la peinture d'expression, la peinture -spiritualiste, la peinture qui vient de l'âme, qui s'adresse à l'âme, qui -émeut l'âme presque sans passer par les sens. C'est un défaut, disent les -savants; cette peinture n'est qu'une sorte de gravure, cette peinture fait -penser et sentir, mais elle ne fait pas assez voir; elle n'accentue pas -assez les objets; elle ne colorie pas assez la nature; elle ne sculpte pas -assez les figures sur la toile, par le jeu savant et puissant des jours et -des ombres, pour faire saillir en relief les objets de la surface plane du -tableau; elle n'étonne pas comme Michel-Ange; elle n'illumine pas comme -Raphaël; elle n'éblouit pas comme Titien; elle n'éclabousse pas comme -Rubens; oui, mais elle rappelle Van Dyck, ce traducteur de l'âme sur les -traits presque incolores de la physionomie. - - -XLI - -Tout cela est vrai! Nous ne voulons pas louer un genre par ses défauts, ni -donner à deux grands peintres quelques qualités de métier qui peuvent leur -manquer. Sans doute il y a eu et il y a, aujourd'hui surtout, en France, -où une génération de grands peintres prépare un second siècle de Léon X, en -deçà des Alpes, il y a des peintres qui peignent, comme Géricault, ou -dessinent, comme Michel-Ange, avec le crayon fougueux et infaillible qui -calque les formes du Créateur, qui sculpte la charpente des os et des -muscles du corps humain; il y en a qui ont ravi à Titien le coloris, à -Raphaël la grâce, à Rubens l'éblouissement et l'empâtement profond, délayés -dans des rayons par leurs pinceaux ruisselants; il y en a qui font nager, -comme _Huet_, leurs paysages, sévèrement réfléchis par un oeil pensif, dans -les lumières sereines de _Claude Lorrain_ ou dans les ombres transparentes -de _Poussin_; il y en a qui pétrissent, comme _Delacroix_, en pâtes -splendides, les teintes de l'arc-en-ciel sur leurs palettes; il y en a qui, -comme _Gudin_, font onduler la lumière et étinceler l'écume sur les vagues -remuées par le souffle de leurs lèvres; il y en a, comme _Meyssonnier_, qui -donnent aux scènes et aux intérieurs de la vie domestique l'intérêt, la -réalité, le pittoresque et le classique de la peinture héroïque; il y en a -qui, comme mademoiselle _Rosa Bonheur_, transportent avec une vigueur -masculine, sur la grande toile, les pastorales de Théocrite, les chevaux -de charrette ou les taureaux fumants dans le sillon retourné par le soc -luisant; il y en a qui, comme les deux _Lehmann_, dont le plus jeune, dans -sa Graziella écoutant le livre qu'on lui lit à la lueur du crépuscule, sur -la terrasse de l'île de Procida, au bord de la mer, semblent avoir retrouvé -sur leur palette l'âme mélodieuse de Léopold Robert. Mais y en a-t-il qui, -avec tout leur art, quoique techniquement très-supérieurs à Léopold Robert, -fassent penser et parler la toile, la langue, l'âme, en termes aussi -expressifs et aussi pathétiques que l'_écrivain_ des _Moissonneurs_ et des -_Pêcheurs_? Y en a-t-il qui donnent en quelques traits de pinceau une -émotion si profonde et si durable au coeur? En un mot, y en a-t-il qui -sentent plus et qui exprimeraient mieux? Or peindre n'est-ce pas exprimer? -Que me font le dessin et la couleur si vous ne me faites pas penser et -sentir? Un rayon de soleil sur la plaque du photographe dessine mieux -encore que votre crayon, et un arc-en-ciel a plus de couleurs que vos -palettes. - -Mais prenez un enfant, menez-le devant le tableau des _Moissonneurs_, -demandez-lui ce que disent ces deux têtes de buffles attelés au timon.--Ils -disent, répondra l'enfant, la fatigue du jour qui se repose et -l'obéissance des animaux heureuse d'obéir au jeune bouvier qui caresse de -sa main distraite leurs rudes poils entre leurs cornes sur leurs fronts. -C'est l'association volontaire de l'animal domestique et de l'homme, -l'amour entre deux.--Que disent ces deux joueurs de cornemuse, par leurs -gestes et par le mouvement gauche et aviné de leurs pieds poudreux? Ils -disent l'ivresse de la moisson qui commence, et la joie de la terre qui -fait bondir les pieds de l'homme à la réception des dons de Dieu.--Que dit -le visage de cette jeune et belle moissonneuse, regardant de loin les -musiciens des Abruzzes? Elle dit que les pas grotesques des danseurs la -font sourire en dedans, mais qu'elle pense au jour prochain de ses noces -avec le fils du maître du champ qui gouverne les buffles, jour où elle -formera elle-même, avec ses compagnes, aux sons de la même _zampogna_, des -pas plus légers et plus gracieux.--Et que dit le toucheur de buffles? Il -dit qu'il est fier et content de son attelage, qu'il a le consentement de -son père à sa prochaine union avec la belle Coupeuse des gerbes voisines, -et qu'il défie avec assurance le destin de lui ravir sa jeunesse et son -bonheur.--Et que dit la jeune mère, debout sur le char, son nouveau-né dans -les bras? Elle dit qu'elle méprise désormais ces musiques, ces danses, ces -joies folles de la jeunesse, qu'elle a recueilli toute sa pensée dans la -tendresse sévère de son mari, assis sur le buffle, et tout son avenir dans -ce nourrisson pressé sur son sein.--Et ce vieillard, maître du champ, -accoudé sur les sacs, regardant avec une affectueuse indifférence les -musiciens, les danseurs, la moisson, le soleil couchant, que dit-il? Il dit -que son soleil, à lui, baisse aussi, que sa famille est établie et -prospère, que ses champs sont riches de gerbes, que ses cheveux blancs, qui -s'échappent de son chapeau sur ses tempes amaigries et pâles, lui annoncent -la fin des labours et des moissons ici-bas, et que l'automne de la terre -lui prédit sa propre automne. - - -XLII - -Passons à l'autre tableau: _les Pêcheurs de l'Adriatique_, et continuons -d'interroger l'enfant sur la signification si différente de ces visages -attristés, par ce nuage, sur ce départ.--Que dit le maître de la barque? Il -dit que le coup de vent est là-bas sous ce nuage lointain, qu'il montre du -geste à l'équipage, et qu'il faut s'attendre à de rudes lames en pleine -mer.--Que disent les deux têtes de ces deux petits enfants sous leur -capuchon? Elles disent qu'elles affrontent pour la première fois la mer, -qu'elles sont toutes tièdes encore des baisers de leur aïeule malade, -qu'elles frissonnent au vent froid de la vague salée, et qu'il faut bien -écouter et bien regarder le père, leur seule et tendre providence sur les -flots pendant la manoeuvre. - ---Et que disent ces deux mâles, mais sombres visages de pilote et de chef -d'équipage, adossés à la barque et détournant leurs regards du quai, d'où -les femmes regardent l'embarquement? Elles disent que la résolution et le -péril visible luttent dans leurs pensées, muettes sur leurs lèvres, et -qu'il y a à l'horizon un point noir d'où la mort peut tomber avec le -vent.--Et que dit le visage du jeune fils qui déplie si majestueusement les -filets, sans rien regarder ni sur terre ni sur mer? Il dit l'orgueil de son -premier embarquement pour une grande traversée et la présomption de la -jeunesse qui ne peut pas croire à la mort.--Et que dit la jeune mariée, -debout, son nouveau-né dans le pli de son manteau sur ses bras? Elle dit -que son coeur n'est déjà plus dans sa poitrine, mais qu'il est déjà sur la -barque, à demi mort, au milieu de la bourrasque, avec son mari qui la -quitte pour la première fois.--Et que dit la femme malade, assise sur la -marche du quai, auprès du cep de vigne défeuillé par le vent de mer? Elle -ne dit plus rien; elle est déjà morte, morte d'angoisse autant que de -maladie, sans avoir revu ni son mari, compagnon encore robuste de sa longue -vie, ni ces deux petits garçons, ces derniers-nés lancés à la mer avant -l'âge.--Et que dit l'ensemble de toutes ces figures et de toutes ces -physionomies répercutées les unes sur les autres? Il dit l'agonie sur la -terre et le naufrage sur la mer, l'angoisse de la mort partout, l'éternelle -séparation. - - -XLIII - -Or combien n'a-t-il pas fallu de réflexion, de sensibilité, de création -mentale et manuelle, au peintre de ces deux grandes scènes de la vie -humaine, pour avoir conçu, reproduit, exprimé tant de sentiments divers -dans les physionomies de tant de personnages, si heureusement ou si -douloureusement impressionnés? Combien n'a-t-il pas fallu de génie -expressif pour traduire tant d'âme et tant de nuances d'âme sur les traits -de ces visages? et, ajoutons, sur des traits toujours beaux; car, dans -Léopold Robert comme dans la statuaire grecque, l'expression n'enlève -jamais rien au _beau_, cette première condition de l'idéal dans l'art. - -Et comment distinguerez-vous, dans des oeuvres si fortement empreintes de -pensées et si communicatives de sentiment, comment distinguerez-vous, -disons-nous, la peinture de la littérature, le dessinateur du poëte, le -peintre du philosophe, le tableau du livre? Est-ce que l'un ne vous parle -pas aussi clairement et aussi éloquemment que l'autre? Est-ce que la toile -ne vaut pas la page? Est-ce que le pinceau ne rivalise pas avec la plume? -Est-ce qu'il y a plus de langage dans un mot écrit que dans un trait peint? -Est-ce que Michel-Ange n'est pas aussi foudroyant que Bossuet? Est-ce que -Raphaël n'est pas aussi lyrique dans _la Transfiguration_ qu'_Isaïe_? -Est-ce que Scheffer n'est pas aussi mystique que saint Augustin? Est-ce que -Léopold Robert n'est pas aussi pathétique que Bernardin de Saint-Pierre -dans son naufrage de Virginie? Est-ce qu'en sortant d'une galerie du -Louvre ou du Vatican vous ne vous sentez pas l'âme aussi remuée qu'en -fermant les plus beaux livres d'une bibliothèque? - -S'il en est ainsi, pourquoi donc vous étonneriez-vous que j'aie fait -entrer, pour la première fois, la musique et la peinture, et bientôt la -statuaire, dans un cours de littérature? - -Et pourquoi n'aurais-je pas choisi, pour cette innovation, un des plus -littéraires des peintres de ce temps, Léopold Robert? Car c'est -véritablement pour moi celui dont le crayon se rapproche le plus de la -plume, le plus pensif et le plus senti, avec Scheffer, de tous ceux qui ont -écrit leur âme avec des formes et des couleurs sur une toile. Ce ne sera -pas un peintre si vous voulez, dirai-je à ces critiques, mais ce sera le -plus lyrique, le plus pathétique, le plus dramatique, le plus idéal des -écrivains à l'huile! Et si vous doutez de son talent, regardez sa vie et -regardez sa mort; il a vécu de ses rêves, il a peint du sang de son coeur, -il est mort de son génie. Blâmons son acte; plaignons sa défaillance; mais -aimons son âme. Tout est infini en Dieu, même le pardon! - - LAMARTINE. - - - - -XXXVIIIe ENTRETIEN - -LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE. - -LE DRAME DE FAUST - -PAR GOETHE. - - -I - -Pour bien comprendre une littérature il faut d'abord bien comprendre un -peuple; car la littérature d'un peuple, ce n'est pas seulement son génie, -c'est son caractère. - -La race allemande est une branche de la famille orientale. Sa langue -l'atteste non-seulement par son antique construction et par sa primitive -fécondité, mais elle l'atteste plus encore par ses étymologies, qui la -rattachent évidemment à la vieille langue sacrée des Indes, le _sanscrit_. -Creusez le mot, vous trouvez l'Inde à sa racine. - -L'histoire, qui perd tant de choses sur la route des siècles, a -complétement perdu les traces de cette filiation de la race allemande avec -les Indes; mais la langue est un témoin qu'on ne peut récuser. - -Le caractère allemand est un autre témoin de cette parenté éloignée de -l'Allemagne avec les Indes. Le peuple allemand est rêveur et mystique comme -l'enfant dépaysé du Gange; il s'enivre de sa propre imagination, il aime le -surnaturel, il se délecte dans les traditions populaires, il ressasse -éternellement les vieilles légendes, il a la pensée pleine de héros qui -n'ont jamais existé; le monde visible occupe moins de place pour lui que le -monde invisible; il converse la moitié de sa vie avec des fantômes: -l'Allemagne est la terre des hallucinations. - -Cette disposition somnolente et rêveuse de l'Allemagne la rend prompte à -l'idée, lente à l'action; penser lui suffit, peu lui importe de conclure, -encore moins d'agir; aussi la lenteur un peu lourde de l'Allemagne est-elle -passée en proverbe. Il n'y a rien de si paresseux que le bien-être; le -_kef_ des Orientaux, cet état des sens où l'âme contemplative se détache du -corps pour planer dans l'espace imaginaire, est l'état naturel de -l'Allemagne. Pourquoi s'agiterait-elle? Elle n'est pas où elle est; elle -vit dans la région des chimères; elle est bien. - -Cette paresse pensive du génie de l'Allemagne se retrouve jusque dans sa -constitution politique. Cette constitution est illogique, gênante, -nationalement impuissante; l'Allemagne la déplore, mais elle ne la modifie -pas. Déchirée plus que constituée en empires, en royautés, en féodalités -ecclésiastiques, en principautés, en municipalités ou en républiques -souveraines, cette terre manque essentiellement d'unité; elle est -constamment en diètes ou en délibérations avec elle-même. Pendant qu'elle -délibère on la frappe à la tête ou au coeur; avant qu'elle ait réuni ses -contingents on est au centre de ses provinces, à Mayence, à Francfort, à -Vienne, en Saxe, à Munich, à Berlin. Quoique très-belliqueuse de courage, -elle est, de toutes les races, la plus ouverte aux invasions; on la frappe -à tous les membres sans que la tête le sente; avant qu'elle ait porté la -main à la blessure elle est conquise; mais aussi elle ne meurt d'aucune de -ces blessures, parce que sa vie nationale est partout et que son -patriotisme, qui enfante des armées sur des champs de défaites, est -immortel. Il est heureux peut-être pour l'Europe que le caractère de -l'Allemagne se refuse ainsi à l'unité; car, si l'Allemagne était une, -l'Europe serait peut-être vassale de la Germanie. - - -II - -La littérature allemande a toutes les qualités et tous les défauts de ce -caractère national des Germains; elle est lente et contemplative comme -cette race; elle a mis treize cents ans à se développer en littérature -digne d'être étudiée, et, malgré ces treize cents ans de vieillesse, elle a -encore aujourd'hui les balbutiements, la naïveté, disons le mot, la -puérilité d'une première enfance. Ce n'est pas le génie cependant qui -manque aux Allemands, fortes têtes de la famille européenne, c'est l'emploi -de leur génie; ils jouent avec leur imagination comme des enfants avec -leurs jouets. Au lieu de lui demander ces oeuvres sérieuses que l'Italie, -la France, l'Angleterre font produire à leurs grands hommes de lettres, les -Allemands rêvent, et nous pensons. Le Rhin et le Danube sont des _Léthés_ -qui semblent ne rouler que des songes. - - -III - -Nous remonterons incessamment avec vous ce cours lent de la pensée -allemande par ses oeuvres, depuis nos jours, c'est-à-dire depuis Klopstock, -Schiller, Goethe, ces poëtes culminants du dix-huitième siècle, jusqu'à -l'année 1152 du douzième siècle, où parut l'_Iliade_ des Germains, le poëme -barbare et sublime des _Nibelungen_. Aujourd'hui, selon notre habitude de -ne caractériser les littérateurs que par leur chef-d'oeuvre, nous allons -vous introduire dans le théâtre allemand par l'analyse du _Faust_ de -Goethe, drame qui contient, dans l'imagination d'un poëte aussi philosophe -que Voltaire, aussi mélodieux que Racine, aussi observateur que Molière, -aussi mystique que Dante, tout le génie de la littérature allemande et tout -le caractère du peuple allemand. - -L'auteur de ce drame de _Faust_, Goethe, presque notre contemporain, est -incontestablement à nos yeux le plus grand génie de la race allemande. -Étudions un moment l'homme avant d'étudier l'oeuvre: l'homme dans Goethe -n'est pas moins caractéristique que l'oeuvre. - - -IV - -Un de ces hommes d'élite littéraire, mais trop modestes, qui font pendant -toute une vie d'études le travail pour ainsi dire souterrain de la pensée -de leur siècle, hommes de silence qui ne demandent rien au bruit, tout au -mérite, M. Blaze de Bury, écrivain de l'école ascétique, renfermé comme -dans les cloîtres studieux de la religion littéraire, a publié, il y a -douze ans, une complète étude sur le génie de Goethe et une incomparable -traduction du drame de _Faust_; nous nous en servirons, comme on se sert, -dans les ténèbres d'une langue inconnue, d'une lumière empruntée qui fait -rejaillir de tous les mots les couleurs mêmes de cette langue, ou comme on -se sert, dans un souterrain, d'un écho qui répercute le bruit de tous les -pas de ceux qui vous devancent dans sa nuit. En marchant à sa lueur et sur -sa trace nous retrouverons Goethe tout entier. - - -V - -Avant de dire quelques mots à notre tour de la vie de Goethe, voyons -d'abord en lui l'homme extérieur. L'homme est dans ses oeuvres, sans doute, -mais il est aussi dans ses traits: la nature moule le visage sur l'âme. -Prenons la figure de Goethe à cette époque fugitive où la fleur de la -jeunesse éclate encore sur les traits, mais où le fruit de la pensée ou du -sentiment commence à se former et à s'entrevoir sous cette jeunesse qui -s'effeuille. Nous avons de ce grand homme d'excellents portraits à tous les -âges. - -Le voilà à vingt-six ans. Sa taille est élevée; sa stature est mince et -souple; ses membres, un peu longs comme dans toutes les natures nobles, -sont rattachés au buste par des jointures presque sans saillie; ses -épaules, gracieusement abaissées, se confondent avec les bras et laissent -s'élancer entre elles un cou svelte qui porte légèrement sa tête sans -paraître en sentir le poids; cette tête, veloutée de cheveux très-fins, est -d'un élégant ovale; le front, siége de la pensée, la laisse transpercer à -travers une peau féminine; la voûte du front descend par une ligne presque -perpendiculaire sur les yeux; un léger sillon, signe de la puissance et de -l'habitude de la réflexion, s'y creuse à peine entre les deux sourcils -très-relevés et très-arqués, semblables à des sourcils de jeune fille -grecque; les yeux sont bleus, le regard doux, quoique un peu tendu par -l'observation instinctive dans l'homme qui doit beaucoup peindre; le nez -droit, un peu renflé aux narines comme celui de l'Apollon antique: il jette -une ombre sur la lèvre supérieure; la bouche entière, parfaitement modelée, -a l'expression d'un homme qui sourit intérieurement à des images toujours -agréables; le menton, cet organe de la force morale, a beaucoup de fermeté, -sans roideur; une fossette le divise en deux lobes pour en tempérer la -sévérité. Toute la physionomie exprime la beauté apollonienne en elle-même, -et hors d'elle-même l'amour et la jouissance de la beauté. L'intelligence -heureuse s'y joue sans paraître s'y briser sur aucun point, comme la -lumière s'y joue sans se heurter à aucun angle. C'est le portrait vivant de -la facilité dans la toute-puissance. La terre est déjà un ciel pour ces -figures de prédestinés de l'amour, du bonheur et du génie sans obstacles. -Je ne vois guère que Raphaël, dans les portraits de son adolescence, qui -puisse lutter avec cette sévérité rayonnante d'un visage humain; mais -Raphaël devait mourir jeune, et Goethe devait mourir vieux, après avoir -passé sans se flétrir par tous les âges et en empruntant successivement au -contraire tous les genres de beauté à chacun des âges de la vie. - -Remontons maintenant à son berceau, et suivons-le de là, de destinée en -destinée et de chefs-d'oeuvre en chefs-d'oeuvre, jusqu'à l'apothéose; car -la tombe pour lui n'a été qu'une apothéose: ce n'est pas un homme comme -nous, c'est un immortel. - - -VI - -«Le 28 août 1749,» dit-il lui-même dans son mémorial domestique, «je vins -au monde à Francfort-sur-le-Mein, pendant que l'horloge sonnait midi.» - -Il était né dans une ville libre; heureusement né, ni trop haut, où l'on -est facilement corrompu par l'orgueil de la naissance, ni trop bas, où l'on -est facilement avili par la servilité d'une condition inférieure; il était -né à ce degré précis de l'échelle sociale où l'on voit juste autant -d'hommes au-dessus de soi qu'au-dessous, et où l'on participe, par égale -portion, de la dignité des classes aristocratiques et de l'activité des -classes plébéiennes; heureux milieu qui est le vrai point d'optique de la -vie humaine. - -Son père était le premier magistrat élu de la bourgeoisie de Francfort; la -maison gothique et sombre qu'il habitait dans une rue déserte de Francfort -rappelait, par sa vétusté, par ses escaliers tournants, par ses vestibules -fermés de grilles de fer sur la rue, et par ses fenêtres sans symétrie, -échelonnées sur la façade, la demeure forte du gentilhomme allemand, -interdite aux séditions du peuple comme aux assauts de la féodalité. -Francfort était la Florence de l'Allemagne, moins les Médicis; ville où le -négoce ne dérogeait pas à la noblesse, et où les arts illustraient les -métiers. - -L'enfance de Goethe, sur laquelle il s'appesantit trop dans ses Mémoires, à -l'exemple de Jean-Jacques Rousseau dans ses _Confessions_, ne mérite pas -d'être regardée avant l'âge où les sensations deviennent des idées. On -trouve les premières prédispositions de l'enfant à la rêverie, maladie -féconde des grandes imaginations, dans la description de la chambre haute -où son père lui faisait étudier ses leçons. Qui de nous ne se reconnaît pas -dans cette peinture de l'enfant captif au dernier échelon de quelque cage -paternelle? - -«Au second étage de notre maison, dit-il, il y avait une chambre dont les -fenêtres étaient couvertes de plantes, afin de remplacer un véritable -jardin que nous ne possédions pas. La vue donnait sur les jardins de nos -voisins et sur une plaine fertile, qu'on découvrait par-dessus les murs de -la ville. C'est dans cette chambre qu'en été je venais apprendre mes -leçons, contempler un orage, admirer le coucher du soleil et soupirer après -la campagne. J'y voyais aussi nos voisins se promener dans leurs jardins, -arroser leurs fleurs, regarder jouer leurs enfants, et se livrer avec des -amis à toutes sortes d'amusements. Plus d'une fois le bruit d'une boule -qu'on lançait et des quilles qu'elle faisait tomber arrivait sourdement -jusqu'à moi. Tout ceci éveillait dans mon jeune coeur d'incertains désirs -et un besoin de solitude tellement en harmonie avec mes dispositions à la -gravité rêveuse et aux vagues pressentiments que je ne tardai pas à en être -visiblement influencé. Au reste, notre maison, si pleine de recoins -obscurs, était très-propre à entretenir de semblables penchants. Pour -comble de malheur on croyait alors que, pour guérir les enfants de la -crainte du surnaturel, il fallait les accoutumer de bonne heure à -l'envisager sans effroi. Dans cette conviction on nous força à coucher -seuls, et lorsque, ne pouvant plus maîtriser nos terreurs, nous nous -échappions du lit pour nous glisser dans la compagnie des valets et des -servantes, notre père, enveloppé dans sa robe de chambre mise à l'envers, -et, par conséquent, suffisamment déguisé pour nous, nous barrait le passage -et nous faisait retourner sur nos pas. Le résultat de ce procédé est facile -à comprendre. Le moyen de se débarrasser de la peur quand on se trouve -entre deux situations également propres à l'exciter! Ma mère, dont -l'affabilité et la bonne humeur ne se démentaient jamais, et qui aurait -voulu voir tout le monde dans les mêmes dispositions d'esprit, eut recours -à un moyen plus aimable et qui lui réussit à merveille: celui d'entre nous -qui n'avait pas eu peur la nuit recevait, le matin, une ample distribution -de friandises. Bientôt nous vainquîmes complétement nos terreurs, parce que -nous trouvâmes notre intérêt à le faire. - -«Mon père avait suspendu, dans la salle d'entrée, une collection de vues de -Rome, gravée par quelques habiles prédécesseurs de Piranese, qui avaient -une entente merveilleuse de l'architecture et de la perspective. Grâce à -ces gravures, je contemplais chaque jour la place du Peuple, le Colisée, -la place et l'église de Saint-Pierre. Ces divers points de Rome -m'impressionnèrent si vivement que, malgré son laconisme habituel, mon père -se plut souvent à me les expliquer. Il avait, au reste, une grande -prédilection pour tout ce qui tenait à l'Italie, et il employait une partie -de son temps à composer et à revoir la relation du voyage qu'il avait fait -en ce pays, et d'où il avait rapporté une collection de marbres et de -curiosités naturelles.» - - -VII - -C'est par ces fenêtres que la mélancolie entrait dans les sens et dans -l'âme du poëte futur. C'est ainsi qu'elle entrait plus tard dans la mienne, -par les fenêtres au couchant de ma chambre dans la maison de mon père, -ouvrant sur des toits éclaboussés d'une morne lumière et attristés encore -par le roucoulement de pigeons blancs qui bordaient les tuiles de la rue -voisine. - -La poésie y entra aussi malgré le père de Goethe; il répugnait, comme -beaucoup de vieillards, à ces innovations du génie; elles dérangent les -vieilles admirations dans l'esprit à compartiments des hommes qui ont fait -leurs provisions d'idées pour leur vie, et qui s'impatientent quand on les -force d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose. - -Les dix premiers chants du poëme épique de _la Messiade_, par Klopstock, -venaient de paraître; l'Allemagne s'étonnait et frémissait d'enthousiasme à -cette poésie sérieuse comme une religion, où le drame du Calvaire se -déroule entre le ciel et l'enfer et où l'enfer lui-même laisse entrer le -rayon de la miséricorde. - -Un vieil ami du père de Goethe apporta un jour ces pages à la maison et -voulut les lire; le père s'indigna au premier vers de cette poésie qui -prenait au sérieux sa mission jusque-là futile en Allemagne; il rejeta avec -fureur le livre sur le parquet et pria son ami de ne jamais lui prononcer -le nom de Klopstock. L'ami contristé s'éloigna; mais la mère, encore jeune, -de Goethe l'arrêta, à l'insu de son mari, dans l'antichambre, lui redemanda -le volume et le lut en secret comme un objet d'édification de ses enfants. -Les enfants furent ravis et retinrent les passages les plus pathétiques -dans leur mémoire. - -Quelques jours après, pendant que le père de Goethe se faisait raser dans -le salon, Goethe et sa soeur se récitaient l'un à l'autre, au coin du feu, -à demi-voix, les amours d'Abbadonna et de Satan. Tout à coup la jeune -fille, oubliant dans son enthousiasme l'aversion de son père pour ce livre, -jette pathétiquement ses bras au cou de son frère en déclamant à haute -voix, et avec des larmes, l'apostrophe de l'amante de Satan. À ce geste, à -ces accents, à ces larmes, le barbier, croyant à un accès de démence de la -jeune fille, laisse tomber son bassin rempli d'eau de savon dans la -poitrine du père; le père se lève, indigné d'être poursuivi jusque dans la -mémoire de ses enfants par la poésie de son aversion, il s'emporte contre -sa famille et proscrit plus sévèrement le livre de sa maison. - - -VIII - -Après les premières études faites sous l'oeil de son père, le talent -poétique se révéla dans le jeune adolescent par le premier amour, ce -révélateur du beau dans tous les coeurs nés pour aimer. Des jeunes gens de -son âge, mais d'une condition très-inférieure à la sienne, l'entraînèrent -dans des compagnies suspectes des faubourgs de Francfort. C'est dans une de -ces tavernes, fréquentées par ces jeunes corrupteurs de son adolescence, -qu'une jeune fille angélique, pureté morale dépaysée dans la boue, lui -apparut pour la première fois et lui fit sentir la beauté de la vertu en -contraste avec les vices. Cette jeune fille se nommait _Gretchen_, -abréviation familière du nom de Marguerite; elle fut évidemment pour Goethe -le type de ces deux figures de _Marguerite_ et de _Mignon_, figures de -femmes dégradées par la condition, divinisées par la nature, qui devinrent -les plus touchantes créations de son génie. Les premières impressions sont -les vraies muses de notre âme. - -Cette jeune fille servait à boire, dans la maison de sa tante, à ses -cousins, jeunes débauchés amis de Goethe. La première fois qu'il la vit -rayonner comme une étoile du firmament au-dessus de cette lie, Goethe -rougit de lui-même et de ses amis. Il ne continua à les fréquenter que pour -la revoir. La scène de la première entrevue de Goethe avec _Gretchen_ est -biblique par sa naïveté; lisez-la de sa main: - -«Quand le vin commença à manquer sur la table, un des jeunes gens appela la -servante, et je vis entrer une jeune fille d'une beauté éblouissante, et -d'une modestie d'attitude et d'expression qui contrastait avec le lieu où -nous étions. - -«Elle nous salua avec une grâce timide. - -«--La servante est malade, dit-elle; elle vient de se coucher; que lui -voulez-vous? - -«--Nous n'avons plus de vin, dit un des jeunes buveurs; tu serais bien -aimable si tu voulais aller nous en chercher. - -«La jeune fille prit quelques flacons vides et sortit; je la suivis des -yeux avec admiration. Un joli bonnet noir à la mode allemande s'adaptait -étroitement à sa petite tête, qu'un col long et mince attachait -gracieusement à une nuque souple et à des épaules d'une forme statuaire. -Tout en elle était accompli, et je jouissais tranquillement du charme de sa -personne en la regardant s'en aller, car, lorsqu'elle était devant moi, mon -imagination était fascinée par ses yeux si purs et si calmes et par sa -bouche si délicate. Je fis des reproches à mes amis de ce qu'ils avaient -fait sortir cette enfant si tard dans la soirée. Ils se moquèrent de moi, -en me disant qu'elle n'avait que la rue à traverser pour aller chez le -marchand de vin. _Gretchen_, c'était le nom de cette jeune fille, revint en -effet au bout de quelques minutes. On la fit asseoir à la table de ses -cousins; elle trempa ses lèvres dans un verre de vin à notre santé; puis -elle se retira en recommandant à ses cousins de ne pas faire trop de -bruit, parce que sa tante, leur mère, allait se mettre au lit. - -«Depuis cet instant l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant -aller chez elle, je me rendis à l'église de sa paroisse; j'eus le bonheur -de la voir. Les cantiques du culte protestant ne me parurent pas trop longs -cette fois, car, tandis que tout le monde chantait, je m'enivrais du -bonheur de regarder cette adorable jeune fille. Je sortis immédiatement -derrière elle; je n'eus cependant pas le courage de lui parler, je me -bornai à la saluer; elle me répondit par un léger signe de tête.» - - -IX - -À une seconde réunion dans la même maison, les deux cousins de Gretchen -prièrent Goethe d'écrire des vers amoureux au nom d'une jeune fille à un -jeune homme qu'ils voulaient tromper par cette feinte déclaration d'amour. - -«Je cherchai à leur complaire en écrivant ces vers; mais, m'impatientant -contre moi-même, je jetai la plume. Cela ne va pas! m'écriai-je. - ---«Tant mieux! dit Gretchen à demi-voix; vous ne devriez pas vous mêler de -cette tromperie. Et, quittant son rouet, elle vint s'asseoir près de moi. - -«Mes cousins, me dit-elle, ne sont au fond ni méchants ni vicieux, mais -l'amour du divertissement les entraîne quelquefois à des plaisanteries -dangereuses. Je suis entièrement dans leur dépendance, et cependant j'ai -refusé de copier votre déclaration d'amour. Comment donc un jeune homme -riche et indépendant comme vous l'êtes peut-il se prêter à une mauvaise -plaisanterie qui finira mal? - -«Elle lut mes vers. C'est bien joli, dit-elle; c'est dommage qu'on ne -puisse pas en faire un usage sérieux. - ---«Vous avez raison, lui dis-je; mais supposez un moment qu'un jeune homme -qui vous adore mette cette déclaration de tendresse sous votre main en vous -conjurant de la signer de votre nom; que feriez-vous? - -«Elle rougit, sourit, réfléchit un moment, prit la plume, et écrivit sans -rien dire son nom au bas des vers. - -«Je me levai tout hors de moi, et j'allais la serrer dans mes bras; mais -elle me repoussa doucement. - ---«Point de familiarité légère, me dit-elle: c'est trop vil; mais de -l'amour innocent, si vous en êtes capable. Maintenant partez avant que mes -cousins reviennent du jardin. - -«Je n'avais pas la force de me retirer; elle prit, pour m'y décider, une de -mes mains entre les siennes. Mes larmes étaient près de couler, je crus -voir ses yeux se mouiller. J'appuyai mon front un instant sur ses mains et -je m'enfuis précipitamment. Jamais encore je ne m'étais senti si -troublé!...» - - -X - -Quelques jours après, les deux cousins, ses amis, l'invitèrent de nouveau à -se divertir avec eux à leur table. À la fin du souper ils lui demandèrent -un conte pour leur abréger la veillée; il y consentit. - -«Jusque-là, dit-il, _Gretchen_ n'avait pas cessé de filer au rouet dans -l'embrasure de la fenêtre. À ce moment elle se leva, vint s'asseoir au bout -de la table, y appuya ses deux bras enlacés sur lesquels elle posa ses deux -mains, attitude qui lui seyait admirablement, et qu'elle conservait -quelquefois pendant plusieurs heures sans faire d'autre mouvement que -quelques légers signes de tête provoqués par ce qu'elle voyait, entendait -autour d'elle, ou par ce qu'elle pensait en elle-même.» - - -XI - -Ces amours pures, tantôt contrariées, tantôt servies par des circonstances -d'un intérêt touchant dans le récit de Goethe, finirent, comme toutes les -fleurs folles de la vie, par un coup de vent qui en disperse les illusions -et les parsème sur le sol: le jeune Goethe, réprimandé par ses parents et -compromis par ses mauvaises relations avec les cousins de Gretchen, fut -envoyé à Strasbourg pour y achever ses études de droit. Là il connut le -philosophe allemand Herder, neuve, vaste et forte pensée dont M. Quinet, -nature allemande dans un talent français, a donné pour la première fois à -la France la traduction, le sens et le commentaire. - -La fréquentation de Herder mûrit de bonne heure le génie aussi -philosophique que poétique de Goethe. Un second épisode d'amour pastoral -avec Frédérica, la fille d'un pasteur protestant de village, sur les bords -du Rhin, entremêla des songes dorés de la jeunesse les graves occupations -de l'étudiant de Francfort. Cet amour, peint avec les couleurs du _Vicaire -de Wakefield_, ne fut qu'une distraction attachante pour Goethe et causa -la mort de la pauvre Frédérique. - -Rappelé dans sa famille par son père, Goethe, chez qui l'imagination -dominait le sentiment, s'attacha passionnément à sa soeur, âme ardente et -souffrante, qui s'attacha elle-même à ce frère comme si elle eût vécu en -lui plus qu'en elle-même. - -Il alla, après quelques mois de séjour chez son père, se mêler à Leipzig à -tout le mouvement des études, des littératures et des factions scolastiques -de la haute Allemagne. Il y connut tout ce qui illustrait alors l'Allemagne -dans les lettres; il commença lui-même à s'y faire connaître comme un jeune -écrivain et comme un futur poëte d'un immense avenir. - -C'était le moment où la vieille littérature naïve de la Germanie se -greffait, sous l'influence du grand Frédéric, sur la philosophie et à la -littérature de la France. Voltaire était le missionnaire de cette poésie et -de cette philosophie chez les Allemands. Le monde germanique et le monde -français luttaient dans les universités, dans les livres et sur les -théâtres. Goethe, avec cette impartialité éclectique qui est la force du -génie original et qui prend son point d'appui en soi-même, méprisa ces -vaines controverses et écrivit sous la seule inspiration de sa nature. -Cette nature était allemande par le terroir, grecque par la beauté, -française par l'indépendance des préjugés des lieux et des temps. - - -XII - -Son premier essai, qui tient plus de J.-J. Rousseau que de Voltaire, fut le -livre de _Werther_. - -Ce livre, dont l'exagération sentimentale et maladive ressemble aujourd'hui -à un accès de folie du coeur, a été cependant l'origine et le type de toute -une littérature européenne qui a bouleversé pendant plus d'un demi-siècle -les imaginations jeunes et fortes de l'Occident. La _Corinne_ de Mme de -Staël, le _René_ de M. de Chateaubriant, le _Lara_ de lord Byron, les -mélancolies de nos propres poésies françaises depuis André Chénier jusqu'à -nos poëtes d'aujourd'hui, à l'exception de Béranger et de M. de Musset, -poëtes de réaction et d'ironie contre le sérieux des âmes, toutes ces -oeuvres sont de la famille de Werther. Quant à moi, je ne m'en cache pas, -Werther a été une maladie mentale de mon adolescence poétique; il a donné -sa note aux _Méditations poétiques_ et à _Jocelin_; seulement la grande -religiosité qui manquait à Goethe, et qui surabonde en moi, a fait monter -mes chants de jeunesse au ciel au lieu de les faire résonner comme une -pelletée de terre sur une bière dans le sépulcre d'un suicide. - - -XIII - -Il y a toujours une réalité sous une fiction dans l'oeuvre, quelle qu'elle -soit, d'un homme de génie. Goethe raconte lui-même l'origine de ce roman, -qui commence par une idylle et qui finit par un coup de feu. - -Goethe, d'une beauté déjà olympienne et d'une célébrité déjà entrevue, -était à Wetzlar. - -Le jeune _Jérusalem_, fils d'un prédicateur renommé de l'Allemagne, y -vivait en même temps et dans les mêmes sociétés. _Jérusalem_ était épris -d'une passion violente pour la femme future d'un de ses amis (la Charlotte -du livre): Charlotte était fiancée à un employé de la chancellerie -impériale de Wetzlar. Elle était orpheline. Goethe, introduit chez elle par -Jérusalem, adorait dans Charlotte l'image angélique et naïve de la -maternité dans les soins qu'elle avait de ses petits frères et de ses -petites soeurs; elle était leur unique providence. - -Goethe, Charlotte et son fiancé ne formaient qu'un coeur. On ne savait -lequel des trois occupait la meilleure place dans l'affection innocente et -confiante des deux autres. «Bientôt cependant, dit Goethe, je devins -inquiet et rêveur; il me sembla que j'avais trouvé tout ce qui manquait à -mon bonheur dans la fiancée d'un autre. Charlotte aimait à m'avoir pour -compagnon de ses promenades; le fiancé se joignait à nous toutes les fois -que son emploi le lui permettait. Nous contractâmes ainsi l'habitude de -vivre constamment ensemble; c'était ensemble que nous parcourions les -champs encore humides de rosée, que nous écoutions l'hymne de l'alouette et -le gai rappel de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand -des orages d'été éclataient sur nos têtes, nous nous rapprochions les uns -des autres, et, sous influence de ce constant amour mutuel, tous les petits -chagrins de famille disparaissaient.» - -Goethe, obligé de s'éloigner un moment, trouva Charlotte refroidie pour lui -à son retour; il s'éloigna pour plus longtemps, et il apprit, sur les bords -du Rhin, le suicide du jeune _Jérusalem_. Il en attribua, peut-être -imaginairement, la cause au même sentiment qu'il avait ressenti pour -Charlotte et au désespoir qu'avait éprouvé Jérusalem en contemplant le -bonheur paisible de cette jeune femme unie à son fiancé. - - -XIV - -Goethe alors conçut _Werther_, et personnifia ses propres sentiments dans -ce personnage fantastique. Il écrivit en quatre semaines de solitude et de -fièvre cette maladie du coeur et cette catastrophe de la mort qui -devinrent, à l'apparition de ce livre étrange, le manuel de l'Allemagne et -bientôt après de l'Europe tout entière. Nos temps n'ont pas d'exemple d'une -commotion pareille imprimée par quelques pages à l'imagination du monde. -Pourquoi? On ne saurait le dire aujourd'hui, si ce n'est parce qu'un miasme -de cette maladie morale du suicide par malaise de vivre était répandu dans -l'air du siècle, et que ce miasme, concentré dans quelques pages d'un homme -de génie, acquérait tout à coup une puissance irrésistible de corrompre -l'imagination, d'énerver l'âme et de tuer des milliers de vies! - -De nombreux suicides suivirent en effet ici la lecture de ce livre. Le -siècle était malade; il sentait qu'il portait en lui sa propre mort -prochaine par la foi mourante dans son âme et par les révolutions couvées -sous ses institutions; il tendait à devancer par des morts volontaires -l'effet de ces germes morbifiques qu'il portait dans ses veines. Un livre à -succès n'est jamais qu'une de ces deux choses: l'explosion dans une seule -âme d'une disposition presque universelle quoique encore latente du temps, -ou bien la prophétie d'une vérité à venir qui n'éclaire encore qu'une tête -supérieure à l'humanité. Dans le premier cas le livre n'attend pas son -succès une heure: il est l'étincelle sur la poudre des imaginations; dans -le second cas il paraît comme s'il n'avait pas paru, et il attend son -public pendant des années ou pendant des siècles. - -_Werther_, comme le _Génie du Christianisme_, n'attendit pas son succès une -heure: l'électricité ne court pas plus vite d'un pôle à l'autre; le monde -entier des jeunes gens, des amants, des femmes, des malades de coeur, se -jeta sur ce livre. - -Ce livre était plein cependant de puérilités qui touchaient au ridicule, de -naïvetés qui touchaient à la niaiserie, de germanismes de moeurs qui -touchaient à la caricature; c'est vrai, mais le feu y était. Quand le feu -est dans un livre, peu importe qu'il brûle de la paille, des haillons ou -des immondices; c'est toujours la flamme; elle ne s'entache pas de ses -impurs aliments; elle brûle, elle brille, elle éblouit, et le monde est -fasciné. - - -XV - -Il fut fasciné par _Werther_; mais, par un phénomène moral très-connu chez -les grands artistes comme Goethe, pendant que le livre incendiait le monde -l'auteur resta froid. Son imagination seule s'était échauffée en le -composant; son coeur était resté tiède et dans ce parfait équilibre qui -permet à l'écrivain de juger son ouvrage. C'est là la particulière -puissance du génie de Goethe, puissance qui le fit accuser d'insensibilité. -Plus tard il se séparait en deux parts en écrivant ses poëmes et ses -romans; l'une de ces deux parts regardait penser et écrire l'autre, afin de -pouvoir la diriger et la juger. Le suprême et impassible bon sens siégeait -ainsi dans sa tête au-dessus de la féconde imagination, comme dans l'oeuvre -de la Providence l'homme travaillait et le dieu regardait. - -On a fait un reproche à Goethe de cette impassibilité artistique; si le -reproche s'adressait à l'homme, il pouvait être fondé; s'il s'adressait à -l'artiste, il était absurde. Qu'est-ce qu'un artiste qui ne dominerait pas -sa propre inspiration? Ce serait un fou. Qu'on ait regretté dans Goethe, -homme, l'absence de cette sensibilité qui fait aimer et souffrir, nous le -concevons; mais qu'on ait reproché à Goethe, artiste, son impassibilité -presque divine, nous ne le concevons pas; l'impassibilité n'est-elle pas le -signe de la force? Vous lui voudriez une faiblesse, il ne vous présente -qu'une toute-puissance. Vous ne le comprendrez jamais: c'est un Phidias qui -ne sent pas dans sa chair les coups que son ciseau donne au bloc de marbre -dont il fait un dieu! - - -XVI - -Presque en même temps qu'il écrivait _Werther_ pour les masses, il -écrivait, pour l'élite, son premier drame, _Goetz de Berlichengen_. C'était -un drame national pour l'Allemagne, puisé dans les sources historiques du -monde chevaleresque et féodal. Ce drame imprimé rallia à ce jeune homme la -sérieuse admiration de toute la patrie allemande. Du fond de la sombre -maison de son père, à Francfort, le nom de Goethe, porté à la foule par -_Werther_, porté à l'élite et aux universités par _Goetz de Berlichengen_, -grandit, comme l'aloès, en un soleil. Les hautes sociétés de Francfort -recherchèrent ce beau jeune homme, obscur de près dans leur bourgeoisie, -rayonnant au loin sur toute l'Europe. Une jeune fille, belle, riche, -séduisante, mais capricieuse, nommée _Lilli_, lui donna le désir d'un -mariage d'amour et de raison réunis en elle. Ainsi que cela a lieu en -Allemagne, ces amours, favorisés par les deux familles, allèrent jusqu'aux -plus douces intimités et jusqu'aux plus saintes promesses; quelques -caprices d'humeur de _Lilli_, quelques impatiences de Goethe rompirent -tout. Il voyagea pour se consoler en Italie et en Sicile. Son voyage, qu'il -a imprimé dans ses Mémoires, n'a qu'un seul intérêt, l'enthousiasme d'un -homme du Nord pour le soleil, l'ivresse de la nature respirée sur place -dans les parfums de Naples et de Palerme. L'homme sensuel y éclate partout, -l'homme sensible nulle part. À peine quelques frissons d'amour à la brise -tiède du midi, à l'aspect d'une blonde Milanaise à Rome, d'une brune -Espagnole à Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, poëte; -ces frissons ne vont pas jusqu'à l'âme: c'est de la jeunesse, ce n'est pas -de la tendresse; ce coeur d'artiste pose toujours devant lui-même; les -passions ne sont que ses études. Aussi ne vieillit-il pas, bien qu'il -touche à sa quarantième année: il est comme ces statues de marbre de la -galerie du Vatican, qui prennent des siècles sans prendre une ride! Goethe -est un homme de marbre aussi; il émeut son siècle, il ne s'émeut pas. - - -XVII - -Après ce voyage à Naples et en Sicile, voyage qu'il faut faire quand on -veut chanter, car tout y chante dans la nature, mer, ciel, montagnes, -atmosphère et impressions, Goethe s'arrêta quelques années à Rome. C'est là -qu'il partagea son temps, comme l'horloge partage les heures, entre des -sociétés douces, des promenades philosophiques, des études variées et -universelles, telles que la peinture, la chimie, la philosophie, la poésie, -la prose. Il se prête à tout, ne se donne à rien; il ressemble à un de ces -philosophes scythes de l'école d'Anacharsis, qui prenait un portique -d'Athènes pour une habitation, et qui suivait tantôt les leçons de Platon, -tantôt les ateliers de Zeuxis ou de Phidias. Il envoyait de là à ses amis -d'Allemagne les drames, les romans, les poëmes, les élégies qui tombaient -de sa plume, selon la saison, au vent des sept collines. - -_Herman et Dorothée_, pastiche admirable d'_Homère_, poëme qui a la -simplicité des scènes de _Nausicaa_; _le Comte d'Egmont_, tragédie moderne; -enfin _Faust_, moitié drame, moitié poëme, toujours rêve, mais rêve du -génie, selon nous le plus vaste, le plus haut, le plus universel de ses -chefs-d'oeuvre. Il employa douze ans à le composer; il y résuma, comme dans -un poëme séculaire, toute la passion, toute la foi, tout le scepticisme, -toute la beauté morale et toute la laideur infernale de l'humanité. C'est -le poëme d'un Manichéen; c'est le ciel et l'enfer dans un même cadre; c'est -le drame du bon et du mauvais principe dont la nature porte malgré elle -l'empreinte sur toutes ses surfaces. C'est la médaille à l'endroit et à -l'envers de l'humanité, l'une portant l'effigie du bien, l'autre l'effigie -du mal, sans que le monde, incertain, puisse dire: J'appartiens à ce dieu: -ou, Je suis la victime de ce démon. - -L'esprit humain n'avait jamais osé, même dans l'antiquité, concevoir un -pareil drame. Il faudrait convoquer la terre, le ciel et l'enfer à y -assister. - - -XVIII - -Ce drame de _Faust_, le voici. - -Mais d'abord hâtons-nous de vous dire que l'invention n'en appartient pas à -Goethe, pas plus que l'invention d'_Ahasverus_, l'homme immortel, -n'appartient aux innombrables poëtes qui ont chanté ce songe universel de -l'expiation par la vie; pas plus que l'invention de _don Juan_, cette -moquerie incarnée de la vertu, de l'amour dans la fidélité de don Juan, ce -vampire de la femme, n'appartient à l'Espagne ou à la France. - -_Faust_ est une vieille tradition populaire de la vieille Allemagne, -tradition si populaire que le docteur _Faust_, ce type de l'homme vendu au -diable, joue un rôle dans les marionnettes comme épouvantail des petits -enfants. De tout temps et en tout pays l'homme aspire plus haut que sa -nature bornée ici-bas, immortelle ailleurs; de tout temps, disons-nous, -l'homme, ambitieux d'infini, s'est cassé la tête contre les murs de sa -prison terrestre; il a voulu être dieu, au moins pour un temps, au moins -ici-bas, et, pour conquérir cette puissance surhumaine, il l'a empruntée -tantôt à Dieu par la prière, tantôt au diable, cette parodie malfaisante de -la Divinité. Ne pouvant faire un pacte avec le souverain Bien, il a tenté -d'en faire un avec le souverain Mal, et il a dit au démon: Donne-moi la -terre, je te donnerai mon âme. - -De ce pacte imaginaire, que les peuples enfants ont cru quelquefois -réalisé, sont nées les légendes innombrables qui ont épouvanté le moyen -âge et amusé plus tard les âges suivants. C'est un magnifique thème pour -une imagination à la fois passionnée et métaphysique. - -Oui, ce sujet est le plus beau de tous pour une âme forte; nous comprenons -qu'il ait tenté Goethe: combien de fois ne nous a-t-il pas tenté -nous-mêmes! Mais nous avons craint de paraître impie envers le Créateur en -prenant la création en flagrant délit de méchanceté ou de ridicule: le vase -même mal façonné, même brisé, doit respecter le potier. Goethe n'était pas -retenu par ce scrupule, parce qu'il était mille fois plus poëte que nous et -mille fois moins respectueux envers l'oeuvre divine, dont les imperfections -apparentes sont d'ineffables perfections. - - -XIX - -Quoi qu'il en soit, Goethe eut ce bonheur de trouver son drame tout conçu -dans l'esprit des peuples et tout popularisé dans l'oreille même des -enfants que la lanterne magique des poëtes de rue familiarisait dès le -berceau avec le docteur Faust et le diable. Il ne lui manquait que ce -personnage ironique, la pire forme du diable, riant du bien et jouissant du -mal, Méphistophélès. Mais nous nous trompons, ce personnage même ne lui -manquait plus, car un poëte anglais, _Marlow_, l'avait déjà inventé dans un -premier drame de Faust sous le nom de _Méphistophélis_. Goethe trouva ce -caractère satanique tout fait; il n'eut qu'une voyelle à changer dans le -nom de cet infernal personnage. Méphistophélès, c'est le diable de nos -jours, c'est le Satan civilisé, c'est le démon de bonne compagnie qu'on -appelle _ricanement_ quand il dénigre l'enthousiasme, _envie_ quand il -salit la gloire, _libertinage_ quand il profane l'amour, _scepticisme_ -quand il ridiculise la vertu, _force d'âme_ quand il nie Dieu en le -respirant par tous les pores. Méphistophélès, c'est un personnage que les -jeunes écrivains et les poëtes de ces derniers temps en France ont beaucoup -trop fréquenté, et qui donne à leur prose trop ricaneuse ou à leurs vers -lestes et ingambes des grâces de mauvais aloi, aussi éloignées de la -véritable grâce que le dénigrement est loin de l'enthousiasme. L'Allemand -_Heyne_, ce petit-fils de Méphistophélès, croyant et sceptique, religieux -et impie, pathétique et ironique, est de cette famille. Mais il y a aussi -du _Faust_ dans les imprécations de _Job_ sur son fumier quand il -interpelle son Créateur; il y a du _Faust_ dans Pascal quand il prend -l'homme dans le creux de la main, comme le fossoyeur d'_Hamlet_ quand il -pèse sa poussière et qu'il la jette à son néant. Il y a du _Faust_ à grande -dose dans lord Byron, ce disciple de Goethe, quand il fait ricaner -_Manfred_ devant un crâne vide. Un disciple de _Heyne_, qui vient de mourir -à Paris, a été le spirituel et déplorable modèle de cette jeunesse infatuée -de mauvais rire allemand. Méphistophélès inspire bien toujours la -perversité; mais il n'inspire le génie qu'à Goethe et à Byron, et aux -hommes de leur grande race. L'_Olympio_ de Victor Hugo a les tristesses et -les amertumes de ce désespéré du doute; il n'a ni la bouffonnerie ni la -grimace de ces jeunes saltimbanques de la philosophie et de la poésie; -ceux-là dansent sur une corde tendue du ciel à la terre comme les baladins -sur leur ficelle tendue entre deux mâts vénitiens. Hugo est un poëte, -ceux-là sont des rimeurs. Musset, qui leur est bien supérieur, s'est trop -inspiré de _Heyne_, au lieu de s'inspirer de lui-même; il a donné dans ses -boutades de scepticisme l'exemple et l'excuse à ses imberbes émules. La -poésie est descendue avec lui d'un degré du ciel: paix à sa cendre! Il -faudra bien que la poésie y remonte si elle ne veut pas salir sa robe dans -la lie des ruisseaux où l'on s'efforce de l'entraîner depuis quelque temps. -Un écho de Méphistophélès, ce corrupteur du bien et ce moqueur du beau, se -fait entendre de loin dans tous les livres de cette jeune école. _Heyne_ -lui a donné l'accent allemand à Paris; Byron, l'accent anglais; Musset et -ses imitateurs soi-disant légers, l'accent français. Prenons garde! la pire -des corruptions, c'est celle qui rit d'elle-même. - - _Sese ipsum deserere turpissimum est!_ - -Que nous reste-t-il si nous perdons le respect au moins de notre misère? -Mais revenons à _Faust_; nous en sommes bien loin, car nous n'en sommes -qu'à ses parodistes. - - -XX - -_Faust_ est la tragédie du coeur humain dans le personnage de Marguerite. - -_Faust_ est la tragédie de l'esprit humain aux prises avec les deux -principes du bien et du mal dans le personnage de _Faust_! - -Enfin _Faust_ est la tragédie de Dieu et de Satan, le bien et le mal, dans -le personnage de _Méphistophélès_. - -Marguerite, c'est le bien ou l'amour! - -Faust, c'est l'homme ou le doute, l'indécision, la fluctuation, le crime, -la chute, le repentir tardif. - -Méphistophélès, c'est la propagande perverse du mal par le génie du mal -pour corrompre et ruiner l'oeuvre de Dieu, l'homme et la femme. - -Y eut-il jamais un sujet de drame plus humain et plus surhumain à la fois? - -Suivez avec attention l'analyse de ce poëme épique en dialogue, que nous -allons feuilleter avec vous. Supposez-vous spectateur, mais spectateur à -loisir, spectateur solitaire; non devant une scène bruyante, mais devant -votre livre et votre lampe, ayant le temps et le silence nécessaires aux -impressions réfléchies, et mesurez l'étendue et la profondeur de cette -oeuvre incomparable du génie moderne en Allemagne. - - -XXI - -Il est nuit; c'est le jour de la pensée, parce qu'elle s'y recueille et -qu'elle y recueille le monde extérieur avec elle. - -La scène représente une chambre haute dans un vieux château gothique des -siècles de féodalité. Un beau jeune homme, le front déjà pâli par la -méditation et les yeux fatigués par la veille, est renversé sur le dossier -d'un fauteuil de bois. Il est entouré de volumes sur les sciences occultes, -documents scientifiques ou cabalistiques. On voit que, las de la terre, il -a tenté d'escalader le ciel par des échelons surnaturels qui se sont brisés -sous ses pieds. - -«Ah! philosophie, science, théologie; ainsi j'ai tout sondé avec une -infatigable obstination, dit-il avec amertume, et maintenant, pauvre -insensé, me voilà aussi avancé qu'en commençant, et j'ai appris qu'il n'y a -rien à savoir! Aucun scrupule cependant ne m'a entravé; je ne crains ni -enfer ni diable; je n'ai ni biens, ni argent, ni honneurs, ni crédit dans -le monde: un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix-là! C'est pourquoi, -à la fin, je me suis précipité dans la magie.... Oh! si, par la force de -l'esprit et de la parole, certains arcanes m'étaient enfin révélés! Si je -pouvais découvrir ce que contient le monde dans ses entrailles!» (Il -regarde le firmament.) - -«Oh! que ne jettes-tu un dernier regard sur ma misère, rayon argenté de la -lune, toi qui m'as vu tant de fois après minuit veiller sur ce pupitre! -Alors c'était sur un monceau de livres et de papiers, ma pauvre amie de -là-haut, que tu m'apparaissais.... Hélas! si je pouvais au moins, sur les -cimes des montagnes, errer dans ta douce lumière, flotter au bord des -grottes profondes avec les esprits incorporels, m'étendre sur les prés -avec ton crépuscule, et, libre de toutes les angoisses de la science, me -baigner, plein de vie et de santé, dans tes rosées! - -«Qu'ai-je pour horizon au lieu de cela? un amas de livres rongés des vers, -couverts de poussière; partout autour de moi des télescopes, des boîtes, -des instruments de physique ou de chimie vermoulus, héritages de mes -ancêtres! - -Et cela est un monde! Et l'on appelle cela un monde!» - -Après une longue et vaine lamentation sur la vanité de la science pour le -bonheur ou même pour la lumière, Faust ouvre négligemment un volume -cabalistique; il tombe par hasard sur le signe qui donne à l'homme la -toute-puissance sur la nature et la toute-félicité. - -«Ciel! s'écrie-t-il, comme tous mes sens viennent de tressaillir à ce -signe! Je sens tout à coup la jeune et sainte séve de la vie bouillonner -dans mes nerfs et dans mes veines. Suis-je devenu un dieu? Tout m'est -révélé clair et facile.» - -Ici un hymne magnifique, semblable sans doute à celui qui fit explosion des -lèvres de la première créature intelligente, quand le monde entra avec son -premier regard dans sa prunelle! Nous ne le reproduisons pas, cet hymne, à -cause de son étendue; mais que le lecteur se représente le chant de la joie -céleste dans la présence de Dieu. - -Puis Faust tourne le feuillet, et tout se voile, tout se trouble, tout se -transfigure. «Le ciel se couvre; la lune retire sa lumière; la lampe -s'éteint, elle fume; des lueurs de feu rouge tremblent sur mes tempes.» - -C'est l'Esprit corrompu de la terre qui s'approche et qui lui apparaît. - - -XXII - -L'Esprit se dévoile dans la flamme de l'enfer. - -Un dialogue doublement infernal s'établit entre Faust et l'Apparition. -Faust brave courageusement l'horreur que l'Esprit lui inspire; il -s'abandonne à lui. L'Esprit lui parle un langage lyrique comme les étoiles -du firmament, mystérieux comme les sept sceaux de l'abîme. - -Au moment où Faust va lui répondre, un de ses élèves, Wagner, apprenti -prédicateur, entre pour le consulter sur l'éloquence. - -L'Esprit infernal s'évanouit, et Faust, impatienté, se moque de l'histoire -et de la rhétorique comme de mensonges convenus pour amuser les sots. - -Faust, après le départ de son disciple, le maudit d'avoir fait ainsi -évanouir l'Apparition; il se répand en invectives dignes de Job sur la -vanité de la science; il foule aux pieds tous les livres entassés dans la -bibliothèque de ses pères.