summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/41054-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
authornfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-08 16:57:48 -0800
committernfenwick <nfenwick@pglaf.org>2025-03-08 16:57:48 -0800
commit1376a71c9fb9b85cbcb69246493b6305374584cc (patch)
tree8fe69ae2d026adb147e1179b962962cdeff3c774 /41054-0.txt
parentc26374ce8cee3bcb87ac826625d45ac1c4fb2eeb (diff)
Add files from ibiblio as of 2025-03-08 16:57:48HEADmain
Diffstat (limited to '41054-0.txt')
-rw-r--r--41054-0.txt9525
1 files changed, 9525 insertions, 0 deletions
diff --git a/41054-0.txt b/41054-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..903c6b6
--- /dev/null
+++ b/41054-0.txt
@@ -0,0 +1,9525 @@
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41054 ***
+
+[Note au lecteur de ce fichier numérique:
+
+Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
+corrigées.]
+
+
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ UN ENTRETIEN PAR MOIS
+
+ PAR
+ M. A. DE LAMARTINE
+
+
+
+
+ TOME SEPTIÈME.
+
+
+
+
+ PARIS
+ ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
+ RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
+ 1859
+
+
+L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
+l'étranger.
+
+
+ COURS FAMILIER
+ DE
+ LITTÉRATURE
+
+
+ REVUE MENSUELLE.
+
+ VII
+
+
+Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et
+de la Marine, rue Jacob, 56.
+
+
+
+
+XXXVIIe ENTRETIEN
+
+LA LITTÉRATURE DES SENS
+
+LA PEINTURE
+
+LÉOPOLD ROBERT.
+
+(2e PARTIE)
+
+
+I
+
+Nous avons dit, en finissant le dernier Entretien, qu'il y avait un amour
+d'abord innocent, puis imprudent, puis mortel, mais toujours inspirateur,
+dans le génie de Léopold Robert, et que le secret de ses tableaux était
+dans son âme. Racontons ce qu'on sait de ce mystère; cela nous aidera à
+comprendre le prodigieux effet des peintures de ce jeune homme, dès
+qu'elles parurent aux regards du public. Il en sortit comme une flamme,
+parce qu'il avait délayé ses couleurs sur sa palette avec des larmes et
+avec du feu. Telle inspiration, tel effet; voilà le secret de l'impression
+qu'on produit dans tous les arts, soit avec la parole écrite, soit avec les
+notes, soit avec le pinceau; car l'art, au fond, ne vous y trompez pas, ce
+n'est que la nature.
+
+
+II
+
+En ce temps-là vivaient, tantôt à Florence, tantôt à Rome, tantôt en
+Suisse, au bord du lac de Constance, des familles exilées, dont les
+prodigieuses vicissitudes d'élévation et de chute seront l'étonnement de
+l'histoire. Elles étaient alors le spectacle de l'Italie: c'étaient des
+branches de la famille des Bonaparte. Plusieurs de ces branches, détachées
+du tronc par l'exil de Napoléon à Sainte-Hélène, s'étaient réfugiées en
+Italie, terre des ruines et patrie de leurs ancêtres. C'était d'abord la
+mère de Napoléon, _Hécube_ de cette race, vivant à l'ombre, avec ses
+orgueils et ses mémoires d'aïeule, dans le palais du cardinal son frère.
+C'était Lucien Bonaparte, dont le nom répondait autant à la République qu'à
+l'Empire, caractère à deux aspects des hommes de deux dates, la République
+et l'Empire. Il avait dédaigné un trône offert au prix de la répudiation
+d'une épouse de son choix; il élevait une belle et nombreuse famille de
+fils et de filles qui portent tous, dans un coin de leur nature, le sceau
+d'une étrange puissance d'originalité et de volonté. Parent de la femme de
+Lucien par ma mère, j'ai eu moi-même l'occasion de connaître cette femme,
+que son mari avait préférée à un sceptre. Ceux de ses enfants que j'ai
+connus par elle avaient une empreinte de son énergie: Romains, Corses,
+Toscans, natures granitiques.
+
+
+III
+
+C'était ensuite Louis Bonaparte, roi volontairement descendu du trône de
+Hollande, homme né pour être le contraste avec le chef de sa maison, fait
+pour la vie privée, ambitieux de repos, de mérite littéraire, et non de
+puissance. Je l'ai connu mystérieusement à Florence, pendant plusieurs
+années, sans que le public soupçonnât nos rapports, que les convenances
+politiques de ma situation m'empêchaient d'ébruiter. Je n'allais jamais
+dans son palais; il venait chez moi, la nuit, dans une voiture sans
+armoirie, suivi d'un seul valet de chambre qui aidait ses pas infirmes à
+monter l'escalier de ma villa, hors des murs de Florence. Nous passions de
+longues soirées, tête à tête, dans des entretiens purement littéraires ou
+philosophiques qu'il avait la complaisance de rechercher. Je servais les
+Bourbons; il était Bonaparte: il y avait cette incompatibilité entre nous;
+mais il était avant tout philosophe et poëte; il me lisait ses
+compositions; j'oubliais qu'il était roi d'une dynastie que je ne
+reconnaissais pas: les lettres nivellent tout pendant qu'on en parle.
+L'entretien terminé, bien avant dans la nuit, je le reconduisais
+respectueusement jusqu'à sa voiture; il laissait après lui dans ma pensée
+un parfum d'honnêteté que je crois respirer encore.
+
+
+IV
+
+C'était la famille de Joseph Bonaparte, ex-roi de Naples et d'Espagne,
+réfugié en Amérique avec d'opulents débris de ses royautés.
+
+C'était la princesse Borghèse, soeur de Napoléon. Je vivais familièrement
+avec son beau-frère, le prince Aldobrandini, et je voyais habituellement
+son mari, le prince Borghèse, le Crassus de l'Italie moderne. Il était né
+pour jouir et pour faire jouir, non pour gouverner; homme féminin, mari
+indulgent, prince nul. Il habitait ses palais de Toscane; sa femme habitait
+son palais et ses villas impériales de Rome. Je ne l'ai jamais connue, mais
+je l'ai entrevue quelquefois dans ses promenades en voiture sous les pins
+parasols, à travers les statues, moins belles qu'elle, des jardins
+Borghèse. C'était dans les dernières années de sa courte vie; elle
+resplendissait encore des reflets de son soleil couchant, comme une tête de
+Vénus grecque effleurée, dans un musée, par un dernier rayon du soir. Je ne
+sais par quel caprice, dans une femme où tout était caprice, jusqu'à la
+mort, elle menait ordinairement avec elle un pauvre capucin, assis à ses
+côtés dans sa voiture. Le contraste de ce capuchon de laine brune, de cette
+tête de l'ascétisme chrétien, à côté de ces cheveux semés de fleurs et de
+ce visage de beauté mourante après tant d'éclat, faisait monter le sourire
+aux lèvres ou les larmes aux yeux. Charmante créature qui mourait enfant!
+
+
+V
+
+C'était la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, qui venait de temps en
+temps à Rome ou en Toscane voir ses fils, et qui retournait vite à sa
+solitude de Suisse. J'étais déjà prématurément connu littérairement alors;
+elle était illustre par son rang, ses malheurs, son goût pour les lettres,
+son talent pour la musique; elle voulait me voir; elle me fit témoigner le
+désir de me rencontrer, comme par hasard, dans une allée _des Cascines_, où
+j'avais l'habitude de me promener à cheval; elle m'assigna plusieurs fois
+la place et l'heure. J'y manquai toujours; j'avais contre elle les
+préventions vives d'un partisan de Louis XVIII; j'accusais cette reine
+d'avoir trempé dans le retour de l'île d'Elbe, en 1815. Je me privai d'un
+grand plaisir pour ne pas faire une infidélité de simple politesse aux rois
+que je servais.
+
+C'était enfin le prince Napoléon, fils aîné du roi de Hollande et de la
+reine Hortense, frère du prince, alors inconnu, à qui les versatilités du
+peuple, les inexpériences de la liberté, les impatiences de la multitude et
+les péripéties du sort préparaient de loin, dans l'ombre, un second empire.
+
+Ce prince, fils d'Hortense (nous parlons de celui qui n'est plus), était un
+des hommes que les dons de la nature et les perfectionnements de
+l'éducation avaient façonnés pour toutes les fortunes. On venait, par un
+mariage de famille, de lui donner pour épouse sa cousine, la princesse
+Charlotte, fille aînée de Joseph Bonaparte: cette famille, impériale par le
+souvenir, proscrite par le présent, ne pouvait guère s'unir qu'avec
+elle-même. Je n'ai fait qu'entrevoir cette princesse Charlotte, cause
+innocente ou fatale de la mort de Léopold Robert. J'en dirai peu. Quant à
+son mari, le prince Napoléon, l'attrait empressé qu'il témoignait pour moi
+établit entre nous des rapports gênés par la politique, mais bizarres, qui
+ressemblaient à ces inclinations furtives qu'on s'avoue du regard et qu'on
+se dissimule des lèvres.
+
+Il avait l'extérieur d'un héros de roman, mais tempéré par la modestie, ce
+voile du vrai mérite. Sa taille était élégante; sa tête, dégagée de ses
+épaules minces, semblait s'incliner de peur d'humilier la foule; son oeil
+était limpide, sa bouche ferme; sa physionomie intéressait avant qu'on eût
+appris son nom; il y avait dans ses traits cette dignité qui survit aux
+éclipses du sort. Il n'y avait pas de mère qui n'eût désiré l'avoir pour
+époux de sa fille, pas d'homme qui n'eût voulu en faire son ami. Je n'ai
+connu que le duc d'Orléans, en France, qui représentât si bien l'espérance
+d'une dynastie; mais le duc d'Orléans avait trop d'intention dans
+l'attitude: on voyait qu'il posait involontairement pour un trône
+populaire. Le prince Napoléon ne posait pas, il primait et il charmait.
+S'il n'avait été Bonaparte je l'aurais aimé avec plus de liberté.
+
+
+VI
+
+Nous nous rencontrions souvent à la cour: les convenances politiques ne
+nous permettaient pas de nous voir ailleurs; même à la cour, et confondus
+par le mouvement du salon dans les mêmes groupes, nous ne pouvions pas,
+sans éveiller les ombrages de la diplomatie, nous adresser directement la
+parole. Il avait donc été convenu entre nous, par l'intermédiaire d'un ami
+commun, que nos conversations seraient à double entente; que nous ne nous
+regarderions jamais face à face en causant ensemble, mais que nous aurions
+l'air de nous adresser à un troisième interlocuteur dans la confidence des
+deux; que chacun de nous paraîtrait adresser à ce tiers complaisant ce que
+nous avions à nous dire; que nous nous entretiendrions obliquement, par
+ricochet, et que nos paroles, insaisissables ainsi à la foule,
+ressembleraient à ces projectiles qu'on dirige d'un côté pour frapper
+ailleurs. Nous observâmes longtemps, avec une égale adresse, cette
+convention diplomatique de salon. La conversation y perdait en abandon,
+mais elle y gagnait en piquant; la gêne inspire, et l'attrait d'esprit que
+nous éprouvions l'un pour l'autre s'en accrut encore. Il n'espérait pas me
+ramener à ses opinions de famille; je n'avais rien à flatter en lui que la
+proscription: il y avait entre nous toute une dynastie.
+
+
+VII
+
+Un jour cependant, et sans avoir concerté la rencontre, nous nous trouvâmes
+inopinément rapprochés par un de ces accidents de voyage qui ont l'air de
+préméditation et qui sont des hasards.
+
+C'était dans une chaude semaine du mois de juillet, en Italie. Nous allions
+chercher, ma jeune femme et moi, les sites pittoresques et la fraîcheur des
+eaux et des bois dans les hautes gorges du groupe des Apennins, à
+_Vallombrose_ et aux _Camaldules_, deux célèbres abbayes presque
+inaccessibles, comme la Grande-Chartreuse de Grenoble.
+
+Après avoir passé là quelques-uns de ces jours qui ressemblent à des haltes
+du temps où la vie cesse de fuir, dans les vastes cellules, dans les longs
+corridors frais, au bord des bassins glacés et sous les sapins aux murmures
+lyriques de Vallombrose, nous redescendîmes dans la profonde vallée qui
+sépare de la Toscane habitée cette oasis de paix, et nous reprîmes à
+cheval la route d'une autre oasis encore plus enfoncée dans le ciel au delà
+des nuages: les _Camaldules_.
+
+La saison était caniculaire, malgré les haleines du torrent presque
+desséché dont nous suivions les bords, et qui montrait ses blocs roulés à
+nu dans son lit, comme Job montrait ses os à Dieu dans sa nudité sur sa
+couche. La réverbération du soleil contre les parois de marbre de la vallée
+incendiait l'air respirable; nous cherchâmes, vers le milieu du jour, un
+abri sous un vaste _caroubier_, espèce d'oranger sauvage et gigantesque qui
+affecte la régularité immobile de l'oranger taillé par la main de l'homme,
+qui porte des fèves succulentes pour les chevaux du désert, et qui verse,
+de son dôme touffu et toujours vert, une ombre imperméable au soleil de
+midi.
+
+Nous nous oubliâmes trop longtemps, sur la foi de nos guides, dans cette
+sieste sous l'arbre. Quand nous remontâmes sur nos vigoureux petits chevaux
+de Corse, pour gravir le plateau rocheux qui monte aux Camaldules, la nuit
+en descendait à grandes ombres.
+
+Avant d'atteindre la cime du plateau, et de tourner à gauche dans la gorge
+sombre de pâturages, de torrents, de grands bois qui servent d'avenues à
+l'abbaye, la nuit était faite; on ne voyait plus le chemin sous les pas de
+son cheval; quelques rares lueurs, à travers les branches d'arbres,
+indiquaient seules une ou deux chaumières éparses, châlets des pasteurs de
+l'Apennin plaqués sur les flancs de la montagne, à notre gauche; à droite,
+le murmure d'un torrent invisible et profondément encaissé montait comme
+une terreur dans la nuit.
+
+
+VIII
+
+Après avoir suivi longtemps à tâtons le sentier ténébreux qui mène à
+l'abbaye, nos guides arrêtèrent nos chevaux; ils sonnèrent aux grilles pour
+demander l'hospitalité habituelle aux pèlerins et aux voyageurs. On leur
+répondit rudement des fenêtres que l'heure était indue, qu'on n'ouvrait
+plus à de nouveaux hôtes, et que d'ailleurs le monastère était plein de
+visiteurs arrivés avant nous. Les guides eurent beau répliquer qu'ils
+conduisaient le ministre de France et sa famille, que nous avions des
+lettres du tout-puissant ministre d'État _Fossombroni_, qui nous
+recommandait au prieur, les fenêtres se refermèrent, les lueurs des
+flambeaux s'éteignirent dans le monastère, et il nous fallut reprendre,
+pour trouver un abri, le sentier par lequel nous étions venus.
+
+
+IX
+
+Pendant que nous vaguions ainsi, à la froide rosée de la nuit, de châlet en
+châlet, sans qu'une porte voulût s'ouvrir à la voix des guides, les
+frissons qui sortaient des sapins et des cascades nous saisissaient; la
+faim et le sommeil, après une journée de marche, faisaient transir et
+grelotter les femmes; une nuit sans foyer, sans toit et sans nourriture,
+sur une couche d'herbe humide de neige, au sommet de l'Apennin, alarmait ma
+tendresse pour des santés chères et délicates. Je commençais à maudire ma
+curiosité, quand un bruit de pas, à travers le feuillage, sous les arbres
+sur notre droite, appela notre attention.
+
+C'était un pâtre d'un châlet voisin qui accourait, envoyé vers nous par
+deux étrangers abrités, comme nous cherchions à nous abriter nous-mêmes,
+sous son toit de feuilles. Ces deux jeunes et aimables étrangers, nous dit
+le pâtre, étaient le prince Napoléon et la princesse Charlotte, sa femme,
+arrivés un peu avant nous au monastère, et, comme nous, repoussés du seuil
+par l'affluence des pèlerins aux Camaldules. Ils venaient d'apprendre que
+le ministre de France et sa suite avaient été renvoyés comme eux, sans
+égards, des portes du couvent, et qu'ils cherchaient en vain un toit de
+berger pour y reposer leur tête. Bien que le châlet où ils nous avaient
+devancés fût étroit, ils nous en offraient avec empressement la moitié. Le
+prince avait chargé son envoyé d'ajouter de sa part que, si nous avions
+quelque scrupule à loger ainsi les représentants de deux dynasties opposées
+dans la même chaumière, nous serions libres de ne pas nous voir, et qu'il
+se retirerait avec la princesse dans la partie séparée du châlet où les
+montagnards gardent le foin des vaches pour l'hiver.
+
+Nous acceptâmes, avec les expressions d'une vive reconnaissance,
+l'obligeante proposition; seulement nous insistâmes pour que rien ne fût
+dérangé à l'établissement nocturne dans le châlet intérieur, et nous ne
+consentîmes à accepter que le logement du fenil. Nos hôtes ajoutèrent, à
+cette exquise politesse, l'envoi de la moitié de leur souper; mais les
+frontières furent fidèlement respectées de part et d'autre, et, malgré le
+désir de nous voir plus intimement à cette hauteur, au-dessus des petites
+convenances diplomatiques, nous ne franchîmes, ni l'un ni l'autre, la
+palissade de branches de châtaignier qui séparait le fenil du châlet.
+
+
+X
+
+Nous passâmes une nuit délicieuse, sous les couvertures de nos mules,
+étendus sur le foin embaumé par les fleurs du thé de montagnes, au
+bruissement des feuilles de sapin et des châtaigniers, qui faisaient
+chanter, sur des modes différents, les brises de la nuit. Le torrent des
+Camaldules grondait dans le fond de son ravin, comme un mouvement convulsif
+de la terre qui fait mieux goûter l'immobile sérénité du ciel; les aigles
+jetaient des cris sur leurs rochers au lever de la lune et de chaque grande
+étoile qu'ils prenaient pour l'aurore. Une bande blanche et jaune à
+l'horizon de la mer Adriatique annonça le jour. Le prince et la princesse,
+qui voulaient poursuivre leur voyage plus loin que nous, sortirent,
+couverts de leur manteau, du châlet, au premier crépuscule du matin. Nous
+les saluâmes respectueusement du geste par la fenêtre sans vitres du fenil,
+et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir.
+
+La princesse Charlotte, jeune, mince, grêle, flexible comme un roseau qui
+n'a pas encore ses noeuds, était plus semblable à un enfant qu'à une jeune
+femme. On n'entrevoyait sa puissance d'attraction future qu'à l'extrême
+finesse de sa physionomie et à la profondeur précoce de son regard; la
+passion encore absente pouvait un jour se répandre de là sur les traits
+pour tout animer. C'était un visage qui ne charmait pas au premier regard,
+mais qui saisissait l'oeil et qui forçait à y revenir. La beauté de son
+mari jetait encore une ombre de plus sur elle. À cette époque, cette femme
+était quelque chose de fragile qui pouvait se consolider ou se briser,
+selon le sort. Telle était cette princesse; elle devait tuer un jour, bien
+involontairement, le jeune peintre qui aurait pu devenir le Raphaël de son
+siècle et qui ne fut que Léopold.
+
+J'ai passé souvent bien des heures, au palais Barberini de Rome, à
+contempler cette naïve et opulente figure de la belle _Fornarina_, dont
+l'attrait consuma Raphaël. Quelle différence entre ces deux visages! Mais
+l'amour se cache sous la laideur comme sous la beauté: ce n'est pas le
+regard qui aime, c'est le coeur.
+
+
+XI
+
+C'est dans cette famille des Bonaparte, réfugiés pour la plupart à Rome, et
+protégeant les arts afin de prolonger au moins ses règnes éphémères sur les
+peuples, en régnant sur les talents, que Léopold Robert passait ses soirées
+à Rome: on lui avait commandé quelques tableaux. Son génie, encore
+énigmatique, jouissait d'être compris par anticipation sur sa gloire. Être
+compris, pour un artiste, poëte, peintre, musicien, statuaire, c'est être
+obligé. L'admiration, voilà le salaire des grandes âmes! Léopold
+fréquentait surtout le palais de la princesse Charlotte; cette jeune femme
+s'essayait sous sa direction à dessiner, à peindre, à graver les oeuvres du
+maître; l'intimité des occupations amena l'intimité des coeurs. Léopold
+Robert, timide d'abord, encouragé ensuite, familier enfin, devint
+l'habitué de ce salon. Le sauvage montagnard du Jura oublia une distance
+qu'on s'étudiait à effacer par tant d'égards. Il se plaisait là où il
+plaisait lui-même; il n'avait rien de séduisant, ni dans les traits du
+visage, ni dans les grâces de l'entretien, excepté son génie, mais il était
+attachant par son dévouement modeste et exclusif à ses amis. Silencieux,
+réservé, susceptible, comme toutes les délicates natures, il intéressait
+vivement par son silence même. On aime à ouvrir ce qui est fermé; le prince
+et la princesse lisaient seuls dans l'âme de Robert; cette âme était un
+abîme de mystères du beau qui ne sortaient qu'un à un, non de ses lèvres,
+mais de ses pinceaux. C'était une faveur que d'y lire avant le public: voir
+éclore les oeuvres de génie, c'est presque participer à la jouissance de
+les enfanter.
+
+Léopold Robert avait renoncé à tout, même à la pauvre Thérésina, son
+premier amour[1], sans se rendre compte à lui-même du vrai motif de son
+inconstance. On lui parlait en vain de mariage avec quelque jeune fille de
+son pays, dont la chaste affection aurait animé l'isolement de son
+atelier: il écartait toutes ces perspectives de sa pensée; il cherchait
+(comme on le voit dans ses lettres) tous les sophismes de situation pour se
+justifier à lui-même sa vie solitaire.
+
+[Note 1: Voir l'Entretien précédent.]
+
+
+XII
+
+Une si vive imagination ne pouvait cependant se sevrer si jeune d'amour. Il
+était évident que son coeur était assez rempli d'un rêve pour ne pas sentir
+le vide de toute affection domestique. La douce intimité dans laquelle il
+vivait avec le prince et la princesse suffisait à son existence; lui-même
+paraissait nécessaire à leur bonheur. Ces trois personnes de rangs si
+différents, mais également exilées dans la patrie des arts, associaient
+leurs talents comme leurs coeurs. Le prince composait de grands paysages
+historiques avec les pages de la nature que la mer, les montagnes, les
+ruines déroulaient sous ses yeux; Léopold Robert y jetait des groupes
+humains et pittoresques qui les animaient de leurs scènes; la princesse
+Charlotte les gravait sous l'inspiration du jeune maître. Rien n'était plus
+innocent que ces rapports du professeur à l'élève; mais cette innocence
+même cachait un piége à Léopold Robert: ce piége, c'était la perfide
+_habitude_, qui fait germer, sans qu'on s'en aperçoive, les premières
+racines d'un sentiment innomé dans les coeurs: si le danger était connu on
+le fuirait; on s'y expose parce qu'on ne le voit pas. L'histoire célèbre
+d'Héloïse et d'Abeilard, mille autres histoires domestiques aussi fatales
+attestent le danger de ces rapprochements trop habituels entre une élève
+innocente et un maître imprévoyant; le péril pour tous les deux naît
+précisément de l'ignorance du péril. Quelques écrivains, selon nous trop
+austères, ont paru reprocher amèrement à la princesse Charlotte trop de
+complaisance à laisser naître cet amour dans le coeur de son maître et de
+son ami; rien ne justifie à nos yeux ce reproche: elle était trop
+exclusivement attachée au prince son mari, un des hommes les plus
+séduisants de l'Italie, pour songer seulement à la nature des sentiments
+qu'elle pouvait inspirer à un pauvre artiste, fils d'un châlet du Jura et
+enfoui dans les ruines de Rome. D'ailleurs, nous l'avons dit, la
+physionomie ingrate et le caractère concentré du jeune artiste ne
+laissaient ni prévoir en lui, ni éclater hors de lui, des sentiments contre
+lesquels la princesse aurait pu avoir à se défendre. Elle fit une victime
+sans préméditation; pas une goutte de ce sang ne doit rejaillir sur sa
+mémoire. Ses lettres, après la mort de Robert, ont la candeur de
+l'étonnement et de la douleur, mais aucun remords ne s'y mêle aux profonds
+regrets. C'est une soeur qui pleure un frère; ce n'est nullement une amante
+qui s'accuse de la mort d'une victime.
+
+Ce sentiment, confus et non analysé dans l'âme de Robert, se révèle
+cependant, dans ses grands ouvrages à cette époque de sa vie intérieure,
+par deux symptômes de l'art qui sont en même temps deux symptômes de la
+passion. Ces deux symptômes sont la grande poésie et la grande mélancolie
+de ses oeuvres.
+
+C'est en effet à ces jours heureux de sa jeunesse que se reportent la
+conception et la lente exécution de son tableau qu'on peut appeler le
+portrait de l'Italie: _les Moissonneurs_.
+
+
+XIII
+
+Qu'est-ce que _les Moissonneurs_?
+
+En contemplant bien ce magnifique tableau, et en entrant, par tous les
+pores, dans la pensée du peintre, c'est la poésie du bonheur, c'est l'idéal
+de la paix des champs, c'est l'infini dans la calme jouissance de la
+nature, c'est l'idylle de l'humanité, dans son premier Éden, devant le
+Créateur: idylle transposée aujourd'hui sous le soleil, dans ce monde de
+travail et de sueur, mais pleine encore de toute la félicité que cette
+terre corrompue peut offrir à l'homme.
+
+Telle est évidemment, selon nous, la pensée du tableau: c'est un hymne,
+c'est un _Évohé_, c'est un cantique peint en formes et en couleurs sur la
+toile! Toute la toile chante, nous le répétons. De Théocrite, de Virgile
+dans ses églogues, de Gesner, ce compatriote de Robert, nous le demandons
+au spectateur, qui est-ce qui a le mieux chanté? qui est-ce qui a été le
+plus poëte de ces poëtes ou de ce peintre? Nous ne craignons pas de
+répondre: C'est le peintre, c'est Robert, c'est le grand lyrique des
+_Moissonneurs_.
+
+
+XIV
+
+Asseyez-vous avec nous devant cette incomparable page, et regardez la
+scène, et puis retournez-vous et regardez en vous-mêmes: que sentez-vous?
+Je vais vous le dire.
+
+À l'âge de quinze à vingt ans, à cette époque de l'existence où l'horizon
+de la vie est tout voilé d'une brume chaude qui noie et qui colore les
+contours secs de toutes choses; à ce moment où la vie, commencée sans qu'on
+en aperçoive le terme, paraît longue comme l'infini; à cette heure où cette
+vie n'a pas dit encore son dernier mot à l'adolescent qu'elle caresse; à
+cette minute où l'amour, qui n'est au fond que l'éternité de la vie,
+déborde du coeur dans les sens et des sens dans le coeur, comme un océan de
+cette vie qui baigne tous les objets et qui les transfigure; à cette
+période de votre jeunesse, disons-nous, avez-vous jamais voyagé en Italie,
+en rêvant, éveillé, la félicité d'Éden sous le ciel d'été de la campagne de
+Naples ou de Rome? Vous souvenez-vous des impressions que vous a fait
+éprouver l'heure de midi, un jour de canicule, à l'ombre d'un caroubier ou
+d'un pan d'aqueduc romain entre les Abruzzes? Si vous ne vous en souvenez
+pas, je vais m'en souvenir pour vous: écoutez, et reconnaissez vos
+impressions physiques et morales dans les miennes. Je suis ivre d'Italie
+depuis que j'ai respiré son atmosphère.
+
+
+XV
+
+La plaine est grise comme une cendre d'herbes brûlées par le soleil; autour
+de vous une vapeur ambiante sort des pierres et rampe presque visible sur
+le sol; de légers nuages de poussière rose s'élèvent et retombent çà et là
+sous les pieds de l'alouette qui secoue en partant la tige des pavots
+saupoudrés de terre; le silence du sommeil, à l'heure de la sieste, pèse
+sur l'espace; on entend seulement, de loin en loin, le frôlement métallique
+de l'épi contre l'épi, quand la brise de mer effleure en passant les grands
+champs de blé; les ombres crues de l'aqueduc se replient, comme pour fuir
+la chaleur du milieu du jour, sous les arcades.
+
+Les montagnes de Tivoli, de Frascati, d'Albano, du Soracte, s'élèvent,
+grandies par le mirage de la vapeur diurne, et semblent danser derrière
+vous dans le firmament; l'horizon de la mer ne se distingue de l'horizon du
+ciel que par un ruban d'azur foncé qui indique au pêcheur le premier
+frisson du vent qui se lève; une ou deux voiles commencent à palpiter dans
+le lointain; la lumière qui descend de la voûte céleste, qui rejaillit des
+montagnes, qui flotte sur les vagues, qui se répercute du sol au mur de
+l'aqueduc et de l'aqueduc au sol, vous immerge dans un éblouissement tiède,
+où vous croyez voir, sentir, respirer le jour sans ombre et sans fin; il
+vous semble nager en Dieu, la lumière des pensées.
+
+Votre âme se transfigure en rayons et se répand, comme cette pluie de feu,
+dans toute l'étendue; vous n'êtes plus ici ou là; vous êtes partout, vous
+contractez l'ubiquité de cette lumière: elle est si transparente que vous
+croyez lire jusqu'au fond du firmament, comme on voit dans une eau claire,
+à l'ombre d'un cap, jusqu'aux grains de sable de la plage. Une silencieuse
+contemplation qui flotte sur tout, qui ne s'attache à rien, s'empare de
+vous, semblable à un sommeil imparfait où l'on se sent rêver, mais où on
+sait qu'on rêve.
+
+
+XVI
+
+Cependant le soleil, qui marche toujours, a dépassé les arcs de l'aqueduc
+et penche vers les montagnes; un souffle fait voler çà et là le duvet des
+chardons qui floconnent à vos pieds; de temps en temps le gémissement d'un
+chariot rustique résonne sur la route; la cigale, cette guitare de la terre
+chaude, grince dans le sillon. On voit se dessiner sur la ligne de la mer
+les profils de quelques vieilles glaneuses qui portent une gerbe sur leurs
+têtes, ou de quelques belles jeunes filles balançant à la cadence de leur
+pas, sur leurs épaules, une urne étrusque contenant l'eau pour les lieurs
+de blé mûr; leur ombre lapidaire les suit sur la route comme un pli de leur
+lourde robe. Les sons de la musette de Calabre, sur laquelle les
+_pfifferari_ préludent dans le lointain aux danses du soir, grondent en
+approchant de la plaine. Une indescriptible impression de bien-être, de
+paix, d'existence, de sécurité, de plénitude des sens et du coeur, pénètre
+l'âme avec les rayons, avec l'air, avec le son, avec l'horizon sans bornes
+de la campagne de Rome; on se sent noyé dans la béatitude du soleil d'été;
+la vie surabondante écume et murmure, comme une cascade de _Terni_, dans la
+poitrine; on craindrait de troubler par une parole, par le bruit même
+d'une respiration, l'extase qui vous soulève d'ici-bas on ne sait où; on se
+tait, et ce silence est l'hymne inarticulé de la saison où l'homme
+fructifie avec l'herbe des champs.
+
+
+XVII
+
+C'est là l'impression qui avait évidemment saisi Léopold Robert, homme des
+champs lui-même, dans ses haltes fréquentes sous le chêne ou sous le rocher
+de _Sonnino_, pendant ses excursions pittoresques avec la sauvage et tendre
+Thérésina. C'est cette félicité de l'humanité naïve, laborieuse, opulente
+de peu, qu'il avait rêvée, qu'il avait vue, et qu'il voulait reproduire en
+un groupe, comme une image complète du bonheur terrestre, comme l'hymne
+sans mots de la création.
+
+Il pouvait prendre cette image de l'extase humaine sous mille aspects, sous
+mille formes, dans mille attitudes et dans mille scènes plus élevées du
+drame de la vie: les palais, les temples, les bosquets, les bords des
+fontaines lui offraient ces images de la félicité ou de la volupté, dans
+les champs de victoire, dans les triomphes des guerriers ou des orateurs
+sauveurs de la patrie et idoles des peuples, dans les actes de foi et de
+culte qui unissent les hommes à Dieu par la piété, cette plénitude de
+l'âme; par les langueurs de l'amour heureux, dans les jardins d'Armide et
+d'Alcine, où le Tasse et l'Arioste enlacent leurs héros dans les bras de
+beautés ivres de regards. Tout cela lui parut ou trop abstrait, ou trop
+conventionnel, ou trop mystique, ou trop sensuel: il conçoit, plus près de
+terre, une félicité rurale et domestique plus accessible à l'universalité
+de l'espèce humaine, félicité fondée non sur les chimères d'esprit ou de
+coeur, mais sur les instincts innés de l'homme et sur les réalités
+péniblement douces de la vie. La famille, l'amour, le travail, l'enfance,
+la jeunesse, la maturité, la sainte vieillesse, la récolte après la
+moisson, la mort dans l'espérance, après la vie dans la sueur. En un mot,
+sa félicité ce n'est pas l'Éden c'est la terre. Regardez! voilà le groupe.
+
+
+XVIII
+
+C'est l'été; le ciel est pur; on ne le voit qu'à sa clarté; il revêt tout
+de sa lumière, dans laquelle il se noie et se confond lui-même; l'air, on
+ne le voit pas non plus, mais on le sent: il est chaud, mais déjà trempé de
+ces premières moiteurs d'un beau soir qui se mêlent, sur le front, avec la
+sueur de la journée de l'homme, pour la rafraîchir et pour l'embaumer; on
+distingue l'heure, non-seulement aux lourdes ombres qui s'allongent
+derrière les roues du char et derrière les épaules des jeunes filles, mais
+on la discerne plus visiblement encore aux deux ou trois légers nuages qui
+flottent très-loin dans le ciel et qui se teignent, seulement par le haut,
+des lueurs répercutées du soleil. Quelques lignes indécises des Abruzzes
+s'articulent à peine dans l'horizon, derrière le groupe animé.
+
+Une longue plaine basse, vers laquelle le char va descendre, s'incline vers
+la mer et se relève à gauche par le cap Circé. On est sur un plateau
+intermédiaire entre l'Abruzze et la grande mer.
+
+À l'extrémité du plateau, qui commence à incliner vers les marais Pontins,
+une mer d'épis prélude à une mer de vagues: pas un arbre à l'horizon; rien
+que la glèbe nue et chaude sous le soleil, la terre cultivée et non
+ombragée, la terre féconde, la terre nourricière, _Alma parens!_ Admirez
+la profonde réflexion du peintre, qui pouvait être tenté par un beau chêne
+aux bras tortueux ou par quelques fraîches fleurs de lotus endormies sur le
+lit des eaux. Non, rien pour l'agrément, tout pour l'idée, tout pour
+l'homme, tout pour le travail. Quel rigorisme de conception! et cependant
+quel charme! Qui songerait à regretter l'arbre ou la source, une fois qu'on
+a porté ses regards sur le groupe humain?
+
+Or voici le groupe.
+
+
+XIX
+
+Un char robuste à deux roues massives, un char de moisson dans la campagne
+de Rome, vient, à vide de gerbes, chercher aux champs les meules du jour.
+Le char se présente au spectateur la pointe du timon en avant; il est
+traîné ou plutôt il était traîné tout à l'heure par une paire de buffles
+robustes, attelés au timon par une longue tringle de bois arrondi qui passe
+par-dessus le timon; ce joug y est fixé par le milieu au moyen d'une
+chaîne, en anneaux luisants de fer, qu'on voit briller et qu'on croit
+entendre cliqueter au branle du front des buffles. Des cordes de chanvre
+redoublées relient le joug aux cornes épatées des deux animaux domestiques.
+Un large collier, en lames de cuivre, pend sous leur poitrail, luxe du
+riche laboureur plutôt qu'une nécessité de l'attelage.
+
+Les deux larges têtes des buffles, dans lesquelles on distingue
+l'obéissance affectionnée dans l'indépendance naturelle, tendent vers le
+marais leurs naseaux relevés; on voit qu'ils aspirent de là l'air salin et
+marin de leurs mares habituelles, dans le marais au delà du champ qu'on
+moissonne; leurs yeux sont doux et résignés. Des poils d'un noir fauve se
+rebroussent sur leurs larges fronts; leurs lourdes paupières clignottent
+pour écarter les mouches par le mouvement de leurs cils; une écume
+sanglante, mêlée de poussière, suinte autour de leurs bouches et de leurs
+naseaux. On aime ces deux colosses apprivoisés qui souffrent l'ardeur du
+jour et qui semblent jouir de souffrir pour l'homme. Ils sentent leur
+dignité et font corps avec la famille humaine.
+
+
+XX
+
+Un jeune homme, d'une beauté apollonienne sous le costume d'un bouvier des
+Abruzzes, est debout entre les deux têtes de buffles: c'est le fils de la
+maison; il tient renversée la baguette armée de l'aiguillon, comme on
+tiendrait un sceptre: il pèse en arrière, de tout son poids, sur le timon
+pour arrêter le char sur sa pente; un de ses coudes pose avec confiance sur
+le cou d'un des buffles; son autre coude s'étend nonchalamment sur le joug.
+
+Son attitude rappelle, sans les imiter, les attitudes les plus naturelles
+et les plus articulées des figures de Phidias, dans les bas-reliefs du
+Parthénon. Le costume de ce jeune homme même, quoique conforme à celui des
+paysans des montagnes de Rome, paraît aussi antique et aussi sculptural que
+s'il était copié sur une médaille d'Athènes ou d'Argos. Il en est de même
+de tous les costumes d'hommes, de femmes, d'enfants, de pêcheurs, de
+bergers, de laboureurs, de mendiants, dans les tableaux de Léopold Robert.
+On voit que le costume, cet écueil de tous les peintres modernes, et
+l'homme sont sortis du même jet de son imagination pittoresque; ses figures
+naissent toutes vêtues; il a l'inspiration du haillon comme du soulier, de
+la guêtre, du manteau. Mérite prodigieux qu'on n'a pas assez remarqué dans
+ses oeuvres, le choix et l'ajustement de ses costumes sont tellement
+adaptés aux figures qu'on ne s'aperçoit pas si ces vestes, ces chemises,
+ces pourpoints, ces chausses sont coupés par un tailleur ou drapés par un
+statuaire. Il n'a pas eu besoin de dénaturer le costume moderne pour
+peindre des hommes et des femmes d'hier en habits antiques; son oeil groupe
+la toile, le drap, le cuir, comme il groupe les personnages; en restant
+vrai il transfigure tout en beau: le vulgaire devient idéal sous sa touche.
+
+L'expression de ce bel adolescent qui gouverne les boeufs est fière,
+pensive et mâle; son front est encadré dans des boucles épaisses de cheveux
+noirs; ses cheveux sont surmontés d'une calotte brune; il penche l'oreille
+d'un côté pour écouter la _zampogna_ des _pfifferari_; il regarde, de
+l'autre côté, un groupe de trois femmes de différents âges qui marchent
+près des roues pour ramasser les épis tombés du char. Il nous a semblé
+reconnaître, dans le visage d'une de ces jeunes femmes, le portrait un peu
+idéalisé de la princesse Charlotte.
+
+
+XXI
+
+Un homme d'un âge plus mûr, quoique jeune encore, est assis, les jambes
+pendantes, sur la croupe du second buffle: c'est le gendre du père de
+famille; sa femme est derrière lui, debout sur le plancher du chariot;
+adossée aux ridelles, elle tient entre ses mains un petit enfant de trois
+mois, emmaillotté comme une chrysalide.
+
+La figure de cette _sposa_, toute majestueuse et maternelle, rappelle la
+chaste matrone impassible aux légèretés de la jeunesse; elle a quelque
+chose de saint et de froid qui imite une Madone de pierre dans sa niche sur
+le chemin.
+
+Elle écoute cependant aussi la _zampogna_, mais comme un souvenir de ses
+jeunes années, ou plutôt elle la fait écouter à son enfant, dont le sourire
+est toute sa joie.
+
+Au fond du char, le vieillard maître du champ, et père, beau-père ou aïeul
+de toute cette famille, gouverne. Assis sur une botte de foin des buffles,
+il témoigne de son rang et de son autorité en posant avec une impérieuse
+douceur la main sur le bras d'un serviteur qui replie, à l'ordre de son
+maître, les toiles étendues tout à l'heure sur le char pour le garantir
+contre le soleil. Nous ne connaissons pas, dans toute la sculpture antique,
+ni dans toute la peinture moderne, de groupe pastoral plus simple et plus
+classique à la fois que ces buffles, ce bouvier, ce gendre, cette jeune
+femme, ce vieillard, ce serviteur, ces glaneuses, dans leurs attitudes,
+dans leurs perspectives, dans leurs contrastes, dans leurs expressions
+différentes et concordantes sur le char et autour du char de la moisson.
+C'est un poëme plus qu'un tableau. Le poëme expose, mais il faut qu'il
+chante. Il va chanter.
+
+
+XXII
+
+À gauche du timon, deux _pfifferari_, joueurs de cornemuse des Calabres,
+dansent lourdement aux sons de leur musette devant les buffles, comme pour
+célébrer la bienvenue du maître de la maison sur son champ; leurs pas
+pesants et malhabiles touchent au grotesque sans dépasser le sourire;
+l'ivresse de la récolte respire dans leurs pieds; leurs coudes pressent
+l'outre musicale pleine d'air modulé; l'ébriété est dans leurs épaules,
+dans leurs genoux.
+
+L'un d'eux recourbe sur sa tête, en la tenant par la pointe et par le
+manche, la mince faucille avec laquelle il va faucher les épis mûrs; c'est
+le délire du travail heureux, le _Te Deum_ de la vie domestique. On sent
+que le peintre fut paysan comme nous, dans le champ paternel de la
+Chaux-de-Fonds: nous ne sommes bien inspirés que par nos souvenirs. Moi
+aussi j'ai chanté l'épisode des _Laboureurs_ dans mon poëme domestique de
+_Jocelyn_; mais combien mon encre est pâle à coté de cette palette!
+
+
+XXIII
+
+Un peu au-dessous des deux joueurs de musette dansants on aperçoit les
+têtes de quelques moissonneuses courbées sur le sillon. La première et la
+plus rapprochée du char se relève aux sons de la _zampogna_, et tourne aux
+trois quarts son visage du côté du groupe.
+
+Ce visage est un des plus ravissants qui soient jamais sortis d'une toile.
+La belle moissonneuse de Léopold Robert compte dix-neuf ans; la délicatesse
+et la force de cette saison de la vie se marient, dans un harmonieux
+ensemble, sur ses traits; elle regarde avec un demi-sourire de distraction
+et de raillerie les grotesques gambades des danseurs maladroits de
+l'Abruzze; mais son oeil large, ouvert et tendu par une arrière-pensée,
+lance au-dessus d'eux un regard chargé de rêverie vers le bel adolescent
+qui retient les buffles; on voit qu'elle a l'espérance d'être bientôt la
+fiancée de cet Antinoüs rustique et de monter à son tour sur le char comme
+fille du maître du champ. Il ne manquait à ce drame rural que l'amour: le
+voilà! Il sort, tout voilé, mais tout brûlant, du regard de la belle
+moissonneuse et de l'attitude langoureuse, pensive et fière, du toucheur de
+buffles. Évidemment cette tête est un portrait encore. Est-ce la princesse?
+Est-ce Thérésina? Qui sait si ce n'est pas l'une et l'autre, fondues et
+transfigurées en une seule réminiscence?
+
+
+XXIV
+
+C'est là tout le tableau; c'est-à-dire ce sont là tous les personnages;
+mais l'expression profonde, variée, naïve, et pourtant auguste, de toutes
+ces figures; mais les attitudes, ces physionomies du corps; mais les
+costumes, ces draperies de la statue animée de l'homme et de la femme; mais
+le geste, cette langue du silence; mais l'ombre, cette contre-épreuve de la
+réalité des personnages; mais le jour, cet élément de la couleur; mais
+l'horizon, cet infini de la toile; mais l'air, cet élément impalpable qu'on
+ne doit voir qu'en ne le voyant pas, quelle plume pourrait donner
+l'impression d'un tel pinceau? Tout est inspiration dans la conception, et
+tout est réflexion dans l'exécution. Le groupe monte du sol au sommet du
+char en concentrant le regard et l'intérêt sur toutes les figures en
+particulier, puis en reportant cet intérêt de chacune à toutes et de toutes
+à chacune, en sorte que la beauté de l'une contraste et concourt avec la
+beauté de l'ensemble, et qu'il en résulte un rejaillissement général de
+splendeur et de félicité qui produit en un instant l'enthousiasme. On ne
+peut trouver qu'un mot pour exprimer l'impression des _Moissonneurs_:
+Raphaël a fait la _transfiguration_ d'un Dieu, les _Moissonneurs_ sont la
+_transfiguration_ de la terre.
+
+
+XXV
+
+Le succès fut soudain, universel, immense; Rome l'acclama tout entière dans
+l'atelier; Paris l'acclama avec la même unanimité involontaire dans le
+Louvre; ce ne fut qu'un cri. Ce cri, évidence du génie, fut bien, comme à
+l'ordinaire, suivi de ce murmure sourd de l'étonnement et de l'envie,
+qu'est la basse continue des acclamations humaines; mais la critique fut
+submergée dans l'enthousiasme: le graveur vendit en peu de mois pour plus
+d'un million d'estampes[2]. Jamais aucun livre ne se répandit à un si grand
+nombre d'exemplaires dans la circulation de l'Europe; jamais poëte ou
+écrivain ne communiqua sa pensée à plus d'âmes à la fois dans le monde.
+Avions-nous tort, en commençant, de ranger la peinture dans la catégorie
+des littératures? Quelle imprimerie a multiplié une idée plus que cette
+gravure de Mercuri? Quel poëte a soupiré comme ce peintre?
+
+[Note 2: La photographie, contre laquelle j'ai lancé, dans le premier
+Entretien sur Léopold Robert, un anathème inspiré par le charlatanisme qui
+la déshonore, en multiplia les copies. La photographie, c'est le
+photographe. Depuis que nous avons admiré les merveilleux portraits saisis
+à un éclat de soleil par Adam Salomon, le statuaire du sentiment, qui se
+délasse à peindre, nous ne disons plus c'est un métier; c'est un art; c'est
+mieux qu'un art, c'est un phénomène solaire où l'artiste collabore avec le
+soleil!]
+
+
+XXVI
+
+C'est surtout dans les yeux et dans le coeur de ses amis, le prince et la
+princesse Bonaparte, qu'il savoura sa gloire. La gloire est un _isoloir_
+qui sépare l'artiste de son humble berceau, qui l'élève dans la sphère des
+abstractions, qui confond tous les rangs à une hauteur où il n'y a plus de
+mesure humaine pour discerner les distances; la gloire seule est au-dessus
+des distinctions sociales, parce qu'elle est la distinction divine,
+l'ennoblissement par la nature, le sacre d'en haut.
+
+Léopold Robert dut jouir, avec plus de délices encore que d'orgueil, de ce
+rapprochement par la gloire avec ceux qu'il aimait d'en bas et qu'il
+pouvait dès lors aimer de plain-pied.
+
+Cependant il éprouva le besoin, à la voix de ses amis et de ses
+protecteurs en France, de venir à Paris étudier son succès afin de le
+dépasser encore. L'histoire doit conserver les noms de ces rares patrons du
+génie de Robert: M. Marcotte, M. Paturle, M. de Lécluse, sans lesquels le
+génie lui-même ne serait qu'une éclatante mendicité. Ces hommes de coeur et
+de goût furent la Providence de sa fortune et de sa renommée: que son nom
+rayonne sur eux, ce n'est que justice; leur opulence et leur amitié ont
+rayonné longtemps sur son obscurité; la postérité doit reconnaissance à
+ceux qui furent les nourriciers de ses grands artistes.
+
+
+XXVII
+
+Léopold s'achemina donc vers Paris à l'appel de ces amis, mais déjà triste;
+la gloire a ses mélancolies comme la religion, comme l'amour: plus on
+monte, plus l'on voit de profondeur sous ses pieds; plus on possède, plus
+on sent le néant de ce qu'on atteint. D'ailleurs, ce qu'il aimait au fond,
+sans peut-être se l'avouer, il ne le possédait pas, il ne pouvait se
+flatter de le posséder jamais.
+
+Il s'achemina lentement, très-lentement, vers Paris; la chaîne d'amitié
+qui le retenait en Italie était lourde; il accompagna à Florence le prince
+et la princesse qui fuyaient Rome. La révolution de 1830 venait d'éclater
+en France et de triompher en trois jours. À chaque secousse de la liberté
+en France on sent trembler par sympathie le sol antique de l'Italie
+indépendante, hélas! de coeur. Les États romains s'agitaient: les
+populations les plus vivaces habitent ces montagnes.
+
+Le prince Napoléon était dans une pénible perplexité d'esprit: d'un côté sa
+famille et lui devaient une généreuse hospitalité au pape; reconnaître
+l'asile qu'ils avaient reçu par une participation aux insurrections contre
+leur hôte, c'était une ingratitude; d'un autre côté, agrandir la révolution
+française, incomplète, selon eux, en France, où elle venait de couronner un
+autre Bourbon, la fomenter, la servir, la transformer en révolution
+générale en Italie, c'était ouvrir des perspectives à leur dynastie
+napoléonienne ici ou là; c'était de plus acquérir des titres de popularité
+héroïque dans cette ancienne patrie de leur famille, redevenue la patrie de
+leur exil.
+
+Enfin ils étaient jeunes, et les révolutions sont l'instinct de la
+jeunesse, parce qu'elles pressent le pas du temps et parce qu'elles
+arrachent violemment à l'avenir le mot du destin. L'impatience, dans l'âme
+vraiment italienne du fils aîné de la reine Hortense, l'emporta sur la
+convenance de sa situation envers le pape; il se laissa entraîner à la voix
+des patriotes romains, ses amis; il marcha en volontaire avec eux contre
+les troupes du pape. Le feu de l'insurrection s'amortit avant de s'être
+propagé jusqu'à Rome: l'Italie se lève, mais ne se tient pas assez
+longtemps debout. Les fatigues d'une campagne d'hiver, les agitations d'un
+esprit qui ne savait pas bien où était le devoir, les fièvres contractées
+dans les campements nocturnes au milieu des régions insalubres de la
+_malaria_, emportèrent en peu de jours le prince. Il mourut sans gloire,
+quoique né pour la gloire: il se pressa trop de la saisir là où il crut
+apercevoir son ombre; le Ciel lui devait peut-être une meilleure occasion,
+et une meilleure mort. L'impatience est le défaut, mais aussi la vertu de
+la jeunesse. Il fut jeune; la mort l'en punit: c'était une grande dureté
+du destin.
+
+
+XXVIII
+
+Pendant que le prince mourait dans une bourgade des montagnes de Rome
+insurgées, la princesse Charlotte était restée à Florence, chez sa mère
+mourante. Léopold Robert donnait aux deux femmes les soins de l'amitié.
+
+Léopold Robert, quoique républicain de patrie et plébéien de naissance,
+n'aimait pas les révolutions.--«Je ne les trouve bonnes,» écrit-il à cette
+époque à son ami, M. Marcotte, «que quand elles sont faites par la plus
+grande masse, quand personne n'est sacrifié, et quand elles satisfont tout
+le monde. Je suis bien aise d'être à Florence, où tous les habitants aiment
+trop leur tranquillité et leur prince pour remuer!»
+
+Un pareil révolutionnaire était peu à compter parmi les patriotes d'Italie,
+car toute révolution est un déplacement, et tout déplacement dérange
+quelque chose ou quelqu'un dans le monde. Une révolution voulue et faite
+par tout le monde n'est plus une révolution; c'est un progrès dans l'ordre.
+Mais le peintre raisonnait en politique comme Platon: c'est le défaut des
+artistes.
+
+
+XXIX
+
+La perte de son ami causa une profonde douleur à Robert; cette douleur même
+le rendit plus empressé à consoler le deuil de la princesse. Sa mère et
+elle ne voyaient que lui, dans les premiers moments, à Florence. Voici en
+quels termes il en écrit à son correspondant le plus intime de Paris, M.
+Marcotte.
+
+ «Florence, 1831.
+
+Je vois tous les jours ici les Bonaparte. Je connaissais particulièrement
+ce pauvre prince Napoléon; sa femme et sa belle-mère, qui sont
+naturellement très-affligées, m'engagent tant à y aller que chaque jour j'y
+vais un moment. Je les connaissais de vieille date. Elles sont extrêmement
+simples et accueillantes. Mais figurez-vous la situation de cette jeune
+veuve qui vient de faire une perte si cruelle! La mère est infirme et ne
+peut vivre longtemps; la fille est menacée de se voir bientôt seule au
+monde, ce qui rend sa position si intéressante. Vous me demandez pourquoi
+ce jeune prince Napoléon se trouvait avec les insurgés. C'est une de ces
+destinées qu'on peut dire malheureuses. Homme charmant, réunissant toutes
+les qualités, estimé de tous, aimant l'étude et fort instruit. Quand la
+fatalité amena ici son jeune frère, qui avait été renvoyé de Rome comme
+suspect, ces deux jeunes gens, ayant appris que leur mère (la reine
+Hortense) partait de Rome pour venir les rejoindre à Florence, à cause des
+troubles de la Romagne, voulurent aller au-devant d'elle; ils furent reçus
+à Perugia, à Foligno, à Spoleto, à Terni, avec de si vives démonstrations
+de joie, on leur fit tant d'instances pour se joindre aux insurgés et pour
+leur prêter l'appui d'un grand nom, qu'ils se laissèrent entraîner,
+Napoléon par faiblesse. Quand je le vis à Terni, je m'aperçus combien il
+était préoccupé de la position où il mettait sa famille; il m'en parla
+beaucoup, mais enfin le sort était jeté. Il a succombé à l'agitation d'une
+vie trop rude pour lui, accoutumé au calme et au repos; on ne sait pas bien
+encore par quelle mort; on parle de fièvre, de duel, de poison; pour moi,
+je crois sa mort naturelle. Sa veuve est dans les larmes; je n'ose encore
+la revoir.»
+
+Quelques jours après il s'excuse, dans une lettre du 16 mai 1831, d'avoir
+suspendu son voyage vers Paris. On devine à ses expressions quel intérêt
+tendre l'attache presque à son insu à ce séjour. «Que vous dirai-je, sinon
+que Florence m'est chère par plus d'un motif, et que je pensais bien peu à
+y trouver des _empêchements si forts_ pour la quitter. Croyez cependant que
+ce n'est rien d'indigne d'un honnête homme qui me lie ici, et, sans vous
+donner pour le moment d'autres détails, conservez-moi toute votre estime!
+Le scrupule parle dans la réticence.»
+
+
+XXX
+
+Le secret est maintenant dévoilé par la mort: il aimait; peut-être se
+flattait-il d'être aimé un jour!
+
+L'isolement et les malheurs de cette jeune et intéressante princesse,
+poursuivie par la politique et par le sort, et jetée par ses adversités
+mêmes dans une intimité plus fraternelle avec ce seul ami de ses meilleurs
+jours, avaient changé la douce amitié de Rome en une irrémédiable passion.
+Cette flamme qui avait couvé sept ans dans le coeur du jeune homme, amortie
+par le devoir et par le respect, venait d'éclater sous la main même de la
+mort.
+
+Dès qu'il s'en aperçut il eut le courage de s'enfuir jusqu'à Paris. Il y
+resta peu et il n'y jouit de rien. Il attrista ses amis par sa mélancolie,
+écrite sur ses traits. Il repartit soudainement pour Neuchâtel; il chercha
+quelques souvenirs de ses jours obscurs dans sa famille, à la
+Chaux-de-Fonds. Il ne s'arrêta de nouveau qu'à Florence. «J'y ai retrouvé,
+dit-il, la princesse Charlotte; sa mère et elle ne sortent pas du tout.
+Leur société m'est très-agréable, parce qu'elle est douce, naturelle,
+simple, droite de coeur, vraie et franche. Je voudrais travailler à mon
+tableau des _Saisons_, mais il y a une épine dans ma vie qui me pique; il
+faut que je m'éloigne; peut-être à distance la sentirai-je moins!» L'épine,
+c'était le regard de Charlotte.
+
+Les lettres de Robert à cette époque sont pleines d'inspirations mystiques
+vers _cette autre vie_ où l'on sera réuni à ce qui est digne d'être aimé
+dans ce bas monde. Il dessine son tombeau d'artiste, symbole des sombres
+pressentiments qui travaillaient son âme. Il s'enfuit de Florence à Venise
+pour exécuter ce tombeau. Qu'est-ce qui le décida cette fois à se détacher
+d'un séjour et d'une société intime qui le possédaient par tous les liens
+mystérieux de l'âme? On l'ignore; peut-être une jalousie maladive qu'il
+n'osait s'avouer à lui-même, mais dont la suite des événements a révélé
+quelques symptômes dans la vie de la princesse comme dans les lettres de
+Robert.
+
+
+XXXI
+
+À Venise, le secret de son amour lui échappe dans quelques-unes de ses
+lettres à son ami d'Argenteuil, M. Marcotte.
+
+«Quant à des sentiments autres que ceux de l'estime et d'une vive amitié de
+la part de la princesse, je crois qu'ils n'existent pas. Ne serait-ce pas
+d'ailleurs une grande folie à moi de m'abandonner à un attrait toujours
+combattu par la raison? Car, enfin, quelle illusion puis-je me faire, cher
+ami? Cette liaison, je vous le répète, ne peut que m'élever l'âme et me
+donner le désir de me maintenir dans le sentier de la vertu. Quel avantage
+n'y a-t-il pas dans ces attachements qui donnent de l'intérêt à la vie et
+qui retrempent l'énergie du coeur?...»--«Elle part pour l'Angleterre,»
+écrit-il en novembre de la même année, «elle laisse sa mère malade pour
+aller secourir son père infirme, à qui l'on ne permet pas de passer la mer.
+J'en éprouve une peine mortelle, et c'est le jour des Morts que j'ai appris
+cette triste nouvelle. Sans être superstitieux, il y a des coïncidences qui
+frappent, quoique la raison les écarte; il me semble que je suis encore
+plus seul depuis hier!.... Tant que j'ai conservé l'espoir de la revoir, je
+croyais mes sentiments pour elle très-naturels; à présent ils me possèdent
+trop. Tenez, voilà cette page que je vais vous confier et qui vous fera
+connaître cette inclination que vous avez soupçonnée et que je voulais me
+dérober à moi-même.»
+
+Nous n'avons pas la page, mais, dans plusieurs lettres consécutives, il
+s'étudie en homme scrupuleux à justifier la princesse, non-seulement de
+toute faiblesse, mais même de toute séduction volontaire avec lui... «Moi,
+moi seul, dit-il, je suis la cause d'un malheur que j'aurais dû renfermer
+en moi seul. Ne pensez pas qu'un autre que moi en soit coupable ou qu'elle
+ait le moindre reproche à se faire envers moi ou envers le monde.»
+
+«Mon ami! écrit-il encore trois mois avant sa mort, cet attachement ne me
+rend pas malheureux autant que vous le pouvez penser, et, vous le dirai-je?
+toute remplie qu'en soit mon âme, je trouve cet état moins pénible que le
+vide du coeur. Je ne puis penser à Florence sans émotion; la raison, le
+devoir, le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une
+tristesse violente de s'emparer de moi; c'est seulement une mélancolie qui
+ne peut nuire à mes travaux. Une inclination qui n'a pour objet que les
+sens tourmente et abaisse; celle qui ne s'attache qu'à la beauté de l'âme,
+à la bonté du coeur, aux charmes de l'esprit, ne peut qu'élever. Vertu,
+candeur, simplicité, tout est en elle! Je ne romprai jamais des relations
+qui me sont si chères..... J'aime mieux que le temps amortisse une
+inclination que vous croyez trop passionnée et qu'il la transforme en
+amitié. Je dirai plus: je n'aurais point fait mon tableau (_Les Pêcheurs_)
+si mon coeur n'eût été nourri de cette tendresse. Elle m'a donné une
+énergie, une inspiration, un ressort que je n'aurais pas eus sans elle...
+Quant à la religion, si elle condamne les passions qui conduisent au vice,
+défend-elle les penchants qui en éloignent?»
+
+
+XXXII
+
+Ce tableau des _Pêcheurs_, c'était sa vie et c'était sa mort; il y peignait
+ses pressentiments et son dernier soupir. Aussi ce tableau fut-il son
+chef-d'oeuvre. Jetons-y un long et dernier regard.
+
+_Les Moissonneurs_ avaient été l'apothéose de la félicité humaine; _les
+Pêcheurs_ sont l'agonie de la terre, le _Dies iræ_ de l'art, le prélude de
+mort du génie frappé au coeur, l'angoisse des cruelles séparations.
+
+Le ciel bas et brumeux de Venise en automne, le silence des grèves
+interrompu seulement par le bruit des pierres de ses quais qui tombent une
+à une dans l'eau morte de ses lagunes, étaient un site et un séjour
+admirablement choisis d'instinct pour la conception et pour l'exécution
+d'une telle oeuvre. L'oeuvre, la voici.
+
+La scène se groupe sur un quai de Venise, en face de la mer; une grande
+barque pontée de pêcheurs est à l'ancre sur le bord du quai. On passe du
+quai au navire par une planche qui sert de pont pour le chargement. Le mât
+se dresse dans le ciel; la vergue, lourde de voile à demi déroulée, se
+hisse sur le mât; un matelot, chargé d'un paquet de filets, passe sur la
+planche et jette son fardeau sur le pont. Au delà du navire on voit se
+dérouler une mer terne et indécise entre le calme et la tempête; le ciel
+est gris; un gros nuage noir à gauche renferme des _grains_ sinistres dans
+ses flancs; de légers flocons de nuages, détachés et effilés en charpie sur
+la droite, annoncent que le vent souffle déjà impétueux dans les hautes
+régions de l'atmosphère, quoiqu'on ne le sente pas encore en bas. Quelques
+voiles lointaines rentrent au port en dansant sur les premières lames,
+comme des mouettes fouettées par l'ouragan de la haute mer. Les présages
+sont douteux; la saison même n'est pas propice, l'heure ne l'est pas
+davantage; on reconnaît le soir aux grandes ombres qui traînent sur la
+terre et aux reflets pâles d'un soleil couchant sur le sommet des édifices.
+Une branche de vigne à demi défeuillée, et dont les dernières feuilles,
+rougies par la gelée, pendent mortes le long d'un mur de clôture,
+pronostique l'hiver, qui double les périls du flot. Les pêcheurs sont
+réunis sur l'extrême bord du quai, un pied sur la terre, prêts à mettre
+l'autre sur le pont du navire. C'est là que se déroule tout le drame muet
+du tableau.
+
+
+XXXIII
+
+La première figure qui attire le regard, au sommet du groupe, est celle du
+père de famille, maître de la barque, roi de l'équipage. Il est déjà vêtu
+de sa capote de laine de pêcheur; d'une main il s'appuie sur le trident et
+le harpon, instruments de pêche; de l'autre il montre, par un geste
+inquiet, le nuage qui plombe dans le lointain sur la mer; il sonde
+l'horizon d'un regard plein de pressentiments.
+
+À sa gauche est un vieillard, compagnon résigné et insoucieux de la fortune
+du navire, qui apporte sur son épaule les diverses provisions de la
+navigation.
+
+Devant lui, deux petits enfants, dont il est l'aïeul vont faire leur
+première campagne sur les flots. L'un des deux enfants, vêtu d'une capote à
+capuchon qui retombe sur son visage mouillé des larmes de sa mère, s'appuie
+sur l'épaule de son frère, en cherchant la main de son camarade pour y
+enlacer ses doigts: l'autre, plus jeune encore, mais d'un visage plus
+réfléchi, tourne et élève son joli visage vers la figure de son grand-père;
+il semble lire dans les yeux du chef de la famille les terreurs de la
+prochaine nuit.
+
+Ce groupe, qui fait contraster la mort et l'enfance, est digne, par
+l'expression des figures et par la naïveté des poses, de Corrége, ce poëte
+des enfants.
+
+
+XXXIV
+
+En face de ce groupe, et plus rapprochés du navire, sont deux hommes de mer
+dans la vigueur de l'âge et de la rude profession. L'un est accroupi sur un
+tas de voiles; il regarde obliquement le bord qu'on va quitter, sans savoir
+s'il le reverra jamais; l'autre, debout, en beau costume dalmate, s'appuie
+d'une main sur une borne du quai, et tient de l'autre la boussole, prête à
+être encastrée dans l'_habitacle_; on voit que c'est le pilote de la barque
+et vraisemblablement le gendre du pêcheur. Il détourne ses regards du quai
+et les plonge dans le lointain pour ne pas voir sa jeune épouse et son
+nouveau-né, qui sont debout aussi sur une marche du quai, assistant à
+l'embarquement en silence.
+
+Entre le quai et le bord, un bel adolescent, au geste d'Achille, déroule et
+jette héroïquement sur la barque les lourds filets qui ruissellent en
+mailles et en cordages sur ses pieds. Ces trois figures sont d'une mâle
+beauté qui rappelle aussi l'antique; quelques critiques les trouvent trop
+belles; ils accusent l'expression de leur physionomie et leur attitude de
+trop de majesté pour des hommes de leur profession. Mais ces critiques de
+Paris ne sont jamais allés en Italie ou en Grèce; ils auraient vu partout
+des physionomies et des poses héroïques, dans des groupes de pasteurs ou de
+matelots. Cette terre est majestueuse de naissance; la nature humaine y
+porte la couronne, une empreinte de dignité et de noblesse qu'aucune
+profession ne fait déroger. Voyez Homère: est-ce que Nausicaa n'est pas
+princesse en lavant ses robes à la fontaine? Est-ce que le conducteur de
+boeufs, de porcs ou de mules, n'y tient pas le fouet ou l'aiguillon comme
+les rois y tiennent le sceptre? Les regards de tous ces hommes,
+admirablement groupés dans leurs attitudes diverses, ont l'unité du même
+sentiment: l'attention sombre à l'horizon menaçant; la préoccupation muette
+du vent qui va sortir du nuage. Une transe courageuse, mais prévoyante,
+jette le même frisson sur tous ces visages, à l'exception du jeune
+adolescent; celui-là n'a sur la figure que la mâle fierté de son métier et
+la présomption de son ignorance. Le danger, pour lui, n'existe pas. On le
+regarde, on l'admire; il suffit.
+
+
+XXXV
+
+Mais à deux pas de l'adolescent sont sa mère et sa soeur; le pathétique
+commence là avec la femme et l'enfant: la mère, vieillie par la maladie
+plus que par l'âge, est languissamment assise sur une des marches du quai
+des Esclavons, adossée au mur d'une masure qui est sans doute la sienne;
+son bâton, qui échappe à sa main affaissée, atteste qu'elle est infirme et
+qu'elle s'est traînée avec effort jusque-là, pour voir une dernière fois
+l'embarquement de son mari et de ses jeunes enfants; elle les recommande à
+Dieu de ses lèvres pâles et balbutiantes. Son regard est attaché sur le
+mari et sur les enfants. L'adieu est déjà dit; ces chers parents ont le
+pied sur le pont de la barque; la mer les ramènera-t-elle? la
+retrouveront-ils quand ils reviendront? Problème touchant qui se pose sur
+tous les visages! Pour elle, le problème semble déjà résolu; elle n'a plus
+qu'un souffle de vie, ce souffle est dans son coeur. Une larme monte aux
+yeux quand on la regarde.
+
+
+XXXVI
+
+À côté d'elle, mais debout, est une toute jeune femme, sa fille sans aucun
+doute; elle tient sur son bras un petit enfant nouveau-né, sur la tête
+duquel elle incline et elle presse son front, comme si cette tendre
+pression s'adressait à son mari qui s'embarque.
+
+Son mari est un de ces deux beaux et vigoureux marins, tout pensifs, qui se
+préparent au départ; elle ne les regarde déjà plus, car elle ne verrait
+plus à travers ses larmes; ses joues sont pâles et fanées de sa douleur;
+mais cette douleur est calme et belle comme l'habitude de la résignation
+dans une profession qui vit de périls mortels. Son attitude et son pauvre
+costume de _contadine_ de Chioggia rappellent les madones de _Perugin_ ou
+de _Sasso-Ferato_; mais la divinité ici n'est que dans la tristesse: c'est
+la figure du pressentiment; on voit, dans la mère malade, le tombeau; on
+voit, dans la jeune femme et dans l'enfant, la future indigence. Nul doute,
+cependant, qu'une réminiscence de la princesse Charlotte ne se retrouve
+dans le charmant visage de la jeune mère. La main ne peut pas s'abstraire
+du coeur; quand le modèle est sans cesse dans l'âme, il se reproduit à
+notre insu dans le tableau.
+
+
+XXXVII
+
+Léopold Robert travaillait au tableau des _Pêcheurs_ avec patience et
+assiduité, comme au monument de sa vie, tantôt ardent à l'oeuvre, tantôt
+découragé et laissant tomber ses pinceaux. Enfermé avec le seul compagnon
+de sa vie, son frère Aurèle Robert, dans le grenier d'un palais de Venise
+qui lui servait d'atelier, il retouchait et modifiait infatigablement ses
+figures. Il finit par leur donner à toutes cette impression de terreur
+tragique ou de douleur anticipée qui en fait un drame pathétique,
+intelligible au premier regard, et indélébile dans le souvenir une fois
+qu'on l'a regardé.
