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| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-03-08 16:57:48 -0800 |
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DE LAMARTINE + + + + + TOME SEPTIÈME. + + + + + PARIS + ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR, + RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43. + 1859 + + +L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à +l'étranger. + + + COURS FAMILIER + DE + LITTÉRATURE + + + REVUE MENSUELLE. + + VII + + +Paris.--Typographie: Firmin Didot frères, imprimeurs de l'Institut et +de la Marine, rue Jacob, 56. + + + + +XXXVIIe ENTRETIEN + +LA LITTÉRATURE DES SENS + +LA PEINTURE + +LÉOPOLD ROBERT. + +(2e PARTIE) + + +I + +Nous avons dit, en finissant le dernier Entretien, qu'il y avait un amour +d'abord innocent, puis imprudent, puis mortel, mais toujours inspirateur, +dans le génie de Léopold Robert, et que le secret de ses tableaux était +dans son âme. Racontons ce qu'on sait de ce mystère; cela nous aidera à +comprendre le prodigieux effet des peintures de ce jeune homme, dès +qu'elles parurent aux regards du public. Il en sortit comme une flamme, +parce qu'il avait délayé ses couleurs sur sa palette avec des larmes et +avec du feu. Telle inspiration, tel effet; voilà le secret de l'impression +qu'on produit dans tous les arts, soit avec la parole écrite, soit avec les +notes, soit avec le pinceau; car l'art, au fond, ne vous y trompez pas, ce +n'est que la nature. + + +II + +En ce temps-là vivaient, tantôt à Florence, tantôt à Rome, tantôt en +Suisse, au bord du lac de Constance, des familles exilées, dont les +prodigieuses vicissitudes d'élévation et de chute seront l'étonnement de +l'histoire. Elles étaient alors le spectacle de l'Italie: c'étaient des +branches de la famille des Bonaparte. Plusieurs de ces branches, détachées +du tronc par l'exil de Napoléon à Sainte-Hélène, s'étaient réfugiées en +Italie, terre des ruines et patrie de leurs ancêtres. C'était d'abord la +mère de Napoléon, _Hécube_ de cette race, vivant à l'ombre, avec ses +orgueils et ses mémoires d'aïeule, dans le palais du cardinal son frère. +C'était Lucien Bonaparte, dont le nom répondait autant à la République qu'à +l'Empire, caractère à deux aspects des hommes de deux dates, la République +et l'Empire. Il avait dédaigné un trône offert au prix de la répudiation +d'une épouse de son choix; il élevait une belle et nombreuse famille de +fils et de filles qui portent tous, dans un coin de leur nature, le sceau +d'une étrange puissance d'originalité et de volonté. Parent de la femme de +Lucien par ma mère, j'ai eu moi-même l'occasion de connaître cette femme, +que son mari avait préférée à un sceptre. Ceux de ses enfants que j'ai +connus par elle avaient une empreinte de son énergie: Romains, Corses, +Toscans, natures granitiques. + + +III + +C'était ensuite Louis Bonaparte, roi volontairement descendu du trône de +Hollande, homme né pour être le contraste avec le chef de sa maison, fait +pour la vie privée, ambitieux de repos, de mérite littéraire, et non de +puissance. Je l'ai connu mystérieusement à Florence, pendant plusieurs +années, sans que le public soupçonnât nos rapports, que les convenances +politiques de ma situation m'empêchaient d'ébruiter. Je n'allais jamais +dans son palais; il venait chez moi, la nuit, dans une voiture sans +armoirie, suivi d'un seul valet de chambre qui aidait ses pas infirmes à +monter l'escalier de ma villa, hors des murs de Florence. Nous passions de +longues soirées, tête à tête, dans des entretiens purement littéraires ou +philosophiques qu'il avait la complaisance de rechercher. Je servais les +Bourbons; il était Bonaparte: il y avait cette incompatibilité entre nous; +mais il était avant tout philosophe et poëte; il me lisait ses +compositions; j'oubliais qu'il était roi d'une dynastie que je ne +reconnaissais pas: les lettres nivellent tout pendant qu'on en parle. +L'entretien terminé, bien avant dans la nuit, je le reconduisais +respectueusement jusqu'à sa voiture; il laissait après lui dans ma pensée +un parfum d'honnêteté que je crois respirer encore. + + +IV + +C'était la famille de Joseph Bonaparte, ex-roi de Naples et d'Espagne, +réfugié en Amérique avec d'opulents débris de ses royautés. + +C'était la princesse Borghèse, soeur de Napoléon. Je vivais familièrement +avec son beau-frère, le prince Aldobrandini, et je voyais habituellement +son mari, le prince Borghèse, le Crassus de l'Italie moderne. Il était né +pour jouir et pour faire jouir, non pour gouverner; homme féminin, mari +indulgent, prince nul. Il habitait ses palais de Toscane; sa femme habitait +son palais et ses villas impériales de Rome. Je ne l'ai jamais connue, mais +je l'ai entrevue quelquefois dans ses promenades en voiture sous les pins +parasols, à travers les statues, moins belles qu'elle, des jardins +Borghèse. C'était dans les dernières années de sa courte vie; elle +resplendissait encore des reflets de son soleil couchant, comme une tête de +Vénus grecque effleurée, dans un musée, par un dernier rayon du soir. Je ne +sais par quel caprice, dans une femme où tout était caprice, jusqu'à la +mort, elle menait ordinairement avec elle un pauvre capucin, assis à ses +côtés dans sa voiture. Le contraste de ce capuchon de laine brune, de cette +tête de l'ascétisme chrétien, à côté de ces cheveux semés de fleurs et de +ce visage de beauté mourante après tant d'éclat, faisait monter le sourire +aux lèvres ou les larmes aux yeux. Charmante créature qui mourait enfant! + + +V + +C'était la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, qui venait de temps en +temps à Rome ou en Toscane voir ses fils, et qui retournait vite à sa +solitude de Suisse. J'étais déjà prématurément connu littérairement alors; +elle était illustre par son rang, ses malheurs, son goût pour les lettres, +son talent pour la musique; elle voulait me voir; elle me fit témoigner le +désir de me rencontrer, comme par hasard, dans une allée _des Cascines_, où +j'avais l'habitude de me promener à cheval; elle m'assigna plusieurs fois +la place et l'heure. J'y manquai toujours; j'avais contre elle les +préventions vives d'un partisan de Louis XVIII; j'accusais cette reine +d'avoir trempé dans le retour de l'île d'Elbe, en 1815. Je me privai d'un +grand plaisir pour ne pas faire une infidélité de simple politesse aux rois +que je servais. + +C'était enfin le prince Napoléon, fils aîné du roi de Hollande et de la +reine Hortense, frère du prince, alors inconnu, à qui les versatilités du +peuple, les inexpériences de la liberté, les impatiences de la multitude et +les péripéties du sort préparaient de loin, dans l'ombre, un second empire. + +Ce prince, fils d'Hortense (nous parlons de celui qui n'est plus), était un +des hommes que les dons de la nature et les perfectionnements de +l'éducation avaient façonnés pour toutes les fortunes. On venait, par un +mariage de famille, de lui donner pour épouse sa cousine, la princesse +Charlotte, fille aînée de Joseph Bonaparte: cette famille, impériale par le +souvenir, proscrite par le présent, ne pouvait guère s'unir qu'avec +elle-même. Je n'ai fait qu'entrevoir cette princesse Charlotte, cause +innocente ou fatale de la mort de Léopold Robert. J'en dirai peu. Quant à +son mari, le prince Napoléon, l'attrait empressé qu'il témoignait pour moi +établit entre nous des rapports gênés par la politique, mais bizarres, qui +ressemblaient à ces inclinations furtives qu'on s'avoue du regard et qu'on +se dissimule des lèvres. + +Il avait l'extérieur d'un héros de roman, mais tempéré par la modestie, ce +voile du vrai mérite. Sa taille était élégante; sa tête, dégagée de ses +épaules minces, semblait s'incliner de peur d'humilier la foule; son oeil +était limpide, sa bouche ferme; sa physionomie intéressait avant qu'on eût +appris son nom; il y avait dans ses traits cette dignité qui survit aux +éclipses du sort. Il n'y avait pas de mère qui n'eût désiré l'avoir pour +époux de sa fille, pas d'homme qui n'eût voulu en faire son ami. Je n'ai +connu que le duc d'Orléans, en France, qui représentât si bien l'espérance +d'une dynastie; mais le duc d'Orléans avait trop d'intention dans +l'attitude: on voyait qu'il posait involontairement pour un trône +populaire. Le prince Napoléon ne posait pas, il primait et il charmait. +S'il n'avait été Bonaparte je l'aurais aimé avec plus de liberté. + + +VI + +Nous nous rencontrions souvent à la cour: les convenances politiques ne +nous permettaient pas de nous voir ailleurs; même à la cour, et confondus +par le mouvement du salon dans les mêmes groupes, nous ne pouvions pas, +sans éveiller les ombrages de la diplomatie, nous adresser directement la +parole. Il avait donc été convenu entre nous, par l'intermédiaire d'un ami +commun, que nos conversations seraient à double entente; que nous ne nous +regarderions jamais face à face en causant ensemble, mais que nous aurions +l'air de nous adresser à un troisième interlocuteur dans la confidence des +deux; que chacun de nous paraîtrait adresser à ce tiers complaisant ce que +nous avions à nous dire; que nous nous entretiendrions obliquement, par +ricochet, et que nos paroles, insaisissables ainsi à la foule, +ressembleraient à ces projectiles qu'on dirige d'un côté pour frapper +ailleurs. Nous observâmes longtemps, avec une égale adresse, cette +convention diplomatique de salon. La conversation y perdait en abandon, +mais elle y gagnait en piquant; la gêne inspire, et l'attrait d'esprit que +nous éprouvions l'un pour l'autre s'en accrut encore. Il n'espérait pas me +ramener à ses opinions de famille; je n'avais rien à flatter en lui que la +proscription: il y avait entre nous toute une dynastie. + + +VII + +Un jour cependant, et sans avoir concerté la rencontre, nous nous trouvâmes +inopinément rapprochés par un de ces accidents de voyage qui ont l'air de +préméditation et qui sont des hasards. + +C'était dans une chaude semaine du mois de juillet, en Italie. Nous allions +chercher, ma jeune femme et moi, les sites pittoresques et la fraîcheur des +eaux et des bois dans les hautes gorges du groupe des Apennins, à +_Vallombrose_ et aux _Camaldules_, deux célèbres abbayes presque +inaccessibles, comme la Grande-Chartreuse de Grenoble. + +Après avoir passé là quelques-uns de ces jours qui ressemblent à des haltes +du temps où la vie cesse de fuir, dans les vastes cellules, dans les longs +corridors frais, au bord des bassins glacés et sous les sapins aux murmures +lyriques de Vallombrose, nous redescendîmes dans la profonde vallée qui +sépare de la Toscane habitée cette oasis de paix, et nous reprîmes à +cheval la route d'une autre oasis encore plus enfoncée dans le ciel au delà +des nuages: les _Camaldules_. + +La saison était caniculaire, malgré les haleines du torrent presque +desséché dont nous suivions les bords, et qui montrait ses blocs roulés à +nu dans son lit, comme Job montrait ses os à Dieu dans sa nudité sur sa +couche. La réverbération du soleil contre les parois de marbre de la vallée +incendiait l'air respirable; nous cherchâmes, vers le milieu du jour, un +abri sous un vaste _caroubier_, espèce d'oranger sauvage et gigantesque qui +affecte la régularité immobile de l'oranger taillé par la main de l'homme, +qui porte des fèves succulentes pour les chevaux du désert, et qui verse, +de son dôme touffu et toujours vert, une ombre imperméable au soleil de +midi. + +Nous nous oubliâmes trop longtemps, sur la foi de nos guides, dans cette +sieste sous l'arbre. Quand nous remontâmes sur nos vigoureux petits chevaux +de Corse, pour gravir le plateau rocheux qui monte aux Camaldules, la nuit +en descendait à grandes ombres. + +Avant d'atteindre la cime du plateau, et de tourner à gauche dans la gorge +sombre de pâturages, de torrents, de grands bois qui servent d'avenues à +l'abbaye, la nuit était faite; on ne voyait plus le chemin sous les pas de +son cheval; quelques rares lueurs, à travers les branches d'arbres, +indiquaient seules une ou deux chaumières éparses, châlets des pasteurs de +l'Apennin plaqués sur les flancs de la montagne, à notre gauche; à droite, +le murmure d'un torrent invisible et profondément encaissé montait comme +une terreur dans la nuit. + + +VIII + +Après avoir suivi longtemps à tâtons le sentier ténébreux qui mène à +l'abbaye, nos guides arrêtèrent nos chevaux; ils sonnèrent aux grilles pour +demander l'hospitalité habituelle aux pèlerins et aux voyageurs. On leur +répondit rudement des fenêtres que l'heure était indue, qu'on n'ouvrait +plus à de nouveaux hôtes, et que d'ailleurs le monastère était plein de +visiteurs arrivés avant nous. Les guides eurent beau répliquer qu'ils +conduisaient le ministre de France et sa famille, que nous avions des +lettres du tout-puissant ministre d'État _Fossombroni_, qui nous +recommandait au prieur, les fenêtres se refermèrent, les lueurs des +flambeaux s'éteignirent dans le monastère, et il nous fallut reprendre, +pour trouver un abri, le sentier par lequel nous étions venus. + + +IX + +Pendant que nous vaguions ainsi, à la froide rosée de la nuit, de châlet en +châlet, sans qu'une porte voulût s'ouvrir à la voix des guides, les +frissons qui sortaient des sapins et des cascades nous saisissaient; la +faim et le sommeil, après une journée de marche, faisaient transir et +grelotter les femmes; une nuit sans foyer, sans toit et sans nourriture, +sur une couche d'herbe humide de neige, au sommet de l'Apennin, alarmait ma +tendresse pour des santés chères et délicates. Je commençais à maudire ma +curiosité, quand un bruit de pas, à travers le feuillage, sous les arbres +sur notre droite, appela notre attention. + +C'était un pâtre d'un châlet voisin qui accourait, envoyé vers nous par +deux étrangers abrités, comme nous cherchions à nous abriter nous-mêmes, +sous son toit de feuilles. Ces deux jeunes et aimables étrangers, nous dit +le pâtre, étaient le prince Napoléon et la princesse Charlotte, sa femme, +arrivés un peu avant nous au monastère, et, comme nous, repoussés du seuil +par l'affluence des pèlerins aux Camaldules. Ils venaient d'apprendre que +le ministre de France et sa suite avaient été renvoyés comme eux, sans +égards, des portes du couvent, et qu'ils cherchaient en vain un toit de +berger pour y reposer leur tête. Bien que le châlet où ils nous avaient +devancés fût étroit, ils nous en offraient avec empressement la moitié. Le +prince avait chargé son envoyé d'ajouter de sa part que, si nous avions +quelque scrupule à loger ainsi les représentants de deux dynasties opposées +dans la même chaumière, nous serions libres de ne pas nous voir, et qu'il +se retirerait avec la princesse dans la partie séparée du châlet où les +montagnards gardent le foin des vaches pour l'hiver. + +Nous acceptâmes, avec les expressions d'une vive reconnaissance, +l'obligeante proposition; seulement nous insistâmes pour que rien ne fût +dérangé à l'établissement nocturne dans le châlet intérieur, et nous ne +consentîmes à accepter que le logement du fenil. Nos hôtes ajoutèrent, à +cette exquise politesse, l'envoi de la moitié de leur souper; mais les +frontières furent fidèlement respectées de part et d'autre, et, malgré le +désir de nous voir plus intimement à cette hauteur, au-dessus des petites +convenances diplomatiques, nous ne franchîmes, ni l'un ni l'autre, la +palissade de branches de châtaignier qui séparait le fenil du châlet. + + +X + +Nous passâmes une nuit délicieuse, sous les couvertures de nos mules, +étendus sur le foin embaumé par les fleurs du thé de montagnes, au +bruissement des feuilles de sapin et des châtaigniers, qui faisaient +chanter, sur des modes différents, les brises de la nuit. Le torrent des +Camaldules grondait dans le fond de son ravin, comme un mouvement convulsif +de la terre qui fait mieux goûter l'immobile sérénité du ciel; les aigles +jetaient des cris sur leurs rochers au lever de la lune et de chaque grande +étoile qu'ils prenaient pour l'aurore. Une bande blanche et jaune à +l'horizon de la mer Adriatique annonça le jour. Le prince et la princesse, +qui voulaient poursuivre leur voyage plus loin que nous, sortirent, +couverts de leur manteau, du châlet, au premier crépuscule du matin. Nous +les saluâmes respectueusement du geste par la fenêtre sans vitres du fenil, +et nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir. + +La princesse Charlotte, jeune, mince, grêle, flexible comme un roseau qui +n'a pas encore ses noeuds, était plus semblable à un enfant qu'à une jeune +femme. On n'entrevoyait sa puissance d'attraction future qu'à l'extrême +finesse de sa physionomie et à la profondeur précoce de son regard; la +passion encore absente pouvait un jour se répandre de là sur les traits +pour tout animer. C'était un visage qui ne charmait pas au premier regard, +mais qui saisissait l'oeil et qui forçait à y revenir. La beauté de son +mari jetait encore une ombre de plus sur elle. À cette époque, cette femme +était quelque chose de fragile qui pouvait se consolider ou se briser, +selon le sort. Telle était cette princesse; elle devait tuer un jour, bien +involontairement, le jeune peintre qui aurait pu devenir le Raphaël de son +siècle et qui ne fut que Léopold. + +J'ai passé souvent bien des heures, au palais Barberini de Rome, à +contempler cette naïve et opulente figure de la belle _Fornarina_, dont +l'attrait consuma Raphaël. Quelle différence entre ces deux visages! Mais +l'amour se cache sous la laideur comme sous la beauté: ce n'est pas le +regard qui aime, c'est le coeur. + + +XI + +C'est dans cette famille des Bonaparte, réfugiés pour la plupart à Rome, et +protégeant les arts afin de prolonger au moins ses règnes éphémères sur les +peuples, en régnant sur les talents, que Léopold Robert passait ses soirées +à Rome: on lui avait commandé quelques tableaux. Son génie, encore +énigmatique, jouissait d'être compris par anticipation sur sa gloire. Être +compris, pour un artiste, poëte, peintre, musicien, statuaire, c'est être +obligé. L'admiration, voilà le salaire des grandes âmes! Léopold +fréquentait surtout le palais de la princesse Charlotte; cette jeune femme +s'essayait sous sa direction à dessiner, à peindre, à graver les oeuvres du +maître; l'intimité des occupations amena l'intimité des coeurs. Léopold +Robert, timide d'abord, encouragé ensuite, familier enfin, devint +l'habitué de ce salon. Le sauvage montagnard du Jura oublia une distance +qu'on s'étudiait à effacer par tant d'égards. Il se plaisait là où il +plaisait lui-même; il n'avait rien de séduisant, ni dans les traits du +visage, ni dans les grâces de l'entretien, excepté son génie, mais il était +attachant par son dévouement modeste et exclusif à ses amis. Silencieux, +réservé, susceptible, comme toutes les délicates natures, il intéressait +vivement par son silence même. On aime à ouvrir ce qui est fermé; le prince +et la princesse lisaient seuls dans l'âme de Robert; cette âme était un +abîme de mystères du beau qui ne sortaient qu'un à un, non de ses lèvres, +mais de ses pinceaux. C'était une faveur que d'y lire avant le public: voir +éclore les oeuvres de génie, c'est presque participer à la jouissance de +les enfanter. + +Léopold Robert avait renoncé à tout, même à la pauvre Thérésina, son +premier amour[1], sans se rendre compte à lui-même du vrai motif de son +inconstance. On lui parlait en vain de mariage avec quelque jeune fille de +son pays, dont la chaste affection aurait animé l'isolement de son +atelier: il écartait toutes ces perspectives de sa pensée; il cherchait +(comme on le voit dans ses lettres) tous les sophismes de situation pour se +justifier à lui-même sa vie solitaire. + +[Note 1: Voir l'Entretien précédent.] + + +XII + +Une si vive imagination ne pouvait cependant se sevrer si jeune d'amour. Il +était évident que son coeur était assez rempli d'un rêve pour ne pas sentir +le vide de toute affection domestique. La douce intimité dans laquelle il +vivait avec le prince et la princesse suffisait à son existence; lui-même +paraissait nécessaire à leur bonheur. Ces trois personnes de rangs si +différents, mais également exilées dans la patrie des arts, associaient +leurs talents comme leurs coeurs. Le prince composait de grands paysages +historiques avec les pages de la nature que la mer, les montagnes, les +ruines déroulaient sous ses yeux; Léopold Robert y jetait des groupes +humains et pittoresques qui les animaient de leurs scènes; la princesse +Charlotte les gravait sous l'inspiration du jeune maître. Rien n'était plus +innocent que ces rapports du professeur à l'élève; mais cette innocence +même cachait un piége à Léopold Robert: ce piége, c'était la perfide +_habitude_, qui fait germer, sans qu'on s'en aperçoive, les premières +racines d'un sentiment innomé dans les coeurs: si le danger était connu on +le fuirait; on s'y expose parce qu'on ne le voit pas. L'histoire célèbre +d'Héloïse et d'Abeilard, mille autres histoires domestiques aussi fatales +attestent le danger de ces rapprochements trop habituels entre une élève +innocente et un maître imprévoyant; le péril pour tous les deux naît +précisément de l'ignorance du péril. Quelques écrivains, selon nous trop +austères, ont paru reprocher amèrement à la princesse Charlotte trop de +complaisance à laisser naître cet amour dans le coeur de son maître et de +son ami; rien ne justifie à nos yeux ce reproche: elle était trop +exclusivement attachée au prince son mari, un des hommes les plus +séduisants de l'Italie, pour songer seulement à la nature des sentiments +qu'elle pouvait inspirer à un pauvre artiste, fils d'un châlet du Jura et +enfoui dans les ruines de Rome. D'ailleurs, nous l'avons dit, la +physionomie ingrate et le caractère concentré du jeune artiste ne +laissaient ni prévoir en lui, ni éclater hors de lui, des sentiments contre +lesquels la princesse aurait pu avoir à se défendre. Elle fit une victime +sans préméditation; pas une goutte de ce sang ne doit rejaillir sur sa +mémoire. Ses lettres, après la mort de Robert, ont la candeur de +l'étonnement et de la douleur, mais aucun remords ne s'y mêle aux profonds +regrets. C'est une soeur qui pleure un frère; ce n'est nullement une amante +qui s'accuse de la mort d'une victime. + +Ce sentiment, confus et non analysé dans l'âme de Robert, se révèle +cependant, dans ses grands ouvrages à cette époque de sa vie intérieure, +par deux symptômes de l'art qui sont en même temps deux symptômes de la +passion. Ces deux symptômes sont la grande poésie et la grande mélancolie +de ses oeuvres. + +C'est en effet à ces jours heureux de sa jeunesse que se reportent la +conception et la lente exécution de son tableau qu'on peut appeler le +portrait de l'Italie: _les Moissonneurs_. + + +XIII + +Qu'est-ce que _les Moissonneurs_? + +En contemplant bien ce magnifique tableau, et en entrant, par tous les +pores, dans la pensée du peintre, c'est la poésie du bonheur, c'est l'idéal +de la paix des champs, c'est l'infini dans la calme jouissance de la +nature, c'est l'idylle de l'humanité, dans son premier Éden, devant le +Créateur: idylle transposée aujourd'hui sous le soleil, dans ce monde de +travail et de sueur, mais pleine encore de toute la félicité que cette +terre corrompue peut offrir à l'homme. + +Telle est évidemment, selon nous, la pensée du tableau: c'est un hymne, +c'est un _Évohé_, c'est un cantique peint en formes et en couleurs sur la +toile! Toute la toile chante, nous le répétons. De Théocrite, de Virgile +dans ses églogues, de Gesner, ce compatriote de Robert, nous le demandons +au spectateur, qui est-ce qui a le mieux chanté? qui est-ce qui a été le +plus poëte de ces poëtes ou de ce peintre? Nous ne craignons pas de +répondre: C'est le peintre, c'est Robert, c'est le grand lyrique des +_Moissonneurs_. + + +XIV + +Asseyez-vous avec nous devant cette incomparable page, et regardez la +scène, et puis retournez-vous et regardez en vous-mêmes: que sentez-vous? +Je vais vous le dire. + +À l'âge de quinze à vingt ans, à cette époque de l'existence où l'horizon +de la vie est tout voilé d'une brume chaude qui noie et qui colore les +contours secs de toutes choses; à ce moment où la vie, commencée sans qu'on +en aperçoive le terme, paraît longue comme l'infini; à cette heure où cette +vie n'a pas dit encore son dernier mot à l'adolescent qu'elle caresse; à +cette minute où l'amour, qui n'est au fond que l'éternité de la vie, +déborde du coeur dans les sens et des sens dans le coeur, comme un océan de +cette vie qui baigne tous les objets et qui les transfigure; à cette +période de votre jeunesse, disons-nous, avez-vous jamais voyagé en Italie, +en rêvant, éveillé, la félicité d'Éden sous le ciel d'été de la campagne de +Naples ou de Rome? Vous souvenez-vous des impressions que vous a fait +éprouver l'heure de midi, un jour de canicule, à l'ombre d'un caroubier ou +d'un pan d'aqueduc romain entre les Abruzzes? Si vous ne vous en souvenez +pas, je vais m'en souvenir pour vous: écoutez, et reconnaissez vos +impressions physiques et morales dans les miennes. Je suis ivre d'Italie +depuis que j'ai respiré son atmosphère. + + +XV + +La plaine est grise comme une cendre d'herbes brûlées par le soleil; autour +de vous une vapeur ambiante sort des pierres et rampe presque visible sur +le sol; de légers nuages de poussière rose s'élèvent et retombent çà et là +sous les pieds de l'alouette qui secoue en partant la tige des pavots +saupoudrés de terre; le silence du sommeil, à l'heure de la sieste, pèse +sur l'espace; on entend seulement, de loin en loin, le frôlement métallique +de l'épi contre l'épi, quand la brise de mer effleure en passant les grands +champs de blé; les ombres crues de l'aqueduc se replient, comme pour fuir +la chaleur du milieu du jour, sous les arcades. + +Les montagnes de Tivoli, de Frascati, d'Albano, du Soracte, s'élèvent, +grandies par le mirage de la vapeur diurne, et semblent danser derrière +vous dans le firmament; l'horizon de la mer ne se distingue de l'horizon du +ciel que par un ruban d'azur foncé qui indique au pêcheur le premier +frisson du vent qui se lève; une ou deux voiles commencent à palpiter dans +le lointain; la lumière qui descend de la voûte céleste, qui rejaillit des +montagnes, qui flotte sur les vagues, qui se répercute du sol au mur de +l'aqueduc et de l'aqueduc au sol, vous immerge dans un éblouissement tiède, +où vous croyez voir, sentir, respirer le jour sans ombre et sans fin; il +vous semble nager en Dieu, la lumière des pensées. + +Votre âme se transfigure en rayons et se répand, comme cette pluie de feu, +dans toute l'étendue; vous n'êtes plus ici ou là; vous êtes partout, vous +contractez l'ubiquité de cette lumière: elle est si transparente que vous +croyez lire jusqu'au fond du firmament, comme on voit dans une eau claire, +à l'ombre d'un cap, jusqu'aux grains de sable de la plage. Une silencieuse +contemplation qui flotte sur tout, qui ne s'attache à rien, s'empare de +vous, semblable à un sommeil imparfait où l'on se sent rêver, mais où on +sait qu'on rêve. + + +XVI + +Cependant le soleil, qui marche toujours, a dépassé les arcs de l'aqueduc +et penche vers les montagnes; un souffle fait voler çà et là le duvet des +chardons qui floconnent à vos pieds; de temps en temps le gémissement d'un +chariot rustique résonne sur la route; la cigale, cette guitare de la terre +chaude, grince dans le sillon. On voit se dessiner sur la ligne de la mer +les profils de quelques vieilles glaneuses qui portent une gerbe sur leurs +têtes, ou de quelques belles jeunes filles balançant à la cadence de leur +pas, sur leurs épaules, une urne étrusque contenant l'eau pour les lieurs +de blé mûr; leur ombre lapidaire les suit sur la route comme un pli de leur +lourde robe. Les sons de la musette de Calabre, sur laquelle les +_pfifferari_ préludent dans le lointain aux danses du soir, grondent en +approchant de la plaine. Une indescriptible impression de bien-être, de +paix, d'existence, de sécurité, de plénitude des sens et du coeur, pénètre +l'âme avec les rayons, avec l'air, avec le son, avec l'horizon sans bornes +de la campagne de Rome; on se sent noyé dans la béatitude du soleil d'été; +la vie surabondante écume et murmure, comme une cascade de _Terni_, dans la +poitrine; on craindrait de troubler par une parole, par le bruit même +d'une respiration, l'extase qui vous soulève d'ici-bas on ne sait où; on se +tait, et ce silence est l'hymne inarticulé de la saison où l'homme +fructifie avec l'herbe des champs. + + +XVII + +C'est là l'impression qui avait évidemment saisi Léopold Robert, homme des +champs lui-même, dans ses haltes fréquentes sous le chêne ou sous le rocher +de _Sonnino_, pendant ses excursions pittoresques avec la sauvage et tendre +Thérésina. C'est cette félicité de l'humanité naïve, laborieuse, opulente +de peu, qu'il avait rêvée, qu'il avait vue, et qu'il voulait reproduire en +un groupe, comme une image complète du bonheur terrestre, comme l'hymne +sans mots de la création. + +Il pouvait prendre cette image de l'extase humaine sous mille aspects, sous +mille formes, dans mille attitudes et dans mille scènes plus élevées du +drame de la vie: les palais, les temples, les bosquets, les bords des +fontaines lui offraient ces images de la félicité ou de la volupté, dans +les champs de victoire, dans les triomphes des guerriers ou des orateurs +sauveurs de la patrie et idoles des peuples, dans les actes de foi et de +culte qui unissent les hommes à Dieu par la piété, cette plénitude de +l'âme; par les langueurs de l'amour heureux, dans les jardins d'Armide et +d'Alcine, où le Tasse et l'Arioste enlacent leurs héros dans les bras de +beautés ivres de regards. Tout cela lui parut ou trop abstrait, ou trop +conventionnel, ou trop mystique, ou trop sensuel: il conçoit, plus près de +terre, une félicité rurale et domestique plus accessible à l'universalité +de l'espèce humaine, félicité fondée non sur les chimères d'esprit ou de +coeur, mais sur les instincts innés de l'homme et sur les réalités +péniblement douces de la vie. La famille, l'amour, le travail, l'enfance, +la jeunesse, la maturité, la sainte vieillesse, la récolte après la +moisson, la mort dans l'espérance, après la vie dans la sueur. En un mot, +sa félicité ce n'est pas l'Éden c'est la terre. Regardez! voilà le groupe. + + +XVIII + +C'est l'été; le ciel est pur; on ne le voit qu'à sa clarté; il revêt tout +de sa lumière, dans laquelle il se noie et se confond lui-même; l'air, on +ne le voit pas non plus, mais on le sent: il est chaud, mais déjà trempé de +ces premières moiteurs d'un beau soir qui se mêlent, sur le front, avec la +sueur de la journée de l'homme, pour la rafraîchir et pour l'embaumer; on +distingue l'heure, non-seulement aux lourdes ombres qui s'allongent +derrière les roues du char et derrière les épaules des jeunes filles, mais +on la discerne plus visiblement encore aux deux ou trois légers nuages qui +flottent très-loin dans le ciel et qui se teignent, seulement par le haut, +des lueurs répercutées du soleil. Quelques lignes indécises des Abruzzes +s'articulent à peine dans l'horizon, derrière le groupe animé. + +Une longue plaine basse, vers laquelle le char va descendre, s'incline vers +la mer et se relève à gauche par le cap Circé. On est sur un plateau +intermédiaire entre l'Abruzze et la grande mer. + +À l'extrémité du plateau, qui commence à incliner vers les marais Pontins, +une mer d'épis prélude à une mer de vagues: pas un arbre à l'horizon; rien +que la glèbe nue et chaude sous le soleil, la terre cultivée et non +ombragée, la terre féconde, la terre nourricière, _Alma parens!_ Admirez +la profonde réflexion du peintre, qui pouvait être tenté par un beau chêne +aux bras tortueux ou par quelques fraîches fleurs de lotus endormies sur le +lit des eaux. Non, rien pour l'agrément, tout pour l'idée, tout pour +l'homme, tout pour le travail. Quel rigorisme de conception! et cependant +quel charme! Qui songerait à regretter l'arbre ou la source, une fois qu'on +a porté ses regards sur le groupe humain? + +Or voici le groupe. + + +XIX + +Un char robuste à deux roues massives, un char de moisson dans la campagne +de Rome, vient, à vide de gerbes, chercher aux champs les meules du jour. +Le char se présente au spectateur la pointe du timon en avant; il est +traîné ou plutôt il était traîné tout à l'heure par une paire de buffles +robustes, attelés au timon par une longue tringle de bois arrondi qui passe +par-dessus le timon; ce joug y est fixé par le milieu au moyen d'une +chaîne, en anneaux luisants de fer, qu'on voit briller et qu'on croit +entendre cliqueter au branle du front des buffles. Des cordes de chanvre +redoublées relient le joug aux cornes épatées des deux animaux domestiques. +Un large collier, en lames de cuivre, pend sous leur poitrail, luxe du +riche laboureur plutôt qu'une nécessité de l'attelage. + +Les deux larges têtes des buffles, dans lesquelles on distingue +l'obéissance affectionnée dans l'indépendance naturelle, tendent vers le +marais leurs naseaux relevés; on voit qu'ils aspirent de là l'air salin et +marin de leurs mares habituelles, dans le marais au delà du champ qu'on +moissonne; leurs yeux sont doux et résignés. Des poils d'un noir fauve se +rebroussent sur leurs larges fronts; leurs lourdes paupières clignottent +pour écarter les mouches par le mouvement de leurs cils; une écume +sanglante, mêlée de poussière, suinte autour de leurs bouches et de leurs +naseaux. On aime ces deux colosses apprivoisés qui souffrent l'ardeur du +jour et qui semblent jouir de souffrir pour l'homme. Ils sentent leur +dignité et font corps avec la famille humaine. + + +XX + +Un jeune homme, d'une beauté apollonienne sous le costume d'un bouvier des +Abruzzes, est debout entre les deux têtes de buffles: c'est le fils de la +maison; il tient renversée la baguette armée de l'aiguillon, comme on +tiendrait un sceptre: il pèse en arrière, de tout son poids, sur le timon +pour arrêter le char sur sa pente; un de ses coudes pose avec confiance sur +le cou d'un des buffles; son autre coude s'étend nonchalamment sur le joug. + +Son attitude rappelle, sans les imiter, les attitudes les plus naturelles +et les plus articulées des figures de Phidias, dans les bas-reliefs du +Parthénon. Le costume de ce jeune homme même, quoique conforme à celui des +paysans des montagnes de Rome, paraît aussi antique et aussi sculptural que +s'il était copié sur une médaille d'Athènes ou d'Argos. Il en est de même +de tous les costumes d'hommes, de femmes, d'enfants, de pêcheurs, de +bergers, de laboureurs, de mendiants, dans les tableaux de Léopold Robert. +On voit que le costume, cet écueil de tous les peintres modernes, et +l'homme sont sortis du même jet de son imagination pittoresque; ses figures +naissent toutes vêtues; il a l'inspiration du haillon comme du soulier, de +la guêtre, du manteau. Mérite prodigieux qu'on n'a pas assez remarqué dans +ses oeuvres, le choix et l'ajustement de ses costumes sont tellement +adaptés aux figures qu'on ne s'aperçoit pas si ces vestes, ces chemises, +ces pourpoints, ces chausses sont coupés par un tailleur ou drapés par un +statuaire. Il n'a pas eu besoin de dénaturer le costume moderne pour +peindre des hommes et des femmes d'hier en habits antiques; son oeil groupe +la toile, le drap, le cuir, comme il groupe les personnages; en restant +vrai il transfigure tout en beau: le vulgaire devient idéal sous sa touche. + +L'expression de ce bel adolescent qui gouverne les boeufs est fière, +pensive et mâle; son front est encadré dans des boucles épaisses de cheveux +noirs; ses cheveux sont surmontés d'une calotte brune; il penche l'oreille +d'un côté pour écouter la _zampogna_ des _pfifferari_; il regarde, de +l'autre côté, un groupe de trois femmes de différents âges qui marchent +près des roues pour ramasser les épis tombés du char. Il nous a semblé +reconnaître, dans le visage d'une de ces jeunes femmes, le portrait un peu +idéalisé de la princesse Charlotte. + + +XXI + +Un homme d'un âge plus mûr, quoique jeune encore, est assis, les jambes +pendantes, sur la croupe du second buffle: c'est le gendre du père de +famille; sa femme est derrière lui, debout sur le plancher du chariot; +adossée aux ridelles, elle tient entre ses mains un petit enfant de trois +mois, emmaillotté comme une chrysalide. + +La figure de cette _sposa_, toute majestueuse et maternelle, rappelle la +chaste matrone impassible aux légèretés de la jeunesse; elle a quelque +chose de saint et de froid qui imite une Madone de pierre dans sa niche sur +le chemin. + +Elle écoute cependant aussi la _zampogna_, mais comme un souvenir de ses +jeunes années, ou plutôt elle la fait écouter à son enfant, dont le sourire +est toute sa joie. + +Au fond du char, le vieillard maître du champ, et père, beau-père ou aïeul +de toute cette famille, gouverne. Assis sur une botte de foin des buffles, +il témoigne de son rang et de son autorité en posant avec une impérieuse +douceur la main sur le bras d'un serviteur qui replie, à l'ordre de son +maître, les toiles étendues tout à l'heure sur le char pour le garantir +contre le soleil. Nous ne connaissons pas, dans toute la sculpture antique, +ni dans toute la peinture moderne, de groupe pastoral plus simple et plus +classique à la fois que ces buffles, ce bouvier, ce gendre, cette jeune +femme, ce vieillard, ce serviteur, ces glaneuses, dans leurs attitudes, +dans leurs perspectives, dans leurs contrastes, dans leurs expressions +différentes et concordantes sur le char et autour du char de la moisson. +C'est un poëme plus qu'un tableau. Le poëme expose, mais il faut qu'il +chante. Il va chanter. + + +XXII + +À gauche du timon, deux _pfifferari_, joueurs de cornemuse des Calabres, +dansent lourdement aux sons de leur musette devant les buffles, comme pour +célébrer la bienvenue du maître de la maison sur son champ; leurs pas +pesants et malhabiles touchent au grotesque sans dépasser le sourire; +l'ivresse de la récolte respire dans leurs pieds; leurs coudes pressent +l'outre musicale pleine d'air modulé; l'ébriété est dans leurs épaules, +dans leurs genoux. + +L'un d'eux recourbe sur sa tête, en la tenant par la pointe et par le +manche, la mince faucille avec laquelle il va faucher les épis mûrs; c'est +le délire du travail heureux, le _Te Deum_ de la vie domestique. On sent +que le peintre fut paysan comme nous, dans le champ paternel de la +Chaux-de-Fonds: nous ne sommes bien inspirés que par nos souvenirs. Moi +aussi j'ai chanté l'épisode des _Laboureurs_ dans mon poëme domestique de +_Jocelyn_; mais combien mon encre est pâle à coté de cette palette! + + +XXIII + +Un peu au-dessous des deux joueurs de musette dansants on aperçoit les +têtes de quelques moissonneuses courbées sur le sillon. La première et la +plus rapprochée du char se relève aux sons de la _zampogna_, et tourne aux +trois quarts son visage du côté du groupe. + +Ce visage est un des plus ravissants qui soient jamais sortis d'une toile. +La belle moissonneuse de Léopold Robert compte dix-neuf ans; la délicatesse +et la force de cette saison de la vie se marient, dans un harmonieux +ensemble, sur ses traits; elle regarde avec un demi-sourire de distraction +et de raillerie les grotesques gambades des danseurs maladroits de +l'Abruzze; mais son oeil large, ouvert et tendu par une arrière-pensée, +lance au-dessus d'eux un regard chargé de rêverie vers le bel adolescent +qui retient les buffles; on voit qu'elle a l'espérance d'être bientôt la +fiancée de cet Antinoüs rustique et de monter à son tour sur le char comme +fille du maître du champ. Il ne manquait à ce drame rural que l'amour: le +voilà! Il sort, tout voilé, mais tout brûlant, du regard de la belle +moissonneuse et de l'attitude langoureuse, pensive et fière, du toucheur de +buffles. Évidemment cette tête est un portrait encore. Est-ce la princesse? +Est-ce Thérésina? Qui sait si ce n'est pas l'une et l'autre, fondues et +transfigurées en une seule réminiscence? + + +XXIV + +C'est là tout le tableau; c'est-à-dire ce sont là tous les personnages; +mais l'expression profonde, variée, naïve, et pourtant auguste, de toutes +ces figures; mais les attitudes, ces physionomies du corps; mais les +costumes, ces draperies de la statue animée de l'homme et de la femme; mais +le geste, cette langue du silence; mais l'ombre, cette contre-épreuve de la +réalité des personnages; mais le jour, cet élément de la couleur; mais +l'horizon, cet infini de la toile; mais l'air, cet élément impalpable qu'on +ne doit voir qu'en ne le voyant pas, quelle plume pourrait donner +l'impression d'un tel pinceau? Tout est inspiration dans la conception, et +tout est réflexion dans l'exécution. Le groupe monte du sol au sommet du +char en concentrant le regard et l'intérêt sur toutes les figures en +particulier, puis en reportant cet intérêt de chacune à toutes et de toutes +à chacune, en sorte que la beauté de l'une contraste et concourt avec la +beauté de l'ensemble, et qu'il en résulte un rejaillissement général de +splendeur et de félicité qui produit en un instant l'enthousiasme. On ne +peut trouver qu'un mot pour exprimer l'impression des _Moissonneurs_: +Raphaël a fait la _transfiguration_ d'un Dieu, les _Moissonneurs_ sont la +_transfiguration_ de la terre. + + +XXV + +Le succès fut soudain, universel, immense; Rome l'acclama tout entière dans +l'atelier; Paris l'acclama avec la même unanimité involontaire dans le +Louvre; ce ne fut qu'un cri. Ce cri, évidence du génie, fut bien, comme à +l'ordinaire, suivi de ce murmure sourd de l'étonnement et de l'envie, +qu'est la basse continue des acclamations humaines; mais la critique fut +submergée dans l'enthousiasme: le graveur vendit en peu de mois pour plus +d'un million d'estampes[2]. Jamais aucun livre ne se répandit à un si grand +nombre d'exemplaires dans la circulation de l'Europe; jamais poëte ou +écrivain ne communiqua sa pensée à plus d'âmes à la fois dans le monde. +Avions-nous tort, en commençant, de ranger la peinture dans la catégorie +des littératures? Quelle imprimerie a multiplié une idée plus que cette +gravure de Mercuri? Quel poëte a soupiré comme ce peintre? + +[Note 2: La photographie, contre laquelle j'ai lancé, dans le premier +Entretien sur Léopold Robert, un anathème inspiré par le charlatanisme qui +la déshonore, en multiplia les copies. La photographie, c'est le +photographe. Depuis que nous avons admiré les merveilleux portraits saisis +à un éclat de soleil par Adam Salomon, le statuaire du sentiment, qui se +délasse à peindre, nous ne disons plus c'est un métier; c'est un art; c'est +mieux qu'un art, c'est un phénomène solaire où l'artiste collabore avec le +soleil!] + + +XXVI + +C'est surtout dans les yeux et dans le coeur de ses amis, le prince et la +princesse Bonaparte, qu'il savoura sa gloire. La gloire est un _isoloir_ +qui sépare l'artiste de son humble berceau, qui l'élève dans la sphère des +abstractions, qui confond tous les rangs à une hauteur où il n'y a plus de +mesure humaine pour discerner les distances; la gloire seule est au-dessus +des distinctions sociales, parce qu'elle est la distinction divine, +l'ennoblissement par la nature, le sacre d'en haut. + +Léopold Robert dut jouir, avec plus de délices encore que d'orgueil, de ce +rapprochement par la gloire avec ceux qu'il aimait d'en bas et qu'il +pouvait dès lors aimer de plain-pied. + +Cependant il éprouva le besoin, à la voix de ses amis et de ses +protecteurs en France, de venir à Paris étudier son succès afin de le +dépasser encore. L'histoire doit conserver les noms de ces rares patrons du +génie de Robert: M. Marcotte, M. Paturle, M. de Lécluse, sans lesquels le +génie lui-même ne serait qu'une éclatante mendicité. Ces hommes de coeur et +de goût furent la Providence de sa fortune et de sa renommée: que son nom +rayonne sur eux, ce n'est que justice; leur opulence et leur amitié ont +rayonné longtemps sur son obscurité; la postérité doit reconnaissance à +ceux qui furent les nourriciers de ses grands artistes. + + +XXVII + +Léopold s'achemina donc vers Paris à l'appel de ces amis, mais déjà triste; +la gloire a ses mélancolies comme la religion, comme l'amour: plus on +monte, plus l'on voit de profondeur sous ses pieds; plus on possède, plus +on sent le néant de ce qu'on atteint. D'ailleurs, ce qu'il aimait au fond, +sans peut-être se l'avouer, il ne le possédait pas, il ne pouvait se +flatter de le posséder jamais. + +Il s'achemina lentement, très-lentement, vers Paris; la chaîne d'amitié +qui le retenait en Italie était lourde; il accompagna à Florence le prince +et la princesse qui fuyaient Rome. La révolution de 1830 venait d'éclater +en France et de triompher en trois jours. À chaque secousse de la liberté +en France on sent trembler par sympathie le sol antique de l'Italie +indépendante, hélas! de coeur. Les États romains s'agitaient: les +populations les plus vivaces habitent ces montagnes. + +Le prince Napoléon était dans une pénible perplexité d'esprit: d'un côté sa +famille et lui devaient une généreuse hospitalité au pape; reconnaître +l'asile qu'ils avaient reçu par une participation aux insurrections contre +leur hôte, c'était une ingratitude; d'un autre côté, agrandir la révolution +française, incomplète, selon eux, en France, où elle venait de couronner un +autre Bourbon, la fomenter, la servir, la transformer en révolution +générale en Italie, c'était ouvrir des perspectives à leur dynastie +napoléonienne ici ou là; c'était de plus acquérir des titres de popularité +héroïque dans cette ancienne patrie de leur famille, redevenue la patrie de +leur exil. + +Enfin ils étaient jeunes, et les révolutions sont l'instinct de la +jeunesse, parce qu'elles pressent le pas du temps et parce qu'elles +arrachent violemment à l'avenir le mot du destin. L'impatience, dans l'âme +vraiment italienne du fils aîné de la reine Hortense, l'emporta sur la +convenance de sa situation envers le pape; il se laissa entraîner à la voix +des patriotes romains, ses amis; il marcha en volontaire avec eux contre +les troupes du pape. Le feu de l'insurrection s'amortit avant de s'être +propagé jusqu'à Rome: l'Italie se lève, mais ne se tient pas assez +longtemps debout. Les fatigues d'une campagne d'hiver, les agitations d'un +esprit qui ne savait pas bien où était le devoir, les fièvres contractées +dans les campements nocturnes au milieu des régions insalubres de la +_malaria_, emportèrent en peu de jours le prince. Il mourut sans gloire, +quoique né pour la gloire: il se pressa trop de la saisir là où il crut +apercevoir son ombre; le Ciel lui devait peut-être une meilleure occasion, +et une meilleure mort. L'impatience est le défaut, mais aussi la vertu de +la jeunesse. Il fut jeune; la mort l'en punit: c'était une grande dureté +du destin. + + +XXVIII + +Pendant que le prince mourait dans une bourgade des montagnes de Rome +insurgées, la princesse Charlotte était restée à Florence, chez sa mère +mourante. Léopold Robert donnait aux deux femmes les soins de l'amitié. + +Léopold Robert, quoique républicain de patrie et plébéien de naissance, +n'aimait pas les révolutions.--«Je ne les trouve bonnes,» écrit-il à cette +époque à son ami, M. Marcotte, «que quand elles sont faites par la plus +grande masse, quand personne n'est sacrifié, et quand elles satisfont tout +le monde. Je suis bien aise d'être à Florence, où tous les habitants aiment +trop leur tranquillité et leur prince pour remuer!» + +Un pareil révolutionnaire était peu à compter parmi les patriotes d'Italie, +car toute révolution est un déplacement, et tout déplacement dérange +quelque chose ou quelqu'un dans le monde. Une révolution voulue et faite +par tout le monde n'est plus une révolution; c'est un progrès dans l'ordre. +Mais le peintre raisonnait en politique comme Platon: c'est le défaut des +artistes. + + +XXIX + +La perte de son ami causa une profonde douleur à Robert; cette douleur même +le rendit plus empressé à consoler le deuil de la princesse. Sa mère et +elle ne voyaient que lui, dans les premiers moments, à Florence. Voici en +quels termes il en écrit à son correspondant le plus intime de Paris, M. +Marcotte. + + «Florence, 1831. + +Je vois tous les jours ici les Bonaparte. Je connaissais particulièrement +ce pauvre prince Napoléon; sa femme et sa belle-mère, qui sont +naturellement très-affligées, m'engagent tant à y aller que chaque jour j'y +vais un moment. Je les connaissais de vieille date. Elles sont extrêmement +simples et accueillantes. Mais figurez-vous la situation de cette jeune +veuve qui vient de faire une perte si cruelle! La mère est infirme et ne +peut vivre longtemps; la fille est menacée de se voir bientôt seule au +monde, ce qui rend sa position si intéressante. Vous me demandez pourquoi +ce jeune prince Napoléon se trouvait avec les insurgés. C'est une de ces +destinées qu'on peut dire malheureuses. Homme charmant, réunissant toutes +les qualités, estimé de tous, aimant l'étude et fort instruit. Quand la +fatalité amena ici son jeune frère, qui avait été renvoyé de Rome comme +suspect, ces deux jeunes gens, ayant appris que leur mère (la reine +Hortense) partait de Rome pour venir les rejoindre à Florence, à cause des +troubles de la Romagne, voulurent aller au-devant d'elle; ils furent reçus +à Perugia, à Foligno, à Spoleto, à Terni, avec de si vives démonstrations +de joie, on leur fit tant d'instances pour se joindre aux insurgés et pour +leur prêter l'appui d'un grand nom, qu'ils se laissèrent entraîner, +Napoléon par faiblesse. Quand je le vis à Terni, je m'aperçus combien il +était préoccupé de la position où il mettait sa famille; il m'en parla +beaucoup, mais enfin le sort était jeté. Il a succombé à l'agitation d'une +vie trop rude pour lui, accoutumé au calme et au repos; on ne sait pas bien +encore par quelle mort; on parle de fièvre, de duel, de poison; pour moi, +je crois sa mort naturelle. Sa veuve est dans les larmes; je n'ose encore +la revoir.» + +Quelques jours après il s'excuse, dans une lettre du 16 mai 1831, d'avoir +suspendu son voyage vers Paris. On devine à ses expressions quel intérêt +tendre l'attache presque à son insu à ce séjour. «Que vous dirai-je, sinon +que Florence m'est chère par plus d'un motif, et que je pensais bien peu à +y trouver des _empêchements si forts_ pour la quitter. Croyez cependant que +ce n'est rien d'indigne d'un honnête homme qui me lie ici, et, sans vous +donner pour le moment d'autres détails, conservez-moi toute votre estime! +Le scrupule parle dans la réticence.» + + +XXX + +Le secret est maintenant dévoilé par la mort: il aimait; peut-être se +flattait-il d'être aimé un jour! + +L'isolement et les malheurs de cette jeune et intéressante princesse, +poursuivie par la politique et par le sort, et jetée par ses adversités +mêmes dans une intimité plus fraternelle avec ce seul ami de ses meilleurs +jours, avaient changé la douce amitié de Rome en une irrémédiable passion. +Cette flamme qui avait couvé sept ans dans le coeur du jeune homme, amortie +par le devoir et par le respect, venait d'éclater sous la main même de la +mort. + +Dès qu'il s'en aperçut il eut le courage de s'enfuir jusqu'à Paris. Il y +resta peu et il n'y jouit de rien. Il attrista ses amis par sa mélancolie, +écrite sur ses traits. Il repartit soudainement pour Neuchâtel; il chercha +quelques souvenirs de ses jours obscurs dans sa famille, à la +Chaux-de-Fonds. Il ne s'arrêta de nouveau qu'à Florence. «J'y ai retrouvé, +dit-il, la princesse Charlotte; sa mère et elle ne sortent pas du tout. +Leur société m'est très-agréable, parce qu'elle est douce, naturelle, +simple, droite de coeur, vraie et franche. Je voudrais travailler à mon +tableau des _Saisons_, mais il y a une épine dans ma vie qui me pique; il +faut que je m'éloigne; peut-être à distance la sentirai-je moins!» L'épine, +c'était le regard de Charlotte. + +Les lettres de Robert à cette époque sont pleines d'inspirations mystiques +vers _cette autre vie_ où l'on sera réuni à ce qui est digne d'être aimé +dans ce bas monde. Il dessine son tombeau d'artiste, symbole des sombres +pressentiments qui travaillaient son âme. Il s'enfuit de Florence à Venise +pour exécuter ce tombeau. Qu'est-ce qui le décida cette fois à se détacher +d'un séjour et d'une société intime qui le possédaient par tous les liens +mystérieux de l'âme? On l'ignore; peut-être une jalousie maladive qu'il +n'osait s'avouer à lui-même, mais dont la suite des événements a révélé +quelques symptômes dans la vie de la princesse comme dans les lettres de +Robert. + + +XXXI + +À Venise, le secret de son amour lui échappe dans quelques-unes de ses +lettres à son ami d'Argenteuil, M. Marcotte. + +«Quant à des sentiments autres que ceux de l'estime et d'une vive amitié de +la part de la princesse, je crois qu'ils n'existent pas. Ne serait-ce pas +d'ailleurs une grande folie à moi de m'abandonner à un attrait toujours +combattu par la raison? Car, enfin, quelle illusion puis-je me faire, cher +ami? Cette liaison, je vous le répète, ne peut que m'élever l'âme et me +donner le désir de me maintenir dans le sentier de la vertu. Quel avantage +n'y a-t-il pas dans ces attachements qui donnent de l'intérêt à la vie et +qui retrempent l'énergie du coeur?...»--«Elle part pour l'Angleterre,» +écrit-il en novembre de la même année, «elle laisse sa mère malade pour +aller secourir son père infirme, à qui l'on ne permet pas de passer la mer. +J'en éprouve une peine mortelle, et c'est le jour des Morts que j'ai appris +cette triste nouvelle. Sans être superstitieux, il y a des coïncidences qui +frappent, quoique la raison les écarte; il me semble que je suis encore +plus seul depuis hier!.... Tant que j'ai conservé l'espoir de la revoir, je +croyais mes sentiments pour elle très-naturels; à présent ils me possèdent +trop. Tenez, voilà cette page que je vais vous confier et qui vous fera +connaître cette inclination que vous avez soupçonnée et que je voulais me +dérober à moi-même.» + +Nous n'avons pas la page, mais, dans plusieurs lettres consécutives, il +s'étudie en homme scrupuleux à justifier la princesse, non-seulement de +toute faiblesse, mais même de toute séduction volontaire avec lui... «Moi, +moi seul, dit-il, je suis la cause d'un malheur que j'aurais dû renfermer +en moi seul. Ne pensez pas qu'un autre que moi en soit coupable ou qu'elle +ait le moindre reproche à se faire envers moi ou envers le monde.» + +«Mon ami! écrit-il encore trois mois avant sa mort, cet attachement ne me +rend pas malheureux autant que vous le pouvez penser, et, vous le dirai-je? +toute remplie qu'en soit mon âme, je trouve cet état moins pénible que le +vide du coeur. Je ne puis penser à Florence sans émotion; la raison, le +devoir, le caractère de mon attachement peut-être ne permettent pas à une +tristesse violente de s'emparer de moi; c'est seulement une mélancolie qui +ne peut nuire à mes travaux. Une inclination qui n'a pour objet que les +sens tourmente et abaisse; celle qui ne s'attache qu'à la beauté de l'âme, +à la bonté du coeur, aux charmes de l'esprit, ne peut qu'élever. Vertu, +candeur, simplicité, tout est en elle! Je ne romprai jamais des relations +qui me sont si chères..... J'aime mieux que le temps amortisse une +inclination que vous croyez trop passionnée et qu'il la transforme en +amitié. Je dirai plus: je n'aurais point fait mon tableau (_Les Pêcheurs_) +si mon coeur n'eût été nourri de cette tendresse. Elle m'a donné une +énergie, une inspiration, un ressort que je n'aurais pas eus sans elle... +Quant à la religion, si elle condamne les passions qui conduisent au vice, +défend-elle les penchants qui en éloignent?» + + +XXXII + +Ce tableau des _Pêcheurs_, c'était sa vie et c'était sa mort; il y peignait +ses pressentiments et son dernier soupir. Aussi ce tableau fut-il son +chef-d'oeuvre. Jetons-y un long et dernier regard. + +_Les Moissonneurs_ avaient été l'apothéose de la félicité humaine; _les +Pêcheurs_ sont l'agonie de la terre, le _Dies iræ_ de l'art, le prélude de +mort du génie frappé au coeur, l'angoisse des cruelles séparations. + +Le ciel bas et brumeux de Venise en automne, le silence des grèves +interrompu seulement par le bruit des pierres de ses quais qui tombent une +à une dans l'eau morte de ses lagunes, étaient un site et un séjour +admirablement choisis d'instinct pour la conception et pour l'exécution +d'une telle oeuvre. L'oeuvre, la voici. + +La scène se groupe sur un quai de Venise, en face de la mer; une grande +barque pontée de pêcheurs est à l'ancre sur le bord du quai. On passe du +quai au navire par une planche qui sert de pont pour le chargement. Le mât +se dresse dans le ciel; la vergue, lourde de voile à demi déroulée, se +hisse sur le mât; un matelot, chargé d'un paquet de filets, passe sur la +planche et jette son fardeau sur le pont. Au delà du navire on voit se +dérouler une mer terne et indécise entre le calme et la tempête; le ciel +est gris; un gros nuage noir à gauche renferme des _grains_ sinistres dans +ses flancs; de légers flocons de nuages, détachés et effilés en charpie sur +la droite, annoncent que le vent souffle déjà impétueux dans les hautes +régions de l'atmosphère, quoiqu'on ne le sente pas encore en bas. Quelques +voiles lointaines rentrent au port en dansant sur les premières lames, +comme des mouettes fouettées par l'ouragan de la haute mer. Les présages +sont douteux; la saison même n'est pas propice, l'heure ne l'est pas +davantage; on reconnaît le soir aux grandes ombres qui traînent sur la +terre et aux reflets pâles d'un soleil couchant sur le sommet des édifices. +Une branche de vigne à demi défeuillée, et dont les dernières feuilles, +rougies par la gelée, pendent mortes le long d'un mur de clôture, +pronostique l'hiver, qui double les périls du flot. Les pêcheurs sont +réunis sur l'extrême bord du quai, un pied sur la terre, prêts à mettre +l'autre sur le pont du navire. C'est là que se déroule tout le drame muet +du tableau. + + +XXXIII + +La première figure qui attire le regard, au sommet du groupe, est celle du +père de famille, maître de la barque, roi de l'équipage. Il est déjà vêtu +de sa capote de laine de pêcheur; d'une main il s'appuie sur le trident et +le harpon, instruments de pêche; de l'autre il montre, par un geste +inquiet, le nuage qui plombe dans le lointain sur la mer; il sonde +l'horizon d'un regard plein de pressentiments. + +À sa gauche est un vieillard, compagnon résigné et insoucieux de la fortune +du navire, qui apporte sur son épaule les diverses provisions de la +navigation. + +Devant lui, deux petits enfants, dont il est l'aïeul vont faire leur +première campagne sur les flots. L'un des deux enfants, vêtu d'une capote à +capuchon qui retombe sur son visage mouillé des larmes de sa mère, s'appuie +sur l'épaule de son frère, en cherchant la main de son camarade pour y +enlacer ses doigts: l'autre, plus jeune encore, mais d'un visage plus +réfléchi, tourne et élève son joli visage vers la figure de son grand-père; +il semble lire dans les yeux du chef de la famille les terreurs de la +prochaine nuit. + +Ce groupe, qui fait contraster la mort et l'enfance, est digne, par +l'expression des figures et par la naïveté des poses, de Corrége, ce poëte +des enfants. + + +XXXIV + +En face de ce groupe, et plus rapprochés du navire, sont deux hommes de mer +dans la vigueur de l'âge et de la rude profession. L'un est accroupi sur un +tas de voiles; il regarde obliquement le bord qu'on va quitter, sans savoir +s'il le reverra jamais; l'autre, debout, en beau costume dalmate, s'appuie +d'une main sur une borne du quai, et tient de l'autre la boussole, prête à +être encastrée dans l'_habitacle_; on voit que c'est le pilote de la barque +et vraisemblablement le gendre du pêcheur. Il détourne ses regards du quai +et les plonge dans le lointain pour ne pas voir sa jeune épouse et son +nouveau-né, qui sont debout aussi sur une marche du quai, assistant à +l'embarquement en silence. + +Entre le quai et le bord, un bel adolescent, au geste d'Achille, déroule et +jette héroïquement sur la barque les lourds filets qui ruissellent en +mailles et en cordages sur ses pieds. Ces trois figures sont d'une mâle +beauté qui rappelle aussi l'antique; quelques critiques les trouvent trop +belles; ils accusent l'expression de leur physionomie et leur attitude de +trop de majesté pour des hommes de leur profession. Mais ces critiques de +Paris ne sont jamais allés en Italie ou en Grèce; ils auraient vu partout +des physionomies et des poses héroïques, dans des groupes de pasteurs ou de +matelots. Cette terre est majestueuse de naissance; la nature humaine y +porte la couronne, une empreinte de dignité et de noblesse qu'aucune +profession ne fait déroger. Voyez Homère: est-ce que Nausicaa n'est pas +princesse en lavant ses robes à la fontaine? Est-ce que le conducteur de +boeufs, de porcs ou de mules, n'y tient pas le fouet ou l'aiguillon comme +les rois y tiennent le sceptre? Les regards de tous ces hommes, +admirablement groupés dans leurs attitudes diverses, ont l'unité du même +sentiment: l'attention sombre à l'horizon menaçant; la préoccupation muette +du vent qui va sortir du nuage. Une transe courageuse, mais prévoyante, +jette le même frisson sur tous ces visages, à l'exception du jeune +adolescent; celui-là n'a sur la figure que la mâle fierté de son métier et +la présomption de son ignorance. Le danger, pour lui, n'existe pas. On le +regarde, on l'admire; il suffit. + + +XXXV + +Mais à deux pas de l'adolescent sont sa mère et sa soeur; le pathétique +commence là avec la femme et l'enfant: la mère, vieillie par la maladie +plus que par l'âge, est languissamment assise sur une des marches du quai +des Esclavons, adossée au mur d'une masure qui est sans doute la sienne; +son bâton, qui échappe à sa main affaissée, atteste qu'elle est infirme et +qu'elle s'est traînée avec effort jusque-là, pour voir une dernière fois +l'embarquement de son mari et de ses jeunes enfants; elle les recommande à +Dieu de ses lèvres pâles et balbutiantes. Son regard est attaché sur le +mari et sur les enfants. L'adieu est déjà dit; ces chers parents ont le +pied sur le pont de la barque; la mer les ramènera-t-elle? la +retrouveront-ils quand ils reviendront? Problème touchant qui se pose sur +tous les visages! Pour elle, le problème semble déjà résolu; elle n'a plus +qu'un souffle de vie, ce souffle est dans son coeur. Une larme monte aux +yeux quand on la regarde. + + +XXXVI + +À côté d'elle, mais debout, est une toute jeune femme, sa fille sans aucun +doute; elle tient sur son bras un petit enfant nouveau-né, sur la tête +duquel elle incline et elle presse son front, comme si cette tendre +pression s'adressait à son mari qui s'embarque. + +Son mari est un de ces deux beaux et vigoureux marins, tout pensifs, qui se +préparent au départ; elle ne les regarde déjà plus, car elle ne verrait +plus à travers ses larmes; ses joues sont pâles et fanées de sa douleur; +mais cette douleur est calme et belle comme l'habitude de la résignation +dans une profession qui vit de périls mortels. Son attitude et son pauvre +costume de _contadine_ de Chioggia rappellent les madones de _Perugin_ ou +de _Sasso-Ferato_; mais la divinité ici n'est que dans la tristesse: c'est +la figure du pressentiment; on voit, dans la mère malade, le tombeau; on +voit, dans la jeune femme et dans l'enfant, la future indigence. Nul doute, +cependant, qu'une réminiscence de la princesse Charlotte ne se retrouve +dans le charmant visage de la jeune mère. La main ne peut pas s'abstraire +du coeur; quand le modèle est sans cesse dans l'âme, il se reproduit à +notre insu dans le tableau. + + +XXXVII + +Léopold Robert travaillait au tableau des _Pêcheurs_ avec patience et +assiduité, comme au monument de sa vie, tantôt ardent à l'oeuvre, tantôt +découragé et laissant tomber ses pinceaux. Enfermé avec le seul compagnon +de sa vie, son frère Aurèle Robert, dans le grenier d'un palais de Venise +qui lui servait d'atelier, il retouchait et modifiait infatigablement ses +figures. Il finit par leur donner à toutes cette impression de terreur +tragique ou de douleur anticipée qui en fait un drame pathétique, +intelligible au premier regard, et indélébile dans le souvenir