--«Trouverai-je en eux ce qui me manque? dit-il; -irai-je feuilleter ces milliers de volumes pour lire que partout les hommes -se sont agités de même pour améliorer leur sort et qu'un homme heureux n'a -jamais vécu? Et toi, crâne vide, qui parais rire de mes aspirations, ton -ricanement veut-il me dire que l'esprit qui l'habitait s'est jadis fourvoyé -comme le mien? Tu cherchais la pure lumière, n'est-ce pas? et tu as erré -misérablement dans les ténèbres avec la vaine soif de la vérité!... -Mystérieuse même en plein jour, la nature ne se laisse pas dépouiller de -ses voiles, et, ce qu'elle veut cacher à ton esprit, tous tes efforts ne -l'arracheront pas de son sein.» - -Il aperçoit une fiole d'opium qui se trouve sur les tablettes de son -laboratoire; à l'instant l'ivresse d'un bonheur imaginaire s'empare de ses -sens, et il chante des félicités inouïes. «Buvons courageusement, se -dit-il; il est temps de franchir ce pas de la vie à la mort, dût-il nous -conduire au néant!... - -«Sors maintenant de ton antique étui, coupe limpide, coupe de cristal si -longtemps oubliée; tu brillais jadis aux fêtes des aïeux, et, lorsque tu -passais de main en main, les fronts soucieux se déridaient; c'était le -devoir du convive de célébrer en vers la beauté et de te vider d'un seul -trait. Tu me rappelles maintes nuits de ma folle jeunesse; cette fois je ne -te passerai plus à mon voisin, et mon esprit ne s'exercera plus à vanter -l'artiste qui t'a façonnée; en toi repose une liqueur qui donne une rapide -ivresse; je l'ai préparée, je l'ai choisie; qu'elle soit pour moi le -suprême breuvage! Je la consacre comme une libation solennelle à l'aurore -du jour.» - -Il porte la coupe à ses lèvres. - -À ce moment un chant de voix célestes se fait entendre dans les airs; c'est -le matin du jour de Pâques. Le choeur invisible chante en vers et en -musique triomphale: - - Christ est ressuscité! - Paix sur la terre! etc. - -La main de Faust s'abaisse; la coupe lui échappe. Les cloches de la -cathédrale résonnent et se mêlent à l'angélique mélodie du jour de Pâques -dans le ciel et sur la terre. - -L'homme endurci s'amollit à ses joies religieuses d'enfance. «Cantiques -célestes, s'écrie-t-il, puissants et doux! pourquoi me cherchez-vous dans -la poussière? Résonnez aux oreilles de ceux que vous pouvez consoler. -J'entends bien le message que vous m'apportez, mais la foi me manque pour y -croire! Le miracle n'existe que pour la foi. Je ne puis m'élever vers ces -sphères d'où la bonne nouvelle retentit; et cependant, accoutumé d'enfance -à cette voix, elle me rappelle à la vie. Autrefois un baiser du divin amour -descendait sur moi dans ce recueillement solennel du dimanche; le bruit des -cloches remplissait mon âme de pressentiments, et ma prière était une -voluptueuse extase; une ardeur sereine, ineffable, me poussait à travers -les bois et les champs, et là, seul, je fondais en larmes, et je sentais -comme éclore en moi tout un monde. Ce souvenir vivifie mon coeur rajeuni et -me détourne de la mort! Ô chantez! sonnez, chantez encore, anges et -cloches! Une larme a coulé, la terre m'a reconquis!» - -Les chants et les cloches recommencent à se faire entendre: - - Christ est ressuscité!... - Etc., etc., etc. - - -XXIII - -Ici le lieu de la scène est changé; la nuit s'est écoulée. - -C'est l'heure où le peuple, vieillards, ouvriers, femmes, soldats, jeunes -filles, sortent en foule de la porte de la ville pour se répandre en repos, -en liberté et en joie, dans la campagne. Les entretiens entrecoupés de tous -ces groupes qui passent sont une parfaite imitation des moeurs du peuple; -c'est le choeur dans les tragédies antiques. Ces conversations tiennent au -sujet, comme on le verra plus tard, par le tableau de la candeur des jeunes -filles de la bourgeoisie qui tremblent d'être séduites ou compromises aux -yeux de la petite ville si elles se laissent approcher par la mauvaise -compagnie. On pressent les périls, les malheurs et la honte de Marguerite, -sans doute confondue dans ces groupes timides et charmants. Ce tableau -repose les yeux par le contraste de la douce ignorance du peuple, qui ne -souffre que du travail, avec les philosophes, qui souffrent de la pensée. - - -XXIV - -_Faust_ paraît à son tour; il se promène avec son disciple Wagner; son -coeur se dilate à l'aspect de cet essaim d'heureux peuple au premier -sourire du printemps. - -«Regarde,» dit-il à Wagner dans des vers semblables à des odes d'_Horace_ -ou d'_Hafiz_; «voilà le fleuve et le ruisseau délivrés de leur couche de -glace, etc. Tourne maintenant, du haut de ces sommets, les regards vers la -ville; hors de la sombre porte, toute une foule variée se penche; chacun -veut s'ensoleiller aujourd'hui. Ils fêtent la résurrection du Seigneur, et -eux-mêmes semblent des ressuscités du fond de leurs demeures, de leurs -chambres étroites, de leurs servitudes de négoce ou de métiers, de leurs -bouges infects, de leurs rues fangeuses, de la nuit livide, de leurs -cathédrales. Regarde un peu comme dans les jardins et les prés cette foule -s'extravase, comme la rivière balance mainte barque joyeuse! J'entends déjà -la musique des ménétriers dans les villages; c'est le paradis du peuple.» - - -XXV - -Des paysans chantent une ronde joviale et amoureuse. Ils proposent -respectueusement à Faust de trinquer avec eux; les services que Faust a -rendus à ce peuple pendant une épidémie récente le font acclamer, de groupe -en groupe, par le peuple reconnaissant. - -«Quelle joie ce doit être pour toi, ô grand homme! lui dit son disciple, de -te voir ainsi honoré par cette multitude! Bienheureux celui qui peut faire -un si puissant et si salutaire emploi de ses facultés! Le père le montre à -son enfant; on s'informe, on s'attroupe, on s'empresse; la musique -s'interrompt, la danse s'arrête. Tu passes; ils se rangent en haie, les -bonnets volent en l'air. Peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent comme -devant l'image de la Divinité!» - -_Faust_ déprécie éloquemment ces hommages et se dénigre lui-même. «Regarde -plutôt décliner le soleil couchant, le jour expiré!... «Oh! que n'ai-je des -ailes pour m'enlever dans les airs et tendre incessamment vers lui? Je -verrais dans un éternel crépuscule ce globe dont je n'entendrais pas le -bruit à mes pieds.» - -Voici la poésie de l'infini devenue mélancolie lyrique; elle dicte à Faust -des vers dignes d'être répétés par l'écho des firmaments. Nous souffrons de -ne pas les reproduire à votre oreille; mais ces entretiens seraient un -volume si je n'abrégeais pas la partie extatique de ce prodigieux poëme -pour laisser au drame pathétique l'espace qui lui appartient. Plaignez-moi -d'abréger et plaignez-vous vous-mêmes de ne pas tout entendre. - - -XXVI - -L'entretien de Faust et de Wagner est interrompu par un chien barbet, en -apparence égaré, qui circule autour d'eux et qui finit par les flatter en -rampant à leurs pieds. Wagner s'étonne; Faust soupçonne à demi un esprit -déguisé sous la forme caressante de ce charmant animal. Il entre, suivi de -Wagner et du chien, par la porte sombre de la ville. - - -XXVII - -La scène change de place; on est de nouveau dans le cabinet d'étude de -Faust. Il y est seul avec le mystérieux animal, le chien barbet. - -Faust ouvre l'Évangile, le chien s'agite et grogne. «_Au commencement était -le Verbe._--Non, non, se dit-il à lui-même, au commencement était la force! -la force, le dieu du monde!» Le chien gémit et hurle à côté de lui. - -Ici une imitation de la scène des sorcières de Shakspeare défigure un peu -cette belle oeuvre. Le chien, aux paroles enchantées de Faust, apparaît -tout à coup sous forme humaine derrière le poêle du jeune docteur. Ceci est -évidemment de la part de Goethe un sacrifice à la triviale popularité de la -tradition puérile de l'Allemagne. Il faut laisser cette scène aux enfants -et au peuple infatués de la sorcellerie du moyen âge, et ne voir dans le -barbet changé en homme, et en homme cachant un esprit démoniaque sous ses -formes humaines, que l'inspiration manichéenne du mal conseillant le mal à -tout ce qui respire. - -Ceci admis, le rôle du mal, caché sous la forme de Méphistophélès, devient -vrai comme le monde réel et pittoresque comme l'incarnation de toute -perversité. Goethe, quoique bien peu avancé dans la vie, puisqu'il n'avait -que quarante ans quand il composait _Faust_, se montre un observateur -consommé de la malice humaine et de la séduction par la passion. S'il avait -peu senti par lui-même, il avait tout compris dans les autres. Jamais la -force lyrique et la force impassible et analytique de l'observation ne -furent plus étrangement réunies dans un même homme. Poursuivons. - - -XXVIII - -À ce moment Méphistophélès apparaît sous le costume d'un étudiant allemand -élégamment vêtu, l'épée au côté, le manteau rejeté avec grâce sur l'épaule, -le sourire du sceptique sur les lèvres, le ricanement ironique dans -l'accent, la physionomie indécise entre l'homme d'esprit moderne et le -satyre antique; ses gestes sont saccadés et forcés comme ceux de l'homme -qui dit une chose et qui en pense une autre. On dirait que Goethe a -fréquenté, dans les tavernes de Francfort, ces êtres dépravés qui masquent -à demi le vice sous l'élégance et le crime sous l'hypocrisie. _Faust_, en -esprit fort qui a si souvent évoqué les puissances occultes de la nature, -n'est nullement étonné; il conserve son sang-froid; il cause familièrement -avec l'hôte infernal de sa solitude. - ---«Qui es-tu?--Je suis l'Esprit qui _nie tout et toujours_; je lutte contre -tout ce qui est pour le vicier ou le détruire, et je ne puis réussir: tout -renaît et subsiste malgré moi.» - -Ceci est dit en vers d'une métaphysique aussi poétique qu'elle est -profonde, mais c'est le sens. On voit combien Goethe, tout esprit -sceptique qu'il était, avait compris, jeune, que l'extrême scepticisme -était l'extrême forme, la forme satanique de tout mal. Car le scepticisme -complet mène au mépris de la création, de soi-même et de Dieu: c'est le -suicide par le blasphème, c'est le déicide par le désespoir. - -Dans la scène suivante, Méphistophélès, transfiguré en jeune et brillant -gentilhomme, pervertit de plus en plus l'esprit malade de Faust. Il lui -fait apparaître, tantôt dans ses songes, tantôt dans ses veilles, des -esprits secondaires qui jouent avec la création ou qui la raillent. - -Après l'avoir ainsi fasciné, il propose à Faust d'être son serviteur -ici-bas, pourvu qu'il s'engage à se donner à lui dans l'autre monde. Le -pacte, délibéré en dialogue, est conclu et signé. - ---«Je te mènerai loin, se dit tout bas Méphistophélès, car tu es une de ces -âmes qui ne s'arrêtent jamais dans leur course effrénée vers la science ou -vers la puissance!» - - -XXIX - -Un disciple de Faust frappe à la porte. Méphistophélès revêt la robe et la -figure du docteur; il reçoit l'étudiant; il répond à ses questions sur la -logique, la métaphysique, la jurisprudence, la médecine, en embrouillant -tellement la tête du jeune homme de définitions scolastiques et absurdes -que Pascal lui-même ne démontrerait pas mieux le néant emphatique de -l'esprit humain et la vanité sonore de ce que nous appelons _savoir_. «Mon -cher ami, finit-il par dire à l'écolier stupéfait, la théorie est grise et -l'arbre de la vie est vert; cueillez ses fruits. Va maintenant, ajoute-t-il -à part et à voix basse; crois dans ton orgueil que tu es semblable à Dieu, -_qui sait le bien et le mal_; suis ce vieux dicton de ton cousin le -serpent. Ta prétendue ressemblance avec Dieu pourra bien t'inquiéter -quelque jour!» - -Il rentre ensuite auprès de Faust et l'emmène, en brillant équipage, à -travers le monde, qui ne le reconnaît plus. La toile tombe. - - -XXX - -Encore un changement de scène; on est transporté dans une taverne de -débauchés à Leipzig. Les convives boivent, chantent, se racontent leurs -amours. - -Méphistophélès entre avec Faust, lie conversation avec ces buveurs; il fait -jaillir pour eux tous les vins qu'ils désirent du bois de la table; puis il -allume une flamme qui leur brûle les doigts, et s'envole, en se moquant -d'eux, hors de la tabagie. «Voilà, mes amis, ce que c'est qu'un miracle!» -dit-il en riant. - -Les deux personnages, l'un menant l'autre, apparaissent ensuite dans un -long sabbat de sorcières, vaine imitation de Shakspeare, puérilité poétique -grotesque de détails, qui n'est propre qu'à amuser l'imagination d'enfants -ou de la populace dans un conte de fée. Les esprits sérieux se détournent -de ces débauches d'imagination, qui ne servent qu'à détruire la belle -illusion du drame pathétique dans lequel nous allons enfin entrer. - - -XXXI - -Attention! nous y voici. - -On est dans une rue de la ville; Marguerite passe seule et les yeux baissés -auprès de Faust. - -FAUST. - -Ma belle demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et ma protection pour -vous conduire où vous allez? - -MARGUERITE. - -Je ne suis ni demoiselle ni belle, et je n'ai besoin de personne pour me -conduire à la maison. - -FAUST. - -Par le ciel! cette enfant est la beauté accomplie! Je ne vis de ma vie rien -de pareil. Si convenable, si modeste, et cependant si entraînante. Le rose -de ses lèvres, l'éclat de ses joues! non, jamais je ne saurais l'oublier. -La manière dont elle baisse les yeux s'est incrustée à fond dans mon coeur. -Et cette robe courte qui laisse entrevoir ses pieds fugitifs! D'honneur, -c'est à ravir les yeux et la pensée. (_Survient Méphistophélès._) Il faut -que tu me procures cette charmante jeune fille. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Laquelle? - -FAUST. - -Celle qui vient de passer à l'instant. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Celle-là? Bon! Elle vient de chez son prêtre, qui lui a donné à bon droit -l'absolution; je m'étais glissé derrière le confessionnal. Mais c'est -l'innocence même que cette enfant: je n'ai aucun pouvoir sur elle! - -Faust insiste avec l'autorité et la véhémence de la passion qui veut être -servie et non conseillée: «Quelque chose seulement d'elle, un fichu de son -cou, une chose qui l'ait touchée!--Eh bien! dit Méphistophélès, je ferai -plus: elle est maintenant sortie de sa demeure, je vais t'introduire dans -sa chambre; là tu pourras tout seul te repaître dans l'atmosphère qu'elle -habite en paix, atmosphère d'espérance et d'illusion.» - - -XXXII - -La scène change; c'est le soir du même jour. Marguerite, rentrée, est seule -dans sa chambre, tresse ses nattes de cheveux et les relève de ses mains -enfantines autour de sa tête. Elle rêve à haute voix en se parant. «Je -voudrais bien savoir, murmure-t-elle, quel était ce jeune seigneur -d'aujourd'hui. Il est bien beau et il doit être de noble race; cela se lit -sur son visage; autrement il n'aurait pas été si familier.» (_Elle sort de -nouveau._) - -Méphistophélès et Faust paraissent sur le pas de la porte; c'est là une des -plus charmantes scènes inventées par le génie divin ou satanique de -l'amour, et dont on ne trouve de trace ni dans le drame antique ni dans le -moderne. Shakspeare même dans son chef-d'oeuvre, _Roméo et Juliette_, n'a -pas cette délicieuse invention: la respiration de l'atmosphère aimée dans -laquelle respire la personne qu'on aime! la visite au vide animé qui a -contenu l'idole de ses yeux. Écoutez: - -MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust intimidé par ce sanctuaire_. - -Entre tout doucement; allons! entre! - - FAUST, _après un moment de silence_. - -Je t'en supplie, laisse-moi tout seul. - -MÉPHISTOPHÉLÈS, _furetant dans toute la chambre_. - -Toute jeune fille n'a pas cette élégante propreté dans son pauvre asile. - -FAUST, _parcourant la chambre d'un regard avide et enthousiasmé, sent son -libertinage se changer en respect de l'innocence dans son coeur_. - -Oh! salut, doux demi-jour qui règnes dans ce sanctuaire! Empare-toi de mon -coeur, douce peine du désir d'amour qui vis altéré de la rosée de -l'espérance! Comme tout respire ici la paix, l'ordre et le contentement! -Dans cette pauvreté que de richesse! Dans ce réduit sombre, que de -félicité! (_En s'approchant du fauteuil de famille_:) - -Ô toi qui, dans leur joie ou dans leur douleur, as reçu les aïeux sur tes -bras ouverts! combien de fois des groupes d'enfants, les mains tendues, ont -dû se suspendre autour de ce trône patriarcal! Ici même, peut-être, ma -bien-aimée, reconnaissante envers son divin Christ, enfant aux joues -fraîches et saines, est venue pieusement baiser la main amaigrie de -l'aïeul. Je sens, jeune fille, ton esprit d'ordre et d'économie murmurer -autour de moi; cet esprit d'arrangement nature là ton sexe, qui te souffle -comment on étend proprement le tapis sur la table cirée, comment on -saupoudre le parquet de sable! Ô douce main, semblable à la main d'une -créature céleste, tu fais de cet asile un paradis! (_L'aspect de cette -chambre lui inspire des pensées délicieuses, mais toujours pures. Il ne se -reconnaît plus; l'air saint qu'il respire le sanctifie à son insu._) Quelle -atmosphère surnaturelle m'enveloppe? Je venais ici pour précipiter par la -violence le moment de la possession, et je me perds en songes de -respectueux amour. Sommes-nous donc le jouet de chaque impression de l'air? -Et si tout à coup elle venait à entrer, comme tu expierais vite l'audace -d'avoir profané son asile! comme il serait petit devant toi, comme il -rentrerait en terre sous tes pieds, le grand homme! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Vite! je l'aperçois en bas qui monte! - -FAUST. - -Éloignons-nous; je ne reviendrai jamais! - -Mais, avant qu'il s'éloigne, Méphistophélès, habile à préparer de loin la -séduction, présente une cassette à Faust. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Voici une cassette passablement lourde; je suis allé la prendre quelque -part; glisse-la toujours dans cette armoire, et je te jure que la tête lui -tournera. J'ai mis dedans bien des petites choses pour en gagner une autre. -Tu sais, un enfant est enfant, un jeu est un jeu. - -FAUST, _retenu maintenant par un scrupule, hésite_. - -Je ne sais si je dois!... - -Poussé par Méphistophélès, il finit par glisser la cassette dans -l'armoire.--Ils s'évadent sans être vus. - - -XXXIII - -Marguerite entre, sa lampe à la main. Elle est toute troublée; elle chante -pour se rassurer la ballade du roi de _Thulé_, comme Desdémona chante la -romance du _Saule_: le chant est un compagnon de l'âme peureuse. «J'étouffe -ici!» dit-elle. Elle ouvre machinalement l'armoire pour serrer ses habits -de fête; la cassette se rencontre sous sa main. Elle s'étonne, elle se -demande comment cette cassette a été déposée là, elle l'ouvre en tremblant: -les bijoux la frappent et l'éblouissent. «Je voudrais voir comment ce -collier siérait à mon cou.» - -Elle s'en pare et va se regarder au petit miroir. - ---«Si seulement les boucles d'oreilles étaient à moi? Je suis tout autre -ainsi. À quoi te sert donc la beauté, ô jeunesse? Personne ne fait -attention à nous; tout va à l'or, tout dépend de l'or! Ah! pauvres, pauvres -que nous sommes!...» - - -XXXIV - -La toile tombe sur l'éblouissement et l'hésitation de la pauvre enfant. La -toile se relève sur Faust et Méphistophélès qui causent ensemble. - ---«Pensez donc, dit Méphistophélès avec humeur; la parure que je m'étais -procurée pour _Gretchen_, un prêtre l'a escamotée.» La mère vient à -découvrir la chose; aussitôt un frisson la prend, la pauvre femme. Elle a -toujours son front plongé dans son livre de prières; elle flaire un à un -tous les meubles pour s'assurer si l'objet est saint ou profane; elle -sentit donc clairement que l'objet n'apportait pas grande bénédiction dans -sa maison. «Mon enfant, s'écria-t-elle, bien mal acquis pèse sur l'âme et -brûle le sang. Consacrons ceci à la Mère de Dieu, et la manne du ciel -descendra sur nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «Il ne peut -être impie, dit-elle, celui qui a si galamment apporté cette cassette ici.» -La mère fait venir un prêtre: il leur promet toutes les joies du paradis et -les laisse tout édifiées.--«Et Gretchen? demande Faust.--«Elle est -maintenant inquiète, agitée, ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle doit, -rêve nuit et jour aux bijoux, et bien plus à celui qui les a -apportés!»--Faust supplie Méphistophélès de lui procurer un autre écrin -plus riche pour remplacer celui que la mère de Gretchen a enlevé à sa -bien-aimée. - - -XXXV - -Le lieu change; on est dans la maison d'une voisine pauvre, à laquelle -Marguerite vient raconter naïvement qu'elle a trouvé une seconde cassette -pleine de merveilles dans son armoire. - ---«Ne va pas le dire cette fois à ta mère,» lui recommande la voisine; -«elle la porterait encore en présent à l'église.» - -La voisine ajuste la parure au front, au cou, aux doigts de -Marguerite.--«Quel dommage, dit la belle enfant, de ne pouvoir ainsi me -montrer ni dans la rue ni dans l'église!--Viens me voir souvent, lui dit la -voisine; là tu pourras t'en parer en cachette et te promener une petite -heure devant le miroir.» - -La scène est délicieuse d'enfantillage d'un côté, de bavardage de l'autre. - -Méphistophélès l'interrompt en paraissant. Il semble frappé de respect à la -vue de Marguerite étincelante de bijoux; il raconte à la voisine que son -mari absent est mort à Padoue, laissant un trésor, et comment il peut lui -amener un témoin de sa mort, le soir, dans son petit jardin derrière la -maison, pourvu que la charmante Marguerite s'y trouve aussi à la nuit -tombante. Il obtient ainsi par astuce une entrevue de Marguerite et de -Faust. L'innocente jeune fille y consent par obligeance pour la voisine, -sans prévoir le piége. - -Faust, prévenu par Méphistophélès du rendez-vous promis, s'y rend avec son -guide satanique. La scène dans le jardin de la veuve est une délicieuse -pastorale de l'Éden, dont Méphistophélès, qui converse avec la veuve, est -le serpent sous l'herbe. - - -XXXVI - -Faust se plaint à Marguerite de sa triste condition de voyageur, qui le -condamne à ne rien aimer de permanent; il touche de pitié le coeur naïf de -la belle enfant. - -MARGUERITE. - -Oh! moi!.... songez à moi quelquefois un petit moment; j'aurai assez de -temps pour me souvenir de vous! - -FAUST. - -Vous êtes donc beaucoup seule? - -MARGUERITE. - -Hélas! oui. Notre ménage est petit, encore faut-il s'en occuper; il faut -faire le feu, préparer les aliments, balayer, tricoter et coudre, et courir -ici et le soir et le matin. Cependant nous pourrions, ma mère et moi, nous -donner moins de tracas; mon père a laissé en mourant un joli petit avoir, -une maisonnette et un jardin hors de la ville. Mon frère est soldat; ma -petite soeur est morte. La pauvre enfant m'a causé bien des peines; -pourtant je ne regretterais pas de les reprendre pour elle: la pauvre -enfant m'était si chère! - -FAUST. - -Un ange! si elle te ressemblait. - -MARGUERITE. - -C'était moi qui l'élevais, et elle m'aimait de tout son coeur. Elle était -née après la mort de mon père; le chagrin avait tari le sein de ma mère; -vous comprenez qu'elle ne pouvait penser à allaiter le pauvre petit -vermisseau. Je l'élevai toute seule avec du lait et de l'eau, au point que -c'était mon enfant; dans mes bras, sur mes genoux, elle me souriait, -jouait, grandissait. - -FAUST. - -N'as-tu pas senti alors le bonheur le plus pur? - -MARGUERITE. - -Oh! oui! Mais il y avait aussi bien des heures pénibles: le berceau était -placé la nuit auprès de mon lit; son moindre mouvement me réveillait; il -fallait lui donner à boire, la coucher à côté de moi, et, si elle ne se -taisait pas vite, se lever du lit et marcher pieds nus à travers la chambre -en la berçant; ce qui n'empêchait pas, sitôt le jour venu, d'être au -lavoir, au marché, et ainsi de suite, comme je serai demain. Dame! -Monsieur, on n'a pas le coeur bien à l'aise, mais on en goûte mieux son -repas et son repos. - -Ce charmant babillage de jeune fille, qui paraît oiseux peut-être ici au -lecteur, a un triple but caché dans l'esprit de l'auteur, qui prépare ainsi -son pathétique dans le drame. D'abord il prouve l'innocente et naïve -confiance de la jeune fille; puis il annonce au spectateur qu'elle a un -frère chéri au service, frère dont la mort accidentelle sera bientôt un -crime de son amour pour Faust; puis enfin cette tendresse pour sa petite -soeur, qu'elle élève si maternellement au berceau, prépare un contraste -terrible avec le crime de délire qui lui fera plus tard sacrifier à la -fièvre le propre fruit de ses entrailles. Ce sont les trois coups de -pinceau qui paraissent flotter au hasard sur la toile et qui sont trois -merveilleuses combinaisons calculées du grand peintre de caractère et de -situation! - -Pendant cet entretien des deux amants, Méphistophélès s'entretient à -l'écart avec la voisine. Il lui fait astucieusement entendre à demi mot que -son coeur est tendre et libre, et qu'il pourrait bien, s'il l'osait, se -présenter à elle pour finir son dur veuvage. La voisine va au-devant de ces -galanteries de Méphistophélès, et sa ruse diabolique a un complice tout -stylé dans la vanité de la voisine veuve, intéressée à la séduction de -Marguerite pour mieux séduire elle-même le coeur de Méphistophélès. (_Ils -passent._) - -Faust et la jeune fille passent à leur tour devant le spectateur en se -promenant dans le jardin. - -FAUST. - -Ainsi tu m'as reconnu, petit ange, dès que j'ai mis le pied dans le jardin? - -MARGUERITE. - -Ne l'avez-vous pas vu? Je baissais les yeux. - -FAUST. - -Et tu me pardonnes la liberté que j'ai prise de t'aborder et de te parler -l'autre jour, au moment où tu sortais de l'église? - -MARGUERITE. - -Je me sentais toute troublée; jamais rien de pareil ne m'était arrivé, et -personne n'avait rien à dire sur mon compte. Ô mon Dieu! me disais-je, il -faut qu'il ait trouvé dans ton air quelque chose de bien hardi et de bien -immodeste pour se croire en droit d'aborder ainsi sans inconvenance une -jeune fille! Je l'avouerai, cependant, je ne sais quoi s'est remué là (sur -son coeur) pour vous. Toujours est-il que j'étais mécontente de moi de -n'être pas assez indignée contre vous! - -FAUST, _voulant la serrer contre son coeur_. - -Chère âme! - -MARGUERITE. - -Laissez un peu! (_Elle cueille une marguerite du jardin et elle l'effeuille -en rêvant._)--Il m'aime!--Il ne m'aime pas!--Il m'aime! (_Elle jette un cri -de joie._) - -FAUST. - -Oui, céleste enfant; laisse la voix d'une fleur être pour nous l'oracle de -Dieu! Il t'aime! Comprends-tu ce que ce mot veut dire: il t'aime! - -(_Il lui prend les deux mains dans les siennes._) - -MARGUERITE. - -Je me sens toute tressaillir. - -FAUST, _avec un sincère et ardent enthousiasme_. - -Oh! ne tremble pas! Que ce regard, que cette étreinte te disent -l'inexprimable par les paroles! Se livrer sans réserve l'un à l'autre, -s'enivrer d'une félicité qui doit être éternelle, oui, éternelle! car la -fin d'un tel bonheur serait le désespoir! Oh! non, non! point de fin! point -de fin! - -Marguerite serre sa main, se dégage et s'échappe. - -Méphistophélès et la veuve repassent en causant tout bas par l'allée du -jardin rapprochée du spectateur. - -MARTHE (c'est le nom de la voisine). - -Voici la nuit. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Oui, nous nous retirons. - -MARTHE. - -Je vous engagerais bien à rester plus longtemps, mais on est si méchant -ici! Et notre jeune couple? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Enfuis là-bas dans l'allée, les joyeux papillons! - -MARTHE. - -Il en paraît bien épris. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Et elle aussi éprise de lui; c'est le cours du monde. - -Ils sortent du jardin. Pendant qu'ils s'éloignent, une scène de badinage -amoureux, naïve et tendre, se laisse entrevoir et entendre dans un petit -pavillon du fond du jardin entre les deux amants heureux de leurs aveux, -affligés de leur séparation. C'est de l'_Albane_ à côté d'un _Rembrandt_, -la lumière et l'ombre. - - -XXXVII - -La scène suivante se passe quelque temps après sur les plus hautes cimes du -Tyrol. Faust, non rassasié, mais ennuyé de son bonheur, est allé se reposer -de sa félicité dans la solitude et dans la contemplation extatique de la -nature. - -Méphistophélès l'y a suivi, comme le doute suit la foi, pour l'empêcher de -s'enraciner dans l'âme pieuse. - -Ici Goethe s'étend dans ses pensées aussi loin que l'espace et s'élève -aussi haut que les étoiles. Sa vraie nature intellectuelle, son panthéisme -véritablement indien, c'est-à-dire une divinisation vague de l'oeuvre au -lieu de l'ouvrier; une immersion les yeux fermés, à tout risque de l'âme, -dans le sein de la nature matérielle et intellectuelle, éclatent dans les -monologues de Faust comme dans son dialogue avec le génie du doute et du -mal. Nous ne vous en donnerons ici que les principales éjaculations. Elles -sont les plus beaux éclairs de paroles qui entr'ouvrent aux regards l'âme -mystérieuse du grand poëte. - -«Esprit sublime!» s'écrie-t-il en s'adressant à je ne sais quelle -toute-puissance occulte, qui est peut-être la science, peut-être la foi, -peut-être le génie infernal auquel il s'est donné pour disciple, «esprit -sublime! tu m'as donné tout ce que je demandais. Ce n'est pas en vain que -tu as tourné vers moi ton visage à travers le feu! Tu m'as donné la -puissante nature pour royaume, la force de la sentir, la volupté d'en -jouir! Tu fais passer en revue devant moi la foule de tout ce qui a vie; tu -m'apprends à reconnaître mes frères dans le buisson silencieux, dans l'air, -dans les eaux; et lorsque la tempête mugit et gronde dans la forêt, roulant -les pins gigantesques, secouant avec fracas leurs branches et déracinant -leurs souches; lorsque le bruit de leur chute fait retentir de coups sourds -l'écho des montagnes, alors tu me conduis dans l'asile paisible des -grottes, et les merveilles de ma propre conscience se révèlent par la -réflexion à moi; et la lune pure et sereine monte à mes yeux, apaisant sous -ses rayons toutes choses... - -«Oh! combien je sens cependant que rien de parfait n'est la part de -l'homme! Tu m'as imposé, au milieu de ces délices qui me confondent avec la -Divinité, un compagnon dont je ne saurais déjà plus me passer. Froid et -superbe, d'un souffle de sa parole il réduit tous tes dons à néant! Il -nourrit dans ma poitrine une ardeur insatiable qui me pousse sans cesse -vers cette douce image (Marguerite). Ainsi je vais, comme un homme ivre, -des désirs à la jouissance, et dans la jouissance je regrette le désir!» - -Méphistophélès le raille sur cet enthousiasme vide. «Tu appelles cela,» lui -dit-il, «un plaisir surnaturel? S'étendre sur les montagnes dans la nuit et -la rosée, embrasser dans ses extases le ciel et la terre, se gonfler -jusqu'à se croire un dieu, creuser avec la perplexité du pressentiment la -moelle de la terre, sentir se résumer dans sa poitrine l'oeuvre entière des -six jours, jouir je ne sais de quoi, et conclure l'extase sublime (en -ricanant) je n'ose dire comment!» - ---«Fi sur toi!» s'écrie avec dégoût Faust indigné de voir profaner par -cette ironie Dieu, la nature, la pensée, l'amour. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Ta bien-aimée, en attendant, est dans la sombre ville, et tout lui pèse, -tout la chagrine; elle t'aime au delà de sa puissance de sentir; le temps -lui paraît lamentablement long; elle s'accoude à sa fenêtre, regarde passer -les nuages au-dessus des vieux murs gris de la ville. _Que ne suis-je un -petit oiseau?_ Ainsi chante-t-elle en elle tout le long du jour, la moitié -des nuits! - -FAUST. - -Serpent, vil serpent! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Peu m'importe, pourvu que je t'enlace. - -FAUST. - -Sors d'ici, misérable, et ne prononce pas le nom de l'angélique créature, -et ne viens pas présenter à ma passion sainte un profane désir! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Qu'en résulterait-il? Elle croit que tu t'es enfui! - -FAUST. - -Non, je suis de coeur et d'esprit auprès d'elle; je ne puis jamais -l'oublier, jamais la perdre. Oui, j'envie le corps du Seigneur quand ses -lèvres pieuses y touchent! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Bravo! mon cher. Je vous ai souvent enviés, moi, couple de jumeaux couché -parmi les roses! - -Faust, qui se sent dominé et entraîné à perdre ce qu'il aime, s'invective -lui-même et pleure sur sa victime. Méphistophélès rit et raille. - - -XXXVIII - -La scène se transforme: on voit Marguerite seule dans sa petite chambre, -filant au rouet; elle chante une complainte délicieuse et mélancolique sur -son propre sort: - - Adieu mes jours de paix! - Mon âme est navrée! etc. - - Où il n'est pas, - Là est ma tombe! etc. - - C'est lui qu'à ma fenêtre - Je cherche à l'horizon! etc. - - Et son air noble! - Et sa parole pénétrante! - Et sa main qui presse la mienne! - Ô ciel! Et son baiser! etc. - - Adieu mes jours de paix! - Mon âme est navrée! etc. - -Après cette apparition et cette complainte mélancolique qui fait lire dans -le coeur muet de Marguerite, la scène est transportée de nouveau au jardin -de Marthe, la voisine veuve, entremetteuse des entrevues. Écoutez ce -dialogue que Goethe a surpris mot à mot entre les lèvres de l'amant et -l'oreille de l'amante. Qui ne l'a pas entendu une fois au moins dans sa -vie? L'âme pieuse de la femme, être plus divin que nous dans ses -aspirations, parce qu'il est moins distrait et plus sensible, s'y retrouve -tout entière. Dans quel drame antique, dans quel drame français -trouverez-vous une telle scène? Racine lui-même, qu'on appelle tendre, -a-t-il soupiré ainsi dans _Esther_? Il y a aussi loin de ces tragédies -d'apparat à cette tragédie de l'âme qu'il y a loin de la déclamation -théâtrale au sang chaud qui crie en suintant de la blessure secrète du -coeur. - -MARGUERITE, FAUST, _seuls au jardin_. - -MARGUERITE. - -Promets-moi, Henri! - -FAUST. - -Tout ce qui est en ma puissance. - -MARGUERITE. - -Eh bien! dis-moi, comment te comportes-tu avec la religion? Tu es un bon, -un excellent coeur; mais je crois que tu n'en as pas beaucoup. - -FAUST. - -Laissons cela, mon enfant! Tu sens ma tendresse envers toi; pour ceux que -j'aime je donnerais mon sang et ma vie; je ne veux troubler personne dans -ses sentiments et sa foi. - -MARGUERITE. - -Ce n'est pas tout; il faut y croire. - -FAUST. - -Faut-il? - -MARGUERITE. - -Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! Tu ne respectes pas non plus les -saints sacrements. - -FAUST. - -Je les respecte. - -MARGUERITE. - -Mais sans les désirer. Depuis longtemps tu n'es pas allé à la messe, à -confesse. Crois-tu en Dieu? - -FAUST. - -Ma douce amie, qui oserait dire: Je crois en Dieu? Interroge les prêtres ou -les sages, et leur réponse ne te semblera qu'une raillerie à l'adresse de -celui qui leur aura fait cette question. - -MARGUERITE. - -Ainsi tu n'y crois pas? - -FAUST. - -Tu me mésentends, ô gracieux visage! Qui oserait nommer Dieu et faire cette -profession: Je crois en lui? Quel être sentant pourrait prendre sur lui de -dire: Je ne crois pas en lui? Celui qui contient tout, soutient tout, ne -contient-il et ne soutient-il pas toi, moi, lui-même? La voûte du firmament -ne s'arrondit-elle pas là-haut? Ici-bas, la terre ferme ne s'étend-elle -pas? Et les étoiles éternelles ne se montrent-elles pas en nous regardant -avec amour? Mon oeil ne se plonge-t-il pas dans ton oeil, et alors tout -n'afflue-t-il pas vers ton cerveau et vers ton coeur? Tout ne flotte-t-il -pas dans un éternel mystère, invisible, visible, autour de toi? Remplis-en -ton coeur aussi grand qu'il est, et, quand tu nageras dans la plénitude de -l'extase, nomme ce sentiment comme tu le voudras: nomme le bonheur! foi! -amour! Dieu! je n'ai point de nom pour cela! Le sentiment est tout; le nom -n'est que bruit et fumée, obscurcissant la céleste flamme. - -MARGUERITE. - -Tout cela est bel et bon; le prêtre dit bien à peu près la même chose, mais -avec des mots un peu différents. - -FAUST. - -En tous lieux tous les coeurs que la clarté des cieux illumine parlent -ainsi chacun dans sa langue; pourquoi ne le ferais-je pas, moi, dans la -mienne? - -MARGUERITE. - -À l'entendre ainsi, la chose peut paraître raisonnable; cependant j'y -trouve encore du louche, car tu n'as point de christianisme. - -FAUST. - -Chère enfant! - -MARGUERITE. - -Déjà depuis longtemps je souffre de te voir dans la compagnie.... - -FAUST. - -Que veux-tu dire? - -MARGUERITE. - -Cet homme que tu as avec toi m'est, au fond de l'âme, odieux. Rien dans ma -vie ne m'a enfoncé le trait plus avant que le repoussant visage de cet -homme. - -FAUST. - -Chère mignonne, ne le crains pas. - -MARGUERITE. - -Son approche me tourne le sang. Je suis cependant bienveillante pour les -autres hommes; mais autant je brûle du désir de te regarder, autant -l'aspect de cet homme m'inspire une secrète horreur; et c'est ce qui fait -que je le tiens pour un coquin! Dieu me pardonne si je lui fais injure! - -FAUST. - -Il faut bien qu'il y ait aussi de ces oiseaux-là. - -MARGUERITE. - -Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. S'il se montre à la porte, il a -toujours l'air si ricaneur et presque fâché. On voit qu'il ne prend aucune -part à rien. Il porte écrit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je -suis si bien dans tes bras, si libre, si à l'aise! et sa présence me serre -le coeur. - -FAUST. - -Ange plein de pressentiments! - -MARGUERITE. - -Cela me domine à tel point que, dès qu'il s'approche de nous, je crois en -vérité que je ne t'aime plus. Aussi, lorsqu'il est là, je ne saurais prier -et j'ai le coeur rongé intérieurement. Il en doit être, Henri, de même pour -toi. - -FAUST. - -C'est de l'antipathie! - -MARGUERITE. - -Il faut que je te quitte. - -FAUST. - -Ah! ne pourrai-je jamais passer tranquillement une heure sur ton sein, -serrer mon coeur contre ton coeur et confondre mon âme dans la tienne! - -MARGUERITE. - -Encore si je dormais seule, je laisserais bien volontiers pour toi les -verrous ouverts ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et, si elle nous -surprenait, j'en mourrais sur la place. - -FAUST. - -Chère ange, sois sans inquiétude. Tiens! ce flacon: trois gouttes de ce -breuvage suffiront pour que la nature s'endorme doucement en un sommeil -profond. - -MARGUERITE. - -Que ne ferais-je point pour toi! J'espère qu'il ne lui en peut résulter -aucun mal? - -FAUST. - -Autrement, cher amour, est-ce que je te le conseillerais? - -MARGUERITE. - -Quand je te vois, je ne sais quoi me force à vouloir tout ce que tu veux, -et j'ai déjà tant fait pour toi qu'il ne me reste plus rien à faire. - -(_Entre Méphistophélès._) - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -La brebis est-elle partie? - -FAUST. - -Viens-tu encore d'espionner? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Non, mais j'ai tout saisi fort scrupuleusement. Maître docteur, on vous a -fait la leçon, et j'espère que vous en profiterez. Les filles trouvent -toutes leur compte à ce qu'on soit pieux et simple, à la vieille mode. -«S'il cède sur ce point, pensent-elles, nous en aurons bon marché à notre -tour.» - -FAUST. - -Monstre, ne vois-tu pas combien cette âme fidèle et sincère, toute remplie -de sa foi, qui suffit à la rendre heureuse, souffre saintement de se sentir -forcée à croire perdu l'homme qu'elle chérit entre tous? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Amoureux insensé et sensible, une petite fille te mène par le nez! - -FAUST. - -Grotesque ébauche de boue et de feu! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Et la physionomie, comme elle s'y entend à ravir! En ma présence elle se -sent toute je ne sais comment; mon masque lui révèle un esprit caché; elle -sent, à n'en pas douter, que je suis un génie, peut-être bien aussi le -diable. Eh! eh! cette nuit... - -FAUST. - -Que t'importe? - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -C'est que j'en ai aussi ma part de joie. - - -XXXIX - -Après cette scène, où l'on pressent deux crimes involontaires dans une -imprudence soufflée aux deux amants par le génie qui corrompt tout, jusqu'à -l'amour, beaucoup de mois se passent sans qu'on sache ce qui est advenu de -Marguerite et de Faust. Une scène biblique d'une simplicité patriarcale ou -helvétique révèle au spectateur le fatal secret de la séduction accomplie -de Marguerite: la pauvre coupable porte dans son sein une accusation cachée -de sa faute. - -Voici la scène. - -Marguerite est allée, sa cruche à la main, chercher l'eau du ménage à la -fontaine; elle y rencontre une jeune fille du voisinage, jaseuse et -médisante comme les commères désoeuvrées des petites villes. On va voir -comment un simple accident de conversation plonge le poignard jusqu'au sang -dans le sein de la pauvre séduite. - -Le théâtre représente un puits dans une rue déserte. Marguerite, sa cruche -posée sur la margelle du puits, la tête basse et les deux mains croisées -avec langueur sur sa robe, cause avec Lieichen, jeune fille à la langue -affilée. - -LIEICHEN, _à Marguerite_. - -N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe? - -MARGUERITE. - -Pas un mot; je vois si peu de monde! - -Lieichen alors raconte à Marguerite la chute enfin ébruitée de la petite -Barbe, abandonnée par son séducteur, qui s'est enfui sans l'épouser, après -avoir abusé de sa tendresse. Marguerite l'écoute les yeux baissés, la -rougeur sur les joues, comme si la honte de Barbe était déjà sur son propre -front. Elle revient atterrée à la maison, rentre dans sa chambre et arrose -machinalement un pot de fleurs placé pieusement par elle devant une image -de la sainte Vierge dans une niche au-dessus de son lit. - - Oh! daigne, ô toi dont le coeur a saigné, - Incliner ton front vers ma douleur! etc. - -Ce _Stabat Mater dolorosa_ en vers naïfs, dont le contre-coup frappe à -chaque verset le coeur de la pauvre fille, produit ici une déchirante -impression dans la bouche de cette enfant qui sera bientôt mère d'un fils -repoussé par le monde! - - Autrefois, à l'aube naissante, - En allant cueillir ces bouquets, - J'arrosais de mes pleurs de déité - Les pots de fleurs sur ma fenêtre! - Et maintenant le premier rayon du soleil - M'a surprise encore éveillée, - Assise sur mon séant - Dans ma couche de tristesse! - - -XL - -La scène est transportée dans la rue, la nuit, sous la fenêtre de -Marguerite. Un soldat, à demi ivre de douleur plus que de vin, revient de -l'armée; il a appris en approchant de la ville la honte de sa soeur chérie, -qu'il célébrait partout comme la gloire et la beauté de la famille. Il a -noyé son humiliation et sa douleur dans quelques verres de vin; il vient à -tâtons chercher le seuil de son enfance et s'assurer si sa soeur n'a pas -été calomniée par la malignité des voisins. - -En s'approchant de la maison il chante en s'accompagnant d'une mandoline -quelques couplets grivois sur les filles qui se laissent séduire. Faust et -Méphistophélès se rencontrent au même instant dans la rue, rapportant un -écrin plein de bijoux des montagnes à Marguerite. Une querelle s'engage -entre le soldat et le séducteur. Le soldat tombe frappé à mort sur le -seuil de la maison par l'épée de Faust. Méphistophélès et Faust s'évadent; -le peuple s'attroupe. Marguerite descend cependant pour recevoir le dernier -soupir de son frère adoré; il la reconnaît avec horreur, l'appelle des noms -les plus infâmes en présence de toute la ville, et meurt intrépide en la -maudissant. - -Arrêtons-nous là pour aujourd'hui, là où le pathétique commence, et -réservons pour le prochain entretien les développements d'un drame qui se -joue dans l'âme plus encore que sur la scène, et dont on ne peut omettre un -détail, parce que chaque détail est un coup de sympathie mille fois plus -acéré qu'un coup de poignard. - -Il y a assez à réfléchir et à admirer sur cette première moitié de l'oeuvre -du poëte, qui, en créant Faust et Marguerite, a créé non plus la tragédie -des cours, des dieux ou des rois, mais la véritable tragédie du coeur -humain! - - LAMARTINE. - - (_La suite au mois prochain._) - - - - -XXXIXe ENTRETIEN. - -LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE. - -LE DRAME DE FAUST - -PAR GOETHE. - -(2e PARTIE.) - - -I - -Nous avons interrompu le dernier entretien au moment où l'expiation de -l'amour commence pour le coeur de l'infortunée Marguerite, déjà trois fois -involontairement coupable, mais restée toujours intéressante comme une -victime tombée au piége de l'esprit infernal de Méphistophélès: une fois -coupable de faiblesse contre l'amour surnaturel que lui inspirait Faust; -une autre fois coupable d'avoir endormi sa mère du sommeil éternel en ne -croyant lui donner qu'une goutte de pavot pour assoupir sa surveillance; -une troisième fois coupable accidentellement du meurtre de son frère chéri -par son amant, par suite de la mauvaise renommée que sa liaison fatale avec -un séducteur étranger avait portée jusqu'aux oreilles de ce brave soldat, -son frère. - -Entrons à fond maintenant dans la pathétique horreur de ce drame, et voyons -comment le poëte allemand, qui a joué jusqu'ici avec la riante et naïve -imagination, va torturer de la même main les fibres les plus sanglantes du -coeur! Théocrite devient Sophocle au besoin; mais nous nous trompons, ni -Théocrite n'a de telles puretés virginales au commencement, ni Sophocle n'a -de telles mélancolies à la fin. Goethe est Goethe: ne le rabaissons pas ici -en le comparant. L'Allemagne lui doit de n'avoir rien à envier à la Grèce -ou à Rome. Cet homme olympique montait de la terre au ciel et descendait du -ciel à la terre avec la souplesse et la prestance d'un demi-dieu. D'une -main il portait le monde antique, de l'autre le monde chrétien. Assistons -à la dernière partie de son oeuvre, et laissons son divin génie le louer -mieux que nous. - - -II - -Quelque temps sans doute après le meurtre de son frère, dont le dernier -soupir a été une malédiction, la pauvre Marguerite, déshonorée, mais -toujours pieuse, éprouve le besoin de prier, brebis égarée et souillée, au -milieu du troupeau du peuple. La scène représente la cathédrale de la -petite ville, pendant une solennité à l'église. Belle, humble, inclinée -vers le pavé du temple, loin derrière la foule de ses compagnes, elle prie -à voix basse. On voit derrière elle l'esprit méphitique et implacable de -Méphistophélès, qui, jaloux de ce moment d'oubli et de paix, souffle à la -dévote enfant ces infernales inspirations, ces hontes homicides plus fortes -que la nature. - -«Pauvre Marguerite, lui murmure-t-il à voix basse et en vers mordants -comme une poésie corrosive du coeur, où est-il le temps où, l'âme encore -parfumée d'innocence, tu osais t'approcher de l'autel? lorsque, dans ce -missel aujourd'hui accusateur, tu balbutiais, toute petite, d'une voix -tremblante, quelque sainte oraison? Les joies de l'enfance et les joies de -Dieu dans un même coeur! - -(_Une voix tonnante, quoique sourde comme un remords, se fait entendre._) - - Marguerite! Marguerite! - Où donc la tête? où donc le coeur? - Viens-tu prier ici pour l'âme de ta mère, - Que ta faute a mise au cercueil? - Et quel est ce sang sur le seuil de ta porte? - Et là, là, plus bas que ton coeur, - Ne sens-tu pas déjà dans ton sein - Remuer quelque chose qui en s'agitant - T'agite aussi toi-même? Fatal pressentiment! - -«Hélas! hélas! soupire la pauvre jeune fille, que ne suis-je délivrée des -horribles pensées qui m'obsèdent et qui de toutes parts s'élèvent contre -moi!» - -Le choeur des chantres de la cathédrale, accompagné du mugissement des -orgues, entonne le premier verset du choeur du sépulcre: - - _Dies iræ, dies illa, - Solvet sectum in favilla!_ - -L'infortunée Marguerite prend cet écho du jugement dernier pour l'arrêt de -son jugement personnel. - -Méphistophélès, agenouillé derrière elle, murmure lui-même à son oreille -des menaces directes en vers de la même mesure. - - La colère du Ciel fond sur moi; - Les trompettes retentissent, - Les sépulcres se meuvent, - Et ton coeur, comme un mort dans son cercueil, - Tressaille dans ton sein. - -MARGUERITE, _épouvantée_. - - Oh! que ne fuis-je d'ici? - Cet orgue m'étouffe et me déchire, - Ce chant m'écrase le coeur - Dans le creux secret de mon sein. - -Le choeur des orgues, des chantres et des enfants de choeur, chante le -verset suivant, qui annonce aux coupables que rien ne restera sans éclater -et sans vengeance au dernier jugement. - - Ciel! ô ciel! s'écrie Marguerite, - Tout s'écroule sur moi. - Je suis dans un cercle de fer; - La voûte de l'église s'abîme! - De l'air! de l'air! de l'air! - -MÉPHISTOPHÉLÈS, _à voix basse_. - -Cache-toi!--Le péché, la honte, la faute ne peuvent se couvrir d'un voile -éternel! - -MARGUERITE, _presque folle_. - -Oh! de l'air! de l'air! de la lumière! Malheur à moi! - -Le choeur redouble, par un troisième verset, sa terreur; Méphistophélès y -ajoute par les menaces infernales qu'il murmure à son oreille; il épouvante -sa victime jusqu'au désespoir, cette impénitente finale de ceux qui ne -croient plus être pardonnés. - -«Oh! voisine, voisine!» s'écrie-t-elle, «un flacon à respirer ou je tombe!» - -Elle tombe en effet, évanouie, sur les dalles de l'église. - -La toile s'abaisse, au moment de sa chute, sur cette scène, une des plus -fantastiques et des plus contondantes que le génie du drame ait jamais -conçues. - - -III - -L'acte qui suit est une puérilité savante et poétique intercalée hors de -propos par le poëte comme un ballet infernal et vertigineux dans le drame -humain. - -Méphistophélès soulève un des coins du voile de la nature; il met Faust en -communication avec les sorciers, les monstres, les feux follets, les -esprits secondaires qui peuplent, invisibles, tous les éléments, et il leur -fait chanter des rondes bizarres et sataniques sur les vanités et sur les -misères de l'humanité. C'est une superbe débauche d'imagination, de -philosophie et de poésie; mais c'est une débauche. Elle interrompt le -récit, elle glace le coeur, et elle n'amuse pas l'esprit: temps et talent -perdus dans les espaces imaginaires. - -Revenons au drame humain. - - -IV - -Il se rouvre dans une vaste plaine sans horizon, sous un ciel gris comme le -soir d'automne d'un jour qui va bientôt rentrer dans l'éternité -mystérieuse. Méphistophélès cause avec Faust. Le visage décomposé de Faust -contraste avec le sourire mal déguisé, mais triomphant, du génie du mal. - -FAUST. - -Dans le dénûment! elle! dans le désespoir! misérable sur la terre! un -moment insensée et maintenant en prison! L'infortunée! la douce créature! -en être tombée là! là! - -(_Se tournant vers Méphistophélès._) - -Esprit de trahison, esprit de néant! tu me l'as caché... En prison!... en -prison! elle! dans une irréparable honte! abandonnée au jugement humain -qui juge et qui n'a point d'âme!... Et pendant ce temps tu m'éloignais, tu -me retenais par d'insipides distractions, tu me dérobais son angoisse -croissante, et tu la laissais périr sans secours! - -MÉPHISTOPHÉLÈS, _froidement_. - -Est-elle donc la première? - -FAUST. - -Chien! exécrable monstre! que ne reprends-tu ta forme de ver de terre pour -que je puisse t'écraser du pied! etc., etc. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Qui donc l'a poussée dans l'abîme, moi ou toi? - -(_Faust l'accable de mépris et d'imprécations._) - -MÉPHISTOPHÉLÈS, _en ricanant_. - -De quoi te plains-tu? Tu veux voler et tu n'es pas prémuni contre le -vertige! As-tu fini? - -FAUST. - -Sauve-la, ou malheur à toi!... La plus affreuse imprécation sur toi pendant -des milliers d'années! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Sauve-la!...--Le puis-je? Encore une fois, qui donc l'a poussée dans cette -prison, moi ou toi? - -FAUST. - -Conduis-moi où elle est; il faut que je la délivre. - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Penses-y bien! Pense qu'un meurtre commis par ta main sur ce brave soldat, -son frère, est encore là tout présent à l'esprit de la ville où son cadavre -est tombé sous tes coups, et, au-dessus de la place où son sang a coulé, -plane la vengeance publique qui attend son assassin! - -FAUST, _en l'injuriant avec plus de colère_. - -Conduis-moi où elle est, te dis-je; il faut qu'elle soit libre! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Cela, je le puis. Je peux assoupir les sens du geôlier; empare-toi de la -clef de la prison pendant sa léthargie. Entraîne-la de ta main seule -dehors! Je veille, les chevaux sont prêts, je vous enlève! Cela, je le -puis. - -FAUST. - -Promptement, et partons! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Allons! En avant! en avant! - -Ils disparaissent et rencontrent en courant dans la nuit vers la ville une -horde de sorciers qui s'agitent autour d'un gibet dressé dans l'ombre. - -Passons sur ces sorcelleries déplacées dans le sérieux d'un tel drame. - - -V - -Ici la scène est dans le cachot de Marguerite; nous la mutilerions en -l'abrégeant. C'est une de ces scènes où l'imagination et le coeur de -l'homme ont recréé la nature dans tout son honneur et dans toute sa -pitié.