+
+On voit dans ses lettres, à cette époque, qu'il tremble également de
+l'achever ou de le laisser imparfait. C'est son adieu au monde ou c'est le
+chef-d'oeuvre qu'il veut faire acclamer par l'univers, pour que l'excès de
+sa gloire lui mérite l'excès du bonheur dans la possession de ce qu'il
+aime. Il rêvait évidemment, pendant ce travail à Venise, ce que le Tasse
+avait rêvé à Ferrare pendant qu'il composait le huitième chant de _la
+Jérusalem_, de légitimer, à force de renommée, ses prétentions à la main
+d'une autre Éléonore.
+
+Son secret, concentré dans son coeur, s'y envenimait par le silence; tantôt
+il songeait à revenir à Florence, après avoir fini son tableau, tantôt à
+fuir plus loin encore de l'idole qui le retenait et qui le repoussait tour
+à tour. Une correspondance fréquente, et dont on ne connaît pas les termes,
+existait entre la princesse et lui. Son frère Aurèle, cependant, voyait
+quelquefois les lettres, brûlées depuis; si l'on en croit ce témoin
+consciencieux et véridique, ces lettres n'exprimaient que l'amitié la plus
+vive, mais la plus irréprochable. L'homme souvent traduit mal le coeur de
+la femme; souvent aussi l'expression, sous une plume de femme, dépasse la
+pensée, quand elle écrit à celui par qui elle se sent aimée; il y a une
+politesse tendre du coeur qui flatte et qui prolonge l'illusion d'un ami.
+On laisse trop croire, de peur de trop détromper. Si c'est une faute, c'est
+la faute de la bonté.
+
+«Les lettres de la princesse que j'ai vues, dit le frère de Léopold,
+étaient empreintes d'un intérêt constant, qui pouvait provenir seulement de
+l'estime pour le talent et pour le caractère de Léopold. Il aurait fallu
+des yeux plus clairvoyants que les miens pour y découvrir d'autres
+sentiments, car il y régnait une réserve d'expressions toute platonique...
+Peut-être, ajoute-t-il, est-ce là ce qui a fait durer l'illusion. Si le
+génie ne se croit pas égal au rang, pourquoi s'approche-t-il de ce qui est
+au-dessus de lui (par les convenances de ce monde)?»
+
+Ces expressions du frère et du confident du grand artiste ne laissent aucun
+doute sur la cause de sa mort; on ignore seulement quelle en fut l'occasion
+immédiate et déterminante. Des révélations subséquentes, et que le double
+respect de deux tombes ne permet pas d'approfondir, laissent seulement
+entrevoir dans ce mystère une vague probabilité.
+
+La princesse n'avait donné qu'une tendre amitié au fidèle artiste. Un jeune
+et héroïque étranger, d'un grand nom, exilé comme elle de sa patrie et
+errant en Italie, comme elle, après l'ombre de la liberté, avait son amour.
+Cet amour se dénoua bientôt après par une catastrophe dont elle fut la
+victime. Elle n'en avait pas fait la confidence encore à son ami de Venise.
+On conçoit tout ce qu'il devait en coûter à cette femme, qui recevait de
+Léopold plus qu'elle ne pouvait rendre, de lui faire un pareil aveu; cet
+aveu ne se fait jamais que par l'événement à un ami jeune et passionné, qui
+regarde toujours comme dérobé à son espérance ce qu'on a donné de tendresse
+à un autre.
+
+Peut-être y eut-il un jour, une heure, une lettre de la princesse à
+Léopold, où cet aveu s'échappa, par devoir ou par nécessité, de sa plume.
+Peut-être une rumeur publique, venue de Florence et mentionnée par hasard
+dans une conversation devant lui, un soir à Venise, lui apporta-t-elle la
+fatale révélation. On n'a pas lu la dernière lettre, on n'a pas su avec
+quel indiscret étranger Léopold s'était entretenu, ce jour-là, sur le quai
+de Venise. Tout est resté mystère, conjecture, énigme, dont un seul homme a
+le mot, l'illustre étranger aimé d'une femme morte, et qui ne peut, sans
+sacrilége, trahir sa vie et sa mort! Léopold Robert semble avoir pris soin
+lui-même, peu de moments avant sa fin, de prévenir toute interprétation
+offensante à l'honneur de la princesse. «Je ne veux pas quitter ce sujet
+(sa tristesse),» écrit-il à M. Marcotte, «sans vous faire une prière...
+c'est de ne faire aucune supposition qui puisse être désavantageuse à une
+personne dont les qualités et les mérites appellent non-seulement la
+considération, mais l'attachement de tous ceux qui l'approchent. D'ailleurs
+mes sentiments pour elle sont nobles et purs, et, quand ils auront plus de
+calme, ils me feront trouver un bien dans ce qui m'a tant agité...»
+
+Il cherchait ce bien et cet apaisement dans la religion et dans la prière;
+la Bible de sa mère était sans cesse dans ses mains; il y trouvait des
+souvenirs; il n'y puisa pas assez la résignation et la force; il ne trouva
+pas non plus en lui-même la mâle et tendre impassibilité de Michel-Ange,
+qui, voyant dans son cercueil, couvert de fleurs, passer le visage adoré de
+Vittoria Colonna, s'écria: QUE NE L'AI-JE DU MOINS BAISÉE AU FRONT!... Mais
+Michel-Ange était un héros; Léopold Robert n'était qu'un homme; et puis, ne
+se console-t-on pas plus virilement de la mort que de l'indifférence de
+celle dont on se flattait d'être aimé?....
+
+
+XXXVIII
+
+Quoiqu'il en soit, le 20 mars 1835, après avoir entendu dans la soirée de
+la veille le _Requiem_ de Mozart, chanté, à sa prière, par deux Allemands
+musiciens de sa connaissance; après avoir donné quelques coups de pinceau à
+son tableau et après avoir lu en silence quelques versets de sa Bible, il
+était monté à son atelier, où son frère, en entrant, le trouva sans vie au
+pied de son chevalet. Il s'était frappé à la gorge d'un seul coup qui avait
+tranché sa destinée, son amour, sa gloire: malade, comme il l'avait dit une
+fois lui-même, DE LA MALADIE DE CEUX QUI ONT ASPIRÉ TROP HAUT!...
+
+Il dort dans la patrie de _Canova_, avec lequel il eut tant de ressemblance
+par le sentiment du beau, ce vrai but de l'art. Son corps est indiqué au
+passant par une simple pierre où ses amis ont gravé son nom. Il repose dans
+la petite île de Saint-Christophe, parmi les lagunes de Venise. La mer
+qu'il peignit de là, dans ses _Pêcheurs_, se déroule terne et brumeuse
+autour de l'îlot. Était-ce une prévision de sa destinée? Son tombeau était
+dans son horizon, sa tristesse était dans les physionomies de ses figures;
+le navire sur lequel cette famille va s'embarquer ressemble à un
+catafalque, au sommet duquel la vergue et le mât figurent une croix funèbre
+sur la sépulture des vagues!
+
+Que les voyageurs sympathiques à la mélancolie de l'âme et à la maladie
+mortelle du génie (trop aspirer) aillent penser et prier sur ce petit
+tertre de sable qui recouvre sa tombe. Son âme n'était pas responsable de
+sa main; la nature ne l'avait pas doué ou il n'avait pas exercé en lui la
+force nécessaire à ces grands hommes, destinés à lutter avec ce qu'on nomme
+l'idéal; l'idéal fait plus de victimes qu'on ne pense: c'est la maladie des
+grandes imaginations qui ont un faible coeur. Où Michel-Ange aurait
+survécu, Léopold Robert succomba. Plaignons-le, ne l'accusons pas. Sa mort
+ne fut pas une délibération de sa raison, mais un accès de défaillance qui
+_anéantit_ sa raison. Il y a des organisations qui n'ont pas la trempe de
+leur volonté; la vie les tue par leur puissance même de trop sentir. Nous
+ne l'excusons pas, à Dieu ne plaise! Nous l'interprétons.
+
+
+XXXIX
+
+Tel fut Léopold Robert. Quand on mesure par la pensée tout ce qu'il y a de
+sensibilité dans ses deux oeuvres capitales: _les Moissonneurs_ et _les
+Pêcheurs_ de l'Adriatique; quand on le voit passer, comme par une gamme
+prodigieuse, des impressions humaines de l'excès de vie, de jeunesse,
+d'amour, de bonheur, dans le char des _Moissonneurs_, à l'excès de
+mélancolie et d'abattement dans la barque des _Pêcheurs_; quand on parcourt
+la distance morale qu'il y a de la figure de la fiancée couronnée d'épis et
+de pavots, dansant devant les boeufs du tableau de la _Madonna dell' Arco_,
+à la figure de la jeune épouse transie des frissons du départ, pressant son
+nourrisson dans ses bras, ou à la figure de la femme âgée et mourante,
+voyant partir pour la première fois ses deux petits-fils et voyant partir,
+pour la dernière fois aussi, le mari vieilli de ses beaux jours, qu'elle ne
+verra plus revenir, on comprend tout ce qu'a dû sentir, dans la moelle de
+ses nerfs, le peintre capable d'avoir exprimé ainsi les deux pôles extrêmes
+de la sensibilité humaine: l'excès de la félicité, l'excès de la douleur.
+Une telle puissance de sentir était, pour Robert, une impuissance de vivre.
+Notre faculté de souffrir est en raison de notre faculté de sentir: tel
+meurt d'un événement dont tel autre sourit; en lui la note avait brisé le
+clavier.
+
+
+XL
+
+Le succès des _Pêcheurs_ de l'Adriatique, qui arrivait à Paris le jour ou
+l'âme de Robert s'envolait rejoindre ailleurs l'âme de Titien et de
+Raphaël, ne fut pas un succès, mais un triomphe. La couronne
+d'enthousiasme, comme celle du Tasse, ne décora qu'un tombeau; les
+gravures, à millions d'exemplaires, cette édition des tableaux, répandit,
+du palais à la chaumière, l'oeuvre posthume de Léopold. Depuis ce jour on
+n'a pas cessé de s'extasier sur ces deux pendants de la joie et de la
+tristesse, _les Moissonneurs_ et _les Pêcheurs_. La critique, qui constate
+la gloire comme l'ombre constate le corps quand il y a du soleil en haut,
+n'a pas cessé non plus de protester contre notre enthousiasme à nous
+ignorants; mais l'ignorance aura le dernier mot, car elle est l'instinct
+des sens et de l'âme. L'âme et les sens ne se trompent pas, tandis que la
+critique se trompe et que l'envie blasphème au lieu de juger.
+
+Léopold Robert survivra, parce qu'il est, comme le tendre et pieux
+Scheffer, qui vient de mourir, un novateur, un initiateur, un inventeur
+d'un nouveau genre de peinture: la peinture d'expression, la peinture
+spiritualiste, la peinture qui vient de l'âme, qui s'adresse à l'âme, qui
+émeut l'âme presque sans passer par les sens. C'est un défaut, disent les
+savants; cette peinture n'est qu'une sorte de gravure, cette peinture fait
+penser et sentir, mais elle ne fait pas assez voir; elle n'accentue pas
+assez les objets; elle ne colorie pas assez la nature; elle ne sculpte pas
+assez les figures sur la toile, par le jeu savant et puissant des jours et
+des ombres, pour faire saillir en relief les objets de la surface plane du
+tableau; elle n'étonne pas comme Michel-Ange; elle n'illumine pas comme
+Raphaël; elle n'éblouit pas comme Titien; elle n'éclabousse pas comme
+Rubens; oui, mais elle rappelle Van Dyck, ce traducteur de l'âme sur les
+traits presque incolores de la physionomie.
+
+
+XLI
+
+Tout cela est vrai! Nous ne voulons pas louer un genre par ses défauts, ni
+donner à deux grands peintres quelques qualités de métier qui peuvent leur
+manquer. Sans doute il y a eu et il y a, aujourd'hui surtout, en France,
+où une génération de grands peintres prépare un second siècle de Léon X, en
+deçà des Alpes, il y a des peintres qui peignent, comme Géricault, ou
+dessinent, comme Michel-Ange, avec le crayon fougueux et infaillible qui
+calque les formes du Créateur, qui sculpte la charpente des os et des
+muscles du corps humain; il y en a qui ont ravi à Titien le coloris, à
+Raphaël la grâce, à Rubens l'éblouissement et l'empâtement profond, délayés
+dans des rayons par leurs pinceaux ruisselants; il y en a qui font nager,
+comme _Huet_, leurs paysages, sévèrement réfléchis par un oeil pensif, dans
+les lumières sereines de _Claude Lorrain_ ou dans les ombres transparentes
+de _Poussin_; il y en a qui pétrissent, comme _Delacroix_, en pâtes
+splendides, les teintes de l'arc-en-ciel sur leurs palettes; il y en a qui,
+comme _Gudin_, font onduler la lumière et étinceler l'écume sur les vagues
+remuées par le souffle de leurs lèvres; il y en a, comme _Meyssonnier_, qui
+donnent aux scènes et aux intérieurs de la vie domestique l'intérêt, la
+réalité, le pittoresque et le classique de la peinture héroïque; il y en a
+qui, comme mademoiselle _Rosa Bonheur_, transportent avec une vigueur
+masculine, sur la grande toile, les pastorales de Théocrite, les chevaux
+de charrette ou les taureaux fumants dans le sillon retourné par le soc
+luisant; il y en a qui, comme les deux _Lehmann_, dont le plus jeune, dans
+sa Graziella écoutant le livre qu'on lui lit à la lueur du crépuscule, sur
+la terrasse de l'île de Procida, au bord de la mer, semblent avoir retrouvé
+sur leur palette l'âme mélodieuse de Léopold Robert. Mais y en a-t-il qui,
+avec tout leur art, quoique techniquement très-supérieurs à Léopold Robert,
+fassent penser et parler la toile, la langue, l'âme, en termes aussi
+expressifs et aussi pathétiques que l'_écrivain_ des _Moissonneurs_ et des
+_Pêcheurs_? Y en a-t-il qui donnent en quelques traits de pinceau une
+émotion si profonde et si durable au coeur? En un mot, y en a-t-il qui
+sentent plus et qui exprimeraient mieux? Or peindre n'est-ce pas exprimer?
+Que me font le dessin et la couleur si vous ne me faites pas penser et
+sentir? Un rayon de soleil sur la plaque du photographe dessine mieux
+encore que votre crayon, et un arc-en-ciel a plus de couleurs que vos
+palettes.
+
+Mais prenez un enfant, menez-le devant le tableau des _Moissonneurs_,
+demandez-lui ce que disent ces deux têtes de buffles attelés au timon.--Ils
+disent, répondra l'enfant, la fatigue du jour qui se repose et
+l'obéissance des animaux heureuse d'obéir au jeune bouvier qui caresse de
+sa main distraite leurs rudes poils entre leurs cornes sur leurs fronts.
+C'est l'association volontaire de l'animal domestique et de l'homme,
+l'amour entre deux.--Que disent ces deux joueurs de cornemuse, par leurs
+gestes et par le mouvement gauche et aviné de leurs pieds poudreux? Ils
+disent l'ivresse de la moisson qui commence, et la joie de la terre qui
+fait bondir les pieds de l'homme à la réception des dons de Dieu.--Que dit
+le visage de cette jeune et belle moissonneuse, regardant de loin les
+musiciens des Abruzzes? Elle dit que les pas grotesques des danseurs la
+font sourire en dedans, mais qu'elle pense au jour prochain de ses noces
+avec le fils du maître du champ qui gouverne les buffles, jour où elle
+formera elle-même, avec ses compagnes, aux sons de la même _zampogna_, des
+pas plus légers et plus gracieux.--Et que dit le toucheur de buffles? Il
+dit qu'il est fier et content de son attelage, qu'il a le consentement de
+son père à sa prochaine union avec la belle Coupeuse des gerbes voisines,
+et qu'il défie avec assurance le destin de lui ravir sa jeunesse et son
+bonheur.--Et que dit la jeune mère, debout sur le char, son nouveau-né dans
+les bras? Elle dit qu'elle méprise désormais ces musiques, ces danses, ces
+joies folles de la jeunesse, qu'elle a recueilli toute sa pensée dans la
+tendresse sévère de son mari, assis sur le buffle, et tout son avenir dans
+ce nourrisson pressé sur son sein.--Et ce vieillard, maître du champ,
+accoudé sur les sacs, regardant avec une affectueuse indifférence les
+musiciens, les danseurs, la moisson, le soleil couchant, que dit-il? Il dit
+que son soleil, à lui, baisse aussi, que sa famille est établie et
+prospère, que ses champs sont riches de gerbes, que ses cheveux blancs, qui
+s'échappent de son chapeau sur ses tempes amaigries et pâles, lui annoncent
+la fin des labours et des moissons ici-bas, et que l'automne de la terre
+lui prédit sa propre automne.
+
+
+XLII
+
+Passons à l'autre tableau: _les Pêcheurs de l'Adriatique_, et continuons
+d'interroger l'enfant sur la signification si différente de ces visages
+attristés, par ce nuage, sur ce départ.--Que dit le maître de la barque? Il
+dit que le coup de vent est là-bas sous ce nuage lointain, qu'il montre du
+geste à l'équipage, et qu'il faut s'attendre à de rudes lames en pleine
+mer.--Que disent les deux têtes de ces deux petits enfants sous leur
+capuchon? Elles disent qu'elles affrontent pour la première fois la mer,
+qu'elles sont toutes tièdes encore des baisers de leur aïeule malade,
+qu'elles frissonnent au vent froid de la vague salée, et qu'il faut bien
+écouter et bien regarder le père, leur seule et tendre providence sur les
+flots pendant la manoeuvre.
+
+--Et que disent ces deux mâles, mais sombres visages de pilote et de chef
+d'équipage, adossés à la barque et détournant leurs regards du quai, d'où
+les femmes regardent l'embarquement? Elles disent que la résolution et le
+péril visible luttent dans leurs pensées, muettes sur leurs lèvres, et
+qu'il y a à l'horizon un point noir d'où la mort peut tomber avec le
+vent.--Et que dit le visage du jeune fils qui déplie si majestueusement les
+filets, sans rien regarder ni sur terre ni sur mer? Il dit l'orgueil de son
+premier embarquement pour une grande traversée et la présomption de la
+jeunesse qui ne peut pas croire à la mort.--Et que dit la jeune mariée,
+debout, son nouveau-né dans le pli de son manteau sur ses bras? Elle dit
+que son coeur n'est déjà plus dans sa poitrine, mais qu'il est déjà sur la
+barque, à demi mort, au milieu de la bourrasque, avec son mari qui la
+quitte pour la première fois.--Et que dit la femme malade, assise sur la
+marche du quai, auprès du cep de vigne défeuillé par le vent de mer? Elle
+ne dit plus rien; elle est déjà morte, morte d'angoisse autant que de
+maladie, sans avoir revu ni son mari, compagnon encore robuste de sa longue
+vie, ni ces deux petits garçons, ces derniers-nés lancés à la mer avant
+l'âge.--Et que dit l'ensemble de toutes ces figures et de toutes ces
+physionomies répercutées les unes sur les autres? Il dit l'agonie sur la
+terre et le naufrage sur la mer, l'angoisse de la mort partout, l'éternelle
+séparation.
+
+
+XLIII
+
+Or combien n'a-t-il pas fallu de réflexion, de sensibilité, de création
+mentale et manuelle, au peintre de ces deux grandes scènes de la vie
+humaine, pour avoir conçu, reproduit, exprimé tant de sentiments divers
+dans les physionomies de tant de personnages, si heureusement ou si
+douloureusement impressionnés? Combien n'a-t-il pas fallu de génie
+expressif pour traduire tant d'âme et tant de nuances d'âme sur les traits
+de ces visages? et, ajoutons, sur des traits toujours beaux; car, dans
+Léopold Robert comme dans la statuaire grecque, l'expression n'enlève
+jamais rien au _beau_, cette première condition de l'idéal dans l'art.
+
+Et comment distinguerez-vous, dans des oeuvres si fortement empreintes de
+pensées et si communicatives de sentiment, comment distinguerez-vous,
+disons-nous, la peinture de la littérature, le dessinateur du poëte, le
+peintre du philosophe, le tableau du livre? Est-ce que l'un ne vous parle
+pas aussi clairement et aussi éloquemment que l'autre? Est-ce que la toile
+ne vaut pas la page? Est-ce que le pinceau ne rivalise pas avec la plume?
+Est-ce qu'il y a plus de langage dans un mot écrit que dans un trait peint?
+Est-ce que Michel-Ange n'est pas aussi foudroyant que Bossuet? Est-ce que
+Raphaël n'est pas aussi lyrique dans _la Transfiguration_ qu'_Isaïe_?
+Est-ce que Scheffer n'est pas aussi mystique que saint Augustin? Est-ce que
+Léopold Robert n'est pas aussi pathétique que Bernardin de Saint-Pierre
+dans son naufrage de Virginie? Est-ce qu'en sortant d'une galerie du
+Louvre ou du Vatican vous ne vous sentez pas l'âme aussi remuée qu'en
+fermant les plus beaux livres d'une bibliothèque?
+
+S'il en est ainsi, pourquoi donc vous étonneriez-vous que j'aie fait
+entrer, pour la première fois, la musique et la peinture, et bientôt la
+statuaire, dans un cours de littérature?
+
+Et pourquoi n'aurais-je pas choisi, pour cette innovation, un des plus
+littéraires des peintres de ce temps, Léopold Robert? Car c'est
+véritablement pour moi celui dont le crayon se rapproche le plus de la
+plume, le plus pensif et le plus senti, avec Scheffer, de tous ceux qui ont
+écrit leur âme avec des formes et des couleurs sur une toile. Ce ne sera
+pas un peintre si vous voulez, dirai-je à ces critiques, mais ce sera le
+plus lyrique, le plus pathétique, le plus dramatique, le plus idéal des
+écrivains à l'huile! Et si vous doutez de son talent, regardez sa vie et
+regardez sa mort; il a vécu de ses rêves, il a peint du sang de son coeur,
+il est mort de son génie. Blâmons son acte; plaignons sa défaillance; mais
+aimons son âme. Tout est infini en Dieu, même le pardon!
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XXXVIIIe ENTRETIEN
+
+LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.
+
+LE DRAME DE FAUST
+
+PAR GOETHE.
+
+
+I
+
+Pour bien comprendre une littérature il faut d'abord bien comprendre un
+peuple; car la littérature d'un peuple, ce n'est pas seulement son génie,
+c'est son caractère.
+
+La race allemande est une branche de la famille orientale. Sa langue
+l'atteste non-seulement par son antique construction et par sa primitive
+fécondité, mais elle l'atteste plus encore par ses étymologies, qui la
+rattachent évidemment à la vieille langue sacrée des Indes, le _sanscrit_.
+Creusez le mot, vous trouvez l'Inde à sa racine.
+
+L'histoire, qui perd tant de choses sur la route des siècles, a
+complétement perdu les traces de cette filiation de la race allemande avec
+les Indes; mais la langue est un témoin qu'on ne peut récuser.
+
+Le caractère allemand est un autre témoin de cette parenté éloignée de
+l'Allemagne avec les Indes. Le peuple allemand est rêveur et mystique comme
+l'enfant dépaysé du Gange; il s'enivre de sa propre imagination, il aime le
+surnaturel, il se délecte dans les traditions populaires, il ressasse
+éternellement les vieilles légendes, il a la pensée pleine de héros qui
+n'ont jamais existé; le monde visible occupe moins de place pour lui que le
+monde invisible; il converse la moitié de sa vie avec des fantômes:
+l'Allemagne est la terre des hallucinations.
+
+Cette disposition somnolente et rêveuse de l'Allemagne la rend prompte à
+l'idée, lente à l'action; penser lui suffit, peu lui importe de conclure,
+encore moins d'agir; aussi la lenteur un peu lourde de l'Allemagne est-elle
+passée en proverbe. Il n'y a rien de si paresseux que le bien-être; le
+_kef_ des Orientaux, cet état des sens où l'âme contemplative se détache du
+corps pour planer dans l'espace imaginaire, est l'état naturel de
+l'Allemagne. Pourquoi s'agiterait-elle? Elle n'est pas où elle est; elle
+vit dans la région des chimères; elle est bien.
+
+Cette paresse pensive du génie de l'Allemagne se retrouve jusque dans sa
+constitution politique. Cette constitution est illogique, gênante,
+nationalement impuissante; l'Allemagne la déplore, mais elle ne la modifie
+pas. Déchirée plus que constituée en empires, en royautés, en féodalités
+ecclésiastiques, en principautés, en municipalités ou en républiques
+souveraines, cette terre manque essentiellement d'unité; elle est
+constamment en diètes ou en délibérations avec elle-même. Pendant qu'elle
+délibère on la frappe à la tête ou au coeur; avant qu'elle ait réuni ses
+contingents on est au centre de ses provinces, à Mayence, à Francfort, à
+Vienne, en Saxe, à Munich, à Berlin. Quoique très-belliqueuse de courage,
+elle est, de toutes les races, la plus ouverte aux invasions; on la frappe
+à tous les membres sans que la tête le sente; avant qu'elle ait porté la
+main à la blessure elle est conquise; mais aussi elle ne meurt d'aucune de
+ces blessures, parce que sa vie nationale est partout et que son
+patriotisme, qui enfante des armées sur des champs de défaites, est
+immortel. Il est heureux peut-être pour l'Europe que le caractère de
+l'Allemagne se refuse ainsi à l'unité; car, si l'Allemagne était une,
+l'Europe serait peut-être vassale de la Germanie.
+
+
+II
+
+La littérature allemande a toutes les qualités et tous les défauts de ce
+caractère national des Germains; elle est lente et contemplative comme
+cette race; elle a mis treize cents ans à se développer en littérature
+digne d'être étudiée, et, malgré ces treize cents ans de vieillesse, elle a
+encore aujourd'hui les balbutiements, la naïveté, disons le mot, la
+puérilité d'une première enfance. Ce n'est pas le génie cependant qui
+manque aux Allemands, fortes têtes de la famille européenne, c'est l'emploi
+de leur génie; ils jouent avec leur imagination comme des enfants avec
+leurs jouets. Au lieu de lui demander ces oeuvres sérieuses que l'Italie,
+la France, l'Angleterre font produire à leurs grands hommes de lettres, les
+Allemands rêvent, et nous pensons. Le Rhin et le Danube sont des _Léthés_
+qui semblent ne rouler que des songes.
+
+
+III
+
+Nous remonterons incessamment avec vous ce cours lent de la pensée
+allemande par ses oeuvres, depuis nos jours, c'est-à-dire depuis Klopstock,
+Schiller, Goethe, ces poëtes culminants du dix-huitième siècle, jusqu'à
+l'année 1152 du douzième siècle, où parut l'_Iliade_ des Germains, le poëme
+barbare et sublime des _Nibelungen_. Aujourd'hui, selon notre habitude de
+ne caractériser les littérateurs que par leur chef-d'oeuvre, nous allons
+vous introduire dans le théâtre allemand par l'analyse du _Faust_ de
+Goethe, drame qui contient, dans l'imagination d'un poëte aussi philosophe
+que Voltaire, aussi mélodieux que Racine, aussi observateur que Molière,
+aussi mystique que Dante, tout le génie de la littérature allemande et tout
+le caractère du peuple allemand.
+
+L'auteur de ce drame de _Faust_, Goethe, presque notre contemporain, est
+incontestablement à nos yeux le plus grand génie de la race allemande.
+Étudions un moment l'homme avant d'étudier l'oeuvre: l'homme dans Goethe
+n'est pas moins caractéristique que l'oeuvre.
+
+
+IV
+
+Un de ces hommes d'élite littéraire, mais trop modestes, qui font pendant
+toute une vie d'études le travail pour ainsi dire souterrain de la pensée
+de leur siècle, hommes de silence qui ne demandent rien au bruit, tout au
+mérite, M. Blaze de Bury, écrivain de l'école ascétique, renfermé comme
+dans les cloîtres studieux de la religion littéraire, a publié, il y a
+douze ans, une complète étude sur le génie de Goethe et une incomparable
+traduction du drame de _Faust_; nous nous en servirons, comme on se sert,
+dans les ténèbres d'une langue inconnue, d'une lumière empruntée qui fait
+rejaillir de tous les mots les couleurs mêmes de cette langue, ou comme on
+se sert, dans un souterrain, d'un écho qui répercute le bruit de tous les
+pas de ceux qui vous devancent dans sa nuit. En marchant à sa lueur et sur
+sa trace nous retrouverons Goethe tout entier.
+
+
+V
+
+Avant de dire quelques mots à notre tour de la vie de Goethe, voyons
+d'abord en lui l'homme extérieur. L'homme est dans ses oeuvres, sans doute,
+mais il est aussi dans ses traits: la nature moule le visage sur l'âme.
+Prenons la figure de Goethe à cette époque fugitive où la fleur de la
+jeunesse éclate encore sur les traits, mais où le fruit de la pensée ou du
+sentiment commence à se former et à s'entrevoir sous cette jeunesse qui
+s'effeuille. Nous avons de ce grand homme d'excellents portraits à tous les
+âges.
+
+Le voilà à vingt-six ans. Sa taille est élevée; sa stature est mince et
+souple; ses membres, un peu longs comme dans toutes les natures nobles,
+sont rattachés au buste par des jointures presque sans saillie; ses
+épaules, gracieusement abaissées, se confondent avec les bras et laissent
+s'élancer entre elles un cou svelte qui porte légèrement sa tête sans
+paraître en sentir le poids; cette tête, veloutée de cheveux très-fins, est
+d'un élégant ovale; le front, siége de la pensée, la laisse transpercer à
+travers une peau féminine; la voûte du front descend par une ligne presque
+perpendiculaire sur les yeux; un léger sillon, signe de la puissance et de
+l'habitude de la réflexion, s'y creuse à peine entre les deux sourcils
+très-relevés et très-arqués, semblables à des sourcils de jeune fille
+grecque; les yeux sont bleus, le regard doux, quoique un peu tendu par
+l'observation instinctive dans l'homme qui doit beaucoup peindre; le nez
+droit, un peu renflé aux narines comme celui de l'Apollon antique: il jette
+une ombre sur la lèvre supérieure; la bouche entière, parfaitement modelée,
+a l'expression d'un homme qui sourit intérieurement à des images toujours
+agréables; le menton, cet organe de la force morale, a beaucoup de fermeté,
+sans roideur; une fossette le divise en deux lobes pour en tempérer la
+sévérité. Toute la physionomie exprime la beauté apollonienne en elle-même,
+et hors d'elle-même l'amour et la jouissance de la beauté. L'intelligence
+heureuse s'y joue sans paraître s'y briser sur aucun point, comme la
+lumière s'y joue sans se heurter à aucun angle. C'est le portrait vivant de
+la facilité dans la toute-puissance. La terre est déjà un ciel pour ces
+figures de prédestinés de l'amour, du bonheur et du génie sans obstacles.
+Je ne vois guère que Raphaël, dans les portraits de son adolescence, qui
+puisse lutter avec cette sévérité rayonnante d'un visage humain; mais
+Raphaël devait mourir jeune, et Goethe devait mourir vieux, après avoir
+passé sans se flétrir par tous les âges et en empruntant successivement au
+contraire tous les genres de beauté à chacun des âges de la vie.
+
+Remontons maintenant à son berceau, et suivons-le de là, de destinée en
+destinée et de chefs-d'oeuvre en chefs-d'oeuvre, jusqu'à l'apothéose; car
+la tombe pour lui n'a été qu'une apothéose: ce n'est pas un homme comme
+nous, c'est un immortel.
+
+
+VI
+
+«Le 28 août 1749,» dit-il lui-même dans son mémorial domestique, «je vins
+au monde à Francfort-sur-le-Mein, pendant que l'horloge sonnait midi.»
+
+Il était né dans une ville libre; heureusement né, ni trop haut, où l'on
+est facilement corrompu par l'orgueil de la naissance, ni trop bas, où l'on
+est facilement avili par la servilité d'une condition inférieure; il était
+né à ce degré précis de l'échelle sociale où l'on voit juste autant
+d'hommes au-dessus de soi qu'au-dessous, et où l'on participe, par égale
+portion, de la dignité des classes aristocratiques et de l'activité des
+classes plébéiennes; heureux milieu qui est le vrai point d'optique de la
+vie humaine.
+
+Son père était le premier magistrat élu de la bourgeoisie de Francfort; la
+maison gothique et sombre qu'il habitait dans une rue déserte de Francfort
+rappelait, par sa vétusté, par ses escaliers tournants, par ses vestibules
+fermés de grilles de fer sur la rue, et par ses fenêtres sans symétrie,
+échelonnées sur la façade, la demeure forte du gentilhomme allemand,
+interdite aux séditions du peuple comme aux assauts de la féodalité.
+Francfort était la Florence de l'Allemagne, moins les Médicis; ville où le
+négoce ne dérogeait pas à la noblesse, et où les arts illustraient les
+métiers.
+
+L'enfance de Goethe, sur laquelle il s'appesantit trop dans ses Mémoires, à
+l'exemple de Jean-Jacques Rousseau dans ses _Confessions_, ne mérite pas
+d'être regardée avant l'âge où les sensations deviennent des idées. On
+trouve les premières prédispositions de l'enfant à la rêverie, maladie
+féconde des grandes imaginations, dans la description de la chambre haute
+où son père lui faisait étudier ses leçons. Qui de nous ne se reconnaît pas
+dans cette peinture de l'enfant captif au dernier échelon de quelque cage
+paternelle?
+
+«Au second étage de notre maison, dit-il, il y avait une chambre dont les
+fenêtres étaient couvertes de plantes, afin de remplacer un véritable
+jardin que nous ne possédions pas. La vue donnait sur les jardins de nos
+voisins et sur une plaine fertile, qu'on découvrait par-dessus les murs de
+la ville. C'est dans cette chambre qu'en été je venais apprendre mes
+leçons, contempler un orage, admirer le coucher du soleil et soupirer après
+la campagne. J'y voyais aussi nos voisins se promener dans leurs jardins,
+arroser leurs fleurs, regarder jouer leurs enfants, et se livrer avec des
+amis à toutes sortes d'amusements. Plus d'une fois le bruit d'une boule
+qu'on lançait et des quilles qu'elle faisait tomber arrivait sourdement
+jusqu'à moi. Tout ceci éveillait dans mon jeune coeur d'incertains désirs
+et un besoin de solitude tellement en harmonie avec mes dispositions à la
+gravité rêveuse et aux vagues pressentiments que je ne tardai pas à en être
+visiblement influencé. Au reste, notre maison, si pleine de recoins
+obscurs, était très-propre à entretenir de semblables penchants. Pour
+comble de malheur on croyait alors que, pour guérir les enfants de la
+crainte du surnaturel, il fallait les accoutumer de bonne heure à
+l'envisager sans effroi. Dans cette conviction on nous força à coucher
+seuls, et lorsque, ne pouvant plus maîtriser nos terreurs, nous nous
+échappions du lit pour nous glisser dans la compagnie des valets et des
+servantes, notre père, enveloppé dans sa robe de chambre mise à l'envers,
+et, par conséquent, suffisamment déguisé pour nous, nous barrait le passage
+et nous faisait retourner sur nos pas. Le résultat de ce procédé est facile
+à comprendre. Le moyen de se débarrasser de la peur quand on se trouve
+entre deux situations également propres à l'exciter! Ma mère, dont
+l'affabilité et la bonne humeur ne se démentaient jamais, et qui aurait
+voulu voir tout le monde dans les mêmes dispositions d'esprit, eut recours
+à un moyen plus aimable et qui lui réussit à merveille: celui d'entre nous
+qui n'avait pas eu peur la nuit recevait, le matin, une ample distribution
+de friandises. Bientôt nous vainquîmes complétement nos terreurs, parce que
+nous trouvâmes notre intérêt à le faire.
+
+«Mon père avait suspendu, dans la salle d'entrée, une collection de vues de
+Rome, gravée par quelques habiles prédécesseurs de Piranese, qui avaient
+une entente merveilleuse de l'architecture et de la perspective. Grâce à
+ces gravures, je contemplais chaque jour la place du Peuple, le Colisée,
+la place et l'église de Saint-Pierre. Ces divers points de Rome
+m'impressionnèrent si vivement que, malgré son laconisme habituel, mon père
+se plut souvent à me les expliquer. Il avait, au reste, une grande
+prédilection pour tout ce qui tenait à l'Italie, et il employait une partie
+de son temps à composer et à revoir la relation du voyage qu'il avait fait
+en ce pays, et d'où il avait rapporté une collection de marbres et de
+curiosités naturelles.»
+
+
+VII
+
+C'est par ces fenêtres que la mélancolie entrait dans les sens et dans
+l'âme du poëte futur. C'est ainsi qu'elle entrait plus tard dans la mienne,
+par les fenêtres au couchant de ma chambre dans la maison de mon père,
+ouvrant sur des toits éclaboussés d'une morne lumière et attristés encore
+par le roucoulement de pigeons blancs qui bordaient les tuiles de la rue
+voisine.
+
+La poésie y entra aussi malgré le père de Goethe; il répugnait, comme
+beaucoup de vieillards, à ces innovations du génie; elles dérangent les
+vieilles admirations dans l'esprit à compartiments des hommes qui ont fait
+leurs provisions d'idées pour leur vie, et qui s'impatientent quand on les
+force d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose.
+
+Les dix premiers chants du poëme épique de _la Messiade_, par Klopstock,
+venaient de paraître; l'Allemagne s'étonnait et frémissait d'enthousiasme à
+cette poésie sérieuse comme une religion, où le drame du Calvaire se
+déroule entre le ciel et l'enfer et où l'enfer lui-même laisse entrer le
+rayon de la miséricorde.
+
+Un vieil ami du père de Goethe apporta un jour ces pages à la maison et
+voulut les lire; le père s'indigna au premier vers de cette poésie qui
+prenait au sérieux sa mission jusque-là futile en Allemagne; il rejeta avec
+fureur le livre sur le parquet et pria son ami de ne jamais lui prononcer
+le nom de Klopstock. L'ami contristé s'éloigna; mais la mère, encore jeune,
+de Goethe l'arrêta, à l'insu de son mari, dans l'antichambre, lui redemanda
+le volume et le lut en secret comme un objet d'édification de ses enfants.
+Les enfants furent ravis et retinrent les passages les plus pathétiques
+dans leur mémoire.
+
+Quelques jours après, pendant que le père de Goethe se faisait raser dans
+le salon, Goethe et sa soeur se récitaient l'un à l'autre, au coin du feu,
+à demi-voix, les amours d'Abbadonna et de Satan. Tout à coup la jeune
+fille, oubliant dans son enthousiasme l'aversion de son père pour ce livre,
+jette pathétiquement ses bras au cou de son frère en déclamant à haute
+voix, et avec des larmes, l'apostrophe de l'amante de Satan. À ce geste, à
+ces accents, à ces larmes, le barbier, croyant à un accès de démence de la
+jeune fille, laisse tomber son bassin rempli d'eau de savon dans la
+poitrine du père; le père se lève, indigné d'être poursuivi jusque dans la
+mémoire de ses enfants par la poésie de son aversion, il s'emporte contre
+sa famille et proscrit plus sévèrement le livre de sa maison.
+
+
+VIII
+
+Après les premières études faites sous l'oeil de son père, le talent
+poétique se révéla dans le jeune adolescent par le premier amour, ce
+révélateur du beau dans tous les coeurs nés pour aimer. Des jeunes gens de
+son âge, mais d'une condition très-inférieure à la sienne, l'entraînèrent
+dans des compagnies suspectes des faubourgs de Francfort. C'est dans une de
+ces tavernes, fréquentées par ces jeunes corrupteurs de son adolescence,
+qu'une jeune fille angélique, pureté morale dépaysée dans la boue, lui
+apparut pour la première fois et lui fit sentir la beauté de la vertu en
+contraste avec les vices. Cette jeune fille se nommait _Gretchen_,
+abréviation familière du nom de Marguerite; elle fut évidemment pour Goethe
+le type de ces deux figures de _Marguerite_ et de _Mignon_, figures de
+femmes dégradées par la condition, divinisées par la nature, qui devinrent
+les plus touchantes créations de son génie. Les premières impressions sont
+les vraies muses de notre âme.
+
+Cette jeune fille servait à boire, dans la maison de sa tante, à ses
+cousins, jeunes débauchés amis de Goethe. La première fois qu'il la vit
+rayonner comme une étoile du firmament au-dessus de cette lie, Goethe
+rougit de lui-même et de ses amis. Il ne continua à les fréquenter que pour
+la revoir. La scène de la première entrevue de Goethe avec _Gretchen_ est
+biblique par sa naïveté; lisez-la de sa main:
+
+«Quand le vin commença à manquer sur la table, un des jeunes gens appela la
+servante, et je vis entrer une jeune fille d'une beauté éblouissante, et
+d'une modestie d'attitude et d'expression qui contrastait avec le lieu où
+nous étions.
+
+«Elle nous salua avec une grâce timide.
+
+«--La servante est malade, dit-elle; elle vient de se coucher; que lui
+voulez-vous?
+
+«--Nous n'avons plus de vin, dit un des jeunes buveurs; tu serais bien
+aimable si tu voulais aller nous en chercher.
+
+«La jeune fille prit quelques flacons vides et sortit; je la suivis des
+yeux avec admiration. Un joli bonnet noir à la mode allemande s'adaptait
+étroitement à sa petite tête, qu'un col long et mince attachait
+gracieusement à une nuque souple et à des épaules d'une forme statuaire.
+Tout en elle était accompli, et je jouissais tranquillement du charme de sa
+personne en la regardant s'en aller, car, lorsqu'elle était devant moi, mon
+imagination était fascinée par ses yeux si purs et si calmes et par sa
+bouche si délicate. Je fis des reproches à mes amis de ce qu'ils avaient
+fait sortir cette enfant si tard dans la soirée. Ils se moquèrent de moi,
+en me disant qu'elle n'avait que la rue à traverser pour aller chez le
+marchand de vin. _Gretchen_, c'était le nom de cette jeune fille, revint en
+effet au bout de quelques minutes. On la fit asseoir à la table de ses
+cousins; elle trempa ses lèvres dans un verre de vin à notre santé; puis
+elle se retira en recommandant à ses cousins de ne pas faire trop de
+bruit, parce que sa tante, leur mère, allait se mettre au lit.
+
+«Depuis cet instant l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant
+aller chez elle, je me rendis à l'église de sa paroisse; j'eus le bonheur
+de la voir. Les cantiques du culte protestant ne me parurent pas trop longs
+cette fois, car, tandis que tout le monde chantait, je m'enivrais du
+bonheur de regarder cette adorable jeune fille. Je sortis immédiatement
+derrière elle; je n'eus cependant pas le courage de lui parler, je me
+bornai à la saluer; elle me répondit par un léger signe de tête.»
+
+
+IX
+
+À une seconde réunion dans la même maison, les deux cousins de Gretchen
+prièrent Goethe d'écrire des vers amoureux au nom d'une jeune fille à un
+jeune homme qu'ils voulaient tromper par cette feinte déclaration d'amour.
+
+«Je cherchai à leur complaire en écrivant ces vers; mais, m'impatientant
+contre moi-même, je jetai la plume. Cela ne va pas! m'écriai-je.
+
+--«Tant mieux! dit Gretchen à demi-voix; vous ne devriez pas vous mêler de
+cette tromperie. Et, quittant son rouet, elle vint s'asseoir près de moi.
+
+«Mes cousins, me dit-elle, ne sont au fond ni méchants ni vicieux, mais
+l'amour du divertissement les entraîne quelquefois à des plaisanteries
+dangereuses. Je suis entièrement dans leur dépendance, et cependant j'ai
+refusé de copier votre déclaration d'amour. Comment donc un jeune homme
+riche et indépendant comme vous l'êtes peut-il se prêter à une mauvaise
+plaisanterie qui finira mal?
+
+«Elle lut mes vers. C'est bien joli, dit-elle; c'est dommage qu'on ne
+puisse pas en faire un usage sérieux.
+
+--«Vous avez raison, lui dis-je; mais supposez un moment qu'un jeune homme
+qui vous adore mette cette déclaration de tendresse sous votre main en vous
+conjurant de la signer de votre nom; que feriez-vous?
+
+«Elle rougit, sourit, réfléchit un moment, prit la plume, et écrivit sans
+rien dire son nom au bas des vers.
+
+«Je me levai tout hors de moi, et j'allais la serrer dans mes bras; mais
+elle me repoussa doucement.
+
+--«Point de familiarité légère, me dit-elle: c'est trop vil; mais de
+l'amour innocent, si vous en êtes capable. Maintenant partez avant que mes
+cousins reviennent du jardin.
+
+«Je n'avais pas la force de me retirer; elle prit, pour m'y décider, une de
+mes mains entre les siennes. Mes larmes étaient près de couler, je crus
+voir ses yeux se mouiller. J'appuyai mon front un instant sur ses mains et
+je m'enfuis précipitamment. Jamais encore je ne m'étais senti si
+troublé!...»
+
+
+X
+
+Quelques jours après, les deux cousins, ses amis, l'invitèrent de nouveau à
+se divertir avec eux à leur table. À la fin du souper ils lui demandèrent
+un conte pour leur abréger la veillée; il y consentit.
+
+«Jusque-là, dit-il, _Gretchen_ n'avait pas cessé de filer au rouet dans
+l'embrasure de la fenêtre. À ce moment elle se leva, vint s'asseoir au bout
+de la table, y appuya ses deux bras enlacés sur lesquels elle posa ses deux
+mains, attitude qui lui seyait admirablement, et qu'elle conservait
+quelquefois pendant plusieurs heures sans faire d'autre mouvement que
+quelques légers signes de tête provoqués par ce qu'elle voyait, entendait
+autour d'elle, ou par ce qu'elle pensait en elle-même.»
+
+
+XI
+
+Ces amours pures, tantôt contrariées, tantôt servies par des circonstances
+d'un intérêt touchant dans le récit de Goethe, finirent, comme toutes les
+fleurs folles de la vie, par un coup de vent qui en disperse les illusions
+et les parsème sur le sol: le jeune Goethe, réprimandé par ses parents et
+compromis par ses mauvaises relations avec les cousins de Gretchen, fut
+envoyé à Strasbourg pour y achever ses études de droit. Là il connut le
+philosophe allemand Herder, neuve, vaste et forte pensée dont M. Quinet,
+nature allemande dans un talent français, a donné pour la première fois à
+la France la traduction, le sens et le commentaire.
+
+La fréquentation de Herder mûrit de bonne heure le génie aussi
+philosophique que poétique de Goethe. Un second épisode d'amour pastoral
+avec Frédérica, la fille d'un pasteur protestant de village, sur les bords
+du Rhin, entremêla des songes dorés de la jeunesse les graves occupations
+de l'étudiant de Francfort. Cet amour, peint avec les couleurs du _Vicaire
+de Wakefield_, ne fut qu'une distraction attachante pour Goethe et causa
+la mort de la pauvre Frédérique.
+
+Rappelé dans sa famille par son père, Goethe, chez qui l'imagination
+dominait le sentiment, s'attacha passionnément à sa soeur, âme ardente et
+souffrante, qui s'attacha elle-même à ce frère comme si elle eût vécu en
+lui plus qu'en elle-même.
+
+Il alla, après quelques mois de séjour chez son père, se mêler à Leipzig à
+tout le mouvement des études, des littératures et des factions scolastiques
+de la haute Allemagne. Il y connut tout ce qui illustrait alors l'Allemagne
+dans les lettres; il commença lui-même à s'y faire connaître comme un jeune
+écrivain et comme un futur poëte d'un immense avenir.
+
+C'était le moment où la vieille littérature naïve de la Germanie se
+greffait, sous l'influence du grand Frédéric, sur la philosophie et à la
+littérature de la France. Voltaire était le missionnaire de cette poésie et
+de cette philosophie chez les Allemands. Le monde germanique et le monde
+français luttaient dans les universités, dans les livres et sur les
+théâtres. Goethe, avec cette impartialité éclectique qui est la force du
+génie original et qui prend son point d'appui en soi-même, méprisa ces
+vaines controverses et écrivit sous la seule inspiration de sa nature.
+Cette nature était allemande par le terroir, grecque par la beauté,
+française par l'indépendance des préjugés des lieux et des temps.
+
+
+XII
+
+Son premier essai, qui tient plus de J.-J. Rousseau que de Voltaire, fut le
+livre de _Werther_.
+
+Ce livre, dont l'exagération sentimentale et maladive ressemble aujourd'hui
+à un accès de folie du coeur, a été cependant l'origine et le type de toute
+une littérature européenne qui a bouleversé pendant plus d'un demi-siècle
+les imaginations jeunes et fortes de l'Occident. La _Corinne_ de Mme de
+Staël, le _René_ de M. de Chateaubriant, le _Lara_ de lord Byron, les
+mélancolies de nos propres poésies françaises depuis André Chénier jusqu'à
+nos poëtes d'aujourd'hui, à l'exception de Béranger et de M. de Musset,
+poëtes de réaction et d'ironie contre le sérieux des âmes, toutes ces
+oeuvres sont de la famille de Werther. Quant à moi, je ne m'en cache pas,
+Werther a été une maladie mentale de mon adolescence poétique; il a donné
+sa note aux _Méditations poétiques_ et à _Jocelin_; seulement la grande
+religiosité qui manquait à Goethe, et qui surabonde en moi, a fait monter
+mes chants de jeunesse au ciel au lieu de les faire résonner comme une
+pelletée de terre sur une bière dans le sépulcre d'un suicide.
+
+
+XIII
+
+Il y a toujours une réalité sous une fiction dans l'oeuvre, quelle qu'elle
+soit, d'un homme de génie. Goethe raconte lui-même l'origine de ce roman,
+qui commence par une idylle et qui finit par un coup de feu.
+
+Goethe, d'une beauté déjà olympienne et d'une célébrité déjà entrevue,
+était à Wetzlar.
+
+Le jeune _Jérusalem_, fils d'un prédicateur renommé de l'Allemagne, y
+vivait en même temps et dans les mêmes sociétés. _Jérusalem_ était épris
+d'une passion violente pour la femme future d'un de ses amis (la Charlotte
+du livre): Charlotte était fiancée à un employé de la chancellerie
+impériale de Wetzlar. Elle était orpheline. Goethe, introduit chez elle par
+Jérusalem, adorait dans Charlotte l'image angélique et naïve de la
+maternité dans les soins qu'elle avait de ses petits frères et de ses
+petites soeurs; elle était leur unique providence.
+
+Goethe, Charlotte et son fiancé ne formaient qu'un coeur. On ne savait
+lequel des trois occupait la meilleure place dans l'affection innocente et
+confiante des deux autres. «Bientôt cependant, dit Goethe, je devins
+inquiet et rêveur; il me sembla que j'avais trouvé tout ce qui manquait à
+mon bonheur dans la fiancée d'un autre. Charlotte aimait à m'avoir pour
+compagnon de ses promenades; le fiancé se joignait à nous toutes les fois
+que son emploi le lui permettait. Nous contractâmes ainsi l'habitude de
+vivre constamment ensemble; c'était ensemble que nous parcourions les
+champs encore humides de rosée, que nous écoutions l'hymne de l'alouette et
+le gai rappel de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand
+des orages d'été éclataient sur nos têtes, nous nous rapprochions les uns
+des autres, et, sous influence de ce constant amour mutuel, tous les petits
+chagrins de famille disparaissaient.»
+
+Goethe, obligé de s'éloigner un moment, trouva Charlotte refroidie pour lui
+à son retour; il s'éloigna pour plus longtemps, et il apprit, sur les bords
+du Rhin, le suicide du jeune _Jérusalem_. Il en attribua, peut-être
+imaginairement, la cause au même sentiment qu'il avait ressenti pour
+Charlotte et au désespoir qu'avait éprouvé Jérusalem en contemplant le
+bonheur paisible de cette jeune femme unie à son fiancé.
+
+
+XIV
+
+Goethe alors conçut _Werther_, et personnifia ses propres sentiments dans
+ce personnage fantastique. Il écrivit en quatre semaines de solitude et de
+fièvre cette maladie du coeur et cette catastrophe de la mort qui
+devinrent, à l'apparition de ce livre étrange, le manuel de l'Allemagne et
+bientôt après de l'Europe tout entière. Nos temps n'ont pas d'exemple d'une
+commotion pareille imprimée par quelques pages à l'imagination du monde.
+Pourquoi? On ne saurait le dire aujourd'hui, si ce n'est parce qu'un miasme
+de cette maladie morale du suicide par malaise de vivre était répandu dans
+l'air du siècle, et que ce miasme, concentré dans quelques pages d'un homme
+de génie, acquérait tout à coup une puissance irrésistible de corrompre
+l'imagination, d'énerver l'âme et de tuer des milliers de vies!
+
+De nombreux suicides suivirent en effet ici la lecture de ce livre. Le
+siècle était malade; il sentait qu'il portait en lui sa propre mort
+prochaine par la foi mourante dans son âme et par les révolutions couvées
+sous ses institutions; il tendait à devancer par des morts volontaires
+l'effet de ces germes morbifiques qu'il portait dans ses veines. Un livre à
+succès n'est jamais qu'une de ces deux choses: l'explosion dans une seule
+âme d'une disposition presque universelle quoique encore latente du temps,
+ou bien la prophétie d'une vérité à venir qui n'éclaire encore qu'une tête
+supérieure à l'humanité. Dans le premier cas le livre n'attend pas son
+succès une heure: il est l'étincelle sur la poudre des imaginations; dans
+le second cas il paraît comme s'il n'avait pas paru, et il attend son
+public pendant des années ou pendant des siècles.
+
+_Werther_, comme le _Génie du Christianisme_, n'attendit pas son succès une
+heure: l'électricité ne court pas plus vite d'un pôle à l'autre; le monde
+entier des jeunes gens, des amants, des femmes, des malades de coeur, se
+jeta sur ce livre.
+
+Ce livre était plein cependant de puérilités qui touchaient au ridicule, de
+naïvetés qui touchaient à la niaiserie, de germanismes de moeurs qui
+touchaient à la caricature; c'est vrai, mais le feu y était. Quand le feu
+est dans un livre, peu importe qu'il brûle de la paille, des haillons ou
+des immondices; c'est toujours la flamme; elle ne s'entache pas de ses
+impurs aliments; elle brûle, elle brille, elle éblouit, et le monde est
+fasciné.
+
+
+XV
+
+Il fut fasciné par _Werther_; mais, par un phénomène moral très-connu chez
+les grands artistes comme Goethe, pendant que le livre incendiait le monde
+l'auteur resta froid. Son imagination seule s'était échauffée en le
+composant; son coeur était resté tiède et dans ce parfait équilibre qui
+permet à l'écrivain de juger son ouvrage. C'est là la particulière
+puissance du génie de Goethe, puissance qui le fit accuser d'insensibilité.
+Plus tard il se séparait en deux parts en écrivant ses poëmes et ses
+romans; l'une de ces deux parts regardait penser et écrire l'autre, afin de
+pouvoir la diriger et la juger. Le suprême et impassible bon sens siégeait
+ainsi dans sa tête au-dessus de la féconde imagination, comme dans l'oeuvre
+de la Providence l'homme travaillait et le dieu regardait.
+
+On a fait un reproche à Goethe de cette impassibilité artistique; si le
+reproche s'adressait à l'homme, il pouvait être fondé; s'il s'adressait à
+l'artiste, il était absurde. Qu'est-ce qu'un artiste qui ne dominerait pas
+sa propre inspiration? Ce serait un fou. Qu'on ait regretté dans Goethe,
+homme, l'absence de cette sensibilité qui fait aimer et souffrir, nous le
+concevons; mais qu'on ait reproché à Goethe, artiste, son impassibilité
+presque divine, nous ne le concevons pas; l'impassibilité n'est-elle pas le
+signe de la force? Vous lui voudriez une faiblesse, il ne vous présente
+qu'une toute-puissance. Vous ne le comprendrez jamais: c'est un Phidias qui
+ne sent pas dans sa chair les coups que son ciseau donne au bloc de marbre
+dont il fait un dieu!
+
+
+XVI
+
+Presque en même temps qu'il écrivait _Werther_ pour les masses, il
+écrivait, pour l'élite, son premier drame, _Goetz de Berlichengen_. C'était
+un drame national pour l'Allemagne, puisé dans les sources historiques du
+monde chevaleresque et féodal. Ce drame imprimé rallia à ce jeune homme la
+sérieuse admiration de toute la patrie allemande. Du fond de la sombre
+maison de son père, à Francfort, le nom de Goethe, porté à la foule par
+_Werther_, porté à l'élite et aux universités par _Goetz de Berlichengen_,
+grandit, comme l'aloès, en un soleil. Les hautes sociétés de Francfort
+recherchèrent ce beau jeune homme, obscur de près dans leur bourgeoisie,
+rayonnant au loin sur toute l'Europe. Une jeune fille, belle, riche,
+séduisante, mais capricieuse, nommée _Lilli_, lui donna le désir d'un
+mariage d'amour et de raison réunis en elle. Ainsi que cela a lieu en
+Allemagne, ces amours, favorisés par les deux familles, allèrent jusqu'aux
+plus douces intimités et jusqu'aux plus saintes promesses; quelques
+caprices d'humeur de _Lilli_, quelques impatiences de Goethe rompirent
+tout. Il voyagea pour se consoler en Italie et en Sicile. Son voyage, qu'il
+a imprimé dans ses Mémoires, n'a qu'un seul intérêt, l'enthousiasme d'un
+homme du Nord pour le soleil, l'ivresse de la nature respirée sur place
+dans les parfums de Naples et de Palerme. L'homme sensuel y éclate partout,
+l'homme sensible nulle part. À peine quelques frissons d'amour à la brise
+tiède du midi, à l'aspect d'une blonde Milanaise à Rome, d'une brune
+Espagnole à Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, poëte;
+ces frissons ne vont pas jusqu'à l'âme: c'est de la jeunesse, ce n'est pas
+de la tendresse; ce coeur d'artiste pose toujours devant lui-même; les
+passions ne sont que ses études. Aussi ne vieillit-il pas, bien qu'il
+touche à sa quarantième année: il est comme ces statues de marbre de la
+galerie du Vatican, qui prennent des siècles sans prendre une ride! Goethe
+est un homme de marbre aussi; il émeut son siècle, il ne s'émeut pas.
+
+
+XVII
+
+Après ce voyage à Naples et en Sicile, voyage qu'il faut faire quand on
+veut chanter, car tout y chante dans la nature, mer, ciel, montagnes,
+atmosphère et impressions, Goethe s'arrêta quelques années à Rome. C'est là
+qu'il partagea son temps, comme l'horloge partage les heures, entre des
+sociétés douces, des promenades philosophiques, des études variées et
+universelles, telles que la peinture, la chimie, la philosophie, la poésie,
+la prose. Il se prête à tout, ne se donne à rien; il ressemble à un de ces
+philosophes scythes de l'école d'Anacharsis, qui prenait un portique
+d'Athènes pour une habitation, et qui suivait tantôt les leçons de Platon,
+tantôt les ateliers de Zeuxis ou de Phidias. Il envoyait de là à ses amis
+d'Allemagne les drames, les romans, les poëmes, les élégies qui tombaient
+de sa plume, selon la saison, au vent des sept collines.
+
+_Herman et Dorothée_, pastiche admirable d'_Homère_, poëme qui a la
+simplicité des scènes de _Nausicaa_; _le Comte d'Egmont_, tragédie moderne;
+enfin _Faust_, moitié drame, moitié poëme, toujours rêve, mais rêve du
+génie, selon nous le plus vaste, le plus haut, le plus universel de ses
+chefs-d'oeuvre. Il employa douze ans à le composer; il y résuma, comme dans
+un poëme séculaire, toute la passion, toute la foi, tout le scepticisme,
+toute la beauté morale et toute la laideur infernale de l'humanité. C'est
+le poëme d'un Manichéen; c'est le ciel et l'enfer dans un même cadre; c'est
+le drame du bon et du mauvais principe dont la nature porte malgré elle
+l'empreinte sur toutes ses surfaces. C'est la médaille à l'endroit et à
+l'envers de l'humanité, l'une portant l'effigie du bien, l'autre l'effigie
+du mal, sans que le monde, incertain, puisse dire: J'appartiens à ce dieu:
+ou, Je suis la victime de ce démon.
+
+L'esprit humain n'avait jamais osé, même dans l'antiquité, concevoir un
+pareil drame. Il faudrait convoquer la terre, le ciel et l'enfer à y
+assister.
+
+
+XVIII
+
+Ce drame de _Faust_, le voici.
+
+Mais d'abord hâtons-nous de vous dire que l'invention n'en appartient pas à
+Goethe, pas plus que l'invention d'_Ahasverus_, l'homme immortel,
+n'appartient aux innombrables poëtes qui ont chanté ce songe universel de
+l'expiation par la vie; pas plus que l'invention de _don Juan_, cette
+moquerie incarnée de la vertu, de l'amour dans la fidélité de don Juan, ce
+vampire de la femme, n'appartient à l'Espagne ou à la France.
+
+_Faust_ est une vieille tradition populaire de la vieille Allemagne,
+tradition si populaire que le docteur _Faust_, ce type de l'homme vendu au
+diable, joue un rôle dans les marionnettes comme épouvantail des petits
+enfants. De tout temps et en tout pays l'homme aspire plus haut que sa
+nature bornée ici-bas, immortelle ailleurs; de tout temps, disons-nous,
+l'homme, ambitieux d'infini, s'est cassé la tête contre les murs de sa
+prison terrestre; il a voulu être dieu, au moins pour un temps, au moins
+ici-bas, et, pour conquérir cette puissance surhumaine, il l'a empruntée
+tantôt à Dieu par la prière, tantôt au diable, cette parodie malfaisante de
+la Divinité. Ne pouvant faire un pacte avec le souverain Bien, il a tenté
+d'en faire un avec le souverain Mal, et il a dit au démon: Donne-moi la
+terre, je te donnerai mon âme.
+
+De ce pacte imaginaire, que les peuples enfants ont cru quelquefois
+réalisé, sont nées les légendes innombrables qui ont épouvanté le moyen
+âge et amusé plus tard les âges suivants. C'est un magnifique thème pour
+une imagination à la fois passionnée et métaphysique.
+
+Oui, ce sujet est le plus beau de tous pour une âme forte; nous comprenons
+qu'il ait tenté Goethe: combien de fois ne nous a-t-il pas tenté
+nous-mêmes! Mais nous avons craint de paraître impie envers le Créateur en
+prenant la création en flagrant délit de méchanceté ou de ridicule: le vase
+même mal façonné, même brisé, doit respecter le potier. Goethe n'était pas
+retenu par ce scrupule, parce qu'il était mille fois plus poëte que nous et
+mille fois moins respectueux envers l'oeuvre divine, dont les imperfections
+apparentes sont d'ineffables perfections.
+
+
+XIX
+
+Quoi qu'il en soit, Goethe eut ce bonheur de trouver son drame tout conçu
+dans l'esprit des peuples et tout popularisé dans l'oreille même des
+enfants que la lanterne magique des poëtes de rue familiarisait dès le
+berceau avec le docteur Faust et le diable. Il ne lui manquait que ce
+personnage ironique, la pire forme du diable, riant du bien et jouissant du
+mal, Méphistophélès. Mais nous nous trompons, ce personnage même ne lui
+manquait plus, car un poëte anglais, _Marlow_, l'avait déjà inventé dans un
+premier drame de Faust sous le nom de _Méphistophélis_. Goethe trouva ce
+caractère satanique tout fait; il n'eut qu'une voyelle à changer dans le
+nom de cet infernal personnage. Méphistophélès, c'est le diable de nos
+jours, c'est le Satan civilisé, c'est le démon de bonne compagnie qu'on
+appelle _ricanement_ quand il dénigre l'enthousiasme, _envie_ quand il
+salit la gloire, _libertinage_ quand il profane l'amour, _scepticisme_
+quand il ridiculise la vertu, _force d'âme_ quand il nie Dieu en le
+respirant par tous les pores. Méphistophélès, c'est un personnage que les
+jeunes écrivains et les poëtes de ces derniers temps en France ont beaucoup
+trop fréquenté, et qui donne à leur prose trop ricaneuse ou à leurs vers
+lestes et ingambes des grâces de mauvais aloi, aussi éloignées de la
+véritable grâce que le dénigrement est loin de l'enthousiasme. L'Allemand
+_Heyne_, ce petit-fils de Méphistophélès, croyant et sceptique, religieux
+et impie, pathétique et ironique, est de cette famille. Mais il y a aussi
+du _Faust_ dans les imprécations de _Job_ sur son fumier quand il
+interpelle son Créateur; il y a du _Faust_ dans Pascal quand il prend
+l'homme dans le creux de la main, comme le fossoyeur d'_Hamlet_ quand il
+pèse sa poussière et qu'il la jette à son néant. Il y a du _Faust_ à grande
+dose dans lord Byron, ce disciple de Goethe, quand il fait ricaner
+_Manfred_ devant un crâne vide. Un disciple de _Heyne_, qui vient de mourir
+à Paris, a été le spirituel et déplorable modèle de cette jeunesse infatuée
+de mauvais rire allemand. Méphistophélès inspire bien toujours la
+perversité; mais il n'inspire le génie qu'à Goethe et à Byron, et aux
+hommes de leur grande race. L'_Olympio_ de Victor Hugo a les tristesses et
+les amertumes de ce désespéré du doute; il n'a ni la bouffonnerie ni la
+grimace de ces jeunes saltimbanques de la philosophie et de la poésie;
+ceux-là dansent sur une corde tendue du ciel à la terre comme les baladins
+sur leur ficelle tendue entre deux mâts vénitiens. Hugo est un poëte,
+ceux-là sont des rimeurs. Musset, qui leur est bien supérieur, s'est trop
+inspiré de _Heyne_, au lieu de s'inspirer de lui-même; il a donné dans ses
+boutades de scepticisme l'exemple et l'excuse à ses imberbes émules. La
+poésie est descendue avec lui d'un degré du ciel: paix à sa cendre! Il
+faudra bien que la poésie y remonte si elle ne veut pas salir sa robe dans
+la lie des ruisseaux où l'on s'efforce de l'entraîner depuis quelque temps.
+Un écho de Méphistophélès, ce corrupteur du bien et ce moqueur du beau, se
+fait entendre de loin dans tous les livres de cette jeune école. _Heyne_
+lui a donné l'accent allemand à Paris; Byron, l'accent anglais; Musset et
+ses imitateurs soi-disant légers, l'accent français. Prenons garde! la pire
+des corruptions, c'est celle qui rit d'elle-même.
+
+ _Sese ipsum deserere turpissimum est!_
+
+Que nous reste-t-il si nous perdons le respect au moins de notre misère?
+Mais revenons à _Faust_; nous en sommes bien loin, car nous n'en sommes
+qu'à ses parodistes.
+
+
+XX
+
+_Faust_ est la tragédie du coeur humain dans le personnage de Marguerite.
+
+_Faust_ est la tragédie de l'esprit humain aux prises avec les deux
+principes du bien et du mal dans le personnage de _Faust_!
+
+Enfin _Faust_ est la tragédie de Dieu et de Satan, le bien et le mal, dans
+le personnage de _Méphistophélès_.
+
+Marguerite, c'est le bien ou l'amour!
+
+Faust, c'est l'homme ou le doute, l'indécision, la fluctuation, le crime,
+la chute, le repentir tardif.
+
+Méphistophélès, c'est la propagande perverse du mal par le génie du mal
+pour corrompre et ruiner l'oeuvre de Dieu, l'homme et la femme.
+
+Y eut-il jamais un sujet de drame plus humain et plus surhumain à la fois?
+
+Suivez avec attention l'analyse de ce poëme épique en dialogue, que nous
+allons feuilleter avec vous. Supposez-vous spectateur, mais spectateur à
+loisir, spectateur solitaire; non devant une scène bruyante, mais devant
+votre livre et votre lampe, ayant le temps et le silence nécessaires aux
+impressions réfléchies, et mesurez l'étendue et la profondeur de cette
+oeuvre incomparable du génie moderne en Allemagne.
+
+
+XXI
+
+Il est nuit; c'est le jour de la pensée, parce qu'elle s'y recueille et
+qu'elle y recueille le monde extérieur avec elle.
+
+La scène représente une chambre haute dans un vieux château gothique des
+siècles de féodalité. Un beau jeune homme, le front déjà pâli par la
+méditation et les yeux fatigués par la veille, est renversé sur le dossier
+d'un fauteuil de bois. Il est entouré de volumes sur les sciences occultes,
+documents scientifiques ou cabalistiques. On voit que, las de la terre, il
+a tenté d'escalader le ciel par des échelons surnaturels qui se sont brisés
+sous ses pieds.
+
+«Ah! philosophie, science, théologie; ainsi j'ai tout sondé avec une
+infatigable obstination, dit-il avec amertume, et maintenant, pauvre
+insensé, me voilà aussi avancé qu'en commençant, et j'ai appris qu'il n'y a
+rien à savoir! Aucun scrupule cependant ne m'a entravé; je ne crains ni
+enfer ni diable; je n'ai ni biens, ni argent, ni honneurs, ni crédit dans
+le monde: un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix-là! C'est pourquoi,
+à la fin, je me suis précipité dans la magie.... Oh! si, par la force de
+l'esprit et de la parole, certains arcanes m'étaient enfin révélés! Si je
+pouvais découvrir ce que contient le monde dans ses entrailles!» (Il
+regarde le firmament.)