une fois +qu'on l'a regardé. + +On voit dans ses lettres, à cette époque, qu'il tremble également de +l'achever ou de le laisser imparfait. C'est son adieu au monde ou c'est le +chef-d'oeuvre qu'il veut faire acclamer par l'univers, pour que l'excès de +sa gloire lui mérite l'excès du bonheur dans la possession de ce qu'il +aime. Il rêvait évidemment, pendant ce travail à Venise, ce que le Tasse +avait rêvé à Ferrare pendant qu'il composait le huitième chant de _la +Jérusalem_, de légitimer, à force de renommée, ses prétentions à la main +d'une autre Éléonore. + +Son secret, concentré dans son coeur, s'y envenimait par le silence; tantôt +il songeait à revenir à Florence, après avoir fini son tableau, tantôt à +fuir plus loin encore de l'idole qui le retenait et qui le repoussait tour +à tour. Une correspondance fréquente, et dont on ne connaît pas les termes, +existait entre la princesse et lui. Son frère Aurèle, cependant, voyait +quelquefois les lettres, brûlées depuis; si l'on en croit ce témoin +consciencieux et véridique, ces lettres n'exprimaient que l'amitié la plus +vive, mais la plus irréprochable. L'homme souvent traduit mal le coeur de +la femme; souvent aussi l'expression, sous une plume de femme, dépasse la +pensée, quand elle écrit à celui par qui elle se sent aimée; il y a une +politesse tendre du coeur qui flatte et qui prolonge l'illusion d'un ami. +On laisse trop croire, de peur de trop détromper. Si c'est une faute, c'est +la faute de la bonté. + +«Les lettres de la princesse que j'ai vues, dit le frère de Léopold, +étaient empreintes d'un intérêt constant, qui pouvait provenir seulement de +l'estime pour le talent et pour le caractère de Léopold. Il aurait fallu +des yeux plus clairvoyants que les miens pour y découvrir d'autres +sentiments, car il y régnait une réserve d'expressions toute platonique... +Peut-être, ajoute-t-il, est-ce là ce qui a fait durer l'illusion. Si le +génie ne se croit pas égal au rang, pourquoi s'approche-t-il de ce qui est +au-dessus de lui (par les convenances de ce monde)?» + +Ces expressions du frère et du confident du grand artiste ne laissent aucun +doute sur la cause de sa mort; on ignore seulement quelle en fut l'occasion +immédiate et déterminante. Des révélations subséquentes, et que le double +respect de deux tombes ne permet pas d'approfondir, laissent seulement +entrevoir dans ce mystère une vague probabilité. + +La princesse n'avait donné qu'une tendre amitié au fidèle artiste. Un jeune +et héroïque étranger, d'un grand nom, exilé comme elle de sa patrie et +errant en Italie, comme elle, après l'ombre de la liberté, avait son amour. +Cet amour se dénoua bientôt après par une catastrophe dont elle fut la +victime. Elle n'en avait pas fait la confidence encore à son ami de Venise. +On conçoit tout ce qu'il devait en coûter à cette femme, qui recevait de +Léopold plus qu'elle ne pouvait rendre, de lui faire un pareil aveu; cet +aveu ne se fait jamais que par l'événement à un ami jeune et passionné, qui +regarde toujours comme dérobé à son espérance ce qu'on a donné de tendresse +à un autre. + +Peut-être y eut-il un jour, une heure, une lettre de la princesse à +Léopold, où cet aveu s'échappa, par devoir ou par nécessité, de sa plume. +Peut-être une rumeur publique, venue de Florence et mentionnée par hasard +dans une conversation devant lui, un soir à Venise, lui apporta-t-elle la +fatale révélation. On n'a pas lu la dernière lettre, on n'a pas su avec +quel indiscret étranger Léopold s'était entretenu, ce jour-là, sur le quai +de Venise. Tout est resté mystère, conjecture, énigme, dont un seul homme a +le mot, l'illustre étranger aimé d'une femme morte, et qui ne peut, sans +sacrilége, trahir sa vie et sa mort! Léopold Robert semble avoir pris soin +lui-même, peu de moments avant sa fin, de prévenir toute interprétation +offensante à l'honneur de la princesse. «Je ne veux pas quitter ce sujet +(sa tristesse),» écrit-il à M. Marcotte, «sans vous faire une prière... +c'est de ne faire aucune supposition qui puisse être désavantageuse à une +personne dont les qualités et les mérites appellent non-seulement la +considération, mais l'attachement de tous ceux qui l'approchent. D'ailleurs +mes sentiments pour elle sont nobles et purs, et, quand ils auront plus de +calme, ils me feront trouver un bien dans ce qui m'a tant agité...» + +Il cherchait ce bien et cet apaisement dans la religion et dans la prière; +la Bible de sa mère était sans cesse dans ses mains; il y trouvait des +souvenirs; il n'y puisa pas assez la résignation et la force; il ne trouva +pas non plus en lui-même la mâle et tendre impassibilité de Michel-Ange, +qui, voyant dans son cercueil, couvert de fleurs, passer le visage adoré de +Vittoria Colonna, s'écria: QUE NE L'AI-JE DU MOINS BAISÉE AU FRONT!... Mais +Michel-Ange était un héros; Léopold Robert n'était qu'un homme; et puis, ne +se console-t-on pas plus virilement de la mort que de l'indifférence de +celle dont on se flattait d'être aimé?.... + + +XXXVIII + +Quoiqu'il en soit, le 20 mars 1835, après avoir entendu dans la soirée de +la veille le _Requiem_ de Mozart, chanté, à sa prière, par deux Allemands +musiciens de sa connaissance; après avoir donné quelques coups de pinceau à +son tableau et après avoir lu en silence quelques versets de sa Bible, il +était monté à son atelier, où son frère, en entrant, le trouva sans vie au +pied de son chevalet. Il s'était frappé à la gorge d'un seul coup qui avait +tranché sa destinée, son amour, sa gloire: malade, comme il l'avait dit une +fois lui-même, DE LA MALADIE DE CEUX QUI ONT ASPIRÉ TROP HAUT!... + +Il dort dans la patrie de _Canova_, avec lequel il eut tant de ressemblance +par le sentiment du beau, ce vrai but de l'art. Son corps est indiqué au +passant par une simple pierre où ses amis ont gravé son nom. Il repose dans +la petite île de Saint-Christophe, parmi les lagunes de Venise. La mer +qu'il peignit de là, dans ses _Pêcheurs_, se déroule terne et brumeuse +autour de l'îlot. Était-ce une prévision de sa destinée? Son tombeau était +dans son horizon, sa tristesse était dans les physionomies de ses figures; +le navire sur lequel cette famille va s'embarquer ressemble à un +catafalque, au sommet duquel la vergue et le mât figurent une croix funèbre +sur la sépulture des vagues! + +Que les voyageurs sympathiques à la mélancolie de l'âme et à la maladie +mortelle du génie (trop aspirer) aillent penser et prier sur ce petit +tertre de sable qui recouvre sa tombe. Son âme n'était pas responsable de +sa main; la nature ne l'avait pas doué ou il n'avait pas exercé en lui la +force nécessaire à ces grands hommes, destinés à lutter avec ce qu'on nomme +l'idéal; l'idéal fait plus de victimes qu'on ne pense: c'est la maladie des +grandes imaginations qui ont un faible coeur. Où Michel-Ange aurait +survécu, Léopold Robert succomba. Plaignons-le, ne l'accusons pas. Sa mort +ne fut pas une délibération de sa raison, mais un accès de défaillance qui +_anéantit_ sa raison. Il y a des organisations qui n'ont pas la trempe de +leur volonté; la vie les tue par leur puissance même de trop sentir. Nous +ne l'excusons pas, à Dieu ne plaise! Nous l'interprétons. + + +XXXIX + +Tel fut Léopold Robert. Quand on mesure par la pensée tout ce qu'il y a de +sensibilité dans ses deux oeuvres capitales: _les Moissonneurs_ et _les +Pêcheurs_ de l'Adriatique; quand on le voit passer, comme par une gamme +prodigieuse, des impressions humaines de l'excès de vie, de jeunesse, +d'amour, de bonheur, dans le char des _Moissonneurs_, à l'excès de +mélancolie et d'abattement dans la barque des _Pêcheurs_; quand on parcourt +la distance morale qu'il y a de la figure de la fiancée couronnée d'épis et +de pavots, dansant devant les boeufs du tableau de la _Madonna dell' Arco_, +à la figure de la jeune épouse transie des frissons du départ, pressant son +nourrisson dans ses bras, ou à la figure de la femme âgée et mourante, +voyant partir pour la première fois ses deux petits-fils et voyant partir, +pour la dernière fois aussi, le mari vieilli de ses beaux jours, qu'elle ne +verra plus revenir, on comprend tout ce qu'a dû sentir, dans la moelle de +ses nerfs, le peintre capable d'avoir exprimé ainsi les deux pôles extrêmes +de la sensibilité humaine: l'excès de la félicité, l'excès de la douleur. +Une telle puissance de sentir était, pour Robert, une impuissance de vivre. +Notre faculté de souffrir est en raison de notre faculté de sentir: tel +meurt d'un événement dont tel autre sourit; en lui la note avait brisé le +clavier. + + +XL + +Le succès des _Pêcheurs_ de l'Adriatique, qui arrivait à Paris le jour ou +l'âme de Robert s'envolait rejoindre ailleurs l'âme de Titien et de +Raphaël, ne fut pas un succès, mais un triomphe. La couronne +d'enthousiasme, comme celle du Tasse, ne décora qu'un tombeau; les +gravures, à millions d'exemplaires, cette édition des tableaux, répandit, +du palais à la chaumière, l'oeuvre posthume de Léopold. Depuis ce jour on +n'a pas cessé de s'extasier sur ces deux pendants de la joie et de la +tristesse, _les Moissonneurs_ et _les Pêcheurs_. La critique, qui constate +la gloire comme l'ombre constate le corps quand il y a du soleil en haut, +n'a pas cessé non plus de protester contre notre enthousiasme à nous +ignorants; mais l'ignorance aura le dernier mot, car elle est l'instinct +des sens et de l'âme. L'âme et les sens ne se trompent pas, tandis que la +critique se trompe et que l'envie blasphème au lieu de juger. + +Léopold Robert survivra, parce qu'il est, comme le tendre et pieux +Scheffer, qui vient de mourir, un novateur, un initiateur, un inventeur +d'un nouveau genre de peinture: la peinture d'expression, la peinture +spiritualiste, la peinture qui vient de l'âme, qui s'adresse à l'âme, qui +émeut l'âme presque sans passer par les sens. C'est un défaut, disent les +savants; cette peinture n'est qu'une sorte de gravure, cette peinture fait +penser et sentir, mais elle ne fait pas assez voir; elle n'accentue pas +assez les objets; elle ne colorie pas assez la nature; elle ne sculpte pas +assez les figures sur la toile, par le jeu savant et puissant des jours et +des ombres, pour faire saillir en relief les objets de la surface plane du +tableau; elle n'étonne pas comme Michel-Ange; elle n'illumine pas comme +Raphaël; elle n'éblouit pas comme Titien; elle n'éclabousse pas comme +Rubens; oui, mais elle rappelle Van Dyck, ce traducteur de l'âme sur les +traits presque incolores de la physionomie. + + +XLI + +Tout cela est vrai! Nous ne voulons pas louer un genre par ses défauts, ni +donner à deux grands peintres quelques qualités de métier qui peuvent leur +manquer. Sans doute il y a eu et il y a, aujourd'hui surtout, en France, +où une génération de grands peintres prépare un second siècle de Léon X, en +deçà des Alpes, il y a des peintres qui peignent, comme Géricault, ou +dessinent, comme Michel-Ange, avec le crayon fougueux et infaillible qui +calque les formes du Créateur, qui sculpte la charpente des os et des +muscles du corps humain; il y en a qui ont ravi à Titien le coloris, à +Raphaël la grâce, à Rubens l'éblouissement et l'empâtement profond, délayés +dans des rayons par leurs pinceaux ruisselants; il y en a qui font nager, +comme _Huet_, leurs paysages, sévèrement réfléchis par un oeil pensif, dans +les lumières sereines de _Claude Lorrain_ ou dans les ombres transparentes +de _Poussin_; il y en a qui pétrissent, comme _Delacroix_, en pâtes +splendides, les teintes de l'arc-en-ciel sur leurs palettes; il y en a qui, +comme _Gudin_, font onduler la lumière et étinceler l'écume sur les vagues +remuées par le souffle de leurs lèvres; il y en a, comme _Meyssonnier_, qui +donnent aux scènes et aux intérieurs de la vie domestique l'intérêt, la +réalité, le pittoresque et le classique de la peinture héroïque; il y en a +qui, comme mademoiselle _Rosa Bonheur_, transportent avec une vigueur +masculine, sur la grande toile, les pastorales de Théocrite, les chevaux +de charrette ou les taureaux fumants dans le sillon retourné par le soc +luisant; il y en a qui, comme les deux _Lehmann_, dont le plus jeune, dans +sa Graziella écoutant le livre qu'on lui lit à la lueur du crépuscule, sur +la terrasse de l'île de Procida, au bord de la mer, semblent avoir retrouvé +sur leur palette l'âme mélodieuse de Léopold Robert. Mais y en a-t-il qui, +avec tout leur art, quoique techniquement très-supérieurs à Léopold Robert, +fassent penser et parler la toile, la langue, l'âme, en termes aussi +expressifs et aussi pathétiques que l'_écrivain_ des _Moissonneurs_ et des +_Pêcheurs_? Y en a-t-il qui donnent en quelques traits de pinceau une +émotion si profonde et si durable au coeur? En un mot, y en a-t-il qui +sentent plus et qui exprimeraient mieux? Or peindre n'est-ce pas exprimer? +Que me font le dessin et la couleur si vous ne me faites pas penser et +sentir? Un rayon de soleil sur la plaque du photographe dessine mieux +encore que votre crayon, et un arc-en-ciel a plus de couleurs que vos +palettes. + +Mais prenez un enfant, menez-le devant le tableau des _Moissonneurs_, +demandez-lui ce que disent ces deux têtes de buffles attelés au timon.--Ils +disent, répondra l'enfant, la fatigue du jour qui se repose et +l'obéissance des animaux heureuse d'obéir au jeune bouvier qui caresse de +sa main distraite leurs rudes poils entre leurs cornes sur leurs fronts. +C'est l'association volontaire de l'animal domestique et de l'homme, +l'amour entre deux.--Que disent ces deux joueurs de cornemuse, par leurs +gestes et par le mouvement gauche et aviné de leurs pieds poudreux? Ils +disent l'ivresse de la moisson qui commence, et la joie de la terre qui +fait bondir les pieds de l'homme à la réception des dons de Dieu.--Que dit +le visage de cette jeune et belle moissonneuse, regardant de loin les +musiciens des Abruzzes? Elle dit que les pas grotesques des danseurs la +font sourire en dedans, mais qu'elle pense au jour prochain de ses noces +avec le fils du maître du champ qui gouverne les buffles, jour où elle +formera elle-même, avec ses compagnes, aux sons de la même _zampogna_, des +pas plus légers et plus gracieux.--Et que dit le toucheur de buffles? Il +dit qu'il est fier et content de son attelage, qu'il a le consentement de +son père à sa prochaine union avec la belle Coupeuse des gerbes voisines, +et qu'il défie avec assurance le destin de lui ravir sa jeunesse et son +bonheur.--Et que dit la jeune mère, debout sur le char, son nouveau-né dans +les bras? Elle dit qu'elle méprise désormais ces musiques, ces danses, ces +joies folles de la jeunesse, qu'elle a recueilli toute sa pensée dans la +tendresse sévère de son mari, assis sur le buffle, et tout son avenir dans +ce nourrisson pressé sur son sein.--Et ce vieillard, maître du champ, +accoudé sur les sacs, regardant avec une affectueuse indifférence les +musiciens, les danseurs, la moisson, le soleil couchant, que dit-il? Il dit +que son soleil, à lui, baisse aussi, que sa famille est établie et +prospère, que ses champs sont riches de gerbes, que ses cheveux blancs, qui +s'échappent de son chapeau sur ses tempes amaigries et pâles, lui annoncent +la fin des labours et des moissons ici-bas, et que l'automne de la terre +lui prédit sa propre automne. + + +XLII + +Passons à l'autre tableau: _les Pêcheurs de l'Adriatique_, et continuons +d'interroger l'enfant sur la signification si différente de ces visages +attristés, par ce nuage, sur ce départ.--Que dit le maître de la barque? Il +dit que le coup de vent est là-bas sous ce nuage lointain, qu'il montre du +geste à l'équipage, et qu'il faut s'attendre à de rudes lames en pleine +mer.--Que disent les deux têtes de ces deux petits enfants sous leur +capuchon? Elles disent qu'elles affrontent pour la première fois la mer, +qu'elles sont toutes tièdes encore des baisers de leur aïeule malade, +qu'elles frissonnent au vent froid de la vague salée, et qu'il faut bien +écouter et bien regarder le père, leur seule et tendre providence sur les +flots pendant la manoeuvre. + +--Et que disent ces deux mâles, mais sombres visages de pilote et de chef +d'équipage, adossés à la barque et détournant leurs regards du quai, d'où +les femmes regardent l'embarquement? Elles disent que la résolution et le +péril visible luttent dans leurs pensées, muettes sur leurs lèvres, et +qu'il y a à l'horizon un point noir d'où la mort peut tomber avec le +vent.--Et que dit le visage du jeune fils qui déplie si majestueusement les +filets, sans rien regarder ni sur terre ni sur mer? Il dit l'orgueil de son +premier embarquement pour une grande traversée et la présomption de la +jeunesse qui ne peut pas croire à la mort.--Et que dit la jeune mariée, +debout, son nouveau-né dans le pli de son manteau sur ses bras? Elle dit +que son coeur n'est déjà plus dans sa poitrine, mais qu'il est déjà sur la +barque, à demi mort, au milieu de la bourrasque, avec son mari qui la +quitte pour la première fois.--Et que dit la femme malade, assise sur la +marche du quai, auprès du cep de vigne défeuillé par le vent de mer? Elle +ne dit plus rien; elle est déjà morte, morte d'angoisse autant que de +maladie, sans avoir revu ni son mari, compagnon encore robuste de sa longue +vie, ni ces deux petits garçons, ces derniers-nés lancés à la mer avant +l'âge.--Et que dit l'ensemble de toutes ces figures et de toutes ces +physionomies répercutées les unes sur les autres? Il dit l'agonie sur la +terre et le naufrage sur la mer, l'angoisse de la mort partout, l'éternelle +séparation. + + +XLIII + +Or combien n'a-t-il pas fallu de réflexion, de sensibilité, de création +mentale et manuelle, au peintre de ces deux grandes scènes de la vie +humaine, pour avoir conçu, reproduit, exprimé tant de sentiments divers +dans les physionomies de tant de personnages, si heureusement ou si +douloureusement impressionnés? Combien n'a-t-il pas fallu de génie +expressif pour traduire tant d'âme et tant de nuances d'âme sur les traits +de ces visages? et, ajoutons, sur des traits toujours beaux; car, dans +Léopold Robert comme dans la statuaire grecque, l'expression n'enlève +jamais rien au _beau_, cette première condition de l'idéal dans l'art. + +Et comment distinguerez-vous, dans des oeuvres si fortement empreintes de +pensées et si communicatives de sentiment, comment distinguerez-vous, +disons-nous, la peinture de la littérature, le dessinateur du poëte, le +peintre du philosophe, le tableau du livre? Est-ce que l'un ne vous parle +pas aussi clairement et aussi éloquemment que l'autre? Est-ce que la toile +ne vaut pas la page? Est-ce que le pinceau ne rivalise pas avec la plume? +Est-ce qu'il y a plus de langage dans un mot écrit que dans un trait peint? +Est-ce que Michel-Ange n'est pas aussi foudroyant que Bossuet? Est-ce que +Raphaël n'est pas aussi lyrique dans _la Transfiguration_ qu'_Isaïe_? +Est-ce que Scheffer n'est pas aussi mystique que saint Augustin? Est-ce que +Léopold Robert n'est pas aussi pathétique que Bernardin de Saint-Pierre +dans son naufrage de Virginie? Est-ce qu'en sortant d'une galerie du +Louvre ou du Vatican vous ne vous sentez pas l'âme aussi remuée qu'en +fermant les plus beaux livres d'une bibliothèque? + +S'il en est ainsi, pourquoi donc vous étonneriez-vous que j'aie fait +entrer, pour la première fois, la musique et la peinture, et bientôt la +statuaire, dans un cours de littérature? + +Et pourquoi n'aurais-je pas choisi, pour cette innovation, un des plus +littéraires des peintres de ce temps, Léopold Robert? Car c'est +véritablement pour moi celui dont le crayon se rapproche le plus de la +plume, le plus pensif et le plus senti, avec Scheffer, de tous ceux qui ont +écrit leur âme avec des formes et des couleurs sur une toile. Ce ne sera +pas un peintre si vous voulez, dirai-je à ces critiques, mais ce sera le +plus lyrique, le plus pathétique, le plus dramatique, le plus idéal des +écrivains à l'huile! Et si vous doutez de son talent, regardez sa vie et +regardez sa mort; il a vécu de ses rêves, il a peint du sang de son coeur, +il est mort de son génie. Blâmons son acte; plaignons sa défaillance; mais +aimons son âme. Tout est infini en Dieu, même le pardon! + + LAMARTINE. + + + + +XXXVIIIe ENTRETIEN + +LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE. + +LE DRAME DE FAUST + +PAR GOETHE. + + +I + +Pour bien comprendre une littérature il faut d'abord bien comprendre un +peuple; car la littérature d'un peuple, ce n'est pas seulement son génie, +c'est son caractère. + +La race allemande est une branche de la famille orientale. Sa langue +l'atteste non-seulement par son antique construction et par sa primitive +fécondité, mais elle l'atteste plus encore par ses étymologies, qui la +rattachent évidemment à la vieille langue sacrée des Indes, le _sanscrit_. +Creusez le mot, vous trouvez l'Inde à sa racine. + +L'histoire, qui perd tant de choses sur la route des siècles, a +complétement perdu les traces de cette filiation de la race allemande avec +les Indes; mais la langue est un témoin qu'on ne peut récuser. + +Le caractère allemand est un autre témoin de cette parenté éloignée de +l'Allemagne avec les Indes. Le peuple allemand est rêveur et mystique comme +l'enfant dépaysé du Gange; il s'enivre de sa propre imagination, il aime le +surnaturel, il se délecte dans les traditions populaires, il ressasse +éternellement les vieilles légendes, il a la pensée pleine de héros qui +n'ont jamais existé; le monde visible occupe moins de place pour lui que le +monde invisible; il converse la moitié de sa vie avec des fantômes: +l'Allemagne est la terre des hallucinations. + +Cette disposition somnolente et rêveuse de l'Allemagne la rend prompte à +l'idée, lente à l'action; penser lui suffit, peu lui importe de conclure, +encore moins d'agir; aussi la lenteur un peu lourde de l'Allemagne est-elle +passée en proverbe. Il n'y a rien de si paresseux que le bien-être; le +_kef_ des Orientaux, cet état des sens où l'âme contemplative se détache du +corps pour planer dans l'espace imaginaire, est l'état naturel de +l'Allemagne. Pourquoi s'agiterait-elle? Elle n'est pas où elle est; elle +vit dans la région des chimères; elle est bien. + +Cette paresse pensive du génie de l'Allemagne se retrouve jusque dans sa +constitution politique. Cette constitution est illogique, gênante, +nationalement impuissante; l'Allemagne la déplore, mais elle ne la modifie +pas. Déchirée plus que constituée en empires, en royautés, en féodalités +ecclésiastiques, en principautés, en municipalités ou en républiques +souveraines, cette terre manque essentiellement d'unité; elle est +constamment en diètes ou en délibérations avec elle-même. Pendant qu'elle +délibère on la frappe à la tête ou au coeur; avant qu'elle ait réuni ses +contingents on est au centre de ses provinces, à Mayence, à Francfort, à +Vienne, en Saxe, à Munich, à Berlin. Quoique très-belliqueuse de courage, +elle est, de toutes les races, la plus ouverte aux invasions; on la frappe +à tous les membres sans que la tête le sente; avant qu'elle ait porté la +main à la blessure elle est conquise; mais aussi elle ne meurt d'aucune de +ces blessures, parce que sa vie nationale est partout et que son +patriotisme, qui enfante des armées sur des champs de défaites, est +immortel. Il est heureux peut-être pour l'Europe que le caractère de +l'Allemagne se refuse ainsi à l'unité; car, si l'Allemagne était une, +l'Europe serait peut-être vassale de la Germanie. + + +II + +La littérature allemande a toutes les qualités et tous les défauts de ce +caractère national des Germains; elle est lente et contemplative comme +cette race; elle a mis treize cents ans à se développer en littérature +digne d'être étudiée, et, malgré ces treize cents ans de vieillesse, elle a +encore aujourd'hui les balbutiements, la naïveté, disons le mot, la +puérilité d'une première enfance. Ce n'est pas le génie cependant qui +manque aux Allemands, fortes têtes de la famille européenne, c'est l'emploi +de leur génie; ils jouent avec leur imagination comme des enfants avec +leurs jouets. Au lieu de lui demander ces oeuvres sérieuses que l'Italie, +la France, l'Angleterre font produire à leurs grands hommes de lettres, les +Allemands rêvent, et nous pensons. Le Rhin et le Danube sont des _Léthés_ +qui semblent ne rouler que des songes. + + +III + +Nous remonterons incessamment avec vous ce cours lent de la pensée +allemande par ses oeuvres, depuis nos jours, c'est-à-dire depuis Klopstock, +Schiller, Goethe, ces poëtes culminants du dix-huitième siècle, jusqu'à +l'année 1152 du douzième siècle, où parut l'_Iliade_ des Germains, le poëme +barbare et sublime des _Nibelungen_. Aujourd'hui, selon notre habitude de +ne caractériser les littérateurs que par leur chef-d'oeuvre, nous allons +vous introduire dans le théâtre allemand par l'analyse du _Faust_ de +Goethe, drame qui contient, dans l'imagination d'un poëte aussi philosophe +que Voltaire, aussi mélodieux que Racine, aussi observateur que Molière, +aussi mystique que Dante, tout le génie de la littérature allemande et tout +le caractère du peuple allemand. + +L'auteur de ce drame de _Faust_, Goethe, presque notre contemporain, est +incontestablement à nos yeux le plus grand génie de la race allemande. +Étudions un moment l'homme avant d'étudier l'oeuvre: l'homme dans Goethe +n'est pas moins caractéristique que l'oeuvre. + + +IV + +Un de ces hommes d'élite littéraire, mais trop modestes, qui font pendant +toute une vie d'études le travail pour ainsi dire souterrain de la pensée +de leur siècle, hommes de silence qui ne demandent rien au bruit, tout au +mérite, M. Blaze de Bury, écrivain de l'école ascétique, renfermé comme +dans les cloîtres studieux de la religion littéraire, a publié, il y a +douze ans, une complète étude sur le génie de Goethe et une incomparable +traduction du drame de _Faust_; nous nous en servirons, comme on se sert, +dans les ténèbres d'une langue inconnue, d'une lumière empruntée qui fait +rejaillir de tous les mots les couleurs mêmes de cette langue, ou comme on +se sert, dans un souterrain, d'un écho qui répercute le bruit de tous les +pas de ceux qui vous devancent dans sa nuit. En marchant à sa lueur et sur +sa trace nous retrouverons Goethe tout entier. + + +V + +Avant de dire quelques mots à notre tour de la vie de Goethe, voyons +d'abord en lui l'homme extérieur. L'homme est dans ses oeuvres, sans doute, +mais il est aussi dans ses traits: la nature moule le visage sur l'âme. +Prenons la figure de Goethe à cette époque fugitive où la fleur de la +jeunesse éclate encore sur les traits, mais où le fruit de la pensée ou du +sentiment commence à se former et à s'entrevoir sous cette jeunesse qui +s'effeuille. Nous avons de ce grand homme d'excellents portraits à tous les +âges. + +Le voilà à vingt-six ans. Sa taille est élevée; sa stature est mince et +souple; ses membres, un peu longs comme dans toutes les natures nobles, +sont rattachés au buste par des jointures presque sans saillie; ses +épaules, gracieusement abaissées, se confondent avec les bras et laissent +s'élancer entre elles un cou svelte qui porte légèrement sa tête sans +paraître en sentir le poids; cette tête, veloutée de cheveux très-fins, est +d'un élégant ovale; le front, siége de la pensée, la laisse transpercer à +travers une peau féminine; la voûte du front descend par une ligne presque +perpendiculaire sur les yeux; un léger sillon, signe de la puissance et de +l'habitude de la réflexion, s'y creuse à peine entre les deux sourcils +très-relevés et très-arqués, semblables à des sourcils de jeune fille +grecque; les yeux sont bleus, le regard doux, quoique un peu tendu par +l'observation instinctive dans l'homme qui doit beaucoup peindre; le nez +droit, un peu renflé aux narines comme celui de l'Apollon antique: il jette +une ombre sur la lèvre supérieure; la bouche entière, parfaitement modelée, +a l'expression d'un homme qui sourit intérieurement à des images toujours +agréables; le menton, cet organe de la force morale, a beaucoup de fermeté, +sans roideur; une fossette le divise en deux lobes pour en tempérer la +sévérité. Toute la physionomie exprime la beauté apollonienne en elle-même, +et hors d'elle-même l'amour et la jouissance de la beauté. L'intelligence +heureuse s'y joue sans paraître s'y briser sur aucun point, comme la +lumière s'y joue sans se heurter à aucun angle. C'est le portrait vivant de +la facilité dans la toute-puissance. La terre est déjà un ciel pour ces +figures de prédestinés de l'amour, du bonheur et du génie sans obstacles. +Je ne vois guère que Raphaël, dans les portraits de son adolescence, qui +puisse lutter avec cette sévérité rayonnante d'un visage humain; mais +Raphaël devait mourir jeune, et Goethe devait mourir vieux, après avoir +passé sans se flétrir par tous les âges et en empruntant successivement au +contraire tous les genres de beauté à chacun des âges de la vie. + +Remontons maintenant à son berceau, et suivons-le de là, de destinée en +destinée et de chefs-d'oeuvre en chefs-d'oeuvre, jusqu'à l'apothéose; car +la tombe pour lui n'a été qu'une apothéose: ce n'est pas un homme comme +nous, c'est un immortel. + + +VI + +«Le 28 août 1749,» dit-il lui-même dans son mémorial domestique, «je vins +au monde à Francfort-sur-le-Mein, pendant que l'horloge sonnait midi.» + +Il était né dans une ville libre; heureusement né, ni trop haut, où l'on +est facilement corrompu par l'orgueil de la naissance, ni trop bas, où l'on +est facilement avili par la servilité d'une condition inférieure; il était +né à ce degré précis de l'échelle sociale où l'on voit juste autant +d'hommes au-dessus de soi qu'au-dessous, et où l'on participe, par égale +portion, de la dignité des classes aristocratiques et de l'activité des +classes plébéiennes; heureux milieu qui est le vrai point d'optique de la +vie humaine. + +Son père était le premier magistrat élu de la bourgeoisie de Francfort; la +maison gothique et sombre qu'il habitait dans une rue déserte de Francfort +rappelait, par sa vétusté, par ses escaliers tournants, par ses vestibules +fermés de grilles de fer sur la rue, et par ses fenêtres sans symétrie, +échelonnées sur la façade, la demeure forte du gentilhomme allemand, +interdite aux séditions du peuple comme aux assauts de la féodalité. +Francfort était la Florence de l'Allemagne, moins les Médicis; ville où le +négoce ne dérogeait pas à la noblesse, et où les arts illustraient les +métiers. + +L'enfance de Goethe, sur laquelle il s'appesantit trop dans ses Mémoires, à +l'exemple de Jean-Jacques Rousseau dans ses _Confessions_, ne mérite pas +d'être regardée avant l'âge où les sensations deviennent des idées. On +trouve les premières prédispositions de l'enfant à la rêverie, maladie +féconde des grandes imaginations, dans la description de la chambre haute +où son père lui faisait étudier ses leçons. Qui de nous ne se reconnaît pas +dans cette peinture de l'enfant captif au dernier échelon de quelque cage +paternelle? + +«Au second étage de notre maison, dit-il, il y avait une chambre dont les +fenêtres étaient couvertes de plantes, afin de remplacer un véritable +jardin que nous ne possédions pas. La vue donnait sur les jardins de nos +voisins et sur une plaine fertile, qu'on découvrait par-dessus les murs de +la ville. C'est dans cette chambre qu'en été je venais apprendre mes +leçons, contempler un orage, admirer le coucher du soleil et soupirer après +la campagne. J'y voyais aussi nos voisins se promener dans leurs jardins, +arroser leurs fleurs, regarder jouer leurs enfants, et se livrer avec des +amis à toutes sortes d'amusements. Plus d'une fois le bruit d'une boule +qu'on lançait et des quilles qu'elle faisait tomber arrivait sourdement +jusqu'à moi. Tout ceci éveillait dans mon jeune coeur d'incertains désirs +et un besoin de solitude tellement en harmonie avec mes dispositions à la +gravité rêveuse et aux vagues pressentiments que je ne tardai pas à en être +visiblement influencé. Au reste, notre maison, si pleine de recoins +obscurs, était très-propre à entretenir de semblables penchants. Pour +comble de malheur on croyait alors que, pour guérir les enfants de la +crainte du surnaturel, il fallait les accoutumer de bonne heure à +l'envisager sans effroi. Dans cette conviction on nous força à coucher +seuls, et lorsque, ne pouvant plus maîtriser nos terreurs, nous nous +échappions du lit pour nous glisser dans la compagnie des valets et des +servantes, notre père, enveloppé dans sa robe de chambre mise à l'envers, +et, par conséquent, suffisamment déguisé pour nous, nous barrait le passage +et nous faisait retourner sur nos pas. Le résultat de ce procédé est facile +à comprendre. Le moyen de se débarrasser de la peur quand on se trouve +entre deux situations également propres à l'exciter! Ma mère, dont +l'affabilité et la bonne humeur ne se démentaient jamais, et qui aurait +voulu voir tout le monde dans les mêmes dispositions d'esprit, eut recours +à un moyen plus aimable et qui lui réussit à merveille: celui d'entre nous +qui n'avait pas eu peur la nuit recevait, le matin, une ample distribution +de friandises. Bientôt nous vainquîmes complétement nos terreurs, parce que +nous trouvâmes notre intérêt à le faire. + +«Mon père avait suspendu, dans la salle d'entrée, une collection de vues de +Rome, gravée par quelques habiles prédécesseurs de Piranese, qui avaient +une entente merveilleuse de l'architecture et de la perspective. Grâce à +ces gravures, je contemplais chaque jour la place du Peuple, le Colisée, +la place et l'église de Saint-Pierre. Ces divers points de Rome +m'impressionnèrent si vivement que, malgré son laconisme habituel, mon père +se plut souvent à me les expliquer. Il avait, au reste, une grande +prédilection pour tout ce qui tenait à l'Italie, et il employait une partie +de son temps à composer et à revoir la relation du voyage qu'il avait fait +en ce pays, et d'où il avait rapporté une collection de marbres et de +curiosités naturelles.» + + +VII + +C'est par ces fenêtres que la mélancolie entrait dans les sens et dans +l'âme du poëte futur. C'est ainsi qu'elle entrait plus tard dans la mienne, +par les fenêtres au couchant de ma chambre dans la maison de mon père, +ouvrant sur des toits éclaboussés d'une morne lumière et attristés encore +par le roucoulement de pigeons blancs qui bordaient les tuiles de la rue +voisine. + +La poésie y entra aussi malgré le père de Goethe; il répugnait, comme +beaucoup de vieillards, à ces innovations du génie; elles dérangent les +vieilles admirations dans l'esprit à compartiments des hommes qui ont fait +leurs provisions d'idées pour leur vie, et qui s'impatientent quand on les +force d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose. + +Les dix premiers chants du poëme épique de _la Messiade_, par Klopstock, +venaient de paraître; l'Allemagne s'étonnait et frémissait d'enthousiasme à +cette poésie sérieuse comme une religion, où le drame du Calvaire se +déroule entre le ciel et l'enfer et où l'enfer lui-même laisse entrer le +rayon de la miséricorde. + +Un vieil ami du père de Goethe apporta un jour ces pages à la maison et +voulut les lire; le père s'indigna au premier vers de cette poésie qui +prenait au sérieux sa mission jusque-là futile en Allemagne; il rejeta avec +fureur le livre sur le parquet et pria son ami de ne jamais lui prononcer +le nom de Klopstock. L'ami contristé s'éloigna; mais la mère, encore jeune, +de Goethe l'arrêta, à l'insu de son mari, dans l'antichambre, lui redemanda +le volume et le lut en secret comme un objet d'édification de ses enfants. +Les enfants furent ravis et retinrent les passages les plus pathétiques +dans leur mémoire. + +Quelques jours après, pendant que le père de Goethe se faisait raser dans +le salon, Goethe et sa soeur se récitaient l'un à l'autre, au coin du feu, +à demi-voix, les amours d'Abbadonna et de Satan. Tout à coup la jeune +fille, oubliant dans son enthousiasme l'aversion de son père pour ce livre, +jette pathétiquement ses bras au cou de son frère en déclamant à haute +voix, et avec des larmes, l'apostrophe de l'amante de Satan. À ce geste, à +ces accents, à ces larmes, le barbier, croyant à un accès de démence de la +jeune fille, laisse tomber son bassin rempli d'eau de savon dans la +poitrine du père; le père se lève, indigné d'être poursuivi jusque dans la +mémoire de ses enfants par la poésie de son aversion, il s'emporte contre +sa famille et proscrit plus sévèrement le livre de sa maison. + + +VIII + +Après les premières études faites sous l'oeil de son père, le talent +poétique se révéla dans le jeune adolescent par le premier amour, ce +révélateur du beau dans tous les coeurs nés pour aimer. Des jeunes gens de +son âge, mais d'une condition très-inférieure à la sienne, l'entraînèrent +dans des compagnies suspectes des faubourgs de Francfort. C'est dans une de +ces tavernes, fréquentées par ces jeunes corrupteurs de son adolescence, +qu'une jeune fille angélique, pureté morale dépaysée dans la boue, lui +apparut pour la première fois et lui fit sentir la beauté de la vertu en +contraste avec les vices. Cette jeune fille se nommait _Gretchen_, +abréviation familière du nom de Marguerite; elle fut évidemment pour Goethe +le type de ces deux figures de _Marguerite_ et de _Mignon_, figures de +femmes dégradées par la condition, divinisées par la nature, qui devinrent +les plus touchantes créations de son génie. Les premières impressions sont +les vraies muses de notre âme. + +Cette jeune fille servait à boire, dans la maison de sa tante, à ses +cousins, jeunes débauchés amis de Goethe. La première fois qu'il la vit +rayonner comme une étoile du firmament au-dessus de cette lie, Goethe +rougit de lui-même et de ses amis. Il ne continua à les fréquenter que pour +la revoir. La scène de la première entrevue de Goethe avec _Gretchen_ est +biblique par sa naïveté; lisez-la de sa main: + +«Quand le vin commença à manquer sur la table, un des jeunes gens appela la +servante, et je vis entrer une jeune fille d'une beauté éblouissante, et +d'une modestie d'attitude et d'expression qui contrastait avec le lieu où +nous étions. + +«Elle nous salua avec une grâce timide. + +«--La servante est malade, dit-elle; elle vient de se coucher; que lui +voulez-vous? + +«--Nous n'avons plus de vin, dit un des jeunes buveurs; tu serais bien +aimable si tu voulais aller nous en chercher. + +«La jeune fille prit quelques flacons vides et sortit; je la suivis des +yeux avec admiration. Un joli bonnet noir à la mode allemande s'adaptait +étroitement à sa petite tête, qu'un col long et mince attachait +gracieusement à une nuque souple et à des épaules d'une forme statuaire. +Tout en elle était accompli, et je jouissais tranquillement du charme de sa +personne en la regardant s'en aller, car, lorsqu'elle était devant moi, mon +imagination était fascinée par ses yeux si purs et si calmes et par sa +bouche si délicate. Je fis des reproches à mes amis de ce qu'ils avaient +fait sortir cette enfant si tard dans la soirée. Ils se moquèrent de moi, +en me disant qu'elle n'avait que la rue à traverser pour aller chez le +marchand de vin. _Gretchen_, c'était le nom de cette jeune fille, revint en +effet au bout de quelques minutes. On la fit asseoir à la table de ses +cousins; elle trempa ses lèvres dans un verre de vin à notre santé; puis +elle se retira en recommandant à ses cousins de ne pas faire trop de +bruit, parce que sa tante, leur mère, allait se mettre au lit. + +«Depuis cet instant l'image de Gretchen me poursuivit partout; n'osant +aller chez elle, je me rendis à l'église de sa paroisse; j'eus le bonheur +de la voir. Les cantiques du culte protestant ne me parurent pas trop longs +cette fois, car, tandis que tout le monde chantait, je m'enivrais du +bonheur de regarder cette adorable jeune fille. Je sortis immédiatement +derrière elle; je n'eus cependant pas le courage de lui parler, je me +bornai à la saluer; elle me répondit par un léger signe de tête.» + + +IX + +À une seconde réunion dans la même maison, les deux cousins de Gretchen +prièrent Goethe d'écrire des vers amoureux au nom d'une jeune fille à un +jeune homme qu'ils voulaient tromper par cette feinte déclaration d'amour. + +«Je cherchai à leur complaire en écrivant ces vers; mais, m'impatientant +contre moi-même, je jetai la plume. Cela ne va pas! m'écriai-je. + +--«Tant mieux! dit Gretchen à demi-voix; vous ne devriez pas vous mêler de +cette tromperie. Et, quittant son rouet, elle vint s'asseoir près de moi. + +«Mes cousins, me dit-elle, ne sont au fond ni méchants ni vicieux, mais +l'amour du divertissement les entraîne quelquefois à des plaisanteries +dangereuses. Je suis entièrement dans leur dépendance, et cependant j'ai +refusé de copier votre déclaration d'amour. Comment donc un jeune homme +riche et indépendant comme vous l'êtes peut-il se prêter à une mauvaise +plaisanterie qui finira mal? + +«Elle lut mes vers. C'est bien joli, dit-elle; c'est dommage qu'on ne +puisse pas en faire un usage sérieux. + +--«Vous avez raison, lui dis-je; mais supposez un moment qu'un jeune homme +qui vous adore mette cette déclaration de tendresse sous votre main en vous +conjurant de la signer de votre nom; que feriez-vous? + +«Elle rougit, sourit, réfléchit un moment, prit la plume, et écrivit sans +rien dire son nom au bas des vers. + +«Je me levai tout hors de moi, et j'allais la serrer dans mes bras; mais +elle me repoussa doucement. + +--«Point de familiarité légère, me dit-elle: c'est trop vil; mais de +l'amour innocent, si vous en êtes capable. Maintenant partez avant que mes +cousins reviennent du jardin. + +«Je n'avais pas la force de me retirer; elle prit, pour m'y décider, une de +mes mains entre les siennes. Mes larmes étaient près de couler, je crus +voir ses yeux se mouiller. J'appuyai mon front un instant sur ses mains et +je m'enfuis précipitamment. Jamais encore je ne m'étais senti si +troublé!...» + + +X + +Quelques jours après, les deux cousins, ses amis, l'invitèrent de nouveau à +se divertir avec eux à leur table. À la fin du souper ils lui demandèrent +un conte pour leur abréger la veillée; il y consentit. + +«Jusque-là, dit-il, _Gretchen_ n'avait pas cessé de filer au rouet dans +l'embrasure de la fenêtre. À ce moment elle se leva, vint s'asseoir au bout +de la table, y appuya ses deux bras enlacés sur lesquels elle posa ses deux +mains, attitude qui lui seyait admirablement, et qu'elle conservait +quelquefois pendant plusieurs heures sans faire d'autre mouvement que +quelques légers signes de tête provoqués par ce qu'elle voyait, entendait +autour d'elle, ou par ce qu'elle pensait en elle-même.» + + +XI + +Ces amours pures, tantôt contrariées, tantôt servies par des circonstances +d'un intérêt touchant dans le récit de Goethe, finirent, comme toutes les +fleurs folles de la vie, par un coup de vent qui en disperse les illusions +et les parsème sur le sol: le jeune Goethe, réprimandé par ses parents et +compromis par ses mauvaises relations avec les cousins de Gretchen, fut +envoyé à Strasbourg pour y achever ses études de droit. Là il connut le +philosophe allemand Herder, neuve, vaste et forte pensée dont M. Quinet, +nature allemande dans un talent français, a donné pour la première fois à +la France la traduction, le sens et le commentaire. + +La fréquentation de Herder mûrit de bonne heure le génie aussi +philosophique que poétique de Goethe. Un second épisode d'amour pastoral +avec Frédérica, la fille d'un pasteur protestant de village, sur les bords +du Rhin, entremêla des songes dorés de la jeunesse les graves occupations +de l'étudiant de Francfort. Cet amour, peint avec les couleurs du _Vicaire +de Wakefield_, ne fut qu'une distraction attachante pour Goethe et causa +la mort de la pauvre Frédérique. + +Rappelé dans sa famille par son père, Goethe, chez qui l'imagination +dominait le sentiment, s'attacha passionnément à sa soeur, âme ardente et +souffrante, qui s'attacha elle-même à ce frère comme si elle eût vécu en +lui plus qu'en elle-même. + +Il alla, après quelques mois de séjour chez son père, se mêler à Leipzig à +tout le mouvement des études, des littératures et des factions scolastiques +de la haute Allemagne. Il y connut tout ce qui illustrait alors l'Allemagne +dans les lettres; il commença lui-même à s'y faire connaître comme un jeune +écrivain et comme un futur poëte d'un immense avenir. + +C'était le moment où la vieille littérature naïve de la Germanie se +greffait, sous l'influence du grand Frédéric, sur la philosophie et à la +littérature de la France. Voltaire était le missionnaire de cette poésie et +de cette philosophie chez les Allemands. Le monde germanique et le monde +français luttaient dans les universités, dans les livres et sur les +théâtres. Goethe, avec cette impartialité éclectique qui est la force du +génie original et qui prend son point d'appui en soi-même, méprisa ces +vaines controverses et écrivit sous la seule inspiration de sa nature. +Cette nature était allemande par le terroir, grecque par la beauté, +française par l'indépendance des préjugés des lieux et des temps. + + +XII + +Son premier essai, qui tient plus de J.-J. Rousseau que de Voltaire, fut le +livre de _Werther_. + +Ce livre, dont l'exagération sentimentale et maladive ressemble aujourd'hui +à un accès de folie du coeur, a été cependant l'origine et le type de toute +une littérature européenne qui a bouleversé pendant plus d'un demi-siècle +les imaginations jeunes et fortes de l'Occident. La _Corinne_ de Mme de +Staël, le _René_ de M. de Chateaubriant, le _Lara_ de lord Byron, les +mélancolies de nos propres poésies françaises depuis André Chénier jusqu'à +nos poëtes d'aujourd'hui, à l'exception de Béranger et de M. de Musset, +poëtes de réaction et d'ironie contre le sérieux des âmes, toutes ces +oeuvres sont de la famille de Werther. Quant à moi, je ne m'en cache pas, +Werther a été une maladie mentale de mon adolescence poétique; il a donné +sa note aux _Méditations poétiques_ et à _Jocelin_; seulement la grande +religiosité qui manquait à Goethe, et qui surabonde en moi, a fait monter +mes chants de jeunesse au ciel au lieu de les faire résonner comme une +pelletée de terre sur une bière dans le sépulcre d'un suicide. + + +XIII + +Il y a toujours une réalité sous une fiction dans l'oeuvre, quelle qu'elle +soit, d'un homme de génie. Goethe raconte lui-même l'origine de ce roman, +qui commence par une idylle et qui finit par un coup de feu. + +Goethe, d'une beauté déjà olympienne et d'une célébrité déjà entrevue, +était à Wetzlar. + +Le jeune _Jérusalem_, fils d'un prédicateur renommé de l'Allemagne, y +vivait en même temps et dans les mêmes sociétés. _Jérusalem_ était épris +d'une passion violente pour la femme future d'un de ses amis (la Charlotte +du livre): Charlotte était fiancée à un employé de la chancellerie +impériale de Wetzlar. Elle était orpheline. Goethe, introduit chez elle par +Jérusalem, adorait dans Charlotte l'image angélique et naïve de la +maternité dans les soins qu'elle avait de ses petits frères et de ses +petites soeurs; elle était leur unique providence. + +Goethe, Charlotte et son fiancé ne formaient qu'un coeur. On ne savait +lequel des trois occupait la meilleure place dans l'affection innocente et +confiante des deux autres. «Bientôt cependant, dit Goethe, je devins +inquiet et rêveur; il me sembla que j'avais trouvé tout ce qui manquait à +mon bonheur dans la fiancée d'un autre. Charlotte aimait à m'avoir pour +compagnon de ses promenades; le fiancé se joignait à nous toutes les fois +que son emploi le lui permettait. Nous contractâmes ainsi l'habitude de +vivre constamment ensemble; c'était ensemble que nous parcourions les +champs encore humides de rosée, que nous écoutions l'hymne de l'alouette et +le gai rappel de la caille. Quand la chaleur du jour nous accablait, quand +des orages d'été éclataient sur nos têtes, nous nous rapprochions les uns +des autres, et, sous influence de ce constant amour mutuel, tous les petits +chagrins de famille disparaissaient.» + +Goethe, obligé de s'éloigner un moment, trouva Charlotte refroidie pour lui +à son retour; il s'éloigna pour plus longtemps, et il apprit, sur les bords +du Rhin, le suicide du jeune _Jérusalem_. Il en attribua, peut-être +imaginairement, la cause au même sentiment qu'il avait ressenti pour +Charlotte et au désespoir qu'avait éprouvé Jérusalem en contemplant le +bonheur paisible de cette jeune femme unie à son fiancé. + + +XIV + +Goethe alors conçut _Werther_, et personnifia ses propres sentiments dans +ce personnage fantastique. Il écrivit en quatre semaines de solitude et de +fièvre cette maladie du coeur et cette catastrophe de la mort qui +devinrent, à l'apparition de ce livre étrange, le manuel de l'Allemagne et +bientôt après de l'Europe tout entière. Nos temps n'ont pas d'exemple d'une +commotion pareille imprimée par quelques pages à l'imagination du monde. +Pourquoi? On ne saurait le dire aujourd'hui, si ce n'est parce qu'un miasme +de cette maladie morale du suicide par malaise de vivre était répandu dans +l'air du siècle, et que ce miasme, concentré dans quelques pages d'un homme +de génie, acquérait tout à coup une puissance irrésistible de corrompre +l'imagination, d'énerver l'âme et de tuer des milliers de vies! + +De nombreux suicides suivirent en effet ici la lecture de ce livre. Le +siècle était malade; il sentait qu'il portait en lui sa propre mort +prochaine par la foi mourante dans son âme et par les révolutions couvées +sous ses institutions; il tendait à devancer par des morts volontaires +l'effet de ces germes morbifiques qu'il portait dans ses veines. Un livre à +succès n'est jamais qu'une de ces deux choses: l'explosion dans une seule +âme d'une disposition presque universelle quoique encore latente du temps, +ou bien la prophétie d'une vérité à venir qui n'éclaire encore qu'une tête +supérieure à l'humanité. Dans le premier cas le livre n'attend pas son +succès une heure: il est l'étincelle sur la poudre des imaginations; dans +le second cas il paraît comme s'il n'avait pas paru, et il attend son +public pendant des années ou pendant des siècles. + +_Werther_, comme le _Génie du Christianisme_, n'attendit pas son succès une +heure: l'électricité ne court pas plus vite d'un pôle à l'autre; le monde +entier des jeunes gens, des amants, des femmes, des malades de coeur, se +jeta sur ce livre. + +Ce livre était plein cependant de puérilités qui touchaient au ridicule, de +naïvetés qui touchaient à la niaiserie, de germanismes de moeurs qui +touchaient à la caricature; c'est vrai, mais le feu y était. Quand le feu +est dans un livre, peu importe qu'il brûle de la paille, des haillons ou +des immondices; c'est toujours la flamme; elle ne s'entache pas de ses +impurs aliments; elle brûle, elle brille, elle éblouit, et le monde est +fasciné. + + +XV + +Il fut fasciné par _Werther_; mais, par un phénomène moral très-connu chez +les grands artistes comme Goethe, pendant que le livre incendiait le monde +l'auteur resta froid. Son imagination seule s'était échauffée en le +composant; son coeur était resté tiède et dans ce parfait équilibre qui +permet à l'écrivain de juger son ouvrage. C'est là la particulière +puissance du génie de Goethe, puissance qui le fit accuser d'insensibilité. +Plus tard il se séparait en deux parts en écrivant ses poëmes et ses +romans; l'une de ces deux parts regardait penser et écrire l'autre, afin de +pouvoir la diriger et la juger. Le suprême et impassible bon sens siégeait +ainsi dans sa tête au-dessus de la féconde imagination, comme dans l'oeuvre +de la Providence l'homme travaillait et le dieu regardait. + +On a fait un reproche à Goethe de cette impassibilité artistique; si le +reproche s'adressait à l'homme, il pouvait être fondé; s'il s'adressait à +l'artiste, il était absurde. Qu'est-ce qu'un artiste qui ne dominerait pas +sa propre inspiration? Ce serait un fou. Qu'on ait regretté dans Goethe, +homme, l'absence de cette sensibilité qui fait aimer et souffrir, nous le +concevons; mais qu'on ait reproché à Goethe, artiste, son impassibilité +presque divine, nous ne le concevons pas; l'impassibilité n'est-elle pas le +signe de la force? Vous lui voudriez une faiblesse, il ne vous présente +qu'une toute-puissance. Vous ne le comprendrez jamais: c'est un Phidias qui +ne sent pas dans sa chair les coups que son ciseau donne au bloc de marbre +dont il fait un dieu! + + +XVI + +Presque en même temps qu'il écrivait _Werther_ pour les masses, il +écrivait, pour l'élite, son premier drame, _Goetz de Berlichengen_. C'était +un drame national pour l'Allemagne, puisé dans les sources historiques du +monde chevaleresque et féodal. Ce drame imprimé rallia à ce jeune homme la +sérieuse admiration de toute la patrie allemande. Du fond de la sombre +maison de son père, à Francfort, le nom de Goethe, porté à la foule par +_Werther_, porté à l'élite et aux universités par _Goetz de Berlichengen_, +grandit, comme l'aloès, en un soleil. Les hautes sociétés de Francfort +recherchèrent ce beau jeune homme, obscur de près dans leur bourgeoisie, +rayonnant au loin sur toute l'Europe. Une jeune fille, belle, riche, +séduisante, mais capricieuse, nommée _Lilli_, lui donna le désir d'un +mariage d'amour et de raison réunis en elle. Ainsi que cela a lieu en +Allemagne, ces amours, favorisés par les deux familles, allèrent jusqu'aux +plus douces intimités et jusqu'aux plus saintes promesses; quelques +caprices d'humeur de _Lilli_, quelques impatiences de Goethe rompirent +tout. Il voyagea pour se consoler en Italie et en Sicile. Son voyage, qu'il +a imprimé dans ses Mémoires, n'a qu'un seul intérêt, l'enthousiasme d'un +homme du Nord pour le soleil, l'ivresse de la nature respirée sur place +dans les parfums de Naples et de Palerme. L'homme sensuel y éclate partout, +l'homme sensible nulle part. À peine quelques frissons d'amour à la brise +tiède du midi, à l'aspect d'une blonde Milanaise à Rome, d'une brune +Espagnole à Naples, rappellent-ils que le voyageur est jeune, beau, poëte; +ces frissons ne vont pas jusqu'à l'âme: c'est de la jeunesse, ce n'est pas +de la tendresse; ce coeur d'artiste pose toujours devant lui-même; les +passions ne sont que ses études. Aussi ne vieillit-il pas, bien qu'il +touche à sa quarantième année: il est comme ces statues de marbre de la +galerie du Vatican, qui prennent des siècles sans prendre une ride! Goethe +est un homme de marbre aussi; il émeut son siècle, il ne s'émeut pas. + + +XVII + +Après ce voyage à Naples et en Sicile, voyage qu'il faut faire quand on +veut chanter, car tout y chante dans la nature, mer, ciel, montagnes, +atmosphère et impressions, Goethe s'arrêta quelques années à Rome. C'est là +qu'il partagea son temps, comme l'horloge partage les heures, entre des +sociétés douces, des promenades philosophiques, des études variées et +universelles, telles que la peinture, la chimie, la philosophie, la poésie, +la prose. Il se prête à tout, ne se donne à rien; il ressemble à un de ces +philosophes scythes de l'école d'Anacharsis, qui prenait un portique +d'Athènes pour une habitation, et qui suivait tantôt les leçons de Platon, +tantôt les ateliers de Zeuxis ou de Phidias. Il envoyait de là à ses amis +d'Allemagne les drames, les romans, les poëmes, les élégies qui tombaient +de sa plume, selon la saison, au vent des sept collines. + +_Herman et Dorothée_, pastiche admirable d'_Homère_, poëme qui a la +simplicité des scènes de _Nausicaa_; _le Comte d'Egmont_, tragédie moderne; +enfin _Faust_, moitié drame, moitié poëme, toujours rêve, mais rêve du +génie, selon nous le plus vaste, le plus haut, le plus universel de ses +chefs-d'oeuvre. Il employa douze ans à le composer; il y résuma, comme dans +un poëme séculaire, toute la passion, toute la foi, tout le scepticisme, +toute la beauté morale et toute la laideur infernale de l'humanité. C'est +le poëme d'un Manichéen; c'est le ciel et l'enfer dans un même cadre; c'est +le drame du bon et du mauvais principe dont la nature porte malgré elle +l'empreinte sur toutes ses surfaces. C'est la médaille à l'endroit et à +l'envers de l'humanité, l'une portant l'effigie du bien, l'autre l'effigie +du mal, sans que le monde, incertain, puisse dire: J'appartiens à ce dieu: +ou, Je suis la victime de ce démon. + +L'esprit humain n'avait jamais osé, même dans l'antiquité, concevoir un +pareil drame. Il faudrait convoquer la terre, le ciel et l'enfer à y +assister. + + +XVIII + +Ce drame de _Faust_, le voici. + +Mais d'abord hâtons-nous de vous dire que l'invention n'en appartient pas à +Goethe, pas plus que l'invention d'_Ahasverus_, l'homme immortel, +n'appartient aux innombrables poëtes qui ont chanté ce songe universel de +l'expiation par la vie; pas plus que l'invention de _don Juan_, cette +moquerie incarnée de la vertu, de l'amour dans la fidélité de don Juan, ce +vampire de la femme, n'appartient à l'Espagne ou à la France. + +_Faust_ est une vieille tradition populaire de la vieille Allemagne, +tradition si populaire que le docteur _Faust_, ce type de l'homme vendu au +diable, joue un rôle dans les marionnettes comme épouvantail des petits +enfants. De tout temps et en tout pays l'homme aspire plus haut que sa +nature bornée ici-bas, immortelle ailleurs; de tout temps, disons-nous, +l'homme, ambitieux d'infini, s'est cassé la tête contre les murs de sa +prison terrestre; il a voulu être dieu, au moins pour un temps, au moins +ici-bas, et, pour conquérir cette puissance surhumaine, il l'a empruntée +tantôt à Dieu par la prière, tantôt au diable, cette parodie malfaisante de +la Divinité. Ne pouvant faire un pacte avec le souverain Bien, il a tenté +d'en faire un avec le souverain Mal, et il a dit au démon: Donne-moi la +terre, je te donnerai mon âme. + +De ce pacte imaginaire, que les peuples enfants ont cru quelquefois +réalisé, sont nées les légendes innombrables qui ont épouvanté le moyen +âge et amusé plus tard les âges suivants. C'est un magnifique thème pour +une imagination à la fois passionnée et métaphysique. + +Oui, ce sujet est le plus beau de tous pour une âme forte; nous comprenons +qu'il ait tenté Goethe: combien de fois ne nous a-t-il pas tenté +nous-mêmes! Mais nous avons craint de paraître impie envers le Créateur en +prenant la création en flagrant délit de méchanceté ou de ridicule: le vase +même mal façonné, même brisé, doit respecter le potier. Goethe n'était pas +retenu par ce scrupule, parce qu'il était mille fois plus poëte que nous et +mille fois moins respectueux envers l'oeuvre divine, dont les imperfections +apparentes sont d'ineffables perfections. + + +XIX + +Quoi qu'il en soit, Goethe eut ce bonheur de trouver son drame tout conçu +dans l'esprit des peuples et tout popularisé dans l'oreille même des +enfants que la lanterne magique des poëtes de rue familiarisait dès le +berceau avec le docteur Faust et le diable. Il ne lui manquait que ce +personnage ironique, la pire forme du diable, riant du bien et jouissant du +mal, Méphistophélès. Mais nous nous trompons, ce personnage même ne lui +manquait plus, car un poëte anglais, _Marlow_, l'avait déjà inventé dans un +premier drame de Faust sous le nom de _Méphistophélis_. Goethe trouva ce +caractère satanique tout fait; il n'eut qu'une voyelle à changer dans le +nom de cet infernal personnage. Méphistophélès, c'est le diable de nos +jours, c'est le Satan civilisé, c'est le démon de bonne compagnie qu'on +appelle _ricanement_ quand il dénigre l'enthousiasme, _envie_ quand il +salit la gloire, _libertinage_ quand il profane l'amour, _scepticisme_ +quand il ridiculise la vertu, _force d'âme_ quand il nie Dieu en le +respirant par tous les pores. Méphistophélès, c'est un personnage que les +jeunes écrivains et les poëtes de ces derniers temps en France ont beaucoup +trop fréquenté, et qui donne à leur prose trop ricaneuse ou à leurs vers +lestes et ingambes des grâces de mauvais aloi, aussi éloignées de la +véritable grâce que le dénigrement est loin de l'enthousiasme. L'Allemand +_Heyne_, ce petit-fils de Méphistophélès, croyant et sceptique, religieux +et impie, pathétique et ironique, est de cette famille. Mais il y a aussi +du _Faust_ dans les imprécations de _Job_ sur son fumier quand il +interpelle son Créateur; il y a du _Faust_ dans Pascal quand il prend +l'homme dans le creux de la main, comme le fossoyeur d'_Hamlet_ quand il +pèse sa poussière et qu'il la jette à son néant. Il y a du _Faust_ à grande +dose dans lord Byron, ce disciple de Goethe, quand il fait ricaner +_Manfred_ devant un crâne vide. Un disciple de _Heyne_, qui vient de mourir +à Paris, a été le spirituel et déplorable modèle de cette jeunesse infatuée +de mauvais rire allemand. Méphistophélès inspire bien toujours la +perversité; mais il n'inspire le génie qu'à Goethe et à Byron, et aux +hommes de leur grande race. L'_Olympio_ de Victor Hugo a les tristesses et +les amertumes de ce désespéré du doute; il n'a ni la bouffonnerie ni la +grimace de ces jeunes saltimbanques de la philosophie et de la poésie; +ceux-là dansent sur une corde tendue du ciel à la terre comme les baladins +sur leur ficelle tendue entre deux mâts vénitiens. Hugo est un poëte, +ceux-là sont des rimeurs. Musset, qui leur est bien supérieur, s'est trop +inspiré de _Heyne_, au lieu de s'inspirer de lui-même; il a donné dans ses +boutades de scepticisme l'exemple et l'excuse à ses imberbes émules. La +poésie est descendue avec lui d'un degré du ciel: paix à sa cendre! Il +faudra bien que la poésie y remonte si elle ne veut pas salir sa robe dans +la lie des ruisseaux où l'on s'efforce de l'entraîner depuis quelque temps. +Un écho de Méphistophélès, ce corrupteur du bien et ce moqueur du beau, se +fait entendre de loin dans tous les livres de cette jeune école. _Heyne_ +lui a donné l'accent allemand à Paris; Byron, l'accent anglais; Musset et +ses imitateurs soi-disant légers, l'accent français. Prenons garde! la pire +des corruptions, c'est celle qui rit d'elle-même. + + _Sese ipsum deserere turpissimum est!