--Lisez! - -FAUST, _avec un trousseau de clefs et une lampe, devant une petite porte de -fer_. - -Je suis pénétré d'une épouvante désaccoutumée dès longtemps, pénétré du -sentiment de toutes les calamités humaines. C'est ici qu'elle habite, -derrière cette muraille humide; et son crime fut une douce illusion! Tu -trembles d'aller à elle! tu crains de la revoir! Avance! ton irrésolution -hâte sa mort. (_Ouvrant la porte._) Elle ne se doute pas que son amant -épie, qu'il entend gronder les chaînes, la paille qui frémit. - -MARGUERITE, _sur son grabat, s'efforçant de se cacher_. - -Ah! ah! ils viennent! Affreuse mort! - -FAUST, _bas_. - -Chut! chut! je viens te délivrer! - -MARGUERITE, _se traînant jusqu'à lui_. - -Si tu es un homme, alors compatis à ma misère. - -FAUST. - -Tes cris vont éveiller les gardiens qui dorment! - -(_Il saisit les chaînes pour les détacher._) - -MARGUERITE, _à genoux_. - -Qui t'a donné, bourreau, cette puissance sur moi? Tu viens déjà me -chercher, à minuit! Aie pitié, et laisse-moi vivre. Demain, au point du -jour, n'est-ce pas assez tôt? (_Elle se lève._) Je suis pourtant encore si -jeune, si jeune! et déjà mourir! J'étais belle aussi, et ce fut ma perte. -Le bien-aimé était près de moi; maintenant il est loin; ma couronne est -arrachée, les fleurs dispersées. Ne me saisis pas si violemment! -Épargne-moi! Que t'ai-je fait? Ne me laisse pas implorer en vain: je ne -t'ai jamais vu de ma vie. - -FAUST. - -Comment résister à tant de douleur? - -MARGUERITE. - -Je suis maintenant tout entière en ta puissance. Laisse seulement que -j'allaite mon enfant. Je l'ai bercé sur mon coeur toute cette nuit; ils me -l'ont pris pour me tourmenter, et ils disent maintenant que je l'ai tué! -Jamais plus je ne serai joyeuse. Ils chantent des chansons sur moi: c'est -méchant de leur part. Un vieux conte finit ainsi; mais qui leur a dit d'y -faire allusion? - -FAUST, _se jetant à ses pieds_. - -Un amant est à tes genoux; il vient ouvrir la porte à ta captivité -lamentable. - -MARGUERITE, _faisant de même_. - -Oui, oui, à genoux pour invoquer les saints! Vois sous ces marches, sous le -seuil, l'enfer bout; le malin, avec des grincements terribles, mène un -train! - -FAUST, _à voix haute_. - -Gretchen! Gretchen! - -MARGUERITE, _d'un air attentif_. - -C'était la voix du bien-aimé. (_Elle bondit. Les chaînes tombent._) Où -est-il? Je l'ai entendu appeler. Je suis libre! Personne ne me retiendra! -Je veux voler à son cou, me reposer sur son sein. Il a appelé Gretchen; il -se tenait sur le pas de la porte. Au milieu des hurlements horribles et du -fracas de l'enfer, au milieu des éclats de rire des démons, j'ai reconnu sa -voix si douce, si aimante. - -FAUST. - -C'est moi! - -MARGUERITE. - -C'est toi! Oh! dis-le encore. (_Elle le saisit._) Lui! lui! Où sont toutes -les tortures? où sont les angoisses des cachots, des fers? C'est toi! tu -viens me sauver! Je suis sauvée! Oui, voilà bien la rue où je te vis pour -la première fois, et le jardin charmant où Marthe et moi nous t'attendions. - -FAUST, _l'entraînant_. - -Suis-moi! Viens! - -MARGUERITE. - -Oh! reste! J'aime tant à rester où tu es! (_Elle le caresse._) - -FAUST. - -Hâte-toi! Si tu ne te hâtes pas, nous le payerons cher. - -MARGUERITE. - -Hé quoi! tu ne peux plus m'embrasser? Mon ami, éloigné de moi si peu de -temps, et tu as désappris à m'embrasser! D'où me viennent ces angoisses -dans tes bras, lorsque, autrefois, tes paroles, tes regards me mettaient -tout un ciel dans l'âme et que tu m'embrassais à m'étouffer! Embrasse-moi, -autrement je t'embrasse. (_Elle se pend à son cou._) Oh! Dieu! tes lèvres -sont froides; elles sont muettes. Où ton amour est-il resté? Qui me l'a -ravi? (_Elle se détourne de lui._) - -FAUST. - -Viens, suis-moi, douce amie, prends courage! Je t'aime d'une ardeur -infinie! Suis-moi seulement; je ne demande que ça. - -MARGUERITE, _les yeux attachés sur lui_. - -Est-ce donc bien toi? en es-tu bien sûr? - -FAUST. - -Oh! oui; mais viens! - -MARGUERITE. - -Tu brises mes chaînes, tu me reprends dans ton sein! D'où vient que tu n'as -pas horreur de moi? et sais-tu, mon ami, qui tu délivres? - -FAUST. - -Viens, viens! déjà la nuit se fait moins sombre. - -MARGUERITE. - -J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé: ne t'était-il pas donné à toi -comme à moi? Oui, à toi. C'est toi! je le crois à peine. Donne ta main! Ce -n'est pas un songe! Ta main chérie! Ah! mais elle est humide; essuie-la. Il -me semble qu'il y a du sang après. Ah! Dieu! qu'as-tu fait? Rengaine cette -épée, je t'en conjure. - -FAUST. - -Ce qui est fait est fait, n'y pensons plus. Veux-tu donc que je meure? - -MARGUERITE. - -Non; il faut que tu vives, toi! Je veux te nommer les tombes dont je te -recommande le soin dès demain. Tu donneras la meilleure à ma mère; mon -frère tout auprès d'elle; moi un peu de côté, seulement pas trop loin, et -le petit sur mon sein droit. Personne autre ne voudra reposer près de moi. -Me serrer à ton côté, c'était un doux, un charmant bonheur, mais je ne le -ressentirai plus; il me semble que j'ai besoin de me faire violence pour -aller à toi, que tu me repousses loin de toi. Cependant c'est toi, et tu me -regardes avec tant de douceur, de tendresse! - -FAUST. - -Si tu sens que c'est moi, viens donc! - -MARGUERITE. - -Par là? - -FAUST. - -À la liberté! - -MARGUERITE. - -Dehors, c'est le tombeau; la mort guette. Allons! viens d'ici dans le lit -de repos éternel, et pas un pas de plus. Tu pars maintenant, Henri? Si je -pouvais t'accompagner! - -FAUST. - -Tu peux; ah! veuille seulement! La porte est ouverte. - -MARGUERITE. - -Je n'ose sortir. Pour moi il n'y a rien à espérer. Que sert de fuir? Ils -sont à nos trousses. C'est si misérable d'être réduit à mendier, et encore -avec une mauvaise conscience! si misérable d'errer à l'étranger! Et -d'ailleurs je ne leur échapperai pas. - -FAUST. - -Je reste auprès de toi. - -MARGUERITE. - -Vite! vite! sauve ton pauvre enfant! Va, suis le chemin le long du -ruisseau, au delà du petit pont, dans le bois, à gauche, à l'endroit de la -planche, dans l'étang. Prends-le vite! Il cherche à sortir de l'eau; il se -débat encore. Sauve! sauve! - -FAUST. - -Reviens à toi! Un seul pas, et tu es libre. - -MARGUERITE. - -Si nous avions seulement passé la montagne! Là ma mère est assise sur une -pierre. Le froid me saisit à la nuque... Là ma mère est assise sur une -pierre et branle la tête; elle ne hoche plus, elle ne cligne plus; la tête -lui est lourde; elle a dormi si longtemps! Elle ne veille plus. Elle -dormait à souhait pour nos plaisirs. C'étaient d'heureux temps! - -FAUST. - -Puisque ni mes paroles ni mes instances ne peuvent rien, il faut que je -t'emporte d'ici! - -MARGUERITE. - -Laisse-moi; non, pas de violence! Ne me saisis pas si brutalement! -Autrefois n'ai-je pas tout fait pour toi par amour? - -FAUST. - -Le jour commence à poindre! Ma mie, ma bien-aimée! - -MARGUERITE. - -Le jour! oui, il fait jour! Le dernier jour pénètre ici! Ce devait être mon -jour de noces! Ne dis à personne que tu as été déjà auprès de Gretchen. Oh! -ma couronne, c'en est fait! Nous nous reverrons, mais pas à la danse. La -foule se presse, on ne l'entend pas. La place, les rues ne la peuvent -contenir. La cloche appelle, la baguette est rompue! Comme ils me -garrottent et me saisissent! Me voilà déjà enlevée vers l'échafaud. Déjà -palpite sur le cou de chacun le tranchant du couteau qui palpite au-dessus -du mien. Le monde est muet comme la tombe. - -FAUST. - -Oh! pourquoi suis-je né? - -MÉPHISTOPHÉLÈS, _paraissant à la porte_. - -Alerte! ou vous êtes perdus! Désespoir inutile, irrésolution et bavardage! -Mes chevaux frémissent! L'aube blanchit l'horizon. - -MARGUERITE. - -Qu'est-ce qui s'élève de terre? Lui! lui! Chasse-le! Que veut-il dans le -saint lieu? Il me veut! - -FAUST. - -Il faut que tu vives! - -MARGUERITE. - -Justice de Dieu, je m'abandonne à toi! - -MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_. - -Viens! viens! ou je te plante là avec elle. - -MARGUERITE. - -Je suis à toi, Père, sauve-moi! Vous, anges, saintes armées, déployez vos -bataillons pour me protéger! Henri, tu me fais horreur! - -MÉPHISTOPHÉLÈS. - -Elle est jugée! - -VOIX D'EN HAUT. - -Elle est sauvée! - -MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_. - -Viens à moi! (_Il disparaît avec Faust._) - -VOIX DU FOND, _s'affaiblissant_. - -Henri! Henri! - - -VI - -Une telle oeuvre était plus qu'un homme; c'était tout à la fois l'épopée, -le drame, la raison et le surnaturel de l'esprit et du coeur humain. Goethe -ne la laissa transpirer que page à page de son portefeuille poétique. Les -premières communications qu'il en fit aux grands esprits dont l'Allemagne -était si riche alors arrachèrent un cri d'admiration même à ses rivaux, -s'il pouvait en avoir. - -Je lis dans une des premières lettres de _Schiller_, qui devint plus tard -l'ami de Goethe, ce mot qui exprime son impression à l'aspect d'un seul -fragment de cette oeuvre: «Je désire passionnément lire ce qui n'est pas -encore publié de _Faust_, car je vous confesse que ce que j'en ai vu est -pour moi le torse d'Hercule.» - -Schiller n'avait lu encore, selon toute apparence, que les grandes -contemplations métaphysiques de Faust et de Méphistophélès dans les -montagnes; s'il avait lu les scènes pastorales, naïves, déchirantes, de la -séduction de Marguerite et de ses amours à la fenêtre devant la lune, -Schiller aurait ajouté au torse d'Hercule le torse de Vénus. La comparaison -était caractéristique; car, après Phidias, aussi divin dans l'expression de -la force que dans l'expression de la grâce, il n'y avait eu que Goethe -pour créer de la même main, du même ciseau et du même bloc, Faust et -Marguerite! - - -VII - -Goethe, par la haute sérénité de son caractère, n'était nullement pressé de -jouir. Après avoir terminé _Faust_ dans la paisible solitude de son séjour -à Rome et en avoir envoyé seulement quelques fragments à ses amis -d'Allemagne, il revint à la pure épopée, son premier amour poétique. On -peut remarquer, dans ses Mémoires et dans ses correspondances, qu'Homère -était à ses yeux le premier et le dernier mot du génie humain, la Bible de -l'histoire et de l'imagination. Nous partageons entièrement cette opinion -de Goethe sur Homère; il nous paraît non pas plus grand, mais aussi grand -que nature, c'est-à-dire un demi-dieu. - -On voit dans ces épanchements confidentiels de Goethe qu'il était ramené -sans cesse vers les peintures de la vie domestique, si simplement et -cependant si poétiquement décrites et chantées dans l'_Odyssée_. L'épisode -de _Nausicaa_ l'obsède visiblement; il y revient malgré lui dans beaucoup -de ses notes de voyage; il rêve de reproduire cette idylle épique dans sa -langue moderne et en appliquant aux moeurs bourgeoises de son pays allemand -les chastes couleurs de la poésie homérique. C'était un rêve de génie. Ce -qui dépopularisait, en effet, la poésie épique dans nos siècles nouveaux, -c'était l'absence de réalité dans l'épopée. Des dieux auxquels on a cessé -de croire, des héros dont les exploits et les amours sont des fables, des -moeurs dont les descriptions nous semblent des inventions étranges du poëte -au lieu du portrait ressemblant de la civilisation que nous avons sous les -yeux, tout cela intéresse peu le vulgaire des lecteurs; le savant seul s'y -plaît, mais la foule se détourne et court aux légendes et aux complaintes -des chanteurs de rues; de là un triste abaissement du niveau de -l'imagination du peuple. Il est privé de poésie parce que les poëtes -lettrés lui chantent des choses au-dessus de sa portée et parce que ses -poëtes populaires lui chantent des platitudes ou des cynismes. Cette lacune -dans la poésie populaire avait vivement frappé le grand esprit à la fois -métaphysique et réaliste de Goethe, comme elle nous frappa vivement -nous-même, il y a quelques années, quand nous écrivîmes le poëme domestique -et familier de _Jocelyn_. Nous eûmes, sans nous être entendus, et à la -différence près du talent, la même pensée née du même temps: faire -descendre la poésie des nuages, et l'introduire comme un hôte de tous les -jours et de toutes les conditions au foyer domestique de famille, chez le -savant comme chez l'ignorant, chez le riche comme chez le pauvre; changer -en pain quotidien de toutes les âmes pensantes ou aimantes cette ambroisie -poétique jusque-là réservée aux dieux de ce monde. - - -VIII - -HERMAN ET DOROTHÉE. - -Goethe ébaucha à Rome la première conception de ce poëme bourgeois, de -cette idylle de la petite ville allemande, dans le poëme d'_Herman et -Dorothée_, un de ses plus délicieux ouvrages. Il ne le termina que plus -tard, et il ajouta alors les principaux détails pathétiques empruntés à -l'émigration française des bords du Rhin; ces scènes de déroute dont il -avait été témoin pendant la retraite des Prussiens devant Dumouriez, en -1792, avaient fait sur son esprit une forte impression de pitié qu'il -reproduisit dans son poëme. - - -IX - -Rien n'est plus simple que le plan de ce poëme épique. Comme tout ce qui -est réellement beau, le drame ne comporte aucun artifice de composition. -C'est la nature bien peinte, le coeur humain bien compris, la poésie, -c'est-à-dire la beauté latente de la vie domestique bien chantée. Cela n'a -point pour but d'étonner, mais de charmer et surtout d'édifier l'âme par la -reproduction émue des plus doux et des meilleurs sentiments de famille. -Qu'il y a loin de là à _Werther_! Il y a aussi loin que du bon sens au -délire, que de la maladie mentale à la santé du coeur et de l'esprit. - -Lisons ensemble quelques scènes de ce tableau aussi homérique par la forme -qu'il est flamand ou allemand par le fond. - -Écoutez! - - -X - -L'hôtelier du _Lion d'or_, dans une petite ville d'Allemagne, cause avec sa -femme, assis sur un banc de bois au seuil de son auberge. La rue est -déserte; la ville entière s'est portée en masse hors des murs, au-devant -d'une colonne fugitive d'émigrés des bords du Rhin, qui se sauvent avec -leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs -troupeaux, leurs meubles, devant l'armée envahissante des Français. Le fils -unique de l'aubergiste, Herman lui-même, a attelé ses beaux chevaux favoris -au chariot de poste de son père, et il est allé porter des vivres, des -couvertures, des vêtements, à ces infortunés surpris par l'irruption dans -la nuit. - -«Je ne donne pas volontiers mon vieux linge,» dit la femme de ménage au -mari économe, «car on a mainte occasion de l'employer utilement, et, quand -on en a besoin, on n'en trouve pas à prix d'argent; mais aujourd'hui j'ai -rassemblé avec plaisir ce que j'avais de meilleur en fait de chemises et de -couvertures, car j'ai entendu dire qu'il y avait dans cette foule des -enfants et des vieillards demi-nus. Et, dis-moi, veux-tu me pardonner? j'ai -aussi mis à contribution ton armoire: j'ai pris ta belle robe de chambre en -fine cotonnade, cette indienne à fleurs si chaudement doublée de flanelle; -je l'ai donnée; mais tu sais qu'elle est vieille et tout à fait hors de -mode.» - -L'hôte regrette sa vieille robe de chambre, mais il pardonne en pensant au -bien-être des infirmes qui s'envelopperont de sa dépouille. - -L'heure du soir allonge l'ombre des maisons sur la rue; la foule rentre -escortant la colonne fugitive. - -«Regarde, dit l'hôtesse, voici déjà les curieux qui rentrent après avoir vu -les pauvres émigrés. Probablement tout a traversé la ville maintenant. Vois -comme leurs souliers sont couverts de poussière, comme ils ont le visage -enflammé; chacun a son mouchoir à la main, pour essuyer la sueur de son -front. Je ne voudrais pas m'en aller ainsi, par la chaleur d'un pareil -jour, courir après un si navrant spectacle; c'est bien assez d'entendre le -récit qu'on nous en fera. - -«Oui, répond l'aubergiste-cultivateur, c'est là un temps de moisson comme -nous en avons rarement; nous avons déjà rentré le foin bien séché dans le -fenil, et nous rentrerons de même le blé dans la grange. Le ciel est clair, -on n'y distingue pas le plus léger nuage, et depuis le matin il s'est levé -un vent frais et agréable. Voilà un temps frais qui durera. Le blé est mur; -demain on commencera à faucher la riche moisson!» - - * * * * * - -Pendant que l'hôte et l'hôtesse s'entretiennent ainsi, on voit rentrer, -dans une élégante calèche fabriquée à Landau, le riche marchand, avec ses -filles, qui habite la maison nouvellement restaurée à neuf en face de -l'hôtellerie, de l'autre côté de la place. «Voici, dit de nouveau la bonne -hôtesse, voici le pasteur et notre voisin le pharmacien! Ils vont nous dire -ce qu'ils ont vu là-bas.» - - * * * * * - -Le pasteur et le pharmacien entrent; ils s'attablent autour d'un pot à -bière écumant dans l'arrière-salle de l'auberge. Ils causent, chacun selon -son caractère, de l'événement de la journée. - -Le pharmacien décrit en termes pathétiques le douloureux convoi. «Rien ne -ressemble à ce spectacle, dit-il, si ce n'est le jour funèbre où l'incendie -dévora notre pauvre petite ville, il y a vingt ans.» - -Le pasteur, jeune et modeste ecclésiastique, l'honneur de la ville, -recommande à ses amis la confiance en Dieu et la charité. - -Un bruit de fer des chevaux qui font retentir le pavé sous la voûte de -l'auberge interrompt l'entretien et lui fait prendre un autre tour. Le -second chant commence. - - -XI - -C'est le chariot d'Herman, le fils de l'aubergiste, qui revient à vide de -sa course au-devant des proscrits. - -Le jeune homme, ordinairement si réservé et recueilli en lui-même, entre -tout rayonnant d'une splendeur intérieure dans la salle. Le pasteur s'en -aperçoit. «On voit, dit-il au jeune homme, que vous revenez tout changé et -tout satisfait; jamais il n'y eut tant d'animation dans vos yeux; on voit -que vous avez répandu vos dons parmi les affligés et que de bénédictions -sont descendues sur vous!» - -Herman raconte à sa mère l'épisode le plus touchant de son voyage. «En -suivant, dit-il, la route qui mène au village où la colonne fugitive va -passer la nuit, j'aperçus une lourde charrette traînée par deux boeufs, les -plus gros et les plus vigoureux de ce pays des étrangers. À côté de la -voiture marchait d'un pas ferme et souple une jeune fille tenant à la main -une longue baguette armée de l'aiguillon et conduisant en le pressant -l'attelage. Quand elle me vit, elle s'approcha timidement, mais avec -confiance, de moi, et me dit: «Nous n'avons pas été toujours dans cette -humiliante situation où nous sommes aujourd'hui; je ne suis pas encore -habituée à demander à l'étranger cette aumône qu'il donne souvent à regret -et seulement pour se délivrer de l'importunité du pauvre; mais le besoin -me force à parler. Là, sur la paille, languit la femme d'un homme riche de -notre village; elle vient d'accoucher, et j'ai eu bien de la peine à la -sauver avec les boeufs de cette charrette. Nous ne pourrons arriver que -bien tard après les autres; à peine si cette pauvre femme garde un souffle -de vie, et son nouveau-né repose tout nu entre ses bras. Si vous êtes de -ces environs et si vous avez du linge qui vous soit inutile, donnez-le à -cette malheureuse mère!» - -«Ainsi parla la belle jeune fille, et sur la paille où elle était étendue -la pauvre femme, toute faible et toute pâle, se lève et me regarde. Moi je -répondis à la jeune fille: «Il y a souvent un bon génie qui nous conseille -et qui nous fait deviner les plus pressants besoins de nos frères. Ma mère, -comme si elle avait pressenti vos besoins, m'a donné, pour ceux qui -n'auraient pas de quoi se couvrir, ce paquet de hardes et de linge.» Et -aussitôt, dénouant les cordes par lesquelles il était lié, je remis à la -jeune fille la robe de chambre de mon père, les chemises et les draps. Elle -me remercia avec des transports de joie et s'écria: «Celui qui est heureux -ne croit pas qu'il puisse y avoir encore des miracles, mais c'est dans -l'angoisse du malheur qu'on reconnaît comment le doigt de Dieu conduit les -bons coeurs à une bonne action. Puisse-t-il vous rendre à vous-même le bien -qui nous arrive par vous!» - -«La pauvre femme en couches prit en souriant ce linge que la jeune fille -lui tendait, et se réjouit surtout en sentant la douce flanelle tiède qui -doublait la robe de chambre. «Hâtons-nous d'arriver au prochain village, où -nos compatriotes doivent faire halte pour la nuit; là je coudrai le linge -pour la layette de l'enfant, et j'arrangerai avec soin tout ce qui sera -nécessaire.» Elle me remercia encore et toucha les boeufs; le char -s'éloigna. Pour moi, j'arrêtai les chevaux et je restai. Un combat -s'élevait en moi; je ne savais ce qu'il y avait de mieux à faire, de courir -rapidement au village de la halte et de partager entre les émigrés les -provisions de bouche que j'avais apportées, ou de les remettre toutes à la -belle et charitable jeune fille, afin qu'elle les distribuât elle-même -entre les nécessiteux. Mon coeur décida: je courus après elle, je la -rejoignis bientôt et je lui dis: - -«Ma mère n'a pas seulement mis dans mon chariot du linge pour ceux qui en -manquent, elle y a joint aussi diverses provisions qui sont là dans les -coffres; je veux remettre tout cela entre tes mains; je suis plus sûr que, -de cette manière, ses intentions seront bien accomplies; car tu partageras -ces provisions avec discernement, au lieu que moi je serais obligé de m'en -rapporter au hasard.--Je les partagerai avec conscience, répondit-elle; -elles réjouiront celui qui est dans le besoin.» - -«J'ouvris les coffres de la voiture, j'en tirai les lourds jambons, le -pain, les bouteilles de vin et de bière; je lui donnai tout, et j'aurais -voulu lui donner encore plus, mais les coffres étaient vidés. Elle déposa -tout cela aux pieds de la malade; puis elle s'éloigna, et je repris avec -mes chevaux le chemin de la ville!» - - * * * * * - -Y a-t-il dans Homère ou dans Virgile une scène plus antique et plus -naïvement racontée? Et cependant la scène est d'hier, les moeurs sont du -jour et du pays, et le sentiment en est de tous les temps. On respire -néanmoins le christianisme jusque dans l'amour. - - -XII - -Le père, le pasteur, le pharmacien, la mère reprennent, chacun dans son -caractère, l'entretien sur l'événement du jour, après le récit d'Herman. - -La mère, qui commence à se douter du sentiment né de la pitié et du malheur -dans le coeur de son fils, prévient les objections qu'elle pressent dans -l'esprit du père par les souvenirs de leur ménage, contracté sous les -auspices de la Providence seule, au jour de la ruine, le lendemain du grand -incendie de la ville. - -«C'était un dimanche, dit-elle: le feu consumait tout. J'avais passé la -nuit d'angoisse hors de la ville, gardant les lits et les caisses; enfin je -m'endormis. Quand la fraîcheur du matin me réveilla, je vis la fumée et les -charbons ardents et les murailles toutes noires et toutes nues de la ville. -J'avais le coeur lourd, mais le soleil parut plus beau que jamais et le -courage me revint. Je me levai à la hâte, je voulais revoir la place où -avait été notre maison, et regarder si les poules que j'aimais tant avaient -pu se sauver; car j'avais encore le caractère simple et naïf d'un enfant. - -«Quand j'eus monté sur les décombres de la maison et de la cour qui -fumaient encore, pendant que je contemplais cette demeure ainsi dévastée, -toi tu arrivais de l'autre côté; tu cherchais la place occupée par -l'étable: un cheval y était resté; les débris jonchaient le sol, mais le -cheval avait disparu. Ainsi nous restions l'un en face de l'autre tristes -et pensifs, car le mur qui séparait notre cour de la vôtre était tombé. Tu -me pris la main et tu me dis: «Lise! comment fais-tu pour venir ici? -Va-t-en! va-t-en! sur ces décombres encore enflammés tu brûleras tes -souliers.» Tu me pris dans tes bras et tu m'emportas à travers la cour. Le -porche de la maison était encore debout avec sa voûte, comme nous le voyons -aujourd'hui: c'était tout ce qui restait! Tu m'assis par terre, tu -m'embrassas; moi je me défendais, et tu me dis avec douceur: «Regarde, -notre maison est renversée; reste avec nous, aide-moi à la reconstruire; -j'aiderai ton père à rebâtir la sienne.» Mais je ne te comprenais pas -jusqu'à ce que tu eusses envoyé ta mère parler à mon père, jusqu'à ce que -notre mariage fût conclu. Je me souviens encore de ces poutres à demi -brûlées et de ce soleil levant pourtant si beau, car ce jour-là m'a donné -un mari, et à cette désolation m'est venu un fils! Voilà pourquoi, mon -Herman, j'aime à te voir ainsi penser enfin au mariage avec une douce -confiance dans ce jour de calamité; j'aime à te voir décidé à prendre la -jeune fille de ton choix dans le tumulte de la guerre et au milieu des -ruines.» - -Le père éloigne, par des propos d'aubergiste économe, l'idée de prendre une -fille pauvre.--«Heureux, dit-il, celui à qui ses parents donnent une maison -en bon état et qui réussit à la meubler plus richement! Aussi j'espère, -Herman, que tu amèneras bientôt ici une fiancée avec une belle dot.» (Il -fait allusion à une des filles du riche marchand, roulant en calèche et -recrépissant à neuf sa haute maison de l'autre côté de la place, en face de -l'auberge.) - -«Ce n'est pas en vain, poursuit-il, que la mère de famille prépare, pendant -de longues années, pour sa fille, la toile d'un tissu solide et fin, ce -n'est pas en vain que les parrains lui conservent leur belle argenterie, et -que le père enferme dans son armoire la belle pièce d'or devenue rare; car, -avec tous ces dons, la fiancée doit réjouir le jeune homme qu'elle aura -préféré. Oui, je sais comme une femme se délecte dans la maison de son mari -en retrouvant les meubles qu'elle y a apportés, et le lit et la table dont -elle a fourni elle-même les draps et les nappes.» - -Enfin le père s'explique plus clairement et mentionne à son fils une des -filles du riche marchand à la maison verte en face de la sienne. Herman -répond avec embarras «qu'il a songé longtemps, en effet, à la plus jeune de -ces trois filles, mais que, sa timidité naturelle l'ayant fait railler dans -cette maison sur son silence et sur la coupe trop rustique de ses habits, -il a laissé échapper, par confusion, son chapeau de sa main, et il est -sorti pour jamais de cette maison moqueuse.» - -Le père s'irrite à ces paroles contre la gaucherie et l'obstination de son -fils; Herman, humilié et contristé de ce reproche, se lève, pose doucement -le doigt sur le loquet de la porte et sort. - -La mère, après une douce réprimande à son mari, sort à son tour pour aller -consoler son fils. - - -XIII - -Pendant que l'aubergiste, le pharmacien et le pasteur continuent -l'entretien à table, la mère cherche Herman dans les cours et dans l'écurie -de ses chers chevaux favoris; elle le découvre enfin au fond d'un jardin -reculé qui touche d'un côté aux basses-cours, de l'autre aux murs ruinés de -la ville. Il était assis, le dos tourné à la maison, le visage dans ses -mains, sous un débris de treille dont les grappes et les feuilles jaunies -penchaient de la charpente vermoulue de la treille sur son front. - -L'entretien de la mère et du fils est aussi familier et aussi pathétique -que celui d'Ulysse dans les cours de son palais d'Ithaque. Herman, -désespéré, veut s'engager comme soldat dans l'armée de l'Allemagne; sa -mère l'en détourne avec des paroles emmiellées d'amour de femme et de -tendresse de mère. - -«Mon fils, si tu désires tant conduire dans ta demeure une fiancée afin que -la nuit soit aussi pour toi une douce moitié de la vie, et que le jour tu -trouves le travail plus agréable et plus récompensé, tu ne peux pas le -désirer plus vivement que ton père et que ta mère!--Mais je crois -maintenant que tu as fait un choix! C'est cette jeune fille fugitive, -n'est-ce pas, que tu as choisie?» - -Herman avoue son amour.--«Laisse-moi faire, lui dit sa mère attendrie; les -hommes se posent en face l'un de l'autre comme des rochers; ton père est -prompt, mais il est bon et tendre. Une fois le soir venu, quand le feu de -ses paroles avec ses amis est évaporé, il devient doux et maniable, et il -sent ses torts envers les autres. Allons ensemble lui parler; nous mettrons -dans nos intérêts nos deux voisins qui sont à table avec lui, et le digne -pasteur nous secondera.» Elle dit, et ils rentrent en silence à la maison. - - -XIV - -Le pasteur faisait en ce moment un admirable discours dont toutes les -allusions indirectes tendaient à excuser auprès de l'aubergiste le -caractère modeste, timide et sédentaire du pauvre Herman. Ce discours est -aussi plein de sagesse que la moelle des Proverbes de Salomon; c'est -l'éloge de la vie rustique opposée aux hasards de la vie agitée et -ambitieuse des habitants des villes. - -Le père est déjà préparé ainsi à apprécier mieux le caractère pacifique et -laborieux d'Herman. La mère, qui entre tenant son fils par la main, parle -pour lui à son mari avec une adresse inspirée par la plus habile tendresse. -Elle déclare le choix fait irrévocablement par Herman. Le père s'étonne et -se tait; le pasteur prend avec une douce éloquence le parti de la mère et -du fils. - -«Ne méconnaissez pas la jeune fille qui, la première, a touché l'âme -muette de votre fils. Heureux celui qui épouse sa première bien-aimée, car -alors les plus doux désirs ne languissent pas au fond de son coeur! Un -amour vrai transforme en un moment l'adolescent en homme. Herman n'a pas le -caractère léger ou variable; si vous repoussez sa demande, j'ai peur que -ses plus belles années ne se consument dans la douleur.» - -Le pharmacien disserte longuement, en homme qui veut masquer sa sensibilité -sous un certain pédantisme de diplomatie bourgeoise. Il propose d'aller -préalablement lui-même avec le pasteur prendre et peser les renseignements -sur la jeune fille dans le village où les émigrés campés avec leurs -familles et leurs bagages ont fait halte pour la nuit. Ce parti, qui -concilie la prudence du père avec la tendresse pressée de la mère et -l'amour impatient d'Herman, est accepté d'un consentement commun. Les deux -négociateurs se proposent de partir dans le chariot de poste d'Herman. - -Ici la poésie allemande redevient homérique sous la plume de Goethe. Toutes -les fois qu'on se rapproche de la nature et de la vie du peuple, on -redevient antique. - -Lisez. - -«Herman court a l'écurie, où les chevaux vigoureux repuisent leur force en -mangeant l'avoine choisie et le foin des meilleures prairies. Il leur -glisse entre les lèvres le mors luisant, il passe les courroies dans les -boucles argentées, il attache les longues et larges rênes et conduit ses -limoniers dans la cour. Le serviteur empressé, prenant le chariot par le -timon, le fait avancer lourdement dans la cour. Herman et lui mesurent la -longueur des rênes et attellent les chevaux qui traînent avec rapidité le -char. Herman saisit son fouet, s'asseoit sur le siége et conduit la voiture -sous la voûte de la grande porte; les deux amis, le pasteur et le -pharmacien, prennent place au fond du chariot. Il roule rapidement, -laissant derrière les roues le pavé des rues, les murs de la ville et les -tours reblanchies à neuf des remparts. Herman ne ralentit la course de ses -chevaux qu'au moment où il aperçoit tout près devant lui le clocher du -village et les premières maisons entourées de jardins. - -«Descendez maintenant, dit-il à ses compagnons de route, et allez vous -informer si la jeune exilée est vraiment digne de la main que je lui -présente. Si je n'avais que moi à consulter, je courrais au village, et -elle déciderait d'un mot de mon sort. Allez! vous la distinguerez aisément -entre toutes ses compagnes, car il serait difficile de trouver une figure -semblable à la sienne. Mais je vais vous indiquer seulement comment sont -ses vêtements: un corset rouge, lacé avec souplesse, serre sa poitrine -légèrement arrondie; un jupon noir lui emboîte étroitement la taille; le -rebord plissé de sa chemise entoure son doux visage et son gracieux menton. -Sa figure ovale porte l'empreinte de la paix, de son âme et de la franchise -de son caractère; ses longs cheveux se reploient sur ses tempes en nattes -épaisses, retenues au sommet de sa tête par de grosses épingles d'argent; à -son corset est suspendue une robe bleue qui, dans ses plis multipliés, -enserre son beau corps. Mais, je vous en prie, ne lui parlez pas, à elle; -ne laissez pas soupçonner vos intentions; interrogez les anciens, et voyez -ce qu'ils raconteront d'elle. Voilà ce que j'ai pensé en route.» - - -XV - -Les renseignements, comme on le pense, sont ceux de l'estime et de -l'affection générales pour cette jeune fille, la providence visible de ses -compagnons de fuite. Le pasteur et le pharmacien retrouvent le jeune homme -auprès de ses chevaux, sur la place du village. Ils lui rapportent ces -bonnes nouvelles; mais Herman, maintenant, commence à trembler de voir sa -main refusée par la jeune fille, dont le coeur est peut-être engagé -ailleurs. «Je crains, leur dit-il, qu'elle n'ait déjà frappé dans la main -d'un heureux jeune homme de son pays, et je me vois tout honteux devant -elle de mes propositions rejetées.» - -Les deux négociateurs le rassurent en vain; ils lui proposent de sonder le -coeur de la jeune étrangère. - -«Herman a à peine écouté ces paroles. Sa résolution est prise.--Arrive ce -qui pourra, dit-il, je veux aller moi-même apprendre mon sort de sa -bouche. J'ai en elle une confiance comme jamais homme n'en a eu pour aucune -femme. Ses paroles seront sages, raisonnables, j'en suis sûr. Dussé-je la -voir pour la dernière fois, je veux du moins rencontrer encore le regard -plein de franchise de cet oeil noir. Dussé-je ne jamais la presser sur mon -coeur, je veux contempler encore cette poitrine et ces épaules que je -voudrais enlacer dans mes bras. Je veux voir cette bouche dont un baiser et -un _oui_ me rendront heureux à tout jamais, et dont un _non_ peut me perdre -aussi à tout jamais. Mais laissez-moi aller seul, et ne m'attendez pas. -Retournez auprès de mon père et de ma mère, pour leur dire que leur fils ne -s'était pas trompé et que l'étrangère est digne d'être aimée. Laissez-moi -seul. Je m'en retournerai par le sentier qui passe auprès du poirier, en -bas de la colline. Oh! si j'avais le bonheur de la ramener avec moi! -Peut-être aussi reprendrai-je seul ce sentier, pour ne plus jamais le -revoir avec joie. - -«En disant ces mots, il remit les rênes entre les mains du pasteur, qui, -maîtrisant les chevaux, monta dans la voiture et prit la place du -conducteur. - -«Mais toi, tu t'arrêtes, ô prudent pharmacien! et tu dis au pasteur: Mon -ami, je vous confierais volontiers mon coeur, mon âme, mon esprit; mais mes -jambes et mon corps ne semblent pas trop en sûreté si les rênes sont -remises entre les mains d'un ecclésiastique. - -«--Asseyez-vous, répond le pasteur en souriant, et confiez-moi sans crainte -votre corps ainsi que votre âme. Ma main est depuis longtemps exercée à -tenir des rênes, et mon oeil à prévoir les détours du chemin. Quand -j'accompagnais à Strasbourg le jeune baron, nous étions habitués à sortir -en voiture, et tous les jours le char conduit par moi passait sous la porte -sonore, et courait au loin dans la plaine, sous les tilleuls, à travers les -chemins poudreux et la foule animée des promeneurs. - -«À demi rassuré, le pharmacien prit place dans la voiture, et s'assit comme -un homme prêt à s'élancer prudemment dehors. Les chevaux galopent, -impatients de regagner l'écurie. La poussière vole en tourbillons sous -leurs pieds rapides. Le jeune homme regarde encore longtemps cette -poussière, puis il disparaît et reste là comme privé de sentiment. - -«Comme le voyageur qui, le soir, fixant encore ses regards sur les -derniers rayons du soleil, voit flotter son image dans un bosquet obscur, -puis auprès d'un rocher, et, de quelque côté qu'il se tourne ensuite, croit -toujours la voir courir devant lui et se reproduire en couleurs -étincelantes, ainsi la suave image de la jeune fille se montre aux yeux -d'Herman et paraît suivre le sentier qui s'en va à travers les champs de -blé... Mais, ce n'est pas une illusion, c'est elle-même! Elle porte une -grande cruche et une plus petite à anse, et se dirige vers la fontaine.» - -Leur entrevue et leur conversation à la fontaine est biblique. «Leur image -penchée sur l'eau limpide se réfléchit sur le ciel bleu peint dans le -bassin; ils s'y voient en puisant l'eau, ils s'y sourient, et s'y inclinent -amicalement l'un devant l'autre.--«Laisse-moi boire,» lui dit Herman en -badinant. Elle lui tend sa cruche; puis tous deux se reposent avec une -confiance mutuelle, appuyés sur les cruches. Mais ils ne se parlent pas -d'amour.--«Je suis ici pour toi, dit simplement Herman. Ma mère désirait -depuis longtemps avoir dans sa maison une jeune fille qui lui devînt utile, -non-seulement par son travail, mais aussi par son affection, et qui -remplaçât auprès d'elle la fille qu'elle a malheureusement perdue!» - -«L'orpheline comprend ce qu'il semble hésiter à lui dire; elle accepte le -titre de servante dans la maison de la mère d'Herman. Herman cache son -secret et sa joie dans son coeur. Il veut porter, au retour de la fontaine, -une des cruches de Dorothée; elle refuse. «Laissez-moi, dit-elle; celui qui -désormais doit me commander dans la maison de sa mère ne doit pas paraître -me servir. Ne me plaignez pas; toute femme apprend de bonne heure à servir -selon la vocation qui lui est assignée par sa condition. Voyez, la jeune -fille sert un frère, elle sert ses parents; toute sa vie se passe à aller -et à venir, à porter maint fardeau, à préparer ceci ou cela pour les -autres.» À son retour elle soigne la pauvre femme accouchée et distribue -l'eau et le pain entre tous les autres petits enfants de la pauvre femme.» -Greuze n'a pas de plus touchant tableau de famille sous son pinceau. - -Le traducteur est poëte ici comme le modèle. - - -XVI - -Dorothée suit Herman vers la ville. «Ils s'en vont tous les deux à pied aux -rayons du soleil couchant; ils causent de la pluie et du beau temps; ils se -plaisent à voir les hautes tiges des blés que le vent incline, et qui, le -long du sentier où ils passent, s'élèvent à la hauteur de leurs fronts.» - -Cependant Dorothée interroge prudemment son nouvel ami sur le caractère de -ses parents qu'elle va servir, afin de leur complaire en toute chose. «Et -toi, maintenant,» lui dit-elle après avoir reçu toutes ses instructions, -«dis-moi comment je dois en agir avec toi, fils unique de mes maîtres, qui -seras mon maître aussi.» - - -XVII - -Au moment où elle parlait ainsi, ils arrivaient tous deux auprès du -poirier. La lune brillait dans toute sa splendeur; le dernier rayon du -soleil avait disparu, et dans l'espace leur regard découvrait à la fois une -clarté brillante comme celle du jour et les ténèbres de la nuit. Herman -avait entendu avec joie la dernière question que lui avait adressée la -jeune fille. Ils s'assirent tous deux sous le poirier pour se reposer un -instant, et il allait lui ouvrir son coeur en lui prenant la main; mais, en -sentant au doigt de la jeune fille l'anneau d'or, signe fatal, il craignit -d'entendre un refus, et ils restèrent ainsi l'un près de l'autre assis en -silence. Puis Dorothée dit: «Que j'aime cette douce lumière de la lune! -C'est une clarté presque aussi vive que celle du jour. Je vois -distinctement les maisons, les tours de la ville, et j'aperçois une -fenêtre au-dessous du toit; il me semble que je pourrais en compter les -vitres. - -«--Cette maison que tu aperçois, dit le jeune homme, est notre demeure; -c'est là que je te conduis, et cette fenêtre est celle de ma chambre, qui -deviendra la tienne peut-être, car nous ferons des changements dans notre -maison. Ces blés qui sont mûrs pour la moisson de demain sont à nous; nous -viendrons nous asseoir à l'ombre de ce poirier et prendre ici notre repas. -Mais, viens, descendons par le sentier de la vigne et du jardin; car, vois, -l'orage approche, et le nuage enveloppera bientôt la clarté de la lune.» - -Tous deux se lèvent et descendent dans le champ couvert de blonds épis, -heureux de voir la lueur nocturne qui les éclaire encore; ils avancent -ensuite dans la vigne et cheminent dans l'obscurité. - -Herman conduit la jeune étrangère le long des escaliers aux degrés -rustiques et informes placés sous la treille qui les obscurcit; elle -s'avance à pas tremblants en appuyant sa main sur l'épaule d'Herman. - -La lune projetait à travers les pampres quelques lueurs vacillantes; mais, -bientôt voilée entièrement de nuages, elle laisse le jeune couple dans une -complète obscurité. - -«Herman soutient d'un bras robuste et avec précaution la jeune fille -penchée sur lui; mais, comme elle ne connaît ni le chemin ni ses sentiers -difficiles, elle fait un faux pas; le pied lui manque et craque légèrement. -Elle est près de tomber; mais elle glisse sur lui; il étend à la hâte le -bras et soutient sa bien-aimée. Elle s'incline doucement sur son épaule; -leurs poitrines, leurs joues se touchent, et lui reste là, immobile comme -le marbre, enchaîné par son austère volonté. Il n'ose l'étreindre plus -fortement, mais il se raffermit pour lui servir d'appui. Chargé de son doux -fardeau, il sent les battements du coeur de la jeune fille, il respire le -parfum de son haleine et supporte avec un mâle sentiment cette femme qui -fait l'honneur de son sexe. - -«Cependant elle cache la douleur qu'elle éprouve au pied et lui dit en -riant: «S'il faut en croire les gens bien avisés, quand notre pied craque -non loin du seuil de la maison où l'on se dispose à entrer, c'est un signe -de malheur. J'aurais pourtant voulu recevoir un meilleur présage. Mais -arrêtons-nous un moment, afin que tes parents ne te reprochent pas de leur -amener une fille boiteuse et d'être un hôte peu intelligent.» - - -XVIII - -Cependant le père, la mère, le pharmacien et le pasteur, après avoir donné -et reçu les renseignements les plus touchants sur la perfection de coeur de -la belle étrangère, abrégeaient l'heure à table dans les entretiens les -plus émus et les plus édifiants. Nous regrettons vivement de ne pouvoir les -donner ici au lecteur: c'est Homère et la Bible fondus dans la familière -sagesse des vieux jours. - -Mais la porte s'ouvre: «Les parents d'Herman et leurs deux amis s'étonnent -de la taille et de la beauté de la jeune étrangère, qui s'accorde si bien -avec celle d'Herman; et, quand ils se présentent tous deux sur le seuil, la -porte semble trop petite pour eux! - -«Des exclamations un peu légères du père sur la beauté séduisante de -l'étrangère amenée par son fils blessent le pudique orgueil de la jeune -fille; ne sachant pas le sens que le père donne à ses paroles, et croyant -qu'on offense ainsi en elle la domesticité chaste à laquelle elle se croit -encore destinée, elle se tient immobile et triste; une rougeur subite -colore son cou et son visage; elle reproche doucement au vieillard de -n'avoir pas assez de pitié envers celle qui franchit le seuil de la porte -d'une maison étrangère pour y servir. Le pasteur s'interpose, sans -s'expliquer encore complétement. Le malentendu gonfle le coeur et fait -déborder les larmes de fierté des yeux de Dorothée; elle veut partir à -l'instant d'une maison où l'on ne la respecte pas assez. Elle avoue son -penchant pour Herman et sa joie secrète quand elle l'a vu revenir près -d'elle à la fontaine. «J'avais conçu peut-être, dit-elle, l'idée de devenir -un jour digne de son choix; mais vous me faites sentir ma folie, la -différence irrémédiable de nos deux conditions, et la distance qui existe -entre le jeune homme riche et la jeune fille pauvre. Laissez-moi m'en aller -avant d'avoir éprouvé plus douloureusement cette humiliation; ni la nuit -qui enveloppe la terre, ni l'orage que j'entends gronder, ni la pluie -d'averse qui tombe, ni le vent qui mugit dans les arbres, rien ne -m'arrêtera ici.» - -«À ces mots elle s'avance résolument vers la porte, portant sous son bras -le petit paquet avec lequel elle était venue; mais la mère la saisit des -deux mains et lui dit avec étonnement: - -«Que signifient cette résolution et ces larmes sans cause? Non, je ne veux -pas te laisser partir; tu es la fiancée de mon fils.» - -«Le père, toujours un peu aigri par la déception de ses vues ambitieuses, -veut aller se coucher pour éviter cette scène d'attendrissement, de -reproches et de larmes. Herman, soutenu par sa mère et par les voisins, -s'avance vers Dorothée et lui dit d'une voix tremblante d'émotion et -d'amour: - -«Ne regrette pas ces larmes et cette douleur passagère, car elles ont -assuré mon bonheur et le tien aussi. Non, je ne suis pas allé à la fontaine -du village voisin pour y chercher en toi une servante, mais pour t'amener -ici comme ma fiancée; mais, hélas! mon regard timide ne pouvait discerner -le penchant de ton coeur; quand tu me saluas dans le miroir de la source, -je n'aperçus que de l'amitié dans tes yeux!» - -«Le pasteur explique tout à la jeune fille et restitue le véritable sens -aux propos mal compris du père. Les amants s'embrassent. Dorothée tombe aux -genoux de l'aubergiste et lui demande pardon de sa fierté. «Les devoirs, -dit-elle, que la servante s'engageait à remplir, c'est la fille qui les -remplira désormais avec amour!» - -Tous se donnent le baiser de paix et pleurent en silence des larmes de -joie. Le pasteur échange les anneaux et bénit les amants. Le délicieux -poëme finit par une allusion patriotique et héroïque aux devoirs sévères -que l'orage du continent et l'invasion française imposent à tous ceux qui -peuvent porter les armes et sacrifier même la plus tendre épouse à la mort -acceptée pour défendre son pays. - -Nous ne connaissons rien dans les langues modernes d'analogue à ce charmant -et sévère morceau d'antiquité transporté dans notre âge. On croit, en -achevant de le lire, sortir d'une tente des patriarches où l'on s'est -entretenu avec _Jacob_ ou avec _Lia_. Un parfum de piété et d'amour sort de -tous les vers; le coeur est doucement ému, mais jouit de son émotion comme -d'une vertu. C'est la poésie édifiante, c'est la sainteté de l'amour -portées par un grand poëte à sa plus simple et à sa plus épique expression. -Oh! si tous les peuples avaient de pareils poëmes à feuilleter les jours de -loisir entre leurs mains au lieu des saletés cyniques de leurs corrupteurs -populaires, combien la poésie prendrait un rôle nouveau et saint dans les -moeurs! et combien le génie des _Goethes_ futurs deviendrait un puissant -auxiliaire de la liberté et de la vertu! - - -XIX - -Si nous étions gouvernement, nous ferions imprimer à des millions -d'exemplaires _Herman et Dorothée_, et nous les répandrions gratuitement -dans les villes et dans les campagnes pour édifier en les charmant les -veillées des ateliers ou des étables. Après avoir appliqué si longtemps la -littérature au vice, il serait bien temps de l'appliquer à la morale. La -morale pour le peuple n'est que dans le sentiment; le plus populaire des -véhicules pour le sentiment c'est un beau poëme. _Laprade_, _Legouvé_ et -_Autran_, parmi nous, seraient dignes de prendre la plume de Goethe et de -donner à leur patrie ces chefs-d'oeuvre de la chaumière que le peuple -placerait, à côté d'_Herman et Dorothée_ ou de _Paul et Virginie_, au -chevet du lit de ses fils et de ses filles. Pendant qu'_Heyne_ et autres -sèment de fleurs charmantes, mais malséantes, l'imagination de la jeunesse -lettrée, ces poëtes sèmeraient des lis purs et des roses virginales dans le -pot de fleurs de la mansarde, sur la fenêtre de la jeune fille et du jeune -homme de nos ateliers ou de nos villages. Je l'avais tenté autrefois dans -le poëme des _Pêcheurs_, à moitié fini et perdu sans retour dans un voyage -aux Pyrénées. Je n'ai plus ni assez de liberté d'esprit ni assez de -fraîcheur de palette pour recommencer cette oeuvre d'épopée -professionnelle; mais Victor Hugo, ce _Goethe_ de la France, pourrait, dans -les loisirs de l'exil et de la mer, surpasser _Herman et Dorothée_ de toute -la hauteur de son génie épique. Le lyrisme est fait pour les salons, -l'épopée pour les chaumières; la popularité durable et honnête est là: le -récit est plus inépuisable que le chant, parce que l'homme a plus de -mémoire que d'enthousiasme. - - -XX - -Goethe quitta enfin l'Italie après avoir ou achevé ou ébauché ces -chefs-d'oeuvre. Il était dans toute la jeunesse et dans toute -l'avant-gloire de sa vie. Il rentra en Allemagne comme un triomphateur -futur, capable à lui seul de restaurer ou de fonder un empire littéraire -nouveau pour la Germanie. L'Allemagne était pleine d'hommes à sa hauteur en -philosophie, en histoire, en science, en politique, en roman, en critique, -en poésie; il suffit de nommer les Herder, les Kant, les Jacobi, les -Schlegel, les Winkelman, les Klopstock, les Wieland, les Schiller, pour -assigner au dix-huitième siècle allemand la même fécondité intellectuelle -qu'au dix-huitième siècle français. Le mouvement imprimé à l'esprit -européen par Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu et leurs disciples -s'était communiqué au delà du Rhin. Tout fermentait d'idées, tout éclatait -de génie, tout rivalisait d'émulation. Jamais l'Allemagne n'avait présenté -dans toutes ses parties du nord ou du midi de pareils groupes d'hommes -supérieurs. Le grand Frédéric avait secoué la torche à Berlin, elle -illuminait partout. La nature, qui a ses saisons de fécondité morale comme -la terre a ses saisons de séve et de fertilité matérielles, semblait avoir -enfanté en peu d'années une race de géants pour l'Allemagne. Les princes -eux-mêmes, plus entraînés qu'alarmés par ce mouvement vertigineux des -esprits en ébullition dans leurs contrées, participaient à ces enivrements -de gloire littéraire. Ils se disputaient à l'envi le patronage des hommes -éminents propres à illustrer leur nom et leur règne dans l'avenir. Il y -avait vingt Périclès dans ces vingt républiques athéniennes dont -l'Allemagne de 1780 était composée. Berlin, Dresde, Vienne, Hambourg, -Koenigsberg, Iéna, Goettingue, Leipsick, tous les centres d'universités, -toutes les cours étaient autant de foyers où se concentrait l'influence -d'un de ces nombreux génies qui rayonnaient de là sur le reste de la -Germanie. L'ambition de chacun de ces rois, de ces princes souverains, de -ces villes capitales, était de conquérir et de posséder un de ces hommes -supérieurs qui portaient avec eux la renommée d'un royaume ou d'une ville. -Chacune de ces cités voulait être une Athènes. Berlin l'était pour les -sciences, Dresde l'était pour les arts, Leipsick pour la critique, -Koenigsberg pour la philosophie; Weymar désirait l'être pour la poésie. - -Cette capitale véritablement arcadienne, située dans la verte Thuringe, -entre _Iéna_, _Berlin_ et _Dresde_, était la résidence d'une cour -athénienne. Goethe, très-jeune encore à l'époque où son nom avait éclaté -tout à coup par _Werther_ en Europe, avait eu la bonne fortune de -rencontrer sur les bords du Rhin le jeune prince héréditaire de Weymar, le -duc Charles-Auguste. Deux jeunes amis de Goethe, avec lesquels il voyageait -alors, les deux comtes de Stolberg, célèbres eux-mêmes depuis, avaient -présenté leur compagnon de voyage au jeune duc de Weymar. Ce coup d'oeil -décida de la vie entière de Goethe. - -L'irrésistible attrait qui attacha pour jamais le prince et le poëte -ressembla à un de ces coups foudroyants de sympathie dont Goethe fit plus -tard une théorie physiologique et morale dans son roman des _Affinités -électives_. Ils oublièrent les distances qui les séparaient, ils se -jurèrent une amitié indissoluble, ils se promirent de se rejoindre un jour -à Weymar pour vivre tous deux de la même vie aussitôt que les circonstances -leur laisseraient la liberté de leurs sentiments l'un pour l'autre. - -Cet instinct, qui faisait ainsi reconnaître au duc de Weymar le plus grand -homme de l'Allemagne dans un jeune écrivain à peine entrevu par une -première ébauche de génie, témoigne d'une sorte de divination dans le -prince. Par une étrange et heureuse coïncidence, la duchesse Amélie de -Weymar, jeune encore et qui voyageait avec son fils, parut partager dès la -première rencontre l'attrait de ce prince pour le poëte. De cette rencontre -naquit une triple amitié qui ne se refroidit plus jamais entre la -princesse, le prince et le poëte. La beauté morale du jeune favori -transperçait à cette époque à travers la beauté matérielle de ses traits. -C'était _Adrien_ et _Antinoüs_, moins la divinisation suspecte du favori -par l'empereur païen. De ce jour Goethe dévoua sa vie à la princesse -Amélie et au duc Charles-Auguste; l'une parut être sa _Léonore d'Est_ à la -cour de Ferrare, l'autre rappela à cette cour _le Tasse_ aimé de la mère, -favori du fils. Mais le Tasse était insensé de génie et d'amour, Goethe -faisait prédominer dans toute sa vie la raison sur la passion. Il savait -conserver son heureuse étoile en la voilant. - - -XXI - -Le prince, la princesse Amélie et le poëte s'étaient séparés à regret à -Francfort, en se promettant une éternelle réunion à Weymar quand l'heure du -règne du jeune duc serait sonnée. Ce sont ces années d'attente que Goethe -était allé passer en Italie. Il revint s'établir à son retour, à Weymar. Il -y retrouva sa même place dans la confiance sans bornes du duc -Charles-Auguste et dans la prédilection de la duchesse Amélie. Le prince -lui avait préparé une charmante maison, retraite silencieuse et poétique -propre à l'entretien du philosophe avec ses idées et du poëte avec ses -rêves. Un jardin l'entourait, un ruisseau en bordait les pelouses; un banc -de bois sur le seuil ombragé d'arbustes permettait au solitaire de venir -assister le soir aux adieux resplendissants du soleil et aux concerts des -oiseaux, dont il interprétait si bien les gazouillements dans ses vers. -Mais le prince, tout en préparant ainsi le bien-être rural de son ami, -s'était réservé d'employer plus utilement son rare génie et sa sagacité -politique au bonheur de ses peuples et à l'éclat littéraire de sa cour. -C'est ainsi que la colonne corinthienne qui porte le fronton de l'édifice -en est en même temps l'ornement. Il faut lire dans les lettres de Goethe à -mademoiselle Auguste de Stolberg, soeur de ses deux premiers amis, les -comtes de Stolberg, l'épanchement de coeur du poëte entré en jouissance de -sa nouvelle vie. Sans passer, comme tant d'autres hommes de renommée, par -les transes du travail et de l'infortune, il avait conquis du premier coup -la plénitude du bien-être, du loisir, des honneurs, de la liberté et de -l'influence sur son siècle. Il avait trouvé tout cela à la fois dans une -haute amitié et peut-être dans un respectueux amour. C'était _le Tasse_ -allemand, mais c'était _le Tasse_ heureux. Il jouait avec l'amour, dans sa -correspondance avec _Bettida d'Arnim_, jeune fille de dix-neuf ans, à -laquelle il permettait de l'adorer sur son déclin; il voulait mourir dans -l'ivresse calme des illusions. Ne rien perdre de la vie, c'était sa -sagesse. - -Le duc de Weymar lui avait donné, indépendamment du ministère de -l'instruction publique dans ses États, la direction absolue des théâtres et -des nobles plaisirs de sa cour. Il lui avait donné de plus une place -innomée, mais qui l'élevait au-dessus de toute rivalité dans la confiance -du prince et dans les affaires d'État, la place de favori avoué et immuable -dans son coeur. Il en avait fait un autre lui-même, un _vizir_ familier, -incontesté, irresponsable, qui régnait à Weymar sans autre investiture que -celle du génie et de la faveur. La cour et le peuple avaient accepté sans -discussion cette espèce de partage de l'empire entre le souverain légal et -le souverain intellectuel du nord de l'Allemagne. - - -XXII - -On peut dire qu'à dater de ce jour la vie de Goethe ne fut pas une vie, -mais un règne. Il eut la place que Denys de Sicile offrit à Platon, que -Frédéric donna à Voltaire, mais sans la tyrannie de Denys et sans -l'inconstance de Frédéric. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un ascendant -aussi continu et aussi paisible d'un grand poëte sur un souverain et sur un -peuple. Le duc Charles-Auguste ne s'était réservé que les fatigues et les -difficultés du pouvoir, pour n'en laisser à son ami que les loisirs, les -douceurs et les ornements. La cour de Weymar, sous les auspices de ces deux -amis, dont l'un prêtait sa gloire, l'autre sa puissance à une pensée -commune, devint en peu d'années le foyer de l'art, du théâtre, de la -renommée en Allemagne. Tout se groupait autour du nom de Goethe. - -Son caractère était éminemment propre à rallier l'Allemagne intellectuelle -autour de lui. La révolution française secouait déjà le monde de ses -pressentiments; Goethe, au fond plus philosophe et aussi incrédule aux -théories populaires du christianisme que Voltaire, dominait du haut d'une -indifférence superbe les querelles religieuses et politiques du temps. Il -pensait et parlait librement sur ces matières, mais il ne proscrivait ni -n'insultait personne pour sa foi ou pour son incrédulité. Il respectait -tout ce qui était sincère dans les croyances humaines; il considérait la -foi religieuse en artiste et non en apôtre ou en martyr. Les cultes, selon -lui, étaient un droit de l'imagination, qui divinisait à son gré les -superstitions de l'ignorance ou les symboles les plus transcendants de la -raison et de la piété humaine. - -Chaque siècle, chaque peuple, chaque homme, selon Goethe, avait une -croyance à la hauteur de son intelligence ou à la mesure de son horizon. La -lumière dans laquelle plongeaient les têtes culminantes comme la sienne ne -descendait pas jusqu'aux masses populaires, capables de croire, incapables -de raisonner leur croyance. Quant à lui, il était ce qu'on est convenu -d'appeler très-improprement panthéiste, c'est-à-dire ne séparant pas en -deux la création et la créature, et adorant la nature entière comme la -divinité des choses sans s'élever à la divinité de l'esprit; philosophes -pour ainsi dire brutaux et fatalistes dans leur croyance, qui reconnaissent -bien en Dieu la force latente de tous les phénomènes visibles ou -invisibles, mais qui n'y reconnaissent pas l'individualité et la suprême -intelligence, c'est-à-dire ce qui constitue l'_être_, refusant ainsi à -l'Être des êtres ce qu'ils sont forcés d'accorder au dernier insecte de la -nature. - -Le panthéisme de Goethe ne tombait point dans cette absurdité si -injustement attribuée aux doctrines primitives de l'Inde, source de toutes -les théogonies antiques et modernes. Sa foi se serait plus justement -appelée polythéisme que panthéisme, c'est-à-dire qu'il reconnaissait et -qu'il adorait la Divinité dans toutes ses oeuvres sans la confondre avec -ses oeuvres: sorte de _paganisme_ sans idolâtrie, qui adorait la puissance -divine dans la puissance matérielle des éléments, mais qui dans l'élément -adorait l'impulsion divine et non l'élément lui-même. Complétement -incrédule à telle ou telle révélation historique par des miracles, Goethe -admettait seulement cette révélation naturelle et progressive par la raison -humaine, comme miroir de l'intelligence divine, successivement frappé de -plus de clarté à mesure qu'il se dégage davantage des ignorances et des -superstitions qui le ternissent. Mais Goethe semblait croire à une première -grande révélation primitive, faite à l'homme nouvellement créé par Dieu ou -apportée par des messagers demi-dieux, qui avait enseigné directement à la -créature raisonnable les premières notions de la Divinité, de la vertu, des -langues, notions que la terre seule était impuissante dans son silence à -donner. - -Selon Goethe, comme selon les philosophes indiens, comme selon les -philosophes chrétiens transcendants, comme selon les philosophes grecs et -romains eux-mêmes (voyez le mot de Cicéron _antiquissimum purissimum_!), le -monde physique comme le monde moral avait commencé par _un état plus -parfait, plus pur et plus lumineux_, par un _Éden_ dans lequel l'homme -naissant avait entendu les confidences de Dieu par des révélateurs divins. -Ces confidences et ces révélations de la science suprême avaient longtemps -éclairé et régi le monde oriental; puis elles s'étaient égarées, -troublées, taries dans les sables, et, pour leur rendre leur pureté, il -fallait, par des révélations purement humaines, les passer de siècle en -siècle au filtre de la science et de la raison. - -Voilà les véritables croyances religieuses de Goethe. - - -XXIII - -Quant à sa politique, elle participait de cet éclectisme calme et de cette -superbe indifférence pour le fanatisme de tels ou tels partis monarchiques -ou populaires, aristocratiques ou démocratiques. - -Sa véritable théorie, c'était son mépris des hommes et surtout des masses, -incapables, selon lui, de se donner ou de se conserver des institutions -supérieures à leur nature essentiellement versatile. Goethe, en cela, -participait beaucoup du génie de Machiavel, de Bacon, de Voltaire, de M. de -Talleyrand, hommes très-supérieurs en intelligence, très-inférieurs en -conscience, mais professant tout haut ou tout bas, à l'égard des formes -sociales, la politique du mépris; politique selon nous coupable, parce -qu'elle désespère, mais politique bien explicable par le spectacle des -impuissances éternelles des sages à améliorer la condition des insensés. - - LAMARTINE. - - (_La suite au mois prochain._) - - - - -XLe ENTRETIEN. - -LITTÉRATURE VILLAGEOISE. - -APPARITION D'UN POËME ÉPIQUE EN PROVENCE. - - -I - -Je vais vous raconter aujourd'hui une bonne nouvelle! Un grand poëte épique -est né. La nature occidentale n'en fait plus, mais la nature méridionale en -fait toujours: il y a une vertu dans le soleil. - -Un vrai poëte homérique en ce temps-ci; un poëte né, comme les hommes de -Deucalion, d'un caillou de la _Crau_; un poëte primitif dans notre âge de -décadence; un poëte grec à Avignon; un poëte qui crée une langue d'un -idiome comme Pétrarque a créé l'italien; un poëte qui d'un patois vulgaire -fait un langage classique d'images et d'harmonie ravissant l'imagination et -l'oreille; un poëte qui joue sur la _guimbarde_ de son village des -symphonies de Mozart et de Beethoven; un poëte de vingt-cinq ans qui, du -premier jet, laisse couler de sa veine, à flots purs et mélodieux, une -épopée agreste où les scènes descriptives de l'_Odyssée_ d'Homère et les -scènes innocemment passionnées du _Daphnis et Chloé_ de Longus, mêlées aux -saintetés et aux tristesses du christianisme, sont chantées avec la grâce -de Longus et avec la majestueuse simplicité de l'aveugle de Chio, est-ce là -un miracle? Eh bien! ce miracle est dans ma main; que dis-je? il est déjà -dans ma mémoire, il sera bientôt sur les lèvres de toute la Provence. J'ai -reçu le volume il y a deux jours, et les pages en sont aussi froissées par -mes doigts, avides de fermer et de rouvrir le volume, que les blonds -cheveux d'un enfant sont froissés par la main d'une mère, qui ne se lasse -pas de passer et de repasser ses doigts dans les boucles pour en palper le -soyeux duvet et pour les voir dorés au rayon du soleil. - -Or voici comment j'eus, par hasard, connaissance de la bonne nouvelle. - - -II - -Adolphe Dumas, non pas le Dumas encyclopédique dont chaque pas fait -retentir la terre de bruit sous son pied; non pas le jeune Dumas son fils, -silencieux et méditatif, qui se recueille autant que son père se répand, et -qui ne sort, après trois cent soixante-cinq jours, de son repos, qu'avec un -chef-d'oeuvre de nouveauté, d'invention et de goût dans la main; mais le -Dumas poétique, le Dumas prophétique, le Dumas de la Durance, celui qui -jette de temps en temps des cris d'aigle sur les rochers de Provence, comme -Isaïe en jetait aux flots du Jourdain, sur les rochers du Carmel, Adolphe -Dumas enfin, que je respecte à cause de son éternelle inspiration, et que -j'aime à cause de sa rigoureuse sincérité, vint un soir du printemps -dernier frapper à la porte de ma retraite, dans un coin de Paris. - -Sa tête hébraïque fumait plus qu'à l'ordinaire de ce feu d'enthousiasme qui -s'évapore perpétuellement du foyer sacré de son front. «Qu'avez-vous?» lui -dis-je.--Ce que j'ai? répondit-il; j'ai un secret, un secret qui sera -bientôt un prodige. Un enfant de mon pays, un jeune homme qui boit comme -moi les eaux de la Durance et du Rhône, est ici, chez moi, en ce moment. -Depuis huit jours qu'il a pris gîte sous mon humble toit, il m'a enivré de -poésie natale, mais tellement enivré que j'en trébuche en marchant, comme -un buveur, et que j'ai senti le besoin de décharger mon coeur avec vous. Ce -jeune homme repart demain soir pour son champ d'oliviers, à Maillane, -village des environs d'Avignon. Avant de partir il désire vous voir, parce -que la Saône se jette dans le Rhône, et qu'il a reconnu, en buvant dans le -creux de sa main l'eau de nos grands fleuves, quelques-unes des gouttes que -vous avez laissées tomber de votre coupe dans votre Saône. - -«Bien, lui dis-je; amenez-le demain à la fin du jour; je lui souhaiterai -bon voyage au pays de Pétrarque, de l'amour et de la gloire, maintenant que -les vers, l'amour et la gloire sont devenus une pincée de cendre trempée -d'eau amère entre mes doigts.» - -Merci, dit-il; et il me serra la main dans sa main nerveuse, qui tremble, -qui étreint et qui brise les doigts de ses amis comme une serre d'aigle -concasse et broie les barreaux de sa cage. - - -III - -Le lendemain, au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un -beau et modeste jeune homme, vêtu avec une sobre élégance, comme l'amant de -Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse -chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune poëte -villageois destiné à devenir, comme _Burns_, le laboureur écossais, -l'Homère de Provence. - -Sa physionomie, simple, modeste et douce, n'avait rien de cette tension -orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise -trop souvent ces hommes de vanité, plus que de génie, qu'on appelle les -poëtes populaires: ce que la nature a donné, on le possède sans prétention -et sans jactance. Le jeune Provençal était à l'aise dans son talent comme -dans ses habits; rien ne le gênait, parce qu'il ne cherchait ni à s'enfler, -ni à s'élever plus haut que nature. La parfaite convenance, cet instinct de -justesse dans toutes les conditions, qui donne aux bergers, comme aux rois, -la même dignité et la même grâce d'attitude ou d'accent, gouvernait toute -sa personne. Il avait la bienséance de la vérité; il plaisait, il -intéressait, il émouvait; on sentait dans sa mâle beauté le fils d'une de -ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans -notre Midi. - -Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les lois de -l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de noyer de sa -mère, dans son _mas de Maillane_. Le dîner fut sobre, l'entretien à coeur -ouvert, la soirée courte et causeuse, à la fraîcheur du soir et au -gazouillement des merles, dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de -_Mireille_. - -Le jeune homme nous récita quelques vers, dans ce doux et nerveux idiome -provençal qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce attique, -tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins parlés uniquement -par moi jusqu'à l'âge de douze ans, dans les montagnes de mon pays, me -rendait ce bel idiome intelligible. C'étaient quelques vers lyriques; ils -me plurent, mais sans m'enivrer: le génie du jeune homme n'était pas là; le -cadre était trop étroit pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet -autre chanteur sans langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans -son village pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses -troupeaux, ses dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des -premiers exemplaires de son poëme; il sortit. - - -IV - -Quand il fut dans la rue, je demandai à Adolphe Dumas quelques détails sur -ce jeune homme; Dumas pouvait d'autant mieux les donner qu'il est lui-même -un enfant d'_Eyragues_ (Eyragues est un village à deux pas de Maillane, -patrie de Frédéric Mistral). Mais Dumas est un déserteur de la langue de -ses pères, qui a préféré l'idiome châtré et léché de la Seine à l'idiome -sauvage et libre du Rhône. Il en a des remords cuisants dans le coeur, et -il pleure quand il entend un écho provençal à travers les oliviers de son -hameau. - -Cet enfant, me dit-il, est né à Maillane, village situé à trois lieues -d'Avignon, entre le lit de la Durance, ce torrent de Provence, et la chaîne -de montagnes qu'on appelle les Alpines; la grande route romaine qui menait -à Arles courait au pied des Alpines et traversait Maillane. Cette vallée -est d'un aspect à la fois grec et romain; c'est un cirque comme celui -d'Arles, dont les monticules dégradés des Alpines sont les gradins. Le ciel -azuré du Midi est coupé crûment par ces rochers; ce firmament a ces -tristesses splendides qui sont le caractère de la Sabine ou des Abruzzes. -Cet horizon trempe les hommes dans la lumière et dans la rêverie. -L'inspiration plane comme les aigles au-dessus des rochers dans le ciel. - -La maison paternelle de ce jeune homme, maison de paysan riche, entourée -d'étables pleines, de vignes, de figuiers, d'oliviers, de champs de courges -et de maïs, est adossée au village, et regarde par ses fenêtres basses les -grises montagnes des Alpines, où paissent ses chèvres et ses moutons. Son -père, comme tous les riches cultivateurs de campagne qui rêvent follement -pour leur fils une condition supérieure, selon leur vanité, à la vie -rurale, fit étudier son fils à Aix et à Avignon pour en faire un avocat de -village. C'était une idée fausse, quoique paternelle; heureusement la -Providence la trompa: le jeune homme étudiait le grec, le latin, le -grimoire de jurisprudence par obéissance; mais la veste de velours du -paysan provençal et ses guêtres de cuir tanné lui paraissaient aussi nobles -que la toge râpée du trafiquant de paroles, et, de plus, le souvenir -mordant de sa jeune mère, qui l'adorait et qui pleurait son absence, le -rappelait sans cesse à ses oliviers de Maillane. - -Son père mourut avant l'âge; le jeune homme se hâta de revenir à la maison -pour aider sa mère et son frère à gouverner les étables, à faire les -huiles et à cultiver les champs. Il se hâta aussi d'oublier les langues -savantes et importunes dont on avait obsédé sa mémoire et la chicane dont -on avait sophistiqué son esprit. Comme un jeune olivier sauvage dont les -enfants ont barbouillé en passant le tronc d'ocre et de chaux, Mistral -rejeta cette mauvaise écorce; il reprit sa teinte naturelle, et il éclata -dans son tronc et dans ses branches de toute sa séve et de toute sa -liberté, en pleine terre, en plein soleil, en pleine nature. Il se sentait -poëte sans savoir ce que c'était que la poésie; il avait une langue -harmonieuse sur les lèvres sans savoir si c'était un patois; cette langue -de sa mère était, à son gré, la plus délicieuse, car c'était celle où il -avait été béni, bercé, aimé, caressé par cette mère. Il avait le loisir du -poëte dans les longues soirées de l'étable, après les boeufs rattachés à la -crèche ou sous l'ombre des maigres buissons de chênes verts, en gardant de -l'oeil les taureaux et les chèvres; il était de plus encouragé à chanter je -ne sais quoi, dans cette langue adorée de Provence, par quelques amis plus -lettrés que lui, qui l'avaient connu et pressenti à Aix ou à Avignon -pendant ses études, et qui venaient quelquefois le visiter chez sa mère -pendant la vendange des raisins ou des olives. De ce nombre était -Romanille, d'Avignon, poëte provençal d'un haut atticisme dans sa langue; -de ce nombre aussi était Adolphe Dumas, qui était né dans les ruines d'un -couvent de chartreux, sous un rocher de la Durance, et qui en avait respiré -l'ascétisme d'anachorète chrétien du temps de saint Jérôme. - -«La mère de Mistral, me racontait hier Adolphe Dumas, nous servait à table, -son fils et moi, debout, comme c'est la coutume des riches matrones de -Provence en présence de leurs maris et de leurs fils. Je vois encore d'ici -ses belles longues mains blanches, sortant d'une manche de toile fine -retroussée jusqu'aux coudes, pour nous tendre les mets qu'elle avait -elle-même préparés ou pour remplacer les cruches de vin quand elles étaient -vides. - ---Asseyez-vous donc avec nous, Madame Mistral, lui disais-je, tout honteux -d'être servi par cette belle veuve arlésienne, semblable à une reine de la -Bible ou de l'Odyssée. «Oh! non, Monsieur, répondait-elle en rougissant, ce -n'est pas la coutume à Maillane; nous savons que nous sommes les femmes de -nos maris et les mères de nos fils, mais aussi les servantes de la maison. -Ne prenez pas garde!» - -Et elle s'en allait modestement manger debout un morceau de pain et -d'agneau sur le coin du dressoir, où brillaient, comme de l'acier fin, ses -grands plats d'étain, polis chaque samedi par ses servantes. - -Cette mère vit encore; elle n'a que quelques rares cheveux blancs comme une -frange de fil de la Vierge rapportée du verger sous sa coiffe; elle -n'aspire qu'à trouver bientôt une Rébecca au puits pour son cher enfant. - -Voilà toute l'histoire du jeune villageois de Maillane; cette histoire -était nécessaire pour comprendre son poëme. Son poëme, c'est lui, c'est son -pays, c'est la Provence aride et rocheuse, c'est le Rhône jaune, c'est la -Durance bleue, c'est cette plaine basse, moitié cailloux, moitié fange, qui -surmonte à peine de quelques pouces de glaise et de quelques arbres -aquatiques les sept embouchures marécageuses par lesquelles le Rhône, frère -du Danube, serpente, troublé et silencieux, vers la mer, comme un reptile -dont les écailles se sont recouvertes de boue en traversant un marais; -c'est son soleil d'une splendeur d'étain calcinant les herbes de la -Camargue; ce sont ses grands troupeaux de chevaux sauvages et de boeufs -maigres, dont les têtes curieuses apparaissent au-dessus des roseaux du -fleuve, et dont les mugissements et les hennissements de chaleur -interrompent seuls les mornes silences de l'été. C'est ce pays qui a fait -le poëme: on peint mal ce qu'on imagine, on ne chante bien que ce que l'on -respire. La Provence a passé tout entière dans l'âme de son poëte; -_Mireille_, c'est la transfiguration de la nature et du coeur humain en -poésie dans toute cette partie de la basse Provence comprise entre les -Alpines, Avignon, Arles, Salon et la mer de Marseille. Cette lagune est -désormais impérissable: un Homère champêtre a passé par là. Un pays est -devenu un livre; ouvrons le livre, et suivez-moi. - - -V - -Donc, il y a six jours que la poste du soir m'apporta un gros et fort -volume intitulé _Mireïo_: c'est le nom provençal de _Mireille_. Ce livre -était le tribut de souvenir que le poëte découvert par Adolphe Dumas -m'avait promis l'été dernier. J'ouvris nonchalamment le volume, je vis des -vers. J'ai l'âme peu poétique en ce moment; je lutte dans une fièvre -continuelle avec une catastrophe domestique qui, si elle s'achève, -entraînera malheureusement bien d'autres que moi. Mon devoir consciencieux -est de lutter à mort contre les iniquités, les humiliations, les calomnies, -les avanies de toute nature dont la France me déshonore et me travestit en -retour de quelques erreurs peut-être, mais d'un dévouement, corps, âme et -fortune, qui ne lui a pas manqué dans ses jours de crise, à elle. Chaque -soir je me couche en désirant que ce jour honteux soit le dernier; chaque -matin je me réveille en me disant à moi-même: Reprends coeur, bois ton -amertume; lutte encore, car, si tu faiblis un moment ou si tu quittes ta -patrie en abandonnant à tes créanciers des terres que nul n'ose acheter, ta -lâcheté perdra ceux que tu dois sauver; tu es leur otage, ne t'enfuis pas; -sois le _Régulus_ de leur salut. La France, qui te raille et qui t'outrage -aujourd'hui, t'entendra peut-être demain. Encore un jour! - -Voilà mes jours. - - -VI - -Je rejetai donc le volume sur la cheminée, et je me dis: Je n'ai pas le -coeur aux vers: à un autre temps! - -Cependant, quand l'heure du sommeil ou de l'insomnie fut venue, je pris, -par distraction, le volume sur la tablette de la cheminée, et je l'emportai -sous le bras dans ma chambre. Je le jetai sur mon lit, j'allumai ma lampe, -et, comme je n'arrive plus jamais à quelques heures de sommeil que par la -fatigue des yeux sur un livre, je rouvris le livre et je lus. - -Cette nuit-là je ne dormis pas une minute. - -Je lus les douze chants d'une haleine, comme un homme essoufflé que ses -jambes fatiguées emportent malgré lui d'une pierre milliaire à l'autre, qui -voudrait se reposer, mais qui ne peut s'asseoir. Je pourrais retourner le -vers célèbre de Dante dans l'épisode de _Françoise de Rimini_, et dire, -comme Francesca: «À ce passage nous fermâmes le livre et nous ne lûmes pas -plus avant!» Moi j'en lus jusqu'à l'aurore, je relus encore le lendemain et -les jours suivants! Et maintenant relisons, si vous voulez, une troisième -fois ensemble; je vais feuilleter page à page ce divin poëme épique du -coeur de la Chloé moderne avec vous; vous jugerez si le charme qui m'a -saisi à cette lecture vient de mon imagination ou du génie de ce jeune -Provençal. Écoutez! - -Mais d'abord sachez que tout le récit est écrit, à peu près comme les -chants du Tasse, en stances rimées de sept vers inégaux dans leur -régularité. Ces stances sonnent mélodieusement à l'oreille, comme les -grelots d'argent aux pieds des danseuses de l'Orient. Les vers varient -leurs hémistiches et leur repos pour laisser respirer le lecteur; ils se -relèvent aux derniers vers de la stance pour remettre l'oreille en route et -pour dire, comme le coursier de Job: Allons! - -Ces vers sont mâles comme le latin, femelles comme l'italien, transparents -pour le français, comme des mots de famille qui se reconnaissent à travers -quelque différence d'accent. Je pourrais vous les donner ici dans leur -belle langue originale, mais j'aime mieux vous les traduire en m'aidant de -la naïve traduction en pur français classique faite par le poëte lui-même. -Nul ne sait mieux ce qu'il a voulu dire; notre français à nous serait un -miroir terne de son oeuvre: le sien à lui est un miroir vivant. À nous -deux, nous répondrons mieux aux nécessités des deux langues. Lisons donc: -c'est moi qui parle, mais c'est lui qui chante. Ne vous étonnez pas de la -simplicité antique et presque triviale du début: il chante pour le village, -avec accompagnement de la flûte au lieu de la lyre. Arrière la trompette de -l'épopée héroïque! C'est l'épopée des villageois, c'est la muse de la -veillée qu'il invoque. - -«Je chante une fille de Provence et les amours de jeune âge à travers la -_Crau_, vers le bord de la mer, dans les grands champs de blé... Bien que -son front ne resplendît que de sa fraîcheur, bien qu'elle n'eût ni diadème -d'or, ni mantelet de soie tissé à Damas, je veux qu'elle soit élevée en -honneur comme une reine et célébrée avec amour par notre pauvre langue -dédaignée; car ce n'est que pour vous que je chante, ô pâtres des collines -de Provence, et pour vous autres, habitants rustiques de nos _mas_.» (Les -_mas_ sont les fermes isolées des plaines d'Arles et de la Crau.) - -L'invocation au Christ né parmi les pasteurs continue pendant trois -strophes; le poëte, dans une comparaison ingénieuse et simple, demande à -Dieu d'atteindre au sommet de l'olivier la branche haute où gazouillent le -mieux les chantres de l'air, la _branche des oiseaux_. Puis il décrit ainsi -le lieu de la scène, description fidèle comme si elle était reflétée dans -les eaux du Rhône qui coule sous la berge du pauvre vannier parmi les -osiers. - -«Au bord du Rhône, entre les grands peupliers et les saules touffus de la -rive, dans une pauvre cabane rongée par l'eau, un vannier demeurait avec -son fils unique; ils s'en allaient après l'hiver, de ferme en ferme, -raccommoder les corbeilles rompues et les paniers troués.» - -Le père et le fils, s'en allant ainsi de compagnie au printemps offrir leur -service de _mas_ en _mas_, voient venir un orage et s'entretiennent des -granges les plus hospitalières où ils pourraient trouver sous les meules de -paille un abri contre la pluie et la nuit. «Père, dit Vincent, c'est le nom -du fils, apprenti de son père, combien fait-on de charrues au mas des -_Micocoules_, que je vois là-bas blanchir entre les mûriers?--Six, répond -le père.--Ah! c'est donc là, reprend l'adolescent, un des plus forts -domaines de la _Crau_? - ---«Je le crois bien, continue le vannier; ne vois-tu pas leur verger -d'oliviers, entre lesquels serpentent des rubans de vignes traînantes et de -pâles amandiers? Il y a, dit-on, autant d'avenues d'oliviers dans le -domaine qu'il y a de jours dans l'année, et chacune de ces avenues compte -autant de pieds d'arbres qu'il y a d'avenues. - ---«Par ma foi! dit le fils, que d'_oliveuses_ il faut avoir dans la saison -pour cueillir tant d'olives!--Ne t'inquiète pas, répond le vieux vannier; -quand viendra la Toussaint, les filles des beaux villages de Provence qui -se louent pour la vendange des oliviers, tout en chantant sur les branches, -te rempliront jusqu'à la gorge les sacs et les _linceux_ d'olives roses et -amygdalines! - -«Et le vannier, qu'on appelait maître Ambroise, continuait de discourir -avec son enfant; et le soleil, qui sombrait derrière les collines, teignait -des plus belles couleurs les légères nuées; et les laboureurs, assis sur -leurs boeufs accouplés par le joug et tenant leurs aiguillons la pointe en -l'air, revenaient lentement pour souper; et la nuit _sombrissait_ là-bas -sur les marécages. - ---«Allons! allons! dit encore Vincent, déjà j'entrevois dans l'aire le -faîte arrondi de la meule de paille. Nous voici à l'abri; c'est là que -foisonnent les brebis.--Ah! dit le père, pour l'été elles ont le petit bois -de pins, pour l'hiver, la plaine caillouteuse. Oh! oh! tout y est, dans ce -domaine! - ---«Et toutes ces grandes touffes d'arbres qui font ombre sur les tuiles, et -cette belle fontaine qui coule en un vivier, et ces nombreuses ruches -d'abeilles que chaque automne dépouille de leur miel et de leur cire, et -qui, au renouveau du mois de mai, suspendent cent essaims aux grands -micocouliers! - ---«Et puis, en toute la terre, père, ce qui me paraît encore le plus beau, -interrompit Vincent, c'est la fille du _mas_, celle qui, s'il vous en -souvient, mon père, nous fit, l'été dernier, faire pour la maison deux -corbeilles de cueilleur d'olives et remettre deux anses à son petit -panier.» - - -VII - -Ils arrivent. La jeune fille venait de donner les feuilles de mûrier à ses -vers à soie, et, sur le seuil de la grange, elle allait, à la rosée du -soir, tordre un écheveau de fil. La fille _Mireille_ et les étrangers se -saluent dans les termes de cette simple et modeste familiarité, politesse -du coeur de ceux qui n'ont pas de temps à perdre en vains discours. Ils -demandent l'hospitalité, non du toit, mais des bords de la meule de paille, -pour passer la nuit. - -«Et avec son fils, chante le poëte, le vannier alla s'asseoir sur un -rouleau de pierre qui sert à aplanir le sillon après le labour; et ils se -mirent, sans plus de paroles, à tresser à eux deux une manne commencée, et -à tordre et à entre-croiser vigoureusement les fils flexibles arrachés de -leur faisceau dénoué de forts osiers.» - -Vincent touchait à ses seize ans. Le poëte trace rapidement en traits -proverbiaux du pays le portrait du beau villageois ambulant et son -caractère. Pendant que le poëte décrit, le soir tombe; les ouvriers -rentrent des champs; la belle _Mireille_ (la fille du _mas_) apporte, pour -faire souper au frais ses travailleurs, «sur la table de pierre, la salade -de légumes, et, du large plat chavirant sous le poids, chaque valet de la -ferme tirait déjà à pleine cuillère de buis les fèves; et le vieillard et -son fils continuaient à tresser l'osier à l'écart.» - ---«Eh bien! voyons, leur dit un peu brusquement Ramon, le riche maître du -domaine et l'heureux père de _Mireille_, allons! laissez là la corbeille. -Ne voyez-vous pas naître les étoiles? Mireille, apporte les écuelles. -Allons! à table! car vous devez être las. - ---«Eh bien! allons! dit le vannier; et ils s'avancèrent vers un bout de la -table de pierre et se coupèrent du pain. Mireille, leste et accorte, -assaisonna pour eux un plat de féverolles avec l'huile des oliviers, et -vint ensuite en courant l'avancer vers eux de sa belle main.» - -Le portrait de Mireille, tracé en courant par le poëte, en cinq ou six -traits empruntés à la nature rurale, rappelle la Sulamite, dans le cantique -amoureux de Salomon. - -«Son visage à fleur de joues avait deux fossettes; sa poitrine, qui -commençait à se soulever, était une pêche double et pas mûre encore. Gaie, -folâtre et un peu sauvage, ah! si dans un verre d'eau vous aviez vu cette -gentillesse et cette grâce reflétées, d'un trait vous l'auriez bue!» - -Quelle expression neuve, naïve et passionnée, qu'aucune langue n'avait -encore ou trouvée ou osée! - -Après le repas, les ouvriers et Mireille prient le vieux vannier de leur -chanter un des chants célèbres dans la contrée, dont il charmait autrefois -les veillées.--«Ah! répond-il, de mon temps j'étais un chanteur, c'est -vrai, mais les miroirs aujourd'hui sont brisés!» Mireille insiste.--«Belle -enfant, lui dit-il, ma voix n'est plus qu'un épi égrené, mais pour vous -complaire je chanterai.» Après avoir vidé son verre plein de vin, le -vannier chante. - - -VIII - -Que chante-t-il? Un chant militaire, une campagne navale du héros de la -Provence, le bailli de Suffren, dans l'Inde. La chanson est un véritable -poëme héroïque, écrit avec la poudre et le sang sur le pont d'un vaisseau -démâté par le canon. C'est la patrie et la gloire au point de vue du peuple -marin des côtes provençales: le poëte n'embouche pas moins bien le clairon -que la flûte. L'auditoire enthousiasmé oublie d'abreuver les six paires de -boeufs dans la rigole d'eau courante. À la fin tout le monde se retire en -répétant la cantate du vannier, autrefois matelot sur le vaisseau de -Suffren. Mireille et Vincent, le fils du chanteur, restent seuls, attardés -et jaseurs, sur le seuil de la maison. Leur conversation est une églogue de -Provence, et non de Mantoue. Tout est original dans le poëme, parce que -tout est né de la nature dans le poëte. - -«Ah! çà, Vincent, disait _Mireille_, quand tu as pris ta bourrée d'osier -sur tes épaules pour aller çà et là raccommoder les corbeilles, en dois-tu -voir, dans tes voyages, des vieux châteaux, des déserts sauvages, des -villages, des fêtes, des pèlerinages! Nous, nous ne sortons jamais de notre -pigeonnier. - ---«C'est bien vrai, Mademoiselle, dit le jeune apprenti; mais la soif -s'étanche aussi bien par l'agacement d'une groseille aux dents que par -l'eau de toute la cruche; et si, pour trouver de l'ouvrage, il faut essuyer -les injures du temps, tout de même le voyage a ses moments de plaisir, et -l'ombre sur la route fait oublier le chaud.» - -Le récit que Vincent fait de ses voyages à la jeune fille est incomparable -en grâce, en vérité, en nouveauté et cependant en poésie. Quelques notes -mal étouffées d'amour qui s'ignore commencent à tinter à son insu dans la -voix de l'enfant. Nous regrettons de tronquer ce long et délicieux -gazouillement de l'innocence et de l'amour; mais il faudrait tout copier: -le poëte a douze chants, nous n'avons qu'une heure. - -«Devant le _mas_ des Micocoules, ainsi Vincent déployait tous les replis de -sa mémoire; la rougeur montait à ses joues, et son oeil noir jetait de -douces lueurs dans la nuit. Ce qu'il disait des lèvres, il le gesticulait -avec ses bras, et sa parole coulait abondante comme une ondée soudaine sur -un regain du mois de mai. - -«Les grillons chantant dans les mottes de terre plus d'une fois se turent -comme pour écouter; souvent les rossignols, souvent l'oiseau de nuit, dans -le bois de pins, firent silence. Attentive et émue jusqu'au fond de son -âme, _Mireille_, assise sur un fagot de feuilles coupées, n'aurait pas -fermé les yeux jusqu'à la première aube du jour. - -«--Il me semble, dit-elle en se retirant à pas lents vers sa mère, que, -pour l'enfant d'un vannier, il parle merveilleusement bien! Ô mère! c'est -un plaisir d'aller dormir l'hiver, mais à présent, pour dormir, la nuit est -trop claire. Écoutons-le, écoutons encore; je passerais à l'entendre ainsi -mes veillées et ma vie.» - -Et là finit le premier chant de _Mireille_. On sent que l'amour couve dans -ces deux coeurs: on va le voir éclore au deuxième chant. - - -IX - -Que ne puis-je vous le transcrire tout entier! Les fils poétiques sont si -délicats et si indissolublement ajustés dans la trame qu'en enlever un -c'est faire écheveler la trame entière; citons-en plutôt quelques passages -au hasard, et par induction jugez de l'ensemble du chant. - - -LA CUEILLETTE DES OLIVES. - -«Chantez, chantez, _magnanarelles_ (filles qui cueillent les olives)! car -la cueillette veut et inspire les chants.--Beaux sont les vers à soie quand -ils s'endorment de leur troisième somme; les mûriers sont pleins de jeunes -filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu'un essaim de -blondes abeilles qui dérobent leur miel aux romarins des champs pierreux. - -«En défeuillant vos rameaux, chantez, chantez, _magnanarelles_! Mireille -est à la feuille un beau matin de mai; cette matinée-là, pour pendeloques, -à ses oreilles, la folâtre avait pendu deux cerises... Vincent, cette -matinée-là, passa par là de nouveau. - -«À son bonnet écarlate, comme en ont les riverains des mers latines, il -avait gentiment une plume de coq; et en foulant les sentiers il faisait -fuir les couleuvres vagabondes, et des sonores tas de pierre avec son bâton -il chassait les cailloux. - ---«Ô Vincent! lui cria Mireille du milieu des vertes allées, pourquoi -passes-tu si vite? Vincent aussitôt se retourna vers la plantation, et sur -un mûrier, perchée comme une gaie coquillade, il découvrit la fillette, et -vers elle vola joyeux. - -«Eh bien! Mireille, vient-elle bien, la feuille?--Eh! peu à peu tout rameau -se dépouille.--Voulez-vous que je vous aide?--Oui!» Pendant qu'elle riait -là haut en jetant de folâtres cris de joie, Vincent, frappant du pied le -trèfle, grimpa sur l'arbre comme un loir. «Mireille, il n'a que vous, le -vieux maître Ramon? - -«Faites les branches basses; j'atteindrai les cimes, moi, allez!» Et, de sa -main légère, celle-ci, trayant la ramée: «Cela garde d'ennui de travailler -(avec) un peu de compagnie! Seule, il vous vient un nonchaloir!» dit-elle. -«Moi de même; ce qui m'irrite, répondit le gars, c'est justement cela. - -«Quand nous sommes là-bas, dans notre hutte, où nous n'entendons que le -bruissement du Rhône impétueux qui mange les graviers, oh! parfois, quelles -heures d'ennui! Pas autant l'été; car, d'habitude, nous faisons nos courses -l'été, avec mon père, de métairie en métairie. - -«Mais quand le petit houx devient rouge (de baies), que les journées se -font hivernales et longues les veillées, autour de la braise à demi -éteinte, pendant qu'au loquet siffle ou miaule quelque lutin, sans lumière -et sans grandes paroles, il faut attendre le sommeil, moi tout seul avec -lui!... - ---«La jeune fille lui dit vivement: Mais la mère, où demeure-t-elle -donc?--Elle est morte!... Le garçon se tut un petit moment, puis reprit: -Quand Vincenette était avec nous, et que, toute jeune, elle gardait encore -la cabane, pour lors c'était un plaisir!--Mais quoi? Vincent, - -«Tu as une soeur?--Elle est servante du côté de Beaucaire, répond-il. Elle -n'est pas laide non plus, poursuit-il, ma soeur, mais combien êtes-vous -plus belle encore!» À ce mot Mireille laissa échapper la branche à moitié -cueillie. «Oh! dit-elle à Vincent... - -«Chantez, chantez, magnanarelles! Il est beau le feuillage des mûriers; -beaux sont les vers à soie quand ils s'endorment de leur troisième sommeil! -Les mûriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend gaies et -rieuses, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel -dans les champs pierreux.» - - -X - -Ici Vincent, dans des stances timides et indirectes, compare la beauté de -sa soeur à celle de Mireille, et, à chaque compliment qui l'étonne et la -flatte, laissant de nouveau échapper la branche de l'olivier: «Oh! -voyez-vous ce Vincent!» dit en rougissant Mireille. - -Et cependant le jour grandissait, et le soleil que les jeunes filles -avaient devancé faisait fumer les brumes du matin sur les roches nues des -Alpines. «Oh! nous n'avons rien fait! Quelle honte! dit Mireille en -regardant les mûriers encore touffus de feuilles. Cet enfant dit qu'il est -monté pour m'aider, et tout son travail ensuite est de me faire rire. - ---«Eh bien! à qui cueillera plus vite, Mademoiselle. Nous allons le voir.» -Et vite, de deux mains passionnées, ardentes à l'ouvrage, ils tordent les -branches, ils descendent les grands et petits rameaux. Plus de paroles, -plus de repos (brebis qui bêle perd sa dentée d'herbe); le mûrier qui les -porte est à l'instant dépouillé tout nu! - -Ils reprirent cependant bientôt haleine. (Dieu que la jeunesse est une -belle chose!) En foulant ensemble la feuille dans le même sac, une fois il -arriva que les jolis doigts effilés de la jeune _magnanarelle_ se -rencontrèrent par hasard emmêlés avec des doigts brûlants, les doigts de -Vincent. - -«Elle et lui tressaillirent; leurs joues se colorèrent de la fleur -vermeille d'amour, et tous deux à la fois, d'un feu inconnu, sentirent -l'étincelle ardente s'échapper; mais, comme celle-ci avec effroi retirait -sa main de la feuille, lui par le trouble encore tout ému: - ---«Qu'avez-vous? dit-il; une guêpe cachée vous aurait-elle piquée?--Je ne -sais, répondit-elle à voix basse et en baissant le front. Et sans plus en -dire chacun se met à cueillir de nouveau quelque brindille; pourtant, avec -des yeux malins en dessous, ils s'épiaient à qui rirait le -premier..........» - -Mais lisez tout entier le passage qui suit cette rencontre involontaire des -deux mains dans les feuilles. Le voilà: - - -XI - -«Leur poitrine battait!... La feuille tomba, puis de nouveau, comme pluie; -et puis, venu l'instant où ils la mettaient au sac, la main blanche et la -main brune, soit à dessein ou par bonheur, toujours venaient l'une vers -l'autre, mêmement qu'au travail ils prenaient grande joie. - -«Chantez, chantez, magnanarelles, en défeuillant vos rameaux!... Vois! -vois! tout à coup Mireille crie, Vois!--Qu'est-ce?» Le doigt sur la bouche, -vive comme une locustelle sur un cep, vis-à-vis de la branche où elle -juche, elle indiquait du bras... «Un nid... que nous allons voir! - ---«Attends!...» Et, retenant son souffle haletant, tel qu'un passereau le -long des tuiles, Vincent, de branche en branche, a bondi vers le nid. Au -fond d'un trou qui, naturellement, entre la dure écorce, s'était formé, par -l'ouverture les petits se voyaient, déjà pourvus de plumes et remuant. - -«Mais Vincent, qui, à la branche tortue, vient de nouer ses jambes -vigoureuses, suspendu d'une main, dans le tronc caverneux fouille de -l'autre main. Un peu plus élevée, Mireille alors, la flamme aux joues: -Qu'est-ce? demande-t-elle avec prudence. «Des pimparrins!» De belles -mésanges bleues! - -Mireille éclata de rire. «Écoute, dit-elle, ne l'as-tu jamais ouï dire? -Lorsqu'on trouve à deux un nid au faîte d'un mûrier ou de tout arbre -pareil, l'année ne passe pas qu'ensemble la sainte Église ne vous unisse... -Proverbe, dit mon père, est toujours véridique. - -«Oui, réplique Vincent; mais il faut ajouter que cet espoir ne peut se -fondre si, avant d'être en cage, s'échappent les petits.--Jésus, mon Dieu! -prends garde! cria la jeune fille, et, sans retard, serre-les avec soin, -car cela nous regarde!» Ma foi! répond ainsi le jouvenceau, - -«Le meilleur endroit pour les serrer serait peut-être votre -corsage...--Tiens! oui, donne! c'est vrai!...» Le garçon aussitôt plonge sa -main dans la cavité de l'arbre; et sa main, qui retourne pleine, en tire -quatre du creux. «Bon Dieu! dit Mireille en tendant la main, oh! -combien?... - ---«La gentille nichée! Tiens! tiens! pauvres petits, un bon baiser!» Et, -folle de plaisir, de mille doux baisers elle les dévore et les caresse. -Puis avec amour doucement les coule sous son corsage qui enfle.--«Tiens! -tiens! tends la main derechef,» cria Vincent. - ---«Oh! les jolis petits! Leurs têtes bleues ont de petits yeux fins comme -des aiguilles!» Et vite encore dans la blanche et lisse prison elle cache -trois mésanges; et chaudement, dans le sein de la jeune fille, la petite -couvée, qui se blottit, croit qu'on l'a remise au fond de son nid. - ---«Mais tout de bon, Vincent, y en a-t-il encore?--Oui! sainte Vierge! -Vois! tout à l'heure je dirai que tu as la main fée!--Eh! bonne fille que -vous êtes! les mésanges, quand vient la Saint-Georges, elles font dix, -douze oeufs et même quatorze, maintes fois!... Mais tiens! tiens! tends la -main, les derniers éclos! Et vous, beau creux, adieu!» - - -XII - -À peine le jeune homme se décroche, à peine celle-ci arrange les oiseaux -bien délicatement dans son fichu fleuri... Aie! aie! aie! d'une voix -chatouilleuse fait soudain la pauvrette. Et, pudique, sur la poitrine elle -se presse les deux mains. Aie! aie! aie! je vais mourir!» - -«Ho! pleurait-elle, ils m'égratignent! Aie! m'égratignent et me piquent! -Cours vite, Vincent, vite!...» C'est que, depuis un moment, vous le -dirai-je? dans la cachette grand et vif était l'émoi. Depuis un moment, -dans la bande ailée avaient, les derniers éclos, mis le bouleversement. - -«Et, dans l'étroit vallon, la folâtre multitude, qui ne peut librement se -caser, se démenant des griffes et des ailes, faisait, dans les ondulations, -culbutes sans pareilles: faisait, le long des talus, mille belles roulades. - -«Aie! aie! viens les recevoir! vole!» lui soupirait-elle. Et, comme le -pampre que le vent fait frissonner, comme une génisse qui se sent piquée -par les frelons, ainsi gémit, bondit et se ploie l'adolescente des -Micocoules.... Lui pourtant a volé vers elle... Chantez en défeuillant; - -«En défeuillant vos rameaux, chantez, _magnanarelles_! Sur la branche où -Mireille pleure, lui pourtant a volé. «Vous le craignez donc bien le -chatouillement? lui dit-il de sa bouche amie. Eh! comme moi, dans les -orties, si, nu pieds, maintes fois il vous fallait vaguer! - -«Comment feriez-vous?» Et, pour déposer les oisillons qu'elle a dans son -corsage, il lui offre en riant son bonnet de marin. Déjà Mireille, sous -l'étoffe que la nichée rendait bouffante, envoie la main, et dans la -_coiffe_ déjà, une à une, rapporte les mésanges. - -«Déjà, le front baissé, pauvrette! et détournée un peu de côté, déjà le -sourire se mêlait à ses larmes; semblablement à la rosée qui, le matin, des -liserons mouille les clochettes lourdes, et roule en perles, et s'évapore -aux premières clartés... - -«Et sous eux voilà que la branche tout à coup éclate et se rompt!... Au cou -du vannier la jeune fille effrayée, avec un cri perçant, se précipite et -enlace ses bras; et du grand arbre qui se déchire, en une rapide virevolte, -ils tombent, serrés comme deux jumeaux sur la souple ivraie... - -«Frais zéphirs (vent), largue et (vent) grec, qui des bois remuez le dais, -sur le jeune couple que votre murmure un petit moment mollisse et se -taise! Folles brises, respirez doucement! Donnez le temps que l'on rêve, le -temps qu'à tout le moins ils rêvent le bonheur! - -«Toi qui gazouilles dans ton lit, va lentement, va lentement, petit -ruisseau parmi tes galets sonores; ne fais pas tant de bruit, car leurs -deux âmes sont dans le même rayon de feu, parties comme une ruche qui -essaime... Laissez-les se perdre dans les airs pleins d'étoiles! - -«Mais elle, au bout d'un instant, se délivra du danger. Moins pâles sont -les fleurs du cognassier. Puis ils s'assirent sur le talus, l'un près de -l'autre se mirent, un petit moment se regardèrent, et voici comment parla -le jeune homme aux paniers: - - -XIII - -«Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille!... Ô honte de l'allée! arbre -du diable! arbre funeste qu'on a planté un vendredi! que le marasme -s'empare de toi! que l'artison te dévore, et que ton maître te prenne en -horreur!--Mais elle, avec un tremblement qu'elle ne peut arrêter: - -«Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni! Mais, telle qu'un enfant -dans ses langes qui parfois pleure et ne sait pourquoi, j'ai quelque chose, -dit-elle, qui me tourmente; cela m'ôte le voir et l'ouïr; mon coeur en -bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut rester calme.» - -«Peut-être, dit le vannier, est-ce la peur que votre mère ne vous gronde -pour avoir mis trop de temps à la _feuille_? Comme moi, quand je m'en -venais à l'heure indue, déchiré, barbouillé comme un Maure, pour être allé -chercher des mûres.--Oh! non, dit Mireille; autre peine me tient.» - -Mireille, enfin, après un naïf interrogatoire, finit par avouer à Vincent -qu'elle l'aime! «Oh! dit l'humble enfant du vannier, ne vous jouez pas -ainsi de moi, Mademoiselle! Vous la reine des Micocoules! moi le fils -vagabond du vannier!» - -L'aveu n'est pas moins involontaire et pas moins franc sur les deux -bouches. «Eh bien! je le dirai une fois aussi, Mireille, je t'aime! - -«Je t'aime tellement que si tu disais: Je veux une étoile, il n'est ni -traversée de mers, ni forêts, ni torrents en fureur, ni bourreau, ni feu, -ni fer qui m'arrêtent. Au sommet des pics des montagnes, là où la terre -touche le ciel, j'irais la cueillir, et dimanche tu l'aurais pendue à ton -cou. - -«Mais, ô la plus belle de toutes! plus j'y pense, plus, hélas! je sens que -je me fais illusion. J'ai vu une fois un figuier dans mon chemin, cramponné -à la roche nue, contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hélas! qu'à peine -aux lézards gris il donnait autant d'ombre qu'une touffe de jasmin. Jusqu'à -ses racines une seule fois par an vient clapoter l'onde d'une source -voisine, et l'arbuste avide se penche pour boire autant qu'il peut au flot -abondant qui monte à ses pieds pour le désaltérer. Cela lui suffit toute -une année pour vivre. Cela s'applique à moi, ô Mireille! aussi juste que la -pierre à la bague! - -«Car je suis le figuier, Mireille, toi la fontaine!...» - -L'entretien s'attendrit entre les deux enfants; au moment où il va -s'exalter jusqu'au délire, on entend la voix grondeuse d'une vieille -femme. «Les vers à soie, à midi, n'auront donc point de feuilles à manger?» -dit-elle. - -«Au sommet touffu d'un pin tout retentissant d'un joyeux tumulte d'oiseaux, -une volée de passereaux qui s'abat remplit quelquefois l'air d'un gai -ramage à l'heure où fraîchit le soir; mais si tout à coup d'un glaneur qui -les guette la pierre lancée tombe sur la cime de l'arbre, de toute part, -effarouchés dans leurs ébats, la volée s'enfuit dans le bois.» - -Ainsi, troublé dans son bonheur, le couple innocent s'enfuit dans la lande, -elle vers la maison, son faisceau de feuilles sur la tête, lui immobile, la -regardant de loin courir dans le blé. - -Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles à laquelle on -ne peut rien comparer que les gémissements les plus chastes du Cantique des -Cantiques. Il y respire une pureté d'images, une verve de bonheur, une -jeunesse de coeur et de génie qui ne peuvent avoir été écrites que par un -poëte de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le coeur y bondit dans -la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mûriers de la Crau -ou sous les châtaigniers de Sicile. Ô poésie d'un vrai poëte! tu es le -rajeunissement éternel des imaginations, la Jouvence du coeur. - - -XIV - -Le troisième chant s'ouvre par une description à la fois biblique, -homérique et virgilienne d'une assemblée de matrones arlésiennes dans une -magnanerie, occupées, tout en jasant, à faire monter les vers à soie -réveillés sur les brindilles de mûriers pour y filer leurs berceaux -transparents. - -Mireille va et vient dans la foule, semblable à la jeune âme de la maison -et de la saison. Elle rougit de quelques propos de jeunes filles, ses -compagnes, qui parlent de leurs fiancés sans se douter qu'elle a choisi le -sien; elle va cacher sa rougeur subite à la cave sous prétexte d'aller -chercher la flasque de vin des Micocoules. Les jeunes filles, animées par -la goutte de vin, jasent comme des colombes roucoulent; une, entre autres, -en supposant par badinage qu'elle a épousé un fils de roi de la contrée, -fait, en contemplant son pays du haut de sa tour, une géographie splendide -de la belle Provence. Écoutez: - -«Je verrais, disait-elle, mon gai royaume de Provence, tel qu'un clos -d'orangers, devant moi s'épanouir, avec sa mer bleue mollement étendue sous -ses collines et ses plaines, et les grandes barques pavoisées cinglant à -pleine voile au pied du château d'If. - -«Et le mont Ventoux que laboure la foudre, le Ventoux, qui, vénérable, -élève sur les montagnes blotties au-dessous de lui sa blanche tête -jusqu'aux astres, tel qu'un grand et vieux chef de pasteurs qui, entre les -hêtres et les pins sauvages, accoté de son bâton, contemple son troupeau. - -«Et le Rhône, où tant de cités, pour boire, viennent à la file, en riant et -chantant, plonger leurs lèvres tout le long; le Rhône, si fier dans ses -bords, et qui, dès qu'il arrive à Avignon, consent pourtant à s'infléchir -pour venir saluer Notre-Dame des Doms. - -«Et la Durance, cette chèvre ardente à la course, farouche, vorace, qui -ronge en passant et cades et argousiers; la Durance, cette fille -sémillante qui vient du puits avec sa cruche, et qui répand son onde en -jouant avec les gars qu'elle trouve par la route, etc.» - - -XV - -L'une des compagnes de Mireille découvre que la jeune fille des Micocoules -a causé en secret avec Vincent, l'enfant aux pieds nus; on raille Mireille. -Une matrone prend sa défense et raconte, pour les faire taire, aux -médisantes une légende provençale qui fait rentrer la raillerie dans leurs -bouches. Lisez cela. - -«Il était un vieux pâtre, dit-elle; il avait passé toute sa vie seul et -sauvage dans l'âpre _Lubéron_, gardant son troupeau. Enfin, sentant son -corps de fer ployer vers le cimetière, il voulut, comme c'était son devoir, -se confesser à l'ermite de Saint-Eucher.» - -Il avait tout oublié dans son isolement, depuis ses premières Pâques -jusqu'à ses prières. De sa cabane il monta donc à l'ermitage, et, devant -l'ermite, il s'agenouilla, courbant le front à terre. - -«De quoi vous accusez-vous, mon frère?» dit le chapelain. «Hélas! répondit -le vieillard, voici ce dont je m'accuse: Une fois, dans mon troupeau, une -bergeronnette, qui est un oiseau ami des bergers, voletait... Par malheur -je tuai avec un caillou la pauvre hoche-queue!» - -«S'il ne le fait à dessein cet homme doit être idiot, pensa l'ermite... Et -aussitôt, brisant la confession»: Allez suspendre à cette perche, lui -dit-il en étudiant son visage, votre manteau; car je vais maintenant, mon -frère, vous donner la sainte absolution.» - -«La perche que le prêtre, afin de l'éprouver, lui montrait, était un rayon -de soleil qui tombait obliquement dans la chapelle. De son manteau le bon -vieux pâtre se décharge, et, crédule, en l'air le jette... Et le manteau -resta suspendu au rayon éclatant.» - ---«Homme de Dieu! s'écria l'ermite... Et aussitôt de se précipiter aux -genoux du saint pâtre, en pleurant à _chaudes larmes_. Moi! se peut-il que -je vous absolve? Ah! que l'eau pleuve de mes yeux! et sur moi que votre -main s'étende, car c'est vous qui êtes un grand saint, et moi le pécheur.» - -Et cela vous fait voir, jeune langue, qu'il ne faut jamais se moquer de -l'habit. Comme un grain de raisin (je l'ai vu), notre jeune maîtresse est -devenue vermeille dès que le nom de Vincent a été prononcé. Voyons, belle -enfant, là est quelque mystère.--«Je veux, dit Mireille, me cacher en un -couvent de nonnes à la fleur de mes ans plutôt que de me laisser unir à un -époux.» On rit, on se moque de son serment. Cela amène la belle Nore à -chanter la ballade provençale de _Magali_. - -Et telles, comme, quand une cigale grince dans un sillon son chant d'été, -toutes les autres cigales en choeur reprennent son même chant, telles les -jeunes filles en choeur répétaient toutes ensemble le refrain de la ballade -de Nore. - -Voici la ballade: - - -XVI - -«Ô Magali, ma tant aimée, mets la tête à la fenêtre; écoute un peu cette -sérénade de violon et de tambourin! Le ciel est là-haut, plein d'étoiles; -le vent tombe, mais les étoiles en te voyant pâliront.» - ---«Pas plus que du murmure des branches de ton aubade je me soucie. Mais je -m'en vais dans la mer blonde me faire anguille de rocher.» - -«Ô Magali, si tu te fais le poisson de l'onde, moi, pêcheur je me ferai; je -te pêcherai.» - ---«Oh! mais si tu te fais pêcheur, quand tu jetteras tes filets je me ferai -l'oiseau qui vole, je m'envolerai dans les landes.» - -«Ô Magali, si tu te fais l'oiseau de l'air, je me ferai, moi, le chasseur; -je te chasserai.» - ---«Aux perdreaux, aux becs-fins, si tu viens tendre tes lacets, je me -ferai, moi, l'herbe fleurie, et me cacherai dans les prés vastes.» - -«Ô Magali, si tu te fais la marguerite, je me ferai, moi, l'eau limpide; je -t'arroserai.» - ---«Si tu te fais l'onde limpide, je me ferai, moi, le grand nuage, et -promptement m'en irai ainsi en Amérique, là-bas, bien loin!» - -«Ô Magali, si tu t'en vas aux lointaines Indes, je me ferai, moi, le vent -de mer; je te porterai.» - ---«Si tu te fais le vent marin, je fuirai d'un autre côté; je me ferai -l'ardeur du grand soleil qui fond la glace.» - -«Ô Magali, si tu te fais l'ardeur du soleil, je me ferai, moi, le vert -lézard, et te boirai.» - ---«Si tu te fais la salamandre qui se cache sous le hallier, je serai, moi, -la lune pleine, qui éclaire les sorciers la nuit.» - ---«Ô Magali, si tu te fais lune sereine, je me ferai, moi, belle brume; je -t'envelopperai.» - ---«Mais si la belle brume m'enveloppe, pour cela tu ne me tiendras pas; -moi, belle rose virginale, je m'épanouirai dans le buisson.» - -«Ô Magali, si tu le fais la rose belle, je me ferai, moi, le papillon; je -m'enivrerai de toi.» - ---«Va, poursuivant, cours, cours! jamais, jamais tu ne m'atteindras. Moi, -de l'écorce d'un grand chêne je me vêtirai dans la forêt sombre.» - -«Ô Magali, si tu te fais l'arbre des mornes, je me ferai, moi, la touffe de -lierre; je t'embrasserai.» - ---«Si tu veux me prendre à bras le corps, tu ne saisiras qu'un vieux -chêne... je me ferai blanche nonnette du monastère du grand saint Blaise.» - -«Ô Magali, si tu te fais nonnette blanche, moi, prêtre, je te confesserai -et je t'entendrai.» - -«Là les femmes tressaillirent, les cocons roux tombèrent des mains, et -elles criaient à Nore: Oh! dis ensuite ce que fit, étant nonnain, Magali, -qui déjà, pauvrette, s'est faite chêne et fleur aussi, lune, soleil et -nuage, herbe, oiseau et poisson.» - -«De la chanson, reprit Nore, je vais vous chanter ce qui reste. Nous en -étions, s'il m'en souvient, à l'endroit où elle dit que dans le cloître -elle va se jeter, et où l'ardent chasseur répond qu'il y entrera comme -confesseur.... Mais de nouveau voyez l'obstacle qu'elle oppose.» - ---«Si du couvent tu passes les portes, tu trouveras toutes les nonnes -autour de moi errantes, car en suaire tu me verras.» - -«Ô Magali, si tu te fais la pauvre morte, adoncques je me ferai la terre; -là je t'aurai.» - ---«Maintenant je commence enfin à croire que tu ne me parles pas en riant. -Voilà mon annelet de verre pour souvenir, beau jouvenceau.» - -«Ô Magali, tu me fais du bien!... Mais, dès qu'elles t'ont vue, ô Magali, -vois les étoiles, comme elles ont pâli!» - - -XVII - -«Nore se tait; nul ne disait mot. Tellement bien Nore chantait que les -autres, en même temps, d'un penchement de front l'accompagnaient, -sympathiques, comme les touffes de souchet qui, pendantes et dociles, se -laissent aller ensemble au courant d'une fontaine.» - -Et vous, lecteur, que dites-vous de ce chant de Nore? Y a-t-il dans les -ballades de Schiller ou de Goethe une parabole d'amour comparable par sa -candeur et sa gaieté tendre à cette parabole villageoise du berger et du -poëte de Maillane? Cette ballade finit le troisième chant; elle vous laisse -dans le coeur et dans l'oreille un écho de musette prolongé à travers les -myrtes de la Calabre. Et vous êtes tout surpris, avec le sourire sur les -lèvres, de trouver une larme sur votre main. Chantons-nous ainsi dans nos -villes? - - -XVIII - -Les demandes de la main de Mireille à son père par ses prétendants -remplissent le quatrième chant. C'est la situation de Pénélope transportée -du palais au village, c'est Ithaque au mas des Micocoules. Mais, si la -situation est analogue, les détails sont tous originaux; la nature forme -des ressemblances, jamais de copies. - -«Quand vient la saison, dit le poëte, où les violettes éclosent par touffes -dans les vertes pelouses, les couples amoureux ne manquent pas pour aller -les cueillir à l'ombre; quand vient le temps où la mer agitée apaise sa -fière poitrine et respire lentement de toutes ses mamelles, les prames et -les barques ne manquent pas pour aller sur l'aile des rames s'éparpiller -sur la mer tranquille; quand vient le temps où l'essaim des jeunes vierges -fleurit parmi les femmes, les poursuivants ne manquent ni dans la Crau, ni -dans les manoirs des châtelains, ni au mas des Micocoules. Il en vint -trois: un gardien de cavales, un pasteur de génisses, un berger de brebis, -tous les trois jeunes et beaux.» - -Le cortége d'ânes, de boucs, de béliers, de chèvres, de chevrettes et de -petits chevreaux, descendant des montagnes du Dauphiné dans la Crau aux -sons des clochettes appendues au cou des béliers conducteurs et suivi du -pâtre enveloppé de son lourd manteau, est une de ces scènes calquées sur -les flancs des montagnes, aux rayons d'un soleil d'automne. Le pasteur, -environné de ses chiens blancs et énormes, passe avec orgueil cette revue -de ses richesses au défilé des monts dans la plaine. - -Alari, ce riche possesseur des troupeaux ambulants, aborde Mireille sur le -seuil du _mas_, sous prétexte de lui demander le chemin, mais, en réalité, -pour sonder son coeur. Il lui fait présent d'une coupe taillée dans le -buis, ciselée de ses mains pendant les longs loisirs solitaires du -pâturage. Le bouclier d'Achille, dans l'_Iliade_, n'est pas mieux décrit -que cette coupe avec ses bas-reliefs sculptés au couteau. Mireille admire, -raille, refuse, et s'enfuit. - - -XIX - -Un gardien des cavales de la Crau, présomptueux et superbe, est refusé de -même. Pourtant les mille cavales sauvages qu'il possède sont peintes par le -poëte avec des couleurs de Salvator Rosa. «Elles flairent le vent et se -souviennent, après dix ans d'esclavage, de l'exhalation salée et enivrante -de la mer, échappées sans doute de l'attelage de Neptune, leur premier -ancêtre, semblent encore teintes d'écume, et, quand la mer souffle et -s'assombrit, quand les vaisseaux rompent leurs câbles, les étalons de la -Camargue hennissent de joie; ils font claquer, comme une mèche de fouet, -leur longue queue traînante; ils creusent le sol avec leur sabot, ils -sentent pénétrer dans leur chair le trident du dieu terrible qui fait -bondir les flots.» - -Le maître de ces escadrons de cavales demande Mireille à son père. Raymond -l'agrée, fait venir Mireille; mais Mireille demande du temps, pleure et se -sauve. «Père, dit le cavalier, il suffit; je retire ma demande, car un -gardien des cavales de la Camargue connaît la piqûre du cousin!» «Il a -deviné que le coeur de l'enfant n'est plus à elle. Triste et résigné, il -reprend au repas le sentier pierreux du désert.» - - -XX - -Un troisième, féroce gardeur de taureaux et de vaches, arrive avec la -confiance de sa richesse et la dureté de son métier. - -«Combien de fois, dit le poëte, n'avait-il pas, dans les _ferrades_ (jour -de l'année où l'on marque les animaux sauvages dans la Camargue), combien -de fois n'avait-il pas renversé à terre ses taureaux par leurs cornes? -Combien de fois, rude sevreur des veaux, ne les avait-il pas sevrés, et sur -le dos de la mère irritée rompu des brassées de gourdins, jusqu'à ce -qu'elle fuie la grêle des coups, hurlante et retournant la tête vers son -nourrisson entre les jeunes pins?» - -Où avez-vous vu dans les épopées pastorales, depuis les tentes de Jacob, de -pareilles images? - -Un magnifique combat de taureaux dans la plaine d'Arles diversifie le -poëme. Le toucheur de boeufs triomphe, mais, jeté en l'air par les cornes -de l'animal, il reste marqué d'une cicatrice au front. Les couronnes qu'il -a reçues des filles d'Arles lui donnent la certitude d'honorer Mireille en -la demandant pour épouse. - -Monté sur la jument blanche, il vient, plein de confiance, au mas des -Micocoules; il rencontre Mireille lavant, comme Nausicaa, à la fontaine. -«Dieu! qu'elle était belle, trempant dans l'argent de l'écoulement de la -source ses pieds au gué!» - -Le dialogue entre le fier toucheur de boeufs et la jeune laveuse est à lui -seul une idylle accomplie; combien nous regrettons de ne pas le reproduire -en entier! Enfin l'amoureux propose à Mireille de le suivre au pays de la -Camargue, où l'on entend la mer à travers les rameaux sonores des pins. -«Ils sont trop loin, vos pins, répond-elle.