+
+«Oh! que ne jettes-tu un dernier regard sur ma misère, rayon argenté de la
+lune, toi qui m'as vu tant de fois après minuit veiller sur ce pupitre!
+Alors c'était sur un monceau de livres et de papiers, ma pauvre amie de
+là-haut, que tu m'apparaissais.... Hélas! si je pouvais au moins, sur les
+cimes des montagnes, errer dans ta douce lumière, flotter au bord des
+grottes profondes avec les esprits incorporels, m'étendre sur les prés
+avec ton crépuscule, et, libre de toutes les angoisses de la science, me
+baigner, plein de vie et de santé, dans tes rosées!
+
+«Qu'ai-je pour horizon au lieu de cela? un amas de livres rongés des vers,
+couverts de poussière; partout autour de moi des télescopes, des boîtes,
+des instruments de physique ou de chimie vermoulus, héritages de mes
+ancêtres!
+
+Et cela est un monde! Et l'on appelle cela un monde!»
+
+Après une longue et vaine lamentation sur la vanité de la science pour le
+bonheur ou même pour la lumière, Faust ouvre négligemment un volume
+cabalistique; il tombe par hasard sur le signe qui donne à l'homme la
+toute-puissance sur la nature et la toute-félicité.
+
+«Ciel! s'écrie-t-il, comme tous mes sens viennent de tressaillir à ce
+signe! Je sens tout à coup la jeune et sainte séve de la vie bouillonner
+dans mes nerfs et dans mes veines. Suis-je devenu un dieu? Tout m'est
+révélé clair et facile.»
+
+Ici un hymne magnifique, semblable sans doute à celui qui fit explosion des
+lèvres de la première créature intelligente, quand le monde entra avec son
+premier regard dans sa prunelle! Nous ne le reproduisons pas, cet hymne, à
+cause de son étendue; mais que le lecteur se représente le chant de la joie
+céleste dans la présence de Dieu.
+
+Puis Faust tourne le feuillet, et tout se voile, tout se trouble, tout se
+transfigure. «Le ciel se couvre; la lune retire sa lumière; la lampe
+s'éteint, elle fume; des lueurs de feu rouge tremblent sur mes tempes.»
+
+C'est l'Esprit corrompu de la terre qui s'approche et qui lui apparaît.
+
+
+XXII
+
+L'Esprit se dévoile dans la flamme de l'enfer.
+
+Un dialogue doublement infernal s'établit entre Faust et l'Apparition.
+Faust brave courageusement l'horreur que l'Esprit lui inspire; il
+s'abandonne à lui. L'Esprit lui parle un langage lyrique comme les étoiles
+du firmament, mystérieux comme les sept sceaux de l'abîme.
+
+Au moment où Faust va lui répondre, un de ses élèves, Wagner, apprenti
+prédicateur, entre pour le consulter sur l'éloquence.
+
+L'Esprit infernal s'évanouit, et Faust, impatienté, se moque de l'histoire
+et de la rhétorique comme de mensonges convenus pour amuser les sots.
+
+Faust, après le départ de son disciple, le maudit d'avoir fait ainsi
+évanouir l'Apparition; il se répand en invectives dignes de Job sur la
+vanité de la science; il foule aux pieds tous les livres entassés dans la
+bibliothèque de ses pères.--«Trouverai-je en eux ce qui me manque? dit-il;
+irai-je feuilleter ces milliers de volumes pour lire que partout les hommes
+se sont agités de même pour améliorer leur sort et qu'un homme heureux n'a
+jamais vécu? Et toi, crâne vide, qui parais rire de mes aspirations, ton
+ricanement veut-il me dire que l'esprit qui l'habitait s'est jadis fourvoyé
+comme le mien? Tu cherchais la pure lumière, n'est-ce pas? et tu as erré
+misérablement dans les ténèbres avec la vaine soif de la vérité!...
+Mystérieuse même en plein jour, la nature ne se laisse pas dépouiller de
+ses voiles, et, ce qu'elle veut cacher à ton esprit, tous tes efforts ne
+l'arracheront pas de son sein.»
+
+Il aperçoit une fiole d'opium qui se trouve sur les tablettes de son
+laboratoire; à l'instant l'ivresse d'un bonheur imaginaire s'empare de ses
+sens, et il chante des félicités inouïes. «Buvons courageusement, se
+dit-il; il est temps de franchir ce pas de la vie à la mort, dût-il nous
+conduire au néant!...
+
+«Sors maintenant de ton antique étui, coupe limpide, coupe de cristal si
+longtemps oubliée; tu brillais jadis aux fêtes des aïeux, et, lorsque tu
+passais de main en main, les fronts soucieux se déridaient; c'était le
+devoir du convive de célébrer en vers la beauté et de te vider d'un seul
+trait. Tu me rappelles maintes nuits de ma folle jeunesse; cette fois je ne
+te passerai plus à mon voisin, et mon esprit ne s'exercera plus à vanter
+l'artiste qui t'a façonnée; en toi repose une liqueur qui donne une rapide
+ivresse; je l'ai préparée, je l'ai choisie; qu'elle soit pour moi le
+suprême breuvage! Je la consacre comme une libation solennelle à l'aurore
+du jour.»
+
+Il porte la coupe à ses lèvres.
+
+À ce moment un chant de voix célestes se fait entendre dans les airs; c'est
+le matin du jour de Pâques. Le choeur invisible chante en vers et en
+musique triomphale:
+
+ Christ est ressuscité!
+ Paix sur la terre! etc.
+
+La main de Faust s'abaisse; la coupe lui échappe. Les cloches de la
+cathédrale résonnent et se mêlent à l'angélique mélodie du jour de Pâques
+dans le ciel et sur la terre.
+
+L'homme endurci s'amollit à ses joies religieuses d'enfance. «Cantiques
+célestes, s'écrie-t-il, puissants et doux! pourquoi me cherchez-vous dans
+la poussière? Résonnez aux oreilles de ceux que vous pouvez consoler.
+J'entends bien le message que vous m'apportez, mais la foi me manque pour y
+croire! Le miracle n'existe que pour la foi. Je ne puis m'élever vers ces
+sphères d'où la bonne nouvelle retentit; et cependant, accoutumé d'enfance
+à cette voix, elle me rappelle à la vie. Autrefois un baiser du divin amour
+descendait sur moi dans ce recueillement solennel du dimanche; le bruit des
+cloches remplissait mon âme de pressentiments, et ma prière était une
+voluptueuse extase; une ardeur sereine, ineffable, me poussait à travers
+les bois et les champs, et là, seul, je fondais en larmes, et je sentais
+comme éclore en moi tout un monde. Ce souvenir vivifie mon coeur rajeuni et
+me détourne de la mort! Ô chantez! sonnez, chantez encore, anges et
+cloches! Une larme a coulé, la terre m'a reconquis!»
+
+Les chants et les cloches recommencent à se faire entendre:
+
+ Christ est ressuscité!...
+ Etc., etc., etc.
+
+
+XXIII
+
+Ici le lieu de la scène est changé; la nuit s'est écoulée.
+
+C'est l'heure où le peuple, vieillards, ouvriers, femmes, soldats, jeunes
+filles, sortent en foule de la porte de la ville pour se répandre en repos,
+en liberté et en joie, dans la campagne. Les entretiens entrecoupés de tous
+ces groupes qui passent sont une parfaite imitation des moeurs du peuple;
+c'est le choeur dans les tragédies antiques. Ces conversations tiennent au
+sujet, comme on le verra plus tard, par le tableau de la candeur des jeunes
+filles de la bourgeoisie qui tremblent d'être séduites ou compromises aux
+yeux de la petite ville si elles se laissent approcher par la mauvaise
+compagnie. On pressent les périls, les malheurs et la honte de Marguerite,
+sans doute confondue dans ces groupes timides et charmants. Ce tableau
+repose les yeux par le contraste de la douce ignorance du peuple, qui ne
+souffre que du travail, avec les philosophes, qui souffrent de la pensée.
+
+
+XXIV
+
+_Faust_ paraît à son tour; il se promène avec son disciple Wagner; son
+coeur se dilate à l'aspect de cet essaim d'heureux peuple au premier
+sourire du printemps.
+
+«Regarde,» dit-il à Wagner dans des vers semblables à des odes d'_Horace_
+ou d'_Hafiz_; «voilà le fleuve et le ruisseau délivrés de leur couche de
+glace, etc. Tourne maintenant, du haut de ces sommets, les regards vers la
+ville; hors de la sombre porte, toute une foule variée se penche; chacun
+veut s'ensoleiller aujourd'hui. Ils fêtent la résurrection du Seigneur, et
+eux-mêmes semblent des ressuscités du fond de leurs demeures, de leurs
+chambres étroites, de leurs servitudes de négoce ou de métiers, de leurs
+bouges infects, de leurs rues fangeuses, de la nuit livide, de leurs
+cathédrales. Regarde un peu comme dans les jardins et les prés cette foule
+s'extravase, comme la rivière balance mainte barque joyeuse! J'entends déjà
+la musique des ménétriers dans les villages; c'est le paradis du peuple.»
+
+
+XXV
+
+Des paysans chantent une ronde joviale et amoureuse. Ils proposent
+respectueusement à Faust de trinquer avec eux; les services que Faust a
+rendus à ce peuple pendant une épidémie récente le font acclamer, de groupe
+en groupe, par le peuple reconnaissant.
+
+«Quelle joie ce doit être pour toi, ô grand homme! lui dit son disciple, de
+te voir ainsi honoré par cette multitude! Bienheureux celui qui peut faire
+un si puissant et si salutaire emploi de ses facultés! Le père le montre à
+son enfant; on s'informe, on s'attroupe, on s'empresse; la musique
+s'interrompt, la danse s'arrête. Tu passes; ils se rangent en haie, les
+bonnets volent en l'air. Peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent comme
+devant l'image de la Divinité!»
+
+_Faust_ déprécie éloquemment ces hommages et se dénigre lui-même. «Regarde
+plutôt décliner le soleil couchant, le jour expiré!... «Oh! que n'ai-je des
+ailes pour m'enlever dans les airs et tendre incessamment vers lui? Je
+verrais dans un éternel crépuscule ce globe dont je n'entendrais pas le
+bruit à mes pieds.»
+
+Voici la poésie de l'infini devenue mélancolie lyrique; elle dicte à Faust
+des vers dignes d'être répétés par l'écho des firmaments. Nous souffrons de
+ne pas les reproduire à votre oreille; mais ces entretiens seraient un
+volume si je n'abrégeais pas la partie extatique de ce prodigieux poëme
+pour laisser au drame pathétique l'espace qui lui appartient. Plaignez-moi
+d'abréger et plaignez-vous vous-mêmes de ne pas tout entendre.
+
+
+XXVI
+
+L'entretien de Faust et de Wagner est interrompu par un chien barbet, en
+apparence égaré, qui circule autour d'eux et qui finit par les flatter en
+rampant à leurs pieds. Wagner s'étonne; Faust soupçonne à demi un esprit
+déguisé sous la forme caressante de ce charmant animal. Il entre, suivi de
+Wagner et du chien, par la porte sombre de la ville.
+
+
+XXVII
+
+La scène change de place; on est de nouveau dans le cabinet d'étude de
+Faust. Il y est seul avec le mystérieux animal, le chien barbet.
+
+Faust ouvre l'Évangile, le chien s'agite et grogne. «_Au commencement était
+le Verbe._--Non, non, se dit-il à lui-même, au commencement était la force!
+la force, le dieu du monde!» Le chien gémit et hurle à côté de lui.
+
+Ici une imitation de la scène des sorcières de Shakspeare défigure un peu
+cette belle oeuvre. Le chien, aux paroles enchantées de Faust, apparaît
+tout à coup sous forme humaine derrière le poêle du jeune docteur. Ceci est
+évidemment de la part de Goethe un sacrifice à la triviale popularité de la
+tradition puérile de l'Allemagne. Il faut laisser cette scène aux enfants
+et au peuple infatués de la sorcellerie du moyen âge, et ne voir dans le
+barbet changé en homme, et en homme cachant un esprit démoniaque sous ses
+formes humaines, que l'inspiration manichéenne du mal conseillant le mal à
+tout ce qui respire.
+
+Ceci admis, le rôle du mal, caché sous la forme de Méphistophélès, devient
+vrai comme le monde réel et pittoresque comme l'incarnation de toute
+perversité. Goethe, quoique bien peu avancé dans la vie, puisqu'il n'avait
+que quarante ans quand il composait _Faust_, se montre un observateur
+consommé de la malice humaine et de la séduction par la passion. S'il avait
+peu senti par lui-même, il avait tout compris dans les autres. Jamais la
+force lyrique et la force impassible et analytique de l'observation ne
+furent plus étrangement réunies dans un même homme. Poursuivons.
+
+
+XXVIII
+
+À ce moment Méphistophélès apparaît sous le costume d'un étudiant allemand
+élégamment vêtu, l'épée au côté, le manteau rejeté avec grâce sur l'épaule,
+le sourire du sceptique sur les lèvres, le ricanement ironique dans
+l'accent, la physionomie indécise entre l'homme d'esprit moderne et le
+satyre antique; ses gestes sont saccadés et forcés comme ceux de l'homme
+qui dit une chose et qui en pense une autre. On dirait que Goethe a
+fréquenté, dans les tavernes de Francfort, ces êtres dépravés qui masquent
+à demi le vice sous l'élégance et le crime sous l'hypocrisie. _Faust_, en
+esprit fort qui a si souvent évoqué les puissances occultes de la nature,
+n'est nullement étonné; il conserve son sang-froid; il cause familièrement
+avec l'hôte infernal de sa solitude.
+
+--«Qui es-tu?--Je suis l'Esprit qui _nie tout et toujours_; je lutte contre
+tout ce qui est pour le vicier ou le détruire, et je ne puis réussir: tout
+renaît et subsiste malgré moi.»
+
+Ceci est dit en vers d'une métaphysique aussi poétique qu'elle est
+profonde, mais c'est le sens. On voit combien Goethe, tout esprit
+sceptique qu'il était, avait compris, jeune, que l'extrême scepticisme
+était l'extrême forme, la forme satanique de tout mal. Car le scepticisme
+complet mène au mépris de la création, de soi-même et de Dieu: c'est le
+suicide par le blasphème, c'est le déicide par le désespoir.
+
+Dans la scène suivante, Méphistophélès, transfiguré en jeune et brillant
+gentilhomme, pervertit de plus en plus l'esprit malade de Faust. Il lui
+fait apparaître, tantôt dans ses songes, tantôt dans ses veilles, des
+esprits secondaires qui jouent avec la création ou qui la raillent.
+
+Après l'avoir ainsi fasciné, il propose à Faust d'être son serviteur
+ici-bas, pourvu qu'il s'engage à se donner à lui dans l'autre monde. Le
+pacte, délibéré en dialogue, est conclu et signé.
+
+--«Je te mènerai loin, se dit tout bas Méphistophélès, car tu es une de ces
+âmes qui ne s'arrêtent jamais dans leur course effrénée vers la science ou
+vers la puissance!»
+
+
+XXIX
+
+Un disciple de Faust frappe à la porte. Méphistophélès revêt la robe et la
+figure du docteur; il reçoit l'étudiant; il répond à ses questions sur la
+logique, la métaphysique, la jurisprudence, la médecine, en embrouillant
+tellement la tête du jeune homme de définitions scolastiques et absurdes
+que Pascal lui-même ne démontrerait pas mieux le néant emphatique de
+l'esprit humain et la vanité sonore de ce que nous appelons _savoir_. «Mon
+cher ami, finit-il par dire à l'écolier stupéfait, la théorie est grise et
+l'arbre de la vie est vert; cueillez ses fruits. Va maintenant, ajoute-t-il
+à part et à voix basse; crois dans ton orgueil que tu es semblable à Dieu,
+_qui sait le bien et le mal_; suis ce vieux dicton de ton cousin le
+serpent. Ta prétendue ressemblance avec Dieu pourra bien t'inquiéter
+quelque jour!»
+
+Il rentre ensuite auprès de Faust et l'emmène, en brillant équipage, à
+travers le monde, qui ne le reconnaît plus. La toile tombe.
+
+
+XXX
+
+Encore un changement de scène; on est transporté dans une taverne de
+débauchés à Leipzig. Les convives boivent, chantent, se racontent leurs
+amours.
+
+Méphistophélès entre avec Faust, lie conversation avec ces buveurs; il fait
+jaillir pour eux tous les vins qu'ils désirent du bois de la table; puis il
+allume une flamme qui leur brûle les doigts, et s'envole, en se moquant
+d'eux, hors de la tabagie. «Voilà, mes amis, ce que c'est qu'un miracle!»
+dit-il en riant.
+
+Les deux personnages, l'un menant l'autre, apparaissent ensuite dans un
+long sabbat de sorcières, vaine imitation de Shakspeare, puérilité poétique
+grotesque de détails, qui n'est propre qu'à amuser l'imagination d'enfants
+ou de la populace dans un conte de fée. Les esprits sérieux se détournent
+de ces débauches d'imagination, qui ne servent qu'à détruire la belle
+illusion du drame pathétique dans lequel nous allons enfin entrer.
+
+
+XXXI
+
+Attention! nous y voici.
+
+On est dans une rue de la ville; Marguerite passe seule et les yeux baissés
+auprès de Faust.
+
+FAUST.
+
+Ma belle demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et ma protection pour
+vous conduire où vous allez?
+
+MARGUERITE.
+
+Je ne suis ni demoiselle ni belle, et je n'ai besoin de personne pour me
+conduire à la maison.
+
+FAUST.
+
+Par le ciel! cette enfant est la beauté accomplie! Je ne vis de ma vie rien
+de pareil. Si convenable, si modeste, et cependant si entraînante. Le rose
+de ses lèvres, l'éclat de ses joues! non, jamais je ne saurais l'oublier.
+La manière dont elle baisse les yeux s'est incrustée à fond dans mon coeur.
+Et cette robe courte qui laisse entrevoir ses pieds fugitifs! D'honneur,
+c'est à ravir les yeux et la pensée. (_Survient Méphistophélès._) Il faut
+que tu me procures cette charmante jeune fille.
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Laquelle?
+
+FAUST.
+
+Celle qui vient de passer à l'instant.
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Celle-là? Bon! Elle vient de chez son prêtre, qui lui a donné à bon droit
+l'absolution; je m'étais glissé derrière le confessionnal. Mais c'est
+l'innocence même que cette enfant: je n'ai aucun pouvoir sur elle!
+
+Faust insiste avec l'autorité et la véhémence de la passion qui veut être
+servie et non conseillée: «Quelque chose seulement d'elle, un fichu de son
+cou, une chose qui l'ait touchée!--Eh bien! dit Méphistophélès, je ferai
+plus: elle est maintenant sortie de sa demeure, je vais t'introduire dans
+sa chambre; là tu pourras tout seul te repaître dans l'atmosphère qu'elle
+habite en paix, atmosphère d'espérance et d'illusion.»
+
+
+XXXII
+
+La scène change; c'est le soir du même jour. Marguerite, rentrée, est seule
+dans sa chambre, tresse ses nattes de cheveux et les relève de ses mains
+enfantines autour de sa tête. Elle rêve à haute voix en se parant. «Je
+voudrais bien savoir, murmure-t-elle, quel était ce jeune seigneur
+d'aujourd'hui. Il est bien beau et il doit être de noble race; cela se lit
+sur son visage; autrement il n'aurait pas été si familier.» (_Elle sort de
+nouveau._)
+
+Méphistophélès et Faust paraissent sur le pas de la porte; c'est là une des
+plus charmantes scènes inventées par le génie divin ou satanique de
+l'amour, et dont on ne trouve de trace ni dans le drame antique ni dans le
+moderne. Shakspeare même dans son chef-d'oeuvre, _Roméo et Juliette_, n'a
+pas cette délicieuse invention: la respiration de l'atmosphère aimée dans
+laquelle respire la personne qu'on aime! la visite au vide animé qui a
+contenu l'idole de ses yeux. Écoutez:
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust intimidé par ce sanctuaire_.
+
+Entre tout doucement; allons! entre!
+
+ FAUST, _après un moment de silence_.
+
+Je t'en supplie, laisse-moi tout seul.
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS, _furetant dans toute la chambre_.
+
+Toute jeune fille n'a pas cette élégante propreté dans son pauvre asile.
+
+FAUST, _parcourant la chambre d'un regard avide et enthousiasmé, sent son
+libertinage se changer en respect de l'innocence dans son coeur_.
+
+Oh! salut, doux demi-jour qui règnes dans ce sanctuaire! Empare-toi de mon
+coeur, douce peine du désir d'amour qui vis altéré de la rosée de
+l'espérance! Comme tout respire ici la paix, l'ordre et le contentement!
+Dans cette pauvreté que de richesse! Dans ce réduit sombre, que de
+félicité! (_En s'approchant du fauteuil de famille_:)
+
+Ô toi qui, dans leur joie ou dans leur douleur, as reçu les aïeux sur tes
+bras ouverts! combien de fois des groupes d'enfants, les mains tendues, ont
+dû se suspendre autour de ce trône patriarcal! Ici même, peut-être, ma
+bien-aimée, reconnaissante envers son divin Christ, enfant aux joues
+fraîches et saines, est venue pieusement baiser la main amaigrie de
+l'aïeul. Je sens, jeune fille, ton esprit d'ordre et d'économie murmurer
+autour de moi; cet esprit d'arrangement nature là ton sexe, qui te souffle
+comment on étend proprement le tapis sur la table cirée, comment on
+saupoudre le parquet de sable! Ô douce main, semblable à la main d'une
+créature céleste, tu fais de cet asile un paradis! (_L'aspect de cette
+chambre lui inspire des pensées délicieuses, mais toujours pures. Il ne se
+reconnaît plus; l'air saint qu'il respire le sanctifie à son insu._) Quelle
+atmosphère surnaturelle m'enveloppe? Je venais ici pour précipiter par la
+violence le moment de la possession, et je me perds en songes de
+respectueux amour. Sommes-nous donc le jouet de chaque impression de l'air?
+Et si tout à coup elle venait à entrer, comme tu expierais vite l'audace
+d'avoir profané son asile! comme il serait petit devant toi, comme il
+rentrerait en terre sous tes pieds, le grand homme!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Vite! je l'aperçois en bas qui monte!
+
+FAUST.
+
+Éloignons-nous; je ne reviendrai jamais!
+
+Mais, avant qu'il s'éloigne, Méphistophélès, habile à préparer de loin la
+séduction, présente une cassette à Faust.
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Voici une cassette passablement lourde; je suis allé la prendre quelque
+part; glisse-la toujours dans cette armoire, et je te jure que la tête lui
+tournera. J'ai mis dedans bien des petites choses pour en gagner une autre.
+Tu sais, un enfant est enfant, un jeu est un jeu.
+
+FAUST, _retenu maintenant par un scrupule, hésite_.
+
+Je ne sais si je dois!...
+
+Poussé par Méphistophélès, il finit par glisser la cassette dans
+l'armoire.--Ils s'évadent sans être vus.
+
+
+XXXIII
+
+Marguerite entre, sa lampe à la main. Elle est toute troublée; elle chante
+pour se rassurer la ballade du roi de _Thulé_, comme Desdémona chante la
+romance du _Saule_: le chant est un compagnon de l'âme peureuse. «J'étouffe
+ici!» dit-elle. Elle ouvre machinalement l'armoire pour serrer ses habits
+de fête; la cassette se rencontre sous sa main. Elle s'étonne, elle se
+demande comment cette cassette a été déposée là, elle l'ouvre en tremblant:
+les bijoux la frappent et l'éblouissent. «Je voudrais voir comment ce
+collier siérait à mon cou.»
+
+Elle s'en pare et va se regarder au petit miroir.
+
+--«Si seulement les boucles d'oreilles étaient à moi? Je suis tout autre
+ainsi. À quoi te sert donc la beauté, ô jeunesse? Personne ne fait
+attention à nous; tout va à l'or, tout dépend de l'or! Ah! pauvres, pauvres
+que nous sommes!...»
+
+
+XXXIV
+
+La toile tombe sur l'éblouissement et l'hésitation de la pauvre enfant. La
+toile se relève sur Faust et Méphistophélès qui causent ensemble.
+
+--«Pensez donc, dit Méphistophélès avec humeur; la parure que je m'étais
+procurée pour _Gretchen_, un prêtre l'a escamotée.» La mère vient à
+découvrir la chose; aussitôt un frisson la prend, la pauvre femme. Elle a
+toujours son front plongé dans son livre de prières; elle flaire un à un
+tous les meubles pour s'assurer si l'objet est saint ou profane; elle
+sentit donc clairement que l'objet n'apportait pas grande bénédiction dans
+sa maison. «Mon enfant, s'écria-t-elle, bien mal acquis pèse sur l'âme et
+brûle le sang. Consacrons ceci à la Mère de Dieu, et la manne du ciel
+descendra sur nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «Il ne peut
+être impie, dit-elle, celui qui a si galamment apporté cette cassette ici.»
+La mère fait venir un prêtre: il leur promet toutes les joies du paradis et
+les laisse tout édifiées.--«Et Gretchen? demande Faust.--«Elle est
+maintenant inquiète, agitée, ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle doit,
+rêve nuit et jour aux bijoux, et bien plus à celui qui les a
+apportés!»--Faust supplie Méphistophélès de lui procurer un autre écrin
+plus riche pour remplacer celui que la mère de Gretchen a enlevé à sa
+bien-aimée.
+
+
+XXXV
+
+Le lieu change; on est dans la maison d'une voisine pauvre, à laquelle
+Marguerite vient raconter naïvement qu'elle a trouvé une seconde cassette
+pleine de merveilles dans son armoire.
+
+--«Ne va pas le dire cette fois à ta mère,» lui recommande la voisine;
+«elle la porterait encore en présent à l'église.»
+
+La voisine ajuste la parure au front, au cou, aux doigts de
+Marguerite.--«Quel dommage, dit la belle enfant, de ne pouvoir ainsi me
+montrer ni dans la rue ni dans l'église!--Viens me voir souvent, lui dit la
+voisine; là tu pourras t'en parer en cachette et te promener une petite
+heure devant le miroir.»
+
+La scène est délicieuse d'enfantillage d'un côté, de bavardage de l'autre.
+
+Méphistophélès l'interrompt en paraissant. Il semble frappé de respect à la
+vue de Marguerite étincelante de bijoux; il raconte à la voisine que son
+mari absent est mort à Padoue, laissant un trésor, et comment il peut lui
+amener un témoin de sa mort, le soir, dans son petit jardin derrière la
+maison, pourvu que la charmante Marguerite s'y trouve aussi à la nuit
+tombante. Il obtient ainsi par astuce une entrevue de Marguerite et de
+Faust. L'innocente jeune fille y consent par obligeance pour la voisine,
+sans prévoir le piége.
+
+Faust, prévenu par Méphistophélès du rendez-vous promis, s'y rend avec son
+guide satanique. La scène dans le jardin de la veuve est une délicieuse
+pastorale de l'Éden, dont Méphistophélès, qui converse avec la veuve, est
+le serpent sous l'herbe.
+
+
+XXXVI
+
+Faust se plaint à Marguerite de sa triste condition de voyageur, qui le
+condamne à ne rien aimer de permanent; il touche de pitié le coeur naïf de
+la belle enfant.
+
+MARGUERITE.
+
+Oh! moi!.... songez à moi quelquefois un petit moment; j'aurai assez de
+temps pour me souvenir de vous!
+
+FAUST.
+
+Vous êtes donc beaucoup seule?
+
+MARGUERITE.
+
+Hélas! oui. Notre ménage est petit, encore faut-il s'en occuper; il faut
+faire le feu, préparer les aliments, balayer, tricoter et coudre, et courir
+ici et le soir et le matin. Cependant nous pourrions, ma mère et moi, nous
+donner moins de tracas; mon père a laissé en mourant un joli petit avoir,
+une maisonnette et un jardin hors de la ville. Mon frère est soldat; ma
+petite soeur est morte. La pauvre enfant m'a causé bien des peines;
+pourtant je ne regretterais pas de les reprendre pour elle: la pauvre
+enfant m'était si chère!
+
+FAUST.
+
+Un ange! si elle te ressemblait.
+
+MARGUERITE.
+
+C'était moi qui l'élevais, et elle m'aimait de tout son coeur. Elle était
+née après la mort de mon père; le chagrin avait tari le sein de ma mère;
+vous comprenez qu'elle ne pouvait penser à allaiter le pauvre petit
+vermisseau. Je l'élevai toute seule avec du lait et de l'eau, au point que
+c'était mon enfant; dans mes bras, sur mes genoux, elle me souriait,
+jouait, grandissait.
+
+FAUST.
+
+N'as-tu pas senti alors le bonheur le plus pur?
+
+MARGUERITE.
+
+Oh! oui! Mais il y avait aussi bien des heures pénibles: le berceau était
+placé la nuit auprès de mon lit; son moindre mouvement me réveillait; il
+fallait lui donner à boire, la coucher à côté de moi, et, si elle ne se
+taisait pas vite, se lever du lit et marcher pieds nus à travers la chambre
+en la berçant; ce qui n'empêchait pas, sitôt le jour venu, d'être au
+lavoir, au marché, et ainsi de suite, comme je serai demain. Dame!
+Monsieur, on n'a pas le coeur bien à l'aise, mais on en goûte mieux son
+repas et son repos.
+
+Ce charmant babillage de jeune fille, qui paraît oiseux peut-être ici au
+lecteur, a un triple but caché dans l'esprit de l'auteur, qui prépare ainsi
+son pathétique dans le drame. D'abord il prouve l'innocente et naïve
+confiance de la jeune fille; puis il annonce au spectateur qu'elle a un
+frère chéri au service, frère dont la mort accidentelle sera bientôt un
+crime de son amour pour Faust; puis enfin cette tendresse pour sa petite
+soeur, qu'elle élève si maternellement au berceau, prépare un contraste
+terrible avec le crime de délire qui lui fera plus tard sacrifier à la
+fièvre le propre fruit de ses entrailles. Ce sont les trois coups de
+pinceau qui paraissent flotter au hasard sur la toile et qui sont trois
+merveilleuses combinaisons calculées du grand peintre de caractère et de
+situation!
+
+Pendant cet entretien des deux amants, Méphistophélès s'entretient à
+l'écart avec la voisine. Il lui fait astucieusement entendre à demi mot que
+son coeur est tendre et libre, et qu'il pourrait bien, s'il l'osait, se
+présenter à elle pour finir son dur veuvage. La voisine va au-devant de ces
+galanteries de Méphistophélès, et sa ruse diabolique a un complice tout
+stylé dans la vanité de la voisine veuve, intéressée à la séduction de
+Marguerite pour mieux séduire elle-même le coeur de Méphistophélès. (_Ils
+passent._)
+
+Faust et la jeune fille passent à leur tour devant le spectateur en se
+promenant dans le jardin.
+
+FAUST.
+
+Ainsi tu m'as reconnu, petit ange, dès que j'ai mis le pied dans le jardin?
+
+MARGUERITE.
+
+Ne l'avez-vous pas vu? Je baissais les yeux.
+
+FAUST.
+
+Et tu me pardonnes la liberté que j'ai prise de t'aborder et de te parler
+l'autre jour, au moment où tu sortais de l'église?
+
+MARGUERITE.
+
+Je me sentais toute troublée; jamais rien de pareil ne m'était arrivé, et
+personne n'avait rien à dire sur mon compte. Ô mon Dieu! me disais-je, il
+faut qu'il ait trouvé dans ton air quelque chose de bien hardi et de bien
+immodeste pour se croire en droit d'aborder ainsi sans inconvenance une
+jeune fille! Je l'avouerai, cependant, je ne sais quoi s'est remué là (sur
+son coeur) pour vous. Toujours est-il que j'étais mécontente de moi de
+n'être pas assez indignée contre vous!
+
+FAUST, _voulant la serrer contre son coeur_.
+
+Chère âme!
+
+MARGUERITE.
+
+Laissez un peu! (_Elle cueille une marguerite du jardin et elle l'effeuille
+en rêvant._)--Il m'aime!--Il ne m'aime pas!--Il m'aime! (_Elle jette un cri
+de joie._)
+
+FAUST.
+
+Oui, céleste enfant; laisse la voix d'une fleur être pour nous l'oracle de
+Dieu! Il t'aime! Comprends-tu ce que ce mot veut dire: il t'aime!
+
+(_Il lui prend les deux mains dans les siennes._)
+
+MARGUERITE.
+
+Je me sens toute tressaillir.
+
+FAUST, _avec un sincère et ardent enthousiasme_.
+
+Oh! ne tremble pas! Que ce regard, que cette étreinte te disent
+l'inexprimable par les paroles! Se livrer sans réserve l'un à l'autre,
+s'enivrer d'une félicité qui doit être éternelle, oui, éternelle! car la
+fin d'un tel bonheur serait le désespoir! Oh! non, non! point de fin! point
+de fin!
+
+Marguerite serre sa main, se dégage et s'échappe.
+
+Méphistophélès et la veuve repassent en causant tout bas par l'allée du
+jardin rapprochée du spectateur.
+
+MARTHE (c'est le nom de la voisine).
+
+Voici la nuit.
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Oui, nous nous retirons.
+
+MARTHE.
+
+Je vous engagerais bien à rester plus longtemps, mais on est si méchant
+ici! Et notre jeune couple?
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Enfuis là-bas dans l'allée, les joyeux papillons!
+
+MARTHE.
+
+Il en paraît bien épris.
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Et elle aussi éprise de lui; c'est le cours du monde.
+
+Ils sortent du jardin. Pendant qu'ils s'éloignent, une scène de badinage
+amoureux, naïve et tendre, se laisse entrevoir et entendre dans un petit
+pavillon du fond du jardin entre les deux amants heureux de leurs aveux,
+affligés de leur séparation. C'est de l'_Albane_ à côté d'un _Rembrandt_,
+la lumière et l'ombre.
+
+
+XXXVII
+
+La scène suivante se passe quelque temps après sur les plus hautes cimes du
+Tyrol. Faust, non rassasié, mais ennuyé de son bonheur, est allé se reposer
+de sa félicité dans la solitude et dans la contemplation extatique de la
+nature.
+
+Méphistophélès l'y a suivi, comme le doute suit la foi, pour l'empêcher de
+s'enraciner dans l'âme pieuse.
+
+Ici Goethe s'étend dans ses pensées aussi loin que l'espace et s'élève
+aussi haut que les étoiles. Sa vraie nature intellectuelle, son panthéisme
+véritablement indien, c'est-à-dire une divinisation vague de l'oeuvre au
+lieu de l'ouvrier; une immersion les yeux fermés, à tout risque de l'âme,
+dans le sein de la nature matérielle et intellectuelle, éclatent dans les
+monologues de Faust comme dans son dialogue avec le génie du doute et du
+mal. Nous ne vous en donnerons ici que les principales éjaculations. Elles
+sont les plus beaux éclairs de paroles qui entr'ouvrent aux regards l'âme
+mystérieuse du grand poëte.
+
+«Esprit sublime!» s'écrie-t-il en s'adressant à je ne sais quelle
+toute-puissance occulte, qui est peut-être la science, peut-être la foi,
+peut-être le génie infernal auquel il s'est donné pour disciple, «esprit
+sublime! tu m'as donné tout ce que je demandais. Ce n'est pas en vain que
+tu as tourné vers moi ton visage à travers le feu! Tu m'as donné la
+puissante nature pour royaume, la force de la sentir, la volupté d'en
+jouir! Tu fais passer en revue devant moi la foule de tout ce qui a vie; tu
+m'apprends à reconnaître mes frères dans le buisson silencieux, dans l'air,
+dans les eaux; et lorsque la tempête mugit et gronde dans la forêt, roulant
+les pins gigantesques, secouant avec fracas leurs branches et déracinant
+leurs souches; lorsque le bruit de leur chute fait retentir de coups sourds
+l'écho des montagnes, alors tu me conduis dans l'asile paisible des
+grottes, et les merveilles de ma propre conscience se révèlent par la
+réflexion à moi; et la lune pure et sereine monte à mes yeux, apaisant sous
+ses rayons toutes choses...
+
+«Oh! combien je sens cependant que rien de parfait n'est la part de
+l'homme! Tu m'as imposé, au milieu de ces délices qui me confondent avec la
+Divinité, un compagnon dont je ne saurais déjà plus me passer. Froid et
+superbe, d'un souffle de sa parole il réduit tous tes dons à néant! Il
+nourrit dans ma poitrine une ardeur insatiable qui me pousse sans cesse
+vers cette douce image (Marguerite). Ainsi je vais, comme un homme ivre,
+des désirs à la jouissance, et dans la jouissance je regrette le désir!»
+
+Méphistophélès le raille sur cet enthousiasme vide. «Tu appelles cela,» lui
+dit-il, «un plaisir surnaturel? S'étendre sur les montagnes dans la nuit et
+la rosée, embrasser dans ses extases le ciel et la terre, se gonfler
+jusqu'à se croire un dieu, creuser avec la perplexité du pressentiment la
+moelle de la terre, sentir se résumer dans sa poitrine l'oeuvre entière des
+six jours, jouir je ne sais de quoi, et conclure l'extase sublime (en
+ricanant) je n'ose dire comment!»
+
+--«Fi sur toi!» s'écrie avec dégoût Faust indigné de voir profaner par
+cette ironie Dieu, la nature, la pensée, l'amour.
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Ta bien-aimée, en attendant, est dans la sombre ville, et tout lui pèse,
+tout la chagrine; elle t'aime au delà de sa puissance de sentir; le temps
+lui paraît lamentablement long; elle s'accoude à sa fenêtre, regarde passer
+les nuages au-dessus des vieux murs gris de la ville. _Que ne suis-je un
+petit oiseau?_ Ainsi chante-t-elle en elle tout le long du jour, la moitié
+des nuits!
+
+FAUST.
+
+Serpent, vil serpent!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Peu m'importe, pourvu que je t'enlace.
+
+FAUST.
+
+Sors d'ici, misérable, et ne prononce pas le nom de l'angélique créature,
+et ne viens pas présenter à ma passion sainte un profane désir!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Qu'en résulterait-il? Elle croit que tu t'es enfui!
+
+FAUST.
+
+Non, je suis de coeur et d'esprit auprès d'elle; je ne puis jamais
+l'oublier, jamais la perdre. Oui, j'envie le corps du Seigneur quand ses
+lèvres pieuses y touchent!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Bravo! mon cher. Je vous ai souvent enviés, moi, couple de jumeaux couché
+parmi les roses!
+
+Faust, qui se sent dominé et entraîné à perdre ce qu'il aime, s'invective
+lui-même et pleure sur sa victime. Méphistophélès rit et raille.
+
+
+XXXVIII
+
+La scène se transforme: on voit Marguerite seule dans sa petite chambre,
+filant au rouet; elle chante une complainte délicieuse et mélancolique sur
+son propre sort:
+
+ Adieu mes jours de paix!
+ Mon âme est navrée! etc.
+
+ Où il n'est pas,
+ Là est ma tombe! etc.
+
+ C'est lui qu'à ma fenêtre
+ Je cherche à l'horizon! etc.
+
+ Et son air noble!
+ Et sa parole pénétrante!
+ Et sa main qui presse la mienne!
+ Ô ciel! Et son baiser! etc.
+
+ Adieu mes jours de paix!
+ Mon âme est navrée! etc.
+
+Après cette apparition et cette complainte mélancolique qui fait lire dans
+le coeur muet de Marguerite, la scène est transportée de nouveau au jardin
+de Marthe, la voisine veuve, entremetteuse des entrevues. Écoutez ce
+dialogue que Goethe a surpris mot à mot entre les lèvres de l'amant et
+l'oreille de l'amante. Qui ne l'a pas entendu une fois au moins dans sa
+vie? L'âme pieuse de la femme, être plus divin que nous dans ses
+aspirations, parce qu'il est moins distrait et plus sensible, s'y retrouve
+tout entière. Dans quel drame antique, dans quel drame français
+trouverez-vous une telle scène? Racine lui-même, qu'on appelle tendre,
+a-t-il soupiré ainsi dans _Esther_? Il y a aussi loin de ces tragédies
+d'apparat à cette tragédie de l'âme qu'il y a loin de la déclamation
+théâtrale au sang chaud qui crie en suintant de la blessure secrète du
+coeur.
+
+MARGUERITE, FAUST, _seuls au jardin_.
+
+MARGUERITE.
+
+Promets-moi, Henri!
+
+FAUST.
+
+Tout ce qui est en ma puissance.
+
+MARGUERITE.
+
+Eh bien! dis-moi, comment te comportes-tu avec la religion? Tu es un bon,
+un excellent coeur; mais je crois que tu n'en as pas beaucoup.
+
+FAUST.
+
+Laissons cela, mon enfant! Tu sens ma tendresse envers toi; pour ceux que
+j'aime je donnerais mon sang et ma vie; je ne veux troubler personne dans
+ses sentiments et sa foi.
+
+MARGUERITE.
+
+Ce n'est pas tout; il faut y croire.
+
+FAUST.
+
+Faut-il?
+
+MARGUERITE.
+
+Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! Tu ne respectes pas non plus les
+saints sacrements.
+
+FAUST.
+
+Je les respecte.
+
+MARGUERITE.
+
+Mais sans les désirer. Depuis longtemps tu n'es pas allé à la messe, à
+confesse. Crois-tu en Dieu?
+
+FAUST.
+
+Ma douce amie, qui oserait dire: Je crois en Dieu? Interroge les prêtres ou
+les sages, et leur réponse ne te semblera qu'une raillerie à l'adresse de
+celui qui leur aura fait cette question.
+
+MARGUERITE.
+
+Ainsi tu n'y crois pas?
+
+FAUST.
+
+Tu me mésentends, ô gracieux visage! Qui oserait nommer Dieu et faire cette
+profession: Je crois en lui? Quel être sentant pourrait prendre sur lui de
+dire: Je ne crois pas en lui? Celui qui contient tout, soutient tout, ne
+contient-il et ne soutient-il pas toi, moi, lui-même? La voûte du firmament
+ne s'arrondit-elle pas là-haut? Ici-bas, la terre ferme ne s'étend-elle
+pas? Et les étoiles éternelles ne se montrent-elles pas en nous regardant
+avec amour? Mon oeil ne se plonge-t-il pas dans ton oeil, et alors tout
+n'afflue-t-il pas vers ton cerveau et vers ton coeur? Tout ne flotte-t-il
+pas dans un éternel mystère, invisible, visible, autour de toi? Remplis-en
+ton coeur aussi grand qu'il est, et, quand tu nageras dans la plénitude de
+l'extase, nomme ce sentiment comme tu le voudras: nomme le bonheur! foi!
+amour! Dieu! je n'ai point de nom pour cela! Le sentiment est tout; le nom
+n'est que bruit et fumée, obscurcissant la céleste flamme.
+
+MARGUERITE.
+
+Tout cela est bel et bon; le prêtre dit bien à peu près la même chose, mais
+avec des mots un peu différents.
+
+FAUST.
+
+En tous lieux tous les coeurs que la clarté des cieux illumine parlent
+ainsi chacun dans sa langue; pourquoi ne le ferais-je pas, moi, dans la
+mienne?
+
+MARGUERITE.
+
+À l'entendre ainsi, la chose peut paraître raisonnable; cependant j'y
+trouve encore du louche, car tu n'as point de christianisme.
+
+FAUST.
+
+Chère enfant!
+
+MARGUERITE.
+
+Déjà depuis longtemps je souffre de te voir dans la compagnie....
+
+FAUST.
+
+Que veux-tu dire?
+
+MARGUERITE.
+
+Cet homme que tu as avec toi m'est, au fond de l'âme, odieux. Rien dans ma
+vie ne m'a enfoncé le trait plus avant que le repoussant visage de cet
+homme.
+
+FAUST.
+
+Chère mignonne, ne le crains pas.
+
+MARGUERITE.
+
+Son approche me tourne le sang. Je suis cependant bienveillante pour les
+autres hommes; mais autant je brûle du désir de te regarder, autant
+l'aspect de cet homme m'inspire une secrète horreur; et c'est ce qui fait
+que je le tiens pour un coquin! Dieu me pardonne si je lui fais injure!
+
+FAUST.
+
+Il faut bien qu'il y ait aussi de ces oiseaux-là.
+
+MARGUERITE.
+
+Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. S'il se montre à la porte, il a
+toujours l'air si ricaneur et presque fâché. On voit qu'il ne prend aucune
+part à rien. Il porte écrit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je
+suis si bien dans tes bras, si libre, si à l'aise! et sa présence me serre
+le coeur.
+
+FAUST.
+
+Ange plein de pressentiments!
+
+MARGUERITE.
+
+Cela me domine à tel point que, dès qu'il s'approche de nous, je crois en
+vérité que je ne t'aime plus. Aussi, lorsqu'il est là, je ne saurais prier
+et j'ai le coeur rongé intérieurement. Il en doit être, Henri, de même pour
+toi.
+
+FAUST.
+
+C'est de l'antipathie!
+
+MARGUERITE.
+
+Il faut que je te quitte.
+
+FAUST.
+
+Ah! ne pourrai-je jamais passer tranquillement une heure sur ton sein,
+serrer mon coeur contre ton coeur et confondre mon âme dans la tienne!
+
+MARGUERITE.
+
+Encore si je dormais seule, je laisserais bien volontiers pour toi les
+verrous ouverts ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et, si elle nous
+surprenait, j'en mourrais sur la place.
+
+FAUST.
+
+Chère ange, sois sans inquiétude. Tiens! ce flacon: trois gouttes de ce
+breuvage suffiront pour que la nature s'endorme doucement en un sommeil
+profond.
+
+MARGUERITE.
+
+Que ne ferais-je point pour toi! J'espère qu'il ne lui en peut résulter
+aucun mal?
+
+FAUST.
+
+Autrement, cher amour, est-ce que je te le conseillerais?
+
+MARGUERITE.
+
+Quand je te vois, je ne sais quoi me force à vouloir tout ce que tu veux,
+et j'ai déjà tant fait pour toi qu'il ne me reste plus rien à faire.
+
+(_Entre Méphistophélès._)
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+La brebis est-elle partie?
+
+FAUST.
+
+Viens-tu encore d'espionner?
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Non, mais j'ai tout saisi fort scrupuleusement. Maître docteur, on vous a
+fait la leçon, et j'espère que vous en profiterez. Les filles trouvent
+toutes leur compte à ce qu'on soit pieux et simple, à la vieille mode.
+«S'il cède sur ce point, pensent-elles, nous en aurons bon marché à notre
+tour.»
+
+FAUST.
+
+Monstre, ne vois-tu pas combien cette âme fidèle et sincère, toute remplie
+de sa foi, qui suffit à la rendre heureuse, souffre saintement de se sentir
+forcée à croire perdu l'homme qu'elle chérit entre tous?
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Amoureux insensé et sensible, une petite fille te mène par le nez!
+
+FAUST.
+
+Grotesque ébauche de boue et de feu!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Et la physionomie, comme elle s'y entend à ravir! En ma présence elle se
+sent toute je ne sais comment; mon masque lui révèle un esprit caché; elle
+sent, à n'en pas douter, que je suis un génie, peut-être bien aussi le
+diable. Eh! eh! cette nuit...
+
+FAUST.
+
+Que t'importe?
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+C'est que j'en ai aussi ma part de joie.
+
+
+XXXIX
+
+Après cette scène, où l'on pressent deux crimes involontaires dans une
+imprudence soufflée aux deux amants par le génie qui corrompt tout, jusqu'à
+l'amour, beaucoup de mois se passent sans qu'on sache ce qui est advenu de
+Marguerite et de Faust. Une scène biblique d'une simplicité patriarcale ou
+helvétique révèle au spectateur le fatal secret de la séduction accomplie
+de Marguerite: la pauvre coupable porte dans son sein une accusation cachée
+de sa faute.
+
+Voici la scène.
+
+Marguerite est allée, sa cruche à la main, chercher l'eau du ménage à la
+fontaine; elle y rencontre une jeune fille du voisinage, jaseuse et
+médisante comme les commères désoeuvrées des petites villes. On va voir
+comment un simple accident de conversation plonge le poignard jusqu'au sang
+dans le sein de la pauvre séduite.
+
+Le théâtre représente un puits dans une rue déserte. Marguerite, sa cruche
+posée sur la margelle du puits, la tête basse et les deux mains croisées
+avec langueur sur sa robe, cause avec Lieichen, jeune fille à la langue
+affilée.
+
+LIEICHEN, _à Marguerite_.
+
+N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe?
+
+MARGUERITE.
+
+Pas un mot; je vois si peu de monde!
+
+Lieichen alors raconte à Marguerite la chute enfin ébruitée de la petite
+Barbe, abandonnée par son séducteur, qui s'est enfui sans l'épouser, après
+avoir abusé de sa tendresse. Marguerite l'écoute les yeux baissés, la
+rougeur sur les joues, comme si la honte de Barbe était déjà sur son propre
+front. Elle revient atterrée à la maison, rentre dans sa chambre et arrose
+machinalement un pot de fleurs placé pieusement par elle devant une image
+de la sainte Vierge dans une niche au-dessus de son lit.
+
+ Oh! daigne, ô toi dont le coeur a saigné,
+ Incliner ton front vers ma douleur! etc.
+
+Ce _Stabat Mater dolorosa_ en vers naïfs, dont le contre-coup frappe à
+chaque verset le coeur de la pauvre fille, produit ici une déchirante
+impression dans la bouche de cette enfant qui sera bientôt mère d'un fils
+repoussé par le monde!
+
+ Autrefois, à l'aube naissante,
+ En allant cueillir ces bouquets,
+ J'arrosais de mes pleurs de déité
+ Les pots de fleurs sur ma fenêtre!
+ Et maintenant le premier rayon du soleil
+ M'a surprise encore éveillée,
+ Assise sur mon séant
+ Dans ma couche de tristesse!
+
+
+XL
+
+La scène est transportée dans la rue, la nuit, sous la fenêtre de
+Marguerite. Un soldat, à demi ivre de douleur plus que de vin, revient de
+l'armée; il a appris en approchant de la ville la honte de sa soeur chérie,
+qu'il célébrait partout comme la gloire et la beauté de la famille. Il a
+noyé son humiliation et sa douleur dans quelques verres de vin; il vient à
+tâtons chercher le seuil de son enfance et s'assurer si sa soeur n'a pas
+été calomniée par la malignité des voisins.
+
+En s'approchant de la maison il chante en s'accompagnant d'une mandoline
+quelques couplets grivois sur les filles qui se laissent séduire. Faust et
+Méphistophélès se rencontrent au même instant dans la rue, rapportant un
+écrin plein de bijoux des montagnes à Marguerite. Une querelle s'engage
+entre le soldat et le séducteur. Le soldat tombe frappé à mort sur le
+seuil de la maison par l'épée de Faust. Méphistophélès et Faust s'évadent;
+le peuple s'attroupe. Marguerite descend cependant pour recevoir le dernier
+soupir de son frère adoré; il la reconnaît avec horreur, l'appelle des noms
+les plus infâmes en présence de toute la ville, et meurt intrépide en la
+maudissant.
+
+Arrêtons-nous là pour aujourd'hui, là où le pathétique commence, et
+réservons pour le prochain entretien les développements d'un drame qui se
+joue dans l'âme plus encore que sur la scène, et dont on ne peut omettre un
+détail, parce que chaque détail est un coup de sympathie mille fois plus
+acéré qu'un coup de poignard.
+
+Il y a assez à réfléchir et à admirer sur cette première moitié de l'oeuvre
+du poëte, qui, en créant Faust et Marguerite, a créé non plus la tragédie
+des cours, des dieux ou des rois, mais la véritable tragédie du coeur
+humain!
+
+ LAMARTINE.
+
+ (_La suite au mois prochain._)
+
+
+
+
+XXXIXe ENTRETIEN.
+
+LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.
+
+LE DRAME DE FAUST
+
+PAR GOETHE.
+
+(2e PARTIE.)
+
+
+I
+
+Nous avons interrompu le dernier entretien au moment où l'expiation de
+l'amour commence pour le coeur de l'infortunée Marguerite, déjà trois fois
+involontairement coupable, mais restée toujours intéressante comme une
+victime tombée au piége de l'esprit infernal de Méphistophélès: une fois
+coupable de faiblesse contre l'amour surnaturel que lui inspirait Faust;
+une autre fois coupable d'avoir endormi sa mère du sommeil éternel en ne
+croyant lui donner qu'une goutte de pavot pour assoupir sa surveillance;
+une troisième fois coupable accidentellement du meurtre de son frère chéri
+par son amant, par suite de la mauvaise renommée que sa liaison fatale avec
+un séducteur étranger avait portée jusqu'aux oreilles de ce brave soldat,
+son frère.
+
+Entrons à fond maintenant dans la pathétique horreur de ce drame, et voyons
+comment le poëte allemand, qui a joué jusqu'ici avec la riante et naïve
+imagination, va torturer de la même main les fibres les plus sanglantes du
+coeur! Théocrite devient Sophocle au besoin; mais nous nous trompons, ni
+Théocrite n'a de telles puretés virginales au commencement, ni Sophocle n'a
+de telles mélancolies à la fin. Goethe est Goethe: ne le rabaissons pas ici
+en le comparant. L'Allemagne lui doit de n'avoir rien à envier à la Grèce
+ou à Rome. Cet homme olympique montait de la terre au ciel et descendait du
+ciel à la terre avec la souplesse et la prestance d'un demi-dieu. D'une
+main il portait le monde antique, de l'autre le monde chrétien. Assistons
+à la dernière partie de son oeuvre, et laissons son divin génie le louer
+mieux que nous.
+
+
+II
+
+Quelque temps sans doute après le meurtre de son frère, dont le dernier
+soupir a été une malédiction, la pauvre Marguerite, déshonorée, mais
+toujours pieuse, éprouve le besoin de prier, brebis égarée et souillée, au
+milieu du troupeau du peuple. La scène représente la cathédrale de la
+petite ville, pendant une solennité à l'église. Belle, humble, inclinée
+vers le pavé du temple, loin derrière la foule de ses compagnes, elle prie
+à voix basse. On voit derrière elle l'esprit méphitique et implacable de
+Méphistophélès, qui, jaloux de ce moment d'oubli et de paix, souffle à la
+dévote enfant ces infernales inspirations, ces hontes homicides plus fortes
+que la nature.
+
+«Pauvre Marguerite, lui murmure-t-il à voix basse et en vers mordants
+comme une poésie corrosive du coeur, où est-il le temps où, l'âme encore
+parfumée d'innocence, tu osais t'approcher de l'autel? lorsque, dans ce
+missel aujourd'hui accusateur, tu balbutiais, toute petite, d'une voix
+tremblante, quelque sainte oraison? Les joies de l'enfance et les joies de
+Dieu dans un même coeur!
+
+(_Une voix tonnante, quoique sourde comme un remords, se fait entendre._)
+
+ Marguerite! Marguerite!
+ Où donc la tête? où donc le coeur?
+ Viens-tu prier ici pour l'âme de ta mère,
+ Que ta faute a mise au cercueil?
+ Et quel est ce sang sur le seuil de ta porte?
+ Et là, là, plus bas que ton coeur,
+ Ne sens-tu pas déjà dans ton sein
+ Remuer quelque chose qui en s'agitant
+ T'agite aussi toi-même? Fatal pressentiment!
+
+«Hélas! hélas! soupire la pauvre jeune fille, que ne suis-je délivrée des
+horribles pensées qui m'obsèdent et qui de toutes parts s'élèvent contre
+moi!»
+
+Le choeur des chantres de la cathédrale, accompagné du mugissement des
+orgues, entonne le premier verset du choeur du sépulcre:
+
+ _Dies iræ, dies illa,
+ Solvet sectum in favilla!_
+
+L'infortunée Marguerite prend cet écho du jugement dernier pour l'arrêt de
+son jugement personnel.
+
+Méphistophélès, agenouillé derrière elle, murmure lui-même à son oreille
+des menaces directes en vers de la même mesure.
+
+ La colère du Ciel fond sur moi;
+ Les trompettes retentissent,
+ Les sépulcres se meuvent,
+ Et ton coeur, comme un mort dans son cercueil,
+ Tressaille dans ton sein.
+
+MARGUERITE, _épouvantée_.
+
+ Oh! que ne fuis-je d'ici?
+ Cet orgue m'étouffe et me déchire,
+ Ce chant m'écrase le coeur
+ Dans le creux secret de mon sein.
+
+Le choeur des orgues, des chantres et des enfants de choeur, chante le
+verset suivant, qui annonce aux coupables que rien ne restera sans éclater
+et sans vengeance au dernier jugement.
+
+ Ciel! ô ciel! s'écrie Marguerite,
+ Tout s'écroule sur moi.
+ Je suis dans un cercle de fer;
+ La voûte de l'église s'abîme!
+ De l'air! de l'air! de l'air!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS, _à voix basse_.
+
+Cache-toi!--Le péché, la honte, la faute ne peuvent se couvrir d'un voile
+éternel!
+
+MARGUERITE, _presque folle_.
+
+Oh! de l'air! de l'air! de la lumière! Malheur à moi!
+
+Le choeur redouble, par un troisième verset, sa terreur; Méphistophélès y
+ajoute par les menaces infernales qu'il murmure à son oreille; il épouvante
+sa victime jusqu'au désespoir, cette impénitente finale de ceux qui ne
+croient plus être pardonnés.
+
+«Oh! voisine, voisine!» s'écrie-t-elle, «un flacon à respirer ou je tombe!»
+
+Elle tombe en effet, évanouie, sur les dalles de l'église.
+
+La toile s'abaisse, au moment de sa chute, sur cette scène, une des plus
+fantastiques et des plus contondantes que le génie du drame ait jamais
+conçues.
+
+
+III
+
+L'acte qui suit est une puérilité savante et poétique intercalée hors de
+propos par le poëte comme un ballet infernal et vertigineux dans le drame
+humain.
+
+Méphistophélès soulève un des coins du voile de la nature; il met Faust en
+communication avec les sorciers, les monstres, les feux follets, les
+esprits secondaires qui peuplent, invisibles, tous les éléments, et il leur
+fait chanter des rondes bizarres et sataniques sur les vanités et sur les
+misères de l'humanité. C'est une superbe débauche d'imagination, de
+philosophie et de poésie; mais c'est une débauche. Elle interrompt le
+récit, elle glace le coeur, et elle n'amuse pas l'esprit: temps et talent
+perdus dans les espaces imaginaires.
+
+Revenons au drame humain.
+
+
+IV
+
+Il se rouvre dans une vaste plaine sans horizon, sous un ciel gris comme le
+soir d'automne d'un jour qui va bientôt rentrer dans l'éternité
+mystérieuse. Méphistophélès cause avec Faust. Le visage décomposé de Faust
+contraste avec le sourire mal déguisé, mais triomphant, du génie du mal.
+
+FAUST.
+
+Dans le dénûment! elle! dans le désespoir! misérable sur la terre! un
+moment insensée et maintenant en prison! L'infortunée! la douce créature!
+en être tombée là! là!
+
+(_Se tournant vers Méphistophélès._)
+
+Esprit de trahison, esprit de néant! tu me l'as caché... En prison!... en
+prison! elle! dans une irréparable honte! abandonnée au jugement humain
+qui juge et qui n'a point d'âme!... Et pendant ce temps tu m'éloignais, tu
+me retenais par d'insipides distractions, tu me dérobais son angoisse
+croissante, et tu la laissais périr sans secours!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS, _froidement_.
+
+Est-elle donc la première?
+
+FAUST.
+
+Chien! exécrable monstre! que ne reprends-tu ta forme de ver de terre pour
+que je puisse t'écraser du pied! etc., etc.
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Qui donc l'a poussée dans l'abîme, moi ou toi?
+
+(_Faust l'accable de mépris et d'imprécations._)
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS, _en ricanant_.
+
+De quoi te plains-tu? Tu veux voler et tu n'es pas prémuni contre le
+vertige! As-tu fini?
+
+FAUST.
+
+Sauve-la, ou malheur à toi!... La plus affreuse imprécation sur toi pendant
+des milliers d'années!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Sauve-la!...--Le puis-je? Encore une fois, qui donc l'a poussée dans cette
+prison, moi ou toi?
+
+FAUST.
+
+Conduis-moi où elle est; il faut que je la délivre.
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Penses-y bien! Pense qu'un meurtre commis par ta main sur ce brave soldat,
+son frère, est encore là tout présent à l'esprit de la ville où son cadavre
+est tombé sous tes coups, et, au-dessus de la place où son sang a coulé,
+plane la vengeance publique qui attend son assassin!
+
+FAUST, _en l'injuriant avec plus de colère_.
+
+Conduis-moi où elle est, te dis-je; il faut qu'elle soit libre!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Cela, je le puis. Je peux assoupir les sens du geôlier; empare-toi de la
+clef de la prison pendant sa léthargie. Entraîne-la de ta main seule
+dehors! Je veille, les chevaux sont prêts, je vous enlève! Cela, je le
+puis.
+
+FAUST.
+
+Promptement, et partons!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Allons! En avant! en avant!
+
+Ils disparaissent et rencontrent en courant dans la nuit vers la ville une
+horde de sorciers qui s'agitent autour d'un gibet dressé dans l'ombre.
+
+Passons sur ces sorcelleries déplacées dans le sérieux d'un tel drame.
+
+
+V
+
+Ici la scène est dans le cachot de Marguerite; nous la mutilerions en
+l'abrégeant. C'est une de ces scènes où l'imagination et le coeur de
+l'homme ont recréé la nature dans tout son honneur et dans toute sa
+pitié.--Lisez!
+
+FAUST, _avec un trousseau de clefs et une lampe, devant une petite porte de
+fer_.
+
+Je suis pénétré d'une épouvante désaccoutumée dès longtemps, pénétré du
+sentiment de toutes les calamités humaines. C'est ici qu'elle habite,
+derrière cette muraille humide; et son crime fut une douce illusion! Tu
+trembles d'aller à elle! tu crains de la revoir! Avance! ton irrésolution
+hâte sa mort. (_Ouvrant la porte._) Elle ne se doute pas que son amant
+épie, qu'il entend gronder les chaînes, la paille qui frémit.
+
+MARGUERITE, _sur son grabat, s'efforçant de se cacher_.
+
+Ah! ah! ils viennent! Affreuse mort!
+
+FAUST, _bas_.
+
+Chut! chut! je viens te délivrer!
+
+MARGUERITE, _se traînant jusqu'à lui_.
+
+Si tu es un homme, alors compatis à ma misère.
+
+FAUST.
+
+Tes cris vont éveiller les gardiens qui dorment!
+
+(_Il saisit les chaînes pour les détacher._)
+
+MARGUERITE, _à genoux_.
+
+Qui t'a donné, bourreau, cette puissance sur moi? Tu viens déjà me
+chercher, à minuit! Aie pitié, et laisse-moi vivre. Demain, au point du
+jour, n'est-ce pas assez tôt? (_Elle se lève._) Je suis pourtant encore si
+jeune, si jeune! et déjà mourir! J'étais belle aussi, et ce fut ma perte.
+Le bien-aimé était près de moi; maintenant il est loin; ma couronne est
+arrachée, les fleurs dispersées. Ne me saisis pas si violemment!
+Épargne-moi! Que t'ai-je fait? Ne me laisse pas implorer en vain: je ne
+t'ai jamais vu de ma vie.
+
+FAUST.
+
+Comment résister à tant de douleur?
+
+MARGUERITE.
+
+Je suis maintenant tout entière en ta puissance. Laisse seulement que
+j'allaite mon enfant. Je l'ai bercé sur mon coeur toute cette nuit; ils me
+l'ont pris pour me tourmenter, et ils disent maintenant que je l'ai tué!
+Jamais plus je ne serai joyeuse. Ils chantent des chansons sur moi: c'est
+méchant de leur part. Un vieux conte finit ainsi; mais qui leur a dit d'y
+faire allusion?
+
+FAUST, _se jetant à ses pieds_.
+
+Un amant est à tes genoux; il vient ouvrir la porte à ta captivité
+lamentable.
+
+MARGUERITE, _faisant de même_.
+
+Oui, oui, à genoux pour invoquer les saints! Vois sous ces marches, sous le
+seuil, l'enfer bout; le malin, avec des grincements terribles, mène un
+train!
+
+FAUST, _à voix haute_.
+
+Gretchen! Gretchen!
+
+MARGUERITE, _d'un air attentif_.
+
+C'était la voix du bien-aimé. (_Elle bondit. Les chaînes tombent._) Où
+est-il? Je l'ai entendu appeler. Je suis libre! Personne ne me retiendra!
+Je veux voler à son cou, me reposer sur son sein. Il a appelé Gretchen; il
+se tenait sur le pas de la porte. Au milieu des hurlements horribles et du
+fracas de l'enfer, au milieu des éclats de rire des démons, j'ai reconnu sa
+voix si douce, si aimante.
+
+FAUST.
+
+C'est moi!
+
+MARGUERITE.
+
+C'est toi! Oh! dis-le encore. (_Elle le saisit._) Lui! lui! Où sont toutes
+les tortures? où sont les angoisses des cachots, des fers? C'est toi! tu
+viens me sauver! Je suis sauvée! Oui, voilà bien la rue où je te vis pour
+la première fois, et le jardin charmant où Marthe et moi nous t'attendions.
+
+FAUST, _l'entraînant_.
+
+Suis-moi! Viens!
+
+MARGUERITE.
+
+Oh! reste! J'aime tant à rester où tu es! (_Elle le caresse._)
+
+FAUST.
+
+Hâte-toi! Si tu ne te hâtes pas, nous le payerons cher.
+
+MARGUERITE.
+
+Hé quoi! tu ne peux plus m'embrasser? Mon ami, éloigné de moi si peu de
+temps, et tu as désappris à m'embrasser! D'où me viennent ces angoisses
+dans tes bras, lorsque, autrefois, tes paroles, tes regards me mettaient
+tout un ciel dans l'âme et que tu m'embrassais à m'étouffer! Embrasse-moi,
+autrement je t'embrasse. (_Elle se pend à son cou._) Oh! Dieu! tes lèvres
+sont froides; elles sont muettes. Où ton amour est-il resté? Qui me l'a
+ravi? (_Elle se détourne de lui._)
+
+FAUST.
+
+Viens, suis-moi, douce amie, prends courage! Je t'aime d'une ardeur
+infinie! Suis-moi seulement; je ne demande que ça.
+
+MARGUERITE, _les yeux attachés sur lui_.
+
+Est-ce donc bien toi? en es-tu bien sûr?
+
+FAUST.
+
+Oh! oui; mais viens!
+
+MARGUERITE.
+
+Tu brises mes chaînes, tu me reprends dans ton sein! D'où vient que tu n'as
+pas horreur de moi? et sais-tu, mon ami, qui tu délivres?
+
+FAUST.
+
+Viens, viens! déjà la nuit se fait moins sombre.
+
+MARGUERITE.
+
+J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé: ne t'était-il pas donné à toi
+comme à moi? Oui, à toi. C'est toi! je le crois à peine. Donne ta main! Ce
+n'est pas un songe! Ta main chérie! Ah! mais elle est humide; essuie-la. Il
+me semble qu'il y a du sang après. Ah! Dieu! qu'as-tu fait? Rengaine cette
+épée, je t'en conjure.
+
+FAUST.
+
+Ce qui est fait est fait, n'y pensons plus. Veux-tu donc que je meure?
+
+MARGUERITE.
+
+Non; il faut que tu vives, toi! Je veux te nommer les tombes dont je te
+recommande le soin dès demain. Tu donneras la meilleure à ma mère; mon
+frère tout auprès d'elle; moi un peu de côté, seulement pas trop loin, et
+le petit sur mon sein droit. Personne autre ne voudra reposer près de moi.
+Me serrer à ton côté, c'était un doux, un charmant bonheur, mais je ne le
+ressentirai plus; il me semble que j'ai besoin de me faire violence pour
+aller à toi, que tu me repousses loin de toi. Cependant c'est toi, et tu me
+regardes avec tant de douceur, de tendresse!
+
+FAUST.
+
+Si tu sens que c'est moi, viens donc!
+
+MARGUERITE.
+
+Par là?
+
+FAUST.
+
+À la liberté!
+
+MARGUERITE.
+
+Dehors, c'est le tombeau; la mort guette. Allons! viens d'ici dans le lit
+de repos éternel, et pas un pas de plus. Tu pars maintenant, Henri? Si je
+pouvais t'accompagner!
+
+FAUST.
+
+Tu peux; ah! veuille seulement! La porte est ouverte.
+
+MARGUERITE.
+
+Je n'ose sortir. Pour moi il n'y a rien à espérer. Que sert de fuir? Ils
+sont à nos trousses. C'est si misérable d'être réduit à mendier, et encore
+avec une mauvaise conscience! si misérable d'errer à l'étranger! Et
+d'ailleurs je ne leur échapperai pas.
+
+FAUST.
+
+Je reste auprès de toi.
+
+MARGUERITE.
+
+Vite! vite! sauve ton pauvre enfant! Va, suis le chemin le long du
+ruisseau, au delà du petit pont, dans le bois, à gauche, à l'endroit de la
+planche, dans l'étang. Prends-le vite! Il cherche à sortir de l'eau; il se
+débat encore. Sauve! sauve!