_ + +Que nous reste-t-il si nous perdons le respect au moins de notre misère? +Mais revenons à _Faust_; nous en sommes bien loin, car nous n'en sommes +qu'à ses parodistes. + + +XX + +_Faust_ est la tragédie du coeur humain dans le personnage de Marguerite. + +_Faust_ est la tragédie de l'esprit humain aux prises avec les deux +principes du bien et du mal dans le personnage de _Faust_! + +Enfin _Faust_ est la tragédie de Dieu et de Satan, le bien et le mal, dans +le personnage de _Méphistophélès_. + +Marguerite, c'est le bien ou l'amour! + +Faust, c'est l'homme ou le doute, l'indécision, la fluctuation, le crime, +la chute, le repentir tardif. + +Méphistophélès, c'est la propagande perverse du mal par le génie du mal +pour corrompre et ruiner l'oeuvre de Dieu, l'homme et la femme. + +Y eut-il jamais un sujet de drame plus humain et plus surhumain à la fois? + +Suivez avec attention l'analyse de ce poëme épique en dialogue, que nous +allons feuilleter avec vous. Supposez-vous spectateur, mais spectateur à +loisir, spectateur solitaire; non devant une scène bruyante, mais devant +votre livre et votre lampe, ayant le temps et le silence nécessaires aux +impressions réfléchies, et mesurez l'étendue et la profondeur de cette +oeuvre incomparable du génie moderne en Allemagne. + + +XXI + +Il est nuit; c'est le jour de la pensée, parce qu'elle s'y recueille et +qu'elle y recueille le monde extérieur avec elle. + +La scène représente une chambre haute dans un vieux château gothique des +siècles de féodalité. Un beau jeune homme, le front déjà pâli par la +méditation et les yeux fatigués par la veille, est renversé sur le dossier +d'un fauteuil de bois. Il est entouré de volumes sur les sciences occultes, +documents scientifiques ou cabalistiques. On voit que, las de la terre, il +a tenté d'escalader le ciel par des échelons surnaturels qui se sont brisés +sous ses pieds. + +«Ah! philosophie, science, théologie; ainsi j'ai tout sondé avec une +infatigable obstination, dit-il avec amertume, et maintenant, pauvre +insensé, me voilà aussi avancé qu'en commençant, et j'ai appris qu'il n'y a +rien à savoir! Aucun scrupule cependant ne m'a entravé; je ne crains ni +enfer ni diable; je n'ai ni biens, ni argent, ni honneurs, ni crédit dans +le monde: un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix-là! C'est pourquoi, +à la fin, je me suis précipité dans la magie.... Oh! si, par la force de +l'esprit et de la parole, certains arcanes m'étaient enfin révélés! Si je +pouvais découvrir ce que contient le monde dans ses entrailles!» (Il +regarde le firmament.) + +«Oh! que ne jettes-tu un dernier regard sur ma misère, rayon argenté de la +lune, toi qui m'as vu tant de fois après minuit veiller sur ce pupitre! +Alors c'était sur un monceau de livres et de papiers, ma pauvre amie de +là-haut, que tu m'apparaissais.... Hélas! si je pouvais au moins, sur les +cimes des montagnes, errer dans ta douce lumière, flotter au bord des +grottes profondes avec les esprits incorporels, m'étendre sur les prés +avec ton crépuscule, et, libre de toutes les angoisses de la science, me +baigner, plein de vie et de santé, dans tes rosées! + +«Qu'ai-je pour horizon au lieu de cela? un amas de livres rongés des vers, +couverts de poussière; partout autour de moi des télescopes, des boîtes, +des instruments de physique ou de chimie vermoulus, héritages de mes +ancêtres! + +Et cela est un monde! Et l'on appelle cela un monde!» + +Après une longue et vaine lamentation sur la vanité de la science pour le +bonheur ou même pour la lumière, Faust ouvre négligemment un volume +cabalistique; il tombe par hasard sur le signe qui donne à l'homme la +toute-puissance sur la nature et la toute-félicité. + +«Ciel! s'écrie-t-il, comme tous mes sens viennent de tressaillir à ce +signe! Je sens tout à coup la jeune et sainte séve de la vie bouillonner +dans mes nerfs et dans mes veines. Suis-je devenu un dieu? Tout m'est +révélé clair et facile.» + +Ici un hymne magnifique, semblable sans doute à celui qui fit explosion des +lèvres de la première créature intelligente, quand le monde entra avec son +premier regard dans sa prunelle! Nous ne le reproduisons pas, cet hymne, à +cause de son étendue; mais que le lecteur se représente le chant de la joie +céleste dans la présence de Dieu. + +Puis Faust tourne le feuillet, et tout se voile, tout se trouble, tout se +transfigure. «Le ciel se couvre; la lune retire sa lumière; la lampe +s'éteint, elle fume; des lueurs de feu rouge tremblent sur mes tempes.» + +C'est l'Esprit corrompu de la terre qui s'approche et qui lui apparaît. + + +XXII + +L'Esprit se dévoile dans la flamme de l'enfer. + +Un dialogue doublement infernal s'établit entre Faust et l'Apparition. +Faust brave courageusement l'horreur que l'Esprit lui inspire; il +s'abandonne à lui. L'Esprit lui parle un langage lyrique comme les étoiles +du firmament, mystérieux comme les sept sceaux de l'abîme. + +Au moment où Faust va lui répondre, un de ses élèves, Wagner, apprenti +prédicateur, entre pour le consulter sur l'éloquence. + +L'Esprit infernal s'évanouit, et Faust, impatienté, se moque de l'histoire +et de la rhétorique comme de mensonges convenus pour amuser les sots. + +Faust, après le départ de son disciple, le maudit d'avoir fait ainsi +évanouir l'Apparition; il se répand en invectives dignes de Job sur la +vanité de la science; il foule aux pieds tous les livres entassés dans la +bibliothèque de ses pères.--«Trouverai-je en eux ce qui me manque? dit-il; +irai-je feuilleter ces milliers de volumes pour lire que partout les hommes +se sont agités de même pour améliorer leur sort et qu'un homme heureux n'a +jamais vécu? Et toi, crâne vide, qui parais rire de mes aspirations, ton +ricanement veut-il me dire que l'esprit qui l'habitait s'est jadis fourvoyé +comme le mien? Tu cherchais la pure lumière, n'est-ce pas? et tu as erré +misérablement dans les ténèbres avec la vaine soif de la vérité!... +Mystérieuse même en plein jour, la nature ne se laisse pas dépouiller de +ses voiles, et, ce qu'elle veut cacher à ton esprit, tous tes efforts ne +l'arracheront pas de son sein.» + +Il aperçoit une fiole d'opium qui se trouve sur les tablettes de son +laboratoire; à l'instant l'ivresse d'un bonheur imaginaire s'empare de ses +sens, et il chante des félicités inouïes. «Buvons courageusement, se +dit-il; il est temps de franchir ce pas de la vie à la mort, dût-il nous +conduire au néant!... + +«Sors maintenant de ton antique étui, coupe limpide, coupe de cristal si +longtemps oubliée; tu brillais jadis aux fêtes des aïeux, et, lorsque tu +passais de main en main, les fronts soucieux se déridaient; c'était le +devoir du convive de célébrer en vers la beauté et de te vider d'un seul +trait. Tu me rappelles maintes nuits de ma folle jeunesse; cette fois je ne +te passerai plus à mon voisin, et mon esprit ne s'exercera plus à vanter +l'artiste qui t'a façonnée; en toi repose une liqueur qui donne une rapide +ivresse; je l'ai préparée, je l'ai choisie; qu'elle soit pour moi le +suprême breuvage! Je la consacre comme une libation solennelle à l'aurore +du jour.» + +Il porte la coupe à ses lèvres. + +À ce moment un chant de voix célestes se fait entendre dans les airs; c'est +le matin du jour de Pâques. Le choeur invisible chante en vers et en +musique triomphale: + + Christ est ressuscité! + Paix sur la terre! etc. + +La main de Faust s'abaisse; la coupe lui échappe. Les cloches de la +cathédrale résonnent et se mêlent à l'angélique mélodie du jour de Pâques +dans le ciel et sur la terre. + +L'homme endurci s'amollit à ses joies religieuses d'enfance. «Cantiques +célestes, s'écrie-t-il, puissants et doux! pourquoi me cherchez-vous dans +la poussière? Résonnez aux oreilles de ceux que vous pouvez consoler. +J'entends bien le message que vous m'apportez, mais la foi me manque pour y +croire! Le miracle n'existe que pour la foi. Je ne puis m'élever vers ces +sphères d'où la bonne nouvelle retentit; et cependant, accoutumé d'enfance +à cette voix, elle me rappelle à la vie. Autrefois un baiser du divin amour +descendait sur moi dans ce recueillement solennel du dimanche; le bruit des +cloches remplissait mon âme de pressentiments, et ma prière était une +voluptueuse extase; une ardeur sereine, ineffable, me poussait à travers +les bois et les champs, et là, seul, je fondais en larmes, et je sentais +comme éclore en moi tout un monde. Ce souvenir vivifie mon coeur rajeuni et +me détourne de la mort! Ô chantez! sonnez, chantez encore, anges et +cloches! Une larme a coulé, la terre m'a reconquis!» + +Les chants et les cloches recommencent à se faire entendre: + + Christ est ressuscité!... + Etc., etc., etc. + + +XXIII + +Ici le lieu de la scène est changé; la nuit s'est écoulée. + +C'est l'heure où le peuple, vieillards, ouvriers, femmes, soldats, jeunes +filles, sortent en foule de la porte de la ville pour se répandre en repos, +en liberté et en joie, dans la campagne. Les entretiens entrecoupés de tous +ces groupes qui passent sont une parfaite imitation des moeurs du peuple; +c'est le choeur dans les tragédies antiques. Ces conversations tiennent au +sujet, comme on le verra plus tard, par le tableau de la candeur des jeunes +filles de la bourgeoisie qui tremblent d'être séduites ou compromises aux +yeux de la petite ville si elles se laissent approcher par la mauvaise +compagnie. On pressent les périls, les malheurs et la honte de Marguerite, +sans doute confondue dans ces groupes timides et charmants. Ce tableau +repose les yeux par le contraste de la douce ignorance du peuple, qui ne +souffre que du travail, avec les philosophes, qui souffrent de la pensée. + + +XXIV + +_Faust_ paraît à son tour; il se promène avec son disciple Wagner; son +coeur se dilate à l'aspect de cet essaim d'heureux peuple au premier +sourire du printemps. + +«Regarde,» dit-il à Wagner dans des vers semblables à des odes d'_Horace_ +ou d'_Hafiz_; «voilà le fleuve et le ruisseau délivrés de leur couche de +glace, etc. Tourne maintenant, du haut de ces sommets, les regards vers la +ville; hors de la sombre porte, toute une foule variée se penche; chacun +veut s'ensoleiller aujourd'hui. Ils fêtent la résurrection du Seigneur, et +eux-mêmes semblent des ressuscités du fond de leurs demeures, de leurs +chambres étroites, de leurs servitudes de négoce ou de métiers, de leurs +bouges infects, de leurs rues fangeuses, de la nuit livide, de leurs +cathédrales. Regarde un peu comme dans les jardins et les prés cette foule +s'extravase, comme la rivière balance mainte barque joyeuse! J'entends déjà +la musique des ménétriers dans les villages; c'est le paradis du peuple.» + + +XXV + +Des paysans chantent une ronde joviale et amoureuse. Ils proposent +respectueusement à Faust de trinquer avec eux; les services que Faust a +rendus à ce peuple pendant une épidémie récente le font acclamer, de groupe +en groupe, par le peuple reconnaissant. + +«Quelle joie ce doit être pour toi, ô grand homme! lui dit son disciple, de +te voir ainsi honoré par cette multitude! Bienheureux celui qui peut faire +un si puissant et si salutaire emploi de ses facultés! Le père le montre à +son enfant; on s'informe, on s'attroupe, on s'empresse; la musique +s'interrompt, la danse s'arrête. Tu passes; ils se rangent en haie, les +bonnets volent en l'air. Peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent comme +devant l'image de la Divinité!» + +_Faust_ déprécie éloquemment ces hommages et se dénigre lui-même. «Regarde +plutôt décliner le soleil couchant, le jour expiré!... «Oh! que n'ai-je des +ailes pour m'enlever dans les airs et tendre incessamment vers lui? Je +verrais dans un éternel crépuscule ce globe dont je n'entendrais pas le +bruit à mes pieds.» + +Voici la poésie de l'infini devenue mélancolie lyrique; elle dicte à Faust +des vers dignes d'être répétés par l'écho des firmaments. Nous souffrons de +ne pas les reproduire à votre oreille; mais ces entretiens seraient un +volume si je n'abrégeais pas la partie extatique de ce prodigieux poëme +pour laisser au drame pathétique l'espace qui lui appartient. Plaignez-moi +d'abréger et plaignez-vous vous-mêmes de ne pas tout entendre. + + +XXVI + +L'entretien de Faust et de Wagner est interrompu par un chien barbet, en +apparence égaré, qui circule autour d'eux et qui finit par les flatter en +rampant à leurs pieds. Wagner s'étonne; Faust soupçonne à demi un esprit +déguisé sous la forme caressante de ce charmant animal. Il entre, suivi de +Wagner et du chien, par la porte sombre de la ville. + + +XXVII + +La scène change de place; on est de nouveau dans le cabinet d'étude de +Faust. Il y est seul avec le mystérieux animal, le chien barbet. + +Faust ouvre l'Évangile, le chien s'agite et grogne. «_Au commencement était +le Verbe._--Non, non, se dit-il à lui-même, au commencement était la force! +la force, le dieu du monde!» Le chien gémit et hurle à côté de lui. + +Ici une imitation de la scène des sorcières de Shakspeare défigure un peu +cette belle oeuvre. Le chien, aux paroles enchantées de Faust, apparaît +tout à coup sous forme humaine derrière le poêle du jeune docteur. Ceci est +évidemment de la part de Goethe un sacrifice à la triviale popularité de la +tradition puérile de l'Allemagne. Il faut laisser cette scène aux enfants +et au peuple infatués de la sorcellerie du moyen âge, et ne voir dans le +barbet changé en homme, et en homme cachant un esprit démoniaque sous ses +formes humaines, que l'inspiration manichéenne du mal conseillant le mal à +tout ce qui respire. + +Ceci admis, le rôle du mal, caché sous la forme de Méphistophélès, devient +vrai comme le monde réel et pittoresque comme l'incarnation de toute +perversité. Goethe, quoique bien peu avancé dans la vie, puisqu'il n'avait +que quarante ans quand il composait _Faust_, se montre un observateur +consommé de la malice humaine et de la séduction par la passion. S'il avait +peu senti par lui-même, il avait tout compris dans les autres. Jamais la +force lyrique et la force impassible et analytique de l'observation ne +furent plus étrangement réunies dans un même homme. Poursuivons. + + +XXVIII + +À ce moment Méphistophélès apparaît sous le costume d'un étudiant allemand +élégamment vêtu, l'épée au côté, le manteau rejeté avec grâce sur l'épaule, +le sourire du sceptique sur les lèvres, le ricanement ironique dans +l'accent, la physionomie indécise entre l'homme d'esprit moderne et le +satyre antique; ses gestes sont saccadés et forcés comme ceux de l'homme +qui dit une chose et qui en pense une autre. On dirait que Goethe a +fréquenté, dans les tavernes de Francfort, ces êtres dépravés qui masquent +à demi le vice sous l'élégance et le crime sous l'hypocrisie. _Faust_, en +esprit fort qui a si souvent évoqué les puissances occultes de la nature, +n'est nullement étonné; il conserve son sang-froid; il cause familièrement +avec l'hôte infernal de sa solitude. + +--«Qui es-tu?--Je suis l'Esprit qui _nie tout et toujours_; je lutte contre +tout ce qui est pour le vicier ou le détruire, et je ne puis réussir: tout +renaît et subsiste malgré moi.» + +Ceci est dit en vers d'une métaphysique aussi poétique qu'elle est +profonde, mais c'est le sens. On voit combien Goethe, tout esprit +sceptique qu'il était, avait compris, jeune, que l'extrême scepticisme +était l'extrême forme, la forme satanique de tout mal. Car le scepticisme +complet mène au mépris de la création, de soi-même et de Dieu: c'est le +suicide par le blasphème, c'est le déicide par le désespoir. + +Dans la scène suivante, Méphistophélès, transfiguré en jeune et brillant +gentilhomme, pervertit de plus en plus l'esprit malade de Faust. Il lui +fait apparaître, tantôt dans ses songes, tantôt dans ses veilles, des +esprits secondaires qui jouent avec la création ou qui la raillent. + +Après l'avoir ainsi fasciné, il propose à Faust d'être son serviteur +ici-bas, pourvu qu'il s'engage à se donner à lui dans l'autre monde. Le +pacte, délibéré en dialogue, est conclu et signé. + +--«Je te mènerai loin, se dit tout bas Méphistophélès, car tu es une de ces +âmes qui ne s'arrêtent jamais dans leur course effrénée vers la science ou +vers la puissance!» + + +XXIX + +Un disciple de Faust frappe à la porte. Méphistophélès revêt la robe et la +figure du docteur; il reçoit l'étudiant; il répond à ses questions sur la +logique, la métaphysique, la jurisprudence, la médecine, en embrouillant +tellement la tête du jeune homme de définitions scolastiques et absurdes +que Pascal lui-même ne démontrerait pas mieux le néant emphatique de +l'esprit humain et la vanité sonore de ce que nous appelons _savoir_. «Mon +cher ami, finit-il par dire à l'écolier stupéfait, la théorie est grise et +l'arbre de la vie est vert; cueillez ses fruits. Va maintenant, ajoute-t-il +à part et à voix basse; crois dans ton orgueil que tu es semblable à Dieu, +_qui sait le bien et le mal_; suis ce vieux dicton de ton cousin le +serpent. Ta prétendue ressemblance avec Dieu pourra bien t'inquiéter +quelque jour!» + +Il rentre ensuite auprès de Faust et l'emmène, en brillant équipage, à +travers le monde, qui ne le reconnaît plus. La toile tombe. + + +XXX + +Encore un changement de scène; on est transporté dans une taverne de +débauchés à Leipzig. Les convives boivent, chantent, se racontent leurs +amours. + +Méphistophélès entre avec Faust, lie conversation avec ces buveurs; il fait +jaillir pour eux tous les vins qu'ils désirent du bois de la table; puis il +allume une flamme qui leur brûle les doigts, et s'envole, en se moquant +d'eux, hors de la tabagie. «Voilà, mes amis, ce que c'est qu'un miracle!» +dit-il en riant. + +Les deux personnages, l'un menant l'autre, apparaissent ensuite dans un +long sabbat de sorcières, vaine imitation de Shakspeare, puérilité poétique +grotesque de détails, qui n'est propre qu'à amuser l'imagination d'enfants +ou de la populace dans un conte de fée. Les esprits sérieux se détournent +de ces débauches d'imagination, qui ne servent qu'à détruire la belle +illusion du drame pathétique dans lequel nous allons enfin entrer. + + +XXXI + +Attention! nous y voici. + +On est dans une rue de la ville; Marguerite passe seule et les yeux baissés +auprès de Faust. + +FAUST. + +Ma belle demoiselle, oserais-je vous offrir mon bras et ma protection pour +vous conduire où vous allez? + +MARGUERITE. + +Je ne suis ni demoiselle ni belle, et je n'ai besoin de personne pour me +conduire à la maison. + +FAUST. + +Par le ciel! cette enfant est la beauté accomplie! Je ne vis de ma vie rien +de pareil. Si convenable, si modeste, et cependant si entraînante. Le rose +de ses lèvres, l'éclat de ses joues! non, jamais je ne saurais l'oublier. +La manière dont elle baisse les yeux s'est incrustée à fond dans mon coeur. +Et cette robe courte qui laisse entrevoir ses pieds fugitifs! D'honneur, +c'est à ravir les yeux et la pensée. (_Survient Méphistophélès._) Il faut +que tu me procures cette charmante jeune fille. + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Laquelle? + +FAUST. + +Celle qui vient de passer à l'instant. + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Celle-là? Bon! Elle vient de chez son prêtre, qui lui a donné à bon droit +l'absolution; je m'étais glissé derrière le confessionnal. Mais c'est +l'innocence même que cette enfant: je n'ai aucun pouvoir sur elle! + +Faust insiste avec l'autorité et la véhémence de la passion qui veut être +servie et non conseillée: «Quelque chose seulement d'elle, un fichu de son +cou, une chose qui l'ait touchée!--Eh bien! dit Méphistophélès, je ferai +plus: elle est maintenant sortie de sa demeure, je vais t'introduire dans +sa chambre; là tu pourras tout seul te repaître dans l'atmosphère qu'elle +habite en paix, atmosphère d'espérance et d'illusion.» + + +XXXII + +La scène change; c'est le soir du même jour. Marguerite, rentrée, est seule +dans sa chambre, tresse ses nattes de cheveux et les relève de ses mains +enfantines autour de sa tête. Elle rêve à haute voix en se parant. «Je +voudrais bien savoir, murmure-t-elle, quel était ce jeune seigneur +d'aujourd'hui. Il est bien beau et il doit être de noble race; cela se lit +sur son visage; autrement il n'aurait pas été si familier.» (_Elle sort de +nouveau._) + +Méphistophélès et Faust paraissent sur le pas de la porte; c'est là une des +plus charmantes scènes inventées par le génie divin ou satanique de +l'amour, et dont on ne trouve de trace ni dans le drame antique ni dans le +moderne. Shakspeare même dans son chef-d'oeuvre, _Roméo et Juliette_, n'a +pas cette délicieuse invention: la respiration de l'atmosphère aimée dans +laquelle respire la personne qu'on aime! la visite au vide animé qui a +contenu l'idole de ses yeux. Écoutez: + +MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust intimidé par ce sanctuaire_. + +Entre tout doucement; allons! entre! + + FAUST, _après un moment de silence_. + +Je t'en supplie, laisse-moi tout seul. + +MÉPHISTOPHÉLÈS, _furetant dans toute la chambre_. + +Toute jeune fille n'a pas cette élégante propreté dans son pauvre asile. + +FAUST, _parcourant la chambre d'un regard avide et enthousiasmé, sent son +libertinage se changer en respect de l'innocence dans son coeur_. + +Oh! salut, doux demi-jour qui règnes dans ce sanctuaire! Empare-toi de mon +coeur, douce peine du désir d'amour qui vis altéré de la rosée de +l'espérance! Comme tout respire ici la paix, l'ordre et le contentement! +Dans cette pauvreté que de richesse! Dans ce réduit sombre, que de +félicité! (_En s'approchant du fauteuil de famille_:) + +Ô toi qui, dans leur joie ou dans leur douleur, as reçu les aïeux sur tes +bras ouverts! combien de fois des groupes d'enfants, les mains tendues, ont +dû se suspendre autour de ce trône patriarcal! Ici même, peut-être, ma +bien-aimée, reconnaissante envers son divin Christ, enfant aux joues +fraîches et saines, est venue pieusement baiser la main amaigrie de +l'aïeul. Je sens, jeune fille, ton esprit d'ordre et d'économie murmurer +autour de moi; cet esprit d'arrangement nature là ton sexe, qui te souffle +comment on étend proprement le tapis sur la table cirée, comment on +saupoudre le parquet de sable! Ô douce main, semblable à la main d'une +créature céleste, tu fais de cet asile un paradis! (_L'aspect de cette +chambre lui inspire des pensées délicieuses, mais toujours pures. Il ne se +reconnaît plus; l'air saint qu'il respire le sanctifie à son insu._) Quelle +atmosphère surnaturelle m'enveloppe? Je venais ici pour précipiter par la +violence le moment de la possession, et je me perds en songes de +respectueux amour. Sommes-nous donc le jouet de chaque impression de l'air? +Et si tout à coup elle venait à entrer, comme tu expierais vite l'audace +d'avoir profané son asile! comme il serait petit devant toi, comme il +rentrerait en terre sous tes pieds, le grand homme! + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Vite! je l'aperçois en bas qui monte! + +FAUST. + +Éloignons-nous; je ne reviendrai jamais! + +Mais, avant qu'il s'éloigne, Méphistophélès, habile à préparer de loin la +séduction, présente une cassette à Faust. + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Voici une cassette passablement lourde; je suis allé la prendre quelque +part; glisse-la toujours dans cette armoire, et je te jure que la tête lui +tournera. J'ai mis dedans bien des petites choses pour en gagner une autre. +Tu sais, un enfant est enfant, un jeu est un jeu. + +FAUST, _retenu maintenant par un scrupule, hésite_. + +Je ne sais si je dois!... + +Poussé par Méphistophélès, il finit par glisser la cassette dans +l'armoire.--Ils s'évadent sans être vus. + + +XXXIII + +Marguerite entre, sa lampe à la main. Elle est toute troublée; elle chante +pour se rassurer la ballade du roi de _Thulé_, comme Desdémona chante la +romance du _Saule_: le chant est un compagnon de l'âme peureuse. «J'étouffe +ici!» dit-elle. Elle ouvre machinalement l'armoire pour serrer ses habits +de fête; la cassette se rencontre sous sa main. Elle s'étonne, elle se +demande comment cette cassette a été déposée là, elle l'ouvre en tremblant: +les bijoux la frappent et l'éblouissent. «Je voudrais voir comment ce +collier siérait à mon cou.» + +Elle s'en pare et va se regarder au petit miroir. + +--«Si seulement les boucles d'oreilles étaient à moi? Je suis tout autre +ainsi. À quoi te sert donc la beauté, ô jeunesse? Personne ne fait +attention à nous; tout va à l'or, tout dépend de l'or! Ah! pauvres, pauvres +que nous sommes!...» + + +XXXIV + +La toile tombe sur l'éblouissement et l'hésitation de la pauvre enfant. La +toile se relève sur Faust et Méphistophélès qui causent ensemble. + +--«Pensez donc, dit Méphistophélès avec humeur; la parure que je m'étais +procurée pour _Gretchen_, un prêtre l'a escamotée.» La mère vient à +découvrir la chose; aussitôt un frisson la prend, la pauvre femme. Elle a +toujours son front plongé dans son livre de prières; elle flaire un à un +tous les meubles pour s'assurer si l'objet est saint ou profane; elle +sentit donc clairement que l'objet n'apportait pas grande bénédiction dans +sa maison. «Mon enfant, s'écria-t-elle, bien mal acquis pèse sur l'âme et +brûle le sang. Consacrons ceci à la Mère de Dieu, et la manne du ciel +descendra sur nous.» La petite Marguerite fit un peu la moue. «Il ne peut +être impie, dit-elle, celui qui a si galamment apporté cette cassette ici.» +La mère fait venir un prêtre: il leur promet toutes les joies du paradis et +les laisse tout édifiées.--«Et Gretchen? demande Faust.--«Elle est +maintenant inquiète, agitée, ne sait ni ce qu'elle veut ni ce qu'elle doit, +rêve nuit et jour aux bijoux, et bien plus à celui qui les a +apportés!»--Faust supplie Méphistophélès de lui procurer un autre écrin +plus riche pour remplacer celui que la mère de Gretchen a enlevé à sa +bien-aimée. + + +XXXV + +Le lieu change; on est dans la maison d'une voisine pauvre, à laquelle +Marguerite vient raconter naïvement qu'elle a trouvé une seconde cassette +pleine de merveilles dans son armoire. + +--«Ne va pas le dire cette fois à ta mère,» lui recommande la voisine; +«elle la porterait encore en présent à l'église.» + +La voisine ajuste la parure au front, au cou, aux doigts de +Marguerite.--«Quel dommage, dit la belle enfant, de ne pouvoir ainsi me +montrer ni dans la rue ni dans l'église!--Viens me voir souvent, lui dit la +voisine; là tu pourras t'en parer en cachette et te promener une petite +heure devant le miroir.» + +La scène est délicieuse d'enfantillage d'un côté, de bavardage de l'autre. + +Méphistophélès l'interrompt en paraissant. Il semble frappé de respect à la +vue de Marguerite étincelante de bijoux; il raconte à la voisine que son +mari absent est mort à Padoue, laissant un trésor, et comment il peut lui +amener un témoin de sa mort, le soir, dans son petit jardin derrière la +maison, pourvu que la charmante Marguerite s'y trouve aussi à la nuit +tombante. Il obtient ainsi par astuce une entrevue de Marguerite et de +Faust. L'innocente jeune fille y consent par obligeance pour la voisine, +sans prévoir le piége. + +Faust, prévenu par Méphistophélès du rendez-vous promis, s'y rend avec son +guide satanique. La scène dans le jardin de la veuve est une délicieuse +pastorale de l'Éden, dont Méphistophélès, qui converse avec la veuve, est +le serpent sous l'herbe. + + +XXXVI + +Faust se plaint à Marguerite de sa triste condition de voyageur, qui le +condamne à ne rien aimer de permanent; il touche de pitié le coeur naïf de +la belle enfant. + +MARGUERITE. + +Oh! moi!.... songez à moi quelquefois un petit moment; j'aurai assez de +temps pour me souvenir de vous! + +FAUST. + +Vous êtes donc beaucoup seule? + +MARGUERITE. + +Hélas! oui. Notre ménage est petit, encore faut-il s'en occuper; il faut +faire le feu, préparer les aliments, balayer, tricoter et coudre, et courir +ici et le soir et le matin. Cependant nous pourrions, ma mère et moi, nous +donner moins de tracas; mon père a laissé en mourant un joli petit avoir, +une maisonnette et un jardin hors de la ville. Mon frère est soldat; ma +petite soeur est morte. La pauvre enfant m'a causé bien des peines; +pourtant je ne regretterais pas de les reprendre pour elle: la pauvre +enfant m'était si chère! + +FAUST. + +Un ange! si elle te ressemblait. + +MARGUERITE. + +C'était moi qui l'élevais, et elle m'aimait de tout son coeur. Elle était +née après la mort de mon père; le chagrin avait tari le sein de ma mère; +vous comprenez qu'elle ne pouvait penser à allaiter le pauvre petit +vermisseau. Je l'élevai toute seule avec du lait et de l'eau, au point que +c'était mon enfant; dans mes bras, sur mes genoux, elle me souriait, +jouait, grandissait. + +FAUST. + +N'as-tu pas senti alors le bonheur le plus pur? + +MARGUERITE. + +Oh! oui! Mais il y avait aussi bien des heures pénibles: le berceau était +placé la nuit auprès de mon lit; son moindre mouvement me réveillait; il +fallait lui donner à boire, la coucher à côté de moi, et, si elle ne se +taisait pas vite, se lever du lit et marcher pieds nus à travers la chambre +en la berçant; ce qui n'empêchait pas, sitôt le jour venu, d'être au +lavoir, au marché, et ainsi de suite, comme je serai demain. Dame! +Monsieur, on n'a pas le coeur bien à l'aise, mais on en goûte mieux son +repas et son repos. + +Ce charmant babillage de jeune fille, qui paraît oiseux peut-être ici au +lecteur, a un triple but caché dans l'esprit de l'auteur, qui prépare ainsi +son pathétique dans le drame. D'abord il prouve l'innocente et naïve +confiance de la jeune fille; puis il annonce au spectateur qu'elle a un +frère chéri au service, frère dont la mort accidentelle sera bientôt un +crime de son amour pour Faust; puis enfin cette tendresse pour sa petite +soeur, qu'elle élève si maternellement au berceau, prépare un contraste +terrible avec le crime de délire qui lui fera plus tard sacrifier à la +fièvre le propre fruit de ses entrailles. Ce sont les trois coups de +pinceau qui paraissent flotter au hasard sur la toile et qui sont trois +merveilleuses combinaisons calculées du grand peintre de caractère et de +situation! + +Pendant cet entretien des deux amants, Méphistophélès s'entretient à +l'écart avec la voisine. Il lui fait astucieusement entendre à demi mot que +son coeur est tendre et libre, et qu'il pourrait bien, s'il l'osait, se +présenter à elle pour finir son dur veuvage. La voisine va au-devant de ces +galanteries de Méphistophélès, et sa ruse diabolique a un complice tout +stylé dans la vanité de la voisine veuve, intéressée à la séduction de +Marguerite pour mieux séduire elle-même le coeur de Méphistophélès. (_Ils +passent._) + +Faust et la jeune fille passent à leur tour devant le spectateur en se +promenant dans le jardin. + +FAUST. + +Ainsi tu m'as reconnu, petit ange, dès que j'ai mis le pied dans le jardin? + +MARGUERITE. + +Ne l'avez-vous pas vu? Je baissais les yeux. + +FAUST. + +Et tu me pardonnes la liberté que j'ai prise de t'aborder et de te parler +l'autre jour, au moment où tu sortais de l'église? + +MARGUERITE. + +Je me sentais toute troublée; jamais rien de pareil ne m'était arrivé, et +personne n'avait rien à dire sur mon compte. Ô mon Dieu! me disais-je, il +faut qu'il ait trouvé dans ton air quelque chose de bien hardi et de bien +immodeste pour se croire en droit d'aborder ainsi sans inconvenance une +jeune fille! Je l'avouerai, cependant, je ne sais quoi s'est remué là (sur +son coeur) pour vous. Toujours est-il que j'étais mécontente de moi de +n'être pas assez indignée contre vous! + +FAUST, _voulant la serrer contre son coeur_. + +Chère âme! + +MARGUERITE. + +Laissez un peu! (_Elle cueille une marguerite du jardin et elle l'effeuille +en rêvant._)--Il m'aime!--Il ne m'aime pas!--Il m'aime! (_Elle jette un cri +de joie._) + +FAUST. + +Oui, céleste enfant; laisse la voix d'une fleur être pour nous l'oracle de +Dieu! Il t'aime! Comprends-tu ce que ce mot veut dire: il t'aime! + +(_Il lui prend les deux mains dans les siennes._) + +MARGUERITE. + +Je me sens toute tressaillir. + +FAUST, _avec un sincère et ardent enthousiasme_. + +Oh! ne tremble pas! Que ce regard, que cette étreinte te disent +l'inexprimable par les paroles! Se livrer sans réserve l'un à l'autre, +s'enivrer d'une félicité qui doit être éternelle, oui, éternelle! car la +fin d'un tel bonheur serait le désespoir! Oh! non, non! point de fin! point +de fin! + +Marguerite serre sa main, se dégage et s'échappe. + +Méphistophélès et la veuve repassent en causant tout bas par l'allée du +jardin rapprochée du spectateur. + +MARTHE (c'est le nom de la voisine). + +Voici la nuit. + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Oui, nous nous retirons. + +MARTHE. + +Je vous engagerais bien à rester plus longtemps, mais on est si méchant +ici! Et notre jeune couple? + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Enfuis là-bas dans l'allée, les joyeux papillons! + +MARTHE. + +Il en paraît bien épris. + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Et elle aussi éprise de lui; c'est le cours du monde. + +Ils sortent du jardin. Pendant qu'ils s'éloignent, une scène de badinage +amoureux, naïve et tendre, se laisse entrevoir et entendre dans un petit +pavillon du fond du jardin entre les deux amants heureux de leurs aveux, +affligés de leur séparation. C'est de l'_Albane_ à côté d'un _Rembrandt_, +la lumière et l'ombre. + + +XXXVII + +La scène suivante se passe quelque temps après sur les plus hautes cimes du +Tyrol. Faust, non rassasié, mais ennuyé de son bonheur, est allé se reposer +de sa félicité dans la solitude et dans la contemplation extatique de la +nature. + +Méphistophélès l'y a suivi, comme le doute suit la foi, pour l'empêcher de +s'enraciner dans l'âme pieuse. + +Ici Goethe s'étend dans ses pensées aussi loin que l'espace et s'élève +aussi haut que les étoiles. Sa vraie nature intellectuelle, son panthéisme +véritablement indien, c'est-à-dire une divinisation vague de l'oeuvre au +lieu de l'ouvrier; une immersion les yeux fermés, à tout risque de l'âme, +dans le sein de la nature matérielle et intellectuelle, éclatent dans les +monologues de Faust comme dans son dialogue avec le génie du doute et du +mal. Nous ne vous en donnerons ici que les principales éjaculations. Elles +sont les plus beaux éclairs de paroles qui entr'ouvrent aux regards l'âme +mystérieuse du grand poëte. + +«Esprit sublime!» s'écrie-t-il en s'adressant à je ne sais quelle +toute-puissance occulte, qui est peut-être la science, peut-être la foi, +peut-être le génie infernal auquel il s'est donné pour disciple, «esprit +sublime! tu m'as donné tout ce que je demandais. Ce n'est pas en vain que +tu as tourné vers moi ton visage à travers le feu! Tu m'as donné la +puissante nature pour royaume, la force de la sentir, la volupté d'en +jouir! Tu fais passer en revue devant moi la foule de tout ce qui a vie; tu +m'apprends à reconnaître mes frères dans le buisson silencieux, dans l'air, +dans les eaux; et lorsque la tempête mugit et gronde dans la forêt, roulant +les pins gigantesques, secouant avec fracas leurs branches et déracinant +leurs souches; lorsque le bruit de leur chute fait retentir de coups sourds +l'écho des montagnes, alors tu me conduis dans l'asile paisible des +grottes, et les merveilles de ma propre conscience se révèlent par la +réflexion à moi; et la lune pure et sereine monte à mes yeux, apaisant sous +ses rayons toutes choses... + +«Oh! combien je sens cependant que rien de parfait n'est la part de +l'homme! Tu m'as imposé, au milieu de ces délices qui me confondent avec la +Divinité, un compagnon dont je ne saurais déjà plus me passer. Froid et +superbe, d'un souffle de sa parole il réduit tous tes dons à néant! Il +nourrit dans ma poitrine une ardeur insatiable qui me pousse sans cesse +vers cette douce image (Marguerite). Ainsi je vais, comme un homme ivre, +des désirs à la jouissance, et dans la jouissance je regrette le désir!» + +Méphistophélès le raille sur cet enthousiasme vide. «Tu appelles cela,» lui +dit-il, «un plaisir surnaturel? S'étendre sur les montagnes dans la nuit et +la rosée, embrasser dans ses extases le ciel et la terre, se gonfler +jusqu'à se croire un dieu, creuser avec la perplexité du pressentiment la +moelle de la terre, sentir se résumer dans sa poitrine l'oeuvre entière des +six jours, jouir je ne sais de quoi, et conclure l'extase sublime (en +ricanant) je n'ose dire comment!» + +--«Fi sur toi!» s'écrie avec dégoût Faust indigné de voir profaner par +cette ironie Dieu, la nature, la pensée, l'amour. + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Ta bien-aimée, en attendant, est dans la sombre ville, et tout lui pèse, +tout la chagrine; elle t'aime au delà de sa puissance de sentir; le temps +lui paraît lamentablement long; elle s'accoude à sa fenêtre, regarde passer +les nuages au-dessus des vieux murs gris de la ville. _Que ne suis-je un +petit oiseau?_ Ainsi chante-t-elle en elle tout le long du jour, la moitié +des nuits! + +FAUST. + +Serpent, vil serpent! + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Peu m'importe, pourvu que je t'enlace. + +FAUST. + +Sors d'ici, misérable, et ne prononce pas le nom de l'angélique créature, +et ne viens pas présenter à ma passion sainte un profane désir! + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Qu'en résulterait-il? Elle croit que tu t'es enfui! + +FAUST. + +Non, je suis de coeur et d'esprit auprès d'elle; je ne puis jamais +l'oublier, jamais la perdre. Oui, j'envie le corps du Seigneur quand ses +lèvres pieuses y touchent! + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Bravo! mon cher. Je vous ai souvent enviés, moi, couple de jumeaux couché +parmi les roses! + +Faust, qui se sent dominé et entraîné à perdre ce qu'il aime, s'invective +lui-même et pleure sur sa victime. Méphistophélès rit et raille. + + +XXXVIII + +La scène se transforme: on voit Marguerite seule dans sa petite chambre, +filant au rouet; elle chante une complainte délicieuse et mélancolique sur +son propre sort: + + Adieu mes jours de paix! + Mon âme est navrée! etc. + + Où il n'est pas, + Là est ma tombe! etc. + + C'est lui qu'à ma fenêtre + Je cherche à l'horizon! etc. + + Et son air noble! + Et sa parole pénétrante! + Et sa main qui presse la mienne! + Ô ciel! Et son baiser! etc. + + Adieu mes jours de paix! + Mon âme est navrée! etc. + +Après cette apparition et cette complainte mélancolique qui fait lire dans +le coeur muet de Marguerite, la scène est transportée de nouveau au jardin +de Marthe, la voisine veuve, entremetteuse des entrevues. Écoutez ce +dialogue que Goethe a surpris mot à mot entre les lèvres de l'amant et +l'oreille de l'amante. Qui ne l'a pas entendu une fois au moins dans sa +vie? L'âme pieuse de la femme, être plus divin que nous dans ses +aspirations, parce qu'il est moins distrait et plus sensible, s'y retrouve +tout entière. Dans quel drame antique, dans quel drame français +trouverez-vous une telle scène? Racine lui-même, qu'on appelle tendre, +a-t-il soupiré ainsi dans _Esther_? Il y a aussi loin de ces tragédies +d'apparat à cette tragédie de l'âme qu'il y a loin de la déclamation +théâtrale au sang chaud qui crie en suintant de la blessure secrète du +coeur. + +MARGUERITE, FAUST, _seuls au jardin_. + +MARGUERITE. + +Promets-moi, Henri! + +FAUST. + +Tout ce qui est en ma puissance. + +MARGUERITE. + +Eh bien! dis-moi, comment te comportes-tu avec la religion? Tu es un bon, +un excellent coeur; mais je crois que tu n'en as pas beaucoup. + +FAUST. + +Laissons cela, mon enfant! Tu sens ma tendresse envers toi; pour ceux que +j'aime je donnerais mon sang et ma vie; je ne veux troubler personne dans +ses sentiments et sa foi. + +MARGUERITE. + +Ce n'est pas tout; il faut y croire. + +FAUST. + +Faut-il? + +MARGUERITE. + +Ah! si je pouvais quelque chose sur toi! Tu ne respectes pas non plus les +saints sacrements. + +FAUST. + +Je les respecte. + +MARGUERITE. + +Mais sans les désirer. Depuis longtemps tu n'es pas allé à la messe, à +confesse. Crois-tu en Dieu? + +FAUST. + +Ma douce amie, qui oserait dire: Je crois en Dieu? Interroge les prêtres ou +les sages, et leur réponse ne te semblera qu'une raillerie à l'adresse de +celui qui leur aura fait cette question. + +MARGUERITE. + +Ainsi tu n'y crois pas? + +FAUST. + +Tu me mésentends, ô gracieux visage! Qui oserait nommer Dieu et faire cette +profession: Je crois en lui? Quel être sentant pourrait prendre sur lui de +dire: Je ne crois pas en lui? Celui qui contient tout, soutient tout, ne +contient-il et ne soutient-il pas toi, moi, lui-même? La voûte du firmament +ne s'arrondit-elle pas là-haut? Ici-bas, la terre ferme ne s'étend-elle +pas? Et les étoiles éternelles ne se montrent-elles pas en nous regardant +avec amour? Mon oeil ne se plonge-t-il pas dans ton oeil, et alors tout +n'afflue-t-il pas vers ton cerveau et vers ton coeur? Tout ne flotte-t-il +pas dans un éternel mystère, invisible, visible, autour de toi? Remplis-en +ton coeur aussi grand qu'il est, et, quand tu nageras dans la plénitude de +l'extase, nomme ce sentiment comme tu le voudras: nomme le bonheur! foi! +amour! Dieu! je n'ai point de nom pour cela! Le sentiment est tout; le nom +n'est que bruit et fumée, obscurcissant la céleste flamme. + +MARGUERITE. + +Tout cela est bel et bon; le prêtre dit bien à peu près la même chose, mais +avec des mots un peu différents. + +FAUST. + +En tous lieux tous les coeurs que la clarté des cieux illumine parlent +ainsi chacun dans sa langue; pourquoi ne le ferais-je pas, moi, dans la +mienne? + +MARGUERITE. + +À l'entendre ainsi, la chose peut paraître raisonnable; cependant j'y +trouve encore du louche, car tu n'as point de christianisme. + +FAUST. + +Chère enfant! + +MARGUERITE. + +Déjà depuis longtemps je souffre de te voir dans la compagnie.... + +FAUST. + +Que veux-tu dire? + +MARGUERITE. + +Cet homme que tu as avec toi m'est, au fond de l'âme, odieux. Rien dans ma +vie ne m'a enfoncé le trait plus avant que le repoussant visage de cet +homme. + +FAUST. + +Chère mignonne, ne le crains pas. + +MARGUERITE. + +Son approche me tourne le sang. Je suis cependant bienveillante pour les +autres hommes; mais autant je brûle du désir de te regarder, autant +l'aspect de cet homme m'inspire une secrète horreur; et c'est ce qui fait +que je le tiens pour un coquin! Dieu me pardonne si je lui fais injure! + +FAUST. + +Il faut bien qu'il y ait aussi de ces oiseaux-là. + +MARGUERITE. + +Je ne voudrais pas vivre avec son pareil. S'il se montre à la porte, il a +toujours l'air si ricaneur et presque fâché. On voit qu'il ne prend aucune +part à rien. Il porte écrit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je +suis si bien dans tes bras, si libre, si à l'aise! et sa présence me serre +le coeur. + +FAUST. + +Ange plein de pressentiments! + +MARGUERITE. + +Cela me domine à tel point que, dès qu'il s'approche de nous, je crois en +vérité que je ne t'aime plus. Aussi, lorsqu'il est là, je ne saurais prier +et j'ai le coeur rongé intérieurement. Il en doit être, Henri, de même pour +toi. + +FAUST. + +C'est de l'antipathie! + +MARGUERITE. + +Il faut que je te quitte. + +FAUST. + +Ah! ne pourrai-je jamais passer tranquillement une heure sur ton sein, +serrer mon coeur contre ton coeur et confondre mon âme dans la tienne! + +MARGUERITE. + +Encore si je dormais seule, je laisserais bien volontiers pour toi les +verrous ouverts ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et, si elle nous +surprenait, j'en mourrais sur la place. + +FAUST. + +Chère ange, sois sans inquiétude. Tiens! ce flacon: trois gouttes de ce +breuvage suffiront pour que la nature s'endorme doucement en un sommeil +profond. + +MARGUERITE. + +Que ne ferais-je point pour toi! J'espère qu'il ne lui en peut résulter +aucun mal? + +FAUST. + +Autrement, cher amour, est-ce que je te le conseillerais? + +MARGUERITE. + +Quand je te vois, je ne sais quoi me force à vouloir tout ce que tu veux, +et j'ai déjà tant fait pour toi qu'il ne me reste plus rien à faire. + +(_Entre Méphistophélès._) + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +La brebis est-elle partie? + +FAUST. + +Viens-tu encore d'espionner? + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Non, mais j'ai tout saisi fort scrupuleusement. Maître docteur, on vous a +fait la leçon, et j'espère que vous en profiterez. Les filles trouvent +toutes leur compte à ce qu'on soit pieux et simple, à la vieille mode. +«S'il cède sur ce point, pensent-elles, nous en aurons bon marché à notre +tour.» + +FAUST. + +Monstre, ne vois-tu pas combien cette âme fidèle et sincère, toute remplie +de sa foi, qui suffit à la rendre heureuse, souffre saintement de se sentir +forcée à croire perdu l'homme qu'elle chérit entre tous? + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Amoureux insensé et sensible, une petite fille te mène par le nez! + +FAUST. + +Grotesque ébauche de boue et de feu! + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Et la physionomie, comme elle s'y entend à ravir! En ma présence elle se +sent toute je ne sais comment; mon masque lui révèle un esprit caché; elle +sent, à n'en pas douter, que je suis un génie, peut-être bien aussi le +diable. Eh! eh! cette nuit... + +FAUST. + +Que t'importe? + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +C'est que j'en ai aussi ma part de joie. + + +XXXIX + +Après cette scène, où l'on pressent deux crimes involontaires dans une +imprudence soufflée aux deux amants par le génie qui corrompt tout, jusqu'à +l'amour, beaucoup de mois se passent sans qu'on sache ce qui est advenu de +Marguerite et de Faust. Une scène biblique d'une simplicité patriarcale ou +helvétique révèle au spectateur le fatal secret de la séduction accomplie +de Marguerite: la pauvre coupable porte dans son sein une accusation cachée +de sa faute. + +Voici la scène. + +Marguerite est allée, sa cruche à la main, chercher l'eau du ménage à la +fontaine; elle y rencontre une jeune fille du voisinage, jaseuse et +médisante comme les commères désoeuvrées des petites villes. On va voir +comment un simple accident de conversation plonge le poignard jusqu'au sang +dans le sein de la pauvre séduite. + +Le théâtre représente un puits dans une rue déserte. Marguerite, sa cruche +posée sur la margelle du puits, la tête basse et les deux mains croisées +avec langueur sur sa robe, cause avec Lieichen, jeune fille à la langue +affilée. + +LIEICHEN, _à Marguerite_. + +N'as-tu rien entendu dire de la petite Barbe? + +MARGUERITE. + +Pas un mot; je vois si peu de monde! + +Lieichen alors raconte à Marguerite la chute enfin ébruitée de la petite +Barbe, abandonnée par son séducteur, qui s'est enfui sans l'épouser, après +avoir abusé de sa tendresse. Marguerite l'écoute les yeux baissés, la +rougeur sur les joues, comme si la honte de Barbe était déjà sur son propre +front. Elle revient atterrée à la maison, rentre dans sa chambre et arrose +machinalement un pot de fleurs placé pieusement par elle devant une image +de la sainte Vierge dans une niche au-dessus de son lit. + + Oh! daigne, ô toi dont le coeur a saigné, + Incliner ton front vers ma douleur! etc. + +Ce _Stabat Mater dolorosa_ en vers naïfs, dont le contre-coup frappe à +chaque verset le coeur de la pauvre fille, produit ici une déchirante +impression dans la bouche de cette enfant qui sera bientôt mère d'un fils +repoussé par le monde! + + Autrefois, à l'aube naissante, + En allant cueillir ces bouquets, + J'arrosais de mes pleurs de déité + Les pots de fleurs sur ma fenêtre! + Et maintenant le premier rayon du soleil + M'a surprise encore éveillée, + Assise sur mon séant + Dans ma couche de tristesse! + + +XL + +La scène est transportée dans la rue, la nuit, sous la fenêtre de +Marguerite. Un soldat, à demi ivre de douleur plus que de vin, revient de +l'armée; il a appris en approchant de la ville la honte de sa soeur chérie, +qu'il célébrait partout comme la gloire et la beauté de la famille. Il a +noyé son humiliation et sa douleur dans quelques verres de vin; il vient à +tâtons chercher le seuil de son enfance et s'assurer si sa soeur n'a pas +été calomniée par la malignité des voisins. + +En s'approchant de la maison il chante en s'accompagnant d'une mandoline +quelques couplets grivois sur les filles qui se laissent séduire. Faust et +Méphistophélès se rencontrent au même instant dans la rue, rapportant un +écrin plein de bijoux des montagnes à Marguerite. Une querelle s'engage +entre le soldat et le séducteur. Le soldat tombe frappé à mort sur le +seuil de la maison par l'épée de Faust. Méphistophélès et Faust s'évadent; +le peuple s'attroupe. Marguerite descend cependant pour recevoir le dernier +soupir de son frère adoré; il la reconnaît avec horreur, l'appelle des noms +les plus infâmes en présence de toute la ville, et meurt intrépide en la +maudissant. + +Arrêtons-nous là pour aujourd'hui, là où le pathétique commence, et +réservons pour le prochain entretien les développements d'un drame qui se +joue dans l'âme plus encore que sur la scène, et dont on ne peut omettre un +détail, parce que chaque détail est un coup de sympathie mille fois plus +acéré qu'un coup de poignard. + +Il y a assez à réfléchir et à admirer sur cette première moitié de l'oeuvre +du poëte, qui, en créant Faust et Marguerite, a créé non plus la tragédie +des cours, des dieux ou des rois, mais la véritable tragédie du coeur +humain! + + LAMARTINE. + + (_La suite au mois prochain._) + + + + +XXXIXe ENTRETIEN. + +LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE. + +LE DRAME DE FAUST + +PAR GOETHE. + +(2e PARTIE.) + + +I + +Nous avons interrompu le dernier entretien au moment où l'expiation de +l'amour commence pour le coeur de l'infortunée Marguerite, déjà trois fois +involontairement coupable, mais restée toujours intéressante comme une +victime tombée au piége de l'esprit infernal de Méphistophélès: une fois +coupable de faiblesse contre l'amour surnaturel que lui inspirait Faust; +une autre fois coupable d'avoir endormi sa mère du sommeil éternel en ne +croyant lui donner qu'une goutte de pavot pour assoupir sa surveillance; +une troisième fois coupable accidentellement du meurtre de son frère chéri +par son amant, par suite de la mauvaise renommée que sa liaison fatale avec +un séducteur étranger avait portée jusqu'aux oreilles de ce brave soldat, +son frère. + +Entrons à fond maintenant dans la pathétique horreur de ce drame, et voyons +comment le poëte allemand, qui a joué jusqu'ici avec la riante et naïve +imagination, va torturer de la même main les fibres les plus sanglantes du +coeur! Théocrite devient Sophocle au besoin; mais nous nous trompons, ni +Théocrite n'a de telles puretés virginales au commencement, ni Sophocle n'a +de telles mélancolies à la fin. Goethe est Goethe: ne le rabaissons pas ici +en le comparant. L'Allemagne lui doit de n'avoir rien à envier à la Grèce +ou à Rome. Cet homme olympique montait de la terre au ciel et descendait du +ciel à la terre avec la souplesse et la prestance d'un demi-dieu. D'une +main il portait le monde antique, de l'autre le monde chrétien. Assistons +à la dernière partie de son oeuvre, et laissons son divin génie le louer +mieux que nous. + + +II + +Quelque temps sans doute après le meurtre de son frère, dont le dernier +soupir a été une malédiction, la pauvre Marguerite, déshonorée, mais +toujours pieuse, éprouve le besoin de prier, brebis égarée et souillée, au +milieu du troupeau du peuple. La scène représente la cathédrale de la +petite ville, pendant une solennité à l'église. Belle, humble, inclinée +vers le pavé du temple, loin derrière la foule de ses compagnes, elle prie +à voix basse. On voit derrière elle l'esprit méphitique et implacable de +Méphistophélès, qui, jaloux de ce moment d'oubli et de paix, souffle à la +dévote enfant ces infernales inspirations, ces hontes homicides plus fortes +que la nature. + +«Pauvre Marguerite, lui murmure-t-il à voix basse et en vers mordants +comme une poésie corrosive du coeur, où est-il le temps où, l'âme encore +parfumée d'innocence, tu osais t'approcher de l'autel? lorsque, dans ce +missel aujourd'hui accusateur, tu balbutiais, toute petite, d'une voix +tremblante, quelque sainte oraison? Les joies de l'enfance et les joies de +Dieu dans un même coeur! + +(_Une voix tonnante, quoique sourde comme un remords, se fait entendre._) + + Marguerite! Marguerite! + Où donc la tête? où donc le coeur? + Viens-tu prier ici pour l'âme de ta mère, + Que ta faute a mise au cercueil? + Et quel est ce sang sur le seuil de ta porte? + Et là, là, plus bas que ton coeur, + Ne sens-tu pas déjà dans ton sein + Remuer quelque chose qui en s'agitant + T'agite aussi toi-même? Fatal pressentiment! + +«Hélas! hélas! soupire la pauvre jeune fille, que ne suis-je délivrée des +horribles pensées qui m'obsèdent et qui de toutes parts s'élèvent contre +moi!» + +Le choeur des chantres de la cathédrale, accompagné du mugissement des +orgues, entonne le premier verset du choeur du sépulcre: + + _Dies iræ, dies illa, + Solvet sectum in favilla!_ + +L'infortunée Marguerite prend cet écho du jugement dernier pour l'arrêt de +son jugement personnel. + +Méphistophélès, agenouillé derrière elle, murmure lui-même à son oreille +des menaces directes en vers de la même mesure. + + La colère du Ciel fond sur moi; + Les trompettes retentissent, + Les sépulcres se meuvent, + Et ton coeur, comme un mort dans son cercueil, + Tressaille dans ton sein. + +MARGUERITE, _épouvantée_. + + Oh! que ne fuis-je d'ici? + Cet orgue m'étouffe et me déchire, + Ce chant m'écrase le coeur + Dans le creux secret de mon sein. + +Le choeur des orgues, des chantres et des enfants de choeur, chante le +verset suivant, qui annonce aux coupables que rien ne restera sans éclater +et sans vengeance au dernier jugement. + + Ciel! ô ciel! s'écrie Marguerite, + Tout s'écroule sur moi. + Je suis dans un cercle de fer; + La voûte de l'église s'abîme! + De l'air! de l'air! de l'air! + +MÉPHISTOPHÉLÈS, _à voix basse_. + +Cache-toi!--Le péché, la honte, la faute ne peuvent se couvrir d'un voile +éternel! + +MARGUERITE, _presque folle_. + +Oh! de l'air! de l'air! de la lumière! Malheur à moi! + +Le choeur redouble, par un troisième verset, sa terreur; Méphistophélès y +ajoute par les menaces infernales qu'il murmure à son oreille; il épouvante +sa victime jusqu'au désespoir, cette impénitente finale de ceux qui ne +croient plus être pardonnés. + +«Oh! voisine, voisine!» s'écrie-t-elle, «un flacon à respirer ou je tombe!» + +Elle tombe en effet, évanouie, sur les dalles de l'église. + +La toile s'abaisse, au moment de sa chute, sur cette scène, une des plus +fantastiques et des plus contondantes que le génie du drame ait jamais +conçues. + + +III + +L'acte qui suit est une puérilité savante et poétique intercalée hors de +propos par le poëte comme un ballet infernal et vertigineux dans le drame +humain. + +Méphistophélès soulève un des coins du voile de la nature; il met Faust en +communication avec les sorciers, les monstres, les feux follets, les +esprits secondaires qui peuplent, invisibles, tous les éléments, et il leur +fait chanter des rondes bizarres et sataniques sur les vanités et sur les +misères de l'humanité. C'est une superbe débauche d'imagination, de +philosophie et de poésie; mais c'est une débauche. Elle interrompt le +récit, elle glace le coeur, et elle n'amuse pas l'esprit: temps et talent +perdus dans les espaces imaginaires. + +Revenons au drame humain. + + +IV + +Il se rouvre dans une vaste plaine sans horizon, sous un ciel gris comme le +soir d'automne d'un jour qui va bientôt rentrer dans l'éternité +mystérieuse. Méphistophélès cause avec Faust. Le visage décomposé de Faust +contraste avec le sourire mal déguisé, mais triomphant, du génie du mal. + +FAUST. + +Dans le dénûment! elle! dans le désespoir! misérable sur la terre! un +moment insensée et maintenant en prison! L'infortunée! la douce créature! +en être tombée là! là! + +(_Se tournant vers Méphistophélès._) + +Esprit de trahison, esprit de néant! tu me l'as caché... En prison!... en +prison! elle! dans une irréparable honte! abandonnée au jugement humain +qui juge et qui n'a point d'âme!... Et pendant ce temps tu m'éloignais, tu +me retenais par d'insipides distractions, tu me dérobais son angoisse +croissante, et tu la laissais périr sans secours! + +MÉPHISTOPHÉLÈS, _froidement_. + +Est-elle donc la première? + +FAUST. + +Chien! exécrable monstre! que ne reprends-tu ta forme de ver de terre pour +que je puisse t'écraser du pied! etc., etc. + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Qui donc l'a poussée dans l'abîme, moi ou toi? + +(_Faust l'accable de mépris et d'imprécations._) + +MÉPHISTOPHÉLÈS, _en ricanant_. + +De quoi te plains-tu? Tu veux voler et tu n'es pas prémuni contre le +vertige! As-tu fini? + +FAUST. + +Sauve-la, ou malheur à toi!... La plus affreuse imprécation sur toi pendant +des milliers d'années! + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Sauve-la!...--Le puis-je? Encore une fois, qui donc l'a poussée dans cette +prison, moi ou toi? + +FAUST. + +Conduis-moi où elle est; il faut que je la délivre. + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Penses-y bien! Pense qu'un meurtre commis par ta main sur ce brave soldat, +son frère, est encore là tout présent à l'esprit de la ville où son cadavre +est tombé sous tes coups, et, au-dessus de la place où son sang a coulé, +plane la vengeance publique qui attend son assassin! + +FAUST, _en l'injuriant avec plus de colère_. + +Conduis-moi où elle est, te dis-je; il faut qu'elle soit libre! + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Cela, je le puis. Je peux assoupir les sens du geôlier; empare-toi de la +clef de la prison pendant sa léthargie. Entraîne-la de ta main seule +dehors! Je veille, les chevaux sont prêts, je vous enlève! Cela, je le +puis. + +FAUST. + +Promptement, et partons! + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Allons! En avant! en avant! + +Ils disparaissent et rencontrent en courant dans la nuit vers la ville une +horde de sorciers qui s'agitent autour d'un gibet dressé dans l'ombre. + +Passons sur ces sorcelleries déplacées dans le sérieux d'un tel drame. + + +V + +Ici la scène est dans le cachot de Marguerite; nous la mutilerions en +l'abrégeant. C'est une de ces scènes où l'imagination et le coeur de +l'homme ont recréé la nature dans tout son honneur et dans toute sa +pitié.