--Prêtres et filles, réplique le -bouvier, ne peuvent savoir jamais la patrie où ils iront manger leur pain -un jour.» Il me suffit de le manger avec celui que j'aime. Je ne demande -rien de plus pour me sevrer de mon nid.--Belle, alors, dit le bouvier, -donnez-moi votre amour! - -«Je vous le donnerai, jeune homme, réplique Mireille; mais, avant, ces -orties porteront des grappes de raisins vermeils, votre bâton à trident de -fer fleurira, ces collines de rocher s'amolliront comme de la cire, et l'on -ira par mer au village des Beaux sur la roche au milieu des terres!» - - -XXI - -Humilié et irrité de ce refus, le bouvier remonte sur sa jument blanche et -s'éloigne en ruminant sa vengeance. - -Il rencontre malheureusement le pauvre fils du vannier, Vincent. «Droit -comme un roseau de la Durance, Vincent cheminait seul vers le mas des -Micocoules; son visage éblouissait de bonheur, de paix et d'amour, en -rêvant aux douces paroles que Mireille lui avait dites un matin parmi les -mûriers. La brise molle de la mer lointaine s'engouffrait dans sa chemise -enflée sur sa poitrine; il marchait dans les galets pieds nus, léger et gai -comme un lézard.» - -Il venait aussi de temps en temps aux Micocoules, faisait, en imitant le -chant d'un oiseau, le signal de son arrivée à son amante. Le récit de leurs -douces entrevues et de leurs chastes entretiens à travers le buisson, au -clair de la lune, dépasse en naïveté et en fraîcheur tout ce que vous avez -lu de Daphnis et de Chloé auprès de la fontaine. Longus est licencieux, -Mistral est virginal dans son amour. Du paganisme au christianisme se -mesure la distance entre les deux poëmes. - - -XXII - -Le toucheur de boeufs soupçonne Vincent d'être la cause cachée de l'affront -de Mireille; il insulte grossièrement le beau vannier. Le combat remplit le -cinquième chant. Vincent est laissé inanimé sur le sol. La vengeance -divine, sous la forme d'une croyance populaire du pays, s'attache au -meurtrier: il se noie dans le Rhône en traversant le fleuve avec son cheval -pour repasser dans la Camargue. Les ballades allemandes n'ont rien de plus -fantastique et de plus lugubre que ce passage du Rhône pendant une nuit -d'orage. Ce sont des stances de _Lenora_. Ce poëte du Midi a, quand il -veut, les cordes surnaturelles et frissonnantes du Nord. - -Au sixième chant, Vincent inanimé est rencontré par trois garçons de ferme, -qui le portent au mas des Micocoules. - -«Oh! quel spectacle! Abandonné dans le désert des champs avec les étoiles -pour compagnes, là le pauvre adolescent avait passé la nuit, et l'aube -humide et claire, en frappant sur ses paupières, lui avait rouvert les yeux -et ranimé la vie dans ses veines froides.» - -Ici le poëte, pour peindre le déchirement de coeur de Mireille à l'aspect -de son amoureux baigné de sang, invoque toute la pléiade fraternelle des -Provençaux vivants, «Romanille le premier, Aubanel, Anselme, et toi, Ravan, -qui confonds ton humble chanson avec celle des grillons bruns qui examinent -ton hoyau quand il fend la glèbe; et toi aussi, Adolphe Dumas, qui trempes -ta noble lyre dans l'écume de notre Durance débordée!» - -Les chants d'Herminie et de Clorinde, dans la _Jérusalem délivrée_, n'ont -pas de scènes plus pathétiques que ce retour du pauvre vannier entre les -bras de sa fiancée en larmes. Par respect pour le père de Mireille et pour -la réputation de la jeune fille, Vincent ne veut pas avouer la cause de sa -blessure; il l'attribue à un coup de son outil à lame acérée, qui, en -coupant un fagot d'osier, est venue percer la poitrine. Mireille elle-même -ne soupçonne pas le pieux mensonge. - -Ici la scène amoureuse devient une scène des traditions superstitieuses du -peuple de Provence. On porte l'infortuné vannier à la grotte des Fées, dans -le vallon d'enfer, pour qu'il soit guéri par les sorcières. Les poëtes du -pays s'extasient, selon nous, outre mesure sur ces légendes superstitieuses -de Provence et sur les sorcelleries de la grotte des Fées. Quant à nous, -nous déchirerions ce chant tout entier sans rien regretter dans le poëme. -Les vers sont beaux et pittoresques, mais toutes ces fantasmagories sont -refroidissantes pour le sentiment, fussent-elles dans Shakspeare ou dans -Goethe: les fantômes n'ont pas de coeur. Mistral gagnerait à les supprimer. -Il n'y a pas de sortilége qui vaille une touchante réalité. - - -XXIII - -Au septième chant Vincent est guéri: il travaille tout pensif à côté de -son vieux père, sur la porte de leur cabane, au bord du Rhône. Il avouait -son amour timide au vieillard, qui refusait de croire à tant d'audace: -«Pendant que le vent de mer, courbeur puissant des peupliers, hurlait sur -leurs têtes au-dessus de la voix du jeune homme; - -«Le Rhône, irrité par le vent, faisait, comme un troupeau de vaches, courir -ses vagues troublées à la mer; mais ici, entre les cépées d'osier qui -faisaient abri et ombrage, une mare d'eau azurée, loin des ondes, mollement -venait s'alentir. - -«Des bièvres, le long de la grève, rongeaient de la saulaie l'écorce amère; -là-bas, à travers le cristal du calme continuel, vous apercevez les brunes -loutres, errantes dans les profondeurs bleues, à la pêche des beaux -poissons argentés. - -«Au long balancement du vent berceur, le long de cette rive, les pendulines -avaient suspendu leurs nids, et leurs petits nids blancs, tissus comme une -molle robe, avec l'ouate qu'aux peupliers blancs l'oiseau, lorsqu'ils sont -en fleur, dérobe, s'agitaient aux rameaux d'aune et aux roseaux. - -«Rousse comme une tortillade, une alerte jeune fille d'un large filet -étendait les plis, trempés d'eau, sur un figuier. Les animaux de la rivière -et les pendulines des oseraies n'avaient pas plus peur d'elle que des joncs -tremblants. - -«C'était Vincenette, soeur de Vincent, qui, cette jeune fille, revenait du -pays d'Arles à la hutte de son père. - -«Pauvrette! c'était la fille de maître Ambroise, Vincenette. Ses oreilles, -personne encore ne les lui avait percées; elle avait des yeux bleus comme -des prunes de buisson et le sein à peine enflé; épineuse fleur de câpre que -le Rhône amoureux aimait à éclabousser. - -«Avec sa barbe blanche et rude qui lui tombait jusqu'aux hanches, maître -Ambroise à son fils répondit: «Écervelé, assurément tu dois l'être, car tu -n'es plus maître de ta bouche!--Pour que l'âne se délicote, père, il faut -que le pré soit rudement beau! - -«Mais à quoi bon tant de paroles? Vous savez comme elle est! Si elle était -à Arles, les filles de son âge se cacheraient en pleurant, car après elle -on a brisé le moule!... Que répondrez-vous à votre fils quand vous saurez -qu'elle m'a dit: _Je te veux!_» - ---«Richesse et pauvreté, insensé, te répondront.» - -Le père, supplié d'aller demander Mireille à sa famille, combat cette -pensée comme un ridicule orgueil. «Les cinq doigts de la main, dit-il, mon -enfant, ne sont pas tous égaux. Le maître t'a fait lézard gris; tiens-toi à -ta place dans ta crevasse nue, bois ton rayon de soleil et rends grâce!» - - -XXIV - -Rien n'y fait. Vincent insiste tellement que le père part pour aller sonder -le coeur du père de Mireille. Il arrive un beau soir de moisson au domaine -des Micocoules. Il y a ici un demi-chant descriptif de la moisson, cette -bénédiction de l'homme des champs, cette fructification de la terre par la -charrue, qu'il faudrait copier en lettres d'or comme un catéchisme des -chaumières. Nous renonçons à l'abréger; chaque trait contribue au tableau; -c'est un tissu d'images dont on ne peut arracher un brin sans dégrader -l'oeuvre. - -«Et les six mules, belles et luisantes, suivaient, sans détourner ni -s'arrêter, le sillon; elles semblaient, en tirant, comprendre elles-mêmes -pourquoi il faut labourer la terre sans marcher trop lentement et sans -courir, vers le sol baissant le museau, patientes, attentives à l'ouvrage, -et le cou tendu comme un arc!» - -Ce demi-chant est rempli de stances semblables sur tous les phénomènes de -la culture, de la lune, des saisons; ce sont les Géorgiques de la France -méridionale, mais les Géorgiques animées par la joie de l'amour et de la -récolte, les Géorgiques passionnées au lieu des Géorgiques purement -descriptives du Virgile de Mantoue. Ô Delille, ô Saint-Lambert, ô Roucher! -qu'êtes-vous devant les stances de ce septième chant de Mireille? - -Raymond refuse sa fille au vannier, à table, dans une scène de caractère -digne de la plus haute comédie; scène où le pathétique se mêle au comique, -dans un entretien qu'avouerait Molière. L'insolence de l'aristocratie -descend du palais à la chaumière, comme une passion inhérente au coeur -humain, dont la forme change, mais dont le fond est immuable. Nul homme ne -veut descendre, et tout homme veut monter: c'est la nature; les -institutions n'y font rien; l'Américain, qui ne reconnaît pas la noblesse -du sang, adore la vile noblesse de l'or et s'insurge contre l'égalité de la -couleur; sa philosophie ne s'étend pas du blanc au noir. Le riche -laboureur, dans _Mireille_, ne descend pas jusqu'au pauvre raccommodeur de -corbeilles; le père de Vincent est rudement congédié. - -Mireille, qui entend tout, dit à son père: «Vous me tuerez donc, car c'est -moi qui l'aime!--Eh bien! vas-y, répond l'impitoyable père à sa fille; -vas-y, avec ton mendiant, courir les champs. Tu t'appartiens, pars! -Bohémienne errante; sur trois cailloux, avec la Chienne (nom d'une -bohémienne de la contrée), va cuire ta gamelle sous la voûte d'un pont! -Souviens-toi de ma parole: tu ne le verras plus, ton vilain amoureux.» - -Le vannier se revenge à ces insultes en termes d'une dignité modeste, mais -virile; il rappelle ses campagnes en mer et sa probité intacte. Le -laboureur lui répond qu'il a servi aussi sa patrie dans les camps, et qu'il -a conquis après sa richesse à force de travail au soleil et à la pluie; car -la terre est telle, dit-il, qu'un arbre d'avelines (le noisetier): «À qui -ne la frappe pas à grands coups elle ne donne rien! Dans ma richesse on -compterait les gouttes de sueur qui ont coulé de mes membres! Garde ton -chien, je garde mon cygne!» - -À ces mots le vannier reprit son sac et son bâton derrière la porte. Irus, -dans Homère, n'est pas un mendiant plus noble ni plus touchant qu'Ambroise. -Le coeur de Mireille rugit dans son sein. - - -XXV - -«Qui tiendra la forte lionne quand, de retour à son antre, elle n'y -retrouve plus son lionceau? Soudain, hurlante, légère et efflanquée, elle -court sur les montagnes d'Afrique; elle court pendant qu'un chasseur maure -lui emporte son petit à travers les broussailles épineuses.» - -«Qui vous tiendra, filles amoureuses? Dans sa chambrette sombre, où la lune -qui brille allonge sur le plancher son rayon, Mireille est dans son lit, -couchée, qui pleure toute la nuitée avec son front dans ses mains jointes. -Notre Dame d'amour, dites-moi ce que je dois faire! - -«Ô sort cruel, qui m'accables d'ennuis! Ô père dur, qui me foules aux -pieds, si tu voyais de mon coeur le déchirement et le trouble, tu aurais -pitié de ton enfant! Moi, que tu nommes ta mignonne, tu me courbes -aujourd'hui sous le joug comme si j'étais un poulain qu'on peut dresser au -labour! - -«Ah! que la mer ne déborde-t-elle, et dans la Crau que ne lâche-t-elle ses -vagues! Joyeuse je verrais s'engloutir ce bien au soleil, seule cause de -mes larmes! Ou pourquoi, d'une pauvre femme, pourquoi ne suis-je pas née -moi-même, dans quelque trou de serpent!... Alors, alors, peut-être... - -«Si un pauvre garçon me plaisait, si Vincent demandait (ma main), vite, -vite on me marierait!... Ô mon beau Vincent! pourvu qu'avec toi je pusse -vivre et t'embrasser comme fait le lierre, dans les ornières j'irais -boire. Le manger de ma faim serait tes doux baisers! - -«Et pendant qu'ainsi dans sa couchette la belle enfant se désole, le sein -brûlant de fièvre et frémissant d'amour, des premiers temps de ses amours -pendant qu'elle repasse les charmantes heures et les moments si clairs, lui -revient tout à coup un conseil de Vincent. - -«Oui, s'écrie-t-elle, un jour que tu vins au mas, c'est bien toi qui me -dis: «Si jamais un chien enragé, un lézard, un loup ou un serpent énorme, -ou toute autre bête errante, vous fait sentir sa dent aiguë, si le malheur -vous abat, courez, courez aux Saintes; vous aurez tôt du soulagement.» - -«Aujourd'hui le malheur m'abat; partons! Nous en reviendrons contente.» - -Cela dit, elle saute, légère, de son petit drap blanc; elle ouvre, avec la -clef luisante, la garde-robe qui recouvre son trousseau, meuble superbe de -noyer, tout fleuri sous le ciselet. - -«Ses petits trésors de jeune fille étaient là: sa couronne, de la première -fois qu'elle fit son bon jour (sa communion); un brin de lavande flétrie, -un petit cierge usé, presque en entier, et bénit pour dissiper les foudres -dans le sombre éloignement. - -«Elle, avec un lacet blanc, d'abord se noue autour des hanches un rouge -cotillon, qu'elle-même a piqué d'une fine broderie carrelée, petit -chef-d'oeuvre de couture; sur celui-là, d'un autre bien plus beau lestement -elle s'attife encore. - -«Puis dans une casaque noire elle presse légèrement sa petite taille, -qu'une épingle d'or suffit à resserrer; par tresses longues et brunes ses -cheveux pendent et revêtent comme d'un manteau ses deux épaules blanches; -mais elle en saisit les boucles éparses, - -«Vite les rassemble et les retrousse à pleine main, les enveloppe d'une -dentelle fine et transparente; et, une fois les belles touffes ainsi -étreintes, trois fois gracieusement elle les ceint d'un ruban à teinte -bleue, diadème arlésien de son front jeune et frais. - -«Elle attacha son tablier; sur le sein, de son fichu de mousseline elle se -croise à petits plis le virginal tissu. Mais son chapeau de Provençale, son -petit chapeau à grandes ailes pour défendre des mortelles chaleurs, elle -oublia, par malheur, de s'en couvrir la tête... - -«Cela fini, l'ardente fille prend à la main sa chaussure; par l'escalier de -bois, sans faire de bruit, descend en cachette, enlève la barre pesante de -la porte, se recommande aux bonnes Saintes, et part, comme le vent, dans la -nuit qui transit le coeur. - -«C'était l'heure où les constellations aux nautonniers font beau signe. De -l'Aigle de saint Jean, qui vient de se jucher aux pieds de son évangéliste, -sur les trois astres où il réside, on voyait clignoter le regard. Le temps -était serein et calme et resplendissant d'étoiles. - -«Et dans les plaines étoilées, précipitant ses roues ailées, le grand Char -des âmes, dans les profondeurs célestes du Paradis prenait la montée -brillante, avec sa charge bienheureuse; et les montagnes sombres -regardaient passer le Char volant. - -«Mireille allait devant elle, comme jadis Maguelonne, celle qui chercha si -longtemps, éplorée, dans les bois, son ami Pierre de Provence, qui, emporté -par la fureur des flots, l'avait laissée abandonnée. - -«Cependant, aux limites du terroir cultivé, et dans le parc où se -rassemblent les brebis, les pâtres de son père allaient traire déjà, et -les uns, avec la main, tenant les brebis par le museau, immobiles devant -les abris-vent, faisaient téter les agneaux bruns. Et sans cesse on -entendait quelque brebis bêlant... - -«D'autres chassaient les mères qui n'ont plus d'agneau vers le trayeur. -Dans l'obscurité, assis sur une pierre, et muet comme la nuit, des mamelles -gonflées celui-ci exprimait le bon lait chaud; le lait, jaillissant à longs -traits, s'élevait dans les bords écumeux de la seille, à vue d'oeil. - -«Les chiens étaient couchés, tranquilles; les beaux et grands chiens, -blancs comme des lis, gisaient le long de l'enclos, le museau allongé dans -les thyms. Silence tout à l'entour, et sommeil, et repos dans la lande -embaumée; le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles. - -«Et, comme un éclair, à ras des claies Mireille passe; pâtres et brebis, -comme lorsque leur courbe la tête un soudain tourbillon, s'agglomèrent. -Mais la jeune fille: «Avec moi aux Saintes-Maries nul ne veut venir d'entre -les bergers?» Et devant eux elle fila comme un esprit. - -«Les chiens du _mas_ la reconnurent, et du repos ne bougèrent. Mais elle, -des chênes nains frôlant les têtes, est déjà loin, et sur les touffes des -panicauts, des camphrées, ce perdreau de fille vole, vole! Ses pieds ne -touchent pas le sol!» - - -XXVI - -Tout le commencement de ce chant est de l'Arioste dans ses plus beaux -moments, tout le reste est du Tasse; la fuite d'Herminie dans la nuit n'est -pas si furtive et si accentuée de beaux détails. - -Ô jeune homme de Maillane, tu seras l'Arioste et le Tasse quand tu voudras, -comme tu as été homérique et virgilien quand tu l'as voulu, sans y penser! - - -XXVII - -Mais n'allons pas plus avant; nous enlèverions aux lecteurs futurs de ce -poëte des chaumières l'intérêt qui s'attache à tout dénoûment. -Laissons-leur la curiosité, ce viatique des longues routes dans la lecture -comme dans le drame. Ce dénoûment est triste comme deux lis couchés dans la -même vase après un débordement du Rhône dans les jardins de la Crau. - -En ceci le poëte nous semble manquer de cette habileté manuelle de -composition qui a manqué à Virgile dans l'_Énéide_, et qui n'a manqué -jamais ni au Tasse ni à l'Arioste. Mais, si la composition pouvait être -plus riche de combinaisons dramatiques, la poésie ne pouvait pas être plus -neuve, plus pathétique, plus colorée, plus saisissante de détails. Cela est -écrit dans le coeur avec des larmes, comme dans l'oreille avec des sons, -comme dans les yeux avec des images. À chaque stance le souffle s'arrête -dans la poitrine et l'esprit se repose par un point d'admiration! l'écho de -ces stances est un perpétuel applaudissement de l'âme et de l'imagination -qui vous suit de la première jusqu'à la dernière stance, comme, en marchant -dans la grotte sonore de Vaucluse, chaque pas est renvoyé par un écho, -chaque goutte d'eau qui tombe est une mélodie. - -Ah! nous avons lu, depuis que nos cheveux blanchissent sur des pages, bien -des poëtes de toutes les langues et de tous les siècles. Bien des génies -littéraires morts ou vivants ont évoqué dans leurs oeuvres leur âme ou leur -imagination devant nos yeux pendant des nuits de pensive insomnie sur leurs -livres; nous avons ressenti, en les lisant, des voluptés inénarrables, bien -des fêtes solitaires de l'imagination. Parmi ces grands esprits, morts ou -vivants, il y en a dont le génie est aussi élevé que la voûte du ciel, -aussi profond que l'abîme du coeur humain, aussi étendu que la pensée -humaine; mais, nous l'avouons hautement, à l'exception d'Homère, nous n'en -avons lu aucun qui ait eu pour nous un charme plus inattendu, plus naïf, -plus émané de la pure nature, que le poëte villageois de Maillane. - -Nous ne sommes pas fanatique cependant de la soi-disant démocratie dans -l'art; nous ne croyons à la nature que quand elle est cultivée par -l'éducation; nous n'avons jamais goûté avec un faux enthousiasme ces -médiocrités rimées sur lesquelles des artisans dépaysés dans les lettres -tentent trop souvent, sans génie ou sans outils, de faire extasier leur -siècle; excepté _Jasmin_, un grand épique, mais qui a trop bu l'eau de la -Garonne au lieu de l'eau du Mélès; excepté _Reboul, de Nîmes_, qui est né -classique et qui semble avoir été baptisé dans l'eau du Jourdain, le fleuve -des prophètes, au lieu du Rhône, le fleuve des trouvères, nous n'avons vu, -en général, que des avortements dans cette poésie des ateliers. Que -chantent-ils, ceux qui ne voient la nature que dans la guinguette? Il -pourrait en sortir des Béranger; mais des Homère et des Théocrite, non! Ces -génies ne poussent qu'en plein air, ou en plein champ, ou en pleine mer. -Vénus était fille de l'onde. La grande poésie est de même race que la -grande beauté: elle sort de la mer. - - -XXVIII - -Or pourquoi aucune des oeuvres achevées cependant de nos poëtes européens -actuels (y compris, bien entendu, mes faibles essais), pourquoi ces oeuvres -du travail et de la méditation n'ont-elles pas pour moi autant de charme -que cette oeuvre spontanée d'un jeune laboureur de Provence? Pourquoi chez -nous (et je comprends dans ce mot nous les plus grands poëtes métaphysiques -français, anglais ou allemands du siècle, Byron, Goethe, Klopstock, -Schiller, et leurs émules), pourquoi, dans les oeuvres de ces grands -écrivains consommés, la séve est-elle moins limpide, le style moins naïf, -les images moins primitives, les couleurs moins printanières, les clartés -moins sereines, les impressions enfin qu'on reçoit à la lecture de leurs -oeuvres méditées moins inattendues, moins fraîches, moins originales, moins -personnelles, que les impressions qui jaillissent des pages incultes de ces -poëtes des veillées de la Provence? Ah! c'est que nous sommes l'art et -qu'ils sont la nature; c'est que nous sommes métaphysiciens et qu'ils sont -sensitifs; c'est que notre poésie est retournée en dedans et que la leur -est déployée en dehors; c'est que nous nous contemplons nous-mêmes et -qu'ils ne contemplent que Dieu dans son oeuvre; c'est que nous pensons -entre des murs et qu'ils pensent dans la campagne; c'est que nous procédons -de la lampe et qu'ils procèdent du soleil. Oui, il faut finir cet Entretien -par le mot qui l'a commencé: IL Y A UNE VERTU DANS LE SOLEIL! Sur chaque -page de ce livre de lumière il y a une goutte de rosée de l'aube qui se -lève, il y a une haleine du matin qui souffle, il y a une jeunesse de -l'année qui respire, il y a un rayon qui jaillit, qui échauffe, qui égaye -jusque dans la tristesse de quelques parties du récit. Ces poëtes du soleil -ne pleurent même pas comme nous; leurs larmes brillent comme des ondées -pleines de lumière, pleines d'espérance, parce qu'elles sont pleines de -religion. Voyez Reboul, dans son Enfant mort au berceau! Voyez Jasmin dans -son Fils de maçon tué à l'ouvrage ou dans son Aveugle! Voyez Mistral dans -sa mort des deux amants! - -«Et, pendant qu'aux lieux où Mireille vivait ils se frapperont leurs fronts -sur la terre de regrets et de remords, elle et moi, enveloppés d'un serein -azur sous les eaux tremblotantes; oui, moi et toi, ma toute belle, dans une -étreinte enivrée, à jamais et sans fin nous confondrons, dans un éternel -embrassement, nos deux pauvres âmes! - -«Et le cantique de la mort résonnait là-bas dans la vieille église, etc., -etc.» - - -XXIX - -Voilà la littérature villageoise trouvée, grâce et gloire à la Provence! -Voilà des livres tels qu'il en faudrait au peuple de nos campagnes pour -lire à la veillée après les sueurs du jour, au bruit du rouet qui dévide la -soie du Midi ou du peigne à dents de fer qui démêle le chanvre ou la laine -du Nord! voilà de ces livres qui bénissent et qui édifient l'humble foyer -où ils entrent! voilà de ces épopées sur lesquelles les grossières -imaginations du peuple inculte se façonnent, se modèlent, se polissent, et -font passer avec des récits enchanteurs, de l'aïeul à l'enfant, de la mère -à la fille, du fiancé à l'amante, toutes les bontés de l'âme, toutes les -beautés de la pensée, toutes les saintetés de tous les amours qui font un -sanctuaire du foyer du pauvre! Ah! qu'il y a loin d'un peuple nourri par de -telles épopées villageoises à ce pauvre peuple suburbain de nos villes, -assis les coudes sur la table avinée des guinguettes, et répétant à voix -fausse ou un refrain grivois de Béranger (digne d'un meilleur sort), ou un -couplet équivoque de Musset (digne de meilleure oeuvre), ou un gros rire -cynique d'Heyne, ce Diogène de la lyre, ricaneur et corrupteur de ce qui -mérite le plus de respect ici-bas, le travail et la misère! - -Quant à nous, si nous étions riche, si nous étions ministre de -l'instruction publique, ou si nous étions seulement membre influent d'une -de ces associations qui se donnent charitablement la mission de répandre ce -qu'on appelle les bons livres dans les mansardes et dans les chaumières, -nous ferions imprimer à six millions d'exemplaires le petit poëme épique -dont nous venons de donner dans cet Entretien une si brève et si imparfaite -analyse, et nous l'enverrions gratuitement, par une nuée de facteurs -ruraux, à toutes les portes où il y a une mère de famille, un fils, un -vieillard, un enfant capable d'épeler ce catéchisme de sentiment, de poésie -et de vertu, que le paysan de Maillane vient de donner à la Provence, à la -France et bientôt à l'Europe. Les Hébreux recevaient la manne d'en haut, -cette manne nous vient d'en bas; c'est le peuple qui doit sauver le peuple. - - -XXX - -Quant à toi, ô poëte de Maillane, inconnu il y a quelques jours aux autres -et peut-être inconnu à toi-même, rentre humble et oublié dans la maison de -ta mère; attelle tes quatre taureaux blancs ou tes six mules luisantes à la -charrue comme tu faisais hier; bêche avec ta houe le pied de tes oliviers; -rapporte pour tes vers à soie, à leur réveil, les brassées de feuilles de -tes mûriers; lave tes moutons au printemps dans la Durance ou dans la -Sorgue; jette là la plume et ne la reprends que l'hiver, à de rares -intervalles de loisir, pendant que la _Mireille_ que le Ciel te destine -sans doute étendra la nappe blanche et coupera les tranches du pain blond -sur la table où tu as choqué ton verre avec Adolphe Dumas, ton voisin et -ton précurseur. On ne fait pas deux chefs-d'oeuvre dans une vie; tu en as -fait un: rends grâce au Ciel et ne reste pas parmi nous: tu manquerais le -chef-d'oeuvre de la vie, le bonheur dans la simplicité. VIVRE DE PEU! -Est-ce donc peu que le nécessaire, la paix, la poésie et l'amour? Oui, ton -poëme épique est un chef-d'oeuvre; je dirai plus, il n'est pas de -l'Occident, il est de l'Orient; on dirait que, pendant la nuit, une île de -l'Archipel, une flottante Délos s'est détachée de son groupe d'îles -grecques ou ioniennes, et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au -continent de la Provence embaumée, apportant avec elle un de ces chantres -divins de la famille des Mélésigènes. Sois le bienvenu parmi les chantres -de nos climats! Tu es d'un autre ciel et d'une autre langue, mais tu as -apporté avec toi ton climat, ta langue et ton ciel! Nous ne te demandons -pas d'où tu viens ni qui tu es: _Tu Marcellus eris!_ - -Un été j'étais à Hyères, cette langue de terre de ta Provence que la mer et -le soleil caressent de leurs flots et de leurs rayons, comme un cap avancé -de Chio ou de Rhodes; là les palmiers et les aloès d'Idumée se trompent de -ciel et de terre: ils se croient, pour fleurir, dans leur oasis natale. Le -soir, mon ami M. Messonnier, poëte, écrivain et philosophe retiré sous sa -treille et sous son figuier dans la petite maison de Massillon, un des -prophètes de Louis XIV, me fit faire le tour de la ville. Il me conduisit -au soleil couchant dans un jardin bien exposé au midi et à la brise de mer; -les aloès et les palmiers y germent et y fructifient en pleine terre. Je me -crus transporté dans une oasis de Libye. On sait que l'aloès ne fleurit que -tous les vingt-cinq ans et qu'il meurt après avoir répandu dans un effort -suprême son âme embaumée dans les airs; il y en avait un dans ce petit -jardin dont on attendait la floraison d'un moment à l'autre. - -Or, par une heureuse coïncidence, ce rare phénomène végétal semblait nous -avoir attendus pour s'accomplir sous nos yeux. Au moment où le soleil -touchait la mer, la tige de l'arbre, dont la séve est de l'encens, sortit -tout à coup de ses noeuds gonflés de vie comme un glaive qu'une main -robuste tire du fourreau pour le faire reluire au soleil, et la fleur d'un -quart de siècle éclata au sommet de la tige dans un bruyant épanouissement -semblable à l'explosion végétale d'un obus qui sort du mortier. Les oiseaux -couchés sur les arbustes voisins s'envolèrent d'épouvante, et le parfum, -cette âme de la fleur, embauma longtemps tout le golfe. - -Ô poëte de Maillane, tu es l'aloès de la Provence! Tu as grandi de trois -coudées en un jour, tu as fleuri à vingt-cinq ans; ton âme poétique parfume -Avignon, Arles, Marseille, Toulon, Hyères et bientôt la France; mais, plus -heureux que l'arbre d'Hyères, le parfum de ton livre ne s'évaporera pas en -mille ans. - -J'espère que mes lecteurs me pardonneront cette digression. Nous allons -revenir à l'Allemagne. - - LAMARTINE. - - - - -XLIe ENTRETIEN. - -LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE. - -TROISIÈME PARTIE DE GOETHE. - -SCHILLER. - - -I - -Revenons à l'Allemagne. - -Au commencement, Goethe avait respiré, comme toute l'Allemagne, avec -quelque ivresse les idées démocratiques de la France; il se flattait que la -raison, triomphant du même coup de la monarchie absolue, de l'Église -dominante et de la féodalité arriérée, allait créer un exemplaire -d'institutions et de gouvernement qui servirait de modèle au monde moderne. -Le fanatisme d'espérance qui avait saisi _Klopstock_, le chantre épique de -_la Messiade_, et que ce grand et saint poëte exhalait dans des odes -enflammées et tonnantes comme des bombes d'enthousiasme allemand, ce -fanatisme ne s'était pas entièrement communiqué à Goethe, mais il en -ressentait quelques reflets. - -Les premières scènes populaires et tragiques de la révolution de Paris et -de Versailles, les hiérarchies sociales qui s'écroulaient, les anarchies -qui s'entre-déchiraient, et enfin la guerre de 1792, dans laquelle sa chère -Allemagne commençait sa carrière de gloire par de mornes déroutes en -Champagne et dans les Ardennes; enfin, l'affection passionnée que Goethe -portait à son prince et à son ami, le duc de Weimar, tout cela avait -promptement refroidi le goût, plus littéraire que politique, du grand poëte -pour la Révolution. - -Le roi de Prusse avait entraîné avec lui le duc de Weimar et son armée dans -la campagne d'invasion en France, de 1792. Goethe, quoique étranger à l'art -militaire, avait suivi courageusement son cher duc jusque sur les champs de -bataille. Aussi calme au feu que dans le silence de ses études à Weimar, il -avait assisté de plus près que les bataillons prussiens à la canonnade de -Valmy. Bien supérieur à _Horace_, qui jetait son bouclier pour mieux fuir -la mort des héros, et qui se vantait de sa lâcheté pour mieux flatter -Auguste, le poëte allemand bravait pendant deux mois la mort pour son -prince, et ne s'en vantait pas; il était héros comme il était poëte, sans -mérite et sans effort. Son âme, comme les choses hautes, était au niveau de -tout. - -Le récit de cette campagne contre Dumouriez, et des désastres de cette -retraite de 1792, est écrit dans les Mémoires de Goethe avec cette placide -impartialité qui prouve une âme supérieure à ses propres impressions. Il -rentra à Weimar avec son souverain, et reprit, comme après une distraction -légère, le cours de ses travaux d'esprit et de ses fonctions politiques, au -bruit à peine entendu de la monarchie qui croulait en France et des têtes -qui tombaient par milliers sur les échafauds de la Terreur. Son retour à -Weimar fut une fête pour ses amis. - -«J'arrivai chez moi, dit-il, à minuit; la scène de famille qui m'attendait -était très-propre à répandre une illumination joyeuse au milieu de quelque -roman fantastique. La maison que mon souverain m'avait destinée dans la -ville était presque habitable: cependant il m'avait réservé le plaisir de -la faire achever et distribuer à ma guise. Bientôt j'eus le plaisir d'y -recevoir, en qualité de commensal, Henri Mayer, ce digne artiste dont -j'avais fait la connaissance à Rome. Son secours me fut d'une grande -utilité dans les établissements que mes amis et moi (le duc et la duchesse -Amélie) nous nous proposions de créer à Weimar, pour le progrès de la -peinture et de la sculpture. Mes premiers regards cependant se tournèrent -vers le théâtre... Ce théâtre, en effet, grâce au grand acteur et auteur -Ifland, à Kotsbue, à Cimarosa, à Mozart, était devenu, pour la tragédie, la -comédie et la musique, l'école du coeur, des yeux et des oreilles de toute -l'Allemagne.» Goethe s'effaçait généreusement lui-même pour y faire jouer, -chanter et briller les chefs-d'oeuvre de tous ses rivaux. «Peut-être, me -dira-t-on, écrit-il quelque part, que, pour seconder plus efficacement les -progrès du théâtre de Weimar, j'aurais dû y travailler moi-même, non en -qualité de ministre, mais en qualité d'auteur. Il me serait difficile -d'expliquer les motifs qui m'en ont empêché... Mes premiers essais -dramatiques, ajoute-t-il, l'expliquent peut-être. Ces essais, embrassant -l'histoire morale du monde, se trouvaient être trop larges pour la scène -toujours étroite d'un théâtre, et, de plus, mes dernières compositions en -ce genre sondaient si profondément et si hardiment les plaies secrètes du -coeur et de l'esprit humain que presque tout le monde se sentait blessé par -mon audace.» - -Cette époque de sa vie fut celle de sa liaison avec le seul rival qu'on sut -lui susciter en Allemagne, le poëte dramatique _Schiller_. Ces deux -existences désormais n'en font qu'une, tellement qu'il est impossible -d'écrire l'histoire du génie de l'un sans toucher au génie de l'autre. -Cette fraternité complète, entre deux gloires dont l'une pouvait offusquer -ou éclipser l'autre, est, après l'amitié de Virgile et d'Horace, un des -plus beaux exemples de cette supériorité de caractères préférable mille -fois à la supériorité de l'esprit. Disons donc un mot de Schiller. Ces deux -noms inséparables sont à eux seuls toute une littérature pour leur pays. - - -II - -La vie de Schiller, homme plus sympathique au coeur que Goethe, mais -génie, selon moi, très-inférieur, est devenu, pour ainsi dire, légendaire -en Allemagne. Un écrivain français, explorateur pittoresque des -littératures du Nord, M. Marmier, a résumé cette vie dans une préface de sa -traduction de ce grand homme. Mais, depuis la publication de cette notice, -les correspondances intimes de Goethe et de Schiller, publiées par notre -_Revue germanique_, excellent écho d'un bord du Rhin à l'autre bord, a jeté -une lumière bien plus domestique jusque dans le coeur de Schiller. On ne -sait rien d'un homme tant qu'on n'a pas lu sa correspondance. L'homme -extérieur se peint dans ses oeuvres, l'homme intérieur se peint dans ses -lettres. Et pourquoi le portrait est-il plus fidèle ainsi? C'est que dans -ses oeuvres l'écrivain se peint tel qu'il désire paraître et que dans sa -correspondance il se peint tel qu'il est: les oeuvres, c'est la volonté; -les lettres, c'est la nature. On n'est jamais plus ressemblant que quand on -se peint à son insu au lieu de façonner sa physionomie devant un miroir. -Nous avons ces lettres sous nos yeux. - -Schiller était né, comme notre cher poëte de Nîmes, _Reboul_, dans la -boutique d'un boulanger, son oncle, dans une jolie bourgade des bords -arcadiens du Necker, en Wurtemberg. Son père servait dans l'armée du duc de -Wurtemberg en qualité de chirurgien subalterne, barbier du régiment. -C'était un homme tendre, pieux et un peu mystique, qui s'occupait de l'âme -de ses malades autant que de leur corps. Le premier de ses remèdes était la -prière; il tournait leur pensée vers le Médecin suprême, et priait -volontiers avec eux au pied de leur lit. Ses vertus le firent distinguer -par le duc de Wurtemberg, un de ces petits princes qui connaissaient tous -leurs sujets par leurs noms. Le duc créait alors ces charmants jardins -pittoresques dont son palais de campagne, près de Stuttgart, était -enveloppé. Il confia à ce brave homme, las de la guerre, la surveillance de -ces délicieux jardins. À la naissance de son fils, le père de Schiller -éleva l'enfant dans ses bras et l'offrit à Dieu comme le patriarche. À la -mort de son père, le jeune poëte s'écria devant sa mère éplorée: «Que ne -puis-je finir ma vie dans l'innocence et dans la piété où il a passé la -sienne!» - -La mère du poëte, naïve et rêveuse comme les filles de l'Allemagne, était -poëte elle-même sans avoir cultivé jamais la poésie comme un art. Elle -adorait son mari, et elle célébrait chaque anniversaire de leur mariage par -des vers où l'on sentait la vibration prolongée de l'amour de la jeune -fille dans le coeur de la femme. Le poëte de Stuttgart, _Schwab_, que nous -avons visité nous-mêmes dans sa demeure philosophique, auprès du toit -paternel de Schiller, attribuait comme nous à l'influence tendre et rêveuse -de cette mère le germe de la sensibilité poétique dans le génie de -Schiller. Les mères sont la prédestination des fils; elle nourrissait son -enfant des lectures de la Bible et des chants de Klopstock, dans son épopée -du Christ; l'enfant suçait de ses lèvres la piété et la foi. Plus tard la -philosophie de Goethe devint son symbole; mais il conserva jusqu'à la mort -sa piété, parce que sa foi venait des hommes, mais que sa piété venait de -sa mère. - - -III - -La description vivante que Schwab et M. Marmier font des collines où -Schiller reçut sa première éducation, dans la demeure d'un pasteur nommé -Mozer, explique de même sa passion pour la nature. L'âme est le miroir de -la création; la nature commence par s'y refléter, puis elle s'y anime, et -le poëte est créé dans l'enfant. - -Entré dans une espèce d'université militaire à Stuttgart, Schiller, d'un -extérieur alors grêle, pâle, maladif, commença sa vie par la tristesse, et -conçut une révolte secrète contre la servitude disciplinaire à laquelle les -élèves de cette école étaient assujettis. «Ô Charles! écrivait-il à cette -époque à son premier ami, le monde réel où je suis jeté est tout autre que -le monde que nous portions dans notre coeur.» - -La contrainte qu'il éprouvait dans cette université allait jusqu'à lui -faire un crime de la lecture de Goethe, de Shakspeare et de Klopstock. On -le força à étudier la médecine, pour l'exercer à la pratiquer ensuite, à -l'exemple de son père, dans quelque régiment du prince de Wurtemberg; mais -sa nature, quoique souple, échappait par l'imagination à cette tyrannie de -l'école. Lié d'inclination littéraire avec quelques-uns de ses compagnons -de captivité, il composait déjà, à l'envi de ses émules, des ébauches de -poésie et de drame. C'est à cette époque qu'il écrivit son premier ouvrage -pour la scène, _les Brigands_. - -_Les Brigands_ furent pour Schiller ce que _Werther_ avait été pour Goethe, -une débauche d'imagination prise au sérieux par la naïveté du peuple -allemand. Il y avait dans cette oeuvre informe beaucoup de passion et peu -de sens; c'était une page de J.-J. Rousseau ou de Proudhon contre l'ordre -social, un rêve de liberté absolue se faisant à elle-même sa propre -législation par l'énergie du coeur et par la force du bras. - -«La passion pour la poésie, écrivait-il plus tard en parlant de cette -ébauche, est ardente et indomptable comme l'amour; on comprimait ma pensée: -elle fit explosion par la création d'un _monstre_ (le chef de ses brigands) -qui n'a jamais existé dans le monde. Ma seule excuse, c'est que j'ai voulu -peindre les hommes deux ans avant de les connaître!» N'est-ce pas ce que -Rousseau et Proudhon, et tous les utopistes inexpérimentés de la plume, -pouvaient dire de la société humaine? Ils la façonnaient dans leur -imagination avant d'en connaître les éléments. Malheur à l'imagination, qui -se sépare de la nature! Elle crée l'impossible, et, après avoir enfanté la -chimère, elle s'abîme à grand bruit dans le néant. - -Schiller, homme de bonne foi plus que d'orgueil, reconnut bientôt son -erreur. Mais ce drame, soulevé, comme _Werther_, par les applaudissements -frénétiques de la jeunesse, éclatait déjà sur tous les théâtres. Scandale -pour les uns, augure de génie pour les autres, bruit immense pour tous. - - -IV - -Ce succès ne fut, en effet, pour le jeune Schiller que du bruit; la fortune -et la gloire ne le suivirent pas. Il entra à vingt ans comme chirurgien -militaire dans un régiment. Il s'éprit d'une veuve charmante et légère, à -laquelle il donna dans ses poésies lyriques le nom de Laure: Pétrarque -allemand dont l'amour s'évaporait en métaphysique. Bientôt disgracié du -prince pour avoir fait diversion à ses fonctions subalternes de chirurgien -par un drame et par des odes, il s'évade de Stuttgart et va chercher plus -d'indulgence à Manheim. On refuse d'y représenter sa tragédie, un peu -froide, en effet, de _Fiesque_; on le pourchasse au nom de son prince -mécontent. Il se réfugie sous un nom supposé dans un château désert -appartenant à la mère d'un de ses amis. Il y devient platoniquement -amoureux de la soeur de cet ami, fiancée à un autre. La jeune fille ne se -doute pas des sentiments du poëte, se marie, et meurt dans la fleur de son -printemps. - -Des lettres du directeur des théâtres de Manheim le rappellent dans cette -ville avec un traitement de cinquante louis par an, salaire exigu de ses -travaux pour la scène. - -Ses drames de _Fiesque_ et de _l'Amour et l'Intrigue_ n'y eurent aucun -succès. Il se noya de tristesse et se consola par des amours indignes de -lui. On lui retira jusqu'à son traitement de poëte du théâtre, et on lui -conseilla amicalement de reprendre son métier de chirurgien militaire. Il -chercha fortune dans le journalisme littéraire; ses critiques offensèrent -des acteurs favoris du public; il fut menacé; il quitta Manheim et se -réfugia à Leipsick. On voit par une de ses lettres à un de ses amis, qui -habitait Leipsick, combien il lui fallait peu pour vivre et pour se croire -heureux. «Une chambre à coucher qui fait en même temps mon cabinet de -travail, une armoire, un lit, une table et quelques chaises, pourvu que -cela ne soit ni sous le toit ni au rez-de-chaussée. Je ne voudrais pas non -plus avoir sous les yeux l'aspect du cimetière; j'aime les hommes, le -mouvement et le bruit d'une foule.» - - -V - -Mécontent bientôt de cette résidence à la ville, il alla habiter un petit -village à la lisière de la forêt du Rosenthal, non loin de Leipsick. Il y -écrivit sa tragédie de _Don Carlos_, oeuvre estimable, réfléchie, mais -tiède, où la politique tient la place de l'émotion. Schiller s'abîmait en -même temps dans la philosophie nuageuse et apocalyptique de Kant, ce -mathématicien de la philosophie. Arraché bientôt après à cet asile studieux -par la versatilité de son âme et de sa fortune, il alla à Dresde; il s'y -laissa prendre à un amour plus vénal que sincère pour une jeune Saxonne -d'une grande beauté. Ses amis l'enlevèrent au piége et le conduisirent à -Weimar. Herder, Wieland l'accueillirent en frère plus jeune, mais du même -sang. Il y épousa, sans autre dot que sa gloire future, Charlotte de -_Lengefeld_, jeune fille d'un rang distingué et d'une vertu accomplie. Il -connut Goethe chez sa belle-mère. Ces deux hommes différaient trop l'un de -l'autre pour se convenir au premier coup d'oeil: Schiller avait toutes les -illusions de l'imagination, Goethe n'en avait que les forces. - -«J'ai vu hier Goethe, écrivait Schiller à cette date; la grande idée que -j'avais de cet homme n'a pas été amoindrie par son aspect, mais je doute -qu'il puisse y avoir jamais une liaison bien intime entre lui et moi. -Beaucoup des choses qui passionnent mon imagination et mon coeur sont déjà -épuisées pour lui; sa nature n'est pas la mienne, son monde n'est pas le -mien.» - -Cette différence des deux natures se révélait au premier coup d'oeil entre -ces deux hommes. Schiller, le visage allongé et mince, le cou long, les -membres grêles, la physionomie maladive, le regard timide et indécis, le -costume étriqué et presque ridicule de l'étudiant en médecine, dépaysé dans -une cour, n'avait rien de l'homme de génie que la souffrance. Goethe, -véritable Apollon dans sa maturité forte et sereine, régnait par droit de -nature encore plus que par droit d'aînesse et de rang sur son jeune émule; -mais Goethe était sans jalousie comme la toute-puissance; au lieu -d'éloigner ou d'éclipser son rival de célébrité, il songea généreusement à -l'élever jusqu'à lui et à l'attacher par des liens de reconnaissance à la -cour de Weimar. Il décida le duc à donner à Schiller l'emploi honorable et -lucratif de professeur d'histoire à l'Université d'Iéna, capitale de -l'instruction publique dans ses États. - -Schiller, quoique étranger au professorat et à l'histoire, ouvrit son cours -en 1789 avec un succès qui prouvait son aptitude universelle. Goethe, aussi -fier de ce succès que Schiller lui-même, ne manqua pas une occasion de -faire valoir son nouvel ami à la cour de Weimar. Frappé des beautés -frustes, mais dramatiques, de la pièce des _Brigands_, et des beautés -littéraires de _Fiesque_ et de la tragédie de _Don Carlos_, il songeait -déjà à appeler Schiller d'Iéna à Weimar, pour y faire écrire et représenter -ses chefs-d'oeuvres sur la scène du palais. Le grand acteur _Ifland_, le -_Garrick_ et le _Talma_ de l'Allemagne, avait été fixé par Goethe à Weimar. -Les rôles qu'_Ifland_ représentait devenaient classiques en sortant de ses -lèvres. - -C'est à cette époque, et pendant les années qui suivirent 1789, que Goethe -et Schiller, désormais amis, entretinrent cette correspondance intime qui -les dévoile tous les deux. La _Revue germanique_, rédigée récemment à -Paris, en a traduit et publié des fragments pleins d'intérêt pour ceux qui, -comme nous, cherchent l'homme sous le poëte. Il y a dans ces fragments une -bonhomie de grands hommes qui caractérise l'Allemagne, cette terre de la -naïveté dans la grandeur. Écoutez quelques mots de ce dialogue à portes -closes entre deux amis sur leurs ouvrages, et même sur leurs ébauches les -plus secrètes. Ils se conseillent au lieu de se critiquer; la gloire de -l'un et la gloire de l'autre ne semblent être qu'une même gloire. On ne -sait, en vérité, quel est le maître, quel est le disciple. - - -VI - -La liaison littéraire avait commencé entre ces deux hommes par la -publication en commun d'un recueil littéraire intitulé _les Heures_. -Goethe, provoqué par Schiller, avait consenti à ce rôle de collaborateur, -qui semblait incompatible avec son rang, mais qui pouvait être utile à la -fortune de son ami. - -«Mon esprit, écrit Schiller à Goethe, le 23 août 1794, est absorbé dans la -contemplation de l'ensemble de votre génie. Votre regard observateur, qui -repose si calme et si limpide sur toutes choses, ne vous égare jamais dans -le vague des pures spéculations imaginaires; vous suivez droit la marche de -la nature. Si vous étiez né Grec ou seulement Italien, ayant sous les yeux, -dès le berceau, une nature merveilleuse et un art idéal, vous auriez -atteint le but dès le point de départ, et le grand style se serait formé en -vous sur le modèle éternel; mais vous êtes né Allemand avec une âme -grecque, et il vous a fallu vous refaire Grec à force de contemplation et -d'intuition.» - ---«Je vous ai attendu longtemps, répond Goethe; j'ai marché jusqu'ici seul -dans ma voie, non compris, non encouragé! Combien je me réjouis qu'après -une rencontre d'intelligence entre vous et moi si tardive, si peu prévue, -nous devions désormais marcher deux! Tout ce qui est moi et en moi je vous -en ferai part avec joie; car, sentant bien que mon entreprise (d'arriver à -la vérité et à l'art suprême) est au-dessus de la force d'un seul et de -notre durée ici-bas, j'aimerais à déposer bien des choses dans votre sein, -non-seulement pour les conserver ainsi au monde, mais pour les vivifier.» - -N'est-ce pas ainsi que Socrate pouvait parler au jeune Platon pour se -continuer et se grandir après lui dans son disciple? - ---«N'espérez pas, réplique Schiller, de rencontrer en moi une grande -richesse d'idées; c'est là ce que je trouverai en vous. Vous gouvernez un -monde obéissant à vos intuitions, moi je flotte timidement entre le métier -et le génie. Mais, hélas! la maladie énerve mes forces physiques; j'aurais -difficilement le temps d'accomplir en moi une grande oeuvre -intellectuelle.» - - -VII - -«Je vais avoir quinze jours de liberté, écrit Goethe à son nouvel ami, -pendant un voyage de ma cour; venez me voir pendant ce loisir, nous -causerons de nos _Heures_; nous ne verrons que quelques rares amis qui -pensent comme nous. Vous vivrez entièrement à votre guise; de nouveaux -points de contact s'établiront ainsi entre nous.» - ---«J'irai,» écrit à l'instant Schiller. - -Les amis se rencontrent, s'entretiennent et se séparent. - ---«Me voilà revenu, écrit Schiller, mais mon esprit est toujours avec vous -à Weimar.» - -Goethe lui envoie à Iéna les premiers volumes de son roman philosophique, -_William Meister_, oeuvre énigmatique que les initiés seuls peuvent bien -comprendre, et que nous-même nous avouons ne pas comprendre suffisamment -pour en parler. Schiller en est ravi; M. Guillaume de Humboldt, le frère -aîné du savant célèbre, partage le plaisir de Schiller. Nous avons connu à -Rome, en 1811, Guillaume de Humboldt, diplomate, homme d'État, philosophe -curieux du beau et du bon sous toutes les formes. Nous avons visité à sa -suite les antiquités romaines et le cratère du Vésuve. La sérénité de son -esprit, la noble gravité de sa parole, la profondeur de ses connaissances -historiques et la chaleur tempérée de son enthousiasme nous ont donné une -idée du caractère de Goethe, son ami. Jamais son image ne s'est effacée de -notre souvenir: - - Principibus placuisse viris! - -La correspondance de Schiller et de Goethe est pleine du nom de Guillaume -de Humboldt. On voit qu'il était pour eux un de ces hommes qui, semblables -aux dieux cachés, font peu d'oeuvres, mais rendent beaucoup d'oracles. -«Guillaume de Humboldt, dit Schiller à Goethe, trouve, comme moi, que l'âge -vous mûrit sans vous affaiblir, et que votre esprit est dans toute sa mâle -jeunesse et dans toute sa plénitude créatrice.»