+
+FAUST.
+
+Reviens à toi! Un seul pas, et tu es libre.
+
+MARGUERITE.
+
+Si nous avions seulement passé la montagne! Là ma mère est assise sur une
+pierre. Le froid me saisit à la nuque... Là ma mère est assise sur une
+pierre et branle la tête; elle ne hoche plus, elle ne cligne plus; la tête
+lui est lourde; elle a dormi si longtemps! Elle ne veille plus. Elle
+dormait à souhait pour nos plaisirs. C'étaient d'heureux temps!
+
+FAUST.
+
+Puisque ni mes paroles ni mes instances ne peuvent rien, il faut que je
+t'emporte d'ici!
+
+MARGUERITE.
+
+Laisse-moi; non, pas de violence! Ne me saisis pas si brutalement!
+Autrefois n'ai-je pas tout fait pour toi par amour?
+
+FAUST.
+
+Le jour commence à poindre! Ma mie, ma bien-aimée!
+
+MARGUERITE.
+
+Le jour! oui, il fait jour! Le dernier jour pénètre ici! Ce devait être mon
+jour de noces! Ne dis à personne que tu as été déjà auprès de Gretchen. Oh!
+ma couronne, c'en est fait! Nous nous reverrons, mais pas à la danse. La
+foule se presse, on ne l'entend pas. La place, les rues ne la peuvent
+contenir. La cloche appelle, la baguette est rompue! Comme ils me
+garrottent et me saisissent! Me voilà déjà enlevée vers l'échafaud. Déjà
+palpite sur le cou de chacun le tranchant du couteau qui palpite au-dessus
+du mien. Le monde est muet comme la tombe.
+
+FAUST.
+
+Oh! pourquoi suis-je né?
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS, _paraissant à la porte_.
+
+Alerte! ou vous êtes perdus! Désespoir inutile, irrésolution et bavardage!
+Mes chevaux frémissent! L'aube blanchit l'horizon.
+
+MARGUERITE.
+
+Qu'est-ce qui s'élève de terre? Lui! lui! Chasse-le! Que veut-il dans le
+saint lieu? Il me veut!
+
+FAUST.
+
+Il faut que tu vives!
+
+MARGUERITE.
+
+Justice de Dieu, je m'abandonne à toi!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_.
+
+Viens! viens! ou je te plante là avec elle.
+
+MARGUERITE.
+
+Je suis à toi, Père, sauve-moi! Vous, anges, saintes armées, déployez vos
+bataillons pour me protéger! Henri, tu me fais horreur!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS.
+
+Elle est jugée!
+
+VOIX D'EN HAUT.
+
+Elle est sauvée!
+
+MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_.
+
+Viens à moi! (_Il disparaît avec Faust._)
+
+VOIX DU FOND, _s'affaiblissant_.
+
+Henri! Henri!
+
+
+VI
+
+Une telle oeuvre était plus qu'un homme; c'était tout à la fois l'épopée,
+le drame, la raison et le surnaturel de l'esprit et du coeur humain. Goethe
+ne la laissa transpirer que page à page de son portefeuille poétique. Les
+premières communications qu'il en fit aux grands esprits dont l'Allemagne
+était si riche alors arrachèrent un cri d'admiration même à ses rivaux,
+s'il pouvait en avoir.
+
+Je lis dans une des premières lettres de _Schiller_, qui devint plus tard
+l'ami de Goethe, ce mot qui exprime son impression à l'aspect d'un seul
+fragment de cette oeuvre: «Je désire passionnément lire ce qui n'est pas
+encore publié de _Faust_, car je vous confesse que ce que j'en ai vu est
+pour moi le torse d'Hercule.»
+
+Schiller n'avait lu encore, selon toute apparence, que les grandes
+contemplations métaphysiques de Faust et de Méphistophélès dans les
+montagnes; s'il avait lu les scènes pastorales, naïves, déchirantes, de la
+séduction de Marguerite et de ses amours à la fenêtre devant la lune,
+Schiller aurait ajouté au torse d'Hercule le torse de Vénus. La comparaison
+était caractéristique; car, après Phidias, aussi divin dans l'expression de
+la force que dans l'expression de la grâce, il n'y avait eu que Goethe
+pour créer de la même main, du même ciseau et du même bloc, Faust et
+Marguerite!
+
+
+VII
+
+Goethe, par la haute sérénité de son caractère, n'était nullement pressé de
+jouir. Après avoir terminé _Faust_ dans la paisible solitude de son séjour
+à Rome et en avoir envoyé seulement quelques fragments à ses amis
+d'Allemagne, il revint à la pure épopée, son premier amour poétique. On
+peut remarquer, dans ses Mémoires et dans ses correspondances, qu'Homère
+était à ses yeux le premier et le dernier mot du génie humain, la Bible de
+l'histoire et de l'imagination. Nous partageons entièrement cette opinion
+de Goethe sur Homère; il nous paraît non pas plus grand, mais aussi grand
+que nature, c'est-à-dire un demi-dieu.
+
+On voit dans ces épanchements confidentiels de Goethe qu'il était ramené
+sans cesse vers les peintures de la vie domestique, si simplement et
+cependant si poétiquement décrites et chantées dans l'_Odyssée_. L'épisode
+de _Nausicaa_ l'obsède visiblement; il y revient malgré lui dans beaucoup
+de ses notes de voyage; il rêve de reproduire cette idylle épique dans sa
+langue moderne et en appliquant aux moeurs bourgeoises de son pays allemand
+les chastes couleurs de la poésie homérique. C'était un rêve de génie. Ce
+qui dépopularisait, en effet, la poésie épique dans nos siècles nouveaux,
+c'était l'absence de réalité dans l'épopée. Des dieux auxquels on a cessé
+de croire, des héros dont les exploits et les amours sont des fables, des
+moeurs dont les descriptions nous semblent des inventions étranges du poëte
+au lieu du portrait ressemblant de la civilisation que nous avons sous les
+yeux, tout cela intéresse peu le vulgaire des lecteurs; le savant seul s'y
+plaît, mais la foule se détourne et court aux légendes et aux complaintes
+des chanteurs de rues; de là un triste abaissement du niveau de
+l'imagination du peuple. Il est privé de poésie parce que les poëtes
+lettrés lui chantent des choses au-dessus de sa portée et parce que ses
+poëtes populaires lui chantent des platitudes ou des cynismes. Cette lacune
+dans la poésie populaire avait vivement frappé le grand esprit à la fois
+métaphysique et réaliste de Goethe, comme elle nous frappa vivement
+nous-même, il y a quelques années, quand nous écrivîmes le poëme domestique
+et familier de _Jocelyn_. Nous eûmes, sans nous être entendus, et à la
+différence près du talent, la même pensée née du même temps: faire
+descendre la poésie des nuages, et l'introduire comme un hôte de tous les
+jours et de toutes les conditions au foyer domestique de famille, chez le
+savant comme chez l'ignorant, chez le riche comme chez le pauvre; changer
+en pain quotidien de toutes les âmes pensantes ou aimantes cette ambroisie
+poétique jusque-là réservée aux dieux de ce monde.
+
+
+VIII
+
+HERMAN ET DOROTHÉE.
+
+Goethe ébaucha à Rome la première conception de ce poëme bourgeois, de
+cette idylle de la petite ville allemande, dans le poëme d'_Herman et
+Dorothée_, un de ses plus délicieux ouvrages. Il ne le termina que plus
+tard, et il ajouta alors les principaux détails pathétiques empruntés à
+l'émigration française des bords du Rhin; ces scènes de déroute dont il
+avait été témoin pendant la retraite des Prussiens devant Dumouriez, en
+1792, avaient fait sur son esprit une forte impression de pitié qu'il
+reproduisit dans son poëme.
+
+
+IX
+
+Rien n'est plus simple que le plan de ce poëme épique. Comme tout ce qui
+est réellement beau, le drame ne comporte aucun artifice de composition.
+C'est la nature bien peinte, le coeur humain bien compris, la poésie,
+c'est-à-dire la beauté latente de la vie domestique bien chantée. Cela n'a
+point pour but d'étonner, mais de charmer et surtout d'édifier l'âme par la
+reproduction émue des plus doux et des meilleurs sentiments de famille.
+Qu'il y a loin de là à _Werther_! Il y a aussi loin que du bon sens au
+délire, que de la maladie mentale à la santé du coeur et de l'esprit.
+
+Lisons ensemble quelques scènes de ce tableau aussi homérique par la forme
+qu'il est flamand ou allemand par le fond.
+
+Écoutez!
+
+
+X
+
+L'hôtelier du _Lion d'or_, dans une petite ville d'Allemagne, cause avec sa
+femme, assis sur un banc de bois au seuil de son auberge. La rue est
+déserte; la ville entière s'est portée en masse hors des murs, au-devant
+d'une colonne fugitive d'émigrés des bords du Rhin, qui se sauvent avec
+leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs
+troupeaux, leurs meubles, devant l'armée envahissante des Français. Le fils
+unique de l'aubergiste, Herman lui-même, a attelé ses beaux chevaux favoris
+au chariot de poste de son père, et il est allé porter des vivres, des
+couvertures, des vêtements, à ces infortunés surpris par l'irruption dans
+la nuit.
+
+«Je ne donne pas volontiers mon vieux linge,» dit la femme de ménage au
+mari économe, «car on a mainte occasion de l'employer utilement, et, quand
+on en a besoin, on n'en trouve pas à prix d'argent; mais aujourd'hui j'ai
+rassemblé avec plaisir ce que j'avais de meilleur en fait de chemises et de
+couvertures, car j'ai entendu dire qu'il y avait dans cette foule des
+enfants et des vieillards demi-nus. Et, dis-moi, veux-tu me pardonner? j'ai
+aussi mis à contribution ton armoire: j'ai pris ta belle robe de chambre en
+fine cotonnade, cette indienne à fleurs si chaudement doublée de flanelle;
+je l'ai donnée; mais tu sais qu'elle est vieille et tout à fait hors de
+mode.»
+
+L'hôte regrette sa vieille robe de chambre, mais il pardonne en pensant au
+bien-être des infirmes qui s'envelopperont de sa dépouille.
+
+L'heure du soir allonge l'ombre des maisons sur la rue; la foule rentre
+escortant la colonne fugitive.
+
+«Regarde, dit l'hôtesse, voici déjà les curieux qui rentrent après avoir vu
+les pauvres émigrés. Probablement tout a traversé la ville maintenant. Vois
+comme leurs souliers sont couverts de poussière, comme ils ont le visage
+enflammé; chacun a son mouchoir à la main, pour essuyer la sueur de son
+front. Je ne voudrais pas m'en aller ainsi, par la chaleur d'un pareil
+jour, courir après un si navrant spectacle; c'est bien assez d'entendre le
+récit qu'on nous en fera.
+
+«Oui, répond l'aubergiste-cultivateur, c'est là un temps de moisson comme
+nous en avons rarement; nous avons déjà rentré le foin bien séché dans le
+fenil, et nous rentrerons de même le blé dans la grange. Le ciel est clair,
+on n'y distingue pas le plus léger nuage, et depuis le matin il s'est levé
+un vent frais et agréable. Voilà un temps frais qui durera. Le blé est mur;
+demain on commencera à faucher la riche moisson!»
+
+ * * * * *
+
+Pendant que l'hôte et l'hôtesse s'entretiennent ainsi, on voit rentrer,
+dans une élégante calèche fabriquée à Landau, le riche marchand, avec ses
+filles, qui habite la maison nouvellement restaurée à neuf en face de
+l'hôtellerie, de l'autre côté de la place. «Voici, dit de nouveau la bonne
+hôtesse, voici le pasteur et notre voisin le pharmacien! Ils vont nous dire
+ce qu'ils ont vu là-bas.»
+
+ * * * * *
+
+Le pasteur et le pharmacien entrent; ils s'attablent autour d'un pot à
+bière écumant dans l'arrière-salle de l'auberge. Ils causent, chacun selon
+son caractère, de l'événement de la journée.
+
+Le pharmacien décrit en termes pathétiques le douloureux convoi. «Rien ne
+ressemble à ce spectacle, dit-il, si ce n'est le jour funèbre où l'incendie
+dévora notre pauvre petite ville, il y a vingt ans.»
+
+Le pasteur, jeune et modeste ecclésiastique, l'honneur de la ville,
+recommande à ses amis la confiance en Dieu et la charité.
+
+Un bruit de fer des chevaux qui font retentir le pavé sous la voûte de
+l'auberge interrompt l'entretien et lui fait prendre un autre tour. Le
+second chant commence.
+
+
+XI
+
+C'est le chariot d'Herman, le fils de l'aubergiste, qui revient à vide de
+sa course au-devant des proscrits.
+
+Le jeune homme, ordinairement si réservé et recueilli en lui-même, entre
+tout rayonnant d'une splendeur intérieure dans la salle. Le pasteur s'en
+aperçoit. «On voit, dit-il au jeune homme, que vous revenez tout changé et
+tout satisfait; jamais il n'y eut tant d'animation dans vos yeux; on voit
+que vous avez répandu vos dons parmi les affligés et que de bénédictions
+sont descendues sur vous!»
+
+Herman raconte à sa mère l'épisode le plus touchant de son voyage. «En
+suivant, dit-il, la route qui mène au village où la colonne fugitive va
+passer la nuit, j'aperçus une lourde charrette traînée par deux boeufs, les
+plus gros et les plus vigoureux de ce pays des étrangers. À côté de la
+voiture marchait d'un pas ferme et souple une jeune fille tenant à la main
+une longue baguette armée de l'aiguillon et conduisant en le pressant
+l'attelage. Quand elle me vit, elle s'approcha timidement, mais avec
+confiance, de moi, et me dit: «Nous n'avons pas été toujours dans cette
+humiliante situation où nous sommes aujourd'hui; je ne suis pas encore
+habituée à demander à l'étranger cette aumône qu'il donne souvent à regret
+et seulement pour se délivrer de l'importunité du pauvre; mais le besoin
+me force à parler. Là, sur la paille, languit la femme d'un homme riche de
+notre village; elle vient d'accoucher, et j'ai eu bien de la peine à la
+sauver avec les boeufs de cette charrette. Nous ne pourrons arriver que
+bien tard après les autres; à peine si cette pauvre femme garde un souffle
+de vie, et son nouveau-né repose tout nu entre ses bras. Si vous êtes de
+ces environs et si vous avez du linge qui vous soit inutile, donnez-le à
+cette malheureuse mère!»
+
+«Ainsi parla la belle jeune fille, et sur la paille où elle était étendue
+la pauvre femme, toute faible et toute pâle, se lève et me regarde. Moi je
+répondis à la jeune fille: «Il y a souvent un bon génie qui nous conseille
+et qui nous fait deviner les plus pressants besoins de nos frères. Ma mère,
+comme si elle avait pressenti vos besoins, m'a donné, pour ceux qui
+n'auraient pas de quoi se couvrir, ce paquet de hardes et de linge.» Et
+aussitôt, dénouant les cordes par lesquelles il était lié, je remis à la
+jeune fille la robe de chambre de mon père, les chemises et les draps. Elle
+me remercia avec des transports de joie et s'écria: «Celui qui est heureux
+ne croit pas qu'il puisse y avoir encore des miracles, mais c'est dans
+l'angoisse du malheur qu'on reconnaît comment le doigt de Dieu conduit les
+bons coeurs à une bonne action. Puisse-t-il vous rendre à vous-même le bien
+qui nous arrive par vous!»
+
+«La pauvre femme en couches prit en souriant ce linge que la jeune fille
+lui tendait, et se réjouit surtout en sentant la douce flanelle tiède qui
+doublait la robe de chambre. «Hâtons-nous d'arriver au prochain village, où
+nos compatriotes doivent faire halte pour la nuit; là je coudrai le linge
+pour la layette de l'enfant, et j'arrangerai avec soin tout ce qui sera
+nécessaire.» Elle me remercia encore et toucha les boeufs; le char
+s'éloigna. Pour moi, j'arrêtai les chevaux et je restai. Un combat
+s'élevait en moi; je ne savais ce qu'il y avait de mieux à faire, de courir
+rapidement au village de la halte et de partager entre les émigrés les
+provisions de bouche que j'avais apportées, ou de les remettre toutes à la
+belle et charitable jeune fille, afin qu'elle les distribuât elle-même
+entre les nécessiteux. Mon coeur décida: je courus après elle, je la
+rejoignis bientôt et je lui dis:
+
+«Ma mère n'a pas seulement mis dans mon chariot du linge pour ceux qui en
+manquent, elle y a joint aussi diverses provisions qui sont là dans les
+coffres; je veux remettre tout cela entre tes mains; je suis plus sûr que,
+de cette manière, ses intentions seront bien accomplies; car tu partageras
+ces provisions avec discernement, au lieu que moi je serais obligé de m'en
+rapporter au hasard.--Je les partagerai avec conscience, répondit-elle;
+elles réjouiront celui qui est dans le besoin.»
+
+«J'ouvris les coffres de la voiture, j'en tirai les lourds jambons, le
+pain, les bouteilles de vin et de bière; je lui donnai tout, et j'aurais
+voulu lui donner encore plus, mais les coffres étaient vidés. Elle déposa
+tout cela aux pieds de la malade; puis elle s'éloigna, et je repris avec
+mes chevaux le chemin de la ville!»
+
+ * * * * *
+
+Y a-t-il dans Homère ou dans Virgile une scène plus antique et plus
+naïvement racontée? Et cependant la scène est d'hier, les moeurs sont du
+jour et du pays, et le sentiment en est de tous les temps. On respire
+néanmoins le christianisme jusque dans l'amour.
+
+
+XII
+
+Le père, le pasteur, le pharmacien, la mère reprennent, chacun dans son
+caractère, l'entretien sur l'événement du jour, après le récit d'Herman.
+
+La mère, qui commence à se douter du sentiment né de la pitié et du malheur
+dans le coeur de son fils, prévient les objections qu'elle pressent dans
+l'esprit du père par les souvenirs de leur ménage, contracté sous les
+auspices de la Providence seule, au jour de la ruine, le lendemain du grand
+incendie de la ville.
+
+«C'était un dimanche, dit-elle: le feu consumait tout. J'avais passé la
+nuit d'angoisse hors de la ville, gardant les lits et les caisses; enfin je
+m'endormis. Quand la fraîcheur du matin me réveilla, je vis la fumée et les
+charbons ardents et les murailles toutes noires et toutes nues de la ville.
+J'avais le coeur lourd, mais le soleil parut plus beau que jamais et le
+courage me revint. Je me levai à la hâte, je voulais revoir la place où
+avait été notre maison, et regarder si les poules que j'aimais tant avaient
+pu se sauver; car j'avais encore le caractère simple et naïf d'un enfant.
+
+«Quand j'eus monté sur les décombres de la maison et de la cour qui
+fumaient encore, pendant que je contemplais cette demeure ainsi dévastée,
+toi tu arrivais de l'autre côté; tu cherchais la place occupée par
+l'étable: un cheval y était resté; les débris jonchaient le sol, mais le
+cheval avait disparu. Ainsi nous restions l'un en face de l'autre tristes
+et pensifs, car le mur qui séparait notre cour de la vôtre était tombé. Tu
+me pris la main et tu me dis: «Lise! comment fais-tu pour venir ici?
+Va-t-en! va-t-en! sur ces décombres encore enflammés tu brûleras tes
+souliers.» Tu me pris dans tes bras et tu m'emportas à travers la cour. Le
+porche de la maison était encore debout avec sa voûte, comme nous le voyons
+aujourd'hui: c'était tout ce qui restait! Tu m'assis par terre, tu
+m'embrassas; moi je me défendais, et tu me dis avec douceur: «Regarde,
+notre maison est renversée; reste avec nous, aide-moi à la reconstruire;
+j'aiderai ton père à rebâtir la sienne.» Mais je ne te comprenais pas
+jusqu'à ce que tu eusses envoyé ta mère parler à mon père, jusqu'à ce que
+notre mariage fût conclu. Je me souviens encore de ces poutres à demi
+brûlées et de ce soleil levant pourtant si beau, car ce jour-là m'a donné
+un mari, et à cette désolation m'est venu un fils! Voilà pourquoi, mon
+Herman, j'aime à te voir ainsi penser enfin au mariage avec une douce
+confiance dans ce jour de calamité; j'aime à te voir décidé à prendre la
+jeune fille de ton choix dans le tumulte de la guerre et au milieu des
+ruines.»
+
+Le père éloigne, par des propos d'aubergiste économe, l'idée de prendre une
+fille pauvre.--«Heureux, dit-il, celui à qui ses parents donnent une maison
+en bon état et qui réussit à la meubler plus richement! Aussi j'espère,
+Herman, que tu amèneras bientôt ici une fiancée avec une belle dot.» (Il
+fait allusion à une des filles du riche marchand, roulant en calèche et
+recrépissant à neuf sa haute maison de l'autre côté de la place, en face de
+l'auberge.)
+
+«Ce n'est pas en vain, poursuit-il, que la mère de famille prépare, pendant
+de longues années, pour sa fille, la toile d'un tissu solide et fin, ce
+n'est pas en vain que les parrains lui conservent leur belle argenterie, et
+que le père enferme dans son armoire la belle pièce d'or devenue rare; car,
+avec tous ces dons, la fiancée doit réjouir le jeune homme qu'elle aura
+préféré. Oui, je sais comme une femme se délecte dans la maison de son mari
+en retrouvant les meubles qu'elle y a apportés, et le lit et la table dont
+elle a fourni elle-même les draps et les nappes.»
+
+Enfin le père s'explique plus clairement et mentionne à son fils une des
+filles du riche marchand à la maison verte en face de la sienne. Herman
+répond avec embarras «qu'il a songé longtemps, en effet, à la plus jeune de
+ces trois filles, mais que, sa timidité naturelle l'ayant fait railler dans
+cette maison sur son silence et sur la coupe trop rustique de ses habits,
+il a laissé échapper, par confusion, son chapeau de sa main, et il est
+sorti pour jamais de cette maison moqueuse.»
+
+Le père s'irrite à ces paroles contre la gaucherie et l'obstination de son
+fils; Herman, humilié et contristé de ce reproche, se lève, pose doucement
+le doigt sur le loquet de la porte et sort.
+
+La mère, après une douce réprimande à son mari, sort à son tour pour aller
+consoler son fils.
+
+
+XIII
+
+Pendant que l'aubergiste, le pharmacien et le pasteur continuent
+l'entretien à table, la mère cherche Herman dans les cours et dans l'écurie
+de ses chers chevaux favoris; elle le découvre enfin au fond d'un jardin
+reculé qui touche d'un côté aux basses-cours, de l'autre aux murs ruinés de
+la ville. Il était assis, le dos tourné à la maison, le visage dans ses
+mains, sous un débris de treille dont les grappes et les feuilles jaunies
+penchaient de la charpente vermoulue de la treille sur son front.
+
+L'entretien de la mère et du fils est aussi familier et aussi pathétique
+que celui d'Ulysse dans les cours de son palais d'Ithaque. Herman,
+désespéré, veut s'engager comme soldat dans l'armée de l'Allemagne; sa
+mère l'en détourne avec des paroles emmiellées d'amour de femme et de
+tendresse de mère.
+
+«Mon fils, si tu désires tant conduire dans ta demeure une fiancée afin que
+la nuit soit aussi pour toi une douce moitié de la vie, et que le jour tu
+trouves le travail plus agréable et plus récompensé, tu ne peux pas le
+désirer plus vivement que ton père et que ta mère!--Mais je crois
+maintenant que tu as fait un choix! C'est cette jeune fille fugitive,
+n'est-ce pas, que tu as choisie?»
+
+Herman avoue son amour.--«Laisse-moi faire, lui dit sa mère attendrie; les
+hommes se posent en face l'un de l'autre comme des rochers; ton père est
+prompt, mais il est bon et tendre. Une fois le soir venu, quand le feu de
+ses paroles avec ses amis est évaporé, il devient doux et maniable, et il
+sent ses torts envers les autres. Allons ensemble lui parler; nous mettrons
+dans nos intérêts nos deux voisins qui sont à table avec lui, et le digne
+pasteur nous secondera.» Elle dit, et ils rentrent en silence à la maison.
+
+
+XIV
+
+Le pasteur faisait en ce moment un admirable discours dont toutes les
+allusions indirectes tendaient à excuser auprès de l'aubergiste le
+caractère modeste, timide et sédentaire du pauvre Herman. Ce discours est
+aussi plein de sagesse que la moelle des Proverbes de Salomon; c'est
+l'éloge de la vie rustique opposée aux hasards de la vie agitée et
+ambitieuse des habitants des villes.
+
+Le père est déjà préparé ainsi à apprécier mieux le caractère pacifique et
+laborieux d'Herman. La mère, qui entre tenant son fils par la main, parle
+pour lui à son mari avec une adresse inspirée par la plus habile tendresse.
+Elle déclare le choix fait irrévocablement par Herman. Le père s'étonne et
+se tait; le pasteur prend avec une douce éloquence le parti de la mère et
+du fils.
+
+«Ne méconnaissez pas la jeune fille qui, la première, a touché l'âme
+muette de votre fils. Heureux celui qui épouse sa première bien-aimée, car
+alors les plus doux désirs ne languissent pas au fond de son coeur! Un
+amour vrai transforme en un moment l'adolescent en homme. Herman n'a pas le
+caractère léger ou variable; si vous repoussez sa demande, j'ai peur que
+ses plus belles années ne se consument dans la douleur.»
+
+Le pharmacien disserte longuement, en homme qui veut masquer sa sensibilité
+sous un certain pédantisme de diplomatie bourgeoise. Il propose d'aller
+préalablement lui-même avec le pasteur prendre et peser les renseignements
+sur la jeune fille dans le village où les émigrés campés avec leurs
+familles et leurs bagages ont fait halte pour la nuit. Ce parti, qui
+concilie la prudence du père avec la tendresse pressée de la mère et
+l'amour impatient d'Herman, est accepté d'un consentement commun. Les deux
+négociateurs se proposent de partir dans le chariot de poste d'Herman.
+
+Ici la poésie allemande redevient homérique sous la plume de Goethe. Toutes
+les fois qu'on se rapproche de la nature et de la vie du peuple, on
+redevient antique.
+
+Lisez.
+
+«Herman court a l'écurie, où les chevaux vigoureux repuisent leur force en
+mangeant l'avoine choisie et le foin des meilleures prairies. Il leur
+glisse entre les lèvres le mors luisant, il passe les courroies dans les
+boucles argentées, il attache les longues et larges rênes et conduit ses
+limoniers dans la cour. Le serviteur empressé, prenant le chariot par le
+timon, le fait avancer lourdement dans la cour. Herman et lui mesurent la
+longueur des rênes et attellent les chevaux qui traînent avec rapidité le
+char. Herman saisit son fouet, s'asseoit sur le siége et conduit la voiture
+sous la voûte de la grande porte; les deux amis, le pasteur et le
+pharmacien, prennent place au fond du chariot. Il roule rapidement,
+laissant derrière les roues le pavé des rues, les murs de la ville et les
+tours reblanchies à neuf des remparts. Herman ne ralentit la course de ses
+chevaux qu'au moment où il aperçoit tout près devant lui le clocher du
+village et les premières maisons entourées de jardins.
+
+«Descendez maintenant, dit-il à ses compagnons de route, et allez vous
+informer si la jeune exilée est vraiment digne de la main que je lui
+présente. Si je n'avais que moi à consulter, je courrais au village, et
+elle déciderait d'un mot de mon sort. Allez! vous la distinguerez aisément
+entre toutes ses compagnes, car il serait difficile de trouver une figure
+semblable à la sienne. Mais je vais vous indiquer seulement comment sont
+ses vêtements: un corset rouge, lacé avec souplesse, serre sa poitrine
+légèrement arrondie; un jupon noir lui emboîte étroitement la taille; le
+rebord plissé de sa chemise entoure son doux visage et son gracieux menton.
+Sa figure ovale porte l'empreinte de la paix, de son âme et de la franchise
+de son caractère; ses longs cheveux se reploient sur ses tempes en nattes
+épaisses, retenues au sommet de sa tête par de grosses épingles d'argent; à
+son corset est suspendue une robe bleue qui, dans ses plis multipliés,
+enserre son beau corps. Mais, je vous en prie, ne lui parlez pas, à elle;
+ne laissez pas soupçonner vos intentions; interrogez les anciens, et voyez
+ce qu'ils raconteront d'elle. Voilà ce que j'ai pensé en route.»
+
+
+XV
+
+Les renseignements, comme on le pense, sont ceux de l'estime et de
+l'affection générales pour cette jeune fille, la providence visible de ses
+compagnons de fuite. Le pasteur et le pharmacien retrouvent le jeune homme
+auprès de ses chevaux, sur la place du village. Ils lui rapportent ces
+bonnes nouvelles; mais Herman, maintenant, commence à trembler de voir sa
+main refusée par la jeune fille, dont le coeur est peut-être engagé
+ailleurs. «Je crains, leur dit-il, qu'elle n'ait déjà frappé dans la main
+d'un heureux jeune homme de son pays, et je me vois tout honteux devant
+elle de mes propositions rejetées.»
+
+Les deux négociateurs le rassurent en vain; ils lui proposent de sonder le
+coeur de la jeune étrangère.
+
+«Herman a à peine écouté ces paroles. Sa résolution est prise.--Arrive ce
+qui pourra, dit-il, je veux aller moi-même apprendre mon sort de sa
+bouche. J'ai en elle une confiance comme jamais homme n'en a eu pour aucune
+femme. Ses paroles seront sages, raisonnables, j'en suis sûr. Dussé-je la
+voir pour la dernière fois, je veux du moins rencontrer encore le regard
+plein de franchise de cet oeil noir. Dussé-je ne jamais la presser sur mon
+coeur, je veux contempler encore cette poitrine et ces épaules que je
+voudrais enlacer dans mes bras. Je veux voir cette bouche dont un baiser et
+un _oui_ me rendront heureux à tout jamais, et dont un _non_ peut me perdre
+aussi à tout jamais. Mais laissez-moi aller seul, et ne m'attendez pas.
+Retournez auprès de mon père et de ma mère, pour leur dire que leur fils ne
+s'était pas trompé et que l'étrangère est digne d'être aimée. Laissez-moi
+seul. Je m'en retournerai par le sentier qui passe auprès du poirier, en
+bas de la colline. Oh! si j'avais le bonheur de la ramener avec moi!
+Peut-être aussi reprendrai-je seul ce sentier, pour ne plus jamais le
+revoir avec joie.
+
+«En disant ces mots, il remit les rênes entre les mains du pasteur, qui,
+maîtrisant les chevaux, monta dans la voiture et prit la place du
+conducteur.
+
+«Mais toi, tu t'arrêtes, ô prudent pharmacien! et tu dis au pasteur: Mon
+ami, je vous confierais volontiers mon coeur, mon âme, mon esprit; mais mes
+jambes et mon corps ne semblent pas trop en sûreté si les rênes sont
+remises entre les mains d'un ecclésiastique.
+
+«--Asseyez-vous, répond le pasteur en souriant, et confiez-moi sans crainte
+votre corps ainsi que votre âme. Ma main est depuis longtemps exercée à
+tenir des rênes, et mon oeil à prévoir les détours du chemin. Quand
+j'accompagnais à Strasbourg le jeune baron, nous étions habitués à sortir
+en voiture, et tous les jours le char conduit par moi passait sous la porte
+sonore, et courait au loin dans la plaine, sous les tilleuls, à travers les
+chemins poudreux et la foule animée des promeneurs.
+
+«À demi rassuré, le pharmacien prit place dans la voiture, et s'assit comme
+un homme prêt à s'élancer prudemment dehors. Les chevaux galopent,
+impatients de regagner l'écurie. La poussière vole en tourbillons sous
+leurs pieds rapides. Le jeune homme regarde encore longtemps cette
+poussière, puis il disparaît et reste là comme privé de sentiment.
+
+«Comme le voyageur qui, le soir, fixant encore ses regards sur les
+derniers rayons du soleil, voit flotter son image dans un bosquet obscur,
+puis auprès d'un rocher, et, de quelque côté qu'il se tourne ensuite, croit
+toujours la voir courir devant lui et se reproduire en couleurs
+étincelantes, ainsi la suave image de la jeune fille se montre aux yeux
+d'Herman et paraît suivre le sentier qui s'en va à travers les champs de
+blé... Mais, ce n'est pas une illusion, c'est elle-même! Elle porte une
+grande cruche et une plus petite à anse, et se dirige vers la fontaine.»
+
+Leur entrevue et leur conversation à la fontaine est biblique. «Leur image
+penchée sur l'eau limpide se réfléchit sur le ciel bleu peint dans le
+bassin; ils s'y voient en puisant l'eau, ils s'y sourient, et s'y inclinent
+amicalement l'un devant l'autre.--«Laisse-moi boire,» lui dit Herman en
+badinant. Elle lui tend sa cruche; puis tous deux se reposent avec une
+confiance mutuelle, appuyés sur les cruches. Mais ils ne se parlent pas
+d'amour.--«Je suis ici pour toi, dit simplement Herman. Ma mère désirait
+depuis longtemps avoir dans sa maison une jeune fille qui lui devînt utile,
+non-seulement par son travail, mais aussi par son affection, et qui
+remplaçât auprès d'elle la fille qu'elle a malheureusement perdue!»
+
+«L'orpheline comprend ce qu'il semble hésiter à lui dire; elle accepte le
+titre de servante dans la maison de la mère d'Herman. Herman cache son
+secret et sa joie dans son coeur. Il veut porter, au retour de la fontaine,
+une des cruches de Dorothée; elle refuse. «Laissez-moi, dit-elle; celui qui
+désormais doit me commander dans la maison de sa mère ne doit pas paraître
+me servir. Ne me plaignez pas; toute femme apprend de bonne heure à servir
+selon la vocation qui lui est assignée par sa condition. Voyez, la jeune
+fille sert un frère, elle sert ses parents; toute sa vie se passe à aller
+et à venir, à porter maint fardeau, à préparer ceci ou cela pour les
+autres.» À son retour elle soigne la pauvre femme accouchée et distribue
+l'eau et le pain entre tous les autres petits enfants de la pauvre femme.»
+Greuze n'a pas de plus touchant tableau de famille sous son pinceau.
+
+Le traducteur est poëte ici comme le modèle.
+
+
+XVI
+
+Dorothée suit Herman vers la ville. «Ils s'en vont tous les deux à pied aux
+rayons du soleil couchant; ils causent de la pluie et du beau temps; ils se
+plaisent à voir les hautes tiges des blés que le vent incline, et qui, le
+long du sentier où ils passent, s'élèvent à la hauteur de leurs fronts.»
+
+Cependant Dorothée interroge prudemment son nouvel ami sur le caractère de
+ses parents qu'elle va servir, afin de leur complaire en toute chose. «Et
+toi, maintenant,» lui dit-elle après avoir reçu toutes ses instructions,
+«dis-moi comment je dois en agir avec toi, fils unique de mes maîtres, qui
+seras mon maître aussi.»
+
+
+XVII
+
+Au moment où elle parlait ainsi, ils arrivaient tous deux auprès du
+poirier. La lune brillait dans toute sa splendeur; le dernier rayon du
+soleil avait disparu, et dans l'espace leur regard découvrait à la fois une
+clarté brillante comme celle du jour et les ténèbres de la nuit. Herman
+avait entendu avec joie la dernière question que lui avait adressée la
+jeune fille. Ils s'assirent tous deux sous le poirier pour se reposer un
+instant, et il allait lui ouvrir son coeur en lui prenant la main; mais, en
+sentant au doigt de la jeune fille l'anneau d'or, signe fatal, il craignit
+d'entendre un refus, et ils restèrent ainsi l'un près de l'autre assis en
+silence. Puis Dorothée dit: «Que j'aime cette douce lumière de la lune!
+C'est une clarté presque aussi vive que celle du jour. Je vois
+distinctement les maisons, les tours de la ville, et j'aperçois une
+fenêtre au-dessous du toit; il me semble que je pourrais en compter les
+vitres.
+
+«--Cette maison que tu aperçois, dit le jeune homme, est notre demeure;
+c'est là que je te conduis, et cette fenêtre est celle de ma chambre, qui
+deviendra la tienne peut-être, car nous ferons des changements dans notre
+maison. Ces blés qui sont mûrs pour la moisson de demain sont à nous; nous
+viendrons nous asseoir à l'ombre de ce poirier et prendre ici notre repas.
+Mais, viens, descendons par le sentier de la vigne et du jardin; car, vois,
+l'orage approche, et le nuage enveloppera bientôt la clarté de la lune.»
+
+Tous deux se lèvent et descendent dans le champ couvert de blonds épis,
+heureux de voir la lueur nocturne qui les éclaire encore; ils avancent
+ensuite dans la vigne et cheminent dans l'obscurité.
+
+Herman conduit la jeune étrangère le long des escaliers aux degrés
+rustiques et informes placés sous la treille qui les obscurcit; elle
+s'avance à pas tremblants en appuyant sa main sur l'épaule d'Herman.
+
+La lune projetait à travers les pampres quelques lueurs vacillantes; mais,
+bientôt voilée entièrement de nuages, elle laisse le jeune couple dans une
+complète obscurité.
+
+«Herman soutient d'un bras robuste et avec précaution la jeune fille
+penchée sur lui; mais, comme elle ne connaît ni le chemin ni ses sentiers
+difficiles, elle fait un faux pas; le pied lui manque et craque légèrement.
+Elle est près de tomber; mais elle glisse sur lui; il étend à la hâte le
+bras et soutient sa bien-aimée. Elle s'incline doucement sur son épaule;
+leurs poitrines, leurs joues se touchent, et lui reste là, immobile comme
+le marbre, enchaîné par son austère volonté. Il n'ose l'étreindre plus
+fortement, mais il se raffermit pour lui servir d'appui. Chargé de son doux
+fardeau, il sent les battements du coeur de la jeune fille, il respire le
+parfum de son haleine et supporte avec un mâle sentiment cette femme qui
+fait l'honneur de son sexe.
+
+«Cependant elle cache la douleur qu'elle éprouve au pied et lui dit en
+riant: «S'il faut en croire les gens bien avisés, quand notre pied craque
+non loin du seuil de la maison où l'on se dispose à entrer, c'est un signe
+de malheur. J'aurais pourtant voulu recevoir un meilleur présage. Mais
+arrêtons-nous un moment, afin que tes parents ne te reprochent pas de leur
+amener une fille boiteuse et d'être un hôte peu intelligent.»
+
+
+XVIII
+
+Cependant le père, la mère, le pharmacien et le pasteur, après avoir donné
+et reçu les renseignements les plus touchants sur la perfection de coeur de
+la belle étrangère, abrégeaient l'heure à table dans les entretiens les
+plus émus et les plus édifiants. Nous regrettons vivement de ne pouvoir les
+donner ici au lecteur: c'est Homère et la Bible fondus dans la familière
+sagesse des vieux jours.
+
+Mais la porte s'ouvre: «Les parents d'Herman et leurs deux amis s'étonnent
+de la taille et de la beauté de la jeune étrangère, qui s'accorde si bien
+avec celle d'Herman; et, quand ils se présentent tous deux sur le seuil, la
+porte semble trop petite pour eux!
+
+«Des exclamations un peu légères du père sur la beauté séduisante de
+l'étrangère amenée par son fils blessent le pudique orgueil de la jeune
+fille; ne sachant pas le sens que le père donne à ses paroles, et croyant
+qu'on offense ainsi en elle la domesticité chaste à laquelle elle se croit
+encore destinée, elle se tient immobile et triste; une rougeur subite
+colore son cou et son visage; elle reproche doucement au vieillard de
+n'avoir pas assez de pitié envers celle qui franchit le seuil de la porte
+d'une maison étrangère pour y servir. Le pasteur s'interpose, sans
+s'expliquer encore complétement. Le malentendu gonfle le coeur et fait
+déborder les larmes de fierté des yeux de Dorothée; elle veut partir à
+l'instant d'une maison où l'on ne la respecte pas assez. Elle avoue son
+penchant pour Herman et sa joie secrète quand elle l'a vu revenir près
+d'elle à la fontaine. «J'avais conçu peut-être, dit-elle, l'idée de devenir
+un jour digne de son choix; mais vous me faites sentir ma folie, la
+différence irrémédiable de nos deux conditions, et la distance qui existe
+entre le jeune homme riche et la jeune fille pauvre. Laissez-moi m'en aller
+avant d'avoir éprouvé plus douloureusement cette humiliation; ni la nuit
+qui enveloppe la terre, ni l'orage que j'entends gronder, ni la pluie
+d'averse qui tombe, ni le vent qui mugit dans les arbres, rien ne
+m'arrêtera ici.»
+
+«À ces mots elle s'avance résolument vers la porte, portant sous son bras
+le petit paquet avec lequel elle était venue; mais la mère la saisit des
+deux mains et lui dit avec étonnement:
+
+«Que signifient cette résolution et ces larmes sans cause? Non, je ne veux
+pas te laisser partir; tu es la fiancée de mon fils.»
+
+«Le père, toujours un peu aigri par la déception de ses vues ambitieuses,
+veut aller se coucher pour éviter cette scène d'attendrissement, de
+reproches et de larmes. Herman, soutenu par sa mère et par les voisins,
+s'avance vers Dorothée et lui dit d'une voix tremblante d'émotion et
+d'amour:
+
+«Ne regrette pas ces larmes et cette douleur passagère, car elles ont
+assuré mon bonheur et le tien aussi. Non, je ne suis pas allé à la fontaine
+du village voisin pour y chercher en toi une servante, mais pour t'amener
+ici comme ma fiancée; mais, hélas! mon regard timide ne pouvait discerner
+le penchant de ton coeur; quand tu me saluas dans le miroir de la source,
+je n'aperçus que de l'amitié dans tes yeux!»
+
+«Le pasteur explique tout à la jeune fille et restitue le véritable sens
+aux propos mal compris du père. Les amants s'embrassent. Dorothée tombe aux
+genoux de l'aubergiste et lui demande pardon de sa fierté. «Les devoirs,
+dit-elle, que la servante s'engageait à remplir, c'est la fille qui les
+remplira désormais avec amour!»
+
+Tous se donnent le baiser de paix et pleurent en silence des larmes de
+joie. Le pasteur échange les anneaux et bénit les amants. Le délicieux
+poëme finit par une allusion patriotique et héroïque aux devoirs sévères
+que l'orage du continent et l'invasion française imposent à tous ceux qui
+peuvent porter les armes et sacrifier même la plus tendre épouse à la mort
+acceptée pour défendre son pays.
+
+Nous ne connaissons rien dans les langues modernes d'analogue à ce charmant
+et sévère morceau d'antiquité transporté dans notre âge. On croit, en
+achevant de le lire, sortir d'une tente des patriarches où l'on s'est
+entretenu avec _Jacob_ ou avec _Lia_. Un parfum de piété et d'amour sort de
+tous les vers; le coeur est doucement ému, mais jouit de son émotion comme
+d'une vertu. C'est la poésie édifiante, c'est la sainteté de l'amour
+portées par un grand poëte à sa plus simple et à sa plus épique expression.
+Oh! si tous les peuples avaient de pareils poëmes à feuilleter les jours de
+loisir entre leurs mains au lieu des saletés cyniques de leurs corrupteurs
+populaires, combien la poésie prendrait un rôle nouveau et saint dans les
+moeurs! et combien le génie des _Goethes_ futurs deviendrait un puissant
+auxiliaire de la liberté et de la vertu!
+
+
+XIX
+
+Si nous étions gouvernement, nous ferions imprimer à des millions
+d'exemplaires _Herman et Dorothée_, et nous les répandrions gratuitement
+dans les villes et dans les campagnes pour édifier en les charmant les
+veillées des ateliers ou des étables. Après avoir appliqué si longtemps la
+littérature au vice, il serait bien temps de l'appliquer à la morale. La
+morale pour le peuple n'est que dans le sentiment; le plus populaire des
+véhicules pour le sentiment c'est un beau poëme. _Laprade_, _Legouvé_ et
+_Autran_, parmi nous, seraient dignes de prendre la plume de Goethe et de
+donner à leur patrie ces chefs-d'oeuvre de la chaumière que le peuple
+placerait, à côté d'_Herman et Dorothée_ ou de _Paul et Virginie_, au
+chevet du lit de ses fils et de ses filles. Pendant qu'_Heyne_ et autres
+sèment de fleurs charmantes, mais malséantes, l'imagination de la jeunesse
+lettrée, ces poëtes sèmeraient des lis purs et des roses virginales dans le
+pot de fleurs de la mansarde, sur la fenêtre de la jeune fille et du jeune
+homme de nos ateliers ou de nos villages. Je l'avais tenté autrefois dans
+le poëme des _Pêcheurs_, à moitié fini et perdu sans retour dans un voyage
+aux Pyrénées. Je n'ai plus ni assez de liberté d'esprit ni assez de
+fraîcheur de palette pour recommencer cette oeuvre d'épopée
+professionnelle; mais Victor Hugo, ce _Goethe_ de la France, pourrait, dans
+les loisirs de l'exil et de la mer, surpasser _Herman et Dorothée_ de toute
+la hauteur de son génie épique. Le lyrisme est fait pour les salons,
+l'épopée pour les chaumières; la popularité durable et honnête est là: le
+récit est plus inépuisable que le chant, parce que l'homme a plus de
+mémoire que d'enthousiasme.
+
+
+XX
+
+Goethe quitta enfin l'Italie après avoir ou achevé ou ébauché ces
+chefs-d'oeuvre. Il était dans toute la jeunesse et dans toute
+l'avant-gloire de sa vie. Il rentra en Allemagne comme un triomphateur
+futur, capable à lui seul de restaurer ou de fonder un empire littéraire
+nouveau pour la Germanie. L'Allemagne était pleine d'hommes à sa hauteur en
+philosophie, en histoire, en science, en politique, en roman, en critique,
+en poésie; il suffit de nommer les Herder, les Kant, les Jacobi, les
+Schlegel, les Winkelman, les Klopstock, les Wieland, les Schiller, pour
+assigner au dix-huitième siècle allemand la même fécondité intellectuelle
+qu'au dix-huitième siècle français. Le mouvement imprimé à l'esprit
+européen par Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu et leurs disciples
+s'était communiqué au delà du Rhin. Tout fermentait d'idées, tout éclatait
+de génie, tout rivalisait d'émulation. Jamais l'Allemagne n'avait présenté
+dans toutes ses parties du nord ou du midi de pareils groupes d'hommes
+supérieurs. Le grand Frédéric avait secoué la torche à Berlin, elle
+illuminait partout. La nature, qui a ses saisons de fécondité morale comme
+la terre a ses saisons de séve et de fertilité matérielles, semblait avoir
+enfanté en peu d'années une race de géants pour l'Allemagne. Les princes
+eux-mêmes, plus entraînés qu'alarmés par ce mouvement vertigineux des
+esprits en ébullition dans leurs contrées, participaient à ces enivrements
+de gloire littéraire. Ils se disputaient à l'envi le patronage des hommes
+éminents propres à illustrer leur nom et leur règne dans l'avenir. Il y
+avait vingt Périclès dans ces vingt républiques athéniennes dont
+l'Allemagne de 1780 était composée. Berlin, Dresde, Vienne, Hambourg,
+Koenigsberg, Iéna, Goettingue, Leipsick, tous les centres d'universités,
+toutes les cours étaient autant de foyers où se concentrait l'influence
+d'un de ces nombreux génies qui rayonnaient de là sur le reste de la
+Germanie. L'ambition de chacun de ces rois, de ces princes souverains, de
+ces villes capitales, était de conquérir et de posséder un de ces hommes
+supérieurs qui portaient avec eux la renommée d'un royaume ou d'une ville.
+Chacune de ces cités voulait être une Athènes. Berlin l'était pour les
+sciences, Dresde l'était pour les arts, Leipsick pour la critique,
+Koenigsberg pour la philosophie; Weymar désirait l'être pour la poésie.
+
+Cette capitale véritablement arcadienne, située dans la verte Thuringe,
+entre _Iéna_, _Berlin_ et _Dresde_, était la résidence d'une cour
+athénienne. Goethe, très-jeune encore à l'époque où son nom avait éclaté
+tout à coup par _Werther_ en Europe, avait eu la bonne fortune de
+rencontrer sur les bords du Rhin le jeune prince héréditaire de Weymar, le
+duc Charles-Auguste. Deux jeunes amis de Goethe, avec lesquels il voyageait
+alors, les deux comtes de Stolberg, célèbres eux-mêmes depuis, avaient
+présenté leur compagnon de voyage au jeune duc de Weymar. Ce coup d'oeil
+décida de la vie entière de Goethe.
+
+L'irrésistible attrait qui attacha pour jamais le prince et le poëte
+ressembla à un de ces coups foudroyants de sympathie dont Goethe fit plus
+tard une théorie physiologique et morale dans son roman des _Affinités
+électives_. Ils oublièrent les distances qui les séparaient, ils se
+jurèrent une amitié indissoluble, ils se promirent de se rejoindre un jour
+à Weymar pour vivre tous deux de la même vie aussitôt que les circonstances
+leur laisseraient la liberté de leurs sentiments l'un pour l'autre.
+
+Cet instinct, qui faisait ainsi reconnaître au duc de Weymar le plus grand
+homme de l'Allemagne dans un jeune écrivain à peine entrevu par une
+première ébauche de génie, témoigne d'une sorte de divination dans le
+prince. Par une étrange et heureuse coïncidence, la duchesse Amélie de
+Weymar, jeune encore et qui voyageait avec son fils, parut partager dès la
+première rencontre l'attrait de ce prince pour le poëte. De cette rencontre
+naquit une triple amitié qui ne se refroidit plus jamais entre la
+princesse, le prince et le poëte. La beauté morale du jeune favori
+transperçait à cette époque à travers la beauté matérielle de ses traits.
+C'était _Adrien_ et _Antinoüs_, moins la divinisation suspecte du favori
+par l'empereur païen. De ce jour Goethe dévoua sa vie à la princesse
+Amélie et au duc Charles-Auguste; l'une parut être sa _Léonore d'Est_ à la
+cour de Ferrare, l'autre rappela à cette cour _le Tasse_ aimé de la mère,
+favori du fils. Mais le Tasse était insensé de génie et d'amour, Goethe
+faisait prédominer dans toute sa vie la raison sur la passion. Il savait
+conserver son heureuse étoile en la voilant.
+
+
+XXI
+
+Le prince, la princesse Amélie et le poëte s'étaient séparés à regret à
+Francfort, en se promettant une éternelle réunion à Weymar quand l'heure du
+règne du jeune duc serait sonnée. Ce sont ces années d'attente que Goethe
+était allé passer en Italie. Il revint s'établir à son retour, à Weymar. Il
+y retrouva sa même place dans la confiance sans bornes du duc
+Charles-Auguste et dans la prédilection de la duchesse Amélie. Le prince
+lui avait préparé une charmante maison, retraite silencieuse et poétique
+propre à l'entretien du philosophe avec ses idées et du poëte avec ses
+rêves. Un jardin l'entourait, un ruisseau en bordait les pelouses; un banc
+de bois sur le seuil ombragé d'arbustes permettait au solitaire de venir
+assister le soir aux adieux resplendissants du soleil et aux concerts des
+oiseaux, dont il interprétait si bien les gazouillements dans ses vers.
+Mais le prince, tout en préparant ainsi le bien-être rural de son ami,
+s'était réservé d'employer plus utilement son rare génie et sa sagacité
+politique au bonheur de ses peuples et à l'éclat littéraire de sa cour.
+C'est ainsi que la colonne corinthienne qui porte le fronton de l'édifice
+en est en même temps l'ornement. Il faut lire dans les lettres de Goethe à
+mademoiselle Auguste de Stolberg, soeur de ses deux premiers amis, les
+comtes de Stolberg, l'épanchement de coeur du poëte entré en jouissance de
+sa nouvelle vie. Sans passer, comme tant d'autres hommes de renommée, par
+les transes du travail et de l'infortune, il avait conquis du premier coup
+la plénitude du bien-être, du loisir, des honneurs, de la liberté et de
+l'influence sur son siècle. Il avait trouvé tout cela à la fois dans une
+haute amitié et peut-être dans un respectueux amour. C'était _le Tasse_
+allemand, mais c'était _le Tasse_ heureux. Il jouait avec l'amour, dans sa
+correspondance avec _Bettida d'Arnim_, jeune fille de dix-neuf ans, à
+laquelle il permettait de l'adorer sur son déclin; il voulait mourir dans
+l'ivresse calme des illusions. Ne rien perdre de la vie, c'était sa
+sagesse.
+
+Le duc de Weymar lui avait donné, indépendamment du ministère de
+l'instruction publique dans ses États, la direction absolue des théâtres et
+des nobles plaisirs de sa cour. Il lui avait donné de plus une place
+innomée, mais qui l'élevait au-dessus de toute rivalité dans la confiance
+du prince et dans les affaires d'État, la place de favori avoué et immuable
+dans son coeur. Il en avait fait un autre lui-même, un _vizir_ familier,
+incontesté, irresponsable, qui régnait à Weymar sans autre investiture que
+celle du génie et de la faveur. La cour et le peuple avaient accepté sans
+discussion cette espèce de partage de l'empire entre le souverain légal et
+le souverain intellectuel du nord de l'Allemagne.
+
+
+XXII
+
+On peut dire qu'à dater de ce jour la vie de Goethe ne fut pas une vie,
+mais un règne. Il eut la place que Denys de Sicile offrit à Platon, que
+Frédéric donna à Voltaire, mais sans la tyrannie de Denys et sans
+l'inconstance de Frédéric. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un ascendant
+aussi continu et aussi paisible d'un grand poëte sur un souverain et sur un
+peuple. Le duc Charles-Auguste ne s'était réservé que les fatigues et les
+difficultés du pouvoir, pour n'en laisser à son ami que les loisirs, les
+douceurs et les ornements. La cour de Weymar, sous les auspices de ces deux
+amis, dont l'un prêtait sa gloire, l'autre sa puissance à une pensée
+commune, devint en peu d'années le foyer de l'art, du théâtre, de la
+renommée en Allemagne. Tout se groupait autour du nom de Goethe.
+
+Son caractère était éminemment propre à rallier l'Allemagne intellectuelle
+autour de lui. La révolution française secouait déjà le monde de ses
+pressentiments; Goethe, au fond plus philosophe et aussi incrédule aux
+théories populaires du christianisme que Voltaire, dominait du haut d'une
+indifférence superbe les querelles religieuses et politiques du temps. Il
+pensait et parlait librement sur ces matières, mais il ne proscrivait ni
+n'insultait personne pour sa foi ou pour son incrédulité. Il respectait
+tout ce qui était sincère dans les croyances humaines; il considérait la
+foi religieuse en artiste et non en apôtre ou en martyr. Les cultes, selon
+lui, étaient un droit de l'imagination, qui divinisait à son gré les
+superstitions de l'ignorance ou les symboles les plus transcendants de la
+raison et de la piété humaine.
+
+Chaque siècle, chaque peuple, chaque homme, selon Goethe, avait une
+croyance à la hauteur de son intelligence ou à la mesure de son horizon. La
+lumière dans laquelle plongeaient les têtes culminantes comme la sienne ne
+descendait pas jusqu'aux masses populaires, capables de croire, incapables
+de raisonner leur croyance. Quant à lui, il était ce qu'on est convenu
+d'appeler très-improprement panthéiste, c'est-à-dire ne séparant pas en
+deux la création et la créature, et adorant la nature entière comme la
+divinité des choses sans s'élever à la divinité de l'esprit; philosophes
+pour ainsi dire brutaux et fatalistes dans leur croyance, qui reconnaissent
+bien en Dieu la force latente de tous les phénomènes visibles ou
+invisibles, mais qui n'y reconnaissent pas l'individualité et la suprême
+intelligence, c'est-à-dire ce qui constitue l'_être_, refusant ainsi à
+l'Être des êtres ce qu'ils sont forcés d'accorder au dernier insecte de la
+nature.
+
+Le panthéisme de Goethe ne tombait point dans cette absurdité si
+injustement attribuée aux doctrines primitives de l'Inde, source de toutes
+les théogonies antiques et modernes. Sa foi se serait plus justement
+appelée polythéisme que panthéisme, c'est-à-dire qu'il reconnaissait et
+qu'il adorait la Divinité dans toutes ses oeuvres sans la confondre avec
+ses oeuvres: sorte de _paganisme_ sans idolâtrie, qui adorait la puissance
+divine dans la puissance matérielle des éléments, mais qui dans l'élément
+adorait l'impulsion divine et non l'élément lui-même. Complétement
+incrédule à telle ou telle révélation historique par des miracles, Goethe
+admettait seulement cette révélation naturelle et progressive par la raison
+humaine, comme miroir de l'intelligence divine, successivement frappé de
+plus de clarté à mesure qu'il se dégage davantage des ignorances et des
+superstitions qui le ternissent. Mais Goethe semblait croire à une première
+grande révélation primitive, faite à l'homme nouvellement créé par Dieu ou
+apportée par des messagers demi-dieux, qui avait enseigné directement à la
+créature raisonnable les premières notions de la Divinité, de la vertu, des
+langues, notions que la terre seule était impuissante dans son silence à
+donner.
+
+Selon Goethe, comme selon les philosophes indiens, comme selon les
+philosophes chrétiens transcendants, comme selon les philosophes grecs et
+romains eux-mêmes (voyez le mot de Cicéron _antiquissimum purissimum_!), le
+monde physique comme le monde moral avait commencé par _un état plus
+parfait, plus pur et plus lumineux_, par un _Éden_ dans lequel l'homme
+naissant avait entendu les confidences de Dieu par des révélateurs divins.
+Ces confidences et ces révélations de la science suprême avaient longtemps
+éclairé et régi le monde oriental; puis elles s'étaient égarées,
+troublées, taries dans les sables, et, pour leur rendre leur pureté, il
+fallait, par des révélations purement humaines, les passer de siècle en
+siècle au filtre de la science et de la raison.
+
+Voilà les véritables croyances religieuses de Goethe.
+
+
+XXIII
+
+Quant à sa politique, elle participait de cet éclectisme calme et de cette
+superbe indifférence pour le fanatisme de tels ou tels partis monarchiques
+ou populaires, aristocratiques ou démocratiques.
+
+Sa véritable théorie, c'était son mépris des hommes et surtout des masses,
+incapables, selon lui, de se donner ou de se conserver des institutions
+supérieures à leur nature essentiellement versatile. Goethe, en cela,
+participait beaucoup du génie de Machiavel, de Bacon, de Voltaire, de M. de
+Talleyrand, hommes très-supérieurs en intelligence, très-inférieurs en
+conscience, mais professant tout haut ou tout bas, à l'égard des formes
+sociales, la politique du mépris; politique selon nous coupable, parce
+qu'elle désespère, mais politique bien explicable par le spectacle des
+impuissances éternelles des sages à améliorer la condition des insensés.
+
+ LAMARTINE.
+
+ (_La suite au mois prochain._)
+
+
+
+
+XLe ENTRETIEN.
+
+LITTÉRATURE VILLAGEOISE.
+
+APPARITION D'UN POËME ÉPIQUE EN PROVENCE.
+
+
+I
+
+Je vais vous raconter aujourd'hui une bonne nouvelle! Un grand poëte épique
+est né. La nature occidentale n'en fait plus, mais la nature méridionale en
+fait toujours: il y a une vertu dans le soleil.
+
+Un vrai poëte homérique en ce temps-ci; un poëte né, comme les hommes de
+Deucalion, d'un caillou de la _Crau_; un poëte primitif dans notre âge de
+décadence; un poëte grec à Avignon; un poëte qui crée une langue d'un
+idiome comme Pétrarque a créé l'italien; un poëte qui d'un patois vulgaire
+fait un langage classique d'images et d'harmonie ravissant l'imagination et
+l'oreille; un poëte qui joue sur la _guimbarde_ de son village des
+symphonies de Mozart et de Beethoven; un poëte de vingt-cinq ans qui, du
+premier jet, laisse couler de sa veine, à flots purs et mélodieux, une
+épopée agreste où les scènes descriptives de l'_Odyssée_ d'Homère et les
+scènes innocemment passionnées du _Daphnis et Chloé_ de Longus, mêlées aux
+saintetés et aux tristesses du christianisme, sont chantées avec la grâce
+de Longus et avec la majestueuse simplicité de l'aveugle de Chio, est-ce là
+un miracle? Eh bien! ce miracle est dans ma main; que dis-je? il est déjà
+dans ma mémoire, il sera bientôt sur les lèvres de toute la Provence. J'ai
+reçu le volume il y a deux jours, et les pages en sont aussi froissées par
+mes doigts, avides de fermer et de rouvrir le volume, que les blonds
+cheveux d'un enfant sont froissés par la main d'une mère, qui ne se lasse
+pas de passer et de repasser ses doigts dans les boucles pour en palper le
+soyeux duvet et pour les voir dorés au rayon du soleil.
+
+Or voici comment j'eus, par hasard, connaissance de la bonne nouvelle.
+
+
+II
+
+Adolphe Dumas, non pas le Dumas encyclopédique dont chaque pas fait
+retentir la terre de bruit sous son pied; non pas le jeune Dumas son fils,
+silencieux et méditatif, qui se recueille autant que son père se répand, et
+qui ne sort, après trois cent soixante-cinq jours, de son repos, qu'avec un
+chef-d'oeuvre de nouveauté, d'invention et de goût dans la main; mais le
+Dumas poétique, le Dumas prophétique, le Dumas de la Durance, celui qui
+jette de temps en temps des cris d'aigle sur les rochers de Provence, comme
+Isaïe en jetait aux flots du Jourdain, sur les rochers du Carmel, Adolphe
+Dumas enfin, que je respecte à cause de son éternelle inspiration, et que
+j'aime à cause de sa rigoureuse sincérité, vint un soir du printemps
+dernier frapper à la porte de ma retraite, dans un coin de Paris.
+
+Sa tête hébraïque fumait plus qu'à l'ordinaire de ce feu d'enthousiasme qui
+s'évapore perpétuellement du foyer sacré de son front. «Qu'avez-vous?» lui
+dis-je.--Ce que j'ai? répondit-il; j'ai un secret, un secret qui sera
+bientôt un prodige. Un enfant de mon pays, un jeune homme qui boit comme
+moi les eaux de la Durance et du Rhône, est ici, chez moi, en ce moment.
+Depuis huit jours qu'il a pris gîte sous mon humble toit, il m'a enivré de
+poésie natale, mais tellement enivré que j'en trébuche en marchant, comme
+un buveur, et que j'ai senti le besoin de décharger mon coeur avec vous. Ce
+jeune homme repart demain soir pour son champ d'oliviers, à Maillane,
+village des environs d'Avignon. Avant de partir il désire vous voir, parce
+que la Saône se jette dans le Rhône, et qu'il a reconnu, en buvant dans le
+creux de sa main l'eau de nos grands fleuves, quelques-unes des gouttes que
+vous avez laissées tomber de votre coupe dans votre Saône.
+
+«Bien, lui dis-je; amenez-le demain à la fin du jour; je lui souhaiterai
+bon voyage au pays de Pétrarque, de l'amour et de la gloire, maintenant que
+les vers, l'amour et la gloire sont devenus une pincée de cendre trempée
+d'eau amère entre mes doigts.»
+
+Merci, dit-il; et il me serra la main dans sa main nerveuse, qui tremble,
+qui étreint et qui brise les doigts de ses amis comme une serre d'aigle
+concasse et broie les barreaux de sa cage.
+
+
+III
+
+Le lendemain, au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un
+beau et modeste jeune homme, vêtu avec une sobre élégance, comme l'amant de
+Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse
+chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune poëte
+villageois destiné à devenir, comme _Burns_, le laboureur écossais,
+l'Homère de Provence.
+
+Sa physionomie, simple, modeste et douce, n'avait rien de cette tension
+orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise
+trop souvent ces hommes de vanité, plus que de génie, qu'on appelle les
+poëtes populaires: ce que la nature a donné, on le possède sans prétention
+et sans jactance. Le jeune Provençal était à l'aise dans son talent comme
+dans ses habits; rien ne le gênait, parce qu'il ne cherchait ni à s'enfler,
+ni à s'élever plus haut que nature. La parfaite convenance, cet instinct de
+justesse dans toutes les conditions, qui donne aux bergers, comme aux rois,
+la même dignité et la même grâce d'attitude ou d'accent, gouvernait toute
+sa personne. Il avait la bienséance de la vérité; il plaisait, il
+intéressait, il émouvait; on sentait dans sa mâle beauté le fils d'une de
+ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans
+notre Midi.
+
+Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les lois de
+l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de noyer de sa
+mère, dans son _mas de Maillane_. Le dîner fut sobre, l'entretien à coeur
+ouvert, la soirée courte et causeuse, à la fraîcheur du soir et au
+gazouillement des merles, dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de
+_Mireille_.
+
+Le jeune homme nous récita quelques vers, dans ce doux et nerveux idiome
+provençal qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce attique,
+tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins parlés uniquement
+par moi jusqu'à l'âge de douze ans, dans les montagnes de mon pays, me
+rendait ce bel idiome intelligible. C'étaient quelques vers lyriques; ils
+me plurent, mais sans m'enivrer: le génie du jeune homme n'était pas là; le
+cadre était trop étroit pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet
+autre chanteur sans langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans
+son village pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses
+troupeaux, ses dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des
+premiers exemplaires de son poëme; il sortit.
+
+
+IV
+
+Quand il fut dans la rue, je demandai à Adolphe Dumas quelques détails sur
+ce jeune homme; Dumas pouvait d'autant mieux les donner qu'il est lui-même
+un enfant d'_Eyragues_ (Eyragues est un village à deux pas de Maillane,
+patrie de Frédéric Mistral). Mais Dumas est un déserteur de la langue de
+ses pères, qui a préféré l'idiome châtré et léché de la Seine à l'idiome
+sauvage et libre du Rhône. Il en a des remords cuisants dans le coeur, et
+il pleure quand il entend un écho provençal à travers les oliviers de son
+hameau.
+
+Cet enfant, me dit-il, est né à Maillane, village situé à trois lieues
+d'Avignon, entre le lit de la Durance, ce torrent de Provence, et la chaîne
+de montagnes qu'on appelle les Alpines; la grande route romaine qui menait
+à Arles courait au pied des Alpines et traversait Maillane. Cette vallée
+est d'un aspect à la fois grec et romain; c'est un cirque comme celui
+d'Arles, dont les monticules dégradés des Alpines sont les gradins. Le ciel
+azuré du Midi est coupé crûment par ces rochers; ce firmament a ces
+tristesses splendides qui sont le caractère de la Sabine ou des Abruzzes.
+Cet horizon trempe les hommes dans la lumière et dans la rêverie.
+L'inspiration plane comme les aigles au-dessus des rochers dans le ciel.
+
+La maison paternelle de ce jeune homme, maison de paysan riche, entourée
+d'étables pleines, de vignes, de figuiers, d'oliviers, de champs de courges
+et de maïs, est adossée au village, et regarde par ses fenêtres basses les
+grises montagnes des Alpines, où paissent ses chèvres et ses moutons. Son
+père, comme tous les riches cultivateurs de campagne qui rêvent follement
+pour leur fils une condition supérieure, selon leur vanité, à la vie
+rurale, fit étudier son fils à Aix et à Avignon pour en faire un avocat de
+village. C'était une idée fausse, quoique paternelle; heureusement la
+Providence la trompa: le jeune homme étudiait le grec, le latin, le
+grimoire de jurisprudence par obéissance; mais la veste de velours du
+paysan provençal et ses guêtres de cuir tanné lui paraissaient aussi nobles
+que la toge râpée du trafiquant de paroles, et, de plus, le souvenir
+mordant de sa jeune mère, qui l'adorait et qui pleurait son absence, le
+rappelait sans cesse à ses oliviers de Maillane.
+
+Son père mourut avant l'âge; le jeune homme se hâta de revenir à la maison
+pour aider sa mère et son frère à gouverner les étables, à faire les
+huiles et à cultiver les champs. Il se hâta aussi d'oublier les langues
+savantes et importunes dont on avait obsédé sa mémoire et la chicane dont
+on avait sophistiqué son esprit. Comme un jeune olivier sauvage dont les
+enfants ont barbouillé en passant le tronc d'ocre et de chaux, Mistral
+rejeta cette mauvaise écorce; il reprit sa teinte naturelle, et il éclata
+dans son tronc et dans ses branches de toute sa séve et de toute sa
+liberté, en pleine terre, en plein soleil, en pleine nature. Il se sentait
+poëte sans savoir ce que c'était que la poésie; il avait une langue
+harmonieuse sur les lèvres sans savoir si c'était un patois; cette langue
+de sa mère était, à son gré, la plus délicieuse, car c'était celle où il
+avait été béni, bercé, aimé, caressé par cette mère. Il avait le loisir du
+poëte dans les longues soirées de l'étable, après les boeufs rattachés à la
+crèche ou sous l'ombre des maigres buissons de chênes verts, en gardant de
+l'oeil les taureaux et les chèvres; il était de plus encouragé à chanter je
+ne sais quoi, dans cette langue adorée de Provence, par quelques amis plus
+lettrés que lui, qui l'avaient connu et pressenti à Aix ou à Avignon
+pendant ses études, et qui venaient quelquefois le visiter chez sa mère
+pendant la vendange des raisins ou des olives. De ce nombre était
+Romanille, d'Avignon, poëte provençal d'un haut atticisme dans sa langue;
+de ce nombre aussi était Adolphe Dumas, qui était né dans les ruines d'un
+couvent de chartreux, sous un rocher de la Durance, et qui en avait respiré
+l'ascétisme d'anachorète chrétien du temps de saint Jérôme.