--Lisez! + +FAUST, _avec un trousseau de clefs et une lampe, devant une petite porte de +fer_. + +Je suis pénétré d'une épouvante désaccoutumée dès longtemps, pénétré du +sentiment de toutes les calamités humaines. C'est ici qu'elle habite, +derrière cette muraille humide; et son crime fut une douce illusion! Tu +trembles d'aller à elle! tu crains de la revoir! Avance! ton irrésolution +hâte sa mort. (_Ouvrant la porte._) Elle ne se doute pas que son amant +épie, qu'il entend gronder les chaînes, la paille qui frémit. + +MARGUERITE, _sur son grabat, s'efforçant de se cacher_. + +Ah! ah! ils viennent! Affreuse mort! + +FAUST, _bas_. + +Chut! chut! je viens te délivrer! + +MARGUERITE, _se traînant jusqu'à lui_. + +Si tu es un homme, alors compatis à ma misère. + +FAUST. + +Tes cris vont éveiller les gardiens qui dorment! + +(_Il saisit les chaînes pour les détacher._) + +MARGUERITE, _à genoux_. + +Qui t'a donné, bourreau, cette puissance sur moi? Tu viens déjà me +chercher, à minuit! Aie pitié, et laisse-moi vivre. Demain, au point du +jour, n'est-ce pas assez tôt? (_Elle se lève._) Je suis pourtant encore si +jeune, si jeune! et déjà mourir! J'étais belle aussi, et ce fut ma perte. +Le bien-aimé était près de moi; maintenant il est loin; ma couronne est +arrachée, les fleurs dispersées. Ne me saisis pas si violemment! +Épargne-moi! Que t'ai-je fait? Ne me laisse pas implorer en vain: je ne +t'ai jamais vu de ma vie. + +FAUST. + +Comment résister à tant de douleur? + +MARGUERITE. + +Je suis maintenant tout entière en ta puissance. Laisse seulement que +j'allaite mon enfant. Je l'ai bercé sur mon coeur toute cette nuit; ils me +l'ont pris pour me tourmenter, et ils disent maintenant que je l'ai tué! +Jamais plus je ne serai joyeuse. Ils chantent des chansons sur moi: c'est +méchant de leur part. Un vieux conte finit ainsi; mais qui leur a dit d'y +faire allusion? + +FAUST, _se jetant à ses pieds_. + +Un amant est à tes genoux; il vient ouvrir la porte à ta captivité +lamentable. + +MARGUERITE, _faisant de même_. + +Oui, oui, à genoux pour invoquer les saints! Vois sous ces marches, sous le +seuil, l'enfer bout; le malin, avec des grincements terribles, mène un +train! + +FAUST, _à voix haute_. + +Gretchen! Gretchen! + +MARGUERITE, _d'un air attentif_. + +C'était la voix du bien-aimé. (_Elle bondit. Les chaînes tombent._) Où +est-il? Je l'ai entendu appeler. Je suis libre! Personne ne me retiendra! +Je veux voler à son cou, me reposer sur son sein. Il a appelé Gretchen; il +se tenait sur le pas de la porte. Au milieu des hurlements horribles et du +fracas de l'enfer, au milieu des éclats de rire des démons, j'ai reconnu sa +voix si douce, si aimante. + +FAUST. + +C'est moi! + +MARGUERITE. + +C'est toi! Oh! dis-le encore. (_Elle le saisit._) Lui! lui! Où sont toutes +les tortures? où sont les angoisses des cachots, des fers? C'est toi! tu +viens me sauver! Je suis sauvée! Oui, voilà bien la rue où je te vis pour +la première fois, et le jardin charmant où Marthe et moi nous t'attendions. + +FAUST, _l'entraînant_. + +Suis-moi! Viens! + +MARGUERITE. + +Oh! reste! J'aime tant à rester où tu es! (_Elle le caresse._) + +FAUST. + +Hâte-toi! Si tu ne te hâtes pas, nous le payerons cher. + +MARGUERITE. + +Hé quoi! tu ne peux plus m'embrasser? Mon ami, éloigné de moi si peu de +temps, et tu as désappris à m'embrasser! D'où me viennent ces angoisses +dans tes bras, lorsque, autrefois, tes paroles, tes regards me mettaient +tout un ciel dans l'âme et que tu m'embrassais à m'étouffer! Embrasse-moi, +autrement je t'embrasse. (_Elle se pend à son cou._) Oh! Dieu! tes lèvres +sont froides; elles sont muettes. Où ton amour est-il resté? Qui me l'a +ravi? (_Elle se détourne de lui._) + +FAUST. + +Viens, suis-moi, douce amie, prends courage! Je t'aime d'une ardeur +infinie! Suis-moi seulement; je ne demande que ça. + +MARGUERITE, _les yeux attachés sur lui_. + +Est-ce donc bien toi? en es-tu bien sûr? + +FAUST. + +Oh! oui; mais viens! + +MARGUERITE. + +Tu brises mes chaînes, tu me reprends dans ton sein! D'où vient que tu n'as +pas horreur de moi? et sais-tu, mon ami, qui tu délivres? + +FAUST. + +Viens, viens! déjà la nuit se fait moins sombre. + +MARGUERITE. + +J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé: ne t'était-il pas donné à toi +comme à moi? Oui, à toi. C'est toi! je le crois à peine. Donne ta main! Ce +n'est pas un songe! Ta main chérie! Ah! mais elle est humide; essuie-la. Il +me semble qu'il y a du sang après. Ah! Dieu! qu'as-tu fait? Rengaine cette +épée, je t'en conjure. + +FAUST. + +Ce qui est fait est fait, n'y pensons plus. Veux-tu donc que je meure? + +MARGUERITE. + +Non; il faut que tu vives, toi! Je veux te nommer les tombes dont je te +recommande le soin dès demain. Tu donneras la meilleure à ma mère; mon +frère tout auprès d'elle; moi un peu de côté, seulement pas trop loin, et +le petit sur mon sein droit. Personne autre ne voudra reposer près de moi. +Me serrer à ton côté, c'était un doux, un charmant bonheur, mais je ne le +ressentirai plus; il me semble que j'ai besoin de me faire violence pour +aller à toi, que tu me repousses loin de toi. Cependant c'est toi, et tu me +regardes avec tant de douceur, de tendresse! + +FAUST. + +Si tu sens que c'est moi, viens donc! + +MARGUERITE. + +Par là? + +FAUST. + +À la liberté! + +MARGUERITE. + +Dehors, c'est le tombeau; la mort guette. Allons! viens d'ici dans le lit +de repos éternel, et pas un pas de plus. Tu pars maintenant, Henri? Si je +pouvais t'accompagner! + +FAUST. + +Tu peux; ah! veuille seulement! La porte est ouverte. + +MARGUERITE. + +Je n'ose sortir. Pour moi il n'y a rien à espérer. Que sert de fuir? Ils +sont à nos trousses. C'est si misérable d'être réduit à mendier, et encore +avec une mauvaise conscience! si misérable d'errer à l'étranger! Et +d'ailleurs je ne leur échapperai pas. + +FAUST. + +Je reste auprès de toi. + +MARGUERITE. + +Vite! vite! sauve ton pauvre enfant! Va, suis le chemin le long du +ruisseau, au delà du petit pont, dans le bois, à gauche, à l'endroit de la +planche, dans l'étang. Prends-le vite! Il cherche à sortir de l'eau; il se +débat encore. Sauve! sauve! + +FAUST. + +Reviens à toi! Un seul pas, et tu es libre. + +MARGUERITE. + +Si nous avions seulement passé la montagne! Là ma mère est assise sur une +pierre. Le froid me saisit à la nuque... Là ma mère est assise sur une +pierre et branle la tête; elle ne hoche plus, elle ne cligne plus; la tête +lui est lourde; elle a dormi si longtemps! Elle ne veille plus. Elle +dormait à souhait pour nos plaisirs. C'étaient d'heureux temps! + +FAUST. + +Puisque ni mes paroles ni mes instances ne peuvent rien, il faut que je +t'emporte d'ici! + +MARGUERITE. + +Laisse-moi; non, pas de violence! Ne me saisis pas si brutalement! +Autrefois n'ai-je pas tout fait pour toi par amour? + +FAUST. + +Le jour commence à poindre! Ma mie, ma bien-aimée! + +MARGUERITE. + +Le jour! oui, il fait jour! Le dernier jour pénètre ici! Ce devait être mon +jour de noces! Ne dis à personne que tu as été déjà auprès de Gretchen. Oh! +ma couronne, c'en est fait! Nous nous reverrons, mais pas à la danse. La +foule se presse, on ne l'entend pas. La place, les rues ne la peuvent +contenir. La cloche appelle, la baguette est rompue! Comme ils me +garrottent et me saisissent! Me voilà déjà enlevée vers l'échafaud. Déjà +palpite sur le cou de chacun le tranchant du couteau qui palpite au-dessus +du mien. Le monde est muet comme la tombe. + +FAUST. + +Oh! pourquoi suis-je né? + +MÉPHISTOPHÉLÈS, _paraissant à la porte_. + +Alerte! ou vous êtes perdus! Désespoir inutile, irrésolution et bavardage! +Mes chevaux frémissent! L'aube blanchit l'horizon. + +MARGUERITE. + +Qu'est-ce qui s'élève de terre? Lui! lui! Chasse-le! Que veut-il dans le +saint lieu? Il me veut! + +FAUST. + +Il faut que tu vives! + +MARGUERITE. + +Justice de Dieu, je m'abandonne à toi! + +MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_. + +Viens! viens! ou je te plante là avec elle. + +MARGUERITE. + +Je suis à toi, Père, sauve-moi! Vous, anges, saintes armées, déployez vos +bataillons pour me protéger! Henri, tu me fais horreur! + +MÉPHISTOPHÉLÈS. + +Elle est jugée! + +VOIX D'EN HAUT. + +Elle est sauvée! + +MÉPHISTOPHÉLÈS, _à Faust_. + +Viens à moi! (_Il disparaît avec Faust._) + +VOIX DU FOND, _s'affaiblissant_. + +Henri! Henri! + + +VI + +Une telle oeuvre était plus qu'un homme; c'était tout à la fois l'épopée, +le drame, la raison et le surnaturel de l'esprit et du coeur humain. Goethe +ne la laissa transpirer que page à page de son portefeuille poétique. Les +premières communications qu'il en fit aux grands esprits dont l'Allemagne +était si riche alors arrachèrent un cri d'admiration même à ses rivaux, +s'il pouvait en avoir. + +Je lis dans une des premières lettres de _Schiller_, qui devint plus tard +l'ami de Goethe, ce mot qui exprime son impression à l'aspect d'un seul +fragment de cette oeuvre: «Je désire passionnément lire ce qui n'est pas +encore publié de _Faust_, car je vous confesse que ce que j'en ai vu est +pour moi le torse d'Hercule.» + +Schiller n'avait lu encore, selon toute apparence, que les grandes +contemplations métaphysiques de Faust et de Méphistophélès dans les +montagnes; s'il avait lu les scènes pastorales, naïves, déchirantes, de la +séduction de Marguerite et de ses amours à la fenêtre devant la lune, +Schiller aurait ajouté au torse d'Hercule le torse de Vénus. La comparaison +était caractéristique; car, après Phidias, aussi divin dans l'expression de +la force que dans l'expression de la grâce, il n'y avait eu que Goethe +pour créer de la même main, du même ciseau et du même bloc, Faust et +Marguerite! + + +VII + +Goethe, par la haute sérénité de son caractère, n'était nullement pressé de +jouir. Après avoir terminé _Faust_ dans la paisible solitude de son séjour +à Rome et en avoir envoyé seulement quelques fragments à ses amis +d'Allemagne, il revint à la pure épopée, son premier amour poétique. On +peut remarquer, dans ses Mémoires et dans ses correspondances, qu'Homère +était à ses yeux le premier et le dernier mot du génie humain, la Bible de +l'histoire et de l'imagination. Nous partageons entièrement cette opinion +de Goethe sur Homère; il nous paraît non pas plus grand, mais aussi grand +que nature, c'est-à-dire un demi-dieu. + +On voit dans ces épanchements confidentiels de Goethe qu'il était ramené +sans cesse vers les peintures de la vie domestique, si simplement et +cependant si poétiquement décrites et chantées dans l'_Odyssée_. L'épisode +de _Nausicaa_ l'obsède visiblement; il y revient malgré lui dans beaucoup +de ses notes de voyage; il rêve de reproduire cette idylle épique dans sa +langue moderne et en appliquant aux moeurs bourgeoises de son pays allemand +les chastes couleurs de la poésie homérique. C'était un rêve de génie. Ce +qui dépopularisait, en effet, la poésie épique dans nos siècles nouveaux, +c'était l'absence de réalité dans l'épopée. Des dieux auxquels on a cessé +de croire, des héros dont les exploits et les amours sont des fables, des +moeurs dont les descriptions nous semblent des inventions étranges du poëte +au lieu du portrait ressemblant de la civilisation que nous avons sous les +yeux, tout cela intéresse peu le vulgaire des lecteurs; le savant seul s'y +plaît, mais la foule se détourne et court aux légendes et aux complaintes +des chanteurs de rues; de là un triste abaissement du niveau de +l'imagination du peuple. Il est privé de poésie parce que les poëtes +lettrés lui chantent des choses au-dessus de sa portée et parce que ses +poëtes populaires lui chantent des platitudes ou des cynismes. Cette lacune +dans la poésie populaire avait vivement frappé le grand esprit à la fois +métaphysique et réaliste de Goethe, comme elle nous frappa vivement +nous-même, il y a quelques années, quand nous écrivîmes le poëme domestique +et familier de _Jocelyn_. Nous eûmes, sans nous être entendus, et à la +différence près du talent, la même pensée née du même temps: faire +descendre la poésie des nuages, et l'introduire comme un hôte de tous les +jours et de toutes les conditions au foyer domestique de famille, chez le +savant comme chez l'ignorant, chez le riche comme chez le pauvre; changer +en pain quotidien de toutes les âmes pensantes ou aimantes cette ambroisie +poétique jusque-là réservée aux dieux de ce monde. + + +VIII + +HERMAN ET DOROTHÉE. + +Goethe ébaucha à Rome la première conception de ce poëme bourgeois, de +cette idylle de la petite ville allemande, dans le poëme d'_Herman et +Dorothée_, un de ses plus délicieux ouvrages. Il ne le termina que plus +tard, et il ajouta alors les principaux détails pathétiques empruntés à +l'émigration française des bords du Rhin; ces scènes de déroute dont il +avait été témoin pendant la retraite des Prussiens devant Dumouriez, en +1792, avaient fait sur son esprit une forte impression de pitié qu'il +reproduisit dans son poëme. + + +IX + +Rien n'est plus simple que le plan de ce poëme épique. Comme tout ce qui +est réellement beau, le drame ne comporte aucun artifice de composition. +C'est la nature bien peinte, le coeur humain bien compris, la poésie, +c'est-à-dire la beauté latente de la vie domestique bien chantée. Cela n'a +point pour but d'étonner, mais de charmer et surtout d'édifier l'âme par la +reproduction émue des plus doux et des meilleurs sentiments de famille. +Qu'il y a loin de là à _Werther_! Il y a aussi loin que du bon sens au +délire, que de la maladie mentale à la santé du coeur et de l'esprit. + +Lisons ensemble quelques scènes de ce tableau aussi homérique par la forme +qu'il est flamand ou allemand par le fond. + +Écoutez! + + +X + +L'hôtelier du _Lion d'or_, dans une petite ville d'Allemagne, cause avec sa +femme, assis sur un banc de bois au seuil de son auberge. La rue est +déserte; la ville entière s'est portée en masse hors des murs, au-devant +d'une colonne fugitive d'émigrés des bords du Rhin, qui se sauvent avec +leurs femmes, leurs enfants, leurs vieillards, leurs malades, leurs +troupeaux, leurs meubles, devant l'armée envahissante des Français. Le fils +unique de l'aubergiste, Herman lui-même, a attelé ses beaux chevaux favoris +au chariot de poste de son père, et il est allé porter des vivres, des +couvertures, des vêtements, à ces infortunés surpris par l'irruption dans +la nuit. + +«Je ne donne pas volontiers mon vieux linge,» dit la femme de ménage au +mari économe, «car on a mainte occasion de l'employer utilement, et, quand +on en a besoin, on n'en trouve pas à prix d'argent; mais aujourd'hui j'ai +rassemblé avec plaisir ce que j'avais de meilleur en fait de chemises et de +couvertures, car j'ai entendu dire qu'il y avait dans cette foule des +enfants et des vieillards demi-nus. Et, dis-moi, veux-tu me pardonner? j'ai +aussi mis à contribution ton armoire: j'ai pris ta belle robe de chambre en +fine cotonnade, cette indienne à fleurs si chaudement doublée de flanelle; +je l'ai donnée; mais tu sais qu'elle est vieille et tout à fait hors de +mode.» + +L'hôte regrette sa vieille robe de chambre, mais il pardonne en pensant au +bien-être des infirmes qui s'envelopperont de sa dépouille. + +L'heure du soir allonge l'ombre des maisons sur la rue; la foule rentre +escortant la colonne fugitive. + +«Regarde, dit l'hôtesse, voici déjà les curieux qui rentrent après avoir vu +les pauvres émigrés. Probablement tout a traversé la ville maintenant. Vois +comme leurs souliers sont couverts de poussière, comme ils ont le visage +enflammé; chacun a son mouchoir à la main, pour essuyer la sueur de son +front. Je ne voudrais pas m'en aller ainsi, par la chaleur d'un pareil +jour, courir après un si navrant spectacle; c'est bien assez d'entendre le +récit qu'on nous en fera. + +«Oui, répond l'aubergiste-cultivateur, c'est là un temps de moisson comme +nous en avons rarement; nous avons déjà rentré le foin bien séché dans le +fenil, et nous rentrerons de même le blé dans la grange. Le ciel est clair, +on n'y distingue pas le plus léger nuage, et depuis le matin il s'est levé +un vent frais et agréable. Voilà un temps frais qui durera. Le blé est mur; +demain on commencera à faucher la riche moisson!» + + * * * * * + +Pendant que l'hôte et l'hôtesse s'entretiennent ainsi, on voit rentrer, +dans une élégante calèche fabriquée à Landau, le riche marchand, avec ses +filles, qui habite la maison nouvellement restaurée à neuf en face de +l'hôtellerie, de l'autre côté de la place. «Voici, dit de nouveau la bonne +hôtesse, voici le pasteur et notre voisin le pharmacien! Ils vont nous dire +ce qu'ils ont vu là-bas.» + + * * * * * + +Le pasteur et le pharmacien entrent; ils s'attablent autour d'un pot à +bière écumant dans l'arrière-salle de l'auberge. Ils causent, chacun selon +son caractère, de l'événement de la journée. + +Le pharmacien décrit en termes pathétiques le douloureux convoi. «Rien ne +ressemble à ce spectacle, dit-il, si ce n'est le jour funèbre où l'incendie +dévora notre pauvre petite ville, il y a vingt ans.» + +Le pasteur, jeune et modeste ecclésiastique, l'honneur de la ville, +recommande à ses amis la confiance en Dieu et la charité. + +Un bruit de fer des chevaux qui font retentir le pavé sous la voûte de +l'auberge interrompt l'entretien et lui fait prendre un autre tour. Le +second chant commence. + + +XI + +C'est le chariot d'Herman, le fils de l'aubergiste, qui revient à vide de +sa course au-devant des proscrits. + +Le jeune homme, ordinairement si réservé et recueilli en lui-même, entre +tout rayonnant d'une splendeur intérieure dans la salle. Le pasteur s'en +aperçoit. «On voit, dit-il au jeune homme, que vous revenez tout changé et +tout satisfait; jamais il n'y eut tant d'animation dans vos yeux; on voit +que vous avez répandu vos dons parmi les affligés et que de bénédictions +sont descendues sur vous!» + +Herman raconte à sa mère l'épisode le plus touchant de son voyage. «En +suivant, dit-il, la route qui mène au village où la colonne fugitive va +passer la nuit, j'aperçus une lourde charrette traînée par deux boeufs, les +plus gros et les plus vigoureux de ce pays des étrangers. À côté de la +voiture marchait d'un pas ferme et souple une jeune fille tenant à la main +une longue baguette armée de l'aiguillon et conduisant en le pressant +l'attelage. Quand elle me vit, elle s'approcha timidement, mais avec +confiance, de moi, et me dit: «Nous n'avons pas été toujours dans cette +humiliante situation où nous sommes aujourd'hui; je ne suis pas encore +habituée à demander à l'étranger cette aumône qu'il donne souvent à regret +et seulement pour se délivrer de l'importunité du pauvre; mais le besoin +me force à parler. Là, sur la paille, languit la femme d'un homme riche de +notre village; elle vient d'accoucher, et j'ai eu bien de la peine à la +sauver avec les boeufs de cette charrette. Nous ne pourrons arriver que +bien tard après les autres; à peine si cette pauvre femme garde un souffle +de vie, et son nouveau-né repose tout nu entre ses bras. Si vous êtes de +ces environs et si vous avez du linge qui vous soit inutile, donnez-le à +cette malheureuse mère!» + +«Ainsi parla la belle jeune fille, et sur la paille où elle était étendue +la pauvre femme, toute faible et toute pâle, se lève et me regarde. Moi je +répondis à la jeune fille: «Il y a souvent un bon génie qui nous conseille +et qui nous fait deviner les plus pressants besoins de nos frères. Ma mère, +comme si elle avait pressenti vos besoins, m'a donné, pour ceux qui +n'auraient pas de quoi se couvrir, ce paquet de hardes et de linge.» Et +aussitôt, dénouant les cordes par lesquelles il était lié, je remis à la +jeune fille la robe de chambre de mon père, les chemises et les draps. Elle +me remercia avec des transports de joie et s'écria: «Celui qui est heureux +ne croit pas qu'il puisse y avoir encore des miracles, mais c'est dans +l'angoisse du malheur qu'on reconnaît comment le doigt de Dieu conduit les +bons coeurs à une bonne action. Puisse-t-il vous rendre à vous-même le bien +qui nous arrive par vous!» + +«La pauvre femme en couches prit en souriant ce linge que la jeune fille +lui tendait, et se réjouit surtout en sentant la douce flanelle tiède qui +doublait la robe de chambre. «Hâtons-nous d'arriver au prochain village, où +nos compatriotes doivent faire halte pour la nuit; là je coudrai le linge +pour la layette de l'enfant, et j'arrangerai avec soin tout ce qui sera +nécessaire.» Elle me remercia encore et toucha les boeufs; le char +s'éloigna. Pour moi, j'arrêtai les chevaux et je restai. Un combat +s'élevait en moi; je ne savais ce qu'il y avait de mieux à faire, de courir +rapidement au village de la halte et de partager entre les émigrés les +provisions de bouche que j'avais apportées, ou de les remettre toutes à la +belle et charitable jeune fille, afin qu'elle les distribuât elle-même +entre les nécessiteux. Mon coeur décida: je courus après elle, je la +rejoignis bientôt et je lui dis: + +«Ma mère n'a pas seulement mis dans mon chariot du linge pour ceux qui en +manquent, elle y a joint aussi diverses provisions qui sont là dans les +coffres; je veux remettre tout cela entre tes mains; je suis plus sûr que, +de cette manière, ses intentions seront bien accomplies; car tu partageras +ces provisions avec discernement, au lieu que moi je serais obligé de m'en +rapporter au hasard.--Je les partagerai avec conscience, répondit-elle; +elles réjouiront celui qui est dans le besoin.» + +«J'ouvris les coffres de la voiture, j'en tirai les lourds jambons, le +pain, les bouteilles de vin et de bière; je lui donnai tout, et j'aurais +voulu lui donner encore plus, mais les coffres étaient vidés. Elle déposa +tout cela aux pieds de la malade; puis elle s'éloigna, et je repris avec +mes chevaux le chemin de la ville!» + + * * * * * + +Y a-t-il dans Homère ou dans Virgile une scène plus antique et plus +naïvement racontée? Et cependant la scène est d'hier, les moeurs sont du +jour et du pays, et le sentiment en est de tous les temps. On respire +néanmoins le christianisme jusque dans l'amour. + + +XII + +Le père, le pasteur, le pharmacien, la mère reprennent, chacun dans son +caractère, l'entretien sur l'événement du jour, après le récit d'Herman. + +La mère, qui commence à se douter du sentiment né de la pitié et du malheur +dans le coeur de son fils, prévient les objections qu'elle pressent dans +l'esprit du père par les souvenirs de leur ménage, contracté sous les +auspices de la Providence seule, au jour de la ruine, le lendemain du grand +incendie de la ville. + +«C'était un dimanche, dit-elle: le feu consumait tout. J'avais passé la +nuit d'angoisse hors de la ville, gardant les lits et les caisses; enfin je +m'endormis. Quand la fraîcheur du matin me réveilla, je vis la fumée et les +charbons ardents et les murailles toutes noires et toutes nues de la ville. +J'avais le coeur lourd, mais le soleil parut plus beau que jamais et le +courage me revint. Je me levai à la hâte, je voulais revoir la place où +avait été notre maison, et regarder si les poules que j'aimais tant avaient +pu se sauver; car j'avais encore le caractère simple et naïf d'un enfant. + +«Quand j'eus monté sur les décombres de la maison et de la cour qui +fumaient encore, pendant que je contemplais cette demeure ainsi dévastée, +toi tu arrivais de l'autre côté; tu cherchais la place occupée par +l'étable: un cheval y était resté; les débris jonchaient le sol, mais le +cheval avait disparu. Ainsi nous restions l'un en face de l'autre tristes +et pensifs, car le mur qui séparait notre cour de la vôtre était tombé. Tu +me pris la main et tu me dis: «Lise! comment fais-tu pour venir ici? +Va-t-en! va-t-en! sur ces décombres encore enflammés tu brûleras tes +souliers.» Tu me pris dans tes bras et tu m'emportas à travers la cour. Le +porche de la maison était encore debout avec sa voûte, comme nous le voyons +aujourd'hui: c'était tout ce qui restait! Tu m'assis par terre, tu +m'embrassas; moi je me défendais, et tu me dis avec douceur: «Regarde, +notre maison est renversée; reste avec nous, aide-moi à la reconstruire; +j'aiderai ton père à rebâtir la sienne.» Mais je ne te comprenais pas +jusqu'à ce que tu eusses envoyé ta mère parler à mon père, jusqu'à ce que +notre mariage fût conclu. Je me souviens encore de ces poutres à demi +brûlées et de ce soleil levant pourtant si beau, car ce jour-là m'a donné +un mari, et à cette désolation m'est venu un fils! Voilà pourquoi, mon +Herman, j'aime à te voir ainsi penser enfin au mariage avec une douce +confiance dans ce jour de calamité; j'aime à te voir décidé à prendre la +jeune fille de ton choix dans le tumulte de la guerre et au milieu des +ruines.» + +Le père éloigne, par des propos d'aubergiste économe, l'idée de prendre une +fille pauvre.--«Heureux, dit-il, celui à qui ses parents donnent une maison +en bon état et qui réussit à la meubler plus richement! Aussi j'espère, +Herman, que tu amèneras bientôt ici une fiancée avec une belle dot.» (Il +fait allusion à une des filles du riche marchand, roulant en calèche et +recrépissant à neuf sa haute maison de l'autre côté de la place, en face de +l'auberge.) + +«Ce n'est pas en vain, poursuit-il, que la mère de famille prépare, pendant +de longues années, pour sa fille, la toile d'un tissu solide et fin, ce +n'est pas en vain que les parrains lui conservent leur belle argenterie, et +que le père enferme dans son armoire la belle pièce d'or devenue rare; car, +avec tous ces dons, la fiancée doit réjouir le jeune homme qu'elle aura +préféré. Oui, je sais comme une femme se délecte dans la maison de son mari +en retrouvant les meubles qu'elle y a apportés, et le lit et la table dont +elle a fourni elle-même les draps et les nappes.» + +Enfin le père s'explique plus clairement et mentionne à son fils une des +filles du riche marchand à la maison verte en face de la sienne. Herman +répond avec embarras «qu'il a songé longtemps, en effet, à la plus jeune de +ces trois filles, mais que, sa timidité naturelle l'ayant fait railler dans +cette maison sur son silence et sur la coupe trop rustique de ses habits, +il a laissé échapper, par confusion, son chapeau de sa main, et il est +sorti pour jamais de cette maison moqueuse.» + +Le père s'irrite à ces paroles contre la gaucherie et l'obstination de son +fils; Herman, humilié et contristé de ce reproche, se lève, pose doucement +le doigt sur le loquet de la porte et sort. + +La mère, après une douce réprimande à son mari, sort à son tour pour aller +consoler son fils. + + +XIII + +Pendant que l'aubergiste, le pharmacien et le pasteur continuent +l'entretien à table, la mère cherche Herman dans les cours et dans l'écurie +de ses chers chevaux favoris; elle le découvre enfin au fond d'un jardin +reculé qui touche d'un côté aux basses-cours, de l'autre aux murs ruinés de +la ville. Il était assis, le dos tourné à la maison, le visage dans ses +mains, sous un débris de treille dont les grappes et les feuilles jaunies +penchaient de la charpente vermoulue de la treille sur son front. + +L'entretien de la mère et du fils est aussi familier et aussi pathétique +que celui d'Ulysse dans les cours de son palais d'Ithaque. Herman, +désespéré, veut s'engager comme soldat dans l'armée de l'Allemagne; sa +mère l'en détourne avec des paroles emmiellées d'amour de femme et de +tendresse de mère. + +«Mon fils, si tu désires tant conduire dans ta demeure une fiancée afin que +la nuit soit aussi pour toi une douce moitié de la vie, et que le jour tu +trouves le travail plus agréable et plus récompensé, tu ne peux pas le +désirer plus vivement que ton père et que ta mère!--Mais je crois +maintenant que tu as fait un choix! C'est cette jeune fille fugitive, +n'est-ce pas, que tu as choisie?» + +Herman avoue son amour.--«Laisse-moi faire, lui dit sa mère attendrie; les +hommes se posent en face l'un de l'autre comme des rochers; ton père est +prompt, mais il est bon et tendre. Une fois le soir venu, quand le feu de +ses paroles avec ses amis est évaporé, il devient doux et maniable, et il +sent ses torts envers les autres. Allons ensemble lui parler; nous mettrons +dans nos intérêts nos deux voisins qui sont à table avec lui, et le digne +pasteur nous secondera.» Elle dit, et ils rentrent en silence à la maison. + + +XIV + +Le pasteur faisait en ce moment un admirable discours dont toutes les +allusions indirectes tendaient à excuser auprès de l'aubergiste le +caractère modeste, timide et sédentaire du pauvre Herman. Ce discours est +aussi plein de sagesse que la moelle des Proverbes de Salomon; c'est +l'éloge de la vie rustique opposée aux hasards de la vie agitée et +ambitieuse des habitants des villes. + +Le père est déjà préparé ainsi à apprécier mieux le caractère pacifique et +laborieux d'Herman. La mère, qui entre tenant son fils par la main, parle +pour lui à son mari avec une adresse inspirée par la plus habile tendresse. +Elle déclare le choix fait irrévocablement par Herman. Le père s'étonne et +se tait; le pasteur prend avec une douce éloquence le parti de la mère et +du fils. + +«Ne méconnaissez pas la jeune fille qui, la première, a touché l'âme +muette de votre fils. Heureux celui qui épouse sa première bien-aimée, car +alors les plus doux désirs ne languissent pas au fond de son coeur! Un +amour vrai transforme en un moment l'adolescent en homme. Herman n'a pas le +caractère léger ou variable; si vous repoussez sa demande, j'ai peur que +ses plus belles années ne se consument dans la douleur.» + +Le pharmacien disserte longuement, en homme qui veut masquer sa sensibilité +sous un certain pédantisme de diplomatie bourgeoise. Il propose d'aller +préalablement lui-même avec le pasteur prendre et peser les renseignements +sur la jeune fille dans le village où les émigrés campés avec leurs +familles et leurs bagages ont fait halte pour la nuit. Ce parti, qui +concilie la prudence du père avec la tendresse pressée de la mère et +l'amour impatient d'Herman, est accepté d'un consentement commun. Les deux +négociateurs se proposent de partir dans le chariot de poste d'Herman. + +Ici la poésie allemande redevient homérique sous la plume de Goethe. Toutes +les fois qu'on se rapproche de la nature et de la vie du peuple, on +redevient antique. + +Lisez. + +«Herman court a l'écurie, où les chevaux vigoureux repuisent leur force en +mangeant l'avoine choisie et le foin des meilleures prairies. Il leur +glisse entre les lèvres le mors luisant, il passe les courroies dans les +boucles argentées, il attache les longues et larges rênes et conduit ses +limoniers dans la cour. Le serviteur empressé, prenant le chariot par le +timon, le fait avancer lourdement dans la cour. Herman et lui mesurent la +longueur des rênes et attellent les chevaux qui traînent avec rapidité le +char. Herman saisit son fouet, s'asseoit sur le siége et conduit la voiture +sous la voûte de la grande porte; les deux amis, le pasteur et le +pharmacien, prennent place au fond du chariot. Il roule rapidement, +laissant derrière les roues le pavé des rues, les murs de la ville et les +tours reblanchies à neuf des remparts. Herman ne ralentit la course de ses +chevaux qu'au moment où il aperçoit tout près devant lui le clocher du +village et les premières maisons entourées de jardins. + +«Descendez maintenant, dit-il à ses compagnons de route, et allez vous +informer si la jeune exilée est vraiment digne de la main que je lui +présente. Si je n'avais que moi à consulter, je courrais au village, et +elle déciderait d'un mot de mon sort. Allez! vous la distinguerez aisément +entre toutes ses compagnes, car il serait difficile de trouver une figure +semblable à la sienne. Mais je vais vous indiquer seulement comment sont +ses vêtements: un corset rouge, lacé avec souplesse, serre sa poitrine +légèrement arrondie; un jupon noir lui emboîte étroitement la taille; le +rebord plissé de sa chemise entoure son doux visage et son gracieux menton. +Sa figure ovale porte l'empreinte de la paix, de son âme et de la franchise +de son caractère; ses longs cheveux se reploient sur ses tempes en nattes +épaisses, retenues au sommet de sa tête par de grosses épingles d'argent; à +son corset est suspendue une robe bleue qui, dans ses plis multipliés, +enserre son beau corps. Mais, je vous en prie, ne lui parlez pas, à elle; +ne laissez pas soupçonner vos intentions; interrogez les anciens, et voyez +ce qu'ils raconteront d'elle. Voilà ce que j'ai pensé en route.» + + +XV + +Les renseignements, comme on le pense, sont ceux de l'estime et de +l'affection générales pour cette jeune fille, la providence visible de ses +compagnons de fuite. Le pasteur et le pharmacien retrouvent le jeune homme +auprès de ses chevaux, sur la place du village. Ils lui rapportent ces +bonnes nouvelles; mais Herman, maintenant, commence à trembler de voir sa +main refusée par la jeune fille, dont le coeur est peut-être engagé +ailleurs. «Je crains, leur dit-il, qu'elle n'ait déjà frappé dans la main +d'un heureux jeune homme de son pays, et je me vois tout honteux devant +elle de mes propositions rejetées.» + +Les deux négociateurs le rassurent en vain; ils lui proposent de sonder le +coeur de la jeune étrangère. + +«Herman a à peine écouté ces paroles. Sa résolution est prise.--Arrive ce +qui pourra, dit-il, je veux aller moi-même apprendre mon sort de sa +bouche. J'ai en elle une confiance comme jamais homme n'en a eu pour aucune +femme. Ses paroles seront sages, raisonnables, j'en suis sûr. Dussé-je la +voir pour la dernière fois, je veux du moins rencontrer encore le regard +plein de franchise de cet oeil noir. Dussé-je ne jamais la presser sur mon +coeur, je veux contempler encore cette poitrine et ces épaules que je +voudrais enlacer dans mes bras. Je veux voir cette bouche dont un baiser et +un _oui_ me rendront heureux à tout jamais, et dont un _non_ peut me perdre +aussi à tout jamais. Mais laissez-moi aller seul, et ne m'attendez pas. +Retournez auprès de mon père et de ma mère, pour leur dire que leur fils ne +s'était pas trompé et que l'étrangère est digne d'être aimée. Laissez-moi +seul. Je m'en retournerai par le sentier qui passe auprès du poirier, en +bas de la colline. Oh! si j'avais le bonheur de la ramener avec moi! +Peut-être aussi reprendrai-je seul ce sentier, pour ne plus jamais le +revoir avec joie. + +«En disant ces mots, il remit les rênes entre les mains du pasteur, qui, +maîtrisant les chevaux, monta dans la voiture et prit la place du +conducteur. + +«Mais toi, tu t'arrêtes, ô prudent pharmacien! et tu dis au pasteur: Mon +ami, je vous confierais volontiers mon coeur, mon âme, mon esprit; mais mes +jambes et mon corps ne semblent pas trop en sûreté si les rênes sont +remises entre les mains d'un ecclésiastique. + +«--Asseyez-vous, répond le pasteur en souriant, et confiez-moi sans crainte +votre corps ainsi que votre âme. Ma main est depuis longtemps exercée à +tenir des rênes, et mon oeil à prévoir les détours du chemin. Quand +j'accompagnais à Strasbourg le jeune baron, nous étions habitués à sortir +en voiture, et tous les jours le char conduit par moi passait sous la porte +sonore, et courait au loin dans la plaine, sous les tilleuls, à travers les +chemins poudreux et la foule animée des promeneurs. + +«À demi rassuré, le pharmacien prit place dans la voiture, et s'assit comme +un homme prêt à s'élancer prudemment dehors. Les chevaux galopent, +impatients de regagner l'écurie. La poussière vole en tourbillons sous +leurs pieds rapides. Le jeune homme regarde encore longtemps cette +poussière, puis il disparaît et reste là comme privé de sentiment. + +«Comme le voyageur qui, le soir, fixant encore ses regards sur les +derniers rayons du soleil, voit flotter son image dans un bosquet obscur, +puis auprès d'un rocher, et, de quelque côté qu'il se tourne ensuite, croit +toujours la voir courir devant lui et se reproduire en couleurs +étincelantes, ainsi la suave image de la jeune fille se montre aux yeux +d'Herman et paraît suivre le sentier qui s'en va à travers les champs de +blé... Mais, ce n'est pas une illusion, c'est elle-même! Elle porte une +grande cruche et une plus petite à anse, et se dirige vers la fontaine.» + +Leur entrevue et leur conversation à la fontaine est biblique. «Leur image +penchée sur l'eau limpide se réfléchit sur le ciel bleu peint dans le +bassin; ils s'y voient en puisant l'eau, ils s'y sourient, et s'y inclinent +amicalement l'un devant l'autre.--«Laisse-moi boire,» lui dit Herman en +badinant. Elle lui tend sa cruche; puis tous deux se reposent avec une +confiance mutuelle, appuyés sur les cruches. Mais ils ne se parlent pas +d'amour.--«Je suis ici pour toi, dit simplement Herman. Ma mère désirait +depuis longtemps avoir dans sa maison une jeune fille qui lui devînt utile, +non-seulement par son travail, mais aussi par son affection, et qui +remplaçât auprès d'elle la fille qu'elle a malheureusement perdue!» + +«L'orpheline comprend ce qu'il semble hésiter à lui dire; elle accepte le +titre de servante dans la maison de la mère d'Herman. Herman cache son +secret et sa joie dans son coeur. Il veut porter, au retour de la fontaine, +une des cruches de Dorothée; elle refuse. «Laissez-moi, dit-elle; celui qui +désormais doit me commander dans la maison de sa mère ne doit pas paraître +me servir. Ne me plaignez pas; toute femme apprend de bonne heure à servir +selon la vocation qui lui est assignée par sa condition. Voyez, la jeune +fille sert un frère, elle sert ses parents; toute sa vie se passe à aller +et à venir, à porter maint fardeau, à préparer ceci ou cela pour les +autres.» À son retour elle soigne la pauvre femme accouchée et distribue +l'eau et le pain entre tous les autres petits enfants de la pauvre femme.» +Greuze n'a pas de plus touchant tableau de famille sous son pinceau. + +Le traducteur est poëte ici comme le modèle. + + +XVI + +Dorothée suit Herman vers la ville. «Ils s'en vont tous les deux à pied aux +rayons du soleil couchant; ils causent de la pluie et du beau temps; ils se +plaisent à voir les hautes tiges des blés que le vent incline, et qui, le +long du sentier où ils passent, s'élèvent à la hauteur de leurs fronts.» + +Cependant Dorothée interroge prudemment son nouvel ami sur le caractère de +ses parents qu'elle va servir, afin de leur complaire en toute chose. «Et +toi, maintenant,» lui dit-elle après avoir reçu toutes ses instructions, +«dis-moi comment je dois en agir avec toi, fils unique de mes maîtres, qui +seras mon maître aussi.» + + +XVII + +Au moment où elle parlait ainsi, ils arrivaient tous deux auprès du +poirier. La lune brillait dans toute sa splendeur; le dernier rayon du +soleil avait disparu, et dans l'espace leur regard découvrait à la fois une +clarté brillante comme celle du jour et les ténèbres de la nuit. Herman +avait entendu avec joie la dernière question que lui avait adressée la +jeune fille. Ils s'assirent tous deux sous le poirier pour se reposer un +instant, et il allait lui ouvrir son coeur en lui prenant la main; mais, en +sentant au doigt de la jeune fille l'anneau d'or, signe fatal, il craignit +d'entendre un refus, et ils restèrent ainsi l'un près de l'autre assis en +silence. Puis Dorothée dit: «Que j'aime cette douce lumière de la lune! +C'est une clarté presque aussi vive que celle du jour. Je vois +distinctement les maisons, les tours de la ville, et j'aperçois une +fenêtre au-dessous du toit; il me semble que je pourrais en compter les +vitres. + +«--Cette maison que tu aperçois, dit le jeune homme, est notre demeure; +c'est là que je te conduis, et cette fenêtre est celle de ma chambre, qui +deviendra la tienne peut-être, car nous ferons des changements dans notre +maison. Ces blés qui sont mûrs pour la moisson de demain sont à nous; nous +viendrons nous asseoir à l'ombre de ce poirier et prendre ici notre repas. +Mais, viens, descendons par le sentier de la vigne et du jardin; car, vois, +l'orage approche, et le nuage enveloppera bientôt la clarté de la lune.» + +Tous deux se lèvent et descendent dans le champ couvert de blonds épis, +heureux de voir la lueur nocturne qui les éclaire encore; ils avancent +ensuite dans la vigne et cheminent dans l'obscurité. + +Herman conduit la jeune étrangère le long des escaliers aux degrés +rustiques et informes placés sous la treille qui les obscurcit; elle +s'avance à pas tremblants en appuyant sa main sur l'épaule d'Herman. + +La lune projetait à travers les pampres quelques lueurs vacillantes; mais, +bientôt voilée entièrement de nuages, elle laisse le jeune couple dans une +complète obscurité. + +«Herman soutient d'un bras robuste et avec précaution la jeune fille +penchée sur lui; mais, comme elle ne connaît ni le chemin ni ses sentiers +difficiles, elle fait un faux pas; le pied lui manque et craque légèrement. +Elle est près de tomber; mais elle glisse sur lui; il étend à la hâte le +bras et soutient sa bien-aimée. Elle s'incline doucement sur son épaule; +leurs poitrines, leurs joues se touchent, et lui reste là, immobile comme +le marbre, enchaîné par son austère volonté. Il n'ose l'étreindre plus +fortement, mais il se raffermit pour lui servir d'appui. Chargé de son doux +fardeau, il sent les battements du coeur de la jeune fille, il respire le +parfum de son haleine et supporte avec un mâle sentiment cette femme qui +fait l'honneur de son sexe. + +«Cependant elle cache la douleur qu'elle éprouve au pied et lui dit en +riant: «S'il faut en croire les gens bien avisés, quand notre pied craque +non loin du seuil de la maison où l'on se dispose à entrer, c'est un signe +de malheur. J'aurais pourtant voulu recevoir un meilleur présage. Mais +arrêtons-nous un moment, afin que tes parents ne te reprochent pas de leur +amener une fille boiteuse et d'être un hôte peu intelligent.» + + +XVIII + +Cependant le père, la mère, le pharmacien et le pasteur, après avoir donné +et reçu les renseignements les plus touchants sur la perfection de coeur de +la belle étrangère, abrégeaient l'heure à table dans les entretiens les +plus émus et les plus édifiants. Nous regrettons vivement de ne pouvoir les +donner ici au lecteur: c'est Homère et la Bible fondus dans la familière +sagesse des vieux jours. + +Mais la porte s'ouvre: «Les parents d'Herman et leurs deux amis s'étonnent +de la taille et de la beauté de la jeune étrangère, qui s'accorde si bien +avec celle d'Herman; et, quand ils se présentent tous deux sur le seuil, la +porte semble trop petite pour eux! + +«Des exclamations un peu légères du père sur la beauté séduisante de +l'étrangère amenée par son fils blessent le pudique orgueil de la jeune +fille; ne sachant pas le sens que le père donne à ses paroles, et croyant +qu'on offense ainsi en elle la domesticité chaste à laquelle elle se croit +encore destinée, elle se tient immobile et triste; une rougeur subite +colore son cou et son visage; elle reproche doucement au vieillard de +n'avoir pas assez de pitié envers celle qui franchit le seuil de la porte +d'une maison étrangère pour y servir. Le pasteur s'interpose, sans +s'expliquer encore complétement. Le malentendu gonfle le coeur et fait +déborder les larmes de fierté des yeux de Dorothée; elle veut partir à +l'instant d'une maison où l'on ne la respecte pas assez. Elle avoue son +penchant pour Herman et sa joie secrète quand elle l'a vu revenir près +d'elle à la fontaine. «J'avais conçu peut-être, dit-elle, l'idée de devenir +un jour digne de son choix; mais vous me faites sentir ma folie, la +différence irrémédiable de nos deux conditions, et la distance qui existe +entre le jeune homme riche et la jeune fille pauvre. Laissez-moi m'en aller +avant d'avoir éprouvé plus douloureusement cette humiliation; ni la nuit +qui enveloppe la terre, ni l'orage que j'entends gronder, ni la pluie +d'averse qui tombe, ni le vent qui mugit dans les arbres, rien ne +m'arrêtera ici.» + +«À ces mots elle s'avance résolument vers la porte, portant sous son bras +le petit paquet avec lequel elle était venue; mais la mère la saisit des +deux mains et lui dit avec étonnement: + +«Que signifient cette résolution et ces larmes sans cause? Non, je ne veux +pas te laisser partir; tu es la fiancée de mon fils.» + +«Le père, toujours un peu aigri par la déception de ses vues ambitieuses, +veut aller se coucher pour éviter cette scène d'attendrissement, de +reproches et de larmes. Herman, soutenu par sa mère et par les voisins, +s'avance vers Dorothée et lui dit d'une voix tremblante d'émotion et +d'amour: + +«Ne regrette pas ces larmes et cette douleur passagère, car elles ont +assuré mon bonheur et le tien aussi. Non, je ne suis pas allé à la fontaine +du village voisin pour y chercher en toi une servante, mais pour t'amener +ici comme ma fiancée; mais, hélas! mon regard timide ne pouvait discerner +le penchant de ton coeur; quand tu me saluas dans le miroir de la source, +je n'aperçus que de l'amitié dans tes yeux!» + +«Le pasteur explique tout à la jeune fille et restitue le véritable sens +aux propos mal compris du père. Les amants s'embrassent. Dorothée tombe aux +genoux de l'aubergiste et lui demande pardon de sa fierté. «Les devoirs, +dit-elle, que la servante s'engageait à remplir, c'est la fille qui les +remplira désormais avec amour!» + +Tous se donnent le baiser de paix et pleurent en silence des larmes de +joie. Le pasteur échange les anneaux et bénit les amants. Le délicieux +poëme finit par une allusion patriotique et héroïque aux devoirs sévères +que l'orage du continent et l'invasion française imposent à tous ceux qui +peuvent porter les armes et sacrifier même la plus tendre épouse à la mort +acceptée pour défendre son pays. + +Nous ne connaissons rien dans les langues modernes d'analogue à ce charmant +et sévère morceau d'antiquité transporté dans notre âge. On croit, en +achevant de le lire, sortir d'une tente des patriarches où l'on s'est +entretenu avec _Jacob_ ou avec _Lia_. Un parfum de piété et d'amour sort de +tous les vers; le coeur est doucement ému, mais jouit de son émotion comme +d'une vertu. C'est la poésie édifiante, c'est la sainteté de l'amour +portées par un grand poëte à sa plus simple et à sa plus épique expression. +Oh! si tous les peuples avaient de pareils poëmes à feuilleter les jours de +loisir entre leurs mains au lieu des saletés cyniques de leurs corrupteurs +populaires, combien la poésie prendrait un rôle nouveau et saint dans les +moeurs! et combien le génie des _Goethes_ futurs deviendrait un puissant +auxiliaire de la liberté et de la vertu! + + +XIX + +Si nous étions gouvernement, nous ferions imprimer à des millions +d'exemplaires _Herman et Dorothée_, et nous les répandrions gratuitement +dans les villes et dans les campagnes pour édifier en les charmant les +veillées des ateliers ou des étables. Après avoir appliqué si longtemps la +littérature au vice, il serait bien temps de l'appliquer à la morale. La +morale pour le peuple n'est que dans le sentiment; le plus populaire des +véhicules pour le sentiment c'est un beau poëme. _Laprade_, _Legouvé_ et +_Autran_, parmi nous, seraient dignes de prendre la plume de Goethe et de +donner à leur patrie ces chefs-d'oeuvre de la chaumière que le peuple +placerait, à côté d'_Herman et Dorothée_ ou de _Paul et Virginie_, au +chevet du lit de ses fils et de ses filles. Pendant qu'_Heyne_ et autres +sèment de fleurs charmantes, mais malséantes, l'imagination de la jeunesse +lettrée, ces poëtes sèmeraient des lis purs et des roses virginales dans le +pot de fleurs de la mansarde, sur la fenêtre de la jeune fille et du jeune +homme de nos ateliers ou de nos villages. Je l'avais tenté autrefois dans +le poëme des _Pêcheurs_, à moitié fini et perdu sans retour dans un voyage +aux Pyrénées. Je n'ai plus ni assez de liberté d'esprit ni assez de +fraîcheur de palette pour recommencer cette oeuvre d'épopée +professionnelle; mais Victor Hugo, ce _Goethe_ de la France, pourrait, dans +les loisirs de l'exil et de la mer, surpasser _Herman et Dorothée_ de toute +la hauteur de son génie épique. Le lyrisme est fait pour les salons, +l'épopée pour les chaumières; la popularité durable et honnête est là: le +récit est plus inépuisable que le chant, parce que l'homme a plus de +mémoire que d'enthousiasme. + + +XX + +Goethe quitta enfin l'Italie après avoir ou achevé ou ébauché ces +chefs-d'oeuvre. Il était dans toute la jeunesse et dans toute +l'avant-gloire de sa vie. Il rentra en Allemagne comme un triomphateur +futur, capable à lui seul de restaurer ou de fonder un empire littéraire +nouveau pour la Germanie. L'Allemagne était pleine d'hommes à sa hauteur en +philosophie, en histoire, en science, en politique, en roman, en critique, +en poésie; il suffit de nommer les Herder, les Kant, les Jacobi, les +Schlegel, les Winkelman, les Klopstock, les Wieland, les Schiller, pour +assigner au dix-huitième siècle allemand la même fécondité intellectuelle +qu'au dix-huitième siècle français. Le mouvement imprimé à l'esprit +européen par Voltaire, J.-J. Rousseau, Montesquieu et leurs disciples +s'était communiqué au delà du Rhin. Tout fermentait d'idées, tout éclatait +de génie, tout rivalisait d'émulation. Jamais l'Allemagne n'avait présenté +dans toutes ses parties du nord ou du midi de pareils groupes d'hommes +supérieurs. Le grand Frédéric avait secoué la torche à Berlin, elle +illuminait partout. La nature, qui a ses saisons de fécondité morale comme +la terre a ses saisons de séve et de fertilité matérielles, semblait avoir +enfanté en peu d'années une race de géants pour l'Allemagne. Les princes +eux-mêmes, plus entraînés qu'alarmés par ce mouvement vertigineux des +esprits en ébullition dans leurs contrées, participaient à ces enivrements +de gloire littéraire. Ils se disputaient à l'envi le patronage des hommes +éminents propres à illustrer leur nom et leur règne dans l'avenir. Il y +avait vingt Périclès dans ces vingt républiques athéniennes dont +l'Allemagne de 1780 était composée. Berlin, Dresde, Vienne, Hambourg, +Koenigsberg, Iéna, Goettingue, Leipsick, tous les centres d'universités, +toutes les cours étaient autant de foyers où se concentrait l'influence +d'un de ces nombreux génies qui rayonnaient de là sur le reste de la +Germanie. L'ambition de chacun de ces rois, de ces princes souverains, de +ces villes capitales, était de conquérir et de posséder un de ces hommes +supérieurs qui portaient avec eux la renommée d'un royaume ou d'une ville. +Chacune de ces cités voulait être une Athènes. Berlin l'était pour les +sciences, Dresde l'était pour les arts, Leipsick pour la critique, +Koenigsberg pour la philosophie; Weymar désirait l'être pour la poésie. + +Cette capitale véritablement arcadienne, située dans la verte Thuringe, +entre _Iéna_, _Berlin_ et _Dresde_, était la résidence d'une cour +athénienne. Goethe, très-jeune encore à l'époque où son nom avait éclaté +tout à coup par _Werther_ en Europe, avait eu la bonne fortune de +rencontrer sur les bords du Rhin le jeune prince héréditaire de Weymar, le +duc Charles-Auguste. Deux jeunes amis de Goethe, avec lesquels il voyageait +alors, les deux comtes de Stolberg, célèbres eux-mêmes depuis, avaient +présenté leur compagnon de voyage au jeune duc de Weymar. Ce coup d'oeil +décida de la vie entière de Goethe. + +L'irrésistible attrait qui attacha pour jamais le prince et le poëte +ressembla à un de ces coups foudroyants de sympathie dont Goethe fit plus +tard une théorie physiologique et morale dans son roman des _Affinités +électives_. Ils oublièrent les distances qui les séparaient, ils se +jurèrent une amitié indissoluble, ils se promirent de se rejoindre un jour +à Weymar pour vivre tous deux de la même vie aussitôt que les circonstances +leur laisseraient la liberté de leurs sentiments l'un pour l'autre. + +Cet instinct, qui faisait ainsi reconnaître au duc de Weymar le plus grand +homme de l'Allemagne dans un jeune écrivain à peine entrevu par une +première ébauche de génie, témoigne d'une sorte de divination dans le +prince. Par une étrange et heureuse coïncidence, la duchesse Amélie de +Weymar, jeune encore et qui voyageait avec son fils, parut partager dès la +première rencontre l'attrait de ce prince pour le poëte. De cette rencontre +naquit une triple amitié qui ne se refroidit plus jamais entre la +princesse, le prince et le poëte. La beauté morale du jeune favori +transperçait à cette époque à travers la beauté matérielle de ses traits. +C'était _Adrien_ et _Antinoüs_, moins la divinisation suspecte du favori +par l'empereur païen. De ce jour Goethe dévoua sa vie à la princesse +Amélie et au duc Charles-Auguste; l'une parut être sa _Léonore d'Est_ à la +cour de Ferrare, l'autre rappela à cette cour _le Tasse_ aimé de la mère, +favori du fils. Mais le Tasse était insensé de génie et d'amour, Goethe +faisait prédominer dans toute sa vie la raison sur la passion. Il savait +conserver son heureuse étoile en la voilant. + + +XXI + +Le prince, la princesse Amélie et le poëte s'étaient séparés à regret à +Francfort, en se promettant une éternelle réunion à Weymar quand l'heure du +règne du jeune duc serait sonnée. Ce sont ces années d'attente que Goethe +était allé passer en Italie. Il revint s'établir à son retour, à Weymar. Il +y retrouva sa même place dans la confiance sans bornes du duc +Charles-Auguste et dans la prédilection de la duchesse Amélie. Le prince +lui avait préparé une charmante maison, retraite silencieuse et poétique +propre à l'entretien du philosophe avec ses idées et du poëte avec ses +rêves. Un jardin l'entourait, un ruisseau en bordait les pelouses; un banc +de bois sur le seuil ombragé d'arbustes permettait au solitaire de venir +assister le soir aux adieux resplendissants du soleil et aux concerts des +oiseaux, dont il interprétait si bien les gazouillements dans ses vers. +Mais le prince, tout en préparant ainsi le bien-être rural de son ami, +s'était réservé d'employer plus utilement son rare génie et sa sagacité +politique au bonheur de ses peuples et à l'éclat littéraire de sa cour. +C'est ainsi que la colonne corinthienne qui porte le fronton de l'édifice +en est en même temps l'ornement. Il faut lire dans les lettres de Goethe à +mademoiselle Auguste de Stolberg, soeur de ses deux premiers amis, les +comtes de Stolberg, l'épanchement de coeur du poëte entré en jouissance de +sa nouvelle vie. Sans passer, comme tant d'autres hommes de renommée, par +les transes du travail et de l'infortune, il avait conquis du premier coup +la plénitude du bien-être, du loisir, des honneurs, de la liberté et de +l'influence sur son siècle. Il avait trouvé tout cela à la fois dans une +haute amitié et peut-être dans un respectueux amour. C'était _le Tasse_ +allemand, mais c'était _le Tasse_ heureux. Il jouait avec l'amour, dans sa +correspondance avec _Bettida d'Arnim_, jeune fille de dix-neuf ans, à +laquelle il permettait de l'adorer sur son déclin; il voulait mourir dans +l'ivresse calme des illusions. Ne rien perdre de la vie, c'était sa +sagesse. + +Le duc de Weymar lui avait donné, indépendamment du ministère de +l'instruction publique dans ses États, la direction absolue des théâtres et +des nobles plaisirs de sa cour. Il lui avait donné de plus une place +innomée, mais qui l'élevait au-dessus de toute rivalité dans la confiance +du prince et dans les affaires d'État, la place de favori avoué et immuable +dans son coeur. Il en avait fait un autre lui-même, un _vizir_ familier, +incontesté, irresponsable, qui régnait à Weymar sans autre investiture que +celle du génie et de la faveur. La cour et le peuple avaient accepté sans +discussion cette espèce de partage de l'empire entre le souverain légal et +le souverain intellectuel du nord de l'Allemagne. + + +XXII + +On peut dire qu'à dater de ce jour la vie de Goethe ne fut pas une vie, +mais un règne. Il eut la place que Denys de Sicile offrit à Platon, que +Frédéric donna à Voltaire, mais sans la tyrannie de Denys et sans +l'inconstance de Frédéric. L'histoire n'offre pas d'exemple d'un ascendant +aussi continu et aussi paisible d'un grand poëte sur un souverain et sur un +peuple. Le duc Charles-Auguste ne s'était réservé que les fatigues et les +difficultés du pouvoir, pour n'en laisser à son ami que les loisirs, les +douceurs et les ornements. La cour de Weymar, sous les auspices de ces deux +amis, dont l'un prêtait sa gloire, l'autre sa puissance à une pensée +commune, devint en peu d'années le foyer de l'art, du théâtre, de la +renommée en Allemagne. Tout se groupait autour du nom de Goethe. + +Son caractère était éminemment propre à rallier l'Allemagne intellectuelle +autour de lui. La révolution française secouait déjà le monde de ses +pressentiments; Goethe, au fond plus philosophe et aussi incrédule aux +théories populaires du christianisme que Voltaire, dominait du haut d'une +indifférence superbe les querelles religieuses et politiques du temps. Il +pensait et parlait librement sur ces matières, mais il ne proscrivait ni +n'insultait personne pour sa foi ou pour son incrédulité. Il respectait +tout ce qui était sincère dans les croyances humaines; il considérait la +foi religieuse en artiste et non en apôtre ou en martyr. Les cultes, selon +lui, étaient un droit de l'imagination, qui divinisait à son gré les +superstitions de l'ignorance ou les symboles les plus transcendants de la +raison et de la piété humaine. + +Chaque siècle, chaque peuple, chaque homme, selon Goethe, avait une +croyance à la hauteur de son intelligence ou à la mesure de son horizon. La +lumière dans laquelle plongeaient les têtes culminantes comme la sienne ne +descendait pas jusqu'aux masses populaires, capables de croire, incapables +de raisonner leur croyance. Quant à lui, il était ce qu'on est convenu +d'appeler très-improprement panthéiste, c'est-à-dire ne séparant pas en +deux la création et la créature, et adorant la nature entière comme la +divinité des choses sans s'élever à la divinité de l'esprit; philosophes +pour ainsi dire brutaux et fatalistes dans leur croyance, qui reconnaissent +bien en Dieu la force latente de tous les phénomènes visibles ou +invisibles, mais qui n'y reconnaissent pas l'individualité et la suprême +intelligence, c'est-à-dire ce qui constitue l'_être_, refusant ainsi à +l'Être des êtres ce qu'ils sont forcés d'accorder au dernier insecte de la +nature. + +Le panthéisme de Goethe ne tombait point dans cette absurdité si +injustement attribuée aux doctrines primitives de l'Inde, source de toutes +les théogonies antiques et modernes. Sa foi se serait plus justement +appelée polythéisme que panthéisme, c'est-à-dire qu'il reconnaissait et +qu'il adorait la Divinité dans toutes ses oeuvres sans la confondre avec +ses oeuvres: sorte de _paganisme_ sans idolâtrie, qui adorait la puissance +divine dans la puissance matérielle des éléments, mais qui dans l'élément +adorait l'impulsion divine et non l'élément lui-même. Complétement +incrédule à telle ou telle révélation historique par des miracles, Goethe +admettait seulement cette révélation naturelle et progressive par la raison +humaine, comme miroir de l'intelligence divine, successivement frappé de +plus de clarté à mesure qu'il se dégage davantage des ignorances et des +superstitions qui le ternissent. Mais Goethe semblait croire à une première +grande révélation primitive, faite à l'homme nouvellement créé par Dieu ou +apportée par des messagers demi-dieux, qui avait enseigné directement à la +créature raisonnable les premières notions de la Divinité, de la vertu, des +langues, notions que la terre seule était impuissante dans son silence à +donner. + +Selon Goethe, comme selon les philosophes indiens, comme selon les +philosophes chrétiens transcendants, comme selon les philosophes grecs et +romains eux-mêmes (voyez le mot de Cicéron _antiquissimum purissimum_!), le +monde physique comme le monde moral avait commencé par _un état plus +parfait, plus pur et plus lumineux_, par un _Éden_ dans lequel l'homme +naissant avait entendu les confidences de Dieu par des révélateurs divins. +Ces confidences et ces révélations de la science suprême avaient longtemps +éclairé et régi le monde oriental; puis elles s'étaient égarées, +troublées, taries dans les sables, et, pour leur rendre leur pureté, il +fallait, par des révélations purement humaines, les passer de siècle en +siècle au filtre de la science et de la raison. + +Voilà les véritables croyances religieuses de Goethe. + + +XXIII + +Quant à sa politique, elle participait de cet éclectisme calme et de cette +superbe indifférence pour le fanatisme de tels ou tels partis monarchiques +ou populaires, aristocratiques ou démocratiques. + +Sa véritable théorie, c'était son mépris des hommes et surtout des masses, +incapables, selon lui, de se donner ou de se conserver des institutions +supérieures à leur nature essentiellement versatile. Goethe, en cela, +participait beaucoup du génie de Machiavel, de Bacon, de Voltaire, de M. de +Talleyrand, hommes très-supérieurs en intelligence, très-inférieurs en +conscience, mais professant tout haut ou tout bas, à l'égard des formes +sociales, la politique du mépris; politique selon nous coupable, parce +qu'elle désespère, mais politique bien explicable par le spectacle des +impuissances éternelles des sages à améliorer la condition des insensés. + + LAMARTINE. + + (_La suite au mois prochain._) + + + + +XLe ENTRETIEN. + +LITTÉRATURE VILLAGEOISE. + +APPARITION D'UN POËME ÉPIQUE EN PROVENCE. + + +I + +Je vais vous raconter aujourd'hui une bonne nouvelle! Un grand poëte épique +est né. La nature occidentale n'en fait plus, mais la nature méridionale en +fait toujours: il y a une vertu dans le soleil. + +Un vrai poëte homérique en ce temps-ci; un poëte né, comme les hommes de +Deucalion, d'un caillou de la _Crau_; un poëte primitif dans notre âge de +décadence; un poëte grec à Avignon; un poëte qui crée une langue d'un +idiome comme Pétrarque a créé l'italien; un poëte qui d'un patois vulgaire +fait un langage classique d'images et d'harmonie ravissant l'imagination et +l'oreille; un poëte qui joue sur la _guimbarde_ de son village des +symphonies de Mozart et de Beethoven; un poëte de vingt-cinq ans qui, du +premier jet, laisse couler de sa veine, à flots purs et mélodieux, une +épopée agreste où les scènes descriptives de l'_Odyssée_ d'Homère et les +scènes innocemment passionnées du _Daphnis et Chloé_ de Longus, mêlées aux +saintetés et aux tristesses du christianisme, sont chantées avec la grâce +de Longus et avec la majestueuse simplicité de l'aveugle de Chio, est-ce là +un miracle? Eh bien! ce miracle est dans ma main; que dis-je? il est déjà +dans ma mémoire, il sera bientôt sur les lèvres de toute la Provence. J'ai +reçu le volume il y a deux jours, et les pages en sont aussi froissées par +mes doigts, avides de fermer et de rouvrir le volume, que les blonds +cheveux d'un enfant sont froissés par la main d'une mère, qui ne se lasse +pas de passer et de repasser ses doigts dans les boucles pour en palper le +soyeux duvet et pour les voir dorés au rayon du soleil. + +Or voici comment j'eus, par hasard, connaissance de la bonne nouvelle. + + +II + +Adolphe Dumas, non pas le Dumas encyclopédique dont chaque pas fait +retentir la terre de bruit sous son pied; non pas le jeune Dumas son fils, +silencieux et méditatif, qui se recueille autant que son père se répand, et +qui ne sort, après trois cent soixante-cinq jours, de son repos, qu'avec un +chef-d'oeuvre de nouveauté, d'invention et de goût dans la main; mais le +Dumas poétique, le Dumas prophétique, le Dumas de la Durance, celui qui +jette de temps en temps des cris d'aigle sur les rochers de Provence, comme +Isaïe en jetait aux flots du Jourdain, sur les rochers du Carmel, Adolphe +Dumas enfin, que je respecte à cause de son éternelle inspiration, et que +j'aime à cause de sa rigoureuse sincérité, vint un soir du printemps +dernier frapper à la porte de ma retraite, dans un coin de Paris. + +Sa tête hébraïque fumait plus qu'à l'ordinaire de ce feu d'enthousiasme qui +s'évapore perpétuellement du foyer sacré de son front. «Qu'avez-vous?» lui +dis-je.--Ce que j'ai? répondit-il; j'ai un secret, un secret qui sera +bientôt un prodige. Un enfant de mon pays, un jeune homme qui boit comme +moi les eaux de la Durance et du Rhône, est ici, chez moi, en ce moment. +Depuis huit jours qu'il a pris gîte sous mon humble toit, il m'a enivré de +poésie natale, mais tellement enivré que j'en trébuche en marchant, comme +un buveur, et que j'ai senti le besoin de décharger mon coeur avec vous. Ce +jeune homme repart demain soir pour son champ d'oliviers, à Maillane, +village des environs d'Avignon. Avant de partir il désire vous voir, parce +que la Saône se jette dans le Rhône, et qu'il a reconnu, en buvant dans le +creux de sa main l'eau de nos grands fleuves, quelques-unes des gouttes que +vous avez laissées tomber de votre coupe dans votre Saône. + +«Bien, lui dis-je; amenez-le demain à la fin du jour; je lui souhaiterai +bon voyage au pays de Pétrarque, de l'amour et de la gloire, maintenant que +les vers, l'amour et la gloire sont devenus une pincée de cendre trempée +d'eau amère entre mes doigts.» + +Merci, dit-il; et il me serra la main dans sa main nerveuse, qui tremble, +qui étreint et qui brise les doigts de ses amis comme une serre d'aigle +concasse et broie les barreaux de sa cage. + + +III + +Le lendemain, au soleil couchant, je vis entrer Adolphe Dumas, suivi d'un +beau et modeste jeune homme, vêtu avec une sobre élégance, comme l'amant de +Laure, quand il brossait sa tunique noire et qu'il peignait sa lisse +chevelure dans les rues d'Avignon. C'était Frédéric Mistral, le jeune poëte +villageois destiné à devenir, comme _Burns_, le laboureur écossais, +l'Homère de Provence. + +Sa physionomie, simple, modeste et douce, n'avait rien de cette tension +orgueilleuse des traits ou de cette évaporation des yeux qui caractérise +trop souvent ces hommes de vanité, plus que de génie, qu'on appelle les +poëtes populaires: ce que la nature a donné, on le possède sans prétention +et sans jactance. Le jeune Provençal était à l'aise dans son talent comme +dans ses habits; rien ne le gênait, parce qu'il ne cherchait ni à s'enfler, +ni à s'élever plus haut que nature. La parfaite convenance, cet instinct de +justesse dans toutes les conditions, qui donne aux bergers, comme aux rois, +la même dignité et la même grâce d'attitude ou d'accent, gouvernait toute +sa personne. Il avait la bienséance de la vérité; il plaisait, il +intéressait, il émouvait; on sentait dans sa mâle beauté le fils d'une de +ces belles Arlésiennes, statues vivantes de la Grèce, qui palpitent dans +notre Midi. + +Mistral s'assit sans façon à ma table d'acajou de Paris, selon les lois de +l'hospitalité antique, comme je me serais assis à la table de noyer de sa +mère, dans son _mas de Maillane_. Le dîner fut sobre, l'entretien à coeur +ouvert, la soirée courte et causeuse, à la fraîcheur du soir et au +gazouillement des merles, dans mon petit jardin grand comme le mouchoir de +_Mireille_. + +Le jeune homme nous récita quelques vers, dans ce doux et nerveux idiome +provençal qui rappelle tantôt l'accent latin, tantôt la grâce attique, +tantôt l'âpreté toscane. Mon habitude des patois latins parlés uniquement +par moi jusqu'à l'âge de douze ans, dans les montagnes de mon pays, me +rendait ce bel idiome intelligible. C'étaient quelques vers lyriques; ils +me plurent, mais sans m'enivrer: le génie du jeune homme n'était pas là; le +cadre était trop étroit pour son âme; il lui fallait, comme à Jasmin, cet +autre chanteur sans langue, son épopée pour se répandre. Il retournait dans +son village pour y recueillir, auprès de sa mère et à côté de ses +troupeaux, ses dernières inspirations. Il me promit de m'envoyer un des +premiers exemplaires de son poëme; il sortit. + + +IV + +Quand il fut dans la rue, je demandai à Adolphe Dumas quelques détails sur +ce jeune homme; Dumas pouvait d'autant mieux les donner qu'il est lui-même +un enfant d'_Eyragues_ (Eyragues est un village à deux pas de Maillane, +patrie de Frédéric Mistral). Mais Dumas est un déserteur de la langue de +ses pères, qui a préféré l'idiome châtré et léché de la Seine à l'idiome +sauvage et libre du Rhône. Il en a des remords cuisants dans le coeur, et +il pleure quand il entend un écho provençal à travers les oliviers de son +hameau. + +Cet enfant, me dit-il, est né à Maillane, village situé à trois lieues +d'Avignon, entre le lit de la Durance, ce torrent de Provence, et la chaîne +de montagnes qu'on appelle les Alpines; la grande route romaine qui menait +à Arles courait au pied des Alpines et traversait Maillane. Cette vallée +est d'un aspect à la fois grec et romain; c'est un cirque comme celui +d'Arles, dont les monticules dégradés des Alpines sont les gradins. Le ciel +azuré du Midi est coupé crûment par ces rochers; ce firmament a ces +tristesses splendides qui sont le caractère de la Sabine ou des Abruzzes. +Cet horizon trempe les hommes dans la lumière et dans la rêverie. +L'inspiration plane comme les aigles au-dessus des rochers dans le ciel. + +La maison paternelle de ce jeune homme, maison de paysan riche, entourée +d'étables pleines, de vignes, de figuiers, d'oliviers, de champs de courges +et de maïs, est adossée au village, et regarde par ses fenêtres basses les +grises montagnes des Alpines, où paissent ses chèvres et ses moutons. Son +père, comme tous les riches cultivateurs de campagne qui rêvent follement +pour leur fils une condition supérieure, selon leur vanité, à la vie +rurale, fit étudier son fils à Aix et à Avignon pour en faire un avocat de +village. C'était une idée fausse, quoique paternelle; heureusement la +Providence la trompa: le jeune homme étudiait le grec, le latin, le +grimoire de jurisprudence par obéissance; mais la veste de velours du +paysan provençal et ses guêtres de cuir tanné lui paraissaient aussi nobles +que la toge râpée du trafiquant de paroles, et, de plus, le souvenir +mordant de sa jeune mère, qui l'adorait et qui pleurait son absence, le +rappelait sans cesse à ses oliviers de Maillane. + +Son père mourut avant l'âge; le jeune homme se hâta de revenir à la maison +pour aider sa mère et son frère à gouverner les étables, à faire les +huiles et à cultiver les champs. Il se hâta aussi d'oublier les langues +savantes et importunes dont on avait obsédé sa mémoire et la chicane dont +on avait sophistiqué son esprit. Comme un jeune olivier sauvage dont les +enfants ont barbouillé en passant le tronc d'ocre et de chaux, Mistral +rejeta cette mauvaise écorce; il reprit sa teinte naturelle, et il éclata +dans son tronc et dans ses branches de toute sa séve et de toute sa +liberté, en pleine terre, en plein soleil, en pleine nature. Il se sentait +poëte sans savoir ce que c'était que la poésie; il avait une langue +harmonieuse sur les lèvres sans savoir si c'était un patois; cette langue +de sa mère était, à son gré, la plus délicieuse, car c'était celle où il +avait été béni, bercé, aimé, caressé par cette mère. Il avait le loisir du +poëte dans les longues soirées de l'étable, après les boeufs rattachés à la +crèche ou sous l'ombre des maigres buissons de chênes verts, en gardant de +l'oeil les taureaux et les chèvres; il était de plus encouragé à chanter je +ne sais quoi, dans cette langue adorée de Provence, par quelques amis plus +lettrés que lui, qui l'avaient connu et pressenti à Aix ou à Avignon +pendant ses études, et qui venaient quelquefois le visiter chez sa mère +pendant la vendange des raisins ou des olives. De ce nombre était +Romanille, d'Avignon, poëte provençal d'un haut atticisme dans sa langue; +de ce nombre aussi était Adolphe Dumas, qui était né dans les ruines d'un +couvent de chartreux, sous un rocher de la Durance, et qui en avait respiré +l'ascétisme d'anachorète chrétien du temps de saint Jérôme. + +«La mère de Mistral, me racontait hier Adolphe Dumas, nous servait à table, +son fils et moi, debout, comme c'est la coutume des riches matrones de +Provence en présence de leurs maris et de leurs fils. Je vois encore d'ici +ses belles longues mains blanches, sortant d'une manche de toile fine +retroussée jusqu'aux coudes, pour nous tendre les mets qu'elle avait +elle-même préparés ou pour remplacer les cruches de vin quand elles étaient +vides. + +--Asseyez-vous donc avec nous, Madame Mistral, lui disais-je, tout honteux +d'être servi par cette belle veuve arlésienne, semblable à une reine de la +Bible ou de l'Odyssée. «Oh! non, Monsieur, répondait-elle en rougissant, ce +n'est pas la coutume à Maillane; nous savons que nous sommes les femmes de +nos maris et les mères de nos fils, mais aussi les servantes de la maison. +Ne prenez pas garde!» + +Et elle s'en allait modestement manger debout un morceau de pain et +d'agneau sur le coin du dressoir, où brillaient, comme de l'acier fin, ses +grands plats d'étain, polis chaque samedi par ses servantes. + +Cette mère vit encore; elle n'a que quelques rares cheveux blancs comme une +frange de fil de la Vierge rapportée du verger sous sa coiffe; elle +n'aspire qu'à trouver bientôt une Rébecca au puits pour son cher enfant. + +Voilà toute l'histoire du jeune villageois de Maillane; cette histoire +était nécessaire pour comprendre son poëme. Son poëme, c'est lui, c'est son +pays, c'est la Provence aride et rocheuse, c'est le Rhône jaune, c'est la +Durance bleue, c'est cette plaine basse, moitié cailloux, moitié fange, qui +surmonte à peine de quelques pouces de glaise et de quelques arbres +aquatiques les sept embouchures marécageuses par lesquelles le Rhône, frère +du Danube, serpente, troublé et silencieux, vers la mer, comme un reptile +dont les écailles se sont recouvertes de boue en traversant un marais; +c'est son soleil d'une splendeur d'étain calcinant les herbes de la +Camargue; ce sont ses grands troupeaux de chevaux sauvages et de boeufs +maigres, dont les têtes curieuses apparaissent au-dessus des roseaux du +fleuve, et dont les mugissements et les hennissements de chaleur +interrompent seuls les mornes silences de l'été. C'est ce pays qui a fait +le poëme: on peint mal ce qu'on imagine, on ne chante bien que ce que l'on +respire. La Provence a passé tout entière dans l'âme de son poëte; +_Mireille_, c'est la transfiguration de la nature et du coeur humain en +poésie dans toute cette partie de la basse Provence comprise entre les +Alpines, Avignon, Arles, Salon et la mer de Marseille. Cette lagune est +désormais impérissable: un Homère champêtre a passé par là. Un pays est +devenu un livre; ouvrons le livre, et suivez-moi. + + +V + +Donc, il y a six jours que la poste du soir m'apporta un gros et fort +volume intitulé _Mireïo_: c'est le nom provençal de _Mireille_. Ce livre +était le tribut de souvenir que le poëte découvert par Adolphe Dumas +m'avait promis l'été dernier. J'ouvris nonchalamment le volume, je vis des +vers. J'ai l'âme peu poétique en ce moment; je lutte dans une fièvre +continuelle avec une catastrophe domestique qui, si elle s'achève, +entraînera malheureusement bien d'autres que moi. Mon devoir consciencieux +est de lutter à mort contre les iniquités, les humiliations, les calomnies, +les avanies de toute nature dont la France me déshonore et me travestit en +retour de quelques erreurs peut-être, mais d'un dévouement, corps, âme et +fortune, qui ne lui a pas manqué dans ses jours de crise, à elle. Chaque +soir je me couche en désirant que ce jour honteux soit le dernier; chaque +matin je me réveille en me disant à moi-même: Reprends coeur, bois ton +amertume; lutte encore, car, si tu faiblis un moment ou si tu quittes ta +patrie en abandonnant à tes créanciers des terres que nul n'ose acheter, ta +lâcheté perdra ceux que tu dois sauver; tu es leur otage, ne t'enfuis pas; +sois le _Régulus_ de leur salut. La France, qui te raille et qui t'outrage +aujourd'hui, t'entendra peut-être demain. Encore un jour! + +Voilà mes jours. + + +VI + +Je rejetai donc le volume sur la cheminée, et je me dis: Je n'ai pas le +coeur aux vers: à un autre temps! + +Cependant, quand l'heure du sommeil ou de l'insomnie fut venue, je pris, +par distraction, le volume sur la tablette de la cheminée, et je l'emportai +sous le bras dans ma chambre. Je le jetai sur mon lit, j'allumai ma lampe, +et, comme je n'arrive plus jamais à quelques heures de sommeil que par la +fatigue des yeux sur un livre, je rouvris le livre et je lus. + +Cette nuit-là je ne dormis pas une minute. + +Je lus les douze chants d'une haleine, comme un homme essoufflé que ses +jambes fatiguées emportent malgré lui d'une pierre milliaire à l'autre, qui +voudrait se reposer, mais qui ne peut s'asseoir. Je pourrais retourner le +vers célèbre de Dante dans l'épisode de _Françoise de Rimini_, et dire, +comme Francesca: «À ce passage nous fermâmes le livre et nous ne lûmes pas +plus avant!» Moi j'en lus jusqu'à l'aurore, je relus encore le lendemain et +les jours suivants! Et maintenant relisons, si vous voulez, une troisième +fois ensemble; je vais feuilleter page à page ce divin poëme épique du +coeur de la Chloé moderne avec vous; vous jugerez si le charme qui m'a +saisi à cette lecture vient de mon imagination ou du génie de ce jeune +Provençal. Écoutez! + +Mais d'abord sachez que tout le récit est écrit, à peu près comme les +chants du Tasse, en stances rimées de sept vers inégaux dans leur +régularité. Ces stances sonnent mélodieusement à l'oreille, comme les +grelots d'argent aux pieds des danseuses de l'Orient. Les vers varient +leurs hémistiches et leur repos pour laisser respirer le lecteur; ils se +relèvent aux derniers vers de la stance pour remettre l'oreille en route et +pour dire, comme le coursier de Job: Allons! + +Ces vers sont mâles comme le latin, femelles comme l'italien, transparents +pour le français, comme des mots de famille qui se reconnaissent à travers +quelque différence d'accent. Je pourrais vous les donner ici dans leur +belle langue originale, mais j'aime mieux vous les traduire en m'aidant de +la naïve traduction en pur français classique faite par le poëte lui-même. +Nul ne sait mieux ce qu'il a voulu dire; notre français à nous serait un +miroir terne de son oeuvre: le sien à lui est un miroir vivant. À nous +deux, nous répondrons mieux aux nécessités des deux langues. Lisons donc: +c'est moi qui parle, mais c'est lui qui chante. Ne vous étonnez pas de la +simplicité antique et presque triviale du début: il chante pour le village, +avec accompagnement de la flûte au lieu de la lyre. Arrière la trompette de +l'épopée héroïque! C'est l'épopée des villageois, c'est la muse de la +veillée qu'il invoque. + +«Je chante une fille de Provence et les amours de jeune âge à travers la +_Crau_, vers le bord de la mer, dans les grands champs de blé... Bien que +son front ne resplendît que de sa fraîcheur, bien qu'elle n'eût ni diadème +d'or, ni mantelet de soie tissé à Damas, je veux qu'elle soit élevée en +honneur comme une reine et célébrée avec amour par notre pauvre langue +dédaignée; car ce n'est que pour vous que je chante, ô pâtres des collines +de Provence, et pour vous autres, habitants rustiques de nos _mas_.» (Les +_mas_ sont les fermes isolées des plaines d'Arles et de la Crau.) + +L'invocation au Christ né parmi les pasteurs continue pendant trois +strophes; le poëte, dans une comparaison ingénieuse et simple, demande à +Dieu d'atteindre au sommet de l'olivier la branche haute où gazouillent le +mieux les chantres de l'air, la _branche des oiseaux_. Puis il décrit ainsi +le lieu de la scène, description fidèle comme si elle était reflétée dans +les eaux du Rhône qui coule sous la berge du pauvre vannier parmi les +osiers. + +«Au bord du Rhône, entre les grands peupliers et les saules touffus de la +rive, dans une pauvre cabane rongée par l'eau, un vannier demeurait avec +son fils unique; ils s'en allaient après l'hiver, de ferme en ferme, +raccommoder les corbeilles rompues et les paniers troués.» + +Le père et le fils, s'en allant ainsi de compagnie au printemps offrir leur +service de _mas_ en _mas_, voient venir un orage et s'entretiennent des +granges les plus hospitalières où ils pourraient trouver sous les meules de +paille un abri contre la pluie et la nuit. «Père, dit Vincent, c'est le nom +du fils, apprenti de son père, combien fait-on de charrues au mas des +_Micocoules_, que je vois là-bas blanchir entre les mûriers?