--«Puisque j'ai, outre votre -suffrage, celui de Guillaume de Humboldt, je continue avec confiance. -Combien n'est-il pas plus utile et plus délicieux de se mirer dans les -autres qu'en soi-même! J'irai bientôt vous voir à Iéna.» - - -VIII - -Schiller travaillait alors à son vaste drame historique de _Wallenstein_, -sans cesse interrompu par la souffrance, sans cesse repris par -l'obstination de la volonté. C'est, selon nous, son véritable -chef-d'oeuvre; mais ce chef-d'oeuvre est en histoire ce que le _Faust_ de -Goethe est en philosophie poétique, trop vaste et trop débordant pour la -scène; c'est une épopée du moyen âge dialoguée avec génie par un poëte -moderne. La patience allemande, qui ne dispute pas le temps à son plaisir, -pouvait seule s'accommoder de ces développements démesurés du drame -réfléchi. Schiller avait divisé sa pièce en trois pièces, ce qu'on appelle -une _trilogie_ en littérature. L'esprit français ne s'accommode pas de -cette suspension d'une action qui s'arrête à un soleil et reprend à -l'autre. Le plaisir, en France, court plus vite que le temps; il n'attend -personne, pas même le génie. Schiller envoyait acte par acte son drame de -_Wallenstein_ à Goethe; Goethe l'appréciait et le corrigeait avec le même -amour qui si cette oeuvre eût été la sienne. - ---«Qu'il me paraît étrange, écrivait Schiller à son ami, ministre et favori -d'un souverain, de vous voir lancé au plus haut et au plus épais de ce -monde, tandis que je suis assis entre mes pauvres fenêtres de papier huilé, -n'ayant aussi que papiers devant moi, et que cependant, malgré cette -différence dans nos destinées, nous puissions nous comprendre si -parfaitement l'un l'autre!» - -Schiller venait d'être père; Goethe, le 28 octobre 1795, le félicitait sur -ce bonheur de famille: «Dieu bénisse le nouvel hôte. Je serai bientôt près -de vous; j'ai besoin de ces entretiens que vous seul vous pouvez me -donner.» - -Goethe lui-même venait d'avoir un fils. «Un de mes soucis, écrivait-il, -repose maintenant dans le berceau!» - -L'union de la jeune mère de ce fils avec le grand homme n'était pas encore -consacrée par le mariage légal; elle le fut depuis. - -Les idées de Goethe sur les femmes étaient des idées tout à fait -orientales. Il considérait, en patriarche de Canaan ou en brahmine de -l'Inde, la femme comme une créature inférieure en force et en dignité à -l'homme; elle n'était à ses yeux que la plus charmante décoration de la -nature, un appât à la perpétuation de l'espèce humaine, une source de -plaisir sacré, et surtout une esclave chargée de régner sur son maître par -ses charmes supérieurs à ses droits, une servante antique de la tente arabe -ou du gynécée grec, dont les fonctions consistaient à gouverner dans un -bel ordre intérieur les autres agents inférieurs de la domesticité. - -Ces idées étaient conformes en lui à ce culte pour le fait grossier de la -nature qui a donné la force à l'homme, la faiblesse et l'attrait à la -femme. Le fatalisme s'accommode très-bien de la servitude; l'homme, aux -yeux de Goethe, était roi par droit de nature; ce roi pouvait aimer ses -sujettes, mais il n'était pas tenu de les respecter. - -La conduite de Goethe à l'égard des femmes, surtout depuis son âge avancé, -avait été le commentaire de ces doctrines: s'il aimait, il ne s'enchaînait -pas par l'amour. - - -IX - -Cependant les années de Goethe, qui s'accumulaient, quoique saines et -vertes, commençaient à lui faire sentir la nécessité de remettre le soin de -sa maison et le dépôt de son coeur à une femme qui fût à la fois l'ordre et -le charme de sa maison. Comme le patriarche, il était assis au bord du -puits pour examiner les _Sara_ qui venaient puiser l'eau à la fontaine. Un -hasard lui offrit ce qu'il cherchait vaguement encore. Il faut se -souvenir, pour bien comprendre ce mariage précédé d'un long noviciat -domestique, que Goethe, aux yeux de la ville de Weimar, n'était pas -seulement un poëte, un ministre, un favori du souverain, mais une sorte de -dieu antique au-dessus des moeurs et des lois, un être d'exception qui -avait ses moeurs et ses lois à part du reste de l'humanité. - -Or le copiste et l'imprimeur du théâtre de Weimar, nommé Vulpius, avait des -rapports de service fréquents et habituels avec Goethe, à la fois ministre, -auteur et directeur de la scène. Un jour que ce Vulpius avait à porter à -Goethe les épreuves à corriger d'une de ses pièces, un surcroît d'affaires -l'empêcha inopinément de remplir ce devoir lui-même; il chargea une de ses -filles de porter à sa place le manuscrit et l'épreuve d'imprimerie à -l'auteur de _Faust_ et de lui rapporter les corrections. - -La jeune fille, à peine entrée dans son printemps, avait la candeur et la -fleur de beauté de Marguerite dans le jardin de la voisine. Elle aborde en -tremblant et en rougissant le majestueux vieillard; Goethe, frappé de son -innocence et de ses charmes, éprouva pour elle ce que Faust avait éprouvé -à l'aspect de Marguerite sur les marches de l'église; il voulut non -séduire, mais plaire. Sa mâle beauté, sa tendre déférence, le prestige de -son nom, plus grand que nature dans l'esprit de la jeune fille, enlevèrent -le coeur et le consentement de la jeune messagère. Elle accepta avec -ivresse le gouvernement de la maison du grand homme et le rôle d'épouse -équivoque auquel il conviendrait au poëte d'élever sa belle gouvernante. De -ce jour elle régna, servante et reine, dans l'intérieur de la maison de -Goethe. Nul à Weimar n'aurait osé se scandaliser d'une hardiesse de la vie -privée ou publique du roi de l'intelligence en Allemagne; il était, comme -Louis XIV, au-dessus de l'humanité: il avait le droit divin du scandale. - -L'union de Goethe et de la belle jeune fille qu'il avait installée reine -subalterne de sa maison fut heureuse. Ce fils en naquit; la mort l'enleva -dans son berceau. On voit que Goethe le pleura comme un homme vulgaire. «Il -faut, dit-il à son ami Schiller, laisser ses droits à la nature et pleurer -quand elle vous envoie des larmes; autrement elles s'accumulent et vous -noient le coeur, d'autant plus abondantes que vous les avez plus -ajournées; ensuite il faut reprendre le travail, ce consolateur infaillible -qui guérit tout en déplaçant tout.» - -Un autre fils survint et vécut âge d'homme. Mais, pendant que nous touchons -à la vie privée du grand homme, disons ce qui l'honore après avoir dit ce -qui l'inculpe. Il épousa légalement plus tard la jeune et charmante -compagne qu'il s'était donnée, et il l'épousa dans des circonstances qui -donnent un grand prix d'honnêteté et de désintéressement à son amour. - -C'était le lendemain de la bataille d'Iéna; les Français, vainqueurs, -s'avançaient sur Weimar. Le duc, vaincu avec les Prussiens, ses alliés, -avait abandonné son palais et fuyait vers Berlin. On s'attendait au -massacre des habitants et à l'incendie de la ville; Goethe envisagea d'un -regard calme le péril. «Je ne dois pas, dit-il, laisser après moi une femme -tendre et fidèle, mère de mon fils, sans nom et sans asile. Elle aura du -moins un titre au bénéfice et à l'honneur de ma mémoire.» Et il épousa -mademoiselle Vulpius la veille du jour qu'il croyait être le jour suprême -de sa patrie et de sa vie. Philosophe dans la région de la pensée, homme -de bien dans la région des réalités, il consacra son amour au moment -peut-être où il ne l'éprouvait plus. Madame Goethe mourut avant lui, et il -ne parut la regretter que comme un maître regrette une fidèle servante, -colonne de sa maison. Il ne laissa jamais de prise sur lui aux douleurs -violentes ou éternelles; il voulait conserver à tout prix le calme olympien -de son intelligence. Vivre, pour lui, c'était oublier. - -Madame Goethe, depuis longtemps souffrante, expira en voiture, pendant une -des promenades que le poëte-ministre faisait autour de Weimar. «Ils vont -être bien surpris à la maison!» dit-il à son cocher qui étendait le corps -inanimé de sa maîtresse sur le gazon du bord de la route. Ce mot du -stoïcisme ou de l'indifférence resta le proverbe du superbe égoïsme du -grand homme en Allemagne. Mais reprenons la correspondance des deux amis. - - -X - -On avait pris souvent en Allemagne des poésies de Schiller pour des poésies -de Goethe et des odes de Goethe pour des odes de Schiller. Goethe ne -s'offensait pas, comme on va le voir, de cette promiscuité de gloire entre -son ami et lui. «Que l'on nous confonde dans nos talents, écrivait-il à -Schiller, ce m'est chose agréable; cela montre que nous nous élevons -toujours davantage ensemble au-dessus de l'_affectation_ de notre siècle, -c'est-à-dire au _beau_ simple, pour arriver à ce qui est universellement -_bon_. Il faut convenir aussi qu'à nous deux nous tenons un large espace -dans le monde de l'intelligence en nous donnant la main et en faisant la -chaîne.» - -Cependant à cette époque, 1795, ils dérogèrent tous deux à la noblesse et à -la dignité de leur génie en publiant des livres d'épigrammes anonymes, mais -mordantes, contre les écrivains et les poëtes leurs contemporains et leurs -compatriotes. Badinages grecs peu dignes d'eux; Aristophane et Sophocle -dans le même homme. Cela n'agrandit pas, cela jure et cela rapetisse: jeux -d'écoliers qu'on s'afflige d'avoir à leur reprocher. Les aigles plongent du -haut du firmament sur la tête de leurs ennemis et ne les mordent pas au -talon. Glissons sur ces misères. - - -XI - -Goethe et Schiller continuent à s'entretenir de la tragédie de -_Wallenstein_, à laquelle Schiller travaille pendant trois ans. «Je vous -salue de mon jardin d'Iéna (c'est le 1er mai 1797), écrit Schiller à son -ami et à son maître; je m'y suis installé ce matin. Un doux paysage -m'entoure; le soleil se couche en souriant, et les rossignols chantent. -Tout m'enveloppe d'accueil et de joie autour de moi, et ma première soirée -sur mon propre domaine est du plus heureux présage.» - ---«Avant-hier, répond Goethe, j'ai fait visite à _Wieland_ (le Voltaire -érudit et gracieux de l'Allemagne); il habite une jolie et vaste maison -dans la plus laide contrée du monde. Triste chose que le monde, -continue-t-il ailleurs; on y apprend bien des choses, mais qui au fond ne -nous apprennent rien; mais quant à ce qui nous importe davantage, à la -seule chose même qui nous importe véritablement, l'inspiration intérieure, -le monde, au lieu de nous la donner, nous la prend.» - ---«Je lis madame de Staël, répond Schiller; elle oublie son sexe sans -s'élever au-dessus de lui; c'est une nature raisonneuse, mais très-peu -poétique (c'est-à-dire créatrice).» - -Dans les lettres suivantes, la tragédie de Schiller, _Wallenstein_, est -enfin terminée. Ils concertent ensemble les moyens de la faire dignement -représenter sur la scène de Weimar. Goethe préside en l'absence de son ami -aux répétitions. Il appelle Schiller à Weimar, le présente au duc, le loge -au château, le traite en frère. Ses anxiétés sur le sort du drame à la -représentation sont fiévreuses d'amitié. - -La pièce réussit et devient la gloire immortelle de Schiller. Goethe la -goûte comme sa propre gloire. Ou ne sait lequel admirer le plus, ou du -maître sans ombrage ou du disciple sans rivalité. Une plus tendre étreinte -resserre le coeur des deux rivaux après ce succès monumental de -_Wallenstein_; les lettres deviennent plus pressées et plus -confidentielles; ils pensent, ils sentent, ils vivent à deux. Schiller -s'établit à Weimar pour jouir plus habituellement de l'intimité de Goethe. -Les lettres s'abrégent sans se refroidir; on n'a plus que des billets. - -Madame de Staël, fuyant la tyrannie de Napoléon, qui l'avait reléguée hors -de France, s'arrête quelques semaines à Weimar, et cherche à répandre -autour d'elle, sur Goethe et Schiller, l'éblouissement de son esprit. Les -deux amis, en Allemands un peu ombrageux, parce qu'ils sont timides, -évitent, autant que possible, les rencontres prolongées avec la fille de M. -Necker, et se confient l'un à l'autre leurs impressions sur cette Sapho de -tribune. Ils la jugent sévèrement. - - -XII - -C'est pendant cette longue intimité des deux écrivains, intimité favorable -à leur fécondité littéraire, que Schiller écrivit _Wallenstein_, _Marie -Stuart_, _Jeanne d'Arc_, _Guillaume Tell_, drames dont fut constitué son -théâtre allemand. C'est alors aussi qu'il écrivit ces odes et ces ballades -germaniques, enthousiastes par la forme, populaires par le fond, qui -rivalisèrent avec les oeuvres lyriques de Goethe. Dans tous ces genres il -approcha Goethe, il ne l'atteignit et ne le dépassa jamais. Pour un -observateur expérimenté du génie humain, il fut toujours le disciple, -jamais le maître. Il calqua son oeuvre sur l'oeuvre de Goethe, sans pouvoir -calquer l'incommensurable génie de son modèle. On sent dans sa vie -l'imitation puissante et habile, mais enfin l'imitation partout. Goethe -écrit _Goltz de Berlichengen_, Schiller écrit _Wallenstein_; Goethe chante -les ballades nationales de la Germanie, Schiller soupire les ballades du -moyen âge et les légendes de la tradition des chaumières; Goethe exhale -avec dédain sa mauvaise humeur de géant dans des épigrammes contre la -médiocrité de ses rivaux, Schiller rime des sarcasmes contre les -engouements ignares de son pays. Enfin Goethe abjure, dans son omnipotence, -toutes les crédulités du vulgaire, et cherche sa divinité universelle dans -la divinité individuelle de tout ce qui vit dans la nature; son dieu, c'est -la vie; la vie, c'est son dieu. Schiller, d'abord chrétien et pieux, suit -son maître, et chante comme lui ses hymnes au Dieu inconnu. Mais Goethe -accomplit toutes ces phases de sa poésie et de sa philosophie indienne avec -la majesté d'un dieu de l'Inde, Schiller avec la faiblesse et l'embarras -d'un homme qui marche sur les pas d'un dieu. Aussi les traces de Goethe -dans l'histoire littéraire de l'Allemagne et du monde ne seront jamais -effacées; les traces de Schiller, quoique chères aux âmes tendres, -s'effaceront à l'apparition du premier grand poëte qui naîtra en Allemagne. -L'un fut le génie, l'autre ne fut que le talent; je n'ai jamais pu les -comparer. - -Cependant Schiller égala et dépassa un jour son maître dans un poëme -lyrique presque sans égal dans la poésie de toutes les langues modernes, -intitulé _la Cloche_. Ce dithyrambe, réfléchi et vociféré tout à la fois -sur l'instrument aérien qui sonne à la fois les prières, les douleurs, les -glas funèbres, les naissances, les effrois de l'homme, est digne de rester -dans la mémoire de la postérité. Schiller ne le composa pas comme l'ode se -compose, c'est-à-dire par une rapide et involontaire explosion de l'âme, -qui n'éclate qu'un instant et qui se répercute à jamais de l'âme du poëte -dans l'oreille des siècles. On voit, par sa correspondance avec Goethe, -qu'il le conçut un jour d'inspiration, mais qu'il l'exécuta en trois ans -d'étude et de retouches. Le lecteur va juger, sur une traduction toujours -atténuante de l'oeuvre originale, combien Schiller dépassa Pindare et -Horace dans ce dithyrambe didactique du poëte qui se souvenait d'avoir été -chrétien. Nous empruntons cette traduction à M. _Marmier_, l'importateur -des poésies du Nord dans notre langue, poëte lui-même par l'imagination et -le sentiment. - -Écoutez! - - -XIII - -LA CLOCHE. - -«Le moule d'argile est encore plongé et scellé dans la terre; aujourd'hui -la cloche doit être faite. À l'oeuvre, compagnons! courage! La sueur doit -ruisseler du front brûlant; l'oeuvre doit honorer le maître, mais il faut -que la bénédiction vienne d'en haut. - -«Il convient de mêler des paroles sérieuses à l'oeuvre sérieuse que nous -préparons: le travail que de sages paroles accompagnent s'exécute gaiement. -Considérons gravement ce que produira notre faible pouvoir; car il faut -mépriser l'homme sans intelligence qui ne réfléchit pas aux entreprises -qu'il veut accomplir. C'est pour méditer dans son coeur sur le travail que -sa main exécute que la pensée a été donnée à l'homme: c'est là ce qui -l'honore. - -«Prenez du bois de sapin, choisissez des branches sèches, afin que la -flamme, plus vive, se précipite dans le conduit. Quand le cuivre -bouillonnera, mêlez-y promptement l'étain pour opérer un sûr et habile -alliage. - -«La cloche que nous formons à l'aide du feu dans le sein de la terre -attestera notre travail au sommet de la tour élevée. Elle sonnera pendant -de longues années; bien des hommes l'entendront retentir à leurs oreilles, -pleurer avec les affligés et s'unir aux prières des fidèles. Tout ce que le -sort changeant jette parmi les enfants de la terre montera vers cette -couronne de métal et la fera vibrer au loin. - -«Je vois jaillir des bulles blanches. Bien! la masse est en fusion. -Laissons-la se pénétrer du sel de la cendre qui hâtera sa fluidité. Que le -mélange soit pur d'écume, afin que la voix du métal poli retentisse pleine -et sonore; car la cloche salue avec l'accent solennel de la joie l'enfant -bien-aimé à son entrée dans la vie, lorsqu'il arrive plongé dans le -sommeil. Les heures joyeuses et sombres de sa destinée sont encore cachées -pour lui dans les voiles du temps; l'amour de sa mère veille avec de -tendres soins sur son matin doré; mais les années fuient rapides comme une -flèche. L'enfant se sépare fièrement de la jeune fille; il se précipite -avec impétuosité dans le courant de la vie; il parcourt le monde avec le -bâton de voyage et rentre étranger au foyer paternel, et il voit devant lui -la jeune fille charmante dans l'éclat de sa fraîcheur, avec son regard -pudique. Un vague désir, un désir sans nom, saisit l'âme du jeune homme; il -erre dans la solitude, fuyant les réunions tumultueuses de ses frères et -pleurant à l'écart. Il suit, en rougissant, les traces de celle qui lui est -apparue, heureux de son sourire, cherchant, pour la parer, les plus belles -fleurs du vallon. Oh! tendre désir! heureux espoir! jour doré du premier -amour! Les yeux alors voient le ciel ouvert, le coeur nage dans la -félicité. Oh! que ne fleurit-il à tout jamais, l'heureux temps du jeune -amour! - -«Comme les tubes brunissent déjà! J'y plonge cette baguette: si nous la -voyons se vitrifier, il sera temps de couler le métal. Maintenant, -compagnons, alerte! Examinez le mélange, et voyez si, pour former un -alliage parfait, le métal doux est uni au métal fort. - -«Car de l'alliance de la douceur avec la force, de la sévérité avec la -tendresse, résulte la bonne harmonie. C'est pourquoi ceux qui s'unissent à -tout jamais doivent s'assurer que le coeur répond au coeur. Courte est -l'illusion, long est le repentir. La couronne virginale se marie avec grâce -aux cheveux de la fiancée quand les cloches argentines de l'église invitent -aux fêtes nuptiales. Hélas! la plus belle solennité de la vie marque le -terme du printemps de la vie. La douce illusion s'en va avec le voile et la -ceinture; la passion disparaît; puisse l'amour rester! La fleur se fane, -puisse le fruit mûrir! Il faut que l'homme entre dans la vie orageuse; il -faut qu'il agisse, combatte, plante, crée, et, par l'adresse, par l'effort, -par le hasard et la hardiesse, subjugue la fortune. Alors les biens -affluent autour de lui, ses magasins se remplissent de dons précieux; ses -domaines s'élargissent, sa maison s'agrandit, et, dans cette maison, règne -la femme sage, la mère des enfants. Elle gouverne avec prudence le cercle -de la famille, donne des leçons aux jeunes filles, réprimande les garçons. -Ses mains actives sont sans cesse à l'oeuvre; elle augmente par son esprit -d'ordre le bien-être du ménage; elle remplit de trésors les armoires -odorantes, tourne le fil sur le fuseau, amasse dans des buffets -soigneusement nettoyés la laine éblouissante, le lin blanc comme la neige; -elle joint l'élégant au solide et jamais ne se repose. - -«Du haut de sa demeure, d'où le regard s'étend au loin, le père contemple -d'un oeil joyeux ses propriétés florissantes. Il voit ses arbres qui -grandissent, ses granges bien remplies, ses greniers qui plient sous le -poids de leurs richesses, et ses moissons pareilles à des vagues -ondoyantes; et alors il s'écrie avec orgueil: La splendeur de ma maison, -ferme comme les fondements de la terre, brave la puissance du malheur. -Mais, hélas! avec les rigueurs du destin il n'est point de pacte éternel, -et le malheur arrive d'un pas rapide. - -«Allons! nous pouvons commencer à couler le métal à travers l'ouverture; il -apparaît bien dentelé. Mais, avant de le laisser sortir, répétez comme une -prière une pieuse sentence. Ouvrez les conduits, et que Dieu garde -l'édifice. Voilà que les vagues, rouges comme du feu, courent en fumant -dans l'enceinte du moule! - -«Heureuse est la puissance du feu, quand l'homme la dirige, la domine. Ce -qu'il fait, ce qu'il crée, il le doit à cette force céleste. Mais terrible -est cette même force quand elle échappe à ses chaînes, quand elle suit sa -violente impulsion, fille libre de la nature. Malheur! lorsque, affranchie -de tout obstacle, elle se répand à travers les rues populeuses et allume -l'effroyable incendie; car les éléments sont hostiles à l'oeuvre des -hommes. Du sein des nuages descend la pluie qui est une bénédiction, et du -sein des nuages descend la foudre. Entendez-vous, au sommet de la tour, -gémir le tocsin? Le ciel est rouge comme du sang, et cette lueur de pourpre -n'est pas celle du jour. Quel tumulte à travers les rues! quelle vapeur -dans les airs! La colonne de feu roule en pétillant de distance en -distance, et grandit avec la rapidité du vent. L'atmosphère est brûlante -comme dans la gueule d'un four; les solives tremblent, les poutres tombent, -les fenêtres éclatent, les enfants pleurent, les mères courent égarées, et -les animaux mugissent sous les débris. Chacun se hâte, prend la fuite, -cherche un moyen de salut. La nuit est brillante comme le jour; le seau -circule de main en main sur une longue ligne, et les pompes lancent des -gerbes d'eau; l'aquilon arrive en mugissant et fouette la flamme -pétillante; le feu éclate dans la moisson sèche, dans les parois du -grenier, atteint les combles et s'élance vers le ciel, comme s'il voulait, -terrible et puissant, entraîner la terre dans son essor impétueux. Privé -d'espoir, l'homme cède à la force des dieux, et regarde, frappé de stupeur, -son oeuvre s'abîmer. Consumé, dévasté, le lieu qu'il occupait est le -domaine des aquilons, la terreur habite dans les ouvertures désertes des -fenêtres, et les nuages du ciel planent sur les décombres. - -«L'homme jette encore un regard sur le tombeau de sa fortune, puis il prend -le bâton de voyage. Quels que soient les désastres de l'incendie, une douce -consolation lui est restée; il compte les têtes qui lui sont chères: ô -bonheur! il ne lui en manque pas une. - -«La terre a reçu le métal, le moule est heureusement rempli; la cloche en -sortira-t-elle assez parfaite pour récompenser notre art et notre labeur? -Si la fonte n'avait pas réussi! si le moule s'était brisé! Hélas! pendant -que nous espérons, peut-être le mal est-il déjà fait! - -«Nous confions l'oeuvre de nos mains aux entrailles du sol. Le laboureur -leur confie ses semences, espérant qu'elles germeront pour son bien, selon -les desseins du Ciel. Nous ensevelissons dans le sein de la terre des -semences encore plus précieuses, espérant qu'elles se lèveront du cercueil -pour une meilleure vie. - -«Dans la tour de l'église retentissent les sons de la cloche, les sons -lugubres qui accompagnent le chant du tombeau, qui annoncent le passage du -voyageur que l'on conduit à son dernier asile. Hélas! c'est une épouse -chérie, c'est une mère fidèle que le démon des ténèbres arrache aux bras de -son époux, aux tendres enfants qu'elle mit au monde avec bonheur, qu'elle -nourrit sur son sein avec amour. Hélas! les doux liens sont à jamais -brisés, car elle habite désormais la terre des ombres, celle qui fut la -mère de famille. C'en est fait de sa direction assidue, de sa vigilante -sollicitude, et désormais l'étrangère régnera sans amour à son foyer -désert. - -«Pendant que la cloche se refroidit, reposons-nous de notre rude travail; -que chacun de nous s'égaye comme l'oiseau sous la feuillée. Quand la -lumière des étoiles brille, le jeune ouvrier, libre de tout souci, entend -sonner l'heure de la joie; mais le maître n'a pas de repos. - -«À travers la forêt sauvage le voyageur presse gaiement le pas pour arriver -à sa chère demeure. Les brebis bêlantes, les boeufs au large front, les -génisses au poil luisant se dirigent en mugissant vers leur étable. Le -chariot chargé de blé s'avance en vacillant. Sur les gerbes brille la -guirlande de diverses couleurs, et les jeunes gens de la moisson courent à -la danse. Le silence règne sur la place et dans les rues, les habitants de -la maison se rassemblent autour de la lumière, et la porte de la ville -roule sur ses gonds. La terre est _couverte_ d'un voile sombre; mais la -nuit, qui tient éveillé le méchant, n'effraye pas le paisible bourgeois; -car l'oeil de la justice est ouvert. - -«Ordre saint, enfant béni du Ciel, c'est toi qui formes de douces et libres -unions; c'est toi qui as jeté les fondements des villes; c'est toi qui as -fait sortir le sauvage farouche de ses forêts; c'est toi qui, pénétrant -dans la demeure des hommes, leur donnes des moeurs paisibles et le bien le -plus précieux, l'amour de la patrie. - -«Mille mains actives travaillent et se soutiennent dans un commun accord, -et toutes les forces se déploient dans ce mouvement empressé. Le maître et -le compagnon poursuivent leur oeuvre sous la sainte protection de la -liberté. Chacun se réjouit de la place qu'il occupe et brave le dédain. Le -travail est l'honneur du citoyen, la prospérité est la récompense du -travail. Si le roi s'honore de sa dignité, nous nous honorons de notre -travail. - -«Douce paix, heureuse union! restez, restez dans cette ville! Qu'il ne -vienne jamais le jour où des hordes cruelles traverseraient cette vallée, -où le ciel, que colore la riante pourpre du soir, refléterait les lueurs -terribles de l'incendie des villes et des villages! - -«À présent, brisez le moule; il a rempli sa destination. Que le regard et -le coeur se réjouissent à l'aspect de notre oeuvre heureusement achevée! -Frappez! frappez avec le marteau jusqu'à ce que l'enveloppe éclate; pour -que nous voyions notre cloche, il faut que le moule soit brisé en morceaux. - -«Le maître sait d'une main prudente et en temps opportun rompre -l'enveloppe; mais malheur! quand le bronze embrasé éclate de lui-même et -se répand en torrents de feu. Dans son aveugle fureur il s'élance avec le -bruit de la foudre, déchire la terre qui l'entoure, et, pareil aux gueules -de l'enfer, vomit la flamme dévorante. Là où règnent les forces -inintelligentes et brutales, là l'oeuvre pure ne peut s'accomplir. Quand -les peuples s'affranchissent d'eux-mêmes, le bien-être ne peut subsister. - -«Malheur! lorsqu'au milieu des villes l'étincelle a longtemps couvé; -lorsque la foule, brisant ses chaînes, cherche pour elle-même un secours -terrible! Alors la révolte, suspendue aux cordes de la cloche, la fait -gémir dans l'air et change en instrument de violence un instrument de paix. - -«Liberté! égalité! voilà les mots qui retentissent. Le bourgeois paisible -saisit ses armes; la multitude inonde les rues et les places, des bandes -d'assassins errent de côté et d'autre. Les femmes deviennent des hyènes et -se font un jeu de la terreur. De leurs dents de panthères elles déchirent -le coeur palpitant d'un ennemi. Plus rien de sacré; tous les liens d'une -réserve pudique sont rompus. Le bon cède la place au méchant, et les vices -marchent en liberté. Le réveil du lion est dangereux, la dent du tigre est -effrayante; mais ce qu'il y a de plus effrayant c'est l'homme dans son -délire. Malheur à ceux qui prêtent à cet aveugle éternel la torche, la -lumière du ciel! Elle ne l'éclaire pas, mais elle peut, entre ses mains, -incendier les villes, ravager les campagnes. - -«Dieu a béni mon travail. Voyez! du milieu de l'enveloppe s'élève le métal, -pur comme une étoile d'or. De son sommet jusqu'à sa base il reluit comme le -soleil, et les armoiries bien dessinées attestent l'expérience du mouleur. -Venez! venez, mes compagnons! formez le cercle! baptisons la cloche, -donnons lui le nom de Concorde. Qu'elle ne rassemble la communauté que pour -des réunions de paix et d'affection! - -«Qu'elle soit, par le maître qui l'a formée, consacrée à cette oeuvre -pacifique. Élevée au-dessus de la vie terrestre, elle planera sous la voûte -du ciel azuré. Elle se balancera près du tonnerre et près des astres. Sa -voix sera une voix suprême, comme cette des planètes, qui, dans leur -marche, louent le Créateur et règlent le cours de l'année. Que sa bouche -d'airain ne soit occupée qu'aux choses graves et éternelles! Que le temps -la touche à chaque heure dans son vol rapide! Que, sans coeur et sans -compassion, elle prête sa voix au destin et annonce les vicissitudes de la -vie! Qu'elle nous répète que rien ne dure en ce monde, que toute chose -terrestre s'évanouit comme le son qu'elle fait entendre et qui bientôt -expire! - -«Maintenant, arrachez avec les câbles la cloche de la fosse; qu'elle -s'élève dans les airs, dans l'empire du son! Tirez! tirez! Elle s'émeut, -elle s'ébranle; elle annonce la joie à cette ville. Que ses premiers -accents soient des accents de paix.» - - -XIV - -Le seul défaut d'un pareil poëme c'est d'être à la fois pensé, décrit et -chanté. Le véritable enthousiasme ne pense pas, ne décrit pas; il chante. -Mais, ce genre mixte une fois admis, le poëme de Schiller est digne de -tinter éternellement dans l'oreille des hommes. Nous n'avons rien de pareil -en France. - -Ce fut une de ses dernières oeuvres; il n'avait que quarante-sept ans, et -il se laissait déjà atteindre par la mort. C'était une de ces organisations -frêles et maladives qui ne résistent pas, comme celle de Goethe ou de -Voltaire, organisations de chêne robuste, aux secousses de leur âme et aux -secousses de la vie. Il écrivit sa profession de foi désormais -philosophique en ces termes: - -«Heureux temps, jours célestes où, les yeux fermés, je suivais avec abandon -le cours de la vie! Je me nourrissais de mes songes, et j'étais heureux; -j'ai appris à penser, et je suis tenté de pleurer d'avoir vu le jour. On -m'a enlevé la foi qui me donnait le calme; on m'a enseigné à dédaigner ce -que j'adorais. Quand je voyais le peuple se rendre en foule à l'église, -quand j'entendais les membres d'une nombreuse communion de croyants -confondre leurs voix dans une même prière: Oui, me disais-je, elle est -divine cette loi que les meilleurs des hommes professent, qui dompte -l'esprit et console le coeur. La froide raison a éteint cet enthousiasme; -il n'y a rien de véritablement sacré que la vérité et ce que la raison -reconnaît comme vérité. Ma raison maintenant est le seul guide qui me reste -pour me porter à Dieu, à la vertu, à l'éternité..... Toutes les -perfections de la nature sont réunies en Dieu. _La nature est Dieu divisé à -l'infini_ (profession de foi de son maître Goethe). Là où je découvre un -corps, je pressens une intelligence; là où je remarque un mouvement, je -devine une pensée motrice. Ce que nous nommons amour est le désir d'un -bonheur hors de nous; l'amour est la boussole aimantée du monde -intellectuel; c'est l'amour qui nous attire à Dieu. Si chaque homme aimait -tous les hommes, il posséderait le monde entier!» - -C'est dans ces pensées qu'il expira peu de temps après, en serrant la main -de sa femme, en bénissant son enfant, et regardant, comme J.-J. Rousseau, -le soleil du soir jouer comme un crépuscule du jour éternel sur les rideaux -de son lit. - - -XV - -Goethe, ferme comme un bloc de marbre jusqu'à ses derniers moments, jouait -encore comme un jeune homme avec les illusions et avec l'amour. Ses -liaisons littéraires avec _Bettina d'Arnim_ ressemblent à une de ces -aurores boréales de l'amour que les vieillards, dont l'imagination survit -à l'âge, aiment à voir briller sur leur horizon quand le soleil de l'amour -juvénile est déjà couché depuis longtemps dans leur ciel. Les amours de -l'homme d'État célèbre allemand, M. de Gentz, pour la jeune et célèbre -Fanny Elssler, sont comme une répétition, à peu de distance, des amours de -Goethe et de Bettina: seulement M. de Gentz aimait du coeur, et Goethe -n'aima jamais que de l'imagination. Il se plaisait à jouer le rôle d'un -Anacréon allemand couronné de roses, et voulant mourir la coupe des -illusions encore pleine à la main. - -Un mot sur cet épisode très-curieux de la vieillesse du grand homme. - -Nous n'avons pas connu nous-mêmes Bettina d'Arnim, mais nous avons connu sa -fille, et, si l'on doit juger des charmes de physionomie, d'âme et d'esprit -de la mère, par la figure de la fille, Bettina fut bien digne d'être l'Hébé -de ce Jupiter mourant. - -Son nom de fille était Bettina Brentano; sa famille était italienne. Sa -beauté portait l'empreinte du climat, son esprit avait la flamme de son -ciel. Goethe, dans sa première adolescence, avait été épris de sa -grand'mère, Sophie Laroche, femme illustre par ses talents littéraires en -Allemagne. - -Cette jeune fille avait dans son imagination précoce un foyer -d'enthousiasme qui demandait un aliment réel ou imaginaire; elle entendait -souvent accuser la froideur et l'égoïsme de Goethe dans sa famille; elle se -figura que Goethe n'était resté insensible que faute d'avoir rencontré dans -sa longue vie une âme à la proportion de la sienne. Elle voulut le venger -de l'injustice des hommes pour un homme plus grand que l'humanité. Elle ne -connaissait de Goethe que ses oeuvres; elle s'en fit une image selon son -coeur, et de cette image elle se fit une idole: l'adoration naquit dans son -coeur de l'enthousiasme. Ces phénomènes de jeunes filles, répandant, comme -Madeleine, leur urne de parfum sur les cheveux blancs d'un homme illustre, -sont plus fréquents qu'on ne pense. Qui de nous ignore combien de jeunes -coeurs se prodiguaient en pensée et jusqu'en amour à l'auteur de _René_ et -d'_Atala_, descendant déjà l'autre côté de la vie? La beauté est la -tentation de l'homme, la gloire est la séduction de la femme. À force de -rêver de Goethe, la jeune Bettina finit par l'aimer. Il y a un âge où les -songes ne s'évanouissent pas avec la nuit. - - -XVI - -Une ombre tragique jetée tout à coup sur la jeunesse de Bettina accrut son -amour en nourrissant sa mélancolie. Elle avait pour amie une femme poëte, -Caroline de Gunderode, chanoinesse d'un des chapitres d'Allemagne. - -Caroline de Gunderode, ce Werther féminin, s'exalta jusqu'à la folie, et -finit par se tuer par dégoût d'une vie prosaïque en contraste avec une âme -de feu. - -Bettina resta seule, et se réfugia d'autant plus dans le sein de ce fantôme -adoré qui portait pour elle le nom de Goethe. Elle alla à Weimar pour -l'adorer de plus près; elle enivra le poëte, elle ne le fléchit pas. Goethe -se souvint de son âge, et se contenta du feu et de l'encens, sans toucher -au vase fragile d'où cet enivrement montait à lui. - -Cette réserve augmenta et fit durer l'amour dans l'âme de la jeune -Italienne. Goethe plus sensible lui aurait paru un homme; il ne se montra -qu'en divinité. Cet amour dura sept ans. Une correspondance assidue entre -la jeune fille et le majestueux poëte nourrit ces deux imaginations de -rêves brûlants d'un côté, tièdes de l'autre. Pendant ces délicieuses -années, Bettina, après sept ans de culte, finit par se marier au comte -d'Arnim, gentilhomme d'une illustre maison de la Prusse et poëte d'un nom -déjà distingué dans son pays. Les rapports épistolaires entre Bettina -d'Arnim et Goethe se détendirent et s'interrompirent même complétement de -1814 à 1833; mais, peu de mois avant la mort de Goethe, Bettina vint se -réconcilier avec son idole négligée et recevoir ses derniers regards et son -dernier soupir. - -Quelque temps avant sa propre mort, Bettina publia elle-même cette -correspondance amoureuse entre la jeune fille et le vieillard. Nous la -possédons tout entière en deux volumes; cette correspondance étincelle plus -qu'elle ne touche; c'est un feu éblouissant, mais c'est un feu d'artifice; -une lettre d'Héloïse à Abélard contient plus de chaleur de passion que ces -deux volumes de lettres entre Bettina et l'auteur de _Werther_. Une -palpitation du coeur a plus de passion que mille élans d'imagination. -Malheur aux amours chimériques! on les regarde, on ne les ressent pas. Une -des lettres de M. de Gentz à Fanny Elssler attendrit plus que toute la -correspondance de Goethe avec Bettina. On sent que l'homme d'État, quoique -sénile, souffre et adore; sa sénilité même fait compatir à sa passion. -Quant à Goethe, il joue; il charme, il n'émeut pas. - -Voici deux ou trois de ces lettres devenues un monument de l'Allemagne -littéraire, un bas-relief du tombeau de Goethe. - -«Vous vous imaginez facilement, écrit Bettina à la mère de Goethe, dont -elle avait fait sa confidente et son amie à Francfort pendant que son fils -vivait et trônait à Weimar; vous vous imaginez facilement ce que je pense à -l'heure solitaire où le crépuscule cède à la nuit, maintenant je l'ai -vu!... (C'était après son voyage pour voir son idole à Weimar.) Maintenant -je l'ai vu, je connais son sourire et le son de sa voix calme et pourtant -vibrant d'amour, et ses exclamations qui résonnent comme un chant! Je sais -comme il approuve ou comme il blâme ce qu'on dit dans le tumulte de la -passion. L'année passée, quand je me trouvai inopinément avec lui, j'étais -hors de moi; je voulus parler, mais la voix me manqua; il posa la main sur -ma bouche et il me dit: «PARLE DES YEUX, JE COMPRENDS TOUT!» Et quand il -s'aperçut que mes yeux étaient remplis de larmes, il les ferma et il -ajouta: «DU CALME! DU CALME! C'EST CE QUI VOUS CONVIENT A TOUS DEUX.» Oui, -chère mère, ce fut comme si la paix descendait sur moi! N'avais-je pas tout -ce que j'avais uniquement désiré depuis plusieurs années? Ô vous, sa mère, -je vous remercierai éternellement d'avoir mis au monde celui que j'aime!... - -«Il m'est impossible ici, sur les bords du Rhin, continue-t-elle, de ne pas -vous écrire sur mon amie, la jeune Caroline Gunderode. Hier j'ai été -visiter l'endroit où elle s'est tuée; les saules ont tellement grandi -qu'ils couvrent la place. C'est ici, pensai-je, qu'elle erra désespérée et -qu'elle enfonça le terrible fer dans sa poitrine. Ce projet l'avait occupée -pendant bien des jours, et moi, qui lui étais si près du coeur, moi qui -suis maintenant seule ici dans ce lieu fatal, je parcours ce même rivage, -ne pensant qu'à mon bonheur!... Je lui fais des reproches d'avoir quitté -cette belle terre. Elle s'est mal conduite à mon égard; elle s'est enfouie -loin de moi, au moment où j'allais la faire participer à mon bonheur. - -«Elle était pleine de timidité, cette belle chanoinesse; elle s'effrayait -d'avoir à réciter tout haut le _bénédicité_; elle me disait souvent qu'elle -avait peur parce que son tour approchait de le prononcer devant les -chanoinesses assemblées. Notre vie commune était belle; c'était l'époque à -laquelle je commençais à avoir la conscience de moi-même. Ce fut elle qui -vint me chercher à Offenbach; elle me prit par la main et me pria de venir -la trouver à la ville. Plus tard nous nous voyions tous les jours; elle -m'apprit à lire avec réflexion; elle voulait aussi m'enseigner l'histoire, -mais elle s'aperçut bientôt que j'étais beaucoup trop occupée du présent -pour que le passé eût le pouvoir de m'enchaîner pendant longtemps. Que -j'aimais à aller la trouver! Je finis par ne plus pouvoir me passer d'elle -pendant un seul jour. Je courais la voir tous les après-midi. Quand -j'arrivais à la porte du chapitre, je regardais à travers le trou de la -serrure jusqu'à ce qu'on m'eût ouvert. Son petit appartement était au -rez-de-chaussée, donnant sur le jardin; un peuplier blanc était devant sa -fenêtre; je grimpais dessus en lui faisant la lecture; à chaque chapitre je -montais sur une branche plus élevée. Elle m'écoutait, appuyée à la fenêtre, -et me disait de temps en temps: «Bettina, ne tombe pas!» Maintenant je vois -combien j'étais heureuse alors, car tout, la moindre des choses même, s'est -empreint en moi comme une jouissance. Ses traits étaient doux et mous comme -ceux d'une blonde; pourtant elle avait des cheveux bruns, mais des yeux -bleus abrités par de longs cils. Elle ne riait pas haut; c'était plutôt un -doux roucoulement sourd, dans lequel la joie et la sérénité s'exprimaient -parfaitement. Elle ne marchait pas, elle _glissait_; vous comprendrez ce -que j'entends par ce mot. Sa robe semblait l'entourer de plis caressants; -cela venait de la douceur de ses mouvements. Sa taille était élevée et pour -ainsi dire trop coulante pour l'appeler élancée. Elle était timidement -gracieuse et trop dépourvue de volonté pour avoir jamais cherché à se faire -remarquer en société. Un jour qu'elle était chez le prince primat avec -toutes les chanoinesses, portant le costume de son ordre, une robe à queue, -un col blanc avec la croix d'ordonnance, quelqu'un fit la remarque qu'elle -ressemblait à une apparition au milieu des autres dames, à un esprit qui -allait s'évanouir dans l'air. - -«Elle me lisait ses poésies, et se réjouissait de mon approbation comme si -j'avais été un grand public; c'est qu'aussi je témoignais un vif désir de -les entendre: non pas que je comprisse ce que j'entendais; c'était plutôt -pour moi un élément inconnu, et ses doux vers agissaient sur moi comme -l'harmonie d'une langue étrangère qui vous flatte sans qu'on puisse la -traduire. Nous lisions _Werther_, et nous discutions beaucoup sur le -suicide. Elle disait toujours: «Beaucoup apprendre, beaucoup comprendre par -l'esprit, et mourir jeune! Je ne veux pas voir la jeunesse m'abandonner.» - -Puis enfin s'adressant, après ce récit funèbre, à Goethe qui se refusait à -nourrir sa passion d'un retour complet, Bettina s'écrie: - -«Ô toi qui lis ceci, tu n'as pas de manteau assez doux pour envelopper mon -âme blessée! Tu ne me récompenseras jamais, tu ne m'attireras jamais sur -ton coeur! Je le sais, je serai seule avec moi-même comme je me suis -trouvée seule aujourd'hui sur le rivage où mourut Gunderode; seule sous -les tristes saules où la mort frissonne encore, sur cette place où l'herbe -ne croît plus; c'est là qu'elle a meurtri son beau corps! ô Jésus! Marie!!! - -«Toi, mon seigneur vivant! toi, génie flamboyant qui es au-dessus de moi, -j'ai pleuré, non pas sur celle que j'ai perdue, non, j'ai pleuré sur moi -avec moi-même. Il faut que je devienne froide et dure comme l'acier; je -dois être impitoyable pour ce coeur passionné qui n'a pas, hélas! le droit -de rien demander. Mais tu es doux, ô Goethe! tu me souris, et ta main -fraîche me caresse et tempère l'ardeur de mes joues; cela doit me suffire!» - - -XVII - -Bettina revient ici à la pensée de son amie Gunderode. - -«Lorsque je revins visiter sa tombe, j'y trouvai de pauvres gens qui -cherchaient leurs vaches; je les suivis; ils devinèrent que je venais du -tombeau de la dame; ils me dirent que Gunderode leur avait souvent parlé et -fait l'aumône, et que chaque fois qu'ils passaient près de l'endroit fatal -ils récitaient un _Pater_. Moi aussi j'ai prié son âme et pour son âme; je -me suis fait purifier par la lumière de la lune, et je lui ai dit tout haut -que je la désirais, que je regrettais ces heures où nous échangions ici-bas -nos pensées, nos sentiments. - -«Un jour elle vint joyeusement à ma rencontre, et elle me dit: «Hier j'ai -causé avec un médecin, et il m'a appris qu'il était très-facile de se -tuer.» Elle entr'ouvrit sa robe et me montra une place sur son beau sein; -ses yeux resplendissaient de joie. Je la regardai fixement; pour la -première fois je me sentis mal à l'aise; je lui demandai: «Eh bien! que -ferai-je quand tu seras morte?--Oh! répondit-elle, alors je te serai -devenue indifférente; nous ne serons plus aussi liées; je me brouillerai -d'abord avec toi!» Je me dirigeai vers la fenêtre pour cacher mes larmes et -contenir les battements de mon coeur irrité; elle s'était mise à l'autre -fenêtre et ne disait mot. Je la regardais de côté; ses yeux étaient levés -vers le ciel, mais le regard en était brisé comme si tout leur feu s'était -concentré à l'intérieur. Après l'avoir considérée pendant quelque temps, je -ne pus me contenir: j'éclatai en sanglots, je me jetai à son cou, je la -forçai à s'asseoir, je m'assis sur ses genoux, je répandis bien des -larmes, je l'embrassai pour la première fois, j'ouvris sa robe et je baisai -la place où elle avait appris à atteindre le coeur. Je la suppliai en -pleurant amèrement d'avoir pitié de moi; je me jetai de nouveau à son cou, -et je baisai ses mains froides et frissonnantes. Ses lèvres tremblaient; -elle était roide et pâle comme la mort, et ne pouvait élever la voix; elle -me dit tout bas: «Bettina, ne me brise pas le coeur!» Afin de ne pas lui -faire de mal, je cherchai à surmonter ma douleur. Je me mis à sourire, à -pleurer, à sangloter tout à la fois; mais sa frayeur augmenta; elle se -coucha sur le canapé. Je m'efforçai alors de lui prouver que j'avais pris -tout cela pour une plaisanterie.» - - -XVIII - -Toute cette longue _passion_ de la chanoinesse Gunderode est décrit par son -amie _Bettina_ en pages de _Werther_; on sent que le génie de Goethe a -déteint sur ces jeunes amies. - -Goethe parut sensible à cet amour moitié naïf, moitié fantastique de la -belle enthousiaste. Un sonnet de lui fait foi de cette émotion contenue, -mais forte. - -«_La date du vendredi-saint_, dit-il dans ce sonnet, _était gravée en -lettres de feu dans le coeur de Pétrarque_; dans mon coeur à moi c'est la -date d'avril mil huit cent sept qu'on trouvera en traces profondes de feu, -gravée par le jour où je t'ai connue! - -«Ce jour-là je commençai, non, je continuai à aimer celle qu'enfant je -portais déjà dans mon coeur, etc.» - -La passion idéale de Bettina prend chaque jour des teintes plus chaudes -dans sa correspondance. - -«J'ai dû partir après un dernier embrassement, moi qui croyais rester -éternellement suspendue à ton cou. La maison que tu habites avait disparu -déjà dans le lointain; je me rappelais tout alors: comment, la nuit, tu -t'étais promené avec moi dans le jardin; comment tu souriais quand je -t'expliquais les formes fantastiques des nuages et mes beaux rêves; comment -tu écoutais avec moi le murmure des feuilles au vent de la nuit.» - -On croit véritablement entendre les confidences de _Daïamanti_ au dieu son -amant, dans une scène des drames indiens; l'imagination allemande est -teinte des eaux du Gange. - -«Tu m'as aimée, je le sais; quand tu me conduisais par la main, je l'ai -senti à ton haleine, au son de ta voix; oui, j'ai senti à quelque chose, -comment dirai-je? qui m'enveloppait, qui respirait autour de moi, que tu me -recevais dans l'intimité de la pensée. Qui m'enlèvera ce souvenir? J'ai -éprouvé un grand calme. Qu'est-ce que cela veut dire: _s'endormir dans le -Seigneur?_ Je sais maintenant ce que c'est... Il a fait cette nuit un -terrible ouragan; je suis sortie pour voir le soleil qui réparait tout. Ô -cher ami! quelle joie de savourer la brume du matin, de respirer le frais -du vent qui s'apaise, le parfum des plantes qui pénètre la poitrine et -monte à la tête, de sentir battre ses tempes et rougir ses joues, et de -secouer les gouttes de rosée de ses cheveux!... Je me reposai sur le tronc -d'un arbre à demi renversé pendant la nuit. Sous ses branches touffues je -découvris une multitude de nids d'oiseaux; il y avait une famille de -petites mésanges à tête noire et à gorge blanche; elles étaient sept dans -le même nid; puis des pinsons et des chardonnerets; les pères et les mères -volaient sur ma tête, cherchant à donner la becquée à leurs petits. Ah! -pourvu qu'ils parviennent à les élever dans cette situation critique! Si un -de ces petits oiseaux, précipités du nid par terre, et suspendus au-dessus -d'un ruisseau rapide, allait y tomber, il se noierait infailliblement à -l'instant même! Pour comble de malheur, tous les nids pendent de travers. -Puis, si tu avais vu la vie, le mouvement de ces milliers d'abeilles et de -mouches qui bourdonnaient autour de moi! En vérité, il n'y a pas de marché -si populeux et si animé; tout le monde semblait fort bien s'y reconnaître; -chacun allait chercher sous les fleurs une petite auberge où se retirer, -puis on en ressortait; on rencontrait le voisin; on passait les uns à côté -des autres en bourdonnant, comme si on eût voulu se dire où se trouve la -bonne bière. Mais voilà longtemps que je bavarde sur ce tilleul, et -pourtant je n'ai pas encore fini. Le tronc tient encore à la racine. Je -considérai la partie de l'arbre qui est restée, condamnée maintenant à -traîner l'autre moitié de sa vie par terre, et je pensais qu'elle mourrait -cet automne. Cher Goethe! je suis enfermée dans mon amour pour toi comme -dans une cabane solitaire; ma vie se passe à t'attendre!...» - -Goethe répond par des sonnets froids et compassés comme des politesses -allemandes à ces rêves de jeune coeur. Le rêve se poursuit aussi coloré et -aussi tendre pendant deux volumes. Les billets de Goethe en réponse à ce -torrent de passion idéale sont de la neige sur des fleurs d'avril. - - -XIX - -C'est dans cette naïve et amusante correspondance avec Bettina et avec -d'autres jeunes enthousiastes de son génie que Goethe laissait décliner son -heureuse vie. La vie se retirait peu à peu de lui comme le rayon du soir, -dans la galerie du Vatican, se retire d'abord des pieds, puis du buste, -puis de la tête de l'Apollon de marbre, rougi par les roses des plus hautes -clartés du soleil couchant. - -Impassible jusqu'au dernier moment comme un dieu de marbre, il expira en -contemplant avec ravissement le soleil, et en demandant _de la lumière, -plus de lumière encore_! Weimar ne le pleura pas comme un mortel, mais lui -fit une apothéose comme à un immortel. - -On lui a beaucoup reproché, faute de le comprendre, de n'avoir pas été -assez homme par la sensibilité qui fait aimer davantage Schiller. Il est -beau d'être un homme, il est plus beau peut-être d'être plus qu'un homme. -La prétendue impassibilité de Goethe n'est que sa supériorité; certes, on -ne peut soupçonner l'auteur de _Werther_, de _Charlotte_, de _Mignon_, de -_Marguerite_, de n'avoir pas eu dans l'âme toutes les puissances, et même -les plus délicates, de sentir, d'aimer, de souffrir; celui qui fait pleurer -ne fait que prêter ses propres larmes à ceux qui le lisent; il en a donc -lui-même une source chaude, amère et abondante dans son propre coeur. - -Mais la faculté de sentir, d'aimer, de souffrir, qui est la plus belle des -facultés du coeur, n'est pas la plus forte des qualités de l'esprit: la -preuve en est que la plus simple des femmes sent, aime et pleure; mais le -génie seul pense et plane au-dessus de ses propres impressions pour les -contempler et pour les juger avec la sublime impassibilité d'un dieu. Cette -divine impassibilité du grand artiste, qui se sépare pour ainsi dire en -deux êtres, l'être sentant et l'être impassible, est supérieure à la -sensibilité vulgaire, car elle l'élève au-dessus de la région des -sensations jusqu'à la région de la pure intellectualité. - -C'est à cette hauteur que l'homme cesse pour ainsi dire d'être homme pour -devenir artiste. L'homme souffre encore en lui, mais l'artiste ne souffre -plus, semblable au martyr qui jouit dans sa foi pendant qu'il gémit dans -son corps. - -Le grand artiste se dissèque intrépidement lui-même pour peindre, pour -sculpter ou chanter les palpitations les plus douloureuses de ses fibres -sans les sentir pendant qu'il les dénude à tous les yeux. C'est ce qui -constitue précisément le beau dans l'art, c'est ce qui fait que le -pathétique le plus tragique ne dégénère jamais en torture ou en grimace -dans l'oeuvre des véritables artistes souverains. C'est ce qui fait que, -dans les ouvrages en marbre ou en vers qui nous restent de l'antiquité, la -statue ou le personnage dramatique reste toujours beau, même sous les -tortures de la douleur physique ou de la douleur morale. C'est ce qui fait -que le Laocoon expire avec beauté sous les noeuds et sous les morsures du -serpent; que Niobé meurt belle sur les cadavres de ses enfants percés par -les traits du dieu de l'arc; que le Christ de Michel-Ange rayonne sur la -croix d'une divinité morale pendant que les clous transpercent ses mains -et ses pieds; son sang ruisselle de ses blessures, mais son âme ne sent que -la sainte beauté de son sacrifice. - -Conserver la beauté dans la douleur, ne dégrader jamais l'homme -intellectuel par le déchirement de ses sensations, montrer toujours -l'intelligence impassible survivant au coeur torturé, voilà le comble de -l'art antique, voilà la loi du beau; c'est cette loi du beau dans l'art que -quelques grands artistes de notre époque ont voulu nier et renverser en -cherchant l'expression dans la seule vérité imitative, en peignant le laid -avec autant de recherche que le beau, et en inventant ce paradoxe -artistique et littéraire qu'ils ont appelé _l'art pour l'art_! Notre -théorie, à nous, comme la théorie des anciens, _c'est l'art pour le beau_; -c'était la théorie d'Homère, la théorie de Platon, la théorie de Virgile, -de Cicéron, celle de Milton, de Corneille, de Racine, de Voltaire, du -Tasse, de Pétrarque, de Byron, de Chateaubriand, d'Hugo, dans les premières -splendeurs matinales de leurs beaux génies. La théorie du laid est la -parodie de la nature; la théorie de l'art pour l'art ravale l'art en ne lui -donnant pour objet que lui-même. Qu'est-ce que l'art si vous le séparez du -bon et du beau? C'est un jeu d'esprit au lieu de la plus sainte aspiration -de l'âme, un matérialisme de mots au lieu du divin spiritualisme des -pensées. - -Telle était aussi la pensée de Goethe: c'était l'idolâtrie du beau. Élever -l'homme au beau, c'était, selon lui, élever l'homme à la vertu. - -Voilà pourquoi il se tenait soigneusement lui-même très-haut, loin de -terre, au-dessus de sa propre sensibilité, comme sur un isoloir de toute -chose humaine, dans la région supérieure de la sublime indifférence. Voilà -pourquoi il fut accusé d'insensibilité et de personnalité dans sa vie. Mais -voilà pourquoi aussi il se soutint toujours, pendant sa longue et heureuse -vie, dans cette philosophie de calme et de lucidité qui caractérise son -génie. - - -XX - -S'il est permis de comparer la littérature et la politique, Goethe rappela -à ce point de vue un homme supérieur auquel les moralistes peuvent refuser -leur estime, mais auquel les historiens observateurs et philosophes ne -pourraient contester l'admiration: le prince de Talleyrand. Le prince de -Talleyrand fut en France dans ces derniers temps le Goethe de la politique; -Goethe fut le prince de Talleyrand de l'Allemagne en littérature; tous les -deux très-supérieurs au vulgaire, très-dédaigneux des événements, peu -soucieux de ces doctrines soi-disant immuables que les partis appellent des -principes et que l'histoire appelle des circonstances. Ils n'avaient foi -l'un qu'à la nature, l'autre qu'aux faits. Tous les deux aussi, voyant les -idées et les hommes du haut de leurs dédains pour les engouements -passagers, pour les erreurs et pour les passions de la foule, ils -dominaient d'autant plus l'humanité qu'ils la méprisaient davantage. Le -mépris est une mauvaise puissance, mais c'est une puissance réelle sur les -hommes; cela prouve qu'on ne partage pas leurs petitesses, leurs -enthousiasmes et leurs versatilités. Ce mépris est la base de -l'indifférence philosophique ou politique; cette indifférence laisse à la -sensibilité son calme, à l'esprit son sang-froid et sa clarté. Ce mépris -même est une grandeur de l'intelligence. Ces hommes ne sont jamais dévoués, -mais ils sont habiles. Si c'est dans l'ordre philosophique et littéraire, -comme Goethe ils conservent leur indépendance de pensée et leur originalité -de conception à travers toutes les vagues passagères de la médiocrité -subalterne et toutes les aberrations du mauvais goût; si c'est dans l'ordre -politique, comme le prince Talleyrand ils conservent et grandissent leur -haute influence à travers tous les événements secondaires et tous les -écroulements du siècle; ils se servent des vagues pour exhausser, pour -gouverner leur navire au lieu de s'y noyer avec l'équipage. Hommes dont le -temps se moque quelquefois faute de les comprendre, mais qui se moquent du -temps; ils vivent à part des sottises et des vertus vulgaires; solitaires -de l'esprit, l'avenir les remarque d'autant plus qu'ils lui apparaissent -plus isolés dans leur majestueux égoïsme. - -Tel fut Goethe, homme aussi peu compris en Allemagne que M. de Talleyrand -est encore peu compris en France: grands par leur souverain mépris pour les -axiomes de la politique populaire ou pour les médiocrités de l'esprit -humain. Cela ne veut pas dire que ces hommes fussent pervers, cela veut -dire qu'ils étaient supérieurs. Hélas! quand on a beaucoup vécu, beaucoup -pratiqué les idées, les passions, les rois, les peuples, le dédain superbe -et tranquille n'est-il pas la dernière forme de la sagesse humaine? -Remarquez que nous ne disons pas de la vertu. - - -XXI - -La mort de Schiller, de Goethe, du grand Frédéric, de Klopstock, de Herder, -de Wieland, de Kant et de leurs contemporains les plus rapprochés par -l'âge, tels que les Stolberg, les Guillaume de Humboldt, les Schlegel, les -Jacob, etc., etc., laissa l'Allemagne littéraire et philosophique vide, -froide et inanimée comme une terre épuisée qui a perdu sa vigueur et qui a -besoin de renouveler sa séve par le temps avant