+
+«La mère de Mistral, me racontait hier Adolphe Dumas, nous servait à table,
+son fils et moi, debout, comme c'est la coutume des riches matrones de
+Provence en présence de leurs maris et de leurs fils. Je vois encore d'ici
+ses belles longues mains blanches, sortant d'une manche de toile fine
+retroussée jusqu'aux coudes, pour nous tendre les mets qu'elle avait
+elle-même préparés ou pour remplacer les cruches de vin quand elles étaient
+vides.
+
+--Asseyez-vous donc avec nous, Madame Mistral, lui disais-je, tout honteux
+d'être servi par cette belle veuve arlésienne, semblable à une reine de la
+Bible ou de l'Odyssée. «Oh! non, Monsieur, répondait-elle en rougissant, ce
+n'est pas la coutume à Maillane; nous savons que nous sommes les femmes de
+nos maris et les mères de nos fils, mais aussi les servantes de la maison.
+Ne prenez pas garde!»
+
+Et elle s'en allait modestement manger debout un morceau de pain et
+d'agneau sur le coin du dressoir, où brillaient, comme de l'acier fin, ses
+grands plats d'étain, polis chaque samedi par ses servantes.
+
+Cette mère vit encore; elle n'a que quelques rares cheveux blancs comme une
+frange de fil de la Vierge rapportée du verger sous sa coiffe; elle
+n'aspire qu'à trouver bientôt une Rébecca au puits pour son cher enfant.
+
+Voilà toute l'histoire du jeune villageois de Maillane; cette histoire
+était nécessaire pour comprendre son poëme. Son poëme, c'est lui, c'est son
+pays, c'est la Provence aride et rocheuse, c'est le Rhône jaune, c'est la
+Durance bleue, c'est cette plaine basse, moitié cailloux, moitié fange, qui
+surmonte à peine de quelques pouces de glaise et de quelques arbres
+aquatiques les sept embouchures marécageuses par lesquelles le Rhône, frère
+du Danube, serpente, troublé et silencieux, vers la mer, comme un reptile
+dont les écailles se sont recouvertes de boue en traversant un marais;
+c'est son soleil d'une splendeur d'étain calcinant les herbes de la
+Camargue; ce sont ses grands troupeaux de chevaux sauvages et de boeufs
+maigres, dont les têtes curieuses apparaissent au-dessus des roseaux du
+fleuve, et dont les mugissements et les hennissements de chaleur
+interrompent seuls les mornes silences de l'été. C'est ce pays qui a fait
+le poëme: on peint mal ce qu'on imagine, on ne chante bien que ce que l'on
+respire. La Provence a passé tout entière dans l'âme de son poëte;
+_Mireille_, c'est la transfiguration de la nature et du coeur humain en
+poésie dans toute cette partie de la basse Provence comprise entre les
+Alpines, Avignon, Arles, Salon et la mer de Marseille. Cette lagune est
+désormais impérissable: un Homère champêtre a passé par là. Un pays est
+devenu un livre; ouvrons le livre, et suivez-moi.
+
+
+V
+
+Donc, il y a six jours que la poste du soir m'apporta un gros et fort
+volume intitulé _Mireïo_: c'est le nom provençal de _Mireille_. Ce livre
+était le tribut de souvenir que le poëte découvert par Adolphe Dumas
+m'avait promis l'été dernier. J'ouvris nonchalamment le volume, je vis des
+vers. J'ai l'âme peu poétique en ce moment; je lutte dans une fièvre
+continuelle avec une catastrophe domestique qui, si elle s'achève,
+entraînera malheureusement bien d'autres que moi. Mon devoir consciencieux
+est de lutter à mort contre les iniquités, les humiliations, les calomnies,
+les avanies de toute nature dont la France me déshonore et me travestit en
+retour de quelques erreurs peut-être, mais d'un dévouement, corps, âme et
+fortune, qui ne lui a pas manqué dans ses jours de crise, à elle. Chaque
+soir je me couche en désirant que ce jour honteux soit le dernier; chaque
+matin je me réveille en me disant à moi-même: Reprends coeur, bois ton
+amertume; lutte encore, car, si tu faiblis un moment ou si tu quittes ta
+patrie en abandonnant à tes créanciers des terres que nul n'ose acheter, ta
+lâcheté perdra ceux que tu dois sauver; tu es leur otage, ne t'enfuis pas;
+sois le _Régulus_ de leur salut. La France, qui te raille et qui t'outrage
+aujourd'hui, t'entendra peut-être demain. Encore un jour!
+
+Voilà mes jours.
+
+
+VI
+
+Je rejetai donc le volume sur la cheminée, et je me dis: Je n'ai pas le
+coeur aux vers: à un autre temps!
+
+Cependant, quand l'heure du sommeil ou de l'insomnie fut venue, je pris,
+par distraction, le volume sur la tablette de la cheminée, et je l'emportai
+sous le bras dans ma chambre. Je le jetai sur mon lit, j'allumai ma lampe,
+et, comme je n'arrive plus jamais à quelques heures de sommeil que par la
+fatigue des yeux sur un livre, je rouvris le livre et je lus.
+
+Cette nuit-là je ne dormis pas une minute.
+
+Je lus les douze chants d'une haleine, comme un homme essoufflé que ses
+jambes fatiguées emportent malgré lui d'une pierre milliaire à l'autre, qui
+voudrait se reposer, mais qui ne peut s'asseoir. Je pourrais retourner le
+vers célèbre de Dante dans l'épisode de _Françoise de Rimini_, et dire,
+comme Francesca: «À ce passage nous fermâmes le livre et nous ne lûmes pas
+plus avant!» Moi j'en lus jusqu'à l'aurore, je relus encore le lendemain et
+les jours suivants! Et maintenant relisons, si vous voulez, une troisième
+fois ensemble; je vais feuilleter page à page ce divin poëme épique du
+coeur de la Chloé moderne avec vous; vous jugerez si le charme qui m'a
+saisi à cette lecture vient de mon imagination ou du génie de ce jeune
+Provençal. Écoutez!
+
+Mais d'abord sachez que tout le récit est écrit, à peu près comme les
+chants du Tasse, en stances rimées de sept vers inégaux dans leur
+régularité. Ces stances sonnent mélodieusement à l'oreille, comme les
+grelots d'argent aux pieds des danseuses de l'Orient. Les vers varient
+leurs hémistiches et leur repos pour laisser respirer le lecteur; ils se
+relèvent aux derniers vers de la stance pour remettre l'oreille en route et
+pour dire, comme le coursier de Job: Allons!
+
+Ces vers sont mâles comme le latin, femelles comme l'italien, transparents
+pour le français, comme des mots de famille qui se reconnaissent à travers
+quelque différence d'accent. Je pourrais vous les donner ici dans leur
+belle langue originale, mais j'aime mieux vous les traduire en m'aidant de
+la naïve traduction en pur français classique faite par le poëte lui-même.
+Nul ne sait mieux ce qu'il a voulu dire; notre français à nous serait un
+miroir terne de son oeuvre: le sien à lui est un miroir vivant. À nous
+deux, nous répondrons mieux aux nécessités des deux langues. Lisons donc:
+c'est moi qui parle, mais c'est lui qui chante. Ne vous étonnez pas de la
+simplicité antique et presque triviale du début: il chante pour le village,
+avec accompagnement de la flûte au lieu de la lyre. Arrière la trompette de
+l'épopée héroïque! C'est l'épopée des villageois, c'est la muse de la
+veillée qu'il invoque.
+
+«Je chante une fille de Provence et les amours de jeune âge à travers la
+_Crau_, vers le bord de la mer, dans les grands champs de blé... Bien que
+son front ne resplendît que de sa fraîcheur, bien qu'elle n'eût ni diadème
+d'or, ni mantelet de soie tissé à Damas, je veux qu'elle soit élevée en
+honneur comme une reine et célébrée avec amour par notre pauvre langue
+dédaignée; car ce n'est que pour vous que je chante, ô pâtres des collines
+de Provence, et pour vous autres, habitants rustiques de nos _mas_.» (Les
+_mas_ sont les fermes isolées des plaines d'Arles et de la Crau.)
+
+L'invocation au Christ né parmi les pasteurs continue pendant trois
+strophes; le poëte, dans une comparaison ingénieuse et simple, demande à
+Dieu d'atteindre au sommet de l'olivier la branche haute où gazouillent le
+mieux les chantres de l'air, la _branche des oiseaux_. Puis il décrit ainsi
+le lieu de la scène, description fidèle comme si elle était reflétée dans
+les eaux du Rhône qui coule sous la berge du pauvre vannier parmi les
+osiers.
+
+«Au bord du Rhône, entre les grands peupliers et les saules touffus de la
+rive, dans une pauvre cabane rongée par l'eau, un vannier demeurait avec
+son fils unique; ils s'en allaient après l'hiver, de ferme en ferme,
+raccommoder les corbeilles rompues et les paniers troués.»
+
+Le père et le fils, s'en allant ainsi de compagnie au printemps offrir leur
+service de _mas_ en _mas_, voient venir un orage et s'entretiennent des
+granges les plus hospitalières où ils pourraient trouver sous les meules de
+paille un abri contre la pluie et la nuit. «Père, dit Vincent, c'est le nom
+du fils, apprenti de son père, combien fait-on de charrues au mas des
+_Micocoules_, que je vois là-bas blanchir entre les mûriers?--Six, répond
+le père.--Ah! c'est donc là, reprend l'adolescent, un des plus forts
+domaines de la _Crau_?
+
+--«Je le crois bien, continue le vannier; ne vois-tu pas leur verger
+d'oliviers, entre lesquels serpentent des rubans de vignes traînantes et de
+pâles amandiers? Il y a, dit-on, autant d'avenues d'oliviers dans le
+domaine qu'il y a de jours dans l'année, et chacune de ces avenues compte
+autant de pieds d'arbres qu'il y a d'avenues.
+
+--«Par ma foi! dit le fils, que d'_oliveuses_ il faut avoir dans la saison
+pour cueillir tant d'olives!--Ne t'inquiète pas, répond le vieux vannier;
+quand viendra la Toussaint, les filles des beaux villages de Provence qui
+se louent pour la vendange des oliviers, tout en chantant sur les branches,
+te rempliront jusqu'à la gorge les sacs et les _linceux_ d'olives roses et
+amygdalines!
+
+«Et le vannier, qu'on appelait maître Ambroise, continuait de discourir
+avec son enfant; et le soleil, qui sombrait derrière les collines, teignait
+des plus belles couleurs les légères nuées; et les laboureurs, assis sur
+leurs boeufs accouplés par le joug et tenant leurs aiguillons la pointe en
+l'air, revenaient lentement pour souper; et la nuit _sombrissait_ là-bas
+sur les marécages.
+
+--«Allons! allons! dit encore Vincent, déjà j'entrevois dans l'aire le
+faîte arrondi de la meule de paille. Nous voici à l'abri; c'est là que
+foisonnent les brebis.--Ah! dit le père, pour l'été elles ont le petit bois
+de pins, pour l'hiver, la plaine caillouteuse. Oh! oh! tout y est, dans ce
+domaine!
+
+--«Et toutes ces grandes touffes d'arbres qui font ombre sur les tuiles, et
+cette belle fontaine qui coule en un vivier, et ces nombreuses ruches
+d'abeilles que chaque automne dépouille de leur miel et de leur cire, et
+qui, au renouveau du mois de mai, suspendent cent essaims aux grands
+micocouliers!
+
+--«Et puis, en toute la terre, père, ce qui me paraît encore le plus beau,
+interrompit Vincent, c'est la fille du _mas_, celle qui, s'il vous en
+souvient, mon père, nous fit, l'été dernier, faire pour la maison deux
+corbeilles de cueilleur d'olives et remettre deux anses à son petit
+panier.»
+
+
+VII
+
+Ils arrivent. La jeune fille venait de donner les feuilles de mûrier à ses
+vers à soie, et, sur le seuil de la grange, elle allait, à la rosée du
+soir, tordre un écheveau de fil. La fille _Mireille_ et les étrangers se
+saluent dans les termes de cette simple et modeste familiarité, politesse
+du coeur de ceux qui n'ont pas de temps à perdre en vains discours. Ils
+demandent l'hospitalité, non du toit, mais des bords de la meule de paille,
+pour passer la nuit.
+
+«Et avec son fils, chante le poëte, le vannier alla s'asseoir sur un
+rouleau de pierre qui sert à aplanir le sillon après le labour; et ils se
+mirent, sans plus de paroles, à tresser à eux deux une manne commencée, et
+à tordre et à entre-croiser vigoureusement les fils flexibles arrachés de
+leur faisceau dénoué de forts osiers.»
+
+Vincent touchait à ses seize ans. Le poëte trace rapidement en traits
+proverbiaux du pays le portrait du beau villageois ambulant et son
+caractère. Pendant que le poëte décrit, le soir tombe; les ouvriers
+rentrent des champs; la belle _Mireille_ (la fille du _mas_) apporte, pour
+faire souper au frais ses travailleurs, «sur la table de pierre, la salade
+de légumes, et, du large plat chavirant sous le poids, chaque valet de la
+ferme tirait déjà à pleine cuillère de buis les fèves; et le vieillard et
+son fils continuaient à tresser l'osier à l'écart.»
+
+--«Eh bien! voyons, leur dit un peu brusquement Ramon, le riche maître du
+domaine et l'heureux père de _Mireille_, allons! laissez là la corbeille.
+Ne voyez-vous pas naître les étoiles? Mireille, apporte les écuelles.
+Allons! à table! car vous devez être las.
+
+--«Eh bien! allons! dit le vannier; et ils s'avancèrent vers un bout de la
+table de pierre et se coupèrent du pain. Mireille, leste et accorte,
+assaisonna pour eux un plat de féverolles avec l'huile des oliviers, et
+vint ensuite en courant l'avancer vers eux de sa belle main.»
+
+Le portrait de Mireille, tracé en courant par le poëte, en cinq ou six
+traits empruntés à la nature rurale, rappelle la Sulamite, dans le cantique
+amoureux de Salomon.
+
+«Son visage à fleur de joues avait deux fossettes; sa poitrine, qui
+commençait à se soulever, était une pêche double et pas mûre encore. Gaie,
+folâtre et un peu sauvage, ah! si dans un verre d'eau vous aviez vu cette
+gentillesse et cette grâce reflétées, d'un trait vous l'auriez bue!»
+
+Quelle expression neuve, naïve et passionnée, qu'aucune langue n'avait
+encore ou trouvée ou osée!
+
+Après le repas, les ouvriers et Mireille prient le vieux vannier de leur
+chanter un des chants célèbres dans la contrée, dont il charmait autrefois
+les veillées.--«Ah! répond-il, de mon temps j'étais un chanteur, c'est
+vrai, mais les miroirs aujourd'hui sont brisés!» Mireille insiste.--«Belle
+enfant, lui dit-il, ma voix n'est plus qu'un épi égrené, mais pour vous
+complaire je chanterai.» Après avoir vidé son verre plein de vin, le
+vannier chante.
+
+
+VIII
+
+Que chante-t-il? Un chant militaire, une campagne navale du héros de la
+Provence, le bailli de Suffren, dans l'Inde. La chanson est un véritable
+poëme héroïque, écrit avec la poudre et le sang sur le pont d'un vaisseau
+démâté par le canon. C'est la patrie et la gloire au point de vue du peuple
+marin des côtes provençales: le poëte n'embouche pas moins bien le clairon
+que la flûte. L'auditoire enthousiasmé oublie d'abreuver les six paires de
+boeufs dans la rigole d'eau courante. À la fin tout le monde se retire en
+répétant la cantate du vannier, autrefois matelot sur le vaisseau de
+Suffren. Mireille et Vincent, le fils du chanteur, restent seuls, attardés
+et jaseurs, sur le seuil de la maison. Leur conversation est une églogue de
+Provence, et non de Mantoue. Tout est original dans le poëme, parce que
+tout est né de la nature dans le poëte.
+
+«Ah! çà, Vincent, disait _Mireille_, quand tu as pris ta bourrée d'osier
+sur tes épaules pour aller çà et là raccommoder les corbeilles, en dois-tu
+voir, dans tes voyages, des vieux châteaux, des déserts sauvages, des
+villages, des fêtes, des pèlerinages! Nous, nous ne sortons jamais de notre
+pigeonnier.
+
+--«C'est bien vrai, Mademoiselle, dit le jeune apprenti; mais la soif
+s'étanche aussi bien par l'agacement d'une groseille aux dents que par
+l'eau de toute la cruche; et si, pour trouver de l'ouvrage, il faut essuyer
+les injures du temps, tout de même le voyage a ses moments de plaisir, et
+l'ombre sur la route fait oublier le chaud.»
+
+Le récit que Vincent fait de ses voyages à la jeune fille est incomparable
+en grâce, en vérité, en nouveauté et cependant en poésie. Quelques notes
+mal étouffées d'amour qui s'ignore commencent à tinter à son insu dans la
+voix de l'enfant. Nous regrettons de tronquer ce long et délicieux
+gazouillement de l'innocence et de l'amour; mais il faudrait tout copier:
+le poëte a douze chants, nous n'avons qu'une heure.
+
+«Devant le _mas_ des Micocoules, ainsi Vincent déployait tous les replis de
+sa mémoire; la rougeur montait à ses joues, et son oeil noir jetait de
+douces lueurs dans la nuit. Ce qu'il disait des lèvres, il le gesticulait
+avec ses bras, et sa parole coulait abondante comme une ondée soudaine sur
+un regain du mois de mai.
+
+«Les grillons chantant dans les mottes de terre plus d'une fois se turent
+comme pour écouter; souvent les rossignols, souvent l'oiseau de nuit, dans
+le bois de pins, firent silence. Attentive et émue jusqu'au fond de son
+âme, _Mireille_, assise sur un fagot de feuilles coupées, n'aurait pas
+fermé les yeux jusqu'à la première aube du jour.
+
+«--Il me semble, dit-elle en se retirant à pas lents vers sa mère, que,
+pour l'enfant d'un vannier, il parle merveilleusement bien! Ô mère! c'est
+un plaisir d'aller dormir l'hiver, mais à présent, pour dormir, la nuit est
+trop claire. Écoutons-le, écoutons encore; je passerais à l'entendre ainsi
+mes veillées et ma vie.»
+
+Et là finit le premier chant de _Mireille_. On sent que l'amour couve dans
+ces deux coeurs: on va le voir éclore au deuxième chant.
+
+
+IX
+
+Que ne puis-je vous le transcrire tout entier! Les fils poétiques sont si
+délicats et si indissolublement ajustés dans la trame qu'en enlever un
+c'est faire écheveler la trame entière; citons-en plutôt quelques passages
+au hasard, et par induction jugez de l'ensemble du chant.
+
+
+LA CUEILLETTE DES OLIVES.
+
+«Chantez, chantez, _magnanarelles_ (filles qui cueillent les olives)! car
+la cueillette veut et inspire les chants.--Beaux sont les vers à soie quand
+ils s'endorment de leur troisième somme; les mûriers sont pleins de jeunes
+filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu'un essaim de
+blondes abeilles qui dérobent leur miel aux romarins des champs pierreux.
+
+«En défeuillant vos rameaux, chantez, chantez, _magnanarelles_! Mireille
+est à la feuille un beau matin de mai; cette matinée-là, pour pendeloques,
+à ses oreilles, la folâtre avait pendu deux cerises... Vincent, cette
+matinée-là, passa par là de nouveau.
+
+«À son bonnet écarlate, comme en ont les riverains des mers latines, il
+avait gentiment une plume de coq; et en foulant les sentiers il faisait
+fuir les couleuvres vagabondes, et des sonores tas de pierre avec son bâton
+il chassait les cailloux.
+
+--«Ô Vincent! lui cria Mireille du milieu des vertes allées, pourquoi
+passes-tu si vite? Vincent aussitôt se retourna vers la plantation, et sur
+un mûrier, perchée comme une gaie coquillade, il découvrit la fillette, et
+vers elle vola joyeux.
+
+«Eh bien! Mireille, vient-elle bien, la feuille?--Eh! peu à peu tout rameau
+se dépouille.--Voulez-vous que je vous aide?--Oui!» Pendant qu'elle riait
+là haut en jetant de folâtres cris de joie, Vincent, frappant du pied le
+trèfle, grimpa sur l'arbre comme un loir. «Mireille, il n'a que vous, le
+vieux maître Ramon?
+
+«Faites les branches basses; j'atteindrai les cimes, moi, allez!» Et, de sa
+main légère, celle-ci, trayant la ramée: «Cela garde d'ennui de travailler
+(avec) un peu de compagnie! Seule, il vous vient un nonchaloir!» dit-elle.
+«Moi de même; ce qui m'irrite, répondit le gars, c'est justement cela.
+
+«Quand nous sommes là-bas, dans notre hutte, où nous n'entendons que le
+bruissement du Rhône impétueux qui mange les graviers, oh! parfois, quelles
+heures d'ennui! Pas autant l'été; car, d'habitude, nous faisons nos courses
+l'été, avec mon père, de métairie en métairie.
+
+«Mais quand le petit houx devient rouge (de baies), que les journées se
+font hivernales et longues les veillées, autour de la braise à demi
+éteinte, pendant qu'au loquet siffle ou miaule quelque lutin, sans lumière
+et sans grandes paroles, il faut attendre le sommeil, moi tout seul avec
+lui!...
+
+--«La jeune fille lui dit vivement: Mais la mère, où demeure-t-elle
+donc?--Elle est morte!... Le garçon se tut un petit moment, puis reprit:
+Quand Vincenette était avec nous, et que, toute jeune, elle gardait encore
+la cabane, pour lors c'était un plaisir!--Mais quoi? Vincent,
+
+«Tu as une soeur?--Elle est servante du côté de Beaucaire, répond-il. Elle
+n'est pas laide non plus, poursuit-il, ma soeur, mais combien êtes-vous
+plus belle encore!» À ce mot Mireille laissa échapper la branche à moitié
+cueillie. «Oh! dit-elle à Vincent...
+
+«Chantez, chantez, magnanarelles! Il est beau le feuillage des mûriers;
+beaux sont les vers à soie quand ils s'endorment de leur troisième sommeil!
+Les mûriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend gaies et
+rieuses, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel
+dans les champs pierreux.»
+
+
+X
+
+Ici Vincent, dans des stances timides et indirectes, compare la beauté de
+sa soeur à celle de Mireille, et, à chaque compliment qui l'étonne et la
+flatte, laissant de nouveau échapper la branche de l'olivier: «Oh!
+voyez-vous ce Vincent!» dit en rougissant Mireille.
+
+Et cependant le jour grandissait, et le soleil que les jeunes filles
+avaient devancé faisait fumer les brumes du matin sur les roches nues des
+Alpines. «Oh! nous n'avons rien fait! Quelle honte! dit Mireille en
+regardant les mûriers encore touffus de feuilles. Cet enfant dit qu'il est
+monté pour m'aider, et tout son travail ensuite est de me faire rire.
+
+--«Eh bien! à qui cueillera plus vite, Mademoiselle. Nous allons le voir.»
+Et vite, de deux mains passionnées, ardentes à l'ouvrage, ils tordent les
+branches, ils descendent les grands et petits rameaux. Plus de paroles,
+plus de repos (brebis qui bêle perd sa dentée d'herbe); le mûrier qui les
+porte est à l'instant dépouillé tout nu!
+
+Ils reprirent cependant bientôt haleine. (Dieu que la jeunesse est une
+belle chose!) En foulant ensemble la feuille dans le même sac, une fois il
+arriva que les jolis doigts effilés de la jeune _magnanarelle_ se
+rencontrèrent par hasard emmêlés avec des doigts brûlants, les doigts de
+Vincent.
+
+«Elle et lui tressaillirent; leurs joues se colorèrent de la fleur
+vermeille d'amour, et tous deux à la fois, d'un feu inconnu, sentirent
+l'étincelle ardente s'échapper; mais, comme celle-ci avec effroi retirait
+sa main de la feuille, lui par le trouble encore tout ému:
+
+--«Qu'avez-vous? dit-il; une guêpe cachée vous aurait-elle piquée?--Je ne
+sais, répondit-elle à voix basse et en baissant le front. Et sans plus en
+dire chacun se met à cueillir de nouveau quelque brindille; pourtant, avec
+des yeux malins en dessous, ils s'épiaient à qui rirait le
+premier..........»
+
+Mais lisez tout entier le passage qui suit cette rencontre involontaire des
+deux mains dans les feuilles. Le voilà:
+
+
+XI
+
+«Leur poitrine battait!... La feuille tomba, puis de nouveau, comme pluie;
+et puis, venu l'instant où ils la mettaient au sac, la main blanche et la
+main brune, soit à dessein ou par bonheur, toujours venaient l'une vers
+l'autre, mêmement qu'au travail ils prenaient grande joie.
+
+«Chantez, chantez, magnanarelles, en défeuillant vos rameaux!... Vois!
+vois! tout à coup Mireille crie, Vois!--Qu'est-ce?» Le doigt sur la bouche,
+vive comme une locustelle sur un cep, vis-à-vis de la branche où elle
+juche, elle indiquait du bras... «Un nid... que nous allons voir!
+
+--«Attends!...» Et, retenant son souffle haletant, tel qu'un passereau le
+long des tuiles, Vincent, de branche en branche, a bondi vers le nid. Au
+fond d'un trou qui, naturellement, entre la dure écorce, s'était formé, par
+l'ouverture les petits se voyaient, déjà pourvus de plumes et remuant.
+
+«Mais Vincent, qui, à la branche tortue, vient de nouer ses jambes
+vigoureuses, suspendu d'une main, dans le tronc caverneux fouille de
+l'autre main. Un peu plus élevée, Mireille alors, la flamme aux joues:
+Qu'est-ce? demande-t-elle avec prudence. «Des pimparrins!» De belles
+mésanges bleues!
+
+Mireille éclata de rire. «Écoute, dit-elle, ne l'as-tu jamais ouï dire?
+Lorsqu'on trouve à deux un nid au faîte d'un mûrier ou de tout arbre
+pareil, l'année ne passe pas qu'ensemble la sainte Église ne vous unisse...
+Proverbe, dit mon père, est toujours véridique.
+
+«Oui, réplique Vincent; mais il faut ajouter que cet espoir ne peut se
+fondre si, avant d'être en cage, s'échappent les petits.--Jésus, mon Dieu!
+prends garde! cria la jeune fille, et, sans retard, serre-les avec soin,
+car cela nous regarde!» Ma foi! répond ainsi le jouvenceau,
+
+«Le meilleur endroit pour les serrer serait peut-être votre
+corsage...--Tiens! oui, donne! c'est vrai!...» Le garçon aussitôt plonge sa
+main dans la cavité de l'arbre; et sa main, qui retourne pleine, en tire
+quatre du creux. «Bon Dieu! dit Mireille en tendant la main, oh!
+combien?...
+
+--«La gentille nichée! Tiens! tiens! pauvres petits, un bon baiser!» Et,
+folle de plaisir, de mille doux baisers elle les dévore et les caresse.
+Puis avec amour doucement les coule sous son corsage qui enfle.--«Tiens!
+tiens! tends la main derechef,» cria Vincent.
+
+--«Oh! les jolis petits! Leurs têtes bleues ont de petits yeux fins comme
+des aiguilles!» Et vite encore dans la blanche et lisse prison elle cache
+trois mésanges; et chaudement, dans le sein de la jeune fille, la petite
+couvée, qui se blottit, croit qu'on l'a remise au fond de son nid.
+
+--«Mais tout de bon, Vincent, y en a-t-il encore?--Oui! sainte Vierge!
+Vois! tout à l'heure je dirai que tu as la main fée!--Eh! bonne fille que
+vous êtes! les mésanges, quand vient la Saint-Georges, elles font dix,
+douze oeufs et même quatorze, maintes fois!... Mais tiens! tiens! tends la
+main, les derniers éclos! Et vous, beau creux, adieu!»
+
+
+XII
+
+À peine le jeune homme se décroche, à peine celle-ci arrange les oiseaux
+bien délicatement dans son fichu fleuri... Aie! aie! aie! d'une voix
+chatouilleuse fait soudain la pauvrette. Et, pudique, sur la poitrine elle
+se presse les deux mains. Aie! aie! aie! je vais mourir!»
+
+«Ho! pleurait-elle, ils m'égratignent! Aie! m'égratignent et me piquent!
+Cours vite, Vincent, vite!...» C'est que, depuis un moment, vous le
+dirai-je? dans la cachette grand et vif était l'émoi. Depuis un moment,
+dans la bande ailée avaient, les derniers éclos, mis le bouleversement.
+
+«Et, dans l'étroit vallon, la folâtre multitude, qui ne peut librement se
+caser, se démenant des griffes et des ailes, faisait, dans les ondulations,
+culbutes sans pareilles: faisait, le long des talus, mille belles roulades.
+
+«Aie! aie! viens les recevoir! vole!» lui soupirait-elle. Et, comme le
+pampre que le vent fait frissonner, comme une génisse qui se sent piquée
+par les frelons, ainsi gémit, bondit et se ploie l'adolescente des
+Micocoules.... Lui pourtant a volé vers elle... Chantez en défeuillant;
+
+«En défeuillant vos rameaux, chantez, _magnanarelles_! Sur la branche où
+Mireille pleure, lui pourtant a volé. «Vous le craignez donc bien le
+chatouillement? lui dit-il de sa bouche amie. Eh! comme moi, dans les
+orties, si, nu pieds, maintes fois il vous fallait vaguer!
+
+«Comment feriez-vous?» Et, pour déposer les oisillons qu'elle a dans son
+corsage, il lui offre en riant son bonnet de marin. Déjà Mireille, sous
+l'étoffe que la nichée rendait bouffante, envoie la main, et dans la
+_coiffe_ déjà, une à une, rapporte les mésanges.
+
+«Déjà, le front baissé, pauvrette! et détournée un peu de côté, déjà le
+sourire se mêlait à ses larmes; semblablement à la rosée qui, le matin, des
+liserons mouille les clochettes lourdes, et roule en perles, et s'évapore
+aux premières clartés...
+
+«Et sous eux voilà que la branche tout à coup éclate et se rompt!... Au cou
+du vannier la jeune fille effrayée, avec un cri perçant, se précipite et
+enlace ses bras; et du grand arbre qui se déchire, en une rapide virevolte,
+ils tombent, serrés comme deux jumeaux sur la souple ivraie...
+
+«Frais zéphirs (vent), largue et (vent) grec, qui des bois remuez le dais,
+sur le jeune couple que votre murmure un petit moment mollisse et se
+taise! Folles brises, respirez doucement! Donnez le temps que l'on rêve, le
+temps qu'à tout le moins ils rêvent le bonheur!
+
+«Toi qui gazouilles dans ton lit, va lentement, va lentement, petit
+ruisseau parmi tes galets sonores; ne fais pas tant de bruit, car leurs
+deux âmes sont dans le même rayon de feu, parties comme une ruche qui
+essaime... Laissez-les se perdre dans les airs pleins d'étoiles!
+
+«Mais elle, au bout d'un instant, se délivra du danger. Moins pâles sont
+les fleurs du cognassier. Puis ils s'assirent sur le talus, l'un près de
+l'autre se mirent, un petit moment se regardèrent, et voici comment parla
+le jeune homme aux paniers:
+
+
+XIII
+
+«Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille!... Ô honte de l'allée! arbre
+du diable! arbre funeste qu'on a planté un vendredi! que le marasme
+s'empare de toi! que l'artison te dévore, et que ton maître te prenne en
+horreur!--Mais elle, avec un tremblement qu'elle ne peut arrêter:
+
+«Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni! Mais, telle qu'un enfant
+dans ses langes qui parfois pleure et ne sait pourquoi, j'ai quelque chose,
+dit-elle, qui me tourmente; cela m'ôte le voir et l'ouïr; mon coeur en
+bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut rester calme.»
+
+«Peut-être, dit le vannier, est-ce la peur que votre mère ne vous gronde
+pour avoir mis trop de temps à la _feuille_? Comme moi, quand je m'en
+venais à l'heure indue, déchiré, barbouillé comme un Maure, pour être allé
+chercher des mûres.--Oh! non, dit Mireille; autre peine me tient.»
+
+Mireille, enfin, après un naïf interrogatoire, finit par avouer à Vincent
+qu'elle l'aime! «Oh! dit l'humble enfant du vannier, ne vous jouez pas
+ainsi de moi, Mademoiselle! Vous la reine des Micocoules! moi le fils
+vagabond du vannier!»
+
+L'aveu n'est pas moins involontaire et pas moins franc sur les deux
+bouches. «Eh bien! je le dirai une fois aussi, Mireille, je t'aime!
+
+«Je t'aime tellement que si tu disais: Je veux une étoile, il n'est ni
+traversée de mers, ni forêts, ni torrents en fureur, ni bourreau, ni feu,
+ni fer qui m'arrêtent. Au sommet des pics des montagnes, là où la terre
+touche le ciel, j'irais la cueillir, et dimanche tu l'aurais pendue à ton
+cou.
+
+«Mais, ô la plus belle de toutes! plus j'y pense, plus, hélas! je sens que
+je me fais illusion. J'ai vu une fois un figuier dans mon chemin, cramponné
+à la roche nue, contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hélas! qu'à peine
+aux lézards gris il donnait autant d'ombre qu'une touffe de jasmin. Jusqu'à
+ses racines une seule fois par an vient clapoter l'onde d'une source
+voisine, et l'arbuste avide se penche pour boire autant qu'il peut au flot
+abondant qui monte à ses pieds pour le désaltérer. Cela lui suffit toute
+une année pour vivre. Cela s'applique à moi, ô Mireille! aussi juste que la
+pierre à la bague!
+
+«Car je suis le figuier, Mireille, toi la fontaine!...»
+
+L'entretien s'attendrit entre les deux enfants; au moment où il va
+s'exalter jusqu'au délire, on entend la voix grondeuse d'une vieille
+femme. «Les vers à soie, à midi, n'auront donc point de feuilles à manger?»
+dit-elle.
+
+«Au sommet touffu d'un pin tout retentissant d'un joyeux tumulte d'oiseaux,
+une volée de passereaux qui s'abat remplit quelquefois l'air d'un gai
+ramage à l'heure où fraîchit le soir; mais si tout à coup d'un glaneur qui
+les guette la pierre lancée tombe sur la cime de l'arbre, de toute part,
+effarouchés dans leurs ébats, la volée s'enfuit dans le bois.»
+
+Ainsi, troublé dans son bonheur, le couple innocent s'enfuit dans la lande,
+elle vers la maison, son faisceau de feuilles sur la tête, lui immobile, la
+regardant de loin courir dans le blé.
+
+Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles à laquelle on
+ne peut rien comparer que les gémissements les plus chastes du Cantique des
+Cantiques. Il y respire une pureté d'images, une verve de bonheur, une
+jeunesse de coeur et de génie qui ne peuvent avoir été écrites que par un
+poëte de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le coeur y bondit dans
+la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mûriers de la Crau
+ou sous les châtaigniers de Sicile. Ô poésie d'un vrai poëte! tu es le
+rajeunissement éternel des imaginations, la Jouvence du coeur.
+
+
+XIV
+
+Le troisième chant s'ouvre par une description à la fois biblique,
+homérique et virgilienne d'une assemblée de matrones arlésiennes dans une
+magnanerie, occupées, tout en jasant, à faire monter les vers à soie
+réveillés sur les brindilles de mûriers pour y filer leurs berceaux
+transparents.
+
+Mireille va et vient dans la foule, semblable à la jeune âme de la maison
+et de la saison. Elle rougit de quelques propos de jeunes filles, ses
+compagnes, qui parlent de leurs fiancés sans se douter qu'elle a choisi le
+sien; elle va cacher sa rougeur subite à la cave sous prétexte d'aller
+chercher la flasque de vin des Micocoules. Les jeunes filles, animées par
+la goutte de vin, jasent comme des colombes roucoulent; une, entre autres,
+en supposant par badinage qu'elle a épousé un fils de roi de la contrée,
+fait, en contemplant son pays du haut de sa tour, une géographie splendide
+de la belle Provence. Écoutez:
+
+«Je verrais, disait-elle, mon gai royaume de Provence, tel qu'un clos
+d'orangers, devant moi s'épanouir, avec sa mer bleue mollement étendue sous
+ses collines et ses plaines, et les grandes barques pavoisées cinglant à
+pleine voile au pied du château d'If.
+
+«Et le mont Ventoux que laboure la foudre, le Ventoux, qui, vénérable,
+élève sur les montagnes blotties au-dessous de lui sa blanche tête
+jusqu'aux astres, tel qu'un grand et vieux chef de pasteurs qui, entre les
+hêtres et les pins sauvages, accoté de son bâton, contemple son troupeau.
+
+«Et le Rhône, où tant de cités, pour boire, viennent à la file, en riant et
+chantant, plonger leurs lèvres tout le long; le Rhône, si fier dans ses
+bords, et qui, dès qu'il arrive à Avignon, consent pourtant à s'infléchir
+pour venir saluer Notre-Dame des Doms.
+
+«Et la Durance, cette chèvre ardente à la course, farouche, vorace, qui
+ronge en passant et cades et argousiers; la Durance, cette fille
+sémillante qui vient du puits avec sa cruche, et qui répand son onde en
+jouant avec les gars qu'elle trouve par la route, etc.»
+
+
+XV
+
+L'une des compagnes de Mireille découvre que la jeune fille des Micocoules
+a causé en secret avec Vincent, l'enfant aux pieds nus; on raille Mireille.
+Une matrone prend sa défense et raconte, pour les faire taire, aux
+médisantes une légende provençale qui fait rentrer la raillerie dans leurs
+bouches. Lisez cela.
+
+«Il était un vieux pâtre, dit-elle; il avait passé toute sa vie seul et
+sauvage dans l'âpre _Lubéron_, gardant son troupeau. Enfin, sentant son
+corps de fer ployer vers le cimetière, il voulut, comme c'était son devoir,
+se confesser à l'ermite de Saint-Eucher.»
+
+Il avait tout oublié dans son isolement, depuis ses premières Pâques
+jusqu'à ses prières. De sa cabane il monta donc à l'ermitage, et, devant
+l'ermite, il s'agenouilla, courbant le front à terre.
+
+«De quoi vous accusez-vous, mon frère?» dit le chapelain. «Hélas! répondit
+le vieillard, voici ce dont je m'accuse: Une fois, dans mon troupeau, une
+bergeronnette, qui est un oiseau ami des bergers, voletait... Par malheur
+je tuai avec un caillou la pauvre hoche-queue!»
+
+«S'il ne le fait à dessein cet homme doit être idiot, pensa l'ermite... Et
+aussitôt, brisant la confession»: Allez suspendre à cette perche, lui
+dit-il en étudiant son visage, votre manteau; car je vais maintenant, mon
+frère, vous donner la sainte absolution.»
+
+«La perche que le prêtre, afin de l'éprouver, lui montrait, était un rayon
+de soleil qui tombait obliquement dans la chapelle. De son manteau le bon
+vieux pâtre se décharge, et, crédule, en l'air le jette... Et le manteau
+resta suspendu au rayon éclatant.»
+
+--«Homme de Dieu! s'écria l'ermite... Et aussitôt de se précipiter aux
+genoux du saint pâtre, en pleurant à _chaudes larmes_. Moi! se peut-il que
+je vous absolve? Ah! que l'eau pleuve de mes yeux! et sur moi que votre
+main s'étende, car c'est vous qui êtes un grand saint, et moi le pécheur.»
+
+Et cela vous fait voir, jeune langue, qu'il ne faut jamais se moquer de
+l'habit. Comme un grain de raisin (je l'ai vu), notre jeune maîtresse est
+devenue vermeille dès que le nom de Vincent a été prononcé. Voyons, belle
+enfant, là est quelque mystère.--«Je veux, dit Mireille, me cacher en un
+couvent de nonnes à la fleur de mes ans plutôt que de me laisser unir à un
+époux.» On rit, on se moque de son serment. Cela amène la belle Nore à
+chanter la ballade provençale de _Magali_.
+
+Et telles, comme, quand une cigale grince dans un sillon son chant d'été,
+toutes les autres cigales en choeur reprennent son même chant, telles les
+jeunes filles en choeur répétaient toutes ensemble le refrain de la ballade
+de Nore.
+
+Voici la ballade:
+
+
+XVI
+
+«Ô Magali, ma tant aimée, mets la tête à la fenêtre; écoute un peu cette
+sérénade de violon et de tambourin! Le ciel est là-haut, plein d'étoiles;
+le vent tombe, mais les étoiles en te voyant pâliront.»
+
+--«Pas plus que du murmure des branches de ton aubade je me soucie. Mais je
+m'en vais dans la mer blonde me faire anguille de rocher.»
+
+«Ô Magali, si tu te fais le poisson de l'onde, moi, pêcheur je me ferai; je
+te pêcherai.»
+
+--«Oh! mais si tu te fais pêcheur, quand tu jetteras tes filets je me ferai
+l'oiseau qui vole, je m'envolerai dans les landes.»
+
+«Ô Magali, si tu te fais l'oiseau de l'air, je me ferai, moi, le chasseur;
+je te chasserai.»
+
+--«Aux perdreaux, aux becs-fins, si tu viens tendre tes lacets, je me
+ferai, moi, l'herbe fleurie, et me cacherai dans les prés vastes.»
+
+«Ô Magali, si tu te fais la marguerite, je me ferai, moi, l'eau limpide; je
+t'arroserai.»
+
+--«Si tu te fais l'onde limpide, je me ferai, moi, le grand nuage, et
+promptement m'en irai ainsi en Amérique, là-bas, bien loin!»
+
+«Ô Magali, si tu t'en vas aux lointaines Indes, je me ferai, moi, le vent
+de mer; je te porterai.»
+
+--«Si tu te fais le vent marin, je fuirai d'un autre côté; je me ferai
+l'ardeur du grand soleil qui fond la glace.»
+
+«Ô Magali, si tu te fais l'ardeur du soleil, je me ferai, moi, le vert
+lézard, et te boirai.»
+
+--«Si tu te fais la salamandre qui se cache sous le hallier, je serai, moi,
+la lune pleine, qui éclaire les sorciers la nuit.»
+
+--«Ô Magali, si tu te fais lune sereine, je me ferai, moi, belle brume; je
+t'envelopperai.»
+
+--«Mais si la belle brume m'enveloppe, pour cela tu ne me tiendras pas;
+moi, belle rose virginale, je m'épanouirai dans le buisson.»
+
+«Ô Magali, si tu le fais la rose belle, je me ferai, moi, le papillon; je
+m'enivrerai de toi.»
+
+--«Va, poursuivant, cours, cours! jamais, jamais tu ne m'atteindras. Moi,
+de l'écorce d'un grand chêne je me vêtirai dans la forêt sombre.»
+
+«Ô Magali, si tu te fais l'arbre des mornes, je me ferai, moi, la touffe de
+lierre; je t'embrasserai.»
+
+--«Si tu veux me prendre à bras le corps, tu ne saisiras qu'un vieux
+chêne... je me ferai blanche nonnette du monastère du grand saint Blaise.»
+
+«Ô Magali, si tu te fais nonnette blanche, moi, prêtre, je te confesserai
+et je t'entendrai.»
+
+«Là les femmes tressaillirent, les cocons roux tombèrent des mains, et
+elles criaient à Nore: Oh! dis ensuite ce que fit, étant nonnain, Magali,
+qui déjà, pauvrette, s'est faite chêne et fleur aussi, lune, soleil et
+nuage, herbe, oiseau et poisson.»
+
+«De la chanson, reprit Nore, je vais vous chanter ce qui reste. Nous en
+étions, s'il m'en souvient, à l'endroit où elle dit que dans le cloître
+elle va se jeter, et où l'ardent chasseur répond qu'il y entrera comme
+confesseur.... Mais de nouveau voyez l'obstacle qu'elle oppose.»
+
+--«Si du couvent tu passes les portes, tu trouveras toutes les nonnes
+autour de moi errantes, car en suaire tu me verras.»
+
+«Ô Magali, si tu te fais la pauvre morte, adoncques je me ferai la terre;
+là je t'aurai.»
+
+--«Maintenant je commence enfin à croire que tu ne me parles pas en riant.
+Voilà mon annelet de verre pour souvenir, beau jouvenceau.»
+
+«Ô Magali, tu me fais du bien!... Mais, dès qu'elles t'ont vue, ô Magali,
+vois les étoiles, comme elles ont pâli!»
+
+
+XVII
+
+«Nore se tait; nul ne disait mot. Tellement bien Nore chantait que les
+autres, en même temps, d'un penchement de front l'accompagnaient,
+sympathiques, comme les touffes de souchet qui, pendantes et dociles, se
+laissent aller ensemble au courant d'une fontaine.»
+
+Et vous, lecteur, que dites-vous de ce chant de Nore? Y a-t-il dans les
+ballades de Schiller ou de Goethe une parabole d'amour comparable par sa
+candeur et sa gaieté tendre à cette parabole villageoise du berger et du
+poëte de Maillane? Cette ballade finit le troisième chant; elle vous laisse
+dans le coeur et dans l'oreille un écho de musette prolongé à travers les
+myrtes de la Calabre. Et vous êtes tout surpris, avec le sourire sur les
+lèvres, de trouver une larme sur votre main. Chantons-nous ainsi dans nos
+villes?
+
+
+XVIII
+
+Les demandes de la main de Mireille à son père par ses prétendants
+remplissent le quatrième chant. C'est la situation de Pénélope transportée
+du palais au village, c'est Ithaque au mas des Micocoules. Mais, si la
+situation est analogue, les détails sont tous originaux; la nature forme
+des ressemblances, jamais de copies.
+
+«Quand vient la saison, dit le poëte, où les violettes éclosent par touffes
+dans les vertes pelouses, les couples amoureux ne manquent pas pour aller
+les cueillir à l'ombre; quand vient le temps où la mer agitée apaise sa
+fière poitrine et respire lentement de toutes ses mamelles, les prames et
+les barques ne manquent pas pour aller sur l'aile des rames s'éparpiller
+sur la mer tranquille; quand vient le temps où l'essaim des jeunes vierges
+fleurit parmi les femmes, les poursuivants ne manquent ni dans la Crau, ni
+dans les manoirs des châtelains, ni au mas des Micocoules. Il en vint
+trois: un gardien de cavales, un pasteur de génisses, un berger de brebis,
+tous les trois jeunes et beaux.»
+
+Le cortége d'ânes, de boucs, de béliers, de chèvres, de chevrettes et de
+petits chevreaux, descendant des montagnes du Dauphiné dans la Crau aux
+sons des clochettes appendues au cou des béliers conducteurs et suivi du
+pâtre enveloppé de son lourd manteau, est une de ces scènes calquées sur
+les flancs des montagnes, aux rayons d'un soleil d'automne. Le pasteur,
+environné de ses chiens blancs et énormes, passe avec orgueil cette revue
+de ses richesses au défilé des monts dans la plaine.
+
+Alari, ce riche possesseur des troupeaux ambulants, aborde Mireille sur le
+seuil du _mas_, sous prétexte de lui demander le chemin, mais, en réalité,
+pour sonder son coeur. Il lui fait présent d'une coupe taillée dans le
+buis, ciselée de ses mains pendant les longs loisirs solitaires du
+pâturage. Le bouclier d'Achille, dans l'_Iliade_, n'est pas mieux décrit
+que cette coupe avec ses bas-reliefs sculptés au couteau. Mireille admire,
+raille, refuse, et s'enfuit.
+
+
+XIX
+
+Un gardien des cavales de la Crau, présomptueux et superbe, est refusé de
+même. Pourtant les mille cavales sauvages qu'il possède sont peintes par le
+poëte avec des couleurs de Salvator Rosa. «Elles flairent le vent et se
+souviennent, après dix ans d'esclavage, de l'exhalation salée et enivrante
+de la mer, échappées sans doute de l'attelage de Neptune, leur premier
+ancêtre, semblent encore teintes d'écume, et, quand la mer souffle et
+s'assombrit, quand les vaisseaux rompent leurs câbles, les étalons de la
+Camargue hennissent de joie; ils font claquer, comme une mèche de fouet,
+leur longue queue traînante; ils creusent le sol avec leur sabot, ils
+sentent pénétrer dans leur chair le trident du dieu terrible qui fait
+bondir les flots.»
+
+Le maître de ces escadrons de cavales demande Mireille à son père. Raymond
+l'agrée, fait venir Mireille; mais Mireille demande du temps, pleure et se
+sauve. «Père, dit le cavalier, il suffit; je retire ma demande, car un
+gardien des cavales de la Camargue connaît la piqûre du cousin!» «Il a
+deviné que le coeur de l'enfant n'est plus à elle. Triste et résigné, il
+reprend au repas le sentier pierreux du désert.»
+
+
+XX
+
+Un troisième, féroce gardeur de taureaux et de vaches, arrive avec la
+confiance de sa richesse et la dureté de son métier.
+
+«Combien de fois, dit le poëte, n'avait-il pas, dans les _ferrades_ (jour
+de l'année où l'on marque les animaux sauvages dans la Camargue), combien
+de fois n'avait-il pas renversé à terre ses taureaux par leurs cornes?
+Combien de fois, rude sevreur des veaux, ne les avait-il pas sevrés, et sur
+le dos de la mère irritée rompu des brassées de gourdins, jusqu'à ce
+qu'elle fuie la grêle des coups, hurlante et retournant la tête vers son
+nourrisson entre les jeunes pins?»
+
+Où avez-vous vu dans les épopées pastorales, depuis les tentes de Jacob, de
+pareilles images?
+
+Un magnifique combat de taureaux dans la plaine d'Arles diversifie le
+poëme. Le toucheur de boeufs triomphe, mais, jeté en l'air par les cornes
+de l'animal, il reste marqué d'une cicatrice au front. Les couronnes qu'il
+a reçues des filles d'Arles lui donnent la certitude d'honorer Mireille en
+la demandant pour épouse.
+
+Monté sur la jument blanche, il vient, plein de confiance, au mas des
+Micocoules; il rencontre Mireille lavant, comme Nausicaa, à la fontaine.
+«Dieu! qu'elle était belle, trempant dans l'argent de l'écoulement de la
+source ses pieds au gué!»
+
+Le dialogue entre le fier toucheur de boeufs et la jeune laveuse est à lui
+seul une idylle accomplie; combien nous regrettons de ne pas le reproduire
+en entier! Enfin l'amoureux propose à Mireille de le suivre au pays de la
+Camargue, où l'on entend la mer à travers les rameaux sonores des pins.
+«Ils sont trop loin, vos pins, répond-elle.--Prêtres et filles, réplique le
+bouvier, ne peuvent savoir jamais la patrie où ils iront manger leur pain
+un jour.» Il me suffit de le manger avec celui que j'aime. Je ne demande
+rien de plus pour me sevrer de mon nid.--Belle, alors, dit le bouvier,
+donnez-moi votre amour!
+
+«Je vous le donnerai, jeune homme, réplique Mireille; mais, avant, ces
+orties porteront des grappes de raisins vermeils, votre bâton à trident de
+fer fleurira, ces collines de rocher s'amolliront comme de la cire, et l'on
+ira par mer au village des Beaux sur la roche au milieu des terres!»
+
+
+XXI
+
+Humilié et irrité de ce refus, le bouvier remonte sur sa jument blanche et
+s'éloigne en ruminant sa vengeance.
+
+Il rencontre malheureusement le pauvre fils du vannier, Vincent. «Droit
+comme un roseau de la Durance, Vincent cheminait seul vers le mas des
+Micocoules; son visage éblouissait de bonheur, de paix et d'amour, en
+rêvant aux douces paroles que Mireille lui avait dites un matin parmi les
+mûriers. La brise molle de la mer lointaine s'engouffrait dans sa chemise
+enflée sur sa poitrine; il marchait dans les galets pieds nus, léger et gai
+comme un lézard.»
+
+Il venait aussi de temps en temps aux Micocoules, faisait, en imitant le
+chant d'un oiseau, le signal de son arrivée à son amante. Le récit de leurs
+douces entrevues et de leurs chastes entretiens à travers le buisson, au
+clair de la lune, dépasse en naïveté et en fraîcheur tout ce que vous avez
+lu de Daphnis et de Chloé auprès de la fontaine. Longus est licencieux,
+Mistral est virginal dans son amour. Du paganisme au christianisme se
+mesure la distance entre les deux poëmes.
+
+
+XXII
+
+Le toucheur de boeufs soupçonne Vincent d'être la cause cachée de l'affront
+de Mireille; il insulte grossièrement le beau vannier. Le combat remplit le
+cinquième chant. Vincent est laissé inanimé sur le sol. La vengeance
+divine, sous la forme d'une croyance populaire du pays, s'attache au
+meurtrier: il se noie dans le Rhône en traversant le fleuve avec son cheval
+pour repasser dans la Camargue. Les ballades allemandes n'ont rien de plus
+fantastique et de plus lugubre que ce passage du Rhône pendant une nuit
+d'orage. Ce sont des stances de _Lenora_. Ce poëte du Midi a, quand il
+veut, les cordes surnaturelles et frissonnantes du Nord.
+
+Au sixième chant, Vincent inanimé est rencontré par trois garçons de ferme,
+qui le portent au mas des Micocoules.
+
+«Oh! quel spectacle! Abandonné dans le désert des champs avec les étoiles
+pour compagnes, là le pauvre adolescent avait passé la nuit, et l'aube
+humide et claire, en frappant sur ses paupières, lui avait rouvert les yeux
+et ranimé la vie dans ses veines froides.»
+
+Ici le poëte, pour peindre le déchirement de coeur de Mireille à l'aspect
+de son amoureux baigné de sang, invoque toute la pléiade fraternelle des
+Provençaux vivants, «Romanille le premier, Aubanel, Anselme, et toi, Ravan,
+qui confonds ton humble chanson avec celle des grillons bruns qui examinent
+ton hoyau quand il fend la glèbe; et toi aussi, Adolphe Dumas, qui trempes
+ta noble lyre dans l'écume de notre Durance débordée!»
+
+Les chants d'Herminie et de Clorinde, dans la _Jérusalem délivrée_, n'ont
+pas de scènes plus pathétiques que ce retour du pauvre vannier entre les
+bras de sa fiancée en larmes. Par respect pour le père de Mireille et pour
+la réputation de la jeune fille, Vincent ne veut pas avouer la cause de sa
+blessure; il l'attribue à un coup de son outil à lame acérée, qui, en
+coupant un fagot d'osier, est venue percer la poitrine. Mireille elle-même
+ne soupçonne pas le pieux mensonge.
+
+Ici la scène amoureuse devient une scène des traditions superstitieuses du
+peuple de Provence. On porte l'infortuné vannier à la grotte des Fées, dans
+le vallon d'enfer, pour qu'il soit guéri par les sorcières. Les poëtes du
+pays s'extasient, selon nous, outre mesure sur ces légendes superstitieuses
+de Provence et sur les sorcelleries de la grotte des Fées. Quant à nous,
+nous déchirerions ce chant tout entier sans rien regretter dans le poëme.
+Les vers sont beaux et pittoresques, mais toutes ces fantasmagories sont
+refroidissantes pour le sentiment, fussent-elles dans Shakspeare ou dans
+Goethe: les fantômes n'ont pas de coeur. Mistral gagnerait à les supprimer.
+Il n'y a pas de sortilége qui vaille une touchante réalité.
+
+
+XXIII
+
+Au septième chant Vincent est guéri: il travaille tout pensif à côté de
+son vieux père, sur la porte de leur cabane, au bord du Rhône. Il avouait
+son amour timide au vieillard, qui refusait de croire à tant d'audace:
+«Pendant que le vent de mer, courbeur puissant des peupliers, hurlait sur
+leurs têtes au-dessus de la voix du jeune homme;
+
+«Le Rhône, irrité par le vent, faisait, comme un troupeau de vaches, courir
+ses vagues troublées à la mer; mais ici, entre les cépées d'osier qui
+faisaient abri et ombrage, une mare d'eau azurée, loin des ondes, mollement
+venait s'alentir.
+
+«Des bièvres, le long de la grève, rongeaient de la saulaie l'écorce amère;
+là-bas, à travers le cristal du calme continuel, vous apercevez les brunes
+loutres, errantes dans les profondeurs bleues, à la pêche des beaux
+poissons argentés.
+
+«Au long balancement du vent berceur, le long de cette rive, les pendulines
+avaient suspendu leurs nids, et leurs petits nids blancs, tissus comme une
+molle robe, avec l'ouate qu'aux peupliers blancs l'oiseau, lorsqu'ils sont
+en fleur, dérobe, s'agitaient aux rameaux d'aune et aux roseaux.
+
+«Rousse comme une tortillade, une alerte jeune fille d'un large filet
+étendait les plis, trempés d'eau, sur un figuier. Les animaux de la rivière
+et les pendulines des oseraies n'avaient pas plus peur d'elle que des joncs
+tremblants.
+
+«C'était Vincenette, soeur de Vincent, qui, cette jeune fille, revenait du
+pays d'Arles à la hutte de son père.
+
+«Pauvrette! c'était la fille de maître Ambroise, Vincenette. Ses oreilles,
+personne encore ne les lui avait percées; elle avait des yeux bleus comme
+des prunes de buisson et le sein à peine enflé; épineuse fleur de câpre que
+le Rhône amoureux aimait à éclabousser.
+
+«Avec sa barbe blanche et rude qui lui tombait jusqu'aux hanches, maître
+Ambroise à son fils répondit: «Écervelé, assurément tu dois l'être, car tu
+n'es plus maître de ta bouche!--Pour que l'âne se délicote, père, il faut
+que le pré soit rudement beau!
+
+«Mais à quoi bon tant de paroles? Vous savez comme elle est! Si elle était
+à Arles, les filles de son âge se cacheraient en pleurant, car après elle
+on a brisé le moule!... Que répondrez-vous à votre fils quand vous saurez
+qu'elle m'a dit: _Je te veux!_»
+
+--«Richesse et pauvreté, insensé, te répondront.»
+
+Le père, supplié d'aller demander Mireille à sa famille, combat cette
+pensée comme un ridicule orgueil. «Les cinq doigts de la main, dit-il, mon
+enfant, ne sont pas tous égaux. Le maître t'a fait lézard gris; tiens-toi à
+ta place dans ta crevasse nue, bois ton rayon de soleil et rends grâce!»
+
+
+XXIV
+
+Rien n'y fait. Vincent insiste tellement que le père part pour aller sonder
+le coeur du père de Mireille. Il arrive un beau soir de moisson au domaine
+des Micocoules. Il y a ici un demi-chant descriptif de la moisson, cette
+bénédiction de l'homme des champs, cette fructification de la terre par la
+charrue, qu'il faudrait copier en lettres d'or comme un catéchisme des
+chaumières. Nous renonçons à l'abréger; chaque trait contribue au tableau;
+c'est un tissu d'images dont on ne peut arracher un brin sans dégrader
+l'oeuvre.
+
+«Et les six mules, belles et luisantes, suivaient, sans détourner ni
+s'arrêter, le sillon; elles semblaient, en tirant, comprendre elles-mêmes
+pourquoi il faut labourer la terre sans marcher trop lentement et sans
+courir, vers le sol baissant le museau, patientes, attentives à l'ouvrage,
+et le cou tendu comme un arc!»
+
+Ce demi-chant est rempli de stances semblables sur tous les phénomènes de
+la culture, de la lune, des saisons; ce sont les Géorgiques de la France
+méridionale, mais les Géorgiques animées par la joie de l'amour et de la
+récolte, les Géorgiques passionnées au lieu des Géorgiques purement
+descriptives du Virgile de Mantoue. Ô Delille, ô Saint-Lambert, ô Roucher!
+qu'êtes-vous devant les stances de ce septième chant de Mireille?
+
+Raymond refuse sa fille au vannier, à table, dans une scène de caractère
+digne de la plus haute comédie; scène où le pathétique se mêle au comique,
+dans un entretien qu'avouerait Molière. L'insolence de l'aristocratie
+descend du palais à la chaumière, comme une passion inhérente au coeur
+humain, dont la forme change, mais dont le fond est immuable. Nul homme ne
+veut descendre, et tout homme veut monter: c'est la nature; les
+institutions n'y font rien; l'Américain, qui ne reconnaît pas la noblesse
+du sang, adore la vile noblesse de l'or et s'insurge contre l'égalité de la
+couleur; sa philosophie ne s'étend pas du blanc au noir. Le riche
+laboureur, dans _Mireille_, ne descend pas jusqu'au pauvre raccommodeur de
+corbeilles; le père de Vincent est rudement congédié.
+
+Mireille, qui entend tout, dit à son père: «Vous me tuerez donc, car c'est
+moi qui l'aime!--Eh bien! vas-y, répond l'impitoyable père à sa fille;
+vas-y, avec ton mendiant, courir les champs. Tu t'appartiens, pars!
+Bohémienne errante; sur trois cailloux, avec la Chienne (nom d'une
+bohémienne de la contrée), va cuire ta gamelle sous la voûte d'un pont!
+Souviens-toi de ma parole: tu ne le verras plus, ton vilain amoureux.»
+
+Le vannier se revenge à ces insultes en termes d'une dignité modeste, mais
+virile; il rappelle ses campagnes en mer et sa probité intacte. Le
+laboureur lui répond qu'il a servi aussi sa patrie dans les camps, et qu'il
+a conquis après sa richesse à force de travail au soleil et à la pluie; car
+la terre est telle, dit-il, qu'un arbre d'avelines (le noisetier): «À qui
+ne la frappe pas à grands coups elle ne donne rien! Dans ma richesse on
+compterait les gouttes de sueur qui ont coulé de mes membres! Garde ton
+chien, je garde mon cygne!»
+
+À ces mots le vannier reprit son sac et son bâton derrière la porte. Irus,
+dans Homère, n'est pas un mendiant plus noble ni plus touchant qu'Ambroise.
+Le coeur de Mireille rugit dans son sein.
+
+
+XXV
+
+«Qui tiendra la forte lionne quand, de retour à son antre, elle n'y
+retrouve plus son lionceau? Soudain, hurlante, légère et efflanquée, elle
+court sur les montagnes d'Afrique; elle court pendant qu'un chasseur maure
+lui emporte son petit à travers les broussailles épineuses.»
+
+«Qui vous tiendra, filles amoureuses? Dans sa chambrette sombre, où la lune
+qui brille allonge sur le plancher son rayon, Mireille est dans son lit,
+couchée, qui pleure toute la nuitée avec son front dans ses mains jointes.
+Notre Dame d'amour, dites-moi ce que je dois faire!
+
+«Ô sort cruel, qui m'accables d'ennuis! Ô père dur, qui me foules aux
+pieds, si tu voyais de mon coeur le déchirement et le trouble, tu aurais
+pitié de ton enfant! Moi, que tu nommes ta mignonne, tu me courbes
+aujourd'hui sous le joug comme si j'étais un poulain qu'on peut dresser au
+labour!
+
+«Ah! que la mer ne déborde-t-elle, et dans la Crau que ne lâche-t-elle ses
+vagues! Joyeuse je verrais s'engloutir ce bien au soleil, seule cause de
+mes larmes! Ou pourquoi, d'une pauvre femme, pourquoi ne suis-je pas née
+moi-même, dans quelque trou de serpent!... Alors, alors, peut-être...
+
+«Si un pauvre garçon me plaisait, si Vincent demandait (ma main), vite,
+vite on me marierait!... Ô mon beau Vincent! pourvu qu'avec toi je pusse
+vivre et t'embrasser comme fait le lierre, dans les ornières j'irais
+boire. Le manger de ma faim serait tes doux baisers!
+
+«Et pendant qu'ainsi dans sa couchette la belle enfant se désole, le sein
+brûlant de fièvre et frémissant d'amour, des premiers temps de ses amours
+pendant qu'elle repasse les charmantes heures et les moments si clairs, lui
+revient tout à coup un conseil de Vincent.
+
+«Oui, s'écrie-t-elle, un jour que tu vins au mas, c'est bien toi qui me
+dis: «Si jamais un chien enragé, un lézard, un loup ou un serpent énorme,
+ou toute autre bête errante, vous fait sentir sa dent aiguë, si le malheur
+vous abat, courez, courez aux Saintes; vous aurez tôt du soulagement.»
+
+«Aujourd'hui le malheur m'abat; partons! Nous en reviendrons contente.»
+
+Cela dit, elle saute, légère, de son petit drap blanc; elle ouvre, avec la
+clef luisante, la garde-robe qui recouvre son trousseau, meuble superbe de
+noyer, tout fleuri sous le ciselet.
+
+«Ses petits trésors de jeune fille étaient là: sa couronne, de la première
+fois qu'elle fit son bon jour (sa communion); un brin de lavande flétrie,
+un petit cierge usé, presque en entier, et bénit pour dissiper les foudres
+dans le sombre éloignement.
+
+«Elle, avec un lacet blanc, d'abord se noue autour des hanches un rouge
+cotillon, qu'elle-même a piqué d'une fine broderie carrelée, petit
+chef-d'oeuvre de couture; sur celui-là, d'un autre bien plus beau lestement
+elle s'attife encore.
+
+«Puis dans une casaque noire elle presse légèrement sa petite taille,
+qu'une épingle d'or suffit à resserrer; par tresses longues et brunes ses
+cheveux pendent et revêtent comme d'un manteau ses deux épaules blanches;
+mais elle en saisit les boucles éparses,
+
+«Vite les rassemble et les retrousse à pleine main, les enveloppe d'une
+dentelle fine et transparente; et, une fois les belles touffes ainsi
+étreintes, trois fois gracieusement elle les ceint d'un ruban à teinte
+bleue, diadème arlésien de son front jeune et frais.
+
+«Elle attacha son tablier; sur le sein, de son fichu de mousseline elle se
+croise à petits plis le virginal tissu. Mais son chapeau de Provençale, son
+petit chapeau à grandes ailes pour défendre des mortelles chaleurs, elle
+oublia, par malheur, de s'en couvrir la tête...
+
+«Cela fini, l'ardente fille prend à la main sa chaussure; par l'escalier de
+bois, sans faire de bruit, descend en cachette, enlève la barre pesante de
+la porte, se recommande aux bonnes Saintes, et part, comme le vent, dans la
+nuit qui transit le coeur.
+
+«C'était l'heure où les constellations aux nautonniers font beau signe. De
+l'Aigle de saint Jean, qui vient de se jucher aux pieds de son évangéliste,
+sur les trois astres où il réside, on voyait clignoter le regard. Le temps
+était serein et calme et resplendissant d'étoiles.
+
+«Et dans les plaines étoilées, précipitant ses roues ailées, le grand Char
+des âmes, dans les profondeurs célestes du Paradis prenait la montée
+brillante, avec sa charge bienheureuse; et les montagnes sombres
+regardaient passer le Char volant.
+
+«Mireille allait devant elle, comme jadis Maguelonne, celle qui chercha si
+longtemps, éplorée, dans les bois, son ami Pierre de Provence, qui, emporté
+par la fureur des flots, l'avait laissée abandonnée.
+
+«Cependant, aux limites du terroir cultivé, et dans le parc où se
+rassemblent les brebis, les pâtres de son père allaient traire déjà, et
+les uns, avec la main, tenant les brebis par le museau, immobiles devant
+les abris-vent, faisaient téter les agneaux bruns. Et sans cesse on
+entendait quelque brebis bêlant...
+
+«D'autres chassaient les mères qui n'ont plus d'agneau vers le trayeur.
+Dans l'obscurité, assis sur une pierre, et muet comme la nuit, des mamelles
+gonflées celui-ci exprimait le bon lait chaud; le lait, jaillissant à longs
+traits, s'élevait dans les bords écumeux de la seille, à vue d'oeil.
+
+«Les chiens étaient couchés, tranquilles; les beaux et grands chiens,
+blancs comme des lis, gisaient le long de l'enclos, le museau allongé dans
+les thyms. Silence tout à l'entour, et sommeil, et repos dans la lande
+embaumée; le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles.
+
+«Et, comme un éclair, à ras des claies Mireille passe; pâtres et brebis,
+comme lorsque leur courbe la tête un soudain tourbillon, s'agglomèrent.
+Mais la jeune fille: «Avec moi aux Saintes-Maries nul ne veut venir d'entre
+les bergers?» Et devant eux elle fila comme un esprit.
+
+«Les chiens du _mas_ la reconnurent, et du repos ne bougèrent. Mais elle,
+des chênes nains frôlant les têtes, est déjà loin, et sur les touffes des
+panicauts, des camphrées, ce perdreau de fille vole, vole! Ses pieds ne
+touchent pas le sol!»
+
+
+XXVI
+
+Tout le commencement de ce chant est de l'Arioste dans ses plus beaux
+moments, tout le reste est du Tasse; la fuite d'Herminie dans la nuit n'est
+pas si furtive et si accentuée de beaux détails.
+
+Ô jeune homme de Maillane, tu seras l'Arioste et le Tasse quand tu voudras,
+comme tu as été homérique et virgilien quand tu l'as voulu, sans y penser!