--Six, répond +le père.--Ah! c'est donc là, reprend l'adolescent, un des plus forts +domaines de la _Crau_? + +--«Je le crois bien, continue le vannier; ne vois-tu pas leur verger +d'oliviers, entre lesquels serpentent des rubans de vignes traînantes et de +pâles amandiers? Il y a, dit-on, autant d'avenues d'oliviers dans le +domaine qu'il y a de jours dans l'année, et chacune de ces avenues compte +autant de pieds d'arbres qu'il y a d'avenues. + +--«Par ma foi! dit le fils, que d'_oliveuses_ il faut avoir dans la saison +pour cueillir tant d'olives!--Ne t'inquiète pas, répond le vieux vannier; +quand viendra la Toussaint, les filles des beaux villages de Provence qui +se louent pour la vendange des oliviers, tout en chantant sur les branches, +te rempliront jusqu'à la gorge les sacs et les _linceux_ d'olives roses et +amygdalines! + +«Et le vannier, qu'on appelait maître Ambroise, continuait de discourir +avec son enfant; et le soleil, qui sombrait derrière les collines, teignait +des plus belles couleurs les légères nuées; et les laboureurs, assis sur +leurs boeufs accouplés par le joug et tenant leurs aiguillons la pointe en +l'air, revenaient lentement pour souper; et la nuit _sombrissait_ là-bas +sur les marécages. + +--«Allons! allons! dit encore Vincent, déjà j'entrevois dans l'aire le +faîte arrondi de la meule de paille. Nous voici à l'abri; c'est là que +foisonnent les brebis.--Ah! dit le père, pour l'été elles ont le petit bois +de pins, pour l'hiver, la plaine caillouteuse. Oh! oh! tout y est, dans ce +domaine! + +--«Et toutes ces grandes touffes d'arbres qui font ombre sur les tuiles, et +cette belle fontaine qui coule en un vivier, et ces nombreuses ruches +d'abeilles que chaque automne dépouille de leur miel et de leur cire, et +qui, au renouveau du mois de mai, suspendent cent essaims aux grands +micocouliers! + +--«Et puis, en toute la terre, père, ce qui me paraît encore le plus beau, +interrompit Vincent, c'est la fille du _mas_, celle qui, s'il vous en +souvient, mon père, nous fit, l'été dernier, faire pour la maison deux +corbeilles de cueilleur d'olives et remettre deux anses à son petit +panier.» + + +VII + +Ils arrivent. La jeune fille venait de donner les feuilles de mûrier à ses +vers à soie, et, sur le seuil de la grange, elle allait, à la rosée du +soir, tordre un écheveau de fil. La fille _Mireille_ et les étrangers se +saluent dans les termes de cette simple et modeste familiarité, politesse +du coeur de ceux qui n'ont pas de temps à perdre en vains discours. Ils +demandent l'hospitalité, non du toit, mais des bords de la meule de paille, +pour passer la nuit. + +«Et avec son fils, chante le poëte, le vannier alla s'asseoir sur un +rouleau de pierre qui sert à aplanir le sillon après le labour; et ils se +mirent, sans plus de paroles, à tresser à eux deux une manne commencée, et +à tordre et à entre-croiser vigoureusement les fils flexibles arrachés de +leur faisceau dénoué de forts osiers.» + +Vincent touchait à ses seize ans. Le poëte trace rapidement en traits +proverbiaux du pays le portrait du beau villageois ambulant et son +caractère. Pendant que le poëte décrit, le soir tombe; les ouvriers +rentrent des champs; la belle _Mireille_ (la fille du _mas_) apporte, pour +faire souper au frais ses travailleurs, «sur la table de pierre, la salade +de légumes, et, du large plat chavirant sous le poids, chaque valet de la +ferme tirait déjà à pleine cuillère de buis les fèves; et le vieillard et +son fils continuaient à tresser l'osier à l'écart.» + +--«Eh bien! voyons, leur dit un peu brusquement Ramon, le riche maître du +domaine et l'heureux père de _Mireille_, allons! laissez là la corbeille. +Ne voyez-vous pas naître les étoiles? Mireille, apporte les écuelles. +Allons! à table! car vous devez être las. + +--«Eh bien! allons! dit le vannier; et ils s'avancèrent vers un bout de la +table de pierre et se coupèrent du pain. Mireille, leste et accorte, +assaisonna pour eux un plat de féverolles avec l'huile des oliviers, et +vint ensuite en courant l'avancer vers eux de sa belle main.» + +Le portrait de Mireille, tracé en courant par le poëte, en cinq ou six +traits empruntés à la nature rurale, rappelle la Sulamite, dans le cantique +amoureux de Salomon. + +«Son visage à fleur de joues avait deux fossettes; sa poitrine, qui +commençait à se soulever, était une pêche double et pas mûre encore. Gaie, +folâtre et un peu sauvage, ah! si dans un verre d'eau vous aviez vu cette +gentillesse et cette grâce reflétées, d'un trait vous l'auriez bue!» + +Quelle expression neuve, naïve et passionnée, qu'aucune langue n'avait +encore ou trouvée ou osée! + +Après le repas, les ouvriers et Mireille prient le vieux vannier de leur +chanter un des chants célèbres dans la contrée, dont il charmait autrefois +les veillées.--«Ah! répond-il, de mon temps j'étais un chanteur, c'est +vrai, mais les miroirs aujourd'hui sont brisés!» Mireille insiste.--«Belle +enfant, lui dit-il, ma voix n'est plus qu'un épi égrené, mais pour vous +complaire je chanterai.» Après avoir vidé son verre plein de vin, le +vannier chante. + + +VIII + +Que chante-t-il? Un chant militaire, une campagne navale du héros de la +Provence, le bailli de Suffren, dans l'Inde. La chanson est un véritable +poëme héroïque, écrit avec la poudre et le sang sur le pont d'un vaisseau +démâté par le canon. C'est la patrie et la gloire au point de vue du peuple +marin des côtes provençales: le poëte n'embouche pas moins bien le clairon +que la flûte. L'auditoire enthousiasmé oublie d'abreuver les six paires de +boeufs dans la rigole d'eau courante. À la fin tout le monde se retire en +répétant la cantate du vannier, autrefois matelot sur le vaisseau de +Suffren. Mireille et Vincent, le fils du chanteur, restent seuls, attardés +et jaseurs, sur le seuil de la maison. Leur conversation est une églogue de +Provence, et non de Mantoue. Tout est original dans le poëme, parce que +tout est né de la nature dans le poëte. + +«Ah! çà, Vincent, disait _Mireille_, quand tu as pris ta bourrée d'osier +sur tes épaules pour aller çà et là raccommoder les corbeilles, en dois-tu +voir, dans tes voyages, des vieux châteaux, des déserts sauvages, des +villages, des fêtes, des pèlerinages! Nous, nous ne sortons jamais de notre +pigeonnier. + +--«C'est bien vrai, Mademoiselle, dit le jeune apprenti; mais la soif +s'étanche aussi bien par l'agacement d'une groseille aux dents que par +l'eau de toute la cruche; et si, pour trouver de l'ouvrage, il faut essuyer +les injures du temps, tout de même le voyage a ses moments de plaisir, et +l'ombre sur la route fait oublier le chaud.» + +Le récit que Vincent fait de ses voyages à la jeune fille est incomparable +en grâce, en vérité, en nouveauté et cependant en poésie. Quelques notes +mal étouffées d'amour qui s'ignore commencent à tinter à son insu dans la +voix de l'enfant. Nous regrettons de tronquer ce long et délicieux +gazouillement de l'innocence et de l'amour; mais il faudrait tout copier: +le poëte a douze chants, nous n'avons qu'une heure. + +«Devant le _mas_ des Micocoules, ainsi Vincent déployait tous les replis de +sa mémoire; la rougeur montait à ses joues, et son oeil noir jetait de +douces lueurs dans la nuit. Ce qu'il disait des lèvres, il le gesticulait +avec ses bras, et sa parole coulait abondante comme une ondée soudaine sur +un regain du mois de mai. + +«Les grillons chantant dans les mottes de terre plus d'une fois se turent +comme pour écouter; souvent les rossignols, souvent l'oiseau de nuit, dans +le bois de pins, firent silence. Attentive et émue jusqu'au fond de son +âme, _Mireille_, assise sur un fagot de feuilles coupées, n'aurait pas +fermé les yeux jusqu'à la première aube du jour. + +«--Il me semble, dit-elle en se retirant à pas lents vers sa mère, que, +pour l'enfant d'un vannier, il parle merveilleusement bien! Ô mère! c'est +un plaisir d'aller dormir l'hiver, mais à présent, pour dormir, la nuit est +trop claire. Écoutons-le, écoutons encore; je passerais à l'entendre ainsi +mes veillées et ma vie.» + +Et là finit le premier chant de _Mireille_. On sent que l'amour couve dans +ces deux coeurs: on va le voir éclore au deuxième chant. + + +IX + +Que ne puis-je vous le transcrire tout entier! Les fils poétiques sont si +délicats et si indissolublement ajustés dans la trame qu'en enlever un +c'est faire écheveler la trame entière; citons-en plutôt quelques passages +au hasard, et par induction jugez de l'ensemble du chant. + + +LA CUEILLETTE DES OLIVES. + +«Chantez, chantez, _magnanarelles_ (filles qui cueillent les olives)! car +la cueillette veut et inspire les chants.--Beaux sont les vers à soie quand +ils s'endorment de leur troisième somme; les mûriers sont pleins de jeunes +filles que le beau temps rend alertes et gaies, telles qu'un essaim de +blondes abeilles qui dérobent leur miel aux romarins des champs pierreux. + +«En défeuillant vos rameaux, chantez, chantez, _magnanarelles_! Mireille +est à la feuille un beau matin de mai; cette matinée-là, pour pendeloques, +à ses oreilles, la folâtre avait pendu deux cerises... Vincent, cette +matinée-là, passa par là de nouveau. + +«À son bonnet écarlate, comme en ont les riverains des mers latines, il +avait gentiment une plume de coq; et en foulant les sentiers il faisait +fuir les couleuvres vagabondes, et des sonores tas de pierre avec son bâton +il chassait les cailloux. + +--«Ô Vincent! lui cria Mireille du milieu des vertes allées, pourquoi +passes-tu si vite? Vincent aussitôt se retourna vers la plantation, et sur +un mûrier, perchée comme une gaie coquillade, il découvrit la fillette, et +vers elle vola joyeux. + +«Eh bien! Mireille, vient-elle bien, la feuille?--Eh! peu à peu tout rameau +se dépouille.--Voulez-vous que je vous aide?--Oui!» Pendant qu'elle riait +là haut en jetant de folâtres cris de joie, Vincent, frappant du pied le +trèfle, grimpa sur l'arbre comme un loir. «Mireille, il n'a que vous, le +vieux maître Ramon? + +«Faites les branches basses; j'atteindrai les cimes, moi, allez!» Et, de sa +main légère, celle-ci, trayant la ramée: «Cela garde d'ennui de travailler +(avec) un peu de compagnie! Seule, il vous vient un nonchaloir!» dit-elle. +«Moi de même; ce qui m'irrite, répondit le gars, c'est justement cela. + +«Quand nous sommes là-bas, dans notre hutte, où nous n'entendons que le +bruissement du Rhône impétueux qui mange les graviers, oh! parfois, quelles +heures d'ennui! Pas autant l'été; car, d'habitude, nous faisons nos courses +l'été, avec mon père, de métairie en métairie. + +«Mais quand le petit houx devient rouge (de baies), que les journées se +font hivernales et longues les veillées, autour de la braise à demi +éteinte, pendant qu'au loquet siffle ou miaule quelque lutin, sans lumière +et sans grandes paroles, il faut attendre le sommeil, moi tout seul avec +lui!... + +--«La jeune fille lui dit vivement: Mais la mère, où demeure-t-elle +donc?--Elle est morte!... Le garçon se tut un petit moment, puis reprit: +Quand Vincenette était avec nous, et que, toute jeune, elle gardait encore +la cabane, pour lors c'était un plaisir!--Mais quoi? Vincent, + +«Tu as une soeur?--Elle est servante du côté de Beaucaire, répond-il. Elle +n'est pas laide non plus, poursuit-il, ma soeur, mais combien êtes-vous +plus belle encore!» À ce mot Mireille laissa échapper la branche à moitié +cueillie. «Oh! dit-elle à Vincent... + +«Chantez, chantez, magnanarelles! Il est beau le feuillage des mûriers; +beaux sont les vers à soie quand ils s'endorment de leur troisième sommeil! +Les mûriers sont pleins de jeunes filles que le beau temps rend gaies et +rieuses, telles qu'un essaim de blondes abeilles qui dérobent leur miel +dans les champs pierreux.» + + +X + +Ici Vincent, dans des stances timides et indirectes, compare la beauté de +sa soeur à celle de Mireille, et, à chaque compliment qui l'étonne et la +flatte, laissant de nouveau échapper la branche de l'olivier: «Oh! +voyez-vous ce Vincent!» dit en rougissant Mireille. + +Et cependant le jour grandissait, et le soleil que les jeunes filles +avaient devancé faisait fumer les brumes du matin sur les roches nues des +Alpines. «Oh! nous n'avons rien fait! Quelle honte! dit Mireille en +regardant les mûriers encore touffus de feuilles. Cet enfant dit qu'il est +monté pour m'aider, et tout son travail ensuite est de me faire rire. + +--«Eh bien! à qui cueillera plus vite, Mademoiselle. Nous allons le voir.» +Et vite, de deux mains passionnées, ardentes à l'ouvrage, ils tordent les +branches, ils descendent les grands et petits rameaux. Plus de paroles, +plus de repos (brebis qui bêle perd sa dentée d'herbe); le mûrier qui les +porte est à l'instant dépouillé tout nu! + +Ils reprirent cependant bientôt haleine. (Dieu que la jeunesse est une +belle chose!) En foulant ensemble la feuille dans le même sac, une fois il +arriva que les jolis doigts effilés de la jeune _magnanarelle_ se +rencontrèrent par hasard emmêlés avec des doigts brûlants, les doigts de +Vincent. + +«Elle et lui tressaillirent; leurs joues se colorèrent de la fleur +vermeille d'amour, et tous deux à la fois, d'un feu inconnu, sentirent +l'étincelle ardente s'échapper; mais, comme celle-ci avec effroi retirait +sa main de la feuille, lui par le trouble encore tout ému: + +--«Qu'avez-vous? dit-il; une guêpe cachée vous aurait-elle piquée?--Je ne +sais, répondit-elle à voix basse et en baissant le front. Et sans plus en +dire chacun se met à cueillir de nouveau quelque brindille; pourtant, avec +des yeux malins en dessous, ils s'épiaient à qui rirait le +premier..........» + +Mais lisez tout entier le passage qui suit cette rencontre involontaire des +deux mains dans les feuilles. Le voilà: + + +XI + +«Leur poitrine battait!... La feuille tomba, puis de nouveau, comme pluie; +et puis, venu l'instant où ils la mettaient au sac, la main blanche et la +main brune, soit à dessein ou par bonheur, toujours venaient l'une vers +l'autre, mêmement qu'au travail ils prenaient grande joie. + +«Chantez, chantez, magnanarelles, en défeuillant vos rameaux!... Vois! +vois! tout à coup Mireille crie, Vois!--Qu'est-ce?» Le doigt sur la bouche, +vive comme une locustelle sur un cep, vis-à-vis de la branche où elle +juche, elle indiquait du bras... «Un nid... que nous allons voir! + +--«Attends!...» Et, retenant son souffle haletant, tel qu'un passereau le +long des tuiles, Vincent, de branche en branche, a bondi vers le nid. Au +fond d'un trou qui, naturellement, entre la dure écorce, s'était formé, par +l'ouverture les petits se voyaient, déjà pourvus de plumes et remuant. + +«Mais Vincent, qui, à la branche tortue, vient de nouer ses jambes +vigoureuses, suspendu d'une main, dans le tronc caverneux fouille de +l'autre main. Un peu plus élevée, Mireille alors, la flamme aux joues: +Qu'est-ce? demande-t-elle avec prudence. «Des pimparrins!» De belles +mésanges bleues! + +Mireille éclata de rire. «Écoute, dit-elle, ne l'as-tu jamais ouï dire? +Lorsqu'on trouve à deux un nid au faîte d'un mûrier ou de tout arbre +pareil, l'année ne passe pas qu'ensemble la sainte Église ne vous unisse... +Proverbe, dit mon père, est toujours véridique. + +«Oui, réplique Vincent; mais il faut ajouter que cet espoir ne peut se +fondre si, avant d'être en cage, s'échappent les petits.--Jésus, mon Dieu! +prends garde! cria la jeune fille, et, sans retard, serre-les avec soin, +car cela nous regarde!» Ma foi! répond ainsi le jouvenceau, + +«Le meilleur endroit pour les serrer serait peut-être votre +corsage...--Tiens! oui, donne! c'est vrai!...» Le garçon aussitôt plonge sa +main dans la cavité de l'arbre; et sa main, qui retourne pleine, en tire +quatre du creux. «Bon Dieu! dit Mireille en tendant la main, oh! +combien?... + +--«La gentille nichée! Tiens! tiens! pauvres petits, un bon baiser!» Et, +folle de plaisir, de mille doux baisers elle les dévore et les caresse. +Puis avec amour doucement les coule sous son corsage qui enfle.--«Tiens! +tiens! tends la main derechef,» cria Vincent. + +--«Oh! les jolis petits! Leurs têtes bleues ont de petits yeux fins comme +des aiguilles!» Et vite encore dans la blanche et lisse prison elle cache +trois mésanges; et chaudement, dans le sein de la jeune fille, la petite +couvée, qui se blottit, croit qu'on l'a remise au fond de son nid. + +--«Mais tout de bon, Vincent, y en a-t-il encore?--Oui! sainte Vierge! +Vois! tout à l'heure je dirai que tu as la main fée!--Eh! bonne fille que +vous êtes! les mésanges, quand vient la Saint-Georges, elles font dix, +douze oeufs et même quatorze, maintes fois!... Mais tiens! tiens! tends la +main, les derniers éclos! Et vous, beau creux, adieu!» + + +XII + +À peine le jeune homme se décroche, à peine celle-ci arrange les oiseaux +bien délicatement dans son fichu fleuri... Aie! aie! aie! d'une voix +chatouilleuse fait soudain la pauvrette. Et, pudique, sur la poitrine elle +se presse les deux mains. Aie! aie! aie! je vais mourir!» + +«Ho! pleurait-elle, ils m'égratignent! Aie! m'égratignent et me piquent! +Cours vite, Vincent, vite!...» C'est que, depuis un moment, vous le +dirai-je? dans la cachette grand et vif était l'émoi. Depuis un moment, +dans la bande ailée avaient, les derniers éclos, mis le bouleversement. + +«Et, dans l'étroit vallon, la folâtre multitude, qui ne peut librement se +caser, se démenant des griffes et des ailes, faisait, dans les ondulations, +culbutes sans pareilles: faisait, le long des talus, mille belles roulades. + +«Aie! aie! viens les recevoir! vole!» lui soupirait-elle. Et, comme le +pampre que le vent fait frissonner, comme une génisse qui se sent piquée +par les frelons, ainsi gémit, bondit et se ploie l'adolescente des +Micocoules.... Lui pourtant a volé vers elle... Chantez en défeuillant; + +«En défeuillant vos rameaux, chantez, _magnanarelles_! Sur la branche où +Mireille pleure, lui pourtant a volé. «Vous le craignez donc bien le +chatouillement? lui dit-il de sa bouche amie. Eh! comme moi, dans les +orties, si, nu pieds, maintes fois il vous fallait vaguer! + +«Comment feriez-vous?» Et, pour déposer les oisillons qu'elle a dans son +corsage, il lui offre en riant son bonnet de marin. Déjà Mireille, sous +l'étoffe que la nichée rendait bouffante, envoie la main, et dans la +_coiffe_ déjà, une à une, rapporte les mésanges. + +«Déjà, le front baissé, pauvrette! et détournée un peu de côté, déjà le +sourire se mêlait à ses larmes; semblablement à la rosée qui, le matin, des +liserons mouille les clochettes lourdes, et roule en perles, et s'évapore +aux premières clartés... + +«Et sous eux voilà que la branche tout à coup éclate et se rompt!... Au cou +du vannier la jeune fille effrayée, avec un cri perçant, se précipite et +enlace ses bras; et du grand arbre qui se déchire, en une rapide virevolte, +ils tombent, serrés comme deux jumeaux sur la souple ivraie... + +«Frais zéphirs (vent), largue et (vent) grec, qui des bois remuez le dais, +sur le jeune couple que votre murmure un petit moment mollisse et se +taise! Folles brises, respirez doucement! Donnez le temps que l'on rêve, le +temps qu'à tout le moins ils rêvent le bonheur! + +«Toi qui gazouilles dans ton lit, va lentement, va lentement, petit +ruisseau parmi tes galets sonores; ne fais pas tant de bruit, car leurs +deux âmes sont dans le même rayon de feu, parties comme une ruche qui +essaime... Laissez-les se perdre dans les airs pleins d'étoiles! + +«Mais elle, au bout d'un instant, se délivra du danger. Moins pâles sont +les fleurs du cognassier. Puis ils s'assirent sur le talus, l'un près de +l'autre se mirent, un petit moment se regardèrent, et voici comment parla +le jeune homme aux paniers: + + +XIII + +«Vous êtes-vous point fait de mal, Mireille!... Ô honte de l'allée! arbre +du diable! arbre funeste qu'on a planté un vendredi! que le marasme +s'empare de toi! que l'artison te dévore, et que ton maître te prenne en +horreur!--Mais elle, avec un tremblement qu'elle ne peut arrêter: + +«Je ne me suis pas, dit-elle, fait de mal, nenni! Mais, telle qu'un enfant +dans ses langes qui parfois pleure et ne sait pourquoi, j'ai quelque chose, +dit-elle, qui me tourmente; cela m'ôte le voir et l'ouïr; mon coeur en +bout, mon front en rêve, et le sang de mon corps ne peut rester calme.» + +«Peut-être, dit le vannier, est-ce la peur que votre mère ne vous gronde +pour avoir mis trop de temps à la _feuille_? Comme moi, quand je m'en +venais à l'heure indue, déchiré, barbouillé comme un Maure, pour être allé +chercher des mûres.--Oh! non, dit Mireille; autre peine me tient.» + +Mireille, enfin, après un naïf interrogatoire, finit par avouer à Vincent +qu'elle l'aime! «Oh! dit l'humble enfant du vannier, ne vous jouez pas +ainsi de moi, Mademoiselle! Vous la reine des Micocoules! moi le fils +vagabond du vannier!» + +L'aveu n'est pas moins involontaire et pas moins franc sur les deux +bouches. «Eh bien! je le dirai une fois aussi, Mireille, je t'aime! + +«Je t'aime tellement que si tu disais: Je veux une étoile, il n'est ni +traversée de mers, ni forêts, ni torrents en fureur, ni bourreau, ni feu, +ni fer qui m'arrêtent. Au sommet des pics des montagnes, là où la terre +touche le ciel, j'irais la cueillir, et dimanche tu l'aurais pendue à ton +cou. + +«Mais, ô la plus belle de toutes! plus j'y pense, plus, hélas! je sens que +je me fais illusion. J'ai vu une fois un figuier dans mon chemin, cramponné +à la roche nue, contre la grotte de Vaucluse, si maigre, hélas! qu'à peine +aux lézards gris il donnait autant d'ombre qu'une touffe de jasmin. Jusqu'à +ses racines une seule fois par an vient clapoter l'onde d'une source +voisine, et l'arbuste avide se penche pour boire autant qu'il peut au flot +abondant qui monte à ses pieds pour le désaltérer. Cela lui suffit toute +une année pour vivre. Cela s'applique à moi, ô Mireille! aussi juste que la +pierre à la bague! + +«Car je suis le figuier, Mireille, toi la fontaine!...» + +L'entretien s'attendrit entre les deux enfants; au moment où il va +s'exalter jusqu'au délire, on entend la voix grondeuse d'une vieille +femme. «Les vers à soie, à midi, n'auront donc point de feuilles à manger?» +dit-elle. + +«Au sommet touffu d'un pin tout retentissant d'un joyeux tumulte d'oiseaux, +une volée de passereaux qui s'abat remplit quelquefois l'air d'un gai +ramage à l'heure où fraîchit le soir; mais si tout à coup d'un glaneur qui +les guette la pierre lancée tombe sur la cime de l'arbre, de toute part, +effarouchés dans leurs ébats, la volée s'enfuit dans le bois.» + +Ainsi, troublé dans son bonheur, le couple innocent s'enfuit dans la lande, +elle vers la maison, son faisceau de feuilles sur la tête, lui immobile, la +regardant de loin courir dans le blé. + +Et ainsi finit ce second chant, une des plus suaves idylles à laquelle on +ne peut rien comparer que les gémissements les plus chastes du Cantique des +Cantiques. Il y respire une pureté d'images, une verve de bonheur, une +jeunesse de coeur et de génie qui ne peuvent avoir été écrites que par un +poëte de vingt ans. La terre y tourne sous les pas, le coeur y bondit dans +la poitrine comme dans une ronde de villageois sous les mûriers de la Crau +ou sous les châtaigniers de Sicile. Ô poésie d'un vrai poëte! tu es le +rajeunissement éternel des imaginations, la Jouvence du coeur. + + +XIV + +Le troisième chant s'ouvre par une description à la fois biblique, +homérique et virgilienne d'une assemblée de matrones arlésiennes dans une +magnanerie, occupées, tout en jasant, à faire monter les vers à soie +réveillés sur les brindilles de mûriers pour y filer leurs berceaux +transparents. + +Mireille va et vient dans la foule, semblable à la jeune âme de la maison +et de la saison. Elle rougit de quelques propos de jeunes filles, ses +compagnes, qui parlent de leurs fiancés sans se douter qu'elle a choisi le +sien; elle va cacher sa rougeur subite à la cave sous prétexte d'aller +chercher la flasque de vin des Micocoules. Les jeunes filles, animées par +la goutte de vin, jasent comme des colombes roucoulent; une, entre autres, +en supposant par badinage qu'elle a épousé un fils de roi de la contrée, +fait, en contemplant son pays du haut de sa tour, une géographie splendide +de la belle Provence. Écoutez: + +«Je verrais, disait-elle, mon gai royaume de Provence, tel qu'un clos +d'orangers, devant moi s'épanouir, avec sa mer bleue mollement étendue sous +ses collines et ses plaines, et les grandes barques pavoisées cinglant à +pleine voile au pied du château d'If. + +«Et le mont Ventoux que laboure la foudre, le Ventoux, qui, vénérable, +élève sur les montagnes blotties au-dessous de lui sa blanche tête +jusqu'aux astres, tel qu'un grand et vieux chef de pasteurs qui, entre les +hêtres et les pins sauvages, accoté de son bâton, contemple son troupeau. + +«Et le Rhône, où tant de cités, pour boire, viennent à la file, en riant et +chantant, plonger leurs lèvres tout le long; le Rhône, si fier dans ses +bords, et qui, dès qu'il arrive à Avignon, consent pourtant à s'infléchir +pour venir saluer Notre-Dame des Doms. + +«Et la Durance, cette chèvre ardente à la course, farouche, vorace, qui +ronge en passant et cades et argousiers; la Durance, cette fille +sémillante qui vient du puits avec sa cruche, et qui répand son onde en +jouant avec les gars qu'elle trouve par la route, etc.» + + +XV + +L'une des compagnes de Mireille découvre que la jeune fille des Micocoules +a causé en secret avec Vincent, l'enfant aux pieds nus; on raille Mireille. +Une matrone prend sa défense et raconte, pour les faire taire, aux +médisantes une légende provençale qui fait rentrer la raillerie dans leurs +bouches. Lisez cela. + +«Il était un vieux pâtre, dit-elle; il avait passé toute sa vie seul et +sauvage dans l'âpre _Lubéron_, gardant son troupeau. Enfin, sentant son +corps de fer ployer vers le cimetière, il voulut, comme c'était son devoir, +se confesser à l'ermite de Saint-Eucher.» + +Il avait tout oublié dans son isolement, depuis ses premières Pâques +jusqu'à ses prières. De sa cabane il monta donc à l'ermitage, et, devant +l'ermite, il s'agenouilla, courbant le front à terre. + +«De quoi vous accusez-vous, mon frère?» dit le chapelain. «Hélas! répondit +le vieillard, voici ce dont je m'accuse: Une fois, dans mon troupeau, une +bergeronnette, qui est un oiseau ami des bergers, voletait... Par malheur +je tuai avec un caillou la pauvre hoche-queue!» + +«S'il ne le fait à dessein cet homme doit être idiot, pensa l'ermite... Et +aussitôt, brisant la confession»: Allez suspendre à cette perche, lui +dit-il en étudiant son visage, votre manteau; car je vais maintenant, mon +frère, vous donner la sainte absolution.» + +«La perche que le prêtre, afin de l'éprouver, lui montrait, était un rayon +de soleil qui tombait obliquement dans la chapelle. De son manteau le bon +vieux pâtre se décharge, et, crédule, en l'air le jette... Et le manteau +resta suspendu au rayon éclatant.» + +--«Homme de Dieu! s'écria l'ermite... Et aussitôt de se précipiter aux +genoux du saint pâtre, en pleurant à _chaudes larmes_. Moi! se peut-il que +je vous absolve? Ah! que l'eau pleuve de mes yeux! et sur moi que votre +main s'étende, car c'est vous qui êtes un grand saint, et moi le pécheur.» + +Et cela vous fait voir, jeune langue, qu'il ne faut jamais se moquer de +l'habit. Comme un grain de raisin (je l'ai vu), notre jeune maîtresse est +devenue vermeille dès que le nom de Vincent a été prononcé. Voyons, belle +enfant, là est quelque mystère.--«Je veux, dit Mireille, me cacher en un +couvent de nonnes à la fleur de mes ans plutôt que de me laisser unir à un +époux.» On rit, on se moque de son serment. Cela amène la belle Nore à +chanter la ballade provençale de _Magali_. + +Et telles, comme, quand une cigale grince dans un sillon son chant d'été, +toutes les autres cigales en choeur reprennent son même chant, telles les +jeunes filles en choeur répétaient toutes ensemble le refrain de la ballade +de Nore. + +Voici la ballade: + + +XVI + +«Ô Magali, ma tant aimée, mets la tête à la fenêtre; écoute un peu cette +sérénade de violon et de tambourin! Le ciel est là-haut, plein d'étoiles; +le vent tombe, mais les étoiles en te voyant pâliront.» + +--«Pas plus que du murmure des branches de ton aubade je me soucie. Mais je +m'en vais dans la mer blonde me faire anguille de rocher.» + +«Ô Magali, si tu te fais le poisson de l'onde, moi, pêcheur je me ferai; je +te pêcherai.» + +--«Oh! mais si tu te fais pêcheur, quand tu jetteras tes filets je me ferai +l'oiseau qui vole, je m'envolerai dans les landes.» + +«Ô Magali, si tu te fais l'oiseau de l'air, je me ferai, moi, le chasseur; +je te chasserai.» + +--«Aux perdreaux, aux becs-fins, si tu viens tendre tes lacets, je me +ferai, moi, l'herbe fleurie, et me cacherai dans les prés vastes.» + +«Ô Magali, si tu te fais la marguerite, je me ferai, moi, l'eau limpide; je +t'arroserai.» + +--«Si tu te fais l'onde limpide, je me ferai, moi, le grand nuage, et +promptement m'en irai ainsi en Amérique, là-bas, bien loin!» + +«Ô Magali, si tu t'en vas aux lointaines Indes, je me ferai, moi, le vent +de mer; je te porterai.» + +--«Si tu te fais le vent marin, je fuirai d'un autre côté; je me ferai +l'ardeur du grand soleil qui fond la glace.» + +«Ô Magali, si tu te fais l'ardeur du soleil, je me ferai, moi, le vert +lézard, et te boirai.» + +--«Si tu te fais la salamandre qui se cache sous le hallier, je serai, moi, +la lune pleine, qui éclaire les sorciers la nuit.» + +--«Ô Magali, si tu te fais lune sereine, je me ferai, moi, belle brume; je +t'envelopperai.» + +--«Mais si la belle brume m'enveloppe, pour cela tu ne me tiendras pas; +moi, belle rose virginale, je m'épanouirai dans le buisson.» + +«Ô Magali, si tu le fais la rose belle, je me ferai, moi, le papillon; je +m'enivrerai de toi.» + +--«Va, poursuivant, cours, cours! jamais, jamais tu ne m'atteindras. Moi, +de l'écorce d'un grand chêne je me vêtirai dans la forêt sombre.» + +«Ô Magali, si tu te fais l'arbre des mornes, je me ferai, moi, la touffe de +lierre; je t'embrasserai.» + +--«Si tu veux me prendre à bras le corps, tu ne saisiras qu'un vieux +chêne... je me ferai blanche nonnette du monastère du grand saint Blaise.» + +«Ô Magali, si tu te fais nonnette blanche, moi, prêtre, je te confesserai +et je t'entendrai.» + +«Là les femmes tressaillirent, les cocons roux tombèrent des mains, et +elles criaient à Nore: Oh! dis ensuite ce que fit, étant nonnain, Magali, +qui déjà, pauvrette, s'est faite chêne et fleur aussi, lune, soleil et +nuage, herbe, oiseau et poisson.» + +«De la chanson, reprit Nore, je vais vous chanter ce qui reste. Nous en +étions, s'il m'en souvient, à l'endroit où elle dit que dans le cloître +elle va se jeter, et où l'ardent chasseur répond qu'il y entrera comme +confesseur.... Mais de nouveau voyez l'obstacle qu'elle oppose.» + +--«Si du couvent tu passes les portes, tu trouveras toutes les nonnes +autour de moi errantes, car en suaire tu me verras.» + +«Ô Magali, si tu te fais la pauvre morte, adoncques je me ferai la terre; +là je t'aurai.» + +--«Maintenant je commence enfin à croire que tu ne me parles pas en riant. +Voilà mon annelet de verre pour souvenir, beau jouvenceau.» + +«Ô Magali, tu me fais du bien!... Mais, dès qu'elles t'ont vue, ô Magali, +vois les étoiles, comme elles ont pâli!» + + +XVII + +«Nore se tait; nul ne disait mot. Tellement bien Nore chantait que les +autres, en même temps, d'un penchement de front l'accompagnaient, +sympathiques, comme les touffes de souchet qui, pendantes et dociles, se +laissent aller ensemble au courant d'une fontaine.» + +Et vous, lecteur, que dites-vous de ce chant de Nore? Y a-t-il dans les +ballades de Schiller ou de Goethe une parabole d'amour comparable par sa +candeur et sa gaieté tendre à cette parabole villageoise du berger et du +poëte de Maillane? Cette ballade finit le troisième chant; elle vous laisse +dans le coeur et dans l'oreille un écho de musette prolongé à travers les +myrtes de la Calabre. Et vous êtes tout surpris, avec le sourire sur les +lèvres, de trouver une larme sur votre main. Chantons-nous ainsi dans nos +villes? + + +XVIII + +Les demandes de la main de Mireille à son père par ses prétendants +remplissent le quatrième chant. C'est la situation de Pénélope transportée +du palais au village, c'est Ithaque au mas des Micocoules. Mais, si la +situation est analogue, les détails sont tous originaux; la nature forme +des ressemblances, jamais de copies. + +«Quand vient la saison, dit le poëte, où les violettes éclosent par touffes +dans les vertes pelouses, les couples amoureux ne manquent pas pour aller +les cueillir à l'ombre; quand vient le temps où la mer agitée apaise sa +fière poitrine et respire lentement de toutes ses mamelles, les prames et +les barques ne manquent pas pour aller sur l'aile des rames s'éparpiller +sur la mer tranquille; quand vient le temps où l'essaim des jeunes vierges +fleurit parmi les femmes, les poursuivants ne manquent ni dans la Crau, ni +dans les manoirs des châtelains, ni au mas des Micocoules. Il en vint +trois: un gardien de cavales, un pasteur de génisses, un berger de brebis, +tous les trois jeunes et beaux.» + +Le cortége d'ânes, de boucs, de béliers, de chèvres, de chevrettes et de +petits chevreaux, descendant des montagnes du Dauphiné dans la Crau aux +sons des clochettes appendues au cou des béliers conducteurs et suivi du +pâtre enveloppé de son lourd manteau, est une de ces scènes calquées sur +les flancs des montagnes, aux rayons d'un soleil d'automne. Le pasteur, +environné de ses chiens blancs et énormes, passe avec orgueil cette revue +de ses richesses au défilé des monts dans la plaine. + +Alari, ce riche possesseur des troupeaux ambulants, aborde Mireille sur le +seuil du _mas_, sous prétexte de lui demander le chemin, mais, en réalité, +pour sonder son coeur. Il lui fait présent d'une coupe taillée dans le +buis, ciselée de ses mains pendant les longs loisirs solitaires du +pâturage. Le bouclier d'Achille, dans l'_Iliade_, n'est pas mieux décrit +que cette coupe avec ses bas-reliefs sculptés au couteau. Mireille admire, +raille, refuse, et s'enfuit. + + +XIX + +Un gardien des cavales de la Crau, présomptueux et superbe, est refusé de +même. Pourtant les mille cavales sauvages qu'il possède sont peintes par le +poëte avec des couleurs de Salvator Rosa. «Elles flairent le vent et se +souviennent, après dix ans d'esclavage, de l'exhalation salée et enivrante +de la mer, échappées sans doute de l'attelage de Neptune, leur premier +ancêtre, semblent encore teintes d'écume, et, quand la mer souffle et +s'assombrit, quand les vaisseaux rompent leurs câbles, les étalons de la +Camargue hennissent de joie; ils font claquer, comme une mèche de fouet, +leur longue queue traînante; ils creusent le sol avec leur sabot, ils +sentent pénétrer dans leur chair le trident du dieu terrible qui fait +bondir les flots.» + +Le maître de ces escadrons de cavales demande Mireille à son père. Raymond +l'agrée, fait venir Mireille; mais Mireille demande du temps, pleure et se +sauve. «Père, dit le cavalier, il suffit; je retire ma demande, car un +gardien des cavales de la Camargue connaît la piqûre du cousin!» «Il a +deviné que le coeur de l'enfant n'est plus à elle. Triste et résigné, il +reprend au repas le sentier pierreux du désert.» + + +XX + +Un troisième, féroce gardeur de taureaux et de vaches, arrive avec la +confiance de sa richesse et la dureté de son métier. + +«Combien de fois, dit le poëte, n'avait-il pas, dans les _ferrades_ (jour +de l'année où l'on marque les animaux sauvages dans la Camargue), combien +de fois n'avait-il pas renversé à terre ses taureaux par leurs cornes? +Combien de fois, rude sevreur des veaux, ne les avait-il pas sevrés, et sur +le dos de la mère irritée rompu des brassées de gourdins, jusqu'à ce +qu'elle fuie la grêle des coups, hurlante et retournant la tête vers son +nourrisson entre les jeunes pins?» + +Où avez-vous vu dans les épopées pastorales, depuis les tentes de Jacob, de +pareilles images? + +Un magnifique combat de taureaux dans la plaine d'Arles diversifie le +poëme. Le toucheur de boeufs triomphe, mais, jeté en l'air par les cornes +de l'animal, il reste marqué d'une cicatrice au front. Les couronnes qu'il +a reçues des filles d'Arles lui donnent la certitude d'honorer Mireille en +la demandant pour épouse. + +Monté sur la jument blanche, il vient, plein de confiance, au mas des +Micocoules; il rencontre Mireille lavant, comme Nausicaa, à la fontaine. +«Dieu! qu'elle était belle, trempant dans l'argent de l'écoulement de la +source ses pieds au gué!» + +Le dialogue entre le fier toucheur de boeufs et la jeune laveuse est à lui +seul une idylle accomplie; combien nous regrettons de ne pas le reproduire +en entier! Enfin l'amoureux propose à Mireille de le suivre au pays de la +Camargue, où l'on entend la mer à travers les rameaux sonores des pins. +«Ils sont trop loin, vos pins, répond-elle.--Prêtres et filles, réplique le +bouvier, ne peuvent savoir jamais la patrie où ils iront manger leur pain +un jour.» Il me suffit de le manger avec celui que j'aime. Je ne demande +rien de plus pour me sevrer de mon nid.--Belle, alors, dit le bouvier, +donnez-moi votre amour! + +«Je vous le donnerai, jeune homme, réplique Mireille; mais, avant, ces +orties porteront des grappes de raisins vermeils, votre bâton à trident de +fer fleurira, ces collines de rocher s'amolliront comme de la cire, et l'on +ira par mer au village des Beaux sur la roche au milieu des terres!» + + +XXI + +Humilié et irrité de ce refus, le bouvier remonte sur sa jument blanche et +s'éloigne en ruminant sa vengeance. + +Il rencontre malheureusement le pauvre fils du vannier, Vincent. «Droit +comme un roseau de la Durance, Vincent cheminait seul vers le mas des +Micocoules; son visage éblouissait de bonheur, de paix et d'amour, en +rêvant aux douces paroles que Mireille lui avait dites un matin parmi les +mûriers. La brise molle de la mer lointaine s'engouffrait dans sa chemise +enflée sur sa poitrine; il marchait dans les galets pieds nus, léger et gai +comme un lézard.» + +Il venait aussi de temps en temps aux Micocoules, faisait, en imitant le +chant d'un oiseau, le signal de son arrivée à son amante. Le récit de leurs +douces entrevues et de leurs chastes entretiens à travers le buisson, au +clair de la lune, dépasse en naïveté et en fraîcheur tout ce que vous avez +lu de Daphnis et de Chloé auprès de la fontaine. Longus est licencieux, +Mistral est virginal dans son amour. Du paganisme au christianisme se +mesure la distance entre les deux poëmes. + + +XXII + +Le toucheur de boeufs soupçonne Vincent d'être la cause cachée de l'affront +de Mireille; il insulte grossièrement le beau vannier. Le combat remplit le +cinquième chant. Vincent est laissé inanimé sur le sol. La vengeance +divine, sous la forme d'une croyance populaire du pays, s'attache au +meurtrier: il se noie dans le Rhône en traversant le fleuve avec son cheval +pour repasser dans la Camargue. Les ballades allemandes n'ont rien de plus +fantastique et de plus lugubre que ce passage du Rhône pendant une nuit +d'orage. Ce sont des stances de _Lenora_. Ce poëte du Midi a, quand il +veut, les cordes surnaturelles et frissonnantes du Nord. + +Au sixième chant, Vincent inanimé est rencontré par trois garçons de ferme, +qui le portent au mas des Micocoules. + +«Oh! quel spectacle! Abandonné dans le désert des champs avec les étoiles +pour compagnes, là le pauvre adolescent avait passé la nuit, et l'aube +humide et claire, en frappant sur ses paupières, lui avait rouvert les yeux +et ranimé la vie dans ses veines froides.» + +Ici le poëte, pour peindre le déchirement de coeur de Mireille à l'aspect +de son amoureux baigné de sang, invoque toute la pléiade fraternelle des +Provençaux vivants, «Romanille le premier, Aubanel, Anselme, et toi, Ravan, +qui confonds ton humble chanson avec celle des grillons bruns qui examinent +ton hoyau quand il fend la glèbe; et toi aussi, Adolphe Dumas, qui trempes +ta noble lyre dans l'écume de notre Durance débordée!» + +Les chants d'Herminie et de Clorinde, dans la _Jérusalem délivrée_, n'ont +pas de scènes plus pathétiques que ce retour du pauvre vannier entre les +bras de sa fiancée en larmes. Par respect pour le père de Mireille et pour +la réputation de la jeune fille, Vincent ne veut pas avouer la cause de sa +blessure; il l'attribue à un coup de son outil à lame acérée, qui, en +coupant un fagot d'osier, est venue percer la poitrine. Mireille elle-même +ne soupçonne pas le pieux mensonge. + +Ici la scène amoureuse devient une scène des traditions superstitieuses du +peuple de Provence. On porte l'infortuné vannier à la grotte des Fées, dans +le vallon d'enfer, pour qu'il soit guéri par les sorcières. Les poëtes du +pays s'extasient, selon nous, outre mesure sur ces légendes superstitieuses +de Provence et sur les sorcelleries de la grotte des Fées. Quant à nous, +nous déchirerions ce chant tout entier sans rien regretter dans le poëme. +Les vers sont beaux et pittoresques, mais toutes ces fantasmagories sont +refroidissantes pour le sentiment, fussent-elles dans Shakspeare ou dans +Goethe: les fantômes n'ont pas de coeur. Mistral gagnerait à les supprimer. +Il n'y a pas de sortilége qui vaille une touchante réalité. + + +XXIII + +Au septième chant Vincent est guéri: il travaille tout pensif à côté de +son vieux père, sur la porte de leur cabane, au bord du Rhône. Il avouait +son amour timide au vieillard, qui refusait de croire à tant d'audace: +«Pendant que le vent de mer, courbeur puissant des peupliers, hurlait sur +leurs têtes au-dessus de la voix du jeune homme; + +«Le Rhône, irrité par le vent, faisait, comme un troupeau de vaches, courir +ses vagues troublées à la mer; mais ici, entre les cépées d'osier qui +faisaient abri et ombrage, une mare d'eau azurée, loin des ondes, mollement +venait s'alentir. + +«Des bièvres, le long de la grève, rongeaient de la saulaie l'écorce amère; +là-bas, à travers le cristal du calme continuel, vous apercevez les brunes +loutres, errantes dans les profondeurs bleues, à la pêche des beaux +poissons argentés. + +«Au long balancement du vent berceur, le long de cette rive, les pendulines +avaient suspendu leurs nids, et leurs petits nids blancs, tissus comme une +molle robe, avec l'ouate qu'aux peupliers blancs l'oiseau, lorsqu'ils sont +en fleur, dérobe, s'agitaient aux rameaux d'aune et aux roseaux. + +«Rousse comme une tortillade, une alerte jeune fille d'un large filet +étendait les plis, trempés d'eau, sur un figuier. Les animaux de la rivière +et les pendulines des oseraies n'avaient pas plus peur d'elle que des joncs +tremblants. + +«C'était Vincenette, soeur de Vincent, qui, cette jeune fille, revenait du +pays d'Arles à la hutte de son père. + +«Pauvrette! c'était la fille de maître Ambroise, Vincenette. Ses oreilles, +personne encore ne les lui avait percées; elle avait des yeux bleus comme +des prunes de buisson et le sein à peine enflé; épineuse fleur de câpre que +le Rhône amoureux aimait à éclabousser. + +«Avec sa barbe blanche et rude qui lui tombait jusqu'aux hanches, maître +Ambroise à son fils répondit: «Écervelé, assurément tu dois l'être, car tu +n'es plus maître de ta bouche!--Pour que l'âne se délicote, père, il faut +que le pré soit rudement beau! + +«Mais à quoi bon tant de paroles? Vous savez comme elle est! Si elle était +à Arles, les filles de son âge se cacheraient en pleurant, car après elle +on a brisé le moule!... Que répondrez-vous à votre fils quand vous saurez +qu'elle m'a dit: _Je te veux!_» + +--«Richesse et pauvreté, insensé, te répondront.» + +Le père, supplié d'aller demander Mireille à sa famille, combat cette +pensée comme un ridicule orgueil. «Les cinq doigts de la main, dit-il, mon +enfant, ne sont pas tous égaux. Le maître t'a fait lézard gris; tiens-toi à +ta place dans ta crevasse nue, bois ton rayon de soleil et rends grâce!» + + +XXIV + +Rien n'y fait. Vincent insiste tellement que le père part pour aller sonder +le coeur du père de Mireille. Il arrive un beau soir de moisson au domaine +des Micocoules. Il y a ici un demi-chant descriptif de la moisson, cette +bénédiction de l'homme des champs, cette fructification de la terre par la +charrue, qu'il faudrait copier en lettres d'or comme un catéchisme des +chaumières. Nous renonçons à l'abréger; chaque trait contribue au tableau; +c'est un tissu d'images dont on ne peut arracher un brin sans dégrader +l'oeuvre. + +«Et les six mules, belles et luisantes, suivaient, sans détourner ni +s'arrêter, le sillon; elles semblaient, en tirant, comprendre elles-mêmes +pourquoi il faut labourer la terre sans marcher trop lentement et sans +courir, vers le sol baissant le museau, patientes, attentives à l'ouvrage, +et le cou tendu comme un arc!» + +Ce demi-chant est rempli de stances semblables sur tous les phénomènes de +la culture, de la lune, des saisons; ce sont les Géorgiques de la France +méridionale, mais les Géorgiques animées par la joie de l'amour et de la +récolte, les Géorgiques passionnées au lieu des Géorgiques purement +descriptives du Virgile de Mantoue. Ô Delille, ô Saint-Lambert, ô Roucher! +qu'êtes-vous devant les stances de ce septième chant de Mireille? + +Raymond refuse sa fille au vannier, à table, dans une scène de caractère +digne de la plus haute comédie; scène où le pathétique se mêle au comique, +dans un entretien qu'avouerait Molière. L'insolence de l'aristocratie +descend du palais à la chaumière, comme une passion inhérente au coeur +humain, dont la forme change, mais dont le fond est immuable. Nul homme ne +veut descendre, et tout homme veut monter: c'est la nature; les +institutions n'y font rien; l'Américain, qui ne reconnaît pas la noblesse +du sang, adore la vile noblesse de l'or et s'insurge contre l'égalité de la +couleur; sa philosophie ne s'étend pas du blanc au noir. Le riche +laboureur, dans _Mireille_, ne descend pas jusqu'au pauvre raccommodeur de +corbeilles; le père de Vincent est rudement congédié. + +Mireille, qui entend tout, dit à son père: «Vous me tuerez donc, car c'est +moi qui l'aime!--Eh bien! vas-y, répond l'impitoyable père à sa fille; +vas-y, avec ton mendiant, courir les champs. Tu t'appartiens, pars! +Bohémienne errante; sur trois cailloux, avec la Chienne (nom d'une +bohémienne de la contrée), va cuire ta gamelle sous la voûte d'un pont! +Souviens-toi de ma parole: tu ne le verras plus, ton vilain amoureux.» + +Le vannier se revenge à ces insultes en termes d'une dignité modeste, mais +virile; il rappelle ses campagnes en mer et sa probité intacte. Le +laboureur lui répond qu'il a servi aussi sa patrie dans les camps, et qu'il +a conquis après sa richesse à force de travail au soleil et à la pluie; car +la terre est telle, dit-il, qu'un arbre d'avelines (le noisetier): «À qui +ne la frappe pas à grands coups elle ne donne rien! Dans ma richesse on +compterait les gouttes de sueur qui ont coulé de mes membres! Garde ton +chien, je garde mon cygne!» + +À ces mots le vannier reprit son sac et son bâton derrière la porte. Irus, +dans Homère, n'est pas un mendiant plus noble ni plus touchant qu'Ambroise. +Le coeur de Mireille rugit dans son sein. + + +XXV + +«Qui tiendra la forte lionne quand, de retour à son antre, elle n'y +retrouve plus son lionceau? Soudain, hurlante, légère et efflanquée, elle +court sur les montagnes d'Afrique; elle court pendant qu'un chasseur maure +lui emporte son petit à travers les broussailles épineuses.» + +«Qui vous tiendra, filles amoureuses? Dans sa chambrette sombre, où la lune +qui brille allonge sur le plancher son rayon, Mireille est dans son lit, +couchée, qui pleure toute la nuitée avec son front dans ses mains jointes. +Notre Dame d'amour, dites-moi ce que je dois faire! + +«Ô sort cruel, qui m'accables d'ennuis! Ô père dur, qui me foules aux +pieds, si tu voyais de mon coeur le déchirement et le trouble, tu aurais +pitié de ton enfant! Moi, que tu nommes ta mignonne, tu me courbes +aujourd'hui sous le joug comme si j'étais un poulain qu'on peut dresser au +labour! + +«Ah! que la mer ne déborde-t-elle, et dans la Crau que ne lâche-t-elle ses +vagues! Joyeuse je verrais s'engloutir ce bien au soleil, seule cause de +mes larmes! Ou pourquoi, d'une pauvre femme, pourquoi ne suis-je pas née +moi-même, dans quelque trou de serpent!... Alors, alors, peut-être... + +«Si un pauvre garçon me plaisait, si Vincent demandait (ma main), vite, +vite on me marierait!... Ô mon beau Vincent! pourvu qu'avec toi je pusse +vivre et t'embrasser comme fait le lierre, dans les ornières j'irais +boire. Le manger de ma faim serait tes doux baisers! + +«Et pendant qu'ainsi dans sa couchette la belle enfant se désole, le sein +brûlant de fièvre et frémissant d'amour, des premiers temps de ses amours +pendant qu'elle repasse les charmantes heures et les moments si clairs, lui +revient tout à coup un conseil de Vincent. + +«Oui, s'écrie-t-elle, un jour que tu vins au mas, c'est bien toi qui me +dis: «Si jamais un chien enragé, un lézard, un loup ou un serpent énorme, +ou toute autre bête errante, vous fait sentir sa dent aiguë, si le malheur +vous abat, courez, courez aux Saintes; vous aurez tôt du soulagement.» + +«Aujourd'hui le malheur m'abat; partons! Nous en reviendrons contente.» + +Cela dit, elle saute, légère, de son petit drap blanc; elle ouvre, avec la +clef luisante, la garde-robe qui recouvre son trousseau, meuble superbe de +noyer, tout fleuri sous le ciselet. + +«Ses petits trésors de jeune fille étaient là: sa couronne, de la première +fois qu'elle fit son bon jour (sa communion); un brin de lavande flétrie, +un petit cierge usé, presque en entier, et bénit pour dissiper les foudres +dans le sombre éloignement. + +«Elle, avec un lacet blanc, d'abord se noue autour des hanches un rouge +cotillon, qu'elle-même a piqué d'une fine broderie carrelée, petit +chef-d'oeuvre de couture; sur celui-là, d'un autre bien plus beau lestement +elle s'attife encore. + +«Puis dans une casaque noire elle presse légèrement sa petite taille, +qu'une épingle d'or suffit à resserrer; par tresses longues et brunes ses +cheveux pendent et revêtent comme d'un manteau ses deux épaules blanches; +mais elle en saisit les boucles éparses, + +«Vite les rassemble et les retrousse à pleine main, les enveloppe d'une +dentelle fine et transparente; et, une fois les belles touffes ainsi +étreintes, trois fois gracieusement elle les ceint d'un ruban à teinte +bleue, diadème arlésien de son front jeune et frais. + +«Elle attacha son tablier; sur le sein, de son fichu de mousseline elle se +croise à petits plis le virginal tissu. Mais son chapeau de Provençale, son +petit chapeau à grandes ailes pour défendre des mortelles chaleurs, elle +oublia, par malheur, de s'en couvrir la tête... + +«Cela fini, l'ardente fille prend à la main sa chaussure; par l'escalier de +bois, sans faire de bruit, descend en cachette, enlève la barre pesante de +la porte, se recommande aux bonnes Saintes, et part, comme le vent, dans la +nuit qui transit le coeur. + +«C'était l'heure où les constellations aux nautonniers font beau signe. De +l'Aigle de saint Jean, qui vient de se jucher aux pieds de son évangéliste, +sur les trois astres où il réside, on voyait clignoter le regard. Le temps +était serein et calme et resplendissant d'étoiles. + +«Et dans les plaines étoilées, précipitant ses roues ailées, le grand Char +des âmes, dans les profondeurs célestes du Paradis prenait la montée +brillante, avec sa charge bienheureuse; et les montagnes sombres +regardaient passer le Char volant. + +«Mireille allait devant elle, comme jadis Maguelonne, celle qui chercha si +longtemps, éplorée, dans les bois, son ami Pierre de Provence, qui, emporté +par la fureur des flots, l'avait laissée abandonnée. + +«Cependant, aux limites du terroir cultivé, et dans le parc où se +rassemblent les brebis, les pâtres de son père allaient traire déjà, et +les uns, avec la main, tenant les brebis par le museau, immobiles devant +les abris-vent, faisaient téter les agneaux bruns. Et sans cesse on +entendait quelque brebis bêlant... + +«D'autres chassaient les mères qui n'ont plus d'agneau vers le trayeur. +Dans l'obscurité, assis sur une pierre, et muet comme la nuit, des mamelles +gonflées celui-ci exprimait le bon lait chaud; le lait, jaillissant à longs +traits, s'élevait dans les bords écumeux de la seille, à vue d'oeil. + +«Les chiens étaient couchés, tranquilles; les beaux et grands chiens, +blancs comme des lis, gisaient le long de l'enclos, le museau allongé dans +les thyms. Silence tout à l'entour, et sommeil, et repos dans la lande +embaumée; le temps était serein et calme et resplendissant d'étoiles. + +«Et, comme un éclair, à ras des claies Mireille passe; pâtres et brebis, +comme lorsque leur courbe la tête un soudain tourbillon, s'agglomèrent. +Mais la jeune fille: «Avec moi aux Saintes-Maries nul ne veut venir d'entre +les bergers?» Et devant eux elle fila comme un esprit. + +«Les chiens du _mas_ la reconnurent, et du repos ne bougèrent. Mais elle, +des chênes nains frôlant les têtes, est déjà loin, et sur les touffes des +panicauts, des camphrées, ce perdreau de fille vole, vole! Ses pieds ne +touchent pas le sol!» + + +XXVI + +Tout le commencement de ce chant est de l'Arioste dans ses plus beaux +moments, tout le reste est du Tasse; la fuite d'Herminie dans la nuit n'est +pas si furtive et si accentuée de beaux détails. + +Ô jeune homme de Maillane, tu seras l'Arioste et le Tasse quand tu voudras, +comme tu as été homérique et virgilien quand tu l'as voulu, sans y penser! + + +XXVII + +Mais n'allons pas plus avant; nous enlèverions aux lecteurs futurs de ce +poëte des chaumières l'intérêt qui s'attache à tout dénoûment. +Laissons-leur la curiosité, ce viatique des longues routes dans la lecture +comme dans le drame. Ce dénoûment est triste comme deux lis couchés dans la +même vase après un débordement du Rhône dans les jardins de la Crau. + +En ceci le poëte nous semble manquer de cette habileté manuelle de +composition qui a manqué à Virgile dans l'_Énéide_, et qui n'a manqué +jamais ni au Tasse ni à l'Arioste. Mais, si la composition pouvait être +plus riche de combinaisons dramatiques, la poésie ne pouvait pas être plus +neuve, plus pathétique, plus colorée, plus saisissante de détails. Cela est +écrit dans le coeur avec des larmes, comme dans l'oreille avec des sons, +comme dans les yeux avec des images. À chaque stance le souffle s'arrête +dans la poitrine et l'esprit se repose par un point d'admiration! l'écho de +ces stances est un perpétuel applaudissement de l'âme et de l'imagination +qui vous suit de la première jusqu'à la dernière stance, comme, en marchant +dans la grotte sonore de Vaucluse, chaque pas est renvoyé par un écho, +chaque goutte d'eau qui tombe est une mélodie. + +Ah! nous avons lu, depuis que nos cheveux blanchissent sur des pages, bien +des poëtes de toutes les langues et de tous les siècles. Bien des génies +littéraires morts ou vivants ont évoqué dans leurs oeuvres leur âme ou leur +imagination devant nos yeux pendant des nuits de pensive insomnie sur leurs +livres; nous avons ressenti, en les lisant, des voluptés inénarrables, bien +des fêtes solitaires de l'imagination. Parmi ces grands esprits, morts ou +vivants, il y en a dont le génie est aussi élevé que la voûte du ciel, +aussi profond que l'abîme du coeur humain, aussi étendu que la pensée +humaine; mais, nous l'avouons hautement, à l'exception d'Homère, nous n'en +avons lu aucun qui ait eu pour nous un charme plus inattendu, plus naïf, +plus émané de la pure nature, que le poëte villageois de Maillane. + +Nous ne sommes pas fanatique cependant de la soi-disant démocratie dans +l'art; nous ne croyons à la nature que quand elle est cultivée par +l'éducation; nous n'avons jamais goûté avec un faux enthousiasme ces +médiocrités rimées sur lesquelles des artisans dépaysés dans les lettres +tentent trop souvent, sans génie ou sans outils, de faire extasier leur +siècle; excepté _Jasmin_, un grand épique, mais qui a trop bu l'eau de la +Garonne au lieu de l'eau du Mélès; excepté _Reboul, de Nîmes_, qui est né +classique et qui semble avoir été baptisé dans l'eau du Jourdain, le fleuve +des prophètes, au lieu du Rhône, le fleuve des trouvères, nous n'avons vu, +en général, que des avortements dans cette poésie des ateliers. Que +chantent-ils, ceux qui ne voient la nature que dans la guinguette? Il +pourrait en sortir des Béranger; mais des Homère et des Théocrite, non! Ces +génies ne poussent qu'en plein air, ou en plein champ, ou en pleine mer. +Vénus était fille de l'onde. La grande poésie est de même race que la +grande beauté: elle sort de la mer. + + +XXVIII + +Or pourquoi aucune des oeuvres achevées cependant de nos poëtes européens +actuels (y compris, bien entendu, mes faibles essais), pourquoi ces oeuvres +du travail et de la méditation n'ont-elles pas pour moi autant de charme +que cette oeuvre spontanée d'un jeune laboureur de Provence? Pourquoi chez +nous (et je comprends dans ce mot nous les plus grands poëtes métaphysiques +français, anglais ou allemands du siècle, Byron, Goethe, Klopstock, +Schiller, et leurs émules), pourquoi, dans les oeuvres de ces grands +écrivains consommés, la séve est-elle moins limpide, le style moins naïf, +les images moins primitives, les couleurs moins printanières, les clartés +moins sereines, les impressions enfin qu'on reçoit à la lecture de leurs +oeuvres méditées moins inattendues, moins fraîches, moins originales, moins +personnelles, que les impressions qui jaillissent des pages incultes de ces +poëtes des veillées de la Provence? Ah! c'est que nous sommes l'art et +qu'ils sont la nature; c'est que nous sommes métaphysiciens et qu'ils sont +sensitifs; c'est que notre poésie est retournée en dedans et que la leur +est déployée en dehors; c'est que nous nous contemplons nous-mêmes et +qu'ils ne contemplent que Dieu dans son oeuvre; c'est que nous pensons +entre des murs et qu'ils pensent dans la campagne; c'est que nous procédons +de la lampe et qu'ils procèdent du soleil. Oui, il faut finir cet Entretien +par le mot qui l'a commencé: IL Y A UNE VERTU DANS LE SOLEIL! Sur chaque +page de ce livre de lumière il y a une goutte de rosée de l'aube qui se +lève, il y a une haleine du matin qui souffle, il y a une jeunesse de +l'année qui respire, il y a un rayon qui jaillit, qui échauffe, qui égaye +jusque dans la tristesse de quelques parties du récit. Ces poëtes du soleil +ne pleurent même pas comme nous; leurs larmes brillent comme des ondées +pleines de lumière, pleines d'espérance, parce qu'elles sont pleines de +religion. Voyez Reboul, dans son Enfant mort au berceau! Voyez Jasmin dans +son Fils de maçon tué à l'ouvrage ou dans son Aveugle! Voyez Mistral dans +sa mort des deux amants! + +«Et, pendant qu'aux lieux où Mireille vivait ils se frapperont leurs fronts +sur la terre de regrets et de remords, elle et moi, enveloppés d'un serein +azur sous les eaux tremblotantes; oui, moi et toi, ma toute belle, dans une +étreinte enivrée, à jamais et sans fin nous confondrons, dans un éternel +embrassement, nos deux pauvres âmes! + +«Et le cantique de la mort résonnait là-bas dans la vieille église, etc., +etc.» + + +XXIX + +Voilà la littérature villageoise trouvée, grâce et gloire à la Provence! +Voilà des livres tels qu'il en faudrait au peuple de nos campagnes pour +lire à la veillée après les sueurs du jour, au bruit du rouet qui dévide la +soie du Midi ou du peigne à dents de fer qui démêle le chanvre ou la laine +du Nord! voilà de ces livres qui bénissent et qui édifient l'humble foyer +où ils entrent! voilà de ces épopées sur lesquelles les grossières +imaginations du peuple inculte se façonnent, se modèlent, se polissent, et +font passer avec des récits enchanteurs, de l'aïeul à l'enfant, de la mère +à la fille, du fiancé à l'amante, toutes les bontés de l'âme, toutes les +beautés de la pensée, toutes les saintetés de tous les amours qui font un +sanctuaire du foyer du pauvre! Ah! qu'il y a loin d'un peuple nourri par de +telles épopées villageoises à ce pauvre peuple suburbain de nos villes, +assis les coudes sur la table avinée des guinguettes, et répétant à voix +fausse ou un refrain grivois de Béranger (digne d'un meilleur sort), ou un +couplet équivoque de Musset (digne de meilleure oeuvre), ou un gros rire +cynique d'Heyne, ce Diogène de la lyre, ricaneur et corrupteur de ce qui +mérite le plus de respect ici-bas, le travail et la misère! + +Quant à nous, si nous étions riche, si nous étions ministre de +l'instruction publique, ou si nous étions seulement membre influent d'une +de ces associations qui se donnent charitablement la mission de répandre ce +qu'on appelle les bons livres dans les mansardes et dans les chaumières, +nous ferions imprimer à six millions d'exemplaires le petit poëme épique +dont nous venons de donner dans cet Entretien une si brève et si imparfaite +analyse, et nous l'enverrions gratuitement, par une nuée de facteurs +ruraux, à toutes les portes où il y a une mère de famille, un fils, un +vieillard, un enfant capable d'épeler ce catéchisme de sentiment, de poésie +et de vertu, que le paysan de Maillane vient de donner à la Provence, à la +France et bientôt à l'Europe. Les Hébreux recevaient la manne d'en haut, +cette manne nous vient d'en bas; c'est le peuple qui doit sauver le peuple. + + +XXX + +Quant à toi, ô poëte de Maillane, inconnu il y a quelques jours aux autres +et peut-être inconnu à toi-même, rentre humble et oublié dans la maison de +ta mère; attelle tes quatre taureaux blancs ou tes six mules luisantes à la +charrue comme tu faisais hier; bêche avec ta houe le pied de tes oliviers; +rapporte pour tes vers à soie, à leur réveil, les brassées de feuilles de +tes mûriers; lave tes moutons au printemps dans la Durance ou dans la +Sorgue; jette là la plume et ne la reprends que l'hiver, à de rares +intervalles de loisir, pendant que la _Mireille_ que le Ciel te destine +sans doute étendra la nappe blanche et coupera les tranches du pain blond +sur la table où tu as choqué ton verre avec Adolphe Dumas, ton voisin et +ton précurseur. On ne fait pas deux chefs-d'oeuvre dans une vie; tu en as +fait un: rends grâce au Ciel et ne reste pas parmi nous: tu manquerais le +chef-d'oeuvre de la vie, le bonheur dans la simplicité. VIVRE DE PEU! +Est-ce donc peu que le nécessaire, la paix, la poésie et l'amour? Oui, ton +poëme épique est un chef-d'oeuvre; je dirai plus, il n'est pas de +l'Occident, il est de l'Orient; on dirait que, pendant la nuit, une île de +l'Archipel, une flottante Délos s'est détachée de son groupe d'îles +grecques ou ioniennes, et qu'elle est venue sans bruit s'annexer au +continent de la Provence embaumée, apportant avec elle un de ces chantres +divins de la famille des Mélésigènes. Sois le bienvenu parmi les chantres +de nos climats! Tu es d'un autre ciel et d'une autre langue, mais tu as +apporté avec toi ton climat, ta langue et ton ciel! Nous ne te demandons +pas d'où tu viens ni qui tu es: _Tu Marcellus eris!