de produire de nouvelles -moissons de grands hommes. Le génie a ses saisons comme la nature; après la -récolte, la stérilité. - -Ce phénomène d'une stérilité relative après des époques de merveilleuse -fécondité n'est pas seulement spécial à l'Allemagne après la clôture du -dix-huitième siècle, il est remarquable dans toute l'Europe. Voyez -l'Angleterre; après que Chatham, le second Pitt, Gibbon, Fox, Canning, -Byron, Walter Scott, eurent disparu, sa littérature, à l'exception du -roman, de l'histoire et de l'éloquence, languit; sa tribune même, cette -littérature de la liberté, s'affaisse. L'Angleterre a oublié sa grande -parole, l'Italie a perdu sa grande poésie, l'Espagne sa grande gaieté -comique; la France elle-même se sent, malgré les jactances de sa jeunesse -littéraire, dans une sorte de décadence orgueilleuse qui l'attriste -elle-même. Son printemps ne vaut pas les hivers que nous avons traversés et -qui ont blanchi nos fronts. Nous avons vu les Staël, les de Maistre, les -Chateaubriand, les Villemain, les Cousin, les Bonald, les Lamennais, les -Hugo, les Balzac, et leurs égaux et leurs émules dans tous les genres. Les -grands écrivains, les grands orateurs, les grands philosophes, les grands -poëtes, les grands critiques, où sont-ils? Dans la tombe ou dans le -silence. _Les dieux s'en vont_, mais les moqueurs restent; la littérature -du sarcasme remplace la littérature du génie. C'est un mauvais signe quand -l'esprit humain se moque de lui-même; la dérision est le sacrilége de -l'enthousiasme. Dieu frappe de stérilité ceux qui rient de ses dons. - -C'est un Anglais, lord Byron, qui a commencé cette décadence morale par -_Don Juan_; c'est un Allemand, le poëte satirique Heyne, mort récemment à -Paris, qui a aggravé le sacrilége par une série de facéties en vers et en -prose qui sont les libelles du génie contre le génie; c'est le charmant -fantaisiste de la poésie en France, _A. de Musset_, qui a tantôt raillé, -tantôt adoré l'enthousiasme et l'amour, tantôt mené à la bacchanale ces -deux chastes divinités des vrais adorateurs du vrai beau. Ces trois hommes -ont eu des imitateurs trop tentés par les succès faciles du ricanement -spirituel; ils règnent aujourd'hui sur la jeunesse au coeur léger; ils la -mènent en chantant et en titubant, comme des ménétriers ivres dès le matin, -aux fêtes d'un carnaval éternel de l'esprit. Je ne veux pas les nommer, -leurs oeuvres les nomment; ils s'annonçaient, avec la jactance de -l'orgueil, comme les régénérateurs de la littérature française; le monde -intellectuel semblait n'avoir pas existé avant eux; ils ne se -reconnaissaient ni antécédents, ni modèles, ni ancêtres, ni égaux dans le -monde de l'esprit. Cette impertinence envers le génie des siècles passés -leur a porté malheur, la nature a répondu à leur défi par l'impuissance; -qu'ont-ils produit et que produisent-ils, depuis dix ans, que des sarcasmes -et des bulles de savon? Ils sont à l'art divin de la pensée ce que les -parodistes de nos petits théâtres sont aux chefs-d'oeuvre de la scène, ce -que les grotesques des ballets italiens sont aux statues de Phidias ou aux -grâces chastes de la Vénus antique. Nous tournons au grotesque; c'est le -symptôme le plus certain de la décadence de l'art. Il n'y a plus de -jeunesse, comment y aurait-il une maturité féconde? Il n'y a plus de -printemps, comment y aurait-il un été? - - -XXII - -Cette lacune actuelle de génie en Allemagne est-elle définitive? Cette -grande époque des Goethe, des Klopstock, des Schiller, est-elle l'apogée de -la grande littérature allemande? Nous sommes loin de le penser, sans doute; -nous ne pensons pas non plus que la nature produise souvent, et même -produise deux fois un homme supérieur en puissance de tête à Goethe. On ne -monte pas plus haut que certaines pages extatiques de _Faust_: plus haut, -l'air raréfié ne porte plus l'homme; mais il y a de grandes raisons de -penser que, si la nature n'enfante pas souvent une individualité poétique -de la force de Goethe, la littérature allemande dans son ensemble -retrouvera une période de splendeur égale à la période qui porte le nom de -Goethe. Nos motifs pour penser ainsi son ceux-ci: - -L'Allemagne est encore en grande partie une terre vierge, et, par -conséquent, susceptible d'une culture littéraire qui produira des fruits -inconnus. Le caractère éminemment pensif de cette race germanique lui donne -le temps de mûrir ses idées; elle est lente comme les siècles et patiente -comme le temps; jamais cette race pensive et même rêveuse n'a été assimilée -aux idées et aux langues de ces races grecques et latines comme l'Italie, -l'Espagne, le Portugal et nous, qui dérivons d'Athènes ou de Rome; -l'Allemagne dérive de l'Inde et du Gange; elle parle une langue consommée, -savante, circonlocutoire, mais d'une construction et d'une richesse qui la -rendent propre à exprimer toutes les images et toutes les idéalités de la -poésie ou de la métaphysique. La philosophie du monde futur couve là dans -son berceau; il en sortira quelque Platon. - -Quant à l'histoire, à l'éloquence, au drame, qui demandent un langage clair -comme le fait, évident comme le regard, rapide et foudroyant comme le coup -du verbe humain sur l'âme, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, le -Portugal paraissent plus aptes à ces trois fonctions de la parole que -l'Allemagne. Mais la poésie méditative, la poésie épique, la poésie -lyrique, la théologie mystique ont un instrument mieux façonné à leurs -usages dans l'allemand. Novalis, Goethe, Klopstock, l'ont déjà -merveilleusement démontré, d'autres viendront qui le démontreront mieux -encore. - -La primauté littéraire fait lentement le tour du monde comme la primauté -politique. Le génie des lettres a ses vicissitudes comme l'épée. Cette -primauté passe des Indes en Égypte, de l'Égypte en Grèce, de la Grèce en -Arabie, de Bagdad en Perse, de la Perse et de l'Orient des califes dans la -grande Grèce d'Italie; de la grande Grèce d'Italie, illuminée par -Pythagore, à Rome; de Rome à Florence et à Ferrare, de Florence et de -Ferrare en Espagne, en France, en Angleterre, où elle fleurit aujourd'hui. -Il ne manque à cet avénement de la langue allemande qu'une chose, l'unité -nationale de ces quarante millions d'hommes qui parlent et qui écrivent la -langue de Goethe et de Kant. L'absence de cette unité politique, qui rend -l'Italie impropre jusqu'à présent à conquérir et à garder la possession -d'elle-même, rend l'Allemagne impropre à conquérir une primauté littéraire. -Le génie allemand est individuel et non national. Il n'y a pas une -Allemagne, il y en a dix. La gloire littéraire, ce stimulant du génie, y -est démembrée comme le territoire; chaque capitale y a son foyer, ses -talents, mais il n'y existe pas un foyer _commun_. - -On déclame beaucoup en France depuis quelques années contre la -centralisation. Je ne voudrais que deux exemples sous nos yeux pour -combattre par les faits ce paradoxe en vogue de nos jours. Ces deux -exemples sont l'Italie en politique, l'Allemagne en littérature. Que -manque-t-il à l'Italie pour devenir indépendante et pour rester libre? Une -seule capitale souveraine au lieu des sept ou huit capitales secondaires -qui se disputent le rang de centre italien. Que manque-t-il à l'Allemagne -pour régner à son tour par les lettres sur l'esprit européen? Une seule -capitale où viennent briller et rayonner les grands talents épars dont ses -diverses capitales sont pleines. Malheur aux peuples à plusieurs têtes! Il -y a du feu, il n'y a point de foyer. - -Cependant cette décentralisation, fatale jusqu'ici à l'Italie, nuisible à -l'Allemagne, n'empêche pas le génie germanique d'influer puissamment depuis -quelques années sur la littérature nouvelle de l'Europe dans ce que l'on -appelle romantisme, c'est-à-dire dans cette tendance heureusement novatrice -du génie français, italien, britannique, à sortir de la servile imitation -des anciens; à émanciper nos langues en tutelle, et à les rendre enfin -originales et libres comme la pensée spontanée du monde moderne; dans le -romantisme il y a une propension évidente à germaniser la littérature -moderne. Plus nous nous éloignons des Grecs et des Latins, plus nous nous -rapprochons de l'Allemagne, fille de l'Inde; on dirait que le génie -littéraire veut aussi faire le tour du monde comme le fil électrique, et -revenir à cet Orient d'où tout est parti. La science des langues -orientales, dans lesquelles les Allemands ont été nos précurseurs et nos -maîtres, développe de plus en plus chez nous cet attrait vers l'Orient; que -sera-ce quand nos communications qui s'ouvrent seulement avec la Chine, -cette école lettrée de quatre cents millions d'hommes, nous auront initiés -dans la philosophie et dans la littérature de ce mystérieux sanctuaire du -dernier Orient? L'histoire est le grand révélateur du monde pensant; les -révélations d'idées vont sortir en foule des langues primitives que nous -allons lire et écouter dans ces régions de la première civilisation -humaine. Ce sera la gloire de l'Allemagne de nous y avoir introduits par sa -langue toute pleine des témoignages étymologiques de sa filiation -orientale. De cette reconnaissance de l'Occident avec l'Orient par -l'Allemagne, un grand prodige s'opérera dans l'univers intellectuel: -l'identité des idées retrouvée par l'identité des langues. Les fils -dépaysés reconnaîtront leurs ancêtres; les philosophies, dépouillées des -vêtements divers qui les déguisent, s'embrasseront au grand jour de la -science dans l'unité des langues, témoignage de l'unité des idées. - -Les fils de nos fils verront ces merveilles; il n'y aura plus ni Orient ni -Occident intellectuels; il n'y aura qu'une littérature, comme il n'y a -qu'une humanité. L'homme est sorti par l'ignorance d'un état plus parfait -qu'on a appelé un Éden, il y rentrera par la science. L'Allemagne aura été -un de ses guides vers cette glorieuse rapatriation des esprits. - - LAMARTINE. - - - - -XLIIe ENTRETIEN. - -VIE ET OEUVRES - -DU COMTE DE MAISTRE. - - -I - -_Virgilium vidi tantum_; ce qui veut dire ici: J'ai connu personnellement -ce grand écrivain qu'on nomme le comte de Maistre; je l'ai connu homme, et -je l'ai vu passer prophète. C'est un grand avantage pour parler d'un -écrivain que d'avoir vécu dans sa familiarité, car il y a toujours beaucoup -de l'homme dans l'auteur. Vos portraits du comte de Maistre sont des -portraits d'imagination; le mien est un portrait d'après nature. - -Je vous disais donc que je l'avais connu homme, et que je l'avais vu avec -le temps passer prophète. C'est un étrange phénomène que cette -transformation, avec l'aide du temps, d'un homme de style, d'un homme -d'esprit ou d'un homme de génie, en prophète, par les enfants de ceux qui -l'ont connu simple mortel comme vous et moi. - -Voici comment ce phénomène s'opère. - -Un écrivain remarquable, original, téméraire de vérité et de paradoxe, -surgit dans un coin du monde. Il faut que ce soit loin de Paris, à cause du -prestige de la distance, du _major e longinquo reverentia_: le lointain -donne à tout de la majesté. Et puis, si cet écrivain surgissait à Paris, -l'envie le dénigrerait à sa naissance et l'étoufferait longtemps dans son -berceau; il aurait à subir, comme nous tous, la comparaison avec d'autres -hommes égaux ou supérieurs à lui; il serait mesuré à la toise de la jalouse -médiocrité; on ne lui rendrait sa véritable taille qu'à sa mort, quand il -faudrait mesurer son cercueil à sa stature. Il faut donc que cet écrivain -prédestiné à devenir prophète naisse et vive dans l'éloignement; il faut de -plus qu'il naisse et qu'il vive dans un temps de grande dissension de -l'esprit humain, époque où chaque parti a besoin de champions éclatants -pour embrasser, fortifier, diviniser sa cause. - -Ces deux conditions admises, c'est-à-dire la distance et l'esprit de parti, -qu'arrive-t-il? - -Le grand homme inconnu écrit ou pérore dans son coin du monde; pendant -qu'il vit on fait peu d'attention à lui; on ne le regarde que comme une -curiosité littéraire; ses volumes s'entassent sans beaucoup de bruit les -uns sur les autres; quelques esprits éminents et cosmopolites s'aperçoivent -seuls qu'il y a quelque part on ne sait quelle voix qui rend des oracles -dans la solitude. Ces oracles sont d'autant plus recueillis dans l'élite -qu'ils se répandent moins dans la foule. L'auteur de ces oracles meurt sans -avoir atteint la grande célébrité européenne; un silence de quelques années -se fait sur sa tombe; mais tout à coup un des deux partis d'idées en lutte -dans le monde intellectuel, religieux, politique, éprouve le besoin de -confondre, d'éblouir, de foudroyer le parti contraire par l'éclat d'un -génie solidaire qui lui prête un style, des armes, des idées et de l'audace -contre ses adversaires. On exhume les livres du mort récent de la poussière -où ils dormaient, on les réimprime, on les exalte, on fait un bruit immense -autour de son nom. - -Le parti opposé crie au scandale, lit ces livres, y cherche et y trouve -des excès d'esprit et des paradoxes qui vont jusqu'aux défis du bon sens et -jusqu'à la justification du supplice comme argument de controverse. Le -parti du grand inconnu s'irrite de cette contradiction; il s'acharne à -l'admiration, il adopte jusqu'aux excentricités de son auteur favori, il -prend à la lettre jusqu'à ses plaisanteries et à ses sarcasmes pour en -faire des articles de foi, il divinise sa nouvelle école, il en fait un -saint. Le parti adverse en fait un fou ou un scélérat. Le nom longtemps -inconnu est lancé et relancé à la tête des combattants; criblé tour à tour -d'auréoles ou d'invectives, ce nom se répand dans le combat; les livres se -popularisent dans la dispute; l'un y cherche des ridicules, l'autre des -oracles; tout le monde y découvre un prodigieux style et une forte vertu. - -La génération suivante croit que cet homme dont on parle avec tant de haine -ou tant d'amour était quelque géant d'un autre âge dépassant la taille -humaine. Un grand respect la saisit, un grand prestige la subjugue; les -phrases de l'écrivain font texte, ses opinions font loi, ses rêveries mêmes -font miracle pour ses fidèles; et voilà l'homme prophète. - - -II - -C'est ainsi que le comte de Maistre nous apparaît aujourd'hui, à -trente-sept ans de distance du temps où nous nous promenions ensemble sous -les châtaigniers de la vallée de Chambéry, lui me récitant ses vers sur le -_Caucase_ et sur le _Phâse_, deux excellentes rimes pour un vieux poëte -revenant de Russie, moi lui récitant les premières stances des -_Méditations_, sans penser qu'un jour il serait divinisé et moi lapidé pour -de la prose ou pour des vers. Ô plaisante vicissitude des choses humaines -qui s'amuse à faire jouer aux hommes les rôles les plus inattendus de tous -et d'eux-mêmes! Voilà un jeune homme et un vieillard qui se donnent la main -en jouant du bout du pied avec les cailloux polis du torrent desséché de -l'_Aisse_ dans le bassin de Chambéry, et qui causent nonchalamment après -dîner de choses et d'autres, comme deux voyageurs en attendant le départ -sur le banc de l'hôtellerie; et à trente-sept ans de là le vieillard sera -devenu prophète, et le jeune homme, après avoir été arbitre momentané -presque du monde, jugera le vieillard pour gagner sa vie, en intéressant -ses lecteurs dans un entretien littéraire! Étonnez-vous donc des -volte-faces de la destinée, et respectez donc quelque chose après cela! - -Eh bien! dès cette époque je respectais beaucoup l'éloquent et le -majestueux vieillard avec lequel je m'entretenais au bord du ruisseau ou à -table, sans soupçonner cependant que je causais avec un demi-dieu. Je vous -ferai son portrait physique comme s'il était là sous ma plume, mais -laissez-moi vous transcrire avant le cadre de ce portrait, aussi original -et aussi pittoresque que la figure. Ce que je vous peins là, je l'ai vu. - - -III - -On a fait un grand seigneur féodal du comte de Maistre. Ce n'est pas cela; -c'était un simple gentilhomme savoyard de peu de fortune et sans -illustration jusqu'à lui. - -C'est une existence bien naïve et bien pastorale que celle du gentilhomme -campagnard des vallées de Savoie, et surtout de la vallée véritablement -arcadienne de Chambéry. Qui peut, après Jean-Jacques Rousseau et -Chateaubriand, essayer de décrire cette oasis de lumière, d'ombre, de -prairies en pente, de châtaigniers en groupes, de chaumières éparses, de -lacs encaissés et dormants dans le demi-jour, sous l'abri majestueux des -montagnes dentelées de sapins et de neige? Mais on peut décrire la vie du -gentilhomme savoyard de ces vallées quand on a eu, comme moi, le hasard et -le bonheur de vivre avec eux et de leur vie dans sa jeunesse. - -Sur le penchant le plus incliné vers le torrent ou vers le lac qui forme le -lit de ces vallées; sur quelque colline arrondie et grasse de gazon; au -sommet d'un petit promontoire avancé vers les eaux et qui y laisse pendre -et tremper les branches de ses châtaigniers; au bord d'une grève exposée au -soleil du levant ou du midi et où brille de loin une marge de sable fin -lavé d'écume; dans le creux d'une anse, au sommet d'un monticule boisé, -semblable à une île sur un océan de roseaux, on voit luire au soleil un -petit nombre de maisons à toits aigus et bleuâtres, couverts d'ardoises, -sur lesquels des nuées de pigeons blancs en repos sèchent leurs plumes et -becquettent le grain volé dans la cour. - -Ces maisons, en général carrées et basses, n'ont rien qui les distingue -trop des maisons de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui -flanquent les angles, et qui ressemblent plus à des colombiers qu'à des -bastions. Elles sont bordées d'un côté de quelques petites terrasses en -étages qui dominent la plaine ou les eaux; de larges figuiers y étendent -leurs branches, qui ont la contorsion et la couleur de grosses couleuvres -endormies. De l'autre côté, une basse-cour entourée de métairies et -d'étables couvertes en chaume sert de portique à la maison. Au-dessus et -au-dessous, un bois de châtaigniers, des groupes de noyers, une vigne -presque inculte rampant sur le grès, un champ de maïs aux régimes d'or, un -autre de froment, de blé noir ou de raves, enfin une prairie marécageuse -tachetée de la verdure suspecte des joncs, forment tout le domaine, et avec -le domaine tout le patrimoine de la famille. Il faut y ajouter une maison -noire de vétusté et d'abandon, meublée de meubles antiques, dans quelque -rue sombre et serpentante de Chambéry, à l'ombre des rampes aristocratiques -qui montent au château du gouverneur de Savoie. - - -IV - -Là vivent, de leurs récoltes en nature, que leurs boeufs et leurs mules -transportent pendant les derniers jours d'automne à la ville, un certain -nombre de familles qu'on appelle, les unes par authenticité, les autres par -courtoisie, la noblesse de Savoie. Leurs titres sont leur uniforme et leur -épée consacrée héréditairement au service militaire de la maison de Savoie. -Ces familles ont, en général, cinq ou six enfants par génération. Les fils -entrent, les uns dans la magistrature de Chambéry et deviennent sénateurs -du sénat de Savoie, comme fit le comte de Maistre; les autres entrent dans -l'Église, et ils deviennent évêques de quelque diocèse plus ou moins -éloigné, de Sardaigne, de Piémont, de Maurienne ou de Tarantaise; les -autres entrent dans l'armée, et ils deviennent de valeureux officiers, et -quelquefois des lieutenants-colonels ou des colonels dans la brigade de -Savoie, composée de trois à quatre mille braves paysans de leurs montagnes; -quelques-uns, les plus opulents ou les plus ambitieux, entrent à la cour de -Turin, deviennent écuyers ou chambellans, et s'élèvent, si la faveur ou le -mérite les secondent, jusqu'au rang de gouverneur de province. - -Parmi les filles, un très-petit nombre se marient, parce que la loi ne -leur accorde qu'une parcelle du patrimoine de la famille; les unes entrent -dans des couvents, ces sépulcres de la jeunesse et de la beauté qui -étouffent souvent les gémissements secrets de la nature; les autres restent -dans la maison, y vieillissent avec une inclination cachée dans leur coeur, -contractent une physionomie de résignation et de mélancolie douce qui fait -monter les larmes aux yeux quand on les regarde, puis s'accoutument à leur -sort, se font les providences de la maison, reprennent leur gaieté et -deviennent _tantes_, cette seconde maternité de la famille, plus touchante -encore que l'autre, parce qu'elle est plus désintéressée et plus adoptive. -Ces tantes font le charme de ces intérieurs; ce sont les cariatides -gracieuses et vivantes de la maison: elles ne la supportent pas, mais elles -la décorent. - - -V - -Les moeurs de ces familles de gentilshommes sont, d'un côté, simples et -rurales comme les paysans au milieu desquels ils vivent; de l'autre, -chevaleresques et militaires comme la cour et l'armée, qu'ils fréquentent -pendant leur jeunesse. Le contact avec l'Italie, où ils ont leur -gouvernement, leur donne l'élégance et l'urbanité des cours d'au delà des -Alpes; leur séjour à la campagne leur laisse la cordiale bonhomie des -champs; le voisinage de la France, la communauté de langue laissent -infiltrer chez eux nos livres, nos journaux, nos doctrines et nos -controverses d'esprit. Cette superficie de littérature française donne aux -plus lettrés d'entre eux le goût et quelquefois l'émulation d'écrire. Mais -l'esprit de nation, l'esprit de corps, l'esprit d'Église et l'esprit -d'aristocratie, héréditaires et obligés dans leur caste, leur défendent la -liberté de penser autrement qu'on ne pense à la cour de Turin, dans le -palais de l'évêque ou dans le château du gouverneur de Savoie. - -Ceux qui veulent écrire ne peuvent, sous peine de faillir à leur ordre, à -leur Église ou à leur trône, écrire qu'une de ces deux choses: des -badinages d'esprit ou des traditions du moyen âge. C'est ce qui explique -peut-être pourquoi les deux écrivains les plus charmants et les plus -éloquents de Savoie, le comte de Maistre et Xavier de Maistre, son frère, -ont écrit, l'un de si sublimes platonismes mêlés de contre-vérités, -l'autre de si légers et de si pathétiques opuscules de pur sentiment et -opuscules neutres comme le sentiment. - - -VI - -Le hasard me les a fait connaître familièrement l'un et l'autre; mais, -avant de parler de l'un et de l'autre, on ne peut s'empêcher de remarquer -que, par un phénomène littéraire qui doit avoir sa raison cachée dans les -choses, c'est la même petite vallée de Savoie qui a donné au dix-huitième -et au dix-neuvième siècle les deux plus magnifiques écrivains de paradoxes -du monde moderne: Jean-Jacques Rousseau et le comte de Maistre; l'un, le -paradoxe de la nature et de la liberté poussé jusqu'à l'abrutissement de -l'esprit et à la malédiction de la société et de la civilisation; l'autre, -le paradoxe de l'autorité et de la foi sur parole, poussé jusqu'à -l'anéantissement de la liberté personnelle, jusqu'à la glorification du -bourreau, et jusqu'à l'invocation du glaive du souverain et des foudres de -Dieu contre la faculté de penser. - -Un hasard m'a fait connaître familièrement, à la fleur de mes jours, les -trois frères de Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux_ et du _Voyage -autour de ma chambre_, et, plus tard, Joseph de Maistre lui-même. En -voyageant en Savoie, et en visitant un ami d'enfance qui était le neveu des -de Maistre, alors justement estimés, mais encore ignorés de la gloire, je -tombai par accident dans le nid champêtre qui avait vu naître cette couvée -d'hommes extraordinaires. - -C'était une maisonnette toute semblable à celles que j'ai décrites plus -haut comme la demeure ordinaire des gentilshommes peu opulents de la -Savoie. On l'appelait Bissy. Je l'ai célébrée dans mes premiers vers par -une épître familière insérée sous le titre de _Méditation poétique_, et -adressée au colonel de Maistre, propriétaire de cet ermitage. La maison est -située sur le flanc septentrional de la vallée qui court, à travers des -prairies et des bocages, de Chambéry au lac du Bourget. La haute muraille -noire du _Mont-du-Chat_ étend et gonfle ses fondements jusque dans cette -vallée; ses ruisseaux, ses cascades, ses longues ombres s'y versent dans le -torrent large et rocailleux de l'Aisse. Tout y est retentissant de leurs -murmures et de leur fraîcheur. C'est sur un de ces renflements des racines -du Mont-du-Chat qu'est assise la maison de Bissy. Un petit bois de -châtaigniers sauvages toujours jeunes, parce qu'on les coupe toujours pour -le chauffage de la métairie, la domine et la protége du vent du nord; une -petite cour pavée de cailloux de deux couleurs roulés par l'Aisse et -arrosée d'une fontaine, comme dans les cours de village en Suisse ou dans -le Jura, y coule, à petits filets, d'un tronc d'arbre creusé et verdi de -mousse. Un corridor, une cuisine, une salle à manger, quelques chambres -basses pour les provisions, les lingeries, les domestiques, composent le -rez-de-chaussée. On monte par un escalier de pierres grises au premier -étage, où l'on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de maîtres ou -d'hôtes. - -Le sapin, lavé et poli par le sable fin des servantes, y répand, comme en -Suisse, sa saine odeur de résine. Des fenêtres du salon le regard descend -d'abord sur un petit parterre entouré d'un mur à hauteur d'appui, planté de -légumes domestiques et d'arbres fruitiers, plus animé, selon moi, que des -pelouses monotones et des fleurs stériles; de là le regard s'étend sur une -prairie en pente bordée d'immenses noyers, ces oliviers gigantesques du -Nord, qui distillent une huile moins limpide, mais plus parfumée que celle -de l'Attique. Le torrent de l'Aisse, avec ses cailloux roulés, coupe la -plaine par une ligne blanchâtre que ses eaux, souvent débordées, laissent à -sec pendant l'été. Au delà se relève un plateau verdoyant et boisé, sur -lequel blanchissent les tourelles du petit manoir de Servolex, qui -appartient aujourd'hui à mes neveux, et qui appartenait alors aux neveux -des de Maistre. Puis la vallée se ferme et s'accidente par les murailles à -pic et semblables à des falaises de la montagne de _Nivolet_. - - -VII - -C'est là que vivait, à cette époque, l'aimable et respectable famille. Elle -se composait du comte de Maistre, ambassadeur de Sardaigne à Pétersbourg, -rentrant après une longue absence dans sa patrie, et prêt à publier ses -grands et étranges livres qui gonflaient son portefeuille, et qui sont -devenus la controverse d'aujourd'hui; de sa femme et de ses filles, -retrouvées à cette halte après une longue séparation. Elle se composait du -colonel de Maistre, propriétaire du domaine de Bissy; de sa femme, toujours -souriante, et de quelques nièces aussi enjouées et aussi avenantes que -cette tante. Elle se composait enfin de l'abbé de Maistre, autre frère qui -devait bientôt devenir évêque d'Aoste; et enfin de Xavier de Maistre, dont -on regrettait l'absence, et qu'on attendait aussi de Pétersbourg, où un -heureux et riche mariage avait fixé son sort errant. - -L'abbé de Maistre était à la fois très-pieux, très-enjoué, très-semblable -par son originalité inattendue à un _Sterne_ savoyard ou à un doyen de -_Saint-Patrick_. Il était au moins l'égal de ses deux frères par l'esprit, -par l'étrangeté, par la séve locale. Il écrivait des sermons, pour la -cathédrale de Chambéry ou de Turin, du style élégant, succulent et onctueux -de nos grands prédicateurs. Il nous en lisait, à son neveu et à moi, des -passages le matin; le soir il écrivait, sur un gros livre blanc qu'on -appelait le _livre du fou rire_, les anecdotes les plus niaises et les plus -bouffonnes recueillies de la vie ou de la bouche de tous les sots d'Italie -ou de Savoie pour dérider innocemment les plus austères soirées. Il va sans -dire que le cynisme et l'indécence étaient soigneusement écartés de ce -recueil. Il y avait un abîme de vices et un abîme de vertus entre Rabelais -et l'abbé de Maistre; la bêtise seule, la bêtise pure, la bêtise qui -s'ignore, qui s'enfle et qui jouit naïvement d'elle-même, était -enregistrée dans ces pages; le rire qui en sortait était franc, mais point -méchant: l'abbé de Maistre mettait de la charité même dans le ridicule. Sa -personne répondait à son caractère: il était d'un âge déjà mûr, de taille -moyenne, d'épaisse corpulence, à figure fine d'expression, quoique un peu -lourde de joues. La prière et la méditation, auxquelles il consacrait ses -matinées, répandaient une ombre de recueillement et de concentration -d'esprit sur ses traits; mais le sérieux et l'enjouement étaient fondus à -doses si égales dans sa nature que l'on voyait toujours le rire éclatant -prêt à trahir la gravité sur ses lèvres. Il retenait longtemps le mot gai -avant de le laisser échapper. Ce sont toujours les visages graves qui -décochent mieux le rire communicatif, parce qu'il est plus inattendu. - - -VIII - -Quant au colonel de Maistre, il n'écrivait pas, mais il jouissait de ses -trois frères, ses aînés, comme un père aurait joui de la supériorité de -ses fils. Il avait passé sa jeunesse dans les camps; il passait son âge mûr -dans sa douce retraite, qui servait de halte et d'asile à tous les parents, -et là il savourait l'amour d'une cousine adorée et adorable qu'il avait -épousée tard et qu'il possédait avec délices, comme les bonheurs longtemps -suspendus. Ce bonheur se lisait sur son visage épanoui sous ses cheveux -blancs comme un soleil d'automne sur la neige; il était gai, content, -reposé sans prétention et nullement sans charme, toujours prêt à fournir -l'occasion de la réplique à ses frères pour les faire briller en -s'éclipsant, parlant du comte comme d'un ancien, de l'abbé comme d'un -saint, de Xavier comme du Benjamin absent et regretté de la tribu. Le -colonel n'en était pas lui-même la moindre grâce ni le moindre mérite, car -il en était par excellence la bonté. - -Ce Benjamin de la tribu, ce Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux de la -cité d'Aoste_, je ne le connaissais pas alors; je l'ai connu depuis. Le -connaître, c'était l'aimer. - -L'homme délicat et sensible qui a écrit ce livre du _Lépreux_ passe pour le -second dans sa famille! Erreur et préjugé que le temps rectifiera. Cet -homme n'est le second de personne; il est le premier des naïfs, et la -naïveté dans le sublime est le plus naturel des génies, car c'est le génie -qui s'ignore, l'innocence baptismale du talent. - -Sans doute son frère est un merveilleux jouteur de plume; nous avons -nous-même subi l'éblouissement de son style dans la première jeunesse, à -cet âge où l'on reçoit sur parole les admirations et les cultes de famille, -et où l'audace du paradoxe passe pour l'intrépidité de la raison. -L'écrivain en lui est sans modèle et sera peut-être sans imitateur; mais le -philosophe savoyard ressemble trop à un sophiste grec de la décadence. Ce -qu'il y a de plus majestueux en lui c'est l'attitude et de plus miraculeux -c'est l'écrivain. - -Mais tant qu'une larme chaude demandera à couler délicieusement du coeur de -l'homme sensible, ému des souffrances de ses semblables, on relira _le -Lépreux_ de Xavier de Maistre, et l'on appellera l'auteur son ami. C'est -lui alors qui sera grand, car il n'y a de grand dans le talent que -l'émotion. Gloire aux larmes! - - -IX - -Voilà le charmant cadre de famille dans lequel éclatait alors la figure du -comte Joseph de Maistre. Il portait gravement, mais légèrement, son âge de -soixante à soixante-dix ans. Sa stature, sans être élevée, paraissait -grandiose par la dignité un peu exagérée avec laquelle il portait la tête -en arrière. Un certain air de représentation caractérisait son attitude: -après avoir représenté devant les cours il représentait encore dans sa -famille. Sa taille était forte sans embonpoint. Ses pieds posaient à terre -avec le poids et la fermeté d'une statue de bronze. Ses gestes pittoresques -rappelaient l'homme semi-italien qui avait beaucoup causé avec les -Piémontais et les Sardes. Son costume, très-soigné dès le matin, tenait de -l'homme de cour: cravate blanche, décoration au cou, grande croix pendante -sur la poitrine, plaque sur le coeur, habit de cérémonie, chapeau toujours -à la main; il ne voulait pas être surpris en déshabillé par le plus humble -paysan en sabots de la montagne qui apportait sur sa mule les fagots de -bois du Mont-du-Chat à la maison de ses frères. - -Ses cheveux, d'un blanc de neige et d'une finesse de soie, étaient -accommodés sur sa tête comme ceux de nos pères, en deux ailes rebroussées -sur les tempes, enduits de pommade et saupoudrés de poudre; puis, divisés -sur le derrière de la tête en une troisième natte, ils allaient se -resserrer dans une queue flottante sur l'habit. La tête, quoique -naturellement forte, paraissait ainsi plus grosse encore que nature; son -front large et haut sortait plus ample de ce nuage de frisure et de poudre. -De grands beaux yeux bleus pleins de lumière, encadrés dans des sourcils -encore noirs, un nez carré, des joues fermes, une bouche large et façonnée -à plaisir par la nature pour l'éloquence, un menton solide, relevé, presque -provoquant, une expression hardie, un demi-sourire moitié de bienveillance, -moitié de sarcasme, complétaient cette figure. - -L'ensemble était d'un homme qui sent sa valeur et qui, sans l'imposer par -trop d'orgueil, veut la faire sentir aux autres par quelque emphase dans -l'attitude. Sa politesse, quoique parfaite, retenait à distance plus -qu'elle ne familiarisait avec lui. Il aimait à se laisser contempler plus -qu'à se laisser approcher. Le dialogue n'allait pas à son caractère; sa -conversation était un inépuisable monologue. Il causait avec abondance sans -jamais s'épuiser d'idées; il jouissait d'être bien écouté; pendant la -réplique il s'endormait, puis se réveillait trente fois par heure, -reprenant le fil de l'entretien comme si ses courts sommeils avaient -seulement reposé ses yeux sans endormir sa pensée. - -Sa vie était régulière comme un cadran dont les chiffres romains divisent -en minutes égales les heures. Il se levait avant le jour. Il commençait par -la prière et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent -il allait à la messe à l'heure où les servantes pieuses y vont avant que -les maîtres soient levés; il écrivait ensuite jusqu'au dîner. On dînait -alors au milieu du jour. Après le dîner, seul ou en compagnie de l'un ou -l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne à pommeau d'or cueillie -parmi les joncs dans quelque marais du Caucase, et il faisait de longues -promenades sur les collines ou dans la vallée de ses pères. Il s'arrêtait à -chaque pas pour faire une remarque ou pour conter une anecdote de sa vie de -Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnément les beaux vers; il en avait -composé beaucoup dans ses loisirs, il nous en récitait des strophes dont -les lambeaux sont restés dans ma mémoire. Après ces longues promenades, où -l'esprit et les pas s'égaraient délicieusement à sa suite, il rentrait à la -maison; quelquefois il s'arrêtait encore un moment à l'église du faubourg -ou du village; puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi -diverse, aussi enjouée et quelquefois aussi étincelante qu'en plein -soleil. - - -X - -Cette conversation, ravivée par ses frères et par ses neveux, hommes d'un -esprit au niveau de ce génie de famille, roulait en général sur ses -ouvrages. Ces ouvrages étaient presque tous encore en portefeuille. Il -consultait tout le monde, et même moi, malgré le disparate de mon extrême -jeunesse avec ses années. Il me donnait rendez-vous le matin dans sa -chambre pour me lire ses volumes et pour écouter les observations -très-inexpérimentées que j'aurais à lui faire sur son style. Il craignait -beaucoup Paris, cette Athènes de l'Europe, dangereuse, disait-il, pour un -Scythe comme lui. «Que diraient-ils de cela à Paris?» me répétait-il à -chaque instant avec un sourire moitié triomphant, moitié défiant, qui -attestait à la fois sa confiance dans le succès et son appréhension du -ridicule. - -Je lui répondais avec une affectueuse liberté: il l'autorisait par son -indulgence. Que de phrases malsonnantes, que d'expressions risquées -jusqu'au grotesque napolitain, que de constructions russes ou savoyardes -ne lui ai-je pas fait effacer avec la docilité du génie! - -Quelquefois il résistait avec une obstination impénitente à raturer un mot -ou une image. «Non, non, disait-il en persistant, cela les amusera à Paris; -il faut scandaliser un peu cette pruderie de leur langue!» - -Je cédais, quoique à regret, à ce petit désir d'effet par l'audace de la -phrase. Ce que je lui conseillais alors d'effacer, je l'effacerais encore -aujourd'hui de ses pages: toutes les excentricités de style ne sont pas des -bonheurs d'expression. Ses sauvageries de style étaient des appâts tendus à -la curiosité. Il n'avait pas besoin de ces artifices. - -Quelque temps après je fus chargé d'apporter moi-même à Paris un de ses -principaux ouvrages en manuscrit pour le faire imprimer. Le manuscrit était -adressé à M. Martainville, rédacteur en chef du _Drapeau blanc_, journal en -sympathie de doctrine et d'exagération avec le comte de Maistre. C'est -ainsi que je connus accidentellement Martainville, homme provoquant et -intrépide. J'avais eu occasion de le voir un an avant dans un duel où il -avait été héroïque; il ne me connaissait que de visage; il ne savait pas -mon nom, quoique j'eusse pris parti pour lui dans sa querelle. - -Il craignait en ce moment d'être assassiné par les nombreux ennemis que lui -suscitaient ses invectives mordantes contre les adversaires des Bourbons. -Il me fallut insister longtemps, donner le nom du comte de Maistre, être -reconnu comme par des sentinelles à travers des guichets pratiqués dans des -couloirs, pour parvenir avec mon dépôt jusqu'à lui. - -Une fois cette glace rompue, je trouvai dans Martainville un brave et -jovial combattant de l'épée et de la plume, qui adorait dans le comte de -Maistre un étranger de la même religion politique que lui. Chateaubriand, -Bonald, Lamennais (intolérant au nom du Ciel et absolutiste au nom des -hommes alors), étaient à Paris, à cette époque, avec Martainville, les -correspondants et les patrons de ce grand écrivain, dont on veut faire -aujourd'hui, à Turin et à Paris, un agitateur de l'Italie, précurseur de M. -de Cavour, et, qui sait? peut-être un destructeur du pouvoir temporel des -papes. Ô pauvre imagination humaine! tu ne vas jamais si loin que la -bouffonnerie des partis! Si les ombres rient dans l'éternité, l'âme -beaucoup trop rieuse de celui qui fut ici-bas le comte de Maistre doit bien -rire en voyant son nom servir d'autorité à une révolution. - -Mais maintenant que nous avons le portrait de cet homme devenu l'entretien -du monde, voyons en peu de mots sa vie, et mêlons-y ses oeuvres; car -l'homme, la vie et l'oeuvre se tiennent indissolublement dans le -philosophe, dans le politique et dans l'écrivain. - -Nous avons une excellente abréviation de la vie du comte de Maistre écrite -par son fils. C'est le fils qui connaît le mieux le père; la piété filiale -est le génie d'un biographe. Nous ne jugerions pas les oeuvres du père sur -les paroles du fils, mais, quant aux circonstances de la vie domestique, il -n'y a pas de plus sûrs et de plus honnêtes témoins que les enfants. - -Nous faisons toutefois nos réserves sur deux ou trois actes de la vie -publique du comte de Maistre, actes que nous caractériserons tout autrement -que ne les caractérise son fils. Si la piété filiale a son culte, elle a -aussi son fanatisme; nous nous en défendrons: c'est le droit de la -postérité. - - -XI - -Le comte Joseph de Maistre était né à Chambéry en 1754. Son père, président -de ce qu'on appelait le _sénat de Savoie_, eut dix enfants. Joseph de -Maistre était le premier-né. Élevé à Chambéry et à Turin, sa naissance le -prédestinait à la magistrature provinciale dans son pays. D'abord -substitut, puis sénateur (c'est-à-dire juge) à Chambéry, il y épousa -mademoiselle de Morand, fille d'une condition égale à la sienne. - -Trois enfants qui vivent encore, portés tous les trois à de hautes fortunes -en France par la renommée paternelle dans l'aristocratie européenne, furent -le fruit de ce mariage. Ces fortunes attestent la vigueur des opinions -aristocratiques et religieuses, solidaires depuis Chambéry jusqu'à Paris et -à Pétersbourg. Les opinions ennoblissent, les orthodoxies deviennent -parentés entre les petites et les grandes noblesses. Une des filles du -modeste gentilhomme de Chambéry se nomme la duchesse de Montmorency en -France. - -M. de Maistre exerçait honorablement ses fonctions de magistrature -provinciale dans sa petite ville au moment où la Révolution française -éclata. Son fils prétend qu'il était libéral; peut-être? - -En 1793, après l'invasion de la Savoie par M. de Montesquiou, le comte de -Maistre se retira à Turin avec ses frères, qui servaient dans l'armée -sarde. Revenu peu de jours après à Chambéry, il y vit naître, dans les -angoisses de l'invasion française, sa troisième fille, Constance de -Maistre, qu'il ne devait pas revoir avant vingt-cinq ans. Il laissa sa -femme à Chambéry, pour y préserver leur petite fortune, et il émigra à -Lausanne. Ses biens paternels, très-modiques, furent séquestrés, mais il -portait avec lui une meilleure fortune; ce fut à Lausanne qu'il écrivit, -comme un pamphlet de guerre contre la Révolution française, l'ouvrage qui -commença sa réputation parmi les émigrés de toute date dont la Suisse, -l'Allemagne et l'Angleterre se remplissaient alors. C'était une captivité -de Babylone pour toutes les aristocraties de l'Europe, un peuple dans un -peuple, qui avait ses doctrines, ses passions, sa langue à part. - -M. de Maistre parla dès les premiers jours cette langue de l'émigration -avec une habileté magistrale, une vigueur et une originalité qui créèrent -son nom. Ses _Considérations sur la France_ éclatèrent de Lausanne à Turin, -à Rome, à Londres, à Vienne, à Coblentz, à Pétersbourg, comme un cri -d'Isaïe au peuple de Dieu. Le style de Bossuet était retrouvé au fond de la -Suisse. Le début seul annonce un philosophe dans le publiciste. Quelle -théorie de la monarchie! - -«Nous sommes tous attachés au trône de l'Être suprême par une chaîne -souple qui nous retient sans nous asservir. - -«Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est -l'action libre des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves, -ils agissent tout à la fois volontairement et fatalement. Ils font -réellement ce qu'ils veulent, mais sans déranger les plans généraux. Chacun -de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité dont le diamètre -varie au gré de l'éternel Géomètre qui sait étendre, restreindre ou diriger -sans contraindre la nature. - -«Dans les ouvrages de l'homme, tout est pauvre comme l'ouvrier; les vues -sont bornées, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les résultats -monotones. Dans les ouvrages de Dieu, les richesses de l'infini se montrent -à découvert jusque dans le moindre élément. Sa puissance opère en se -jouant; entre ses mains tout est souple, rien ne lui résiste; pour lui tout -est moyen, même l'obstacle, et les irrégularités produites par l'opération -des êtres libres viennent se ranger dans l'ordre général.» - -Cela continue ainsi pendant plusieurs pages, pages plus semblables à une -ode d'Orphée célébrant la Divinité dans ses lois qu'à un pamphlet de -publiciste dépaysé contre la révolution qui l'exile. Les pages de -l'_Histoire universelle_ de Bossuet n'ont pas plus de cette moelle de grand -sens dans les choses. C'est un Bossuet laïque. - - -XII - -À l'instant le monde de l'émigration et des cours fut attentif et saisi; -tout le monde lettré se dit: «Écoutons! Voilà un prophète de consolation -qui nous vient des montagnes.» - -Il continue, il console ses coexilés par une magnifique théorie de -l'irrésistible puissance de la Révolution qui broie tout devant elle, ses -amis comme ses ennemis. Il y voit un de ces fléaux divins auxquels il est -presque impie de résister, tant ils sont divins dans leur force. C'est une -pierre qui roule d'en haut; sa loi est d'écraser ce qui l'arrête. Il disait -plus vrai qu'il ne croyait dire. La Révolution avait une mission qu'elle -ignorait elle-même; mais cette mission n'était pas tant de renverser le -passé que de courir vers un avenir nouveau de la pensée et des choses. -C'était une marée équinoxiale de l'océan humain; de Maistre n'y voyait -qu'un accès de fureur et de crime. Fureur et crime y prévalurent, en effet, -trop inhumainement de 1791 à 1794; la Révolution en a été punie par la -stérilité. La fureur et le crime ne sèment pas, ils ravagent; mais, une -fois le sang-froid revenu à l'esprit révolutionnaire, il reprenait un grand -sens humain que le philosophe du passé ne pouvait ni ne voulait comprendre. - -«La Révolution, ajoute-t-il, mène les hommes plus que les hommes ne la -mènent.» Quelle admirable intuition! et quelle preuve plus sensible qu'elle -est menée elle-même par une force occulte vers un but inaperçu encore par -ses amis et par ses ennemis! - -«Les révolutionnaires, dit-il, réussissent en tout contre nous parce qu'ils -sont les instruments d'une force qui en sait plus qu'eux.» Quelle était -donc cette force omnisciente? pouvait-on répondre au publiciste. Si ce -n'était pas la fatalité, que vous répudiez avec raison comme un blasphème, -c'était donc un dessein supérieur à l'intelligence humaine; une force -supérieure à l'intelligence humaine, qu'est-ce autre chose que Dieu? - -«Votre Mirabeau, ajoute-t-il, n'est au fond que le _roi des halles_. Il a -prétendu en mourant qu'il allait refaire, avec ses débris, la monarchie, -et, quand il a voulu seulement s'emparer du ministère, il en a été écarté -par ses rivaux comme un enfant.» - -Cela était vrai de Mirabeau vicieux, factieux et populaire; mais combien -faux de Mirabeau philosophe, orateur et législateur, quand il avait -dépouillé ses vices avec son habit de tribun! Il était alors le prophète -inspiré de la vraie Révolution, comme le comte de Maistre était le prophète -inspiré de la contre-révolution. Aussi, ce qu'il y a à admirer dans ce -premier ouvrage de Joseph de Maistre, ce ne sont pas les vérités, ce sont -les vues. Du haut de ses rochers il a le regard de l'aigle; il voit plus -loin que le vulgaire, mais il ne voit pas toujours vrai. Il commence sa vie -par un magnifique sophisme, comme Jean-Jacques Rousseau, son compatriote. -Le sophisme de de Maistre devait aboutir à la servitude, mensonge à la -dignité morale de l'homme, comme le sophisme de liberté de Jean-Jacques -Rousseau devait aboutir à l'anarchie, mensonge de la société politique. - -Ce fut un malheur pour Joseph de Maistre d'avoir commencé sa course au -milieu de l'émigration et sur son terrain; il ne voulut plus revenir sur -ses pas. Il mourut le plus honnête et le plus éloquent des hommes de parti, -au lieu de vivre et de mourir le plus honnête et le plus éloquent des -philosophes chrétiens. La vérité pure ne lui plaisait pas assez; il lui -fallait le sel de l'exagération pour l'assaisonner au goût de sa caste. -_Inde labes!_ - - -XIII - -Le livre, à partir de là, devient foudroyant contre les révolutionnaires -quels qu'ils soient, savants, lettrés, modérés, régicides, justement -enveloppés, s'écrie-t-il, dans le nuage de la vengeance céleste contre ceux -qui attentent à la souveraineté. C'est un dithyrambe à la _Némésis_ -révolutionnaire, la hache excusée de tout pourvu qu'elle frappe! «Il y a -eu, dit-il, des nations condamnées à mort, comme des individus coupables, -et _nous savons pourquoi_.» - -Tout à coup il se tourne inopinément contre les royalistes qui demandent la -contre-révolution, la conquête de la France, sa division, son -anéantissement politique. Il fulmine contre cette idée à son tour. «Si la -Providence efface, c'est pour écrire,» dit-il. Il veut que la réaction de -la France contre la France vienne d'elle-même, de la France; et en cela il -se montre à la hauteur des pensées d'en haut. Il finit par une prophétie -qui n'était que de la logique en comptant sur la versatilité des peuples et -surtout des Gaulois, en annonçant la restauration des Bourbons sur le -trône. Seulement, s'il était prophète pour l'événement, il n'était pas -prophète pour le temps; car ce qu'il annonçait pour demain est arrivé à -vingt-cinq ans de distance, et, avant de restaurer les Bourbons, la France -a relevé un trône militaire et absolu pour un des généraux qui l'aidèrent à -vaincre l'Europe. - -Tel est le livre, nul comme prophétie, violent comme philosophie, -désordonné comme politique (relisez le chapitre sur la glorieuse fatalité -et sur la vertu divine de la guerre; cela est pensé par un esprit -exterminateur et écrit avec du sang). Mais ce livre est un éclair de foudre -parti des montagnes des Alpes pour illuminer d'un jour nouveau et sinistre -tout l'horizon contre-révolutionnaire de l'Europe encore dans la stupeur. -Ni Vergniaud, ni Mirabeau lui-même n'avaient eu de pareils éclairs dans la -parole ni de pareilles vigueurs dans l'esprit. M. de Maistre regardait le -premier face à face l'écroulement du monde religieux et politique avec le -sang-froid d'un esprit partial, sans doute, mais surhumain. Le style, -nouveau aussi par sa sculpture lapidaire, était à la hauteur de l'esprit. -Ce style bref, nerveux, lucide, nu de phrases, robuste de membres, ne se -ressentait en rien de la mollesse du dix-huitième siècle, ni de la -déclamation des derniers livres français; il était né et trempé au souffle -des Alpes; il était vierge, il était jeune, il était âpre et sauvage; il -n'avait point de respect humain, il sentait la solitude, il improvisait le -fond et la forme du même jet; il était, pour tout dire en un mot, _une -nouveauté_. La nouveauté, c'est le symptôme des gloires futures. Cet homme -était _nouveau_ parmi les enfants du siècle. - - -XIV - -Ce fut le sentiment de l'Europe en le lisant. Un vengeur nous est né! -s'écrièrent l'ancien régime, l'ancienne politique, l'ancienne aristocratie, -l'ancienne foi. Mais ce vengeur rajeunissait par la jeunesse de son style -la vieillesse des choses. - -Ce livre, répandu comme un secret parmi l'émigration, fit du gentilhomme -savoyard le favori sérieux de la contre-révolution, des camps et des cours. -On dit au roi de Sardaigne: «Comment négligez-vous ce prodige que Dieu vous -envoie pour vous illustrer et pour vous sauver? Les grandes puissances -seraient jalouses de ce don du Ciel. Hâtez-vous d'en décorer vos -conseils.» On l'appela, en 1797, à Turin. La faible monarchie sarde fut -écrasée dans les guerres de 1799 entre la France et l'Autriche. Le roi de -Sardaigne se réfugia dans son île, sur un débris de trône. Le comte de -Maistre, qui n'avait rien à espérer de l'Autriche que l'abandon et de la -France que la proscription, suivit le roi en Sardaigne. On lui donna, sous -le titre de régent de la chancellerie, la direction très-insignifiante des -tribunaux de cette petite île. - -Bientôt l'homme parut trop grand pour l'emploi. Cet écrivain qui embrassait -le monde d'un regard ne pouvait se résigner à l'étroitesse d'horizon d'une -petite cour insulaire sur un écueil de la Méditerranée, peuplé d'habitants -presque sauvages. Il fatiguait la cour et les ministres des secousses de -son imagination. Son génie oratoire et inquiet froissait la routine et la -médiocrité de la cour de _Cagliari_. On le voit clairement dans sa -correspondance, il importunait les Sardes et les Piémontais favoris de la -cour. Ne pouvant nier son mérite, on l'envoya pérorer ailleurs. Lui-même -étouffait dans cette bourgade décorée du nom de capitale. La Sardaigne -anéantie et ruinée ne pouvait avoir une diplomatie sérieuse en Europe; un -peu d'intrigue et quelques supplications aux grandes cours étaient sa seule -politique. Le roi, évidemment importuné lui-même des imaginations trop -grandioses du comte de Maistre, le nomma son ministre plénipotentiaire à -Pétersbourg. - -C'était un honneur dans la forme, au fond c'était un exil. Son fils -présente comme un sacrifice douloureux à la monarchie l'acceptation du -comte de Maistre de ce poste; on peut croire cependant que l'ambition -très-haute du comte de Maistre fut heureuse de cette mission à une telle -cour. Il lui fallait les grandes scènes, les grands auditoires; il avait -besoin d'espace comme tout ce qui veut rayonner de loin. Les appointements -(vingt mille francs), conformes à la pénurie de cette pauvre cour de -Cagliari, étaient insuffisants sans doute, mais ils étaient cependant bien -au-dessus du traitement d'un sénateur de Chambéry. - - -XV - -Le comte arriva à Pétersbourg plein de pensées vagues pour son roi, pour la -Russie, pour lui-même. Sa tête fermentait de restauration; il voulait -relever la maison de Savoie par les Russes, peut-être même par les -Français. On va voir bientôt dans sa correspondance qu'il savait au besoin -s'accommoder avec la Révolution pourvu qu'elle rétablît et qu'elle agrandît -le trône de son monarque. - -L'empereur Alexandre et l'aristocratie russe l'accueillirent, non pour son -titre, mais pour son nom. Les _Considérations sur la France_ avaient -popularisé ce nom jusqu'à la cour de Russie. Il devint en peu de temps le -favori des salons de Pétersbourg. Il y était gracieux, enjoué, souple, -éloquent, étrange et sérieux à la fois. Son éloquence à chaînons rompus et -à brillantes fusées de génie était surtout, comme celle de madame de Staël, -une éloquence confidentielle de coin du feu; il n'avait pas assez de -gravité et de solidité pour une tribune, il avait assez d'inspiration, de -grâce et de décousu pour un tête-à-tête. De plus, son rôle à Pétersbourg -était de plaire et de flatter. Les Savoyards naissent courtisans par la -situation subalterne de leur province à Turin. Le grand Savoyard plaisait -généralement et flattait à merveille. Les ministres étrangers, même les -ministres de France en Russie, ne voyaient en lui qu'un représentant du -malheur et du détrônement. On ne craignait pas l'ascendant de Cagliari sur -le monde; on admirait l'esprit de son représentant. Son existence, un peu -amère sous le rapport de la fortune, était très-douce sous le rapport de -la société. De plus, quoi qu'il en dise çà et là dans ses lettres à sa cour -et dans ses lettres familières, il était loin d'être insensible aux rangs, -aux titres, aux décorations, aux faveurs de cour. Le titre d'ambassadeur -d'un roi à la cour de Russie, bien que ce roi ne fût plus qu'un naufragé du -trône sur un îlot d'Italie, caressait agréablement son orgueil. Je l'ai -assez vu pour ne pas croire à ce désintéressement d'amour-propre. Cet -amour-propre n'enlevait rien à sa vertu, mais il transpirait souvent dans -sa correspondance. - -J'en eus un jour une preuve bizarre qui ne s'effacera jamais de mon -souvenir. Les petites circonstances sont quelquefois les meilleures -révélations du caractère. - -À l'époque de mon mariage, qui fut célébré à Chambéry, le comte Joseph de -Maistre fut choisi par mon père absent pour le représenter au contrat et -pour me servir ce jour-là de père. Le contrat se signait dans une maison de -plaisance nommée Caramagne, à quelque distance de la ville, chez la -marquise de la Pierre, centre de la société aristocratique de Savoie. Le -comte d'Andezenne, général piémontais, gouverneur de Savoie, servait de -père à ma fiancée. Une nombreuse réunion de parents et d'amis remplissait -le salon. On lut le contrat, et on appela les témoins à la signature. Le -gouverneur de la Savoie fut appelé le premier par sa qualité de père de la -fiancée et par son rang de représentant du souverain dans la province. Il -signa et chercha à passer la plume à la main du comte de Maistre. - -Le comte, que nous venions de voir dans le salon, tout couvert de son habit -de cour et de ses décorations diplomatiques, avait disparu. On le chercha -en vain dans le château et dans les jardins; nul ne savait par où il -s'était éclipsé. On fut obligé de laisser en blanc la place de sa -signature; mais, une fois le contrat signé, il reparut, sortant d'un massif -de charmille où il s'était dérobé pendant la cérémonie. Nous lui demandâmes -confidentiellement la raison de cette disparition, qui avait contristé un -moment la scène. - -«C'est, dit-il, qu'en qualité d'ambassadeur du roi et de ministre d'État je -ne voulais pas inscrire mon nom au-dessous du nom d'un gouverneur de -Savoie. Demain j'irai signer seul et à la place qui convient à ma dignité.» -Et il alla, en effet, le lendemain signer le registre. Les uns admirèrent -cette grandeur de respect pour soi-même, les autres cette politesse. Quant -à moi, j'admirai cette force du naturel qui place l'étiquette plus haut -que le coeur. - - -XVI - -Sa correspondance avec sa famille et ses amis, à dater de son arrivée à -Pétersbourg, ne laisse rien dans l'ombre de son âme et de son esprit, de sa -vie publique et de sa vie domestique. Le comte de Maistre, qui était autant -homme de conversation qu'homme de plume, était par conséquent un -correspondant exquis, car les lettres ne sont au fond que la conversation -écrite. Ces deux volumes de correspondance, tantôt intime comme les soupirs -d'un exilé vers sa patrie, sa femme, ses enfants, ses frères, tantôt -politique, sont une des meilleures parties de ses oeuvres. Elles ont été -complétées récemment par la publication indiscrète de ses dépêches à la -cour de Sardaigne. L'homme se trahit quelquefois dans ces trois volumes. On -a dit qu'il n'y avait point de grand homme pour son valet de chambre; on -peut dire, après avoir lu ces innombrables lettres, qu'il n'y a point de -secret pour la postérité. Le comte de Maistre s'y met à nu tout entier à -son insu, et, bien que l'homme y soit toujours brillant et charmant dans sa -nature, il disparaît souvent sous le diplomate de peu de scrupule. -L'adorateur inflexible de l'ancien régime n'y disparaît pas moins sous -l'adorateur de la victoire révolutionnaire, quand la victoire -révolutionnaire donne une chance à la fortune de son parti. Il est toujours -honnête homme, sans doute, mais il n'est rien moins que l'homme d'une seule -pièce qu'on a voulu nous faire de lui. Il sait très-bien se retourner quand -la roue tourne. Il sait très-bien aussi donner à la fortune le nom -majestueux et divin de Providence. Quand la Providence tourne la page du -livre du destin, lui aussi il tourne la page, comme un traducteur obéissant -du texte sacré. Il continue à prophétiser, sans se troubler des -contradictions qu'une si haute prétention de confident et de commentateur -de la Providence fait encourir à son don de prévision. Dangereux métier que -celui d'augure! Malgré sa piété très-sincère, il y a une certaine impiété à -se mettre au niveau de l'Infini et à parler sans cesse au nom de Dieu. Il -avait trop lu la Bible; le ton d'oracle avait vicié en lui l'accent modeste -de ce grain de poussière pensant qu'on appelle un homme de génie. - -Nous en trouvons une preuve étonnante dès les premières pages de sa -correspondance. Il vient de fulminer, ainsi qu'on l'a vu, contre la -Révolution, ses oeuvres, ses hommes. La légitimité est son principe, -l'ancien régime est son dogme; les Bourbons, solidaires, selon lui, de la -maison de Savoie, sont ses dieux terrestres; il a un culte pour leurs -malheurs, il a une correspondance avec leur chef Louis XVIII. Il croit et -il espère en eux comme dans la Providence des trônes et des peuples; il est -l'ami de leurs représentants ou de leurs favoris, le comte d'Avaray et le -comte de Blacas. Une pensée contraire à la restauration du principe de la -légitimité serait une trahison de sa religion politique, une apostasie de -son coeur. - -Tout à coup Bonaparte s'assied sur un trône de victoires; les puissances -européennes le reconnaissent, l'usurpation se fait dynastie, l'avenir -paraît s'aplanir et s'étendre sans limites devant la fortune d'un soldat -heureux. Les royalistes sont consternés. Écoutez M. de Maistre dans ses -lettres à Madame de Pont, émigrée désespérée à Vienne. - -«Tout le monde sait qu'il y a des révolutions heureuses et des usurpations -auxquelles il plaît à la Providence d'apposer le sceau de la légitimité par -une longue possession. Qui peut douter qu'en Angleterre Guillaume d'Orange -ne fut un très-coupable usurpateur? et qui peut douter cependant que -Georges III, son successeur, ne soit un très-légitime souverain?» (Quelle -doctrine que celle en vertu de laquelle l'usurpation de la veille est la -légitimité du lendemain! Quelle morale que celle où le temps transforme le -crime en vertu!) - -Il continue: - -«Si la maison de Bourbon est décidément proscrite, il est bon que le -gouvernement se consolide en France. J'aime bien mieux Bonaparte roi que -simple conquérant. Cela tue la Révolution française, puisque le plus -puissant souverain de l'Europe (Bonaparte) aura autant d'intérêt à étouffer -cet esprit révolutionnaire qu'il en avait besoin pour parvenir à son but. -Le titre légitime, même seulement en apparence, en impose à un certain -point à celui qui le porte. N'avez-vous pas observé, Madame, que dans la -noblesse, qui n'est, par parenthèse, qu'un prolongement de la souveraineté, -il y a des familles usées au pied de la lettre? La même chose peut arriver -dans une famille royale. Il n'y a certainement qu'un usurpateur de génie -qui ait la main assez ferme et même assez dure pour rétablir... Laissez -faire Napoléon... Ou la maison de Bourbon est _usée_ et condamnée par un de -ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison, -et, dans ce cas, il est bon qu'une race nouvelle commence une succession -légitime, etc.» - -On voit avec quelle souplesse de logique le fidèle de l'ancien régime se -convertit aux volontés de la Providence et les justifie même contre son -propre dogme. «Il n'y a, écrit-il quelques lignes plus bas, qu'une bonne -politique comme une bonne physique: c'est la politique expérimentale!» -Quelle amnistie à toutes les infidélités! - - -XVII - -À quelques jours de là on trouve dans une lettre à son frère ces -délicieuses mélancolies du regret des temps passés: - -«Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à _Sonaz_ (château près de -Chambéry), si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me -sens tout prêt à faire _une course_ à Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu à -peu je me suis mis à mépriser la terre; elle n'a que neuf mille lieues de -tour.