+
+
+XXVII
+
+Mais n'allons pas plus avant; nous enlèverions aux lecteurs futurs de ce
+poëte des chaumières l'intérêt qui s'attache à tout dénoûment.
+Laissons-leur la curiosité, ce viatique des longues routes dans la lecture
+comme dans le drame. Ce dénoûment est triste comme deux lis couchés dans la
+même vase après un débordement du Rhône dans les jardins de la Crau.
+
+En ceci le poëte nous semble manquer de cette habileté manuelle de
+composition qui a manqué à Virgile dans l'_Énéide_, et qui n'a manqué
+jamais ni au Tasse ni à l'Arioste. Mais, si la composition pouvait être
+plus riche de combinaisons dramatiques, la poésie ne pouvait pas être plus
+neuve, plus pathétique, plus colorée, plus saisissante de détails. Cela est
+écrit dans le coeur avec des larmes, comme dans l'oreille avec des sons,
+comme dans les yeux avec des images. À chaque stance le souffle s'arrête
+dans la poitrine et l'esprit se repose par un point d'admiration! l'écho de
+ces stances est un perpétuel applaudissement de l'âme et de l'imagination
+qui vous suit de la première jusqu'à la dernière stance, comme, en marchant
+dans la grotte sonore de Vaucluse, chaque pas est renvoyé par un écho,
+chaque goutte d'eau qui tombe est une mélodie.
+
+Ah! nous avons lu, depuis que nos cheveux blanchissent sur des pages, bien
+des poëtes de toutes les langues et de tous les siècles. Bien des génies
+littéraires morts ou vivants ont évoqué dans leurs oeuvres leur âme ou leur
+imagination devant nos yeux pendant des nuits de pensive insomnie sur leurs
+livres; nous avons ressenti, en les lisant, des voluptés inénarrables, bien
+des fêtes solitaires de l'imagination. Parmi ces grands esprits, morts ou
+vivants, il y en a dont le génie est aussi élevé que la voûte du ciel,
+aussi profond que l'abîme du coeur humain, aussi étendu que la pensée
+humaine; mais, nous l'avouons hautement, à l'exception d'Homère, nous n'en
+avons lu aucun qui ait eu pour nous un charme plus inattendu, plus naïf,
+plus émané de la pure nature, que le poëte villageois de Maillane.
+
+Nous ne sommes pas fanatique cependant de la soi-disant démocratie dans
+l'art; nous ne croyons à la nature que quand elle est cultivée par
+l'éducation; nous n'avons jamais goûté avec un faux enthousiasme ces
+médiocrités rimées sur lesquelles des artisans dépaysés dans les lettres
+tentent trop souvent, sans génie ou sans outils, de faire extasier leur
+siècle; excepté _Jasmin_, un grand épique, mais qui a trop bu l'eau de la
+Garonne au lieu de l'eau du Mélès; excepté _Reboul, de Nîmes_, qui est né
+classique et qui semble avoir été baptisé dans l'eau du Jourdain, le fleuve
+des prophètes, au lieu du Rhône, le fleuve des trouvères, nous n'avons vu,
+en général, que des avortements dans cette poésie des ateliers. Que
+chantent-ils, ceux qui ne voient la nature que dans la guinguette? Il
+pourrait en sortir des Béranger; mais des Homère et des Théocrite, non! Ces
+génies ne poussent qu'en plein air, ou en plein champ, ou en pleine mer.
+Vénus était fille de l'onde. La grande poésie est de même race que la
+grande beauté: elle sort de la mer.
+
+
+XXVIII
+
+Or pourquoi aucune des oeuvres achevées cependant de nos poëtes européens
+actuels (y compris, bien entendu, mes faibles essais), pourquoi ces oeuvres
+du travail et de la méditation n'ont-elles pas pour moi autant de charme
+que cette oeuvre spontanée d'un jeune laboureur de Provence? Pourquoi chez
+nous (et je comprends dans ce mot nous les plus grands poëtes métaphysiques
+français, anglais ou allemands du siècle, Byron, Goethe, Klopstock,
+Schiller, et leurs émules), pourquoi, dans les oeuvres de ces grands
+écrivains consommés, la séve est-elle moins limpide, le style moins naïf,
+les images moins primitives, les couleurs moins printanières, les clartés
+moins sereines, les impressions enfin qu'on reçoit à la lecture de leurs
+oeuvres méditées moins inattendues, moins fraîches, moins originales, moins
+personnelles, que les impressions qui jaillissent des pages incultes de ces
+poëtes des veillées de la Provence? Ah! c'est que nous sommes l'art et
+qu'ils sont la nature; c'est que nous sommes métaphysiciens et qu'ils sont
+sensitifs; c'est que notre poésie est retournée en dedans et que la leur
+est déployée en dehors; c'est que nous nous contemplons nous-mêmes et
+qu'ils ne contemplent que Dieu dans son oeuvre; c'est que nous pensons
+entre des murs et qu'ils pensent dans la campagne; c'est que nous procédons
+de la lampe et qu'ils procèdent du soleil. Oui, il faut finir cet Entretien
+par le mot qui l'a commencé: IL Y A UNE VERTU DANS LE SOLEIL! Sur chaque
+page de ce livre de lumière il y a une goutte de rosée de l'aube qui se
+lève, il y a une haleine du matin qui souffle, il y a une jeunesse de
+l'année qui respire, il y a un rayon qui jaillit, qui échauffe, qui égaye
+jusque dans la tristesse de quelques parties du récit. Ces poëtes du soleil
+ne pleurent même pas comme nous; leurs larmes brillent comme des ondées
+pleines de lumière, pleines d'espérance, parce qu'elles sont pleines de
+religion. Voyez Reboul, dans son Enfant mort au berceau! Voyez Jasmin dans
+son Fils de maçon tué à l'ouvrage ou dans son Aveugle! Voyez Mistral dans
+sa mort des deux amants!
+
+«Et, pendant qu'aux lieux où Mireille vivait ils se frapperont leurs fronts
+sur la terre de regrets et de remords, elle et moi, enveloppés d'un serein
+azur sous les eaux tremblotantes; oui, moi et toi, ma toute belle, dans une
+étreinte enivrée, à jamais et sans fin nous confondrons, dans un éternel
+embrassement, nos deux pauvres âmes!
+
+«Et le cantique de la mort résonnait là-bas dans la vieille église, etc.,
+etc.»
+
+
+XXIX
+
+Voilà la littérature villageoise trouvée, grâce et gloire à la Provence!
+Voilà des livres tels qu'il en faudrait au peuple de nos campagnes pour
+lire à la veillée après les sueurs du jour, au bruit du rouet qui dévide la
+soie du Midi ou du peigne à dents de fer qui démêle le chanvre ou la laine
+du Nord! voilà de ces livres qui bénissent et qui édifient l'humble foyer
+où ils entrent! voilà de ces épopées sur lesquelles les grossières
+imaginations du peuple inculte se façonnent, se modèlent, se polissent, et
+font passer avec des récits enchanteurs, de l'aïeul à l'enfant, de la mère
+à la fille, du fiancé à l'amante, toutes les bontés de l'âme, toutes les
+beautés de la pensée, toutes les saintetés de tous les amours qui font un
+sanctuaire du foyer du pauvre! Ah! qu'il y a loin d'un peuple nourri par de
+telles épopées villageoises à ce pauvre peuple suburbain de nos villes,
+assis les coudes sur la table avinée des guinguettes, et répétant à voix
+fausse ou un refrain grivois de Béranger (digne d'un meilleur sort), ou un
+couplet équivoque de Musset (digne de meilleure oeuvre), ou un gros rire
+cynique d'Heyne, ce Diogène de la lyre, ricaneur et corrupteur de ce qui
+mérite le plus de respect ici-bas, le travail et la misère!
+
+Quant à nous, si nous étions riche, si nous étions ministre de
+l'instruction publique, ou si nous étions seulement membre influent d'une
+de ces associations qui se donnent charitablement la mission de répandre ce
+qu'on appelle les bons livres dans les mansardes et dans les chaumières,
+nous ferions imprimer à six millions d'exemplaires le petit poëme épique
+dont nous venons de donner dans cet Entretien une si brève et si imparfaite
+analyse, et nous l'enverrions gratuitement, par une nuée de facteurs
+ruraux, à toutes les portes où il y a une mère de famille, un fils, un
+vieillard, un enfant capable d'épeler ce catéchisme de sentiment, de poésie
+et de vertu, que le paysan de Maillane vient de donner à la Provence, à la
+France et bientôt à l'Europe. Les Hébreux recevaient la manne d'en haut,
+cette manne nous vient d'en bas; c'est le peuple qui doit sauver le peuple.
+
+
+XXX
+
+Quant à toi, ô poëte de Maillane, inconnu il y a quelques jours aux autres
+et peut-être inconnu à toi-même, rentre humble et oublié dans la maison de
+ta mère; attelle tes quatre taureaux blancs ou tes six mules luisantes à la
+charrue comme tu faisais hier; bêche avec ta houe le pied de tes oliviers;
+rapporte pour tes vers à soie, à leur réveil, les brassées de feuilles de
+tes mûriers; lave tes moutons au printemps dans la Durance ou dans la
+Sorgue; jette là la plume et ne la reprends que l'hiver, à de rares
+intervalles de loisir, pendant que la _Mireille_ que le Ciel te destine
+sans doute étendra la nappe blanche et coupera les tranches du pain blond
+sur la table où tu as choqué ton verre avec Adolphe Dumas, ton voisin et
+ton précurseur. On ne fait pas deux chefs-d'oeuvre dans une vie; tu en as
+fait un: rends grâce au Ciel et ne reste pas parmi nous: tu manquerais le
+chef-d'oeuvre de la vie, le bonheur dans la simplicité. VIVRE DE PEU!
+Est-ce donc peu que le nécessaire, la paix, la poésie et l'amour? Oui, ton
+poëme épique est un chef-d'oeuvre; je dirai plus, il n'est pas de
+l'Occident, il est de l'Orient; on dirait que, pendant la nuit, une île de
+l'Archipel, une flottante Délos s'est détachée de son groupe d'îles
+grecques ou ioniennes, et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au
+continent de la Provence embaumée, apportant avec elle un de ces chantres
+divins de la famille des Mélésigènes. Sois le bienvenu parmi les chantres
+de nos climats! Tu es d'un autre ciel et d'une autre langue, mais tu as
+apporté avec toi ton climat, ta langue et ton ciel! Nous ne te demandons
+pas d'où tu viens ni qui tu es: _Tu Marcellus eris!_
+
+Un été j'étais à Hyères, cette langue de terre de ta Provence que la mer et
+le soleil caressent de leurs flots et de leurs rayons, comme un cap avancé
+de Chio ou de Rhodes; là les palmiers et les aloès d'Idumée se trompent de
+ciel et de terre: ils se croient, pour fleurir, dans leur oasis natale. Le
+soir, mon ami M. Messonnier, poëte, écrivain et philosophe retiré sous sa
+treille et sous son figuier dans la petite maison de Massillon, un des
+prophètes de Louis XIV, me fit faire le tour de la ville. Il me conduisit
+au soleil couchant dans un jardin bien exposé au midi et à la brise de mer;
+les aloès et les palmiers y germent et y fructifient en pleine terre. Je me
+crus transporté dans une oasis de Libye. On sait que l'aloès ne fleurit que
+tous les vingt-cinq ans et qu'il meurt après avoir répandu dans un effort
+suprême son âme embaumée dans les airs; il y en avait un dans ce petit
+jardin dont on attendait la floraison d'un moment à l'autre.
+
+Or, par une heureuse coïncidence, ce rare phénomène végétal semblait nous
+avoir attendus pour s'accomplir sous nos yeux. Au moment où le soleil
+touchait la mer, la tige de l'arbre, dont la séve est de l'encens, sortit
+tout à coup de ses noeuds gonflés de vie comme un glaive qu'une main
+robuste tire du fourreau pour le faire reluire au soleil, et la fleur d'un
+quart de siècle éclata au sommet de la tige dans un bruyant épanouissement
+semblable à l'explosion végétale d'un obus qui sort du mortier. Les oiseaux
+couchés sur les arbustes voisins s'envolèrent d'épouvante, et le parfum,
+cette âme de la fleur, embauma longtemps tout le golfe.
+
+Ô poëte de Maillane, tu es l'aloès de la Provence! Tu as grandi de trois
+coudées en un jour, tu as fleuri à vingt-cinq ans; ton âme poétique parfume
+Avignon, Arles, Marseille, Toulon, Hyères et bientôt la France; mais, plus
+heureux que l'arbre d'Hyères, le parfum de ton livre ne s'évaporera pas en
+mille ans.
+
+J'espère que mes lecteurs me pardonneront cette digression. Nous allons
+revenir à l'Allemagne.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XLIe ENTRETIEN.
+
+LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE.
+
+TROISIÈME PARTIE DE GOETHE.
+
+SCHILLER.
+
+
+I
+
+Revenons à l'Allemagne.
+
+Au commencement, Goethe avait respiré, comme toute l'Allemagne, avec
+quelque ivresse les idées démocratiques de la France; il se flattait que la
+raison, triomphant du même coup de la monarchie absolue, de l'Église
+dominante et de la féodalité arriérée, allait créer un exemplaire
+d'institutions et de gouvernement qui servirait de modèle au monde moderne.
+Le fanatisme d'espérance qui avait saisi _Klopstock_, le chantre épique de
+_la Messiade_, et que ce grand et saint poëte exhalait dans des odes
+enflammées et tonnantes comme des bombes d'enthousiasme allemand, ce
+fanatisme ne s'était pas entièrement communiqué à Goethe, mais il en
+ressentait quelques reflets.
+
+Les premières scènes populaires et tragiques de la révolution de Paris et
+de Versailles, les hiérarchies sociales qui s'écroulaient, les anarchies
+qui s'entre-déchiraient, et enfin la guerre de 1792, dans laquelle sa chère
+Allemagne commençait sa carrière de gloire par de mornes déroutes en
+Champagne et dans les Ardennes; enfin, l'affection passionnée que Goethe
+portait à son prince et à son ami, le duc de Weimar, tout cela avait
+promptement refroidi le goût, plus littéraire que politique, du grand poëte
+pour la Révolution.
+
+Le roi de Prusse avait entraîné avec lui le duc de Weimar et son armée dans
+la campagne d'invasion en France, de 1792. Goethe, quoique étranger à l'art
+militaire, avait suivi courageusement son cher duc jusque sur les champs de
+bataille. Aussi calme au feu que dans le silence de ses études à Weimar, il
+avait assisté de plus près que les bataillons prussiens à la canonnade de
+Valmy. Bien supérieur à _Horace_, qui jetait son bouclier pour mieux fuir
+la mort des héros, et qui se vantait de sa lâcheté pour mieux flatter
+Auguste, le poëte allemand bravait pendant deux mois la mort pour son
+prince, et ne s'en vantait pas; il était héros comme il était poëte, sans
+mérite et sans effort. Son âme, comme les choses hautes, était au niveau de
+tout.
+
+Le récit de cette campagne contre Dumouriez, et des désastres de cette
+retraite de 1792, est écrit dans les Mémoires de Goethe avec cette placide
+impartialité qui prouve une âme supérieure à ses propres impressions. Il
+rentra à Weimar avec son souverain, et reprit, comme après une distraction
+légère, le cours de ses travaux d'esprit et de ses fonctions politiques, au
+bruit à peine entendu de la monarchie qui croulait en France et des têtes
+qui tombaient par milliers sur les échafauds de la Terreur. Son retour à
+Weimar fut une fête pour ses amis.
+
+«J'arrivai chez moi, dit-il, à minuit; la scène de famille qui m'attendait
+était très-propre à répandre une illumination joyeuse au milieu de quelque
+roman fantastique. La maison que mon souverain m'avait destinée dans la
+ville était presque habitable: cependant il m'avait réservé le plaisir de
+la faire achever et distribuer à ma guise. Bientôt j'eus le plaisir d'y
+recevoir, en qualité de commensal, Henri Mayer, ce digne artiste dont
+j'avais fait la connaissance à Rome. Son secours me fut d'une grande
+utilité dans les établissements que mes amis et moi (le duc et la duchesse
+Amélie) nous nous proposions de créer à Weimar, pour le progrès de la
+peinture et de la sculpture. Mes premiers regards cependant se tournèrent
+vers le théâtre... Ce théâtre, en effet, grâce au grand acteur et auteur
+Ifland, à Kotsbue, à Cimarosa, à Mozart, était devenu, pour la tragédie, la
+comédie et la musique, l'école du coeur, des yeux et des oreilles de toute
+l'Allemagne.» Goethe s'effaçait généreusement lui-même pour y faire jouer,
+chanter et briller les chefs-d'oeuvre de tous ses rivaux. «Peut-être, me
+dira-t-on, écrit-il quelque part, que, pour seconder plus efficacement les
+progrès du théâtre de Weimar, j'aurais dû y travailler moi-même, non en
+qualité de ministre, mais en qualité d'auteur. Il me serait difficile
+d'expliquer les motifs qui m'en ont empêché... Mes premiers essais
+dramatiques, ajoute-t-il, l'expliquent peut-être. Ces essais, embrassant
+l'histoire morale du monde, se trouvaient être trop larges pour la scène
+toujours étroite d'un théâtre, et, de plus, mes dernières compositions en
+ce genre sondaient si profondément et si hardiment les plaies secrètes du
+coeur et de l'esprit humain que presque tout le monde se sentait blessé par
+mon audace.»
+
+Cette époque de sa vie fut celle de sa liaison avec le seul rival qu'on sut
+lui susciter en Allemagne, le poëte dramatique _Schiller_. Ces deux
+existences désormais n'en font qu'une, tellement qu'il est impossible
+d'écrire l'histoire du génie de l'un sans toucher au génie de l'autre.
+Cette fraternité complète, entre deux gloires dont l'une pouvait offusquer
+ou éclipser l'autre, est, après l'amitié de Virgile et d'Horace, un des
+plus beaux exemples de cette supériorité de caractères préférable mille
+fois à la supériorité de l'esprit. Disons donc un mot de Schiller. Ces deux
+noms inséparables sont à eux seuls toute une littérature pour leur pays.
+
+
+II
+
+La vie de Schiller, homme plus sympathique au coeur que Goethe, mais
+génie, selon moi, très-inférieur, est devenu, pour ainsi dire, légendaire
+en Allemagne. Un écrivain français, explorateur pittoresque des
+littératures du Nord, M. Marmier, a résumé cette vie dans une préface de sa
+traduction de ce grand homme. Mais, depuis la publication de cette notice,
+les correspondances intimes de Goethe et de Schiller, publiées par notre
+_Revue germanique_, excellent écho d'un bord du Rhin à l'autre bord, a jeté
+une lumière bien plus domestique jusque dans le coeur de Schiller. On ne
+sait rien d'un homme tant qu'on n'a pas lu sa correspondance. L'homme
+extérieur se peint dans ses oeuvres, l'homme intérieur se peint dans ses
+lettres. Et pourquoi le portrait est-il plus fidèle ainsi? C'est que dans
+ses oeuvres l'écrivain se peint tel qu'il désire paraître et que dans sa
+correspondance il se peint tel qu'il est: les oeuvres, c'est la volonté;
+les lettres, c'est la nature. On n'est jamais plus ressemblant que quand on
+se peint à son insu au lieu de façonner sa physionomie devant un miroir.
+Nous avons ces lettres sous nos yeux.
+
+Schiller était né, comme notre cher poëte de Nîmes, _Reboul_, dans la
+boutique d'un boulanger, son oncle, dans une jolie bourgade des bords
+arcadiens du Necker, en Wurtemberg. Son père servait dans l'armée du duc de
+Wurtemberg en qualité de chirurgien subalterne, barbier du régiment.
+C'était un homme tendre, pieux et un peu mystique, qui s'occupait de l'âme
+de ses malades autant que de leur corps. Le premier de ses remèdes était la
+prière; il tournait leur pensée vers le Médecin suprême, et priait
+volontiers avec eux au pied de leur lit. Ses vertus le firent distinguer
+par le duc de Wurtemberg, un de ces petits princes qui connaissaient tous
+leurs sujets par leurs noms. Le duc créait alors ces charmants jardins
+pittoresques dont son palais de campagne, près de Stuttgart, était
+enveloppé. Il confia à ce brave homme, las de la guerre, la surveillance de
+ces délicieux jardins. À la naissance de son fils, le père de Schiller
+éleva l'enfant dans ses bras et l'offrit à Dieu comme le patriarche. À la
+mort de son père, le jeune poëte s'écria devant sa mère éplorée: «Que ne
+puis-je finir ma vie dans l'innocence et dans la piété où il a passé la
+sienne!»
+
+La mère du poëte, naïve et rêveuse comme les filles de l'Allemagne, était
+poëte elle-même sans avoir cultivé jamais la poésie comme un art. Elle
+adorait son mari, et elle célébrait chaque anniversaire de leur mariage par
+des vers où l'on sentait la vibration prolongée de l'amour de la jeune
+fille dans le coeur de la femme. Le poëte de Stuttgart, _Schwab_, que nous
+avons visité nous-mêmes dans sa demeure philosophique, auprès du toit
+paternel de Schiller, attribuait comme nous à l'influence tendre et rêveuse
+de cette mère le germe de la sensibilité poétique dans le génie de
+Schiller. Les mères sont la prédestination des fils; elle nourrissait son
+enfant des lectures de la Bible et des chants de Klopstock, dans son épopée
+du Christ; l'enfant suçait de ses lèvres la piété et la foi. Plus tard la
+philosophie de Goethe devint son symbole; mais il conserva jusqu'à la mort
+sa piété, parce que sa foi venait des hommes, mais que sa piété venait de
+sa mère.
+
+
+III
+
+La description vivante que Schwab et M. Marmier font des collines où
+Schiller reçut sa première éducation, dans la demeure d'un pasteur nommé
+Mozer, explique de même sa passion pour la nature. L'âme est le miroir de
+la création; la nature commence par s'y refléter, puis elle s'y anime, et
+le poëte est créé dans l'enfant.
+
+Entré dans une espèce d'université militaire à Stuttgart, Schiller, d'un
+extérieur alors grêle, pâle, maladif, commença sa vie par la tristesse, et
+conçut une révolte secrète contre la servitude disciplinaire à laquelle les
+élèves de cette école étaient assujettis. «Ô Charles! écrivait-il à cette
+époque à son premier ami, le monde réel où je suis jeté est tout autre que
+le monde que nous portions dans notre coeur.»
+
+La contrainte qu'il éprouvait dans cette université allait jusqu'à lui
+faire un crime de la lecture de Goethe, de Shakspeare et de Klopstock. On
+le força à étudier la médecine, pour l'exercer à la pratiquer ensuite, à
+l'exemple de son père, dans quelque régiment du prince de Wurtemberg; mais
+sa nature, quoique souple, échappait par l'imagination à cette tyrannie de
+l'école. Lié d'inclination littéraire avec quelques-uns de ses compagnons
+de captivité, il composait déjà, à l'envi de ses émules, des ébauches de
+poésie et de drame. C'est à cette époque qu'il écrivit son premier ouvrage
+pour la scène, _les Brigands_.
+
+_Les Brigands_ furent pour Schiller ce que _Werther_ avait été pour Goethe,
+une débauche d'imagination prise au sérieux par la naïveté du peuple
+allemand. Il y avait dans cette oeuvre informe beaucoup de passion et peu
+de sens; c'était une page de J.-J. Rousseau ou de Proudhon contre l'ordre
+social, un rêve de liberté absolue se faisant à elle-même sa propre
+législation par l'énergie du coeur et par la force du bras.
+
+«La passion pour la poésie, écrivait-il plus tard en parlant de cette
+ébauche, est ardente et indomptable comme l'amour; on comprimait ma pensée:
+elle fit explosion par la création d'un _monstre_ (le chef de ses brigands)
+qui n'a jamais existé dans le monde. Ma seule excuse, c'est que j'ai voulu
+peindre les hommes deux ans avant de les connaître!» N'est-ce pas ce que
+Rousseau et Proudhon, et tous les utopistes inexpérimentés de la plume,
+pouvaient dire de la société humaine? Ils la façonnaient dans leur
+imagination avant d'en connaître les éléments. Malheur à l'imagination, qui
+se sépare de la nature! Elle crée l'impossible, et, après avoir enfanté la
+chimère, elle s'abîme à grand bruit dans le néant.
+
+Schiller, homme de bonne foi plus que d'orgueil, reconnut bientôt son
+erreur. Mais ce drame, soulevé, comme _Werther_, par les applaudissements
+frénétiques de la jeunesse, éclatait déjà sur tous les théâtres. Scandale
+pour les uns, augure de génie pour les autres, bruit immense pour tous.
+
+
+IV
+
+Ce succès ne fut, en effet, pour le jeune Schiller que du bruit; la fortune
+et la gloire ne le suivirent pas. Il entra à vingt ans comme chirurgien
+militaire dans un régiment. Il s'éprit d'une veuve charmante et légère, à
+laquelle il donna dans ses poésies lyriques le nom de Laure: Pétrarque
+allemand dont l'amour s'évaporait en métaphysique. Bientôt disgracié du
+prince pour avoir fait diversion à ses fonctions subalternes de chirurgien
+par un drame et par des odes, il s'évade de Stuttgart et va chercher plus
+d'indulgence à Manheim. On refuse d'y représenter sa tragédie, un peu
+froide, en effet, de _Fiesque_; on le pourchasse au nom de son prince
+mécontent. Il se réfugie sous un nom supposé dans un château désert
+appartenant à la mère d'un de ses amis. Il y devient platoniquement
+amoureux de la soeur de cet ami, fiancée à un autre. La jeune fille ne se
+doute pas des sentiments du poëte, se marie, et meurt dans la fleur de son
+printemps.
+
+Des lettres du directeur des théâtres de Manheim le rappellent dans cette
+ville avec un traitement de cinquante louis par an, salaire exigu de ses
+travaux pour la scène.
+
+Ses drames de _Fiesque_ et de _l'Amour et l'Intrigue_ n'y eurent aucun
+succès. Il se noya de tristesse et se consola par des amours indignes de
+lui. On lui retira jusqu'à son traitement de poëte du théâtre, et on lui
+conseilla amicalement de reprendre son métier de chirurgien militaire. Il
+chercha fortune dans le journalisme littéraire; ses critiques offensèrent
+des acteurs favoris du public; il fut menacé; il quitta Manheim et se
+réfugia à Leipsick. On voit par une de ses lettres à un de ses amis, qui
+habitait Leipsick, combien il lui fallait peu pour vivre et pour se croire
+heureux. «Une chambre à coucher qui fait en même temps mon cabinet de
+travail, une armoire, un lit, une table et quelques chaises, pourvu que
+cela ne soit ni sous le toit ni au rez-de-chaussée. Je ne voudrais pas non
+plus avoir sous les yeux l'aspect du cimetière; j'aime les hommes, le
+mouvement et le bruit d'une foule.»
+
+
+V
+
+Mécontent bientôt de cette résidence à la ville, il alla habiter un petit
+village à la lisière de la forêt du Rosenthal, non loin de Leipsick. Il y
+écrivit sa tragédie de _Don Carlos_, oeuvre estimable, réfléchie, mais
+tiède, où la politique tient la place de l'émotion. Schiller s'abîmait en
+même temps dans la philosophie nuageuse et apocalyptique de Kant, ce
+mathématicien de la philosophie. Arraché bientôt après à cet asile studieux
+par la versatilité de son âme et de sa fortune, il alla à Dresde; il s'y
+laissa prendre à un amour plus vénal que sincère pour une jeune Saxonne
+d'une grande beauté. Ses amis l'enlevèrent au piége et le conduisirent à
+Weimar. Herder, Wieland l'accueillirent en frère plus jeune, mais du même
+sang. Il y épousa, sans autre dot que sa gloire future, Charlotte de
+_Lengefeld_, jeune fille d'un rang distingué et d'une vertu accomplie. Il
+connut Goethe chez sa belle-mère. Ces deux hommes différaient trop l'un de
+l'autre pour se convenir au premier coup d'oeil: Schiller avait toutes les
+illusions de l'imagination, Goethe n'en avait que les forces.
+
+«J'ai vu hier Goethe, écrivait Schiller à cette date; la grande idée que
+j'avais de cet homme n'a pas été amoindrie par son aspect, mais je doute
+qu'il puisse y avoir jamais une liaison bien intime entre lui et moi.
+Beaucoup des choses qui passionnent mon imagination et mon coeur sont déjà
+épuisées pour lui; sa nature n'est pas la mienne, son monde n'est pas le
+mien.»
+
+Cette différence des deux natures se révélait au premier coup d'oeil entre
+ces deux hommes. Schiller, le visage allongé et mince, le cou long, les
+membres grêles, la physionomie maladive, le regard timide et indécis, le
+costume étriqué et presque ridicule de l'étudiant en médecine, dépaysé dans
+une cour, n'avait rien de l'homme de génie que la souffrance. Goethe,
+véritable Apollon dans sa maturité forte et sereine, régnait par droit de
+nature encore plus que par droit d'aînesse et de rang sur son jeune émule;
+mais Goethe était sans jalousie comme la toute-puissance; au lieu
+d'éloigner ou d'éclipser son rival de célébrité, il songea généreusement à
+l'élever jusqu'à lui et à l'attacher par des liens de reconnaissance à la
+cour de Weimar. Il décida le duc à donner à Schiller l'emploi honorable et
+lucratif de professeur d'histoire à l'Université d'Iéna, capitale de
+l'instruction publique dans ses États.
+
+Schiller, quoique étranger au professorat et à l'histoire, ouvrit son cours
+en 1789 avec un succès qui prouvait son aptitude universelle. Goethe, aussi
+fier de ce succès que Schiller lui-même, ne manqua pas une occasion de
+faire valoir son nouvel ami à la cour de Weimar. Frappé des beautés
+frustes, mais dramatiques, de la pièce des _Brigands_, et des beautés
+littéraires de _Fiesque_ et de la tragédie de _Don Carlos_, il songeait
+déjà à appeler Schiller d'Iéna à Weimar, pour y faire écrire et représenter
+ses chefs-d'oeuvres sur la scène du palais. Le grand acteur _Ifland_, le
+_Garrick_ et le _Talma_ de l'Allemagne, avait été fixé par Goethe à Weimar.
+Les rôles qu'_Ifland_ représentait devenaient classiques en sortant de ses
+lèvres.
+
+C'est à cette époque, et pendant les années qui suivirent 1789, que Goethe
+et Schiller, désormais amis, entretinrent cette correspondance intime qui
+les dévoile tous les deux. La _Revue germanique_, rédigée récemment à
+Paris, en a traduit et publié des fragments pleins d'intérêt pour ceux qui,
+comme nous, cherchent l'homme sous le poëte. Il y a dans ces fragments une
+bonhomie de grands hommes qui caractérise l'Allemagne, cette terre de la
+naïveté dans la grandeur. Écoutez quelques mots de ce dialogue à portes
+closes entre deux amis sur leurs ouvrages, et même sur leurs ébauches les
+plus secrètes. Ils se conseillent au lieu de se critiquer; la gloire de
+l'un et la gloire de l'autre ne semblent être qu'une même gloire. On ne
+sait, en vérité, quel est le maître, quel est le disciple.
+
+
+VI
+
+La liaison littéraire avait commencé entre ces deux hommes par la
+publication en commun d'un recueil littéraire intitulé _les Heures_.
+Goethe, provoqué par Schiller, avait consenti à ce rôle de collaborateur,
+qui semblait incompatible avec son rang, mais qui pouvait être utile à la
+fortune de son ami.
+
+«Mon esprit, écrit Schiller à Goethe, le 23 août 1794, est absorbé dans la
+contemplation de l'ensemble de votre génie. Votre regard observateur, qui
+repose si calme et si limpide sur toutes choses, ne vous égare jamais dans
+le vague des pures spéculations imaginaires; vous suivez droit la marche de
+la nature. Si vous étiez né Grec ou seulement Italien, ayant sous les yeux,
+dès le berceau, une nature merveilleuse et un art idéal, vous auriez
+atteint le but dès le point de départ, et le grand style se serait formé en
+vous sur le modèle éternel; mais vous êtes né Allemand avec une âme
+grecque, et il vous a fallu vous refaire Grec à force de contemplation et
+d'intuition.»
+
+--«Je vous ai attendu longtemps, répond Goethe; j'ai marché jusqu'ici seul
+dans ma voie, non compris, non encouragé! Combien je me réjouis qu'après
+une rencontre d'intelligence entre vous et moi si tardive, si peu prévue,
+nous devions désormais marcher deux! Tout ce qui est moi et en moi je vous
+en ferai part avec joie; car, sentant bien que mon entreprise (d'arriver à
+la vérité et à l'art suprême) est au-dessus de la force d'un seul et de
+notre durée ici-bas, j'aimerais à déposer bien des choses dans votre sein,
+non-seulement pour les conserver ainsi au monde, mais pour les vivifier.»
+
+N'est-ce pas ainsi que Socrate pouvait parler au jeune Platon pour se
+continuer et se grandir après lui dans son disciple?
+
+--«N'espérez pas, réplique Schiller, de rencontrer en moi une grande
+richesse d'idées; c'est là ce que je trouverai en vous. Vous gouvernez un
+monde obéissant à vos intuitions, moi je flotte timidement entre le métier
+et le génie. Mais, hélas! la maladie énerve mes forces physiques; j'aurais
+difficilement le temps d'accomplir en moi une grande oeuvre
+intellectuelle.»
+
+
+VII
+
+«Je vais avoir quinze jours de liberté, écrit Goethe à son nouvel ami,
+pendant un voyage de ma cour; venez me voir pendant ce loisir, nous
+causerons de nos _Heures_; nous ne verrons que quelques rares amis qui
+pensent comme nous. Vous vivrez entièrement à votre guise; de nouveaux
+points de contact s'établiront ainsi entre nous.»
+
+--«J'irai,» écrit à l'instant Schiller.
+
+Les amis se rencontrent, s'entretiennent et se séparent.
+
+--«Me voilà revenu, écrit Schiller, mais mon esprit est toujours avec vous
+à Weimar.»
+
+Goethe lui envoie à Iéna les premiers volumes de son roman philosophique,
+_William Meister_, oeuvre énigmatique que les initiés seuls peuvent bien
+comprendre, et que nous-même nous avouons ne pas comprendre suffisamment
+pour en parler. Schiller en est ravi; M. Guillaume de Humboldt, le frère
+aîné du savant célèbre, partage le plaisir de Schiller. Nous avons connu à
+Rome, en 1811, Guillaume de Humboldt, diplomate, homme d'État, philosophe
+curieux du beau et du bon sous toutes les formes. Nous avons visité à sa
+suite les antiquités romaines et le cratère du Vésuve. La sérénité de son
+esprit, la noble gravité de sa parole, la profondeur de ses connaissances
+historiques et la chaleur tempérée de son enthousiasme nous ont donné une
+idée du caractère de Goethe, son ami. Jamais son image ne s'est effacée de
+notre souvenir:
+
+ Principibus placuisse viris!
+
+La correspondance de Schiller et de Goethe est pleine du nom de Guillaume
+de Humboldt. On voit qu'il était pour eux un de ces hommes qui, semblables
+aux dieux cachés, font peu d'oeuvres, mais rendent beaucoup d'oracles.
+«Guillaume de Humboldt, dit Schiller à Goethe, trouve, comme moi, que l'âge
+vous mûrit sans vous affaiblir, et que votre esprit est dans toute sa mâle
+jeunesse et dans toute sa plénitude créatrice.»--«Puisque j'ai, outre votre
+suffrage, celui de Guillaume de Humboldt, je continue avec confiance.
+Combien n'est-il pas plus utile et plus délicieux de se mirer dans les
+autres qu'en soi-même! J'irai bientôt vous voir à Iéna.»
+
+
+VIII
+
+Schiller travaillait alors à son vaste drame historique de _Wallenstein_,
+sans cesse interrompu par la souffrance, sans cesse repris par
+l'obstination de la volonté. C'est, selon nous, son véritable
+chef-d'oeuvre; mais ce chef-d'oeuvre est en histoire ce que le _Faust_ de
+Goethe est en philosophie poétique, trop vaste et trop débordant pour la
+scène; c'est une épopée du moyen âge dialoguée avec génie par un poëte
+moderne. La patience allemande, qui ne dispute pas le temps à son plaisir,
+pouvait seule s'accommoder de ces développements démesurés du drame
+réfléchi. Schiller avait divisé sa pièce en trois pièces, ce qu'on appelle
+une _trilogie_ en littérature. L'esprit français ne s'accommode pas de
+cette suspension d'une action qui s'arrête à un soleil et reprend à
+l'autre. Le plaisir, en France, court plus vite que le temps; il n'attend
+personne, pas même le génie. Schiller envoyait acte par acte son drame de
+_Wallenstein_ à Goethe; Goethe l'appréciait et le corrigeait avec le même
+amour qui si cette oeuvre eût été la sienne.
+
+--«Qu'il me paraît étrange, écrivait Schiller à son ami, ministre et favori
+d'un souverain, de vous voir lancé au plus haut et au plus épais de ce
+monde, tandis que je suis assis entre mes pauvres fenêtres de papier huilé,
+n'ayant aussi que papiers devant moi, et que cependant, malgré cette
+différence dans nos destinées, nous puissions nous comprendre si
+parfaitement l'un l'autre!»
+
+Schiller venait d'être père; Goethe, le 28 octobre 1795, le félicitait sur
+ce bonheur de famille: «Dieu bénisse le nouvel hôte. Je serai bientôt près
+de vous; j'ai besoin de ces entretiens que vous seul vous pouvez me
+donner.»
+
+Goethe lui-même venait d'avoir un fils. «Un de mes soucis, écrivait-il,
+repose maintenant dans le berceau!»
+
+L'union de la jeune mère de ce fils avec le grand homme n'était pas encore
+consacrée par le mariage légal; elle le fut depuis.
+
+Les idées de Goethe sur les femmes étaient des idées tout à fait
+orientales. Il considérait, en patriarche de Canaan ou en brahmine de
+l'Inde, la femme comme une créature inférieure en force et en dignité à
+l'homme; elle n'était à ses yeux que la plus charmante décoration de la
+nature, un appât à la perpétuation de l'espèce humaine, une source de
+plaisir sacré, et surtout une esclave chargée de régner sur son maître par
+ses charmes supérieurs à ses droits, une servante antique de la tente arabe
+ou du gynécée grec, dont les fonctions consistaient à gouverner dans un
+bel ordre intérieur les autres agents inférieurs de la domesticité.
+
+Ces idées étaient conformes en lui à ce culte pour le fait grossier de la
+nature qui a donné la force à l'homme, la faiblesse et l'attrait à la
+femme. Le fatalisme s'accommode très-bien de la servitude; l'homme, aux
+yeux de Goethe, était roi par droit de nature; ce roi pouvait aimer ses
+sujettes, mais il n'était pas tenu de les respecter.
+
+La conduite de Goethe à l'égard des femmes, surtout depuis son âge avancé,
+avait été le commentaire de ces doctrines: s'il aimait, il ne s'enchaînait
+pas par l'amour.
+
+
+IX
+
+Cependant les années de Goethe, qui s'accumulaient, quoique saines et
+vertes, commençaient à lui faire sentir la nécessité de remettre le soin de
+sa maison et le dépôt de son coeur à une femme qui fût à la fois l'ordre et
+le charme de sa maison. Comme le patriarche, il était assis au bord du
+puits pour examiner les _Sara_ qui venaient puiser l'eau à la fontaine. Un
+hasard lui offrit ce qu'il cherchait vaguement encore. Il faut se
+souvenir, pour bien comprendre ce mariage précédé d'un long noviciat
+domestique, que Goethe, aux yeux de la ville de Weimar, n'était pas
+seulement un poëte, un ministre, un favori du souverain, mais une sorte de
+dieu antique au-dessus des moeurs et des lois, un être d'exception qui
+avait ses moeurs et ses lois à part du reste de l'humanité.
+
+Or le copiste et l'imprimeur du théâtre de Weimar, nommé Vulpius, avait des
+rapports de service fréquents et habituels avec Goethe, à la fois ministre,
+auteur et directeur de la scène. Un jour que ce Vulpius avait à porter à
+Goethe les épreuves à corriger d'une de ses pièces, un surcroît d'affaires
+l'empêcha inopinément de remplir ce devoir lui-même; il chargea une de ses
+filles de porter à sa place le manuscrit et l'épreuve d'imprimerie à
+l'auteur de _Faust_ et de lui rapporter les corrections.
+
+La jeune fille, à peine entrée dans son printemps, avait la candeur et la
+fleur de beauté de Marguerite dans le jardin de la voisine. Elle aborde en
+tremblant et en rougissant le majestueux vieillard; Goethe, frappé de son
+innocence et de ses charmes, éprouva pour elle ce que Faust avait éprouvé
+à l'aspect de Marguerite sur les marches de l'église; il voulut non
+séduire, mais plaire. Sa mâle beauté, sa tendre déférence, le prestige de
+son nom, plus grand que nature dans l'esprit de la jeune fille, enlevèrent
+le coeur et le consentement de la jeune messagère. Elle accepta avec
+ivresse le gouvernement de la maison du grand homme et le rôle d'épouse
+équivoque auquel il conviendrait au poëte d'élever sa belle gouvernante. De
+ce jour elle régna, servante et reine, dans l'intérieur de la maison de
+Goethe. Nul à Weimar n'aurait osé se scandaliser d'une hardiesse de la vie
+privée ou publique du roi de l'intelligence en Allemagne; il était, comme
+Louis XIV, au-dessus de l'humanité: il avait le droit divin du scandale.
+
+L'union de Goethe et de la belle jeune fille qu'il avait installée reine
+subalterne de sa maison fut heureuse. Ce fils en naquit; la mort l'enleva
+dans son berceau. On voit que Goethe le pleura comme un homme vulgaire. «Il
+faut, dit-il à son ami Schiller, laisser ses droits à la nature et pleurer
+quand elle vous envoie des larmes; autrement elles s'accumulent et vous
+noient le coeur, d'autant plus abondantes que vous les avez plus
+ajournées; ensuite il faut reprendre le travail, ce consolateur infaillible
+qui guérit tout en déplaçant tout.»
+
+Un autre fils survint et vécut âge d'homme. Mais, pendant que nous touchons
+à la vie privée du grand homme, disons ce qui l'honore après avoir dit ce
+qui l'inculpe. Il épousa légalement plus tard la jeune et charmante
+compagne qu'il s'était donnée, et il l'épousa dans des circonstances qui
+donnent un grand prix d'honnêteté et de désintéressement à son amour.
+
+C'était le lendemain de la bataille d'Iéna; les Français, vainqueurs,
+s'avançaient sur Weimar. Le duc, vaincu avec les Prussiens, ses alliés,
+avait abandonné son palais et fuyait vers Berlin. On s'attendait au
+massacre des habitants et à l'incendie de la ville; Goethe envisagea d'un
+regard calme le péril. «Je ne dois pas, dit-il, laisser après moi une femme
+tendre et fidèle, mère de mon fils, sans nom et sans asile. Elle aura du
+moins un titre au bénéfice et à l'honneur de ma mémoire.» Et il épousa
+mademoiselle Vulpius la veille du jour qu'il croyait être le jour suprême
+de sa patrie et de sa vie. Philosophe dans la région de la pensée, homme
+de bien dans la région des réalités, il consacra son amour au moment
+peut-être où il ne l'éprouvait plus. Madame Goethe mourut avant lui, et il
+ne parut la regretter que comme un maître regrette une fidèle servante,
+colonne de sa maison. Il ne laissa jamais de prise sur lui aux douleurs
+violentes ou éternelles; il voulait conserver à tout prix le calme olympien
+de son intelligence. Vivre, pour lui, c'était oublier.
+
+Madame Goethe, depuis longtemps souffrante, expira en voiture, pendant une
+des promenades que le poëte-ministre faisait autour de Weimar. «Ils vont
+être bien surpris à la maison!» dit-il à son cocher qui étendait le corps
+inanimé de sa maîtresse sur le gazon du bord de la route. Ce mot du
+stoïcisme ou de l'indifférence resta le proverbe du superbe égoïsme du
+grand homme en Allemagne. Mais reprenons la correspondance des deux amis.
+
+
+X
+
+On avait pris souvent en Allemagne des poésies de Schiller pour des poésies
+de Goethe et des odes de Goethe pour des odes de Schiller. Goethe ne
+s'offensait pas, comme on va le voir, de cette promiscuité de gloire entre
+son ami et lui. «Que l'on nous confonde dans nos talents, écrivait-il à
+Schiller, ce m'est chose agréable; cela montre que nous nous élevons
+toujours davantage ensemble au-dessus de l'_affectation_ de notre siècle,
+c'est-à-dire au _beau_ simple, pour arriver à ce qui est universellement
+_bon_. Il faut convenir aussi qu'à nous deux nous tenons un large espace
+dans le monde de l'intelligence en nous donnant la main et en faisant la
+chaîne.»
+
+Cependant à cette époque, 1795, ils dérogèrent tous deux à la noblesse et à
+la dignité de leur génie en publiant des livres d'épigrammes anonymes, mais
+mordantes, contre les écrivains et les poëtes leurs contemporains et leurs
+compatriotes. Badinages grecs peu dignes d'eux; Aristophane et Sophocle
+dans le même homme. Cela n'agrandit pas, cela jure et cela rapetisse: jeux
+d'écoliers qu'on s'afflige d'avoir à leur reprocher. Les aigles plongent du
+haut du firmament sur la tête de leurs ennemis et ne les mordent pas au
+talon. Glissons sur ces misères.
+
+
+XI
+
+Goethe et Schiller continuent à s'entretenir de la tragédie de
+_Wallenstein_, à laquelle Schiller travaille pendant trois ans. «Je vous
+salue de mon jardin d'Iéna (c'est le 1er mai 1797), écrit Schiller à son
+ami et à son maître; je m'y suis installé ce matin. Un doux paysage
+m'entoure; le soleil se couche en souriant, et les rossignols chantent.
+Tout m'enveloppe d'accueil et de joie autour de moi, et ma première soirée
+sur mon propre domaine est du plus heureux présage.»
+
+--«Avant-hier, répond Goethe, j'ai fait visite à _Wieland_ (le Voltaire
+érudit et gracieux de l'Allemagne); il habite une jolie et vaste maison
+dans la plus laide contrée du monde. Triste chose que le monde,
+continue-t-il ailleurs; on y apprend bien des choses, mais qui au fond ne
+nous apprennent rien; mais quant à ce qui nous importe davantage, à la
+seule chose même qui nous importe véritablement, l'inspiration intérieure,
+le monde, au lieu de nous la donner, nous la prend.»
+
+--«Je lis madame de Staël, répond Schiller; elle oublie son sexe sans
+s'élever au-dessus de lui; c'est une nature raisonneuse, mais très-peu
+poétique (c'est-à-dire créatrice).»
+
+Dans les lettres suivantes, la tragédie de Schiller, _Wallenstein_, est
+enfin terminée. Ils concertent ensemble les moyens de la faire dignement
+représenter sur la scène de Weimar. Goethe préside en l'absence de son ami
+aux répétitions. Il appelle Schiller à Weimar, le présente au duc, le loge
+au château, le traite en frère. Ses anxiétés sur le sort du drame à la
+représentation sont fiévreuses d'amitié.
+
+La pièce réussit et devient la gloire immortelle de Schiller. Goethe la
+goûte comme sa propre gloire. Ou ne sait lequel admirer le plus, ou du
+maître sans ombrage ou du disciple sans rivalité. Une plus tendre étreinte
+resserre le coeur des deux rivaux après ce succès monumental de
+_Wallenstein_; les lettres deviennent plus pressées et plus
+confidentielles; ils pensent, ils sentent, ils vivent à deux. Schiller
+s'établit à Weimar pour jouir plus habituellement de l'intimité de Goethe.
+Les lettres s'abrégent sans se refroidir; on n'a plus que des billets.
+
+Madame de Staël, fuyant la tyrannie de Napoléon, qui l'avait reléguée hors
+de France, s'arrête quelques semaines à Weimar, et cherche à répandre
+autour d'elle, sur Goethe et Schiller, l'éblouissement de son esprit. Les
+deux amis, en Allemands un peu ombrageux, parce qu'ils sont timides,
+évitent, autant que possible, les rencontres prolongées avec la fille de M.
+Necker, et se confient l'un à l'autre leurs impressions sur cette Sapho de
+tribune. Ils la jugent sévèrement.
+
+
+XII
+
+C'est pendant cette longue intimité des deux écrivains, intimité favorable
+à leur fécondité littéraire, que Schiller écrivit _Wallenstein_, _Marie
+Stuart_, _Jeanne d'Arc_, _Guillaume Tell_, drames dont fut constitué son
+théâtre allemand. C'est alors aussi qu'il écrivit ces odes et ces ballades
+germaniques, enthousiastes par la forme, populaires par le fond, qui
+rivalisèrent avec les oeuvres lyriques de Goethe. Dans tous ces genres il
+approcha Goethe, il ne l'atteignit et ne le dépassa jamais. Pour un
+observateur expérimenté du génie humain, il fut toujours le disciple,
+jamais le maître. Il calqua son oeuvre sur l'oeuvre de Goethe, sans pouvoir
+calquer l'incommensurable génie de son modèle. On sent dans sa vie
+l'imitation puissante et habile, mais enfin l'imitation partout. Goethe
+écrit _Goltz de Berlichengen_, Schiller écrit _Wallenstein_; Goethe chante
+les ballades nationales de la Germanie, Schiller soupire les ballades du
+moyen âge et les légendes de la tradition des chaumières; Goethe exhale
+avec dédain sa mauvaise humeur de géant dans des épigrammes contre la
+médiocrité de ses rivaux, Schiller rime des sarcasmes contre les
+engouements ignares de son pays. Enfin Goethe abjure, dans son omnipotence,
+toutes les crédulités du vulgaire, et cherche sa divinité universelle dans
+la divinité individuelle de tout ce qui vit dans la nature; son dieu, c'est
+la vie; la vie, c'est son dieu. Schiller, d'abord chrétien et pieux, suit
+son maître, et chante comme lui ses hymnes au Dieu inconnu. Mais Goethe
+accomplit toutes ces phases de sa poésie et de sa philosophie indienne avec
+la majesté d'un dieu de l'Inde, Schiller avec la faiblesse et l'embarras
+d'un homme qui marche sur les pas d'un dieu. Aussi les traces de Goethe
+dans l'histoire littéraire de l'Allemagne et du monde ne seront jamais
+effacées; les traces de Schiller, quoique chères aux âmes tendres,
+s'effaceront à l'apparition du premier grand poëte qui naîtra en Allemagne.
+L'un fut le génie, l'autre ne fut que le talent; je n'ai jamais pu les
+comparer.
+
+Cependant Schiller égala et dépassa un jour son maître dans un poëme
+lyrique presque sans égal dans la poésie de toutes les langues modernes,
+intitulé _la Cloche_. Ce dithyrambe, réfléchi et vociféré tout à la fois
+sur l'instrument aérien qui sonne à la fois les prières, les douleurs, les
+glas funèbres, les naissances, les effrois de l'homme, est digne de rester
+dans la mémoire de la postérité. Schiller ne le composa pas comme l'ode se
+compose, c'est-à-dire par une rapide et involontaire explosion de l'âme,
+qui n'éclate qu'un instant et qui se répercute à jamais de l'âme du poëte
+dans l'oreille des siècles. On voit, par sa correspondance avec Goethe,
+qu'il le conçut un jour d'inspiration, mais qu'il l'exécuta en trois ans
+d'étude et de retouches. Le lecteur va juger, sur une traduction toujours
+atténuante de l'oeuvre originale, combien Schiller dépassa Pindare et
+Horace dans ce dithyrambe didactique du poëte qui se souvenait d'avoir été
+chrétien. Nous empruntons cette traduction à M. _Marmier_, l'importateur
+des poésies du Nord dans notre langue, poëte lui-même par l'imagination et
+le sentiment.
+
+Écoutez!
+
+
+XIII
+
+LA CLOCHE.
+
+«Le moule d'argile est encore plongé et scellé dans la terre; aujourd'hui
+la cloche doit être faite. À l'oeuvre, compagnons! courage! La sueur doit
+ruisseler du front brûlant; l'oeuvre doit honorer le maître, mais il faut
+que la bénédiction vienne d'en haut.
+
+«Il convient de mêler des paroles sérieuses à l'oeuvre sérieuse que nous
+préparons: le travail que de sages paroles accompagnent s'exécute gaiement.
+Considérons gravement ce que produira notre faible pouvoir; car il faut
+mépriser l'homme sans intelligence qui ne réfléchit pas aux entreprises
+qu'il veut accomplir. C'est pour méditer dans son coeur sur le travail que
+sa main exécute que la pensée a été donnée à l'homme: c'est là ce qui
+l'honore.
+
+«Prenez du bois de sapin, choisissez des branches sèches, afin que la
+flamme, plus vive, se précipite dans le conduit. Quand le cuivre
+bouillonnera, mêlez-y promptement l'étain pour opérer un sûr et habile
+alliage.
+
+«La cloche que nous formons à l'aide du feu dans le sein de la terre
+attestera notre travail au sommet de la tour élevée. Elle sonnera pendant
+de longues années; bien des hommes l'entendront retentir à leurs oreilles,
+pleurer avec les affligés et s'unir aux prières des fidèles. Tout ce que le
+sort changeant jette parmi les enfants de la terre montera vers cette
+couronne de métal et la fera vibrer au loin.
+
+«Je vois jaillir des bulles blanches. Bien! la masse est en fusion.
+Laissons-la se pénétrer du sel de la cendre qui hâtera sa fluidité. Que le
+mélange soit pur d'écume, afin que la voix du métal poli retentisse pleine
+et sonore; car la cloche salue avec l'accent solennel de la joie l'enfant
+bien-aimé à son entrée dans la vie, lorsqu'il arrive plongé dans le
+sommeil. Les heures joyeuses et sombres de sa destinée sont encore cachées
+pour lui dans les voiles du temps; l'amour de sa mère veille avec de
+tendres soins sur son matin doré; mais les années fuient rapides comme une
+flèche. L'enfant se sépare fièrement de la jeune fille; il se précipite
+avec impétuosité dans le courant de la vie; il parcourt le monde avec le
+bâton de voyage et rentre étranger au foyer paternel, et il voit devant lui
+la jeune fille charmante dans l'éclat de sa fraîcheur, avec son regard
+pudique. Un vague désir, un désir sans nom, saisit l'âme du jeune homme; il
+erre dans la solitude, fuyant les réunions tumultueuses de ses frères et
+pleurant à l'écart. Il suit, en rougissant, les traces de celle qui lui est
+apparue, heureux de son sourire, cherchant, pour la parer, les plus belles
+fleurs du vallon. Oh! tendre désir! heureux espoir! jour doré du premier
+amour! Les yeux alors voient le ciel ouvert, le coeur nage dans la
+félicité. Oh! que ne fleurit-il à tout jamais, l'heureux temps du jeune
+amour!
+
+«Comme les tubes brunissent déjà! J'y plonge cette baguette: si nous la
+voyons se vitrifier, il sera temps de couler le métal. Maintenant,
+compagnons, alerte! Examinez le mélange, et voyez si, pour former un
+alliage parfait, le métal doux est uni au métal fort.
+
+«Car de l'alliance de la douceur avec la force, de la sévérité avec la
+tendresse, résulte la bonne harmonie. C'est pourquoi ceux qui s'unissent à
+tout jamais doivent s'assurer que le coeur répond au coeur. Courte est
+l'illusion, long est le repentir. La couronne virginale se marie avec grâce
+aux cheveux de la fiancée quand les cloches argentines de l'église invitent
+aux fêtes nuptiales. Hélas! la plus belle solennité de la vie marque le
+terme du printemps de la vie. La douce illusion s'en va avec le voile et la
+ceinture; la passion disparaît; puisse l'amour rester! La fleur se fane,
+puisse le fruit mûrir! Il faut que l'homme entre dans la vie orageuse; il
+faut qu'il agisse, combatte, plante, crée, et, par l'adresse, par l'effort,
+par le hasard et la hardiesse, subjugue la fortune. Alors les biens
+affluent autour de lui, ses magasins se remplissent de dons précieux; ses
+domaines s'élargissent, sa maison s'agrandit, et, dans cette maison, règne
+la femme sage, la mère des enfants. Elle gouverne avec prudence le cercle
+de la famille, donne des leçons aux jeunes filles, réprimande les garçons.
+Ses mains actives sont sans cesse à l'oeuvre; elle augmente par son esprit
+d'ordre le bien-être du ménage; elle remplit de trésors les armoires
+odorantes, tourne le fil sur le fuseau, amasse dans des buffets
+soigneusement nettoyés la laine éblouissante, le lin blanc comme la neige;
+elle joint l'élégant au solide et jamais ne se repose.
+
+«Du haut de sa demeure, d'où le regard s'étend au loin, le père contemple
+d'un oeil joyeux ses propriétés florissantes. Il voit ses arbres qui
+grandissent, ses granges bien remplies, ses greniers qui plient sous le
+poids de leurs richesses, et ses moissons pareilles à des vagues
+ondoyantes; et alors il s'écrie avec orgueil: La splendeur de ma maison,
+ferme comme les fondements de la terre, brave la puissance du malheur.
+Mais, hélas! avec les rigueurs du destin il n'est point de pacte éternel,
+et le malheur arrive d'un pas rapide.
+
+«Allons! nous pouvons commencer à couler le métal à travers l'ouverture; il
+apparaît bien dentelé. Mais, avant de le laisser sortir, répétez comme une
+prière une pieuse sentence. Ouvrez les conduits, et que Dieu garde
+l'édifice. Voilà que les vagues, rouges comme du feu, courent en fumant
+dans l'enceinte du moule!
+
+«Heureuse est la puissance du feu, quand l'homme la dirige, la domine. Ce
+qu'il fait, ce qu'il crée, il le doit à cette force céleste. Mais terrible
+est cette même force quand elle échappe à ses chaînes, quand elle suit sa
+violente impulsion, fille libre de la nature. Malheur! lorsque, affranchie
+de tout obstacle, elle se répand à travers les rues populeuses et allume
+l'effroyable incendie; car les éléments sont hostiles à l'oeuvre des
+hommes. Du sein des nuages descend la pluie qui est une bénédiction, et du
+sein des nuages descend la foudre. Entendez-vous, au sommet de la tour,
+gémir le tocsin? Le ciel est rouge comme du sang, et cette lueur de pourpre
+n'est pas celle du jour. Quel tumulte à travers les rues! quelle vapeur
+dans les airs! La colonne de feu roule en pétillant de distance en
+distance, et grandit avec la rapidité du vent. L'atmosphère est brûlante
+comme dans la gueule d'un four; les solives tremblent, les poutres tombent,
+les fenêtres éclatent, les enfants pleurent, les mères courent égarées, et
+les animaux mugissent sous les débris. Chacun se hâte, prend la fuite,
+cherche un moyen de salut. La nuit est brillante comme le jour; le seau
+circule de main en main sur une longue ligne, et les pompes lancent des
+gerbes d'eau; l'aquilon arrive en mugissant et fouette la flamme
+pétillante; le feu éclate dans la moisson sèche, dans les parois du
+grenier, atteint les combles et s'élance vers le ciel, comme s'il voulait,
+terrible et puissant, entraîner la terre dans son essor impétueux. Privé
+d'espoir, l'homme cède à la force des dieux, et regarde, frappé de stupeur,
+son oeuvre s'abîmer. Consumé, dévasté, le lieu qu'il occupait est le
+domaine des aquilons, la terreur habite dans les ouvertures désertes des
+fenêtres, et les nuages du ciel planent sur les décombres.
+
+«L'homme jette encore un regard sur le tombeau de sa fortune, puis il prend
+le bâton de voyage. Quels que soient les désastres de l'incendie, une douce
+consolation lui est restée; il compte les têtes qui lui sont chères: ô
+bonheur! il ne lui en manque pas une.
+
+«La terre a reçu le métal, le moule est heureusement rempli; la cloche en
+sortira-t-elle assez parfaite pour récompenser notre art et notre labeur?
+Si la fonte n'avait pas réussi! si le moule s'était brisé! Hélas! pendant
+que nous espérons, peut-être le mal est-il déjà fait!
+
+«Nous confions l'oeuvre de nos mains aux entrailles du sol. Le laboureur
+leur confie ses semences, espérant qu'elles germeront pour son bien, selon
+les desseins du Ciel. Nous ensevelissons dans le sein de la terre des
+semences encore plus précieuses, espérant qu'elles se lèveront du cercueil
+pour une meilleure vie.
+
+«Dans la tour de l'église retentissent les sons de la cloche, les sons
+lugubres qui accompagnent le chant du tombeau, qui annoncent le passage du
+voyageur que l'on conduit à son dernier asile. Hélas! c'est une épouse
+chérie, c'est une mère fidèle que le démon des ténèbres arrache aux bras de
+son époux, aux tendres enfants qu'elle mit au monde avec bonheur, qu'elle
+nourrit sur son sein avec amour. Hélas! les doux liens sont à jamais
+brisés, car elle habite désormais la terre des ombres, celle qui fut la
+mère de famille. C'en est fait de sa direction assidue, de sa vigilante
+sollicitude, et désormais l'étrangère régnera sans amour à son foyer
+désert.
+
+«Pendant que la cloche se refroidit, reposons-nous de notre rude travail;
+que chacun de nous s'égaye comme l'oiseau sous la feuillée. Quand la
+lumière des étoiles brille, le jeune ouvrier, libre de tout souci, entend
+sonner l'heure de la joie; mais le maître n'a pas de repos.
+
+«À travers la forêt sauvage le voyageur presse gaiement le pas pour arriver
+à sa chère demeure. Les brebis bêlantes, les boeufs au large front, les
+génisses au poil luisant se dirigent en mugissant vers leur étable. Le
+chariot chargé de blé s'avance en vacillant. Sur les gerbes brille la
+guirlande de diverses couleurs, et les jeunes gens de la moisson courent à
+la danse. Le silence règne sur la place et dans les rues, les habitants de
+la maison se rassemblent autour de la lumière, et la porte de la ville
+roule sur ses gonds. La terre est _couverte_ d'un voile sombre; mais la
+nuit, qui tient éveillé le méchant, n'effraye pas le paisible bourgeois;
+car l'oeil de la justice est ouvert.
+
+«Ordre saint, enfant béni du Ciel, c'est toi qui formes de douces et libres
+unions; c'est toi qui as jeté les fondements des villes; c'est toi qui as
+fait sortir le sauvage farouche de ses forêts; c'est toi qui, pénétrant
+dans la demeure des hommes, leur donnes des moeurs paisibles et le bien le
+plus précieux, l'amour de la patrie.
+
+«Mille mains actives travaillent et se soutiennent dans un commun accord,
+et toutes les forces se déploient dans ce mouvement empressé. Le maître et
+le compagnon poursuivent leur oeuvre sous la sainte protection de la
+liberté. Chacun se réjouit de la place qu'il occupe et brave le dédain. Le
+travail est l'honneur du citoyen, la prospérité est la récompense du
+travail. Si le roi s'honore de sa dignité, nous nous honorons de notre
+travail.
+
+«Douce paix, heureuse union! restez, restez dans cette ville! Qu'il ne
+vienne jamais le jour où des hordes cruelles traverseraient cette vallée,
+où le ciel, que colore la riante pourpre du soir, refléterait les lueurs
+terribles de l'incendie des villes et des villages!
+
+«À présent, brisez le moule; il a rempli sa destination. Que le regard et
+le coeur se réjouissent à l'aspect de notre oeuvre heureusement achevée!
+Frappez! frappez avec le marteau jusqu'à ce que l'enveloppe éclate; pour
+que nous voyions notre cloche, il faut que le moule soit brisé en morceaux.
+
+«Le maître sait d'une main prudente et en temps opportun rompre
+l'enveloppe; mais malheur! quand le bronze embrasé éclate de lui-même et
+se répand en torrents de feu. Dans son aveugle fureur il s'élance avec le
+bruit de la foudre, déchire la terre qui l'entoure, et, pareil aux gueules
+de l'enfer, vomit la flamme dévorante. Là où règnent les forces
+inintelligentes et brutales, là l'oeuvre pure ne peut s'accomplir. Quand
+les peuples s'affranchissent d'eux-mêmes, le bien-être ne peut subsister.
+
+«Malheur! lorsqu'au milieu des villes l'étincelle a longtemps couvé;
+lorsque la foule, brisant ses chaînes, cherche pour elle-même un secours
+terrible! Alors la révolte, suspendue aux cordes de la cloche, la fait
+gémir dans l'air et change en instrument de violence un instrument de paix.
+
+«Liberté! égalité! voilà les mots qui retentissent. Le bourgeois paisible
+saisit ses armes; la multitude inonde les rues et les places, des bandes
+d'assassins errent de côté et d'autre. Les femmes deviennent des hyènes et
+se font un jeu de la terreur. De leurs dents de panthères elles déchirent
+le coeur palpitant d'un ennemi. Plus rien de sacré; tous les liens d'une
+réserve pudique sont rompus. Le bon cède la place au méchant, et les vices
+marchent en liberté. Le réveil du lion est dangereux, la dent du tigre est
+effrayante; mais ce qu'il y a de plus effrayant c'est l'homme dans son
+délire. Malheur à ceux qui prêtent à cet aveugle éternel la torche, la
+lumière du ciel! Elle ne l'éclaire pas, mais elle peut, entre ses mains,
+incendier les villes, ravager les campagnes.
+
+«Dieu a béni mon travail. Voyez! du milieu de l'enveloppe s'élève le métal,
+pur comme une étoile d'or. De son sommet jusqu'à sa base il reluit comme le
+soleil, et les armoiries bien dessinées attestent l'expérience du mouleur.
+Venez! venez, mes compagnons! formez le cercle! baptisons la cloche,
+donnons lui le nom de Concorde. Qu'elle ne rassemble la communauté que pour
+des réunions de paix et d'affection!
+
+«Qu'elle soit, par le maître qui l'a formée, consacrée à cette oeuvre
+pacifique. Élevée au-dessus de la vie terrestre, elle planera sous la voûte
+du ciel azuré. Elle se balancera près du tonnerre et près des astres. Sa
+voix sera une voix suprême, comme cette des planètes, qui, dans leur
+marche, louent le Créateur et règlent le cours de l'année. Que sa bouche
+d'airain ne soit occupée qu'aux choses graves et éternelles! Que le temps
+la touche à chaque heure dans son vol rapide! Que, sans coeur et sans
+compassion, elle prête sa voix au destin et annonce les vicissitudes de la
+vie! Qu'elle nous répète que rien ne dure en ce monde, que toute chose
+terrestre s'évanouit comme le son qu'elle fait entendre et qui bientôt
+expire!
+
+«Maintenant, arrachez avec les câbles la cloche de la fosse; qu'elle
+s'élève dans les airs, dans l'empire du son! Tirez! tirez! Elle s'émeut,
+elle s'ébranle; elle annonce la joie à cette ville. Que ses premiers
+accents soient des accents de paix.»
+
+
+XIV
+
+Le seul défaut d'un pareil poëme c'est d'être à la fois pensé, décrit et
+chanté. Le véritable enthousiasme ne pense pas, ne décrit pas; il chante.
+Mais, ce genre mixte une fois admis, le poëme de Schiller est digne de
+tinter éternellement dans l'oreille des hommes. Nous n'avons rien de pareil
+en France.
+
+Ce fut une de ses dernières oeuvres; il n'avait que quarante-sept ans, et
+il se laissait déjà atteindre par la mort. C'était une de ces organisations
+frêles et maladives qui ne résistent pas, comme celle de Goethe ou de
+Voltaire, organisations de chêne robuste, aux secousses de leur âme et aux
+secousses de la vie. Il écrivit sa profession de foi désormais
+philosophique en ces termes:
+
+«Heureux temps, jours célestes où, les yeux fermés, je suivais avec abandon
+le cours de la vie! Je me nourrissais de mes songes, et j'étais heureux;
+j'ai appris à penser, et je suis tenté de pleurer d'avoir vu le jour. On
+m'a enlevé la foi qui me donnait le calme; on m'a enseigné à dédaigner ce
+que j'adorais. Quand je voyais le peuple se rendre en foule à l'église,
+quand j'entendais les membres d'une nombreuse communion de croyants
+confondre leurs voix dans une même prière: Oui, me disais-je, elle est
+divine cette loi que les meilleurs des hommes professent, qui dompte
+l'esprit et console le coeur. La froide raison a éteint cet enthousiasme;
+il n'y a rien de véritablement sacré que la vérité et ce que la raison
+reconnaît comme vérité. Ma raison maintenant est le seul guide qui me reste
+pour me porter à Dieu, à la vertu, à l'éternité..... Toutes les
+perfections de la nature sont réunies en Dieu. _La nature est Dieu divisé à
+l'infini_ (profession de foi de son maître Goethe). Là où je découvre un
+corps, je pressens une intelligence; là où je remarque un mouvement, je
+devine une pensée motrice. Ce que nous nommons amour est le désir d'un
+bonheur hors de nous; l'amour est la boussole aimantée du monde
+intellectuel; c'est l'amour qui nous attire à Dieu. Si chaque homme aimait
+tous les hommes, il posséderait le monde entier!»