_ + +Un été j'étais à Hyères, cette langue de terre de ta Provence que la mer et +le soleil caressent de leurs flots et de leurs rayons, comme un cap avancé +de Chio ou de Rhodes; là les palmiers et les aloès d'Idumée se trompent de +ciel et de terre: ils se croient, pour fleurir, dans leur oasis natale. Le +soir, mon ami M. Messonnier, poëte, écrivain et philosophe retiré sous sa +treille et sous son figuier dans la petite maison de Massillon, un des +prophètes de Louis XIV, me fit faire le tour de la ville. Il me conduisit +au soleil couchant dans un jardin bien exposé au midi et à la brise de mer; +les aloès et les palmiers y germent et y fructifient en pleine terre. Je me +crus transporté dans une oasis de Libye. On sait que l'aloès ne fleurit que +tous les vingt-cinq ans et qu'il meurt après avoir répandu dans un effort +suprême son âme embaumée dans les airs; il y en avait un dans ce petit +jardin dont on attendait la floraison d'un moment à l'autre. + +Or, par une heureuse coïncidence, ce rare phénomène végétal semblait nous +avoir attendus pour s'accomplir sous nos yeux. Au moment où le soleil +touchait la mer, la tige de l'arbre, dont la séve est de l'encens, sortit +tout à coup de ses noeuds gonflés de vie comme un glaive qu'une main +robuste tire du fourreau pour le faire reluire au soleil, et la fleur d'un +quart de siècle éclata au sommet de la tige dans un bruyant épanouissement +semblable à l'explosion végétale d'un obus qui sort du mortier. Les oiseaux +couchés sur les arbustes voisins s'envolèrent d'épouvante, et le parfum, +cette âme de la fleur, embauma longtemps tout le golfe. + +Ô poëte de Maillane, tu es l'aloès de la Provence! Tu as grandi de trois +coudées en un jour, tu as fleuri à vingt-cinq ans; ton âme poétique parfume +Avignon, Arles, Marseille, Toulon, Hyères et bientôt la France; mais, plus +heureux que l'arbre d'Hyères, le parfum de ton livre ne s'évaporera pas en +mille ans. + +J'espère que mes lecteurs me pardonneront cette digression. Nous allons +revenir à l'Allemagne. + + LAMARTINE. + + + + +XLIe ENTRETIEN. + +LITTÉRATURE DRAMATIQUE DE L'ALLEMAGNE. + +TROISIÈME PARTIE DE GOETHE. + +SCHILLER. + + +I + +Revenons à l'Allemagne. + +Au commencement, Goethe avait respiré, comme toute l'Allemagne, avec +quelque ivresse les idées démocratiques de la France; il se flattait que la +raison, triomphant du même coup de la monarchie absolue, de l'Église +dominante et de la féodalité arriérée, allait créer un exemplaire +d'institutions et de gouvernement qui servirait de modèle au monde moderne. +Le fanatisme d'espérance qui avait saisi _Klopstock_, le chantre épique de +_la Messiade_, et que ce grand et saint poëte exhalait dans des odes +enflammées et tonnantes comme des bombes d'enthousiasme allemand, ce +fanatisme ne s'était pas entièrement communiqué à Goethe, mais il en +ressentait quelques reflets. + +Les premières scènes populaires et tragiques de la révolution de Paris et +de Versailles, les hiérarchies sociales qui s'écroulaient, les anarchies +qui s'entre-déchiraient, et enfin la guerre de 1792, dans laquelle sa chère +Allemagne commençait sa carrière de gloire par de mornes déroutes en +Champagne et dans les Ardennes; enfin, l'affection passionnée que Goethe +portait à son prince et à son ami, le duc de Weimar, tout cela avait +promptement refroidi le goût, plus littéraire que politique, du grand poëte +pour la Révolution. + +Le roi de Prusse avait entraîné avec lui le duc de Weimar et son armée dans +la campagne d'invasion en France, de 1792. Goethe, quoique étranger à l'art +militaire, avait suivi courageusement son cher duc jusque sur les champs de +bataille. Aussi calme au feu que dans le silence de ses études à Weimar, il +avait assisté de plus près que les bataillons prussiens à la canonnade de +Valmy. Bien supérieur à _Horace_, qui jetait son bouclier pour mieux fuir +la mort des héros, et qui se vantait de sa lâcheté pour mieux flatter +Auguste, le poëte allemand bravait pendant deux mois la mort pour son +prince, et ne s'en vantait pas; il était héros comme il était poëte, sans +mérite et sans effort. Son âme, comme les choses hautes, était au niveau de +tout. + +Le récit de cette campagne contre Dumouriez, et des désastres de cette +retraite de 1792, est écrit dans les Mémoires de Goethe avec cette placide +impartialité qui prouve une âme supérieure à ses propres impressions. Il +rentra à Weimar avec son souverain, et reprit, comme après une distraction +légère, le cours de ses travaux d'esprit et de ses fonctions politiques, au +bruit à peine entendu de la monarchie qui croulait en France et des têtes +qui tombaient par milliers sur les échafauds de la Terreur. Son retour à +Weimar fut une fête pour ses amis. + +«J'arrivai chez moi, dit-il, à minuit; la scène de famille qui m'attendait +était très-propre à répandre une illumination joyeuse au milieu de quelque +roman fantastique. La maison que mon souverain m'avait destinée dans la +ville était presque habitable: cependant il m'avait réservé le plaisir de +la faire achever et distribuer à ma guise. Bientôt j'eus le plaisir d'y +recevoir, en qualité de commensal, Henri Mayer, ce digne artiste dont +j'avais fait la connaissance à Rome. Son secours me fut d'une grande +utilité dans les établissements que mes amis et moi (le duc et la duchesse +Amélie) nous nous proposions de créer à Weimar, pour le progrès de la +peinture et de la sculpture. Mes premiers regards cependant se tournèrent +vers le théâtre... Ce théâtre, en effet, grâce au grand acteur et auteur +Ifland, à Kotsbue, à Cimarosa, à Mozart, était devenu, pour la tragédie, la +comédie et la musique, l'école du coeur, des yeux et des oreilles de toute +l'Allemagne.» Goethe s'effaçait généreusement lui-même pour y faire jouer, +chanter et briller les chefs-d'oeuvre de tous ses rivaux. «Peut-être, me +dira-t-on, écrit-il quelque part, que, pour seconder plus efficacement les +progrès du théâtre de Weimar, j'aurais dû y travailler moi-même, non en +qualité de ministre, mais en qualité d'auteur. Il me serait difficile +d'expliquer les motifs qui m'en ont empêché... Mes premiers essais +dramatiques, ajoute-t-il, l'expliquent peut-être. Ces essais, embrassant +l'histoire morale du monde, se trouvaient être trop larges pour la scène +toujours étroite d'un théâtre, et, de plus, mes dernières compositions en +ce genre sondaient si profondément et si hardiment les plaies secrètes du +coeur et de l'esprit humain que presque tout le monde se sentait blessé par +mon audace.» + +Cette époque de sa vie fut celle de sa liaison avec le seul rival qu'on sut +lui susciter en Allemagne, le poëte dramatique _Schiller_. Ces deux +existences désormais n'en font qu'une, tellement qu'il est impossible +d'écrire l'histoire du génie de l'un sans toucher au génie de l'autre. +Cette fraternité complète, entre deux gloires dont l'une pouvait offusquer +ou éclipser l'autre, est, après l'amitié de Virgile et d'Horace, un des +plus beaux exemples de cette supériorité de caractères préférable mille +fois à la supériorité de l'esprit. Disons donc un mot de Schiller. Ces deux +noms inséparables sont à eux seuls toute une littérature pour leur pays. + + +II + +La vie de Schiller, homme plus sympathique au coeur que Goethe, mais +génie, selon moi, très-inférieur, est devenu, pour ainsi dire, légendaire +en Allemagne. Un écrivain français, explorateur pittoresque des +littératures du Nord, M. Marmier, a résumé cette vie dans une préface de sa +traduction de ce grand homme. Mais, depuis la publication de cette notice, +les correspondances intimes de Goethe et de Schiller, publiées par notre +_Revue germanique_, excellent écho d'un bord du Rhin à l'autre bord, a jeté +une lumière bien plus domestique jusque dans le coeur de Schiller. On ne +sait rien d'un homme tant qu'on n'a pas lu sa correspondance. L'homme +extérieur se peint dans ses oeuvres, l'homme intérieur se peint dans ses +lettres. Et pourquoi le portrait est-il plus fidèle ainsi? C'est que dans +ses oeuvres l'écrivain se peint tel qu'il désire paraître et que dans sa +correspondance il se peint tel qu'il est: les oeuvres, c'est la volonté; +les lettres, c'est la nature. On n'est jamais plus ressemblant que quand on +se peint à son insu au lieu de façonner sa physionomie devant un miroir. +Nous avons ces lettres sous nos yeux. + +Schiller était né, comme notre cher poëte de Nîmes, _Reboul_, dans la +boutique d'un boulanger, son oncle, dans une jolie bourgade des bords +arcadiens du Necker, en Wurtemberg. Son père servait dans l'armée du duc de +Wurtemberg en qualité de chirurgien subalterne, barbier du régiment. +C'était un homme tendre, pieux et un peu mystique, qui s'occupait de l'âme +de ses malades autant que de leur corps. Le premier de ses remèdes était la +prière; il tournait leur pensée vers le Médecin suprême, et priait +volontiers avec eux au pied de leur lit. Ses vertus le firent distinguer +par le duc de Wurtemberg, un de ces petits princes qui connaissaient tous +leurs sujets par leurs noms. Le duc créait alors ces charmants jardins +pittoresques dont son palais de campagne, près de Stuttgart, était +enveloppé. Il confia à ce brave homme, las de la guerre, la surveillance de +ces délicieux jardins. À la naissance de son fils, le père de Schiller +éleva l'enfant dans ses bras et l'offrit à Dieu comme le patriarche. À la +mort de son père, le jeune poëte s'écria devant sa mère éplorée: «Que ne +puis-je finir ma vie dans l'innocence et dans la piété où il a passé la +sienne!» + +La mère du poëte, naïve et rêveuse comme les filles de l'Allemagne, était +poëte elle-même sans avoir cultivé jamais la poésie comme un art. Elle +adorait son mari, et elle célébrait chaque anniversaire de leur mariage par +des vers où l'on sentait la vibration prolongée de l'amour de la jeune +fille dans le coeur de la femme. Le poëte de Stuttgart, _Schwab_, que nous +avons visité nous-mêmes dans sa demeure philosophique, auprès du toit +paternel de Schiller, attribuait comme nous à l'influence tendre et rêveuse +de cette mère le germe de la sensibilité poétique dans le génie de +Schiller. Les mères sont la prédestination des fils; elle nourrissait son +enfant des lectures de la Bible et des chants de Klopstock, dans son épopée +du Christ; l'enfant suçait de ses lèvres la piété et la foi. Plus tard la +philosophie de Goethe devint son symbole; mais il conserva jusqu'à la mort +sa piété, parce que sa foi venait des hommes, mais que sa piété venait de +sa mère. + + +III + +La description vivante que Schwab et M. Marmier font des collines où +Schiller reçut sa première éducation, dans la demeure d'un pasteur nommé +Mozer, explique de même sa passion pour la nature. L'âme est le miroir de +la création; la nature commence par s'y refléter, puis elle s'y anime, et +le poëte est créé dans l'enfant. + +Entré dans une espèce d'université militaire à Stuttgart, Schiller, d'un +extérieur alors grêle, pâle, maladif, commença sa vie par la tristesse, et +conçut une révolte secrète contre la servitude disciplinaire à laquelle les +élèves de cette école étaient assujettis. «Ô Charles! écrivait-il à cette +époque à son premier ami, le monde réel où je suis jeté est tout autre que +le monde que nous portions dans notre coeur.» + +La contrainte qu'il éprouvait dans cette université allait jusqu'à lui +faire un crime de la lecture de Goethe, de Shakspeare et de Klopstock. On +le força à étudier la médecine, pour l'exercer à la pratiquer ensuite, à +l'exemple de son père, dans quelque régiment du prince de Wurtemberg; mais +sa nature, quoique souple, échappait par l'imagination à cette tyrannie de +l'école. Lié d'inclination littéraire avec quelques-uns de ses compagnons +de captivité, il composait déjà, à l'envi de ses émules, des ébauches de +poésie et de drame. C'est à cette époque qu'il écrivit son premier ouvrage +pour la scène, _les Brigands_. + +_Les Brigands_ furent pour Schiller ce que _Werther_ avait été pour Goethe, +une débauche d'imagination prise au sérieux par la naïveté du peuple +allemand. Il y avait dans cette oeuvre informe beaucoup de passion et peu +de sens; c'était une page de J.-J. Rousseau ou de Proudhon contre l'ordre +social, un rêve de liberté absolue se faisant à elle-même sa propre +législation par l'énergie du coeur et par la force du bras. + +«La passion pour la poésie, écrivait-il plus tard en parlant de cette +ébauche, est ardente et indomptable comme l'amour; on comprimait ma pensée: +elle fit explosion par la création d'un _monstre_ (le chef de ses brigands) +qui n'a jamais existé dans le monde. Ma seule excuse, c'est que j'ai voulu +peindre les hommes deux ans avant de les connaître!» N'est-ce pas ce que +Rousseau et Proudhon, et tous les utopistes inexpérimentés de la plume, +pouvaient dire de la société humaine? Ils la façonnaient dans leur +imagination avant d'en connaître les éléments. Malheur à l'imagination, qui +se sépare de la nature! Elle crée l'impossible, et, après avoir enfanté la +chimère, elle s'abîme à grand bruit dans le néant. + +Schiller, homme de bonne foi plus que d'orgueil, reconnut bientôt son +erreur. Mais ce drame, soulevé, comme _Werther_, par les applaudissements +frénétiques de la jeunesse, éclatait déjà sur tous les théâtres. Scandale +pour les uns, augure de génie pour les autres, bruit immense pour tous. + + +IV + +Ce succès ne fut, en effet, pour le jeune Schiller que du bruit; la fortune +et la gloire ne le suivirent pas. Il entra à vingt ans comme chirurgien +militaire dans un régiment. Il s'éprit d'une veuve charmante et légère, à +laquelle il donna dans ses poésies lyriques le nom de Laure: Pétrarque +allemand dont l'amour s'évaporait en métaphysique. Bientôt disgracié du +prince pour avoir fait diversion à ses fonctions subalternes de chirurgien +par un drame et par des odes, il s'évade de Stuttgart et va chercher plus +d'indulgence à Manheim. On refuse d'y représenter sa tragédie, un peu +froide, en effet, de _Fiesque_; on le pourchasse au nom de son prince +mécontent. Il se réfugie sous un nom supposé dans un château désert +appartenant à la mère d'un de ses amis. Il y devient platoniquement +amoureux de la soeur de cet ami, fiancée à un autre. La jeune fille ne se +doute pas des sentiments du poëte, se marie, et meurt dans la fleur de son +printemps. + +Des lettres du directeur des théâtres de Manheim le rappellent dans cette +ville avec un traitement de cinquante louis par an, salaire exigu de ses +travaux pour la scène. + +Ses drames de _Fiesque_ et de _l'Amour et l'Intrigue_ n'y eurent aucun +succès. Il se noya de tristesse et se consola par des amours indignes de +lui. On lui retira jusqu'à son traitement de poëte du théâtre, et on lui +conseilla amicalement de reprendre son métier de chirurgien militaire. Il +chercha fortune dans le journalisme littéraire; ses critiques offensèrent +des acteurs favoris du public; il fut menacé; il quitta Manheim et se +réfugia à Leipsick. On voit par une de ses lettres à un de ses amis, qui +habitait Leipsick, combien il lui fallait peu pour vivre et pour se croire +heureux. «Une chambre à coucher qui fait en même temps mon cabinet de +travail, une armoire, un lit, une table et quelques chaises, pourvu que +cela ne soit ni sous le toit ni au rez-de-chaussée. Je ne voudrais pas non +plus avoir sous les yeux l'aspect du cimetière; j'aime les hommes, le +mouvement et le bruit d'une foule.» + + +V + +Mécontent bientôt de cette résidence à la ville, il alla habiter un petit +village à la lisière de la forêt du Rosenthal, non loin de Leipsick. Il y +écrivit sa tragédie de _Don Carlos_, oeuvre estimable, réfléchie, mais +tiède, où la politique tient la place de l'émotion. Schiller s'abîmait en +même temps dans la philosophie nuageuse et apocalyptique de Kant, ce +mathématicien de la philosophie. Arraché bientôt après à cet asile studieux +par la versatilité de son âme et de sa fortune, il alla à Dresde; il s'y +laissa prendre à un amour plus vénal que sincère pour une jeune Saxonne +d'une grande beauté. Ses amis l'enlevèrent au piége et le conduisirent à +Weimar. Herder, Wieland l'accueillirent en frère plus jeune, mais du même +sang. Il y épousa, sans autre dot que sa gloire future, Charlotte de +_Lengefeld_, jeune fille d'un rang distingué et d'une vertu accomplie. Il +connut Goethe chez sa belle-mère. Ces deux hommes différaient trop l'un de +l'autre pour se convenir au premier coup d'oeil: Schiller avait toutes les +illusions de l'imagination, Goethe n'en avait que les forces. + +«J'ai vu hier Goethe, écrivait Schiller à cette date; la grande idée que +j'avais de cet homme n'a pas été amoindrie par son aspect, mais je doute +qu'il puisse y avoir jamais une liaison bien intime entre lui et moi. +Beaucoup des choses qui passionnent mon imagination et mon coeur sont déjà +épuisées pour lui; sa nature n'est pas la mienne, son monde n'est pas le +mien.» + +Cette différence des deux natures se révélait au premier coup d'oeil entre +ces deux hommes. Schiller, le visage allongé et mince, le cou long, les +membres grêles, la physionomie maladive, le regard timide et indécis, le +costume étriqué et presque ridicule de l'étudiant en médecine, dépaysé dans +une cour, n'avait rien de l'homme de génie que la souffrance. Goethe, +véritable Apollon dans sa maturité forte et sereine, régnait par droit de +nature encore plus que par droit d'aînesse et de rang sur son jeune émule; +mais Goethe était sans jalousie comme la toute-puissance; au lieu +d'éloigner ou d'éclipser son rival de célébrité, il songea généreusement à +l'élever jusqu'à lui et à l'attacher par des liens de reconnaissance à la +cour de Weimar. Il décida le duc à donner à Schiller l'emploi honorable et +lucratif de professeur d'histoire à l'Université d'Iéna, capitale de +l'instruction publique dans ses États. + +Schiller, quoique étranger au professorat et à l'histoire, ouvrit son cours +en 1789 avec un succès qui prouvait son aptitude universelle. Goethe, aussi +fier de ce succès que Schiller lui-même, ne manqua pas une occasion de +faire valoir son nouvel ami à la cour de Weimar. Frappé des beautés +frustes, mais dramatiques, de la pièce des _Brigands_, et des beautés +littéraires de _Fiesque_ et de la tragédie de _Don Carlos_, il songeait +déjà à appeler Schiller d'Iéna à Weimar, pour y faire écrire et représenter +ses chefs-d'oeuvres sur la scène du palais. Le grand acteur _Ifland_, le +_Garrick_ et le _Talma_ de l'Allemagne, avait été fixé par Goethe à Weimar. +Les rôles qu'_Ifland_ représentait devenaient classiques en sortant de ses +lèvres. + +C'est à cette époque, et pendant les années qui suivirent 1789, que Goethe +et Schiller, désormais amis, entretinrent cette correspondance intime qui +les dévoile tous les deux. La _Revue germanique_, rédigée récemment à +Paris, en a traduit et publié des fragments pleins d'intérêt pour ceux qui, +comme nous, cherchent l'homme sous le poëte. Il y a dans ces fragments une +bonhomie de grands hommes qui caractérise l'Allemagne, cette terre de la +naïveté dans la grandeur. Écoutez quelques mots de ce dialogue à portes +closes entre deux amis sur leurs ouvrages, et même sur leurs ébauches les +plus secrètes. Ils se conseillent au lieu de se critiquer; la gloire de +l'un et la gloire de l'autre ne semblent être qu'une même gloire. On ne +sait, en vérité, quel est le maître, quel est le disciple. + + +VI + +La liaison littéraire avait commencé entre ces deux hommes par la +publication en commun d'un recueil littéraire intitulé _les Heures_. +Goethe, provoqué par Schiller, avait consenti à ce rôle de collaborateur, +qui semblait incompatible avec son rang, mais qui pouvait être utile à la +fortune de son ami. + +«Mon esprit, écrit Schiller à Goethe, le 23 août 1794, est absorbé dans la +contemplation de l'ensemble de votre génie. Votre regard observateur, qui +repose si calme et si limpide sur toutes choses, ne vous égare jamais dans +le vague des pures spéculations imaginaires; vous suivez droit la marche de +la nature. Si vous étiez né Grec ou seulement Italien, ayant sous les yeux, +dès le berceau, une nature merveilleuse et un art idéal, vous auriez +atteint le but dès le point de départ, et le grand style se serait formé en +vous sur le modèle éternel; mais vous êtes né Allemand avec une âme +grecque, et il vous a fallu vous refaire Grec à force de contemplation et +d'intuition.» + +--«Je vous ai attendu longtemps, répond Goethe; j'ai marché jusqu'ici seul +dans ma voie, non compris, non encouragé! Combien je me réjouis qu'après +une rencontre d'intelligence entre vous et moi si tardive, si peu prévue, +nous devions désormais marcher deux! Tout ce qui est moi et en moi je vous +en ferai part avec joie; car, sentant bien que mon entreprise (d'arriver à +la vérité et à l'art suprême) est au-dessus de la force d'un seul et de +notre durée ici-bas, j'aimerais à déposer bien des choses dans votre sein, +non-seulement pour les conserver ainsi au monde, mais pour les vivifier.» + +N'est-ce pas ainsi que Socrate pouvait parler au jeune Platon pour se +continuer et se grandir après lui dans son disciple? + +--«N'espérez pas, réplique Schiller, de rencontrer en moi une grande +richesse d'idées; c'est là ce que je trouverai en vous. Vous gouvernez un +monde obéissant à vos intuitions, moi je flotte timidement entre le métier +et le génie. Mais, hélas! la maladie énerve mes forces physiques; j'aurais +difficilement le temps d'accomplir en moi une grande oeuvre +intellectuelle.» + + +VII + +«Je vais avoir quinze jours de liberté, écrit Goethe à son nouvel ami, +pendant un voyage de ma cour; venez me voir pendant ce loisir, nous +causerons de nos _Heures_; nous ne verrons que quelques rares amis qui +pensent comme nous. Vous vivrez entièrement à votre guise; de nouveaux +points de contact s'établiront ainsi entre nous.» + +--«J'irai,» écrit à l'instant Schiller. + +Les amis se rencontrent, s'entretiennent et se séparent. + +--«Me voilà revenu, écrit Schiller, mais mon esprit est toujours avec vous +à Weimar.» + +Goethe lui envoie à Iéna les premiers volumes de son roman philosophique, +_William Meister_, oeuvre énigmatique que les initiés seuls peuvent bien +comprendre, et que nous-même nous avouons ne pas comprendre suffisamment +pour en parler. Schiller en est ravi; M. Guillaume de Humboldt, le frère +aîné du savant célèbre, partage le plaisir de Schiller. Nous avons connu à +Rome, en 1811, Guillaume de Humboldt, diplomate, homme d'État, philosophe +curieux du beau et du bon sous toutes les formes. Nous avons visité à sa +suite les antiquités romaines et le cratère du Vésuve. La sérénité de son +esprit, la noble gravité de sa parole, la profondeur de ses connaissances +historiques et la chaleur tempérée de son enthousiasme nous ont donné une +idée du caractère de Goethe, son ami. Jamais son image ne s'est effacée de +notre souvenir: + + Principibus placuisse viris! + +La correspondance de Schiller et de Goethe est pleine du nom de Guillaume +de Humboldt. On voit qu'il était pour eux un de ces hommes qui, semblables +aux dieux cachés, font peu d'oeuvres, mais rendent beaucoup d'oracles. +«Guillaume de Humboldt, dit Schiller à Goethe, trouve, comme moi, que l'âge +vous mûrit sans vous affaiblir, et que votre esprit est dans toute sa mâle +jeunesse et dans toute sa plénitude créatrice.»--«Puisque j'ai, outre votre +suffrage, celui de Guillaume de Humboldt, je continue avec confiance. +Combien n'est-il pas plus utile et plus délicieux de se mirer dans les +autres qu'en soi-même! J'irai bientôt vous voir à Iéna.» + + +VIII + +Schiller travaillait alors à son vaste drame historique de _Wallenstein_, +sans cesse interrompu par la souffrance, sans cesse repris par +l'obstination de la volonté. C'est, selon nous, son véritable +chef-d'oeuvre; mais ce chef-d'oeuvre est en histoire ce que le _Faust_ de +Goethe est en philosophie poétique, trop vaste et trop débordant pour la +scène; c'est une épopée du moyen âge dialoguée avec génie par un poëte +moderne. La patience allemande, qui ne dispute pas le temps à son plaisir, +pouvait seule s'accommoder de ces développements démesurés du drame +réfléchi. Schiller avait divisé sa pièce en trois pièces, ce qu'on appelle +une _trilogie_ en littérature. L'esprit français ne s'accommode pas de +cette suspension d'une action qui s'arrête à un soleil et reprend à +l'autre. Le plaisir, en France, court plus vite que le temps; il n'attend +personne, pas même le génie. Schiller envoyait acte par acte son drame de +_Wallenstein_ à Goethe; Goethe l'appréciait et le corrigeait avec le même +amour qui si cette oeuvre eût été la sienne. + +--«Qu'il me paraît étrange, écrivait Schiller à son ami, ministre et favori +d'un souverain, de vous voir lancé au plus haut et au plus épais de ce +monde, tandis que je suis assis entre mes pauvres fenêtres de papier huilé, +n'ayant aussi que papiers devant moi, et que cependant, malgré cette +différence dans nos destinées, nous puissions nous comprendre si +parfaitement l'un l'autre!» + +Schiller venait d'être père; Goethe, le 28 octobre 1795, le félicitait sur +ce bonheur de famille: «Dieu bénisse le nouvel hôte. Je serai bientôt près +de vous; j'ai besoin de ces entretiens que vous seul vous pouvez me +donner.» + +Goethe lui-même venait d'avoir un fils. «Un de mes soucis, écrivait-il, +repose maintenant dans le berceau!» + +L'union de la jeune mère de ce fils avec le grand homme n'était pas encore +consacrée par le mariage légal; elle le fut depuis. + +Les idées de Goethe sur les femmes étaient des idées tout à fait +orientales. Il considérait, en patriarche de Canaan ou en brahmine de +l'Inde, la femme comme une créature inférieure en force et en dignité à +l'homme; elle n'était à ses yeux que la plus charmante décoration de la +nature, un appât à la perpétuation de l'espèce humaine, une source de +plaisir sacré, et surtout une esclave chargée de régner sur son maître par +ses charmes supérieurs à ses droits, une servante antique de la tente arabe +ou du gynécée grec, dont les fonctions consistaient à gouverner dans un +bel ordre intérieur les autres agents inférieurs de la domesticité. + +Ces idées étaient conformes en lui à ce culte pour le fait grossier de la +nature qui a donné la force à l'homme, la faiblesse et l'attrait à la +femme. Le fatalisme s'accommode très-bien de la servitude; l'homme, aux +yeux de Goethe, était roi par droit de nature; ce roi pouvait aimer ses +sujettes, mais il n'était pas tenu de les respecter. + +La conduite de Goethe à l'égard des femmes, surtout depuis son âge avancé, +avait été le commentaire de ces doctrines: s'il aimait, il ne s'enchaînait +pas par l'amour. + + +IX + +Cependant les années de Goethe, qui s'accumulaient, quoique saines et +vertes, commençaient à lui faire sentir la nécessité de remettre le soin de +sa maison et le dépôt de son coeur à une femme qui fût à la fois l'ordre et +le charme de sa maison. Comme le patriarche, il était assis au bord du +puits pour examiner les _Sara_ qui venaient puiser l'eau à la fontaine. Un +hasard lui offrit ce qu'il cherchait vaguement encore. Il faut se +souvenir, pour bien comprendre ce mariage précédé d'un long noviciat +domestique, que Goethe, aux yeux de la ville de Weimar, n'était pas +seulement un poëte, un ministre, un favori du souverain, mais une sorte de +dieu antique au-dessus des moeurs et des lois, un être d'exception qui +avait ses moeurs et ses lois à part du reste de l'humanité. + +Or le copiste et l'imprimeur du théâtre de Weimar, nommé Vulpius, avait des +rapports de service fréquents et habituels avec Goethe, à la fois ministre, +auteur et directeur de la scène. Un jour que ce Vulpius avait à porter à +Goethe les épreuves à corriger d'une de ses pièces, un surcroît d'affaires +l'empêcha inopinément de remplir ce devoir lui-même; il chargea une de ses +filles de porter à sa place le manuscrit et l'épreuve d'imprimerie à +l'auteur de _Faust_ et de lui rapporter les corrections. + +La jeune fille, à peine entrée dans son printemps, avait la candeur et la +fleur de beauté de Marguerite dans le jardin de la voisine. Elle aborde en +tremblant et en rougissant le majestueux vieillard; Goethe, frappé de son +innocence et de ses charmes, éprouva pour elle ce que Faust avait éprouvé +à l'aspect de Marguerite sur les marches de l'église; il voulut non +séduire, mais plaire. Sa mâle beauté, sa tendre déférence, le prestige de +son nom, plus grand que nature dans l'esprit de la jeune fille, enlevèrent +le coeur et le consentement de la jeune messagère. Elle accepta avec +ivresse le gouvernement de la maison du grand homme et le rôle d'épouse +équivoque auquel il conviendrait au poëte d'élever sa belle gouvernante. De +ce jour elle régna, servante et reine, dans l'intérieur de la maison de +Goethe. Nul à Weimar n'aurait osé se scandaliser d'une hardiesse de la vie +privée ou publique du roi de l'intelligence en Allemagne; il était, comme +Louis XIV, au-dessus de l'humanité: il avait le droit divin du scandale. + +L'union de Goethe et de la belle jeune fille qu'il avait installée reine +subalterne de sa maison fut heureuse. Ce fils en naquit; la mort l'enleva +dans son berceau. On voit que Goethe le pleura comme un homme vulgaire. «Il +faut, dit-il à son ami Schiller, laisser ses droits à la nature et pleurer +quand elle vous envoie des larmes; autrement elles s'accumulent et vous +noient le coeur, d'autant plus abondantes que vous les avez plus +ajournées; ensuite il faut reprendre le travail, ce consolateur infaillible +qui guérit tout en déplaçant tout.» + +Un autre fils survint et vécut âge d'homme. Mais, pendant que nous touchons +à la vie privée du grand homme, disons ce qui l'honore après avoir dit ce +qui l'inculpe. Il épousa légalement plus tard la jeune et charmante +compagne qu'il s'était donnée, et il l'épousa dans des circonstances qui +donnent un grand prix d'honnêteté et de désintéressement à son amour. + +C'était le lendemain de la bataille d'Iéna; les Français, vainqueurs, +s'avançaient sur Weimar. Le duc, vaincu avec les Prussiens, ses alliés, +avait abandonné son palais et fuyait vers Berlin. On s'attendait au +massacre des habitants et à l'incendie de la ville; Goethe envisagea d'un +regard calme le péril. «Je ne dois pas, dit-il, laisser après moi une femme +tendre et fidèle, mère de mon fils, sans nom et sans asile. Elle aura du +moins un titre au bénéfice et à l'honneur de ma mémoire.» Et il épousa +mademoiselle Vulpius la veille du jour qu'il croyait être le jour suprême +de sa patrie et de sa vie. Philosophe dans la région de la pensée, homme +de bien dans la région des réalités, il consacra son amour au moment +peut-être où il ne l'éprouvait plus. Madame Goethe mourut avant lui, et il +ne parut la regretter que comme un maître regrette une fidèle servante, +colonne de sa maison. Il ne laissa jamais de prise sur lui aux douleurs +violentes ou éternelles; il voulait conserver à tout prix le calme olympien +de son intelligence. Vivre, pour lui, c'était oublier. + +Madame Goethe, depuis longtemps souffrante, expira en voiture, pendant une +des promenades que le poëte-ministre faisait autour de Weimar. «Ils vont +être bien surpris à la maison!» dit-il à son cocher qui étendait le corps +inanimé de sa maîtresse sur le gazon du bord de la route. Ce mot du +stoïcisme ou de l'indifférence resta le proverbe du superbe égoïsme du +grand homme en Allemagne. Mais reprenons la correspondance des deux amis. + + +X + +On avait pris souvent en Allemagne des poésies de Schiller pour des poésies +de Goethe et des odes de Goethe pour des odes de Schiller. Goethe ne +s'offensait pas, comme on va le voir, de cette promiscuité de gloire entre +son ami et lui. «Que l'on nous confonde dans nos talents, écrivait-il à +Schiller, ce m'est chose agréable; cela montre que nous nous élevons +toujours davantage ensemble au-dessus de l'_affectation_ de notre siècle, +c'est-à-dire au _beau_ simple, pour arriver à ce qui est universellement +_bon_. Il faut convenir aussi qu'à nous deux nous tenons un large espace +dans le monde de l'intelligence en nous donnant la main et en faisant la +chaîne.» + +Cependant à cette époque, 1795, ils dérogèrent tous deux à la noblesse et à +la dignité de leur génie en publiant des livres d'épigrammes anonymes, mais +mordantes, contre les écrivains et les poëtes leurs contemporains et leurs +compatriotes. Badinages grecs peu dignes d'eux; Aristophane et Sophocle +dans le même homme. Cela n'agrandit pas, cela jure et cela rapetisse: jeux +d'écoliers qu'on s'afflige d'avoir à leur reprocher. Les aigles plongent du +haut du firmament sur la tête de leurs ennemis et ne les mordent pas au +talon. Glissons sur ces misères. + + +XI + +Goethe et Schiller continuent à s'entretenir de la tragédie de +_Wallenstein_, à laquelle Schiller travaille pendant trois ans. «Je vous +salue de mon jardin d'Iéna (c'est le 1er mai 1797), écrit Schiller à son +ami et à son maître; je m'y suis installé ce matin. Un doux paysage +m'entoure; le soleil se couche en souriant, et les rossignols chantent. +Tout m'enveloppe d'accueil et de joie autour de moi, et ma première soirée +sur mon propre domaine est du plus heureux présage.» + +--«Avant-hier, répond Goethe, j'ai fait visite à _Wieland_ (le Voltaire +érudit et gracieux de l'Allemagne); il habite une jolie et vaste maison +dans la plus laide contrée du monde. Triste chose que le monde, +continue-t-il ailleurs; on y apprend bien des choses, mais qui au fond ne +nous apprennent rien; mais quant à ce qui nous importe davantage, à la +seule chose même qui nous importe véritablement, l'inspiration intérieure, +le monde, au lieu de nous la donner, nous la prend.» + +--«Je lis madame de Staël, répond Schiller; elle oublie son sexe sans +s'élever au-dessus de lui; c'est une nature raisonneuse, mais très-peu +poétique (c'est-à-dire créatrice).» + +Dans les lettres suivantes, la tragédie de Schiller, _Wallenstein_, est +enfin terminée. Ils concertent ensemble les moyens de la faire dignement +représenter sur la scène de Weimar. Goethe préside en l'absence de son ami +aux répétitions. Il appelle Schiller à Weimar, le présente au duc, le loge +au château, le traite en frère. Ses anxiétés sur le sort du drame à la +représentation sont fiévreuses d'amitié. + +La pièce réussit et devient la gloire immortelle de Schiller. Goethe la +goûte comme sa propre gloire. Ou ne sait lequel admirer le plus, ou du +maître sans ombrage ou du disciple sans rivalité. Une plus tendre étreinte +resserre le coeur des deux rivaux après ce succès monumental de +_Wallenstein_; les lettres deviennent plus pressées et plus +confidentielles; ils pensent, ils sentent, ils vivent à deux. Schiller +s'établit à Weimar pour jouir plus habituellement de l'intimité de Goethe. +Les lettres s'abrégent sans se refroidir; on n'a plus que des billets. + +Madame de Staël, fuyant la tyrannie de Napoléon, qui l'avait reléguée hors +de France, s'arrête quelques semaines à Weimar, et cherche à répandre +autour d'elle, sur Goethe et Schiller, l'éblouissement de son esprit. Les +deux amis, en Allemands un peu ombrageux, parce qu'ils sont timides, +évitent, autant que possible, les rencontres prolongées avec la fille de M. +Necker, et se confient l'un à l'autre leurs impressions sur cette Sapho de +tribune. Ils la jugent sévèrement. + + +XII + +C'est pendant cette longue intimité des deux écrivains, intimité favorable +à leur fécondité littéraire, que Schiller écrivit _Wallenstein_, _Marie +Stuart_, _Jeanne d'Arc_, _Guillaume Tell_, drames dont fut constitué son +théâtre allemand. C'est alors aussi qu'il écrivit ces odes et ces ballades +germaniques, enthousiastes par la forme, populaires par le fond, qui +rivalisèrent avec les oeuvres lyriques de Goethe. Dans tous ces genres il +approcha Goethe, il ne l'atteignit et ne le dépassa jamais. Pour un +observateur expérimenté du génie humain, il fut toujours le disciple, +jamais le maître. Il calqua son oeuvre sur l'oeuvre de Goethe, sans pouvoir +calquer l'incommensurable génie de son modèle. On sent dans sa vie +l'imitation puissante et habile, mais enfin l'imitation partout. Goethe +écrit _Goltz de Berlichengen_, Schiller écrit _Wallenstein_; Goethe chante +les ballades nationales de la Germanie, Schiller soupire les ballades du +moyen âge et les légendes de la tradition des chaumières; Goethe exhale +avec dédain sa mauvaise humeur de géant dans des épigrammes contre la +médiocrité de ses rivaux, Schiller rime des sarcasmes contre les +engouements ignares de son pays. Enfin Goethe abjure, dans son omnipotence, +toutes les crédulités du vulgaire, et cherche sa divinité universelle dans +la divinité individuelle de tout ce qui vit dans la nature; son dieu, c'est +la vie; la vie, c'est son dieu. Schiller, d'abord chrétien et pieux, suit +son maître, et chante comme lui ses hymnes au Dieu inconnu. Mais Goethe +accomplit toutes ces phases de sa poésie et de sa philosophie indienne avec +la majesté d'un dieu de l'Inde, Schiller avec la faiblesse et l'embarras +d'un homme qui marche sur les pas d'un dieu. Aussi les traces de Goethe +dans l'histoire littéraire de l'Allemagne et du monde ne seront jamais +effacées; les traces de Schiller, quoique chères aux âmes tendres, +s'effaceront à l'apparition du premier grand poëte qui naîtra en Allemagne. +L'un fut le génie, l'autre ne fut que le talent; je n'ai jamais pu les +comparer. + +Cependant Schiller égala et dépassa un jour son maître dans un poëme +lyrique presque sans égal dans la poésie de toutes les langues modernes, +intitulé _la Cloche_. Ce dithyrambe, réfléchi et vociféré tout à la fois +sur l'instrument aérien qui sonne à la fois les prières, les douleurs, les +glas funèbres, les naissances, les effrois de l'homme, est digne de rester +dans la mémoire de la postérité. Schiller ne le composa pas comme l'ode se +compose, c'est-à-dire par une rapide et involontaire explosion de l'âme, +qui n'éclate qu'un instant et qui se répercute à jamais de l'âme du poëte +dans l'oreille des siècles. On voit, par sa correspondance avec Goethe, +qu'il le conçut un jour d'inspiration, mais qu'il l'exécuta en trois ans +d'étude et de retouches. Le lecteur va juger, sur une traduction toujours +atténuante de l'oeuvre originale, combien Schiller dépassa Pindare et +Horace dans ce dithyrambe didactique du poëte qui se souvenait d'avoir été +chrétien. Nous empruntons cette traduction à M. _Marmier_, l'importateur +des poésies du Nord dans notre langue, poëte lui-même par l'imagination et +le sentiment. + +Écoutez! + + +XIII + +LA CLOCHE. + +«Le moule d'argile est encore plongé et scellé dans la terre; aujourd'hui +la cloche doit être faite. À l'oeuvre, compagnons! courage! La sueur doit +ruisseler du front brûlant; l'oeuvre doit honorer le maître, mais il faut +que la bénédiction vienne d'en haut. + +«Il convient de mêler des paroles sérieuses à l'oeuvre sérieuse que nous +préparons: le travail que de sages paroles accompagnent s'exécute gaiement. +Considérons gravement ce que produira notre faible pouvoir; car il faut +mépriser l'homme sans intelligence qui ne réfléchit pas aux entreprises +qu'il veut accomplir. C'est pour méditer dans son coeur sur le travail que +sa main exécute que la pensée a été donnée à l'homme: c'est là ce qui +l'honore. + +«Prenez du bois de sapin, choisissez des branches sèches, afin que la +flamme, plus vive, se précipite dans le conduit. Quand le cuivre +bouillonnera, mêlez-y promptement l'étain pour opérer un sûr et habile +alliage. + +«La cloche que nous formons à l'aide du feu dans le sein de la terre +attestera notre travail au sommet de la tour élevée. Elle sonnera pendant +de longues années; bien des hommes l'entendront retentir à leurs oreilles, +pleurer avec les affligés et s'unir aux prières des fidèles. Tout ce que le +sort changeant jette parmi les enfants de la terre montera vers cette +couronne de métal et la fera vibrer au loin. + +«Je vois jaillir des bulles blanches. Bien! la masse est en fusion. +Laissons-la se pénétrer du sel de la cendre qui hâtera sa fluidité. Que le +mélange soit pur d'écume, afin que la voix du métal poli retentisse pleine +et sonore; car la cloche salue avec l'accent solennel de la joie l'enfant +bien-aimé à son entrée dans la vie, lorsqu'il arrive plongé dans le +sommeil. Les heures joyeuses et sombres de sa destinée sont encore cachées +pour lui dans les voiles du temps; l'amour de sa mère veille avec de +tendres soins sur son matin doré; mais les années fuient rapides comme une +flèche. L'enfant se sépare fièrement de la jeune fille; il se précipite +avec impétuosité dans le courant de la vie; il parcourt le monde avec le +bâton de voyage et rentre étranger au foyer paternel, et il voit devant lui +la jeune fille charmante dans l'éclat de sa fraîcheur, avec son regard +pudique. Un vague désir, un désir sans nom, saisit l'âme du jeune homme; il +erre dans la solitude, fuyant les réunions tumultueuses de ses frères et +pleurant à l'écart. Il suit, en rougissant, les traces de celle qui lui est +apparue, heureux de son sourire, cherchant, pour la parer, les plus belles +fleurs du vallon. Oh! tendre désir! heureux espoir! jour doré du premier +amour! Les yeux alors voient le ciel ouvert, le coeur nage dans la +félicité. Oh! que ne fleurit-il à tout jamais, l'heureux temps du jeune +amour! + +«Comme les tubes brunissent déjà! J'y plonge cette baguette: si nous la +voyons se vitrifier, il sera temps de couler le métal. Maintenant, +compagnons, alerte! Examinez le mélange, et voyez si, pour former un +alliage parfait, le métal doux est uni au métal fort. + +«Car de l'alliance de la douceur avec la force, de la sévérité avec la +tendresse, résulte la bonne harmonie. C'est pourquoi ceux qui s'unissent à +tout jamais doivent s'assurer que le coeur répond au coeur. Courte est +l'illusion, long est le repentir. La couronne virginale se marie avec grâce +aux cheveux de la fiancée quand les cloches argentines de l'église invitent +aux fêtes nuptiales. Hélas! la plus belle solennité de la vie marque le +terme du printemps de la vie. La douce illusion s'en va avec le voile et la +ceinture; la passion disparaît; puisse l'amour rester! La fleur se fane, +puisse le fruit mûrir! Il faut que l'homme entre dans la vie orageuse; il +faut qu'il agisse, combatte, plante, crée, et, par l'adresse, par l'effort, +par le hasard et la hardiesse, subjugue la fortune. Alors les biens +affluent autour de lui, ses magasins se remplissent de dons précieux; ses +domaines s'élargissent, sa maison s'agrandit, et, dans cette maison, règne +la femme sage, la mère des enfants. Elle gouverne avec prudence le cercle +de la famille, donne des leçons aux jeunes filles, réprimande les garçons. +Ses mains actives sont sans cesse à l'oeuvre; elle augmente par son esprit +d'ordre le bien-être du ménage; elle remplit de trésors les armoires +odorantes, tourne le fil sur le fuseau, amasse dans des buffets +soigneusement nettoyés la laine éblouissante, le lin blanc comme la neige; +elle joint l'élégant au solide et jamais ne se repose. + +«Du haut de sa demeure, d'où le regard s'étend au loin, le père contemple +d'un oeil joyeux ses propriétés florissantes. Il voit ses arbres qui +grandissent, ses granges bien remplies, ses greniers qui plient sous le +poids de leurs richesses, et ses moissons pareilles à des vagues +ondoyantes; et alors il s'écrie avec orgueil: La splendeur de ma maison, +ferme comme les fondements de la terre, brave la puissance du malheur. +Mais, hélas! avec les rigueurs du destin il n'est point de pacte éternel, +et le malheur arrive d'un pas rapide. + +«Allons! nous pouvons commencer à couler le métal à travers l'ouverture; il +apparaît bien dentelé. Mais, avant de le laisser sortir, répétez comme une +prière une pieuse sentence. Ouvrez les conduits, et que Dieu garde +l'édifice. Voilà que les vagues, rouges comme du feu, courent en fumant +dans l'enceinte du moule! + +«Heureuse est la puissance du feu, quand l'homme la dirige, la domine. Ce +qu'il fait, ce qu'il crée, il le doit à cette force céleste. Mais terrible +est cette même force quand elle échappe à ses chaînes, quand elle suit sa +violente impulsion, fille libre de la nature. Malheur! lorsque, affranchie +de tout obstacle, elle se répand à travers les rues populeuses et allume +l'effroyable incendie; car les éléments sont hostiles à l'oeuvre des +hommes. Du sein des nuages descend la pluie qui est une bénédiction, et du +sein des nuages descend la foudre. Entendez-vous, au sommet de la tour, +gémir le tocsin? Le ciel est rouge comme du sang, et cette lueur de pourpre +n'est pas celle du jour. Quel tumulte à travers les rues! quelle vapeur +dans les airs! La colonne de feu roule en pétillant de distance en +distance, et grandit avec la rapidité du vent. L'atmosphère est brûlante +comme dans la gueule d'un four; les solives tremblent, les poutres tombent, +les fenêtres éclatent, les enfants pleurent, les mères courent égarées, et +les animaux mugissent sous les débris. Chacun se hâte, prend la fuite, +cherche un moyen de salut. La nuit est brillante comme le jour; le seau +circule de main en main sur une longue ligne, et les pompes lancent des +gerbes d'eau; l'aquilon arrive en mugissant et fouette la flamme +pétillante; le feu éclate dans la moisson sèche, dans les parois du +grenier, atteint les combles et s'élance vers le ciel, comme s'il voulait, +terrible et puissant, entraîner la terre dans son essor impétueux. Privé +d'espoir, l'homme cède à la force des dieux, et regarde, frappé de stupeur, +son oeuvre s'abîmer. Consumé, dévasté, le lieu qu'il occupait est le +domaine des aquilons, la terreur habite dans les ouvertures désertes des +fenêtres, et les nuages du ciel planent sur les décombres. + +«L'homme jette encore un regard sur le tombeau de sa fortune, puis il prend +le bâton de voyage. Quels que soient les désastres de l'incendie, une douce +consolation lui est restée; il compte les têtes qui lui sont chères: ô +bonheur! il ne lui en manque pas une. + +«La terre a reçu le métal, le moule est heureusement rempli; la cloche en +sortira-t-elle assez parfaite pour récompenser notre art et notre labeur? +Si la fonte n'avait pas réussi! si le moule s'était brisé! Hélas! pendant +que nous espérons, peut-être le mal est-il déjà fait! + +«Nous confions l'oeuvre de nos mains aux entrailles du sol. Le laboureur +leur confie ses semences, espérant qu'elles germeront pour son bien, selon +les desseins du Ciel. Nous ensevelissons dans le sein de la terre des +semences encore plus précieuses, espérant qu'elles se lèveront du cercueil +pour une meilleure vie. + +«Dans la tour de l'église retentissent les sons de la cloche, les sons +lugubres qui accompagnent le chant du tombeau, qui annoncent le passage du +voyageur que l'on conduit à son dernier asile. Hélas! c'est une épouse +chérie, c'est une mère fidèle que le démon des ténèbres arrache aux bras de +son époux, aux tendres enfants qu'elle mit au monde avec bonheur, qu'elle +nourrit sur son sein avec amour. Hélas! les doux liens sont à jamais +brisés, car elle habite désormais la terre des ombres, celle qui fut la +mère de famille. C'en est fait de sa direction assidue, de sa vigilante +sollicitude, et désormais l'étrangère régnera sans amour à son foyer +désert. + +«Pendant que la cloche se refroidit, reposons-nous de notre rude travail; +que chacun de nous s'égaye comme l'oiseau sous la feuillée. Quand la +lumière des étoiles brille, le jeune ouvrier, libre de tout souci, entend +sonner l'heure de la joie; mais le maître n'a pas de repos. + +«À travers la forêt sauvage le voyageur presse gaiement le pas pour arriver +à sa chère demeure. Les brebis bêlantes, les boeufs au large front, les +génisses au poil luisant se dirigent en mugissant vers leur étable. Le +chariot chargé de blé s'avance en vacillant. Sur les gerbes brille la +guirlande de diverses couleurs, et les jeunes gens de la moisson courent à +la danse. Le silence règne sur la place et dans les rues, les habitants de +la maison se rassemblent autour de la lumière, et la porte de la ville +roule sur ses gonds. La terre est _couverte_ d'un voile sombre; mais la +nuit, qui tient éveillé le méchant, n'effraye pas le paisible bourgeois; +car l'oeil de la justice est ouvert. + +«Ordre saint, enfant béni du Ciel, c'est toi qui formes de douces et libres +unions; c'est toi qui as jeté les fondements des villes; c'est toi qui as +fait sortir le sauvage farouche de ses forêts; c'est toi qui, pénétrant +dans la demeure des hommes, leur donnes des moeurs paisibles et le bien le +plus précieux, l'amour de la patrie. + +«Mille mains actives travaillent et se soutiennent dans un commun accord, +et toutes les forces se déploient dans ce mouvement empressé. Le maître et +le compagnon poursuivent leur oeuvre sous la sainte protection de la +liberté. Chacun se réjouit de la place qu'il occupe et brave le dédain. Le +travail est l'honneur du citoyen, la prospérité est la récompense du +travail. Si le roi s'honore de sa dignité, nous nous honorons de notre +travail. + +«Douce paix, heureuse union! restez, restez dans cette ville! Qu'il ne +vienne jamais le jour où des hordes cruelles traverseraient cette vallée, +où le ciel, que colore la riante pourpre du soir, refléterait les lueurs +terribles de l'incendie des villes et des villages! + +«À présent, brisez le moule; il a rempli sa destination. Que le regard et +le coeur se réjouissent à l'aspect de notre oeuvre heureusement achevée! +Frappez! frappez avec le marteau jusqu'à ce que l'enveloppe éclate; pour +que nous voyions notre cloche, il faut que le moule soit brisé en morceaux. + +«Le maître sait d'une main prudente et en temps opportun rompre +l'enveloppe; mais malheur! quand le bronze embrasé éclate de lui-même et +se répand en torrents de feu. Dans son aveugle fureur il s'élance avec le +bruit de la foudre, déchire la terre qui l'entoure, et, pareil aux gueules +de l'enfer, vomit la flamme dévorante. Là où règnent les forces +inintelligentes et brutales, là l'oeuvre pure ne peut s'accomplir. Quand +les peuples s'affranchissent d'eux-mêmes, le bien-être ne peut subsister. + +«Malheur! lorsqu'au milieu des villes l'étincelle a longtemps couvé; +lorsque la foule, brisant ses chaînes, cherche pour elle-même un secours +terrible! Alors la révolte, suspendue aux cordes de la cloche, la fait +gémir dans l'air et change en instrument de violence un instrument de paix. + +«Liberté! égalité! voilà les mots qui retentissent. Le bourgeois paisible +saisit ses armes; la multitude inonde les rues et les places, des bandes +d'assassins errent de côté et d'autre. Les femmes deviennent des hyènes et +se font un jeu de la terreur. De leurs dents de panthères elles déchirent +le coeur palpitant d'un ennemi. Plus rien de sacré; tous les liens d'une +réserve pudique sont rompus. Le bon cède la place au méchant, et les vices +marchent en liberté. Le réveil du lion est dangereux, la dent du tigre est +effrayante; mais ce qu'il y a de plus effrayant c'est l'homme dans son +délire. Malheur à ceux qui prêtent à cet aveugle éternel la torche, la +lumière du ciel! Elle ne l'éclaire pas, mais elle peut, entre ses mains, +incendier les villes, ravager les campagnes. + +«Dieu a béni mon travail. Voyez! du milieu de l'enveloppe s'élève le métal, +pur comme une étoile d'or. De son sommet jusqu'à sa base il reluit comme le +soleil, et les armoiries bien dessinées attestent l'expérience du mouleur. +Venez! venez, mes compagnons! formez le cercle! baptisons la cloche, +donnons lui le nom de Concorde. Qu'elle ne rassemble la communauté que pour +des réunions de paix et d'affection! + +«Qu'elle soit, par le maître qui l'a formée, consacrée à cette oeuvre +pacifique. Élevée au-dessus de la vie terrestre, elle planera sous la voûte +du ciel azuré. Elle se balancera près du tonnerre et près des astres. Sa +voix sera une voix suprême, comme cette des planètes, qui, dans leur +marche, louent le Créateur et règlent le cours de l'année. Que sa bouche +d'airain ne soit occupée qu'aux choses graves et éternelles! Que le temps +la touche à chaque heure dans son vol rapide! Que, sans coeur et sans +compassion, elle prête sa voix au destin et annonce les vicissitudes de la +vie! Qu'elle nous répète que rien ne dure en ce monde, que toute chose +terrestre s'évanouit comme le son qu'elle fait entendre et qui bientôt +expire! + +«Maintenant, arrachez avec les câbles la cloche de la fosse; qu'elle +s'élève dans les airs, dans l'empire du son! Tirez! tirez! Elle s'émeut, +elle s'ébranle; elle annonce la joie à cette ville. Que ses premiers +accents soient des accents de paix.» + + +XIV + +Le seul défaut d'un pareil poëme c'est d'être à la fois pensé, décrit et +chanté. Le véritable enthousiasme ne pense pas, ne décrit pas; il chante. +Mais, ce genre mixte une fois admis, le poëme de Schiller est digne de +tinter éternellement dans l'oreille des hommes. Nous n'avons rien de pareil +en France. + +Ce fut une de ses dernières oeuvres; il n'avait que quarante-sept ans, et +il se laissait déjà atteindre par la mort. C'était une de ces organisations +frêles et maladives qui ne résistent pas, comme celle de Goethe ou de +Voltaire, organisations de chêne robuste, aux secousses de leur âme et aux +secousses de la vie. Il écrivit sa profession de foi désormais +philosophique en ces termes: + +«Heureux temps, jours célestes où, les yeux fermés, je suivais avec abandon +le cours de la vie! Je me nourrissais de mes songes, et j'étais heureux; +j'ai appris à penser, et je suis tenté de pleurer d'avoir vu le jour. On +m'a enlevé la foi qui me donnait le calme; on m'a enseigné à dédaigner ce +que j'adorais. Quand je voyais le peuple se rendre en foule à l'église, +quand j'entendais les membres d'une nombreuse communion de croyants +confondre leurs voix dans une même prière: Oui, me disais-je, elle est +divine cette loi que les meilleurs des hommes professent, qui dompte +l'esprit et console le coeur. La froide raison a éteint cet enthousiasme; +il n'y a rien de véritablement sacré que la vérité et ce que la raison +reconnaît comme vérité. Ma raison maintenant est le seul guide qui me reste +pour me porter à Dieu, à la vertu, à l'éternité..... Toutes les +perfections de la nature sont réunies en Dieu. _La nature est Dieu divisé à +l'infini_ (profession de foi de son maître Goethe). Là où je découvre un +corps, je pressens une intelligence; là où je remarque un mouvement, je +devine une pensée motrice. Ce que nous nommons amour est le désir d'un +bonheur hors de nous; l'amour est la boussole aimantée du monde +intellectuel; c'est l'amour qui nous attire à Dieu. Si chaque homme aimait +tous les hommes, il posséderait le monde entier!» + +C'est dans ces pensées qu'il expira peu de temps après, en serrant la main +de sa femme, en bénissant son enfant, et regardant, comme J.