--Fi donc! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de -solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tête sur -le dossier de mon fauteuil, et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin -de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je -me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance -(Chambéry), la tête appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de -notre cercle étroit (quelle impertinence, juste ciel!) que de petits hommes -et de petites choses, je me disais: «Suis-je donc condamné à vivre et à -mourir ici comme une huître attachée à son rocher?» Alors je souffrais -beaucoup; j'avais la tête chargée, fatiguée, _aplatie_ par l'énorme poids -du _rien_. Mais aussi quelle compensation! je n'avais qu'à sortir de ma -chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis -seul; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la -peine d'en être séparé. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume, -presque à mon insu, s'amuse à te griffonner ces lignes mélancoliques, car -il y a bien quelque chose de mieux à t'apprendre. - -«Je ne puis écrire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds -de vue. Vous êtes tous dans mon coeur; vous ne pouvez en sortir que -lorsqu'il cessera de battre. À six cents lieues de distance, les idées de -famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma -mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'écrivant -ceci je pleure comme un enfant.» Délicieux! - - -XVIII - -Ces sensibilités de coeur contrastent toujours en lui avec les duretés de -l'esprit. L'écrivain était acerbe, l'homme était bon; c'est le contraire de -tant d'autres, tels que Jean-Jacques Rousseau, hommes très-humanitaires -dans leurs écrits, très-personnels dans leur conduite. M. de Maistre -n'aurait pas jeté un chien de sa chienne à cette voirie vivante où -Jean-Jacques Rousseau jetait ses enfants. - -Ses lettres suivent pas à pas les événements et les commentent à sa -manière. - -«Après la bataille d'Iéna, dit-il, j'avais écrit à notre ami, M. de Blacas: -_Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse._ J'ai eu, depuis que je -raisonne, une aversion particulière pour le grand Frédéric, qu'un siècle -frénétique s'est hâté de proclamer _grand homme_, mais qui n'était au fond -qu'un grand Prussien. L'histoire notera ce prince comme un des plus grands -ennemis du genre humain qui aient jamais existé. Sa monarchie était un -argument contre la Providence. Aujourd'hui cet argument s'est tourné en -preuve palpable de la justice éternelle. Cet édifice fameux, construit -avec du sang et de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de -brochures, a croulé en un clin d'oeil, et _c'en est fait pour toujours_!» - -Voyez le danger des oracles! un demi-siècle après cet anathème la Prusse -balançait l'empire en Allemagne et prospérait insolemment malgré les vices -très-réels de son origine, et malgré, qui sait? peut-être à cause du -machiavélisme de son fondateur et de ses cabinets. - -Ceci s'adressait au comte d'Avaray, favori de Louis XVIII, alors réfugié à -Milan sous la protection de la Russie. - -Tournez la page; vous lirez sur Bonaparte les lignes suivantes pour -justifier la paix conclue par la Russie avec l'usurpateur du royaume de -Louis XVIII. - -«Je sais tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte: il est _usurpateur_, il -est _meurtrier_; mais, faites-y bien attention, il est _usurpateur_ moins -que Guillaume d'Orange, _meurtrier_ moins qu'Élisabeth d'Angleterre. Il -faut savoir ce que décidera le temps, que j'appelle le premier ministre de -la Divinité au département des souverainetés; mais, en attendant, Monsieur -le Chevalier, nous ne sommes pas plus forts que Dieu. Il faut traiter avec -celui à qui il lui a plu de donner la puissance.» - -Allez plus loin, vous lirez des lettres à Louis XVIII lui-même, roi bien -digne par son esprit d'un tel correspondant. - -Allez encore, vous arrivez bien inopinément à une des plus étranges -péripéties de caractère et d'imagination qui puissent confondre le don de -prophétie dans un homme assez hardi pour se l'arroger. Nous voulons parler -de la tentative d'un rapprochement personnel du comte de Maistre avec -Bonaparte.--Pour quel but? Il est facile de le conjecturer quand on a lu -ses lettres familières et les lettres officielles plus récentes destinées à -excuser sa démarche auprès de la cour de Sardaigne; et enfin par quel -intermédiaire? par l'amitié du duc de Rovigo (Savary), accusé alors, à tort -ou à droit, de l'exécution sanglante du duc d'Enghien. Le comte de Maistre, -qui venait, deux lettres plus haut, d'anathématiser le meurtre du duc -d'Enghien, se rapprochant avec déférence de Savary qui venait d'assister à -l'exécution de la victime! Et le ministre du roi de Sardaigne se -concertant, à l'insu de son maître, avec le ministre de Bonaparte pour -opérer un rapprochement intime et secret entre l'homme de Vincennes et le -roi de Cagliari! - -La plume tombe des doigts. Laissons le comte de Maistre faire lui-même -cette étonnante confession. «Ne vous fiez pas aux princes,» dit -l'Écriture. Ne vous fiez pas aux prophètes politiques, dit cette -correspondance. Lisez, car, si vous ne lisiez pas, vous ne croiriez pas. - - -XIX - -On a vu, par les lettres précédentes, que l'envoyé oisif du roi de -Sardaigne à Pétersbourg flottait entre la résistance et l'acquiescement à -la fortune de Napoléon, et qu'il commençait à prendre au sérieux cette -fortune qu'il avait d'abord prise en moquerie ou en haine. - -On a vu de plus que l'envoyé du roi de Sardaigne s'ennuyait de son -oisiveté. Qu'avait-il à faire en effet à Pétersbourg qu'à recevoir de loin -les rumeurs des champs de bataille, des négociations, des congrès, des -entrevues d'Erfurt ou de Tilsitt entre les princes, et à transmettre à sa -cour les mille et mille commérages politiques des salons de Pétersbourg, -commérages vagues, souvent faux, sur lesquels il échafaudait des dépêches, -des plans, des combinaisons plus propres à amuser sa cour de Cagliari qu'à -la servir? - -L'envoyé de Sardaigne n'avait en réalité là qu'un seul rôle: écouter aux -portes et faire de l'esprit sur ce qu'il avait entendu par le trou de la -serrure. Le métier n'allait pas à une tête si forte et si active. Il rêvait -un rôle plus conforme à sa stature; il n'aspirait à rien moins qu'à rendre -à son ombre de gouvernement un trône réel sur le continent, _per fas et -nefas_. On va le voir. Il voulait imposer son nom à la reconnaissance de la -maison de Savoie par un de ces services officieux, éclatants, qui font d'un -sujet le restaurateur de son prince; ou plutôt il ne savait pas bien -précisément encore ce qu'il voulait à cet égard, car la résurrection du -Piémont lui paraissait radicalement impossible tant que Napoléon serait sur -le trône, et cependant c'était désormais à Napoléon qu'il allait s'adresser -pour relever la monarchie de Sardaigne sur le continent. Il s'agissait donc -dans sa pensée d'un de ces desseins confus, chimériques, équivoques, qui -ont besoin du succès pour être avoués. Or, puisqu'à ses propres yeux il -était impossible, Napoléon vivant, de rendre Turin, le Piémont et la Savoie -au roi de Sardaigne, c'était donc un autre royaume qu'il fallait obtenir de -Napoléon en indemnité pour cette cour. Mais, pour que cette indemnité d'un -royaume détaché par Napoléon lui-même de ses conquêtes pût être donné au -roi de Sardaigne, il fallait deux choses: d'abord consentir à être -l'obligé et pour ainsi dire le complice du conquérant distributeur -d'empires. Que devenait l'honneur de la maison de Savoie? - -Il fallait de plus accepter, après l'avoir sollicité, un de ces royaumes -arrachés par le conquérant à une autre maison régnante pour en gratifier la -maison de Savoie devenue usurpatrice à son tour. Que devenait la -légitimité? - -On voit que tout cela n'était ni très-digne, ni très-logique, ni -très-moral. Les politiques n'ont pas de scrupules, mais les prophètes, qui -parlent sans cesse au nom de la morale divine, sont tenus d'en avoir. M. de -Maistre en manquait ici. - -Quoi qu'il en soit, le comte de Maistre inventa dans sa féconde -imagination, une belle nuit, un plan de restauration, ici ou là, de la cour -de Sardaigne. Ce plan, il se garda bien de l'avouer à personne, de peur -qu'on ne soufflât sur sa chimère: les aventureux craignent les conseils. - -Ce plan consistait à séduire Savary, l'envoyé de Napoléon en Russie, par -les empressements de sa politesse et par les agréments de son esprit; puis, -après avoir séduit l'envoyé, de séduire le maître, de convertir Napoléon à -la contre-révolution par la puissance d'un entretien tête à tête avec le -vainqueur du monde, de l'éblouir, de le fasciner, de le magnétiser, de le -dompter à force d'audace et d'éloquence, de le convaincre de la nécessité -de rétablir la maison de Savoie dans quelque grand établissement -monarchique sur le continent; puis, après ce triomphe du génie sur -Napoléon, de revenir à la cour de Cagliari en apportant à son souverain un -royaume ou un autre. - - -XX - -On comprend, sans qu'il soit besoin de le dire, que l'envoyé du roi de -Sardaigne en Russie se garda bien de consulter sa cour sur une si étrange -hallucination de sa propre politique; la cour proscrite, mais scrupuleuse, -de Cagliari aurait, au premier mot, désavoué et rappelé son ministre. -Comment, en effet, la maison proscrite de Savoie aurait-elle avec dignité -mendié un trône à son proscripteur? et comment cette maison royale, -représentant dans son île la fidélité malheureuse à la légitimité des -trônes, aurait-elle pu se démentir en expulsant elle-même une autre maison -royale de ses possessions, par la main de Napoléon, pour se déshonorer en -acceptant ses dépouilles? - -Or, nous l'avons dit, on ne pouvait prendre cette indemnité de la maison -dépouillée de Savoie que sur d'autres dépouilles. Et, de plus, comment le -roi de Sardaigne, allié et protégé de la Russie, de l'Angleterre, de -l'Espagne, de l'Autriche, de la Prusse, parent enfin de la maison de -Bourbon, aurait-il justifié aux yeux de ces alliés naturels ses relations -secrètes avec Napoléon, le jour où cette négociation ou cette intrigue -viendrait à transpirer du cabinet de M. de Maistre dans le monde? - -C'était là une de ces manoeuvres équivoques qui perdent plus que la fortune -d'une cour, qui perdent son caractère. Le comte de Maistre en eut le -pressentiment sans doute, car il garda un profond silence, silence -très-répréhensible, envers sa cour sur ces aventures de diplomatie -très-compromettantes pour ceux dont il était censé être le diplomate. Quand -un homme représente son souverain, l'homme disparaît sous le ministre. Il -ne lui est pas permis de dire: J'agis, comme homme privé, dans un sens -inverse de mon rôle et de mon devoir comme ministre de ma cour. Si l'on -veut agir comme homme privé et d'après ses propres inspirations au lieu -d'agir selon ses instructions, il faut commencer par donner sa démission de -son titre d'envoyé de sa cour. Alors on est libre, on n'engage que soi; -mais en restant ministre, et en agissant comme homme, on engage sa cour et -on forfait à sa mission. Voilà les principes. - -Le comte de Maistre les faussait en prétendant agir comme homme et rester -revêtu de son caractère d'envoyé de son roi. - -On conçoit l'étonnement et la juste colère qui saisirent les ministres et -le roi à Cagliari quand les ministres et le roi apprirent avec stupeur -cette incartade de zèle et cette folie de fidélité dans leur ministre à -Pétersbourg. De ce jour data, pour M. de Maistre, réprimandé et mal -pardonné, une défiance et un éloignement de sa cour à son égard qui ne lui -permirent jamais de monter jusqu'où son génie pouvait prétendre en Piémont. - -Lisons de sa propre main le récit de cette incroyable échauffourée de zèle. - - -XXI - -«Au moment ou je m'occupais de ces idées, écrit-il plus tard au ministre -des affaires étrangères à Cagliari pour s'excuser, il arrive ici un -_favori_ de Napoléon (Savary). Cet homme se prend de quelque intérêt pour -moi. Il est présenté dans une maison où je suis fort lié, M. de Laval, -Français résidant à Pétersbourg et chambellan de l'empereur Alexandre. Je -me demande s'il n'y aurait pas moyen de tirer parti des circonstances en -faveur du roi. Les hommes extraordinaires (Napoléon) ont tous des moments -extraordinaires; il ne s'agit que de savoir les saisir. - -«Les raisons les plus fortes m'engagent à croire que, si je pouvais aborder -Napoléon, j'aurais des moyens d'adoucir le lion et de le rendre plus -traitable à l'égard de la maison de Savoie. Je laisse mûrir cette idée, et -plus je l'examine, plus elle me paraît plausible. Je commence par les -moyens de l'exécuter, et à cet égard il n'y a ni doute ni difficulté. Le -chambellan, M. de Laval, dont il est inutile que je parle longuement, -était, comme je vous le disais tout à l'heure, _fait exprès_. Il s'agissait -donc uniquement d'écarter de cette entreprise tous les inconvénients -possibles, et de prendre garde avant tout de ne pas choquer Napoléon. Pour -cela je commence par dresser un Mémoire écrit avec cette espèce de -coquetterie qui est nécessaire toutes les fois qu'on aborde l'autorité, -surtout l'autorité nouvelle et ombrageuse, sans bassesse cependant, et -même, si je ne me trompe, avec quelque dignité. Vous en jugerez vous-même, -puisque je vous ai envoyé la pièce. Au surplus, Monsieur le Chevalier, -j'avais peu de craintes sur Bonaparte. La première qualité de l'homme né -pour mener et asservir les hommes, c'est de connaître les hommes. Sans -cette qualité il ne serait pas ce qu'il est. Je serais bien heureux si -l'empereur me déchiffrait comme lui. L'empereur Alexandre a vu, dans la -tentative que j'ai faite, un élan de zèle, et, comme la fidélité lui plaît -depuis qu'il règne, en refusant de m'écouter il ne m'a fait cependant aucun -mal. Le souverain légitime intéressé dans l'affaire (le roi de Sardaigne) -peut se tromper sur ce point; mais l'usurpateur est infaillible. - -«Tout paraissant sûr de ce côté, et m'étant assuré d'ailleurs de -l'approbation de la cour de Russie, et même de la protection que les -circonstances permettaient, il fallait penser à l'Angleterre.» Il confie -son idée à l'ambassadeur d'Angleterre en Russie; celui-ci, évidemment -embarrassé de la confidence, la lui déconseille aussi poliment qu'il peut. - -«Je comptais commencer la conversation avec Bonaparte, continue-t-il, à peu -près de cette manière: _Ce que j'ai à vous demander, avant tout, c'est que -vous ne cherchiez point à m'effrayer, car vous pourriez me faire perdre le -fil de mes idées, et fort inutilement, puisque je suis entre vos mains. -Vous m'avez appelé, je suis venu; j'ai votre parole. Faites-moi fusiller -demain, si vous voulez, mais écoutez-moi aujourd'hui._ - -«Quant à l'épilogue que j'avais également projeté, je puis aussi vous le -faire connaître. Je comptais dire à peu près: _Il me reste, Sire, une chose -à vous déclarer: c'est que jamais homme vivant ne saura un mot de ce que -j'ai eu l'honneur de vous dire, pas même le roi mon maître; et je ne dis -point ceci pour vous; car que vous importe? Vous avez un bon moyen de me -faire taire, puisque vous me tenez. Je le dis à cause de moi, afin que vous -ne me croyiez pas capable de publier cette conversation. Pas du tout, Sire! -Regardez tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire comme des pensées qui -se sont élevées d'elles-mêmes dans votre coeur. Maintenant, je suis en -règle; si vous ne voulez pas me croire, vous êtes bien le maître de faire -tout ce qu'il vous plaira de ma personne; elle est ici._ - -«Comment donc cette idée a-t-elle été si mal accueillie à Cagliari? Je -crois que vous m'en dites la raison, sans le savoir, dans la première ligne -chiffrée de votre lettre du 15 février, où vous me dites que la mienne _est -un monument de la plus grande surprise_. Voilà le mot, Monsieur le -Chevalier; le cabinet est surpris. Tout est perdu. En vain le monde croule, -Dieu nous garde d'une idée imprévue! et c'est ce qui me persuade encore -davantage que je ne suis pas votre homme; car je puis bien vous promettre -de faire les affaires de S. M. aussi bien qu'un autre, mais je ne puis vous -promettre de ne jamais vous surprendre. C'est un inconvénient de caractère -auquel je ne vois pas trop de remède. Depuis six mortelles années, mon -infatigable plume n'a cessé d'écrire chaque semaine que S. M., _comptant -absolument sur la puissance ainsi que sur la loyauté de son grand ami -l'empereur d'Autriche, et ne voulant pas faire un pas sans son -approbation_, etc. C'est cela qui ne surprend pas! Dieu veuille bénir les -armes de M. de Front plus que les miennes! Quand j'ai vu qu'elles se -brisaient dans mes mains, j'ai fait un effort pour voir si je pourrais -_rompre la carte_. Bonaparte n'a pas voulu m'entendre; si vous y songez -bien, vous verrez que c'est une preuve certaine que j'avais bien pensé. Il -a jugé à propos, au reste, de garder un silence absolu sur cette démarche; -car je n'ai nulle preuve qu'il en ait écrit à son ambassadeur ici, et je -suis sûr qu'il n'en a pas parlé au comte Tolstoï à Paris. - -«Je n'ai demandé, ajoute-t-il, qu'une simple conversation avec Napoléon -_comme simple particulier_. (Nous avons montré que le simple particulier -n'existait pas dans le ministre, à moins qu'il n'eût donné sa démission.) -Il n'y avait que moi de compromis, dit-il encore, car on était maître de -m'emprisonner ou de m'étrangler à Paris.» - - -XXII - -Nous venons de retrouver dans les _Dépêches_ publiées récemment à Turin des -traces plus explicites de cette affaire. Elle fut la grande faute de la vie -publique du comte de Maistre. Écoutez son entretien secret avec Savary, et -lisez quelques phrases du Mémoire que le comte de Maistre adresse à cet -aide de camp de Napoléon pour être communiqué à Napoléon lui-même. On ne -croirait pas, avant d'avoir lu, que la confiance dans la toute-puissance de -son propre génie eût porté si loin un homme de tant de sens. Il faut croire -en soi quand on est une intelligence supérieure, mais il ne faut pas y -croire jusqu'à la folie, sous peine de tenter des choses folles. - - «2 octobre 1807. - -«Mardi je vis le général Savary chez M. de Laval. Après les premières -révérences, je lui dis que j'étais extrêmement mortifié de ne pouvoir me -rendre chez lui, mais que la chose n'était pas possible, vu l'état de -guerre qui subsistait en quelque manière entre nos deux souverains. - -«En effet, lui dis-je, le vôtre chasse les représentants ou les agents du -roi, et il refuse expressément de le reconnaître pour souverain. - -«Il me répondit poliment:--C'est vrai. - -«Il engagea d'abord la conversation sur les émigrés, sur la justice et -l'indispensable nécessité des confiscations, etc.; car il croyait que je -voulais parler pour moi, et la veille il avait dit à M. de Laval qu'il ne -voyait pas quelles espérances je pouvais avoir pour mon maître, mais qu'il -en avait de très-grandes pour moi. - -«Il me semble, lui dis-je, Général, que nous perdons du temps, car il ne -s'agit nullement de moi dans cette affaire. Supposez même que je n'existe -pas. Je n'ai rien à demander au souverain qui a détruit le mien. - -«Il parut un peu surpris. Alors il tomba sur le Piémont.--Pourriez-vous -concevoir, Monsieur, l'idée d'une restitution? etc. Ce fut encore une -tirade terrible. Je le laissai dire, car il ne faut jamais arrêter un -Français qui fait _sa pointe_. Quand il fut las, je lui dis:--Général, nous -sommes toujours hors de la question, car jamais je ne vous ai dit que je -voulusse demander la restitution du Piémont. - -«--Mais que voulez-vous donc, Monsieur? - -«--Parler à votre empereur. - -«--Mais je ne vois pas pourquoi vous ne me diriez pas à moi-même... - -«--Ah! je vous demande pardon, il y a des choses qui sont personnelles. - -«--Mais, Monsieur le Comte, quand vous serez à Paris, il faudra bien que -vous voyiez M. de Champagny. - -«--Je ne le verrai point, Monsieur le Général, du moins pour lui dire ce -que je veux dire. - -«--Cela n'est pas possible; Monsieur, l'Empereur ne vous recevra pas. - -«--Il est bien le maître, mais je ne partirai pas, car je ne partirai -qu'avec la certitude de lui parler. - -«Il en revint toujours à sa première question:--Mais qu'est-ce que vous -voulez? Enfin, Monsieur, la carte géographique est pour tout le monde; vous -ne pouvez voir autre chose que ce que j'y vois. Voudriez-vous Gênes? la -Toscane? Piombino? Il courait toute la carte. - -«--Je vous ai dit, Monsieur le Général, qu'il ne s'agit que de parler tête -à tête à votre empereur, oui ou non. - -«Je vous exprimerais difficilement l'étonnement du général, et vraiment il -y avait de quoi être étonné. Cette conversation mémorable a duré, avec une -véhémence incroyable, depuis sept heures du soir jusqu'à deux heures du -matin. Un seul ami présent mourait de peur que l'un des deux interlocuteurs -ne jetât l'autre hors des gonds; mais je m'étais promis à moi-même de ne -pas gâter l'affaire, et, pourvu que l'un des deux ait fait ce voeu, c'est -assez. - -«Le général Savary m'a dit en propres termes: - -«_On ne l'inquiétera point dans sa Sardaigne; qu'il s'appelle même roi s'il -le juge à propos; ce sera à son fils de savoir ensuite ce qu'il est._ - -«Voilà une des gentillesses que j'ai entendues. Je ne vous détaille point -cette conversation; il faudrait un volume, et le livre serait trop triste. -Ce que je puis vous dire, c'est que je me suis avancé dans la confiance du -général, car en sortant il dit au chambellan qui l'accompagnait: Je suis -vif; si par hasard j'ai dit quelque chose qui ait pu affliger le comte de -Maistre, dites-lui que j'en suis fâché. - -«Le résultat a été qu'il se chargerait d'un Mémoire que je lui remis peu de -jours après. Dans ce Mémoire je demande de m'en aller à Paris avec la -certitude d'être admis à parler à l'empereur sans intermédiaire; je -proteste expressément que jamais je ne dirai à aucun homme vivant (sans -exception quelconque) rien de ce que j'entends dire à l'empereur des -Français, pas plus que ce qu'il pourrait avoir la bonté de me répondre sur -certains points; que cependant je ne faisais aucune difficulté de faire à -monsieur le général Savary, à qui le Mémoire était adressé, les trois -déclarations suivantes: - -«1º Je parlerai sans doute de la maison de Savoie, car je vais pour cela; -2º je ne prononcerai pas le mot de _restitution_; 3º je ne ferai aucune -demande qui ne serait pas provoquée. - -«Si je suis repoussé, je suis ce que je suis, c'est-à-dire rien, car nous -sommes dans ce moment totalement à bas. Si je suis appelé, j'ai peine à -croire que le voyage ne produira pas quelque chose de bon, plus ou moins.» - -Savary montre, dans cette entrevue, la rudesse, mais le bon sens d'un -soldat. Il ne flatte pas le rêve, mais il écoute l'homme. Il expédie même -son Mémoire à Napoléon. - -«Mon Mémoire est parti, dit plus bas le comte. Le vent de l'opinion l'a -emporté, accompagné, favorisé plus qu'il ne m'est permis de vous le dire. -Si j'ai vécu jusqu'à présent d'une manière irréprochable, j'en ai recueilli -le prix dans cette occasion. Malheureusement tout s'est borné à la -personne, à l'exclusion de l'objet politique.» - - -XXIII - -Ce Mémoire, que nous avons sous les yeux, est en tout une aberration de -zèle. Qu'on en juge par quelques citations. - -«Je n'ai point la prétention de déployer à Paris un caractère public; le -roi mon maître ignore même (je l'assure sur mon honneur) la résolution que -j'ai prise. La grâce que je demande est donc absolument sans conséquence. -Arrivé en France, je n'ai plus de titre; le droit publie cesse de me -protéger, et je ne suis plus qu'un simple particulier comme un autre sous -la main du gouvernement. Il semble donc que dans cette circonstance la -politique ne gêne aucunement la bienfaisance. Sa Majesté Impériale -appréciera d'ailleurs mieux que personne le mouvement qui m'entraîne. - -«Au reste, quoique je connaisse les formes et que je sois très-résolu à m'y -soumettre, quoique j'aie la plus grande idée des ministres français et que -la confiance qu'ils ont méritée les recommande suffisamment à celle de tout -le monde, néanmoins je dois répéter ici à M. le général Savary ce que j'ai -eu l'honneur de lui dire de vive voix: c'est que mon ambition principale, -en me rendant à Paris, serait, après avoir rempli toutes les formes -d'usage, d'avoir l'honneur d'entretenir en particulier Sa Majesté -l'Empereur des Français. Pour obtenir cette faveur, rien ne me coûterait; -mais, si je ne puis y compter, le courage m'abandonne. Si l'on peut voir au -premier coup d'oeil quelque chose de trop hardi dans cette ambition, la -réflexion prouvera bientôt que le sentiment qui m'anime ne peut s'appeler -audace ni légèreté, et que l'homme qui prend une telle détermination y a -suffisamment pensé. Je sens d'ailleurs et je proteste que c'est une grâce, -et que je n'y ai pas le moindre droit; mais, pour la rendre moins -difficile, ou pour rendre au moins la demande moins défavorable, je ne fais -aucune difficulté de faire à M. le général Savary les trois déclarations -suivantes: - -«1º Si l'Empereur des Français avait l'extrême bonté de m'entendre, -j'aurais sans doute l'honneur de lui parler de la maison de Savoie; - -«2º Je ne prononcerais pas le mot de _restitution_; - -«3º Je ne ferais aucune demande qui ne serait pas provoquée. - -«J'ose croire que ces trois déclarations excluent jusqu'à l'apparence de -l'inconsidération, et, quand même mon désir serait repoussé, j'ose croire -encore que Sa Majesté l'Empereur des Français n'y verrait rien qui choque -les convenances, rien qui ne s'accorde parfaitement avec la juste idée -qu'il doit avoir de lui-même.» - - -XXIV - -L'empereur Napoléon ne répondit même pas à une demande d'audience si -extraordinaire et qui ne pouvait que l'embarrasser. Il ne pouvait sacrifier -ses départements du Piémont incorporés à l'empire à une conversation -éloquente avec un homme d'excentricité. Il ne pouvait improviser un trône -pour M. de Maistre sans détrôner ou un autre souverain des vieilles races, -ou un nouveau souverain de sa propre maison. Le rêve eut un triste réveil. - -Tout fut connu. La cour de Cagliari, de plus en plus surprise, ne ménagea -pas les termes dans sa réprimande à son ministre en Russie. Nous voyons le -contre-coup de ces mécontentements très-graves de la cour de Cagliari à -l'amertume des répliques du comte de Maistre dans une de ses lettres, du 2 -juin, au chevalier _Rossi_, qui lui avait transmis avec une rudesse mal -mitigée le mécontentement du roi. - -«Il y a une expression de votre lettre, répond M. de Maistre au chevalier -Rossi, qui m'inspire à moi les réflexions les plus profondes et les plus -tristes. _Ce qui peut vous arriver de plus heureux pour vous_, -m'écrivez-vous, _c'est que_, etc., etc. (Sans doute _qu'on oublie à -Cagliari une telle aventure_.) - -«Vous m'obligeriez beaucoup de me dire ce qui pourrait m'arriver de plus -malheureux. Entrez dans cette triste analyse, examinez de tous les côtés où -il est possible de blesser et de punir un homme; vous verrez que tout est -fait déjà, et qu'il n'y a plus moyen de tuer un cadavre et de frapper sur -_rien_.... Vous saisissez votre plume massive, et vous m'écrivez comme à un -jeune homme qui débuterait dans le monde et qui chercherait une réputation, -je pourrais même ajouter: comme à une espèce de mauvais sujet. Vous -souhaitez pour mon bien _que je ne sois pas parti pour Paris, et vous -m'apprenez même que le roi veut bien ne pas donner une interprétation -sinistre à ma démarche_!--Était-ce donc pour mon plaisir que je voulais -aller à Paris?...» - -À la suite de ces reproches et de ces récriminations, le comte de Maistre -accusait très-injustement sa cour d'ingratitude et même de persécution -envers lui. L'humeur ici manquait, non de fierté, mais de justice. Le peu -de biens, dans la Savoie, dont il avait craint un moment d'être dépouillé -en qualité d'émigré lui avait été rendu; le modeste emploi de sénateur au -tribunal de Chambéry, emploi aussi peu rétribué que peu imposant, n'étaient -pas de grands sacrifices comparés au rang d'ambassadeur à une des premières -cours de l'Europe, aux titres, aux dignités éminentes, aux décorations, au -traitement dont il était honoré par le trésor si pauvre de Sardaigne, et -enfin aux faveurs très-utiles dont il jouissait, lui, son frère et son -fils, par l'amitié de l'empereur de Russie. Les plaintes dépassaient -évidemment ici les griefs. Nous avons vu un autre grand écrivain politique, -comblé de dons et d'honneurs par les princes de la maison de Bourbon, -remplir également le monde de ses plaintes mal fondées contre leur -prétendue ingratitude. Il est plus aisé d'être exigeant envers les autres -que juste envers soi-même. Seulement ce grand écrivain racontait ses griefs -à l'univers, et M. de Maistre ne publiait ses amertumes que dans ses -dépêches confidentielles à sa cour. - -Il manifeste déjà à demi-mot, dans ses dépêches un peu récriminatoires, -l'intention de chercher une plus solide base de sa vie auprès de l'empereur -Alexandre. Il obtient, en attendant, du roi de Sardaigne, l'autorisation -d'attacher son fils au service de Russie. Cette autorisation lui est -accordée; le roi y ajoute une pension de quatre-mille francs pour ce jeune -homme. Des commérages politiques sur la cour de Russie remplissent en -partie le reste de ces dépêches. - -Le général Caulaincourt, ambassadeur de France après Savary, le traitait -dans ses lettres avec une dédaigneuse brutalité de style. Le silence de -Napoléon aux avances du grand écrivain avait aigri l'encre du comte de -Maistre. Quelques-uns de ces commérages sont peu dignes d'une plume -sérieuse. Les amours de l'empereur Alexandre avec la belle princesse -Maria-Antonia, que nous avons connue nous-mêmes sur le déclin encore -rayonnant de sa beauté, sont racontés avec une légèreté qui étonne. - -«Ce n'est point une Montespan, dit-il; c'est une la Vallière, hormis -qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmélite.» - -Son rôle d'ambassadeur courtisan fait fléchir son rigorisme. Il va chez la -beauté en crédit et se vante de sa faveur auprès d'elle. - -«Dimanche dernier, 3 septembre, il y eut une fête superbe chez la favorite, -à la campagne: bal, feu d'artifice magnifique sur la rivière et souper de -deux cents couverts. Nous ne fûmes pas peu surpris de n'y voir ni -l'ambassadeur de France ni aucun Français. Tous les appartements étaient -ouverts et illuminés. Dans le cabinet de la belle dame, décoré avec la plus -somptueuse élégance, nous vîmes au-dessus du sopha, devinez quoi? le -portrait du prince Schwarzenberg. Tout le monde se touchait du coude: - -_Allez, allez voir!_ Depuis plus d'une année je n'allais plus dans cette -maison, et j'ai su qu'on m'en a loué comme d'un trait de politique, parce -qu'on a cru que je m'étais retiré pour n'avoir pas l'air d'intriguer et de -m'attacher à cette ancre pour me tenir ferme. Certes, on me faisait -beaucoup d'honneur. Je n'entends rien du tout à cette tactique; je n'y -allais plus par indolence, et aussi parce que quelque chose m'avait déplu -là. Mais cette fois j'ai été invité en personne par le maître de la maison; -je lui dis en riant: _Mais, Monsieur, il faudra que vous ayez la bonté de -me présenter de nouveau à madame comme un homme qui arrive_; ce qui fournit -la matière à un badinage aimable lorsque j'entrai. La belle Maria-Antonia -recevait son monde avec sa robe blanche et ses cheveux noirs, sans -diamants, sans perles, sans fleurs; elle sait fort bien qu'elle n'a pas -besoin de tout cela. _Le negligenze sue sono artifici._ Le temps semble -glisser sur cette femme comme l'eau sur la toile cirée. Chaque jour on la -trouve plus belle. Je comprends que la sagesse pourrait éviter ce filet, -mais je ne comprends guère comment elle pourrait en sortir. Elle a -d'ailleurs, à ce qu'il paraît, complétement deviné le grand secret de sa -position: _Ne faites pas attention aux distractions._ Moyennant cela je la -crois invincible, ou, si vous aimez mieux, inébranlable. On s'était imaginé -certaines choses, mais tout s'en est allé en fumée.» - -Quelques dépêches confidentielles à sa cour vont même au delà; telles sont -les lettres semi-plaisantes, semi-sérieuses, dans lesquelles il demande, -pour épier les secrets diplomatiques des maris, un secrétaire d'ambassade -jeune, beau, séduisant, propre à s'insinuer dans le coeur des femmes. Nous -savons bien que c'était là une affectation d'habileté diplomatique à tout -prix, une jactance de légèreté qui ne portait point atteinte à la sévérité -de ses vrais principes et à la pureté de ses moeurs; mais un rigoriste ne -doit pas même badiner avec ces vices de cour, de peur de perdre dans des -badinages l'autorité morale avec laquelle il aura à les flétrir comme -écrivain. - - -XXV - -Quant à ses vues politiques sur les destinées du Piémont, elles sont -parfaitement caractérisées dans une de ces dépêches. Il comprend -l'existence importante, mais nécessairement secondaire, de cet État. - -«Nous sommes _grain_ de sable, écrit-il, et notre intérêt évident est de -nous maintenir _grain_. Pourquoi agrandirais-je cette maison? dira -l'Autriche. Est-ce pour lui livrer une partie de mes possessions en Italie -et pour exposer l'autre? Pourquoi l'agrandirais-je? dira la France. Est-ce -pour lui donner les moyens de bâtir quelques citadelles de plus sur les -Alpes, et de donner à l'Autriche, quand le roi de Sardaigne jugera à propos -de s'allier avec elle, un poids décisif contre moi?--Donc tout le monde est -intéressé à nous tenir bas. - -«Faites encore, ajoute-t-il, une autre réflexion. Supposez que notre -souverain de Piémont, n'ayant qu'un titre de prince ou de duc, se contente -de régner à la manière des Médicis de Florence, par exemple: vous ne -trouverez pas en Europe de pays supérieur au nôtre; mais si le pays est -obligé de supporter une couronne royale et si on y bat le tambour, la -chose change de face, et le voilà tout de suite trop petit pour être une -planète et trop grand pour être un satellite. Nouvelle cause de médiocrité, -nous étions trop grands pour être protégés et trop faibles pour agir -seuls.» - - (_Correspondance_, page 73.) - -Et voilà l'homme que ses commentateurs de Turin d'aujourd'hui veulent -représenter comme un ennemi implacable de l'Autriche et comme un zélateur -de la conquête de l'Italie par le Piémont! Il déclamait à voix basse contre -l'Autriche, en effet, dans ses lettres confidentielles à la cour sarde; -mais que reprochait-il à l'Autriche? De trop complaire à la France en lui -laissant convertir sans protestation la Savoie, géographiquement française, -et le Piémont, embouchure des Alpes, en départements français. - -Quelle que fût sa partialité pour la maison de Savoie, le comte de Maistre -avait trop de sens pour imaginer que l'Autriche permettrait jamais à un roi -de Sardaigne, avec sa brave mais petite armée savoyarde, sarde et -piémontaise, de se substituer à l'empire et de conquérir l'Italie, que -l'empire lui-même, avec ses six cent mille hommes sous les armes, n'avait -jamais pu posséder. Il avait trop de sens aussi pour s'imaginer que la -France permettrait impunément à cette maison de Savoie de constituer contre -elle, sur les Alpes et au pied des Alpes, à nos portes, une puissance -équivoque de quinze ou vingt millions d'hommes, qui, en s'alliant, comme -elle l'a toujours fait, avec l'Autriche, formerait une masse de soixante -millions d'hommes pesant par leur réunion sur notre frontière de l'Est et -du Midi d'un poids qui nous écraserait en se réunissant. Une telle -politique serait une témérité envers la France; car les cabinets de Turin -et de Vienne auraient la clef des Alpes dans leurs mains unies. Les traités -de 1814, même après le reflux victorieux de l'Europe contre nous, avaient -tellement compris cette nécessité, pour la France, de ne pas agrandir -démesurément la maison ambitieuse de Savoie, que ces traités de 1814 nous -avaient laissé en souveraineté française les trois quarts de la Savoie. Les -traités de 1815 nous reprirent la Savoie tout entière et agrandirent sans -prévoyance et sans justice la maison de Savoie, en lui octroyant, du droit -de sa convoitise, la république de Gênes. Les Génois, violentés dans leur -nationalité, murmurèrent et se soulevèrent en vain contre cette -confiscation de leur indépendance. La légitimité trouva cette fois la -confiscation très-légitime. - -Le comte de Maistre n'aurait pas conseillé cette usurpation de la -république de Gênes à son pays. Il était si peu illusionné sur la -convenance et sur la possibilité de la domination du Piémont sur l'Italie -qu'il écrit, presque à la même date, au ministre de son roi à Cagliari, en -parcourant les hypothèses d'une restauration encore bien douteuse: - -«Les considérations morales sont encore plus fortes. Je ne connais point de -nation plus véritablement _nation_ et qui ait plus d'unité nationale que la -piémontaise; mais cette unité tourne contre la nation, ou, pour mieux dire, -contre la maison régnante, en s'opposant à tout amalgame politique. Ne -perdez jamais de vue cet axiome: _Aucune nation n'obéit volontairement à -une autre._ Présentez la maison de Savoie à tous les peuples d'Italie qui -ont perdu leurs souverains; tous lui prêteront serment avec joie _si elle -s'établit parmi eux_; mais, si elle devait toujours siéger à Turin, tous -diraient non. Soumettez les Génois et les Lombards à nos souverains; ils -vous diront tous _qu'ils sont tous gouvernés par les Piémontais_. Allez -ensuite en France; demandez à un habitant de Dunkerque ou de Bayonne par -qui il est gouverné; il vous répondra: _Par le roi de France_ (j'aime à -supposer qu'il est toujours à sa place); jamais il ne lui viendra en tête -de vous dire _qu'il est gouverné par les habitants de l'Île-de-France, que -tous les emplois sont pour ces messieurs, qu'ils viennent faire les maîtres -chez les autres, qu'ils veulent tout mener à leur manière_, et autres -chansons des nations sujettes. Un Français ne comprend pas seulement cela; -l'habitant de Dunkerque est Français, celui de Paris est Français; le roi -gouverne les Français par les Français: ils n'en savent pas davantage. La -Providence, en accordant l'unité nationale à vingt-cinq millions d'hommes, -avait fait de la France _le plus beau des royaumes après celui du ciel_, -comme l'a dit Grotius; mais si cette unité échoit à un petit rassemblement -d'hommes, plus elle est prononcée, plus elle s'oppose à l'agrandissement du -souverain de ce pays. Je pourrais donner beaucoup plus de développement à -ces idées; mais, pour abréger, j'arrêterai seulement votre pensée sur un -phénomène remarquable: c'est que _nulle nation n'a le talent d'en gouverner -une autre_. Je ne connais aucun peuple que je mette au-dessus des -Piémontais pour ce qui s'appelle bon sens et jugement; mais, lorsqu'ils -venaient en Savoie pour y commander, ce bon sens n'était plus le même.» - - -XXVI - -On a vu en 1848 combien le comte de Maistre avait eu le sentiment de ces -antipathies intestines qui empêchent tout amalgame durable entre les -diverses nationalités italiennes, sous un sceptre italien, et plus -peut-être sous un sceptre italien que sous un protectorat étranger. Le jour -où le roi de Piémont Charles-Albert laissa transpirer seulement l'ambition -de changer la couronne de Sardaigne contre la couronne d'Italie, Milan -bondit sous ses pieds contre Turin, et les peuples de la Lombardie -désavouèrent leur prétendu libérateur piémontais. La confédération seule -est le mode futur de l'indépendance italienne, parce qu'elle laisse, à -chacune des nationalités si diverses et si justement fières de la -Péninsule, son nom, sa capitale, ses moeurs, sa langue, sa dignité, son -poids personnel dans l'ensemble. La conquête et l'unification par le -Piémont n'est qu'un rêve. Ce n'est pas le Piémont qu'il faut grandir; c'est -l'Italie qu'il faudra constituer libre et diverse comme l'a fait la nature. - -L'ambition turbulente de la maison de Savoie est un mauvais auxiliaire. La -convoitise d'une cour pressée de s'annexer la Lombardie n'est pas un -_casus belli_ légitime pour la France. Quand une prétention nouvelle et -envahissante de l'Autriche viendra fournir à la France ce _casus belli_ -légitime, seule excuse qui puisse justifier une guerre européenne, ce n'est -pas avec la maison de Savoie qu'il faudra s'allier offensivement et -défensivement, c'est avec la Péninsule tout entière. Alors vous aurez -délivré la première race d'hommes de la terre pour attester à l'avenir la -reconnaissance du monde envers l'Italie, _alma parens_, et votre oeuvre -subsistera, parce que l'Italie entière aura sa place dans cette nouvelle -ligue des Achéens. Autrement vous n'aurez fait qu'agrandir sur votre -frontière un ami suspect et un ennemi dangereux, et rien ne subsistera de -votre oeuvre sanglante et éphémère; car l'Italie veut bien obéir à -elle-même, mais elle ne consentira jamais à obéir à ce qu'il y a de moins -italien en elle: une monarchie composée de braves montagnards, de rudes -insulaires et d'héroïques Cisalpins, propres à la défendre, inhabiles à la -dominer. La baïonnette n'est pas un sceptre; une confédération libre doit -seule tenir dans ses mains collectives le sceptre de l'Italie. Nous -pensons à cet égard comme le comte de Maistre. - - -XXVII - -Voilà, comme homme, le véritable portrait du comte de Maistre, avant -l'époque où il devint illustre par sa plume: une famille angélique, un -époux irréprochable, un père tendre, une piété de femme sucée avec le lait -d'une mère, une vertu antique, sauf quelques égarements d'esprit, une -ambition honnête, mais trop active et peu modeste, une fidélité à son roi -bien récompensée, mais une fidélité impérieuse forçant la main à son -gouvernement, enfin un publiciste très-contestable et très-variable, qui, -pour conserver sa réputation d'infaillibilité, corrigeait après coup ses -oracles quand la fortune démentait ses prévisions, et qui savait être -toujours de l'avis des événements, ces oracles de Dieu. - -Voyons maintenant en lui l'écrivain et le philosophe. - - LAMARTINE. - - (_La suite au mois prochain._) - - -FIN DU SEPTIÈME VOLUME. - - -Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie. - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume -7), by Alphonse de Lamartine - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK COURS FAMILIER DE LITTERATURE, VOL 7 *** - -***** This file should be named 41054-8.txt or 41054-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/1/0/5/41054/ - -Produced by Mireille Harmelin, Keith J Adams, Christine -P. Travers and the Online Distributed Proofreading Team -at http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License available with this file or online at - www.gutenberg.org/license. - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement -and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic -works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" -or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project -Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the -collection are in the public domain in the United States. If an -individual work is in the public domain in the United States and you are -located in the United States, we do not claim a right to prevent you from -copying, distributing, performing, displaying or creating derivative -works based on the work as long as all references to Project Gutenberg -are removed. Of course, we hope that you will support the Project -Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by -freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of -this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with -the work. You can easily comply with the terms of this agreement by -keeping this work in the same format with its attached full Project -Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in -a constant state of change. If you are outside the United States, check -the laws of your country in addition to the terms of this agreement -before downloading, copying, displaying, performing, distributing or -creating derivative works based on this work or any other Project -Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning -the copyright status of any work in any country outside the United -States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate -access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently -whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the -phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project -Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, -copied or distributed: - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived -from the public domain (does not contain a notice indicating that it is -posted with permission of the copyright holder), the work can be copied -and distributed to anyone in the United States without paying any fees -or charges. If you are redistributing or providing access to a work -with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the -work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 -through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the -Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or -1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional -terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked -to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the -permission of the copyright holder found at the beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any -word processing or hypertext form. However, if you provide access to or -distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than -"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version -posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), -you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a -copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon -request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other -form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm -License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided -that - -- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is - owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he - has agreed to donate royalties under this paragraph to the - Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments - must be paid within 60 days following each date on which you - prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax - returns. Royalty payments should be clearly marked as such and - sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the - address specified in Section 4, "Information about donations to - the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." - -- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or - destroy all copies of the works possessed in a physical medium - and discontinue all use of and all access to other copies of - Project Gutenberg-tm works. - -- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any - money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days - of receipt of the work. - -- You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm -electronic work or group of works on different terms than are set -forth in this agreement, you must obtain permission in writing from -both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael -Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the -Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -public domain works in creating the Project Gutenberg-tm -collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic -works, and the medium on which they may be stored, may contain -"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or -corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual -property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a -computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by -your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium with -your written explanation. The person or entity that provided you with -the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a -refund. If you received the work electronically, the person or entity -providing it to you may choose to give you a second opportunity to -receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy -is also defective, you may demand a refund in writing without further -opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER -WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO -WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. -If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the -law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be -interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by -the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any -provision of this agreement shall not void the remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation information page at www.gutenberg.org - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at 809 -North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email -contact links and up to date contact information can be found at the -Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For forty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