+
+C'est dans ces pensées qu'il expira peu de temps après, en serrant la main
+de sa femme, en bénissant son enfant, et regardant, comme J.-J. Rousseau,
+le soleil du soir jouer comme un crépuscule du jour éternel sur les rideaux
+de son lit.
+
+
+XV
+
+Goethe, ferme comme un bloc de marbre jusqu'à ses derniers moments, jouait
+encore comme un jeune homme avec les illusions et avec l'amour. Ses
+liaisons littéraires avec _Bettina d'Arnim_ ressemblent à une de ces
+aurores boréales de l'amour que les vieillards, dont l'imagination survit
+à l'âge, aiment à voir briller sur leur horizon quand le soleil de l'amour
+juvénile est déjà couché depuis longtemps dans leur ciel. Les amours de
+l'homme d'État célèbre allemand, M. de Gentz, pour la jeune et célèbre
+Fanny Elssler, sont comme une répétition, à peu de distance, des amours de
+Goethe et de Bettina: seulement M. de Gentz aimait du coeur, et Goethe
+n'aima jamais que de l'imagination. Il se plaisait à jouer le rôle d'un
+Anacréon allemand couronné de roses, et voulant mourir la coupe des
+illusions encore pleine à la main.
+
+Un mot sur cet épisode très-curieux de la vieillesse du grand homme.
+
+Nous n'avons pas connu nous-mêmes Bettina d'Arnim, mais nous avons connu sa
+fille, et, si l'on doit juger des charmes de physionomie, d'âme et d'esprit
+de la mère, par la figure de la fille, Bettina fut bien digne d'être l'Hébé
+de ce Jupiter mourant.
+
+Son nom de fille était Bettina Brentano; sa famille était italienne. Sa
+beauté portait l'empreinte du climat, son esprit avait la flamme de son
+ciel. Goethe, dans sa première adolescence, avait été épris de sa
+grand'mère, Sophie Laroche, femme illustre par ses talents littéraires en
+Allemagne.
+
+Cette jeune fille avait dans son imagination précoce un foyer
+d'enthousiasme qui demandait un aliment réel ou imaginaire; elle entendait
+souvent accuser la froideur et l'égoïsme de Goethe dans sa famille; elle se
+figura que Goethe n'était resté insensible que faute d'avoir rencontré dans
+sa longue vie une âme à la proportion de la sienne. Elle voulut le venger
+de l'injustice des hommes pour un homme plus grand que l'humanité. Elle ne
+connaissait de Goethe que ses oeuvres; elle s'en fit une image selon son
+coeur, et de cette image elle se fit une idole: l'adoration naquit dans son
+coeur de l'enthousiasme. Ces phénomènes de jeunes filles, répandant, comme
+Madeleine, leur urne de parfum sur les cheveux blancs d'un homme illustre,
+sont plus fréquents qu'on ne pense. Qui de nous ignore combien de jeunes
+coeurs se prodiguaient en pensée et jusqu'en amour à l'auteur de _René_ et
+d'_Atala_, descendant déjà l'autre côté de la vie? La beauté est la
+tentation de l'homme, la gloire est la séduction de la femme. À force de
+rêver de Goethe, la jeune Bettina finit par l'aimer. Il y a un âge où les
+songes ne s'évanouissent pas avec la nuit.
+
+
+XVI
+
+Une ombre tragique jetée tout à coup sur la jeunesse de Bettina accrut son
+amour en nourrissant sa mélancolie. Elle avait pour amie une femme poëte,
+Caroline de Gunderode, chanoinesse d'un des chapitres d'Allemagne.
+
+Caroline de Gunderode, ce Werther féminin, s'exalta jusqu'à la folie, et
+finit par se tuer par dégoût d'une vie prosaïque en contraste avec une âme
+de feu.
+
+Bettina resta seule, et se réfugia d'autant plus dans le sein de ce fantôme
+adoré qui portait pour elle le nom de Goethe. Elle alla à Weimar pour
+l'adorer de plus près; elle enivra le poëte, elle ne le fléchit pas. Goethe
+se souvint de son âge, et se contenta du feu et de l'encens, sans toucher
+au vase fragile d'où cet enivrement montait à lui.
+
+Cette réserve augmenta et fit durer l'amour dans l'âme de la jeune
+Italienne. Goethe plus sensible lui aurait paru un homme; il ne se montra
+qu'en divinité. Cet amour dura sept ans. Une correspondance assidue entre
+la jeune fille et le majestueux poëte nourrit ces deux imaginations de
+rêves brûlants d'un côté, tièdes de l'autre. Pendant ces délicieuses
+années, Bettina, après sept ans de culte, finit par se marier au comte
+d'Arnim, gentilhomme d'une illustre maison de la Prusse et poëte d'un nom
+déjà distingué dans son pays. Les rapports épistolaires entre Bettina
+d'Arnim et Goethe se détendirent et s'interrompirent même complétement de
+1814 à 1833; mais, peu de mois avant la mort de Goethe, Bettina vint se
+réconcilier avec son idole négligée et recevoir ses derniers regards et son
+dernier soupir.
+
+Quelque temps avant sa propre mort, Bettina publia elle-même cette
+correspondance amoureuse entre la jeune fille et le vieillard. Nous la
+possédons tout entière en deux volumes; cette correspondance étincelle plus
+qu'elle ne touche; c'est un feu éblouissant, mais c'est un feu d'artifice;
+une lettre d'Héloïse à Abélard contient plus de chaleur de passion que ces
+deux volumes de lettres entre Bettina et l'auteur de _Werther_. Une
+palpitation du coeur a plus de passion que mille élans d'imagination.
+Malheur aux amours chimériques! on les regarde, on ne les ressent pas. Une
+des lettres de M. de Gentz à Fanny Elssler attendrit plus que toute la
+correspondance de Goethe avec Bettina. On sent que l'homme d'État, quoique
+sénile, souffre et adore; sa sénilité même fait compatir à sa passion.
+Quant à Goethe, il joue; il charme, il n'émeut pas.
+
+Voici deux ou trois de ces lettres devenues un monument de l'Allemagne
+littéraire, un bas-relief du tombeau de Goethe.
+
+«Vous vous imaginez facilement, écrit Bettina à la mère de Goethe, dont
+elle avait fait sa confidente et son amie à Francfort pendant que son fils
+vivait et trônait à Weimar; vous vous imaginez facilement ce que je pense à
+l'heure solitaire où le crépuscule cède à la nuit, maintenant je l'ai
+vu!... (C'était après son voyage pour voir son idole à Weimar.) Maintenant
+je l'ai vu, je connais son sourire et le son de sa voix calme et pourtant
+vibrant d'amour, et ses exclamations qui résonnent comme un chant! Je sais
+comme il approuve ou comme il blâme ce qu'on dit dans le tumulte de la
+passion. L'année passée, quand je me trouvai inopinément avec lui, j'étais
+hors de moi; je voulus parler, mais la voix me manqua; il posa la main sur
+ma bouche et il me dit: «PARLE DES YEUX, JE COMPRENDS TOUT!» Et quand il
+s'aperçut que mes yeux étaient remplis de larmes, il les ferma et il
+ajouta: «DU CALME! DU CALME! C'EST CE QUI VOUS CONVIENT A TOUS DEUX.» Oui,
+chère mère, ce fut comme si la paix descendait sur moi! N'avais-je pas tout
+ce que j'avais uniquement désiré depuis plusieurs années? Ô vous, sa mère,
+je vous remercierai éternellement d'avoir mis au monde celui que j'aime!...
+
+«Il m'est impossible ici, sur les bords du Rhin, continue-t-elle, de ne pas
+vous écrire sur mon amie, la jeune Caroline Gunderode. Hier j'ai été
+visiter l'endroit où elle s'est tuée; les saules ont tellement grandi
+qu'ils couvrent la place. C'est ici, pensai-je, qu'elle erra désespérée et
+qu'elle enfonça le terrible fer dans sa poitrine. Ce projet l'avait occupée
+pendant bien des jours, et moi, qui lui étais si près du coeur, moi qui
+suis maintenant seule ici dans ce lieu fatal, je parcours ce même rivage,
+ne pensant qu'à mon bonheur!... Je lui fais des reproches d'avoir quitté
+cette belle terre. Elle s'est mal conduite à mon égard; elle s'est enfouie
+loin de moi, au moment où j'allais la faire participer à mon bonheur.
+
+«Elle était pleine de timidité, cette belle chanoinesse; elle s'effrayait
+d'avoir à réciter tout haut le _bénédicité_; elle me disait souvent qu'elle
+avait peur parce que son tour approchait de le prononcer devant les
+chanoinesses assemblées. Notre vie commune était belle; c'était l'époque à
+laquelle je commençais à avoir la conscience de moi-même. Ce fut elle qui
+vint me chercher à Offenbach; elle me prit par la main et me pria de venir
+la trouver à la ville. Plus tard nous nous voyions tous les jours; elle
+m'apprit à lire avec réflexion; elle voulait aussi m'enseigner l'histoire,
+mais elle s'aperçut bientôt que j'étais beaucoup trop occupée du présent
+pour que le passé eût le pouvoir de m'enchaîner pendant longtemps. Que
+j'aimais à aller la trouver! Je finis par ne plus pouvoir me passer d'elle
+pendant un seul jour. Je courais la voir tous les après-midi. Quand
+j'arrivais à la porte du chapitre, je regardais à travers le trou de la
+serrure jusqu'à ce qu'on m'eût ouvert. Son petit appartement était au
+rez-de-chaussée, donnant sur le jardin; un peuplier blanc était devant sa
+fenêtre; je grimpais dessus en lui faisant la lecture; à chaque chapitre je
+montais sur une branche plus élevée. Elle m'écoutait, appuyée à la fenêtre,
+et me disait de temps en temps: «Bettina, ne tombe pas!» Maintenant je vois
+combien j'étais heureuse alors, car tout, la moindre des choses même, s'est
+empreint en moi comme une jouissance. Ses traits étaient doux et mous comme
+ceux d'une blonde; pourtant elle avait des cheveux bruns, mais des yeux
+bleus abrités par de longs cils. Elle ne riait pas haut; c'était plutôt un
+doux roucoulement sourd, dans lequel la joie et la sérénité s'exprimaient
+parfaitement. Elle ne marchait pas, elle _glissait_; vous comprendrez ce
+que j'entends par ce mot. Sa robe semblait l'entourer de plis caressants;
+cela venait de la douceur de ses mouvements. Sa taille était élevée et pour
+ainsi dire trop coulante pour l'appeler élancée. Elle était timidement
+gracieuse et trop dépourvue de volonté pour avoir jamais cherché à se faire
+remarquer en société. Un jour qu'elle était chez le prince primat avec
+toutes les chanoinesses, portant le costume de son ordre, une robe à queue,
+un col blanc avec la croix d'ordonnance, quelqu'un fit la remarque qu'elle
+ressemblait à une apparition au milieu des autres dames, à un esprit qui
+allait s'évanouir dans l'air.
+
+«Elle me lisait ses poésies, et se réjouissait de mon approbation comme si
+j'avais été un grand public; c'est qu'aussi je témoignais un vif désir de
+les entendre: non pas que je comprisse ce que j'entendais; c'était plutôt
+pour moi un élément inconnu, et ses doux vers agissaient sur moi comme
+l'harmonie d'une langue étrangère qui vous flatte sans qu'on puisse la
+traduire. Nous lisions _Werther_, et nous discutions beaucoup sur le
+suicide. Elle disait toujours: «Beaucoup apprendre, beaucoup comprendre par
+l'esprit, et mourir jeune! Je ne veux pas voir la jeunesse m'abandonner.»
+
+Puis enfin s'adressant, après ce récit funèbre, à Goethe qui se refusait à
+nourrir sa passion d'un retour complet, Bettina s'écrie:
+
+«Ô toi qui lis ceci, tu n'as pas de manteau assez doux pour envelopper mon
+âme blessée! Tu ne me récompenseras jamais, tu ne m'attireras jamais sur
+ton coeur! Je le sais, je serai seule avec moi-même comme je me suis
+trouvée seule aujourd'hui sur le rivage où mourut Gunderode; seule sous
+les tristes saules où la mort frissonne encore, sur cette place où l'herbe
+ne croît plus; c'est là qu'elle a meurtri son beau corps! ô Jésus! Marie!!!
+
+«Toi, mon seigneur vivant! toi, génie flamboyant qui es au-dessus de moi,
+j'ai pleuré, non pas sur celle que j'ai perdue, non, j'ai pleuré sur moi
+avec moi-même. Il faut que je devienne froide et dure comme l'acier; je
+dois être impitoyable pour ce coeur passionné qui n'a pas, hélas! le droit
+de rien demander. Mais tu es doux, ô Goethe! tu me souris, et ta main
+fraîche me caresse et tempère l'ardeur de mes joues; cela doit me suffire!»
+
+
+XVII
+
+Bettina revient ici à la pensée de son amie Gunderode.
+
+«Lorsque je revins visiter sa tombe, j'y trouvai de pauvres gens qui
+cherchaient leurs vaches; je les suivis; ils devinèrent que je venais du
+tombeau de la dame; ils me dirent que Gunderode leur avait souvent parlé et
+fait l'aumône, et que chaque fois qu'ils passaient près de l'endroit fatal
+ils récitaient un _Pater_. Moi aussi j'ai prié son âme et pour son âme; je
+me suis fait purifier par la lumière de la lune, et je lui ai dit tout haut
+que je la désirais, que je regrettais ces heures où nous échangions ici-bas
+nos pensées, nos sentiments.
+
+«Un jour elle vint joyeusement à ma rencontre, et elle me dit: «Hier j'ai
+causé avec un médecin, et il m'a appris qu'il était très-facile de se
+tuer.» Elle entr'ouvrit sa robe et me montra une place sur son beau sein;
+ses yeux resplendissaient de joie. Je la regardai fixement; pour la
+première fois je me sentis mal à l'aise; je lui demandai: «Eh bien! que
+ferai-je quand tu seras morte?--Oh! répondit-elle, alors je te serai
+devenue indifférente; nous ne serons plus aussi liées; je me brouillerai
+d'abord avec toi!» Je me dirigeai vers la fenêtre pour cacher mes larmes et
+contenir les battements de mon coeur irrité; elle s'était mise à l'autre
+fenêtre et ne disait mot. Je la regardais de côté; ses yeux étaient levés
+vers le ciel, mais le regard en était brisé comme si tout leur feu s'était
+concentré à l'intérieur. Après l'avoir considérée pendant quelque temps, je
+ne pus me contenir: j'éclatai en sanglots, je me jetai à son cou, je la
+forçai à s'asseoir, je m'assis sur ses genoux, je répandis bien des
+larmes, je l'embrassai pour la première fois, j'ouvris sa robe et je baisai
+la place où elle avait appris à atteindre le coeur. Je la suppliai en
+pleurant amèrement d'avoir pitié de moi; je me jetai de nouveau à son cou,
+et je baisai ses mains froides et frissonnantes. Ses lèvres tremblaient;
+elle était roide et pâle comme la mort, et ne pouvait élever la voix; elle
+me dit tout bas: «Bettina, ne me brise pas le coeur!» Afin de ne pas lui
+faire de mal, je cherchai à surmonter ma douleur. Je me mis à sourire, à
+pleurer, à sangloter tout à la fois; mais sa frayeur augmenta; elle se
+coucha sur le canapé. Je m'efforçai alors de lui prouver que j'avais pris
+tout cela pour une plaisanterie.»
+
+
+XVIII
+
+Toute cette longue _passion_ de la chanoinesse Gunderode est décrit par son
+amie _Bettina_ en pages de _Werther_; on sent que le génie de Goethe a
+déteint sur ces jeunes amies.
+
+Goethe parut sensible à cet amour moitié naïf, moitié fantastique de la
+belle enthousiaste. Un sonnet de lui fait foi de cette émotion contenue,
+mais forte.
+
+«_La date du vendredi-saint_, dit-il dans ce sonnet, _était gravée en
+lettres de feu dans le coeur de Pétrarque_; dans mon coeur à moi c'est la
+date d'avril mil huit cent sept qu'on trouvera en traces profondes de feu,
+gravée par le jour où je t'ai connue!
+
+«Ce jour-là je commençai, non, je continuai à aimer celle qu'enfant je
+portais déjà dans mon coeur, etc.»
+
+La passion idéale de Bettina prend chaque jour des teintes plus chaudes
+dans sa correspondance.
+
+«J'ai dû partir après un dernier embrassement, moi qui croyais rester
+éternellement suspendue à ton cou. La maison que tu habites avait disparu
+déjà dans le lointain; je me rappelais tout alors: comment, la nuit, tu
+t'étais promené avec moi dans le jardin; comment tu souriais quand je
+t'expliquais les formes fantastiques des nuages et mes beaux rêves; comment
+tu écoutais avec moi le murmure des feuilles au vent de la nuit.»
+
+On croit véritablement entendre les confidences de _Daïamanti_ au dieu son
+amant, dans une scène des drames indiens; l'imagination allemande est
+teinte des eaux du Gange.
+
+«Tu m'as aimée, je le sais; quand tu me conduisais par la main, je l'ai
+senti à ton haleine, au son de ta voix; oui, j'ai senti à quelque chose,
+comment dirai-je? qui m'enveloppait, qui respirait autour de moi, que tu me
+recevais dans l'intimité de la pensée. Qui m'enlèvera ce souvenir? J'ai
+éprouvé un grand calme. Qu'est-ce que cela veut dire: _s'endormir dans le
+Seigneur?_ Je sais maintenant ce que c'est... Il a fait cette nuit un
+terrible ouragan; je suis sortie pour voir le soleil qui réparait tout. Ô
+cher ami! quelle joie de savourer la brume du matin, de respirer le frais
+du vent qui s'apaise, le parfum des plantes qui pénètre la poitrine et
+monte à la tête, de sentir battre ses tempes et rougir ses joues, et de
+secouer les gouttes de rosée de ses cheveux!... Je me reposai sur le tronc
+d'un arbre à demi renversé pendant la nuit. Sous ses branches touffues je
+découvris une multitude de nids d'oiseaux; il y avait une famille de
+petites mésanges à tête noire et à gorge blanche; elles étaient sept dans
+le même nid; puis des pinsons et des chardonnerets; les pères et les mères
+volaient sur ma tête, cherchant à donner la becquée à leurs petits. Ah!
+pourvu qu'ils parviennent à les élever dans cette situation critique! Si un
+de ces petits oiseaux, précipités du nid par terre, et suspendus au-dessus
+d'un ruisseau rapide, allait y tomber, il se noierait infailliblement à
+l'instant même! Pour comble de malheur, tous les nids pendent de travers.
+Puis, si tu avais vu la vie, le mouvement de ces milliers d'abeilles et de
+mouches qui bourdonnaient autour de moi! En vérité, il n'y a pas de marché
+si populeux et si animé; tout le monde semblait fort bien s'y reconnaître;
+chacun allait chercher sous les fleurs une petite auberge où se retirer,
+puis on en ressortait; on rencontrait le voisin; on passait les uns à côté
+des autres en bourdonnant, comme si on eût voulu se dire où se trouve la
+bonne bière. Mais voilà longtemps que je bavarde sur ce tilleul, et
+pourtant je n'ai pas encore fini. Le tronc tient encore à la racine. Je
+considérai la partie de l'arbre qui est restée, condamnée maintenant à
+traîner l'autre moitié de sa vie par terre, et je pensais qu'elle mourrait
+cet automne. Cher Goethe! je suis enfermée dans mon amour pour toi comme
+dans une cabane solitaire; ma vie se passe à t'attendre!...»
+
+Goethe répond par des sonnets froids et compassés comme des politesses
+allemandes à ces rêves de jeune coeur. Le rêve se poursuit aussi coloré et
+aussi tendre pendant deux volumes. Les billets de Goethe en réponse à ce
+torrent de passion idéale sont de la neige sur des fleurs d'avril.
+
+
+XIX
+
+C'est dans cette naïve et amusante correspondance avec Bettina et avec
+d'autres jeunes enthousiastes de son génie que Goethe laissait décliner son
+heureuse vie. La vie se retirait peu à peu de lui comme le rayon du soir,
+dans la galerie du Vatican, se retire d'abord des pieds, puis du buste,
+puis de la tête de l'Apollon de marbre, rougi par les roses des plus hautes
+clartés du soleil couchant.
+
+Impassible jusqu'au dernier moment comme un dieu de marbre, il expira en
+contemplant avec ravissement le soleil, et en demandant _de la lumière,
+plus de lumière encore_! Weimar ne le pleura pas comme un mortel, mais lui
+fit une apothéose comme à un immortel.
+
+On lui a beaucoup reproché, faute de le comprendre, de n'avoir pas été
+assez homme par la sensibilité qui fait aimer davantage Schiller. Il est
+beau d'être un homme, il est plus beau peut-être d'être plus qu'un homme.
+La prétendue impassibilité de Goethe n'est que sa supériorité; certes, on
+ne peut soupçonner l'auteur de _Werther_, de _Charlotte_, de _Mignon_, de
+_Marguerite_, de n'avoir pas eu dans l'âme toutes les puissances, et même
+les plus délicates, de sentir, d'aimer, de souffrir; celui qui fait pleurer
+ne fait que prêter ses propres larmes à ceux qui le lisent; il en a donc
+lui-même une source chaude, amère et abondante dans son propre coeur.
+
+Mais la faculté de sentir, d'aimer, de souffrir, qui est la plus belle des
+facultés du coeur, n'est pas la plus forte des qualités de l'esprit: la
+preuve en est que la plus simple des femmes sent, aime et pleure; mais le
+génie seul pense et plane au-dessus de ses propres impressions pour les
+contempler et pour les juger avec la sublime impassibilité d'un dieu. Cette
+divine impassibilité du grand artiste, qui se sépare pour ainsi dire en
+deux êtres, l'être sentant et l'être impassible, est supérieure à la
+sensibilité vulgaire, car elle l'élève au-dessus de la région des
+sensations jusqu'à la région de la pure intellectualité.
+
+C'est à cette hauteur que l'homme cesse pour ainsi dire d'être homme pour
+devenir artiste. L'homme souffre encore en lui, mais l'artiste ne souffre
+plus, semblable au martyr qui jouit dans sa foi pendant qu'il gémit dans
+son corps.
+
+Le grand artiste se dissèque intrépidement lui-même pour peindre, pour
+sculpter ou chanter les palpitations les plus douloureuses de ses fibres
+sans les sentir pendant qu'il les dénude à tous les yeux. C'est ce qui
+constitue précisément le beau dans l'art, c'est ce qui fait que le
+pathétique le plus tragique ne dégénère jamais en torture ou en grimace
+dans l'oeuvre des véritables artistes souverains. C'est ce qui fait que,
+dans les ouvrages en marbre ou en vers qui nous restent de l'antiquité, la
+statue ou le personnage dramatique reste toujours beau, même sous les
+tortures de la douleur physique ou de la douleur morale. C'est ce qui fait
+que le Laocoon expire avec beauté sous les noeuds et sous les morsures du
+serpent; que Niobé meurt belle sur les cadavres de ses enfants percés par
+les traits du dieu de l'arc; que le Christ de Michel-Ange rayonne sur la
+croix d'une divinité morale pendant que les clous transpercent ses mains
+et ses pieds; son sang ruisselle de ses blessures, mais son âme ne sent que
+la sainte beauté de son sacrifice.
+
+Conserver la beauté dans la douleur, ne dégrader jamais l'homme
+intellectuel par le déchirement de ses sensations, montrer toujours
+l'intelligence impassible survivant au coeur torturé, voilà le comble de
+l'art antique, voilà la loi du beau; c'est cette loi du beau dans l'art que
+quelques grands artistes de notre époque ont voulu nier et renverser en
+cherchant l'expression dans la seule vérité imitative, en peignant le laid
+avec autant de recherche que le beau, et en inventant ce paradoxe
+artistique et littéraire qu'ils ont appelé _l'art pour l'art_! Notre
+théorie, à nous, comme la théorie des anciens, _c'est l'art pour le beau_;
+c'était la théorie d'Homère, la théorie de Platon, la théorie de Virgile,
+de Cicéron, celle de Milton, de Corneille, de Racine, de Voltaire, du
+Tasse, de Pétrarque, de Byron, de Chateaubriand, d'Hugo, dans les premières
+splendeurs matinales de leurs beaux génies. La théorie du laid est la
+parodie de la nature; la théorie de l'art pour l'art ravale l'art en ne lui
+donnant pour objet que lui-même. Qu'est-ce que l'art si vous le séparez du
+bon et du beau? C'est un jeu d'esprit au lieu de la plus sainte aspiration
+de l'âme, un matérialisme de mots au lieu du divin spiritualisme des
+pensées.
+
+Telle était aussi la pensée de Goethe: c'était l'idolâtrie du beau. Élever
+l'homme au beau, c'était, selon lui, élever l'homme à la vertu.
+
+Voilà pourquoi il se tenait soigneusement lui-même très-haut, loin de
+terre, au-dessus de sa propre sensibilité, comme sur un isoloir de toute
+chose humaine, dans la région supérieure de la sublime indifférence. Voilà
+pourquoi il fut accusé d'insensibilité et de personnalité dans sa vie. Mais
+voilà pourquoi aussi il se soutint toujours, pendant sa longue et heureuse
+vie, dans cette philosophie de calme et de lucidité qui caractérise son
+génie.
+
+
+XX
+
+S'il est permis de comparer la littérature et la politique, Goethe rappela
+à ce point de vue un homme supérieur auquel les moralistes peuvent refuser
+leur estime, mais auquel les historiens observateurs et philosophes ne
+pourraient contester l'admiration: le prince de Talleyrand. Le prince de
+Talleyrand fut en France dans ces derniers temps le Goethe de la politique;
+Goethe fut le prince de Talleyrand de l'Allemagne en littérature; tous les
+deux très-supérieurs au vulgaire, très-dédaigneux des événements, peu
+soucieux de ces doctrines soi-disant immuables que les partis appellent des
+principes et que l'histoire appelle des circonstances. Ils n'avaient foi
+l'un qu'à la nature, l'autre qu'aux faits. Tous les deux aussi, voyant les
+idées et les hommes du haut de leurs dédains pour les engouements
+passagers, pour les erreurs et pour les passions de la foule, ils
+dominaient d'autant plus l'humanité qu'ils la méprisaient davantage. Le
+mépris est une mauvaise puissance, mais c'est une puissance réelle sur les
+hommes; cela prouve qu'on ne partage pas leurs petitesses, leurs
+enthousiasmes et leurs versatilités. Ce mépris est la base de
+l'indifférence philosophique ou politique; cette indifférence laisse à la
+sensibilité son calme, à l'esprit son sang-froid et sa clarté. Ce mépris
+même est une grandeur de l'intelligence. Ces hommes ne sont jamais dévoués,
+mais ils sont habiles. Si c'est dans l'ordre philosophique et littéraire,
+comme Goethe ils conservent leur indépendance de pensée et leur originalité
+de conception à travers toutes les vagues passagères de la médiocrité
+subalterne et toutes les aberrations du mauvais goût; si c'est dans l'ordre
+politique, comme le prince Talleyrand ils conservent et grandissent leur
+haute influence à travers tous les événements secondaires et tous les
+écroulements du siècle; ils se servent des vagues pour exhausser, pour
+gouverner leur navire au lieu de s'y noyer avec l'équipage. Hommes dont le
+temps se moque quelquefois faute de les comprendre, mais qui se moquent du
+temps; ils vivent à part des sottises et des vertus vulgaires; solitaires
+de l'esprit, l'avenir les remarque d'autant plus qu'ils lui apparaissent
+plus isolés dans leur majestueux égoïsme.
+
+Tel fut Goethe, homme aussi peu compris en Allemagne que M. de Talleyrand
+est encore peu compris en France: grands par leur souverain mépris pour les
+axiomes de la politique populaire ou pour les médiocrités de l'esprit
+humain. Cela ne veut pas dire que ces hommes fussent pervers, cela veut
+dire qu'ils étaient supérieurs. Hélas! quand on a beaucoup vécu, beaucoup
+pratiqué les idées, les passions, les rois, les peuples, le dédain superbe
+et tranquille n'est-il pas la dernière forme de la sagesse humaine?
+Remarquez que nous ne disons pas de la vertu.
+
+
+XXI
+
+La mort de Schiller, de Goethe, du grand Frédéric, de Klopstock, de Herder,
+de Wieland, de Kant et de leurs contemporains les plus rapprochés par
+l'âge, tels que les Stolberg, les Guillaume de Humboldt, les Schlegel, les
+Jacob, etc., etc., laissa l'Allemagne littéraire et philosophique vide,
+froide et inanimée comme une terre épuisée qui a perdu sa vigueur et qui a
+besoin de renouveler sa séve par le temps avant de produire de nouvelles
+moissons de grands hommes. Le génie a ses saisons comme la nature; après la
+récolte, la stérilité.
+
+Ce phénomène d'une stérilité relative après des époques de merveilleuse
+fécondité n'est pas seulement spécial à l'Allemagne après la clôture du
+dix-huitième siècle, il est remarquable dans toute l'Europe. Voyez
+l'Angleterre; après que Chatham, le second Pitt, Gibbon, Fox, Canning,
+Byron, Walter Scott, eurent disparu, sa littérature, à l'exception du
+roman, de l'histoire et de l'éloquence, languit; sa tribune même, cette
+littérature de la liberté, s'affaisse. L'Angleterre a oublié sa grande
+parole, l'Italie a perdu sa grande poésie, l'Espagne sa grande gaieté
+comique; la France elle-même se sent, malgré les jactances de sa jeunesse
+littéraire, dans une sorte de décadence orgueilleuse qui l'attriste
+elle-même. Son printemps ne vaut pas les hivers que nous avons traversés et
+qui ont blanchi nos fronts. Nous avons vu les Staël, les de Maistre, les
+Chateaubriand, les Villemain, les Cousin, les Bonald, les Lamennais, les
+Hugo, les Balzac, et leurs égaux et leurs émules dans tous les genres. Les
+grands écrivains, les grands orateurs, les grands philosophes, les grands
+poëtes, les grands critiques, où sont-ils? Dans la tombe ou dans le
+silence. _Les dieux s'en vont_, mais les moqueurs restent; la littérature
+du sarcasme remplace la littérature du génie. C'est un mauvais signe quand
+l'esprit humain se moque de lui-même; la dérision est le sacrilége de
+l'enthousiasme. Dieu frappe de stérilité ceux qui rient de ses dons.
+
+C'est un Anglais, lord Byron, qui a commencé cette décadence morale par
+_Don Juan_; c'est un Allemand, le poëte satirique Heyne, mort récemment à
+Paris, qui a aggravé le sacrilége par une série de facéties en vers et en
+prose qui sont les libelles du génie contre le génie; c'est le charmant
+fantaisiste de la poésie en France, _A. de Musset_, qui a tantôt raillé,
+tantôt adoré l'enthousiasme et l'amour, tantôt mené à la bacchanale ces
+deux chastes divinités des vrais adorateurs du vrai beau. Ces trois hommes
+ont eu des imitateurs trop tentés par les succès faciles du ricanement
+spirituel; ils règnent aujourd'hui sur la jeunesse au coeur léger; ils la
+mènent en chantant et en titubant, comme des ménétriers ivres dès le matin,
+aux fêtes d'un carnaval éternel de l'esprit. Je ne veux pas les nommer,
+leurs oeuvres les nomment; ils s'annonçaient, avec la jactance de
+l'orgueil, comme les régénérateurs de la littérature française; le monde
+intellectuel semblait n'avoir pas existé avant eux; ils ne se
+reconnaissaient ni antécédents, ni modèles, ni ancêtres, ni égaux dans le
+monde de l'esprit. Cette impertinence envers le génie des siècles passés
+leur a porté malheur, la nature a répondu à leur défi par l'impuissance;
+qu'ont-ils produit et que produisent-ils, depuis dix ans, que des sarcasmes
+et des bulles de savon? Ils sont à l'art divin de la pensée ce que les
+parodistes de nos petits théâtres sont aux chefs-d'oeuvre de la scène, ce
+que les grotesques des ballets italiens sont aux statues de Phidias ou aux
+grâces chastes de la Vénus antique. Nous tournons au grotesque; c'est le
+symptôme le plus certain de la décadence de l'art. Il n'y a plus de
+jeunesse, comment y aurait-il une maturité féconde? Il n'y a plus de
+printemps, comment y aurait-il un été?
+
+
+XXII
+
+Cette lacune actuelle de génie en Allemagne est-elle définitive? Cette
+grande époque des Goethe, des Klopstock, des Schiller, est-elle l'apogée de
+la grande littérature allemande? Nous sommes loin de le penser, sans doute;
+nous ne pensons pas non plus que la nature produise souvent, et même
+produise deux fois un homme supérieur en puissance de tête à Goethe. On ne
+monte pas plus haut que certaines pages extatiques de _Faust_: plus haut,
+l'air raréfié ne porte plus l'homme; mais il y a de grandes raisons de
+penser que, si la nature n'enfante pas souvent une individualité poétique
+de la force de Goethe, la littérature allemande dans son ensemble
+retrouvera une période de splendeur égale à la période qui porte le nom de
+Goethe. Nos motifs pour penser ainsi son ceux-ci:
+
+L'Allemagne est encore en grande partie une terre vierge, et, par
+conséquent, susceptible d'une culture littéraire qui produira des fruits
+inconnus. Le caractère éminemment pensif de cette race germanique lui donne
+le temps de mûrir ses idées; elle est lente comme les siècles et patiente
+comme le temps; jamais cette race pensive et même rêveuse n'a été assimilée
+aux idées et aux langues de ces races grecques et latines comme l'Italie,
+l'Espagne, le Portugal et nous, qui dérivons d'Athènes ou de Rome;
+l'Allemagne dérive de l'Inde et du Gange; elle parle une langue consommée,
+savante, circonlocutoire, mais d'une construction et d'une richesse qui la
+rendent propre à exprimer toutes les images et toutes les idéalités de la
+poésie ou de la métaphysique. La philosophie du monde futur couve là dans
+son berceau; il en sortira quelque Platon.
+
+Quant à l'histoire, à l'éloquence, au drame, qui demandent un langage clair
+comme le fait, évident comme le regard, rapide et foudroyant comme le coup
+du verbe humain sur l'âme, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, le
+Portugal paraissent plus aptes à ces trois fonctions de la parole que
+l'Allemagne. Mais la poésie méditative, la poésie épique, la poésie
+lyrique, la théologie mystique ont un instrument mieux façonné à leurs
+usages dans l'allemand. Novalis, Goethe, Klopstock, l'ont déjà
+merveilleusement démontré, d'autres viendront qui le démontreront mieux
+encore.
+
+La primauté littéraire fait lentement le tour du monde comme la primauté
+politique. Le génie des lettres a ses vicissitudes comme l'épée. Cette
+primauté passe des Indes en Égypte, de l'Égypte en Grèce, de la Grèce en
+Arabie, de Bagdad en Perse, de la Perse et de l'Orient des califes dans la
+grande Grèce d'Italie; de la grande Grèce d'Italie, illuminée par
+Pythagore, à Rome; de Rome à Florence et à Ferrare, de Florence et de
+Ferrare en Espagne, en France, en Angleterre, où elle fleurit aujourd'hui.
+Il ne manque à cet avénement de la langue allemande qu'une chose, l'unité
+nationale de ces quarante millions d'hommes qui parlent et qui écrivent la
+langue de Goethe et de Kant. L'absence de cette unité politique, qui rend
+l'Italie impropre jusqu'à présent à conquérir et à garder la possession
+d'elle-même, rend l'Allemagne impropre à conquérir une primauté littéraire.
+Le génie allemand est individuel et non national. Il n'y a pas une
+Allemagne, il y en a dix. La gloire littéraire, ce stimulant du génie, y
+est démembrée comme le territoire; chaque capitale y a son foyer, ses
+talents, mais il n'y existe pas un foyer _commun_.
+
+On déclame beaucoup en France depuis quelques années contre la
+centralisation. Je ne voudrais que deux exemples sous nos yeux pour
+combattre par les faits ce paradoxe en vogue de nos jours. Ces deux
+exemples sont l'Italie en politique, l'Allemagne en littérature. Que
+manque-t-il à l'Italie pour devenir indépendante et pour rester libre? Une
+seule capitale souveraine au lieu des sept ou huit capitales secondaires
+qui se disputent le rang de centre italien. Que manque-t-il à l'Allemagne
+pour régner à son tour par les lettres sur l'esprit européen? Une seule
+capitale où viennent briller et rayonner les grands talents épars dont ses
+diverses capitales sont pleines. Malheur aux peuples à plusieurs têtes! Il
+y a du feu, il n'y a point de foyer.
+
+Cependant cette décentralisation, fatale jusqu'ici à l'Italie, nuisible à
+l'Allemagne, n'empêche pas le génie germanique d'influer puissamment depuis
+quelques années sur la littérature nouvelle de l'Europe dans ce que l'on
+appelle romantisme, c'est-à-dire dans cette tendance heureusement novatrice
+du génie français, italien, britannique, à sortir de la servile imitation
+des anciens; à émanciper nos langues en tutelle, et à les rendre enfin
+originales et libres comme la pensée spontanée du monde moderne; dans le
+romantisme il y a une propension évidente à germaniser la littérature
+moderne. Plus nous nous éloignons des Grecs et des Latins, plus nous nous
+rapprochons de l'Allemagne, fille de l'Inde; on dirait que le génie
+littéraire veut aussi faire le tour du monde comme le fil électrique, et
+revenir à cet Orient d'où tout est parti. La science des langues
+orientales, dans lesquelles les Allemands ont été nos précurseurs et nos
+maîtres, développe de plus en plus chez nous cet attrait vers l'Orient; que
+sera-ce quand nos communications qui s'ouvrent seulement avec la Chine,
+cette école lettrée de quatre cents millions d'hommes, nous auront initiés
+dans la philosophie et dans la littérature de ce mystérieux sanctuaire du
+dernier Orient? L'histoire est le grand révélateur du monde pensant; les
+révélations d'idées vont sortir en foule des langues primitives que nous
+allons lire et écouter dans ces régions de la première civilisation
+humaine. Ce sera la gloire de l'Allemagne de nous y avoir introduits par sa
+langue toute pleine des témoignages étymologiques de sa filiation
+orientale. De cette reconnaissance de l'Occident avec l'Orient par
+l'Allemagne, un grand prodige s'opérera dans l'univers intellectuel:
+l'identité des idées retrouvée par l'identité des langues. Les fils
+dépaysés reconnaîtront leurs ancêtres; les philosophies, dépouillées des
+vêtements divers qui les déguisent, s'embrasseront au grand jour de la
+science dans l'unité des langues, témoignage de l'unité des idées.
+
+Les fils de nos fils verront ces merveilles; il n'y aura plus ni Orient ni
+Occident intellectuels; il n'y aura qu'une littérature, comme il n'y a
+qu'une humanité. L'homme est sorti par l'ignorance d'un état plus parfait
+qu'on a appelé un Éden, il y rentrera par la science. L'Allemagne aura été
+un de ses guides vers cette glorieuse rapatriation des esprits.
+
+ LAMARTINE.
+
+
+
+
+XLIIe ENTRETIEN.
+
+VIE ET OEUVRES
+
+DU COMTE DE MAISTRE.
+
+
+I
+
+_Virgilium vidi tantum_; ce qui veut dire ici: J'ai connu personnellement
+ce grand écrivain qu'on nomme le comte de Maistre; je l'ai connu homme, et
+je l'ai vu passer prophète. C'est un grand avantage pour parler d'un
+écrivain que d'avoir vécu dans sa familiarité, car il y a toujours beaucoup
+de l'homme dans l'auteur. Vos portraits du comte de Maistre sont des
+portraits d'imagination; le mien est un portrait d'après nature.
+
+Je vous disais donc que je l'avais connu homme, et que je l'avais vu avec
+le temps passer prophète. C'est un étrange phénomène que cette
+transformation, avec l'aide du temps, d'un homme de style, d'un homme
+d'esprit ou d'un homme de génie, en prophète, par les enfants de ceux qui
+l'ont connu simple mortel comme vous et moi.
+
+Voici comment ce phénomène s'opère.
+
+Un écrivain remarquable, original, téméraire de vérité et de paradoxe,
+surgit dans un coin du monde. Il faut que ce soit loin de Paris, à cause du
+prestige de la distance, du _major e longinquo reverentia_: le lointain
+donne à tout de la majesté. Et puis, si cet écrivain surgissait à Paris,
+l'envie le dénigrerait à sa naissance et l'étoufferait longtemps dans son
+berceau; il aurait à subir, comme nous tous, la comparaison avec d'autres
+hommes égaux ou supérieurs à lui; il serait mesuré à la toise de la jalouse
+médiocrité; on ne lui rendrait sa véritable taille qu'à sa mort, quand il
+faudrait mesurer son cercueil à sa stature. Il faut donc que cet écrivain
+prédestiné à devenir prophète naisse et vive dans l'éloignement; il faut de
+plus qu'il naisse et qu'il vive dans un temps de grande dissension de
+l'esprit humain, époque où chaque parti a besoin de champions éclatants
+pour embrasser, fortifier, diviniser sa cause.
+
+Ces deux conditions admises, c'est-à-dire la distance et l'esprit de parti,
+qu'arrive-t-il?
+
+Le grand homme inconnu écrit ou pérore dans son coin du monde; pendant
+qu'il vit on fait peu d'attention à lui; on ne le regarde que comme une
+curiosité littéraire; ses volumes s'entassent sans beaucoup de bruit les
+uns sur les autres; quelques esprits éminents et cosmopolites s'aperçoivent
+seuls qu'il y a quelque part on ne sait quelle voix qui rend des oracles
+dans la solitude. Ces oracles sont d'autant plus recueillis dans l'élite
+qu'ils se répandent moins dans la foule. L'auteur de ces oracles meurt sans
+avoir atteint la grande célébrité européenne; un silence de quelques années
+se fait sur sa tombe; mais tout à coup un des deux partis d'idées en lutte
+dans le monde intellectuel, religieux, politique, éprouve le besoin de
+confondre, d'éblouir, de foudroyer le parti contraire par l'éclat d'un
+génie solidaire qui lui prête un style, des armes, des idées et de l'audace
+contre ses adversaires. On exhume les livres du mort récent de la poussière
+où ils dormaient, on les réimprime, on les exalte, on fait un bruit immense
+autour de son nom.
+
+Le parti opposé crie au scandale, lit ces livres, y cherche et y trouve
+des excès d'esprit et des paradoxes qui vont jusqu'aux défis du bon sens et
+jusqu'à la justification du supplice comme argument de controverse. Le
+parti du grand inconnu s'irrite de cette contradiction; il s'acharne à
+l'admiration, il adopte jusqu'aux excentricités de son auteur favori, il
+prend à la lettre jusqu'à ses plaisanteries et à ses sarcasmes pour en
+faire des articles de foi, il divinise sa nouvelle école, il en fait un
+saint. Le parti adverse en fait un fou ou un scélérat. Le nom longtemps
+inconnu est lancé et relancé à la tête des combattants; criblé tour à tour
+d'auréoles ou d'invectives, ce nom se répand dans le combat; les livres se
+popularisent dans la dispute; l'un y cherche des ridicules, l'autre des
+oracles; tout le monde y découvre un prodigieux style et une forte vertu.
+
+La génération suivante croit que cet homme dont on parle avec tant de haine
+ou tant d'amour était quelque géant d'un autre âge dépassant la taille
+humaine. Un grand respect la saisit, un grand prestige la subjugue; les
+phrases de l'écrivain font texte, ses opinions font loi, ses rêveries mêmes
+font miracle pour ses fidèles; et voilà l'homme prophète.
+
+
+II
+
+C'est ainsi que le comte de Maistre nous apparaît aujourd'hui, à
+trente-sept ans de distance du temps où nous nous promenions ensemble sous
+les châtaigniers de la vallée de Chambéry, lui me récitant ses vers sur le
+_Caucase_ et sur le _Phâse_, deux excellentes rimes pour un vieux poëte
+revenant de Russie, moi lui récitant les premières stances des
+_Méditations_, sans penser qu'un jour il serait divinisé et moi lapidé pour
+de la prose ou pour des vers. Ô plaisante vicissitude des choses humaines
+qui s'amuse à faire jouer aux hommes les rôles les plus inattendus de tous
+et d'eux-mêmes! Voilà un jeune homme et un vieillard qui se donnent la main
+en jouant du bout du pied avec les cailloux polis du torrent desséché de
+l'_Aisse_ dans le bassin de Chambéry, et qui causent nonchalamment après
+dîner de choses et d'autres, comme deux voyageurs en attendant le départ
+sur le banc de l'hôtellerie; et à trente-sept ans de là le vieillard sera
+devenu prophète, et le jeune homme, après avoir été arbitre momentané
+presque du monde, jugera le vieillard pour gagner sa vie, en intéressant
+ses lecteurs dans un entretien littéraire! Étonnez-vous donc des
+volte-faces de la destinée, et respectez donc quelque chose après cela!
+
+Eh bien! dès cette époque je respectais beaucoup l'éloquent et le
+majestueux vieillard avec lequel je m'entretenais au bord du ruisseau ou à
+table, sans soupçonner cependant que je causais avec un demi-dieu. Je vous
+ferai son portrait physique comme s'il était là sous ma plume, mais
+laissez-moi vous transcrire avant le cadre de ce portrait, aussi original
+et aussi pittoresque que la figure. Ce que je vous peins là, je l'ai vu.
+
+
+III
+
+On a fait un grand seigneur féodal du comte de Maistre. Ce n'est pas cela;
+c'était un simple gentilhomme savoyard de peu de fortune et sans
+illustration jusqu'à lui.
+
+C'est une existence bien naïve et bien pastorale que celle du gentilhomme
+campagnard des vallées de Savoie, et surtout de la vallée véritablement
+arcadienne de Chambéry. Qui peut, après Jean-Jacques Rousseau et
+Chateaubriand, essayer de décrire cette oasis de lumière, d'ombre, de
+prairies en pente, de châtaigniers en groupes, de chaumières éparses, de
+lacs encaissés et dormants dans le demi-jour, sous l'abri majestueux des
+montagnes dentelées de sapins et de neige? Mais on peut décrire la vie du
+gentilhomme savoyard de ces vallées quand on a eu, comme moi, le hasard et
+le bonheur de vivre avec eux et de leur vie dans sa jeunesse.
+
+Sur le penchant le plus incliné vers le torrent ou vers le lac qui forme le
+lit de ces vallées; sur quelque colline arrondie et grasse de gazon; au
+sommet d'un petit promontoire avancé vers les eaux et qui y laisse pendre
+et tremper les branches de ses châtaigniers; au bord d'une grève exposée au
+soleil du levant ou du midi et où brille de loin une marge de sable fin
+lavé d'écume; dans le creux d'une anse, au sommet d'un monticule boisé,
+semblable à une île sur un océan de roseaux, on voit luire au soleil un
+petit nombre de maisons à toits aigus et bleuâtres, couverts d'ardoises,
+sur lesquels des nuées de pigeons blancs en repos sèchent leurs plumes et
+becquettent le grain volé dans la cour.
+
+Ces maisons, en général carrées et basses, n'ont rien qui les distingue
+trop des maisons de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui
+flanquent les angles, et qui ressemblent plus à des colombiers qu'à des
+bastions. Elles sont bordées d'un côté de quelques petites terrasses en
+étages qui dominent la plaine ou les eaux; de larges figuiers y étendent
+leurs branches, qui ont la contorsion et la couleur de grosses couleuvres
+endormies. De l'autre côté, une basse-cour entourée de métairies et
+d'étables couvertes en chaume sert de portique à la maison. Au-dessus et
+au-dessous, un bois de châtaigniers, des groupes de noyers, une vigne
+presque inculte rampant sur le grès, un champ de maïs aux régimes d'or, un
+autre de froment, de blé noir ou de raves, enfin une prairie marécageuse
+tachetée de la verdure suspecte des joncs, forment tout le domaine, et avec
+le domaine tout le patrimoine de la famille. Il faut y ajouter une maison
+noire de vétusté et d'abandon, meublée de meubles antiques, dans quelque
+rue sombre et serpentante de Chambéry, à l'ombre des rampes aristocratiques
+qui montent au château du gouverneur de Savoie.
+
+
+IV
+
+Là vivent, de leurs récoltes en nature, que leurs boeufs et leurs mules
+transportent pendant les derniers jours d'automne à la ville, un certain
+nombre de familles qu'on appelle, les unes par authenticité, les autres par
+courtoisie, la noblesse de Savoie. Leurs titres sont leur uniforme et leur
+épée consacrée héréditairement au service militaire de la maison de Savoie.
+Ces familles ont, en général, cinq ou six enfants par génération. Les fils
+entrent, les uns dans la magistrature de Chambéry et deviennent sénateurs
+du sénat de Savoie, comme fit le comte de Maistre; les autres entrent dans
+l'Église, et ils deviennent évêques de quelque diocèse plus ou moins
+éloigné, de Sardaigne, de Piémont, de Maurienne ou de Tarantaise; les
+autres entrent dans l'armée, et ils deviennent de valeureux officiers, et
+quelquefois des lieutenants-colonels ou des colonels dans la brigade de
+Savoie, composée de trois à quatre mille braves paysans de leurs montagnes;
+quelques-uns, les plus opulents ou les plus ambitieux, entrent à la cour de
+Turin, deviennent écuyers ou chambellans, et s'élèvent, si la faveur ou le
+mérite les secondent, jusqu'au rang de gouverneur de province.
+
+Parmi les filles, un très-petit nombre se marient, parce que la loi ne
+leur accorde qu'une parcelle du patrimoine de la famille; les unes entrent
+dans des couvents, ces sépulcres de la jeunesse et de la beauté qui
+étouffent souvent les gémissements secrets de la nature; les autres restent
+dans la maison, y vieillissent avec une inclination cachée dans leur coeur,
+contractent une physionomie de résignation et de mélancolie douce qui fait
+monter les larmes aux yeux quand on les regarde, puis s'accoutument à leur
+sort, se font les providences de la maison, reprennent leur gaieté et
+deviennent _tantes_, cette seconde maternité de la famille, plus touchante
+encore que l'autre, parce qu'elle est plus désintéressée et plus adoptive.
+Ces tantes font le charme de ces intérieurs; ce sont les cariatides
+gracieuses et vivantes de la maison: elles ne la supportent pas, mais elles
+la décorent.
+
+
+V
+
+Les moeurs de ces familles de gentilshommes sont, d'un côté, simples et
+rurales comme les paysans au milieu desquels ils vivent; de l'autre,
+chevaleresques et militaires comme la cour et l'armée, qu'ils fréquentent
+pendant leur jeunesse. Le contact avec l'Italie, où ils ont leur
+gouvernement, leur donne l'élégance et l'urbanité des cours d'au delà des
+Alpes; leur séjour à la campagne leur laisse la cordiale bonhomie des
+champs; le voisinage de la France, la communauté de langue laissent
+infiltrer chez eux nos livres, nos journaux, nos doctrines et nos
+controverses d'esprit. Cette superficie de littérature française donne aux
+plus lettrés d'entre eux le goût et quelquefois l'émulation d'écrire. Mais
+l'esprit de nation, l'esprit de corps, l'esprit d'Église et l'esprit
+d'aristocratie, héréditaires et obligés dans leur caste, leur défendent la
+liberté de penser autrement qu'on ne pense à la cour de Turin, dans le
+palais de l'évêque ou dans le château du gouverneur de Savoie.
+
+Ceux qui veulent écrire ne peuvent, sous peine de faillir à leur ordre, à
+leur Église ou à leur trône, écrire qu'une de ces deux choses: des
+badinages d'esprit ou des traditions du moyen âge. C'est ce qui explique
+peut-être pourquoi les deux écrivains les plus charmants et les plus
+éloquents de Savoie, le comte de Maistre et Xavier de Maistre, son frère,
+ont écrit, l'un de si sublimes platonismes mêlés de contre-vérités,
+l'autre de si légers et de si pathétiques opuscules de pur sentiment et
+opuscules neutres comme le sentiment.
+
+
+VI
+
+Le hasard me les a fait connaître familièrement l'un et l'autre; mais,
+avant de parler de l'un et de l'autre, on ne peut s'empêcher de remarquer
+que, par un phénomène littéraire qui doit avoir sa raison cachée dans les
+choses, c'est la même petite vallée de Savoie qui a donné au dix-huitième
+et au dix-neuvième siècle les deux plus magnifiques écrivains de paradoxes
+du monde moderne: Jean-Jacques Rousseau et le comte de Maistre; l'un, le
+paradoxe de la nature et de la liberté poussé jusqu'à l'abrutissement de
+l'esprit et à la malédiction de la société et de la civilisation; l'autre,
+le paradoxe de l'autorité et de la foi sur parole, poussé jusqu'à
+l'anéantissement de la liberté personnelle, jusqu'à la glorification du
+bourreau, et jusqu'à l'invocation du glaive du souverain et des foudres de
+Dieu contre la faculté de penser.
+
+Un hasard m'a fait connaître familièrement, à la fleur de mes jours, les
+trois frères de Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux_ et du _Voyage
+autour de ma chambre_, et, plus tard, Joseph de Maistre lui-même. En
+voyageant en Savoie, et en visitant un ami d'enfance qui était le neveu des
+de Maistre, alors justement estimés, mais encore ignorés de la gloire, je
+tombai par accident dans le nid champêtre qui avait vu naître cette couvée
+d'hommes extraordinaires.
+
+C'était une maisonnette toute semblable à celles que j'ai décrites plus
+haut comme la demeure ordinaire des gentilshommes peu opulents de la
+Savoie. On l'appelait Bissy. Je l'ai célébrée dans mes premiers vers par
+une épître familière insérée sous le titre de _Méditation poétique_, et
+adressée au colonel de Maistre, propriétaire de cet ermitage. La maison est
+située sur le flanc septentrional de la vallée qui court, à travers des
+prairies et des bocages, de Chambéry au lac du Bourget. La haute muraille
+noire du _Mont-du-Chat_ étend et gonfle ses fondements jusque dans cette
+vallée; ses ruisseaux, ses cascades, ses longues ombres s'y versent dans le
+torrent large et rocailleux de l'Aisse. Tout y est retentissant de leurs
+murmures et de leur fraîcheur. C'est sur un de ces renflements des racines
+du Mont-du-Chat qu'est assise la maison de Bissy. Un petit bois de
+châtaigniers sauvages toujours jeunes, parce qu'on les coupe toujours pour
+le chauffage de la métairie, la domine et la protége du vent du nord; une
+petite cour pavée de cailloux de deux couleurs roulés par l'Aisse et
+arrosée d'une fontaine, comme dans les cours de village en Suisse ou dans
+le Jura, y coule, à petits filets, d'un tronc d'arbre creusé et verdi de
+mousse. Un corridor, une cuisine, une salle à manger, quelques chambres
+basses pour les provisions, les lingeries, les domestiques, composent le
+rez-de-chaussée. On monte par un escalier de pierres grises au premier
+étage, où l'on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de maîtres ou
+d'hôtes.
+
+Le sapin, lavé et poli par le sable fin des servantes, y répand, comme en
+Suisse, sa saine odeur de résine. Des fenêtres du salon le regard descend
+d'abord sur un petit parterre entouré d'un mur à hauteur d'appui, planté de
+légumes domestiques et d'arbres fruitiers, plus animé, selon moi, que des
+pelouses monotones et des fleurs stériles; de là le regard s'étend sur une
+prairie en pente bordée d'immenses noyers, ces oliviers gigantesques du
+Nord, qui distillent une huile moins limpide, mais plus parfumée que celle
+de l'Attique. Le torrent de l'Aisse, avec ses cailloux roulés, coupe la
+plaine par une ligne blanchâtre que ses eaux, souvent débordées, laissent à
+sec pendant l'été. Au delà se relève un plateau verdoyant et boisé, sur
+lequel blanchissent les tourelles du petit manoir de Servolex, qui
+appartient aujourd'hui à mes neveux, et qui appartenait alors aux neveux
+des de Maistre. Puis la vallée se ferme et s'accidente par les murailles à
+pic et semblables à des falaises de la montagne de _Nivolet_.
+
+
+VII
+
+C'est là que vivait, à cette époque, l'aimable et respectable famille. Elle
+se composait du comte de Maistre, ambassadeur de Sardaigne à Pétersbourg,
+rentrant après une longue absence dans sa patrie, et prêt à publier ses
+grands et étranges livres qui gonflaient son portefeuille, et qui sont
+devenus la controverse d'aujourd'hui; de sa femme et de ses filles,
+retrouvées à cette halte après une longue séparation. Elle se composait du
+colonel de Maistre, propriétaire du domaine de Bissy; de sa femme, toujours
+souriante, et de quelques nièces aussi enjouées et aussi avenantes que
+cette tante. Elle se composait enfin de l'abbé de Maistre, autre frère qui
+devait bientôt devenir évêque d'Aoste; et enfin de Xavier de Maistre, dont
+on regrettait l'absence, et qu'on attendait aussi de Pétersbourg, où un
+heureux et riche mariage avait fixé son sort errant.
+
+L'abbé de Maistre était à la fois très-pieux, très-enjoué, très-semblable
+par son originalité inattendue à un _Sterne_ savoyard ou à un doyen de
+_Saint-Patrick_. Il était au moins l'égal de ses deux frères par l'esprit,
+par l'étrangeté, par la séve locale. Il écrivait des sermons, pour la
+cathédrale de Chambéry ou de Turin, du style élégant, succulent et onctueux
+de nos grands prédicateurs. Il nous en lisait, à son neveu et à moi, des
+passages le matin; le soir il écrivait, sur un gros livre blanc qu'on
+appelait le _livre du fou rire_, les anecdotes les plus niaises et les plus
+bouffonnes recueillies de la vie ou de la bouche de tous les sots d'Italie
+ou de Savoie pour dérider innocemment les plus austères soirées. Il va sans
+dire que le cynisme et l'indécence étaient soigneusement écartés de ce
+recueil. Il y avait un abîme de vices et un abîme de vertus entre Rabelais
+et l'abbé de Maistre; la bêtise seule, la bêtise pure, la bêtise qui
+s'ignore, qui s'enfle et qui jouit naïvement d'elle-même, était
+enregistrée dans ces pages; le rire qui en sortait était franc, mais point
+méchant: l'abbé de Maistre mettait de la charité même dans le ridicule. Sa
+personne répondait à son caractère: il était d'un âge déjà mûr, de taille
+moyenne, d'épaisse corpulence, à figure fine d'expression, quoique un peu
+lourde de joues. La prière et la méditation, auxquelles il consacrait ses
+matinées, répandaient une ombre de recueillement et de concentration
+d'esprit sur ses traits; mais le sérieux et l'enjouement étaient fondus à
+doses si égales dans sa nature que l'on voyait toujours le rire éclatant
+prêt à trahir la gravité sur ses lèvres. Il retenait longtemps le mot gai
+avant de le laisser échapper. Ce sont toujours les visages graves qui
+décochent mieux le rire communicatif, parce qu'il est plus inattendu.
+
+
+VIII
+
+Quant au colonel de Maistre, il n'écrivait pas, mais il jouissait de ses
+trois frères, ses aînés, comme un père aurait joui de la supériorité de
+ses fils. Il avait passé sa jeunesse dans les camps; il passait son âge mûr
+dans sa douce retraite, qui servait de halte et d'asile à tous les parents,
+et là il savourait l'amour d'une cousine adorée et adorable qu'il avait
+épousée tard et qu'il possédait avec délices, comme les bonheurs longtemps
+suspendus. Ce bonheur se lisait sur son visage épanoui sous ses cheveux
+blancs comme un soleil d'automne sur la neige; il était gai, content,
+reposé sans prétention et nullement sans charme, toujours prêt à fournir
+l'occasion de la réplique à ses frères pour les faire briller en
+s'éclipsant, parlant du comte comme d'un ancien, de l'abbé comme d'un
+saint, de Xavier comme du Benjamin absent et regretté de la tribu. Le
+colonel n'en était pas lui-même la moindre grâce ni le moindre mérite, car
+il en était par excellence la bonté.
+
+Ce Benjamin de la tribu, ce Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux de la
+cité d'Aoste_, je ne le connaissais pas alors; je l'ai connu depuis. Le
+connaître, c'était l'aimer.
+
+L'homme délicat et sensible qui a écrit ce livre du _Lépreux_ passe pour le
+second dans sa famille! Erreur et préjugé que le temps rectifiera. Cet
+homme n'est le second de personne; il est le premier des naïfs, et la
+naïveté dans le sublime est le plus naturel des génies, car c'est le génie
+qui s'ignore, l'innocence baptismale du talent.
+
+Sans doute son frère est un merveilleux jouteur de plume; nous avons
+nous-même subi l'éblouissement de son style dans la première jeunesse, à
+cet âge où l'on reçoit sur parole les admirations et les cultes de famille,
+et où l'audace du paradoxe passe pour l'intrépidité de la raison.
+L'écrivain en lui est sans modèle et sera peut-être sans imitateur; mais le
+philosophe savoyard ressemble trop à un sophiste grec de la décadence. Ce
+qu'il y a de plus majestueux en lui c'est l'attitude et de plus miraculeux
+c'est l'écrivain.
+
+Mais tant qu'une larme chaude demandera à couler délicieusement du coeur de
+l'homme sensible, ému des souffrances de ses semblables, on relira _le
+Lépreux_ de Xavier de Maistre, et l'on appellera l'auteur son ami. C'est
+lui alors qui sera grand, car il n'y a de grand dans le talent que
+l'émotion. Gloire aux larmes!
+
+
+IX
+
+Voilà le charmant cadre de famille dans lequel éclatait alors la figure du
+comte Joseph de Maistre. Il portait gravement, mais légèrement, son âge de
+soixante à soixante-dix ans. Sa stature, sans être élevée, paraissait
+grandiose par la dignité un peu exagérée avec laquelle il portait la tête
+en arrière. Un certain air de représentation caractérisait son attitude:
+après avoir représenté devant les cours il représentait encore dans sa
+famille. Sa taille était forte sans embonpoint. Ses pieds posaient à terre
+avec le poids et la fermeté d'une statue de bronze. Ses gestes pittoresques
+rappelaient l'homme semi-italien qui avait beaucoup causé avec les
+Piémontais et les Sardes. Son costume, très-soigné dès le matin, tenait de
+l'homme de cour: cravate blanche, décoration au cou, grande croix pendante
+sur la poitrine, plaque sur le coeur, habit de cérémonie, chapeau toujours
+à la main; il ne voulait pas être surpris en déshabillé par le plus humble
+paysan en sabots de la montagne qui apportait sur sa mule les fagots de
+bois du Mont-du-Chat à la maison de ses frères.
+
+Ses cheveux, d'un blanc de neige et d'une finesse de soie, étaient
+accommodés sur sa tête comme ceux de nos pères, en deux ailes rebroussées
+sur les tempes, enduits de pommade et saupoudrés de poudre; puis, divisés
+sur le derrière de la tête en une troisième natte, ils allaient se
+resserrer dans une queue flottante sur l'habit. La tête, quoique
+naturellement forte, paraissait ainsi plus grosse encore que nature; son
+front large et haut sortait plus ample de ce nuage de frisure et de poudre.
+De grands beaux yeux bleus pleins de lumière, encadrés dans des sourcils
+encore noirs, un nez carré, des joues fermes, une bouche large et façonnée
+à plaisir par la nature pour l'éloquence, un menton solide, relevé, presque
+provoquant, une expression hardie, un demi-sourire moitié de bienveillance,
+moitié de sarcasme, complétaient cette figure.
+
+L'ensemble était d'un homme qui sent sa valeur et qui, sans l'imposer par
+trop d'orgueil, veut la faire sentir aux autres par quelque emphase dans
+l'attitude. Sa politesse, quoique parfaite, retenait à distance plus
+qu'elle ne familiarisait avec lui. Il aimait à se laisser contempler plus
+qu'à se laisser approcher. Le dialogue n'allait pas à son caractère; sa
+conversation était un inépuisable monologue. Il causait avec abondance sans
+jamais s'épuiser d'idées; il jouissait d'être bien écouté; pendant la
+réplique il s'endormait, puis se réveillait trente fois par heure,
+reprenant le fil de l'entretien comme si ses courts sommeils avaient
+seulement reposé ses yeux sans endormir sa pensée.
+
+Sa vie était régulière comme un cadran dont les chiffres romains divisent
+en minutes égales les heures. Il se levait avant le jour. Il commençait par
+la prière et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent
+il allait à la messe à l'heure où les servantes pieuses y vont avant que
+les maîtres soient levés; il écrivait ensuite jusqu'au dîner. On dînait
+alors au milieu du jour. Après le dîner, seul ou en compagnie de l'un ou
+l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne à pommeau d'or cueillie
+parmi les joncs dans quelque marais du Caucase, et il faisait de longues
+promenades sur les collines ou dans la vallée de ses pères. Il s'arrêtait à
+chaque pas pour faire une remarque ou pour conter une anecdote de sa vie de
+Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnément les beaux vers; il en avait
+composé beaucoup dans ses loisirs, il nous en récitait des strophes dont
+les lambeaux sont restés dans ma mémoire. Après ces longues promenades, où
+l'esprit et les pas s'égaraient délicieusement à sa suite, il rentrait à la
+maison; quelquefois il s'arrêtait encore un moment à l'église du faubourg
+ou du village; puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi
+diverse, aussi enjouée et quelquefois aussi étincelante qu'en plein
+soleil.
+
+
+X
+
+Cette conversation, ravivée par ses frères et par ses neveux, hommes d'un
+esprit au niveau de ce génie de famille, roulait en général sur ses
+ouvrages. Ces ouvrages étaient presque tous encore en portefeuille. Il
+consultait tout le monde, et même moi, malgré le disparate de mon extrême
+jeunesse avec ses années. Il me donnait rendez-vous le matin dans sa
+chambre pour me lire ses volumes et pour écouter les observations
+très-inexpérimentées que j'aurais à lui faire sur son style. Il craignait
+beaucoup Paris, cette Athènes de l'Europe, dangereuse, disait-il, pour un
+Scythe comme lui. «Que diraient-ils de cela à Paris?» me répétait-il à
+chaque instant avec un sourire moitié triomphant, moitié défiant, qui
+attestait à la fois sa confiance dans le succès et son appréhension du
+ridicule.
+
+Je lui répondais avec une affectueuse liberté: il l'autorisait par son
+indulgence. Que de phrases malsonnantes, que d'expressions risquées
+jusqu'au grotesque napolitain, que de constructions russes ou savoyardes
+ne lui ai-je pas fait effacer avec la docilité du génie!
+
+Quelquefois il résistait avec une obstination impénitente à raturer un mot
+ou une image. «Non, non, disait-il en persistant, cela les amusera à Paris;
+il faut scandaliser un peu cette pruderie de leur langue!»
+
+Je cédais, quoique à regret, à ce petit désir d'effet par l'audace de la
+phrase. Ce que je lui conseillais alors d'effacer, je l'effacerais encore
+aujourd'hui de ses pages: toutes les excentricités de style ne sont pas des
+bonheurs d'expression. Ses sauvageries de style étaient des appâts tendus à
+la curiosité. Il n'avait pas besoin de ces artifices.
+
+Quelque temps après je fus chargé d'apporter moi-même à Paris un de ses
+principaux ouvrages en manuscrit pour le faire imprimer. Le manuscrit était
+adressé à M. Martainville, rédacteur en chef du _Drapeau blanc_, journal en
+sympathie de doctrine et d'exagération avec le comte de Maistre. C'est
+ainsi que je connus accidentellement Martainville, homme provoquant et
+intrépide. J'avais eu occasion de le voir un an avant dans un duel où il
+avait été héroïque; il ne me connaissait que de visage; il ne savait pas
+mon nom, quoique j'eusse pris parti pour lui dans sa querelle.
+
+Il craignait en ce moment d'être assassiné par les nombreux ennemis que lui
+suscitaient ses invectives mordantes contre les adversaires des Bourbons.
+Il me fallut insister longtemps, donner le nom du comte de Maistre, être
+reconnu comme par des sentinelles à travers des guichets pratiqués dans des
+couloirs, pour parvenir avec mon dépôt jusqu'à lui.
+
+Une fois cette glace rompue, je trouvai dans Martainville un brave et
+jovial combattant de l'épée et de la plume, qui adorait dans le comte de
+Maistre un étranger de la même religion politique que lui. Chateaubriand,
+Bonald, Lamennais (intolérant au nom du Ciel et absolutiste au nom des
+hommes alors), étaient à Paris, à cette époque, avec Martainville, les
+correspondants et les patrons de ce grand écrivain, dont on veut faire
+aujourd'hui, à Turin et à Paris, un agitateur de l'Italie, précurseur de M.
+de Cavour, et, qui sait? peut-être un destructeur du pouvoir temporel des
+papes. Ô pauvre imagination humaine! tu ne vas jamais si loin que la
+bouffonnerie des partis! Si les ombres rient dans l'éternité, l'âme
+beaucoup trop rieuse de celui qui fut ici-bas le comte de Maistre doit bien
+rire en voyant son nom servir d'autorité à une révolution.
+
+Mais maintenant que nous avons le portrait de cet homme devenu l'entretien
+du monde, voyons en peu de mots sa vie, et mêlons-y ses oeuvres; car
+l'homme, la vie et l'oeuvre se tiennent indissolublement dans le
+philosophe, dans le politique et dans l'écrivain.