-J. Rousseau, +le soleil du soir jouer comme un crépuscule du jour éternel sur les rideaux +de son lit. + + +XV + +Goethe, ferme comme un bloc de marbre jusqu'à ses derniers moments, jouait +encore comme un jeune homme avec les illusions et avec l'amour. Ses +liaisons littéraires avec _Bettina d'Arnim_ ressemblent à une de ces +aurores boréales de l'amour que les vieillards, dont l'imagination survit +à l'âge, aiment à voir briller sur leur horizon quand le soleil de l'amour +juvénile est déjà couché depuis longtemps dans leur ciel. Les amours de +l'homme d'État célèbre allemand, M. de Gentz, pour la jeune et célèbre +Fanny Elssler, sont comme une répétition, à peu de distance, des amours de +Goethe et de Bettina: seulement M. de Gentz aimait du coeur, et Goethe +n'aima jamais que de l'imagination. Il se plaisait à jouer le rôle d'un +Anacréon allemand couronné de roses, et voulant mourir la coupe des +illusions encore pleine à la main. + +Un mot sur cet épisode très-curieux de la vieillesse du grand homme. + +Nous n'avons pas connu nous-mêmes Bettina d'Arnim, mais nous avons connu sa +fille, et, si l'on doit juger des charmes de physionomie, d'âme et d'esprit +de la mère, par la figure de la fille, Bettina fut bien digne d'être l'Hébé +de ce Jupiter mourant. + +Son nom de fille était Bettina Brentano; sa famille était italienne. Sa +beauté portait l'empreinte du climat, son esprit avait la flamme de son +ciel. Goethe, dans sa première adolescence, avait été épris de sa +grand'mère, Sophie Laroche, femme illustre par ses talents littéraires en +Allemagne. + +Cette jeune fille avait dans son imagination précoce un foyer +d'enthousiasme qui demandait un aliment réel ou imaginaire; elle entendait +souvent accuser la froideur et l'égoïsme de Goethe dans sa famille; elle se +figura que Goethe n'était resté insensible que faute d'avoir rencontré dans +sa longue vie une âme à la proportion de la sienne. Elle voulut le venger +de l'injustice des hommes pour un homme plus grand que l'humanité. Elle ne +connaissait de Goethe que ses oeuvres; elle s'en fit une image selon son +coeur, et de cette image elle se fit une idole: l'adoration naquit dans son +coeur de l'enthousiasme. Ces phénomènes de jeunes filles, répandant, comme +Madeleine, leur urne de parfum sur les cheveux blancs d'un homme illustre, +sont plus fréquents qu'on ne pense. Qui de nous ignore combien de jeunes +coeurs se prodiguaient en pensée et jusqu'en amour à l'auteur de _René_ et +d'_Atala_, descendant déjà l'autre côté de la vie? La beauté est la +tentation de l'homme, la gloire est la séduction de la femme. À force de +rêver de Goethe, la jeune Bettina finit par l'aimer. Il y a un âge où les +songes ne s'évanouissent pas avec la nuit. + + +XVI + +Une ombre tragique jetée tout à coup sur la jeunesse de Bettina accrut son +amour en nourrissant sa mélancolie. Elle avait pour amie une femme poëte, +Caroline de Gunderode, chanoinesse d'un des chapitres d'Allemagne. + +Caroline de Gunderode, ce Werther féminin, s'exalta jusqu'à la folie, et +finit par se tuer par dégoût d'une vie prosaïque en contraste avec une âme +de feu. + +Bettina resta seule, et se réfugia d'autant plus dans le sein de ce fantôme +adoré qui portait pour elle le nom de Goethe. Elle alla à Weimar pour +l'adorer de plus près; elle enivra le poëte, elle ne le fléchit pas. Goethe +se souvint de son âge, et se contenta du feu et de l'encens, sans toucher +au vase fragile d'où cet enivrement montait à lui. + +Cette réserve augmenta et fit durer l'amour dans l'âme de la jeune +Italienne. Goethe plus sensible lui aurait paru un homme; il ne se montra +qu'en divinité. Cet amour dura sept ans. Une correspondance assidue entre +la jeune fille et le majestueux poëte nourrit ces deux imaginations de +rêves brûlants d'un côté, tièdes de l'autre. Pendant ces délicieuses +années, Bettina, après sept ans de culte, finit par se marier au comte +d'Arnim, gentilhomme d'une illustre maison de la Prusse et poëte d'un nom +déjà distingué dans son pays. Les rapports épistolaires entre Bettina +d'Arnim et Goethe se détendirent et s'interrompirent même complétement de +1814 à 1833; mais, peu de mois avant la mort de Goethe, Bettina vint se +réconcilier avec son idole négligée et recevoir ses derniers regards et son +dernier soupir. + +Quelque temps avant sa propre mort, Bettina publia elle-même cette +correspondance amoureuse entre la jeune fille et le vieillard. Nous la +possédons tout entière en deux volumes; cette correspondance étincelle plus +qu'elle ne touche; c'est un feu éblouissant, mais c'est un feu d'artifice; +une lettre d'Héloïse à Abélard contient plus de chaleur de passion que ces +deux volumes de lettres entre Bettina et l'auteur de _Werther_. Une +palpitation du coeur a plus de passion que mille élans d'imagination. +Malheur aux amours chimériques! on les regarde, on ne les ressent pas. Une +des lettres de M. de Gentz à Fanny Elssler attendrit plus que toute la +correspondance de Goethe avec Bettina. On sent que l'homme d'État, quoique +sénile, souffre et adore; sa sénilité même fait compatir à sa passion. +Quant à Goethe, il joue; il charme, il n'émeut pas. + +Voici deux ou trois de ces lettres devenues un monument de l'Allemagne +littéraire, un bas-relief du tombeau de Goethe. + +«Vous vous imaginez facilement, écrit Bettina à la mère de Goethe, dont +elle avait fait sa confidente et son amie à Francfort pendant que son fils +vivait et trônait à Weimar; vous vous imaginez facilement ce que je pense à +l'heure solitaire où le crépuscule cède à la nuit, maintenant je l'ai +vu!... (C'était après son voyage pour voir son idole à Weimar.) Maintenant +je l'ai vu, je connais son sourire et le son de sa voix calme et pourtant +vibrant d'amour, et ses exclamations qui résonnent comme un chant! Je sais +comme il approuve ou comme il blâme ce qu'on dit dans le tumulte de la +passion. L'année passée, quand je me trouvai inopinément avec lui, j'étais +hors de moi; je voulus parler, mais la voix me manqua; il posa la main sur +ma bouche et il me dit: «PARLE DES YEUX, JE COMPRENDS TOUT!» Et quand il +s'aperçut que mes yeux étaient remplis de larmes, il les ferma et il +ajouta: «DU CALME! DU CALME! C'EST CE QUI VOUS CONVIENT A TOUS DEUX.» Oui, +chère mère, ce fut comme si la paix descendait sur moi! N'avais-je pas tout +ce que j'avais uniquement désiré depuis plusieurs années? Ô vous, sa mère, +je vous remercierai éternellement d'avoir mis au monde celui que j'aime!... + +«Il m'est impossible ici, sur les bords du Rhin, continue-t-elle, de ne pas +vous écrire sur mon amie, la jeune Caroline Gunderode. Hier j'ai été +visiter l'endroit où elle s'est tuée; les saules ont tellement grandi +qu'ils couvrent la place. C'est ici, pensai-je, qu'elle erra désespérée et +qu'elle enfonça le terrible fer dans sa poitrine. Ce projet l'avait occupée +pendant bien des jours, et moi, qui lui étais si près du coeur, moi qui +suis maintenant seule ici dans ce lieu fatal, je parcours ce même rivage, +ne pensant qu'à mon bonheur!... Je lui fais des reproches d'avoir quitté +cette belle terre. Elle s'est mal conduite à mon égard; elle s'est enfouie +loin de moi, au moment où j'allais la faire participer à mon bonheur. + +«Elle était pleine de timidité, cette belle chanoinesse; elle s'effrayait +d'avoir à réciter tout haut le _bénédicité_; elle me disait souvent qu'elle +avait peur parce que son tour approchait de le prononcer devant les +chanoinesses assemblées. Notre vie commune était belle; c'était l'époque à +laquelle je commençais à avoir la conscience de moi-même. Ce fut elle qui +vint me chercher à Offenbach; elle me prit par la main et me pria de venir +la trouver à la ville. Plus tard nous nous voyions tous les jours; elle +m'apprit à lire avec réflexion; elle voulait aussi m'enseigner l'histoire, +mais elle s'aperçut bientôt que j'étais beaucoup trop occupée du présent +pour que le passé eût le pouvoir de m'enchaîner pendant longtemps. Que +j'aimais à aller la trouver! Je finis par ne plus pouvoir me passer d'elle +pendant un seul jour. Je courais la voir tous les après-midi. Quand +j'arrivais à la porte du chapitre, je regardais à travers le trou de la +serrure jusqu'à ce qu'on m'eût ouvert. Son petit appartement était au +rez-de-chaussée, donnant sur le jardin; un peuplier blanc était devant sa +fenêtre; je grimpais dessus en lui faisant la lecture; à chaque chapitre je +montais sur une branche plus élevée. Elle m'écoutait, appuyée à la fenêtre, +et me disait de temps en temps: «Bettina, ne tombe pas!» Maintenant je vois +combien j'étais heureuse alors, car tout, la moindre des choses même, s'est +empreint en moi comme une jouissance. Ses traits étaient doux et mous comme +ceux d'une blonde; pourtant elle avait des cheveux bruns, mais des yeux +bleus abrités par de longs cils. Elle ne riait pas haut; c'était plutôt un +doux roucoulement sourd, dans lequel la joie et la sérénité s'exprimaient +parfaitement. Elle ne marchait pas, elle _glissait_; vous comprendrez ce +que j'entends par ce mot. Sa robe semblait l'entourer de plis caressants; +cela venait de la douceur de ses mouvements. Sa taille était élevée et pour +ainsi dire trop coulante pour l'appeler élancée. Elle était timidement +gracieuse et trop dépourvue de volonté pour avoir jamais cherché à se faire +remarquer en société. Un jour qu'elle était chez le prince primat avec +toutes les chanoinesses, portant le costume de son ordre, une robe à queue, +un col blanc avec la croix d'ordonnance, quelqu'un fit la remarque qu'elle +ressemblait à une apparition au milieu des autres dames, à un esprit qui +allait s'évanouir dans l'air. + +«Elle me lisait ses poésies, et se réjouissait de mon approbation comme si +j'avais été un grand public; c'est qu'aussi je témoignais un vif désir de +les entendre: non pas que je comprisse ce que j'entendais; c'était plutôt +pour moi un élément inconnu, et ses doux vers agissaient sur moi comme +l'harmonie d'une langue étrangère qui vous flatte sans qu'on puisse la +traduire. Nous lisions _Werther_, et nous discutions beaucoup sur le +suicide. Elle disait toujours: «Beaucoup apprendre, beaucoup comprendre par +l'esprit, et mourir jeune! Je ne veux pas voir la jeunesse m'abandonner.» + +Puis enfin s'adressant, après ce récit funèbre, à Goethe qui se refusait à +nourrir sa passion d'un retour complet, Bettina s'écrie: + +«Ô toi qui lis ceci, tu n'as pas de manteau assez doux pour envelopper mon +âme blessée! Tu ne me récompenseras jamais, tu ne m'attireras jamais sur +ton coeur! Je le sais, je serai seule avec moi-même comme je me suis +trouvée seule aujourd'hui sur le rivage où mourut Gunderode; seule sous +les tristes saules où la mort frissonne encore, sur cette place où l'herbe +ne croît plus; c'est là qu'elle a meurtri son beau corps! ô Jésus! Marie!!! + +«Toi, mon seigneur vivant! toi, génie flamboyant qui es au-dessus de moi, +j'ai pleuré, non pas sur celle que j'ai perdue, non, j'ai pleuré sur moi +avec moi-même. Il faut que je devienne froide et dure comme l'acier; je +dois être impitoyable pour ce coeur passionné qui n'a pas, hélas! le droit +de rien demander. Mais tu es doux, ô Goethe! tu me souris, et ta main +fraîche me caresse et tempère l'ardeur de mes joues; cela doit me suffire!» + + +XVII + +Bettina revient ici à la pensée de son amie Gunderode. + +«Lorsque je revins visiter sa tombe, j'y trouvai de pauvres gens qui +cherchaient leurs vaches; je les suivis; ils devinèrent que je venais du +tombeau de la dame; ils me dirent que Gunderode leur avait souvent parlé et +fait l'aumône, et que chaque fois qu'ils passaient près de l'endroit fatal +ils récitaient un _Pater_. Moi aussi j'ai prié son âme et pour son âme; je +me suis fait purifier par la lumière de la lune, et je lui ai dit tout haut +que je la désirais, que je regrettais ces heures où nous échangions ici-bas +nos pensées, nos sentiments. + +«Un jour elle vint joyeusement à ma rencontre, et elle me dit: «Hier j'ai +causé avec un médecin, et il m'a appris qu'il était très-facile de se +tuer.» Elle entr'ouvrit sa robe et me montra une place sur son beau sein; +ses yeux resplendissaient de joie. Je la regardai fixement; pour la +première fois je me sentis mal à l'aise; je lui demandai: «Eh bien! que +ferai-je quand tu seras morte?--Oh! répondit-elle, alors je te serai +devenue indifférente; nous ne serons plus aussi liées; je me brouillerai +d'abord avec toi!» Je me dirigeai vers la fenêtre pour cacher mes larmes et +contenir les battements de mon coeur irrité; elle s'était mise à l'autre +fenêtre et ne disait mot. Je la regardais de côté; ses yeux étaient levés +vers le ciel, mais le regard en était brisé comme si tout leur feu s'était +concentré à l'intérieur. Après l'avoir considérée pendant quelque temps, je +ne pus me contenir: j'éclatai en sanglots, je me jetai à son cou, je la +forçai à s'asseoir, je m'assis sur ses genoux, je répandis bien des +larmes, je l'embrassai pour la première fois, j'ouvris sa robe et je baisai +la place où elle avait appris à atteindre le coeur. Je la suppliai en +pleurant amèrement d'avoir pitié de moi; je me jetai de nouveau à son cou, +et je baisai ses mains froides et frissonnantes. Ses lèvres tremblaient; +elle était roide et pâle comme la mort, et ne pouvait élever la voix; elle +me dit tout bas: «Bettina, ne me brise pas le coeur!» Afin de ne pas lui +faire de mal, je cherchai à surmonter ma douleur. Je me mis à sourire, à +pleurer, à sangloter tout à la fois; mais sa frayeur augmenta; elle se +coucha sur le canapé. Je m'efforçai alors de lui prouver que j'avais pris +tout cela pour une plaisanterie.» + + +XVIII + +Toute cette longue _passion_ de la chanoinesse Gunderode est décrit par son +amie _Bettina_ en pages de _Werther_; on sent que le génie de Goethe a +déteint sur ces jeunes amies. + +Goethe parut sensible à cet amour moitié naïf, moitié fantastique de la +belle enthousiaste. Un sonnet de lui fait foi de cette émotion contenue, +mais forte. + +«_La date du vendredi-saint_, dit-il dans ce sonnet, _était gravée en +lettres de feu dans le coeur de Pétrarque_; dans mon coeur à moi c'est la +date d'avril mil huit cent sept qu'on trouvera en traces profondes de feu, +gravée par le jour où je t'ai connue! + +«Ce jour-là je commençai, non, je continuai à aimer celle qu'enfant je +portais déjà dans mon coeur, etc.» + +La passion idéale de Bettina prend chaque jour des teintes plus chaudes +dans sa correspondance. + +«J'ai dû partir après un dernier embrassement, moi qui croyais rester +éternellement suspendue à ton cou. La maison que tu habites avait disparu +déjà dans le lointain; je me rappelais tout alors: comment, la nuit, tu +t'étais promené avec moi dans le jardin; comment tu souriais quand je +t'expliquais les formes fantastiques des nuages et mes beaux rêves; comment +tu écoutais avec moi le murmure des feuilles au vent de la nuit.» + +On croit véritablement entendre les confidences de _Daïamanti_ au dieu son +amant, dans une scène des drames indiens; l'imagination allemande est +teinte des eaux du Gange. + +«Tu m'as aimée, je le sais; quand tu me conduisais par la main, je l'ai +senti à ton haleine, au son de ta voix; oui, j'ai senti à quelque chose, +comment dirai-je? qui m'enveloppait, qui respirait autour de moi, que tu me +recevais dans l'intimité de la pensée. Qui m'enlèvera ce souvenir? J'ai +éprouvé un grand calme. Qu'est-ce que cela veut dire: _s'endormir dans le +Seigneur?_ Je sais maintenant ce que c'est... Il a fait cette nuit un +terrible ouragan; je suis sortie pour voir le soleil qui réparait tout. Ô +cher ami! quelle joie de savourer la brume du matin, de respirer le frais +du vent qui s'apaise, le parfum des plantes qui pénètre la poitrine et +monte à la tête, de sentir battre ses tempes et rougir ses joues, et de +secouer les gouttes de rosée de ses cheveux!... Je me reposai sur le tronc +d'un arbre à demi renversé pendant la nuit. Sous ses branches touffues je +découvris une multitude de nids d'oiseaux; il y avait une famille de +petites mésanges à tête noire et à gorge blanche; elles étaient sept dans +le même nid; puis des pinsons et des chardonnerets; les pères et les mères +volaient sur ma tête, cherchant à donner la becquée à leurs petits. Ah! +pourvu qu'ils parviennent à les élever dans cette situation critique! Si un +de ces petits oiseaux, précipités du nid par terre, et suspendus au-dessus +d'un ruisseau rapide, allait y tomber, il se noierait infailliblement à +l'instant même! Pour comble de malheur, tous les nids pendent de travers. +Puis, si tu avais vu la vie, le mouvement de ces milliers d'abeilles et de +mouches qui bourdonnaient autour de moi! En vérité, il n'y a pas de marché +si populeux et si animé; tout le monde semblait fort bien s'y reconnaître; +chacun allait chercher sous les fleurs une petite auberge où se retirer, +puis on en ressortait; on rencontrait le voisin; on passait les uns à côté +des autres en bourdonnant, comme si on eût voulu se dire où se trouve la +bonne bière. Mais voilà longtemps que je bavarde sur ce tilleul, et +pourtant je n'ai pas encore fini. Le tronc tient encore à la racine. Je +considérai la partie de l'arbre qui est restée, condamnée maintenant à +traîner l'autre moitié de sa vie par terre, et je pensais qu'elle mourrait +cet automne. Cher Goethe! je suis enfermée dans mon amour pour toi comme +dans une cabane solitaire; ma vie se passe à t'attendre!...» + +Goethe répond par des sonnets froids et compassés comme des politesses +allemandes à ces rêves de jeune coeur. Le rêve se poursuit aussi coloré et +aussi tendre pendant deux volumes. Les billets de Goethe en réponse à ce +torrent de passion idéale sont de la neige sur des fleurs d'avril. + + +XIX + +C'est dans cette naïve et amusante correspondance avec Bettina et avec +d'autres jeunes enthousiastes de son génie que Goethe laissait décliner son +heureuse vie. La vie se retirait peu à peu de lui comme le rayon du soir, +dans la galerie du Vatican, se retire d'abord des pieds, puis du buste, +puis de la tête de l'Apollon de marbre, rougi par les roses des plus hautes +clartés du soleil couchant. + +Impassible jusqu'au dernier moment comme un dieu de marbre, il expira en +contemplant avec ravissement le soleil, et en demandant _de la lumière, +plus de lumière encore_! Weimar ne le pleura pas comme un mortel, mais lui +fit une apothéose comme à un immortel. + +On lui a beaucoup reproché, faute de le comprendre, de n'avoir pas été +assez homme par la sensibilité qui fait aimer davantage Schiller. Il est +beau d'être un homme, il est plus beau peut-être d'être plus qu'un homme. +La prétendue impassibilité de Goethe n'est que sa supériorité; certes, on +ne peut soupçonner l'auteur de _Werther_, de _Charlotte_, de _Mignon_, de +_Marguerite_, de n'avoir pas eu dans l'âme toutes les puissances, et même +les plus délicates, de sentir, d'aimer, de souffrir; celui qui fait pleurer +ne fait que prêter ses propres larmes à ceux qui le lisent; il en a donc +lui-même une source chaude, amère et abondante dans son propre coeur. + +Mais la faculté de sentir, d'aimer, de souffrir, qui est la plus belle des +facultés du coeur, n'est pas la plus forte des qualités de l'esprit: la +preuve en est que la plus simple des femmes sent, aime et pleure; mais le +génie seul pense et plane au-dessus de ses propres impressions pour les +contempler et pour les juger avec la sublime impassibilité d'un dieu. Cette +divine impassibilité du grand artiste, qui se sépare pour ainsi dire en +deux êtres, l'être sentant et l'être impassible, est supérieure à la +sensibilité vulgaire, car elle l'élève au-dessus de la région des +sensations jusqu'à la région de la pure intellectualité. + +C'est à cette hauteur que l'homme cesse pour ainsi dire d'être homme pour +devenir artiste. L'homme souffre encore en lui, mais l'artiste ne souffre +plus, semblable au martyr qui jouit dans sa foi pendant qu'il gémit dans +son corps. + +Le grand artiste se dissèque intrépidement lui-même pour peindre, pour +sculpter ou chanter les palpitations les plus douloureuses de ses fibres +sans les sentir pendant qu'il les dénude à tous les yeux. C'est ce qui +constitue précisément le beau dans l'art, c'est ce qui fait que le +pathétique le plus tragique ne dégénère jamais en torture ou en grimace +dans l'oeuvre des véritables artistes souverains. C'est ce qui fait que, +dans les ouvrages en marbre ou en vers qui nous restent de l'antiquité, la +statue ou le personnage dramatique reste toujours beau, même sous les +tortures de la douleur physique ou de la douleur morale. C'est ce qui fait +que le Laocoon expire avec beauté sous les noeuds et sous les morsures du +serpent; que Niobé meurt belle sur les cadavres de ses enfants percés par +les traits du dieu de l'arc; que le Christ de Michel-Ange rayonne sur la +croix d'une divinité morale pendant que les clous transpercent ses mains +et ses pieds; son sang ruisselle de ses blessures, mais son âme ne sent que +la sainte beauté de son sacrifice. + +Conserver la beauté dans la douleur, ne dégrader jamais l'homme +intellectuel par le déchirement de ses sensations, montrer toujours +l'intelligence impassible survivant au coeur torturé, voilà le comble de +l'art antique, voilà la loi du beau; c'est cette loi du beau dans l'art que +quelques grands artistes de notre époque ont voulu nier et renverser en +cherchant l'expression dans la seule vérité imitative, en peignant le laid +avec autant de recherche que le beau, et en inventant ce paradoxe +artistique et littéraire qu'ils ont appelé _l'art pour l'art_! Notre +théorie, à nous, comme la théorie des anciens, _c'est l'art pour le beau_; +c'était la théorie d'Homère, la théorie de Platon, la théorie de Virgile, +de Cicéron, celle de Milton, de Corneille, de Racine, de Voltaire, du +Tasse, de Pétrarque, de Byron, de Chateaubriand, d'Hugo, dans les premières +splendeurs matinales de leurs beaux génies. La théorie du laid est la +parodie de la nature; la théorie de l'art pour l'art ravale l'art en ne lui +donnant pour objet que lui-même. Qu'est-ce que l'art si vous le séparez du +bon et du beau? C'est un jeu d'esprit au lieu de la plus sainte aspiration +de l'âme, un matérialisme de mots au lieu du divin spiritualisme des +pensées. + +Telle était aussi la pensée de Goethe: c'était l'idolâtrie du beau. Élever +l'homme au beau, c'était, selon lui, élever l'homme à la vertu. + +Voilà pourquoi il se tenait soigneusement lui-même très-haut, loin de +terre, au-dessus de sa propre sensibilité, comme sur un isoloir de toute +chose humaine, dans la région supérieure de la sublime indifférence. Voilà +pourquoi il fut accusé d'insensibilité et de personnalité dans sa vie. Mais +voilà pourquoi aussi il se soutint toujours, pendant sa longue et heureuse +vie, dans cette philosophie de calme et de lucidité qui caractérise son +génie. + + +XX + +S'il est permis de comparer la littérature et la politique, Goethe rappela +à ce point de vue un homme supérieur auquel les moralistes peuvent refuser +leur estime, mais auquel les historiens observateurs et philosophes ne +pourraient contester l'admiration: le prince de Talleyrand. Le prince de +Talleyrand fut en France dans ces derniers temps le Goethe de la politique; +Goethe fut le prince de Talleyrand de l'Allemagne en littérature; tous les +deux très-supérieurs au vulgaire, très-dédaigneux des événements, peu +soucieux de ces doctrines soi-disant immuables que les partis appellent des +principes et que l'histoire appelle des circonstances. Ils n'avaient foi +l'un qu'à la nature, l'autre qu'aux faits. Tous les deux aussi, voyant les +idées et les hommes du haut de leurs dédains pour les engouements +passagers, pour les erreurs et pour les passions de la foule, ils +dominaient d'autant plus l'humanité qu'ils la méprisaient davantage. Le +mépris est une mauvaise puissance, mais c'est une puissance réelle sur les +hommes; cela prouve qu'on ne partage pas leurs petitesses, leurs +enthousiasmes et leurs versatilités. Ce mépris est la base de +l'indifférence philosophique ou politique; cette indifférence laisse à la +sensibilité son calme, à l'esprit son sang-froid et sa clarté. Ce mépris +même est une grandeur de l'intelligence. Ces hommes ne sont jamais dévoués, +mais ils sont habiles. Si c'est dans l'ordre philosophique et littéraire, +comme Goethe ils conservent leur indépendance de pensée et leur originalité +de conception à travers toutes les vagues passagères de la médiocrité +subalterne et toutes les aberrations du mauvais goût; si c'est dans l'ordre +politique, comme le prince Talleyrand ils conservent et grandissent leur +haute influence à travers tous les événements secondaires et tous les +écroulements du siècle; ils se servent des vagues pour exhausser, pour +gouverner leur navire au lieu de s'y noyer avec l'équipage. Hommes dont le +temps se moque quelquefois faute de les comprendre, mais qui se moquent du +temps; ils vivent à part des sottises et des vertus vulgaires; solitaires +de l'esprit, l'avenir les remarque d'autant plus qu'ils lui apparaissent +plus isolés dans leur majestueux égoïsme. + +Tel fut Goethe, homme aussi peu compris en Allemagne que M. de Talleyrand +est encore peu compris en France: grands par leur souverain mépris pour les +axiomes de la politique populaire ou pour les médiocrités de l'esprit +humain. Cela ne veut pas dire que ces hommes fussent pervers, cela veut +dire qu'ils étaient supérieurs. Hélas! quand on a beaucoup vécu, beaucoup +pratiqué les idées, les passions, les rois, les peuples, le dédain superbe +et tranquille n'est-il pas la dernière forme de la sagesse humaine? +Remarquez que nous ne disons pas de la vertu. + + +XXI + +La mort de Schiller, de Goethe, du grand Frédéric, de Klopstock, de Herder, +de Wieland, de Kant et de leurs contemporains les plus rapprochés par +l'âge, tels que les Stolberg, les Guillaume de Humboldt, les Schlegel, les +Jacob, etc., etc., laissa l'Allemagne littéraire et philosophique vide, +froide et inanimée comme une terre épuisée qui a perdu sa vigueur et qui a +besoin de renouveler sa séve par le temps avant de produire de nouvelles +moissons de grands hommes. Le génie a ses saisons comme la nature; après la +récolte, la stérilité. + +Ce phénomène d'une stérilité relative après des époques de merveilleuse +fécondité n'est pas seulement spécial à l'Allemagne après la clôture du +dix-huitième siècle, il est remarquable dans toute l'Europe. Voyez +l'Angleterre; après que Chatham, le second Pitt, Gibbon, Fox, Canning, +Byron, Walter Scott, eurent disparu, sa littérature, à l'exception du +roman, de l'histoire et de l'éloquence, languit; sa tribune même, cette +littérature de la liberté, s'affaisse. L'Angleterre a oublié sa grande +parole, l'Italie a perdu sa grande poésie, l'Espagne sa grande gaieté +comique; la France elle-même se sent, malgré les jactances de sa jeunesse +littéraire, dans une sorte de décadence orgueilleuse qui l'attriste +elle-même. Son printemps ne vaut pas les hivers que nous avons traversés et +qui ont blanchi nos fronts. Nous avons vu les Staël, les de Maistre, les +Chateaubriand, les Villemain, les Cousin, les Bonald, les Lamennais, les +Hugo, les Balzac, et leurs égaux et leurs émules dans tous les genres. Les +grands écrivains, les grands orateurs, les grands philosophes, les grands +poëtes, les grands critiques, où sont-ils? Dans la tombe ou dans le +silence. _Les dieux s'en vont_, mais les moqueurs restent; la littérature +du sarcasme remplace la littérature du génie. C'est un mauvais signe quand +l'esprit humain se moque de lui-même; la dérision est le sacrilége de +l'enthousiasme. Dieu frappe de stérilité ceux qui rient de ses dons. + +C'est un Anglais, lord Byron, qui a commencé cette décadence morale par +_Don Juan_; c'est un Allemand, le poëte satirique Heyne, mort récemment à +Paris, qui a aggravé le sacrilége par une série de facéties en vers et en +prose qui sont les libelles du génie contre le génie; c'est le charmant +fantaisiste de la poésie en France, _A. de Musset_, qui a tantôt raillé, +tantôt adoré l'enthousiasme et l'amour, tantôt mené à la bacchanale ces +deux chastes divinités des vrais adorateurs du vrai beau. Ces trois hommes +ont eu des imitateurs trop tentés par les succès faciles du ricanement +spirituel; ils règnent aujourd'hui sur la jeunesse au coeur léger; ils la +mènent en chantant et en titubant, comme des ménétriers ivres dès le matin, +aux fêtes d'un carnaval éternel de l'esprit. Je ne veux pas les nommer, +leurs oeuvres les nomment; ils s'annonçaient, avec la jactance de +l'orgueil, comme les régénérateurs de la littérature française; le monde +intellectuel semblait n'avoir pas existé avant eux; ils ne se +reconnaissaient ni antécédents, ni modèles, ni ancêtres, ni égaux dans le +monde de l'esprit. Cette impertinence envers le génie des siècles passés +leur a porté malheur, la nature a répondu à leur défi par l'impuissance; +qu'ont-ils produit et que produisent-ils, depuis dix ans, que des sarcasmes +et des bulles de savon? Ils sont à l'art divin de la pensée ce que les +parodistes de nos petits théâtres sont aux chefs-d'oeuvre de la scène, ce +que les grotesques des ballets italiens sont aux statues de Phidias ou aux +grâces chastes de la Vénus antique. Nous tournons au grotesque; c'est le +symptôme le plus certain de la décadence de l'art. Il n'y a plus de +jeunesse, comment y aurait-il une maturité féconde? Il n'y a plus de +printemps, comment y aurait-il un été? + + +XXII + +Cette lacune actuelle de génie en Allemagne est-elle définitive? Cette +grande époque des Goethe, des Klopstock, des Schiller, est-elle l'apogée de +la grande littérature allemande? Nous sommes loin de le penser, sans doute; +nous ne pensons pas non plus que la nature produise souvent, et même +produise deux fois un homme supérieur en puissance de tête à Goethe. On ne +monte pas plus haut que certaines pages extatiques de _Faust_: plus haut, +l'air raréfié ne porte plus l'homme; mais il y a de grandes raisons de +penser que, si la nature n'enfante pas souvent une individualité poétique +de la force de Goethe, la littérature allemande dans son ensemble +retrouvera une période de splendeur égale à la période qui porte le nom de +Goethe. Nos motifs pour penser ainsi son ceux-ci: + +L'Allemagne est encore en grande partie une terre vierge, et, par +conséquent, susceptible d'une culture littéraire qui produira des fruits +inconnus. Le caractère éminemment pensif de cette race germanique lui donne +le temps de mûrir ses idées; elle est lente comme les siècles et patiente +comme le temps; jamais cette race pensive et même rêveuse n'a été assimilée +aux idées et aux langues de ces races grecques et latines comme l'Italie, +l'Espagne, le Portugal et nous, qui dérivons d'Athènes ou de Rome; +l'Allemagne dérive de l'Inde et du Gange; elle parle une langue consommée, +savante, circonlocutoire, mais d'une construction et d'une richesse qui la +rendent propre à exprimer toutes les images et toutes les idéalités de la +poésie ou de la métaphysique. La philosophie du monde futur couve là dans +son berceau; il en sortira quelque Platon. + +Quant à l'histoire, à l'éloquence, au drame, qui demandent un langage clair +comme le fait, évident comme le regard, rapide et foudroyant comme le coup +du verbe humain sur l'âme, la France, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, le +Portugal paraissent plus aptes à ces trois fonctions de la parole que +l'Allemagne. Mais la poésie méditative, la poésie épique, la poésie +lyrique, la théologie mystique ont un instrument mieux façonné à leurs +usages dans l'allemand. Novalis, Goethe, Klopstock, l'ont déjà +merveilleusement démontré, d'autres viendront qui le démontreront mieux +encore. + +La primauté littéraire fait lentement le tour du monde comme la primauté +politique. Le génie des lettres a ses vicissitudes comme l'épée. Cette +primauté passe des Indes en Égypte, de l'Égypte en Grèce, de la Grèce en +Arabie, de Bagdad en Perse, de la Perse et de l'Orient des califes dans la +grande Grèce d'Italie; de la grande Grèce d'Italie, illuminée par +Pythagore, à Rome; de Rome à Florence et à Ferrare, de Florence et de +Ferrare en Espagne, en France, en Angleterre, où elle fleurit aujourd'hui. +Il ne manque à cet avénement de la langue allemande qu'une chose, l'unité +nationale de ces quarante millions d'hommes qui parlent et qui écrivent la +langue de Goethe et de Kant. L'absence de cette unité politique, qui rend +l'Italie impropre jusqu'à présent à conquérir et à garder la possession +d'elle-même, rend l'Allemagne impropre à conquérir une primauté littéraire. +Le génie allemand est individuel et non national. Il n'y a pas une +Allemagne, il y en a dix. La gloire littéraire, ce stimulant du génie, y +est démembrée comme le territoire; chaque capitale y a son foyer, ses +talents, mais il n'y existe pas un foyer _commun_. + +On déclame beaucoup en France depuis quelques années contre la +centralisation. Je ne voudrais que deux exemples sous nos yeux pour +combattre par les faits ce paradoxe en vogue de nos jours. Ces deux +exemples sont l'Italie en politique, l'Allemagne en littérature. Que +manque-t-il à l'Italie pour devenir indépendante et pour rester libre? Une +seule capitale souveraine au lieu des sept ou huit capitales secondaires +qui se disputent le rang de centre italien. Que manque-t-il à l'Allemagne +pour régner à son tour par les lettres sur l'esprit européen? Une seule +capitale où viennent briller et rayonner les grands talents épars dont ses +diverses capitales sont pleines. Malheur aux peuples à plusieurs têtes! Il +y a du feu, il n'y a point de foyer. + +Cependant cette décentralisation, fatale jusqu'ici à l'Italie, nuisible à +l'Allemagne, n'empêche pas le génie germanique d'influer puissamment depuis +quelques années sur la littérature nouvelle de l'Europe dans ce que l'on +appelle romantisme, c'est-à-dire dans cette tendance heureusement novatrice +du génie français, italien, britannique, à sortir de la servile imitation +des anciens; à émanciper nos langues en tutelle, et à les rendre enfin +originales et libres comme la pensée spontanée du monde moderne; dans le +romantisme il y a une propension évidente à germaniser la littérature +moderne. Plus nous nous éloignons des Grecs et des Latins, plus nous nous +rapprochons de l'Allemagne, fille de l'Inde; on dirait que le génie +littéraire veut aussi faire le tour du monde comme le fil électrique, et +revenir à cet Orient d'où tout est parti. La science des langues +orientales, dans lesquelles les Allemands ont été nos précurseurs et nos +maîtres, développe de plus en plus chez nous cet attrait vers l'Orient; que +sera-ce quand nos communications qui s'ouvrent seulement avec la Chine, +cette école lettrée de quatre cents millions d'hommes, nous auront initiés +dans la philosophie et dans la littérature de ce mystérieux sanctuaire du +dernier Orient? L'histoire est le grand révélateur du monde pensant; les +révélations d'idées vont sortir en foule des langues primitives que nous +allons lire et écouter dans ces régions de la première civilisation +humaine. Ce sera la gloire de l'Allemagne de nous y avoir introduits par sa +langue toute pleine des témoignages étymologiques de sa filiation +orientale. De cette reconnaissance de l'Occident avec l'Orient par +l'Allemagne, un grand prodige s'opérera dans l'univers intellectuel: +l'identité des idées retrouvée par l'identité des langues. Les fils +dépaysés reconnaîtront leurs ancêtres; les philosophies, dépouillées des +vêtements divers qui les déguisent, s'embrasseront au grand jour de la +science dans l'unité des langues, témoignage de l'unité des idées. + +Les fils de nos fils verront ces merveilles; il n'y aura plus ni Orient ni +Occident intellectuels; il n'y aura qu'une littérature, comme il n'y a +qu'une humanité. L'homme est sorti par l'ignorance d'un état plus parfait +qu'on a appelé un Éden, il y rentrera par la science. L'Allemagne aura été +un de ses guides vers cette glorieuse rapatriation des esprits. + + LAMARTINE. + + + + +XLIIe ENTRETIEN. + +VIE ET OEUVRES + +DU COMTE DE MAISTRE. + + +I + +_Virgilium vidi tantum_; ce qui veut dire ici: J'ai connu personnellement +ce grand écrivain qu'on nomme le comte de Maistre; je l'ai connu homme, et +je l'ai vu passer prophète. C'est un grand avantage pour parler d'un +écrivain que d'avoir vécu dans sa familiarité, car il y a toujours beaucoup +de l'homme dans l'auteur. Vos portraits du comte de Maistre sont des +portraits d'imagination; le mien est un portrait d'après nature. + +Je vous disais donc que je l'avais connu homme, et que je l'avais vu avec +le temps passer prophète. C'est un étrange phénomène que cette +transformation, avec l'aide du temps, d'un homme de style, d'un homme +d'esprit ou d'un homme de génie, en prophète, par les enfants de ceux qui +l'ont connu simple mortel comme vous et moi. + +Voici comment ce phénomène s'opère. + +Un écrivain remarquable, original, téméraire de vérité et de paradoxe, +surgit dans un coin du monde. Il faut que ce soit loin de Paris, à cause du +prestige de la distance, du _major e longinquo reverentia_: le lointain +donne à tout de la majesté. Et puis, si cet écrivain surgissait à Paris, +l'envie le dénigrerait à sa naissance et l'étoufferait longtemps dans son +berceau; il aurait à subir, comme nous tous, la comparaison avec d'autres +hommes égaux ou supérieurs à lui; il serait mesuré à la toise de la jalouse +médiocrité; on ne lui rendrait sa véritable taille qu'à sa mort, quand il +faudrait mesurer son cercueil à sa stature. Il faut donc que cet écrivain +prédestiné à devenir prophète naisse et vive dans l'éloignement; il faut de +plus qu'il naisse et qu'il vive dans un temps de grande dissension de +l'esprit humain, époque où chaque parti a besoin de champions éclatants +pour embrasser, fortifier, diviniser sa cause. + +Ces deux conditions admises, c'est-à-dire la distance et l'esprit de parti, +qu'arrive-t-il? + +Le grand homme inconnu écrit ou pérore dans son coin du monde; pendant +qu'il vit on fait peu d'attention à lui; on ne le regarde que comme une +curiosité littéraire; ses volumes s'entassent sans beaucoup de bruit les +uns sur les autres; quelques esprits éminents et cosmopolites s'aperçoivent +seuls qu'il y a quelque part on ne sait quelle voix qui rend des oracles +dans la solitude. Ces oracles sont d'autant plus recueillis dans l'élite +qu'ils se répandent moins dans la foule. L'auteur de ces oracles meurt sans +avoir atteint la grande célébrité européenne; un silence de quelques années +se fait sur sa tombe; mais tout à coup un des deux partis d'idées en lutte +dans le monde intellectuel, religieux, politique, éprouve le besoin de +confondre, d'éblouir, de foudroyer le parti contraire par l'éclat d'un +génie solidaire qui lui prête un style, des armes, des idées et de l'audace +contre ses adversaires. On exhume les livres du mort récent de la poussière +où ils dormaient, on les réimprime, on les exalte, on fait un bruit immense +autour de son nom. + +Le parti opposé crie au scandale, lit ces livres, y cherche et y trouve +des excès d'esprit et des paradoxes qui vont jusqu'aux défis du bon sens et +jusqu'à la justification du supplice comme argument de controverse. Le +parti du grand inconnu s'irrite de cette contradiction; il s'acharne à +l'admiration, il adopte jusqu'aux excentricités de son auteur favori, il +prend à la lettre jusqu'à ses plaisanteries et à ses sarcasmes pour en +faire des articles de foi, il divinise sa nouvelle école, il en fait un +saint. Le parti adverse en fait un fou ou un scélérat. Le nom longtemps +inconnu est lancé et relancé à la tête des combattants; criblé tour à tour +d'auréoles ou d'invectives, ce nom se répand dans le combat; les livres se +popularisent dans la dispute; l'un y cherche des ridicules, l'autre des +oracles; tout le monde y découvre un prodigieux style et une forte vertu. + +La génération suivante croit que cet homme dont on parle avec tant de haine +ou tant d'amour était quelque géant d'un autre âge dépassant la taille +humaine. Un grand respect la saisit, un grand prestige la subjugue; les +phrases de l'écrivain font texte, ses opinions font loi, ses rêveries mêmes +font miracle pour ses fidèles; et voilà l'homme prophète. + + +II + +C'est ainsi que le comte de Maistre nous apparaît aujourd'hui, à +trente-sept ans de distance du temps où nous nous promenions ensemble sous +les châtaigniers de la vallée de Chambéry, lui me récitant ses vers sur le +_Caucase_ et sur le _Phâse_, deux excellentes rimes pour un vieux poëte +revenant de Russie, moi lui récitant les premières stances des +_Méditations_, sans penser qu'un jour il serait divinisé et moi lapidé pour +de la prose ou pour des vers. Ô plaisante vicissitude des choses humaines +qui s'amuse à faire jouer aux hommes les rôles les plus inattendus de tous +et d'eux-mêmes! Voilà un jeune homme et un vieillard qui se donnent la main +en jouant du bout du pied avec les cailloux polis du torrent desséché de +l'_Aisse_ dans le bassin de Chambéry, et qui causent nonchalamment après +dîner de choses et d'autres, comme deux voyageurs en attendant le départ +sur le banc de l'hôtellerie; et à trente-sept ans de là le vieillard sera +devenu prophète, et le jeune homme, après avoir été arbitre momentané +presque du monde, jugera le vieillard pour gagner sa vie, en intéressant +ses lecteurs dans un entretien littéraire! Étonnez-vous donc des +volte-faces de la destinée, et respectez donc quelque chose après cela! + +Eh bien! dès cette époque je respectais beaucoup l'éloquent et le +majestueux vieillard avec lequel je m'entretenais au bord du ruisseau ou à +table, sans soupçonner cependant que je causais avec un demi-dieu. Je vous +ferai son portrait physique comme s'il était là sous ma plume, mais +laissez-moi vous transcrire avant le cadre de ce portrait, aussi original +et aussi pittoresque que la figure. Ce que je vous peins là, je l'ai vu. + + +III + +On a fait un grand seigneur féodal du comte de Maistre. Ce n'est pas cela; +c'était un simple gentilhomme savoyard de peu de fortune et sans +illustration jusqu'à lui. + +C'est une existence bien naïve et bien pastorale que celle du gentilhomme +campagnard des vallées de Savoie, et surtout de la vallée véritablement +arcadienne de Chambéry. Qui peut, après Jean-Jacques Rousseau et +Chateaubriand, essayer de décrire cette oasis de lumière, d'ombre, de +prairies en pente, de châtaigniers en groupes, de chaumières éparses, de +lacs encaissés et dormants dans le demi-jour, sous l'abri majestueux des +montagnes dentelées de sapins et de neige? Mais on peut décrire la vie du +gentilhomme savoyard de ces vallées quand on a eu, comme moi, le hasard et +le bonheur de vivre avec eux et de leur vie dans sa jeunesse. + +Sur le penchant le plus incliné vers le torrent ou vers le lac qui forme le +lit de ces vallées; sur quelque colline arrondie et grasse de gazon; au +sommet d'un petit promontoire avancé vers les eaux et qui y laisse pendre +et tremper les branches de ses châtaigniers; au bord d'une grève exposée au +soleil du levant ou du midi et où brille de loin une marge de sable fin +lavé d'écume; dans le creux d'une anse, au sommet d'un monticule boisé, +semblable à une île sur un océan de roseaux, on voit luire au soleil un +petit nombre de maisons à toits aigus et bleuâtres, couverts d'ardoises, +sur lesquels des nuées de pigeons blancs en repos sèchent leurs plumes et +becquettent le grain volé dans la cour. + +Ces maisons, en général carrées et basses, n'ont rien qui les distingue +trop des maisons de la petite bourgeoisie, qu'une ou deux tourelles qui +flanquent les angles, et qui ressemblent plus à des colombiers qu'à des +bastions. Elles sont bordées d'un côté de quelques petites terrasses en +étages qui dominent la plaine ou les eaux; de larges figuiers y étendent +leurs branches, qui ont la contorsion et la couleur de grosses couleuvres +endormies. De l'autre côté, une basse-cour entourée de métairies et +d'étables couvertes en chaume sert de portique à la maison. Au-dessus et +au-dessous, un bois de châtaigniers, des groupes de noyers, une vigne +presque inculte rampant sur le grès, un champ de maïs aux régimes d'or, un +autre de froment, de blé noir ou de raves, enfin une prairie marécageuse +tachetée de la verdure suspecte des joncs, forment tout le domaine, et avec +le domaine tout le patrimoine de la famille. Il faut y ajouter une maison +noire de vétusté et d'abandon, meublée de meubles antiques, dans quelque +rue sombre et serpentante de Chambéry, à l'ombre des rampes aristocratiques +qui montent au château du gouverneur de Savoie. + + +IV + +Là vivent, de leurs récoltes en nature, que leurs boeufs et leurs mules +transportent pendant les derniers jours d'automne à la ville, un certain +nombre de familles qu'on appelle, les unes par authenticité, les autres par +courtoisie, la noblesse de Savoie. Leurs titres sont leur uniforme et leur +épée consacrée héréditairement au service militaire de la maison de Savoie. +Ces familles ont, en général, cinq ou six enfants par génération. Les fils +entrent, les uns dans la magistrature de Chambéry et deviennent sénateurs +du sénat de Savoie, comme fit le comte de Maistre; les autres entrent dans +l'Église, et ils deviennent évêques de quelque diocèse plus ou moins +éloigné, de Sardaigne, de Piémont, de Maurienne ou de Tarantaise; les +autres entrent dans l'armée, et ils deviennent de valeureux officiers, et +quelquefois des lieutenants-colonels ou des colonels dans la brigade de +Savoie, composée de trois à quatre mille braves paysans de leurs montagnes; +quelques-uns, les plus opulents ou les plus ambitieux, entrent à la cour de +Turin, deviennent écuyers ou chambellans, et s'élèvent, si la faveur ou le +mérite les secondent, jusqu'au rang de gouverneur de province. + +Parmi les filles, un très-petit nombre se marient, parce que la loi ne +leur accorde qu'une parcelle du patrimoine de la famille; les unes entrent +dans des couvents, ces sépulcres de la jeunesse et de la beauté qui +étouffent souvent les gémissements secrets de la nature; les autres restent +dans la maison, y vieillissent avec une inclination cachée dans leur coeur, +contractent une physionomie de résignation et de mélancolie douce qui fait +monter les larmes aux yeux quand on les regarde, puis s'accoutument à leur +sort, se font les providences de la maison, reprennent leur gaieté et +deviennent _tantes_, cette seconde maternité de la famille, plus touchante +encore que l'autre, parce qu'elle est plus désintéressée et plus adoptive. +Ces tantes font le charme de ces intérieurs; ce sont les cariatides +gracieuses et vivantes de la maison: elles ne la supportent pas, mais elles +la décorent. + + +V + +Les moeurs de ces familles de gentilshommes sont, d'un côté, simples et +rurales comme les paysans au milieu desquels ils vivent; de l'autre, +chevaleresques et militaires comme la cour et l'armée, qu'ils fréquentent +pendant leur jeunesse. Le contact avec l'Italie, où ils ont leur +gouvernement, leur donne l'élégance et l'urbanité des cours d'au delà des +Alpes; leur séjour à la campagne leur laisse la cordiale bonhomie des +champs; le voisinage de la France, la communauté de langue laissent +infiltrer chez eux nos livres, nos journaux, nos doctrines et nos +controverses d'esprit. Cette superficie de littérature française donne aux +plus lettrés d'entre eux le goût et quelquefois l'émulation d'écrire. Mais +l'esprit de nation, l'esprit de corps, l'esprit d'Église et l'esprit +d'aristocratie, héréditaires et obligés dans leur caste, leur défendent la +liberté de penser autrement qu'on ne pense à la cour de Turin, dans le +palais de l'évêque ou dans le château du gouverneur de Savoie. + +Ceux qui veulent écrire ne peuvent, sous peine de faillir à leur ordre, à +leur Église ou à leur trône, écrire qu'une de ces deux choses: des +badinages d'esprit ou des traditions du moyen âge. C'est ce qui explique +peut-être pourquoi les deux écrivains les plus charmants et les plus +éloquents de Savoie, le comte de Maistre et Xavier de Maistre, son frère, +ont écrit, l'un de si sublimes platonismes mêlés de contre-vérités, +l'autre de si légers et de si pathétiques opuscules de pur sentiment et +opuscules neutres comme le sentiment. + + +VI + +Le hasard me les a fait connaître familièrement l'un et l'autre; mais, +avant de parler de l'un et de l'autre, on ne peut s'empêcher de remarquer +que, par un phénomène littéraire qui doit avoir sa raison cachée dans les +choses, c'est la même petite vallée de Savoie qui a donné au dix-huitième +et au dix-neuvième siècle les deux plus magnifiques écrivains de paradoxes +du monde moderne: Jean-Jacques Rousseau et le comte de Maistre; l'un, le +paradoxe de la nature et de la liberté poussé jusqu'à l'abrutissement de +l'esprit et à la malédiction de la société et de la civilisation; l'autre, +le paradoxe de l'autorité et de la foi sur parole, poussé jusqu'à +l'anéantissement de la liberté personnelle, jusqu'à la glorification du +bourreau, et jusqu'à l'invocation du glaive du souverain et des foudres de +Dieu contre la faculté de penser. + +Un hasard m'a fait connaître familièrement, à la fleur de mes jours, les +trois frères de Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux_ et du _Voyage +autour de ma chambre_, et, plus tard, Joseph de Maistre lui-même. En +voyageant en Savoie, et en visitant un ami d'enfance qui était le neveu des +de Maistre, alors justement estimés, mais encore ignorés de la gloire, je +tombai par accident dans le nid champêtre qui avait vu naître cette couvée +d'hommes extraordinaires. + +C'était une maisonnette toute semblable à celles que j'ai décrites plus +haut comme la demeure ordinaire des gentilshommes peu opulents de la +Savoie. On l'appelait Bissy. Je l'ai célébrée dans mes premiers vers par +une épître familière insérée sous le titre de _Méditation poétique_, et +adressée au colonel de Maistre, propriétaire de cet ermitage. La maison est +située sur le flanc septentrional de la vallée qui court, à travers des +prairies et des bocages, de Chambéry au lac du Bourget. La haute muraille +noire du _Mont-du-Chat_ étend et gonfle ses fondements jusque dans cette +vallée; ses ruisseaux, ses cascades, ses longues ombres s'y versent dans le +torrent large et rocailleux de l'Aisse. Tout y est retentissant de leurs +murmures et de leur fraîcheur. C'est sur un de ces renflements des racines +du Mont-du-Chat qu'est assise la maison de Bissy. Un petit bois de +châtaigniers sauvages toujours jeunes, parce qu'on les coupe toujours pour +le chauffage de la métairie, la domine et la protége du vent du nord; une +petite cour pavée de cailloux de deux couleurs roulés par l'Aisse et +arrosée d'une fontaine, comme dans les cours de village en Suisse ou dans +le Jura, y coule, à petits filets, d'un tronc d'arbre creusé et verdi de +mousse. Un corridor, une cuisine, une salle à manger, quelques chambres +basses pour les provisions, les lingeries, les domestiques, composent le +rez-de-chaussée. On monte par un escalier de pierres grises au premier +étage, où l'on trouve un petit salon et cinq ou six chambres de maîtres ou +d'hôtes. + +Le sapin, lavé et poli par le sable fin des servantes, y répand, comme en +Suisse, sa saine odeur de résine. Des fenêtres du salon le regard descend +d'abord sur un petit parterre entouré d'un mur à hauteur d'appui, planté de +légumes domestiques et d'arbres fruitiers, plus animé, selon moi, que des +pelouses monotones et des fleurs stériles; de là le regard s'étend sur une +prairie en pente bordée d'immenses noyers, ces oliviers gigantesques du +Nord, qui distillent une huile moins limpide, mais plus parfumée que celle +de l'Attique. Le torrent de l'Aisse, avec ses cailloux roulés, coupe la +plaine par une ligne blanchâtre que ses eaux, souvent débordées, laissent à +sec pendant l'été. Au delà se relève un plateau verdoyant et boisé, sur +lequel blanchissent les tourelles du petit manoir de Servolex, qui +appartient aujourd'hui à mes neveux, et qui appartenait alors aux neveux +des de Maistre. Puis la vallée se ferme et s'accidente par les murailles à +pic et semblables à des falaises de la montagne de _Nivolet_. + + +VII + +C'est là que vivait, à cette époque, l'aimable et respectable famille. Elle +se composait du comte de Maistre, ambassadeur de Sardaigne à Pétersbourg, +rentrant après une longue absence dans sa patrie, et prêt à publier ses +grands et étranges livres qui gonflaient son portefeuille, et qui sont +devenus la controverse d'aujourd'hui; de sa femme et de ses filles, +retrouvées à cette halte après une longue séparation. Elle se composait du +colonel de Maistre, propriétaire du domaine de Bissy; de sa femme, toujours +souriante, et de quelques nièces aussi enjouées et aussi avenantes que +cette tante. Elle se composait enfin de l'abbé de Maistre, autre frère qui +devait bientôt devenir évêque d'Aoste; et enfin de Xavier de Maistre, dont +on regrettait l'absence, et qu'on attendait aussi de Pétersbourg, où un +heureux et riche mariage avait fixé son sort errant. + +L'abbé de Maistre était à la fois très-pieux, très-enjoué, très-semblable +par son originalité inattendue à un _Sterne_ savoyard ou à un doyen de +_Saint-Patrick_. Il était au moins l'égal de ses deux frères par l'esprit, +par l'étrangeté, par la séve locale. Il écrivait des sermons, pour la +cathédrale de Chambéry ou de Turin, du style élégant, succulent et onctueux +de nos grands prédicateurs. Il nous en lisait, à son neveu et à moi, des +passages le matin; le soir il écrivait, sur un gros livre blanc qu'on +appelait le _livre du fou rire_, les anecdotes les plus niaises et les plus +bouffonnes recueillies de la vie ou de la bouche de tous les sots d'Italie +ou de Savoie pour dérider innocemment les plus austères soirées. Il va sans +dire que le cynisme et l'indécence étaient soigneusement écartés de ce +recueil. Il y avait un abîme de vices et un abîme de vertus entre Rabelais +et l'abbé de Maistre; la bêtise seule, la bêtise pure, la bêtise qui +s'ignore, qui s'enfle et qui jouit naïvement d'elle-même, était +enregistrée dans ces pages; le rire qui en sortait était franc, mais point +méchant: l'abbé de Maistre mettait de la charité même dans le ridicule. Sa +personne répondait à son caractère: il était d'un âge déjà mûr, de taille +moyenne, d'épaisse corpulence, à figure fine d'expression, quoique un peu +lourde de joues. La prière et la méditation, auxquelles il consacrait ses +matinées, répandaient une ombre de recueillement et de concentration +d'esprit sur ses traits; mais le sérieux et l'enjouement étaient fondus à +doses si égales dans sa nature que l'on voyait toujours le rire éclatant +prêt à trahir la gravité sur ses lèvres. Il retenait longtemps le mot gai +avant de le laisser échapper. Ce sont toujours les visages graves qui +décochent mieux le rire communicatif, parce qu'il est plus inattendu. + + +VIII + +Quant au colonel de Maistre, il n'écrivait pas, mais il jouissait de ses +trois frères, ses aînés, comme un père aurait joui de la supériorité de +ses fils. Il avait passé sa jeunesse dans les camps; il passait son âge mûr +dans sa douce retraite, qui servait de halte et d'asile à tous les parents, +et là il savourait l'amour d'une cousine adorée et adorable qu'il avait +épousée tard et qu'il possédait avec délices, comme les bonheurs longtemps +suspendus. Ce bonheur se lisait sur son visage épanoui sous ses cheveux +blancs comme un soleil d'automne sur la neige; il était gai, content, +reposé sans prétention et nullement sans charme, toujours prêt à fournir +l'occasion de la réplique à ses frères pour les faire briller en +s'éclipsant, parlant du comte comme d'un ancien, de l'abbé comme d'un +saint, de Xavier comme du Benjamin absent et regretté de la tribu. Le +colonel n'en était pas lui-même la moindre grâce ni le moindre mérite, car +il en était par excellence la bonté. + +Ce Benjamin de la tribu, ce Xavier de Maistre, l'auteur du _Lépreux de la +cité d'Aoste_, je ne le connaissais pas alors; je l'ai connu depuis. Le +connaître, c'était l'aimer. + +L'homme délicat et sensible qui a écrit ce livre du _Lépreux_ passe pour le +second dans sa famille! Erreur et préjugé que le temps rectifiera. Cet +homme n'est le second de personne; il est le premier des naïfs, et la +naïveté dans le sublime est le plus naturel des génies, car c'est le génie +qui s'ignore, l'innocence baptismale du talent. + +Sans doute son frère est un merveilleux jouteur de plume; nous avons +nous-même subi l'éblouissement de son style dans la première jeunesse, à +cet âge où l'on reçoit sur parole les admirations et les cultes de famille, +et où l'audace du paradoxe passe pour l'intrépidité de la raison. +L'écrivain en lui est sans modèle et sera peut-être sans imitateur; mais le +philosophe savoyard ressemble trop à un sophiste grec de la décadence. Ce +qu'il y a de plus majestueux en lui c'est l'attitude et de plus miraculeux +c'est l'écrivain. + +Mais tant qu'une larme chaude demandera à couler délicieusement du coeur de +l'homme sensible, ému des souffrances de ses semblables, on relira _le +Lépreux_ de Xavier de Maistre, et l'on appellera l'auteur son ami. C'est +lui alors qui sera grand, car il n'y a de grand dans le talent que +l'émotion. Gloire aux larmes! + + +IX + +Voilà le charmant cadre de famille dans lequel éclatait alors la figure du +comte Joseph de Maistre. Il portait gravement, mais légèrement, son âge de +soixante à soixante-dix ans. Sa stature, sans être élevée, paraissait +grandiose par la dignité un peu exagérée avec laquelle il portait la tête +en arrière. Un certain air de représentation caractérisait son attitude: +après avoir représenté devant les cours il représentait encore dans sa +famille. Sa taille était forte sans embonpoint. Ses pieds posaient à terre +avec le poids et la fermeté d'une statue de bronze. Ses gestes pittoresques +rappelaient l'homme semi-italien qui avait beaucoup causé avec les +Piémontais et les Sardes. Son costume, très-soigné dès le matin, tenait de +l'homme de cour: cravate blanche, décoration au cou, grande croix pendante +sur la poitrine, plaque sur le coeur, habit de cérémonie, chapeau toujours +à la main; il ne voulait pas être surpris en déshabillé par le plus humble +paysan en sabots de la montagne qui apportait sur sa mule les fagots de +bois du Mont-du-Chat à la maison de ses frères. + +Ses cheveux, d'un blanc de neige et d'une finesse de soie, étaient +accommodés sur sa tête comme ceux de nos pères, en deux ailes rebroussées +sur les tempes, enduits de pommade et saupoudrés de poudre; puis, divisés +sur le derrière de la tête en une troisième natte, ils allaient se +resserrer dans une queue flottante sur l'habit. La tête, quoique +naturellement forte, paraissait ainsi plus grosse encore que nature; son +front large et haut sortait plus ample de ce nuage de frisure et de poudre. +De grands beaux yeux bleus pleins de lumière, encadrés dans des sourcils +encore noirs, un nez carré, des joues fermes, une bouche large et façonnée +à plaisir par la nature pour l'éloquence, un menton solide, relevé, presque +provoquant, une expression hardie, un demi-sourire moitié de bienveillance, +moitié de sarcasme, complétaient cette figure. + +L'ensemble était d'un homme qui sent sa valeur et qui, sans l'imposer par +trop d'orgueil, veut la faire sentir aux autres par quelque emphase dans +l'attitude. Sa politesse, quoique parfaite, retenait à distance plus +qu'elle ne familiarisait avec lui. Il aimait à se laisser contempler plus +qu'à se laisser approcher. Le dialogue n'allait pas à son caractère; sa +conversation était un inépuisable monologue. Il causait avec abondance sans +jamais s'épuiser d'idées; il jouissait d'être bien écouté; pendant la +réplique il s'endormait, puis se réveillait trente fois par heure, +reprenant le fil de l'entretien comme si ses courts sommeils avaient +seulement reposé ses yeux sans endormir sa pensée. + +Sa vie était régulière comme un cadran dont les chiffres romains divisent +en minutes égales les heures. Il se levait avant le jour. Il commençait par +la prière et par la lecture des psaumes le cours nouveau du temps. Souvent +il allait à la messe à l'heure où les servantes pieuses y vont avant que +les maîtres soient levés; il écrivait ensuite jusqu'au dîner. On dînait +alors au milieu du jour. Après le dîner, seul ou en compagnie de l'un ou +l'autre d'entre nous, il prenait en main sa canne à pommeau d'or cueillie +parmi les joncs dans quelque marais du Caucase, et il faisait de longues +promenades sur les collines ou dans la vallée de ses pères. Il s'arrêtait à +chaque pas pour faire une remarque ou pour conter une anecdote de sa vie de +Sardaigne ou de Russie. Il aimait passionnément les beaux vers; il en avait +composé beaucoup dans ses loisirs, il nous en récitait des strophes dont +les lambeaux sont restés dans ma mémoire. Après ces longues promenades, où +l'esprit et les pas s'égaraient délicieusement à sa suite, il rentrait à la +maison; quelquefois il s'arrêtait encore un moment à l'église du faubourg +ou du village; puis la conversation reprenait jusqu'au souper, aussi +diverse, aussi enjouée et quelquefois aussi étincelante qu'en plein +soleil. + + +X + +Cette conversation, ravivée par ses frères et par ses neveux, hommes d'un +esprit au niveau de ce génie de famille, roulait en général sur ses +ouvrages. Ces ouvrages étaient presque tous encore en portefeuille. Il +consultait tout le monde, et même moi, malgré le disparate de mon extrême +jeunesse avec ses années. Il me donnait rendez-vous le matin dans sa +chambre pour me lire ses volumes et pour écouter les observations +très-inexpérimentées que j'aurais à lui faire sur son style. Il craignait +beaucoup Paris, cette Athènes de l'Europe, dangereuse, disait-il, pour un +Scythe comme lui. «Que diraient-ils de cela à Paris?» me répétait-il à +chaque instant avec un sourire moitié triomphant, moitié défiant, qui +attestait à la fois sa confiance dans le succès et son appréhension du +ridicule. + +Je lui répondais avec une affectueuse liberté: il l'autorisait par son +indulgence. Que de phrases malsonnantes, que d'expressions risquées +jusqu'au grotesque napolitain, que de constructions russes ou savoyardes +ne lui ai-je pas fait effacer avec la docilité du génie! + +Quelquefois il résistait avec une obstination impénitente à raturer un mot +ou une image. «Non, non, disait-il en persistant, cela les amusera à Paris; +il faut scandaliser un peu cette pruderie de leur langue!» + +Je cédais, quoique à regret, à ce petit désir d'effet par l'audace de la +phrase. Ce que je lui conseillais alors d'effacer, je l'effacerais encore +aujourd'hui de ses pages: toutes les excentricités de style ne sont pas des +bonheurs d'expression. Ses sauvageries de style étaient des appâts tendus à +la curiosité. Il n'avait pas besoin de ces artifices. + +Quelque temps après je fus chargé d'apporter moi-même à Paris un de ses +principaux ouvrages en manuscrit pour le faire imprimer. Le manuscrit était +adressé à M. Martainville, rédacteur en chef du _Drapeau blanc_, journal en +sympathie de doctrine et d'exagération avec le comte de Maistre. C'est +ainsi que je connus accidentellement Martainville, homme provoquant et +intrépide. J'avais eu occasion de le voir un an avant dans un duel où il +avait été héroïque; il ne me connaissait que de visage; il ne savait pas +mon nom, quoique j'eusse pris parti pour lui dans sa querelle. + +Il craignait en ce moment d'être assassiné par les nombreux ennemis que lui +suscitaient ses invectives mordantes contre les adversaires des Bourbons. +Il me fallut insister longtemps, donner le nom du comte de Maistre, être +reconnu comme par des sentinelles à travers des guichets pratiqués dans des +couloirs, pour parvenir avec mon dépôt jusqu'à lui. + +Une fois cette glace rompue, je trouvai dans Martainville un brave et +jovial combattant de l'épée et de la plume, qui adorait dans le comte de +Maistre un étranger de la même religion politique que lui. Chateaubriand, +Bonald, Lamennais (intolérant au nom du Ciel et absolutiste au nom des +hommes alors), étaient à Paris, à cette époque, avec Martainville, les +correspondants et les patrons de ce grand écrivain, dont on veut faire +aujourd'hui, à Turin et à Paris, un agitateur de l'Italie, précurseur de M. +de Cavour, et, qui sait? peut-être un destructeur du pouvoir temporel des +papes. Ô pauvre imagination humaine! tu ne vas jamais si loin que la +bouffonnerie des partis! Si les ombres rient dans l'éternité, l'âme +beaucoup trop rieuse de celui qui fut ici-bas le comte de Maistre doit bien +rire en voyant son nom servir d'autorité à une révolution. + +Mais maintenant que nous avons le portrait de cet homme devenu l'entretien +du monde, voyons en peu de mots sa vie, et mêlons-y ses oeuvres; car +l'homme, la vie et l'oeuvre se tiennent indissolublement dans le +philosophe, dans le politique et dans l'écrivain. + +Nous avons une excellente abréviation de la vie du comte de Maistre écrite +par son fils. C'est le fils qui connaît le mieux le père; la piété filiale +est le génie d'un biographe. Nous ne jugerions pas les oeuvres du père sur +les paroles du fils, mais, quant aux circonstances de la vie domestique, il +n'y a pas de plus sûrs et de plus honnêtes témoins que les enfants. + +Nous faisons toutefois nos réserves sur deux ou trois actes de la vie +publique du comte de Maistre, actes que nous caractériserons tout autrement +que ne les caractérise son fils. Si la piété filiale a son culte, elle a +aussi son fanatisme; nous nous en défendrons: c'est le droit de la +postérité. + + +XI + +Le comte Joseph de Maistre était né à Chambéry en 1754. Son père, président +de ce qu'on appelait le _sénat de Savoie_, eut dix enfants. Joseph de +Maistre était le premier-né. Élevé à Chambéry et à Turin, sa naissance le +prédestinait à la magistrature provinciale dans son pays. D'abord +substitut, puis sénateur (c'est-à-dire juge) à Chambéry, il y épousa +mademoiselle de Morand, fille d'une condition égale à la sienne. + +Trois enfants qui vivent encore, portés tous les trois à de hautes fortunes +en France par la renommée paternelle dans l'aristocratie européenne, furent +le fruit de ce mariage. Ces fortunes attestent la vigueur des opinions +aristocratiques et religieuses, solidaires depuis Chambéry jusqu'à Paris et +à Pétersbourg. Les opinions ennoblissent, les orthodoxies deviennent +parentés entre les petites et les grandes noblesses. Une des filles du +modeste gentilhomme de Chambéry se nomme la duchesse de Montmorency en +France. + +M. de Maistre exerçait honorablement ses fonctions de magistrature +provinciale dans sa petite ville au moment où la Révolution française +éclata. Son fils prétend qu'il était libéral; peut-être? + +En 1793, après l'invasion de la Savoie par M. de Montesquiou, le comte de +Maistre se retira à Turin avec ses frères, qui servaient dans l'armée +sarde. Revenu peu de jours après à Chambéry, il y vit naître, dans les +angoisses de l'invasion française, sa troisième fille, Constance de +Maistre, qu'il ne devait pas revoir avant vingt-cinq ans. Il laissa sa +femme à Chambéry, pour y préserver leur petite fortune, et il émigra à +Lausanne. Ses biens paternels, très-modiques, furent séquestrés, mais il +portait avec lui une meilleure fortune; ce fut à Lausanne qu'il écrivit, +comme un pamphlet de guerre contre la Révolution française, l'ouvrage qui +commença sa réputation parmi les émigrés de toute date dont la Suisse, +l'Allemagne et l'Angleterre se remplissaient alors. C'était une captivité +de Babylone pour toutes les aristocraties de l'Europe, un peuple dans un +peuple, qui avait ses doctrines, ses passions, sa langue à part. + +M. de Maistre parla dès les premiers jours cette langue de l'émigration +avec une habileté magistrale, une vigueur et une originalité qui créèrent +son nom. Ses _Considérations sur la France_ éclatèrent de Lausanne à Turin, +à Rome, à Londres, à Vienne, à Coblentz, à Pétersbourg, comme un cri +d'Isaïe au peuple de Dieu. Le style de Bossuet était retrouvé au fond de la +Suisse. Le début seul annonce un philosophe dans le publiciste. Quelle +théorie de la monarchie! + +«Nous sommes tous attachés au trône de l'Être suprême par une chaîne +souple qui nous retient sans nous asservir. + +«Ce qu'il y a de plus admirable dans l'ordre universel des choses, c'est +l'action libre des êtres libres sous la main divine. Librement esclaves, +ils agissent tout à la fois volontairement et fatalement. Ils font +réellement ce qu'ils veulent, mais sans déranger les plans généraux. Chacun +de ces êtres occupe le centre d'une sphère d'activité dont le diamètre +varie au gré de l'éternel Géomètre qui sait étendre, restreindre ou diriger +sans contraindre la nature. + +«Dans les ouvrages de l'homme, tout est pauvre comme l'ouvrier; les vues +sont bornées, les moyens roides, les ressorts inflexibles, les résultats +monotones. Dans les ouvrages de Dieu, les richesses de l'infini se montrent +à découvert jusque dans le moindre élément. Sa puissance opère en se +jouant; entre ses mains tout est souple, rien ne lui résiste; pour lui tout +est moyen, même l'obstacle, et les irrégularités produites par l'opération +des êtres libres viennent se ranger dans l'ordre général.» + +Cela continue ainsi pendant plusieurs pages, pages plus semblables à une +ode d'Orphée célébrant la Divinité dans ses lois qu'à un pamphlet de +publiciste dépaysé contre la révolution qui l'exile. Les pages de +l'_Histoire universelle_ de Bossuet n'ont pas plus de cette moelle de grand +sens dans les choses. C'est un Bossuet laïque. + + +XII + +À l'instant le monde de l'émigration et des cours fut attentif et saisi; +tout le monde lettré se dit: «Écoutons! Voilà un prophète de consolation +qui nous vient des montagnes.» + +Il continue, il console ses coexilés par une magnifique théorie de +l'irrésistible puissance de la Révolution qui broie tout devant elle, ses +amis comme ses ennemis. Il y voit un de ces fléaux divins auxquels il est +presque impie de résister, tant ils sont divins dans leur force. C'est une +pierre qui roule d'en haut; sa loi est d'écraser ce qui l'arrête. Il disait +plus vrai qu'il ne croyait dire. La Révolution avait une mission qu'elle +ignorait elle-même; mais cette mission n'était pas tant de renverser le +passé que de courir vers un avenir nouveau de la pensée et des choses. +C'était une marée équinoxiale de l'océan humain; de Maistre n'y voyait +qu'un accès de fureur et de crime. Fureur et crime y prévalurent, en effet, +trop inhumainement de 1791 à 1794; la Révolution en a été punie par la +stérilité. La fureur et le crime ne sèment pas, ils ravagent; mais, une +fois le sang-froid revenu à l'esprit révolutionnaire, il reprenait un grand +sens humain que le philosophe du passé ne pouvait ni ne voulait comprendre. + +«La Révolution, ajoute-t-il, mène les hommes plus que les hommes ne la +mènent.» Quelle admirable intuition! et quelle preuve plus sensible qu'elle +est menée elle-même par une force occulte vers un but inaperçu encore par +ses amis et par ses ennemis! + +«Les révolutionnaires, dit-il, réussissent en tout contre nous parce qu'ils +sont les instruments d'une force qui en sait plus qu'eux.» Quelle était +donc cette force omnisciente? pouvait-on répondre au publiciste. Si ce +n'était pas la fatalité, que vous répudiez avec raison comme un blasphème, +c'était donc un dessein supérieur à l'intelligence humaine; une force +supérieure à l'intelligence humaine, qu'est-ce autre chose que Dieu? + +«Votre Mirabeau, ajoute-t-il, n'est au fond que le _roi des halles_. Il a +prétendu en mourant qu'il allait refaire, avec ses débris, la monarchie, +et, quand il a voulu seulement s'emparer du ministère, il en a été écarté +par ses rivaux comme un enfant.» + +Cela était vrai de Mirabeau vicieux, factieux et populaire; mais combien +faux de Mirabeau philosophe, orateur et législateur, quand il avait +dépouillé ses vices avec son habit de tribun! Il était alors le prophète +inspiré de la vraie Révolution, comme le comte de Maistre était le prophète +inspiré de la contre-révolution. Aussi, ce qu'il y a à admirer dans ce +premier ouvrage de Joseph de Maistre, ce ne sont pas les vérités, ce sont +les vues. Du haut de ses rochers il a le regard de l'aigle; il voit plus +loin que le vulgaire, mais il ne voit pas toujours vrai. Il commence sa vie +par un magnifique sophisme, comme Jean-Jacques Rousseau, son compatriote. +Le sophisme de de Maistre devait aboutir à la servitude, mensonge à la +dignité morale de l'homme, comme le sophisme de liberté de Jean-Jacques +Rousseau devait aboutir à l'anarchie, mensonge de la société politique. + +Ce fut un malheur pour Joseph de Maistre d'avoir commencé sa course au +milieu de l'émigration et sur son terrain; il ne voulut plus revenir sur +ses pas. Il mourut le plus honnête et le plus éloquent des hommes de parti, +au lieu de vivre et de mourir le plus honnête et le plus éloquent des +philosophes chrétiens. La vérité pure ne lui plaisait pas assez; il lui +fallait le sel de l'exagération pour l'assaisonner au goût de sa caste. +_Inde labes!_ + + +XIII + +Le livre, à partir de là, devient foudroyant contre les révolutionnaires +quels qu'ils soient, savants, lettrés, modérés, régicides, justement +enveloppés, s'écrie-t-il, dans le nuage de la vengeance céleste contre ceux +qui attentent à la souveraineté. C'est un dithyrambe à la _Némésis_ +révolutionnaire, la hache excusée de tout pourvu qu'elle frappe! «Il y a +eu, dit-il, des nations condamnées à mort, comme des individus coupables, +et _nous savons pourquoi_.» + +Tout à coup il se tourne inopinément contre les royalistes qui demandent la +contre-révolution, la conquête de la France, sa division, son +anéantissement politique. Il fulmine contre cette idée à son tour. «Si la +Providence efface, c'est pour écrire,» dit-il. Il veut que la réaction de +la France contre la France vienne d'elle-même, de la France; et en cela il +se montre à la hauteur des pensées d'en haut. Il finit par une prophétie +qui n'était que de la logique en comptant sur la versatilité des peuples et +surtout des Gaulois, en annonçant la restauration des Bourbons sur le +trône. Seulement, s'il était prophète pour l'événement, il n'était pas +prophète pour le temps; car ce qu'il annonçait pour demain est arrivé à +vingt-cinq ans de distance, et, avant de restaurer les Bourbons, la France +a relevé un trône militaire et absolu pour un des généraux qui l'aidèrent à +vaincre l'Europe. + +Tel est le livre, nul comme prophétie, violent comme philosophie, +désordonné comme politique (relisez le chapitre sur la glorieuse fatalité +et sur la vertu divine de la guerre; cela est pensé par un esprit +exterminateur et écrit avec du sang). Mais ce livre est un éclair de foudre +parti des montagnes des Alpes pour illuminer d'un jour nouveau et sinistre +tout l'horizon contre-révolutionnaire de l'Europe encore dans la stupeur. +Ni Vergniaud, ni Mirabeau lui-même n'avaient eu de pareils éclairs dans la +parole ni de pareilles vigueurs dans l'esprit. M. de Maistre regardait le +premier face à face l'écroulement du monde religieux et politique avec le +sang-froid d'un esprit partial, sans doute, mais surhumain. Le style, +nouveau aussi par sa sculpture lapidaire, était à la hauteur de l'esprit. +Ce style bref, nerveux, lucide, nu de phrases, robuste de membres, ne se +ressentait en rien de la mollesse du dix-huitième siècle, ni de la +déclamation des derniers livres français; il était né et trempé au souffle +des Alpes; il était vierge, il était jeune, il était âpre et sauvage; il +n'avait point de respect humain, il sentait la solitude, il improvisait le +fond et la forme du même jet; il était, pour tout dire en un mot, _une +nouveauté_. La nouveauté, c'est le symptôme des gloires futures. Cet homme +était _nouveau_ parmi les enfants du siècle. + + +XIV + +Ce fut le sentiment de l'Europe en le lisant. Un vengeur nous est né! +s'écrièrent l'ancien régime, l'ancienne politique, l'ancienne aristocratie, +l'ancienne foi. Mais ce vengeur rajeunissait par la jeunesse de son style +la vieillesse des choses. + +Ce livre, répandu comme un secret parmi l'émigration, fit du gentilhomme +savoyard le favori sérieux de la contre-révolution, des camps et des cours. +On dit au roi de Sardaigne: «Comment négligez-vous ce prodige que Dieu vous +envoie pour vous illustrer et pour vous sauver? Les grandes puissances +seraient jalouses de ce don du Ciel. Hâtez-vous d'en décorer vos +conseils.» On l'appela, en 1797, à Turin. La faible monarchie sarde fut +écrasée dans les guerres de 1799 entre la France et l'Autriche. Le roi de +Sardaigne se réfugia dans son île, sur un débris de trône. Le comte de +Maistre, qui n'avait rien à espérer de l'Autriche que l'abandon et de la +France que la proscription, suivit le roi en Sardaigne. On lui donna, sous +le titre de régent de la chancellerie, la direction très-insignifiante des +tribunaux de cette petite île. + +Bientôt l'homme parut trop grand pour l'emploi. Cet écrivain qui embrassait +le monde d'un regard ne pouvait se résigner à l'étroitesse d'horizon d'une +petite cour insulaire sur un écueil de la Méditerranée, peuplé d'habitants +presque sauvages. Il fatiguait la cour et les ministres des secousses de +son imagination. Son génie oratoire et inquiet froissait la routine et la +médiocrité de la cour de _Cagliari_. On le voit clairement dans sa +correspondance, il importunait les Sardes et les Piémontais favoris de la +cour. Ne pouvant nier son mérite, on l'envoya pérorer ailleurs. Lui-même +étouffait dans cette bourgade décorée du nom de capitale. La Sardaigne +anéantie et ruinée ne pouvait avoir une diplomatie sérieuse en Europe; un +peu d'intrigue et quelques supplications aux grandes cours étaient sa seule +politique. Le roi, évidemment importuné lui-même des imaginations trop +grandioses du comte de Maistre, le nomma son ministre plénipotentiaire à +Pétersbourg. + +C'était un honneur dans la forme, au fond c'était un exil. Son fils +présente comme un sacrifice douloureux à la monarchie l'acceptation du +comte de Maistre de ce poste; on peut croire cependant que l'ambition +très-haute du comte de Maistre fut heureuse de cette mission à une telle +cour. Il lui fallait les grandes scènes, les grands auditoires; il avait +besoin d'espace comme tout ce qui veut rayonner de loin. Les appointements +(vingt mille francs), conformes à la pénurie de cette pauvre cour de +Cagliari, étaient insuffisants sans doute, mais ils étaient cependant bien +au-dessus du traitement d'un sénateur de Chambéry. + + +XV + +Le comte arriva à Pétersbourg plein de pensées vagues pour son roi, pour la +Russie, pour lui-même. Sa tête fermentait de restauration; il voulait +relever la maison de Savoie par les Russes, peut-être même par les +Français. On va voir bientôt dans sa correspondance qu'il savait au besoin +s'accommoder avec la Révolution pourvu qu'elle rétablît et qu'elle agrandît +le trône de son monarque. + +L'empereur Alexandre et l'aristocratie russe l'accueillirent, non pour son +titre, mais pour son nom. Les _Considérations sur la France_ avaient +popularisé ce nom jusqu'à la cour de Russie. Il devint en peu de temps le +favori des salons de Pétersbourg. Il y était gracieux, enjoué, souple, +éloquent, étrange et sérieux à la fois. Son éloquence à chaînons rompus et +à brillantes fusées de génie était surtout, comme celle de madame de Staël, +une éloquence confidentielle de coin du feu; il n'avait pas assez de +gravité et de solidité pour une tribune, il avait assez d'inspiration, de +grâce et de décousu pour un tête-à-tête. De plus, son rôle à Pétersbourg +était de plaire et de flatter. Les Savoyards naissent courtisans par la +situation subalterne de leur province à Turin. Le grand Savoyard plaisait +généralement et flattait à merveille. Les ministres étrangers, même les +ministres de France en Russie, ne voyaient en lui qu'un représentant du +malheur et du détrônement. On ne craignait pas l'ascendant de Cagliari sur +le monde; on admirait l'esprit de son représentant. Son existence, un peu +amère sous le rapport de la fortune, était très-douce sous le rapport de +la société. De plus, quoi qu'il en dise çà et là dans ses lettres à sa cour +et dans ses lettres familières, il était loin d'être insensible aux rangs, +aux titres, aux décorations, aux faveurs de cour. Le titre d'ambassadeur +d'un roi à la cour de Russie, bien que ce roi ne fût plus qu'un naufragé du +trône sur un îlot d'Italie, caressait agréablement son orgueil. Je l'ai +assez vu pour ne pas croire à ce désintéressement d'amour-propre. Cet +amour-propre n'enlevait rien à sa vertu, mais il transpirait souvent dans +sa correspondance. + +J'en eus un jour une preuve bizarre qui ne s'effacera jamais de mon +souvenir. Les petites circonstances sont quelquefois les meilleures +révélations du caractère. + +À l'époque de mon mariage, qui fut célébré à Chambéry, le comte Joseph de +Maistre fut choisi par mon père absent pour le représenter au contrat et +pour me servir ce jour-là de père. Le contrat se signait dans une maison de +plaisance nommée Caramagne, à quelque distance de la ville, chez la +marquise de la Pierre, centre de la société aristocratique de Savoie. Le +comte d'Andezenne, général piémontais, gouverneur de Savoie, servait de +père à ma fiancée. Une nombreuse réunion de parents et d'amis remplissait +le salon. On lut le contrat, et on appela les témoins à la signature. Le +gouverneur de la Savoie fut appelé le premier par sa qualité de père de la +fiancée et par son rang de représentant du souverain dans la province. Il +signa et chercha à passer la plume à la main du comte de Maistre. + +Le comte, que nous venions de voir dans le salon, tout couvert de son habit +de cour et de ses décorations diplomatiques, avait disparu. On le chercha +en vain dans le château et dans les jardins; nul ne savait par où il +s'était éclipsé. On fut obligé de laisser en blanc la place de sa +signature; mais, une fois le contrat signé, il reparut, sortant d'un massif +de charmille où il s'était dérobé pendant la cérémonie. Nous lui demandâmes +confidentiellement la raison de cette disparition, qui avait contristé un +moment la scène. + +«C'est, dit-il, qu'en qualité d'ambassadeur du roi et de ministre d'État je +ne voulais pas inscrire mon nom au-dessous du nom d'un gouverneur de +Savoie. Demain j'irai signer seul et à la place qui convient à ma dignité.» +Et il alla, en effet, le lendemain signer le registre. Les uns admirèrent +cette grandeur de respect pour soi-même, les autres cette politesse. Quant +à moi, j'admirai cette force du naturel qui place l'étiquette plus haut +que le coeur. + + +XVI + +Sa correspondance avec sa famille et ses amis, à dater de son arrivée à +Pétersbourg, ne laisse rien dans l'ombre de son âme et de son esprit, de sa +vie publique et de sa vie domestique. Le comte de Maistre, qui était autant +homme de conversation qu'homme de plume, était par conséquent un +correspondant exquis, car les lettres ne sont au fond que la conversation +écrite. Ces deux volumes de correspondance, tantôt intime comme les soupirs +d'un exilé vers sa patrie, sa femme, ses enfants, ses frères, tantôt +politique, sont une des meilleures parties de ses oeuvres. Elles ont été +complétées récemment par la publication indiscrète de ses dépêches à la +cour de Sardaigne. L'homme se trahit quelquefois dans ces trois volumes. On +a dit qu'il n'y avait point de grand homme pour son valet de chambre; on +peut dire, après avoir lu ces innombrables lettres, qu'il n'y a point de +secret pour la postérité. Le comte de Maistre s'y met à nu tout entier à +son insu, et, bien que l'homme y soit toujours brillant et charmant dans sa +nature, il disparaît souvent sous le diplomate de peu de scrupule. +L'adorateur inflexible de l'ancien régime n'y disparaît pas moins sous +l'adorateur de la victoire révolutionnaire, quand la victoire +révolutionnaire donne une chance à la fortune de son parti. Il est toujours +honnête homme, sans doute, mais il n'est rien moins que l'homme d'une seule +pièce qu'on a voulu nous faire de lui. Il sait très-bien se retourner quand +la roue tourne. Il sait très-bien aussi donner à la fortune le nom +majestueux et divin de Providence. Quand la Providence tourne la page du +livre du destin, lui aussi il tourne la page, comme un traducteur obéissant +du texte sacré. Il continue à prophétiser, sans se troubler des +contradictions qu'une si haute prétention de confident et de commentateur +de la Providence fait encourir à son don de prévision. Dangereux métier que +celui d'augure! Malgré sa piété très-sincère, il y a une certaine impiété à +se mettre au niveau de l'Infini et à parler sans cesse au nom de Dieu. Il +avait trop lu la Bible; le ton d'oracle avait vicié en lui l'accent modeste +de ce grain de poussière pensant qu'on appelle un homme de génie. + +Nous en trouvons une preuve étonnante dès les premières pages de sa +correspondance. Il vient de fulminer, ainsi qu'on l'a vu, contre la +Révolution, ses oeuvres, ses hommes. La légitimité est son principe, +l'ancien régime est son dogme; les Bourbons, solidaires, selon lui, de la +maison de Savoie, sont ses dieux terrestres; il a un culte pour leurs +malheurs, il a une correspondance avec leur chef Louis XVIII. Il croit et +il espère en eux comme dans la Providence des trônes et des peuples; il est +l'ami de leurs représentants ou de leurs favoris, le comte d'Avaray et le +comte de Blacas. Une pensée contraire à la restauration du principe de la +légitimité serait une trahison de sa religion politique, une apostasie de +son coeur. + +Tout à coup Bonaparte s'assied sur un trône de victoires; les puissances +européennes le reconnaissent, l'usurpation se fait dynastie, l'avenir +paraît s'aplanir et s'étendre sans limites devant la fortune d'un soldat +heureux. Les royalistes sont consternés. Écoutez M. de Maistre dans ses +lettres à Madame de Pont, émigrée désespérée à Vienne. + +«Tout le monde sait qu'il y a des révolutions heureuses et des usurpations +auxquelles il plaît à la Providence d'apposer le sceau de la légitimité par +une longue possession. Qui peut douter qu'en Angleterre Guillaume d'Orange +ne fut un très-coupable usurpateur? et qui peut douter cependant que +Georges III, son successeur, ne soit un très-légitime souverain?» (Quelle +doctrine que celle en vertu de laquelle l'usurpation de la veille est la +légitimité du lendemain! Quelle morale que celle où le temps transforme le +crime en vertu!) + +Il continue: + +«Si la maison de Bourbon est décidément proscrite, il est bon que le +gouvernement se consolide en France. J'aime bien mieux Bonaparte roi que +simple conquérant. Cela tue la Révolution française, puisque le plus +puissant souverain de l'Europe (Bonaparte) aura autant d'intérêt à étouffer +cet esprit révolutionnaire qu'il en avait besoin pour parvenir à son but. +Le titre légitime, même seulement en apparence, en impose à un certain +point à celui qui le porte. N'avez-vous pas observé, Madame, que dans la +noblesse, qui n'est, par parenthèse, qu'un prolongement de la souveraineté, +il y a des familles usées au pied de la lettre? La même chose peut arriver +dans une famille royale. Il n'y a certainement qu'un usurpateur de génie +qui ait la main assez ferme et même assez dure pour rétablir... Laissez +faire Napoléon... Ou la maison de Bourbon est _usée_ et condamnée par un de +ces jugements de la Providence dont il est impossible de se rendre raison, +et, dans ce cas, il est bon qu'une race nouvelle commence une succession +légitime, etc.» + +On voit avec quelle souplesse de logique le fidèle de l'ancien régime se +convertit aux volontés de la Providence et les justifie même contre son +propre dogme. «Il n'y a, écrit-il quelques lignes plus bas, qu'une bonne +politique comme une bonne physique: c'est la politique expérimentale!» +Quelle amnistie à toutes les infidélités! + + +XVII + +À quelques jours de là on trouve dans une lettre à son frère ces +délicieuses mélancolies du regret des temps passés: + +«Moi qui mettais jadis des bottes pour aller à _Sonaz_ (château près de +Chambéry), si je trouvais du temps, de l'argent et des compagnons, je me +sens tout prêt à faire _une course_ à Tobolsk, voire au Kamtschatka. Peu à +peu je me suis mis à mépriser la terre; elle n'a que neuf mille lieues de +tour.--Fi donc! c'est une orange. Quelquefois, dans mes moments de +solitude, que je multiplie autant qu'il est possible, je jette ma tête sur +le dossier de mon fauteuil, et là, seul au milieu de mes quatre murs, loin +de tout ce qui m'est cher, en face d'un avenir sombre et impénétrable, je +me rappelle ces temps où, dans une petite ville de ta connaissance +(Chambéry), la tête appuyée sur un autre dossier, et ne voyant autour de +notre cercle étroit (quelle impertinence, juste ciel!) que de petits hommes +et de petites choses, je me disais: «Suis-je donc condamné à vivre et à +mourir ici comme une huître attachée à son rocher?» Alors je souffrais +beaucoup; j'avais la tête chargée, fatiguée, _aplatie_ par l'énorme poids +du _rien_. Mais aussi quelle compensation! je n'avais qu'à sortir de ma +chambre pour vous trouver, mes bons amis. Ici tout est grand, mais je suis +seul; et, à mesure que mes enfants se forment, je sens plus vivement la +peine d'en être séparé. Au reste, je ne sais pas trop pourquoi ma plume, +presque à mon insu, s'amuse à te griffonner ces lignes mélancoliques, car +il y a bien quelque chose de mieux à t'apprendre. + +«Je ne puis écrire autant que je le voudrais, mais jamais je ne vous perds +de vue. Vous êtes tous dans mon coeur; vous ne pouvez en sortir que +lorsqu'il cessera de battre. À six cents lieues de distance, les idées de +famille, les souvenirs de l'enfance me ravissent de tristesse. Je vois ma +mère qui se promène dans ma chambre avec sa figure sainte, et en t'écrivant +ceci je pleure comme un enfant.» Délicieux! + + +XVIII + +Ces sensibilités de coeur contrastent toujours en lui avec les duretés de +l'esprit. L'écrivain était acerbe, l'homme était bon; c'est le contraire de +tant d'autres, tels que Jean-Jacques Rousseau, hommes très-humanitaires +dans leurs écrits, très-personnels dans leur conduite. M. de Maistre +n'aurait pas jeté un chien de sa chienne à cette voirie vivante où +Jean-Jacques Rousseau jetait ses enfants. + +Ses lettres suivent pas à pas les événements et les commentent à sa +manière. + +«Après la bataille d'Iéna, dit-il, j'avais écrit à notre ami, M. de Blacas: +_Rien ne peut rétablir la puissance de la Prusse._ J'ai eu, depuis que je +raisonne, une aversion particulière pour le grand Frédéric, qu'un siècle +frénétique s'est hâté de proclamer _grand homme_, mais qui n'était au fond +qu'un grand Prussien. L'histoire notera ce prince comme un des plus grands +ennemis du genre humain qui aient jamais existé. Sa monarchie était un +argument contre la Providence. Aujourd'hui cet argument s'est tourné en +preuve palpable de la justice éternelle. Cet édifice fameux, construit +avec du sang et de la boue, de la fausse monnaie et des feuilles de +brochures, a croulé en un clin d'oeil, et _c'en est fait pour toujours_!» + +Voyez le danger des oracles! un demi-siècle après cet anathème la Prusse +balançait l'empire en Allemagne et prospérait insolemment malgré les vices +très-réels de son origine, et malgré, qui sait? peut-être à cause du +machiavélisme de son fondateur et de ses cabinets. + +Ceci s'adressait au comte d'Avaray, favori de Louis XVIII, alors réfugié à +Milan sous la protection de la Russie. + +Tournez la page; vous lirez sur Bonaparte les lignes suivantes pour +justifier la paix conclue par la Russie avec l'usurpateur du royaume de +Louis XVIII. + +«Je sais tout ce qu'on peut dire contre Bonaparte: il est _usurpateur_, il +est _meurtrier_; mais, faites-y bien attention, il est _usurpateur_ moins +que Guillaume d'Orange, _meurtrier_ moins qu'Élisabeth d'Angleterre. Il +faut savoir ce que décidera le temps, que j'appelle le premier ministre de +la Divinité au département des souverainetés; mais, en attendant, Monsieur +le Chevalier, nous ne sommes pas plus forts que Dieu. Il faut traiter avec +celui à qui il lui a plu de donner la puissance.» + +Allez plus loin, vous lirez des lettres à Louis XVIII lui-même, roi bien +digne par son esprit d'un tel correspondant. + +Allez encore, vous arrivez bien inopinément à une des plus étranges +péripéties de caractère et d'imagination qui puissent confondre le don de +prophétie dans un homme assez hardi pour se l'arroger. Nous voulons parler +de la tentative d'un rapprochement personnel du comte de Maistre avec +Bonaparte.--Pour quel but? Il est facile de le conjecturer quand on a lu +ses lettres familières et les lettres officielles plus récentes destinées à +excuser sa démarche auprès de la cour de Sardaigne; et enfin par quel +intermédiaire? par l'amitié du duc de Rovigo (Savary), accusé alors, à tort +ou à droit, de l'exécution sanglante du duc d'Enghien. Le comte de Maistre, +qui venait, deux lettres plus haut, d'anathématiser le meurtre du duc +d'Enghien, se rapprochant avec déférence de Savary qui venait d'assister à +l'exécution de la victime! Et le ministre du roi de Sardaigne se +concertant, à l'insu de son maître, avec le ministre de Bonaparte pour +opérer un rapprochement intime et secret entre l'homme de Vincennes et le +roi de Cagliari! + +La plume tombe des doigts. Laissons le comte de Maistre faire lui-même +cette étonnante confession. «Ne vous fiez pas aux princes,» dit +l'Écriture. Ne vous fiez pas aux prophètes politiques, dit cette +correspondance. Lisez, car, si vous ne lisiez pas, vous ne croiriez pas. + + +XIX + +On a vu, par les lettres précédentes, que l'envoyé oisif du roi de +Sardaigne à Pétersbourg flottait entre la résistance et l'acquiescement à +la fortune de Napoléon, et qu'il commençait à prendre au sérieux cette +fortune qu'il avait d'abord prise en moquerie ou en haine. + +On a vu de plus que l'envoyé du roi de Sardaigne s'ennuyait de son +oisiveté. Qu'avait-il à faire en effet à Pétersbourg qu'à recevoir de loin +les rumeurs des champs de bataille, des négociations, des congrès, des +entrevues d'Erfurt ou de Tilsitt entre les princes, et à transmettre à sa +cour les mille et mille commérages politiques des salons de Pétersbourg, +commérages vagues, souvent faux, sur lesquels il échafaudait des dépêches, +des plans, des combinaisons plus propres à amuser sa cour de Cagliari qu'à +la servir? + +L'envoyé de Sardaigne n'avait en réalité là qu'un seul rôle: écouter aux +portes et faire de l'esprit sur ce qu'il avait entendu par le trou de la +serrure. Le métier n'allait pas à une tête si forte et si active. Il rêvait +un rôle plus conforme à sa stature; il n'aspirait à rien moins qu'à rendre +à son ombre de gouvernement un trône réel sur le continent, _per fas et +nefas_. On va le voir. Il voulait imposer son nom à la reconnaissance de la +maison de Savoie par un de ces services officieux, éclatants, qui font d'un +sujet le restaurateur de son prince; ou plutôt il ne savait pas bien +précisément encore ce qu'il voulait à cet égard, car la résurrection du +Piémont lui paraissait radicalement impossible tant que Napoléon serait sur +le trône, et cependant c'était désormais à Napoléon qu'il allait s'adresser +pour relever la monarchie de Sardaigne sur le continent. Il s'agissait donc +dans sa pensée d'un de ces desseins confus, chimériques, équivoques, qui +ont besoin du succès pour être avoués. Or, puisqu'à ses propres yeux il +était impossible, Napoléon vivant, de rendre Turin, le Piémont et la Savoie +au roi de Sardaigne, c'était donc un autre royaume qu'il fallait obtenir de +Napoléon en indemnité pour cette cour. Mais, pour que cette indemnité d'un +royaume détaché par Napoléon lui-même de ses conquêtes pût être donné au +roi de Sardaigne, il fallait deux choses: d'abord consentir à être +l'obligé et pour ainsi dire le complice du conquérant distributeur +d'empires. Que devenait l'honneur de la maison de Savoie? + +Il fallait de plus accepter, après l'avoir sollicité, un de ces royaumes +arrachés par le conquérant à une autre maison régnante pour en gratifier la +maison de Savoie devenue usurpatrice à son tour. Que devenait la +légitimité? + +On voit que tout cela n'était ni très-digne, ni très-logique, ni +très-moral. Les politiques n'ont pas de scrupules, mais les prophètes, qui +parlent sans cesse au nom de la morale divine, sont tenus d'en avoir. M. de +Maistre en manquait ici. + +Quoi qu'il en soit, le comte de Maistre inventa dans sa féconde +imagination, une belle nuit, un plan de restauration, ici ou là, de la cour +de Sardaigne. Ce plan, il se garda bien de l'avouer à personne, de peur +qu'on ne soufflât sur sa chimère: les aventureux craignent les conseils. + +Ce plan consistait à séduire Savary, l'envoyé de Napoléon en Russie, par +les empressements de sa politesse et par les agréments de son esprit; puis, +après avoir séduit l'envoyé, de séduire le maître, de convertir Napoléon à +la contre-révolution par la puissance d'un entretien tête à tête avec le +vainqueur du monde, de l'éblouir, de le fasciner, de le magnétiser, de le +dompter à force d'audace et d'éloquence, de le convaincre de la nécessité +de rétablir la maison de Savoie dans quelque grand établissement +monarchique sur le continent; puis, après ce triomphe du génie sur +Napoléon, de revenir à la cour de Cagliari en apportant à son souverain un +royaume ou un autre. + + +XX + +On comprend, sans qu'il soit besoin de le dire, que l'envoyé du roi de +Sardaigne en Russie se garda bien de consulter sa cour sur une si étrange +hallucination de sa propre politique; la cour proscrite, mais scrupuleuse, +de Cagliari aurait, au premier mot, désavoué et rappelé son ministre. +Comment, en effet, la maison proscrite de Savoie aurait-elle avec dignité +mendié un trône à son proscripteur? et comment cette maison royale, +représentant dans son île la fidélité malheureuse à la légitimité des +trônes, aurait-elle pu se démentir en expulsant elle-même une autre maison +royale de ses possessions, par la main de Napoléon, pour se déshonorer en +acceptant ses dépouilles? + +Or, nous l'avons dit, on ne pouvait prendre cette indemnité de la maison +dépouillée de Savoie que sur d'autres dépouilles. Et, de plus, comment le +roi de Sardaigne, allié et protégé de la Russie, de l'Angleterre, de +l'Espagne, de l'Autriche, de la Prusse, parent enfin de la maison de +Bourbon, aurait-il justifié aux yeux de ces alliés naturels ses relations +secrètes avec Napoléon, le jour où cette négociation ou cette intrigue +viendrait à transpirer du cabinet de M. de Maistre dans le monde? + +C'était là une de ces manoeuvres équivoques qui perdent plus que la fortune +d'une cour, qui perdent son caractère. Le comte de Maistre en eut le +pressentiment sans doute, car il garda un profond silence, silence +très-répréhensible, envers sa cour sur ces aventures de diplomatie +très-compromettantes pour ceux dont il était censé être le diplomate. Quand +un homme représente son souverain, l'homme disparaît sous le ministre. Il +ne lui est pas permis de dire: J'agis, comme homme privé, dans un sens +inverse de mon rôle et de mon devoir comme ministre de ma cour. Si l'on +veut agir comme homme privé et d'après ses propres inspirations au lieu +d'agir selon ses instructions, il faut commencer par donner sa démission de +son titre d'envoyé de sa cour. Alors on est libre, on n'engage que soi; +mais en restant ministre, et en agissant comme homme, on engage sa cour et +on forfait à sa mission. Voilà les principes. + +Le comte de Maistre les faussait en prétendant agir comme homme et rester +revêtu de son caractère d'envoyé de son roi. + +On conçoit l'étonnement et la juste colère qui saisirent les ministres et +le roi à Cagliari quand les ministres et le roi apprirent avec stupeur +cette incartade de zèle et cette folie de fidélité dans leur ministre à +Pétersbourg. De ce jour data, pour M. de Maistre, réprimandé et mal +pardonné, une défiance et un éloignement de sa cour à son égard qui ne lui +permirent jamais de monter jusqu'où son génie pouvait prétendre en Piémont. + +Lisons de sa propre main le récit de cette incroyable échauffourée de zèle. + + +XXI + +«Au moment ou je m'occupais de ces idées, écrit-il plus tard au ministre +des affaires étrangères à Cagliari pour s'excuser, il arrive ici un +_favori_ de Napoléon (Savary). Cet homme se prend de quelque intérêt pour +moi. Il est présenté dans une maison où je suis fort lié, M. de Laval, +Français résidant à Pétersbourg et chambellan de l'empereur Alexandre. Je +me demande s'il n'y aurait pas moyen de tirer parti des circonstances en +faveur du roi. Les hommes extraordinaires (Napoléon) ont tous des moments +extraordinaires; il ne s'agit que de savoir les saisir. + +«Les raisons les plus fortes m'engagent à croire que, si je pouvais aborder +Napoléon, j'aurais des moyens d'adoucir le lion et de le rendre plus +traitable à l'égard de la maison de Savoie. Je laisse mûrir cette idée, et +plus je l'examine, plus elle me paraît plausible. Je commence par les +moyens de l'exécuter, et à cet égard il n'y a ni doute ni difficulté. Le +chambellan, M. de Laval, dont il est inutile que je parle longuement, +était, comme je vous le disais tout à l'heure, _fait exprès_. Il s'agissait +donc uniquement d'écarter de cette entreprise tous les inconvénients +possibles, et de prendre garde avant tout de ne pas choquer Napoléon. Pour +cela je commence par dresser un Mémoire écrit avec cette espèce de +coquetterie qui est nécessaire toutes les fois qu'on aborde l'autorité, +surtout l'autorité nouvelle et ombrageuse, sans bassesse cependant, et +même, si je ne me trompe, avec quelque dignité. Vous en jugerez vous-même, +puisque je vous ai envoyé la pièce. Au surplus, Monsieur le Chevalier, +j'avais peu de craintes sur Bonaparte. La première qualité de l'homme né +pour mener et asservir les hommes, c'est de connaître les hommes. Sans +cette qualité il ne serait pas ce qu'il est. Je serais bien heureux si +l'empereur me déchiffrait comme lui. L'empereur Alexandre a vu, dans la +tentative que j'ai faite, un élan de zèle, et, comme la fidélité lui plaît +depuis qu'il règne, en refusant de m'écouter il ne m'a fait cependant aucun +mal. Le souverain légitime intéressé dans l'affaire (le roi de Sardaigne) +peut se tromper sur ce point; mais l'usurpateur est infaillible. + +«Tout paraissant sûr de ce côté, et m'étant assuré d'ailleurs de +l'approbation de la cour de Russie, et même de la protection que les +circonstances permettaient, il fallait penser à l'Angleterre.» Il confie +son idée à l'ambassadeur d'Angleterre en Russie; celui-ci, évidemment +embarrassé de la confidence, la lui déconseille aussi poliment qu'il peut. + +«Je comptais commencer la conversation avec Bonaparte, continue-t-il, à peu +près de cette manière: _Ce que j'ai à vous demander, avant tout, c'est que +vous ne cherchiez point à m'effrayer, car vous pourriez me faire perdre le +fil de mes idées, et fort inutilement, puisque je suis entre vos mains. +Vous m'avez appelé, je suis venu; j'ai votre parole. Faites-moi fusiller +demain, si vous voulez, mais écoutez-moi aujourd'hui._ + +«Quant à l'épilogue que j'avais également projeté, je puis aussi vous le +faire connaître. Je comptais dire à peu près: _Il me reste, Sire, une chose +à vous déclarer: c'est que jamais homme vivant ne saura un mot de ce que +j'ai eu l'honneur de vous dire, pas même le roi mon maître; et je ne dis +point ceci pour vous; car que vous importe? Vous avez un bon moyen de me +faire taire, puisque vous me tenez. Je le dis à cause de moi, afin que vous +ne me croyiez pas capable de publier cette conversation. Pas du tout, Sire! +Regardez tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire comme des pensées qui +se sont élevées d'elles-mêmes dans votre coeur. Maintenant, je suis en +règle; si vous ne voulez pas me croire, vous êtes bien le maître de faire +tout ce qu'il vous plaira de ma personne; elle est ici._ + +«Comment donc cette idée a-t-elle été si mal accueillie à Cagliari? Je +crois que vous m'en dites la raison, sans le savoir, dans la première ligne +chiffrée de votre lettre du 15 février, où vous me dites que la mienne _est +un monument de la plus grande surprise_. Voilà le mot, Monsieur le +Chevalier; le cabinet est surpris. Tout est perdu. En vain le monde croule, +Dieu nous garde d'une idée imprévue! et c'est ce qui me persuade encore +davantage que je ne suis pas votre homme; car je puis bien vous promettre +de faire les affaires de S. M. aussi bien qu'un autre, mais je ne puis vous +promettre de ne jamais vous surprendre. C'est un inconvénient de caractère +auquel je ne vois pas trop de remède. Depuis six mortelles années, mon +infatigable plume n'a cessé d'écrire chaque semaine que S. M., _comptant +absolument sur la puissance ainsi que sur la loyauté de son grand ami +l'empereur d'Autriche, et ne voulant pas faire un pas sans son +approbation_, etc. C'est cela qui ne surprend pas! Dieu veuille bénir les +armes de M. de Front plus que les miennes! Quand j'ai vu qu'elles se +brisaient dans mes mains, j'ai fait un effort pour voir si je pourrais +_rompre la carte_. Bonaparte n'a pas voulu m'entendre; si vous y songez +bien, vous verrez que c'est une preuve certaine que j'avais bien pensé. Il +a jugé à propos, au reste, de garder un silence absolu sur cette démarche; +car je n'ai nulle preuve qu'il en ait écrit à son ambassadeur ici, et je +suis sûr qu'il n'en a pas parlé au comte Tolstoï à Paris. + +«Je n'ai demandé, ajoute-t-il, qu'une simple conversation avec Napoléon +_comme simple particulier_. (Nous avons montré que le simple particulier +n'existait pas dans le ministre, à moins qu'il n'eût donné sa démission.) +Il n'y avait que moi de compromis, dit-il encore, car on était maître de +m'emprisonner ou de m'étrangler à Paris.» + + +XXII + +Nous venons de retrouver dans les _Dépêches_ publiées récemment à Turin des +traces plus explicites de cette affaire. Elle fut la grande faute de la vie +publique du comte de Maistre. Écoutez son entretien secret avec Savary, et +lisez quelques phrases du Mémoire que le comte de Maistre adresse à cet +aide de camp de Napoléon pour être communiqué à Napoléon lui-même. On ne +croirait pas, avant d'avoir lu, que la confiance dans la toute-puissance de +son propre génie eût porté si loin un homme de tant de sens. Il faut croire +en soi quand on est une intelligence supérieure, mais il ne faut pas y +croire jusqu'à la folie, sous peine de tenter des choses folles. + + «2 octobre 1807. + +«Mardi je vis le général Savary chez M. de Laval. Après les premières +révérences, je lui dis que j'étais extrêmement mortifié de ne pouvoir me +rendre chez lui, mais que la chose n'était pas possible, vu l'état de +guerre qui subsistait en quelque manière entre nos deux souverains. + +«En effet, lui dis-je, le vôtre chasse les représentants ou les agents du +roi, et il refuse expressément de le reconnaître pour souverain. + +«Il me répondit poliment:--C'est vrai. + +«Il engagea d'abord la conversation sur les émigrés, sur la justice et +l'indispensable nécessité des confiscations, etc.; car il croyait que je +voulais parler pour moi, et la veille il avait dit à M. de Laval qu'il ne +voyait pas quelles espérances je pouvais avoir pour mon maître, mais qu'il +en avait de très-grandes pour moi. + +«Il me semble, lui dis-je, Général, que nous perdons du temps, car il ne +s'agit nullement de moi dans cette affaire. Supposez même que je n'existe +pas. Je n'ai rien à demander au souverain qui a détruit le mien. + +«Il parut un peu surpris. Alors il tomba sur le Piémont.--Pourriez-vous +concevoir, Monsieur, l'idée d'une restitution? etc. Ce fut encore une +tirade terrible. Je le laissai dire, car il ne faut jamais arrêter un +Français qui fait _sa pointe_. Quand il fut las, je lui dis:--Général, nous +sommes toujours hors de la question, car jamais je ne vous ai dit que je +voulusse demander la restitution du Piémont. + +«--Mais que voulez-vous donc, Monsieur? + +«--Parler à votre empereur. + +«--Mais je ne vois pas pourquoi vous ne me diriez pas à moi-même... + +«--Ah! je vous demande pardon, il y a des choses qui sont personnelles. + +«--Mais, Monsieur le Comte, quand vous serez à Paris, il faudra bien que +vous voyiez M. de Champagny. + +«--Je ne le verrai point, Monsieur le Général, du moins pour lui dire ce +que je veux dire. + +«--Cela n'est pas possible; Monsieur, l'Empereur ne vous recevra pas. + +«--Il est bien le maître, mais je ne partirai pas, car je ne partirai +qu'avec la certitude de lui parler. + +«Il en revint toujours à sa première question:--Mais qu'est-ce que vous +voulez? Enfin, Monsieur, la carte géographique est pour tout le monde; vous +ne pouvez voir autre chose que ce que j'y vois. Voudriez-vous Gênes? la +Toscane? Piombino? Il courait toute la carte. + +«--Je vous ai dit, Monsieur le Général, qu'il ne s'agit que de parler tête +à tête à votre empereur, oui ou non. + +«Je vous exprimerais difficilement l'étonnement du général, et vraiment il +y avait de quoi être étonné. Cette conversation mémorable a duré, avec une +véhémence incroyable, depuis sept heures du soir jusqu'à deux heures du +matin. Un seul ami présent mourait de peur que l'un des deux interlocuteurs +ne jetât l'autre hors des gonds; mais je m'étais promis à moi-même de ne +pas gâter l'affaire, et, pourvu que l'un des deux ait fait ce voeu, c'est +assez. + +«Le général Savary m'a dit en propres termes: + +«_On ne l'inquiétera point dans sa Sardaigne; qu'il s'appelle même roi s'il +le juge à propos; ce sera à son fils de savoir ensuite ce qu'il est._ + +«Voilà une des gentillesses que j'ai entendues. Je ne vous détaille point +cette conversation; il faudrait un volume, et le livre serait trop triste. +Ce que je puis vous dire, c'est que je me suis avancé dans la confiance du +général, car en sortant il dit au chambellan qui l'accompagnait: Je suis +vif; si par hasard j'ai dit quelque chose qui ait pu affliger le comte de +Maistre, dites-lui que j'en suis fâché. + +«Le résultat a été qu'il se chargerait d'un Mémoire que je lui remis peu de +jours après. Dans ce Mémoire je demande de m'en aller à Paris avec la +certitude d'être admis à parler à l'empereur sans intermédiaire; je +proteste expressément que jamais je ne dirai à aucun homme vivant (sans +exception quelconque) rien de ce que j'entends dire à l'empereur des +Français, pas plus que ce qu'il pourrait avoir la bonté de me répondre sur +certains points; que cependant je ne faisais aucune difficulté de faire à +monsieur le général Savary, à qui le Mémoire était adressé, les trois +déclarations suivantes: + +«1º Je parlerai sans doute de la maison de Savoie, car je vais pour cela; +2º je ne prononcerai pas le mot de _restitution_; 3º je ne ferai aucune +demande qui ne serait pas provoquée. + +«Si je suis repoussé, je suis ce que je suis, c'est-à-dire rien, car nous +sommes dans ce moment totalement à bas. Si je suis appelé, j'ai peine à +croire que le voyage ne produira pas quelque chose de bon, plus ou moins.» + +Savary montre, dans cette entrevue, la rudesse, mais le bon sens d'un +soldat. Il ne flatte pas le rêve, mais il écoute l'homme. Il expédie même +son Mémoire à Napoléon. + +«Mon Mémoire est parti, dit plus bas le comte. Le vent de l'opinion l'a +emporté, accompagné, favorisé plus qu'il ne m'est permis de vous le dire. +Si j'ai vécu jusqu'à présent d'une manière irréprochable, j'en ai recueilli +le prix dans cette occasion. Malheureusement tout s'est borné à la +personne, à l'exclusion de l'objet politique.» + + +XXIII + +Ce Mémoire, que nous avons sous les yeux, est en tout une aberration de +zèle. Qu'on en juge par quelques citations. + +«Je n'ai point la prétention de déployer à Paris un caractère public; le +roi mon maître ignore même (je l'assure sur mon honneur) la résolution que +j'ai prise. La grâce que je demande est donc absolument sans conséquence. +Arrivé en France, je n'ai plus de titre; le droit publie cesse de me +protéger, et je ne suis plus qu'un simple particulier comme un autre sous +la main du gouvernement. Il semble donc que dans cette circonstance la +politique ne gêne aucunement la bienfaisance. Sa Majesté Impériale +appréciera d'ailleurs mieux que personne le mouvement qui m'entraîne. + +«Au reste, quoique je connaisse les formes et que je sois très-résolu à m'y +soumettre, quoique j'aie la plus grande idée des ministres français et que +la confiance qu'ils ont méritée les recommande suffisamment à celle de tout +le monde, néanmoins je dois répéter ici à M. le général Savary ce que j'ai +eu l'honneur de lui dire de vive voix: c'est que mon ambition principale, +en me rendant à Paris, serait, après avoir rempli toutes les formes +d'usage, d'avoir l'honneur d'entretenir en particulier Sa Majesté +l'Empereur des Français. Pour obtenir cette faveur, rien ne me coûterait; +mais, si je ne puis y compter, le courage m'abandonne. Si l'on peut voir au +premier coup d'oeil quelque chose de trop hardi dans cette ambition, la +réflexion prouvera bientôt que le sentiment qui m'anime ne peut s'appeler +audace ni légèreté, et que l'homme qui prend une telle détermination y a +suffisamment pensé. Je sens d'ailleurs et je proteste que c'est une grâce, +et que je n'y ai pas le moindre droit; mais, pour la rendre moins +difficile, ou pour rendre au moins la demande moins défavorable, je ne fais +aucune difficulté de faire à M. le général Savary les trois déclarations +suivantes: + +«1º Si l'Empereur des Français avait l'extrême bonté de m'entendre, +j'aurais sans doute l'honneur de lui parler de la maison de Savoie; + +«2º Je ne prononcerais pas le mot de _restitution_; + +«3º Je ne ferais aucune demande qui ne serait pas provoquée. + +«J'ose croire que ces trois déclarations excluent jusqu'à l'apparence de +l'inconsidération, et, quand même mon désir serait repoussé, j'ose croire +encore que Sa Majesté l'Empereur des Français n'y verrait rien qui choque +les convenances, rien qui ne s'accorde parfaitement avec la juste idée +qu'il doit avoir de lui-même.» + + +XXIV + +L'empereur Napoléon ne répondit même pas à une demande d'audience si +extraordinaire et qui ne pouvait que l'embarrasser. Il ne pouvait sacrifier +ses départements du Piémont incorporés à l'empire à une conversation +éloquente avec un homme d'excentricité. Il ne pouvait improviser un trône +pour M. de Maistre sans détrôner ou un autre souverain des vieilles races, +ou un nouveau souverain de sa propre maison. Le rêve eut un triste réveil. + +Tout fut connu. La cour de Cagliari, de plus en plus surprise, ne ménagea +pas les termes dans sa réprimande à son ministre en Russie. Nous voyons le +contre-coup de ces mécontentements très-graves de la cour de Cagliari à +l'amertume des répliques du comte de Maistre dans une de ses lettres, du 2 +juin, au chevalier _Rossi_, qui lui avait transmis avec une rudesse mal +mitigée le mécontentement du roi. + +«Il y a une expression de votre lettre, répond M. de Maistre au chevalier +Rossi, qui m'inspire à moi les réflexions les plus profondes et les plus +tristes. _Ce qui peut vous arriver de plus heureux pour vous_, +m'écrivez-vous, _c'est que_, etc., etc. (Sans doute _qu'on oublie à +Cagliari une telle aventure_.) + +«Vous m'obligeriez beaucoup de me dire ce qui pourrait m'arriver de plus +malheureux. Entrez dans cette triste analyse, examinez de tous les côtés où +il est possible de blesser et de punir un homme; vous verrez que tout est +fait déjà, et qu'il n'y a plus moyen de tuer un cadavre et de frapper sur +_rien_.... Vous saisissez votre plume massive, et vous m'écrivez comme à un +jeune homme qui débuterait dans le monde et qui chercherait une réputation, +je pourrais même ajouter: comme à une espèce de mauvais sujet. Vous +souhaitez pour mon bien _que je ne sois pas parti pour Paris, et vous +m'apprenez même que le roi veut bien ne pas donner une interprétation +sinistre à ma démarche_!--Était-ce donc pour mon plaisir que je voulais +aller à Paris?...» + +À la suite de ces reproches et de ces récriminations, le comte de Maistre +accusait très-injustement sa cour d'ingratitude et même de persécution +envers lui. L'humeur ici manquait, non de fierté, mais de justice. Le peu +de biens, dans la Savoie, dont il avait craint un moment d'être dépouillé +en qualité d'émigré lui avait été rendu; le modeste emploi de sénateur au +tribunal de Chambéry, emploi aussi peu rétribué que peu imposant, n'étaient +pas de grands sacrifices comparés au rang d'ambassadeur à une des premières +cours de l'Europe, aux titres, aux dignités éminentes, aux décorations, au +traitement dont il était honoré par le trésor si pauvre de Sardaigne, et +enfin aux faveurs très-utiles dont il jouissait, lui, son frère et son +fils, par l'amitié de l'empereur de Russie. Les plaintes dépassaient +évidemment ici les griefs. Nous avons vu un autre grand écrivain politique, +comblé de dons et d'honneurs par les princes de la maison de Bourbon, +remplir également le monde de ses plaintes mal fondées contre leur +prétendue ingratitude. Il est plus aisé d'être exigeant envers les autres +que juste envers soi-même. Seulement ce grand écrivain racontait ses griefs +à l'univers, et M. de Maistre ne publiait ses amertumes que dans ses +dépêches confidentielles à sa cour. + +Il manifeste déjà à demi-mot, dans ses dépêches un peu récriminatoires, +l'intention de chercher une plus solide base de sa vie auprès de l'empereur +Alexandre. Il obtient, en attendant, du roi de Sardaigne, l'autorisation +d'attacher son fils au service de Russie. Cette autorisation lui est +accordée; le roi y ajoute une pension de quatre-mille francs pour ce jeune +homme. Des commérages politiques sur la cour de Russie remplissent en +partie le reste de ces dépêches. + +Le général Caulaincourt, ambassadeur de France après Savary, le traitait +dans ses lettres avec une dédaigneuse brutalité de style. Le silence de +Napoléon aux avances du grand écrivain avait aigri l'encre du comte de +Maistre. Quelques-uns de ces commérages sont peu dignes d'une plume +sérieuse. Les amours de l'empereur Alexandre avec la belle princesse +Maria-Antonia, que nous avons connue nous-mêmes sur le déclin encore +rayonnant de sa beauté, sont racontés avec une légèreté qui étonne. + +«Ce n'est point une Montespan, dit-il; c'est une la Vallière, hormis +qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera carmélite.» + +Son rôle d'ambassadeur courtisan fait fléchir son rigorisme. Il va chez la +beauté en crédit et se vante de sa faveur auprès d'elle. + +«Dimanche dernier, 3 septembre, il y eut une fête superbe chez la favorite, +à la campagne: bal, feu d'artifice magnifique sur la rivière et souper de +deux cents couverts. Nous ne fûmes pas peu surpris de n'y voir ni +l'ambassadeur de France ni aucun Français. Tous les appartements étaient +ouverts et illuminés. Dans le cabinet de la belle dame, décoré avec la plus +somptueuse élégance, nous vîmes au-dessus du sopha, devinez quoi? le +portrait du prince Schwarzenberg. Tout le monde se touchait du coude: + +_Allez, allez voir!_ Depuis plus d'une année je n'allais plus dans cette +maison, et j'ai su qu'on m'en a loué comme d'un trait de politique, parce +qu'on a cru que je m'étais retiré pour n'avoir pas l'air d'intriguer et de +m'attacher à cette ancre pour me tenir ferme. Certes, on me faisait +beaucoup d'honneur. Je n'entends rien du tout à cette tactique; je n'y +allais plus par indolence, et aussi parce que quelque chose m'avait déplu +là. Mais cette fois j'ai été invité en personne par le maître de la maison; +je lui dis en riant: _Mais, Monsieur, il faudra que vous ayez la bonté de +me présenter de nouveau à madame comme un homme qui arrive_; ce qui fournit +la matière à un badinage aimable lorsque j'entrai. La belle Maria-Antonia +recevait son monde avec sa robe blanche et ses cheveux noirs, sans +diamants, sans perles, sans fleurs; elle sait fort bien qu'elle n'a pas +besoin de tout cela. _Le negligenze sue sono artifici._ Le temps semble +glisser sur cette femme comme l'eau sur la toile cirée. Chaque jour on la +trouve plus belle. Je comprends que la sagesse pourrait éviter ce filet, +mais je ne comprends guère comment elle pourrait en sortir. Elle a +d'ailleurs, à ce qu'il paraît, complétement deviné le grand secret de sa +position: _Ne faites pas attention aux distractions._ Moyennant cela je la +crois invincible, ou, si vous aimez mieux, inébranlable. On s'était imaginé +certaines choses, mais tout s'en est allé en fumée.» + +Quelques dépêches confidentielles à sa cour vont même au delà; telles sont +les lettres semi-plaisantes, semi-sérieuses, dans lesquelles il demande, +pour épier les secrets diplomatiques des maris, un secrétaire d'ambassade +jeune, beau, séduisant, propre à s'insinuer dans le coeur des femmes. Nous +savons bien que c'était là une affectation d'habileté diplomatique à tout +prix, une jactance de légèreté qui ne portait point atteinte à la sévérité +de ses vrais principes et à la pureté de ses moeurs; mais un rigoriste ne +doit pas même badiner avec ces vices de cour, de peur de perdre dans des +badinages l'autorité morale avec laquelle il aura à les flétrir comme +écrivain. + + +XXV + +Quant à ses vues politiques sur les destinées du Piémont, elles sont +parfaitement caractérisées dans une de ces dépêches. Il comprend +l'existence importante, mais nécessairement secondaire, de cet État. + +«Nous sommes _grain_ de sable, écrit-il, et notre intérêt évident est de +nous maintenir _grain_. Pourquoi agrandirais-je cette maison? dira +l'Autriche. Est-ce pour lui livrer une partie de mes possessions en Italie +et pour exposer l'autre? Pourquoi l'agrandirais-je? dira la France. Est-ce +pour lui donner les moyens de bâtir quelques citadelles de plus sur les +Alpes, et de donner à l'Autriche, quand le roi de Sardaigne jugera à propos +de s'allier avec elle, un poids décisif contre moi?--Donc tout le monde est +intéressé à nous tenir bas. + +«Faites encore, ajoute-t-il, une autre réflexion. Supposez que notre +souverain de Piémont, n'ayant qu'un titre de prince ou de duc, se contente +de régner à la manière des Médicis de Florence, par exemple: vous ne +trouverez pas en Europe de pays supérieur au nôtre; mais si le pays est +obligé de supporter une couronne royale et si on y bat le tambour, la +chose change de face, et le voilà tout de suite trop petit pour être une +planète et trop grand pour être un satellite. Nouvelle cause de médiocrité, +nous étions trop grands pour être protégés et trop faibles pour agir +seuls.» + + (_Correspondance_, page 73.) + +Et voilà l'homme que ses commentateurs de Turin d'aujourd'hui veulent +représenter comme un ennemi implacable de l'Autriche et comme un zélateur +de la conquête de l'Italie par le Piémont! Il déclamait à voix basse contre +l'Autriche, en effet, dans ses lettres confidentielles à la cour sarde; +mais que reprochait-il à l'Autriche? De trop complaire à la France en lui +laissant convertir sans protestation la Savoie, géographiquement française, +et le Piémont, embouchure des Alpes, en départements français. + +Quelle que fût sa partialité pour la maison de Savoie, le comte de Maistre +avait trop de sens pour imaginer que l'Autriche permettrait jamais à un roi +de Sardaigne, avec sa brave mais petite armée savoyarde, sarde et +piémontaise, de se substituer à l'empire et de conquérir l'Italie, que +l'empire lui-même, avec ses six cent mille hommes sous les armes, n'avait +jamais pu posséder. Il avait trop de sens aussi pour s'imaginer que la +France permettrait impunément à cette maison de Savoie de constituer contre +elle, sur les Alpes et au pied des Alpes, à nos portes, une puissance +équivoque de quinze ou vingt millions d'hommes, qui, en s'alliant, comme +elle l'a toujours fait, avec l'Autriche, formerait une masse de soixante +millions d'hommes pesant par leur réunion sur notre frontière de l'Est et +du Midi d'un poids qui nous écraserait en se réunissant. Une telle +politique serait une témérité envers la France; car les cabinets de Turin +et de Vienne auraient la clef des Alpes dans leurs mains unies. Les traités +de 1814, même après le reflux victorieux de l'Europe contre nous, avaient +tellement compris cette nécessité, pour la France, de ne pas agrandir +démesurément la maison ambitieuse de Savoie, que ces traités de 1814 nous +avaient laissé en souveraineté française les trois quarts de la Savoie. Les +traités de 1815 nous reprirent la Savoie tout entière et agrandirent sans +prévoyance et sans justice la maison de Savoie, en lui octroyant, du droit +de sa convoitise, la république de Gênes. Les Génois, violentés dans leur +nationalité, murmurèrent et se soulevèrent en vain contre cette +confiscation de leur indépendance. La légitimité trouva cette fois la +confiscation très-légitime. + +Le comte de Maistre n'aurait pas conseillé cette usurpation de la +république de Gênes à son pays. Il était si peu illusionné sur la +convenance et sur la possibilité de la domination du Piémont sur l'Italie +qu'il écrit, presque à la même date, au ministre de son roi à Cagliari, en +parcourant les hypothèses d'une restauration encore bien douteuse: + +«Les considérations morales sont encore plus fortes. Je ne connais point de +nation plus véritablement _nation_ et qui ait plus d'unité nationale que la +piémontaise; mais cette unité tourne contre la nation, ou, pour mieux dire, +contre la maison régnante, en s'opposant à tout amalgame politique. Ne +perdez jamais de vue cet axiome: _Aucune nation n'obéit volontairement à +une autre._ Présentez la maison de Savoie à tous les peuples d'Italie qui +ont perdu leurs souverains; tous lui prêteront serment avec joie _si elle +s'établit parmi eux_; mais, si elle devait toujours siéger à Turin, tous +diraient non. Soumettez les Génois et les Lombards à nos souverains; ils +vous diront tous _qu'ils sont tous gouvernés par les Piémontais_. Allez +ensuite en France; demandez à un habitant de Dunkerque ou de Bayonne par +qui il est gouverné; il vous répondra: _Par le roi de France_ (j'aime à +supposer qu'il est toujours à sa place); jamais il ne lui viendra en tête +de vous dire _qu'il est gouverné par les habitants de l'Île-de-France, que +tous les emplois sont pour ces messieurs, qu'ils viennent faire les maîtres +chez les autres, qu'ils veulent tout mener à leur manière_, et autres +chansons des nations sujettes. Un Français ne comprend pas seulement cela; +l'habitant de Dunkerque est Français, celui de Paris est Français; le roi +gouverne les Français par les Français: ils n'en savent pas davantage. La +Providence, en accordant l'unité nationale à vingt-cinq millions d'hommes, +avait fait de la France _le plus beau des royaumes après celui du ciel_, +comme l'a dit Grotius; mais si cette unité échoit à un petit rassemblement +d'hommes, plus elle est prononcée, plus elle s'oppose à l'agrandissement du +souverain de ce pays. Je pourrais donner beaucoup plus de développement à +ces idées; mais, pour abréger, j'arrêterai seulement votre pensée sur un +phénomène remarquable: c'est que _nulle nation n'a le talent d'en gouverner +une autre_. Je ne connais aucun peuple que je mette au-dessus des +Piémontais pour ce qui s'appelle bon sens et jugement; mais, lorsqu'ils +venaient en Savoie pour y commander, ce bon sens n'était plus le même.» + + +XXVI + +On a vu en 1848 combien le comte de Maistre avait eu le sentiment de ces +antipathies intestines qui empêchent tout amalgame durable entre les +diverses nationalités italiennes, sous un sceptre italien, et plus +peut-être sous un sceptre italien que sous un protectorat étranger. Le jour +où le roi de Piémont Charles-Albert laissa transpirer seulement l'ambition +de changer la couronne de Sardaigne contre la couronne d'Italie, Milan +bondit sous ses pieds contre Turin, et les peuples de la Lombardie +désavouèrent leur prétendu libérateur piémontais. La confédération seule +est le mode futur de l'indépendance italienne, parce qu'elle laisse, à +chacune des nationalités si diverses et si justement fières de la +Péninsule, son nom, sa capitale, ses moeurs, sa langue, sa dignité, son +poids personnel dans l'ensemble. La conquête et l'unification par le +Piémont n'est qu'un rêve. Ce n'est pas le Piémont qu'il faut grandir; c'est +l'Italie qu'il faudra constituer libre et diverse comme l'a fait la nature. + +L'ambition turbulente de la maison de Savoie est un mauvais auxiliaire. La +convoitise d'une cour pressée de s'annexer la Lombardie n'est pas un +_casus belli_ légitime pour la France. Quand une prétention nouvelle et +envahissante de l'Autriche viendra fournir à la France ce _casus belli_ +légitime, seule excuse qui puisse justifier une guerre européenne, ce n'est +pas avec la maison de Savoie qu'il faudra s'allier offensivement et +défensivement, c'est avec la Péninsule tout entière. Alors vous aurez +délivré la première race d'hommes de la terre pour attester à l'avenir la +reconnaissance du monde envers l'Italie, _alma parens_, et votre oeuvre +subsistera, parce que l'Italie entière aura sa place dans cette nouvelle +ligue des Achéens. Autrement vous n'aurez fait qu'agrandir sur votre +frontière un ami suspect et un ennemi dangereux, et rien ne subsistera de +votre oeuvre sanglante et éphémère; car l'Italie veut bien obéir à +elle-même, mais elle ne consentira jamais à obéir à ce qu'il y a de moins +italien en elle: une monarchie composée de braves montagnards, de rudes +insulaires et d'héroïques Cisalpins, propres à la défendre, inhabiles à la +dominer. La baïonnette n'est pas un sceptre; une confédération libre doit +seule tenir dans ses mains collectives le sceptre de l'Italie. Nous +pensons à cet égard comme le comte de Maistre. + + +XXVII + +Voilà, comme homme, le véritable portrait du comte de Maistre, avant +l'époque où il devint illustre par sa plume: une famille angélique, un +époux irréprochable, un père tendre, une piété de femme sucée avec le lait +d'une mère, une vertu antique, sauf quelques égarements d'esprit, une +ambition honnête, mais trop active et peu modeste, une fidélité à son roi +bien récompensée, mais une fidélité impérieuse forçant la main à son +gouvernement, enfin un publiciste très-contestable et très-variable, qui, +pour conserver sa réputation d'infaillibilité, corrigeait après coup ses +oracles quand la fortune démentait ses prévisions, et qui savait être +toujours de l'avis des événements, ces oracles de Dieu. + +Voyons maintenant en lui l'écrivain et le philosophe. + + LAMARTINE. + + (_La suite au mois prochain._) + + +FIN DU SEPTIÈME VOLUME. + + +Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littérature (Volume +7), by Alphonse de Lamartine + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 41054 *** |