+
+Nous avons une excellente abréviation de la vie du comte de Maistre écrite
+par son fils. C'est le fils qui connaît le mieux le père; la piété filiale
+est le génie d'un biographe. Nous ne jugerions pas les oeuvres du père sur
+les paroles du fils, mais, quant aux circonstances de la vie domestique, il
+n'y a pas de plus sûrs et de plus honnêtes témoins que les enfants.
+
+Nous faisons toutefois nos réserves sur deux ou trois actes de la vie
+publique du comte de Maistre, actes que nous caractériserons tout autrement
+que ne les caractérise son fils. Si la piété filiale a son culte, elle a
+aussi son fanatisme; nous nous en défendrons: c'est le droit de la
+postérité.
+
+
+XI
+
+Le comte Joseph de Maistre était né à Chambéry en 1754. Son père, président
+de ce qu'on appelait le _sénat de Savoie_, eut dix enfants. Joseph de
+Maistre était le premier-né. Élevé à Chambéry et à Turin, sa naissance le
+prédestinait à la magistrature provinciale dans son pays. D'abord
+substitut, puis sénateur (c'est-à-dire juge) à Chambéry, il y épousa
+mademoiselle de Morand, fille d'une condition égale à la sienne.
+
+Trois enfants qui vivent encore, portés tous les trois à de hautes fortunes
+en France par la renommée paternelle dans l'aristocratie européenne, furent
+le fruit de ce mariage. Ces fortunes attestent la vigueur des opinions
+aristocratiques et religieuses, solidaires depuis Chambéry jusqu'à Paris et
+à Pétersbourg. Les opinions ennoblissent, les orthodoxies deviennent
+parentés entre les petites et les grandes noblesses. Une des filles du
+modeste gentilhomme de Chambéry se nomme la duchesse de Montmorency en
+France.
+
+M. de Maistre exerçait honorablement ses fonctions de magistrature
+provinciale dans sa petite ville au moment où la Révolution française
+éclata. Son fils prétend qu'il était libéral; peut-être?
+
+En 1793, après l'invasion de la Savoie par M. de Montesquiou, le comte de
+Maistre se retira à Turin avec ses frères, qui servaient dans l'armée
+sarde. Revenu peu de jours après à Chambéry, il y vit naître, dans les
+angoisses de l'invasion française, sa troisième fille, Constance de
+Maistre, qu'il ne devait pas revoir avant vingt-cinq ans. Il laissa sa
+femme à Chambéry, pour y préserver leur petite fortune, et il émigra à
+Lausanne. Ses biens paternels, très-modiques, furent séquestrés, mais il
+portait avec lui une meilleure fortune; ce fut à Lausanne qu'il écrivit,
+comme un pamphlet de guerre contre la Révolution française, l'ouvrage qui
+commença sa réputation parmi les émigrés de toute date dont la Suisse,
+l'Allemagne et l'Angleterre se remplissaient alors. C'était une captivité
+de Babylone pour toutes les aristocraties de l'Europe, un peuple dans un
+peuple, qui avait ses doctrines, ses passions, sa langue à part.
+
+M. de Maistre parla dès les premiers jours cette langue de l'émigration
+avec une habileté magistrale, une vigueur et une originalité qui créèrent
+son nom. Ses _Considérations sur la France_ éclatèrent de Lausanne à Turin,
+à Rome, à Londres, à Vienne, à Coblentz, à Pétersbourg, comme un cri
+d'Isaïe au peuple de Dieu. Le style de Bossuet était retrouvé au fond de la
+Suisse. Le début seul annonce un philosophe dans le publiciste. Quelle
+théorie de la monarchie!
+
+«Nous sommes tous attachés au trône de l'Être suprême par une chaîne
+souple qui nous retient sans nous asservir.
+
+«Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est
+l'action libre des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves,
+ils agissent tout à la fois volontairement et fatalement. Ils font
+réellement ce qu'ils veulent, mais sans déranger les plans généraux. Chacun
+de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité dont le diamètre
+varie au gré de l'éternel Géomètre qui sait étendre, restreindre ou diriger
+sans contraindre la nature.
+
+«Dans les ouvrages de l'homme, tout est pauvre comme l'ouvrier; les vues
+sont bornées, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les résultats
+monotones. Dans les ouvrages de Dieu, les richesses de l'infini se montrent
+à découvert jusque dans le moindre élément. Sa puissance opère en se
+jouant; entre ses mains tout est souple, rien ne lui résiste; pour lui tout
+est moyen, même l'obstacle, et les irrégularités produites par l'opération
+des êtres libres viennent se ranger dans l'ordre général.»
+
+Cela continue ainsi pendant plusieurs pages, pages plus semblables à une
+ode d'Orphée célébrant la Divinité dans ses lois qu'à un pamphlet de
+publiciste dépaysé contre la révolution qui l'exile. Les pages de
+l'_Histoire universelle_ de Bossuet n'ont pas plus de cette moelle de grand
+sens dans les choses. C'est un Bossuet laïque.
+
+
+XII
+
+À l'instant le monde de l'émigration et des cours fut attentif et saisi;
+tout le monde lettré se dit: «Écoutons! Voilà un prophète de consolation
+qui nous vient des montagnes.»
+
+Il continue, il console ses coexilés par une magnifique théorie de
+l'irrésistible puissance de la Révolution qui broie tout devant elle, ses
+amis comme ses ennemis. Il y voit un de ces fléaux divins auxquels il est
+presque impie de résister, tant ils sont divins dans leur force. C'est une
+pierre qui roule d'en haut; sa loi est d'écraser ce qui l'arrête. Il disait
+plus vrai qu'il ne croyait dire. La Révolution avait une mission qu'elle
+ignorait elle-même; mais cette mission n'était pas tant de renverser le
+passé que de courir vers un avenir nouveau de la pensée et des choses.
+C'était une marée équinoxiale de l'océan humain; de Maistre n'y voyait
+qu'un accès de fureur et de crime. Fureur et crime y prévalurent, en effet,
+trop inhumainement de 1791 à 1794; la Révolution en a été punie par la
+stérilité. La fureur et le crime ne sèment pas, ils ravagent; mais, une
+fois le sang-froid revenu à l'esprit révolutionnaire, il reprenait un grand
+sens humain que le philosophe du passé ne pouvait ni ne voulait comprendre.
+
+«La Révolution, ajoute-t-il, mène les hommes plus que les hommes ne la
+mènent.» Quelle admirable intuition! et quelle preuve plus sensible qu'elle
+est menée elle-même par une force occulte vers un but inaperçu encore par
+ses amis et par ses ennemis!
+
+«Les révolutionnaires, dit-il, réussissent en tout contre nous parce qu'ils
+sont les instruments d'une force qui en sait plus qu'eux.» Quelle était
+donc cette force omnisciente? pouvait-on répondre au publiciste. Si ce
+n'était pas la fatalité, que vous répudiez avec raison comme un blasphème,
+c'était donc un dessein supérieur à l'intelligence humaine; une force
+supérieure à l'intelligence humaine, qu'est-ce autre chose que Dieu?
+
+«Votre Mirabeau, ajoute-t-il, n'est au fond que le _roi des halles_. Il a
+prétendu en mourant qu'il allait refaire, avec ses débris, la monarchie,
+et, quand il a voulu seulement s'emparer du ministère, il en a été écarté
+par ses rivaux comme un enfant.»
+
+Cela était vrai de Mirabeau vicieux, factieux et populaire; mais combien
+faux de Mirabeau philosophe, orateur et législateur, quand il avait
+dépouillé ses vices avec son habit de tribun! Il était alors le prophète
+inspiré de la vraie Révolution, comme le comte de Maistre était le prophète
+inspiré de la contre-révolution. Aussi, ce qu'il y a à admirer dans ce
+premier ouvrage de Joseph de Maistre, ce ne sont pas les vérités, ce sont
+les vues. Du haut de ses rochers il a le regard de l'aigle; il voit plus
+loin que le vulgaire, mais il ne voit pas toujours vrai. Il commence sa vie
+par un magnifique sophisme, comme Jean-Jacques Rousseau, son compatriote.
+Le sophisme de de Maistre devait aboutir à la servitude, mensonge à la
+dignité morale de l'homme, comme le sophisme de liberté de Jean-Jacques
+Rousseau devait aboutir à l'anarchie, mensonge de la société politique.
+
+Ce fut un malheur pour Joseph de Maistre d'avoir commencé sa course au
+milieu de l'émigration et sur son terrain; il ne voulut plus revenir sur
+ses pas. Il mourut le plus honnête et le plus éloquent des hommes de parti,
+au lieu de vivre et de mourir le plus honnête et le plus éloquent des
+philosophes chrétiens. La vérité pure ne lui plaisait pas assez; il lui
+fallait le sel de l'exagération pour l'assaisonner au goût de sa caste.
+_Inde labes!_
+
+
+XIII
+
+Le livre, à partir de là, devient foudroyant contre les révolutionnaires
+quels qu'ils soient, savants, lettrés, modérés, régicides, justement
+enveloppés, s'écrie-t-il, dans le nuage de la vengeance céleste contre ceux
+qui attentent à la souveraineté. C'est un dithyrambe à la _Némésis_
+révolutionnaire, la hache excusée de tout pourvu qu'elle frappe! «Il y a
+eu, dit-il, des nations condamnées à mort, comme des individus coupables,
+et _nous savons pourquoi_.»
+
+Tout à coup il se tourne inopinément contre les royalistes qui demandent la
+contre-révolution, la conquête de la France, sa division, son
+anéantissement politique. Il fulmine contre cette idée à son tour. «Si la
+Providence efface, c'est pour écrire,» dit-il. Il veut que la réaction de
+la France contre la France vienne d'elle-même, de la France; et en cela il
+se montre à la hauteur des pensées d'en haut. Il finit par une prophétie
+qui n'était que de la logique en comptant sur la versatilité des peuples et
+surtout des Gaulois, en annonçant la restauration des Bourbons sur le
+trône. Seulement, s'il était prophète pour l'événement, il n'était pas
+prophète pour le temps; car ce qu'il annonçait pour demain est arrivé à
+vingt-cinq ans de distance, et, avant de restaurer les Bourbons, la France
+a relevé un trône militaire et absolu pour un des généraux qui l'aidèrent à
+vaincre l'Europe.
+
+Tel est le livre, nul comme prophétie, violent comme philosophie,
+désordonné comme politique (relisez le chapitre sur la glorieuse fatalité
+et sur la vertu divine de la guerre; cela est pensé par un esprit
+exterminateur et écrit avec du sang). Mais ce livre est un éclair de foudre
+parti des montagnes des Alpes pour illuminer d'un jour nouveau et sinistre
+tout l'horizon contre-révolutionnaire de l'Europe encore dans la stupeur.
+Ni Vergniaud, ni Mirabeau lui-même n'avaient eu de pareils éclairs dans la
+parole ni de pareilles vigueurs dans l'esprit. M. de Maistre regardait le
+premier face à face l'écroulement du monde religieux et politique avec le
+sang-froid d'un esprit partial, sans doute, mais surhumain. Le style,
+nouveau aussi par sa sculpture lapidaire, était à la hauteur de l'esprit.
+Ce style bref, nerveux, lucide, nu de phrases, robuste de membres, ne se
+ressentait en rien de la mollesse du dix-huitième siècle, ni de la
+déclamation des derniers livres français; il était né et trempé au souffle
+des Alpes; il était vierge, il était jeune, il était âpre et sauvage; il
+n'avait point de respect humain, il sentait la solitude, il improvisait le
+fond et la forme du même jet; il était, pour tout dire en un mot, _une
+nouveauté_. La nouveauté, c'est le symptôme des gloires futures. Cet homme
+était _nouveau_ parmi les enfants du siècle.
+
+
+XIV
+
+Ce fut le sentiment de l'Europe en le lisant. Un vengeur nous est né!
+s'écrièrent l'ancien régime, l'ancienne politique, l'ancienne aristocratie,
+l'ancienne foi. Mais ce vengeur rajeunissait par la jeunesse de son style
+la vieillesse des choses.
+
+Ce livre, répandu comme un secret parmi l'émigration, fit du gentilhomme
+savoyard le favori sérieux de la contre-révolution, des camps et des cours.
+On dit au roi de Sardaigne: «Comment négligez-vous ce prodige que Dieu vous
+envoie pour vous illustrer et pour vous sauver? Les grandes puissances
+seraient jalouses de ce don du Ciel. Hâtez-vous d'en décorer vos
+conseils.» On l'appela, en 1797, à Turin. La faible monarchie sarde fut
+écrasée dans les guerres de 1799 entre la France et l'Autriche. Le roi de
+Sardaigne se réfugia dans son île, sur un débris de trône. Le comte de
+Maistre, qui n'avait rien à espérer de l'Autriche que l'abandon et de la
+France que la proscription, suivit le roi en Sardaigne. On lui donna, sous
+le titre de régent de la chancellerie, la direction très-insignifiante des
+tribunaux de cette petite île.
+
+Bientôt l'homme parut trop grand pour l'emploi. Cet écrivain qui embrassait
+le monde d'un regard ne pouvait se résigner à l'étroitesse d'horizon d'une
+petite cour insulaire sur un écueil de la Méditerranée, peuplé d'habitants
+presque sauvages. Il fatiguait la cour et les ministres des secousses de
+son imagination. Son génie oratoire et inquiet froissait la routine et la
+médiocrité de la cour de _Cagliari_. On le voit clairement dans sa
+correspondance, il importunait les Sardes et les Piémontais favoris de la
+cour. Ne pouvant nier son mérite, on l'envoya pérorer ailleurs. Lui-même
+étouffait dans cette bourgade décorée du nom de capitale. La Sardaigne
+anéantie et ruinée ne pouvait avoir une diplomatie sérieuse en Europe; un
+peu d'intrigue et quelques supplications aux grandes cours étaient sa seule
+politique. Le roi, évidemment importuné lui-même des imaginations trop
+grandioses du comte de Maistre, le nomma son ministre plénipotentiaire à
+Pétersbourg.
+
+C'était un honneur dans la forme, au fond c'était un exil. Son fils
+présente comme un sacrifice douloureux à la monarchie l'acceptation du
+comte de Maistre de ce poste; on peut croire cependant que l'ambition
+très-haute du comte de Maistre fut heureuse de cette mission à une telle
+cour. Il lui fallait les grandes scènes, les grands auditoires; il avait
+besoin d'espace comme tout ce qui veut rayonner de loin. Les appointements
+(vingt mille francs), conformes à la pénurie de cette pauvre cour de
+Cagliari, étaient insuffisants sans doute, mais ils étaient cependant bien
+au-dessus du traitement d'un sénateur de Chambéry.
+
+
+XV
+
+Le comte arriva à Pétersbourg plein de pensées vagues pour son roi, pour la
+Russie, pour lui-même. Sa tête fermentait de restauration; il voulait
+relever la maison de Savoie par les Russes, peut-être même par les
+Français. On va voir bientôt dans sa correspondance qu'il savait au besoin
+s'accommoder avec la Révolution pourvu qu'elle rétablît et qu'elle agrandît
+le trône de son monarque.
+
+L'empereur Alexandre et l'aristocratie russe l'accueillirent, non pour son
+titre, mais pour son nom. Les _Considérations sur la France_ avaient
+popularisé ce nom jusqu'à la cour de Russie. Il devint en peu de temps le
+favori des salons de Pétersbourg. Il y était gracieux, enjoué, souple,
+éloquent, étrange et sérieux à la fois. Son éloquence à chaînons rompus et
+à brillantes fusées de génie était surtout, comme celle de madame de Staël,
+une éloquence confidentielle de coin du feu; il n'avait pas assez de
+gravité et de solidité pour une tribune, il avait assez d'inspiration, de
+grâce et de décousu pour un tête-à-tête. De plus, son rôle à Pétersbourg
+était de plaire et de flatter. Les Savoyards naissent courtisans par la
+situation subalterne de leur province à Turin. Le grand Savoyard plaisait
+généralement et flattait à merveille. Les ministres étrangers, même les
+ministres de France en Russie, ne voyaient en lui qu'un représentant du
+malheur et du détrônement. On ne craignait pas l'ascendant de Cagliari sur
+le monde; on admirait l'esprit de son représentant. Son existence, un peu
+amère sous le rapport de la fortune, était très-douce sous le rapport de
+la société. De plus, quoi qu'il en dise çà et là dans ses lettres à sa cour
+et dans ses lettres familières, il était loin d'être insensible aux rangs,
+aux titres, aux décorations, aux faveurs de cour. Le titre d'ambassadeur
+d'un roi à la cour de Russie, bien que ce roi ne fût plus qu'un naufragé du
+trône sur un îlot d'Italie, caressait agréablement son orgueil. Je l'ai
+assez vu pour ne pas croire à ce désintéressement d'amour-propre. Cet
+amour-propre n'enlevait rien à sa vertu, mais il transpirait souvent dans
+sa correspondance.
+
+J'en eus un jour une preuve bizarre qui ne s'effacera jamais de mon
+souvenir. Les petites circonstances sont quelquefois les meilleures
+révélations du caractère.
+
+À l'époque de mon mariage, qui fut célébré à Chambéry, le comte Joseph de
+Maistre fut choisi par mon père absent pour le représenter au contrat et
+pour me servir ce jour-là de père. Le contrat se signait dans une maison de
+plaisance nommée Caramagne, à quelque distance de la ville, chez la
+marquise de la Pierre, centre de la société aristocratique de Savoie. Le
+comte d'Andezenne, général piémontais, gouverneur de Savoie, servait de
+père à ma fiancée. Une nombreuse réunion de parents et d'amis remplissait
+le salon. On lut le contrat, et on appela les témoins à la signature. Le
+gouverneur de la Savoie fut appelé le premier par sa qualité de père de la
+fiancée et par son rang de représentant du souverain dans la province. Il
+signa et chercha à passer la plume à la main du comte de Maistre.
+
+Le comte, que nous venions de voir dans le salon, tout couvert de son habit
+de cour et de ses décorations diplomatiques, avait disparu. On le chercha
+en vain dans le château et dans les jardins; nul ne savait par où il
+s'était éclipsé. On fut obligé de laisser en blanc la place de sa
+signature; mais, une fois le contrat signé, il reparut, sortant d'un massif
+de charmille où il s'était dérobé pendant la cérémonie. Nous lui demandâmes
+confidentiellement la raison de cette disparition, qui avait contristé un
+moment la scène.
+
+«C'est, dit-il, qu'en qualité d'ambassadeur du roi et de ministre d'État je
+ne voulais pas inscrire mon nom au-dessous du nom d'un gouverneur de
+Savoie. Demain j'irai signer seul et à la place qui convient à ma dignité.»
+Et il alla, en effet, le lendemain signer le registre. Les uns admirèrent
+cette grandeur de respect pour soi-même, les autres cette politesse. Quant
+à moi, j'admirai cette force du naturel qui place l'étiquette plus haut
+que le coeur.
+
+
+XVI
+
+Sa correspondance avec sa famille et ses amis, à dater de son arrivée à
+Pétersbourg, ne laisse rien dans l'ombre de son âme et de son esprit, de sa
+vie publique et de sa vie domestique. Le comte de Maistre, qui était autant
+homme de conversation qu'homme de plume, était par conséquent un
+correspondant exquis, car les lettres ne sont au fond que la conversation
+écrite. Ces deux volumes de correspondance, tantôt intime comme les soupirs
+d'un exilé vers sa patrie, sa femme, ses enfants, ses frères, tantôt
+politique, sont une des meilleures parties de ses oeuvres. Elles ont été
+complétées récemment par la publication indiscrète de ses dépêches à la
+cour de Sardaigne. L'homme se trahit quelquefois dans ces trois volumes. On
+a dit qu'il n'y avait point de grand homme pour son valet de chambre; on
+peut dire, après avoir lu ces innombrables lettres, qu'il n'y a point de
+secret pour la postérité. Le comte de Maistre s'y met à nu tout entier à
+son insu, et, bien que l'homme y soit toujours brillant et charmant dans sa
+nature, il disparaît souvent sous le diplomate de peu de scrupule.
+L'adorateur inflexible de l'ancien régime n'y disparaît pas moins sous
+l'adorateur de la victoire révolutionnaire, quand la victoire
+révolutionnaire donne une chance à la fortune de son parti. Il est toujours
+honnête homme, sans doute, mais il n'est rien moins que l'homme d'une seule
+pièce qu'on a voulu nous faire de lui. Il sait très-bien se retourner quand
+la roue tourne. Il sait très-bien aussi donner à la fortune le nom
+majestueux et divin de Providence. Quand la Providence tourne la page du
+livre du destin, lui aussi il tourne la page, comme un traducteur obéissant
+du texte sacré. Il continue à prophétiser, sans se troubler des
+contradictions qu'une si haute prétention de confident et de commentateur
+de la Providence fait encourir à son don de prévision. Dangereux métier que
+celui d'augure! Malgré sa piété très-sincère, il y a une certaine impiété à
+se mettre au niveau de l'Infini et à parler sans cesse au nom de Dieu. Il
+avait trop lu la Bible; le ton d'oracle avait vicié en lui l'accent modeste
+de ce grain de poussière pensant qu'on appelle un homme de génie.
+
+Nous en trouvons une preuve étonnante dès les premières pages de sa
+correspondance. Il vient de fulminer, ainsi qu'on l'a vu, contre la
+Révolution, ses oeuvres, ses hommes. La légitimité est son principe,
+l'ancien régime est son dogme; les Bourbons, solidaires, selon lui, de la
+maison de Savoie, sont ses dieux terrestres; il a un culte pour leurs
+malheurs, il a une correspondance avec leur chef Louis XVIII. Il croit et
+il espère en eux comme dans la Providence des trônes et des peuples; il est
+l'ami de leurs représentants ou de leurs favoris, le comte d'Avaray et le
+comte de Blacas. Une pensée contraire à la restauration du principe de la
+légitimité serait une trahison de sa religion politique, une apostasie de
+son coeur.
+
+Tout à coup Bonaparte s'assied sur un trône de victoires; les puissances
+européennes le reconnaissent, l'usurpation se fait dynastie, l'avenir
+paraît s'aplanir et s'étendre sans limites devant la fortune d'un soldat
+heureux. Les royalistes sont consternés. Écoutez M. de Maistre dans ses
+lettres à Madame de Pont, émigrée désespérée à Vienne.
+
+«Tout le monde sait qu'il y a des révolutions heureuses et des usurpations
+auxquelles il plaît à la Providence d'apposer le sceau de la légitimité par
+une longue possession. Qui peut douter qu'en Angleterre Guillaume d'Orange
+ne fut un très-coupable usurpateur? et qui peut douter cependant que
+Georges III, son successeur, ne soit un très-légitime souverain?» (Quelle
+doctrine que celle en vertu de laquelle l'usurpation de la veille est la
+légitimité du lendemain! Quelle morale que celle où le temps transforme le
+crime en vertu!)
+
+Il continue:
+
+«Si la maison de Bourbon est décidément proscrite, il est bon que le
+gouvernement se consolide en France. J'aime bien mieux Bonaparte roi que
+simple conquérant. Cela tue la Révolution française, puisque le plus
+puissant souverain de l'Europe (Bonaparte) aura autant d'intérêt à étouffer
+cet esprit révolutionnaire qu'il en avait besoin pour parvenir à son but.
+Le titre légitime, même seulement en apparence, en impose à un certain
+point à celui qui le porte. N'avez-vous pas observé, Madame, que dans la
+noblesse, qui n'est, par parenthèse, qu'un prolongement de la souveraineté,
+il y a des familles usées au pied de la lettre? La même chose peut arriver
+dans une famille royale. Il n'y a certainement qu'un usurpateur de génie
+qui ait la main assez ferme et même assez dure pour rétablir... Laissez
+faire Napoléon... Ou la maison de Bourbon est _usée_ et condamnée par un de
+ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison,
+et, dans ce cas, il est bon qu'une race nouvelle commence une succession
+légitime, etc.»
+
+On voit avec quelle souplesse de logique le fidèle de l'ancien régime se
+convertit aux volontés de la Providence et les justifie même contre son
+propre dogme. «Il n'y a, écrit-il quelques lignes plus bas, qu'une bonne
+politique comme une bonne physique: c'est la politique expérimentale!»
+Quelle amnistie à toutes les infidélités!
+
+
+XVII
+
+À quelques jours de là on trouve dans une lettre à son frère ces
+délicieuses mélancolies du regret des temps passés:
+
+«Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à _Sonaz_ (château près de
+Chambéry), si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me
+sens tout prêt à faire _une course_ à Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu à
+peu je me suis mis à mépriser la terre; elle n'a que neuf mille lieues de
+tour.--Fi donc! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de
+solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tête sur
+le dossier de mon fauteuil, et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin
+de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je
+me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance
+(Chambéry), la tête appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de
+notre cercle étroit (quelle impertinence, juste ciel!) que de petits hommes
+et de petites choses, je me disais: «Suis-je donc condamné à vivre et à
+mourir ici comme une huître attachée à son rocher?» Alors je souffrais
+beaucoup; j'avais la tête chargée, fatiguée, _aplatie_ par l'énorme poids
+du _rien_. Mais aussi quelle compensation! je n'avais qu'à sortir de ma
+chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis
+seul; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la
+peine d'en être séparé. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume,
+presque à mon insu, s'amuse à te griffonner ces lignes mélancoliques, car
+il y a bien quelque chose de mieux à t'apprendre.
+
+«Je ne puis écrire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds
+de vue. Vous êtes tous dans mon coeur; vous ne pouvez en sortir que
+lorsqu'il cessera de battre. À six cents lieues de distance, les idées de
+famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma
+mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'écrivant
+ceci je pleure comme un enfant.» Délicieux!
+
+
+XVIII
+
+Ces sensibilités de coeur contrastent toujours en lui avec les duretés de
+l'esprit. L'écrivain était acerbe, l'homme était bon; c'est le contraire de
+tant d'autres, tels que Jean-Jacques Rousseau, hommes très-humanitaires
+dans leurs écrits, très-personnels dans leur conduite. M. de Maistre
+n'aurait pas jeté un chien de sa chienne à cette voirie vivante où
+Jean-Jacques Rousseau jetait ses enfants.
+
+Ses lettres suivent pas à pas les événements et les commentent à sa
+manière.
+
+«Après la bataille d'Iéna, dit-il, j'avais écrit à notre ami, M. de Blacas:
+_Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse._ J'ai eu, depuis que je
+raisonne, une aversion particulière pour le grand Frédéric, qu'un siècle
+frénétique s'est hâté de proclamer _grand homme_, mais qui n'était au fond
+qu'un grand Prussien. L'histoire notera ce prince comme un des plus grands
+ennemis du genre humain qui aient jamais existé. Sa monarchie était un
+argument contre la Providence. Aujourd'hui cet argument s'est tourné en
+preuve palpable de la justice éternelle. Cet édifice fameux, construit
+avec du sang et de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de
+brochures, a croulé en un clin d'oeil, et _c'en est fait pour toujours_!»
+
+Voyez le danger des oracles! un demi-siècle après cet anathème la Prusse
+balançait l'empire en Allemagne et prospérait insolemment malgré les vices
+très-réels de son origine, et malgré, qui sait? peut-être à cause du
+machiavélisme de son fondateur et de ses cabinets.
+
+Ceci s'adressait au comte d'Avaray, favori de Louis XVIII, alors réfugié à
+Milan sous la protection de la Russie.
+
+Tournez la page; vous lirez sur Bonaparte les lignes suivantes pour
+justifier la paix conclue par la Russie avec l'usurpateur du royaume de
+Louis XVIII.
+
+«Je sais tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte: il est _usurpateur_, il
+est _meurtrier_; mais, faites-y bien attention, il est _usurpateur_ moins
+que Guillaume d'Orange, _meurtrier_ moins qu'Élisabeth d'Angleterre. Il
+faut savoir ce que décidera le temps, que j'appelle le premier ministre de
+la Divinité au département des souverainetés; mais, en attendant, Monsieur
+le Chevalier, nous ne sommes pas plus forts que Dieu. Il faut traiter avec
+celui à qui il lui a plu de donner la puissance.»
+
+Allez plus loin, vous lirez des lettres à Louis XVIII lui-même, roi bien
+digne par son esprit d'un tel correspondant.
+
+Allez encore, vous arrivez bien inopinément à une des plus étranges
+péripéties de caractère et d'imagination qui puissent confondre le don de
+prophétie dans un homme assez hardi pour se l'arroger. Nous voulons parler
+de la tentative d'un rapprochement personnel du comte de Maistre avec
+Bonaparte.--Pour quel but? Il est facile de le conjecturer quand on a lu
+ses lettres familières et les lettres officielles plus récentes destinées à
+excuser sa démarche auprès de la cour de Sardaigne; et enfin par quel
+intermédiaire? par l'amitié du duc de Rovigo (Savary), accusé alors, à tort
+ou à droit, de l'exécution sanglante du duc d'Enghien. Le comte de Maistre,
+qui venait, deux lettres plus haut, d'anathématiser le meurtre du duc
+d'Enghien, se rapprochant avec déférence de Savary qui venait d'assister à
+l'exécution de la victime! Et le ministre du roi de Sardaigne se
+concertant, à l'insu de son maître, avec le ministre de Bonaparte pour
+opérer un rapprochement intime et secret entre l'homme de Vincennes et le
+roi de Cagliari!
+
+La plume tombe des doigts. Laissons le comte de Maistre faire lui-même
+cette étonnante confession. «Ne vous fiez pas aux princes,» dit
+l'Écriture. Ne vous fiez pas aux prophètes politiques, dit cette
+correspondance. Lisez, car, si vous ne lisiez pas, vous ne croiriez pas.
+
+
+XIX
+
+On a vu, par les lettres précédentes, que l'envoyé oisif du roi de
+Sardaigne à Pétersbourg flottait entre la résistance et l'acquiescement à
+la fortune de Napoléon, et qu'il commençait à prendre au sérieux cette
+fortune qu'il avait d'abord prise en moquerie ou en haine.
+
+On a vu de plus que l'envoyé du roi de Sardaigne s'ennuyait de son
+oisiveté. Qu'avait-il à faire en effet à Pétersbourg qu'à recevoir de loin
+les rumeurs des champs de bataille, des négociations, des congrès, des
+entrevues d'Erfurt ou de Tilsitt entre les princes, et à transmettre à sa
+cour les mille et mille commérages politiques des salons de Pétersbourg,
+commérages vagues, souvent faux, sur lesquels il échafaudait des dépêches,
+des plans, des combinaisons plus propres à amuser sa cour de Cagliari qu'à
+la servir?
+
+L'envoyé de Sardaigne n'avait en réalité là qu'un seul rôle: écouter aux
+portes et faire de l'esprit sur ce qu'il avait entendu par le trou de la
+serrure. Le métier n'allait pas à une tête si forte et si active. Il rêvait
+un rôle plus conforme à sa stature; il n'aspirait à rien moins qu'à rendre
+à son ombre de gouvernement un trône réel sur le continent, _per fas et
+nefas_. On va le voir. Il voulait imposer son nom à la reconnaissance de la
+maison de Savoie par un de ces services officieux, éclatants, qui font d'un
+sujet le restaurateur de son prince; ou plutôt il ne savait pas bien
+précisément encore ce qu'il voulait à cet égard, car la résurrection du
+Piémont lui paraissait radicalement impossible tant que Napoléon serait sur
+le trône, et cependant c'était désormais à Napoléon qu'il allait s'adresser
+pour relever la monarchie de Sardaigne sur le continent. Il s'agissait donc
+dans sa pensée d'un de ces desseins confus, chimériques, équivoques, qui
+ont besoin du succès pour être avoués. Or, puisqu'à ses propres yeux il
+était impossible, Napoléon vivant, de rendre Turin, le Piémont et la Savoie
+au roi de Sardaigne, c'était donc un autre royaume qu'il fallait obtenir de
+Napoléon en indemnité pour cette cour. Mais, pour que cette indemnité d'un
+royaume détaché par Napoléon lui-même de ses conquêtes pût être donné au
+roi de Sardaigne, il fallait deux choses: d'abord consentir à être
+l'obligé et pour ainsi dire le complice du conquérant distributeur
+d'empires. Que devenait l'honneur de la maison de Savoie?
+
+Il fallait de plus accepter, après l'avoir sollicité, un de ces royaumes
+arrachés par le conquérant à une autre maison régnante pour en gratifier la
+maison de Savoie devenue usurpatrice à son tour. Que devenait la
+légitimité?
+
+On voit que tout cela n'était ni très-digne, ni très-logique, ni
+très-moral. Les politiques n'ont pas de scrupules, mais les prophètes, qui
+parlent sans cesse au nom de la morale divine, sont tenus d'en avoir. M. de
+Maistre en manquait ici.
+
+Quoi qu'il en soit, le comte de Maistre inventa dans sa féconde
+imagination, une belle nuit, un plan de restauration, ici ou là, de la cour
+de Sardaigne. Ce plan, il se garda bien de l'avouer à personne, de peur
+qu'on ne soufflât sur sa chimère: les aventureux craignent les conseils.
+
+Ce plan consistait à séduire Savary, l'envoyé de Napoléon en Russie, par
+les empressements de sa politesse et par les agréments de son esprit; puis,
+après avoir séduit l'envoyé, de séduire le maître, de convertir Napoléon à
+la contre-révolution par la puissance d'un entretien tête à tête avec le
+vainqueur du monde, de l'éblouir, de le fasciner, de le magnétiser, de le
+dompter à force d'audace et d'éloquence, de le convaincre de la nécessité
+de rétablir la maison de Savoie dans quelque grand établissement
+monarchique sur le continent; puis, après ce triomphe du génie sur
+Napoléon, de revenir à la cour de Cagliari en apportant à son souverain un
+royaume ou un autre.
+
+
+XX
+
+On comprend, sans qu'il soit besoin de le dire, que l'envoyé du roi de
+Sardaigne en Russie se garda bien de consulter sa cour sur une si étrange
+hallucination de sa propre politique; la cour proscrite, mais scrupuleuse,
+de Cagliari aurait, au premier mot, désavoué et rappelé son ministre.
+Comment, en effet, la maison proscrite de Savoie aurait-elle avec dignité
+mendié un trône à son proscripteur? et comment cette maison royale,
+représentant dans son île la fidélité malheureuse à la légitimité des
+trônes, aurait-elle pu se démentir en expulsant elle-même une autre maison
+royale de ses possessions, par la main de Napoléon, pour se déshonorer en
+acceptant ses dépouilles?
+
+Or, nous l'avons dit, on ne pouvait prendre cette indemnité de la maison
+dépouillée de Savoie que sur d'autres dépouilles. Et, de plus, comment le
+roi de Sardaigne, allié et protégé de la Russie, de l'Angleterre, de
+l'Espagne, de l'Autriche, de la Prusse, parent enfin de la maison de
+Bourbon, aurait-il justifié aux yeux de ces alliés naturels ses relations
+secrètes avec Napoléon, le jour où cette négociation ou cette intrigue
+viendrait à transpirer du cabinet de M. de Maistre dans le monde?
+
+C'était là une de ces manoeuvres équivoques qui perdent plus que la fortune
+d'une cour, qui perdent son caractère. Le comte de Maistre en eut le
+pressentiment sans doute, car il garda un profond silence, silence
+très-répréhensible, envers sa cour sur ces aventures de diplomatie
+très-compromettantes pour ceux dont il était censé être le diplomate. Quand
+un homme représente son souverain, l'homme disparaît sous le ministre. Il
+ne lui est pas permis de dire: J'agis, comme homme privé, dans un sens
+inverse de mon rôle et de mon devoir comme ministre de ma cour. Si l'on
+veut agir comme homme privé et d'après ses propres inspirations au lieu
+d'agir selon ses instructions, il faut commencer par donner sa démission de
+son titre d'envoyé de sa cour. Alors on est libre, on n'engage que soi;
+mais en restant ministre, et en agissant comme homme, on engage sa cour et
+on forfait à sa mission. Voilà les principes.
+
+Le comte de Maistre les faussait en prétendant agir comme homme et rester
+revêtu de son caractère d'envoyé de son roi.
+
+On conçoit l'étonnement et la juste colère qui saisirent les ministres et
+le roi à Cagliari quand les ministres et le roi apprirent avec stupeur
+cette incartade de zèle et cette folie de fidélité dans leur ministre à
+Pétersbourg. De ce jour data, pour M. de Maistre, réprimandé et mal
+pardonné, une défiance et un éloignement de sa cour à son égard qui ne lui
+permirent jamais de monter jusqu'où son génie pouvait prétendre en Piémont.
+
+Lisons de sa propre main le récit de cette incroyable échauffourée de zèle.
+
+
+XXI
+
+«Au moment ou je m'occupais de ces idées, écrit-il plus tard au ministre
+des affaires étrangères à Cagliari pour s'excuser, il arrive ici un
+_favori_ de Napoléon (Savary). Cet homme se prend de quelque intérêt pour
+moi. Il est présenté dans une maison où je suis fort lié, M. de Laval,
+Français résidant à Pétersbourg et chambellan de l'empereur Alexandre. Je
+me demande s'il n'y aurait pas moyen de tirer parti des circonstances en
+faveur du roi. Les hommes extraordinaires (Napoléon) ont tous des moments
+extraordinaires; il ne s'agit que de savoir les saisir.
+
+«Les raisons les plus fortes m'engagent à croire que, si je pouvais aborder
+Napoléon, j'aurais des moyens d'adoucir le lion et de le rendre plus
+traitable à l'égard de la maison de Savoie. Je laisse mûrir cette idée, et
+plus je l'examine, plus elle me paraît plausible. Je commence par les
+moyens de l'exécuter, et à cet égard il n'y a ni doute ni difficulté. Le
+chambellan, M. de Laval, dont il est inutile que je parle longuement,
+était, comme je vous le disais tout à l'heure, _fait exprès_. Il s'agissait
+donc uniquement d'écarter de cette entreprise tous les inconvénients
+possibles, et de prendre garde avant tout de ne pas choquer Napoléon. Pour
+cela je commence par dresser un Mémoire écrit avec cette espèce de
+coquetterie qui est nécessaire toutes les fois qu'on aborde l'autorité,
+surtout l'autorité nouvelle et ombrageuse, sans bassesse cependant, et
+même, si je ne me trompe, avec quelque dignité. Vous en jugerez vous-même,
+puisque je vous ai envoyé la pièce. Au surplus, Monsieur le Chevalier,
+j'avais peu de craintes sur Bonaparte. La première qualité de l'homme né
+pour mener et asservir les hommes, c'est de connaître les hommes. Sans
+cette qualité il ne serait pas ce qu'il est. Je serais bien heureux si
+l'empereur me déchiffrait comme lui. L'empereur Alexandre a vu, dans la
+tentative que j'ai faite, un élan de zèle, et, comme la fidélité lui plaît
+depuis qu'il règne, en refusant de m'écouter il ne m'a fait cependant aucun
+mal. Le souverain légitime intéressé dans l'affaire (le roi de Sardaigne)
+peut se tromper sur ce point; mais l'usurpateur est infaillible.
+
+«Tout paraissant sûr de ce côté, et m'étant assuré d'ailleurs de
+l'approbation de la cour de Russie, et même de la protection que les
+circonstances permettaient, il fallait penser à l'Angleterre.» Il confie
+son idée à l'ambassadeur d'Angleterre en Russie; celui-ci, évidemment
+embarrassé de la confidence, la lui déconseille aussi poliment qu'il peut.
+
+«Je comptais commencer la conversation avec Bonaparte, continue-t-il, à peu
+près de cette manière: _Ce que j'ai à vous demander, avant tout, c'est que
+vous ne cherchiez point à m'effrayer, car vous pourriez me faire perdre le
+fil de mes idées, et fort inutilement, puisque je suis entre vos mains.
+Vous m'avez appelé, je suis venu; j'ai votre parole. Faites-moi fusiller
+demain, si vous voulez, mais écoutez-moi aujourd'hui._
+
+«Quant à l'épilogue que j'avais également projeté, je puis aussi vous le
+faire connaître. Je comptais dire à peu près: _Il me reste, Sire, une chose
+à vous déclarer: c'est que jamais homme vivant ne saura un mot de ce que
+j'ai eu l'honneur de vous dire, pas même le roi mon maître; et je ne dis
+point ceci pour vous; car que vous importe? Vous avez un bon moyen de me
+faire taire, puisque vous me tenez. Je le dis à cause de moi, afin que vous
+ne me croyiez pas capable de publier cette conversation. Pas du tout, Sire!
+Regardez tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire comme des pensées qui
+se sont élevées d'elles-mêmes dans votre coeur. Maintenant, je suis en
+règle; si vous ne voulez pas me croire, vous êtes bien le maître de faire
+tout ce qu'il vous plaira de ma personne; elle est ici._
+
+«Comment donc cette idée a-t-elle été si mal accueillie à Cagliari? Je
+crois que vous m'en dites la raison, sans le savoir, dans la première ligne
+chiffrée de votre lettre du 15 février, où vous me dites que la mienne _est
+un monument de la plus grande surprise_. Voilà le mot, Monsieur le
+Chevalier; le cabinet est surpris. Tout est perdu. En vain le monde croule,
+Dieu nous garde d'une idée imprévue! et c'est ce qui me persuade encore
+davantage que je ne suis pas votre homme; car je puis bien vous promettre
+de faire les affaires de S. M. aussi bien qu'un autre, mais je ne puis vous
+promettre de ne jamais vous surprendre. C'est un inconvénient de caractère
+auquel je ne vois pas trop de remède. Depuis six mortelles années, mon
+infatigable plume n'a cessé d'écrire chaque semaine que S. M., _comptant
+absolument sur la puissance ainsi que sur la loyauté de son grand ami
+l'empereur d'Autriche, et ne voulant pas faire un pas sans son
+approbation_, etc. C'est cela qui ne surprend pas! Dieu veuille bénir les
+armes de M. de Front plus que les miennes! Quand j'ai vu qu'elles se
+brisaient dans mes mains, j'ai fait un effort pour voir si je pourrais
+_rompre la carte_. Bonaparte n'a pas voulu m'entendre; si vous y songez
+bien, vous verrez que c'est une preuve certaine que j'avais bien pensé. Il
+a jugé à propos, au reste, de garder un silence absolu sur cette démarche;
+car je n'ai nulle preuve qu'il en ait écrit à son ambassadeur ici, et je
+suis sûr qu'il n'en a pas parlé au comte Tolstoï à Paris.
+
+«Je n'ai demandé, ajoute-t-il, qu'une simple conversation avec Napoléon
+_comme simple particulier_. (Nous avons montré que le simple particulier
+n'existait pas dans le ministre, à moins qu'il n'eût donné sa démission.)
+Il n'y avait que moi de compromis, dit-il encore, car on était maître de
+m'emprisonner ou de m'étrangler à Paris.»
+
+
+XXII
+
+Nous venons de retrouver dans les _Dépêches_ publiées récemment à Turin des
+traces plus explicites de cette affaire. Elle fut la grande faute de la vie
+publique du comte de Maistre. Écoutez son entretien secret avec Savary, et
+lisez quelques phrases du Mémoire que le comte de Maistre adresse à cet
+aide de camp de Napoléon pour être communiqué à Napoléon lui-même. On ne
+croirait pas, avant d'avoir lu, que la confiance dans la toute-puissance de
+son propre génie eût porté si loin un homme de tant de sens. Il faut croire
+en soi quand on est une intelligence supérieure, mais il ne faut pas y
+croire jusqu'à la folie, sous peine de tenter des choses folles.
+
+ «2 octobre 1807.
+
+«Mardi je vis le général Savary chez M. de Laval. Après les premières
+révérences, je lui dis que j'étais extrêmement mortifié de ne pouvoir me
+rendre chez lui, mais que la chose n'était pas possible, vu l'état de
+guerre qui subsistait en quelque manière entre nos deux souverains.
+
+«En effet, lui dis-je, le vôtre chasse les représentants ou les agents du
+roi, et il refuse expressément de le reconnaître pour souverain.
+
+«Il me répondit poliment:--C'est vrai.
+
+«Il engagea d'abord la conversation sur les émigrés, sur la justice et
+l'indispensable nécessité des confiscations, etc.; car il croyait que je
+voulais parler pour moi, et la veille il avait dit à M. de Laval qu'il ne
+voyait pas quelles espérances je pouvais avoir pour mon maître, mais qu'il
+en avait de très-grandes pour moi.
+
+«Il me semble, lui dis-je, Général, que nous perdons du temps, car il ne
+s'agit nullement de moi dans cette affaire. Supposez même que je n'existe
+pas. Je n'ai rien à demander au souverain qui a détruit le mien.
+
+«Il parut un peu surpris. Alors il tomba sur le Piémont.--Pourriez-vous
+concevoir, Monsieur, l'idée d'une restitution? etc. Ce fut encore une
+tirade terrible. Je le laissai dire, car il ne faut jamais arrêter un
+Français qui fait _sa pointe_. Quand il fut las, je lui dis:--Général, nous
+sommes toujours hors de la question, car jamais je ne vous ai dit que je
+voulusse demander la restitution du Piémont.
+
+«--Mais que voulez-vous donc, Monsieur?
+
+«--Parler à votre empereur.
+
+«--Mais je ne vois pas pourquoi vous ne me diriez pas à moi-même...
+
+«--Ah! je vous demande pardon, il y a des choses qui sont personnelles.
+
+«--Mais, Monsieur le Comte, quand vous serez à Paris, il faudra bien que
+vous voyiez M. de Champagny.
+
+«--Je ne le verrai point, Monsieur le Général, du moins pour lui dire ce
+que je veux dire.
+
+«--Cela n'est pas possible; Monsieur, l'Empereur ne vous recevra pas.
+
+«--Il est bien le maître, mais je ne partirai pas, car je ne partirai
+qu'avec la certitude de lui parler.
+
+«Il en revint toujours à sa première question:--Mais qu'est-ce que vous
+voulez? Enfin, Monsieur, la carte géographique est pour tout le monde; vous
+ne pouvez voir autre chose que ce que j'y vois. Voudriez-vous Gênes? la
+Toscane? Piombino? Il courait toute la carte.
+
+«--Je vous ai dit, Monsieur le Général, qu'il ne s'agit que de parler tête
+à tête à votre empereur, oui ou non.
+
+«Je vous exprimerais difficilement l'étonnement du général, et vraiment il
+y avait de quoi être étonné. Cette conversation mémorable a duré, avec une
+véhémence incroyable, depuis sept heures du soir jusqu'à deux heures du
+matin. Un seul ami présent mourait de peur que l'un des deux interlocuteurs
+ne jetât l'autre hors des gonds; mais je m'étais promis à moi-même de ne
+pas gâter l'affaire, et, pourvu que l'un des deux ait fait ce voeu, c'est
+assez.
+
+«Le général Savary m'a dit en propres termes:
+
+«_On ne l'inquiétera point dans sa Sardaigne; qu'il s'appelle même roi s'il
+le juge à propos; ce sera à son fils de savoir ensuite ce qu'il est._
+
+«Voilà une des gentillesses que j'ai entendues. Je ne vous détaille point
+cette conversation; il faudrait un volume, et le livre serait trop triste.
+Ce que je puis vous dire, c'est que je me suis avancé dans la confiance du
+général, car en sortant il dit au chambellan qui l'accompagnait: Je suis
+vif; si par hasard j'ai dit quelque chose qui ait pu affliger le comte de
+Maistre, dites-lui que j'en suis fâché.
+
+«Le résultat a été qu'il se chargerait d'un Mémoire que je lui remis peu de
+jours après. Dans ce Mémoire je demande de m'en aller à Paris avec la
+certitude d'être admis à parler à l'empereur sans intermédiaire; je
+proteste expressément que jamais je ne dirai à aucun homme vivant (sans
+exception quelconque) rien de ce que j'entends dire à l'empereur des
+Français, pas plus que ce qu'il pourrait avoir la bonté de me répondre sur
+certains points; que cependant je ne faisais aucune difficulté de faire à
+monsieur le général Savary, à qui le Mémoire était adressé, les trois
+déclarations suivantes:
+
+«1º Je parlerai sans doute de la maison de Savoie, car je vais pour cela;
+2º je ne prononcerai pas le mot de _restitution_; 3º je ne ferai aucune
+demande qui ne serait pas provoquée.
+
+«Si je suis repoussé, je suis ce que je suis, c'est-à-dire rien, car nous
+sommes dans ce moment totalement à bas. Si je suis appelé, j'ai peine à
+croire que le voyage ne produira pas quelque chose de bon, plus ou moins.»
+
+Savary montre, dans cette entrevue, la rudesse, mais le bon sens d'un
+soldat. Il ne flatte pas le rêve, mais il écoute l'homme. Il expédie même
+son Mémoire à Napoléon.
+
+«Mon Mémoire est parti, dit plus bas le comte. Le vent de l'opinion l'a
+emporté, accompagné, favorisé plus qu'il ne m'est permis de vous le dire.
+Si j'ai vécu jusqu'à présent d'une manière irréprochable, j'en ai recueilli
+le prix dans cette occasion. Malheureusement tout s'est borné à la
+personne, à l'exclusion de l'objet politique.»
+
+
+XXIII
+
+Ce Mémoire, que nous avons sous les yeux, est en tout une aberration de
+zèle. Qu'on en juge par quelques citations.
+
+«Je n'ai point la prétention de déployer à Paris un caractère public; le
+roi mon maître ignore même (je l'assure sur mon honneur) la résolution que
+j'ai prise. La grâce que je demande est donc absolument sans conséquence.
+Arrivé en France, je n'ai plus de titre; le droit publie cesse de me
+protéger, et je ne suis plus qu'un simple particulier comme un autre sous
+la main du gouvernement. Il semble donc que dans cette circonstance la
+politique ne gêne aucunement la bienfaisance. Sa Majesté Impériale
+appréciera d'ailleurs mieux que personne le mouvement qui m'entraîne.
+
+«Au reste, quoique je connaisse les formes et que je sois très-résolu à m'y
+soumettre, quoique j'aie la plus grande idée des ministres français et que
+la confiance qu'ils ont méritée les recommande suffisamment à celle de tout
+le monde, néanmoins je dois répéter ici à M. le général Savary ce que j'ai
+eu l'honneur de lui dire de vive voix: c'est que mon ambition principale,
+en me rendant à Paris, serait, après avoir rempli toutes les formes
+d'usage, d'avoir l'honneur d'entretenir en particulier Sa Majesté
+l'Empereur des Français. Pour obtenir cette faveur, rien ne me coûterait;
+mais, si je ne puis y compter, le courage m'abandonne. Si l'on peut voir au
+premier coup d'oeil quelque chose de trop hardi dans cette ambition, la
+réflexion prouvera bientôt que le sentiment qui m'anime ne peut s'appeler
+audace ni légèreté, et que l'homme qui prend une telle détermination y a
+suffisamment pensé. Je sens d'ailleurs et je proteste que c'est une grâce,
+et que je n'y ai pas le moindre droit; mais, pour la rendre moins
+difficile, ou pour rendre au moins la demande moins défavorable, je ne fais
+aucune difficulté de faire à M. le général Savary les trois déclarations
+suivantes:
+
+«1º Si l'Empereur des Français avait l'extrême bonté de m'entendre,
+j'aurais sans doute l'honneur de lui parler de la maison de Savoie;
+
+«2º Je ne prononcerais pas le mot de _restitution_;
+
+«3º Je ne ferais aucune demande qui ne serait pas provoquée.
+
+«J'ose croire que ces trois déclarations excluent jusqu'à l'apparence de
+l'inconsidération, et, quand même mon désir serait repoussé, j'ose croire
+encore que Sa Majesté l'Empereur des Français n'y verrait rien qui choque
+les convenances, rien qui ne s'accorde parfaitement avec la juste idée
+qu'il doit avoir de lui-même.»
+
+
+XXIV
+
+L'empereur Napoléon ne répondit même pas à une demande d'audience si
+extraordinaire et qui ne pouvait que l'embarrasser. Il ne pouvait sacrifier
+ses départements du Piémont incorporés à l'empire à une conversation
+éloquente avec un homme d'excentricité. Il ne pouvait improviser un trône
+pour M. de Maistre sans détrôner ou un autre souverain des vieilles races,
+ou un nouveau souverain de sa propre maison. Le rêve eut un triste réveil.
+
+Tout fut connu. La cour de Cagliari, de plus en plus surprise, ne ménagea
+pas les termes dans sa réprimande à son ministre en Russie. Nous voyons le
+contre-coup de ces mécontentements très-graves de la cour de Cagliari à
+l'amertume des répliques du comte de Maistre dans une de ses lettres, du 2
+juin, au chevalier _Rossi_, qui lui avait transmis avec une rudesse mal
+mitigée le mécontentement du roi.
+
+«Il y a une expression de votre lettre, répond M. de Maistre au chevalier
+Rossi, qui m'inspire à moi les réflexions les plus profondes et les plus
+tristes. _Ce qui peut vous arriver de plus heureux pour vous_,
+m'écrivez-vous, _c'est que_, etc., etc. (Sans doute _qu'on oublie à
+Cagliari une telle aventure_.)
+
+«Vous m'obligeriez beaucoup de me dire ce qui pourrait m'arriver de plus
+malheureux. Entrez dans cette triste analyse, examinez de tous les côtés où
+il est possible de blesser et de punir un homme; vous verrez que tout est
+fait déjà, et qu'il n'y a plus moyen de tuer un cadavre et de frapper sur
+_rien_.... Vous saisissez votre plume massive, et vous m'écrivez comme à un
+jeune homme qui débuterait dans le monde et qui chercherait une réputation,
+je pourrais même ajouter: comme à une espèce de mauvais sujet. Vous
+souhaitez pour mon bien _que je ne sois pas parti pour Paris, et vous
+m'apprenez même que le roi veut bien ne pas donner une interprétation
+sinistre à ma démarche_!--Était-ce donc pour mon plaisir que je voulais
+aller à Paris?...»
+
+À la suite de ces reproches et de ces récriminations, le comte de Maistre
+accusait très-injustement sa cour d'ingratitude et même de persécution
+envers lui. L'humeur ici manquait, non de fierté, mais de justice. Le peu
+de biens, dans la Savoie, dont il avait craint un moment d'être dépouillé
+en qualité d'émigré lui avait été rendu; le modeste emploi de sénateur au
+tribunal de Chambéry, emploi aussi peu rétribué que peu imposant, n'étaient
+pas de grands sacrifices comparés au rang d'ambassadeur à une des premières
+cours de l'Europe, aux titres, aux dignités éminentes, aux décorations, au
+traitement dont il était honoré par le trésor si pauvre de Sardaigne, et
+enfin aux faveurs très-utiles dont il jouissait, lui, son frère et son
+fils, par l'amitié de l'empereur de Russie. Les plaintes dépassaient
+évidemment ici les griefs. Nous avons vu un autre grand écrivain politique,
+comblé de dons et d'honneurs par les princes de la maison de Bourbon,
+remplir également le monde de ses plaintes mal fondées contre leur
+prétendue ingratitude. Il est plus aisé d'être exigeant envers les autres
+que juste envers soi-même. Seulement ce grand écrivain racontait ses griefs
+à l'univers, et M. de Maistre ne publiait ses amertumes que dans ses
+dépêches confidentielles à sa cour.
+
+Il manifeste déjà à demi-mot, dans ses dépêches un peu récriminatoires,
+l'intention de chercher une plus solide base de sa vie auprès de l'empereur
+Alexandre. Il obtient, en attendant, du roi de Sardaigne, l'autorisation
+d'attacher son fils au service de Russie. Cette autorisation lui est
+accordée; le roi y ajoute une pension de quatre-mille francs pour ce jeune
+homme. Des commérages politiques sur la cour de Russie remplissent en
+partie le reste de ces dépêches.
+
+Le général Caulaincourt, ambassadeur de France après Savary, le traitait
+dans ses lettres avec une dédaigneuse brutalité de style. Le silence de
+Napoléon aux avances du grand écrivain avait aigri l'encre du comte de
+Maistre. Quelques-uns de ces commérages sont peu dignes d'une plume
+sérieuse. Les amours de l'empereur Alexandre avec la belle princesse
+Maria-Antonia, que nous avons connue nous-mêmes sur le déclin encore
+rayonnant de sa beauté, sont racontés avec une légèreté qui étonne.
+
+«Ce n'est point une Montespan, dit-il; c'est une la Vallière, hormis
+qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmélite.»
+
+Son rôle d'ambassadeur courtisan fait fléchir son rigorisme. Il va chez la
+beauté en crédit et se vante de sa faveur auprès d'elle.
+
+«Dimanche dernier, 3 septembre, il y eut une fête superbe chez la favorite,
+à la campagne: bal, feu d'artifice magnifique sur la rivière et souper de
+deux cents couverts. Nous ne fûmes pas peu surpris de n'y voir ni
+l'ambassadeur de France ni aucun Français. Tous les appartements étaient
+ouverts et illuminés. Dans le cabinet de la belle dame, décoré avec la plus
+somptueuse élégance, nous vîmes au-dessus du sopha, devinez quoi? le
+portrait du prince Schwarzenberg. Tout le monde se touchait du coude:
+
+_Allez, allez voir!_ Depuis plus d'une année je n'allais plus dans cette
+maison, et j'ai su qu'on m'en a loué comme d'un trait de politique, parce
+qu'on a cru que je m'étais retiré pour n'avoir pas l'air d'intriguer et de
+m'attacher à cette ancre pour me tenir ferme. Certes, on me faisait
+beaucoup d'honneur. Je n'entends rien du tout à cette tactique; je n'y
+allais plus par indolence, et aussi parce que quelque chose m'avait déplu
+là. Mais cette fois j'ai été invité en personne par le maître de la maison;
+je lui dis en riant: _Mais, Monsieur, il faudra que vous ayez la bonté de
+me présenter de nouveau à madame comme un homme qui arrive_; ce qui fournit
+la matière à un badinage aimable lorsque j'entrai. La belle Maria-Antonia
+recevait son monde avec sa robe blanche et ses cheveux noirs, sans
+diamants, sans perles, sans fleurs; elle sait fort bien qu'elle n'a pas
+besoin de tout cela. _Le negligenze sue sono artifici._ Le temps semble
+glisser sur cette femme comme l'eau sur la toile cirée. Chaque jour on la
+trouve plus belle. Je comprends que la sagesse pourrait éviter ce filet,
+mais je ne comprends guère comment elle pourrait en sortir. Elle a
+d'ailleurs, à ce qu'il paraît, complétement deviné le grand secret de sa
+position: _Ne faites pas attention aux distractions._ Moyennant cela je la
+crois invincible, ou, si vous aimez mieux, inébranlable. On s'était imaginé
+certaines choses, mais tout s'en est allé en fumée.»
+
+Quelques dépêches confidentielles à sa cour vont même au delà; telles sont
+les lettres semi-plaisantes, semi-sérieuses, dans lesquelles il demande,
+pour épier les secrets diplomatiques des maris, un secrétaire d'ambassade
+jeune, beau, séduisant, propre à s'insinuer dans le coeur des femmes. Nous
+savons bien que c'était là une affectation d'habileté diplomatique à tout
+prix, une jactance de légèreté qui ne portait point atteinte à la sévérité
+de ses vrais principes et à la pureté de ses moeurs; mais un rigoriste ne
+doit pas même badiner avec ces vices de cour, de peur de perdre dans des
+badinages l'autorité morale avec laquelle il aura à les flétrir comme
+écrivain.
+
+
+XXV
+
+Quant à ses vues politiques sur les destinées du Piémont, elles sont
+parfaitement caractérisées dans une de ces dépêches. Il comprend
+l'existence importante, mais nécessairement secondaire, de cet État.
+
+«Nous sommes _grain_ de sable, écrit-il, et notre intérêt évident est de
+nous maintenir _grain_. Pourquoi agrandirais-je cette maison? dira
+l'Autriche. Est-ce pour lui livrer une partie de mes possessions en Italie
+et pour exposer l'autre? Pourquoi l'agrandirais-je? dira la France. Est-ce
+pour lui donner les moyens de bâtir quelques citadelles de plus sur les
+Alpes, et de donner à l'Autriche, quand le roi de Sardaigne jugera à propos
+de s'allier avec elle, un poids décisif contre moi?--Donc tout le monde est
+intéressé à nous tenir bas.
+
+«Faites encore, ajoute-t-il, une autre réflexion. Supposez que notre
+souverain de Piémont, n'ayant qu'un titre de prince ou de duc, se contente
+de régner à la manière des Médicis de Florence, par exemple: vous ne
+trouverez pas en Europe de pays supérieur au nôtre; mais si le pays est
+obligé de supporter une couronne royale et si on y bat le tambour, la
+chose change de face, et le voilà tout de suite trop petit pour être une
+planète et trop grand pour être un satellite. Nouvelle cause de médiocrité,
+nous étions trop grands pour être protégés et trop faibles pour agir
+seuls.»
+
+ (_Correspondance_, page 73.)
+
+Et voilà l'homme que ses commentateurs de Turin d'aujourd'hui veulent
+représenter comme un ennemi implacable de l'Autriche et comme un zélateur
+de la conquête de l'Italie par le Piémont! Il déclamait à voix basse contre
+l'Autriche, en effet, dans ses lettres confidentielles à la cour sarde;
+mais que reprochait-il à l'Autriche? De trop complaire à la France en lui
+laissant convertir sans protestation la Savoie, géographiquement française,
+et le Piémont, embouchure des Alpes, en départements français.
+
+Quelle que fût sa partialité pour la maison de Savoie, le comte de Maistre
+avait trop de sens pour imaginer que l'Autriche permettrait jamais à un roi
+de Sardaigne, avec sa brave mais petite armée savoyarde, sarde et
+piémontaise, de se substituer à l'empire et de conquérir l'Italie, que
+l'empire lui-même, avec ses six cent mille hommes sous les armes, n'avait
+jamais pu posséder. Il avait trop de sens aussi pour s'imaginer que la
+France permettrait impunément à cette maison de Savoie de constituer contre
+elle, sur les Alpes et au pied des Alpes, à nos portes, une puissance
+équivoque de quinze ou vingt millions d'hommes, qui, en s'alliant, comme
+elle l'a toujours fait, avec l'Autriche, formerait une masse de soixante
+millions d'hommes pesant par leur réunion sur notre frontière de l'Est et
+du Midi d'un poids qui nous écraserait en se réunissant. Une telle
+politique serait une témérité envers la France; car les cabinets de Turin
+et de Vienne auraient la clef des Alpes dans leurs mains unies. Les traités
+de 1814, même après le reflux victorieux de l'Europe contre nous, avaient
+tellement compris cette nécessité, pour la France, de ne pas agrandir
+démesurément la maison ambitieuse de Savoie, que ces traités de 1814 nous
+avaient laissé en souveraineté française les trois quarts de la Savoie. Les
+traités de 1815 nous reprirent la Savoie tout entière et agrandirent sans
+prévoyance et sans justice la maison de Savoie, en lui octroyant, du droit
+de sa convoitise, la république de Gênes. Les Génois, violentés dans leur
+nationalité, murmurèrent et se soulevèrent en vain contre cette
+confiscation de leur indépendance. La légitimité trouva cette fois la
+confiscation très-légitime.
+
+Le comte de Maistre n'aurait pas conseillé cette usurpation de la
+république de Gênes à son pays. Il était si peu illusionné sur la
+convenance et sur la possibilité de la domination du Piémont sur l'Italie
+qu'il écrit, presque à la même date, au ministre de son roi à Cagliari, en
+parcourant les hypothèses d'une restauration encore bien douteuse:
+
+«Les considérations morales sont encore plus fortes. Je ne connais point de
+nation plus véritablement _nation_ et qui ait plus d'unité nationale que la
+piémontaise; mais cette unité tourne contre la nation, ou, pour mieux dire,
+contre la maison régnante, en s'opposant à tout amalgame politique. Ne
+perdez jamais de vue cet axiome: _Aucune nation n'obéit volontairement à
+une autre._ Présentez la maison de Savoie à tous les peuples d'Italie qui
+ont perdu leurs souverains; tous lui prêteront serment avec joie _si elle
+s'établit parmi eux_; mais, si elle devait toujours siéger à Turin, tous
+diraient non. Soumettez les Génois et les Lombards à nos souverains; ils
+vous diront tous _qu'ils sont tous gouvernés par les Piémontais_. Allez
+ensuite en France; demandez à un habitant de Dunkerque ou de Bayonne par
+qui il est gouverné; il vous répondra: _Par le roi de France_ (j'aime à
+supposer qu'il est toujours à sa place); jamais il ne lui viendra en tête
+de vous dire _qu'il est gouverné par les habitants de l'Île-de-France, que
+tous les emplois sont pour ces messieurs, qu'ils viennent faire les maîtres
+chez les autres, qu'ils veulent tout mener à leur manière_, et autres
+chansons des nations sujettes. Un Français ne comprend pas seulement cela;
+l'habitant de Dunkerque est Français, celui de Paris est Français; le roi
+gouverne les Français par les Français: ils n'en savent pas davantage. La
+Providence, en accordant l'unité nationale à vingt-cinq millions d'hommes,
+avait fait de la France _le plus beau des royaumes après celui du ciel_,
+comme l'a dit Grotius; mais si cette unité échoit à un petit rassemblement
+d'hommes, plus elle est prononcée, plus elle s'oppose à l'agrandissement du
+souverain de ce pays. Je pourrais donner beaucoup plus de développement à
+ces idées; mais, pour abréger, j'arrêterai seulement votre pensée sur un
+phénomène remarquable: c'est que _nulle nation n'a le talent d'en gouverner
+une autre_. Je ne connais aucun peuple que je mette au-dessus des
+Piémontais pour ce qui s'appelle bon sens et jugement; mais, lorsqu'ils
+venaient en Savoie pour y commander, ce bon sens n'était plus le même.»
+
+
+XXVI
+
+On a vu en 1848 combien le comte de Maistre avait eu le sentiment de ces
+antipathies intestines qui empêchent tout amalgame durable entre les
+diverses nationalités italiennes, sous un sceptre italien, et plus
+peut-être sous un sceptre italien que sous un protectorat étranger. Le jour
+où le roi de Piémont Charles-Albert laissa transpirer seulement l'ambition
+de changer la couronne de Sardaigne contre la couronne d'Italie, Milan
+bondit sous ses pieds contre Turin, et les peuples de la Lombardie
+désavouèrent leur prétendu libérateur piémontais. La confédération seule
+est le mode futur de l'indépendance italienne, parce qu'elle laisse, à
+chacune des nationalités si diverses et si justement fières de la
+Péninsule, son nom, sa capitale, ses moeurs, sa langue, sa dignité, son
+poids personnel dans l'ensemble. La conquête et l'unification par le
+Piémont n'est qu'un rêve. Ce n'est pas le Piémont qu'il faut grandir; c'est
+l'Italie qu'il faudra constituer libre et diverse comme l'a fait la nature.
+
+L'ambition turbulente de la maison de Savoie est un mauvais auxiliaire. La
+convoitise d'une cour pressée de s'annexer la Lombardie n'est pas un
+_casus belli_ légitime pour la France. Quand une prétention nouvelle et
+envahissante de l'Autriche viendra fournir à la France ce _casus belli_
+légitime, seule excuse qui puisse justifier une guerre européenne, ce n'est
+pas avec la maison de Savoie qu'il faudra s'allier offensivement et
+défensivement, c'est avec la Péninsule tout entière. Alors vous aurez
+délivré la première race d'hommes de la terre pour attester à l'avenir la
+reconnaissance du monde envers l'Italie, _alma parens_, et votre oeuvre
+subsistera, parce que l'Italie entière aura sa place dans cette nouvelle
+ligue des Achéens. Autrement vous n'aurez fait qu'agrandir sur votre
+frontière un ami suspect et un ennemi dangereux, et rien ne subsistera de
+votre oeuvre sanglante et éphémère; car l'Italie veut bien obéir à
+elle-même, mais elle ne consentira jamais à obéir à ce qu'il y a de moins
+italien en elle: une monarchie composée de braves montagnards, de rudes
+insulaires et d'héroïques Cisalpins, propres à la défendre, inhabiles à la
+dominer. La baïonnette n'est pas un sceptre; une confédération libre doit
+seule tenir dans ses mains collectives le sceptre de l'Italie. Nous
+pensons à cet égard comme le comte de Maistre.
+
+
+XXVII
+
+Voilà, comme homme, le véritable portrait du comte de Maistre, avant
+l'époque où il devint illustre par sa plume: une famille angélique, un
+époux irréprochable, un père tendre, une piété de femme sucée avec le lait
+d'une mère, une vertu antique, sauf quelques égarements d'esprit, une
+ambition honnête, mais trop active et peu modeste, une fidélité à son roi
+bien récompensée, mais une fidélité impérieuse forçant la main à son
+gouvernement, enfin un publiciste très-contestable et très-variable, qui,
+pour conserver sa réputation d'infaillibilité, corrigeait après coup ses
+oracles quand la fortune démentait ses prévisions, et qui savait être
+toujours de l'avis des événements, ces oracles de Dieu.
+
+Voyons maintenant en lui l'écrivain et le philosophe.
+
+ LAMARTINE.
+
+ (_La suite au mois prochain._)
+
+
+FIN DU SEPTIÈME VOLUME.
+
+
+Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume
+7), by Alphonse de Lamartine
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41054 ***